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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire (13/20) - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française
Author: Thiers, Adolphe
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du Consulat et de l'Empire (13/20) - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE


TOME XIII



L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie), le 8 mai 1856.


PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.



[Illustration: Le Roi de Rome.]



HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE



FAISANT SUITE

À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



PAR M. A. THIERS



TOME TREIZIÈME



  PARIS
  PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
  60, RUE RICHELIEU
  1856



HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.



LIVRE QUARANTE ET UNIÈME.

LE CONCILE.

     Naissance du Roi de Rome le 20 mars 1811. -- Remise au mois de juin
     de la cérémonie du baptême. -- Diverses circonstances qui dans le
     moment attristent la France, et compriment l'essor de la joie
     publique. -- Redoublement de défiance à l'égard de la Russie,
     accélération des armements, et rigueurs de la conscription. --
     Crise commerciale et industrielle amenée par l'excès de la
     fabrication et par la complication des lois de douanes. --
     Faillites nombreuses dans les industries de la filature et du
     tissage du coton, de la draperie, de la soierie, de la
     raffinerie, etc. -- Secours donnés par Napoléon au commerce et à
     l'industrie. -- À ces causes de malaise se joignent les troubles
     religieux. -- Efforts du Pape et d'une partie du clergé pour
     rendre impossible l'administration provisoire des diocèses. --
     Intrigues auprès des chapitres pour les empêcher de conférer aux
     nouveaux prélats la qualité de vicaires capitulaires. -- Brefs du
     Pape aux chapitres de Paris, de Florence et d'Asti. -- Hasard qui
     fait découvrir ces brefs. -- Arrestation de M. d'Astros;
     expulsion violente de M. Portalis du sein du Conseil d'État. --
     Rigueurs contre le clergé, et soumission des chapitres
     récalcitrants. -- Napoléon, se voyant exposé aux dangers d'un
     schisme, projette la réunion d'un concile, dont il espère se
     servir pour vaincre la résistance du Pape. -- Examen des
     questions que soulève la réunion d'un concile, et convocation de
     ce concile pour le mois de juin, le jour du baptême du Roi de
     Rome. -- Suite des affaires extérieures en attendant le baptême
     et le concile. -- Napoléon retire le portefeuille des affaires
     étrangères à M. le duc de Cadore pour le confier à M. le duc de
     Bassano. -- Départ de M. de Lauriston pour aller remplacer à
     Saint-Pétersbourg M. de Caulaincourt. -- Lenteurs calculées de
     son voyage. -- Entretiens de l'empereur Alexandre avec MM. de
     Caulaincourt et de Lauriston. -- L'empereur Alexandre sachant que
     ses armements ont offusqué Napoléon, en explique avec franchise
     l'origine et l'étendue, et s'attache à prouver qu'ils ont suivi
     et non précédé ceux de la France. -- Son désir sincère de la
     paix, mais sa résolution invariable de s'arrêter à l'égard du
     blocus continental aux mesures qu'il a précédemment adoptées. --
     Napoléon conclut des explications de l'empereur Alexandre que la
     guerre est certaine, mais différée d'une année. -- Il prend dès
     lors plus de temps pour ses armements, et leur donne des
     proportions plus considérables. -- Il dispose toutes choses pour
     entreprendre la guerre au printemps de 1812. -- Vues et direction
     de sa diplomatie auprès des différentes puissances de l'Europe.
     -- État de la cour de Vienne depuis le mariage de Napoléon avec
     Marie-Louise; politique de l'empereur François et de M. de
     Metternich. -- Probabilité d'une alliance avec l'Autriche, ses
     conditions, son degré de sincérité. -- État de la cour de Prusse.
     -- Le roi Frédéric-Guillaume, M. de Hardenberg, leurs inquiétudes
     et leur politique. -- Danemark et Suède. -- Zèle du Danemark à
     seconder le blocus continental. -- Mauvaise foi de la Suède. --
     Cette puissance profite de la paix accordée par la France pour se
     constituer l'intermédiaire du commerce interlope. --
     Établissement de Gothenbourg destiné à remplacer celui
     d'Héligoland. -- Difficultés relatives à la succession au trône.
     -- La mort du prince royal adopté par le nouveau roi Charles XIII
     laisse la succession vacante. -- Plusieurs partis en Suède, et
     leurs vues diverses sur le choix d'un successeur au trône. --
     Dans leur embarras, les différents partis se jettent brusquement
     sur le prince de Ponte-Corvo (maréchal Bernadotte), espérant se
     concilier la faveur de la France. -- Napoléon, étranger à
     l'élection, permet au prince de Ponte-Corvo d'accepter. -- À
     peine arrivé en Suède, le nouvel élu, pour flatter l'ambition de
     ses futurs sujets, convoite la Norvége, et propose à Napoléon de
     lui en ménager la conquête. -- Napoléon, fidèle au Danemark,
     repousse cette proposition. -- Dispositions générales de
     l'Allemagne dans le moment où semble se préparer une guerre
     générale au Nord. -- Tout en préparant ses armées et ses
     alliances, Napoléon s'occupe activement de ses affaires
     intérieures. -- Baptême du Roi de Rome. -- Grandes fêtes à cette
     occasion. -- Préparatifs du concile. -- Motifs qui ont fait
     préférer un concile national à un concile général. -- Questions
     qui lui seront posées. -- On les renferme toutes dans une seule,
     celle de l'institution canonique des évêques. -- Avant de réunir
     le concile on envoie trois prélats à Savone pour essayer de
     s'entendre avec Pie VII, et ne faire au concile que des
     propositions concertées avec le Saint-Siége. -- Ces prélats sont
     l'archevêque de Tours, les évêques de Nantes et de Trèves. --
     Leur voyage à Savone. -- Accueil qu'ils reçoivent du Pape. --
     Pie VII donne un consentement indirect au système proposé pour
     l'institution canonique, et renvoie l'arrangement général des
     affaires de l'Église au moment où on lui aura rendu sa liberté et
     un conseil. -- Retour des trois prélats à Paris. -- Réunion du
     concile le 17 juin. -- Dispositions des divers partis composant
     le concile. -- Cérémonial, discours d'ouverture, et serment de
     fidélité au Saint-Siége. -- Les prélats à peine réunis sont
     dominés par un sentiment commun de sympathie pour les malheurs de
     Pie VII et d'aversion secrète pour le despotisme de Napoléon. --
     La crainte les contient. -- Premières séances du concile. --
     Projet d'adresse en réponse au message impérial. -- Difficultés
     de la rédaction. -- À la séance où l'on discute cette adresse les
     esprits s'enflamment, et un membre propose de se rendre en corps
     à Saint-Cloud pour demander la liberté du Pape. -- Le président
     arrête ce mouvement en suspendant la séance. -- Adoption de
     l'adresse après de nombreux retranchements, et refus de Napoléon
     de la recevoir. -- Rôle modérateur de M. Duvoisin, évêque de
     Nantes, et de M. de Barral, archevêque de Tours. -- Maladresse et
     orgueil du cardinal Fesch. -- La question principale, celle de
     l'institution canonique, soumise à une commission. -- Avis divers
     dans le sein de cette commission. -- Malgré les efforts de M.
     Duvoisin, la majorité de ses membres se prononce contre la
     compétence du concile. -- Napoléon irrité veut dissoudre le
     concile. -- On l'exhorte à attendre le résultat définitif. -- M.
     Duvoisin engage la commission à prendre pour base les
     propositions admises par le Pape à Savone. -- Cet avis adopté
     d'abord, n'est accepté définitivement qu'avec un nouveau renvoi
     au Pape, qui suppose l'incompétence du concile. -- Le rapport,
     présenté par l'évêque de Tournay, excite une scène orageuse dans
     le concile, et des manifestations presque factieuses. -- Napoléon
     dissout le concile et envoie à Vincennes les évêques de Gand, de
     Troyes et de Tournay. -- Les prélats épouvantés offrent de
     transiger. -- On recueille individuellement leurs avis, et quand
     on est assuré d'une majorité, on réunit de nouveau le concile le
     5 août. -- Cette assemblée rend un décret conforme à peu près à
     celui qu'on désirait d'elle, mais avec un recours au Pape qui
     n'emporte cependant pas l'incompétence du concile. -- Nouvelle
     députation de quelques cardinaux et prélats à Savone, pour
     obtenir l'adhésion du Pape aux actes du concile. -- Napoléon,
     fatigué de cette querelle religieuse, ne vise plus qu'à se
     débarrasser des prélats réunis à Paris, et à profiter de la
     députation envoyée à Savone pour obtenir l'institution des
     vingt-sept évêques nommés et non institués. -- L'esprit toujours
     dirigé vers la prochaine guerre du Nord, il se flatte que
     victorieux encore une fois, le monde entier cédera à son
     ascendant. -- Nouvelles explications avec la Russie. --
     Conversation de Napoléon avec le prince Kourakin, le soir du 15
     août. -- Cette conversation laisse peu d'espoir de paix, et porte
     Napoléon à continuer ses préparatifs avec encore plus d'activité.
     -- Départ des quatrièmes et sixièmes bataillons. -- Emploi de
     soixante mille réfractaires qu'on a obligés de rejoindre. --
     Manière de les plier au service militaire. -- Composition de
     quatre armées pour la guerre de Russie, et préparation d'une
     réserve pour l'Espagne. -- Voyage de Napoléon en Hollande et dans
     les provinces du Rhin. -- Plan de défense de la Hollande. -- La
     présence de Napoléon sert de prétexte pour réunir la grosse
     cavalerie et l'acheminer sur l'Elbe. -- Création des lanciers. --
     Inspection des troupes destinées à la guerre de Russie. -- Séjour
     à Wesel, à Cologne et dans les villes du Rhin. -- Affaires
     diverses dont Napoléon s'occupe chemin faisant. -- Arrangement
     avec la Prusse. -- Le ministre de France est rappelé de
     Stockholm. -- Suite et fin apparente de la querelle religieuse.
     -- Acceptation par Pie VII du décret du concile, avec des motifs
     qui ne conviennent pas entièrement à Napoléon. -- Celui-ci
     accepte le dispositif sans les motifs, et renvoie dans leurs
     diocèses les prélats qui avaient composé le concile. -- Son
     retour à Paris en novembre, et son application à expédier toutes
     les affaires intérieures, afin de ne rien laisser en souffrance
     en partant pour la Russie.


[Date en marge: Mars 1811.]

Au milieu des événements si divers et si compliqués dont on vient de
lire le récit, Napoléon avait vu se réaliser le principal de ses
voeux: il avait obtenu de la Providence un héritier direct de sa race,
un fils, que la France désirait, et qu'il n'avait cessé quant à lui
d'espérer avec une entière confiance dans la fortune.

[En marge: Naissance du Roi de Rome le 20 mars 1811.]

Le 19 mars 1811, vers neuf heures du soir, l'impératrice Marie-Louise,
après une grossesse heureuse, avait ressenti les premières douleurs de
l'enfantement. L'habile accoucheur Dubois était accouru sur-le-champ,
suivi du grand médecin de cette époque, M. Corvisart. Bien que la
jeune mère fût parfaitement constituée, l'accouchement ne s'était pas
annoncé avec des circonstances tout à fait rassurantes, et M. Dubois
n'avait pu se défendre de quelque inquiétude en songeant à la
responsabilité qui pesait sur lui. Napoléon, voyant, avec sa
pénétration ordinaire, que le trouble de l'opérateur pourrait devenir
un danger pour la mère et pour l'enfant, s'efforça de lui rendre plus
léger le poids de cette responsabilité.--Figurez-vous, lui dit-il,
que vous accouchez une marchande de la rue Saint-Denis; vous n'y
pouvez pas davantage, et en tout cas sauvez d'abord la mère.--Il
chargea M. Corvisart de ne pas quitter M. Dubois, et lui-même ne cessa
de prodiguer les soins les plus tendres à la jeune impératrice, et de
l'aider par d'affectueuses paroles à supporter ses souffrances. Enfin,
le lendemain matin 20 mars, cet enfant auquel de si hautes destinées
étaient promises, et qui depuis n'a trouvé sur ses pas que l'exil et
la mort à la fleur de ses ans, vint au jour sans aucun des accidents
qu'on avait redoutés. Napoléon le reçut dans ses bras avec joie, avec
tendresse, et quand il sut que c'était un enfant mâle, il en éprouva
un sentiment d'orgueil qui éclata sur son visage, comme si la
Providence lui avait donné dans cette circonstance si importante une
nouvelle et plus éclatante marque de sa protection. Il présenta le
nouveau-né à sa famille, à sa cour, et le remit ensuite à madame de
Montesquiou, nommée gouvernante des enfants de France. Le canon des
Invalides commença immédiatement à annoncer à la capitale la naissance
de l'héritier destiné à régner sur la plus grande partie de l'Europe.
Il avait été dit d'avance que si le nouveau-né était un enfant mâle le
nombre des coups de canon serait non pas de vingt et un, mais de cent
un. La population, sortie des maisons et répandue dans les rues,
comptait avec une extrême anxiété les retentissements du canon. Quand
le vingt et unième coup fut dépassé, elle ressentit presque autant de
joie qu'aux plus belles époques du règne, et, malgré beaucoup de
causes de tristesse, dont les unes sont déjà connues, dont les autres
vont l'être, elle fut heureuse de voir ce gage de perpétuité donné par
la Providence à la dynastie de Napoléon. Pourtant ce n'était plus
cette effusion de contentement et d'enthousiasme des premiers temps,
alors qu'on ne voyait dans Napoléon que le sauveur de la société, le
restaurateur des autels, l'auteur de la grandeur nationale, le
guerrier invincible et sage qui ne combattait que pour obtenir une
paix glorieuse et durable. De sombres appréhensions, inspirées par ce
génie immodéré, avaient refroidi l'affection, troublé la quiétude et
alarmé la prévoyance. Toutefois on se livra encore à la joie, et on
reprit confiance dans la destinée du grand homme que le ciel semblait
favoriser si visiblement.

D'après le décret qui avait qualifié Rome la seconde ville de
l'Empire, et à l'imitation des anciens usages germaniques, où le
prince destiné à succéder au trône s'appelait roi des Romains avant de
recevoir le titre d'empereur, le prince nouveau-né fut appelé Roi de
Rome, et son baptême, qui devait s'accomplir avec autant de pompe que
le sacre, fut fixé au mois de juin. Pour le moment, on s'en tint à la
cérémonie chrétienne de l'ondoiement, et on se contenta d'annoncer cet
heureux événement aux divers corps de l'État, aux départements et à
toutes les cours de l'Europe.

[En marge: Causes qui troublent la joie inspirée par la naissance du
Roi de Rome.]

Singulière dérision de la fortune! cet héritier tant désiré, tant
fêté, destiné à perpétuer l'Empire, arrivait au moment où cet empire
colossal, sourdement miné de toutes parts, approchait du terme de sa
durée! Peu d'esprits, à la vérité, savaient apercevoir les causes
profondément cachées de sa ruine prochaine, mais de secrètes
appréhensions avaient saisi les masses, et le sentiment de la sécurité
avait disparu chez elles, bien que celui de la soumission subsistât
tout entier. Le bruit d'une vaste guerre au Nord, guerre que tout le
monde redoutait instinctivement, surtout celle d'Espagne n'étant pas
finie, s'était répandu généralement et avait causé une inquiétude
universelle. La conscription, suite de cette nouvelle guerre,
s'exerçait avec la plus extrême rigueur; de plus, une crise violente
désolait en cet instant le commerce et l'industrie; enfin, la querelle
religieuse semblait s'envenimer et faire craindre un nouveau schisme.
Tels étaient les divers motifs qui venaient de troubler assez
gravement la joie inspirée par la naissance du Roi de Rome.

[En marge: Napoléon en apprenant les armements de la Russie précipite
ses propres préparatifs, et se dispose à entrer en campagne au mois
d'août prochain.]

Napoléon avait passé tout à coup d'un armement de précaution contre la
Russie à un armement d'urgence, comme si la guerre avait dû commencer
en été ou en automne de la présente année 1811. En effet, la Russie,
qui s'était bornée jusqu'ici à quelques travaux sur les bords de la
Dwina et du Dniéper, à quelques mouvements de troupes de Finlande en
Lithuanie, impossibles sans doute à cacher, mais faciles à expliquer
d'une manière spécieuse, la Russie, apprenant de toutes parts le
développement chaque jour plus étendu et plus rapide des préparatifs
de Napoléon, s'était enfin décidée à la plus grave des mesures, à la
plus pénible pour elle, à la plus significative pour l'Europe, celle
d'affaiblir ses armées du Danube, ce qui devait mettre en question la
conquête si ardemment souhaitée de la Valachie et de la Moldavie. Sur
neuf divisions qui agissaient en Turquie, elle en avait ramené cinq en
arrière, dont trois jusqu'au Pruth, deux jusqu'au Dniéper. La nouvelle
de ce mouvement rétrograde, transmise par nos agents diplomatiques
accrédités dans les provinces danubiennes, avait produit sur l'esprit
de Napoléon une vive impression. Au lieu de se borner à voir dans un
fait pareil la peur qu'il inspirait, il avait pris peur lui-même, et
avait cru découvrir dans cette conduite de la Russie la preuve
d'intentions non pas défensives, mais agressives. C'était une erreur;
mais habitué aux haines de l'Europe, aux perfidies que ces haines
avaient souvent amenées, il supposa un secret accord de la Russie avec
ses ennemis ouverts ou cachés, avec les Anglais notamment, et il crut
que ce ne serait pas trop tôt que de se préparer à la guerre pour les
mois de juillet ou d'août de la présente année. Ainsi au lieu de
remédier au mal en suspendant ses armements, sauf à les reprendre s'il
n'obtenait pas une explication satisfaisante, il l'aggrava en
multipliant et accélérant ses préparatifs de manière à ne pouvoir plus
ni les cacher ni les expliquer.

[En marge: Mesures employées pour avoir au mois d'août 300 mille
hommes sur la Vistule.]

Il avait déjà résolu d'envoyer sur l'Elbe les quatrièmes bataillons,
car, ainsi que nous l'avons dit, les régiments du maréchal Davout n'en
comptaient que trois présents au corps; il se décida à les faire
partir immédiatement et à former un sixième bataillon dans ces
régiments (le cinquième restant celui du dépôt), ce qui devait
permettre de leur fournir cinq bataillons de guerre. Le maréchal
Davout s'était tellement appliqué, depuis qu'il résidait dans le
Nord, à donner à ses troupes une instruction théorique égale à leur
instruction pratique, qu'il était facile de trouver parmi elles les
cadres d'un sixième, même d'un septième bataillon par régiment, en
sous-officiers sachant lire et écrire et s'étant battus dans l'Europe
entière. Pour accélérer l'organisation de ces sixièmes bataillons,
Napoléon fit revenir les cadres des bords de l'Elbe à la rencontre des
recrues parties des bords du Rhin; il envoya de plus des habits, des
souliers, des armes à Wesel, Cologne et Mayence, pour que les hommes
pussent en passant se pourvoir de leur équipement complet. Il espérait
ainsi porter à cinq divisions françaises le corps du maréchal Davout,
sans compter une sixième division qui devait être polonaise et formée
des troupes de Dantzig qu'on allait augmenter. Il ordonna des achats
de chevaux, surtout en Allemagne, aimant mieux épuiser cette contrée
que la France, tira de leurs cantonnements les cuirassiers, les
chasseurs, les hussards, destinés à la guerre de Russie, et enjoignit
aux colonels de se préparer à recevoir des chevaux et des hommes afin
de mettre leurs régiments sur le pied de guerre. Ne croyant pas avoir
le temps de porter à cinq ni même à quatre bataillons le corps du
Rhin, composé, avons-nous dit, des anciennes divisions qui avaient
servi sous Lannes et Masséna, et qui étaient répandues en Hollande et
en Belgique, il fit former dans leur sein des bataillons d'élite, dans
lesquels devaient être versés les meilleurs soldats de chaque
régiment. Il donna le même ordre pour l'armée d'Italie; il prescrivit
la réunion et l'équipement sur le pied de guerre de tous les corps de
la vieille et jeune garde qui n'étaient pas en Espagne; il écrivit à
tous les princes de la Confédération germanique pour leur demander
leur contingent, et se mit ainsi en mesure, pour les mois de juillet
et d'août, de porter à 70 mille hommes d'infanterie le corps de
l'Elbe, à 45 mille celui du Rhin, à 40 mille celui d'Italie, à plus de
12 mille la garde impériale (total, 167 mille fantassins excellents),
à 17 ou 18 mille les hussards et chasseurs, à 15 mille les
cuirassiers, à 6 mille les troupes à cheval de la garde (total, 38 ou
39 mille hommes de la plus belle cavalerie), enfin à 24 mille hommes
l'artillerie, pouvant servir 800 bouches à feu, indépendamment de 100
mille Polonais, Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, Badois,
Westphaliens, ce qui faisait plus de 300 mille hommes parfaitement
préparés à entrer en campagne sous deux mois.

Napoléon rappela d'Espagne le maréchal Ney, auquel il voulait confier
le commandement d'une partie des troupes réunies sur le Rhin. Il
destinait le surplus au maréchal Oudinot, déjà rendu en Hollande. Il
rappela en outre d'Espagne le général Montbrun, que sa conduite à
Fuentès d'Oñoro et dans une foule d'autres occasions désignait comme
l'un des premiers officiers de cavalerie de cette époque.

Dans la crainte d'une subite invasion du duché de Varsovie par les
Russes, Napoléon donna pour instruction au roi de Saxe et au prince
Poniatowski, lieutenant du roi de Saxe en Pologne, de transporter
toute l'artillerie, toutes les munitions, tous les objets
d'équipement, des places ouvertes ou faiblement défendues dans les
forteresses de la Vistule, telles que Modlin, Thorn, Dantzig, et à ce
sujet il citait à l'un et à l'autre l'exemple de la Bavière, où les
Autrichiens étaient toujours entrés avant les Français, mais d'où ils
avaient été obligés de sortir presque aussitôt sans avoir pu enlever
aucune partie du matériel de guerre. Il recommanda au roi de Saxe de
tenir toutes prêtes les troupes saxonnes, afin de pouvoir les porter
rapidement sur la Vistule à côté de celles du prince Poniatowski. Les
unes et les autres devaient être rangées sous le commandement du
maréchal Davout, qui avait ordre, au premier danger, de courir sur la
Vistule avec 150 mille hommes, dont 100 mille Français devaient se
placer de Dantzig à Thorn, et 50 mille Saxons et Polonais de Thorn à
Varsovie. Avec de telles précautions on avait le moyen de répondre à
tout acte offensif des Russes, et même de le prévenir.

[En marge: Rigueurs de la conscription.]

Afin de remplir ses cadres, Napoléon avait été obligé de hâter la
levée de la conscription de 1811, ordonnée dès le mois de janvier.
Mais il ne s'en était pas tenu à cette mesure: il avait voulu
recouvrer l'arriéré des conscriptions antérieures, consistant en
soixante mille réfractaires au moins qui n'avaient jamais rejoint. La
conscription n'était pas encore entrée dans nos moeurs, comme elle y a
pénétré depuis, et la rigueur avec laquelle elle était appliquée
alors, le triste sort des hommes appelés, qui avant l'âge viril
allaient périr en Espagne, plus souvent par la misère que par le feu,
n'étaient pas faits pour disposer la population à s'y soumettre. Dans
certaines provinces, et particulièrement dans celles de l'Ouest, du
Centre, du Midi, où la bravoure ne manquait pas, mais où la soumission
à l'autorité centrale était moins établie, on résistait à la
conscription, et il y avait eu à toutes les époques des masses de
réfractaires qui avaient refusé de se rendre à l'appel de la loi, ou
déserté après s'y être rendus. Ils couraient les bois, les montagnes,
partout favorisés par la population, et quelquefois même faisaient la
guerre aux gendarmes. Ces hommes, loin d'être des lâches ou des
impotents, formaient au contraire la partie la plus brave, la plus
hardie, la plus aventureuse de la population, et, en raison même de
son énergie, la plus difficile à plier au joug des lois nouvelles.
C'était la même espèce d'hommes qui dans la Vendée avait fourni les
soldats de l'insurrection royaliste. Plus forts par le caractère, ils
l'étaient aussi par l'âge, la plupart d'entre eux se trouvant en état
d'insubordination depuis plusieurs années. On était successivement
parvenu à recouvrer par des amnisties, des poursuites, des battues de
gendarmerie, vingt mille peut-être de ces hommes sur quatre-vingt
mille; mais il en restait soixante mille au moins dans diverses
provinces de la France, qu'il importait autant de restituer à l'armée
à cause de leur qualité, que d'enlever à l'intérieur à cause de leur
aptitude à former une nouvelle chouannerie, car ils appartenaient
presque tous aux départements où s'était conservé un vieux levain de
royalisme.

[En marge: Organisation de colonnes mobiles pour la poursuite des
réfractaires.]

[En marge: Excès commis par ces colonnes mobiles.]

Napoléon, qui ne ménageait pas les moyens quand le but lui convenait,
forma dix ou douze colonnes mobiles, composées de cavalerie et
d'infanterie légères, et choisies parmi les plus vieilles troupes, les
plaça sous les ordres de généraux dévoués, leur adjoignit des pelotons
de gendarmerie pour les guider, et leur fit entreprendre une poursuite
des plus actives contre les réfractaires. Ces colonnes étaient
autorisées à traiter militairement les provinces qu'elles allaient
parcourir, et à mettre des soldats en garnison chez les familles dont
les enfants avaient manqué à l'appel. Ces soldats devaient être logés,
nourris et payés par les parents des réfractaires jusqu'à ce que
ceux-ci eussent fait leur soumission. C'est de là que leur vint le
nom, fort effrayant à cette époque, de _garnisaires_. Si l'on songe
que ces colonnes étaient portées, d'après leur composition, à regarder
le refus du service militaire comme un délit à la fois honteux et
criminel, qui faisait peser exclusivement sur les vieux soldats les
charges de la guerre; si l'on songe qu'elles avaient pris à l'étranger
l'habitude de vivre en troupes conquérantes, on concevra facilement
qu'elles devaient commettre plus d'un excès, bien qu'elles fussent
dans leur patrie, et que leurs courses, ajoutées au déplaisir de la
levée de 1811, devaient en diverses provinces pousser le chagrin de la
conscription presque jusqu'au désespoir.

Les préfets, qui avaient la mission de diriger l'esprit des
populations dans un sens favorable au gouvernement, furent alarmés, et
plusieurs désolés d'une telle mesure. Néanmoins quelques-uns, voulant
proportionner leur zèle à la difficulté, exagérèrent encore dans
l'exécution les ordres de l'autorité supérieure, et poussèrent, au
lieu de les retenir, les colonnes occupées à donner la chasse aux
réfractaires. Quelques autres eurent l'honnêteté de faire entendre des
supplications en faveur des pauvres parents qu'on ruinait, et parmi
ceux-là, M. Lezay-Marnézia, dans le Bas-Rhin, eut le courage de
résister de toutes ses forces au général chargé de diriger les
colonnes dans son département, et d'écrire au ministre de la police
des lettres fort vives destinées à être mises sous les yeux de
Napoléon. Mais le plus grand nombre de ces hauts fonctionnaires,
gémissant en secret, et se contentant pour toute vertu de ne pas
ajouter aux rigueurs prescrites, exécutèrent les ordres reçus plutôt
que de renoncer à leurs fonctions.

[En marge: Situation de l'industrie et du commerce en 1811, soit en
Angleterre, soit en France.]

[En marge: Détresse des manufactures anglaises par suite d'un excès de
fabrication.]

Si la population des campagnes avait ses chagrins, celle des villes
avait aussi les siens. Ces chagrins étaient causés par une crise
industrielle et commerciale des plus graves. Nous avons déjà rapporté
les mesures à la fois ingénieuses et violentes que Napoléon avait
imaginées pour interdire au commerce anglais les accès du continent,
ou pour les lui ouvrir à un prix ruineux dont le trésor impérial
recueillait le profit. Ces mesures avaient obtenu, sinon tout l'effet
que Napoléon s'en était promis, du moins tout celui qu'on pouvait
raisonnablement en attendre, surtout lorsque pour réussir il fallait
contrarier les intérêts, les goûts, les penchants, non-seulement d'un
peuple, mais du monde presque entier. Sauf quelques introductions
clandestines par les Suédois, qui transportaient frauduleusement les
marchandises coloniales de Gothenbourg à Stralsund; sauf quelques
autres introductions permises dans la Vieille-Prusse autant par
négligence que par mauvaise volonté; sauf quelques autres encore
effectuées en Russie sous le pavillon américain, les unes et les
autres, condamnées à descendre du Nord au Midi, à travers mille
dangers de saisie, en se chargeant d'immenses frais de transport, et
en payant des tarifs ruineux; sauf, disons-nous, ces rares exceptions,
aucune quantité de sucre, de café, de coton, d'indigo, de bois, de
marchandises exotiques enfin, ne pouvait sortir d'Angleterre et
diminuer la désastreuse accumulation qui s'était opérée à Londres.
Cette situation, que nous avons déjà exposée, n'avait fait que
s'aggraver. Les fabricants de Manchester, de Birmingham et de toutes
les villes manufacturières d'Angleterre, dépassant comme toujours le
but offert à leurs avides désirs, avaient produit trois ou quatre fois
plus de marchandises que les colonies de toutes les nations n'auraient
pu en consommer. Les bâtiments expédiés de Liverpool avaient été
obligés de rapporter en Europe une partie de leurs chargements. Un
petit nombre ayant trouvé à s'en débarrasser avaient reçu en échange
des denrées coloniales qui restaient invendues dans les magasins de
Londres, et s'y avilissaient à tel point que ces denrées, comme nous
l'avons dit, coûtaient en frais de garde et d'emmagasinement plus que
leur prix. C'était pourtant sur ce gage que la banque escomptait le
papier des fabricants, et leur en donnait la valeur en billets dont
l'augmentation croissante menaçait tous les jours d'une catastrophe.
En 1811, la détresse était devenue si grande, que le Parlement
britannique, dans la crainte d'une banqueroute générale, avait voté
un secours au commerce de six millions sterling (150 millions de
francs) à distribuer à titre de prêt aux fabricants et commerçants les
plus embarrassés. Une telle situation, maintenue quelque temps encore,
devait aboutir inévitablement ou à une catastrophe financière et
commerciale, ou à un désir de la paix irrésistible pour le
gouvernement.

Mais il n'est point de combat en ce monde, quelles que soient les
armes employées, où l'on puisse faire du mal sans en recevoir.
Napoléon n'avait pas pu refouler en Angleterre tant de produits
agréables, ou utiles, ou nécessaires aux peuples du continent, sans
causer bien des perturbations, et il venait de provoquer en France et
dans les pays voisins une crise commerciale et industrielle aussi
violente, quoique moins durable heureusement, que celle qui affligeait
l'Angleterre. Voici comment cette crise avait été amenée.

[En marge: Excès de fabrication tout aussi grand dans les manufactures
françaises.]

Les tissus de coton ayant en grande partie remplacé les tissus de
chanvre et de lin, surtout depuis qu'on était parvenu à les produire
par des moyens mécaniques, étaient devenus la plus vaste des
industries de l'Europe. Les manufacturiers français, ayant à
approvisionner l'ancienne et la nouvelle France et de plus le
continent presque entier, avaient espéré des débouchés immenses, et
proportionné leurs entreprises à ces débouchés supposés. Ils avaient
spéculé sans mesure sur l'approvisionnement exclusif du continent,
comme les Anglais sur celui des colonies anglaises, françaises,
hollandaises et espagnoles. En Alsace, en Flandre, en Normandie, les
métiers à filer, à tisser, à imprimer le coton, s'étaient multipliés
avec une incroyable rapidité. Les profits étant considérables, les
entreprises s'étaient naturellement proportionnées aux profits, et les
avaient même infiniment dépassés. L'industrie du coton, sous toutes
ses formes, n'avait pas été la seule à prendre un pareil essor; celle
des draps, comptant sur l'exclusion des draps anglais, sur la
possession exclusive des laines espagnoles, avait pareillement oublié
toute réserve dans l'étendue donnée à sa fabrication. L'industrie des
meubles s'était aussi fort développée, parce que les meubles français,
dessinés alors d'après des modèles antiques, étaient l'objet d'une
prédilection générale, et parce que les bois exotiques, se trouvant au
nombre des produits coloniaux admis sur licences, permettaient la
production à bon marché. L'admission des cuirs en vertu de licences
avait également procuré une grande extension à toutes les industries
dont le cuir est la matière. La quincaillerie française, fort
élégante, mais inférieure alors à celle de l'Angleterre sous le
rapport des aciers, avait profité comme les autres de l'exclusion des
Anglais. De notables bénéfices avaient encouragé et multiplié ces
essais hors de toute proportion.

Ce n'était pas seulement vers la fabrication de ces divers produits
que s'était dirigée l'ardeur du moment, mais vers l'introduction des
matières premières qui servaient à les créer.

[En marge: Folles spéculations sur les matières premières.]

On courait sur tous les marchés où l'on savait que devaient se vendre
des sucres, des cafés, des cotons, des indigos, des bois, des cuirs,
on s'en disputait les moindres quantités introduites sur le continent,
et on spéculait avec fureur sur ces quantités. Les fonds public
étaient délaissés, parce qu'ils étaient peu abondants et presque
invariables dans leur valeur, depuis que Napoléon maintenait la rente
cinq pour cent à 80 francs par l'intervention secrète du trésor
extraordinaire. Les actions de la banque, seul effet public prenant
place à côté des rentes sur l'État, oscillaient entre 1,225 et 1,275
francs, pour un revenu de 50 à 60 francs, et ne dépassaient jamais ces
termes extrêmes. Il n'y avait pas là de quoi tenter les spéculateurs,
parce qu'il leur faut de grandes chances de gain, même au prix de
grandes chances de perte, et ils s'étaient jetés sur les denrées
coloniales, qui présentaient ces conditions au plus haut degré. On
spéculait donc avec passion sur le sucre, le café, le coton, l'indigo;
on courait à Anvers, à Mayence, à Francfort, à Milan, où le
gouvernement faisait vendre les marchandises arrivées sur les chariots
de l'artillerie, qui avaient porté des bombes et des boulets aux rives
de l'Elbe, et en avaient rapporté du sucre et du café. Les bois
eux-mêmes, qu'on savait indispensables à Napoléon pour les nombreux
vaisseaux qu'il avait en construction dans tous les chantiers de
l'Empire, étaient devenus l'objet d'un agiotage effréné, et sur la
base mobile et dangereuse de ces spéculations on créait de brillants
édifices de fortune, paraissant et disparaissant tour à tour aux yeux
d'un public surpris, émerveillé et jaloux.

[En marge: Moyens artificiels de crédit employés pour soutenir les
spéculations engagées.]

Dans un si grand essor, la prudence avait été naturellement la vertu
la moins observée, et on avait spéculé non-seulement au delà des
besoins à satisfaire, mais au delà des moyens de payer. Tandis que
l'industrie produisait beaucoup plus qu'elle ne pouvait vendre, les
agioteurs sur les matières premières cherchaient à en acheter beaucoup
plus que l'industrie n'aurait pu en employer, et par une conséquence
inévitable en faisaient monter la valeur à des prix exagérés. Pour
solder tous ces marchés imprudents, on avait créé des moyens
artificiels de crédit. Ainsi une maison de Paris, se livrant au
commerce des bois de construction et des denrées coloniales, tirait
jusqu'à quinze cent mille francs par mois sur une maison d'Amsterdam
qui lui prêtait son crédit; celle-ci tirait sur d'autres, et ces
dernières à leur tour tirant sur Paris pour se rembourser, on avait
créé de la sorte des ressources fictives, que dans la langue familière
du commerce on appelle _papier de circulation_. La police, épiant
tout, mais ne comprenant pas tout, avait cru voir dans cet artifice
commercial une trame des partis qu'elle s'était hâtée de dénoncer à
l'Empereur. Celui-ci offusqué d'abord, avait fini par se rassurer en
apprenant par le ministre du trésor le secret de cette prétendue
conspiration[1].

          [Note 1: J'ai trouvé toute une correspondance du ministre de
          la police et du ministre du trésor sur ce fait singulier,
          qui offusqua longtemps l'autorité avant qu'elle fût parvenue
          à se l'expliquer.]

[En marge: Impudent étalage des fortunes subitement acquises.]

On n'avait pas mis plus de réserve dans la manière de jouir de ses
profits que dans les moyens de se les procurer. Les nouveaux enrichis
s'étaient empressés d'étaler leurs fortunes rapidement acquises, et
d'acheter de la caisse d'amortissement les hôtels, les châteaux de
l'ancienne noblesse, dont l'État avait hérité sous le titre de biens
nationaux. On ne les achetait plus comme autrefois à vil prix et avec
des assignats, mais contre argent, contre beaucoup d'argent, et sans
répugnance, parce que vingt ans écoulés depuis la confiscation avaient
fait perdre le souvenir de l'injustice de l'État et du malheur des
anciens propriétaires. C'était là cette ressource des aliénations de
biens dont Napoléon se servait de temps en temps pour compléter ses
budgets, surtout dans les pays conquis, et que la caisse
d'amortissement lui avait ménagée, en vendant à propos, peu à peu, et
avec la prudence convenable, les immeubles qu'on lui livrait. Il y
avait à Paris des manufacturiers justement enrichis par leur travail,
des spéculateurs sur denrées coloniales enrichis d'une manière moins
honorable, qui possédaient les plus beaux domaines, et les mieux
qualifiés[2].

          [Note 2: C'est encore dans la correspondance du ministre du
          trésor, analysant pour Napoléon la cause de la plupart des
          banqueroutes du temps, que j'ai trouvé la preuve de ce fait
          curieux et digne de remarque.]

Ce débordement de spéculations, de fortunes subites, de jouissances
immodérées, avait pris naissance depuis plusieurs années, s'était
arrêté un instant en 1809 par suite de la guerre d'Autriche, avait
repris à la paix de Vienne, s'était développé sans obstacle et sans
mesure dans tout le cours de l'année 1810, et avait enfin abouti au
commencement de 1811 à la catastrophe inévitable, qui suit toujours
les exagérations industrielles et commerciales de cette nature.

[En marge: Accident qui fait éclater la crise depuis longtemps
menaçante.]

[En marge: Secours donnés par Napoléon aux maisons embarrassées.]

[En marge: Longue suite de banqueroutes.]

Depuis quelque temps on ne vivait que des crédits fictifs qu'on se
prêtait les uns aux autres, surtout entre Hambourg, Amsterdam et
Paris, lorsqu'une dernière vente, exécutée à Anvers pour le compte du
gouvernement, et consistant en cargaisons américaines, attira un grand
nombre d'acheteurs. Il s'agissait d'environ 60 millions de
marchandises à acheter et à payer. Napoléon, remarquant l'embarras qui
commençait à se révéler, accorda des délais pour le payement; mais
tout le monde s'était aperçu de cette gêne, et il n'en fallait pas
davantage pour faire naître la méfiance. Au même moment, des maisons
considérables de Brême, de Hambourg, de Lubeck, qui s'étaient adonnées
au commerce plus ou moins licite des denrées coloniales, gênées
d'abord par le blocus continental, bientôt paralysées tout à fait par
la réunion de leur pays à la France, succombaient, ou renonçaient
volontairement aux affaires. Ce concours de causes amena enfin la
crise. Une grande maison de Lubeck donna le signal des banqueroutes.
La plus ancienne, la plus respectable des maisons d'Amsterdam, qui par
l'appât de fortes commissions s'était laissé entraîner à prêter son
crédit aux négociants de Paris les plus téméraires, suivit le triste
signal parti de Lubeck. Les maisons de Paris qui vivaient des
ressources qu'elles devaient à cette maison hollandaise, virent
sur-le-champ l'artifice de leur existence mis à découvert. Elles se
plaignirent, jetèrent de grands cris, et vinrent implorer les secours
du gouvernement. Napoléon qui sentait bien, sans l'avouer, la part
qu'il avait dans cette crise, et qui ne voulait pas que la naissance
d'un héritier du trône qu'on avait tant désirée, qu'on venait
d'obtenir, et qu'on allait bientôt solenniser, fût accompagnée de
circonstances attristantes, se hâta d'annoncer qu'il était prêt à
aider les maisons embarrassées. Il voulait avec raison le faire vite
et sans bruit pour le faire efficacement. Par malheur les opinions
personnelles de son ministre du trésor, et l'étrange vanité de l'une
des maisons secourues, s'opposèrent à ce que ses intentions fussent
exactement suivies. M. Mollien, répugnant aux expédients même utiles,
contesta en théorie le principe des secours au commerce. Napoléon n'en
tint pas compte, et lui ordonna de secourir un certain nombre de
maisons. Mais le ministre se dédommagea de sa défaite en contestant à
ces maisons ou la sûreté des gages qu'elles offraient, ou la
possibilité de les sauver. Il en résulta une grande perte de temps. De
plus, l'une d'elles, se vantant d'une bienfaisance dont le bienfaiteur
ne se vantait pas lui-même, proclama ce que le gouvernement avait fait
pour elle. Alors tout l'avantage des secours prompts et secrets fut
perdu. On sut qu'on était en crise, et on se livra à la panique
accoutumée. Bientôt ce fut un chaos de maisons s'écroulant les unes
sur les autres, et s'entraînant réciproquement dans leur chute.
Napoléon, suivant son usage, ne se laissant pas intimider par la
difficulté, secourut publiquement et à plusieurs reprises les
principales maisons embarrassées, malgré tout ce que put lui dire le
ministre du trésor. Mais il n'eut la satisfaction de sauver qu'une
très-petite partie des commerçants et des manufacturiers auxquels il
s'était intéressé.

Les maisons qui avaient spéculé sur les sucres, les cafés, les
cotons, les bois de construction, furent frappées les premières.
Vinrent après celles qui n'avaient pas spéculé sur les matières
premières, mais qui avaient filé, tissé, peint des toiles de coton au
delà des besoins de la consommation, et qui vivaient des crédits que
leur accordaient certains banquiers. Ces crédits venant à leur
manquer, elles succombèrent. Les villes de Rouen, Lille,
Saint-Quentin, Mulhouse, furent comme ravagées par un fléau
destructeur. Après l'industrie du coton, celle des draps eut son tour.
Une riche maison d'Orléans, vouée depuis un siècle au commerce des
laines, voulut s'emparer de toutes celles que le gouvernement avait
saisies en Espagne et faisait vendre à l'encan. Elle acheta sans
mesure, revendit à des fabricants qui fabriquaient sans mesure aussi,
leur prêta son crédit, mais en revanche emprunta le leur en créant une
masse de papier qu'elle tirait sur eux, et que des banquiers
complaisants escomptaient à un taux usuraire. Ces banquiers s'étant
arrêtés, tout l'échafaudage s'écroula, et une seule maison de province
fit ainsi une faillite de douze millions, somme très-grande
aujourd'hui, bien plus grande en ce temps-là. L'exclusion des draps
français de la Russie fut un nouveau coup pour la draperie.
L'industrie de la raffinerie, qui avait spéculé sur les sucres, celle
des peaux préparées, qui avait spéculé sur les cuirs introduits au
moyen des licences, furent gravement atteintes comme les autres. Enfin
la soierie, qui avait beaucoup fabriqué, mais qui n'avait pas commis
autant d'excès, parce qu'elle était une industrie ancienne,
expérimentée, moins étourdie par la nouveauté et l'exagération des
bénéfices, reçut un coup sensible par les derniers règlements
commerciaux de la Russie, et par la ruine des maisons de Hambourg,
qui, à défaut des Américains, servaient à l'exportation des produits
lyonnais. Le resserrement de tous les crédits, s'ajoutant à la subite
privation des débouchés, causa une suspension générale de la
fabrication à Lyon.

[En marge: Nombreuses classes d'ouvriers restés sans ouvrage.]

Bientôt des masses d'ouvriers se trouvèrent sans ouvrage en Bretagne,
en Normandie, en Picardie, en Flandre, dans le Lyonnais, le Forez, le
comtat Venaissin, le Languedoc. À Lyon, sur 14 mille métiers, 7 mille
cessèrent de fabriquer. À Rouen, à Saint-Quentin, à Lille, à Reims, à
Amiens, les trois quarts des bras au moins restèrent oisifs dès le
milieu de l'hiver, et pendant tout le printemps. Napoléon, fort
affligé de ces ruines accumulées, et plus particulièrement de ces
souffrances populaires, voulait y pourvoir à tout prix, craignant
l'effet qu'elles pouvaient produire au moment des fêtes qu'il
préparait pour la naissance de son fils. Il tenait conseils sur
conseils, et apprenait trop tard qu'il y a des tourmentes contre
lesquelles le génie et la volonté d'un homme, quelque grands qu'ils
soient, ne peuvent rien. Ce n'était pas son système d'exclusion à
l'égard des Anglais qui était la cause du mal, car on commet des excès
de production dans les pays où le commerce est complétement libre tout
aussi bien que dans ceux où il ne l'est pas, et même davantage. Mais
ces combinaisons compliquées avaient contribué aux folles spéculations
sur les matières premières; l'usurpation de la souveraineté de
Hambourg y avait précipité la ruine de maisons indispensables au vaste
échafaudage du crédit continental de cette époque; ses dernières
ventes avaient hâté la crise, et ses secours, par suite des opinions
personnelles de son ministre, avaient été trop lents ou trop
contestés. Enfin son fameux tarif de 50 pour cent prolongeait le mal,
car les manufacturiers, qui commençaient à se débarrasser de leurs
produits fabriqués, et qui auraient voulu se remettre à travailler, ne
l'osaient pas à cause de la cherté des matières premières provenant de
l'élévation des droits. Aussi le tissage, la filature, la raffinerie,
la tannerie étaient-ils absolument suspendus. On ne fabriquait pas
moins, on ne fabriquait plus du tout.

[En marge: Moyens de tout genre employés par Napoléon pour hâter la
reprise des affaires.]

Repoussant les théories de M. Mollien, et tenant des conseils
fréquents avec les ministres de l'intérieur et des finances, avec le
directeur général des douanes et plusieurs fabricants ou banquiers
éclairés, tels que MM. Ternaux et Hottinguer, Napoléon imagina un
moyen qui eut quelques bons effets: ce fut d'opérer en très-grand
secret, et à ses frais, mais en apparence pour le compte de grosses
maisons de banque, des achats à Rouen, à Saint-Quentin, à Lille, de
manière à faire supposer que la vente reprenait naturellement. À
Amiens, il prêta secrètement aux manufacturiers qui continuaient à
fabriquer des lainages des sommes égales au salaire de leurs ouvriers.
À Lyon, il commanda pour plusieurs millions de soieries destinées aux
résidences impériales. Ces secours ne valaient pas sans doute une
reprise réelle des affaires; mais ils ne furent pas sans influence, à
Rouen surtout, où des achats d'origine inconnue prirent l'apparence
d'achats véritables, et firent croire que le mouvement commercial
recommençait. En tout cas, ils permirent d'attendre moins péniblement
la renaissance effective des affaires.

C'était spécialement la ville de Paris, dont le peuple vif,
enthousiaste, patriote, s'était montré fort sensible à la gloire du
règne, et dans laquelle une foule de princes allaient se rendre pour
le baptême du Roi de Rome, qui intéressait plus que toute autre la
sollicitude de Napoléon. Il avait déjà éprouvé que les fabrications
pour l'usage des troupes s'exécutaient très-bien à Paris. Il ordonna
sur-le-champ une immense confection de caissons, de voitures
d'artillerie, de harnais, d'habits, de linge, de chaussure, de
chapellerie, de buffleterie. Il fit en même temps commencer plus tôt
que de coutume, et dans des proportions plus vastes, les travaux
annuels des grands monuments de son règne.

Du reste, cette situation, quelque pénible qu'elle fût, avait
cependant un avantage essentiel sur celle de l'Angleterre. Le temps
devait bientôt l'améliorer en faisant disparaître la surabondance des
produits fabriqués, en amenant les Américains, qui déjà s'apprêtaient
à venir, et qui allaient remplacer les Hambourgeois et les Russes dans
nos marchés, et nous apporter les cotons, les teintures dont
l'industrie avait un pressant besoin. La situation des Anglais, au
contraire, si on persistait à bloquer leur commerce, sans leur donner
aucun allié sur le continent, devait devenir prochainement
intolérable.

[En marge: Discours de Napoléon aux députations des chambres de
commerce.]

Néanmoins, pour le moment, la situation de l'industrie et du commerce
français était extrêmement critique. Napoléon reçut les députations
des chambres de commerce, et en son langage original, familier, plein
de vigueur, leur tint un discours dont il voulut qu'on divulguât
autant que possible le sens et les principales expressions. Tour à
tour questionnant ou écoutant, mêlant les paroles caressantes aux
boutades les plus vives, il parla à ces députations à peu près dans
les termes suivants:--J'ai l'oreille ouverte à ce qui se dit dans vos
comptoirs, et je sais les propos que vous tenez dans vos familles et
entre vous sur ma politique, sur mes lois, sur ma personne. Il ne
connaît que son métier de soldat, répétez-vous souvent, il n'entend
rien au commerce, et il n'a personne autour de lui pour lui apprendre
ce qu'il ignore. Ses mesures sont extravagantes, et ont causé notre
ruine actuelle. Vous qui dites tout cela, c'est vous qui n'entendez
rien au commerce et à l'industrie. D'abord la cause de votre ruine
présente, ce n'est pas moi, c'est vous. Vous avez cru qu'on pouvait
faire sa fortune en un jour comme on la fait quelquefois à la guerre
en gagnant une bataille. Mais il n'en est pas ainsi dans l'industrie:
c'est en travaillant toute sa vie, en se conduisant sagement, en
ajoutant aux produits de son travail les accumulations de son
économie, qu'on devient riche. Mais parmi vous les uns ont voulu
spéculer sur les brusques variations de prix des matières premières,
et ils s'y sont trompés souvent; au lieu de faire leur fortune, ils
ont fait celle d'autrui. D'autres ont voulu fabriquer dix aunes
d'étoffe quand ils n'avaient des débouchés que pour cinq, et ils ont
perdu là où ils auraient dû gagner. Est-ce ma faute à moi si l'avidité
a troublé le sens à beaucoup d'entre vous? Mais avec de la patience on
répare jusqu'à ses propres erreurs, et en travaillant plus sensément
on recouvre ce qu'on a perdu. Vous avez commis des fautes cette année,
vous serez plus sages et plus heureux l'année prochaine. Quant à mes
mesures, que savez-vous si elles sont bonnes ou mauvaises? Enfermés
dans vos ateliers, ne connaissant les uns que ce qui concerne la soie
ou le coton, les autres que ce qui concerne le fer, les bois, les
cuirs, n'embrassant pas l'ensemble des industries, ignorant les vastes
rapports des États entre eux, pouvez-vous savoir si les moyens que
j'emploie contre l'Angleterre sont efficaces ou nuisibles? Demandez
cependant à ceux d'entre vous qui sont allés furtivement à Londres
pour s'y livrer à la contrebande, demandez-leur ce qu'ils y ont vu? Je
sais leur langage comme le vôtre, car je suis informé de tous vos
actes et de tous vos discours. Ils sont revenus étonnés de la détresse
de l'Angleterre, de l'encombrement de ses magasins, de la baisse
croissante de son change, de la ruine de son commerce, et beaucoup à
leur retour ont dit de moi et de mes mesures: «_Ce diable d'homme_
pourrait bien avoir raison!». Eh bien, oui, j'ai raison, et plus vite
que je ne m'en étais flatté, car l'Angleterre en est arrivée à un état
presque désespéré beaucoup plus tôt que je ne l'aurais cru. Elle a
saturé de ses produits les colonies de l'Espagne, les siennes, les
vôtres, pour je ne sais combien d'années. On n'a pas pu la payer, ou
bien quand on l'a pu on lui a donné en payement du sucre, du café, du
coton, dont j'ai détruit la valeur dans ses mains. Sur ce sucre, ce
coton, ce café, les négociants tirent des lettres de change qui vont à
la Banque, et qui s'y convertissent en papier-monnaie. Le
gouvernement, pour solder ses armées, sa marine, tire aussi sur la
Banque, et cause de nouvelles émissions de ce papier-monnaie. Que
voulez-vous que cela devienne après un peu de temps? Il faut bien que
cet édifice s'écroule. En sommes-nous là? Non. Je vous ai débarrassés
du papier-monnaie, et à peine s'il reste quelques rentes pour placer
les économies des petits rentiers. L'Europe m'a fourni en numéraire
près d'un milliard de contributions de guerre; j'ai encore 200
millions en or ou argent dans mon trésor, je touche par an 900
millions en impôts bien répartis, et qui s'acquittent en numéraire, et
vous avez le continent entier pour y écouler vos produits. La partie
n'est donc pas égale entre l'Angleterre et nous. Il faut tôt ou tard
qu'elle succombe. Il lui reste bien quelques issues en Suède, en
Prusse, et _plus loin_ (allusion à la Russie), par lesquelles les
produits anglais continuent à s'infiltrer en Europe. Mais soyez
tranquilles, j'y mettrai ordre. Il y a des fraudeurs encore, je saurai
les atteindre. Ceux qui échapperont à mes douaniers n'échapperont
pas à mes soldats, et je les poursuivrai partout, partout,
entendez-vous!--

En prononçant ces derniers mots, Napoléon était menaçant au plus haut
point, et il y avait toute une nouvelle guerre dans ses gestes, son
accent, ses regards. Il reprenait et disait:--Cette guerre à
l'Angleterre est longue et pénible, je le sais. Mais que voulez-vous
que j'y fasse? Quels moyens voulez-vous que je prenne? Apparemment,
puisque vous vous plaignez tant de ce que la mer est fermée, vous
tenez à ce qu'elle soit ouverte, à ce qu'une seule puissance n'y
domine pas aux dépens de toutes les autres, et n'enlève pas les
colonies de toutes les nations, ou ne s'arroge pas une sorte de
tyrannie sur tous les pavillons? Pour moi, je suis irrévocablement
fixé à cet égard; je n'abandonnerai jamais le droit des neutres, je ne
laisserai jamais prévaloir le principe que le pavillon ne couvre pas
la marchandise, que le neutre est obligé d'aller relâcher en
Angleterre pour y payer tribut. Si j'avais la lâcheté de supporter de
telles théories, vous ne pourriez bientôt plus sortir de Rouen ou du
Havre qu'avec un passe-port des Anglais. Mes décrets de Berlin, de
Milan, seront lois de l'Empire jusqu'à ce que l'Angleterre ait renoncé
à ses folles prétentions. Les Américains me demandent à reparaître
dans nos ports, à vous apporter du coton et à emporter vos soies, ce
qui sera pour vous un grand soulagement. Je suis prêt à y consentir,
mais à condition qu'ils auront fait respecter en eux les principes que
je soutiens, et qui sont aussi les leurs, comme ils sont ceux de
toutes les nations maritimes, et que s'ils n'ont pu obtenir de
l'Angleterre qu'elle les respectât en eux-mêmes, ils lui déclareront
la guerre; sinon, quelque besoin que vous ayez d'eux, je les traiterai
comme Anglais, je leur fermerai mes ports, et j'ordonnerai de leur
courir sus! Comment voulez-vous que je fasse? Sans doute, si j'avais
pu former des amiraux, aussi bien que j'ai formé des généraux, nous
aurions battu les Anglais, et une bonne paix, non pas une paix plâtrée
comme celle d'Amiens, cachant mille ressentiments implacables, mille
intérêts non réconciliés, mais une solide paix, serait rétablie.
Malheureusement je ne puis pas être partout. Ne pouvant pas battre les
Anglais sur mer, je les bats sur terre, je les poursuis le long des
côtes du vieux continent. Toutefois je ne renonce pas à les atteindre
sur mer, car nos matelots sont pour le moins aussi braves que les
leurs, et nos officiers de mer vaudront ceux de la marine britannique
dès qu'ils se seront exercés. Je vais avoir cent vaisseaux du Texel à
Venise; je veux en avoir deux cents. Je les ferai sortir malgré eux;
ils perdront une, deux batailles, ils gagneront la troisième, ou au
moins la quatrième, car il finira bien par surgir un homme de mer qui
fera triompher notre pavillon, et en attendant je tiendrai mon épée
sur la poitrine de quiconque voudrait aller au secours des Anglais. Il
faudra bien qu'ils succombent, quand même l'enfer conspirerait avec
eux. Cela est long, j'en conviens; mais vous y gagnez en attendant de
développer votre industrie, de devenir manufacturiers, de remplacer
sur le continent les tissus de l'Angleterre, ses quincailleries, ses
draps. C'est, après tout, un assez beau lot que d'avoir le continent à
pourvoir. Le monde change sans cesse; il n'y a pas un siècle qui
ressemble à un autre. Jadis il fallait pour être riche avoir des
colonies, posséder l'Inde, l'Amérique, Saint-Domingue. Ces temps-là
commencent à passer. Il faut être manufacturier, se pourvoir soi-même
de ce qu'on allait chercher chez les autres, faire ses indiennes, son
sucre, son indigo. Si j'en ai le temps, vous fabriquerez tout cela
vous-mêmes, non que je dédaigne les colonies et les spéculations
maritimes, il s'en faut, mais l'industrie manufacturière a une
importance au moins égale, et tandis que je tâche de gagner la cause
des mers, l'industrie de la France se développe et se crée. On peut
donc attendre dans une position pareille. Pendant ce temps, Bordeaux,
Hambourg souffrent; mais s'ils souffrent aujourd'hui, c'est pour
prospérer dans l'avenir par le rétablissement de la liberté des mers.
Tout a son bien et son mal. Il faut savoir souffrir pour un grand but,
et, en tout cas, cette année ce n'est pas pour ce grand but que vous
avez souffert, c'est par suite de vos propres fautes. Je sais vos
affaires mieux que vous ne savez les miennes. Conduisez-vous avec
prudence, avec suite, et ne vous hâtez pas de me juger, car souvent
quand vous me blâmez moi, c'est vous seuls que vous devriez blâmer. Au
surplus, je veille sur vos intérêts, et tous les soulagements qu'il
sera possible de vous procurer, vous les obtiendrez[3].--

          [Note 3: Ce discours, comme plusieurs autres de Napoléon que
          nous avons rapportés ailleurs, n'est ici reproduit, en
          substance bien entendu, que parce qu'il est authentique, et
          que nous avons pu en retrouver le sens sinon les termes
          mêmes, et que dès lors il a toute la vérité désirable et
          possible. Malgré l'autorité des anciens, qui ont prêté des
          discours à leurs personnages historiques, et auxquels on l'a
          pardonné à cause de la vraisemblance morale de ces discours,
          nous ne croyons pas un pareil exemple admissible et imitable
          chez les modernes. Les anciens, placés plus près que nous de
          l'origine des choses, n'avaient pas encore entièrement
          séparé l'histoire de la poésie. Ce départ est fait chez
          nous, et il n'est plus permis d'y revenir. Il ne doit rester
          à l'histoire d'autre poésie que celle qui appartient
          inévitablement à la vérité rigoureuse. On peut analyser,
          résumer un discours tenu d'une manière certaine par un
          personnage, mais à condition que ce discours ait été
          véritablement tenu, que le sens soit exactement le même, et
          la forme aussi, quand on a pu la retrouver. C'est ce que
          j'ai toujours fait dans cette histoire, c'est ce que je
          viens de faire dans le discours dont il s'agit. Ce discours,
          adressé aux chambres de commerce, fut reproduit par une
          foule de journaux allemands, commenté par toutes les
          diplomaties, envoyé à la cour de Russie, recueilli par la
          police, et quoique dispersé dans la mémoire des
          contemporains, conservé pourtant de manière à pouvoir être
          recueilli dans ses traits principaux. Nous n'hésitons donc
          pas à affirmer qu'il est vrai dans sa substance, et même
          vrai dans sa forme pour la plupart des traits lancés par
          Napoléon à ses interlocuteurs industriels.]

Tels étaient les discours par lesquels Napoléon embarrassait,
subjuguait ses interlocuteurs du commerce, et les éblouissait sans les
convaincre, quoiqu'il eût raison contre eux sur presque tous les
points. Mais c'est un sujet d'éternelle surprise de voir combien on
est sage quand on conseille les autres, en l'étant si peu quand il
s'agit de se conseiller soi-même. Napoléon avait raison quand il
disait à ces négociants qu'ils souffraient par suite de leurs fautes,
pour avoir les uns trop produit, les autres trop spéculé, qu'il était
obligé de conquérir la liberté des mers, pour la conquérir de
combattre l'Angleterre, pour combattre l'Angleterre de gêner les
mouvements du commerce, et qu'en attendant l'industrie de la France et
celle du continent naissaient de cette gêne elle-même. Mais il eût été
bien embarrassé si l'un de ces spéculateurs sur les sucres ou sur les
cotons avait demandé à lui, spéculateur d'un autre genre, si, pour
combattre l'Angleterre, il lui était absolument nécessaire de
conquérir les couronnes de Naples, d'Espagne, de Portugal, et d'en
doter ses frères; si cette difficulté d'établir sa dynastie sur tant
de trônes n'avait pas singulièrement accru la difficulté de triompher
des prétentions maritimes de l'Angleterre; si, avec les Bourbons
tremblants et soumis à Madrid et à Naples, il n'eût pas obtenu autant
de concours à ses desseins que de ses frères à demi révoltés; si tous
les soldats français dispersés à Naples, à Cadix, à Lisbonne, il n'eût
pas mieux fait de les risquer entre Calais et Douvres; si, en tout
cas, la nécessité de ces conquêtes admise, il n'aurait pas dû
commencer par jeter lord Wellington à la mer, en se contentant du
blocus tel que la Russie le pratiquait, au lieu de changer tout à coup
de système, de laisser les Anglais triomphants dans la Péninsule pour
aller chercher au Nord une nouvelle guerre d'un succès douteux, sous
prétexte d'obtenir dans l'observation du blocus un degré d'exactitude
dont il n'avait pas indispensablement besoin pour réduire le commerce
britannique aux abois, et si changer sans cesse de plan, courir d'un
moyen à un autre avant d'en avoir complétement employé aucun, tout
cela par mobilité, orgueil, désir de soumettre l'univers à ses
volontés, était une manière directe et sûre de venir à bout de
l'ambition tyrannique de l'Angleterre.

Ce questionneur hardi, qui sans doute aurait fort embarrassé Napoléon,
ne se trouva point, et la vérité ne fut pas dite; mais taire la vérité
c'est cacher le mal sans l'arrêter. Ses ravages secrets sont d'autant
plus dangereux qu'ils se révèlent tous à la fois, et quand il n'est
plus temps d'y remédier.

[En marge: Aux souffrances de la conscription et d'une crise
commerciale viennent se joindre les froissements produits par les
dissensions religieuses.]

Aux deux causes de malaise que nous venons de faire connaître, la
conscription et la crise commerciale, s'en était joint une troisième:
c'étaient les troubles religieux récemment aggravés par une nouvelle
saillie de la vive volonté de Napoléon.

[En marge: Résultat de la mission des deux cardinaux envoyés à
Savone.]

On a vu plus haut à quel point on en était resté avec le Pape détenu à
Savone. Napoléon lui avait envoyé les cardinaux Spina et Caselli pour
en obtenir d'abord, au moyen de pourparlers bienveillants,
l'institution canonique des évêques nommés, ce qui était la principale
des difficultés avec l'Église, et ensuite pour le sonder sur un
arrangement de tous les démêlés de l'Empire avec la Papauté. Napoléon
voulait toujours faire accepter à Pie VII la suppression du pouvoir
temporel du Saint-Siége, la réunion de Rome au territoire de l'Empire,
l'établissement d'une papauté dépendante des nouveaux empereurs
d'Occident, faisant sa résidence à Paris ou à Avignon, jouissant de
beaux palais, d'une dotation de deux millions de francs, et de
beaucoup d'autres avantages encore, mais placée sous l'autorité de
l'empereur des Français, comme l'Église russe sous l'autorité des
czars, et l'islamisme sous l'autorité des sultans. Pie VII avait
d'abord assez froidement accueilli les deux cardinaux, s'était ensuite
adouci à leur égard, ne s'était point montré absolument contraire à
l'institution canonique des évêques nommés, mais peu disposé à la
donner prochainement, afin de conserver un moyen efficace de
contraindre Napoléon à s'occuper des affaires de l'Église, et avait
paru décidé à ne point accepter les avantages matériels qu'on lui
offrait, ne demandant, disait-il, que deux choses, les Catacombes pour
résidence, et quelques cardinaux fidèles pour le conseiller,
promettant, si on lui accordait la liberté, la pauvreté et un conseil,
de mettre à jour toutes les affaires religieuses en retard, et de ne
rien faire pour provoquer à la révolte le peuple au sein duquel il
irait cacher sa déchéance temporelle.

Quoique revenus sans rien obtenir, les deux cardinaux avaient
cependant été amenés à penser que le Pape ne serait pas invincible,
qu'avec de bons traitements, en lui accordant un conseil dont il pût
s'aider pour expédier les affaires de l'Église, il reprendrait ses
fonctions pontificales sans même sortir de Savone, et en se résignant
à y vivre parce qu'il y était, et parce que dans cette espèce de
prison il ne consacrait rien par son adhésion, tandis qu'en se
laissant transporter à Avignon ou à Paris, en acceptant des dotations,
il sanctionnerait les actes impériaux par le concours qu'il leur
aurait donné. Des entretiens que le Pape avait eus depuis avec M. de
Chabrol, préfet de Montenotte, on pouvait tirer les mêmes conclusions,
et Napoléon cherchait une manière de concilier les inclinations du
Pape avec ses propres vues, lorsque plusieurs incidents, survenus tout
à coup, l'avaient porté à une exaspération inouïe et aux actes les
plus violents.

[En marge: Efforts renouvelés du Saint-Père pour empêcher
l'administration provisoire des siéges vacants.]

On se rappelle sans doute l'expédient imaginé pour administrer
provisoirement les diocèses dans lesquels il y avait des prélats
nommés et non institués. Il n'y avait pas moins de vingt-sept diocèses
dans ce cas, et dans le nombre se trouvaient des siéges comme
Florence, Malines, Paris, etc. Les chapitres, les uns libres, les
autres contraints, avaient conféré la qualité de vicaires
capitulaires aux évêques nommés, ce qui permettait à ceux-ci de
gouverner au moins comme administrateurs leurs nouveaux diocèses. Le
cardinal Maury, nommé archevêque de Paris à la place du cardinal
Fesch, et non institué encore, administrait de la sorte le diocèse de
Paris. Seulement il avait beaucoup de contrariétés à supporter de la
part de son chapitre, et, comme nous l'avons dit ailleurs, lorsque
dans certaines cérémonies religieuses il voulait faire porter la croix
devant lui, ce qui est le signe essentiel de la dignité épiscopale,
quelques chanoines dociles restaient, les autres, M. l'abbé d'Astros
en tête, s'enfuyaient avec une affectation offensante.

[En marge: Lettres du Pape à divers chapitres pour les empêcher de
conférer aux nouveaux prélats nommés par Napoléon la qualité de
vicaires capitulaires.]

[En marge: Découvertes de lettres semblables écrites aux chapitres de
Paris, de Florence et d'Asti.]

Napoléon faisait entendre les rugissements du lion à chaque nouvelle
inconvenance du clergé, mais il ne s'y arrêtait pas longtemps,
comptant sur le prochain arrangement de toutes les affaires
ecclésiastiques à la fois. Cependant, des rapports venus de Turin, de
Florence et de Paris, lui révélèrent coup sur coup une trame ourdie
dans l'ombre par des prêtres et des dévots fervents, afin de rendre
impossible le mode provisoire d'administration imaginé pour les
églises. Le Pape avait secrètement écrit à divers chapitres pour les
engager à ne pas reconnaître comme vicaires capitulaires les évêques
nommés et non institués. Il se fondait sur certaines règles canoniques
assez mal interprétées, et soutenait que ce mode d'administration
était contraire aux droits de l'Église romaine, parce qu'il conférait
aux nouveaux prélats la possession anticipée de leurs siéges. À Paris
il avait adressé au chapitre une défense formelle de reconnaître le
cardinal Maury comme vicaire capitulaire, et au cardinal lui-même une
lettre des plus amères, dans laquelle il lui reprochait son
ingratitude envers le Saint-Siége, qui, disait-il, l'avait accueilli
dans son exil, doté de plusieurs bénéfices, et notamment de l'évêché
de Montefiascone (comme si ce cardinal n'avait pas fait pour l'Église
autant au moins qu'elle avait fait pour lui), et lui enjoignait, sous
peine de désobéissance, de renoncer à l'administration du diocèse de
Paris. Par une étrange négligence, cette double missive avait été
adressée au chapitre et au cardinal par la voie du ministère des
cultes, avec plusieurs autres dépêches relatives à diverses affaires
de détail, que le Pontife voulait bien encore expédier de temps en
temps. Le ministre ayant ouvert ces plis, fut fort surpris du contenu,
n'en voulut rien dire au cardinal de peur de l'affliger, et remit tout
à l'Empereur, dont on concevra facilement l'irritation lorsqu'il vit
les efforts du Pape prisonnier pour faire évanouir en ses mains le
dernier moyen d'administrer les diocèses vacants. Il recommanda le
secret, et prescrivit des recherches pour s'assurer s'il n'y avait pas
eu d'autres expéditions des lettres du Pape. Au même instant il lui
arrivait du Piémont et de Toscane des informations exactement
semblables. M. d'Osmond, nommé archevêque de Florence, actuellement en
route pour se rendre dans son nouveau diocèse, s'était rencontré à
Plaisance avec une députation du chapitre de Florence, chargée de lui
déclarer qu'il y avait déjà un vicaire capitulaire en fonctions, qu'il
n'était pas possible d'en élire un autre, et qu'on avait reçu à cet
égard des injonctions de Savone auxquelles on était résolu de ne pas
désobéir. Ce malheureux archevêque, esprit sage mais timide, était
demeuré à Plaisance dans la plus cruelle perplexité. La princesse
Élisa, soeur de Napoléon, qui gouvernait son duché avec un habile
mélange de douceur et de fermeté, avait été informée de cette trame,
avait appelé auprès d'elle le principal meneur du chapitre, plus un
certain avocat qui servait d'intermédiaire au Pape, s'était fait
livrer la correspondance de Pie VII, et avait tout mandé à Napoléon
avant de prendre aucune mesure sévère. En Piémont, M. Dejean nommé à
l'évêché d'Asti avait essuyé le même accueil, avec moins d'égards
encore, car sans le prévenir on lui avait refusé toute autorité sur
son nouveau diocèse, et on lui avait déclaré qu'on ne pouvait lui
accorder aucune situation, même celle d'administrateur provisoire. Le
prince Borghèse, gouverneur du Piémont, avait, comme sa belle-soeur,
expédié à Paris les pièces de ce singulier et audacieux conflit.

[En marge: Soupçons conçus à l'égard de l'abbé d'Astros, et
arrestation de cet ecclésiastique le 1er janvier, à la sortie des
Tuileries.]

Napoléon, en voyant ce concours d'accidents semblables sur des points
fort éloignés, y découvrit tout de suite un système de résistance
très-bien combiné, et dont le résultat devait être ou de l'obliger à
traiter immédiatement avec le Pape, ou de susciter un véritable
schisme. Sa colère fit explosion. Il avait appris presque en même
temps, les 29, 30, 31 décembre 1810, les divers faits que nous venons
de rapporter. Il tenait à arrêter partout la propagation des lettres
du Pape, et pour y réussir il voulait frapper de terreur ceux qui
avaient porté ces lettres, qui les avaient reçues, ou qui en étaient
encore dépositaires. Le lendemain, 1er janvier (1811), il devait
recevoir les hommages des grands corps de l'État, notamment ceux du
chapitre et du clergé de Paris. Il ne prononçait pas de discours
d'apparat dans ces solennités, mais parlait familièrement aux uns et
aux autres, suivant l'humeur du jour, récompensant ceux-ci par
quelques attentions flatteuses, châtiant ceux-là par des mots où la
puissance de l'esprit se joignait à celle du trône pour accabler les
malheureux qui lui avaient déplu. Sa prodigieuse sagacité, perçante
comme son regard, semblait pénétrer jusqu'au fond des âmes. À la tête
du chapitre de Paris se trouvait l'abbé d'Astros, prêtre passionné et
imprudent, partageant jusqu'au fanatisme toutes les idées du clergé
hostile à l'Empire. Napoléon, sachant à qui il avait affaire, aborda
sur-le-champ les points les plus difficiles de la querelle religieuse,
et de manière à provoquer de la part de son interlocuteur quelque
imprudence qui servît à l'éclairer. Il y réussit parfaitement, et
après avoir fait dire à l'abbé d'Astros ce qu'il voulait, et l'avoir
ensuite rudement traité, il appela, séance tenante, le duc de Rovigo,
qui était dans le palais, et lui dit: Ou je me trompe bien, ou cet
abbé a les missives du Pape. Arrêtez-le avant qu'il sorte des
Tuileries, interrogez-le, ordonnez en même temps qu'on fouille ses
papiers, et on y découvrira certainement tout ce qu'on désire
savoir.--

Le duc de Rovigo, pour que l'esclandre fût moindre, pria le cardinal
Maury de lui amener l'abbé d'Astros au ministère de la police, et
prescrivit en même temps une perquisition dans le domicile de cet
ecclésiastique. Le duc de Rovigo, qui avait acquis déjà toute la
dextérité nécessaire à ses nouvelles fonctions, feignit en
interrogeant l'abbé d'Astros de savoir ce qu'il ignorait, et obtint de
la sorte la révélation de ce qui s'était passé. L'abbé d'Astros avoua
qu'il avait reçu les deux brefs du Pape, l'un pour le chapitre,
l'autre pour le cardinal, affirma toutefois qu'il ne les avait pas
propagés encore, et fort imprudemment convint d'en avoir parlé à son
parent M. Portalis, fils de l'ancien ministre des cultes, et membre du
Conseil d'État impérial. Au même instant, les agents envoyés au
domicile de l'abbé d'Astros avaient trouvé les lettres papales, et
beaucoup d'autres papiers qui révélèrent entièrement la trame qu'on
était occupé à rechercher. On sut qu'il y avait à Paris un petit
conseil de prêtres romains et français, en communication fréquente
avec le Pape, se concertant avec lui sur la conduite à tenir en chaque
circonstance, et correspondant par des hommes dévoués, de Paris à
Lyon, de Lyon à Savone.

[En marge: M. Portalis, injustement impliqué dans l'affaire de l'abbé
d'Astros, est violemment expulsé du Conseil d'État.]

Lorsque tout fut ainsi découvert, Napoléon, qui voulait faire peur,
commença par une première victime, et cette victime fut M. Portalis.
Ce fils du principal auteur du Concordat, soumis envers l'Église, mais
non moins soumis envers Napoléon, avait cru concilier les diverses
convenances de sa position en disant à M. Pasquier, préfet de police
et son ami, qu'il circulait un bref du Pape fort regrettable et fort
capable de semer la discorde entre l'Église et l'État, qu'on ferait
bien d'en arrêter la propagation[4]; mais il s'en tint à cet avis, et
ne désigna point son parent l'abbé d'Astros, car ses devoirs de
conseiller d'État ne l'obligeaient nullement à se faire le
dénonciateur de sa propre famille.

          [Note 4: C'est d'après les pièces elles-mêmes, c'est-à-dire
          d'après les lettres de Napoléon, du ministre de la police,
          du préfet de police, de la princesse Élisa, du prince
          Borghèse, enfin du ministre des cultes, que je rapporte ces
          détails. Je suis donc bien certain des faits que je raconte.
          À ce sujet, je ferai remarquer que ce n'est pas à l'occasion
          de la bulle d'excommunication, comme on l'a écrit
          quelquefois, mais du bref du Pape au chapitre de Paris,
          qu'eut lieu l'explosion de colère dont M. Portalis fut la
          victime.]

[En marge: Scène violente au Conseil d'État.]

Le 4 janvier, le Conseil d'État étant assemblé, et M. Portalis
assistant à la séance, Napoléon commença par raconter tout ce qui
venait de se passer entre le Pape et certains chapitres, exposa les
tentatives qu'on avait découvertes, et qui, selon lui, avaient pour
but de pousser les sujets à la désobéissance envers leur souverain,
puis affectant une extrême douleur, il ajouta que son plus grand
chagrin en cette circonstance était de trouver parmi les coupables un
homme qu'il avait comblé de biens, le fils d'un ancien ministre qu'il
avait fort affectionné jadis, un membre de son propre Conseil ici
présent, M. Portalis. Puis s'adressant brusquement à celui-ci, il lui
demanda à brûle-pourpoint s'il avait connu le bref du Pape, si l'ayant
connu il en avait gardé le secret, si ce n'était pas là une vraie
forfaiture, une trahison et une noire ingratitude tout à la fois, et
en interrogeant ainsi coup sur coup M. Portalis, il ne lui donnait pas
même le temps de répondre. Nous avons vu les licences de la multitude,
c'était alors le temps des licences du pouvoir. M. Portalis,
magistrat éminent, dont l'énergie malheureusement n'égalait pas les
hautes lumières, aurait pu relever la tête, et faire à son maître des
réponses embarrassantes; mais il ne sut que balbutier quelques mots
entrecoupés, et Napoléon, oubliant ce qu'il devait à un membre de son
Conseil, à ce Conseil, à lui-même, lui adressa cette apostrophe
foudroyante: Sortez, monsieur, sortez, que je ne vous revoie plus
ici.--Le conseiller d'État traité avec tant de violence se leva
tremblant, traversa en larmes la salle du Conseil, et se retira
presque anéanti du milieu de ses collègues stupéfaits.

Bien que dans tous les temps la méchanceté humaine éprouve une secrète
satisfaction au spectacle des disgrâces éclatantes, ce ne fut point le
sentiment éveillé en cette circonstance. La pitié, la dignité blessée
l'emportèrent dans le Conseil d'État, qui fut offensé d'une telle
scène, et qui manifesta ce qu'il sentait non par des murmures, mais
par une attitude glaciale. Il n'y a pas de puissance, quelque grande
qu'elle soit, à laquelle il soit donné de froisser impunément le
sentiment intime des hommes assemblés. Sous l'empire de la crainte
leur bouche peut se taire, mais leur visage parle malgré eux. Napoléon
reconnaissant à la seule attitude des assistants qu'il avait été
inconvenant et cruel, éprouva un indicible embarras, dont il tâcha
vainement de sortir en affectant un excès de douleur presque ridicule,
en disant qu'il était désolé d'être contraint de traiter ainsi le fils
d'un homme qu'il avait aimé, que le pouvoir avait de bien pénibles
obligations, qu'il fallait cependant les remplir quoi qu'il pût en
coûter, et mille banalités de ce genre, lesquelles ne touchèrent
personne. On le laissa s'agiter dans ce vide, et on se retira sans mot
dire. Le plus puni après M. Portalis c'était lui.

[En marge: Détention de M. d'Astros et des membres des chapitres
récalcitrants.]

À cet éclat Napoléon voulut joindre des mesures plus efficaces, afin
d'intimider la partie hostile du clergé, et de prévenir les
conséquences des menées récemment découvertes. Il fit détenir M.
d'Astros, arrêter ou éloigner de Paris plusieurs des prêtres composant
le conciliabule dont l'existence venait d'être découverte. Il ordonna
à son beau-frère le prince Borghèse, à sa soeur Élisa, de faire
arrêter les chanoines connus pour être les meneurs des chapitres
d'Asti et de Florence, de les envoyer à Fenestrelle, de déclarer à ces
chapitres que s'ils ne se soumettaient à l'instant même, et ne
conféraient pas immédiatement aux nouveaux prélats la qualité de
vicaires capitulaires, les siéges seraient supprimés, les canonicats
avec le siége, et les chanoines récalcitrants enfermés dans des
prisons d'État. La même déclaration fut adressée au chapitre de Paris.

[En marge: Mesures rigoureuses envers Pie VII.]

Ces violences furent suivies d'autres mesures d'une nature plus triste
encore, parce qu'elles étaient empreintes du caractère d'une colère
mesquine. Napoléon ordonna de séparer le Pape de tous ceux qui
l'avaient entouré jusqu'ici, excepté un ou deux domestiques dont on
serait sûr, de ne lui pas laisser un seul secrétaire, de profiter du
moment où il serait à la promenade pour lui ôter tout moyen d'écrire,
d'enlever ses papiers et de les envoyer à Paris pour qu'on les y
examinât, de réduire à quinze ou vingt mille francs par an sa dépense
qui avait toujours été princière, et de déclarer au Pape qu'il lui
était expressément défendu d'écrire ou de recevoir des lettres. Un
officier de gendarmerie fut expédié pour le garder jour et nuit, et
observer ses moindres mouvements. Le préfet, M. de Chabrol, était
chargé d'effrayer Pie VII non-seulement pour lui-même, mais pour tous
ceux qui se trouveraient compromis dans les menées qu'on découvrirait
à l'avenir. Il devait lui dire que par sa conduite imprudente il se
mettait dans le cas d'être jugé, déposé même par un concile, et qu'il
exposait ses complices à des peines plus sévères encore.

[En marge: Conduite habile et respectueuse du préfet de Montenotte
envers Pie VII.]

Heureusement l'exécution de ces mesures de colère était confiée à un
homme plein de tact et de convenance. M. de Chabrol parla au Pape non
pas en ministre menaçant d'une puissance irritée, mais en ministre
affligé, qui ne se servait de la force dont il était armé que pour
donner à son auguste prisonnier quelques conseils de prudence et de
sagesse. Il ne put pourtant pas épargner au Pape l'éloignement de ses
entours, l'enlèvement de ses papiers, et beaucoup d'autres précautions
aussi humiliantes que puériles. Le Pape, troublé d'abord plus qu'il ne
convenait (et nous le rapportons avec regret, car on est jaloux de la
dignité d'une telle victime), se remit bientôt, écouta avec douceur M.
de Chabrol, dit que si on lui avait demandé ses papiers il les aurait
livrés, sans qu'on eût besoin de recourir à une supercherie, comme de
les prendre pendant qu'il était à la promenade, promit de ne plus
correspondre, non à cause de lui, mais à cause de ceux qui pourraient
devenir victimes de leur dévouement à l'Église, et ajouta que quant à
lui, vieux, accablé par les événements, il était au terme de sa
carrière, et tromperait bientôt ses persécuteurs en ne laissant dans
leurs mains, au lieu d'un pape, qu'un cadavre inanimé.

M. de Chabrol le consola, tout en lui faisant entendre des paroles de
sagesse utiles et nécessaires, et contribua par ce qu'il écrivit à
obtenir l'adoucissement des ordres venus de Paris. Matériellement la
dépense de la maison du Pape ne fut point changée.

[En marge: Prompte soumission des chapitres dissidents.]

Quant aux chapitres de Florence et d'Asti, ils se soumirent avec un
empressement misérable. Les chanoines récalcitrants, excepté un ou
deux qu'on envoya dans des prisons d'État, tombèrent aux genoux de la
puissance temporelle, s'excusèrent, pleurèrent, et, sans une seule
objection, confièrent à M. d'Osmond pour le diocèse de Florence, à M.
Dejean pour le diocèse d'Asti, presque tous les pouvoirs non-seulement
d'un administrateur, mais d'un prélat institué. À Paris,
l'empressement dans la soumission fut encore plus marqué. On jeta tout
sur l'imprudence de M. d'Astros, espèce de fanatique, disait-on, qui
avait failli perdre le diocèse. Le cardinal Maury n'eut plus d'autre
chagrin à éprouver que celui d'obéir à un tel pouvoir, de commander à
de tels subordonnés! Les diocèses de Metz, d'Aix et autres, où s'était
élevé le même conflit, se soumirent avec la même docilité. Ce n'était
plus pour l'Église le temps ni du génie ni du martyre! Son chef, Pie
VII, malgré quelques moments de faiblesse inséparables de la nature
humaine, malgré quelques emportements inséparables de son état de
souffrance, était seul digne encore des beaux siècles de l'Église
romaine!

[Date en marge: Avril 1811.]

[En marge: Projet d'un concile, afin de se servir de son autorité pour
l'arrangement des affaires de l'Église.]

[En marge: Résolution de convoquer ce concile au mois de juin de la
présente année 1811.]

Napoléon, sitôt obéi, se calma. Cependant il résolut de mettre un
terme à ces résistances, qui l'importunaient sans l'effrayer, qui
l'effrayaient même trop peu, car elles étaient plus graves qu'il ne
l'imaginait. Il s'arrêta donc à une idée qui déjà s'était plusieurs
fois offerte à son esprit, celle d'un concile, dont il se flattait
d'être le maître, et dont il espérait se servir, soit pour amener le
Pape à céder, soit pour se passer de lui, en substituant à l'autorité
du chef de l'Église l'autorité supérieure de l'Église assemblée. Il
avait déjà formé une commission ecclésiastique composée de plusieurs
prélats et de plusieurs prêtres, et entre autres de M. Émery, le
supérieur si respecté de la congrégation de Saint-Sulpice. Il la
convoqua de nouveau, en la composant un peu autrement, ce que la mort
récente de M. Émery rendait inévitable, et lui renvoya toutes les
questions que faisait naître le projet d'un concile. Le fallait-il
général ou provincial? composé de tous les évêques de la chrétienté,
ou seulement des évêques de l'Empire, du royaume d'Italie et de la
Confédération germanique, ce qui équivalait à la chrétienté presque
entière? quelles questions fallait-il lui soumettre, quelles
résolutions lui demander, quelles formes observer, dans ce
dix-neuvième siècle, si différent des siècles où les derniers conciles
avaient été réunis? Napoléon insista vivement pour qu'on hâtât
l'examen de ces diverses questions, se proposant d'assembler le
concile au commencement du mois de juin, le jour même du baptême du
Roi de Rome.

[En marge: Suite des affaires diplomatiques et militaires.]

En attendant le commencement de juin, Napoléon avait toujours l'oeil
sur les affaires du Nord, et s'occupait avec une égale activité de
diplomatie et de préparatifs militaires.

[En marge: Élévation de M. de Bassano au poste de ministre des
affaires étrangères.]

Sous le rapport de la diplomatie il venait de faire un choix qui ne
devait pas avoir sur ses destinées une heureuse influence, c'était
celui de M. Maret, duc de Bassano, pour ministre des affaires
étrangères. Déjà, comme on l'a vu, il s'était séparé des deux seuls
personnages qui pussent alors être aperçus à travers l'auréole de
gloire qui l'entourait, MM. Fouché et de Talleyrand. Ainsi que nous
l'avons raconté, il avait remplacé M. Fouché par le duc de Rovigo, et
il ne pouvait pas mieux faire, la faute de renvoyer M. Fouché une fois
commise. Il avait remplacé M. de Talleyrand par M. de Champagny, duc
de Cadore, homme sage et tempéré, ne retranchant rien des volontés de
Napoléon, mais n'y ajoutant rien, et plutôt les amortissant un peu par
la modération de son caractère. M. de Cadore faisait sur chaque objet
des rapports excellents, mais il parlait peu, et en parlant peu
n'amenait guère les diplomates étrangers à parler. Napoléon se
plaignait souvent au prince Cambacérès de ce que son ministre des
affaires étrangères _manquait de conversation_, et il finit par céder
aux désirs de son secrétaire d'État, M. de Bassano, qui soupirait
après le rôle de ministre des affaires étrangères et de représentant
du grand empire auprès de l'Europe. Napoléon se décida à ce choix
précisément en avril 1811, époque où l'état de l'Europe se
compliquait, et où une pareille nomination pouvait avoir les plus
grands inconvénients.

Nous avons déjà parlé de M. de Bassano. Le grand rôle qu'il fut appelé
à jouer depuis exige que nous en parlions encore. Ce ministre avait
exactement tout ce qui manquait à M. de Cadore. Autant celui-ci était
modeste, timide même, autant M. de Bassano l'était peu. Honnête homme,
comme nous l'avons dit, dévoué à Napoléon, mais de ce dévouement fatal
aux princes qui en sont l'objet, poli, ayant le goût et le talent de
la représentation, parlant bien, s'écoutant parler, vain à l'excès de
l'éclat emprunté à son maître, il était fait pour ajouter à tous les
défauts de Napoléon, si on avait pu ajouter quelque chose à la
grandeur de ses défauts ou de ses qualités. Quand les volontés
impérieuses de Napoléon passaient par la bouche hésitante de M. de
Cadore, elles perdaient de leur violence; quand elles passaient par la
bouche lente et railleuse de M. de Talleyrand, elles perdaient de leur
sérieux. Cette manière de transmettre ses ordres, Napoléon l'appelait
de la maladresse chez le premier, de la trahison chez le second,
heureuse trahison qui ne trahissait que ses passions au profit de ses
intérêts! Il n'avait rien de pareil à craindre de la part de M. de
Bassano, et il était assuré que pas une de ses intraitables volontés
ne serait tempérée par la prudente réserve de son ministre. Le plus
orgueilleux des maîtres allait avoir pour agent le moins modeste des
ministres, et cela dans le moment même où l'Europe, poussée à bout,
aurait eu plus que jamais besoin d'être ménagée. Il faut ajouter,
pour l'excuse de M. de Bassano, qu'il regardait Napoléon non-seulement
comme le plus grand des capitaines, mais comme le plus sage des
politiques, qu'il ne trouvait donc presque rien à changer à ses vues,
bonne foi qui en faisait innocemment le plus dangereux des ministres.

Le 17 avril, Napoléon appela l'archichancelier Cambacérès, qu'il ne
consultait plus que rarement, excepté en fait de législation pour
l'écouter presque toujours, en fait de religion pour ne l'écouter
presque jamais, en fait de personnes pour les préparer à ses brusques
volontés. Il lui exposa ce qu'il reprochait à M. de Cadore, tout en
l'estimant et l'aimant beaucoup, et sa résolution de le remplacer par
M. le duc de Bassano. Le prince Cambacérès dit quelques mots en faveur
de M. de Cadore, se tut sur M. de Bassano, silence suffisant pour
Napoléon qui devinait tout mais ne tenait compte de rien, et prit la
plume pour rédiger le décret. Napoléon le signa, et chargea ensuite le
prince Cambacérès d'aller avec M. de Bassano redemander à M. de Cadore
le portefeuille des affaires étrangères. Le prince Cambacérès, suivi
de M. de Bassano, se rendit chez M. de Cadore, le surprit extrêmement
par son message, car cet excellent homme n'avait pas deviné en quoi il
déplaisait à son maître, et ne trouva chez lui qu'une résignation
tranquille et silencieuse. M. de Cadore remit son portefeuille à M. de
Bassano avec un chagrin dissimulé mais visible, et M. de Bassano le
reçut avec l'aveugle joie de l'ambition satisfaite, le premier
ignorant de quel fardeau cruel il se déchargeait, le second de
quelles épouvantables catastrophes il allait prendre sa part! Heureux
et terrible mystère de la destinée, au milieu duquel nous marchons
comme au sein d'un nuage!

[En marge: Le duc de Cadore dédommagé du portefeuille des affaires
étrangères par l'intendance de la couronne.]

Le prince Cambacérès ayant discerné le chagrin de M. de Cadore, en
rendit compte à Napoléon, qui, toujours plein de regret lorsqu'il
fallait affliger d'anciens serviteurs, accorda un beau dédommagement à
son ministre destitué, et le nomma intendant général de la couronne.

[En marge: Nomination de M. de Lauriston pour remplacer M. de
Caulaincourt à Saint-Pétersbourg.]

Napoléon avait été plus heureusement inspiré en choisissant son nouvel
ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Il avait, comme nous l'avons dit plus
haut, donné pour successeur à M. le duc de Vicence M. de Lauriston,
l'un de ses aides de camp, qu'il avait déjà employé avec profit dans
plusieurs missions délicates où il fallait du tact, de la réserve, de
l'esprit d'observation, des connaissances administratives et
militaires. M. de Lauriston était un homme simple et sensé, n'aimant
point à déplaire à son maître, mais aimant encore mieux lui déplaire
que le tromper. Aucun ambassadeur n'était mieux fait que lui pour
rapprocher les deux empereurs de Russie et de France, s'ils pouvaient
être rapprochés, en ménageant le premier et en lui inspirant
confiance, en persuadant au second que la guerre n'était point
inévitable et dépendait uniquement de sa volonté. Il y avait peu de
chances assurément de réussir dans une telle mission, surtout au point
où en étaient arrivées les choses, mais il était certain qu'elles
n'empireraient point par la faute de M. de Lauriston.

[En marge: Instructions données à M. de Lauriston.]

Napoléon, depuis qu'il avait tant précipité ses armements sur la
nouvelle du rappel des divisions russes de Turquie, avait bien senti
qu'il n'était plus temps de les dissimuler, et avait ordonné à M. de
Caulaincourt, au moment de son départ, à M. de Lauriston, au moment de
son arrivée, de ne plus rien cacher, d'avouer au contraire tous les
préparatifs qu'il avait faits, de les étaler avec complaisance, de
manière à intimider Alexandre puisqu'on ne pouvait plus l'endormir.
Mais il les avait également autorisés l'un et l'autre à déclarer
formellement qu'il ne désirait point la guerre pour la guerre, que
s'il la préparait c'était uniquement parce qu'il croyait qu'on se
disposait à la lui faire, parce qu'il était convaincu que les affaires
de Turquie terminées la Russie se rapprocherait de l'Angleterre, ne
fût-ce que pour rétablir son commerce avec elle, et jouir en égoïste
de ce qu'elle aurait dû à l'alliance française; que déjà même elle
l'avait fait à moitié en recevant les Américains dans ses ports; que,
selon lui, recevoir les fraudeurs, c'était presque se mettre en
guerre; que s'il était possible qu'on lui en voulût pour une misère
comme celle d'Oldenbourg, on n'avait qu'à demander une indemnité,
qu'il la donnerait, si grande qu'elle fût, mais qu'il fallait enfin se
parler franchement, ne rien garder de ce qu'on avait sur le coeur,
afin de prendre ou de déposer les armes tout de suite, et de ne pas
s'épuiser en préparatifs inutiles. Toutes ces choses, il les avait
dites lui-même au prince Kourakin et à M. de Czernicheff, avec un
mélange de grâce, de hauteur, de bonhomie, qu'il savait très-bien
employer à propos, et il avait pressé M. de Czernicheff d'aller les
redire à Saint-Pétersbourg. Toutefois, comme il ne voulait s'expliquer
aussi catégoriquement que lorsque ses armements seraient suffisamment
avancés, il avait recommandé à M. de Lauriston, en le faisant partir
de Paris en avril, de n'arriver qu'en mai à Saint-Pétersbourg, moment
où ses préparatifs les plus significatifs pourraient être connus.
Lui-même n'avait parlé ouvertement à MM. de Kourakin et de Czernicheff
qu'un peu avant cette époque.

[En marge: Inutilité des dissimulations avec l'empereur Alexandre, qui
est informé des préparatifs faits en France, par ses divers
correspondants, et par la trahison d'un employé de la guerre.]

Mais tout ce soin de Napoléon à mettre une habile gradation dans son
langage était superflu, car Alexandre avait été informé jour par jour,
et avec une rare exactitude, de ce qui se faisait en France. Quelques
Polonais qui étaient dévoués à la Russie, beaucoup d'Allemands qui
nous haïssaient avec passion, la plupart des habitants ruinés de
Dantzig, de Lubeck, de Hambourg, s'étaient empressés de l'avertir de
tous les mouvements de nos troupes. Enfin un misérable employé des
bureaux de la guerre, gagné à prix d'argent par M. de Czernicheff,
avait livré l'effectif de tous les corps. Aussi, à chaque effort de M.
de Caulaincourt pour nier ou atténuer au moins les faits dont la
connaissance parvenait journellement à Saint-Pétersbourg, Alexandre
lui répondait: «Ne niez pas, car je suis certain de ce que j'avance.
Évidemment on vous laisse tout ignorer, et on n'a plus confiance en
vous. Toute la peine que je me donne pour vous éclairer, et que je me
donne volontiers parce que je vous estime et vous aime, est perdue.
L'empereur Napoléon ne vous croit pas, parce que vous lui dites la
vérité; il prétend que je vous ai séduit, que vous êtes à moi et non à
lui; il en sera de même de M. de Lauriston, qui lui aussi est un
honnête homme, qui ne pourra que répéter les mêmes choses, et votre
maître dira encore que M. de Lauriston est gagné.»--

[En marge: Nouvelles explications de l'empereur Alexandre avec M. de
Caulaincourt.]

M. de Caulaincourt, duquel Napoléon disait en effet tout cela, et sur
qui la grâce séduisante de l'empereur Alexandre avait agi, mais pas
jusqu'à lui faire écrire autre chose que la vérité, M. de Caulaincourt
ayant à son tour répondu, et dit à son auguste interlocuteur
qu'effectivement on armait en France, mais qu'on armait parce qu'il
armait lui-même, lui ayant parlé des ouvrages qui s'exécutaient sur la
Dwina et sur le Dniéper, du mouvement des troupes de Finlande, de
celui des troupes de Turquie, Alexandre se voyant découvert, s'en
était tiré par un entier déploiement de franchise, qu'il pouvait du
reste se permettre sans inconvénient, car il était vrai qu'il n'avait
pris ses premières précautions qu'à la suite de nombreux avis venus de
Pologne et d'Allemagne, et lui-même d'ailleurs n'était pas fâché qu'on
sût qu'il était préparé à se bien battre.--Vous prétendez que j'arme,
avait-il dit à M. de Caulaincourt, et je suis loin de le nier; j'arme
en effet, je suis prêt, tout à fait prêt, et vous me trouverez disposé
à me défendre énergiquement. Et que penseriez-vous de moi si j'avais
agi autrement, si j'avais été assez simple, assez oublieux de mes
devoirs, pour laisser mon pays exposé à la volonté si prompte, si
exigeante et si redoutable de votre maître? Mais je n'ai armé que
lorsque des avis sûrs, infaillibles, dont, bien entendu, je n'ai pas
à vous révéler la source, m'ont appris qu'on mettait Dantzig en état
de défense, qu'on augmentait la garnison de cette ville, que les
troupes du maréchal Davout s'accroissaient et se concentraient, que
les Polonais, les Saxons avaient ordre de se tenir prêts; qu'on
achevait Modlin, qu'on réparait Thorn, qu'on approvisionnait
enfin toutes ces places. Ces avis reçus, voici ce que j'ai
fait...--Conduisant alors par la main M. de Caulaincourt dans un
cabinet reculé où étaient étalées ses cartes, Alexandre avait ajouté:
J'ai ordonné des travaux défensifs non pas en avant, mais en arrière
de ma frontière, sur la Dwina et le Dniéper, à Riga, à Dunabourg, à
Bobruisk, c'est-à-dire à une distance du Niémen presque égale à celle
qui sépare Strasbourg de Paris. Si votre maître fortifiait Paris,
pourrais-je m'en plaindre? Et quand il porte ses préparatifs si en
avant de ses frontières, ne puis-je pas armer si en arrière des
miennes, sans être accusé de provocation? Je n'ai pas tiré des
divisions entières de Finlande, mais seulement rendu aux divisions de
Lithuanie les régiments qu'on leur avait enlevés pour la guerre contre
les Suédois; j'ai envoyé à l'armée les bataillons de garnison, et
changé l'organisation de mes dépôts. J'augmente ma garde, ce dont vous
ne me parlez pas, et ce que je vous avoue, et je tâche de la rendre
digne de la garde de Napoléon. J'ai enfin ramené cinq de mes divisions
de Turquie, ce dont je suis loin de faire un mystère, ce dont au
contraire je fais un grief contre vous, car vous m'empêchez ainsi de
recueillir le fruit convenu de notre alliance, fruit bien modique en
comparaison de vos conquêtes; en un mot, je ne veux pas être pris au
dépourvu. Je n'ai pas d'aussi bons généraux que les vôtres, et surtout
je ne suis, moi, ni un général ni un administrateur comme Napoléon;
mais j'ai de bons soldats, j'ai une nation dévouée, et nous mourrons
tous l'épée à la main plutôt que de nous laisser traiter comme les
Hollandais ou les Hambourgeois. Mais, je vous le déclare sur
l'honneur, je ne tirerai pas le premier coup de canon. Je vous
laisserai passer le Niémen sans le passer moi-même. Croyez-moi, je ne
vous trompe point, je ne veux pas la guerre. Ma nation, quoique
blessée des allures de votre empereur à mon égard, quoique alarmée de
vos empiétements, de vos projets sur la Pologne, ne veut pas plus la
guerre que moi, car elle en sait le danger; mais attaquée elle ne
reculera point.--

M. de Caulaincourt ayant répété au czar que, en dehors de la guerre,
il y avait des choses qui pouvaient égaler la gravité de la guerre
elle-même, que le projet secret de se rapprocher de l'Angleterre après
la conquête des provinces danubiennes, de rétablir le commerce russe
avec elle, serait jugé par Napoléon comme non moins dangereux que des
coups de canon, Alexandre avait été aussi prompt à s'expliquer sur ce
sujet que sur les autres.--Me rapprocher, avait-il dit, de
l'Angleterre après l'arrangement des affaires de Turquie, je n'y pense
pas! Après la guerre de Turquie, après avoir ajouté la Finlande, la
Moldavie, la Valachie à mon empire, je considérerai la tâche militaire
et politique de mon règne comme accomplie. Je ne veux plus courir de
nouveaux hasards, je veux jouir en paix de ce que j'aurai acquis, et
m'occuper de civiliser mon empire au lieu de m'attacher à l'agrandir.
Or, pour me rapprocher de l'Angleterre, il faudrait me séparer de la
France, et courir la chance d'une guerre avec elle, que je regarde
comme la plus dangereuse de toutes! Et pour quel but? pour servir
l'Angleterre, pour venir à l'appui de ses théories maritimes, qui ne
sont pas les miennes? Ce serait insensé de ma part. La guerre de
Turquie finie, je veux demeurer en repos, dédommagé de ce que vous
aurez acquis par ce que j'aurai acquis moi-même, très-insuffisamment
dédommagé, disent les adversaires de la politique de Tilsit, mais,
suffisamment à mes yeux. Je resterai fidèle à cette politique, je
resterai en guerre avec l'Angleterre, je lui tiendrai mes ports
fermés, dans la mesure toutefois que j'ai fait connaître et dont il
m'est impossible de me départir. Je ne puis pas, en effet, je vous
l'ai dit, je vous le répète, interdire tout commerce à mes sujets, ni
leur défendre de frayer avec les Américains. Il entre bien ainsi
quelques marchandises anglaises en Russie, mais vous en introduisez au
moins autant chez vous par vos licences, et surtout par votre tarif
qui les admet au droit de 50 pour cent. Je ne puis pas me gêner plus
que vous ne vous gênez vous-mêmes. J'ai besoin, en persistant dans une
alliance que vous ne prenez aucun soin de populariser en Russie, de ne
pas la rendre intolérable à mes peuples par un genre de dévouement que
vous n'y apportez point, et qui n'est pas nécessaire du reste pour
réduire l'Angleterre aux abois, comme elle y sera bientôt réduite si
vous ne lui créez pas vous-mêmes des alliés sur le continent. Il faut
donc nous en tenir à ces termes, car, je vous le déclare, la guerre
fût-elle à mes portes, sous le rapport des mesures commerciales, je
n'irai pas au delà. Quant aux autres points qui nous divisent, j'en ai
pris mon parti. Les Polonais sont bien bruyants, bien incommodes,
annoncent bien haut la prochaine reconstitution de la Pologne, mais je
compte sur la parole de l'Empereur à ce sujet, quoiqu'il m'ait refusé
la convention que j'avais demandée. Quant à Oldenbourg, j'ai besoin de
quelque chose qui ne soit pas dérisoire, non pour ma famille, que je
suis assez riche pour dédommager, mais pour la dignité de ma couronne.
Et à cet égard encore je m'en rapporte à l'empereur Napoléon. Je vous
ai dit, je vous répète, que, quoique blessé et embarrassé de ce qui
s'est passé dans le duché d'Oldenbourg, pour ce motif je ne ferai pas
la guerre.--

M. de Caulaincourt ayant insisté pour que l'empereur Alexandre
désignât lui-même l'indemnité qui pourrait lui convenir, il refusa de
nouveau de s'expliquer.--Où voulez-vous, lui dit-il, que je cherche
une indemnité? En Pologne? Napoléon dirait que je lui demande une
partie du duché de Varsovie, et que c'est pour la Pologne que je fais
la guerre. Aussi m'offrirait-il le duché tout entier que je le
refuserais. Demanderai-je cette indemnité en Allemagne? Il irait dire
aux princes allemands que je travaille à les dépouiller. Je ne puis
donc prendre l'initiative, mais je m'en fie à lui. Sauvons les
apparences, et je serai satisfait. Mon trésor complétera l'indemnité
si elle n'est pas suffisante.--

[En marge: Au moment de se séparer de M. de Caulaincourt, l'empereur
Alexandre redouble de soins pour lui.]

Alexandre, à mesure que le départ de M. de Caulaincourt approchait,
avait redoublé de soins pour cet ambassadeur, et, tout fin qu'il
était, avait évidemment manifesté dans ses épanchements avec lui ses
véritables dispositions. La grandeur de Napoléon était loin de lui
plaire, cependant il s'y résignait au prix de la Finlande, de la
Moldavie et de la Valachie. Il ne voulait pas, pour se rapprocher de
l'Angleterre, risquer avec la France une guerre dont la pensée le
faisait frémir, mais il ne voulait pas davantage sacrifier les restes
de son commerce, et pour ce motif seul il était capable de braver une
rupture. Sa nation, et par sa nation nous entendons surtout la
noblesse et la partie élevée de l'armée, le devinant sans qu'il
s'expliquât, l'approuvant cette fois entièrement, ne voulant pas la
guerre plus que lui, mais autant que lui, et aux mêmes conditions, ne
montrait aucune jactance, même aucune animosité, et disait tout haut
comme son empereur, avec une modestie mêlée d'une noble fermeté,
qu'elle savait ce que la guerre avec la France avait de grave, mais
que si on allait jusqu'à la violenter dans son indépendance elle se
défendrait, et saurait succomber les armes à la main. Il y avait déjà
une idée répandue dans tous les rangs de la nation, c'est qu'on ferait
comme les Anglais en Portugal, qu'on se retirerait dans les
profondeurs de la Russie, qu'on détruirait tout en se retirant, et que
si ce n'était point par les armes russes, ce serait au moins par la
misère que les Français périraient. Du reste, dans le langage, dans
l'attitude, rien n'était provocant, et M. de Caulaincourt ainsi que
les Français qui l'entouraient étaient accueillis partout avec un
redoublement de politesse.

[Date en marge: Mai 1811.]

La nouvelle de la naissance du Roi de Rome étant parvenue à
Saint-Pétersbourg avant l'arrivée de M. de Lauriston, Alexandre avait
envoyé tous les grands de sa cour complimenter l'ambassadeur de
France, et s'était comporté en cette circonstance avec autant de
franchise que de cordialité. M. de Caulaincourt désirait terminer sa
brillante, et, il faut le reconnaître, sa très-utile ambassade (car il
avait contribué à retarder la rupture entre les deux empires), par une
fête magnifique donnée à l'occasion de la naissance du Roi de Rome. Il
désirait naturellement que l'empereur Alexandre y assistât, et
celui-ci, devinant son désir, lui avait dit ces propres paroles:
Tenez, ne m'invitez pas, car je serais obligé de refuser, ne pouvant
aller danser chez vous lorsque deux cent mille Français marchent vers
mes frontières. Je vais me faire malade pour vous fournir un motif de
ne pas m'inviter, mais je vous enverrai toute ma cour, même ma
famille, car je veux que votre fête soit brillante, telle qu'elle doit
être pour l'événement que vous célébrez, et pour vous qui la donnez.
Votre successeur arrive, peut-être m'apportera-t-il quelque chose de
rassurant; alors, si nous parvenons à nous entendre, je prodiguerai à
votre maître et à vous les témoignages d'amitié les plus
significatifs.--

[En marge: Arrivée de M. de Lauriston à Saint-Pétersbourg, en mai
1811.]

[En marge: Brillant accueil que lui fait l'empereur Alexandre.]

Les choses se passèrent en effet à cette grande fête comme l'avait
annoncé l'empereur Alexandre, et toutes les convenances furent
sauvées. M. de Lauriston, fort impatiemment attendu, arriva enfin le 9
mai 1811 à Saint-Pétersbourg. M. de Caulaincourt le présenta
sur-le-champ à l'empereur Alexandre, qui l'accueillit avec une grâce
parfaite et une confiance flatteuse, sachant que sous le rapport des
dispositions amicales et véridiques il ne perdait rien au change.
Après quelques jours consacrés à des réceptions officielles pleines
d'éclat, Alexandre, tantôt en présence de M. de Caulaincourt, tantôt
en tête à tête, mit M. de Lauriston à la question pour ainsi dire,
afin d'en obtenir quelque éclaircissement satisfaisant sur les projets
de Napoléon; mais il n'en apprit rien que ne lui eût déjà dit M. de
Caulaincourt, que ne lui eût rapporté M. de Czernicheff, récemment
arrivé de Paris. Napoléon ne désirait point une rupture, mais il
armait parce qu'il avait appris l'arrivée en Lithuanie des divisions
de Finlande et de Turquie, parce qu'on remuait de la terre sur la
Dwina et le Dniéper, parce qu'on lui annonçait partout la guerre,
parce qu'il craignait qu'on ne la lui fît après l'arrangement des
affaires de Turquie, parce qu'on admettait les Américains dans les
ports de Russie, etc...--À ces redites, Alexandre ne put qu'opposer
d'autres redites, et répéter qu'il armait sans doute, mais uniquement
pour répondre aux armements de Napoléon; qu'il ne songeait nullement à
commencer une nouvelle guerre après l'arrangement des affaires de
Turquie; qu'il ne prendrait les armes que si on les prenait contre
lui; qu'il engageait sa parole d'homme et de souverain de ne point
agir autrement; qu'il recevait les Américains, parce qu'il ne pouvait
pas se passer de ce reste de commerce, et qu'engagé à Tilsit, non aux
décrets de Berlin ou de Milan qu'il ne connaissait point, mais au
droit des neutres, il était fidèle, plus fidèle que la France à ce
droit en admettant les neutres chez lui; qu'en un mot il était prêt à
désarmer, si on voulait convenir d'un désarmement réciproque.

[En marge: Départ de M. de Caulaincourt, et adieux que lui fait
l'empereur Alexandre.]

Après ces redites, qu'il fit entendre à M. de Lauriston comme il les
avait fait entendre tant de fois à M. de Caulaincourt, il reçut les
adieux de celui-ci, le serra même dans ses bras, le supplia de faire
connaître à Napoléon la vérité tout entière, pria M. de Lauriston, qui
était présent, de la répéter à son tour, en ajoutant avec tristesse
ces paroles caractéristiques: «Mais vous ne serez pas cru plus que M.
de Caulaincourt... On dira que je vous ai gagné, que je vous ai
séduit, et que, tombé dans mes filets, vous êtes devenu plus Russe que
Français...»--

[En marge: Opinion de M. de Lauriston après quelques semaines de
séjour à Saint-Pétersbourg, et conformité de cette opinion avec celle
de M. de Caulaincourt.]

M. de Caulaincourt partit pour Paris, et M. de Lauriston, après
quelques jours passés à Saint-Pétersbourg, écrivit au ministère
français qu'en sa qualité d'honnête homme il devait la vérité à son
souverain, qu'il était résolu à la lui dire, qu'il devait donc lui
déclarer que l'empereur Alexandre, préparé dans une certaine mesure,
ne voulait cependant pas la guerre, que dans aucun cas il n'en
prendrait l'initiative, qu'il ne la ferait que si on allait la porter
chez lui; que quant à Oldenbourg, il accepterait ce qu'on lui
donnerait, même Erfurt, bien que cette indemnité fût dérisoire, et que
pour l'amour-propre russe profondément blessé il serait bon de trouver
mieux; que relativement à la question commerciale, on obtiendrait plus
de rigueur dans l'examen des papiers des neutres, quoiqu'il y eût déjà
une certaine sévérité déployée à leur égard, puisque cent cinquante
bâtiments anglais avaient été saisis en un an; mais que la Russie
n'irait jamais jusqu'à se passer entièrement des neutres.--Je ne puis,
ajoutait M. de Lauriston, voir que ce que je vois, et dire que ce que
je vois. Les choses sont telles que je les expose, et si on ne se
contente pas des seules concessions qui soient possibles, on aura la
guerre, on l'aura parce qu'on l'aura voulue, et elle sera grave,
d'après tout ce que j'ai observé tant ici que sur ma route.--M. de
Czernicheff fut de nouveau envoyé à Paris pour répéter en d'autres
termes, mais avec les mêmes affirmations, exactement les mêmes choses,
et aussi pour continuer auprès des bureaux de la guerre un genre de
corruption dont il avait seul le secret dans la légation russe, et
auquel son gouvernement attachait un grand prix, parce qu'il en
obtenait les plus précieuses informations sur tous les préparatifs
militaires de la France.

[En marge: En revoyant MM. de Caulaincourt et de Czernicheff, en
recevant les affirmations de M. de Lauriston, Napoléon, au lieu d'y
voir la possibilité d'éviter la guerre, n'y aperçoit que la
possibilité de la différer et de se mieux préparer à la faire.]

Lorsque ces nouvelles explications parvinrent à Paris, par le retour
de MM. de Czernicheff et de Caulaincourt, par les lettres de M. de
Lauriston, Napoléon en conclut non point que la paix était possible,
s'il le voulait, mais que la guerre serait différée d'une année, car
évidemment les Russes ne prendraient pas l'initiative, puisqu'ils ne
l'avaient pas déjà prise après tout ce qu'il avait fait pour les y
provoquer, et évidemment aussi ils avaient de leur côté bien des
préparatifs à terminer, et voudraient avoir fini la guerre de Turquie
avant d'en commencer une autre; et comme Napoléon tenait à
n'entreprendre cette nouvelle campagne au Nord qu'avec des moyens
immenses, il ne fut pas fâché d'avoir encore une année devant lui,
soit pour préparer ses troupes, soit pour compléter son matériel, qui
constituait, avons-nous dit, la principale difficulté de sa prochaine
entreprise. Pourquoi son intelligence de la situation n'alla-t-elle
pas plus loin? pourquoi ne vit-il pas qu'il était possible
non-seulement de différer la rupture, mais de l'éviter? Ce fut encore
par la raison que nous avons donnée précédemment. Il avait tant de
fois éprouvé qu'après un premier refroidissement on en arrivait
inévitablement avec lui à la guerre, il avait vu tant de fois ses
ennemis cachés prêts à se rallier au premier ennemi patent qui osait
lever le masque; il voyait si bien dans la Russie l'ennemi vaincu mais
non pas écrasé, autour duquel se rallieraient les ressentiments de
l'Europe, qu'il se disait que tôt ou tard il aurait encore un conflit
avec elle, et dans la guerre probable apercevant tout de suite la
guerre déclarée, à ce point que sa propre prévoyance lui devenait un
piége, lisant profondément dans le coeur des autres sans même regarder
dans le sien, ne voyant pas que dans le rapide enchaînement de la
froideur à la brouille ouverte il entrait comme cause principale son
fougueux caractère, ne voyant pas qu'il dépendait de lui de briser ce
cercle fatal, en devenant un instant modéré, patient, tolérant pour
autrui, ne faisant aucune de ces salutaires réflexions, n'ayant
personne auprès de lui pour l'obliger à les faire, ne recevant aucun
avis utile ni de ses ministres, ni des corps de l'État, espèces de
fantômes destinés à représenter la nation et n'osant pas même avouer
ses plus cruelles souffrances, que livré entièrement à lui-même, il
résolut une seconde fois, on peut le dire, en mai 1811, la guerre de
Russie, en prenant cependant le parti de la différer. Toujours
promptement décidé, il fit dès la fin de mai ses dispositions en
conséquence, et donna ses ordres militaires, ses instructions
diplomatiques, avec la certitude absolue que la guerre de Russie
n'aurait lieu qu'en 1812, mais qu'elle aurait infailliblement lieu à
cette époque.

[En marge: Napoléon profite de ce que la guerre peut être différée
d'une année pour donner à ses préparatifs des proportions plus
considérables.]

N'ayant rien de caché pour le maréchal Davout, il lui écrivit
sur-le-champ que les événements étaient moins pressants[5], mais qu'il
ne renonçait à aucun de ses préparatifs, seulement que toutes les fois
qu'il y aurait un avantage, ou d'économie ou de bonne exécution, à
terminer une chose en quinze jours au lieu de huit, il fallait la
terminer en quinze; que son intention était d'avoir l'armée du Nord
prête pour le commencement de 1812, mais sur des proportions bien plus
considérables que celles qu'il avait d'abord établies. Ce n'était plus
de 300 mille hommes qu'il s'agissait maintenant; il voulait en réunir
200 mille dans la main du maréchal Davout sur la Vistule, en avoir 200
mille autres dans sa propre main sur l'Oder, avoir une réserve de 150
mille sur l'Elbe et le Rhin, une force égale à peu près dans
l'intérieur pour la sûreté de l'Empire, et envoyer encore des troupes
en Espagne au lieu d'en retirer. Napoléon contremanda le départ des
quatrièmes et sixièmes bataillons du maréchal Davout, décida qu'ils
seraient formés au dépôt parce qu'ils s'y organiseraient mieux, en
projeta même un septième, afin d'en avoir six en état de servir; il
revint sur la formation en bataillons d'élite ordonnée dans un moment
d'urgence pour les régiments stationnés en Hollande et en Italie, et
voulut même qu'il fût créé un quatrième et un sixième bataillon dans
chacun de ces régiments. Sans restreindre les achats de chevaux, en
les augmentant au contraire, il prescrivit de les faire plus lentement
pour les faire mieux, et entreprit l'organisation de ses immenses
charrois dans de plus vastes proportions, et sur un nouveau modèle,
que nous décrirons ailleurs. Il profita enfin du temps qui lui restait
pour composer autrement et plus grandement l'armée polonaise, et
envoya des fonds à Varsovie afin d'avoir, l'année suivante, les places
de Torgau, Modlin, Thorn, entièrement achevées et armées. En un mot,
loin de diminuer ses préparatifs, il leur donna tout à la fois plus de
lenteur et plus d'étendue, pour qu'ils fussent plus parfaits et plus
vastes.

          [Note 5: Je rapporte ces faits en ayant sous les yeux les
          lettres de Napoléon au maréchal Davout, au ministre de la
          guerre, au roi de Saxe, au prince Poniatowski.]

[En marge: Napoléon songe à préparer ses alliances comme ses armées
pour la guerre prochaine.]

[En marge: Dispositions de l'Autriche à la veille de la guerre
généralement prévue de la France avec la Russie.]

[En marge: La cour.]

[En marge: La nation.]

[En marge: L'empereur.]

La diplomatie fut conduite d'après les mêmes vues. On avait sondé
l'Autriche, et on avait obtenu d'elle des réponses de nature à
inspirer confiance, pour peu qu'on aimât à se faire illusion. M. de
Metternich dirigeait le cabinet de Vienne, depuis la guerre de 1809.
Sa politique déclarée était la paix avec la France: ayant l'ambition
d'en tirer pour son pays quelque résultat éclatant, il aurait voulu
faire sortir de cette paix une espèce d'alliance, et de cette alliance
la restitution de l'Illyrie, qui, à cause de Trieste et de
l'Adriatique, était en ce moment ce que l'Autriche regrettait le plus.
C'est par ce motif que l'idée d'un mariage de Napoléon avec
Marie-Louise avait été accueillie avec tant d'empressement. Mais cette
politique trouvait à Vienne plus d'un contradicteur. La cour, ne se
croyant pas plus que de coutume enchaînée aux volontés du ministère,
obéissant comme toujours à ses passions, recevait les Russes, et en
général les mécontents quels qu'ils fussent, avec la plus grande
faveur, tenait le langage le moins mesuré à l'égard de la France, et
dans les nuages qui venaient de s'élever vers le Nord croyant
apercevoir de nouveaux orages, s'était mise à les appeler de ses
voeux, car dans les cours aussi bien que dans les rues, les mécontents
ont l'habitude de souhaiter les tempêtes. Avec un empressement qui ne
lui était pas ordinaire, la cour de Vienne avait fait accueil aux
écrivains. MM. Schlegel, Goethe, Wieland et d'autres encore, avaient
été attirés et reçus à Vienne avec beaucoup d'éclat. Il y avait alors
une manière détournée, et du reste fort légitime, de dire que
l'Allemagne devait bientôt se soulever contre la France, c'était de
célébrer, d'exalter ce qu'on appelait le génie germanique, de
proclamer sa supériorité sur le génie des autres peuples, d'ajouter
naturellement qu'il n'était pas fait pour vivre humilié, vaincu,
esclave, et d'annoncer son réveil éclatant et prochain. En brûlant
beaucoup d'encens devant les écrivains illustres que nous venons de
nommer, la société de Vienne n'avait pas voulu indiquer autre chose;
et cette aristocratie, plus élégante que spirituelle, avait flatté
les gens d'esprit à force de haïr la France. La nation autrichienne,
fatiguée de la guerre, se défiant des imprudences de son aristocratie,
ne demandant pas mieux que d'être vengée des Français, mais l'espérant
peu, imitait son sage et malicieux souverain, qui, entre les
courtisans et les ministres, ne se prononçait pas, laissait parler les
courtisans qui parlaient suivant son coeur, et agir les ministres qui
agissaient selon sa prudence. On se doutait bien à Vienne que la
guerre ne tarderait pas d'éclater entre la France et la Russie, et
qu'on serait pressé d'opter; mais on avait pris son parti (nous
voulons parler du gouvernement), et, si on ne pouvait pas rester
neutre, on était décidé à se prononcer pour le plus fort, c'est-à-dire
pour Napoléon. Ainsi on se ferait payer de son option par la
restitution de l'Illyrie; on ne ferait en cela que ce que la Russie
avait fait en 1809 contre l'Autriche; on l'imiterait même
complétement; on serait allié de la France, mais allié peu actif, et,
comme la Russie, on tâcherait d'obtenir quelque chose à la paix sans
l'avoir gagné pendant la guerre. Ces vues subtiles du ministre
dirigeant étaient celles aussi de l'empereur, qui, ayant été plus
d'une fois abandonné par ses alliés, se croyait en droit de se tirer
du naufrage de la vieille Europe comme il pourrait, ce qui ne
l'empêchait pas de chérir sa fille, l'Impératrice des Français, et
d'adresser des voeux au ciel pour qu'elle fût heureuse. Mais souverain
avant tout d'un État vaincu, amoindri, il aspirait à le relever par la
politique, la guerre ne lui ayant pas réussi contre son terrible
gendre.

L'empereur laissait donc aller la cour comme elle voulait, se
contentant de ne prendre part à aucune de ses manifestations, écrivait
les lettres les plus amicales à sa fille, aimait à apprendre d'elle
qu'elle était satisfaite de son sort, encourageait son ministre à
traiter lentement et prudemment avec la France, consentait tout
d'abord à aider celle-ci en Turquie, car il s'agissait là d'empêcher
les Russes d'obtenir les provinces du Danube, et permettait qu'on lui
donnât à espérer l'alliance de l'Autriche dans le cas de nouvelles
complications européennes, à condition toutefois de solides avantages.
Mais tout en entrant à ce point dans les intentions de son gendre, il
voulait qu'on ne cessât pas de lui conseiller la paix, car, il faut le
reconnaître à sa louange, ce sage empereur, ayant vu la guerre
entraîner tant de maux dans ce siècle, aimait mieux la paix le
laissant tel qu'il était, que la guerre pouvant lui restituer quelque
chose de ce qu'il avait perdu.

[En marge: M. de Metternich.]

Du reste M. de Metternich entrait profondément dans cette politique,
mais l'action engage souvent plus qu'on ne veut, et il penchait de
notre côté peut-être un peu plus que l'empereur, parce qu'obligé
d'avoir tous les jours sa main dans la nôtre, il ne lui était pas
facile de l'y mettre à demi.--Ne vous inquiétez pas, disait-il à M.
Otto, de tout ce qui se débite à la cour. Les femmes sont ainsi
faites: il faut qu'elles parlent, et elles parlent suivant la mode du
jour. Laissons-les dire, et faisons les affaires.--Il expliquait
ensuite ce qu'il entendait par les bien faire. Ce ministre, l'un des
plus grands qui aient dirigé la politique autrichienne, adonné au luxe
et aux plaisirs du monde, ayant le goût de parler, de disserter,
d'enseigner, mais sous des formes dogmatiques cachant une finesse
profonde, professant la sincérité, la pratiquant souvent, et, entre
beaucoup de qualités éminentes, ayant celle de n'accorder aux passions
qui l'entouraient que des satisfactions en paroles, mais ne se
laissant conduire en réalité que par l'intérêt de son pays grandement
entendu, esprit supérieur, en un mot, appelé à exercer pendant
quarante années une influence immense sur l'Europe, ce ministre disait
à M. Otto, avec un singulier mélange d'abandon, de cordialité, de
confiance en lui-même:--Laissez-moi faire, et tout ira bien. Votre
maître veut en toute chose aller trop vite. À Constantinople vous ne
commettez que des fautes. Vous croyez trop que les Turcs sont des
brutes à mener avec le bâton. Ces brutes sont devenues aussi fines que
vous. Elles voient les spéculations dont elles sont l'objet de la part
de tout le monde, et de votre part notamment. Elles savent que vous
les avez livrées aux Russes en 1807, que maintenant vous les voudriez
reprendre pour vous en servir contre ces mêmes Russes. Elles vous
détestent, sachez-le, et tout ce que vous leur dites va en sens
contraire de vos désirs. Tenez-vous en arrière, soyez réservés à
Constantinople, et nous arracherons des mains des Russes la riche
proie que vous avez eu l'imprudence de leur abandonner. Fiez-vous-en à
moi, et les Turcs ne céderont pas la Moldavie et la Valachie. Mais, de
grâce, montrez-vous le moins possible. Tout conseil qui vient de vous
est suspect à Constantinople.--Ces avis aussi sages que profonds
révélaient un état de choses malheureusement trop vrai. Quand on
arrivait à parler des probabilités de guerre avec la Russie, M. de
Metternich conseillait fort la paix, disant que tout grand qu'était
l'empereur Napoléon, la fortune pourrait bien le trahir, car elle
avait trahi bien des grands hommes; que toutes les chances sans aucun
doute étaient en sa faveur; que cependant il valait mieux ne pas
mettre sans cesse au jeu; que si par bonheur l'empereur Napoléon
pensait ainsi, lui M. de Metternich ne demandait pas mieux que de
s'entremettre, de servir de médiateur auprès de la Russie, et que
probablement il réussirait; que quant à l'Autriche elle était obligée
de se ménager beaucoup, qu'elle était extrêmement fatiguée, qu'elle
avait grand besoin de repos, et que pour l'entraîner à servir la
France dans une guerre qui contrariait l'inclination de la nation
autrichienne, il fallait un prix digne d'un tel effort, et capable de
fermer la bouche à tous les mécréants de la politique actuelle.--

Ces paroles et d'autres finement mêlées aux plus hautes théories
indiquaient clairement qu'avec une province on aurait une armée
autrichienne, comme avec la Finlande on avait eu jadis une armée
russe. Mais M. Otto à Vienne, M. de Bassano à Paris, avaient ordre de
s'envelopper d'autant de nuages que M. de Metternich, dès qu'il serait
question de l'Illyrie ou de la Pologne, et de dire que la guerre
ordinairement était féconde en conséquences, qu'on ne pouvait faire à
l'avance la distribution du butin, mais qu'avec Napoléon, les alliés
qui lui étaient utiles n'avaient jamais perdu leurs peines.

[En marge: Dispositions de la cour de Prusse.]

[En marge: Élévation de M. de Hardenberg au poste de principal
ministre.]

[En marge: Système militaire de la Prusse, imaginé pour échapper aux
stipulations secrètes du traité de Tilsit.]

[En marge: Sociétés secrètes allemandes.]

En Prusse la politique n'était point aussi calculée, elle était
triste et découragée. M. de Hardenberg, qu'on avait toujours réputé
ennemi de la France, avait sollicité et obtenu de Napoléon
l'autorisation de devenir le principal ministre de la Prusse. Le roi
avait demandé qu'on lui laissât prendre ce ministre, disant qu'il
était homme d'esprit, le seul peut-être dont il pût se servir
utilement dans les circonstances, qu'avec lui on pourrait opérer les
réformes indispensables, et payer à la France ce qu'on lui devait.
Napoléon ne regardant plus comme ennemi un personnage qui se faisait
recommander de la sorte, et fort sensible surtout à l'espérance d'être
payé par la Prusse, avait consenti à laisser arriver M. de Hardenberg
au ministère, et celui-ci en effet avait opéré quelques réformes
utiles, adopté quelques mesures dictées par un esprit libéral, comme
d'égaliser l'impôt, d'ouvrir l'accès des grades à tous les officiers
de l'armée, ce qui avait offusqué les uns, enchanté les autres,
satisfait le plus grand nombre, et ce que M. de Hardenberg avait
présenté à Napoléon comme une imitation française, au parti germanique
comme l'une de ces réformes qui devaient attacher les masses au
gouvernement du roi, et fournir un jour les moyens financiers et
militaires d'affranchir l'Allemagne. M. de Hardenberg et les ministres
prussiens avaient imaginé pour l'armée un expédient, converti depuis
en système permanent pour la Prusse, c'était d'avoir beaucoup de
soldats en paraissant en avoir peu. On doit se souvenir qu'un article
secret du traité de Tilsit défendait que la Prusse eût plus de 42
mille hommes sous les drapeaux. Pour échapper à cet article, on avait
choisi ce qu'il y avait de meilleur dans l'armée prussienne, et on en
avait composé les cadres; puis on faisait passer dans ces cadres le
plus d'hommes qu'on pouvait, on les instruisant le plus vite, le mieux
possible, et en les renvoyant ensuite dans leurs champs pour en
appeler d'autres qu'on s'appliquait à former à leur tour. On comptait
ainsi avoir au besoin 150 mille hommes au lieu de 42 mille, chiffre
fixé par les traités. On gardait au dépôt du régiment les armes et les
habits des soldats provisoirement renvoyés dans leurs champs, et on
espérait que grâce à la haine inspirée à la nation prussienne par ses
malheurs, ces soldats, retenus à peine un an sous les drapeaux, se
comporteraient dans l'occasion comme les troupes les plus aguerries.
L'avenir devait justifier cet espoir. Les coeurs, en effet, étaient
remplis en Prusse d'une haine inouïe contre la France. Toute la
jeunesse des classes élevées, toute celle des classes moyennes, nobles
et bourgeois, prêtres et philosophes, se réunissaient dans des
sociétés secrètes qui prenaient divers noms, _Ligue de la vertu_,
_Ligue germanique_, sociétés dans lesquelles on promettait de n'aimer
que l'Allemagne, de ne vivre que pour elle, d'oublier toute différence
de classe ou de province, de ne plus admettre qu'il y eût des nobles
et des non nobles, des Saxons, des Bavarois, des Prussiens, des
Wurtembergeois, des Westphaliens, de repousser toutes ces
distinctions, de ne reconnaître que des Allemands, de ne parler que la
langue de l'Allemagne, de ne porter que des tissus fabriqués chez
elle, de ne consommer que des produits sortis de son sein, de n'aimer,
cultiver, favoriser que l'art allemand, de consacrer enfin toutes ses
facultés à l'Allemagne seule. Ainsi le patriotisme exalté de
l'Allemagne s'enfonçait dans l'ombre et le mystère, satisfaisant à la
fois en cela un besoin de la situation, et un penchant du génie
germanique.

[En marge: Embarras du roi de Prusse et de M. de Hardenberg.]

[En marge: Projet des patriotes allemands d'échapper au joug de la
France au moyen d'une sorte de trahison.]

[En marge: La prudence et la bonne foi du roi de Prusse répugnent à ce
projet.]

Le roi et M. de Hardenberg, placés sur ce volcan, étaient en proie à
de cruelles perplexités. Le roi par scrupule, comme l'empereur
d'Autriche par prudence, inclinait à ne pas rompre avec Napoléon, car
il s'était engagé à lui par les plus solennelles protestations de
fidélité, dans l'espérance de sauver les débris de sa monarchie. M. de
Hardenberg, dans une position assez semblable à celle de M. de
Metternich, cherchait de quel côté il pourrait trouver pour son pays
le plus d'avantages. Le parti allemand exalté lui en voulant de son
changement apparent de conduite, et de quelques rigueurs obligées
envers les associations secrètes, était prêt toutefois à lui
pardonner, à condition qu'il devînt l'instrument d'une perfidie toute
patriotique, dont personne ne se faisait conscience à Berlin. Cette
perfidie consistait à prendre prétexte de la situation menaçante de
l'Europe pour armer, et armer très-activement, à parler d'alliance à
Napoléon afin qu'il tolérât ces armements, à offrir, à promettre, à
signer même cette alliance s'il le fallait, puis, le moment venu, à
s'enfoncer dans la Vieille-Prusse avec 150 mille hommes, et à se
joindre aux Russes pour accabler les Français, tandis que l'Allemagne
tout entière se soulèverait sur leurs derrières. Sans examiner la
légitimité d'une pareille politique, et en admettant qu'il est
beaucoup permis à qui veut affranchir son pays, il y avait bien à dire
contre cette politique du point de vue de la prudence. La Prusse
pouvait en effet perdre à ce redoutable jeu les restes de son
existence. Le roi, M. de Hardenberg et quelques esprits sages le
craignaient, et appelaient folie une telle conduite. Pour tâcher de
les amener à leurs vues, les membres ardents du parti germanique
répandaient mille bruits alarmants, et cherchaient à leur persuader
que Napoléon avait l'intention d'enlever le roi et la monarchie
elle-même par une subite irruption sur Berlin, ce qui était tout à
fait faux, mais ce qui aurait pu se réaliser pourtant, si la Prusse
avait commis quelque imprudence, car Napoléon, recevant de son côté
des avis tout aussi inquiétants, se tenait sur ses gardes, et avait
ordonné au maréchal Davout de se porter sur Berlin au premier danger.

[En marge: Projet moyen adopté par le roi et par M. de Hardenberg pour
forcer Napoléon à mieux traiter la Prusse.]

[En marge: Projet d'une alliance avec la France.]

Poursuivis ainsi des plus sinistres fantômes, le roi et M. de
Hardenberg avaient adopté en partie le plan qu'on leur conseillait,
moins la perfidie, qui répugnait à la droiture du roi comme à sa
prudence. Ils avaient résolu d'armer, et ils avaient armé réellement
au moyen de l'expédient que nous avons fait connaître, et bien qu'ils
se fussent strictement renfermés dans l'effectif de 42 mille hommes,
néanmoins ils en pouvaient réunir en peu de temps 100 ou 120 mille.
Mais s'ils pouvaient équivoquer sur le chiffre vrai des troupes
disponibles, il leur était impossible de cacher certains préparatifs,
comme ceux par exemple qui se faisaient dans les places restées à la
Prusse. Napoléon tenait bien les forteresses les plus importantes de
l'Oder, Glogau, Custrin, Stettin, et en outre les deux plus
importantes de la Vistule, Thorn et Dantzig, mais le roi
Frédéric-Guillaume avait encore en sa possession Breslau, Neisse,
Schweidnitz, dans la haute Silésie, Spandau vers le confluent de la
Sprée et du Havel, Graudentz sur la Vistule, Colberg sur le littoral
de la Poméranie, Pillau sur le Frische-Haff, sans compter Koenigsberg,
la capitale de la Vieille-Prusse, et il avait déployé une grande
activité dans les travaux de ces places, surtout dans ceux de Colberg
et de Graudentz. On employait plus particulièrement à titre d'ouvriers
les vieux soldats dont la conservation était importante, et qu'on
gardait ainsi sous la main au delà des 42 mille hommes permis par les
traités. L'intention du roi et de M. de Hardenberg, quand ils ne
pourraient plus dissimuler ces armements, était de les avouer, d'en
dire le motif, qui était le projet imputé à Napoléon de commencer la
guerre contre la Russie par la suppression des restes de la monarchie
prussienne, de parler en gens désespérés, et de placer la France dans
l'alternative ou d'accepter leur alliance sincère, au prix d'une
garantie solennelle de leur existence et de diverses restitutions
territoriales, ou de les avoir pour ennemis acharnés, luttant jusqu'au
dernier homme pour la défense de leur indépendance. C'était après tout
la politique la moins chanceuse, bien qu'elle eût ses dangers; et
quant à la proposition d'alliance, elle s'explique de la part du roi
et de M. de Hardenberg par l'opinion générale alors en Europe, que
vouloir combattre Napoléon était une folie. Avec une telle manière de
penser, tout en détestant dans Napoléon l'oppresseur de l'Allemagne,
le roi et son ministre croyaient plus sage de s'allier à lui, de
refaire en le secondant la situation de la Prusse, de la refaire aux
dépens de n'importe qui, plutôt que de s'exposer à être détruit
définitivement.

[En marge: Significations de Napoléon à la Prusse afin d'obtenir la
cessation de ses armements.]

Les choses en étaient arrivées à un tel point qu'il fallait parler
clairement, car de part et d'autre dissimuler était devenu impossible.
Napoléon, en effet, averti de tous côtés, avait ordonné au maréchal
Davout de se tenir sur ses gardes, de se préparer à pousser la
division Friant sur l'Oder, afin de couper au roi de Prusse et à son
armée la retraite sur la Vistule, afin de l'enlever lui et la majeure
partie de ses troupes au premier acte inquiétant, et avait en outre
prescrit à ce maréchal de tenir prêts trois petits parcs de siége pour
prendre en quelques jours Spandau, Graudentz, Colberg et Breslau. Ces
ordres donnés, il avait enjoint à M. de Saint-Marsan, qui était
ambassadeur de France, d'avoir une explication péremptoire avec le
cabinet de Berlin, de lui demander sous forme d'ultimatum le
désarmement immédiat et complet, et si cet ultimatum n'était pas
accepté, de se retirer en livrant au bras du maréchal Davout la
monarchie du grand Frédéric. Ces détails suffisent pour montrer quelle
gravité prenaient de tous côtés les événements.

[En marge: Ce qui se passe en Danemark et en Suède.]

[En marge: Embarras, souffrances et fidélité du Danemark.]

Il s'était passé et il se préparait des événements non moins graves
dans le voisinage de la Prusse, c'est-à-dire en Danemark et en Suède.
Le Danemark, astreint comme tout le reste du littoral européen aux
lois du blocus continental, était fidèle à ces lois autant qu'on
pouvait l'attendre d'un État allié défendant la cause d'autrui, car
bien que le Danemark regardât la cause des neutres comme la sienne, au
point où en étaient venues les choses la cause des neutres avait
malheureusement disparu dans une autre, celle de l'ambition de
Napoléon. Le Danemark, composé d'îles, ayant une partie de sa fortune
dans d'autres îles situées au delà de l'Océan, ne pouvait vivre que de
la mer, et quoiqu'il s'agît de la mer dans la querelle soulevée,
trouvait dur, pour l'avoir libre un jour, d'en être si complétement
privé aujourd'hui. Mais la probité naturelle du gouvernement et du
pays, le souvenir du désastre de Copenhague, la haine contre les
Anglais, le courage du prince régnant, sa dureté même, tout concourait
à faire du Danemark l'allié le plus fidèle de la France dans la grande
affaire du blocus continental. Cependant, bien que l'esprit général
fût dans ce sens, l'infidélité de quelques individus, la souffrance de
quelques autres, entraînaient plus d'un manquement. Altona surtout,
placé à quelques pas de Hambourg, servait encore aux communications
avec l'Angleterre. Les négociants de Hambourg, devenus Français malgré
eux, et comme tels soumis aux rigoureuses lois du blocus, exposés de
plus à l'inflexible sévérité du maréchal Davout, craignant (ce qui
arrivait quelquefois) qu'on ne vînt visiter leurs livres de commerce
pour savoir s'ils entretenaient des relations avec l'Angleterre,
n'avaient gardé à Hambourg que la résidence de leurs familles, et
avaient à Altona leurs comptoirs, leurs livres, leurs registres de
correspondance. Ils passaient la journée à Altona pour y vaquer à
leurs affaires, et la soirée à Hambourg pour vivre dans leurs
familles. Ils se servaient surtout de la poste d'Altona pour leur
correspondance, n'osant se fier à celle de Hambourg, et quoique le roi
de Danemark secondât franchement Napoléon, il n'avait pu admettre que
la police française, avec ses ingénieuses persécutions, s'introduisît
en Danemark. Le maréchal Davout réclamait, mais en vain. Le zèle du
roi de Danemark ne pouvait égaler le sien, bien que par le caractère
ce roi ne fût pas loin de ressembler à l'illustre maréchal. Au moyen
des corsaires et de la contrebande, que secondait si bien la forme du
pays, le Holstein s'était rempli de denrées coloniales, et Napoléon,
agissant à son égard comme à l'égard de la Hollande, avait essayé de
vider ce dépôt en accordant aux denrées coloniales deux mois pour
entrer dans l'Empire au droit de 50 pour cent. La combinaison avait
réussi, et avait produit sur ce point seulement 30 millions de
perception. Le Holstein s'était vidé, et n'était plus un magasin de
produits coloniaux anglais. La contrebande de ce côté était donc
presque supprimée. Le Danemark nous avait fourni de plus trois mille
marins excellents pour la flotte d'Anvers. On ne pouvait donc pas
demander mieux à ce brave peuple pour la cause maritime, lorsqu'elle
était d'ailleurs compliquée d'intérêts si étrangers par suite de la
politique conquérante de Napoléon.

[En marge: Liaison des affaires du Danemark avec celles de la Suède.]

Un motif, il faut le dire, contribuait à sa fidélité, c'était la
crainte de la Suède, et sous ce rapport il trouvait le prix de sa
conduite dans la fidélité de Napoléon envers lui. La Suède ayant perdu
la Finlande par l'extravagance de son roi plus encore que par
l'insuffisance de ses armes, avait la coupable pensée de s'en
dédommager en prenant à plus faible qu'elle, c'est-à-dire en enlevant
la Norvége au Danemark. Napoléon sur ce point s'était montré
inflexible. Mais pour comprendre cette autre complication européenne,
il faut connaître une nouvelle révolution qui s'était passée depuis
quelques mois en Suède, le pays qui, après la France, était alors le
plus fertile en révolutions.

[En marge: Situation de la Suède depuis la révolution qui a expulsé
Gustave IV du trône.]

On a vu précédemment comment le peuple suédois, fatigué des folies de
Gustave IV qui lui avaient fait perdre la Finlande, s'était débarrassé
par une révolution militaire de ce monarque insensé. C'était le
troisième prince de ce temps atteint d'aliénation mentale. Chaque pays
avait pourvu selon ses institutions à cette défaillance de l'autorité
suprême. En Russie, on avait assassiné Paul Ier; en Angleterre, on
avait respectueusement placé Georges III sous une tutelle de famille,
par une simple délibération du Parlement; en Suède, un corps d'armée
révolté avait ôté à Gustave IV son épée et son sceptre. Depuis lors,
Gustave IV errait en maniaque à travers l'Europe, exposé à la pitié de
toutes les nations, et obtenant du reste partout les égards dus au
malheur, tandis que son oncle, le duc de Sudermanie, devenu roi sans
l'avoir recherché, régnait à Stockholm aussi sagement que le
permettaient les difficultés du temps. Sur sa demande, Napoléon avait
accordé la paix à la Suède, à condition qu'elle se mettrait
immédiatement en guerre avec l'Angleterre, qu'elle fermerait ses
ports au commerce britannique, et qu'elle adopterait tous les
règlements du blocus continental. Ainsi, pour avoir la paix avec la
Russie et avec la France, la Suède avait été obligée d'abandonner la
Finlande à la première, et de sacrifier son commerce à la seconde. À
ce prix elle avait recouvré la Poméranie suédoise, à laquelle elle
tenait par un vieux préjugé national qui lui faisait voir dans cette
province son pied-à-terre sur le continent, comme si un nouveau
Gustave-Adolphe ou un nouveau Charles XII avaient dû y descendre pour
vaincre Wallenstein ou Pierre le Grand. À ce prix encore elle avait
recouvré ses relations commerciales avec le continent; mais que
servait de les recouvrer, si en acquérant la faculté d'introduire des
marchandises de tout genre dans l'Europe continentale, elle perdait
par la guerre avec l'Angleterre la faculté de les recevoir? À
l'inconvénient d'être bloquée par terre, elle substituait celui d'être
bloquée par mer. Le malade n'avait donc fait que se retourner sur son
lit de douleur. Il est vrai qu'il avait changé de place, espèce de
soulagement momentané qui trompe la souffrance et fait passer le temps
à celui qui souffre.

[En marge: Moyens par lesquels la Suède élude les conditions de la
paix conclue avec la France.]

[En marge: Établissement de contrebande anglaise créé à Gothenbourg,
pour remplacer celui d'Héligoland.]

La Suède était sortie d'embarras comme en sortent les faibles, en
trompant. Elle n'avait fait à l'Angleterre qu'une déclaration de
guerre fictive; elle lui avait fermé ses ports, mais en lui laissant
ouvert le principal d'entre eux, le mieux placé, celui de Gothenbourg.
Ce port, situé dans le Cattégat, vis-à-vis des rivages de la
Grande-Bretagne, à l'entrée d'un golfe profond, se présentait avec des
commodités infinies pour l'étrange système de contrebande imaginé à
cette époque. C'était dans ce golfe de Gothenbourg et dans les îles
dont il est parsemé que la contrebande anglaise s'était retirée,
depuis qu'elle avait quitté l'île d'Héligoland devant la menace d'une
expédition préparée par le maréchal Davout. La flotte de guerre
anglaise, sous l'amiral Saumarez, stationnait ou à l'île d'Anholt, ou
dans les divers mouillages du golfe de Gothenbourg. À l'abri du
pavillon britannique, des centaines de bâtiments de commerce versaient
sans aucun déguisement sur la côte de Suède leurs marchandises de
toute nature, sucres, cafés, cotons, produits de Birmingham et de
Manchester. Ces marchandises, mises là en entrepôt, s'échangeaient
successivement contre des produits du Nord, tels que bois, fers,
chanvres, grains appartenant à la Russie, à la Suède, à la Prusse, à
l'Allemagne, quelquefois aussi contre des soies brutes d'Italie, et
ensuite étaient transportées dans toute la Baltique sous divers
pavillons soi-disant neutres, et particulièrement sous le pavillon
américain. De petites divisions anglaises, composées de frégates et de
vaisseaux de 74, escortaient les bâtiments voués à ce commerce, les
menaient à travers les Belts afin d'éviter le Sund, les garantissaient
des corsaires français, danois, hollandais, et les convoyaient
jusqu'aux approches de Stralsund, de Riga, de Revel, de Kronstadt. Un
signal convenu, consistant dans une girouette placée sur le grand mât
de ces bâtiments, les faisait reconnaître, comme un mot d'ordre dans
une ville de guerre, et les distinguait de tous ceux qui auraient
voulu se glisser au milieu des convois. Sous ce rapport, Napoléon
avait raison de dire que les neutres, même ceux qui portaient
légitimement le pavillon des États-Unis, étaient complices des
Anglais. Mais le principal aboutissant de ce commerce sur le continent
était le port de Stralsund, dans la Poméranie suédoise. Introduits
dans ce port comme marchandises suédoises, les produits anglais
avaient libre accès en Allemagne depuis la paix de la France avec la
Suède. Un gros commissionnaire du pays avait expédié jusqu'à mille
chariots de ces marchandises.

C'est ainsi que les Suédois éludaient les conditions de leur paix avec
la France. Ils avaient poussé le soin pour ce trafic jusqu'à disposer
autour de Gothenbourg un cordon de cavalerie, lequel, sous prétexte
d'épidémie, empêchait qui que ce fût d'approcher, et de voir des
milliers de ballots de contrebande étalés sous des tentes, ainsi qu'un
grand nombre d'officiers anglais venant manger des vivres frais et se
consoler à terre des ennuis de leurs longues croisières. Divers agents
envoyés par le maréchal Davout ayant réussi à percer le cordon qui ne
couvrait d'autre épidémie que celle de la contrebande, avaient entendu
parler les langues russe et allemande, mais surtout la langue
anglaise, dans ce vaste établissement improvisé par le génie du
commerce interlope.

[En marge: Difficultés de la succession à la couronne, ajoutées à
toutes celles qui compliquent la situation de la Suède.]

[En marge: Le duc de Sudermanie, devenu roi, et se trouvant sans
enfant, adopte le duc d'Augustenbourg.]

De tels faits cachés un moment ne pouvaient être longtemps ignorés de
Napoléon. De plus, une complication récente était venue ajouter de
nouvelles singularités à cette étrange situation. Le duc de
Sudermanie, oncle de Gustave IV, n'avait point d'enfants. Le plus
simple eût été d'adopter pour héritier le fils du roi détrôné. Mais
les gens de cour composant le parti du prince déchu, quelques-uns de
leurs chefs surtout, avaient eu l'art de se rendre odieux à la Suède.
Parmi les principaux on comptait le comte de Fersen, nom qui avait
déjà figuré dans notre révolution, la comtesse de Piper, la reine
enfin, épouse du roi régnant, et affichant des passions peu conformes
à sa nouvelle situation. Il n'était aucune méchante pensée, aucun
sinistre projet, qu'on ne fût disposé à imputer à ce parti, et, vu la
haine qu'il inspirait, il était devenu impossible de rétablir
l'hérédité dans la famille des Vasa, en prenant pour roi futur le fils
du roi détrôné, enfant fort innocent des folies de son père. Dans cet
embarras, le nouveau roi Charles XIII avait adopté un prince danois,
duc d'Augustenbourg, et beau-frère du roi de Danemark. La couronne de
Danemark était elle-même menacée de déshérence, car le roi de Danemark
n'avait point de descendant direct. Beaucoup de gens sensés en Suède,
voyant à Stockholm et à Copenhague deux trônes destinés à être bientôt
vacants, voyant la déchéance progressive de leur patrie, menacée sur
terre par la Russie, sur mer par l'Angleterre, pensaient que pour la
relever il fallait revenir à la fameuse réunion des trois royaumes
scandinaves, qui avait pu laisser de pénibles souvenirs dans le passé,
mais qui dans l'avenir pouvait seule assurer l'indépendance et la
grandeur de ces royaumes. Ils pensaient en outre que cette réunion des
trois couronnes et l'alliance de la France, trop éloignée pour avoir
aucun mauvais projet contre la Suède, et fortement intéressée à son
indépendance continentale et maritime, constituaient la véritable
politique suédoise. Cette politique était la vraie, c'était celle que
les Suédois devaient désirer, et celle aussi que l'Europe devait
souhaiter aux Suédois. Malheureusement, bien qu'un certain instinct
national secondât les gens éclairés qui l'avaient embrassée, chez les
paysans, qui formaient l'ordre libéral, l'union de Calmar rappelait de
fâcheux souvenirs, et l'idée qu'on se faisait du roi régnant de
Danemark, prince sévère et dur, tout occupé de détails militaires,
n'était pas de nature à les ramener. Le duc de Sudermanie devenu roi
de Suède, penchant tout à fait pour cette politique aussi sage que
profonde, s'en était approché en louvoyant, pour ainsi dire. N'osant
pas en effet adopter pour héritier le roi de Danemark lui-même, il
avait adopté le beau-frère de ce roi, appelé à monter plus tard sur le
trône de Danemark.

[En marge: Mort subite du duc d'Augustenbourg.]

Le duc d'Augustenbourg, destiné ainsi à porter un jour les trois
couronnes du Nord, n'avait rien pour séduire, mais tout pour se faire
estimer. Il était froid, appliqué aux affaires, et fort occupé de ce
qui concernait l'armée. N'ayant pas eu encore assez de temps pour
conquérir les penchants du peuple suédois resté indécis à son égard,
il fut subitement emporté par un accident imprévu et extraordinaire.
Il était à cheval occupé à passer une revue, lorsque tout à coup on le
vit tomber et demeurer sans mouvement. On accourut, il était mort.
Rien n'annonçait un attentat, et il fut bien prouvé qu'une cause
naturelle avait seule amené ce malheur. Mais le peuple suédois, se
prenant tout à coup d'une vive sympathie pour ce prince sitôt frappé,
se persuada qu'un crime intéressé l'avait enlevé à son amour
naissant. Avec la violence ordinaire aux passions populaires, on
chercha et on désigna les coupables, bien innocents du reste de ce
crime: c'étaient, disait-on, le comte de Fersen, la comtesse de Piper,
la reine, et tout le parti de l'ancienne cour. On proféra contre eux
d'atroces menaces, qui ne furent malheureusement pas des menaces sans
effet. Quelques jours après, le comte de Fersen, conduisant en vertu
de la charge qu'il occupait à la cour le deuil du prince défunt,
souleva par sa présence une affreuse tempête. Assailli, enveloppé par
la populace, il fut traîné dans les rues et égorgé.

[En marge: Opinions diverses relativement à la désignation d'un
successeur à la couronne.]

[En marge: Au milieu du conflit d'idées soulevé par la difficulté de
choisir un successeur à la couronne, quelques esprits tournent les
yeux vers la France.]

Toute la Suède frémit de ce forfait populaire, et sentit davantage le
danger de sa situation. Les hommes éclairés, le roi Charles XIII en
tête, à mesure que les événements s'aggravaient, inclinaient davantage
vers l'union des trois royaumes, et ils étaient tentés de faire un pas
de plus dans le sens de cette politique, soit en adoptant le cousin du
roi de Danemark, le prince Christian, destiné à lui succéder, soit en
allant droit au but, et en adoptant le roi de Danemark lui-même. Il
est certain qu'à changer de dynastie, le mieux eût été de le faire
pour rétablir la grandeur et l'indépendance des trois couronnes de
Suède, de Norvége et de Danemark. Aller jusqu'au roi de Danemark était
bien hardi, à cause de sa réputation de dureté d'abord, à cause de
l'orgueil suédois ensuite, car la Suède aurait bien voulu imposer son
roi au Danemark ou à la Norvége, et se les adjoindre pour ainsi dire,
mais elle n'eût pas voulu se donner au Danemark en se donnant à son
roi, vieille et éternelle difficulté de cette union, chacun des trois
États consentant bien à absorber les deux autres, mais non point à
s'unir fraternellement à eux! Choisir le prince Christian, appelé plus
tard à succéder au trône de Danemark, semblait une politique plus
prudente, et tout aussi bien dirigée vers le but désiré. On pouvait se
tenir encore un peu plus loin du but en adoptant le duc
d'Augustenbourg, frère du prince mort, et moins rapproché du trône que
le prince Christian. Mais au milieu de ce conflit d'idées et de
sentiments, quelques esprits, dont le nombre s'accroissait tous les
jours, avaient tourné leurs vues d'un autre côté. Beaucoup de Suédois,
inclinant vers la France par penchant pour les idées de la révolution
française, par enthousiasme militaire, et aussi par ce vieil instinct
qui porta toujours la France et la Suède l'une vers l'autre, avaient
pensé qu'on ferait bien de s'adresser à celui qui en Europe élevait ou
renversait les trônes, à Napoléon. On éprouvait pour lui en Suède
quelque chose de ce qu'on avait éprouvé en Espagne avant la révolution
de Bayonne, c'est-à-dire un mélange inouï d'admiration,
d'entraînement, de confiance pour son génie militaire et civilisateur.
Excepté son blocus continental, tout plaisait en lui, et cet importun
blocus lui-même, on se flattait de l'éluder ou d'en être dispensé.
S'adresser à l'empereur des Français pour en obtenir ou l'un de ses
parents, ou l'un de ses capitaines, était une pensée plus populaire
encore que celle de réunir en un seul les trois royaumes scandinaves,
et qui allait surtout au génie belliqueux des Suédois.

[En marge: Message secret du roi régnant à Napoléon pour le consulter
sur le choix d'un successeur.]

Le roi régnant, porté vers le système de l'union des trois couronnes,
mais sentant aussi profondément le besoin de s'appuyer sur la France,
avait dépêché un homme de confiance auprès de Napoléon, avec une
lettre dans laquelle il lui disait que sa tendance était de travailler
à l'union des trois couronnes, que c'était à ses yeux la meilleure des
politiques, que toutefois il ne voulait rien faire sans consulter
l'arbitre de l'Europe, le puissant empereur des Français; que si cet
arbitre approuvait une telle manière de voir, il prendrait son
successeur dans la famille des princes de Danemark, en s'approchant
plus ou moins du but auquel on tendait suivant les circonstances, mais
que si au contraire Napoléon voulait étendre sa main tutélaire sur la
Suède, lui accorder ou un prince de sa famille, ou l'un des guerriers
illustrés sous ses ordres, la Suède l'adopterait avec transport.
L'envoyé secret du roi était chargé d'insister pour que Napoléon
donnât lui-même un roi aux Suédois.

Napoléon avait été plus embarrassé que flatté de ce message. Il
n'était pas assez satisfait de ce système rénovateur des couronnes,
consistant à mettre sur les trônes qui vaquaient ou qu'il faisait
vaquer, tantôt des frères, tantôt des beaux-frères, et après les
frères et beaux-frères des maréchaux, pour y persister surtout à cette
distance. Il venait d'éprouver qu'il fallait soutenir à grands frais
ces rois de création récente, qui malgré ce qu'ils coûtaient
résistaient autant au moins que les anciens rois, parce qu'ils étaient
obligés de se faire les instruments des résistances de leurs peuples,
accrues encore par la présence de royautés étrangères. Il ne tenait
donc pas à se mettre sur les bras de nouvelles difficultés de ce
genre. De plus, il avait donné assez d'ombrages à l'Europe par la
création de départements français à Hambourg et à Lubeck, sans y
ajouter par l'élévation au trône de Suède d'un prince français, qui
peut-être serait bientôt un ennemi. Recouvrant toute la justesse et la
profondeur de son esprit dès que ses passions ne l'égaraient plus, il
aimait mieux voir les trois couronnes du Nord se renforcer contre la
Russie et contre l'Angleterre par leur union, que se procurer à
lui-même le vain plaisir d'amour-propre d'élever en Europe une
nouvelle royauté française. Du reste, on avait si peu indiqué
jusqu'alors le prince français qui pourrait être appelé au trône de
Suède, que le choix possible n'avait exercé aucune influence sur cette
excellente disposition.

[En marge: Sage réponse de Napoléon indiquant une préférence pour
l'élection d'un prince danois, et pour l'union des trois royaumes
scandinaves.]

Napoléon avait donc répondu sur-le-champ qu'il n'avait ni prince ni
général à offrir aux Suédois, qu'il n'ambitionnait rien en ce moment
ni pour sa famille ni pour ses lieutenants; que l'Europe d'ailleurs en
pourrait être offusquée, et que la politique qui, plus tôt ou plus
tard, avait en vue la réunion des trois couronnes du Nord, était à ses
yeux la meilleure, et la plus digne du prince habile qui régnait à
Stockholm; qu'il ne demandait au surplus à la Suède que d'être une
fidèle alliée de la France, et de l'aider contre l'Angleterre en
exécutant ponctuellement les lois du blocus continental.

[En marge: Sur la réponse de Napoléon, le roi de Suède se décide à
adopter le duc d'Augustenbourg, frère du prince défunt.]

[En marge: Opposition du roi de Danemark, sollicitant l'adoption pour
lui-même.]

Cette réponse arrivée, le roi Charles XIII n'avait plus hésité à
suivre son penchant. N'osant pas toutefois s'y livrer entièrement,
il avait résolu d'adopter le frère du prince mort, le duc
d'Augustenbourg. Le parti révolutionnaire et militaire qui avait
renversé les Vasa, ne voulant ni d'un Vasa ni du roi de Danemark
réputé dur et absolu, avait poussé Charles XIII à ce choix, qui
n'était après tout que la répétition de sa première adoption. Mais un
nouvel incident avait compliqué encore une fois cette élection déjà si
traversée. Le roi de Danemark, Frédéric VI, aspirant à la réunion des
trois couronnes, aspirant surtout à la voir s'accomplir immédiatement
sur sa tête, avait défendu au duc d'Augustenbourg d'accepter
l'adoption dont il venait d'être honoré, et, par une démarche
publique, faite en termes nobles et pleins de franchise, avait, dans
l'intérêt, disait-il, des trois peuples, sollicité l'adoption de
Charles XIII.

[En marge: Ces nouvelles difficultés ramènent les Suédois vers l'idée
d'adopter un prince français.]

La réunion si hardiment présentée, et particulièrement sous les traits
d'un roi de Danemark, qui non-seulement offensait l'orgueil suédois,
mais par son caractère vrai ou supposé effrayait les nombreux
partisans des idées nouvelles, avait causé une sorte de soulèvement
général, et la confusion des esprits était devenue plus grande que
jamais. Dans cette étrange situation, qui s'était prolongée pendant
toute l'année 1810, l'opinion, toujours plus flottante et plus
perplexe, s'était de nouveau tournée vers Napoléon, sans parvenir à
pénétrer ses desseins. Pourquoi, disaient beaucoup de Suédois,
principalement parmi les militaires, pourquoi Napoléon ne veut-il pas
étendre vers nous sa main puissante? Pourquoi ne nous donne-t-il pas
un prince ou un général à lui? Le brave peuple suédois ne lui
semblerait-il pas digne d'un tel sort?...--Ils parlaient même avec
une certaine amertume des gens de commerce, qui, tous asservis à leurs
intérêts, craignaient pour les tristes raisons tirées du blocus
continental de rendre plus complète l'intimité avec la France. Cette
disposition, chaque jour accrue par l'embarras qu'on éprouvait, était
bientôt devenue générale.

[En marge: Quelques Suédois ayant eu des relations avec le prince de
Ponte-Corvo, ancien général Bernadotte, pensent à lui.]

En pensant et parlant ainsi, on cherchait le prince ou le général que
Napoléon pourrait désigner au choix des Suédois. Il y en avait un, le
maréchal Bernadotte, homme de guerre et prince, allié à la famille
impériale par sa femme, soeur de la reine d'Espagne, qui avait
séjourné quelque temps sur les frontières de Suède, et contracté des
relations avec plusieurs Suédois. À l'époque où il se trouvait dans
ces parages, il était chargé de menacer la Suède d'une expédition qui
devait partir du Jutland et seconder les Russes en Finlande; mais il
avait reçu sous main l'ordre de ne point agir. Se targuant volontiers
des mérites qui n'étaient pas les siens, il s'était fait valoir auprès
des Suédois de son inaction, comme si elle avait été volontaire,
tandis qu'elle était commandée. Caressant en tous lieux tout le monde,
par un vague instinct d'ambition qu'éveillaient tous les trônes
vacants ou pouvant vaquer, il s'était fait des amis dans la noblesse
suédoise, dont les goûts étaient militaires. Sachant tour à tour
flatter les autres et se vanter lui-même, il avait conquis quelques
enthousiastes qui voyaient en lui un prince accompli. C'était donc
l'ancien général Bernadotte dont quelques meneurs prononçaient le nom,
comme d'un parent cher à Napoléon, comme d'un militaire qui lui avait
rendu d'immenses services, et qui vaudrait à la Suède, outre un grand
éclat, toute la faveur de la France.

[En marge: Silence obstiné de Napoléon.]

Cette idée s'était rapidement propagée, et on avait fait de nouveaux
efforts pour arracher à l'oracle qui se taisait une réponse qu'il ne
voulait pas donner. Un dernier incident, singulier comme tous ceux qui
devaient signaler cette révolution dynastique, était survenu
récemment, et n'était pas de nature à éclaircir les doutes des
Suédois. Notre chargé d'affaires, M. Désaugiers, venait d'être
destitué pour s'être prêté avec un personnage suédois à une
conversation de laquelle on aurait pu conclure que la France penchait
pour l'union des trois couronnes. Ce soin à désavouer une pensée qui
pourtant était la sienne, prouvait à quel point la France tenait à ne
pas manifester son opinion. Que désirait-elle donc?

[En marge: Le roi de Suède, n'osant se prononcer, présente aux États
trois candidats, le duc d'Augustenbourg, le roi de Danemark, le prince
de Ponte-Corvo.]

[En marge: Les États choisissent à la presque unanimité le duc
d'Augustenbourg.]

Dans ce cruel embarras, le roi ayant à faire enfin une proposition au
comité des États assemblés, avait présenté trois candidats: le duc
d'Augustenbourg, le roi de Danemark et le prince de Ponte-Corvo
(Bernadotte). Le comité des États, sous l'influence de M.
d'Adlersparre, chef du parti révolutionnaire et militaire qui avait
détrôné Gustave IV, avait adopté comme la résolution la plus sage, la
moins hasardeuse, bien que dirigée clairement dans le sens de la bonne
politique, l'adoption du duc d'Augustenbourg, frère du prince défunt.
Ce candidat avait eu onze voix, le prince de Ponte-Corvo une seule. On
espérait bien vaincre ainsi l'opposition que le roi de Danemark avait
mise à l'acceptation du duc d'Augustenbourg.

[En marge: Un envoyé secret du prince de Ponte-Corvo survient, et en
expliquant le silence de la France au profit de ce prince, amène une
révolution dans l'élection.]

[En marge: Le prince de Ponte-Corvo élu à l'improviste.]

Les choses en étaient là, lorsqu'il était arrivé tout à coup un ancien
négociant français, établi longtemps à Gothenbourg où il n'avait pas
été heureux dans son commerce, et qui était dans un moment pareil un
excellent agent d'élections à employer. Envoyé par le prince de
Ponte-Corvo avec des lettres, avec des fonds, il avait mission de tout
mettre en oeuvre pour soutenir le candidat français. En quelques
instants les bruits les plus étranges avaient circulé. Sans montrer ni
des ordres ni des instructions du cabinet français qu'on n'avait
point, on s'était mis à dire partout qu'il fallait avoir l'esprit bien
peu pénétrant pour ne pas découvrir la véritable pensée de la France,
pensée qu'elle était obligée de taire par des ménagements politiques
faciles à deviner, mais pensée évidente, certaine, dont on était sûr,
et qui n'était autre que l'élévation au trône de Suède du prince de
Ponte-Corvo, cet illustre général, ce sage conseiller, l'inspirateur
de Napoléon dans ses plus belles campagnes et ses plus grands actes
politiques. On demandait de tous côtés comment on avait l'intelligence
assez paresseuse pour ne pas comprendre cette pensée, et ne pas voir
le motif du silence apparent, affecté même, auquel la France était
condamnée? Cette comédie, jouée avec beaucoup d'art, avait
parfaitement réussi. Personne n'avait voulu passer pour un esprit
obtus, incapable de pénétrer la pensée profonde de Napoléon; tout le
monde y avait cru, à tel point qu'en quelques heures la nouvelle
opinion envahissant le gouvernement et les États, le roi avait été
obligé de revenir sur la présentation qu'il avait faite, le comité
électoral sur le vote qu'il avait émis, et qu'en une nuit le prince de
Ponte-Corvo avait été présenté, et élu à la presque unanimité, prince
royal, héritier de la couronne de Suède. Cet étrange phénomène, qui
devait élever au trône la seule des royautés napoléoniennes qui se
soit soutenue en Europe, prouvait deux choses, à quel point l'opinion
en Suède était puissante en faveur d'une royauté d'origine française,
et combien il faut peu de temps pour faire éclater une opinion, quand
elle est générale quoique comprimée, et momentanément dissimulée!

[En marge: Accueil digne et réservé de Napoléon au prince de
Ponte-Corvo, successeur désigné au trône de Suède.]

[En marge: Napoléon approuve le choix des Suédois, et donne au nouvel
élu les moyens de se présenter convenablement en Suède.]

Mais tout devait être bizarre dans cette révolution. Tandis que
l'agent secret, auteur de ce brusque revirement électoral, était parti
de Paris, Napoléon, averti de son départ, et se doutant qu'il
abuserait du nom de la France, avait chargé le ministre des affaires
étrangères de le désavouer[6], désaveu qui était arrivé trop tard à
Stockholm. Le prince choisi pour être allié de la France (on verra
bientôt comment il le fut) était élu. Napoléon, en apprenant cette
élection, sourit avec une sorte d'amertume, comme s'il avait pénétré
dans les profondeurs de l'avenir. Il n'en parla du reste qu'avec
indifférence, ayant en sa force une foi absolue, et regardant
l'ingratitude qu'il prévoyait comme l'un des ornements de la carrière
d'un grand homme. Il reçut avec hauteur et douceur l'ancien général
Bernadotte, qui venait solliciter une approbation indispensable en
Suède; il lui dit qu'il était étranger à son élévation, car sa
politique ne lui permettait pas de s'en mêler, mais qu'il y voyait
avec plaisir un hommage rendu à la gloire des armées françaises, qu'il
était au surplus bien assuré que le maréchal Bernadotte, officier de
ces armées, n'oublierait jamais ce qu'il devait à sa patrie; que dans
cette confiance il agréait l'élection faite par les Suédois, et que ne
voulant pas qu'un Français fît à l'étranger une figure qui ne serait
pas digne de la France, il avait ordonné à M. Mollien de lui compter
tous les fonds dont il aurait besoin[7]. Après ce discours, Napoléon
avait reconduit le nouvel élu avec une dignité gracieuse mais froide
jusqu'à la porte de son cabinet.

          [Note 6: J'écris ceci d'après la lettre de désaveu existant
          aux archives des affaires étrangères.]

          [Note 7: M. de Talleyrand, témoin de cette entrevue, m'a
          lui-même raconté plus d'une fois les détails que je rapporte
          ici.]

[En marge: Attitude du nouvel élu envers les partis qui divisent la
Suède.]

Le prince de Ponte-Corvo, qui ne songeait alors à se présenter en
Suède qu'entouré de la faveur de Napoléon, avait reçu de M. Mollien un
million, et était parti sans délai pour Stockholm, où il avait été
accueilli avec transport. Sur-le-champ il s'était attaché à flatter
tous les partis, prenant avec chacun un visage différent, avec
l'ancienne cour affichant la manière d'être du vieil aristocrate de
l'armée du Rhin qui se faisait appeler Monsieur quand ailleurs on
s'appelait citoyen; avec le parti libéral celle d'un ancien général
fidèle à la République qu'il avait servie; enfin avec les secrets
partisans de l'Angleterre, dont la classe commerçante était remplie,
laissant percer toute la haine qu'il nourrissait au fond du coeur
contre Napoléon, l'auteur de sa fortune.

Pour quelque temps ces rôles si contradictoires étaient possibles, et
devaient réussir jusqu'au moment où ils feraient place à un seul,
celui d'un ennemi irréconciliable de la France, dernier rôle qu'un
déplorable à-propos devait faire réussir à son tour, lorsque
éclaterait contre nous l'orage de la haine universelle. Allant au plus
pressé, cherchant quelque chose à donner tout de suite à l'orgueil
suédois, le prince royal de Suède, avec une précipitation de nouveau
venu, avait imaginé de faire au ministre de France une ouverture
étrange, et qui prouvait quelle idée il se formait de la fidélité
politique.

[En marge: Pour se populariser en Suède, le nouveau prince royal
propose à Napoléon de lui céder la Norvége.]

C'était l'époque où, comme nous venons de le dire, Napoléon préparait,
mais sans se presser, la campagne de Russie. On parlait de toutes
parts d'une grande guerre au Nord. Ces bruits devaient bientôt se
calmer un peu par la remise des hostilités à l'année suivante; mais
ils avaient en cet instant toute leur intensité première. Le prince
royal de Suède, montrant en cette occasion un dévouement affecté pour
la France, dit à notre ministre qu'il voyait bien ce qui se préparait,
qu'il y aurait bientôt une grande guerre, qu'il se rappelait celle de
1807, qu'il y avait rendu d'importants services (ce qui n'était rien
moins que véritable, comme on doit s'en souvenir), qu'elle serait
chanceuse et difficile, qu'il faudrait à Napoléon de puissantes
alliances, qu'une armée suédoise jetée en Finlande, presque aux portes
de Saint-Pétersbourg, pourrait être d'un immense secours, mais qu'il
était peu probable cependant qu'on parvînt à recouvrer cette province;
qu'en Suède on ne s'en flattait guère, qu'au contraire tout le monde
regardait la Norvége comme le dédommagement naturel, nécessaire, et
le seul possible, de la perte de la Finlande, et, par exemple, que si
Napoléon voulait assurer tout de suite la Norvége à la Suède, il
mettrait tous les Suédois à ses pieds, et disposerait d'eux à son gré.
Le nouveau prince royal eut la hardiesse assez peu séante, après avoir
offert son concours, de menacer de son hostilité immédiate, si sa
proposition n'était pas accueillie, et de s'attacher à montrer à quel
point il pourrait nuire, après avoir montré à quel point il était
capable de servir. Il le fit même avec un défaut de pudeur qui avait
quelque chose de révoltant, l'habit de général français étant celui
qu'il portait quelques jours auparavant, et celui qui lui avait ouvert
l'accès au trône.

[En marge: Indignation de Napoléon en recevant la proposition de
trahir le Danemark.]

[En marge: Réponse loyale et haute au prince de Suède.]

[En marge: Premiers germes de la brouille qui éclate plus tard entre
la Suède et la France.]

Le ministre de France surpris, ému de ce spectacle odieux, se hâta
pourtant, vu la gravité de la proposition, d'en écrire à Paris, afin
que Napoléon lui dictât la réponse à faire à une pareille ouverture.
Napoléon, nous le disons à sa louange, éprouva un mouvement
d'indignation qui eut de grandes conséquences, qui aurait dû lui
mériter un autre sort, et qui le lui aurait certainement mérité, si sa
prudence en toutes choses avait égalé sa loyauté en celle-ci. Pour
donner la Norvége à la Suède, il fallait dépouiller effrontément son
plus fidèle allié, le Danemark, qui, torturé par les lois du blocus
continental, les supportait cependant avec une patience admirable, et
fournissait même d'excellents matelots à nos flottes. Il rougit
d'indignation et de mépris à une telle proposition, et adressa à son
ministre des affaires étrangères l'une des plus belles lettres et des
plus honorables qu'il ait écrites de sa vie.--La tête du nouveau
prince royal, il le voyait bien, et il ne s'en étonnait pas, était,
disait-il, une tête mal réglée, agitée, effervescente. Au lieu
d'étudier le pays où il arrivait, de s'y faire estimer par une
attitude calme, digne, sérieusement occupée, le prince ne cherchait
qu'à flatter celui-ci, à caresser celui-là, et allait imprudemment
soulever des questions d'où pouvait jaillir un incendie. C'était une
conduite regrettable, et à laquelle il ne fallait pas prêter la main.
Trahir le Danemark était pour la France un crime impossible, et qu'il
était aussi peu sage que peu séant de lui proposer. Tout cet étalage
de services à rendre à la France, ou de mal à lui causer, ne pouvait
point la toucher, car elle ne dépendait d'aucun ennemi au monde,
encore moins d'aucun allié. Le prince s'oubliait donc en se permettant
un tel langage; heureusement ce n'était que le prince royal, et point
le roi ni le gouvernement qui s'exprimaient de la sorte. On voulait
bien par conséquent n'en pas tenir compte.--Après ces réflexions,
Napoléon recommandait à M. Alquier, notre ministre, de ne point
blesser le prince, mais de lui faire entendre qu'il s'égarait en
agissant et en parlant si vite, surtout en parlant de ce ton; de ne
point lui répondre sur les sujets qu'il avait abordés si légèrement,
de l'entretenir peu d'affaires, puisque après tout il n'était
qu'héritier désigné; de n'avoir de relations qu'avec le roi et les
ministres, et de dire à chacun d'eux, tout haut ou tout bas, que ce
que la France attendait de la Suède c'était la fidélité aux traités,
particulièrement au dernier traité de paix scandaleusement violé en
ce moment, qu'elle en attendait par-dessus tout la suppression de
l'entrepôt de Gothenbourg, sans quoi la guerre recommencerait, et la
Poméranie suédoise, restituée tout récemment, deviendrait encore une
fois le gage dont on se saisirait pour forcer la Suède à rentrer dans
le devoir. Par le même courrier, Napoléon fit recommander au Danemark,
sans lui dire pourquoi, d'entretenir toujours beaucoup de troupes en
Norvége.

[En marge: Dispositions des petites cours allemandes, alliées de la
France, à la veille d'une nouvelle guerre avec la Russie.]

[En marge: Sages objections du roi de Wurtemberg contre la guerre de
Russie.]

[En marge: Réponse de Napoléon à ces objections.]

Telle est la manière dont se dessinaient les dispositions de l'Europe
à la veille de la grande et dernière lutte que Napoléon allait lui
livrer. C'était extérieurement la soumission la plus complète avec une
haine implacable au fond, et au moins de l'embarras là où il
n'existait pas de haine. Ainsi nos alliés allemands, la Bavière, le
Wurtemberg, la Saxe, Baden, faisaient tout ce que nous voulions, et
préparaient leurs contingents, mais tremblaient secrètement en voyant
les haines qui couvaient dans le coeur de leurs sujets, et
l'animadversion inspirée par la conscription. Attachés à la cause de
Napoléon par peur et par intérêt, souvent blessés par ses exigences et
par son langage, mais craignant de perdre les agrandissements qu'ils
avaient reçus de lui, ils souhaitaient qu'il ne s'exposât point à de
nouveaux hasards, et par ce motif redoutaient singulièrement la
prochaine guerre. Le roi de Wurtemberg notamment, ayant peu de
scrupules en fait d'alliances, ne tenant pour bonne que celle qui
augmentait ses revenus et son territoire, n'éprouvant par conséquent
aucun remords de s'être donné à Napoléon, et joignant à beaucoup
d'esprit une rare énergie de caractère, au point de dire toujours ce
qu'il pensait au tout-puissant protecteur de la Confédération du Rhin,
lui avait adressé quelques objections relativement aux préparatifs de
la nouvelle guerre et à l'envoi d'un détachement wurtembergeois
demandé pour Dantzig. Sur-le-champ Napoléon lui avait répondu une
lettre longue et curieuse, qui révélait tout entière l'étrange
fatalité sous l'empire de laquelle il courait à de nouvelles
aventures. Dans cette lettre il lui disait que ce n'était pas à un
régiment de plus ou de moins qu'il tenait, mais à l'avantage d'avoir à
Dantzig des Allemands plutôt que des Français, parce qu'ils y
excitaient moins d'ombrages; que voulant avoir des Allemands, il en
désirait de tous les États de la Confédération; qu'il lui était
impossible de ne pas prendre position à Dantzig, car c'était la vraie
base d'opérations pour une campagne dans le Nord; que cette campagne
ce n'était pas par goût, par fantaisie de jeune prince belliqueux
cherchant un début brillant dans le monde, qu'il s'apprêtait à la
faire, que loin de lui plaire elle lui déplaisait (ce qui était vrai,
et rendait plus frappante la folie de son ambition), mais qu'il la
regardait comme inévitable; que si elle n'éclatait pas en 1811, ce
serait en 1812; qu'on pourrait tout au plus la retarder d'une année,
et qu'il aurait bien mal géré ses affaires et celles de la
Confédération s'il se laissait surprendre par un ennemi auquel il
aurait permis impunément de se préparer; qu'il obéissait donc à la
nécessité, non à son penchant, et insistait pour avoir les deux
bataillons wurtembergeois destinés à compléter la garnison de
Dantzig!--Nécessité! telle était, avons-nous dit, la pensée de
Napoléon, nécessité réelle, assurément, étant admis comme une
nécessité pour lui de se faire obéir sans délai, sans limite, sans une
seule restriction, par toutes les puissances de l'Europe, celles qui
étaient près et celles qui étaient loin, celles dont le concours
importait à ses desseins, et celles dont le concours, bien que
précieux, n'était pas indispensable, était même obtenu dans une
suffisante mesure, et, dans cette mesure, ne laissait quelque chose à
désirer qu'à son orgueil! Telle était la nécessité qu'on pouvait
invoquer pour cette guerre! Le roi de Wurtemberg, qui avait pour
Napoléon un penchant véritable, en recevant sa dernière lettre, et en
reconnaissant l'inutilité des remontrances, avait cessé de résister.
L'esprit rempli des plus sinistres pressentiments, il avait envoyé ses
deux bataillons.

[En marge: Négociations à Constantinople pour nouer une alliance avec
les Turcs.]

[En marge: Les Turcs, rassurés par la guerre qu'ils prévoient entre la
Russie et la France, se décident à ne point concéder la Moldavie et la
Valachie à la Russie, mais se montrent tout aussi décidés à refuser
leur alliance à la France.]

On venait de recevoir quelques nouvelles d'Orient, et d'apprendre
comment avaient été accueillies les premières ouvertures faites à
Constantinople. On avait sauvé la Moldavie et la Valachie, mais on
n'avait pu sitôt convertir les Turcs en alliés. Ceux-ci en effet, en
voyant la Russie obligée de rappeler une partie de ses forces,
s'étaient promis de ne rien céder pour avoir la paix avec elle, mais,
se défiant de nous autant que l'avait dit M. de Metternich, s'étaient
bien gardés d'écouter de notre part aucune proposition d'alliance.
Loin d'être disposés à se battre à nos côtés, ils étaient résolus à ne
se battre contre personne ni pour personne, convaincus qu'on voulait
se servir d'eux un moment pour les abandonner ensuite. Aussi
attendaient-ils avec impatience le jour où la Russie, serrée de près
par Napoléon, serait contrainte de traiter, pour conclure avec elle
une paix avantageuse, et ne considéraient comme avantageuse que celle
qui ne leur coûterait aucune partie de leur territoire. La Russie,
regardant cet avenir comme très-prochain, leur avait adressé une
proposition moyenne, celle de garder pour elle-même la Bessarabie et
la Moldavie en leur restituant la Valachie. Elle avait demandé en
outre l'indépendance de la Servie. Les Turcs, voyant venir l'heure où
la Russie ne pourrait plus laisser ses troupes sur le Danube,
repoussaient toutes ses offres, et réclamaient purement et simplement
le _status ante bellum_. Mais, aussi astucieux qu'ils accusaient leurs
ennemis de l'être, ils dissimulaient à la France leur ressentiment
secret, affectaient d'avoir tout oublié, d'être même prêts à s'allier
à elle, à condition qu'en preuve d'un sincère retour d'amitié les
armées françaises passeraient tout de suite la Vistule. Jusque-là ils
affectaient de douter d'un aussi grand revirement politique que celui
dont on leur parlait, bien qu'ils n'en doutassent nullement. Leur soin
à ne pas s'engager était tel, qu'ils éludaient même les ouvertures de
l'Autriche, ne se montraient pas moins évasifs avec elle qu'avec nous,
et n'hésitaient pas à lui dire qu'elle aussi les avait abandonnés
lorsqu'il lui avait convenu de le faire, qu'ils ne se regardaient donc
comme obligés envers personne, et que si elle redevenait leur alliée,
ce serait par obéissance pour Napoléon et non par amitié pour eux. Il
y avait en ce moment dans leur langage une sorte de persiflage qui
prouvait, avec tout le reste de leur conduite, que s'ils perdaient
sous le rapport de cette énergie sauvage à laquelle ils avaient dû
jadis leur grandeur, ils gagnaient chaque jour sous le rapport de la
finesse politique. Triste progrès pour eux que de devenir des Grecs,
des Grecs tels que ceux auxquels ils avaient enlevé Constantinople en
1453!

M. de Metternich n'avait donc pas auprès d'eux plus de crédit que la
diplomatie française. Les empêcher de livrer la Moldavie et la
Valachie aux Russes était un résultat acquis; mais les faire battre
contre les Russes pour les Français et les Autrichiens était un
résultat plus qu'improbable.

[Date en marge: Juin 1811.]

[En marge: Affaires intérieures.]

Tandis qu'il préparait ses alliances comme ses armées pour la grande
guerre du Nord, différée mais malheureusement inévitable, Napoléon,
avec son ordinaire activité d'esprit, tâchait d'expédier ses affaires
intérieures, afin de ne laisser aucun embarras derrière lui lorsqu'il
serait obligé de s'absenter pour un temps dont on ne pouvait prévoir
la durée. Il avait voulu, ainsi que nous l'avons dit, réunir le
concile duquel il attendait la fin des querelles religieuses, le jour
même du baptême du Roi de Rome. Il lui semblait convenable de joindre
à tous les corps de l'État, convoqués autour du berceau de son fils,
l'Église catholique elle-même, et de faire consacrer par celle-ci le
titre de Roi de Rome donné à l'héritier du nouvel empire. Soit que
cette espèce d'engagement répugnât aux évêques, déjà rendus à Paris
pour la plupart, soit que la raison alléguée fût sincère, ils
prétendirent que le plus grand nombre d'entre eux étaient trop âgés
pour suffire à la fatigue d'une double cérémonie dans le même jour, et
la réunion du concile fut remise au dimanche qui devait suivre le
baptême. Les évêques ne purent donc assister au baptême
qu'individuellement, et non point en un corps représentant l'Église.

[En marge: Baptême du Roi de Rome.]

Le 9 juin fut choisi pour la cérémonie solennelle du baptême du Roi de
Rome. Tout avait été mis en oeuvre pour que cette cérémonie fût digne
de la grandeur de l'Empire et des vastes destinées promises au jeune
roi. Le 8 juin au soir Napoléon se transporta de Saint-Cloud à Paris,
entouré d'un cortége magnifique, à peu près comme celui dont il avait
donné le spectacle aux Parisiens en venant célébrer son mariage au
Louvre. Un an s'était à peine écoulé, et déjà il avait un héritier, et
il pouvait dire avec orgueil que la Providence lui accordait tout ce
qu'il désirait avec la ponctualité d'une puissance soumise. Elle ne
l'était pas, hélas, et devait le lui prouver bientôt! Mais il semblait
qu'elle lui prodiguât tous les bonheurs, comme pour rendre plus grande
la faute d'en abuser, et plus terrible le châtiment que cette faute
entraînerait. Le 8 juin au soir, il vint à Paris, suivi des rois de sa
famille, de Joseph, qui avait pris ce prétexte pour se soustraire aux
horreurs de la guerre d'Espagne, de Jérôme, qui avait quitté son
royaume pour assister à cette solennité, du duc de Wurzbourg, envoyé
par l'empereur d'Autriche pour le représenter au baptême de son
petit-fils. Napoléon avait eu en effet l'attention délicate de prier
son beau-père d'être parrain de l'auguste enfant, et l'empereur
François, pressé de complaire à son redoutable gendre, avait accepté
la qualité de parrain, et chargé le duc de Wurzbourg d'en remplir pour
lui les fonctions. Toute la population de Paris était accourue
au-devant du superbe cortége, déjà consolée en partie des souffrances
commerciales de cette année par un retour marqué d'activité
industrielle, et par les immenses commandes de la liste civile et de
l'administration de la guerre. Elle aimait d'ailleurs ce gage nouveau
de durée accordé par le ciel à une grandeur inouïe, qui était
non-seulement celle d'un homme, mais celle de la France, et si elle
avait des jours de vif mécontentement contre Napoléon, c'était
justement lorsqu'il semblait mettre cette grandeur en péril. Elle
l'applaudit encore, quoique l'enthousiasme ne fût plus celui des
premiers temps, elle l'applaudit, toujours saisie et séduite quand
elle le voyait, toujours émerveillée de sa fortune et de sa gloire,
toujours entraînée aussi comme toute population par le mouvement des
grandes fêtes. Paris rayonnait de mille feux; tous les théâtres
étaient ouverts gratis à la foule empressée; les places publiques
étaient couvertes des dons offerts au peuple de Paris par l'heureux
père du Roi de Rome, et ce qui ne contribuait pas peu à la
satisfaction générale, c'est que le renvoi de la guerre à une année
faisait espérer qu'elle pourrait être évitée. Des bruits de paix
complétaient la joie de ces belles fêtes.

[En marge: Magnifique cérémonie.]

Le lendemain 9, jour de dimanche, Napoléon, accompagné de sa femme et
de sa famille, conduisit son fils à Notre-Dame, l'église du sacre, et
le présenta aux ministres de la religion. Cent évêques et vingt
cardinaux, le Sénat, le Corps législatif, les maires des bonnes
villes, les représentants de l'Europe, remplissaient l'enceinte sacrée
où l'enfant impérial devait recevoir les eaux du baptême. Quand le
pontife eut achevé la cérémonie et rendu le Roi de Rome à la
gouvernante des enfants de France, madame de Montesquiou, celle-ci le
remit à Napoléon, qui, le prenant dans ses bras et l'élevant au-dessus
de sa tête, le présenta ainsi à la magnifique assistance avec une
émotion visible, qui devint bientôt générale. Ce spectacle remua tous
les coeurs. Quelle profondeur dans le mystère qui entoure la vie
humaine! Quelle surprise douloureuse, si, derrière cette scène de
prospérité et de grandeur, on avait pu apercevoir tout à coup tant de
ruines, tant de sang et de feux, et les flammes de Moscou, et les
glaces de la Bérézina, et Leipzig, Fontainebleau, l'île d'Elbe,
Sainte-Hélène, et enfin la mort de cet auguste enfant à vingt ans,
dans l'exil, sans une seule des couronnes aujourd'hui accumulées sur
sa tête, et tant d'autres révolutions encore qui devaient relever sa
famille après l'avoir abattue! Quel bienfait de la Providence d'avoir
caché à l'homme son lendemain! Mais quel écueil aussi pour sa prudence
chargée de deviner ce lendemain, et de le conjurer à force de sagesse!

En quittant la métropole au milieu d'une multitude immense, Napoléon
se rendit à l'hôtel de ville, où un banquet impérial était préparé.
Sous les gouvernements absolus, on flatte volontiers le peuple dans
certaines occasions, et la ville de Paris notamment a souvent reçu de
ses maîtres des caresses qui ne les engageaient guère. C'est dans son
sein que Napoléon avait voulu célébrer la naissance de son fils, et
c'est dans son sein qu'il passa cette journée. Les habitants de Paris
admis à la fête purent le voir assis à table, la couronne en tête,
entouré des rois de sa famille et d'une foule de princes étrangers,
prenant son repas en public comme les anciens empereurs germaniques,
successeurs des empereurs d'Occident! Éblouis par ce spectacle
resplendissant, les Parisiens applaudirent, se flattant encore que la
durée se joindrait à la grandeur et la sagesse à la gloire! Ils
faisaient bien de se réjouir, car ces joies étaient les dernières du
règne! Hélas, à partir de cette époque, nos récits ne seront plus
qu'un long deuil.

Les jours suivants, des fêtes de toute nature succédèrent à celles du
premier jour, car en cette circonstance Napoléon désira prolonger
autant que possible les manifestations de la joie publique. Mais la
terrible destinée, qui dispose de la vie des plus grands comme des
plus humbles des mortels, et les pousse sans relâche au but assigné à
leur carrière, ne voulut pas lui laisser prendre longtemps haleine.
Les plus graves affaires étaient là profondément emmêlées les unes aux
autres, se succédant sans interruption, et réclamant sans un moment de
retard son attention tout entière. Le dimanche 9 juin, il avait fait
baptiser son fils, le dimanche 16 juin, il fallut convoquer le
concile.

[En marge: Convocation du concile.]

[En marge: Examen préalable des questions que fait naître cette
convocation.]

On a vu au commencement de ce livre les motifs qui avaient décidé
Napoléon à réunir un concile. Une commission ecclésiastique composée
de prélats, une commission civile composée de personnages politiques
considérables, et comprenant entre autres le prince Cambacérès,
avaient examiné et résolu comme il suit les questions nombreuses et
graves que faisait naître la réunion d'une pareille assemblée.

[En marge: Peut-on convoquer un concile sans la présence du Pape?]

D'abord pouvait-on former un concile sans la volonté et la présence du
Pape? L'histoire de l'Église à cet égard ne laissait aucun doute,
puisqu'il y avait eu des conciles convoqués par les empereurs contre
les papes, pour condamner des pontifes indignes, et d'autres convoqués
par des papes contre des empereurs oppresseurs de l'Église. D'ailleurs
le bon sens, qui est la lumière la plus sûre en matière religieuse
comme en toute autre, disait en effet que l'Église ayant eu à se
sauver elle-même, et y ayant réussi avec un rare discernement, tantôt
contre des papes prévaricateurs, tantôt contre des empereurs abusant
de leur puissance, il fallait bien qu'elle pût se constituer
indépendamment de ceux qu'elle devait contenir ou punir.

[En marge: Le faut-il oecuménique ou national?]

Fallait-il former un concile oecuménique, c'est-à-dire général, ou
seulement un concile national? Un concile général aurait eu plus
d'autorité, aurait convenu davantage à la politique et à l'imagination
grandiose de Napoléon. Mais bien que Napoléon possédât dans son empire
ou dans les États alliés la plus grande partie de la chrétienté, il
restait trop de prélats en dehors de sa puissance, en Espagne, en
Autriche, dans quelques portions de l'Allemagne et de la Pologne, pour
braver l'inconvénient de leur absence ou de leur opposition.
Très-probablement ils ne seraient pas venus, ils auraient protesté
contre la formation d'un concile, et tout de suite infirmé la
légitimité de celui qu'on aurait tenu. En convoquant un concile
exclusivement national, qui comprendrait les évêques de l'Empire
français, ceux de l'Italie et d'une partie de l'Allemagne, on devait
composer une assemblée des plus imposantes, et qui suffisait
parfaitement pour résoudre les questions qu'on avait à lui soumettre.

[En marge: Quelles questions faut-il soumettre au concile?]

S'il avait fallu lui donner à résoudre l'immense question de la
souveraineté temporelle des papes, de leur séjour à Rome ou à Avignon,
avec une dotation de deux millions et leur dépendance du nouvel empire
d'Occident, un concile oecuménique aurait eu seul le pouvoir de
statuer, et en tout cas il est douteux qu'on eût jamais trouvé une
assemblée de prélats, quelque terrifiés qu'ils fussent, qui approuvât
la spoliation du patrimoine de Saint-Pierre, et consentît à retrancher
le chef de l'Église de la liste des souverains. Mais Napoléon se
serait bien gardé de toucher à ces questions. Dans l'état des choses,
que lui fallait-il? Pourvoir au gouvernement des Églises, en obtenant
l'institution canonique des évêques nommés par lui. C'est en refusant
cette institution, et en contrariant, à défaut de cette institution,
l'expédient des _vicaires capitulaires_, que le Pape tenait en quelque
sorte Napoléon en échec, et arrêtait tout court la marche de son
gouvernement. Si au contraire on pouvait au moyen d'une décision
imposée au Pape, ou approuvée par lui, s'assurer l'institution
canonique, et empêcher qu'elle ne fût une arme dans les mains de
l'Église romaine pour entraver l'administration des diocèses,
Napoléon sortait d'embarras, car ne voulant rien entreprendre contre
les dogmes de l'Église, voulant tout laisser comme dans le passé sous
le rapport du spirituel, favoriser même le développement de la
religion, il n'avait point à craindre un schisme. Il espérait bien que
les affaires religieuses étant tirées par la régularisation de
l'institution canonique de l'ornière où elles étaient versées pour
ainsi dire, le Pape captif, voyant tout aller, et aller bien, sans son
concours, sans sa souveraineté, finirait par accepter la nouvelle
situation qu'on lui avait proposée.

Le mode de nomination et d'institution canonique des évêques n'étant
point uniforme dans les différents pays, et surtout ayant varié avec
la marche des siècles, soulevait une question de discipline locale
qu'un concile national pouvait résoudre, pour la France et l'Italie
bien entendu, et cette solution suffisait à Napoléon, car le Pape
était alors dépossédé de l'arme dont il se servait pour tout arrêter.

[En marge: Il est décidé qu'on assemblera un concile national,
comprenant les évêques de France, d'Italie, de Hollande, et d'une
certaine partie de l'Allemagne, qu'on le réunira à Paris et en juin,
et qu'on lui soumettra la question de l'institution canonique.]

Par ces diverses raisons, il fut convenu que l'on formerait un concile
composé des évêques d'Italie, de France, de Hollande, d'une partie de
l'Allemagne, ce qui constituerait une assemblée des plus vastes et des
plus majestueuses, qu'on le réunirait à Paris, au commencement de
juin, et qu'on lui soumettrait le grave conflit qui venait de s'élever
entre le pouvoir temporel et l'Église. La question devait être
présentée dans un message impérial à peu près dans les termes
suivants.

[En marge: Sens du message impérial destiné au concile.]

--Napoléon, en arrivant au gouvernement de la France, avait trouvé les
autels renversés, les ministres de ces autels proscrits, et il avait
relevé les uns, rappelé les autres. Il avait employé sa puissance à
vaincre de redoutables préjugés nés d'une longue révolution et de tout
un siècle philosophique; il avait réussi, et par lui rétablie, la
religion catholique avait refleuri. Des faits nombreux et patents
prouvaient que depuis son avénement au trône il n'avait pas été commis
un seul acte contraire à la foi, tandis qu'il avait été pris une
multitude de mesures pour protéger la religion et l'étendre. À la
vérité, un fâcheux dissentiment s'était manifesté entre le Pape et
l'Empereur.

--Napoléon, comptant l'Italie au nombre de ses conquêtes, avait voulu
s'y établir solidement. Or, depuis qu'il avait ramené le Pape à Rome,
ce qu'il avait fait même avant le Concordat, il avait rencontré dans
le souverain temporel des États romains un ennemi ouvert ou caché,
mais toujours intraitable, qui n'avait rien négligé pour ébranler la
puissance des Français en Italie. Le Pape avait donné asile à tous les
cardinaux hostiles au roi de Naples, à tous les brigands qui
infestaient la frontière napolitaine, et avait voulu demeurer en
rapport avec les Anglais, les ennemis irréconciliables de la France.
C'était donc non pas le souverain spirituel, mais le souverain
temporel de Rome, qui, pour une question d'intérêt tout matériel,
s'était pris de querelle avec le souverain temporel de l'Empire
français. Et quelle arme avait-il employée? l'excommunication, qui
était ou impuissante, et dès lors exposait l'autorité spirituelle à la
déconsidération, ou destructive de tout pouvoir, et ne tendait à rien
moins qu'à rejeter la France et l'Europe dans l'anarchie.--

Ici les plaintes étaient faciles, et devaient trouver de l'écho, car,
dans le clergé presque entier, excepté la portion fanatique, la bulle
d'excommunication n'avait rencontré que des improbateurs, et, parmi
les gens éclairés de tous les états, il n'y avait personne qui n'eût
dit que la papauté avait employé là un moyen, ou ridicule s'il était
impuissant, ou coupable s'il était efficace, et digne des anarchistes
de 1793.

--C'était le premier cas qui s'était réalisé, devait-on dire encore,
et le Pape alors avait eu recours à un second moyen, celui de refuser
l'institution canonique aux évêques nommés. Or il avait déjà, pour des
intérêts temporels, laissé périr l'épiscopat en Allemagne, à ce point
que sur vingt-quatre siéges germaniques il n'y en avait plus que huit
de remplis, ce qui devait faire naître une grande tentation chez des
princes, la plupart protestants, de s'emparer de la dotation des
siéges. Le Pape agirait-il de même en France? On pouvait le craindre,
car il y avait déjà vingt-sept siéges vacants, auxquels l'Empereur
avait pourvu, et auxquels le Pape s'était refusé de pourvoir de son
côté en ne donnant pas l'institution canonique. Or était-il possible
d'admettre que le Pape, pour la défense de ses avantages temporels,
pût mettre l'Église en péril, et laisser périr le spirituel?

L'Église devait veiller à ce qu'il n'en fût pas ainsi, et elle en
avait le moyen. Le Pape, en refusant l'institution, avait violé le
Concordat. Dès lors le Concordat était un traité aboli, et on pouvait
à volonté se replacer dans la condition des anciens temps, où le Pape
n'instituait pas les évêques, où les évêques élus par les fidèles
étaient confirmés et sacrés par le métropolitain. Telle était la
question que l'Empereur ne voulait pas résoudre à lui seul, mais qu'il
posait à l'Église assemblée, afin qu'elle pourvût à sa propre
conservation, et qu'elle se sauvât du danger auquel venait de
succomber l'Église d'Allemagne presque entière.--

[En marge: On conseille à Napoléon une démarche préalable auprès du
Pape, pour essayer de s'entendre avec lui sur les propositions à
soumettre au concile.]

La forme du concile, la question à lui soumettre étant arrêtées, les
principaux personnages qui dans les affaires ecclésiastiques
éclairaient Napoléon de leurs lumières, et l'aidaient de leur
concours, le supplièrent de tenter auprès du Pape une dernière
démarche, de lui envoyer deux ou trois prélats de grand poids, pour
lui annoncer la réunion du concile et l'engager à rendre facile la
tâche de ce concile en adhérant d'avance à certaines solutions, qui,
une fois consenties par lui, rencontreraient une adhésion unanime. On
échapperait ainsi à la tempête dont on était menacé, et on procurerait
à l'Église la paix, la sécurité, la réconciliation avec le pouvoir
temporel, et la fin de l'affligeante captivité du Pontife.

[En marge: Napoléon répugne à cette démarche.]

Napoléon avait déjà envoyé à Savone les cardinaux Spina et Caselli, et
le peu de succès de cette mission le portait à considérer comme
inutile toute tentative de ce genre. Il croyait que les prélats réunis
à Paris et sous sa main obéiraient à ses volontés, qu'ils
formuleraient sous sa dictée une décision qu'on enverrait ensuite à
Savone revêtue de l'autorité du concile, et que le Pape n'oserait pas
y résister. Cependant on insista auprès de lui avec beaucoup de force,
et de manière à l'ébranler.

Parmi les ecclésiastiques dont il avait appelé le concours, il y en
avait plusieurs d'une grande autorité, d'un véritable mérite, et tout
à fait dignes d'être écoutés. Ce n'était pas son oncle, le cardinal
Fesch, qui, placé par lui à la tête du clergé, s'y conduisait comme
son frère Louis en Hollande, avec la bonne foi de moins; ce n'était
pas le cardinal Maury, envers qui toute l'Église, par jalousie et par
affectation d'austérité, se montrait cruellement ingrate; ce n'était
pas l'abbé de Pradt, promu à l'archevêché de Malines, et l'un de ceux
auxquels l'institution avait été refusée, prélat de beaucoup d'esprit,
mais d'une pétulance d'humeur qui formait avec sa robe un contraste
choquant, surtout dans un siècle où l'Église avait remplacé le génie
par la gravité; ce n'étaient pas non plus M. l'abbé de Boulogne,
évêque de Troyes, M. de Broglie, évêque de Gand, qui après avoir été
les appuis les plus fermes et les plus utiles de Napoléon lors du
Concordat, avaient passé de l'adhésion la plus chaude à une irritation
violente, très-naturelle, très-légitime, mais imprudente; c'étaient M.
de Barral, archevêque de Tours, M. Duvoisin, évêque de Nantes, M.
Mannay, évêque de Trèves, et quelques autres encore.

[En marge: Rôle de MM. de Barral, Duvoisin, Mannay, auprès de
Napoléon; leur mérite, leur politique et leurs conseils.]

M. de Barral était un des prélats les plus respectables, les plus
instruits, les plus versés dans la connaissance des traditions de
l'Église française, et les plus formés au maniement des affaires. Il
avait été agent général du clergé, et jouissait d'une grande
autorité. Quant à M. Duvoisin, évêque de Nantes, ancien professeur en
Sorbonne, et professeur des plus renommés, il joignait à une
connaissance profonde des matières ecclésiastiques une haute raison,
un tact extrême, l'art de traiter avec les hommes, enfin un
remarquable esprit politique, esprit qui devenait chaque jour plus
rare parmi les chefs de l'Église, et qui ne consiste pas dans l'art de
capter la confiance des souverains pour les dominer, mais dans ce bon
sens supérieur qui a porté l'Église à s'adapter au génie des siècles
où elle a vécu, et les lui a fait traverser victorieusement. M.
Mannay, enfin, évêque de Trèves, inférieur aux premiers, et de plus
fort timide, était néanmoins un sage et savant homme, toujours utile à
consulter.

MM. de Barral, Duvoisin, Mannay, ne cherchaient point à s'emparer de
Napoléon pour leur avantage personnel, car M. Duvoisin, notamment, ne
voulant perdre aucun moyen de contribuer au bien en se faisant
soupçonner d'ambition, avait refusé toutes les promotions que Napoléon
lui avait successivement offertes. Ces prélats, tout en déplorant le
caractère dominateur de Napoléon, qui voulait placer l'Église dans la
dépendance de l'Empire, tout en étant profondément affligés des
violences qu'il s'était permises envers le Saint-Père, étaient d'avis
toutefois que, puissant comme il l'était, destiné sans doute à fonder
une dynastie, ami de l'Église quoique n'ayant que la croyance d'un
philosophe, doué de tous les genres d'esprit, et maniable quand on
savait ne pas le heurter, il fallait chercher à le calmer et à le
diriger, au lieu de l'irriter par une opposition dont l'intention
n'était que trop facile à deviner, car elle n'était ni religieuse ni
encore moins libérale, mais royaliste. L'Église pour dominer avait
employé quelquefois l'intrigue; ne pouvait-elle pas, quand il
s'agissait non de dominer mais d'exister, employer la prudence, afin
de diriger un homme de génie tout-puissant? Beaucoup de gens
d'ailleurs craignaient de voir dans Napoléon un nouvel Henri VIII,
prêt à pousser sa nation dans une sorte d'indépendance religieuse qui
aurait fini par un véritable protestantisme. Napoléon en menaçait
souvent, et quand on voyait des préfets français administrant à
Hambourg et à Rome, une archiduchesse épousant un simple officier
d'artillerie et donnant le jour à l'héritier de l'un des plus grands
empires de la terre, pouvait-on affirmer qu'il y eût alors quelque
chose d'impossible?

[En marge: Sur les instances des membres les plus éclairés du concile,
Napoléon consent à envoyer au Pape une nouvelle députation.]

[En marge: Cette députation est composée de MM. de Barral, Duvoisin,
Mannay.]

Telles étaient les raisons de ces prélats pour user de ménagements
envers Napoléon, bien qu'ils déplorassent le despotisme insensé qui le
portait à vouloir changer la constitution du Saint-Siége, et à mettre
l'Église dans la dépendance des empereurs, comme elle avait pu y être
sous Constantin, et comme elle n'y était déjà plus sous Charlemagne.
M. Émery, le chef si respecté de Saint-Sulpice, était mort. Il était
ennemi de Napoléon par royalisme, mais d'avis cependant que le rôle de
l'Église était de ménager César, et certainement il eût partagé
l'opinion de MM. de Barral et Duvoisin. Ces messieurs, aidés du
cardinal Fesch et de beaucoup de prélats réunis à Paris, ayant
insisté, Napoléon consentit à envoyer à Savone une nouvelle
députation, composée de MM. de Barral, Duvoisin, Mannay, pour faire
avant l'ouverture du concile une démarche conciliatrice auprès de Pie
VII.

Ces trois prélats devaient parler non point au nom de l'Empereur, qui
était supposé connaître et permettre cette mission, sans toutefois
l'ordonner, mais au nom d'une foule d'évêques déjà réunis à Paris, et
désirant avant de se former en concile se concerter avec le chef de
l'Église, pour agir d'accord avec lui, s'il était possible. Une
trentaine d'évêques, après avoir conféré entre eux et avec le cardinal
Fesch, avaient écrit des lettres pour le Saint-Père, dans lesquelles,
tout en faisant profession de lui être dévoués, de vouloir maintenir
l'unité catholique, ils le suppliaient de rendre la paix à l'Église,
menacée d'un nouveau schisme par la puissance de l'homme qui l'avait
rétablie, et qui seul pouvait encore la sauver.

[En marge: Objet de la mission des prélats envoyés à Savone.]

M. l'archevêque de Tours, MM. les évêques de Nantes et de Trèves,
devaient remettre ces lettres au Pape, et ensuite lui proposer,
toujours au nom du clergé français, premièrement de donner
l'institution canonique aux vingt-sept prélats nommés par l'Empereur,
afin de faire cesser la viduité d'un si grand nombre d'Églises, et de
mettre un terme aux conflits soulevés par la création des vicaires
capitulaires, secondement d'ajouter au Concordat une clause relative à
l'institution canonique. Il n'y avait personne dans le clergé qui ne
fût frappé de l'usage abusif que pouvait faire un pape de
l'institution canonique, en la refusant à des sujets dont il ne
contestait l'idonéité ni sous le rapport des moeurs, ni sous celui du
savoir, ni sous celui de l'orthodoxie, mais dont il voulait punir ou
contrarier ou contraindre le souverain, en arrêtant dans ses États la
marche des affaires religieuses. Elle était dès lors une arme dans ses
mains pour satisfaire un ressentiment ou servir un intérêt. Les trois
prélats envoyés à Savone devaient donc proposer une clause d'après
laquelle le Pape serait obligé de donner l'institution dans un espace
de trois mois, s'il n'avait à faire valoir aucune raison d'indignité
contre les sujets choisis. Ces trois mois expirés, le métropolitain,
ou à son défaut le plus ancien prélat de la province ecclésiastique,
serait autorisé à conférer l'institution canonique.

Si quelque chose peut prouver à quel point l'Église française, si
empressée depuis à sacrifier au Saint-Siége jusqu'à ses traditions
nationales, a été dans ce siècle inconsistante dans ses opinions,
c'est assurément ce qui se passait ici. Ce n'étaient pas seulement les
modérés du clergé, portés à transiger avec Napoléon, qui étaient
d'avis de prévenir l'usage abusif qu'un pape peut faire de
l'institution canonique et de limiter sous ce rapport les prérogatives
du Saint-Siége, c'étaient même les plus fougueux ennemis de Napoléon,
c'étaient des prélats, ardents royalistes, qui allaient s'exposer
bientôt à être enfermés à Vincennes. Or il suffit de la plus simple
réflexion pour apercevoir toute la faiblesse de doctrine qu'une telle
erreur supposait dans le clergé de cette époque.

[En marge: Principes sur lesquels repose l'institution canonique.]

S'il y a une disposition qui soit conforme au bon sens, à la
politique, aux droits respectifs de l'Église et de l'État, c'est
incontestablement celle qui confère le choix des évêques au souverain
temporel de chaque pays, et la confirmation de ce choix au chef de
l'Église universelle, sous forme d'institution canonique. Un pouvoir
tel que celui des évêques ne saurait en effet provenir que de deux
autorités, du souverain temporel d'abord, car seul il doit conférer
des pouvoirs efficaces dans l'étendue du territoire national, et seul
d'ailleurs il peut juger du mérite des sujets dans le pays où il
gouverne; et secondement du souverain spirituel, qui doit intervenir
pour s'assurer si les sujets nommés sont en conformité avec la foi
catholique. Sans l'intervention de la première autorité, l'État n'est
plus maître chez lui; sans l'intervention de la seconde, l'unité
catholique est en péril. Il est bien vrai qu'un pape peut abuser de
l'institution canonique, comme un souverain temporel peut abuser aussi
de la nomination. L'un et l'autre abus sont possibles, et se sont
produits dans des temps malheureux, dont pourtant l'Église et l'État
sont sortis sans périr. Mais la destruction du double lien qui
rattache les pasteurs au chef de l'État et au chef de l'Église, serait
le renversement du beau système qui dans l'étendue de la chrétienté a
permis qu'il existât deux gouvernements à côté l'un de l'autre, sans
choc, sans confusion, sans empiétement, gouvernement religieux chargé
d'élever les âmes vers le ciel, gouvernement civil chargé de les plier
à tous les devoirs de la société politique.

Les partisans de l'opinion contraire, professée en ce moment par
Napoléon, qui avait pensé autrement à l'époque du Concordat, faisaient
valoir les anciennes traditions, et rappelaient les premiers temps de
l'Église, où le Pape n'instituait pas les évêques, car en France la
faculté de les instituer n'avait été reconnue au Saint-Siége que par
le concordat de François Ier et de Léon X. À cela il y avait une
réponse fort simple, c'est que si le concordat intervenu entre Léon X
et François Ier avait reconnu au Saint-Siége le pouvoir d'instituer,
il avait aussi reconnu à la royauté le pouvoir de nommer, et si on
remontait plus haut encore, on ne trouvait pas plus le chef de l'État
nommant les évêques que le Pape les instituant. On trouvait la
simplicité des temps primitifs, c'est-à-dire les fidèles élisant leurs
pasteurs, et le métropolitain les consacrant. Avec les siècles ces
pouvoirs avaient été peu à peu déplacés: la faculté d'élire avait été
successivement transportée des fidèles assemblés aux chapitres, des
chapitres aux rois, et la faculté de confirmer l'élection, dans
l'intérêt religieux, avait été transférée du simple métropolitain à
celui qui était le métropolitain du métropolitain, c'est-à-dire au
Pape. C'est dans un grand intérêt moral et religieux qu'il en avait
été ainsi, car il faut reconnaître que de nos jours l'élection
appliquée à la nomination des évêques produirait d'étranges effets. On
ne pouvait donc pas plus revenir à l'une de ces traditions qu'à
l'autre; si l'on revenait à l'une des deux, il fallait revenir à
toutes deux, et dès lors rétablir l'élection. C'était faire
rétrograder les siècles et la raison elle-même.

On demandait par conséquent une étrange concession au Pape en exigeant
de lui l'abandon de l'institution canonique. Il est vrai qu'il ne
s'agissait pas de la lui contester en principe, puisque le Pape avait
trois mois pour instituer, et qu'il pouvait refuser l'institution par
des raisons d'indignité. Mais de ces raisons, qui devait être le juge
en définitive? évidemment l'Empereur, dans le projet proposé, puisque,
s'il insistait, le métropolitain devait finir par instituer. Dès lors
l'institution échappait au Pape. Mais en ce moment tous les esprits
étaient vivement frappés de la destruction de l'Église germanique par
la vacance de presque tous les siéges, du danger qui menaçait l'Église
française par la vacance d'un quart des siéges existants, et enfin du
spectacle de Pie VII faisant de l'institution canonique une arme
défensive dans une cause assurément très-légitime, mais une arme après
tout, et personne n'était disposé à accorder que l'institution pût
être autre chose qu'un moyen de maintenir l'unité de la foi, en
repoussant des prélats indignes sous le rapport des moeurs, du savoir
ou de l'orthodoxie.

Ce qu'il y aurait eu de plus sage, c'eût été de chercher à obtenir du
Pape, de sa douceur, de sa prudence, l'institution des vingt-sept
prélats nommés par l'Empereur, de la lui demander dans l'intérêt de la
religion, et de n'exiger de lui aucun sacrifice de principe. À la
vérité il se serait désarmé pour le présent, mais désarmé d'une arme
dangereuse, car Napoléon s'emportant pouvait briser et cette arme et
bien d'autres encore, et en venir à l'égard de l'Église aux dernières
extrémités. Or on ne prévoyait alors ni Moscou ni Leipzig, et ce
n'était pas d'ailleurs dans le clergé que se trouvaient des politiques
assez clairvoyants pour deviner ces grands changements de fortune. Il
aurait donc fallu arracher à Pie VII une concession de fait, non de
principe, en laissant le temps et la raison agir sur Napoléon, pour
l'arrangement général de toutes les affaires de l'Église.

[En marge: Insistance que les trois envoyés devaient mettre à obtenir
du Pape une clause limitative de l'institution canonique.]

Quoi qu'il en soit, les prélats qui avaient chargé les trois envoyés
de parler en leur nom appuyaient la clause additionnelle au Concordat
autant que Napoléon lui-même. Quant à lui, il mettait le maintien du
Concordat à ce prix, et comme on s'était fait de ce mot Concordat une
sorte de mot magique qui signifiait: rétablissement des autels,
cessation de la persécution des prêtres, et mille autres biens
précieux, Napoléon en disant le Concordat aboli, semblait annoncer
implicitement que toutes les garanties données à la religion, au
culte, aux prêtres, seraient abolies du même coup, et qu'à l'égard de
ces choses on pouvait revoir tout ce qu'on avait vu. Aussi espérait-il
produire et produisait-il un grand effet en proclamant le Concordat
aboli, dans le cas où la nouvelle clause relative à l'institution
canonique ne serait pas acceptée.

[En marge: Pouvoirs secrets et éventuels donnés par Napoléon aux trois
envoyés pour régler au besoin l'établissement pontifical.]

[En marge: Conditions du nouvel établissement pontifical tel que
Napoléon l'entendait.]

Si les trois envoyés trouvaient le Pape plus traitable qu'il n'avait
paru l'être jusqu'ici, ils étaient autorisés par Napoléon à étendre
peu à peu l'objet d'abord restreint de leur mission, à parler au
Saint-Père de la situation du Saint-Siége, de l'établissement futur
des papes, et à s'avancer même jusqu'à signer avec lui une convention
provisoire sur ce sujet. Les conditions devaient être les suivantes.
Le Pape pourrait à son gré résider à Rome, à Avignon ou à Paris,
dans une seule de ces résidences, ou dans toutes les trois
alternativement. Un établissement magnifique lui serait assuré aux
frais de l'Empire. Le Pape y jouirait de deux millions de revenu, sans
aucune des charges de la papauté, car les cardinaux et tous les
ministres du gouvernement spirituel seraient richement entretenus par
le trésor impérial. Le Pape aurait la faculté de recevoir des
ambassadeurs de toutes les puissances, et d'entretenir des
représentants auprès d'elles. Il serait entièrement libre dans le
gouvernement des affaires spirituelles, et ne relèverait à cet égard
que de sa propre volonté. Tout ce qui pouvait contribuer à la
prospérité, à l'éclat, à la propagation du catholicisme, serait ou
maintenu, ou étendu, ou rétabli. Les missions étrangères seraient
restaurées avec tout l'appui du nom de la France. Les Pères de la
Terre sainte seraient protégés, et les Latins remis dans tous les
honneurs du culte à Jérusalem. Mais à cet état somptueux, auquel il ne
manquait que l'indépendance, Napoléon mettait une condition. Si le
Pape préférait la résidence de Rome, il prêterait à l'Empereur le
serment que lui prêtaient tous les prélats de son empire, ce qui
entraînait évidemment l'abandon par le Pape du patrimoine de
Saint-Pierre, et si cette condition lui répugnait trop fortement, et
qu'il s'accommodât d'Avignon, il promettrait simplement de ne rien
faire contre les principes contenus dans la déclaration de 1682.

[En marge: Mesure dans laquelle les trois envoyés doivent user de
leurs pouvoirs.]

Ainsi donc, s'il s'agissait de retourner à Rome, serment qui
entraînait l'abandon des États romains à l'Empire, s'il s'agissait de
vivre libre et bien doté à Avignon, reconnaissance des libertés
gallicanes, telles étaient les conditions que Napoléon exigeait pour
faire cesser la captivité de Pie VII et lui accorder un établissement
magnifique mais dépendant. Les trois envoyés étaient secrètement munis
des pouvoirs nécessaires pour signer une convention sur ces bases.
Mais ils devaient laisser ignorer à tout le monde, et surtout au Pape,
qu'ils avaient ces pouvoirs, jusqu'à ce qu'ils eussent la certitude de
réussir dans leur mission, tant pour ce qui regardait l'institution
canonique que pour ce qui regardait le nouvel établissement de la
papauté.

[En marge: Brièveté du temps accordé aux trois prélats pour remplir
leur mission.]

Comme il restait peu de jours entre le moment où Napoléon se décida à
envoyer cette députation et l'époque de la réunion du concile, les
trois prélats partirent en toute hâte, car il ne leur était accordé
que dix jours pour remplir leur mission à Savone.

[En marge: Situation du Pape à Savone depuis les dernières rigueurs
dont il était devenu l'objet.]

M. l'archevêque de Tours (de Barral), MM. les évêques de Nantes
(Duvoisin), de Trèves (Mannay), partis sans retard pour Savone, y
arrivèrent aussi vite que le permettaient les moyens de communication
dont on disposait alors. Le Pape, quoique résigné avec une rare
douceur à une captivité fort aggravée depuis quelque temps (il était
sans papier, sans plumes, sans encre, sans secrétaire, et toujours
surveillé par un officier de gendarmerie), le Pape sentait néanmoins
la pesanteur de ses chaînes, et, bien qu'il appréhendât ce qu'on
pouvait venir lui annoncer sur l'objet du concile, bien qu'il craignît
par exemple, comme cela s'était vu dans des siècles antérieurs, que
Napoléon n'eût réuni ce concile pour l'y faire comparaître et juger,
il éprouva une sorte de soulagement en apprenant que trois prélats
revêtus de la confiance impériale étaient envoyés pour l'entretenir.
Il savait de quel poids, de quel mérite étaient ces hommes; il savait
aussi qu'ils étaient contraires aux opinions qu'on appelle en France
ultramontaines, ce qui équivalait pour lui à être du parti ennemi;
mais tout cela était de nulle considération à ses yeux. L'important
pour lui, c'est qu'ils eussent mission de le visiter, c'est qu'ils
eussent quelque chose à lui dire. L'infortuné Pontife était comme le
prisonnier qui éprouve un tressaillement de plaisir à entendre ouvrir
la porte de sa prison, alors même qu'elle ne s'ouvre pas pour lui
rendre la liberté.

[En marge: Accueil du Pape aux trois envoyés.]

Pie VII n'avait de communication qu'avec le préfet de Montenotte, qui
lui avait plu, comme nous l'avons déjà dit, par ses égards, son tact,
sa parfaite mesure. Ayant appris de M. de Chabrol l'arrivée et le nom
des trois prélats, il consentit à les admettre tout de suite en sa
présence. Il éprouvait même une sorte d'impatience de les recevoir.
Ils se présentèrent tous les trois le respect à la bouche, le front
incliné, plus incliné que si le Pontife eût été à Rome sur le trône
des Césars, lui demandant presque pardon de n'être pas captifs comme
lui, et venant le supplier de mettre le comble à ses vertus en
ajoutant à ses anciens sacrifices quelques sacrifices nouveaux et
indispensables, en abandonnant dans l'intérêt même de la religion
certaines prérogatives qui lui étaient chères. Le ton, le noble
langage, le profond respect de ces dignes prélats touchèrent vivement
Pie VII, et toutes les grâces de son caractère reparurent à l'instant
sous l'impression du plaisir qu'il ressentit. Il se montra plein de
douceur, de bonté, presque d'enjouement, dès qu'il fut en confiance
avec eux, et surtout dès qu'il sut qu'au lieu de s'assembler pour le
juger, le concile voulait au contraire se concerter avec lui sur la
manière de mettre fin aux troubles religieux, et le faisait supplier à
l'avance de chercher quelques moyens d'accommodement avec cette
puissance qui avait rétabli les autels, et qui, pouvant les détruire,
ne le voulait heureusement pas, pourvu que dans le domaine temporel
elle ne rencontrât aucune opposition.

[En marge: Confiance et fréquentes entrevues.]

Après une première séance employée à se voir, à se connaître, à
s'apprécier, le Pape et les prélats se réunirent tous les jours, et
même plusieurs fois par jour, bien que les trois envoyés, voulant
ménager la santé débile de Pie VII, missent la plus grande discrétion
à provoquer de nouvelles entrevues. C'était le Pape qui les faisait
mander quand par égard ils n'osaient venir. L'évêque de Faenza, nommé
patriarche de Venise, et en ce moment de passage à Savone pour se
rendre au concile, avait demandé s'il ne serait pas de trop dans cette
espèce de congrès ecclésiastique, et on avait consenti des deux côtés
à l'y admettre, car il plaisait au Pape comme Italien et Italien fort
spirituel, et il ne déplaisait point aux trois envoyés impériaux,
comme Italien éprouvant le désir d'une prompte pacification de
l'Église. Le Pape, qui, entendant très-bien le français, ne voulait
cependant parler qu'italien, se servait souvent de l'évêque de Faenza
pour rendre sa pensée, et se sentait plus à l'aise en ayant auprès de
lui un ultramontain de naissance, élevé dans ses opinions quoiqu'il ne
les partageât pas toutes.

[En marge: Langage du Pape.]

Le Pape, après avoir fait remarquer avec dignité, avec douceur,
l'odieuse captivité dans laquelle le chef de l'Église était plongé, le
profond isolement dans lequel il était condamné à vivre, la privation
de tout conseil et de tout moyen de communiquer à laquelle il était
réduit, avait raconté à sa manière, comme il lui arrivait souvent,
tout ce qu'il avait jadis éprouvé d'affection pour le général
Bonaparte, aujourd'hui tout-puissant empereur des Français, puis la
difficile démarche qu'il avait osé faire en venant le sacrer à Paris,
et ensuite, montrant autour de lui les murailles qui le tenaient
enfermé, avait fait ressortir sans aucun emportement l'étrange
contraste entre les services rendus et la récompense qui en était le
prix. Cela dit, il était entré dans le détail même des questions que
les représentants du concile étaient chargés de traiter à Savone.

[En marge: Concession que Pie VII est prêt à faire.]

Sur l'institution canonique des vingt-sept prélats nommés, il avait
paru disposé à céder, avouant en quelque sorte, sans le dire, que son
refus de l'accorder était plutôt une arme employée contre Napoléon,
qu'une juste contestation dans l'intérêt de la foi du mérite des
sujets promus, mais demandant si, après tout, ce n'était pas un
intérêt de la foi que l'indépendance et la liberté du Pontife, le
respect du Saint-Siége, la conservation du patrimoine de Saint-Pierre,
le maintien de la puissance temporelle des papes, et si l'arme qui lui
servait à défendre des choses de si grande importance pouvait être
considérée comme mal et abusivement employée.--Toutefois il était
prêt à céder, même sur un détail de forme, et consentait à instituer
les vingt-sept prélats dont il s'agissait, en omettant dans l'acte le
nom de Napoléon (comme ce dernier le voulait bien), et en même temps à
ne pas alléguer le _motu proprio_, qui lui aurait donné l'apparence de
nommer lui-même, au lieu de confirmer seulement la nomination émanée
de l'autorité impériale. En effet il avait déjà accordé l'institution
canonique dans cette forme du _motu proprio_ à quelques-uns des
vingt-sept prélats nommés, entre autres à l'archevêque de Malines;
mais Napoléon n'avait pas voulu l'agréer, consentant bien à ce que son
autorité ne fût point mentionnée dans les bulles, mais n'admettant pas
que celle du Pape fût substituée à la sienne.

[En marge: Points sur lesquels il résiste.]

[En marge: Raisons que font valoir les trois prélats en mission.]

Sur ces divers points Pie VII était prêt à se rendre, et à faire
cesser l'interruption du gouvernement ecclésiastique en France, afin
qu'on ne lui reprochât plus de l'interrompre dans un intérêt qui lui
était personnel; mais sur la clause additionnelle au Concordat,
tendant à limiter le temps dans lequel l'institution canonique serait
accordée, il ne pouvait se résigner à céder. D'abord il trouvait le
terme de trois mois beaucoup trop court; mais, quel que fût ce terme,
il disait que si en définitive le terme écoulé l'institution pouvait
être donnée par le métropolitain, le chef de l'Église était dépouillé
et privé de l'une de ses prérogatives les plus précieuses. À cela les
trois prélats répondaient en recourant aux souvenirs tirés des siècles
passés. Ils disaient que le Pape n'avait pas toujours joui de la
faculté d'instituer les évêques; que six mois, si on jugeait trop
court le terme de trois, suffisaient pour examiner l'idonéité des
sujets proposés, la critiquer si elle méritait d'être critiquée, et
s'entendre en un mot avec le pouvoir temporel sur les choix qui
devaient être réformés; qu'il fallait après tout ne pas supposer ce
pouvoir en démence, et s'appliquant à nommer des évêques indignes ou
d'une foi douteuse pour le plaisir de mal composer son clergé; que si
on ne jugeait pas ces garanties suffisantes, c'est qu'alors on voulait
faire de l'institution un autre usage que celui d'assurer le bon choix
des sujets, et en faire un moyen d'action sur le temporel, afin de le
tenir plus ou moins dans sa dépendance. Or il n'y avait personne,
ajoutaient-ils, dans aucun parti, qui fût prêt à admettre que la
faculté d'instituer pût devenir une arme dans la main des papes. Sur
ce point il fallait renoncer à trouver de l'appui dans quelque portion
du clergé que ce fût.

L'infortuné Pie VII, qui avec beaucoup d'esprit n'avait cependant pas
toute la force de raison nécessaire pour remonter aux grands principes
sur lesquels repose la double investiture des pasteurs par le pouvoir
temporel et par le pouvoir spirituel, qui d'ailleurs, quand on lui
disait que l'institution ne pouvait être une arme dans la main des
papes, croyait apercevoir un reproche dans cet argument, parce qu'en
effet beaucoup de gens lui avaient rapporté qu'on l'accusait en
refusant les bulles de sacrifier les intérêts de la religion aux
intérêts du Saint-Siége, Pie VII ne savait que répondre, reconnaissait
qu'il ne fallait pas qu'on pût abuser à Rome de la faculté
d'instituer, et puis cependant ne se rendait pas, parce qu'il
s'agissait d'abandonner une des prérogatives dont il avait trouvé le
Saint-Siége pourvu. Or, à ses yeux, transmettre le Saint-Siége à ses
successeurs moins riche de prérogatives qu'il ne l'avait trouvé, était
une faiblesse, une lâcheté, dont à aucun prix il ne voulait souiller
sa mémoire. Très-sensible à l'opinion publique, il craignait d'être
accusé par la chrétienté de céder ou à la peur, ou à l'ennui de la
captivité. Et quand on lui représentait qu'il s'abusait sur le
jugement que le monde catholique porterait de lui s'il cédait (ce qui
était exact, car on n'était pas alors aussi romain qu'on a aujourd'hui
la prétention de l'être), il répliquait: Mais comment voulez-vous que
je puisse en juger, seul, prisonnier, séparé de tout conseil, ne
sachant sur l'opinion de qui m'appuyer pour prendre des déterminations
si importantes?...--Et, à cet argument, aussi vrai que douloureux, les
trois prélats, indignés de sa captivité quoique envoyés de Napoléon,
ne savaient que répondre à leur tour, et se taisaient les larmes aux
yeux, ou lui parlaient de consulter un cardinal qui était dans le
voisinage, le cardinal Spina, le seul dont ils fussent autorisés à lui
offrir l'assistance.

[En marge: Les trois prélats touchent avec ménagement à la grave
question de l'établissement pontifical.]

[En marge: Ce qui blesse particulièrement Pie VII dans les projets de
Napoléon relativement à la nouvelle constitution du Saint-Siége.]

Sur l'établissement de la papauté en général, la question était bien
plus difficile encore à aborder. Proposer au Pape de consacrer par son
consentement l'abolition de la puissance temporelle du Saint-Siége, au
prix d'une riche dotation et de beaux palais dans les capitales
impériales, c'était lui proposer la plus désolante et la plus
déshonorante des abdications. Cependant il connaissait le décret qui
avait réuni les États romains à l'Empire, et il fallait admettre la
chute de Napoléon, ce que bien peu d'esprits prévoyaient alors, pour
ne pas regarder ce décret comme irrévocable. On pouvait donc, et les
prélats l'essayèrent, lui conseiller par prudence, et dans l'intérêt
même du Saint-Siége, d'accepter un dédommagement que plus tard
peut-être on n'obtiendrait plus, dédommagement accompagné d'ailleurs
de tant d'avantages pour la protection et la propagation de la foi
catholique. MM. de Barral et Duvoisin, tout en lui exprimant une
douleur sincère des entreprises de Napoléon, insistèrent beaucoup sur
la nécessité de ménager un homme qui pouvait jouer si facilement en
France le rôle de Henri VIII en Angleterre, sur la sagesse qu'il y
aurait peut-être à profiter des dédommagements qu'il se croyait obligé
d'offrir dans le moment où il dépouillait l'Église, et qu'il ne
songerait probablement point à accorder lorsque l'abolition du pouvoir
temporel ne serait plus qu'une de ces catastrophes auxquelles le monde
s'était si bien habitué depuis vingt ans; sur tous les secours enfin
qu'on obtiendrait de lui pour le maintien et la propagation de la foi,
lorsqu'on aurait donné satisfaction à son ambition déréglée. Le Pape,
touché du ton, du langage avec lequel on lui soumettait ces conseils,
ne les accueillit point mal, et en raisonna avec les envoyés de
Napoléon comme avec des amis devant lesquels il s'ouvrait en
confiance, non comme avec les ministres d'un adversaire devant
lesquels il devait composer son attitude et son visage. Il convint de
la difficulté de faire revenir Napoléon sur ses résolutions; il ne
contesta point la durée probable de son empire, sans toutefois le
regarder comme impérissable, car il montrait quelquefois sur ce sujet
des doutes singuliers, soit que ce fût chez ce pape aussi pieux que
spirituel une inspiration de sa foi ardente, ou une certaine lumière
qui de temps en temps éclairait soudainement son esprit; mais en
dehors de toutes ces considérations, pour ainsi dire mondaines, il
manifesta du point de vue de la conscience et de l'honneur une
répugnance absolument invincible à concéder ce qu'on lui demandait.
Aller siéger pontificalement à Paris était pour lui un opprobre
inacceptable.--Napoléon, disait-il, veut faire du successeur des
apôtres son premier aumônier, mais jamais il n'obtiendra de moi cet
abaissement du Saint-Siége. Il croit me vaincre parce qu'il me tient
sous ses verrous, mais il se trompe; je suis vieux, et bientôt il
n'aura plus dans ses mains que le cadavre d'un pauvre prêtre mort dans
ses fers.--

[En marge: Ce qu'aurait désiré Pie VII.]

Aller se fixer à Avignon, à cause des précédents qui faisaient de
cette ville une résidence des papes pour les temps de persécution, eût
convenu davantage à Pie VII; mais reconnaître la déclaration de 1682,
ce qui était la condition de l'établissement à Avignon, lui était,
quoique moins odieux que le reste, très-pénible encore, tout plein
qu'il était des préjugés romains. Il répétait sans cesse qu'Alexandre
VIII, avant de mourir, avait prononcé la condamnation des propositions
de Bossuet, et que les reconnaître, s'y engager, serait regardé comme
une faiblesse arrachée à sa captivité. Toutefois, entre les
propositions de Bossuet il distinguait, et il était prêt à admettre
celle qui refusait au Pape le pouvoir de renverser les souverains
temporels en déliant les sujets de leur devoir d'obéissance. Mais il
était rempli de scrupule relativement aux autres, qui établissent,
comme on sait, que l'Église n'est point un gouvernement arbitraire,
qu'elle a ses lois qui sont les canons, que l'autorité du Pape,
quoique ordinairement supérieure à toute autre, rencontre cependant
quelquefois une autorité supérieure à la sienne, celle de l'Église
elle-même quand elle est assemblée dans les conciles oecuméniques,
c'est-à-dire universels. Ces maximes, qui ne sont qu'un beau résumé de
l'histoire ecclésiastique fait par Bossuet, et qui rangent l'Église à
la tête des gouvernements réguliers et légaux, au lieu de la faire
descendre au rang des gouvernements despotiques et arbitraires,
agitaient Pie VII et le jetaient dans un trouble profond.--Je
n'entreprendrai rien, disait-il, contre ces maximes, j'en donne ma
parole d'honneur, et on sait que je suis un honnête homme; mais qu'on
ne m'oblige pas à les consacrer par un engagement formel de ma part,
car j'aime mieux rester en prison que de commettre une pareille
faiblesse.--Quant à retourner à Rome, même dépouillé de sa couronne
temporelle, c'était le parti qui eût le plus complétement satisfait
Pie VII. Rentrer à Rome, sans argent, sans cour, sans soldats, sans
aucun des honneurs d'un souverain, lui eût presque semblé l'équivalent
de son rétablissement sur la chaire de saint Pierre. Mais rentrer à
Rome au prix du serment qui le constituait sujet de Napoléon, et le
forçait à reconnaître la spoliation du patrimoine de Saint-Pierre,
était pour lui plus impossible encore que tout ce qu'on lui
demandait.--Je ne désire aucune dotation, disait-il, je n'en ai pas
besoin. On conteste aux papes leur pouvoir temporel: qu'on leur
dispute plutôt leur richesse; mais qu'on ne leur ôte jamais Rome.
C'est de là qu'ils doivent gouverner et sanctifier les âmes. Ce n'est
pas le Vatican que je réclame, ce sont les Catacombes. Qu'on me
permette d'y retourner avec quelques vieux prêtres pour m'éclairer de
leurs conseils, et de là je continuerai mes fonctions pontificales, en
me soumettant à l'autorité de César, comme les premiers apôtres, et en
ne faisant rien pour ébranler ou détruire cette autorité.--Le saint
Pape s'échauffait, devenait éloquent, lançait la lumière de ses yeux
doux et vifs, à la seule perspective de se retrouver à Rome, dépouillé
de tout revenu, mangeant le pain de l'aumône, et se doutant bien, il
faut le dire, malgré la sincérité de son humilité, que ce Pape humilié
serait plus puissant qu'assis sur le trône de saint Pierre, tiendrait
du fond de ses Catacombes Napoléon en échec, et peut-être survivrait à
son colossal empire.--

[En marge: L'impossibilité de ce qu'il désire respectueusement
démontrée par les trois prélats envoyés en mission à Savone.]

Ses désirs à cet égard étaient évidents, et même avoués avec une
ardeur naïve. Mais MM. de Barral, Duvoisin et Mannay ne lui laissèrent
à ce sujet aucune illusion. Ils lui firent parfaitement comprendre que
Napoléon ne lui accorderait jamais la liberté de retourner comme
prince détrôné dans la capitale où il avait régné comme souverain, à
moins qu'il n'y rentrât dédommagé et soumis; que cette glorieuse
pauvreté des Catacombes, aussi enviable pour un ambitieux que pour un
saint, il fallait y renoncer, et choisir entre Savone, où il était
captif et privé de l'exercice de ses fonctions pontificales, et
Avignon, Paris ou Rome, villes où il serait libre, couronné de la
tiare, en plein exercice de son autorité spirituelle, richement doté,
mais sujet, qu'il eût ou n'eût pas prêté serment.

Ces explications prirent plusieurs jours. MM. de Barral, Duvoisin et
Mannay, auxquels s'était joint l'évêque de Faenza, avaient fini par
adoucir beaucoup Pie VII, et, ce qui était important auprès d'un
pontife consciencieux, très-sensible au jugement qu'on porterait de sa
conduite, avaient agi sur sa conviction, en lui démontrant que si pour
son propre compte il pouvait préférer la captivité à la moindre
concession, pour l'Église il devait prendre garde de sacrifier des
avantages que peut-être elle ne retrouverait plus. Ils lui firent
enfin entendre qu'arrivés aux derniers jours de mai, ils étaient
obligés de partir pour assister à l'ouverture du concile fixée au
commencement de juin, et qu'il fallait qu'il arrêtât sa pensée, et
leur fournît le moyen d'éclairer les prélats réunis sur ses
dispositions définitives.

[En marge: Conclusion des longues conférences tenues entre Pie VII et
les prélats envoyés auprès de lui.]

Après avoir énuméré les questions l'une après l'autre, et lui avoir
fait répéter son opinion sur chacune, après l'avoir amené à dire qu'il
ne répugnait pas à instituer les vingt-sept prélats nommés, que
voulant même au prix d'un grand sacrifice donner à l'Église de France
un témoignage de confiance et d'affection, il reconnaissait, sans
renoncer à l'institution canonique, qu'il fallait prévenir l'abus
qu'un pontife malavisé ou malintentionné pourrait en faire; après lui
avoir arraché enfin l'aveu que sur l'établissement nouveau offert à
l'Église il y avait au moins à délibérer, mais seulement lorsqu'il
serait libre et assisté de ses conseillers naturels et légitimes, ils
lui demandèrent pourquoi il ne leur permettrait pas d'écrire ces
différentes déclarations, qu'il s'abstiendrait de signer pour qu'elles
n'eussent pas le caractère d'un traité, mais qui serviraient à
constater sinon ses volontés pontificales, qu'il ne pouvait exprimer
qu'entouré des cardinaux, du moins ses dispositions personnelles, de
manière qu'on ne pût rien y ajouter ni rien en retrancher.

[En marge: Espèce de déclaration non signée obtenue de Pie VII.]

Pressé par les instances des quatre prélats, par l'annonce de leur
départ, il consentit à laisser écrire une déclaration non signée, qui
contenait en substance les propositions que nous venons d'exposer; 1º
consentement, pour cette fois, à instituer les vingt-sept prélats
nommés, sans mention du _motu proprio_; 2º obligation pour le
Saint-Siége d'instituer à l'avenir, dans les six mois, les évêques
nommés par le souverain temporel, à défaut de quoi le métropolitain
serait censé autorisé par le Pape à les instituer en son nom; 3º
enfin, disposition, lorsque le Pape serait libre et entouré de ses
cardinaux, à prêter l'oreille aux arrangements qu'on lui soumettrait
pour l'établissement définitif du Saint-Siége. La nature de ces
arrangements n'était pas même indiquée.

[En marge: Départ des prélats pour Paris.]

Ainsi généralisée, cette déclaration, vu les opinions régnantes alors
à l'égard de l'institution canonique, n'avait rien que de
très-admissible et de très-honnête, et ne renfermait rien qui pût
être compromettant. Le Pape, après l'avoir accordée, se sépara avec
regret de ces prélats si sages, si indignement calomniés auprès de lui
par une portion du clergé, et leur donna sa bénédiction avec beaucoup
d'effusion. Ils partirent le 20 mai.

[En marge: Agitation de Pie VII après le départ des prélats; il croit
s'être trop avancé, et veut qu'on lui rende la déclaration non signée
à laquelle il a consenti.]

[En marge: Sur les instances de Pie VII, le préfet de Montenotte
envoie un courrier aux trois prélats, pour retirer le dernier des
paragraphes de la déclaration, relatif à l'établissement pontifical.]

Pourtant Pie VII était intérieurement agité. La nuit qui suivit leur
départ, il ne dormit point. Susceptible autant que consciencieux,
redoutant le jugement de l'opinion publique presque autant que celui
de Dieu, n'ayant pour se rassurer l'avis de personne, il se laissa peu
à peu aller, après toute une nuit d'insomnie, à croire qu'il avait
commis une insigne faiblesse, que toute la chrétienté en jugerait
ainsi, qu'elle l'accuserait d'avoir, par peur de Napoléon ou par ennui
de sa captivité, abandonné les intérêts de la foi, et il conçut cette
crainte beaucoup moins pour les deux premières propositions que pour
la dernière, celle par laquelle il s'engageait éventuellement,
lorsqu'il serait libre et muni d'un conseil, à examiner les
propositions qui pourraient lui être faites relativement à
l'établissement pontifical. Il craignit d'avoir par là donné un
commencement d'adhésion à la suppression de la puissance temporelle du
Saint-Siége et à la réunion des États romains à l'Empire français.
Cette vision le jeta dans un tel état de trouble et de désespoir,
qu'il fit sur-le-champ appeler le préfet, lui demanda en le voyant
arriver si les prélats avaient quitté Savone, le supplia, quand il sut
qu'ils étaient partis dès la veille au soir, d'envoyer un courrier à
leur suite pour les ramener, ou leur signifier, s'ils ne voulaient pas
revenir, que la déclaration devait être considérée comme non avenue;
qu'elle avait été surprise à sa faiblesse, à sa fatigue, à sa santé
défaillante, qu'il avait été, disait-il, comme jeté dans une sorte
d'ivresse par les instances qu'on lui avait adressées, et qu'il
s'était déshonoré en cédant; et il ajoutait: Voilà ce que c'est que de
priver un pauvre prêtre, vieux, épuisé, dévoué mais insuffisant, voilà
ce que c'est que de le priver de conseils qui le puissent éclairer! On
l'expose ainsi à se couvrir d'infamie...--En disant ces choses, le
malheureux Pontife, injuste envers lui-même, se calomniait de toutes
les manières pour excuser son acte.

Le jour, la lumière, la présence des objets réels agissent
heureusement sur les êtres troublés par l'exaltation des nuits. Le
préfet de Montenotte, qui avait acquis sur le Pontife un certain
ascendant par le calme, la douceur, la sagesse de ses entretiens,
parvint à le tranquilliser un peu, à lui prouver que les deux
premières propositions étaient, après tout, conformes à ce qu'il avait
toujours pensé et toujours dit, et que quant à la troisième, elle
n'était qu'une promesse d'examiner, qu'elle ne contenait pas même
l'indication d'une solution, et surtout aucune mention d'un système
quelconque d'arrangement. Néanmoins pour rassurer Pie VII sur ce
dernier point, le préfet fit partir un courrier afin de dire aux
prélats que le paragraphe de la déclaration relatif à la dernière
proposition devait être rayé, absolument rayé, que quant au reste,
pourvu qu'on y vît, non point un traité ni un engagement, mais un
préliminaire pouvant servir de base à une négociation, le Pape le
maintenait. Cela obtenu, Pie VII se calma, et écrivit au cardinal
Fesch une lettre dans laquelle, se louant beaucoup des trois prélats,
et autorisant le concile à croire ce qu'ils diraient, il exprimait à
peu près les dispositions que nous venons de faire connaître.

[En marge: Napoléon satisfait du résultat obtenu par la députation
envoyée à Savone.]

Lorsque les prélats envoyés à Savone furent de retour à Paris,
Napoléon se montra assez satisfait du résultat de leur mission, car,
bien que sur l'établissement futur de la papauté on fût loin d'être
d'accord avec Pie VII, sur l'institution canonique, et en particulier
sur les vingt-sept prélats à instituer, on avait obtenu tout ce qu'il
était possible de désirer, et le gouvernement de l'Église n'était plus
menacé d'interruption. Toute crainte d'un schisme était entièrement
écartée. Le concile, en effet, sous le rapport de l'institution
canonique, ne pouvait manquer d'adopter une solution que le Pape
lui-même agréait; et quant à l'établissement pontifical, l'accord
naîtrait du temps, de la nécessité, de la toute-puissance de Napoléon,
et de l'impuissance de l'infortuné Pie VII.

[En marge: Presque tous les prélats étant arrivés à Paris, on s'occupe
d'ouvrir le concile.]

Les évêques étaient presque tous arrivés; on en comptait une centaine
environ, dont trente à peu près pour l'Italie. Ceux qui manquaient
soit parmi les Français, soit parmi les Italiens, étaient des
vieillards infirmes, incapables de voyager à de grandes distances, ou
bien quelques évêques romains qui avaient refusé le serment à cause du
renversement du gouvernement pontifical. Telle quelle, la réunion des
prélats arrivés était suffisante pour que le concile eût l'éclat et
l'autorité convenables, car, à très-peu d'exceptions près, tout ce qui
avait pu venir était venu.

[En marge: Dispositions des prélats appelés au concile.]

[En marge: Danger qui peut résulter du concile, et que personne ne
prévoit, excepté le duc de Rovigo.]

[En marge: Confiance de Napoléon en cette occasion, égale à celle
qu'il éprouve dans toutes ses entreprises.]

Les dispositions des évêques étaient de nature à tromper le
gouvernement, et à les tromper eux-mêmes sur le résultat du concile.
Quoique pleins au fond du coeur d'une respectueuse compassion pour les
malheurs de Pie VII, désapprouvant complétement l'abolition de la
puissance temporelle du Saint-Siége, poussés au mécontentement par les
coteries des royalistes dévots au milieu desquels la plupart d'entre
eux avaient l'habitude de vivre, ils se seraient bien gardés de
manifester leurs sentiments, surtout depuis la catastrophe des
cardinaux noirs. La terrible réputation du duc de Rovigo les
épouvantait à tel point que beaucoup d'entre eux avaient fait leur
testament avant de quitter leur diocèse, et avaient embrassé leurs
principaux fidèles, comme s'ils n'avaient pas dû les revoir. Et
c'étaient en général les plus hostiles qui étaient les plus soumis,
car dans leur terreur ils croyaient Napoléon presque aussi instruit du
secret de leur coeur que Dieu lui-même, et ils ne le croyaient pas
aussi clément. Les modérés, habitués à penser de Napoléon un peu moins
mal, étaient un peu moins épouvantés; ils auraient voulu apaiser le
trouble survenu entre l'Empereur et le Pape, trouver pour cela un
moyen terme qui les contentât tous deux, et sortir ainsi d'embarras,
l'Église sauve, le Pape tiré de sa prison, et Napoléon satisfait.
Pourtant qu'une étincelle vînt mettre le feu à tous les sentiments
cachés au fond des coeurs, et il pouvait en jaillir une explosion.
Personne ne s'en doutait, et personne dans le gouvernement de Napoléon
n'était capable de le prévoir. M. Bigot de Préameneu, ministre
honnête et doux, n'avait aucune idée des assemblées délibérantes, et
Napoléon lui-même, quoique habitué à deviner tout ce qu'il ignorait,
croyait, à en juger par son Corps législatif, qu'il viendrait à bout
de ses évêques comme de ses législateurs muets et appointés. Il ne
s'inquiétait guère plus de son différend avec le Pape que d'un
différend qu'il aurait eu avec le grand-duc de Bade, bien qu'il fût
importuné de cette _querelle de prêtres_, comme il l'appelait,
querelle qui pour son goût devenait trop longue et trop tenace. Le duc
de Rovigo seul, quoique n'ayant jamais appris par expérience ce que
pouvait devenir une assemblée délibérante, mais très-avisé, ayant
gagné adroitement la confiance de plus d'un prélat, et sachant combien
les royalistes de Paris mettaient de soin à circonvenir les membres du
concile, avait conçu quelques appréhensions, et en avait fait part à
Napoléon. Celui-ci ayant toujours à sa disposition Vincennes, ses
grenadiers, sa fortune, et tout étourdi d'ailleurs de l'effet produit
par la naissance du Roi de Rome, effet qui égalait l'éclat de ses plus
grandes victoires, n'avait tenu aucun compte des craintes qu'on avait
cherché à lui inspirer.

[En marge: La présidence du concile déférée au cardinal Fesch, à cause
de sa parenté.]

Le concile, qui devait d'abord être réuni le jour du baptême, ne
l'ayant pas été par la raison vraie ou simulée de l'impossibilité pour
des vieillards d'assister à deux grandes cérémonies en un jour, le fut
la semaine suivante, le lundi 17 juin, à l'église de Notre-Dame. Sur
les vives instances du cardinal Fesch, qui prétendait à la présidence
du concile en vertu de son siége (il était archevêque de Lyon), on
avait consenti, dans une réunion préalable tenue chez lui, à lui
déférer cet honneur. Les évêques avaient adopté cette résolution non
point par considération pour sa qualité de primat des Gaules, qu'ils
ne reconnaissaient point, mais pour commencer les opérations du
concile par un acte de déférence envers l'oncle de l'Empereur. Ils
avaient décidé également qu'on suivrait le cérémonial adopté au
concile d'Embrun en 1727, et qu'on prêterait le serment de fidélité au
Saint-Siége, qui depuis le concile de Trente avait été imposé à toute
réunion de prélats, provinciale, nationale ou générale.

[En marge: Séance d'ouverture le lundi 17 juin 1811.]

Le 17 juin au matin, cardinaux, archevêques, évêques, au nombre de
plus de cent, se rendirent processionnellement de l'archevêché à
Notre-Dame, en observant le cérémonial usité dans les conciles. Bien
que Napoléon, ne connaissant d'autre précaution contre la liberté que
le silence, eût sévèrement ordonné l'exclusion du public et notamment
celle des journalistes, un grand nombre de curieux étaient accourus
aux portes, les uns pour recueillir tout ce qu'ils pourraient, les
autres pour repaître leurs yeux de cet imposant spectacle.

[En marge: Sermon d'ouverture prononcé par M. l'abbé de Boulogne,
évêque de Troyes.]

On célébra la messe avec beaucoup de pompe, après quoi M. l'abbé de
Boulogne, évêque de Troyes, chargé de prononcer le sermon d'usage à
l'ouverture des conciles, prêcha longuement et avec une éloquence
apprêtée. Dans sa harangue, il tint la balance assez égale entre le
Pontife et l'Empereur, parla avec respect des deux puissances, de
l'importance de leur accord, non pas avec la grandeur de Bossuet en
1682, mais avec un certain éclat de langage qui frappa les
assistants. Il exprima formellement son adhésion aux doctrines de
Bossuet, dit aussi qu'en cas de nécessité une Église devait trouver en
elle-même de quoi se sauver, ce qui était la doctrine impériale
tendant à se passer du Pape, mais en même temps fit grande profession
de dévouement et d'amour envers le Pontife prisonnier. Singulier
symptôme des sentiments qui remplissaient tous les coeurs! Ce qu'il
dit des doctrines de 1682, de la nécessité où une Église pouvait être
de se sauver elle-même, passa comme doctrine de convention accordée
aux exigences du moment, et ce qu'il exprima de respect pour la
puissance papale produisit au contraire une sensation profonde. Aussi
son discours, quoique revu et censuré par M. le cardinal Fesch, eut
toute l'apparence d'une manifestation secrètement hostile à
l'Empereur.

[En marge: Serment prêté par le concile au Saint-Siége.]

Immédiatement après le sermon, le cardinal Fesch, la mitre en tête,
montant sur un trône dressé pour cet usage, prêta le serment prescrit
par Pie IV: _Je reconnais la sainte Église catholique et apostolique
romaine mère et maîtresse de toutes les autres Églises; je promets et
je jure une véritable obéissance au Pontife romain, successeur de
saint Pierre, prince des apôtres et vicaire de Jésus-Christ_.

[En marge: Effet produit par la première séance du concile.]

Ces paroles, quoiqu'elles ne fussent qu'une formule convenue, émurent
profondément les assistants, car jurer obéissance au Pontife
prisonnier, à quelques pas du palais de l'Empereur qui le tenait en
captivité, pouvait paraître étrangement audacieux. Il en est toujours
ainsi dans les assemblées: tout ce qui touche indirectement au
sentiment secret qu'elles éprouvent, surtout lorsque ce sentiment est
comprimé, les fait tressaillir. On se retira ému, surpris de ce qu'on
avait senti, et tout homme expérimenté qui aurait vu cette assemblée,
n'aurait pas manqué de prévoir qu'elle allait échapper à ceux qui
prétendaient la mener, au gouvernement, et à elle-même.

[En marge: Première irritation de Napoléon apaisée par M. Duvoisin.]

Napoléon, informé par quelques avis de la manière dont les choses
s'étaient passées, voulut connaître le discours de M. de Boulogne
ainsi que le serment prêté, se plaignit vivement de les avoir ignorés,
ce qui attestait chez lui et chez ses ministres l'inattention de gens
étrangers à la conduite des assemblées délibérantes, réprimanda tout
le monde d'une incurie dont il était le plus coupable, gourmanda
particulièrement le cardinal Fesch, qu'il respectait fort peu, et dont
il ne pouvait prendre au sérieux ni le savoir, ni la vertu, ni la
gravité, et n'écouta que M. Duvoisin, qui lui expliqua l'origine et le
sens de ce serment établi en 1564, immédiatement après le concile de
Trente, pour répondre aux protestants par une formule solennelle
d'adhésion à l'Église romaine. On acheva de le calmer en lui
démontrant qu'à la veille d'une décision qui pouvait retrancher
quelque chose de l'autorité du Saint-Siége, il fallait que l'Église de
France, en faisant acte d'indépendance, fît acte aussi de fidélité,
pour n'être ni soupçonnée, ni calomniée, ni infirmée dans son autorité
morale.

[En marge: Nomination par décret du bureau qui doit diriger les
travaux de l'assemblée.]

Napoléon, quoique apaisé, fut dès ce moment un peu moins confiant dans
le résultat du concile. Il voulut que la direction de l'assemblée fût
confiée à des mains sur lesquelles il pût compter, et il décida par
décret que cette direction serait remise à un bureau composé du
président, de trois prélats nommés par le concile, et des deux
ministres des cultes de France et d'Italie, MM. Bigot de Préameneu et
Bovara. Il confirma dans ce décret la résolution qui avait déféré la
présidence au cardinal Fesch.

On avait en outre préparé un message, rédigé par M. Daunou en un
langage aussi littéraire qu'impolitique, fort remanié par Napoléon,
mais pas assez pour le rendre convenable, message dans lequel toute
l'histoire du conflit avec Rome était longuement et durement exposée,
et la question à résoudre présentée d'une manière beaucoup trop
impérative. C'est le jeudi 20 que le décret réglant la tenue de
l'assemblée et le message furent apportés au concile. Les deux jours
écoulés entre le lundi et le jeudi s'étaient passés en secrètes
entrevues, infiniment plus actives du côté des mécontents que du côté
des adhérents au pouvoir. La liberté, quand elle débute quelque part,
trouve toujours le pouvoir novice, gauche, irritable parce qu'il est
gauche, et lui cause autant de désagrément que de trouble. On devait
ici en faire une nouvelle épreuve, et s'irriter maladroitement contre
ce qu'on ne savait pas prévenir.

[En marge: Le décret portant nomination du bureau, et le message
impérial, présentés au concile dans la séance du 20 juin.]

[En marge: Scrutin pour la composition du bureau.]

Le concile tint donc une séance générale le 20. Les deux ministres
transportés à Notre-Dame dans les voitures de la cour, et escortés de
la garde impériale, y arrivèrent en grande pompe, ayant en main le
décret sur la formation du bureau, et le message. Ils prirent place à
côté du président, et lurent d'abord le décret, chacun dans sa langue.
Cette autorité, qui rappelait celle que les empereurs romains avaient
exercée auprès des premiers conciles, lorsque le christianisme n'avait
point encore institué son gouvernement et traité d'égal à égal avec
les maîtres de la terre, causa une sensation assez vive, mais qui ne
se manifesta que sur les visages. On laissa le moderne César confirmer
le président qu'on s'était donné, établir ses deux commissaires
impériaux à droite et à gauche du fauteuil présidentiel, et on se mit
à jeter des noms dans une urne pour désigner les trois prélats qui
devaient compléter le bureau. Dans une assemblée bien dirigée, les
voix se seraient réparties en deux masses, l'une représentant
l'opinion dominante, l'autre représentant l'opinion contraire, ce qui
est la condition indispensable pour que toute réunion d'hommes
aboutisse au but pour lequel elle est formée. L'assemblée n'étant pas
même dirigée, l'éparpillement des voix fut extrême. Sur une centaine
de membres présents, il y eut à peine trente voix pour le candidat qui
en obtint le plus. Elles furent données à l'archevêque de Ravenne,
parvenu à réunir ce nombre parce qu'on voulait faire aux Italiens la
politesse d'appeler au bureau l'un de leurs prélats. Après lui, M.
d'Aviau, archevêque de Bordeaux, ecclésiastique respectable mais
très-peu éclairé, et ne prenant aucun soin de cacher l'indignation que
lui faisait éprouver la captivité du Saint-Père, en obtint vingt-sept.
M. l'archevêque de Tours (de Barral), M. l'évêque de Nantes
(Duvoisin), l'un et l'autre assez connus par leur mérite, leur rôle
conciliateur, leur récente mission à Savone, en obtinrent chacun
dix-neuf. Comme il ne fallait qu'un membre pour compléter les trois
nominations qu'on avait à faire, on appela le sort à prononcer entre
MM. de Barral et Duvoisin, et ce dernier alla siéger au bureau. Après
la composition du bureau, on lut le message. Sa rédaction dure,
hautaine, produisit la plus pénible impression. Tous les griefs envers
l'Église étaient rappelés dans ce message avec une excessive amertume,
ce qui ne concordait pas avec la mission pacifique de Savone, qui
semblait avoir été ordonnée dans le désir d'un arrangement amiable, et
dont le gouvernement affectait même de se montrer satisfait afin de
disposer favorablement les esprits. On se sépara donc triste et
troublé.

Les choix du concile pour le bureau étaient un premier symptôme
fâcheux. C'est en effet par les choix de personnes que les assemblées,
même les plus discrètes, trahissent leurs véritables inclinations, car
elles ont ainsi l'avantage de manifester leurs opinions sans s'exposer
à la peine ou au danger de les exprimer. Or ici, au milieu de
l'éparpillement des suffrages résultant du défaut de direction, le
seul membre du concile qui eût obtenu une vraie majorité après
l'archevêque de Ravenne, élu par convenance, était l'archevêque de
Bordeaux, notoirement improbateur de la politique religieuse du
gouvernement.

[En marge: Fausse situation des prélats nommés et non institués.]

[En marge: Par la faiblesse du cardinal Fesch, on refuse voix
délibérative aux prélats non institués.]

Il s'était produit un autre symptôme non moins fâcheux, et dû en
grande partie aux tergiversations du cardinal Fesch, c'était la
situation faite aux évêques nommés et non institués. Sur vingt-sept
prélats qui se trouvaient dans ce cas, il y en avait dix-huit dont on
ne pouvait pas contester la qualité épiscopale, bien qu'on pût
contester leur siége. C'étaient ceux qui, promus d'un diocèse à un
autre, n'avaient un titre contestable que relativement à leur nouveau
diocèse, mais en avaient un incontestable relativement à l'ancien.
Ainsi le cardinal Maury, aux yeux du Pape, pouvait n'être pas encore
archevêque de Paris, mais il était certainement évêque de
Montefiascone. Neuf ecclésiastiques sur vingt-sept, promus pour la
première fois à des siéges, n'étaient pas encore tout à fait évêques
pour l'Église, quoiqu'ils le fussent pour le pouvoir qui les avait
nommés. Puisqu'on les avait convoqués, il était peu séant de leur
refuser voix délibérative, les anciens conciles surtout offrant
l'exemple de membres délibérants qui n'étaient point évêques. Dans les
réunions préparatoires chez le cardinal Fesch, le cardinal Maury ayant
voulu introduire l'un des évêques non institués, M. de Boulogne,
l'auteur du sermon d'ouverture, s'était écrié que la présence de ces
prélats dans leur diocèse était déjà un scandale, que ce scandale
serait bien plus grand, qu'il serait intolérable dans l'assemblée où
l'on allait décider de leur sort. Cette véhémente apostrophe,
soufferte chez le président du concile, chez l'oncle de l'Empereur,
aurait dû recevoir une réponse à l'instant même. Tout le monde au
contraire s'était incliné avec une sorte de soumission devant les
paroles de M. de Boulogne, le cardinal Maury aussi bien que le
cardinal Fesch, et les _non institués_, comme on les appelait, avaient
été exclus sans opposition des réunions préparatoires. Dans le scrutin
pour la composition du bureau, on leur avait accordé voix
délibérative, mais en spécifiant que ce serait pour cette fois
seulement, et sans tirer à conséquence pour l'avenir. Personne n'avait
osé combattre l'opinion qui écartait les prélats _non institués_. Il
devenait évident que si hors du concile on tremblait devant le maître
qui dominait l'Empire, dans l'intérieur du concile on tremblait
davantage encore, s'il était possible, devant un autre maître déjà
fort apparent, c'était l'opinion publique, qui condamnait les
violences despotiques de Napoléon envers le Saint-Siége, et condamnait
ses violences, il faut le dire, beaucoup plus que ses doctrines
théologiques, puisque M. de Boulogne lui-même paraissait disposé à
admettre des limites à l'institution canonique. Sans doute d'anciens
royalistes, se cachant dans l'ombre, s'agitaient pour exciter cette
opinion. Mais l'opinion travaillée se reconnaît bien vite: il faut la
pousser pour qu'elle éclate. L'opinion spontanée, vraie, naturelle,
cherche au contraire à se contenir, éclate à l'improviste et malgré
elle, comme la passion, avec le regret de s'être abandonnée à ses
élans. C'est ce qu'on voyait ici, et ce qu'on vit bien plus clairement
encore à chaque séance de cette singulière assemblée.

[En marge: Anxiété générale à la suite des premières séances du
concile.]

[En marge: Opinions et voeux des hommes sages du concile.]

Après ces réunions préliminaires, une sorte d'anxiété se manifesta
partout. Les prélats partisans du gouvernement, et ils n'étaient pas
les plus nombreux, auraient voulu qu'on leur donnât plus d'appui, et
qu'on n'abandonnât point leurs collègues non institués. Ils se
plaignaient de n'être soutenus ni par le cardinal Fesch, ni par le
ministre des cultes, étrangers l'un et l'autre à l'art de conduire une
assemblée, et fléchissant tour à tour devant l'Empereur ou devant le
concile. Les prélats, en plus grand nombre, qui, sans être précisément
les partisans du gouvernement, désiraient un accommodement entre
l'Empereur et l'Église, par amour du bien, par crainte d'une
collision, étaient désolés de la forme du message. On leur avait
assuré, et ils avaient cru qu'on était revenu de Savone d'accord avec
le Pape. Était-ce vrai? était-ce faux? Ils ne savaient plus qu'en
penser après avoir entendu ce message si aigre, si dur, on pouvait
presque dire si brutal! Pourquoi, par exemple, cette véhémente sortie
au sujet de la bulle d'excommunication? On convenait que cette bulle
était une faute, car personne n'approuvait qu'on cherchât à ébranler
l'autorité établie après une révolution sanglante dont le souvenir
n'était point effacé. Mais le Pape, s'il avait eu la parole, que
n'aurait-il pas pu dire, lui aussi, de son palais forcé, de sa
personne sainte enlevée par des gendarmes, et tenue prisonnière comme
celle d'un criminel d'État? Pourquoi d'ailleurs ces récriminations si
on voulait s'entendre et se réconcilier?... Y avait-il chance d'y
réussir?... L'espérait-on encore?... Pourquoi ne s'expliquait-on pas à
ce sujet? pourquoi ne faisait-on pas savoir si on était oui ou non
d'accord avec le Saint-Siége?

[En marge: Dispositions particulières des prélats italiens.]

Voilà ce que répétaient les prélats modérés, formant le grand nombre,
et désirant une fin pacifique de tous ces troubles. Parmi eux, les
Italiens surtout paraissaient stupéfaits. Ils étaient partis de chez
eux avec l'idée que partout on admirait et craignait Napoléon, et à
Paris, au milieu de la capitale de la France, ils trouvaient sans
doute qu'on le craignait beaucoup, mais ils voyaient que malgré la
crainte, la population parisienne, toujours indomptable, jugeait,
critiquait son maître, le blâmait quelquefois avec violence, et
qu'elle était loin de se soumettre à l'homme à qui elle voulait
pourtant que le monde fût soumis. Ces pauvres Italiens demandaient
qu'on leur expliquât ce contraste, et à l'anxiété générale joignaient
le plus étrange étonnement.

[En marge: Ce que pensent les prélats hostiles au gouvernement.]

Quant aux prélats résolûment hostiles au gouvernement, aussi peu
nombreux que ceux qui lui étaient résolûment favorables, ils étaient
dominés les uns par l'indignation sincère des attentats commis contre
le Pape, les autres par les passions de l'ancien royalisme, qui
commençait à se réveiller grâce aux fautes du pouvoir. Quel que fût du
reste le motif de leur hostilité, ils étaient fort satisfaits de
l'esprit qui se montrait dans le concile, quoique effrayés des
conséquences que cet esprit pouvait amener, et ils se laissaient aller
à leur penchant avec une complète inexpérience du monde et des hommes,
car la sainteté n'est pas toujours la sagesse.

[En marge: Formation d'une commission pour rédiger une adresse en
réponse au message impérial.]

Une nouvelle et importante occasion allait s'offrir pour le concile de
manifester les dispositions dont il était animé. C'était l'adresse à
rédiger en réponse au message impérial. Le gouvernement ayant de son
point de vue énoncé les faits et les questions que ces faits
soulevaient, le concile devait à son tour exposer les uns, et les
autres du point de vue qui lui était propre. De là résultait la
nécessité d'une adresse. C'était naturellement une commission qui
devait la rédiger. Cette commission, formée selon l'esprit du
concile, se composait des cardinaux Spina et Caselli, personnages
assez éclairés mais cherchant comme tous les Italiens membres de cette
assemblée à éluder les difficultés plutôt qu'à les résoudre; des
archevêques de Bordeaux et de Tours, le premier, comme nous l'avons
dit, honnête mais aveuglé par la passion; le second, M. de Barral,
revenant de Savone, et déjà parfaitement connu; des évêques de Gand et
de Troyes, MM. de Broglie et de Boulogne, prélats respectables, passés
tous deux de l'enthousiasme pour le Premier Consul à une haine
imprudente contre l'Empereur; de l'évêque de Nantes, M. Duvoisin, dont
il n'y a plus rien à dire pour le faire connaître: enfin des évêques
de Comacchio et d'Ivrée, Italiens qui tâchaient de passer sains et
saufs entre tous les écueils de cette situation. La commission se
réunit chez le cardinal Fesch, qui devait la présider.

[En marge: Difficulté de la rédaction de cette adresse.]

On y discuta toutes les questions générales que faisait naître la
situation, bien plus que la question spéciale de l'institution
canonique. Il était difficile de se mettre d'accord sur des sujets
tels que les propositions de Bossuet, surtout en présence des prélats
italiens; sur la bulle d'excommunication, qu'on déplorait généralement
sans vouloir cependant en parler dans les mêmes termes; sur les
relations du Saint-Siége avec le pouvoir temporel, dans un moment où
un maître tout-puissant voulait ôter aux papes leur existence
princière; sur les prérogatives de la papauté et sur la faculté
qu'elle pouvait avoir de s'en dessaisir dans tels ou tels cas. Sur
quoi on était d'accord, c'était sur la nécessité de rapprocher
Napoléon et Pie VII; mais tout en fléchissant sous la main du plus
puissant des deux, en reconnaissant même les services par lui rendus à
l'Église, on inclinait de coeur (disposition qui honorait le concile)
vers celui qui était proscrit et prisonnier. Le texte du projet
d'adresse, prudent envers Napoléon, était plein d'effusion envers Pie
VII. Enfin après avoir modifié en divers sens ce texte, dont M.
Duvoisin était l'auteur, on le présenta le 26 juin au concile
assemblé.

[En marge: Présentation au concile du projet d'adresse.]

[En marge: Impressions diverses à la lecture de ce projet.]

Quoique le projet, rédigé par un homme sage, amendé ensuite par
plusieurs personnages d'inclinations opposées, eût perdu les aspérités
qui pouvaient blesser les susceptibilités contraires, il produisit sur
les prélats émus par la situation, émus par leur réunion en un grand
corps, les mêmes sensations que dans le sein de la commission. Les
Italiens étaient choqués par les doctrines de Bossuet trop ouvertement
professées; les modérés en général entendaient avec peine rappeler
cette bulle d'excommunication, grande faute du Pape qui embarrassait
tout le monde, excepté les partisans décidés du gouvernement. Ceux-ci
trouvaient que les droits du pouvoir temporel auraient dû être plus
expressément formulés, que la compétence du concile aurait dû être
plus clairement énoncée. Leurs adversaires au contraire ne voulaient
pas qu'on s'engageât d'avance sur cette dernière question, et
désiraient qu'on restât dans les généralités, en exprimant la bonne
volonté de mettre un terme aux maux de l'Église.

Ce sont là les perplexités accoutumées de toute assemblée délibérante,
à moins que formée par une longue pratique elle n'ait ses partis
pris, et n'ait acquis le talent de se gouverner. Ce ne pouvait être le
cas d'une réunion si nouvelle, et appelée à traiter des sujets si
difficiles. Mais il s'y passait un phénomène, étrange aux yeux des
hommes inexpérimentés, fort ordinaire aux yeux des hommes habitués au
régime des pays libres. À peine ces prélats, si timides dans Paris,
étaient-ils réunis dans le concile, qu'ils étaient comme transformés:
la peur les abandonnait; le sentiment qui possédait le plus grand
nombre d'entre eux se faisait jour, et ce sentiment était une profonde
douleur de la situation de Pie VII, douleur qui au moindre choc
pouvait se changer en indignation! L'effet des grandes réunions
d'hommes est d'effacer les sentiments particuliers, pour donner essor
au sentiment général qui les anime, sentiment qui, tour à tour,
violent s'il est contrarié, paisiblement dominateur s'il ne l'est pas,
entraîne souvent ceux qui l'éprouvent plus loin qu'ils ne voudraient
aller. C'est ce qui fait que dans les assemblées délibérantes il faut
tant de caractère, de sang-froid, pour se gouverner soi et les autres,
et que ces assemblées sont, suivant l'usage qu'on en sait faire, des
instruments si utiles ou si dangereux.

[En marge: Soudaine proposition faite par l'évêque de Chambéry de se
rendre à Saint-Cloud pour demander à Napoléon la liberté du Pape.]

[En marge: Émotion extraordinaire dans le concile.]

[En marge: Le cardinal Fesch lève la séance afin d'apaiser le
tumulte.]

Pas un des prélats présents à la discussion de cette adresse ne
s'était douté des émotions qu'il éprouverait, ni des résolutions qu'il
serait prêt à adopter dans cette séance. La plupart des membres du
concile, intimidés avant d'entrer dans la salle des délibérations,
échauffés, enhardis dès qu'ils y étaient réunis, approuvaient d'un
côté, blâmaient de l'autre, s'interrompaient comme des laïques, et
réclamaient ceux-ci tel retranchement, ceux-là tel autre, réclamations
auxquelles M. Duvoisin, rapporteur du projet d'adresse, répondait avec
beaucoup de patience et de mesure, afin d'arriver à un résultat. Il y
avait cinq heures que cette agitation durait, lorsque l'évêque de
Chambéry, prélat respectable, proche parent d'un général au service de
l'Empereur, M. Dessolle, se lève, et les yeux animés par la nature de
la proposition qu'il va faire, dit que les évêques réunis en concile
ne peuvent pas délibérer ici comme membres de l'Église, tandis que le
chef de l'Église universelle, le vénérable Pie VII, est dans les fers.
Il propose au concile d'aller en corps à Saint-Cloud demander à
l'Empereur la liberté de Pie VII, et ajoute que cette démarche faite,
la liberté du Pontife obtenue, on pourra alors résoudre les questions
proposées, et probablement parvenir à s'entendre. À ces paroles on
sent vibrer tous les coeurs d'émotion, de pitié respectueuse, et même
de remords, car il y avait peu de dignité à délibérer tranquillement
sous les voûtes de la basilique métropolitaine, lorsque le Pape
prisonnier n'avait pas seulement un ami pour s'ouvrir à lui, pas un
lambeau de papier pour écrire les pensées qui agitaient son âme. Une
grande partie des prélats, même les plus modérés, se lèvent
involontairement en criant: Oui, oui, à Saint-Cloud! Tous ces
vieillards sont transportés d'enthousiasme. Les plus réservés,
apercevant le danger d'une telle démarche, voudraient et n'osent
opposer les conseils de la prudence aux impulsions de la générosité.
Ils ont encore plus peur du sentiment qui domine les âmes au dedans
du concile, que de la puissance terrible qui subjugue tout au dehors.
Le cardinal Fesch éperdu, ne sachant que faire, consulte le bureau, ne
trouve aucune lumière auprès des deux ministres dont la présence
irrite le concile sans le diriger, et suivant l'avis de M. Duvoisin,
seul capable de donner un conseil utile, lève la séance, qu'il renvoie
au lendemain. La résolution était sage, et fut immédiatement exécutée,
les plus avisés des prélats se hâtant de quitter leurs siéges afin
d'entraîner les autres par leur exemple, et laissant les plus animés
demander qu'on ne se séparât point sans avoir délibéré.

[En marge: Terreur des membres du concile le lendemain de cette
explosion.]

Malgré le silence des journaux, l'effet de cette séance fut grand dans
Paris. La joie fut vive parmi les ennemis de Napoléon, autrefois peu
nombreux, et par sa faute commençant à le devenir beaucoup. Les gens
de parti se pressaient autour des Pères du concile, les flattaient,
les encourageaient pour les pousser plus loin encore. Mais ces
malheureux évêques, étrangers à la politique, bien que quelques-uns
fussent d'anciens partisans de la maison de Bourbon, étaient tout
étonnés de ce qu'ils avaient osé, et, sortis de Notre-Dame, avaient
senti renaître la terreur que leur causait le duc de Rovigo. Celui-ci
en effet n'avait pas manqué de leur faire dire par des prélats
affidés, qu'il fallait qu'ils réfléchissent à leur conduite, car il
n'était pas homme à les ménager, et à leur laisser renouveler les
scènes de la révolution en habit religieux.

[En marge: Langage des membres du Corps législatif à l'égard du
concile.]

Le Corps législatif, réuni dans le moment, parce qu'on avait voulu
qu'il assistât au baptême, et qu'une fois réuni on en profitait pour
lui donner le budget à homologuer, était surpris, confus et jaloux.
Corps sans vie, oisif, payé, n'ayant aucune question sérieuse à
résoudre, il était honteux de sa nullité, et on entendait ses membres
dire de toutes parts, que si on n'y prenait garde, la convocation de
ces prêtres allait devenir la convocation des états généraux de
l'Empire, et amener Dieu sait quelles conséquences, mais que sans
doute l'Empereur y tiendrait la main, et qu'ils étaient prêts, quant à
eux, à voter les lois dont on aurait besoin pour terminer ces
querelles dignes d'un autre temps. Le mot de ces tristes législateurs
n'était pas sans vérité. Ce concile ressemblait effectivement aux
états généraux, surtout en un point, c'est que la première réunion de
citoyens formée sous ce règne faisait éclater tout à coup, avec une
violence qu'on n'avait pas prévue, et dont on n'était pas maître, les
sentiments dont tous les coeurs étaient animés.

Napoléon, qui, malgré sa perspicacité, ne s'était pas attendu à cette
explosion, était surpris, irrité, se promenait dans son cabinet avec
agitation, proférait des menaces, mais n'éclatait pas encore, retenu
qu'il était par MM. Duvoisin et de Barral, qui lui promettaient un
heureux résultat de la convocation du concile, s'il savait patienter
et user de modération.

[En marge: Après de nouvelles explications, l'adresse en réponse au
message impérial est enfin adoptée.]

Le jour suivant le concile fut calme, selon l'usage des assemblées,
qui, semblables en cela aux individus, sont paisibles le lendemain
d'une journée d'agitation, troublées le lendemain d'une journée de
repos. MM. Duvoisin, de Barral, tous les hommes sages qui craignaient
des violences et qui ne désespéraient pas encore d'une issue
favorable, se répandirent dans les rangs de la sainte assemblée,
disant que lorsqu'on aurait adopté l'adresse, lorsqu'on y aurait donné
des garanties au pouvoir contre la puissance papale, qui avait aussi
ses abus, témoin la bulle d'excommunication, lorsqu'on aurait montré
la disposition du concile à faire cesser les refus d'institution
canonique, Napoléon, rassuré, deviendrait plus accommodant, et
rendrait le Pape aux fidèles. Grâce à beaucoup d'explications de ce
genre données en tête-à-tête, grâce à de nouveaux retranchements qui
lui ôtèrent tout caractère, l'adresse fut votée par la presque
totalité des membres du concile, excepté les Italiens, qui ne purent
s'y associer par leur vote à cause des propositions de 1682, mais qui
ne se prononcèrent pas contre, afin de prouver que c'était de leur
part abstention et non pas opposition.

[En marge: Napoléon refuse de recevoir l'adresse.]

L'adresse fut donc adoptée après les discussions et les difficultés
dont on vient de lire le récit. Napoléon, profondément blessé des
retranchements qu'elle avait dû subir, fit déclarer qu'il ne la
recevrait pas, ce qui intimida le concile sans le modérer, car on peut
jeter de la crainte dans les coeurs qu'un sentiment possède, mais on
n'efface pas ce sentiment, et il jaillit de nouveau à la première
occasion.

[En marge: Les prélats non institués privés définitivement du droit de
voter.]

[En marge: Admission du prince primat.]

Dans ces séances les prélats non institués avaient été définitivement
sacrifiés, ou plutôt ils s'étaient sacrifiés eux-mêmes en renonçant à
la faculté de voter qu'ils désespéraient d'obtenir. Le prince primat,
chancelier de la Confédération du Rhin, chef de l'Église allemande,
avait été reçu dans le concile à grand'peine, car ces évêques, peu au
fait des hommes et des choses de leur temps, s'étaient figuré, d'après
ce qu'on leur avait raconté, que ce prince ecclésiastique était un
philosophe, un illuminé, un incrédule. Ils n'imaginaient pas qu'un
noble, un prêtre, qui osait se dire ami de Napoléon et de la France,
pût être autre chose. Pourtant ils avaient écouté avec curiosité et
avec quelque fruit ses doléances sur l'état de l'Église allemande,
état qui était la preuve frappante de l'abus de l'institution
canonique, lorsque, au lieu d'être la garantie des bons choix, elle
devenait une arme de guerre. Ils avaient mieux jugé ce prince en
l'écoutant, et l'avaient admis au concile avec l'un de ses
suffragants.

[En marge: On aborde enfin la question de l'institution canonique.]

[En marge: Formation d'une commission.]

Il fallait enfin aborder la grande question pour laquelle le concile
était assemblé, et M. Duvoisin avait annoncé que l'Empereur exigeait
qu'on s'en occupât immédiatement. Cette réunion en effet incommodait
Napoléon, et il ne voulait pas qu'elle restât à rien faire. On ajouta
à la commission qui avait rédigé l'adresse, l'évêque de Trêves, l'un
des envoyés à Savone, l'évêque de Tournay, Alsacien de moeurs
relâchées et d'opinions violentes, et on lui déféra la question si
épineuse de l'institution canonique. Le gouvernement avait déclaré que
le Concordat était violé à ses yeux par le refus d'institution qui
laissait vingt-sept siéges vacants, qu'il se tenait donc pour dégagé à
l'égard de ce traité, et qu'il ne pourrait y revenir que si on
adoptait des modifications qui prévinssent le retour des abus dont il
avait à se plaindre. C'était au concile à imaginer et à voter ces
modifications.

[En marge: Quelle est la solution la plus désirable dans le moment.]

[En marge: Personne ne pouvant faire prévaloir cette solution, on se
livre de part et d'autre aux exagérations les plus contraires.]

La commission, composée de douze membres, se réunit chez le cardinal
Fesch. Enfin elle était au coeur de l'oeuvre. Il fallait renoncer à
toutes les tergiversations, et s'expliquer sur la grave matière
soumise aux Pères assemblés. Si quelqu'un en ce moment avait été à lui
seul la sagesse armée, ce qui malheureusement est rare, il aurait dû
prononcer à la fois, que le principe de l'institution canonique devait
rester inviolable, et que le Pape devait instituer les vingt-sept
prélats nommés; si de plus il eût été la sagesse puissamment armée, il
aurait amené Napoléon ou à restituer Rome à Pie VII, ou à lui donner
au moins Avignon, sans engagement contraire aux justes susceptibilités
de ce Pontife; il lui aurait par exemple accordé Avignon, ses
cardinaux, son gouvernement, convenablement dotés, sans lui faire
sanctionner l'abandon du territoire romain, sans lui faire reconnaître
cette déclaration de 1682, si vraie sans doute, si embarrassante
néanmoins pour le chef de l'Église romaine, et si peu honorable à
accepter dans la position où il se trouvait. La papauté aurait ainsi
vécu dans un lieu historique pour elle, libre et honorée, Dieu restant
chargé de l'avenir, comme il convient à sa puissance, et non à la
nôtre. C'était là tout ce que le temps comportait. Mais personne
n'ayant le pouvoir de faire prévaloir cette solution moyenne, qui
existe presque toujours dans chaque circonstance, et qui est le plus
souvent la meilleure, on disputait violemment, chacun ayant en ses
mains un fragment de la vérité.

[Date en marge: Juillet 1811.]

[En marge: Communication à la commission de ce qui s'est passé à
Savone entre le Pape et les trois prélats envoyés en mission.]

[En marge: La commission considère comme non avenue la déclaration du
Pape, parce qu'elle n'est pas signée.]

La première chose à faire était d'exposer ce qui avait été convenu à
Savone entre le Saint-Père et les trois prélats qu'on lui avait
envoyés, ce qui du reste se rapprochait beaucoup des conclusions que
nous venons d'énoncer comme les plus acceptables. M. de Barral le fit
avec une grande convenance, un respect pour le Pape mêlé de la plus
vive sympathie, et une entière sincérité. Il communiqua la note
consentie par Pie VII, en ayant soin de retrancher le dernier article,
qui était devenu de la part du Pontife l'objet de tant de scrupules.
Cette note contenait à elle seule un arrangement tout fait, et par ce
motif même ne répondait guère aux dispositions hostiles de la
commission. On demanda pourquoi cette note n'était pas signée; M. de
Barral le dit, et le cardinal Fesch lut la lettre du Pape, qui donnait
à cette note une véritable authenticité. La lettre, la note, tout fut
écarté. On ne voulut voir dans cette pièce non signée qu'un document
sans caractère, surpris peut-être à la religion du Pape, arraché
peut-être aussi à sa captivité, et après tout un commencement
d'arrangement, non un arrangement précis et définitif. Tout était donc
à faire, selon les membres de la commission, comme si on n'avait pas
vu le Pape.

[En marge: On traite en elle-même la matière de l'institution
canonique.]

[En marge: La question de la compétence du concile est la première qui
se présente.]

[En marge: Vive contestation sur la compétence du concile.]

La solution si simple à laquelle on avait amené Pie VII étant écartée
par des esprits qui n'étaient pas disposés à chercher les facilités de
la question, il fallait traiter le sujet en lui-même, et le premier
point à examiner était la compétence du concile. M. Duvoisin établit
alors cette compétence avec autant de netteté que de vigueur de
logique. Il était évident en effet qu'incompétent pour une question
de dogme et de discipline générale que l'Église universelle aurait pu
seule résoudre, le concile était pleinement compétent pour une
question de discipline nationale, qui ne regardait que l'Église
française; et la preuve qu'il s'agissait d'une question de discipline
particulière, c'est que le mode de nomination et d'institution varie
de pays à pays, et se règle par des traités spéciaux entre les divers
gouvernements et l'Église. En écoutant ces raisonnements, l'évêque de
Gand (M. de Broglie), l'évêque de Tournay (M. d'Hirn), l'archevêque de
Bordeaux (M. d'Aviau), trépignaient d'impatience, et demandaient à
répondre au savant professeur de Sorbonne, qu'ils appelaient leur
maître en fait de science ecclésiastique, et auquel cependant tous
voulaient apprendre à penser juste sur la question soulevée. Une telle
difficulté, suivant eux, ne pouvait être résolue sans le Pape, que de
concert avec lui, et le concile dès lors était incompétent pour la
décider à lui seul. Sans doute il aurait mieux valu qu'il en fût
ainsi, répliquait M. Duvoisin, mais il s'agissait seulement du cas
d'extrême nécessité, et il fallait bien admettre que pour ces cas fort
rares chaque Église avait en elle-même le moyen de se sauver, il
fallait admettre que si on était par une force majeure quelconque
séparé du Pape pendant des années, que si pendant des années il n'y
avait point de pape, et que la chaire de saint Pierre fût vacante, ou,
comme il était arrivé, fût occupée par un pontife indigne, il était
indispensable que le métropolitain rentrât dans la faculté qu'il avait
eue jadis d'instituer les évêques. Le cardinal Caselli lui-même
s'écriait que s'il n'existait plus qu'un seul évêque au monde,
celui-là aurait le droit d'instituer tous les autres. Cette
supposition mettait hors de lui l'archevêque de Bordeaux; il disait
qu'elle était contraire aux promesses de Jésus-Christ, qui avait
promis l'éternité à son Église.--C'est pour que l'Église soit
éternelle, lui répondait-on, qu'elle doit avoir le moyen de se
perpétuer en obéissant aux règles du bon sens, et en se sauvant en cas
de nécessité.--Les esprits sages voulaient que, sortant de ces
suppositions chimériques, on se plaçât dans la réalité, et qu'on
examinât si on pouvait dans la circonstance présente, par exemple, se
passer du Pape pour instituer les évêques. Et en effet en se plaçant
dans la véritable hypothèse, celle d'un pape s'obstinant à se servir
du refus d'institution comme d'une arme, il était impossible de
soutenir qu'une Église n'eût pas le droit de se suffire à elle-même et
de se soustraire à l'abus d'une faculté destinée à un tout autre
emploi.

[En marge: Cette compétence n'est point admise par la commission.]

Il fallait pourtant en finir de toutes ces subtilités, et se
prononcer. Or, au vote il n'y eut que trois voix pour la compétence du
concile, celles des trois prélats envoyés à Savone. Le cardinal
Caselli lui-même, qui avait posé la question comme M. Duvoisin, n'osa
pas opiner comme lui, et le cardinal Fesch, toujours ménageant le
parti ennemi de son neveu, commit la même faiblesse. C'est ainsi que
sur douze voix, il n'y en eut que trois qui osèrent affirmer la
compétence du concile. Qu'on usât de cette compétence avec une grande
réserve, uniquement pour peser sur le Pape, pour peser sur Napoléon
lui-même, pour arracher l'un à ses scrupules, l'autre à son humeur
despotique, soit; mais nier la compétence du concile dans une
question de discipline particulière, c'était se désarmer complétement,
et laisser Napoléon et le Pape en présence l'un de l'autre, sans
aucune puissance intermédiaire pour les rapprocher.

[En marge: Napoléon prêt à se porter aux dernières extrémités, est
retenu par M. Duvoisin.]

Dès ce moment, l'objet de la convocation était manqué, et on
s'exposait à toutes les chances de la colère de Napoléon, qui voudrait
résoudre la difficulté sans le secours du Pape ni du concile,
c'est-à-dire en finir par des violences. On courut à Saint-Cloud pour
l'instruire de ce qui arrivait. Il en fut exaspéré. La vue de son
oncle venant à son tour l'informer, et déplorer auprès de lui le
résultat qu'il n'avait pas eu le courage de prévenir, le jeta dans un
surcroît d'irritation, qui s'exhala en paroles méprisantes et
injurieuses. Le cardinal affectant de défendre la commission par des
considérations théologiques, Napoléon l'interrompit, lui demanda avec
dédain où il avait appris ce dont il parlait, lui dit que lui soldat
en savait davantage, que du reste la plupart de ses collègues de
l'Église française n'étaient guère plus savants, qu'il avait voulu
leur rendre leur importance, restituer à l'Église gallicane la
grandeur qu'elle avait eue sous Bossuet, mais qu'ils n'étaient pas
dignes de cette mission, qu'_au lieu d'être les princes de l'Église
ils n'en étaient que les bedeaux_, et qu'il se chargerait à lui seul
de la tirer d'embarras; qu'il allait faire une loi par laquelle il
déclarerait que chaque métropolitain suffisait pour instituer les
évêques nommés, qu'elle serait à l'instant même exécutée dans tout
l'Empire, et qu'on verrait si l'Église ne pouvait pas se sauver sans
le Pape. Tout cela était possible assurément, mais c'était revenir à
l'ancienne constitution civile du clergé, dont Napoléon s'était tant
raillé dans le temps, et dont il avait eu la gloire de sortir par le
Concordat.

Dans le moment survint M. Duvoisin, accouru de son côté pour calmer
une colère facile à prévoir, et en prévenir les conséquences. La vue
de ce prélat tira Napoléon de l'irritation où le jetait presque
toujours la présence du cardinal Fesch, et reprenant son sang-froid,
il dit: Écoutons M. Duvoisin, celui-là sait ce dont il parle.--M.
Duvoisin, déplorant avec raison que le concile se fût désarmé en
contestant lui-même sa compétence, soutint pourtant qu'il ne fallait
pas agir comme si tout était perdu, et qu'en prenant une autre base
que la compétence du concile, en s'appuyant sur la note même de
Savone, il était possible par une autre voie d'arriver au même but. On
pouvait, suivant lui, faire une déclaration par laquelle il serait
stipulé, par exemple, que les siéges ne resteraient pas plus d'un an
vacants, que six mois seraient donnés au pouvoir temporel pour nommer,
six mois au Pape pour instituer, et que ces six mois écoulés le Pape
serait censé avoir délégué au métropolitain le pouvoir d'instituer les
sujets promus à l'épiscopat. On pouvait en outre terminer cette
déclaration en remerciant le Pape d'avoir, par cet arrangement émané
de Sa Sainteté, mis fin aux maux de l'Église. M. Duvoisin ajouta qu'il
lui semblait impossible que la commission ne voulût pas agréer une
solution que le Pape avait lui-même acceptée.

Napoléon consentit à faire cette nouvelle tentative, et à remettre au
lendemain l'usage de son autorité suprême, qui à ses yeux était
suffisante pour tout résoudre, quoi qu'il arrivât et quoi qu'on pût
dire. MM. Fesch et Duvoisin se retirèrent donc avec mission de faire
adopter ce nouveau plan à la commission.

[En marge: On imagine un nouvel expédient, c'est de se fonder sur la
déclaration de Savone, et de l'adopter comme émanant du Pape, ce qui
fait disparaître la difficulté de la compétence, et satisfait aux
principaux désirs de Napoléon.]

[En marge: Le nouvel expédient proposé par M. Duvoisin est adopté.]

La commission, suivant l'usage de ce malheureux concile, flottant
entre deux maîtres et entre deux craintes, entre Napoléon voulant être
obéi et l'opinion voulant être respectée, la commission récalcitrante
la veille parut tremblante le lendemain. Le cardinal Fesch fit grand
étalage du courroux de son neveu. M. Duvoisin ne dissimula point que
si on ne savait pas prendre un parti, on allait exposer l'Église à de
dangereux hasards, que certainement le Pape était bien à plaindre,
mais qu'il fallait le tirer de son affreuse position en se plaçant
entre lui et l'Empereur, qu'on en avait le moyen dans la note de
Savone par lui acceptée, qu'on n'avait qu'à la convertir par un décret
du concile en loi de l'État, remercier ensuite Pie VII d'avoir par le
consentement accordé à cette solution sauvé lui-même l'Église d'un
abîme; que cette fin donnée à une partie des controverses religieuses,
les autres trouveraient leur solution à leur tour, car Napoléon
satisfait deviendrait plus accommodant sur tout le reste, et
certainement mettrait un terme à la captivité du Pontife. Les paroles
fort sensées de M. Duvoisin ayant décidé la commission, son avis fut
adopté, et la déclaration de Savone fut convertie en décret du
concile, à l'unanimité, moins deux voix, celles de l'archevêque de
Bordeaux et de l'évêque de Gand, toujours très-obstinés et
très-véhéments.

[En marge: Grande satisfaction parmi les hommes sages.]

[En marge: Intrigues auprès de la commission pour la faire revenir sur
ses déterminations conciliantes.]

Bien qu'en principe l'institution dût appartenir purement et
simplement au Saint-Siége, on venait de faire ce qu'il y avait de plus
raisonnable dans la situation présente, puisque c'était terminer avec
le consentement du Pape un conflit des plus redoutables. Il y eut donc
une vraie satisfaction de ce résultat parmi les gens sages; il y en
eut une très-vive surtout dans la petite cour du cardinal Fesch, car
bien que ce cardinal se vantât sans cesse de l'héroïsme dont il
faisait preuve contre son neveu, ses familiers aimaient mieux ne pas
le voir condamné à déployer cet héroïsme. On trouvait plus commode de
jouir avec lui des honneurs de la résistance et des profits de la
parenté. On se réjouit même trop fort, car avertis de ce triomphe les
gens de parti, royalistes ou dévots, s'agitèrent toute la soirée,
toute la nuit, circonvinrent les membres de la commission, les
effrayèrent de ce qu'ils avaient fait, leur soutinrent qu'ils
s'étaient déshonorés, qu'ils avaient livré l'Église à son tyran, que
tout était perdu, et qu'il fallait qu'ils se rétractassent en
expliquant leur vote à la prochaine séance. Ces meneurs pieux
gagnèrent enfin leur cause, et on leur promit, après avoir essayé de
se sauver de Napoléon dans la journée, de se sauver le lendemain du
déshonneur.

[En marge: La commission se rétracte.]

[En marge: Pour sortir d'embarras, on adopte la note de Savone comme
base de la résolution à proposer, en y ajoutant la clause du recours
au Pape.]

Le lendemain, en effet, la commission s'étant réunie de nouveau, parut
complétement changée. Ce n'était plus la crainte de Napoléon, c'était
celle du parti catholique qui dominait. Les cardinaux Caselli et
Spina, esprits sensés mais faibles, furent les premiers à se
rétracter. Ils prétendirent qu'en votant la veille ils ignoraient le
vrai caractère des lois de l'État, qu'ils avaient appris depuis
qu'elles étaient irrévocables de leur nature, une fois consacrées par
le Sénat, et que, dès lors, tout en persévérant dans l'adoption du
décret ils étaient obligés de demander le consentement préalable du
Pape, ce qui était une rechute dans la vieille ornière, celle de
l'incompétence du concile. L'évêque de Tournay, ce membre du parti
extrême, dont les moeurs faisaient avec ses opinions un si singulier
contraste, ne mit pas la même précaution dans sa rétractation. Il
revint de tous points sur l'opinion qu'il avait adoptée la veille, et
déclara ne plus vouloir du décret. Les évêques de Comacchio et
d'Ivrée, vacillants comme les prêtres italiens n'avaient cessé de
l'être dans cette affaire, expliquèrent leur vote à leur tour, et le
retirèrent. M. de Boulogne, plus ferme ordinairement, reprit aussi le
sien, et il ne resta plus rien de l'ouvrage de la veille. On tomba
alors dans une étrange confusion, et finalement, pour en sortir, on
admit le fond du décret, qui était basé sur l'incontestable note de
Savone, à condition qu'il recevrait le consentement du Saint-Père,
afin d'obtenir la signature qui manquait à la note sur laquelle on se
fondait. Cette solution équivoque, sans sauver en principe
l'institution canonique qu'elle limitait fort étroitement, ne
tranchait aucune des difficultés politiques du moment, car en
abolissant l'autorité du concile, elle faisait tout dépendre d'une
seconde démarche auprès du Pape, exposait celui-ci à de nouvelles
perplexités, à de nouveaux scrupules, et s'il n'avait pas la force de
les surmonter, à toute sorte de périls.

[En marge: L'évêque de Tournay malheureusement chargé du rapport.]

Ce vote, tel quel, obtenu, le cardinal Fesch pressa vivement M. de
Barral, puis M. Duvoisin, de consentir à être, l'un ou l'autre, le
rapporteur de la résolution prise. Ces messieurs, dont l'avis n'avait
point prévalu, ne crurent pas pouvoir se charger de la rédaction du
rapport, en quoi ils commirent une faute, car les conclusions adoptées
importaient peut-être moins que le langage qu'on allait tenir devant
le concile. Au fond, puisque les uns et les autres on admettait des
limites à l'institution canonique, sauf le recours au Pape pour
valider le nouveau système, ce qui importait pour Pie VII comme pour
Napoléon, c'était la manière dont on présenterait la chose, et il
valait mieux confier ce soin à des gens voulant de bonne foi la
solution paisible de la difficulté, qu'à des ennemis ne désirant que
trouble et confusion. Mais MM. Duvoisin et de Barral s'étaient irrités
à leur tour. Les passions sont de tous les états, de toutes les
professions, et, après de longues contradictions, elles s'emparent
souvent des coeurs les plus modérés. Ces deux prélats repoussèrent
obstinément la mission qu'on voulait leur confier. Sur leur refus, on
s'adressa au fougueux évêque de Tournay, qui accepta bien qu'il ne sût
pas le français, et on pria M. de Boulogne de donner au rapport la
correction grammaticale dont très-probablement il devait manquer. Il
fallait que le cardinal Fesch, chargé plus que personne d'empêcher que
les choses n'allassent aux abîmes, eût bien peu de sens pour consentir
à de tels choix.

Les gens exaltés, qui ne demandaient que des esclandres, avaient lieu
de se réjouir. Le rapporteur mit dans son exposé toutes les opinions
de son parti; M. de Boulogne en retrancha ce que repoussait sa
rhétorique habile, mais y laissa tout ce qu'une politique sensée
aurait dû en écarter. Le rapport dut être lu au concile le 10 juillet.

[En marge: Séance du 10 juillet, dans laquelle on fait lecture du
rapport.]

[En marge: Vive émotion produite par ce rapport.]

Le secret avait été soigneusement gardé, comme le sont souvent les
secrets de parti. Le 10 juillet le concile se réunit avec une extrême
curiosité et une anxiété visible. À peine la lecture du rapport, faite
avec une prononciation étrange, était-elle achevée, que l'émotion fut
au comble dans tous les rangs de l'auguste assemblée. Une rédaction
habile aurait pu calmer toutes les opinions en leur accordant à
chacune des satisfactions raisonnables, et rendre acceptable par
l'Empereur une solution qui était certainement acceptable par la
portion hostile du concile, puisque cette solution émanait d'elle.
Mais le rapport fait exclusivement pour un parti qu'il exalta en le
satisfaisant, poussa à la colère le parti opposé qui en fut
profondément blessé. Il n'y avait pas entre tous ces prélats un homme
capable de reprendre cette assemblée irritée et désunie, de la rallier
autour d'une résolution sage, de la ramener enfin à la raison: ce fut
donc un chaos d'interpellations, de reproches, d'accusations
réciproques. Les partisans du pouvoir disaient que proclamer
l'incompétence du concile c'était de nouveau remettre toute la
question dans les mains du Pape, et que de la sorte on n'en finirait
jamais. Les autres répliquaient que le concile fût-il compétent, ses
actes eux-mêmes ne pouvaient se passer de la sanction du Pape, car les
décisions d'un concile n'avaient de valeur qu'autant que le
Saint-Siége les approuvait. Cette omnipotence du Pape, soutenue par
quelques-uns, portait les autres à rappeler l'usage récent que Pie VII
en avait fait, à citer la bulle d'excommunication, et à la lui
reprocher comme un attentat, comme une oeuvre d'anarchie, car si elle
eût réussi, disaient-ils, où en serait-on maintenant?

[En marge: Violente exclamation de l'archevêque de Bordeaux.]

[En marge: Grand tumulte et levée de la séance.]

À ces mots l'archevêque de Bordeaux s'élance au milieu de l'assemblée,
tenant en main un livre, celui des actes du concile de Trente, ouvert
à l'article même qui confère au Pape le pouvoir d'excommunier les
souverains lorsqu'ils attentent aux droits de l'Église. On veut en
vain retenir ce vieillard chancelant mais obstiné, atteint de surdité,
entendant à peine ce qu'on lui dit, et n'écoutant que lui-même et sa
passion; il s'avance, et jette sur la table le livre en s'écriant:
Vous prétendez qu'on ne peut excommunier les souverains, condamnez
donc l'Église qui l'a ainsi établi!--L'effet de ces mots est immense
sur ceux qui les approuvent, et sur ceux qui en redoutent les
conséquences, car c'était presque renouveler l'excommunication, la
renouveler à la face de Napoléon, tout près de son palais, et sous sa
main redoutable!

Ici le cardinal Fesch, recouvrant un peu de présence d'esprit, déclare
qu'il est impossible de délibérer dans l'état où se trouve le concile,
et remet au lendemain le vote définitif sur le sujet en discussion. On
se sépare à peine joyeux d'un côté, vivement indigné de l'autre,
troublé de toutes parts, et généralement terrifié, ne comprenant pas
le sentiment irrésistible auquel on vient de céder.

Bien qu'il n'y eût ni public, ni tribune, ni journaux, mille échos
avaient déjà porté à Trianon, où résidait l'Empereur, la nouvelle de
cette séance. Le duc de Rovigo, l'archevêque de Malines, le cardinal
Fesch, s'y étaient rendus. En apprenant ces détails, Napoléon avait
cru voir se lever devant lui la révolution tout entière. Que n'y
voyait-il quelque chose qui était bien la révolution, mais la
révolution dans ce qu'elle avait de meilleur, c'est-à-dire l'opinion
publique, éclatant à son insu, malgré elle en quelque sorte, et lui
reprochant non de vouloir affranchir l'État de la domination de
l'Église, mais d'opprimer les consciences, et surtout de torturer un
Pontife vénérable, autrefois son ami, son coopérateur dans ses plus
belles oeuvres, de le traîner de prison en prison comme un criminel
d'État! Que n'y voyait-il cette leçon frappante, c'est qu'il ne
pouvait pas réunir quelques hommes, quelques vieux prêtres, faibles,
tremblants, étrangers à tout dessein politique, sans qu'ils fussent
amenés, une fois réunis, à éclater, et à prononcer contre ses actes
une énergique réprobation! Assurément il y avait des préjugés, de
petites vues, de mesquines doctrines théologiques, des faiblesses
enfin chez les membres de ce concile, mais leur émotion était
honorable, et elle décelait un grand fait, la liberté renaissant sans
le vouloir, sans le savoir, et, ce qui était plus extraordinaire,
renaissant chez de vieux prêtres, victimes et ennemis pour la plupart
de la révolution française, et n'ayant aucune intention d'en
reproduire les désordres!

[En marge: Napoléon, exaspéré, prononce la dissolution du concile, et
fait conduire à Vincennes les évêques de Troyes, de Tournay et de
Gand.]

Napoléon ne vit dans tout cela que ce que pouvait y voir le
despotisme, la nécessité d'employer la force pour arrêter des
manifestations déplaisantes, comme si on supprimait le mal en
attaquant les effets au lieu de la cause. Napoléon traita son oncle
fort durement, lui reprocha ses faiblesses, ses illusions, lui fit
même commettre une grave imprudence, celle de tout rejeter sur les
évêques de Troyes, de Tournay, de Gand, qui avaient été fort
incommodes dans la commission, imprudence du reste commise
très-innocemment, puis fit rédiger sur-le-champ un décret pour
prononcer la dissolution immédiate du concile, et donna des ordres de
la dernière violence quant aux individus qui avaient été les chefs de
l'opposition. L'évêque de Tournay (M. d'Hirn) pour avoir rédigé le
rapport dans le plus mauvais esprit, l'évêque de Troyes (M. de
Boulogne) pour l'avoir si mal retouché, l'évêque de Gand (M. de
Broglie) pour avoir plus qu'aucun autre membre influé sur la
commission par son autorité morale, furent désignés comme les
principaux coupables, et comme devant être les premières victimes de
cette espèce d'insurrection épiscopale. L'archevêque de Bordeaux avait
bien mérité aussi cette distinction; mais un ecclésiastique récemment
nommé à l'évêché de Metz et jouissant de la confiance du gouvernement,
M. Laurent, fit valoir la surdité et le défaut d'esprit du prélat, et
sur ses sages instances on se contenta de trois victimes. Par ordre de
Napoléon, le duc de Rovigo les fît arrêter dans la nuit, et conduire à
Vincennes, sans jugement, bien entendu, sans même aucune explication.
C'était au public à comprendre pourquoi, et à eux à se soumettre.

[En marge: Terreur des membres du concile en apprenant les mesures
prises par Napoléon.]

[En marge: On imagine de nouveau un moyen terme, consistant à adopter
le fond du décret proposé, avec un recours de pure déférence au Pape,
et la résolution de se passer de son adhésion s'il la refuse.]

[En marge: La presque totalité des membres du concile dissous signent
ce nouveau projet.]

Le lendemain on apprit, mais sans grand éclat, grâce à la privation
de toute publicité, que le concile était dissous, et que trois des
principaux prélats étaient envoyés à Vincennes. Dans le clergé surtout
on était fort sensible à ces actes extraordinaires, mais,
malheureusement il faut ajouter qu'on était aussi effrayé qu'indigné.
Les partisans du gouvernement, pour excuser ses rigueurs, disaient
bien bas, de peur de provoquer des démentis, qu'on avait trouvé les
trois prélats compromis dans une trame ténébreuse, celle qui avait
valu à M. d'Astros son emprisonnement, et à M. Portalis son exclusion
du Conseil d'État. Du reste, on n'avait pas grand'peine à tenir tête à
la majorité du concile, car ses membres tremblaient presque tous, et
cherchaient bien plus à se justifier qu'à récriminer. Séparés
d'ailleurs les uns des autres par l'acte de dissolution, ils n'avaient
plus la force qu'ils puisaient dans leur réunion, et se trouvaient
livrés à leur timidité individuelle. Parmi les plus effrayés et les
plus enclins à demander leur pardon, on rencontrait les Italiens,
considérant tout ceci comme une querelle qui ne les regardait pas, qui
se passait entre l'Église gallicane et Napoléon, et ne voulant pas,
après avoir conservé leurs siéges même après la captivité de Savone,
venir échouer au port dans une affaire de pure forme, telle que
l'institution canonique. Ils disaient que les prélats français étaient
des imprudents et des fous, qu'eux Italiens s'étaient généralement
abstenus dans ces questions parce qu'elles ne les intéressaient guère,
mais qu'ils étaient prêts, si on avait en quelque chose besoin de
leur adhésion, à la donner sans réserve. Le cardinal Maury, qui ne
voulait pas assister à de nouvelles révolutions, qui avait le coeur
plein de reconnaissance pour Napoléon et de ressentiment contre
l'Église si ingrate envers lui, ne manqua pas de porter toutes ces
paroles au ministre des cultes, et à l'Empereur lui-même. Dix-neuf
Italiens s'étaient offerts, et on pouvait bien compter sur cinquante
ou soixante prélats français, moins indifférents que les Italiens à la
solution, mais presque aussi effrayés, et demandant à en finir comme
il plairait au gouvernement.--Prenez-les un à un, dit le cardinal
Maury, et vous en viendrez plus facilement à bout qu'en
masse.--Exprimant même sa remarque avec la familiarité originale qui
lui était propre, il ajouta: _C'est un excellent vin, mais qui sera
meilleur en bouteille qu'en tonneau_.--On profita de l'avis, et on
rédigea un décret à peu près semblable à celui qui avait prévalu dans
la commission, lequel limitait à un an le délai pour remplir les
siéges vacants, dont six mois pour la nomination par le pouvoir
temporel, et six mois pour l'institution canonique par le Pape, après
quoi le métropolitain de la province ecclésiastique était chargé
d'instituer les sujets nommés. On ajouta à ce décret la clause d'un
nouveau recours au Pape, pour lui demander sa sanction, mais avec un
sous-entendu entièrement contraire aux conclusions de l'évêque de
Tournay. Il était entendu en effet que si le Pape n'adhérait pas, le
concile prendrait une résolution indépendante, voterait le décret
nouveau, et l'enverrait à l'Empereur pour qu'il fût converti en loi de
l'État. Il fut même convenu que pendant qu'une députation se rendrait
à Savone afin d'obtenir l'agrément du Saint-Père, on retiendrait à
Paris les principaux membres du concile pour leur faire émettre un
second vote en cas de refus de la part du Pontife. Ce plan ainsi
arrêté, on appela les uns après les autres chez le ministre des cultes
les prélats sur lesquels on croyait pouvoir compter. Dix-neuf évêques
italiens adhérèrent avec empressement; soixante-six évêques français
suivirent leur exemple, ce qui faisait quatre-vingt-cinq adhérents,
sur cent six membres admis dans le concile. Ceux qui, au nombre de
vingt environ, n'avaient pas adhéré, n'étaient pas tous des opposants
déterminés. La moitié faisait des réserves plutôt que des refus.

[En marge: Les adhésions individuelles garantissant la presque
unanimité, on convoque encore une fois le concile, qui adopte en
silence le projet convenu.]

Quand ce résultat fut acquis, le prince Cambacérès, qui était toujours
appelé pour chercher les termes moyens, les expédients ingénieux, et
qui avait beaucoup contribué à faire adopter cette solution pacifique,
conseilla d'assembler de nouveau le concile, et de lui présenter
l'acte dont l'adoption ne pourrait plus désormais faire doute.
Napoléon y consentit, et ordonna par décret une nouvelle convocation
pour le 5 août.

Le 5 août, en effet, le concile fut réuni dans le lieu ordinaire de
ses séances. Personne ne demanda pourquoi on avait été si brusquement
séparé, pourquoi on était si brusquement rappelé, pourquoi trois
membres du concile au lieu d'être présents étaient à Vincennes; on
entendit la lecture du décret, et on le vota presque à l'unanimité.

[Date en marge: Août 1811.]

[En marge: Le nouveau décret, porté au Pape par une députation
nombreuse d'évêques et de cardinaux.]

Restait à obtenir la sanction du Pape, non pas qu'on reconnût
l'incompétence du concile, mais parce qu'il fallait se conformer à
l'usage naturel et nécessaire de soumettre au chef suprême de l'Église
les actes de toute assemblée de prélats. Napoléon consentit à envoyer
une députation composée d'évêques et d'archevêques pour solliciter
l'approbation papale, et à y joindre quelques cardinaux pour tenir
lieu à Pie VII de ce conseil dont toujours il se disait privé, dès
qu'on lui demandait une résolution quelconque. Les cardinaux choisis
furent les cardinaux de Bayane, Fabrice Ruffo, Roverella, Doria,
Dugnani. On y ajouta l'archevêque d'Édesse, aumônier du Pape. Les
prélats désignés furent les archevêques de Tours, de Malines et de
Pavie; les évêques de Nantes, de Trèves, d'Évreux, de Plaisance, de
Feltre, de Faenza. Ils devaient partir sur-le-champ, pour ne pas faire
trop attendre leurs collègues retenus à Paris afin d'émettre un
nouveau vote en cas de refus de la part du Pape. Du reste on ne
croyait guère à ce refus, surtout en se rappelant la note rapportée de
Savone par MM. de Barral, Duvoisin et Mannay.

[En marge: Napoléon, fatigué de la querelle religieuse, se donne tout
entier à ses projets de guerre.]

Napoléon avait accepté cette fin du concile, d'abord parce que c'était
une fin, ensuite parce qu'il avait à peu près atteint son but en
obtenant la limitation fort étroite de l'institution canonique. Mais
moralement il se sentait battu, car une opposition d'autant plus
significative qu'elle était involontaire et pour ainsi dire
tremblante, s'était manifestée dans le clergé, et lui avait déclaré
clairement qu'il était l'oppresseur du Pontife: elle avait de plus
trouvé mille échos dans les coeurs! Il se consolait en se flattant que
bientôt on lui rapporterait de Savone sinon le décret lui-même, au
moins l'institution des vingt-sept prélats nommés, ce qui suffisait
pour remettre au complet l'Église de France, et pour lever les
difficultés qui en gênaient l'administration. Quant à la question de
principe, il verrait plus tard à s'en tirer comme il pourrait.
D'ailleurs en ce moment toutes les questions matérielles, morales,
politiques, militaires, se résumaient pour lui dans une seule, celle
de la grande guerre du Nord. Vainqueur une dernière fois de la Russie,
qui semblait seule, sinon lui tenir tête, du moins contester
quelques-unes de ses volontés, il abattrait en elle tous les genres
d'opposition, publics ou cachés, qu'il rencontrait encore en Europe.
Que serait alors ce pauvre prêtre prisonnier, qui lui voulait disputer
Rome? Rien ou presque rien, et l'Église, comme elle avait fait tant de
fois, reconnaîtrait la puissance de César. Le Concordat de
Fontainebleau, obtenu même au retour de Moscou, prouve que si Napoléon
s'aveuglait souvent, ce n'était pas en cette occasion qu'il
s'aveuglait le plus.

Les cardinaux et les prélats désignés partirent donc pour Savone, et
lui, ennuyé de cette _querelle de prêtres_, comme il l'appelait depuis
qu'il s'était mis à mépriser le Concordat, sa plus belle oeuvre, il
revint tout entier à ses grandes affaires politiques et militaires.

[En marge: Voeux pour la paix dans toute l'Europe.]

[En marge: Inutilité de ces voeux, et activité soutenue des
préparatifs de Napoléon.]

Quoique privé de journaux libres, du moins en France, le public
européen suivait avec une attention curieuse et inquiète la brouille
déjà fort retentissante de l'empereur Napoléon et de l'empereur
Alexandre. Tantôt on disait que la guerre était inévitable et serait
prochaine, que les Français allaient passer la Vistule et les Russes
le Niémen, tantôt que la querelle était apaisée, et que chacun allait
se retirer fort en deçà de ses frontières. Surtout depuis l'arrivée de
M. de Caulaincourt à Paris, de M. de Lauriston à Saint-Pétersbourg, on
semblait espérer que la paix serait maintenue. Les esprits sages, à
quelque pays qu'ils appartinssent, ne sachant quelle serait l'issue
d'une nouvelle lutte, certains en tout cas que des torrents de sang
couleraient, souhaitaient la paix ardemment, et applaudissaient à tout
ce qui en présageait le maintien. Mais les mouvements continuels de
troupes du Rhin à l'Elbe n'étaient guère faits pour les rassurer, et
détruisaient le bon effet des bruits pacifiques qui avaient circulé
depuis deux ou trois mois. Les amis de la paix n'avaient que trop
raison d'être inquiets, car Napoléon, résolu à différer la guerre,
mais toujours décidé à la faire, avait continué ses préparatifs, en
prenant seulement la précaution de les dissimuler assez pour ne pas
amener en 1811 la rupture que dans ses calculs il ne souhaitait que
pour 1812. Ainsi, par exemple, après avoir retardé d'abord le départ
des quatrièmes et sixièmes bataillons du maréchal Davout, et les avoir
retenus au dépôt, il s'était ravisé, et, pensant que nulle part ils ne
se formeraient mieux que sous cet instructeur vigilant et sévère, il
les avait acheminés sur l'Elbe. Or ce n'étaient pas moins que
trente-deux bataillons expédiés à la fois au delà du Rhin, ce qui ne
pouvait guère se cacher. Pour opposer à cet effet trop frappant un
effet contraire, il avait ordonné de ramener en arrière deux
bataillons westphaliens, qui allaient compléter la portion allemande
de la garnison de Dantzig, et avait recommandé de faire grand bruit de
ce mouvement rétrograde, et de dire quant aux bataillons français en
route vers l'Elbe, qu'ils ne faisaient qu'achever une marche depuis
longtemps commencée. Disposant des journaux français et d'une partie
des journaux allemands, il pouvait bien ainsi abuser un moment le
public, mais des centaines d'espions russes de toutes les nations
devaient bientôt rétablir la vérité, et même exagérer les faits en
sens contraire.

Aussi le cabinet russe ne s'y était-il pas trompé, et l'empereur
Alexandre avait dit à M. de Lauriston qu'à la vérité deux bataillons
allemands rétrogradaient, mais qu'en même temps plus de trente
bataillons français s'avançaient de Wesel sur Hambourg. Toutefois,
avait ajouté l'empereur Alexandre, je ne veux pas être en arrière de
l'empereur Napoléon sous le rapport des manifestations pacifiques; il
a fait rétrograder deux bataillons, et moi je vais faire rétrograder
une division.--Il avait effectivement un peu rapproché du bas Danube
l'une des cinq divisions qu'il avait d'abord reportées sur le Dniéper
pour les transporter en Pologne. Il faut reconnaître qu'en cette
circonstance sa sincérité commençait à valoir celle de Napoléon, car,
ayant trop diminué ses forces devant les Turcs, il sentait le besoin
de les augmenter en ramenant sur le Danube l'une des divisions qu'il
en avait éloignées.

[En marge: Efforts de M. de Lauriston pour amener de la part de
l'empereur Alexandre une démarche qui serve de prétexte à un
rapprochement.]

[En marge: Raisons de l'empereur Alexandre pour se refuser à une
pareille démarche malgré son désir sincère de la paix.]

M. de Lauriston, qui craignait beaucoup une nouvelle guerre au Nord,
et qui voyait avec désespoir qu'en armant ainsi les uns en
représaille des autres, on finirait bientôt par se mettre
réciproquement l'épée sur la gorge, priait, suppliait l'empereur
Alexandre d'être le plus sage des deux, et de prendre l'initiative des
explications qu'on différait de se donner ou par un faux amour-propre,
ou par un calcul mal entendu.--Demandez donc, disait-il à l'empereur
Alexandre, une indemnité pour Oldenbourg, et je ne mets pas en doute
qu'on vous l'accordera. Envoyez quelqu'un à Paris pour y porter vos
griefs, et j'ai la conviction qu'il sera reçu avec empressement. On
pourra alors s'expliquer, et savoir enfin pourquoi on est prêt à
s'égorger.--À ces pressantes instances, l'empereur Alexandre opposait
un refus absolu. Il ne voulait, comme il l'avait déjà dit, rien
demander pour Oldenbourg, ni en Allemagne ni en Pologne, parce qu'en
Allemagne on ne manquerait pas de le dénoncer comme cherchant à
spolier les princes allemands, parce qu'en Pologne Napoléon
l'accuserait de chercher à démembrer le grand-duché de Varsovie, et
s'en ferait un argument auprès des Polonais. L'empereur Alexandre ne
voulait pas non plus se donner l'apparence d'un prince intimidé, qui
envoyait demander la paix aux Tuileries. Il était d'ailleurs
intimement convaincu qu'il ne l'obtiendrait pas, et redoutait même de
précipiter la guerre en s'expliquant catégoriquement sur certains
objets, tels que les affaires commerciales par exemple. Si, en effet,
on le pressait, il était résolu à dire formellement que jamais il ne
fermerait ses ports à ce qu'il appelait les neutres, et à ce que
Napoléon appelait les Anglais, et craignait qu'une déclaration aussi
nette n'amenât une rupture instantanée. La guerre, que Napoléon
voulait à un an de distance, lui la prévoyait à un an aussi, et
l'aimait mieux différée qu'immédiate. C'est pour cela qu'il se
renfermait dans une extrême réserve, affirmant avec sincérité qu'il
désirait la paix, et en preuve, promettant, si on désarmait, de
désarmer à l'instant même, ajoutant que le grief qu'il avait dans la
spoliation du prince d'Oldenbourg ne constituait point une affaire
urgente, qu'il espérait une indemnité, mais qu'il n'insisterait pas
pour l'obtenir sur-le-champ, qu'il saurait l'attendre, et qu'en
agissant ainsi ce n'était pas un grief qu'il entendait se réserver,
car il n'hésitait pas à déclarer que pour ce motif il ne ferait point
la guerre[8].

          [Note 8: Je rapporte tout ceci d'après les pièces les plus
          authentiques, d'après les lettres de M. de Lauriston, de
          Napoléon, du maréchal Davout, etc... On peut donc considérer
          ces détails non comme des conjectures, mais comme des
          certitudes absolues.]

[En marge: Dans la situation présente un mot imprudent peut amener une
rupture définitive.]

Dans cette situation délicate et grave, il aurait fallu beaucoup de
soins, beaucoup de ménagements pour prévenir la guerre, mais il
suffisait d'un seul mot imprudent pour la rendre inévitable, peut-être
même immédiate. Or, avec le caractère bouillant de Napoléon, avec sa
hardiesse de langage surtout, on devait craindre que ce mot il ne le
laissât échapper.

[En marge: Fâcheuse conversation à laquelle Napoléon se laisse
entraîner avec le prince Kourakin.]

Le 15 août 1811, jour de sa fête et de grande réception, il y eut
cercle à la cour. Comme on le connaissait prompt à dire ce qu'il avait
sur le coeur, on le suivait, on l'écoutait, pour recueillir quelque
parole qui eût trait à l'importante question du moment. Il était ce
jour-là dispos, gai, enclin à parler. Son superbe visage était
rayonnant de bonne humeur, de clairvoyance, et il eût attiré des
hommes moins curieux, moins intéressés à l'entendre que ceux qui
l'entouraient. La plupart des invités étaient partis: il restait
auprès de lui les ambassadeurs de Russie et d'Autriche (princes
Kourakin et de Schwarzenberg), les ambassadeurs d'Espagne et de
Naples, et un ou deux de ces ministres des petites cours allemandes,
toujours aux écoutes pour savoir ce que préparent les géants qui ont
coutume de les fouler aux pieds[9]. Suivi de ces personnages, allant,
venant, discourant sur tout, Napoléon dit à l'ambassadeur d'Espagne
que c'était une mauvaise saison dans son pays pour les opérations
militaires, que rien ne pouvait donc marcher vite en ce moment, mais
qu'à l'automne il presserait les événements, et mènerait d'un pas
rapide Espagnols, Portugais et Anglais. Se tournant ensuite vers le
prince Kourakin, il parla d'une dépêche inventée par les Anglais,
dépêche fort arrogante qui aurait été adressée par la France à la
Russie, et dit qu'elle n'avait pas même la vraisemblance pour elle; à
quoi le prince Kourakin répondit qu'assurément elle n'était pas
vraisemblable, car jamais il n'aurait pu en recevoir une pareille.
Napoléon sourit avec douceur à cette saillie de fierté du prince
Kourakin, et puis, comme pour s'en venger un peu, amena l'entretien
sur les événements de Turquie, dont, en effet, il y avait beaucoup à
dire. Les Russes, dans la campagne dernière, étaient restés maîtres de
toutes les places du Danube depuis Widin jusqu'à la mer Noire. Ils
avaient été moins heureux cette année, n'avaient pu franchir le
Danube, et avaient eu auprès de Rutschuk une affaire qu'ils disaient à
leur avantage, que les Turcs prétendaient au contraire leur avoir été
favorable, et à la suite de laquelle ceux-ci en effet étaient rentrés
dans Rutschuk. Il était évident que les divisions ramenées en arrière
avaient fait faute aux Russes. Expliquant les choses dans son sens, le
prince Kourakin cherchait à pallier les désavantages de la campagne,
et naturellement vantait beaucoup la bravoure du soldat russe. Pendant
ces explications, Napoléon regardait le prince Kourakin avec
infiniment de malice, et prenait plaisir à voir ce personnage, qui
n'avait pas plus la dextérité de l'esprit que celle du corps,
embarrassé dans ses récits, et ne sachant comment en sortir.--Oui,
oui, lui dit-il, vos soldats sont très-braves; nous n'avons, nous
Français, aucune peine à en convenir; pourtant vos généraux ne valent
pas vos soldats. Il est impossible de se dissimuler qu'ils ont bien
mal manoeuvré. C'est une grande difficulté que d'avoir à défendre une
ligne aussi longue que celle du Danube, de Widin à la mer Noire. On ne
peut d'ailleurs disputer la rive d'un fleuve qu'en étant maître de se
porter sur l'autre rive, en ayant en grand nombre des ponts et des
têtes de pont, car le véritable art de se défendre est celui de savoir
attaquer. Vos généraux ont agi contre toutes les règles.--Là-dessus
Napoléon, parlant de la guerre aussi bien qu'il la faisait, tint
longtemps ses auditeurs attentifs et émerveillés. Le prince Kourakin,
voulant excuser les généraux russes, dit que les forces leur avaient
manqué, qu'on avait été obligé d'en éloigner une partie du théâtre de
la guerre, et s'apercevant de la maladresse qu'il commettait, il
ajouta que les finances de l'empire l'avaient ainsi exigé. Napoléon
sourit aussitôt de la gaucherie de son interlocuteur, et continuant à
se jouer de lui avec autant d'esprit que de grâce: Vos finances, lui
dit-il, vous ont obligés de vous éloigner du Danube... en êtes-vous
bien assuré?... Si cela est ainsi, vous avez fait une mauvaise
opération financière... En général, toutes les troupes dont
l'entretien est trop pesant, il faut les envoyer sur le territoire
ennemi. C'est ainsi que j'en use, et mes finances s'en trouvent
bien...--Puis tout à coup, sans abandonner le ton de bienveillance
qu'il avait pris dans cet entretien, mais avec la pétulance de
quelqu'un qui ne se contient plus, Napoléon dit au prince Kourakin:
Tenez, prince, parlons-nous sérieusement? dictons-nous ici des
dépêches ou écrivons-nous pour les journaux? S'il en est ainsi, je
tomberai d'accord avec vous que vos généraux ont été constamment
victorieux, que la gêne de vos finances vous a obligés de retirer une
partie de vos troupes qui vivaient aux dépens des Turcs, pour les
faire vivre aux dépens du trésor russe, j'accorderai tout cela; mais
si nous parlons franchement devant trois ou quatre de vos collègues
qui savent tout, je vous dirai que vous avez été battus, bien battus;
que vous avez perdu la ligne du Danube par votre faute; que c'est
moins le tort de vos généraux, quoiqu'ils aient mal manoeuvré, que
celle de votre gouvernement, qui leur a ôté les forces dont ils
avaient un besoin indispensable, qui a ramené cinq divisions du Danube
sur le Dniéper, et cela pourquoi? pour armer contre moi, qui suis
votre allié, à ce que vous dites, contre moi, qui ne voulais point
vous faire la guerre, et qui ne veux pas vous la faire encore
aujourd'hui. Vous avez commis là fautes sur fautes. Si vous aviez
quelque inquiétude de mon côté, il fallait vous expliquer. En tout
cas, au lieu de porter ailleurs vos forces, il fallait au contraire
les accumuler contre la Turquie, l'accabler, lui arracher la paix,
qu'il suffisait d'une campagne pour obtenir aussi avantageuse que
celle de Finlande, et puis vous auriez songé à vous précautionner
contre moi! Mais politiquement, financièrement, militairement, vous
n'avez rien fait qui vaille, et tout cela pour qui?... Pour le prince
d'Oldenbourg, pour quelques contrebandiers... C'est pour de telles
gens que vous vous exposez à la guerre avec moi! Et pourtant, vous le
savez bien, j'ai six cent mille hommes à vous opposer, j'en ai quatre
cent mille en Espagne, je sais mon métier, jusqu'ici vous ne m'avez
pas vaincu, et, Dieu aidant, j'espère que vous ne me vaincrez
jamais!... Mais vous aimez mieux écouter les Anglais, qui vous disent
que je veux vous faire la guerre, vous aimez mieux vous en rapporter à
quelques contrebandiers que vos mesures commerciales enrichissent, et
vous vous mettez à armer; je suis bien obligé d'armer de mon côté, et
nous voilà encore face à face, prêts à recommencer!... Vous êtes comme
un lièvre qui, recevant du plomb dans la queue, se lève sur ses pattes
pour regarder, et s'expose ainsi à en recevoir à la tête... Moi, je
suis défiant comme l'homme de la nature... j'observe... Je vois qu'on
se dirige de mon côté, je me défie, je mets la main sur mes armes...
Il faut pourtant que cette situation ait un terme.--Napoléon,
s'exprimant avec une extrême volubilité, sans laisser à son
interlocuteur le temps de répliquer, et sans cesser néanmoins de se
montrer bienveillant, même amical dans le ton, donna ici un moment au
prince Kourakin pour lui répondre. Celui-ci, qui avait peu de mémoire,
peu de connaissance des faits, bien qu'il ne manquât ni de finesse ni
d'habitude des grandes affaires, ne songea point à rappeler à Napoléon
que, dans la série des préparatifs militaires, la France avait précédé
la Russie, et se confondit en protestations d'amitié et de dévouement,
affirmant qu'on était encore dans les mêmes termes qu'à Tilsit, et que
si quelqu'un avait lieu d'être étonné, c'était la Russie, qui n'avait
pas cessé d'être fidèle à l'alliance; qu'elle avait dû être grandement
affectée des traitements infligés au prince d'Oldenbourg; que c'était
un proche parent de l'empereur, auquel la cour de Russie était fort
attachée; qu'on ne pouvait rien faire qui atteignît plus sensiblement
l'empereur Alexandre que de toucher aux États de ce prince; qu'au
surplus la Russie s'était bornée sur ce sujet à exprimer des plaintes,
des réserves...--Des réserves, reprit Napoléon, des réserves!... mieux
que cela, vous avez fait une protestation en forme (ce qui était
vrai), vous m'avez dénoncé à l'Allemagne, à la Confédération du Rhin,
comme un spoliateur... Votre prince d'Oldenbourg, vous ne savez
peut-être pas que c'était un grand faiseur de contrebande, qu'il
manquait à ses traités avec vous et avec moi, qu'il violait le pacte
qui lie entre eux les membres de la Confédération du Rhin, que d'après
l'ancien droit germanique j'aurais pu l'appeler à mon tribunal, le
mettre au ban de l'Empire, et le déposséder sans que vous eussiez eu
rien à dire. Au lieu de cela je vous ai prévenus, je lui ai offert un
dédommagement...--En prononçant ces paroles, Napoléon souriait comme
s'il ne les eût pas prises au sérieux, et semblait presque avouer
qu'il avait agi beaucoup trop lestement. Puis il ajoutait avec un ton
de regret et de douceur: Je conviens que si j'avais su à quel point
vous teniez au prince d'Oldenbourg, j'aurais procédé autrement, mais
j'ignorais le grand intérêt que vous portiez à ce prince. Maintenant
comment faire? Vous rendrai-je le territoire d'Oldenbourg tout chargé
de mes douaniers, car je ne vous le rendrais pas autrement? vous n'en
voudriez pas... En Pologne, je ne vous donnerai rien... rien...--Et
Napoléon prononça ces derniers mots avec un accent qui prouvait
qu'Alexandre avait raison de ne pas vouloir fournir cette arme contre
lui...--Où donc, ajouta-t-il, prendrons-nous une indemnité?... Mais
n'importe, parlez, et je tâcherai de vous satisfaire... Pourquoi
avez-vous laissé partir M. de Nesselrode dans un pareil moment?... (M.
de Nesselrode, principal directeur des affaires de la légation, venait
en effet de quitter Paris.) Il faut que votre maître renvoie lui ou un
autre, avec des pouvoirs pour s'expliquer, pour conclure une
convention qui embrasse tous vos griefs et tous les miens, sans quoi
je continuerai mes armements, je lèverai probablement bientôt la
conscription de 1812, et, vous le savez, je n'ai pas l'habitude de me
laisser battre... Vous comptez sur des alliés! Où sont-ils? Est-ce
l'Autriche, à laquelle vous avez fait la guerre en 1809, et dont vous
avez pris une province à la paix?...--Et en disant ces mots Napoléon
regardait le prince de Schwarzenberg, qui se taisait, et tenait les
yeux fixés à terre...--Est-ce la Suède, à qui vous avez pris la
Finlande? Est-ce la Prusse, dont à Tilsit vous avez accepté les
dépouilles après avoir été son allié?... Vous vous trompez, vous
n'aurez personne. Expliquez-vous donc avec moi, et ne recommençons pas
la guerre...--En terminant cet entretien, Napoléon saisit la main du
prince Kourakin avec beaucoup d'amitié, puis congédia le cercle
confondu de son esprit autant que de son imprudente audace, et riant
joyeusement de l'embarras de l'ambassadeur russe, qui s'écriait, en
sortant des Tuileries, qu'il étouffait, qu'il faisait bien chaud dans
les salons de l'Empereur. Cette conversation rappelait celles que
Napoléon avait eues avec lord Whitworth à la veille de la rupture de
la paix d'Amiens, avec M. de Metternich à la veille de la campagne de
Wagram, et, quoiqu'elle n'eût ni la violence de la première, ni la
gravité calculée de la seconde, elle devait prêter à des exagérations
fort dangereuses, fort embarrassantes surtout pour l'empereur
Alexandre, déjà trop compromis aux yeux de sa nation sous le rapport
de la dignité blessée.

          [Note 9: Ici encore je parle d'après les documents les plus
          certains. Je fais peu de cas des discours inventés, et
          encore moins des conversations supposées, qui sont plus
          invraisemblables que les discours, parce qu'elles sont plus
          difficiles à recueillir et à rendre. Mais la conversation
          que je rapporte, comme deux ou trois autres de Napoléon que
          j'ai déjà reproduites, fut saisie par plusieurs témoins, par
          l'ambassadeur d'Autriche, par le ministre de Wurtemberg, et
          répétée par Napoléon à M. de Bassano, pour qu'il la
          communiquât à toutes les cours. Ces trois versions, dont
          aucune ne contredit absolument les deux autres, mais qui se
          complètent en reproduisant l'une ce que l'autre a négligé,
          sont les documents dont je me suis servi pour résumer, bien
          entendu, ce curieux entretien. Il n'y a que la forme qui
          soit à moi, et encore, ai-je mis un grand soin à rendre
          autant que possible l'exacte physionomie du langage de
          Napoléon. C'était mon droit d'historien, parce que c'est la
          nécessité de l'art de recueillir ce qui en vaut la peine et
          de l'abréger, car autrement une histoire serait presque
          aussi longue à lire qu'elle a été longue à s'accomplir. Il
          faudrait vingt ans pour lire ce qui a duré vingt ans.]

[En marge: Grand effet produit en Europe, et particulièrement à
Saint-Pétersbourg, par l'entretien de Napoléon avec le prince
Kourakin.]

[En marge: Impression douloureuse que ce même entretien produit sur
l'empereur Alexandre, et conviction de ce monarque que la guerre est
désormais inévitable.]

Le lendemain, les flatteurs de Napoléon, habitués à célébrer les
prouesses de sa langue comme celles de son épée, ne manquèrent pas de
raconter qu'il avait accablé l'ambassadeur de Russie; et ses
détracteurs, habitués à défigurer ses moindres actes, eurent grand
soin de dire de leur côté qu'il avait violé toutes les convenances
envers le représentant de l'une des principales puissances de
l'Europe. Le prince Kourakin n'écrivit rien de pareil à
Saint-Pétersbourg, il fut simple et modéré dans son rapport; et
l'empereur Alexandre aurait laissé passer sans aucune remarque cette
nouvelle boutade de son redoutable allié, si une quantité de lettres
écrites à Saint-Pétersbourg, les unes de Paris, les autres de Vienne
et de Berlin, n'avaient étrangement défiguré l'entretien du 15 août.
Mis en quelque sorte au défi devant sa nation et devant l'Europe, il
devait devenir plus susceptible, et désormais attendre les
explications au lieu de les offrir.--J'aurais bien voulu, dit-il à M.
de Lauriston, ne pas prendre garde à cette conversation, mais tous les
salons de Saint-Pétersbourg en retentissent, et cette nouvelle
circonstance ne fait que rendre plus ferme la résolution de ma
nation, tout en ne provoquant pas la guerre, de défendre sa dignité,
son indépendance jusqu'à la mort. Napoléon, du reste, ne parle ainsi
que lorsqu'il est décidé à la guerre: alors il ne s'impose plus aucune
retenue. Je me rappelle sa conversation avec lord Whitworth en 1803,
avec M. de Metternich en 1809; je ne puis donc voir dans ce qui vient
de se passer qu'un indice de très-mauvais augure pour le maintien de
la paix.--

L'empereur Alexandre, à la suite de ces observations, parut
extrêmement triste; son ministre, M. de Romanzoff, dont l'existence
politique tenait à la paix, parut l'être également, mais tous deux
répétèrent de nouveau qu'ils ne prendraient pas l'initiative. Il était
évident néanmoins qu'ils ne doutaient plus de la guerre, au plus tard
pour l'année prochaine, que les impressions un peu plus favorables
dues à la présence de M. de Lauriston et à son langage à
Saint-Pétersbourg étaient complétement dissipées, et qu'on allait
employer encore plus activement l'automne et l'hiver à se mettre en
mesure de soutenir une lutte décisive et terrible.

[En marge: L'automne et l'hiver employés en préparatifs de toute
sorte.]

[En marge: Progrès d'organisation des armées de l'Elbe et du Rhin.]

C'était à peu près la disposition de Napoléon, avec cette différence
que, puisant en lui-même les motifs de la guerre, il n'avait pas cessé
de la regarder comme certaine, et de s'y préparer. Il venait d'envoyer
sur l'Elbe les quatrièmes et sixièmes bataillons, ce qui devait faire
cinq bataillons de guerre par régiment, et comme les régiments du
maréchal Davout étaient au nombre de seize, le total devait s'élever à
80 bataillons de la plus belle infanterie. En y ajoutant les chasseurs
corses et ceux du Pô, quelques détachements espagnols et portugais,
Napoléon se proposait de porter à 90 bataillons le corps de l'Elbe, et
de le distribuer en cinq divisions d'égale force. Une excellente
division polonaise, une autre composée des anciens soldats des villes
anséatiques actuellement licenciés, une troisième composée
d'Illyriens, devaient porter à huit les divisions du maréchal Davout.
Beaucoup d'officiers français, les uns revenus du service étranger
depuis la réunion de leur pays natal à la France, les autres sortis de
l'école des généraux Friant, Morand et Gudin, devaient contribuer à
relever l'esprit de ces troupes d'origine étrangère. Napoléon se
flattait que sous la main de fer du maréchal Davout, et près du foyer
de patriotisme et d'honneur militaire allumé dans son armée, ces
Espagnols, ces Portugais, ces Illyriens, ces Anséates, acquerraient la
valeur des Français eux-mêmes.

En arrière de l'Elbe, Napoléon, comme nous l'avons dit, travaillait à
former sa seconde armée, dite corps du Rhin, avec une douzaine de
régiments qui avaient combattu à Essling sous Lannes et Masséna, et
auxquels il voulait adjoindre les troupes hollandaises. Il se
proposait de porter ces régiments à quatre et même à cinq bataillons
de guerre, depuis qu'il avait renoncé aux bataillons d'élite, certain
qu'il était d'avoir une année de plus pour achever ses préparatifs.

[En marge: Organisation des régiments des îles pour parvenir à
l'incorporation des réfractaires.]

C'est ici le cas de montrer quelle incroyable fécondité d'esprit il
déployait dans la création de ses moyens, fécondité qui poussée comme
toutes les grandes facultés jusqu'à l'abus, devait l'entraîner
quelquefois à des créations artificielles, et dont la faiblesse
n'éclata que trop dans la campagne suivante. On a vu qu'à la classe de
1811, levée tout entière, il avait voulu ajouter un supplément fort
considérable par le nombre et par la qualité des hommes, c'était celui
qu'on pouvait se procurer avec les réfractaires des années
antérieures. Onze ou douze colonnes mobiles, parcourant la France dans
tous les sens, avaient obligé cinquante ou soixante mille de ces
réfractaires à se soumettre. La mesure avait été dure, mais efficace.
Cependant il était à craindre qu'on ne les eût fait rejoindre que pour
les voir déserter de nouveau, lorsqu'ils sauraient leurs parents
débarrassés des garnisaires. Les détenir, c'était mettre leur santé en
péril et encombrer les prisons; les envoyer aux dépôts, c'était leur
ouvrir les portes pour s'échapper. Napoléon eut la pensée de les
instruire dans les îles qui bordent la France, et desquelles il leur
était impossible de s'enfuir. Pour cela il créa dans ces îles, et avec
de bons cadres, des régiments d'instruction, dont l'effectif était
indéterminé et pouvait s'élever jusqu'à quinze mille hommes. Il en
forma un dans l'île de Walcheren, un second dans l'île de Ré, un
troisième à Belle-Île, enfin deux dans la Méditerranée, dont l'un en
Corse, et l'autre dans l'île d'Elbe.

Napoléon consacrait à ce qui les concernait une attention continuelle:
armes, habillement, instruction, il s'occupait de tout lui-même.
Enfin, les croyant mûrs, il essaya d'envoyer quelques milliers
d'hommes tirés du régiment de Walcheren, pour compléter les quatrièmes
et sixièmes bataillons du maréchal Davout. Son projet, si cet essai
réussissait, était d'en fournir à ce maréchal de quoi porter tous ses
bataillons à mille hommes chacun.

[En marge: Manière de conduire les réfractaires des régiments où ils
avaient été instruits à l'armée.]

Pour les transporter des bouches de l'Escaut aux bords de l'Elbe,
Napoléon imagina de les faire passer par les îles qui longent la
Hollande, tantôt en bateaux sur les eaux intérieures, tantôt à pied à
travers les bruyères de la Gueldre et de la Frise, et quand ils
arriveraient sur le continent de les faire escorter par la cavalerie
légère du maréchal Davout, qui n'était pas disposée à ménager les
déserteurs, et devait les ramener à coups de sabre.

Les premiers envois réussirent. Sur les hommes envoyés, on n'avait
guère perdu qu'un sixième par la désertion. Ce sixième, pour rentrer
en France, courait les bois le jour, les routes la nuit, passait les
fleuves comme il pouvait, et trouvait asile chez les Allemands, que
leur haine pour nous rendait hospitaliers envers nos soldats devenus
déserteurs. Les cinq sixièmes restés dans le rang présentaient des
sujets robustes et d'un âge fait, qu'on espérait avec de bons
traitements amener à bien servir.

Le maréchal Davout, qui savait au besoin se départir de son extrême
sévérité, avait ordonné qu'on les formât à la discipline par la
douceur. On s'y appliqua, et ce ne fut pas sans succès. On en fit
venir alors par milliers de toutes les îles de l'Océan, les conduisant
par bandes, et à pas de course, afin de diminuer la désertion.
Malheureusement beaucoup apportèrent les fièvres de Walcheren, et les
répandirent autour d'eux. Cependant la route adoptée ne pouvait pas
convenir à tous, et notamment à ceux qui appartenaient aux provinces
de l'Est. On poussa ces derniers vers le Rhin, puis on les embarqua
sur des bateaux qui les transportèrent jusqu'à Wesel, sans toucher
terre. Mais ceux-là aussi contractèrent dans ce trajet, par suite de
l'accumulation et de l'immobilité, des maladies très-dangereuses. On
les mena ensuite à travers la Westphalie, souvent malades, et toujours
révoltés contre le service militaire, qui commençait pour eux sous de
tels auspices. Au début on avait pris le temps de les habiller et de
les instruire; bientôt on les envoya en habits de paysans, avant toute
instruction, comptant toujours sur le maréchal Davout pour convertir
en soldats ces hommes conduits et traités comme des troupeaux.

Le maréchal mit tous ses soins à réparer une partie de ces maux[10], à
ménager les malheureux qu'on lui envoyait, à les apaiser, à les
pourvoir du nécessaire, à leur communiquer l'esprit de ses vieilles
bandes, à profiter même des penchants aventureux qu'ils avaient déjà
contractés dans la vie de réfractaire, pour leur inspirer le goût de
la vie des camps, pour les disposer enfin à trouver dans l'héroïque et
dure profession des armes les plaisirs que lui et ses soldats savaient
y goûter. Mais que de coeurs à vaincre! Des Corses, des Toscans, des
Lombards, des Illyriens, des Espagnols, des Portugais, des Hollandais,
des Anséates à faire Français, et même de Français enlevés à leur
famille dans l'âge le plus tendre, faire des soldats robustes,
disciplinés, exclusivement attachés à leur drapeau, les arracher
ainsi des bords du Pô, de l'Arno, du Rhône, du Rhin, de la Gironde,
de la Loire, pour les faire bivouaquer, grelotter, mourir de faim ou
de froid sur les bords de l'Elbe, de la Vistule ou du Borysthène,
quelle tâche! et quel danger, après y avoir réussi vingt années, d'y
échouer enfin au moment où tous les sentiments les plus naturels,
froissés sans mesure, seraient poussés au désespoir!

          [Note 10: Je parle ici non d'après les pamphlets de 1815,
          mais d'après la correspondance administrative des agents du
          gouvernement.]

[En marge: La cavalerie envoyée en Allemagne pour s'y monter.]

Jusqu'à ce jour redoutable le dehors des choses était superbe, et
cette machine guerrière sous la main du maréchal Davout avait acquis
un aspect formidable. Napoléon lui expédiait l'un après l'autre les
régiments de cavalerie pour les monter en Allemagne, et pour instruire
les nouvelles recrues. Craignant d'épuiser la France de chevaux, car
il fallait qu'elle en fournît une quantité extraordinaire aux armées
d'Espagne, il était décidé à prendre tous ceux qu'on pourrait tirer du
nord du continent. Il en fit demander pour la cavalerie légère en
Pologne et en Autriche, pour la cavalerie de ligne et la grosse
cavalerie, en Wurtemberg, en Franconie, en Hanovre. Partout il promit
de payer comptant, et il ordonna d'acheter jusqu'à trente et quarante
mille chevaux de toutes armes, si on parvenait à se les procurer. Il
donna les mêmes ordres pour les chevaux de trait. Il prescrivit la
formation de toute la cavalerie en divisions, et fit partir les
généraux pour veiller à l'équipement et à l'instruction de leurs
corps.

[En marge: Soins donnés au matériel.]

[En marge: Immense achat de grains à Dantzig.]

Le matériel ne l'occupait pas moins que l'organisation des troupes.
Son projet, comme nous l'avons dit, était d'avoir à Dantzig, outre la
subsistance d'une garnison de vingt mille hommes pendant un an,
l'approvisionnement d'une armée de quatre à cinq cent mille hommes
pendant un an aussi. Afin d'y parvenir, il avait ordonné d'abord au
général Rapp d'être attentif au mouvement des grains dans cette ville,
qui est l'un des plus vastes dépôts de céréales connus en Europe, et
de se tenir toujours informé des quantités en magasin, pour n'acheter
qu'en temps opportun. Ayant désormais son parti pris, il prescrivit de
commencer enfin les achats, de les pousser jusqu'à 6 ou 700 mille
quintaux de froment, jusqu'à plusieurs millions de boisseaux d'avoine,
et jusqu'à l'accaparement de tous les fourrages existants. Trois
caisses, la première à Dantzig, la seconde à Magdebourg, la troisième
à Mayence, connues de lui seul, pour qu'on ne s'habituât pas à y
compter, devaient fournir secrètement les fonds nécessaires à ces
achats.

[En marge: Après s'être procuré les matières alimentaires, Napoléon
s'occupe des moyens de les transporter à la suite de l'armée.]

[En marge: Création de voitures de divers modèles.]

Ce n'était pas tout que d'avoir ces masses de vivres, il fallait se
procurer le moyen de les transporter avec soi. Napoléon, comme on l'a
vu, avait prescrit la réorganisation d'un certain nombre de bataillons
du train qui pouvaient atteler et conduire environ 1,500 voitures
chargées de biscuit. Pensant continuellement à l'objet qui le
préoccupait, et trouvant à chaque instant des combinaisons nouvelles,
il avait, depuis l'année précédente, inventé des moyens de transport
encore plus puissants et plus ingénieux que ceux auxquels il avait
songé d'abord. Le caisson ordinaire, attelé de quatre chevaux, conduit
par deux hommes, était bon pour transporter le pain quotidien à la
suite des corps. Un caisson pouvait ainsi assurer la nourriture d'un
bataillon pendant une journée. Il fallait autre chose à Napoléon, qui
prétendait se faire suivre par cinquante ou soixante jours de vivres
pour toute l'armée. Il conçut l'idée de gros chariots attelés de huit
chevaux, conduits par quatre ou même trois hommes, et pouvant recevoir
dix fois la charge du caisson ordinaire. Le résultat était ainsi
décuplé, la dépense de traction et de conduite étant à peine doublée.
Cependant après de nouvelles réflexions, jugeant cette voiture trop
lourde pour les boues de la Pologne et de la Lithuanie, Napoléon s'en
tint à un chariot attelé de quatre chevaux, dirigé par deux hommes, ce
qui laissait subsister l'organisation ordinaire du train, et devait
transporter quatre fois autant que le caisson ordinaire, ou trois fois
si on ne voulait pas s'exposer à rendre la charge trop lourde. Il
ordonna sur-le-champ de construire des chariots de ce modèle en
France, en Allemagne, en Italie, partout où résidaient les dépôts du
train, afin que les corps eussent à la fois les anciens caissons pour
transporter le pain du jour, et les nouveaux chariots pour transporter
l'approvisionnement d'un mois ou de deux mois. Se mettant pour ainsi
dire l'esprit à la torture, afin de prévoir tous les cas possibles, il
voulut ajouter à son matériel des chars à la comtoise et des chars à
boeufs. Les chars à la comtoise sont, comme on le sait, légers,
roulants, traînés par un seul cheval habitué à suivre celui qui
précède, de façon qu'un seul homme en peut conduire plusieurs. Les
chars à boeufs sont lents, mais l'animal qui les traîne, opiniâtre et
vigoureux, les arrache des ornières les plus profondes, et pendant
les instants de repos attaché à une roue, broutant le gazon qui est
sous ses pieds, il ne donne le soir aucune peine après avoir rendu les
plus grands services dans la journée. Enfin il peut lui-même servir de
nourriture, bien mieux que le cheval, qui n'est que l'aliment des
dernières extrémités. Par ces motifs, Napoléon, aux huit bataillons du
train qu'il avait destinés à l'armée de Russie, résolut d'ajouter
quatre bataillons à la comtoise, et cinq bataillons à boeufs, en
déterminant lui-même le mode d'organisation qui permettrait à ces
voituriers de se transformer tout à coup en soldats, pour défendre le
convoi qu'on leur aurait confié. L'organisation des uns devait se
faire en Franche-Comté, celle des autres en Lombardie, en Allemagne,
en Pologne. On pouvait se flatter de réunir ainsi le pain et la viande
dans les mêmes convois.

Napoléon estimait que ces dix-sept bataillons, conduisant de cinq à
six mille voitures, lui assureraient des vivres pour deux mois et deux
cent mille hommes, ou pour quarante jours et trois cent mille hommes.
Ce résultat lui suffisait, car il comptait à Dantzig embarquer ses
approvisionnements sur la Vistule, les amener par eau de la Vistule au
Frische-Haff, du Frische-Haff à la Prégel, et de la Prégel par des
canaux intérieurs au Niémen. Il avait même envoyé quelques officiers
de ses marins pour arrêter en secret le plan de cette navigation.
Arrivé avec cinq ou six cent mille hommes sur le Niémen, c'est tout au
plus s'il en amènerait trois cent mille dans l'intérieur de la Russie,
et ayant alors d'après le calcul qui précède quarante jours de vivres
sur voitures, il espérait avec ce qu'il trouverait sur les lieux
avoir le moyen de subsister, car, malgré leurs projets de destruction,
les Russes pouvaient bien ne pas avoir le loisir de tout anéantir.
Détruire est un abominable travail, mais c'est un travail qui exige du
temps aussi, et l'exemple du Portugal lui-même prouvait que ce temps
pouvait manquer à l'ennemi le plus décidé à ne rien ménager. C'est sur
ces raisons et ces immenses préparatifs que Napoléon fondait son
espérance de vivre dans les vastes plaines du Nord, qu'il s'attendait
à trouver tour à tour désertes ou ravagées.

Mais ces cinq ou six mille voitures supposaient à elles seules huit ou
dix mille hommes pour les conduire, dix-huit ou vingt mille chevaux ou
boeufs pour les traîner, et si on ajoute trente mille chevaux
d'artillerie, probablement quatre-vingt mille de cavalerie, on peut se
former une idée des obstacles à vaincre en fait d'approvisionnements,
car ces animaux destinés à faire vivre l'armée, il fallait songer à
les faire vivre eux-mêmes. Napoléon espérait y pourvoir en ne
commençant ses opérations offensives que lorsque l'herbe aurait poussé
dans les champs.

Sachant que le soldat préfère beaucoup le pain au biscuit, et ayant
reconnu que pour se procurer du pain la difficulté n'est pas de le
cuire, mais de convertir le grain en farine, il ordonna de moudre la
plus grande partie des grains de Dantzig, d'enfermer la farine qui en
proviendrait dans des barils adaptés aux nouveaux chariots, et
d'enrôler partout des maçons à prix d'argent, afin de construire des
fours dans chacun des lieux où l'on séjournerait. Ces maçons devaient
être incorporés dans les troupes d'ouvriers de toutes les professions
qu'il voulait emmener avec lui, tels que boulangers, charpentiers,
forgerons, pontonniers, etc.

[En marge: Équipages de pont.]

Enfin les équipages de pont, objet non moins grave de ses
préoccupations, reçurent de nouveaux perfectionnements dans cette
seconde année de ses préparatifs. Il avait prescrit la construction à
Dantzig de deux équipages de cent bateaux chacun, pouvant servir à
jeter deux ponts sur les fleuves les plus larges, et suivant l'usage
portés sur des baquets. Comme le bois manque rarement, surtout dans la
région où l'on s'apprêtait à faire la guerre, et que les ferrures et
les cordages constituent uniquement la partie difficile à rassembler,
Napoléon fit réunir en câbles, ancres, attaches, montures de tout
genre, etc., le matériel d'un troisième équipage de pont, les bois
seuls étant omis puisqu'on s'attendait à les trouver sur les lieux.
Voulant avoir aussi des ponts fixes, il fit préparer à Dantzig des
têtes de pilotis en fer, des ferrures pour lier ces pilotis, des
sonnettes pour les enfoncer, de façon que les pontonniers fussent
pourvus de tout ce qu'il leur faudrait pour jeter, indépendamment des
ponts de bateaux, des ponts sur chevalets ou sur pilotis. Tout ce
matériel devait suivre l'armée sur de nombreux chariots. Le général
Éblé, qui sur le Tage avait, presque sans ressources, exécuté tant de
merveilles en ce genre, fut mis à la tête du corps des pontonniers.
Deux mille chevaux furent assignés à ce nouveau parc. _Avec de tels
moyens_, écrivait Napoléon, _nous dévorerons tous les obstacles_[11].

          [Note 11: Je n'ai pas besoin de répéter que c'est d'après la
          correspondance de Napoléon lui-même, admirable surtout par
          ce genre de prévoyance, d'après celle du maréchal Davout, du
          général Rapp, du ministre de l'administration de la guerre,
          des généraux commandant les ponts et l'artillerie, que je
          donne ces détails, vaguement connus jusqu'ici, jamais
          exposés avec la précision et l'exactitude nécessaires.]

[En marge: Composition des corps destinés aux maréchaux Davout, Ney et
Oudinot.]

Quoique Napoléon eût confié au maréchal Davout l'organisation de la
plus grande partie de l'armée, parce qu'il le regardait comme un
organisateur consommé, un administrateur probe et sévère, il ne lui en
destinait pas le commandement tout entier, que naturellement il se
réservait pour lui seul. Mais il voulait, en cas d'hostilités
soudaines, qu'il y eût sur l'Elbe et l'Oder, et dans une seule main,
une armée de 150 mille Français et de 50 mille Polonais prête à se
porter au pas de course sur la Vistule. Il se proposait plus tard,
lorsque les opérations seraient commencées, d'en détacher une portion,
qui, jointe au corps du Rhin, serait partagée entre les maréchaux
Oudinot et Ney. Le maréchal Oudinot devait réunir à Munster les
régiments cantonnés en Hollande, le maréchal Ney à Mayence ceux qui
étaient cantonnés sur le Rhin. Il avait été enjoint à l'un et à
l'autre de se rendre sur-le-champ à leurs corps, et de commencer
l'organisation de leur infanterie et de leur artillerie. Quant à la
cavalerie, ils devaient en recevoir chacun leur part en entrant en
Allemagne, où toutes les troupes à cheval avaient déjà été envoyées
afin de se monter. Indépendamment de ces forces déjà si considérables,
cent mille alliés de toutes nations devaient être répartis entre nos
différents corps d'armée. Les généraux français désignés pour
commander ces troupes alliées avaient ordre d'aller s'établir aux
lieux de rassemblement.

[En marge: Armée d'Italie, sa composition, l'époque de son départ.]

[En marge: Armée de réserve tirée d'Italie pour aller remplacer en
Espagne la garde impériale et les Polonais.]

Napoléon enjoignit au prince Eugène d'être prêt pour la fin de l'hiver
suivant à passer les Alpes avec l'armée d'Italie. Ainsi qu'on l'a vu,
il avait, dans sa confiance actuelle pour l'Autriche, réuni en
Lombardie la presque totalité des armées d'Illyrie et de Naples. Il
avait choisi dans chacun des meilleurs régiments, portés tous à cinq
bataillons, trois bataillons d'élite destinés à se rendre en Russie.
Il se proposait d'en composer une armée de 40 mille Français,
renforcée de 20 mille Italiens, laquelle, sous le prince Eugène,
franchirait les Alpes en mars. Les quatrièmes et cinquièmes bataillons
retenus aux dépôts, avec plusieurs régiments entiers et l'armée
napolitaine de Murat, étaient chargés de garder l'Italie contre les
Anglais et contre les mécontents. La conscription de 1811, et les
réfractaires de l'île d'Elbe, soumis à une rude discipline, devaient
pendant l'hiver remplir successivement les quatrièmes et cinquièmes
bataillons, qui se seraient vidés pour compléter les trois premiers.
Napoléon avait en outre pris dans les troupes d'Illyrie et d'Italie
dix ou douze régiments entiers, pour créer une armée de réserve, qui
devait aller en Espagne remplacer la garde impériale et les Polonais,
dont le départ pour la Russie était ordonné. Ainsi même en se
préparant à frapper un grand coup au Nord, Napoléon ne renonçait pas à
en frapper un au Midi, poursuivant, selon sa coutume, tous les buts à
la fois. Un an auparavant cette armée de réserve n'aurait été nulle
part mieux placée qu'en Espagne, puisque là était le théâtre des
événements décisifs; en ce moment, au contraire, la question étant
transportée au Nord, c'est là qu'il eût fallu porter toutes ses
forces, en se bornant en Espagne à une défensive énergique sur les
limites de la Vieille-Castille et de l'Andalousie. Mais dans son
ardeur, Napoléon, prenant pour réel tout ce que concevait sa vaste
imagination, croyait pouvoir lancer en même temps la foudre à Cadix et
à Moscou.

[En marge: Projet d'un voyage en Hollande pour s'occuper de
combinaisons maritimes.]

Tandis qu'il se livrait à ces vastes conceptions, dont l'exécution
était irrévocablement arrêtée pour le printemps suivant, il songeait à
aller visiter lui-même un pays récemment réuni à l'Empire, un pays
auquel il tenait beaucoup, sur l'esprit duquel il se flattait de
produire par sa présence une influence favorable, et d'où il lui était
possible d'inspecter personnellement une partie de ses préparatifs de
guerre: c'était la Hollande. Il avait remis plusieurs fois ce projet
de voyage, et il avait à coeur de le réaliser avant la grande guerre
du Nord, ne voulant pas que, lorsqu'il serait sur la Dwina ou sur le
Borysthène, les Anglais pussent lui causer pour le Texel ou pour
Amsterdam quelque grave inquiétude, comme celle qu'ils lui avaient
fait éprouver pour Anvers pendant la campagne de 1809.

La suite à donner à ses combinaisons maritimes était un autre motif
d'entreprendre ce voyage. Persistant à tout embrasser à la fois, il
n'avait nullement renoncé à ses créations navales, et s'en occupait
avec autant d'activité que s'il n'avait point songé à la guerre de
Russie. Il voulait d'abord tenir les Anglais en haleine, les empêcher
en leur causant des inquiétudes continuelles de dégarnir l'Angleterre,
et d'en retirer des troupes pour les envoyer dans la Péninsule. Il
avait résolu pour cela de les faire vivre sous la menace d'expéditions
toujours préparées pour l'Irlande, la Sicile, l'Égypte même, et
espérait ainsi, dans le cas peu probable mais possible où la guerre du
Nord serait évitée, d'avoir le moyen d'embarquer environ cent mille
hommes.

[Date en marge: Sept. 1811.]

[En marge: Vastes projets maritimes de Napoléon pour le cas où la
guerre de Russie n'aurait pas lieu.]

Maintenant que l'Escaut était entièrement à sa disposition, il avait
autrement combiné sa flottille de Boulogne. Après l'avoir réduite à ce
qu'elle comprenait de meilleurs bâtiments, il pouvait y embarquer non
plus comme autrefois 150 mille hommes, mais 40. En se bornant à ce
nombre, le départ, le trajet, l'arrivée d'une expédition étaient
parfaitement praticables. Il avait en outre dans l'Escaut 16 vaisseaux
à Flessingue, lesquels devaient s'élever sous peu à 22. En y ajoutant
une flottille de bricks, de corvettes, de frégates, de grosses
chaloupes canonnières, il comptait sur des moyens d'embarquement pour
30 mille hommes, indépendamment d'une escadre de guerre capable de
tenir la mer et de fournir une navigation assez longue. Il comptait de
plus sur 8 ou 10 vaisseaux au Texel, si longtemps et si vainement
demandés à son frère Louis, et déjà prêts depuis qu'il administrait la
Hollande. Cette escadre, escortant une flottille, était en mesure
d'embarquer 20 mille hommes. Il existait quelques frégates à
Cherbourg, 2 vaisseaux à Brest, 4 à Lorient, 7 à Rochefort, et, avec
ces éléments, Napoléon songeait, par des réunions adroitement opérées,
à recomposer la flotte de Brest. Il voulait s'en servir pour envoyer
quelques troupes aux îles Jersey et Guernesey, dont il prétendait
s'emparer. Enfin à Toulon il avait 18 vaisseaux, qu'il se promettait
avec le concours de Gênes et de Naples de porter à 24, non compris
beaucoup de frégates, de gabares, et de bâtiments-écuries d'un nouveau
modèle. Il avait ainsi préparé dans la Méditerranée des moyens
d'embarquement pour 40 mille hommes, et pouvait établir ses calculs
sur 30 environ, en employant le secours d'un certain nombre de vieux
bâtiments armés en flûte. Cette expédition devait menacer
alternativement Cadix, Alger, la Sicile, l'Égypte. Enfin 3 vaisseaux
et quelques frégates étaient prêts à Venise, et allaient, soulevés par
des chameaux, sortir des lagunes pour se rendre à Ancône. Ils devaient
bientôt être suivis de deux autres vaisseaux et de plusieurs frégates,
de manière à dominer l'Adriatique.

Ces ressources déjà si vastes, Napoléon voulait les augmenter encore
en 1812 et en 1813, il espérait arriver à 80, à 100 vaisseaux même, et
réunir ainsi des moyens de transport pour près de 150 mille hommes. Il
en avait déjà pour environ 100 mille, et sans même essayer d'une
invasion en Angleterre, il pouvait bien un jour jeter 30 mille hommes
en Irlande, 20 en Sicile, 30 en Égypte, et causer un grand trouble aux
Anglais. Il pouvait de plus recouvrer le Cap, perdu depuis longtemps,
l'Île de France et la Martinique, perdues depuis peu. Si donc la paix
du continent se consolidait sans lui procurer la paix maritime, il
avait des moyens de frapper directement l'Angleterre. C'est pour ces
objets si divers et pour quelques-uns des préparatifs de la guerre de
Russie, qu'un voyage sur les côtes lui était indispensable.

[En marge: Départ de Napoléon pour la Hollande.]

[En marge: Séjour à Flessingue.]

Parti de Compiègne le 19 septembre, et séjournant successivement à
Anvers et à Flessingue, il inspecta les travaux ordonnés pour rendre
l'Escaut inaccessible, s'occupa surtout de l'artillerie à grande
portée, nécessaire dans ces positions, s'embarqua sur la flotte de
Flessingue sous le pavillon de l'amiral Missiessy, la fit mettre à la
voile, fut surpris par un gros temps, resta trente-six heures en mer,
sans pouvoir communiquer avec la terre, et fut très-content de
l'instruction et de la tenue de ses équipages. Le sage et solide
officier qui les commandait, quoique bloqué, avait profité des eaux de
l'Escaut pour entrer et sortir souvent, et pour donner en naviguant
dans ces bas-fonds un remarquable degré d'instruction à ses marins.
Napoléon accorda des récompenses à tout le monde, de grands éloges à
son amiral, et laissa la marine de cette région aussi satisfaite
qu'encouragée.

[En marge: Pour prévenir les infidélités des matelots étrangers
servant dans la marine française, Napoléon imagine de placer des
compagnies d'infanterie à bord de chaque vaisseau.]

Mais comme la vue des objets fécondait toujours son esprit, il trouva
des procédés fort ingénieux pour perfectionner certaines choses, ou
pour en corriger d'autres. On a vu combien son armée commençait à se
bigarrer de soldats de toutes les nations, d'Illyriens, de Toscans, de
Romains, d'Espagnols, de Portugais, de Hollandais, d'Anséates, etc.;
il en était de même pour sa flotte. Elle comptait, outre d'anciens
Français, des Hambourgeois, des Catalans, des Génois, des Napolitains,
des Vénitiens, des Dalmates. À bord des vaisseaux, on n'était pas
sans inquiétude sur la fidélité de ces matelots d'origines si
diverses, et s'ils servaient bien dans les ports, on pouvait craindre
qu'en mer ils ne contrariassent les manoeuvres, afin de se faire
prendre par les Anglais, ce qui était la captivité pour les Français,
mais la délivrance pour eux. Sur des bâtiments sortis des ports, on
avait découvert plusieurs fois des dégâts dans le gréement, causés
évidemment par la malveillance, et par conséquent imputables à une
infidélité cachée qui pouvait devenir dangereuse. Napoléon eut l'idée
de placer à bord de chaque vaisseau une garnison composée d'une
compagnie de 150 hommes d'infanterie, tous anciens Français. Il avait,
indépendamment de la garde impériale et des régiments étrangers, 130
régiments d'infanterie, les uns à cinq, les autres à six bataillons.
Il décida qu'on prendrait dans les bataillons de dépôt les mieux
organisés, une compagnie d'infanterie, pour la mettre à bord des
vaisseaux de ligne et l'y laisser habituellement en résidence. Le
nombre actuel des vaisseaux armés étant d'environ 80, il suffisait
d'ajouter une compagnie dans 80 de ces bataillons de dépôt pour
remplir le vide qu'on y aurait opéré, et pour se procurer une force
très-utile sur la flotte, soit qu'il fallût en garantir la sûreté, ou
contribuer au combat en cas de rencontre avec l'ennemi.

[Date en marge: Octob. 1811.]

[En marge: Moyen de se procurer des bois.]

[En marge: Système de transports de Hambourg à Amsterdam.]

[En marge: Ce système appliqué d'abord au transport des grains, afin
de se prémunir contre la disette qui s'annonce à la fin de 1811.]

Napoléon, suivant sa coutume d'exécuter sur-le-champ ses projets une
fois conçus, donna immédiatement les ordres nécessaires pour l'envoi
de ces compagnies de garnison dans tous les ports de mer où des
escadres étaient réunies. Toujours impatient dans la poursuite des
résultats, il avait fort insisté à Anvers pour que les constructions
s'y succédassent sans relâche, et, qu'aussitôt un vaisseau lancé à la
mer, un autre le remplaçât sur les chantiers. Les bois de construction
manquaient. Il imagina pour s'en procurer un vaste système de
transports, de Hambourg à Amsterdam, au moyen de petits bâtiments
passant entre la terre et les îles qui bordent le rivage de la mer du
Nord, depuis les bouches de l'Elbe jusqu'au Zuyderzée. Il ne s'en tint
pas là. Un été fort sec, qui avait donné des vins excellents (ceux
dits de la Comète), avait nui au développement des céréales. Partout
on annonçait une disette; le prix des grains augmentait à chaque
instant. Napoléon retira les licences accordées pour l'exportation des
grains, et ordonna à Hambourg d'acheter des blés qui devaient être
transportés en France, en longeant les côtes, ou bien en suivant les
fleuves et les canaux, et là où les uns et les autres ne se joignaient
pas, en exécutant quelques petits trajets par terre, pour aller, par
exemple, de l'Elbe au Weser, du Weser à l'Ems, de l'Ems au Zuyderzée.
Vingt mille chevaux de l'artillerie et du train, oisifs jusqu'à
l'ouverture des hostilités contre la Russie, furent employés à ces
courts trajets, en faisant demi-travail pour les tenir en haleine sans
les épuiser.

[En marge: Napoléon à Amsterdam.]

[En marge: Bon accueil qu'il reçoit des Hollandais.]

Après avoir inspecté le régiment de Walcheren, et prescrit différentes
mesures relatives à la santé des hommes et à leur équipement, Napoléon
passa en Hollande, et se rendit à Amsterdam. Le peuple hollandais,
très-affligé d'avoir perdu son indépendance, espérait cependant
trouver quelque dédommagement dans sa réunion à un grand empire et
dans l'administration vivifiante de Napoléon. Il y avait eu quelque
temps auparavant, à l'occasion de la conscription, des exécutions
sanglantes dans l'Ost-Frise; néanmoins, soit le prestige de la gloire,
soit l'entraînement des fêtes même chez les peuples les plus froids,
les Hollandais reçurent avec des acclamations le conquérant qui leur
avait ravi leur indépendance, et qu'ils n'aimaient point, comme ils le
prouvèrent bientôt. L'accueil fut tel, que Napoléon put s'y tromper. À
l'aspect de ce pays si riche, si heureusement disposé pour les grandes
opérations maritimes, et l'accueillant si bien, il enfanta mille
combinaisons nouvelles, lui accorda des facilités pour la pêche,
supprima diverses entraves qui gênaient la navigation intérieure du
Zuyderzée, et le laissa pour un moment rempli d'espérances et
d'illusions.

[En marge: Système de défense imaginé pour la Hollande.]

Entre autres préoccupations qui avaient attiré Napoléon en Hollande,
malgré la mauvaise saison, celle de la défense de nos nouvelles
frontières n'était pas la moindre. Avec l'admirable coup d'oeil qui, à
la simple vue d'une carte, lui faisait discerner comment on pouvait
défendre ou attaquer un pays, il découvrit sur-le-champ le meilleur
système de défense pour la Hollande. Il décida d'abord que, vu les
dangers qui pouvaient la menacer du côté des Anglais, le grand dépôt
du matériel de guerre ne serait ni au Texel, ni à Amsterdam, ni même à
Rotterdam, mais à Anvers, et il ordonna de commencer sans délai le
transport à Anvers de toutes les richesses des arsenaux hollandais. Il
décida qu'il y aurait une première ligne de défense passant par Wesel,
Koewerden et Groningue, embrassant non-seulement la Hollande
proprement dite, mais les Gueldres, l'Over-Yssel et la Frise, ligne
faible du reste, et n'ayant que la valeur d'ouvrages avancés. Il en
désigna une seconde plus forte, se détachant du Rhin vers Emmerich,
suivant l'Yssel, passant par Deventer et Zwolle, embrassant les
Gueldres et une moitié du Zuyderzée, couvrant presque toute la
Hollande, moins la Frise. Mais il établit que la vraie ligne de
défense était celle qui, abandonnant le Rhin, ou Wahal, seulement à
Gorcum, allait aboutir à Naarden sur le Zuyderzée. Cette ligne, en
effet, couvrait la partie la plus hollandaise de la Hollande, composée
de terres fertiles, de villes florissantes, toutes situées au-dessous
des eaux, et pouvant au moyen des inondations être converties en îles
imprenables, qui se rattacheraient au Rhin par le puissant bras du
Wahal, de manière que la nouvelle France, défendue par la magnifique
ligne du Rhin de Bâle à Nimègue, devait à partir de ce dernier point
se changer en îles tout à fait inaccessibles à l'ennemi, même à
l'ennemi maritime, moyennant les beaux ouvrages du Texel qui en
formeraient la pointe extrême et invincible.

Secondé dans l'exécution de ses plans par l'habile général du génie
Chasseloup, Napoléon ordonna au Texel même des travaux superbes, dont
l'objet était d'abriter une immense flotte avec ses magasins, de lui
ménager l'entrée et la sortie par tous les vents, et de fermer
complétement le Zuyderzée.

[Date en marge: Nov. 1811.]

[En marge: Napoléon à Wesel.]

[En marge: Ses projets sur cette place.]

[En marge: Il passe ses cuirassiers en revue, et profite de
l'occasion pour les acheminer sur l'Elbe.]

[En marge: Napoléon à Cologne.]

Ces ordres, toujours conçus dans l'hypothèse d'une lutte suprême et
formidable qu'il ne cessait d'avoir présente à l'esprit sans en être
intimidé, ces ordres donnés, il se rendit à Wesel, où il prescrivit
d'autres travaux pour assurer la défense de cette ville, et lui
procurer une importance administrative qu'elle n'avait pas. Il voulait
en faire le Strasbourg du Rhin inférieur. Il venait de décréter la
belle route d'Anvers à Amsterdam; il projeta celle de Wesel à
Hambourg, et en même temps prit prétexte de sa présence en ces lieux
pour passer en revue deux belles divisions de cuirassiers. Il les
inspecta entre Dusseldorf et Cologne, pourvut à ce qui leur manquait
sous le rapport de l'organisation et de l'équipement, et profita de
leur arrivée sur le Rhin pour les acheminer sans bruit sur l'Elbe.
C'était une manière commode de faire passer presque inaperçue sa
grosse cavalerie, dont ces deux divisions formaient environ la moitié.
À cette occasion, il s'occupa de la création des lanciers. Il avait
déjà pu s'apercevoir en Pologne de l'utilité de la lance. Il résolut
de la mettre à profit dans la prochaine guerre, et se décida à
convertir en régiments de lanciers six régiments de dragons, un de
chasseurs, et deux de cavalerie polonaise, ce qui devait porter à neuf
les régiments de cette arme. Il avait fait venir de Pologne des
instructeurs, formés dans leur pays au maniement de la lance, et il en
fit la répartition entre les nouveaux régiments. Après avoir donné à
ces divers objets l'attention nécessaire, il se rendit à Cologne, et
arrêta le genre de défense dont cette place était susceptible.

[En marge: Séjour dans cette ville, et diverses résolutions relatives
à la Prusse, à la Suède et au Saint-Siége.]

[En marge: Cruelles perplexités de la Prusse.]

Pendant qu'il s'occupait chemin faisant de ces innombrables détails,
il eut à prendre plusieurs déterminations relatives à la politique
extérieure et intérieure de l'Empire. La cour de Prusse profondément
inquiète, comme on l'a vu, de la guerre prochaine, en perdait le
repos. Elle sentait bien que le territoire prussien étant le chemin
obligé des armées belligérantes, il lui serait impossible de rester
neutre, et, ne devant rien à la Russie, qui en 1807 avait conclu la
paix à ses dépens, avait même accepté une portion de son territoire
(le district de Bialistock), elle était disposée à s'allier à
Napoléon, pourvu qu'il lui garantît l'intégrité du reste de ses États,
et un dédommagement territorial si elle le servait bien.
Malheureusement Napoléon se montrait sourd à ses insinuations, afin de
ne pas révéler trop tôt ses desseins, et, dans la terreur dont elle
était saisie, elle attribuait cette réserve au projet d'enlever à un
jour donné la royauté, l'armée, la monarchie prussiennes. Cette pensée
désolante assiégeant sans cesse le roi, il ne perdait pas un instant
pour armer, et au lieu de 42 mille hommes (nombre fixé par les
traités), il en avait plus de 100 mille, dont moitié envoyés en congé,
mais prêts à rejoindre au moyen d'une combinaison qui a été
précédemment expliquée.

[En marge: Arrangement de Napoléon avec elle.]

[En marge: Il l'oblige à désarmer en promettant de l'admettre dans son
alliance, quand le moment en sera venu.]

Ainsi que nous l'avons dit, le plan de la cour de Prusse était, au
moment où les événements paraîtraient mûrs, d'obliger Napoléon à se
prononcer, et s'il refusait son alliance, de se jeter au delà de la
Vistule avec 100 ou 150,000 hommes, et d'aller rejoindre les Russes
par Koenigsberg. Quelque dissimulés que fussent les préparatifs de
cette cour, ils ne pouvaient échapper à un observateur aussi exercé
que le maréchal Davout, présent sur les lieux, et fort vigilant. De
plus, M. de Hardenberg, essayant chaque jour de faire expliquer le
ministre de France, M. de Saint-Marsan, et, afin d'y réussir,
s'attachant à lui montrer tout ce que la Prusse aurait de moyens à
offrir à l'allié dont elle épouserait la cause, se laissa aller
jusqu'à lui dire que, bien qu'elle eût seulement sous les armes une
quarantaine de mille hommes, elle pourrait au besoin, et en quelques
jours, en armer cent cinquante mille. Ces mots, échappés au premier
ministre prussien, avaient été un trait de lumière, et Napoléon
ordonna à M. de Saint-Marsan de se rendre immédiatement chez le
ministre et chez le roi, de leur déclarer à l'un et à l'autre que ses
yeux étaient enfin ouverts sur les projets de la Prusse, qu'il fallait
qu'elle désarmât sur-le-champ, en se fiant à sa parole d'honneur de
l'admettre dans son alliance à des conditions satisfaisantes, lorsque
la prudence permettrait de s'expliquer, ou qu'elle s'attendît à voir
le maréchal Davout marcher avec cent mille hommes sur Berlin, et
effacer de la carte de l'Europe les derniers restes de la monarchie
prussienne. Des ordres furent donnés en conséquence au maréchal Davout
pour qu'il se portât sans retard sur l'Oder, qu'il coupât à l'armée
prussienne le chemin de la Vistule, et enlevât au besoin la cour
elle-même à Potsdam.

[En marge: Ressentiment du prince Bernadotte par suite du refus de lui
abandonner la Norvége.]

[En marge: Langage de ce prince à tous les partis, et hostilité à
peine dissimulée à l'égard de la France.]

Napoléon eut aussi des résolutions fort importantes à prendre
relativement à la Suède. Nous avons déjà raconté l'élection du nouveau
prince royal. Ce prince n'avait pu pardonner à Napoléon de fermer
l'oreille à la proposition de lui céder la Norvége. Arrivé de la
veille en Suède, n'ayant dû son élection qu'à des circonstances
passagères et surtout à la gloire des armées françaises, n'ayant en
réalité aucun parti qui lui fût personnellement attaché, et gagnant
peu à être vu de près, car on le trouvait bientôt vain, vantard,
prodigue de folles promesses, et moins militaire qu'il n'avait la
prétention de l'être, il avait songé à se recommander aux Suédois par
une acquisition éclatante qui pût flatter leur patriotisme. Or, bien
que désolés de la perte de la Finlande, les Suédois sentaient pourtant
que cette province si nécessaire à la Russie serait l'éternel objet de
ses désirs et de ses efforts, qu'en prenant définitivement pour
séparation des deux États le golfe de Bothnie on adopterait une
frontière plus vraie (sauf les îles d'Aland, indispensables à la
sûreté de Stockholm, surtout pendant l'hiver), et que c'était bien
plutôt en Norvége qu'il fallait chercher le dédommagement de ce que la
Suède avait perdu. C'était là, comme on l'a vu, le motif pour lequel
le prince Bernadotte avait, dans son agitation fébrile, demandé la
Norvége et non la Finlande à Napoléon. Or Napoléon pouvait promettre
et même donner la Finlande dans l'hypothèse d'une guerre heureuse
contre la Russie, mais il eût commis une véritable trahison envers un
allié fidèle, le Danemark, s'il eût seulement hésité à l'égard de la
Norvége. Son silence significatif avait éclairé le prince royal, et
celui-ci dès cet instant avait commencé à s'abandonner à une haine
dont il portait depuis longtemps le germe au fond du coeur. Le roi
régnant, affaibli par l'âge et la mauvaise santé, lui avait confié la
régence des affaires, du moins pour le moment. Bernadotte en avait
profité pour caresser le parti russe et le parti anglais, sans
toutefois abandonner ostensiblement le parti français, auquel il
devait son élection. Ne s'expliquant pas encore ouvertement contre la
France, il ne cessait de se dire Suédois avant tout, et prêt à tout
sacrifier à sa nouvelle patrie; de répéter que la Suède n'appartenait
à personne, et qu'elle n'aurait pour alliés que ceux qui ménageraient
et serviraient ses intérêts. Tandis qu'il tenait ce langage public, il
favorisait plus que jamais le commerce interlope, faisait dire sous
main aux Anglais qu'ils pouvaient continuer à fréquenter les environs
de Gothenbourg, malgré la déclaration apparente de guerre, et
insinuait à la légation russe que sans doute la perte de la Finlande
était un malheur pour la fierté de la nation suédoise, mais que ce qui
était perdu était perdu, et que le dédommagement auquel elle aspirait
était ailleurs. Il avait en outre maintenu l'ordre donné à la marine
suédoise de repousser nos corsaires, et protégé ouvertement des
soldats qui à Stralsund avaient maltraité jusqu'au sang des matelots
français.

[En marge: Scène étrange de Bernadotte à l'égard de M. Alquier,
ministre de France.]

M. Alquier était notre ministre à Stockholm, et comme il avait eu le
malheur de se trouver à Madrid un peu avant la chute de Charles IV, et
à Rome au moment de l'enlèvement de Pie VII, on l'accusait fort
injustement d'être partout où il paraissait le sinistre précurseur des
desseins de Napoléon. Tout ce qu'on pouvait lui reprocher, c'était de
joindre à une véritable droiture et à une remarquable clairvoyance,
une roideur quelquefois dangereuse dans les situations délicates.
C'est avec lui que le nouveau prince de Suède avait eu à s'expliquer
sur les griefs articulés par la France, et il s'était engagé entre eux
un entretien dont le récit aurait paru incroyable, si M. Alquier, qui
l'avait rapporté à Napoléon, n'avait été un témoin digne de toute
confiance. Après d'inutiles et peu sincères explications sur
l'établissement anglais de Gothenbourg, sur l'inexécution des
principales clauses du dernier traité, et sur le sang français versé à
Stralsund, l'ancien général Bernadotte avait demandé insolemment à M.
Alquier comment il se faisait que cette France qu'il avait tant
servie, qui lui avait de si grandes obligations, se conduisît si mal
envers lui, à ce point qu'à Constantinople, à Stralsund et à Stockholm
même, il n'eût que de mauvais procédés à essuyer de ses agents.--À ces
mots étranges, M. Alquier, en croyant à peine ses oreilles, avait
répondu au nouveau Suédois qui se plaignait de l'ingratitude de la
France, que si la France lui avait des obligations, elle s'en était
bien acquittée en le portant au trône de Suède.

[En marge: Tort de M. Alquier de mander à Napoléon tout ce qu'il avait
entendu.]

[En marge: Ordre envoyé par Napoléon à M. Alquier de quitter
Stockholm, et menace de se remettre avec la Suède sur le pied de
guerre.]

Sans doute, s'il eût été possible en ce moment de prévoir l'avenir, il
eût fallu ménager cet orgueil insensé; mais on comprend l'indignation
du ministre de France, car il y a des choses que, dût-on périr à
l'instant même, on ne doit jamais souffrir. Poursuivant cet entretien,
le prince parvenu s'était répandu en prodigieuses vanteries, avait
rappelé toutes les batailles auxquelles il avait assisté, et prétendu,
ainsi qu'il le faisait ordinairement avec ses familiers, que c'était
lui qui avait gagné la bataille d'Austerlitz, où il n'avait pas brûlé
une amorce, celle de Friedland, où il n'était pas, celle de Wagram, où
il avait suivi la déroute de ses soldats. Il avait dit ensuite qu'on
lui en voulait à Paris, il le savait bien, mais qu'on ne le
détrônerait pas; qu'il avait en Suède un peuple dévoué qui lui était
attaché jusqu'à la mort; que récemment ce peuple avait voulu dételer
sa voiture et la traîner, qu'il avait failli s'évanouir d'émotion; que
dès qu'il paraissait les soldats suédois étaient saisis
d'enthousiasme, qu'il venait de les passer en revue, que c'étaient des
hommes superbes, des colosses, qu'avec eux il n'aurait pas besoin de
tirer un coup de fusil, qu'il n'aurait qu'à leur dire: _En avant,
marche!_ et qu'ils culbuteraient quelque ennemi que ce fût, et que
sous ses ordres ils seraient ce qu'avaient été les Saxons à Wagram,
c'est-à-dire les premiers soldats de l'armée française.--Ah! c'en est
trop, s'était écrié M. Alquier qui n'y tenait plus, ces colosses,
s'ils sont jamais opposés à nos soldats, leur feront l'honneur de
tirer des coups de fusil, et il ne suffira pas de leur présence pour
enfoncer les rangs de l'armée française.--Bernadotte, dans un état
d'exaltation fébrile, s'était alors écrié, comme un homme en démence,
qu'il était souverain d'un pays indépendant, qu'on ne l'avilirait pas,
qu'il mourrait plutôt que de le souffrir...--Et son fils enfant étant
entré par hasard dans le cabinet où avait lieu cet entretien, il
l'avait pris dans ses bras en lui disant: N'est-ce pas, mon fils, que
tu seras comme ton père, et que tu mourras plutôt que de te laisser
avilir?...--Puis ne sachant plus comment se tirer de cette scène
ridicule, désirant au fond du coeur qu'elle restât secrète, il avait
cependant poussé la fanfaronnade jusqu'à dire à M. Alquier: Je vous
prie de mander à l'empereur Napoléon tout ce que vous venez de voir et
d'entendre.--Vous le voulez? lui avait répondu M. Alquier, eh bien, il
sera fait comme vous désirez. Et il s'était retiré sans ajouter une
parole. Dans la bouche d'un personnage aussi peu vrai que le prince
royal, ses derniers mots signifiaient: Ne dites rien de ce que vous
avez entendu.--Mais M. Alquier, qui eût été plus utile à son souverain
en taisant cette scène, n'osa pas manquer au devoir strict de sa
profession, et il manda tout à Paris[12]. Napoléon, qui ne prévoyait
pas alors les cruelles punitions que la Providence lui réservait, qui
ne prévoyait pas combien pour l'humilier davantage elle ferait partir
de bas les coups qui le frapperaient bientôt, sourit de pitié en
lisant ce dangereux récit, se dit qu'il avait bien deviné ce coeur
dévoré d'envie, en le regardant depuis longtemps comme capable des
plus noires trahisons, et ne voulut répondre que par un haut dédain à
de si ridicules emportements. Il ordonna à M. Alquier de quitter
Stockholm sans rien dire, sans prendre congé du prince royal, et de se
rendre de sa personne à Copenhague. Il enjoignit à M. de Cabre,
secrétaire de la légation, d'en prendre les affaires en main, de ne
jamais visiter le prince royal, de n'avoir de relation qu'avec les
ministres suédois, et pour les affaires indispensables de sa mission.
Il fit savoir au ministre de Suède à Paris que si satisfaction
n'était pas accordée, surtout pour l'affaire de Stralsund, le traité
de paix avec la Suède serait non avenu, et les relations rétablies
comme sous Gustave IV, c'est-à-dire sur le pied de guerre. C'était
annoncer d'avance le sort réservé à la Poméranie suédoise.

          [Note 12: J'écris ces lignes ayant sous les yeux la dépêche
          même de M. Alquier.]

Napoléon eut encore pendant ce voyage des ordres à donner relativement
aux affaires religieuses.

[En marge: Affaires religieuses.]

[En marge: Influence exercée, et résultats obtenus par la députation
envoyée à Savone.]

[En marge: Le Pape accepte le décret du concile, et promet d'instituer
les nouveaux évêques.]

La députation de prélats et de cardinaux envoyée à Savone avait trouvé
Pie VII, comme de coutume, doux et bienveillant, quoique agité par la
gravité des événements, et n'avait pas eu beaucoup de peine à lui
persuader que le décret du concile était acceptable. Ce nouveau
décret, comme on doit s'en souvenir, obligeait le Pape à donner aux
évêques nommés l'institution canonique dans un délai de six mois,
après quoi le métropolitain était autorisé à la conférer. Quoique ces
dispositions portassent une atteinte évidente au principe de
l'institution canonique, dont personne alors ne prenait souci parce
qu'on était exclusivement frappé dans le moment de l'abus qu'un pape,
même excellent, pouvait en faire, tout le monde insista auprès de Pie
VII pour qu'il approuvât le décret du concile. Quant à la grande
question de la possession de Rome et de la situation future de la
papauté, on lui répéta que l'urgente question de l'institution
canonique vidée, l'autre serait résolue à son tour, et probablement
d'une manière satisfaisante. Pie VII, que le recours du concile à son
autorité touchait beaucoup, car il y voyait une reconnaissance
implicite des droits du Saint-Siége, se rendit aux instances de la
députation, et accepta le nouveau décret, promit même d'instituer sans
retard les vingt-sept nouveaux prélats. Seulement il voulut rédiger sa
décision en un langage à lui, langage romain, qui avait pour but non
de sauver le principe de l'institution canonique, seul ici en péril,
mais de se garder des grands et nobles principes de Bossuet, qui sont
pourtant l'honneur et la dignité de l'Église française, sans porter
aucune atteinte à l'autorité de l'Église universelle.

Ces résultats une fois acquis, les cardinaux et les prélats partirent
en laissant le Pape plus calme et plus disposé à une réconciliation
avec l'Empereur. Ils se flattaient en arrivant à Paris qu'au prix des
concessions qu'ils apportaient, ils obtiendraient un sort moins dur
pour le Pontife et plus digne pour l'Église.

[En marge: Napoléon importuné de la suite à donner aux affaires
religieuses, au milieu d'une tournée exclusivement militaire.]

La nouvelle de ce qui s'était passé à Savone avait été mandée à
Napoléon pendant son voyage en Hollande, et la grande affaire de
l'Église était l'une de celles sur lesquelles il avait à se prononcer
chemin faisant. Chose singulière, la querelle avec le Pape le
fatiguait, l'ennuyait à peu près autant que la guerre d'Espagne. Dans
l'une comme dans l'autre il trouvait cette ténacité de la nature des
choses, contre laquelle les coups d'épée sont impuissants, et contre
laquelle la vérité et le temps, c'est-à-dire la raison et la
constance, sont seuls efficaces. Or il aimait tout ce qui pouvait se
trancher, et détestait ce qui ne pouvait que se dénouer. D'ailleurs
toutes ces questions difficiles, incommodes, résistantes, qui
l'importunaient en ce moment, il croyait avoir trouvé le moyen de les
réunir en une seule, qu'il trancherait d'un coup de sa terrible épée,
en accablant la Russie dans la prochaine guerre. Selon lui, vainqueur
dans cette dernière lutte, il triompherait de toutes les résistances
ou matérielles ou morales que le monde lui opposait encore; il
triompherait des résistances intéressées du commerce, des résistances
patriotiques des Espagnols, des résistances maritimes des Anglais, des
résistances religieuses du clergé, et pour ainsi dire des résistances
de l'esprit humain lui-même. Aussi demandait-il qu'on le laissât
tranquille, qu'on ne le fatiguât plus de toutes ces mille affaires qui
n'étaient pas la grande affaire, c'est-à-dire la guerre de Russie,
laquelle occupait seule son esprit, et lorsqu'au milieu de sa tournée
en Hollande, des dépêches du ministre des cultes vinrent appeler son
attention sur une nouvelle phase de la querelle religieuse, il en fut
singulièrement contrarié, et répondit par un cri d'impatience plutôt
que par une solution.

[En marge: Forcé de prendre un parti, Napoléon accepte le dispositif
du bref pontifical, et en défère les motifs à une commission du
Conseil d'État.]

[En marge: Ordre de faire partir de Paris tous les membres du concile
qui s'y trouvent encore.]

L'acceptation du décret du concile lui plut, bien qu'il y tînt moins
qu'à l'époque où les évêques étaient assemblés et bouillonnants. En
juillet, c'eût été une victoire; dans le moment, c'était un avantage
un peu effacé comme l'impression produite par les événements du
concile. Ce qui lui plut davantage, ce fut la promesse d'instituer les
vingt-sept nouveaux évêques, car c'était l'administration interrompue
de l'Église dont le cours était rétabli. Mais le bref accompagnant et
motivant ces concessions lui déplut fort, parce qu'il était en
opposition avec les doctrines de Bossuet. Or Napoléon, qui n'aimait
pas la liberté là où il pouvait dominer, l'aimait au contraire là où
il ne dominait point, ce qui était le cas au sein de l'Église. Il
était donc un disciple ardent de Bossuet, disciple qui sans doute eût
autant flatté qu'épouvanté l'illustre législateur de l'Église
française. En conséquence, Napoléon résolut de faire un triage dans ce
qu'on lui avait apporté de Savone, d'admettre le dispositif du bref
pontifical, et d'en repousser les motifs. Il prescrivit donc de
présenter au Conseil d'État le décret du concile approuvé par le Pape,
afin que ce décret prît place au bulletin des lois. Relativement au
bref lui-même, qui contenait des doctrines ultramontaines, Napoléon
ordonna de le déférer à une commission du Conseil d'État, laquelle
examinerait lentement, très-lentement, la conformité de ce bref avec
les doctrines gallicanes, et tiendrait les choses en suspens aussi
longtemps qu'il conviendrait. Quant à la promotion des vingt-sept
nouveaux prélats, Napoléon ordonna d'envoyer sur-le-champ à Savone les
pièces concernant chacun d'eux, pour que l'institution canonique fût
demandée et obtenue sans perdre de temps. Enfin, pressé de mettre à
néant toute cette affaire, il enjoignit au duc de Rovigo de faire
partir les évêques qui étaient demeurés à Paris dans l'attente de la
décision du Pape. Ils n'étaient restés en effet que pour voir si après
cette décision leur concours serait encore nécessaire. Napoléon étant
satisfait, ils n'avaient plus aucun rôle à jouer, et l'hiver
s'approchant, l'âge de la plupart d'entre eux exigeant qu'ils se
missent en route avant la mauvaise saison, il était naturel et
nullement offensant de les congédier. Le duc de Rovigo avait les
moyens d'autorité et même de douceur nécessaires pour hâter tous ces
départs, et d'ailleurs il savait mêler assez de bonhomie à la terreur
qu'il inspirait, pour s'acquitter de sa commission à la plus grande
satisfaction de son maître et de ceux qu'il s'agissait d'éloigner.
Napoléon lui en donna l'ordre, ne voulant plus en rentrant à Paris y
trouver ce qu'il appelait une _convention de dévots_.

[En marge: Fin du voyage de Hollande et retour de Napoléon à Paris,
dans les premiers jours de novembre.]

[En marge: La Prusse se soumet à toutes les volontés que Napoléon lui
a signifiées pendant son voyage.]

Ces résolutions prises, Napoléon continua son voyage, acheva
l'inspection des troupes et du matériel qu'on acheminait du Rhin sur
l'Elbe, et puis repartit pour Paris, où il arriva dans les premiers
jours de novembre. D'autres suites de grandes affaires l'y
attendaient. La Prusse, la Suède avaient répondu à ses sommations
impérieuses. La Prusse, mise en demeure de suspendre ses armements, et
placée entre cette suspension ou une marche immédiate du maréchal
Davout sur Berlin, s'était soumise. La parole solennelle donnée par
Napoléon avait d'ailleurs rassuré le roi de Prusse, et ce prince avait
demandé seulement qu'on procédât sur-le-champ à la discussion du
traité d'alliance qui devait lui garantir ses États actuels et un
agrandissement à la paix. Napoléon consentit à ouvrir cette
négociation, mais en ordonnant de la traîner en longueur, pour que la
Russie, qui croyait la guerre certaine, ne la crût pas si prochaine.

[En marge: Embarras et tardives implications du prince royal de
Suède.]

[En marge: Le roi régnant reprend la gestion des affaires, et Napoléon
ordonne au ministre de France de s'abstenir de toute relation avec le
prince royal.]

L'ordre envoyé à M. Alquier de se transporter à Copenhague avait
terrifié le prince royal de Suède, qui n'était fier qu'en apparence.
Il se prit à dire que M. Alquier, accoutumé à brouiller son
gouvernement avec tous les cabinets auprès desquels il résidait,
avait défiguré les scènes qui s'étaient passées. Il n'en était rien,
et M. Alquier n'avait dit que la stricte vérité. Mais ce nouveau
Suédois, si épris de sa nouvelle patrie, et qui avait demandé qu'on
répétât tout à Napoléon, était fort embarrassé maintenant de ce qu'il
avait dit, car c'était par imprudence, et non par prévoyance, qu'il
tenait une si mauvaise conduite envers son pays natal. Le roi encore
régnant, ne voulant pas laisser gâter davantage les relations avec la
France, reprit la gestion des affaires, mais la haine du prince royal,
un peu plus cachée, n'en devint que plus dangereuse. Il commença dès
ce moment de sourdes menées pour rapprocher l'Angleterre de la Russie,
et obligé de s'expliquer avec ceux qui l'avaient nommé par penchant
pour la France, il se tira d'embarras en disant que la mésintelligence
qu'on déplorait, et qu'il déplorait aussi, était la suite d'un malheur
particulier de sa vie, malheur qu'il se voyait forcé d'avouer, c'était
d'avoir inspiré à Napoléon une ardente jalousie.

On comprend avec quel dédain Napoléon dut accueillir de telles
forfanteries: il recommanda de nouveau une abstention complète de
toutes relations avec le prince royal, et la poursuite modérée mais
inflexible des réclamations de la France relativement à la contrebande
et à l'effusion du sang des matelots français.

[En marge: Napoléon emploie l'hiver à expédier toutes les affaires
intérieures, afin de n'en laisser aucune en souffrance en partant pour
la Russie.]

Rentré à Paris, Napoléon ordonna à ses ministres de rechercher avec
soin les affaires administratives, de quelque nature qu'elles fussent,
qui pouvaient réclamer une solution, afin de n'en laisser aucune en
souffrance lorsqu'il partirait au printemps pour la Russie, et se mit
à les expédier toutes, sans cesser de donner à ses préparatifs
militaires l'attention la plus constante. Sa puissante organisation
pouvait, en effet, suffire aux unes comme aux autres. Malheureusement,
si grand, si puissant que soit le génie d'un homme, il y a quelque
chose de plus grand que lui, c'est l'univers, qui lui échappe quand à
lui seul il veut l'embrasser tout entier! Avant de suivre Napoléon
dans le gouffre où il allait bientôt s'engager, il faut retracer les
derniers événements qui venaient de se passer en Espagne, et dont
l'importance, soit en eux-mêmes, soit par rapport à l'ensemble des
affaires, était loin d'être médiocre. Ce récit sera l'objet du livre
suivant.


FIN DU LIVRE QUARANTE ET UNIÈME.



LIVRE QUARANTE-DEUXIÈME.

TARRAGONE.

     Suite des événements dans la Péninsule. -- Retour de Joseph à
     Madrid, et conditions auxquelles il y retourne. -- État de
     l'Espagne, fatigue des esprits, possibilité de les soumettre en
     accordant quelques secours d'argent à Joseph, et en lui envoyant
     de nouvelles forces. -- Situation critique de Badajoz depuis la
     bataille d'Albuera. -- Empressement du maréchal Marmont,
     successeur de Masséna, à courir au secours de cette place. --
     Marche de ce maréchal, sa jonction avec le maréchal Soult, et
     délivrance de Badajoz après une courageuse résistance de la part
     de la garnison. -- Réunion de ces deux maréchaux, suivie de leur
     séparation presque immédiate. -- Le maréchal Soult va réprimer
     les bandes insurgées de l'Andalousie, et le maréchal Marmont
     vient s'établir sur le Tage, de manière à pouvoir secourir ou
     Ciudad-Rodrigo ou Badajoz, selon les circonstances. -- Lord
     Wellington, après avoir échoué devant Badajoz, est forcé par les
     maladies de prendre des quartiers d'été, mais il se dispose à
     attaquer Badajoz ou Ciudad-Rodrigo au premier faux mouvement des
     armées françaises. -- Opérations en Aragon et en Catalogne. -- Le
     général Suchet, chargé du commandement de la basse Catalogne et
     d'une partie des forces de cette province, se transporte devant
     Tarragone. -- Mémorable siége et prise de cette place importante.
     -- Le général Suchet élevé à la dignité de maréchal. -- Reprise
     de Figuères un moment occupée par les Espagnols. -- Lord
     Wellington ayant fait des préparatifs pour assiéger
     Ciudad-Rodrigo, et s'étant approché de cette place, le maréchal
     Marmont quitte les bords du Tage en septembre, et réuni au
     général Dorsenne qui avait remplacé le maréchal Bessières en
     Castille, marche sur Ciudad-Rodrigo et parvient à le ravitailler.
     -- Extrême péril de l'armée anglaise. -- Les deux généraux
     français, plus unis, auraient pu lui faire essuyer un grave
     échec. -- Fin paisible de l'été en Espagne, et résolution prise
     par Napoléon de conquérir Valence avant l'hiver. -- Départ du
     maréchal Suchet le 15 septembre, et sa marche à travers le
     royaume de Valence. -- Résistance de Sagonte, et vains efforts
     pour enlever d'assaut cette forteresse. -- Le général Blake
     voulant secourir Sagonte vient offrir la bataille à l'armée
     française. -- Victoire de Sagonte gagnée le 25 octobre 1811. --
     Reddition de Sagonte. -- Le maréchal Suchet quoique vainqueur n'a
     pas des forces suffisantes pour prendre Valence et demande du
     renfort. -- Napoléon fait converger vers lui toutes les troupes
     disponibles en Espagne, sous les généraux Caffarelli, Reille et
     Montbrun. -- Investissement et prise de Valence le 9 janvier
     1812 avec le secours de deux divisions amenées par le général
     Reille. -- Inutilité du mouvement ordonné au général Montbrun, et
     course de celui-ci jusqu'à Alicante. -- Lord Wellington profitant
     de la concentration autour de Valence de toutes les forces
     disponibles des Français, se hâte d'investir Ciudad-Rodrigo. --
     Il prend cette place le 19 janvier 1812, avant que le maréchal
     Marmont ait pu la secourir. -- Injustes reproches adressés au
     maréchal Marmont. -- Dans ce moment Napoléon, au lieu d'envoyer
     de nouvelles troupes en Espagne, en retire sa garde, les
     Polonais, la moitié des dragons et un certain nombre de
     quatrièmes bataillons. -- Il ramène le maréchal Marmont du Tage
     sur le Douro, en lui assignant exclusivement la tâche de défendre
     le nord de la Péninsule contre les Anglais. -- Profitant de ces
     circonstances, lord Wellington court à Badajoz, et prend cette
     place d'assaut le 7 avril 1812, malgré une conduite héroïque de
     la part de la garnison. -- Avec Ciudad-Rodrigo et Badajoz tombent
     les deux boulevards de la frontière d'Espagne contre les Anglais.
     -- Napoléon, se préparant à partir pour la Russie, nomme enfin
     Joseph commandant en chef de toutes les armées de la Péninsule,
     en lui laissant des forces insuffisantes et dispersées. -- Résumé
     des événements d'Espagne pendant les années 1810 et 1811, et les
     premiers mois de l'année 1812.


[Date en marge: Juin 1811.]

[En marge: État des affaires d'Espagne depuis les batailles de Fuentès
d'Oñoro et d'Albuera.]

[En marge: Désorganisation de l'armée de Portugal.]

C'est le moment d'exposer ce qu'étaient devenues les affaires
d'Espagne depuis la bataille indécise de Fuentès d'Oñoro et la
bataille perdue d'Albuera, l'une et l'autre livrées en mai 1811.
L'armée de Portugal, à laquelle on avait enlevé le seul chef capable
de la conduire, l'illustre Masséna, était répandue autour de
Salamanque dans un état de misère, de mécontentement, de
désorganisation difficile à décrire. Le maréchal Marmont,
administrateur intelligent et soigneux, s'était empressé en arrivant
de lui consacrer tous ses soins; mais l'évacuation du Portugal,
l'impossibilité apparente d'expulser les Anglais de la Péninsule,
augmentaient la confiance et l'audace des insurgés, rendaient les
provinces du nord plus que jamais insoumises, et aggravaient ainsi la
détresse de nos troupes autant que celle des habitants. Un accident
récent venait de donner un triste éclat à cet état de choses.

[En marge: Surprise par Mina d'un convoi de blessés et de
prisonniers.]

Le 25 mai, le célèbre Mina, successeur de son neveu qui était détenu à
Vincennes, ayant réussi à former une bande de trois mille hommes,
qu'il avait l'art de transporter tour à tour de la Navarre dans les
provinces basques, et des provinces basques dans la Navarre, avait
assailli un convoi composé d'un millier de prisonniers espagnols et
d'une centaine de voitures chargées de blessés français. Ce convoi
rentrait en France sous la protection de 400 fusiliers de la jeune
garde, et de 150 hommes, tant sous-officiers que soldats, formant les
cadres du 28e léger et du 75e de ligne. Le colonel Dentzel, commandant
de l'escorte, en avait signalé l'insuffisance au général Caffarelli;
mais celui-ci n'avait tenu compte de ces observations, et le convoi
s'était mis en route de Vittoria pour Bayonne. Mina, toujours
exactement informé, s'était caché dans les bois, à droite et à gauche
de la route de Tolosa, et lorsque la colonne des prisonniers et des
blessés, occupant plus d'une lieue, avait gravi la montagne qui
s'élève à la sortie de Vittoria, et s'était engagée dans le défilé de
Salinas, il avait fondu sur elle comme un vautour, s'était appliqué
d'abord à dégager les prisonniers espagnols, puis, aidé de leur
concours, s'était mis à égorger impitoyablement nos blessés et nos
malades. L'escorte, divisée en trois pelotons, un en tête, un au
centre, un en queue, assaillie à la fois par l'ennemi et par les
prisonniers, avait fait des efforts héroïques, mais n'avait pu ni
retenir ses prisonniers, ni sauver les blessés. Plus de 150 hommes de
l'escorte avaient payé de leur vie cette fatale rencontre, et
beaucoup de nos malheureux blessés avaient été achevés sur la route
par la main d'un ennemi féroce. Si quelque chose pouvait nous consoler
de cette horrible scène, c'est que les prisonniers espagnols, placés
entre le feu de nos soldats et celui de Mina, avaient expié en grand
nombre la cruauté de leur sauvage libérateur.

Au bruit de la fusillade, le général Caffarelli était accouru avec un
renfort pour assaillir Mina à son tour; mais il avait trouvé les
prisonniers espagnols délivrés, nos blessés et nos malades égorgés,
Mina en fuite. Au lieu de s'accuser lui-même, et lui seul, il avait
accusé les braves gens qui venaient de soutenir une lutte désespérée,
et qui, à l'entendre, ne s'étaient pas bien éclairés. Et pourtant le
général Caffarelli était un honnête homme, digne de son illustre
frère! Mais c'était là un nouvel exemple, sur mille, de l'état de
désolante confusion auquel toutes choses étaient alors arrivées en
Espagne!

[En marge: Triste état de l'armée du centre; misère de la capitale.]

À Madrid, l'absence du roi qu'on ne se flattait plus de revoir, la
misère des employés, la cherté des subsistances enlevées par les
bandes aux portes mêmes de la capitale, la fatigue, le dénûment,
l'éparpillement de l'armée du centre, s'épuisant à courir de
Guadalaxara à Talavera, de Ségovie à Tolède, sans réussir à protéger
les communications, portaient le découragement, le désespoir même
jusques au coeur du royaume.

[En marge: Périlleuse situation de Badajoz et de l'armée
d'Andalousie.]

En Estrémadure et en Andalousie les affaires n'allaient pas mieux.
Après la bataille d'Albuera, livrée pour sauver Badajoz, le maréchal
Soult s'était retiré à Llerena, et s'était établi sur le penchant des
montagnes qui séparent l'Estrémadure de l'Andalousie. De ces hauteurs
il imposait aux Anglais par sa présence, donnait aux malheureux
assiégés tout l'appui moral qu'il était en son pouvoir de leur
procurer, et demandait avec instance et avec raison qu'on vînt à son
secours. Bien qu'il n'eût pas écouté la voix de Masséna l'année
précédente, il fallait écouter la sienne en ce moment, et accourir, ne
fût-ce que pour la brave garnison qui défendait Badajoz, et qui,
entourée de murailles renversées par le feu de l'ennemi, avait
précipité plusieurs fois les Anglais au pied des brèches qu'ils
avaient tenté d'assaillir. Si le secours demandé n'arrivait pas, si
l'armée de Portugal, oubliant ses griefs, ne descendait promptement
sur la Guadiana malgré les difficultés que la chaleur opposait à la
marche des troupes, Badajoz allait succomber, et la puissante armée
d'Andalousie, partie de Madrid l'année précédente au nombre de
quatre-vingt mille hommes, et bien réduite, hélas! depuis ce temps,
allait se voir enlever un trophée qui était le seul prix qu'elle eût
obtenu de ses souffrances et de son courage.

[En marge: Inaction forcée du duc de Bellune devant Cadix.]

[En marge: Embarras du général Sébastiani à Grenade.]

En Andalousie, la situation, moins périlleuse, était pourtant tout
aussi triste. Le siége de Cadix, qui aurait dû être l'unique
occupation de l'armée d'Andalousie, tandis que la conquête de Badajoz,
imaginée par le maréchal Soult pour se dispenser d'aller en Portugal,
n'avait fait que diviser ses forces et lui créer d'inutiles dangers,
le siége de Cadix n'avançait pas. Le maréchal Victor, réduit à deux
divisions sur trois, n'avait pas plus de douze mille hommes à mettre
en bataille, et pouvait à peine garder ses lignes, loin de faire le
moindre progrès. Il restait devant l'île de Léon avec sa flottille
qu'il avait créée, avec ses gros mortiers qu'il avait fondus, sans
matelots pour manoeuvrer l'une, sans munitions pour faire usage des
autres. Humilié et mécontent du rôle auquel l'avait condamné le
maréchal Soult, il demandait pour unique prix de ses services en
Espagne d'en être immédiatement rappelé. Les insurgés de la Ronda
n'étaient pas moins incommodes pour le général Sébastiani, toujours
occupé à se maintenir à Grenade contre les Anglais d'un côté, contre
les troupes de Murcie et de Valence de l'autre. Ce général,
administrateur modéré et sage, était dénoncé par le maréchal Soult
comme ne sachant pas gouverner la province de Grenade, qu'il
gouvernait mieux cependant que le maréchal ne gouvernait l'Andalousie,
et sollicitait son rappel avec des instances non moins vives que
celles du duc de Bellune.

[En marge: État florissant de l'Aragon sous le général Suchet.]

Une seule province, comme nous l'avons déjà dit, une seule armée
présentaient un aspect satisfaisant, c'étaient la province et l'armée
d'Aragon sous le commandement du général Suchet. Ce général était
habile, et il était heureux aussi, car il y a des vies dans lesquelles
une certaine sagesse semble attirer un certain bonheur. On doit se
souvenir qu'il avait successivement pris Lerida, Mequinenza, Tortose,
et fait régner l'ordre et la bonne administration dans sa province,
qui, par une autre espèce de bonne fortune, n'était ni traversée par
les armées françaises dont elle n'était pas le chemin, ni menacée par
les Anglais dont elle n'était pas le but, de sorte qu'elle se
trouvait presque heureuse au milieu des affreuses convulsions de
l'Espagne, et aimait presque son vainqueur au milieu des haines
déchaînées contre les Français.

C'était aux frontières de son gouvernement que le général Suchet
rencontrait de sérieuses difficultés. Sur la limite des territoires de
Valence, de Guadalaxara, de Soria, de Navarre, de Catalogne, il se
voyait sans cesse assailli par les bandes. Villa-Campa près de
Calatayud, l'Empecinado vers Guadalaxara, Mina en Navarre, et les
miquelets sur la frontière de Catalogne, ne laissaient pas un jour de
repos à ses troupes. Mais ce fortuné général commandait à des
lieutenants et à des soldats dignes de lui, et il n'avait pas une
affaire de détail avec les bandes qui ne fût un petit triomphe.

[En marge: La Catalogne désolée par les miquelets et les flottes
anglaises.]

[En marge: Situation de Barcelone; difficulté d'y faire parvenir des
vivres.]

En Catalogne au contraire tout était en combustion. Les miquelets,
appuyés, excités par l'armée espagnole de Catalogne, qui avait sa base
à Tarragone, désolaient cette province. Il n'y avait pas un défilé
près duquel ils n'attendissent les convois pour attaquer les escortes
trop faibles, leur arracher les prisonniers, égorger entre leurs bras
les malades et les blessés, et leur enlever les vivres qu'elles
étaient chargées d'introduire dans les places, et surtout dans
Barcelone. Tandis que les miquelets rendaient les routes de
l'intérieur impraticables, les flottilles anglaises rendaient tout
aussi dangereuses les routes qui longeaient la mer. La ville de
Barcelone, où il fallait nourrir à la fois la garnison et les
habitants, avait de la peine à subsister, bien qu'une armée entière,
celle du maréchal Macdonald, fût exclusivement consacrée à la
ravitailler, et qu'on eût hasardé plusieurs expéditions maritimes pour
lui envoyer par mer des vivres et des munitions. En général il y
entrait à peu près le quart de ce qu'on lui destinait. Le général
Maurice-Mathieu, qui en était le gouverneur, déployait autant
d'intelligence que de fermeté pour se soutenir dans cette situation si
difficile, et pour intimider les habitants sans les pousser au
désespoir. Il venait récemment de se trouver dans un grand péril, et
s'en était fort heureusement tiré. On avait découvert au sein de la
ville un complot ourdi par les ennemis du dedans pour la livrer aux
ennemis du dehors. Le général en avait été informé à temps, avait
feint de ne pas l'être, avait laissé les insurgés s'avancer avec
sécurité, puis, sortant tout à coup de ce sommeil simulé, avait fait
des assaillants extérieurs une vraie boucherie, et des conspirateurs
de l'intérieur une justice sévère. Cet acte de vigueur, joint à une
administration probe et ferme, le faisait respecter et craindre. Mais
il écrivait qu'il était impossible de tenir encore longtemps une aussi
nombreuse population dans de semblables étreintes.

L'armée catalane, trouvant à Tarragone une base solide, des vivres,
des munitions, des secours de tout genre fournis par la marine
anglaise, et au besoin un refuge assuré, osait quelquefois se porter
des bords de la mer où est située Tarragone, jusqu'au pied des
Pyrénées, et, au grand étonnement de tout le monde, elle venait
d'introduire des secours dans l'importante forteresse de Figuères,
qu'une trahison, comme on l'a vu plus haut, avait fait sortir de nos
mains. Profitant du moment où les Français, sous le général
Baraguey-d'Hilliers, n'avaient pas eu le temps encore d'amener assez
de troupes devant la place pour en commencer le siége, M. de
Campo-Verde avait percé notre faible ligne de blocus, et introduit des
secours en vivres et en hommes dans la forteresse, aux grands
applaudissements de toute la Catalogne.

[En marge: Déplorable état des troupes françaises.]

Nous avons déjà dit quelle était au milieu de toutes ces misères la
situation de nos officiers et de nos soldats, endurant plus de maux
encore qu'ils n'en causaient à leurs ennemis, quelquefois poussés à
des excès regrettables par la vue des cruautés commises sur leurs
camarades, mais toujours les moins inhumains des gens de guerre de
toute nation qui attaquaient ou défendaient la Péninsule. Les soldats,
quand ils avaient pu se procurer un peu de grain ou quelque bétail
dans ces champs restés incultes et dépeuplés, quand ils avaient pu se
fabriquer quelques chaussures avec la peau des animaux dont ils
s'étaient nourris, étaient presque satisfaits. Les officiers au
contraire, habitués et obligés à vivre autrement pour soutenir la
dignité de leur rang, supportaient de cruelles souffrances de corps et
d'esprit. Faute de paye, ils n'avaient pas de quoi mettre des bottes à
leurs pieds, Napoléon, en accordant pour la solde 4 millions par mois,
c'est-à-dire 48 millions par an, et en laissant au pays le soin de
fournir le pain, la viande, le riz, avait cru suffire au nécessaire.
Mais la solde seule aurait exigé 165 millions pour 1810 et 1811,
c'est-à-dire plus de 80 millions par an au lieu de 48. Sur les sommes
dues il avait envoyé 29 millions en 1810, 48 en 1811, c'est-à-dire 77
millions au lieu de 165. Le reste, s'élevant à 88 millions, ou était
demeuré impayé, ou avait été pris sur le pays au moyen des
gouvernements militaires. Quant aux 77 millions expédiés par Napoléon,
partie avait été pillée en route, partie avait été consacrée à des
marchés d'urgence, ou à des réparations indispensables d'artillerie,
partie enfin était restée dans certains dépôts. L'armée d'Andalousie
n'avait presque rien reçu; elle habitait cependant un pays riche, et
si le maréchal Soult avait administré comme le général Suchet, elle
n'eût manqué de rien. Quant à l'armée de Portugal, condamnée à faire
la guerre dans les champs pierreux du Portugal ou de Salamanque, elle
était privée des choses les plus nécessaires à la vie. Les officiers
faisaient pitié à voir, et ils souffraient presque sans espoir de
dédommagement, car d'une part l'Empereur était loin, et de l'autre ils
n'avaient auprès de lui d'autres titres que des revers, après s'être
conduits pourtant de manière à obtenir les plus belles victoires.
Voilà, après les espérances conçues en 1810 après deux années de
nouveaux combats, après 200 mille hommes de renfort envoyés depuis la
paix de Vienne, après tant de soldats et de généraux sacrifiés, après
tant d'illustres renommées compromises, celles de Masséna, de Ney, de
Jourdan, d'Augereau, de Soult, de Victor, de Saint-Cyr, voilà où en
était la conquête de l'Espagne!

[En marge: L'Espagne était-elle invincible?]

[En marge: Divers signes qui autorisent à croire le contraire.]

Cette funeste contrée était-elle donc invincible, comme une ancienne
tradition lui en attribue le mérite, comme dans son légitime orgueil
elle se plaît à le supposer, comme l'opinion s'en est répandue depuis
la grande invasion tentée par Napoléon? D'excellents juges, ayant
horreur de la guerre d'Espagne, et l'ayant vue de près, Saint-Cyr,
Jourdan, Joseph lui-même, ne le croyaient pas, et pensaient qu'on eût
pu réussir avec des moyens plus complets, avec plus de patience et
plus de suite. On faisait beaucoup sans doute, beaucoup plus qu'il
n'aurait fallu pour un objet qui n'eût pas été l'objet principal de la
politique impériale, mais partout, faute d'un complément
indispensable, les grands moyens employés demeuraient sans effet.
L'armée de Portugal faute de quarante mille hommes de renfort et de
quelques millions pour s'équiper et se nourrir, l'armée d'Andalousie
faute de vingt-cinq mille hommes, faute de matelots, de munitions et
d'une flotte qui était oisive à Toulon, la cour de Madrid faute de
quelques millions pour payer ses employés et les Espagnols entrés à
son service, les armées du Nord faute d'une vingtaine de mille hommes
et de quelques millions pour se créer des magasins, n'arrivaient qu'à
être impuissantes et malheureuses. En un mot, près de quatre cent
mille hommes devenaient inutiles faute de cent mille hommes et de cent
millions! En toutes choses les sacrifices les plus grands sans le
dernier qui doit les compléter, restent stériles! Assurément il était
cruel de s'imposer de tels sacrifices pour l'Espagne, mais pourquoi
s'y était-on engagé? Et ne valait-il pas mieux lui donner cent mille
hommes de plus, que d'en préparer cinq cent mille pour la Russie?

[En marge: Réflexions auxquelles se livre l'Espagne dès qu'elle jouit
d'un moment de repos.]

[En marge: Symptômes de fatigue dans certaines provinces.]

[En marge: Conditions auxquelles on aurait triomphé de la résistance
des Espagnols.]

Sans doute si les cent mille hommes qu'il s'agissait d'ajouter
avaient dû demeurer inutiles comme les quatre cent mille envoyés
jusqu'alors, on aurait eu raison de n'en pas sacrifier davantage, mais
il était facile de discerner déjà dans certaines provinces les
symptômes d'une fatigue dont on aurait pu profiter. Le sentiment qui
avait soulevé l'Espagne avait été violent, unanime et légitime;
cependant après quatre années de guerre, à l'aspect de tant de sang et
de ruines, il n'était pas possible qu'elle ne se demandât pas pour qui
et pourquoi elle endurait tant de maux? En effet, dès qu'un peu de
calme se produisait quelque part, et laissait place à la réflexion,
comme à Saragosse par exemple, à Madrid, à Séville, et dans quelques
autres grandes villes, on se disait que les princes pour lesquels on
combattait étaient bien peu dignes du dévouement, qu'on leur montrait;
que, dans cette illustre et auguste famille de Bourbon, la branche
d'Espagne était la branche véritablement dégénérée, celle qui méritait
d'être livrée au fer destructeur du temps, car le principal des
descendants de Philippe V, l'honnête et inepte Charles IV, vivait à
Marseille entre le prince de la Paix et sa femme, aussi esclave de
tous les deux hors du trône que sur le trône; son fils aîné,
prisonnier à Valençay, demandait tous les jours au conquérant qui
l'avait spolié de lui accorder une princesse du sang des Bonaparte,
et, de peur d'être compromis par ceux qui tentaient de le délivrer,
les dénonçait à la police impériale; et enfin parmi eux tous, pas un
rejeton, homme ou femme, qui songeât à tendre la main à la nation
héroïque dont le sang coulait pour eux en abondance! Les cortès de
Cadix, après avoir proclamé quelques principes incontestables, mais
bien précoces pour l'Espagne, n'avaient abouti qu'à une sorte
d'anarchie. Elles vivaient à Cadix dans la misère, la discorde et les
contestations perpétuelles avec les Anglais. Toutes ces choses
l'Espagne les savait, et les appréciait dès que le canon s'éloignait
un moment de ses oreilles. Joseph, au contraire, était aux yeux de
tous ceux qui pouvaient l'approcher un prince doux, éclairé,
représentant modéré de la révolution française, promettant et faisant
justement espérer un gouvernement sagement réformateur. C'était un
prince nouveau, usurpateur si on le voulait, imposé par un autre
usurpateur, mais n'était-ce pas la tradition historique en Espagne que
le pays fût régénéré par des dynasties étrangères? Philippe V
n'était-il pas venu rajeunir l'Espagne en remplaçant les descendants
dégénérés de Charles-Quint? Et Charles-Quint lui-même, quoique
héritier légitime, n'avait-il pas été un prince étranger, apportant la
brillante civilisation des Flandres à l'Espagne, où il ne restait de
Ferdinand et d'Isabelle que Jeanne la Folle? Ne pouvait-on pas
concevoir de Joseph de semblables espérances? À Madrid, où il était vu
de près, on avait fini par l'apprécier, et par s'apaiser un peu à son
égard. En Aragon, où l'on avait le général Suchet pour représentant du
nouveau gouvernement, on s'habituait à penser du bien de ce
gouvernement, et à se dire que sans la guerre il vaudrait cent fois
mieux que celui de l'inquisition, du prince de la Paix et de la reine
Marie-Louise. Seulement la guerre éternelle, la misère, les incendies,
les pillages, l'idée généralement répandue que si Napoléon ne prenait
pas l'Espagne tout entière il prendrait au moins les provinces de
l'Èbre, révoltaient les Espagnols les plus modérés. Mais il était
facile d'apercevoir à Madrid et autour de ce centre, que si Joseph
avait pu payer ses fonctionnaires, solder son armée, la nourrir sur
ses magasins et non aux dépens du pays, maintenir l'ordre et la
discipline comme en Aragon, obtenir de Napoléon et des généraux les
respects dus au souverain de tout pays, mais indispensables envers le
roi d'une nation aussi fière que la nation espagnole, que si on avait
pu surtout dissiper la crainte de voir enlever à l'Espagne les bords
de l'Èbre, on serait parvenu à obtenir un commencement de soumission.
Ce sentiment produit dans la capitale, où il se manifestait toutes les
fois que les choses allaient un peu moins mal, se serait communiqué
aux grandes villes, où déjà on le voyait percer de temps en temps.
Chose digne de remarque, les soldats espagnols, qui dans le principe
désertaient lorsqu'on les enrôlait au service de Joseph, commençaient,
soit fatigue, soit jalousie des guérillas, à se montrer fidèles quand
on prenait le soin de les payer. Joseph en avait quatre ou cinq mille
qui servaient bien, et restaient au drapeau moyennant qu'on acquittât
leur solde. Il était évident qu'avec de l'argent on aurait pu en avoir
vingt ou trente mille, autant qu'on aurait voulu, et qu'ils seraient
devenus d'excellentes troupes à l'école des Français. Les guérillas
mêmes, vrais bandits qui ne désiraient que le pillage, se laissaient
peu à peu attirer par l'appât de la solde. On en avait amnistié un
certain nombre dans la Manche, autour de Tolède, vers Guadalaxara, on
les avait payés, et ils s'étaient soumis, avaient même pris du
service.

Sans doute aucun de ces symptômes favorables ne se produisait près des
foyers d'insurrection, où les passions étaient énergiques et
persistantes, où les Anglais excitaient et soutenaient les sentiments
hostiles à la France, où les espérances de succès se maintenaient dans
toute leur ferveur, où le pillage surtout était lucratif; mais
ailleurs il en était autrement, et bien que la situation des Français
fût extrêmement difficile dans la Péninsule, il est vrai que la
fatigue, très-grande dans les classes aisées, immense chez le paysan,
l'absence d'un but raisonnable, car ce n'en était pas un que de
recouvrer les Bourbons de Marseille et de Valençay, allaient décider
de la soumission des Espagnols, si on tentait un dernier et puissant
effort, si avant tout on expulsait les Anglais, si on employait à
cette oeuvre essentielle les forces nécessaires, si on prenait
Lisbonne et Cadix qui pouvaient être pris, si on s'attachait à
réprimer les guérillas sans imiter leurs ravages, si on ajoutait aux
forces existantes les forces que réclamaient ces divers objets, si
non-seulement on ajoutait ces forces, mais si on faisait les frais de
leur entretien, si on épargnait ainsi au pays les principales misères
de la guerre, si enfin on ajoutait à ces moyens une direction
supérieure, impossible de loin, ce qui veut dire que si on avait
consacré à l'Espagne non une moitié mais la presque totalité des
ressources de l'Empire, et l'Empereur lui-même, il est à peu près
certain qu'on eût réussi. Une partie seulement de ce qu'on préparait
pour pénétrer en Russie eût suffi pour trancher victorieusement la
question qu'on avait soulevée en envahissant l'Espagne. Et c'est
justement à quoi Napoléon ne voulait pas se décider!--L'Espagne,
écrivait-il à Joseph, me dévorerait si je me laissais faire.--Parole
d'une inconséquence déplorable, et qui devait bientôt avoir des suites
funestes! Nous l'avons déjà dit, puisque Napoléon avait eu le tort de
transporter la question européenne en Espagne, il fallait la résoudre
là où il l'avait placée, et ne point chercher à la résoudre ailleurs.
Puisque la fortune, le favorisant encore, même dans ses fautes, comme
si elle eût voulu lui laisser le loisir de les réparer, lui amenait
les Anglais sur le continent, les Anglais insaisissables sur les mers,
il fallait à tout prix les vaincre sur l'élément où nous dominions,
car eux vaincus le monde se serait rendu. Mais les avoir à portée de
nos armées et ne pas les battre, se laisser battre par eux au
contraire, c'était renoncer volontairement au prestige de notre
invincibilité sur terre, et en rendant au continent l'espérance de
nous vaincre, lui en inspirer la pensée! Expulser les Anglais par un
grand effort militaire, soumettre les Espagnols par la persévérance et
la douceur, était la double tâche qu'on s'était imposée par l'attentat
de Bayonne, dont l'accomplissement eût amené la fin non-seulement des
affaires d'Espagne, mais des affaires européennes (autant du moins
qu'il y a quelque chose de fini pour les dominations exorbitantes); et
se détourner de cette tâche obligée, par dégoût des difficultés, par
dégoût surtout des lenteurs de cette guerre, pour aller chercher en
d'autres lieux une solution des plus hasardeuses, avec la moitié
seulement de ses forces, l'autre moitié restant en Espagne pour n'y
rien faire d'utile, est une faute qu'on retrouve partout dans cette
histoire, qu'on ne peut s'empêcher de signaler sans cesse, car elle
poursuit l'esprit avec la puissance et l'amertume d'un affreux
remords.

[En marge: Langage que font entendre à Joseph quelques Espagnols
modérés.]

Lorsque Joseph, poussé au désespoir, avait quitté Madrid pour aller
demander à Napoléon ou une autre direction des affaires espagnoles, ou
la faculté de rentrer dans la vie privée, beaucoup d'honnêtes gens à
Madrid, à Valladolid, à Burgos, à Vittoria, l'avaient abordé, et lui
avaient dit:--Voyez ce que nous souffrons, et jugez si on peut espérer
de nous ramener avec un tel régime! Nous sommes pillés, incendiés,
souvent assassinés par vos soldats et par ceux qui se disent les
nôtres; nos biens, nos vies sont ainsi à la merci des bandits de
toutes les nations. Nous n'espérons rien du gouvernement anarchique de
Cadix, du gouvernement corrompu de Ferdinand, et nous nous
résignerions à tout recevoir du vôtre. Mais privés pour toujours
peut-être de nos colonies, nous sommes menacés encore de l'être de nos
provinces de l'Èbre, et on ne veut pas même nous rendre honorable le
retour vers vous! On vous méprise vous-même, on vous insulte
publiquement, au moment où l'on travaille à faire de vous notre roi:
comment veut-on que nous nous soumettions? Vos fonctionnaires, bafoués
par les généraux, mourant presque de faim, sont réduits à se nourrir
de la ration du soldat; comment pourraient-ils jouir de la moindre
considération? Vous allez à Paris, rapportez nos paroles à l'Empereur.
Votre départ est interprété de deux façons: par vos ennemis, comme
l'heure où le voile va être enfin déchiré, où l'Espagne va être
déclarée province française, à la façon de Lubeck, de Hambourg, de
Florence et de Rome; par vos amis, rares encore, comme un recours au
génie supérieur de votre frère, afin de l'informer de ce qu'il ignore,
peut-être même de l'amener ici, et de tout arranger par sa présence.
Tâchez que cette dernière supposition se réalise. Courez à Paris,
parlez, faites entendre la vérité, obtenez de nouvelles forces,
rapportez pour vous de l'autorité, pour nous une déclaration
rassurante quant à l'intégrité de notre territoire, rapportez des
moyens de discipline, c'est-à-dire de quoi payer vos troupes et les
nôtres, et soyez certain que s'il en coûte de l'argent à la France,
l'Espagne rendra bientôt avec usure les avances qu'on lui aura faites.
L'instant est propice, car malgré vos revers apparents, malgré les
succès momentanés de vos ennemis, la lassitude est générale, elle peut
se convertir ou en soumission, ou en désespoir, désespoir qui sera
terrible pour ceux qui l'auront provoqué.--

[En marge: Vains efforts de Joseph pour faire accueillir par Napoléon
les idées des Espagnols modérés dont il est l'organe.]

[En marge: Le prince Berthier chargé d'être intermédiaire entre Joseph
et Napoléon, afin d'éviter des scènes fâcheuses entre les deux
frères.]

[En marge: Ce que Joseph demande pour assurer la soumission de
l'Espagne.]

Ces paroles proférées par des bouches honnêtes et dignes de foi,
avaient été portées à Paris par Joseph, qui, venu en France pour le
baptême du Roi de Rome, y avait passé les mois de mai, de juin et de
juillet. Malheureusement Joseph, tout en ayant raison, avait ses
faiblesses qui étaient fort pardonnables assurément, mais qui lui
ôtaient auprès de Napoléon l'autorité dont il aurait eu besoin. Il
était, comme nous l'avons dit, bon, sensé, honnête, mais indolent, ami
des plaisirs, de la dépense et des complaisants (en quoi les princes
nouveaux ou anciens ne diffèrent guère), infiniment trop persuadé de
ses talents militaires et très-jaloux de son autorité. C'étaient là de
bien petits défauts sans doute, mais quand il était venu dire qu'il
lui fallait de l'argent, beaucoup plus encore que des soldats
français, car avec des Espagnols bien payés il conquerrait l'Espagne
et s'y ferait adorer; que cependant il lui fallait aussi des soldats
français, spécialement contre les Anglais; qu'il lui fallait enfin du
pouvoir, et notamment le commandement supérieur des armées, afin de
réprimer les excès et d'obtenir le respect dû à sa qualité de roi, ces
choses vraies en grande partie, mais suspectes dans sa bouche, avaient
été très-mal accueillies, à ce point qu'un intermédiaire était devenu
nécessaire pour empêcher des scènes fâcheuses entre les deux frères.
Le prince Berthier, comme major général des armées d'Espagne, avait
été choisi, et on n'en pouvait trouver un plus judicieux, plus
discret, plus informé de toutes choses. Par malheur il n'avait pas
autant d'influence que de raison, et s'il était incapable de trahir la
vérité, il n'était pas toujours assez hardi pour la dire tout entière.
De plus, Napoléon était en ce moment exaspéré contre ses frères.
Récemment, Louis avait jeté à ses pieds la couronne de Hollande;
Jérôme, qui avait reçu le Hanovre en addition à la Westphalie, à
condition de supporter certaines charges, n'avait pas rempli ses
engagements, et il en avait été puni par le retrait d'une partie du
Hanovre; Murat, bon mais léger et remuant, excité par sa spirituelle
et ambitieuse épouse, avait cruellement déplu en dépensant trop, en
négligeant sa marine. En outre, on l'avait accusé d'avoir sous divers
prétextes parlementé avec les Anglais le long des côtes de son
royaume. Napoléon en avait été irrité au point d'envoyer des
instructions secrètes au général Grenier, pour que ce général eût
toujours l'oeil ouvert sur Naples et fût prêt à y marcher avec le
corps de réserve qu'il commandait. Enfin on a vu quels emportements
avaient inspiré à Napoléon les demi-trahisons du cardinal Fesch.
L'infortuné Joseph venait donc fort mal à propos pour exprimer dans
les circonstances présentes des vérités désagréables. Napoléon lui
avait fait dire que s'il voulait abdiquer comme Louis, il en était le
maître; que ses frères pouvaient tous quitter les trônes qu'il leur
avait donnés, qu'il n'avait aucun besoin d'eux, que même cette
conduite de leur part simplifierait bien des choses en Europe, que
jusque-là cependant ils étaient non-seulement rois, mais généraux sous
ses ordres, et qu'il n'entendait pas qu'ils désertassent leur poste
sans l'en prévenir, sans recevoir son autorisation; que si lui,
Joseph, se présentait à Bayonne sans ce préliminaire indispensable, il
serait arrêté.--C'étaient là les premières explosions de la vive
humeur de Napoléon. Cet instant passé, on en était venu, par
l'intermédiaire du prince Berthier, à des explications plus précises
et plus calmes. Joseph avait dit qu'il fallait d'abord qu'on respectât
en lui le frère de l'Empereur et le roi d'Espagne, qu'on ne permît pas
aux généraux de le traiter, comme ils le faisaient, avec le dernier
mépris; que d'ailleurs ils étaient divisés entre eux au point de
sacrifier à leurs jalousies le sang de leurs soldats; que si on
voulait lui rendre la dignité convenable, rétablir l'unité dans les
opérations militaires, empêcher les excès et les pillages, il fallait
lui attribuer le commandement supérieur, sauf à lui donner pour chef
d'état-major un maréchal digne de confiance, et à lui adresser de
Paris des instructions auxquelles il se conformerait scrupuleusement;
qu'il fallait ne laisser dans les provinces que des lieutenants
généraux probes et habiles, qu'il y en avait de pareils dans l'armée
française, et souvent très-supérieurs aux maréchaux sous lesquels ils
étaient employés; qu'il n'était pas moins urgent, si on voulait faire
cesser l'exaspération des Espagnols, de renoncer au système
dévastateur de nourrir la guerre par la guerre, qu'au lieu de chercher
à tirer de l'argent de l'Espagne on devait commencer par lui en
envoyer, qu'on serait plus tard abondamment remboursé des avances
qu'on lui aurait faites; que si on accordait à lui, Joseph, un subside
de trois à quatre millions par mois, il aurait des fonctionnaires bien
rétribués et fidèles, une armée espagnole dévouée, et meilleure que
les Français pour la répression des bandes, qu'il aurait même pour le
servir une partie des bandes prêtes à passer sous ses drapeaux
moyennant qu'on les payât; que si on aimait mieux convertir ce subside
en emprunt, il le rembourserait exactement sous peu d'années, que par
chaque million avancé il rendrait mille hommes de troupes françaises;
que si de plus on voulait bien payer celles-ci, les nourrir à l'aide
de magasins, les employer surtout à chasser l'armée anglaise, et enfin
rassurer l'Espagne sur la conservation des provinces de l'Èbre, on
verrait se former à Madrid et dans les environs une région de calme et
d'apaisement, laquelle s'étendrait de proche en proche de la capitale
aux provinces, et qu'avant peu l'Espagne soumise restituerait à la
France ses armées et ses trésors, subirait une seconde fois, à
l'avantage des deux nations, la politique de Louis XIV; qu'au
contraire, si on persistait dans le système actuel, l'Espagne
deviendrait le tombeau des armées de Napoléon, la confusion de sa
politique, peut-être même le terme de sa grandeur, et la ruine de sa
famille.

[En marge: Ce qu'il y avait de vrai et de faux dans les assertions de
Joseph.]

Toutes ces allégations étaient vraies à quelques erreurs près, qui
devaient servir de prétexte à Napoléon pour refuser les demandes les
plus fondées. Qu'on fût arrivé à un moment favorable pour soumettre
l'Espagne épuisée, que les Anglais expulsés elle dût perdre
l'espérance, et que la fatigue se joignant à l'espérance perdue, à la
discipline rétablie, aux dévastations supprimées, elle dût être
subjuguée en assez peu de temps, ce qui se passait en Aragon et même
autour de Madrid en était la preuve. Qu'avec quelques millions on pût
créer une administration dévouée, une armée espagnole fidèle et bonne
pour la police intérieure, ce qu'on voyait à Madrid autorisait à
l'espérer; que sans même déplacer Napoléon, ce qui était difficile, on
pût suppléer à sa présence par un chef d'état-major habile et ferme,
tel que le général Suchet, par exemple; qu'en donnant à celui-ci une
autorité absolue sur tous les généraux, des troupes suffisantes et de
l'argent, il parvînt à conquérir Cadix et à pacifier l'Espagne, comme
il réussit bientôt à conquérir Tarragone et à pacifier Valence; que
laissant en dehors de sa direction une seule opération, celle
d'expulser les Anglais, on la confiât à Masséna, qu'on procurât à
celui-ci une armée de cent mille hommes et des moyens de transport
suffisants, nul doute que le sage Suchet, l'énergique Masséna, ne se
fussent entendus, et que le génie réuni des deux n'eût terminé la
guerre cruelle qui, mal conduite, allait devenir le gouffre où irait
bientôt s'abîmer la fortune de Napoléon et de la France. Mais c'était
une erreur à Joseph de croire qu'il fallait donner des millions et non
pas des milliers d'hommes, car il fallait donner l'un et l'autre;
c'était une illusion à lui de croire qu'il pût commander, et qu'il pût
n'avoir qu'un complaisant pour chef d'état-major, car il lui aurait
fallu subir un vrai chef d'armée, un chef comme le général Suchet,
ayant l'art de mêler la guerre sagement dirigée à l'administration
habile, à la politique conciliante; il lui aurait fallu enfin subir un
Vendôme, c'est-à-dire Masséna, faisant la guerre aux Anglais pour les
expulser, tandis que Suchet la ferait aux Espagnols non pour les
expulser, mais pour les soumettre et les ramener.

[En marge: Railleries et sévérités de Napoléon en réponse aux demandes
de Joseph.]

Il y avait donc beaucoup de vérité, un peu d'erreur dans le système de
Joseph, et cela suffisait pour que Napoléon recommençât ses
impitoyables railleries contre les prétentions de son frère[13]; pour
qu'il répétât, comme il l'avait dit tant de fois, que Joseph voulait
commander, qu'il se croyait général, qu'il s'imaginait que pour l'être
il suffisait de ne pas se montrer absolument dépourvu d'esprit, de
monter à cheval et de faire quelques signes de commandement; que cela
ne se passait pourtant pas de la sorte, qu'il pouvait en être ainsi de
beaucoup de stupides généraux placés à la tête des armées pour leur
honte et pour leur perte, mais qu'il n'en était pas de même des
généraux vraiment propres à conduire les hommes; qu'il fallait pour
commander joindre à une vaste et profonde intelligence, à un grand
caractère, un travail opiniâtre, une attention continue aux moindres
détails; qu'il avait, lui, ses états de troupes sur sa table, et les y
avait toujours; que c'étaient là ses lectures favorites; qu'il les
avait à portée de sa main en se couchant, et les feuilletait la nuit
quand il ne dormait pas; que grâce à ces aptitudes naturelles d'esprit
et de caractère, à cette application incessante, à une expérience
immense, il pouvait commander et être obéi, parce que ses soldats
avaient confiance en lui; mais que quant à Joseph, Dieu ne l'avait pas
fait général; qu'il était doux et spirituel, mais indolent; qu'il lui
fallait des plaisirs, et pas trop de travail; que les hommes
devinaient instinctivement ces dispositions, et que s'il lui confiait
la direction des armées françaises personne ne se croirait commandé
par un tel chef; que derrière lui on verrait toujours l'officier
chargé de le conseiller, et que personne n'obéirait, parce qu'on se
rirait du roi général, et qu'on jalouserait le général roi, exerçant
en réalité l'autorité suprême; qu'il ne pouvait donc pas lui accorder
au delà du commandement de l'armée du centre, étendant son action à
vingt ou trente lieues de Madrid; que pour de l'argent, il n'en avait
pas, que ses frères, régnant sur les pays les plus riches de l'Europe,
étaient sans cesse à lui en demander; que l'Espagne en avait assez
pour en fournir à tout le monde; que si Joseph savait administrer il
trouverait des ressources; qu'il avait bien su se procurer de l'argent
pour en donner à des favoris, pour bâtir des résidences royales, et
pour payer un luxe inutile dans l'état de ses affaires; que si
l'Espagne souffrait c'était un malheur auquel il n'y avait pas de
remède; que les soldats français souffraient aussi, et que la guerre
était la guerre; que si les Espagnols étaient las de souffrir, ils
n'avaient qu'à se soumettre; que ces prétentions de Joseph à la bonté,
à l'art de séduire les peuples, étaient ridicules; que son espoir de
faire avec des millions ce qu'on ne faisait pas avec des milliers
d'hommes ne l'était pas moins; que si on lui envoyait de l'argent et
lui retirait des troupes, cet argent serait bientôt mangé, et lui,
Joseph, avec sa cour, reconduit honteusement à Bayonne par quelques
bandes armées; qu'il fallait beaucoup de soldats, beaucoup de vigueur,
et de la terreur même, pour réduire les résistances de l'Espagne, que
la terreur amènerait la soumission, et que, la soumission venue, la
bonne administration, qu'on devait à tous les peuples, s'ensuivrait,
que l'Espagne rattachée par ces moyens à son nouveau roi, le temps
viendrait alors pour Joseph de se faire adorer, s'il y était aussi
habile qu'il le prétendait, etc.

          [Note 13: Pas plus que de coutume, je n'imagine ici des
          discours de fantaisie. Napoléon eut avec M. Roederer,
          lorsque celui-ci revint de Madrid, des conversations
          étincelantes d'esprit et de génie, dans lesquelles il dit
          plus longuement et plus injurieusement tout ce que nous
          allons rapporter. M. Roederer, qui écrivait chaque jour ce
          qu'il voyait et entendait, a écrit ces conversations au
          moment même où elles eurent lieu, et c'est en les
          rapprochant, grâce à une communication que nous devons à sa
          famille, des lettres de Napoléon, que nous pouvons rapporter
          les pensées de celui-ci. On fit en outre écrire la plus
          grande partie de ces choses à M. de Laforest, notre ministre
          à Madrid.]

Napoléon, ne prenant que le côté ridicule des demandes de Joseph, n'y
répondait pas de bonne foi, car il était beaucoup trop clairvoyant
pour ne pas sentir ce qu'il y avait de vrai dans ce qu'on lui disait;
mais il ne pouvait plus changer de système, ni accorder à la guerre
d'Espagne ce qu'il s'était mis dans la nécessité de consacrer à la
guerre de Russie. Il voulait donc continuer à soutenir cette guerre
d'Espagne à peu près par les mêmes moyens, espérant qu'en exigeant
beaucoup des hommes ils feraient peut-être comme un cheval qu'on
force, et donneraient plus qu'à l'ordinaire; qu'avec moins de
ressources on réussirait plus lentement, mais qu'on réussirait
pourtant, et qu'en tout cas, si on ne réussissait pas, il réussirait,
lui, pour tout le monde, et que ses succès sur le Borysthène
suppléeraient à ceux qu'on n'aurait pas obtenus sur le Tage: pensée
funeste, née chez lui de l'éloignement des lieux sur lesquels il
raisonnait, et de l'étourdissement un peu volontaire de sa trop grande
fortune!

[En marge: Le voyage de Joseph à Paris n'amène que quelques palliatifs
insignifiants.]

Dans une pareille disposition, le voyage de Joseph, entrepris pour
persuader à Napoléon d'adopter une autre conduite en Espagne, ne
devait produire aucun résultat, et pouvait tout au plus amener
quelques palliatifs qui ne changeraient rien au fond des choses. Les
premières boutades passées, Napoléon, qui n'était dur que par moment,
qui d'ailleurs chérissait ses frères, accorda certains changements de
forme plutôt que de fond. Joseph fut toujours réduit au commandement
de l'armée du centre, mais il dut avoir sur toutes les provinces
l'autorité civile, judiciaire et politique. Il fut enjoint aux
généraux de le respecter comme roi, et comme souverain d'un pays dont
les provinces étaient temporairement occupées pour les besoins de la
guerre. Seulement, si Joseph avait la tentation, peu probable, de se
rendre auprès de l'une des armées de la Péninsule, le commandement lui
en serait immédiatement déféré. De plus, reconnaissant l'utilité
d'accroître son influence sur les provinces du Nord, à travers
lesquelles passait la ligne de communication avec la France, et où il
y avait beaucoup de gens fatigués de souffrir et disposés à se rendre,
Napoléon offrit à Joseph de remplacer le maréchal Bessières, duc
d'Istrie, par le maréchal Jourdan. La difficulté était d'amener ce
dernier à retourner en Espagne et à recevoir une mission de Napoléon,
dont il n'était pas aimé et qu'il n'aimait pas, et dont il repoussait
le système immodéré en toutes choses.

[En marge: Faible secours d'argent accordé à Joseph.]

Quant à l'argent, il aurait fallu à Joseph pour payer ses
fonctionnaires dans la capitale et les provinces du centre, pour
fournir à la dépense de sa maison et de sa garde espagnole, quatre
millions par mois, et cela sans prodigalité, car il ne lui restait
rien des papiers d'État qu'il avait eus à sa disposition au
commencement de son règne, et dont il avait consacré quelques parties
(d'ailleurs peu importantes) à ses créatures et à l'une des
résidences royales. Une fois même il avait été obligé de vendre
l'argenterie de sa chapelle pour payer sa maison. Sur les quatre
millions par mois qu'il lui aurait fallu, il en touchait à peine un,
étant réduit aux octrois de Madrid pour tout revenu, et il lui en
manquait trois[14]. Napoléon consentit à lui accorder un subside d'un
million par mois, et à lui abandonner le quart des contributions
imposées par les généraux dans toutes les provinces d'Espagne. Il
semblait que ce quart dût suffire pour compléter les quatre millions
dont Joseph ne pouvait se passer. Mais quelle chance que, laissant
souvent leurs troupes sans solde, et ayant la plus grande peine à
faire arriver un courrier, les généraux commandant voulussent
distraire des millions de leurs caisses, et pussent les expédier à
travers l'Espagne? Le général Suchet le pouvait à la rigueur, bien
qu'après avoir entretenu largement ses soldats il tînt à consacrer
l'excédant des revenus de sa province aux besoins du pays; il le
pouvait toutefois, et on verra qu'en effet il le fit, mais lui seul,
car aucun des autres n'en avait ni la volonté ni le pouvoir.

          [Note 14: Tout ceci est extrait de la correspondance même de
          Joseph avec le prince Berthier et avec M. de Laforest.]

[En marge: À défaut de secours efficaces, Napoléon accorde à Joseph
quelques paroles de consolation et d'espérance.]

Quoi qu'il en soit, ce furent là les secours financiers dont on
gratifia Joseph. Quant à la grave question de l'intégrité territoriale
de l'Espagne, Napoléon tint le langage le plus évasif. Il dit à Joseph
qu'il voulait bien lui laisser son royaume tel quel, mais qu'il
fallait pour intimider les Espagnols leur inspirer la crainte de
perdre quelques provinces s'ils s'obstinaient à résister, que du
reste la France, si la guerre devenait plus longue et plus coûteuse,
finirait par désirer une indemnité de ses sacrifices. Il lui conseilla
même, loin de chercher à rassurer les Espagnols, de faire au contraire
de cette crainte un moyen, moyen étrange sur des gens qui avaient bien
plus besoin d'être apaisés qu'effrayés. Au surplus, ne voulant pas
avoir quelque nouvelle scène de famille, qui se dénouerait avec le roi
d'Espagne comme avec le roi de Hollande, par une abdication, Napoléon
tâcha d'adoucir les chagrins de Joseph, de l'encourager, de lui donner
des espérances: il lui dit qu'il envoyait une réserve imposante dans
la Péninsule, que Suchet, après avoir pris Lerida, Mequinenza,
Tortose, prendrait Tarragone, puis Valence; que cette conquête
achevée, on aurait une armée à diriger vers le Midi; qu'alors l'armée
d'Andalousie pourrait seconder l'armée de Portugal, actuellement
occupée à se réorganiser, et que l'une et l'autre, accrues de la
réserve qui passait en ce moment les Pyrénées, recommenceraient vers
l'automne contre les Anglais une campagne probablement plus heureuse
que la précédente; que dans un temps assez prochain la Péninsule
pourrait ainsi être conquise, que les commandements militaires
cesseraient d'eux-mêmes, que lui, Joseph, ressaisirait alors
l'autorité royale pour l'exercer comme il l'entendrait: étranges et
funestes illusions que Napoléon partageait sans doute, mais moins
qu'il ne le disait, car dans sa pensée l'Espagne n'importait plus, et
tout ce qui n'irait pas bien au midi du continent devait trouver sa
réparation au nord.

[En marge: Retour de Joseph en Espagne.]

Joseph, quoique dégoûté de ce trône, d'où ses yeux n'apercevaient que
d'affreuses misères, Joseph, ne voulant pas non plus d'une scène de
famille, qui vaudrait à Napoléon le nouvel abandon d'un de ses frères,
et à lui la vie privée, dont il aimait le calme, mais non la modestie,
Joseph se paya de ces vaines promesses, et repartit pour l'Espagne,
moins chagrin sans doute qu'il n'en était venu, mais peu encouragé par
les promesses beaucoup trop vagues de Napoléon.

[En marge: Triste situation de Madrid lorsque Joseph y rentre.]

En traversant Vittoria, Burgos, Valladolid, il trouva les habitants
plus malheureux encore qu'il ne les avait laissés, ne put leur rien
dire de rassurant tant sur les provinces de l'Èbre que sur les autres
objets de leurs préoccupations habituelles, leur donna ce qu'on lui
avait donné à lui-même, des promesses insignifiantes, et, pour se
soustraire à des questions importunes, se hâta d'arriver à Madrid, où
tout avait empiré depuis son départ. Le seul avantage réel qu'il eût
rapporté de Paris, c'était la promesse d'un million par mois en argent
envoyé de France. Deux de ces millions étaient échus. Le premier avait
été consommé à Paris en frais de représentation et de voyage; le
second devait venir avec des convois militaires, et n'était pas venu;
l'attribution faite à Joseph du quart des contributions levées par les
généraux ne pouvait être qu'une chimère, et comme d'ordinaire il ne
restait que l'octroi de Madrid, tous les jours plus appauvri. Aussi la
maison royale, la garde espagnole, les fonctionnaires n'avaient-ils
pas reçu une piastre pendant l'absence de Joseph. Par surcroît de
malheur, l'affreuse sécheresse qui avait rendu si mauvaise la récolte
de cette année sur tout le continent, s'était fait sentir en Espagne
comme ailleurs, et le pain à Madrid était d'une cherté qui réduisait
le peuple à une véritable famine. Joseph ne rentra donc dans sa
capitale que pour y assister au spectacle le plus désolant. Il manda
ses chagrins à Paris en termes plus amers encore que ceux dont sa
correspondance était remplie avant son voyage. Mais Napoléon, occupé
de l'objet qui en ce moment absorbait toutes ses pensées, ne voulait
rien entendre, et la réserve tirée d'Italie, actuellement en marche
vers les Pyrénées, était le seul secours qu'il songeât à accorder à
l'Espagne.

[En marge: Vu les difficultés de la situation et la pénurie des
moyens, le mieux eût été de se tenir sur la défensive, et de consacrer
la réserve à tenir tête aux Anglais.]

[En marge: Au lieu de ce plan trop modeste, Napoléon songe à conquérir
le royaume de Valence, et à reporter sur Lisbonne les armées
d'Andalousie et de Portugal.]

Dans l'état des choses, le mieux eût été d'user de cette réserve pour
consolider la position des Français, et pour former en la réunissant à
l'armée de Portugal une masse capable de contenir les Anglais, de leur
disputer alternativement Badajoz ou Ciudad-Rodrigo, et de les empêcher
de faire aucun progrès dans la Péninsule, en attendant que Napoléon
eût résolu au Nord toutes les questions qu'il s'était promis d'y
résoudre. La fatale expédition d'Andalousie, que le maréchal Soult
avait désirée pour effacer le souvenir de celle d'Oporto, et Joseph
pour étendre son autorité royale sur un pays nouveau, qui nous avait
fait manquer Cadix et Lisbonne pour Badajoz dont la conquête ne
décidait rien, qui nous avait fait négliger l'objet principal de cette
guerre en dispersant inutilement les 80 mille hommes qui eussent suffi
pour expulser les Anglais, cette déplorable expédition aurait dû nous
servir de leçon, et si on ne rétrogradait pas de l'Andalousie sur la
Manche, ce qui certainement eût été le plus sage pendant que Napoléon
allait s'enfoncer dans le Nord, du moins aurait-il fallu s'arrêter à
la limite du pays conquis, et s'y établir solidement. Le général
Suchet aurait pu conserver l'Aragon, prendre même Tarragone, d'où
l'insurrection catalane tirait ses ressources; le maréchal Soult
aurait pu, sans prendre Cadix, garder l'Andalousie; l'armée de
Portugal enfin, renforcée par la réserve qui arrivait, aurait pu
suivre tous les mouvements de lord Wellington sur Ciudad-Rodrigo ou
sur Badajoz, pour les faire échouer. Mais Napoléon ne l'entendait pas
ainsi. Jugeant toujours les choses de loin, les supposant comme il lui
plaisait de les imaginer, croyant que Joseph ne sollicitait de
l'argent que pour le dissiper, que ses généraux ne réclamaient des
renforts que par l'habitude de demander toujours au delà de leurs
besoins, il s'était persuadé qu'en accordant une partie de la réserve
au général Suchet, celui-ci, Tarragone prise, serait en mesure de
conquérir Valence, que Valence conquise il lui serait facile de
s'avancer vers Grenade, que dès lors le maréchal Soult dégagé de ce
côté serait libre de se reporter vers l'Estrémadure, et que joint à
l'armée de Portugal renforcée du reste de la réserve, il pourrait
contribuer avec elle à refouler les Anglais vers Lisbonne. Comme
Napoléon ne comptait rappeler la garde et les Polonais que dans le
courant de l'hiver, il pensait que la réserve entrant en Espagne à la
fin de l'été, on aurait le temps durant l'automne d'avancer beaucoup
les affaires d'Espagne, et de conquérir presque toute la Péninsule,
sauf le Portugal, avant que lui-même partît pour la Russie. Telles
étaient les nouvelles illusions sur lesquelles fut fondé le plan des
opérations pour la fin de l'année 1811.

[En marge: Danger que court en attendant la place de Badajoz.]

Mais en attendant que la réserve fût arrivée en Espagne, que le
général Suchet eût pris Tarragone, le maréchal Soult, posté à Llerena
en vue de Badajoz, demandait qu'on l'aidât à sauver cette place, qui,
malgré sa défense héroïque, était à la veille de succomber.

[En marge: Instances du maréchal Soult pour qu'on aille au secours de
cette place.]

[En marge: Empressement du maréchal Marmont à répondre aux désirs du
maréchal Soult.]

[En marge: Réorganisation d'une partie de l'armée de Portugal.]

Le maréchal Marmont, compagnon d'armes généreux, et impatient
d'ailleurs de se signaler à la tête de l'armée de Portugal, ne
négligeait aucun soin pour se préparer à voler au secours de Badajoz.
Bien que Napoléon lui eût recommandé de ne rien entreprendre tant que
son armée ne serait pas reposée, passablement équipée, et pourvue de
chevaux, il n'hésita pas à se mettre en route dès qu'il eut satisfait
aux besoins les plus urgents de ses soldats. Sachant que réuni au
maréchal Soult il serait toujours numériquement assez fort, il
s'inquiéta plus de la qualité que de la quantité des troupes qu'il
emmenait avec lui. Il porta tous ses bataillons à 700 hommes, en
versant l'effectif dans les cadres les meilleurs, et en laissant les
cadres vides à Salamanque pour s'y refaire, et y recevoir les malades
rétablis et les recrues arrivant de France. Il réduisit ainsi son
armée, qui n'était plus que de 40 mille hommes depuis la bataille de
Fuentès d'Oñoro, à environ 30 mille combattants, dont 3 mille de
cavalerie. Avec les chevaux qu'il se procura, il attela trente-six
bouches à feu. C'était bien peu, mais c'était tout ce que les
circonstances permettaient de réunir. Il supprima la distribution en
corps d'armée, bonne sous Napoléon, qui pouvait confier les corps
d'armée à des maréchaux et se faire obéir de ces grands dignitaires,
mais fâcheuse, incommode, peu maniable pour un simple maréchal n'ayant
guère qu'une trentaine de mille hommes à sa disposition. Il lui
substitua la formation en divisions, confia ces divisions aux
meilleurs lieutenants généraux, ne garda que Reynier parmi les anciens
chefs de corps, pour avoir au besoin un lieutenant capable de le
remplacer, renvoya en outre tous les officiers fatigués ou de mauvaise
volonté, et, après avoir rendu un peu de discipline et de vigueur
physique à ses troupes par un mois de repos et de bonne nourriture, il
résolut de répondre aux pressantes instances du maréchal Soult, et
d'exécuter son mouvement sur l'Estrémadure en descendant par le col de
Baños sur le Tage, en traversant ce fleuve à Almaraz, et en s'avançant
par Truxillo sur la Guadiana. Prévoyant quelle peine il aurait à vivre
dans la vallée fort appauvrie du Tage, surtout au mois de juin, il fit
demander à l'état-major de Joseph de lui envoyer par le Tage à Almaraz
trois ou quatre cent mille rations de biscuit, avec un équipage de
pont qu'il savait exister à Madrid, afin de n'être point arrêté au
passage du fleuve.

[En marge: Mouvement du maréchal Marmont sur le Tage et la Guadiana.]

Toutes ces précautions prises, il eut recours à une feinte pour
tromper les Anglais, et les retenir devant Ciudad-Rodrigo, pendant
qu'il s'acheminerait sur Badajoz. Il fit dans cette intention préparer
quelques vivres, comme s'il voulait uniquement ravitailler
Ciudad-Rodrigo, et s'y porta en effet le 5 juin avec son avant-garde
et une partie de son corps de bataille, tandis que Reynier avec le
reste de l'armée consistant en deux divisions, franchissait le col de
Baños, descendait sur le Tage, et, au moyen du matériel venu de
Madrid, préparait le passage du fleuve à Almaraz. Le général Spencer,
resté sur l'Agueda avec quelques troupes anglaises et portugaises en
l'absence de lord Wellington, qui avait conduit trois divisions sous
les murs de Badajoz, était incapable de tenir tête à l'armée
française, et n'y pensait même pas. Il se replia à la vue des
avant-postes du maréchal Marmont, qui put communiquer sans difficulté
avec Ciudad-Rodrigo et y introduire les quelques vivres qu'il avait
amenés. Cette opération heureusement terminée, le maréchal revint
promptement sur ses pas, et rejoignit Reynier sur le Tage, sans
s'arrêter aux objections du maréchal Bessières, qui déclarait ce
mouvement de l'armée de Portugal prématuré, très-dangereux même pour
le nord de la Péninsule, tant qu'une forte partie du corps de réserve
ne serait pas entrée en Castille. Le maréchal Marmont persista
néanmoins dans ses résolutions, et continua sa marche vers
l'Estrémadure.

[En marge: Dangers et résistance de la place de Badajoz pendant le
temps qu'on met à venir à son secours.]

Il était temps qu'il parût devant Badajoz, car cette place allait
succomber si on ne venait tout de suite à son secours. Le maréchal
Soult, bien qu'il eût été rejoint par le général Drouet avec le 9e
corps, lequel avait reçu ordre de se porter en Estrémadure après la
bataille de Fuentès d'Oñoro, le maréchal Soult, comptant malgré ce
renfort tout au plus 25 mille soldats présents sous les armes, n'osait
pas se commettre dans un combat contre l'armée anglaise, forte d'au
moins 40 mille hommes depuis l'arrivée de lord Wellington avec trois
divisions. Il ne parvenait même pas à faire savoir aux malheureux
assiégés qu'on allait les secourir, tant ils étaient étroitement
bloqués; mais ceux-ci, résolus de périr les armes à la main, ne
voulaient céder ni aux menaces d'assaut ni aux assauts mêmes, et
plutôt que de se rendre avaient le parti pris de s'ensevelir sous les
ruines de la place, en y engloutissant avec eux le plus d'Anglais
qu'ils pourraient. Rien en effet dans la guerre de siéges, si féconde
chez les Français en faits admirables, ne surpasse la conduite de la
garnison de Badajoz durant les mois d'avril, de mai et de juin 1811.

[En marge: Deux siéges soutenus en quelques mois.]

Après avoir soutenu un premier siége du 22 avril au 16 mai, époque de
la bataille d'Albuera, et avoir pendant ce temps arrêté par un feu
toujours supérieur les approches de l'ennemi, qui avait perdu mille
hommes sans réussir à faire brèche; après avoir été investie de
nouveau à la suite de la bataille d'Albuera sans avoir pu recevoir ni
un homme ni un sac de grain, cette brave garnison avait été, à partir
du 20 mai, assiégée par une armée de 40 mille hommes, et cette fois
attaquée à outrance. Le chef de bataillon du génie Lamare, qui
dirigeait les travaux de la défense, avait eu soin de rétablir et de
compléter les ouvrages du fort de Pardaleras (voir la carte nº 52), de
le fermer à la gorge, et en outre de pratiquer des galeries de mines
en avant des fronts que les Français avaient choisis pour le point de
leur attaque lorsqu'ils firent la conquête de Badajoz.

[En marge: Assauts victorieusement repoussés.]

Les Anglais avertis n'avaient osé porter leurs efforts de ce côté, et
ils les avaient dirigés à l'est contre le château, et au nord contre
le fort de Saint-Christoval, situé, comme on l'a dit, sur la rive
droite de la Guadiana. Les eaux du Rivillas, retenues par un barrage,
étaient devenues un puissant moyen de défense pour le château.
Malheureusement il était construit sur une saillie de terrain, et
montrait ses flancs à découvert à l'artillerie anglaise. Celle-ci, le
battant sans relâche avec plus de vingt bouches à feu, avait
complétement démoli ses hautes tours et son revêtement extérieur; mais
les terres en cette partie ayant une grande consistance, avaient
conservé leur escarpement, et la garnison déblayant le pied des
brèches sous un feu continuel de mitraille, de grenades et d'obus, les
avait rendues impraticables. De plus, le commandant Lamare avait élevé
un retranchement intérieur en arrière de la brèche, avait disposé sur
les flancs une artillerie chargée à mitraille, tandis que le général
Philippon, posté en cet endroit avec ses meilleures troupes, attendait
les assaillants pour les recevoir avec la pointe de ses baïonnettes. À
cette vue, les Anglais avaient changé leur plan et tourné toute leur
fureur contre le fort de Saint-Christoval, de l'autre côté de la
Guadiana. Attaquant ce fort par le bastion de droite, ils y avaient
ouvert deux larges brèches, et étaient résolus de les assaillir avant
même d'avoir conduit leurs approches jusqu'au bord du fossé. Cent
cinquante hommes d'infanterie et quelques soldats d'artillerie et du
génie défendaient, sous le capitaine Chauvin du 88e, le bastion
menacé. Les assiégés, après avoir comme au château déblayé
courageusement le pied de leurs murailles sous le feu ennemi, avaient
en outre hérissé le fond du fossé d'obstacles de tout genre, disposé
une ligne de bombes au sommet de chaque brèche, braqué sur les flancs
plusieurs bouches à feu chargées à mitraille, et rangé par derrière
une ligne de grenadiers pourvus de trois fusils chacun. Dans la nuit
du 6 juin, sept ou huit cents Anglais, sortant hardiment de leurs
tranchées, et parcourant à découvert quelques centaines de mètres,
s'étaient portés au bord du fossé, avaient été obligés de sauter
dedans, la contrescarpe n'ayant pas été démolie, et avaient ensuite
essayé d'escalader la brèche. Mais le feu de la mousqueterie les
accueillant de front, celui de la mitraille les prenant en flanc, les
bombes roulant dans leurs jambes, ils n'avaient pas tenu devant tant
d'obstacles, et s'étaient enfuis en laissant trois cents hommes morts
ou blessés dans les fossés du fort de Saint-Christoval.

La brave garnison ayant eu à peine cinq ou six blessés, était dans
l'enthousiasme, et ne demandait qu'à recommencer. La population,
cruellement traitée par le feu de l'ennemi, et ayant presque fini par
s'attacher aux Français, dont le triomphe pouvait seul la sauver des
horreurs d'une prise d'assaut, était remplie d'admiration. Confus et
irrités, les Anglais s'étaient vengés en accablant les jours suivants
la cité infortunée de projectiles incendiaires, et en essayant
d'élargir avec un puissant renfort d'artillerie les brèches du fort de
Saint-Christoval. Le 9 juin, en effet, ils avaient tenté de nouveau,
et avec une égale bravoure, d'assaillir les deux brèches. Deux cents
hommes du 21e, sous le capitaine Joudiou et le sergent d'artillerie
Brette, les défendaient, et on avait pris les mêmes précautions pour
en rendre l'abord presque impossible. Au milieu de la nuit, les
Anglais s'étaient élancés de leurs tranchées dans les fossés, et
avaient escaladé les décombres des murailles. Mais nos grenadiers, les
renversant à coups de fusil au pied des brèches, et fondant ensuite
sur eux à la baïonnette, en avaient fait un affreux carnage. Quelques
centaines d'Anglais avaient encore payé de leur vie cette tentative
infructueuse.

[En marge: L'approche de l'armée de secours décide lord Wellington à
s'éloigner.]

Il n'y avait plus de danger qui pût intimider cette garnison exaltée.
Malheureusement les vivres lui manquaient, elle était exténuée de
fatigues et de privations, et on craignait qu'elle ne succombât sous
le besoin, si elle ne succombait sous les coups de l'ennemi. Mais
l'approche d'une armée de secours, qui n'avait pu lui être connue,
l'avait été de lord Wellington, toujours exactement informé de nos
mouvements, et le 10 juin, apprenant la marche du général Reynier sur
le Tage, le général anglais s'était résolu à lever le siége, et avait
commencé à s'éloigner de la place. Une raison contribuait surtout à le
décider à ce sacrifice. On avait épuisé les munitions de guerre
amassées à Elvas, et il fallait sans perdre de temps employer tout ce
qu'on avait de moyens de transport pour aller en chercher à vingt-cinq
lieues, c'est-à-dire à Abrantès, principal dépôt de l'armée
britannique.

Lord Wellington, fort dépité d'avoir inutilement perdu deux mille
hommes de ses meilleures troupes sous Badajoz, et d'avoir deux fois
échoué devant cette place défendue par une poignée de Français, leva
successivement tous ses camps les 13 et 14 juin, se retira le 17 sur
la Caya, et vint s'adosser aux montagnes de Portalègre, dans une
position défensive bien choisie, comme il avait coutume de le faire en
présence des impétueux soldats de l'armée française.

[En marge: Joie de la garnison de Badajoz deux fois triomphante.]

La brave garnison en voyant disparaître l'un après l'autre les camps
de l'ennemi, se douta de ce qui se passait, et bientôt elle apprit
avec des transports de joie partagés par la population, que, grâce à
sa bravoure et aux secours qui lui arrivaient, elle allait sortir
triomphante de ce second siége comme du premier. En effet, le maréchal
Marmont, après avoir perdu quelques jours devant le Tage par
l'insuffisance de ses moyens de passage, car on n'avait pu lui envoyer
de Madrid qu'une partie de ce qu'il avait demandé, franchit le fleuve,
traversa les montagnes de Truxillo, et le 18 juin entra dans Merida.
Le même jour, il opéra sa jonction avec le maréchal Soult. Ce dernier
le remercia avec beaucoup d'effusion du secours qu'il venait d'en
recevoir, et sans lequel il aurait eu le déshonneur de se voir enlever
Badajoz, seul et périlleux trophée de deux années de guerre en
Andalousie.

[En marge: Réunion des maréchaux Soult et Marmont, et leur entrée dans
Badajoz.]

Le 20 juin les deux maréchaux, comptant cinquante et quelques mille
hommes, firent leur entrée dans Badajoz, félicitèrent l'héroïque
garnison qui avait si vaillamment défendu la place confiée à son
courage, lui distribuèrent des récompenses bien méritées, et
portèrent leurs avant-postes fort près des Anglais, qui à la vue de
l'armée combinée se renfermèrent soigneusement dans leur camp. Si
cette belle armée, qui, excepté celle du maréchal Davout, n'avait pas
d'égale en Europe, car elle était composée des anciens soldats
d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, et venait d'ajouter à ses longues
campagnes trois années des plus formidables épreuves en Espagne; si
cette belle armée, malheureuse uniquement par la faute de ses chefs,
eût été commandée par un seul maréchal au lieu de l'être par deux, et
que ce maréchal eût été Masséna, elle n'aurait pas manqué d'aller
chercher les Anglais, et de faire expier à lord Wellington tant de
succès, dus sans doute à son incontestable mérite, mais dus aussi aux
erreurs et aux passions de ses adversaires. Mais le maréchal Soult,
heureux d'avoir échappé à la confusion de voir tomber Badajoz sous ses
yeux, n'était pas disposé à braver de nouveaux hasards. Le maréchal
Marmont éprouvait pour son collègue une incurable défiance[15], et peu
de penchant à concourir avec lui à une action commune. Regardant
d'ailleurs comme un succès la marche qu'il venait d'exécuter, il ne
voulait pas compromettre ce succès en s'exposant aux chances d'une
bataille décisive. Il n'y avait alors dans l'armée française que
Masséna en qui la vue de l'ennemi allumât cet ardent patriotisme
militaire, qui s'oublie lui-même pour ne songer qu'à succomber, ou à
écraser l'adversaire placé devant lui.

          [Note 15: Les Mémoires manuscrits du maréchal Marmont,
          destinés à paraître un jour, donneront à ce sujet des
          détails que nous croyons inutile de reproduire ici.]

[En marge: Faute des deux maréchaux de n'avoir pas profité des
cinquante mille hommes dont ils pouvaient disposer, pour livrer
bataille à lord Wellington.]

[En marge: Soins du maréchal Marmont à remplir les magasins de
Badajoz.]

Les deux maréchaux commirent donc la faute, l'une des plus graves de
cette époque, de demeurer avec 50 mille hommes devant 40 mille
ennemis, parmi lesquels on ne comptait pas 25 mille Anglais, sans
aller les combattre. Ils passèrent quelques jours autour de Badajoz
afin de pourvoir aux besoins de la place, de renforcer sa garnison, de
réparer les brèches faites à ses murs, et de remplir ses magasins
restés absolument vides. Le maréchal Marmont, remarquant même qu'on ne
s'occupait pas assez activement de ce dernier soin dans l'armée du
maréchal Soult, obligea ses régiments à moissonner le blé qui était
mûr, et à transporter les grains recueillis dans l'intérieur de
Badajoz. Déjà beaucoup d'habitants s'étaient éloignés lors du premier
siége. À la veille du second d'autres avaient suivi cet exemple. La
crainte d'un troisième siége en fit fuir encore un certain nombre, et
la plus grande partie de la ville se trouva ainsi déserte. Ce n'eût
pas été un mal, si la portion qui restait n'avait été la plus pauvre,
la moins capable de se nourrir, et la plus difficile à contenir. Au
surplus, si le troisième siége était probable, il n'était pas prochain
d'après toutes les vraisemblances, et la garnison renforcée avait le
temps de prendre ses précautions, et de se préparer à soutenir une
nouvelle épreuve.

[En marge: Conflit qui menace d'éclater entre les maréchaux Soult et
Marmont.]

[En marge: Le maréchal Soult voudrait attirer le maréchal Marmont en
Estrémadure, et lui faire prendre la position qu'il avait lui-même
longtemps occupée à Llerena.]

Les deux maréchaux étaient à peine réunis depuis quelques jours qu'une
collision faillit éclater entre eux. Il y avait longtemps que le
maréchal Soult était absent de l'Andalousie. Parti de Séville pour
venir livrer la bataille d'Albuera, s'étant opiniâtré depuis, et avec
raison, à demeurer en position à Llerena, d'où il avait réussi à
amener une concentration de forces en Estrémadure, il aurait bien
voulu attirer définitivement l'armée de Portugal dans le cercle
ordinaire de ses opérations, lui laisser la garde de Badajoz, se
décharger ainsi sur elle de cette partie difficile de sa tâche, et
consacrer enfin toutes ses forces au siége de Cadix, si fâcheusement
négligé pour celui de Badajoz. Ce voeu était naturel, mais en se
plaçant au point de vue plus élevé de l'ensemble des choses, il
n'était point raisonnable, car l'armée de Portugal avait pour
résidence nécessaire Salamanque, pour conquête à conserver
Ciudad-Rodrigo, pour tâche essentielle la défense contre les Anglais
de la Vieille-Castille, qui était la base d'opération de toutes les
armées françaises. Elle était encore dans son rôle, mais dans la
partie extrême de son rôle, lorsque suivant les Anglais du nord au
midi, elle venait leur disputer Badajoz; mais exiger qu'elle s'établît
d'une manière permanente en Estrémadure, c'était lui faire abandonner
le principal pour l'accessoire. En effet, tandis qu'elle eût gardé
Badajoz et que le maréchal Soult eût enfin assiégé Cadix, lord
Wellington n'aurait pas manqué de venir prendre Ciudad-Rodrigo (ce
qu'il put faire plus tard par suite d'une faute assez semblable à
celle que l'on conseillait en ce moment) et de couper ensuite en se
portant à Valladolid toutes les communications des Français. Il faut
ajouter que confiner l'armée de Portugal à Badajoz en l'y laissant
seule, c'était la condamner à l'impuissance dans laquelle s'était
trouvé le maréchal Soult à Llerena, et à la confusion de voir prendre
Badajoz sous ses yeux. Réduite à trente mille hommes, comme elle
l'était actuellement, elle ne pouvait rien, et elle n'avait chance de
remonter de cet effectif à celui de quarante ou quarante-cinq mille
combattants, qu'en revenant au nord, et en se mettant en mesure de
rallier tous ses hommes malades, blessés ou fatigués, qu'elle avait
laissés à Salamanque. Il n'était donc ni raisonnable ni juste d'exiger
d'elle qu'elle se fixât à Badajoz ou dans les environs.

[En marge: Le maréchal Marmont croit voir dans la proposition du
maréchal Soult une perfidie qui n'y était pas, et répond avec beaucoup
d'aigreur.]

Le maréchal Soult, pressé par les lettres qu'il recevait de Séville,
s'étant présenté un matin au quartier du maréchal Marmont pour lui
faire part de ses embarras et de ses désirs, le jeta dans un grand
étonnement et dans une excessive défiance. Laisser le maréchal Marmont
seul à Badajoz, c'était l'exposer au danger d'être assailli par plus
de 40 mille ennemis tandis qu'il n'aurait que 30 mille hommes à leur
opposer. C'était satisfaire le voeu le plus ardent de lord Wellington,
qui attendait sur la Caya que l'un des deux maréchaux fût abandonné
par l'autre pour l'accabler. Le maréchal Marmont, dont l'esprit était
fort prévenu contre le caractère de son collègue, crut voir dans cette
proposition, outre une ingratitude inouïe, le désir perfide d'exposer
l'armée de Portugal à un désastre, et conçut de cette intention,
très-gratuitement supposée, un profond ressentiment. Il s'exagérait
beaucoup les torts de son collègue, et, comme il arrive souvent, lui
prêtait des calculs que ce collègue ne faisait pas. Le maréchal Soult,
en effet, ne songeait pas à compromettre l'armée de Portugal, car il
se fût compromis lui-même, mais il voulait se décharger sur elle de
la plus ingrate partie de sa tâche, quoi qu'il pût en advenir, et
ensuite aller vaquer au soin de ses propres affaires. Le maréchal
Marmont lui répondit avec une extrême aigreur que s'il voulait
s'éloigner de sa personne en laissant à Badajoz le gros de l'armée
d'Andalousie, rien ne serait plus facile, car il resterait, lui
maréchal Marmont, pour commander les deux armées réunies, que sinon il
partirait sur-le-champ, et ne reviendrait sur la Guadiana que
lorsqu'il serait assuré d'y trouver une force assez considérable pour
que réuni à elle il pût battre les Anglais. Après avoir dit cela au
maréchal Soult, il le lui écrivit en termes secs et péremptoires, et
fit ses préparatifs de départ.

Puisqu'ils ne demeuraient pas réunis pour combattre les Anglais, les
deux maréchaux n'avaient pas mieux à faire que de mettre Badajoz dans
un état de défense respectable, puis d'aller, chacun de leur côté,
s'occuper de leurs devoirs essentiels. En effet, la présence du
maréchal Soult en Andalousie était indispensable, et il n'y aurait eu
qu'une grande bataille gagnée sur les Anglais qui eût pu l'excuser de
n'y pas être. Le nord de la Péninsule exigeait aussi que le maréchal
Marmont s'en rapprochât. En conséquence le maréchal Soult quitta
Badajoz le 27 juin, avec une forte partie de son armée pour se rendre
à Séville; seulement il laissa le général Drouet d'Erlon avec deux
divisions et quelque cavalerie pour servir de corps d'observation
autour de Badajoz. C'était une faute, car ce corps, inutile si les
Anglais s'éloignaient, insuffisant s'ils restaient, ne pouvait
qu'être compromis, comme le résultat ne tarda pas à le prouver, et il
eût bien mieux valu se borner à laisser dans Badajoz une garnison de
dix mille hommes au lieu de cinq, avec des vivres proportionnés à ce
nombre, et emmener toute l'armée d'Andalousie. Badajoz eût été mieux
en état de se défendre, et le maréchal Soult plus capable de remplir
ailleurs la tâche qui lui était assignée.

[En marge: Séparation des deux maréchaux Soult et Marmont; le premier
se retire en Andalousie, le second sur le Tage.]

Quoiqu'il en soit, il partit de Badajoz pour Séville, et le maréchal
Marmont se mit en route pour remonter vers le Tage. Les Anglais,
fatigués de deux siéges infructueux, n'ayant pas le matériel
nécessaire pour en recommencer un troisième, comptant dans leur armée
beaucoup de malades qui avaient gagné au bord de la Guadiana les
fièvres de l'Estrémadure, s'établirent sur la Sierra de Portalègre,
ayant besoin, eux aussi, de quelque repos. Ils prirent leurs quartiers
d'été, équivalant dans ces pays brûlants à ce qu'on appelle dans le
Nord les quartiers d'hiver.

[En marge: Établissement du maréchal Marmont sur le Tage.]

Le maréchal Marmont, dont la mission comme général en chef de l'armée
de Portugal était de s'opposer aux entreprises des Anglais,
premièrement à celles qu'ils essayeraient au nord où était notre ligne
principale de communication, et secondement à celles qu'ils
tenteraient aussi vers le midi, choisit avec beaucoup de discernement
la position du Tage, entre Talavera et Alcantara, comme celle d'où il
lui serait plus facile de suffire à ses diverses obligations. En
effet, des bords du Tage il pouvait par le col de Baños venir en
quatre marches à Salamanque, y faire sa jonction avec l'armée du nord,
et de concert avec elle secourir Ciudad-Rodrigo. De cette même
position il pouvait par Truxillo descendre en aussi peu de temps sur
Merida et Badajoz, s'y joindre, comme il venait de le faire, à l'armée
d'Andalousie, et courir ainsi alternativement ou au secours de
Ciudad-Rodrigo, ou au secours de Badajoz, les deux portes par
lesquelles les Anglais avaient le moyen de pénétrer du Portugal en
Espagne. Cette détermination arrêtée, il choisit le pont d'Almaraz
comme le centre des communications qu'il devait garder. Il adopta pour
son quartier général le village de Naval-Moral, situé entre le Tage et
le Tiétar, et couvert par ces deux cours d'eau. Il commença par donner
la plus grande solidité possible au pont d'Almaraz, le pourvut de deux
fortes têtes de pont, et comme le plateau de l'Estrémadure vers le col
de Mirabele fournissait des positions dominantes d'où les ouvrages
d'Almaraz pouvaient être attaqués avec avantage, il construisit
plusieurs forts sur ces positions, et y mit de petites garnisons. Sur
le cours du Tiétar il établit également un pont et une tête de pont,
de manière à pouvoir déboucher aussi facilement de ce côté que de
l'autre sur l'ennemi à l'encontre duquel il faudrait aller. Ces
précautions prises, il cantonna l'une de ses divisions à Almaraz, et
disposa sa cavalerie légère en échelons sur la route de Truxillo, pour
battre l'Estrémadure, recueillir du pain, et avoir des nouvelles de
Badajoz. Il établit une autre de ses divisions à Naval-Moral afin de
garder son quartier général; il en tint deux à Plasencia, toujours
prêtes à passer les monts et à descendre sur Salamanque, et une au col
de Baños même, pour qu'elle fût plus prête encore à déboucher en
Vieille-Castille. Enfin il laissa la sixième sur ses derrières pour
qu'elle défendît contre les insurgés la riche province d'Avila. Après
avoir fait cette sage et intelligente distribution de ses forces, qui
lui permettait de se porter en Estrémadure ou en Castille avec une
égale rapidité, le maréchal Marmont se hâta de former ses magasins, de
réparer son matériel d'artillerie, de soigner ses malades et ses
blessés restés autour de Salamanque. Placé sur la limite de l'armée du
centre, et se trouvant en contestation avec elle sur la distance à
laquelle il pourrait étendre ses réquisitions de vivres, il se rendit
à Madrid afin de s'entendre avec Joseph, qu'il avait beaucoup connu,
et avec qui, par une fatalité particulière à l'Espagne, il eut
plusieurs altercations très-vives, bien que tous deux fussent
extrêmement doux, et au fond animés de dispositions bienveillantes
l'un pour l'autre.

[En marge: Ce qui se passe dans le nord de la Péninsule pendant le
séjour de l'armée de Portugal en Estrémadure.]

On n'a pas oublié que le maréchal Bessières avait fort redouté l'effet
que devait produire sur les provinces du nord l'éloignement de l'armée
de Portugal, et avait beaucoup insisté pour empêcher son départ. Les
Anglais, de leur côté, avaient conçu l'espérance de voir ces provinces
s'insurger dès que l'armée de Portugal cesserait d'être au milieu
d'elles. Ces craintes et ces espérances étaient sans fondement, et,
malgré les excitations de la régence de Cadix, les Castillans,
mécontents des guérillas presque autant que des Français, étaient
demeurés tranquilles. À la vérité les bandes avaient profité de
l'occasion pour tenter quelques entreprises. Le Marquesito avait
surpris Santander et exercé de grands ravages dans cette province. Les
insurgés de Léon avaient tracassé le général Seras. Le maréchal
Bessières, courant à eux avec quelques régiments de la jeune garde,
les avait dispersés. Craignant de ne pouvoir occuper à la fois Burgos,
Valladolid, Salamanque, Léon, Astorga, ce maréchal avait fait sauter
les ouvrages d'Astorga, et retiré le général Bonnet des Asturies.
Depuis trois ans le général Bonnet se maintenait dans ces difficiles
provinces avec autant de vigueur que d'habileté, et contenait même la
Galice, qui n'osait remuer de peur d'être prise à revers. C'était donc
une faute de le rappeler des Asturies, car c'était laisser aux
Asturiens et aux Galiciens la liberté de descendre en Castille.
Néanmoins, malgré ces difficultés, le maréchal Bessières était
parfaitement en mesure de maîtriser la Castille, et il venait
d'ailleurs d'être renforcé par la division Souham, l'une des trois qui
composaient le corps de réserve actuellement en marche vers les
frontières d'Espagne.

[En marge: Événements de la Catalogne et de l'Aragon.]

[En marge: Importance de Tarragone.]

[En marge: Préparatifs du siége de cette place.]

Des événements plus graves, mais ceux-ci fort glorieux pour nos armes,
quoique infructueux pour notre puissance, se passaient en Catalogne et
en Aragon à l'armée du général Suchet. On se rappelle sans doute avec
quelle précision et quelle vigueur le général Suchet avait conduit les
siéges de Lerida, de Mequinenza, de Tortose, dont le succès, venant
après la prise de Girone, terminait presque la conquête de l'Aragon et
de la Catalogne. Toutefois il restait Tarragone, la plus importante
des places de cette contrée, puisqu'elle joignait à sa force propre,
qui était grande, l'appui de la mer et des flottes anglaises. Elle
servait, comme on l'a vu, de soutien, d'asile, de magasin, d'arsenal
inépuisable à l'armée insurrectionnelle de Catalogne. Il était donc
urgent de l'assiéger et de la prendre. Le général Suchet avait fait
dans ce but d'immenses préparatifs. Il avait rassemblé des
approvisionnements considérables à Lerida, et un superbe parc de
grosse artillerie à Tortose, avec un attelage de 1500 chevaux,
ressource bien précieuse en Espagne, surtout dans ces provinces
desséchées où les fourrages étaient plus rares qu'ailleurs. Toutes ces
choses le général Suchet avait pu se les procurer sans ruiner le pays,
grâce au repos dont il faisait jouir sa province, grâce au système des
contributions régulières qu'il avait substitué à celui des enlèvements
à main armée.

Outre les magasins de grains réunis en Aragon et dans la partie de la
Catalogne qui lui avait été adjugée, il avait formé des parcs de
bestiaux, soit en achetant des boeufs et en les payant comptant aux
habitants des Pyrénées, soit en conservant avec soin les moutons
enlevés aux insurgés de Soria et de Calatayud. Son matériel bien
préparé, il avait distribué ses troupes de manière à ne pas laisser
l'Aragon exposé à l'ennemi pendant qu'il irait en basse Catalogne
essayer de conquérir Tarragone. Napoléon, en détachant de la Catalogne
la partie extrême de cette province pour la joindre à l'Aragon et
l'attribuer au général Suchet, lui avait donné en même temps 16 à 17
mille hommes de l'armée de Catalogne, et les avait remplacés dans
celle-ci par l'une des trois divisions du corps de réserve. Dans ces
16 ou 17 mille hommes se trouvaient le 7e de ligne, servant avec
gloire en Espagne depuis plusieurs années, le 16e de ligne, l'un des
régiments qui s'étaient immortalisés à Essling sous le général
Molitor, et enfin les Italiens du général Pino, troupe devenue
excellente, et aussi brave que disciplinée. Avec ce renfort, le
général Suchet comptait environ 40 mille soldats présents sous les
armes. Il en laissa 20 mille à la garde de l'Aragon, et en destina 20
mille au grand siége qu'il allait entreprendre. L'utilité de recouvrer
Figuères ne le détourna point de son objet, et pensant que Napoléon
pourvoirait directement avec des moyens tirés de France à la reprise
de cette forteresse, il marcha en deux colonnes sur Tarragone. L'une,
sous le général Harispe, y descendit de Lerida, l'autre, sous le
général Habert, y remonta de Tortose. Celle-ci escortait l'équipage de
siége. Toutes deux refoulèrent l'ennemi dans les ouvrages de la place.
Tarragone présentait, outre une garnison à peu près égale en nombre à
l'armée assiégeante, un site et des ouvrages formidables.

[En marge: Description de Tarragone.]

Tarragone, bâtie sur un rocher, d'un côté baignée par la Méditerranée,
de l'autre par le ruisseau du Francoli, qui passait sous ses murs pour
se rendre à la mer, se divisait en ville haute et ville basse. (Voir
la carte nº 52.) La ville haute était entourée de vieilles murailles
romaines et d'ouvrages modernes d'un grand relief. La ville basse,
située au pied de la ville haute, sur les terrains plats qu'arrose le
Francoli, et au bord de la mer, était défendue par une enceinte
bastionnée, régulièrement et puissamment fortifiée. Au-dessus de
l'amphithéâtre formé par les deux villes, on voyait un fort, dit de
l'Olivo, bâti sur un rocher, dominant tous les environs de ses feux,
et communiquant avec la ville par un aqueduc. Quatre cents pièces de
gros calibre garnissaient ces trois étages de fortifications. Dix-huit
mille hommes de troupes excellentes, avec un bon gouverneur, le
général de Contréras, en formaient la garnison, qu'une population
fanatique et dévouée était résolue à seconder de toutes ses forces. La
flotte anglaise pouvait sans cesse renouveler le matériel de la place
soit en munitions, soit en vivres, et y remplacer les hommes morts ou
fatigués par d'autres amenés de Catalogne et de Valence. Jamais siége
ne s'était donc offert sous un aspect plus effrayant.

[En marge: Difficultés que présente le siége de cette place.]

De quelque façon qu'on abordât Tarragone, on la trouvait également
difficile à attaquer. Au sud et à l'est, le long de la mer, on
rencontrait l'escarpement du rocher, une suite de lunettes bien
construites qui reliaient l'enceinte des deux villes à la mer, et en
outre les flottes anglaises. En se transportant au nord, on avait
devant soi non plus l'escarpement du rocher, parce que sur ce point le
site de la place se liait aux montagnes de la Catalogne, et qu'on
pouvait y arriver de plain-pied en suivant les hauteurs, mais un sol
pierreux et aride, et le fort de l'Olivo, qui à lui seul exigeait un
véritable siége. Enfin, en redescendant par l'ouest au sud, on se
trouvait devant les deux villes construites l'une au-dessus de
l'autre, devant deux étages de fortifications, dans les terrains bas
et marécageux du Francoli, avec le grave inconvénient des canonnières
anglaises à sa droite. Tous les abords étaient donc extrêmement
difficiles de quelque côté qu'on s'y prît, et obligeaient à un long
siége, que les Catalans et les Valenciens amenés et soutenus par les
Anglais ne pouvaient manquer de troubler par de fréquentes
apparitions.

[En marge: Plan d'attaque.]

Tant de difficultés ne rebutèrent point le général Suchet, qui
regardait Tarragone comme le gage le plus certain de la sécurité de la
Catalogne et de l'Aragon, et comme la clef de Valence. Ses deux
principaux lieutenants, dont nous avons déjà parlé, partageaient son
opinion, et étaient prêts à le seconder de tous leurs efforts;
c'étaient le général du génie Rogniat, esprit peu juste, mais sagace,
opiniâtre, profond dans son art, et le général d'artillerie Valée,
esprit exact, fin, élevé, joignant au coup d'oeil du champ de bataille
la prévoyance administrative indispensable aux officiers de son arme.
Après avoir conféré avec eux, le général Suchet résolut d'attaquer la
place par deux côtés à la fois, par le sud-ouest d'abord, c'est-à-dire
par les terrains bas du Francoli, bordant la ville basse, qu'il était
nécessaire de prendre avant de songer à attaquer la ville haute, et
par le nord, c'est-à-dire par le fort de l'Olivo, qu'il fallait
conquérir absolument si on voulait triompher de tout cet ensemble
d'ouvrages.

[En marge: Attaque du fort de l'Olivo.]

Tandis que l'on commençait les travaux d'approche devant la ville
basse, deux des plus braves régiments de l'armée, les 7e et 16e de
ligne, sous un jeune général de très-grande espérance, le général
Salme, entreprirent l'attaque de l'Olivo. Ils ouvrirent la tranchée
devant ce fort dans la nuit du 21 au 22 mai. Il fallait cheminer sur
des hauteurs arides, dans un sol pierreux, sans abri contre la
fraîcheur des nuits, contre la chaleur des jours, contre les feux de
la place. Il y avait en avant de l'Olivo un ouvrage qui gênait nos
tranchées, et qui en passant dans nos mains devait leur servir
d'appui. Nos soldats s'y précipitèrent à la baïonnette et
l'enlevèrent. Mais les Espagnols, qui avaient l'orgueil d'être
invincibles dans la défense des places, et qui justifiaient cet
orgueil, reparurent au nombre de 800, poussant des cris furieux, et
conduits par d'intrépides officiers qui vinrent planter leur drapeau
jusqu'au pied de l'ouvrage qu'il s'agissait de reconquérir. Les
soldats du 7e et du 16e abattirent ces braves officiers à coups de
fusil, et puis, fondant sur l'audacieuse colonne qui voulait leur
ravir leur conquête, la ramenèrent la baïonnette dans les reins jusque
sous les murs de l'Olivo.

[En marge: Configuration de l'Olivo.]

Ce fort présentait une large surface sans profondeur. C'était une
ligne de bastions bâtis sur le roc, avec fossés creusés également dans
le roc, ayant par derrière un mur crénelé qui communiquait par une
poterne avec la place. En dedans se trouvait un réduit plus élevé que
le fort lui-même, et pouvant opposer une seconde résistance à
l'assaillant victorieux. Les Espagnols avaient 1200 hommes de garnison
et 50 pièces de gros calibre dans ces ouvrages redoutables, et de plus
la faculté de recevoir des renforts de la ville, qui elle-même en
pouvait recevoir sans fin par ses communications maritimes.

[En marge: Difficulté des cheminements.]

[En marge: Sortie repoussée à la suite de laquelle est tué le général
Salme.]

On travailla plusieurs jours sous un feu continuel et en faisant des
pertes sensibles, car chaque soir on comptait de 50 à 60 morts ou
blessés dans les deux braves régiments qui avaient obtenu l'honneur
de ce premier siége. On s'avançait en zigzag sur une crête qui se
rattachait à l'Olivo, et on cheminait au moyen de sacs à terre, car il
n'était guère possible de creuser la roche dure sur laquelle on
travaillait. Enfin, voulant abréger ces approches meurtrières, on se
hâta d'établir la batterie de brèche à très-petite distance du fort,
et elle fut prête à recevoir l'artillerie le 27 au soir. L'emploi des
chevaux étant impossible sur ce terrain, les hommes s'attelèrent aux
pièces et les traînèrent sous une horrible mitraille, qui en abattait
un grand nombre sans ralentir l'ardeur des autres. L'ennemi ayant
discerné, malgré la nuit, ce que faisaient ces groupes sur lesquels il
tirait, voulut les empêcher plus directement d'arriver à leurs fins,
et essaya sur eux une brusque sortie. Le jeune et vaillant général
Salme, avec une réserve du 7e, marcha aux Espagnols, et au moment où
il poussait le cri _En avant!_ fut renversé par un biscaïen. Il expira
sur le coup. Il était adoré des soldats, et le méritait par son
courage et son esprit. Ils voulurent le venger, fondirent sur les
Espagnols, qu'ils poursuivirent à la baïonnette jusqu'au bord des
fossés de l'Olivo, et ne revinrent que ramenés par la mitraille et par
l'évidente impossibilité de l'escalade.

Pendant ce temps, les pièces de 24 avaient été mises en batterie, et
le lendemain, à la pointe du jour, le feu commença sur le bastion de
droite faisant face à notre gauche.

[En marge: Établissement de la batterie de brèche.]

À la distance où l'on était parvenu, les effets de l'artillerie
étaient terribles de part et d'autre. En peu d'heures la brèche fut
ouverte, mais l'ennemi bouleversa plusieurs fois nos épaulements, et,
au milieu de nos sacs à terre renversés, un intrépide officier
d'artillerie, le chef d'escadron Duchand, fit réparer sans cesse sous
les projectiles ennemis les désordres causés à notre batterie. Le
lendemain 29 on continua à battre en brèche toute la journée, et on
résolut de donner l'assaut, quel que fût le résultat obtenu par notre
artillerie, car il n'y avait pas moins de quinze jours qu'on était
devant Tarragone, et si un seul ouvrage coûtait autant de temps et
d'hommes, il fallait désespérer de venir à bout de la place elle-même.

Quoique ayant déjà essuyé des pertes considérables, les 7e et 16e de
ligne n'auraient pas abandonné à d'autres l'honneur d'emporter
d'assaut le fort dont ils avaient exécuté les approches. Une colonne
du 7e, forte de 300 hommes, sous le chef de bataillon Miocque, devait
se porter directement sur la brèche; une seconde de même force,
composée de soldats du 16e, sous le commandant Revel, devait tourner
par notre gauche, aborder la droite du fort, et essayer d'y pénétrer
par la gorge. Le général Harispe était prêt à appuyer ces deux
colonnes avec des réserves. Toute l'armée avait reçu l'ordre d'être
sous les armes et de simuler une attaque générale.

Au milieu de la nuit, en effet, le signal est donné et l'action
commence. Autour des deux villes, nos tirailleurs ouvrent un feu
très-vif, comme si on allait se jeter sur l'enceinte elle-même. Les
assiégés inquiets répondent de toutes leurs batteries sans savoir sur
qui. La flotte anglaise se joint à eux, tirant au hasard le long du
rivage. Les Espagnols, pour s'éclairer sur le danger qui les menace,
jettent des centaines de pots à feu, et mêlent leurs cris de fureur
aux hourras prolongés de nos soldats.

[En marge: Attaque et prise du fort de l'Olivo.]

Pendant ce tumulte, calculé de notre part, les deux colonnes d'assaut
s'élancent hors des tranchées, et font soixante ou quatre-vingts pas à
découvert sous les feux de l'Olivo. Elles arrivent au bord du fossé
taillé dans le roc, s'y précipitent, et tandis que la colonne du
commandant Miocque armée de ses échelles court droit à la brèche qui
n'était qu'imparfaitement praticable, l'autre, celle du commandant
Revel, tourne à gauche afin d'assaillir le fort par la gorge. Dans ce
moment achevaient d'entrer douze cents Espagnols, envoyés par la place
au secours de l'Olivo, et la porte du fort venait de se refermer sur
eux. Le capitaine du génie Papigny, à la tête de 30 sapeurs, attaque
la porte à coups de hache. Elle résiste, et il se saisit d'une échelle
pour passer par-dessus. Mais il tombe frappé d'une balle, et expire en
prononçant le nom de sa mère. Le commandant de la colonne Revel,
profitant de ce qu'en cet endroit, qui regarde vers la place, il n'y a
pas de fossé, fait appliquer les échelles contre l'escarpement. Les
sapeurs et les grenadiers escaladent le mur, sautent dans le fort, et
ouvrent la porte à la colonne, qui entre baïonnette baissée. En ce
même moment, la colonne Miocque, dirigée contre la brèche, et ne la
trouvant pas praticable, se sert de ses échelles. Celles-ci étant trop
courtes, le sergent de mineurs Meunier prête ses fortes épaules aux
voltigeurs, qui, montant dessus, pénètrent dans le fort et donnent la
main à leurs camarades. Mais ce moyen étant trop lent et trop
meurtrier, une partie de cette même colonne cherche une autre voie
pour pénétrer. Heureusement l'officier du génie Vacani a découvert
tout à fait à notre gauche une issue, c'est l'extrémité de l'aqueduc
amenant l'eau dans l'Olivo, laquelle n'est fermée que par des
palissades. Il les renverse avec quelques sapeurs, et procure ce
nouveau passage à nos soldats impatients d'entrer. Les deux colonnes
Revel et Miocque ayant pénétré par ces diverses issues, fondent sur
les Espagnols, qui abandonnent le fort et se retirent dans le réduit.
On les suit en soutenant contre eux un horrible combat corps à corps,
soit à la baïonnette, soit à coups de fusil. Les Espagnols, ne voyant
presque pas de salut, se défendent avec désespoir, et comme ils sont
deux fois plus nombreux que nous, et que l'escarpement du réduit
seconde leur résistance, ils nous disputent l'Olivo de manière à
rendre le succès incertain. Mais le brave général Harispe, après avoir
failli être écrasé par une bombe, accourt avec ses réserves. Cinq
cents Italiens, sous les chefs de bataillon Marcogna et Sacchini,
raniment par leur présence l'ardeur et la confiance des assaillants.
Tous ensemble escaladent le réduit, et, transportés de fureur, passent
au fil de l'épée les défenseurs opiniâtres de l'Olivo. Le général
Suchet et ses officiers, arrivés à temps, sauvent encore un millier
d'hommes; mais neuf cents Espagnols environ ont déjà succombé dans ce
terrible combat. Des cris de victoire apprennent aux assiégés et aux
assiégeants cet important triomphe.

[En marge: Vaine tentative du général Suchet pour agir sur la garnison
au moyen de la douceur.]

On trouva dans l'Olivo une cinquantaine de bouches à feu avec beaucoup
de cartouches, et sur-le-champ on se mit à l'oeuvre pour retourner les
défenses du fort contre la place, pour empêcher les Espagnols de le
reprendre, et pour rendre utile aux assiégeants une artillerie qui
leur était naguère si dommageable. Rassuré sur le résultat du siége
par le succès qu'il venait d'obtenir, mais effrayé des pertes que ce
succès même faisait présager, le général Suchet voulut profiter de
l'effet moral produit sur les deux armées, pour tenter la garnison par
des paroles conciliantes, et par la proposition d'une trêve dont le
prétexte serait d'enterrer les morts. La garnison, étonnée de notre
audace, mais se souciant peu d'avoir perdu deux mille hommes, ne
répondit que par des accents de dédain et de colère aux ouvertures du
général Suchet, et il fallut se résigner à ne rien obtenir que par la
force. La saison rendant la terre dure et difficile à excaver et les
exhalaisons dangereuses, on dut brûler les morts au lieu de les
enterrer. Malheureusement le nombre en était déjà considérable.

[En marge: Ouverture de la tranchée contre l'enceinte de la ville
basse.]

Maître de l'Olivo, on commença les travaux d'approche devant la ville
basse. Les cheminements partaient des bords du Francoli, et
s'avançaient de l'ouest à l'est, ayant à gauche l'Olivo qui loin de
nous envoyer ses feux les dirigeait contre les Espagnols, et à droite
la mer qui exigeait de grandes précautions à cause de la flotte
anglaise. On éleva en effet le long du rivage une suite de redoutes,
qu'on arma d'une très-grosse artillerie pour tenir les Anglais à
distance, et éloigner surtout leurs chaloupes canonnières. On avait
ouvert la tranchée à 130 toises de l'enceinte, qui, en cette partie,
formait un saillant propre à l'attaque. Elle présentait de ce côté
deux bastions fort rapprochés l'un de l'autre, celui des Chanoines à
notre gauche, et celui de Saint-Charles à notre droite. Ce dernier se
liait avec le mur du port et le quai d'embarquement. La masse de feux
à essuyer n'était donc pas très-inquiétante, car on n'en pouvait
recevoir que des deux bastions vers lesquels on cheminait. Il est vrai
qu'au-dessus et un peu en arrière de ces bastions se trouvait le fort
Royal, ouvrage très-élevé, et qu'à notre droite, le long de la mer, se
trouvait aussi un autre petit fort, portant le nom de Francoli parce
qu'il était situé à l'embouchure de ce ruisseau. Ce dernier ouvrage se
rattachait à la place par une muraille bastionnée. Il fut décidé que
tout en continuant les approches contre les deux bastions des
Chanoines et de Saint-Charles, on dirigerait une batterie de brèche
contre le fort du Francoli pour l'emporter d'assaut.

[En marge: Attaque et prise du fort du Francoli, situé au bord de la
mer.]

Vingt-cinq pièces de canon ayant été distribuées entre plusieurs
batteries qui tiraient à la fois sur la place et sur le fort du
Francoli, celui-ci, malgré un feu très-vif de l'ennemi, fut
promptement battu en brèche et accessible à l'audace de nos colonnes
d'assaut. Quoiqu'il eût escarpe et contrescarpe en maçonnerie, plus
des fossés pleins d'eau, on résolut de l'enlever sur-le-champ, et le
respectable Saint-Cyr Nugues, chef d'état-major du général Suchet,
conduisant trois petites colonnes d'infanterie, l'assaillit dans la
nuit du 7 au 8 juin. Nos fantassins se jetèrent dans les fossés, ayant
de l'eau jusqu'à la poitrine, et gravirent la brèche sous un feu
très-vif. Les Espagnols résistèrent d'abord avec leur opiniâtreté
ordinaire, mais l'ouvrage ne tenant à la ville que par une
communication étroite et longue adossée à la mer, ils craignirent
d'être coupés, et s'enfuirent vers la place. On les poursuivit en
criant: _En ville! en ville!_ dans l'espoir de terminer le siége par
un coup de main, mais on dut s'arrêter devant un feu épouvantable et
des ouvrages tellement imposants que toute surprise était impossible.
Le colonel Saint-Cyr Nugues ramena ses soldats dans le fort du
Francoli, se hâta ensuite de s'y établir, de reporter les terres des
parapets vers la place afin de se mettre à couvert, et de tourner
contre la rade l'artillerie qu'on venait de conquérir.

[En marge: Commencement des travaux contre l'enceinte de la ville
basse.]

C'était, le deuxième ouvrage emporté d'assaut. Mais il y en avait bien
d'autres encore à enlever par le même moyen. Il restait une lunette,
dite du Prince, adossée à la mer, et occupant le milieu du mur qui
reliait le Francoli à la place. On y fit brèche, et le 16 on la prit à
la suite d'un nouvel assaut qui fut long et meurtrier. Dès ce moment
il ne restait plus d'obstacle intermédiaire à vaincre pour aborder les
deux bastions de Saint-Charles et des Chanoines, qui se présentaient à
nous comme la tête du taureau. L'un à droite, celui de Saint-Charles,
s'appuyait, avons-nous dit, à la mer, et couvrait le mur du port;
l'autre à gauche, couvrait l'angle que la face ouest de l'enceinte
formait avec sa face nord. Au-dessus se dressait le fort Royal à
quatre bastions. Si les feux de l'ennemi n'embrassaient pas un grand
espace en largeur, ils étaient très-redoutables par leur hauteur, et
cette attaque devait nous coûter beaucoup de monde, soit pour les
approches, soit pour le service des batteries, soit pour l'assaut
lui-même, qui ne pouvait manquer de rencontrer une résistance
énergique, puisque de son succès dépendait le sort de la ville basse
et du port lui-même.

Le général Suchet désirait vivement accélérer le siége, car, outre les
pertes quotidiennes, qui en une vingtaine de jours s'élevaient déjà à
2,500 hommes, il voyait les difficultés se multiplier au dedans et au
dehors de la place. La flotte anglaise, escortant un immense convoi,
avait amené à la garnison 2 mille hommes de renfort, des vivres, des
munitions, et un brave officier, le général Sarfield, chargé de
défendre la ville basse. Elle avait ensuite débarqué sur la route de
Barcelone la division valencienne, forte de 6 mille hommes, laquelle
devait se joindre au général Campo-Verde, chef de l'armée catalane.
Celui-ci, à la tête de quinze mille hommes, tenait la campagne dans
l'espérance ou de surprendre nos convois, ou de se jeter sur nos
tranchées, par un mouvement concerté avec la garnison et la flotte.

[En marge: Le général Suchet dégarnit la frontière de l'Aragon du côté
de Teruel et de Calatayud, pour se renforcer devant Tarragone.]

Le général Harispe établi avec deux divisions, une française, une
italienne, sur la route de Barcelone, avait l'oeil sur les attaques
qui pouvaient venir de ce côté. Le général Habert posté avec une
division française sur les bords du Francoli, gardait la route de
Tortose par laquelle nous arrivaient nos convois d'artillerie, et
celle de Reus par laquelle nous arrivaient nos convois de vivres. Le
reste des troupes était employé aux travaux du siége. Les précautions
étaient donc prises contre une attaque extérieure et intérieure, et le
général Suchet comptait sur la valeur de ses soldats pour résister en
même temps à l'ennemi du dedans et du dehors. Mais nos postes,
échelonnés sur la route de nos convois, avaient tous les jours des
combats acharnés à soutenir contre les détachements de Campo-Verde, et
celui-ci se vantait d'avoir reçu de nombreux renforts, et d'être à la
veille d'en recevoir de plus considérables encore. Au risque
d'affaiblir sa ligne de défense du côté des insurgés de Teruel et de
Calatayud commandés par Villa-Campa, le général Suchet résolut
d'appeler à lui le général Abbé avec une brigade. Le sort de la
contrée dépendant du siége de Tarragone, il fallait tout sacrifier à
cet objet essentiel.

[En marge: Batteries de brèche dirigées contre les bastions des
Chanoines et de Saint-Charles, et contre le fort Royal.]

Excité par de pareilles raisons, et secondé par un dévouement sans
bornes de la part des troupes, le général Suchet ne perdait ni un jour
ni une heure. De la première parallèle on avait passé à la seconde, et
on avait disposé une suite de batteries qui, embrassant dans leur
vaste circuit les bastions des Chanoines et de Saint-Charles, devaient
faire brèche à l'un et à l'autre, et au fort Royal lui-même. Le
général, par un assaut simultané et énergique, voulait enlever la
basse ville et toutes ses défenses. Après ce grand effort, il se
flattait d'avoir presque achevé la difficile conquête de Tarragone.

Quarante-quatre pièces de siége mises en batterie entretenaient le feu
pendant que l'on continuait le travail des tranchées, et trouvaient du
reste une énergique réponse dans l'artillerie de la place, qui de ce
côté était au moins double de la nôtre. Aussi nos épaulements
étaient-ils continuellement renversés, et on voyait nos braves
artilleurs, impassibles au milieu du bouleversement de leurs
batteries, relever sans cesse leurs ouvrages, souvent même tirer à
découvert avec un sang-froid et une précision admirables. L'infanterie
mettait à les seconder un zèle digne de leur dévouement.

[En marge: Descente du fossé en face des fronts attaqués.]

Le 18, on termina la troisième parallèle. On descendit en galerie
souterraine dans les fossés des deux bastions, on renversa la
contrescarpe, on perfectionna ensuite les débouchés par lesquels les
colonnes d'assaut devaient se répandre dans les fossés, et de là
s'élancer sur les brèches. On s'occupa même, au moyen de nouvelles
batteries, d'élargir les brèches et d'en abaisser la pente.

Le 21 juin au matin, moment où l'on se réjouissait à Badajoz d'avoir
été délivré par les deux maréchaux réunis, une scène épouvantable se
préparait sous les murs de Tarragone. À un signal donné, toutes les
batteries tant anciennes que nouvelles commencèrent à tirer, et la
place y répondit par un feu des plus vigoureux. La plus rude bataille
n'agite pas l'air par des bruits plus terribles que ceux qui, dans un
pareil instant, retentissent devant une place assiégée. La principale
de nos batteries fut bouleversée par l'explosion de son magasin à
poudre. Le colonel Ricci fut presque enseveli sous les terres, mais
promptement dégagé, il fit rétablir la batterie et recommencer le feu.
L'infanterie, impatiente de monter à l'assaut, pressait de ses cris
l'artillerie, qui tâchait de satisfaire à ses voeux en redoublant
d'activité et de dévouement.

[En marge: Préparatifs de l'assaut contre la ville basse.]

Le soir trois brèches furent jugées praticables, l'une au bastion des
Chanoines, l'autre au bastion Saint-Charles, la troisième au-dessus
des deux premières, au fort Royal. Le général Suchet et les officiers
qui l'aidaient de leurs conseils étaient décidés à risquer dans un
assaut général le sort du siége, et à succomber, ou à emporter la
ville basse, qui une fois prise assurait la conquête de la ville
haute. Le général Suchet donna le commandement de l'assaut au général
Palombini, de service à la tranchée ce jour-là, et mit sous ses ordres
1500 grenadiers et voltigeurs avec des sapeurs munis d'échelles. Le
général Montmarie, soit pour servir de réserve, soit pour résister à
une sortie de la place, se tenait un peu à gauche avec le 5e léger et
le 116e de ligne. Plus à gauche encore, deux bataillons du 7e de ligne
appuyaient le général Montmarie lui-même. Il était convenu que l'Olivo
jetterait une masse de projectiles sur les deux villes, et que, vers
la face opposée, le général Harispe les menacerait avec toute sa
division. De leur côté les Espagnols avaient placé dans la ville basse
le général Sarfield avec leurs soldats les meilleurs. Au degré de
fureur où l'on était arrivé de part et d'autre, on avait renoncé à la
coutume de recourir aux sommations avant de livrer l'assaut.

[En marge: Assaut donné aux bastions des Chanoines et de
Saint-Charles, et conquête de la ville basse après un combat
meurtrier.]

Le soir à sept heures, le ciel resplendissant encore de lumière, trois
colonnes s'élancent à la fois sur les trois brèches. La première,
composée d'hommes d'élite des 116e, 117e et 121e, sous les ordres du
colonel du génie Bouvier, se porte vers la brèche du bastion des
Chanoines, et tâche de l'enlever malgré les Espagnols, qui lui
opposent tantôt des feux à bout portant, tantôt leurs baïonnettes.
Après une lutte des plus vives, elle parvient jusqu'au sommet de la
brèche, repousse les Espagnols, en est repoussée à son tour, mais
revient à la charge, et se soutient en combattant avec acharnement.
Une centaine de grenadiers, lancés contre une lunette située à droite,
emportent cet ouvrage, et courent ensuite vers le bastion des
Chanoines pour soutenir la troupe du colonel Bouvier. Pendant ce
temps, une seconde colonne, sous le chef de bataillon polonais
Fondzelski, composée d'hommes d'élite pris dans les 1er et 5e léger,
et dans le 42e de ligne, après s'être précipitée sur le bastion
Saint-Charles, y rencontre une résistance opiniâtre. Mais, appuyée par
une troisième colonne que commande le colonel Bourgeois, elle se
soutient sur la brèche et finit par en demeurer maîtresse. Le chef de
bataillon Fondzelski poursuit alors les Espagnols à travers la basse
ville, enlève les coupures des rues, et se bat de maison en maison,
pendant que la colonne Bourgeois, qui le suit, prend à gauche, va
tendre la main à la colonne Bouvier et l'aider à conquérir le bastion
des Chanoines. Grâce à ce secours ce bastion est enfin emporté, et les
deux troupes réunies se jettent sur le château royal. Elles en
escaladent la brèche et y pénètrent. Les Espagnols s'y défendent à
outrance et se font tuer jusqu'au dernier.

Sur ces entrefaites, le général Sarfield, accouru à la tête d'une
réserve, se précipite avec fureur sur la colonne Fondzelski, laquelle
avait déjà envahi la moitié de la basse ville. Cette colonne,
conformément aux instructions qu'elle avait reçues, se réfugie alors
dans les maisons, et s'y défend opiniâtrément en attendant qu'on
vienne à son secours. Heureusement le colonel Robert du 117e, avec
l'aide de camp du général en chef, M. de Rigny, qui amène une réserve
des 5e léger, 42e, 115e, 121e de ligne, soutient la colonne Fondzelski,
repousse les soldats de Sarfield, passe par les armes ou jette dans la
mer une partie d'entre eux, refoule les autres vers les portes de la
ville basse, et ne s'arrête que devant la muraille de la ville haute.
Quelques-uns de nos soldats s'y font tuer à force d'audace.

[En marge: Résultat du dernier assaut.]

L'assaut, commencé à sept heures, était fini à huit. Nous avions en
notre possession près d'une centaine de bouches à feu, une immense
quantité de munitions, peu de prisonniers vivants, mais beaucoup de
blessés et de morts, les bastions Saint-Charles et des Chanoines, le
fort Royal, toute la basse ville, le port et les batteries qui le
fermaient. Sans perdre de temps, on commença à tirer sur l'escadre
anglaise, qui mit aussitôt à la voile en nous saluant de ses feux.
Après ce rude combat on s'occupa de compter les pertes. Nous avions eu
à combattre 5 mille Espagnols. Nous leur avions tué environ 1300
hommes, et nous n'avions pu en prendre que 200, blessés pour la
plupart. Ils nous avaient mis 500 hommes hors de combat. On brûla 1400
cadavres tant français qu'espagnols.

[En marge: Danger d'une attaque du dehors contre nos lignes.]

[En marge: Précautions du général Suchet contre ce genre de danger.]

Nous avions déjà livré quatre assauts meurtriers, et ce n'était pas le
dernier que devait nous coûter le siége de Tarragone, exemple
extraordinaire d'héroïsme dans la défense et dans l'attaque. Il
fallait absolument en finir, car la flotte anglaise ayant remonté une
seconde fois du midi au nord les côtes de Catalogne, avait apporté au
général Campo-Verde un nouveau détachement espagnol, et de plus un
corps de deux mille Anglais. Il restait encore au moins douze mille
hommes dans la ville haute avec une immense artillerie, et une sortie
du dedans, concertée avec une attaque du dehors, pouvait à tout
instant nous surprendre. Le 24, en effet, une grande agitation se
manifesta dans la garnison, et des coureurs de cavalerie se montrèrent
dans la direction de Barcelone. Le général en chef posta le général
Harispe, sur lequel il se reposait volontiers des missions les plus
difficiles, en avant de Tarragone, sur la route de Barcelone, avec
deux divisions et toute la cavalerie de l'armée. Il se tint lui-même
entre la place, où l'on accélérait les travaux d'approche, et les
troupes du général Harispe, prêt à se porter au point où son secours
serait le plus nécessaire, et passa ces derniers jours entre la
tranchée et ses camps extérieurs.

[En marge: Attaque de la ville haute.]

[En marge: Ouverture de la brèche dans les murs de la ville haute, et
préparatifs de l'assaut décisif.]

La tranchée avait été ouverte sur une sorte de plateau légèrement
incliné qui sert de base à la ville haute, et se trouve au niveau des
toits de la ville basse. Notre première et unique parallèle embrassait
presque tout le front de la ville haute, composé en cette partie de
quatre bastions, et avait pour but principal l'établissement de deux
batteries de brèche dirigées contre le bastion Saint-Paul, le dernier
à gauche. Ce bastion couvrait l'angle formé par la face ouest que nous
attaquions, et par la face nord contre laquelle on méditait une
escalade. On pressait vivement les travaux afin d'ouvrir promptement
la brèche, car on n'espérait pas que cette garnison exaltée, après
avoir essuyé quatre assauts, voulût s'épargner le dernier, qui pouvait
cependant l'exposer à être passée au fil de l'épée. Un de nos
parlementaires s'étant présenté hors de nos tranchées en agitant un
mouchoir blanc, n'avait reçu que des injures pour toute réponse. Un
rapport de déserteur annonçant une attaque du dehors pour le 29, le
général en chef disposa tout pour livrer le dernier assaut le 28 juin
au soir. On accéléra la construction de la batterie de brèche, qui fut
complétement armée dans la nuit du 27 au 28, les troupes s'attelant
avec enthousiasme aux pièces, qu'on avait la plus grande peine à
hisser sur ce terrain escarpé. Le 28 juin, qui devait être le dernier
jour de ce siége mémorable, on ouvrit le feu dès l'aurore avec une
sorte d'anxiété, car il était urgent d'avoir rendu la brèche
praticable dans la journée même. Trois cents bons tireurs, postés sur
les parties saillantes du terrain, tiraient sur les embrasures de
l'ennemi pour démonter son artillerie, et les Espagnols eux-mêmes, se
montrant hardiment sur la brèche, tiraient de leur côté sur nos
canonniers. Rien ne pouvait ébranler ces derniers. Dès qu'ils
tombaient ils étaient remplacés par d'autres, lesquels continuaient
avec le même dévouement l'oeuvre de démolition destinée à nous ouvrir
les murs de Tarragone. Enfin vers le milieu du jour la brèche parut
s'élargir à vue d'oeil et s'abaisser en quelque sorte sous nos
boulets, qui, en accumulant les décombres, rendaient la pente moins
rapide. Nos soldats, venus de tous les points, assistaient avidement à
ce spectacle, tandis que la garnison espagnole, du haut de ses
remparts, nous provoquait par des cris et des injures.

[En marge: Formation des colonnes d'attaque.]

[En marge: Terrible assaut livré à la ville haute.]

[En marge: Succès de l'assaut livré à la ville haute, et conquête
définitive de Tarragone.]

Vers les cinq heures du soir à peu près, le général Suchet voulut
livrer l'assaut, afin d'éviter un combat de nuit, si, comme on
l'annonçait, nous trouvions la grande rue de la Rambla, qui coupe
transversalement la haute ville de Tarragone, barricadée et défendue.
Le général Habert, celui qui avait emporté la ville de Lerida, devait
commander l'assaut. Quinze cents hommes en deux détachements pris
parmi les compagnies d'élite des 1er et 5e léger, des 14e, 42e, 114e,
115e, 116e, 117e, 121e de ligne, et du premier régiment polonais de la
Vistule, furent mis sous ses ordres. Une seconde colonne à peu près
d'égale force, prise dans les régiments français et italiens présents
au siége, fut rangée sous les ordres du général Ficatier, et tenue en
réserve. À gauche et sur la face nord faisant angle avec la face ouest
que nous attaquions, le général Montmarie devait, à la tête des 116e
et 117e, essayer d'enlever par escalade la porte du Rosaire,
très-voisine du bastion battu en brèche, et répondant à l'extrémité
même de la Rambla. Ces dispositions terminées à cinq heures et demie,
le général en chef donne le signal, et la première colonne s'élançant
au pas de course franchit un certain espace à découvert, se détourne
pour éviter des aloès croissant au pied du rempart, puis reprend sa
marche directe vers la brèche, et commence à la gravir sous un feu
effroyable. Les plus hardis combattants parmi les Espagnols, armés de
fusils, de piques, de haches, poussant des cris furieux, attendent les
assaillants sur le sommet de la brèche. Sur ce terrain mouvant, sous
la fusillade à bout portant, sous les coups de piques et de
baïonnettes, nos soldats tombent, se relèvent, combattent corps à
corps, et tantôt avancent, tantôt reculent sous la double impulsion
qui par devant les repousse, par derrière les soutient et les porte en
avant. Un moment ils sont près de céder à la fureur patriotique des
Espagnols, lorsque, sur un nouveau signal du général en chef, une
seconde colonne s'élance, conduite par le général Habert, par le
colonel Pepe, par le chef de bataillon Ceroni, et par tous les aides
de camp du général Suchet, MM. de Saint-Joseph, de Rigny, d'Aramon,
Meyer, Desaix, Ricard, Auvray. À eux s'était joint un sergent italien
nommé Bianchini, lequel, pour récompense de ses prodiges de valeur à
l'attaque de l'Olivo, avait demandé et obtenu l'honneur de marcher en
tête au dernier assaut de Tarragone. Ce renfort imprime une nouvelle
et forte impulsion à notre première colonne, la soulève jusqu'au
sommet de la brèche, et y parvient avec elle. Le brave Bianchini,
après avoir reçu plusieurs coups de feu, avance encore, et tombe. Le
jeune d'Aramon est renversé d'une blessure à la cuisse. Enfin on se
fait jour à travers la masse des défenseurs, on pénètre dans la ville,
et on se jette les uns à droite, les autres à gauche, pour tourner par
le chemin de ronde les rues barricadées, notamment celle de la
Rambla. Le général en chef fait entrer aussitôt la réserve du général
Ficatier pour ce second combat, qui peut être très-meurtrier et
très-chanceux, car la garnison, forte encore de dix à douze mille
hommes, a résolu de se défendre jusqu'à la mort. Pendant ce temps, le
général Montmarie s'avance vers la porte du Rosaire avec les 116e et
117e de ligne, enlève les palissades du chemin couvert, et se jette
dans le fossé sous une fusillade meurtrière. Il veut appliquer les
échelles contre la porte, mais il la trouve murée et barricadée. Une
corde à noeuds, suspendue à l'une des embrasures, et servant aux
Espagnols pour y monter, est alors découverte par nos voltigeurs qui
s'en saisissent, et grimpent les uns à la suite des autres, tandis que
les deux régiments restés dans le fossé essuient le feu des murailles.
Mais à peine quelques-uns de nos hardis voltigeurs ont-ils pénétré de
la sorte dans la place, que les Espagnols se ruent sur eux pour les
accabler. Ils vont succomber, quand l'officier du génie Vacani, entré
dans la ville avec un détachement de sapeurs à la suite des premières
colonnes, ouvre à coups de hache la porte du Rosaire, et donne accès
aux troupes du général Montmarie. Celui-ci s'élance alors dans
l'intérieur de la ville haute, et attaque la Rambla avec les troupes
des généraux Habert et Ficatier. Nos soldats exaspérés n'écoutent plus
rien, et immolent à coups de baïonnette tout ce qu'ils rencontrent.
Acharnés contre une troupe ennemie qui s'enfuit vers la cathédrale,
ils la poursuivent vers cet édifice auquel on arrive par une
soixantaine de marches, gravissent ces marches sous un feu meurtrier,
pénètrent dans l'église, et tuent sans rémission les malheureux qui
les avaient ainsi fusillés. Toutefois, trouvant dans cette cathédrale
quelques centaines de blessés, ils s'arrêtent et les épargnent. En ce
moment huit mille hommes, seul reste vivant de la garnison, sortis par
la porte de Barcelone, cherchent à se sauver du côté de la mer. On les
pousse sur le général Harispe, qui, leur barrant le chemin, les oblige
à livrer leurs armes. À partir de cet instant, la ville haute comme la
ville basse, comme le Francoli et l'Olivo, sont en notre pouvoir.

[En marge: Résultats matériels du siége de Tarragone.]

Tel fut cet horrible assaut, le plus furieux peut-être qu'on eût
jamais livré, du moins jusqu'à cette époque. Les brèches étaient
couvertes de cadavres français, mais la ville était jonchée en bien
plus grand nombre de cadavres espagnols. Un désordre incroyable
régnait dans ces rues enflammées, où de temps en temps quelques
Espagnols fanatisés se faisaient tuer, pour avoir la satisfaction
d'égorger encore quelques Français. Nos soldats cédant à un sentiment
commun à toutes les troupes qui ont pris une ville d'assaut,
considéraient Tarragone comme leur propriété, et s'étaient répandus
dans les maisons, où ils commettaient plus de dégât que de pillage.
Mais le général Suchet et ses officiers courant après eux pour leur
persuader que c'était là un usage extrême et barbare du droit de la
guerre, n'eurent pas de peine à les ramener, surtout depuis que le
combat avait cessé, et que la fusillade ne les enivrait plus de
fureur. Peu à peu on rétablit l'ordre, on éteignit les flammes, et on
put commencer à compter les trophées, ainsi que les pertes. On avait
pris plus de 300 bouches à feu, une quantité infinie de fusils, de
projectiles, de munitions de toute espèce, une vingtaine de drapeaux,
dix mille prisonniers, et en tête le gouverneur de Contréras lui-même,
que le général Suchet traita avec les plus grands égards, quoique le
dernier assaut eût été un acte de désespoir inutile, qui aurait pu
être épargné à l'armée espagnole comme à l'armée française. Mais il
faut honorer le patriotisme, quelque emporté qu'il puisse être. Outre
les dix mille prisonniers, la garnison n'avait pas perdu moins de six
à sept mille hommes par le fer et le feu. Ce dernier assaut surtout
avait été des plus meurtriers. Quant à nous, nos pertes ne laissaient
pas d'être très-considérables. Nous n'avions pas eu moins de 4,300
hommes hors de combat, dont mille à douze cents morts, et quinze ou
dix-huit cents incapables de jamais rentrer dans les rangs, tant ils
étaient mutilés. Nous avions perdu environ vingt officiers du génie,
car ce corps, admirable en France, avait prodigué le courage autant
que l'intelligence dans ce siége mémorable, qui avait duré près de
deux mois, et pendant lequel nous avions ouvert neuf brèches, opéré
quatre descentes de fossé, livré cinq assauts, dont trois, ceux de
l'Olivo, de la ville basse et de la ville haute, étaient au rang des
plus furieux qu'on eût jamais vus.

[Date en marge: Juillet 1811.]

[En marge: Résultats moraux et politiques de la prise de Tarragone.]

[En marge: Prise du Mont-Serrat.]

[En marge: Le général Suchet retourne à Saragosse; il y trouve le
bâton de maréchal.]

La prise de Tarragone était un exploit de la plus haute importance: il
ôtait à l'insurrection catalane son principal appui, il la séparait de
l'insurrection valencienne, et devait produire dans toute la Péninsule
un immense effet moral, dont on aurait pu tirer un grand parti si
tout avait été prêt en ce moment pour accabler les Espagnols par un
vaste concours de forces. Malheureusement il n'en était rien, et avec
la préoccupation exclusive qui emportait l'esprit de Napoléon vers
d'autres desseins, ce grand siége devait avoir pour unique résultat de
nous ouvrir le chemin de Valence. Le général Suchet avait ordre de
faire sauter Tarragone, car Napoléon, avec raison, voulait réduire à
Tortose seule les places occupées dans cette partie de l'Espagne, et
ne consentait même à conserver Tortose qu'à cause des bouches de
l'Èbre. Mais Suchet ayant reconnu, d'accord avec le général Rogniat,
qu'en se bornant à conserver la ville haute on pourrait l'occuper avec
un millier d'hommes, fit sauter les ouvrages de la ville basse, laissa
dans la ville haute une garnison bien pourvue de munitions et de
vivres, tâcha de rassurer et de ramener les habitants, déposa son parc
de siége et ses munitions à Tortose, renvoya ses principaux
détachements vers les postes d'où il les avait tirés, afin de réprimer
les bandes redevenues audacieuses pendant le siége, et, avec une
brigade d'infanterie, courut après le marquis de Campo-Verde, pour
disperser son corps avant qu'il se fût rembarqué. Quoiqu'il le
poursuivît avec une grande activité, il ne put l'atteindre. Il trouva
à Villa-Nova un millier de blessés provenant du siége de Tarragone,
évacués par mer sur cette place, et formant le complément de la
garnison de 18 mille hommes dont 10 mille avaient été pris, et 6 à 7
mille tués. Il s'achemina ensuite par la route de Barcelone sur les
traces du marquis de Campo-Verde. Celui-ci ayant essuyé une espèce de
sédition de la part des Valenciens, qui voulaient être ramenés chez
eux, avait été obligé de s'en séparer, et de les embarquer à Mataro
sur la flotte anglaise. Le général Suchet, avec le général
Maurice-Mathieu, qui était sorti de Barcelone, parvint à Mataro au
moment même où l'embarquement s'achevait. Il s'attacha dès lors à
suivre Campo-Verde et à prendre le célèbre couvent du Mont-Serrat, que
ses troupes enlevèrent peu après avec une incroyable audace. Il rendit
ainsi tous les services qu'il put à l'armée de Catalogne, toujours
absorbée par le blocus de Figuères et par le ravitaillement périodique
de Barcelone, puis rentra à Saragosse pour mettre ordre aux affaires
de son gouvernement. Il y trouva le bâton de maréchal, juste prix de
ses services; car si les mémorables siéges de l'Aragon et de la
Catalogne, les plus beaux qu'on eût exécutés depuis Vauban, étaient
dus en grande partie aux officiers du génie et aux braves soldats de
l'armée d'Aragon, ils étaient dus pour une bonne partie aussi à la
sagesse militaire du général en chef, et à la profonde habileté de son
administration.

[Date en marge: Août 1811.]

[En marge: Inaction forcée pendant les mois d'été en Espagne.]

[En marge: Malgré cette inaction, l'audace des insurgés de
l'Andalousie oblige le maréchal Soult à marcher contre eux.]

[En marge: Marche du maréchal Soult sur Grenade et Murcie.]

Les mois de juillet, d'août, et quelquefois de septembre, ne pouvaient
être en Espagne que des mois d'inaction. Les Anglais étaient, pendant
ces mois brûlants, incapables de se mouvoir; nos soldats eux-mêmes,
plus agiles, plus habitués aux privations, avaient cependant besoin
qu'on leur permît de se reposer un peu de leurs marches incessantes,
et il n'y avait pas jusqu'aux Espagnols qui ne sentissent dans cette
saison s'affaiblir leur penchant à courir la campagne, ne fût-ce que
pour faire la moisson. Toutefois, en Andalousie, le maréchal Soult
avait par son séjour forcé à Llerena laissé tant d'affaires en
souffrance, qu'il avait été obligé d'employer activement ces mois
ordinairement consacrés au repos. Deux divisions espagnoles qui sous
le général Blake avaient contribué à la bataille d'Albuera, s'étaient
détachées de lord Wellington pour aller inquiéter Séville. Mais au
lieu de marcher directement à ce but, qui valait la peine d'une telle
diversion, elles s'étaient rendues dans le comté de Niebla, vers
l'embouchure de la Guadiana. Le maréchal Soult les avait fait suivre
par une de ses divisions, et avec le reste s'était rendu à Séville,
pour donner aux affaires de son gouvernement les soins qu'elles
réclamaient. Il avait trouvé les insurgés des montagnes de Ronda
toujours fort actifs, occupés à mettre le siége devant la ville même
de Ronda, et ceux de Murcie, après avoir forcé le 4e corps à se
renfermer dans Grenade, osant se porter jusqu'à Baeza et Jaen, tout
près des défilés de la Caroline, dans une position où ils pouvaient
intercepter les communications de l'Andalousie avec Madrid. Il fallait
donc marcher à la fois sur Ronda, sur Jaen, Baeza et Grenade, pour
réprimer l'audace de ces divers rassemblements. Le maréchal Soult,
profitant du départ du maréchal Victor et du général Sébastiani, avait
supprimé l'organisation en corps d'armée, mauvaise partout où Napoléon
n'était pas, avait persisté à ne laisser qu'une douzaine de mille
hommes devant Cadix, les artilleurs et les marins compris, puis
rappelant le détachement qui avait été envoyé dans le comté de Niebla,
et dont la présence avait suffi pour obliger les deux divisions du
général Blake à se rembarquer, s'était dirigé avec ce qu'il avait pu
réunir de troupes vers le royaume de Grenade.

[En marge: Dispersion des insurgés de Murcie.]

[En marge: Retour du maréchal Soult à Séville, et entrée de ses
troupes en quartiers d'été.]

Il s'était fait précéder par le général Godinot, menant avec lui un
détachement qui comprenait trois beaux régiments d'infanterie, les 12e
léger, 55e et 58e de ligne, et le 27e de dragons. Ce détachement
devait chasser les insurgés de Jaen et de Baeza, pendant que le corps
principal se porterait directement sur Grenade. Les insurgés, quoique
nombreux, ne tinrent pas plus cette fois qu'ils ne tenaient
ordinairement en rase campagne, et abandonnèrent successivement Jaen
et Baeza pour retourner dans le royaume de Murcie. Le maréchal entra
dans Grenade, y rallia une partie du 4e corps, et le 8 août quitta
cette ville pour continuer son mouvement. Les insurgés de Murcie
s'étaient dans cet intervalle réunis aux généraux Blake et
Ballesteros, qui étaient venus sur les vaisseaux anglais des bouches
de la Guadiana jusqu'à Almérie, et avaient pris une forte position à
la Venta de Baul. Ils s'élevaient tous ensemble à environ 20 mille
hommes. La position escarpée et presque inaccessible qu'ils
occupaient, présentait un obstacle difficile à emporter, et nous y
perdîmes d'abord quelques hommes en attaques infructueuses. Mais le
général Godinot, qui avait repoussé de Jaen les insurgés de Murcie et
les menait battant devant lui, s'avançait pour la tourner; et à peine
le vit-on paraître sur la gauche du maréchal Soult, que les Espagnols
se retirèrent pêle-mêle dans la province de Murcie. Une fois en
retraite, ils ne tinrent nulle part, et jonchèrent les routes de
soldats dispersés que la cavalerie du général Latour-Maubourg prit ou
sabra en très-grand nombre. La prompte et entière dispersion de ce
corps donnait la garantie, non pas de ne plus le revoir, mais de ne
pas l'avoir sur les bras pendant quelques mois. Le maréchal Soult,
après avoir rétabli à Grenade une partie des troupes de l'ancien 4e
corps, et envoyé des renforts à Ronda, sous le général Leval, rentra
dans Séville, pour s'y occuper enfin du siége de Cadix, et du matériel
qui manquait encore pour l'exécution de ce siége.

[En marge: Complète inaction pendant le mois d'août.]

Tout le reste du mois d'août se passa dans une inaction presque
complète, le maréchal Soult faisant un peu reposer ses troupes, qui de
80 mille hommes se trouvaient réduites par les fatigues et le feu à 40
mille au plus, et disputant à Joseph divers détachements que l'armée
du centre réclamait de l'armée d'Andalousie; le maréchal Marmont
campant toujours sur le Tage vers Almaraz, et se querellant aussi avec
Joseph pour les fourrages de son armée qu'il prétendait porter jusqu'à
Tolède; Joseph ne cessant de crier misère, demandant qu'à défaut du
quart des contributions dû par les généraux, et constamment refusé,
Napoléon lui envoyât un million de plus par mois, et pour toute
consolation ayant obtenu que son ami le maréchal Jourdan lui fût rendu
comme chef d'état-major; le maréchal Suchet, maître chez lui, et
n'ayant à disputer avec personne, préparant en silence l'expédition de
Valence, que Napoléon lui avait ordonnée comme la suite nécessaire de
la conquête de Tarragone; enfin le général Baraguey-d'Hilliers, chargé
spécialement du blocus de Figuères, refoulant dans cette forteresse
les Espagnols qui cherchaient à s'en échapper, les obligeant à se
rendre prisonniers de guerre, et à expier ainsi la surprise de cette
place frontière.

[En marge: Grands projets de lord Wellington pour la campagne
d'automne.]

[En marge: Résolution de reprendre Ciudad-Rodrigo et Badajoz, et
motifs de cette résolution.]

Durant ces mois d'inaction, lord Wellington arrêtait ses projets pour
la reprise des opérations en septembre, et ses projets n'étaient pas
moins que la conquête de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz. En effet,
depuis qu'il avait réussi à délivrer le Portugal de la présence des
Français, il n'avait pas mieux à faire que de prendre ou la place de
Ciudad-Rodrigo ou celle de Badajoz, et toutes les deux s'il pouvait,
car elles étaient les clefs de l'Espagne, l'une au nord, l'autre au
midi. Maître de ces places, il empêchait les Français d'envahir le
Beïra ou l'Alentejo, et il lui était facile à la première occasion
d'envahir la Castille ou l'Andalousie. Les prendre était donc le moyen
de fermer sa porte, et de tenir toujours ouverte celle d'autrui. Il
avait un second motif d'en agir ainsi, c'était de faire enfin quelque
chose, car depuis six mois que le Portugal était reconquis il n'avait
ajouté aucun acte marquant à ses précédents exploits. On avait
beaucoup vanté ses opérations en Angleterre, et avec raison, mais
peut-être au delà de la juste mesure, ce qui ne manque jamais
d'arriver lorsqu'on a trop fait attendre à un personnage quelconque la
justice qui lui est due. L'opinion, avec sa mobilité ordinaire, porte
tout à coup aux nues celui qu'elle ne daignait même pas distinguer.
Restait d'ailleurs l'opposition, qui en partie de bonne foi, en partie
par hostilité systématique, était prête à redire que, sans doute, on
avait pu conserver le Portugal pour un temps du moins, mais qu'on
n'irait pas au delà, qu'on soutenait dans la Péninsule une guerre
ruineuse, sans résultat probable, sans résultat qui valût la terrible
chance à laquelle on demeurait constamment exposé, celle d'être un
jour jeté à la mer par les Français. Il ne fallait pas une longue
inaction, une longue privation de nouvelles significatives, pour
ramener à cette manière de penser grand nombre de gens sages qui
l'avaient sincèrement partagée; il ne fallait pas surtout beaucoup
d'événements comme la dernière levée du siége de Badajoz. Lord
Wellington était donc par une infinité de raisons, les unes
militaires, les autres politiques, obligé de se signaler par quelque
acte nouveau, et dès lors de prendre ou Badajoz ou Ciudad-Rodrigo,
deux obstacles qui lui rendaient impossible toute opération ultérieure
de quelque importance.

[En marge: Difficultés et avantages de la position de lord
Wellington.]

[En marge: Les conditions dans lesquelles le général anglais fait la
guerre bien plus avantageuses que celles dans lesquelles il est permis
aux généraux français de la faire.]

Mais ce n'était pas une tâche facile, car s'il se portait devant
Badajoz, il était à présumer qu'il y trouverait encore le maréchal
Soult et le maréchal Marmont réunis; s'il se portait devant
Ciudad-Rodrigo, il devait y trouver le maréchal Marmont renforcé de
tout ce qu'on aurait pu rassembler des armées du centre et du nord.
Dans les deux cas, il courait le risque de rencontrer des forces trop
considérables pour oser exécuter un grand siége devant elles, car,
suivant son usage, il ne voulait combattre qu'à coup sûr, c'est-à-dire
dans des positions défensives presque invincibles, et avec une
supériorité numérique qui, s'ajoutant au bon choix des lieux, rendît
le résultat aussi certain qu'il peut l'être à la guerre. Toutefois,
s'il était condamné à rencontrer soit au midi, soit au nord, des
concentrations de forces supérieures à l'armée dont il disposait, lord
Wellington avait aussi de son côté d'incontestables avantages. La
route qu'il s'était créée en dedans des frontières du Portugal, du
nord au midi, route qu'il avait déjà parcourue tant de fois, et qui
descendait de Guarda sur Espinhal, d'Espinhal sur Abrantès, d'Abrantès
sur Elvas (voir la carte nº 53), avait été frayée avec soin, jalonnée
de nombreux magasins, et pourvue de ponts sur le Mondego et sur le
Tage. Il s'y faisait suivre de six mille mulets espagnols chargés de
vivres; il y commandait seul, ne dépendait de personne, était obéi dès
qu'il donnait un ordre, et pour le donner à propos avait l'immense
avantage, auquel il attribuait lui-même une partie de ses succès,
d'être exactement informé par les Espagnols de tous les mouvements de
ses adversaires. Les généraux français, au contraire, étaient
indépendants les uns des autres, placés à de grandes distances,
divisés, dépourvus de tout, informés de rien, et c'était miracle de
les trouver réunis une fois, dans un but commun, avec le matériel
nécessaire à une opération de quelque importance. Pour que le maréchal
Soult reçût le secours du maréchal Marmont, il fallait que celui-ci,
oubliant les ressentiments de l'armée de Portugal, vînt précipitamment
à son aide, qu'il le voulût et qu'il le pût, qu'il eût notamment un
pont et des vivres à Almaraz. Pour que le maréchal Marmont pût
protéger Ciudad-Rodrigo en temps utile, il fallait que le commandant
de l'armée du nord voulût bien l'y aider, que, dans cette vue, il
consentît à suspendre la poursuite des bandes, à rassembler douze ou
quinze mille hommes sur un seul point, à négliger ainsi la plupart des
autres, et à préparer dans cette prévision de vastes magasins à
Salamanque; ou bien que l'armée du centre, qui avait à peine de quoi
garder Tolède, Madrid, Guadalaxara, négligeât l'un de ces postes si
importants pour le salut d'un poste qui ne lui était pas confié, et
qu'enfin ces divers généraux marchassent sans jalousie les uns des
autres sur Ciudad-Rodrigo. Et voulussent-ils tout cela, le
pussent-ils, il fallait qu'ils connussent à temps les mouvements de
l'ennemi qui motiveraient ces concentrations de forces. Napoléon leur
avait bien recommandé de se secourir réciproquement, mais ne pouvant
prévoir les cas, il ne le leur avait prescrit que d'une manière
générale, et on a déjà vu comment ils exécutaient même les ordres les
plus précis, donnés pour un cas déterminé et urgent. Il n'était donc
pas impossible à lord Wellington en conduisant ses préparatifs avec
secret, et en dérobant adroitement ses mouvements, de trouver
vingt-cinq ou trente jours pour entreprendre un grand siége, et pour
l'achever avant que les Français fussent arrivés au secours de la
place assiégée. C'était sur cette chance que lord Wellington fondait
ses plans d'opérations pour l'automne de 1811, et pour l'hiver de 1811
à 1812.

[En marge: Motifs de lord Wellington pour diriger d'abord ses vues sur
Ciudad-Rodrigo.]

Dans le moment, ses soldats étant un peu rebutés par la résistance de
Badajoz, il voulut changer le but offert à leurs efforts, et songea
par ce motif à se porter sur Ciudad-Rodrigo. Il avait fait d'ailleurs
la remarque fort judicieuse que le maréchal Marmont, en remontant de
Naval-Moral à Salamanque pour secourir Ciudad-Rodrigo, avait moins de
chances d'être rallié par des forces suffisantes qu'en descendant en
Estrémadure pour secourir Badajoz, car dans ce dernier cas il était
toujours assuré d'y trouver le maréchal Soult, disposant de beaucoup
plus de moyens que le maréchal Bessières en Castille, et ayant à
défendre Badajoz un intérêt personnel de premier ordre. Il valait donc
mieux tenter une entreprise sur Ciudad-Rodrigo que sur Badajoz:
seulement il existait de ce côté une difficulté, c'était de n'avoir
pas un parc de siége, et pas de lieu fermé pour le mettre à l'abri, ce
qui faisait que lord Wellington ne se consolait pas d'avoir vu Alméida
détruit sous ses yeux par les Français. Au contraire, pour l'attaque
de Badajoz il possédait deux vastes magasins fermés, Abrantès d'abord,
où la marine anglaise avait transporté par eau un immense matériel, et
puis Elvas, où l'on se rendait d'Abrantès par une belle route de
terre, et où l'on pouvait mettre en sûreté tout l'attirail d'un grand
siége.

[En marge: Envoi secret d'un équipage de siége dans les environs de
Ciudad-Rodrigo.]

Néanmoins, ne se laissant pas décourager par cette difficulté, lord
Wellington avait fait transporter secrètement dans le voisinage de
Ciudad-Rodrigo un parc de grosse artillerie, l'avait fait voyager une
pièce après l'autre, et avait eu ensuite la précaution de le cacher
dans plusieurs villages. Il avait en outre amené successivement toutes
ses divisions dans le haut Beïra, sauf celle du général Hill restée en
observation sur la Guadiana, et avait campé ses troupes derrière
l'Agueda, laissant au partisan don Julian le soin d'affamer
Ciudad-Rodrigo par des courses incessantes à travers les campagnes
voisines.

[Date en marge: Sept. 1811.]

[En marge: Le maréchal Marmont se doutant des projets de lord
Wellington, et sachant que Ciudad-Rodrigo manque de vivres, concerte
une opération avec le général Dorsenne pour ravitailler cette place.]

Vers la fin d'août et le commencement de septembre, le maréchal
Marmont, mieux informé cette fois que nous ne l'étions ordinairement
des mouvements de l'ennemi, avait appris le déplacement de l'armée
anglaise, et reçu du général Reynaud, commandant de Ciudad-Rodrigo,
l'avis que la place allait être réduite aux dernières extrémités, que
la garnison, déjà mise à la demi-ration, n'aurait de la viande que
jusqu'au 15 septembre, du pain que jusqu'au 25, et que, passé ce
terme, elle serait contrainte de se rendre. Après un avis pareil, il
n'y avait pas de temps à perdre. Le soin de ravitailler Ciudad-Rodrigo
regardait à cette époque l'armée de Portugal. Le maréchal Marmont se
concerta avec le général Dorsenne, qui venait de remplacer le duc
d'Istrie rappelé à Paris, et il fut convenu que ce général préparerait
un fort convoi de vivres aux environs de Salamanque, qu'il s'y
porterait avec une partie de ses troupes, que de son côté le maréchal
Marmont quitterait les bords du Tage, repasserait le Guadarrama par le
col de Baños ou de Péralès, et descendrait sur Salamanque, pour
concourir au ravitaillement de Ciudad-Rodrigo, au risque de tout ce
qui pourrait en arriver.

Ces conventions, très-bien entendues, furent exactement observées. Le
maréchal Marmont concentra ses divisions, et leur fit franchir
successivement le Guadarrama. Il eût voulu les amener toutes six vers
Ciudad-Rodrigo, ce qui lui aurait procuré plus de 30 mille hommes, son
corps ayant rallié une partie de ses malades et de ses blessés. Mais
il aurait fallu pour cela que Joseph lui envoyât une division de
l'armée du centre, afin de garder l'établissement de l'armée de
Portugal entre le Tiétar et le Tage, chose que ce prince n'aurait pu
faire qu'en se gênant beaucoup, et en découvrant la capitale du côté
de Guadalaxara ou de la Manche. Joseph ne l'osant pas, le maréchal
Marmont fut obligé de laisser sur le Tage, à la garde de ses ponts et
de ses dépôts, une division tout entière, et il choisit pour lui
confier ce soin celle qui avait été mise sur la route de Truxillo en
observation vers l'Estrémadure. Il passa le Guadarrama avec les cinq
autres, et fut rendu dans le commencement de septembre aux environs de
Salamanque avec 26 mille combattants. De son côté, le général Dorsenne
se porta sur Astorga avec 15 mille hommes d'excellentes troupes,
comprenant la jeune garde et l'une des divisions de la réserve
récemment entrée dans la Péninsule. La cavalerie surtout était
superbe. Il rencontra chemin faisant un nombre à peu près égal
d'insurgés galiciens commandés par le général espagnol Abadia, les
poussa devant lui jusqu'à Villafranca, leur prit ou leur tua quelques
hommes, et ensuite se rabattit à gauche sur Zamora et Salamanque.

[En marge: Réunion du maréchal Marmont et du général Dorsenne à la
tête de 40 mille hommes.]

Le 20 septembre, les deux armées du nord et de Portugal se réunirent.
Elles étaient l'une et l'autre en très-bon état, parfaitement
reposées, pourvues du matériel nécessaire, et comptaient six mille
hommes au moins de la meilleure cavalerie. Leur effectif total
dépassait quarante mille hommes. L'armée anglaise, ordinairement si
bien renseignée, ne s'attendait pas à une si prompte et si grande
concentration de forces. Elle était presque aussi nombreuse que
l'armée française; mais dévorée de maladies, nullement préparée à une
bataille, dispersée dans des cantonnements éloignés, au point que la
division légère Crawfurd se trouvait en avant de l'Agueda occupée au
blocus de Ciudad, tandis que le gros de l'armée était fort au delà de
cette rivière. L'effectif total de lord Wellington ne comprenait
d'ailleurs que 25 mille hommes de troupes anglaises; le reste se
composait de Portugais.

[En marge: Les généraux français qui avaient une supériorité marquée
sur l'armée anglaise, ne marchent pas de manière à pouvoir profiter de
leurs avantages.]

Les généraux français, s'ils avaient mis quelque soin à se renseigner,
auraient dû connaître ces faits et en profiter pour frapper sur le
général anglais un coup décisif, que sa bonne fortune autant que sa
prudence lui avait fait éviter jusqu'ici. Informés ou non, ils
auraient dû penser qu'ils pouvaient à chaque instant rencontrer
l'armée anglaise elle-même, réunie ou dispersée, et que dans un cas il
fallait être prêt à la recevoir, et dans l'autre à l'accabler. Par
conséquent leur devoir était de marcher comme si à chaque instant ils
avaient été exposés à combattre. Mais ils n'en firent rien, et ils ne
se mirent pas même d'accord sur la résolution de livrer bataille, si
la nécessité ou seulement la convenance s'en présentait. Il fut
uniquement convenu que le général Dorsenne, se dirigeant par la droite
sur Ciudad-Rodrigo, y introduirait le convoi, et que le maréchal
Marmont, s'avançant par la gauche avec sa cavalerie, exécuterait sur
Fuente Guinaldo et Espeja une forte reconnaissance. L'infanterie de
l'armée de Portugal n'étant pas encore arrivée, le général Dorsenne
prêta au maréchal Marmont la division Thiébault pour qu'il pût en
disposer au besoin. On marcha donc avant que toute l'armée fût réunie
et en état de recevoir l'ennemi s'il venait à paraître. Il était peu
probable, à la vérité, que les Anglais voulussent combattre, car dans
ce moment leur position en avant de l'Agueda n'était pas bonne; mais
quelle que fût leur position actuelle, il ne fallait pas s'approcher
autant d'eux sans être soi-même en mesure de profiter des bonnes
chances, ou de parer aux mauvaises.

[En marge: Une belle occasion se présente de faire subir un grave
échec l'armée anglaise, mais les généraux français ne savent pas en
profiter.]

On marcha sur Ciudad-Rodrigo dans cette espèce de décousu, et le 23
septembre on eut la satisfaction d'y introduire sans coup férir un
gros convoi de vivres. Ce but atteint, les deux généraux français
avaient sans doute rempli leur principale mission, mais ils étaient
tentés de savoir ce qu'il en était de l'armée anglaise, et le maréchal
Marmont, se portant sur la gauche, résolut d'exécuter la
reconnaissance projetée. S'avançant avec sa cavalerie, que le brave
Montbrun commandait encore, il aperçut la division légère Crawfurd
partagée en deux brigades fort éloignées l'une de l'autre, et dans un
état tel qu'on aurait pu les détruire successivement, si on les eût
abordées avec une forte avant-garde. De plus, lord Wellington, avec
une armée mal rassemblée, privé de l'une de ses divisions, hors des
lieux choisis sur lesquels il aimait à combattre, aurait été
probablement vaincu s'il fût venu au secours des deux brigades de
Crawfurd, et une fois vaincu, détruit peut-être.

Par malheur, n'ayant que de la cavalerie, on ne put mettre autre chose
en avant. Le général Montbrun se jeta sur l'infanterie anglaise avec
sa vigueur accoutumée, la culbuta quoiqu'elle fût bien postée, lui
enleva quatre pièces de canon, mais ne les garda point, car, n'ayant
pas un seul bataillon, il ne put résister lorsque cette infanterie
ralliée revint sur lui. Le maréchal Marmont, présent à cette action,
demandait à grands cris la division Thiébault qui lui avait été
destinée; mais le général Dorsenne, personnage de caractère difficile
et fort préoccupé de lui-même, quoique du reste officier très-brave,
par mauvaise volonté, ou faute de temps, ne fit arriver cette division
que lorsqu'elle ne pouvait plus être utile. En effet, quand elle
parut, les deux brigades anglaises, ralliées et réunies, étaient déjà
hors d'atteinte.

[En marge: Le résultat de la concentration des deux armées françaises
se réduit au ravitaillement de Ciudad-Rodrigo.]

Le lendemain toute l'infanterie de l'armée se trouvait en ligne, mais
les Anglais étaient en pleine retraite, et avaient assez d'avance pour
qu'il ne fût plus possible de les rejoindre, du moins en une seule
marche. Il devint évident que si on les eût abordés la veille en ordre
convenable, on aurait eu chance de les écraser. Les suivre, les
atteindre, les battre, eût encore été praticable, si on avait eu pour
trois ou quatre jours de vivres sur le dos des soldats. On ne les
avait pas. Il fallut donc rebrousser chemin avec l'unique satisfaction
d'avoir ravitaillé Ciudad-Rodrigo, et le regret amer d'avoir laissé
échapper l'armée anglaise dans un moment où l'on aurait pu l'accabler.
L'irréflexion chez le principal de nos deux généraux, le défaut de
concours chez l'autre, procurèrent ainsi à l'heureux Wellington une
bonne fortune de plus, le sauvèrent d'un immense péril, et nous
privèrent de l'occasion de détruire un mortel ennemi, occasion qui
s'était en vain présentée plus d'une fois. C'était une nouvelle preuve
après mille autres des inconvénients attachés au défaut d'unité dans
le commandement, et de l'impossibilité de suppléer à cette unité par
l'autorité de Napoléon exercée à la distance de Paris à Madrid.

[En marge: Projet de Napoléon d'employer activement l'automne et
l'hiver, afin de pouvoir au printemps retirer quelques-unes des
troupes qui sont en Espagne.]

[En marge: Ses motifs de placer la conquête de Valence au rang des
opérations les plus urgentes.]

Napoléon, comme on l'a vu, persistant à penser que la réserve,
récemment préparée, pourrait suffire aux besoins de la guerre
d'Espagne, moyennant qu'on employât bien l'automne et l'hiver, après
quoi il lui serait possible de retirer au printemps la garde
impériale, voulait que les opérations importantes commençassent en
septembre. La première de ces opérations était à ses yeux d'occuper
Valence, et c'est parce que la conquête de Tarragone était
l'acheminement vers celle de Valence, qu'il avait accueilli avec tant
de plaisir, et récompensé avec tant d'éclat, le dernier exploit du
maréchal Suchet. Il prescrivit donc à ce maréchal d'être en mouvement
au plus tard vers le 15 septembre, lui promettant dès qu'il serait en
marche un fort appui sur ses derrières, soit de la part du général
Decaen qui avait remplacé le maréchal Macdonald en Catalogne, et se
trouvait débarrassé de Figuères, soit de la part du général Reille,
commandant en Navarre, qui allait recevoir deux des divisions de la
réserve. Valence prise, Napoléon se flattait que le maréchal Suchet
étendrait son action jusqu'à Grenade, que l'armée d'Andalousie
pourrait dès lors se reporter presque tout entière vers l'Estrémadure,
que la moitié au moins de cette armée se réunissant à celle de
Portugal, ramenée à une force de 50 mille hommes par la rentrée des
blessés, des malades et des détachés, on pourrait pénétrer avec 70
mille hommes dans l'Alentejo, pendant que l'armée du nord, renforcée
de deux divisions de la réserve, descendrait de son côté sur le Tage
par la route qu'avait suivie Masséna, et irait faire sa jonction avec
ces 70 mille hommes. Napoléon ne désespérait pas de pousser alors
très-vivement les Anglais, et de les conduire bien près du précipice
qu'ils avaient derrière eux en s'obstinant à rester à Lisbonne. Il
espérait même, tout en prétendant à de si vastes résultats, pouvoir
retirer sa jeune garde, à condition toutefois de la remplacer au moyen
des quatrièmes bataillons de Drouet, reconduits à Bayonne, et remplis
là des conscrits de 1811 et 1812, ce qui devait compenser, du moins
sous le rapport du nombre, le départ des régiments de la garde. On va
juger par le résultat si ce grand génie pouvait lui-même, tout grand
qu'il était, se passer de voir les choses de près pour les apprécier
sainement.

[En marge: Préparatifs de l'expédition de Valence par le maréchal
Suchet.]

Le maréchal Suchet n'avait pas pour la conquête de Valence moins de
penchant que Napoléon. Mais des 40 mille hommes valides qu'il
possédait, sur 60 mille d'effectif nominal, il avait perdu 4 à 5 mille
hommes, tant au siége de Tarragone que dans les opérations
subséquentes, et des 35 mille restants il lui fallait en détacher 12
ou 13 mille au moins pour garder l'Aragon et la basse Catalogne. Il ne
pouvait donc marcher qu'avec 22 ou 23 mille hommes, et c'était bien
peu pour faire la conquête de Valence. Il s'était avancé déjà une
première fois jusqu'aux portes de cette grande cité, et il avait pu
juger des difficultés de l'entreprise, car il fallait enlever chemin
faisant Peniscola, Oropesa, Sagonte, puis occuper de vive force
Valence elle-même, Valence défendue par toute l'armée des Valenciens,
par celle des insurgés de Murcie, et même par l'armée de Blake, qui se
composait des deux divisions Zayas et Lardizabal, amenées des bords de
l'Albuera à Grenade le mois précédent. Toutefois, quelles que fussent
les difficultés, le maréchal Suchet prit son parti, laissa une
division entre Lerida, Tarragone et Tortose, aux ordres du général
Frère, pour garder la basse Catalogne, une autre sur l'Èbre aux ordres
du général Musnier pour garder l'Aragon, et marcha avec 22 mille
hommes sur Valence. Suivant sa coutume, il apporta la plus active
sollicitude à organiser sur ses derrières le service des vivres et des
munitions de guerre. Tortose, aux bouches de l'Èbre, fut encore son
grand dépôt. Il y avait rassemblé, après réparation, le parc de siége
qui avait servi à Tarragone; il y avait formé de vastes magasins, que
quatorze gros bateaux bien escortés, allant et revenant sans cesse de
Mequinenza à Tortose par l'Èbre, approvisionnaient en excellents blés
de l'Aragon. C'était là qu'on devait venir prendre les munitions de
guerre et de bouche en suivant la route qui longe la mer de Tortose à
Valence. Quant à la viande, chaque régiment devait la transporter à sa
suite en menant avec lui un troupeau de moutons.

[En marge: Départ du maréchal Suchet pour Valence le 15 septembre
1811.]

Ces précautions prises, le maréchal Suchet partit le 15 septembre 1811
pour Valence, marchant sur trois colonnes. Avec la principale des
trois, composée de la division d'infanterie Habert, de la brigade
Robert, de la cavalerie et de l'artillerie, il suivit la grande route
de Tortose à Valence. La division italienne Palombini prit à droite
par les montagnes de Morella à San Mateo, la division française
Harispe plus à droite encore, à travers les montagnes de Teruel. Elles
devaient, après avoir balayé ces diverses routes, opérer leur jonction
en avant de Murviedro, à l'entrée de la belle plaine qui porte le nom
de Huerta de Valence.

[En marge: L'armée d'Aragon évite les forts de Peniscola et
d'Oropesa.]

L'armée ne rencontra d'obstacle sérieux nulle part, et chassa devant
elle tous les coureurs qui infestaient le pays. La colonne principale,
suivant la grande route de Tortose, avait seule des difficultés à
vaincre, c'étaient les forts de Peniscola et d'Oropesa, commandant à
la fois le bord de la mer et la chaussée. Quant au fort de Peniscola,
comme il formait saillie sur la mer, et se trouvait à quelque distance
de la route, on se borna à rejeter dans son enceinte la garnison qui
avait essayé d'en sortir, et on passa outre, en laissant un
détachement pour occuper le passage. Il n'en pouvait être de même
devant Oropesa, qui battait à la fois la rade et le chemin. Afin de
l'éviter on fit un détour de deux à trois lieues, qui était difficile
pour l'artillerie de campagne, et absolument impossible pour
l'artillerie de siége. Mais comme on avait laissé cette dernière à
Tortose, avec le projet de la faire venir lorsqu'on serait en
possession de la plaine de Valence, on résolut de continuer la marche,
sauf à renvoyer ensuite quelques bataillons sur Oropesa, afin d'ouvrir
la grande route au parc de siége.

[En marge: Arrivée dans la plaine de Valence.]

[En marge: Aspect de cette plaine.]

[En marge: Nécessité d'assiéger Sagonte avant de se porter sur
Valence.]

Le 20 septembre, les trois colonnes se trouvèrent réunies aux
environs de Castellon de la Plana. Le 21 elles rencontrèrent quelques
centaines d'Espagnols au passage du Minjarès, torrent qui descend des
montagnes à la mer. Les dragons les dispersèrent, et le 22 on arriva à
l'entrée de cette magnifique plaine demi-circulaire de Valence, dont
le pourtour est formé par de belles montagnes, dont le milieu,
traversé de nombreux canaux, semé de palmiers, d'oliviers, d'orangers,
est couvert de riches cultures, et dont le diamètre est formé par une
mer étincelante, au bord de laquelle Valence s'élève avec ses nombreux
clochers. En y entrant par le nord (l'armée, en effet, descendait du
nord au midi), le premier obstacle qui s'offrait était la ville de
Murviedro, ville ouverte, mais bâtie au pied du rocher où jadis
existait l'antique Sagonte, et où restait une forteresse, composée
d'un mélange de constructions romaines, arabes, espagnoles. Trois
mille hommes avec des vivres et des munitions occupaient cette
forteresse, et on ne pouvait guère les laisser sur ses derrières en
allant attaquer Valence, défendue par toute une armée. Le général
Blake venait effectivement de rejoindre les Valenciens avec les deux
divisions Zayas et Lardizabal.

Le 23, le maréchal Suchet fit enlever Murviedro par la division
Habert, ce qui ne fut pas très-difficile, bien que la garnison de
Sagonte fût descendue de son repaire pour tâcher de sauver la ville
située à ses pieds. On se rendit maître de Murviedro, et, malgré le
feu très-vif de la forteresse, on s'établit dans les maisons qui lui
faisaient face, on les barricada, on les crénela, et on força ainsi de
toute part la garnison à se renfermer dans son réduit; mais on ne
pouvait guère l'y aller chercher, car il était presque inaccessible.

[Date en marge: Octob. 1811.]

[En marge: Difficultés que présente le site le Sagonte.]

[En marge: Inutile et meurtrière tentative pour enlever Sagonte par
escalade.]

Après examen attentif de cette forteresse, si incommode pour l'armée,
on reconnut qu'elle était inabordable de tous les côtés, un seul
excepté, celui de l'ouest, par où elle se rattachait aux montagnes qui
forment l'enceinte de la plaine de Valence. De ce côté, une pente
assez douce conduisait aux premiers ouvrages. Ces ouvrages
consistaient en une tour haute et solide, qui barrait le rocher étroit
et allongé sur lequel la forteresse était construite, et qui se
reliait par de fortes murailles aux autres tours composant l'enceinte.
S'avancer par des approches régulières sur ce terrain entièrement nu,
consistant en un roc très-dur, où l'on ne pouvait se couvrir que par
des sacs à terre, et où l'on devait avoir la plus grande peine à
hisser la grosse artillerie, parut trop long et trop meurtrier. On
avait une extrême confiance dans les troupes qui avaient livré tant
d'assauts extraordinaires, et on résolut de brusquer l'attaque au
moyen de l'escalade. Le 28 septembre, au milieu de la nuit, deux
colonnes de trois cents hommes d'élite, armées d'échelles, soutenues
par des réserves, s'approchèrent de la forteresse en choisissant le
côté qui semblait le plus facile à escalader. Par une rencontre
singulière, la garnison avait fait choix de cette même nuit pour
exécuter une sortie. On la repoussa vigoureusement, mais elle était en
éveil, et ce n'était plus le cas d'essayer de la surprendre.
Malheureusement les colonnes d'assaut étaient en mouvement, remplies
d'une ardeur difficile à contenir, et au milieu de la confusion d'une
sortie repoussée, il fut impossible de leur faire parvenir un
contre-ordre. La première planta ses échelles et tenta audacieusement
de s'élever jusqu'au sommet des murs. Mais les échelles n'atteignaient
pas à la hauteur nécessaire; le nombre n'en était pas assez grand, et
de plus la tentative était connue de l'ennemi, de façon qu'au point où
chaque échelle aboutissait, il y avait des hommes furieux, tirant à
bout portant, et renversant à coups de pique ou de hache les
assaillants assez hardis pour essayer de franchir les murs. L'escalade
fut donc impossible. La seconde colonne s'étant obstinée à renouveler
l'attaque, fut repoussée de même, et cette tentative hasardeuse,
imaginée pour économiser le temps et le sang, nous coûta environ trois
cents hommes, morts ou blessés, sans aucun résultat utile.

[En marge: Nécessité de recourir à un siége en règle pour s'emparer de
Sagonte.]

Fort affligé de cet échec, le maréchal Suchet se vit dès lors
contraint de revenir aux voies ordinaires. Un siége en règle
paraissait indispensable pour venir à bout du rocher de Sagonte. On se
demandait s'il ne vaudrait pas mieux masquer cet obstacle par un
simple détachement et marcher sur Valence. Mais le maréchal ayant déjà
négligé Peniscola et Oropesa, n'osa pas laisser sur ses derrières un
troisième poste fermé, contenant une garnison de trois mille hommes,
et il voulut s'en rendre maître avant de pousser plus loin ses
opérations.

[En marge: Prise du fort d'Oropesa, afin d'ouvrir la route au parc de
l'artillerie de siége.]

Il fallait faire venir de Tortose la grosse artillerie de siége, et
pour cela prendre Oropesa, qui interceptait complétement la route. En
conséquence, il fut ordonné au général Compère de se porter avec les
Napolitains au nombre de 1500 hommes devant Oropesa, et au convoi de
la grosse artillerie de s'y acheminer de Tortose. Les premières pièces
arrivées devaient être employées à ouvrir la route en renversant les
murs d'Oropesa. Les Napolitains, dirigés par des soldats du génie
français, commencèrent les travaux d'approche, et les conduisirent
avec beaucoup d'ardeur et d'intrépidité. Le 9 octobre, ils purent
établir la batterie de brèche, l'armer avec quelques grosses pièces,
et se frayer une entrée dans la principale tour d'Oropesa. La petite
garnison qui la défendait ne voulut point braver les chances de
l'assaut, et se rendit le 10 octobre. On y trouva quelques munitions,
on y établit un poste, et on put amener sans obstacle jusqu'au camp,
sous Murviedro, le parc de la grosse artillerie.

[En marge: Difficulté des approches devant Sagonte.]

Les généraux Valée et Rogniat, revenus à l'armée, de laquelle ils
s'étaient un moment éloignés par congé, arrêtèrent le plan d'attaque
contre la forteresse de Sagonte. Ils décidèrent qu'on attaquerait par
l'ouest, c'est-à-dire par les pentes qui rattachaient le rocher de
Sagonte aux montagnes. Il fallait creuser la tranchée dans un terrain
très-dur, souvent dans le roc nu, en y employant la mine, et cheminer
vers un groupe de murailles et de tours élevées, qui avaient un tel
commandement, que de leur sommet on plongeait dans nos tranchées, et
on nous mettait hors de combat trente à quarante hommes par jour. De
plus, il fallait tout porter à cette hauteur, jusqu'aux déblais qui
remplissaient nos sacs à terre, ce qui nous empêchait de donner à nos
épaulements l'épaisseur désirable, autre inconvénient grave, car ils
ne présentaient qu'un abri fort insuffisant. Pendant qu'on se livrait
à ces pénibles travaux, les chefs de bandes qui infestaient les
montagnes de Teruel, de Calatayud, de Cuenca, situées entre la
province d'Aragon et celle de Valence, étaient devenus plus actifs que
jamais, attaquaient nos postes, enlevaient nos troupeaux, et on ne
pouvait plus différer d'envoyer des colonnes sur les derrières pour
réprimer leur audace.

[En marge: Courageux efforts des Espagnols pour empêcher
l'établissement de la batterie de brèche.]

Impatiente de triompher du fâcheux obstacle qui l'arrêtait, l'armée
voulait qu'on lui permît l'assaut dès qu'il serait possible. On ne
demandait pas mieux, mais l'établissement des batteries sous le feu
continuel des Espagnols avait coûté des peines infinies et des pertes
sensibles, et on ne put battre en brèche que le 17 octobre. Notre
artillerie, habilement dirigée, détruisit les premiers revêtements.
Mais dans l'épaisseur des murailles se trouvaient d'anciennes
maçonneries dures comme le roc, et au-dessus les Espagnols, animés
d'une énergie que nous leur avions à peine vue à Tarragone, restant à
découvert sous le feu de la batterie de brèche, ajustaient nos
canonniers, les renversaient homme par homme, et ralentissaient ainsi
nos efforts.

[En marge: Ouverture de la brèche.]

[En marge: Nouvel insuccès de l'assaut tenté contre Sagonte.]

Enfin le 18 dans l'après-midi, la brèche, quoique présentant encore un
escarpement assez difficile à franchir, fut déclarée abordable, et on
ordonna l'assaut. Les Espagnols debout sur la brèche et au sommet de
la tour dans laquelle on l'avait pratiquée, étaient armés de fusils et
de haches, et poussaient des cris féroces. Le colonel Matis, avec 400
hommes d'élite pris dans les 5e léger, 114e, 117e de ligne, et dans
la division italienne, s'avança hardiment sous le feu le plus violent.
Malgré l'audace des assaillants, la brèche était si escarpée, la
fusillade si vive, que les soldats qui essayèrent de gravir ces
décombres furent abattus, et qu'il fallut y renoncer après une
nouvelle perte de 200 hommes morts ou blessés. Ainsi cette
malencontreuse citadelle de Sagonte, en tenant compte de la première
escalade manquée et des pertes essuyées pendant les travaux, nous
avait déjà coûté 7 à 800 hommes, sans aucun résultat. L'armée
valencienne, assistant du milieu de la plaine à ce spectacle, sentait
sa confiance dans ses propres murailles augmenter d'heure en heure, et
après avoir vu échouer les efforts du maréchal Moncey contre Valence
en 1808, ceux du général Suchet en 1810, se flattait qu'il en serait
de même de cette nouvelle tentative.

[En marge: Le maréchal Suchet voudrait sortir d'embarras par une
bataille livrée à l'armée valencienne.]

C'était sur cette armée, si remplie de contentement, que le maréchal
Suchet songeait à faire tomber sa vengeance; c'était en allant la
battre à outrance qu'il espérait réparer les échecs que venait de lui
faire éprouver la garnison si obstinée de Sagonte. Il se disait en
effet que s'il parvenait à vaincre l'armée valencienne en rase
campagne, il découragerait la garnison de Sagonte, et peut-être même
prendrait Sagonte et Valence à la fois, par la seule puissance des
effets moraux. Mais il n'aurait pas voulu pour rencontrer l'armée
ennemie s'éloigner trop de Sagonte, et s'approcher trop de Valence, et
il tâchait de découvrir un terrain où il pourrait la joindre, lorsque
le général Blake vint lui-même lui offrir l'occasion qu'il cherchait à
faire naître.

[En marge: Le général Blake vient lui-même offrir la bataille au
maréchal Suchet.]

La garnison de Sagonte, si elle nous avait causé des pertes, en avait
éprouvé aussi; elle était au terme de ses forces morales, désirait
vivement qu'on la secourût, et le demandait en communiquant par des
signaux avec les vaisseaux qui croisaient le long du rivage. Le
général Blake n'avait pas moins de 30 mille hommes à mettre en ligne,
parmi lesquels figuraient les deux divisions Zayas et Lardizabal, les
meilleures de l'Espagne. Il avait été rejoint en outre par les
Murciens sous le général Mahy, et par le brave partisan Villa-Campa.

Il s'avança donc au milieu de la plaine, s'éloignant de Valence et
s'approchant de Sagonte avec l'attitude d'un général disposé à livrer
bataille. Le maréchal Suchet en conçut une vive joie, et fit aussitôt
ses préparatifs de combat. Les deux armées se trouvèrent en présence
le 25 octobre au matin.

[En marge: Bataille de Sagonte livrée le 25 octobre 1814.]

[En marge: Disposition des deux armées.]

Le général Blake rangea à sa droite, au delà d'un ravin dit du
Picador, et le long de la mer, la division Zayas, que la flottille
espagnole devait appuyer de son feu; au centre, la division
Lardizabal, soutenue par toute la cavalerie espagnole sous les ordres
du général Caro; à sa gauche, la division valencienne Miranda, celle
du partisan Villa-Campa, et enfin, au delà même de sa gauche, avec
intention de nous tourner par les montagnes, les troupes de Mahy. Il
devait avoir, comme nous venons de le dire, environ 30 mille soldats,
aussi bons que l'Espagne pouvait alors les fournir. Le surplus était
resté à la garde de Valence.

Le général Suchet n'en comptait que 17 ou 18 mille, obligé qu'il était
de laisser quelque monde devant Sagonte; mais ces 17 ou 18 mille
hommes rachetaient amplement par leur valeur l'infériorité de leur
nombre. Vers sa gauche et vers la mer, il plaça la division Habert en
face de la division Zayas; vers le centre il opposa la division
Harispe, la division italienne Palombini, le 4e de hussards, le 13e de
cuirassiers, le 24e de dragons à la division Lardizabal; vers sa
droite enfin, au débouché des montagnes, il chargea les brigades
Robert et Chlopiski, les dragons italiens Napoléon de tenir tête aux
troupes de Miranda, de Villa-Campa et de Mahy, qui menaçaient de nous
couper la route de Tortose, notre seule ligne de retraite. Nos
compagnies du génie, avec l'infanterie napolitaine, devaient continuer
de battre les tours de Sagonte pendant la bataille.

[En marge: Engagement violent dès la pointe du jour.]

[En marge: Mamelon vivement disputé au centre de la ligne.]

[En marge: L'armée espagnole coupée par le centre.]

Dès la pointe du jour, en effet, les troupes employées au siége
commencèrent leur canonnade, pendant que l'armée du général Blake,
s'ébranlant sur toute la ligne, marchait au-devant de la nôtre. Le
maréchal Suchet parcourait en ce moment le champ de bataille avec un
escadron du 4e de hussards, lorsqu'il aperçut au centre les Espagnols
de Lardizabal s'avançant avec ordre et assurance sur un mamelon qui
pouvait servir d'appui à toute notre ligne. À cette vue il prescrivit
à la division Harispe de s'y porter en toute hâte, et comme les
Espagnols avaient de l'avance sur nous, il lança contre eux ses
hussards pour ralentir leur mouvement. Les hussards, quoique chargeant
avec ardeur, furent ramenés par les Espagnols, qui montèrent bravement
sur le mamelon et s'y établirent. Le général Harispe, arrivant quand
le mamelon était déjà occupé, n'en fut aucunement embarrassé. Il y
marcha à la tête du 7e de ligne formé en colonnes par bataillon, et
laissa en réserve le 116e de ligne avec le 3e de la Vistule. Les
Espagnols firent un feu extrêmement vif, et soutinrent le choc avec
plus de fermeté que de coutume. Mais le 7e de ligne les aborda à la
baïonnette et les culbuta. La division Harispe se déploya ensuite tout
entière devant la division Lardizabal, qui s'était arrêtée tandis que
les deux ailes de l'armée espagnole continuaient à gagner du terrain.
Le maréchal Suchet résolut sur-le-champ de profiter de cette situation
pour couper l'armée espagnole par le centre; il fit donc avancer la
division Harispe, et modéra au contraire le mouvement de la division
Habert à sa gauche, des brigades Robert et Chlopiski à sa droite.
Pendant que ces ordres s'exécutaient, le chef d'escadron d'artillerie
Duchand ayant porté avec beaucoup d'audace l'artillerie de la division
Harispe en avant, afin de tirer à mitraille sur l'infanterie
Lardizabal, fut chargé par toute la cavalerie du général Caro. Les
hussards qui voulurent le soutenir furent eux-mêmes ramenés, et
plusieurs de nos pièces tombèrent au pouvoir des Espagnols, qui peu
habitués à nous en prendre, se mirent à pousser des cris de joie. Au
même instant toute l'infanterie Lardizabal marcha sur nous avec une
extrême confiance. Mais le 116e envoyé à sa rencontre arrêta par son
aplomb la cavalerie du général Caro; puis le brave 13e de cuirassiers,
lancé à toute bride par le général Boussard sur l'infanterie
espagnole, la rompit et la sabra. Dès ce moment le centre de
l'ennemi, percé par le milieu, fut obligé de battre en retraite.
Non-seulement on reprit l'artillerie française, mais on enleva une
partie de l'artillerie espagnole, et on ramassa beaucoup de
prisonniers, notamment le général Caro lui-même.

Bientôt les deux ailes de l'armée, retenues d'abord, puis reportées en
avant par le maréchal Suchet, qui venait d'être blessé à l'épaule sans
quitter le champ de bataille, se trouvèrent en ligne avec le centre.
Le général Habert opposé à la division Zayas la poussa du premier choc
sur le village de Pouzol, la rejeta ensuite sur les hauteurs de Puig,
qu'il emporta à la baïonnette; tandis que le colonel Delort, liant la
gauche avec le centre, chargeait à la tête du 24e de dragons les
restes de l'infanterie de Lardizabal. À droite les généraux Robert et
Chlopiski repoussèrent les troupes de Mahy, que les dragons italiens
de Napoléon achevèrent de mettre en déroute par une charge vigoureuse.

[En marge: Heureux résultat de la victoire de Sagonte.]

Culbutés ainsi sur tous les points, les Espagnols se retirèrent en
désordre, laissant dans nos mains douze bouches à feu, 4,700
prisonniers, un millier de morts et quatre drapeaux. Cette lutte, plus
vive que ne l'étaient ordinairement les combats en rase campagne
contre les Espagnols, nous avait coûté environ 700 hommes, morts ou
blessés. Le plus important résultat, c'était d'avoir abattu le moral
de l'armée valencienne, d'avoir découragé la garnison de Sagonte, et
détruit l'orgueilleuse confiance que les habitants de Valence
mettaient dans leurs murailles.

[En marge: Reddition de la forteresse de Sagonte.]

Le maréchal, après avoir recueilli les trophées de cette journée, fit
sommer la garnison de Sagonte, à qui la défaite de l'armée espagnole
ôtait toute espérance d'être secourue. Elle consentit en effet à
capituler, et nous livra 2,500 prisonniers, reste de la garnison de 3
mille hommes qui, dans l'origine de la défense, occupait la
forteresse. Ce premier résultat de la bataille de Sagonte causa une
vive satisfaction au maréchal Suchet, qui se voyait ainsi maître de la
plaine de Valence par le solide point d'appui qu'il venait d'y
acquérir, et qui avait de plus dans la ville de Murviedro un abri
assuré pour son artillerie de siége, ses malades et ses munitions.
Possédant en outre sur la grande route de Tortose le fort d'Oropesa,
qui seul avait action sur la chaussée, celui de Peniscola n'en ayant
que sur la mer, il était parfaitement assuré de sa ligne de
communication jusqu'à l'Èbre.

[Date en marge: Nov. 1811.]

[En marge: Le maréchal Suchet envoie une colonne sur ses derrières
pour escorter ses prisonniers, disperser les bandes, et faire arriver
à Paris une demande de secours.]

Toutefois il lui tardait de se débarrasser de ses prisonniers, qui, au
nombre de sept à huit mille, l'incommodaient beaucoup; il n'était pas
moins pressé de dégager ses derrières, car les bandes avaient profité
de son absence pour assaillir le cercle entier des frontières de
l'Aragon. L'Empecinado et Duran, remplaçant Villa-Campa, avaient forcé
la garnison de Calatayud; Mina sortant de la Navarre, quoique
poursuivi par plusieurs colonnes, avait enlevé jusqu'à un bataillon
entier d'Italiens; et les Catalans, reprenant le Mont-Serrat, avaient
rendu très-difficile la position de la division Frère, chargée de
veiller sur Lerida, Tarragone et Tortose. Le maréchal ordonna divers
mouvements sur ses derrières, achemina ses prisonniers sous l'escorte
d'une forte brigade vers les Pyrénées, et dépêcha courriers sur
courriers à Paris pour faire connaître la situation où il se trouvait,
et le besoin qu'il éprouvait d'être promptement secouru.

[En marge: Défenses nombreuses élevées autour de Valence, et
impossibilité de les surmonter avec les forces dont disposait le
maréchal Suchet.]

Il lui restait à passer le Guadalaviar, petit fleuve torrentueux au
bord duquel Valence est bâtie, à investir cette vaste cité qui était
occupée par une armée nombreuse, et qui, indépendamment de sa vieille
enceinte, était encore protégée par une ligne continue de
retranchements en terre, tous hérissés d'artillerie, et formant un
vaste camp retranché. À ces défenses s'ajoutaient la multitude de
canaux d'irrigation, larges, profonds, pleins d'eau courante, qui
faisaient la richesse de Valence pendant la paix, et sa sûreté pendant
la guerre. C'étaient là des obstacles difficiles à surmonter, et
contre lesquels les 17 mille hommes que conservait le maréchal, après
l'envoi de la brigade chargée d'escorter les prisonniers, n'étaient
pas une force suffisante.

[En marge: Investissement de Valence en attendant l'arrivée des
renforts demandés.]

En attendant les renforts qu'il avait sollicités, et qui pouvaient lui
être envoyés de la Navarre, le maréchal employa le mois de novembre à
resserrer la ville de Valence, en se portant sur les bords du
Guadalaviar. Il fit avancer à gauche la division Habert jusqu'au Grao,
port de Valence, et ordonna la construction de trois redoutes fermées
pour servir d'appui à cette division. Il fit enlever au centre le
faubourg de Serranos, malgré une vive résistance des Espagnols, qui le
défendirent pied à pied. Ce faubourg était séparé de la ville même par
le Guadalaviar. On s'introduisit par la sape et la mine dans trois
gros couvents qui le dominaient, et dès cet instant on put s'en
rendre maître. En remontant vers la droite le long du Guadalaviar, on
s'empara des villages qui étaient sur la rive gauche du fleuve, celle
que nous occupions, et on s'y fortifia. On avait ainsi créé une longue
ligne de circonvallation depuis la mer jusqu'au-dessus de Valence, et
il ne restait plus pour envelopper la ville complétement qu'à franchir
le Guadalaviar devant le général Blake, à forcer les canaux qui
sillonnaient la plaine, et à enfermer l'armée de secours dans la ville
elle-même. Le maréchal retardait cette opération, qui n'était pas la
dernière, puisqu'il fallait ensuite enlever le camp retranché et la
vieille enceinte, jusqu'à l'arrivée des secours qu'on lui avait
promis, et qu'on lui annonçait comme très-prochains.

[En marge: Extrême empressement de Napoléon à envoyer des secours au
maréchal Suchet.]

Napoléon, en effet, en apprenant la bataille de Sagonte, crut voir
toutes les affaires de l'Espagne concentrées autour de Valence, et le
destin de la Péninsule attaché en quelque sorte à la prise de cette
importante cité. Il est certain que la conquête de cette ville, qui
depuis plusieurs années avait résisté à toutes nos attaques, succédant
à celle de Tarragone, devait produire dans la Péninsule un grand effet
moral, presque aussi grand que celui qu'aurait pu y causer la conquête
de Cadix, pas comparable toutefois à celui qui serait résulté de
l'occupation de Lisbonne, puisque cette dernière supposait la ruine
des Anglais eux-mêmes. Napoléon voulut donc que tout fût subordonné,
presque sacrifié à cet objet important.

[En marge: Ordre à toutes les armées françaises en Espagne de
concourir à la prise de Valence.]

Par dépêche du 20 novembre, il prescrivit au général Reille de quitter
sur-le-champ la Navarre, quelque urgent qu'il fût d'y tenir tête à
Mina, et d'entrer en Aragon avec les deux divisions de la réserve qui
étaient sous ses ordres; au général Caffarelli de remplacer en Navarre
le général Reille pour y poursuivre Mina à outrance; au général
Dorsenne de suppléer en Biscaye le général Caffarelli; à Joseph de se
priver d'une division pour la faire avancer sur Cuenca; à Marmont,
tout éloigné qu'il était de Valence, de détacher sous le général
Montbrun une division d'infanterie et une de cavalerie qui devaient se
joindre par Cuenca à celle qu'aurait expédiée Joseph; enfin au
maréchal Soult de porter un corps jusqu'à Murcie. Il écrivit à tous,
ce qui était vrai, mais fort exagéré, que les Anglais avaient un
nombre immense de malades, 18 mille, disait-il, qu'ils étaient
incapables de rien entreprendre, qu'on pouvait donc sans danger
dégarnir les Castilles, l'Estrémadure et l'Andalousie; que Valence
était actuellement le seul point important, que Valence prise, un
grand nombre de troupes deviendraient disponibles, et qu'on pourrait
plus tard reporter de l'est à l'ouest, pour agir vigoureusement contre
les Anglais, la masse de forces qu'en ce moment on faisait affluer
vers cette ville.

[Date en marge: Déc. 1811.]

[En marge: Immense et regrettable concours de forces vers Valence.]

Ces ordres, exprimés avec une extrême précision[16], et des formes de
commandement très-impérieuses, adressés d'ailleurs à des lieutenants
qui, par exception, se prêtaient assez volontiers à secourir leurs
voisins, furent mieux exécutés que de coutume, et par une sorte de
fatalité attachée aux affaires d'Espagne, cette ponctualité à obéir
était obtenue la seule fois où elle n'eût pas été désirable, car le
général Reille aurait suffi pour mettre le maréchal Suchet en mesure
de remplir sa tâche, et les forces qu'on allait inutilement déplacer
devaient bientôt faire faute ailleurs. Quoi qu'il en soit, le général
Reille, qui avait déjà fait avancer la division Severoli en Aragon
pour contenir les bandes, y entra lui-même avec une division
française, et marcha à la tête de ces deux divisions sur Valence par
la route de Teruel. Le général Caffarelli le remplaça en Navarre.
Joseph, qui tenait beaucoup à la conquête de Valence, se priva sans
hésiter d'une partie de l'armée du centre, et dirigea sur Cuenca la
division Darmagnac. Le maréchal Marmont, qui s'ennuyait de son
inaction sur le Tage, et qui aurait voulu marcher lui-même sur
Valence, n'étant pas autorisé à s'y rendre en personne, y envoya non
sans regret le général Montbrun avec deux divisions, une d'infanterie
et une de cavalerie. Le maréchal Soult répondit qu'il ne pouvait guère
du fond de l'Andalousie aider le maréchal Suchet dans le royaume de
Valence, et il avait raison. Il agit en conséquence, et n'envoya rien.

          [Note 16: Je parle en ayant sous les yeux les lettres qui
          émanaient de Napoléon lui-même, ce qui depuis un an n'était
          pas fréquent, car il avait chargé le prince Berthier de la
          correspondance avec l'Espagne.]

[En marge: Arrivée du général Reille avec deux divisions sous les murs
de Valence.]

L'heureux maréchal Suchet vit arriver successivement plus de secours
qu'il n'en avait demandé, et vers les derniers jours de décembre il
apprit que le général Reille, officier aussi intelligent que
vigoureux, approchait de Ségorbe avec la division italienne Severoli,
et avec une division française composée des plus beaux régiments de
l'ancienne armée de Naples. C'était une force de 14 à 15 mille hommes
et de 40 bouches à feu. Après avoir lui-même passé ces troupes en
revue à Ségorbe le 24 décembre, il revint sous les murs de Valence, et
résolut de franchir immédiatement le Guadalaviar pour compléter
l'investissement de cette ville avant que le général Blake pût en
sortir, ou y attirer, s'il n'en sortait pas, une nouvelle division du
général Freyre, qu'on disait près de paraître en ces lieux. Il fixa au
26 décembre l'exécution de ce projet, ce qui devait permettre au
général Reille d'occuper à temps la rive gauche du fleuve qu'on allait
abandonner, et même de seconder la fin de l'opération.

[En marge: Passage du Guadalaviar et investissement complet de
Valence.]

Le 26 décembre, en effet, tandis qu'une partie de la division Habert
masquait le faubourg de Serranos, le reste de cette division, se
portant à gauche, passait le fleuve vers son embouchure, venait se
ployer autour de Valence, qu'elle enveloppait du côté de la mer, et
prenait position vis-à-vis d'une hauteur appelée le mont Olivete. Au
centre et un peu au-dessus de Valence, les Italiens de la division
Palombini, entrant dans l'eau jusqu'à la ceinture, traversaient le
Guadalaviar à gué, et, sous le feu le plus vif, attaquaient le village
de Mislata, fortement défendu, et surtout protégé par un canal
profond, plus difficile à franchir que le fleuve lui-même. Ce canal
était celui que les habitants appellent _Acequia de Favara_. Pour
seconder ce mouvement et envelopper complétement Valence, le général
Harispe, avec sa division, avait franchi le Guadalaviar au-dessus du
village de Manissès, point où sont établies les prises d'eau qui
servent à détourner le cours du Guadalaviar, pour le répandre en
mille canaux dans la plaine de Valence. Le maréchal Suchet avait
calculé que le général Harispe évitant ainsi l'obstacle des canaux
pourrait plus rapidement tourner Valence, et venir en opérer
l'investissement au sud.

Le mouvement du général Harispe fut un peu retardé parce qu'il
attendait l'arrivée du général Reille, ne voulant pas laisser sans
appui les troupes peu nombreuses demeurées à la gauche du Guadalaviar.
Sans cet appui en effet le général Blake, qu'on allait bloquer sur la
rive droite, aurait pu se sauver par la rive gauche, en passant sur le
corps des faibles détachements qu'il y aurait trouvés. Dès qu'on vit
paraître la tête des troupes du général Reille, qui arrivaient
exténuées de fatigue, le général Harispe poussa en avant, enleva
Manissès, tomba sur les derrières de Mislata, dégagea les Italiens qui
soutenaient un combat des plus pénibles, leur facilita l'occupation
des positions disputées, descendit ensuite au sud de Valence, et
acheva vers la fin du jour l'investissement de cette ville. Pendant ce
mouvement circulaire autour de Valence, le général Mahy à la tête des
insurgés de Murcie, le partisan Villa-Campa avec sa division,
s'étaient retirés sur le Xucar et sur Alcira, ne voulant pas être
enfermés dans Valence, et jugeant avec raison que c'était bien assez
du général Blake pour la défendre, si elle pouvait être défendue, et
beaucoup trop pour rendre les armes si elle devait finir par
capituler. Le général en chef envoya les dragons à la poursuite des
troupes en retraite, mais on ne put que leur enlever quelques hommes
et précipiter leur fuite.

[Date en marge: Janv. 1812.]

[En marge: Fatigue des esprits à Valence, et dispositions à se
rendre.]

Cette opération heureusement exécutée nous coûta environ 400 hommes
tués ou blessés, et la plupart Italiens, car il n'y avait eu de forte
résistance qu'à Mislata. Elle complétait l'investissement de Valence,
et nous donnait l'assurance, en prenant la place, de prendre en outre
le général Blake avec environ 20 mille hommes. Certainement si la
population valencienne, qui n'était pas de moins de 60 mille âmes,
secondée par 20 mille hommes de troupes régulières, ayant des vivres,
des défenses nombreuses et bien entendues, avait été animée encore des
sentiments qui l'enflammaient en 1808 et en 1809, elle aurait pu
résister longtemps, et nous faire payer cher sa soumission. Mais les
hommes exaltés et sanguinaires qui avaient égorgé les Français en 1808
étaient ou calmés, ou dispersés, ou terrifiés. Trois ans de guerre
civile et étrangère, de courses lointaines tantôt en Murcie, tantôt en
Catalogne, avaient fatigué la population active et ardente, et usé ses
passions. Valence en était au même point que Saragosse, au même point
que beaucoup d'autres parties de l'Espagne. Moyennant qu'on désarmât
ceux qui avaient pris le goût et l'habitude des armes, ou qui les
gardaient par amour du pillage, le reste, lassé d'une tyrannie
insupportable exercée alternativement par tous les partis, était prêt
à se soumettre à un vainqueur clément, réputé honnête, et apportant
plutôt le repos que l'esclavage. Le souvenir des massacres commis sur
les Français en 1808, qui eût été un motif de résister à outrance à un
assiégeant impitoyable, était au contraire une raison de se rendre le
plus tôt possible à un ennemi dont on connaissait la douceur, et
qu'il ne fallait pas obliger à se montrer plus sévère qu'il n'était
disposé à l'être.

[En marge: Ouverture de la tranchée au sud et à l'ouest de Valence.]

Ces sentiments, agissant sur l'armée elle-même du général Blake,
empêchaient que d'aucun côté ne naquit la résolution de détruire
Valence, comme on avait détruit Saragosse, plutôt que de la livrer à
l'ennemi. Le maréchal Suchet était informé de cette disposition des
esprits, et il voulait hâter les approches autant que possible, afin
d'amener la reddition, car la concentration de forces qu'il avait
obtenue ne lui était que très-passagèrement assurée. En conséquence,
il résolut de commencer les travaux sur deux points de l'enceinte qui
présentaient des circonstances favorables à l'attaque. Dans les
premiers jours de janvier 1812, le colonel du génie Henri, qui s'était
signalé dans tous les siéges mémorables de l'Aragon et de la
Catalogne, ouvrit la tranchée vers le sud de la ville, devant une
saillie formée par la ligne des ouvrages extérieurs, et au sud-ouest
devant le faubourg Saint-Vincent. En quelques jours les travaux furent
poussés jusqu'au pied du retranchement, mais on y perdit le colonel
Henri, justement regretté de l'armée pour son courage et ses talents.
Le général Blake ne voyant autour de lui rien de préparé pour une
défense à outrance, abandonna la ligne des retranchements extérieurs,
et se retira dans l'enceinte elle-même.

[En marge: Entrée triomphante du maréchal Suchet dans Valence.]

Le maréchal Suchet, discernant parfaitement cet état de choses, se
porta aussitôt sous les murs de la place, et y disposa une batterie de
mortiers pour accélérer la fin d'une résistance mourante; mais s'il
cherchait à effrayer la population, il était loin de vouloir détruire
une cité dont les richesses allaient devenir la principale ressource
de son armée. Après quelques bombes qui causèrent plus de peur que de
mal, il somma le général Blake. Celui-ci fit une réponse négative,
mais équivoque. On bombarda encore sans interrompre les pourparlers.
Enfin le 9 janvier 1812 l'armée du général Blake se rendit prisonnière
de guerre, au nombre de 18 mille hommes. Le maréchal Suchet fit dans
Valence une entrée triomphante, juste prix de combinaisons sagement
conçues, fortement exécutées, et heureusement secondées par les
circonstances. La population accueillit avec calme, presque avec
satisfaction, un chef dont l'Aragon vantait le bon gouvernement, et ne
fut pas fâchée de voir finir une guerre affreuse, qui, dans
l'ignorance où l'on était alors de l'avenir, ne semblait plus
présenter d'avantage que pour les Anglais, aussi odieux aux Espagnols
que les Français eux-mêmes.

[En marge: Le maréchal Suchet se hâte de rétablir l'ordre dans
l'administration de Valence.]

Le maréchal Suchet se hâta d'introduire dans l'administration du
royaume de Valence le même ordre qu'il avait fait régner dans celle de
l'Aragon, afin d'assurer à son armée cette continuation de bien-être
qui permettait d'en tirer de si grands services. La population était
disposée soit à Valence, soit dans les villes voisines, à se prêter à
l'action de son autorité, et il pouvait se promettre une soumission
aussi complète que celle qu'il avait obtenue en Aragon. Toutefois il
fallait qu'il conservât assez de troupes pour tenir en respect la
partie turbulente de la population, qui déjà s'était jetée dans les
montagnes, et se préparait à profiter de l'éparpillement de nos
forces, nécessairement amené par l'extension de l'occupation, pour
essayer de troubler Murcie, Cuenca, l'Aragon, la basse Catalogne. Ici
les événements ne dépendaient plus de lui, mais d'une autorité bien
supérieure à la sienne, et qui seule était en position de tirer du
dernier succès les utiles conséquences qu'on pouvait en attendre.

[En marge: Ce qu'il aurait fallu pour tirer d'utiles conséquences de
la conquête de Valence.]

La prise de Valence, succédant à celle de Tarragone, était sans
contredit un fait heureux et éclatant, capable d'exercer sur la
Péninsule une influence morale considérable, mais à certaines
conditions, c'est que, loin de diminuer les forces, on les
proportionnerait à l'extension de notre occupation; c'est que la
précipitation avec laquelle on en avait porté une si grande quantité à
l'est, et qui laissait le champ libre aux Anglais vers l'ouest, serait
promptement réparée; c'est qu'on ne donnerait pas à ceux-ci le temps
d'en profiter, et qu'on saisirait au contraire ce moment pour agir
contre eux avec une extrême vigueur. Si, en effet, on augmentait assez
l'armée du nord pour qu'elle pût non-seulement contenir les bandes,
mais couvrir Ciudad-Rodrigo, si on augmentait assez l'armée de
Portugal pour qu'elle pût envahir soit le Beïra, soit l'Alentejo, ou
au moins arrêter lord Wellington, si enfin on renforçait assez l'armée
d'Andalousie pour qu'elle pût prendre Cadix, et ajouter l'éclat de
cette conquête à celui de la conquête de Valence, alors une moitié de
l'armée d'Andalousie jointe à l'armée tout entière de Portugal, et à
un détachement de l'armée du nord, pouvait ramener les Anglais sur
Lisbonne, et les bloquer dans leurs lignes jusqu'au moment où l'on
tenterait un effort suprême pour les y forcer. Malheureusement il
était difficile que ces conditions fussent remplies dans la situation
présente, avec le mouvement qui portait toutes choses sur la Vistule
au lieu de les porter sur le Tage. Napoléon venait tout à coup de
prescrire qu'aussitôt Valence prise, le général Reille rentrât en
Aragon avec ses deux divisions, pour y rendre au général Caffarelli la
liberté de rentrer en Castille, et à la garde impériale la liberté de
rentrer en France. Aussi à peine était-on dans Valence, que le général
Reille rebroussa chemin, et que le maréchal Suchet se trouva réduit à
ses seules forces, ce qui suffisait pour gouverner paisiblement
Valence, mais ne suffisait certainement pas pour agir au loin, pour
agir surtout jusqu'à Murcie et jusqu'à Grenade. Il profita toutefois
des troupes qui rétrogradaient pour se débarrasser de ses prisonniers,
et les diriger sur la France.

[En marge: Napoléon qui voulait pendant tout l'hiver encore laisser en
Espagne sa garde, les Polonais et diverses autres troupes, les
rappelle dès le mois de décembre.]

Napoléon, qui avait d'abord voulu, après la prise de Valence, faire
refluer vers les Anglais une masse décisive de forces, et laisser par
ce motif sa garde en Castille tout l'hiver au moins, Napoléon n'y
songeait plus, pressé qu'il était, par certaines circonstances que
nous aurons à raconter bientôt, de porter ses armées sur la Vistule;
et il s'était décidé à rappeler sur-le-champ sa garde, les Polonais,
les cadres d'un certain nombre de quatrièmes bataillons, et une partie
des dragons.

Il venait effectivement, dans les derniers jours de décembre, de
redemander sa jeune garde au général Dorsenne, ce qui entraînait une
diminution de douze mille hommes au moins, de redemander au maréchal
Suchet et au maréchal Soult les régiments de la Vistule, ce qui
comportait une nouvelle diminution de sept à huit mille Polonais,
soldats excellents, diminution fâcheuse surtout pour le maréchal
Suchet, qui restait avec quinze mille hommes dans le royaume de
Valence. Il venait en outre de rappeler les quatrièmes bataillons qui
avaient composé le 9e corps, et qui presque tous appartenaient aux
régiments de l'armée d'Andalousie. Il avait prescrit que l'effectif de
ces quatrièmes bataillons fût versé dans les trois premiers, et que
les cadres rentrassent à Bayonne, où l'on devait former une réserve en
les remplissant de conscrits. Mais ce départ allait produire encore
une réduction immédiate de deux à trois mille hommes regrettables par
leur qualité. Enfin Napoléon venait de rappeler douze régiments de
dragons, sur les vingt-quatre employés en Espagne. Il est vrai que
c'était avec des précautions infinies, car il n'y avait
d'immédiatement rappelés que quatre régiments entiers de dragons, et
pour les huit autres, on ne devait retirer les escadrons que
successivement, et à mesure qu'ils perdraient leur effectif. Ainsi on
allait commencer par faire revenir le troisième escadron, en versant
ce qui lui restait d'hommes dans les deux premiers, et en ne retirant
que le cadre lui-même; puis agir de même pour le second, et ainsi de
suite, en laissant toujours les soldats, et ne ramenant que les
officiers et sous-officiers. De la sorte on devait peu diminuer en
Espagne l'effectif réel de la cavalerie, car l'expérience avait prouvé
la presque impossibilité d'y entretenir en bon état vingt-quatre
régiments de cavalerie, surtout à cause de la consommation de chevaux,
et il valait mieux dans l'intérêt du service douze régiments tenus au
complet, que vingt-quatre presque toujours incomplets, ne comptant
souvent que trente à quarante hommes montés par escadron.

[En marge: Napoléon, ne songeant plus à une marche sur Lisbonne, et
soucieux surtout de garantir le nord de le Péninsule contre les
Anglais, ramène le maréchal Marmont du Tage sur le Douro.]

Malgré ces adroites combinaisons, les nouvelles mesures allaient
néanmoins enlever à l'Espagne plus de vingt-cinq mille hommes, et des
meilleurs. Ce n'est pas encore tout: Napoléon, ne songeant plus à la
marche combinée de deux armées sur Lisbonne, s'avançant l'une par le
Beïra, l'autre par l'Alentejo, mais songeant surtout à se garder
contre un mouvement offensif des Anglais en Castille, qui eût mis en
péril notre ligne de communication, Napoléon venait, au moment même on
l'on prenait Valence, de changer la destination du maréchal Marmont,
et de le ramener des bords du Tage aux bords du Douro, et pour cela de
lui faire repasser le Guadarrama. Il lui avait ordonné de quitter
Almaraz, et d'aller s'établir à Salamanque avec les six divisions de
l'armée de Portugal, auxquelles il en avait ajouté une septième, celle
du général Souham, qui était l'une des quatre de la réserve. La
division Bonnet devait former la huitième, mais en restant jusqu'à
nouvel ordre dans les Asturies. Le maréchal Marmont en avait donc sept
pour la Castille. Le général Caffarelli, revenu de la Navarre qu'il
avait momentanément occupée pendant le mouvement du général Reille sur
Valence, avait succédé au général Dorsenne dans le commandement de
l'armée du nord. Il devait recevoir pour remplacer la garde une des
quatre divisions de la réserve, et avait ordre de fournir au moins
douze mille hommes au maréchal Marmont, en cas d'une opération
offensive de la part des Anglais. Joseph devait lui en prêter quatre
mille de l'armée du centre. Napoléon supposant ce maréchal fort de
cinquante à soixante mille hommes par suite de ces combinaisons, le
chargeait de tenir tête aux Anglais, de protéger contre eux notre
ligne de communication, et en même temps de couvrir Madrid s'ils
essayaient de s'y porter, ainsi qu'ils l'avaient fait à l'époque de la
bataille de Talavera. Enfin comme c'était le départ de la garde qui
déterminait le nouvel emplacement assigné à l'armée de Portugal, il
était prescrit au maréchal Marmont de se conformer sur-le-champ aux
instructions qu'il venait de recevoir.

[En marge: Embarras du maréchal Marmont tenant à l'envoi du général
Montbrun sur Valence.]

Mais, au moment où lui parvenaient ces ordres (premiers jours de
janvier 1812), le maréchal Marmont se trouvait dans le plus grand
embarras pour y obéir, car, dans l'extrême précipitation qui avait
présidé à la concentration des forces vers Valence, on lui avait
enjoint de détacher du côté de cette ville le général Montbrun avec
deux divisions, l'une d'infanterie, l'autre de cavalerie. Or le
général Montbrun, au lieu de s'arrêter à Cuenca, comme la division
Darmagnac envoyée par Joseph, et d'attendre qu'on eût besoin de lui
pour aller au delà, avait agi tout autrement. Profitant de sa liberté
et de la saison qui rendait les courses faciles en Espagne, il s'était
avancé jusqu'aux portes mêmes d'Alicante, qui, prêtes à s'ouvrir
devant le maréchal Suchet, s'étaient fermées devant lui.

[En marge: Obéissance du maréchal Marmont et son établissement sur le
Douro, aux environs de Salamanque.]

Le général Montbrun pouvait avoir commis une faute, faute bien
excusable avec son caractère, et bien légère en comparaison de ses
grands services, mais qu'il eût tort ou non, il n'en était pas moins à
quatre-vingts ou cent lieues d'Almaraz, et tandis qu'avec un tiers de
l'armée de Portugal il était si loin, c'était chose difficile pour le
maréchal Marmont de quitter le Tage avec les deux autres tiers, et de
mettre ainsi de nouvelles distances entre lui et son principal
lieutenant. Toutefois, le maréchal Marmont, quoiqu'il fût capable de
juger le mérite des ordres qu'il recevait, les exécutait parce qu'il
était obéissant, et moins animé que la plupart de ses camarades de
passions personnelles. De plus, il avait reçu l'avis que les Anglais,
repoussés de Ciudad-Rodrigo à la fin de septembre précédent,
préparaient une nouvelle tentative contre cette place, et il se mit en
mouvement pour reporter son établissement des bords du Tage aux bords
du Douro, et pour ramener son quartier général de Naval-Moral à
Salamanque. Afin de parer aux inconvénients de cette étrange
situation, il n'achemina d'abord que ses hôpitaux, son matériel et
deux divisions, et il laissa deux divisions sur le Tage pour donner la
main au général Montbrun. Poussant même la prévoyance plus loin qu'on
ne le fait communément, il prépara à Salamanque un second matériel
d'artillerie pour les troupes qu'il laissait sur le Tage, afin
qu'elles pussent, dans un cas pressant, le rejoindre par des routes
fort courtes, mais impraticables à l'artillerie. Ces troupes avaient
ordre, si leur arrivée était urgente, d'abandonner leurs canons et de
n'amener que les attelages.

[En marge: Lord Wellington aux aguets pour profiter de nos faux
mouvements.]

On voit tout de suite quelle situation à la fois singulière et
périlleuse avait produite cette précipitation à tout porter sur
Valence, suivie de cette autre précipitation à tout reporter vers la
Castille, afin de préparer le départ des troupes destinées à la
Russie. Il aurait fallu que les Anglais fussent ou bien indolents, ou
bien mal informés, pour laisser passer de telles occasions sans en
profiter. Lord Wellington, quoique peu fertile en combinaisons
ingénieuses et hardies, était néanmoins attentif aux occasions que la
fortune lui présentait. Il ne les créait pas, mais il les saisissait,
et en général cela suffit, car celles que la fortune offre sont
toujours les plus sûres, tandis qu'on ne les crée jamais soi-même
qu'au prix de beaucoup de hasards et de périls.

[En marge: Sa résolution de profiter du concours de toutes nos forces
vers Valence pour enlever Ciudad-Rodrigo.]

[En marge: Opportunité de ce dessein.]

Nous avons déjà expliqué comment, obligé de faire quelque chose, et
n'ayant rien de mieux à tenter que la conquête de Ciudad-Rodrigo ou de
Badajoz, lord Wellington était aux aguets sur une route bien frayée,
prêt à se jeter sur l'une de ces deux places, dès qu'il croirait avoir
devant lui vingt ou vingt-cinq jours pour en faire le siége. Or le
concours de toutes les forces des Français vers Valence, qu'il savait
être devenu un sujet de souci pour la cour de Madrid[17], était une
conjoncture qui lui assurait certainement les vingt-cinq jours dont il
avait besoin. Avant que le maréchal Marmont fût averti, avant que ce
maréchal eût rappelé le général Montbrun, et qu'il eût pu mettre toute
son armée en mouvement, avant que le général Caffarelli pût revenir
de la Navarre pour renforcer l'armée de Portugal, et que toutes ces
réunions amenassent quarante mille hommes sous les murs de
Ciudad-Rodrigo, lord Wellington avait certainement le temps d'attaquer
et d'enlever cette place. Ajoutez qu'il y était tout transporté, qu'il
n'en avait pas quitté les environs depuis le ravitaillement opéré par
le maréchal Marmont et le général Dorsenne, qu'il avait employé son
temps à guérir ses malades, à réunir sans bruit son parc de grosse
artillerie, qu'en un mot il n'avait aucune opération préalable à
exécuter, et que le lendemain de sa première marche il pouvait
commencer le siége objet de son ambition. Il résolut donc de
l'entreprendre sans perdre un seul instant.

          [Note 17: Ici encore je ne suppose rien, et je parle d'après
          les dépêches de lord Wellington.]

[En marge: Échauffourée d'Arroyo del Molinos.]

Avant même la cruelle surprise qu'il nous ménageait en punition de nos
fautes, il nous avait déjà causé un désagrément des plus amers,
c'était l'échauffourée essuyée par la division Girard près d'Arroyo
del Molinos. On a vu que le maréchal Soult avait laissé le général
Drouet à Merida pour observer l'Estrémadure. Le général Drouet ne
commandait plus le 9e corps, qu'on avait dissous et réparti entre les
divisions de l'armée d'Andalousie, il commandait le 5e, devenu vacant
par le retour du maréchal Mortier en France. Le maréchal Soult l'avait
autorisé à étendre jusqu'aux environs de Caceres la levée des
contributions, et le général Girard, placé à la tête de l'une des
divisions de ce corps, officier très-énergique mais peu vigilant,
s'était avancé jusqu'à la ville même de Caceres, dans le bassin du
Tage, tandis que le corps auquel il appartenait se trouvait à Merida
sur la Guadiana. Il était fort imprudent de l'envoyer si loin, et à
lui tout aussi imprudent de ne pas se garder mieux dans une position
si hasardée. Le général anglais Hill était près de là vers
Port-Alègre. Excité par lord Wellington à ne pas demeurer inactif, il
saisit avec empressement l'occasion qui s'offrait, et qui était des
plus belles, car il n'avait qu'à remonter à petit bruit le bassin du
Tage pour couper au trop confiant général Girard sa ligne de
communication avec la Guadiana. C'est ce qu'il fit, et le 27 octobre
au soir il arriva très-près des derrières du général Girard. On avait
prévenu celui-ci du danger dont il était menacé; mais avec la
brusquerie du courage imprévoyant, il avait répondu au général Briche
qui l'avertissait: _Vous ne voyez partout que des Anglais!_--réponse
des plus offensantes, et des moins méritées pour le brave général qui
l'avait reçue. Le général Girard cependant, reconnaissant la nécessité
de rebrousser chemin, avait déjà remis en marche l'une de ses deux
brigades, et avec la seconde il attendait le 28 au matin près d'Arroyo
del Molinos l'alcade de Caceres, qui avait promis d'apporter les mille
onces auxquelles cette ville était imposée, lorsqu'il fut convaincu,
mais trop tard, de son injustice envers le général Briche. Enveloppé
par plus de 10 mille hommes, dont 6 mille Anglais et 4 mille
Portugais, il tâcha de racheter son imprévoyance par sa vaillance, et
parvint à se faire jour, mais en sacrifiant un bataillon
d'arrière-garde composé de compagnies d'élite, et ayant à sa tête un
officier qui s'était déjà très-bien conduit à l'Albuera, le
commandant Voirol. Ce bataillon, entouré de toutes parts, se défendit
avec une bravoure héroïque, mais fut accablé et pris tout entier.
Cette cruelle échauffourée nous coûta près de deux mille hommes, tués,
blessés ou prisonniers, et fut pour les Anglais un vrai sujet de joie,
parce qu'elle leur fournissait un fait remarquable pour remplir de
quelque chose la longue lacune de l'été, et pour occuper par un récit
flatteur l'opinion publique d'Angleterre, qui en était restée aux
assauts repoussés de Badajoz et au dernier ravitaillement de
Ciudad-Rodrigo par les Français. Le général Girard fut renvoyé par le
général Drouet au maréchal Soult, par le maréchal Soult à l'Empereur,
afin de rendre compte de sa conduite, et ses chefs, pour être justes,
après l'avoir accusé d'imprévoyance, auraient dû s'accuser eux-mêmes
d'une imprévoyance au moins égale.

[En marge: Négligence du général Dorsenne à l'égard de
Ciudad-Rodrigo.]

Malheureusement il devait bientôt nous arriver pis encore, toujours
par ce même défaut de vigilance, si fréquent dans toute guerre, mais
plus fréquent dans celle d'Espagne que dans aucune autre, à cause de
la variété infinie des accidents, et surtout de l'extrême division du
commandement. Ciudad-Rodrigo, dont nous venons de dire que lord
Wellington méditait le siége pendant la convergence de nos forces vers
Valence, allait en fournir un nouveau et bien triste exemple. Cette
place, située entre l'armée du Nord et l'armée de Portugal, s'était
trouvée remise à la responsabilité de deux chefs, c'est-à-dire
d'aucun, le maréchal Marmont et le général Dorsenne. Pourtant ce
dernier, auquel avait été imposé le soin d'approvisionner la garnison
de Ciudad-Rodrigo (mesure ordonnée pour diminuer les charges de
l'armée de Portugal), aurait dû s'en occuper plus particulièrement.
Mais, très-capable de commander une division en rase campagne, le
général Dorsenne n'entendait rien à la défense des places, et avait
confié au général Barrié, qui n'y entendait guère davantage, la garde
de Ciudad-Rodrigo. Il lui avait donné 1800 hommes pour occuper une
place dans laquelle il en aurait fallu au moins cinq mille pour se
défendre avec succès. Les Français n'avaient mis que vingt-quatre
jours à la prendre contre six mille Espagnols, pourvus de tout, et
aussi braves que fanatiques. Combien de temps pourraient s'y maintenir
1800 Français, n'ayant aucun des moyens dont avaient disposé les
Espagnols, et se regardant comme sacrifiés d'avance par la négligence
de leurs chefs? Le général Dorsenne s'était à peine adressé cette
question, et se rappelant d'avoir quelques mois auparavant apporté des
vivres à Ciudad-Rodrigo en compagnie du maréchal Marmont, n'y pensait
plus, ou presque plus.

[En marge: Insuffisance des moyens de défense de cette place vainement
signalée par le général Barrié.]

Cependant le général Barrié, qui s'était rendu compte de la situation,
n'avait pas manqué, dès la fin de décembre, de faire part au
commandant de l'armée du nord des mouvements de l'ennemi, lesquels,
bien que soigneusement cachés, étaient néanmoins très-sensibles,
d'annoncer que ses vivres finiraient en février, que sa garnison était
tout à fait insuffisante, et qu'il succomberait bientôt s'il était
sérieusement attaqué. Ces avis furent reçus comme ceux du général
Briche au général Girard, comme importunités d'officiers qui se
plaignent toujours, et demandent plus qu'il ne leur faut, plus qu'on
ne peut leur donner. En tout temps on se modèle sur le chef, et
Napoléon, par calcul ou illusion, traitant souvent ses généraux de la
sorte, il n'y avait pas alors de médiocre officier qui n'en fît autant
à l'égard de ses subordonnés.

La place fut donc livrée à elle-même avec 1800 hommes de garnison,
réduits à 1500 par les maladies, la désertion et les batailleries
quotidiennes contre les coureurs espagnols du dehors. On avait réparé
la brèche par laquelle les Français étaient entrés, mais en pierre
sèche, faute de matériaux pour la réparer autrement. Sur le mamelon
appelé le grand Teso, d'où étaient partis les cheminements du maréchal
Ney, on avait construit une redoute de force insignifiante, et on
avait occupé les couvents extérieurs de Saint-François et de
Santa-Cruz avec tout au plus 200 hommes, ce qui réduisait à 1300 la
garnison chargée de garder l'enceinte. (Voir la carte nº 52.).

[En marge: Arrivée de lord Wellington sous les murs de
Ciudad-Rodrigo.]

Lord Wellington, après avoir amené avec beaucoup de secret son parc de
siége près de la frontière, la franchit le 8 janvier 1812, espérant
qu'avant le retour des troupes envoyées à Valence par l'armée de
Portugal, en Navarre par l'armée du nord, il aurait emporté une place
aussi dépourvue de moyens de défense que paraissait l'être en ce
moment Ciudad-Rodrigo. Pour en être plus sûr il résolut de brusquer
toutes les attaques, ce que la faiblesse de la garnison devait rendre
peu périlleux.

[En marge: Brusque enlèvement des ouvrages extérieurs.]

Ayant dès le 8 passé l'Agueda et investi la place, il voulut le soir
même enlever la lunette établie sur le grand Teso. Armée de trois
bouches à feu, gardée par cinquante hommes, elle ne pouvait pas
opposer grande résistance, et, en effet, le malheureux détachement qui
la défendait, assailli brusquement, fut pris ou tué. Immédiatement
après, lord Wellington, qui n'avait pas moins de 40 mille hommes,
commença les travaux avec une quantité immense de bras, et enveloppa
de ses tranchées la place tout entière, du couvent de Santa-Cruz à
celui de Saint-François. Battre la partie des murailles où les
Français avaient déjà fait brèche était la marche indiquée, et les
cheminements furent dirigés de ce côté. Comme les couvents de
Santa-Cruz et de Saint-François prenaient en flanc les tranchées
anglaises, on résolut de s'en rendre maître à force d'hommes. Ce
n'était pas difficile, car il n'y avait guère qu'une cinquantaine de
nos soldats dans l'un et cent cinquante dans l'autre. Lord Wellington
fit enlever celui de Santa-Cruz dans la nuit du 13 au 14, et les
cinquante hommes qui l'occupaient, insuffisants pour s'y maintenir, se
retirèrent après s'être comportés de leur mieux. Le général Barrié fit
une sortie pour reprendre le poste, le reprit effectivement, mais fut
obligé de l'évacuer de nouveau devant la multitude des assaillants. Le
couvent de Saint-François importait davantage à l'ennemi, car il
incommodait de ses feux la gauche des tranchées anglaises, par
laquelle lord Wellington voulait entreprendre une seconde attaque. Les
cent cinquante hommes qui gardaient ce couvent, assaillis par des
forces écrasantes, menacés d'être coupés de la ville, se retirèrent
après avoir encloué leurs canons. Une plus grande expérience de la
défense des places aurait appris au général Barrié que vouloir
conserver des postes détachés avec si peu de monde, c'était
compromettre des hommes inutilement. Du reste, il aurait su ce qu'il
ignorait, qu'il n'aurait pas pu faire beaucoup mieux avec les forces
dont il disposait, et il faut ajouter aussi qu'en se renfermant dans
la place, pour s'y borner à la défense de l'enceinte, il n'aurait pas
fort allongé la résistance.

[En marge: Attaque de l'enceinte par la brèche que les Français
avaient pratiquée.]

Tous les ouvrages extérieurs étant enlevés, lord Wellington dirigea
vingt-six bouches à feu sur la vieille brèche, et en quelques heures
les pierres sans ciment s'écroulèrent avec une facilité effrayante.
L'assaut devint praticable. Les assiégés, ici comme à Badajoz,
profitant de l'habitude qu'avaient les Anglais de battre en brèche
avant d'avoir détruit la contrescarpe, essayèrent courageusement de
déblayer le pied des murailles. Mais peu nombreux, mal couverts par la
contrescarpe et le glacis, ils furent bientôt chassés par le feu
ennemi, et l'artillerie anglaise put, en accumulant les décombres au
pied de la brèche, en refaire le talus. Lord Wellington avait appris à
Badajoz quelle entreprise c'était que de donner l'assaut à des places
défendues par des Français, et il avait senti que pour en venir à bout
il fallait une seconde attaque, non pas feinte mais sérieuse, afin de
diviser l'attention des assiégés, et de les troubler par deux assauts
livrés en même temps. Il fit donc établir une nouvelle batterie de
brèche à gauche de ses tranchées, vers le couvent de Saint-François,
et grâce au matériel dont il disposait il put faire battre l'enceinte
à outrance. L'artillerie de la place, bien servie, contraria beaucoup
ces nouveaux travaux, mais ne put rien contre le grand nombre des
travailleurs, et bientôt sur ce second point, la brèche, quoique moins
large, fut jugée praticable.

[En marge: Préparatifs du général Barrié pour résister à l'assaut.]

Le général Barrié, décidé à mourir les armes à la main, avait employé
les moyens ordinaires de l'art pour résister à l'assaut. Il avait fait
élever un double retranchement en arrière des brèches, placé sur leurs
flancs des pièces de canon à mitraille, sur leur sommet des bombes
qu'on devait rouler à la main, et des troupes d'élite par derrière.
N'ayant plus qu'un millier d'hommes pour se défendre, ayant deux
brèches à garder, et tout le pourtour de la place à surveiller, il lui
restait pour unique réserve contre une colonne qui aurait forcé
l'enceinte, environ une centaine d'hommes. Néanmoins, sommé par le
général anglais, il répondit en homme d'honneur, qu'il mourrait sur le
rempart, et ne capitulerait point. La réponse était méritoire, car
dans l'état auquel il était réduit, les règles de la défense des
places, même entendues honorablement, lui auraient permis de traiter.

[En marge: Enlèvement de Ciudad-Rodrigo par suite d'un double assaut.]

Dans la nuit du 18 au 19 janvier lord Wellington lança deux colonnes
d'assaut sur l'enceinte, et disposa des réserves pour les soutenir. La
colonne dirigée sur la grande brèche à droite, après avoir couru à
découvert jusqu'au bord du fossé, après s'y être précipitée, essaya de
gravir les décombres de la muraille, et fut plusieurs fois arrêtée par
la mitraille, par les grenades, et par une fusillade à bout portant.
Le général Barrié, qui était à cet endroit, parce que c'était le plus
menacé, put se flatter un moment de réussir. Appelé par des cris à la
petite brèche, il crut qu'elle était emportée, y courut avec sa
réserve, reconnut que c'était une fausse alarme, et retourna à la
grande. Mais la seconde colonne anglaise, après avoir été repoussée de
la petite brèche, y revint en forces, vainquit le poste de voltigeurs
qui la défendait, et pénétra dans la ville. Cette fois le général
Barrié, supposant que c'était encore une fausse alerte, n'accourut pas
assez tôt, et sa colonne qui défendait la grande brèche, prise à
revers, fut obligée de mettre bas les armes. La garnison et son
commandant avaient poussé la résistance au dernier terme; on ne
pouvait leur reprocher que quelques fautes de métier, et il faut
ajouter que même en les évitant ils n'auraient pas sauvé la place. La
ville, quoique alliée, fut pillée, lord Wellington étant obligé de
concéder cet acte de barbarie à l'esprit de ses troupes. Nous
respectons profondément la nation anglaise et sa vaillante armée, mais
il nous sera permis de faire remarquer qu'on n'a pas besoin d'un tel
stimulant auprès des soldats français.

La place, attaquée le 8 janvier, avait donc succombé le 18 au soir,
c'est-à-dire qu'elle avait été prise en dix jours. Un pareil résultat
pouvait paraître extraordinaire; mais le délabrement des
fortifications, l'insuffisance de la garnison, le grand nombre des
assiégeants, et, il faut le dire, la prodigalité avec laquelle lord
Wellington avait dépensé les hommes, lui qui prenait tant de soin de
les ménager en rase campagne, expliquaient la promptitude de ce
succès. Ce siége ne lui avait pas coûté moins de 13 à 1400 soldats,
morts ou blessés, et quelques-uns de ses officiers les plus
distingués, notamment le brave et hardi Crawfurd, commandant de la
division légère. Les Anglais n'ayant pas de troupes spéciales du
génie, et leurs ingénieurs, quoique fort intelligents, étant peu
versés dans l'art profond de Vauban, brusquaient les approches,
négligeaient l'établissement au bord du fossé, laissaient subsister la
contrescarpe, et ensuite livraient les assauts à coups d'hommes. Ce
système, après avoir échoué devant Badajoz, n'avait triomphé devant
Ciudad-Rodrigo qu'au moyen de plusieurs attaques simultanées, manière
de procéder qui exige une armée considérable, d'immenses sacrifices
d'hommes, beaucoup d'énergie enfin, et qui peut échouer aussi devant
des garnisons nombreuses et résolues[18].

          [Note 18: Nous n'exprimons ici que l'avis de lord Wellington
          lui-même sur la manière de procéder des ingénieurs anglais.]

[En marge: Surprise et chagrin des généraux français en apprenant la
prompte reddition de Ciudad-Rodrigo.]

[En marge: Injustice envers le général Barrié.]

Quoi qu'il en soit de cette question purement technique, la
promptitude de la prise de Ciudad-Rodrigo fut un coup de foudre pour
les commandants des armées du nord et de Portugal, et pour
l'état-major de Madrid. Ce dernier dut être le moins surpris, car il
avait blâmé la convergence de toutes les forces disponibles vers
Valence, dont lord Wellington venait de si bien profiter. Le plus
affligé fut le maréchal Marmont. Au moment où il avait appris,
c'est-à-dire vers le 10 janvier, le commencement du siége de
Ciudad-Rodrigo, il était occupé à se transporter des bords du Tage aux
bords du Douro; comptant sur une défense d'au moins vingt jours, il
espérait avant cette époque avoir réuni cinq de ses divisions,
peut-être six sur sept, et avoir obtenu encore de l'armée du nord
douze ou quinze mille hommes de troupes auxiliaires, ce qui lui aurait
permis de marcher avec plus de quarante mille soldats au secours de la
place assiégée. Mais la négligence du général Dorsenne, chargé de
pourvoir à la sûreté de Ciudad-Rodrigo, avait fort abrégé la durée de
la résistance possible, et il faut ajouter que le maréchal Marmont
lui-même, en prenant vingt jours pour secourir la place, bien qu'il ne
dépassât point dans ce calcul la limite d'une défense ordinaire,
n'avait pas assez songé aux accidents qui déjouent souvent les
prévisions les mieux fondées. Néanmoins, quoique fort généreux de
caractère, le maréchal Marmont se mit à dire que le général Barrié
était un misérable, qui n'avait pas su défendre le poste qu'on lui
avait confié; le général Dorsenne s'en tira de même, et, comme il
arrive trop souvent, les plus coupables s'en prirent à celui qui
l'était le moins, qui ne l'était même pas du tout en cette
circonstance, car résister à la menace de l'assaut, le recevoir, et ne
se rendre qu'à l'assaillant victorieux, est le dernier terme des
obligations imposées aux commandants des places.

[En marge: Conséquences possibles de la chute de Ciudad-Rodrigo.]

Du reste, on conçoit le désespoir des généraux des armées du nord et
de Portugal, car la Vieille-Castille se trouvait désormais découverte,
et notre ligne de communication demeurait exposée aux tentatives d'une
armée solide, que nous n'avions pas encore véritablement battue, et
qui commençait à sortir de sa circonspection accoutumée. Que
servirait à l'avenir, si les Anglais pouvaient percer jusqu'à
Valladolid, d'occuper Valence, Séville, Badajoz?

[En marge: Ouvrages de défense élevés autour de Salamanque pour
suppléer à Ciudad-Rodrigo.]

Le maréchal Marmont, rempli de vigilance pour ce qui le concernait
directement, sentit le danger de cette position, et, voyant
Ciudad-Rodrigo perdu, s'empressa d'y suppléer par des travaux de
défense à Salamanque, qui était devenue la capitale de son
commandement, et qui devait être plus tard le théâtre d'une sanglante
bataille. Il déploya beaucoup d'activité et d'intelligence dans le
choix des ouvrages à construire, se servit de trois gros couvents
situés autour de Salamanque, pour suppléer aux fortifications
régulières dont cette ville était dépourvue, et y établit une sorte de
camp retranché qu'une troupe résolue pouvait défendre assez longtemps.
Il s'occupa ensuite de se créer des magasins et des hôpitaux,
d'installer son armée le mieux possible, genre de soin dont il avait
contracté le goût, et en partie le talent, à l'école de Napoléon.

[En marge: Inquiétudes du maréchal Marmont sur sa position, et envoi
d'un officier de confiance pour en faire part à Napoléon.]

Les troupes du général Montbrun étaient enfin revenues, mais le
maréchal Marmont, quoiqu'il eût à sa disposition sept belles divisions
d'infanterie et deux de cavalerie, n'était pas tranquille en
considérant l'étendue de sa tâche. Il ne comptait guère que sur 44
mille hommes d'infanterie, et il ne lui en fallait pas moins de dix
mille pour garder le pont d'Almaraz sur le Tage, les cols de Bañols et
de Péralès sur le Guadarrama, Zamora sur le Douro, Léon et Astorga
vers les Asturies. Il ne lui restait donc que 34 mille fantassins
réunis, et en ajoutant sa cavalerie et son artillerie, 40 mille
combattants au plus. Or l'armée anglo-portugaise pouvait aujourd'hui
mettre 60 mille hommes en ligne, dont moitié Anglais, et moitié
Portugais bons soldats. Il n'était pas sage de lutter même avec 50
mille hommes contre une pareille armée, à moins qu'on ne les eût tous
sous la main, bien vêtus, bien armés, bien nourris, et non détachés
pour quantité de services accessoires, comme il le faut dans un pays
où l'on a la population entière contre soi. Quant au secours de 4
mille hommes tiré des troupes du centre, le maréchal Marmont le
regardait avec raison comme une chimère dans la situation de Madrid.
Il ne comptait pas davantage sur les 12 mille hommes du général
Caffarelli, qui avait remplacé le général Dorsenne, et qui devait
trouver dans l'état des provinces du nord bien des raisons plausibles
pour faire attendre, pour refuser même son contingent. Il ne dormait
donc pas tranquille en songeant à tous les dangers qui pouvaient
fondre sur lui. Il y avait une autre partie de sa tâche qui ne
l'effrayait pas moins, c'était la défense de Badajoz. Un secret
pressentiment qui faisait honneur à son esprit, lui disait que lord
Wellington était bien capable, après avoir surpris Ciudad-Rodrigo,
d'aller surprendre Badajoz, et il se demandait comment il ferait pour
quitter la Castille, la laisser presque découverte, et voler à la
défense de Badajoz à quinze marches au moins de Salamanque. Au milieu
de ces perplexités, il envoya un aide de camp de confiance à Paris
pour exposer tous ces dangers à Napoléon, et pour dire que la seule
manière d'y parer était à ses yeux de réunir en un seul commandement
les armées du nord, du centre et de Portugal. Assuré alors d'être
obéi, et en distribuant bien ses forces d'avoir toujours cinquante ou
soixante mille hommes sous la main, il croyait être en état de
résister aux Anglais. Quoique ce fût un commandement bien considérable
pour lui, et qu'il n'eût ni la réputation ni les services qui auraient
pu justifier une telle prétention, pourtant ce qu'il proposait valait
mieux que la division actuelle des forces, et peut-être aurait prévenu
bien des malheurs. À défaut de cette concentration du commandement, le
maréchal Marmont demandait à servir ailleurs.

[En marge: Refus de Napoléon de tenir compte des craintes du maréchal
Marmont.]

C'était un grand désavantage auprès de Napoléon, disposé à la défiance
par caractère et par un long maniement des hommes, de laisser
apercevoir des prétentions personnelles, même en donnant un conseil
utile. Napoléon aimait le maréchal Marmont, qu'il avait eu pour aide
de camp, et dont il appréciait les qualités aimables et brillantes,
mais, par suite d'une longue familiarité, il avait pris l'habitude de
le traiter légèrement, et il n'attacha pas assez d'importance à ses
avis, disant que l'ambition lui montait à la tête, qu'il n'était pas
capable d'un tel commandement, que pour le satisfaire il faudrait
déposséder Joseph de l'armée du centre, ce qui était impossible; que
le maréchal, d'ailleurs, se mêlait de ce qui ne le regardait pas; que
Badajoz n'était plus confié à ses soins; qu'il n'avait qu'à bien
garder le nord de la Péninsule contre les Anglais; qu'on ne lui en
demandait pas davantage; que c'était à l'armée d'Andalousie à défendre
Badajoz, et qu'elle y suffirait parfaitement si les Anglais
n'attaquaient cette place qu'avec deux divisions, c'est-à-dire avec le
corps de Hill renforcé, mais que s'ils l'attaquaient avec cinq,
c'est-à-dire avec la presque totalité de leur armée et lord Wellington
en tête, alors il y avait pour l'armée de Portugal un moyen assuré de
leur faire lâcher prise, c'était de passer sur le corps des
détachements laissés le long de l'Agueda, de s'enfoncer sur Coimbre,
de marcher même sur Thomar, et que dans ce cas lord Wellington serait
bien obligé de rebrousser chemin et de renoncer à Badajoz; qu'il
fallait désormais s'en tenir à cette manière de manoeuvrer, ne plus
abandonner la garde de la Castille, et s'il devenait urgent de
secourir l'armée d'Andalousie, le faire en s'avançant par le Beïra et
la gauche du Tage jusqu'à Coimbre ou jusqu'à Thomar, en ayant toujours
soin de couvrir notre ligne de communication avec les Pyrénées.

[En marge: Fausses notions sur lesquelles repose la confiance de
Napoléon.]

Ces vues étaient justes, comme toutes celles de Napoléon en fait de
guerre, mais justes d'une manière très-générale, et à l'application il
n'était pas impossible qu'elles perdissent leur justesse, qu'elles
devinssent même funestes, si les circonstances, que Napoléon de loin
ne pouvait pas apprécier avec le degré de précision nécessaire, ne
concordaient pas avec les suppositions d'après lesquelles il
raisonnait. Si Badajoz, par exemple, au lieu d'être mis dans un état
de défense à tenir deux mois, était à peine en mesure de tenir un, la
diversion ordonnée sur le Tage, quelque spécieuse qu'elle fût, ne
devait pas être une raison décisive pour lord Wellington de lever un
siége près de réussir. D'ailleurs il fallait que la marche sur le
Tage fût tentée avec des forces suffisantes, et pour cela il fallait
absolument que les armées du nord et de Portugal au moins fussent sous
un même commandement, si on ne pouvait pas y mettre aussi celle du
centre. Or le maréchal Marmont valait mieux seul que contrarié par le
général Caffarelli, tout honnête et dévoué qu'était ce dernier. C'est
malheureusement ce que Napoléon ne voulut pas admettre.

[En marge: Nouveaux projets de lord Wellington, dirigés cette fois
contre Badajoz.]

Le secret pressentiment du maréchal Marmont à l'égard des projets de
lord Wellington n'était que trop fondé. Celui-ci, encouragé par la
rapide conquête de Ciudad-Rodrigo, chaque jour plus persuadé que les
armées françaises dans leurs mouvements décousus lui laisseraient le
temps d'exécuter des siéges courts et imprévus, avait tout préparé le
lendemain de la prise de Ciudad-Rodrigo pour faire sur Badajoz une
tentative violente, avec d'immenses moyens, et en prodiguant le sang
des hommes. Il avait déjà, dans cette vue, dirigé d'Abrantès sur Elvas
un vaste matériel, et acheminé successivement toutes ses divisions sur
l'Alentejo, en ayant soin de rester de sa personne sur la Coa, afin
qu'on ne soupçonnât pas son dessein. Il y avait parfaitement réussi,
en ce sens qu'on se doutait bien à Badajoz des préparatifs d'un siége,
mais non de la réunion de toute l'armée anglaise devant cette place,
et qu'on l'ignorait entièrement en Castille et en Andalousie.

[Date en marge: Fév. 1812.]

[En marge: Fâcheuse confiance du maréchal Soult dans la place de
Badajoz.]

La garnison de Badajoz n'avait cessé de pousser le cri d'alarme auprès
du maréchal Soult, et de lui demander de prompts secours. Le maréchal,
raisonnant comme le font la plupart des hommes, pensant que les
circonstances qui s'étaient produites une première fois se
produiraient une seconde, ne se préoccupant nullement des changements
survenus, crut que Badajoz, qui avait déjà résisté près de deux mois,
arrêterait l'ennemi un mois au moins, ses défenses surtout ayant été
perfectionnées, qu'il aurait par conséquent le temps d'accourir, que
le maréchal Marmont d'ailleurs accourrait de son côté, et qu'il ne
fallait pas s'inquiéter sérieusement de cette menace d'un nouveau
siége.

[Date en marge: Mars 1812.]

[En marge: Insuffisance de la garnison et des munitions laissées dans
cette place.]

[En marge: Travaux exécutés pour améliorer les moyens de défense.]

Cependant il aurait dû se dire que les secours attendus de loin
étaient une chose sur laquelle il n'était pas sage de compter, que les
Anglais avaient été fort malhabiles dans leur premier siége de
Badajoz, mais qu'à un second ils s'y prendraient peut-être mieux, et
avec de plus grands moyens, qu'il fallait donc mettre au moins cette
place dans un parfait état de défense. Or une garnison de 5 mille
hommes, réduite à 4,400 un peu avant le siége, et à 4,000 au moment de
l'investissement, était complétement insuffisante. Il aurait fallu 10
mille hommes, avec des vivres et des munitions en proportion, pour
déjouer encore les efforts des Anglais. Et par exemple il eût beaucoup
mieux valu porter la garnison de Badajoz à ce nombre que de laisser en
Estrémadure le corps du général Drouet, qui n'y pouvait faire autre
chose que se retirer à la première apparition des Anglais. Après en
avoir détaché ce qu'il fallait pour Badajoz, on aurait pu ensuite
attirer le reste à soi, et la garnison, accrue de cinq mille hommes
avec quelque cavalerie, aurait eu le moyen d'étendre ses courses au
loin, aurait servi de corps d'observation pour l'Estrémadure mieux
que le corps du général Drouet, et serait devenue presque invincible
si elle avait été assiégée. En outre, elle aurait pu s'approvisionner
elle-même soit en bois, soit en vivres. Or à la fin de février, un
mois après la prise de Ciudad-Rodrigo, lorsque le projet d'un nouveau
siége était devenu évident, la place n'avait de subsistances que pour
environ deux mois, elle manquait de poudre pour un long siége, elle
manquait surtout de bois propres à faire des palissades et des
blindages, et elle ne cessait de demander les objets dont elle était
dépourvue. Les vivres même dont elle était munie, elle avait été
obligée de s'en procurer une partie en coupant les blés de ses propres
mains à une distance de trois lieues. À la vérité les défenses de la
place avaient été améliorées tant à la droite qu'à la gauche de la
Guadiana. (Voir la carte nº 52.) Sur la rive droite, les brèches du
fort Saint-Christoval avaient été réparées, les escarpes relevées, les
fossés approfondis dans le roc vif. Sur la rive gauche le château
avait été remis en état, le pied du rocher sur lequel il était
construit escarpé, la lunette de Picurina qui le couvrait
perfectionnée, l'inondation du Rivillas considérablement accrue au
moyen d'une forte retenue des eaux, enfin le fort de Pardaleras
entièrement fermé à la gorge. Les fronts du sud-ouest, formant
saillie, étaient toujours la partie la plus exposée, mais des mines
avaient été pratiquées sous ces fronts afin d'en éloigner l'ennemi.
Malheureusement le bois avait manqué pour palissader les fossés et
pour établir des blindages; mais l'héroïsme de la garnison lui
permettait de s'en passer en restant à découvert sous les bombes et
les obus. Enfin, comme nous venons de le dire, la poudre n'existait
pas en assez grande quantité, et les vivres, qui en février auraient
suffi à une résistance de deux mois, n'y pouvaient plus suffire en
mars.

[En marge: Soudaine apparition des Anglais sous les murs de Badajoz le
16 mars 1812.]

[En marge: Moyens immenses dont ils sont pourvus.]

Tel était l'état de la place lorsque les Anglais parurent sous ses
murs le 16 mars 1812, comptant comme à Ciudad-Rodrigo avoir terminé le
siége avant que la concentration de nos forces pût les en empêcher.
Ils amenaient 50 mille hommes au moins, un immense matériel, et ils
étaient résolus, n'étant guère plus habiles dans l'art des siéges
qu'avant la prise de Ciudad-Rodrigo, de pousser les approches juste
assez pour établir les batteries de brèche, puis d'ouvrir plusieurs
brèches à la fois, et de profiter de leur supériorité numérique pour
livrer simultanément deux ou trois assauts, moyen coûteux mais
très-probable de venir à bout d'une garnison, quelque brave qu'elle
fût, lorsqu'elle n'était point assez nombreuse.

[En marge: Ouverture de la tranchée le 17 mars.]

Dès le premier jour l'investissement de Badajoz fut complet, et sans
perdre de temps les Anglais firent choix du point d'attaque. Dégoûtés
par leurs mésaventures de l'année précédente de toute tentative contre
le fort de Saint-Christoval, ils dirigèrent leurs efforts sur la rive
gauche de la Guadiana, c'est-à-dire sur la place elle-même. (Voir la
carte nº 52.) L'attaque du côté du sud-ouest, quoique plus facile, fut
encore négligée, mais cette fois par la crainte qu'inspiraient les
fourneaux de mine pratiqués dans cette partie du sol. Les Anglais se
portèrent à l'est vers le château, et vers les fronts contigus à la
porte de la Trinidad, malgré l'inondation du Rivillas, malgré la
lunette de Picurina. Le 17, lendemain de l'investissement, ils
ouvrirent la tranchée devant la lunette de Picurina, ouvrage inachevé,
d'un faible relief, fermé à la gorge par une simple palissade, et qui
pouvait être aisément enlevé d'assaut. Or, cette lunette prise, il
était facile d'y former un établissement pour battre en brèche les
fronts contre lesquels était dirigée la nouvelle attaque. Le 19, les
assiégés voulurent employer un moyen fort usuel et fort efficace,
lorsque la garnison est brave et résolue, ce sont les sorties, qui, en
bouleversant les travaux des assiégeants, prolongent la durée des
approches, et par suite celle de la résistance. Une sortie, exécutée
avec vigueur, éloigna les Anglais de leurs tranchées, permit d'en
combler une partie, mais, comme d'usage, fut suivie d'un retour
offensif de l'ennemi, et nos soldats, au lieu de se retirer sans faux
orgueil, puisque leur but était atteint, s'obstinèrent à disputer le
terrain, et eurent 20 tués et 160 blessés. Les Anglais ne perdirent
pas moins de 300 hommes. Ce n'était rien pour eux, qui en comptaient
plus de 50 mille, tandis que c'était beaucoup pour nous qui en avions
à peine 4 mille en état de combattre. Aussi renonça-t-on à ce moyen
puissant de prolonger la défense, mais dangereux quand une garnison
n'est pas assez considérable.

[En marge: Assaut et prise de la lunette de Picurina.]

Les travaux étant poussés avec une extrême activité, le 25 mars les
Anglais purent battre en brèche la lunette de Picurina avec 23 bouches
à feu, en démolirent le saillant, et en entamèrent les côtés. Le
soir, sans plus tarder, ils l'assaillirent avec trois fortes colonnes
et des réserves. La lunette n'était défendue que par 200 soldats tirés
de tous les régiments. On ne pouvait guère, dans l'état de la
garnison, lui consacrer plus de monde, mais il eût mieux valu prendre
des hommes appartenant à un même bataillon, et prêts à se conduire
comme le font les gens qui se connaissent, lorsqu'ils agissent sous
les yeux les uns des autres. Les trois colonnes s'étant jetées dans le
fossé (car les Anglais persistaient dans leur système de ne pas
pousser les cheminements jusqu'au bord du fossé même), l'une se porta
jusqu'au revers de l'ouvrage, essaya d'arracher les palissades pour
entrer par la gorge, mais recula sous la vivacité de la fusillade; la
seconde ayant voulu pénétrer par la brèche, fut également culbutée;
mais la troisième appliquant les échelles sur la face la moins gardée
parvint jusqu'au parapet, au moment où la seconde colonne revenue de
son échec escaladait le saillant à moitié démoli. La petite garnison
ayant à faire face à deux invasions à la fois, n'y put suffire, et fut
en peu d'instants obligée de mettre bas les armes. Quatre-vingt-trois
hommes furent tués ou blessés, et quatre-vingt-six faits prisonniers.
L'ennemi perdit environ 350 hommes.

[En marge: Choix de la lunette de Picurina pour y établir les
batteries de brèche.]

Notre artillerie fit immédiatement un feu terrible sur les vainqueurs
en possession de la Picurina, et leur en rendit le séjour fort
dommageable. Ils eurent beaucoup de peine à retourner les terres pour
se mettre à couvert du côté de la place, mais à force de travailleurs
et de moyens matériels, ils finirent, en sacrifiant beaucoup de monde,
par se créer un logement dans l'ouvrage conquis, et entreprirent
d'établir des batteries de brèche contre les deux bastions répondant à
la lunette de Picurina. Dès lors ils abandonnèrent presque toutes
leurs autres batteries, dont l'emplacement avait été assez mal choisi,
et s'attachèrent exclusivement aux nouvelles, qui fort rapprochées du
mur d'enceinte, le voyaient jusqu'au pied. L'artillerie française,
admirablement servie, leur faisait payer cher cette téméraire manière
de procéder, mais la poudre commençait à lui manquer, et la garnison
suppléait au feu du canon par un feu de mousqueterie, que les
meilleurs tireurs de chaque régiment dirigeaient sur les canonniers
anglais. Si la garnison avait eu assez de poudre et assez d'hommes,
c'eût été le cas de joindre à un grand feu d'artillerie une sortie
vigoureuse contre l'établissement formé à la gorge de la Picurina. Une
sortie heureuse sur un point aussi rapproché aurait probablement
détruit tous les avantages acquis par l'assiégeant, et l'aurait ramené
au point où il en était au début du siége. Mais il eût fallu opérer
cette sortie avec onze ou douze cents hommes, en sacrifier peut-être
trois ou quatre cents, et la garnison devait réserver sa poudre et ses
soldats pour le jour suprême et décisif de l'assaut.

[En marge: Établissement de batteries de brèche.]

[En marge: Exaltation héroïque de la garnison de Badajoz.]

[En marge: Son humanité envers les habitants.]

Ce moment ne pouvait pas tarder, tant étaient rapides les progrès de
l'assiégeant que l'assiégé n'était plus capable d'arrêter. Cependant
la garnison avait déjà gagné quinze jours, en sacrifiant, il est vrai,
700 hommes sur 4 mille, sans que l'ennemi eût encore réussi à battre
en brèche les deux bastions par lesquels il était décidé à pénétrer
dans la place. Le 31, il parvint à établir diverses batteries
contenant vingt bouches à feu de gros calibre, contre les deux
bastions qu'il s'agissait de démolir. Il prolongea ses tranchées à
droite et à gauche pour élever plusieurs autres batteries dont l'objet
était de répondre à l'artillerie de la place, d'enfiler ses défenses,
et de porter à trois le nombre des brèches. Bientôt il eut
cinquante-deux pièces de gros calibre en position, avec lesquelles il
ouvrit un feu épouvantable. La garnison, qui avait réservé ses
munitions pour le dernier moment, y répondit par un feu non moins
violent. Elle démonta plusieurs pièces, mais les Anglais, regorgeant
de matériel, et déployant un grand courage, remplaçaient les pièces
démontées au milieu de leurs épaulements bouleversés, et sous une
grêle de projectiles. Nos artilleurs, qui ne se laissaient pas
surpasser et pas même égaler, se tenaient aux embrasures détruites de
leurs canons, et redoublaient d'efforts sous les boulets, les bombes
et les obus. La garnison en était arrivée à cet état d'exaltation où
l'on ne tient plus compte des périls, et tous avaient juré de mourir
plutôt que de rendre leur drapeau et d'aller pourrir sur les pontons
infects où l'Angleterre, au déshonneur de sa civilisation, faisait
périr nos prisonniers. Les plus malheureux dans cette lutte formidable
étaient les habitants, restés dans la ville au nombre de cinq mille au
plus sur quinze mille, et la plupart indigents. La garnison les
nourrissait de ses économies. Elle avait eu l'humanité, avec les
restes de sa viande et avec ses légumes, de leur composer une
nourriture qui les empêchait de mourir de faim. Mais n'ayant ni
casemates ni blindages pour elle-même, et sachant s'en passer, elle
ne pouvait leur épargner les éclats des bombes au milieu desquels elle
vivait audacieusement. Aussi d'affreux gémissements remplissaient-ils
cette ville désolée, et déchiraient l'âme de nos soldats, insensibles
à leurs propres périls, mais pleins de pitié pour des infortunés que
depuis quinze mois ils s'étaient habitués à considérer comme des
compatriotes.

[Date en marge: Avril 1812.]

Enfin l'instant suprême approchait. Trois larges brèches avaient été
pratiquées dans la maçonnerie des bastions attaqués. L'assiégeant,
après avoir d'abord éparpillé ses feux, les avait maintenant
concentrés sur ces deux bastions, était parvenu à diminuer le niveau
de l'inondation en détruisant une partie des retenues, et avait rendu
les brèches abordables, sans toutefois s'imposer la précaution, dont
l'omission devait lui coûter cher, de renverser la contrescarpe,
conformément aux règles ordinaires de l'art.

[En marge: Moyens préparés pour résister à l'assaut.]

Lord Wellington avait fait à la garnison l'honneur de ne pas la
sommer, car il savait que toute proposition de capituler serait
inutile. Le gouverneur, en effet, ayant assemblé les principaux
officiers, il avait été décidé à l'unanimité, et aux acclamations des
troupes, qu'on attendrait l'assaut, et qu'on périrait les armes à la
main plutôt que de se rendre. Sur-le-champ on avait couru aux brèches,
afin d'y employer tous les moyens que l'art le plus ingénieux peut
offrir pour arrêter un ennemi résolu. L'habile et intrépide commandant
du génie avait indiqué et tracé les travaux, que les soldats
exécutaient avec enthousiasme. Tandis qu'une moitié d'entre eux était
de garde sur les remparts, l'autre moitié, travaillant dans le fossé,
déblayait le pied des brèches, ce qui est très-périlleux mais possible
lorsque l'ennemi n'a pas pris possession du bord du fossé. Les hommes
tombaient sous les obus et les grenades, mais d'autres continuaient à
faire disparaître les talus formés par les décombres. Malheureusement
l'artillerie anglaise, en poursuivant son oeuvre de démolition,
rétablissait bientôt ces talus. La ressource la plus réelle était
celle qu'on s'était ménagée sur le rempart même, où l'on avait
construit un second retranchement en arrière des brèches, établi en
avant des chevaux de frise, placé sur les côtés des barils à
explosion, et barricadé les rues aboutissant aux points d'attaque. Un
dernier et formidable moyen avait été préparé. L'ennemi persistant à
ne pas pousser les approches jusqu'au bord du fossé, et n'ayant pas
dès lors renversé la contrescarpe (qui est le mur du fossé opposé à la
place), on pouvait travailler comme on voulait au pied de cette
contrescarpe. Le commandant du génie Lamare y fit placer une longue
chaîne de bombes chargées et de barils remplis d'artifice joints les
uns aux autres par une traînée de poudre, à laquelle le brave officier
du génie Mailhet, embusqué dans le fossé, devait mettre le feu au
moment de l'assaut.

Tout étant ainsi disposé, des troupes d'élite étant postées au sommet
des brèches avec trois fusils par homme, des pièces chargées à
mitraille étant braquées sur les côtés, une réserve aussi forte que
possible se tenant aux ordres du gouverneur sur la principale place
de la ville, on attendit l'assaut. Lord Wellington avait tout préparé
pour le livrer le 6 avril au soir, vingt et unième jour de son arrivée
devant Badajoz. Mais il avait résolu de le livrer avec une telle masse
de forces, que le succès en fût presque infaillible, dût-il y
sacrifier deux fois autant d'hommes qu'il en avait perdu dans les plus
grandes batailles.

[En marge: Assaut formidable livré le 6 avril.]

[En marge: La garnison de Badajoz est un moment près de triompher.]

[En marge: Les troupes qui défendaient les brèches prises à revers par
la colonne qui avait escaladé les fronts abandonnés du sud-ouest.]

Le 6 avril en effet, vers neuf heures du soir, l'artillerie des
assiégeants vomit sur la place des torrents de feu. Deux divisions,
sous le général Coleville, s'acheminèrent directement vers les
brèches, tandis que la division Picton, avec des échelles, se portait
à droite pour essayer d'escalader le château par un endroit dont on
avait reconnu la faiblesse, et que la division Leith, tournant à
gauche, allait tenter une autre escalade à l'extrémité sud-ouest,
jusque-là négligée par les Anglais. Ainsi vingt mille hommes environ
marchaient à l'assaut, masse énorme d'assaillants rarement employée
jusqu'alors dans les siéges. Les deux colonnes commandées par le
général Coleville arrivèrent jusqu'au bord du fossé, sautèrent dedans,
et coururent ensuite aux brèches. Un cri général de nos soldats
signala leur apparition; on les laissa venir, puis, quand elles eurent
commencé à gravir les décombres, un feu de mousqueterie à bout portant
les accueillit de face, la mitraille les prit en flanc, et les fit
rouler pêle-mêle sur la brèche. Tandis que la queue des colonnes
voulait en soutenir la tête, une autre épreuve leur était réservée. Le
lieutenant du génie Mailhet, descendu dans le fossé au milieu de cette
affreuse mêlée, et attendant la mèche à la main l'instant propice,
mit le feu au long chapelet de bombes et de barils d'artifice disposé
au pied de la contrescarpe. Alors commença sur les derrières des
colonnes d'assaut, et sur les pas de celles qui les soutenaient, une
suite d'explosions formidables, qui, se succédant de seconde en
seconde, lançaient tour à tour la mitraille, les éclats de bombe, et
des torrents d'une lumière sinistre. De moment en moment cette lumière
meurtrière jaillissait de l'obscurité, était remplacée par les
ténèbres, puis jaillissait de nouveau, et chaque fois la mort s'en
échappait sous mille formes. Malheureusement l'intrépide Mailhet fut
lui-même frappé d'un éclat de bombe. Les deux divisions anglaises
envoyées aux trois brèches finirent, malgré leur bravoure, par céder à
la violence de la résistance, et par perdre leur impulsion sous le feu
incessant de mousqueterie et de mitraille qui les accablait. Déjà près
de trois mille Anglais avaient succombé, et lord Wellington allait
ordonner la retraite, lorsque sur d'autres points la scène changea. À
la droite de l'attaque, le général Picton, avec une rare intrépidité,
avait fait appliquer les échelles contre l'un des flancs du château.
Des Hessois étaient préposés à sa garde. Soit surprise, trouble, ou
infidélité, ils laissèrent envahir le précieux réduit confié à leur
courage et à leur loyauté et un officier anglais, se jetant aussitôt
sur les portes qui donnaient dans la ville, se hâta de les fermer,
afin de s'établir solidement dans le château avant que les Français
eussent le temps d'y accourir. Le gouverneur Philippon, que plusieurs
fois on avait trompé par de faux cris d'alarme, et qui conservait sa
réserve pour un danger extrême, refusa d'abord de croire à la nouvelle
de l'envahissement du château. Convaincu, mais trop tard, de la
réalité du fait, il se décida à y envoyer quatre cents hommes.
Ceux-ci, accueillis par un feu meurtrier, furent arrêtés devant la
première porte. Ils se présentèrent à la seconde, et firent de vains
efforts pour la forcer. Dans le désir de s'ouvrir l'entrée du château
et d'en expulser les Anglais, on s'empressa d'aller chercher une
partie des forces qui défendaient les fronts du sud-ouest, négligés
jusqu'ici par l'ennemi, et paraissant peu menacés. On les dégarnit
donc pour tâcher de reconquérir le château. Alors la division Leith,
qui méditait une escalade de ce côté, trouvant le rempart abandonné,
et posant une multitude d'échelles, parvint, grâce au peu de hauteur
du mur, à le franchir. À peine entrée, elle courut le long du rempart,
afin de prendre à revers les troupes qui jusqu'ici avaient défendu
victorieusement les trois brèches. À son aspect, le poste qui gardait
le front le plus voisin fondit sur elle à la baïonnette, et l'arrêta.
Mais bientôt, revenant en masse, elle reprit l'avantage sur nos
soldats trop peu nombreux, et elle se répandit de tous côtés dans la
ville. Alors une indicible confusion s'introduisit dans les rangs de
la garnison héroïque qui disputait à l'ennemi les restes de Badajoz.
Les défenseurs des brèches, pris à revers, furent obligés de se rendre
ou de s'enfuir. Le gouverneur, le commandant du génie et l'état-major,
après avoir fait tout ce qu'on pouvait attendre d'eux, essayèrent, en
courant au pont de la Guadiana, de se retirer avec quelques débris de
la garnison dans le fort de Saint-Christoval, pour s'y défendre
encore. Mais ils furent tués ou pris. Après une si prodigieuse
résistance, il ne leur restait plus qu'à se soumettre au vainqueur.

[En marge: Reddition de Badajoz après une résistance héroïque.]

Le lendemain ils furent conduits au camp de lord Wellington, qui tout
en les accueillant avec courtoisie, refusa cependant d'écouter leurs
instances en faveur de la malheureuse ville de Badajoz. Ce n'était
certainement pas à nous à solliciter pour les Espagnols, et aux
Anglais à les punir de notre résistance; mais lord Wellington, après
avoir reçu poliment nos officiers, livra sans pitié la ville de
Badajoz au pillage. Il ne fallait pas moins aux troupes qui avaient si
vaillamment monté à l'assaut!

Le siége de Badajoz nous avait coûté environ 1500 morts ou blessés, et
3 mille prisonniers; mais il avait coûté à lord Wellington plus de 6
mille hommes hors de combat, c'est-à-dire beaucoup plus qu'aucune de
ses batailles. L'assaut seul lui en avait fait perdre 3 mille, triste
compensation pour notre double malheur! Lord Wellington n'en avait pas
moins atteint son but; la pensée qu'il avait eue d'employer les
quelques jours que nos mouvements décousus lui laisseraient pour
enlever tour à tour Ciudad-Rodrigo et Badajoz, n'en était pas moins
accomplie! Ciudad-Rodrigo et Badajoz nous étaient ravis, le Portugal
nous était fermé, et l'Espagne était désormais ouverte aux Anglais!

[En marge: Tardive et inutile arrivée du maréchal Soult à Llerena avec
un corps de vingt-quatre mille hommes.]

Le maréchal Soult, en apprenant le danger de Badajoz, qu'on lui avait
signalé bien des fois, avait tardivement quitté les lignes de Cadix,
où il était occupé à jeter sur la rade des bombes de peu d'effet, et
s'était enfin mis en marche pour venir au secours de la place
assiégée. Il amenait avec lui vingt-quatre mille hommes, seule troupe
active dont il lui fût permis de disposer en s'obstinant à conserver
Grenade et Séville, et il accourait à Llerena dans l'espérance d'y
trouver, comme l'été précédent, le maréchal Marmont avec trente mille
hommes. Vaine espérance! le maréchal Marmont n'y était pas! La
nouvelle du désastre de Badajoz jeta le maréchal Soult dans une
véritable consternation, car le seul trophée de sa campagne
d'Andalousie lui avait dès lors échappé, et lord Wellington, s'il
était tenté d'opérer par l'Estrémadure et l'Andalousie en avait
d'avance toutes les portes ouvertes.

[En marge: Vaine démonstration du maréchal Marmont contre la province
de Beïra.]

Le maréchal Marmont, de son côté, n'était pas demeuré oisif. Fixé en
Vieille-Castille par les ordres formels de Napoléon, il avait eu
recours, en apprenant l'extrémité à laquelle était réduite la ville de
Badajoz, à la manoeuvre qui lui avait été prescrite. Il avait passé
l'Agueda avec cinq divisions, n'en pouvant amener davantage; il avait
dispersé les bandes qui infestaient le pays, refoulé les détachements
de troupes anglaises qui gardaient la frontière du Portugal, et puis
s'était arrêté par crainte de manquer de vivres, et par la conviction
aussi qu'il faisait quelque chose de parfaitement inutile. Toutefois
sa manoeuvre n'était pas absolument restée sans effet, car à la
nouvelle de son apparition, lord Wellington, qui aurait pu être tenté
de se jeter sur le maréchal Soult, qu'il savait réduit à vingt-quatre
mille hommes, avait sur-le-champ suspendu sa marche, et repris la
route du nord du Portugal.

Napoléon en voyant tomber coup sur coup les deux places qui avaient
coûté tant de sang et d'efforts, et qui étaient les principaux
obstacles placés sur la route des Anglais soit au nord, soit au midi,
fut aussi affligé qu'irrité, et s'en prit à tout le monde, au maréchal
Soult qui avec 80 mille hommes ne faisait rien, disait-il, au maréchal
Marmont qui n'avait pas su modifier des ordres donnés à trois cents
lieues du théâtre de la guerre. Ces reproches n'étaient que
très-incomplétement mérités. Le maréchal Soult n'avait guère en ce
moment plus de 50 mille hommes disponibles, et n'aurait pu s'opposer
sérieusement aux entreprises des Anglais qu'en sacrifiant Grenade. Son
tort véritable avait été de laisser inutilement le corps du général
Drouet en Estrémadure, où ce corps ne pouvait rien, et de ne l'avoir
pas tout simplement ramené à lui, en laissant dix mille hommes et
quelque cavalerie dans Badajoz, avec un approvisionnement suffisant en
vivres et en poudre. Badajoz aurait ainsi tenu plusieurs mois, et
donné le temps de venir à son secours. Quant au maréchal Marmont,
l'ordre de rester en Vieille-Castille, de ne pas descendre en
Estrémadure, et de n'aller au secours de Badajoz que par une diversion
opérée dans la province de Beïra, était si précis, qu'aucun général,
quelque hardi qu'il fût, n'aurait osé y manquer.

[En marge: À quelles conditions le maréchal Marmont aurait pu
concourir efficacement à sauver Ciudad-Rodrigo et Badajoz.]

La position que ce maréchal avait prise dans l'origine, celle
d'Almaraz sur le Tage, était la seule convenable, la seule qui lui eût
permis de se porter tour à tour au secours de Ciudad-Rodrigo ou de
Badajoz. Si en effet on lui avait accordé un renfort de vingt mille
hommes qu'il aurait placés à Salamanque, il aurait pu marcher sur
Badajoz avec les 30 mille qu'il avait sur le Tage, et réuni à l'armée
d'Andalousie, il aurait présenté 55 mille combattants à lord
Wellington, ce qui eût suffi pour sauver Badajoz. Si au contraire le
danger avait été au nord, il aurait pu repasser le Guadarrama, et, y
trouvant les 20 mille hommes établis à Salamanque, il en aurait encore
présenté 50 mille à lord Wellington sous les murs de Ciudad-Rodrigo,
et déjoué ainsi toutes ses tentatives. En lui refusant un renfort de
vingt mille hommes et en le fixant en Vieille-Castille, Napoléon avait
rendu presque inévitable la chute de Badajoz. Certainement la pensée
d'une diversion dirigée de Salamanque sur le Beïra était juste, comme
toute pensée de Napoléon sur la guerre devait l'être, et le résultat
venait de le prouver, puisqu'elle avait ramené lord Wellington vers le
nord du Portugal le lendemain de la prise de Badajoz: mais elle
l'avait ramené le lendemain, et non la veille! Cette pensée était
juste, mais de cette justesse générale qui dans l'exécution ne suffit
pas, car sans une précision rigoureuse dans le calcul des distances,
des temps et des forces, les pensées les plus justes deviennent ou
chimériques ou funestes. Sans doute si Badajoz avait contenu dix mille
hommes de garnison, de la poudre et des vivres en quantité suffisante,
si le duc de Raguse avait eu cinquante mille hommes, ou à lui, ou
empruntés à l'armée du général Caffarelli placée sous ses ordres, s'il
avait eu de plus des magasins toujours approvisionnés, et que dans
ces conditions il eût sérieusement marché sur Coimbre, lord Wellington
aurait infailliblement lâché prise une seconde fois, et abandonné le
siége de Badajoz. Mais Badajoz ayant à peine de quoi se défendre, et
le duc de Raguse ne pouvant avec les moyens dont il disposait faire
qu'une vaine menace, il était impossible par une simple démonstration
sur le Beïra de détourner de son but un esprit aussi sensé et aussi
ferme que celui de lord Wellington.

[En marge: Résumé des événements d'Espagne pendant les années 1810 et
1811, et causes véritables de nos revers.]

Ainsi en 1811 comme en 1810 toutes les combinaisons avaient avorté en
Espagne, tous les renforts envoyés étaient demeurés impuissants! Avant
de retracer des événements plus tristes encore que ceux dont on vient
de lire le récit, résumons ce qui s'était passé dans la Péninsule
depuis deux années. On a vu déjà dans le quarantième livre de cette
histoire, comment avait échoué la campagne de 1810; comment à cette
époque, avec la sage pensée d'employer en Espagne toutes ses forces
disponibles afin d'y résoudre la question européenne qu'il y avait
lui-même transportée, comment aussi, avec la sage pensée de diriger
son principal effort contre les Anglais, Napoléon s'était laissé
détourner de son but par les instances de Joseph et du maréchal Soult,
et avait consenti à la fatale expédition d'Andalousie, laquelle avait
amené la dispersion des quatre-vingt mille hommes les plus aguerris
qu'il y eût alors dans la Péninsule: on a vu comment Masséna, envoyé à
Lisbonne avec 70 mille hommes, réduits à 50 mille par les
circonstances locales, avait trouvé devant Torrès-Védras un obstacle
presque insurmontable, que toutefois il aurait pu surmonter avec un
secours de vingt-cinq mille hommes venant de l'Andalousie, avec un
secours pareil venant de la Castille; comment le maréchal Soult
n'avait ni pu ni voulu lui prêter ce secours, comment le général
Drouet ne l'avait pas pu davantage, comment Napoléon, emporté avec une
mobilité désastreuse vers d'autres desseins, lui avait refusé les
cinquante mille hommes qui auraient tout décidé, et comment enfin une
campagne qui aurait dû porter le coup mortel à l'armée anglaise
n'avait été que malheureuse pour nous, et avait inutilement consommé
les 150 mille hommes envoyés après la paix de Vienne! Ces récits
affligeants sont sans doute présents à la mémoire de ceux qui ont lu
cette histoire! Les récits de la fin de 1811 ne sont ni moins
affligeants ni moins significatifs, comme on a pu s'en convaincre dans
ce livre.

Puisque dès le milieu de 1811 Napoléon était résolu à porter ses
armées et sa personne au Nord, c'est-à-dire en Russie, il aurait dû au
Midi, c'est-à-dire en Espagne, se contenter d'une défensive imposante,
jusqu'à ce qu'il eût tout terminé lui-même entre la Vistule et le
Borysthène, si toutefois il pouvait terminer quelque chose dans ces
régions! En laissant le maréchal Suchet en Aragon et en Catalogne,
sans lui accorder de nouvelles forces, mais sans lui imposer aucune
tâche nouvelle, ce maréchal, surtout après la conquête de Tarragone,
serait resté maître paisible et incontesté de ces provinces; en
laissant le maréchal Soult à Séville, le maréchal Marmont sur le Tage,
sans les obliger à aucun déplacement de forces vers Valence, avec
l'ordre à l'un et à l'autre de courir au premier danger sur Badajoz,
comme ils l'avaient déjà fait avec tant de succès; en donnant de plus
au maréchal Marmont la faculté d'attirer à lui l'armée du nord, et en
lui attribuant exclusivement la plus grande partie de la réserve, il
est probable qu'on eût déjoué longtemps les efforts des Anglais contre
Badajoz et Ciudad-Rodrigo, et réduit lord Wellington, pendant un an
peut-être, à une inaction embarrassante pour lui devant l'opinion
exigeante de son pays. Mais ne voulant renoncer à rien, et, tout en
préparant l'expédition gigantesque de Russie, aspirant à pousser
vivement les affaires d'Espagne, se flattant de les avancer beaucoup
dans l'automne et l'hiver de 1811, Napoléon renouvela en ordonnant
l'expédition de Valence la faute qu'il avait commise en permettant
l'expédition d'Andalousie: il condamna le maréchal Suchet à s'étendre
sans le renforcer, et tandis que pour un moment il faisait converger
vers lui toutes les forces disponibles, lord Wellington aux aguets
enleva Ciudad-Rodrigo, et nous ferma le Beïra en s'ouvrant la
Castille. Le maréchal Marmont courut bien à Ciudad-Rodrigo, mais
obligé de ramener à lui ses forces dispersées jusqu'aux environs
d'Alicante, il arriva trop tard, et cet unique trophée de la campagne
de Portugal nous fut ravi. Il restait Badajoz, trophée unique aussi de
la campagne d'Andalousie. La même cause devait nous le faire perdre.
Napoléon obligé plus tôt qu'il ne l'avait d'abord supposé, de rappeler
d'Espagne sa garde, les Polonais, les dragons, les quatrièmes
bataillons, et attirant tout au nord de la Péninsule afin de pouvoir
tout attirer au nord de l'Europe, ramena Marmont du Tage sur le
Douro, l'y fixa, et découvrit ainsi Badajoz, que lord Wellington,
toujours aux aguets, enleva comme Ciudad-Rodrigo, en profitant du vide
laissé devant cette place par nos faux mouvements. Ainsi pour prendre
Valence, qui nous affaiblissait en nous forçant à nous étendre, on
perdit Badajoz et Ciudad-Rodrigo, seul fruit de deux campagnes
difficiles, seul obstacle sérieux qu'on pût opposer à une marche
offensive des Anglais! Tel était, tel devait être le résultat de cette
manière d'ordonner de loin, d'ordonner en pensant à autre chose, et en
ne consacrant à chaque objet que la moitié des ressources et de
l'attention qu'il aurait fallu pour réussir!

[En marge: Dans quel état restaient les affaires d'Espagne au moment
de la guerre de Russie.]

Toutes ces fautes commises, voici où en restait l'Espagne. Le général
Suchet demeurait à Valence tout juste avec le moyen de contenir le
pays, mais sans aucun moyen d'agir à la moindre distance; le maréchal
Soult se trouvait en flèche au milieu de l'Andalousie, avec une force
insuffisante pour prendre Cadix, et dans l'impuissance de livrer
bataille aux Anglais, si ceux-ci, après la prise de Badajoz, voulaient
marcher sur lui, ce qui au surplus n'était pas très-probable; enfin le
maréchal Marmont au nord, où véritablement les Anglais voulaient
frapper un coup décisif, soit sur Madrid, soit sur la ligne de
communication des armées françaises, le maréchal Marmont, privé de
Ciudad-Rodrigo, pouvait, si Joseph, si le général Caffarelli le
renforçaient à propos, réunir 40 mille hommes contre lord Wellington,
qui en avait 60 mille. Voilà où en était l'Espagne après y avoir
envoyé 150 mille hommes de renfort en 1810, 40 mille hommes de bonnes
troupes et 20 mille de conscrits en 1811, indépendamment de plus de
400 mille entrés dans la Péninsule de 1808 à 1810! De ces 600 mille
hommes il n'en survivait pas 300 mille, lesquels pouvaient fournir
tout au plus 170 mille soldats en état de servir activement; il faut
ajouter enfin que dans ces 170 mille soldats, 40 mille au plus, si on
manoeuvrait bien, étaient prêts à couvrir Madrid et Valladolid,
c'est-à-dire la capitale et notre ligne de communication!

[En marge: Napoléon, avant de partir pour la Russie, confère à Joseph
le commandement de toutes les armées agissant dans la Péninsule.]

[En marge: Inefficacité de cette mesure.]

[En marge: Mémoire du maréchal Jourdan sur la situation des affaires
d'Espagne au commencement de l'année 1812.]

Napoléon, au moment de s'éloigner de Paris, ayant appris par de
nombreuses expériences la difficulté d'ordonner à propos en ordonnant
de loin, prit le parti de conférer à Joseph le commandement de toutes
les armées servant en Espagne, sans lui prescrire toutefois la seule
conduite qui aurait pu tout sauver, celle de laisser le maréchal
Suchet à Valence, puisqu'il y était, mais de replier l'armée
d'Andalousie sur le Tage, de l'y réunir dans une même main à l'armée
de Portugal, d'établir ces deux armées, présentant ensemble une force
compacte de 80 mille hommes, dans une position bien choisie, d'où
elles auraient pu au premier danger se porter sur Madrid ou sur
Valladolid, suivant la marche adoptée par les Anglais. Mais Napoléon
se contenta de donner à tous l'ordre d'obéir à Joseph, sans savoir
comment le maréchal Suchet, habitué à se gouverner seul chez lui, et à
s'y gouverner très-bien, comment le maréchal Soult, résolu à régner
exclusivement en Andalousie, comment le maréchal Marmont, n'ayant pas
cessé d'être en contestation avec la cour de Madrid pour les intérêts
de l'armée de Portugal, pourraient ou voudraient se comporter à
l'égard de cette autorité de Joseph, si longtemps déniée, raillée,
déconsidérée par Napoléon lui-même, et proclamée au dernier moment
comme une sorte de remède extrême, dans lequel il fallait avoir tout à
coup une confiance que jamais il n'avait inspirée. Le maréchal
Jourdan, appelé à être le chef d'état-major de Joseph, composa sur
cette situation un mémoire plein de sens et de raison qui révélait
tous les inconvénients que nous venons de signaler, et qui fut expédié
à Paris. Avant de dire comment il y fut répondu par Napoléon, et, ce
qui est plus grave, par les événements eux-mêmes, il faut nous
reporter au Nord, vers cet autre abîme où Napoléon, entraîné par son
fougueux génie, allait s'enfoncer avec sa fortune, et malheureusement
avec celle de la France.


FIN DU LIVRE QUARANTE-DEUXIÈME.



LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.

PASSAGE DU NIÉMEN.

     Suite des événements du Nord. -- Un succès des Russes sur le
     Danube, écartant toute apparence de faiblesse de leur part,
     dispose l'empereur Alexandre à envoyer M. de Nesselrode à Paris,
     afin d'arranger à l'amiable les différends survenus avec la
     France. -- À cette nouvelle, Napoléon, ne voulant pas de cette
     mission pacifique, traite le prince Kourakin avec une extrême
     froideur, et montre à l'égard de la mission de M. de Nesselrode
     des dispositions qui obligent la Russie à y renoncer. -- Derniers
     et vastes préparatifs de guerre. -- Immensité et distribution des
     forces réunies par Napoléon. -- Mouvement de toutes ses armées
     s'ébranlant sur une ligne qui s'étend des Alpes aux bouches du
     Rhin, et s'avance sur la Vistule. -- Ses précautions pour arriver
     insensiblement jusqu'au Niémen sans provoquer les Russes à
     envahir la Pologne et la Vieille-Prusse. -- Ordre donné à M. de
     Lauriston de tenir un langage pacifique, et envoi de M. de
     Czernicheff pour persuader à l'empereur Alexandre qu'il s'agit
     uniquement d'une négociation appuyée par une démonstration armée.
     -- Alliances politiques de Napoléon. -- Traités de coopération
     avec la Prusse et l'Autriche. -- Négociations pour nouer une
     alliance avec la Suède et avec la Porte. -- Efforts pour amener
     une guerre de l'Amérique avec l'Angleterre, et probabilité d'y
     réussir. -- Dernières dispositions de Napoléon avant de quitter
     Paris. -- Situation intérieure de l'Empire; disette, finances,
     état des esprits. -- Situation à Saint-Pétersbourg. -- Accueil
     fait par Alexandre à la mission de M. de Czernicheff. -- Éclairé
     par les mouvements de l'armée française, par les traités
     d'alliance conclus avec la Prusse et l'Autriche, l'empereur
     Alexandre se décide à partir pour son quartier général, en
     affirmant toujours qu'il est prêt à négocier. -- En apprenant ce
     départ, Napoléon ordonne un nouveau mouvement à ses troupes,
     envoie M. de Narbonne à Wilna pour atténuer l'effet que ce
     mouvement doit produire, et quitte Paris le 9 mai 1812,
     accompagné de l'Impératrice et de toute sa cour. -- Arrivée de
     Napoléon à Dresde. -- Réunion dans cette capitale de presque tous
     les souverains du continent. -- Spectacle prodigieux de
     puissance. -- Napoléon, averti que le prince Kourakin a demandé
     ses passe-ports, charge M. de Lauriston d'une nouvelle démarche
     auprès de l'empereur Alexandre, afin de prévenir des hostilités
     prématurées. -- Fausses espérances à l'égard de la Suède et de la
     Turquie. -- Vues relativement à la Pologne. -- Chances de sa
     reconstitution. -- Envoi de M. de Pradt comme ambassadeur de
     France à Varsovie. -- Retour de M. de Narbonne à Dresde, après
     avoir rempli sa mission à Wilna. -- Résultat de cette mission. --
     Le mois de mai étant écoulé, Napoléon quitte Dresde pour se
     rendre à son quartier général. -- Horribles souffrances des
     peuples foulés par nos troupes. -- Napoléon à Thorn. -- Immense
     attirail de l'armée, et développement excessif des états-majors.
     -- Mesures de Napoléon pour y porter remède. -- Son accueil au
     maréchal Davout et au roi Murat. -- Son séjour à Dantzig. --
     Vaste système de navigation intérieure pour transporter nos
     convois jusqu'au milieu de la Lithuanie. -- Arrivée à
     Koenigsberg. -- Rupture définitive avec Bernadotte sur des
     nouvelles reçues de Suède. -- Déclaration de guerre à la Russie
     fondée sur un faux prétexte. -- Plan de campagne. -- Arrivée au
     bord du Niémen. -- Passage de ce fleuve le 24 juin. -- Contraste
     des projets de Napoléon en 1810, avec ses entreprises en 1812. --
     Funestes pressentiments.


[Date en marge: Déc. 1811.]

[En marge: Ce qui s'était passé depuis le mois de novembre dernier
dans les relations de la France avec la Russie.]

[En marge: Louables efforts de M. de Lauriston pour amener un
rapprochement entre la Russie et la France.]

[En marge: Instances de l'Autriche et de la Prusse en faveur de la
paix, poussées jusqu'à importuner la Russie, qui sent qu'elle n'y peut
rien.]

Napoléon et Alexandre étaient restés depuis le mois de novembre
dernier dans une attitude d'observation, armant sans cesse l'un en
représaille de l'autre, Alexandre ne souhaitant pas la guerre, la
craignant au contraire, résolu pourtant à la faire plutôt que de
sacrifier la dignité ou le commerce de sa nation, et dans l'intervalle
ne négligeant rien pour terminer sa lutte avec la Turquie, soit par
les armes, soit par la diplomatie; Napoléon, de son côté, sans
précisément désirer la guerre, décidé à la faire par ambition beaucoup
plus que par goût, et la préparant avec une extrême activité, parce
qu'il était fatalement convaincu qu'elle aurait lieu tôt ou tard, ce
qui était certain s'il exigeait de la part de la Russie une soumission
absolue, comme de la part de la Prusse et de l'Autriche. Dans cette
situation, s'étant déjà tout dit sur la prise de possession du
territoire d'Oldenbourg, sur l'admission des neutres dans les ports
russes, sur l'origine des armements réciproques de la France et de la
Russie, et n'ayant plus rien à se communiquer sur ces sujets devenus
fastidieux, on se taisait et on agissait. On organisait tantôt tel
corps, tantôt tel autre; on poussait celui-ci vers la Dwina ou le
Dniéper, celui-là vers l'Oder ou la Vistule. Mais, ainsi faisant, on
allait bientôt se trouver en présence les uns des autres, l'épée sur
la poitrine, et prêts à s'égorger. Tous les hommes sensés et honnêtes
en Russie, en France, en Europe, les uns par raison et humanité, les
autres par le motif honorablement intéressé du patriotisme, se
disaient avec douleur qu'en persistant quelques jours encore dans ce
silence et cette activité, il coulerait des torrents de sang depuis le
Rhin jusqu'au Volga. Le plus actif de ceux qui éprouvaient ces nobles
sentiments, M. de Lauriston, s'épuisait à écrire à Paris qu'on ne
voulait pas la guerre à Saint-Pétersbourg, qu'on ne la ferait qu'à
contre-coeur, mais qu'on la ferait terrible, et que cependant, si la
France consentait à ménager un peu la susceptibilité russe, à concéder
quelque chose pour le prince d'Oldenbourg, et à s'accommoder d'un peu
plus de rigueur contre le pavillon anglais, elle serait assurée de
conserver la paix, quoi qu'il pût advenir dans les autres parties de
l'Europe. À force d'insister, il avait fini par s'attirer de Napoléon
quelques boutades, du reste sans amertume, comme celle-ci: _Lauriston
se laisse attraper_, boutades auxquelles M. de Bassano ajouta pour son
compte des dépêches pleines d'arrogance et d'aveuglement. Désolé de
n'être pas écouté à Paris, M. de Lauriston insistait pour l'être à
Saint-Pétersbourg, s'attachant à montrer l'inutilité et le danger
d'une nouvelle lutte avec Napoléon (ce dont on était parfaitement
convaincu), et répétant qu'avec quelques jours encore de ce silence
guindé et maladroit, on finirait, les uns ou les autres, par se
trouver au bord d'un abîme. Il demandait instamment, avec la dignité
d'une conviction honnête, qu'on envoyât à Paris des instructions au
prince Kourakin, afin d'amener sur tous les points en litige une
explication satisfaisante, car, redisait-il sans cesse, rien de ce qui
semblait diviser les deux puissances ne valait la peine d'une guerre.
Les cabinets de Berlin et de Vienne agissaient dans le même sens, l'un
de bonne foi, l'autre par prudence. La Prusse voyait dans une nouvelle
conflagration européenne, à laquelle elle serait forcée de prendre
part, de nouveaux hasards, et le sage roi Frédéric-Guillaume n'était
pas de ceux qui pensaient que quand on se trouvait mal, il fallait
remuer, au risque d'être plus mal encore. D'ailleurs l'obligation de
se mettre du côté de Napoléon, si la guerre éclatait, blessait son
sentiment germanique, qui, pour être contenu, n'en était pas moins
sincère. Il souhaitait donc la paix avec ardeur, et il avait fait
parvenir à Saint-Pétersbourg de vives sollicitations, proposé même ses
bons offices, démarches qui avaient été accueillies avec dédain,
blessé qu'on était en Russie de ne pas avoir la Prusse avec soi.
L'Autriche, bien qu'elle pressentît qu'une nouvelle lutte de la France
et de la Russie lui fournirait l'occasion de rétablir ses affaires aux
dépens de l'une ou de l'autre, n'en craignait pas moins la guerre,
surtout depuis qu'elle prévoyait la nécessité d'être l'alliée de la
France, et ne cessait par ce motif de préconiser la paix à
Saint-Pétersbourg. Elle avait offert son intervention, qui avait été
tout aussi mal accueillie que celle de la Prusse. La Russie,
importunée à la longue d'instances qui semblaient supposer que la paix
dépendait d'elle, avait répondu aux ministres des deux puissances:
Conseillez la paix à d'autres, puisque vous y tenez tant,
conseillez-la surtout à ceux qui veulent la guerre, et m'obligent
malgré moi à la préparer[19].--

          [Note 19: Je parle d'après les dépêches prussiennes et
          autrichiennes elles-mêmes.]

[En marge: La Russie finit par adopter l'idée d'envoyer M. de
Nesselrode à Paris, afin d'amener une explication complète sur tous
les points.]

À force d'entendre répéter qu'on devrait bien s'expliquer avant de
s'égorger, que le prince Kourakin, usé auprès de Napoléon, plus propre
à la représentation qu'aux affaires, ne suffisait pas pour apaiser la
querelle, on avait fini à Saint-Pétersbourg par tourner les yeux sur
un homme très-propre à rétablir la bonne intelligence si elle pouvait
être rétablie, sur M. de Nesselrode, secrétaire principal de la
légation de Paris, fort jeune alors, mais déjà fort remarqué, esprit
fin, clairvoyant et sage, inspirant dès cette époque grande confiance
à Alexandre, pris au sérieux par Napoléon beaucoup plus que le prince
Kourakin, et actuellement en congé à Saint-Pétersbourg. On lui avait
entendu dire depuis son retour de Paris que, si on le voulait bien,
tout pourrait s'arranger; que Napoléon n'était pas aussi passionné
pour la guerre qu'on le croyait généralement, qu'avec lui il fallait
s'expliquer directement, parler clair et net, et qu'en s'y prenant de
la sorte on pouvait avoir satisfaction, et arriver à un accommodement
honorable. On avait donc songé à M. de Nesselrode, et on était tenté
de l'envoyer à Paris avec des instructions et des pouvoirs pour
traiter toutes les questions récemment soulevées, et envenimées bien
moins par ce qu'on avait dit que par ce qu'on avait omis de dire. M.
de Nesselrode se montrait flatté, à son âge, d'une si haute mission,
et disposé à tout faire pour en assurer le succès. Malheureusement ce
qui le flattait inspirait une fâcheuse jalousie à M. de Romanzoff,
fort intéressé pourtant à prévenir la guerre, mais prenant ombrage des
progrès du jeune diplomate et de la confiance qu'Alexandre semblait
lui témoigner. Il opposait donc certaines objections à cette mission,
bien que du reste il fût prêt à beaucoup de sacrifices pour maintenir
la paix, et même l'alliance avec la France. Une objection de M. de
Romanzoff, qui touchait Alexandre à cause de la susceptibilité russe,
c'était de paraître implorer la paix par l'envoi d'un diplomate ayant
mission spéciale de la négocier, surtout quand on n'était pas les
premiers auteurs des mesures justement considérées comme
provocatrices.

[En marge: Un succès sur les Turcs facilite aux Russes l'envoi à Paris
d'un messager de paix.]

[En marge: Vraisemblance d'un arrangement prochain entre la Russie et
la Porte.]

Toutefois un événement heureux pour les Russes, survenu récemment en
Turquie, fournit une occasion qu'on résolut de saisir pour envoyer M.
de Nesselrode à Paris, sans se donner une apparence de faiblesse. Le
général Kutusof, chargé en ce moment de diriger la guerre, avait mis à
profit l'incurie des Turcs, qui après avoir repris Rutschuk étaient
demeurés inactifs, les avait attirés près de Nicopolis en feignant d'y
vouloir passer le Danube, puis l'avait franchi près de Rutschuk, avait
surpris le camp du vizir, dispersé une partie de ses troupes, et
tenait le reste étroitement bloqué dans une île du fleuve. Ce succès,
qui semblait devoir contraindre la Porte à traiter, avait causé une
grande joie à Saint-Pétersbourg, où il avait été connu en novembre
1811. Sur-le-champ on avait autorisé le général Kutusof à ouvrir une
négociation, et à proposer la paix en se désistant des premières
prétentions russes. Ainsi on ne demandait plus les provinces du
Danube, c'est-à-dire la Bessarabie, la Moldavie et la Valachie, mais
la Bessarabie et la Moldavie seulement, cette dernière jusqu'au
Sereth, une sorte d'indépendance pour la Valachie et la Servie, un
petit territoire du côté du Caucase, à l'embouchure du Phase, et une
somme de vingt millions de piastres à titre d'indemnité de guerre. Des
pourparlers s'étaient engagés sur ces bases à Giurgewo, et un
armistice de plusieurs mois avait été convenu. À chaque instant on
espérait à Saint-Pétersbourg voir arriver un courrier qui annoncerait
la conclusion de la paix.

Ces résultats, quoiqu'ils fussent moins brillants que ceux qu'avait
rêvés Alexandre, car il s'était flatté, outre la Finlande, d'ajouter
du même coup à son empire la Bessarabie, la Moldavie et la Valachie,
étaient déjà fort beaux, et la seule acquisition de la Finlande et de
la Bessarabie signalait d'une manière bien assez éclatante les débuts
d'un règne qui promettait d'être fort long encore. Mais ces résultats
lui convenaient bien davantage sous un autre rapport, c'était de
pouvoir envoyer M. de Nesselrode à Paris sans qu'on criât à la
faiblesse dans les salons de Saint-Pétersbourg. Maître de toutes ses
forces par la fin de la guerre sur le Danube, il paraissait autant
donner la paix que la recevoir, sans compter qu'il était en mesure de
l'obtenir bien meilleure.

[En marge: Alexandre prépare lui-même les instructions de M. de
Nesselrode.]

On prépara donc les instructions de M. de Nesselrode. Alexandre prit
la peine de les rédiger lui-même, et autorisa M. de Lauriston à
annoncer le prochain départ du nouveau plénipotentiaire. On donna un
grade de plus à M. de Nesselrode dans la diplomatie russe, afin qu'il
se présentât revêtu de tous les signes de la confiance impériale. On
attendait impatiemment un dernier courrier des bords du Danube, pour
faire partir M. de Nesselrode juste au moment où la fin de la guerre
de Turquie serait connue, et pour avoir en traitant tout à la fois
plus de dignité et plus de force.

On informa de ces dispositions les diverses cours du continent, et
notamment celles de Prusse et d'Autriche. M. de Lauriston en écrivit à
Paris avec la satisfaction visible d'un bon citoyen, plus charmé
d'avoir bien fait que certain d'être approuvé, car il était évident à
son langage qu'il doutait fort de plaire à sa cour en travaillant avec
tant de zèle au maintien de la paix.

[En marge: Napoléon vivement contrarié par la nouvelle d'une mission
pacifique.]

[En marge: Il croit que la Russie, sûre d'en finir avec les Turcs,
veut lui dicter la loi.]

[En marge: Plan de dissimulation qui l'empêche de laisser éclater sa
colère.]

[En marge: Profonds motifs du plan de dissimulation conçu par
Napoléon.]

[En marge: Il veut être arrivé sur la Vistule avec ses armées avant
que les Russes aient eu le temps de détruire les ressources contenues
en Pologne et en Vieille-Prusse.]

La nouvelle du départ de M. de Nesselrode, mandée plusieurs fois,
n'arriva cependant à Paris avec tous les caractères de la certitude
que vers le milieu de décembre. Elle déconcerta fort Napoléon, et le
contraria par plus d'un motif. Il avait déjà eu connaissance des
échecs des Turcs, qui, disait-il, _s'étaient conduits comme des
brutes_, et il regardait la fin de la guerre de Turquie comme le
commencement de la guerre avec la France. Il avait toujours supposé en
effet que les Russes n'attendaient que cette occasion pour se
retourner contre lui, et le placer entre des conditions inacceptables
ou la guerre, alternative à l'égard de laquelle son choix était fait
d'avance. La nouvelle du voyage de M. de Nesselrode ne lui laissa plus
de doute. Il en conclut que la Russie tenait la guerre de Turquie pour
à peu près terminée, et qu'elle se hâtait d'en profiter pour lui
dicter des conditions. Il y avait là de quoi l'irriter profondément,
et le pousser même à un éclat, comme il n'y était que trop enclin,
s'il n'avait conçu un vaste plan, qui exigeait de sa part la plus
profonde dissimulation. Il voulait, en protestant toujours de son
désir de la paix, en répétant qu'il n'armait que par pure précaution,
arriver successivement à l'Oder, puis à la Vistule, avant que les
Russes eussent franchi le Niémen, afin de sauver les immenses
ressources en grains et fourrages qui se trouvaient dans la Pologne et
la Vieille-Prusse, ressources que les Russes ne manqueraient pas de
détruire si on leur en laissait le temps, car ils se vantaient tout
haut d'être prêts à faire de leurs provinces un désert, comme les
Anglais en avaient fait un du Portugal. Or, plus loin commencerait ce
désert, moins grande serait la masse de ce qu'on aurait à porter avec
soi. C'est pourquoi Napoléon, après s'être assuré de Dantzig, songeait
en ce moment à s'assurer de la navigation du Frische-Haff par ses
négociations avec la Prusse, afin de passer par eau de Dantzig à
Koenigsberg, puis de Koenigsberg à Tilsit. Ce n'est qu'à partir du
Niémen qu'il entendait se servir de transports par terre, et, se
flattant de porter avec lui des vivres jusqu'à une distance de deux
cents lieues, il croyait pouvoir s'avancer assez pour enfoncer le fer
au coeur même de la Russie. Tout ce plan allait être déjoué si les
Russes le prévenaient, et si, fondant à l'improviste sur la
Vieille-Prusse et la Pologne, ils en faisaient un désert, en brûlaient
les greniers, en prenaient le bétail pour l'emmener avec eux. Il
fallait donc petit à petit, sans éclat, sans rupture, arriver à la
Vistule, puis à la Prégel avant l'ennemi; il fallait aussi, et cela
n'importait pas moins, retarder les hostilités jusqu'à l'été de 1812,
car la condition des immenses transports que Napoléon avait préparés
c'était la réunion et l'entretien d'une grande quantité de chevaux.
Or, si on employait leurs forces à porter de quoi les nourrir
eux-mêmes, autant valait ne pas s'en embarrasser, car il ne resterait
rien pour les hommes. Si en effet les six mille voitures attelées
devaient charrier de l'avoine et non du blé, ce n'était pas la peine
de traîner avec soi un si vaste attirail. Pour en être dispensé, il
fallait ne commencer la guerre qu'en juin. La terre se couvrait alors
dans le Nord de fourrages et de moissons, et en donnant aux chevaux de
la cavalerie, de l'artillerie et du train, dont le nombre passait déjà
cent mille, et devait s'élever bientôt à cent cinquante mille, les
moissons des Russes à manger en herbe, on était assuré de faire vivre
sur le sol de l'ennemi les nombreux animaux qu'on amènerait à sa
suite. Il fallait donc ces animaux pour nourrir les hommes, et la
belle saison pour nourrir ces animaux. Les Russes auraient beau mettre
le feu à leurs champs, ils ne brûleraient pas les herbes. Ajoutez
qu'avec les immenses préparatifs qu'il avait à terminer, bien qu'il
s'y fût pris deux ans à l'avance, Napoléon savait par expérience que
deux mois de plus n'étaient pas à dédaigner; que les Russes ayant pour
arme la destruction, et lui la création des moyens, le temps n'était
pas un élément nécessaire pour eux, tandis qu'il était indispensable
pour lui.

[En marge: Par ce motif, Napoléon ne veut pas d'une explication
catégorique après laquelle les Russes ne pourraient plus concevoir de
doutes sur l'imminence d'une guerre prochaine.]

Par ces motifs profonds, il fallait se glisser en quelque sorte
jusqu'à la Vistule, et gagner non-seulement du terrain, mais du temps,
sans provoquer une rupture. Pour réussir dans un tel dessein il n'y
avait rien de mieux que cet état de querelle obscure, indécise, où
l'on se répétait indéfiniment: Vous armez... Et vous aussi... C'est
vous qui avez commencé... Non, ce n'est pas nous, c'est vous... Nous
ne voulons pas la guerre... Nous ne la voulons pas non plus..... et
autres propos semblables fort insignifiants en apparence, mais fort
calculés de la part de celui qui, avec ces ennuyeux reproches,
occupait des mois entiers, gagnait de décembre à janvier, de janvier à
février, et espérait gagner encore jusqu'en juin 1812. Or une
explication claire et catégorique devait faire cesser une situation si
utile aux desseins de Napoléon, et l'arrivée de M. de Nesselrode, en
provoquant cette explication, ne lui convenait aucunement[20]. Quelque
adresse qu'il pût y mettre, quelque empire qu'il sût prendre sur
lui-même lorsqu'il s'y appliquait, il était impossible qu'avec un
homme aussi pénétrant que M. de Nesselrode, il ne fût pas bientôt
amené à un éclaircissement complet, à une solution par oui ou par non,
après laquelle il n'y aurait plus qu'à marcher tout de suite les uns
contre les autres. Or il lui importait, comme on vient de le voir,
qu'on arrivât, les Français sur la Prégel, les Russes sur le Niémen,
avant de s'être déclaré la guerre, et en se répétant sans cesse qu'il
fallait s'expliquer, sans pourtant s'expliquer jamais.

          [Note 20: Dans une matière aussi grave, pas plus du reste
          que dans une qui le serait moins, je ne voudrais rien
          supposer. Mais les lettres les plus précises de Napoléon aux
          trois ou quatre hommes investis de sa confiance, le prince
          Eugène, le maréchal Davout, M. de Cessac, M. de Lauriston
          lui-même, ne laissent aucun doute sur la réalité de ce
          calcul. Nous en citerons plus tard des preuves matérielles
          et irréfragables.]

[Date en marge: Janv. 1812.]

[En marge: Napoléon s'y prend de manière à empêcher la mission de M.
de Nesselrode, et à mettre ses armées en mouvement sans provoquer une
rupture immédiate.]

Il forma donc la résolution de donner sur-le-champ ses derniers ordres
militaires, et en même temps il s'y prit de la manière la plus
convenable pour empêcher M. de Nesselrode de venir à Paris, en se
gardant toutefois de blesser la Russie, et de la pousser à une rupture
immédiate. Il voyait le prince Kourakin fort souvent; il savait, car
le bruit en était déjà répandu dans toute l'Europe, que l'envoi de M.
de Nesselrode à Paris était prochain, et il n'en dit mot au prince,
silence tout à fait inexplicable s'il n'était improbateur de la
mission projetée. Il ne s'en tint pas là: s'expliquant sur ce sujet
avec le ministre de Prusse, qui devait nécessairement recueillir ses
paroles et les mander à Berlin, d'où le désir d'être utile à la cause
de la paix pourrait bien les faire arriver jusqu'à Saint-Pétersbourg,
il ne dit rien précisément qui ressemblât à l'intention de ne pas
recevoir M. de Nesselrode, mais il se montra froid, retenu, presque
mécontent, parut désapprouver l'éclat donné à cette espèce de mission
extraordinaire, car c'était, selon lui, engager l'amour-propre des
deux puissances, les rendre plus difficiles, plus attentives à ne
rien concéder de trop. À cette désapprobation indirecte de la mission
de M. de Nesselrode, il joignit, dans une occasion assez importante,
une froideur marquée pour la légation russe. Le premier de l'an, jour
consacré aux réceptions, c'est à peine s'il adressa la parole au
prince Kourakin, qui, fort attentif aux petites choses, ne manqua pas
de le remarquer, et en conclut que la mission de M. de Nesselrode ou
venant trop tard, ou ne plaisant pas, n'avait pas chance de réussir.
Ce qu'il y eut de plus grave encore, ce fut le bruit des ordres donnés
par Napoléon, bruit toujours suffisant, si petit qu'il soit, pour
frapper l'oreille d'un ambassadeur quelque peu informé. Napoléon avait
recommandé la discrétion la plus absolue, mais tant de gens devaient
être dans la confidence, quelques-uns de ses ordres étaient si
difficiles à cacher par leur nature et leur gravité, que le mystère,
possible pour le gros du public, ne l'était pas pour une diplomatie
qui payait fort bien les trahisons. En effet M. de Czernicheff, aide
de camp de l'empereur Alexandre, souvent en mission à Paris, avait
acheté un commis qui lui livrait les secrets les plus importants du
ministère de la guerre. Par ces diverses causes, le prince Kourakin
parvint à savoir tout ce que Napoléon avait ordonné, et ce qu'il avait
ordonné ne pouvait laisser aucun doute sur la résolution irrévocable
d'hostilités prochaines.

[En marge: Levée de la conscription de 1812.]

[En marge: Réunion des contingents allemands, et rappel des troupes
d'Espagne destinées à la Russie.]

D'abord il avait prescrit à M. de Cessac, devenu ministre de
l'administration de la guerre, de préparer le sénatus-consulte pour la
levée de la conscription de 1812, mesure nécessairement
très-significative, puisque les cadres ayant déjà reçu la
conscription de 1811 tout entière, étaient suffisamment remplis pour
un armement de pure précaution. Napoléon avait ensuite demandé aux
gouvernements allemands de fournir leur contingent complet, et l'avait
exigé non pas seulement des principaux d'entre eux, comme la Bavière,
la Saxe ou le Wurtemberg, capables de garder un secret, mais de tous
les petits princes, auxquels on ne pouvait s'adresser sans que le fait
fût bientôt divulgué. Il avait écrit en chiffres aux maréchaux Suchet
et Soult de lui envoyer sur-le-champ les régiments dits de la Vistule,
régiments excellents dont il voulait se servir en Pologne. Il avait
donné des ordres pour le retour immédiat de la jeune garde, cantonnée
en Castille, et pour celui des dragons, destinés à rentrer en France
un escadron après l'autre. C'est ce qui explique comment en Espagne,
après avoir tout fait converger sur Valence, avec la pensée de tout
faire refluer ensuite sur le Portugal, il avait concentré soudainement
les forces disponibles du côté de la Castille, au lieu de les
concentrer du côté du Portugal, de manière que les Anglais, ayant
profité du mouvement vers Valence pour prendre Ciudad-Rodrigo, avaient
profité bientôt après du mouvement vers la Castille pour prendre
Badajoz.

[En marge: Départ d'une partie de la garde impériale.]

[En marge: Ordre secret de départ adressé à l'armée d'Italie.]

[En marge: Succession de tous les mouvements de troupes profondément
calculée.]

Indépendamment de ces ordres, Napoléon achemina vers le Rhin, non les
détachements de la garde qui étaient à Paris même, ce qui eût produit
trop de sensation, mais ceux qui stationnaient dans les environs,
tels, par exemple, que les régiments de la garde hollandaise. Il
pressa de nouveau les achats de chevaux en Allemagne, lesquels, à son
gré, ne s'exécutaient pas assez vite, et mit en marche les bataillons
d'équipages dont l'organisation était achevée, en leur donnant à
porter des souliers, des eaux-de-vie, et en général des objets
d'équipement. Enfin il expédia un premier ordre de mouvement à l'armée
d'Italie. Cette armée ayant à traverser la Lombardie, le Tyrol, la
Bavière, la Saxe, pour se trouver en ligne sur la Vistule avec l'armée
du maréchal Davout, devait être en mouvement au moins un mois avant
les autres, si on voulait qu'elle ne fût pas en retard. Cependant,
comme de toutes les mesures qu'il avait à prendre celle-ci était la
plus frappante, car on ne pouvait déplacer l'armée d'Italie,
l'arracher à ses cantonnements pour lui faire parcourir une moitié de
l'Europe, sans un parti bien arrêté à l'égard de la guerre, il
s'attacha à bien garder son secret, et écrivit directement au prince
Eugène en ayant soin d'éviter l'intermédiaire des bureaux. Il
enjoignit à ce prince de disposer ses divisions à Brescia, Vérone et
Trieste pour le milieu de janvier, afin qu'elles fussent prêtes à
marcher vers la fin du même mois avec tout leur matériel. Quoiqu'il
les demandât en janvier, il n'y comptait qu'en février, sachant, avec
sa grande expérience, que ce n'est pas trop que de concéder un mois
aux retards inévitables. Il avait le projet de faire partir les
troupes d'Italie vers la fin de février, et de n'ébranler celles du
maréchal Davout que dans le courant de mars, sauf à porter rapidement
celles-ci sur la Vistule, si la nouvelle du mouvement de l'armée
d'Italie amenait les Russes sur le Niémen. Sinon il se proposait de
pousser lentement ses colonnes sur la Vistule, où il ne désirait pas
les avoir avant la mi-avril, de les porter ensuite à la mi-mai sur la
Prégel, et à la mi-juin sur le Niémen. En mettant ainsi trois mois à
les mouvoir de l'Elbe au Niémen, les hommes, les chevaux devaient
arriver sans s'être fatigués, et parvenir sur le théâtre de la guerre
au complet de leur effectif et de leur équipement.

[En marge: Les dernières mesures prises par Napoléon et un courrier du
prince Kourakin achèvent de détruire tous les doutes de la cour de
Russie sur l'imminence de la guerre.]

De toutes ces mesures, la légation russe n'ignora que le départ de
l'armée d'Italie, dont le prince Eugène avait seul la confidence, et
le rappel des Polonais d'Espagne demandé par dépêches chiffrées aux
maréchaux Soult et Suchet. Mais elle connut toutes les autres, et
c'était assez pour dissiper les derniers doutes, s'il avait pu en
rester encore sur la résolution de commencer la guerre dans la
présente année 1812. Le prince Kourakin en effet n'en conserva plus
aucun dès les premiers jours de janvier. Le silence évidemment
volontaire gardé avec lui sur la mission de M. de Nesselrode, la
froideur tout à fait inusitée qu'on lui avait montrée, et qui
contrastait avec les prévenances dont il était ordinairement l'objet,
enfin toutes les dispositions dont les bruits publics suffisaient pour
acquérir la connaissance, équivalaient à la démonstration la plus
complète. Aussi le prince Kourakin expédia-t-il le 13 janvier un
courrier extraordinaire, pour faire part à sa cour de tout ce qu'il
avait appris et observé lui-même, et lui déclarer qu'à son avis la
guerre était résolue, et qu'il fallait se préparer sur-le-champ à la
soutenir. Il demandait même des ordres pour les cas extrêmes, pour
celui par exemple où il se verrait obligé de quitter Paris. Peut-être
sa grande sensibilité aux froideurs de la cour avait-elle donné plus
de vivacité à ses convictions, mais si son déplaisir personnel l'avait
porté à dire que la guerre était résolue, ce déplaisir n'avait servi
qu'à l'éclairer, car il est bien vrai qu'en ce moment elle l'était
irrévocablement.

[En marge: Consternation et ferme résolution de la cour de Russie.]

Quand les dépêches du prince Kourakin parvinrent à Saint-Pétersbourg,
on était encore tout disposé à envoyer M. de Nesselrode à Paris, et on
n'attendait que la circonstance déterminante d'un courrier de
Constantinople pour ordonner son départ. Malheureusement ce courrier
n'arrivait pas, et M. de Romanzoff abusait de ce retard par jalousie
du jeune négociateur. Le courrier du prince Kourakin parti le 13
janvier arriva le 27 à Saint-Pétersbourg et y causa la plus vive
sensation. À la lecture des dépêches qu'il apportait, on partagea le
sentiment de l'ambassadeur, et, comme lui, on ne douta plus de la
guerre. Déjà on était fort enclin à croire que la crise actuelle
aurait cette issue, et plutôt que de se soumettre comme la Prusse ou
l'Autriche à toutes les volontés de Napoléon, plutôt que de sacrifier
les restes du commerce russe, on était résolu à braver les dernières
extrémités. Pourtant, de la prévoyance du fait au fait lui-même, il y
a toujours une différence que les hommes sentent très-vivement, et on
en fut profondément affecté à Saint-Pétersbourg, à tel point que M. de
Lauriston put dire sans exagération qu'on y était consterné. C'était
alors dans l'opinion de l'Europe une si grande chance à courir que de
braver Napoléon, son génie, ses vaillantes armées; c'étaient de si
redoutables souvenirs que ceux d'Austerlitz, d'Iéna, d'Eylau, de
Friedland, que même avec le plus noble sentiment de patriotisme, ou
avec les haines ardentes de l'aristocratie européenne contre nous, on
était saisi d'une sorte de terreur à la pensée de recommencer une
lutte qui avait toujours si mal réussi. Cette fois, d'ailleurs, si la
fortune était encore contraire, il se pourrait bien que l'on eût
consolidé pour toujours la domination qu'on voulait renverser, et
qu'on eût exposé la Russie à tomber à ce second rang auquel la Prusse
et l'Autriche étaient aujourd'hui descendues, et dont on avait
horreur. La Providence, qui garde si bien ses secrets, n'avait pas
encore dit le sien, et les Russes ne savaient pas qu'ils étaient à la
veille de leur grandeur, et Napoléon savait encore moins qu'il était à
la veille de sa chute! Pourtant de ces secrets providentiels il en
transpire toujours quelque chose pour le génie, quelquefois même pour
la passion.

[En marge: Plan de guerre qui naît spontanément dans l'esprit de tout
le monde en Russie.]

[En marge: On veut se retirer dans les profondeurs de l'empire en
détruisant toutes choses sur les pas des Français.]

La passion, qui le plus souvent aveugle, et si rarement éclaire, avait
cette fois découvert une partie de la vérité aux Russes. Ils se
disaient que Napoléon était venu à bout en 1807 de leurs armées, mais
qu'il avait failli s'enfoncer dans leurs boues, mourir de faim ou de
froid au milieu de leurs frimas. La catastrophe de Charles XII leur
revenait en mémoire. La récente détresse de Masséna en Portugal, qu'on
avait créée à force de dévastations, et publiée dans toute l'Europe
avec une espèce de jactance barbare, les occupait également, et
presque partout ils répétaient que sans brûler les champs d'autrui
comme les Anglais, en incendiant leurs propres campagnes, ils
placeraient Napoléon dans une position plus affreuse encore que celle
de Masséna. Aussi dans tous les rangs de l'armée russe entendait-on
dire qu'il faudrait tout brûler, tout détruire, se retirer ensuite
dans le fond de la Russie sans livrer de bataille, qu'on verrait alors
ce que pourrait le terrible empereur des Français dans des plaines
ravagées, dépourvues de grains pour ses soldats, d'herbe pour ses
chevaux, et que, nouveau Pharaon, il périrait dans l'immensité du
vide, comme l'autre dans l'immensité des flots. Ce plan d'éviter les
grandes rencontres, et de se retirer en ravageant, naissait dans tous
les esprits, et dans cette circonstance solennelle tout le monde, pour
ainsi dire, avait été général.

[En marge: Quelques esprits impatients voudraient qu'on portât le
ravage en avant, et qu'on allât tout détruire en Pologne et en
Vieille-Prusse.]

Il y avait même parmi les officiers de l'empereur Alexandre des
caractères plus ardents que les autres, qui lui conseillaient de
porter le désert en avant, et pour cela de ne pas attendre Napoléon
sur le Niémen, de ne pas lui laisser ainsi les riches greniers de la
Pologne et de la Vieille-Prusse, mais d'envahir sur-le-champ ces
contrées, les unes appartenant à l'odieuse Pologne pour laquelle on
avait la guerre, les autres à la Prusse que sa faiblesse allait faire
l'alliée de Napoléon, de les occuper pour quelques jours seulement, de
tout y détruire, et de les évacuer immédiatement après.

[En marge: Alexandre ne veut pas prendre cette initiative, afin de
conserver la paix aussi longtemps qu'elle sera honorablement
possible.]

Alexandre, pensant à cet égard comme tous les soldats et officiers de
son armée, était bien d'avis d'opposer à Napoléon les distances et la
destruction, de refuser les batailles, et de s'enfoncer dans
l'intérieur de la Russie, sauf à s'arrêter et à combattre quand on
trouverait les Français épuisés de fatigue et de faim; mais il n'était
pas de l'avis de ceux qui prétendaient envahir sur-le-champ pour les
ravager la Vieille-Prusse et la Pologne. Prendre l'offensive, se
porter en avant, c'était donner des chances au grand gagneur de
batailles de vous vaincre dans le pays même où on irait le prévenir,
c'était aussi partager avec lui les torts de l'agression, du moins aux
yeux des peuples, et Alexandre, avant de demander à sa nation les
derniers sacrifices, désirait que l'univers entier fût convaincu qu'il
n'avait point été l'agresseur. Enfin il y avait une raison
qu'Alexandre disait moins, mais qui agissait fortement sur lui, c'est
que tant que la paix était honorablement possible il voulait la
conserver, et ne pas la compromettre par une initiative imprudente. De
son côté M. de Romanzoff, dont la politique avait été fondée sur
l'alliance française, et qui allait perdre par la guerre la base de
son système et le vrai motif de sa présence dans les conseils de
l'empire, se flattait encore que lorsque Napoléon serait sur la
Vistule, Alexandre sur le Niémen, on pourrait entamer une sorte de
négociation armée, et qu'à la veille de s'engager dans des voies
effrayantes, on serait peut-être plus accommodant des deux parts; que
Napoléon lui-même, ayant vu de plus près les difficultés de cette
guerre lointaine, serait moins exigeant, et qu'on finirait par
s'entendre au dernier instant, au moyen d'un compromis qui sauverait
l'honneur de tous: faible espérance sans doute, mais à laquelle M. de
Romanzoff et Alexandre ne pouvaient pas se décider à renoncer.

[En marge: Premier plan de campagne des Russes.]

Dans ces vues, Alexandre, avec son ministre et quelques généraux
investis de sa confiance, arrêta le système de guerre qu'il convenait
d'adopter. Il fut décidé qu'on aurait deux armées considérables, dont
tous les éléments étaient déjà réunis, l'une sur la Dwina, l'autre sur
le Dniéper, deux fleuves qui, naissant à quelques lieues l'un de
l'autre, courent le premier vers Riga et la Baltique, le second vers
Odessa et la mer Noire, et décrivent ainsi une vaste ligne
transversale du nord-ouest au sud-est, constituant pour ainsi dire la
frontière intérieure du grand empire russe. Ces deux armées, ayant
leurs postes avancés sur le Niémen, se retireraient concentriquement à
l'approche de l'ennemi, lui présenteraient une masse compacte qui
serait au moins de 250 mille hommes, et à laquelle on espérait pouvoir
ajouter bientôt des réserves au nombre de cent mille. Une troisième
armée, d'une quarantaine de mille hommes, se tiendrait en observation
vers l'Autriche, se lierait avec celle du Danube qui était de soixante
mille, et ces deux armées elles-mêmes, suivant les événements de
Turquie, se rendraient sur le théâtre de la guerre, et porteraient à
quatre cent cinquante mille hommes la somme totale des forces russes.

[En marge: Alexandre compte beaucoup sur le rôle que l'opinion jouera
dans cette guerre.]

[En marge: État des esprits en Allemagne, en Pologne, et même en
France.]

Ces moyens, indépendamment du climat, des distances, et des ravages
projetés, avaient une valeur considérable, et soutenaient la confiance
des Russes. Mais d'autres motifs contribuaient encore à la fortifier.
Les Russes pensaient que dans cette lutte l'opinion jouerait un rôle
important, et que ceux qui seraient parvenus à la mettre de leur côté
auraient un grand avantage. Ils savaient que la France elle-même,
quoique condamnée à se taire, n'approuvait pas ces guerres
incessantes, dans lesquelles on versait son sang par torrents pour des
objets qu'elle ne comprenait plus, depuis que ses frontières avaient
non-seulement atteint, mais dépassé les Alpes, le Rhin et les
Pyrénées. Ils savaient qu'après un immense enthousiasme pour la
personne de Napoléon, une sourde haine commençait à naître contre lui,
et pouvait éclater au premier revers; qu'en Allemagne cette haine
était non pas sourde et cachée, mais ardente et publique, plus
violente même qu'en Espagne, où l'épuisement l'avait un peu amortie;
que dans les États alliés, comme la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe,
les peuples en voulaient cruellement à leurs princes de les sacrifier
à un maître étranger, dans un pur intérêt d'agrandissement
territorial, et que la conscription était devenue chez eux la plus
odieuse des institutions; qu'en Prusse, outre tous les maux résultant
de guerres continuelles, on était inconsolable de sa grandeur perdue;
qu'en Autriche, où l'on était un peu calmé depuis la paix et le
mariage, la cour nourrissait plus d'aversion que jamais contre la
France, qu'on regrettait amèrement l'Italie et surtout l'Illyrie;
qu'enfin dans le Nord, en Pologne même, il y avait des souffrances qui
diminuaient beaucoup l'enthousiasme pour Napoléon, et rendaient des
partisans à l'opinion de quelques grands seigneurs polonais, qui
pensaient qu'il fallait reconstituer la Pologne non par la France,
mais par la Russie, en plaçant la couronne des Jagellons sur la tête
d'Alexandre, ou sur celle d'un prince de sa famille. Et il était vrai
que la malheureuse Pologne, n'ayant d'autre richesse que ses blés, ses
bois, ses chanvres, qui ne pouvaient plus franchir le port de Dantzig
depuis le blocus continental, souffrait horriblement; que chez elle la
noblesse était ruinée, le peuple écrasé par les impôts, et la ville de
Dantzig, de riche cité commerciale convertie en cité guerrière,
réduite à la dernière misère. Le général Rapp, fin courtisan, mais
coeur excellent, avait été si touché du spectacle de ces maux, qu'il
avait osé les faire connaître au maréchal Davout, en disant que si
l'armée française avait un seul revers, ce ne serait bientôt qu'une
insurrection générale du Rhin au Niémen. Le froid et sévère Davout
lui-même, regardant peu à des souffrances qu'il partageait tout le
premier avec ses soldats, observant sur les affaires publiques le
silence qu'il imposait aux autres, avait cependant transmis à Napoléon
les lettres que le général Rapp lui avait écrites, en les accompagnant
de ces paroles remarquables: «Je me souviens en effet, Sire, qu'en
1809, sans les miracles de Votre Majesté à Ratisbonne, notre situation
en Allemagne eût été bien difficile!»--

[En marge: L'état des esprits confirme Alexandre dans la résolution de
ne pas prendre l'initiative afin de laisser à Napoléon tous les torts
de l'agression.]

C'étaient là les vérités bien tristes pour nous, qui, venant s'ajouter
au sentiment de leurs forces réelles, inspiraient aux Russes la
confiance d'entreprendre une lutte formidable. Ils se disaient donc
que si la guerre offrait de cruelles chances, elle en présentait
d'avantageuses aussi; que si Napoléon, comme Charles XII, rencontrait
en Russie les plaines de Pultawa, l'Allemagne entière se soulèverait
sur ses derrières; que les princes alliés seraient forcés par leurs
peuples de se détacher de son alliance; que la Pologne elle-même
accueillerait l'idée de se reconstituer autrement que par la main de
Napoléon, et que la France, épuisée de sang, fatiguée des sacrifices
que lui coûtait une ambition sans bornes et sans objet raisonnable, ne
ferait plus les efforts dont en d'autres temps elle s'était montrée
capable pour soutenir sa grandeur.

Ces motifs confirmaient Alexandre dans la résolution de mettre les
torts du côté de Napoléon, de n'en mettre aucun du sien, de ne pas
prendre l'initiative de l'agression, de border le Niémen sans le
dépasser, et, dans une attitude formidable, mais réservée, d'attendre
l'ennemi sans aller le chercher. Cette conduite lui semblait de tout
point la meilleure, militairement et politiquement, sans compter qu'en
agissant ainsi on sauvait la dernière chance de la paix, car il était
toujours possible qu'au dernier moment une négociation heureuse fît
tomber les armes des mains de tout le monde. Ce système fut poussé au
point de laisser à l'ennemi l'initiative de tous les actes évidemment
provocateurs, comme le départ de la garde impériale, et celui de
l'Empereur pour l'armée. Ainsi on résolut de ne faire partir la garde
impériale russe de Saint-Pétersbourg que lorsque la garde impériale
française serait partie de Paris, et Alexandre lui-même projeta de ne
quitter sa capitale qu'après que Napoléon aurait quitté la sienne. On
verra plus tard qu'en ce dernier point seulement il ne tint pas à son
système jusqu'au bout.

[En marge: Direction de la diplomatie russe.]

[En marge: Impatience que témoigne l'Angleterre de se rapprocher de la
Russie.]

La diplomatie fut dirigée dans le même sens. Évidemment il n'y avait
rien à espérer de la Prusse ni de l'Autriche. Tout ce qu'on pouvait
obtenir de ces puissances, c'était la neutralité, si toutefois
Napoléon la leur permettait; mais quant à une coopération de leur
part, il n'y fallait pas songer. Cependant il y avait des alliances
qui s'offraient avec ardeur, avec importunité presque, c'étaient celle
de l'Angleterre, et, le croirait-on? celle de la Suède. L'alliance de
l'Angleterre était naturelle, légitime, et elle était inévitable au
premier coup de canon tiré entre la France et la Russie. Le cabinet
anglais, dans son impatience de la nouer, avait choisi le prétexte
d'une demande de salpêtre adressée par la Russie au commerce neutre,
pour expédier sur Riga une douzaine de bâtiments chargés de poudre.
Puis elle avait envoyé en Suède un agent, M. Thornton, qui à la
moindre espérance d'être accueilli devait se jeter dans le premier
port russe qui lui serait ouvert. En attendant, M. Thornton devait
essayer à Stockholm de s'aboucher avec la légation russe, en se
servant du cabinet suédois pour faire agréer ses ouvertures.

[En marge: Fureur croissante du prince Bernadotte contre Napoléon.]

Rien, il faut le répéter, n'était plus naturel que cette impatience du
cabinet britannique, on peut dire seulement qu'elle était trop
pétulante, et qu'en se mettant si tôt en avant, elle s'exposait à
rapprocher, si un rapprochement était possible encore, ceux qu'elle
voulait pour jamais désunir. Mais la Suède, ou, pour parler plus
exactement, le prince qui devait à la France d'être monté sur les
marches du trône de Suède, s'employer avec passion à nous chercher des
ennemis, à nouer des alliances contre nous! c'est ce qui a lieu
d'étonner, de révolter même tout coeur honnête, et c'est pourtant ce
qui se voyait dans le moment, et ce qui devait être une des parties
les plus frappantes du tableau extraordinaire offert alors aux yeux du
monde.

[En marge: Langage de ce prince aux divers partis qui divisent la
Suède.]

[En marge: Ses offres à l'Angleterre et à la Russie.]

Le prince Bernadotte, élu héritier du trône de Suède on a vu comment,
à quelle occasion, dans quelle intention, venait de se constituer
définitivement l'ennemi le plus actif et le moins déguisé de Napoléon.
Le refus de la Norvége, acte si honnête d'une politique qui ne l'était
pas toujours, le silence dédaigneux prescrit à la légation française,
avaient réveillé dans son coeur la vieille haine qu'il nourrissait
contre Napoléon, et cette haine, le croirait-on? avait pour principe
l'envie. Envieux par nature, il osait jalouser celui qui aurait dû à
jamais rester hors de portée pour son envie, tant la supériorité de
gloire et de situation mettait le général Bonaparte hors de toute
comparaison avec le général Bernadotte. Que ce dernier jalousât
Moreau, Masséna, Lannes, Davout, quoique mille fois supérieurs à lui,
on l'aurait conçu; mais Napoléon, il fallait la folie de l'envie dans
un petit coeur et un petit esprit, pour qu'il en fût ainsi! Investi un
moment de la régence, comme nous l'avons dit, par suite de la mauvaise
santé du roi régnant, puis privé de ce rôle parce que le roi avait
craint une trop grande altération des rapports avec la France, mais
resté en secret le principal moteur des affaires, il avait tout à coup
tourné ses regards vers les partis qui ne l'avaient pas d'abord appelé
au trône, vers le parti anglais, composé des commerçants et des
propriétaires qui vivaient de la contrebande, vers le parti de
l'aristocratie, qui détestait la France et les révolutions, leur
disant tout bas ou tout haut, selon les circonstances, et presque
toujours avec une imprudence singulière, qu'il n'entendait pas être
l'esclave de Napoléon, qu'il était Suédois et non Français, que s'il
convenait à la France de ruiner la Suède en la privant de son
commerce, il ne s'y prêterait pas, et qu'avant tout il songeait à la
prospérité de sa nouvelle patrie. Quant à ceux qui l'avaient élu, et
qui comprenaient tous les amis de la France, passionnés pour la
révolution de 1789, pour l'ancienne grandeur suédoise, pour la gloire
des armes, ce qui les avait portés à choisir un général français, il
leur parlait d'honneur, de patrie, de vaillance militaire, et, sans
indiquer où ni comment, promettait de les conduire à la victoire, et
de refaire la grandeur de la Suède. Flattant ainsi tous les partis par
le côté qui les touchait le plus, il avait cherché aussi à se
rapprocher des légations anglaise et russe, la première existant
clandestinement, la seconde officiellement à Stockholm, en faisant
entendre à chacune ce qui pouvait le mieux lui convenir. Il avait dit
à l'une et à l'autre qu'il était prêt à secouer le joug de la France,
que si les principales puissances se décidaient à donner le signal il
le suivrait, qu'il savait le côté faible du génie et de la puissance
de Napoléon, et enseignerait le secret de le battre; que le général
Bernadotte de moins dans les armées françaises, c'était beaucoup, et
que si l'Angleterre et la Russie voulaient s'entendre avec la Suède,
il pouvait leur être d'un immense secours; que lorsque Napoléon
serait enfoncé en Pologne, où il avait failli périr en 1807, et où il
aurait péri sans les services du général Bernadotte, il pourrait, lui,
prince royal de Suède, descendre sur le continent avec trente mille
Suédois, et même cinquante, si on lui donnait des subsides, et qu'il
soulèverait toute l'Allemagne sur les derrières de l'armée française.
Pour prix de ce concours, il demandait non pas la Finlande, qu'il
savait nécessaire à la Russie, mais la Norvége, qu'il était peu
raisonnable de laisser au Danemark, constant allié de Napoléon et
traître à la cause de l'Europe.

[En marge: Défiance qu'inspire à la Russie et à l'Angleterre la
vivacité de zèle montrée par le prince de Suède.]

Ces confidences, faites avec une incroyable indiscrétion à
l'Angleterre et à la Russie, avaient excité une sorte de défiance,
tant elles semblaient étonnantes et inspiraient peu d'estime pour leur
auteur. Adressées même au roi de Prusse dans une entrevue secrète
demandée à son ambassadeur, elles avaient révolté l'honnêteté de ce
monarque, qui n'avait pas osé nous dénoncer cet infidèle enfant de la
France, mais nous avait assez clairement avertis de le surveiller.
Quant aux puissances ou déjà en guerre avec nous comme l'Angleterre,
ou prêtes à y entrer comme la Russie, elles avaient ménagé un ennemi
de Napoléon dont elles pouvaient tirer parti, sans toutefois se fier à
lui. Afin de se faire mieux venir de l'une et de l'autre, le nouveau
prince suédois avait proposé de se servir de l'ancienne influence
suédoise en Turquie pour négocier la paix entre les Turcs et les
Russes, et il avait même entrepris des négociations dirigées en ce
sens soit à Saint-Pétersbourg, soit à Constantinople. Ainsi ce
personnage si nouveau sur la scène du monde, et ennemi si peu attendu
de la France, s'offrait à rapprocher l'Angleterre de la Russie, la
Russie de la Porte, et voulait être à tout prix le noeud de tous ces
liens, l'épée de toutes ces coalitions.

[En marge: Alexandre diffère de s'entendre avec l'Angleterre, afin de
ne pas sacrifier les dernières espérances de paix.]

[En marge: Il flatte Bernadotte sans toutefois s'engager encore avec
lui.]

[En marge: Adoucissement apporté aux conditions que la Russie veut
imposer aux Turcs, afin de faciliter la conclusion de la paix.]

Alexandre, dans son système de réserve, qui avait pour but, nous
venons de le dire, de mettre tous les torts du côté de son adversaire,
et de se tenir libre de tout engagement, afin de pouvoir jusqu'au
dernier moment opter pour la paix, ne voulait se prêter ni aux
impatiences de l'Angleterre, ni aux intrigues de la Suède, dont la
conversion lui semblait trop rapide pour mériter confiance. Il avait
fait une réflexion fort naturelle et fort simple, c'est que la rupture
avec la France une fois consommée, la paix avec l'Angleterre serait
l'affaire d'une heure, que les conditions seraient celles qu'il
voudrait, que ses préparatifs à lui étaient terminés depuis un an,
ceux de l'Angleterre depuis dix, qu'un retard de deux ou trois mois
dans le rapprochement ne nuirait donc pas à l'organisation de leurs
moyens, et que quant à l'emploi de ces moyens il ne serait bien réglé
qu'au moment même de la guerre; qu'il n'y avait donc pas à se presser,
et qu'à vouloir agir un peu plus tôt on ne gagnerait rien, sinon de se
compromettre avec Napoléon, et de sacrifier définitivement les
dernières espérances de la paix. En conséquence Alexandre refusa les
vaisseaux chargés de poudre, les força de sortir des eaux de Riga en
menaçant de tirer dessus s'ils ne s'éloignaient, et fit entendre à M.
Thornton qu'il n'était pas temps encore de se présenter à
Saint-Pétersbourg. Quant à la Suède, comme il était moins certain de
l'avoir avec lui, car cette puissance, dans sa mobilité ambitieuse,
pourrait, de même qu'elle avait quitté Napoléon pour un
désappointement, quitter la Russie pour des avances repoussées,
Alexandre résolut d'écouter ses incroyables propos, de paraître y
prêter l'oreille avec l'attention qu'ils méritaient, et d'y réfléchir
avec la maturité qu'exigeait leur importance. Alexandre envoya des
fourrures magnifiques au prince Bernadotte, et lui prodigua les
témoignages personnels les plus flatteurs. À l'égard de la Turquie,
qui résistait obstinément aux conditions mises en avant, qui ne
voulait à aucun prix abandonner la Moldavie jusqu'au Sereth, qui ne
voulait pas consentir au protectorat des Russes sur la Valachie et la
Servie, qui ne voulait pas davantage céder un terrain quelque petit
qu'il fût le long du Caucase, ni payer une indemnité de guerre, dans
la persuasion où elle était qu'en résistant quelques jours de plus, la
Russie pressée par les armes de la France serait obligée de se
désister de toutes ses prétentions, Alexandre modifia encore une fois
les conditions proposées, renonça au protectorat de la Servie et de la
Valachie, au territoire réclamé le long du Caucase, à l'indemnité de
guerre, mais insista sur la Bessarabie en entier, sur la Moldavie
jusqu'au Sereth, et se flatta d'obtenir la paix à ces nouvelles
conditions, ce qui devait lui assurer la libre disposition de ses
forces contre la France.

[En marge: La mission de M. de Nesselrode définitivement abandonnée.]

[En marge: Dernières et solennelles explications d'Alexandre avec M.
de Lauriston.]

Tels étaient les plans de la Russie, plans, on le voit, fort bien
entendus, et fort bien adaptés surtout à sa situation. Au point où en
étaient les choses, on ne pouvait plus songer à envoyer M. de
Nesselrode à Paris, car ce n'était pas la peine de se donner
l'apparence d'implorer la paix, pour ne la point obtenir. Aussi le
projet de cette démarche fut-il abandonné, à la satisfaction fort
irréfléchie de M. de Romanzoff. Alexandre fit part de cette nouvelle
détermination à M. de Lauriston avec une douleur qu'il ne dissimula
point; il lui dit que le courrier parti le 13 janvier de Paris ne
laissait plus une seule espérance de sauver la paix, qu'il en avait un
profond chagrin, car il n'avait pas cessé de la désirer sincèrement;
que pour la conserver il avait résolu de se tenir aux conditions de
Tilsit, c'est-à-dire de rester en guerre avec l'Angleterre, de
souffrir même la spoliation des États d'Oldenbourg, sauf une indemnité
que la France fixerait à son gré, et de tolérer l'existence du
grand-duché de Varsovie, pourvu toutefois qu'on ne voulût pas en faire
le commencement d'un royaume de Pologne. Il dit encore que quant au
blocus continental, il était toujours résigné à y concourir en fermant
ses ports au pavillon britannique, et en recherchant ce pavillon sous
toutes les dénominations qu'il usurperait; mais que pousser ce soin
jusqu'à exclure entièrement le commerce américain lui était
impossible, car ce serait réduire son pays à l'état de misère où se
trouvait la Pologne; que les Américains qu'il recevait avaient, il est
vrai, communiqué avec les Anglais, qu'il le savait, mais qu'il était
certain de leur nationalité, qu'il ne les admettait pas lorsqu'elle
offrait un seul doute; que s'il ne voulait pas les laisser entrer
lorsqu'ils avaient communiqué avec les Anglais, il serait réduit à
n'en recevoir aucun, ce qui serait ruineux pour la Russie, ce qui
d'ailleurs ne pouvait être déclaré obligatoire qu'en vertu des décrets
de Berlin et de Milan, rendus sans sa participation; que ces choses il
les avait répétées cent fois, qu'il les répétait une dernière, pour
bien constater ce qu'il appelait _son innocence_; mais qu'aucune
puissance au monde ne le ferait sortir des termes qu'il avait posés,
et qu'il posait encore; qu'il soutiendrait une guerre de dix ans, s'il
le fallait, qu'il se retirerait au fond de la Sibérie, plutôt que de
descendre à la situation de l'Autriche et de la Prusse; que Napoléon
en provoquant cette rupture appréciait bien mal ses vrais intérêts;
que l'Angleterre était déjà presque à bout de ressources, qu'en
continuant de lui tenir le continent fermé, comme il l'était
actuellement, et en tournant contre lord Wellington les forces
préparées contre la Russie, on aurait la paix avant un an; qu'en
agissant différemment, Napoléon allait se jeter dans des événements
inconnus, incalculables, et rendre à l'Angleterre toutes les chances
de succès qu'elle avait perdues. Alexandre ajouta que pour lui il
demeurerait inébranlable dans la ligne qu'il s'était tracée, que ses
troupes resteraient derrière le Niémen, et ne seraient pas les
premières à le franchir; qu'il voulait que sa nation et l'univers
fussent témoins qu'il n'avait pas été l'agresseur, qu'il poussait même
à cet égard le scrupule jusqu'à refuser d'entendre une seule des
propositions de l'Angleterre, qu'il avait renvoyé ses poudres, qu'il
renverrait également M. Thornton, si M. Thornton se présentait, qu'il
en donnait sa parole d'honneur d'homme et de souverain. Alexandre dit
enfin que dans cet état de choses, l'envoi de M. de Nesselrode n'était
plus possible, que sa dignité le lui défendait, et le bon sens
également, car cette mission n'aboutirait à rien. M. de Lauriston
insistant, soutenant que M. de Nesselrode serait bien accueilli à
Paris, Alexandre lui rapporta alors tout ce que nous avons raconté du
silence significatif de Napoléon à l'égard de la mission de M. de
Nesselrode, de sa froideur envers le prince Kourakin, datant de la
nouvelle même de cette mission, et finit par déclarer qu'on avait su
par d'autres voies que Napoléon la désapprouvait. Cette voie,
qu'Alexandre indiquait sans la nommer, était celle de la Prusse, qui à
très-bonne intention, croyant être utile au maintien de la paix, avait
fait part des réflexions de Napoléon sur l'inconvénient de donner trop
d'éclat au voyage de M. de Nesselrode. Ainsi cette puissance, dans son
désir honnête de la paix, avait nui à cette cause au lieu de la
servir.

[Date en marge: Fév. 1812.]

[En marge: Émotion d'Alexandre en faisant à M. de Lauriston ses
dernières déclarations.]

[En marge: Attitude de la société de Saint-Pétersbourg à l'égard de
l'ambassadeur de France.]

Alexandre, en tenant ce langage, avait paru plus ému que jamais, mais
aussi résolu qu'ému, et avait parlé évidemment en homme qui ne
craignait pas de montrer son chagrin de la guerre, parce qu'il était
déterminé à la faire, et à la faire terrible. Il laissa M. de
Lauriston aussi affecté qu'il l'était lui-même, car cet excellent
citoyen voyait la guerre avec une sorte de désespoir, prévoyant tout
ce qui pourrait en résulter. Du reste, il avait reçu d'Alexandre un
accueil parfaitement amical et il en avait été comblé de soins.
Seulement, pour répondre aux froideurs qu'avait essuyées le prince
Kourakin, on l'invitait moins souvent à dîner à la cour, et dans
l'intérieur de la famille impériale. Mais partout où on le rencontrait
les prévenances étaient les mêmes. L'exemple donné par Alexandre à la
société de Saint-Pétersbourg avait été compris par elle. M. de
Lauriston trouvait en tous lieux des égards infinis, une politesse
réservée, une résolution tranquille et sans jactance, en un mot, du
chagrin sans faiblesse. Il ne voyait de tous côtés que des gens qui
craignaient la guerre, mais qui étaient décidés à l'accepter plutôt
que de rétrograder en deçà des limites tracées par leur empereur. Les
Français n'éprouvaient nulle part ni injures ni mauvais traitements.
On attendait dans une sorte de calme le moment de se livrer aux
fureurs du patriotisme et de la haine.

M. de Lauriston, qui avait reçu du 25 janvier au 3 février toutes les
communications que nous venons de rapporter, les transmit à sa cour
par un courrier du 3 février avec une scrupuleuse exactitude, et en y
ajoutant une peinture aussi vraie que saisissante de la situation des
esprits à Saint-Pétersbourg. Son courrier arriva du 15 au 17 février à
Paris. Il avait été d'ailleurs précédé par d'autres, qui indiquaient à
peu près le même état de choses, et qui faisaient présumer, ce que le
dernier annonçait enfin positivement, que M. de Nesselrode ne
partirait pas.

[En marge: Satisfaction de Napoléon en apprenant que M. de Nesselrode
ne viendra pas.]

[En marge: Il se hâte de conclure ses alliances, et d'ordonner la
marche de ses armées.]

Napoléon en obtenant l'assurance que M. de Nesselrode ne viendrait
point à Paris, était arrivé à ses fins, mais il trouvait pourtant la
Russie trop résolue, et, bien qu'elle lui parût suffisamment intimidée
pour ne pas prendre l'offensive, il appréhendait toujours que des
esprits ardents ne l'entraînassent à franchir le Niémen, et à devancer
les Français à Koenigsberg et à Dantzig. En conséquence, il jugea
opportun de conclure ses alliances, et de mettre définitivement ses
troupes en marche, afin de ne pas arriver le dernier sur la Vistule,
et prit soin d'accompagner ces actes décisifs de quelques démarches
politiques qui fussent de nature à calmer les émotions du cabinet
russe en lui rendant certaines espérances de paix.

[En marge: Traité d'alliance avec la Prusse.]

[En marge: Vues de la Prusse en concluant le traité d'alliance.]

Jusqu'ici Napoléon n'avait pas voulu conclure ses alliances, de peur
de donner trop d'éveil à la Russie, et il faisait attendre notamment
la malheureuse Prusse, qui craignait toujours que ces longs délais ne
cachassent un piége abominable. On doit se souvenir que Napoléon avait
impérieusement exigé d'elle l'interruption de ses armements, en la
menaçant d'enlever Berlin, Spandau, Graudentz, Colberg, le roi,
l'armée, tout ce qui restait de la monarchie du grand Frédéric, si
elle ne mettait fin à ses préparatifs, et en lui engageant au
contraire sa parole, si elle cédait, de conclure avec elle un traité
d'alliance, dont le premier article stipulerait l'intégrité du
territoire prussien. Depuis le mois d'octobre dernier il la tenait en
suspens sous divers prétextes, et enfin il lui avait dit le vrai motif
de ses ajournements, qui était parfaitement avouable. Le mois de
février venu, et les choses étant arrivées au point de ne devoir plus
différer, il prit son parti et causa un sensible mouvement de joie au
roi et à M. de Hardenberg en leur annonçant qu'on allait signer le
traité d'alliance. Le roi de Prusse, que la Russie avait tant poussé
à la guerre en 1805, et si complétement abandonné en 1807, ne se
croyait de devoirs qu'envers son pays et sa couronne, et persuadé du
reste, comme tout le monde, que Napoléon serait encore vainqueur, il
se déclarait son allié, dans l'impossibilité de demeurer neutre. Sa
politique en ce moment était, puisqu'il donnait un contingent à
Napoléon, de le donner le plus fort possible, afin qu'à la paix on eût
une plus grande récompense à lui accorder en restitutions de places
fortes, en diminutions de contributions de guerre, en extension de
territoire. Il offrait jusqu'à cent mille hommes, si on voulait, tous
bons soldats, commandés par le respectable général de Grawert, et
prêts à bien servir une fois qu'ils verraient dans l'alliance
française la certitude de la restauration de leur patrie. Pour prix de
ce secours, le roi de Prusse demandait la restitution de l'une des
places de l'Oder demeurées en gage dans les mains de Napoléon, celle
de Glogau, par exemple, qui, n'étant pas comme Custrin ou Stettin sur
la route des armées, importait moins à la France, plus l'exemption des
50 ou 60 millions que le trésor prussien devait encore au trésor
français, et enfin à la paix une étendue de territoire proportionnée
aux services que l'armée prussienne aurait rendus. Le roi
Frédéric-Guillaume aurait désiré en outre qu'on neutralisât pour lui
et sa cour un territoire, celui de la Silésie notamment, où il se
retirerait, loin du tumulte des armes, car Berlin, situé sur le
passage de toutes les armées de l'Europe, n'allait plus être qu'une
ville de guerre.

[En marge: Vues de Napoléon différentes de celles de la Prusse.]

La politique de Napoléon était tout autre, et il n'entendait ni
détruire la Prusse, ni la relever. C'était assez pour lui de la
trouver soumise et désarmée sur son chemin, et il ne comptait pas
assez sur les soldats prussiens pour lui permettre d'en réarmer un
grand nombre. Il ne se méfiait pas précisément de leur valeur ou de
leur loyauté, mais il se figurait avec raison que, dans un jour de
revers pour ses armes, ils seraient tous entraînés par le torrent de
l'esprit germanique. Il ne voulait donc pas que la Prusse eût plus de
soldats qu'elle n'en devait avoir d'après les traités existants (42
mille), qu'elle fît des dépenses excessives, et y cherchât un prétexte
de ne pas remplir ses engagements pécuniaires envers la France. Par
ces motifs, il repoussa nettement ses propositions, en lui disant que
vingt mille Prussiens lui suffiraient; que ce n'était pas de soldats
qu'il avait besoin pour battre la Russie, mais de vivres, et de
chevaux pour transporter ces vivres. En conséquence il refusa de
diminuer les contributions de la Prusse, puisqu'elle n'aurait pas à
supporter de plus grandes dépenses, et consentit seulement à prendre
des chevaux, des boeufs, des grains, en compensation d'une partie de
l'argent qu'elle devait encore. Il refusa également de rendre Glogau,
car cette place était, disait-il, sur sa ligne d'opérations, et
d'ailleurs l'alliance étant admise, tout devenait commun entre la
Prusse et la France, et le roi n'avait plus à regretter aucune de ses
forteresses. Quant à la demande de neutraliser la Silésie, il répondit
avec raison qu'il était prêt à l'admettre, mais que pour garantir
cette neutralité ce n'était pas assez de la France, et qu'il fallait
surtout l'obtenir de la Russie. Quant à l'intégralité du territoire
actuel de la Prusse et à une amélioration de frontières à la paix, il
ne fit aucune difficulté de les promettre.

[En marge: Signature du traité avec la Prusse le 24 février 1812.]

La Prusse n'avait pas de contestations à élever dans l'état où elle
était tombée, et en conséquence, par traité du 24 février, on convint
des conditions suivantes: la Prusse s'engageait à fournir 20 mille
hommes, directement placés sous un général prussien, mais tenus
d'obéir au chef du corps d'armée français avec lequel ils serviraient.
Les 22 mille hommes restant à la Prusse devaient être répartis comme
il suit: 4 mille à Colberg, 3 mille à Graudentz, places que le roi de
Prusse se réservait exclusivement, 2 mille à Potsdam pour la garde de
la résidence royale, le surplus en Silésie. Excepté à Colberg et à
Graudentz, il ne devait y avoir dans les villes ouvertes ou fermées
que des milices bourgeoises. La contribution de guerre dont la Prusse
était restée redevable envers la France était fixée définitivement à
48 millions, dont 26 millions acquittables en cédules hypothécaires
déjà remises, 14 en fournitures, 8 en argent, ces derniers payables à
la fin de la guerre actuelle. Pour les 14 millions acquittables en
nature on devait fournir 15,000 chevaux, 44,000 boeufs, et une
quantité considérable de froment, avoine et fourrages. Il était
convenu que ces fournitures seraient réunies sur la Vistule et l'Oder.

[Date en marge: Mars 1812.]

À ces conditions, Napoléon garantit à la Prusse son territoire actuel,
et, dans le cas d'une guerre heureuse contre la Russie, lui promit une
extension de frontières en dédommagement de ses pertes passées.
Malgré les griefs des Prussiens contre la France, ce traité méritait
d'être approuvé par les gens sages, car ne devant rien à la Russie, le
roi de Prusse avait raison de chercher ses sûretés où il espérait les
trouver. Quant à Napoléon, ne revenant pas à la politique, alors trop
tardive, de reconstituer une Prusse grande et forte, qui, tenant tout
de lui, lui serait restée fidèle, le mieux était d'agir comme il
faisait, c'est-à-dire de la désarmer, de disperser une partie de ses
soldats, d'emmener les autres pour qu'ils ne fussent pas sur les
derrières de l'armée française, enfin de manger ses denrées et son
bétail, et de prendre ses chevaux.

[En marge: Négociations pour nouer une alliance avec l'Autriche.]

Avec l'Autriche la position était bien différente. L'Autriche ne
craignait pas pour son existence, n'avait aucun besoin de l'alliance
de Napoléon, car loin d'être comme la Prusse sous la main de quatre
cent mille Français, elle allait avoir l'Italie presque à sa
discrétion dès que le prince Eugène en serait parti. Elle aurait donc
voulu échapper à l'alliance française, demeurer spectatrice du combat,
et faire ensuite quelques profits avec le vainqueur aux dépens du
vaincu. Elle inclinait à croire que Napoléon serait vainqueur, et sous
ce rapport elle pensait qu'il y aurait plus à gagner avec lui qu'avec
l'empereur Alexandre, mais pour plus de sûreté elle aurait préféré ne
s'engager avec aucun des deux, et s'épargner à Saint-Pétersbourg
l'aveu désagréable à faire, qu'elle s'unissait à la France contre la
Russie. Mais il n'y avait pas moyen de se dérober à la main de fer de
Napoléon. Il fallait avec lui se prononcer pour ou contre, et, après
tout, son triomphe étant plus probable que celui d'Alexandre, il y
avait à se prononcer en sa faveur l'avantage probable de regagner
l'Illyrie, c'est-à-dire Trieste, qui, de toutes ses pertes, était
celle que l'Autriche ressentait le plus vivement. Du reste, après
avoir donné sa fille à Napoléon, l'alliance française pour l'empereur
d'Autriche était naturelle et facilement explicable.

[En marge: Traité d'alliance conclu par l'Autriche à la condition du
plus rigoureux secret.]

La cour de Vienne consentit donc à un traité d'alliance avec la
France, mais en exigeant le plus grand secret, et demandant que ce
traité fût connu le plus tard possible, car, disait M. de Metternich,
il n'y avait que l'empereur et lui qui en Autriche fussent partisans
de cette alliance, et si on ébruitait trop tôt une telle négociation,
on pourrait susciter d'avance des oppositions insurmontables.
D'ailleurs il valait mieux surprendre la Russie, en lui présentant à
l'improviste en Volhynie un corps d'armée auquel elle ne s'attendrait
pas. Ce corps serait tout prêt en Gallicie, où il se réunissait déjà,
sous prétexte d'avoir sur la frontière des troupes d'observation. On
ne perdait rien par conséquent, et au contraire on gagnait tout au
secret.

Napoléon s'y prêta, car il lui suffisait de pouvoir compter sur
l'Autriche, et peu lui importait le jour où son alliance avec elle
serait connue. Il partageait même le désir de tenir cette alliance
cachée, dans la pensée toujours arrêtée chez lui de ne pousser les
Russes à bout que le plus tard possible.

[En marge: Signature de ce traité le 14 mars 1812.]

Il fut donc convenu par traité authentique, signé le 14 mars, que la
France et l'Autriche se garantiraient réciproquement l'intégrité de
leurs États actuels, que pour la guerre présente l'Autriche fournirait
un corps de 30 mille hommes, qui serait rendu à Lemberg le 15 mai, à
condition qu'à cette époque l'armée française, par son mouvement
offensif, aurait attiré à elle les forces russes; que ce corps,
commandé par un général autrichien (le prince de Schwarzenberg),
serait sous les ordres directs de Napoléon; qu'enfin, si le royaume de
Pologne était rétabli, la France, en compensation du concours donné
par l'Autriche, la dédommagerait en Illyrie, et dans tous les cas, si
la guerre était heureuse, traiterait l'empereur François, dans le
nouveau partage des territoires, conformément à l'amitié qui devait
unir un gendre et un beau-père.

[En marge: Vues de l'Autriche et de Napoléon en concluant ce traité.]

Ce traité, comme on le voit, engageait l'Autriche à un faible
concours, et lui laissait la facilité de dire à Saint-Pétersbourg
qu'elle était alliée seulement pour la forme, et afin d'éviter avec la
France une guerre à laquelle elle n'était pas préparée. Elle avait
d'ailleurs le droit d'ajouter qu'en agissant ainsi elle ne faisait que
ce que la Russie avait fait elle-même en 1809.

Quant à Napoléon, il avait obtenu de l'Autriche ce qu'il en pouvait
tirer, en la forçant à prendre un engagement formel qui rendait une
trahison non pas impossible, mais invraisemblable, et en appelant à
l'activité très-peu de soldats autrichiens, car c'étaient des
coopérateurs fort mous, capables dans certains cas de devenir des
ennemis fort actifs. En même temps il avait fait luire aux yeux de
l'Autriche une espérance qui pouvait presque la rendre sincère,
c'était l'espérance de recouvrer l'Illyrie.

[En marge: Distribution et composition définitive de la grande armée.]

Après avoir conclu ces traités d'alliance, sur lesquels on était
d'accord quatre ou cinq semaines avant de les signer, Napoléon
s'occupa définitivement de mettre ses troupes en mouvement. Il avait
déjà prescrit à l'armée d'Italie de se concentrer au pied des Alpes,
et au maréchal Davout d'être toujours prêt à voler sur la Vistule, si
les Russes, contre toute vraisemblance, passaient les premiers le
Niémen. Tout étant préparé, il ordonna les premières marches, mais de
manière à n'être pas sur le Niémen avant le mois de mai. Voici comment
il avait distribué sa nombreuse armée, la plus grande qu'on eût vue
depuis les conquérants barbares qui déplaçaient des peuples entiers,
la plus grande certainement de toutes les armées régulières qui aient
jamais existé, car elle était la plus vaste réunion connue de
guerriers valides, disciplinés et instruits, sans ce mélange de
femmes, d'enfants, de valets, qui formaient jadis les trois quarts des
armées envahissantes. Nous allons reproduire les nombres précis
recueillis dans les états particuliers de Napoléon, beaucoup plus
exacts que ceux que tenait le ministère de la guerre.

[En marge: Corps du maréchal Davout qualifié le 1er.]

Quoique Napoléon eût délégué au maréchal Davout, à cause de la
spécialité de ses talents, le soin d'organiser la majeure partie de
l'armée, il ne lui donna pas à commander autant de troupes qu'il lui
en avait donné à organiser, se réservant exclusivement la disposition
des grandes masses. Il voulut seulement que le maréchal étant le plus
rapproché du théâtre de la guerre, le plus près d'agir dans le cas où
les Russes franchiraient le Niémen, eût une force suffisante pour les
arrêter. Il lui confia donc cinq divisions françaises qui n'avaient
pas d'égales; c'étaient les trois anciennes divisions Morand, Friant,
Gudin, qu'on avait converties en cinq divisions, en portant chaque
régiment de trois à cinq bataillons de guerre. On y avait ajouté pour
les compléter quelques bataillons badois, espagnols, hollandais,
anséatiques, enfermés dans d'excellents cadres. Deux généraux du
premier mérite, les généraux Compans et Desaix, devaient commander les
deux nouvelles divisions. Une division polonaise, celle qui était déjà
à Dantzig, mais qui ne faisait pas partie de la garnison, en formait
une sixième. Elle était composée de bons soldats, ayant fait avec
succès la campagne de 1809 contre les Autrichiens.

[En marge: Répartition de la cavalerie légère entre les divers corps,
et portion qui en revient au maréchal Davout.]

Napoléon avait conservé l'ancienne distribution de ses troupes à
cheval en cavalerie légère consacrée aux reconnaissances, et en
cavalerie de réserve, destinée aux attaques en ligne. Celle-ci se
composait d'une certaine proportion de cavalerie légère aussi, mais
surtout de grosse et moyenne cavalerie, c'est-à-dire de cuirassiers,
de lanciers et de dragons. Cette réserve était divisée, à cause de sa
force, en quatre corps. Le premier, comprenant cinq régiments de
cavalerie légère et deux divisions de cuirassiers, fut adjoint à
l'armée du maréchal Davout. Ce maréchal eut donc environ 82 mille
hommes d'infanterie et d'artillerie, 3,500 hommes de cavalerie légère,
particulièrement attachée à son corps, et 11 à 12 mille de cavalerie
de réserve, c'est-à-dire 96 à 97 mille hommes des plus belles troupes
qui existassent en Europe. Elles devaient porter le titre de 1er
corps. Leur quartier général était à Hambourg.

Napoléon confia en outre au Maréchal Davout la division prussienne de
16 à 17 mille hommes qui était placée sous les ordres directs du
général Grawert, ce qui portait à 114 mille soldats environ le
commandement de ce maréchal.

[En marge: Corps du maréchal Oudinot qualifié le 2e.]

Napoléon donna au maréchal Oudinot le 2e corps, comprenant, avec les
divisions stationnées en Hollande, le reste des troupes que le
maréchal Davout avait organisées, et qu'il ne devait pas garder sous
ses ordres. C'étaient les deux divisions françaises Legrand et
Verdier, formées d'une partie des anciennes divisions de Masséna et de
Lannes, et d'une belle division suisse, à laquelle avaient été ajoutés
quelques bataillons croates et hollandais. Avec la cavalerie légère,
l'artillerie, et une division de cuirassiers empruntée à la réserve de
cavalerie, ce corps s'élevait à 40 mille hommes environ de troupes
également excellentes. Son quartier général était à Munster. Trois ou
quatre mille Prussiens, reste des 20 mille que devait la Prusse, et
destinés au 2e corps, gardaient Pillau, le Nehrung, et tous les postes
qui ferment le Frische-Haff.

[En marge: Corps du maréchal Ney, destiné à s'appeler le 3e.]

Napoléon, sous le titre de 3e corps, confia au maréchal Ney, dont il
voulait surtout utiliser l'énergie dans cette campagne, le reste des
anciennes troupes de Lannes et de Masséna, réunies en deux belles
divisions françaises, sous les généraux Ledru et Razout. Il y ajouta
les Wurtembergeois, qui avaient déjà servi sous le maréchal Ney, ce
qui présentait un total de 39 mille hommes d'infanterie, d'artillerie
et de cavalerie légère. Napoléon, se proposant d'employer le maréchal
Ney pour les coups de vigueur, lui adjoignit un corps entier de
cavalerie de réserve, ce fut le 2e, comptant environ 10 mille
cavaliers, la plupart cuirassiers. Le quartier général du maréchal Ney
était fixé à Mayence.

[En marge: L'armée d'Italie prend le titre de 4e corps.]

L'armée du prince Eugène reçut le titre de 4e corps. Elle se composait
de deux divisions d'infanterie française, renfermant ce qu'il y avait
de mieux dans l'ancienne armée d'Italie, d'une division italienne
devenue excellente, et de la garde royale. Le total pouvait s'élever à
environ 45 mille soldats de toutes armes, dont le prince Eugène était
naturellement le chef, avec le général Junot pour principal
lieutenant.

[En marge: Composition de l'armée polonaise, qualifiée de 5e corps.]

[En marge: Les Bavarois, sous le titre de 6e corps, destinés à opérer
avec l'armée d'Italie.]

Napoléon avait assigné à l'armée polonaise le titre de 5e corps. On
vient de voir qu'une division polonaise, soldée par la France, avait
déjà été donnée au maréchal Davout. Deux autres divisions, dont une
notamment composée des régiments de la Vistule, se trouvaient encore à
la solde de la France, et devaient être mêlées aux troupes françaises.
Le prince Poniatowski eut spécialement sous ses ordres l'armée
polonaise proprement dite, qui était à la solde du grand-duché de
Varsovie, et avait déjà fait sous ses ordres la campagne de 1809,
campagne aussi honorable pour les soldats que pour le général en chef.
Ce cinquième corps, fort d'environ 36 mille hommes de toutes armes,
avait son quartier général à Varsovie. Les Bavarois, au nombre de 25
mille hommes, servant depuis 1805 avec les Français, prirent le titre
de 6e corps, et furent confiés au général Saint-Cyr, que Napoléon tira
de la disgrâce à cause de son mérite, et malgré une indocilité de
caractère souvent incommode. Le point de réunion des Bavarois était
Bareuth, où ils devaient rencontrer l'armée d'Italie, pour combattre à
ses côtés. Napoléon, cherchant à compenser les différences de
nationalité par des convenances particulières, avait résolu de joindre
les Bavarois aux Italiens, à cause des relations non-seulement de
parenté, mais de coeur, qui unissaient le prince Eugène à la cour de
Bavière.

[En marge: Les Saxons composent le 7e corps.]

Les Saxons, au nombre de 17 mille, bons soldats aussi, et de tous les
Allemands les moins hostiles à la France, parce qu'elle avait rendu la
Pologne à leur roi, furent placés sous le général Reynier, savant
officier, très-propre à commander des Allemands, et déjà connu par ses
services soit en Espagne, soit ailleurs. Ils prirent le titre de 7e
corps, et durent servir naturellement avec les Polonais. Ils eurent
ordre de se rassembler à Glogau sur l'Oder, et de se rendre le plus
rapidement possible à Kalisch, afin de pouvoir courir sur la Vistule,
si les Polonais avaient besoin de leur secours.

[En marge: Les Westphaliens forment le 8e corps sous le roi Jérôme.]

Enfin les Westphaliens, organisés avec soin par le roi Jérôme, mais
comptant beaucoup de Hessois, soldats plus braves qu'affectionnés à
leur nouveau souverain, formèrent le 8e corps, et durent se concentrer
aux environs de Magdebourg au nombre de 18 mille hommes.

[En marge: La cavalerie de réserve et la garde impériale.]

Restaient deux troupes admirables, la cavalerie de réserve et la garde
impériale. Des quatre corps composant la cavalerie de réserve, deux
avaient été attachés, l'un au maréchal Davout, l'autre au maréchal
Ney, et de plus une division de cuirassiers avait été momentanément
attribuée au maréchal Oudinot. Napoléon se réservait de les reprendre
suivant les circonstances et suivant les lieux, pour les réunir au
besoin sous sa main. La portion de cette magnifique cavalerie qui
n'avait été affectée encore à aucun corps d'armée, présentait 15 mille
cavaliers superbes, marchant en attendant avec la garde impériale.
Quant à celle-ci, elle était devenue une véritable armée, qui à elle
seule n'était pas de moins de 47 mille hommes, parmi lesquels on
comptait six mille cavaliers d'élite, et quelques milliers
d'artilleurs servant une réserve de 200 bouches à feu. Elle avait été
divisée elle-même en deux corps, l'un de jeune garde comprenant les
tirailleurs et les voltigeurs, l'autre de vieille garde comprenant les
chasseurs et grenadiers à pied, la cavalerie, la réserve d'artillerie,
et les régiments de la Vistule, dignes pour leurs sentiments de servir
dans les rangs de la garde impériale.

Le premier corps de la garde était sous les ordres du maréchal
Mortier, le second sous le vieux maréchal Lefebvre. On ne pouvait pas
donner de plus solides chefs à de plus vaillants soldats. La garde
n'avait aucun point de ralliement, jusqu'à ce que le quartier général
fût établi quelque part. Pour le moment elle partait clandestinement
de Paris ou des environs, un régiment après l'autre, avec deux
destinations provisoires, Berlin et Dresde. Une fois l'Empereur rendu
à l'armée, elle devait se réunir tout entière autour de lui. Il faut
ajouter à cette longue énumération le grand parc du génie, comprenant
les sapeurs et mineurs, les pontonniers, les ouvriers de toutes
sortes; le grand parc d'artillerie, comprenant tous les
approvisionnements de cette arme; enfin le train des équipages,
comprenant tous les charrois, ce qui présentait encore une masse de 18
mille hommes conduisant une immense quantité de chevaux.

[En marge: Force exacte de l'armée active.]

Telle était l'armée active seulement, celle qui devait franchir le
Niémen et pénétrer dans l'intérieur de la Russie. Sans les malades,
les détachés, dont on va voir bientôt le nombre considérable, et les
Autrichiens, qui étaient loin du théâtre des opérations, cette armée
active, en hommes véritablement présents au drapeau, offrait la masse
énorme de 423 mille soldats, tous valides et parfaitement instruits,
dont 300 mille d'infanterie, 70 mille de cavalerie, 30 mille
d'artillerie, traînant à leur suite mille bouches à feu de campagne,
six équipages de pont, et un mois de vivres portés sur voitures. Au
lieu d'un mois de vivres ils devaient bientôt en avoir deux, si les
ordres de Napoléon s'exécutaient en temps utile.

[En marge: Armée de réserve placée entre l'Elbe et la Vistule.]

L'imagination est confondue lorsqu'on songe que ce sont là des nombres
réels, dont on a exclu les non-valeurs, et non pas des nombres fictifs
comme ceux que donnent la plupart des historiens anciens et modernes,
parlant presque toujours d'après les bruits populaires, presque jamais
d'après les documents d'État, et ne tenant jamais compte d'ailleurs
des malades, des détachés, des déserteurs. Pourtant ce ne sont pas
encore là toutes les forces que Napoléon avait préparées pour cette
lutte gigantesque, après laquelle il se disait avec raison qu'il
serait le maître réel du monde, ou le plus grand vaincu de tous les
temps. Ne méconnaissant pas les terribles ressentiments dont sa route
était pour ainsi dire semée du Rhin au Niémen, il avait disposé sur
ses derrières une puissante armée de réserve, dont voici les forces,
les nationalités diverses, et la distribution[21].

          [Note 21: Je n'ai pas besoin de répéter que j'écris en ayant
          sous les yeux les états particuliers de l'Empereur, beaucoup
          plus exacts que ceux du ministre de la guerre, parce qu'ils
          étaient rectifiés sur les lieux mêmes, et établis sur des
          appels faits dans les corps à chaque époque de la campagne,
          états qui n'ont jamais vu le jour depuis qu'ils sont sortis
          des mains de Napoléon pour aller aux archives.]

[En marge: Corps du maréchal Victor.]

Napoléon, employant avec beaucoup de tact tout ce que l'Espagne lui
avait rendu de bons officiers, devenus incompatibles avec ceux qui
dirigeaient les opérations dans cette contrée, avait choisi le
maréchal Victor, duc de Bellune, pour lui donner le commandement de
Berlin dès que l'armée active aurait dépassé cette capitale. Il lui
réservait une division française, la 12e, composée de deux beaux
régiments légers et de plusieurs quatrièmes bataillons, sous le
général Partouneaux, les troupes de Berg et de Baden, une nouvelle
division polonaise, et de plus une partie des dépôts des maréchaux
Davout et Oudinot, préposés à la garde de l'importante place de
Magdebourg. Le total, s'élevant à 38 ou 39 mille hommes, formait le 9e
corps, et devait garder l'Allemagne de l'Elbe à l'Oder.

[En marge: Corps du maréchal Augereau.]

Il y avait encore en troupes détachées dans les places, telles que
Stettin, Custrin, Glogau, Erfurt, une dizaine de mille hommes. Il y
avait à Hanovre un immense dépôt de cavalerie, où allaient se monter
avec des chevaux allemands 9 mille cavaliers venant de France à pied.
Napoléon avait décidé qu'une partie des quatrièmes bataillons tirés
d'Espagne, et quelques sixièmes bataillons appartenant aux régiments
destinés à en avoir six, formeraient un corps de réserve confié au
maréchal Augereau, et s'élevant actuellement à 37 mille hommes. Enfin
il avait poussé la prévoyance jusqu'à faire déjà partir des dépôts 15
à 18 mille recrues, qui devaient réparer les pertes résultant des
premières marches, et, comme dans toutes les guerres précédentes,
rejoindre leurs corps en bataillons provisoires. Restaient enfin la
division des petits princes allemands, forte de 5 mille hommes, et une
division danoise de 10 mille, que le Danemark, pour les intérêts
duquel nous avions encouru l'inimitié de la Suède, s'était engagé à
nous fournir dans le cas où le prince Bernadotte exécuterait ses
projets de descente sur les derrières de l'armée française. Cette
division était réunie sur la frontière du Holstein.

Ces différents corps présentaient une nouvelle masse de 130 mille
hommes, destinée à tenir toujours au complet l'armée active, et
pouvant au premier danger fournir au moins 50 ou 60 mille hommes de
troupes réunies et très-bonnes, pour s'opposer soit aux Anglais, s'ils
tenaient cette fois parole à leurs alliés, soit aux Suédois, si leur
nouveau prince réalisait ses menaces.

[En marge: Total des forces destinées à la guerre de Russie.]

En ajoutant à l'armée active de 423 mille hommes cette armée de
réserve de 130 mille, quelques détachements répandus dans divers
petits postes au nombre de 12 mille, des malades dus en partie au
service d'hiver qu'avait exigé le maintien rigoureux du blocus
continental, et s'élevant actuellement à 40 mille, on arrive à la
masse énorme de 600 et quelques mille hommes mis en mouvement pour ce
formidable conflit. On y comptait 85 mille cavaliers montés, 40 mille
artilleurs, 20 mille conducteurs de voitures, 145 mille chevaux de
selle ou de trait. Quel effort de génie administratif n'avait-il pas
fallu pour faire marcher tant d'êtres vivants au service de la même
cause, si on songe surtout qu'il restait encore 150 mille hommes en
France dans les dépôts, 50 mille en Italie, 300 mille en Espagne, ce
qui portait l'ensemble de nos forces à plus de onze cent mille
soldats, réunis dans la main d'un seul chef! Mais aussi quel danger
que cette vaste machine, si artificiellement construite, ne se brisât
tout à coup, si un revers ou un accident physique venaient lui
imprimer une forte secousse! Alors, comme ces appareils puissants,
merveilles de la science moderne, qui marchent avec un ensemble
irrésistible tant que leurs ressorts sont en harmonie, mais si cette
harmonie cesse un moment, tombent dans un désordre qu'aucune main
humaine ne saurait réparer, elle pouvait s'écrouler avec un fracas
épouvantable, et couvrir le continent de ses débris. Et que de raisons
de le craindre, quand on considère la composition de cette énorme
machine de guerre! 370 mille Français, 50 mille Polonais, 20 mille
Italiens, 10 mille Suisses, ce qui faisait 450 mille soldats sur
lesquels on pouvait compter, en n'excédant pas toutefois leurs forces
physiques et morales; enfin 150 mille Prussiens, Bavarois, Saxons,
Wurtembergeois, Westphaliens, Hollandais, Croates, Espagnols et
Portugais, nous détestant pour la plupart, mêlés, il est vrai, à nos
soldats avec une habileté infinie, de manière à les entraîner en
quelque sorte par le torrent de la bonne volonté générale, tel était
cet incroyable amas de forces, qu'il fallait admirer comme prodige
d'art, mais admirer en tremblant, car, indépendamment de sa
composition si disparate, cette masse s'avançait du Rhin au Niémen sur
un sol semé de haines, menait avec elle un immense matériel et une
multitude d'animaux, parmi lesquels le moindre trouble pouvait faire
naître un affreux désordre, dont ne parviendrait pas à triompher le
génie lui-même qui avait formé ce prodigieux ensemble. Napoléon était
donc à la veille, ou du triomphe suprême de son art, ou de la
confusion de cet art poussé à l'excès; à la veille ou de la domination
universelle, ou d'une catastrophe épouvantable, sans exemple dans
l'histoire! Et malheureusement il n'avait pas pour excuse la haine
patriotique et héréditaire qui dévorait le coeur d'Annibal, car le
sentiment qui l'entraînait n'était autre que l'ambition la plus
démesurée qui jamais ait pris naissance dans le coeur d'un enfant de
la fortune.

Son premier soin devait être d'amener de l'Espagne, de l'Italie, de la
France, de l'Allemagne méridionale jusqu'aux frontières de la Pologne,
cette foule d'hommes, de les mouvoir avec ordre, avec ménagement, de
manière à ne pas les épuiser de fatigue, à ne pas couvrir les routes
de malades et de traînards, de manière surtout à ne pas causer une
trop forte émotion chez les Russes, et à ne pas les provoquer, comme
nous l'avons dit, à envahir la Pologne et la Vieille-Prusse. Napoléon
y employa tout ce qu'il avait d'astuce et de savoir-faire.

[En marge: Mouvement successif de tous les corps d'armée vers la
Vistule et le Niémen.]

[En marge: Le passage du Niémen fixé du 15 au 20 juin.]

Nous avons déjà indiqué son projet d'opérer tout son mouvement sous
l'égide du maréchal Davout, qui, presque rendu sur les lieux,
puisqu'il était entre l'Elbe et l'Oder, n'avait que huit à dix marches
à faire pour se transporter sur la Vistule, avec la masse imposante de
150 mille hommes, et s'y trouver en mesure d'arrêter les Russes en cas
de besoin. C'est derrière lui que tous les corps devaient s'avancer
successivement pour prendre position sur la Vistule. (Voir la carte nº
36.) Napoléon avait déjà expédié, comme on l'a vu, les ordres
nécessaires à l'armée d'Italie, qui avait la plus grande distance à
parcourir pour venir joindre les troupes rassemblées en Allemagne.
Lorsque le premier mouvement de cette armée, fixé à la fin de février,
serait dévoilé, Napoléon se proposait de porter dans les premiers
jours de mars le maréchal Davout sur l'Oder, les Saxons un peu au
delà, jusqu'à Kalisch, afin qu'ils pussent rejoindre plus vite les
Polonais, de faire en même temps avancer en seconde ligne, Oudinot sur
Berlin, Jérôme sur Glogau, Ney sur Erfurt, et ensuite d'ordonner une
halte jusqu'à la fin de mars, afin de donner à tous les corps le temps
de rallier leur queue, et surtout leurs innombrables charrois. Au 1er
avril, Napoléon voulait remettre ses masses en mouvement, porter
Davout sur la Vistule entre Thorn et Marienbourg, réunir les Saxons
aux Polonais autour de Varsovie, les Westphaliens de Jérôme à Posen,
puis établir sur l'Oder, et toujours en seconde ligne, Oudinot à
Stettin, Ney à Francfort, le prince Eugène avec les Italiens et les
Bavarois à Glogau. La garde et les parcs étaient destinés à former
une troisième ligne entre Dresde et Berlin. Une fois arrivé sur ces
divers points, on devait s'arrêter de nouveau jusqu'au 15 avril, puis
s'ébranler le 15, et Davout restant de sa personne à Dantzig sur la
basse Vistule pour y achever la préparation du matériel, les seconde
et troisième lignes devaient s'avancer sur la Vistule, et s'y établir
dans l'ordre suivant: les Prussiens en avant-garde entre Elbing,
Pillau et Koenigsberg (ce qui ne pouvait donner lieu à aucune
observation de la part des Russes, puisque les Prussiens étaient là
chez eux), les troupes de Davout derrière, entre Marienbourg et
Marienwerder, celles d'Oudinot à Dantzig, celles de Ney à Thorn,
celles d'Eugène à Plock, les Polonais, les Saxons, les Westphaliens à
Varsovie, la garde à Posen. (Voir la carte nº 37.) Napoléon voulait
qu'on restât dans cette position pendant la plus grande partie du mois
de mai, et qu'on s'occupât à rallier les hommes et le matériel
demeurés en arrière, à jeter des ponts sur les divers bras de la
Vistule, à organiser la navigation du Frische-Haff, à atteler ses
nombreux chariots avec les chevaux et les boeufs de la Prusse, à
compléter les magasins avec ses denrées, à terminer la remonte de la
cavalerie avec ses chevaux. Enfin le mois de juin étant venu, et
l'herbe ayant poussé dans les champs, on devait se porter entre
Koenigsberg et Grodno, et franchir le Niémen du 15 au 20 juin.

Les instructions de Napoléon furent données conformément à ce plan. Le
prince Eugène reçut ordre de traverser le Tyrol avec le moins de
fracas possible, et assez vite pour être rendu à Ratisbonne dans les
premiers jours de mars. Les généraux bavarois reçurent ordre d'être
prêts à rallier le prince Eugène au même point, à la même époque; Ney,
Jérôme, Oudinot, de se mettre immédiatement en ligne avec la droite
venant d'Italie. Quand ces divers mouvements seraient démasqués, le
maréchal Davout avait pour instruction de jeter brusquement la
division Friant vers la Poméranie suédoise, afin de punir la Suède de
sa conduite, de pousser ses autres divisions sur l'Oder de Stettin à
Custrin, de faire occuper par les Prussiens Pillau et les points qui
couvrent la navigation du Frische-Haff, de se lier par sa cavalerie
avec les Polonais du côté de Varsovie, et si, contre toute
vraisemblance, les Russes avaient pris l'offensive, de ne pas
s'arrêter, de marcher droit à eux, et de les rejeter au delà du
Niémen. Si préparés que les Russes pussent être, le maréchal Davout,
avec les 150 mille hommes dont il disposait, était en mesure de leur
soustraire les riches moissons de la Pologne et de la Vieille-Prusse.

[En marge: Nouvelle ruse diplomatique de Napoléon pour empêcher les
Russes de prendre l'initiative.]

Tout étant ainsi réglé, Napoléon voulut joindre les précautions
diplomatiques aux précautions militaires pour empêcher que les Russes
ne prissent brusquement l'initiative. Déjà, par ses froideurs, son
silence calculé, il s'était épargné la mission de M. de Nesselrode. Il
pouvait même craindre d'avoir trop réussi, et en rendant la guerre
trop certaine, de faire sortir l'empereur Alexandre de son système de
temporisation. Afin d'obvier à ce danger, il fit adresser à M. de
Lauriston, par un courrier sûr, une dépêche fort détaillée, et à cause
de cela fort secrète, dans laquelle son plan était entièrement
dévoilé, où la marche du prince Eugène, puis celle du maréchal Davout
et de tous les autres corps français étaient exposées avec la plus
grande précision, où l'on déclarait que le but de ces mouvements était
de se porter sur la Vistule, de s'y asseoir, de s'étendre ensuite
jusqu'à Elbing et Koenigsberg, pour sauver de la main des Russes les
riches greniers de la Pologne et de la Vieille-Prusse. On y disait que
pour réussir il fallait gagner du temps à tout prix, et empêcher que
les Russes, fortement provoqués, ne vinssent ravager le pays dont on
voulait tirer une partie de ses ressources; que dans cette vue, il
fallait, quand le mouvement de l'armée d'Italie, le premier commencé,
serait connu, le nier absolument, en convenant toutefois de la marche
de quelques conscrits toscans et piémontais envoyés au delà des Alpes
pour rejoindre leurs corps en Allemagne; qu'ensuite, lorsqu'on ne
pourrait plus nier, il fallait avouer la nouvelle de la concentration
de l'armée française sur l'Oder, mais en ajoutant que cette
concentration n'impliquait pas nécessairement la guerre, pas plus que
la concentration des Russes sur la Dwina et le Dniéper; qu'en
s'avançant jusqu'à l'Oder l'armée française était loin d'exécuter un
mouvement égal à celui qu'avait opéré l'armée russe; que la dignité de
l'empereur Napoléon lui commandait de ne pas être en arrière de
l'empereur Alexandre; que si même il arrivait que l'armée française
allât un peu au delà de l'Oder, ce serait uniquement pour prendre une
position correspondant exactement à celle de l'armée russe; que
l'intention formelle de Napoléon était toujours de négocier, non de
combattre, mais qu'il voulait en négociant conserver une attitude
conforme à sa puissance.

Dans cette dépêche, on prescrivait à M. de Lauriston de tenir un
langage aussi rassurant que possible, de bien inculquer aux Russes
l'idée d'une négociation armée et non d'une guerre résolue, de
redemander même, comme si on la regrettait, la mission de M. de
Nesselrode, et d'insister pour que le projet en fût repris; d'offrir,
si les esprits s'échauffaient trop à Saint-Pétersbourg, une entrevue
des deux empereurs sur la Vistule, en ayant soin toutefois de
n'employer ce moyen qu'à la dernière extrémité, car on ne se souciait
pas du tout à Paris d'un pareil rendez-vous, et on ne voulait que
gagner du temps, pour arriver au Niémen avant que les Russes l'eussent
franchi. Enfin, si pour prévenir des hostilités prématurées il fallait
prendre l'engagement d'arrêter l'armée française sur la Vistule, on
autorisait M. de Lauriston à le faire, mais en se donnant l'apparence
d'un négociateur qui, par un désir ardent de la paix, dépassait ses
instructions; et si, malgré toutes ces ruses, on ne parvenait pas à
empêcher le passage du Niémen, M. de Lauriston devait annoncer
sur-le-champ la guerre, la guerre immédiate, demander ses passe-ports,
et obliger les légations des cours alliées à demander les leurs. Mais
il était expressément recommandé à M. de Lauriston de tout mettre en
usage pour s'épargner la nécessité d'un éclat si prompt, et si
contraire aux vues de l'Empereur.

[En marge: Commission donnée par Napoléon à M. de Czernicheff pour
calmer les inquiétudes de l'empereur Alexandre.]

On pouvait compter sur le zèle de M. de Lauriston à éviter une
rupture, bien qu'on lui avouât clairement que l'unique résultat de ses
efforts serait de l'ajourner. Mais désirant ardemment l'empêcher, il
devait se regarder comme déjà très-heureux de réussir seulement à la
retarder. Néanmoins, craignant de ne pas atteindre son but, Napoléon
voulut recourir à un moyen plus direct encore sur l'empereur
Alexandre. Il avait alors auprès de lui M. de Czernicheff, employé à
des missions fréquentes de Saint-Pétersbourg à Paris, ayant dans la
cour de France des relations nombreuses, s'y plaisant et sachant y
plaire, ayant même abusé des libertés qu'on lui laissait prendre
jusqu'à corrompre un des commis principaux du ministère de la guerre.
On commençait à se douter de ce fait, mais ce n'était pas le moment
d'un éclat. Napoléon imagina donc d'envoyer M. de Czernicheff à
Saint-Pétersbourg, pour protester auprès d'Alexandre de ses intentions
pacifiques, pour dire que lui, Napoléon, ne savait ce qu'on lui
voulait, qu'il n'armait que parce qu'on armait, qu'il ne désirait rien
que les conditions de Tilsit, et que si au lieu de s'égorger on
préférait s'expliquer, il était tout prêt à substituer une négociation
à la guerre.

Pour tenter cette démarche, peu conforme à l'attitude qu'il avait
prise à l'égard de la Russie, Napoléon avait un prétexte assez
naturel. Dans leurs derniers épanchements avec M. de Lauriston,
l'empereur Alexandre et le chancelier de Romanzoff, regardant la
guerre comme décidée, et cherchant quel motif Napoléon pouvait avoir
de la désirer, avaient dit que c'était la Pologne qui sans doute leur
valait cette nouvelle querelle; que Napoléon trouvant incomplète la
création du grand-duché de Varsovie, avait résolu de reconstituer
enfin la Pologne tout entière, que c'était là évidemment le désir
qu'il nourrissait au fond du coeur, et qui avait dicté le refus de
signer la convention proposée en 1810. M. de Lauriston, rapportant
toutes choses avec une extrême exactitude, avait, dans ses récentes
dépêches, fait part de cette conjecture de l'empereur Alexandre et de
son ministre. C'en était assez pour fournir à Napoléon l'occasion
d'une démarche, car il devait être pressé de désavouer l'intention
qu'on lui prêtait.

[En marge: Langage de Napoléon à M. de Czernicheff.]

Il résidait au palais de l'Élysée, où il était allé s'établir, quoique
ce palais, inhabité depuis longtemps, fût froid et humide. Il y avait
contracté une forte indisposition, et pouvait à peine parler.
Néanmoins il entretint longuement M. de Czernicheff avec un ton de
bonhomie et de grâce qu'il savait prendre très à propos, et toujours
avec grand succès. Il lui dit que d'après ses dernières nouvelles de
Saint-Pétersbourg il voyait qu'on se faisait sur ses projets des idées
absolument fausses, qu'on lui supposait l'intention de reconstituer la
Pologne, et qu'on attribuait à ce motif ses préparatifs militaires;
que c'était là une erreur, qu'il ne songeait aucunement au
rétablissement de la Pologne, qu'il n'avait sur la possibilité d'une
telle entreprise ni illusion ni arrière-pensée; que s'il y avait
sérieusement pensé, il l'aurait essayée en 1807 et 1809, et que s'il
ne l'avait pas tentée alors, c'est qu'il ne croyait pas le devoir; que
s'il avait en 1810 refusé la convention par laquelle l'empereur
Alexandre lui demandait de s'engager à ne jamais rétablir la Pologne,
c'est parce que la forme de l'engagement qu'on prétendait lui imposer
était déshonorante, et nullement parce qu'il nourrissait la pensée de
la chose; qu'il tenait à ce que la cour de Saint-Pétersbourg ne se
trompât point à cet égard, et qu'elle ne se forgeât point de craintes
chimériques; que son unique raison d'armer, c'est qu'il croyait voir
que la Russie changeait d'alliance en ce moment, et que du camp
français elle passait dans le camp anglais, qu'elle y passait armes et
bagages; que le bruit fait au sujet du duché d'Oldenbourg, l'ukase du
31 décembre 1810 relatif aux manufactures, l'introduction dans les
ports russes du pavillon américain, enfin les armements de la Russie,
poussés jusqu'à retirer ses troupes de la Turquie et s'exposer à y
être battue, avaient été pour lui des signes tout à fait convaincants
d'un changement radical de dispositions de la part de l'empereur
Alexandre, et qu'alors il s'était mis en mesure, et avait entrepris
tous les armements dont l'Europe était témoin; qu'au surplus le mal
pouvait être réparé; qu'à Tilsit la paix avait été conclue lorsque
Alexandre lui avait dit qu'il haïssait les Anglais, qu'après cette
déclaration de sa part tout était devenu facile, et qu'on n'avait plus
rien contesté de ce qu'il désirait; que la situation était encore
exactement la même; que la paix, la guerre, dépendaient des
dispositions véritables du czar; que s'il voulait se rapprocher de
l'Angleterre il fallait se préparer à la guerre immédiate; que si au
contraire il voulait rester en hostilités sérieuses avec elle, lui
fermer ses ports, aider Napoléon à la réduire par l'interdiction de
tout commerce, on n'avait qu'à s'expliquer, et que non-seulement la
paix serait sauvée, mais la plus parfaite intimité rétablie.

Napoléon répétant son thème éternel sur le rétablissement frauduleux
des relations commerciales de la Russie avec l'Angleterre, M. de
Czernicheff répéta le thème russe, et de part ni d'autre on ne
s'apprit rien. Mais Napoléon essaya de produire sur M. de Czernicheff
l'impression que la guerre n'était pas inévitable, qu'elle n'était pas
chez lui un parti pris irrévocablement, et qu'une explication des deux
puissances en armes, l'une sur le Niémen, l'autre sur la Vistule,
pourrait tout arranger. Il ne lui en fallait pas davantage, car, tant
que la Russie conserverait l'espérance de sauver la paix, elle
s'abstiendrait de toute agression, et ne passerait pas le Niémen, même
les Français se portant sur la Vistule. Napoléon fit en effet une
assez grande impression sur l'esprit de M. de Czernicheff, et l'eût
même tout à fait persuadé, si celui-ci n'avait reçu quelques heures
auparavant des bureaux de la guerre des preuves certaines de
l'activité de nos préparatifs, préparatifs si vastes et si précipités
qu'il était impossible de les concilier avec l'idée d'une simple
démonstration militaire destinée à appuyer des négociations.

Toutefois, M. de Czernicheff partit moins convaincu de l'imminence de
la guerre qu'il ne l'eût été sans cette entrevue, et muni d'une lettre
de l'empereur Napoléon pour l'empereur Alexandre, lettre polie,
amicale, mais hautaine, engageant Alexandre à croire tout ce que lui
dirait de sa part M. de Czernicheff, et lui répétant que quelque
avancé qu'on fût de l'un et l'autre côté en fait de préparatifs de
guerre, tout, si on le voulait, pouvait se terminer encore à
l'amiable.

[En marge: Dépêche de M. de Bassano dévoilant les plus secrètes
intentions de Napoléon.]

Le même jour M. de Bassano adressa à M. de Lauriston une nouvelle
dépêche, qui dévoilait complétement les intentions de Napoléon. «Votre
devoir, lui disait-il, est de montrer constamment les dispositions les
plus pacifiques. L'Empereur a intérêt à ce que ses troupes puissent
s'avancer peu à peu sur la Vistule, s'y reposer, s'y établir, s'y
fortifier, former des têtes de pont, enfin prendre tous leurs
avantages, et s'assurer l'initiative des mouvements.

»L'Empereur a bien traité le colonel Czernicheff, mais je ne vous
cacherai pas que cet officier a employé son temps à Paris à intriguer
et à semer la corruption. L'Empereur le savait et l'a laissé faire, Sa
Majesté étant bien aise qu'il fût informé de tout. Les préparatifs de
Sa Majesté sont réellement immenses, et elle ne peut que gagner à ce
qu'ils soient connus....

»L'empereur Alexandre vous montrera sans doute la lettre que Sa
Majesté lui a écrite, et qui est très-simple.............

»L'Empereur ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie même fort
peu d'une négociation qui n'aurait pas lieu à Paris. Il ne met aucune
confiance dans une négociation quelconque, à moins que les 450 mille
hommes que Sa Majesté a mis en mouvement (il ne s'agissait là que de
l'armée active) et leur immense attirail ne fassent faire de
sérieuses réflexions au cabinet de Saint-Pétersbourg, ne le ramènent
sincèrement au système qui fut établi à Tilsit, et _ne replacent la
Russie dans l'état d'infériorité où elle était alors_....... Votre but
unique, monsieur le comte, doit être de gagner du temps. Déjà la tête
de l'armée d'Italie est à Munich, et le mouvement général se dévoile
partout. Soutenez dans toute occasion que si la guerre a lieu, ce sera
la Russie qui l'aura faite, que les affaires de Pologne n'entrent pour
rien dans les déterminations de Sa Majesté; qu'elle n'a d'autre but
que le rétablissement du système auquel la Russie par ses armements et
par ses démarches a fait assez connaître qu'elle voulait renoncer.»

Cette dépêche exprimait la vraie pensée de l'Empereur, pensée de
domination universelle et suprême, particulièrement envers la Russie,
qu'il entendait maintenir dans l'état d'infériorité où elle était le
lendemain de Friedland, où elle n'avait pas cessé d'être, où elle
consentait même à rester, puisqu'elle lui laissait faire en Europe
tout ce qu'il désirait, mais infériorité qu'elle ne voulait rendre ni
aussi manifeste ni commercialement aussi dommageable qu'il l'exigeait.
En vérité, on aurait bien pu se contenter d'une pareille soumission de
la part d'une puissance qui était alors la première du continent après
la France, et certainement l'égale de l'Angleterre en Europe.

[En marge: Napoléon se transporte avec la cour à Saint-Cloud pour se
soustraire à certaines manifestations populaires.]

Napoléon se transporta ensuite à Saint-Cloud avec toute la cour, bien
que la saison fût encore rigoureuse, car on était à la fin de mars; il
s'y transporta par un motif qui, au milieu de sa toute-puissance,
doit paraître bien étrange: c'était pour se dérober aux murmures du
peuple, qu'il n'avait pas essuyés encore, mais qui se faisaient
entendre de toute part, et menaçaient d'éclater même en sa présence.
Depuis longtemps cette hardiesse à se plaindre n'était plus ordinaire
au peuple de Paris, et elle révélait la profondeur de ses souffrances,
qui avaient plusieurs causes, la disette, la conscription, la levée
des gardes nationales, la guerre enfin, qui produisait ou aggravait
tous ces maux.

[En marge: Disette de l'année 1812, et ses causes.]

Une affreuse sécheresse, qui s'était prolongée pendant tout l'été de
1811, et avait été mêlée dans quelques contrées d'orages violents,
avait ruiné les céréales dans presque toute l'Europe, en donnant du
reste des vins excellents connus sous le nom de _vins de la comète_.
La moisson avait été mauvaise même en Pologne, sans y produire
toutefois la disette, que des récoltes accumulées et invendues
rendaient impossible, mais sans y faire cesser la misère résultant du
défaut de débouchés. En Allemagne, en France, en Italie, en Espagne,
en Angleterre, le dommage pour les céréales avait été immense. En
France, le prix des blés était monté à 50, à 60, à 70 francs
l'hectolitre, prix bien supérieur à celui que les mêmes chiffres
représenteraient aujourd'hui. Le peuple n'y pouvait plus atteindre, et
dans beaucoup de localités troublait le commerce, arrêtait les
voitures, envahissait les marchés, criait aux accapareurs, et avec son
ordinaire aveuglement allait ainsi contre ses propres intérêts, car il
était cause que la denrée se cachait, ne venait pas au marché, et
augmentait de valeur, non-seulement en proportion de sa rareté
réelle, mais en proportion de sa rareté apparente.

[En marge: Dangereuses théories de Napoléon sur la police des grains
en temps de disette.]

Napoléon, ennemi autrefois des doctrines révolutionnaires (et nous
entendons par cette désignation non les purs et nobles principes de
89, mais les opinions insensées nées de l'exaltation des passions
populaires), Napoléon, ennemi autrefois de ces doctrines, y revenait
peu à peu, en se laissant emporter en toutes choses au delà des bornes
de la raison. Ennemi du régicide, on l'avait vu, dans un jour de
colère, faire fusiller le duc d'Enghien; censeur amer de la
constitution civile du clergé, il tenait le Pape prisonnier à Savone;
improbateur sévère des violences du Directoire, il avait en ce moment
les prisons pleines de détenus pour cause religieuse; méprisant la
politique révolutionnaire qui avait suscité la guerre partout, il
était en guerre avec l'Europe pour placer ses frères sur la plupart
des trônes de l'Occident; enfin, ayant poursuivi de ses sarcasmes les
principes administratifs de 1793, tels que le maximum et les rigueurs
commerciales à l'égard de l'Amérique, il venait, par sa législation
sur les denrées coloniales, de créer dans l'Europe entière le système
de commerce le plus étrange et le plus violent qui se pût imaginer.
Sous ce dernier rapport au moins, sa guerre au commerce anglais,
suivie d'effets très-sérieux, pouvait lui servir d'excuse. Mais, à
l'égard des céréales, pressé de ne plus entendre les murmures
populaires, de décharger sa politique de toute connexion avec la
cherté des vivres, de flatter, en un mot, les masses qu'il faisait
souffrir par tant d'endroits, il avait formé un conseil des
subsistances, composé du ministre de l'intérieur, du directeur général
des vivres, des conseillers d'État Réal et Dubois, des préfets de la
Seine et de police, enfin de l'archichancelier, et il y soutenait des
doctrines indignes de sa haute raison, ne parlait de rien moins que de
tarifer les grains, et d'en déterminer le prix au gré des
administrations locales. Il se fondait sur ce fait que les
propriétaires, les fermiers, abusaient de la détresse du peuple pour
élever les prix hors de toute mesure, ce qui était vrai et déplorable,
mais ce qui ne pouvait être ni empêché ni réparé par un tarif
arbitraire, car les possesseurs de céréales, ne se trouvant pas assez
payés, cesseraient d'approvisionner les marchés, garderaient chez eux
les grains qu'ils vendraient à des prix encore plus élevés, feraient
naître chez le peuple la tentation du pillage, et provoqueraient ainsi
des désordres bien plus graves que tous ceux auxquels on cherchait à
pourvoir.

[En marge: Moyens extraordinaires employés par Napoléon pour empêcher
le prix du pain de dépasser certaines limites.]

Le prince archichancelier Cambacérès avait résisté aux fausses
théories de Napoléon, et l'avait détourné jusqu'ici de suivre sa
première impulsion. Mais il ne devait pas réussir longtemps, surtout à
l'égard de l'approvisionnement de Paris. Le peuple de la capitale,
plus nombreux, plus redoutable qu'aucun autre, placé plus près de
l'oreille des souverains, a le privilége de les toucher et de les
occuper davantage. Napoléon avait employé beaucoup d'années et de
millions à créer à Paris une réserve en grains et farine de 500 mille
quintaux, que l'administration de l'intérieur avait laissée tomber à
300 mille, lorsque, distrait par d'autres soins, il avait cessé d'y
regarder. On ne pouvait donc plus ramener les prix à un taux modéré,
en versant sur le marché de la capitale les quantités accumulées par
l'État. Ce qui manquait plus encore que le grain, c'était la mouture.
Au lieu de 30 mille sacs de farine qu'on s'était proposé d'avoir, afin
d'en présenter tous les jours à la halle une quantité suffisante, on
n'en avait que 15 mille au plus, et ce n'était pas assez pour
maintenir à 70 ou 72 francs la valeur du sac de farine, qui tendait à
monter jusqu'à 120. Au taux qu'on ne voulait pas laisser dépasser, on
était condamné à suffire à toute la consommation de Paris, qui était
de 1,500 sacs par jour, et afin d'y parvenir, il fallait non-seulement
épuiser la réserve en grains, mais employer des moyens extraordinaires
pour la faire moudre. Napoléon, peu soucieux des moyens lorsqu'il
s'agissait d'apaiser la faim du peuple de Paris et d'empêcher qu'il
n'attribuât ses souffrances à la guerre, fit requérir les moulins des
environs, moudre les grains d'autorité, et interdire des achats de
denrées qui se faisaient autour de la capitale pour Nantes et d'autres
villes. Ne réussissant pas, même avec ces procédés violents, à modérer
la hausse, qui était d'autant plus forte qu'on écartait davantage le
commerce, il accorda une indemnité aux boulangers pour les dédommager
de la différence entre le prix auquel il les forçait à vendre le pain,
et le prix réel que ce pain leur coûtait. On distribua encore par ses
ordres, et ceci était plus légitime, des soupes gratuites, toujours
pour faire taire, aux dépens du reste de la France, ce peuple de
Paris, si voisin du maître, et si redouté. Toutefois il menaçait de ne
pas s'en tenir à ces mesures, et parlait de tarifer les grains si la
cherté augmentait. Or, il suffisait d'une telle menace pour aggraver
le mal en éloignant définitivement l'intervention du commerce.

[En marge: Fâcheux effet produit par la formation des cohortes de la
garde nationale.]

[En marge: Mutineries dans plusieurs villes contre la levée des
cohortes.]

La formation des cohortes de la garde nationale était une autre cause
de souffrance et de murmures. On ne croirait pas, ce qui pourtant
était vrai, que Napoléon, rempli de l'idée de sa puissance jusqu'à
provoquer sans nécessité un nouveau conflit avec l'Europe, était en
même temps assiégé par la pensée vague, confuse, mais incessante, d'un
grand danger, et, par exemple, que ses précautions en fait de
fortifications étaient toutes fondées sur la probabilité d'une
invasion du territoire de la France, preuve de la lutte déplorable que
la passion et le génie se livraient dans son âme. Le génie l'éclairant
par intervalles, mais la passion l'entraînant habituellement, il n'en
allait pas moins à son but fatal, et il y marchait agité quelquefois,
jamais retenu. Dans cette disposition d'esprit, il avait pensé que ce
n'était pas assez d'un certain nombre de quatrièmes bataillons,
retirés vides d'Espagne, recrutés en France avec une partie de la
conscription de 1812, et destinés à créer entre le Rhin et l'Elbe une
puissante réserve; que ce n'était pas assez de 130 cinquièmes
bataillons formant, comme on l'a vu, les bataillons de dépôt, remplis
de conscrits de 1811 et de 1812, et constituant dans l'intérieur de
l'Empire une autre réserve des plus imposantes, et il avait voulu y
ajouter 120 mille hommes faits, levés sous le titre de premier ban de
la garde nationale, organisés en cohortes, et pris sur les
conscriptions de 1809, 1810, 1811, 1812, à raison de 30 mille hommes
sur chacune. Pour leur persuader qu'ils étaient purement des gardes
nationaux, on leur avait promis qu'ils ne sortiraient pas de leurs
départements, mais ils n'en voulaient rien croire, et ils se
considéraient tout simplement comme des conscrits des quatre années
précédentes, libres d'après les lois de toute obligation, et néanmoins
recherchés de nouveau pour être _envoyés à la boucherie_, comme on
disait alors. Aussi cette dernière mesure, dont l'utilité, quoique non
sentie, était malheureusement très-réelle, et prouvait dans quel péril
Napoléon avait placé son existence et la nôtre, avait-elle causé une
irritation générale à Metz, à Lille, à Rennes, à Toulouse, et dans
plusieurs autres grandes cités de l'Empire. Il y avait eu dans presque
toutes les villes de véritables mutineries. À Paris même, les jeunes
gens des écoles, animés ordinairement de sentiments belliqueux, mais
exprimant cette fois les dispositions pacifiques de la nation avec la
vivacité de leur âge, avaient poussé dans les cours publics des cris
séditieux contre les nouvelles levées, et chassé avec violence les
agents de la police en les qualifiant du titre exécré de _mouchards_.

[En marge: Nouvel emploi des colonnes mobiles pour faire rejoindre les
réfractaires.]

[En marge: Émeutes en Hollande contre la conscription.]

Ajoutant encore à ces souffrances de tout genre, Napoléon avait
renouvelé dans les départements l'emploi des colonnes mobiles, pour
faire exécuter les lois de la conscription. La masse des réfractaires,
descendue l'année précédente de 60 mille à 20 mille, était remontée
depuis à 40 ou 50 mille, par suite des nombreux appels faits dans les
derniers temps. Il s'agissait de la diminuer encore une fois, et d'en
tirer une vingtaine de mille hommes qui s'en iraient remplir les
cadres des régiments des îles. Il devait en résulter de nouvelles
vexations, de nouveaux cris, de nouvelles causes d'irritation. Les
militaires composant les colonnes mobiles s'établissaient, ainsi que
nous l'avons raconté précédemment, chez les familles des réfractaires,
s'y faisaient loger, nourrir, payer au taux de plusieurs francs par
jour, et les réduisaient souvent à la plus grande misère. Il y avait
tel département où l'on avait extorqué de la sorte jusqu'à 60, 80, et
même 100 mille francs sur les familles les plus pauvres. Quelques
préfets avaient élevé des réclamations, mais le plus grand nombre
s'était tu, et avait fait exécuter la loi à tout risque. Si dans la
France, que sa grandeur au moins dédommageait de pareilles tortures,
on les ressentait vivement, dans les pays récemment réunis, qui n'y
pouvaient voir qu'un moyen de perpétuer leur esclavage, elles devaient
produire un effet funeste. À la Haye, à Rotterdam, à Amsterdam, il y
avait eu des émeutes à l'occasion de la conscription. Dans l'Ost-Frise
on avait assailli et mis en fuite le préfet dirigeant en personne le
travail de la levée. Le prince Lebrun, gouverneur de la Hollande,
ayant intercédé en faveur des délinquants, s'était exposé à être
rudement réprimandé pour sa faiblesse. Napoléon avait voulu que
quelques malheureux, fusillés avec éclat, servissent de leçon à ceux
qui seraient tentés de les imiter: triste leçon, qui leur apprenait à
se soumettre dans le moment, pour se jeter sur nous lorsque nous
aurions toute l'Europe sur les bras!

Dans les départements anséatiques, la répulsion pour les levées de
soldats et de marins était encore plus forte, car si la Hollande
pouvait attendre certains avantages de sa réunion à l'Empire, il n'y
avait pour les villes de Brême, de Hambourg, de Lubeck, qui étaient
les ports naturels de l'Allemagne, aucune convenance à appartenir à la
France, et leurs intérêts étaient aussi froissés que leurs sentiments.
On les avait effrayées, mais non pas soumises, en fusillant un pauvre
patron de barque qui avait conduit des voyageurs à Héligoland. La
ville de Hambourg se couvrait la nuit de placards injurieux que la
police avait la plus grande peine à faire disparaître. La population
tout entière secondait, comme nous l'avons dit, la désertion
non-seulement des Allemands, des Italiens, des Espagnols à notre
service, mais des Français eux-mêmes, et les traitait en amis dès
qu'ils quittaient l'armée. Elle les abritait le jour, les transportait
la nuit, leur faisait passer les fleuves en bateau, et les nourrissait
gratis, pour les ramener dans leur patrie.

[En marge: Insubordination des régiments anséatiques.]

Les régiments anséatiques, composés des anciens soldats au service de
Hambourg, Brême, Lubeck, parmi lesquels on avait introduit un certain
nombre d'officiers français, s'étaient partiellement insurgés.
Quelques compagnies de ces régiments, employées à garder les plages
écartées de la mer du Nord, avaient fait violence aux officiers
fidèles, et s'emparant des barques des pêcheurs, s'étaient réfugiées
dans l'île d'Héligoland. Il avait fallu renvoyer le plus suspect de
ces trois régiments, le 129e, dans l'intérieur, et le placer au milieu
de troupes sûres, sous la main du maréchal Davout. On ne disait rien
de très-satisfaisant ni des troupes hollandaises ni des troupes
westphaliennes, bien que ces dernières fussent de la part du roi
Jérôme l'objet de soins continuels. À Brunswick, ville populeuse,
regrettant son ancien duc, il y avait eu une commotion où plusieurs de
nos soldats avaient été fort maltraités. Le roi Jérôme était
intervenu, afin de punir les coupables avec moins de rigueur, à quoi
Napoléon avait répondu par un ordre du jour, en vertu duquel tout
délit commis contre l'armée française devait être jugé sur-le-champ
par des commissions militaires composées uniquement d'officiers
français[22].

          [Note 22: Tout ce qui précède est extrait de la
          correspondance du maréchal Davout, et des rapports de police
          du duc de Rovigo.]

[En marge: Commencement de haine contre les Français en Italie.]

Si du nord de l'Empire on se reportait au midi, en Italie, par
exemple, les dispositions n'étaient pas meilleures. Aucune liberté
politique, peu d'indépendance nationale, un joug moins déplaisant que
celui des Autrichiens, mais rigoureux à sa manière, la conscription,
les guerres incessantes, la privation de tout commerce, la brouille
avec l'Église, finissaient par rendre ennemis de la France les
Italiens, qui d'abord s'étaient donnés à elle avec le plus
d'entraînement. Il est vrai qu'en Lombardie, où le gouvernement du
prince Eugène se montrait doux, équitable, régulier, où il remplaçait
d'ailleurs le gouvernement fort dur de la maison d'Autriche, on était
assez calme; il est vrai encore qu'en Piémont (Gênes exceptée, qui
soupirait après l'ouverture des mers) on commençait à s'habituer à la
France, et qu'on lui pardonnait un peu plus qu'ailleurs d'être aussi
belliqueuse; mais en Toscane, où l'on avait horreur de la guerre, où
l'on avait toujours vécu sous un gouvernement italien, doux, sage et
philosophe, où commençait à régner l'esprit de l'Italie méridionale,
où le clergé avait une certaine influence; à Rome, où le peuple était
inconsolable de la papauté perdue, où l'antipathie pour les maîtres
ultramontains était aussi forte que dans les Calabres, la haine était
peu dissimulée, et là comme dans le reste de l'Empire, un revers
pouvait faire éclater un soulèvement général. Il suffisait, pour le
produire, de la présence de la moindre troupe anglaise.

[En marge: Conclusion singulière que Napoléon tire de l'état des
esprits en Europe.]

Ces sentiments, répandus en tant de pays différents, n'étaient pas
répercutés sans doute par le miroir de la publicité quotidienne, qui
en grossissant les objets force à les voir ceux qui voudraient se les
cacher: chacun les éprouvait pour soi, mais en apprenant par les
ouï-dire du commerce ou des voyageurs qu'en telle ou telle province on
endurait les mêmes souffrances, on se confirmait dans sa haine, et
l'orage grossissait sans être aperçu. Napoléon avait certainement
l'esprit beaucoup trop ouvert pour ne pas discerner cet état de
choses, mais loin de conclure qu'il fallait se garder de l'aggraver
par une nouvelle guerre, loin de raisonner comme il l'avait fait au
retour de la campagne de Wagram, alors qu'il avait un moment songé à
calmer l'Europe en lui donnant la paix, il en concluait que la guerre
de Russie était urgente, afin de comprimer bien vite en 1812 comme en
1809 les soulèvements prêts à éclater. Il s'occuperait ensuite, la
paix et la domination universelle conquises, d'adoucir son
gouvernement, et de le rendre commode aux peuples après le leur avoir
rendu si glorieux. Il raisonnait donc comme certains coeurs enfoncés
dans l'habitude du vice, sentant qu'il en faut sortir, le désirant
sincèrement, mais remettant de jour en jour, si bien que la vie finit
pour eux avant qu'ils aient trouvé le temps de s'amender. Napoléon
n'était sensible qu'aux cris de Paris, aux cris de la faim populaire
poussés à ses oreilles, et c'est par ce motif qu'il était venu à
Saint-Cloud chercher le printemps un mois plus tôt.

[En marge: Objections qu'il devine, bien qu'on ne les lui fasse pas,
et manière dont il y répond.]

[En marge: Entretiens avec l'archichancelier Cambacérès sur la guerre
de Russie.]

Malgré la bassesse croissante autour de lui et se montrant plus
humblement admiratrice à mesure que les fautes devenaient plus
grandes, il voyait à une certaine contrainte des visages, à un certain
silence, qu'on craignait la nouvelle guerre vers laquelle il semblait
se précipiter, et il s'impatientait pour ainsi dire des objections
qu'on ne lui faisait pas, mais qu'il devinait, parce qu'il se les
adressait à lui-même, et y répondait souvent en interpellant des gens
qui ne disaient mot, qui n'avaient pas même pensé à ces objections, ou
qui, s'ils y avaient pensé, n'auraient jamais osé s'en expliquer avec
lui. Toutefois parmi des personnages plus importants il y en avait un,
l'archichancelier Cambacérès, que depuis longtemps, comme nous l'avons
déjà fait remarquer, il n'entretenait plus que d'affaires intérieures,
sur lesquelles il le consultait volontiers, et qu'il évitait
d'entretenir d'affaires extérieures, parce que sur ce sujet, sans
dédaigner son avis, il le savait contraire. Il eut avec ce grave
personnage deux ou trois entretiens sur la prochaine guerre de Russie;
l'archichancelier, malgré sa timidité, qui n'allait jamais jusqu'à
trahir en le trompant un maître qu'il chérissait sincèrement,
s'efforça de le dissuader d'une telle entreprise; il le trouva plutôt
fatalement décidé que véritablement convaincu, et entraîné pour ainsi
dire par une nécessité irrésistible. Napoléon lui répéta comme à tout
le monde que, quoi qu'on fît, il faudrait tôt ou tard en venir encore
une fois aux mains avec la Russie, qu'elle avait été battue, mais
point écrasée, qu'il fallait lui porter un nouveau coup pour la
soumettre; que, puisqu'il le fallait, le plus tôt serait le mieux; que
ses facultés personnelles étaient entières, ses armées superbes, et
qu'il aimait mieux s'imposer cette rude tâche maintenant qu'il était
encore jeune, que lorsqu'il serait vieux et affaibli, qu'à plus forte
raison il aimait mieux la prendre pour lui que la léguer à son
successeur, lequel n'était qu'un enfant, et n'aurait probablement pas
ses talents; que le sort en était jeté, qu'il ferait ce qu'il croyait
devoir faire, et que Dieu ensuite en déciderait.--Quant à
l'entreprise, du reste, Napoléon n'en méconnaissait pas les
difficultés, et il déclarait lui-même que ce n'était pas une guerre à
brusquer, à mener vite, comme tant d'autres qu'il avait conduites si
rapidement; que c'était l'affaire de deux campagnes au moins; qu'on se
trompait si on croyait qu'il allait tout de suite s'enfoncer dans des
plaines sauvages, probablement ruinées, s'y mettre à la merci de la
misère et du froid; que cette année il s'avancerait tout au plus
jusqu'à la Dwina et au Dniéper, qu'il s'occuperait d'abord de s'y
établir, de s'y fortifier, de s'y créer d'immenses magasins, et qu'il
attendrait à l'année suivante pour s'avancer plus loin, et porter à la
Russie le coup mortel.

Doutant fort qu'il eût la patience nécessaire, le prince Cambacérès,
après avoir insisté sur les difficultés de cette guerre, lui parla
aussi des dispositions de l'Allemagne, dont tous les rapports
traçaient une peinture alarmante, et du peu de fond qu'il y avait à
faire sur la constance des petits princes allemands ses alliés, sur la
franchise de l'Autriche, sur la force qu'aurait le roi de Prusse pour
tenir ses engagements. Napoléon traita de chimériques les craintes que
lui exprimait son sage conseiller. Il dit que les petits princes
allemands avaient gagné des territoires qu'ils ne pouvaient conserver
que par lui, et que cela suffirait pour les retenir dans son alliance;
que l'Autriche, pour recouvrer l'Illyrie, était résignée d'avance à
tout ce qu'il exigerait d'elle; que la Prusse, tremblante et soumise,
serait fidèle par peur du châtiment terrible auquel l'exposerait une
trahison; que dans tous les cas il avait pris ses précautions, et
qu'une puissante armée campée sur l'Elbe lui ferait raison de tous les
mauvais vouloirs, patents ou secrets, laissés sur ses derrières.

[En marge: Espèce de résolution fatale qui semble entraîner Napoléon.]

Évidemment Napoléon se tenait pour engagé envers lui-même, envers le
monde, à persévérer dans sa funeste entreprise, quoi qu'il pût en
arriver, et échappait à quelques moments de doute en reportant son
esprit vers les incroyables succès de sa vie, vers les espérances de
domination universelle que ces succès l'autorisaient à concevoir
encore. Il n'y avait donc pas à insister, et, sous les institutions de
cette époque, il ne restait qu'à baisser la tête, avec douleur si on
aimait Napoléon, avec désespoir si on aimait la France.

[En marge: Dernières dispositions.]

[En marge: État des finances en 1812.]

[En marge: Augmentation soudaine dans le budget, provenant en partie
des pays réunis à l'Empire.]

Ne tenant aucun compte de ces très-légères résistances, Napoléon se
hâta de mettre la main à ses dernières affaires, pour être prêt à
quitter Paris au premier mouvement des Russes. Sauf ses charrois qui
étaient un peu en retard, tout se développait au gré de ses désirs, et
il pouvait compter d'avoir avant mai, et surtout avant juin, tout ce
qu'il avait ordonné pour la formidable lutte qu'il allait
entreprendre. Ses finances étaient, pour le moment du moins, en état
de faire face à ses immenses dépenses. Ses budgets, enfermés
systématiquement dans un chiffre de 740 à 770 millions (860 à 890 avec
les frais de perception), s'étaient élevés tout à coup à 950 millions
environ (un milliard 70 millions avec les frais de perception). Cette
augmentation était due en partie à la réunion des États romains, de
l'Illyrie, de la Hollande et des départements anséatiques. Les États
romains lui avaient procuré un accroissement de recettes de 12
millions, l'Illyrie de 11, la Hollande de 55, les départements
anséatiques de 20, ce qui formait un total d'environ cent millions,
sans que la dépense eût été accrue d'une somme égale. Grâce en effet à
la réunion de toutes ces administrations à celle de la France, déjà
largement rétribuée, beaucoup de dépenses avaient été supprimées ou
amoindries. La Hollande seule coûtait plus qu'elle ne rapportait, à
cause de sa dette qui absorbait près de 31 millions sur un produit de
55.

[En marge: Produits extraordinaires des douanes, et ressources que
Napoléon y trouve.]

[En marge: État du domaine extraordinaire en 1812.]

[En marge: Abondance momentanée de moyens financiers.]

Aux cent millions à peu près que nous venons d'énumérer, le produit
des douanes avait ajouté encore une augmentation de revenu d'une
soixantaine de millions, due au fameux tarif du mois d'août 1810, qui
permettait l'introduction des denrées coloniales au droit de 50 pour
cent. Le budget avait pu s'accroître ainsi de 160 millions en
recettes, et pourtant il restait en déficit. Ce n'était pas à la
dépense des pays réunis qu'il fallait s'en prendre, car cette dépense,
ainsi qu'on vient de le voir, n'égalait pas le nouveau revenu, mais à
la guerre. Les deux ministères du personnel et du matériel de la
guerre, qui absorbaient en 1810, le premier 250 millions, le second
150, ensemble 400, en avaient exigé environ 480 en 1811, et devaient
bientôt en exiger plus de 500. La marine, autrefois défrayée avec 140
millions, allait en coûter 170, depuis la réunion des marines
hollandaise et anséatique. C'est ainsi que les nouvelles ressources
obtenues se trouvaient absorbées et au delà par les dépenses de
l'administration militaire. Il est vrai qu'à l'augmentation de
recettes de 160 millions, dont nous venons de donner l'origine et le
détail, il fallait ajouter une autre ressource, celle-ci tout à fait
accidentelle et due également aux douanes. On a vu qu'il avait été
confisqué beaucoup de denrées coloniales saisies en fraude, qu'on
avait pris et vendu au profit du Trésor bon nombre de bâtiments
américains et ottomans accusés de contravention aux décrets de Berlin
et de Milan, et quantité de laines appartenant aux grandes familles
espagnoles proscrites; on a vu enfin qu'on avait permis l'introduction
en France, moyennant 50 pour cent, des amas de denrées coloniales
existant en Hollande, en Holstein, avant les dernières lois du blocus
continental. Les produits provenant de ces diverses origines avaient
été réunis sous une seule dénomination, celle de _produits
extraordinaires des douanes_, et s'élevaient à 150 millions une fois
perçus. Ils devaient remplacer l'argent qu'on se procure par le crédit
dans les pays qui en ont un. Napoléon sur cette somme avait consacré
environ 90 millions à payer les restants dus de tous les budgets
antérieurs, et n'avait pas ainsi un seul arriéré, ce qui donnait au
mouvement des caisses une facilité fort grande, et fort appréciable
dans un moment où il avait à remuer une si énorme quantité d'hommes et
de matières. Il lui restait donc une soixantaine de millions, plus son
domaine extraordinaire, qui après toutes les dotations accordées, et
toutes les sommes dépensées pour les travaux publics, était encore de
340 millions environ, en y comprenant les produits de la dernière
guerre d'Autriche. On se rappelle que sur ces 340 millions il en avait
prêté 84 au Trésor, lors de la suppression des obligations des
receveurs généraux; il en conservait 85 en argent comptant, dont la
majeure partie dans les caves des Tuileries, 38 en valeurs
parfaitement liquides, et enfin 132 en engagements de la Westphalie,
de la Saxe, de la Bavière, de la Prusse et de l'Autriche. Il ne
fallait compter sur ces dernières sommes que si on était vainqueur;
quant à celle qui avait été anciennement prêtée au Trésor, elle
n'était plus une ressource. Restait donc d'assuré, et d'immédiatement
disponible, 85 millions d'argent comptant, 38 de bonnes valeurs,
c'est-à-dire 123 millions, ou à peu près 180, en ajoutant les 60
millions existant encore dans la caisse extraordinaire des douanes.
Avec un budget des recettes qui permettait d'accorder 500 millions aux
deux ministères de la guerre, et 170 à celui de la marine, avec une
somme de 180 millions comptants dans une caisse de réserve, avec une
dette fondée presque nulle, et tout arriéré complétement éteint, on
pouvait se considérer comme suffisamment pourvu, surtout si la guerre,
que Napoléon croyait devoir être heureuse, venait nourrir la guerre.
C'est ainsi qu'il pouvait solder régulièrement une force qui, avec le
nouvel appel adressé aux gardes nationales, allait dépasser 1,200
mille hommes, dont 900 mille Français. Et si l'on demande comment même
il pouvait entretenir avec 500 millions 900 mille hommes, nous ferons
remarquer qu'il y en avait 300 mille dans la Péninsule, qui ne
coûtaient guère plus de 40 millions au Trésor, l'Espagne fournissant
le surplus, soit en contributions de guerre, soit en denrées enlevées
sur place[23]; qu'il y en avait en Illyrie[24] et en Allemagne un
certain nombre qui recevaient du pays une partie de leur entretien,
comme les troupes résidant en Westphalie par exemple, qu'enfin les
dépenses et les valeurs de ce temps était fort différentes de celles
du nôtre. Telles étaient les ressources financières de Napoléon,
parfaitement adaptées à ses ressources militaires, mais les unes et
les autres toujours menacées par l'usage immodéré qu'il était porté à
en faire.

          [Note 23: Pour 1810 et 1811, l'armée d'Espagne avait coûté
          en dépenses appréciables 165 millions, dont l'Espagne avait
          payé en contributions 88 millions, et le Trésor français 77.
          L'Espagne avait fourni en outre tout ce qui avait été pris
          en nature sur les lieux, et toutes les contributions
          dissimulées par ceux qui les frappaient. C'est là le
          résultat d'un compte très-laborieusement établi par le
          ministre du Trésor, et placé sous les yeux de Napoléon.]

          [Note 24: Nous disons l'Illyrie et non l'Italie, parce que
          les troupes qui étaient en Italie étaient intégralement
          payées par le Trésor français, moyennant un subside annuel
          de 30 millions que ce Trésor recevait du royaume d'Italie,
          et qui était porté au budget de l'Empire.]

[En marge: En mettant la dernière main ses affaires, Napoléon s'occupe
de l'Amérique.]

[En marge: Imminence d'une rupture entre l'Amérique et l'Angleterre,
et nouvelle preuve que Napoléon pouvait se dispenser d'aller chercher
dans une guerre au Nord la solution des affaires européennes.]

[En marge: Aggravation de la situation intérieure de l'Angleterre.]

En mettant la dernière main à ses affaires intérieures, Napoléon
s'était naturellement fort occupé de ses affaires extérieures autres
que celles de Russie, qui allaient se régler par les armes. La
principale de toutes en ce moment était l'accord qu'il était prêt à
conclure avec l'Amérique contre l'Angleterre. Rien n'avait plus
d'importance, et ne prouvait mieux à quel point il avait tort d'aller
chercher dans une guerre au Nord des moyens de réduire les ennemis
qu'il s'était faits dans le monde. Malgré les succès de lord
Wellington en Espagne, la situation intérieure de l'Angleterre s'était
encore aggravée. Le papier-monnaie perdait 18 pour cent; les denrées
coloniales s'étaient avilies à ce point que les sucres, par exemple,
qui se vendaient 6 francs la livre à Paris, valaient à peine 6 à 7
sous à Londres. La Tamise était couverte de navires chargés, qui se
trouvaient convertis en magasins. La masse des banqueroutes à Londres
était portée de six à sept cents par an, à deux mille. Le change avait
subi une nouvelle baisse, et, par suite de toutes ces causes, les
manufactures, d'abord prospères, s'étaient arrêtées. Les ouvriers
manquaient de travail, et, par surcroît de malheur, la disette
sévissant en Angleterre presque autant qu'en France, le peuple avait
moins de moyens de payer son pain, dans le moment même où le pain
était devenu plus cher. Dans presque toutes les provinces des bandes
affamées couraient les campagnes en brisant les métiers. L'issue que
Napoléon reprochait à la Russie d'avoir ouverte sur le continent au
commerce britannique n'avait donc pas changé sensiblement la situation
de l'Angleterre, et que serait-il arrivé, si, en prolongeant cet état
de choses quelque temps encore, on eût jeté sur lord Wellington une
partie des forces qu'on se préparait à enfouir dans les neiges du
Nord?

[En marge: Importance pour l'Angleterre de ses relations avec
l'Amérique.]

Le cabinet britannique allait ajouter à tous ces maux une nouvelle
aggravation, par sa conduite extravagante envers l'Amérique. Si on en
excepte les colonies espagnoles, françaises et hollandaises,
présentant un débouché presque nul par suite de l'encombrement de
marchandises qui s'y était formé, l'Amérique du Nord était le seul
grand pays demeuré accessible au commerce britannique. L'Angleterre y
envoyait pour 200 ou 250 millions de ses produits, et en tirait une
valeur à peu près égale. C'était, dans l'état des choses, pour sa
marine et son industrie un marché fort utile, sans compter que parmi
les produits avec lesquels elle payait l'Amérique, il y avait beaucoup
de denrées coloniales, que les Américains, par un moyen ou par un
autre, finissaient toujours par introduire sur le continent malgré
les rigueurs du blocus. L'Angleterre avait donc toute raison de
ménager l'Amérique. Loin de là, elle se conduisait envers elle comme
Napoléon envers les États du continent, égarée comme lui par la
passion et l'orgueil de système. Ses fameux ordres du conseil,
auxquels Napoléon avait opposé les non moins fameux décrets de Berlin
et de Milan, étaient la cause de la querelle, qui était fort près de
se convertir en guerre déclarée.

[En marge: Danger de compromettre ces relations par suite de la
querelle avec les neutres.]

[En marge: Habileté de Napoléon dans cette question, et son
empressement à se désister des décrets de Berlin et de Milan à l'égard
des Américains.]

Nous rappellerons encore une fois que par ses ordres du conseil,
l'Angleterre avait d'abord bloqué (au moyen du _blocus sur le papier_)
toutes les côtes de l'Empire français et de ses alliés, puis exigé
que, pour y pénétrer, tout bâtiment vînt en payant prendre dans la
Tamise la permission de naviguer, à quoi Napoléon avait répondu en
déclarant dénationalisé et de bonne prise tout bâtiment qui se
soumettrait à une pareille dictature. On a vu que les Américains, pour
soustraire leurs bâtiments à cette double violence, leur avaient
d'abord interdit, par la loi de l'_embargo_, de fréquenter les côtes
d'Europe, puis avaient limité cette interdiction aux côtes de France
et d'Angleterre, ajoutant que la mesure serait révoquée à l'égard de
celle des deux puissances qui renoncerait à son système de rigueurs.
Napoléon, se conduisant ici avec une habile modération, avait renoncé,
quant aux Américains, à ses décrets de Berlin et de Milan, et avait,
disait-il, agi de la sorte dans l'espérance de voir les Américains
défendre enfin leur pavillon contre ceux qui l'outrageaient. En
réponse à cette sage conduite, les Américains avaient levé l'interdit
à l'égard de la France, l'avaient maintenu à l'égard de l'Angleterre,
et se trouvaient à ce sujet en contestation ouverte avec celle-ci.

[En marge: Persistance de l'Angleterre dans ses ordres du conseil.]

Si l'Angleterre avait été inspirée par la raison, elle aurait dû
purement et simplement imiter la conduite de Napoléon, révoquer ses
ordres du conseil, et permettre aux Américains de communiquer avec la
France. Le bien qui en serait résulté pour nous n'eût certainement pas
égalé celui qui en serait résulté pour les Anglais. Nous aurions sans
doute payé moins cher le sucre et le café, et, ce qui était plus
important, l'indigo, le coton, si utiles à nos manufactures; mais une
partie du sucre, du café, du coton, introduits en France, seraient
venus des colonies anglaises. Or si le haut prix des denrées
coloniales était pour les Français une gêne, leur mévente était pour
les Anglais une calamité. L'Angleterre aurait donc bien plus gagné que
la France à laisser les Américains circuler librement; mais l'esprit
de domination maritime prévalant jusqu'à la folie chez les ministres
britanniques, comme l'esprit de domination continentale chez Napoléon,
l'Angleterre n'avait que très-légèrement modifié ses ordres du
conseil, au lieu de les rapporter complétement. Ainsi elle avait cessé
d'exiger des Américains qu'ils vinssent payer tribut sur les bords de
la Tamise, mais elle avait déclaré bloqués les ports de l'Empire
français, depuis les bouches de l'Ems jusqu'aux frontières du
Portugal, depuis Toulon jusqu'à Orbitello. C'était toujours la
prétention du blocus fictif, ou _blocus sur le papier_, consistant à
vouloir fermer des rivages et des ports qu'on était dans
l'impossibilité de bloquer effectivement par une force réelle.

[En marge: Controverse entre l'Angleterre et l'Amérique sur le blocus
réel et le blocus fictif.]

[En marge: Vexations de l'Angleterre contre le commerce américain, et
sa persistance à presser les matelots américains.]

Les Américains avaient répondu que ce n'était pas là rétablir le droit
commun des neutres, car ce droit repoussait absolument le blocus
fictif, et ils avaient déclaré que l'Angleterre persistant dans une
partie de ses ordres du conseil, ils persisteraient envers elle dans
leur loi de _non-intercourse_, quoiqu'ils s'en fussent désistés à
l'égard de la France. Les ministres anglais répliquaient par des
arguments misérables aux raisons des Américains. Ils prétendaient que
les Français n'avaient pas renoncé sérieusement aux décrets de Berlin
et de Milan; que la renonciation qu'ils en avaient faite n'était pas
authentique dans la forme, que d'ailleurs on arrêtait encore beaucoup
de bâtiments américains à l'entrée des ports français, ce qui était
vrai et inévitable, l'Angleterre ayant laissé établir chez elle une
fabrique de faux papiers qui commandait de grandes précautions;
qu'enfin les Américains n'avaient pas exigé de la France la faculté
d'introduire chez elle les produits de l'industrie britannique, ce qui
était puéril, car si les Américains étaient fondés à demander que sous
leur pavillon on ne saisît pas les propriétés anglaises, ils ne
pouvaient pas exiger que la France admît chez elle les produits
anglais que son système commercial repoussait. Ces raisons étaient
donc insoutenables, et les Américains les traitaient comme telles. Un
dernier tort de l'Angleterre, infiniment grave, et renouvelé tous les
jours avec autant d'audace que de violence, rendait imminente la
guerre avec l'Amérique. Sous prétexte que beaucoup de ses matelots,
pour échapper aux charges du service de guerre, émigraient en
Amérique, elle faisait visiter les navires américains, ce qui est
toujours permis aux vaisseaux de guerre, quand la visite se borne à
constater la sincérité du pavillon, mais jamais autrement, et elle
profitait de l'occasion pour enlever tous les matelots parlant
anglais. Or, les deux nations parlant le même langage, la marine
britannique enlevait presque autant de matelots américains que de
matelots anglais, et par conséquent exerçait la _presse_ non-seulement
sur les sujets britanniques, mais sur les sujets étrangers, en abusant
d'une conformité d'idiome due à la conformité d'origine. Plusieurs
fois la résistance des bâtiments américains avait fait naître en mer
des collisions dont toute l'Amérique avait retenti. Aussi
l'exaspération était-elle poussée au comble, et les esprits prévoyants
regardaient-ils la guerre comme inévitable.

L'opposition anglaise avait là de nombreux et justes griefs contre le
cabinet, et l'un des plus grands orateurs de l'Angleterre, lord
Brougham, dans tout l'éclat de la jeunesse et du talent, avait accablé
les ministres en montrant à quel point leur système maritime était
devenu insensé. En effet, tandis qu'ils s'obstinaient dans leurs
ordres du conseil à l'égard des Américains, sous prétexte d'empêcher
les communications avec la France, ils avaient, par le système des
licences, autorisé une quantité de petits pavillons, suédois,
norvégiens, prussiens, à communiquer avec la France, de façon que la
marine marchande anglaise avait été remplacée par de petits neutres,
auxquels ils permettaient par exception ce qu'ils refusaient aux
grands neutres, c'est-à-dire aux Américains, qui pouvaient invoquer
en leur faveur le droit des nations. De plus, l'habitude de déguiser
son origine, introduite par le système des licences, avait donné
naissance à une foule de subterfuges, et propagé parmi les commerçants
des pratiques immorales qui devenaient véritablement alarmantes.

[En marge: Juste irritation de l'opposition anglaise contre le
ministère.]

Sans doute l'opposition exagérait, comme il arrive souvent, les torts
du gouvernement, ou ne les caractérisait pas toujours avec assez de
justesse; mais elle les attaquait avec une véhémence légitime. Elle
aurait exprimé la vérité exacte et complète, si elle eût dit que
l'intérêt de l'Angleterre était de s'ouvrir les accès du monde entier,
tandis que l'intérêt de Napoléon était de les lui fermer; qu'en
donnant à la France du sucre, du café, du coton à meilleur marché,
l'Angleterre lui faisait cent fois moins de bien qu'elle ne s'en
faisait à elle-même, en déversant au dehors le trop plein de ses
magasins. Tout ouvrir étant son intérêt, tout fermer celui de
Napoléon, c'était une conduite souverainement déraisonnable que de
s'obstiner dans ses ordres du conseil, de se préparer ainsi la plus
fâcheuse des privations, celle des relations avec l'Amérique, et de
plus une guerre infiniment dangereuse, si à cette guerre venait se
joindre un nouveau triomphe de Napoléon dans les plaines du Nord.

[En marge: La cité de Londres demande le renvoi des ministres.]

[En marge: Probabilité de la chute du cabinet britannique, si Napoléon
lui avait fait essuyer un échec en Espagne.]

[En marge: Les gouvernements anglais et français multipliant les
fautes à l'envi l'un de l'autre.]

La cité de Londres, irritée au plus haut point, avait présenté une
pétition au prince de Galles, régent depuis un an, pour demander le
renvoi des ministres, et une grande partie du commerce avait appuyé de
ses voeux cette pétition audacieuse. Le prince de Galles, au pouvoir
duquel on avait mis des restrictions pour la durée d'une année, venait
d'entrer en pleine possession des prérogatives de la royauté, et tout
annonçait qu'il en jouirait définitivement, la santé de son père
Georges III ne laissant plus aucune espérance d'amélioration.
Quoiqu'il se fût habitué aux anciens ministres de son père, et à demi
brouillé avec les hommes d'État qu'il destinait d'abord à être les
siens, cependant il aurait voulu réunir les uns et les autres dans un
ministère de _coalition_, afin de donner quelque satisfaction à
l'opinion publique violemment excitée. Malheureusement le marquis de
Wellesley, frère de lord Wellington, et ministre des affaires
étrangères, avait récemment quitté le cabinet, sans aucun motif
précis, uniquement parce qu'il ne pouvait sympathiser plus longtemps
avec le caractère étroit et violent de M. de Perceval, véritable
exagération du caractère de M. Pitt, ayant ses défauts sans ses
talents. Il était donc bien peu probable que si le marquis de
Wellesley, esprit ouvert, facile autant qu'élevé, appartenant au même
parti que M. de Perceval, n'avait pu sympathiser avec ce ministre, il
fût possible de lui adjoindre MM. Grenville et Grey, chefs du parti
contraire, tous deux peu maniables, ayant l'orgueil d'une grande
situation et la fierté de convictions fortement enracinées. De plus,
la grave question de l'émancipation irlandaise les divisait
absolument. L'Irlande était de toutes les parties de l'Angleterre la
plus malheureuse. Son état de souffrance exigeait que, par précaution,
on y laissât des troupes qui eussent été beaucoup plus utilement
employées en Portugal. L'opposition, inflexible sur ce point,
soutenait avec passion que le seul moyen de calmer l'Irlande et de
rendre disponibles les troupes consacrées à sa garde, était de
l'émanciper, c'est-à-dire de lui accorder l'égalité de droits avec les
autres parties du Royaume-Uni; et bien que le prince régent eût offert
de laisser la question indécise, lord Grenville et lord Grey avaient
repoussé d'une manière hautaine ses ouvertures à cet égard. Aucune
transaction n'était donc possible. Mais la situation était si extrême,
que le moindre échec éprouvé au dehors devait faire succomber la
politique de la guerre. Ainsi, malgré tous les avantages des Anglais
en Espagne et toutes les déconvenues que nous y avions essuyées, en
portant ses forces de ce côté, au lieu de s'obstiner à les précipiter
vers l'abîme du Nord, Napoléon pouvait encore faire tourner la
politique de l'Angleterre à la paix. Un seul échec infligé à celle-ci
suffisait, et ainsi l'occasion de l'année précédente n'était pas tout
à fait manquée, tant l'Angleterre semblait se hâter de compenser les
erreurs de Napoléon par les siennes! Singulier spectacle que celui du
monde! C'est d'ordinaire un assaut de fautes, dans lequel ne succombe
que celui qui en commet le plus! Et ces fautes, ce sont bien souvent
les gouvernements les plus habiles qui les commettent, quand la
passion s'est emparée d'eux, car l'esprit n'est plus rien là où la
passion règne.

[En marge: Soin de Napoléon à se relâcher envers les Américains de ses
rigueurs commerciales, dans l'espérance de les mettre en guerre avec
l'Angleterre.]

Bien qu'il fermât les yeux sur cet état de choses, Napoléon comprit
cependant que l'Angleterre s'obstinant à faire essuyer aux Américains
toute sorte de vexations, il fallait les attirer à lui par des
traitements tout contraires. Un peu plus de vexations d'un côté, un
peu plus de facilités de l'autre, et l'Amérique allait se trouver en
guerre avec l'Angleterre, ce qui était un résultat d'une immense
importance. La difficulté, c'était d'accorder aux Américains les
faveurs commerciales qu'ils désiraient, sans toutefois amener de
relâchement dans le blocus continental. Pour parer à cet inconvénient,
Napoléon n'avait d'abord voulu leur permettre de commercer qu'avec des
licences délivrées à des négociants dont il était sûr. Les licences
étant pour eux une gêne des plus incommodes, il y avait renoncé, mais
en désignant les ports d'Amérique d'où ils pouvaient partir, et ceux
de France où ils devaient arriver. Il espérait en concentrant la
surveillance sur un petit nombre de points, réussir à empêcher la
fraude. Enfin, pour favoriser Lyon et Bordeaux, il avait voulu que les
bâtiments américains fussent obligés d'emporter de France une certaine
quantité de soieries et de vins. Ces restrictions avaient
singulièrement déplu en Amérique, et de toutes parts on avait écrit
qu'il fallait autre chose pour détacher de l'Angleterre le
gouvernement de l'Union, et le tourner définitivement vers la France.
M. Collin de Sussy, devenu ministre du commerce, imagina un système
qui, en donnant satisfaction aux Américains, aurait prévenu les
inconvénients de leur libre entrée dans nos ports; il proposa de
supprimer toutes les entraves dont ils se plaignaient, et de les
admettre librement, en repoussant seulement les sucres et les cafés,
dont on ne pouvait reconnaître l'origine, et qui étaient presque
exclusivement anglais, mais en retour de recevoir les cotons, dont la
provenance était facile à constater, ainsi que les bois, les tabacs et
autres matières dont nous avions besoin, et qui venaient
incontestablement d'Amérique. Napoléon, toujours défiant et toujours
porté à céder peu pour avoir beaucoup, n'accueillit pas sur-le-champ
les propositions de M. de Sussy, mais il diminua dans une certaine
mesure la gêne dont se plaignaient les Américains, et fit partir M.
Sérurier pour Philadelphie, afin de leur promettre la plus large
admission en France, s'ils rompaient définitivement avec l'Angleterre.
Il se flattait donc, et la suite prouva qu'il ne se trompait point,
d'avoir sous peu de mois l'alliance de l'Amérique contre l'Angleterre.

[Date en marge: Avril 1812.]

[En marge: Tentative de rapprochement avec la Suède.]

Il ne borna pas là les efforts de sa diplomatie en perspective de la
nouvelle guerre. Quoique fort irrité contre la Suède, Napoléon
cependant, à l'approche de la crise, prêta l'oreille à quelques
insinuations venues probablement de Stockholm, et transmises par la
femme du prince Bernadotte, soeur de la reine d'Espagne. Cette
princesse était désolée de la rupture qui menaçait d'éclater entre la
Suède et la France, et jusqu'à ce moment elle n'avait point voulu
quitter Paris. On semblait insinuer que M. Alquier s'y était mal pris,
qu'il n'avait pas su ménager la susceptibilité du prince royal, que ce
prince ne demandait pas mieux que de s'allier à la France, si on lui
en fournissait des raisons avantageuses et honorables; que sa
condescendance pour le commerce interlope avait pour cause unique le
mauvais état des finances suédoises; que ce commerce produisait des
revenus de douane dont on vivait à Stockholm, et que si la France
voulait que la Suède pût avoir des troupes sur pied, il fallait
qu'elle lui accordât un subside; qu'à cette condition le prince
fermerait ses ports aux Anglais, et fournirait une armée à la France
contre la Russie.--Napoléon doutait beaucoup de la sincérité de ces
ouvertures; mais il se pouvait que Bernadotte, dont les propositions
avaient été accueillies avec réserve par la Russie et l'Angleterre
(cette circonstance était connue à Paris), fût amené à se retourner
vers la France, et il ne fallait pas repousser un tel allié, car une
armée suédoise marchant sur la Finlande, pendant qu'une armée
française marcherait sur la Lithuanie, devait être une bien utile
diversion. Il fit donc proposer par la princesse royale à Bernadotte
de s'unir à la France, de diriger trente ou quarante mille hommes
contre la Finlande, et lui promit en retour de ne point traiter avec
l'empereur Alexandre sans l'avoir forcé à restituer cette province à
la Suède. À la place du subside qu'il ne pouvait pas donner, Napoléon
consentait à laisser entrer et vendre par Stralsund 20 millions de
denrées coloniales, dont le prix serait immédiatement acquitté par le
commerce. Un intermédiaire, indiqué par la princesse royale, fut
autorisé à partir sur-le-champ afin de porter ces conditions à
Stockholm.

[En marge: Marche générale de l'armée française.]

[En marge: Arrivée de tous les corps sur l'Oder.]

Tandis qu'il vaquait à ces soins, Napoléon suivait de l'oeil la marche
de ses troupes. Le mois de mars 1812 venait de finir, et jusqu'ici
tout s'était passé comme il le souhaitait. La Poméranie suédoise avait
été envahie par l'une des divisions du maréchal Davout, celle du
général Friant, et cette division, après avoir mis la main sur ce qui
restait de la contrebande organisée par les Suédois, s'était portée à
Stettin sur l'Oder. (Voir la carte nº 36.) La division Gudin s'était
avancée au delà, et avait pris position à Stargard, ayant devant elle
la cavalerie du général Bruyère sur la route de Dantzig. La division
Desaix s'était établie à Custrin sur l'Oder, ayant sa cavalerie légère
à Landsberg, dans la direction de Thorn. Le maréchal Davout, avec les
divisions Morand et Compans, avec les cuirassiers attachés à son corps
d'armée, s'était rapproché de l'Oder, et était prêt à franchir ce
fleuve au premier signal. Ses troupes avaient marché avec ordre, avec
lenteur, observant une discipline rigoureuse, et pourvues de tout par
le gouvernement prussien, qui se hâtait, à la vue de ces formidables
soldats, de remplir les engagements qu'il avait contractés envers leur
maître. Le maréchal Oudinot, après s'être concentré à Munster, s'était
échelonné sur la route de Berlin; le maréchal Ney s'était rendu de
Mayence à Erfurt, et d'Erfurt à Torgau sur l'Elbe. Les Saxons avaient
dépassé l'Oder. Le vice-roi d'Italie, ayant franchi les Alpes avec son
armée, avait traversé la Bavière, rallié les Bavarois, et presque
atteint l'Oder. Les officiers de tous les grades, se conformant aux
ordres impériaux, avaient fait route à la tête de leurs soldats,
maintenant la discipline dans leurs troupes, et enchaînant leur langue
autant qu'ils pouvaient, mais n'y réussissant pas toujours. Dans les
corps du maréchal Ney et du prince Eugène il se commettait de
regrettables excès, soit qu'ayant eu à parcourir une plus longue
distance, ils eussent essuyé des privations dont ils se dédommageaient
aux dépens des pays qu'ils traversaient, soit que la route qui leur
était assignée eût été moins préparée à les recevoir. Du reste des
repos étaient ménagés partout, de manière que chaque corps eût le
temps de rallier ce qui n'avait pu suivre, et que la queue se serrât
toujours sur la tête. Une immense traînée de charrois, et telle qu'on
n'en avait jamais vu de pareille à aucune époque, marquait la trace
des colonnes longtemps après leur passage.

Jusqu'ici on n'avait rien entendu dire du Niémen, et aucun bruit
n'annonçait que ce vaste déploiement de forces, désormais évident à
tous les yeux, eût provoqué les Russes à prendre l'initiative. En
conséquence Napoléon, conformément à son plan, prescrivit un nouveau
mouvement à ses troupes dans les premiers jours d'avril, afin de les
pousser de l'Oder à la Vistule, avec l'intention de leur ménager là un
nouveau séjour, et d'y attendre les trois choses qu'il était résolu
d'attendre patiemment dans cette marche gigantesque, le ralliement de
ses colonnes, l'arrivée de ses charrois, et le progrès de la
végétation[25].

          [Note 25: Des écrivains mal informés, jugeant d'après la
          suite des événements de la campagne que les opérations
          avaient été commencées trop tard, ont attribué à d'autres
          causes que les véritables la lenteur des mouvements de
          Napoléon. Ils ont prétendu, par exemple, que les affaires de
          l'intérieur, notamment celle de la disette, avaient retenu
          Napoléon à Paris, et causé ainsi, en retardant l'ouverture
          de la Campagne, les désastres de 1812. C'est une complète
          erreur. Napoléon ayant éprouvé combien les marches
          lointaines épuisaient et décimaient les troupes, voulait
          franchir lentement l'espace du Rhin à la Vistule, terminer
          l'organisation de ses charrois, et surtout trouver sur la
          terre la nourriture des 150 mille chevaux qu'il amenait à sa
          suite. Sa correspondance et ses ordres ne laissent à cet
          égard aucun doute. Quant à la disette, il n'avait rien à y
          faire, et elle n'exerça aucune influence sur ses
          déterminations militaires.]

[En marge: Napoléon ordonne un nouveau mouvement à son armée, et la
porte sur la Vistule.]

Il ordonna au maréchal Davout de se porter sur la Vistule avec ses
cinq divisions et toute sa cavalerie, au maréchal Oudinot d'entrer à
Berlin dans le plus grand appareil militaire, de s'y arrêter un
moment, et de s'acheminer ensuite sur l'Oder, au maréchal Ney de
passer l'Elbe à Torgau pour se rendre à Francfort sur l'Oder, aux
Saxons et aux Westphaliens de prendre position à Kalisch, aux Bavarois
et à l'armée d'Italie de gagner Glogau, à la garde enfin de
s'échelonner sur la route de Posen. Les troupes dès qu'elles auraient
marché cinq ou six jours devaient se reposer un nombre de jours à peu
près égal. Le maréchal Davout, toujours chargé d'organiser toutes
choses, avait ordre de faire moudre sans relâche les blés de Dantzig
et de mettre en barils la farine qui en proviendrait, de préparer en
hâte la navigation du Frische-Haff et de la Prégel, de terminer les
ponts de la Vistule, de former à Thorn et à Elbing avec les
fournitures de la Prusse des magasins pareils à ceux de Dantzig, de
bien occuper Pillau et la pointe de Nehrung, et surtout d'être sur ses
gardes relativement aux mouvements des Russes. Le plan était toujours,
si ceux-ci passaient le Niémen et prenaient sérieusement l'offensive,
de marcher droit à eux avec les 150 mille hommes du maréchal Davout,
avec les 80 mille du roi Jérôme. Si au contraire les Russes ne
remuaient point, on devait se tenir fort tranquille, ne pas montrer
les avant-postes français au delà d'Elbing, et n'employer au delà
d'Elbing que les Prussiens, qui de Dantzig à Koenigsberg étaient chez
eux. Napoléon avait tout disposé pour partir lui-même au premier
signal, et arriver à son avant-garde avec la rapidité d'un courrier.
Du reste, une fois le maréchal Davout sur la Vistule, il n'avait plus
rien à craindre d'une marche précipitée des Russes, et il n'avait plus
qu'un voeu à former, c'était le retardement des hostilités jusqu'à la
pousse des herbes.

[En marge: Langage que doit tenir M. de Lauriston à Saint-Pétersbourg
à l'occasion du nouveau mouvement de l'armée sur la Vistule.]

Pour assurer davantage encore l'accomplissement de ce voeu, il expédia
un nouveau courrier à M. de Lauriston, afin de lui annoncer ce second
mouvement, et de lui dicter le langage qu'il devait tenir à cette
occasion. M. de Lauriston avait ordre de dire que l'empereur des
Français ayant appris la marche des armées russes vers la Dwina et le
Dniéper (c'était une pure invention, car on n'avait reçu aucun avis à
cet égard), s'était décidé à se placer sur la Vistule, dans la crainte
de l'invasion du grand-duché, mais qu'il avait toujours l'intention de
traiter sous les armes, de rencontrer même l'empereur Alexandre entre
la Vistule et le Niémen, et s'il le pouvait de tout arranger avec lui
dans une conférence amicale, comme celle de Tilsit ou d'Erfurt. Afin
de donner crédit à ces dispositions, M. de Lauriston était autorisé à
déclarer que les troupes françaises ne dépasseraient pas la Vistule,
et que si on voyait au delà, peut-être jusqu'à Elbing, quelques
uniformes français, ce seraient des avant-postes de cavalerie légère,
chargés du service de surveillance qu'on ne devait jamais négliger
autour d'une grande armée.

[En marge: Profonde impression produite à Saint-Pétersbourg par les
nouvelles venues de France et d'Allemagne.]

[En marge: Les traités d'alliance avec la Prusse et l'Autriche sont
aux yeux de l'empereur Alexandre la signe le plus certain d'hostilités
prochaines.]

[En marge: Explications de la Prusse et de l'Autriche avec le cabinet
russe, pour justifier leur alliance avec la France.]

[En marge: Mission de M. de Knesebeck à Saint-Pétersbourg.]

Pendant que tout ce qui vient d'être dit avait lieu en France, le
contre-coup en avait été fortement ressenti à Saint-Pétersbourg. La
présence de M. de Czernicheff, arrivé le 10 mars, apportant une lettre
amicale de Napoléon mais des impressions personnelles toutes
contraires, car il avait rencontré en route des masses de troupes
effrayantes, n'était pas faite pour atténuer l'effet des nouvelles
venues de toutes les parties du continent. Le mouvement du maréchal
Davout sur l'Oder et au delà, l'invasion de la Poméranie suédoise, la
mise en réquisition des contingents allemands, le passage des Alpes
par l'armée d'Italie, l'annonce positive des deux traités d'alliance
avec la Prusse et l'Autriche, avaient achevé de dissiper les dernières
hésitations d'Alexandre, et de lui causer à lui et à sa cour un
chagrin profond, car on ne doutait pas que la lutte ne fût terrible,
et si elle n'était pas heureuse, que la grandeur de la Russie ne reçût
un échec décisif, un échec égal à celui qu'avait essuyé la grandeur de
la Prusse et de l'Autriche. C'était surtout la nouvelle des deux
traités signés par la Prusse et l'Autriche qui avait dévoilé à
l'empereur Alexandre et au chancelier de Romanzoff l'imminence du
danger. L'empereur Alexandre, instruit assez exactement de ce qui se
passait dans la diplomatie française, par des infidélités dont la
source malgré beaucoup de recherches était restée inconnue, savait que
Napoléon faisait depuis longtemps attendre à la Prusse un traité
d'alliance, afin de ne pas donner trop d'ombrage à Saint-Pétersbourg.
Puisqu'il s'était décidé à conclure ce traité, la conséquence à tirer,
c'est qu'il avait pris son parti, et l'avait pris au point de ne plus
garder de ménagements. Les dissimulations de la cour de Vienne à
l'égard des engagements qu'elle avait pris ne pouvaient tromper
Alexandre, parfaitement informé de toutes les transactions
européennes, et n'étaient que risibles pour qui était témoin des
embarras de M. de Saint-Julien, ambassadeur d'Autriche à
Saint-Pétersbourg. Celui-ci en effet s'efforçait de se dérober à tous
les regards, de peur d'être obligé d'avouer les nouveaux liens
contractés par sa cour, ou d'être confondu s'il les niait. Quant à la
Prusse, moins hardie dans le mensonge, elle était convenue de
tout. Nous avons dit qu'elle avait envoyé M. de Knesebeck à
Saint-Pétersbourg, pour exposer à l'empereur Alexandre la triste
nécessité où elle s'était trouvée de prendre part à la guerre, et, en
y prenant part, de se ranger du côté de la France. Soit que M. de
Knesebeck y fût autorisé par le roi, soit qu'il cédât à ses passions
nationales, il avait poussé plus loin les confidences. Il avait dit
que le roi agissait à contre-coeur, mais que tous ses voeux étaient
pour les Russes, et qu'il ne désespérait pas d'être bientôt amené à se
joindre à eux; que cet événement même était inévitable si on tenait
une conduite habile; et à ce sujet M. de Knesebeck, qui était un
officier éclairé, avait fait entendre des conseils très-sages,
très-funestes pour nous, très-utiles au czar, qui ne savait à qui
entendre au milieu des opinions militaires de toute sorte provoquées
autour de lui par la gravité des circonstances. Il lui avait conseillé
de ne pas s'exposer à recevoir le premier choc de Napoléon, de
rétrograder au contraire, d'attirer les Français dans l'intérieur de
la Russie, et de ne les attaquer que lorsqu'ils seraient épuisés de
fatigue et de faim. Il avait promis que pour ce cas toute l'Allemagne
se joindrait aux Russes afin d'achever la ruine de l'envahisseur
audacieux qui désolait l'Europe depuis douze années.

[En marge: Scènes singulières entre l'empereur Alexandre et M. de
Saint-Julien, ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg.]

N'était-ce là qu'une simple prévoyance de M. de Knesebeck, qu'il
transformait en conseils sous la seule inspiration de ses sentiments
nationaux, sans aucun ordre de son maître, ou bien était-il autorisé à
pousser aussi loin les excuses de Frédéric-Guillaume auprès
d'Alexandre, c'est ce qu'il est impossible de savoir aujourd'hui, bien
qu'on ait l'aveu de M. de Knesebeck, qui peut-être s'est fait depuis
plus coupable qu'il n'avait été alors, pour se faire plus prévoyant et
plus patriote qu'il n'avait été véritablement. Quoi qu'il en soit,
l'oppression sous laquelle la Prusse vivait à cette époque excuse
beaucoup de choses; pourtant nous regretterions que M. de Knesebeck
eût été autorisé à tenir ce langage, nous le regretterions pour la
dignité d'un roi qui était un parfait honnête homme. Alexandre
accueillit avec une indulgence assez hautaine les explications de
Frédéric-Guillaume, avec infiniment d'attention les habiles conseils
de son envoyé, lui dit qu'il déplorait la détermination de la Prusse,
mais que, défendant la cause de l'Allemagne autant que celle de la
Russie, il ne désespérait pas d'avoir bientôt les soldats prussiens
avec lui. Il fut moins indulgent envers M. de Saint-Julien. Celui-ci,
après s'être longtemps caché, avait fini par ne pouvoir plus éviter la
rencontre de l'empereur Alexandre. Il nia d'abord le traité
d'alliance, et il paraît que ce n'était pas sans un certain
fondement, car son cabinet, pour qu'il trompât mieux, l'avait trompé
lui-même en lui laissant tout ignorer. Il ne savait même ce qu'il
avait appris que par quelques confidences de M. de Lauriston, qui lui
en avait dit plus qu'il n'aurait voulu en apprendre. Il essaya donc de
révoquer en doute l'existence du récent traité de l'Autriche avec la
France, sur le motif qu'on ne lui avait rien mandé de Vienne, mais
Alexandre l'interrompit sur-le-champ.--Ne niez pas, lui dit-il; je
sais tout; des intermédiaires sûrs, qui ne m'ont jamais induit en
erreur, m'ont envoyé la copie du traité que votre cour a signé; puis
la montrant à M. de Saint-Julien confondu, il ajouta qu'il était
profondément étonné d'une pareille conduite de la part de l'Autriche,
et qu'il la considérait comme un véritable abandon de la cause
européenne; que ce n'était pas lui seulement qui était intéressé dans
cette lutte, mais tous les princes qui prétendaient conserver une
ombre d'indépendance; que tant qu'il n'avait vu dans l'alliance de la
France que les petits États allemands, placés sous la main de
Napoléon, et même la Prusse, privée de toutes ses forces, il n'avait
éprouvé ni surprise ni découragement, mais que l'accession de
l'Autriche à cette espèce de ligue avait lieu de le confondre, et de
l'ébranler dans ses résolutions les plus fermes; qu'il ne pouvait pas
défendre l'Europe à lui seul; que, puisqu'on le délaissait, il
suivrait l'exemple général, et traiterait avec Napoléon; qu'après tout
il aurait moins à perdre que les autres à cette soumission
universelle, qu'il était loin de la France, que Napoléon lui
demandait peu de chose, qu'il en serait quitte pour quelques
souffrances d'amour-propre, et que, ces souffrances passées, il serait
tranquille, indépendant encore dans son éloignement, mais que ceux qui
l'abandonnaient seraient esclaves.--Alexandre, en prononçant ces
paroles, était ému, courroucé, et avait quelque chose de méprisant
dans son attitude et son langage. M. de Saint-Julien, moins surpris et
moins troublé, aurait pu lui répondre qu'en 1809 la Russie ne s'était
pas fait scrupule de déclarer la guerre à l'Autriche, sans s'inquiéter
de l'indépendance de l'Europe, et que si aujourd'hui elle appelait
tout le monde à la résistance, c'est qu'au lieu de lui offrir les
dépouilles de ses voisins on exigeait qu'elle sacrifiât son commerce à
la politique maritime de la France, et qu'alors pour la première fois
elle commençait à trouver l'indépendance européenne en péril. M. de
Saint-Julien, qui était de cette vaste coterie aristocratique répandue
sur tout le continent et animée d'une haine profonde contre la France,
ne sut que s'excuser en alléguant son ignorance, et promit que sous
peu de jours il aurait à donner des explications satisfaisantes. Ces
explications étaient faciles à prévoir, c'est que l'alliance avec
Napoléon n'était pas sérieuse, qu'on y avait été contraint, et que
dans cette nouvelle guerre on ne porterait pas grand tort aux armes
russes[26].

          [Note 26: Je parle d'après la dépêche même de M. de
          Saint-Julien, parvenue à la connaissance du gouvernement
          français, et écrite avec un chagrin de l'alliance qui en
          prouve la sincérité.]

[En marge: L'empereur Alexandre persiste à ne pas vouloir prendre
l'initiative des hostilités.]

[En marge: Derniers entretiens avec M. de Lauriston.]

L'empereur Alexandre ne conservait donc plus aucun doute sur l'issue
de cette crise, et regardait un arrangement à l'amiable comme tout à
fait impossible. Il était résolu néanmoins, d'accord avec M. de
Romanzoff, demeuré fort attaché à la politique de Tilsit, de ne pas
prendre l'initiative des hostilités, et de se réserver ainsi la seule
chance de paix qui restât encore, si, contre toute vraisemblance,
Napoléon n'avait armé que pour négocier sous les armes. Il avait le
projet de tenir ses avant-postes sur le Niémen, sans dépasser le cours
de ce fleuve, sans même l'atteindre dans les environs de Memel où la
rive droite appartenait en partie à la Prusse, et de respecter ainsi
scrupuleusement le territoire des alliés de Napoléon. Quelques esprits
exaltés, surtout parmi les réfugiés allemands au service de Russie,
cherchaient à pousser Alexandre en avant, et lui conseillaient
d'envahir non-seulement la Vieille-Prusse, mais le grand-duché,
toujours dans la pensée d'agrandir le désert qu'on voulait créer sur
les pas de Napoléon. Le czar s'y refusa, et en cela trouva sa famille,
sa cour et sa nation d'accord avec lui, car si on ne voulait pas subir
l'empire de Napoléon, on ne désirait pas davantage précipiter la
guerre avec ce redoutable adversaire. Il prit donc le parti d'attendre
encore, avant de quitter Saint-Pétersbourg de sa personne, quelque
acte non pas plus significatif, mais plus formellement agressif que
celui de la marche des Français jusqu'à la Vistule. Il eut avec M. de
Lauriston de derniers entretiens où il ne dissimula aucun de ses
sentiments, où plusieurs fois même il laissa échapper quelques larmes
en parlant de la guerre qu'il considérait comme certaine, et de la
contrainte qu'on voulait exercer envers lui en l'obligeant contre
toute justice, contre le traité de Tilsit qui n'en disait rien, à
renoncer à tout commerce avec les neutres. Il répéta que les décrets
de Milan, de Berlin, ne le regardaient pas, ayant été rendus sans le
consulter; qu'il n'était engagé qu'à maintenir l'état de guerre contre
l'Angleterre, à lui fermer ses ports, qu'il remplissait cet engagement
mieux que Napoléon avec le système des licences, et qu'exiger
davantage c'était lui demander l'impossible, le réduire à la guerre,
qu'il ne ferait pas volontiers, on pouvait assez le voir à sa manière
d'être, mais qu'il ferait terrible et en désespéré une fois qu'on
l'aurait forcé à tirer l'épée.

Toujours préoccupé des nouvelles qui venaient des frontières, qu'il
s'attendait à chaque instant à voir franchies, il demanda à M. de
Lauriston s'il aurait par hasard la faculté de suspendre le mouvement
des troupes françaises. M. de Lauriston, qui n'était autorisé à
s'engager à cet égard que pour prévenir le passage du Niémen par les
Russes, ne s'expliqua pas clairement, mais répondit qu'il prendrait
sur lui d'envoyer aux avant-postes français, et d'essayer d'arrêter
leur marche, s'il s'agissait d'une proposition qui valût la peine
d'être transmise à Paris. Alexandre, comprenant au vague de ce langage
que M. de Lauriston ne pouvait pas grand'chose, répliqua que du reste
il était bien naturel que Napoléon, dont les desseins étaient toujours
profondément calculés, n'eût pas laissé à un ambassadeur la faculté
d'interrompre les mouvements de ses armées, et sembla renoncer
complétement à cette ressource extrême. M. de Lauriston le pressa
beaucoup, s'il n'envoyait pas M. de Nesselrode, de répondre néanmoins
à la démarche que Napoléon avait faite par l'entremise de M. de
Czernicheff, d'expédier quelqu'un avec des instructions, des pouvoirs,
et une lettre que dans tous les cas on devait à Napoléon, puisqu'il
avait pris l'initiative d'écrire. Alexandre, comme importuné d'une
telle demande, à laquelle il aurait satisfait spontanément s'il y
avait vu un moyen de sauver la paix, répondit que sans doute il
enverrait quelqu'un, mais que cette démarche ne servirait de rien,
qu'il n'y avait aucune chance de négocier utilement, car ce n'était
certes pas pour négocier que Napoléon avait remué de telles masses
d'hommes et les avait portées si loin.

[En marge: Réponse d'Alexandre à la lettre de Napoléon, portée par M.
de Serdobin.]

[En marge: Bases possibles d'arrangement indiquées au prince Kourakin,
avec autorisation de les faire connaître au cabinet français.]

En effet, pour n'avoir aucun tort et aucun regret, Alexandre se décida
à écrire une lettre à Napoléon, en réponse à celle dont M. de
Czernicheff avait été porteur, lettre triste, douce, mais fière, dans
laquelle il disait qu'à toutes les époques il avait voulu s'arranger à
l'amiable, et que le monde serait un jour témoin de ce qu'il avait
fait pour y parvenir; qu'il expédiait au prince Kourakin des pouvoirs
pour négocier, pouvoirs qu'au surplus cet ambassadeur avait toujours
eus, et qu'il souhaitait ardemment que sur les nouvelles bases
indiquées on pût en arriver à un arrangement pacifique. C'était M. de
Serdobin qui devait être porteur de ce dernier message. Les conditions
qu'il était chargé de transmettre au prince Kourakin étaient de celles
qu'on propose quand on n'espère plus rien, et lorsqu'on ne songe qu'à
sauver sa dignité. Alexandre était prêt, disait-il, à entrer en
négociation, et à prendre pour Oldenbourg le dédommagement qu'on lui
offrirait, quel qu'il fût; à introduire dans l'ukase de décembre 1810,
dont l'industrie française se plaignait, tel changement qui serait
compatible avec les intérêts russes, à examiner même si le système
commercial imaginé par Napoléon pouvait être adopté en Russie, à
condition qu'on ne demanderait pas l'exclusion absolue des neutres,
surtout américains, et qu'on promettrait d'évacuer la Vieille-Prusse,
le duché de Varsovie et la Poméranie suédoise. Dans ce cas Alexandre
s'engageait à désarmer sur-le-champ, et à traiter pacifiquement et à
l'amiable les divers points contestés.

Parler à Napoléon d'un mouvement rétrograde était une chose qu'on
n'aurait pas essayée, si on avait cru qu'il voulût sérieusement
négocier à Paris. Mais Alexandre et M. de Romanzoff ne conservaient
plus aucun espoir, et s'ils envoyèrent M. de Serdobin, ce fut sur les
vives instances de M. de Lauriston, qui, même sans une lueur
d'espérance, tentait les derniers efforts pour le salut de la paix. M.
de Serdobin partit le 8 avril, un mois environ après l'arrivée de M.
de Czernicheff à Saint-Pétersbourg. Alexandre passa quelques jours
encore dans une extrême agitation, et pendant ce temps la société
russe, qui comprenait ses sentiments, qui s'y conformait avec respect,
mettait grand soin à ne pas provoquer les Français, à les ménager
partout où elle les rencontrait, à ne leur montrer ni jactance ni
effroi, mais à leur laisser voir une détermination chagrine et ferme.

[En marge: Alexandre s'occupe de nouer les rares alliances sur
lesquelles il peut compter dans le moment.]

[En marge: Envoi de M. de Suchtelen à Stockholm pour entamer avec
l'Angleterre des pourparlers longtemps différés.]

On n'avait pas encore pris d'engagement avec l'Angleterre, dans la
pensée fortement arrêtée de se tenir libre, et de ne hasarder aucune
démarche qui pût rendre la guerre inévitable. Mais par l'intermédiaire
de la Suède, on avait entamé des pourparlers indirects, qui
préparaient un rapprochement pour le moment où l'on n'aurait plus de
ménagements à garder. Ce moment étant venu, ou bien près de venir,
puisque Napoléon n'avait pas hésité à conclure ses alliances avec la
Prusse et l'Autriche, Alexandre fit partir M. de Suchtelen pour
Stockholm, afin de s'aboucher avec un agent anglais envoyé dans cette
capitale, M. Thornton, et convenir avec lui non-seulement des
conditions de la paix avec l'Angleterre, mais de celles d'une alliance
offensive et défensive, dans la vue d'une guerre à outrance contre la
France.

[En marge: Traité d'alliance avec la Suède signé le 5 avril 1812.]

[En marge: Communications au Danemark à la suite du traité d'alliance
avec la Suède.]

Il fallait, en se servant de la Suède comme intermédiaire, s'entendre
enfin avec elle sur ce qui la concernait, et opter entre son alliance
intime, ou son hostilité déclarée, tant le prince Bernadotte, qui sans
être revêtu de l'autorité royale en exerçait le pouvoir, était devenu
pressant afin d'obtenir une réponse à ses propositions. La Russie
avait longtemps hésité à s'engager avec la cour de Stockholm, parce
qu'elle ne voulait pas être liée encore, parce qu'elle considérait
comme très-grave de dépouiller le Danemark au profit de la Suède,
parce qu'enfin elle n'avait pas confiance dans le caractère du nouveau
prince royal, car, fidèle ou traître envers son ancienne patrie, il
méritait également qu'on se défiât de lui. Pourtant l'urgence avait
fait évanouir ces raisons. Des ménagements, il n'y avait plus à en
garder. Le Danemark n'était plus à considérer, dès qu'il s'agissait
pour l'empire russe d'être ou de n'être pas, et quant aux relations
véritables de Bernadotte avec la France, l'occupation de la Poméranie
suédoise par les troupes du maréchal Davout venait de les mettre dans
une complète évidence. En conséquence le 5 avril (24 mars pour les
Russes), l'empereur Alexandre conclut un traité avec la cour de
Stockholm, par lequel il lui concédait l'objet ardent de ses voeux,
c'est-à-dire la Norvége. Par ce traité d'alliance, destiné à rester
secret, les deux États se garantissaient leurs possessions actuelles,
c'est-à-dire que la Suède garantissait la Finlande à la Russie, et
consacrait ainsi sa propre dépossession. En retour, la Russie
promettait à la Suède de l'aider à conquérir la Norvége dans le
présent, et de l'aider également à la conserver dans l'avenir. Pour
l'accomplissement des vues communes, la Suède devait réunir une armée
de 30 mille hommes, et la Russie lui en prêter une de 20; le prince
royal devait commander ces 50 mille soldats, envahir d'abord la
Norvége, puis cette opération, qu'on regardait comme facile,
consommée, descendre sur un point quelconque de l'Allemagne afin de
prendre l'armée française à revers. Il n'était pas dit, mais entendu,
que les subsides et les troupes britanniques concourraient à cette
redoutable diversion. Quant au Danemark, si lestement spolié, on
devait faire auprès de lui une démarche de courtoisie, l'avertir de ce
qui venait d'être stipulé, lui offrir de s'y prêter moyennant un
dédommagement en Allemagne, qu'on ne désignait pas, mais que la future
guerre ne pouvait manquer de procurer. Si le Danemark ne consentait
pas à une proposition présentée en de tels termes, on devait se mettre
immédiatement en guerre avec lui; et comme on pouvait douter de
l'effet d'un pareil traité sur l'opinion de l'Europe, peut-être même
sur celle de la Suède, qui était honnête et amie de la France, on
convint, sans l'écrire, que le cabinet suédois commencerait par
déclarer non pas son alliance avec la Russie, mais sa neutralité à
l'égard des puissances belligérantes. De la neutralité elle passerait
ensuite à l'état de guerre contre la France. Ainsi fut ménagée la
transition à cette infidélité, l'une des plus odieuses de l'histoire.

[En marge: Mission extraordinaire en Orient donnée à l'amiral
Tchitchakoff, pour accélérer la paix avec les Turcs.]

[En marge: Instructions données à l'amiral Tchitchakoff pour toutes
les éventualités.]

La question la plus importante pour Alexandre, c'était la paix avec
les Turcs. Sur la persistance qu'on mettait à exiger une partie de
leur territoire, les Turcs avaient rompu les négociations et
recommencé les hostilités. La certitude d'une guerre prochaine de la
France avec la Russie avait été pour eux une raison décisive de ne
rien céder. Néanmoins ils persistaient à ne pas devenir nos alliés,
car le ressentiment de la conduite tenue à Tilsit n'était point effacé
chez eux, bien que la politique nouvelle de la France fût de nature à
les dédommager. Ils voulaient profiter de l'occasion pour sortir
indemnes de cette guerre, sans se mêler de la querelle qui allait
s'engager entre des puissances qu'ils avaient alors l'imprévoyance de
haïr au même degré. Rien ne pouvait être plus malheureux pour la
Russie qu'une continuation d'hostilités contre les Turcs, car,
indépendamment d'une armée de 60 mille combattants présents au
drapeau, ce qui n'en supposait guère moins de 100 mille à l'effectif,
elle était obligée d'en avoir une autre de 40 mille, sous le général
Tormasof, pour lier ses forces du Danube avec celles de la Dwina et du
Dniéper. Recouvrer la disponibilité de ces deux armées était d'une
extrême importance, quelque plan de campagne qu'on adoptât. Les têtes
fermentaient autour d'Alexandre, et parmi les généraux russes, et
parmi les officiers allemands qui avaient fui à sa cour pour se
soustraire à l'influence de Napoléon. Les amateurs de chimères
prétendaient qu'on pouvait, avec les cent mille Russes qu'occupaient
les Turcs, envahir l'Illyrie et l'Italie, entraîner l'Autriche, et
préparer peut-être un bouleversement de l'empire français, en revanche
de l'agression tentée par Napoléon contre la Russie. Ce résultat était
à leurs yeux presque certain, si on signait promptement la paix avec
les Turcs, et si on poussait le rapprochement avec eux jusqu'à une
alliance. Les esprits plus pratiques pensaient que, sans aspirer à de
si vastes résultats, cent mille hommes ramenés du Danube sur la
Vistule, et portés dans le flanc des Français, suffiraient pour
changer le destin de la guerre. Alexandre, qui à force de s'occuper de
combinaisons militaires, avait fini par se faire sur ce sujet des
idées justes, était de ce dernier avis. Il avait auprès de lui un
homme dont les opinions presque libérales, l'esprit brillant et vif,
lui plaisaient beaucoup, et lui faisaient espérer d'éminents services,
c'était l'amiral Tchitchakoff. Il jeta les yeux sur lui pour le
charger d'une mission importante en Orient, et le choix était bien
entendu, car l'amiral était propre en effet à la partie pratique comme
à la partie chimérique du rôle qu'on l'appelait à jouer dans ces
contrées. Alexandre lui donna le commandement immédiat de l'armée du
Danube, le commandement éventuel de l'armée du général Tormasof,
actuellement en Volhynie, le chargea de faire en Turquie ou la paix ou
la guerre, l'autorisa à se départir d'une portion des exigences
russes, à se contenter par exemple de la Bessarabie, en prenant le
Pruth pour frontière au lieu du Sereth, à négocier à ce prix
non-seulement la paix, mais une alliance avec les Turcs, à les
brusquer au contraire s'il ne parvenait pas à les faire entrer dans la
politique russe, à fondre sur eux afin de leur arracher par un acte
vigoureux ce qu'on n'aurait pas obtenu par les négociations, à
s'emparer peut-être de Constantinople, et à revenir ensuite, avec ou
sans les Turcs, se jeter ou sur l'Empire français par Laybach, ou sur
l'armée française par Lemberg et Varsovie. La brillante imagination,
le courage également brillant de l'amiral, convenaient à ces rôles si
divers et si aventureux.

[En marge: Arrivée à Saint-Pétersbourg de M. Divoff, qui a rencontré
l'armée française au delà d'Elbing.]

[En marge: Cette dernière nouvelle détermine le départ de l'empereur
Alexandre pour son quartier général.]

Au milieu de ces résolutions, que des nouvelles arrivant à chaque
instant interrompaient ou précipitaient, l'anxiété allait croissant à
Saint-Pétersbourg, lorsqu'il survint tout à coup un employé de la
légation russe, M. Divoff, expédié de Paris par le prince Kourakin,
pour raconter un incident fâcheux et récent. M. de Czernicheff, en
quittant Paris, avait imprudemment laissé dans son appartement une
lettre, compromettant de la manière la plus grave un employé du
ministère de la guerre, celui même qui lui avait livré une partie des
secrets de la France. Cette lettre, remise aux mains de la police,
avait révélé toutes les menées au moyen desquelles M. de Czernicheff
était parvenu à corrompre la fidélité des bureaux. Par suite des
recherches de la police, un des serviteurs de l'ambassade russe avait
été arrêté, et refusé au prince Kourakin, qui le réclamait vainement
au nom des priviléges diplomatiques. Une instruction criminelle était
commencée, et tout annonçait qu'il tomberait une ou plusieurs têtes
pour ce crime de trahison, qui à l'égard des agents français
n'admettait ni excuse ni indulgence. Mais, chose plus grave encore, M.
Divoff, qui apportait les pièces de cette désagréable affaire, avait
rencontré les troupes du maréchal Davout au delà d'Elbing. Ce n'était
pas le dossier dont il était chargé, quelque pénible qu'il fût, mais
le fait dont il apportait la nouvelle, et dont il avait été le témoin
oculaire, qui causa à Saint-Pétersbourg une émotion décisive. Les
partisans anciens et ardents de la guerre, comme ses partisans récents
et résignés, prétendirent qu'Alexandre ne pouvait plus se dispenser de
se rendre à son quartier général, que c'était tout au plus s'il
arriverait à temps pour y être lorsque les Français passeraient le
Niémen, qu'il ne devait donc pas différer davantage, que sa présence
même était nécessaire pour prévenir des imprudences, car les généraux
russes étaient si animés à l'armée de Lithuanie, qu'ils étaient
capables de se livrer à quelque démarche imprudente qui ferait
évanouir les dernières chances de paix, s'il y en avait encore. M. de
Romanzoff voulut s'opposer à ce départ, car laisser partir Alexandre
de Saint-Pétersbourg, c'était forcer Napoléon à partir de Paris, et
rendre la collision inévitable. Mais il ne put l'emporter au milieu de
l'émotion qui régnait, et le départ d'Alexandre pour le quartier
général fut instantanément résolu. Ce qui contribua surtout à
précipiter cette résolution, ce fut tout à la fois le désir de donner
une satisfaction au sentiment public, et le désir aussi d'empêcher les
généraux de compromettre les dernières chances de la paix par quelque
acte irréparable. Alexandre n'eut point le temps de voir M. de
Lauriston, mais il lui fit témoigner la plus grande estime pour sa
noble conduite, et réitérer l'assurance qu'il ne quittait pas sa
capitale pour commencer la guerre, mais au contraire pour la retarder,
s'il était possible, affirmant une dernière fois que même à son
quartier général il serait prêt à négocier sur les bases les plus
équitables et les plus modérées.

[En marge: Départ d'Alexandre le 21 avril.]

[En marge: Son émotion et celle du peuple de la capitale.]

[En marge: Personnages qui accompagnent l'empereur Alexandre.]

[En marge: Communication de la cour d'Autriche à l'empereur Alexandre,
au moment où il quitte Saint-Pétersbourg.]

Le 21 avril au matin il se rendit à l'église de Cazan pour assister à
l'office divin avec sa famille, puis il partit entouré d'une
population nombreuse émue de sa propre émotion et de celle qu'elle
apercevait sur le visage de son souverain. Il monta en voiture au
milieu des hourras, et se mit en route accompagné des personnages les
plus considérables de son gouvernement et de sa cour. On y comptait le
ministre de l'intérieur prince de Kotchoubey, le ministre de la police
Balachoff, le grand maître Tolstoy, M. de Nesselrode, le général
Pfuhl, Allemand qui enseignait à l'empereur la science de la guerre,
et enfin un Suédois expatrié, fort mêlé aux intrigues du temps, le
comte d'Armsfeld. M. de Romanzoff devait quelques jours plus tard
rejoindre le cortége impérial pour se mettre à la tête des
négociations, s'il arrivait qu'on négociât. L'empereur, en se rendant
à Wilna, se proposait de s'arrêter dans le château des Souboff, où il
allait en quelque sorte faire appel à tous les partis, en visitant une
famille fameuse par le rôle qu'elle avait joué lors de la mort de Paul
Ier. Le général Benningsen, fameux au même titre et à d'autres encore,
car il avait commandé l'armée russe avec gloire, devait s'y trouver
également. Ainsi les sentiments les plus légitimes étaient immolés en
cet instant à l'intérêt commun de la patrie menacée. Au moment même de
son départ, l'empereur reçut une communication assez satisfaisante.
L'Autriche lui fit dire qu'il ne fallait prendre aucun ombrage du
traité d'alliance qu'elle venait de conclure avec la France, qu'elle
n'avait pu agir autrement, mais que les trente mille Autrichiens
envoyés à la frontière de Gallicie y seraient plus observateurs
qu'agissants, et que la Russie, si elle n'entreprenait rien contre
l'Autriche, n'aurait pas grand'chose à craindre de ces trente mille
soldats[27]. Alexandre, qui du reste s'était bien douté qu'il en
serait ainsi, hâta son voyage en se dirigeant sur Wilna. M. de
Lauriston demeura seul à Saint-Pétersbourg, entouré d'égards, mais de
silence, et attendant que sa cour le tirât de cette fausse position
par un ordre de départ. Il ne voulait pas, en demandant ses
passe-ports, ajouter un nouveau signal de guerre à tous ceux qu'on
avait déjà donnés malgré lui.

          [Note 27: Je n'avance jamais des faits sans en être assuré,
          et je prends d'autant plus cette précaution qu'ils sont plus
          graves. J'ai pu me procurer une correspondance, fort
          développée et fort curieuse, entre l'empereur Alexandre et
          l'amiral Tchitchakoff pendant l'année 1812. L'amiral
          Tchitchakoff avait toute la confiance de son maître et la
          méritait. J'ai trouvé dans sa correspondance avec lui la
          preuve du fait que j'avance ici, et de plus l'indication
          claire et précise des sentiments que je prête dans mon
          récit, soit à l'empereur Alexandre, soit à sa cour. Il est
          de mon devoir d'ajouter que ce n'est point à la famille de
          l'amiral, dépositaire de ses papiers et établie en France,
          que j'ai dû la communication de ces lettres, qui sont pour
          l'histoire de la plus haute importance.]

[En marge: En apprenant le départ de l'empereur Alexandre, Napoléon se
dispose à quitter Paris.]

[En marge: L'armée française rangée tout entière sur la Vistule.]

Napoléon n'attendait que le moment où Alexandre quitterait
Saint-Pétersbourg pour quitter lui-même Paris. M. de Lauriston lui
avait mandé les préparatifs du départ avant le départ même, et il
avait pu prendre ainsi toutes ses dispositions. La principale avait
consisté à prescrire un troisième mouvement à ses troupes, pour les
porter définitivement sur la ligne de la Vistule, où elles devaient
passer tout le mois de mai. Le maréchal Davout était déjà sur la
Vistule, et l'avait même dépassée pour s'avancer jusqu'à Elbing.
Napoléon lui ordonna, tout en continuant les opérations particulières
dont il était chargé relativement au matériel et à la navigation, de
se concentrer entre Marienwerder, Marienbourg, Elbing, les Prussiens
toujours en avant-garde jusqu'au Niémen. (Voir les cartes n{os} 36 et
37.) Il prescrivit au maréchal Oudinot de se concentrer à Dantzig même
pour former la gauche du maréchal Davout, à Ney de s'établir à Thorn
pour former sa droite, au prince Eugène de se porter à Plock sur la
Vistule avec les Bavarois et les Italiens, au roi Jérôme de réunir à
Varsovie les Polonais, les Saxons, les Westphaliens, à la garde de se
rassembler à Posen, aux Autrichiens d'être prêts à déboucher de la
Gallicie en Volhynie. Dans cette nouvelle position, l'armée devait
occuper la ligne de la Vistule, de la Bohême à la Baltique, et y
présenter la masse formidable de cinq cent mille hommes, les réserves
non comprises, les Prussiens nous servant toujours d'avant-garde sur
la frontière russe, sans qu'on eût à leur reprocher aucun acte
d'agression puisqu'ils étaient chez eux. On pouvait de la sorte
attendre sans crainte les progrès de la végétation dans le Nord, car
au premier mouvement des Russes on serait prêt à leur barrer le
chemin, avant qu'ils eussent le temps de commettre la moindre
dévastation.

[En marge: Nouvelle démarche pour empêcher l'empereur Alexandre de
sortir de sa politique expectante.]

[En marge: Choix de M. de Narbonne pour la démarche projetée.]

[En marge: Instructions données à M. de Narbonne.]

Bien qu'on n'eût plus à redouter de leur voir commencer brusquement
les hostilités, Napoléon, plein du souvenir de 1807, se rappelant
qu'il n'avait jamais pu dans ces contrées agir efficacement avant le
mois de juin, voulut se ménager avec encore plus de certitude toute la
durée du mois de mai, et eut recours pour y réussir à de nouveaux
subterfuges, subterfuges qui devaient lui être funestes, comme si la
Providence, résolue de le punir de son imprudence politique en
confondant sa prudence militaire, l'avait poussé elle-même à tout ce
qui devait le perdre, car c'était le retard même des opérations qui
allait être l'une des principales causes des malheurs de cette
campagne. Napoléon craignant qu'Alexandre, entouré à l'armée des
caractères les plus ardents, n'ayant plus auprès de lui M. de
Lauriston pour contre-balancer leur influence, ne finît par prendre
l'initiative, résolut de lui dépêcher un nouvel envoyé, qui pût lui
répéter les discours que M. de Lauriston lui avait tenus tant de fois,
et les lui redire sinon en un langage nouveau, du moins avec un
nouveau visage. Napoléon avait sous la main un personnage des plus
propres à ce rôle: c'était M. de Narbonne, entré à son service en 1809
comme gouverneur de Raab, depuis employé comme ministre en Bavière, et
actuellement en mission à Berlin, où il y avait bien des choses à
faire supporter au malheureux roi de Prusse, dont on saccageait le
territoire en le traversant avec quelques centaines de mille hommes.
Napoléon ordonna donc à M. de Narbonne de se rendre au quartier
général d'Alexandre pour complimenter ce prince, et, tout en évitant
des discussions étrangères à sa mission, de lui témoigner le désir,
même l'espérance d'une négociation armée, qui aurait lieu sur le
Niémen entre les deux souverains, et aboutirait presque certainement
non pas à la guerre, mais au renouvellement de l'alliance entre les
deux empires. M. de Narbonne devait donner pour motif à sa mission la
volonté de prévenir ou de réparer les fautes des généraux, qui, par
impatience ou irréflexion, auraient pu se livrer à des actes agressifs
sans ordre de leur gouvernement. Si les Russes étaient dans ce cas, M.
de Narbonne devait montrer la plus grande indulgence, et si, par
exemple, dans le désir fort naturel de border le Niémen comme nous
bordions la Vistule, ils avaient envahi les petites portions du
territoire prussien qui aux environs de Memel formaient la rive
droite de ce fleuve, il devait considérer cette conduite de leur part
comme une précaution militaire fort excusable, offrir de s'en entendre
à l'amiable, et entretenir Alexandre pendant vingt ou trente jours
dans l'idée et la confiance d'une négociation, dont l'issue ne serait
pas la guerre. Il était chargé en outre de lui faire connaître la
circonstance diplomatique qui suit.

Napoléon n'avait jamais commencé une seule de ses grandes guerres sans
débuter par une espèce de sommation pacifique adressée à l'Angleterre.
Il imagina d'agir de même cette fois, d'envoyer un message au prince
régent par la marine de Boulogne, et de lui proposer la paix aux
conditions suivantes. La France et l'Angleterre conserveraient ce
qu'elles avaient acquis jusqu'à ce jour, sauf quelques arrangements
particuliers soit en Italie, soit en Espagne. En Italie, Murat
garderait Naples et renoncerait à la Sicile, qui serait l'apanage des
Bourbons de Naples. Dans la Péninsule, Joseph garderait l'Espagne,
mais laisserait le Portugal aux Bragance. C'était, comme on doit s'en
souvenir, la paix proposée par l'intermédiaire de M. de Labouchère au
marquis de Wellesley. Il n'y avait pas grande chance que la
proposition fut même écoutée, mais c'était une manifestation pacifique
qui pouvait être d'un certain effet moral à la veille de la plus
terrible guerre de l'histoire, qui devait d'ailleurs fournir matière à
de nouveaux entretiens avec Alexandre. M. de Narbonne était
spécialement chargé d'en faire part à ce prince, et de lui donner
cette nouvelle preuve des dispositions amicales et conciliantes du
puissant empereur des Français.

[Date en marge: Mai 1812.]

[En marge: Napoléon, en expédiant M. de Narbonne, lui dit son
véritable secret, afin qu'il remplisse mieux le rôle dont il est
chargé.]

En chargeant M. de Narbonne de tenir un pareil langage, Napoléon, du
reste, lui fit connaître à lui-même la vérité tout entière, afin qu'il
remplît mieux sa mission. Il lui déclara qu'il ne s'agissait pas de
ménager une paix dont on ne voulait point, mais de gagner du temps,
pour différer d'un mois les opérations militaires, et lui recommanda,
comme il était bon officier et bon observateur, de tout examiner
autour de lui, hommes et choses, soldats, généraux et diplomates, afin
que l'état-major de l'armée française pût tirer un utile parti des
lumières recueillies au quartier général russe. M. de Narbonne avait
ordre de quitter Berlin lettre reçue. Il devait être en route pour
Wilna dès les premiers jours de mai.

[En marge: Projet de séjour à Dresde pour y donner un grand spectacle
de puissance; rendez-vous assigné à tous les souverains.]

Ces dernières précautions prises, Napoléon se disposa lui-même à
partir. Son projet, en quittant Paris, était de se rendre à Dresde,
d'y faire un séjour de deux ou trois semaines avant d'aller se mettre
à la tête de ses armées, d'y tenir une cour magnifique, et d'y donner
un spectacle de puissance que le monde n'avait jamais présenté
peut-être, même au temps de Charlemagne, de César et d'Alexandre.
L'empereur d'Autriche sollicitait l'autorisation d'y venir, pour voir
sa fille, et pour y ménager lui-même le rôle difficile qu'il aurait
bientôt à jouer entre la France et la Russie. Le roi de Prusse
exprimait aussi le désir d'y paraître, pour réclamer en faveur de son
peuple, que des milliers de soldats foulaient aux pieds. Quand de tels
souverains demandaient à visiter, à entretenir, à implorer le futur
vainqueur du monde, il n'est pas besoin de dire combien d'autres
invoquaient le même honneur. L'empressement était général, et
Napoléon, qui voulait frapper son adversaire par le déploiement de sa
puissance politique autant que par le déploiement de sa puissance
militaire, accueillit toutes ces demandes, et donna en quelque sorte
rendez-vous à l'Europe entière à Dresde. L'Impératrice et sa cour
devaient l'y accompagner.

[En marge: Derniers préparatifs de départ.]

[En marge: Taxe des grains décrétée avant de quitter Paris.]

[En marge: Pouvoirs laissés à l'archichancelier Cambacérès;
recommandation d'en user sans faiblesse.]

[En marge: Napoléon quitte Paris le 9 mai 1812.]

Au moment de s'éloigner, il se décida, malgré les instances du prince
archichancelier, à une mesure administrative des plus violentes, et
qui, à l'échafaud près, heureusement aussi antipathique à son coeur
qu'à son esprit, rendait son gouvernement l'égal de tous les
gouvernements révolutionnaires qui avaient précédé. Cette mesure fut
la taxe des blés. La disette avait continué de sévir. Le blé se
vendait à 60 et 70 francs l'hectolitre, prix qui serait exorbitant
aujourd'hui, mais qui l'était bien plus en ce temps-là. La population
poussait le cri ordinaire de la faim, passion la plus légitime et la
plus aveugle de toutes, et accusait d'accaparement les fermiers et les
commerçants. Jusque-là Napoléon s'était borné à verser sur le marché
de Paris les grains de la réserve, ce qui, sans être un acte de
violence, était pourtant une manière d'écarter l'action bienfaisante
du commerce en se substituant à lui. Mais le moyen étant devenu
insuffisant pour retenir les prix même à Paris, où s'opéraient
pourtant les versements de la réserve, Napoléon ne résista pas au
désir d'empêcher violemment cette cherté excessive, et croyant pouvoir
agir avec le commerce comme avec l'Europe, par un acte de sa
toute-puissante volonté, il décida par plusieurs décrets, rendus dans
les premiers jours de mai, que les préfets auraient le pouvoir
non-seulement de tarifer les blés suivant les circonstances locales,
mais de les amener forcément au marché. Ainsi la veille même du jour
où il partait pour une guerre insensée, il essayait de violenter ce
qu'on n'a jamais pu violenter, le commerce, en lui imposant des prix
arbitraires. C'était comme un témoignage d'affection qu'il voulait
donner à ce peuple français dont il allait conduire des milliers
d'enfants à la mort, triste témoignage qui n'était qu'une flatterie
vaine et funeste, pour apaiser les murmures que la faim et la
conscription faisaient élever jusqu'à lui. Le 9 mai, après avoir
confié ses pouvoirs personnels à l'archichancelier Cambacérès, après
lui avoir recommandé d'en user non pas fidèlement, ce dont il ne
doutait point, mais énergiquement, ce dont il était moins certain;
après lui avoir laissé pour garder sa femme, son fils et le centre de
l'Empire quelques centaines de vieux soldats de la garde impériale
incapables d'aucun service actif; après avoir répété, non-seulement au
prince Cambacérès, mais à tous ceux qu'il eut occasion d'entretenir,
qu'il ne hasarderait rien dans cette guerre lointaine, qu'il agirait
avec lenteur, avec mesure, et qu'il accomplirait en deux campagnes,
même en trois s'il le fallait, ce qu'il ne croirait pas sage de
vouloir faire en une; après leur avoir répété ces assurances sans les
tranquilliser entièrement, il partit pour Dresde avec l'Impératrice,
entouré non plus de l'affection des peuples, mais de leur admiration,
de leur crainte, de leur soumission: départ funeste, que nulle
résistance ni des hommes ni des institutions n'avait pu empêcher, car
pour les hommes, aucun n'était capable de se faire écouter, aucun même
n'aurait osé l'essayer; pour les institutions, il n'y en avait plus
qu'une seule, sa volonté, celle qui le menait au Niémen et à Moscou!

Napoléon s'était fait précéder du prince Berthier pour l'expédition de
ses ordres militaires, et avait laissé en arrière M. le duc de Bassano
pour l'expédition de certaines affaires diplomatiques qui exigeaient
encore quelques soins. Il marchait accompagné de sa maison militaire
et de sa maison civile, avec un appareil que les souverains les plus
magnifiques n'avaient point surpassé, sans en être moins simple de sa
personne, moins accessible, comme il convenait à un homme
extraordinaire qui ne craignait jamais de se montrer aux autres
hommes, tout aussi sûr d'agir sur eux par le prestige de son génie que
par les pompes sans égales dont il était environné.

[En marge: Arrivée à Mayence.]

[En marge: Entrevue de Napoléon avec le roi de Wurtemberg.]

[En marge: Curiosité et affluence des population allemandes.]

[En marge: Arrivée à Dresde le 16 mai.]

Arrivé le 11 à Mayence, il employa la journée du 12 à visiter les
ouvrages de la place, à donner des ordres, et commença le spectacle
des réceptions souveraines dans lesquelles devaient figurer, les uns
après les autres, la plupart des princes du continent. Il reçut à
Mayence le grand-duc et la grande-duchesse de Hesse-Darmstadt, et le
prince d'Anhalt-Coethen. Le 13, la cour impériale franchit le Rhin,
s'arrêta un instant à Aschaffenbourg, chez le prince primat, toujours
sincèrement épris du génie de Napoléon et ne croyant pas l'être de sa
puissance, rencontra ensuite dans la journée le roi de Wurtemberg, ce
fier souverain d'un petit État, qui, par son caractère violent mais
indomptable, son esprit pénétrant, s'était attiré de Napoléon plus
d'égards que n'en avaient obtenu les plus grands monarques, et qui lui
faisait la politesse de se trouver sur son chemin, mais non la
flatterie de le suivre jusqu'à Dresde. La cour impériale passa la nuit
à Wurzbourg chez le grand-duc de Wurzbourg, ancien grand-duc de
Toscane, oncle de l'Impératrice, prince excellent, conservant à
l'empereur Napoléon l'amitié qu'il avait conçue jadis en Italie pour
le général Bonaparte, amitié sincère, quoique intéressée. Le lendemain
14, Napoléon alla coucher à Bareuth, le 15 à Plauen, traversant
l'Allemagne au milieu d'une affluence inouïe des populations
germaniques, chez lesquelles la curiosité contre-balançait la haine.
Jamais, en effet, le potentat qu'elles détestaient ne leur avait paru
entouré de plus de prestige. On parlait avec une sorte de surprise et
de terreur des six cent mille hommes qui de toutes les parties de
l'Europe accouraient à sa voix; on lui prêtait des projets bien
autrement extraordinaires que ceux qu'il avait conçus; on disait qu'il
se rendait par la Russie dans l'Inde; on répandait ainsi mille fables
cent fois plus folles encore que ses résolutions véritables, et on
croyait presque à leur accomplissement, tant ses succès constants
avaient à son égard découragé la haine d'espérer ce qu'elle désirait.
De vastes bûchers étaient préparés sur les routes, et la nuit venue on
y mettait le feu, afin d'éclairer sa marche, de sorte que l'émotion de
la curiosité produisait presque les empressements de l'amour et de la
joie. Le 16 au matin, les bons souverains de la Saxe accoururent
jusqu'à Freyberg au-devant de leur puissant allié, et le soir
rentrèrent à ses côtés dans la capitale de leur royaume.

[En marge: Réception à Dresde.]

Le lendemain 17, Napoléon reçut à son lever les officiers de sa
couronne, ceux de la couronne de Saxe, puis les princes allemands qui
l'avaient précédé ou suivi à Dresde. Il se montra courtois, mais haut,
et dut leur paraître enivré de sa puissance beaucoup plus qu'il ne
l'était réellement, car en approchant du danger, certaines lueurs
avaient traversé les profondeurs de son esprit, et il marchait à cette
nouvelle lutte moins convaincu qu'entraîné par ce courant de guerres
auquel il s'était livré. Mais ses doutes étaient courts, et
interrompaient à peine la confiance immense qu'il puisait dans la
constance de ses succès, dans l'étendue de ses forces, et dans la
conscience de son génie. Poli avec les princes allemands, il ne se
montra tout à fait amical qu'avec le bon roi de Saxe, qu'il aimait et
dont il était aimé, qu'il avait arraché à une vie simple et droite
pour le jeter dans le torrent de ses propres aventures, et qu'il avait
achevé de séduire en lui rendant, sous le titre de grand-duché de
Varsovie, la royauté de la Pologne, l'une des anciennes grandeurs de
sa famille, royauté qui devait s'accroître encore si la guerre de 1812
était heureuse. Cet excellent roi était enchanté, glorieux de son hôte
illustre, et le montrait avec orgueil à ses sujets, qui oubliaient
presque leurs sentiments allemands au spectacle des splendeurs rendues
et promises à la famille régnante de Saxe.

Napoléon attendait à Dresde son beau-père l'empereur d'Autriche et
l'impératrice sa belle-mère, issue par les femmes de la maison de
Modène, épousée en troisièmes noces par l'empereur François II, mère
d'adoption pour Marie-Louise, princesse douée de beaucoup d'agréments,
mais vaine, altière, et détestant les grandeurs qu'on l'avait invitée
à venir voir. Elle avait obéi, en se rendant à Dresde, à la politique
de son époux, et à sa propre curiosité.

[En marge: Arrivée à Dresde de l'empereur d'Autriche.]

[En marge: Singulière situation de l'empereur d'Autriche à Dresde; son
inconséquence qui n'est pas une trahison.]

L'empereur et l'impératrice d'Autriche arrivèrent à Dresde un jour
après Napoléon et Marie-Louise, tout juste pour laisser à ceux-ci le
temps de prendre possession du palais du roi de Saxe. L'empereur
François qui aimait sa fille, et qui, sans oublier la politique de sa
maison, était satisfait de retrouver cette fille heureuse, comblée de
gloire et de soins par son époux, l'embrassa avec une vive
satisfaction. Il ouvrit presque franchement les bras à son gendre, et
vécut à Dresde dans une sorte d'inconséquence plus sincère et plus
fréquente qu'on ne l'imagine, balancé entre le plaisir de voir sa
fille si grande et le chagrin de sentir l'Autriche si amoindrie,
flottant ainsi entre des sentiments divers sans chercher à s'en rendre
compte, promettant à Napoléon son concours après avoir mandé à
Alexandre que ce concours serait nul, se disant qu'après tout il avait
fait pour le mieux en se garantissant à la fois contre les succès de
l'un et de l'autre adversaire, croyant beaucoup plus cependant à ceux
de Napoléon, et se disposant à en profiter par les conditions de son
traité d'alliance. Les âmes sont en général si faibles et les esprits
si vacillants, que beaucoup d'hommes, même honnêtes, vivent sans
remords dans des trahisons semblables, s'excusant à leurs yeux par la
nécessité d'une position fausse, souvent même ne cherchant pas à
s'excuser, et sachant très-bien échapper par l'irréflexion aux
reproches de leur conscience.

[En marge: L'empereur d'Autriche apporte en présent à Napoléon les
preuves de la noblesse des Bonaparte.]

L'empereur François avait préparé à sa fille un présent singulier et
qui peignait parfaitement l'esprit de la cour d'Autriche. Un de ces
pauvres érudits dont il n'y a plus (il faut l'espérer) les pareils en
France, et dont il restait alors quelques-uns en Italie, savants qui
trouvent des généalogies à qui les apprécie et les paye, avait
découvert que dans le moyen âge les Bonaparte avaient régné à Trévise.
L'empereur François, après avoir ordonné ces recherches, en apportait
avec joie le résultat à sa fille et à son gendre. Celui-ci en rit de
bon coeur, sauf à s'en servir dans certains moments; Marie-Louise
ajouta ce hochet à son incomparable grandeur, et les courtisans purent
dire que cette famille avait été destinée de tout temps à régner sur
les hommes.

[En marge: Soins délicats de Napoléon pour l'impératrice d'Autriche sa
belle-mère.]

L'impératrice d'Autriche, traitée par Napoléon avec des égards
délicats, flattée de son accueil, jalouse parfois des magnificences de
sa belle-fille, mais dédommagée par mille présents qu'elle recevait
chaque jour, s'adoucit beaucoup, sauf à revenir bientôt à son
dénigrement habituel lorsqu'elle serait de retour à Vienne. Napoléon,
qui n'eût cédé le pas à aucun monarque au monde, le céda cette fois à
son beau-père avec une déférence toute filiale, et ne cessa de donner
le bras à sa belle-mère avec la courtoisie la plus empressée, à tel
point que l'empereur François fut ravi du rôle qu'il jouait à Dresde,
comme si la maison d'Autriche eût recouvré par ces procédés quelque
chose de ce qu'elle avait perdu.

[En marge: Spectacle extraordinaire que présente en ce moment la ville
de Dresde.]

On assista le premier jour à un somptueux banquet chez le roi de Saxe,
mais les jours suivants ce fut Napoléon, dont la maison avait été
envoyée à Dresde, qui réunit chez lui les nombreux souverains venus à
sa rencontre, même le roi de Saxe, qui, dans sa propre capitale,
semblait recevoir l'hospitalité au lieu de la donner. Une foule
immense remplissait Dresde, bien que Napoléon eût écarté, pour
l'envoyer à Posen, tout ce qui était purement militaire, jusqu'à son
beau-frère Murat, jusqu'à son frère Jérôme, consignés l'un et l'autre
à leurs quartiers généraux. Malgré cette précaution, l'affluence des
princes, de leurs grands officiers, de leurs ministres, était
extraordinaire. Napoléon sortait-il à cheval ou en voiture, la foule
se pressait pour le voir, et il fallait que les grenadiers saxons, qui
seuls le gardaient en ce moment, accourussent pour prévenir les
accidents. Dans l'intérieur des appartements impériaux l'empressement
n'était pas moins tumultueux. On se précipitait au-devant de lui dès
qu'il paraissait: pour en être remarqué, pour en obtenir une parole,
un regard, on se heurtait; puis s'apercevant que par trop d'impatience
on avait coudoyé un supérieur, un premier ministre, un roi peut-être,
on reculait avec respect, on s'excusait, et on recommençait à courir
encore après l'objet de toutes ces démonstrations. Les plus éminents
personnages politiques n'étaient pas les moins prompts à se trouver
sur ses pas, car au désir de se montrer auprès de lui, d'être honorés
de son entretien, se joignaient la curiosité, l'intérêt de deviner
quelques-unes de ses intentions à la tournure de ses discours, ce qui
n'empêchait pas, lorsqu'on était hors de ce tumulte, lorsqu'on se
croyait garanti des oreilles indiscrètes, des bouches infidèles, de se
demander si cette scène éblouissante n'était pas près d'un tragique
dénoûment, si dans les distances, dans les frimas que le conquérant
allait braver, il n'y aurait pas quelque chance d'être débarrassé d'un
joug abhorré secrètement, quoique publiquement adoré. Mais après
s'être livré sans bruit à ses espérances, on était bientôt ramené à la
crainte, à la soumission, par le souvenir d'un bonheur constant; on
n'augurait alors, surtout en public, que des victoires, on déclarait
Napoléon invincible, le czar atteint de folie; et si on ne pouvait
dire ces choses à Napoléon, souvent difficile à aborder quoique
toujours poli, on allait les dire à M. de Bassano, qui était récemment
arrivé à Dresde, et dont la vanité savourait avec délices l'encens que
l'orgueil de Napoléon trouvait insipide. Mais ces pompeuses
représentations n'étaient qu'un voile jeté sur une incessante activité
politique et militaire. Les mille courriers qui suivaient Napoléon lui
apportaient d'innombrables affaires qu'il expédiait la nuit quand il
n'avait pas pu les expédier le jour.

[En marge: Pourparlers indispensables avant d'amener le roi de Prusse
à Dresde.]

[En marge: Souffrances des peuples de la Prusse foulés par le passage
des armées.]

[En marge: Enlèvement de Spandau.]

[En marge: Renouvellement des terreurs du roi de Prusse.]

[En marge: Il voudrait voir Napoléon, mais le voir à Potsdam.]

Il avait, notamment avec le roi de Prusse, appelé à ce rendez-vous et
point encore arrivé, des questions assez graves et assez délicates à
traiter. Le cri des peuples allemands contre le passage des troupes
était devenu général et violent. Napoléon avait compté, pour nourrir
ses armées pendant leur marche, sur les denrées que la Prusse s'était
engagée à fournir à un prix convenu. Mais ne voulant pas révéler la
direction de ses mouvements, il n'avait pas dit d'avance quels chemins
suivraient ses troupes, et elles étaient réduites à dévorer où elles
passaient la subsistance des populations. Les soldats du maréchal
Davout, toujours bien pourvus à l'avance, ceux du maréchal Oudinot,
sortis à peine des mains du maréchal Davout, avaient causé moins de
mal parce qu'ils avaient éprouvé moins de besoins. Au contraire ceux
du maréchal Ney et du prince Eugène, venant de plus loin, ayant déjà
beaucoup souffert, et comptant dans leurs rangs un grand nombre
d'Allemands, s'étaient très-mal conduits. Les Wurtembergeois dans le
corps du maréchal Ney, les Bavarois dans celui du prince Eugène,
avaient excité des cris de douleur sur leur route, s'inquiétant peu
d'encourir une réprobation qui devait s'adresser aux Français plus
qu'à eux. Une circonstance plus grave encore s'était produite.
Napoléon, bien qu'il eût sur l'Oder Stettin, Custrin, Glogau, et sur
l'Elbe Magdebourg et Hambourg, voulait avoir entrée dans Spandau
surtout à cause de Berlin dont cette forteresse était la proche
voisine. Il lui fallait aussi Pillau qui était la clef du
Frische-Haff, belle mer intérieure, au moyen de laquelle on pouvait
aller par eau de Dantzig à Koenigsberg sans rencontrer les Anglais. On
avait à peine parlé de ces places dans le traité d'alliance, mais on
avait dit que la Prusse n'y aurait que des vétérans, et que la France
pourrait y déposer son matériel de guerre. On s'était servi de ces
stipulations insidieuses pour s'emparer de Spandau et de Pillau. On y
avait d'abord introduit avec du matériel des artilleurs français pour
le garder, et bientôt des bataillons d'infanterie. L'émotion avait été
vive à Berlin, et toute l'adresse de M. de Narbonne, qui s'était
occupé de ces affaires avant de partir pour Wilna, n'avait pas suffi
pour calmer le roi de Prusse et M. de Hardenberg. Ceux-ci étaient
revenus l'un et l'autre à leurs terreurs accoutumées. Le roi voulait
voir Napoléon à quelque prix que ce fût, mais ce prince, toujours
triste depuis ses malheurs, détestant les fêtes et l'éclat, croyant
lire dans tous les regards une offensante pitié, à peine à l'aise chez
lui, plus mal à l'aise chez les autres, aurait désiré recevoir
Napoléon à Potsdam, plutôt que d'aller au milieu des pompes de Dresde
lui apporter ses craintes, ses chagrins, ses pressantes questions.
Néanmoins tenant à s'aboucher avec lui, n'importe où, pour se rassurer
sur ses intentions, pour lui faire entendre le cri des peuples, il
était résigné à se rendre à Dresde, s'il le fallait absolument, et il
avait envoyé M. de Hatzfeld auprès de Napoléon pour s'expliquer avec
lui sur ce sujet. M. de Hatzfeld était ce grand seigneur prussien que
Napoléon avait failli faire fusiller en 1806, et que depuis il avait
pris en singulière faveur (ce qui prouve, indépendamment de raisons
plus hautes, qu'il ne faut pas se hâter de faire fusiller les gens);
il venait exposer à Napoléon les perplexités de son souverain.

[En marge: Il est convenu qu'il le verra à Dresde.]

Napoléon le reçut bien, et le rassura autant qu'il put; mais ne se
souciant ni d'entendre de trop près les plaintes des Prussiens, ni de
perdre son temps à faire un long détour, voulant surtout compléter la
grande scène qu'il donnait à Dresde par la présence du roi de Prusse,
il fit dire au roi que Potsdam n'était pas sur sa route, qu'il lui
était impossible d'y passer, et qu'il tenait beaucoup à l'entretenir à
Dresde même. Ce désir était un ordre, qui fut transmis sur-le-champ au
roi Frédéric-Guillaume.

[En marge: Nouvelles que M. de Bassano apporte à Dresde en arrivant.]

M. de Bassano, en arrivant à Dresde, y avait apporté d'autres affaires
non moins graves, d'abord la réponse de l'Angleterre au dernier
message pacifique de la France, secondement le récit d'une démarche
fort singulière et fort imprévue du prince Kourakin. Le ministère
anglais avait accueilli avec moins de hauteur que d'ordinaire cette
nouvelle proposition de paix, il l'avait accueillie en cabinet que la
lutte a fatigué, mais que l'expérience a rendu incrédule.
L'attribution de la Sicile à la maison de Bourbon, du Portugal à la
maison de Bragance, lui aurait suffi, malgré tous les autres
changements opérés en Europe, si on avait ajouté à ces concessions la
restitution de la couronne d'Espagne à Ferdinand VII, non que le
gouvernement britannique tînt beaucoup au prisonnier de Valençay, mais
parce que le public de Londres, épris des Espagnols, ne voulait pas
les abandonner. Il y avait donc un commencement de rapprochement dans
les données des deux puissances, mais, indépendamment de l'obstacle
toujours entier et toujours insurmontable de la couronne d'Espagne,
le cabinet anglais n'avait point paru croire que la proposition de
paix fût sérieuse, tout en l'accueillant plus poliment que de coutume.

[En marge: Demande de passe-ports faite à l'improviste par le prince
Kourakin.]

[En marge: M. de Bassano décide le prince à la reprendre.]

[En marge: Napoléon, inquiet sur les dispositions que semble supposer
la conduite du prince Kourakin, ordonne une nouvelle démarche à M. de
Lauriston, toujours pour empêcher les Russes de prendre l'initiative.]

Cette réponse de l'Angleterre à nos ouvertures n'avait pas du reste
plus d'importance que les ouvertures elles-mêmes, mais la dernière
démarche du prince Kourakin affecta bien autrement Napoléon.
Constamment préoccupé du soin de différer les hostilités jusqu'au mois
de juin, afin de laisser pousser l'herbe et reposer ses troupes une
vingtaine de jours sur la Vistule, il n'avait pas cessé d'appréhender,
malgré toutes ses précautions, une brusque initiative des Russes. Or,
la démarche du prince Kourakin était de nature à le confirmer dans ses
craintes. Ce prince, fastueux et doux, fort attaché à la paix, et
ayant travaillé sans relâche à la conserver, venait cependant, à la
veille même du départ de M. de Bassano, de demander ses passe-ports.
Ses motifs, alors assez difficiles à démêler, n'étaient autres que les
suivants. D'abord on avait refusé de lui rendre le domestique de
l'ambassade compromis dans l'affaire du commis de la guerre; le commis
avait été jugé, convaincu, et fusillé; le domestique était détenu;
ensuite on n'avait pas daigné discuter les propositions apportées par
M. de Serdobin, parce qu'on ne voulait pas s'expliquer, et parce que
la condition de rétrograder au moins sur l'Oder déplaisait
souverainement. Le prince Kourakin, susceptible, quoique assez
conciliant, prenant ces refus et ce silence pour un dédain qui lui
était personnel, croyant qu'au point où en étaient les choses il
serait exposé à Paris à des traitements tous les jours plus
humiliants, avait, sans ordre de son gouvernement, demandé ses
passe-ports. M. de Bassano s'était attaché à lui montrer tout ce
qu'une pareille démarche présentait de grave, lui avait expliqué le
refus de rendre le domestique réclamé par la nature des inculpations
dirigées contre ce domestique, le refus de négocier sur les bases
qu'avait apportées M. de Serdobin par ce qu'avait d'inadmissible la
proposition d'un mouvement rétrograde, et était ainsi parvenu à lui
faire retirer ou suspendre la demande de ses passe-ports. Mais restait
le fait de cette demande inexplicable, et Napoléon tenait tellement à
son plan, que le moindre doute sur l'exécution de ce plan le
remplissait d'inquiétude. Ses troupes se reposaient sur la Vistule
depuis les premiers jours de mai. Il persistait dans son projet de les
y laisser jusqu'aux approches de juin, puis d'employer quinze jours à
les porter sur le Niémen, et de commencer ainsi les hostilités à la
mi-juin. Craignant qu'Alexandre ne fût pas assez contenu depuis qu'il
n'avait plus M. de Lauriston à ses côtés, ne comptant pas assez sur
l'influence de M. de Narbonne, il imagina, même après toutes les
démarches qu'il avait déjà ordonnées, une démarche nouvelle pour parer
au danger qu'il redoutait. M. de Lauriston était resté à
Saint-Pétersbourg, comme M. de Kourakin à Paris, depuis le départ des
deux empereurs. M. de Lauriston, quoique toujours traité avec égards,
ne voyait personne, rencontrait quelquefois M. de Soltikoff, chargé
des relations extérieures en l'absence du chancelier, mais le
rencontrait pour ne rien dire, et ne rien entendre. Napoléon lui
expédia le 20 mai l'ordre de demander à se rendre sur-le-champ à
Wilna, auprès de la personne du czar, pour des communications
importantes qu'il ne pouvait faire qu'à lui seul, ou à son chancelier;
de se transporter ensuite à Wilna, de voir Alexandre et M. de
Romanzoff, de les instruire de la demande de passe-ports présentée par
le prince Kourakin, de se récrier beaucoup sur une démarche si
brusquement hostile, de se récrier également sur la condition apportée
par M. de Serdobin, et consistant à exiger avant toute négociation
l'évacuation immédiate de la Vieille-Prusse (la supposition était fort
exagérée, car l'évacuation devait suivre, et non précéder les
négociations); de déclarer qu'à aucune époque, après Austerlitz, après
Friedland, Napoléon n'avait imposé au czar vaincu une condition aussi
déshonorante; de s'informer enfin si décidément on voulait avoir la
guerre, si on voulait la rendre inévitable et violente en portant
atteinte à l'honneur d'un adversaire qui ne comptait pas la faiblesse
parmi ses défauts, ni l'humilité parmi ses qualités. Si M. de
Lauriston n'obtenait pas la permission de pénétrer jusqu'à l'empereur
Alexandre, ce qui serait rigoureux, car un ambassadeur peut toujours
prétendre à s'approcher du souverain auprès duquel il est accrédité,
il devait prendre ses passe-ports. Mais ces nouvelles communications
transmises à Wilna, devant provoquer des réponses de Wilna à
Saint-Pétersbourg, ne pouvaient manquer d'exiger du temps, et comme il
s'agissait de gagner seulement quinze à vingt jours, il était à croire
qu'on y réussirait. M. de Lauriston, s'il obtenait la permission de
se rendre à Wilna, avait ordre de tout observer avec ses yeux fort
exercés de militaire, d'expédier même chaque jour des courriers bien
choisis pour le quartier général français, car, ajoutait Napoléon,
dans ce moment d'hostilités imminentes, où toutes les communications
deviennent plus difficiles qu'en guerre même, un courrier intelligent
qui vient de traverser les avant-postes est le meilleur des
informateurs.

[En marge: Quelques nouvelles de Suède et de Turquie.]

D'autres affaires attirèrent encore l'attention de Napoléon au milieu
des fêtes de Dresde. La Suède, la Turquie, avaient en effet de quoi
l'occuper. On avait reçu de Stockholm de nouvelles communications qui
paraissaient venir du prince royal; elles étaient de nature à faire
supposer qu'il était possible de le ramener, et Napoléon, qui ne se
figurait pas à quel point la haine avait pénétré dans ce coeur, à quel
point l'ambition des Suédois s'était détournée de la Finlande vers la
Norvége, et qui d'ailleurs ignorait le traité secret du 5 avril,
n'était pas loin d'espérer une diversion opérée sur le flanc des
Russes par trente ou quarante mille Suédois. Aussi attendait-il avec
impatience M. Signeul, plusieurs fois annoncé, mais point encore
arrivé.

Les nouvelles de Turquie semblaient lui promettre une autre diversion
également très-importante. Il en était sous le rapport des
informations, aux événements qui avaient fait envoyer l'amiral
Tchitchakoff sur le bas Danube, c'est-à-dire au refus des Turcs de
traiter, et à la reprise des hostilités contre les Russes. De plus,
les Turcs se croyant trompés par tout le monde, et voulant tromper
tout le monde à leur tour, n'avaient pas dit qu'en refusant la
Moldavie et la Valachie, ils étaient prêts cependant pour avoir la
paix à sacrifier la Bessarabie, et afin d'engager les Français à
entrer immédiatement en campagne, ils leur promettaient leur alliance,
qu'ils étaient bien décidés à ne jamais accorder. Napoléon, qui avait
nommé, en quittant Paris, le général Andréossy, personnage instruit et
grave, son ambassadeur à Constantinople, lui fit expédier de
pressantes instructions pour conclure définitivement l'alliance avec
les Turcs, en leur annonçant qu'à l'arrivée de ces nouvelles
instructions les hostilités seraient commencées. Il se flatta donc que
menant déjà les Prussiens et les Autrichiens avec lui contre les
Russes, il parviendrait aussi à jeter dans leurs flancs les Suédois
d'un côté, les Turcs de l'autre.

[En marge: Nécessité d'arrêter ses idées sur l'avenir de la Pologne,
en commençant la nouvelle guerre de Russie.]

[En marge: Difficultés qui s'offrent à l'esprit de Napoléon lorsqu'il
songe à reconstituer la Pologne.]

[En marge: L'armée polonaise véritable foyer des sentiments
patriotiques polonais.]

[En marge: Sa distribution et son éparpillement dans les divers corps
de l'armée française.]

[En marge: Former une vaste armée polonaise était le plus sûr moyen de
reconstituer la Pologne.]

[En marge: Dépense qu'aurait entraînée cette formation, et difficulté
d'y pourvoir.]

Restait à régler, avant de s'enfoncer dans les régions
septentrionales, l'importante affaire de la Pologne, au sujet de
laquelle la présente guerre semblait engagée. Si jamais occasion avait
paru opportune pour revenir sur l'acte odieux et impolitique du
partage de la Pologne, que le grand Frédéric avait eu l'audace de
concevoir, que Marie-Thérèse avait eu la faiblesse de consentir, et
Catherine l'adresse de se faire proposer, c'était celle assurément où
le plus grand des guerriers modernes, n'ayant plus à compter avec les
copartageants de la Pologne, ayant arraché à la Prusse la part qu'elle
avait eue jadis, et pouvant payer à l'Autriche celle qui lui
appartenait encore, marchait contre la Russie à la tête de six cent
mille soldats. Une de ces batailles comme il en avait gagné dans les
champs d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, paraissait en ce moment
devoir suffire. Aussi tout le monde s'attendait à voir reconstituer la
Pologne, et pensait même que c'était là le motif qui mettait encore
une fois les armes aux mains de Napoléon. On se trompait, comme ce
récit a dû le prouver; mais poussé à cette nouvelle guerre par
l'entraînement de sa destinée et de son caractère, que pouvait-il
faire en se portant au delà de la Vistule et du Niémen, s'il
n'essayait pas de reconstituer la Pologne? À quoi employer, en effet,
ces provinces qu'une guerre heureuse devait bientôt lui soumettre, si
ce n'est à ce noble usage? Il allait conquérir, tout l'annonçait au
moins, la Lithuanie et la Volhynie, il pouvait acheter la Gallicie,
n'était-il pas naturel de les joindre au grand-duché de Varsovie pour
les constituer en royaume? Sans être l'un de ces politiques
systématiques pour lesquels la restauration de la Pologne est le grand
but que devraient poursuivre sans relâche les nations européennes,
Napoléon, amené de nouveau à combattre la Russie, avait admis le
projet de cette restauration comme la suite naturelle de la guerre
qu'il était sur le point d'entreprendre. Malheureusement son bon sens,
qui, dans ses entreprises téméraires, le poursuivait comme une sorte
de remords, lui laissait peu espérer le succès de cette oeuvre
réparatrice. Dans sa première campagne de 1807, il avait trouvé de
l'enthousiasme à Posen, à Cracovie, à Varsovie surtout, et dans
quelques autres grandes villes, foyers ordinaires des sentiments
nationaux, mais nulle part il n'avait remarqué cet élan universel et
irrésistible qui aurait pu rendre praticable une reconstitution
nationale. Et les choses n'étaient pas en 1812 sensiblement changées!
La haute noblesse était partagée, la petite ruinée, le peuple
péniblement occupé à lutter contre la misère: personne en tout cas ne
comptait assez complétement sur le succès pour se livrer corps et âme
à la nouvelle entreprise. Ajoutez, comme circonstance aggravante, que
le blocus continental, onéreux surtout en Pologne, avait peu attaché
les intérêts du pays à la France, et entièrement aliéné les juifs, qui
dans une guerre auraient pu être d'une grande utilité à cause de leurs
ressources commerciales. La ferveur des sentiments polonais se
rencontrait presque exclusivement dans l'armée, dont une partie avait
combattu avec nous en Italie, en Allemagne, en Espagne, dont l'autre,
formée sous le prince Poniatowski, mais toujours à notre école,
s'était illustrée en 1809 dans la défense du grand-duché. Toutes deux
en effet étaient remplies d'une noble ardeur. Le corps qui avait été
confié au prince Poniatowski était d'environ 36 mille hommes. On en
avait réuni neuf à dix mille en une division, qui, sous le
commandement du général Grandjean, servait dans le corps du maréchal
Davout, et un nombre à peu près égal dans une autre division, qui,
sous le général Girard, servait dans le corps de réserve du maréchal
Victor. Enfin il arrivait d'Espagne, sous le titre de légion de la
Vistule, trois régiments excellents, que Napoléon voulait placer dans
sa garde. C'était, avec quelques dépôts répandus à Dantzig, à Modlin,
à Varsovie, avec plusieurs régiments de lanciers polonais, un total
d'environ 70 mille hommes, dignes compagnons des Français, les aimant,
en étant aimés, et poussant jusqu'à la rage la haine des Russes. La
vraie Pologne était là; elle était aussi dans la grande et patriotique
ville de Varsovie, et dans deux ou trois autres villes du grand-duché,
dont il était facile de réveiller l'enthousiasme. Mais soulever toute
la nation par une commotion générale, subite, électrique, qui aurait
pu produire des prodiges, Napoléon ne s'en flattait guère en se
reportant à l'année 1807, où malgré le prestige de la nouveauté et
l'entraînement d'espérances alors indéfinies, le résultat avait été si
restreint. Ne se promettant pas des Polonais tout ce qu'il aurait eu
besoin d'en obtenir, il ne voulait pas leur promettre tout ce qu'ils
auraient pu désirer, et n'entendait par exemple s'engager à exiger de
la Russie leur rétablissement en corps de nation, que dans le cas où
ils l'aideraient à la vaincre complétement. Sur quoi il comptait le
plus, c'était sur la possibilité de développer l'armée polonaise, de
la porter à 150 mille hommes, peut-être à 200 mille, et à refaire
ainsi la nation par l'armée. La chose était praticable en effet, car
la vaillante race des Polonais pouvait encore fournir dans la petite
noblesse d'excellents officiers, dans le peuple d'excellents soldats,
et en nombre très-considérable, mais à une condition cependant, c'est
qu'on ferait pour la Pologne, qui était ruinée, les frais de cette
organisation. Il fallait pour cela dépenser cinquante, peut-être cent
millions, réunir en un seul corps tout ce qu'on avait de Polonais, au
lieu de les disperser dans l'immensité de l'armée française, et
employer une campagne entière à y fondre cent vingt mille recrues,
levées de la Vistule au Niémen. Par malheur il n'était guère probable
que Napoléon voulût, en venant si loin, borner son rôle à celui
d'instructeur des Polonais, et surtout dépenser à cet usage une telle
partie de ses économies. N'ayant pas les puissantes ressources du
crédit, ne se procurant des moyens financiers qu'à force d'ordre,
ayant d'immenses armées à nourrir, il était devenu presque avare. On
l'avait vu refuser à son frère Joseph des sommes qui auraient
infiniment facilité la pacification de l'Espagne, se quereller
aigrement avec Murat, avec Jérôme, avec Louis, pour des règlements de
compte dont l'importance ne semblait pas le mériter; et on peut dire
qu'il était aussi prodigue du sang de ses peuples qu'économe de leur
argent, sachant bien qu'ils tiennent à l'un presque autant qu'à
l'autre. Il était donc douteux qu'il fît pour la reconstitution de la
Pologne le principal effort, celui de dépenser de l'argent, effort qui
eût été le plus efficace, car lorsqu'on a fait une armée, on a presque
fait une nation.

[En marge: Projet moyen imaginé par Napoléon relativement à la
Pologne.]

[En marge: Idée d'envoyer un grand personnage à Varsovie, et choix
pour ce rôle du prince de Talleyrand.]

[En marge: Ce choix abandonné par la faute de M. de Talleyrand.]

[En marge: Choix de M. de Pradt pour l'ambassade de Varsovie.]

[En marge: Instructions verbales données par Napoléon à M. de Pradt.]

[En marge: Départ de M. de Pradt pour Varsovie.]

Napoléon, sans beaucoup attendre de la Pologne, se flattait cependant
qu'on pourrait, au bruit d'une si vaste expédition, entreprise en
apparence pour elle seule, exciter dans son sein un élan patriotique,
et en obtenir au moins des soldats et de l'argent. Il était donc
résolu à ne rien négliger pour provoquer cet élan, une chose toutefois
exceptée, celle de s'engager irrévocablement dans une lutte à mort
contre la Russie, à moins que la Pologne n'accomplît des prodiges;
car, tout en se lançant dans cette guerre, son bon sens,
malheureusement tardif, lui disait déjà, et trop peut-être, qu'il ne
fallait pas la rendre implacable. Il aimait à penser qu'un coup
brillant comme Austerlitz, Iéna ou Friedland, pourrait mettre
l'empereur Alexandre à ses pieds, et lui procurer prochainement la
paix continentale et maritime. Ce n'était pas, comme on l'a dit
quelquefois, la liberté des Polonais qu'il craignait, car la liberté
commençait à ne plus lui faire peur, depuis qu'il l'avait si bien
étouffée en France. Mais l'engagement de ne signer qu'une paix
triomphale, comme il l'aurait fallu pour obtenir de la Russie et de
l'Autriche le rétablissement de la Pologne, était un engagement qu'il
ne voulait prendre avec personne, parce que la fortune ne l'avait pas
pris avec lui. Dans ces dispositions quelque peu incertaines, et qui
malheureusement pouvaient en produire de semblables chez les Polonais,
il avait résolu de choisir un homme considérable pour l'envoyer à
Varsovie à titre d'ambassadeur, ce qui était, du reste, une première
déclaration assez claire qu'il voyait dans le grand-duché de Varsovie
un État nouveau, non plus simplement annexé à la Saxe, mais existant
par lui-même, et pouvant devenir l'ancien royaume de Pologne. Ce
personnage devait diriger les Polonais, les pousser à se confédérer, à
se lever en masse, à former une diète générale et des diétines, à
doubler, à tripler l'armée du prince Poniatowski, à expédier dans
toutes les provinces les plus anciennement détachées de la Pologne,
comme la Lithuanie et la Volhynie, des émissaires pour les exciter au
même mouvement, en ajournant toutefois de semblables menées en
Gallicie, à cause de l'Autriche dont il fallait ménager l'alliance.
Cet ambassadeur, chargé de reconstituer l'ancienne Pologne, devait
être un personnage considérable, aussi propre à inspirer la prudence
que la hardiesse, capable de prendre un grand ascendant, et par son
nom seul indiquant l'importance de l'entreprise qu'il était chargé de
diriger. Pour cette difficile mission, Napoléon avait songé à M. de
Talleyrand, et bien que ce personnage nonchalant et railleur manquât
un peu de chaleur pour un tel rôle, il était parfaitement choisi, car,
indépendamment de ce qu'en sa vie il avait été tout, même
révolutionnaire, et pouvait l'être encore, il avait un art de flatter
les passions, une dextérité à les manier, une grandeur personnelle,
qui en auraient fait en ce moment le vrai restaurateur de la Pologne,
si elle avait pu être restaurée. À toutes ces aptitudes se joignait
chez lui une convenance qui n'était pas à dédaigner, c'était d'être le
confident, le favori jusqu'à l'infidélité de la cour de Vienne, et dès
lors il devait moins qu'un autre inquiéter cette cour dans
l'accomplissement d'une tâche délicate surtout à cause d'elle. Mais
c'est par ce côté même que le projet échoua, car, avec une sorte
d'impatience peu digne de lui, il commit sur ce sujet à Vienne, soit
pour se faire valoir, soit pour se faire agréer, des indiscrétions qui
déplurent singulièrement à Napoléon, réveillèrent en lui de nouvelles
défiances, et le portèrent ainsi à se priver d'un instrument précieux.
Il renonça donc à M. de Talleyrand, et arrivé à Dresde, cherchant
autour de lui quelqu'un à envoyer à Varsovie, arrêta son choix sur un
archevêque, car un prêtre convenait assez à la catholique Pologne. Cet
archevêque fut celui de Malines, M. de Pradt. Il aurait été difficile
de choisir un homme qui eût plus d'esprit et moins de conduite. Sans
suite, sans tact, sans l'art de se mouvoir au milieu des partis, sans
aucune des connaissances administratives dont il aurait fallu aider
les Polonais, capable uniquement de saillies étincelantes, de plus
assez peureux, il ne pouvait qu'ajouter à la confusion d'un
soulèvement patriotique la propre confusion de son esprit. Mais
Napoléon, très-restreint dans ses choix en fait d'hommes à employer
dans un pays libre, trouvant sous sa main M. de Pradt, parce qu'il
avait amené avec lui son aumônerie, fit brusquement appeler ce prélat,
lui annonça sa mission, lui en traça la marche et le but d'un ton bref
et impérieux, et du reste avec une parfaite sincérité.--Il allait,
disait-il, essayer de ramener à moins de grandeur, à moins d'ambition,
à moins d'orgueil, le colosse russe, sans avoir toutefois la
prétention de le détruire. Avec de telles intentions, refaire la
Pologne était une chose indiquée, mais à la condition que la Pologne
concourrait fortement à se refaire elle-même, et lui fournirait les
moyens de vaincre la Russie, de la vaincre assez complétement pour
qu'elle fût obligée de consentir à une pareille entreprise. Par quels
moyens réussirait-il à battre une puissance qui avait l'immensité de
l'espace pour refuge, et qui ne perdait pas grand'chose en livrant du
territoire, puisque c'était du territoire sans culture et sans
habitants, il n'avait pas à le dire, et il n'était pas même
définitivement fixé sur la manière de s'y prendre. Peut-être il
frapperait un coup écrasant, et terminerait la guerre en quelques
mois. Mais cela n'était possible que si l'ennemi s'offrait d'assez
près pour qu'on pût l'atteindre au coeur. Si la chance se présentait
moins favorable, il s'établirait aux limites de la Vieille-Pologne,
s'occuperait d'organiser celle-ci, lui demanderait deux cent mille
hommes, en ajouterait cent mille des siens, et leur laisserait le soin
d'épuiser la constance et les moyens de la Russie. Dans tous les cas,
et surtout dans le dernier, il fallait que la Pologne montrât un grand
élan, qu'elle donnât son sang en abondance, car la France ne pouvait
pas avec le sien seulement lui rendre la vie. De plus, il fallait avec
beaucoup d'élan beaucoup de prudence à l'égard de l'Autriche,
propriétaire de la Gallicie, et médiocrement disposée à s'en
dessaisir, se conduire par conséquent avec autant de mesure que de
hardiesse, sans quoi on ferait échouer l'entreprise au début même.
Mais par-dessus tout il fallait un entier dévouement de la part de la
Pologne, car les efforts qu'il ferait pour elle seraient toujours
proportionnés à ceux qu'elle ferait pour elle-même.--Partez, monsieur
l'archevêque, ajouta Napoléon, partez sur-le-champ, dépensez beaucoup,
animez tous les coeurs, mettez la Pologne à cheval sans me brouiller
avec l'Autriche, et vous aurez bien compris et bien rempli votre
mission.--Cela dit, il congédia l'archevêque sans lui laisser le temps
d'élever des objections, que du reste il ne songeait guère à opposer,
bien qu'il s'en soit vanté depuis. L'archevêque partit, à la fois
effrayé et ébloui de sa tâche, car il avait l'ambition d'être dans
son temps l'un de ces grands politiques dont le clergé a fourni jadis
de si imposants modèles; mais il n'avait ni la patience ni le courage
des rôles qu'il entreprenait, et en avait dégoût et peur dès qu'il les
avait commencés. On lui annonça de riches appointements, et on lui
ordonna de se mettre sur-le-champ en route pour Varsovie. Sa
nomination avait été si brusque, qu'il n'avait à sa disposition aucune
des choses qu'il lui aurait fallu pour donner de l'éclat à une
ambassade: il emprunta de l'argent, des domestiques, des secrétaires,
et s'achemina vers sa destination.

[En marge: Dispositions peu favorables de l'Autriche à l'égard du
rétablissement de la Pologne.]

L'ordre qu'il avait reçu de ménager l'Autriche, tout en travaillant à
exalter l'esprit des Polonais, était fort approprié à la difficulté du
moment. En effet l'Autriche, qu'on avait actuellement sous la main,
puisqu'on possédait à Dresde l'empereur et son ministre dirigeant, ne
se montrait guère empressée à concourir à la reconstitution de la
Pologne. Elle y avait cependant un grand intérêt, et la chose, pour la
première fois, pour la dernière peut-être, était possible; de plus, la
Prusse et la Russie y avaient perdu, et devaient y perdre plus qu'elle
en territoire; l'Illyrie enfin était un beau prix de la Gallicie. Mais
alors, opprimée par Napoléon, il était naturel que l'Autriche fût peu
occupée de se créer des barrières contre la Russie; d'ailleurs elle se
défiait de la compensation qu'on lui destinait. Effectivement,
Napoléon, qui lui faisait espérer l'Illyrie, pourrait bien lui prendre
la Gallicie, et puis ne lui restituer en Illyrie que des lambeaux qui
seraient loin de la dédommager. Elle avait été si maltraitée dans les
arrangements du siècle, surtout lorsque Napoléon en avait été
l'auteur, qu'elle n'avait nulle envie d'être encore amenée à traiter
avec lui des questions de territoire. Son langage était donc sur ce
sujet froid, évasif, dilatoire, et Napoléon, sentant qu'elle allait
être bientôt sur son flanc et ses derrières, la ménageait, et
attendait tout d'une divinité de laquelle il avait l'habitude de tout
attendre, la victoire.

[En marge: Arrivée du roi de Prusse à Dresde.]

Napoléon avait déjà consacré une quinzaine de jours à ces diverses
affaires, et se disposait à partir, lorsque le roi de Prusse, après
avoir hâté ses préparatifs de voyage, parut à Dresde pour y compléter
l'affluence des courtisans couronnés. Il y arriva le 26 mai, et y fut
reçu avec les égards dus à son caractère, respectable quoique faussé
par une dure nécessité, et à son rang, bien élevé encore parmi les
rois, malgré les malheurs de la Prusse.

[En marge: Ses entretiens avec Napoléon.]

[En marge: Attitude du roi le Prusse à Dresde; égards que lui témoigne
Napoléon.]

Napoléon lui parla avec sincérité de ses projets, dans lesquels la
destruction du royaume de Prusse n'entrait nullement, quoiqu'on le dît
à Berlin et dans toute l'Allemagne, destruction cependant qui
deviendrait un fait à l'instant même, s'il avait la moindre raison de
se défier d'une puissance dont le territoire était sa base
indispensable d'opérations. Il parvint à cet égard à rassurer
Frédéric-Guillaume et son chancelier, M. de Hardenberg, à leur
persuader que l'occupation de Spandau, de Pillau, était la suite non
d'une arrière-pensée, mais d'une prudence bien naturelle quand on
s'aventurait si loin, et au milieu de populations travaillées de
l'esprit le plus hostile; il s'excusa des maux causés aux sujets du
roi en alléguant l'urgence et la nécessité, et consentit à faire
porter dans le compte ouvert avec la Prusse toutes les fournitures
arrachées aux habitants par les corps en marche; il promit enfin au
roi et à son ministre un large dédommagement territorial si la guerre
était heureuse. Pourtant, malgré la netteté de son langage, plein
d'autant de franchise que de hauteur, il ne parvint à donner ni au roi
ni au ministre cette sécurité entière dont ils auraient eu besoin pour
devenir sincères, et que ne pouvait pas inspirer d'ailleurs un
conquérant si prompt et si variable dans ses desseins, qui depuis son
apparition dans le monde imposait chaque année une face nouvelle au
continent européen. Toutefois le roi Frédéric-Guillaume, qui avait
d'abord résolu de se retirer en Silésie, pour ne pas rester à Potsdam
sous le canon de Spandau, ou à Berlin sous l'autorité d'un gouverneur
français, consentit à ne pas quitter sa royale demeure, afin de
montrer dans son allié une confiance qui devait agir heureusement sur
l'esprit des peuples. Le roi présenta son fils à Napoléon, le lui
offrit comme un de ses aides de camp, et parut moins triste que de
coutume, quoique entouré, dans cette prodigieuse assemblée de princes,
de moins d'empressement qu'il n'en méritait, et que ne lui en
accordait Napoléon lui-même. Rois ou peuples, les hommes sont peu
généreux pour le malheur, et ils n'aiment que la force, la gloire et
l'éclat. Le malheur déchirant les touche comme un spectacle; le
malheur triste et discret les trouve froids, négligents, soigneux de
l'éviter. C'était le cas ici; et tel de ces princes qui s'était vendu
à Napoléon pour des territoires, trouvait mauvais que pour sauver les
restes de sa couronne Frédéric-Guillaume eût épousé l'alliance de la
France. Toutefois on se montrait mesuré, car on était devant un maître
redoutable, qui n'aurait permis aucune inconvenance sous ses yeux. On
se bornait à négliger le malheur, et on sacrifiait à la fortune, au
milieu d'un tumulte inouï d'allées et de venues, de fêtes et de
prosternations, auxquelles, pour compléter cette scène étrange, ne
manquaient ni les voeux secrets contre celui qui était l'objet de tous
les empressements, ni les chuchotements, bien secrets aussi, sur les
périls auxquels il allait bientôt s'exposer.

[En marge: La fin de mai étant arrivée, Napoléon songe à quitter
Dresde.]

[En marge: Arrivée à Dresde de M. de Narbonne, et son rapport sur la
mission qu'il vient de remplir à Wilna.]

[En marge: Il annonce une guerre opiniâtre et sanglante.]

[En marge: De tout ce qu'annonce M. de Narbonne, une seule chose
touche Napoléon, c'est la certitude que les Russes ne prendront pas
l'initiative.]

[En marge: Napoléon quitte Dresde le 29 mai.]

[En marge: Ses adieux à ses visiteurs; sa séparation d'avec
l'Impératrice.]

Le mois de mai touchait à sa fin, la saison des opérations militaires
allait commencer, et il convenait de mettre un terme à cette
représentation, qui se serait inutilement prolongée, tout l'effet
politique qu'on pouvait en espérer étant produit. D'ailleurs M. de
Narbonne venait d'arriver de Wilna, après avoir rempli la mission dont
il avait été chargé auprès de l'empereur Alexandre. Il en rapportait
la conviction que la guerre était inévitable, à moins de renoncer aux
exigences qu'on avait affichées à propos de la question commerciale,
et de promettre l'évacuation des États prussiens dans un délai assez
prochain. Il affirmait qu'Alexandre, triste, mais résolu, soutiendrait
la lutte opiniâtrément, se retirerait s'il le fallait dans les
profondeurs de son empire, plutôt que de conclure une paix d'esclave,
comme en avaient conclu jusqu'ici tous les monarques de l'Europe,
qu'il fallait donc s'attendre à une guerre sérieuse, probablement
longue, et certainement très-sanglante. Du reste il affirmait que
l'empereur Alexandre ne prendrait pas l'initiative des hostilités.
Bien que Napoléon en approchant de la difficulté en sentît mieux la
grandeur, il n'y avait dans les rapports de M. de Narbonne rien qui
fût de nature à l'ébranler. Il était encore en ce moment plein
d'espérance à l'égard de la Porte et de la Suède; il partait satisfait
de la soumission des princes germaniques, et notamment des deux
principaux d'entre eux, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.
Trompé, malgré sa profonde sagacité, par la déférence apparente de
tous ces souverains, grands et petits, par leurs protestations de
dévouement, par l'affluence des peuples eux-mêmes, qu'une ardente
curiosité avait attirés sur ses pas, il croyait que tout lui resterait
soumis sur le continent, et que les forces réunies de l'Europe
concourraient à ses desseins. Une seule chose l'étonnait, sans
l'embarrasser néanmoins, c'était la résolution d'Alexandre, qu'il ne
s'attendait pas à trouver aussi constante et aussi ferme qu'on la lui
dépeignait; mais il se flattait de la faire bientôt évanouir par
quelque grand coup frappé sur l'armée russe. Au surplus, de tout ce
que lui avait appris M. de Narbonne, la seule chose qui l'intéressât
véritablement, c'était la déclaration réitérée d'Alexandre qu'il ne
serait pas l'agresseur, et laisserait violer sa frontière avant
d'agir. Cette déclaration donnait à Napoléon une entière sécurité
quant à l'achèvement paisible de ses mouvements préparatoires, et il
se regardait comme désormais assuré d'avoir tout le temps nécessaire
pour se mouvoir de la Vistule au Niémen. Mais il jugea que le moment
était venu de partir, car il lui fallait du 1er juin au 15 pour porter
son armée de la Vistule au Niémen, surtout en voulant marcher sans
précipitation. Il se décida donc à quitter Dresde le 29 mai, pour se
rendre par Posen, Thorn, Dantzig, Koenigsberg, sur le Niémen. Après
avoir comblé son beau-père de prévenances toutes filiales, sa
belle-mère d'attentions recherchées, de présents magnifiques, et
souvent réduit la malveillance connue de cette princesse à une
inconséquence risible; après avoir témoigné les plus parfaits égards
au roi de Prusse, la plus cordiale amitié à son hôte le roi de Saxe,
et une politesse altière mais gracieuse à ses royaux visiteurs, il
embrassa l'Impératrice avec émotion, et la laissa plus affligée qu'on
ne l'aurait supposé d'une épouse que la politique avait choisie, mais
qui s'était promptement éprise de la personne, de la puissance, et de
la bonté extrême pour elle de son glorieux époux. Il fut convenu
qu'elle irait à Prague, au sein de sa famille, oublier au milieu des
fêtes, des hommages, des souvenirs d'enfance, cette séparation, qui
était la première, et qu'elle semblait alors incapable de supporter
longtemps.

[Date en marge: Juin 1812.]

Napoléon après ces adieux, abandonnant à l'Impératrice les pompes de
la cour, prenant pour lui un cortége tout militaire, se faisant suivre
de MM. de Caulaincourt, Berthier, Duroc, laissant à Dresde, pour y
terminer quelques affaires, MM. de Bassano et Daru, partit pour Posen
le 29 mai, en propageant le bruit qu'il irait à Varsovie, quoique
résolu à n'en rien faire. Il ne voulait pas en effet contracter avec
les Polonais des engagements personnels, avant de savoir ce qu'il
pouvait obtenir d'eux; mais il voulait leur laisser des espérances
indéfinies, et persuader en même temps à l'ennemi que ses premiers
efforts se porteraient sur la Volhynie, tandis qu'il songeait au
contraire à les diriger dans un sens entièrement opposé.

[En marge: Passage de Napoléon à Glogau et à Posen.]

[En marge: Napoléon trouve partout la trace des souffrances endurées
par les populations.]

Arrivé à Glogau, puis à Posen, il trouva partout la trace récente des
souffrances que ses troupes avaient causées aux populations. Se
résignant à celles qu'avaient essuyées les Prussiens, il se montra
moins insouciant pour celles dont avaient à se plaindre les Polonais,
car il avait besoin d'exciter leur zèle et non leur haine. À Thorn il
fut révolté lui-même des excès commis par les Wurtembergeois, les
Bavarois et en général les Allemands, qui, moins doux que les
Français, et s'en prenant d'ailleurs de la guerre actuelle aux
Polonais, avaient pillé, dévasté sans pitié tout le duché de Posen.
Napoléon adressa de graves reproches au maréchal Ney qui avait les
Wurtembergeois dans son corps d'armée, au prince Eugène qui avait les
Bavarois dans le sien, traita fort durement le prince héréditaire de
Wurtemberg, qui commandait ses propres troupes, et s'écria qu'on
allait lui attirer une _guerre de Portugal_ si on dévastait ainsi les
pays que l'armée traversait. Que serait-ce quand on se trouverait dans
des contrées déjà ravagées par l'ennemi?

[En marge: Mécomptes qui se produisent déjà dans la création des
moyens de transport.]

Bien qu'il y eût peut-être quelque chose à redire à la conduite des
chefs qui s'étaient attiré ses reproches, ils avaient une excuse à
faire valoir dans la longueur des marches qu'ils avaient eu à
exécuter, et auxquelles le temps accordé, quoique fort long, avait à
peine suffi. Le prince Eugène venant de Vérone avec les Français et
les Italiens, d'Augsbourg avec les Bavarois, le maréchal Ney venant de
Mayence avec la plus grande partie de ses troupes, avaient eu bien de
la peine pour satisfaire aux besoins de leurs soldats, et ne l'avaient
pu qu'en vivant aux dépens des pays qu'ils avaient parcourus. Leurs
embarras avaient été fort accrus par la nombreuse artillerie dont
Napoléon avait tenu à les pourvoir, et surtout par les énormes
charrois employés à porter les vivres. L'espèce de voiture choisie
pour remplacer l'ancien caisson d'infanterie était jugée trop lourde
pour les plaines fangeuses de la Lithuanie, et on lui préférait les
voitures légères dites à la comtoise. On abandonnait donc les
premières pour les remplacer par les secondes, autant du moins qu'on
le pouvait. Le maréchal Davout, prenant beaucoup sur lui, avait déjà
fait construire une grande quantité de voitures à la comtoise. Pour le
surplus il s'était servi, en les payant, des chars du pays. On avait
encore essuyé bien d'autres mécomptes. Les boeufs, par lesquels on
avait essayé de remplacer les chevaux, semblaient à la pratique ne pas
offrir autant d'avantages qu'on l'avait cru d'abord: ils étaient
difficiles à ferrer, difficiles à conduire, contractaient par suite de
leur agglomération des maladies dangereuses, et devenaient ainsi,
quand on voulait s'en nourrir, un aliment très-malsain. Enfin les
bataillons du train, troupe spéciale, chargée d'un service ingrat et
dangereux dans les pays qu'on allait traverser, avaient été remplis de
recrues à peine formées, et qui n'avaient pas encore les qualités de
leur arme. Déjà donc il y avait bien des illusions reconnues, soit
dans la valeur, soit dans l'étendue des moyens que Napoléon avait
imaginés pour vaincre le grand obstacle des distances. Une foule de
voitures en retard, les unes venant d'Italie, les autres des bords du
Rhin, obstruaient les routes de l'Allemagne, y creusaient des ornières
profondes, ou les couvraient de cadavres de chevaux attachés trop
jeunes à un service trop dur. On y suppléait en prenant les chevaux
des paysans, qu'on payait avec des bons sur la Prusse. Du reste on se
flattait qu'aux bords du Niémen une halte de quelques jours
permettrait à cette longue file de charrois de rejoindre, et de
commencer à la suite de l'armée le service des vivres auquel ils
étaient destinés. Heureusement que la belle navigation du
Frische-Haff, organisée par le maréchal Davout, devait suffire au
transport des magasins généraux de l'armée jusqu'au Niémen, car aucune
force vivante n'aurait pu par terre les transporter jusque-là.

[En marge: Napoléon à Thorn.]

[En marge: Développement inouï des états-majors.]

[En marge: Efforts de Napoléon pour y porter remède.]

La ville de Thorn, où Napoléon était arrivé le 2 juin, après avoir
employé quatre jours à visiter Glogau, Posen et les points
intermédiaires, présentait un tumulte inouï. La jeunesse la plus
élégante du temps, appartenant à la nouvelle et à l'ancienne noblesse,
avait voulu faire cette campagne, dont les hommes les plus sensés
appréciaient seuls le danger, mais qui, exécutée sous les yeux de
l'Empereur, avec d'immenses moyens, promettait à des esprits légers
les plus brillants succès, et les plus éclatantes récompenses. À
entendre cette jeunesse étourdie, on marchait à des triomphes
certains, on allait conquérir les capitales du Nord et même de
l'Orient, visiter en vainqueurs Saint-Pétersbourg, Moscou, qui sait
encore? Pour ces voyages merveilleux, on s'était pourvu de riches
équipages, et le nombre des voyageurs était grand. Il y avait en
effet, outre l'état-major de l'Empereur, celui du major général
Berthier, celui du roi Murat, du prince Eugène, du roi Jérôme, des
maréchaux Davout, Ney, Oudinot, etc.; il y avait des aides de camp
d'aides de camp, car les officiers de l'Empereur avaient eux-mêmes des
officiers à leurs ordres. Le quartier général, étant destiné à
centraliser une quantité de services sous la main de Napoléon,
comprenait à lui seul plusieurs milliers d'hommes, plusieurs milliers
de chevaux, et une quantité prodigieuse de voitures. La diversité des
nations et des langues ajoutait à cette confusion, car on parlait à la
fois français, allemand, italien, espagnol, portugais, à des habitants
qui ne parlaient que le polonais. Ainsi était parvenu à un excès
effrayant ce système militaire et pompeusement monarchique créé autour
de la personne de Napoléon, et cela dans le moment où l'on aurait eu
plus que jamais besoin d'être équipé à la légère. Napoléon fut
assourdi et irrité du tumulte de Thorn, et alarmé des embarras que le
goût du luxe chez les uns, la prévoyance chez les autres, allaient
multiplier sur ses pas. Il donna des ordres rigoureux pour alléger
autant que possible le fardeau dont on semblait se charger à plaisir.
Il fit divers règlements sur le nombre des voitures que chacun selon
son grade, roi, prince ou maréchal, pourrait emmener; il divisa son
quartier général en grand et petit quartier général, l'un plus lourd
qui ne devait suivre qu'à distance le théâtre mobile des opérations
militaires, et l'autre plus léger composé de quelques officiers et de
quelques objets indispensables, destiné à l'accompagner partout, et à
coucher avec lui près de l'ennemi. Il limita les états-majors des
princes et rois servant sous ses ordres, et obligea de rebrousser
chemin une troupe de diplomates que les monarques ses alliés avaient
choisis parmi les plus alertes de leur profession, pour les envoyer à
la suite de la grande armée, et être informés par eux des moindres
événements. Napoléon mit du soin à écarter ces témoins, aussi
incommodes par leur curiosité que par leur attirail, et leur fit
défendre d'approcher de plus de vingt lieues du quartier général.

[En marge: Mouvement général de tous les corps d'armée de la Vistule
au Niémen.]

[En marge: Projet de passer le Niémen du 15 au 20 juin.]

Après ces sévérités fort raisonnables mais bientôt inutiles à l'égard
des états-majors, il s'occupa de réduire au strict nécessaire les
transports de l'armée. Ne voulant traîner après lui que les vivres
indispensables aux hommes et à la cavalerie, il décida la mise au vert
de tous les chevaux de trait, consacra tous les charrois à porter ou
du pain ou des farines, accorda pour chaque corps un nombre déterminé
de voitures, et de plus une certaine quantité de bétail qui serait
abattue à chaque couchée. De la sorte il espérait qu'on ne se
débanderait pas le soir pour vivre, et que tout le monde marcherait
serré au drapeau. Il fixa au 6 juin le mouvement général de la Vistule
au Niémen. (Voir la carte nº 54.) Le roi Jérôme, formant la droite,
devait avec les Saxons sous Reynier, avec les Polonais sous
Poniatowski, et les Westphaliens sous son commandement direct,
s'avancer par Pultusk, Ostrolenka, Goniondz, sur Grodno. Reynier seul,
s'éloignant un peu de cette direction par un mouvement à droite, était
chargé de remonter le Bug, pour donner la main aux Autrichiens. Le
vice-roi Eugène, formant le centre avec les Bavarois sous Saint-Cyr,
avec l'armée d'Italie sous ses ordres immédiats, devait partir le 6 de
Soldau, où il s'était rendu en quittant Plock, pour passer par
Ortelsbourg, Rastenbourg, Olezkow, et aboutir au Niémen dans les
environs de Prenn, traversant ainsi les plus tristes provinces de la
Pologne. Les maréchaux Oudinot, Ney, Davout, la garde, composant la
gauche de l'armée et sa masse la plus importante, devaient remonter
les routes de la Vieille-Prusse, s'avancer parallèlement, mais par des
chemins différents, de manière à ne pas se faire obstacle les uns aux
autres, et venir border le Niémen de Tilsit à Kowno: Ney, en passant
par Osterode, Schippenbeil, Gerdaun; Oudinot par Marienwerder,
Liebstadt, Eylau, Vehlau; Davout par Elbing, Braunsberg, Tapiau. La
garde et les parcs avaient ordre de se tenir en arrière, et à une
certaine distance, afin de prévenir l'encombrement. Napoléon, avec sa
profondeur habituelle de combinaison, avait calculé que le maréchal
Davout, étant de tous les corps le plus à gauche, serait, grâce au
coude que la Vistule forme vers le nord à partir de Bromberg, le plus
près placé de Koenigsberg, et en mesure de tenir tête à l'ennemi avec
90 mille hommes, si contre toute vraisemblance les Russes prenaient
l'initiative. Il comptait que du 15 au 16 juin tous ses corps seraient
en ligne le long du Niémen, et qu'après trois ou quatre jours de
repos ils pourraient, à dater du 20, entrer en opération. Après avoir
donné ses derniers ordres et vu partir les belles troupes du maréchal
Ney, après avoir inspecté à Marienwerder celles d'Oudinot qui
n'étaient pas moins belles, il se rendit par Marienbourg à Dantzig, où
il avait, outre beaucoup d'objets à examiner, ses lieutenants Davout
et Murat à entretenir, car il n'avait rencontré ni l'un ni l'autre
depuis deux ou trois années.

[En marge: Entrevue de Napoléon avec le maréchal Davout et avec
Murat.]

C'est à Marienbourg, sur la Vistule, que Napoléon vit le maréchal
Davout, au moment où ce maréchal partait pour Koenigsberg, afin de
prendre la tête du mouvement. L'accueil ne fut pas conforme à la
vieille confiance que Napoléon avait toujours eue dans les grands
talents et le solide caractère de l'illustre maréchal. Les causes de
ce refroidissement méritent d'être indiquées.

[En marge: Causes de refroidissement à l'égard du maréchal Davout.]

[En marge: Vastes travaux d'organisation auxquels ce maréchal s'était
livré.]

[En marge: Perfection d'organisation à laquelle il avait amené son
corps d'armée.]

Le maréchal Davout venait d'exercer un vaste commandement. Outre le
soin de bloquer toutes les côtes du Nord, confié à sa probité autant
qu'à sa sévérité, il avait eu la mission d'organiser l'armée, et il
s'en était acquitté avec un talent d'organisation qui, à cette époque,
Napoléon toujours excepté, n'appartenait au même degré qu'à lui et au
maréchal Suchet. Il avait eu jusqu'à trois cent mille hommes à la fois
sous la main, et grâce à des cadres admirables, et à une application
constante, il en avait fait non pas des soldats endurcis, sachant
marcher, se nourrir et combattre, mais des recrues bien instruites,
manoeuvrant avec précision, et hardies comme la jeunesse. Quant à son
corps proprement dit, composé en grande partie des plus vieux soldats
de l'Europe, formé actuellement de cinq divisions, et avec
l'artillerie et la cavalerie présentant une armée d'environ 90 mille
hommes, jamais rien de plus beau ne s'était vu au monde. Tout y avait
été prévu sous le rapport de l'équipement, de l'armement, de
l'alimentation, pour aller aux extrémités de l'Europe. Outre leurs
munitions de guerre et leurs outils de campement, les troupes du 1er
corps avaient sur le dos pour dix jours de vivres, et comme trop
souvent le soldat jette ses provisions sur les routes, aimant mieux
attendre sa subsistance du hasard que de la porter sur ses épaules,
chaque homme devait tous les soirs rendre compte de ses vivres comme
de ses armes. Indépendamment de ces dix jours de vivres dans le sac
des soldats, des convois en portaient pour quinze jours encore, et
bien qu'on eût enlevé pour la garde impériale une partie des moyens de
transport préparés pour le 1er corps, la prévoyance du maréchal y
avait immédiatement suppléé. Enfin un troupeau de boeufs confié à des
soldats formés à ce service, fournissait en suivant les régiments un
magasin mobile de vivres-viande. Telle était l'organisation que le
maréchal Davout avait donnée à son corps d'armée. Il avait de plus
réuni le matériel colossal d'une armée de 600 mille hommes, consistant
en 1800 bouches à feu approvisionnées pour deux campagnes, en six
équipages de pont, deux parcs de siége, un vaste parc du génie, et les
immenses magasins de Dantzig, Elbing, Braunsberg.

[En marge: Ombrages qu'il avait donnés à Napoléon par quelques actes
d'autorité, que la jalousie du prince Berthier avait travestis.]

Le maréchal Davout avait exécuté ces choses hors de proportion avec
toutes les choses connues du même genre, en suivant les ordres de
Napoléon, mais en les modifiant au besoin d'après sa propre
expérience, d'après les circonstances locales, et sans crainte de
suppléer ou de redresser son maître. Si en agissant de la sorte il
déplaisait ou non, si des jaloux ne calomniaient pas son activité
incessante et quelque peu dominatrice, le maréchal Davout n'y avait
point songé. Malheureusement il avait auprès de Napoléon un ennemi
secret et dangereux, c'était le major général Berthier. Celui-ci était
resté inconsolable de ce qu'en 1809 on l'avait accusé d'avoir
compromis l'armée, tandis qu'on attribuait au maréchal Davout le
mérite de l'avoir sauvée; de plus il jalousait dans ce maréchal des
talents qui avaient quelque analogie avec les siens, car Davout, outre
qu'il était un redoutable général de combat, aurait été pour Napoléon
un chef d'état-major accompli, s'il eût été moins rude. Par ces motifs
peu dignes de lui, le prince Berthier, devenu avec l'âge chagrin et
défiant, relevait auprès de Napoléon les moindres résistances que le
maréchal Davout opposait aux ordres impériaux, et s'il y avait
quelques détails qui ne répondaient pas au plan général conçu de loin,
ce qui devait arriver souvent, provoquait contre ce maréchal une
lettre sévère. Par un fâcheux concours de circonstances, les Polonais,
en quête d'un roi pour le cas prochain de leur reconstitution, voyant
le médiocre Bernadotte élu héritier du trône de Suède, avaient songé
au prince d'Eckmühl, car ils trouvaient dans sa probité, sa fermeté,
son génie organisateur, des qualités heureusement choisies pour leur
créer une royauté toute militaire, et même dans sa morne sévérité un
utile correctif de leur caractère brave, brillant, mais léger. Après
l'avoir pensé, ils l'avaient dit et répété dans leurs salons de
Varsovie, au point d'être entendus jusqu'aux Tuileries; et Napoléon,
offusqué de la tentative de royauté essayée en Portugal, plus offensé
encore de la tentative de royauté essayée et réalisée en Suède,
trouvant que ses lieutenants devenaient trop ambitieux à son école, se
demandant si un cri spontané des peuples n'allait pas encore faire, à
son insu, de l'un de ses lieutenants un roi qui ne lui devrait pas son
élévation, avait conçu de cette disposition des Polonais un déplaisir
extrême, et s'en était pris au maréchal Davout, qui l'ignorait, et ne
s'en souciait guère. Ce maréchal, gentilhomme de naissance, avait
éprouvé une sorte d'étonnement lorsqu'on l'avait fait prince
d'Eckmühl, et n'avait vu dans cette grandeur empruntée qu'un revenu
momentané, qui, sagement économisé par une épouse prudente,
procurerait un bien-être assuré à ses enfants. Vivant toujours dans
les plaines du Nord, au milieu de ses soldats, au point de n'avoir pas
en dix ans passé trois mois à Paris; occupé exclusivement de son
métier, taciturne, dur pour lui autant que pour les autres, il était
du petit nombre de ses compagnons d'armes qui ne s'étaient pas enivrés
au somptueux banquet de la fortune. Napoléon, sans trop s'enquérir de
la vérité, rencontrant partout sur les bords de la Vistule la trace
d'une profonde obéissance pour le maréchal Davout, une immense
quantité de choses mues par sa volonté, et son nom dans toutes les
bouches, fut non pas jaloux (de qui aurait-il pu l'être?), mais
fatigué d'une importance qu'il avait créée, écouta volontiers ceux
qui, avec Berthier, disaient que ce maréchal faisait tout, ordonnait
tout, tranchait en tout du maître, en attendant qu'il tranchât du roi,
prêta l'oreille à ceux qui taxaient d'ambition son active volonté,
d'orgueil sa gravité sévère, d'arrière-pensée dangereuse sa
taciturnité habituelle. Il accueillit le maréchal avec froideur, et en
beaucoup d'occasions lui donna tort contre Berthier. Le maréchal n'y
prit garde, habitué aux brusqueries de Napoléon, imputant leur
renouvellement plus fréquent à une irritabilité qui croissait avec
l'âge, avec la fatigue, avec les soucis, et courut à Koenigsberg tout
préparer sur les pas de l'armée, afin de surmonter les difficultés
d'une entreprise que dans son bon sens il eût appelée folle, si sa
forte nature n'avait été courbée à la plus complète obéissance.
Pourtant sa grande faveur était passée. Ainsi Lannes était mort,
Masséna entièrement disgracié, Davout en commencement de défaveur!
Ainsi Napoléon, inconstant pour ses lieutenants comme la fortune
allait bientôt l'être pour lui-même, devançant pour eux les caprices
de cette mobile divinité, semait de morts et de disgrâces la route
fatale qui allait bientôt le conduire à une chute épouvantable.

[En marge: Première rencontre de Napoléon avec Murat.]

[En marge: Accueil sévère que lui fait d'abord Napoléon.]

[En marge: Cet accueil s'adoucit après quelques jours.]

[En marge: Séjour de Napoléon Dantzig.]

[En marge: Ses efforts pour convaincre ses lieutenants, qui n'en
veulent rien croire, de la nécessité de la présente guerre.]

[En marge: Description de la navigation du Frische-Haff, et son
extension jusqu'à Wilna.]

Napoléon, arrivé le 7 juin à Dantzig, rencontra un autre de ses
lieutenants, ce fut Murat, moins heureux d'être devenu roi que Davout
d'être resté simple commandant d'armée. Ce prince, comme nous avons eu
à le dire tant de fois, bon mais inconséquent, capable de devenir
infidèle par vanité, ambition, mauvais conseil, et toujours le plus
brillant des cavaliers, le plus téméraire des héros, avait inspiré de
telles défiances à Napoléon, pour quelques communications maritimes
avec les Anglais, que le général Grenier, ainsi qu'on l'a vu, avait
reçu l'ordre de se tenir prêt à marcher sur Naples. Napoléon, qui ne
craignait dans Murat que la légèreté, l'avait appelé à l'armée,
d'abord pour avoir à sa disposition le meilleur général de cavalerie
du siècle, et ensuite pour tenir sous sa main un parent qui près de
lui serait toujours soumis et dévoué, et loin de lui serait livré au
hasard de toutes les suggestions. Sur la simple indication de cette
volonté, Murat s'était hâté d'accourir au quartier général, pour
servir sous les ordres de son beau-frère, et reprendre son
commandement ordinaire, celui de la réserve de cavalerie. Pour éviter
l'inconséquence de ses propos, Napoléon n'avait pas voulu qu'il vînt à
Dresde, et l'avait consigné sur la Vistule. Murat, fatigué, malade,
s'était arrêté à Berlin, où il avait été dédommagé des rigueurs de son
suzerain par les empressements de la cour de Prusse. Napoléon le
voyant à Dantzig, pâle, défait, et n'ayant pas sa bonne mine
ordinaire, lui demanda brusquement ce qu'il avait, et s'il n'était pas
content d'être roi.--Mais, Sire, répondit Murat, je ne le suis
guère.--Je ne vous ai pas faits rois, vous et vos frères, repartit
durement Napoléon, pour régner à votre manière, mais pour régner à la
mienne, pour suivre ma politique, et rester Français sur des trônes
étrangers.--Après ces mots, Napoléon, vaincu par la bonhomie de
Murat, et n'étant dur que par boutades, lui rendit cette familiarité,
inégale comme les circonstances, mais gracieuse et subjuguante, que
ses lieutenants trouvaient auprès de lui. Il rencontra aussi à Dantzig
le gouverneur Rapp, qui lui avait déplu par quelques avis sincères sur
l'état de la Pologne, et par quelques facilités suspectes accordées au
commerce de Dantzig, mais auquel il pardonnait en considération d'une
grande bravoure, et d'un esprit franc et original. Il passa là
plusieurs jours avec Berthier, Murat, Caulaincourt, Duroc, Rapp,
occupé à inspecter les fortifications d'une place qui devait jouer un
rôle si important dans cette guerre, à visiter les magasins et les
ponts de la Vistule, rectifiant, complétant tout ce qui avait été
fait, avec un coup d'oeil que rien n'égalait quand il s'exerçait sur
les choses elles-mêmes, puis, lorsque la chaleur, extrême dans cette
saison et dans ces latitudes, l'obligeait à rentrer, s'entretenant
familièrement avec ses compagnons d'armes, et se montrant plus
persuadé qu'il ne l'était de l'utilité d'une guerre qu'ils
paraissaient craindre profondément. De Dantzig il se rendit à Elbing,
d'Elbing à Koenigsberg, où il arriva le 12 juin, pour s'occuper des
moyens de navigation intérieure qui devaient porter ses vastes
approvisionnements du dépôt de Dantzig au sein même des provinces
russes.

Le maréchal Davout avait déjà, par ses ordres, préparé cette
navigation. Napoléon en perfectionna encore et en ordonna lui-même les
derniers apprêts. Il suffit pour en comprendre l'utilité de jeter un
regard sur la configuration de ces contrées. (Voir la carte nº 54.)
La Vistule, comme tous les grands fleuves, bifurquée près de son
embouchure par l'effet des atterrissements qui brisent et divisent son
cours, jette un de ses bras vers Dantzig, l'autre vers Elbing.
Celui-ci débouche dans la vaste lagune qu'on appelle le Frische-Haff,
qu'une langue de terre sépare de la Baltique, avec une ouverture à
Pillau seulement, et qui va recevoir la Prégel, vers Koenigsberg. Des
convois de bateaux venus de Dantzig en suivant les deux bras de la
Vistule, pénétrant ensuite dans le Frische-Haff, pouvaient gagner
Koenigsberg à la voile. C'était un premier trajet par eau déjà
très-considérable. De Koenigsberg on devait remonter la Prégel jusqu'à
Tapiau. De Tapiau à Labiau, une rivière, la Deime, pouvait livrer
passage à de moindres bateaux, et les faire aboutir dans une autre
lagune, celle du Curische-Haff, qui s'étend jusqu'à Memel. Le canal de
Frédéric donnait la facilité d'atteindre le Niémen par une voie plus
courte, et de le joindre à Tilsit même. Puis on devait le remonter
jusqu'à Kowno, et à Kowno entrer dans la Wilia. Cette rivière,
navigable jusqu'à Wilna, permettait de terminer par eau, c'est-à-dire
par un moyen de transport qui admet tous les fardeaux, un trajet total
d'environ deux cents lieues. Le colonel Baste, cet officier des marins
de la garde déjà signalé à Baylen et sur le Danube, aussi intrépide
sur terre que sur mer, et doué en outre d'une activité infatigable,
fut chargé de diriger cette navigation, qui, commençant à Dantzig,
passant par la Vistule, le Frische-Haff, la Prégel, la Deime, le
Curische-Haff, le Niémen, la Wilia, ne finissait qu'à Wilna même. Il
devait réunir les bâtiments, les adapter à chaque cours d'eau, éviter
le plus possible les transbordements, organiser enfin les moyens de
traction pour suppléer à la voile lorsqu'on s'éloignerait de la mer,
et y pourvoir soit avec des chevaux, soit avec des relais de gens du
pays convenablement rétribués. On lui confia également la défense du
Frische-Haff et du Curische-Haff, et on lui donna pour cet usage deux
bataillons des marins de la garde impériale, qui devaient occuper ces
vastes lagunes avec des chaloupes canonnières fortement armées.

[En marge: Forces laissées à la garde de Dantzig et de Koenigsberg.]

[En marge: Napoléon fait embarquer les premiers convois sous ses
yeux.]

Napoléon donna ensuite ses soins aux places de Dantzig, de Pillau, de
Koenigsberg. Dans toutes il y avait des Saxons, des Polonais aussi
sûrs que des Français, des Badois qui l'étaient moins, mais des
artilleurs et des marins exclusivement français. À Dantzig se
trouvaient les dépôts de la garde et ceux du maréchal Davout. On
pouvait avec les uns et les autres fournir, indépendamment des troupes
laissées dans les ouvrages, une division mobile de 8 mille hommes à
Dantzig, une de 6 mille à Koenigsberg, lesquelles, communiquant par de
la cavalerie, seraient toujours en mesure de se réunir à temps contre
une attaque imprévue. Napoléon s'étant assuré par ses propres yeux de
l'exécution de ses ordres, prescrivit immédiatement le départ d'un
premier convoi comprenant 20 mille quintaux de farine, 2 mille
quintaux de riz, 500 mille rations de biscuit, et tout le matériel des
six équipages de pont, dont nous avons exposé ailleurs la composition,
et dont l'illustre général Éblé avait la direction supérieure. Le
deuxième convoi devait porter la même quantité de farine, de riz et
de biscuit, plus des avoines et des munitions d'artillerie. Les
suivants devaient porter des farines, rarement des grains, souvent des
vêtements, et l'un des deux équipages de siége, celui qui était
destiné à l'attaque de Riga.

[En marge: Organisation des hôpitaux.]

Tandis que ces convois s'acheminaient vers la Prégel et le Niémen,
Napoléon donna son attention aux hôpitaux, et en fit organiser pour
vingt mille malades, entre Koenigsberg, Braunsberg, Elbing. Ayant
employé à ces divers objets la première quinzaine de juin, il
s'apprêta à commencer enfin cette redoutable et célèbre campagne,
qu'il fallait faire précéder de certaines formalités diplomatiques. Il
leur consacra quelques instants avant de se rendre au bord du Niémen.

[En marge: Dernières formalités diplomatiques avant de commencer les
hostilités.]

[En marge: Réponse longtemps attendue de Bernadotte.]

M. le duc de Bassano l'avait rejoint, et lui avait apporté les
nouvelles de Suède vainement attendues à Dresde. Le lendemain même du
jour où Napoléon était parti de cette capitale, M. Signeul y était
arrivé de Stockholm, avec un message du prince royal. Ce prince
astucieux avait fait une double communication, l'une officielle par
les ministres accrédités de la Suède, et destinée à toutes les cours,
l'autre profondément secrète, transmise en grande confidence à M.
Signeul, et donnée en réponse aux ouvertures dont la princesse royale
avait suggéré l'idée. La communication officielle, froide, hautaine,
annonçait l'intention de demeurer neutre entre les puissances
belligérantes, ce qui était déjà une infraction des obligations
contractées envers la France par le dernier traité de paix. Elle
disait que les vrais ennemis de la Suède étaient ceux qui menaçaient
l'indépendance du nord de l'Europe, que sous ce rapport la Russie
était en ce moment plus menacée que menaçante, que c'était là le motif
pour lequel, sans aller à son secours, on ne se prononçait pas contre
elle; qu'au surplus on offrait de s'entremettre, et de faire accepter
par la Russie la médiation de la Suède, si la France voulait
sincèrement la paix. Cette prétention du prince royal de servir de
médiateur entre deux potentats tels que Napoléon et Alexandre, n'était
que ridicule; mais elle était la conséquence forcée des engagements
pris avec la Russie par le traité du 5 avril. Quant à la communication
secrète, Bernadotte, aussi infidèle à son nouvel allié qu'à son
ancienne patrie, répétait qu'il n'avait que faire de la Finlande, qui,
toujours convoitée par la Russie, mettrait la Suède en conflit
perpétuel avec cette puissance; que le dédommagement naturel de la
Finlande, c'était la Norvége, province destinée par son site à être
suédoise, tenant à peine au Danemark dont elle était séparée par la
mer, tandis qu'elle ne formait qu'un seul tout avec la Suède, et en
constituait pour ainsi dire la moitié; que c'était là une précieuse
conquête à lui procurer, à lui Bernadotte, pour son avénement au
trône; qu'on aurait dans la Poméranie suédoise une compensation tout
indiquée à offrir au Danemark, dont après tout l'importance n'était
pas assez grande pour qu'on s'inquiétât beaucoup de son acquiescement;
qu'enfin relativement au subside, la Suède ne saurait s'en passer pour
équiper une armée; que la faculté d'introduire des denrées coloniales
sur le continent, évaluée à une somme de vingt millions, serait
illusoire, les Anglais ne pouvant manquer de s'apercevoir des motifs
de cette introduction, et devant dès lors l'empêcher sur-le-champ. À
cette double condition de la Norvége et d'un subside effectif de vingt
millions, le prince royal de Suède offrait de se lier par un traité
avec la France, sans doute en violant celui qu'il avait signé en avril
avec la Russie.

[En marge: Rupture définitive avec la Suède.]

Napoléon, en écoutant cette communication apportée par M. de Bassano,
se livra à un violent accès de colère.--Le misérable, s'écria-t-il
plusieurs fois, il me propose une trahison envers un allié fidèle, le
Danemark, et il met à ce prix sa fidélité envers la France! Il parle
de la Norvége, de l'intérêt qu'a la Suède à posséder cette province,
et il oublie que le premier des intérêts de la Suède c'est de réduire
la puissance de la Russie, qui tôt ou tard la dévorera; que si la
Finlande la met en collision forcée avec la Russie, c'est parce que la
Finlande la couvre, et découvre la Russie; que le repos acquis pour un
moment avec ce redoutable voisin par l'abandon de la Finlande, sera
troublé plus tard lorsque la Russie aura besoin du Sund, et qu'en un
jour de gelée les soldats russes pourront être des îles d'Aland à
Stockholm; que l'occasion d'abaisser la Russie est unique, que cette
occasion négligée il ne la retrouvera plus, car on ne verra pas deux
fois un guerrier tel que moi, marchant avec six cent mille soldats
contre le formidable empire du Nord!... Le misérable! répéta plusieurs
fois Napoléon, il manque à sa gloire, à la Suède, à sa patrie; il
n'est pas digne qu'on s'occupe de lui; je ne veux plus qu'on m'en
parle, et je défends qu'on lui fasse arriver aucune réponse, ni
officielle, ni officieuse.--Devenu plus calme après ce premier
emportement, il persista néanmoins à laisser sans un mot de réponse M.
Signeul, qui s'était rendu aux bains de Bohême pour attendre les
déterminations du cabinet français.

Cette résolution, fort honnête et presque forcée par la difficulté de
décider le Danemark à abandonner la Norvége, était cependant
très-regrettable, car trente ou quarante mille Suédois, menaçant
Saint-Pétersbourg au lieu de menacer Hambourg, pouvaient changer le
destin de cette guerre. Peut-être en offrant au Danemark des
dédommagements, fallût-il les chercher non-seulement dans la Poméranie
suédoise, mais dans les départements anséatiques, peut-être aurait-on
pu le décider à satisfaire Bernadotte; mais l'irritation, la confiance
en ses moyens, empêchèrent Napoléon même d'y penser.

[En marge: Subterfuge imaginé par Napoléon pour mettre sur le compte
de l'empereur Alexandre la rupture immédiate.]

[En marge: Faux prétexte sur lequel Napoléon fait reposer la
déclaration de guerre.]

La seconde affaire diplomatique dont on avait à s'occuper était la
déclaration à publier en commençant la guerre. Maintenant ce n'était
plus une question que celle de savoir si la Russie prendrait ou non
l'initiative des hostilités. On était près d'atteindre le Niémen avec
400 mille hommes, sans compter 200 mille laissés en réserve, et on
n'avait guère à s'inquiéter de ce qu'elle ferait. Il ne s'agissait
donc plus d'endormir Alexandre, mais de rejeter sur lui la
responsabilité de cette guerre. M. de Lauriston, chargé de solliciter
l'autorisation de se rendre à Wilna, afin de retenir Alexandre
quelques jours de plus, n'avait pas encore pu répondre. Si par exemple
on avait su que sa demande de se transporter auprès d'Alexandre avait
été repoussée, on aurait eu dans ce refus un excellent prétexte pour
lui ordonner de prendre ses passe-ports; mais on l'ignorait. Cependant
on avait besoin d'un motif, car on était au 16 juin, et il fallait
avoir franchi le Niémen du 20 au 25, et pour le faire décemment avoir
trouvé une raison de rupture immédiate. Napoléon, avec sa fertile
adresse, en imagina une peu solide, mais spécieuse, assez spécieuse
même pour tromper plusieurs historiens, et cette raison, c'était que
la Russie ayant exigé l'évacuation de la Prusse comme préliminaire de
toute négociation, avait voulu imposer à la France une condition
déshonorante. Or, il y avait là une inexactitude radicale. La Russie
avait réclamé l'évacuation, non pas comme condition préalable, mais
comme suite assurée de toute négociation qu'on entamerait sur les
divers points en litige. On négligea cette distinction, et on résolut
de soutenir que la condition préalablement exigée, tendant à ramener
Napoléon du Niémen sur la Vistule, même sur l'Elbe, était pour la
France un outrage qu'elle ne pouvait pas supporter; que, cette
condition, on avait eu soin de la tenir secrète pour être dispensé de
s'en offenser, mais qu'elle venait de s'ébruiter, qu'elle commençait à
être connue de tout le monde, que dès lors l'offense cessant d'être
cachée, ne pouvait plus être supportée, et devait entraîner la guerre
immédiate. À cette offense se joignait, disait-on, une sorte de
provocation réitérée du prince Kourakin, qui avait demandé ses
passe-ports à M. de Bassano la veille du départ de celui-ci, et les
avait redemandés depuis avec insistance. Il faut convenir que cette
condition d'évacuer le territoire prussien, connue à peine de
quelques personnes bien informées, et signifiant seulement
l'évacuation après qu'on se serait entendu, que la demande de
passe-ports faite par le prince Kourakin, retirée d'abord, puis
renouvelée quand il s'était vu seul à Paris, sans communication avec
aucun ministre, n'étaient pas de ces offenses insupportables pour
lesquelles une nation est tenue de verser tout son sang, et qu'en tout
cas Napoléon avait assez entrepris sur autrui, pour se montrer à son
tour quelque peu endurant. Mais il fallait un prétexte plausible, et
Napoléon adopta celui-ci, faute d'en avoir un meilleur. En
conséquence, il fut ordonné à M. de Lauriston de prendre immédiatement
ses passe-ports, sous le prétexte que la prétention de nous faire
évacuer la Prusse étant devenue publique, l'outrage ne pouvait plus
être toléré; et dans la supposition que M. de Lauriston serait
peut-être déjà rendu à Wilna (ce qui écarte absolument l'idée que le
refus de l'admettre à Wilna fût la cause de la rupture), on lui
recommanda de ne pas présenter la demande de ses passe-ports avant le
22, Napoléon voulant franchir le Niémen le 22 ou le 23. On l'avertit
en même temps que la dépêche qu'on lui écrivait le 16 de Koenigsberg
serait antidatée, porterait la date de Thorn et du 12, pour persuader
aux Russes en la leur remettant, que Napoléon se trouvait encore
éloigné, et moins en mesure d'agir qu'il ne l'était réellement. Un
courrier fut donc adressé de Koenigsberg à M. de Lauriston avec les
ordres et les instructions que nous venons de rapporter[28].

          [Note 28: M. Fain, dans son Manuscrit de 1812, s'en fiant
          aux renseignements de M. le duc de Bassano, qui avait été
          son informateur principal, et ignorant plusieurs dépêches
          qui ne lui avaient pas été communiquées, est du nombre des
          historiens qui se sont attachés à représenter Napoléon comme
          ayant été amené à cette guerre malgré lui, et après avoir
          épuisé tous les moyens de l'éviter. À ses yeux les missions
          données tour à tour à M. de Narbonne et à M. de Lauriston
          n'avaient d'autre objet que de prévenir la rupture avec la
          Russie, et cependant le texte même des dépêches prouve
          invinciblement qu'elles avaient pour unique but de gagner du
          temps, dans un intérêt exclusivement militaire. Quant à la
          condition d'évacuer la Prusse et les places fortes de
          l'Oder, il la prend comme un outrage, tandis qu'on ne
          demandait que l'assurance de cette évacuation, la
          négociation étant terminée au gré des parties. Relativement
          aux places de l'Oder, on ne demandait à Napoléon de les
          restituer qu'après les contributions de guerre acquittées,
          ainsi que cela résultait de la convention du 17 septembre
          1808. Enfin M. Fain fait dater la résolution de rompre
          seulement de Gumbinnen et du 19, jour où M. Prévost,
          secrétaire de la légation française, vint de
          Saint-Pétersbourg annoncer le refus essuyé par M. de
          Lauriston relativement au désir qu'il avait exprimé de se
          rendre à Wilna, tandis que cette résolution, déjà fort
          ancienne, fut matériellement prise le 16 à Koenigsberg,
          quoique reportée au 12 par un mensonge avoué dans la date.
          Nous ajouterons qu'il y a des historiens, aussi naïfs dans
          leur haine que M. Fain dans son idolâtrie, qui supposent
          qu'en recevant M. Prévost le 19, Napoléon se livra aux
          transports d'une colère burlesque, et, ne se possédant plus,
          rompit la paix, et franchit le Niémen. Or, les documents
          authentiques qui existent font tomber tous ces récits de
          l'amour et de la haine, en reportant au 16, jour où les
          calculs de Napoléon le décidaient à agir, la résolution de
          la rupture. Napoléon ne fit pas un seul effort pour la paix,
          car il voulait la guerre, bien qu'en approchant du moment il
          en sentît davantage le danger, et ne feignit de négocier que
          pour avoir le temps d'arriver sur le Niémen sans coup férir.
          En cherchant à le peindre comme une victime, on le rend
          ridicule, car on enlève au lion sa crinière et ses ongles
          pour en faire un mouton. On lui ôte ainsi sa force sans lui
          donner la mansuétude qu'il n'avait pas, et on fait une sotte
          caricature de sa figure aussi grande qu'originale.]

[En marge: Départ de Napoléon pour Gumbinnen.]

Cette formalité diplomatique remplie, Napoléon, qui croyait le moment
d'agir venu, partit de Koenigsberg le lendemain pour rejoindre ses
troupes sur la Prégel, les passer en revue, et s'assurer
définitivement si elles avaient tout ce qu'il leur fallait pour entrer
en campagne. Il tenait, pour les premières opérations, à leur procurer
seulement dix jours de vivres, se flattant d'exécuter dans ces dix
jours des manoeuvres décisives, et ne voulant pas être gêné dans ses
mouvements par la difficulté des subsistances, difficulté qui, en
Italie et en Allemagne, n'en était jamais une, parce qu'on y trouvait
toujours de gros villages à dévorer, mais qui était immense en
Lithuanie, où l'on ne rencontrait la plupart du temps que des
marécages et des forêts. Ses soldats ayant de quoi vivre dix jours, il
espérait comme à Ulm en 1805, à Iéna en 1806, à Ratisbonne en 1809,
frapper un de ces coups terribles, qui, dès le début des opérations,
accablaient ses ennemis, et les déconcertaient pour le reste de la
guerre. Les premiers convois par eau avaient apporté des vivres
jusqu'à Tapiau sur la Prégel; il fallait, à force de voitures, les
faire transporter jusqu'à Gumbinnen au moins, point assez rapproché de
celui où l'on allait franchir le Niémen. À partir de cet endroit, dix
jours de vivres devaient nous conduire au milieu de la Lithuanie. Afin
d'assurer ce résultat, Napoléon se rendit à Insterbourg, où il arriva
le 17 juin au soir.

[En marge: Plan de campagne.]

Le plan général de ses premières opérations était définitivement
arrêté dans sa tête, et c'était à Kowno qu'il voulait passer le
Niémen. Ses vues en cela étaient, comme toujours, aussi vastes que
profondes, car s'il a pu avoir des égaux comme tacticien sur le champ
de bataille, il n'a eu ni supérieurs ni égaux dans la direction
générale des opérations militaires. Pour comprendre ses motifs, il
faut jeter un regard sur les vastes contrées qui allaient servir de
théâtre à cette guerre formidable, la plus grande certainement, et la
plus tragique des siècles.

[En marge: Traits généraux du théâtre de la guerre.]

Les immenses plaines qui de la mer Baltique s'étendent jusqu'à la mer
Noire et à la mer Caspienne, sont traversées d'un côté par l'Oder, la
Vistule, la Prégel, le Niémen, la Dwina, fleuves coulant à l'ouest, de
l'autre par le Dniester, le Dniéper (ou Borysthène), le Don, le Volga,
fleuves coulant à l'est, et composent, comme on le sait, le territoire
de la Vieille-Prusse, de l'ancienne Pologne, de la Russie. (Voir la
carte nº 27.) C'est dans ce champ si vaste que Napoléon, de tous les
guerriers connus celui qui a embrassé les plus grands espaces, car du
couchant à l'orient il est allé de Cadix à Moscou, et, du midi au
nord, du Jourdain aux sources du Volga, c'est dans ce champ qu'il
allait essayer de vaincre, par les efforts de son génie, la plus grave
des difficultés de la guerre, celle des distances, surtout quand elles
ne sont ni habitées ni cultivées. Les parties inférieures et pour
ainsi dire les embouchures de l'Oder, de la Vistule, de la Prégel, du
Niémen, forment le territoire triste, mais prodigieusement fertile de
la Vieille-Prusse. En remontant ces fleuves et en marchant de
l'occident à l'orient (voir la carte nº 54), on atteint des contrées
plus sablonneuses, moins couvertes de sol végétal, où il existe moins
de culture matérielle et morale, moins d'habitations, plus de forêts
et de marécages, où se montrent, au lieu de villes nombreuses,
propres, riches, et protestantes, des villages catholiques, sales,
accroupis pour ainsi dire autour de châteaux habités par une noblesse
brave et oisive, et une fourmilière de juifs pullulant partout où ils
trouvent à exploiter la paresse et l'ignorance de peuples à demi
barbares. Plus on s'élève, en allant à l'orient, vers les sources de
la Vistule, de la Narew, du Niémen, de la Dwina, plus on découvre les
caractères que nous venons de décrire. Parvenu aux sources de la
Vistule et de ses affluents, à celles du Niémen et de la Dwina, pour
se porter sur l'autre versant, c'est-à-dire aux sources du Dniester et
du Dniéper, on rencontre un sol dont la pente incertaine, n'offrant
aucun écoulement aux eaux, est couverte de marécages et de sombres
forêts: on est là dans la Vieille-Pologne, dans la Lithuanie, au plus
épais de ces contrées humides, boisées, qu'on traverse sur de longues
suites de ponts, jetés non-seulement sur les rivières, mais sur les
marécages, et où les routes, à défaut de la pierre qui manque, sont
établies sur des lits de fascines, et sur des rouleaux de bois. En
marchant toujours à l'est à travers cette région, on arrive entre les
sources de la Dwina et du Dniéper, qui sont distantes d'une vingtaine
de lieues, et on se trouve placé ainsi dans une espèce d'ouverture,
comprise de Witepsk à Smolensk, par laquelle on sort de la
Vieille-Pologne pour entrer en Russie. Alors les eaux coulant plus
franchement, les marécages, les forêts disparaissent, et on voit
s'étendre devant soi les plaines de la Vieille-Russie, au sein
desquelles s'élève Moscou, Moscou la Sainte, comme l'appelle le
patriotisme de ses enfants.

[En marge: Véritables portes de la Russie selon Napoléon.]

Avec son coup d'oeil sans égal, Napoléon avait aperçu d'un regard que
sa marche à lui, qui venait de l'occident, devait se diriger vers
cette ouverture qui est située entre les sources de la Dwina et du
Dniéper, entre Witepsk et Smolensk. Ce sont là pour ainsi dire les
portes de l'Orient, et c'est là en effet que jadis les Polonais et les
Moscovites, dans leurs victoires et leurs défaites alternatives,
s'étaient en quelque sorte réciproquement arrêtés, car la Dwina d'un
côté, le Dniéper de l'autre, étaient la limite entre la Russie et
l'ancienne Pologne, avant le fameux partage qui a été le malheur et la
honte du dernier siècle.

Mais avant de toucher à ces portes, il fallait traverser la
Vieille-Prusse, et cette partie récemment restaurée de la Pologne qui
avait reçu le nom de grand-duché de Varsovie. La frontière qui
séparait le grand-duché et la Vieille-Prusse du territoire russe était
la suivante. (Voir la carte nº 54.)

[En marge: Frontières du grand-duché, qu'il fallait franchir pour
pénétrer en Russie.]

Le cours supérieur du Bug, et le cours supérieur aussi de la Narew,
l'un et l'autre affluents de la Vistule, formaient dans leurs diverses
inflexions la première partie de la ligne frontière du grand-duché, du
côté de la Russie. Cette ligne frontière, après avoir suivi tantôt le
Bug, tantôt la Narew, depuis Brezesc-Litowsky jusqu'aux environs de
Grodno, joignait le Niémen à Grodno même, longeait ce fleuve en
s'élevant au nord jusqu'à Kowno, séparant ainsi la Pologne proprement
dite de la Lithuanie. À Kowno, le Niémen prenant définitivement sa
direction à l'ouest, et courant vers Tilsit, séparait non plus la
Pologne mais la Vieille-Prusse de la Russie. La ligne frontière à
franchir courait donc au nord de Brezesc à Grodno, en suivant tour à
tour le Bug ou la Narew, puis courait encore au nord de Grodno à
Kowno, en suivant le Niémen, et enfin tournant brusquement au couchant
vers Kowno, allait jusqu'à Tilsit, continuant à suivre, à partir de ce
point, le cours du Niémen. Elle faisait donc à son extrémité nord un
coude vers Kowno. C'est là que Napoléon avait résolu de passer le
Niémen, pour recouvrer, en se portant d'un trait sur la Dwina et le
Dniéper, tous les restes de l'ancienne Pologne, point où, selon les
circonstances, il s'arrêterait peut-être, et duquel peut-être aussi
partirait-il pour forcer les portes de la Vieille-Russie et s'enfoncer
dans ses immenses plaines.

[En marge: Quatre routes pour pénétrer en Russie.]

Voici quels avaient été ses motifs. Quatre routes s'offraient pour
pénétrer en Russie: une au midi, se dirigeant à l'est, par les
provinces méridionales de l'empire russe, franchissant le Bug à
Brezesc, longeant la rive droite du Pripet jusqu'à sa jonction avec le
Dniéper au-dessus de Kiew, traversant par conséquent la Volhynie,
ancienne province polonaise, et de Kiew se redressant au nord pour se
rendre à Moscou, par les plus belles provinces de l'empire; la
seconde, tracée entre le midi et le nord, se dirigeant au nord-est par
Grodno, Minsk, Smolensk, en pleine Lithuanie, passant à travers la
trouée qui sépare le Dniéper de la Dwina, et tirant ensuite sur Moscou
par la ligne la plus courte; la troisième, parallèle à la précédente,
mais située un peu plus haut, se dirigeant par Kowno, Wilna, sur la
trouée du Dniéper et de la Dwina, pénétrant dans la Vieille-Russie par
Witepsk, au lieu d'y pénétrer par Smolensk, et aboutissant également
à Moscou; la quatrième enfin, allant droit au nord, à travers les
provinces septentrionales de l'empire russe, par Tilsit, Mitau, Riga,
Narva, pour finir à Saint-Pétersbourg.

[En marge: Avantages et inconvénients de chacune de ces routes.]

De ces quatre routes, celle du midi par Brezesc et Kiew, celle du nord
par Tilsit et Riga, avaient les inconvénients des partis extrêmes, et
étaient inadmissibles pour un homme d'un jugement aussi sûr que
Napoléon en fait de grandes opérations militaires. L'une et l'autre
exposaient l'envahisseur à une redoutable manoeuvre de la part des
Russes, qui, étant concentrés en Lithuanie, pouvaient, par Kobrin,
Pinsk ou Mosyr, se jeter en masse dans le flanc de l'armée qui aurait
marché sur Kiew, ou par Witepsk et Polotsk, dans le flanc de l'armée
qui aurait marché sur Saint-Pétersbourg. Chacune de ces deux routes
extrêmes avait en outre ses inconvénients particuliers. Celle qui,
traversant les provinces méridionales, passait entre la Volhynie et la
Gallicie, parcourait de beaux pays, mais aurait placé l'armée
française dans la dépendance absolue de l'Autriche, et c'était donner
à cette puissance de dangereuses tentations que de se remettre
entièrement dans ses mains. Celle qui s'élevait au nord ne parcourait
que des provinces couvertes de marécages et de bruyères, sous le
climat le plus âpre de la Russie, et dans des contrées où le sol
n'aurait fourni aucune partie de la subsistance des troupes.

Il ne fallait donc songer à aucune de ces deux voies. Le choix n'était
possible qu'entre les routes intermédiaires, se dirigeant toutes deux
au nord-est, toutes deux sur Moscou, sans interdire une marche sur
Saint-Pétersbourg au moyen d'une inflexion au nord, toutes deux aussi
pénétrant par la trouée qui sépare les sources de la Dwina et celles
du Dniéper, l'une par Grodno, Minsk et Smolensk, l'autre par Kowno,
Wilna et Witepsk.

[En marge: Napoléon se décide à pénétrer en Lithuanie par la route de
Kowno à Wilna.]

Après mûr examen de ces deux routes, Napoléon préféra la dernière. La
première, de Grodno à Minsk, quoique plus courte, côtoyait la partie
la plus marécageuse du pays, connue sous le nom de Marais de Pinsk, et
on pouvait par un choc vigoureux de l'ennemi y être jeté pour n'en
plus sortir. La seconde, un peu moins directe, allant de Kowno à
Wilna, capitale de la Lithuanie, et de Wilna à Witepsk, quoique
traversant des pays difficiles, comme l'étaient d'ailleurs tous ceux
qu'il s'agissait de parcourir, n'offrait pas le même inconvénient que
la précédente, et de plus, ce qui devait déterminer définitivement la
préférence en sa faveur, procurait le moyen assuré de couper les
forces ennemies en deux masses, qui pourraient bien ne plus se réunir
du reste de la campagne.

[En marge: Distribution présumée des forces russes.]

La distribution des forces russes, telle qu'on pouvait déjà
l'entrevoir, était en effet de nature à confirmer Napoléon dans la
pensée qu'il méditait, et qu'il avait conçue dès les premiers rapports
qui lui étaient parvenus de l'armée ennemie.

Les Russes, bien qu'ils eussent leurs avant-postes à leur frontière
même, sur le cours supérieur du Bug et de la Narew, et tout le long du
Niémen, n'avaient cependant considéré comme ligne véritable de défense
que la Dwina et le Dniéper. Ces fleuves, nous l'avons dit, naissent à
une vingtaine de lieues l'un de l'autre, pour couler, la Dwina vers la
Baltique, le Dniéper vers la mer Noire, et présentent, sauf
l'ouverture existant entre Witepsk et Smolensk, une ligne continue et
immense, qui se dirige du nord-ouest au sud-est, et traverse tout
l'empire, de Riga à Nikolaïeff. Depuis que la concentration de leurs
forces était commencée, les Russes avaient naturellement formé deux
rassemblements principaux, un sur la Dwina, de Witepsk à Dunabourg, un
autre sur le Dniéper, de Smolensk à Rogaczew, et ces rassemblements
s'étaient peu à peu convertis en deux armées, qui s'étaient avancées,
la première jusqu'à Wilna, la seconde jusqu'à Minsk, avec le projet de
se réunir plus tard, ou d'agir séparément, selon les circonstances.
Mais toutes deux avaient leur base sur la grande ligne que nous venons
de décrire. La première, commandée par le général Barclay de Tolly,
établie sur la Dwina, avec son quartier général à Wilna et ses
avant-postes à Kowno sur le Niémen, devait recevoir les réserves du
nord de l'empire. La seconde, commandée par le prince Bagration,
établie sur le Dniéper, avec son quartier général à Minsk et ses
avant-postes à Grodno sur le Niémen, devait recevoir les réserves du
centre de l'empire, et se lier par l'armée du général Tormasof avec
les troupes de Turquie. Telle était la distribution des forces russes,
en attendant qu'à Wilna on eût pris un parti définitif sur le plan de
campagne. Cette distribution, d'après la configuration des lieux,
était naturelle, et n'était pas une faute encore, si on savait se
résoudre à temps devant l'ennemi si prompt auquel on avait affaire.

[En marge: La distribution des forces russes confirme Napoléon dans la
pensée de pénétrer par Kowno.]

Napoléon, qui, entre autres parties du génie militaire, possédait au
plus haut degré celle de deviner la pensée de l'ennemi, avait
clairement entrevu cette répartition des masses russes. Sur les
rapports toujours confus, souvent contradictoires, des agents envoyés
en reconnaissance, il avait parfaitement discerné qu'il existait une
armée de la Dwina, une du Dniéper, l'une qui avait dû s'avancer dans
la direction de Wilna et Kowno, l'autre dans la direction de Minsk et
Grodno, l'une qu'on disait de 150 mille hommes, sous Barclay de Tolly,
l'autre de 100 mille, sous le prince Bagration. Le nombre importait
peu pour lui, qui seulement en première ligne amenait 400 mille
hommes, et la disposition des forces ennemies était l'unique
circonstance à considérer.

[En marge: Il se flatte de couper ainsi la masse des forces russes en
deux parties qui ne pourront plus se rejoindre.]

Sur-le-champ il prit son parti. Le Niémen, comme on vient de le voir,
coule au nord de Grodno à Kowno, puis se retournant brusquement, coule
au couchant de Kowno à Tilsit. Napoléon, s'avançant sur Kowno au sein
de l'angle formé par le Niémen, n'avait qu'à franchir le Niémen à
Kowno même, avec une masse de 200 mille hommes, se porter sur Wilna
avec cette vigueur foudroyante qui signalait toujours le début de ses
opérations, et là, se plaçant entre l'armée de Barclay de Tolly ou de
la Dwina, et l'armée de Bagration ou du Dniéper, il était assuré de
les séparer l'une de l'autre pour le reste de la campagne. Il pouvait
même s'avancer ainsi jusqu'à Moscou, s'il le voulait, n'ayant sur sa
gauche et sur sa droite que les débris divisés de la puissance russe.

[En marge: Autre avantage de ce plan, consistant à s'emparer, dès le
début, de la capitale de la Lithuanie.]

Outre cet avantage principal, une pareille manière d'opérer avait des
avantages secondaires d'un grand intérêt. En pénétrant au fond de cet
angle du Niémen, dont le sommet était à Kowno, on marchait couvert sur
les ailes par les deux branches de l'angle. Puis ce fleuve franchi à
Kowno, et en poussant jusqu'à Wilna, on trouvait de Kowno à Wilna la
Wilia, rivière navigable, laquelle devenait ainsi un précieux
prolongement de notre ligne de navigation. Enfin à Wilna même, on
frappait en y entrant un premier coup, dont l'effet moral devait être
très-grand, car on expulsait Alexandre de son premier quartier
général, et on s'emparait de la capitale de la Lithuanie, ce qui, pour
les Polonais, n'était pas de médiocre importance.

[En marge: Distribution des armées de Napoléon pour le passage du
Niémen.]

[En marge: La masse principale, composée des corps des maréchaux
Davout, Oudinot et Ney, de la garde et de la cavalerie de réserve,
doit passer à Kowno.]

[En marge: Le maréchal Macdonald avec les Prussiens et une division
polonaise doit passer à Tilsit.]

[En marge: Le prince Eugène avec l'armée d'Italie et les Bavarois doit
passer à Prenn.]

[En marge: Le roi Jérôme avec les Polonais, les Saxons, les
Westphaliens, doit passer à Grodno.]

Ces vues, dignes de son génie, une fois arrêtées, Napoléon s'occupa
sur-le-champ de les réaliser. En conséquence, il résolut de réunir
sous sa main, pour percer par Kowno, les corps des maréchaux Davout,
Oudinot, Ney, la garde impériale, et en outre deux des quatre corps de
la réserve de cavalerie. C'était une masse d'environ 200 mille hommes,
après quelques réductions opérées déjà dans les effectifs par la
longueur des marches. Tandis qu'avec cette masse écrasante, comprenant
ce qu'il avait de meilleur, Napoléon s'avancerait par Kowno sur Wilna,
le maréchal Macdonald, dont il n'avait pas été content en Catalogne,
mais dont il faisait cas pour la grande guerre, devait sur sa gauche
passer le Niémen à Tilsit, prendre possession des deux rives de ce
fleuve, en écarter les Cosaques, et assurer la libre navigation de nos
convois. Napoléon lui avait composé un corps d'environ 30 mille
hommes, au moyen de la division polonaise Grandjean, et du contingent
prussien, réduit à 16 ou 17 mille hommes par les garnisons laissées à
Pillau et autres postes. Le but des opérations ultérieures du maréchal
Macdonald devait être la Courlande. À sa droite, Napoléon avait
préparé un autre passage du Niémen, et en avait chargé le prince
Eugène. Ce prince, qui formait récemment à Plock le centre général de
l'armée et qui en ce moment allait en former la droite, devait, avec
les troupes françaises et italiennes parties de Vérone, avec la garde
royale italienne, avec les Bavarois, et le troisième corps de
cavalerie de réserve commandé par le général Grouchy (80 mille hommes
environ), passer le Niémen un peu au-dessus de Kowno, à un endroit
nommé Prenn. Plus à droite encore et plus au sud, c'est-à-dire à
Grodno, le roi Jérôme devait franchir le Niémen avec les Polonais, les
Saxons, les Westphaliens, et le 4e corps de cavalerie de réserve
commandé par le général Latour-Maubourg. Cette extrême droite
comprenait environ 70 mille hommes. C'étaient donc 380 mille
combattants, faisant, avec les parcs, plus de 400 mille hommes,
traînant à leur suite mille bouches à feu largement approvisionnées,
indépendamment d'une réserve de 140 à 150 mille hommes laissée en
arrière, laquelle avec 60 mille malades, dont beaucoup étaient
légèrement atteints, complétait la masse totale de 600 à 610 mille
soldats, dont nous avons parlé. Il faut remarquer que le nombre des
malades s'était déjà élevé de 40 à 60 mille, par les marches de l'Elbe
à l'Oder, de l'Oder à la Vistule, de la Vistule au Niémen. Les 30
mille Autrichiens partis de la Gallicie pour se diriger sur Brezesc,
étaient en dehors de cette armée colossale, et portaient à environ 640
mille le nombre des soldats employés à cette croisade des nations
occidentales contre la Russie, croisade entreprise malheureusement à
une époque où ces nations, plus sensibles au mal du moment qu'au
danger de l'avenir, auraient mieux aimé réunir leurs forces contre la
France que les réunir contre la Russie.

Napoléon avait prescrit à son frère Jérôme, s'il apprenait que le
prince Bagration descendît la rive droite du Niémen de Grodno à Kowno,
d'imiter ce mouvement en suivant la rive gauche, et de se serrer ainsi
contre le prince Eugène, tandis que ce dernier se serrerait contre
l'armée principale. Si au contraire le prince Bagration, attirant à
lui le corps de Tormasof, qui était en Volhynie, opérait le mouvement
opposé, pour se jeter sur Varsovie et les Autrichiens, on devait
profiter de cette bonne fortune, le laisser faire, en avertir les
Autrichiens, afin qu'ils se repliassent sur Varsovie et Modlin, et
puis, quand le prince Bagration serait bien engagé sur notre droite et
nos derrières, de manière à n'en pouvoir plus revenir, se rabattre sur
lui, et le prendre tout entier, comme Mack avait été pris sept ans
auparavant à Ulm.

[En marge: Napoléon à Gumbinnen inspecte tous ses corps.]

[En marge: État de chacun d'eux.]

[En marge: Marche sur Kowno.]

Après avoir ordonné dans le moindre détail ces vastes dispositions,
Napoléon quitta Koenigsberg le 17 pour se rendre successivement à
Vehlau, Insterbourg, Gumbinnen, sur la Prégel, rivière qui coule
parallèlement au Niémen, mais à quelques lieues en arrière, et sur les
bords de laquelle tous nos corps d'armée étaient venus se ranger pour
y recevoir leurs vivres. Il les passa en revue, trouva celui de Davout
parfaitement dispos et approvisionné, celui d'Oudinot un peu fatigué
par la marche et par la faim, parce qu'il avait cheminé dans un pays
moins riche, et avec des moyens de transport moins bien organisés;
celui de Ney dans le même état, par les mêmes causes. La garde, bien
pourvue, avait l'attitude qui convenait à son bien-être et à sa
discipline. Les 22 mille cavaliers des généraux Nansouty et Montbrun,
dont moitié de cuirassiers, déployaient sous Murat leurs magnifiques
escadrons, et montraient une ardeur extraordinaire. Ils ne
comprenaient que la moitié de la cavalerie attachée à l'armée
principale que Napoléon dirigeait en personne, puisqu'il y en avait un
nombre à peu près égal répandu dans les corps de Davout, d'Oudinot et
de Ney. Napoléon se hâta, au moyen des voitures déjà arrivées, de
faire charrier de Vehlau à Gumbinnen assez de rations pour que chacun
pût emporter au moins six jours de vivres, au lieu de dix qu'il avait
espéré réunir pour les premières opérations. Il expédia en avant la
réserve de cavalerie sous Murat, la réserve d'artillerie, les
équipages de pont, et ordonna au maréchal Davout de les escorter avec
son corps sur Wilkowisk, afin d'être du 22 au 23 devant Kowno.

[En marge: Arrivée à Gumbinnen de M. Prévost, venant de
Saint-Pétersbourg.]

[En marge: Insignifiance de cette circonstance, à laquelle certains
historiens ont faussement attribué la rupture définitive avec la
Russie.]

[En marge: Concentration de l'armée dans la grande forêt de
Wilkowisk.]

Tandis qu'il était à Gumbinnen, un secrétaire de légation, M. Prévost,
vint lui annoncer que le général Lauriston n'avait pu obtenir de se
rendre à Wilna, ce qui eût été, si on l'avait su quelques jours
auparavant, un grief fort utile à recueillir et à faire valoir. Mais
il n'était plus temps, et on avait d'ailleurs fourni au général
Lauriston des motifs bien suffisants, vu le sérieux d'une pareille
polémique, pour appuyer sa demande de passe-ports[29]. Napoléon, sans
donner attention à une nouvelle qui ne lui apprenait rien
d'intéressant, car il n'attachait aucune importance à ce que M. de
Lauriston fût ou ne fût pas reçu à Wilna, quitta Gumbinnen le 21, et
parvint le 22 à Wilkowisk, n'étant plus séparé de Kowno et du Niémen
que par la grande forêt de Wilkowisk. Le moment fatal était donc
arrivé pour lui, et il était au bord de ce fleuve, qui, on peut le
dire, était le Rubicon de sa prospérité! Tous ses corps se trouvaient
sur les bords du Niémen, et il ne pouvait plus hésiter à le franchir.

          [Note 29: Ce détail prouve combien sont peu sérieuses les
          assertions des flatteurs et des ennemis de Napoléon, qui
          attribuent au retour de M. Prévost la résolution de la
          guerre, en disant les uns qu'il n'avait pu supporter tant
          d'outrages, les autres qu'il s'était livré à l'aveugle
          colère d'un tyran qui ne sait plus se contenir. Les dates
          seules font tomber ces ridicules suppositions de l'idolâtrie
          et de la haine.]

[En marge: Complète immobilité des Russes.]

Les nouvelles de son extrême gauche à son extrême droite étaient
uniformes, et révélaient de la part des Russes une complète
immobilité. Ainsi ses desseins s'accomplissaient malheureusement, et
il donnait en plein dans le piége que lui tendait la fortune. À sa
gauche, il prescrivit au maréchal Macdonald de traverser immédiatement
le Niémen à Tilsit; sur sa droite, il recommanda au prince Eugène de
s'approcher de Prenn, afin d'avoir franchi ce fleuve le plus tôt
possible, et au roi Jérôme d'être rendu à Grodno le 30 au plus tard.
Il manda ce qui allait se passer au duc de Bellune à Berlin, afin que
ce maréchal armât Spandau et se tînt bien sur ses gardes, car les
premiers coups de fusil allaient être tirés, de grands événements
devaient s'ensuivre, et il importait d'avoir, à l'égard des Allemands,
l'oeil ouvert et la main prête.

[En marge: L'armée arrive le 23 juin au bord du Niémen.]

[En marge: Aspect des rives du fleuve.]

[En marge: Choix d'un point de passage un peu au-dessus de Kowno.]

Le 23 juin, après avoir couché au milieu de la forêt de Wilkowisk,
dans une petite ferme, et entouré de 200 mille soldats, Napoléon
déboucha de la forêt avec cette armée superbe, et vint se ranger
au-dessus de Kowno, en face du fleuve qu'il s'agissait de franchir. La
rive que nous occupions dominait partout la rive opposée, le temps
était parfaitement beau, et on voyait le Niémen coulant de notre
droite à notre gauche s'enfoncer paisiblement au couchant. Rien
n'annonçait la présence de l'ennemi, si ce n'est quelques troupes de
Cosaques, qui couraient comme des oiseaux sauvages le long des rives
du fleuve, et quelques granges incendiées d