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Title: Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Author: Abbadie, Arnauld d', 1815-1894?
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



                               DOUZE ANS
                               DE SÉJOUR
                         DANS LA HAUTE-ÉTHIOPIE

                               TOME Ier



                               DOUZE ANS
                                DANS LA
                             HAUTE-ÉTHIOPIE

                              (ABYSSINIE)

                                  PAR
                           ARNAULD D'ABBADIE

                              TOME PREMIER



                                 PARIS
                    LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
                    77, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77

                                  1868

             Droits de propriété et de traduction réservés



_Il semble qu'en un temps comme le nôtre, où tout procède si rapidement,
il y ait peu d'opportunité à offrir au public, comme je le fais, la
relation d'un voyage en pays presque inconnu, longtemps après que ce
voyage a été accompli._

_Mais si un voyage fait dans un but purement géographique se trouve
quelquefois comme frappé de péremption par des travaux géographiques
plus récents, il n'en est point de même d'un voyage entrepris, comme
celui-ci, dans le but d'étudier les moeurs, le caractère et les
institutions d'un des peuples de l'Orient les plus intéressants et les
moins connus jusqu'à ce jour._

_Parti pour l'Orient en 1836, j'en suis revenu une dernière fois en
1862, après avoir séjourné plus de douze ans dans la Haute-Éthiopie, et
après y avoir été mêlé, comme témoin ou comme acteur, aux événements qui
ont attiré sur ce pays l'attention de l'Europe. Dès mon retour en
France, sous l'influence des impressions reçues à l'étranger, et pour
complaire à un ami, j'ai donné à cette relation une forme écrite. Mais
pour avoir le droit de parler d'un pays si dissemblable du nôtre, il ne
suffit pas d'y avoir séjourné un long temps et de s'être dénationalisé
en quelque sorte, afin de voir de plus près les hommes et les choses que
l'on se propose de faire connaître; lorsque l'on est rentré dans son
milieu natal, il faut encore, pour se soustraire à tout engouement et
épurer ses jugements, écarter, pour un temps, les opinions et les idées
dont on s'est imbu à l'étranger, et, reprenant les points de vue ses
compatriotes, s'habituer de nouveau à leur manière de penser, avant de
leur offrir les fruits d'une expérience acquise dans des conditions si
différentes de celles qui nous régissent. Ma relation écrite, j'ai donc
laissé passer un certain temps._


_Aujourd'hui, par suite du redoublement d'activité que les nations
européennes mettent à étendre leurs relations avec les peuples les plus
reculés de l'Orient, et par suite du retentissement qu'ont eu les
derniers rapports de l'Angleterre avec Théodore, j'ai pensé que mon
travail ne serait pas sans utilité. Je viens de le reprendre, et je
l'offre avec la confiance que donne une tâche fidèlement remplie, et
avec la réserve qui convient à celui qui, comme moi, entreprend de
produire un ensemble de faits et de caractères propres à faire juger de
tout un peuple._


    Paris, 2 juin 1868.



                               DOUZE ANS
                               DE SÉJOUR
                         DANS LA HAUTE-ÉTHIOPIE



CHAPITRE PREMIER.

DE KÉNEH À GONDAR.


Nous donnâmes le signal du départ à nos chameliers. Avant de quitter la
rive du Nil, mon frère et moi, nous bûmes dans le creux de la main une
dernière gorgée de son eau bienfaisante, en faisant le voeu de nous
désaltérer un jour à ses sources mystérieuses, et nous nous éloignâmes
de Kéneh, en Égypte, le 25 décembre 1837, pour nous engager dans le
désert.

Un prêtre piémontais, un Anglais et deux domestiques, Domingo et Ali,
l'un Basque, l'autre Égyptien formaient, avec mon frère et moi, notre
troupe aventureuse; le plus âgé d'entre nous pouvait avoir vingt-six
ans, le plus jeune dix-sept.

L'ambition de gagner le martyre avait engagé le prêtre à se mettre de
notre voyage. Pendant notre court séjour au Caire, j'avais désiré, pour
utiliser mon temps, prendre un maître de langue arabe, et, afin de me
renseigner à ce sujet, j'étais allé un soir avec mon frère au couvent
des Pères de Terre-Sainte. Le supérieur nous disait qu'il ne savait à
qui nous adresser, lorsqu'on frappa discrètement à la porte du parloir.

--Voici justement, reprit-il en nous désignant celui qui entrait, le
Père Giuseppe Sapeto, de la Congrégation des Lazaristes; il a étudié
l'arabe en Syrie, où il vient de séjourner comme missionnaire, et il
pourra peut-être nous donner un bon conseil.

Le Père Sapeto était jeune; sa figure avenante prévenait en sa faveur;
il s'assit à côté de moi, et notre conversation eut bientôt dépassé le
but de ma visite. Je lui appris que nous comptions aller dans la
Haute-Éthiopie, dont les lois excluaient, sous peine de mort, tout
missionnaire catholique; que plus de deux siècles auparavant ces lois
avaient fait de nombreux martyrs parmi les missionnaires jésuites et
franciscains[1]; et comme il regrettait de ne pouvoir marcher sur leurs
traces, je lui proposai de partir prochainement avec nous. Mon frère
trouva heureuse l'idée de faire notre voyage, croix et bannière en tête;
le Père Sapeto demanda la nuit pour réfléchir, et nous nous séparâmes
sans nous douter de combien d'événements notre conversation fortuite
serait l'origine.

  [1] Les missionnaires catholiques ont été expulsés d'Éthiopie en 1629.

Le lendemain, il nous avoua que les difficultés matérielles
l'arrêtaient; nous lui offrîmes de le défrayer, de lui procurer les
vêtements sacerdotaux qui lui manquaient: il accepta, et il fut convenu
qu'il écrirait à ses supérieurs en Europe, afin d'obtenir leur
approbation et les moyens de pourvoir ultérieurement à la Mission, si
elle devait offrir des chances de succès.

L'Anglais avait fait les campagnes de Portugal en qualité de volontaire
dans la cavalerie de Don Pedro; il s'était distingué par sa bravoure, et
n'avait quitté son drapeau qu'après la défaite entière du parti de Don
Miguel. Je l'avais trouvé au Caire, à bout de ressources et sur le point
de se faire musulman: deux beys s'acharnaient à le convertir; lui ne
cherchait qu'aventures. Afin de lui épargner une apostasie, nous
l'engageâmes aussi à nous accompagner, et il se joignit à nous.

Mon frère revenait du Brésil, où il avait été chargé par l'Académie des
sciences de faire des observations sur le magnétisme terrestre. Son
domestique basque, Domingo, l'avait suivi pendant ce voyage.

Nous arrivâmes sans incident à Kouçayr, sur la côte occidentale de la
mer Rouge.

C'était l'époque du passage des pèlerins qui vont à La Mecque; aussi, ne
trouvant pas à nous loger en ville, dûmes-nous camper sur la grève et
faire bonne garde, la nuit, à cause des maraudeurs bédouins.

Issah, agent consulaire français, le seul chrétien catholique de la
ville, venait d'être père d'une fille; il demanda à mon frère d'être le
parrain de son enfant, et cela établit entre nous des relations
agréables. Nous fûmes bien accueillis aussi par Heussein Bey, gouverneur
de Kouçayr. Il avait servi en Grèce pendant plusieurs années, s'était
trouvé en face de nos soldats et avait conçu une haute estime pour les
Français.

Tous les bâtiments en partance se trouvaient déjà frêtés par les
pèlerins; la dunette d'un bugalet non ponté, d'environ 50 tonneaux, nous
offrait seule une chance de passage. Nous y fîmes embarquer nos bagages
et nos compagnons, et nous allâmes, mon frère et moi, faire nos adieux
au gouverneur. Mais en retournant à bord, nous trouvâmes tout en
tumulte: les pèlerins Maugrebins voulaient loger leurs femmes sous notre
dunette, et notre compagnon anglais s'efforçait vainement de les en
empêcher. J'en référai au raïs, ou patron de barque.

--Puisque tu as à choisir entre ces gens et nous, lui dit le chef des
Maugrebins, fais donc débarquer ces chiens de chrétiens!

Ma réponse fut vive; on se rua sur moi, et je fus désarmé. Domingo reçut
une égratignure à la main, en parant un coup de sabre qui m'était porté.
Mon frère se jeta dans une yole avec le Lazariste et se rendit chez le
gouverneur. Nous descendîmes, l'Anglais et moi, dans un autre canot, au
milieu des vociférations menaçantes de nos adversaires. Bientôt, nous
vîmes l'embarcation du gouverneur armée de dix rameurs qui volait vers
nous: mon frère en tenait le gouvernail. Heussein Bey était debout, un
pied sur la proue; en approchant de notre bugalet, le Bey saisit un
hauban et d'un bond fut à bord. La troupe de Maugrebins s'ouvrit devant
lui.

--Chiens, leur dit-il, où croyez-vous être, pour oser traiter ainsi ces
Français?

--Qui donc interpelles-tu ainsi, fils de maudit?--répliqua le chef des
pèlerins: et cette réplique hardie fut soutenue par un murmure de ses
compagnons. Le gouverneur répondit par un vigoureux soufflet, et
ramenant la main sur son sabre, il se tourna vers cinq ou six de ses
soldats, en disant:

--Empoignez cet homme et faites débarquer tous les autres.

Les Maugrebins étaient tous armés; ils s'entreregardèrent; mais Heussein
Bey s'avança résolument au milieu d'eux, et, avec cet ascendant que
donnent le courage et l'habitude du commandement, il les obligea à
descendre dans les embarcations.

Le gouverneur nous emmena à son divan, fit comparaître le chef des
Maugrebins, instruisit l'affaire, et dit, en voyant l'égratignure de
Domingo:

--C'est dommage que ce ne soit pas une bonne blessure; cela m'eût permis
de faire un exemple.--Et se tournant vers son chaouche:--Qu'on donne au
drôle cent coups de bâton!

À cet arrêt, le Maugrebin, qui était fils d'un kaïd de l'Algérie, exhiba
pour la première fois son passeport français.

L'agent français, ayant été mandé, dit au Bey qu'il ne pouvait autoriser
la bastonnade. Heussein Bey allégua que nous étions munis d'un firman du
vice-roi, et que si le gouvernement français était trop bénin envers ses
sujets Maugrebins, il n'entendait point agir de même. Nous intervînmes
aussi, mais nous ne pûmes obtenir que la diminution d'une moitié de la
peine.

Sur un signe du Bey, quatre hommes étendirent le condamné par terre; le
Bey, comme pour apaiser son humeur, lui appliqua vigoureusement les
premiers coups et passa le rotin à un de ses soldais qui, acheva
consciencieusement la besogne.

Le Bey nous retint à dîner, nous engagea à frêter le bugalet en entier
et surtout à n'admettre à notre bord aucun pèlerin.--Nous suivîmes son
conseil, et un vent favorable nous conduisit en six jours à Djeddah.

Là, mon domestique égyptien, Ali, effrayé des dangers d'un voyage en
Éthiopie, nous quitta pour s'en retourner au Caire. Quant à nous, après
quelques jours passés en compagnie de notre consul, l'aimable et savant
M. Fresnel, nous nous embarquâmes le 11 février 1838, et le 17, nous
abordions à l'île de Moussawa.

Les habitants de cette île n'avaient vu qu'un très-petit nombre
d'Européens. Depuis peu, la Société biblique anglaise entretenait trois
missionnaires allemands à Adwa, dans le Tigraïe, où, grâce à des
présents considérables, le Dedjadj Oubié, prince régnant dans le pays,
leur permettait de séjourner; ses sujets, du reste, tous schismatiques
eutychiens, ne voyaient aucun inconvénient à la présence de ces
prédicateurs, dont les croyances religieuses étaient si éloignées des
leurs. Un naturaliste allemand, envoyé par une société scientifique de
son pays, habitait également Adwa. Ces quatre messieurs étaient, avec un
tailleur grec, et un officier allemand venu d'après les conseils des
missionnaires, les seuls Européens alors dans le pays; aussi, l'arrivée
de cinq Européens fit-elle évènement; et une foule considérable se porta
sur le quai pour nous voir débarquer.

L'aspect misérable des maisons de l'île, les soldats turcs déguenillés,
quelques canons rongés de rouille, couchés sur des affûts en ruine, et
l'aridité des grèves offraient un triste spectacle. À l'horizon, du côté
de l'ouest, s'élevaient de grandes montagnes d'un bleu sombre, que nous
avions à franchir pour atteindre le premier plateau éthiopien. Ce ne fut
point sans un serrement de coeur que nous prîmes terre.

À Moussawa, les indigènes parlent la langue Kacy et ils nomment l'île
Batzé. Les chrétiens du haut pays l'appellent Mitwa; les gens de Dahlac,
Miwa; enfin, en langue arabe, on lui donne le nom de Moussawa, qui est
le plus généralement employé. La plus grande longueur de l'île est dans
le sens E.-N.-O. et O.-S.-O.; cette longueur est de 880 mètres, sur une
largeur de 260. Le sol est composé d'un corail blanchâtre qui produit
une pierre cassante aux formes sinueuses et tourmentées. La plus grande
élévation de cette île plate est au nord du cimetière, où elle s'élève à
6 mètres, tandis qu'à l'ouest le terrain s'abaisse jusqu'au niveau de la
mer, qui n'a que très-peu d'eau de ce côté. En approchant de l'île, on
aperçoit du côté de l'est, le cap Médir, garni d'un fortin armé de
quatre pièces de 24 et d'une de 12; puis vient un espace nu et stérile,
où se trouvent quelques citernes, la plupart en ruines, qui se
remplissent en quelques heures sous des pluies annuelles, plus
abondantes que régulières. Le cimetière musulman est du côté du nord;
les païens et les chrétiens sont enterrés dans le petit îlot voisin de
Touwa-Ihout. Près du cimetière musulman, s'élève une mosquée à double
dôme, nommée Cheik el Hammal, où l'on reconnaît le droit d'asile à tout
homme, même chrétien ou païen, qui, en s'y réfugiant, y a allumé une
bougie. Selon les Éthiopiens, cet édifice est l'ancienne église dédiée à
la Vierge Marie et bâtie par leur premier apôtre Frumentius, dit par eux
Abba Salama. Lorsque Moussawa, enlevée à leur empire, tomba sous la loi
musulmane, l'église fut convertie en mosquée, et les musulmans lui
conservèrent son droit d'asile institué par son fondateur chrétien. La
moitié de la partie occidentale de l'île est couverte de maisons, ou
pour mieux dire de grandes huttes formées de châssis revêtus de fortes
nattes en feuilles de palmier, et dont la toiture est le plus souvent
recouverte de chaume. Les habitants sont tous marchands; les plus riches
ont de grandes cours, où les trafiquants qu'amènent les caravanes
viennent déballer leurs marchandises. Ces cours contiennent souvent un
ou deux petits bâtiments construits en pierre, bas, carrés et sombres,
qui servent de magasins.

Comme en Grèce, dans l'antiquité, chaque trafiquant, à son arrivée dans
l'île, est tenu de choisir un habitant qui lui sert de patron, préside à
ses transactions et perçoit de légers droits. Durant les deux ou trois
mois dits d'hiver, seule époque où quelque fraîcheur se fasse sentir,
les indigènes aisés habitent des maisons en pierre, à un étage; ils
vivent le reste du temps sous leurs huttes de nattes, qu'ils
construisent quelquefois sur des pilotis plantés dans la mer afin de
jouir des rares brises de l'été. La marée, qui ne monte pas au delà d'un
pied, et les vagues, qui ne sont que de légères ondulations,
n'incommodent aucunement ces humbles demeures. Comme les bêtes de somme
n'entrent pas à Moussawa, la boue et la poussière y sont très-rares. Le
gouverneur habite une assez grande maison en pierre, à un étage, et
couverte d'une terrasse encombrée de huttes en nattes destinées à ses
femmes. Cette maison contient la salle du Divan, où il siége presque
toute la journée; elle longe une petite place informe qui s'étend
jusqu'au débarcadère, situé au nord de l'île et défendu en apparence par
une demi-douzaine de canons en mauvais état. Le port, protégé contre les
vents du sud par l'île même, et de ceux du nord par le cap Abd el Kader,
a vingt pieds d'eau et un bon fond d'ancrage. Vis-à-vis le débarcadère
et à l'O.-N.-O. se trouve le cap Guérar, jetée artificielle, longue
d'une centaine de mètres et attenant à la terre ferme à 500 mètres
environ de l'île; c'est par là surtout que Moussawa communique avec le
continent; c'est par là aussi que la plupart des habitants aisés passent
chaque soir en se retirant à Ommokoullo, village composé de huttes
éparses et situé à une heure de la jetée de Guérar. Ils s'y rendent pour
respirer un air qu'ils disent plus salubre et pour y être plus à l'aise
que dans leurs demeures de l'île, où, à cause de la sonorité de
l'atmosphère et de l'agglomération des maisons, ils ne peuvent presque
rien cacher de leurs discours ni de leurs actions les plus intimes; à la
pointe du jour, ils reviennent dans l'île pour leurs affaires. Les
indigènes évaluent à 1,800 ou 2,000 âmes la population de l'île; aux
époques des arrivées des caravanes, cette population s'accroît souvent
de plus de moitié. Le sol nu et calciné réverbère la chaleur et la rend
si intense que les indigènes même suspendent les affaires vers le milieu
du jour; les rues sont alors désertes. Comme l'eau des citernes est
insuffisante, les gens de Dohono en apportent journellement au moins
2,000 outres, environ 700 hectolitres, mais cette eau est saumâtre et
désagréable pour un Européen; les gens aisés font venir leur provision
du village d'Ommokoullo. Dans le bazar, on entend parler la langue
indigène ou _kacy_, l'_arabe_, l'_afar_, le _bidja_, l'_amarigna_, le
_tigré_, le _saho_, le _galligna_, l'_hindoustani_, le _skipitare_ et le
_turc_, sans compter les langues plus nombreuses encore parlées par les
esclaves originaires des divers pays de l'Afrique centrale. Bon nombre
des natifs de Moussawa tirent vanité de leur descendance arabe; leur
teint foncé décèle en tout cas une race mélangée; l'expression
astucieuse et vile qu'impriment à leurs traits leurs habitudes
efféminées et leurs pensées toujours tendues vers le lucre, dispose peu
en leur faveur. Ils ont le corps chétif, épuisé par les chaleurs et
l'inconduite. Ils portent des turbans blancs, des caftans de couleurs
vives et ordinairement en étoffe de coton très-légère; leurs pieds sont
chaussés d'une espèce de sandale particulière à Moussawa; la plupart
jouent avec un chapelet musulman dont les grains servent à leur
arithmétique commerciale beaucoup plus qu'à leurs prières; durant l'été,
tous agitent un éventail fait de feuilles de palmier, en forme de
guidon. Les femmes, strictement voilées, sont souvent d'une rare beauté
et d'une très-grande élégance de formes. Alléchée par l'appât du gain,
cette population consent à vivre sur cette île stérile et brûlante, où
elle ne tarderait pas sans doute à diminuer si des étrangers,
aventuriers du négoce, ne venaient s'y fixer. La garnison variait de 50
à 80 soldats; elle comptait dans son sein quelques sujets
indisciplinables que les Pachas de l'Yemen et de l'Hedjaz y envoyaient
dans l'espoir que le climat et les maladies les en débarrasseraient
complétement.

En débarquant, nous fîmes visite au gouverneur: il nous accueillit le
plus poliment du monde et nous procura un logement. Le lendemain, nous
lui présentâmes notre firman et nos lettres de recommandation, qui, du
reste, ne pouvaient ajouter aux attentions qu'il avait déjà pour nous.

Ce gouverneur, dépendant du pacha de l'Hedjaz, se nommait Aïdine; on lui
donnait le titre d'Aga et parfois celui de Kaïmacam, ou
lieutenant-colonel; son autorité était illimitée dans l'île; mais il
n'en était pas de même sur la terre ferme, où un naïb (lieutenant)
investi par le pacha de Djeddah, servait de transition équivoque entre
l'autorité de Moussawa et les tribus des Sahos qui vivent dans les
basses-terres s'étendant entre la mer et les premiers plateaux du
Tigraïe. Ces naïbs devaient être choisis parmi les descendants
malheureusement dégénérés d'une famille de colons turcs et belaw établie
dans ce pays depuis plusieurs siècles. C'était au naïb qu'il fallait
s'adresser afin de se procurer des chameaux et des guides pour gagner
Adwa. Il habitait Dohono, village situé en terre ferme sur le bord de la
mer, à environ une heure de marche de la jetée de Guérar. Nous
préférâmes y aller par mer, et le gouverneur nous donna son canot.

Le naïb était un vieillard frappé de paralysie et de mérycisme, au point
de ne pouvoir parler que difficilement; il vivait constamment étendu sur
sa couche. Nous lui fîmes présent de quelques mètres de drap rouge, et
après le café d'usage, nous nous retirâmes avec une impression
défavorable. Aïdine Aga chercha à nous rassurer et s'employa auprès de
ce lieutenant nominal pour faciliter notre départ. Grâce à cet
intermédiaire, le naïb se contenta d'une somme minime, car il prétendait
à un droit sur tous les Européens qui passaient sur ses terres, et
jusqu'alors il s'était servi de ce prétexte pour pratiquer des
extorsions exorbitantes.

Cependant, des bruits d'un sinistre augure circulaient depuis quelques
jours: le Dedjadj Oubié, disait-on, était devenu hostile aux
missionnaires protestants; tantôt on rapportait que ces messieurs
étaient enchaînés, tantôt qu'on allait renouveler à leur égard les
scènes de massacre des anciens missionnaires catholiques; on assurait
que dans tous les cas, le Dedjadj Oubié ne voulait plus admettre
d'Européens dans ses États. Il fut convenu que mon frère resterait à
Moussawa, avec nos compagnons et les bagages, tandis que je me rendrais
en Tigraïe, pour voir le Prince et demander son assentiment à notre
voyage. Mais le Père Lazariste et l'Anglais insistèrent tellement pour
m'accompagner, que je dus y consentir. Aïdine Aga me fit présent de sa
mule: nous trouvâmes à louer deux autres montures, et munis de guides
sahos, nous partîmes au coucher du soleil, pour traverser Chilliki,
petit désert brûlant et sans eau, que durant presque toute l'année, les
indigènes même n'osent affronter de jour. Nous étions disposés,
l'Anglais et moi, à vendre chèrement notre vie; soutenu par ce sublime
désintéressement fréquent parmi les missionnaires catholiques, le Père
Lazariste, lui, étreignait sa croix et marchait gaîment. Plus tard,
quand je connus mieux le pays, je reconnus combien nos craintes étaient
exagérées; mais à cette époque, le péril nous semblait imminent.

Ayant cheminé deux jours dans les gorges formées par des contreforts,
nous arrivâmes au pied du premier plateau éthiopien, et nous l'abordâmes
de front par un sentier raide et abrupte, que nous dûmes gravir à pied.
Nos guides, aux formes grêles, rompus à ce genre de fatigue, marchaient
avec aisance, tandis que nous, gênés par notre costume européen, nous
les suivions avec peine. Après plus de deux heures d'efforts, nous
atteignîmes le sommet; l'air plus frais qu'on y respirait, les
ondulations des crêtes recouvertes de verdure et d'arbres conifères,
nous donnaient l'espoir d'avoir à suivre désormais des chemins moins
pénibles. Nous descendîmes un peu le versant opposé et nous entrâmes
bientôt dans Halaïe, premier village chrétien, dont le chef nous
accueillit dans sa maison.

L'Anglais, excellent cavalier, mais peu fait à la marche, était accablé
de fatigue et paraissait découragé.

Le chef nous invita à nous asseoir devant une gamelle d'environ deux
mètres de pourtour, posée à terre et pleine d'une bouillie résistante
façonnée en pyramide dont la cîme, creusée en forme de cratère,
contenait du beurre fondu. Au nombre de douze ou quatorze convives, nous
nous accroupîmes autour de ce mets primitif; la montagne fut attaquée
par la base: les assaillants en arrachaient la pâte, en faisaient une
boulette qu'ils trempaient dans le beurre fondu, et toute ruisselante la
portaient à leur bouche, laissant complaisamment couler le beurre sur
leurs bras nus. Nous voulûmes manger à cette mode; ce fut aux dépens de
nos vêtements. Dès la première bouchée, l'Anglais se leva et, murmurant
qu'il en avait assez, il sortit de la maison. Après notre repas, je le
trouvai assis tristement sur une pierre à l'écart. Je lui dis que
peut-être il s'était mépris sur la nature de notre voyage et qu'il
s'était fait une autre idée des privations qui semblaient nous attendre.
Mon frère était soutenu par l'amour de la science, le Père Lazariste par
l'enthousiasme religieux, et moi par le désir d'étudier des peuples
inconnus; j'ajoutai que, pendant qu'il était encore temps d'effectuer
facilement son retour, c'était à lui de bien voir s'il pourrait
supporter ce nouveau genre de vie. Encouragé par mes paroles, il avoua
être étonné d'un aussi rude début.

--Mais, nous marchons vers le danger, me dit-il, et je ne vous quitterai
que lorsque vous serez en sûreté à Adwa.

Je remerciai ce bon compagnon de ses dispositions généreuses, mais le
lendemain, je le décidai à profiter du retour des guides pour rejoindre
mon frère. De Moussawa il se rendit à Djeddah, puis en Égypte, où,
revenu à son premier dessein, il a fini par arriver à la dignité de
Pacha.

Le chef de Halaïe trouva moyen de nous extorquer quelques talari; et
trois jours après, le Père Lazariste et moi nous arrivâmes à Adwa.

En entrant en ville, nous rencontrâmes un des missionnaires protestants,
abrité sous un large parasol et surveillant la construction d'une vaste
maison, presque terminée. Il nous invita à nous rafraîchir chez lui, et
je lui présentai mon compagnon comme missionnaire catholique, qualité
qui parut ne pas lui être agréable. Il s'étonna de nous voir arriver
sans bagages ni présents pour le Prince, sans même nous être assurés
d'un patronage quelconque. Toutefois il voulut bien nous indiquer une
maison où nous trouvâmes à nous loger; nous y passâmes trois jours,
seuls, sans drogman, réduits à nous exprimer par signes avec quelques
vieilles femmes dont nous partagions la demeure. Nous apprîmes alors à
faire nous-mêmes notre pain, ce qui, avec de l'eau, formait depuis
Halaïe notre seule nourriture. Mais ce dénûment eut cela de bon qu'il me
permit d'apprécier les qualités aimables du Père Lazariste.

Le missionnaire allemand nous avait avoué que le Dedjadj Oubié était en
froid avec sa mission, mais que son humeur ne manquerait pas de céder à
un nouveau présent qu'il comptait lui faire; il nous avait assurés que
les mauvais bruits qui couraient à la côte étaient sans fondement
sérieux: que le Prince, campé à une heure de marche de la ville, ne
voulait, il est vrai, recevoir la visite d'aucun Européen, mais qu'il
faisait des démarches pour obtenir une audience, et que, sitôt admis, il
nous en instruirait.

Deux jours après, nous vîmes, en nous promenant près de la ville, un
rassemblement tumultueux autour de la maison des Allemands. Pensant que
si on leur faisait violence, notre devoir était de nous trouver auprès
d'eux, nous nous rendîmes armés à leur demeure, au milieu des menaces
des habitants. Le chef des missionnaires nous dit d'une voix altérée:

--Les Européens vont être chassés, si toutefois on ne nous massacre
tous. Je viens d'envoyer au Prince un messager; il ne reparaît pas: le
tumulte s'accroît, et je ne sais en vérité ce que nous allons devenir.

Ses compagnons et lui nous remercièrent avec effusion de notre démarche.
L'un d'eux était accompagné de sa femme, et elle était tout en larmes.
Cependant, les attroupements s'étant dissipés, il fut convenu que ces
messieurs nous feraient prévenir en cas d'un nouveau danger, et nous
nous retirâmes.

Le surlendemain matin, deux soldats entrèrent chez nous et nous firent
comprendre que nous étions mandés sur la place au nom du Dedjadj Oubié;
mais comme le Prince s'y faisait représenter par l'abbé d'une église
d'Adwa, je refusai de m'y rendre. Je fis observer toutefois au Père
Sapeto que sa position différait de la mienne: j'étais un simple
voyageur, tandis que lui était le représentant d'une religion qu'il
cherchait à propager; que ce caractère le mettait au-dessus de mes
susceptibilités, et que, dût-il séparer sa cause de la mienne, le mobile
élevé qui l'animait devait l'engager à le faire sans hésiter. Je lui
conseillai d'éviter de dire qu'il était prêtre et surtout de ne point
toucher aux points qui séparent l'Église d'Éthiopie de celle de Rome.

L'alaka ou abbé, avec tout son clergé, siégeait sur la place du marché,
au milieu d'environ 600 soldats du Prince. Il était chargé de décider de
l'expulsion des Européens dont les croyances religieuses lui
paraîtraient porter atteinte à celles du pays. L'interrogatoire du Père
Sapeto eut lieu au moyen d'un drogman arabe; et par une coïncidence
heureuse, les réponses que je lui avais conseillées s'adaptèrent aux
questions qu'on lui fit. En terminant, on lui demanda le nom de son
compagnon.

--Il se nomme Michaël.

--Et toi?

--Youssef.

--Deux noms de bon augure, dit l'abbé: ces noms seuls prouvent que vous
appartenez à une autre race que celle des Européens qui sont en ville,
et dont les noms sont anti-chrétiens comme leurs croyances et leurs
moeurs. Allez; le Prince décidera relativement à vous. Nous n'avons
affaire qu'avec ceux qui insultent notre Foi.

Le Père Sapeto revint et se jetant à mon cou:

--Dieu vous a inspiré, me dit-il; nous sommes sauvés; toutes mes
réponses ont été acclamées!

Mais ce qu'il ne me dit pas, c'est qu'il était jeune, confiant, de
façons séduisantes, et que, lorsqu'on doit réussir, tout, jusqu'à
l'imprudence, semble y concourir.

Les missionnaires allemands comparurent à leur tour: leurs réponses
furent, à ce qu'il paraît, d'une acrimonie déplacée: l'un de ces
messieurs injuria le culte des Éthiopiens pour la Sainte Vierge et les
traita d'idolâtres. L'exaspération de l'assemblée fut à son comble:
l'abbé dut contenir les soldats, qui voulaient châtier sur l'heure les
détracteurs de leur foi, et il congédia les missionnaires allemands,
leur enjoignant de quitter le pays dans les vingt-quatre heures.

Nous nous rendîmes chez ces messieurs. Ils redoutaient surtout le moment
de leur sortie de la ville; nous leur promîmes de les accompagner durant
la première journée de route, dussions-nous, par cette démarche,
provoquer contre nous-mêmes l'expulsion qui les frappait. Ils obtinrent
un sursis de quarante-huit heures pour faire leurs préparatifs de
départ. Comptant sur un établissement durable, ils s'étaient munis
d'approvisionnements en tous genres: une bibliothèque, des caisses
d'armes, d'outils et de poudre, quantité de choses pour présents, des
vins, de la bière, des liqueurs, des conserves alimentaires, une
batterie de cuisine: autant d'embarras dans un pays où tout se
transporte à dos d'homme ou à dos de mulet. Jamais, disait-on, il
n'était sorti d'Adwa une caravane aussi nombreuse que celle qu'allait
former la suite des missionnaires. La ville, ordinairement si
tranquille, fut mise en émoi par les rassemblements bruyants des
porteurs et des muletiers qui, profitant de l'occasion, exigèrent un
salaire plus que double. Le prince envoya des soldats pour protéger le
départ; néanmoins nous accompagnâmes ces messieurs assez loin d'Adwa.

Comme nous l'avons dit déjà, ils avaient été bien reçus d'abord en
Tigraïe. Un de leurs compatriotes, M. Samuel Gobat, aujourd'hui évêque
protestant en Orient, les avait précédés en Éthiopie, où il avait voyagé
en se conformant modestement aux usages du pays et en laissant
adroitement dans l'ombre son caractère de pasteur protestant. Le rapport
qu'il fit à ses supérieurs motiva l'envoi de ses successeurs; mais
ceux-ci, moins heureusement inspirés, ne tardèrent pas à se rendre
hostiles ceux des indigènes qui ne tiraient d'eux aucun profit. Trompés
par des complaisants intéressés, ils firent venir à grands frais
l'attirail volumineux du bien-être d'Europe, sans s'apercevoir que la
supériorité matérielle qu'ils affichaient ainsi humiliait les habitants
d'un pays pauvre, mais fier. Leur conduite hautaine et irréfléchie
faisait dire aux Éthiopiens: «L'esprit de ces étrangers est troublé par
l'excès du bien-être.» Le clergé les vit d'abord avec indifférence;
mais, blessé par leurs critiques immodérées, il se ligua bientôt contre
eux. À mesure que leur disgrâce approchait, la rapacité des courtisans
du prince s'accrut; les missionnaires voulant la contenir, ne surent
qu'aigrir davantage les esprits; un des deux généraux d'avant-garde,
qu'ils offensèrent jusqu'à lui refuser leur porte, monta immédiatement à
cheval, se rendit auprès de son maître, et, se disant l'écho de la voix
publique, exposa énergiquement, avec les torts réels qu'on pouvait
reprocher à ces étrangers, des griefs imaginaires, et le prince décida
l'expulsion des Européens. Quelque despotique que soit un pouvoir, il
tient à l'approbation de ses subordonnés, et, si elle lui échappe, il
fait tout pour en avoir au moins l'apparence. Le prince et les
courtisans firent valoir que les principes de la religion protestante
étaient subversifs de la foi nationale; l'esprit public s'émut alors,
appuya les imputations les plus absurdes, et les mesures rigoureuses
reçurent la sanction de tous.

Les habitants d'Adwa nous regardaient d'assez bon oeil, mais j'étais
inquiet de ne pouvoir être admis chez le Dedjadj Oubié. Mes démarches
aboutirent enfin. Je me procurai un drogman parlant arabe et amarigna,
et je me rendis au camp.

Comblé de présents par les Allemands, le prince n'avait rien à attendre
de voyageurs sans bagages et pauvres en apparence; néanmoins, par
l'effet d'un caprice peut-être, il me reçut poliment, et me demanda ce
que je venais faire dans son pays.

--Je viens, dis-je, respirer l'air de vos montagnes, boire l'eau de vos
sources et chercher à contracter des amitiés parmi vous.

--Et que viennent faire tes compagnons, celui resté à Adwa et ceux que
tu as laissés à Moussawa?

--Un de nos compagnons, lui dis-je, m'a quitté à Halaïe pour s'en
retourner au-delà de la mer; mon frère étudie les airs, les eaux, et les
étoiles; il est à Moussawa avec un domestique français et tous nos
bagages, attendant votre agrément pour entrer dans votre pays; quant à
mon compagnon d'Adwa, il est venu comme moi pour fraterniser avec vos
sujets. Si vous le trouvez bon, je vais retourner à Moussawa pour
annoncer à mon frère votre accueil bienveillant, et l'amener devant
vous.

--Vis en sécurité, me dit le prince, après m'avoir considéré quelques
instants; j'accueille volontiers les étrangers, pourvu qu'ils ne tentent
pas d'altérer la foi et les coutumes de nos pères.

Et il me promit, en me congédiant, de donner des ordres pour faire
protéger notre caravane dès qu'elle serait sur son territoire.

Je fus d'autant plus satisfait de cette première visite au prince, qu'il
avait résolu, à ce qu'il paraît, de ne plus permettre à aucun Européen
de séjourner dans le Tigraïe. L'officier allemand et le naturaliste ne
tardèrent pas, en effet, à recevoir l'ordre de quitter le pays; à force
d'instances, ce dernier obtint un sursis; il abjura ensuite le
protestantisme, pour adopter la croyance eutychienne, et il vit encore
dans le pays, où il s'est marié.

Je laissai le Père Sapeto à Adwa, et en trois jours, j'arrivai à Halaïe,
où je fus rejoint par mon frère.

Le transport des marchandises et bagages se fait à dos de chameau dans
le pays bas et plat qui s'étend depuis Moussawa jusqu'au pied du plateau
où est situé Halaïe; à partir de ce point, l'escarpement des rampes
rendant les services du chameau impossibles, on emploie des porteurs ou
des boeufs. Dans le Tigraïe et dans tout le haut pays les transports se
font à dos d'homme, à dos de mule ou à dos d'âne, et l'usage du chameau
est inconnu. Nous n'avançâmes désormais qu'en relevant la route à la
boussole; mon frère se chargeait de ce soin durant la matinée, et moi
pendant l'après-midi; celui qui faisait ce travail suivait la caravane à
pied. Nous ne pouvions aller qu'à petites journées, car nos porteurs
souffraient de la chaleur: la saison d'hiver régnait à Moussawa, mais
depuis Halaïe, nous étions en plein été. Il pleut très-rarement à
Moussawa et dans les environs peu élevés au-dessus du niveau de la mer,
si ce n'est dans les mois correspondants à l'hiver de France; s'il ne
pleut pas en janvier et en février, le temps est ordinairement couvert,
ce qui tempère les ardeurs du soleil; d'ailleurs, lors même que le ciel
est sans nuages, il fait bien moins chaud, car à cette époque le soleil
est plus loin du zénith, et le vent frais du nord prédomine sur toute
l'étendue de la mer Rouge. Dès que le terrain s'élève à environ 1,800
mètres (et la chaîne qui supporte Halaïe a une élévation bien plus
grande), l'ordre des saisons est brusquement interverti; en d'autres
termes, dès qu'on atteint ce premier plateau de l'Éthiopie, les mois de
décembre, janvier et février sont les plus chauds de l'année, tandis que
ceux de juin, juillet et août amènent des pluies, qui deviennent plus
abondantes et moins incertaines à mesure qu'on s'éloigne du littoral de
la mer. Entre les tropiques, où il fait toujours chaud, on donne le nom
d'hiver à la saison des pluies. Il résulte de cet antagonisme des
saisons, que le voyageur peut quitter Moussawa, qu'il laisse en plein
hiver, pour atteindre, au besoin, en 24 heures, le plateau de Halaïe, où
il se trouve en plein été; et à mesure qu'il suit les vallées qui
relient les hautes plaines aux basses terres, les plantes et les
arbustes décèlent, par leur variété, leur abondance et aussi, par
l'intensité plus ou moins grande de leur verdure, le passage graduel
d'un régime de pluies à un autre.

En outre de nos bagages, nous avions à transporter la nourriture de nos
gens, au nombre d'une trentaine. Cette nourriture consiste en farine; la
ration ordinaire, pour les deux repas de chaque jour, est d'environ,
deux jointées par homme; chaque homme fournit le sel et fait son pain:
il prépare la pâte, la façonne en forme de boule creuse, et, avant de la
mettre cuire sur la braise, introduit dans l'intérieur une pierre
préalablement rougie au feu.

Le 29 mars 1838, nous arrivâmes dans un district nommé Igr-Zabo, et nous
fîmes halte près d'une source qui jaillit au pied de grands rochers.
Depuis Halaïe, nous étions sur le territoire du Dedjadj Kassa, fils du
Dedjadj Sabagadis, prince célèbre en Éthiopie, et ancien allié de
l'Angleterre. Le Dedjadj Oubié avait épousé la soeur de Kassa, mais ces
princes n'entretenaient que des rapports équivoques qui devaient les
conduire à une rupture violente. Le lieu de séjour habituel du Dedjadj
Kassa était à deux journées, au sud, de notre route, mais nous savions
que le Dedjadj Oubié concevrait de la jalousie si nous faisions des
présents ou même une visite à son beau-frère.

Le district d'Igr-Zabo appartenait en fief à un des principaux vassaux
du Dedjadj Kassa, nommé Gabraïe. Ce chef envoya un soldat pour réclamer
de nous un droit de passage sur ses terres.

En Éthiopie, les douanes sont établies dans les centres de population;
le prince les afferme annuellement; mais en outre, et dans le Tigraïe
surtout, certains districts, en vertu d'anciens priviléges, perçoivent
des droits de passage pour leur propre compte. Les péagers guettent nuit
et jour et arrêtent les passants, afin de s'assurer s'ils ne sont pas
trafiquants, car l'usage veut que ces derniers seuls soient imposés. Les
droits ne sont nulle part fixés par un tarif, et varient selon l'adresse
des intéressés. Dans la langue du pays, ces postes se nomment portes.
Malheureusement pour nous, les voyageurs européens, et surtout les
Allemands, avaient consenti à payer ces droits, quoiqu'aucun d'eux n'eût
voyagé pour faire le commerce; leur facilité à payer une fois connue,
les péagers d'abord, et bientôt les paysans, se postaient sur leur
route, et alléguant des droits imaginaires, leur extorquaient de
l'argent. J'ignorais alors, mais je pressentais qu'il ne convenait pas
de nous laisser assimiler à des trafiquants, et mon instinct me guidait
sûrement, car dans cette partie de l'Afrique, où tout est féodal, la
considération s'accorde d'après la classe à laquelle on appartient. Les
nobles et les hommes de guerre sont placés au premier rang, ensuite les
hommes d'église, puis les riches cultivateurs, les propriétaires de
grands troupeaux, les paysans, enfin les trafiquants, et, en dernier
lieu, ceux qui exercent quelque métier manuel; parmi les marchands, ceux
qui font trafic d'esclaves sont méprisés. Je ne me suis jamais soumis,
en Éthiopie, à payer un droit de douane ou de passage; dans cette
circonstance et dans celles du même genre où je me suis trouvé depuis,
jusqu'au moment où, en changeant ma manière de voyager, je me suis
affranchi ces sortes d'ennuis, le seul mobile de ma résistance a été de
relever la considération due à mes compatriotes. Pour arriver à ce but,
j'ai dépensé bien plus de temps, d'argent et de fatigues que si j'eusse
consenti à subir ces avanies, et si mes efforts et ceux de mon frère ne
les ont pas fait disparaître complétement, du moins les ont-ils rendues
bien plus rares. La notoriété de notre résistance a servi de précédent,
et a permis à quelques voyageurs européens, venus après nous, de suivre
notre exemple et d'établir ainsi nos droits.

Ayant opposé un refus motivé à l'émissaire de Gabraïe, nous voulûmes
nous remettre en marche; mais notre rusé drogman, pour se rendre
agréable à Gabraïe, s'y prit si bien qu'il nous décida à passer la nuit
où nous étions. On chercha à débaucher nos porteurs; le lendemain,
quatre ou cinq d'entre eux nous quittèrent; nous perdîmes une journée à
les remplacer, et notre provision de farine tirant à sa fin, il fallut
encore une demi-journée pour s'en procurer; enfin, j'ordonnai à nos gens
de se mettre en route; mais un étranger que j'avais remarqué parmi les
paysans qui badaudaient autour de notre campement, donna un
contre-ordre. Cet étranger, de haute taille et aux larges épaules,
balançait d'un air important son javelot et son long sabre passé dans
une ceinture d'un volume démesuré.

Je demandai à mon drogman ce qu'était cet homme.

--C'est, me répondit-il d'un air contrit, le principal huissier du
seigneur Blata-Gabraïe; il est envoyé pour nous empêcher d'aller plus
loin.

J'ordonnai de nouveau de brider les mules, et à cet effet, je fis passer
un muletier devant moi. L'huissier s'avança sur nous, la main levée: je
le mis bientôt hors d'état de nous nuire. Aussitôt apparurent une
quarantaine de soldats qu'il avait postés aux alentours de notre
bivouac. Soldats et paysans s'empressèrent auprès de l'huissier qui,
malgré mon peu de ménagement pour sa personne, montra, quoiqu'en force
désormais, la plus grande modération. Il chargea les plus âgés d'entre
les paysans de nous garder jusqu'à l'arrivée de Gabraïe; puis quelques
soldats l'emmenèrent, et il ne reparut plus. Nous apprîmes dans la suite
qu'il ne passait pas pour méchant homme et qu'il était renommé pour sa
voracité: il pouvait consommer en un seul repas un quartier de boeuf
cru, une vingtaine de pains et une cruche d'hydromel d'environ dix
litres.

Paysans et soldats nous supplièrent d'attendre leur seigneur; ils
devenaient, disaient-ils, responsables de notre présence. Je m'emportai
et j'affirmai que, dans ce lieu, je ne goûterais plus ni à pain ni à
sel. Vers le soir, ces braves gens voyant que je prenais mon engagement
au sérieux, consentirent à nous laisser continuer notre route: mais
après environ une demi-heure de marche, nous les retrouvâmes arrêtés de
nouveau. L'un d'eux me dit:

--Maintenant tu peux prendre de la nourriture, puisque nous avons changé
de campement; nous sommes obligés, tu le sais, de vous retenir jusqu'au
moment où notre maître s'entendra avec vous.

Je ne pus m'empêcher de reconnaître ce qu'il y avait de bonté dans cette
concession imaginée par de simples paysans et des soldats indisciplinés.

Le lendemain, vers midi, Gabraïe, suivi de quelques soldats, vint à
notre bivouac. C'était un homme d'une quarantaine d'années, maigre,
avare de paroles, à l'air distingué, froid et intelligent. S'asseyant au
pied d'un arbuste, il nous fit dire de lui donner trente talari et deux
bons fusils.

Nous répondîmes qu'en d'autres circonstances nous lui aurions peut-être
fait un présent avec plaisir, mais que retenus injustement et comme des
trafiquants qui se regimbent contre les péagers, nous étions d'autant
plus décidés à refuser, que l'endroit était franc de tout droit; qu'au
surplus, il était le plus fort et pouvait prendre tout ce qu'il
voudrait.

--À votre aise, dit-il en souriant dédaigneusement, restez où vous êtes.

Il remonta à mule et partit pour son habitation située à sept heures de
marche.

Persuadés que notre volumineux attirail de voyage nous valait cette
avanie, puisque je venais de faire deux fois cette même route sans
rencontrer d'obstacle, nous décidâmes de détruire nos bagages. Mon frère
se réserva quelques instruments d'astronomie, et nous commençâmes à tout
jeter dans les grands feux allumés pour cuire le pain de nos gens. Mais
paysans, soldats, porteurs, tous se précipitèrent, arrachèrent nos
bagages du feu et dispersèrent les tisons et la braise. Un des porteurs
me dit ensuite:

--Pourquoi en user ainsi? Ces valeurs que vous cherchez à détruire ne
sont-elles pas votre seule ressource dans un pays étranger? Dieu confie
les richesses à l'homme pour les utiliser et non pour les anéantir sans
profit pour personne. Ne craignez-vous pas qu'il ne vous punisse
d'abuser ainsi de ses dons? Les contrariétés sont éphémères; quelque
occurrence peut vous rouvrir le chemin d'Adwa; vous regretteriez alors
d'avoir obéi à votre impatience, et nous, qui mangeons votre pain, nous
regretterions de vous avoir laissés faire.

Malgré ces sages conseils, nous persistâmes dans notre dessein. Donnant
aux esprits le temps de se calmer, nous fîmes entasser nos bagages dans
notre tente, comme par mesure d'ordre, et j'allumai une mèche
communiquant à une caisse de poudre; mais Domingo, que j'avais chargé de
voir si personne n'approchait, attira l'attention par sa frayeur; on se
rua sur la tente: en un tour de main elle fut déplantée, enlevée comme
par un coup de vent, et les effets furent dispersés. Je compris enfin
que je jouais le rôle d'un enfant gâté qui, pour se venger de parents
trop indulgents, alarme leur sollicitude en tournant sa colère contre
lui-même.

Au bout de quelques jours, la plupart de nos porteurs, considérant
l'expédition comme infructueuse, désertèrent les uns après les autres.
Ces porteurs sont ordinairement de petits cultivateurs qui, lorsque la
récolte a été mauvaise, se louent aux trafiquants pour une somme
très-modique. Leur départ soulagea d'autant plus notre bourse que les
sauterelles ayant dévasté plusieurs provinces du Tigraïe, le blé était
hors de prix. Nous avions rencontré de longues files d'hommes tristes et
amaigris, réduits par la famine à émigrer vers l'intérieur, avec leurs
enfants, leurs femmes et leurs vieillards. Le paysan tigraïen passe pour
être très-attaché au sol, peut-être parce que ses champs exigent plus de
labeur que ceux du reste de l'Éthiopie; en temps de disette, avant de se
résoudre à émigrer, il épuise sa dernière ressource, il immole son
dernier boeuf de labour, sa dernière chèvre, sa dernière volaille, il
sustente sa famille de feuilles ou d'herbes cuites dans de l'eau, et ce
n'est qu'au dernier degré de misère, qu'il se décide à abandonner son
champ pour aller louer ses services dans quelque province moins
éprouvée. C'était avec la plus grande difficulté que nous nous
procurions la farine nécessaire, et notre infidèle drogman,
surenchérissant sur la disette, nous la faisait payer vingt-et-une fois
plus cher qu'en temps ordinaire. Nos provisions personnelles étant
finies, nous fûmes réduits au régime de nos porteurs.

Parmi ces derniers se trouvait un nommé Habtaïe: nous ne pouvions nous
comprendre que par signes, mais nous nous étions attachés l'un à
l'autre, et quand porteurs et muletiers nous abandonnèrent, il resta
seul auprès de nous avec le drogman et un garçon de seize ans, natif
d'Adwa, nommé Samson.

Trop peu nombreux désormais pour demeurer campés la nuit, à cause des
éléphants, des animaux carnassiers et des voleurs des environs, nous
dûmes aller nous établir à 600 ou 800 mètres de là, dans le village de
Maïe-Ouraïe. Ce village, situé sur une éminence accotée à une montagne
qui s'élève perpendiculairement comme un mur, domine la longue et
étroite vallée où nous avions campé et que le typhus rend inhabitable en
automne et au printemps; par bonheur l'été durait encore. En face du
village, se dressent isolément dans la vallée deux gigantesques
aiguilles de rocher, au pied desquelles se tient un marché hebdomadaire.
À Maïe-Ouraïe, notre détention nous apparut sous des formes plus
réelles; nos bagages furent mis dans une maison dont on gardait la
porte, car depuis nos deux tentatives de les détruire, on surveillait
nos moindres actions. Gabraïe nous envoya dire que nous ferions bien
d'en finir, pendant qu'il en avait encore envie. Mais nous persistâmes
dans notre refus. Le Dedjadj Kassa passait pour être équitable et, comme
son père, favorable aux Européens; nous lui expédiâmes successivement
deux messagers, mais ils ne reparurent pas; nous gagnâmes un paysan: il
partit, fut pris, maltraité et ramené chez lui. Il ne nous restait plus
qu'à essayer de communiquer avec le Dedjadj Oubié, et comme nous
n'avions personne à lui envoyer, il fut décidé que je tenterais moi-même
l'aventure.

Les soldats de Gabraïe, fatigués sans doute de la maigre chère qu'ils
faisaient chez les paysans, avaient obtenu d'être rappelés: deux ou
trois d'entre eux, avec les paysans, furent jugés suffisants pour nous
surveiller. En m'appliquant à attirer les enfants du village, j'avais
gagné le coeur des parents, et grâce à la familiarité qui s'établit
entre nous, je m'aperçus qu'ils compatissaient à notre position. Les
hommes sont honnêtes au fond, et leur appui moral au moins est acquis
aux victimes de l'injustice. Au moment d'une démarche hasardeuse, on est
bien aise d'un pareil appui, ne fût-ce que pour se réconforter contre
les possibilités d'insuccès. Le sage n'a que faire peut-être d'un tel
soutien, il se suffit à lui-même; mais je n'étais pas un sage.

Après notre frugal repas du soir, nous nous étendîmes, mon frère et moi,
sur nos nattes comme d'habitude, et nous conversâmes longtemps, afin de
laisser à nos gardiens le temps de désirer le sommeil. Mon frère
continua à parler seul, pendant que je me glissais furtivement dehors
avec Samson: en rampant avec précaution, nous pûmes sortir du village
sans faire aboyer les chiens.

Samson me suivait aveuglément, car, chez les Éthiopiens, le serviteur se
regarde comme le compagnon inféodé à la fortune de son maître, dont il
accroît en quelque sorte la famille, et dont il doit partager l'heur et
le malheur.

Nous commencions à cheminer, lorsque voyant se dessiner sur le ciel la
silhouette d'un homme armé, puis d'un deuxième, nous nous remîmes à plat
ventre. Plus de doute, la route était gardée. Samson me fit signe de
retourner sur nos pas; je lui répondis de la même façon qu'il pouvait le
faire; mais rapprochant ses deux index l'un contre l'autre, et les
tournant dans la direction d'Adwa, il me fit comprendre par sa pantomime
qu'il ne se séparerait pas de moi. Je me relevai alors en faisant
résonner les batteries de mon fusil, et nous marchâmes résolument. Soit
indécision de la part des factionnaires, soit tout autre motif, ils
disparurent dans l'ombre, et nous passâmes.

Nous avions à traverser la plaine déserte de Tsam-a, qui court nord et
sud, et qui, dans cet endroit, a environ onze milles géographiques de
large; elle est infestée de lions, de léopards et d'éléphants, et
parcourue par de petites bandes de malfaiteurs cherchant à enlever des
bestiaux, à tuer les bouviers attardés ou à piller quelque compagnie de
hardis trafiquants qui, pour se soustraire au péage, se hasardent à
voyager de nuit. Cette plaine, dont le nom signifie soif, est dépourvue
d'eau et hérissée de broussailles épineuses et d'arbres peu élevés
formant d'épais fourrés où les bêtes fauves se retirent le jour. De
temps à autre, nous nous arrêtions pour sonder de l'oreille le silence
de la nuit; et, malgré la rapidité de notre marche, la rosée abondante,
particulière aux basses terres de l'Éthiopie, glaçait nos membres. Après
quelques heures de marche, nous luttions contre cette somnolence qui
prend à l'avant-jour, lorsque nous arrivâmes au pied du plateau où se
trouvait la frontière des États d'Oubié. Pendant que nous gravissions la
montée, le panorama qui se déployait derrière nous s'éclaira: à nos
pieds, une couche épaisse de vapeurs d'un blanc d'argent cachait la
plaine; on apercevait seulement les pointes des deux aiguilles de
rocher, près desquelles mon frère songeait sans doute avec inquiétude
aux chances de ma tentative. Au-delà, on voyait les plans heurtés et
majestueux de la chaîne où se trouve le village de Halaïe, derrière
lequel montait un soleil radieux. Nous nous assîmes pour jouir de ce
spectacle et nous détendre un peu à la chaleur des premiers rayons. Le
manteau de vapeurs qui couvrait la plaine se morcela bientôt, entra en
mouvement et se fondit dans l'espace; nous restâmes quelque temps à
goûter le plaisir d'avoir échappé aux chances contraires de la nuit, car
à l'issue heureuse d'une entreprise qui présente quelque danger, la vie
semble reprendre une saveur plus douce. Après une montée d'environ deux
heures, nous reçûmes l'hospitalité dans le village de Kaï-Bahri,
relevant du Dedjadj Oubié, et habité presque exclusivement par des
musulmans, trafiquants d'esclaves.

Depuis quelques jours, je commençais à m'exprimer en arabe. Durant mon
court séjour en Égypte et jusqu'à mon arrivée à Moussawa, mes oreilles
s'étaient accoutumées aux sons de cette langue; dépourvu de drogman à
Halaïe, je rencontrai un Musulman qui, comme quelques-uns de ceux du
Tigraïe, parlait couramment l'arabe, et, à ma grande surprise, je me
trouvai tout-à-coup capable de le comprendre un peu et d'exprimer
quelques idées. Dans la suite, j'ai souvent constaté chez d'autres cette
espèce d'instantanéité dans l'emploi d'une langue étrangère, après un
travail inconscient d'incubation préparatoire; il est remarquable
d'ailleurs combien peu de mots suffisent pour exprimer les pensées les
plus usuelles.

Mon hôte m'offrit d'abord un grand hanap en corne plein de bouza que je
vidai d'un trait; puis il me servit sur une natte étendue à terre, trois
pains, un hanap de lait caillé fortement assaisonné d'ail, une écuellée
de miel et une autre de moutarde délayée dans du beurre fondu. Je fis
honneur à ces mets et mon fidèle Samson put se rassasier à son tour. Mon
hôte, qui parlait un peu l'arabe, me pria de visiter sa femme malade. À
cette époque, les habitants du Tigraïe croyaient tout Européen médecin,
mais depuis qu'un docteur européen a pratiqué dans leur pays, cette
croyance a disparu et ils sont revenus aux recettes empiriques de leurs
pères. Je ne pus rien comprendre à la maladie de mon hôtesse; je vis
seulement qu'elle était jeune et remarquablement jolie; je déclarai son
mal nerveux et je me retirai en pronostiquant une prompte guérison. Peu
de jours après, j'appris qu'elle était morte.

Je fis présent à mon hôte de deux talari; ce présent disproportionné
réveilla en lui la cupidité du trafiquant et il me dit en
m'accompagnant, que le maître de la mule qu'il venait de me procurer
exigeait un prix supérieur au prix convenu. Comme je savais que la mule
lui appartenait, je mis aussitôt pied à terre, et le laissant tout
confus de voir sa ruse éventée, je repris mon chemin, en maudissant
Kaï-Bahri et son hospitalité mercantile.

À la fraîcheur matinale avait succédé une chaleur incommode: nous ne
marchions plus qu'avec peine. Près du village de Maloksito, nous
trouvâmes à louer une mule; Samson n'en pouvant plus, demanda à me
rejoindre le lendemain, et avant le coucher du soleil, j'entrai seul à
Adwa, où je revis avec plaisir le Père Sapeto.

J'éprouvai quelque difficulté à me procurer un drogman parlant l'arabe
et l'amarigna. Depuis Halaïe, en marchant vers l'intérieur, l'arabe
n'est plus compris, si ce n'est par quelques trafiquants musulmans.
Jusqu'à la rivière le Takkazé, le tigraïen est la langue usuelle. Le
Dedjadj Oubié, originaire du Samen, situé à l'ouest du Takkazé, où l'on
ne parle que l'amarigna, venait d'étendre sa domination sur une portion
importante du Tigraïe, et c'était une grande cause d'irritation pour les
Tigraïens d'être obligés, dans leurs rapports avec l'autorité, de se
servir de l'amarigna, ou bien de parler par interprètes.

Je me rendis le lendemain au camp d'Oubié, et je fus introduit presque
immédiatement. Je trouvai le prince assis sur un tapis à terre, au
milieu de femmes qui lui tressaient les cheveux. Il parut prendre
intérêt au récit de mon évasion de Maïe-Ouraïe et me dit qu'il me savait
beaucoup de gré d'avoir mis mon espérance en lui. Il me fit apporter à
déjeuner et, honneur qu'il n'accordait à personne, il me servit de ses
propres mains.

Avant de me donner mon congé, il fit soulever la portière d'entrée,
m'indiqua deux hommes à cheval sur la place et me dit:

--Voilà les messagers que j'envoie au Dedjadj Kassa, pour le prier de
faire escorter ta caravane jusqu'à ma frontière.

Je lui demandai la permission d'aller annoncer moi-même cette bonne
nouvelle à mon frère, et présumant que ce dernier trouverait
difficilement des porteurs, j'en engageai une trentaine en rentrant à
Adwa, et sur-le-champ je partis avec eux pour Maïe-Ouraïe.

De son côté, mon frère avait travaillé aussi à sa délivrance: il avait
fait offrir dix talari à Gabraïe, qui les accepta, tout en persistant à
réclamer les deux fusils et le complément de la somme dont il prétendait
nous imposer. Mon frère imagina alors d'ébranler l'obéissance qu'on
avait eue jusque-là pour les ordres de Gabraïe, en faisant naître chez
les paysans la crainte de déplaire au Dedjadj Kassa lui-même: il leur
représenta qu'en l'empêchant de se rendre auprès de leur suzerain, ils
le privaient d'un de nos trois beaux fusils de rempart que nous lui
destinions. Les paysans, après délibération, le laissèrent partir sous
bonne escorte. Enchanté du fusil de rempart, le Dedjadj Kassa fit à mon
frère une excellente réception; il manda Gabraïe, le réprimanda et lui
fit restituer les dix talari; mon frère les fit donner immédiatement à
l'église du lieu. On servit un repas, et tout allait pour le mieux,
lorsqu'un des principaux seigneurs de la cour, mû par une curiosité
indiscrète, s'avisa de toucher à la barbe naissante de mon frère;
celui-ci répondit par un soufflet. Heureusement, le Dedjadj Kassa apaisa
l'émotion de ses gens, fit faire des excuses à mon frère et lui dit que
la privauté dont il s'était offensé était sans conséquence; puis, après
l'avoir comblé de prévenances, il le renvoya, avec un soldat chargé de
l'accompagner et de faire transporter ses bagages par corvées, de
village en village, jusqu'à la frontière du Dedjadj Oubié. Mon frère
retourna à Maïe-Ouraïe d'où il se mit en route pour Adwa, et je le
rejoignis avec mes trente porteurs, d'autant plus à propos qu'il
n'avançait qu'avec la plus grande peine, à cause de la difficulté, qui
se renouvelait à chaque village, de réunir les paysans de corvée.

Deux jours après nous entrâmes enfin à Adwa. La route de Halaïe à Adwa
se fait ordinairement en trois jours; nous y avions mis presque un mois;
mais notre fermeté à résister à une demande injuste avait eu du
retentissement et commençait déjà à nous valoir les égards dont nous
avons joui depuis dans nos voyages.

Comme il convenait d'annoncer sans retard au prince notre heureuse
arrivée, je me rendis dès le lendemain chez lui. Il était campé à
quelques kilomètres d'Adwa sur une colline; l'armée campait autour, sur
des terrains nus, accidentés, mais à proximité de sources et de bons
pâturages; les principaux feudataires étant dispersés dans leurs
seigneuries, il n'y avait guère là plus de 10,000 hommes. Le camp était
composé de plusieurs enclos circulaires et contigus formés par des
huttes rondes et revêtues de chaume; au milieu de chaque enclos composé
de 60 à 400 huttes, s'élevaient de une à six tentes pour les chefs. Au
centre d'un de ces enclos formé d'environ 200 huttes habitées par les
gens de service, se trouvait l'établissement personnel du Dedjadj Oubié.
Cet établissement consistait en trois tentes dressées de front; sur leur
droite un vaste hangar construit en ramée, et, derrière, deux huttes
spacieuses. Les tentes lui servaient de chapelle, de salle d'audience et
d'antichambre; le hangar, de salle de festin ou de grande réception; il
passait la nuit dans une des huttes; l'autre, un peu à l'écart, gardée
par des eunuques, était réservée à ses femmes. L'enclos n'avait qu'une
seule entrée, en face des tentes. On ne voyait aux abords du camp ni
postes, ni sentinelles, ni aucun indice de ces précautions habituelles à
la vie militaire d'Europe.

Malgré un bourdonnement continu qui s'élevait de tous les quartiers, on
sentait que la vie du camp était concentrée devant les tentes du prince,
où plusieurs groupes de notables s'entretenaient d'un air circonspect.
Un huissier, les épaules nues et une verge à la main, se tenait debout à
la porte du hangar, ce qui dénotait que le prince s'y trouvait.

Je voulus entrer, mais l'huissier me barra le passage, en m'appuyant à
deux mains sa verge sur la poitrine. Je le repoussai brutalement et il
alla tomber contre un des poteaux de la porte. Mon interprète s'enfuit
effaré, et tous les yeux se portèrent sur moi, pendant que l'huissier
entrait en gesticulant chez le prince. Je compris, à l'ébahissement dont
j'étais l'objet, que ma vivacité avait une portée sérieuse, et j'allai
m'asseoir à l'écart sur une pierre. Bientôt un page sortant du hangar me
fit signe d'approcher: mon drogman ne se décida qu'avec peine à me
suivre et nous fûmes introduits.

Le prince, à demi étendu sur une couche élevée, présidait une réunion
d'environ soixante hommes, assis par terre et vêtus de la toge blanche
et du turban blanc particulier aux ecclésiastiques; son sabre, sa
javeline et son bouclier orné de bosselures en vermeil étaient accrochés
derrière lui; une quinzaine d'hommes, à la mâle tournure et à la
chevelure tressée, se tenaient debout autour de sa couche, immobiles et
respectueux. À l'autre bout du hangar, deux beaux chevaux gris pommelé
étaient attachés à des piquets devant un monceau d'herbe fraîche qu'ils
éparpillaient d'une lèvre repue. Après m'avoir considéré un instant, le
prince me donna le bonjour, me fit signe de m'asseoir, et l'assemblée
parut reprendre le cours d'une délibération. Pendant une grande heure,
je dus me borner à observer; mon drogman, à qui je manifestais mon
impatience, me faisait des gestes suppliants pour m'engager à attendre.
Au centre de l'assemblée, deux personnages d'un âge avancé consultaient
par moments un manuscrit in-folio; les assistants se levaient chacun à
leur tour, semblaient émettre des considérants terminés par un avis et
se rasseyaient, le silence reprenait, interrompu seulement par le bruit
argentin des sonnailles des chevaux ou par la voix grêle et sèche
d'Oubié.

Enfin, un vieillard se leva; et l'intérêt général parut s'accroître; il
adressa quelques paroles au prince; ce dernier, promenant lentement ses
regards sur tous, dit un seul mot, qui sembla causer une émotion
pénible; le grand livre fut emporté; l'assemblée s'écoula
silencieusement et fut accueillie au dehors par une sourde rumeur. Je
restai seul en face du prince, avec mon drogman et les soldats qui
entouraient sa couche. Sur son invitation, je m'approchai, et le
remerciai d'avoir facilité mon arrivée et celle de mon frère, dont
j'excusai l'absence en alléguant sa fatigue. Le prince était très-grave;
il me congédia presque aussitôt, en me disant qu'il me ferait savoir le
jour où je devrais lui présenter mon frère et le Père Sapeto.

À peine sorti, mon drogman poussa de gros soupirs comme un homme
longtemps oppressé, et me dit:

--Étonnant! étonnant! j'en suis encore abasourdi! Avoir des yeux, des
oreilles, des sens au complet, et n'en pas faire usage! Nos pères l'ont
bien dit: Évite de prendre pour compagnon l'homme colère. Vous autres,
Francs, vous êtes toujours bouillants. Jolie matinée que tu m'as faite
là! Je l'ai échappé belle. Tu appelles donc à plaisir les catastrophes?
Frapper un huissier, là, devant tout le monde, pour nous faire hacher
sur place! Mais, apprends, jeune imberbe, que celui qui voyage doit
savoir dévorer un affront, s'il veut rentrer chez lui à la fin du jour.
Est-il nécessaire de parler la langue des gens pour se rendre compte de
ce qui se passe? Je vais t'expliquer, moi, ce que tu n'as pas su
comprendre:

--Un chef important a voulu, ces jours derniers, entrer chez le prince:
arrêté comme toi par l'huissier, comme toi il a osé lever sur lui la
main; et aujourd'hui, à cette même place où vous avez l'un et l'autre
commis le même méfait, on a tenu conseil, on a consulté le livre de la
Loi, et malgré la bravoure, le rang et la nombreuse parenté de l'accusé,
là, sous tes yeux, on vient de le condamner à avoir la main coupée.
L'exécution a eu lieu pendant que tu parlais au prince. Tu peux bien
rendre grâce à la tolérance de ces barbares, qui n'ont voulu voir en toi
que jeunesse et ignorance. Ils sont, en vérité, parfois meilleurs que
nous tous.

Je l'apaisai en lui avouant ma légèreté, et nous rentrâmes à Adwa les
meilleurs amis du monde.

Ce brave homme, âgé d'une soixantaine d'années, était natif de Bagdad,
mais Arménien de nation. Me sachant en peine d'un drogman, il s'était
obligeamment offert à m'accompagner chez le prince. Il parlait
l'arménien, le turc, l'arabe, le persan, le skipétare, le grec et un peu
l'amarigna et le tigraïen. Il avait parcouru, comme trafiquant, la
Perse, la Circassie, la Turquie, l'Inde, les pays turkomans, toute
l'Asie mineure, une partie de l'Arabie, et s'était enrichi et ruiné
plusieurs fois. Venu par le Soudan en Éthiopie pour y chercher du l'or
et des esclaves, il aperçut dans une caravane, en entrant à Gondar, une
jeune sidama, s'en éprit sur-le-champ et dépensa, pour l'acheter, une
partie de ses maigres ressources; le reste subvint aux dépenses de la
lune de miel: il s'endetta même. Espérant obtenir quelque secours d'un
orfèvre arménien établi à Adwa, il laissa l'esclave à Gondar en
nantissement chez son hôte et partit. Son co-religionnaire l'accueillit
et s'habitua tellement à lui, que moitié avarice, moitié sympathie, il
ne voulut plus s'en séparer. La nourriture d'un homme coûte si peu dans
le pays, et cet aventurier du négoce était si bavard, si plein d'humour
et si fécond en anecdotes, qu'il était naturel de le retenir quand on le
pouvait. À Adwa, il oublia ses rêves de fortune, et pendant six années,
il regretta son esclave, qu'il parvint enfin à dégager des mains de son
hôte de Gondar. Il est mort depuis, sur une barque qui le conduisait à
Djiddah, où il projetait un dernier trafic.

Nous savions que le Dedjadj Oubié avait conçu de la jalousie au sujet du
fusil de rempart donné par mon frère à son rival Kassa. Ces fusils se
chargeaient par la culasse: nouveauté merveilleuse pour le pays. Nous
savions également qu'il avait refusé aux missionnaires allemands la
permission d'aller à Gondar, ville située dans les États de son suzerain
nominal, le Ras-Aly, et comme nous désirions nous y rendre au plus tôt,
nous jugeâmes prudent, pour ne point provoquer de nouveau sa jalousie,
de lui faire présent, avec d'autres objets, des deux fusils de rempart
qui nous restaient. Je me rendis donc à son camp, avec mon frère et le
Père Sapeto, que je lui présentai. Il fut enchanté des fusils. Je les
tirai en sa présence, en prenant pour but un groupe d'arbres tellement
éloigné, que les assistants ne purent voir la poussière soulevée par les
balles; à chaque coup ils regardaient, bouche béante, le Prince, comme
pour savoir s'il n'y avait pas quelque tour d'escamotage de ma part; par
politesse, on eut l'air d'ajouter foi à la portée que j'annonçais; mais
le lendemain, un paysan étant venu montrer au prince des balles d'un
calibre inusité, lancées, croyait-il, par quelque lutin, car il n'avait
entendu aucune détonation, on reconnut mes projectiles, et le bruit se
répandit que nous avions donné au Dedjazmatch des armes qui portaient
sûrement la mort à une demi-journée de route. Le prince en conçut pour
nous une amitié particulière, et envoya nous demander à plusieurs
reprises en quoi il pourrait nous être agréable. Afin de mieux tenir en
haleine ses bonnes dispositions, nous nous gardâmes d'en user; mais,
ayant fait en secret nos préparatifs, environ un mois après, nous nous
présentâmes chez lui, suivis de nos bagages, et comme si nous n'avions
pas douté de son consentement, nous lui annonçâmes que nous allions à
Gondar. Pris ainsi à l'improviste et embarrassé par notre assurance, il
nous permit, bien malgré lui, de continuer notre route; il nous donna
même un soldat pour nous escorter jusqu'aux frontières de ses États, qui
s'étendaient jusqu'à une heure de marche de la ville de Gondar.
Personne, dans Adwa n'avait cru à la possibilité de notre voyage à
Gondar; car Oubié passait pour le moins affable des princes éthiopiens
envers les étrangers, quoiqu'il tirât vanité de leur présence dans son
pays, surtout quand ils exerçaient quelque art manuel ou se trouvaient à
même de lui faire des présents. En le quittant, nous lui recommandâmes
le Père Sapeto et il nous promit de lui accorder une protection
spéciale.

Ayant réussi à introduire et à établir dans le Tigraïe un prêtre
catholique, malgré les anciennes et sanguinaires prohibitions, il avait
semblé que, pour confirmer ce premier avantage, le Père Sapeto ne
pouvait mieux faire que de rester dans cette province, où il serait à
portée de communiquer facilement avec l'Europe par Moussawa, de recevoir
des secours, et d'accueillir d'autres missionnaires, si la Propagande
décidait de donner suite à une mission commencée d'une façon si
inespérée. Il fut convenu qu'avant d'exercer son ministère, ou de
chercher à ramener les schismatiques, il s'adonnerait à l'étude de
l'_amarigna_ et du _guez_ ou langue sacrée, tout en s'appliquant à se
concilier le bon vouloir des habitants. Nous partageâmes nos ressources
avec cet agréable compagnon, et nous le quittâmes à regret; dès lors,
notre route se bifurqua pour toujours. Quelques mois après, mon frère
arrivait à Rome, et la Congrégation des Lazaristes, autorisée par la
Propagande, adjoignait d'autres missionnaires au Père Sapeto, pour
continuer la mission en Tigraïe et en pays Amhara.

La journée était avancée lorsque nous quittâmes le camp du Prince. Ayant
reconnu les inconvénients de nombreux bagages, nous les avions réduits à
ce que nous pensions être le strict nécessaire; nous avions fait présent
de nos deux tentes, et à l'exception des instruments d'astronomie de mon
frère, tout était renfermé dans des outres de peau de chèvre, plus
commodes à transporter et attirant moins l'attention que les malles ou
les coffres. Nous n'avions plus que vingt suivants environ, tant
porteurs que serviteurs. Le soldat d'Oubié nous faisait héberger chaque
soir; à cet effet, il nous précédait de quelques centaines de mètres et
s'enquérait auprès des paysans occupés aux champs, du nom du chef de la
localité. Parfois, ceux-ci, devinant ses intentions, tiraient du pied;
il les poursuivait, atteignait les moins lestes, et l'on riait de part
et d'autre; mais ces débuts nous pronostiquaient ordinairement maigre
chère. Nos porteurs déposaient leur charge sur le _chango_ ou place du
village: c'est le forum éthiopien, le lieu où se discutent les intérêts
publics et privés; villes, bourgs, villages, les plus petits hameaux ont
le leur. Notre soldat parcourait le village, annonçant à haute voix sa
mission, puis, revenait s'accroupir auprès de nous, et quelquefois nous
attendions longtemps que les habitants vinssent négocier. En tout pays,
le laboureur est avare et madré; de plus, celui d'Éthiopie est
particulièrement loquace. Un à un, ces braves gens s'assemblaient,
discutaient d'abord avec le soldat d'Oubié, et s'entre-querellaient pour
la répartition de nos gens, quelquefois endormis de fatigue; on les
réveillait, on réunissait les bagages dans la maison qui nous était
destinée, et chacun suivait le paysan chargé de l'héberger pour la nuit.
Le Dedjadj Oubié avait recommandé de nous faire donner chaque soir un
mouton; on nous servait du reste, six ou huit portions, tant en pain
qu'en mets préparés; car, en Éthiopie, on mange toujours avec
quelques-uns de ses serviteurs. D'ailleurs, il est d'usage de fournir le
voyageur assez abondamment pour que, sur son repas du soir, il puisse
réserver son déjeuner du lendemain. Entre Adwa et Gondar, une seule
fois, les habitants refusèrent de nous recevoir, leur chef s'étant
offensé d'une expression échappée à notre soldat; il nous fallut presque
recourir à la violence pour qu'on nous permît d'entrer dans un parc de
moutons pour nous y abriter contre les hyènes. La coutume est en pareil
cas, d'intenter une action en dommages et intérêts, qui varient selon
l'importance du voyageur. Quant à nous, malgré le vif désir de notre
guide, nous ne voulûmes faire aucune plainte.

Nous arrivâmes à Gondar le 28 mai, sept jours après notre départ d'Adwa.
Jusqu'alors Gondar n'avait été visité que par un très-petit nombre
d'Européens, et cela à de longs intervalles. Cette ville, voisine des
parties encore peu explorées de la haute Éthiopie, nous offrait
plusieurs avantages pour nos investigations; son marché hebdomadaire, le
plus important de l'Éthiopie, y attire des caravanes de toutes les
parties de l'intérieur; aussi, avions-nous désiré d'en faire le point
central de nos entreprises. En entrant en ville, nous nous fîmes
conduire à la maison d'un des quatre Likaontes ou grands juges
impériaux, nommé Atskou, qui passait pour aimer les étrangers et surtout
les Européens.

Le Lik Atskou, qui parlait un peu l'arabe, vint nous accueillir sur le
seuil de sa maison. C'était un homme d'environ soixante-dix ans, grand,
d'une belle prestance, ayant le teint très-foncé et une physionomie
douce et intelligente; il insista pour nous défrayer, nous et notre
monde; et ce fut à grande peine que nous obtînmes le troisième jour de
vivre désormais du nôtre. Mais il ne voulut jamais consentir à nous
laisser chercher un logement ailleurs.

--Vous venez de bien loin, mes pauvres enfants; nous dit-il, et les
hommes de notre ville sont si rapaces à regard des étrangers! C'est à
moi de vous garder tant que vous resterez à Gondar.

Nous chargeâmes le soldat d'Oubié d'un message de remercîment pour son
maître, et nous le congédiâmes en lui donnant, selon l'usage, une mule
et quelques talari.

Durant notre séjour forcé dans la plaine d'Igr-Zabo, nous avions eu tout
le loisir de réfléchir; l'expérience modifiait déjà nos opinions
préconçues; la première effervescence commençait à s'apaiser, et notre
voyage nous apparut sous des faces nouvelles. De Moussawa à Gondar, nous
avions minutieusement relevé le pays à la boussole, mais les attractions
magnétiques causées par la nature ferrugineuse du sol introduisaient
dans ce travail des incertitudes dont les voyageurs feraient bien de se
préoccuper davantage. Mon frère, reconnaissant d'ailleurs l'insuffisance
de ses instruments, conçut l'idée de jeter les fondements d'une carte
exacte du pays par la méthode qu'il appelle _Géodésie expéditive_, et il
résolut de retourner en France pour se procurer des instruments qui
n'avaient été jusque-là employés d'une manière continue par aucun
voyageur en pays inconnus. On sait, en effet, que la plupart des cartes
de ces pays sont rédigées tant bien que mal au moyen de journées de
route, malaisées à bien estimer et corrigées, le plus souvent au hasard,
par des observations astronomiques trop rares et qu'il est impossible de
contrôler. D'autre part, des marchands d'esclaves venus de l'Afrique
centrale nous ayant assuré qu'en Innarya coulait un fleuve large comme
le fleuve Bleu et dont les eaux se déversaient dans le bassin de
l'Égypte, il fut convenu que durant l'absence de mon frère, j'irais au
moins jusqu'à Saka, capitale de l'Innarya; et pour mieux utiliser mon
voyage, je m'exerçai sous sa direction à faire les observations
d'astronomie nécessaires pour déterminer la position d'un lieu, ainsi
que les observations météorologiques à continuer jusqu'à son retour.
Nous étions au mois de juin; on entrait dans la saison des pluies
hivernales; les chemins sont alors impraticables, les lits desséchés des
ruisseaux, des torrents et des rivières s'emplissent et deviennent
souvent autant d'obstacles dangereux; d'ailleurs, le Takkazé, qui sépare
le pays de Tigraïe de celui de l'Amhara est infranchissable pendant sa
crue, qui dure depuis le milieu du mois de Sénié, correspondant aux
derniers jours de notre mois de juin, jusqu'au milieu du mois de
Meuskeurrum, correspondant aux derniers jours de notre mois de
septembre. Pendant la crue, les communications entre le Tigraïe et
l'Amhara ne sont entretenues qu'à de longs intervalles par quelques
messagers, excellents nageurs, qui malgré leur expérience, sont souvent
entraînés par les crocodiles ou emportés par les eaux. La dernière
caravane de la saison quitte Gondar pour Moussawa, de façon à arriver au
Takkazé au plus tard le 19 juin; il ne me restait donc que quelques
jours à jouir de la compagnie de mon frère.

Le Lik Atskou nous présenta à l'Atsé ou empereur; il nous présenta
également à l'Itchagué ou chef de tout le clergé régulier de l'ancien
Empire, ainsi qu'à quelques notables de Gondar.

Depuis quelque temps, le vice-roi d'Égypte, Méhémet-Ali, s'étant épris
de l'idée de conquérir des mines d'or, ses pachas gouverneurs du Sennaar
et des provinces environnantes, s'évertuaient à faire des expéditions
contre les peuplades voisines. Ils ne découvraient pas de mines, mais
ils se procuraient de l'or en ramenant des milliers de prisonniers
qu'ils vendaient comme esclaves ou qu'ils incorporaient dans leurs
régiments. Une de ces expéditions, dirigée contre la riche province de
Dambya, voisine de Gondar, fut repoussée par le Dedjadj Conefo,
gouverneur de ce pays au nom du Ras-Ali. Les Égyptiens, dit-on,
perdirent dans la bataille 700 hommes de troupe régulière et un plus
grand nombre d'irréguliers. Méhémet-Ali comptait venger cet échec, et, à
l'époque de notre entrée dans le pays, il se formait au Sennaar un
nouveau corps expéditionnaire qui devait s'emparer de Gondar. Les
princes de l'Éthiopie chrétienne auraient aisément pu repousser
l'invasion; mais la désunion était parmi eux, et les populations
achevaient de se décourager aux bruits avant-coureurs des ennemis et de
leurs engins de guerre dont ou exagérait les effets redoutables. À
Gondar et dans les provinces, on ne s'entretenait que de ces choses, ce
qui contribua à donner du retentissement à notre arrivée dans la
capitale. L'Atsé, l'Itchagué, les notables, apprenant que mon frère
retournait en France, décidèrent, en assemblée, d'en profiter pour faire
un appel aux puissances chrétiennes de l'Europe. En conséquence, ils lui
donnèrent deux lettres écrites au nom de la nation, l'une pour le roi de
France, l'autre pour la reine d'Angleterre, et le supplièrent de ne rien
négliger pour accomplir promptement sa mission, de laquelle dépendait,
disaient-ils, le salut des chrétiens d'Éthiopie.

Avant de nous séparer, nous convînmes, mon frère et moi, de nous
rejoindre, à un an de là, dans l'île de Moussawa; et il partit pour le
Tigraïe avec une petite caravane, la dernière de la saison.

Dans mon inexpérience, douze mois me paraissaient plus que suffisants
pour aller planter un guidon aux couleurs françaises sur un des pics des
montagnes de la Lune, ou du moins pour atteindre aux régions où l'on
place ordinairement ces montagnes; mais je comptais sans les obstacles
que le voyageur rencontre dans cette partie de l'Afrique.

Il n'a pas, il est vrai, à affronter ces vastes déserts qui, dans
d'autres régions de ce continent, forment des barrières si pénibles à
franchir; les pays qu'il traverse sont presque partout fertiles et
peuplés, mais la diversité des races, des religions, des langues, des
moeurs, la multiplicité des rois, des princes et des petits despotes,
les intérêts, les jalousies, les haines qui divisent les populations,
les épidémies accidentelles ou périodiques, sont autant d'empêchements
éventuels. À chaque étape, il peut être contraint de faire séjour, ou
devenir victime de cette tendance qu'ont les indigènes de retenir
l'étranger pour toujours; enfin, les races africaines habitant loin des
côtes, regardent ordinairement le temps comme presque sans valeur; elles
semblent vivre de forces mortes comme d'autres races de forces
mouvantes, et, dans de telles conditions, l'activité individuelle risque
trop souvent de s'épuiser contre la flaccidité qui l'environne. Entre
autres faits résultant d'un pareil état de choses, on rapporte qu'une
caravane de trafiquants a mis deux années pour faire la route de Basso
en Gojam à Saka en Innarya, route que, dans des circonstances
favorables, un bon piéton fait en quatre jours, la distance en ligne
droite n'étant que de 233 kilomètres.

Mon frère parti, je dus aviser à mon hivernage. Le Lik Atskou entendait
me garder dans sa maison, mais elle ne désemplissait pas de visiteurs
attirés par l'originalité de son esprit, son érudition célèbre dans
toute l'Éthiopie et les charmes de son langage. Je ne pouvais donc y
vivre assez retiré à mon gré, et je fis construire à la hâte, dans un
enclos attenant à sa cour, une spacieuse cabane couverte en chaume, où
je m'installai avec ma mule; mes gens réparèrent pour eux-mêmes une
hutte abandonnée appartenant à mon hôte. Domingo que mon frère avait
voulu laisser auprès de moi, un drogman, deux jeunes hommes et une
servante pour préparer notre nourriture, composaient alors toute ma
maison.

Dès la fin de juin, les pluies me retinrent chez moi: ma visite
quotidienne au Lik Atskou, une série d'observations météorologiques et
des hauteurs de soleil, la lecture et quelques consultations médicales
faisaient passer rapidement mes journées. Ce genre de vie confirma les
habitants dans la haute opinion qu'ils s'étaient faite de mes lumières:
malgré ma jeunesse, ils me tenaient pour astrologue et médecin savant;
aussi bien, je possédais quelques drogues et une belle trousse
d'instruments de chirurgie. Un incident qui eut lieu avant le départ de
mon frère aurait dû pourtant leur faire ouvrir les yeux sur mon compte.

Un notable de la ville était venu me supplier de secourir un de ses
parents qu'il aimait tendrement, disait-il. Je me rendis auprès du
malade; il avait une descente du rectum, et je déclarai l'excision
indispensable. Les parents effrayés me demandèrent l'emploi de moyens
plus doux et m'objectèrent que les rebouteurs du pays étaient incapables
d'une opération si délicate. Je leur dis qu'il n'y avait pas d'autres
remède, j'offris d'opérer moi-même et j'envoyai quérir mes instruments.
Mon plan était bien simple: produire un étranglement, trancher d'un coup
de bistouri, cautériser avec un moxa et laisser la nature faire le
reste. Ayant désigné mes aides et mis le sujet en posture, je déployai
ma trousse devant l'assistance; l'aspect de mes instruments et mon
aisance impitoyable augmentèrent l'émotion causée par les cris du
patient qui se réclamait déjà de tous les saints. Les parents me
prièrent de surseoir à l'opération;--avant d'en arriver là, ils
essaieraient, dirent-ils, d'une neuvaine à Saint Takla Haïmanote.--Je
m'offensai de leur manque de confiance et repliant prestement bagage, je
sortis, bien aise au fond d'être affranchi d'une besogne peu agréable.
De retour à notre maison, mon frère, un livre de médecine à la main,
m'apprit que l'opération eût été mortelle. Cette leçon, que j'aurais pu
payer d'une mort d'homme, mit un terme à mon outrecuidance chirurgicale,
et dès-lors, je me bornai à donner de simples collyres, quelques remèdes
peu dangereux, ou bien à conseiller des règles d'hygiène; et j'ai
fréquemment vu guérir mes clients. Quant au malade qui opéra en moi ce
changement de système, j'appris qu'il avait guéri tout seul.

Le Lik Atskou, lui, tirait vanité des cures qu'il m'arrivait de faire.
Ce brave homme avait reçu chez lui le peu d'Européens venus à Gondar
depuis le commencement du siècle: quelques Grecs, des Arméniens ou des
soldats turcs qui, à la suite de méfaits, fuyaient la justice de
Méhémet-Ali; en dernier lieu, un Allemand, ministre protestant, et un
Français, MM. Samuel Gobat et Dufey, lui avaient donné de l'Europe une
opinion favorable. Lorsque j'arrivai à Gondar, M. Dufey en était parti
pour le Chawa depuis trois mois seulement, en promettant de revenir au
printemps; entre autres objets qu'il avait laissés en dépôt chez le Lik
Atskou, se trouvait un Ovide portant le timbre du collége de Henri IV,
son nom et son numéro d'ordre écrits de sa main. Le nom, le numéro et
jusqu'à l'écriture me firent reconnaître dans ce voyageur un camarade de
collége perdu de vue dès nos basses classes. J'inscrivis mon nom en
regard du sien, comptant qu'à son retour il se réjouirait comme moi
d'une reconnaissance si lointaine. Mais Dufey ne devait plus revoir
Gondar; du Chawa, il se rendit par une route inexplorée à Toudjourrah,
sur le golfe d'Aden; il passa ensuite dans l'Yémen, puis à Djiddah; là,
il fut repris par une de ces fièvres endémiques si communes dans les
basses terres de l'Éthiopie. Il errait en délire dans les rues de
Djiddah, où on le releva un jour sans connaissance dans le bazar. Il
profita du départ d'une petite barque non pontée pour s'embarquer pour
l'Égypte. En mer, les intempéries de la saison aggravèrent son mal, et,
après une longue agonie, couché sur des ballots, au milieu des quolibets
des matelots musulmans, il expira pendant qu'on jetait l'ancre à
Kouçayr. Issah, notre agent consulaire, réclama ses restes et les fit
enterrer dans le sable brûlant de cette plage aride.

M. Dufey a ouvert pour moi cette longue liste mortuaire sur laquelle
devaient prendre place, durant mes voyages, tant d'êtres chers ou
intéressants.



CHAPITRE II

TYPES ET COSTUMES.


En considérant les traits et les allures de la population éthiopienne,
on est porté à admettre les traditions indigènes et celles qu'on trouve
éparses encore parmi les Arabes de l'Yémen et de l'Hedjaz. Selon
ceux-ci, l'Éthiopie aurait reçu des immigrations d'Arabes, de Grecs et
de peuples venus du côté de l'Inde; les Éthiopiens, eux, avouent s'être
incorporé quelques colonies grecques ou tout au moins venues des bords
européens de la Méditerranée, et ils datent leur origine nationale de
Ménilek, fils de Salomon et de la reine de Saba. Ils disent que, lorsque
Ménilek quitta la Judée pour aller régner en Éthiopie, le roi, son père,
prit les fils des lévites, de ses officiers et de ses notables pour en
composer la maison ecclésiastique, civile et militaire de son fils, et
qu'il lui adjoignit également un grand nombre des fils de ses sujets de
toutes les classes. Ménilek, ayant navigué heureusement sur la mer
Rouge, aurait abordé en Éthiopie et réparti sa petite armée dans le
pays, lui donnant en sujétion les populations autochthones. Aujourd'hui
encore, les vieilles familles éthiopiennes font remonter leur généalogie
à ces colons issus d'Israël; elles se trouvent surtout dans les _deugas_
ou hauts pays, en Tegraïe, en Samen, en Enderta, en Damote, en Begamdir,
en Lasta et dans l'Amara.

Je n'aspire point à démontrer exactement les origines de ce peuple, non
plus qu'à faire son anthropographie; mon but est de relater ses faits et
ses gestes contemporains, et comme, dans le drame de la vie, il existe
des corrélations étroites entre le physique de l'acteur et son rôle, je
crois nécessaire de décrire l'Éthiopien tel qu'il frappe les yeux, et
même de parler avec quelques détails de ses vêtements et des accessoires
qu'il joint à sa personne, accessoires auxquels il communique quelque
chose de sa personnalité et qui, par une réaction naturelle, ne sont
peut-être pas sans influer à leur tour sur son être physique et moral.

Les Éthiopiens ont en général les traits de ce qu'on appelle communément
la race caucasienne; souvent ils représentent le type des statues des
Pharaons, ou bien la physionomie de l'Arabe et quelquefois du Cophte; on
trouve aussi parmi eux des hommes rappelant par leurs types et leurs
allures l'Indien de Coromandel et de Malabar, des physionomies juives du
plus beau modèle, des sujets accusant à divers degrés l'immixtion du
sang nègre, et enfin, dans les deux provinces Agaw, un type étrange, aux
yeux relevés vers les tempes.

Les Éthiopiens sont d'une stature moyenne; leur ossature est plus légère
que celle de l'Européen, leur carnation plutôt molle; leur angle facial
est ouvert comme celui des Caucasiens et leur front développé; leurs
attaches sont fines, leurs mains petites et bien faites, leurs membres
inférieurs plutôt grêles. Ils ont en général le mollet placé trop haut,
les genoux ou les pieds cagneux, le talon plutôt saillant, le pied
charnu et plat et les jambes rarement velues; leur denture est presque
toujours irréprochable et leur musculature moins saillante que chez
l'Européen ou le nègre. On trouve parmi eux très-peu d'hommes
contrefaits et peu d'une grande force musculaire; leurs formes se
rapportent plutôt au type d'Apollon qu'à celui d'Hercule. Ils sont
adroits, souples et gracieux dans leurs mouvements; ils ont la démarche
libre, assurée, le geste sobre, distingué, sont peu aptes aux gros
travaux, mais résistent admirablement à la faim et aux fatigues de
longue durée. Leur peau, d'une douceur remarquable, fournit des
spécimens de toutes les nuances de coloration, depuis le teint pâle ou
légèrement cuivré du Chilien de souche espagnole, jusqu'au teint noir du
Berberin ou du nègre; le teint bronze florentin est celui de la
majorité. Il n'est pas rare de trouver des hommes d'une très-grande
pureté de traits et des femmes d'une beauté accomplie. Ils ont plusieurs
termes pour désigner les nuances de teint si diverses de leurs
compatriotes et n'admirent que médiocrement le teint européen, qu'ils
nomment teint rouge; ils prisent bien davantage le teint pâle légèrement
doré. Du reste, dans leur pays, sous leur ciel inondé de lumière et dans
leur atmosphère sèche et diaphane, le teint de l'Européen est loin
d'être préférable: il se hâle et brunit, il est vrai, mais s'injecte
inégalement et devient rouge par places, tandis que celui de l'indigène
reflète la lumière d'une façon douce et harmonieuse.

Les Éthiopiens vont habituellement pieds et jambes nus; ce n'est que par
exception qu'ils usent de chaussures. Quoique exposés à marcher sur les
terrains les plus raboteux, les paysans et les soldats surtout mettent
de l'amour-propre à ne point garantir leurs pieds. Ils regardent comme
une preuve de santé et de virilité de pouvoir fouler impunément depuis
le tapis moelleux des prairies, fréquentes dans les _deugas_ ou hauts
pays, jusqu'au sol calciné et brûlant des _kouallas_ ou basses-terres,
ordinairement parsemés d'épines et de cailloux anguleux; la plante de
leurs pieds acquiert une épaisseur et une élasticité étonnantes pour
ceux qui n'ont pas été à même de faire l'essai toujours pénible de
marcher de la sorte. Les chefs et les hommes riches, allant
habituellement à mule ou à cheval, ont les pieds moins endurcis que les
hommes du commun, et, soit à la chasse, où il est presque toujours
indispensable d'être pieds nus, soit au combat, lorsqu'ils sont forcés
de mettre pied à terre en terrain difficile, ils éprouvent fatalement
quelquefois l'effet de leurs habitudes sédentaires ou efféminées. De
même que les Arabes, ils croient que la plante des pieds résiste en
raison de l'état de santé des organes abdominaux et surtout de
l'estomac; que l'homme chez lequel ces organes s'altèrent éprouve à la
plante des pieds une impressionnabilité qui disparaît au retour de la
santé. Les habitants des kouallas, exposés, à cause de la grande
sécheresse du sol, à voir se fendiller la plante du pied, y remédient
par des onctions grasses et mettent alors, jusqu'à guérison, des
sandales ou une sandale seulement. Cette sandale consiste en deux ou
trois semelles de cuir, brédies ensemble, et en lanières étroites
formant un oeillet pour recevoir le second doigt du pied et
s'entrelaçant jusqu'à la hauteur de la cheville. Les trafiquants, les
moines gyrovagues, les ecclésiastiques et les citadins se munissent
ordinairement de sandales, lorsqu'ils ont à cheminer hors des villes, et
souvent ils n'en chaussent qu'une à la fois, comme il est dit dans
l'Énéïde. Les lépreux en portent presque toujours. Les femmes des
classes inférieures semblent éprouver, moins encore que les hommes, la
nécessité de la chaussure; les indigènes prétendent que cela provient de
ce que la femme marche plus près de terre, d'une façon moins accentuée
et que son pied s'échauffe moins. Quant aux femmes riches, leurs
habitudes sédentaires et la réclusion dans laquelle elles vivent font
que leurs pieds restent délicats; et dans la maison, elles font usage
d'un véritable soulier en cuir, dont la forme est celle du _calceus_
qu'on voit sur les monuments égyptiens et étrusques. Comme dans
l'antiquité, elles abandonnent cette chaussure lorsqu'elles assistent au
pleur funéraire d'un parent et lorsqu'elles prennent leurs repas. Les
princes de la famille impériale, les juges de la cour suprême et
quelques dignitaires ecclésiastiques portent aussi cette chaussure, mais
plutôt comme marque de dignité, que par besoin réel; de même que les
femmes riches, lorsqu'ils ont à faire une marche tant soit peu longue,
ils montent toujours à mule: un domestique ou un esclave porte à la
main, devant eux, leurs souliers, qu'ils ne pourraient, du reste,
conserver à cheval, puisque leur étrier n'est fait que pour admettre
l'orteil.

Les hommes ont une culotte en étoffe légère de coton blanc, soit
demi-aisée comme nos culottes du dernier siècle et descendant comme
elles jusqu'à la naissance du mollet, soit collante et s'arrêtant à
quatre doigts au-dessus du genou. Dans la province du Chawa, quelques
parties du Wallo et du Tegraïe et dans plusieurs kouallas, on donne de
l'ampleur à ce vêtement jusqu'à en supprimer quelquefois la fourche; il
a alors l'aspect d'un jupon court qui couvre des genoux à la taille où
il est fixé au moyen d'une coulisse, et présente une ressemblance
frappante avec le _campestre_, le _cinctus_ et le _semicinctium_,
vêtements des athlètes et des soldats représentés sur les anciens
bas-reliefs grecs et romains. Ces dénominations me paraissent appliquées
à des vêtements de même espèce, différant entre eux par le volume
seulement. Par une corrélation singulière, dans les langues amarigna,
tigrigna et galligna ou ilmorma, on désigne le _cinctus_ par des
expressions dont les racines sont analogues à celle du mot latin, et, de
même que dans l'antiquité, il est surtout porté par les esclaves, les
laboureurs, les chasseurs et les artisans dont le travail demande de
l'activité, et, pendant leurs occupations, forme, avec une petite
ceinture, leur unique vêtement. Les habitants des kouallas lui
substituent un pagne ou pièce d'étoffe rectangulaire dont ils
s'entourent le milieu du corps, reproduisant ainsi le vêtement qu'on
voit dans les peintures étrusques et égyptiennes. Ils se servent aussi
d'une pièce d'étoffe, ordinairement une petite ceinture, roulée autour
de la taille, passée ensuite dans l'entre-jambe et rattachée à la
ceinture. Ce vêtement paraît être le même que le _subligar_ en usage
parmi les gymnastes et athlètes de l'antiquité.

Les hommes portent une ceinture d'une étoffe semblable à celle des
culottes, mais un peu plus forte; elle est large de une à deux coudées,
c'est-à-dire de 46 à 92 centimètres; quant à sa longueur, elle varie,
selon la mode, de 10 à 100 coudées, c'est-à-dire de 4 m. 60 à 46 mètres
environ[2]. Les longues ceintures s'enroulant jusqu'à la hauteur du
sein, forment un volume à la fois gênant et disgracieux, mais la mode
éthiopienne est très-variable en ce point.

  [2] Les mesures éthiopiennes sont la coudée, l'empan, le doigt, la
    semelle, la sommière et la corde.--Ces deux dernières mesures sont
    uniquement agraires et d'un usage peu fréquent; le nombre de coudées
    qui les composent varie de 8 à 24, selon les provinces. Malgré la
    différence de la taille des hommes, la longueur de la coudée ne
    varie guère qu'entre 45 et 47 centimètres.

La très-grande majorité des Éthiopiens ne porte ni tunique, ni chemise:
les bras et les jambes restent nus.

La langue éthiopienne a un terme générique correspondant aux termes
_amictus_ et [Grec: ephestris] désignant, comme chez les anciens
Romains et Grecs, tout vêtement de dessus, le substantif éthiopien étant
au verbe qui a la même racine, absolument dans les mêmes rapports que
les mots _amictus_ et [Grec: ephestris], aux verbes _amicire_ et
[Grec: ephennusthai]. Ils emploient ce substantif pour désigner la
pièce la plus importante de leur costume, celle qui le caractérise et
justifie l'expression de _gens togata_ qu'ils s'appliquent avec
complaisance. Leur toge, en tissu de coton blanc, comme la toge antique
à trois _plagula_ décrite par Varron, est formée de trois lés cousus
ensemble composant un rectangle d'environ 4 m. 80 sur 2 m. 80 de large,
et orné, aux deux bouts, d'un liteau bleu ou écarlate tissé dans
l'étoffe sur une largeur de 10 à 20 centimètres, correspondant au limbe
qu'on voit sur les toges des anciens Grecs des deux sexes. La qualité de
leurs toges est peu variée; la chaîne est toujours d'un fil plus fin et
plus tors que celui de la trame qui ne l'est quelquefois que d'une
manière inappréciable, et le tissu souple et élastique se prête
admirablement aux draperies. La toge commune a un liteau très-étroit;
elle est faite d'un coton écru, mal épluché, et dans des dimensions
moindres en général que celles données plus haut; elle ne se vend qu'un
talaro, et, dans quelques provinces, sert comme monnaie, et se détaille
par huitièmes. Celles de qualité supérieure sont d'un coton blanc,
choisi, à larges liteaux et se rapprochant ou dépassant un peu les
proportions précitées; leur prix varie entre 2 et 5 talari; les plus
belles rappellent au toucher le moelleux du châle de cachemire. Il y a
aussi la toge de cérémonie ou toge d'honneur, ordinairement d'un tissu
plus léger, plus fin; le liteau est en soie, tissé en losange ou en
damier. Il y a en outre plusieurs toges différentes entre elles par
leurs dimensions, depuis la toge ample de la province du Chawa et de
quelques provinces occupées par les Gallas ou Ilmormas, jusqu'à la toge
à deux lés faite d'une espèce de madapolam de fabrique américaine ou
indigène; cette toge, toujours portée en simple, est en usage dans
plusieurs districts kouallas voisins des frontières; les soldats la
portent aussi quelquefois aux jours de combat ou de parade.

La toge à trois lés, de fabrique indigène, se porte toujours en double,
ce qui la réduit à 2 m. 40 de haut sur 2 m. 80 de large; elle s'ajuste
de beaucoup de façons, mais sans agrafe, broche ni attache, et couvre
ordinairement depuis le cou jusqu'aux chevilles. Malgré l'adhérence et
la souplesse de son tissu, elle exige un art ou une habitude telle,
qu'il est très-rare qu'un étranger parvienne à s'en vêtir
convenablement, _nec fluat nec strangulet_, selon l'expression de
Quintilien, ce qui provoque chez les indigènes un sourire de dédain.

L'Européen, en arrivant dans le pays, est frappé de la variété des
costumes; il sent que les vêtements sont à peu près les mêmes, mais il
éprouve de l'embarras à discerner ce qui les différencie. Cela provient
de ce qu'il arrive de pays, où la forme des vêtements plus ou moins
amples est arrêtée à demeure par l'aiguille et les ciseaux, tandis qu'en
Éthiopie, à l'exception de la ceinture et de la culotte, les ajustements
divers sont composés de pièces d'étoffes rectangulaires, différentes de
dimension seulement et offrant tous les aspects variés que permet la
draperie. La confusion qui, à première vue, résulte de ces ajustements,
donnerait peut-être la raison de l'embarras des antiquaires et de leur
désaccord fréquent, touchant les costumes de l'antiquité grecque et
romaine. Je ne sais si je m'abuse, mais mon séjour prolongé au milieu de
peuples dont la manière de se vêtir offre des ressemblances frappantes
avec celles des Grecs et des Romains, et l'usage que j'ai fait moi-même
de leurs vêtements, me donnent à croire que beaucoup de leurs noms
signifiaient, non des vêtements différents, mais différentes façons de
draper le même vêtement[3].

  [3] Voir la note 1 à la fin du volume.

Au besoin, les Éthiopiens font de leur toge un tapis, une courte-pointe,
une tenture ou une portière, comme le rapporte, pour les Grecs, Athénée;
de même qu'Agamemnon, ils s'en servent comme de signal; elle leur sert à
recueillir l'enfant à sa naissance; ils n'ont d'autre couverture durant
leur sommeil et un pan de toge leur sert de linceul, comme il est dit
dans Homère et Xénophon. Pour exprimer l'accueil le plus sincère et le
plus dévoué, ils ont des expressions qui signifient étendre la toge le
long du chemin sous les pas de celui qu'ils veulent honorer, rappelant
ainsi les récits évangéliques de l'entrée du Sauveur dans Jérusalem.
Veulent-ils courir, ils abandonnent leur toge ou l'enroulent autour du
corps, comme il est rapporté dans l'Illiade. De même que chez les
Romains et les Grecs, leur toge sert aux deux sexes; la femme de Phocion
portait celle de ce grand homme. Les ménages éthiopiens, même aisés, en
usent de même lorsque les époux sont unis, et le refus de Xanthippe de
se vêtir de la toge de son immortel époux, suffirait seul aux yeux de
tout Éthiopien pour donner la mesure de son caractère acariâtre et de la
désunion qui affligeait le ménage de Socrate. Comme les Romains, ils ont
soin, aux jours de fête, de revêtir une toge fraîchement lavée: et
lorsqu'ils ont à répondre à une accusation grave, ils comparaissent avec
une toge sale et les cheveux en désordre. Enfin, la célèbre statue
d'Aristide de la collection Farnèse, les personnages qu'on voit sur les
vases étrusques, les bas-reliefs représentant des femmes grecques ou
romaines reproduisent exactement diverses façons de se draper des
Éthiopiens modernes. La statue de l'Apollon jouant de la lyre, du Musée
du Louvre, rappelle en tout, depuis la pose jusqu'aux plis de la toge,
quelque trouvère éthiopien jouant devant ses maîtres. La statue de
Polymnie reproduit également, avec une exactitude saisissante, quelque
jeune Éthiopienne de bonne maison; de même les statues de Thalie, de la
Vénus d'Arles et de Plotine. La statue d'Adorante, la toge ouverte sur
la poitrine, ressemble en tout à une Éthiopienne qui aborde un ami. La
toge éthiopienne à liteaux, celle qui est le plus universellement
portée, ne serait peut-être que la toge-prétexte des anciens. D'après la
tradition des Éthiopiens, cette toge n'était permise jadis qu'aux
principaux magistrats, aux ecclésiastiques, aux hommes de marque et aux
enfants de maison riche; on sait qu'à Rome, l'usage de la toge-prétexte
était à peu près le même.

Les Éthiopiens, comme nous l'avons dit plus haut, quittent leur toge
pour les travaux qui exigent un grand déploiement d'activité; ils la
déposent pour combattre ou l'enroulent autour du corps, s'ils prévoient
qu'ils ne reviendront pas à l'endroit où s'apprête la lutte; et ils
s'encapuchonnent et s'enveloppent dans ses plis pour la nuit, après
avoir ôté leurs vêtements de dessous.

Ils ont différentes façons de draper leur toge, selon qu'ils se
présentent à l'église, devant un tribunal, devant un supérieur ou devant
un égal, lorsqu'ils demandent justice ou parlent devant telle ou telle
assemblée, lorsqu'ils se joignent à une réunion de deuil. Ils se
découvrent la poitrine en partie pour répondre à un salut et
manifestent, en se drapant de telle ou telle façon, le dédain, l'éveil,
l'abandon de soi-même et les principaux sentiments qui agitent le coeur
de l'homme. Souvent des accessoires identiques inspireront l'homme de la
même façon, et sans avoir jamais entendu parler de la fin de César, plus
d'un Éthiopien s'est couvert le visage d'un pan de sa toge, en mourant
sous le fer d'assassins.

Je ne m'étendrai pas sur les avantages et les inconvénients d'un régime
d'habillement si différent de celui qui est adopté en Europe; ils se
déduisent naturellement de cette considération que l'habillement des
peuples européens est composé de pièces façonnées par les ciseaux et
l'aiguille pour des portions déterminées du corps, au lieu que le
vêtement des Éthiopiens consiste principalement en pièces d'étoffe
rectangulaires, susceptibles de s'adapter successivement à toutes les
parties du corps. Ce dernier régime vestimental favorise bien plus que
l'autre le langage du geste, si naturel à l'homme, langage que les
anciens avaient soumis à des règles et porté à la hauteur d'un art,
accroissant ainsi la puissance d'expression de la pensée, que les
langues humaines sont si souvent insuffisantes à rendre. Je m'arrête au
seuil d'un sujet si important et si vaste, laissant aux philosophes à y
porter la lumière; et avant de reprendre mon récit, je prie de
considérer que, si j'établis des rapprochements entre le vêtement
éthiopien et celui des Étrusques, des Romains et des Grecs, ce n'est
point pour faire montre de science et donner lieu à des scolies
nouvelles, mais seulement pour contribuer à éclairer l'origine du peuple
qui m'occupe, et en même temps mettre en éveil ceux qui s'adonnent à
l'étude des usages antiques et qui, faute de les avoir expérimentés,
comme moi, par eux-mêmes, en sont réduits à commenter les textes souvent
obscurs et les représentations mortes souvent insuffisantes.

La plupart des Éthiopiens n'ont qu'une toge; à mesure que l'aisance leur
arrive, ils en ajoutent d'abord une spécialement consacrée à leurs
visites à l'église, puis une plus grossière pour la nuit et une plus
épaisse pour l'hiver. À la dimension et aux draperies de la toge, bien
plus qu'à sa qualité, on distingue de loin l'homme d'armes du paysan,
l'artisan de l'homme d'étude, l'ecclésiastique du trafiquant, le
musulman du chrétien, et souvent même l'on reconnaît l'habitant de telle
ou telle province.

La toge donne une physionomie magistrale aux réunions, à l'orateur, à
l'homme en prière; elle fait souvent ressembler les hommes endormis à
des statues renversées, et rehausse singulièrement l'aspect qu'offre le
cavalier chevauchant sur une belle monture. Elle semble moins inviter à
l'égoïsme que nos vêtements ajustés formant une part strictement définie
pour un seul individu. Il arrive journellement que l'Éthiopien étende un
pan de sa toge sur un homme que son vêtement usé expose à la froidure,
et il n'est pas rare qu'il en détache un lé pour couvrir la nudité de
son semblable.

On fait usage en Éthiopie d'une pèlerine en peau préparée avec son poil.
Ce vêtement de dimension très-variable est quelquefois fait de la peau
d'un poulain mort-né, d'un chevreau, d'une once, d'un chat civet, d'une
panthère, d'un lionceau, d'un veau, enfin de tous les animaux
domestiques ou sauvages, dont le pelage est agréable à l'oeil, à
l'exception toutefois du chien et de l'hyène. La peau est taillée de
façon à former cinq ou six bandelettes, qui tombent sur les reins et les
côtés, et à ce que la peau des deux pattes de devant vienne se croiser
sur la poitrine, comme dans la statuette de Cupidon-Hercule qu'on voit
au Louvre. Les plus riches pèlerines sont faites en peau de mouton,
doublées en soie écarlate et quelquefois rehaussées de bosselures en
vermeil; elles viennent de la frontière N. O. du Wallo et de la petite
province adjacente d'Amara, où sont soigneusement élevés des moutons à
longue laine. Ces moutons fournissent une toison dont les mèches
atteignent jusqu'à deux coudées et plus de longueur. La toison blanche
dont les mèches dépassent une coudée est regardée comme la pèlerine la
plus aristocratique; les toisons noires d'une à deux coudées de long
sont plus communes et ordinairement soumises à une teinture qui embellit
et égalise leur couleur. Les hommes de guerre, les cavaliers surtout,
portent ce vêtement par dessus la toge pour l'assujétir ou pour se
préserver du froid; les jeunes paysans et les chevriers n'ont souvent
que ce seul vêtement et le portent en _exomis_, de façon à figurer
exactement la _mustruca_ en usage à Carthage. Comme il a été dit plus
haut, les soldats déposent leur toge pour le combat, et, quand ils ont
une pèlerine, ils la gardent, mais l'adaptent en _exomis_, c'est-à-dire
qu'ils passent en dehors leur épaule droite pour assurer la liberté de
leur bras droit. En entrant dans l'église ou dans la maison d'un
supérieur, quand on comparaît devant un tribunal, il est d'usage d'ôter
la pèlerine et de draper sa toge à la façon respectueuse. Il en est de
même pour tout vêtement surajouté à la toge, que ce vêtement soit en
peau ou en tissu de laine, comme ceux que les Éthiopiens mettent
par-dessus la toge en hiver, et qui correspondent au _lacerna_ ou au
_laena_ des cavaliers romains. Suétone rapporte que les chevaliers
avaient l'habitude de se lever et d'enlever leur lacerne lorsque
l'empereur Claudius entrait au théâtre; les Éthiopiens manifestent de la
même façon leur respect à l'arrivée d'un haut personnage.

Lorsqu'ils veulent caractériser un peuple étranger, ils usent de
locutions analogues aux locutions latines, _gens togata_ ou _gens non
togata_, et mentionnent en outre, ce qui, à leurs yeux, est une
caractéristique très-importante, si le peuple en question porte ou ne
porte pas la chevelure tressée.

Les cheveux des Éthiopiens sont noirs, frisent naturellement, et quand
ils ne sont pas tressés, forment un crêpé qui dessine les contours du
visage d'une façon fort gracieuse. Ils ont trois noms pour indiquer
trois qualités principales de cheveux. Ils déprisent le cheveu fort,
très crépu et se cassant avant d'atteindre une certaine longueur, et,
quoique celui qui a de tels cheveux n'ait dans sa personne aucun signe
qui ramène au type nègre, ils le regardent comme entaché de ce sang. Ils
déprisent aussi le cheveu plat, et n'admirent que celui qui frise et
atteint une longueur d'une quarantaine de centimètres. Presque tous les
hommes de guerre portent les cheveux longs et tressés; leur coiffure
exige un travail de plusieurs heures, aussi ne la renouvellent-ils guère
plus de deux fois par mois. Elle consiste tantôt en nattes ou tresses
coniques, larges comme des côtes de melon, partant du front et des
tempes pour aboutir à la nuque où elles se terminent en tirebouchons
tombant sur les épaules; tantôt en tresses fines et plates, suivant la
même direction, ou bien en une seule tresse décrivant une spirale
jusqu'au sommet de la tête; quelquefois aussi, elle consiste en boucles
étagées pareilles au tortillement d'une grosse frange, ou à la vrille de
la vigne. Ce dernier genre de coiffure, qui est représenté sur la
colonne trajane, n'est guère adopté que par les paysans,
francs-tenanciers de quelques frontières; quant aux autres modes de
coiffures, elles sont représentées sur les bas-reliefs assyriens trouvés
à Ninive.

Les tresses partent le plus près possible du cuir chevelu, et pour
atténuer leur soulèvement résultant de la croissance, les coiffeuses
tendent les cheveux au point de rendre les racines douloureuses et
d'occasionner des maux de tête qui durent quelquefois un ou deux jours.
Les nattes d'une coiffure fripée prennent trois ou quatre heures à
défaire; afin de faire reposer les cheveux, on les attache pour un ou
deux jours en touffe, soit à la corymbe, soit en tutule, ce qui
rappelle, et d'une façon des plus gracieuses, certaines coiffures
grecques et romaines. Pour préserver pendant leur sommeil l'intégrité de
leur coiffure, ils font encore usage de l'antique oreiller de bois qui a
la forme d'un croissant monté sur une tige à pied rond; cet oreiller
figure souvent parmi les emblèmes et hiéroglyphes des monuments
égyptiens.

Afin d'assurer à leurs enfants une belle chevelure, les mères ont grand
soin de les raser fréquemment jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge de
sept à huit ans. Alors les enfants des notables et des hommes d'armes
surtout portent une tresse, puis deux, puis trois, laissant une espèce
de tonsure qui va se rétrécissant à mesure qu'ils avancent en âge. Cette
coiffure, qui est peut-être celle de la jeune actrice ou mesocure
antique, est portée par les adolescents des deux sexes jusqu'à l'âge de
dix-huit ou vingt ans. Ils cessent alors de raser leur tonsure qu'ils
ont rétrécie successivement jusqu'au diamètre d'une pièce de deux
francs, et ils ne passeront plus le rasoir sur leur tête, si ce n'est à
la mort d'un proche parent, d'un ami intime ou de leur maître.

Anciennement, l'homme libre et tenu au service de guerre avait seul le
privilége de porter la chevelure tressée; chaque ennemi qu'il tuait ou
faisait prisonnier lui donnait le droit d'ajouter une tresse, et dix
faits d'armes de ce genre l'autorisaient à faire tresser sa chevelure
entière. Depuis la chute de l'Empire, cet usage s'est relâché au point
que quelques hommes des villes et quelques paysans, surtout ceux des
districts frontières, portent les cheveux tressés. Les esclaves mâles
observent seuls l'antique interdiction. Les paysans, les
ecclésiastiques, les artisans, les trafiquants et les citadins portent
les cheveux ras ou fort peu longs; quelques-uns d'entre eux, d'une
nature belliqueuse, font tresser leurs cheveux et s'exposent ainsi à des
querelles avec des hommes d'armes, comme on l'a vu en France lorsqu'à
certaines époques les militaires voulaient s'arroger le droit exclusif
de porter la moustache.

La sécheresse du climat rend presque nécessaire pour tous des onctions
grasses; sans elles, le cuir chevelu devient douloureux, et les cheveux
se cassent; aussi, les indigènes de toutes les classes, ceux mêmes qui
se rasent les cheveux, s'oignent-ils la tête de beurre frais mêlé
quelquefois à des parfums. Ces onctions leur sont indispensables pour
prévenir ou atténuer les maux de tête, lorsqu'ils sortent des mains des
coiffeuses. Ils prétendent prévenir également par ce moyen divers autres
inconvénients, parmi lesquels ils comptent l'affaiblissement de l'ouïe
et de la vue. Les soldats se beurrent souvent avec une abondance telle
que le beurre leur coule sur les épaules, et que leurs vêtements en sont
tout imprégnés.

La barbe des Éthiopiens est noire, naturellement bouclée, et n'atteint
que très-rarement la longueur de celle de l'Européen. Contrairement à
leur peu de goût pour la chevelure plate et longue de l'Européen, ils
apprécient beaucoup la barbe noire, longue et droite, et, chose digne de
remarque, aux yeux des indigènes observateurs, cette barbe est souvent
l'indice d'un esprit plus apte aux spéculations de l'intelligence qu'aux
préoccupations de la vie purement matérielle, et qui suit de préférence
les voies synthétiques. Ce genre de barbe se rencontre plus souvent chez
les ecclésiastiques que chez les hommes de guerre, ou chez les
laboureurs. Les chrétiens laissent pousser leur barbe et leur moustache,
et la raccourcissent fréquemment au moyen de ciseaux; les musulmans sont
les seuls qui fassent usage du rasoir.

Tout Éthiopien chrétien porte au cou, comme signe de sa religion, un
cordon en soie bleue. Cet usage vient de ce que le prêtre, en baptisant
un enfant, lui passe au cou un cordon tricolore, comme emblème de la
Trinité. Presque tous enfilent à ce cordon quelque amulette, quelque
pierre d'abraxas, des margaritini ou quelque autre verroterie; d'autres
y ajoutent un ou deux colliers formés de périaptes ou petites amulettes
renfermées dans du maroquin rouge ou vert et consistant soit en
_volumens_ ou longues bandes de parchemin enroulées sur lesquelles sont
écrites des formules de dévotion, rappelant les phylactères des anciens
Grecs et Hébreux, soit en écorces, feuilles, herbes, racines ou autres
substances magiques. Beaucoup d'Éthiopiens sont très-superstitieux;
cependant, c'est surtout le désir d'embellir leur personne qui les
engage à porter ces périaptes, qui sont relevés de distance en distance
par des rassades de couleur éclatante, des grains de corail rouge, de
pierre sanguine, d'ambre jaune, par des anneaux d'argent ou d'autres
colifichets.

Presque tous portent un anneau au doigt: les pauvres en laiton, les
riches en argent; ces derniers en mettent ordinairement de quatre à huit
à la première phalange du petit doigt de la main gauche. Les princes
seuls sont reçus à avoir ces anneaux en or.

L'habillement des femmes consiste en une stole ou tunique en étoffe de
coton blanc, fort ample, traînante, à manches larges du haut et ajustées
aux poignets, et en une toge semblable à celle des hommes, qu'elles
revêtent par dessus et drapent de façon à lui donner tous les aspects de
la toge ou _péplum_ antique portée en Grèce par les deux sexes et
souvent sans boucle par les femmes. Comme le dit Homère pour les femmes
du haut rang dans l'antiquité, les Éthiopiennes riches portent leur toge
traînante à terre. Les jeunes filles appartenant aux familles aisées ne
portent en général que la tunique seule ou la toge seule, rappelant et
justifiant ainsi les épithètes grecques [Grec: monopeplos] et [Grec:
monochitônes] appliquées aux jeunes filles Spartiates. Comme à Rome, les
femmes mariées qui se respectent ne paraissent point en public sans une
stole sous leur toge, rappelant ainsi l'épithète de _stolata_ indiquant
les matrones romaines par opposition aux mérétrices. Les Éthiopiennes
qui accomplissent habituellement les travaux du ménage, mettent une
petite ceinture au-dessous des seins, à la taille ou sur les hanches,
correspondant à la position que les antiquaires donnent au _cingulum_,
au _zona_ et au _cestus_: ceintures des femmes antiques; quelquefois
même, elles mettent deux ceintures, une sous les seins et l'autre sur
les hanches[4]. Celles des classes riches portent des tuniques brodées
en soie de diverses couleurs, rappelant aussi la _tunica picta_ et la
_tunica palmata_ des anciens.

  [4] Voir la note 2, à la fin du volume.

Les femmes montent à mule, à chevauchons, et mettent alors sous la stole
des pantalons étroits du bas et descendant jusqu'aux talons; le bas de
ces pantalons est souvent brodé en soie de diverses couleurs.

Lorsque les femmes de condition se présentent en public, elles
s'encapuchonnent et se voilent d'un pan de la toge, de façon à ne
laisser paraître que les yeux. Quelquefois, au lieu d'un pan de la toge,
elles enroulent sur la tête une écharpe, de façon à couvrir le front et
à laisser pendre les bouts par derrière; elles se tiennent alors le bas
du visage caché dans un pli de la toge.

Les femmes de chefs mettent ordinairement par dessus la toge un petit
burnous en soie richement brodé et souvent orné de bossettes en vermeil.

Les femmes disposent leurs cheveux de la même façon que les hommes et, à
cet égard, ne sont point soumises comme eux aux restrictions
qu'entraînent les diverses positions sociales. Les paysannes, les femmes
d'artisans ou d'ecclésiastiques, les esclaves mêmes font tresser leurs
cheveux aussi bien que les grandes dames. De même que les hommes, elles
aiment à mettre dans leurs cheveux une longue épingle en corne de buffle
ou en bois, à tête sculptée; les riches ont cette épingle en argent ou
en vermeil, surmontée quelquefois d'une grosse tête en filigrane d'or.
Elles portent aux mains une quantité de minces anneaux en argent,
qu'elles disposent, comme les femmes de l'antiquité, à chaque phalange
et phalangette; pour les faire ressortir davantage, elles les
entremêlent d'anneaux en corne de buffle. Elles portent des anneaux, des
boutons ou des pendants d'oreille à l'italienne. Elles mettent aux
chevilles des périscélides formés d'une quantité de pendeloques en
argent, de petits grains lenticulaires en argent également ou de menus
grains de verroterie, et font usage de bracelets aux poignets et à la
partie charnue du bras. Au beurre frais qu'elles prodiguent sur leur
chevelure, elles mêlent de grossières essences venues d'Arabie, et elles
mettent aussi des essences dans leurs amulettes. Les plus expertes en
thymiatechnie se parfument le corps au moyen de fumigations savantes;
d'autres remplacent quelquefois un bouton d'oreille par un clou de
girofles. Beaucoup d'entre elles se peignent le bord des paupières avec
de l'antimoine.

Comme on le pense bien, le costume des enfants est fort élémentaire. Un
pan de la toge de la mère leur sert de langes, et lorsqu'ils peuvent se
tenir debout, on leur met une tunique atteignant aux genoux. Dès quatre
ou cinq ans, les enfants pauvres remplacent ce vêtement par une petite
pièce d'étoffe rectangulaire, suffisant à peine quelquefois à leur
couvrir le tronc, et pour la liberté de leurs jeux ils se drapent de
préférence en _suffibulum_ ou en _chlamide_; souvent même, comme dans
les bas-reliefs antiques, ils vont tout nus, portant leur vêtement sur
une épaule ou sur le bras comme un manipule. Les enfants des riches
gardent la tunique plus longtemps et mettent par dessus une toge à
liteaux, qui serait la toge prétexte s'ils la quittaient lorsqu'ils
atteignent l'âge d'homme, d'autant plus qu'ils portent au cou la bulla
en argent, comme les enfants des patriciens romains, et comme ceux-ci
cessent de la porter lorsqu'ils deviennent pubères, justifiant jusqu'à
ce jour l'appellation de _hæres bullatus_ que Juvénal donnait aux
enfants riches. Quelques-uns portent avec la bulle, une clochette et un
collier formé de pendeloques en argent, au milieu desquelles se trouve
toujours la bulla. Les enfants des classes inférieures portent un
ornement du même genre fait en cuir, comme la _bulla scortea_ de leurs
pareils à Rome.

Le costume des ecclésiastiques consiste en un caleçon flottant, arrivant
jusqu'à mi-jambe, fixé aux hanches par une ceinture étroite et longue
seulement de quatre à cinq coudées; en une sorte de tunique étroite
descendant jusqu'aux chevilles, à manches larges, sans poignets, dont le
collet très-étroit tombe en deux pointes jusqu'à la ceinture, et en une
toge dont la qualité varie selon leur état de fortune. Leur cordon de
chrétienté est sans périaptes et sans amulettes. Ils se rasent
fréquemment la chevelure et portent un turban volumineux et de forme
particulière, par dessus une calotte de cotonnade. Les hauts dignitaires
ecclésiastiques et les titulaires d'abbayes importantes portent par
dessus la toge une espèce de burnous en drap bleu ou en soie brodée,
semblable à celui des femmes de haut rang.

Tel est d'une façon générale, le costume du peuple éthiopien; la toge en
est la pièce principale et fondamentale; quant aux pièces accessoires,
elles varient selon les provinces et les exigences locales.

Il ne faut pas croire que ces vêtements, qui semblent calqués sur ceux
de la plus haute antiquité, soient immutables et refusent satisfaction
au goût de changement, grain de folie inné dans l'homme, qui fait en
partie sa noblesse, son charme et peut-être aussi son danger. La mode
règne en Éthiopie; ses décrets y sont souverains, ses caprices, ses
extravagances même y sont accueillies. Les Éthiopiens qui ont si
longtemps joui de grandes libertés politiques et civiles, ne
s'astreindraient que difficilement à s'emprisonner dans des formes de
costume invariables, et, dans cet ordre d'idées, de même qu'en Grèce et
à Rome, leur costume, sans s'écarter complètement des grandes règles de
l'esthétique, a l'avantage de se prêter aussi à cette inquiétude, à ces
tâtonnements incessants de l'esprit humain, toujours à la recherche de
la perfection.

Plus qu'ailleurs peut-être, en Éthiopie, les habitudes physiques et les
tendances morales de l'homme se jugent d'après sa manière de porter ses
vêtements: l'initiative en ce genre laissée à chacun concourt
puissamment à développer le sentiment des formes et influe sur les
manières et jusque sur le langage. On est frappé surtout de la dignité
des assemblées; et, quand on est assez familiarisé avec la langue des
Éthiopiens pour en apprécier les beautés, on est émerveillé quelquefois
de l'élévation de leurs vues, de la convenance, de la mesure et des
habiletés de langage qu'ils déploient naturellement.



CHAPITRE III

APERÇU GÉOGRAPHIQUE, ETHNOLOGIQUE ET HISTORIQUE. L'ANCIEN EMPIRE.


Les pluies hivernales avaient atteint leur plus grande intensité; il
pleuvait quelquefois sans interruption pendant des journées entières, et
le tonnerre grondait fréquemment. Un matin, le Lik Atskou vint
m'annoncer que l'Atsé ou Empereur le faisait prier de m'engager à me
rendre auprès de lui, pour donner mes soins à sa femme dangereusement
malade, disait-il. Pour faire plaisir au Lik Atskou, je me rendis avec
lui au palais.

Ce palais, bâti par des Portugais, il y a environ deux siècles, est
situé au milieu de quartiers en ruine. Il consiste en une agglomération
de bâtiments sans symétrie, terminés les uns en plates-formes bordées de
créneaux, les autres en dômes ou en voûtes; autour, règne une enceinte
spacieuse et irrégulière formée par une muraille crénelée, à marchepied,
à meurtrières et tourelée de distance en distance; le bâtiment principal
a pour façade une grosse et haute tour carrée, qui domine tout cet
assemblage. De la salle de banquet et d'audience solennelle, il ne reste
plus qu'un pan du mur de pignon, au milieu duquel la baie cintrée de la
haute porte d'entrée se découpe sur le ciel. Les salles de bains, les
étuves sont défoncées; les chambres des femmes n'abritent plus que les
oiseaux de nuit; la trésorerie, le garde-meuble, les cuisines, les
écuries, les appartements où les Empereurs se retiraient, dit-on, avec
leurs familliers pour se reposer de la rigide étiquette de la cour, tout
est inhabitable, et personne dans le pays n'était capable même de
fabriquer la chaux pour réparer les dégâts causés par le temps. Une
ancienne prison et la grande salle où se tenait le plaid impérial sont
les seules parties bien conservées. Un vieillard de Gondar disait, en me
racontant des anecdotes sur les Empereurs:

Dieu veut qu'au milieu de ces débris, la prison et la salle des plaids
restent debout, pour témoigner contre les violences iniques de notre
Famille impériale.

Les indigènes, quoique habitués aux aspects grandioses et austères de
leur pays, s'arrêtent devant cette demeure avec un sentiment de
mélancolie respectueuse; quant à l'Européen, il est surpris agréablement
comme par une image de la patrie, mais bientôt, il cède aussi à la
tristesse, en considérant ce palais mutilé, hautain encore, au milieu
des humbles maisons de Gondar, comme un vétéran déguenillé, prêt à
raconter aux enfants les guerres d'autrefois.

Le Lik Atskou s'arrêta sur le palier d'un large escalier extérieur; un
enfant demi-nu nous ouvrit la grande porte d'une espèce de
corps-de-garde, d'où il nous introduisit dans la salle des plaids, vaste
pièce rectangulaire et dénudée, à l'extrémité de laquelle était accroupi
sur un lit à baldaquin l'Atsé ou Empereur: Sahala Dinguil. Le Lik Atskou
salua comme s'il se fût présenté devant le plus magnifique des Rois, et
l'on nous fit asseoir par terre, sur un lambeau de natte.

Sahala Dinguil, vieillard d'environ soixante-dix ans, avait le teint
coloré et presque aussi clair que celui d'un Européen, la chevelure
crépue et blanche comme la neige, le front haut, uni, l'oeil vif, la
figure pleine et imberbe; toute sa personne un peu vulgaire était
empreinte d'une jovialité sensuelle. Il trônait en toute sérénité sur un
bois de lit indien, portant encore les restes d'une riche marqueterie en
ivoire et en nacre; un tapis turc, râpé et trop étroit, laissait à
découvert une partie des fonçailles. Quatre petits pages en haillons, un
eunuque difforme et deux vieillards se tenaient immobiles et les yeux
baissés de chaque côté du pauvre trône.

On me demanda quelque remède panchymagogue, quelque panacée infaillible,
pour la femme de Sa Majesté, la mère de son héritier, son âme, sa vie,
ajouta-t-on; mais on me décrivit la maladie en termes tellement discrets
et vagues, que je dis que je ne prescrirais qu'après avoir vu la malade.
Là-dessus, on se consulta d'un air mystérieux, et je fus confié à
l'eunuque, qui m'introduisit seul dans le harem impérial. Il est de ces
mots pleins d'enchantements pour un jeune homme et pleins de
désillusions aussi. Je trouvai, couchée à côté d'un brasier ébréché, en
terre cuite, une femme d'un âge mur, d'une corpulence formidable et
d'une figure commune; son genre de maladie était à l'avenant: l'excès de
nourriture l'avait réduite où elle en était. J'assurai à l'Empereur
qu'elle guérirait sous peu, à condition d'observer un régime sévère.

En regagnant notre logis, le Lik Atskou s'égaya fort à la description de
la maladie et de la personne de l'auguste patiente, qu'il n'avait jamais
été admis à voir. Il me pria néanmoins de ne rien épargner pour la
guérir; les ancêtres de la Famille impériale avaient toujours été,
disait-il, généreux et bons envers les étrangers. Je songeai
qu'effectivement, ils s'étaient montrés tels envers l'écossais Jacques
Bruce, et pendant plus d'une semaine, deux fois le jour, malgré les
pluies, j'allai exactement au palais. Ma grosse cliente se rétablissait
à vue d'oeil. L'Atsé me fit sonder relativement à mes honoraires: je
refusai d'en recevoir; il feignit de croire sa dignité offensée et
saisit la première occasion de rompre avec moi. La convalescente ne se
soumettait qu'imparfaitement au régime prescrit. Un matin, je la trouvai
plus souffrante, elle m'avoua avoir bu de l'eau-de-vie; je lui déclarai
que je ne la reverrais que sur une nouvelle invitation de l'Empereur; et
je ne fus pas rappelé.

Ce dénoûment était fort à ma convenance. Si la malade n'était pas
radicalement guérie, ma médication expectante avait du moins écarté le
danger et le public m'attribuait tous les honneurs de la guérison.
J'avais d'ailleurs perdu le goût de faire le médicastre. Lorsque je
devais entrer chez la malade ou la quitter, me présenter devant son
Empereur ou me retirer, enfin, dès que je paraissais au palais, les
quelques valets enhaillonnés, qui passaient leur temps à muser aux
portes, prenaient des airs compassés, solennels, et j'avais à subir
toutes les simagrées de l'étiquette de l'ancienne cour des Empereurs
d'Éthiopie. Les premiers jours, cette mise en scène bouffonne m'avait
fait pitié; mais sa répétition quotidienne m'était devenue désagréable.
Plus tard, m'étant initié à la langue, aux coutumes et aux traditions,
je regrettai de ne m'être pas montré plus patient à l'égard de ces
débris d'une famille de princes tombée, dit-on, d'une hauteur de 28
siècles. Mais avant de parler de cette famille impériale qui, chaque
jour, comme une statue renversée de son piédestal, s'enlize davantage
dans la poussière des temps, il convient de donner une idée de la base
géographique sur laquelle, debout de générations en générations, elle a
su, pendant que surgissaient et s'abîmaient tour à tour la plupart des
dynasties souveraines du monde, diriger l'histoire de tant de peuples de
l'Afrique orientale et de l'Arabie.

On s'est habitué, en Europe, à donner le nom d'Abyssinie à la portion
indéfinie de l'Afrique orientale qui nous occupe, et sur laquelle, de
toute antiquité, et même aujourd'hui, plane le nom primitif d'Éthiopie.

Les indigènes savent que les musulmans nomment leur pays _el Habech_,
mais s'ils tolèrent ce nom dans la bouche des étrangers, c'est par
courtoisie ou par pitié pour leur ignorance; eux-mêmes, pour la plupart,
ne connaissent pas l'étymologie du mot _Habech_, mais ils sentent
qu'elle est injurieuse pour eux. En effet, _Habech_, en arabe, s'emploie
pour qualifier un ramassis de familles d'origines diverses ou bien de
généalogie inconnue ou altérée; et parmi les races sémitiques, l'injure
la plus mortifiante qu'on puisse faire à un homme ou à un peuple, est de
dire qu'il ignore sa généalogie ou qu'elle est entachée de promiscuité,
parce que, chez eux, les hommes de tous les rangs sont convaincus de
l'existence d'une solidarité étroite non-seulement entre les vivants,
mais surtout entre les vivants et leurs ancêtres. Du reste, quand on est
initié à leur vie intime, on est journellement frappé des effets plus
souvent bienfaisants que nuisibles de ce sentiment. L'Afrique orientale
a servi de lieu d'établissement à plusieurs races, mais la grande
majorité se rattache à la famille sémitique, d'après les caractères
fournis par leurs idiômes, leurs langues, et, comme il a été dit,
d'après leurs traditions. Cette origine suffirait seule à expliquer
l'objection persistante des indigènes à la dénomination de _Habechi_.

L'adjectif _Habechi_, déformé par les Portugais, qui ont mis de côté la
première lettre, et, selon leur usage, ont rendu le son _ch_ par _x_,
est devenu ainsi _Abexim_, en y joignant la finale portugaise; d'où, en
usant à leur tour de la licence de transcription dont les Portugais leur
avaient donné l'exemple, les copistes du seizième siècle ont fait le nom
_Abessinie_ devenu sans effort _Abyssinie_. Quelques auteurs allemands
emploient encore la dénomination _Habesch_; les Anglais écrivent tantôt
_Abyssinia_ et tantôt _Abessinia_. Puis donc que les Arabes et les
Européens, les peuples étrangers enfin, n'ont pu s'entendre sur la
manière d'écrire une qualification injurieuse, convertie en désignation
géographique, il paraît convenable de revenir au nom d'Éthiopie, par
lequel tous les indigènes désignent leur patrie.

Quand on sait que ce peuple éthiopien rattache à la Judée ses origines
historiques; qu'il justifie son nom par les textes bibliques, et qu'il
pratique le Christianisme depuis le quatrième siècle; quand on songe que
depuis cette époque, son pays a servi de lieu de refuge pour les moeurs
et les idées chrétiennes; que les peuples d'Europe, quoique nombreux et
aguerris, n'ont sauvegardées qu'avec tant de peine contre la propagande
armée des musulmans, on s'apitoie de le voir, malgré ses protestations,
dépouillé même de son nom, et l'on est peu disposé à conniver avec les
Musulmans, pour substituer à une antique dénomination une désignation
injurieuse, qui falsifie l'acte de naissance d'un peuple, l'allié le
plus constant que nous ayions en Afrique pour le maintien de ces idées
chrétiennes, qui sont notre gloire, la base et l'essence progressive de
nos sociétés.

On peut objecter que le nom d'Éthiopie est d'origine grecque, mais les
contre-objections ne manquent pas; d'ailleurs, ce qui paraît dominer
toute considération, c'est que ce nom est le plus ancien et le seul
usité dans le pays.

À défaut d'une définition plus précise de l'Éthiopie, on est tenté de
suivre l'exemple des Romains, qui avaient divisé la Gaule en _Gallia
togata_, _Gallia braccata_, _Gallia comata_, et de dire que l'Éthiopie
comprend la partie de l'Afrique orientale dont les habitants portent la
toge; cette _Africa togata_ aurait du moins l'avantage de comprendre
presque toutes les contrées africaines jadis soumises à l'autorité de
l'Atsé ou Empereur, et d'être conforme à une locution employée
actuellement par les Éthiopiens, sinon pour définir, du moins pour
caractériser leur pays.

L'érudit géographe Ritter a défini en deux mots le caractère le plus
saillant, non peut-être de toute l'Afrique, comme il le dit, mais de la
portion orientale qui nous occupe; il partage le pays en terres hautes
et terres plates. Il serait plus exact de dire contrées hautes et
contrées basses, et, comme ces deux idées doivent entrer fréquemment
dans les descriptions du pays, nous emprunterons à la langue amarigna,
langue la plus généralement parlée en Éthiopie, les termes de relation
_deuga_ et _koualla_[5]; celui-ci désignant des contrées dont les plus
hautes ne dépassent guère 2,000 mètres au-dessus du niveau de la mer, et
dont les plus basses sont affaissées au-dessous même de ce niveau;
celui-là, des contrées élevées à 2,400 mètres au moins au-dessus du
niveau de l'Océan. Ces termes deuga et koualla correspondent aux termes
arabes _nedjd_ et _tahama_, qu'on pourrait à la rigueur exprimer en
anglais par les mots _high-land_ et _low-land_. Si la contrée est
d'altitude mitoyenne, c'est-à-dire de 2,000 à 2,400 mètres environ, les
Éthiopiens lui donnent le nom de _woïna-deuga_, ou deuga susceptible de
produire la vigne; ils donnent le nom de _beurha_ aux kouallas les plus
bas, et en Gojam, celui de _tchoké_ aux deugas d'une altitude de plus de
3,000 mètres; mais on peut dire que les deux désignations génériques
servant à fixer l'esprit au sujet de l'altitude d'une contrée sont
_deuga et koualla_.

  [5] Pour ne pas élever une discussion analogue à la mémorable et
    malheureuse querelle de Ramus, à propos de la prononciation de la
    lettre _u_ placée après _q_, et pour ne pas enfreindre l'usage
    grammatical qui veut qu'en français le _q_ soit toujours suivi d'un
    _u_ au commencement d'un mot, j'écris _koualla_, quoique le _k_
    français, comme le _kh_ et le _c_ dur, représente une articulation
    gutturale que nous ignorons, et qu'il me semble que si j'écrivais
    _qoualla_, la lettre _q_ se rapprocherait davantage du _k_ claqué
    que nous n'avons pas et qu'il faudrait pour mieux figurer la
    prononciation de ce mot.

Les Éthiopiens, dépourvus de mesures pour indiquer l'altitude d'un lieu,
caractérisent habituellement les deugas et les kouallas par leurs
productions les plus importantes du règne végétal; le deuga, par l'orge
et la fève; le koualla, par le maïs, et surtout les nombreuses variétés
de sorgho ou dourah des Arabes; les kouallas les plus bas, par le coton.
Ils désignent aussi comme deuga, mais d'une façon moins absolue, la
contrée où les moutons et les chevaux se reproduisent de préférence; et
comme koualla, celle où les chèvres abondent. Par suite du spectacle
habituel de contrées hautes et contrées basses, les indigènes sont, en
général, assez au courant des productions zoologiques et botaniques
dépendantes de la différence des altitudes; mais celles que je viens de
nommer sont celles qu'ils emploient le plus fréquemment.

Les deugas sont balayés par des vents qui, en Afrique, bornent leurs
brises rafraîchissantes aux parties élevées de l'atmosphère; l'air est
frais, doux et sec; les sources sont fréquentes, et la végétation laisse
des traces abondantes et vertes pendant presque toute l'année; les
arbres sont d'un bois tendre, et la plupart des arbustes sont inermes,
le feuillage est touffu, les feuilles sont légères, souples, de tons
variés et doux à l'oeil; le sol est mou, élastique, et pierreux. On
voit, dans de vastes pâturages, le poulain folâtrant près des troupeaux
de moutons et de boeufs-bisons aux allures majestueuses et au pelage
d'une variété inconnue en Europe; la campagne abonde en grandes perdrix
rouges; le bouquetin prospère aux flancs des précipices, et le sanglier
à masque atteint une taille prodigieuse; les troupes de singes n'y
apparaissent que de passage; les scorpions et les reptiles sont rares;
leur venin est peu dangereux; l'hyène et le chacal y vivent
discrètement, et le grand lion à crinière noire n'y est signalé que de
loin en loin.

Dans les kouallas, au contraire, le vent n'est qu'à l'état de brise
intermittente et à directions incertaines; le plus souvent, l'air s'y
meut sous forme de révolin; à cause du voisinage des deugas, il y forme
fréquemment des tourbillons, et, dans les lits encaissés des rivières,
le vent y souffle quelquefois avec une furie impérieuse pendant un petit
nombre de minutes. L'air, presque toujours chaud, est sec, comme sur les
deugas, car une sécheresse permanente et bien sensible à toutes les
muqueuses est le caractère le plus saillant du climat éthiopien. Aux
nuits fraîches et sereines succèdent des journées durant lesquelles le
sol s'échauffe quelquefois jusqu'à 75 degrés. Les sources sont plus
rares que dans les hauts pays; la végétation, fougueuse et luxuriante au
printemps, se dessèche rapidement aux rayons du soleil et n'offre,
pendant plus de la moitié de l'année, que des tons fauves, relevés de
distance en distance par quelque arbre gigantesque, aux feuilles
épaisses, cassantes et d'un vert poussiéreux. Le bois des arbres est
dense et noueux; lianes, arbustes, arbrisseaux, une multitude de plantes
sèment de leurs épines acérées le sol durci, pierreux, et souvent
profondément crevassé. Des herbes hautes à dissimuler un homme à cheval,
couvrent de grands espaces; une étincelle suffit pour y allumer de
vastes incendies, qui envahissent rapidement; aux crépitations, aux
craquements sinistres de ces embrasements subits, les carnassiers
terrifiés fuient, et les reptiles sont dévorés par les flammes. La terre
est ainsi purgée de quantité d'insectes venimeux et préparée à la
recrudescence printanière, mais elle attriste le regard par ses tons
roux, sombres, et ses arbres défeuillés aux troncs noircis.

On trouve dans les kouallas les plantes aromatiques, les bois odorants,
des scorpions, d'autres insectes venimeux, ainsi que des variétés
nombreuses de reptiles, depuis le boa jusqu'à un serpent gros comme le
doigt, long d'une coudée à peine, dont la morsure cause la mort la plus
rapide. Le boeuf est de petite taille, grêle, vif, d'un pelage fin,
court et ordinairement clair. La vache donne très-peu de lait; en
revanche, les troupeaux de chèvres s'accroissent rapidement, malgré les
larcins fréquents des panthères, qui pullulent dans les anfractuosités
des rochers. L'âne est la seule bête de somme; il est plus petit que sur
les deugas, plus sobre, plus agile, son poil fin et court est mi-partie
gris souris et ventre de biche.

Le cheval ne se reproduit que très-rarement dans les kouallas d'altitude
mitoyenne et se reproduit quelquefois dans les kouallas les plus bas et
les plus chauds dits _beurha_. Les hommes riches des bas pays
l'importent souvent des deugas pour leur usage à la guerre; ils le
choisissent de petite taille, le plus ardent possible, souvent même
emporté, car son séjour en koualla, fait tomber sa fougue et le guérit
ordinairement de l'habitude de prendre le mors aux dents. Son poil
devient plus fin, sa robe plus soyeuse, son embonpoint disparaît; il vit
moins longtemps, et, dans plusieurs kouallas d'altitude mitoyenne, il
n'échappe que rarement à une maladie mortelle, ressemblant au farcin,
mal dont il guérit si on l'envoie dans les pâturages d'un deuga élevé.
Les indigènes assurent qu'on peut le soustraire à cette maladie, en
l'empêchant de paître dans les kouallas où poussent une petite herbe
garnie de longues épines et bien connue des cavaliers; ce qui semblerait
donner raison à leur observation, c'est que cette herbe n'existe pas
dans les kouallas dits _beurha_, et que les chevaux n'y sont point
frappés de la maladie en question.

Les animaux sauvages, tels que les grandes et les petites antilopes, la
gazelle et tous ses congénères, abondent. Les sangliers de taille
moindre que ceux des deugas se multiplient étonnamment, quoique de
nombreux lions en fassent leur proie habituelle: les hyènes et les
chacals sont d'une férocité plus grande. Dans les kouallas les plus bas,
dits _beurha_, on rencontre le buffle, le rhinocéros, l'éléphant, la
girafe, l'autruche, l'onagre, l'hippopotame, le crocodile et bien
d'autres animaux malfaisants. Ces quartiers sont souvent égayés par des
bandes de grands singes cynocéphales, mis en fuite par la fronde des
gardiens des plantations; ils s'arrêtent hors portée, s'entre-pillent
les fruits de leurs larcins, cachés dans leurs joues, et regardant
malicieusement le champ qu'ils ont dévasté, se réjouissent en cris et en
gambades, pendant que les vieux de la bande, les stratéges, ont l'air de
prendre gravement leurs mesures pour un nouveau plan de maraude.

Cette distribution de l'Éthiopie en deugas et kouallas, jointe à la
périodicité de ses pluies, donne au régime de ses eaux un caractère
spécial. Ailleurs, les cours d'eau arrosent et fertilisent; en Éthiopie,
ils semblent distribués comme d'après un vaste système d'égouttement des
terres ou drainage, et n'arrosant que leur lit, ils vont porter la
fécondité aux terres de la Nubie et de l'Égypte, qui, sans ces cours
d'eau, ne seraient qu'un désert aride. L'hiver, les cours d'eau des
kouallas, augmentés de tous côtés par le regorgement des eaux pluviales
des deugas, deviennent torrentueux, mais pendant l'été et l'automne, il
ne reste que des lits quelquefois complètement desséchés; les sources
sont rares, peu abondantes, de longs espaces en sont dépourvus. D'autre
part, les kouallas qui ont des cours d'eau continus, un peu volumineux,
sont frappés d'insalubrité. Les djins, disent les indigènes, veillent
sur leurs bords pour frapper de fièvres pernicieuses ou typhoïdes, trop
souvent mortelles, ceux que la fatigue, la fraîcheur et l'ombre convient
à s'y livrer au repos. Les kouallas, même salubres, deviennent malsains
lorsque les premières pluies de l'hiver humectent les terres altérées,
et lorsque le soleil du printemps les dessèche de nouveau. Le séjour en
deuga passe, au contraire, pour être toujours sain.

Du reste, même en Éthiopie, les termes deuga et koualla sont relatifs;
telle contrée basse est quelquefois nommée deuga par ses voisins qui
habitent un koualla plus profond encore, comme tel district deuga, sis à
une altitude de plus de 2,000 mètres, est traité de koualla par ses
voisins qui vivent sur des terres d'une altitude plus grande.

Réduit à sa dernière expression, le deuga est un plateau borné par des
précipices dont l'escarpement est souvent tel, qu'on peut s'asseoir sur
le bord, les jambes pendantes dans le vide, comme si l'on occupait la
margelle d'un puits. On trouve quelquefois, dressé abruptement au milieu
d'un koualla, un deuga de la plus petite échelle, rendu inabordable par
la main de l'homme; ce deuga en miniature devient un mont-fort,
forteresse naturelle, dont les hill-forts de l'Inde ou la forteresse de
Koenigstein, en Saxe, donnera l'idée exacte. Quelques-uns de ces
mont-forts, hauts de plusieurs centaines de mètres, ont comme la
forteresse de Koenigstein, un sommet assez étendu, des sources et des
terres arables suffisantes pour nourrir une bonne garnison; aussi les
rebelles et les ambitieux ne négligent-ils rien pour se procurer ces
forteresses, dont la plupart sont inexpugnables pour les troupes
éthiopiennes. Après avoir grimpé le long d'un sentier raide, étroit et
tortueux, il faut quelquefois se faire hisser par une corde pour arriver
à la plaine du sommet; les débouchés de ces sentiers sont ordinairement
garnis de blocs de pierre, retenus par des courroies qu'il suffit de
couper pour écraser les assaillants. Quelques mont-forts, dépourvus de
sources ou de terres arables, ne servent que comme lieu de retraite
passagère. Les principaux mont-forts de l'Éthiopie sont dans l'Enderta,
le Lasta, l'Idjou, le Samen, le Tagadé, le Wolkaïte, le Dambya, le
Wadla, le Wara-Himano, le Gojam. Parmi les plus petits, on peut citer
celui de Wohéni, près de Gondar, espèce de colonne carrée et
gigantesque, haute de trois cents mètres; son sommet étroit servait de
prison pour les membres de la famille impériale que la jalousie
ombrageuse du souverain y maintenait somptueusement pendant toute leur
vie. Dans des proportions plus restreintes encore, ces curieux accidents
de terrain ne forment plus que des obélisques naturels, comme le mont
Chamo, en Begamdir, et l'on peut supposer que le souvenir de ces
aiguilles naturelles ait inspiré aux Égyptiens l'idée de leurs
obélisques, s'il est vrai, comme le rapportent les anciens et comme le
dit encore la tradition, que l'Égypte ait été peuplée par des émigrants
de la Haute-Éthiopie.

Après cet aperçu de la configuration du pays, j'essaierai, en suivant
les données géographiques recueillies par mon frère, d'en indiquer les
frontières. Cette tâche est d'autant plus difficile, que les cartes et
les renseignements à cet égard manquent, et que les traditions sont
vagues et malaisées à contrôler; aussi, en cherchant à délimiter le
vieil empire d'Éthiopie, j'ai plutôt l'ambition de provoquer des études
à faire, que de bien donner les noms et les directions des lignes de
frontières, avec la précision que demande la science en Europe. Ce qui
excusera d'ailleurs le vague de la délinéation qui va suivre, c'est
l'usage des peuples africains de terminer un pays par une frontière
indéfinie, mobile, élastique. Un des caractères les plus communs à ces
peuples est de chercher l'isolement; ils semblent redouter de confiner
de près avec une nation quelconque, et s'en séparent au moyen de larges
frontières formées par des hernes ou terres abandonnées, dont le seul
roi est la force, suivant l'expression des indigènes; si leur puissance
s'accroît, ils étendent la culture sur la lisière de ces hernes,
ravagent et dépeuplent la lisière opposée, poussant ainsi, pour
s'agrandir, le désert devant eux. Les nations voisines usent de
représailles, et selon les fluctuations de ces guerres, qui ne finissent
quelquefois que longtemps après l'extinction des générations qui les ont
commencées, la ligne frontière proprement dite se déplace
continuellement; enfin, la guerre, mal sporadique en Europe, étant
endémique sur le continent africain, il en résulte naturellement que les
frontières des États sont toujours en état d'expansion ou de
rétrécissement. En Éthiopie, les limites indiquées par la nature sont
insuffisantes à comprimer ce double mouvement. Il n'y a pas encore
quinze années que les hernes produites par les guerres s'étendaient sur
l'un et l'autre versant de la chaîne à l'ouest de Moussawa, occupée par
les Akala-Gonzaï. La rivière Béchelo, et même l'Abbaïe ou fleuve Bleu,
n'empêchent point les adversaires de l'un et l'autre bord de chercher à
s'étendre en faisant le désert au delà de l'un ou de l'autre bord de ces
rivières. Il importe aussi de ne point perdre de vue qu'en Éthiopie, la
population étant moins dense qu'en Europe, ses déplacements, par suite
de famine, de guerre ou pour d'autres motifs, sont bien plus fréquents.
Le sentiment patriotique de l'Européen tient plus du sol, celui de
l'Éthiopien, de la race; et si, en Europe, on a pu dire qu'on emportait
la patrie à la semelle de ses chaussures, cette image est bien plus
vraie, appliquée aux Africains et même aux Asiatiques. En Éthiopie, un
des désespoirs du voyageur, qui croit connaître le pays, est
d'apprendre, quelquefois à l'improviste, que telle petite communauté,
comprenant une famille, une portion de village, un village entier ou
même un district, est d'une origine distincte de la population qui les
entoure. Cette communauté, débris quelquefois d'une race lointaine ou
disparue, du jour où elle a pris racine aux lieux où on la trouve, s'est
conformée aux lois et manières d'être de ses nouveaux voisins, en tout
ce qui est nécessaire pour la relier politiquement et civilement avec
eux; mais comme pour ne point se dégrader en reniant complètement ses
pères, elle a depuis des générations conservé précieusement quelques
traits de leurs moeurs ou de leurs coutumes, qui témoignent de sa
descendance. Les Éthiopiens ont une aversion instinctive pour
l'uniformité civile ou administrative; ils la regardent comme un moyen
et aussi un effet de la tyrannie. La configuration et la disposition de
leur territoire, qui offre partout des points de résistance, et le
manque de grandes routes semblent avoir servi à confirmer et à assurer
leurs libertés locales, comme à empêcher la concentration permanente de
la puissance impériale. C'est ainsi que ce peuple a pu durer jusqu'à ce
jour, car la centralisation du pouvoir d'une nation prépare et facilite
son asservissement ou sa conquête. Les montagnes, les accidents de
terrain, les arbres et jusqu'aux buissons, tempèrent, disent les
Éthiopiens, l'effort des vents. Ils disent encore qu'il est aussi
injuste et aussi insensé de vouloir assimiler toutes les parties d'un
empire, que d'exiger des serviteurs d'une même maison qu'ils se
dépouillent de leur physionomie et de leur caractère personnel, pour
prendre une physionomie et une manière d'être uniformes; ils prétendent
que le maître est alors moins bien servi, et ils traitent de renégat la
communauté ou le serviteur qui se prête à ces assimilations despotiques.

Faisant la part des restrictions résultant de cet état de choses,
suivons le pourtour de l'ancien Empire d'Éthiopie, en partant de la mer
Rouge et marchant du nord vers les contrées du sud, de Badour ou Hakike,
petit port au S. de Saouakin, jusqu'à Zoulla, près l'antique Adoulis; la
côte est peuplée par les Tigrès, qui, sous le nom de Natabs, Hababs,
Kacys, etc., forment diverses tribus de Sémites, dont la très-grande
majorité a adopté l'Islamisme. Ces peuplades, devenues indépendantes au
fur et à mesure de la décadence de l'Empire, forment entre elles une
espèce de ligue et ne payent tribut qu'éventuellement aux gouverneurs
éthiopiens du deuga dont les demandes deviennent par trop pressantes. À
l'ouest du Tigré, et entre le deuga et la mer, sont les diverses tribus
Sahos, vivant le plus souvent à l'état nomade à l'est de la crête de
montagne ou plutôt de deuga qui court parallèlement à la côte;
quelques-unes d'entre elles paissent annuellement leurs troupeaux sur le
rebord ouest du deuga, chez les Akala-Gouzaï; ils payent alors tribut à
la fois aux autorités du Tigré et à celles du Tegraïe. Au sud de ces
tribus, se trouve le peuple Afar, dont on nomme plus de cent cinquante
tribus, appelées jadis Maras, ou tribus par excellence; elles sont
aujourd'hui nommées Taltals par les Tegraïens, et Danakils par les
Arabes, qui, comme beaucoup d'Européens, donnent à la confédération
entière le nom d'une tribu aujourd'hui insignifiante. Les Afars habitent
un vaste koualla borné d'un côté par la mer, depuis Makannélé jusqu'aux
environs de Toudjourrah, et de l'autre par le contour du deuga qui, dans
les environs de Atsbi-Dara en Tegraïe, s'élève, dit-on, dans le mont
Doa, jusqu'au delà de la limite des neiges perpétuelles, ce qui, de ce
côté, formerait le point culminant de l'Afrique orientale. Les Afars qui
habitent la côte sont musulmans zélés; vers l'intérieur, ils sont plus
tièdes, et quelques-unes de leurs tribus sont même restées païennes ou
mi-chrétiennes; aucun Afar n'a adopté, comme les Sahos d'Aliténa, le
Christianisme. Il ne sera pas ici question des Somals ni des habitants
d'Adar ou Harar, qui sont probablement de race gouragué, quoique les uns
et les autres portent la toge. Il suffit de marcher vers l'Est, dans les
profondeurs du pays Afar, qui occupe ces kouallas, pour rencontrer
l'Anazo et d'autres rivières qui disparaissent, dit-on, dans les sables,
ainsi que le puissant cours de l'Aouache, qui s'épanouit en lac et perd
ainsi son caractère de rivière, avant d'atteindre le rivage de l'Océan.
C'est sur les bords de l'Aouache que les Ilmormas, dits Gallas par les
étrangers, ont pris naissance; leur langue, comme celle des Sahos, se
rattache évidemment à l'idiome afar. Cédant à l'impulsion mystérieuse,
mais incontestée, qu'un peuple reçoit du mélange d'un sang étranger, les
Ilmormas se répandirent de tous les côtés, en envahissant les peuplades
voisines, plus vieilles et par conséquent moins énergiques; ils se sont
ainsi infiltrés entre les nations voisines qu'ils ont détruites ou
refoulées. Les Somals seuls paraissent avoir échappé à leur invasion, et
dans l'absence du tout voyage à l'Est du pays Gouragué, il est difficile
d'affirmer la position de l'ancienne frontière de ce côté-là. Ce dernier
peuple, qui parle un idiome quelque peu voisin de l'amarigna, occupe un
des deugas les plus étendus de l'Éthiopie. Le Gouragué est le plus beau,
le plus courageux et peut-être le plus indépendant des Africains
orientaux; les constitutions politiques si remarquables qu'on attribue à
ces huit ou neuf confédérations, allient bien leur sauvage liberté à
leur dignité de chrétien. Il est probable que les Gouragués ont été
jadis sujets des Empereurs, et le caractère de visage des membres de la
famille impériale rappelle, du reste, le type gouragué. Au delà de ces
peuplades, on en trouve d'autres qui sont indépendantes, sous le nom de
Tambaros, réunies en monarchies dans le pays de Cambat, et que la
tradition, d'accord cette fois avec l'histoire locale, faisait obéir
autrefois au souverain d'Aksoum. Les Walaytsas, Gobos et Koullos actuels
faisaient partie de l'ancienne province de Dawaro, plus compacte
probablement et surtout plus étendue que les principautés actuelles, où
l'on parle un idiome à part, et où les petites principautés paraissent
s'être divisées par les incursions incessantes des Ilmormas. On ignore
si les Touftés et les Yemmas et autres tribus dites Djandjéros
obéissaient, dans leurs localités actuelles, à l'ancien Empire qui nous
occupe. D'après la tradition, le deuga du Kafa, si remarquable par sa
végétation tropicale et par l'indolence de ses habitants, n'a jamais
appartenu à l'Empire; mais il faut y comprendre comme frontière la
grande forêt qui s'étend du Kafa jusqu'au deuga du Guéra, la plus haute
terre du Gouma, le pays Chinacha-Dafilo, et toutes ces pentes terminées
d'ailleurs abruptement du côté du koualla qui relie la haute terre du
Damote à la plaine basse, où coule le grand bras oriental du fleuve
Blanc. Peut-être est-il plus probable que ces pentes ont toujours été,
comme aujourd'hui, à l'état de hernes frontières; peut-être faut-il, en
remontant vers le nord, prendre comme limite la rivière Did-essa, dont
le vrai cours embarrasse les géographes. Toutefois, ce qui milite contre
cette opinion, c'est le fait bien constaté que le Sennaar appartenait
aussi aux Empereurs, car pendant la saison pluvieuse ils envoyaient
leurs mules de selle hiverner dans cette province. Puisque nous avons
nommé ces rivières, disons aussi que l'invasion ilmorma paraît avoir
refoulé dans leurs kouallas les Simitchos, qui parlent une langue
très-voisine de celle d'Afillo, les Konfals, dont on ne connaît guère
que le nom, les Kotelets, dont l'origine et les affinités sont
inconnues, et peut-être les Tokquerouris, qui sont une vraie pierre
d'achoppement pour l'ethnographie éthiopienne. Toutes les nations
ci-dessus mentionnées sont de race rouge; mais sur la rive droite de
l'Abbaïe, et bornés à l'Est par les hernes des Aouawas ou Agaws, vivent
les Gouinzas, qui sont de véritables nègres. Sur la rive gauche de la
même rivière, sont les Négayas, qui, bien que nègres aussi, sont
peut-être complètement distincts de ceux qui viennent d'être nommés. Les
Guinjars ou habitants de la Nubie, d'origine arabe et parlant encore un
arabe corrompu, étaient autrefois, comme partiellement encore
aujourd'hui, tributaires des chefs des deugas éthiopiens. En suivant
vers l'Orient les hernes de l'Armatcho, en traversant la rivière
Gouangué ou Atbara, les cours d'eau du Walhaÿt, qui finissent au
Takkazé, on arrive chez ces tribus curieuses, qui, nègres pour les uns
et rouges pour les autres, se divisent en Naras, Barias, Marias, noms
qui représentent autant de peuplades indépendantes que de langues. Du
reste, chacune des peuplades mentionnées dans cette énumération a une
langue tout-à-fait distincte; il en est de même des Bidjas et Beni-Amer,
qui ont obéi au roi d'Aksoum jusqu'au jour où le fanatisme musulman fit
massacrer à Saouakin la grande caravane de chrétiens éthiopiens qui se
rendait à Jérusalem. Les Bidjas sont les voisins des Tigrés, et on
arrive ainsi au point d'où nous sommes partis. Dans l'intérieur de la
vaste enceinte qui vient d'être tracée, vivent des restes de nations
antiques, qui conservent encore des langues et même des religions
distinctes, car, comme il a été dit plus haut, le travail de fusion qui
plaît tant en Europe semble n'avoir jamais été du goût des Éthiopiens.
Ainsi l'on trouve les Asguidés qui parlent encore le guez ou langue
sacrée, qu'on ne parle plus sur le haut deuga; les Bilènes, identiques
peut-être avec les Blemmyes des Romains; les Kamtas, qui perpétuent près
du Lasta une des plus belles races de l'Afrique; les Gafates du Wadla,
qui n'ont conservé de la langue antique d'autres vestiges que des
chansons officielles, les Gafates du petit Damote, le Falacha et
Quimante du Dambya, et les Sinitchos de la rive gauche de l'Abbaïe. Si
l'on joint à tous ces noms de tribus ou de langues, les Tegraïens, les
Amaras et les Ilmormas, l'on aura une idée sommaire de la diversité des
sujets de l'ancien Empire éthiopien.

Avant de terminer cette description d'un pays encore peu connu, malgré
tous nos efforts, il est bon d'insister sur un trait physique qui domine
sur toute la partie occidentale et septentrionale de cette longue ligne
de frontières. Là, les hernes n'ont pas été créées tout-à-fait par le
génie de conquérants stupides: si ces hernes sont désertes, c'est
qu'elles sont, aujourd'hui du moins, inhabitables; c'est qu'au milieu
d'une végétation luxuriante, foulée seulement par la bête féroce ou par
les rares caravanes de hardis trafiquants, des influences mystérieuses
donnent, pendant dix mois de l'année, la mort aux voyageurs. En
attendant que les hommes de l'art puissent aller savoir, sans y périr
eux-mêmes, quel genre de maladie attend l'être humain qui traverse ces
hernes, même en courant, on se bornera à émettre l'hypothèse que cette
insalubrité a dû aider les Éthiopiens à résister aux Musulmans des
kouallas et à garder les trésors sacrés de leurs libertés et de leur foi
chrétienne.

Comme on doit le pressentir, la configuration de l'Éthiopie, formée de
contrées d'altitudes si différentes: la température fraîche et uniforme
de ses deugas ombreux, fertiles et si longtemps verdoyants; la froidure
des contrées dites tchokés; la température brûlante des kouallas, dont
la végétation luxuriante alterne avec la stérilité et la sécheresse la
plus extrême; l'atmosphère tiède et voluptueuse qui caresse les
woïna-deugas, où les villes surgissent de préférence, comme pour convier
les compatriotes d'altitudes si opposées à s'entrevoir commodément; les
variétés d'habitudes alimentaires et autres; enfin, l'action de climats
si opposés, doivent, à la longue, influer de telle sorte sur le physique
et le moral des habitants, que malgré une communauté de race, de
religion, de lois et de moeurs, il s'établit entre eux des différences
marquées.

L'homme des kouallas est de petite taille, souple, musculeux et bien
pris; ses extrémités sont fines et sèches; il devient rarement obèse,
souvent même il est comme frappé d'émaciation; il est en général plus
barbu et velu que l'homme des deugas; sa tête est petite, son visage
court, son teint, selon les indigènes, tend à se foncer, et ses cheveux
à devenir épais et rudes; sa denture est très-belle, ses yeux grands; il
a les traits accentués, le front souvent fuyant, le nez ordinairement
droit, petit, aux ailes grandes et mobiles, et très-rarement aquilin.

L'homme des deugas est d'une taille plus élevée, d'une ossature
relativement forte, ses extrémités sont grandes et charnues, ses muscles
peu apparents et ses chairs abondantes; son teint est souvent aussi
foncé, mais sur ces hauts plateaux l'on trouve plus fréquemment les
femmes au teint clair, mat, légèrement doré, se rapprochant, comme il a
été dit, du teint européen. Les mauvaises dentures, très-rares en
Éthiopie, se trouvent plutôt chez le natif du deuga, dont les dents
sont, en général, moins remarquablement belles; son visage est plus
souvent oblong que rond; son front large et haut; l'angle facial ouvert;
les yeux moins grands, le nez plus développé et quelquefois aquilin.

La physionomie de l'homme des kouallas est expressive; son regard
mobile, ardent; ses gestes et sa démarche trahissent la vivacité de ses
impressions; aussi, manque-t-il ordinairement de cette dignité de
maintien résultant de la possession de soi-même. Il est abrupte dans ses
façons, original dans ses habitudes, persiffleur, goguenard et tapageur;
il parle haut, son élocution est rapide et figurée; son organe vibrant,
souple, musical, sa prononciation claire et sa voix blanche; ses lèvres
sont plutôt minces. Lorsqu'il a le don de la parole, il surprend, touche
et remue plutôt peut-être que son compatriote des hauts pays; mais il
est enclin à corrompre la langue par des innovations pittoresques. Il
passe pour être imprévoyant, susceptible, colère, franc, charitable,
ostentateur, fantasque, actif et indolent par accès, peu soucieux de la
vie et impétueux au combat. Il aime les longs festins, la parure, la
danse, la musique, la poésie, et lorsqu'au milieu du silence embrasé du
midi ou sur le soir, on entend dans la campagne une voix qui chante,
c'est celle de quelque chevrier ou de quelque laboureur du koualla qui
monte jusqu'à vous.

Sur le bord de son plateau, l'homme du deuga s'arrête, écoute et sourit
de plaisir, mais aussi de dédain. Il est plus sobre de paroles et de
gestes; il manifeste moins bruyamment les mouvements de son âme; sa
physionomie et son maintien sont graves; le regard est plutôt
contemplatif, l'organe lourd, voilé, il parle souvent en fausset; sa
diction est lente, il affecte la rudesse, aime les formes concises,
sentencieuses, corrompt la langue à sa manière, mais parle plus purement
que l'homme du koualla. On dit que lorsqu'il a le don de l'éloquence, ce
qui lui arrive plus rarement, il remue moins, mais domine et entraîne
bien plus que son compatriote des kouallas. Il a la réputation d'être
patient, mais de ne point oublier l'injure, d'être calculateur, économe,
défiant, âpre au gain. Il est moins querelleur, moins hospitalier, moins
vain, plus orgueilleux, plus processif, plus fourbe; ses sentiments
religieux sont moins démonstratifs et il est moins encombré peut-être de
superstitions. Il aime aussi la poésie et la musique et préfère les airs
lents, tristes, et les pensées mélancoliques. Il est moins bon
fantassin, moins bon pour fournir à un effort subit et attaquer une
position, mais, quoique supportant moins bien les fatigues et les
privations, il est plus apte à faire de longues campagnes, à combattre
en ligne, et surtout à couvrir une retraite. Il mange, boit et dort plus
que l'homme des contrées basses, et il vieillit bien moins vite,
assure-t-on. Les indigènes disent qu'il n'est pas rare que le plus jeune
d'une famille, native du deuga, après avoir vécu quelques années dans un
koualla, reparaisse au milieu des siens, avec la chevelure et la barbe
blanchies, tandis que ses frères commencent à peine à grisonner.

Les femmes des kouallas passent pour être les plus jolies, les plus
attrayantes et savoir se draper avec le plus de coquetterie dans la
toge; leur éclat est précoce, mais peu durable; leur accortise, la
beauté de leur regard, la gracieuse souplesse de leur démarche, la
perfection de leurs formes et la mobilité de leur caractère justifient,
du reste, la jalousie proverbiale de leurs maris.

Les femmes des deugas, plus grandes, plus fortes, sont moins avenantes,
moins gracieuses, moins fécondes, dit-on, mais plus laborieuses, plus
économes, moins fantasques et plus soumises; belles plutôt que jolies,
elles passent pour exercer des séductions moins entraînantes que les
femmes des kouallas, mais elles conquièrent dans la famille une
prépondérance plus durable.

Comme les libertés communales ont survécu à tous les bouleversements
politiques, la famille est encore assez forte; la constitution du
mariage civil dissoluble semble peu faite, il est vrai, pour la
conserver dans cet état; aussi les us et coutumes ont-ils renforcé la
puissance du père jusqu'au point de lui permettre, comme à Rome, de
disposer de la vie de ses enfants. Au dire des indigènes, les familles
des contrées kouallas, quoique fréquemment les plus nombreuses, se
perpétuent moins, et les liens de famille sont moins forts que sur les
hauts plateaux. Le père permet à l'enfant de développer sa personnalité
de bonne heure, et, sinon en droit, en fait du moins l'émancipation a
lieu bien plus tôt; la mère exerce moins d'empire dans la maison; les
allures et les moeurs domestiques ont un caractère indépendant et moins
respectueux.

En contrée deuga, au contraire, le père et la mère jouissent d'une
autorité durable; on y remarque plus fréquemment le type de la matrone,
siégeant depuis longtemps à l'arrière-plan de la vie, ou de l'aïeul
conseillant et dirigeant la conduite des petits-fils.

On attribue cette différence à la pétulance et au peu de gravité des
natifs du koualla, dispositions peu favorables à l'obéissance filiale
comme au prestige de l'autorité paternelle; on l'attribue également, et
avec plus de raison peut-être, à l'instabilité du foyer domestique. En
effet, les contrées kouallas sont d'une fécondité prodigieuse; souvent
elles rapportent plus de 400 pour 1; mais leur production est sujette à
des retours désastreux causés par les sécheresses, les sauterelles, les
épizooties, les animaux sauvages, enfin, par la mortalité qui suit la
recrudescence des fièvres du printemps et de l'automne, et qui arrête
quelquefois, en quelques semaines, la prospérité d'une maison ou de tout
un district; aussi, les habitants des kouallas sont-ils souvent réduits
à l'émigration. Comme je l'ai dit ailleurs, leur attachement à leurs
terres est tel, que ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'ils les
abandonnent. Souvent ils vivent dispersés durant plusieurs années:
quelquefois même leur génération s'éteint à l'étranger, mais leurs
enfants guettent le moment où ils pourront se rétablir dans le district
paternel, et, trait digne de remarque, lorsqu'ils en reprennent
possession, la tradition locale est assez vivante et assez précise, pour
qu'à la première assemblée, la hiérarchie communale soit réinstituée
d'après les règles qui auraient été suivies si la population n'avait
jamais quitté le district. La délimitation des propriétés est rétablie
avec une exactitude qui prévient habituellement les procès; les
alliances et les démêlés avec les communes voisines sont renouvelés, et,
si les premières récoltes, l'état de la politique et les conditions
sanitaires sont favorables, la commune redevient riche, mais la famille
ne répare qu'imparfaitement les atteintes que de telles péripéties ont
portées à son esprit. Dans les contrées deugas, au contraire, toutes
salubres, la fertilité est bien moindre, il est vrai, mais elle est
continue; les sauterelles et les épizooties ne les envahissent qu'à de
longs intervalles; la richesse s'accroît lentement, mais sa durée
sauvegarde le calme de la famille et la transmission inaltérée de son
esprit.

La portion la plus considérable, peut-être, de la nation éthiopienne
habite ces contrées d'altitude intermédiaire nommées Waïna-Deugas.
Est-ce parce que, ordinairement, les termes moyens l'emportent, et que
les moyennes sont à la fois les causes et le résultat des civilisations?
Le fait est que presque toutes les villes sont établies sur les
Waïna-Deugas, et que les populations passent pour y être les plus
civilisées. Leur climat, leurs productions agricoles, leur flore et leur
faune tiennent en partie du koualla et en partie du deuga. Les habitants
de ces dernières contrées ne s'adonnent qu'à l'agriculture, à la guerre,
à la chasse ou à l'élève des troupeaux. Les natifs des Waïna-Deugas
s'adonnent de préférence aux métiers, aux industries et au commerce; ils
sont peu enclins à la vie militaire, et professent du dédain pour la
condition du laboureur. Les musiciens, les trafiquants, les avocats, les
histrions, les bouffons, les délateurs de profession, les usuriers, les
professeurs de grammaire et de controverse religieuse, sont en général
natifs des Waïna-Deugas; c'est là que la langue est parlée avec le plus
de pureté; mais les professeurs d'histoire, de droit et de théologie,
viennent des kouallas et surtout des deugas. Les habitants des
Waïna-Deugas sont avenants mais peu hospitaliers, sceptiques,
inconstants, paresseux, moins irascibles, moins dévoués à leurs
croyances, à leurs opinions ou à un parti politique, moins respectueux
envers l'autorité paternelle que les habitants du deuga ou du koualla;
ils sont efféminés, enclins aux factions, très-rarement rebelles et
observant plutôt les pratiques extérieures de la religion que ses
préceptes fondamentaux. Les chefs et les grandes familles ne négligent
rien pour flatter ces populations intermédiaires, mais comptent peu sur
leur dévouement; ils regardent le Waïna-Deuga comme la proie la plus
belle, le koualla ou le deuga, comme la base la plus sûre de leur
puissance. Dans les contrées Waïna-Deugas, la richesse consiste
principalement en argent et en biens-meubles; l'affluence des produits
des kouallas et des deugas y maintient une abondance presque toujours
égale, malgré les exactions des hommes de guerre attirés par les
ressources et les plaisirs qu'offrent les villes. Les Éthiopiens sont
remarquables par leur curiosité, leur esprit critique et leur
connaissance des lois. Les habitants des Waïna-Deugas, plus curieux et
plus frondeurs que les autres, sont aussi plus au courant des ressources
de la loi et plus enclins à y faire appel. Leur moralité est aussi de
beaucoup la plus relâchée. Tous sont très-sensibles à la prosodie, au
beau langage et à la poésie; ils admirent, avant tout, l'homme brave,
intrépide et l'homme vraiment religieux; mais le plus sûr moyen de les
intéresser et de gagner leur coeur, est de parler avec esprit et
élégance. Malgré cette disposition, ils ont compris sous un seul nom
appellatif les trouvères, les musiciens, les chanteurs, les bouffons,
les grotesques, les mimes, les danseurs de chica ou de vaudoux, les
hilarodes, les bardes, tous ceux enfin adonnés au gai savoir, et ce nom
est regardé comme injurieux et diffamatoire; ils ne l'appliquent pas au
poète auteur ou chanteur de poésies religieuses, composées presque
toujours en guez ou langue sacrée, à celui qui exécute des danses
religieuses, au soldat coryphée, qui chante exclusivement des chants de
guerre, et à ceux qui, aux funérailles, chantent ou composent des
thrénodies. On remarque que les trouvères natifs du Waïna-Deuga font de
préférence des couplets et distiques gnomiques ou épigrammatiques, des
priapées, des facéties, des farces et des compliments; ceux des kouallas
et des deugas chantent ordinairement le mieux la guerre, la vie agreste,
les faits héroïques et les funérailles; les premiers passent pour savoir
le mieux chanter l'amour, les seconds ont la réputation de savoir aimer
le mieux et d'être moins ingénieux à le dire.

Les familles des deugas et des kouallas s'allient très-souvent entre
elles; il leur paraît sage d'appuyer à la fois la prospérité d'une
maison sur les chances de fortune qu'offrent les hautes et les basses
contrées. Malgré ces relations intimes, par l'effet sans doute de cette
tendance qu'ont les hommes à critiquer tout ce qui les différencie,
l'habitant des deugas a converti en épithète injurieuse le mot désignant
l'habitant des kouallas, celui-ci lui riposte par une épithète analogue,
et l'un et l'autre s'y montrent on ne peut plus sensibles. Sous ce
rapport, l'homme du Waïna-Deuga se regarde comme le plus heureusement
né, et il raille le natif du koualla aussi bien que celui du deuga,
celui-ci, de ce qu'il est né trop haut, celui-là, de ce qu'il est né
trop bas. Cependant, quoique sa bouche déprécie ceux qui ne naissent pas
de plain pied avec lui, il reconnaît au fond leur supériorité; il
cherche à contracter avec eux des alliances de famille, à se ménager
chez eux un abri et des ressources contre les mauvais jours; il tourne
en ridicule leur naïveté, leur étroitesse d'esprit, traite leurs moeurs
d'incivilisées, mais il craint et estime au fond les hommes du koualla
et redoute ceux du deuga, comme formant la pépinière d'où sortent ses
maîtres et ses conquérants.

À ces traits distinctifs des populations des contrées deugas,
waïna-deugas et kouallas, on pourrait en ajouter bien d'autres, tant le
moindre changement dans les conditions de son existence peut modifier
l'être humain, variable à l'infini et échappant d'autant plus à la
définition et au classement, que tout jugement est conjectural ou porte
sur des formes changeantes, comme l'onde qui s'entr'ouvre et se referme
de mille façons diverses sous la quille des vaisseaux qui la sillonnent.
Aussi, ne me serais-je peut-être pas hasardé, d'après mes seules
observations, à diviser une population entière en trois classes, basées
non-seulement sur les différences sensibles aux yeux, mais encore sur
les nuances morales, si je n'avais eu, pour me guider, l'expérience
d'indigènes réputés sages et habiles dans les choses de leur pays. C'est
donc surtout d'après leurs jugements, que j'ai tracé les trois portraits
typiques, autour desquels gravitent les ressemblances individuelles. Du
reste, ces populations s'harmonisent merveilleusement avec les
contrastes qu'offre la nature physique du pays; et s'il est vrai que
l'uniformité ne retient que faiblement les affections; qu'il leur faille
des inégalités, des aspérités même où se prendre, on pourrait attribuer,
en partie du moins, à tous ces contrastes dans les hommes et dans les
choses, l'ardent amour de l'Éthiopien pour sa patrie.

En Éthiopie, le paysage est étrange, grandiose, saisissant; l'oeil
habitué aux transitions ménagées de nos paysages est surpris tout
d'abord par les mouvements du terrain, qui procède comme par acoups et
par convulsions soudaines. En Europe, les paysages ont l'air d'être au
repos; là, dans leur immobilité même, on sent gronder l'action, la lutte
antédiluvienne de la matière contre la matière; l'homme se sent
rapetissé, mais sa pensée grandit de tout l'élan que lui donne ce
spectacle, qui la reporte invinciblement aux pieds du Créateur, aux
ordres duquel cette matière s'est figée dans son dernier mouvement. Le
terrain facile et onduleux se dérobe subitement jusqu'à une profondeur
qui donne le vertige, ou, se dressant abruptement, semble vouloir porter
dans le ciel quelque haut plateau aventureux. Là, un culbutis de
rochers, de blocs erratiques, d'aiguilles, de contreforts, de crêtes
désordonnées, de cônes tronqués, de pics, de masses cubiques, quelques
hameaux accroupis sur des ressants, et, couchée tout au fond, une grande
vallée blanchissante sous un ciel en feu et dessinée par les précipices.
Ici, un haut plateau, de vastes plaines faciles et verdissantes, des
bouquets d'arbres et des villages blottis paresseusement sous un ciel
toujours pur et limpide; à l'horizon, des montagnes aux flancs veloutés
bleuissant comme la mer dans le lointain. Là, le baret des éléphants,
les rauquements de la panthère, la voix tonnante du lion et les cris de
l'orfraie ou un silence plus imposant encore, la fatigue, la soif,
l'isolement. Ici, sur les deugas, la clochette des troupeaux, le
bêlement des agneaux, des compagnies de gazelles, passant discrètes et
gracieuses, ou les hennissements du cheval, rappelant l'homme de guerre;
partout l'aisance et la quiétude. Tantôt on voit dans la campagne une
troupe de cavaliers aux boucliers, aux harnais étincelants, aux allures
pittoresques, insouciantes; ils ont l'air de gais et faciles compagnons
et ne vivent que de rapines, lorsqu'ils ne vivent pas en courtisans
inoffensifs; ou bien, une bande de fantassins, au pied léger, qui vont
pêle-mêle comme une traînée de fourmis: les scintillements de leurs
hautes javelines planent au-dessus d'eux, leurs toges terreuses sont
drapées en chlamides, leurs jambes sont fines et nues, leur chevelure
longue, leurs boucliers noirs; ils plaisantent, ils s'interpellent, ils
rient; leur regard avide, audacieux, recèle toutes les violences. Des
femmes surviennent: ils se rangent avec bienveillance, leur disent: «Ma
soeur,» et leur font des compliments au passage; d'autres arrivent: ils
les goguenardent et les dépouillent; ils rencontrent un religieux: leur
agrée-t-il? Ils l'appellent: «Notre père,» et lui demandent de bénir
leurs armes; plus loin, ils en trouvent un autre, le toisent, le
gouaillent et le dépouillent; ils se conduisent un jour en redresseurs
de torts; le lendemain, sans provocation, ils feront le sac d'un
village; natures aventurières avant tout, un mot les excite, une bonne
parole les concilie. Ailleurs, apparaît à mule, une femme tout
enveloppée de sa toge: on ne voit d'elle que ses grands et beaux yeux;
des suivants à pied l'entourent et pressent la marche, tant ils
craignent la rencontre de quelque cavalier trop curieux. Une heure
après, l'on trouve des hommes à cheveux blancs, accroupis en cercle: ce
sont les Anciens qui délibèrent ou ressassent quelque affaire de la
commune; ou bien, à l'ombre d'un arbre, une assemblée d'hommes assis,
écoutant les plaidoyers des parties debout: ou bien des prêtres, vêtus
de toges et de turbans blancs, à la physionomie calme et prospère; ou
des laboureurs demi-nus, courbés sur la charrue et excitant leurs boeufs
avec de longs fouets; ou une file de sarcleuses agenouillées sur le
sillon; ou une caravane de trafiquants, haletants à la suite de leurs
bêtes de somme; ou une troupe de paysans armés et de paysannes se
rendant à un marché lointain; ou des femmes revenant de la source et
pliant sous leurs amphores rebondies; ou une compagnie de mendiants
lépreux qui parcourent les provinces, chantant en choeur des
complaintes, des pièces de poésie satiriques; ou une nombreuse troupe
clameuse de paysans bien armés, conduisant une nouvelle mariée au
village de son époux; ou quelque trouvère voyageant, la guzla sur
l'épaule, le sabre au côté, toujours prêt à bavarder ou à chanter ses
bouts-rimés; ou quelque chef cheminant avec autorité, environné de ses
fantassins et de ses cavaliers causant avec lui.

Avec tout ce monde, on échange des saluts, où se trouve toujours mêlé le
nom du Créateur.

À en croire leurs annales, les Éthiopiens auraient vécu, dès la plus
haute antiquité, sous le régime féodal, avec un Atsé ou Empereur pour
suzerain suprême. Leurs traditions confirment cette donnée, mais elles
mentionnent des séditions, des bouleversements et des interrègnes amenés
par les fautes de l'aristocratie, du clergé, quelquefois du peuple, et
plus souvent par les excès des prétentions impériales. Selon les
traditionnistes, quelques portions de l'Empire auraient essayé d'autres
formes de gouvernement, mais toujours entées sur leurs formes féodales.
Ils auraient, tour à tour, érigé des royautés, des oligarchies, et,
désespérant de le trouver sur la terre, ils auraient été chercher dans
le ciel le gardien suprême de leurs intérêts ici-bas, en nommant tel
saint ou tel archange comme chef inspirateur de tous les pouvoirs. Mais
quelles qu'aient été ces tentatives, de quelque côté que ce peuple se
soit retourné sur son lit de douleur social, il n'aurait jamais
abandonné l'ordonnance féodale proprement dite.

Du reste, le mot de féodalité est un de ceux dont la portée a changé
suivant les temps et les lieux où il a été appliqué. On a cherché à
préciser le pays où cette forme de gouvernement a surgi la première
fois. Serait-ce en Europe, des suites d'une conquête? Serait-ce en Perse
ou dans l'Inde, d'où elle nous aurait été importée? Ou bien, la
devons-nous à nos premiers ancêtres, les Ariens? En tous cas, en Orient,
la féodalité a toujours existé en germe dans l'état patriarcal, où elle
s'est développée diversement, selon le temps, le lieu ou les événements.
Son éclosion est naturelle chez les peuples pasteurs, et surtout chez
les peuples agricoles, qui n'ont pas été déformés par le despotisme,
qu'ils aient à contenir un peuple conquis, ou que les intérêts de leur
propre défense contre les dangers de l'intérieur ou de l'extérieur leur
fassent sentir l'insuffisance de leur organisation par familles
indépendantes.

Lorsque des pères ou chefs de famille, ces premiers et légitimes
dépositaires de l'autorité, se groupent et se réunissent, sous la
pression d'une nécessité devenue commune, il semble que quelques
éléments de l'autorité qui est dans chacun d'eux s'en dégagent,
s'agglomèrent et constituent comme une puissance qui n'attend plus
désormais qu'une main pour la diriger au profit de tous. Alors il s'en
trouve toujours un pour assumer insensiblement, et avant que ses
concitoyens ne la lui confèrent, la prépondérance, puis l'autorité, et
pour prendre enfin le pouvoir, soit en s'appuyant sur ses aptitudes
supérieures ou sur des circonstances propices, soit en profitant
simplement de cette propension qu'ont les hommes à se décharger sur
autrui des soins qui incombent à la vie, surtout de ceux qui résultent
de la vie commune. Ce pouvoir peut fonctionner longtemps sans être
défini, et se constituer de plus en plus fortement par assises
successives. Quelquefois il arrive aussi qu'une première opposition
partielle le fasse mettre en question: il est discuté; d'implicite qu'il
était, il devient explicite et, dès qu'il a traversé une pareille
épreuve, il est avoué, acclamé ou proclamé, et armé enfin ostensiblement
de son droit.

Mais en déférant ainsi le pouvoir, ces premiers constituants, qu'ils
soient ou non conscients du jour précis de l'investiture qu'ils donnent,
n'entendent pas s'être dépouillés, au profit de leur élu, de toute
l'autorité dont ils sont naturellement dépositaires, mais bien n'en
avoir fait qu'une cession, qu'une délégation partielle, utile ou
nécessaire, car le père de la plus petite famille sent qu'il est roi,
lui aussi, et cela, d'institution divine; et, à moins de corruption, il
n'accepterait pas de se découronner de ses propres mains. On comprend,
d'après ce qui précède, que les Éthiopiens disent qu'il est presque
toujours aussi imprudent de vouloir préciser le premier moment de
l'existence des grands pouvoirs, que de vouloir préciser le moment où
l'âme entre dans le corps de l'homme.

Ce pouvoir une fois institué, par la force des choses, des familles
voisines se réunissent aussi en communautés; l'exemple gagne de proche
en proche, et les patrons, chefs ou petits suzerains de ces communes,
ont bientôt à s'entendre et à aliéner à leur tour une partie de leur
autorité en faveur de l'un d'entre eux, qu'ils arment de puissance pour
la sauvegarde de quelque nouvel intérêt collectif. Cette hiérarchie,
résultat souvent de l'état de guerre qu'elle tend même à entretenir,
s'agrandit et se complique au gré des événements, des besoins sociaux,
et de ces humbles commencements sortiront quelquefois de grandes unités
politiques ou nationales. À ce point encore, la forme féodale se confond
presque avec la forme républicaine, puisque celle-ci se base sur le
suffrage et celle-là sur l'assentiment des sujets. Mais lorsque le
régime féodal, solidarité et dépendance hiérarchique de tous les
citoyens entre eux, fondées sur des besoins et des pactes légitimes, se
vicie et se pervertit; lorsque les pouvoirs, se concentrant dans des
foyers de plus en plus grands, s'isolent et font disparaître les
relations proportionnelles, si importantes à conserver entre le citoyen
et l'autorité, l'individu se sent effacé par les dimensions croissantes
de l'édifice social, et il ne tarde pas à se décourager; il se résigne,
abandonne sa part d'action et de concours, et la source des pouvoirs
achève de passer de la base au sommet. Les chefs, se détournant alors de
leur origine, vont demander leur sanction à l'autorité supérieure; la
liberté et la dignité des citoyens étant frappées dans leurs racines, la
vie sociale languit et s'étiole, et la société n'échappe à l'anarchie
qu'en recourant à un gouvernement centralisé, refuge qui pourra lui
procurer encore de longs jours de repos, à la condition que le pouvoir
suprême y soit contenu par des institutions modératrices, contrepoids
nécessaires sans lesquels aucun pouvoir, quel que soit son nom ou sa
forme, ne saurait prolonger sa durée. Car les formes politiques les plus
naturelles, les plus propres à satisfaire les besoins et à garantir la
dignité de l'homme, aboutissent bientôt à l'asservissement, pour peu que
les citoyens négligent de faire respecter les droits primordiaux de la
famille et ceux de la commune, ou famille civile, qui entretiennent leur
respect d'eux-mêmes, le sentiment de leur propre valeur, leur expérience
des hommes, leur préoccupation de la chose publique, et les sauve de
cette apathie civique qui développe l'égoïsme et affaiblit le corps de
la nation par des paralysies locales.

Les Éthiopiens ignorent l'existence historique des Pères Conscrits de
Rome comme aussi celle d'autres corps de patriciens dont les
dénominations diverses relevaient plus ou moins du mot Père, et qui ont
conduit les destinées de tant de nations en Europe. Ils n'ont donc pu se
laisser séduire par les théories vraies ou fausses qui s'appuyent sur
ces relations de noms. Néanmoins, ils considèrent le pouvoir ou son
représentant, non comme un vainqueur, comme un ennemi ayant un intérêt
distinct, mais comme le résumé des intérêts de la société et la
consécration politique la plus haute de la paternité. Tout pouvoir qui
n'a pas ces caractères est à leurs yeux entaché d'illégitimité et
inconciliable, par conséquent, avec le bien-être national. Quoique dans
leur société actuelle, depuis longtemps désordonnée, l'autorité n'ait
que des titres suspects, que de fois ne leur ai-je pas entendu dire à
leurs princes, avant ou après quelque réclamation: «Nous venons nous
plaindre à toi, parce que tu es notre père?»

Les annales éthiopiennes les plus accréditées ont été écrites par les
annalistes des Empereurs[6]. Aussi, en bons courtisans, lorsqu'ils
parlent des nombreuses guerres intestines, traitent-ils indistinctement
d'égarés par le démon les adversaires, quels qu'ils soient, de leurs
maîtres innocents à toujours.

  [6] Grâce à de puissantes protections, j'ai pu le premier en faire
    prendre copie, et si je ne fais que mentionner leur existence, c'est
    qu'elles rentrent plus spécialement dans le cadre d'études que s'est
    imposé mon frère, à qui je les ai données.

D'après les traditions, au contraire, la plupart de ces guerres auraient
été provoquées par les subtilités des légistes et les abus de pouvoir
des Empereurs ou des grands vassaux, par leurs attentats aux libertés
communales et provinciales. Il est à croire que la nation eût péri par
la conquête, si elle n'eût été protégée par l'aridité de ses frontières,
la configuration de son territoire particulièrement favorable à la
résistance, par son climat et par sa situation géographique à l'écart
des routes suivies par les peuples conquérants. Elle eût également péri
par l'anarchie ou par l'énervement qui succède à une période de
despotisme et de corruption, si elle ne fût constamment revenue à ses
institutions primordiales, et si son énergie n'eût été ravivée par ses
guerres civiles mêmes et par les guerres étrangères d'autant plus
fréquentes qu'elles semblent avoir été provoquées par un sentiment
national exclusif, d'une susceptibilité d'autant plus continue que sa
tradition et sa foi religieuse lui faisaient regarder comme ennemis
permanents ses voisins, tous païens ou musulmans. Il est des nations qui
se perdent par la guerre; il en est qui trouvent en elle un remède
héroïque ou même une des conditions de leur durée; mais elles ne la font
pas longtemps pour des idées politiques, toujours un peu abstraites; il
leur faut des idées d'un ordre concret, accessibles à la fois aux
intelligences les plus humbles comme les plus élevées. Les Éthiopiens
ont eu la fortune de trouver dans leurs institutions à la fois
domestiques et civiles un motif d'attachement invariable à une forme
politique bien imparfaite, il est vrai, mais qui a eu du moins le
mérite, de concert avec les idées religieuses, les seules d'un ordre
abstrait qui puissent longtemps captiver l'affection d'un peuple, de
tenir leur patriotisme en haleine depuis des siècles et de maintenir à
peu près du moins leur cohésion nationale.

Dans leur ordonnance sociale, les Éthiopiens semblent avoir eu pour
préoccupation de restreindre l'autorité dans son étendue et dans son
intensité, et d'attacher la responsabilité à toutes les fonctions. Plus
la répartition des pouvoirs est grande, plus leur équilibre est facile,
et moins la tyrannie a de chance de durée. Comme tous les pays, même
ceux où les pouvoirs sont les plus répartis, l'Éthiopie a vu s'élever
des despotes, mais ils n'ont pu étouffer les éclats de la conscience
publique et briser complètement les résistances locales; quant aux
petits tyrans, la commune les étreignait dans des limites trop étroites
pour qu'ils devinssent longtemps dangereux. Les tyrannies les plus
funestes sont celles qui s'exercent sur les grands espaces de territoire
et sur un grand nombre d'hommes. Le tyran peut alors comploter à l'écart
et surprendre d'autant plus, que ses coups partent de loin, et
qu'ignorant l'effort qu'ils ont souvent coûté, les sujets s'exagèrent
encore la puissance qui les frappe et achèvent ainsi de se dépouiller
eux-mêmes du sentiment de leurs droits et de celui de leur propre
importance. À en croire les traditions, les interrègnes, les guerres
civiles et les périodes d'anarchie ont été promptement suivis de retours
à l'ordre. Ces phénomènes seraient surprenants, n'était la considération
que l'ordre et l'autorité sont surtout vivaces dans les pays régis par
les us et coutumes, lesquels puisent leur sanction et leur force dans le
culte des aïeux et dans la conscience publique formée en grande partie
par les traditions. Le joug des lois décrétées et écrites est d'une
nature immuable ou tout au moins peu mobile; celui des traditions de la
conscience publique reste en rapport avec les mouvements de la vie
sociale, s'adapte aux différentes conjonctures de temps, de lieu, dirige
à la fois les moeurs et les lois, tend à maintenir l'harmonie entre
elles et intéresse à leur maintien les sujets, qui sentent qu'ils en
sont les gardiens intéressés et responsables. Comme tout ce qui procède
des hommes, l'opinion publique erre quelquefois, et déplorablement, mais
aussi, lorsqu'elle part de principes vrais, elle revient et se reforme
d'elle-même au gré des progrès qui s'accomplissent, les lois qu'elle
dicte restant comme soumises à une délibération perpétuelle.

À leur avénement, les Atsés faisaient le serment de respecter les
libertés de leur peuple et de se conformer aux usages des ancêtres.
Cependant, comme nous l'avons dit, plusieurs d'entre eux, cédant aux
entraînements du pouvoir, ont entrepris contre les droits de leurs
sujets qu'ils ont cherché à soumettre à des règles d'obéissance
uniformes, toujours commodes pour les autocrates. Ces entreprises ont
donné lieu à des luttes sans nombre, à des guerres dont l'histoire est
oubliée, et si, d'après ce que disent les Éthiopiens, leur famille
impériale a réellement régné depuis l'époque de Salomon jusqu'au siècle
dernier, il y a lieu de regretter profondément que l'histoire en soit
perdue, ne fût-ce que pour les enseignements que nous aurait fournis
cette lutte tant de fois séculaire entre l'autorité de la famille et de
la commune et celle des Césars éthiopiens.

La tradition éthiopienne prétend que, lors de sa visite à la cour de
Judée, la reine de Saba conçut du roi Salomon un fils auquel elle donna
le jour à son retour en Éthiopie. Lorsque ce fils, nommé Menilek, fut en
âge, elle l'envoya auprès de son père. Celui-ci voulant s'assurer de
l'identité de sa progéniture, descendit de son trône, y fit asseoir un
de ses officiers et se tint parmi ses propres serviteurs. Le jeune
Éthiopien était chargé par sa mère de remettre à Salomon un anneau
qu'elle tenait de lui, et qui devait contribuer à le faire reconnaître.
Il se prosterna tout d'abord devant l'officier assis sur le trône, mais
ne pouvant démêler dans ses traits l'image paternelle que sa mère avait
gravée dans sa mémoire, il parcourut des yeux les courtisans, reconnut
Salomon malgré son déguisement, et, s'avançant vers lui sans hésitation,
il lui présenta l'anneau.

Les courtisans furent émerveillés. Salomon remonta sur son trône, bénit
ce fils, le fit couvrir d'habits somptueux et se complut à le voir à sa
cour, où il lui donna une fonction parmi ses serviteurs. Mais le jeune
Éthiopien ressemblait tellement à Salomon, que le peuple de Judée s'y
trompait. Le roi, redoutant les grandes qualités de son enfant et les
effets de la popularité qu'il s'attirait chaque jour davantage, jugea
bon de l'envoyer régner en Éthiopie et de lui donner pour compagnons les
fils aînés d'un grand nombre de familles de marque de ses États, ainsi
que des représentants de chacune des douze tribus d'Israël, afin de
figurer et perpétuer en Éthiopie le royaume de Judée.

Menilek désirant emporter un signe qui lui rappelât le pays de son père,
s'entendit avec ses compagnons pour enlever du tabernacle les Tables de
la Loi. Un vent impétueux, disent les Éthiopiens, vint en aide à ces
pieux voleurs, en jetant le désordre et l'effroi parmi les habitants de
la Judée, et un nuage enveloppa même les ravisseurs jusqu'au moment de
leur arrivée à un port de la mer Rouge, d'où un flot propice les porta
rapidement jusqu'en Éthiopie. Les lévites, gardiens du tabernacle,
réussirent, dit-on, à cacher à leur peuple la soustraction des Tables
Saintes qu'ils remplacèrent comme ils purent. De même que chez les
Israélites, les Tables auraient toujours suivi le camp des Empereurs
éthiopiens jusqu'à l'époque, de date incertaine aujourd'hui, où, à
l'exemple de Salomon, l'Empereur et les Grands de l'Éthiopie convinrent
de bâtir à Aksoum un temple, pour y déposer le témoignage authentique
des miracles du Sinaï.

Les empereurs auraient successivement transporté le siége de l'Empire
sur plusieurs points de leur territoire. Selon les Éthiopiens, leur
première capitale aurait été dans la contrée qu'occupent aujourd'hui les
Ilmormas, dits Gallas-Azabos; c'était le temps de la splendeur de la
ville d'Adoulis, emporium du commerce entre l'Égypte et les pays que
baignent les mers des Indes et de la Chine. La capitale de l'Empire fut
ensuite transférée à Aksoum. Jusqu'alors, la nation avait professé la
religion judaïque; c'est à Aksoum, qu'au quatrième siècle de notre ère,
l'Empereur régnant, ainsi qu'une partie de sa famille, auraient adopté
le Christianisme que leur apportait Frumentius. Les princes restés
fidèles au Judaïsme soulevèrent plusieurs provinces contre l'Empereur,
apostat à leurs yeux. Après avoir longtemps désolé le pays, les guerres
de religion se terminèrent par la réduction finale des partisants du
culte primitif, qui se réfugièrent, dit-on, dans les montagnes du Samen,
où ils purent pratiquer leur religion et la transmettre à leurs
descendants pendant une longue suite de générations. Depuis cette époque
reculée, il existe en Éthiopie une loi coutumière, qui interdit à tout
juif de posséder terre ou maison, de séjourner même à l'orient du
Takkazé. Aujourd'hui encore, les quelques représentants dégénérés de ces
antiques vaincus, dispersés sous le nom de _Fellachas_, et qui n'ont
plus pour religion qu'un judaïsme défiguré, subissent cette loi; et
malgré l'état désordonné de la propriété dans toutes les provinces entre
le Takkazé et la mer Rouge, malgré la facilité relative d'y acquérir des
terres, aucun fellacha ne songerait à s'y établir, comme aucune commune
n'y consentirait au mépris de cette interdiction antique.

À Aksoum, les Empereurs se trouvaient encore sur la grande route
commerciale qui, partant de l'Égypte, passait à l'île de Méroé, arrivait
à Aksoum, et par Adoulis aboutissait jusqu'à la Chine. Mais les
nécessités politiques les portèrent à s'établir successivement au sud de
leurs États, dans les provinces de Lasta et de l'Idjou, puis dans les
basses contrées voisines occupées aujourd'hui par les tribus Afars,
dites Taltals ou Danakils; puis dans le Chawa, puis dans l'Amara,
province restreinte aujourd'hui par l'invasion des Ilmormas musulmans du
Wallo, dits Gallas; plus tard, au delà de l'Abbaïe, dans le grand Damote
qu'occupent maintenant les Ilmormas païens; de là, dans le Sennaar, puis
dans le Metcha, d'où ils transportèrent encore une fois leur cour à
Idjou, puis sur la frontière du Harnacenn, et successivement dans
plusieurs autres provinces, jusqu'à l'époque de la grande invasion
musulmane conduite par Ahmed-Gragne, dans le seizième siècle environ,
époque à laquelle ils fixèrent leur vagabonde capitale à Gondar, où vint
expirer leur pouvoir et s'accomplir le dépouillement de leur famille et
la ruine de l'Empire.

À l'origine, le mot Atsé impliquait les idées de protection et de
gestion suprême; mais, de même que celui d'Imperator chez les Romains,
il est devenu, par corruption, synonyme de despote.

Pour devenir Atsé, il fallait être agnat de la famille de Menilek, et la
primogéniture établissait le droit à la succession au trône; mais ce
droit n'était pas si impérieux qu'il ne pût être suspendu, lorsque
l'empereur désignait son successeur, soit de son vivant, soit par
testament, ou lorsque la nation manifestait spontanément ses voeux.

L'Atsé était investi d'une sorte de délégation de pouvoirs militaires,
administratifs, judiciaires et, par fiction seulement, de pouvoirs
cléricaux; mais dans la limite de curateur de ces pouvoirs. D'après les
feudistes indigènes, la nation éthiopienne aurait été une nation
d'hommes libres, ayant pour chef un homme qui ne l'était pas. En tout
cas, il semblerait que l'on pût dire des princes éthiopiens ce que
Tacite disait des princes germains: _de minoribus rebus principes
consultant, de majoribus omnes_.

Tous les citoyens étaient astreints au service de guerre, et leur
réunion composait les armées nationales: les habitants des frontières
gardaient les frontières; les autres suivaient l'Atsé à la guerre.
L'Atsé était l'organe du commandement suprême dont il puisait la raison
dans le conseil des grands Polémarques ou Dedjazmatchs dont le nom
signifie: _porte des gens en campagne_. Ces Dedjazmatchs, dont les
pouvoirs expiraient presque complètement à la fin de la campagne,
étaient désignés par les citoyens à la nomination de l'Atsé, et chacun
d'eux commandait aux hommes d'armes représentant une province ou quelque
grande division territoriale. On rassemblait l'armée par bans impériaux
émanant de l'Atsé assisté de son grand conseil. Certaines provinces, les
unes privilégiées, les autres désignées par le sort ou par les
circonstances, se relayaient pour veiller à la sûreté de la personne de
l'Atsé et contribuer à la splendeur de sa cour. La garde de chaque jour
se composait de mille hommes. L'Atsé avait aussi le droit de former,
pour son service personnel, un corps de troupe qui ne devait pas excéder
quelques centaines d'hommes.

En sa qualité de gardien de la Justice, l'Atsé cassait ou confirmait les
arrêts soumis à sa cour, qui était composée de quatre grands juges
nommés _Likaontes_ (mesureurs, modérateurs) et de quatre assesseurs
nommés _Azzages_ (ordonnateurs, commandeurs), tous héréditaires, mais
astreints néanmoins à la confirmation de l'Atsé. Le nombre de ces
magistrats a été doublé quelquefois, mais il était presque toujours de
huit. Ces huit magistrats formaient le noyau du grand Conseil de
l'Empire auquel on adjoignait quelques grands officiers de la maison de
l'Atsé, quelques grands feudataires, ainsi que quelques hauts
dignitaires ecclésiastiques. La noblesse des Likaontes remontait aux
Hébreux, celle des Azzages était d'origine éthiopienne. Le costume de
ces magistrats était celui du clergé. De même que l'Atsé, ils ne
portaient point d'armes sur leurs personnes, mais on en portait devant
eux pour leur faire honneur; ils devaient résider auprès de l'Atsé et le
suivre même à la guerre. Les Likaontes, qui exerçaient vis-à-vis de
l'Atsé un droit de remontrances et, en quelques circonstances, celui de
_veto_ suspensif, faisaient la répartition des impôts et redevances dus
à l'Empereur par les grands vassaux; les Azzages veillaient à leur
perception et à la gestion du domaine impérial, composé de terres de peu
d'étendue, éparses dans les provinces éloignées.

On comprend que ce tribunal suprême, composé à la rigueur de neuf juges,
pût suffire, même dans un vaste empire, à ses importantes attributions.
La richesse nationale était agricole, et l'agriculture s'appuyait sur la
forte constitution de la famille, en dehors de laquelle la propriété ne
se transmettait que très-rarement. Ce régime excluait l'intervention de
l'autorité civile dans les questions si nombreuses relatives à la
propriété.

Chaque citoyen était justiciable, en première instance au moins, de sa
famille, qui relevait à son tour de la commune. Il pouvait passer en
appel au tribunal supérieur du district ou de la province, et arriver en
dernier ressort au tribunal de l'Atsé et de ses Likaontes. Mais les cas
étaient rares, où il y eût intérêt à épuiser ces juridictions, car la
famille jouissait d'un ascendant tel, qu'à moins d'injustice évidente,
c'était affronter l'opinion publique que de faire appel d'un jugement
rendu dans son sein.

La femme ne jouissait pas légalement des mêmes droits que l'homme. La
terre ne passait en héritage aux femmes qu'à défaut d'héritiers mâles;
dans certaines provinces, l'héritière au premier degré pouvait être
déboutée par un héritier mâle du sixième et même du septième degré. De
plus, les femmes se mariaient sans dot, et il leur était constitué un
douaire, soit _préfix_, soit _coutumier_, ou tout au moins un
_mi-douaire_.

Mais le trait caractéristique des constitutions éthiopiennes, ce qui
contribuait surtout à prévenir l'encombrement des causes devant les
juridictions intermédiaires et la haute cour de l'Empereur, c'est que
pour avoir confié la puissance judiciaire à des organes remontant
hiérarchiquement jusqu'à l'Empereur, la nation ne s'en était pas
dessaisie. L'accusé ou le défendeur avait le droit de choisir son juge,
tout Éthiopien étant considéré comme apte à juger en première instance
une cause civile, quelquefois même criminelle, à condition toutefois
qu'il trouvât des assesseurs pour former son tribunal; et nul ne pouvait
se soustraire à l'obligation qu'imposait une désignation pareille.
Aujourd'hui encore, la coutume rend doublement responsable le citoyen
qui refuse d'exercer ainsi le pouvoir judiciaire: il est responsable
envers l'ayant-droit d'abord des restitutions et dommages-intérêts
auxquels eût été condamné le défendeur, et passible même des peines
encourues par l'accusé; il a à répondre, en outre, de son fait de déni
de justice. Comme on le voit, c'est l'institution du jury, mais d'un
jury responsable, portée à sa dernière limite et fondée sur cette idée,
que la notion de la justice n'est point le privilége exclusif des élus
de la science judiciaire, mais un attribut de chaque homme, inséparable
de sa conscience, et que c'est porter atteinte à cette conscience que de
frapper d'interdit sa principale manifestation.

Ce régime judiciaire établit entre les citoyens une solidarité
continuelle, soumet la justice à leur contrôle permanent, les porte à
connaître leurs droits et leurs devoirs, leur permet de passer toujours
par le jugement de leurs pairs véritables, et la loi puise incessamment
une sanction et une force nouvelles dans la raison et la conscience
publique dont elle suit graduellement les progrès.

Quant à cette obligation de rendre la justice, les Éthiopiens disent
qu'elle est pour tout citoyen aussi impérieuse que celle de défendre le
pays en danger, l'injustice étant de tous les ennemis le plus
redoutable.



CHAPITRE IV

CAUSES DE LA CHUTE DE L'EMPIRE.--DÉMEMBREMENT DU POUVOIR
IMPÉRIAL.--GONDAR.


En adoptant le Christianisme au quatrième siècle, la nation n'aurait
rien changé à ses constitutions déjà anciennes. Les forces nationales et
leur ordonnance se cimentaient et se confirmaient de génération en
génération, sans autres modifications que celles qu'amène naturellement
le fonctionnement de toute vie. «Notre pays, disent les traditionnistes,
vivait paisiblement sous l'oeil de Dieu; il pratiquait la justice, et
nos Empereurs, qui tenaient leur cour de l'autre côté de la mer, dans la
terre de Sana, échangeaient des messages avec les rois de l'Inde, de la
Chine et du pays des Hébreux, et faisaient sentir leur influence sur les
peuples éloignés. Mais, par suite de conseils que nous ignorons, ils
s'habituèrent à résider de ce côté-ci de la mer, où un climat meilleur,
un territoire fécond et facile à défendre et des populations viriles et
bien ordonnées leur assuraient un asile inexpugnable. L'Islamisme
naquit; nos armées durent traverser la mer pour défendre nos antiques
possessions contre les enfants d'Ismaël, issu lui-même d'une mère
mauvaise. Après de longues luttes, nous perdîmes la terre de Sana.
Depuis lors, la mer a été notre frontière orientale, et nous avons vécu
chez nous chrétiens et heureux, sans plus intervenir dans les affaires
des autres nations. Les pèlerins nous apprenaient que les peuples
s'entre-détruisaient autour de la ville de Constantin, où régnaient les
Empereurs de Rome.»

S'il faut en croire ces traditionnistes, c'est le Bas-Empire qui aurait
inoculé à l'Éthiopie le principe de sa décadence. Des lettrés revenus de
Jérusalem et de Bysance étonnèrent le clergé indigène par les subtilités
théologiques des Grecs. Ils éblouirent les Atsés par la description des
splendeurs et de la toute-puissance des Césars byzantins, et leur
inspirèrent l'ambition de les prendre pour modèles. Les Atsés envoyèrent
des hommes savants à Alexandrie dont ils reconnaissaient la suprématie
spirituelle, pour y étudier les lois du Bas-Empire. Ces hommes en
rapportèrent un recueil composé des _Pandectes_, des _Institutes_ de
Justinien et d'une _Pragmatique Sanction_ altérée, dit-on, par les
Cophtes, en vue de justifier la suprématie de leur siége patriarcal. Ce
recueil, traduit en langue guez, ou langue sacrée, donna naissance à une
classe d'hommes nécessaires à l'interprétation des textes. Ils se
recrutèrent parmi les clercs qu'effrayaient les obligations de la vie
cléricale proprement dite, et qu'attiraient la faveur du prince et les
bénéfices résultant de leurs fonctions d'organes de la loi.

Pour mettre en oeuvre ce nouveau code, les Atsés augmentèrent d'abord le
nombre restreint de troupes personnelles que les us leur permettaient
d'entretenir. Ils séduisirent les Likaontes et les Azzages, ces premiers
intéressés à l'accroissement de la puissance impériale, et se
concilièrent le clergé d'autant plus aisément que les docteurs de la loi
nouvelle sortaient de son sein.

Toujours d'après la tradition, ces conspirateurs contre les libertés
nationales commencèrent à étendre la juridiction des Atsés, en empiétant
adroitement sur le droit de justice, qui appartenait encore à tous.
Quelques révoltes partielles éclatèrent; l'Atsé put les étouffer. Mais
il fallait rompre l'accord existant entre l'aristocratie et les
communes: afin de les désunir, l'Atsé chercha à gagner les Dedjazmatchs
et autres grands commandants militaires. Ils relevaient, il est vrai, de
son investiture confirmative, mais depuis une époque reculée, ils
devaient être choisis parmi les membres de certaines familles, pour
lesquelles ces charges militaires constituaient un privilége.

Il prolongea d'année en année leurs pouvoirs, qui n'étaient que
temporaires, et dont tous les ans il renouvelait l'investiture, lorsqu'à
la fête de l'Invention de la Croix, les troupes des provinces venaient
défiler devant lui. Bientôt il leur permit de s'entourer, comme lui, de
gardes, et d'entretenir des troupes permanentes; il leur conféra, comme
à ses représentants judiciaires, le droit de justice criminelle dans le
ressort de leurs commandements; et dès lors il eut des alliés d'un bout
à l'autre de l'Empire. De paternelle qu'elle était à l'origine, la
puissance souveraine était devenue ennemie de la nation.

À l'exemple de l'Empereur, les Dedjazmatchs et autres grands Polémarques
eurent chacun une cour et des clercs qui les aidèrent à absorber les
juridictions, en démontrant, par leurs interprétations subtiles et
captieuses, que tout droit de juger découlait de l'Atsé. Comme les
Atsés, ils attirèrent la noblesse à leurs cours, encouragèrent ses
désordres et favorisant tantôt les plaintes des communes contre leurs
seigneurs, tantôt les plaintes des seigneurs contre leurs communes, ils
arrivèrent à désunir la nation et finirent par concentrer en leurs mains
la juridiction civile. De gratuite qu'elle était, la justice devint
salariée; les Likaontes, les Azzages et d'autres espèces de _missi
dominici_ parcouraient les provinces pour la distribuer au nom de leur
maître. Des provinces se révoltèrent: elles furent vaincues et
expropriées en masse de leurs droits.

La famille, cet élément essentiel d'ordre et de liberté, était encore
dans sa force; les nouveaux dominateurs l'affaiblirent, en accueillant
avidement les plaintes de ses membres contre son autonomie. La loi
salique qui l'avait régie jusqu'alors cessa d'être sa règle absolue: les
femmes furent admises, comme les héritiers mâles, au partage des terres;
des fiefs même importants tombèrent en quenouille. «Nos femmes, m'ont
dit quelques indigènes, ont perdu dès-lors, avec l'esprit de soumission,
leur principale vertu; notre vieux mariage chrétien et irrévocable
devint l'exception; le mariage dotal et accessible au divorce, la règle;
les riches et les nobles, et nos Empereurs eux-mêmes, y ajoutèrent le
concubinat. Le discrédit cessa de frapper les bâtards: leur légitimation
et l'adoption d'étrangers achevèrent de détruire l'unité et la moralité
de nos foyers. La division habita parmi nous. Dès-lors les délateurs ont
paru; les procès se sont multipliés; la connaissance des lois est
devenue une science abstruse, semée d'embûches[7], et a donné naissance
à cette classe d'hommes dangereux qui font métier de nous défendre
devant nos juges. Nos familles se sont appauvries; nos communes se sont
désagrégées; les soldats de profession nous ont envahis; plus de sûreté
ni d'abondance dans nos campagnes, et au mot qui désignait le
cultivateur on substitua la désignation injurieuse qui prévaut
aujourd'hui. L'Empereur était devenu tout, et tout était devenu
l'Empereur.»

  [7] On comprend que dans un pays où la justice se rendait
    gratuitement, et où la connaissance de la loi était assez répandue
    pour permettre à chaque citoyen de remplir les fonctions de juge ou
    de défendre sa propre cause, la profession d'avocat, conséquence de
    l'introduction d'un nouveau régime légal, ait été accueillie
    défavorablement. Les avocats éthiopiens se recrutent parmi les
    hommes d'une réputation équivoque. Ils se font redouter par
    l'adresse avec laquelle ils aggravent les moindres accusations et
    égarent leurs adversaires dans les dédales de la chicane. Ils ne
    craignent pas de se porter comme délateurs ou comme dénonciateurs
    publics; ils s'enrichissent, mais leur richesse passe pour n'être
    pas durable, et il n'est pas rare, du reste, qu'ils succombent sous
    la main de quelque victime de leurs accusations. Les Waïzaros ou
    nobles, et les gentilshommes, mettent de l'amour-propre à plaider
    leurs causes eux-mêmes et à plaider, gratuitement bien entendu,
    celles de leurs concitoyens inhabiles à présenter eux-mêmes leur
    défense. J'en ai vu se préoccuper, au détriment de leurs propres
    affaires, de la défense d'un accusé devant un tribunal, où le hasard
    les avait conduits. La qualification d'avocat appliquée à un homme
    qui ne fait pas métier de plaider est regardée comme une injure qui
    rend passible de dommages-intérêts.

«Cependant Dieu envoya bientôt des avertissements à nos maîtres. La
famille impériale se désunit comme les autres, et l'Empire fut déchiré
par des guerres entre prétendants à la couronne. On vit alors s'établir
l'usage cruel par suite duquel, à l'avénement de chaque Empereur, tous
les agnats impériaux étaient chargés de fers et relégués, leur vie
durant, dans quelque mont-fort. Aux plus favorisés on permettait les
jouissances matérielles. Ceux qui parvenaient à recouvrer leur liberté
se réfugiaient dans les parties désertes du pays, attiraient des
partisans en leur promettant le rétablissement de nos anciennes
institutions, et quelques-uns ont soutenu de longues guerres qui mirent
le trône en péril.»

Il restait à détruire complètement la propriété, gage de la stabilité de
la famille. Durant les guerres civiles, les Atsés avaient exproprié de
leurs terres des provinces entières; ils les donnèrent à des colons
étrangers ou les rendirent à leurs anciens propriétaires, mais à des
conditions serviles, et ils affirmèrent désormais l'idée musulmane, que
le territoire de l'Empire appartenait à l'Empereur, et que leurs sujets
n'en pouvaient avoir que la jouissance. Bientôt ils les appelèrent
_leurs esclaves_, et, quel que fût son rang ou sa dignité, tout citoyen
qui avait à solliciter une faveur ou à réclamer un droit dut se dire
l'esclave de l'Empereur.

Le Lik Atskou me racontait qu'un jour les habitants d'une commune
éloignée étant venus à l'audience de l'Empereur pour se plaindre de
quelque abus, l'empereur, après les avoir écoutés jusqu'au bout:

--Voyons, leur dit-il, sur la terre de qui êtes-vous debout, en ce
moment?

--Sur celle de Votre Majesté.

--Eh bien! trouvez d'abord dans l'Empire une motte de terre, d'où vous
puissiez réclamer sans être sur ma terre: j'examinerai après.

«Les hommes, ajouta le Lik Atskou, sont sourds et aveugles: on leur
crie, ils n'entendent pas; on leur montre, ils ne voient pas, jusqu'à ce
qu'un jour un rien leur fasse subitement ouvrir les yeux et les
oreilles. Jusque là, dit-on, nos pères n'avaient pas cru à la réalité
d'un dépouillement aussi complet. Cette réponse sacrilége répétée
partout leur fit comprendre leur abaissement. Nous n'étions plus qu'une
nation de mendiants.»

Comme pour accroître ces misères, le clergé qu'on avait réduit au
silence en le comblant de biens, se livra avec fureur aux dissensions
théologiques. Les dissidents s'appuyèrent sur des partis de mécontents:
des guerres civiles éclatèrent, au nom de la religion; les répressions,
envenimées par l'esprit de secte, atteignirent tous les excès de la
barbarie, et, ces lugubres répressions accomplies, les Empereurs se
faisaient gloire de convoquer des conciles ou des synodes et de décider
en maîtres des questions du dogme. La nation était exténuée; les
Empereurs ivres d'orgueil. Il y a trois siècles environ, l'un d'eux,
après avoir vu défiler pendant plusieurs jours ses armées, à la revue
annuelle, s'écria: «Le monde entier ne me peut pas!» et il pria Dieu
publiquement de lui envoyer un ennemi qui fût à sa taille!

Pendant toutes ces discordes, quelques provinces situées aux extrémités
de l'Empire s'en étaient détachées; entre autres, la province de Harar,
située au S.-E.; elle avait adopté l'Islamisme et s'était donné un roi.
Dans la seconde moitié du seizième siècle, un simple cavalier du nom
d'Ahmed, au service de ce petit souverain, prit la campagne avec
quelques compagnons, comme rebelle contre son prince qu'il accusait d'un
passe-droit. Il détroussa les caravanes, arrêta les voyageurs, pilla des
hameaux écartés, et sa troupe s'augmenta. Redoutant pour ses méfaits la
vengeance de ses compatriotes, il s'éloigna et s'en fut rôder sur les
frontières de l'Empire. Il surprit et battit en plusieurs rencontres les
troupes du Méridazmatch ou Polémarque du Chawa, qui, s'étant mis
lui-même en campagne, fut surpris, vaincu et tué. Les troupes d'Ahmed
grossissaient à chaque succès. Pour protéger le Chawa, l'Empereur envoya
une armée; Ahmed la défit en bataille rangée et tua de sa main le Ras
qui la commandait. Pour donner à ses entreprises une signification
religieuse et attirer du même coup ses coréligionnaires sous son
drapeau, Ahmed prit alors, conformément à l'usage arabe, le titre
d'Imam, qui signifie champion de la religion. Les chrétiens lui
donnèrent le sobriquet de _Gragne_, qui veut dire gaucher. Il dérouta
encore d'autres armées impériales. L'empereur marcha contre lui, fut
battu dans une grande bataille, et il fuyait devant son vainqueur, qui
le pourchassait de frontière en frontière, exterminant les chrétiens qui
refusaient de reconnaître Mahomet, lorsqu'une bande de héros portugais,
envoyés au secours de l'Empire chrétien, défit Ahmed Gragne dans une
bataille livrée en Bégamdir. Ahmed y laissa la vie, et la restauration
de l'Empire put s'effectuer.

Les neuf années, dit-on, durant lesquelles Ahmed Gragne ravagea l'Empire
furent les plus désastreuses peut-être que la nation eut à traverser.
Partout où campait l'Imam, les populations chrétiennes étaient réduites
à opter entre l'Islamisme ou la mort. Son armée s'abattait sur une
province, la pillait, l'incendiait et passait au fil de l'épée tous les
habitants mâles. Partout les églises furent dépouillées; quelques-unes
renfermaient des richesses considérables: on en cite dont la toiture
était recouverte de lames d'or. D'autres possédaient des bibliothèques
précieuses, monuments des siècles les plus reculés[8], et les plus
anciens sanctuaires furent jalousement détruits par le feu. Une portion
considérable de la population se réfugia chez les peuples voisins, où
elle vécut pour un temps: beaucoup de ces réfugiés s'unirent à des
femmes étrangères et donnèrent naissance à des générations, qui ont
modifié profondément la physionomie originelle de l'antique race
chrétienne[9]. De tous côtés, des bandes d'hommes résolus à mourir au
moins les armes à la main, prenaient refuge dans les cavernes et autres
lieux-forts qu'offrent si fréquemment les kouallas; ils y vivaient
d'herbes, de racines ou de la viande des animaux sauvages, s'entendaient
pour harceler les troupes musulmanes qui, à leur tour, les traquaient
comme des bêtes fauves, et, dès que le conquérant se portait sur
d'autres points de l'Empire, ils reparaissaient sur les deugas et
s'approvisionnaient en dévastant ce qu'avait laissé l'ennemi. Un grand
nombre de ces refuges purent se soustraire aux armes des Musulmans.
Mais, malheureusement, les monuments nationaux furent détruits à tout
jamais. «Gragne ne put nous assujettir, disent les indigènes: il
paraissait, rien ni personne ne restait debout devant sa face; mais tout
se redressait contre lui, quand il était passé; et cet obscur rebelle,
ce voleur de grands chemins n'aurait jamais pu faire impression sur
nous, si nous n'eussions été divisés et affaiblis déjà par une série
d'Empereurs qui nous avaient enlevé les choses de nos pères.»

  [8] Je dois à l'obligeance d'un bibliophile, M. Gustave Grandin, la
    communication d'un Traité fort rare publié au dix-septième siècle,
    et dont voici un extrait:

    «... Muleasses, Roy de Tunis, avait érigé une très-splendide
    bibliothèque, au rapport de Louis d'Urreta, qui assure que Mena,
    Empereur d'Æthiopie, ayant entendu que l'armée de l'Empereur Charles
    V emportait cette despouille, il donna charge à des marchands
    égyptiens et vénitiens pour l'achepter à quelque prix que ce fût.
    Lesquels accomplirent une partie de son dessein, car, ils en
    obtindrent plus de trois mille, qu'ils lui envoyèrent. Ce prince les
    reçeut avec une grande ioye et les envoya incontinent dans la
    Bibliothèque Royale des Abyssins. Laquelle à présent ne cède à celle
    d'Alexandrie pour le nombre de ses livres; selon Paul Ioue et Henry
    de Sponde, évesque de Pamiers, _en ses Annales sacrez l'an 1535,
    num. 22..._ (_Du Roy de Tunis, pages 50, 51._)

    ... Louis Urreta, Espagnol, asseure qu'au monastère de Sainte-Croix,
    au mont Amara, il y a trois bibliothèques très-amples. Lesquelles
    contiennent _dix millions cent mille volumes_ escrits en beau
    parchemin et conseruez dans des estuis de soye. Cette grande et
    imcomparable multitude de livres (_comme l'on croit_) commença
    d'être ramassée par Makada ou Nicaula, Reyne de Saba, et Melilek,
    son fils, qu'elle eut de Salomon. Duquel on dit que les oeuures y
    sont conseruées avec celles d'Enoch, Noé, Abraham, et Job et des
    autres S.S. Pères: comme il appert par le catalogue fait par Antoine
    Bricus et Laurent Crémones. Lesquels par le commandement du pape
    Grégoire XIII et la prière du cardinal Guillaume Sirlet purent
    visiter ce miracle du Monde, pour les livres, que l'on appelle en
    langue Æthiopique ASSABRARIA. C'est une chose et très-digne de
    remarque que la pratique qui se prit dans le couronnement des
    Empereurs des Abyssiens; qui est le don qu'on leur fait des clefs de
    cette Bibliothèque Royale du Mont Amara, pages 51, 52.»

    (Traicté des plus belles bibliothèques publiqves et particvlières,
    qvi ont esté, et qvi sont à présent dans le monde. Divisé en deux
    parties. Composé par le P. Lovys Jacob. À Paris, chez Rolet Le Duc,
    rue Saint-Jacques, près la Poste. M. DC. XLIV. Avec privilége du
    Roy.)

  [9] En Europe, où les besoins et l'attirail de la vie se sont
    multipliés, on conçoit malaisément que des communes entières
    puissent effectuer de longs voyages et vivre longtemps à l'étranger,
    sans se dissoudre. J'ai été à même de voir fréquemment, sur une
    échelle réduite, ces migrations de communautés, et la constance avec
    laquelle elles gardaient leur organisation dans les pays, où elles
    avaient à vivre, m'a souvent donné lieu d'admirer ces effets de
    l'autonomie communale.

Sitôt après la mort d'Ahmed Gragne, les populations rentrèrent dans
leurs provinces, et ce dut être un étrange spectacle que celui de tout
un peuple revenant ainsi d'un exil de plusieurs années et reprenant avec
ordre possession de l'héritage de ses pères. En conséquence de leur
organisation vivace, dès leur rentrée, les communes se trouvèrent
reconstituées régulièrement; encouragées par le clergé des campagnes,
elles se dressèrent devant l'Empereur, reprirent leurs droits, et la
lutte recommença aussi vive que jamais. Les querelles religieuses
l'avivèrent, et ces populations, quoique réduites, se livrèrent de
nouveau aux guerres civiles. Grâce à l'unité de commandement, les
partisans du Césarisme éthiopien l'emportèrent encore une fois, et les
Empereurs purent opérer sans entraves la restauration de leur pouvoir
d'après les formes les plus commodes pour leur omnipotence.

Mais quelque ingénieux que soit un législateur à disposer une société
sur un plan préconçu, et quelque puissant qu'il soit, elle échappe
toujours en quelques parties à ses prévisions et amène par là
l'écroulement de son édifice. L'homme n'invente pas plus une société
qu'une langue: il contribue à leur vie; il les peut modifier; trop
souvent, il ne fait que les corrompre. L'invasion de Gragne était venue
au moment où les Dedjazmatchs commençaient à se retourner contre
l'Empereur. Celui-ci, ayant maîtrisé encore une fois les communes,
disposant à son gré d'une aristocratie décimée et ruinée par la récente
invasion, et débarrassé en même temps des craintes que lui avait données
la puissance déjà excessive de ses Dedjazmatchs, aurait fait un retour
sur lui-même: la solitude de son pouvoir l'effraya; il dit à ses
conseillers:

--Le fils de l'homme ne saurait porter seul la toute-puissance.

Mais il n'eut ni la grandeur d'âme, ni la prudence de déposer ses
pouvoirs usurpés et de reprendre ceux que lui conféraient les
constitutions primitives. Il crut sauver l'Empire par des demi-mesures:
il rendit par octroi aux communes une partie de leur autonomie; mais
pour les maintenir dans sa dépendance et en imposer en même temps aux
Dedjazmatchs et autres grands Polémarques dont il restreignit le nombre
et les attributions judiciaires, il forma des terres qui étaient restées
sans maîtres, des fiefs ingénieusement répartis, et les donna par
investiture annuelle aux cognats impériaux ou à ses créatures, en les
liant à la couronne par une vassalité directe. Il institua à perpétuité
un nombre considérable de fiefs de franc alleu, tenus, les uns au
service de guerre, les autres à payer un cens annuel; des terres dites
de bouclier, de javeline ou de cavalier, semblables à celles dites
_Ziamet_, _Timor_ ou _Kilidj_, dans la constitution territoriale turque,
et dont le propriétaire doit, en temps de guerre et selon leur étendue,
soit un service militaire personnel, soit un certain nombre de
fantassins ou de cavaliers équipés. Ces dispositions abritaient la
couronne derrière une armée de vassaux directs, la plus nombreuse de
l'Empire. Il mécontenta ainsi les communes, par des restitutions
incomplètes; les cognats, par la dépendance où les tenait l'investiture
annuelle; le clergé, par son immixtion dans la gestion des biens
cléricaux; l'ancienne noblesse, par la création d'une noblesse nouvelle,
et les grands vassaux par leur amoindrissement.

Malgré les efforts de ses prédécesseurs pour faire prévaloir le code de
lois importé du Bas-Empire, la nation n'avait cessé de protester de
diverses façons de son attachement à ses anciennes coutumes, et les
nombreux essais qu'ils avaient faits d'imposer par la force l'usage
exclusif de ces lois n'ayant produit que des résultats éphémères, il
s'était établi insensiblement comme un compromis, par suite duquel la
coexistence des deux régimes de lois fut acceptée, et les causes étaient
soumises à l'un ou l'autre de ces régimes, au choix du défendeur.
Seulement, les hommes de loi, conformément à leur principe que toute
justice émanait de l'Empereur, prélevaient à leur profit sur les parties
qui avaient recours à la justice coutumière, laquelle se rendait
gratuitement, les frais et coûts qu'eut amenés le fonctionnement de la
justice impériale.

Les Atsés maintinrent l'incarcération perpétuelle des agnats impériaux;
ils s'habituèrent à continuer d'année en année le pouvoir aux princes
cognats: pour plusieurs même, ils laissèrent s'établir une sorte
d'hérédité. Pour mieux assurer leur pouvoir en augmentant l'influence de
leur famille, ils établirent que les princesses de leur sang
conféreraient la noblesse à leurs maris, ainsi qu'à leurs enfants. Le
mariage civil et soumis au divorce prévalait de plus en plus;
l'émancipation légale de la femme avait accru les désordres dans les
familles; les princesses impériales surtout donnaient les plus
scandaleux exemples d'immoralité, se mariaient et se démariaient, et
finissaient par se contenter du concubinat. Les enfants issus de ces
associations étant dépourvus d'apanages proportionnés à leur noblesse,
avaient recours aux libéralités du souverain. Les décorations, les
titres surtout se multiplièrent, perdirent leur prestige, et propagèrent
à la fois l'insolence et le servilisme. Sur plusieurs points de
l'Empire, les communes aidées de leurs fidèles alliés, le clergé et
l'aristocratie des campagnes, entreprirent encore une fois la
revendication de leurs droits. Elles furent réprimées cruellement et
perdirent leurs dernières franchises. Tous les pouvoirs dépendirent du
caprice impérial; la hiérarchie ne fut plus que fictive; une égalité
servile régna pour tous.

Mais en vertu de ce principe qui veut que les pouvoirs accumulés
s'altèrent et communiquent leur corruption à leurs dépositaires, les
Atsés se dépravèrent, et la dissolution de l'Empire progressa
rapidement. Par condescendance pour l'opinion publique, et comme pour
faire illusion à leur peuple, les Empereurs affectaient de respecter
quelques-unes de ses anciennes libertés. Selon la coutume, l'Empereur
n'était réellement le maître que sur une grande route; dès qu'il posait
le pied sur la terre d'une commune, il devait obéissance à la loi de
cette commune et soumettre ses volontés aux officiers communaux. Les
Atsés suivaient hypocritement cet usage et donnaient lieu quelquefois à
des incidents semblables à celui du moulin de Sans-Souci, faisant croire
ainsi à une liberté et à une justice qui n'existaient plus. Ils
maintenaient aussi auprès de leur personne un _Akab-Saat_, officier
chargé de rester debout auprès de l'Empereur quand il mangeait ou quand
il buvait, et de lui arrêter même la main, dès qu'il jugeait que son
maître dépassait les règles de la tempérance. L'Atsé ne prenait pas un
repas, sans que l'Akab-Saat fût présent; on citait des cas où cet
officier avait saisi la coupe. Mais les orgies impériales finissaient
fréquemment par des exécutions.

Plusieurs vastes provinces de l'empire, telles que l'Innarya et le Kafa,
le pays des Djindjerous, le Sennaar, une partie du grand Damote, le pays
des Gallas-Azabo, avaient profité des suites de l'invasion musulmane,
pour s'affranchir de leur vassalité à l'empire et se constituer en États
indépendants. Les Empereurs, trop occupés des discordes civiles pour les
faire rentrer dans l'obéissance, se contentèrent d'exercer vis-à-vis
d'elles une suzeraineté qui de nominale devint fictive; ils se faisaient
donner néanmoins le titre de Rois des Rois. D'accord avec leurs
Likaontes et leurs clercs-légistes, ils promulguaient des rescrits, des
ordonnances et des lois, statuaient sur les dogmes et discréditaient la
religion et le clergé en faisant prononcer l'excommunication contre les
infractions, même légères, à leur autorité. Bientôt ils se livrèrent
sans frein aux plus iniques extravagances. On raconte que l'un d'eux,
rentrant dans son camp et voyant l'enceinte où étaient ses tentes,
imparfaitement palissadée, manda le chef dont les troupes avaient
exécuté cette corvée, et, pour compléter la clôture, le fit lier avec
quelques-uns de ses hommes, pour servir de palissade vivante. La nuit,
les hyènes les dévorèrent, pénétrèrent auprès de la tente impériale et
mangèrent quelques gardes et le cheval favori de l'Empereur, qui
craignit pour lui-même et cria au secours. Les traditionnistes ajoutent
que le lendemain le monstre déposa le sceptre et s'en alla, sous l'habit
religieux, mourir dans un koualla désert, où, au jour anniversaire de
son dernier crime, on entend encore, dans la nuit, les hurlements des
hyènes, les cris des victimes et un tumulte semblable à celui d'un camp
bouleversé.

Un autre, pour se réfugier contre les remords et expier ses crimes, s'en
alla s'asseoir en un lieu écarté et fit construire autour de lui un mur
circulaire, sans porte ni fenêtres, et recouvert d'une voûte; on
pratiqua dans le mur épais une seule lucarne, par laquelle, sans pouvoir
le voir ni en être vu, on lui passait le pain et l'eau. Parfois des
visiteurs compatissants l'appelaient; il leur tenait des discours
émouvants dont on rapporte encore des lambeaux. Il vécut ainsi plusieurs
années. Un jour, comme il ne répondait pas, on démolit ce sépulcre, et
on trouva son corps dans l'attitude d'un homme qui prie.

Les stupides tyrannies des Atsés provoquèrent rébellions sur rébellions.
Ils avaient nié la liberté, nié jusqu'à la propriété et n'avaient plus
devant eux qu'une nation émiettée, qui ne leur offrait plus aucun appui
contre les partis. Comme pour précipiter l'agonie de l'Empire, des
tribus Ilmormas s'enhardirent et entamèrent les frontières au S.-E.,
prirent pied et s'étendirent rapidement dans le Wollo et dans le grand
Damote, pendant que de tous côtés les autres frontières se morcelaient
au profit de peuplades païennes ou musulmanes.

Les Atsés devinrent le jouet de leurs Polémarques, dont la plupart
tenaient à la famille impériale par le sang ou par leurs alliances.
Déshabitués depuis longtemps de présider à la guerre, du fond de leur
palais de Gondar, ils faisaient insidieusement ressurgir le fantôme des
libertés communales et s'ingéniaient à opposer entre eux l'aristocratie,
le clergé et les Dedjazmatchs, dont ils subissaient de plus en plus les
insolences croissantes. Enfin un Ras ou Polémarque du Tegraïe vint à
Gondar avec son armée, détrôna l'empereur Joas, le fit étrangler et
intronisa son successeur. Pendant quelques années encore les Ras,
Dedjazmatchs et Polémarques de tous grades s'entreheurtèrent autour du
palais impérial, intronisant et détrônant leurs créatures.

Vers la fin du dernier siècle, un flot victorieux porta l'Atsé Tekla
Guiorguis sur le vieux trône: il s'y cramponna et jeta la confusion
parmi ses adversaires. On put croire qu'il ferait revivre le prestige de
sa famille: son intelligence cultivée, les charmes de sa personne, son
audace et ses libéralités lui acquirent pendant quelque temps une
prépondérance incontestable. Le peuple, qui voyait avec chagrin
l'humiliation de son antique famille souveraine, espérait qu'il ferait
appel aux anciennes constitutions. Comme me l'ont souvent répété les
indigènes, on se serait rallié autour de lui, et les princes, les
Dedjazmatchs et tous les aventuriers militaires, qui s'entrebattaient
pour le pouvoir, auraient été réduits au silence. Plus d'une fois les
hommes d'une commune se sont rendus, la nuit, en troupe, au camp de
l'Empereur, et là, faisant entendre le cri d'usage, sinistre et
suppliant, qui annonce que des opprimés réclament justice, ils
interrompaient le sommeil de l'Atsé et lui disaient:--Ô notre père, que
Dieu prolonge tes jours, et que nos conseils ne t'attristent pas, car
nous te sommes soumis. N'aie pas peur: le Roi de tes ancêtres sera avec
toi. Ne t'a-t-il pas revêtu de notre pays comme d'un vêtement de force?
Sois rassuré et dis seulement: «Je vous rends les constitutions de vos
ancêtres;» et pour les faire revivre, tes peuples se dresseront comme
une forêt sans fin, où disparaîtront tous les voleurs de pouvoirs, ces
vautours!

Et ces conseillers dévoués disparaissaient avant le jour.

Mais Tekla Guiorguis n'osa pas, et une dernière coalition le précipita
du trône.

Comme beaucoup de ceux qui, à quelque degré qu'ils se trouvent de la
hiérarchie sociale, ont eu à porter le poids de la chute de leur
famille, l'Atsé Tekla Guiorguis, que les indigènes regardent comme leur
dernier Empereur, avait quelques-unes de ces vertus maîtresses
nécessaires à un bon souverain.

--Dieu, ajoutent-ils, le choisit comme victime, pour qu'on ne pût douter
qu'il punissait en lui ses coupables prédécesseurs.

Cependant, il répugnait à la nation de se fractionner et de se départir
de son ancienne forme de gouvernement impérial. Les coalisés victorieux
mettaient en avant la nécessité de restaurer le vieux droit coutumier,
et, à l'instigation de leur principal chef, le Ras ou Polémarque du
Tegraïe, ils choisirent pour Atsé un agnat impérial d'une nullité
notoire; et le laissant dans Gondar sans revenus, sans gardes et sans
autorité, ils se retirèrent dans leurs provinces, désunis et comme
honteux de leur victoire. Quant aux grands vassaux qui avaient combattu
avec l'Empereur détrôné, les uns étaient tombés en captivité, les
autres, sous la conduite des chefs du Gojam, ayant pu regagner leurs
gouvernements, s'y fortifièrent dans l'attente des événements; les
Dedjazmatchs restés neutres suivirent cet exemple, et au printemps,
l'Éthiopie se trouva toute hérissée d'hommes en armes. La restauration
de l'ancien Empire avec les coutumes servait de mot d'ordre aux coalisés
et à leurs adversaires. Mais, aux lueurs des premiers incendies, les
masques, tombant, ne laissèrent apparaître que convoitises et ambitions
personnelles. Malheureusement, le peuple était en haleine de guerre; les
provinces se ruèrent les unes contre les autres et donnèrent le triste
spectacle de partis qui s'entredéchirent au nom de l'ordre et de la
justice dont les représentants sincères manquaient partout. Ces partis
ne tardèrent pas à se fractionner, à se multiplier, et la guerre civile
fut endémique. De localité à localité, les communications devinrent
dangereuses ou cessèrent tout-à-fait: le commerce, les échanges
journaliers ne se firent plus que les armes à la main; et pendant que
Ras, Dedjazmatchs et chefs à tous les degrés s'alliaient, se
trahissaient et se heurtaient au centre de l'Empire, les incursions
étrangères en rétrécissaient encore les frontières. Les paysans ne
s'occupant plus que de combat ou de pillage, la culture des terres fut
abandonnée ou laissée aux femmes et aux enfants; des famines
contribuèrent au dépeuplement; les hernes, ou terres abandonnées,
s'étendirent de plus en plus; les bêtes féroces prenaient la place des
habitants; les troupeaux disparaissaient, et des bandes de soldats sans
maîtres, espèces de miquelets, prêts à passer au service du plus
offrant, épouvantaient le pays par leurs sauvages excès. Ce fut alors,
dit-on, qu'on substitua au terme générique désignant le militaire,
l'homme de guerre, le mot _Wattoadder_ qui le désigne aujourd'hui, et
dont l'étymologie signifie un homme sans feu ni lieu. Ou s'égorgeait aux
cérémonies funéraires, aux mariages, devant les tribunaux, aux portes
des églises; le parjure et toutes les violences devinrent les moyens;
les jouissances immédiates, l'unique but; et comme une société, si bas
qu'elle soit tombée, a besoin pour vivre, de quelques vertus, au milieu
de ce débordement de tous les appétits mauvais, le bien se mêlait au
mal, et des éclairs d'héroïsme illuminaient fréquemment ces sinistres
perspectives. La conscience publique se pervertit promptement au
spectacle des accouplements de vertus et de crimes. S'il faut en croire
les Éthiopiens, ils se seraient accoutumés, dès cette époque seulement,
à établir avec la morale de déplorables compromis qui n'excitent plus
chez eux aujourd'hui que la réprobation de quelques austères penseurs,
toujours rares en tous pays.

Le clergé séculier, de son propre aveu, avait contribué puissamment, par
ses erreurs et son indiscipline, à disloquer l'Empire; mais la
catastrophe accomplie, il reprit le sens de sa haute mission. Frappé
dans ses richesses, devenues excessives, il se réfugia dans son domaine
transterrestre, combattit toutes les injustices par ses anathèmes et se
rangea résolument du côté des opprimés.

L'insécurité étant devenue générale, les populations s'habituèrent à
déposer leurs valeurs mobilières dans les monts-forts, dans les cavernes
fortifiées et surtout dans les villes et bourgs dont les églises
jouissaient du droit d'asile, et où se réfugiaient aussi, dans les
moments les plus difficiles, les femmes, les enfants, les vieillards et
les infirmes des campagnes. Ces asiles, sans remparts, sans garnison, et
d'accès facile, n'avaient, pour gardien et défenseur, que le clergé de
la paroisse, présidé par un abbé que nommait le Dedjazmatch. Ils
servirent de dernier abri au droit, à l'enseignement, à l'industrie et
au commerce; les foires et marchés hebdomadaires ne se tinrent plus que
dans leur enceinte, sous la juridiction de l'abbé, laquelle s'étendait
sur tout homme ayant posé le pied en deçà des limites de l'asile et
couvrait également la personne du faible, de l'opprimé, du malfaiteur et
du criminel. Cet état de choses, qui subsiste encore aujourd'hui,
mettait souvent en présence les abbés et les puissants du dehors; le
droit d'hébergement exercé par les soldats du Polémarque de la province,
les dépôts de légalité contestable, les délinquants de toutes sortes,
les meurtriers, les déserteurs ou les transfuges donnaient souvent lieu,
de la part des chefs militaires, à des réclamations contre la
juridiction cléricale. L'abbé et son clergé n'avaient à opposer à leurs
prétentions que des armes spirituelles, et les représentations faites au
nom du droit, de la légalité et de l'opinion publique. En général, ces
ecclésiastiques se faisaient maltraiter, parfois même tuer, plutôt que
de livrer ce qu'on leur demandait: ils s'écriaient: «Vouons nos corps au
tranchant de l'épée!» En sa qualité de suzerain de l'abbé, le
Dedjazmatch décidait de la légalité de ces réclamations, qu'il avait
quelquefois provoquées lui-même indirectement. L'abbé, accompagné de son
clergé et muni des emblèmes du culte, comparaissait devant la cour de
son suzerain, défendait ses droits, et il n'était pas rare que, tournant
son accusation contre son suzerain lui-même, il le sommât de descendre
de son siége pour ester en justice. Celui-ci nommait alors un
mandataire, remontait sur son alga et chargeait un de ses soldats de
conduire les parties à Gondar, devant le tribunal des Likaontes. J'ai
plus d'une fois assisté à des débats de cette nature; j'ai vu ces gens
d'Église, faibles et sans armes au milieu d'hommes de guerre, plaider au
nom du droit, flétrir les convoitises menaçantes de la soldatesque qui
les entourait, invoquer éloquemment la réprobation contre de puissants
adversaires, et les amener à désavouer eux-mêmes cette force qui faisait
leur orgueil.

Dans les cas de violation manifeste d'un asile, le clergé régulier
s'émouvait; les religieux les plus vénérés quittaient leurs solitudes,
rassemblaient le clergé des paroisses, allaient dans les camps, et
généralement ils obtenaient justice. Lorsque le vrai coupable était le
Dedjazmatch, ils l'amenaient à résipiscence, sinon ils l'excommuniaient,
menaçaient ses serviteurs de l'anathème, s'ils continuaient à le servir,
mettaient la province en interdit, et, secourus par les religieux des
provinces voisines, soulevaient contre lui la réprobation nationale. Les
cas les plus dangereux, heureusement peu communs, étaient ceux où
quelques-unes de ces bandes de soldats, passant du service d'un
Dedjazmatch à celui d'un autre, recevaient l'hospitalité pour une nuit,
et faisaient naître quelque prétexte pour piller les citadins. Les
religieux sommaient alors le Polémarque de la province, sous peine
d'excommunication, de poursuivre les violateurs, et enjoignaient à tout
chrétien de leur refuser l'eau, le feu, la nourriture, l'abri, et de
désigner le chemin qu'ils avaient pris. Pour éviter de périr par le fer,
les coupables se dispersaient ordinairement devant l'animadversion
générale. Justice faite, ces ermites, parmi lesquels on voyait souvent
la personnification héroïque des vertus chrétiennes et de la conscience
publique, s'en retournaient à leurs déserts, laissant derrière eux une
trace bienfaisante.

On ne peut s'empêcher de reconnaître chez ces religieux, séparés de
l'unité chrétienne par le fait plutôt que par la volonté, une piété et
des vertus incontestables; leur détachement, leur dénûment de tout ce
qui excite les convoitises des hommes, leur donnent un ascendant, accru
souvent du souvenir de leur vie passée. On trouve parmi eux beaucoup
d'hommes appartenant aux premières familles, d'anciens notables, des
soldats ou des chefs célèbres, qui, à la suite de quelque grand chagrin
ou d'un retour subit sur eux-mêmes, ont quitté famille, dignités, rang,
fortune et jusqu'à leur nom, pour prendre l'habit religieux et aller
vivre d'austérités dans les cavernes ou les hernes les plus sauvages.
Quelques-uns s'entourent, pour disparaître, de précautions telles que
leurs meilleurs amis perdent leur trace, jusqu'au jour où ceux-ci,
frappés par quelque infortune, un chevrier, un pâtre ou quelque paysan
leur apporte de la part d'un moine inconnu des encouragements et des
conseils trahissant une vieille intimité. Quelquefois une catastrophe
publique leur fournira l'occasion de reconnaître, parmi des religieux
accourus au secours de quelque principe social, celui dont ils
regrettent la perte depuis des années. Ces ermites se présentent
quelquefois dans les camps, où, la veille encore, les trouvères
chantaient leurs exploits militaires, leurs actes de folle générosité,
et l'on comprend avec quelle émotion leurs anciens compagnons d'armes ou
leurs anciens adversaires les revoient, dépouillés de tout l'appareil
qui faisait leur recherche et leur orgueil, et leur entendent dire: «Ô
frères, qui êtes encore dans le rêve dont nous sommes sortis, nous vous
en supplions, ouvrez un instant les yeux et considérez ce qui nous
amène.»

Bien avant la chute de l'Empire, le clergé séculier, par la double
raison de son origine presque exclusivement plébéienne, et de cet esprit
de véritable liberté qu'inspire le christianisme, se prononça
énergiquement en faveur des communes, qui, grâce aussi au concours que
leur demandaient les chefs de guerre, reprirent dans plusieurs provinces
l'usage de leurs libertés. De plus, par son enseignement de l'histoire,
du droit écrit, de la grammaire, de l'éloquence et de la théologie, le
clergé maintint une morale chrétienne, les vertus civiques qui en
découlent, la pureté de la langue, les traditions et l'esprit national.

On a vu qu'à l'exemple du Bas-Empire, et encouragé par quelques
Empereurs, le clergé s'était adonné aux subtilités théologiques; il
n'avait pas tardé à se diviser; l'ignorance s'était accrue et le peuple
éthiopien, doué d'un instinct religieux vivace, s'était partagé en trois
sectes principales, sur les rivalités desquelles s'étaient entées plus
tard les rivalités politiques. C'est ainsi que le clergé a attisé les
guerres civiles, ébranlé dans l'esprit du peuple le respect de son
enseignement, et qu'en portant atteinte à son propre prestige par les
irrégularités de sa conduite, suite immanquable de son indiscipline et
du désordre des pouvoirs sociaux, il s'est privé de la force nécessaire
pour empêcher qu'il ne s'introduisît dans les moeurs certaines
tolérances contraires à la moralité de la famille, qui défigurent
aujourd'hui la physionomie chrétienne de ce peuple. Mais une réunion
d'hommes ne commande pas longtemps les vertus, sans les pratiquer
elle-même. Le clergé aurait sans doute perdu tout prestige comme
l'Empire, s'il n'eût produit une succession d'hommes d'élite, défenseurs
sincères du bien, représentants des plus hautes vertus cléricales et
civiles, qui lui ont maintenu jusqu'aujourd'hui une certaine autorité,
la seule qui ait survécu aux désastres, et autour de laquelle se
groupent encore les éléments de la vie sociale. C'est lui qui recueille
dans ses maisons, et sous le porche de ses églises, les malades, les
infirmes et les blessés; qui amène les réconciliations et préside aux
traités de paix; qui se montre presque partout le champion de l'opprimé
et fait entendre aux puissants des avertissements salutaires. Il
prodigue, il est vrai, les excommunications, au point d'en atténuer
l'effet, mais il ne cesse du moins d'entretenir le culte du droit, de la
justice et de la morale, et de sonner le tocsin en leur nom.

Pendant que le Tegraïe, le Bégamdir, l'Idjou, le Gojam et le
Wora-Himano, se combattaient pour la prépotence, entraînant les autres
provinces dans des alliances temporaires, dictées par les intérêts du
moment, seul, le Chawa, avec ses annexes, séparé du reste de l'Éthiopie
chrétienne par les Ilmormas du Wallo, vivait en paix. Le Polémarque de
cette province portait le titre de Maridazmatch. Le dernier qui en avait
été régulièrement investi, s'en étant déclaré roi, dès la chute de
l'Empire, avait pu léguer le pouvoir à sa famille; et, pour empêcher ses
héritiers d'allumer la guerre civile par leurs rivalités, à l'exemple
des Empereurs, il avait fait adopter l'usage de tenir en captivité
perpétuelle tous les parents mâles du prince régnant. Mais quoique le
Chawa fût la seule portion de l'ancien Empire, où l'autorité eût une
base un peu stable, les espérances nationales se concentraient ailleurs.

Les derniers Atsés avaient pris l'habitude de donner en apanage au _Ras
bitwodded_ ou Grand Connétable, la province du Bégamdir et ses
dépendances, comprenant tout le pays borné au Nord par la chaîne de
collines où est situé le col de Farka, à l'Ouest par le lac Tsana, au
Sud par l'Abbaïe et son grand affluent le Bechelo, et à l'Est par le
Takkazé. Sa position centrale, ses avantages au point de vue
stratégique, le caractère belliqueux de sa population nombreuse, son
voisinage de Gondar et le précédent établi en faveur de sa suprématie,
contribuèrent à faire de cette province comme la capitale politique de
la nation et le point de mire de toutes les ambitions. Aussi fut-elle
conquise successivement par les Polémarques du Tegraïe, du Gojam, du
Wora-Himano et de l'Idjou; le vainqueur se faisait nommer Ras bitwodded
par le titulaire de l'Empire, qui croupissait dans le palais démantelé
de Gondar, ou bien, plaçant quelque nouvel agnat sur ce trône dérisoire,
il s'inclinait devant sa propre créature et se relevait Grand
Connétable.

Vers la fin du siècle dernier, le chef d'une famille musulmane de
l'Idjou, nommé Gouangoul, Ilmorma d'origine, s'empara de l'autorité dans
sa province; son fils Guelmo lui succéda, puis Ali, surnommé Tallag (le
Grand). Celui-ci soumit les provinces de Tohelederi, Dawont, Kallou et
Delanta, voisines de l'Idjou; il marcha contre le Bégamdir et le conquit
en une seule bataille, sur une armée cinq ou six fois plus nombreuse que
la sienne. Dédaignant de se faire nommer Ras, il s'intitula Imam; en
conséquence, il voulut imposer l'Islamisme à ses sujets du Bégamdir,
mais cette tentative faillit le perdre; il y renonça; et après quelques
années de règne, qu'il passa toujours à cheval, guerroyant contre ses
rivaux, il mourut, recommandant à sa famille de respecter la foi de son
peuple. Cette famille fut refoulée en Idjou où elle maintint son
indépendance pendant quelques années, sans pouvoir ressaisir le Bégamdir
d'une façon durable; un accident de la fortune le rendit à Gouksa,
troisième successeur d'Ali-le-Grand. Pour se faire mieux agréer de ses
sujets, Gouksa adopta le christianisme, mais resta, dit-on, musulman par
ses sympathies. Prudent, cauteleux, rancunier, économe, habile à
dissimuler et à contenir ses ennemis les uns par les autres, il dut,
quoique peu guerrier, faire très-souvent la guerre, et, grâce à son
habileté à choisir ses lieutenants, elle tourna constamment à son
avantage. Son règne d'une trentaine d'années fut regardé comme un règne
de paix, de sécurité et d'ordre relatif.

Dès le début des guerres civiles, la noblesse et les paysans avaient uni
leurs intérêts; le clergé leur était acquis, et les communes s'étaient
réveillées de leur léthargie; la noblesse combattit pour elles, et les
paysans soutinrent leurs seigneurs, lorsque ceux-ci opposaient quelque
résistance aux volontés des Dedjazmatchs. La féodalité reprit de la
force de l'union sincère de ses deux éléments essentiels.

Afin de mieux réduire ses sujets, Gouksa s'appliqua, comme les
Empereurs, à désunir les paysans et les nobles; mais il s'y prit en sens
inverse. Les Empereurs avaient rendu la noblesse insolente en favorisant
son luxe et ses empiétements sur les communes; à l'exemple
d'Ali-le-Grand, Gouksa affecta au contraire une simplicité égalitaire et
une rusticité de moeurs, qui flattaient le peuple et provoquaient les
dédains de la noblesse. Au lieu d'employer les sommes provenant des
impôts à augmenter le luxe de sa cour, il les entassait dans ses
monts-forts. Il aviva les rivalités entre les chefs des grandes
familles, afin de se ménager des prétextes de les réprimer et de réduire
leurs prérogatives. Il tint le clergé à l'écart des affaires, usa envers
lui de formes respectueuses, mais ne laissa échapper aucune occasion de
discréditer ses principaux membres par une indulgence dédaigneuse.
Lorsqu'il crut avoir gagné le peuple, il résolut de déposséder
ouvertement la noblesse et inaugura cette politique par un ban resté
célèbre, qui a fait donner à la dynastie de Gouangoul et d'Ali-le-Grand
le nom de dynastie de Gouksa. Ce ban était ainsi conçu:

«Entends, pays, entends, entends! Que l'épée décide contre les ennemis
de notre maître! La terre est à Dieu; l'homme n'en saurait être
qu'usufruitier. Il la féconde par ses efforts; il passe; la terre
l'engloutit et reverdit au soleil. Qu'est-ce qu'un propriétaire dont
l'objet est plus fort que lui? Détenteurs de terres nobles et tenanciers
de fiefs, il n'y a pas de droit de suzeraineté héréditaire. Dieu le
donne à qui il lui convient; il me l'a donné, à moi, Gouksa! Je suis le
seigneur du sol: toute terre relève de moi, et c'est moi seul qui la
dispense à mon gré! Femmes nobles et seigneurs, tenanciers de fiefs,
présentez-vous; je confère rang et investiture! Que ceux qui ne m'aiment
pas s'éloignent dès cette heure! Laboureurs, labourez; trafiquants,
continuez votre trafic. C'est moi qui suis votre droit et votre force!
Hommes et femmes nobles, cavaliers et gens de guerre, venez vous ranger
autour de moi!»

On comprend difficilement que Gouksa ait osé proclamer ainsi par ban, en
Bégamdir, où sa puissance n'avait aucune racine, et où les populations
étaient encore frémissantes, que le droit de propriété était révocable.
Mais que ne peut-on pas faire d'un peuple divisé! Gouksa avait eu soin
de faire répandre la croyance qu'une certaine classe de propriétaires
faisait seule obstacle à la bonne administration de ses États et au
bonheur régulier des cultivateurs, et que ses sujets seraient heureux,
le jour où ils deviendraient tous égaux devant lui. Cette classe se
composait des propriétaires de terres allodiales, nobles ou roturières,
parmi lesquelles les unes étaient censables, les autres censéables. Ces
propriétaires formaient la classe la plus indépendante de la nation et
la plus nombreuse après celle des laboureurs, dont ils partageaient les
préoccupations et les intérêts, et dont souvent même ils épousaient les
filles. Malgré le droit d'aînesse, l'admission de plus en plus fréquente
de la femme à l'héritage territorial tendait à restreindre leurs
héritages, et, par la modicité croissante de leur fortune, à les faire
rentrer dans la catégorie des paysans, à la circonstance près que leurs
terres restaient allodiales, quelquefois même saliques. Cet état de
choses leur donnait sur le paysan une influence qui leur permettait de
l'entraîner à résister avec eux aux exactions des seigneurs de grands
fiefs que les empiétements des Atsés avaient rendus amovibles, et qui,
depuis la chute du trône, tenant leur investiture annuelle des
Dedjazmatchs, étaient devenus les instruments de leurs maltôtes. D'autre
part, ils étaient les meilleurs soldats des Dedjazmatchs et Polémarques;
la plupart servaient quelques années, ne fût-ce que pour acquérir
l'expérience des affaires et ce relief que confère aux yeux du peuple la
qualité d'ancien militaire; beaucoup vivaient dans les cours des
Dedjazmatchs, où ils occupaient les plus grandes charges. Depuis la
chute de l'Empire, cette classe d'hommes qui formait comme le coeur de
la nation, a fourni un grand nombre de chefs de guerre célèbres et de
Polémarques. En assimilant leurs terres allodiales aux terres de fiefs
amovibles, Gouksa augmentait ses revenus d'un chiffre considérable et
brisait la dernière et la plus redoutable résistance que le Bégamdir pût
opposer à la domination d'une famille impatiemment supportée, surtout à
cause de son origine et de ses traditions musulmanes.

Le paysan applaudit: il ne sentait pas encore que cette mesure
égalitaire empirait sa situation, puisqu'elle lui enlevait ses derniers
défenseurs, qui allaient naturellement grossir le nombre de ses tyrans,
les anciens titulaires de grands fiefs dont les Atsés et les Polémarques
avaient déjà fait des exacteurs en rendant leur existence précaire. Ces
derniers représentants de la véritable noblesse territoriale
indépendante crurent prolonger leur existence en se prêtant à leur
propre abaissement. Il y a manière de faire accepter aux hommes ce qui
leur est le moins profitable, et ces possesseurs de fiefs inaliénables,
de terres libres à divers degrés, devinrent les courtisans de Gouksa.
Une première année, il maintint le _statu quo_, en confirmant les
investitures aux titulaires; puis, tous les ans, sous quelque prétexte,
il en dépouilla un certain nombre, et, à la fin de son règne, il avait
ruiné ou dispersé les grandes familles de ses États, dépossédé les
seigneurs et notables qui lui portaient ombrage, augmenté
considérablement ses revenus, annulé l'action politique du clergé,
rétréci les libertés des communes, tout en augmentant leurs impôts; et
concentré presque tous les pouvoirs en ses mains.

Les Polémarques de sa mouvance suivirent son exemple, ainsi que les
Polémarques du reste de l'Éthiopie, à l'exception, toutefois, de ceux de
l'Agaw-Medir, du Damote et du Gojam. Ces provinces, gouvernées par des
princes cognats de la famille impériale, conservèrent, en grande partie,
les libertés traditionnelles. Quant à la province de l'Idjou, berceau de
la dynastie de Gouksa, chaque fois que ses maîtres ont voulu attenter à
ses franchises, elle a répondu par des rebellions énergiques, et c'est
jusqu'à ce jour le pays de l'Éthiopie où le peuple jouit du plus de
liberté. Presque partout ailleurs, le sort des populations fut livré à
l'arbitraire d'un système féodal mutilé en ce qu'il pouvait avoir de
bon. Les nobles dépossédés se firent tous soldats de fortune: les
Polémarques mirent de l'émulation à les retenir à leur service, au moyen
de dignités et d'investitures annuelles, et ces seigneurs temporaires
exploitent et pressurent aujourd'hui à ruine les contribuables de leurs
fiefs sans avenir pour eux. La rapacité de ces tyranneaux pousse les
cultivateurs à un désespoir tel, que parfois des communes entières
préfèrent abandonner leurs terres et émigrer dans les États voisins. À
la mort ou à la chute du Polémarque, ils reprennent leurs héritages, si
le règne de son successeur est plus équitable. Ceux qui se sentent de
l'énergie s'enrôlent dans les bandes de soldats, préférant à la
servitude de la vie des champs, les périls et l'indépendance de la vie
militaire, et dans chaque province, le camp du Polémarque regorge de
soldats turbulents et avides, vivant gaîment au jour le jour, tandis que
les contribuables des villes, et surtout ceux des campagnes, vivent
furtivement, en proie à toutes les craintes, et réduits à ruser pour
dissimuler même leur pain quotidien. La puissance des Polémarques est
elle-même précaire: sujets aux retours qu'entraîne la fréquence des
guerres, aux trahisons de leurs alliés, aux désertions de leurs soldats,
peu d'entre eux peuvent se vanter d'avoir reçu le pouvoir de leur père,
presque aucun n'est assuré de le léguer à son fils. Quelque soldat de
fortune, parti quelquefois des rangs les plus humbles, recueille son
héritage.

Comme on l'a vu, d'après la constitution antique, le droit de justice
n'émanait pas des Atsés; ils l'exerçaient, il est vrai, mais dans des
cas définis et rares; ils en étaient surtout les gardiens, les
dépositaires. La nation exerçait ce droit elle-même: le chef de famille,
la commune, les tribunaux improvisés entre citoyens, la noblesse
territoriale; représentaient autant de juridictions, qui dispensaient
ordinairement d'avoir recours au tribunal suprême des Atsés, et, quoique
vaincue, après une lutte contre eux, plusieurs fois séculaire, pour la
conservation de ce droit, la nation n'a jamais perdu complètement
l'habitude de l'exercer. Les Polémarques, qui avaient tout fait pour
accaparer ce droit au bénéfice des Empereurs, eussent voulu le garder
pour eux-mêmes, lorsque l'Empire tomba; mais, à cause de la nature
précaire de leur autorité, ils n'osèrent pas affronter en ce point
jusqu'au bout le sentiment intime de leurs sujets; les circonstances
leur vinrent bientôt en aide.

Les communes reprirent leur juridiction primitive; mais lorsque des
conflits s'élevèrent entre elles, comme il ne se trouvait plus aucun
pouvoir judiciaire intermédiaire entre elles et le pouvoir central
représenté désormais par les Dedjazmatchs, ou autres Polémarques,
héritiers de fait, et chacun dans ses États, du pouvoir impérial, elles
comprirent alors la faute qu'elles avaient commise en laissant déraciner
ce qui restait de la noblesse territoriale, et elles durent subir en
tout la juridiction des Polémarques. Ceux-ci empiétèrent de plus en
plus, jusqu'à absorber toutes les causes entre citoyens, en répartissant
toutes les communes de leurs États en fiefs qu'ils distribuaient
annuellement à leurs hommes d'armes. Chaque Dedjazmatch, depuis ce
temps, entretient quelques hommes de loi, pour interpréter au besoin le
texte du code de Justinien; mais, si ce n'est pour les causes
criminelles, il est rare qu'on y ait recours, ce recours dépendant des
parties qui se réclament presque toujours des lois coutumières. Les
Polémarques et leurs délégués jugent d'après elles, mais, à l'exemple
des hommes de loi des Empereurs, ils prélèvent des frais de justice, qui
ruinent les plaideurs et constituent leurs principaux bénéfices. Dans
les causes civiles, ces frais montent souvent jusqu'à la moitié des
valeurs en litige. Depuis que la justice coutumière a cessé d'être
gratuite, sa vénalité est devenue notoire. Néanmoins ces tribunaux
dégradés subissent encore la pression de la conscience publique, qui
leur apparaît comme un fantôme et donne encore assez souvent le
spectacle consolant des embarras de la force injuste aux prises avec le
droit et la faiblesse qu'elle opprime. Il s'est bien trouvé, tantôt dans
une province, tantôt dans une autre, quelques Polémarques qui se sont
efforcés de relever l'autorité de la justice et de la morale. On cite
parmi eux, le Ras Woldé Sillassé, qui gouverna le Tegraïe pendant plus
de vingt ans; les Ras Haïlo et Méred, Gouverneurs du Gojam et du Damote;
le Dedjadj Sabagadis, en Tegraïe; le Ras Haïlo, dans le Samen, et
plusieurs Polémarques de moindre importance dont la mémoire est bénie.
L'action de ces hommes de bien, quoique bornée à l'étendue de leurs
domaines, a exercé néanmoins sur le reste du pays une influence
salutaire. Malheureusement, dans la longue lutte que le droit indigène
avait soutenue contre le code byzantin, il avait subi des altérations
dans ses parties essentielles, celles qui règlent la famille, la
propriété et le mariage: la famille est restée démantelée; le mariage et
la propriété n'ont plus rien de stable, et n'était l'esprit chrétien
planant au-dessus de cette nation désorientée, et qui, bien qu'altéré,
l'illumine encore quelquefois, elle aurait atteint depuis longtemps le
dernier degré de la déchéance et de l'abaissement.

Comme dans toute société anarchique, la carrière des armes offre le seul
refuge à ceux qui ont souci de leur dignité; aussi les camps
renferment-ils, à quelques exceptions près, l'élite de la nation. Les
cognats de la famille impériale dont le nombre est grand, se font
presque tous soldats. Leur origine leur assure la considération, et,
pour peu qu'ils déploient des qualités personnelles, les plus brillantes
perspectives s'ouvrent devant eux. De cette classe sont sortis la
plupart des Ras, Dedjazmatchs ou autres Polémarques remarquables, comme
aussi les femmes les plus célèbres par leur beauté, leur esprit et, il
faut le dire aussi, par leurs désordres. À ces princes et princesses on
donne le titre qualificatif de _Waïzoro_, de même qu'aux agnats
impériaux des deux sexes, et leurs concitoyens traitent encore avec une
déférence marquée ceux qui ont droit à ce titre, quoiqu'ils l'aient
vulgarisé en le donnant à presque toutes les femmes, tout comme en
Europe on l'a fait de _Madame_.

Les agnats impériaux ne pouvaient avoir aucune dotation territoriale.
Ils ne possédaient la terre que par héritage maternel ou du chef de leur
femme, et dépendaient, par conséquent, des libéralités de l'Empereur
régnant. La chute de l'Empire les a mis dans un dénûment complet. Les
plus dignes et les plus heureux sont ceux qui vivent de la culture d'un
matrimoine d'ordinaire fort restreint. D'autres ornent de peintures les
murs des églises ou les livres de piété, ou copient des livres d'heures,
les relient même; d'autres encore sculptent de petits objets en bois ou
peignent des diptyques. Ils vivent petitement du produit de ces
industries, les seules qui, aux yeux de leurs compatriotes, ne les
fassent pas déroger. D'après la croyance populaire, quand la famille
impériale aura satisfait à la justice divine par son humiliation
prolongée, un de ses membres relèvera, avec le trône de ses ancêtres,
les anciennes lois et les constitutions, et les malheurs de la nation
auront leur terme. Par suite de cette croyance, aucun chef ne voudrait
accepter dans ses troupes un prince agnat. Aussi, parmi ces princes,
ceux qui laissent soupçonner quelque ambition ou quelques qualités
supérieures, sont-ils les plus malheureux. Les hommes au pouvoir
étouffent leur fortune par tous les moyens et les réduisent à se
considérer heureux de pouvoir s'assurer le pain quotidien. La principale
ressource de ces agnats consiste actuellement dans les aumônes qu'ils
reçoivent de quelques Dedjazmatchs. Quelques-uns se tiennent à l'affût
des évènements politiques et se font comme les clients de quelque
Polémarque, tel que celui du Tegraïe, du Bégamdir, du Samen ou du Gojam,
dans l'espoir de leur voir acquérir un jour la prépotence, à l'abri de
laquelle ils pourront remplacer le simulacre d'Empereur qui siége à
Gondar.

Sahala Dinguil, dont je venais de guérir la femme, et qui portait le
titre d'Atsé depuis quelques années déjà, lors de mon entrée dans le
pays, avait été deux fois détrôné, sans bruit, par son patron le Ras
Ali, Gouverneur de Bégamdir, dont relève la ville de Gondar; mais,
chaque fois, il avait été rétabli dans sa majesté dérisoire, grâce à la
croyance populaire que tant qu'il serait Atsé, il ne devait y avoir ni
peste ni famine, et que la famille de Gouksa se maintiendrait au
pouvoir.

Gondar, dernière capitale de l'Empire, a été fondée par l'Atsé
Facilidas, peu de temps après l'expulsion de la Mission portugaise.
Quelques érudits indigènes prétendent que le mot _gondar_ n'est autre
que le mot Tegraïen, qui signifie ténia; les savants gondariens
repoussent avec indignation cette étymologie et font observer que dans
l'idiome Félacha, encore parlé dans quelques villages aux environs de la
ville, _dar_ signifie gouvernement et _gon_, côte. À l'appui de cette
explication, ils comparent à un os costal le prolongement montueux qui,
partant du mont Atanaguer, s'avance vers le S. en dominant la plaine de
Dambya, dont il est séparé par les ruisseaux Angareb et Kaha, lesquels
se joignent au Magatch, un des principaux tributaires du lac Tsana.
C'est sur le sommet plat de ce prolongement que Gondar est assise, avec
ses dix-neuf églises; les indigènes affirment qu'elle en contient
quarante-quatre, mais ils comptent celles des faubourgs presque
abandonnées et toutes du côté de l'Est. De quelque côté que l'on arrive,
on ne découvre Gondar que lorsqu'on en est déjà près. Les hauts murs
blafards du palais impérial frappent d'abord la vue; le ton bistré des
maisons basses et couvertes en chaume, les larges espaces hérissés de
ruines, les églises blotties çà et là, dans leurs bosquets d'arbres
élancés et verts, le ciel toujours bleu, l'atmosphère limpide, les
alentours nus et accidentés, tout concourt à donner à la ville une
physionomie attrayante, paisible et réjouie, malgré son délabrement. Le
sol rocheux et couvert de pierres n'offre aucun vestige de ces travaux
habituels en Europe, dans les centres populeux, tels que fontaines,
aqueducs, égouts, enceintes, places régulières, promenades et édifices
décoratifs; il est raviné par les eaux pluviales; la nature de ses
rugosités dénote partout que des mains industrieuses n'ont jamais
cherché à le modifier, et que les hommes y ont posé mais non fixé leurs
demeures. Du reste, la féodalité semble être peu favorable à la
formation de grandes villes: sous ce régime, la famille constituée
fortement, offre partout un abri et un aliment au besoin de sociabilité;
de plus, l'homme ne prenant de valeur que par la terre, c'est dans les
campagnes que s'établissent les ambitieux, les puissants et les forts;
les villes restent alors le refuge des déclassés, des artisans et de la
population flottante et de peu d'importance.

Les quartiers les mieux conservés sont: au S., non loin du palais, le
quartier dit de l'Itchagué et le Salamgué ou quartier musulman, situé au
pied de la colline en dedans de l'Angareb et du Kaha; à côté se trouve
une place où se tient un marché important de mules et de chevaux. Au
S.-E., le quartier de Dinguiagué (pays de pierres), habité par les
trafiquants chrétiens; à côté se trouve aussi une grande place
irrégulière et pleine de roches, où se tient un marché hebdomadaire
important. Au N., et au pied du mont Tegraïe-Mutchoaya, le quartier de
l'Aboune ou légat du patriarche cophte d'Alexandrie, à demi séparé de la
ville par un ravin profond; et près du palais, la maison du Ras
bitwodded ou Grand Connétable, joli castel en ruine, surmonté d'une
tour. À l'E., le quartier de Bâta. Au N.-O., au-delà du Kaha, sur la
lisière d'une petite plaine, le faubourg ombreux de Kouskouam, où l'on
voit les jolies ruines de l'église, de l'habitation et de la grande tour
bâties à la chaux, vers 1720, par l'Itiégué Mintwab, femme et mère
d'empereur, célèbre par ses vertus autant que par sa subite fortune; on
découvre au S. la plaine de Dambya, et au loin, à l'E., le bord du
plateau du Wogara. Les autres quartiers épars au milieu des décombres
sont insignifiants.

Le faubourg de Kouskouam n'est habité que par des cultivateurs. Le
quartier de Bâta tire son nom de sa grande église investie du droit
d'asile et renommée par son clergé nombreux, instruit et remuant; il est
surtout habité par des cultivateurs aisés; en temps de troubles, les
paysans y déposent de préférence leurs réserves de grains. Le quartier
de l'Aboune, habité par quelques trafiquants et de petits propriétaires,
jouit également d'un droit d'asile, peu respecté lorsque le légat est
absent, mais qui, lorsqu'il y réside, attire une population indécise
composée de réfugiés, de clercs et d'étudiants. Les trafiquants
chrétiens forment presque à eux seuls le quartier de Dinguiagué. Le
Salamgué, habité exclusivement par des musulmans, tous trafiquants ou
tisserands, passe pour la réunion mercantile la plus considérable de
l'Éthiopie par ses relations lointaines et ses richesses en numéraire.
Ce quartier, un des plus populeux de la ville, en est cependant le moins
salubre, tant à cause de sa situation basse, du voisinage immédiat de
l'Angareb et du Kaha, que des épidémies qu'y apportent souvent les
caravanes d'esclaves. Le quartier de l'Itchagué, le plus peuplé de tous,
est en quelque sorte comme le coeur de la ville. Il doit son importance
à son droit d'asile qui est presque toujours respecté. Le Dedjadj Oubié,
le Ras Ali, et beaucoup de leurs notables, y possédaient des maisons où
ils amassaient des provisions, et où leurs partisans se réfugiaient en
temps de disgrâce. Ce quartier, ceint d'un haut mur, est peuplé de gens
de toutes les classes: on y trouve des princes et des seigneurs déchus
ou réduits au repos par l'âge; des femmes de hauts personnages venues
pour faire leurs couches ou pour s'abriter avec leurs enfants, pendant
que leurs maris sont en expédition; des femmes divorcées; des matrones
célèbres par leurs aventures, leur beauté passée ou leur esprit;
quelques trafiquants, des moines, des religieuses, des nécessiteux, des
soldats mutilés, des rebelles, des voleurs de grande route et des
meurtriers; des gens fuyant la vindicte des lois ou les persécutions;
quelques artisans et même quelques musulmans, car le clergé éthiopien
recueille et protége sans distinction dans ses asiles les nationaux, les
étrangers ou les ennemis de sa foi.

L'Atsé, dépouillé de tout pouvoir et de toute autorité, vivait abandonné
dans l'isolement de son palais; néanmoins, la salle des plaids, de loin
en loin, retentissait de la voix des avocats, qui, grâce à l'empire des
us et coutumes, venaient plaider en dernier appel quelques procès d'une
nature spéciale, devant l'antique tribunal suprême, présidé par l'Atsé,
et composé comme on sait des quatre Likaontes et de leurs quatre
Azzages, auxquels s'adjoignaient dans certaines occasions quelques
prudhommes de la ville.

L'Itchagué, chef révocable du clergé régulier, était nommé par le Ras
Ali, sur la présentation du clergé; sa juridiction attirait à Gondar des
abbés et des moines des provinces éloignées, ainsi que beaucoup de
membres du clergé séculier. Toutes les causes civiles qui prenaient
origine dans son quartier ressortissaient également de sa juridiction;
quant aux causes criminelles, instruction faite, il les renvoyait en
cour du Ras.

L'Aboune partageait avec l'Itchagué la juridiction sur le clergé
séculier, et exerçait également le droit de basse justice sur les
habitants de son quartier.

Le Négadras (tête des trafiquants), chef de la gabelle, jugeait au civil
tous les musulmans du quartier dit Salamgué; quant au criminel, il
instruisait les causes et renvoyait en cour du Ras. Il connaissait
également des causes commerciales entre chrétiens et musulmans, et de
tous les délits contre la douane. Ce fonctionnaire, ordinairement
musulman, était nommé pour trois ans par le Ras, auquel il payait une
ferme en échange de la perception des droits de douane.

La ville avait aussi un Gouverneur qui prenait le titre spécial de
Kantiba: il était nommé chaque année par le Ras, et était chargé de la
police de toute la ville, de la direction des marchés et de la
perception de certains impôts; il recrutait pour ce service une troupe
dont le chiffre variait de soixante à trois cents lances.

Gondar, un des centres commerciaux les plus importants, est également un
centre d'industrie. La simplicité des besoins des Éthiopiens ne rend
nécessaire qu'un nombre restreint de métiers: des tisserands, tous
musulmans, des corroyeurs, des maroquiniers, des lormiers, des forgerons
et des fabricants de javelines, de sabres et de couteaux; des selliers,
des sandaliers, des relieurs, des clercs, copistes et apprêteurs de
diphthère ou parchemin grossier; des gaîniers, et tous ceux qui cousent
le cuir; des orfèvres, des fondeurs et ouvriers en cuivre; ceux qui
brodent les pretintailles pour les selles des mules ou les amulettes que
portent les femmes, les hommes et les chevaux, comme aussi ceux qui
brodent en soie de couleur les stoles ou longues chemises des femmes,
leurs burnous et ceux des prêtres; des fabricants de boucliers, des
charpentiers, des tourneurs, ceux qui mettent en bois les carabines,
ceux qui façonnent les cornes à boire, les femmes qui confectionnent des
ustensiles de vannerie faite en paille et celles qui font du bouza, de
l'hydromel et de l'eau-de-vie pour la vente de détail. La poterie est
faite par les femmes _félachas_ ou juives, et leurs maris maçonnent en
bousillage; ces sectaires sont établis dans les villages aux environs de
la ville. L'industrie de potier est partout frappée d'infamie, ainsi que
celle de tisserand, de corroyeur et d'ouvrier en fer. Tous ces ouvriers
travaillent chacun pour leur compte, mais avec mesure. Lorsque le désir
de voyager les prend, ils vont s'établir dans d'autres villes ou se
laissent embaucher par les seigneurs ou les princes et font quelquefois
le tour de l'Éthiopie à la suite des armées.

Le clergé de Gondar fournit toujours quelque célèbre professeur de
grammaire, de droit ou de théologie, qui attire les étudiants de
provinces éloignées. Ces étudiants se partagent en deux classes: l'une
d'hommes de tout âge se destinant à la vie monastique; l'autre, plus
nombreuse, composée de jeunes gens aspirant à la prêtrise ou à la
cléricature. Ils manifestent envers leurs professeurs cet attachement
profond, qui existait dans l'antiquité et le moyen-âge entre les maîtres
et leurs élèves ou disciples. Il est touchant de voir les soins pieux
dont ils entourent leurs professeurs, qu'ils choisissent librement;
l'émulation qu'ils mettent à les servir en toutes choses, et l'on ne
peut s'empêcher de regretter que ce culte filial, qui n'est que la
reconnaissance envers ceux qui se consacrent à nous enseigner à penser,
à croire, à vivre enfin, se soit refroidi parmi nous. Beaucoup de ces
étudiants mendient leur subsistance, fabriquent des parasols en roseau
et en coeur de jonc, ou bien se louent une partie de la journée pour
divers services. Des anachorètes, désireux de s'édifier sur quelque
point de dogme, viennent se réfugier pour quelques jours dans les
églises les moins fréquentées; en tout temps d'ailleurs, on voit en
ville beaucoup de moines mendiants et gyrovagues.

La ville de Gondar, grâce à sa situation centrale, à la présence des
deux plus grands dignitaires de l'Église d'Éthiopie, grâce aux lumières
et à la prépondérance de son clergé, à sa vigilance à maintenir son
droit d'asile, à ses deux marchés hebdomadaires, à son commerce, à ses
diverses industries et enfin à la puissance de la tradition, se
maintient, depuis l'abaissement du pouvoir impérial, comme une sorte de
terrain neutre où les hommes de tous les partis se rencontrent, et
quoique les arbitres de l'état politique n'y résident plus, elle n'en
reste pas moins moralement la véritable capitale de l'Éthiopie. La
population, que Bruce évaluait à 30,000 âmes, est aujourd'hui de 11 à
13,000; en temps de trouble, cette population s'accroît de réfugiés dans
la proportion d'un tiers environ. Comme la ville est assise sur un
terrain d'une altitude moyenne, situé entre les basses terres et les
hauts plateaux, on y jouit d'une température assez douce dont la moyenne
est de 20° centigrades.

En arrivant en pays étranger, le voyageur est tout d'abord impressionné
par la nouveauté des choses extérieures. Malgré leur vivacité, ces
sensations s'atténuent d'ordinaire et s'effacent peu à peu, surtout s'il
séjourne et pratique lui-même les moeurs nouvelles; et c'est en fixant
et en coordonnant ces premières impressions avec les observations qu'il
aura faites dans la suite, qu'il arrivera à déterminer le mieux la
véritable physionomie du peuple qu'il étudie. Les allures de la
population gondarienne saisissent de prime abord par leur caractère
biblique; elle apparaît ce qu'elle est en réalité: impressionnable,
hasardeuse, nonchalante, vaniteuse, légère parfois, factieuse, pleine
d'humour, et presque toujours avenante et charitable.

Le matin, elle est réveillée par les chants religieux; dans chaque
église, il ne se dit qu'une messe; elle est chantée et commence bien
avant le jour. Dès cette heure, les affligés et les dévots courent à
l'office; les autres n'y vont qu'au moment de la consécration: au soleil
levant. Les jours de fête, les fidèles visitent plusieurs églises,
surtout celle de Saint Tekla-Haïmanote, qui possède les reliques
vénérées de ce saint.

L'horizon s'éclaire à peine, que tous, aux portes, dans les rues et aux
carrefours, échangent le salut du matin. Les travaux et les affaires
commencent partout; les voyageurs, les soldats de passage se mettent en
route; les pâtureurs, au pied des collines, réunissent les vaches, les
veaux et les bêtes de somme qu'on voit dévaler dans toutes les
directions; des femmes et des jeunes filles, munies d'amphores,
descendent ça et là, en babillant, puiser de l'eau au Kaha et à
l'Angareb, où sont déjà établis des hommes à demi-nus, lavant leurs
toges et celles de leur famille, en les piétinant dans l'eau. Sur la
place du marché, les acheteurs assiégent l'étal des bouchers, les chiens
se hargnent autour, au-dessus plane une volée d'éperviers guettant
l'occasion de happer quelque lambeau de viande; des enfants, encore
engourdis de sommeil, se rendent à l'école; les oisifs, les nouvellistes
de profession, groupés aux carrefours, épluchent déjà les nouvelles,
brocardent les passants ou bien confèrent d'un air de mystère, selon que
les temps leur paraissent calmes ou difficiles.

Bientôt, le soleil devient incommode; chacun rentre chez soi pour la
grande affaire du déjeuner, et Gondar redevient silencieuse jusqu'à deux
ou trois heures de l'après-midi.

Les Éthiopiens observent plusieurs jeûnes longs et rigoureux,
indépendamment de celui du mercredi et du vendredi. En temps de jeûne,
les offices ne commencent pas avant deux ou trois heures de
l'après-midi, et les habitants attendent, pour faire l'unique repas de
la journée, que les carillons aient annoncé la communion.

Ne connaissant ni sablier, ni clepsydre, ni horloge d'aucune sorte, ils
divisent la journée en six parties qui ont leurs dénominations
consacrées, d'après la hauteur du soleil sur l'horizon. Le clergé et les
hommes instruits usent d'une chronométrie un peu moins grossière: le dos
au soleil, ils mesurent, par semelles et demi-semelles, la longueur de
leur ombre. La durée quotidienne de chacun de leurs jeûnes équivaut à
tel nombre de semelles et demi-semelles; quelques-uns se prolongent
jusque peu avant le coucher du soleil.

Pendant les longues matinées du mercredi et du vendredi, Gondar présente
sa physionomie la plus animée. Les églises restent ouvertes: on y voit,
au milieu de désoeuvrés et de chercheurs d'aventures, des vieillards,
des femmes, des soldats et des clercs faisant leurs méditations, leurs
prières ou causant paisiblement à l'ombre des arbres du pourtour. Vers
huit heures, les habitants se portent aux divers plaids de l'Atsé, de
l'Itchagué, de l'Aboune, du Négadras, du Kantiba ou des prudhommes: les
délibérations de quelque importance et les procès étant remis de
préférence à ces jours. Comme les maisons n'offrent que très-peu de
salles spacieuses, la plupart du temps, ces plaids se tiennent en plein
air; l'été, juges et assistants sont ordinairement munis de parasols.
Ceux que les incidents judiciaires intéressent moins, vont badauder chez
les ouvriers en réputation, où se réunissent quelques nouvellistes, des
soldats et des étrangers. Les réunions choisies se tiennent chez
l'orfèvre, le sellier et quelquefois chez le forgeron; la préoccupation
de ces ouvriers est de se défendre des importuns, mais ils n'y
réussissent guère. L'un a quelque chose à faire à sa bague, à l'ornement
de son bouclier, à son amulette, ou bien deux points seulement, dit-il,
à sa selle; l'autre, un ardillon ou une javeline à redresser ou quelque
brèche à faire disparaître de son sabre ou de sa faucille; si l'on veut
seulement lui confier un outil, il le fera lui-même. Les ouvriers cèdent
à ces instances et perdent ainsi leur temps, sans autre bénéfice que
l'espoir de s'achalander par ces complaisances, tout en égayant leur
travail des conversations qui s'établissent chez eux. Les hommes les
plus considérables ne dédaignent pas de se rendre à ces cercles où se
répètent les bons mots, les anecdotes, les scandales, les récits des
derniers évènements; où l'on fait la description des modes nouvelles,
l'énumération des qualités et des défauts de tel cheval, de telle femme;
où l'on discute les héros d'amour, ceux de guerre et parfois même des
points de théologie, pendant que les plus affamés s'assoupissent sur
place ou vont dormir chez eux en attendant l'heure de rompre le jeûne. À
mesure que l'ombre s'allonge, on entend les voix plaintives des moines,
des lépreux et des étudiants, mendiant de porte en porte au nom du saint
du jour, du Remède du monde (Jésus-Christ), de Saint Tekla-Haïmanote ou
de Notre-Dame-de-Miel (la Sainte Vierge).

Les ecclésiastiques, en toge bien nette et en turban blanc, s'empressent
vers leurs églises, où les clercs chantent déjà les offices à tue-tête.
Les enfants sortent des écoles en criant. Aux divers plaids, les avocats
plaident leurs derniers moyens, s'efforcent de retenir encore
l'assemblée; les juges s'empressent de prononcer la sentence ou la
remise à huitaine. Le travail cesse partout. Sur les chemins qui
conduisent à la ville, on voit arriver les voyageurs à pied, à cheval,
et des femmes à la file, courbées sous des charges de ramilles ou de
petit bois qu'elles ont passé la journée à ramasser. Le tintement des
cloches annonce la fin des offices; les rues se dépeuplent; chacun s'est
réfugié chez soi, pour y prendre sa première gorgée, son premier
morceau. Il est quatre, cinq ou même six heures du soir. Les animaux
reviennent des pacages et se dispersent joyeusement pour rentrer au
logis, les bêtes de somme hennissant, les vaches beuglant à l'approche
de leur géniture.

Tels sont les derniers bruits de la journée. Quelquefois, une bande de
soldats arrive en logement: les habitants rentrent et barrent leurs
portes; la rue reste aux étrangers et à ceux qui se sentent disposés à
la querelle.

Les premières clameurs partent ordinairement des maisons des courtisanes
ou de celles des femmes qui débitent le bouza ou l'eau-de-vie; les gens
du Kantiba tentent quelquefois de rétablir l'ordre, mais lorsque les
étrangers sont trop nombreux ou qu'ils relèvent de quelque favori du
Ras, on les laisse s'arranger avec les habitants.

Après un peu de bruit, on finit par s'entendre et répartir les étrangers
en logement.

Le soleil disparaît; la ville se repose; seuls, les détrousseurs ou les
coureurs d'aventures se glissent dans l'ombre; bientôt, les hyènes leur
succèdent, et, si l'on se réveille pendant la nuit, on n'entend que
leurs hurlements sinistres mêlés à leur rire étrange.



CHAPITRE V

LE ROI DU CHAWA.--DABRA TABOR.--LA WAÏZORO MANANN.--LE RAS ALI.


De Moussawa à Gondar, j'avais voyagé plutôt comme géographe que comme
ethnologue. Les Éthiopiens me paraissaient barbares, ignorants et peu
dignes d'intérêt, si ce n'est par quelques traits de moeurs bibliques
qu'ils ont conservés plus qu'aucun autre peuple de l'Orient. Leur langue
n'étant point absolument inconnue en Europe, je jugeai qu'il me serait
inutile de l'apprendre, un drogman intelligent suffisant à mes rapports
avec eux. À Gondar, ces opinions commencèrent à se modifier. Le Lik
Atskou parlait l'arabe; vieilli dans la magistrature, il se plaisait à
m'expliquer le train des hommes et des affaires; mes préventions se
dissipaient, mes yeux se dessillaient, et ses compatriotes
m'intéressaient chaque jour davantage. Sentant que je m'étais mépris sur
leur compte, je dédaignai moins de me rapprocher d'eux en me conformant
à leurs habitudes. Mes habits européens s'usaient à vue d'oeil; je me
décidai à revêtir une toge, et quoique je fusse loin de savoir me draper
dans ce vêtement, de tous peut-être le plus difficile à porter, je
m'aperçus qu'il me valait de la part de tout le monde, même de mes
domestiques, un abord et des façons plus convenables. La curiosité
souvent blessante qui se manifestait à mon aspect fit place à
l'inattention ou à des démonstrations polies. Je dus reconnaître la
puissance de la forme qui, même dans ses manifestations les plus futiles
en apparence, influence les hommes, les captive ou les éloigne. Plus
tard, les Éthiopiens m'ont dit maintes fois: «Si tu retournes dans ton
pays, l'habitude que tu as contractée de nos moeurs civilisées te fera
trouver tes compatriotes bien barbares.» Plus d'un peuple entretient une
vanité analogue, et presque tous se sentent flattés qu'on se conforme à
eux.

Quelques jours avant le départ de mon frère, trois soldats de la garde
de Sahala Sillassé, Polémarque héréditaire du Chawa, étaient arrivés à
Gondar, en mission confidentielle. Surpris par les pluies, ils avaient
dû hiverner chez le Lik Atskou, qui entretenait des relations amicales
avec leur maître.

Les ancêtres de Sahala Sillassé avaient pu, grâce à la transmission
héréditaire de leur pouvoir, étendre les frontières de leur État,
surtout du côté du Sud, aux dépens de populations païennes et peu
aguerries. Ils avaient aussi amassé de grandes richesses; leur cour
était la plus opulente de l'Éthiopie, et le Chawa passait pour être la
province la plus populeuse et la plus sagement gouvernée. Afin
d'augmenter son influence, Sahala Sillassé entretenait des intelligences
et étendait ses libéralités jusqu'à Gondar et même jusqu'à Adwa.
Cependant, les trois envoyés de ce prince ne faisaient que maigre chère
à Gondar; quelques notables, qui avaient eu part aux libéralités de leur
maître ou qui espéraient s'en attirer, les invitaient bien de temps en
temps à dîner, mais leur ordinaire chez le Lik Atskou se ressentait de
sa parcimonie habituelle. Un jour, mon drogman me conta leurs doléances;
je les conviai chez moi et ne tardai pas à leur fournir régulièrement le
vivre et le couvert. Quand la décrue des eaux leur permit de repartir
pour leur pays, je leur fis un petit cadeau à chacun, et je leur remis
quelques boîtes de capsules pour leur maître, qui en manquait,
m'avaient-ils dit.

Environ un mois après, cinq nouveaux envoyés m'arrivèrent avec une belle
mule et une esclave de race gouragué, dont Sahala Sillassé me faisait
présent. Le plus âgé s'inclina devant moi, la poitrine découverte en
signe de respect, puis, se redressant avec assurance, il me dit:

--Mon Seigneur m'a chargé de vous faire entendre ces paroles:

«Je te salue, quoique étrangers l'un à l'autre et je te salue encore. Tu
dois être fils de bonne mère; je ne te louerai donc pas de ta libéralité
envers mes hommes délaissés par ces Gondariens que j'ai si souvent
gratifiés; mais je désire que tu me mettes à même de reconnaître tes
bons procédés. On me dit que tu projettes d'aller en Innarya; je suis
assez puissant pour t'y faire conduire en sûreté. En tout cas, puisque
tu as quitté ton pays pour visiter les peuples de la terre, tu ne
saurais traverser l'Éthiopie sans voir la cour d'un prince comme moi, de
même qu'il convient que j'y attire un chrétien venu de si loin. J'ai
fait prévenir de ton passage le Ras Ali et les chefs du Wallo; tous te
protégeront en mon nom. Reçois cette esclave: elle te servira
fidèlement; quant à la mule, qu'elle te fasse voyager sans fatigue. Ces
présents n'ont de valeur que comme signe manifeste du salut que je
t'envoie. Viens au plus tôt; je saurai combler tes souhaits. Tu
trouveras dans mon royaume le meilleur blé de l'Éthiopie, les meilleurs
chevaux et des hommes de bonne souche, braves à la guerre, sages au
conseil et disposés à traiter en frère l'ami de leur maître.»

Mon drogman répondit selon l'usage:

--Que Dieu continue le bonheur à votre maître!

Et après un repas copieusement arrosé d'hydromel, ils se retirèrent.

Quelques jours après, ils m'annoncèrent que, leurs affaires étant
terminées, ils attendaient que je me misse en route avec eux. Je leur
dis que, pour le moment, mes projets m'entraînaient ailleurs, et que je
remettais à un autre temps l'honneur de saluer en personne leur prince;
qu'en ma qualité de voyageur, je devais me restreindre le plus possible;
qu'une mule et une esclave me deviendraient un surcroît; que je les leur
rendais, mais que je gardais précieusement ma reconnaissance pour leur
maître et que je les priais de lui faire agréer ma réponse, n'ayant rien
désormais à redouter plus que d'encourir le déplaisir d'un si puissant
prince.

En me quittant, ils m'assurèrent que Sahala Sillassé finirait bien par
m'attirer en Chawa.

Cependant, je me lassais de mon inaction forcée. Le printemps
s'écoulait, et la caravane pour l'Innarya, à laquelle je comptais me
joindre, remettait indéfiniment son départ, à cause de certaines rumeurs
inquiétantes: le pays se préoccupait de moins en moins, il est vrai, des
dangers d'une invasion de troupes égyptiennes, mais quelques princes
semblaient se préparer à la guerre.

J'appris un jour que le Dedjadj Gabrou, frère et chef de l'avant-garde
du Dedjadj Conefo, venait d'arriver dans sa maison du quartier de
l'Itchagué. Il m'envoya un soldat pour me dire de me présenter chez lui;
le message, fort laconique du reste, finissait par ces mots: «Sache, ô
Turc, qu'il y a à gagner à me servir, car je suis celui qu'on nomme
Gabrou.»

Cette forme me parut d'autant plus blessante qu'à Gondar, où l'on ne
connaissait des Turcs que leurs vices, l'appellation de Turc passait
pour injurieuse.

Je fis répondre évasivement. Bientôt, je reçus un second message moins
brutal, puis un troisième; enfin, je vis arriver un homme âgé, à
manières conciliantes, chargé de m'amener à la volonté de l'impatient
Gabrou. Cet homme me dit que depuis la bataille contre les Turcs, son
maître, qui s'y était signalé, croyait que tout étranger au teint pâle
devait appartenir à la nation turque; que d'ailleurs, il était malade,
jeune, impétueux, et que je devais excuser son inexpérience et l'orgueil
bien naturel que lui inspiraient son rang et ses succès militaires.

J'acceptai les explications de ce médiateur et je promis ma visite pour
le lendemain.

Dès le matin, Gabrou m'envoya saluer courtoisement; dans l'après-midi,
je me présentai et je fus introduit sans attendre. Il était à demi
couché sur un alga, au fond d'une pièce obscure, pleine de ses hommes
d'armes, debout ou accroupis à terre, et conversant entre eux. Il fit
lever d'un signe deux notables assis sur un escabeau, au pied de son
alga (lit sans paneaux), me fit asseoir à leur place et se mit à presser
mon drogman de questions sur mon compte. Celui-ci, rusé et spirituel
musulman, avait le don de se concilier son monde; il intéressa le
personnage et me donna l'occasion de l'observer à mon aise.

Le Dedjadj Gabrou pouvait avoir vingt-huit ans; ses traits fins et
accentués dénotaient une intelligence vive et se prêtaient
merveilleusement, malgré leur sévérité, à un sourire d'un grand charme;
son front large et fuyant, son regard mobile et incisif, son cou long et
nerveux, ses membres souples et élégants, la mâle brusquerie de ses
gestes, tout semblait concorder avec le courage téméraire, la
prodigalité, la susceptibilité fantasque, la générosité, les habitudes
indisciplinées et les moeurs licencieuses qu'on lui attribuait. Paysans
et citadins regardaient son passage comme un fléau; les hommes de marque
se garaient de lui; le Ras redoutait sa présence à causes des dures
vérités que Gabrou lui avait dites; la Waïzoro Manann ne l'admettait
plus chez elle; il était l'épouvantail des femmes et l'idole de la
soldatesque. Sa toge défaite laissait à découvert tout le haut de son
corps; il était couché sur le côté, la tête appuyée sur sa main; un
jeune et beau soldat, étendu en travers, lui tenait lieu de chevet.

Faire d'un homme un traversin, me parut un monstrueux abus d'autorité.
Dans la suite, lorsqu'ayant adopté les moeurs des camps, j'eus occasion
de me conformer quelquefois à cette coutume, je n'y vis que l'effet
d'une bienveillance réciproque, qui confond dans une mâle et passagère
intimité les chefs les plus puissants et leurs plus humbles soldats.

Le Dedjazmatch me fit verser un grand verre d'eau-de-vie; mon drogman
dut affirmer par serment que je n'en buvais jamais.

--Étrange! étonnant! dit Gabrou; quant à moi, je ne recule devant quoi
que ce soit.

Il saisit le verre, le vida d'un trait et se remettant avec peine:

--Voyons, reprit-il, parlons un peu de ma maladie; ces soudards sont mes
intimes; on peut tout dire devant eux.

J'eus beau alléguer que je n'étais pas médecin, mes allégations
passèrent pour pure modestie; il fallut se résigner à diagnostiquer.
Gabrou me détailla ses souffrances et me demanda quelque remède
héroïque, si violent qu'il pût être, disait-il. Son cas me parut mortel;
je ne pus que lui donner des conseils encourageants, et je pris congé,
satisfait de la réception qu'il m'avait faite, mais préoccupé de la
pensée de son triste destin. Il avait fait signe à ses gens de me
reconduire. Deux d'entre eux me suivirent plus loin que les autres, en
me pressant tellement de leur découvrir mon opinion sur l'état de leur
maître, que je leur dis:

--Vous me paraissez de fidèles serviteurs; le plus sûr est de demander à
Dieu de vous conserver votre prince.

Ils baissèrent la tête.

--Nous espérions encore! Cependant, merci de ta franchise, dirent-ils,
et que Dieu t'épargne la perte de ceux que tu aimes.

Le Lik Atskou m'attendait, impatient d'apprendre les détails de ma
visite.

--À la bonne heure! s'écria-t-il; voilà une maladie qui consolera les
honnêtes gens! Encore une mauvaise herbe de moins. Que Dieu continue de
sarcler de la sorte!

Gabrou voulait absolument des remèdes: il s'adressa à un transfuge turc,
ancien aide-vétérinaire dans la cavalerie égyptienne, qui s'était établi
dans le quartier musulman de Gondar, où il tâchait de subsister en
pratiquant la médecine. Cet homme s'engagea à guérir le Dedjazmatch et
le suivit à Fandja, où il campait avec le Dedjadj Conefo; là, il le
médicamenta, lui fit des saignées répétées et l'acheva en moins de
quinze jours. Accusé d'homicide, tout d'une voix, il eût probablement
payé de sa vie son insuccès, si la célèbre Waïzoro Walette Taklé, mère
des deux Dedjazmatchs, une des femmes les plus distinguées de l'Éthiopie
par ses charmes, son esprit et ses vertus, ne l'eût couvert de sa
protection.

--Mon pauvre Gabrou, dit-elle, n'a que trop versé de sang durant sa
courte vie; pourquoi en verser encore sur son tombeau? Moi, sa mère, je
pardonne à celui qui a peut-être hâté sa mort; personne n'a le droit
d'être plus inflexible que moi.

La mort du Dedjadj Gabrou ne laissa à Gondar aucun regret.

Le Lik Atskou ayant divulgué mes pronostics sur sa maladie, on ne tarda
pas à assurer que j'avais prédit le lieu, le jour et jusqu'à l'heure de
sa mort.

Quelques jours après, le Dedjadj Imam, frère utérin du Ras Ali, vint
loger dans le quartier de l'Itchagué, avec six ou sept cents soldats
indisciplinés. Il était âgé de seize ans; j'allai le visiter, et il me
fit un accueil amical, conforme à son âge; mais il s'éprit de mon sabre
à première vue, et, quand je fus rentré chez moi, il m'envoya dire qu'il
aurait grand plaisir à ce que je lui en fisse don. Je refusai; il
insista, m'envoya message sur message et finit par recourir aux menaces.

Je m'apprêtai au pire. Outrés d'un pareil procédé, le Lik Atskou et
quelques notables allèrent avertir l'Itchagué, avec qui j'entretenais
des relations amicales.

Ce dignitaire fit au jeune prince de sévères remontrances et le menaça,
s'il ne se désistait, d'aller en personne porter sa plainte au Ras Ali
et à la Waïzoro Manann.

La cupidité de mon jeune tyran fut ainsi réfrénée. Le lendemain, à la
grande joie des habitants, sur lesquels ses soldats vivaient à
discrétion, il partit, me laissant plein de reconnaissance envers les
notables de Gondar, qui s'étaient tous émus en ma faveur.

Le Lik Atskou m'avait plusieurs fois conseillé, pour assurer ma position
dans le pays, de me présenter chez le Ras Ali. Chaque fois que mon
excellent hôte abordait ce sujet, il en profitait pour médire à fond de
l'état de son pays.

--Ne va pas t'imaginer, disait-il, qu'il en soit ici comme chez vous, où
les us et les lois sont en force; nous aussi, nous avons des us, des
lois, et en quantité, mais nous soufflons dessus tantôt le chaud et
tantôt le froid. Les lois, les us et coutumes, vois-tu, sont des êtres
abstraits, intangibles, parfums de la sagesse de nos pères; et de même
que les parfums des fleurs se dissipent, lorsque la bise prévaut, le
véritable esprit de la législation d'un peuple se dissipe, lorsque la
violence prend le dessus. Alors, l'autorité se dénature, son utilité
devient sa justice, et les illégalités lui servent de marche-pied. Tu as
vu Gabrou: son frère Conefo ne vaut pas mieux: tu viens de voir ce
louveteau d'Imam, car, entre nous, sa mère Manann est une louve doublée
d'hyène. On dit que le Ras est bon: où sont les effets de sa bonté?
Oubié est un bâtard, un usurpateur des droits de son frère Meurso,
l'enfant légitime du Dedjadj Haïlo; il en est de même de presque tous
nos Princes, autant de coqueplumets, de goguelus, d'impudents bouchers;
ils coupent, ils rognent, ils taillent le pays et les hommes, et ils
appellent ça gouverner. De temps à autre, j'éclate, je dis à tous leurs
vérités; ils s'entreregardent, rient en se reconnaissant, et l'instant
d'après, retournent à leurs sottises de plus belle, en disant: «Comme
cet Atskou est intéressant! L'avez-vous entendu aujourd'hui?» Que
veux-tu, c'est inutile de s'échauffer la bile; il faut subir le ton du
pays où l'on vit. Pour le moment, il s'agit de te prémunir contre les
avanies; concilie-toi le bon vouloir du Ras, cela en imposera aux
pillards. Quant à moi, je suis sans crédit, mon fils; je te serais
plutôt nuisible, puisque je représente la loi et le droit. Au
commencement de ton séjour, je pouvais te servir de protecteur; on te
prenait pour un Turc ou pour quelque Égyptien sans conséquence;
aujourd'hui, l'on parle de toi autrement; et si quelque bandit de haut
parage te voulait du mal, je ne pourrais que partager ton sort.

L'espoir de quitter Gondar avec la caravane pour l'Innarya m'avait fait
négliger ces sages avis; mes deux dernières aventures me décidèrent à
les suivre, d'autant plus que, mon séjour se prolongeant, mon abstention
devenait de plus en plus désobligeante pour le Ras. Le Lik Atskou, tout
joyeux, résolut de m'accompagner à Dabra-Tabor, où le Ras et sa mère
tenaient leur cour; depuis quatre ou cinq ans, il s'était abstenu de
leur faire la visite annuelle que tout fonctionnaire ou client doit à
son seigneur.

--Cette fois, dit-il, je leur dirai que c'est ma visite de congé, car je
ne peux tarder à être recueilli auprès de mes pères.

Depuis quelques années, toute la politique de la haute Éthiopie reposait
principalement sur deux personnages: la Waïzoro Manann et le Dedjadj
Oubié.

La Waïzoro Manann ayant perdu son mari, le Dedjadj Aloula, pendant la
première enfance de leur fils Ali, vivait dans un état voisin de la
gêne, lorsqu'à la mort du Ras Marié, de la famille de Gouksa, tué dans
une bataille en Tegraïe, Ali, son héritier légitime, fut proclamé Ras
par les grands feudataires; et comme il n'avait que treize ans, il fut
soumis à un conseil de régence, sous la direction du Dedjadj Ahmédé,
Polémarque du Wora-Himano et parent de la Waïzoro; mais cette dernière
sut, par ses manoeuvres, désunir le conseil et s'arroger l'autorité
souveraine, au nom de son fils. En quelques circonstances, les membres
du conseil se concertaient encore; leur opposition prévalait rarement,
mais servait du moins à tempérer le pouvoir de la vindicative
usurpatrice. Peu après l'avénement de son fils, elle prit pour époux le
Dedjadj Sahalou, Polémarque sans importance, mais cité pour la
distinction de ses manières et son esprit conciliateur; elle en avait eu
trois enfants et venait de le perdre. Cupide, avare, astucieuse,
violente, ambitieuse, despote, vaniteuse et coquette, elle passait pour
ne reculer devant aucun moyen; on l'accusait même d'avoir donné à son
fils Ali des breuvages magiques, afin de prolonger son enfance
intellectuelle.

Ali touchait à sa vingt-deuxième année et n'avait encore manifesté de
goût que pour la chasse, le jeu de mail et le jeu de cannes. Exceller à
la lutte, au maniement du cheval, au tir à la carabine ou à lancer la
javeline, tels avaient été jusqu'alors les meilleurs moyens de s'attirer
sa faveur. On le disait intelligent, réfléchi, discret, timide, d'une
sobriété, d'une tempérance exceptionnelles, économe, facile à émouvoir à
la pitié, et d'une simplicité qui contrastait avec l'ostentation
habituelle de sa mère. On craignait qu'il n'inclinât vers l'Islamisme:
il comptait plusieurs musulmans dans sa parenté, allait rarement à
l'église et affectionnait les locutions et les allures des cavaliers du
Wora-Himano, où prévalaient la religion et les moeurs musulmanes.
Cependant on espérait encore en lui. Depuis quelques mois, il tenait en
personne ses plaids, présidés jusqu'alors par ses officiers, et les
opprimés, les cultivateurs surtout, le trouvaient accessible à leurs
plaintes. Tous ses sujets désiraient lui voir prendre en main l'exercice
du pouvoir; on le savait las de l'impérieuse tutelle de sa mère; mais
ses serviteurs les plus dévoués craignaient de le seconder dans ses
tentatives d'émancipation, se rappelant que, dans des circonstances
analogues, sa vigilante mère l'avait décontenancé et réduit à disgracier
ses confidents.

Cet état de choses favorisait l'esprit d'indépendance des grands
vassaux; la régente avait souvent dû les réprimer par les armes; ils
étaient encore menaçants. La responsabilité de la Waïzoro s'aggravait à
chaque victoire, et son impopularité augmentait à mesure que son fils
approchait de l'âge d'homme. Néanmoins, malgré les rébellions, malgré
les tiraillements, qui énervaient l'autorité, la prépotence acquise par
la dynastie de Gouksa était telle, que la cour de Dabra-Tabor conservait
son ascendant sur l'Éthiopie, depuis Moussawa jusqu'à l'Innarya, et
depuis Wohéni jusqu'à Ankobar, capitale du Chawa.

Comme il a été dit plus haut, pendant les quelques années qui
précédèrent le démembrement effectif de l'Empire, les Empereurs avaient
attribué au Ras Bitwodded, ou Grand Connétable, Gouverneur du Bégamdir,
une sorte de suprématie sur plusieurs Dedjazmatchs, qui devinrent ainsi
les vavasseurs ou arrière-vassaux de l'Empire. Les successeurs de Tallag
Ali, s'appuyant sur ce précédent, ont prétendu à l'hommage de tous les
Gouverneurs de l'ancien Empire, et, selon les circonstances, ils ont
cherché à faire prévaloir par les armes cette prétention, point de
départ de toute leur politique. Cette politique consistait à prévenir ou
à dissoudre les ligues que formaient naturellement les Gouverneurs du
Tegraïe, du Samen, du Lasta, du Gojam, du Damote, de l'Agaw Médir et du
Dambya, dont les forces réunies eussent été plus que suffisantes pour
balayer, sans combat, du Bégamdir, une famille étrangère, entachée, aux
yeux des indigènes, de son origine musulmane.

Lors de mon arrivée dans le pays, la suzeraineté effective du Ras Ali
s'étendait sur les plus riches contrées; ses principaux feudataires
étaient:

Le Dedjadj Conefo, Gouverneur du Dambya et de l'Agaw Médir;

Le Dedjadj Guoscho, Gouverneur du Damote, du Metcha et de l'Ybaba;

Le Fit-worari Birro, fils du Dedjadj Guosche, Gouverneur de la plus
grande partie du Gojam;

Le Dedjadj Ahmédé, Gouverneur du Wora-Himano, du Wadla, du Dawonte et
d'une portion du Wallo;

Le Dedjadj Farès Aligaz, Gouverneur de l'Idjou et d'une partie du Lasta;

Le Wagchoum Wacen, Gouverneur du Wag, du Tcharatch-Agaw et de la
meilleure partie du Lasta;

Le Dedjadj Ceddet, Gouverneur de l'Armatcho;

Le Dedjadj Deureusso, Gouverneur de Erbabe, de Basso et de quelques
districts du Gojam;

Le Dedjadj Béchir, Gouverneur du Délanta, des districts voisins du Wallo
et de l'Amara;

Le Dedjadj Brillé, Gouverneur de l'Amara;

Enfin, quelques Dedjazmatchs répartis dans les gouvernements du
Bégamdir.

De ces leudes ou vassaux, le moindre en importance était le Dedjadj
Deureusso, qui se rendait à l'appel de son suzerain à la tête d'un
contingent de 5 à 6,000 hommes, et le plus important, le Dedjadj Ahmédé,
qui en conduisait, dit-on, près de 40,000. On estimait qu'en convoquant
le ban et l'arrière-ban, Ali devait rassembler une armée d'au moins
140,000 hommes. Mais depuis la régence de la Waïzoro Manann, la fidélité
des grands vassaux n'était que précaire; les Dedjazmatchs Farès, Guoscho
et Conefo donnaient le plus à craindre.

Aligaz Farès, parent éloigné du Ras, gouvernait un pays difficile, dont
les habitants aimaient la guerre, et où il était très-populaire; quatre
fois vaincu par l'armée d'Ali en bataille rangée, il était tombé deux
fois aux mains des vainqueurs; mais il avait été réintégré, grâce à sa
famille toujours unie, grâce aussi à son habileté politique et aux
séductions de son esprit.

Le Dedjadj Guoscho tenait par sa mère à la famille impériale; son père,
le Dedjadj Zaoudé, Gouverneur du Gojam, du Damote, de l'Agaw Médir, du
Metcha et de l'Ybaba, était mort captif du Ras Gouksa, contre lequel il
avait combattu plusieurs années pour son indépendance. Le Dedjadj
Guoscho, quoique réduit au gouvernement du Damote, du Metcha et de
l'Ybaba, était encore redoutable. Princes, gens d'église et
cultivateurs, tous le tenaient en grande considération, tant à cause de
sa haute naissance que de la bonté de son caractère.

Le Dedjadj Conefo, Gouverneur du Dambya et de l'Agaw Médir, séparé du
Bégamdir par des frontières indécises au point de vue militaire, eût été
peu à redouter, malgré ses forces importantes et son esprit indépendant,
mais il passait pour être ligué secrètement avec le Dedjadj Guoscho,
pour lequel il professait une amitié dévouée.

Telles étaient à cette époque les conditions générales de la puissance
de la maison de Gouksa.

Environ huit ans avant l'avénement d'Ali, le Dedjad Oubié usurpa les
droits de son frère Meurso au gouvernement du Samen, et s'accrut bientôt
de tout le pays situé entre Gondar et le Takkazé, à l'exception
toutefois de la petite province d'Armatcho. Afin de mieux assurer son
indépendance, il avait conclu avec le Dedjadj Sabagadis, Gouverneur de
tout le Tegraïe, une alliance offensive et défensive; mais sommé par le
Ras Marié de venir lui faire à Dabra Tabor sa visite de foi et hommage,
il s'y refusa, fut surpris, battu et fait prisonnier par le Ras Marié,
qui le réintégra immédiatement dans son gouvernement, à condition qu'il
marcherait sur-le-champ avec lui, en qualité de vassal, contre son
ancien allié Sabagadis.

Le Ras Marié envahit le Tegraïe avec toutes ses forces; Oubié conduisait
l'avant-garde. La bataille eut lieu à Feureusse-Maïe; le Ras y périt,
léguant la victoire à son armée. Sabagadis fut mis à mort, le lendemain,
et en retournant vers le Bégamdir, les grands feudataires donnèrent à
Oubié l'investiture d'une portion du Tegraïe. Le Dedjadj Kassa, fils de
Sabagadis, restant en possession d'une notable partie du gouvernement de
son père, Oubié conclut avec ce nouveau rival une alliance qu'il
transgressa presque aussitôt. Les hommes éminents du clergé
intervinrent; ils amenèrent les rivaux à une réconciliation, et Oubié
prit pour femme la soeur du Dedjadj Kassa. Mais il ne put contenir ses
projets de conquête, et, après des alternatives de paix armée et
d'hostilités sans importance, il venait, pendant mon séjour à Gondar, de
vaincre dans une bataille le Dedjadj Kassa et de s'emparer de sa
personne. Oubié se trouvant ainsi maître incontesté du pays, depuis
Gondar jusqu'à la mer Rouge, pouvait réunir désormais une armée
inférieure en nombre, disait-on, à celle du Ras, mais redoutable à cause
de la quantité de ses armes à feu. Il protestait, il est vrai, de son
obédience au Ras Ali, lui envoyait des présents, mais trouvait des
prétextes pour se dispenser de faire à Dabra Tabor la visite annuelle de
rigueur pour tout vassal; il s'attachait à capter par ses soins et ses
libéralités la Waïzoro Manann et les membres du conseil de régence; il
entretenait des intelligences avec Ali Farès, le Dedjadj Conefo et
d'autres feudataires de son Suzerain, et il les excitait à la rébellion
contre cette maison de Gouksa qui, disait-il, finirait par réduire
l'Éthiopie à l'Islamisme.

Cependant, l'opinion que le Ras allait prendre en main son pouvoir
s'accréditait; on présageait que son premier acte serait de sommer le
Dedjadj Oubié de venir à Dabra Tabor, et, en cas de refus, qu'il
marcherait contre lui. On parlait aussi de la défection du Dedjadj
Guoscho, dont le fils Birro, Fit-worari ou général d'avant-garde du Ras,
faisait déjà ombrage à son Suzerain. Cet état de choses causait une
inquiétude générale, suspendait les relations de province à province, et
empêchait les caravanes de trafiquants d'entreprendre des expéditions
lointaines.

Nous partîmes pour Dabra Tabor. Comme le Lik Atskou, à cause de son âge,
ne pouvait voyager qu'à petites journées, nous n'y arrivâmes que le
quatrième jour.

Le village de Dabra Tabor, situé au sud de Gondar, à une distance de
cette ville de 130 kilomètres environ, en raison des sinuosités de la
route, prend son nom de la petite montagne du Tabor, sur le flanc de
laquelle il est assis. Les prédécesseurs d'Ali avaient choisi cette
localité à cause de sa position centrale et avantageuse au point de vue
militaire, et à cause de l'abondance de ses pacages, de sa chasse et de
l'agréable fraîcheur de sa température. En y rentrant, après leurs
expéditions toujours heureuses, ils congédiaient leurs grands
feudataires et y tenaient leur cour avec une garde qui variait, selon
les éventualités, de deux à dix mille hommes. Le Ras Ali affectionnait
Dabra-Tabor et y séjournait tout le temps qu'il n'était pas en campagne.
La grande plaine située au pied de la montagne lui servait à jouer au
mail et au djerid ou jeu de cannes, à essayer ses chevaux et à passer
ses revues, lorsque, selon l'usage, à la Maskal ou fête de l'Invention
de la Croix, tous ses vassaux se rendaient auprès de lui. Au nord du
village, et sur la partie culminante de la montagne, deux grandes
enceintes concentriques, formées d'un fort clayonnage renfermaient
plusieurs vastes huttes rondes éparses, où il demeurait avec une partie
de son service; les huttes construites en clayonnage étaient recouvertes
de toits coniques en chaume. Il y avait la maison dite des chevaux,
celle des cuisinières, celle de l'hydromel, celle des orfèvres, celle du
confesseur et des clercs, tant écrivains que légistes, celle du trésor
qu'on disait être ordinairement dégarni, et enfin la demeure de la femme
du Ras et de ses suivantes favorites. En dehors des enceintes, se
dressaient sans ordre seize à dix-sept cents maisons, huttes, cases de
toutes dimensions, quelques tentes même, où demeuraient les officiers et
soldats de service, les compagnies de fusiliers, les courtisans, tous
ceux enfin qui vivaient habituellement auprès du Ras.

Nous mîmes pied à terre à l'entrée de la première enceinte, au milieu
d'une foule remuante et clameuse. La façon pittoresque et hardie dont la
plupart étaient enhaillonnés de leurs toges, les chevelures tressées,
les poses fières, les gestes mâles, l'absence de têtes grises, tout
indiquait des hommes de main, apprentis pillards au service des
seigneurs. C'étaient des pages, des soldats, espèces de menins qui les
accompagnent partout et toujours, veillant sur eux, partageant leurs
joies et leurs chagrins, toujours prêts à recevoir leurs confidences ou
leurs ordres, à l'église, à table, en marche, partout, dormant auprès
d'eux, incarnés enfin à ces patrons dont ils empruntent les qualités et
les vices, dont ils connaissent mieux les affaires et prennent les
intérêts avec plus de vigilance qu'eux-mêmes. En échange de leur
dévouement, ils reçoivent des investitures et des positions, qui les
mettent souvent à même de devenir à leur tour les protecteurs ou même
les patrons de leurs premiers maîtres. Il y avait là des servants
d'armes ou porteurs du bouclier et de la javeline du maître; d'autres
portant des estramaçons, sorte d'épée à deux tranchants, à poignée
cruciale garnie d'argent, qu'on porte à l'épaule dans de longues housses
écarlates, devant les Dedjazmatchs et certains chefs de haute marque;
des palefreniers; des fusiliers avec leurs carabines à mèche, leurs
cartouchières à pulvérin pendant; mules richement enharnachées; chevaux
de combat piaffant sous leurs housses écarlates; boucliers aux
brillantes lamelles d'argent, de vermeil ou de cuivre; javelines et
sabres de toutes formes; dards effilés et tragules, lorillarts,
esclavines et zagayes, coutelas, bancals, lattes, cimeterres et harpés à
l'antique. Ici, un groupe de paysans, aux cheveux courts, guettant le
moment propice pour se plaindre de quelque avanie; là, des bouffons,
bouffonnant au milieu des rires; des pieds poudreux de tout acabit; des
chiens en laisse se hargnant; des pages émerillonnés, la toge en loques,
se glissant partout, se picotant, se bravant entre eux ou chantant
pouille à quelque passant malencontreux.

À notre apparition, tout ce monde fit silence et m'entoura avec une
curiosité fort peu respectueuse. Le Lik Atskou échangea quelques paroles
avec les huissiers, et heureusement ils nous laissèrent pénétrer dans
l'enceinte; là, le spectacle était tout différent. Environ trois cents
hommes, quelques-uns debout, d'autres accroupis sur le sol poudreux,
conversaient par groupes: leurs toges fines et blanches, les couvraient
de la tête aux pieds; leur maintien annonçait l'aristocratie: c'étaient
les maîtres de ce monde bruyant laissé au dehors. Tous portèrent les
yeux sur nous, mais avec une curiosité polie. Nous nous assîmes par
terre, et le Lik envoya un de ses suivants parlementer avec l'huissier
de faction à la porte de la deuxième enceinte, afin qu'il fit prévenir
le Ras de notre arrivée. J'eus tout le temps d'observer: quelques-uns
des personnages avaient les traits d'une distinction remarquable;
presque tous, l'allure assurée que donne l'habitude du commandement. On
me désigna les plus notables: quelques Dedjazmatchs et quelques chefs de
bandes nombreuses: les huissiers leur témoignaient une déférence
particulière. Les autres chefs entraient seuls, le sabre au côté; mais
eux étaient admis avec quelques suivants, un servant d'armes tenant leur
bouclier et leur javeline, et un page portant à l'épaule leur sabre
enveloppé d'une housse écarlate. Tous ces chefs, grands et petits,
étaient occupés à faire leur cour, qui consistait à envoyer par les
huissiers leurs civilités au Ras. Les plus zélés y passaient la journée:
les autres s'y présentaient matin et soir, pour lui faire souhaiter
bonne journée et bonne nuit. Lorsque l'armée était dispersée depuis
quelque temps, les vassaux directs du Ras se rendaient pour une
quinzaine de jours à Dabra-Tabor, afin de se retremper à l'air de la
cour, ou pour hâter la solution de quelque procès ou de toute autre
affaire pendante.

Cependant, les huissiers ne faisaient aucun cas de nous; une grande
heure durant nous attendîmes en vain un mot du Ras. Le Lik Atskou prit
de l'humeur et se leva en me disant tout haut:

--Allons-nous-en, mon fils. Un homme de mon caractère est mal venu dans
une cour où les soudards tiennent le haut bout. Viens chez la Waïzoro
Manann.

La demeure de la Waïzoro était à deux cents mètres de là. Sitôt arrivés,
le Lik fut introduit, et quelques minutes après, un eunuque vint me dire
d'entrer.

La maison consistait en un vaste toit conique de chaume reposant sur un
mur circulaire en clayonnage revêtu de bauge, et sur douze colonnettes,
ou troncs d'arbres, plantées en rond à l'intérieur, à environ deux
mètres du mur de pourtour. Ce mur formant la cage de la maison était de
trois mètres de haut, et le diamètre intérieur de dix à onze mètres.
L'intérieur n'était éclairé que par deux portes sans vantaux, et percées
à l'opposite l'une de l'autre; la principale était garnie extérieurement
d'une vieille toge de soldat en guise de portière, l'autre, plus
étroite et réservée au service, éclairait au fond de la maison
l'entre-colonnement faisant face à l'entrée, où la Waïzoro se tenait
derrière un rideau.

Quatre ou cinq jeunes hommes, la toge ajustée selon la plus stricte
étiquette, étaient debout contre les colonnettes, immobiles comme des
statues, les pieds enfouis dans l'épaisse jonchée d'herbes vertes qui
tapissait le sol.

Je saluai; une grosse voix sombrée m'arriva de derrière le rideau:
c'était la Waïzoro qui me souhaitait la bienvenue. Je pris place à côté
du Lik, assis à la turque sur une natte par terre; la tête basse et
l'oreille tendue, il causait avec la même animation que s'il eût été
face à face avec son interlocutrice. Il était en veine, et, à en juger
par les rires fréquents de la Waïzoro, elle goûtait fort son entretien.
Plusieurs fois, je compris qu'il était question de moi; mon drogman
n'avait pas été admis, mais le Lik n'était point en peine de faire les
honneurs de ma personne. Je connaissais déjà ces réceptions faites à
travers un rideau. À Gondar, il était d'usage que l'Itchagué reçût
ainsi; mais lorsque je l'allais voir, il avait la gracieuseté de lever
pour moi un coin du voile. La Waïzoro m'ayant offert des
rafraîchissements que je refusai, me dit de passer auprès d'elle; et une
jeune naine toute difforme tint le rideau afin que je pusse m'insinuer
le plus discrètement possible.

Sur un haut alga, garni d'un tapis d'Anatolie, la princesse était assise
à la turque, entre deux larges coussins recouverts de taies écarlates
tombant jusqu'à terre. Sa chevelure, crêpée avec soin, encadrait
avantageusement un front large et haut qu'éclairaient de grands et beaux
yeux, intelligents et doux; les plis de sa toge lui cachaient
coquettement le bas du visage, qui perdait une grande partie de son
charme, lorsqu'en parlant elle découvrait sa bouche disgracieuse.

De l'autre côté du rideau, le Lik nous servit d'interprète. La Waïzoro
s'étonna de ce qu'avec un extérieur si peu fait, selon elle, pour les
fatigues et les intempéries, j'eusse pu venir de pays si lointains.

--Car enfin, dit-elle, des hommes comme cela doivent fondre au soleil.

Le Lik s'échauffa pour prouver la supériorité physique et morale des
Européens ou hommes rouges, comme ils nous appellent: il prit ses
preuves dans l'histoire d'Alexandre, et dans l'Histoire Sainte, passa au
Bas-Empire et aboutit à l'éloge de la valeur française, reconnaissant,
il est vrai, que la Bible ne mentionne notre nation que d'une façon fort
obscure; mais, pour confirmer son dire, il offrit de faire venir à Dabra
Tabor une femme très-âgée, esclave en Égypte à l'époque du débarquement
du général Bonaparte, femme connue, disait-il, pour son discernement et
sa véracité. La princesse, quoique peu convaincue, se tint pour
satisfaite; et le Lik me dit en arabe:

--Mettez le feu à une solive, il en sortira une flamme; mais prêchez-la,
il n'en résultera rien.

La Waïzoro me fit des questions sur les Françaises, mais ne s'intéressa
que faiblement au récit de nos usages et de nos moeurs. Elle regretta
qu'on nous eût refusé la porte du Ras, nous donna une de ses suivantes
pour nous introduire chez lui, et nous dit de revenir auprès d'elle
sitôt notre visite faite.

Nous retournâmes chez le Ras. Les huissiers ne voulurent rien entendre;
la suivante de la Waïzoro entra seule et revint bientôt, accompagnée
d'un page chargé de m'introduire avec mon drogman seulement. Le Lik, me
voyant contrarié de son exclusion si formelle, me dit:

--Ne t'en préoccupe pas; entre; sois réservé, observe tout, et tu
comprendras que je ne perds rien à rester dehors.

Je trouvai le Ras assis sur un tapis persan, devant quelques tisons qui
fumaient au milieu de la pièce parsemée de fanes odorantes; une
vingtaine de favoris étaient debout autour de lui. Il avait les beaux
yeux de sa mère, le front étroit, pauvre, les traits agréables
d'ailleurs, rien qui fît présumer une intelligence ou des passions
actives, mais une grande bienveillance que semblaient confirmer ses
manières. Il me considéra avec curiosité et me demanda tout d'abord mon
âge.

--Voici le quatrième Cophte que je vois, dit-il; celui-ci du moins
pourrait être mon compagnon: nous avons même âge, et il ne me fait pas
peur comme cet autre avec ses yeux garnis d'un vitrage.

Il me pria si courtoisement d'ôter mon turban, que j'y consentis, et il
exprima son contentement de ce que je n'avais pas les cheveux roux,
comme tous mes compatriotes, disait-il. Selon l'usage, je me levai, et,
prenant des mains de mon drogman une pièce de mousseline pour turban, je
l'offris au Ras. Ce présent, d'une médiocre valeur pour le pays, fut
reçu avec la plus grande courtoisie. Je lui dis que si j'étais resté si
longtemps dans sa ville de Gondar sans venir lui présenter mes hommages,
c'est que j'avais toujours compté sur le départ de la caravane pour
l'Innarya, qui selon l'habitude, devait passer non loin de Dabra Tabor.

--Innarya est bien loin, dit-il, et tu auras à traverser des contrées
bien barbares. Arrête-toi ici; vis avec moi; tu auras des chevaux, une
femme, des pays à gouverner, des fusiliers pour te précéder et de braves
cavaliers pour te faire escorte. Reste, et sois un frère pour moi.

Je me confondis en remercîments et je promis de revenir après avoir
exécuté les projets d'exploration arrêtés avec mon frère. Il voulut me
faire présent d'un cheval, d'une mule, d'une carabine à mèche. La
proposition de ce dernier objet fit dire à son oncle le Dedjadj Béchir,
musulman renommé pour ses exploits de guerre et sa grande beauté
physique:

--Mon Seigneur voudrait faire revenir l'eau à la rivière; les carabines
ne viennent-elles pas du pays de cet étranger?

--C'est juste, dit le Ras.

Et s'adressant à moi:

--Je suis disposé à ne te rien refuser. Penses-y, et demande-moi ce que
tu voudras.

Là-dessus, il reprit sa conversation avec ses favoris.

Nous étions dans une maison plus vaste que celle de la Waïzoro, et
construite sur le même modèle. Quatre chevaux, attachés dans les
entre-colonnements, la tête tournée vers le centre de la maison,
jouaient avec l'herbe amoncelée devant eux; je leur tournais le dos;
l'un d'eux, qui me flairait amicalement depuis mon entrée, finit par
happer mon turban, et s'ébroua en l'emportant dans ses dents; je
ressaisis prestement ma coiffure.

--Très-bien! dit le Ras en riant; il ne craint donc pas les chevaux?

Cet incident rétablit la conversation avec moi.

Le Ras passait pour un des plus fins connaisseurs en chevaux; il
s'intéressa à ce que je lui dis de l'équitation et de l'élève des
chevaux en Europe et en Arabie, et il me congédia enfin, en me
recommandant de revenir le voir le lendemain.

Un huissier nous fit donner une maison; le Lik s'y établit avec nous.
Dans la soirée, je descendis sur le champ de manoeuvre: le Ras, sans
toge, et vêtu seulement de haut de chausses et d'une petite ceinture, y
jouait au mail; un triquet recourbé à la main, il courait pieds nus
après le tacon, en se bousculant avec les plus humbles de ses soldats.
En raison même de l'élévation de leur pouvoir, les princes jeunes et
bons sentent le besoin de s'en dépouiller par moments pour se rapprocher
des autres hommes, l'homme étant, malgré tout, ce qu'il y a de plus
intéressant et de plus attrayant sur la terre. Le Ras Ali aimait à se
confondre avec ses sujets, ce qui l'amenait fréquemment à découvrir des
injustices commises en son nom; aussi, les opprimés, découragés par
l'avidité de ses officiers, guettaient ses sorties, et souvent
parvenaient à lui faire entendre leurs plaintes, malgré les gardiens que
la Waïzoro Manann postait aux abords du champ de manoeuvre, pour
empêcher, disait-elle, son fils de se ravaler devant des étrangers.

Le jour suivant, à pareille heure, le Ras assista au jeu de cannes.
Environ six cents cavaliers, partagés en deux camps, se chargeaient à
fond de train, s'évitaient, se poursuivaient, rusant et évoluant de
toutes manières, tantôt individuellement, tantôt par escouades, tantôt
en masse, et se lançant, en guise de javelines, de longues verges ou
même de lourds bâtons. Ils esquivaient ou se dérobaient par voltes,
virevoltes et caracoles; ils s'interpellaient, se provoquaient et
poussaient des cris pour applaudir aux coups heureux; les boucliers
résonnaient sous les projectiles; les chevaux secondaient souvent leurs
maîtres par l'intelligence de leurs mouvements, et malgré la fièvre du
jeu, les accidents étaient assez rares, me dit-on. J'y vis plusieurs
chevaux et des cavaliers remarquables; le Ras montait bien, mais sans
grâce; en revanche il lançait la canne à des distances considérables.

Il régnait à Dabra Tabor une animation inaccoutumée, causée par
l'affluence de chefs et de notables, accourus sous divers prétextes,
mais au fond, mus par leur impatience d'être fixés relativement aux
bruits contradictoires qui circulaient dans les provinces. On
pressentait une campagne prochaine, soit contre le Dedjadj Oubié ou
contre le turbulent Ali Farès, du Lasta, soit en Gojam contre le Dedjadj
Guoscho; et l'on attendait de jour en jour que, selon l'usage, le Ras
manifestât sa volonté par la publication d'un ban. Les maisons ne
suffisant plus, plusieurs chefs campaient sous la tente. Ces
circonstances procurèrent au Lik Atskou le plaisir de revoir de nombreux
amis qu'il n'espérait plus rencontrer. Sa verve rajeunie ne tarissait
plus, et il semblait qu'après l'humiliation essuyée publiquement à la
porte du Ras, il fût bien aise de m'avoir pour témoin des égards
respectueux dont il était l'objet. Matin et soir, nous étions invités au
repas de la Waïzoro Manann, toujours éprise de la conversation de mon
spirituel introducteur; de plus, on nous portait de chez elle un
ordinaire pour nous et nos gens; j'en recevais un également de chez le
Ras, ce qui nous mettait dans l'abondance. Nous passâmes huit jours à
cette cour; je revis plusieurs fois le Ras; il m'engagea de nouveau à
rester auprès de lui, et, malgré le soin que je pris de lui en témoigner
ma gratitude, il me parut devenir réservé avec moi. Toutefois, en me
congédiant, il me dit que sa protection me suivrait dans toute l'étendue
de ses États.

Nous reprîmes la route de Gondar. Le deuxième jour, après avoir cheminé
la matinée, nous nous reposions à l'ombre d'un arbre lorsque le Lik, qui
saluait et questionnait tous les passants, apprit que le Dedjadj Guoscho
traversait l'Abbaïe, et que son avant-garde campait déjà près de la
rivière Goumara, dans le Fouogara, à une petite journée de nous.
Transporté de joie à cette nouvelle, il me pressa vivement de profiter
de l'occasion pour faire la connaissance d'un prince aussi puissant, son
ami, disait-il, et un des hommes les plus accomplis de l'Éthiopie. Mais
j'étais désireux de regagner Gondar, car il était bruit que la caravane
pour l'Innarya se mettait enfin en mouvement; d'ailleurs, le Dedjadj
Guoscho devait être prévenu contre moi. Environ deux mois auparavant,
sur le rapport exagéré des cures que j'opérais à Gondar, il m'avait fait
prier de venir traiter son fils aîné, frappé depuis longtemps d'une
espèce d'aliénation mentale, et, afin de me débarrasser plus tôt des
instances de ses messagers, j'avais omis de leur offrir l'hospitalité,
ce qui était un manque d'égards envers lui. J'engageai le Lik à l'aller
voir et à me laisser rentrer à Gondar.

--Je suis vieux, me dit-il; j'ai fait bien des routes dans ma vie, sans
jamais abandonner un compagnon, pour tenter à moi seul une aventure
agréable; je ne veux pas commencer aujourd'hui. Qui a compagnon a
maître; puisqu'il te faut aller à Gondar, allons-y. Tout n'arrive-t-il
pas avec la permission de Dieu?

Chemin faisant, mon drogman, peu suspect de partialité pour le Lik, fut
touché de sa résignation, et me fit observer que c'était presque
malheureux cette fois d'avoir eu raison de lui, car tout en se faisant
fête de saluer un ami dans le Dedjadj Guoscho, il avait espéré obtenir
de lui quelques secours pécuniaires. Je m'empressai de dire à mon
indulgent Mentor que s'il lui répugnait tant de me laisser rentrer seul,
moi, je manquerais toutes les caravanes pour l'Innarya, plutôt que de
lui causer à la fois un chagrin et un dommage.

Il m'écoutait bouche béante, riait, regardait nos gens, enfin il
m'embrassa.

--Merci, mon enfant! que Dieu te fasse voir les fils de tes fils, et,
quand tu seras vieux, qu'on s'incline devant tes désirs comme tu
t'inclines devant ceux d'un vieillard déchu comme moi! C'est que,
vois-tu, ce prince est un honnête chrétien, intelligent, généreux.
Figure-toi bien que tu n'as vu jusqu'à présent que des bandits; tu
verras en lui un véritable prince. Cette maison de Gouksa est une
caverne d'usurpateurs, de renégats; celle de Guoscho-Zaoudé est bâtie
sur la tradition, le droit, la justice. Je tenais à ce que tu pusses
emporter une idée favorable de ce qu'a été notre malheureux pays.

Et se tournant vers mes gens:

--Vous verrez, vous autres, comme nous allons être bien reçus. Ne
craignez rien; c'est ici tout près, un sentier en plaine et des sources
partout.

Jusqu'à mon drogman, tous nos gens étaient gagnés par sa joie.

Quant à moi, j'avais refusé à deux reprises de connaître le Dedjadj
Guoscho; je croyais inutile de me présenter devant lui, et cependant je
devais partager si longtemps son orageuse destinée!...



CHAPITRE VI

LE DEDJADJ GUOSCHO.--ADIEUX AU LIK ATSKOU.--SOURCES DU FLEUVE
BLEU.--ARRIVÉE À DAMBATCHA.


Nous quittâmes la route du col de Farka et nous marchâmes vers le centre
du Fouogara, province basse, chaude, où régnent des fièvres
pernicieuses, et le lendemain, vers deux heures de l'après-midi, nous
aperçûmes le camp du Dedjadj Guoscho, établi dans une localité nommée
Wanzagué, remarquable par des sources chaudes, où des malades viennent
se baigner pendant l'été seulement, car au printemps et en automne, les
fièvres rendent l'endroit inhabitable.

Nous apprîmes que le Prince s'y arrêterait quelques jours pour prendre
des bains. Les proportions du camp firent supposer au Lik qu'il était là
avec toute son armée, et que, tout en venant se mettre à la disposition
de son suzerain, il voulait être en mesure d'intimider au besoin la
Waïzoro Manann, qui lui était hostile. Sa présence en Fouogara prenait
d'ailleurs une grande portée politique: en confirmant l'autorité du Ras,
il contraignait le Dedjadj Oubié d'ajourner ses projets ambitieux contre
le Bégamdir; car, jusqu'alors, ce dernier espérait l'avoir pour allié et
détacher par conséquent du Ras le Dedjadj Conefo et quelques autres
grands feudataires.

On nous indiqua le gué du Goumara, qui coule de l'Est à l'Ouest et se
trouve encaissé en cet endroit entre des berges de cinq à six mètres;
nous y fîmes nos ablutions, nous tirâmes de nos outres des costumes
frais et nous le traversâmes. Afin de me soustraire à la curiosité des
soldats, nous convînmes que j'attendrais aux abords du camp, jusqu'à ce
que le Lik m'envoyât chercher de chez le Prince. Mais des pâtureurs
m'ayant aperçu s'empressèrent vers le camp, et bientôt, de toutes les
issues, s'échappèrent des essaims d'hommes courant de mon côté. Les
premiers s'arrêtèrent pour me considérer à distance convenable; les
autres les débordèrent, se répandirent autour de moi, et, en un moment,
je me trouvai enveloppé d'une cohue de plus de deux mille hommes pris du
vertige de la curiosité; ils hurlaient, se bousculaient, s'escaladaient,
se piétinaient et se débattaient pour mieux me voir. Le cercle effrayant
se rétrécit de plus en plus; la chaleur devint insupportable; je restai
assis, la figure dans les mains, m'attendant à être étouffé par cette
masse inexorable, lorsqu'une femme, me couvrant d'un pan de sa toge, me
cacha la tête dans sa poitrine. Sa langue allait comme le claquet d'un
moulin; je ne comprenais pas un mot de son vocabulaire; elle me serrait
convulsivement; je suffoquais.

Soudain, le tumulte changea de note; et des bouffées d'air frais qui
m'arrivèrent m'apprirent que la foule s'ouvrait; des huissiers du
Prince, armés de longs bâtons, frappaient à tour de bras sur tout ce
monde. Celle qui m'avait si énergiquement couvert de son corps,
haletante, épuisée, concourait du regard aux efforts de nos libérateurs;
puis, redevenant femme, elle rajusta vivement sa toge, et, moitié
glorieuse, moitié confuse, elle s'en alla. C'était une jeune et grande
fille, d'un teint couleur de sépia foncée, avec de longs cheveux tressés
et oints de beurre frais, qui dégouttaient sur ses épaules.

Mon drogman reparut, ahuri et tout meurtri.

--Quels sauvages ça fait! s'écria-t-il en s'affaissant sur ses talons.

Il se mit à philosopher sur les coups imprévus de la fortune, et il
m'apprit que les Gojamites surtout, croyant aux maléfices du mauvais
oeil, la femme, en me soustrayant aux regards, invectivait ses
compatriotes, dont l'intense curiosité pouvait, d'après leur croyance,
me devenir fatale.

--Par la mort de Guoscho! vos yeux maudits me transperceront avant de le
voir, criait-elle, à ce qu'il paraît.

Une compagnie de rondeliers me conduisit au camp, sous une grande tente
qu'on referma soigneusement. Le maître de la tente, l'Azzage Fanta,
espèce de Biarque ou Premier Intendant, me dit qu'il était heureux de me
céder la place d'après l'ordre du Prince; que ma porte serait gardée, et
qu'il me laissait son page favori, pour veiller à tout ce que je
pourrais désirer.

Des pages vinrent me saluer de la part du Dedjazmatch et m'offrir deux
cornes d'une dimension extraordinaire, l'une pleine de vin, l'autre
d'eau-de-vie. Un pareil début promettait, car, en Éthiopie, le vin est
apprécié et fort rare. La vigne y vient très-bien, mais l'insécurité du
pays détourne de sa culture; les passants la grapilleraient avant même
la maturité; de plus, les propriétaires seraient l'objet d'exactions
ruineuses. À Karoda, district du Bégamdir, ainsi que près d'Aksoum, on
voit des champs de vignes plantées, dit-on, par les Portugais, il y a
environ trois siècles; leur culture eût été abandonnée, si les princes,
qui tiennent à grand honneur d'offrir parfois du vin ou de l'eau-de-vie
à leurs convives, n'eussent pris ces deux localités sous leur protection
spéciale. Pour subvenir aux nécessités du culte, les prêtres cultivent
bien quelques pieds de vigne dans l'enceinte de quelques églises, mais
presque partout le vin de l'autel provient des raisins secs importés de
l'Arabie.

Malgré les préceptes du Coran, mon drogman oublia toutes ses misères
rien qu'à la vue de ces cornes, tant il avait de prédilection pour leur
contenu; néanmoins, après avoir bien admiré leurs proportions
monstrueuses, je le chargeai de les reporter intactes chez le Prince, de
lui assurer que je ne buvais ni vin ni eau-de-vie, mais que j'avais
voulu retenir son cadeau quelques instants, pour conserver sous mes yeux
la preuve sensible des attentions dont il m'honorait.

Mon drogman, boudant sa soif, me rapporta une réponse des plus aimables.
Le Lik Atskou m'arriva de chez le Prince; il rayonnait de satisfaction;
on lui assigna une tente voisine de la mienne; nous soupâmes de
compagnie et nous nous endormîmes le plus gaîment du monde.

Dans la matinée du lendemain, le Prince me fit dire qu'il pouvait me
recevoir. Son camp ressemblait par sa disposition à celui du Dedjadj
Oubié: une agglomération de cercles de différentes grandeurs formés par
les huttes des soldats, autour de leurs chefs respectifs; au centre de
cet assemblage, le cercle du Dedjazmatch, beaucoup plus large que les
autres et servant comme de place d'armes; au milieu de cette place
s'élevait une hutte spacieuse, flanquée de deux tentes ou pavillons,
l'une blanche, l'autre, moins grande, rayée de bleu et faite, me dit-on,
de ceintures prises sur l'ennemi dans une récente campagne au sud du
Gojam; quelques huttes et tentes, rangées derrière, abritaient les
chevaux, les mules et les gens de service du Prince. La hutte lui
servait la nuit ou pendant la grande chaleur du jour; il prenait ses
repas et présidait le conseil et les plaids dans la tente blanche; il se
retirait dans l'autre, lorsqu'il voulait être seul ou en petit comité
avec ses amis. On me conduisit à cette dernière, et un huissier,
soulevant discrètement le rideau, m'introduisit.

Le sol était couvert de joncs frais et d'herbes odorantes; à terre, sur
une grande peau de boeuf au pelage blanc moucheté de noir, le
Dedjazmatch à demi couché et accoudé sur un coussin écarlate, causait
avec le Lik, assis à la turque, sur un tapis semblable. Deux gentils
pages de quatorze à quinze ans, un pli de la toge sur la bouche et un
chasse-mouche à la main, se tenaient debout, attentifs aux mouvements de
leur maître; un pieu garni de crochets, et planté derrière lui,
supportait son bouclier couvert de plaques en vermeil et décoré
verticalement d'une large bande de la crinière d'un lion, ainsi que son
sabre, sa javeline, son brassard d'or et sa corne à boire; à un autre
pieu étaient suspendus un porte-missel en bois finement sculpté, et deux
étuis contenant les Psaumes et les Évangiles, livres d'heures ordinaires
des Éthiopiens. Les reflets bleus de la tente transpercée de soleil, la
verdure du sol, la blancheur des tapis et de la toge du Prince, l'éclat
de ses armes, son grand air, les regards discrets et curieux de part et
d'autre, le Lik, avec son volumineux turban, la tête baissée, comme pour
attendre l'impression que je produirais sur son hôte, tout formait un
ensemble imposant, gracieux, plein de fraîcheur et de poésie épique.

Le Prince me donna le salut et me fit signe de m'asseoir à côté du Lik.
On introduisit mon drogman.

--Sois le bienvenu chez moi, me dit le Dedjazmatch. On assure que les
hommes de vos pays sont curieux de visiter les contrées étrangères; mais
quelle que soit votre curiosité, elle ne saurait surpasser celle que
nous éprouvons en voyant chez nous pour la première fois un enfant de
cette Jérusalem, où Notre-Seigneur Jésus-Christ a touché terre. Aussi,
tu excuseras l'impatiente curiosité de mes soldats, qui n'a rien de
malveillant pour toi. Lorsque ce printemps, tu nous as refusé de venir
en Gojam, ton refus nous eût été pénible, si nous t'eussions connu comme
aujourd'hui; c'est donc avec plaisir que nous t'accueillons, rendant
grâces à Dieu d'avoir changé le cours de tes projets.

Je crus devoir expliquer au Prince ce qui m'avait empêché de me rendre à
sa première invitation.

--Notre ami, le Lik Atskou, nous a appris qu'effectivement tu es
préoccupé du départ de la caravane pour l'Innarya.

Il se fit ensuite un silence de plusieurs minutes, un de ces silences
durant lesquels il semble que les sympathies ou les répugnances
éclosent, se mesurent et s'échangent.

Le Prince fit mander les deux principaux dignitaires de son armée, et
nous passâmes dans la grande tente, où il s'installa sur un alga élevé
recouvert d'un tapis turc.

Le Dedjadj Guoscho, âgé d'environ cinquante ans, était grand et de belle
prestance, gros sans obésité; mais la partie inférieure de son corps
paraissait grêle par rapport à son buste puissant. Il avait les attaches
fines et la main d'une élégance féminine, le teint brun cuivré, la tête
volumineuse, gracieusement posée sur un cou long et d'une beauté de
contour rare chez un homme, le front large, haut et bombé, les tempes
délicatement dessinées, le nez petit, aux ailes mobiles, et de grands
yeux à fleur de tête. Un léger duvet ombrait sa lèvre supérieure; ses
dents étaient petites, nacrées, et son menton court, fin, à fossette;
ses joues plates, larges, dénuées de barbe.

Son port de tête et ses moindres mouvements étaient doucement
dominateurs; son regard réservé laissait deviner une certaine
complaisance pour lui-même. Quoique sa physionomie intelligente fût
voilée de cette impassibilité qui convient à l'exercice d'un haut
pouvoir, on y découvrait une grande bonté, timide plutôt qu'active, de
la finesse, de l'enjouement, un manque de décision joint à l'entêtement,
l'esprit d'aventures, l'intrépidité et ce doute mélancolique qui gagne
souvent ceux qui ont la responsabilité des événements et des hommes.

Sa toge, drapée avec soin, laissait entrevoir trois longs colliers
composés de périaptes ou talismans recouverts en maroquin rouge ou en
vermeil, entremêlés de grains de corail, d'ambre ou de verroterie rare.
Il portait au petit doigt une bague en or, formée de trois anneaux
engagés les uns dans les autres, et ornés chacun d'une émeraude; ce
bijou antique, admirablement ouvragé, provenait de l'Inde. Une longue
épingle d'or, terminée par une boule en filigrane, était passée dans sa
chevelure noire, touffue, ondoyante et ramenée en corymbe; en sa qualité
de Waïzoro, il portait aux chevilles des périscélides composés de petits
cônes d'or enfilés.

Il ne fut pas plutôt installé sur sa couche, que nous vîmes entrer les
deux personnages mandés.

Le premier s'avança en se découvrant respectueusement la poitrine,
s'inclina profondément et s'assit sur un tabouret placé pour lui au pied
de l'alga du Prince. Sa physionomie était ouverte et intelligente; ses
cheveux étaient blancs. Il paraissait avoir soixante-cinq ans, mais sa
poitrine profonde et ses épaules musculeuses annonçaient une vigueur
persistante; il ressemblait d'une manière frappante à Henri IV. Son
regard assuré était celui de l'homme éprouvé par les évènements; sa
parole digne, lente et nette, trahissait la conscience qu'il avait de
bien dire.

Le second, homme d'environ quarante ans, très-grand, aux larges épaules,
aux allures franches et décidées, avait le teint d'un bistre foncé, la
chevelure clair-semée, les dents mal rangées, le front large, les traits
d'une mobilité extrême, les yeux petits et pétillants d'esprit; il était
laid, mais sa laideur avait un charme. Il s'appelait Ymer Sahalou; il
était de naissance princière et tenait le rang de _Fit-Worari_ ou chef
d'avant-garde, première dignité de l'armée, toujours confiée à un homme
de guerre d'élite. L'autre s'appelait Filfilo; il était _Blaten-Guéta_,
ou premier Sénéchal du Prince, et beau-père d'Ymer Sahalou.

On s'entretint d'abord avec des formes cérémonieuses; mais bientôt
l'entrain d'Ymer prenant le dessus, on pressa de questions l'homme de
Jérusalem, comme ils m'appelaient, et la conversation dura longtemps,
sautillante et courtoise, car elle avait lieu entre causeurs experts; le
Prince d'abord, l'humouriste Blata Filfilo, Ymer Sahalou, dont les bons
mots et les jovialités défrayaient les cours de l'Éthiopie, le Lik
Atskou enfin, le beau diseur et le savant.

Quand je voulus me retirer, Ymer Sahalou me dit:

--Tu n'es pas le premier Européen que je vois: étant en Wallo, j'en ai
hébergé deux qui passaient par mes villages pour aller en Chawa. J'en ai
vu aussi en Bégamdir: des ouvriers en métaux, disait-on, ou des vendeurs
d'orviétan; et il m'a semblé que je ne pouvais avoir rien de commun avec
eux. Depuis que je te vois, quelque chose me dit que nous sommes gens à
nous convenir. Avant de donner l'ivresse, l'hydromel n'exhale-t-il pas
son bouquet? Mais on dit que tu ne bois jamais! N'importe, peut-être
deviendrons-nous frères; en attendant, je t'offre mon amitié; donne-moi
la tienne. Par la mort de Guoscho! ne me prends pas pour un compagnon
ordinaire; je suis bon à tout, moi. Tu trouveras peut-être que je vais
vite en besogne, mais demande à Monseigneur, comme au premier venu; tout
le monde te dira que le coeur et le cheval d'Ymer sont toujours prêts à
partir de pied ferme.

Le Dedjazmatch paraissait très-satisfait de voir son général favori me
faire ces avances. J'y répondis comme je pus et je me retirai enchanté
de cette première visite.

Les allures mâles et polies de mes hôtes, leur attachement réciproque et
leur charme particulier, charme que confèrent aux hommes bien doués les
péripéties de la vie militaire, tout en eux m'avait frappé au point, que
je me disais qu'on vivrait avec plaisir dans leur compagnie.

Le lendemain et le jour suivant, le Dedjazmatch convia à sa table ses
principaux chefs, afin de me présenter à eux. La foule continuait à
stationner tout le jour autour de ma tente; des huissiers défendaient ma
porte, et lorsque je sortais, ils me précédaient pour éloigner les
curieux. Un matin, le Dedjazmatch m'entretint de la maladie de son fils
aîné, le Lidj Dori, resté en Gojam.

Je répondis que je n'étais pas médecin; qu'on attribuait à tort cette
qualité à tout Européen; que chez nous, comme partout, le véritable
savoir procure sûrement réputation et fortune, et que ce sont, le plus
souvent, les charlatans, qui s'expatrient afin d'exploiter un savoir
équivoque. Mais j'avais beau dire, je n'obtenais que demi-créance; afin
de prouver du moins ma reconnaissance pour l'accueil qui m'était fait,
j'ajoutai qu'en passant en Gojam avec la caravane, je pourrais voir le
jeune prince et conseiller ce que le simple bon sens m'inspirerait.

Le Dedjadzmatch dit alors que son fils irait à Gondar où je
l'examinerais, pendant qu'il ferait des ablutions à l'église de Saint
Tekla-Haïmanote, célèbre par ses cures miraculeuses.

--Tu jugeras de son état; tu trouveras peut-être quelque remède, et, en
tout cas, comme je ne crois pas que ta caravane se mette en route de si
tôt, tu pourras, pour utiliser ton temps, accompagner mon fils en Gojam,
visiter notre pays et te joindre à elle, lorsqu'elle passera sur mes
terres. Les vieillards racontent que, jadis, un homme comme toi est venu
d'au delà de Jérusalem aux sources de l'Abbaïe. Après avoir scruté les
feuilles des arbres, mesuré la localité et interrogé depuis l'herbe
jusqu'aux astres, il s'écria, dit-on, que ces sources étaient douées de
vertus merveilleuses; qu'elles devaient être bénies de Dieu, ainsi que
le pays qui les produit. Ces sources sont situées dans mon gouvernement;
tu dois être curieux de les visiter; je t'y ferai conduire, et il te
sera loisible d'y rester, tout comme si tu étais dans ton pays natal.

Imer Sahalou, le Blata Filfilo et d'autres notables présents joignirent
leurs instances à celles du Prince, me promettant de faire tout ce qui
dépendrait d'eux pour me rendre le Gojam agréable. Le Lik Atskou vint à
mon secours, et enfin, le Dedjazmatch nous ayant donné notre congé, nous
repartîmes pour Gondar.

Nous étions restés au camp sept jours, sept jours de fête ininterrompue
pour le Lik Atskou, fête d'esprit et fête de bons morceaux. Chemin
faisant, il en rappelait les moindres détails avec des commentaires si
intéressants, qu'à l'écouter nos gens oubliaient les fatigues de la
route; et bien qu'il évitât de faire mention de la circonstance la plus
sensible pour lui, il tournait autour avec complaisance de façon à nous
laisser comprendre qu'il emportait l'assurance que le Prince lui
donnerait, sous peu, les preuves de sa libéralité. Aussi ne cessait-il
de faire l'éloge du Dedjadj Guoscho et des Gojamites, au détriment du
Ras Ali et des hommes du Bégamdir, gens incivils, disait-il, processifs
et sourds aux paroles d'anciens comme lui. Reprenant le sujet de
l'Européen venu aux sources de l'Abbaïe, il m'apprit qu'il s'appelait
Yakoub; que les contemporains de son père parlaient beaucoup de lui; que
sa conduite et ses manières l'avaient fait classer dans la noblesse;
qu'il était juste, brave, bon cavalier, adroit tireur, ami du peuple et
homme de bien en tout. Je n'eus pas de peine à reconnaître dans ce
Yacoub le voyageur écossais Jacques Bruce, et je saluai sa mémoire. De
même que le titre d'homme de bonne compagnie, celui d'homme de bien ne
s'acquiert pas en tous pays par les mêmes manières d'être; chaque peuple
le donne d'après un type variable résultant de ses besoins sociaux, de
ses passions et de son caprice, bien plus souvent que de la raison
morale pure. La religion, comme son nom l'indique, a cela de
bienfaisant, qu'en ramenant à un type moral unique, elle relie dans une
commune aspiration les races et les sociétés qui, livrées à leurs seuls
instincts, tendent à diverger, à devenir étrangères, puis ennemies. Car
plus encore que les individus, les nations tendent à l'égoïsme, à
l'isolement, aux défiances et aux jalousies; et philosophes et
législateurs n'ayant rien trouvé dans nos horizons qui puisse atténuer
la prédominence de ces principes destructeurs, c'est au delà de la terre
qu'il faut aller chercher, c'est en dehors d'elle qu'il faut trouver le
point d'appui pour soulever l'homme et le faire progresser dans un
système moral qui le rapproche de l'éternel foyer, afin que les peuples,
éclairés de plus en plus, reconnaissent le but suprême et la solidarité
de leurs destins.

La nation éthiopienne, entourée de sociétés ennemies de ses principes
religieux, et vivant dans un isolement séculaire, en a conçu un
patriotisme exclusif, qui lui fait regarder comme barbares les moeurs
autres que les siennes, et tout étranger comme un ennemi à mépriser ou à
craindre. Aussi les Éthiopiens se montrent-ils défiants envers le
voyageur, à moins toutefois qu'il ne soit chrétien; en ce cas, ils
l'admettent comme de plain-pied dans une sorte de familiarité qu'il
dépendra de lui de confirmer et de rendre complète. Mais malgré les
facilités que lui procure la conformité de principes religieux, il lui
reste encore bien à faire pour que les indigènes se révèlent à lui tels
qu'ils se révèlent à leurs propres compatriotes. Afin d'arriver à ce
résultat, nécessaire pour juger sainement, il lui faut déployer un tact
de tous les instants, mais surtout aimer ceux qu'il étudie; car c'est
sous l'influence de l'affection que l'homme se montre tel qu'il est, les
sentiments contraires étant autant de masques qui déforment ses traits.
Voyager avec la seule préoccupation de butiner et de s'en retourner au
plus tôt dans sa patrie, rend le voyageur sujet à d'étranges méprises.
Son ignorance ou son dédain des moeurs et des usages, ou son zèle
intempestif à s'y conformer le mettent également dans un jour faux, qui
l'expose à inspirer comme à concevoir des jugements erronés: il subira
des situations qu'il n'eût acceptées à aucun prix dans sa patrie, et il
porte à son respect de lui-même des atteintes irréparables, car de même
que la calomnie, une réprobation unanime, même imméritée, laisse comme
une empreinte après elle. Quelqu'injuste que cela puisse paraître, ses
discours, ses actes et jusqu'à son maintien font préjuger de ses
compatriotes, et la faveur ou le blâme qu'il s'attire s'étend jusqu'à
eux. À mesure qu'il s'écarte des routes battues, il assume une
responsabilité plus grande vis-à-vis de sa patrie; il lui incombe, sous
peine de manquer à son devoir de la faire estimer et aimer en lui; et
s'il est assez heureux pour avoir réussi, il a bien mérité, puisqu'il a
semé la fraternité entre les hommes.

Ces réflexions, que m'inspiraient les derniers échos de la réputation en
Éthiopie du voyageur écossais, devaient naturellement éveiller ma
reconnaissance envers ce hardi devancier, qui, par sa nature
bienveillante, son tact et son esprit de sagesse, avait su laisser sur
ses traces une opinion si favorable des Européens, et rendre ainsi à ses
successeurs la responsabilité plus légère et la voie plus facile.

Un autre souvenir, bien plus ancien, qu'on retrouve en Éthiopie est
celui du Moallim Petros (maître Pierre), nom que les indigènes donnent
au jésuite espagnol Pedro Paëz. Ce missionnaire, parti vers le
commencement du dix-septième siècle, pour aller prêcher le catholicisme
en Éthiopie, fut pris par des corsaires musulmans et vendu comme esclave
dans l'Yemen; il y resta plusieurs années, mettant à profit son
infortune, en apprenant à fond la langue arabe. Redevenu libre, il
arriva enfin en Éthiopie, apprit rapidement l'_Amarigna_ et le _Guez_,
deux langues qui découlent de l'Arabe, et étonna par l'éloquence de son
enseignement. Mandé à la cour, il convertit plusieurs dignitaires, des
grands vassaux, l'Empereur lui-même, dit-on, ainsi que l'héritier
présomptif. Ce dernier, parvenu au trône, en vue d'entraîner plus
efficacement ses sujets à abjurer le schisme d'Eutychès, manifesta en
cérémonie publique son adhésion à la suprématie du siége de Rome. Après
la cérémonie, Paëz prit congé de l'Empereur, pour rentrer à son couvent
de Gorgora, près du lac Tsana; le peuple en grand nombre l'accompagna
pour lui faire honneur, jusqu'à la sortie de Gondar. Quand il se trouva
seul avec ses compagnons de route, il leur dit que sa mission sur la
terre était accomplie, et il entonna le _Nunc dimittis_. Arrivé à
Gorgora, il fut pris d'un accès de fièvre, se coucha et mourut.
Plusieurs missionnaires européens avaient rejoint Paëz, et ils
continuèrent son oeuvre; mais un fort parti s'étant formé contre eux,
ils furent persécutés, expulsés du pays, et le catholicisme fut
proscrit.

S'il est des hommes qui ont le privilége de communiquer leur
personnalité à ceux qui les accompagnent, il en est aussi à qui le
public attribue tous les actes de leurs compagnons. C'est ainsi que les
Éthiopiens ont personnifié toute la mission portugaise dans Pierre Paëz,
dont ils racontent la légende suivante:

Il arriva chez nous un homme de Jérusalem, nommé Moallim Petros. Sa
barbe, d'un rouge ardent, était comme une flamme; il se disait prêtre,
et par sa conduite il l'était; il parlait le Guez et connaissait tous
nos livres et la théologie mieux que nos plus savants: grands seigneurs,
femmes nobles, paysannes, soldats, théologiens, moines solitaires, tous
accouraient à ses leçons, comme attirés par quelque sortilége; sa parole
était comme un embrasement. Lorsqu'il expliquait l'Évangile, c'était
debout, et la toge ajustée, selon le cérémonial usité à l'égard d'un
messager de l'Empereur. Il disait que le texte du livre étant le
messager de Dieu, c'était bien le moins d'user envers lui de ces marques
de respect qu'il est d'usage d'accorder au messager d'un roi de la
terre. Ce qu'il avançait, il l'affirmait avec autorité. Le clergé ne
pouvant le confondre s'émut d'envie, provoqua des troubles et le fit
expulser. Les plus fervents de ses disciples l'accompagnèrent jusqu'à
Moussawa. Là, au bord de la grande mer, ils lui dirent:

--Nous voulons aller avec toi, ô notre Père; et qu'importe que ton
navire ne puisse nous contenir tous! Saint Tekla-Haïmanote n'a-t-il pas
étendu sa melote sur les eaux, et navigué ainsi jusqu'à Jérusalem? Nous
avons foi en Dieu et en ses miracles; prie-le pour nous, et il
commandera à la mer de nous porter tout autour de ton navire.

Le Moallim se prosterna la face sur le sable, versa des larmes, resta
longtemps en extase, et s'étant relevé, il dit à ses disciples:

--Non, cela ne doit pas être; je vous laisse ici; sans vous, les sillons
se refermeraient.

Puis, il ouvrit les mains vers le ciel en disant:

--Ô Dieu, si j'ai enseigné la vérité, rends manifeste l'injustice de mes
persécuteurs; si ma bouche a propagé le mensonge ou l'erreur, que cette
mer se referme sur moi, que je sois dévoré par les monstres des abîmes!

Il monta seul sur le navire, salua une dernière fois ses disciples et
leur jeta cette parole:

--Mes frères, quel fut l'effet de l'onction que Notre-Seigneur reçut
dans les eaux du Jourdain? Méditez-là-dessus.

Et le navire s'éloigna. C'est à Dieu de savoir, ajoutent les Éthiopiens,
si nos pères furent blâmables d'expulser ce savant théologien: toujours
est-il qu'il nous a jeté en s'éloignant cette redoutable question d'où
sont sortis le doute, la zizanie et les controverses sans issue, qui
nous divisent encore aujourd'hui[10].

  [10] Cette question est célèbre en Éthiopie, non-seulement parmi les
    ecclésiastiques de tous les ordres, mais encore parmi les laïques,
    et les diverses solutions qu'on lui a données ont dessiné autant de
    sectes, ou pour mieux dire, autant de partis, qui s'entrehaïssent.
    Dans la plus grande partie du Tegraïe, on croit que le Saint-Esprit
    s'unit et se confondit avec l'humanité de Notre-Seigneur, le mot
    _Towahadeh_, qui est ici sacramentel, comporte ces deux
    significations, et la croyance religieuse du Tegraïe est appelée:
    _Towahadou_. Le vulgaire dit aussi _Karra_, mot qui signifie
    couteau, parce que les hommes du Tegraïe font souvent une fente au
    côté externe du fourreau de leur sabre pour y engaîner un petit
    couteau, ce qui fait que ces deux instruments semblent n'en former
    qu'un seul. Le Hamacen, le Gojam et quelques autres provinces
    éparpillées établissent une distinction un peu subtile pour nos
    idées européennes, en disant qu'au contraire Notre-Seigneur ne fit
    que recevoir l'onction (_tekubba_) du Saint-Esprit, d'où ceux-ci
    sont tous appelés _Kenbat_. Enfin, dans le Dembéa, le Chawa, et même
    dans quelques couvents du Tegraïe, on enseigne qu'en recevant le
    Saint-Esprit sous la forme de la colombe, le Fils de Marie naquit
    dans le Saint-Esprit, et comme il était né deux fois, c'est-à-dire
    du Père dans l'Éternité et de la Sainte-Vierge dans le Temps, on
    arrive logiquement à la conclusion que Notre-Seigneur est né trois
    fois; ces derniers sectaires sont donc appelés: _Sost ludet_,
    c'est-à-dire: trois naissances; et selon un théologien d'Europe,
    leurs paroles, si bizarres au premier aspect, ont été d'abord
    inventées et sont encore aujourd'hui très-souvent employées pour
    voiler aux yeux de leurs compatriotes le fond de leur religion, qui
    serait identique avec celle de Rome. Ces trois interprétations ont
    enfanté des sous-sectes dont le nombre s'élève à près d'une
    trentaine. Ceux qui se rappellent l'histoire du Bas-Empire et les
    discussions subtiles qui passionnaient les Grecs de cette époque,
    comprendront l'acrimonie des discussions analogues en Éthiopie.
    Beaucoup d'Éthiopiens font par humilité leurs prières à la porte de
    l'église, dont ils baisent ensuite le seuil, pour témoigner de leur
    foi respectueuse. On raconte que dans le Tegraïe un passant
    s'éloignait après s'être conformé à ce pieux usage, quand le curé
    lui demanda par précaution à quelle foi il appartenait.--Je suis
    _Kenbat_, dit l'étranger.--Vil hérétique, reprit le curé, tu as
    profané mon église!--Et s'armant d'une hache, il enleva
    soigneusement toute la partie du bois qu'il croyait contaminée par
    les lèvres du passant.

À notre rentrée à Gondar, chacun nous interrogea relativement au Dedjadj
Guoscho. Le bruit courait que le Ras s'était emparé traîtreusement de sa
personne, au moment où il se présentait à Dabra Tabor. Deux jours plus
tard on assurait au contraire que le Dedjadj Guoscho, parti nuitamment
avec sa cavalerie, avait surpris Dabra Tabor et emmené la Waïzoro
Manann, prisonnière. On parlait aussi de la rébellion du Dedjadj Conefo,
et les Gondariens n'osaient plus sortir de la ville. Pour dissiper ces
alarmes, le Kantiba ou Gouverneur publia un ban, par lequel il menaçait
de sévir contre les propagateurs de fausses nouvelles, et annonçait que
le Dedjadj Guoscho, après trois jours passés à Dabra Tabor, avait
rejoint son armée à Wanzagué et rentrait en Gojam.

Peu après, la ville fut encore mise en émoi par l'arrivée du Lidj Dori,
fils du Dedjadj Guoscho, escorté d'une bande de 1,500 hommes. Ce jeune
prince m'envoya saluer. Je me rendis aussitôt à l'église de Saint
Tekla-Haïmanote, dans l'enceinte de laquelle on avait dressé une belle
tente pour le recevoir.

Le Lidj Dori, âgé d'environ vingt ans, avait les traits d'une grande
pureté, mais son regard atone et l'expression d'imbécillité de sa bouche
faisaient peine à voir. Des ecclésiastiques gojamites qui
l'accompagnaient parlaient pour lui; il comprenait, dit-on, mais ne
répondait que rarement. Les notables s'empressèrent d'aller le saluer et
de lui offrir des cadeaux en pains, hydromel et comestibles de toutes
sortes. À peine rentré chez moi, je reçus de sa part deux cents pains et
quelques amphores d'hydromel, et en ma qualité d'habitant de la ville,
je lui envoyai à mon tour un cadeau analogue. Les soldats de son escorte
furent hébergés chez l'habitant; mais comme Gondar relevait directement
du Ras, on les répartit le lendemain dans des villages aux environs,
relevant du Dedjadj Conefo, lié d'amitié, comme on sait, avec le Dedjadj
Guoscho.

Je visitai journellement le malade. Chaque matin, on le soumettait à une
ablution d'eau froide, consacrée préalablement par des prières, et, je
crois aussi, par le contact des reliques de Saint Tekla-Haïmanote, le
seul parmi les nombreux saints éthiopiens qui soit admis dans les
diptyques de la liturgie éthiopienne imprimée à Rome. Cependant le
miracle se faisait attendre, et après quatorze jours de ce traitement,
le Lidj Dori se disposa à repartir. Ceux qui l'accompagnaient me
pressèrent, au nom de son père, de me joindre à eux et je m'y décidai
d'autant plus volontiers que les trafiquants ne parlaient de rien moins
que de remettre à l'automne leur expédition en Innarya.

En faisant mes visites d'adieu à l'Itchagué et aux notables de ma
connaissance, je leur recommandai mon domestique basque, Domingo, que je
laissais à Gondar, pour servir mon frère, s'il arrivait avant mon
retour, et aussi pour assurer mes communications avec Moussawa.

J'étais impatient de me mettre enfin en route; mais je ressentais de la
peine à quitter l'excellent Lik Atskou, qui s'était toujours montré si
paternel pour moi. Il m'accompagna jusqu'au seuil de sa maison, demanda
un siége, éloigna tout le monde et se mit à prier pour mot. Il me donna
ensuite quelques conseils, qu'il interrompit plusieurs fois pour
rabrouer mes gens qui s'impatientaient.

--Avant tout, mon fils, dit-il, garde-toi bien du mauvais oeil; en
Gojam, il est commun et venimeux, et il s'attaque de préférence, comme
tu sais, à ceux qui ont le teint clair. Tu vas être à la cour d'un
prince sans pareil en Éthiopie; il est homme de bien, mais ne t'étonne
pas d'y trouver des hommes de mal: le sort des princes est d'être
entourés de ce qu'il y a de meilleur et de ce qu'il y a de pire.
Peut-être bien cherchera-t-il à t'attacher à sa fortune; reste avec lui,
si cela te convient, mais n'oublie pas ton pays, car, soit pratiques
magiques, soit amabilité naturelle, les Gojamites sont accusés de savoir
faire oublier aux gens leur patrie. Tourne au bien la faveur dont tu
jouiras; les flatteries et les piéges t'entoureront; sois discret,
réservé, et ne te laisse jamais envahir au point de ne pouvoir rentrer
parfois dans ton coeur pour t'inspirer des idées de France. Notre pays
est pauvre, dans la demi-obscurité du mal, et tu viens d'un pays de
richesse et de lumière. Va, mon enfant, suis ton destin, et que Dieu te
garde!

Je m'éloignais, lorsqu'il ajouta:

--N'oublie pas que tu es jeune, et si tu tardes trop, tu ne me
retrouveras plus.

Le Dedjadj Conefo avait indiqué nos étapes: le premier jour, nous
couchâmes dans des villages à quelques kilomètres seulement de Gondar;
le lendemain, nous arrivâmes à Tchilga où il campait. Il ne voulut pas
voir le Lidj Dori, pour ne pas s'attrister l'esprit, dit-il, et il nous
fit loger à distance du camp, ce qui m'empêcha de saluer ce Dedjazmatch,
qui, d'ailleurs, faisait peu de cas des Européens, depuis sa victoire
sur les Turcs. Deux jours après, nous nous mîmes en route pour le
Dangal-beur ou col de Dangal, situé au Sud-Ouest de Gondar et du Dambya,
sur la rive occidentale du lac Tsana. Pour nous faire honneur, le
Dedjadj Conefo nous adjoignit une soixantaine de cavaliers et trois
cents hommes de pied, qui marchaient en avant-garde et bouleversaient
les villages par leur indiscipline.

En traversant le Dambya, je pus juger de la fertilité proverbiale de
cette province. Le pays est peu accidenté, presque sans arbres; sa terre
noire, profondément crevassée pendant l'été, était littéralement
couverte de moissons. Les fièvres y sont endémiques dans plusieurs
localités; les chevaux ne s'y propagent pas; ils y sont même très-sujets
à une espèce de farcin, mais la population abonde. Comme dans les
Kouallas, les hommes y sont de taille plutôt petite, souples, actifs,
colères et portés à la guerre; ils vivent dans des hameaux épars çà et
là, ce qui indique tout à la fois la sécurité et l'abondance.

Le deuxième jour, nous arrivâmes à Ysmala, petite ville dont l'église
jouit d'un droit d'asile assez respecté. Nous fûmes reçus par le
principal notable, qui mit d'autant plus d'empressement à nous héberger
qu'il entretenait avec le Dedjadj Guoscho des relations amicales.

J'avais demandé à loger seul dans une petite hutte, et je soupais,
lorsque j'entendis un grand tapage chez notre hôte, où le Lidj Dori et
son monde festinaient. J'y trouvai tout en tumulte: des soldats,
brandissant la javeline ou le sabre, débitaient avec frénésie leurs
thèmes de guerre; de grandes cornes d'hydromel circulaient dans
l'assemblée. Mon drogman m'apprit que le lendemain nous aurions
probablement à combattre un vassal rebelle du Dedjadj Guoscho, nommé
Aceni-Deureusse. Des espions envoyés par notre hôte venaient d'annoncer
qu'Aceni, embusqué sur notre route, comptait enlever le Lidj Dori, afin
de traiter plus avantageusement avec son suzerain.

L'idée d'avoir le spectacle d'un combat ne m'étant pas trop désagréable,
je recommandai de me réveiller avant le boute-selle. Mais quand je
rouvris les yeux, il faisait grand jour, et tout était calme. On me dit
qu'Ymer-Goualou, chef de notre escorte, avait décidé de laisser le jeune
Prince dans l'asile, pour le soustraire aux chances du combat, et que,
pour ne point encourir à mon sujet les reproches du Dedjadj Guoscho, il
avait enjoint à mon drogman, peu soucieux, du reste, de tenter
l'aventure, de me cacher le moment du départ. Bien que flatté de
l'importance qu'on attachait à ma conservation, je regrettai d'avoir
dormi si consciencieusement. Nos gens étaient partis sans bruit avant le
chant du coq, et l'on commençait à s'inquiéter sur leur sort.

Enfin, vers onze heures du matin, un cavalier, hors d'haleine, vint nous
annoncer la victoire. Ymer-Goualou s'était personnellement distingué;
nos gens avaient peu souffert: après un combat de peu de durée, Aceni
était parvenu à se dégager et à opérer sa retraite, laissant aux mains
des nôtres environ quatre cents prisonniers.

Pour célébrer dignement ce succès, les habitants, qui la veille criaient
famine, surent trouver comestibles, bouza et hydromel à profusion.

Des cavaliers arrivèrent successivement: leurs javelines tortuées; leurs
arçons garnis de ceintures, de pèlerines et de boucliers attestaient
leurs exploits; quelques-uns avaient appendu au frontal de leurs chevaux
d'affreuses dépouilles humaines.

Les Éthiopiens, très-humains à la guerre, ont cependant l'habitude de
pratiquer l'éviration sur l'ennemi à terre. Cette odieuse coutume leur
vient de l'invasion d'Ahmed Gragne, qui, désespérant de leur faire
jamais accepter l'Islamisme, entreprit d'éteindre leur race entière.

En Europe, on est trop porté à méconnaître la haine invétérée des
musulmans contre tous ceux qui ne sont pas de leur religion et surtout
contre les chrétiens. Aujourd'hui, que la force est à la chrétienté, ils
sentent qu'ils seraient mis au ban et dépouillés de tout bénéfice du
droit des gens, s'ils ne dissimulaient l'esprit qui les anime; et,
lorsque leur férocité se trahit de loin en loin par quelques-uns de ces
actes qui font frémir l'Europe, ils s'empressent de les désavouer, et
l'opinion publique les explique trop aisément par cette tendance à la
cruauté qui persiste malheureusement au fond des races les plus
civilisées. Quand on a surpris le musulman dans sa vie intime, quand on
l'a vu agir, lorsqu'il se croit hors portée de cette opinion publique de
l'Europe qui pèse sur lui, l'obsède et en a fait cet être rusé,
astucieux, dédaigneux, fastueux et arrogant qui induit en erreur tant de
nos coreligionnaires, et les leurre de l'espérance de sa transformation,
on est convaincu que ses moindres actes sont inspirés par un fanatisme
implacable, et on ne s'étonne plus que, dans cette lutte sans témoins,
au centre de l'Afrique, il ait osé entreprendre d'effacer le
christianisme, en arrêtant la génération dans tout un pays peuplé de
plusieurs millions d'hommes. Malheureusement, comme il arrive trop
souvent, les Éthiopiens usèrent de représailles et s'habituèrent à
déshonorer par cette coutume cruelle les guerres qu'ils ont faites
depuis. C'est un phénomène étrange et qu'on retrouve en tous pays, que
la persistance des hommes à pratiquer des coutumes qu'ils réprouvent
eux-mêmes. Tous les Éthiopiens condamnaient celle qui nous occupe, et
tous néanmoins s'en rendaient coupables à l'occasion; mais dès le
lendemain du combat, ils faisaient disparaître soigneusement les traces
de leur action, et tout homme qui se respectait évitait d'en parler. Mes
représentations au Dedjadj Guoscho, ou plutôt l'influence de ces idées
généreuses qui ont cours en Europe et fusent providentiellement
jusqu'aux extrémités du globe, ont fait cesser en partie cet odieux abus
de la victoire, et, lorsque je quittai le Gojam, il était tacitement
admis qu'un homme de bonne condition se déshonorait en traitant ainsi un
ennemi chrétien. Chez les simples soldats, la réforme s'opérait plus
lentement, parce que ces dépouilles sanglantes prouvent le nombre
d'ennemis qu'ils ont tués, et sont autant de titres à l'avancement.

Le gros des combattants arriva enfin; ils firent leur entrée, chantant
en choeur une espèce d'embatérie. Le Lidj Dori fut placé sur un haut
alga, et fantassins, cavaliers et fusiliers, qui avaient tué ou fait des
prisonniers, vinrent l'un après l'autre débiter leur thème de guerre
devant lui. Ensuite, chacun alla déposer son bouclier, ses armes,
desserrer sa ceinture, reprendre sa toge et se mêler aux groupes, pour
raconter ses impressions personnelles; en dernier lieu, cortége obligé,
arrivèrent les blessés et quelques morts portés sur des civières.

Comme nous étions en carême, bon nombre de vainqueurs allèrent faire la
sieste, pour mieux attendre l'heure tardive du repas.

Les Éthiopiens font durer le carême deux mois. Ils s'abstiennent de
viande, de lait, de beurre, d'oeufs, et, dans quelques provinces, même
de poisson; ils ne font qu'un seul repas vers la fin du jour, et ils
s'abstiennent de boire jusqu'à ce moment, excepté le samedi et le
dimanche, où ils font deux repas. L'olive n'existant chez eux qu'à
l'état sauvage, ils la remplacent par une graine oléagineuse nommée
_nouk_, dont ils tirent une huile désagréable, et, selon leur propre
témoignage, fort nuisible à la santé. Comme ils ne cultivent aucun fruit
et presque pas de légumes, ils en sont réduits, en temps de jeûne, à
quelques sauces épaisses composées de farine de pois chiches, de fèves
ou d'autres grains, et fortement relevées d'épices qui les aident à
manger leur pain. Ils corrigent les mauvais effets de ce régime en
buvant d'une bière épaisse nommée _tchifko_, faite avec de l'orge et
d'autres grains; les gens riches, qui ne boivent habituellement que de
l'hydromel, font alors usage de cette bière, qu'on dit être fort
nourrissante. Quelques-uns, au moment de se mettre à table, boivent du
miel auquel on n'a ajouté que l'eau strictement nécessaire à la
déglutition, et ils prennent aussitôt leur repas, car le moindre retard
leur rendrait impossible toute ingestion nouvelle. Le miel pris de cette
façon fait supporter plus facilement le jeûne du lendemain. Les prêtres
accordent la dispense ou confirment sans difficulté les décisions
individuelles prises dans les cas dits d'urgence. Néanmoins, on peut
dire que la grande majorité des Éthiopiens observe le jeûne du carême,
celui d'une quinzaine de jours en l'honneur de la sainte Vierge, et
celui du mercredi et du vendredi de chaque semaine. Les gens rigides
s'astreignent de plus au jeûne dit des Apôtres, qui dure près de deux
mois, et à d'autres jeûnes dont l'ensemble forme près de la moitié de
l'année. Montesquieu attribuait aux jeûnes des Éthiopiens leur
infériorité dans leurs guerres contre les Turcs. Mais ces derniers ont
le jeûne rigoureux du Ramadan. Pour mon compte, j'ai fait campagne avec
les Éthiopiens pendant plusieurs années; je les ai vus combattre en
carême et en d'autres temps, et je n'ai pas trouvé que les jours de
jeûne leur valeur fût refroidie. Ils supportent la faim, la soif, les
longues marches, avec une facilité telle que, sous la conduite d'un chef
habile, ils épuiseraient aisément une armée turque, sans recourir au
combat. Ayant encore moins de besoins que l'Arabe, ils ont, comme lui,
la faculté de pouvoir passer sans transition de la famine aux excès de
l'abondance; mais ces qualités, si précieuses à la guerre, ne suffisent
pas à contrebalancer la grande supériorité que les Turcs avaient du
temps de Montesquieu, et qu'ils ont encore aujourd'hui, par la quantité
et la qualité de leurs armes de guerre. Sans doute, le courage, comme
toutes les vertus, emprunte quelque chose à la nourriture; mais
heureusement il puise son existence à de plus nobles sources.

Cependant le carillon de l'église annonça la fin du jeûne; les soldats,
n'ayant pour se refaire qu'une nourriture peu appétissante, passèrent
une partie de la nuit à boire.

Avant le jour, nous fûmes en route, et le soleil se levait à peine quand
nous atteignîmes le lieu du combat. Une troupe de grands vautours
nudicoles disputaient à des hyènes quelques cadavres couchés dans
l'herbe. À notre approche, les hyènes s'enfuirent, les vautours
s'envolèrent lourdement dans les arbres. L'un d'eux, plus grand encore
que les autres, se jucha en trébuchant à plusieurs reprises sur la
couronne d'un arbre élevé; là, rengorgé dans sa collerette blanche
tachée de sang, les ailes mi-ouvertes et immobiles, présentant le
poitrail à un premier rayon de soleil qui éclairait la cime, il semblait
engourdi par l'excès de chair dont il s'était gorgé. Je l'abattis d'un
coup de carabine. Il n'était pas encore mort, et nous pûmes assister à
son agonie. Cette phase dernière est ordinairement fort belle chez les
oiseaux de proie. Celui-ci se débattait par moments avec violence, et
maintenait à coups d'aile, au milieu des spectateurs, un espace libre,
son aire suprême; il contractait à vide ses puissantes serres, frappait
le sol de sa tête, se levait, retombait. Un instant il put se dresser,
appuyé sur ses ailes, et, en ondulant son long col, il rejeta devant
nous des lambeaux de chair humaine. Les soldats révoltés lui écrasèrent
la tête à coups de talon de javeline. Il mesurait plus de six pieds
d'envergure. On se remit joyeusement en route, car les indigènes
attribuent un effet propitiatoire au sang répandu, surtout à celui d'un
animal sauvage.

Aceni-Deureusse avait la réputation d'être brave et très-habile à la
guerre de partisan; aussi nos gens, étonnés de leur facile victoire, se
tenaient-ils sur leurs gardes. Environ deux cents hommes allaient en
éclaireurs; une bonne troupe fermait notre marche, et, toute la nuit, la
moitié de notre monde resta sous les armes. Le jour suivant, aux
environs d'une forêt, le terrain devint difficile; Ymer-Goualou nous
forma en ordre de combat, et bientôt nos éclaireurs se replièrent,
annonçant la présence de l'ennemi.

C'est un spectacle toujours intéressant que de voir l'homme à l'approche
du danger. Les uns s'interpellaient gaîment; d'autres riaient de ce rire
particulier qui prend aux natures nerveuses et énergiques; plusieurs
débitaient avec fracas leur bardit ou thème de guerre; quelques-uns se
recueillaient en frissonnant; bon nombre décélaient malgré eux leur
incertitude; d'autres enfin entonnaient les mâles refrains de chants
guerriers. Mais notre mise en scène fut en pure perte. Quoique peu
inférieur par le nombre, Aceni-Deureusse n'osa nous attendre, et,
profitant des brusques accidents du terrain, il se réfugia dans la
forêt, où l'on ne jugea pas prudent de le poursuivre. Son arrière-garde,
en s'enfonçant sous bois, nous envoya quelques balles qui ne blessèrent
personne. Nous reprîmes notre route en forçant la marche, et, vers le
milieu de la nuit, nous atteignîmes le village de Kouellèle Kuddus
Mikaël, situé près des sources de l'Abbaïe.

Le village de Kouellèle est assis dans une petite et haute vallée située
entre le Damote, le Metcha et le pays des Agaws; cette vallée s'ouvre et
s'élargit vers cette dernière province et se trouve close, du côté de
l'Est, par la réunion des collines.

Je demandai à Ymer-Goualou à être conduit aux sources; les chefs se
consultèrent et me donnèrent une petite escorte. Le Lidj Dori devait
m'attendre le lendemain au soir dans un district assez éloigné de là.
Avant le jour, je me mis en marche.

La vallée et les pentes qui la circonscrivent étaient revêtues d'une
végétation pressée, où dominait le gracieux _Kerhaa_ (espèce de bambou),
et les lianes qui entravaient notre étroit sentier annonçaient assez que
peu de voyageurs en troublaient la solitude. Le sol devint tourbeux,
l'atmosphère humide; les arbres plus pressés et plus grands étaient
revêtus d'une mousse luxuriante. Bientôt, le terrain croulier indiqua
l'abondance des eaux souterraines; nous arrivâmes à une clairière, et un
soldat me dit, en désignant deux trous circulaires et bordés d'une
mousse épaisse:

--Voilà l'OEil de l'Abbaïe.

Ces deux trous, larges de deux mètres environ, contenaient à pleins
bords une eau limpide et sans mouvement apparent; c'est sous le sol qui
les entoure que se déversent d'une façon latente les eaux qui alimentent
à sa naissance ce fleuve, le plus grand de l'Éthiopie. Afin de me
démontrer la profondeur de ces deux cavités, des soldats lancèrent
perpendiculairement dans l'une et l'autre une verge longue de deux
mètres, qui disparut comme une flèche et ne rejaillit qu'après un long
intervalle.

--Ces cavités conduisent, me dirent-ils, jusqu'au coeur de la terre.

Les environs abondent en lions, en buffles et en autres bêtes sauvages.
Je me disposais à faire un tour d'horizon à la boussole et à observer la
latitude du lieu, mais les gens de l'escorte s'opposant absolument à
tout délai dans cet endroit désert et dangereux, nous repartîmes
aussitôt au pas de course, et nous regagnâmes le hameau de Kouellèle
Kuddus Mikaël.

Le nom de Guiche Abbaïe, qu'on donne aux sources mêmes, s'étend aussi au
district qui les renferme, ainsi qu'à la montagne la plus saillante
parmi celles qui forment cette vallée.

J'étais le troisième Européen qui atteignait l'emplacement de ces
sources visitées par Bruce et découvertes par Pedro Paëz. En les
quittant, je voulus, malgré mes guides, suivre les premiers pas du
fleuve célèbre qui en découle. Après l'avoir côtoyé et enjambé plusieurs
fois, pour constater les tributs que lui apportaient ses premiers et
humbles affluents, je compris le désaccord des plus savants géographes,
et la facilité avec laquelle s'élève un conflit d'opinions relativement
à l'élection d'un cours d'eau principal du milieu d'un réseau de
tributaires contigus, afin de signaler ce cours comme la véritable
origine d'un fleuve. Dans le choix qu'on fait ainsi, doit-on regarder
comme raison déterminante l'étendue relativement plus grande du bassin
d'un des affluents? S'en tiendra-t-on à celui dont la source est la plus
éloignée de l'embouchure maritime, en mesurant toujours dans le lit du
courant? Faudra-t-il au contraire ne considérer que le volume relatif
des eaux, ou enfin ne se fixer que d'après la dénomination acceptée par
les indigènes, et qui, dans les différentes parties du globe, semble
avoir été motivée par des raisons opposées? Mais je laisse ces
questions, celles qui en découlent, et les théories qui les font naître,
à ceux pour qui elles constituent un intérêt de premier ordre; ce qui
m'importait avant tout dans ma visite aux sources célèbres de l'Abbaïe,
c'était l'étude des populations qu'il fallait traverser pour les
atteindre.

En découlant de la haute vallée qui le voit naître, l'Abbaïe se dirige
d'abord vers le Nord-Ouest, puis se tourne au Nord, pour entrer dans le
lac Tsana, qu'il traverse, assure-t-on, sans y mêler ses eaux et en
contournant la péninsule de Zagué, qui est attenante au district du
Metcha. Près de Bahar-Dar, l'Abbaïe débouche du lac sous la forme d'un
large déversoir; puis, coulant au Sud-Est dans un lit rocheux et
rétréci, il sépare du Gojam, d'abord le Bégamdir, puis l'Amhara, l'Ahio,
le Durrah, le Djarso, le Touloma, le Kouttaïe, le Liben, le Gouderou et
l'Amourou. Plus bas, il sépare l'Agaw-Médir et les nègres qui
l'avoisinent, des Sinitcho du Limmou et des nègres de la rive gauche,
pour se joindre au Didessa, et devenir, sous le nom de Bahar-el-Azerak,
le vrai Nil des indigènes. À Kartoum enfin, il reçoit le fleuve Blanc,
et quelle que soit l'opinion des géographes en amont, ces derniers
s'accordent avec leurs savants confrères en aval, pour donner dorénavant
sans conteste le nom de Nil à la jonction du fleuve Bleu et du fleuve
Blanc. Par ce que j'ai dit ci-dessus, on voit que le Gojam, le Damote,
le Metcha et l'Agaw-Médir, compris souvent d'ailleurs sous le nom unique
de Gojam, forment au milieu de l'Éthiopie une vaste presqu'île terrestre
dessinée par une énorme fissure dont l'Abbaïe arrose le fond.

Au coucher du soleil, nous rejoignîmes le Lidj Dori et nos compagnons,
qui nous firent compliment sur la rapidité avec laquelle nous avions
accompli notre longue marche; ils n'avaient compté, dirent-ils, nous
revoir que le lendemain. Désormais, nous cheminions en pays relevant du
Dedjadj Guoscho. Quand même je n'en aurais point été prévenu, je m'en
serais aperçu à l'empressement joyeux des habitants, qui accouraient sur
notre passage. Nous n'avancions plus qu'à petites journées, sans
précaution et en marchant à la débandade; en approchant de leurs
villages, nos hommes prenaient congé du Lidj Dori, et nous fûmes bientôt
réduits à trois cents lances. Quatre jours après avoir quitté Guiche
Abbaïe, nous découvrîmes Dambatcha, où se trouvait le Dedjadj Guoscho,
et nous fîmes halte derrière un pli de terrain qui nous masquait la
ville.

Ymer-Goualou envoya prévenir le Dedjazmatch de notre arrivée et demander
la permission de faire une entrée d'apparat, motivée par la victoire sur
Aceni-Deureusse. Bientôt, ce ne fut plus jusqu'à la ville qu'un
va-et-vient continuel: des amis envoyaient à mes compagnons des toges,
des ceintures ou des culottes blanches, des pèlerines de guerre ou des
sabres à fourreaux neufs en maroquin rouge, des mules, des chevaux
frais, des boucliers relevés d'ornements en cuivre ou en vermeil, des
selles d'apparat, enfin, tout ce qui pouvait rehausser l'éclat de notre
petite entrée triomphale. Quant à moi, après m'être baigné dans un
ruisseau voisin, je mis un turban blanc, des babouches rouges, un
pantalon blanc à la mamelouk, une ceinture de soie rayée, et enfin une
toge que j'étais loin encore de savoir porter avec aisance. Les chefs se
mirent en selle; les soldats, déposant leurs toges, se rangèrent en
masse derrière eux, et nous entrâmes en ville au pas gymnastique,
précédés par des trompettes et des joueurs de flûte.

La nouvelle du combat avec Aceni-Deureusse, le retour du Lidj Dori et
l'arrivée d'un Européen étaient des appâts plus qu'ordinaires pour la
curiosité des citadins, partout avides de spectacles; aussi, se
pressaient-ils en foule sur notre passage et autour de l'habitation du
Dedjazmatch, en face de laquelle notre troupe, formée en demi-cercle,
s'arrêta en marquant le pas et en chantant à l'unisson un air militaire.
Les chefs mirent pied à terre, prirent le Lidj Dori au milieu d'eux, et,
s'avançant à quelques pas du seuil, s'inclinèrent; le jeune prince entra
seul chez son père. Un huissier vint aussitôt m'inviter à entrer aussi.

La maison du Dedjadj Guoscho, ronde et construite comme celle du Ras,
était pleine de monde; des huissiers maintenaient avec peine un espace
libre, afin de permettre au Dedjazmatch, à demi couché sur son alga,
dans l'alcôve en face de la porte, de voir ce qui se passait sur la
place. On me fit asseoir sur un tapis étendu à terre, à la tête de
l'alga; le Lidj Dori resta debout parmi les pages de son père. Bientôt
ceux de nos compagnons qui s'étaient distingués à l'affaire contre Aceni
paradèrent l'un après l'autre devant l'entrée de la maison, en débitant
leur thème de guerre et jetant sur le seuil, qui des boucliers, qui des
ceintures, des javelines ou des baguettes, dont le nombre indiquait le
nombre des ennemis tués ou faits prisonniers, ou celui des javelines qui
leur avaient été lancées durant le combat. Cette bruyante parade dura
longtemps. Le Prince voyant que le Lidj Dori, toujours à la même place,
était à bout de forces, l'envoya chez sa mère.

Il me dit que je devais désirer me reposer et me fit conduire dans une
jolie tente dressée à côté de sa maison. Elle était blanche et coquette;
une épaisse couche de joncs frais en recouvrait le sol; un petit alga
garni d'un tapis était au fond; afin de me soustraire aux curieux, deux
eunuques gardaient ma porte. Bientôt une suivante de la Waïzoro Sahalou,
femme du Prince, vint me souhaiter la bienvenue de la part de sa
maîtresse, demander si je gardais le jeûne et quels étaient les mets que
je préférais. Je répondis que je ne jeûnais point, et que tout ce
qu'elle daignerait m'envoyer serait bien reçu; et plusieurs de ses
suivantes me servirent bientôt un repas parfaitement préparé. Le Prince,
à son tour, me fit inviter à venir rompre le jeûne avec lui. Comme
j'achevais à peine, je m'excusai; mais il me fit dire que, dussé-je,
malgré l'abstinence rigoureuse qu'ils observaient, demander des viandes
à sa table, il ne voulait faire son premier repas, depuis qu'il était
mon hôte, qu'en ma compagnie.

On m'attendait pour le _Benedicite_. Le Prince m'indiqua un tabouret à
la tête de son alga; je sus plus tard que deux personnages jouissaient
seuls de cette faveur. Le plus grand silence régna pendant qu'on
mangeait; les causeries à demi-voix s'établirent dès qu'on servit
l'hydromel, et se prolongèrent durant une couple d'heures. Les restes de
la table furent distribués par jointées à de nombreux soldats qui,
debout, avaient assisté au repas; quelques-uns étaient en loques; ils
reçurent cette pitance en s'inclinant et la dévorèrent sur place.
Assister ainsi au repas du maître, est pour ces hommes une grande marque
de faveur; on les appelle compains ou commensaux; ils ont l'espoir de
gagner un jour par leurs services le droit de s'asseoir à cette même
table, et de devenir ainsi les compagnons ou _comites_ du Prince, dans
l'acception usitée au Moyen-Âge. Enfin, un prêtre se leva et dit les
grâces; les femmes du service de l'hydromel enlevèrent leurs amphores
vides; on emporta la table, et l'huissier fit évacuer la maison, à
l'exception de quelques convives favoris, formant le cercle intime. Les
pages prennent alors le service; un huissier reste à l'intérieur, mais
chargé seulement de la porte; une femme de confiance tient l'amphore
d'hydromel qu'elle ne verse plus que pour la soif du maître ou de ceux à
qui il accorde nominativement un pareil honneur. La conversation devient
familière, les rangs sont oubliés, et d'ordinaire règne la plus franche
gaîté.

Malgré un certain désordre apparent, les repas sont conduits d'après une
étiquette rigoureuse qui ne subit que des modifications légères,
imprimées par les habitudes particulières du maître. Prendre sa
nourriture est pour l'Éthiopien une grosse affaire, et, comme nous
aurons occasion de le voir dans la suite, de la façon dont il envisage
tout ce qui peut y avoir trait, résultent les coutumes, les usages, les
moeurs de son pays et leur identité ou leur analogie avec ceux de la
Judée, de la Grèce antique et du moyen-âge en Europe.

Mon drogman fut mandé; je devins naturellement le centre de l'attention.
Mais, avec son tact parfait, le Prince maintint dans de justes bornes la
curiosité des assistants. On se sépara vers dix heures. La nuit était
très-belle; je fis relever le rideau de ma tente et je songeais aux
incidents de la journée, lorsque je fus distrait par le bruit que
faisait l'eunuque pour écarter un intrus. Je levai la consigne. C'était
un clerc, qui, me voyant prolonger ma veillée, venait me tenir
compagnie. Il disait avoir été à Jérusalem et parlait un peu l'arabe,
circonstance à laquelle il devait sa récente entrée en faveur, le Prince
ayant voulu, pour ses rapports, avec moi, avoir son drogman particulier.
Il était du reste intelligent, causeur infatigable, et prétendait,
vis-à-vis de ses compatriotes connaître, parfaitement les moeurs, la
langue et les usages de mon pays. Je lui demandai, entre autres choses,
s'il serait facile de se procurer une belle peau de lion; il me dit
qu'elles étaient fort rares, réservées aux grands seigneurs, et d'un
prix élevé. Ma tente était tellement près de la maison du Dedjazmatch
qu'il put nous entendre; il fit appeler mon interlocuteur, et quelques
instants après un page m'apporta ce message:

«Je ne suis pas riche comme les princes de ton pays, mais cette fois, du
moins, je peux te satisfaire. Je viens de recevoir du roi d'Innarya
trois peaux de lion en présent; je t'en envoie une, parce que je veux
que ton premier sommeil chez moi soit celui d'un hôte dont le premier
désir a été satisfait.»

Pendant que je me laissais aller au plaisir que me procurait cette
attention, le page revint avec deux autres peaux.

--Tu sais peut-être, me faisait dire le Prince, qu'une pèlerine en peau
de lion est une décoration recherchée par nos cavaliers les plus
intrépides; les miens sont impatients que je leur donne celles-ci. Je te
les envoie toutes les trois, afin qu'au jour tu puisses prendre pour toi
la plus belle.

Je fis mettre les trois peaux l'une sur l'autre, et je m'endormis
dessus. Le matin, j'allai remercier le Dedjazmatch, qui se mit à rire en
apprenant quel usage j'avais fait de son présent.

--Vous devez être bien braves dans votre pays, me dit-il, puisque vous
faites litière de ce qui est la décoration de nos plus vaillants; mais
puisque les trois peaux de lion sont entrées chez toi, le mieux est que
tu les gardes, ne fût-ce que pour t'épargner l'embarras du choix.

Et faisant allusion à l'indiscrétion de son clerc, il ajouta avec
bienveillance:

--Ne trouve pas mauvais que le clerc m'ait appris ce que tu désirais
avoir. Tant que tu seras avec moi, les oiseaux du ciel m'apprendront les
souhaits que tu feras le jour, et la nuit les esprits me révéleront ceux
que tu feras en rêve.

Je retrouvai auprès de lui le Blata-Filfilo et Ymer-Sahalou, auxquels il
m'avait présenté lors de ma première visite à son camp. Le premier était
toujours grave, digne et d'une humeur doucement narquoise; l'autre,
joyeux et pétulant en paroles comme en gestes. Tous deux recherchèrent
mon amitié. Ymer-Sahalou s'exaltant disait au Prince:

--Que Monseigneur assure à Mikaël[11] qu'Ymer est ici pour lui
complaire. Je lui offre à prendre dans tout ce que j'ai; qu'il
choisisse, et par Notre-Dame, ce qu'il me laissera aura pour moi un
nouveau prix!

  [11] C'était de mes noms celui que j'avais pris, comme étant familier
    aux Éthiopiens.

--Holà! mon gendre, disait Filfilo, avant de jeter tout ce que tu
possèdes à la tête des gens, tu ferais bien de me rendre ma fille.

Et, s'adressant à moi:

--Trouve-t-on dans ton pays des écervelés comme cela? Ne te fie pas à ce
gazouillard dont le cheval et la langue s'emportent à tout propos.
Quelque jour, il y laissera ses os. Toi, Mikaël, tu m'as l'air
raisonnable, et tu n'ajouteras foi ici qu'à la bienveillance de notre
Seigneur; elle est déjà telle pour toi, que pour lui faire notre cour,
chacun s'évertue à te prouver du dévouement.

--Par Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée[12]! reprenait Ymer, est-ce que
Monseigneur ne congédiera pas ce pronostiqueur? Fâcheux beau-père! Ah!
pourquoi sa fille était-elle si jolie? Tiens, Mikaël, n'épouse qu'une
orpheline; c'est un conseil d'ami que je te donne.

  [12] Un cavalier pénétra dans l'asile de Martola Mariam, en Gojam,
    malgré la défense de l'abbé, et il en sortait après avoir commis
    quelque acte de violence, lorsque son cheval s'abattit sous lui et
    lui cassa la jambe. Il dit à ceux qui le relevèrent, qu'au moment de
    l'accident, la Sainte-Vierge (à laquelle était dédiée l'église de
    l'asile) lui était apparue dans les nuages avec un visage courroucé.
    Le peuple y vit un miracle, et l'église est connue aujourd'hui sous
    la vocable de Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée.

Le Prince encourageait ces plaisanteries, toujours courtoises; c'étaient
des lazzis, des ripostes, de francs rires. Ces trois hommes s'aimaient
sincèrement.

L'armée du Dedjadj Guoscho était dispersée dans les fiefs; il n'avait
auprès de lui que les fusiliers de sa garde et quatre centeniers avec
leurs hommes. Mais ses vassaux affluaient de toutes parts pour lui faire
leur cour, solliciter ou suivre quelque affaire en justice; ce qui
entretenait une grande animation à Dambatcha.

La femme du Dedjazmatch envoyait deux, ou trois fois par jour s'informer
de mes besoins; elle manifesta le désir de me recevoir chez elle. Le
Prince me fit sonder à ce sujet, mais je crus devoir montrer beaucoup de
réserve; je me rappelais les paroles du Lik Atskou et je voulais, autant
que possible, me tenir à l'écart de la vie intime de mes hôtes. Le
Prince fit dire à sa femme de ne point insister; et je n'eus pas lieu de
m'apercevoir que mon refus ait causé du dépit à la Waïzoro, qui se
préoccupa, comme avant, de pourvoir assidûment à mon bien-être. Elle
disait que, me voyant seul, loin de ma mère et de mes soeurs, elle
devait, par ses soins, les remplacer auprès de moi et me tenir lieu de
famille, parce qu'une femme seulement sait pourvoir avec intelligence
aux détails de la vie matérielle. En effet, elle s'imposa cette tâche,
dont elle s'acquitta toujours de la façon la plus convenable et la plus
délicate.

Un jour, le Dedjazmatch me proposa une chasse au sanglier; je
l'accompagnai, monté sur ma modeste mule. Chemin faisant, il me demanda
si dans mon pays on aimait les mules qui vont l'amble; il en montait une
lui-même fort belle. Je répondis qu'en France l'homme de guerre ne
montait que le cheval; qu'on laissait la mule pour le bât. Sans faire
attention à ce qu'il pouvait y avoir, dans ma réponse, de peu aimable
pour lui, le Prince se contenta de dire:

--Ici, l'on préfère réserver l'ardeur des chevaux pour le moment du
combat, et monter des mules pour voyager sûrement dans notre pays
montagneux. Mais peut-être ignores-tu ce que c'est qu'une bonne mule.

Il se fit donner la mule d'un de ses suivants et m'offrit la sienne.
Elle était si bien dressée que, tout en allant rapidement, on eût pu
tenir, sans le répandre, un verre plein d'eau; selon l'expression
éthiopienne, elle cheminait comme l'onde. Comme je louais les qualités
de ma nouvelle monture:

--Garde-la, me dit le Prince; elle te permettra de m'accompagner avec
moins de fatigue.

De retour de la chasse, je fis remettre à un des écuyers le harnais de
ma mule; mais le Dedjazmatch me fit dire de le garder, si toutefois il
ne m'était pas désagréable de faire usage d'une selle qui lui avait
servi deux ou trois fois. Elle était en maroquin rouge, brodée en soie
bleue et couverte de prétintailles en cuir vert, rehaussées de
clinquant; une longue housse écarlate servait à la recouvrir quand le
cavalier mettait pied à terre. En me donnant ce harnais, le Prince me
conférait une sorte de distinction, car les chefs d'un rang élevé en
avaient seuls de pareils. Depuis la chute de l'Empire, les insignes
honorifiques ont perdu en partie de leur valeur, à cause du nombre de
Polémarques indépendants s'attribuant le droit de les conférer;
néanmoins, à mon arrivée dans le Gojam, on faisait encore grand cas d'un
semblable harnais.

Je passai ainsi quelques semaines à m'oublier agréablement, partageant
mon temps entre la chasse, la lecture et mes entretiens avec le Prince,
Ymer-Sahalou et son beau-père, et, chaque jour, je sentais croître mon
affection pour eux. Quelquefois, le Dedjazmatch réunissait des notables
curieux d'assister à nos conversations. Je les entretenais des moeurs,
des coutumes de mon pays, de ses rapports avec les autres nations; je
leur parlais de nos armées, de nos grandes guerres; je leur apprenais
que Jérusalem n'était qu'à moitié chemin de la France, et que cependant
ma qualité de Français me protégeait depuis notre territoire jusqu'au
Sennaar et jusqu'à Moussawa; je leur expliquais à quel point les forces
des puissances chrétiennes de l'Europe étaient supérieures à celles de
l'Islamisme et de l'Asie entière. Ils me répondaient:

--Les Musulmans, qui seuls chez nous traversent la mer, nous assuraient
le contraire; mais il doit en être comme tu dis; les paroles du Livre
n'annoncent-elles pas que les enfants de la Croix domineront le monde?

Tous faisaient des rapprochements critiques entre ce qui existe chez eux
et ce que je leur racontais de mon pays; quant au Prince, il me
questionnait sans fin sur l'Europe et de la façon la plus intelligente.
Ces échanges d'idées tendaient à modifier le jour sous lequel on me
regardait; les égards qu'on ne m'avait témoignés jusque là que par
déférence pour le Prince me parurent prendre des nuances de sympathie
personnelle.

Cependant, je dus me préoccuper d'atteindre l'Innarya, but de mon
voyage; la saison s'avançait, l'Abbaïe allait devenir infranchissable,
et je ne voyais pas venir la grande caravane de Gondar. Je fis prendre
des informations auprès des trafiquants musulmans, fort nombreux à
Dambatcha, où, de même qu'à Gondar, ils habitent un quartier séparé de
la ville; beaucoup d'entre eux fréquentaient les marchés du Gouderou, du
Liben, du Horro et de l'Innarya; les plus aventureux poussaient même
leur trafic au delà. Le Prince fut informé de mes démarches, et me dit
un soir, après souper:

--Je crains, Mikaël, que la vie que tu mènes ici ne te soit à charge.

Je lui répondis que je ne manquais de rien, que mon séjour m'était
agréable, et qu'à mon retour de l'Innarya j'espérais, s'il le trouvait
bon, m'arrêter plus longtemps auprès de lui.

Le lendemain matin, je fus surpris d'être appelé à l'heure qu'il
consacrait d'ordinaire à l'expédition des affaires. Le Blata-Filfilo,
Ymer-Sahalou et ceux de ses familiers avec lesquels j'avais le plus de
rapports, se trouvaient auprès de lui. Mon drogman ne fut pas admis; on
envoya quérir le clerc, et dès qu'il parut, le Dedjazmatch rompit enfin
un silence qui me pesait.

--Mikaël, me dit-il, tu es entré chez nous sous d'heureux auspices, le
sage Lik Atskou m'ayant dit du bien de toi. Les hommes du Gojam
n'avaient jamais vu un homme de ta race; tu as excité leur intérêt, et
mes familiers te diront que, depuis ton arrivée, si j'ai hâte de
terminer l'expédition journalière des affaires, c'est pour causer avec
toi. On dit chez nous que l'affection naît de l'habitude. Nous espérions
d'autant plus que tu te laisserais aller à ce sentiment, que nous te
sommes frères par la foi chrétienne; nous avons tâché, selon nos moyens,
de rendre heureux ton séjour, et nous nous habituions à l'idée de sa
durée. Mais voilà que déjà tu songes à te séparer de nous, non pour
regagner ton pays, mais pour aller chez ces Gallas, gens grossiers,
ignorants, sanguinaires, où tu n'as aucun protecteur. Je ne cherche pas,
en t'alarmant, à te détourner de ton voyage; mais il est plus d'une
façon de l'entreprendre, et celle que tu as choisie nous paraît la moins
prudente. Qui peut prévoir les impressions que ta vue fera naître chez
ces Gallas? Ils sont dans toute l'obscurité du paganisme; on dit même
qu'ils pratiquent quelquefois le sacrifice humain. Ces trafiquants
musulmans auxquels tu veux te joindre te trahiront à la première
occasion; et quand cela ne serait pas, ta manière d'être est
inconciliable avec celle de ces hommes frappés à nos yeux d'infamie, ne
fût-ce que pour leur trafic de chair humaine. Tu es venu de si loin,
dis-tu, pour apprendre les coutumes et les hommes de notre pays? Tu ne
nous connais pas; c'est à peine si tu as bu à nos sources, et tu ne
parles pas encore notre langue, et la tienne nous est inconnue. Moi qui
serais ton père par mon âge, je suis encore trop jeune et trop absorbé
par les soins de mon gouvernement, pour avoir de nos pays une
connaissance complète. Mais voici Filfilo, qui a vécu plus que moi, et
qui sait davantage; il te dira si nous manquons d'hommes instruits que
nous consultons comme des maîtres. Je n'ai qu'à ordonner, et des
théologiens, des légistes, des historiens, des hommes sages connaissant
les légendes, les coutumes et tout ce qui est dans nos pays, viendront
s'entretenir avec toi. Nous autres, nous te raconterons les choses de
notre temps, et si tu veux affronter avec nous les privations, nous
accomplirons ensemble notre histoire actuelle. Enfin, si malgré tout, le
désir de visiter les Gallas continue à te préoccuper, sache que nous
poursuivons leur réduction, et qu'il est possible qu'avant peu notre
armée passe de nouveau sur leur territoire. Durant mon enfance, j'ai
vécu parmi eux; je parle leur langue, et, j'ai conservé des relations
amicales avec plusieurs de leurs notables à qui je pourrai te
recommander. Mais que dirait-on de moi, si je te laissais partir dans
les circonstances actuelles? Toi-même, plus tard, tu ne manquerais pas
de me juger sévèrement. Consulte-toi bien, Mikaël; tu dois sentir que tu
as nos sympathies. Prends garde d'abuser de cette faveur de Dieu, en
t'éloignant imprudemment d'amis qu'il te donne si loin de ton pays.

Très-touché de ces paroles, je répondis au Dedjazmatch qu'en quittant
famille et patrie pour voyager, j'avais plus compté sur la protection de
Dieu que sur celle des hommes, et que j'étais d'autant plus sensible à
l'appui que je trouvais chez lui; que je serais insensé de méconnaître
ses bontés, et malhabile de préférer à ses conseils la seule impulsion
d'une curiosité inexpérimentée; qu'enfin j'acceptais avec reconnaissance
sa proposition de l'accompagner, s'il passait en pays Galla, ou de m'y
faire introduire par les alliés qu'il y avait conservés.

À mesure que le clerc traduisait ma réponse, le Prince et ses familiers
s'entreregardaient. Quand j'eus terminé, le Dedjazmatch inclina
légèrement la tête; puis se redressant sur son alga, il donna l'ordre de
faire entrer le monde, et il commença l'expédition des affaires avec son
calme habituel.

Rentré chez moi, je reçus des félicitations de la part de la Waïzoro
Sahalou.



CHAPITRE VII

CAMPAGNE CONTRE LES ILMORMAS[13], DITS GALLAS, DU KOUTTAÏE ET DU LIBEN.

  [13] Ce mot, dont la composition ressemble à celle du mot hidalgo,
    veut dire fils d'homme. Ilmorma fait Oromo au pluriel; mais pour
    simplifier l'introduction dans notre langue de ce terme de relation,
    je formerai le pluriel d'Ilmorma en ajoutant un _s_ au singulier, ce
    qui du reste ne serait pas inintelligible pour les indigènes.


Cependant, le bruit que le Prince allait réunir son armée pour faire une
campagne chez les Gallas prenait de la consistance, et un jour
j'entendis une rumeur et de grands cris sur la place. On m'apprit qu'un
timbalier venait de proclamer le ban de guerre, ordonnant à tous ceux
qui devaient le service militaire de se rendre auprès du Dedjazmatch.
Après le repas du soir, il me dit que les événements qui se passaient en
Bégamdir l'empêcheraient peut-être de quitter le Gojam, mais qu'il
voulait au moins intimider les Gallas, en réunissant ses troupes. Il
ajouta qu'en tous cas je l'accompagnerais, et il ordonna à son Azzage ou
Biarque en chef, de pourvoir à ce qui me serait nécessaire durant la
campagne. Quatre jours après, nous quittâmes Dambatcha, suivis de huit à
neuf cents lances et trois cents fusiliers seulement, et nous campâmes à
quelques milles de la ville.

Je passai la nuit à observer les aspects, si nouveaux pour moi, de la
vie militaire éthiopienne.

L'armement du cavalier consiste en un bouclier, un sabre et une ou deux
javelines. Son bouclier ou rondache, fait en peau de buffle, est rond,
comme le _clypeus_ romain, et garni d'un umbon ou partie proéminente au
centre; son diamètre est entre 60 et 70 centimètres. Les sabres sont de
deux sortes: les uns ressemblent à nos demi-espadons de la cavalerie
légère, en usage du temps du Directoire; les autres sont à deux
tranchants, d'une longueur qui varie entre 80 et 140 centimètres, et
recourbés au point de ressembler à une monstrueuse faucille à deux
tranchants, rappelant beaucoup le _harpé_ des gladiateurs thraces. La
poignée de ces armes est en corne, sans garde ni branches d'aucune
sorte; les fourreaux, en peau crue, sont recouverts en maroquin rouge,
sans bélière; le fourreau du harpé est garni d'une bouterolle en forme
de boule. Quant aux dards et javelines, leur longueur varie entre 1
mètre 60 et 2 mètres 20; le fer, depuis la douille jusqu'à la pointe, a
une longueur qui varie de 30 à 80 centimètres. Ces armes présentent une
grande variété de formes; on y retrouve l'_espafut_ longue, large, à
deux tranchants, la _framée_, la _demi-pique_, la _guisarme_, la
_tragule_, l'_esclavine_, le _carrel_ et la _zagaye_. L'extrémité
inférieure de la hampe est garnie d'une spirale en fer qui sert de
contre-poids et de frette.

Toutes ces armes sont d'une acération très-imparfaite; aussi, les
demi-espadons d'Europe, fabriqués d'une certaine façon, sont-ils
très-recherchés et atteignent-ils quelquefois le prix du plus beau
cheval.

Le corps de la selle est formé de deux petites planchettes ou semelles,
recouvertes de peau de boeuf verte et rasée. Ces planchettes, espacées
parallèlement à l'épine dorsale du cheval, sont reliées entre elles par
un arçon droit à courbet et un troussequin faits d'un bois très-léger
recouvert d'une espèce de parchemin, et hauts de quatre à six pouces.
Les étriers sont en fer très-léger aussi, et, comme l'étrier antique, ne
permettent que d'y passer l'orteil. Une peau de mouton garnie de sa
laine sert de coussinet et empêche les planchettes de blesser le dos du
cheval. Un tapis de selle en drap rouge ou en basane, fendu au
troussequin et à l'arçon, remplace les quartiers et tombe de chaque côté
du cheval en deux longues pointes. Une croupière, une sangle et une
poitrinière assujétissent cette selle, aussi légère que nos selles de
course. La tête du cheval est garnie d'un licol en cuir dont la longe
est passée à l'arçon, et d'une têtière sans sous-gorge. Une lanière
étroite, partant du fronteau à la muserolle, soutient quatre ou six
petites rondelles en laiton poli, qui ballottent sur le chanfrein et
miroitent à tous les mouvements du cheval. Le mors, semblable à celui
des chevaux arabes, a un anneau pour gourmette; les rênes sont comme
celles dont se servaient nos chevaliers du moyen-âge. Chaque cavalier
porte suspendue sous son tapis de selle une bougette contenant un
tranchet, quelques fines lanières et une alène pour raccommoder au
besoin son harnais. Les simples cavaliers suspendent aussi à l'arçon un
faucillon servant à couper l'herbe. Tous montent à cheval en fauconnier,
c'est-à-dire du pied droit et du côté nommé hors-montoir. Cette habitude
provient de ce que, portant le bouclier au bras gauche, ils ne
pourraient commodément saisir la crinière en se présentant par le côté
gauche du cheval et de ce qu'aussi les Éthiopiens portent le sabre au
côté droit. Le cavalier est muni d'un fouet dont le manche, d'un pied de
long, est en peau d'hippopotame, et la mèche en cuir de boeuf: il excite
aussi son cheval du talon, mais ne porte jamais d'éperons. La plupart
des chevaux ont un collier de petites chaînettes et une sonnaille qui ne
les quitte jamais. La taille des chevaux ne dépasse guère celle de nos
chevaux de dragons; leur ossature est un peu plus forte que celle des
chevaux du Nedj, au type desquels se rapporte évidemment l'ensemble de
leurs formes et même de leurs allures. Comme eux, ils sont doux,
familiers, entrent en fougue à la moindre provocation, et reprennent
subitement leur calme au gré du cavalier. Les éleveurs éthiopiens, bien
moins stricts que les Arabes dans le choix des producteurs, ont laissé
dégénérer leur race chevaline. Le cheval éthiopien est rustique, sobre,
mais il mange trop d'herbe et pas assez d'orge; il ne porte aucune
ferrure, a le pied très-sûr et fait un bon cheval pour le combat,
quoiqu'il n'ait plus ce fonds qui fait encore de ses ancêtres asiatiques
les premiers chevaux de guerre du monde.

Le soldat à pied ou rondelier est armé du sabre ou du harpé, d'une ou
deux javelines, et d'un bouclier dont le diamètre excède un peu celui du
bouclier du cavalier, et rappelle quelquefois, par ses dimensions, la
_harasse_ des fantassins du moyen-âge. De même que le cavalier et le
fusilier, il porte le sabre au côté droit; cette singularité est motivée
par l'inconvénient qu'il y aurait à se découvrir, en dégainant du côté
gauche. Les Éthiopiens portent le sabre assujetti aux flancs par un
ceinturon qui maintient l'arme à un angle à peu près droit avec le
corps; cette disposition fort commode pour permettre le dégaînement
d'une seule main, exposerait le cavalier qui dégaînerait de son flanc
gauche à blesser le col de sa monture.

Les fusiliers sont armés du sabre ou du harpé et d'une carabine à mèche.
Ils bouclent à la ceinture une cartouchière d'où pendent des mèches
prêtes et un petit pulvérin en corne; ils portent très-rarement un
bouclier; plusieurs sont munis d'un mince bâton garni à une extrémité
d'une pointe en fer, et dont trois ou quatre branches, rognées à environ
un pouce de la tige, leur servent à appuyer le canon de leur carabine,
lorsqu'ils visent un objet éloigné; les bons tireurs ne font usage de
cet appui ou fourchette qu'à la chasse, ou lorsqu'au combat ils tirent
d'une position couverte. Quelques-uns combattent à cheval, mais il en
est très-peu qui soient à la fois assez bons cavaliers et tireurs pour
tirailler de la selle; ils mettent pied à terre, tirent et remontent
aussitôt. Chaque fusilier fabrique lui-même sa poudre, qui est assez
bonne; mais comme ils n'ont pas de plomb, ils se servent de balles en
fer forgé, d'une rotondité toujours imparfaite; ces projectiles rendent
d'ailleurs les rayures inutiles, le tir incertain, et détériorent l'âme
de leur arme. Leurs carabines longues, lourdes et mal équilibrées, sont
en général de vieilles armes de fabrique indienne, persane, turque ou
kurde. La mise en bois, est faite dans le pays; des attaches en cuir
remplacent les capucines.

À l'exception des soldats les plus pauvres, l'homme de guerre est
constamment suivi d'un servant d'armes, qui lui porte son bouclier et sa
javeline, souvent un petit hanap ou corne à boire, et un _enkassé_ ou
fort bâton garni à une extrémité d'une douille en fer terminée par une
forte pointe, et à l'autre d'une frette qui permet de frapper dessus
pour l'enfoncer en terre sans le faire éclater. Cette espèce de pieu
porte à sa partie supérieure trois ou quatre crampons; fiché en terre,
il sert à suspendre les armes, à une halte ou sous la tente. Ceux qui
conduisent les bêtes de somme, les bûcherons, les coupeurs d'herbe, et
tous les valets d'armée sont munis de cet instrument, qui, au camp, sert
à suspendre les armes ou les harnais, et qui sert d'avant-pieu pour
construire les huttes, dresser les tentes, creuser les rigoles, planter
les piquets d'attache des chevaux, découvrir les silos cachés dans la
campagne ou creuser la fosse pour les morts. Il se trouve dans toutes
les maisons et semble être identique à celui que Moïse recommandait aux
Hébreux, pour creuser la terre et y déposer tout ce qui pouvait nuire à
la salubrité de leur campement. Les soldats éthiopiens l'emploient au
même usage; les chefs s'en servent pour y accrocher un porte-missel et
une bougie, lorsqu'ils se lèvent de nuit pour accomplir leurs dévotions.

De nombreuses décorations honorifiques entretiennent la vanité des
Éthiopiens; les principales sont une espèce de brassard en argent ou en
vermeil, la demi-couronne, certaines parties de la peau du lion et
diverses pèlerines de guerre. Le brassard, haut d'environ 20
centimètres, orné quelquefois de fort belles applications en filigrane
doré, se porte au poignet droit; à l'origine, il fallait avoir tué dix
hommes pour l'obtenir. La demi-couronne, garnie de trois tourelles, est
faite aussi en argent ou en vermeil; elle s'attache sur le front, au
moyen d'une espèce de _lemnisque_ écarlate; elle ne se donnait qu'aux
cavaliers les plus intrépides; l'homme qui la portait encourait la peine
du fouet, si, même lors d'une défaite, il tournait le dos à l'ennemi.
Quiconque s'était rendu remarquable pour avoir pénétré plusieurs fois le
premier dans des lignes ennemies, recevait du chef d'armée une bande de
la crinière d'un lion, qu'il avait le droit de fixer à l'umbon de son
bouclier. Celui qui s'était distingué en couvrant une retraite, recevait
une queue de lion qu'il portait également à son bouclier; et celui qui
avait tué un lion avait droit d'y accrocher également la peau d'une des
pattes de devant armée de ses griffes.

Les chefs d'armée donnent aux combattants qui se distinguent des
pèlerines de guerre faites en peau de lion, en peau de panthère noire,
en velours bleu ou écarlate ou en drap de même couleur; pour les hommes
d'un rang élevé, ces pèlerines sont souvent chargées d'ornements en
argent et en vermeil. Celui qui s'est distingué plusieurs fois en
combattant avec le sabre, recevait un fourreau de sabre, garni de
nombreuses bélières et d'une bouterolle en vermeil; celui qui, dans un
combat, a reçu un certain nombre de javelines sur son bouclier, a seul
le droit d'y faire appliquer des ornements en cuivre ou en vermeil,
comme aussi de porter suspendu, par un cordonnet en soie, au ceinturon
de son sabre, un petit étui en argent orné de breloques. Cet étui
remplace celui en peau renfermant une pincette terminée en lame de
couteau, dont tous les Éthiopiens se servent pour extraire les épines de
leurs pieds. Celui qui a tué un éléphant a le droit d'orner la douille
de sa javeline d'une spirale de fil de laiton.

Telle était la valeur primitive attachée à ces décorations; mais la
plupart se trouvent démonétisées par suite de la prodigalité avec
laquelle des chefs d'armée, peu certains de leur pouvoir, les ont
distribuées à leurs soldats. Le brassard, le fourreau de sabre garni en
argent, la demi-couronne, la queue et surtout la patte du lion sont
celles auxquelles on attribuait encore, il y a quelques années, le plus
de valeur.

Les huttes de nos gens, pressées côte à côte sur un seul rang, formaient
une enceinte circulaire d'environ 100 mètres de diamètre, n'ayant qu'une
ouverture, large d'une quinzaine de pas, en face de l'entrée de la tente
du Prince, dressée au centre. Devant l'entrée des huttes, toutes
tournées vers la tente, étaient les feux; les chevaux de selle, les
sommiers, les mules et les ânes attachés à des piquets, formaient comme
un deuxième cercle intérieur. À dix pas derrière la tente du Prince, se
trouvait celle de la Waïzoro, et plus loin derrière, trois tentes en
bure pour la sellerie, la cuisine et les amphores d'hydromel; les divers
services du Prince étaient encore loin, me dit-on, d'être au complet.
Devant la sellerie, autour d'un énorme feu, ses quatre chevaux et ses
trois mules mangeaient leur herbe, sous la surveillance de palefreniers
et d'un piquet de fusiliers; une autre troupe de fusiliers et des pages
se chauffaient, ou dormaient autour d'un grand feu, devant sa tente;
celle de la Waïzoro était enveloppée d'une obscurité discrète, qui
laissait à peine distinguer les eunuques de garde. Les hennissements des
chevaux et des mules, le tapage qu'ils faisaient en s'entrebattant, et
les cris et la rumeur qui s'élevaient du camp, cessèrent vers le milieu
de la nuit, mais le bourdonnement des conversations dura jusqu'au point
du jour. Les femmes, et il y en avait beaucoup, entretinrent cette vie
nocturne par leurs travaux et leur caquetage; à la lueur des feux, elles
s'occupaient de l'émondage des grains, de leur mouture ou de celle des
condiments qui servent de base à leur cuisine, ou bien elles préparaient
ces provisions faciles à conserver et offrant une ressource durable sous
un petit volume. Bon nombre de soldats oubliaient le sommeil pour suivre
avidement des yeux ces préparatifs appétissants, d'autres pour se donner
le plaisir d'escarmoucher et de s'escrimer de la langue avec les
travailleuses. Celles-ci, comme on le devine, n'étaient point en reste,
et plusieurs fois pendant la nuit, quelque vif dialogue, quelques
bouts-rimés lancés à propos soulevaient des huées ou des éclats de rire
qui faisaient grommeler les dormeurs. Si la présence des femmes dans un
campement entraîne de nombreux inconvénients, elle a du moins l'avantage
de préserver souvent des attaques de nuit, car les femmes remplissent
presque toujours le rôle des oies du Capitole. Ce sont elles qui portent
les ustensiles servant à faire le pain et la cuisine, et qui assurent le
plus économiquement la nourriture; elles supportent admirablement les
fatigues et les privations, ne cessent de travailler avec un entrain
merveilleux, entretiennent la gaîté et soutiennent le moral des troupes.
Les conversations se ralentirent un peu avant le jour. La nuit m'avait
paru courte, tant la nouvelle vie qui s'ouvrait pour moi m'accueillait
avec ce charme souriant des choses qui commencent. Bêtes et gens
semblaient heureux de reprendre cette intimité que fait naître une
aventure commune. À l'aurore, les hennissements des chevaux donnèrent le
signal des apprêts du départ; la tente du Prince s'ouvrit, et, aux
premiers rayons du soleil, nous laissions derrière nous, sur l'herbe
foulée, les huttes vides et béantes de notre premier campement.

Même aux yeux d'un étranger comme moi, tout dénotait dans le pays une
animation inaccoutumée. Les Gojamites aiment la guerre, et malgré la
réserve du Dedjazmatch, soldats et paysans se réjouissaient à l'idée
d'une campagne contre les Gallas, leurs ennemis naturels. Nous ne
faisions que des étapes très-courtes, afin de permettre aux contingents
de nous rejoindre. Une bande d'environ deux cents fusiliers, la crosse
en l'air, marchaient en tête; puis venaient le parasol, le gonfanon et
les quarante-quatre timbales; une trentaine de fusiliers d'élite; les
chevaux du Prince conduits à la main; une vingtaine de porte-glaives et
autant de soldats à pied, de ceux qu'on nomme compains ou commençaux du
maître, et enfin le Dedjazmatch à mule, et, à deux ou trois pas derrière
lui, une rangée d'une soixantaine de cavaliers montés à mule également.
À leur suite se pressaient confusément leurs servants d'armes, leurs
chevaux de combat, des fusiliers ou des soldats montés sur des bidets;
le reste de nos gens, hommes, femmes, pages, sommiers, chiens, bagages,
valets, mêlés et confondus, suivaient à la débandade. Nous avancions
prestement à travers champs, les piétons au pas gymnastique, les
cavaliers causant et riant entre eux, et les timbales battant la marche.
De temps en temps, un trouvère, dominant de ses vocalises perçantes le
son des timbales, chantait un distique en l'honneur du Dedjazmatch ou de
quelque cavalier célèbre par sa bravoure. Le Dedjazmatch, impassible et
droit sur sa mule à l'amble rapide, semblait entraîner tout ce monde
qu'il dominait. Les toges blanches et flottantes, la variété pittoresque
de leurs draperies, le teint bronze florentin et les tresses des
chevelures noires des fantassins, ballantes au gré de leur course,
chevaux de combat, selles éclatantes, housses écarlates, boucliers,
javelines, les scintillations de l'argent, du cuivre, du vermeil et du
fer, les mèches fumantes des carabines, timbales et trouvères chantant,
le bruissement des poitrines haletantes, le roulement sourd que rendait
la terre sous les pieds des chevaux, toute cette étrange cohorte allant,
réveillait par son ensemble et ses détails le souvenir des plus antiques
images historiques. Les habitants des villages se portaient en troupes
sur notre route pour accueillir le Dedjazmatch de leurs cris de joie;
des groupes de jeunes filles le recevaient en chantant des villanelles;
les prêtres accouraient s'incliner sur son passage et bénir ses
entreprises; pour ces derniers, le Prince, par déférence, suspendait un
moment sa marche. Nous étions en automne: pas le moindre nuage au ciel;
une chaleur douce et des brises agréables. Les moissons avaient été
d'une abondance exceptionnelle; les paysans paraissaient satisfaits.
D'innombrables troupeaux jonchaient paisiblement les vastes prairies
qu'animaient des volées d'ibis et des escouades de grues; les bergers
demi-nus, leur long bâton et leur flûte à la main, souriaient avec
sécurité en nous voyant; jusqu'à des compagnies de gazelles et
d'antilopes qui s'enfuyaient un peu, puis s'arrêtaient pour regarder
passer; et pour que rien ne manquât à la marche triomphale du
Dedjazmatch au milieu de cette explosion spontanée de l'affection de ses
compatriotes, comme cet admoniteur qui marchait à côté du triomphateur à
Rome, pour lui rappeler qu'il n'était qu'un homme, quelque paysan, posté
de loin en loin, faisait entendre le cri perçant, à la fois suppliant et
impérieux, usité par ceux qui réclament justice.

Le Prince s'arrêtait, et, s'il y avait lieu, donnait au plaignant un
soldat chargé de faire redresser le grief; puis il reprenait son chemin
aux cris de joie et aux bénédictions verbeuses de son vassal consolé.

Des troupes de cavaliers ou de fantassins se joignaient à nous le long
de la route, et notre camp grossissait d'étape en étape. Beaucoup de
petits chefs nous attendaient sur le chemin avec leurs soldats, afin que
le Prince pût juger par ses yeux du nombre de vassaux qu'ils lui
amenaient. Les seigneurs de marque rejoignaient, suivis seulement d'une
faible escorte, et leurs troupes s'évertuaient à former un campement, le
plus grand possible; on rapportait au Dedjazmatch que depuis l'arrivée
de tel ou tel, l'armée s'étendait à perte de vue. Parfois, la nuit, les
hyènes faisaient tout à coup silence; le sol résonnait sourdement, et
l'on entendait dans le lointain un choeur militaire qui grandissait en
se rapprochant: c'était encore quelque bande qui venait rejoindre. Le
brillant Ymer-Sahalou nous arriva un matin à la tête d'environ huit
cents cavaliers; nous venions de nous mettre en route; il devançait ses
hommes de pied et ses bagages. Le lendemain, pendant la marche
également, nous vîmes une troupe d'environ douze cents lances venir
rapidement vers nous; elle s'ouvrit des deux côtés de notre chemin, et
le Blata-Filfilo, à la tête d'une quarantaine de cavaliers aux boucliers
étincelants, s'avança au galop. Il montait sans jactance un magnifique
et fougueux cheval noir; une pèlerine de guerre remplaçait sa toge, et,
en signe d'allégeance, il portait au bras son bouclier rutilant de
vermeil. À vingt pas du Prince, il mit prestement pied à terre et
s'inclina, ses hommes restant derrière et en selle. Par déférence pour
le rang et l'âge de ce vassal, le Dedjazmatch arrêta sa mule et dit
selon l'usage:

--Par Notre Dame! que mon frère se remette en selle.

Vingt voix firent écho, et un suivant jeta une toge sur les épaules du
Blata Filfilo, qui enfourcha sa mule et chemina à côté du Prince.

Parfois, nous restions quelques jours au même endroit. Toute apparence
de mystère cessa enfin: un ban invita les volontaires, tant étrangers
que sujets, soldats ou paysans, à venir concourir à une expédition
contre les Gallas, et des auxiliaires, la plupart paysans du Gojam,
affluèrent, malgré la saison avancée qui faisait appréhender que la crue
prochaine de l'Abbaïe ne rendît notre retour périlleux. De leur côté,
les Gallas, instruits de nos projets, se préparaient à la résistance.
Afin de leur donner le change sur le point où nous traverserions
l'Abbaïe, l'armée exécuta plusieurs mouvements contraires, tantôt dans
la direction du Gouderou, tantôt dans celle du Liben; ensuite, revenant
sur nos pas, nous campâmes en face du Horro, puis dans le centre du
Gojam. Là, le bruit se répandit que notre campagne contre les Gallas
n'était que simulée; que par suite d'une mésintelligence entre le
Dedjadj Guoscho et le Ras Ali, nous allions être obligés de défendre nos
frontières du côté du Bégamdir. Quelques districts gallas ajoutèrent foi
à cette nouvelle; d'autres demandèrent des sauf-conduits, et députèrent
auprès du Dedjazmatch, pour lui offrir leur soumission, lui promettre
des tributs et se le concilier par des présents consistant en chevaux,
bétail, grains d'or, toges grossières, et quantité de miel et de beurre.
Le Prince recevait de toutes mains et faisait même visage à tous ces
envoyés, qu'il congédiait avec de vagues assurances. Un jour que nous
avions reçu une cinquantaine de chevaux et beaucoup de denrées, je lui
fis observer qu'à ce compte, nous n'aurions bientôt plus d'ennemis
contre qui faire campagne.

--Malgré leur air rustique, me dit-il, ces Gallas sont plus fins que tu
ne crois: ils n'aspirent qu'à nous déposséder même du Gojam; mais
heureusement des rivalités souvent sanglantes les occupent chez eux.
Afin de découvrir mes projets, plusieurs de ces envoyés me proposent de
m'aider à ravager les districts voisins des leurs, et une fois chez eux,
tous se ligueront contre nous.

Le Dedjadj Guoscho était le seul prince chrétien, qui, depuis la chute
de l'Empire, ait su prendre quelque ascendant sur les Gallas établis au
Sud de l'Abbaïe. C'est, comme on l'a vu déjà, à l'époque de la décadence
de l'Empire, que le peuple Galla ou plutôt Ilmorma signale pour la
première fois son existence, en pénétrant par les frontières Est et Sud
de l'Éthiopie chrétienne. Sa marche est bientôt arrêtée au Nord et
Nord-Est, par les obstacles que présentent le Béchelo et l'Abbaïe à
l'extrémité de la presqu'île du Gojam; contournant ce dernier obstacle,
il envahit tout le grand Damote, vaste province de l'Empire située au
Sud et Sud-Est de l'Abbaïe et comprenant jusqu'à l'Innarya. Mais en
s'établissant sur ces riches territoires, ces conquérants se sont
fractionnés en petites républiques patriarcales. Leur élan général de
conquête s'est ainsi perdu, et leur énergie s'est consumée depuis lors
en guerres intestines, dans les intervalles desquelles, comme par un
retour aux idées de conquête de leurs pères, ils n'ont cessé de
traverser l'Abbaïe en petites troupes, pour tuer, incendier, piller et
fuir avec leur butin. Les communes des frontières chrétiennes ont
répondu à ces incursions par des incursions analogues, mais le plus
souvent elles ont eu le dessous, parce qu'elles ne jouissaient pas
d'autant d'initiative politique que les communes Gallas, et que
d'ailleurs elles se trouvaient dans l'obligation d'envoyer leurs hommes
auprès de leurs seigneurs engagés dans les guerres civiles qui
désolaient l'Empire. Cet état de choses amena une dépopulation rapide en
Damote et en Gojam. Les Polémarques de ces provinces marchèrent
quelquefois contre les Gallas à la tête de leurs armées, mais les
résultats furent d'accroître plutôt que d'amoindrir l'ascendant de leurs
ennemis. Pour remédier à ces maux, les derniers Empereurs attirèrent,
par des concessions territoriales et des franchises commerciales, un
nombre considérable de colons gallas; des districts entiers furent ainsi
repeuplés, entre autres, celui du Metcha qui était, dit-on, presque
désert. Tous ces colons embrassèrent le christianisme, et
s'identifièrent tellement aux intérêts de leur patrie adoptive, qu'ils
reprirent avec acharnement, contre les Gallas la guerre de frontières.
Quelques-uns entretinrent néanmoins, de loin en loin, des relations avec
leurs anciens compatriotes, ou prirent leurs filles en mariage. Parmi
les familles qui conservèrent ainsi leurs traditions originelles, on
comptait celle de Zaoudé, originaire des Gallas Amourous et établie dans
le Damote.

Ce Zaoudé, qui avait acquis une grande réputation de bravoure dans les
guerres de frontières, se rebella contre le Dedjazmatch du Damote, à
l'occasion de quelque déni de justice. Il attira autour de lui, par ses
largesses, les déserteurs, les insoumis, les mécontents de toute espèce,
et ayant battu les troupes envoyées contre lui par le Dedjazmatch, il
finit par le vaincre lui-même en bataille rangée. Le Ras Gouksa,
originaire, comme on sait, des Gallas de l'Idjou, s'efforçait alors de
restaurer à son profit l'omnipotence impériale; et quoique le
Dedjazmatch du Damote fût son vassal, il trouva opportun de reconnaître
Zaoudé, mais avec le dessein de le déposséder à la première bonne
occasion. Le Dedjadj Zaoudé épousa la Waïzoro Dinnkénech, princesse de
la famille impériale, et de ce mariage était né Guoscho. Gouksa ne tarda
pas à disposer du Damote en faveur d'un de ses lieutenants, et à
l'envoyer, à la tête d'une armée, prendre possession de son investiture.
Zaoudé battit ce nouvel adversaire, et, après quelques années durant
lesquelles il vainquit plusieurs prétendants envoyés contre lui de la
même façon, il s'allia avec le Ras Walde Sillacé, Polémarque du Tegraïe,
et prit rendez-vous avec lui en Bégamdir, pour livrer bataille au Ras
Gouksa. Zaoudé s'avança selon les conventions; mais au dernier moment,
il apprit que son allié, déjà en marche, retournait sur ses pas, et il
se trouva seul, en face d'une armée quatre ou cinq fois plus nombreuse
que la sienne. Ses troupes furent encore réduites par la défection de
quelques importants vassaux, qui, effrayés de son audace, passèrent à
l'ennemi, la veille de la bataille. On le pressa de battre en retraite
pendant qu'il en était encore temps.

--Je mourrai, répondit-il, plutôt que de fuir un ennemi sans l'avoir
combattu.

Il combattit, en effet, et tomba aux mains de son vainqueur. Afin de
soustraire à l'ennemi de sa maison son fils encore enfant, il lui fit
dire de se réfugier auprès de ses parents en Amourou. Chaque année, un
messager lui apportait une baguette à la mesure de la taille de
l'enfant, et il marquait une hoche correspondante sur le mur de sa
prison. La huitième année de sa captivité, ayant reçu une huitième
baguette, il la fit mesurer sur quelques soldats qui le gardaient, et en
trouvant un dont elle égalait la taille:

--Que fait ton père? lui dit-il.

--Il travaille aux champs.

--Oh! moi, père d'Ipsa[14]! Ce fils de paysan est déjà sous le harnais
militaire, et mon fils, à moi, vit inutile dans le pays d'autrui! Va,
dit-il au messager, dis à Guoscho qu'il ceigne ses reins, qu'il repasse
en terre chrétienne, et qu'avec l'aide de Dieu et du sang que je lui ai
donné, il est de taille à conduire des combats et à faire parler de lui.
Dis-lui que ma chaîne me pèse.

  [14] Ipsa était le nom du cheval de guerre de Zaoudé et signifie
    _lumière_ en langue ilmorma ou galla.

    Tout cavalier éthiopien, soit de race chrétienne, soit de race
    ilmorma, adopte un nom pour son premier cheval de combat, et ce nom,
    qui passe à tous les chevaux de combat qu'il aura par la suite, sert
    à le désigner lui-même. Chez les Tegraïens et chez les Gallas
    surtout, il est messéant d'appeler un homme par son nom
    patronymique; on l'appelle en le désignant comme le _père_ de son
    fils aîné ou de son cheval de combat. Ainsi quelqu'un voulant parler
    de Zaoudé ou l'interpeller, l'aurait fait en l'appelant père de
    Guoscho, ou bien père d'Ipsa. Dans son bardit ou thème de guerre,
    chaque guerrier se désignera lui-même d'après cet usage, ou si son
    père a eu quelque notoriété militaire, il se désignera encore au
    moyen du nom qu'on pourrait appeler chevaleresque de son père, comme
    dans cette exclamation de Dedjadj Guoscho: «Oh! moi, fils du père
    d'Ipsa!»

    Comme on l'a vu au sujet de l'autorité des Atsés, les Éthiopiens ne
    séparent pas l'idée d'autorité de l'idée de paternité. Ils traitent
    de _père_ l'homme qui a une autorité sur eux, et ils se disent _ses
    fils_. De plus, le mot _père_ exprime pour eux l'idée de propriété,
    et, pour s'informer à qui appartient tel champ ou telle toge, ils
    demanderont quel est père de ce champ ou de cette toge. _Père
    d'Ipsa_ veut donc dire maître, propriétaire d'Ipsa. C'est une
    conception digne de remarque, que celle d'un peuple qui réunit
    ainsi, sous un seul vocable, les trois idées fondamentales de toute
    société: l'autorité, la paternité et la propriété.

À cet ordre, Guoscho repassa l'Abbaïe et se déclara rebelle en Damote.
Sa jeunesse, sa beauté, son courage, la renommée de son père, redouté du
paysan, mais adoré du soldat, et surtout les respects traditionnels que
l'on conservait pour la race impériale, à laquelle il appartenait par sa
mère, les pieux souvenirs laissés par cette princesse qui venait de
mourir à Jérusalem, où elle était allée en pèlerinage peu après la
dernière défaite de son mari, toutes ces causes contribuèrent à
fortifier son parti. Après plusieurs rencontres partielles, il défit
complètement le Dedjazmatch du Damote. Mais le brave Zaoudé ne put se
réjouir longtemps de la perspective de sa délivrance: il mourut de
maladie, la neuvième année de sa captivité.

Pendant que le Dedjadj Guoscho était en Amourou, les Gallas avaient
voulu le tuer, afin d'empêcher, disaient-ils, que le fils d'une
chrétienne ne tournât plus tard contre eux sa connaissance de leurs
moeurs, de leur langue et de leur état politique. Dès qu'il fut au
pouvoir, il reconnut avec libéralité les soins de ses protecteurs, qui,
grâce à à son appui, devinrent les premiers de leur petite république.
Mais, comme les Gallas l'avaient prévu, il ravagea leur pays à plusieurs
reprises, depuis l'Amourou jusqu'en Touloma, et les contraignit à cesser
leurs incursions contre les frontières chrétiennes. Néanmoins, pendant
mon séjour à Gondar, lorsqu'il avait été bruit d'une rupture entre lui
et le Ras Ali, les Gallas avaient attaqué sur plusieurs points les
frontières du Gojam et du Damote, et c'était pour les punir que nous
nous mettions en campagne. Le Dedjadj Guoscho n'était pas fâché
d'ailleurs d'avoir ce prétexte de guerre. Ses victoires sur les Gallas
flattaient son amour-propre plus que toutes les autres; elles
enrichissaient son pays, et, dans le secret de sa pensée, il caressait
l'espoir de forcer un jour ce peuple païen à adopter le christianisme.

Un matin, le Prince m'engagea à choisir un cheval parmi ceux qu'il
recevait journellement en tribut, et qu'avant de distribuer à ses
troupes, il faisait essayer devant sa tente.

--En Gojam, me dit-il, à l'exception des ecclésiastiques, tout homme de
bonne condition a son cheval de combat, et il ne convient pas que tu en
sois dépourvu.

Je vis quelques beaux chevaux, mais, par un reste de discrétion
européenne, je ne laissai pas paraître qu'ils me fissent envie; j'eusse
désiré bien davantage savoir les manier comme les cavaliers qui les
montaient, mais la libéralité du Prince ne pouvait aller jusque-là. Un
jour, pendant que le Prince faisait sa sieste et qu'Ymer Sahalou causait
avec moi, à la porte de ma tente, en attendant le réveil de son maître,
il s'éleva un grand tumulte, et nous vîmes arriver sur la place un beau
cheval gris-pommelé. Effrayé par l'aspect du camp, il avançait par
saccades, les crins au vent, la tête haute, les naseaux distendus, et
entraînait avec lui deux robustes palefreniers plutôt qu'il n'était
conduit par eux. J'oubliai un moment Ymer pour admirer ce fougueux
animal sans selle, sans couverture, sans rien qui masquât la beauté de
ses formes.

Après le repas du soir, devant le petit cercle admis à la veillée, le
Prince tourna la conversation de façon à dire qu'il fallait que les
chevaux de mon pays fussent bien supérieurs, puisque je n'en avais pas
encore vu un seul à mon goût en Gojam; et à peine rentré dans ma tente,
un huissier vint de sa part me rendre ce message:

--Pourquoi te cacher de moi Mikaël? Manqué-je de franchise avec toi?
Quand tu comprendras assez l'amarigna pour recevoir mes pensées sans
intermédiaire importun, tu verras jusqu'à quel point tu as ma confiance.
Que t'ai-je donc fait pour que tu restes ainsi toujours sur tes gardes?

Je ne sus répondre que des banalités. L'huissier revint bientôt me dire:

--Voici la parole de Monseigneur:

--Tu es le plus entêté de nous deux; c'est donc moi qui céderai. Tu as
vu ici plus d'un beau cheval, mais, par fierté sans doute, tu as feint
l'indifférence. Aujourd'hui même, tu as admiré le meilleur de mon écurie
et tu m'as refusé toute la soirée le plaisir de me le demander. Je te
l'envoie, et rappelle-toi qu'ainsi que ce cheval, je voudrais fixer tes
prédilections sur moi.

Le cheval dont il s'agissait piétinait déjà devant ma tente. Un écuyer
me remit un harnais complet couvert d'ornements en vermeil; ce harnais,
fait pour le Prince, était le seul de ce genre dans notre armée. Je
sortis pour admirer mon nouveau compagnon. À la lueur des feux, il me
sembla qu'il me regardait avec dédain et colère, et ce ne fut pas sans
appréhension que je songeai au moment où il me faudrait le monter.

Mes connaissances vinrent dès le matin me féliciter. J'appréciais, il
est vrai, la générosité et la courtoisie du Prince; mais je n'en
comprenais pas encore la portée, non plus que celle de l'empressement de
ses gens, dont les manières prirent une nuance de familiarité plus
affectueuse. Dans ce pays féodal, les hommes sont unis par une infinité
de liens qui seraient sans valeur en Europe; ils vivent dans une
dépendance et une solidarité réciproques qu'ils avouent hautement, dont
ils se font gloire, et qui influent sur toutes leurs actions. À leurs
yeux, l'homme affranchi de toute sujétion est en dehors du pacte social;
c'est le cas de l'étranger. En acceptant la mule du Dedjazmatch, j'avais
déjà contracté, selon les moeurs du pays, comme un premier engagement
moral envers lui. Mais en recevant un cheval de combat, je devenais aux
yeux de ses gens l'homme de leur maître; j'étais astreint à le suivre, à
participer pendant quelque temps du moins à sa mauvaise ou à sa bonne
fortune. Quelque bienveillance qu'ils m'eussent témoignée jusque-là,
j'avais été pour eux comme un être à part, sans rapport social avec eux;
j'allais désormais participer à leurs devoirs, à leurs droits; je
cessais d'être pour eux l'étranger, dans le sens antique et hostile de
ce mot, et je devenais leur confrère, leur compagnon.

La Waïzoro Sahalou, qui nous avait accompagnés jusque-là, partit pour
Dima, ville d'asile, où elle devait attendre notre retour; car nous
allions décidément envahir le Liben.

Quittant le plateau du Gojam, nous descendîmes pendant plusieurs heures
les pentes précipitées qui mènent à l'Abbaïe, où nous campâmes. En face
de nous, et dès les galets du fleuve, s'élançaient brusquement, à pic en
plusieurs endroits, les contreforts du plateau du Liben; derrière nous
se dressaient de la même façon ceux du Gojam. Notre armée semblait comme
perdue au fond de cet immense ravin capable d'avoir servi à l'écoulement
des eaux d'un déluge. Les berges gigantesques sont arides, brûlées,
poudreuses, dépourvues de sources, clairsemées de broussailles et
d'arbres épineux dont l'avare feuillage ne donne qu'une dentelle
d'ombre. Cette gorge serait étouffante de chaleur, si quelques brises ne
s'y engouffraient parfois; car lorsque le soleil y plonge, il devient
presque impossible de rester debout sur les galets, tant ils brûlent la
plante des pieds.

Le gué reconnu, toute la journée du lendemain fut employée au passage de
l'armée; plusieurs hommes furent enlevés par les crocodiles, fort
nombreux dans le fleuve.

Comme on sait, l'Abbaïe, dès sa sortie du lac Tsana, enceint le Gojam et
le Damote et en fait comme une presqu'île au milieu des terres. Son lit,
encaissé presque partout profondément, reçoit toutes les eaux pluviales
et tous les cours d'eau. Presque nulle part, le long de ses rives, il ne
féconde des moissons; les riverains ne connaissent de lui que des
maladies endémiques et des désastres. De même que le Takkazé, il semble
recueillir ses trésors, et, comme un larron, cachant son cours dans des
profondeurs, il va les déverser sur les terres de la Nubie et de
l'Égypte. Du reste, à l'exception de quelques petites rivières qui
coulent à pleins bords, tous les cours d'eau de l'Éthiopie sont des
torrents, et leurs bords, dans les kouallas ou basses terres, sont
infestés de fièvres durant plusieurs mois de l'année. Une répartition
divine, sans doute, a voulu que les deux plus grands fleuves de la
fertile Éthiopie ne pussent servir qu'à entraîner ses terres et le
surplus de sa fécondité, pour aller les distribuer à d'autres contrées
dont ils sont la providence, et auxquelles ils apportent une abondance
proverbiale depuis l'origine des siècles.

Avant la pointe du jour, Ymer-Sahalou, notre chef d'avant-garde, partit
avec 2,000 hommes environ pour éclairer notre marche. Au soleil levant,
l'armée le suivit, et, après avoir gravi pendant plus de quatre heures
des sentiers tortueux et difficiles, le Prince, entouré d'un grand
nombre de chefs, atteignit un dernier ressaut spacieux et richement
cultivé, qui soutenait l'assise supérieure ou deuga du Liben. Là nous
attendait Ymer-Sahalou, avec plusieurs milliers d'hommes, qui, dans
l'espoir du pillage, s'étaient mis en marche de nuit. Les troupes
affluèrent rapidement. Le Prince les réunit par masses, et, se plaçant
derrière avec les timbaliers et quelques-uns de ses principaux
seigneurs, il désigna une petite arrière-garde pour la protection des
bagages encore engagés dans la montée. Les timbaliers battirent la
marche, et l'armée, trompettes sonnantes, s'ébranla au pas gymnastique;
prairies, cultures, jeunes arbres, broussailles, clôtures, tout fut
foulé, brisé, nivelé sous nos pas. Le Dedjazmatch et ses seigneurs
s'accordèrent à évaluer à plus de 30,000 les fantassins rondeliers, les
fusiliers à 1,900, et les cavaliers à près de 5,000. Mais les Éthiopiens
sont peu exacts dans leurs évaluations, lorsque le nombre de leurs
troupes dépasse une dizaine de mille hommes. Ils tiennent un compte plus
rigoureux des fusiliers, parce que le nombre en est toujours restreint,
et que les armes à feu constituent, outre la force, la principale
richesse mobilière des Polémarques. Il m'était fort difficile de
contrôler leur évaluation. Les masses irrégulières que nous avions sous
les yeux se déformaient d'un moment à l'autre; on ne pouvait distinguer
des files, et il n'y avait ni drapeau, ni guidon, ni fanion qui indiquât
une unité numérique à prendre pour base. Cependant, vu l'étendue du
terrain que nous occupions, et prenant pour mesure approximative
l'espace occupé par cent hommes, j'estimai à 27,000 le nombre de nos
combattants; ce qui, considérant les habitudes des armées indigènes,
impliquait que l'armée entière comptait au moins 40,000 âmes.

Après une marche d'environ trois quarts d'heure, nous fîmes halte près
d'un magnifique _warka_. Lorsque les trompettes de notre arrière-garde
nous annoncèrent son approche, les timbaliers battirent au pillage, et à
cette batterie impatiemment attendue, les soldats s'élancèrent en
poussant de grandes clameurs. Les masses se rompirent, se disséminèrent
par bandes et disparurent derrière les plis du terrain; nous entendions
encore leurs cris, que nos yeux ne les voyaient déjà plus. Le silence et
la solitude où nous restâmes étaient saisissants; notre armée s'était
dissipée comme par enchantement, laissant derrière elle le squelette
d'un camp, les femmes, les plus jeunes pages, les hommes sans armes
voués aux bas services, quelques chefs et le Dedjazmatch, qui se retira
sous sa tente plantée à l'ombre du warka.

Le warka, le plus bel arbre de l'Éthiopie, ne vient pas en pays deuga,
et prospère surtout dans les plus bas kouallas, où il atteint des
dimensions colossales. Partout où il se montre, il semble attirer les
troupes de voyageurs et les caravanes, qu'il couvre d'une ombre épaisse
et spacieuse.

Bientôt des colonnes de fumée s'élevant au loin, nous annoncèrent que
l'oeuvre de destruction commençait.

Je fis remarquer au Dedjazmatch que, dégarnis comme nous l'étions, trois
cents cavaliers gallas, bien embusqués, pourraient nous enlever
aisément, et que, bien que nombreux, nos soldats seraient impuissants à
regagner le Gojam; j'ajoutai qu'en Europe, une imprudence pareille nous
perdrait infailliblement. Le Prince sourit de mes craintes et m'expliqua
la façon dont il conduisait la guerre.

Les Gallas établis au sud de l'Abbaïe ne savent faire que la guerre
d'escarmouches, leur morcellement en petites communautés hostiles les
ayant accoutumés à des engagements, où souvent le nombre des combattants
n'excède pas deux ou trois cents, et, dans aucun cas, ne dépasse cinq à
six mille. Ils ignorent l'usage des armes à feu. Leur bouclier, rond
comme celui des Gojamites, est plus convexe, un peu plus étroit et de
meilleure qualité. Ils portent à la ceinture un coutelas légèrement
courbe, à deux tranchants, dont la longueur varie entre 50 et 60
centimètres; leur arme principale est une tragule ou javelot, à fer
large, d'une longueur qui varie entre 2 mètres et 2 mètres 30. Ils
excellent à lancer cette arme, que quelques-uns de leurs cavaliers
envoient jusqu'à 90 mètres de distance, dans les combats de cavalerie,
une distance de 40 à 50 mètres étant considérée parmi eux comme une
portée ordinaire. L'armement supérieur des Gojamites, et surtout la vue
de leurs bandes, relativement si nombreuses, les portent toujours à
fuir. Mais lorsque les envahisseurs se dispersent pour le pillage, et
surtout lorsqu'ils commencent à rentrer avec leur butin, ils font un
retour offensif, et les harcellent jusqu'au camp, profitant, pour les
accabler parfois, de leur ignorance du terrain. La sécurité des
Gojamites dépend de la fermeté et de l'intelligence du chef chargé de
diriger l'arrière-garde, dont l'importance varie selon la configuration
du pays et la réputation belliqueuse des habitants. Il est très-rare que
ces Gallas attaquent un camp un peu considérable de jour, quelque
dégarni de soldats qu'il puisse être. Le Dedjazmatch jugeait d'ailleurs
que nous étions encore trop près de l'Abbaïe pour avoir à craindre une
surprise de cette nature.

L'invasion dont j'étais le témoin réveillait naturellement en moi le
souvenir de ces hordes de barbares lancées jadis à la destruction des
plus riches contrées de l'Europe, et me donnait une idée saisissante et
sinistre de ces immenses tragédies, qui, heureusement, ne se voient plus
chez nous, où chaque famille se sentait isolée en face d'une armée, dont
elle surexcitait la férocité par sa faiblesse même.

Bientôt quelques cavaliers arrivèrent à toute bride, en débitant leurs
thèmes de guerre; ils rapportaient d'horribles dépouilles humaines
appendues à leurs boucliers ou au frontal de leurs chevaux. Fantassins
et cavaliers se succédèrent, chargés de butin, et poussant devant eux
des prisonniers: des femmes, des enfants et même des vieillards. Ces
tristes spectacles me portèrent à faire une remarque un peu sévère, qui,
quoique faite en mauvais amarigna, fut comprise et répétée. Au repas du
soir, pour la première fois, le Prince ne causa pas avec moi; le
lendemain, il me fit appeler avant le déjeuner et me dit:

--Revenons un peu sur tes paroles d'hier. La guerre que nous faisons te
paraît peu digne de ce nom? Il faut pourtant bien réprimer les cruautés
que ces païens commettent sur nos frontières, où ils éventrent même nos
femmes enceintes. Je les menace, ils n'en tiennent pas compte; je viens
les combattre, ils n'acceptent pas la bataille; nous détruisons alors
leur pays, et comme ils sont braves, l'espoir de se venger les ramène à
notre portée. Quant aux cruautés de nos soldats, surtout celles de nos
paysans auxiliaires, je les déplore; mais d'une part, ce sont des
représailles; de l'autre, tu dois savoir que des soldats qui agissent
isolément sont ordinairement plus inhumains que lorsqu'ils combattent
par troupes. Si les panthères pouvaient aller par bandes, elles
deviendraient moins cruelles. Les Gallas ont quelques belles qualités
sans doute, mais ils ne les mettent en exercice qu'entre eux; dans leurs
relations avec nous, ils deviennent mauvais, et nous ne pouvons les
atteindre qu'en agissant comme eux. Pèse un peu toutes ces
circonstances, et avec le temps, ton opinion se modifiera, j'en suis
sûr.

Un soir, rentrant fort tard, par une obscurité profonde, je trébuchai
contre un homme couché auprès des restes du feu allumé, suivant l'usage,
devant ma tente. Les hommes de garde endormis furent sur pied à
l'instant; on apporta une torche, et nous vîmes un Galla, presque nu,
qui s'était glissé parmi les dormeurs. Outre deux blessures, le
malheureux avait subi l'éviration. Je lui fis donner une boisson
composée de miel et de graine de lin, et on l'étendit sur un lit
d'herbes sèches, à côté d'un bon feu. Le lendemain, il me fit par
interprète le récit suivant:

--Je suis maître de maison; j'ai épousé une fille de bon lieu, et j'ai
deux enfants. Ayant conduit mon bétail dans un district voisin, je
revenais pour prendre ma famille, lorsque je fus surpris et mutilé par
vos soldats. Ma femme avec mes enfants a été entraînée par vos hommes,
mon frère blessé et emmené également, et nos maisons sont incendiées. Me
trouvant seul au milieu de ruines, exposé aux oiseaux de proie
qu'alléchaient mes blessures, je me suis traîné du côté où ma famille
avait disparu. Les hyènes sont venues avec la nuit, et je me suis
réfugié dans votre camp. C'est le Maître du ciel bleu qui m'a conduit,
puisque je n'ai plus ni soif, ni froid, et que j'ai un lit entre mon
corps et la terre. Tu dois être un homme puissant, car ta tente est
voisine de celle de Zaoudé Guoscho; achève donc ce que tu as commencé,
fais-moi rendre ma femme, mes fils et mon frère; que je les voie en
mourant.

Le Prince voulut bien consentir à ma demande. Des prisonnières nous
firent découvrir la femme du Galla, qui, après avoir longtemps parcouru
le camp avec un huissier du Prince, revint accompagnée de son beau-frère
et de deux enfants, un gentil garçon d'une dizaine d'années, et un autre
de deux ou trois ans, qu'elle portait à chevauchons sur sa hanche. Toute
la vie du blessé sembla remonter dans son regard. J'annonçai à ces
infortunés que devant nous mettre en marche le jour suivant, j'allais,
afin de les soustraire aux violences de nos traînards, les faire
escorter jusqu'à une certaine distance d'où ils pourraient rejoindre
leurs compatriotes. Le blessé demanda alors instamment à devenir mon
fils adoptif, et mes gens m'engagèrent tant à satisfaire à ce voeu d'un
moribond, que je m'y rendis.

L'adoption, usage emprunté aux Éthiopiens par la plupart des peuples qui
les environnent, se pratique de la façon suivante: celui ou celle qui
adopte présente le sein aux lèvres de l'adopté, qui s'engage par serment
à se conduire comme un fils. Dans quelques endroits, selon les
circonstances, l'adoptant présente le sein et le pouce, ou, comme chez
les Gallas, le pouce seulement. Cette parenté conventionnelle, reconnue
du reste par les us et coutumes, entraîne parfois, comme toutes choses,
des conséquences abusives, mais elle produit souvent aussi les effets
les plus salutaires.

En partant, le blessé me dit:

--Tu m'as trouvé déchu, car je ne suis plus rien; mais je vaux quelque
chose par mes parents; on compte parmi eux de véritables fils d'hommes,
dont le bon vouloir est recherché. Tu m'as recueilli et tu as fait
rentrer en moi mon âme, en me disant: «Voilà ta femme, tes enfants, ton
frère; je te les donne.» Tu es, dit-on, d'un pays bien éloigné du Gojam,
et tu marches devant toi à travers le monde; peut-être viendras-tu un
jour chez nous. Si je vis, je te donnerai un cheval, des bêtes grasses,
du miel parfumé; mes parents et tous mes voisins t'accueilleront comme
un des nôtres, car tous dans nos pays apprendront ta conduite envers
moi. Si je suis revêtu de _la toge qui ne s'use pas_ (la terre), mes
fils reconnaîtront ma dette. Quoi qu'il arrive, que le bien que tu nous
fais retombe sur toi comme une pluie!

La femme, qui était jolie, ajouta:

--Sois protégé de Dieu, pour m'avoir rendu mes enfants, mon mari, mon
pays et mon protecteur naturel, dit-elle naïvement en désignant son
beau-frère.

J'appris à cette occasion que, comme chez les Hébreux, la loi du Lévirat
était en pleine vigueur parmi les Gallas, et que la femme du blessé
était désormais considérée comme veuve.

Pendant trois semaines, nous parcourûmes par petites étapes les
woïna-deugas du Liben. L'armée allait au pillage: tantôt c'étaient tous
les soldats, tantôt ceux du camp de droite, ou du camp de gauche, ou du
camp de derrière seulement; et quand nous avions épuisé les ressources
dans un rayon de quelques milles, nous portions nos tentes plus loin.
Peu après le départ de l'avant-garde, les batteries des timbales
annonçaient que le Dedjazmatch se mettait en marche; à ce signal,
l'armée s'ébranlait en tumulte et évacuait rapidement le camp;
cavaliers, fantassins, fusiliers, femmes, pages, bêtes de charge,
porteurs de civières, fourmillaient sans ordre le long de la route;
l'arrière-garde poussait les traînards. Un passage difficile se
présentait-il, on mettait des heures entières à le franchir, au milieu
d'accidents et de rixes de toutes natures; ces jours là, l'arrière-garde
n'arrivait au camp qu'à la tombée de la nuit. À tel ou tel de ces
passages, cinq cents Gallas, bien conduits, eussent pu amener notre
déroute complète. La confiance était telle que, malgré la défense du
Prince, de petites bandes s'engageaient imprudemment dans le pays sur
les flancs de l'armée en marche, et que des maraudeurs se détachaient
vers quelque point supposé inexploré; les Gallas les enlevaient
quelquefois, comme aussi quelques traînards. De pareils actes
d'indiscipline nous firent éprouver trois ou quatre fois des pertes
sensibles; néanmoins, la moyenne ne dépassait guère une vingtaine
d'hommes par jour; l'ennemi en perdait un nombre bien plus grand.

Nous montâmes sur le deuga du Liben, et nous campâmes dans des plaines
boisées où les Gallas nous inquiétèrent beaucoup. De jour, ils
attaquaient de tous côtés nos soldats au pillage, et, la nuit, malgré
les grands abattis d'arbres dont nous entourions notre camp, ils nous
assaillaient de projectiles sur plusieurs points de notre périmètre et
tuaient ainsi des hommes endormis, des femmes, des pages, des chevaux ou
des mules. Un soir, ces attaques plus multiples et plus vives nous
tinrent en éveil; il pouvait être onze heures, la lune était pleine et
nos hommes escarmouchaient en dehors de nos défenses; mais la lune se
voilant subitement, ils rentrèrent de peur d'être enlevés, car le haut
Liben est réputé pour le nombre et l'adresse de ses cavaliers. Un Galla
s'approcha de nos défenses, et, d'une voix sonore, demanda à être
écouté:

--Ô fils de Zaoudé! ô Guoscho! tu comprends notre langue, dit-il.
Pourquoi viens-tu dans le pays des paisibles Gallas? Pourquoi aiguiser
sur nous tes sabres et tes javelines? pourquoi faire tonner tes
carabines? Le père du ciel lui-même ne fait pas autant de bruit que toi.
Si nos compatriotes des frontières t'ont offensé, pourquoi te venger sur
nous? Pourquoi quitter tes demeures en pierre, bien assises, pour
promener jusqu'ici tes maisons de toile, incendier, dévaster notre pays,
entraîner nos femmes, affamer nos bestiaux et pousser nos hommes au
désespoir? Souviens-toi du sang de Zaoudé. Si tu ne crains pas que nous
détruisions ton pays, crains Dieu; n'as-tu rien à lui demander? Comme tu
écouteras ma prière, il écoutera les tiennes. Rends-moi mon père fait
prisonnier aujourd'hui; il ne peut payer rançon, il est vieux, il n'a
que ses fils pour tout bien, et nous ne possédons que nos femmes, nos
enfants, nos boucliers et quelques bestiaux à peine suffisants pour nous
nourrir, tandis que tes soldats à toi égorgent tout un troupeau pour
choisir une bouchée de viande à leur goût, laissant le reste aux
vautours et aux hyènes. Ô fils de Zaoudé! renvoie-nous un vieillard qui
n'a de valeur que pour ses enfants!

C'était beau de voir, au milieu de la nuit, nos soldats debout, en
armes, éclairés par les flammes dansantes du bivac, suivant
attentivement la voix vibrante de cet étrange harangueur. On lui cria
d'attendre. Avant qu'il eût achevé, un vieillard d'apparence chétive se
présenta en disant:

--Ô Guoscho! c'est moi qui suis le père.

Le Prince le questionnait, lorsque soudain la lune reparaissant, le
harangueur poussa un hurlement de guerre qu'il termina par un
ricanement, et nous entendîmes le bruissement des branches qu'il
froissait dans sa fuite. À distance, il nous cria:

--Traîtres Gojamites! vos carabines attendaient la lune, n'est-ce pas?
Gardez le vieillard: faites-en ce que vous voudrez; mais il ne vous
servira pas d'appeau. Venez donc un peu ici, javeline à javeline.

Le Prince fit sortir une troupe avec un homme criant dans la langue des
Gallas:

--Assurance! voici le prisonnier.

Celui-ci criait également, mais en vain. Ils furent assaillis par des
projectiles, et, malheureusement, trois ou quatre des nôtres rentrèrent
blessés. Le pauvre vieillard tremblait en reparaissant devant le Prince,
qui lui dit:

--Nous valons mieux que vous autres; va-t'en, si tu veux.

Le vieillard se prosterna; puis, s'arrêtant un instant à l'issue du camp
pour s'annoncer à ses compatriotes, il disparut dans les fourrés.
L'ennemi nous cria:

--À la bonne heure! Maintenant reprenons la grande affaire.

Et quelques javelots vinrent de loin se ficher entre nos huttes, mais ce
fut la fin des hostilités pour cette nuit-là.

La richesse du deuga du Liben, comme celle de presque tous les deugas
éthiopiens, consistait en bétail, en chevaux et en objets de valeur
faciles à soustraire à nos recherches. Ayant envoyé leurs femmes et
leurs troupeaux dans les kouallas à l'Ouest, les habitants, cavaliers
habiles et belliqueux, avaient pris tout d'abord l'ascendant sur les
nôtres, dont les chevaux du reste manquaient de nourriture suffisante.
Nos fantassins rondeliers, même nos fusiliers n'osaient guère
escarmoucher en plaine, de peur d'être enlevés par l'ennemi; enfin, nos
nuits étaient si peu tranquilles, qu'on résolut de retourner vers
l'Abbaïe, en parcourant les woïna-deugas et les kouallas, où nous
devions trouver en abondance des grains dont nous manquions, des
troupeaux, et où notre nombreuse infanterie pourrait reprendre tous ses
avantages.

L'aspect du pays que nous avions parcouru depuis l'Abbaïe était fort
beau. Les Gallas, pasteurs à l'origine, se préoccupent encore avec
prédilection du soin de leurs troupeaux; c'est en les poussant devant
eux qu'ils ont marché à la conquête des terres qu'ils possèdent, et où
ils se sont établis d'une façon conforme à leur occupation favorite. Au
lieu d'être réunies en villages ou en hameaux, leurs maisons sont
éparpillées au milieu de leurs champs et de leurs prairies, et
ressemblent même à leurs anciennes tentes rondes qu'ils auraient
recouvertes en chaume. À moins d'invasion exceptionnelle comme la nôtre,
ils n'ont jamais à souffrir du passage des armées et des dévastations
qui en sont la suite. Aucun ennemi ne venant ébrancher ou abattre les
arbres qu'ils aiment tant à planter auprès de leurs habitations, la
verdure et l'ombre réjouissent partout les yeux et donnent au paysage
une richesse et une variété qui en font comme un jardin sans bornes. Le
climat sain, égal et tempéré, la fertilité du sol, la beauté des
habitants, la sécurité dans laquelle leurs demeures semblent assises,
font rêver de s'arrêter en si beau pays. Souvent, durant nos marches, on
voyait un soldat fatigué quitter son rang, s'affaisser jusqu'à terre en
glissant le long de la hampe de sa javeline et dire, en contemplant le
site:

--Hein, vous autres! quel dommage que cette terre ne soit pas
chrétienne! comme on y attendrait bien la fin de ses jours!

Nous apprîmes par des prisonniers que les Gallas du deuga, supposant que
nous prolongerions notre séjour chez eux, avaient convoqué leurs
compatriotes des districts éloignés, pour nous attaquer le lendemain
avec des forces considérables, consistant surtout en cavalerie. Le
Dedjazmatch transporta immédiatement son camp sur un premier versant de
la descente de woïna-deuga, où le terrain étroit, courant entre un
immense ravin, presque à pic, d'une longueur d'environ cinq milles, et
la berge du deuga, haute d'environ huit cents mètres, nous mettaient à
l'abri de la cavalerie ennemie. Le soir, il prévint par ban l'armée de
se tenir prête à se remettre en marche au petit jour.

Dès que notre arrière-garde évacuait nos campements, les Gallas, qui
nous épiaient toujours, y entraient par petits groupes. J'éprouvai le
désir d'en profiter pour les voir de plus près. Comme d'habitude, le
Prince, en sortant à mule de sa tente, me donna le bonjour et m'invita
du geste à le suivre. Mais je le laissai partir. L'armée s'écoula, et
pour me soustraire aux perquisitions que l'arrière-garde faisait dans le
camp avant de le quitter, je me retirai derrière un grand rocher avec
quatre de mes hommes: l'un conduisait mon cheval, plus embarrassant
qu'utile; l'autre portait ma carabine; le troisième, mon bouclier et ma
javeline; mon drogman, un peu à contre-coeur, faisait le quatrième. Aux
timbales, aux trompettes, aux flûtes, aux cris, à tout le vacarme de
l'évacuation, succéda un lourd silence, interrompu seulement par les
oiseaux encore mal rassurés, qui, d'intervalle en intervalle,
s'encourageaient timidement à reprendre leurs chants du matin. Quoique
nous ne pussions rien découvrir, un instinct, qui depuis m'a souvent
servi dans des circonstances analogues, m'avertissait que le terrain
devenait de plus en plus hostile. Soudain, nous entendîmes le cri galla:
_Hallelle! hallelle!_ signifiant: Frappe! tue! et nous vîmes trois
hommes fuyant entre les huttes et serrés de près par douze ou quatorze
Gallas. Au même instant sortirent d'une embuscade des cavaliers qu'à
leurs housses rouges nous reconnûmes pour des nôtres. À leur vue, les
Gallas se détournèrent pour gagner le grand ravin. Nous essayâmes les
uns et les autres de leur couper la retraite, mais ils avaient trop
d'avance. Arrivé un des premiers sur le bord, je pus les voir dévaler en
bondissant, comme des chamois sur les blocs éboulés qui hérissaient la
berge; ils s'arrêtèrent à une portée de fusil et nous crièrent des
injures.

Nos gens de l'embuscade nous rejoignirent. C'était un chalaka ou chef de
millier nommé Beutto qui, avec une vingtaine de cavaliers, avait voulu,
courir aventure; il me sauta au cou en riant aux éclats et me reprocha
de ne lui avoir pas communiqué mon dessein.

Des trois hommes poursuivis par les Gallas, l'un mortellement blessé au
mollet, et un autre le ventre ouvert, gisaient à terre; le troisième
avait eu le bonheur d'échapper à plusieurs javelines qu'on lui avait
lancées, et qui, fichées dans le sol de distance en distance,
jalonnaient la ligne en zig-zag qu'il avait suivie dans sa fuite. Un
quatrième, que nous n'avions point vu, était sans vie et affreusement
mutilé à côté d'un feu sur lequel fumaient des grillades. Les deux
blessés nous suppliaient de ne point les abandonner; mais notre position
s'aggravait d'instant en instant. Les Gallas surgissaient déjà en nombre
sur les crêtes du deuga dominant la droite de notre route vers l'armée;
ils pouvaient nous compter; notre arrière-garde devait être loin, et
pour la rejoindre, nous avions à suivre un terrain buissonneux,
favorable aux surprises. Le soldat blessé au mollet cessa brusquement
ses supplications, roidit ses membres et expira. L'autre criait:

--Ô fils d'hommes, au nom de la Vierge, ne me laissez pas ici; en moi
vous rachèterez vos âmes; saint Georges veillera sur vous jusqu'au camp!

Un d'entre nous fit observer que ce serait une belle prouesse que
d'empêcher l'ennemi de mutiler le mort et d'achever le blessé; et vite,
de sa ceinture, on lui fit un bandage pour contenir ses entrailles, puis
on l'attacha en selle; le corps de son compagnon fut mis en travers sur
un autre cheval. Mais cela nous avait fait perdre quelques minutes.

Nous partîmes, en appuyant notre gauche le long du ravin. Ma carabine et
celle d'un de nos compagnons, nommé Abba-Boulla, étant les seules armes
à feu de notre troupe; on nous mit en tête, comptant sur l'effet que
produirait la vue de ces armes. Beutto, avec sept ou huit cavaliers,
ferma la marche.

Bientôt parurent des Gallas se glissant derrière les broussailles sur
notre droite, pour nous intercepter le passage; nous les gagnâmes de
vitesse, et ils disparurent sous bois. Nous profitâmes d'un bas-fond
pour coucher furtivement dans le lit d'un torrent, et sous des détritus
d'arbres, le cadavre de notre compagnon. Nos prudents ennemis, que nous
décélaient parfois les accidents du terrain ou le bruit des cailloux
roulant sous leurs pas, nous suivaient toujours, mais nous leur
échappions. Abba-Boulla, du haut de son grand cheval blanc, ne cessait
de braquer vers les points suspects sa carabine qu'il agitait comme un
télégraphe. Notre chance, si heureuse jusque-là, nous donna l'espoir de
rejoindre les nôtres. Chemin faisant, le blessé nous expliqua sa
mésaventure. Le désir de tuer un Galla l'avait porté à s'embusquer dans
le camp avec trois de ses camarades; mais la vue d'un boeuf égorgé, dont
la belle viande était presque intacte, les ayant mis en appétit, ils
s'oublièrent au point d'en faire des grillades qu'ils mangeaient autour
du feu, lorsqu'un javelot, en venant se ficher dans la poitrine de l'un
d'eux, fit détaler les trois autres.

Ayant enfin tourné le ravin, nous arrivâmes à un endroit où
l'arrière-garde venait d'avoir affaire avec des Gallas embusqués dans
des grottes. Un jeune soldat gojamite, couché parmi sept ou huit morts,
se souleva sur son bouclier, nous regarda silencieusement d'abord, puis
nous dit:

--Ô frères, soyez les bienvenus. Relevez-moi.

Son calme, et la mâle élégance de sa pose me rappelèrent ces gladiateurs
des arènes romaines, qui s'étudiaient à mourir de façon à mêler les
applaudissements du cirque aux angoisses de leur agonie. À l'assaut
d'une des grottes, une grosse pierre poussée par les Gallas lui avait
brisé la jambe et l'avait envoyé rouler jusqu'au lieu où il était. Un
des nôtres le mit sur son cheval.

Cependant une troupe d'une vingtaine de Gallas se démasqua résolument et
marcha sur nous. Le terrain étant trop mauvais pour les chevaux, nous
les laissâmes avec les blessés au pied d'un rocher, et nous prîmes
l'offensive avec une décision qui décontenança l'ennemi. La déroute
commence par les yeux, a dit Tacite. Les Gallas furent culbutés, ils
eurent deux hommes tués et plusieurs blessés. Le brave Beutto nous cria
de ménager le terrain, et nous empêcha de céder à l'attraction de
l'ennemi, dont la tactique était de nous éloigner de nos montures. Plus
loin, une charge imprévue, exécutée par Beutto et quelques cavaliers,
coûta encore à l'ennemi deux hommes et un cheval. Nous approchions de
notre camp. Bientôt des femmes, occupées à ramasser du bois, jetèrent
l'alarme, et nos maladroits ennemis, en voyant des cavaliers et des
fantassins accourir à notre secours, disparurent une dernière fois.

À peine rentré dans ma tente, le Dedjazmatch m'envoya souhaiter la
bienvenue; il m'avait fait chercher partout pour le déjeuner; ma part
était réservée, et il voulut que je la prisse devant lui.

--Si tu m'eusses consulté, seigneur maraudeur, me dit-il, je t'eusse
donné une compagnie de fusiliers, et tu eusses pu joncher d'ennemis ta
promenade.

Apprenant que le Chalaka Beutto était avec moi, il le fit mander.
Celui-ci, pour excuser son acte d'indiscipline, insista sur la
coïncidence fortuite qui l'avait heureusement mis à même de me ramener
au camp. Le Prince se fit rendre un compte détaillé de notre matinée.
Les familiers forcèrent l'entrée; on fit venir de l'hydromel, les
trouvères accoururent, et l'on se mit gaîment à boire jusqu'au repas du
soir.

J'avais obéi un peu étourdiment au désir de voir par moi-même ce qu'on
me racontait des Gallas guerroyant en enfants perdus. Notre campagne
tirait à sa fin, les occasions allaient manquer, et j'avais cru pouvoir
sortir un instant de la sécurité qui m'enveloppait auprès du Prince,
pour y rentrer sitôt ma curiosité satisfaite. Mais aucun passage étroit
n'ayant entravé sa route, l'armée, ce jour-là, avait fait son étape bien
plus promptement que d'habitude, ce qui nous avait empêchés de rejoindre
l'arrière-garde, quoique pendant plus de quatre heures nous eussions
accéléré le pas. Les moeurs militaires indigènes tolèrent des escapades
de ce genre; mais si, d'une part, elles dénotent un esprit d'aventure
qui ne déplait pas aux Éthiopiens, de l'autre, elles leur paraissent peu
compatibles avec un rang de quelque importance; aussi le Chalaka Beutto,
un des familiers du Prince, regardé comme destiné à un avenir brillant,
crut-il devoir s'en justifier comme d'une dernière folie de jeunesse. Ce
qui d'ailleurs nous excusait le mieux était notre heureuse chance
d'avoir recueilli deux blessés abandonnés par l'arrière-garde.

Quelques années après, l'armée traversait une rivière dont le gué était
dangereux, et j'étais en aval avec une troupe de nageurs pour venir en
aide aux hommes que le courant entraînait. Parmi ceux qu'on retira de
l'eau, il s'en trouva un ayant sur l'abdomen une large cicatrice, et mes
gens lui ayant demandé à quelle affaire il avait reçu cette blessure:

--En Liben, dit-il; votre maître était encore parmi mes sauveurs, et je
désire le remercier cette fois.

En deux mots, il raconta aux assistants à quel heureux hasard il devait
d'avoir échappé aux Gallas; puis il vint me saluer et s'en alla.

L'armée marcha encore deux jours, de façon à faire croire à l'ennemi que
nous allions repasser l'Abbaïe; mais, faisant volte-face, nous
remontâmes sur un woïna-deuga, dans l'espoir que les habitants, nous
ayant vus descendre vers l'Abbaïe, auraient ramené leurs troupeaux, qu'à
notre première approche ils avaient mis en sûreté dans un quartier
éloigné. Notre stratagème ne nous réussit qu'imparfaitement.

Non loin de là, se trouvait un monument monolithe, célèbre par la
vénération dont il était l'objet chez les Gallas. Les traditions
gojamites l'attribuaient au conquérant Ahmed Gragne. Selon les unes,
Gragne poursuivant les débris de l'armée impériale jusqu'en Liben, pays
alors chrétien, qui faisait partie du Grand Damote, après avoir fait
incendier les églises, dressa ce menhir ou pierre fichée, pour indiquer
le _kibleh_ ou direction de la Mecque; selon d'autres, il la planta
comme borne d'une de ses courses victorieuses; selon d'autres enfin,
c'était une pierre tumulaire marquant le lieu où un de ses favoris était
tombé en combattant. Ces traditions s'étaient converties chez les Gallas
en superstitions grossières qui les portaient à vénérer cette pierre, à
lui faire, à certaines époques de l'année, des onctions de beurre, de
graisse et de parfums, et à y accomplir des tauroboles et même, dit-on,
des sacrifices humains. Le Dedjazmatch crut de son devoir de chrétien de
détruire ce monument d'idolâtrie; sa vanité se trouvait d'ailleurs
flattée de l'idée d'effacer les traces du conquérant musulman. Laissant
l'armée au camp sous le commandement du chef d'avant-garde, il partit à
la pointe du jour, avec huit à neuf cents cavaliers d'élite, et après
environ trois heures de marche, nous atteignîmes le monolithe.

Ce monolithe, haut de près de deux mètres, était dressé au sommet d'une
petite butte. L'aspect des terrains environnants donnait à supposer
qu'il avait dû être apporté de loin. Sa forme un peu en pointe était
celle d'une pierre druidique; des amulettes, des onctions de beurre, des
péritoines d'animaux et des parfums couvraient sa partie supérieure; des
fils votifs de différentes couleurs entouraient sa base, où l'on voyait
l'usure produite par les armes que les Gallas y aiguisaient afin de les
rendre victorieuses.

--Qui m'aime fasse comme moi! dit le Prince, en jetant quelques
broutilles contre l'idole. Et grâce à l'empressement de chacun, elle
disparut sous un énorme bûcher. Bientôt l'intensité des flammes força
notre cercle à s'élargir. Nous espérions que la pierre éclaterait; mais
lorsque le combustible se fut affaissé en cendres, elle reparut dans son
intégrité. On dispersa le feu. Plusieurs hommes chargèrent à bras un
tronc d'arbre, et, balançant leurs efforts, donnèrent à plusieurs
reprises de ce bélier improvisé; mais elle resta encore inébranlée. Les
superstitions des assistants s'éveillaient, lorsqu'un homme vigoureux,
en ruant une lourde pierre, fit enfin sauter un éclat du sommet. On
poussa des hourras.

--Très-bien! dit le Prince, mais cela ne suffit pas; dussé-je venir
camper ici, il faut que je la détruise.

Au moyen de forts _enkassés_, espèce d'épieux, on la déchaussa à
grand'peine, sa partie enfouie étant la plus longue et la plus grosse;
on la fit basculer sur un lit de bois sec, on l'entoura encore de
combustible, et après qu'elle eut été maintenue longtemps encore dans un
immense brasier, elle finit par se fendiller de toutes parts. On la
brisa; et, jaloux de compléter l'oeuvre de destruction, on combla sa
large alvéole et l'on dispersa au loin les fragments de ce monument
d'idolâtrie.

Mais les préoccupations du Prince et des chefs étaient déjà tournées
d'un autre côté; on apercevait à l'horizon des bandes noires glissant
dans la direction de notre camp. Pendant les quelques heures que nous
venions de passer au même endroit, les Gallas, qui, le matin, n'avaient
fait qu'apparaître à distance par petits pelotons, rassemblaient leur
cavalerie pour intercepter notre retour.

Excepté sur quelques points, le terrain à parcourir était plat; nos neuf
cents cavaliers ne redoutaient pour eux-mêmes aucune rencontre, mais nos
gens à pied allaient entraver leurs évolutions. Lorsque le Dedjazmatch
ne prenait pour escorte que de la cavalerie, il arrivait ordinairement
que, malgré ses ordres, des fantassins, dans l'espoir d'avoir à se
signaler sous ses yeux, suivaient à leurs risques et périls les
mouvements rapides de l'escorte; de plus, pour ménager leurs chevaux de
combat, beaucoup de cavaliers les faisaient conduire à la main par leurs
palefreniers ou leurs servants d'armes à pied; ce qui fit qu'en cette
circonstance, étant partis le matin, imparfaitement renseignés, et
croyant n'avoir à faire qu'une petite course avant le déjeuner, nous
nous trouvions à plusieurs lieues de notre camp, avec plus de quatre
cents fantassins à protéger en plaine contre la cavalerie ennemie.

On s'était bien aperçu du danger qui grandissait autour de nous, mais en
véritable soldat chacun avait dissimulé cette préoccupation: les chefs
se plaisantaient sur leur gaucherie à manier l'enkassé ou à faire du
bois; les soldats se livraient à mille espiègleries. On avait ri et joué
comme des enfants. Notre besogne terminée, le silence se fit subitement.
Le Prince excepté, chacun quitta sa toge, s'alestit, s'assura de ses
armes, du harnais de son cheval, et nous partîmes: deux cents cavaliers
environ en avant-garde, les piétons, nos trente fusiliers et les hommes
à mule au centre; le Prince à l'arrière-garde; chaque corps étant à
environ cent mètres l'un de l'autre. Nos fantassins prirent le pas
gymnastique, et bientôt les cavaliers ennemis, qu'on estima à plus de
deux mille, nous enveloppèrent en fer à cheval. Je fus frappé de
l'entente avec laquelle nos gens, sans ordres donnés, répondirent à
cette manoeuvre. Nos trois corps serrèrent les distances; éclaireurs,
flanqueurs, escarmoucheurs, relais, se détachèrent simultanément et
prirent l'offensive sur tous les points. Les Gallas essayèrent d'arrêter
l'avant-garde, et la décision qu'ils mirent à la charger nous donna lieu
un instant d'appréhender que la mêlée ne s'engageât. Mais des
contre-attaques habilement faites par nos flanqueurs maintinrent le
combat d'escarmouches; et sans dévier de notre route, nous continuâmes à
avancer rapidement, combattant toujours de façon à refuser le combat sur
place. Le Prince, sachant combien les Gallas redoutent les armes à feu,
mais s'enhardissent après une décharge inefficace, défendit aux
fusiliers de tirer sans son ordre. Il est à croire que la présence de
ces fusiliers préserva notre centre, car les ennemis l'ayant chargé en
force une fois dans l'intention de nous couper, s'en détournèrent à
portée de traits et ne s'attaquèrent plus qu'à l'avant ou à
l'arrière-garde. Le terrain devenait-il mauvais, ils nous précédaient à
droite et à gauche et nous attendaient plus loin. Nous fîmes ainsi
retraite, au milieu d'attaques, de contre-attaques, de feintes, de ruses
et de surprises réciproques, chaque accident de terrain donnant lieu à
des manoeuvres d'une physionomie nouvelle. Après des tentatives
infructueuses contre l'avant-garde, l'ennemi essaya d'entamer
l'arrière-garde, en la chargeant obliquement des deux côtés à la fois.
Jusque là, le Dedjazmatch était resté à mule; il monta à cheval, quitta
sa toge, et, le front haut, bouclier et javeline en mains avec une
trentaine de cavaliers, il se porta en première ligne sur les points les
plus menacés. Son calme, ses allures fières et résolues suffisaient à
faire reconnaître en lui le chef princier de tous ces combats qui
tourbillonnaient dans la plaine; ses grands yeux étaient fixes, sa lèvre
frissonnante souriait de ce sourire particulier à l'homme énergique qui
s'anime tout en méprisant le péril. Deux ou trois fois, passant à côté
de nos fantassins, il leur cria:

--Bon pas et courage! nous ne vous laisserons pas ici.

Nos escarmoucheurs se multipliaient pour refuser à l'ennemi toute prise
sérieuse. Parfois, une troupe compacte de trente à quarante Gallas
s'élançait pour couper un peloton de six à huit cavaliers; un parti des
nôtres s'élançait au secours; l'ennemi se dérobait en demi-cercle,
fuyait penché sur ses chevaux et se couvrant de ses boucliers; un autre
parti ennemi contre-attaquait; les nôtres voltaient, fuyaient vers nous,
étaient secourus, et, lorsque des jouteurs de l'un ou de l'autre parti
échappaient à grand'peine, de toutes parts on applaudissait par des
hourras. Il était beau de voir, autour de cette petite troupe de
fantassins, les cavaliers Gallas et Gojamites fourmillant dans la
plaine, s'épier, s'interpeller, se charger, se fuir, s'entremêler et se
disjoindre au galop furieux de leurs chevaux; et les courbes gracieuses
que les javelines décrivaient dans l'air, et le bruit sourd des
boucliers qu'elles déchiraient; les thèmes de guerre, les cris, les
injures, les hourras, et la fougue intelligente des chevaux, qui, les
crins au vent, les naseaux bas, passaient et repassaient, en faisant
résonner le sol. Par moments, on eût dit de gais carrousels en l'honneur
du Prince. Une expérience savante présidait à tous ces mouvements, si
désordonnés en apparence.

Nous arrivâmes enfin près d'un bois qui devait nous mettre à couvert
pendant plus d'un kilomètre. Un grand nombre d'ennemis prirent les
devants pour nous en disputer l'entrée. Nos fantassins s'avancèrent
résolument avec la cavalerie aux ailes; nos fusiliers firent leur
première décharge, et, quoiqu'elle fût peu efficace, les Gallas se
dérobèrent à droite et à gauche, et à l'orée du bois, nous fîmes une
halte dont nos chevaux et surtout nos piétons avaient grand besoin. Peu
après, nous traversions une novale hérissée de souches fraîchement
coupées qui forçaient nos chevaux à changer de pied à tous moments. Une
pesée inégale sur les étriers fit tourner ma selle; je roulai à terre;
mon cheval s'échappa du côté de l'ennemi, évita d'abord la chasse que
lui donnèrent Gallas et Gojamites et fut repris par un des nôtres. Un
groupe de cavaliers était venu m'entourer dès l'instant de ma chute,
d'autant plus intempestive, que le désir de me protéger pouvait amener
le combat sur place. Peu après cet incident, nous arrivâmes en vue de
notre camp établi sur des collines. Les Gallas, nous ayant harcelés
encore un peu, s'arrêtèrent et nous donnèrent l'adieu, en poussant des
cris, mêlés d'injures et d'éloges. La nuit tombait lorsque nous
rentrâmes. Les chefs étaient tout glorieux d'avoir détruit du même coup
une idole païenne et un monument de la conquête musulmane, et de ramener
tous nos piétons, après avoir déjoué en plaine les efforts de plus de
2,000 cavaliers ennemis. Chacun était d'autant plus satisfait, que si
les Gallas eussent réussi à engager le combat sur place, pas un de nous
probablement n'eût rejoint l'armée.

Il semblera peut-être, vu notre infériorité numérique et les conditions
défavorables dans lesquelles nous eûmes à opérer, que c'est grâce au
manque de décision de nos adversaires que nous avons pu exécuter notre
retraite. Il n'en est rien cependant. En Éthiopie, dans presque toute
l'Afrique, en Arabie et dans la plupart des contrées d'Asie, prévaut le
principe instinctif, que toute impulsion violente s'usant d'elle-même,
il faut attendre, pour la combattre, que sa force initiale soit
affaiblie. C'est ce même principe appliqué à la conduite des affaires,
qui donne aux diplomates de ces pays une supériorité mise trop souvent
au service de mauvaises causes. Quoique les Éthiopiens, en grande
majorité, n'emploient que l'arme blanche, il est rare qu'ils répondent à
une attaque de façon à s'entrechoquer du premier coup. Le combat débute,
en général, par un échange plus ou moins répété d'attaques, de retraites
et de retours offensifs; et ces préliminaires amènent le combat de pied
ferme ou la mêlée, selon les conditions de terrain ou les causes morales
qui jaillissent du conflit même. Il peut arriver que ces évolutions
préliminaires ayant causé des pertes sensibles, les partis se séparent
sans en venir à une mêlée; comme encore la victoire peut dès ce moment
se décider si l'un des deux décèle, par un flottement ou d'autres
signes, la perte de son assurance. En ce cas, il ne tardera pas à être
rompu et morcelé, à moins que ses champions d'élite ne lui redonnent
l'ascendant par quelque initiative énergique. Ces moments de crise sont
ceux qui fournissent le plus à la verve des trouvères, et c'est à en
profiter que vise l'ambition des plus intrépides. Quoiqu'il n'y ait pas
de commandements, attaques et retraites se font avec ensemble, au pas de
course et sur une ou plusieurs lignes de profondeur; elles sont
inspirées par le désir de prendre ou de refuser tel ou tel avantage de
terrain, de position, par celui de couvrir un blessé, de relever un
cadavre ou par d'autres motifs analogues. Le combat singulier débute de
la même façon, seulement, comme les adversaires n'ont à se préoccuper
que de leur propre personne, leurs évolutions se succèdent plus
rapidement et donnent lieu à une escrime, où l'agilité, l'adresse et
surtout la puissance des poumons ont souvent plus de part que le
courage. Deux troupes de fantassins rondeliers s'avancent l'une vers
l'autre. À partir de quinze à dix-huit mètres, moyenne du jet efficace
de la javeline pour les fantassins, elles commencent à darder quelques
traits; les plus hardis, tenant la javeline par le talon, s'abordent,
s'attaquent à coup d'estoc, et quelquefois avant même qu'un seul homme
tombe, une des troupes bat en retraite devant l'ennemi, qui la poursuit
de près, saisissant les occasions de frapper; puis soudain elle fait
volte-face et prend l'offensive; et les rôles s'échangent ainsi
successivement, jusqu'à ce que la mêlée s'engage, soit par l'effet de
l'entraînement de ceux qui poursuivent, soit, ce qui est plus fréquent,
parce que ceux qui cèdent le terrain, espérant désordonner leurs
adversaires, font volte-face subitement et de façon à la rendre
inévitable. Les fantassins Gojamites sont bien plus habiles que les
Gallas à combattre en troupes de cette façon; et à cause de la vivacité
plus grande de leur caractère et de leurs mouvements, les natifs des
kouallas sont en général supérieurs à ceux des deugas. C'est, comme on
le voit, la tactique du combat des Horaces et des Curiaces; aussi,
personne en Éthiopie ne songerait-il à louer ou à blâmer la fuite de
l'Horace vainqueur.

La cavalerie emploie la même tactique, mais d'une façon plus accentuée,
les évolutions ayant lieu à fond de train et sur un champ plus étendu.
Les mêlées sont bien moins fréquentes, quoique les corps à corps soient
plus communs, deux partis pouvant s'entremêler et se disjoindre presque
aussitôt. Quand les cavaliers en viennent aux mains, avant d'être à
portée de javeline, c'est-à-dire à environ trente mètres, moyenne du jet
pour les cavaliers, les uns tournent bride et cèdent le terrain, en
accélérant l'allure, à mesure que les autres approchent. Ils fuient, le
regard en arrière, comme les fantassins, et le bouclier sur la croupe du
cheval, prêts à couvrir leur monture ou leur personne; les bons
cavaliers protégent ainsi jusqu'aux jarrets du cheval; puis à l'instant
opportun, ils reprennent l'offensive comme dans le combat à pied. Le
moment difficile, principalement pour le cavalier, est celui où il faut
volter, soit pour fuir, soit pour prendre l'offensive; dans ce
mouvement, outre qu'il découvre sa personne, il présente la plus grande
surface de son cheval. Si l'un des partis est mieux monté, ou si ses
chevaux sont plus frais, il peut, en donnant la chasse, rompre et
diviser la troupe ennemie. On voit de quelle importance est le cheval
dans ce genre de combat, et l'on comprend pourquoi les cavaliers
éthiopiens ont maintenu l'antique usage, rapporté dans la Bible,
d'exécuter leurs marches à mule ou à bidet, afin de conserver au cheval
de combat toute sa vivacité et sa souplesse. Aussi, tel qui n'a qu'un
cheval ira à pied des journées entières en le conduisant à la main.

En conséquence de son armement et de sa manière de combattre, le
fantassin rondelier a peu de chance de réussir contre un cavalier,
partout où le terrain laisse au cheval la liberté de ses mouvements; et
un corps de plusieurs mille fantassins, dépourvu de fusiliers, se
laissera presque toujours entamer sérieusement par quelques centaines de
cavaliers. Néanmoins, la cavalerie donne rarement à fond contre
l'infanterie; elle sert à disperser un corps de fantassins déjà en
désordre, à éclairer les marches, à engager le combat; dans les
batailles rangées, on en forme la réserve, on la place aux ailes pour
tourner l'ennemi ou le prendre d'écharpe, mais on évite de l'opposer à
une infanterie compacte. De même que l'infanterie, lorsque deux corps de
cavalerie dépassent quelques centaines d'hommes, ils engagent rarement
une action générale; ils prennent position et combattent par
détachements; et d'habitude, lorsque deux armées de quinze à trente
mille hommes chacune se sont campées en face l'une de l'autre, leur
cavalerie, appuyée par des lignes d'escarmoucheurs à pied, tant
rondeliers que fusiliers, combat des heures entières et même durant
plusieurs jours, pendant que le gros des deux armées reste en bataille.
Les chefs ignorant l'art de manoeuvrer les masses, c'est en dernier
ressort ordinairement qu'ils commettent la victoire aux éventualités qui
résultent du choc de multitudes; ils essaient de la remporter ou de la
préparer au moins par des combats dont la direction leur échappe moins,
mais qui amènent quelquefois malgré eux l'action générale.

Les fusiliers ne combattent guère qu'en tirailleurs, soutenus et
protégés en pays de montagnes par des rondeliers, auxquels, en plaine,
on adjoint de la cavalerie. Cette nécessité provient de l'imperfection
de leur fourniment, de la lenteur qu'ils mettent à recharger leur arme,
et de ce que n'ayant pas de bouclier, ils seraient sans protection
contre les javelines. Ils se déploient en tirailleurs derrière une ligne
de rondeliers et de cavaliers, dont la tactique consiste à aller
attaquer l'ennemi et à le ramener de façon à le mettre à leur portée.
Lorsque sur le lieu du combat, il se trouve un bouquet d'arbres ou un
accident de terrain favorable, les fusiliers s'y postent, et la visée
des combattants étant soit de les débusquer, soit de les soutenir, ces
points forment le centre de combats souvent longs et acharnés.

Les populations chrétiennes de la Haute-Éthiopie, c'est-à-dire celles
comprises entre la mer Rouge et l'Abbaïe à l'Est et à l'Ouest, le Lasta
et l'Idjou au Sud, le Wohéni et le Wolkaïte au Nord, sont redoutées de
tous les peuples voisins, les Turcs exceptés. Elles doivent cet
ascendant avant tout peut-être à ce qui reste de leur organisation
féodale: les terres allodiales dites de bouclier, de javeline ou de
cheval, étant encore en assez grand nombre, les tenanciers de ces
modestes investitures entretiennent encore le sentiment de dignité
martiale, qu'engendre l'habitude de se garder soi-même, tant la liberté
et la responsabilité donnent de la valeur à l'homme et développent les
ressources d'un ordre social même bien imparfait. De plus, la
configuration accidentée de leur pays, dont les deugas, woïna-deugas et
kouallas offrent tant de ressources comme positions de défense,
accoutume les populations à en tirer un certain parti élémentaire et
entretient cet esprit militaire, qui enseigne jusqu'au dernier paysan à
se suffire, à compter sur lui-même, et le rend apte à passer sans effort
de la vie agricole à celle des camps. Cet état de choses permet de
réunir promptement des armées et de leur faire tenir la campagne pendant
plusieurs mois. C'est ainsi que ces populations ont pu arrêter jusqu'à
présent l'invasion des Gallas, qui, par suite de leur organisation
politique et de leurs moeurs plus républicaines et patriarcales que
féodales, ne peuvent que difficilement opérer une concentration de
forces de quelque durée.

Quoiqu'ayant conduit des armées de plus de 200,000 hommes, les Atsés et
leurs Polémarques semblent n'avoir jamais eu une science militaire plus
avancée qu'aujourd'hui. La stratégie, la fortification, la
castramétation sont, comme la tactique, à l'état d'enfance. Les armées,
dont la marche est ralentie par les femmes et les gens de service
qu'elles traînent à leur suite, ne peuvent guère espérer surprendre par
des mouvements imprévus, à cause de la connaissance que tous ont du
pays, et de la diffusion rapide des nouvelles. Les travaux de
fortification consistent à achever grossièrement de rendre défensibles
les monts-forts, que, grâce à l'habitude géologique du pays, on trouve
dans la plupart des provinces. Les chefs de corps déterminent l'assiette
d'un camp d'après des considérations plutôt politiques que militaires,
et ils ne songent jamais à le fortifier de retranchements. Ils ont bien
entendu parler de travaux analogues, mais ils n'en font aucun cas pour
eux-mêmes. Quant à la tactique, les bandes étant organisées sur des
bases plutôt civiles que militaires, et ne contenant aucune de ces
unités divisionnaires qui forment comme des articulations nécessaires
aux manoeuvres, leurs mouvements sont réduits à peu près aux évolutions
que nous avons citées plus haut. Le Polémarque est ordinairement
instruit par ses espions de l'ordre de bataille projeté par l'ennemi; de
concert avec ses principaux officiers, il arrête le sien en conséquence,
et ordinairement les soldats suppléent aux lacunes par des décisions
qu'ils se communiquent au moyen de passe-paroles. La disposition la plus
commune consiste à mettre en première ligne les fusiliers et les
escarmoucheurs rondeliers entremêlés de pelotons de cavalerie; ces
troupes engagées, on fait avancer, successivement ou à la fois, des
masses d'infanterie de plusieurs rangs de profondeur et disposées en
trois corps de bataille, pendant que la cavalerie essaie de tourner
l'ennemi. En général, le Polémarque se tient au centre, derrière ses
timbaliers qui battent la charge, et contre lesquels se dirige le
principal effort de l'ennemi; derrière le centre, on place ordinairement
des troupes de réserve, prêtes à renforcer les lignes qui fléchissent.
Quelquefois le Polémarque laisse ses timbales au centre, pour y figurer
sa présence, et il prend la conduite de cette réserve dont la direction
décide souvent de la victoire. Quelques Polémarques, désireux
d'accomplir des prouesses personnelles, donnent la conduite des
différents corps à leurs principaux officiers, et, accompagnés seulement
de leurs comités ou commensaux intimes, vont combattre à une des ailes.
Mais, durant la bataille, bien qu'il leur soit impossible, quelque poste
qu'ils occupent, d'opposer aux urgences accidentelles une manoeuvre
improvisée de quelque importance, chefs et soldats désapprouvent une
ardeur, qui, tout en témoignant de l'intrépidité de leur chef, met en
péril sa sûreté.

La bataille une fois bien engagée, les différents corps échappent
complètement à la direction des chefs, qui ne combattent plus que pour
leur compte personnel. Sans confiance dans la cohésion de leurs rangs,
les bandes se désordonnent promptement, et leurs mouvements ne dépendent
plus que de ces vertiges qui sillonnent les amas d'hommes. Aussi les
paniques éclatent-elles fréquemment au milieu de ces collisions
chaotiques, d'où la victoire surgit presque toujours d'une façon
imprévue.

Deux bandes s'acharneront quelquefois l'une contre l'autre dans une
mêlée persistante, mais en général les batailles sont d'autant moins
longues et sanglantes que les combattants sont plus nombreux. Quant aux
combats entre petites troupes, ils sont quelquefois fort opiniâtres.
Pendant notre séjour à Goudara, deux bandes de rondeliers, l'une de 163
hommes et l'autre de 206, en vinrent aux mains en Metcha sur une
question de préséance insignifiante. La plus nombreuse fut battue: il
n'en survécut que 38 hommes dont plusieurs blessés; des vainqueurs, il
n'en resta que 76, dont plus de la moitié étaient aussi blessés. Le
centenier qui commandait ces derniers fut tué; l'autre centenier
survécut à ses blessures. Les paysans accourus en armes avaient tenté
d'arrêter le combat; d'un commun accord, les combattants, quoique
inférieurs en nombre, leur avaient couru sus, les avaient dispersés,
puis ils avaient recommencé à s'entre-détruire. Le lendemain, en
relevant les morts, on en trouva qui étreignaient encore leur dernier
adversaire. Les vainqueurs attribuèrent leur victoire et l'acharnement
du combat aux prouesses et surtout à la verve d'un des leurs, trouvère
en réputation. Jamais ses inspirations n'avaient été aussi entraînantes,
aussi heureuses; il y mourut; mais jusqu'au dernier soupir, il ne cessa
d'électriser les deux troupes. Ses camarades étaient à jeun depuis la
veille, et quelques-uns se plaignaient d'avoir soif. Voici une des
dernières strophes qu'il leur chanta:

    «Ô frères, vous avez faim et soif! ô véritables fils de ma mère,
  »N'êtes-vous pas des oiseaux de proie? Allons, voilà les viandes ennemies!
    »Et moi, je serai votre écuyer tranchant! en avant!
  »Et, si l'hydromel vous manque, je vous donnerai mon sang à boire!»

À la suite de combats importants, il est très-difficile d'arriver à une
appréciation exacte du chiffre des pertes; les indigènes se contentent
des termes _peu_ et _beaucoup_.

Une armée, une fois sérieusement aux prises, a très-rarement su se
dégager et opérer sa retraite; toute l'infanterie reste prisonnière; la
cavalerie se retire par petits détachements et quelquefois par masses.
Les troupes vaincues ne sont pas plutôt morcelées et prisonnières, que
les vainqueurs se précipitent au pillage du camp; leur cavalerie ramasse
les piétons en fuite et engage avec les fuyards à cheval des combats qui
font parfois plus de victimes que la bataille même. Quelque bande de
rondeliers, profitant de la confusion, s'éloignera du champ de bataille,
mais ordinairement elle tombe aux mains des paysans, qui ont l'habitude
de garder les passages sur les derrières des armées prêtes à en venir
aux mains; néanmoins il échappe toujours des groupes de cavaliers, d'une
défaite même complète. Lorsqu'on connaît les localités, on peut, avec de
la résolution et un peu de chance, décourager les poursuivants et se
dégager des paysans, qui se montrent presque toujours impitoyables. Il
arrive aussi que les prisonniers mal gardés se retournent contre leurs
capteurs et ressaisissent la victoire. Enfin, il est aisé de se figurer
à combien de péripéties donnent lieu deux armées de 30 à 40,000 hommes
chacune, se débattant dans un même hasard. Il est bon d'ajouter que sur
le champ de bataille, à ces moments de crise, durant lesquels
malheureusement les soldats de tout pays peuvent se livrer impunément à
des actes de cruauté gratuite, ces actes sont peu communs parmi les
soldats éthiopiens, et les traits de générosité fort nombreux. Il est
consolant de voir que ceux-là même dont la profession est de tuer
l'homme, s'exposent très-fréquemment pour lui sauver la vie. Ils le font
avec simplicité, et ils ont ordinairement cette pudeur virile, qui leur
fait dédaigner, de la part de ceux qu'ils ont sauvés, ces démonstrations
verbeuses dont le moindre inconvénient est d'user la reconnaissance. Un
mot, un serrement de main, un geste même leur suffit. D'ailleurs le
sauvé d'aujourd'hui peut devenir le sauveur du lendemain.

Les Éthiopiens attaquent un camp la nuit et de préférence au point du
jour; mais ces surprises pourraient être exécutées bien plus
fréquemment, vu la négligence avec laquelle les camps sont gardés. Quant
aux attaques contre une armée en marche, qui offriraient des chances à
peu près certaines de réussite, elles n'ont lieu que très-rarement.

Le siége des monts-forts mérite à peine ce nom; on leur donne rarement
l'assaut, et comme les indigènes n'ont ni canon, ni machine de guerre,
ils se bornent à des blocus. Ces forteresses sont prises par trahison ou
par coups de mains; elles sont défendues principalement par des
fusiliers et des blocs de pierre qu'une poussée suffit à faire rouler
sur les sentiers escarpés qui y conduisent.

Les fusiliers, malgré la mauvaise qualité de leurs armes et le manque de
discipline, constituent la principale force des armées. Les Égyptiens et
les Turcs interdisent l'introduction des armes à feu par le Sennaar et
Moussawa; la contrebande y supplée par Moussawa, mais d'une façon
languissante, et les chefs du Tegraïe tâchent d'en profiter, à
l'exclusion des autres provinces, ce qui fait qu'à l'inverse des
chevaux, les armes à feu sont plus rares à mesure qu'on avance à l'Ouest
du Takkazé. À l'époque où je me trouvais dans le pays, les deux armées
les plus nombreuses étaient celle du Ras Ali et celle du Dedjadj Oubié.
Ce dernier tenait tout le pays situé entre Gondar et la mer Rouge; on
estimait à seize mille les fusils de son armée, et l'on croyait qu'il en
avait environ douze mille en dépôt, tant dans ses monts-forts du Samen,
que dans quelques villes d'asile. Malgré son industrie, il n'avait pas
pu réunir, assurait-on, plus de onze mille cavaliers; on évaluait ses
rondeliers à plus de quarante mille. L'armée du Ras Ali, quoique plus
nombreuse, comptait à peine quatre mille fusiliers; mais on estimait à
trente-cinq mille le nombre de ses cavaliers[15], et ses rondeliers à
plus de quatre-vingt mille.

  [15] Ces chiffres ne représentent que des appréciations; on sait déjà
    que les indigènes ne tiennent pas un compte exact du nombre de leurs
    troupes, lorsqu'elles dépassent certaines proportions. Je n'ai point
    vu ces deux armées réunies, mais j'ai parcouru les terrains occupés
    par leurs campements; j'ai pris les évaluations, admises par tous,
    du nombre de troupes que chacun des grands vassaux conduisait
    ordinairement au secours de son suzerain; enfin j'ai pris celles des
    chefs les plus à même de juger de la vérité, et je me suis arrêté à
    des chiffres bien inférieurs à tous ceux qui m'étaient ainsi
    fournis. J'ai tenu compte également de cette circonstance que tel
    grand vassal qui pourra, dans sa province, mettre en ligne 14 ou
    20,000 hommes, par exemple, ne marchera quelquefois au secours de
    son suzerain qu'avec 8 ou 12,000 hommes, si la guerre est
    impopulaire, si la campagne s'annonce comme devant être longue ou
    funeste, ou si le vassal lui-même est incertain dans son obéissance.
    Depuis que le D. Oubié avait dépossédé la famille Sabagadis et que
    toutes les provinces de Tegraïe lui étaient soumises, il était à peu
    près assuré de pouvoir réunir en douze ou quatorze jours une armée
    au moins aussi nombreuse que celle que nous lui avons attribuée. Il
    n'en était pas de même du Ras Ali, que ses États moins compacts, et
    ses grands vassaux plus belliqueux et plus indépendants exposaient à
    des refus fréquents ou même à des actes de rébellion ouverte. De
    plus, le Gojam dont il réclamait la suzeraineté ne se trouve point
    compris dans l'évaluation de son armée, qui, d'après les
    renseignements toujours vagues, n'aurait guère dû être inférieure à
    140,000 hommes, si ses vassaux et arrière-vassaux fussent accourus à
    son ban.

On comprend que la moins nombreuse de ces deux armées avait dépassé le
chiffre au delà duquel un accroissement numérique, loin d'être un
accroissement de force, devenait au contraire une cause de faiblesse,
par suite de l'inhabileté des Polémarques éthiopiens à faire manoeuvrer
des corps de troupes considérables. Aussi, avant d'en venir à une
rupture et à une grande bataille, ces deux rivaux se sont-ils combattus
indirectement par de savantes combinaisons politiques, qui amenèrent
plusieurs fois leurs vassaux ou leurs alliés à se mesurer avec des
forces ne dépassant pas quinze mille hommes. Du reste les armées
nombreuses nuisent bien plus à l'Éthiopie par les dévastations
qu'occasionnent leurs marches et par les déplacements d'autorité
qu'entraîne la victoire, qu'elles ne se nuisent réciproquement par des
faits de guerre proprement dits.

Dans un pays où l'on se sert principalement de l'arme blanche, et où les
chevaux sont nombreux, la cavalerie prend naturellement toute son
importance et donne pour ainsi dire le ton aux combats, même à ceux
d'infanterie. Aussi, pour les indigènes, même pour ceux du Tegraïe, où
les chevaux sont rares et les armes à feu communes, l'homme qui combat à
cheval représente le type de l'homme de guerre. Quoiqu'ils redoutent les
fusiliers, leur esprit se refuse à leur attribuer une efficacité
d'action aussi grande qu'aux cavaliers, dont les moindres faits
militaires ont d'ailleurs, à leurs yeux, un caractère de bravoure et de
noblesse qu'ils sont loin d'attribuer aux faits accomplis au moyen
d'armes à feu. On peut s'expliquer ainsi pourquoi, malgré l'introduction
de ces armes, les fantassins ont continué de conformer leur tactique à
celle du cavalier, et de pratiquer ces fuites et ces retours offensifs,
très-appropriés à l'emploi des armes blanches, mais qui, au premier
aspect, semblent ne donner lieu qu'à des simulacres de combats.

Comme on l'a vu, la tactique du cavalier est celle des Scythes, des
Parthes et des Numides; il dresse son cheval, comme ceux d'Énée loués
par Homère, à suivre et à éviter l'ennemi, et s'il doit être hardi à
l'attaque, il doit, comme le héros troyen, avoir aussi la science de la
fuite.

Les combats, entre cavaliers surtout, sont faits pour étonner un
Européen. Que deux corps de cavalerie, de 2 ou 3,000 hommes chacun, se
trouvent en présence, et ne soient point contraints par quelque
circonstance à une action générale immédiate, 20 à 25 cavaliers
s'élanceront à toute bride contre tout un escadron qui les alléchera en
leur cédant du terrain. Mais, par un retour offensif, une centaine de
cavaliers peut-être se détachent, relancent ces assaillants et cherchent
à les envelopper avant qu'ils soient secourus. Si le terrain s'y prête,
il s'établit ainsi, comme au jeu de barre, un va-et-vient de charges sur
plusieurs points à la fois. Ces combats partiels seront soudainement
interrompus par une charge formidable de 12 à 1,800 chevaux, balayant
tout devant elle, dans le but de sonder le terrain, de modifier
l'assiette des forces de l'ennemi, ou simplement de l'impressionner, ou
peut-être pour dégager un peloton de 10 à 15 cavaliers, qui, dans cet
emmêlement de charges et contre-charges, allait être enlevé. Au milieu
de ces échanges d'attaques, de ruses, et de retours faits au grand
galop, escadrons, escouades, lignes, pelotons, se rompent, se mêlent, se
disjoignent et se reforment, donnant tour à tour au combat, comme dans
un kaléidoscope, des physionomies toujours nouvelles. On verra un
cavalier, séparé de ses compagnons, serpenter au milieu de ses
adversaires, le sabre à la main, sous une grêle de javelines, et leur
échapper quelquefois, après leur avoir distribué des blessures, aux
applaudissements des deux partis. Deux troupes considérables
s'essaieront réciproquement par dix, quinze ou vingt charges partielles,
avant d'exécuter une charge en masse; puis elles recommenceront à
s'attaquer par petits détachements, et elles se sépareront après
quelques heures, n'ayant peut-être que 60 ou 100 hommes hors de combat
par le seul effet des javelines. Si les attaques et les contre-attaques
ont été vivement menées, la journée passera pour avoir été chaude. Les
Gallas, dans leurs guerres entre eux, se séparent après une perte bien
moindre quelquefois, et le combat n'en a pas moins des résultats
politiques importants; les chrétiens, cherchant davantage à s'aborder le
sabre à la main, s'entretuent bien plus. Les Gallas musulmans du Wollo
passent pour les plus habiles à cette tactique; ils reprochent aux
cavaliers chrétiens de s'entretuer, sans discernement ni science, de se
colleter en rustres avec la cavalerie, de s'aheurter contre
l'infanterie, de l'enfoncer parfois, il est vrai, mais comme le feraient
des goujats, par la seule et bestiale impulsion de leurs montures,
sacrifiant ainsi leurs meilleurs chevaux et leurs plus braves cavaliers;
et pour confirmer leur appréciation, ils rappellent les désastres
sanglants qu'avec leur manière éclectique de combattre, ils ont fait
éprouver aux armées des Ras du Bégamdir en particulier, ces succès ne
leur ayant coûté que des pertes insignifiantes.

Cette prédilection pour une façon de combattre qui fait de la fuite un
moyen essentiel, prévaut chez presque tous les peuples orientaux. Ils
admirent sans doute l'homme énergique qui se pose résolument en obstacle
contre un péril pour l'arrêter ou périr, mais ils admirent bien
davantage celui qui, surmontant l'ivresse qu'occasionne le péril, sait
ruser avec lui, c'est-à-dire disposer avec jugement et économie de ses
moyens d'action. L'Éthiopien prend pour type du premier genre de courage
le taureau ou le bélier, que leur énergie inintelligente et aveugle
porte à exposer du premier coup, en se heurtant front contre front, le
centre physiologique de leur vie; il symbolise le second par le lion,
bien plus intelligent, dit-il, qui, lui, circonvient cauteleusement ses
victimes, fuyasse, se flâtre et se tapit, avant de se dresser en
hérissant sa crinière et d'user de sa force, sans rivale cependant;
l'homme perd sa valeur, ajoute-t-il, s'il s'abandonne à l'ivresse, que
ce soit celle du combat ou celle de l'hydromel.

Cette manière des Éthiopiens d'envisager la guerre est malheureusement
loin d'en avoir épuré les lois et banni les brutalités, comme le prouve
la coutume barbare de l'éviration; cependant, il ne faut point conclure
de cette déplorable coutume à la férocité de ceux qui l'ont adoptée. Les
Éthiopiens chrétiens font la guerre avec assez d'humanité, surtout si on
les compare à leurs voisins musulmans, les Gallas du Wollo, les Adals,
les Taltals et les Chaawis, et même aux Gallas païens et aux Changallas
ou nègres, qui passent pour être moins cruels que ceux-ci.

Les Éthiopiens sont braves. Il serait peu prudent de dire à quel degré
ils le sont; car si tant de races et de nations s'attribuent chacune en
particulier la faculté de savoir le mieux affronter la mort, il en est
heureusement peu qui n'aient quelques titres à cette supériorité, comme,
heureusement aussi, il n'en est aucune qui puisse avec justice en
revendiquer le monopole, tant de nations ayant été les plus braves,
selon les temps, les lieux ou les mobiles!

Il semble qu'on doive ranger parmi les actes qui décèlent le plus la
personnalité de l'homme, celui de défendre sa vie ou d'attaquer celle de
son semblable. Bien des déguisements et des conventions tombent alors,
et la discipline la plus prévoyante et la plus sévère est impuissante
souvent à empêcher le combattant de déceler sa véritable nature.
Quoiqu'en Europe l'art militaire, la discipline et les armes soient
partout les mêmes, les diverses races européennes révèlent néanmoins par
leur façon de combattre et de faire la guerre, leurs caractères, leurs
aptitudes et jusqu'à leurs moeurs nationales.

On peut dire des Éthiopiens qu'ils combattent en hommes libres, surtout
si on les compare aux soldats d'autres nations, dont la forte
organisation militaire exige en premier lieu, comme dans les ordres
monastiques, le dépouillement de la volonté propre. Si l'on veut juger
les Éthiopiens d'après leurs allures à la guerre, on dira qu'ils sont
rusés, pillards, formalistes, fanfarons, vains, insouciants et ardents à
la fois, aventureux, susceptibles d'attachement et de dévouement, d'une
sensibilité féminine, et stoïques souvent jusqu'à l'héroïsme,
enthousiastes et tenaces malgré leur légèreté, peu vindicatifs, d'une
obéissance facile, portés à la gaîté malgré leur fonds de mélancolie,
accessibles à toutes les séductions de la forme et aimant à revêtir
toutes choses de poésie, et surtout comme à enguirlander du sentiment
religieux, qu'ils mêlent à tout, jusqu'aux scènes les plus meurtrières.
Lorsque je leur expliquais notre manière de combattre, ils en
comprenaient les terribles effets, mais nous renvoyant le reproche que
leur adressaient leurs voisins les Gallas, au sujet de leur propre
tactique, ils traitaient la nôtre de brutale, et ils trouvaient
répréhensible que des peuples chrétiens si policés fissent tant de
victimes dans leurs guerres.

--Vos fusils, disaient ils, sont des inventions maudites, qui doivent
servir souvent parmi vous les desseins de Satan, lequel s'attache de
préférence à pervertir la volonté des forts.

L'idée généreuse de bannir la guerre d'entre les hommes paraît être une
utopie. En tous cas, jusqu'à ce qu'elle se réalise, il est bon de
regarder la guerre comme la fonction la plus importante de l'homme,
après celle de se procurer la subsistance; et à ce compte, le point de
vue sous lequel les Éthiopiens la considèrent et l'organisent, les
effets qu'elle exerce sur eux et ceux qu'ils lui attribuent méritent
peut-être d'être rapportés.

On a dit en Europe que déclarer la guerre à une nation équivaut à la
condamner à mort. Ce principe est celui des Musulmans, et l'on sait les
rigueurs que leur inspire la victoire. Les Éthiopiens, moins barbares en
théorie, disent que la guerre est presque toujours une expiation amenée
par les péchés des hommes; qu'en tout cas, notre vue étant ordinairement
trop circonscrite pour saisir l'ensemble des relations qui la
produisent, il convient de borner l'effusion du sang au droit du talion.
Ils n'admettent pas que le perfectionnement et la multiplicité des
engins destructeurs, en rendant les guerres plus meurtrières, les
rendent plus courtes, plus décisives et moins fréquentes. «La guerre,
disent-ils, ne peut guère être déclarée ni conduite sans passion, et
sous cette influence, l'homme s'arrête d'autant plus difficilement qu'il
dispose de moyens d'action plus efficaces. Il est dangereux, disent-ils,
d'accroître sa puissance, au point où il cesse de redouter celle de ses
semblables; le sang enivre, et plus on en verse, plus on est entraîné à
en verser.»

Leur organisation militaire, résultat de leur constitution féodale, fait
que chaque combattant a une valeur à la fois civile et militaire. Ils
prétendent qu'affaiblir ou effacer le caractère civil de l'homme de
guerre est un acte immoral, qui tend à faire de lui un monstre tuant et
détruisant pour le seul fait de tuer et de détruire; que la qualité de
soldat ne peut être justifiée que par celle de citoyen convaincu de
l'équité de la guerre qu'il fait; aussi, accordent-ils la préséance sur
les engagés volontaires, à ceux qui font campagne pour acquitter un
service militaire attaché à leur propriété foncière. Ils disent que les
premiers sont des malfaiteurs; que leurs faits de guerre sont autant de
crimes aussi injustifiables que ceux des autres sont dignes d'éloges.
Ils disent que le dédoublement des fonctions de citoyen et de soldat est
dégradant; que l'homme perd de sa valeur et de sa dignité en confiant à
autrui le soin de le défendre, et que celui qui accepte ce soin devient
un être anti-social et un instrument tout fait pour la tyrannie.

Tant que dura l'Empire, tout possesseur de terres, même ecclésiastiques,
était tenu de suivre l'Empereur à la guerre; ceux dont les fonctions
impliquaient l'interdiction de répandre le sang de leurs mains, devaient
s'en abstenir, mais leur présence était regardée par leurs concitoyens
comme une sorte de justification de la guerre. Aujourd'hui, on voit
encore dans les armées des hommes qui de leur vie n'ont brandi le sabre
ou la javeline, soit à cause de leurs fonctions, soit à cause de leur
nature pacifique; la plupart repousseraient comme un déni de leurs
droits l'interdiction de faire campagne. Un jour, quelques indigènes,
après avoir écouté attentivement le récit des merveilles accomplies par
nos armes sous Napoléon Ier, me dirent qu'on se bat partout et que
partout on s'entre-détruit; et ils se félicitaient de ce que leur nation
n'ayant pas fait de la guerre, comme les nations européennes, un métier
et une science, cela ne donnait point lieu chez eux à cette distinction,
qui existe chez nous, entre les initiés au métier des armes et les
profanes. Chaque citoyen étant soldat reste investi du soin de sa propre
défense, comme de celui de concourir à la défense de ses frères, et
cette double investiture, unissant intimement la vie civile et la vie
militaire, épargne au soldat comme au citoyen l'humiliation de son
insuffisance, et renforce par l'idée d'une valeur double, l'idée morale
que les Éthiopiens se font de cette double face de la vie de l'homme.
Ils ajoutaient que malheureusement ils pratiquaient l'éviration sur le
champ de bataille; mais que nous autres, en Europe, nous pratiquions une
éviration morale plus désastreuse encore, en dégradant le citoyen dont
nous faisons un soldat irresponsable, et en dégradant le soldat auquel
nous enlevons sa qualité de citoyen. Ils avaient de la peine à
comprendre qu'il pût exister simultanément chez nous un code de lois
militaire et un code de lois civil.

--Dieu a donné même aux animaux, disaient-ils, les organes nécessaires
pour se procurer leur subsistance, comme aussi pour la défendre; ces
deux actes sont aussi légitimes et naturels l'un que l'autre. Pourquoi
couper aux uns dents et griffes et les laisser pousser aux autres? C'est
dangereux pour un pays. Votre mode de lever les armées peut avoir du
bon; mais nos compatriotes ne l'accepteraient pas. Du reste, il faut
croire que le monde entier marche à sa perte, car nous sommes en train
de vous imiter avec nos bandes de _wottoadders_, gens sans feu ni lieu,
qui ont abandonné leurs foyers et déserté leur passé pour vivre de
hasards et de rapines.

Comme on l'a vu, en effet, le morcellement de l'Éthiopie en principautés
rivales a donné naissance à une nombreuse classe d'hommes, qui, faisant
métier de la guerre, abandonnent leurs terres, vont chercher fortune au
service des Polémarques, et mettent une espèce d'amour-propre à
guerroyer dans les diverses parties de l'Éthiopie. Quelques-uns
reviennent prendre du service chez le gouverneur de leur province
natale, et ils parviennent quelquefois à faire dégrever d'impôts leurs
terres patrimoniales. La plupart meurent loin de chez eux; quelques-uns
finissent par entrer en religion; d'autres se marient au loin et se
fixent dans le pays de leur femme; mais le plus grand nombre périt par
les fatigues ou dans les combats. Quelques-uns arrivent à une haute
fortune. La plupart des Polémarques appartiennent à cette classe, de
laquelle sort Théodore, le prétendu empereur actuel, malgré ses
prétentions à une origine princière. Les cultivateurs perdent dans les
camps leurs habitudes de travail et d'honnêteté, et comme les femmes
sont admises à suivre les armées, celles des villes et des campagnes
vont aussi dans les camps chercher fortune, aventures, et perdent leurs
plus précieux attributs.

Les armées actuelles, composées d'hommes servant les uns pour acquitter
le service imposé à leurs terres, les autres comme volontaires et pour
une solde, ont donné lieu aux chefs éthiopiens d'apprécier l'influence
que chacun de ces mobiles exerce sur le caractère du militaire. D'après
eux, les volontaires sont les plus turbulents, les plus gais; ils
résistent moins aux privations et se démoralisent plus facilement; ils
font moins de cas de la vie des vaincus, mais sont moins implacables que
les autres soldats; ils sont les meilleurs escarmoucheurs, mais ils
désertent plus volontiers; on les entraîne plus facilement au combat,
mais ils y persistent moins et passent sans transition de l'obéissance à
la licence. Leur courage a plus d'éclat, mais moins de fond. Néanmoins,
comme la plupart des guerres en Éthiopie sont injustes, les chefs
préfèrent ces engagés, parce qu'ils se prêtent avec plus d'entrain à
toutes leurs entreprises.

Comme on vient de le voir, les manoeuvres sur le champ de bataille sont
tout à fait élémentaires; elles sont produites par la coordination
spontanée des volontés individuelles, et cette espèce d'opinion
publique, expression électrique du jugement des combattants, s'est
développée d'une façon surprenante. Les Éthiopiens prétendent que ce
développement est des plus utiles; qu'il habitue les citoyens à
coordonner promptement leurs volontés et à intimider ainsi toutes les
tyranies; ils ajoutent que sous toutes les faces la vie est un combat,
et qu'il faut habituer chacun à être constamment sur le qui-vive; aussi,
disent-ils que le citoyen n'est complet, que lorsqu'il a fait quelques
campagnes. À voir la facilité avec laquelle chefs et soldats obéissent
aux impulsions collectives, on serait porté à croire que les hommes, si
jaloux de leur liberté, le deviennent davantage en face de pouvoirs
nettement définis, tant ils mettent de zèle à obéir aux pouvoirs
impersonnels, tels que les moeurs ou l'opinion publique, et même les
caprices de la mode.

Peu avant mon arrivée dans le pays, le Dedjadj Conefo, ayant fait, dans
sa campagne contre les Égyptiens, quelques prisonniers parmi les troupes
d'infanterie régulière, les interrogea relativement aux évolutions
qu'ils venaient de faire sur le champ de bataille, et, frappé de
l'ineptie de leurs réponses, il déclara leur intelligence bien
inférieure à celle de ses propres soldats.

--C'est sans doute pour suppléer à leur manque d'esprit et de courage,
ajouta-t-il, qu'on fait évoluer ces mécréants comme nous l'avons vu. Ils
font la guerre comme un troupeau d'esclaves. À une force collective,
réglée comme la leur, je préfère le désordre et l'individualité hardie
de mes hommes; ceux-ci, battus sur le champ de bataille, peuvent se
relever dans la vie civile; ceux-là, même vainqueurs, sont faits pour
croupir dans la servitude.

Comme le soldat peut aspirer au plus haut grade, il existe dans les
armées un grand esprit d'égalité, en même temps que le sentiment de la
hiérarchie. Cette égalité se répercute dans la vie civile et se
manifeste sans insolence d'une part comme sans bassesse de l'autre. Il
n'est point de pays, quelque civilisé qu'il soit, où, à un moment donné,
l'homme de guerre ne tienne la première place. En Éthiopie, les
préséances sont toujours pour lui; cette estime est naturelle, sans
doute, dans une société établie principalement sur des bases militaires,
mais elle prend sa source aussi dans l'esprit d'indépendance qui préside
à la guerre, et l'on se demande si ce n'est pas un des mérites de la
discipline européenne d'enlever quelque chose de son charme à l'action
de s'entre-détruire, de toutes la moins conseillable assurément, quoique
la plus universellement admirée.

L'Éthiopien est svelte, souple, adroit, endurci aux fatigues, excellent
piéton, quand il n'est pas bon cavalier, de peu de besoins, d'une
sobriété merveilleuse et naturellement porté à la vie militaire par ses
qualités comme par ses défauts. Il fuit d'instinct toutes les entraves,
et autant il redoute la compression inexorable des grands entassements
de combattants, autant il se déploie et joue allégrement sa vie dans les
combats moins en disproportion avec son individualité.

Le combat qu'il préfère à tous, parce qu'il est plus libre d'y
développer sa personnalité, est celui où l'insuffisance du terrain ou
d'autres circonstances portent les chefs à n'engager qu'une partie de
leurs forces. Il aime à voir les escarmoucheurs des deux armées s'épier
et s'aborder en vociférant leurs thèmes de guerre. Il jette joyeusement
sa toge pour revêtir quelque ornement de combat, quelque oripeau
d'apparat, et se mêler aux lignes largement espacées qui s'entre-suivent
et se relèvent à l'attaque. Il aime à comprendre la raison des
évolutions des deux partis, à pouvoir juger des coups, à savoir sous
quelle main les victimes tombent, à choisir parmi les ennemis pour
venger leur mort, à conformer ses mouvements aux instincts qui
illuminent ses compagnons, et à sentir le sol frémissant sous des
charges de cavalerie qui viennent, comme par raffales, changer
subitement la configuration du combat. Il aime à entendre, au milieu des
pétillements de la fusillade, les hourras, les cris, les défis, les
injures, les encouragements, les allocutions, la voix perçante des
trouvères, et les sons cadencés des flûtes alternant avec les mâles et
lugubres gémissements des trompettes, à savoir enfin que sur les
collines, derrière leurs timbaliers battant la charge sur place, les
deux chefs rivaux et les deux armées le suivent des yeux, et qu'il peut
d'un moment à l'autre retourner vers son seigneur, et, jetant devant lui
quelque trophée, lui dire en finissant son thème de guerre:

--Tiens, voilà ce que je sais faire!

Cette longue digression à propos de la retraite que nos 900 cavaliers
effectuèrent malgré un ennemi plus du double en nombre, permettra de
considérer sous leur vrai jour ce fait de guerre et ceux que nous aurons
occasion de rapporter dans la suite. L'ennemi nous tua neuf chevaux; il
en perdit environ autant; nous eûmes une vingtaine de blessés, mais on
estima que les cavaliers gallas avaient moins souffert. Chacun des
nôtres avait fait son devoir; quelques cavaliers s'étaient signalés
d'une façon particulière. Comme on le pense, je n'eus pas les honneurs
de cette journée; mon apprentissage de la guerre commençait à peine. Je
m'étais appliqué, depuis Gondar, à relever exactement à la boussole
toutes mes routes et les points saillants qui les bordaient, à régler
fréquemment mon chronomètre au moyen de hauteurs correspondantes du
soleil, à prendre des distances lunaires, et à faire journellement vingt
et une observations météorologiques. Mais peu avant notre excursion au
monolithe, notre armée étant en marche, l'approche de l'ennemi me
contraignit à monter précipitamment à cheval, et en franchissant le lit
rocheux d'un torrent, ma boussole de relèvement s'échappa de ma ceinture
et roula sur les pierres. Au camp, je m'aperçus que le pivot de
l'aiguille s'était faussé. Dès lors, mettant de côté boussole,
chronomètre, sextant et écritures, je suivis sans remords mon
inclination pour la vie militaire.

Cependant l'hiver débutait; nous étions au mois de juin. Durant les
matinées, le tonnerre grondait fréquemment; le ciel était devenu morne,
et les ondées, de plus en plus abondantes, rendaient pénible la vie de
camp; aussi l'armée se montrait-elle impatiente de prendre ses quartiers
d'hiver. Nous campâmes en Kouttaïe; les chefs de ce pays avaient reçu,
dès l'ouverture de la campagne, l'aman du Prince, et les habitants
vinrent nous vendre des chevaux, des ânes, du grain, des toges, du
beurre, du miel et des poules.

Conformément à ce que le Prince m'avait dit à Dambatcha, je lui demandai
à hiverner chez ces Gallas. Il ne voulut pas en entendre parler; tout ce
que je pus obtenir fut de profiter des quelques jours que nous avions à
rester dans le pays, pour m'installer chez un notable du district que
nous occupions.

Le peu de temps que je passai à un foyer galla accrut mes sympathies
pour ce peuple libre, simple et attrayant, ainsi que mon désir de le
visiter plus à loisir. L'armée, inquiète relativement à la crue de
l'Abbaïe, accueillit mon retour avec de grandes démonstrations de joie.
La plupart des soldats me tenaient pour un conjurateur d'une puissance
d'autant plus exceptionnelle que je venais de loin, et ma curiosité de
visiter les Gallas n'ayant pas paru expliquer suffisamment mon absence
du camp, ils avaient conclu que j'étais allé jeter dans le fleuve
quelque charme théurgique.

Après m'avoir plaisanté toute la soirée sur le rôle qu'on m'attribuait,
le Prince me dit:

--En tout cas, te voilà adopté par mes soldats; tu es devenu pour eux
nécessaire à leurs succès, comme tu l'es à notre maison.

L'armée salua de hourras le ban réglant l'ordre de marche pour le
lendemain. Le Dedjazmatch prit en personne le commandement de
l'arrière-garde, composée de six à sept cents hommes. À moitié chemin de
l'Abbaïe, voulant donner à de nombreux traînards le temps de rejoindre,
il mit pied à terre sous un warka, et pendant que nous causions gaîment,
un Galla, monté sur un beau cheval blanc, vint à portée de voix, de
l'autre côté d'un profond ravin. Il nous donna le bonjour et dit:

--Ô Guoscho, Guoscho! tu vas hiverner chez toi, après avoir fait bien
des veuves et des orphelins, foulé nos prairies, égorgé nos troupeaux,
dont tu n'as profité que pour semer ta route de charognes; mais le Père
du ciel bleu jugera entre toi et nous. En tout cas, nous ne nous
reverrons peut-être pas de longtemps. Cet hiver pourrait bien te donner
de la besogne ailleurs. Tu dois connaître nos aruspices; ils y voient
clair et ils pronostiquent des bouleversements prochains pour ton pays.
Maintenant, si tu as un brave de confiance, envoie-le-moi; je lui dirai
deux mots pour toi.

Mais voyant deux cavaliers contourner le ravin pour le joindre:

--Ouais! dit-il, nous ne donnons pas nos secrets à quatre oreilles à la
fois.

Et il partit au galop, nous laissant rire à notre aise.

Pendant qu'on nous amusait de la sorte, une troupe de Gallas pénétra
notre ligne de marche, tua quelques traînards, en emmena une trentaine
prisonniers, et disparut avant que nous pussions porter secours. En
arrivant sur le lieu de l'action, j'appris qu'un de mes hommes, soldat
musulman, avait été blessé en protégeant vaillamment quelques femmes.

Sur le bord d'une mare où elles avaient cru peut-être se réfugier,
gisaient d'un air reposé trois victimes: un homme à barbe et à cheveux
blancs, un soldat de 18 à 20 ans, et, à ses côtés, une toute jeune
fille, dont la jolie figure n'avait encore rien perdu de son charme.
L'ennemi l'avait complètement dépouillée, mais par un pudique hasard,
l'eau trouble la recouvrait jusqu'à la ceinture. Malgré leur habitude de
voir des morts, nos soldats s'arrêtèrent pour contempler ceux-ci et
reprirent leur chemin, en courbant la tête, après les avoir recouverts
de ramilles vertes. Cette piété pour les restes de l'homme, ce sentiment
de respect envers la mort sont universels chez les chrétiens de
l'Éthiopie. Quand des soldats trouvent un cadavre sur leur route, chacun
dépose dessus des feuillages verts, et à leur défaut, une poignée
d'herbe, de feuilles sèches, une pierre ou un peu de poussière. J'ai vu
fréquemment le corps d'un inconnu, celui même d'un ennemi, disparaître
ainsi sous ce linceul improvisé, sans que la troupe, accomplissant ce
pieux devoir, eût presque interrompu sa marche. Cette coutume rappelle
la coutume analogue en vigueur chez les anciens Grecs, qui vouaient à
l'opprobre celui qui, trouvant sur le rivage de la mer le corps d'un
naufragé, manquait à lui faire des funérailles. Sans cesse exposés aux
retours du sort, à passer brusquement de la plus haute fortune au
dénuement absolu, à la mutilation ou à la mort, les Éthiopiens, comme
tous les hommes placés sous le coup d'une destinée toujours incertaine,
paraissent plus accessibles au sentiment d'une véritable pitié que ceux
qui se croient garantis contre les vicissitudes.

En arrivant au fond de l'immense gorge où coule l'Abbaïe, bien qu'au
commencement de l'hiver, et malgré l'effet des premières pluies, nous
trouvâmes la chaleur suffocante. Ymer-Sahalou avait ordre d'empêcher le
passage des troupes jusqu'à ce qu'il eût rendu compte au Dedjazmatch de
l'état du gué. Mais le Prince ne fut pas plus tôt sur le bord de
l'Abbaïe, qu'une panique effroyable éclata.

Il faut avoir vu des amas de créatures ainsi prises de démence subite,
pour se faire une idée du chaos qui en résulte. L'armée, entassée entre
le fleuve et la berge, s'étendait au loin en aval et en amont, et se
perdait dans les méandres. À une clameur gigantesque où tout sembla
s'abîmer, succédèrent les cris perçants des femmes; des hommes
abandonnant leurs armes ou leur charge, se jetaient tout habillés dans
le fleuve; d'autres s'efforçaient de sauver ceux que le courant
entraînait; aux abords du gué, on se harpait, on se pressait, on se
battait à coups du bouclier; ici des amis se donnaient des conseils en
se criant aux oreilles ou en se gourmandant, comme s'ils allaient
s'entre-dévorer; d'autres luttaient violemment pour se débarrasser de
l'étreinte de femmes accrochées à eux pour mourir ensemble,
criaient-elles; quelques-uns s'imaginant prendre un animal par la bride,
l'empoignaient résolument par la queue, s'obstinant à vouloir le faire
avancer à reculons; d'autres s'asseyaient et parlaient à la terre; et au
milieu de toutes ces agitations frénétiques, de chevaux cabrés, de mules
et de bestiaux effarés, d'hommes, de femmes et d'enfants criant,
s'entrechoquant, gesticulant, s'injuriant et tournoyant sans raison; on
en voyait qui, le col tendu, les yeux hagards, circulaient à pas
comptés, sans plus voir ni entendre, comme sous l'empire de quelque
horrible cauchemar[16]. Les chefs s'égosillaient pour tâcher d'apaiser
cette multitude, tandis que plus de 2,000 soldats de la garde essayaient
à grands coups de talon de javeline de la faire rentrer dans son bon
sens. Seul impassible, l'Abbaïe roulait ses flots fangeux. Après avoir
régné six à huit minutes peut-être, cet enfer cessa presque aussi
subitement qu'il s'était produit, et, par une réaction naturelle, une
gaîté bruyante lui succéda.

  [16] Ceux qui se sont trouvés dans ces paniques sont d'accord pour
    dire que les femmes, tout en faisant le plus de bruit, ramassent
    ordinairement leurs ustensiles, leurs enfants et se serrent contre
    les hommes, mais n'en suivent pas moins les détails du drame, avec
    une clairvoyance bien supérieure à celle dénotée par les hommes.
    Ceux-ci semblent perdre l'instinct de la propriété et la faculté
    d'observation, et sont surtout enclins à fuir ou à s'entre-battre.
    On remarque aussi que les ânes entrent en gaîté et sont bien moins
    accessibles à l'effroi que les chevaux, les mules, les boeufs, les
    chiens ou les moutons.

Plusieurs circonstances avaient prédisposé à cette panique. En causant,
quelques jours auparavant, avec le Prince sur les moyens de réduire les
pays Gallas, je lui dis qu'à sa place, des Européens construiraient un
pont sur l'Abbaïe ou laisseraient en pays ennemi, durant l'hiver
surtout, des troupes dans un camp retranché.

Ce dernier moyen lui ayant paru d'une efficacité certaine, pour réduire
des populations qui mettaient toute leur confiance dans l'obstacle que
l'Abbaïe oppose, durant plus de la moitié de l'année, aux communications
de quelque importance avec le Gojam, il en parla à quelques chefs.
Ceux-ci, craignant d'être chargés d'une pareille mission, objectèrent
qu'on ne trouverait pas dans toute l'armée mille hommes qui voulussent
accepter d'hiverner au milieu de païens, avec la perspective d'être
privés, en cas de mort, d'une sépulture en terre chrétienne. Le
Dedjazmatch renonça à regret à son dessein, mais il s'était déjà
ébruité, et beaucoup des nôtres, redoutant le caractère entreprenant de
leur chef, s'imaginèrent que le retard extraordinaire qu'il apportait à
rentrer en Gojam, provenait de son désir secret de trouver l'Abbaïe
infranchissable. Il en résulta que quand les timbaliers du Prince
débouchèrent sur le franc-bord, l'armée qu'Ymer avait empêchée à
grand'peine de commencer le passage, s'était attendue à leur voir
prendre le gué; mais le Prince ayant dit qu'il traverserait le dernier,
les timbaliers remontèrent un peu la berge, pour se mettre à l'ombre, et
l'idée que le passage était remis s'était emparée comme un éclair de la
multitude.

En atteignant la rive du Gojam, les fusiliers de l'avant-garde
déchargèrent leurs armes; on en fit autant de notre côté, et la
fusillade roula comme au début d'une bataille. Nous étions à l'époque où
les fièvres, très-souvent mortelles, sévissent sur les bords de
l'Abbaïe, comme dans beaucoup d'autres kouallas; et le commun des
Éthiopiens prétend que les djinns, ministres ordinaires de cette
maladie, s'enfuient au bruit des décharges et surtout à l'odeur du
soufre, qui leur est antipathique. Cet axiome démonologique leur
explique suffisamment le fait, admis du reste par beaucoup d'Européens,
de l'assainissement par suite de la perturbation atmosphérique qui
succède à des décharges d'artillerie. Beaucoup de soldats se traçaient
une croix sur le front avec de la poudre délayée, afin d'éloigner
sûrement les esprits malfaisants, tant par la vertu du soufre que par
celle du symbole du christianisme. Un large courant d'hommes s'établit
le long du gué; vers le milieu du fleuve, ils avaient de l'eau jusqu'au
menton; et afin de n'être pas soulevés par le courant, plusieurs
chargeaient leurs épaules d'un compagnon, d'une femme ou de bagages.
Pour obvier à l'insuffisance du gué, les plus impatients se réunissaient
par bandes de trois à quatre cents, et serrés les uns contre les autres,
ils traversaient le fleuve un peu en amont, escortés par des files de
nageurs. Le passage, commencé un peu avant midi, dura jusqu'à la nuit. À
mesure que le jour baissait, les crocodiles multiplièrent leurs
attaques; timides ordinairement quand les eaux sont claires, ils
s'enhardissent lorsqu'elles sont limoneuses, et s'approchent alors de
leurs victimes sans être vus. Cette fois, ils attaquèrent même des
hommes qui puisaient de l'eau sur les bords.

Chacun de ces accidents était signalé par de grandes clameurs. Le
Dedjazmatch passa l'un des derniers, monté sur son cheval de combat et
entouré de nageurs battant l'eau avec des bâtons, tandis que l'armée
poussait de grands cris pour éloigner les crocodiles et les ondins.
L'obscurité venue, on voyait encore quelques nageurs traversant le
fleuve, une torche allumée ou un tison à la main: autre moyen usuel
d'effrayer les crocodiles et les esprits. Nous perdîmes une quarantaine
d'hommes entraînés par le courant et seize enlevés par les crocodiles;
nous recueillîmes cinq hommes qui n'étaient que mordus. Nous perdîmes
aussi quelques bagages, des bêtes de somme, des mules et même quelques
chevaux de combat. Bientôt, le mouvement et le vacarme cessèrent; les
feux à perte de vue indiquaient seuls la présence de nos multitudes
endormies, aux grondements des eaux du fleuve. Le niveau de l'Abbaïe
s'éleva, vers la fin de la nuit, comme pour justifier l'inquiétude
générale relativement à l'imminence de cette crue complémentaire; les
sous-bermes et les cours d'eau qui se jettent dans l'Abbaïe se forment
ou grossissent souvent avec une instantanéité telle, qu'ils surprennent
jusqu'à des panthères, des lions ou d'autres animaux sauvages, et les
roulent jusqu'au fleuve. Quelques heures plus tard, il eût fallu
peut-être se résigner à hiverner en pays Galla, où, vu la saison et la
difficulté de se procurer des subsistances, la plus grande partie de
notre armée aurait probablement péri par les intempéries, les privations
ou le fer de l'ennemi.

Le lendemain, dès l'avant-jour, l'armée se déroula en serpentant sur les
longues et raides montées qui mènent au plateau du Gojam. Le premier
hameau que nous atteignîmes était groupé autour d'une église dédiée à
saint Michel. Pour la saluer, les cavaliers, un pied à l'étrier, de
l'autre touchaient la terre en passant; d'autres stationnaient aux
abords, le temps de faire une prière; hommes et femmes remerciaient Dieu
à haute voix de les avoir ramenés en terre chrétienne; les femmes
surtout lui parlaient avec une familiarité affectueuse, parfois
touchante. Il est probable que toutes ces démonstrations n'étaient point
aussi épurées qu'il l'eût fallu, qu'il s'y mêlait dans bien des
poitrines des pensées d'un ordre plus mondain que céleste: le réveil
d'affections égoïstes, l'espoir de s'abriter au foyer contre les pluies
de l'hiver, d'intéresser la veillée par les récits de l'expédition
accomplie; mais il faut croire aussi que pour plusieurs l'idée de la
bonté providentielle se dégageait de toute préoccupation terrestre.

Comme il arrive à la fin d'une expédition, lorsque le stimulant de
l'imprévu et du danger a disparu, l'entrain s'était affaissé; bêtes et
gens, tous s'abandonnaient à la fatigue. Notre marche et notre campement
eurent lieu pêle-mêle, les mille soins de la vie des camps étaient
négligés; malgré une pluie pénétrante, beaucoup de soldats, plutôt que
de se construire une hutte, se pelotonnaient à plusieurs sous quelque
abri portatif ou se recoquillaient sous leur bouclier. Des chefs ne
purent retrouver leurs tentes, d'autres leurs provisions ou leurs gens
de service; on pataugeait dans la boue, on se cherchait, on
s'entre-appelait de tous côtés. La tente du Prince fut assiégée de
messagers, accourus de toutes parts pour l'informer des événements
survenus durant notre absence. On m'apprit que le sommier portant ma
tente s'était abattu et avait dévalé toute une montée.

--Sais-tu dormir quand tu n'as pas dîné? me dit le Prince. Je doute que
nous trouvions à manger ce soir, car tout le service du gobelet est
encore en route, et les drôles s'abriteront sans doute dans quelque
village. Cette pluie va durer toute la nuit; tu resteras avec moi; nous
causerons pour chasser la faim et le froid.

Il faisait nuit, lorsque les gens d'un gouverneur des environs, resté
pour garder le pays, arrivèrent chargés de provisions de bouche pour le
Prince. Leur maître, retenu chez lui par une ophtalmie, demandait que
j'allasse lui donner quelque remède.

--Va, va, me dit le Prince, je voudrais pour ce soir n'être pas
Dedjazmatch, et avoir tes recettes, afin de me reposer, moi aussi,
chaudement et bien repu.

Après environ une demi-heure de marche, je mis pied à terre devant une
grande et confortable maison. On s'empressa autour de moi; le gouverneur
fit sortir son cheval favori de sa stalle, pour y mettre le mien, et me
jeta sur les épaules une de ses toges, la mienne étant trempée de pluie;
on approcha un large brasier bien ardent, puis une table bien servie.
Mon hôte se crut largement payé de son hospitalité par un collyre, qui
heureusement fut efficace; moi, je me considérai son débiteur, et nous
mîmes à profit dans la suite, plus d'une occasion de nous obliger.

Je rejoignis le Prince le lendemain, avant le boute-selle. Il venait
d'être prévenu officieusement de la mort de son allié le Dedjadj Conefo,
Polémarque du Dambya et de l'Agaw-Médir. Le conseil, réuni sur-le-champ,
était d'avis d'hiverner à Goudara, bourgade située sur les confins du
Damote et de l'Agaw; car, de là, nous serions à même de surveiller les
chefs remuants de cette dernière province, et d'influer sur les
événements en Dambya.

Dès la montée de l'Abbaïe, les contingents de volontaires et
d'auxiliaires étaient partis pour chez eux; un ban fut publié pour
désassembler l'armée, et, chef d'avant-garde, seigneurs censiers,
haubergiers, bénéficiers, hobereaux, francs tenanciers et vassaux à tous
les degrés se dispersèrent rapidement. Les chefs de bandes se rendirent
avec leurs soldats dans les quartiers désignés pour leur subsistance
d'hiver, et le Prince, ne gardant auprès de lui que quelques familiers
et trois ou quatre mille hommes, tant fusiliers que cavaliers et
rondeliers, s'achemina vers Goudara. La pluie commençait vers le milieu
du jour, nos étapes étaient très-courtes. Nous nous arrangions de façon
à arriver de bonne heure à des villages bien pourvus, où nous logions
chez l'habitant; et quoique la présence du Prince ne contînt
qu'imparfaitement les exactions des soldats, les paysans les subissaient
ordinairement en témoignant cette satisfaction étrange que dénotent
certaines femmes lorsqu'elles sont battues par le mari qu'elles aiment.
Notre cortége se grossissait de plaignants, de notables, de riches
trafiquants munis de présents, d'hommes âgés ou infirmes, soldats en
retraite, de vieilles femmes titrées, de clercs, de rimeurs et chanteurs
ambulants, enfin de ces happe-lopins et parasites de toute sorte qui
grouillent autour des Éthiopiens puissants; tous accouraient pour
complimenter le Prince sur son retour. Dans le Damote, malgré les
pluies, le clergé des paroisses voisines de notre route se portait sur
notre passage pour bénir le Dedjazmatch et lui chanter des hymnes en
guez; des troupes de paysans se présentaient la poitrine et les épaules
découvertes; des choeurs de jeunes filles, coryphées en tête, chantaient
des villanelles en battant des mains et en se balançant en cadence;
derrière elles, les matrones poussaient le cri de joie plaintif
particulier au pays; et, comme pour narguer les cantilènes de ces filles
des champs, nos chanteuses et improvisatrices en titre, effrontées
commères qui venaient de faire campagne avec nous, glapissaient leurs
plus bruyantes vocalises. À quelques milles de Goudara, le _Misil-Énié_
ou lieutenant Sakoum Guébré Kidane, laissé à la garde du Damote, vint au
devant de nous, à la tête d'une troupe de sept à huit cents hommes,
précédée par des joueurs de flûte.

Le Prince mit pied à terre au fond d'un pavillon oblong, ressemblant à
une vaste grange et consacré aux grandes réunions. Les huissiers du
lieutenant s'emparèrent des portes, et pendant qu'ils faisaient entrer
les convives selon leur importance, les timbaliers se rangeaient sur la
place; les écuyers tranchants gourmandaient et encourageaient tour à
tour les bûcherons qui abattaient une dizaine de boeufs; les hâteurs de
rôt attisaient de grands feux et disposaient la braise pour les
grillades, et les comptables de la viande surveillaient le dépècement,
écartaient à coups de verge pages, soldats et chiens faméliques. On se
poussait aux portes, sur la place; partout on s'ébattait, on riait, on
criait, on était content, et au-dessus, comme un dais tournoyant,
planaient d'innombrables oiseaux de proie, faucons, buses, éperviers ou
émouchets, qui sifflaient de joie aux apprêts saignants de cette
bombance. Lorsque quelques centaines de convives furent entassés autour
des tables surchargées de pains et flanquées de distance en distance de
distributeurs debout, et que les divers serviteurs bachiques,
dégustateurs, transvaseurs, échansons et comptables, avec leurs
blanchets, vidercomes, carafons, hanaps, cratères, gamelles, calebasses
et tout l'attirail hétérogène de la boisson, se trouvèrent à leur poste,
auprès des jarres d'hydromel, grandes à pouvoir noyer trois ou quatre
hommes, les timbaliers firent entendre la batterie d'usage; une
soixantaine de cuisinières défilant, majordome en tête, vinrent déposer
sur les tables des mets fumants, et alors commença un festin qui se
prolongea bien avant dans la nuit, et qui formait comme la clôture de
cette campagne contre les Gallas.



CHAPITRE VIII

MAISON MILITAIRE ET CIVILE D'UN DEDJAZMATCH.


Le petit bourg de Goudara consistait en une quarantaine de grandes
huttes rondes, groupées à mi-côte sur le flanc oriental d'un roidillon
couvert de rochers noirs, durs, criblés de trous et hérissés de pointes
aiguës. Quelques huttes, irrégulièrement échelonnées, comme si elles
gravissaient la côte, aboutissaient à un terre-plain sur lequel
s'élevait, au milieu d'un bouquet de grands et beaux arbres, l'église
entourée de son cimetière. L'extrémité nord de la colline, défendue par
un fossé rocheux, se termine par une étroite plate-forme sur laquelle se
trouvaient les divers bâtiments composant la demeure du Prince et de sa
femme, dont l'habitation était entourée d'un clayonnage épineux. Le
reste de la plate-forme suffisait à peine aux communs, à quelques huttes
de gens du service, et à une cour devant le grand pavillon de festin, en
face duquel une petite rampe tortueuse, composée d'un culbutis de
rochers en escaliers, conduisait au pied du roidillon, où se trouvaient
les cases des officiers, des soldats et du personnel en service
permanent; puis, dans toutes les directions, une quantité de huttes,
cases et cassines vides, attendant leurs propriétaires, dispersés en
subsistance ou dans leurs fiefs, formaient comme une petite ville.

Il est à présumer qu'un géologue expliquerait par le voisinage d'un
ancien volcan la configuration du sol de Goudara, et la nature de ses
rochers ressemblant à des scories. Les indigènes, eux, se contentent de
la tradition locale, selon laquelle la plate-forme, les fossés et la
rampe seraient l'ouvrage de Ahmet-Gragne: surpris par la nuit, lorsque
fuyant avec une poignée de soldats devant une armée ennemie, il aurait
roulé en un tas, et disposé comme on les voit, les rochers des environs,
afin d'abriter son sommeil. En tout pays, comme par une tendance
invincible vers cet avenir qui lui permettra de se jouer en maître de ce
qui lui fait obstacle aujourd'hui, l'homme se complait à créer des
personnalités plus grandes que nature; s'il manque de héros, il en
invente; s'il s'en présente, il les grandit d'attributs merveilleux et
les encadre de tout ce qui lui paraît extraordinaire. Novice au milieu
de la création, sa fiction se joue d'abord de la matière et de ses
empêchements; jusqu'à ce qu'un jour la connaissance des lois impérieuses
qui la régissent, le porte à se réfugier dans le domaine spirituel, où
il trouve des attributs dont il grandit et transfigure les natures
d'élite qui excitent son admiration. C'est ainsi que les légendaires
éthiopiens, rapportant au héros musulman du Harar jusqu'aux accidents de
leur sol convulsionné par les volcans, l'ont grandi au point d'en faire
comme le géant traditionnel de leur histoire.

Autour de Goudara, le pays est doucement accidenté, boisé et fertile; on
découvre, à l'Est, les collines qui entourent la source de l'Abbaïe, et
les paysages sont à la fois riches, placides et austères. Nos chevaux et
nos mules allaient se ravigourer dans de plantureux pâturages, noyés
d'eau pendant l'hiver et réputés, avec raison, pour refaire promptement
les animaux épuisés. Les communications étaient sûres, aucun chef
rebelle n'infestait les routes; la présence d'innombrables troupeaux
nous promettait le beurre et le laitage à profusion; l'Agaw-Médir, tout
voisin, devait nous fournir à bas prix un miel réputé pour ses parfums,
ainsi que des moutons et des boeufs à la chair savoureuse; les récoltes
avaient été d'une abondance exceptionnelle; toutes les conditions
matérielles enfin nous garantissaient le repos et le bien-être.

Je fus logé dans une grande case située entre la maison du Dedjazmatch
et celle de la Waïzoro-Sahalou, sa femme. Cette case avait été
construite avec recherche, dans la pensée qu'elle leur servirait de lieu
de réunion. La Waïzoro, qui nous avait devancés à Goudara, reprit, à mon
égard, ses attentions bienveillantes: matin et soir, elle faisait
prendre de mes nouvelles, et s'informait de ce dont je pouvais avoir
besoin. La plupart des chefs étant dispersés dans leurs investitures, le
Prince vivait moins entouré. Dès le chant du coq, il donnait audience
aux appelants, aux plaignants et réclamants de toute sorte; puis, il
expédiait quelques affaires avec ses Sénéchaux, déjeunait et employait à
ses loisirs le reste de la journée; deux fois par semaine seulement il
tenait son plaid. Je commençais à parler l'amarigna, et à me passer
d'interprète; mes relations avec le Dedjazmatch devinrent plus
fréquentes et plus intimes; j'étais régulièrement de ses repas et de ses
veillées; le reste de mon temps était pris par des visiteurs, la lecture
et les soins à donner à mon cheval, qui partageait ma demeure et que je
souhaitais de pouvoir manier de façon à faire honneur à celui de qui je
le tenais.

Nous étions à l'époque de la révision annuelle des investitures. Pour
bien apprécier l'importance de cette mesure dont la portée est à la fois
politique, administrative et domestique, et en faire ressortir l'esprit,
il est bon de revenir brièvement à ce qui a été dit relativement à la
transformation des constitutions éthiopiennes.

Lorsque les Atsés voulurent constituer leur puissance comme celle des
Empereurs byzantins, ils durent d'abord substituer au droit national,
qui répartissait les pouvoirs, le droit byzantin, qui les concentrait,
et ils prirent pour complices les Likaontes et ceux qui formaient avec
eux le haut tribunal, ainsi que ces hommes faisant en quelque sorte
partie du clergé, qui avaient grandi dans ses écoles, et qui, sous la
dénomination de clercs, servaient de chantres aux offices, remplissaient
dans l'église tous les services qui n'exigeaient pas l'ordination, et
fournissaient les professeurs de grammaire, d'histoire, de théologie, de
philosophie et d'autres sciences tombées aujourd'hui en oubli. Enfin,
comme il leur fallait aussi le glaive, ils intéressèrent à leur complot
les Polémarques, expression de l'élément militaire.

C'était, certes, un dessein hasardeux que celui de cette poignée
d'hommes entreprenant d'enlever à une nation le droit qui faisait sa
vie, et dont chaque citoyen était le défenseur naturel, puisqu'il y
puisait la raison de son importance. Mais la victoire devait rester au
petit nombre, qui formait la partie la plus instruite de la nation, et
qui avait le plus d'ensemble et d'unité de vues.

Les clercs, par leur enseignement, semèrent adroitement les équivoques,
pervertirent la raison publique, le sentiment des rapports des droits et
des devoirs, et, en troublant la croyance religieuse, ils relâchèrent le
dernier lien capable de relier les hommes, que l'intérêt tend trop
souvent à désunir.

Tantôt par la ruse, tantôt par la violence, ils désagrégèrent la société
et pénétrèrent dans toutes ses parties. Les Empereurs, ne pouvant
détruire la famille, la désorganisèrent. Ils se substituèrent à la
commune, qu'ils laissèrent subsister de nom, mais comme mécanisme
fiscal, et ils firent de même de la province. À l'exemple des Romains,
dans la Gaule, ils concentrèrent l'autorité dans les cités: le camp du
Polémarque, quoique mobile, prit le nom de _Kattama_, qui veut dire
cité, et les villes furent désignées par un nom qui veut dire paroisse.
Comme dans tout gouvernement despotique, de l'aristocratie éthiopienne
il ne resta bientôt plus qu'un simulacre représenté par des titres,
humiliants pour ceux qui les portaient légitimement, puisqu'ils ne
constataient plus que leur déchéance, dégradants pour ceux qui les
devaient à la seule volonté du Prince ou à d'autres sources illégitimes.

Le peuple éthiopien a perdu la connaissance des longues et sanglantes
vicissitudes de la lutte qu'il a soutenue contre le droit impérial; mais
il en a conservé le sentiment, et, d'accord avec les rares
traditionnistes en état de relater aujourd'hui les principales phases de
cette sombre histoire, il accuse les clercs d'avoir pris la part la plus
importante dans le grand bouleversement social qui a amené sa décadence.
Il s'est réfugié dans les mots, recours ordinaire des faibles et des
vaincus, et il a converti en injure le mot de _Debtera_ qui signifie
clerc, et qui implique aujourd'hui l'idée d'un homme instruit, subtil,
mais rusé et le plus souvent voué à l'esprit du mal.

Cependant, les Atsés, dans leur toute-puissance, devinrent la proie des
soupçons et des inquiétudes, maux ordinaires de la tyrannie. Quoique
mutilées et enchaînées, la famille, la commune et la province
soubresautaient encore; elles pouvaient se redresser. La confiance entre
gouvernants et gouvernés avait disparu; les Atsés ne conférèrent plus
l'autorité sous la seule garantie de la foi jurée. Ils la répartirent à
courte échéance et la déplacèrent incessamment, tant ils craignaient
qu'elle ne prît racine ailleurs qu'au pied du trône. En conséquence, ils
soumirent à une révision annuelle toutes les charges et toutes les
fonctions, à quelque degré qu'elles fussent. À l'esclave de la veille
ils donnaient le commandement, reléguant parfois le maître à n'importe
quel bas rang, et, comme les défiances surgissaient jusqu'autour du
foyer impérial, ils soumirent à la révision leur personnel domestique.
Leurs valets, les plus infimes serviteurs, leurs pages, leurs parents,
leurs concubines, nul ne prenait rang, qualité ou position, qu'en
passant sous le joug périodique de la volonté du maître. Les
Polémarques, qui se sont partagé les lambeaux de l'Empire et dont
l'autorité est encore plus illégitime et plus précaire que celle des
Empereurs, gouvernent comme eux, et pour les mêmes raisons; et, chaque
année, ils font la révision de toutes les investitures émanant d'eux;
tous leurs subordonnés font une opération analogue, chacun dans le rayon
de son autorité. On comprend la crise qu'amènent ces désagrégations et
réagrégations périodiques: tous les pouvoirs sont déposés, et le
gouvernement reste comme suspendu pendant quelques jours.

Au point où l'ont réduit ces malheureuses transformations politiques, il
n'y a aujourd'hui dans le pays que deux catégories de citoyens: celle
qui comprend le clergé, les cultivateurs, les trafiquants et les
industriels, et, au-dessus, celle des hommes de guerre, qui exercent le
pouvoir. Ceux-ci exploitent, pressurent, ruinent la portion stable et
foncière. Les citadins et les cultivateurs surtout s'épuisent à subvenir
aux besoins d'une population errante de gens de guerre oisifs,
turbulents et dépensiers, investis annuellement par le Polémarque du
droit de pressurer des vassaux, et les traitant d'autant plus âprement
que leur autorité est révocable et passagère.

L'Empire éthiopien était divisé en polémarchies, diverses par leur
étendue et leur importance, et conférant à celui qui en était investi un
titre de polémarque, celui de Ras, de Dedjazmatch ou autre. On a vu que
ces Polémarques n'étaient à l'origine que des chefs militaires, qui,
sitôt la campagne finie, ne conservaient que des pouvoirs insignifiants.
Conformément à l'us féodal, qui veut que la terre confère sa valeur à
l'homme, depuis la chute de l'Empire, ceux qui ont pris possession de
ces polémarchies, n'importe par quels moyens, ont pris en même temps les
titres et les insignes honorifiques dont étaient revêtus leurs
prédécesseurs régulièrement investis.

Pour devenir Polémarque, il suffit d'être investi d'une polémarchie par
un Polémarque d'un ordre supérieur dont on devient le vassal, ou bien il
faut s'être emparé par la force d'une polémarchie. Les moeurs militaires
veulent que, dans le cas où un homme qui n'est pas encore Polémarque
s'empare d'une polémarchie, il n'en prenne le titre qu'après s'être
rendu maître des timbales de son rival ou de celles d'un autre
Polémarque. Les titres de Ras, Dedjazmatch et autres Polémarques sont à
la fois des dignités et des grades; ils sont personnels, indélébiles, et
ne peuvent se transmettre sans la terre qui les confère. Dans la
confusion actuelle des pouvoirs, la dignité de Polémarque s'acquiert le
plus souvent par des moyens violents, et les provinces de l'ancien
Empire constituent aujourd'hui de petits États dont les uns sont
indépendants, et les autres vassaux. Tel Ras ou tel Dedjazmatch a
commencé par détrousser sur les grandes routes. On peut dire cependant
que la plupart de ceux qui sont arrivés à ces dignités appartiennent à
des familles de notables et souvent de princes. Tout Polémarque vassal
d'un autre relève de l'investiture annuelle de son suzerain. Les
Polémarques indépendants ne relèvent que de la force.

Lorsque la révision annuelle a lieu dans la maison d'un Dedjazmatch, les
deux Blaten Guétas ou Sénéchaux, l'Azzage ou Biarque, et les divers
comptables se réunissent en présence du Dedjazmatch pour contrôler le
budget de l'année écoulée, établir celui de l'année qui s'ouvre,
vérifier le cueilleret, inventorier les ressources extantes, faire le
recensement des seigneurs et autres gens de guerre détenteurs de fiefs
et de ceux qui servent moyennant paye en argent ou en nature, relever le
nombre des pensions à servir et des charges ecclésiastiques dont la
nomination relève du Prince; éplucher les écroues et jusqu'aux dépenses
les plus minimes du service particulier. C'est l'époque décisive pour
les gouvernants et les gouvernés; le réveil des ambitions et des
brigues; le moment des désertions et des rébellions, des élévations et
des abaissements subits. Les malversateurs, les inconstants, ceux dont
l'ambition désespère, les méfiants, les mécontents et les aboyeurs
déguerpissent pour se réfugier dans les villes d'asile, ou se constituer
en révolte ou passer au service d'un autre maître. De leur côté, les
habitants de hameaux, de villages entiers, s'apprêtent à émigrer, en
apprenant que tel seigneur réputé pour ses maltôtes sollicite l'honneur
de les avoir pour vassaux.

Pour bien diriger ce mouvement de désagrégation et de reconstitution
générale, les Polémarques ont besoin de déployer toute l'intelligence,
le tact, la connaissance des hommes et la fermeté dont ils sont doués.
Demeurer impénétrable, surveiller ceux qu'ils comptent faire déchoir et
ceux dont ils ne pourront satisfaire l'ambition, prévenir les
mécontents, concilier les rivaux, faire accepter les nouveaux
fonctionnaires, encourager et récompenser les dévoûments, sévir avec
adresse contre les prévaricateurs, enlever aux Polémarques voisins des
serviteurs dont le concours leur paraît désirable, satisfaire enfin tous
ces affamés d'honneurs, d'avancement et de mieux-être, toujours enclins
à se croire lotis au-dessous de leur mérite; faire sourdre dans tous les
rangs les espérances, et imposer à tous: telle est la tâche difficile
qu'ils ont à accomplir.

Après avoir présidé aux vérifications préliminaires, le Dedjadj Guoscho
avait l'habitude de régler avec son confesseur les affaires de sa
conscience, et de vivre ensuite dans une retraite absolue. Deux pages
seulement faisaient le service de nuit et de jour; un ancien page de son
père, le Chalaka Maretcho, chef des huissiers du service intime, gardait
sa porte et servait d'intermédiaire entre lui et ses sujets, dont aucun
n'était plus admis en sa présence. Il ne recevait même plus sa femme,
que son intelligence remarquable et son esprit remuant portaient
volontiers à s'immiscer dans les affaires. Il confiait alors à son Grand
Sénéchal le soin de rendre en son nom les décisions judiciaires
d'urgence, et son confesseur était seul admis à partager ses repas.
Après avoir ainsi passé quelques jours, recueilli et inaccessible, au
milieu du déchaînement des passions les plus actives de ses sujets, il
nommait d'abord, conformément à l'antique coutume du Damote, le page
porte-aiguière, dont la fonction, regardée comme la plus humble parmi
celles des pages, consistait à lui verser l'eau pour se laver les mains
avant et après les repas. Ce petit fonctionnaire avait le droit de
s'asseoir au bas-bout de la table, en face du Prince et à côté des plus
grands seigneurs; en campagne, il devait porter le bassin et l'aiguière
de cuivre qui représentaient tout son domaine. Le Prince décidait
ensuite des nominations aux grandes charges; le Chalaka Maretcho
transmettait à mesure à un timbalier, en permanence sur la place, les
noms des titulaires et les formules d'investiture, que celui-ci rendait
immédiatement officielles par ban. Ceux que le Prince voulait priver de
leur liberté étaient subitement arrêtés, soit au camp, soit dans leurs
fiefs, par les centeniers les plus énergiques de la garde. Les
nominations terminées, c'était avec une joie d'enfant que le Prince
rouvrait sa porte à ses commensaux ordinaires et à ses familiers. Les
nouveaux grands dignitaires et ceux qui avaient été confirmés dans leur
poste venaient ensuite faire leurs baise-mains et recevoir en cérémonie
leur cotte-d'armes d'investiture. La plupart des Polémarques avaient au
contraire l'habitude, en ces occasions, de s'entourer de leurs familiers
et de leurs conseillers, ce qui donnait lieu à des intrigues et à des
divisions. Le Dedjadj Guoscho disait qu'un chef devait recueillir
incessamment, pendant le cours de l'année et au milieu du calme des
esprits, les éléments de ses décisions annuelles, et que le moment venu
de les prendre, il fallait éviter jusqu'aux influences de ses amis, qui
apportent toujours dans leurs conseils leurs passions et leurs
faiblesses; qu'il lui était déjà malaisé d'imposer silence aux siennes,
et qu'il ne voulait point commettre l'équité de ses résolutions au
conflit des intérêts de ceux même qu'il aimait le plus.

La maison d'un Dedjazmatch se compose ordinairement des fonctionnaires
suivants:

Le _Fit-worari_ (_envahisseur en avant_), ou chef d'avant-garde. Cet
officier, le plus important en temps de guerre, devance l'armée avec ses
propres troupes; il établit son camp à une certaine distance en avant de
celui de son suzerain, dont il a le soin de choisir et de désigner
d'abord l'emplacement; il a droit de dresser pour lui-même et pour ses
principaux chefs des tentes blanches. Le jour d'une bataille, il est
souvent chargé d'engager l'action, sinon, réunissant ses soldats à ceux
de son maître, il a de droit le commandement d'une des ailes; il
commande aussi les expéditions importantes que le Prince ne conduit pas
en personne. Il a place au conseil, et il propose à l'agrément du Prince
les noms de ceux qui, adjoints aux conseillers ordinaires, composent le
grand conseil de guerre. L'importance de sa dignité équivaut à celle du
Grand Sénéchal, auquel pourtant il cède le premier siége. En pays
ennemi, il jouit de certains priviléges de maraude et droits de prise;
il a droit aussi à une part des tributs en pays nouvellement conquis.
Lui seul, après le Polémarque, a le droit d'envoyer des espions auprès
de l'ennemi; pour tout enfin, il communique directement avec le
Polémarque sans l'intermédiaire même du Grand Sénéchal. Son grade
entraîne l'investiture de fiefs considérables, qu'il répartit entre ses
vassaux; il prélève en outre diverses perceptions qu'amoindrit ou
multiplie la volonté du Prince lors de l'investiture. Le Fit-worari du
Damote devait être suivi d'environ 2,000 hommes de guerre, ses recrues
personnelles, et un nombre égal de vassaux directs du Dedjazmatch était
mis sous ses ordres.

Lorsque l'armée commence un mouvement de retraite, le Fit-worari est
chargé de le couvrir, à moins que le Dedjazmatch ne prenne ce soin en
personne; et si la retraite dure plusieurs jours, l'arrière-garde est
composée des vassaux les plus importants et des bandes particulières du
Polémarque désignées à tour de rôle. On choisit pour ce poste de chef
d'avant-garde un brillant cavalier, connu par son courage et ses
libéralités envers les hommes de guerre, chef vigilant, âpre au pillage
comme au combat, et rompu aux ruses de la guerre. À sa nomination, le
Polémarque le revêt publiquement d'une cotte-d'armes en soie, identique
par sa forme à celle que nos chevaliers portaient par dessus leur
armure.

Le _Blaten-Guéta_ (_seigneur des errements_), ou Grand Sénéchal, espèce
de _procurator regius_, grand maître de la maison. La nomination à cet
office entraîne pour le titulaire l'investiture d'un fief très-important
et lui confère le premier siége au Conseil, ainsi que des droits de
perception considérables sur les impôts, les nominations aux offices,
les frais et amendes judiciaires, et enfin, comme l'indiquent les
assises de Jérusalem, il a autorité sur toutes les recettes de la maison
de son suzerain; ce qui lui permet d'intervenir dans toutes les
ramifications du pouvoir de son seigneur. On choisit pour cet office un
homme d'âge, de bon conseil, savant feudiste et habile administrateur.
La plus lourde responsabilité pèse sur lui: il est chargé de
l'expédition de la plupart des affaires journalières; aussi sa demeure
est-elle constamment assiégée par des postulants. Il jouit de ses
grandes entrées, mais ses occupations laborieuses ne lui permettent que
rarement d'en profiter; en revanche, des messagers vont et viennent
continuellement de sa demeure à celle du Polémarque. Sa charge, la plus
lucrative de toutes, le met à même de thésauriser; il enrôle pour son
compte de sept cents à douze cents combattants. Il campe sous une tente
blanche à l'arrière-quartier du camp. À sa nomination, il est aussi
revêtu d'une cotte-d'armes en soie.

Le _Tekakin Blaten-Guéta_ (_Blaten-Guéta des choses secondaires_), ou
Sénéchal ordinaire, lieutenant du précédent. Ses profits et droits de
perception sont plus limités que ceux de son supérieur; il a une place
au Conseil, reçoit l'investiture d'un grand fief, et, à sa nomination,
il est revêtu aussi d'une cotte-d'armes en soie. Il jouit des grandes et
des petites entrées, et il voit le Polémarque bien plus fréquemment que
ne le fait son supérieur, auprès duquel il campe sous une tente blanche.
En Damote, le fief de ce fonctionnaire lui permettait d'entretenir de
deux cent cinquante à quatre cents soldats, dont environ un quart de
cavaliers, et une dizaine de francs-tireurs.

Le _Moulla-Bet-Azzage_ (_ordonnateur de toute la maison_), ou Biarque,
intendant général des vivres. Les panetiers, les boutilliers, les
écuyers tranchants, les dégustateurs, les contrôleurs et les porteuses
de l'hydromel, les sommiers, les gardiens de la pourvoirie, les
cuisinières, les boulangères, les mouleuses, toutes les servantes de la
cuisine, les femmes qui brassent la bière, celles qui délayent le miel
pour l'hydromel, celles qui travaillent aux ouvrages de vannerie, les
fileuses, enfin presque toute la domesticité proprement dite reçoit
directement des ordres de lui. Il s'entend avec les deux sénéchaux pour
distribuer les subsistances à tous ceux dont l'ordinaire a été fixé par
le Polémarque; il veille à tous les approvisionnements de bouche et à
l'entretien du parc de vaches laitières et d'animaux pour la boucherie.
Il est chargé des rations, de l'habillement et de la paye de tous les
gens de service. Il est gouverneur des terres domaniales, et perçoit le
tiers des amendes ou frais judiciaires qui proviennent des procès entre
leurs habitants.

Il est aussi investi d'un fief important et revêtu d'une cotte-d'armes
en soie; il prend place au Conseil et au Lit de justice, où il siége à
côté des sénéchaux. En outre des perceptions diverses que lui concède le
Polémarque, il cumule une quantité de petits profits sous-entendus. Aux
jours de festin, une longue verge à la main, et revêtu de sa
cotte-d'armes, il se présente en cérémonie, suivi de tous les officiers
de bouche et de leurs valets portant sur la tête les corbeilles de pain,
des cuisinières avec leurs plats fumants, et d'une file de femmes
chargées d'amphores d'hydromel, pendant que les timbaliers battent à la
ripaille. Debout à l'extrémité de la table, il dirige l'ordonnance
jusqu'à ce que le Dedjazmatch ait fini de manger; alors il donne le
signal à l'échanson en chef de faire verser l'hydromel, et il s'assied
ensuite au fond de la salle, d'où il surveille tout le service. La
plupart des gens de la domesticité campent autour de sa tente blanche,
dont la place est fixée derrière les timbaliers, qui s'établissent
toujours en face de la tente du Dedjazmatch. L'Azzage du Damote
entretenait pour son propre compte de trois cents à huit cents
combattants. Il s'entend avec son maître pour la nomination de plusieurs
contrôleurs qui ne relèvent que de lui et qui ne jouissent, du reste,
que d'une très-petite considération. Il a ses grandes et petites
entrées, et la faculté de prélever une quantité de petits profits qui
rendent sa charge presque aussi lucrative que celle du Grand Sénéchal.
Cet officier a un lieutenant nommé par le Dedjazmatch, lequel lieutenant
peut n'être pas investi d'un fief, et en ce cas son entretien et sa paye
consistent en certaines dîmes sur les approvisionnements.

Le _Moulla-Bet-Beudjeround_, ou Trésorier général et Maître de la
garde-robe. Il est chargé de la garde de toutes les valeurs-meubles, de
l'argent, des bijoux, des objets de parure, de toilette et des armes
personnelles du Dedjazmatch. Il a aussi le dépôt des raisins secs, du
vin et de l'eau-de-vie que fournissent en impôts certains fiefs
désignés, les octrois des villes, des marchés, et sur lesquels il
prélève pour lui-même un dixième; il perçoit un tant par cotte-d'armes
dont son maître revêt ses dignitaires, comme aussi par chaque décoration
honorifique donnée à un homme de l'armée. Il perçoit encore un dixième
de tous les impôts payés en or, en argent ou en sel, comme aussi un tant
sur le pesage de l'or et sur tous les cadeaux qui sont offerts au Prince
et dont la garde lui est confiée. Il jouit encore de plusieurs autres
droits que leur multiplicité rend fort lucratifs. Si, à la suite d'un
désaccord avec son maître, il prend refuge dans une ville d'asile, le
clergé de l'asile est tenu de rendre sa personne à son Seigneur; la même
coutume existe à l'égard du Grand Sénéchal et son lieutenant. Le
Beudjeround commande le corps des _Eka-Bet_ ou gardes du trésor, dont il
nomme le Chalaka (_chef de millier_), espèce de Chiliarque. Les
selliers, les bourreliers, les censeurs, les armuriers, les ouvriers en
fer, en cuivre, les argentiers et les artisans de toute sorte sont sous
sa direction, comme aussi les buandiers, les coiffeuses et les pages. Il
est investi d'un grand fief; dans quelques gouvernements cet officier
est revêtu de la cotte-d'armes en soie, mais en Damote ce n'est point la
coutume.

Durant les festins il se tient debout au pied de l'alga du maître, et en
tout temps il jouit des grandes et des petites entrées. Il a la
juridiction de toutes les causes qui ont trait à ses attributions, et il
perçoit pour son compte les profits de cette judicature. Ses fonctions
le mettent en rapports journaliers avec son maître, et il en profite
pour servir d'intermédiaire pour les réclamations ou les faveurs, ce qui
lui procure encore un patronage étendu et très-lucratif. Il est rarement
admis au Conseil. Il campe sur la gauche de la tente du Dedjazmatch, au
milieu des gardes du trésor, en outre desquels, il enrôle pour son
propre compte un petit nombre de soldats. Il a droit à une tente
blanche.

Le _Moulla-bet Aggafari_ (_garde de toute la maison_). Cet officier
remplit les fonctions de grand prévôt de l'armée, et il parcourt souvent
les domaines de son Seigneur pour y distribuer la justice, au nom de son
maître, ou y réprimer les attentats à la sûreté publique. Il est chargé
de l'arrestation et de la garde des prisonniers; il fournit les hommes
chargés de garder les plaideurs sans caution et perçoit un tant pour
leur garde, comme sur toutes les saisies qu'il opère. Il jouit aussi de
la perception d'un droit, dit _droit de verge_, par chaque procès qui se
vide en cour du Dedjazmatch; il est chargé aussi de la publication des
bans. Il remet aux parents de la victime la personne du meurtrier
condamné à mort, et il assiste comme témoin à l'exécution que les
parents en font eux-mêmes. Il commande aux huissiers; dans les grandes
réunions, une verge blanche à la main, il se tient debout à la porte de
son Seigneur. Aidé de son lieutenant et entouré de nombreux huissiers,
il préside à la police, expulse les intrus, fait introduire les invités,
réprime la licence des festins, où les rancunes et les rivalités
réveillées par l'hydromel suscitent trop souvent des orages. Il modère
aussi les effervescences guerrières, qui donnent lieu aux récits des
thèmes de guerre; car dans ces occasions, les seigneurs se pressent,
suivis de leurs bandes en tenue de combat, et des centaines d'hommes
surexcités se trouvent en présence les armes à la main. Aussi il est
d'usage de choisir, pour ce poste de chef des gardes, un homme d'action,
d'une énergie reconnue, et tout dévoué au Dedjazmatch. Cette charge
correspond en beaucoup de points à celle de nos Rois des ribauds au
moyen âge. Des fiefs importants lui sont assignés, et il siége au
Conseil. Dans quelques provinces de l'Éthiopie, ce dignitaire est revêtu
de la cotte d'armes en soie; mais cet honneur n'est point coutumier en
Damote. Il commande, au nom de son maître, à environ six cents cavaliers
et à mille hommes de pied, entretenus par des alleux en dehors de ses
propres fiefs; de plus, selon sa réputation de générosité et sa
popularité parmi les soldats, il peut enrôler environ six cents
combattants, relevant uniquement de lui. Au lieu d'un corps spécial, on
lui donne souvent à commander le régiment des gardes de l'Alga. Il campe
à l'aile droite du camp, et lui aussi a droit à une tente blanche.

L'_Elfigne-Askeulkaïe_ (_huissier de l'intérieur_). Il sert comme
lieutenant du dignitaire précédent, mais il relève directement du
Dedjazmatch. À l'heure des repas, pendant les conseils et toutes les
fois que le Dedjazmatch est accessible à ses sujets, il doit être sur le
seuil, une verge à la main, et secondé de quelques huissiers intimes,
ses subordonnés; personne ne peut entrer sans sa permission. Si
l'Aggafari est absent, il le remplace quand le Dedjazmatch tient lit de
justice. Debout entre les parties, il conduit et résume les débats,
prête main-forte au besoin; toujours debout, il émet son jugement le
premier, puis il provoque nominativement les juges et les assesseurs à
émettre le leur. Il perçoit les amendes ou les frais judiciaires, dont
il s'attribue une partie. Il a droit à la surveillance du parc des
moutons pour la boucherie, et il en perçoit pour lui un dixième. Dans
les festins, lorsque le chef des gardes est de service, il doit se tenir
debout à la tête de l'alga du maître. À moins que le Dedjazmatch ne soit
sorti ou endormi, il doit toujours être à son poste, sur le seuil; aussi
ses fonctions sont-elles très-fatigantes, car elles exigent une
assiduité et un éveil de tous les instants. En revanche, comme c'est de
lui que dépend l'accès auprès du maître, il est l'objet des prévenances
de tous, ce qui rend sa position fort lucrative. Il est d'ailleurs
investi d'un fief, qui, en Damote, lui permet d'enrôler pour son compte
de quatre-vingts à cent quarante soldats. On choisit pour ce poste de
confiance un cavalier dévoué, ferme, discret, alerte et doué d'une
élocution facile. Il campe près du chef des gardes et n'a droit qu'à une
tente noire.

Le _Moulla-Bet-Tékouatari_ (_comptable de toute la maison_), contrôleur
général des recettes. Sa surveillance s'étend sur tous les départements,
y compris ceux attribués aux sénéchaux; il jouit de perceptions sur tous
les objets de son contrôle, et de l'investiture d'un fief qui lui permet
d'enrôler pour son compte au moins une centaine d'hommes. Il campe sous
une tente noire, à côté du campement du premier sénéchal.

L'_Afa-Negousse_ (_bouche du roi_). Cet officier est l'organe du
Dedjazmatch pour toutes ses décisions judiciaires sur chacune desquelles
il perçoit une dîme. Il doit se rendre, avant le jour, à la porte du
Dedjazmatch, et dès qu'il est réveillé, il entre pour l'avertir qu'on
demande justice; il prévient ensuite son subordonné, le
_Tchohaï-Tabbaki_ (_gardien des crieurs_), que le Dedjazmatch est
disposé à ouïr les réclamations. Chaque réclamant, sur l'invitation du
Tchohaï-Tabbaki, exprime alors à haute voix et à distance de la maison
ou de la tente l'objet de son recours. Le Dedjazmatch émet sa décision,
et l'Afa-Negousse, debout sur le seuil, la transmet au dehors de façon à
être entendu de tous. On choisit, pour remplir cet office, un homme doué
d'un organe sonore, expert feudiste et arrêtiste, habile à formuler un
dispositif, versé dans la procédure et ayant une élocution correcte et
choisie, car au milieu du silence où habituellement il fait entendre sa
voix, le dernier goujat de l'armée ne manquerait pas de relever
publiquement une expression impropre ou une faute de langage. Cet
officier siége au nombre des assesseurs du Dedjazmatch, quand ce dernier
tient son plaid: il est investi d'un fief important, et il est
fréquemment appelé au Conseil. Ses entrées matinales auprès du
Dedjazmatch lui procurent un patronage considérable. Tous les
possesseurs de fiefs recherchent aussi son bon vouloir, car il peut
dépendre de lui d'envenimer les plaintes de leurs vassaux qui viennent
en appel devant le Dedjazmatch, comme aussi d'arrêter ou de concilier
leurs réclamations avant qu'elles n'aboutissent. Il campe à part,
derrière les gardiens du trésor, sous une tente blanche et entouré des
huttes de ses hommes, dont le nombre varie entre deux cents et quatre
cents, selon l'importance de son fief.

Le _Tchohaï-Tabbaki_ (_gardien des crieurs_), ou gardien des appelants
en justice, des réclamants ou postulants de toute sorte, qui, à défaut
d'autre aboutissant, se présentent de jour ou de nuit, devant la demeure
du Dedjazmatch. Dès le chant du coq, il veille avec ses subordonnés à la
venue successive des postulants, et il assigne à chacun d'eux son tour
pour élever la voix. Il perçoit un tant sur chaque cause et sur chaque
soldat que le Dedjazmatch envoie pour transmettre sa volonté aux vassaux
qui ont occasionné des plaintes. Cet officier est rarement pourvu d'un
fief; on lui assigne une paye en nature ainsi qu'un certain nombre de
rations pour lui et ses quelques suivants, et il trouve encore moyen de
se maintenir dans l'aisance, par les exactions qu'il exerce sur les
plaignants et les bonnes-mains qu'il reçoit des seigneurs. Son office
est peu considéré. Il campe sous une hutte, auprès des timbaliers.

Le _Feureusse-Balderasse_ (_maître de l'école du cheval_), ou écuyer et
chef de l'écurie. Il dresse les chevaux et les mules, est responsable de
leurs harnais, commande aux selliers et il exerce un droit de
réquisition sur les ouvriers de tout corps de métier qui regarde la
sellerie et les besoins de l'écurie. Lorsque le Dedjazmatch monte à
cheval, le Balderasse visite les sangles et tient l'arçon, pendant qu'un
palefrenier tient le cheval par la bride. Sa place, au camp, est
immédiatement derrière la tente du Prince, où ses recrues particulières
et tous les serviteurs de l'écurie de son maître campent autour de sa
petite tente noire. C'est sur son ordre que le chef de la troupe,
composée des gardes du destrier, lui envoie un piquet de soldats pour
veiller de nuit à la sûreté des chevaux du Dedjazmatch. Après que les
sénéchaux ont assis l'impôt de l'orge, c'est lui qui est chargé de la
perception; si cette opération présente des difficultés, il requiert au
besoin l'appui du corps des gardes du destrier. Il doit percevoir
mensuellement des mains du chef des écuyers tranchants une peau de boeuf
crue, qu'il fait découper en lanières et distribuer aux palefreniers,
qui les corroient et les tiennent prêtes à tous les usages de l'écurie;
il donne aussi de ces lanières à préparer aux gardes du destrier pour
les besoins de la sellerie. Tout harnais réformé lui revient de droit.
Il perçoit la dîme sur les cadeaux de beurre faits au Dedjazmatch, sur
les étoffes servant à faire des culottes et sur les chevaux reçus comme
impôt, comme cadeau ou même achetés; le cheval de combat du Dedjazmatch
n'entre pas en ligne de compte. Quand ce dernier donne un cheval à un
vassal important, cet écuyer perçoit sur le donataire un droit de
bonne-main. Son cheval de combat et sa mule sont nourris à l'écurie de
son maître. À l'époque annuelle du renouvellement des investitures, la
plupart des fonctionnaires résignent leurs offices, le chef des gardes
et le gardien de l'intimité déposent leurs verges, l'écuyer remplit
alors leurs fonctions, et à la nomination du nouveau gardien de
l'intimité, il partage ses fonctions avec lui et les profits qui en
découlent, jusqu'au premier grand banquet; il dépose alors sur le
bas-bout de la table sa verge, signe de son office intérimaire. Quand le
Dedjazmatch prend un repas à l'écurie, l'écuyer dirige de droit le
service, à l'exclusion des officiers spéciaux, le panetier excepté; il
présente lui-même l'hydromel à son seigneur et il a droit à toute la
desserte. Il a droit aussi à une certaine partie de viande sur chaque
boeuf, chèvre ou mouton de boucherie. Les jours de festin, il se tient
debout près du chevet de l'alga; il y boit l'hydromel à discrétion, et
de plus, sur chaque grande jarre d'hydromel qui se consomme, l'échanson
doit lui réserver une certaine mesure qui lui est remise après le
festin. Il a ses entrées chez le Dedjazmatch et jouit souvent de son
intimité. Il est pourvu d'un fief qui lui permet d'enrôler pour son
compte une quarantaine de soldats. Il va sans dire qu'il doit être
écuyer habile et avoir des recettes pour les maladies des chevaux. Il a
la police et la conduite des palefreniers et des coupeurs d'herbe, et
pour chacun de ces services le Prince nomme, sur sa présentation, un
_Alaka_, ou mesureur, un _Tekouatari_, ou comptable, et un _Aggafari_,
ou gardien.

Les coupeurs d'herbe, munis chacun d'une faucille et de douze cordelles,
ne sont tenus en tous temps que de fournir journellement une charge
d'herbe choisie ou, à défaut d'herbe, une charge de paille qu'ils
remettent aux palefreniers. Ces derniers sont chargés de nourrir les
chevaux et de veiller à leurs attaches; en marche, ils vont à pied et
les conduisent à la main; ils perçoivent un droit par cheval donné par
le Dedjazmatch, ainsi qu'un morceau de viande spécial par bête de
boucherie. Les coupeurs d'herbe ont droit aussi à un morceau spécial de
viande. Le nombre des chevaux d'un Dedjazmatch varie beaucoup et s'élève
quelquefois à une trentaine.

Le _Siga Melkégna_ (_maître de la viande_), ou écuyer tranchant. Il a la
direction et la comptabilité du parc des boeufs, des moutons et des
chèvres destinés à la boucherie, sur lesquels il prélève pour son compte
un dixième. Conjointement avec l'Elfigne Askeulkaïe, il commande aux
bûcherons, qui sont chargés, lorsque l'armée est en marche, de conduire
les troupeaux, de porter les paniers à pains, la braizière du
Dedjazmatch, la table à manger, les viandes, de traire les vaches, de
faire le bois et d'allumer les feux, d'abattre les animaux et de les
dépecer, de griller les viandes et de préparer les outres provenant des
chèvres tuées. Il nomme parmi eux un _Aggafari_ et un _Alaka_. En outre
de leur habillement, de leurs rations et d'une paye minime, ces
bûcherons perçoivent les deux tiers des peaux de boeufs et de moutons
abattus, et une certaine quantité de viande. Celui d'entre eux qui a
porté la table perçoit, de plus, un pain à chaque fois qu'on fait un
repas. L'écuyer tranchant perçoit pour son compte, par chaque animal
abattu, un morceau de viande, ainsi qu'un tiers des peaux. À chaque
repas, il doit présenter au Dedjazmatch le morceau choisi de viande crue
ou de carbonade; ses subordonnés remplissent le même office auprès des
convives. Pendant les grands festins, il préside aux distributions de
viande et il doit rester debout jusqu'à la fin du repas; le boutillier
doit alors lui présenter à boire. Comme les boeufs sont abattus sur la
place, devant la demeure du Dedjazmatch, cet officier de bouche est
responsable des dégâts ou des blessures occasionnés par les animaux
qu'il manque à maîtriser. Il ne jouit que des petites entrées; il est
investi d'un petit fief et profite de maints bénéfices non avoués. Il
enrôle pour son compte de quarante à soixante soldats, et campe sous une
tente noire auprès du Biarque. Le Dedjazmatch nomme un comptable pour
contrôler son service.

Le _Tedj-Assallafi_ (_qui passe l'hydromel_), ou échanson. On choisit,
généralement pour cet office un cavalier brave et avenant. Comme
l'entrain et la physionomie des repas et des festins dépendent surtout
de l'hydromel, objet des convoitises de tous, les fonctions de
l'échanson y sont très-importantes. Il doit être doué de tact et de
mémoire, apprécier le cas à faire de chacun, afin de diriger le boire
sans l'intervention apparente du maître et d'après ses intentions
secrètes. À chaque fois qu'il présente un _burilé_ (carafon en verre)
d'hydromel au Dedjazmatch, ce dernier lui en verse un peu dans le creux
de la main, et il doit le boire en présence de tous; il est de service à
tous les repas. Sur chaque bête abattue, il prélève un morceau spécial
de viande; il a aussi une dîme sur les peaux, et il use librement de
l'hydromel pour sa consommation personnelle; mais, en présence de son
maître, il n'a droit de boire qu'un seul burilé, qu'il consomme sur
place, afin d'exclure toute idée de convoitise de sa part. Il prélève
une dîme sur le miel. Il a une tente blanche et un petit fief qui lui
permet d'enrôler de quatre-vingts à cent vingt hommes. Il fait partie du
campement du Biarque, son supérieur direct.

En marche, les hanaps en corne et les burilés sont portés par les gardes
du trésor; quand on verse une amphore, un de ces derniers nommé à la
fonction de _Gueuddavi_, tient une écuelle au-dessous du hanap ou du
burilé pour y recevoir le surplus de liqueur qui se répand, car chaque
coupe doit être emplie jusqu'aux bords; ces égoutilles forment ses
profits. Il y a plusieurs Gueuddavis; souvent cette fonction
très-recherchée est confiée à un fusilier qui s'est distingué par une
action d'éclat.

C'est en présence du maître et des convives que l'échanson fait enlever
avec précaution la tape soigneusement lutée qui bouche l'amphore
d'hydromel. Il fait ensuite coiffer l'amphore d'un blanchet, et dans
quelques maisons, lorsqu'on l'incline pour verser la liqueur, un
fonctionnaire qu'on appelle _Tedj-Tchari_ (_griffeur de l'hydromel_) a
le privilége de frapper ou de gratter le blanchet, avec le bord d'un
hanap, afin d'activer la filtration de l'hydromel. L'hydromel qui tombe
dans son hanap constitue son bénéfice. Si l'échanson trouve qu'il
prélève trop sur la liqueur, au lieu d'un hanap, il a le droit de lui
faire prendre, pour gratter le blanchet, une serre desséchée d'oiseau de
proie. Cette fonction bachique est fort enviée, et on la donne
ordinairement à un fusilier d'élite.

Les _Fellakis_ (_retrancheurs_) tiennent la coupe sous l'orifice de
l'amphore, et, avant de la remettre à l'échanson, ils en retranchent à
leur profit un doigt de la liqueur, qu'ils ramassent dans une écuelle.
Cette fonction, également fort recherchée, est souvent enlevée aux
gardes du trésor pour être conférée à un fusilier d'élite. Sur la
présentation des chefs de corps, le Dedjazmatch nomme à ces trois
offices. Les effondrilles du vase d'hydromel en vidange sont réclamées
par les fusiliers présents. L'échanson a la charge difficile de veiller
à ce que ces perceptions diverses ne donnent pas lieu à des abus.

Le _Tedj-Melkégna_ (_maître de l'hydromel_), ou boutillier, ordonnateur
de l'hydromel. Il s'entend avec les sénéchaux pour la fixation, la
recette et la répartition des impôts en miel, et il jouit d'une
perception sur les terres qui le fournissent. Un morceau de viande lui
est désigné sur chaque bête abattue. Il préside aux différentes
opérations de la fabrication de l'hydromel, il est responsable de la
qualité de la liqueur, et il en use à discrétion pour sa propre
consommation. Aux jours de festin, il doit être debout à côté de la
jarre en vidange. Il a la surveillance des outres de miel confiées aux
sommiers, ainsi que celle des porteuses d'hydromel et des femmes qui le
fabriquent. Cette charge est souvent cumulée par l'échanson en chef. Il
lui est alloué un certain nombre de rations pour son entretien et celui
de ses hommes. Il campe sous une petite tente noire auprès du Biarque.
Le Dedjazmatch nomme ainsi un contrôleur pour surveiller sa gestion.

Le _Enjerra Assallafi_ (_qui passe le pain_), ou panetier. Le
Dedjazmatch ne goûte à aucun mets sans la présence de cet officier, qui
doit être dans sa personne d'une propreté recherchée. Debout auprès de
la table, il donne à goûter de chaque plat à la cuisinière en chef,
puis, la tête en arrière, il goûte à son tour, en laissant tomber de
haut un morceau dans sa bouche. Il prépare les bouchées pour le
Dedjazmatch, étale devant lui les morceaux pour lesquels il connaît sa
prédilection et sert pareillement tous les autres convives, car lui seul
met la main aux plats. Avant le repas, il a droit à un pain de première
qualité pour juger, à la cuisine, de la bonne préparation des mets; de
plus, par chaque repas, il a droit à quatre autres pains de première
qualité. Quand le Dedjazmatch a mangé, et qu'on éloigne un peu la table
pour que la deuxième tablée de commensaux prenne son repas, le panetier
a le privilége de s'asseoir entre les convives et contre le milieu de
l'alga. Un morceau spécial de viande lui est réservé sur chaque bête
abattue. Il a un petit fief à gouverner, et il se crée un petit
patronage par les distributions qu'il fait de la desserte, et aussi par
des recommandations qu'il trouve quelquefois moyen d'insinuer. Durant le
repas, il doit être muet. Sa petite tente noire fait partie du campement
du Biarque. De même que l'échanson, il a sous ses ordres plusieurs
aides, pour les jours de grand festin.

Le _Moulla-Bet-Wouzifiadj_, ou suppléant général. Il est muni d'un petit
fief suffisant à l'entretien d'une cinquantaine de soldats; il campe
sous une tente noire, dans le cercle du campement du Dedjazmatch et
remplace temporairement, en cas d'absence ou de suspension, les
dignitaires, officiers ou serviteurs de la maison, quels qu'ils soient.
Il perçoit alors tous les bénéfices attachés à leur charge. Il est
toujours aux abords de la demeure du Prince et jouit de ses entrées. Il
a aussi le droit de nommer des sous-délégués lorsque plusieurs vacances
se présentent simultanément.

Le _Zoufan-Bet-Chalaka_ (_chiliarque des gardes de l'alga_). En marche,
il est chargé de faire porter par ses hommes l'alga du Dedjazmatch, la
housse et les coussins, les tapis et certains objets du mobilier. Durant
les festins et les lits de justice, il est chargé de la garde de
l'intérieur et partage certains services avec le chef des gardes. Il est
investi d'un fief et il campe sous une tente blanche à la droite du
campement du Prince; ses hommes se huttent autour de lui; leur nombre
varie entre 600 et 2,000, selon qu'il est plus ou moins populaire.

Le _Feureusse-Zébégna-Chalaka_ (_chiliarque des gardes du destrier_). Il
est chargé des patrouilles et fournit les vedettes de nuit. Dès
l'obscurité, il établit lui-même un peloton de gardes aux abords de la
demeure de son Seigneur et en désigne un autre pour la garde de ses
chevaux. Le poste de garde a droit à la desserte du repas du soir. Ce
Chalaka a droit à la tente blanche et campe derrière le Dedjazmatch, en
laissant un espace libre pour le campement de l'écuyer. À l'exception de
quelques cas prévus, il reçoit ses ordres directement du Dedjazmatch, et
sa troupe a le pas sur toutes les autres pour les invitations aux
festins. Il est investi d'un fief. De même que pour le Chalaka
précédent, l'importance numérique de sa bande dépend de son
savoir-faire.

L'_Eka-Bet-Chalaka_ (_chiliarque des gardes du Trésor_). Il est sous les
ordres du Boudjeround; mais il est nommé par le Dedjazmatch. En marche,
sa troupe est chargée de porter tous les objets du Trésor et ceux de la
garde-robe. C'est ordinairement dans cette bande que le Dedjazmatch
choisit les messagers qu'il expédie à ses vassaux ou aux Polémarques des
provinces éloignées. Comme ce service exige de l'intelligence, de la
mémoire, de la discrétion et du dévouement, ce corps de gardes du Trésor
jouit ordinairement de beaucoup de prérogatives, qui varient du reste
selon le degré de faveur de son Chalaka, lequel est le plus souvent
chargé de préférence d'exécuter les volontés directes de son Suzerain.
Au camp, cette troupe s'établit toujours et sans intermédiaire à la
gauche de la tente du Dedjazmatch.

Le Dedjadj Guoscho avait une prédilection marquée pour cette troupe,
dont le chiffre variait entre deux et trois mille hommes. L'émulation y
était fort grande et l'esprit de corps des plus actifs. Les meilleurs
soldats de la province, comme les recrues étrangères, ambitionnaient
tous d'y être admis, ce qui en faisait un véritable corps d'élite où le
Dedjazmatch choisissait des sujets pour les postes de confiance.

Ce Chalaka a droit à la tente blanche et il est ordinairement investi
d'un fief.

Le _Sef-Djagri-Chalaka_ (_chiliarque des porte-glaives_). Les grands
feudataires de l'Empire avaient l'usage de faire porter devant eux des
épées à deux tranchants, espèce d'estramaçons, larges de deux pouces
environ, à poignée cruciale garnie en argent. Ces épées, recouvertes de
housses écarlates et traînantes, sont encore portées sur l'épaule devant
les Dedjazmatchs et figuraient, à ce que m'a dit un vieux feudiste, le
nombre de hauts barons ou possesseurs de grands fiefs qui suivaient sa
bannière. Ce Chalaka, qui a droit à une tente blanche, fait partie, avec
sa bande, du campement de droite. Il est ordinairement investi d'un
fief, et, dans le Damote, cet officier commandait une troupe d'environ
1,400 hommes.

Le _Moulla-Bet-Bacha_ (_bacha de toute la maison_), ou commandant en
chef des corps de francs-tireurs ou fusiliers. Cet officier est revêtu à
sa nomination d'une cotte d'armes en soie; mais, par suite de l'idée de
défaveur attachée au combattant à l'arme à feu, malgré l'importance
reconnue de son concours, cette distinction n'entraîne pas pour le Bacha
la considération attribuée aux autres dignitaires pareillement revêtus.
Il n'est appelé au conseil qu'à la veille d'une bataille; il doit avoir
grandi au milieu des francs-tireurs, être populaire parmi eux et habile
à conduire ces soldats, dont les habitudes quinteuses rendent le
commandement proverbialement malaisé. Il campe sous une tente blanche
entre le campement des timbaliers et celui du Biarque. Comme les
Chalakas dont il vient d'être parlé, il nomme ses centeniers, mais il
doit soumettre à la sanction du Dedjazmatch la nomination qu'il fait des
Chalakas commandant sous ses ordres aux trois bandes de francs-tireurs.
Ces Chalakas, revêtus souvent de la cotte d'armes, sont:

Le Chalaka des _Abate-Neftegna_ (_chiliarque des fusiliers vétérans_),
qui commande à ce corps d'élite de francs-tireurs, parmi lesquels
beaucoup sont investis de petits fiefs ou reçoivent une paye élevée.

Le Chalaka des _Zébégna-Neftegna_ (chiliarque des gardes fusiliers), qui
commande aux fusiliers chargés de fournir, concurremment avec les gardes
du corps, les postes de la garde de nuit des abords de la tente du
Dedjazmatch.

Ces deux corps campent autour de la tente du Bacha.

Et enfin le Chalaka des _Achkeur-Neftegna_ (_fusiliers adolescents_),
qui commande une troupe composée de jeunes fusiliers, laquelle est
adjointe au corps des Eka-Bets, campe avec lui, et au combat garnit son
front de bataille.

La plupart des francs-tireurs sont des hommes de pied; leur première
ambition est d'obtenir soit une mule pour les porter durant les marches,
soit un cheval au moyen duquel ils se mêlent avec moins de danger aux
combats de cavalerie. Ils sont ordinairement indociles, grossiers,
gourmands et portés à changer de maître; car, quoique peu considérés,
ils sont toujours sûrs de trouver partout un enrôlement. Souvent ils
désertent à la fin d'une campagne, mais ils ne manquent jamais de
laisser la carabine qui leur a été confiée.

Le _Meuzeuzo Chalaka_ (_chiliarque des dégaîneurs_), Chiliarque des
cavaliers possesseurs de fiefs qui correspondent à nos anciens fiefs à
haubert ou aux fiefs d'écuyers. Le corps qu'il commande comprend aussi
les cavaliers possesseurs de terres allodiales, mais grevées du service
militaire à peu près comme les anciens spahis de l'Empire ottoman, et
les cavaliers étrangers entretenus provisoirement par des allocations en
argent ou en nature. Tous ces cavaliers sont compris sous le nom
générique de _Meuzeuzos_, en opposition aux seigneurs de fiefs
importants qu'on nomme _Mokouannens_. Ces derniers correspondent à nos
chevaliers à bannière; ils ont ordinairement le droit de se faire
précéder de trompettes et d'un tambourin, ou bien de flûtes, et ils
relèvent sans intermédiaire de la suzeraineté du Dedjazmatch. Ce Chalaka
est l'intermédiaire des cavaliers meuzeuzos pour tous leurs rapports
avec le Dedjazmatch, et, lorsque l'armée est réunie, il juge en premier
ressort des procès civils et correctionnels qui s'élèvent entre eux. Il
veille à la disposition et à l'ordonnance générale du camp, et décide de
tous les différends relatifs à l'emplacement des divers corps. La veille
d'un festin, il reçoit avis du chef des gardes de l'alga du nombre de
places réservées aux hommes de son corps, et c'est lui qui répartit les
invitations nominatives. Debout durant les festins, il se tient au bas
bout de la table pour faire introduire ceux qu'il a invités, maintenir
l'ordre parmi eux, et user éventuellement, vis-à-vis du Biarque, de son
droit de représentation au sujet de la mauvaise distribution de
l'hydromel parmi ses meuzeuzos. Il a ses grandes et petites entrées chez
le Dedjazmatch, et souvent une place au Conseil. Il jouit des profits
d'un patronage étendu et reçoit l'investiture d'un fief, ce qui lui
permet d'enrôler pour son compte de 100 à 300 combattants. Parmi les
cavaliers dont le Dedjazmatch lui confie le commandement, il se trouve
ordinairement des guerriers de marque, hautains, ardents, susceptibles
et ambitieux; aussi est-il nécessaire qu'il soit d'une bravoure
incontestée, qu'il ait du tact et de l'entregent, qu'il soit bon
feudiste, expert à décider des cas militaires, juge éclairé des
prérogatives, des us et de l'étiquette des camps. Cette charge est fort
considérée et conduit le plus souvent aux hautes dignités. Il campe sous
une tente blanche, dans un cercle formé par ses Meuzeuzos, de façon à
former le front du campement général. Il doit consulter le Dedjazmatch
pour la nomination des officiers sous ses ordres. Ce corps de Meuzeuzos,
chez le Dedjadj Guoscho, fournissait près de 3,000 cavaliers.

La bande commandée par le Meuzeuzo Chalaka est composée, comme on le
voit, de cavaliers dont chacun est investi, soit d'un fief roturier,
soit d'un fief boursier, d'un pied de fief ou d'un fief en l'air, tous
liges. Ces fivatiers ont, comme les Mamelouks, un certain nombre de
suivants combattant, soit à pied, soit à cheval; les bandes commandées
par les autres Chiliarques sont composées presque en totalité de
fantassins et de cavaliers qui servent pour une solde ou même pour une
simple soutenance, et jouissent par conséquent d'une considération
moindre. Pour régir la troupe sous ses ordres, le Meuzeuzo Chalaka,
comme tous les Chalakas, nomme un _End-ras-i_ (_semblable à ma tête_),
ou premier lieutenant, un _Tekouatari_ (_comptable_), un _Aggafari_
(_gardien_), un _Wouzifiadj_, ou suppléant, et des _Alakas_, espèce de
centurions, qui commandent les compagnies dont l'effectif varie de 60 à
200 hommes. Chaque Alaka nomme pour sa compagnie un End-ras-i, un
Tekouatari, un Aggafari, des _Keunates_ (_cinquanteniers_). Ceux-ci,
enfin, nomment des dizainiers.

Aucune de ces subdivisions ne sert, comme chez nous la compagnie,
d'unité pour les manoeuvres; les mouvements de ces bandes s'exécutent au
moyen de passe-paroles, si la distance ne permet pas d'entendre la voix
du Chiliarque. La paye n'est faite qu'à des époques irrégulières; elle
est calculée sur ce qu'il faut pour l'acquisition du vêtement. Chaque
homme se charge ordinairement d'acheter le sien au marché. Son cheval ou
sa mule et ses armes, à l'exception des carabines, sont sa propriété;
ses profits licites et ses exactions subviennent amplement à leur
renouvellement, et lui permettent même d'amasser un pécule. Il reçoit du
grain, dont une partie lui sert à échanger contre les quelques autres
substances alimentaires qui composent sa nourriture, quand la bande
n'est pas répartie en subsistance chez l'habitant. Le Chalaka, et
quelques-uns de ses officiers, sont quelquefois investis de petits
fiefs. Le nombre de femmes qui suivent ces bandes est considérable;
quelques Chalakas seulement cherchent à les exclure, mais ils ne
réussissent qu'imparfaitement, à cause surtout de la difficulté pour le
soldat de préparer sa nourriture. En campagne, il se nourrit du produit
du maraudage, qui ne lui fournit que de la viande sur pied, quelquefois
du beurre et du miel, et surtout des grains de diverses sortes, pour la
mouture et la panification desquels les femmes sont presque
indispensables.

Le _Négarit-Metch Alaka_ (_Alaka des frappeurs de timbales_), ou chef
des timbaliers. Les timbaliers sont au nombre de vingt-deux, mais la
plupart d'entre eux enrôlent pour leur compte des serviteurs ou
doublures. Ils interviennent pour un tiers dans les fonctions de
bouchers qu'exercent les bûcherons; ils coopèrent à l'abattage, au
dépeçage de ce tiers, et ils se réservent sur cette portion tous les
droits que ces derniers prélèvent sur la viande. Si la peau d'une
timbale vient à être crevée, ils fonctionnent de droit sur la première
bête à abattre et ils en prennent la peau pour réparer la timbale.
Chaque timbalier a deux instruments qu'il sangle sur une mule, et il
chevauche sur la croupe en exécutant les batteries; si la mule vient à
mourir, il doit porter lui-même ses timbales un jour durant. Un des
timbaliers porte un vaste parasol en étoffe rouge fixé à une longue
hampe; ce parasol ne sert presque jamais à garantir le Dedjazmatch, et
pourrait bien avoir été adopté en imitation des princes souverains de
l'Inde et du Japon. Un autre timbalier porte un gonfanon en étoffe rouge
dont la hampe est terminée par une boule en cuivre surmontée d'une croix
de même métal. Ce gonfanon n'est point, comme chez nous le drapeau,
l'emblème de l'honneur militaire; en Éthiopie, on a choisi pour
symboliser ce sentiment une timbale maîtresse, la plus grande de toutes,
et sur le champ de bataille, le soldat qui prend cette timbale est
considéré comme ayant pris le drapeau de l'armée ennemie, et le corps
entier des timbaliers lui appartient, dans le cas où la victoire reste à
son parti. Le chef des timbaliers désigne un de ses hommes pour faire
l'office de bourreau du Dedjazmatch; il doit recevoir lui-même le
condamné des mains du chef des gardes, le remettre à l'exécuteur et
surveiller l'exécution. À l'exécuteur revient de droit l'habillement du
supplicié. Tout boeuf, âne ou cheval provenant d'une razzia, et ayant la
queue coupée, revient de droit au chef des timbaliers.

C'est ordinairement parmi les timbaliers, et sur la présentation de
l'Alaka des timbaliers, que le Dedjazmatch nomme le Tchohaï-Tabbaki, ou
gardien des crieurs qui réclament justice; l'Alaka prélève un léger
droit sur chacun de ces plaignants, et il jouit de plusieurs autres
droits secondaires. Il répartit ses différents profits parmi ses
timbaliers et nomme ses officiers subalternes. Il est investi d'un petit
fief et il est aussi revêtu d'une cotte d'armes en soie. Il commande,
mais n'exécute point les batteries, et doit être à cheval, en tête de
ses hommes. On choisit pour ce poste un soldat courageux, car souvent il
laisse sa vie sur le champ de bataille pour n'avoir point voulu faire
tourner bride à ses timbaliers ou suspendre la batterie de la charge, à
la sommation de l'ennemi. On choisit aussi un homme énergique pour
timbalier de la timbale maîtresse, car la perte de cette seule timbale
prive le chef de l'armée du droit de se faire précéder de ces
instruments jusqu'à son investiture du Gouvernement d'une autre province
qui comporte le droit de faire battre des timbales, ou jusqu'à ce qu'il
en ait conquis d'autres par les armes. Les timbaliers touchent une paye
relativement importante, mais ne jouissent d'aucune considération. Leur
grossièreté, leur gourmandise et leur ivrognerie sont passées en
proverbe. En marche, leur chef donne également le signal de jouer aux
trompettes, au tambourin et aux flûtistes. Les joueurs de flûte, pris
ordinairement parmi les fusiliers, et qui reçoivent alors double paye,
varient depuis quatre jusqu'à quinze. Leurs flûtes, longues de deux
pieds environ, sont faites en bambou de calibres gradués, et ne rendent
chacune que certaines notes particulières. Comme dans les concerts
russes, chaque joueur contribue successivement, et pour une ou deux
notes seulement, à l'exécution de leurs mélodies étranges. Ces artistes
jouissent de droits sur les viandes de boucherie, comme aussi les
trompettes et le tambourin, et sont régis, du reste, par leurs Alakas et
d'autres bas officiers.

Le _Gacha-Djagri_ (_porteur de bouclier_), ou servant d'armes. Cet
office, qui mène quelquefois aux hautes dignités, est loin cependant de
procurer à son titulaire la considération qu'on accordait en Europe aux
écuyers de nos chevaliers. Il porte la rondache, le javelot et le hanap
de son maître; il remplace de droit l'échanson pour le service de toute
amphore de bière ou d'hydromel donnée en cadeau au Dedjazmatch, ailleurs
que dans une maison ou une tente; il perçoit un droit sur les moutons et
sur certains objets offerts en cadeaux à son maître, quand ce dernier
est en selle. On choisit pour ce poste un soldat brave, vigoureux,
adroit et bon piéton. Les seigneurs de grands fiefs allouent
ordinairement à leur servant d'armes une mule de selle ou un cheval, et
ils lui adjoignent deux ou trois suppléants. Mêlé aux pages, il entre
librement chez le Dedjazmatch; il doit être discret, et avoir de la
tenue. Il mange ordinairement avec les pages, sous les yeux de son
maître, et prélève un morceau spécial de viande sur chaque bête abattue.
Dans la maison d'un Dedjazmatch, il y a ordinairement plusieurs
Gacha-Djagris.

Le _Neft-Yadj_ (_porte-fusil_). Celui qui porte la carabine du
Dedjazmatch. Il doit être toujours devant son maître, et prêt à lui
remettre l'arme chargée. Un Dedjazmatch a ordinairement deux ou trois
carabines de prédilection, ce qui nécessite autant de porte-arquebuse,
ayant chacun un suppléant. On les choisit parmi les meilleurs piétons. À
l'heure du repas, ils ont leurs entrées, et ils prélèvent des droits sur
les animaux tués en chasse.

Le _Woust-Achker Alaka_ (_chef des adolescents de l'intérieur_), ou chef
des pages. Le nombre de ces pages, choisis ordinairement dans de bonnes
familles, varie de douze à cinquante. Ils dorment dans le même
appartement que le Dedjazmatch, et remplissent auprès de sa personne
tous les soins de la domesticité personnelle. Excepté durant le Conseil,
quelques-uns d'entre eux doivent toujours être debout auprès de son
alga. Beaucoup des plus hauts dignitaires, et même des Dedjazmatchs, ont
commencé par être pages. Si le Dedjazmatch aime la chasse, il établit
une section de pages, chargés de mener les chiens en laisse, et de leur
donner la nourriture, et il nomme, pour les surveiller, un Alaka choisi
parmi eux. À l'exception des perdrix et des pintades, qui sont réservées
pour la table du maître, presque toutes les viandes provenant de la
chasse sont partagées entre les pages et les chiens. Le Dedjazmatch
nomme parmi eux un focanier, qui est chargé d'entretenir le feu, de
l'attiser, et qui perçoit une amende de quiconque y touche, fût-ce un
des Sénéchaux. Il nomme aussi le page porte-couteau, qui a la
responsabilité des couteaux qu'il donne et reprend aux convives, dont il
perçoit en même temps un lopin de desserte. Il nomme aussi le page
porte-aiguière dont nous avons parlé, et le munit d'un bassin et d'une
aiguière en cuivre. Ce page doit toujours avoir de l'eau fraîche et
parfumée pour la boisson de son maître; il en fournit également pour ses
ablutions manuelles, ainsi que pour celles du panetier et des convives
qui composent la première tablée.

Il a droit de s'asseoir au bas bout de la table, où il mange en même
temps que le Dedjazmatch; ses camarades ne s'attablent qu'après que tous
les convives ont mangé. Ce sont les pages qui portent les livres de
piété, le pupitre, les bougies en consommation, les bijoux et les petits
objets d'un usage journalier. Enfin, le Dedjazmatch confère quelquefois
à un page le droit de _Tchari_ (gratteur); muni de la serre desséchée
d'un oiseau de proie, le tchari pendant les repas, gratte inopinément le
dos d'un convive et accompagne cette liberté d'espiégleries, quelquefois
spirituelles, qui lui valent alors le verre d'hydromel que tient en main
celui qu'il a provoqué. Ce petit fonctionnaire doit être hardi, malin et
prompt à la répartie, car s'il commet quelque balourdise, il est hué et
mis à la porte, souvent sans souper. Les pages sont, du reste, l'objet
des avances et des caresses de tout le monde et jouissent de plusieurs
petits profits domestiques. La discrétion est la première qualité qu'on
exige d'eux.

Sur la présentation du Biarque, le Dedjazmatch nomme:

La _Wouette-Bet_ Alaka, maîtresse des cuisinières;

La _Netch-Abbeza_ Alaka, maîtresse des boulangères qui font le pain
blanc;

La _Tokour-Abbeza_ Alaka, maîtresse des boulangères qui font le pain
bis;

La _Tedj-Abbeza_ Alaka, maîtresse de quelques femmes chargées de la
fabrication de l'hydromel;

La _Talla-Abbeza_ Alaka, maîtresse des brasseuses de _bouza_ ou bière;

La _Gonbegna_ Alaka, maîtresse des porteuses des amphores d'hydromel.

Chacune de ces maîtresses nomme parmi ses subordonnées un lieutenant et
d'autres fonctionnaires telles que gardienne, contrôleuse, directrice,
assaisonneuse (etc.). Le Dedjazmatch désigne parmi les cuisinières une
femme qui a la fonction de lui laver les pieds lorsqu'il descend de
cheval ou lorsqu'il remonte sur son alga après une sortie à pied. Il
choisit aussi une femme chargée du soin de tresser sa coiffure. Les
femmes qui composent ces différents services suivent l'armée à pied et
portent elles-mêmes leurs ustensiles ou les font porter par des
apprenties qu'elles engagent pour leur compte. On donne ordinairement
une mule de selle à la maîtresse des cuisinières et à celle des
fabriquantes d'hydromel. Toutes ces femmes reçoivent des rations par les
soins du Biarque, auprès duquel elles campent. Selon leurs attributions,
elles ont droit à certains morceaux de viande par chaque bête abattue;
les porteuses d'hydromel entre autres ont droit à l'épaule. Celles-ci
doivent apporter l'eau pour la boisson des chevaux et enlever le fumier
de leurs loges; en campagne, elles sont chargées de la mouture des
grains et elles prélèvent un droit sur la farine; elles ont droit aussi
à la cire qu'on retire de la fabrication de l'hydromel. Quand l'armée
n'est pas en campagne, elles sont chargées de la filature du coton qui
sert à la confection des toges. Les cuisinières fournissent l'eau pour
la boisson des mules de selle et enlèvent le fumier de leurs loges. Les
boulangères concourent à la mouture, doivent porter leur levain, leur
pâte et leurs fours, mais reçoivent la farine de la main des sommiers;
de même que les cuisinières et les brasseuses, elles ont parmi elles une
section de femmes chargées de ramasser les broutilles et de faire les
fagots.

En temps prospère, ces femmes réunies peuvent être au nombre de deux à
trois cents; une campagne laborieuse ou des marches longues et rapides
les réduisent souvent de plus de moitié. Si la campagne a lieu en pays
chrétien, la fatigue les pousse souvent à la désertion; mais en contrée
musulmane ou païenne, stimulées par la crainte d'être vendues comme
esclaves ou d'être retenues prisonnières, elles font preuve de beaucoup
d'énergie. Ces femmes reçoivent de quoi acheter leur habillement, des
rations, et certains morceaux sur chaque bête abattue.

Le _Dawoulla-Bet Tabbaki_ Alaka, ou chef des gardiens de la pourvoirie.
Ces gardiens sont des hommes de confiance; ils reçoivent les provisions
des mains des sommiers, auprès desquels ils campent entre les timbaliers
et le campement du Biarque; ils sont tenus aussi de construire de bonnes
huttes imperméables pour y loger les provisions; ils reçoivent leur
soutenance, une solde très-modique, et ils prélèvent des bas morceaux de
viande sur chaque boeuf de boucherie.

Le _Tchagne_ Alaka ou chef des sommiers. Ces serviteurs chargent,
conduisent, paissent les chevaux, mules ou ânes de somme dont ils ont la
responsabilité. À l'arrivée au campement, ils remettent leurs charges
aux gardiens de la pourvoirie, dressent les tentes du Dedjazmatch, les
abattent, et veillent à leur transport ainsi qu'à celui de toutes les
provisions de bouche. De jour, ce sont les pages qui doivent redresser
et tendre les tentes infléchies, mais durant la nuit, les sommiers sont
chargés de ce soin, comme aussi de celui de transporter et de verser les
grandes jarres de vin, d'hydromel ou de bière, dont on se sert les jours
de festin; ils en perçoivent alors l'écume, un peu de la liqueur de
dessus, ainsi que les effondrilles. Ils ont droit aussi aux curures des
outres à miel, et, à chaque bête abattue, il leur est attribué un
morceau spécial de viande. Ils sont chargés en temps ordinaire d'aller
chercher et de transporter les impôts en grains, en miel, en beurre et
autres que fournissent les terres domaniales ou des alleux imposés au
profit du Dedjazmatch. Ils jouissent d'une paye relativement élevée et
reçoivent des rations. Ils sont au dernier rang dans la considération de
l'armée, sont très-nombreux, bien nourris, insolents, brutaux et
querelleurs, et n'ont pour armes que des bâtons. Ils campent auprès des
gardiens de la pourvoirie.

Les chanteuses et improvisatrices sont appointées pour l'année, ainsi
que les poëtes et les improvisateurs qui chantent en s'accompagnant de
la guzla ou de la lyre à cinq cordes. Les uns ont leurs entrées aux
jours ordinaires, et d'autres ne sont admis qu'aux jours de festin.
Enfin, on règle la soutenance des bouffons. Les poëtes reçoivent une
paye, des rations, et prélèvent un droit sur chaque bête de boucherie.

On nomme et on appointe, pour l'année courante, quatre ou cinq clercs,
qui servent au Dedjazmatch de secrétaires, de copistes ou de lecteurs.

On désigne aussi, parmi les soldats de la bande des gardes du Trésor,
des _Gueuddaffis_ (_supporteurs_), qui, les jours de grande parade,
marchent en tenant, l'un la bride de la mule du Dedjazmatch, l'autre le
parasol au-dessus de sa tête.

Ce poste est fort recherché, parce qu'il procure aux titulaires leurs
entrées à l'heure des repas, et leur permet dans les moments de danger
de se tenir auprès de leur maître.

Après avoir nommé les Sénéchaux et quelques autres dignitaires, le
Dedjazmatch fait la distribution des fiefs importants, espèce de fiefs à
bannières, qui confèrent aux titulaires le droit de se faire précéder
par des joueurs de flûte, ou de trompettes et tambourin, et qui selon
leur étendue permettent l'enrôlement de deux cents à quinze cents
combattants. Parmi les fiefs de cette nature en Damote, aucun ne
comportait ni titre, ni la cotte d'armes en soie, à l'exception de celui
du chef de l'avant-garde et d'un autre fief qui conférait le titre de
Sénéchal. La dignité attachée à ce dernier fief provient de ce que du
temps des Empereurs il était attribué au grand Sénéchal de l'Empire. Ces
grands fivatiers, qui peuvent être renouvelés d'année en année,
constituent, sans toutefois les former explicitement, le corps dirigeant
de la maison d'un Dedjazmatch. C'est parmi eux souvent que la fortune
prendra son successeur ou son rival. Ils composent son conseil, et
malgré le pouvoir personnel en apparence du Dedjazmatch, on peut dire
que pour tout ce qui est important, il n'agit que d'après l'avis de ces
possesseurs de grands fiefs. Ils campent sous des tentes blanches au
milieu de cercles formés par les huttes de leurs soldats, et chacun
occupe dans le campement une place déterminée en raison du fief dont il
a la tenure.

Les titulaires de fiefs moins importants, dits fiefs à hydromel, parce
que les revenus de ces fiefs leur permettent l'usage journalier de cette
liqueur, sont reçus à dresser au camp une ou plusieurs tentes en toile
blanche; les tenanciers de fiefs moindres n'ont que des tentes noires
faites en laine beige grossièrement tissée, ou bien à chaque nouveau
campement, ils se font construire par leurs soldats une hutte recouverte
de chaume, d'herbes vertes, ou même de feuilles.

Après avoir distribué les grosses investitures, le Dedjazmatch répartit,
entre ses nombreux Meuzeuzos, les fiefs secondaires, et il arrive
graduellement à ceux dont l'étendue et les revenus sont le moins
considérables; puis, il nomme à tous les offices énumérés plus haut.

Il nomme ensuite aux différents bénéfices ecclésiastiques de ses
provinces et il nomme les Alakas ou abbés des villes d'asile. Il compose
ensuite le _Sihil-bet_ (maison à images) ou chapelle particulière,
consistant en trois ou quatre prêtres et un nombre indéterminé de
clercs. Ces ecclésiastiques campent à la droite de la tente du
Dedjazmatch, sous des huttes et autour d'une grande tente blanche qui
sert de chapelle, où, longtemps avant le jour, ils se réunissent pour
chanter les offices.

À cause des éventualités de la guerre, ils emportent rarement une pierre
d'autel avec eux, ce qui fait qu'en campagne, ils ne disent pas la
messe. Le Dedjadj Guoscho ne se faisait point suivre de ses aumôniers
quand il avait lieu de prévoir que la campagne serait périlleuse; en ce
cas, il emmenait seulement son confesseur. Parmi les clercs, il se
trouvait toujours un légiste, muni du texte guez du code Byzantin, et
capable de le consulter dans les rares cas où les parties en référaient
à ce code. Le Père confesseur est ordinairement pourvu d'un bénéfice;
les autres ecclésiastiques touchent des rations et de modestes
émoluments.

Vient ensuite le réglement des ordinaires et rations de ceux qu'on
appelle mangeurs de la redevance. Cette catégorie est composée des
commensaux du Dedjazmatch. Ce sont des réfugiés de marque, des vassaux
disgraciés, ou des nobles venus d'autres provinces pour prendre du
service ou obtenir des secours, ou enfin de braves cavaliers que le
Dedjazmatch n'a pu pourvoir de fiefs, et qui se contentent
provisoirement de rations pour les hommes de leur suite et espèrent, en
partageant journellement la table de leur seigneur, gagner sa faveur.
D'une année à une autre, tel commensal peut, sans transition, recevoir
l'investiture d'un fief à trompettes. Il faut enfin pourvoir les
parasites et les intrigants, qui, en tous pays, affluent autour de la
puissance.

La Waïzoro Sahalou, qui gouvernait des fiefs étendus, soumettait à son
mari la nomination annuelle d'un sénéchal de sa maison, de ses
camérières intimes, ainsi que des eunuques qui la gardaient. Du reste,
elle répartissait comme elle l'entendait les fiefs qui relevaient d'elle
et nommait elle-même à tous les offices de sa maison nombreuse, qui, à
l'exception de quelques fonctions purement militaires, était en tout
semblable à celle du Dedjadj Guoscho.

Toutes ces fonctions, quoique ayant des attributions régulières, sont
élastiques, au point qu'un chef de bande, un petit seigneur, même un
simple cavalier qui se rend remarquable soit au Conseil, soit sur le
champ de bataille, peut obtenir un crédit égal à celui du chef
d'avant-garde ou du Grand Sénéchal.

Les forces directement disponibles d'un Dedjazmatch consistent dans ses
diverses bandes de fusiliers, de rondeliers et de cavaliers commandés
par ses Chalakas, la plus grande partie de l'armée étant formée de
troupes qui n'obéissent qu'à leurs seigneurs respectifs. Tel Chalaka,
par sa bravoure, ses largesses ou son habileté à entraîner les hommes,
portera son contingent à 3 ou 4,000 combattants; le métalent de son
successeur réduira cette même troupe à quelques centaines d'hommes sans
entrain. Il est donc difficile de fixer l'effectif de ces bandes qui
faisaient le fond de la maison du Dedjadj Guoscho; ainsi, je l'ai vu
ranger en bataille une armée que j'estime à plus de 35,000 combattants,
et, quelques mois après, les événements politiques et les désertions
l'avaient réduite à environ 12,000 hommes. Les Chalakas de bandes, comme
Cadoc brise-tête et Allain le pourfendeur, du temps de Philippe-Auguste,
sont les fléaux des provinces et quelquefois même de leur maître. En
campagne, leurs soldats, comme toute l'armée, vivent du butin; en temps
de paix, ils reçoivent des rations, ou bien ils parcourent la province
par sections pour y exercer le droit de logement et d'hébergement; les
communes ou les seigneurs de fiefs se cotisent souvent pour acheter leur
abstention et obtenir qu'ils aillent exercer un peu plus loin leur
désastreux droit de gîte.

La première ambition de ces soudards est de grouper autour d'eux
quelques compagnons ou quelques recrues personnelles, et de former ainsi
un noyau que leur réputation de bravoure, d'audace et d'insouciante
prodigalité peut augmenter jusqu'à les rendre imposants. Ils ne
thésaurisent presque jamais et dépensent tout en largesses et en
acquisition d'armes. En temps de paix, la rapacité de la soldatesque est
contenue dans des bornes assez étroites; mais en temps de trouble ou de
guerre, leurs exactions deviennent ruineuses pour tout ce qui n'est pas
soldat. Telle bande de 5 à 600 hommes qui ne comptait qu'une quinzaine
de cavaliers, après avoir parcouru le pays pour sa subsistance pendant
quelques semaines seulement, rejoindra le camp avec une centaine de
chevaux provenant des exactions qu'elle vient de commettre. Aussi, dans
les temps de trève ou de paix, s'empresse-t-on de réduire leur effectif,
si toutefois quelques centeniers n'ont pas prévenu cette mesure en
passant au service de quelque Polémarque voisin, non sans avoir pillé,
chemin faisant, les villages du maître qu'ils désertent.

Pour parer à ces inconvénients, le Dedjadj Guoscho s'était appliqué à
former la bande des Eka-Bets de soldats d'élite natifs du Damote et du
Gojam, et cette troupe fidèle contenait efficacement les velléités de
désordre des autres bandes. Toutes ces bandes étaient la terreur des
cultivateurs. Quelquefois une ou plusieurs communes prenaient les armes
pour résister à leur insolence ou à leurs exactions, et le parti vaincu
députait auprès du Dedjazmatch quelques-uns des siens, qui allaient
déployer devant lui les toges sanglantes des blessés ou des morts et lui
demander justice.

Ces bandes, qui constituent la force directement aux ordres du
Dedjazmatch, ne reçoivent, comme on vient de le voir, qu'une paye
minime, et sont entretenus par subventions en nature, lorsqu'elles ne
sont pas réparties en subsistance dans les districts, dits _yé-guébétas_
(terres domaniales du Polémarque). Elles exercent aussi un droit de
logement et d'hébergement sur presque toutes les terres de la mouvance
du Dedjazmatch.

De même que ceux qui s'enrôlent au service des titulaires de fiefs, ces
soldats sont regardés comme engagés pour l'année. Si, l'année suivante,
l'investiture est confirmée au même titulaire, il est loisible aux
soldats de prendre leur congé. Ceux qui s'enrôlent au moment d'une
campagne, au service de possesseurs d'alleux, de majorats, ou de fiefs
héréditaires, ne sont regardés comme engagés que pour la durée de la
campagne, et, dès qu'elle est terminée, ils peuvent se retirer avec
leurs armes, bagages et montures, qui sont toujours leur propriété
personnelle. Les fusiliers seuls sont tenus de remettre leurs carabines
à leur maître.

Les désertions sont assez fréquentes. Lorsque la désertion a lieu au
commencement d'une campagne, les coupables sont dépouillés de leurs
armes et bagages, et quelquefois même punis du fouet. La désertion en
face de l'ennemi est punie quelquefois par l'amputation de la main ou du
pied.

Ce qu'on pourrait appeler le cadre de l'armée est formé par les
possesseurs d'alleux, tant nobles que roturiers, et un certain nombre
d'hommes de toute provenance, qui se sont inféodés à la fortune du
Dedjazmatch. Lorsque le Dedjazmatch passe du gouvernement d'une province
à celui d'une autre, il n'emmène avec lui que ces derniers, qui forment
le noyau autour duquel se grouperont les seigneurs de la province dont
il va prendre le gouvernement. Chaque Dedjazmatch, chaque hobereau même,
entretient un certain nombre de suivants, tant soldats que notables, de
cette catégorie, sur lesquels l'usage leur accorde des droits d'une
durée bien plus grande que sur leurs autres soldats. Ces _comites_, ou
compains, vivent dans une dépendance qui, pour être volontairement
consentie, ne leur devient pas moins quelquefois fort à charge;
heureusement, l'opinion publique tempère presque toujours la prétention
du maître à exiger une fidélité perpétuelle. Ils partagent en toutes
choses sa fortune, et, lorsqu'il est dans l'adversité, ils font souvent
preuve d'un dévouement qu'on trouve rarement ailleurs.

Tout chef militaire exerce sur ses subordonnés un droit de basse
justice, comme tout fivatier sur les habitants de son fief. Mais leurs
jugements sont soumis à l'appel hiérarchique, qui, au besoin, les fait
aboutir au plaid du Dedjazmatch. Quant aux affaires criminelles, après
une première instance, ils sont tenus de les porter en Cour du
Dedjazmatch, qui seul exerce le droit de haute justice. Tout homme est
responsable, dans sa personne ou dans ses biens, des crimes et délits
commis par ses subordonnés. Il ne peut être relevé de cette
responsabilité que par une décision judiciaire.

Selon les usages locaux, qui sont très-variés, les titulaires de fiefs
ont la jouissance intégrale ou partielle des impôts; dans certaines
localités, ils sont tenus de donner au suzerain telle ou telle somme en
reconnaissance de l'investiture: ici, un cheval de guerre; là, une mule;
ailleurs, une carabine ou des bêtes de somme, un certain nombre de
mesures de blé, ou ils sont tenus enfin, d'entretenir un nombre fixé de
soldats du Prince.

La nature et la quotité des impôts, redevances et corvées varient selon
les localités et sont un motif fréquent de désaccord entre le fivatier
et ses vassaux; le fivatier a quelquefois recours à la violence,
quelquefois aussi les vassaux se soulèvent en armes et le chassent de la
commune. Ces différends aboutissent toujours en cour du Dedjazmatch. Du
reste, la vivace organisation communale et la dépendance réciproque des
gouvernés et des gouvernants suffisent ordinairement à réfréner les
empiètements et les exactions des seigneurs.

Telle est, à quelque différence près, l'organisation de la maison des
Ras, Dedjazmatchs, Maridazmatchs, Graazmatchs, Kagnazmatchs, Wag-Choums,
Balagaads et autres Polémarques qui se disputent entre eux les lambeaux
de l'Empire éthiopien. Cette organisation est calquée sur celle de
l'ancienne maison impériale et sert de modèle à tous. Un seigneur,
d'importance même médiocre, nomme son sénéchal, ses prévôts, ses gardes,
un biarque, un panetier, un boutillier, un écuyer, des chalakas et des
pages; il établit enfin une hiérarchie en disproportion ridicule souvent
avec sa position; ses inférieurs en font autant, et il n'est pas
jusqu'au cultivateur aisé qui n'institue chez lui quelques offices et
grades analogues. Les Éthiopiens en rient souvent eux-mêmes. Tout cet
appareil a du moins l'avantage de leur inculquer des habitudes
d'obéissance et de commandement, de devoir et de respect, et de les
familiariser avec le sentiment de la responsabilité. Aussi voit-on
fréquemment parmi eux des hommes, élevés rapidement des derniers aux
premiers rangs, apporter dans l'exercice de l'autorité une tolérance
intelligente, un tact et une aisance qui leur fait revêtir le pouvoir
sans les éblouissements qui trop souvent l'accompagnent.

Toutes ces fonctions et attributions, réglées et absolues en apparence,
sont d'une élasticité qui permet à l'individu de conférer sa valeur au
rang qu'il occupe. Dans ce pays, les rapports sociaux sont fondés sur
les hommes bien plus que sur les choses et les idées abstraites, et ils
se plient sans effort à l'inégalité de l'espèce humaine et aux variétés
de l'individu. Lorsque je cherchais à faire comprendre aux Éthiopiens le
régime immuable de nos codes: «Loin de nous, disaient-ils, un pareil
régime! On y doit vivre à l'étroit comme dans vos vêtements. À vos lois
et à votre costume, nous préférons nos coutumes et le vêtement ample et
peu adhérent que forme notre toge.»

On peut se faire une idée, d'après l'ordonnance de la maison de ceux qui
ont le pouvoir en mains, de quelle façon le pays doit être gouverné. Les
abus y sont trop nombreux sans doute; ils sont moins fréquents cependant
qu'on ne pourrait le supposer quand on a été habitué à vivre dans des
sociétés comme les nôtres, administrées d'après une législation et des
réglements dont la rédaction prévoyante semble ne rien laisser à
l'arbitraire.

Il est des peuples qui ne confèrent l'autorité que par contrat et avec
un appareil de précautions jalouses, destinées à définir et à délimiter
l'action du mandataire, ses charges et ses prérogatives, ainsi que les
droits des mandants, et à garantir ainsi la société contre les abus de
pouvoirs. D'autres peuples, au contraire, confèrent l'autorité comme par
un acte de foi et de confiance, sans réglementations précises et
détaillées, fondant ainsi la vie civile et politique sur le crédit. Les
Éthiopiens suivent cette dernière méthode avec d'autant plus de sécurité
qu'ils ne se sont point départis de la puissance judiciaire, qui fait de
la raison publique le véritable tuteur de leur société. Aujourd'hui que
la violence prévaut dans leur malheureux pays, la garantie qu'offre la
puissance judiciaire ainsi constituée n'est que trop souvent illusoire.
Il y a lieu de croire cependant que c'est en grande partie à cette
constitution particulière qu'il faut attribuer ce fait remarquable d'une
société à laquelle il a suffi, malgré la mutabilité des choses, et après
des catastrophes sans nombre, de revenir à ses institutions pour revivre
chaque fois et maintenir pendant tant de siècles sa forme nationale.

Comme on l'a vu, la forme sociale des Éthiopiens est toute militaire, ce
qui peut être une forme salutaire pour les nations numériquement
restreintes, pour celles dont la vie est peu compliquée, comme aussi
pour celles qui vivent sous la menace de dangers du dehors. Dans une
telle société, chaque individu a une valeur déterminée: il se trouve lié
par obligation bilatérale, et la conscience qu'il a de la solidarité
générale fait qu'étant fixé sur ses devoirs envers ses concitoyens, sur
ses droits à leur protection efficace et sur sa valeur relative, comme
sur celle de chacun, il prend l'habitude de l'obéissance, celle du
respect, et une assurance de maintien qui entretient le sentiment de sa
dignité. Quel que soit le service rendu à l'homme en vertu de
l'obédience hiérarchique, il ennoblit aux yeux des Éthiopiens celui qui
le rend; le service rendu par l'homme à l'homme auquel il a donné sa foi
étant fondamental pour eux et le premier après celui qui est dû à Dieu
il en résulte que les avilissements qu'on attribue ailleurs à la
domesticité sont inconnus. Dans un camp de quelque importance, il se
trouve ordinairement un certain nombre d'artisans, tels que forgerons,
selliers, ouvriers en métaux, engagés pour la campagne; quelques-uns
sont riches, mais de ce que par état, ils sont serviteurs de tous sans
l'être d'un homme en particulier, ils sont regardés comme ne faisant pas
partie de l'armée, et sont déconsidérés, tandis qu'il n'en est pas ainsi
même des gardiens de la pourvoirie et des bûcherons, gens
proverbialement grossiers, dont les services sont tenus pour les plus
humbles, mais qui sont du moins inféodés à un maître et peuvent espérer
de l'avancement. Les palefreniers, les coupeurs d'herbe, les sommiers
même sont regardés comme hommes d'armes, et, depuis le chef
d'avant-garde jusqu'au dernier munifice, chacun donne à connaître, par
l'indépendance respectueuse de ses allures, la conscience qu'il a de sa
valeur. Le respect est partout: quel que soit son rang, chaque individu
en a sa part; souvent on dirait que c'est l'égalité qui règne.
L'avancement n'étant soumis à aucune gradation fixe, celui qui se croit
dans un rang bien inférieur à son mérite peut espérer atteindre de
prime-saut le grade élevé qui lui est dû, et en attendant, il rappellera
à son supérieur, avec une familiarité respectueuse, les titres qu'il
croit avoir à l'avancement. On voit un soldat, occupé à quelque service
des plus humbles, se redresser fièrement et traiter presque d'égal à
égal un homme d'un rang plus élevé que le rang de celui dont il est le
serviteur. S'il sert un homme peu fortuné, il se multipliera pour
remplir les fonctions de coupeur d'herbe, de palefrenier, de pâtureur,
ou même de sommier; mais, dès qu'il a achevé sa corvée journalière, il
se rapproche de son maître comme page, comme servant d'armes, et il
croira se relever ainsi de ce qu'il peut y avoir de servile dans ses
premières occupations.

Mon dessein n'a point été de préconiser ici le régime féodal. Prévenu
contre ce régime, comme la plupart des hommes de mon temps, j'ai
cependant été amené à me demander, en le voyant fonctionner, si la
reconstruction que nous en offre l'histoire est plus faite pour nous
donner l'idée de la féodalité et l'intelligence de ses allures et de
leurs effets, que la reconstruction, même complète, du squelette d'un
homme ne le serait pour nous donner l'idée exacte de ses mouvements
habituels, de son geste et de son tempérament, et si nos jugements ne
sont pas aujourd'hui encore influencés par les ressentiments trop
souvent légitimes qu'éveille le souvenir récent d'une forme sociale
mutilée et corrompue.

Ce qui frappe le plus quand on entre un peu avant dans l'esprit du pays,
c'est l'aisance avec laquelle les indigènes portent ce harnais de lois,
coutumes, règlements et usages, qui enserre toute société; et ce qui
rassure et console, en voyant ces ambitieux Dedjazmatchs, ces seigneurs
turbulents, ces paysans toujours la main sur leurs armes, c'est de
sentir qu'au-dessus d'eux tous plane en souveraine une opinion publique,
faillible sans doute comme tous les souverains de la terre, mais
vigilante à contenir ou à réparer les excès. Il semble que Dieu supplée
ainsi à la direction de ceux que leurs institutions dirigent le moins.



CHAPITRE IX

HIVERNAGE À GOUDARA.--FAMILLE DU DEDJADJ GUOSCHO.--BIRRO
GUOSCHO.--COMPLICATIONS POLITIQUES.--NOUVELLE ENTRÉE EN CAMPAGNE.


Il y avait un an que j'étais en Éthiopie. J'avais employé les premiers
mois aux soins matériels de notre voyage de la mer Rouge à Gondar. Là,
un trafiquant musulman m'ayant assuré qu'un grand cours d'eau prenant sa
source dans l'Innarya, alimentait le Nil Blanc, il avait été convenu
avec mon frère que je me dirigerais de ce côté, pendant qu'il irait en
Europe chercher des instruments mieux appropriés à ses travaux
géodésiques; et depuis son départ, mon unique souci avait été, tout en
continuant ses observations climatologiques et astronomiques, de gagner
au plus tôt l'Innarya. Mais le printemps et une partie de l'été
s'étaient écoulés à attendre vainement le départ d'une caravane, et,
quoique retenu à Gondar pendant plusieurs mois, je n'avais regardé cette
ville que comme une étape. Le pays ne me paraissait offrir qu'un
médiocre intérêt au point de vue ethnographique ou plutôt éthographique.
J'avais négligé en conséquence la langue amarigna, qui ne devait m'être
d'aucun secours au delà du Gojam, me réservant d'apprendre celle des
Gallas. J'étais d'autant plus impatient de me rendre chez les Gallas,
qu'aucun Européen ne les avait visités, que l'exploration de leur pays
pouvait contribuer à dévoiler les sources mystérieuses du fleuve Blanc,
et qu'enfin mon hôte, le Lik Atskou, me parlait souvent de ce peuple de
façon à surexciter ma curiosité. Il m'intéressait moins aux hommes de
son pays; et, lorsqu'il m'en parlait, c'était moins pour me les montrer
tels qu'ils étaient que pour les critiquer de ce qu'ils n'étaient pas.

Quelque respect que j'eusse pour ses opinions, j'étais cependant loin de
me douter de la valeur que leur attribuaient ses compatriotes.
J'ignorais alors que les censures dont il frappait tel acte ou tel
personnage public passaient de bouche en bouche jusque dans les
provinces éloignées, et qu'on le regardait comme le dernier magistrat
représentant l'antique loi nationale. Il s'était tenu à l'écart, par
mécontentement d'abord, par philosophie ensuite; il observait les
événements et les jugeait impitoyablement. Mais il restreignait ses
pensées et ses discours en s'entretenant avec un jeune étranger ignorant
et inexpérimenté comme je l'étais, et, pour les choses contemporaines,
il ne sortait guère des lieux communs. Les hommes supérieurs, et il
l'était, ne se déploient dans l'intimité que lorsqu'ils se sentent
compris, ou lorsqu'ils veulent bien se consacrer à l'instruction de ceux
qui les écoutent. Le Lik était paternellement bon pour moi; mais j'étais
moins pour lui un confident qu'une distraction à ses chagrins
patriotiques. Quelquefois, au milieu d'un entretien où il avait charmé
ses compatriotes, il se reprenait soudain et leur disait en souriant:

--Bah! à quoi tout cela mène-t-il, ô mes pauvres Gondariens? Lorsque, la
nuit, les hyènes font silence, et qu'entre deux rêves vous entendez un
hôlement lointain, vous vous dites: «Ha! oui, c'est l'oiseau nocturne
qui veille dans les ruines de notre palais impérial.» Et vous ramenez
sur votre tête un pan de votre toge, et vous vous rendormez. Je suis
comme cette hulotte: je vous rappelle l'édifice écroulé de notre
grandeur nationale. Mais à quoi bon? Fermez les yeux et dites que c'est
moi qui rêve.

Cependant ma visite au camp du Dedjadj Guoscho avait été pour moi comme
une révélation. L'urbanité, l'esprit chrétien et un je ne sais quoi
d'antique et de chevaleresque qui régnait à sa cour, m'avaient fait
désirer de la mieux connaître; je m'étais mis à apprendre l'amarigna, et
la campagne que je venais de faire avec l'armée gojamite avait achevé de
me déterminer à donner une direction nouvelle à mes études et à remettre
à un autre temps mon voyage en Innarya. La géographie du Gojam, du
Damote et de l'Agaw-Médir était encore inconnue, il est vrai; il restait
aussi à vérifier le renseignement relatif à ce grand cours d'eau de
l'Innarya, renseignement qui avait si fort impressionné mon frère; mais,
depuis son départ, le temps s'était écoulé sans que j'eusse pu exécuter
notre programme. Je savais que mon frère ne pouvait tarder à revenir, et
qu'il reprendrait avec une compétence bien supérieure à la mienne les
travaux géographiques que je venais d'interrompre si brusquement durant
notre campagne en Liben. En tous cas, la position exceptionnelle que je
devais aux bontés du Dedjadj Guoscho me faisait espérer, si je
continuais à vivre à sa cour, de pouvoir faciliter et rendre moins
périlleuses les explorations que pourrait tenter mon frère chez les
Gallas, au cas où ses renseignements ultérieurs le confirmeraient dans
la croyance que les eaux qui arrosent leur pays contribuaient à former
le Nil Blanc. Le Dedjadj Guoscho était en relations d'amitié avec le roi
de l'Innarya, et son influence s'étendait sur les peuples gallas
intermédiaires. Ces considérations me déterminèrent à me dévouer sans
réserve à la vie nouvelle que je menais en Gojam.

À ma première indifférence pour les populations chrétiennes de
l'Éthiopie avait succédé cet intérêt affectueux qu'il est nécessaire de
ressentir pour comprendre les hommes. Protégé, comme je l'étais, par le
Prince, je n'éveillais aucune convoitise; ma qualité d'étranger excluait
toute défiance à mon égard; les sujets du Prince n'avaient encore aucun
intérêt à se déguiser à mes yeux, et j'entrevoyais un vaste champ
d'observations dans cette société si peu connue. Mais il me manquait
encore une condition nécessaire pour juger impartialement: c'était de
m'affranchir de quelques préjugés d'Europe, de ces habitudes de l'esprit
et de ces termes de comparaison que chacun tient du milieu où il a
grandi, et qui s'interposent dans nos appréciations des hommes et des
choses de l'étranger, et nous les font apparaître sous des jours
trompeurs.

En Orient, les premiers indigènes qui se présentent aux observations du
voyageur sont ordinairement les plus médiocres sujets des rangs
serviles; des hommes déclassés, qui ont tout à gagner avec l'étranger;
des mécontents, et ces gens mésestimés de leurs compatriotes, ne fût-ce
que pour l'état fruste de leur caractère et de leurs habitudes; et la
plupart du temps, ces hommes, soit légèreté, soit calcul, ne fournissent
que des renseignements inexacts ou même dénaturés.

Après s'être débarrassé de ces intermédiaires, il faut découvrir la
partie saine des indigènes, se faire accepter d'eux, dissiper leurs
défiances, démêler les institutions, les habitudes qui forment comme la
charpente sociale, découvrir les centres où s'élaborent en quelque sorte
l'esprit national et qui régissent, souvent sans le paraître, les
impulsions générales ou particulières; et quand on a pénétré cet
organisme, il est nécessaire encore d'en suivre quelque temps le jeu,
afin d'en éprouver par soi-même les effets, et de distinguer de l'action
variable l'action permanente, qui donne les grandes lignes, les grands
traits de la physionomie d'un peuple.

J'avais encore bien à faire pour arriver à ce degré; cependant si peu
initié que je pusse être au pays, je n'ignorais pas que la mort
inattendue du Dedjadj Conefo pouvait influer sérieusement sur la
politique du Gojam. Dans l'attente des événements, le Dedjadj Guoscho
crut prudent de n'apporter à l'ordonnance de sa maison, de son armée et
de ses États, que des changements insignifiants: il confirma par ban
l'ordre de choses existant, et, à l'exception des deux sénéchaux qui
restèrent auprès du Prince, seigneurs, chiliarques avec leurs bandes, et
jusqu'aux petits fivatiers, tous furent maintenus, pour l'hiver, dans
leurs fiefs ou cantonnements.

Je ne connaissais que depuis peu le nombre des enfants du Dedjazmatch.
Presque tous ses fils faisaient partie de l'armée; mais les rapports
apparents de fils à père sont si peu différents de ceux de serviteur à
maître qu'il y avait lieu de s'y méprendre. Comme en Europe, au moyen
âge, la paternité d'un chef de maison s'étend en quelque sorte sur tous
ceux qui participent à sa fortune, et le vieux ou le bon serviteur, en
maintes circonstances, prendra le pas même sur le fils aîné de la
famille.

Le Dedjadj Guoscho n'avait de sa femme, la Waïzoro Sahalou, que deux
fils: le Lidj Dori et son puîné Fit-Worari Tessemma; mais, comme
beaucoup de ses compatriotes de toutes conditions, il avait un nombre
mal défini de bâtards. Dans cette catégorie, on lui connaissait quatre
filles, deux mariées à des Polémarques, vassaux directs du Ras, et deux
à des seigneurs de moindre importance. L'opinion publique admettait
volontiers la réalité de leur filiation, mais il n'en était pas de même
à l'égard de huit ou neuf garçons, dont les mères rapportaient la
paternité au Dedjazmatch, et qui faisaient précéder leur nom de la
dénomination de Lidj (enfant), impliquant la qualité de fils d'homme de
marque.

Peu d'années auparavant, une femme était venue solliciter, comme tant
d'autres, quelque libéralité du Dedjazmatch. Selon l'usage, elle se
présenta, un cadeau à la main, et, par une allusion qui ne fut comprise
que dans la suite, elle fit consister son cadeau en une de ces petites
corbeilles à couvercle, dans lesquelles les hommes aisés en voyage font
porter leur collation. Le Prince désigna Ymer Sahalou comme _baldéraba_
de la solliciteuse. Ce baldéraba (_maître de parole_) est une espèce de
patron introducteur, servant d'aide-mémoire et d'intermédiaire entre son
maître et les solliciteurs, même de son entourage, lorsqu'ils ne sont
pas admis dans une intimité qui les autorise à rappeler directement
leurs demandes. Ymer transmit à son maître les confidences de sa
nouvelle protégée, d'où résultait pour le Dedjazmatch la paternité d'un
fils de plus. Le père n'avait aucun souvenir de la mère, mais le zélé
baldéraba fit ressortir quelques petites concordances entre le récit de
cette femme et des circonstances antérieures de la vie du Prince, et il
le pressa si bien, que, grâce aussi à la facilité avec laquelle les
Éthiopiens se rendent en pareille occasion, le Dedjazmatch accepta ce
nouvel enfant, qui allait entrer dans l'adolescence et qu'on nomma Lidj
Birro. On l'envoya à l'école; il grandit comme il put, et au bout de
quelques années il fut admis à suivre son père à l'armée, mais sans que
rien annonçât que sa qualité de Lidj fût prise au sérieux et dût
contribuer à sa fortune.

Sur ces entrefaites, le Dedjazmatch, ayant froissé l'amour-propre de
l'altière Waïzoro Manann, se vit contraint de rompre avec le Ras Ali,
qui subissait encore l'ascendant de sa mère. Les hostilités
commencèrent; mais bientôt, la Waïzoro s'étant remariée comprit ce qu'il
y avait d'impolitique à donner cours à ses ressentiments, et feignant de
les oublier, elle fit dire au Dedjazmatch qu'ils étaient faits pour
s'entendre, et que pour bannir à tout jamais l'esprit malin qui s'était
glissé entre eux, elle lui proposait de réunir leurs maisons par un
mariage entre sa fille unique, son enfant préférée, la Waïzoro Oubdar
(_limite de beauté_), et Tessemma Guoscho. La paix fut conclue entre le
Ras et le Dedjadj Guoscho. Celui-ci, pour donner un titre au Lidj
Tessemma, le nomma Fit-worari de son armée, lui transféra les droits
d'aînesse du Lidj Dori, frappé, comme on sait, de faiblesse d'esprit, et
quelques mois après il se rendit à Dabra Tabor dans le but ostensible de
conférer avec le Ras sur les affaires générales, mais au fond pour
conclure l'union projetée.

Par cette union, la Waïzoro Manann rétablissait la suzeraineté de sa
maison sur un des plus puissants Dedjazmatchs; elle comptait, en outre,
se faire un appui de ce prince contre ses propres fils, le Ras Ali et
les Dedjadjs Imam et Haïlo, qui cherchaient en grandissant à
s'affranchir de son autorité; elle renforçait son parti contre le
Dedjadj Oubié, dont l'obédience nominale menaçait chaque jour de se
changer en hostilité ouverte; enfin, considération importante pour sa
vanité féminine, elle rehaussait à ses yeux l'humilité de son origine
par une alliance avec un descendant de la famille impériale.

Le jour fixé pour la présentation, le Dedjadj Guoscho se rendit chez la
Waïzoro Manann, et bientôt le Fit-worari Tessemma, entouré d'une
brillante escorte, arriva sur la place. La Waïzoro Manann profitant,
pour l'examiner, du temps qu'on mettait à l'annoncer, releva un coin du
rideau tendu devant son alga.

--Lequel est votre fils parmi ces cavaliers? dit-elle au Dedjazmatch.

--Celui qui descend de la mule noire.

--Notre Dame de miséricorde! s'écria-t-elle; mais c'est un garçonnet!

En effet, Tessemma, quoiqu'en âge de se marier, avait l'air d'un
adolescent; il était bon cavalier et représentait à cheval; mais, à
pied, sa petite taille et ses allures enfantines dissipaient l'illusion.
Il reçut néanmoins bon accueil: la Waïzoro fit circuler l'hydromel, mais
sans plus s'occuper de lui; la collation terminée, elle congédia tout le
monde et demeura seule avec le Dedjazmatch.

--Le Lidj Tessemma, dit-elle, a bien l'air d'un fils de prince; mais
n'en avez-vous pas un plus âgé à marier?

--J'en aurais; mais ils ne sont pas fils de ma femme.

--Peu importe, dès qu'ils sont bien les vôtres; présentez-les moi.

--Ils sont restés à Gojam, excepté un garçon qui se trouvait ici
tout-à-l'heure parmi mes gens.

--Et celui-là a-t-il une position?

--Pas encore.

--Est-il bon cavalier?

--Oui certes, et il a tué son premier homme.

--Eh bien! voyons-le, fit la Waïzoro.

Le Lidj Birro, car c'était de lui qu'il s'agissait, se trouvait avec les
gens de la suite aux abords de la maison, contemplant de loin, comme il
me l'a raconté, l'heureux Tessemma qui, assiégé de courtisans,
attendait, lui aussi, la sortie de son père. Une suivante l'appela, et
il accourut pensant que le Dedjazmatch l'envoyait quérir pour quelque
service de page; mais la Waïzoro, le considérant attentivement, lui dit:

--Quel est ton nom, mon fils?

--Birro, répondit-il en s'inclinant.

--Pourquoi ne m'as-tu pas été présenté?

Et, s'adressant au Prince:

--On peut, seigneur, présenter un pareil fils.

Et, s'adressant à Birro:

--C'est bien, mon enfant, laisse-nous seuls.

Elle ne voulut plus entendre parler de Tessemma. Ce n'était point,
disait-elle, un compagnon d'enfance qu'elle cherchait pour sa fille;
Birro, au moins, avait l'air d'un fils d'homme, et, pour prouver au
Dedjazmatch son désir d'allier leurs maisons, elle consentait à prendre
Birro pour gendre, à condition que sa naissance fût solennellement
légitimée, et que le droit d'aînesse lui fût conféré.

Le Prince, qui aimait beaucoup Tessemma, représenta le rang de la mère,
et l'injure qu'il leur ferait à tous deux; mais ce fut en vain.

Rentré chez lui, il réunit ses conseillers, qui décidèrent qu'un refus
serait d'autant plus imprudent qu'ils étaient pour le moment à la merci
du Ras. Ce dernier, sur la proposition de sa mère, accepta cette
substitution; il nomma Birro Balambaras, et lui donna la cotte d'armes
en soie, afin qu'il relevât également de lui et du Dedjazmatch. On prit
jour, et en présence du Ras et d'un grand concours de seigneurs du
Bégamdir et du Gojam, d'ecclésiastiques, d'hommes de loi et de clercs,
tous réunis chez la Waïzoro, le Dedjadj Guoscho reconnut par serment
Birro pour fils, lui conféra le droit d'aînesse, demanda pour lui la
main de la Waïzoro Oubdar, et un des grands vassaux, s'avançant au nom
du Ras et de la Waïzoro Manann, prononça les formules qui constituent
les accordailles. Les apports mutuels furent énumérés: le Ras donna à sa
soeur la seigneurie de quelques villages dans le Bégamdir; le Dedjadj
Guoscho donna à son fils un nombre égal de villages en Gojam.

Le Ras, en regagnant sa maison, s'égaya avec ses familiers sur le compte
de son nouveau beau-frère; il le traita de nicodème, de dadais, et dans
la suite ne le désigna même plus autrement.

La Waïzoro Manann, tout entière à son oeuvre, garda le fiancé auprès
d'elle. Au bout de quelques jours, elle lui confia sa jeune épouse, et,
malgré ses autres préoccupations de toute nature, elle se complut
pendant quelques semaines à combler de soins le jeune ménage, et
s'attacha de plus en plus à son gendre, dont les déférences
contrastaient avec l'insubordination de ses propres fils. Elle ne tarda
pas à obtenir pour lui l'investiture de l'Enneussé et de l'Enneufsé,
districts du Gojam, dont la seigneurie entraînait le grade de Fit-worari
de l'armée du Ras, l'exercice du droit de haute justice et le privilége
de marcher précédé de porte-glaives, d'un gonfanon et de douze
timbaliers. Après être resté encore deux mois auprès de sa belle-mère,
le nouveau Fit-worari partit avec sa femme pour son gouvernement.

Malgré cette transition si brusque de la position la plus dépendante à
l'exercice d'une autorité si étendue, Birro administra ses vassaux avec
une fermeté telle, qu'il fit de ses districts, réputés pour leur
insécurité, le pays le plus sûr de l'Éthiopie. Selon le dicton indigène,
une jolie fille pouvait y cheminer, seule et partout, tenant sur la main
une écuelle pleine de pépites d'or. Mais, afin de soudoyer les gens de
guerre, qu'il rassembla en nombre tout à fait disproportionné avec
l'importance de son gouvernement, il dut aggraver les impôts, et ses
sujets se rendirent plusieurs fois à Dabra Tabor, pour réclamer auprès
du Ras; la vigilante Waïzoro Manann les faisait éconduire brutalement.

Bientôt, Birro Aligaz, un des grands vassaux du Ras, Dedjazmatch de
l'Idjou et d'une partie du Lasta, s'étant déclaré en rébellion, le Ras
convoqua par ban son armée à Dabra Tabor. Le Fit-worari Birro fit son
entrée à la tête de plus de 6,000 hommes, et, avec un appareil militaire
qui éveilla les jalousies des grands vassaux du Ras, mais qui flatta
l'orgueil de sa belle-mère; dans ce dernier but, il avait amené la
Waïzoro Oubdar en campagne. Il la faisait précéder par ses timbaliers,
son parasol et son gonfanon, ses fusiliers et ses porte-glaives,
contraignait ses seigneurs et cavaliers de marque à former son escorte,
et ses bandes de rondeliers d'élite à la suivre, centeniers et joueurs
de flûte en tête. Le Ras lui-même ne marchait pas avec tant d'apparat.
Quant à lui, accompagné seulement de quelques cavaliers, il allait se
confondre dans l'escorte de sa belle-mère, afin, disait-il, d'être plus
à portée de ses ordres. Si épris qu'il pût être de la Waïzoro Oubdar,
les sentiments qu'il affichait étaient tellement ridicules par leur
exagération, que ses beaux-frères, les seigneurs et même les soldats en
faisaient des gorges chaudes; seule, la Waïzoro Manann, insensible aux
quolibets, trouvait naturelle la conduite de son gendre, qu'elle
affectionnait d'autant plus et défendait en toute occasion. Fort de cet
appui, il était d'une arrogance insoutenable envers les grands vassaux.
L'un d'eux, le Dedjadj Wollé, proche parent du Ras, ayant fait une
allusion railleuse à sa naissance équivoque, il en résulta une
altercation des plus vives. Les soldats épousèrent naturellement la
querelle de leurs maîtres, et deux bandes se rencontrant un jour de
marche, passèrent bientôt des injures aux coups de sabre; le vertige se
communiqua comme par une traînée de poudre, et 12 à 14,000 hommes des
deux partis se trouvèrent aux prises le long de la ligne de marche. Le
Ras envoya des bandes pour étouffer le combat: elles furent culbutées et
en partie dépouillées; puis on se battit jusqu'aux approches de la nuit.
Birro Aligaz, prévenu par ses espions, accourut avec sa cavalerie, mais
un peu trop tard pour profiter de ce désordre qui eût pu occasionner la
perte du Ras. Le nombre de morts et de blessés était considérable. Le
Dedjadj Wollé, ainsi que plusieurs hauts seigneurs dont les gens avaient
été le plus maltraités, intentèrent une action en cour du Ras. La
Waïzoro Manann trouva moyen de les faire débouter, et, comme pour
justifier sa partialité, quelques jours après, son gendre, détaché avec
d'autres chefs, à la poursuite de Birro Aligaz, parvint, grâce à la
témérité de ses soldats, à s'emparer du rebelle, et il eut l'honneur de
le remettre aux mains du Ras.

L'heureux Fit-worari récompensa avec prodigalité et ostentation ceux de
ses soldats qui s'étaient distingués dans ce combat, et, du même coup,
ceux qui s'étaient signalés contre les gens du Dedjadj Wollé, ce qui
ameuta de nouveau ses ennemis. Il ne parlait qu'avec emphase de son
seigneur le Ras, le plus doux des suzerains, disait-il, mais le plus mal
servi par ses grands vassaux. Sévère et hautain envers ces derniers, il
se montrait caressant envers leurs soldats dont il devint l'idole. Les
familiers du Ras, eux, l'avaient pris pour but de leurs médisances;
seul, le Ras paraissait faire bon marché de lui et l'appelait toujours
le dadais. Birro, du reste, affectait des incohérences de caractère et
de maintien faites pour fourvoyer l'opinion publique et le jugement de
son suzerain sur lui: un jour, plein d'attentions courtoises et de
gaieté, le lendemain, distrait, irritable, taciturne; tantôt il se
présentait attiffé et les vêtements parfumés comme une femme, tantôt,
culotté inégalement, il se balançait en marchant, laissait traîner un
pan de sa toge, pendiller un bout de sa ceinture, ou ballotter
gauchement son sabre à son flanc.

La campagne terminée, on rentra à Dabra Tabor. Birro Guoscho demanda son
congé, mais le Ras l'ajournant sous divers prétextes, il se vit obligé
de renvoyer en Enneufsé la meilleure partie de ses troupes qu'il ne
pouvait nourrir à Dabra Tabor, et il leur adjoignit un certain nombre
d'hommes d'élite qu'il avait détachés secrètement du service de
plusieurs seigneurs du Ras.

Ses ennemis attendaient ce moment pour le perdre avec plus de certitude:
certains indices leur avaient fait croire que le Ras serait heureux que
l'opinion publique vînt le contraindre à disgracier le favori de sa
mère. En conséquence, ils attirèrent secrètement à Dabra Tabor plusieurs
de ses vassaux qui avaient des plaintes à porter contre lui, ainsi que
les chefs de plusieurs villages que ses troupes indisciplinées avaient
maltraités en retournant à Enneufsé.

La Waïzoro et son gendre furent instruits de ces menées, et Birro, bien
moins rassuré que sa belle-mère, attendait avec anxiété qu'elles
éclatassent, lorsqu'un nouvel incident, tout en compliquant sa position,
contribua, pour le moment du moins, à le tirer d'embarras.

Ses deux beaux-frères, les Dedjadjs Imam et Haïlo, l'ayant invité à les
joindre sur le mail, où, avec 150 ou 200 de leurs cavaliers, ils se
livraient au jeu de cannes, il saisit l'occasion de leur prouver que les
cavaliers du Gojam n'étaient pas, comme ils le prétendaient, inférieurs
à ceux du Bégamdir: il ordonna à ses gens de se munir de bambous longs
et forts au lieu des légères cannes d'usage, et il parut bientôt à la
tête d'environ 300 chevaux.

Le Ras passionné pour ces exercices, apprenant qu'un jeu animé était
engagé et que les Gojamites malmenaient fort ses frères, se rendit
également sur le terrain avec un escadron d'élite, et après avoir feint
de se joindre au parti de Birro, il alla se mettre dans le camp de ses
frères. Birro, déjà piqué de ce procédé, lança ses trois meilleurs
cavaliers pour rengager le jeu; ceux-ci chargèrent leurs adversaires et
tournèrent bride, entraînant après eux 80 cavaliers du Ras qui
s'efforçaient de les envelopper. L'un de ces trois cavaliers était un
nommé Teumro Haïlou, qui devint plus tard un de mes compagnons et un de
mes plus chers amis. Il était fils de Dedjazmatch, parent éloigné du Ras
Ali ainsi que du Fit-worari Birro, dont il était l'écuyer. En fuyant,
son cheval s'abattit, il roula à terre, et deux des poursuivants,
contrairement à toute courtoisie, lui lancèrent leurs cannes en plein
corps.

--Qui m'aime me suive! s'écria Birro.

Ses cavaliers se précipitent avec lui contre ceux d'Ali; celui-ci
accourt à la rescousse avec tout son monde; des charges animées
s'entre-suivent, et le Ras, trouvant Birro à bonne portée, lui lance sa
canne dans le dos. Birro furieux tourne bride et fond sur le Ras en
criant:

--À vous, Monseigneur! parez, parez! Moi seigneur de Dempto, moi Birro,
le fils de Guoscho, je ne vous lâcherai pas!

Le Ras se perdant dans ses parades se couvrit la tête de son bouclier
pour la mettre au moins à l'abri, et il ne chercha plus qu'à surexciter
le galop de son cheval renommé pour sa vitesse. Mais Birro, gagnant sur
lui, au lieu de lui lancer sa canne, la prit par un bout et frappa le
Ras plusieurs fois sur son bouclier, avec si peu de ménagement, qu'il en
fit sauter les ornements. La stupéfaction fut générale.

Birro tourna bride vers les siens et les rejoignit en faisant parader
son cheval et en criant:

--Ô moi, Birro! seigneur du Dempto, du coureur isabelle que rien
n'arrête, voilà comment je relève mon écuyer!

Et, emmenant tous ses cavaliers, il continua sa course jusqu'à son
logement, laissant là son suzerain.

L'usage voulait impérieusement qu'avant de se retirer, il reconduisit le
Ras jusqu'à sa porte, le bouclier au bras en signe d'allégeance; il
avait donc commis une double infraction en frappant brutalement son
seigneur et en l'abandonnant sur le mail. Le Ras se contenta de dire:

--Il vaut mieux que ce dadais soit parti; il ne fait que désordonner le
jeu.

La Waïzoro Manann, instruite sur le champ de l'événement, gronda
vertement son gendre par message.

Le soir, ayant soupé comme d'habitude en compagnie de ses commensaux et
soldats favoris, il fit évacuer sa grande hutte et resta seul avec son
conseiller intime Tiksa Méred, et son cheval Dempto. La pièce n'était
éclairée que par une braisière qui flambait au milieu; dans le fond,
Dempto mangeait son orge, aux tintements argentins de sa sonnaille, et
Birro, accroupi sur un tapis à terre, tisonnait en délibérant à voix
basse avec Tiksa Méred, accroupi aussi en face de lui, sur les suites
probables de son emportement du matin.

Les circonstances de cette soirée m'ont été racontées si souvent
qu'elles sont restées dans ma mémoire, comme si j'en avais été le
témoin.

Tiksa Méred, natif de l'Enneussé et âgé seulement d'une trentaine
d'années, jouissait déjà d'une réputation de bravoure exceptionnelle
acquise dans maint combat. Birro l'avait fait Fit-worari de sa petite
armée, et bientôt après son conseiller le plus intime. Méred, petit de
taille, avait le teint presque aussi clair que celui d'un Européen, la
figure maigre, expressive, intelligente, les manières distinguées,
l'élocution facile. Affable, subtil, résolu, fécond en expédients et
habile à se commander, il réunissait tout ce qu'il fallait pour plaire à
son maître, dont il renforçait du reste l'autorité, en lui prêtant
l'appui de sa popularité et de sa nombreuse parentelle qui faisaient de
lui le notable le plus important de l'Enneussé.

Quant au cheval Dempto, la fortune l'avait tiré de l'obscurité à la même
époque et aussi brusquement que son maître. Sa taille était moyenne, sa
robe isabelle, ses crins noirs; bien croupé, goussant, membru,
court-jointé, lippu, orillard et fort en bouche, il avait le col long,
le front large et de grands yeux intelligents; sous l'homme il bégayait,
s'entablait et dépassait les meilleurs coureurs. Il était cheval de
somme, lorsqu'un petit chef du Gojam le vit sous sa charge, devina ses
qualités, l'acheta pour un prix insignifiant, l'engraissa et fut
contraint de le revendre à un riche seigneur. Celui-ci en fit don, comme
d'une merveille, à un ancien polémarque du Gojam qui attendait dans la
ville d'asile de Mota en Enneussé que sa fortune se relevât. Birro
Guoscho, en prenant possession du gouvernement de l'Enneussé entendit
parler de ce cheval, et le propriétaire ayant refusé de le lui vendre,
Birro fit naître un prétexte et se l'appropria. Le clergé de l'asile
prit fait et cause pour le réfugié et expédia des messagers à Dabra
Tabor pour réclamer auprès du Ras. Birro les fit intercepter et battre;
d'autres leur succédèrent; le Ras ordonna la restitution, mais en vain.
Le Dedjadj Guoscho intervint sans plus de succès, et le moment d'entrer
en campagne arrivant sur ces entrefaites, Birro partit avec son cheval
qu'il nomma Dempto (_retentissant_).

Si je me suis étendu sur des particularités au sujet de ces deux
serviteurs du Fit-worari, Birro Guoscho, c'est que Dempto, si bien
assorti avec son maître, devait justifier le nom ambitieux qu'il en
avait reçu, et que Tiksa Méred, à cette époque, le principal ouvrier de
la fortune de Birro Guoscho, devait en être une des plus éclatantes
victimes.

Il se faisait tard; Birro cuvait encore ses colères, lorsque le soldat
qui gardait extérieurement la porte, annonça discrètement un envoyé du
Ras. Birro perdit contenance.

--Vite, vite, dit Méred, que Monseigneur se couche sur son alga et fasse
le malade!

En même temps, il poussait la braisière auprès de l'alga, et quand son
maître fut convenablement étendu, le visage tourné du côté de la
muraille, il introduisit le page du Ras en lui recommandant de parler
bas. Le message était ainsi conçu: «Comment as-tu passé la soirée? J'ai
envie de revoir ton Dempto; envoie-le moi donc. Les yeux se rassasient
vite de l'objet de nos fantaisies, et si dans quelques jours, tu
regrettes encore ton cheval, je verrai à te le rendre.»

Birro, s'attendant à cette demande, avait résolu de s'exposer à tout
plutôt que de céder Dempto.

--Va, je te prie, t'incliner de ma part devant Monseigneur, répondit-il
à Méred d'une voix affaiblie, et dis-lui que j'espère pouvoir aller
demain en personne lui faire hommage de mon cheval. Allez, mes frères,
et dites-lui l'état où vous me voyez.

Le Ras ne voulait pas attendre au lendemain; mais l'adroit Méred lui
représenta si vivement l'indisposition de son maître, la satisfaction
qu'il éprouverait à lui offrir son présent en personne, et il le cajola
enfin si bien, qu'il obtint le délai demandé et le laissa même de belle
humeur.

Craignant l'indiscrétion des gens de sa maison, parmi lesquels il
pouvait se trouver quelque espion du Ras, Birro contrefit le malade
toute la nuit. Le lendemain matin, il admit ses gens à déjeuner, parla
de son bon suzerain Ali, de Dempto, du successeur qu'il devait lui
donner, et, dans l'après-midi, il se présenta, vêtu d'une toge de
cérémonie, à la porte du Ras, avec la pensée de gagner du temps, pendant
qu'il ferait agir sa belle-mère.

Quel que soit le rang qu'on occupe, à moins de jouir des petites
entrées, il est d'usage d'attendre qu'un huissier vous annonce et vous
introduise. Birro voulut pénétrer tout d'abord; les huissiers, agacés
par son arrogance ou pressentant peut-être sa disgrâce d'après des
bruits de l'intérieur, le repoussèrent de la main, et, d'une façon ou
d'autre, sa toge se trouva déchirée. Birro se retira dans un état
d'irritation d'autant plus grande que les nombreux seigneurs, rassemblés
dans la cour, s'entreregardaient en souriant de sa déconvenue. Il envoya
prévenir sa belle-mère de l'affront public qu'il venait de subir, et
celle-ci, pour couvrir cet échec et montrer qu'elle improuvait la
conduite de son fils, improvisa un banquet dont Birro eut tous les
honneurs. De son côté, le Ras Ali affecta de réunir pour une collation
des seigneurs qu'on savait hostiles au Fit-worari. La soirée se passa
ainsi. Vers minuit, Birro fit discrètement rassembler ses cavaliers à
une petite distance de Dabra Tabor, et il partit avec eux pour son
gouvernement. Ce départ furtif constituait une rébellion. Le Ras se
plaignit ouvertement de la partialité de sa mère et la rendit
responsable du mépris de son autorité, quoiqu'elle eût, pour dissimuler
sa complicité, refusé à Birro de lui laisser emmener sa femme. Le Ras
fit garder celle-ci par ses eunuques, afin de prévenir au moins sa
fuite.

Birro arriva en Gojam lorsque nous y rentrions, de retour de notre
campagne contre les Gallas.

Il envoya en présent au Ras deux beaux chevaux. Il chercha à pallier la
brusquerie de son départ en faisant représenter à son suzerain combien
il avait été découragé par la brutalité inouïe dont il avait été
publiquement victime de la part des huissiers, et il appuya sur ce que,
en toute occurrence, sa vive affection pour la Waïzoro Oubdar ferait
toujours de lui le plus dévoué de ses vassaux. En même temps, il
suppliait sa belle-mère d'obtenir que sa femme lui fût envoyée, et il
mandait à celle-ci de manifester énergiquement la douleur qu'elle
ressentait de leur séparation.

La Waïzoro Oubdar obéit sincèrement; elle passa quelques jours dans les
larmes; ses nombreuses suivantes se faisaient remarquer par la
négligence de leur costume et le désordre de leur coiffure, et comme le
Ras se montrait inflexible, elle se fit raser la chevelure et la lui
envoya en signe de deuil. Il lui fit dire: «Puisque tu tiens tant à ce
mari, que tu as enivré de l'honneur de notre alliance, laisse-lui du
moins le temps de reprendre sa raison.»

Cependant, le Dedjadj Guoscho ne pouvait paraître ignorer la nature des
rapports de Birro avec le Ras, leur suzerain commun. En annonçant à
celui-ci son heureux retour en Gojam, il lui fit hommage de quatre bons
chevaux pris aux Gallas. Le Ras se montra très-satisfait de ce présent
et il lui envoya en retour une belle carabine, mais sans même mentionner
le nom de Birro. Ce silence, son refus de laisser partir sa soeur, la
façon persistante et exceptionnelle dont il boudait, disait-on, sa mère,
ses conférences répétées avec ses principaux vassaux musulmans, connus
pour le pousser à amoindrir la position de la Waïzoro Manann, afin de
prendre eux-mêmes en mains la direction des affaires, tout faisait
craindre que le parti musulman à Dabra Tabor ne reprît le dessus, ce qui
ne pouvait manquer de provoquer une rupture avec le Dedjadj Guoscho, en
qui se personnifiait le parti chrétien.

Le Ras était alors sous le coup de graves complications politiques. Loin
de pouvoir exercer sa suzeraineté sur le Dedjadj Oubié, il en était
réduit à compter avec lui de puissance à puissance. Le Dedjazmatch qu'il
avait nommé en Idjou, en remplacement de Birro Aligaz, ne parvenait pas
à se faire accepter par le pays, qui était attaché à son ancien
gouverneur. Son fidèle et utile vassal, le Dedjadj Conefo, venait de
mourir, laissant une armée nombreuse dévouée à la fortune de ses fils
dont la fidélité lui paraissait d'autant plus suspecte que le Dedjadj
Oubié et le Dedjadj Guoscho l'engageaient à les confirmer dans le
pouvoir de leur père. L'Éthiopie était privée depuis plusieurs années de
l'Aboune ou Primat, espèce de Légat envoyé par le siége de Saint-Marc
d'Alexandrie, chef de tout le clergé, et qui seul a puissance pour
conférer les ordres. D'après l'antique usage, à la mort de l'Aboune, qui
une fois sur le sol éthiopien ne le quitte plus, les Empereurs
envoyaient une ambassade auprès du Patriarche d'Alexandrie pour en
ramener le successeur. À l'instigation du parti musulman, le Ras Ali,
qui prétendait remplacer l'Atsé, différait d'année en année de réunir
les sommes nécessaires pour défrayer l'ambassade et la venue de ce grand
dignitaire ecclésiastique. Dans beaucoup de paroisses les desservants
défunts n'étaient plus remplacés; le peuple s'en plaignait avec
amertume, et l'on parlait ouvertement d'une coalition probable des
Dedjazmatchs chrétiens pour chasser du Bégamdir le Ras, chrétien tiède,
musulman d'origine, et prêt, disait-on, à adopter l'islamisme.

Le Ras trouvait bien parmi ses parents et ses favoris des aspirants à
l'héritage de Conefo, mais aucun n'était assez fort pour le recueillir
sans aide, et il lui répugnait, disait-il, de réunir son armée pour
aller en personne dépouiller les fils d'un vassal à qui il devait de la
reconnaissance pour les grands services qu'il en avait reçus.
D'ailleurs, s'il marchait contre les fils de Conefo, il pouvait craindre
de les voir passer avec leurs troupes au service du Dedjadj Oubié,
disposé à les accueillir, ou se joindre au Dedjadj Guoscho, à qui leur
père les avait recommandés en mourant. Enfin, le Ras, impatient de
s'affranchir de l'ascendant de sa mère, n'osait cependant s'abandonner
au parti musulman vers lequel le portaient ses sympathies. Ce parti,
composé de ses parents et de notables de l'Idjou, du Wara-Himano et du
Wollo, était compacte et dévoué à sa maison, mais il regardait le
Bégamdir comme pays conquis, et tous les chrétiens comme d'équivoques
serviteurs, ce qui le rendait odieux aux chrétiens de cette province, de
la part desquels le Ras craignait quelque résolution désespérée. Ces
derniers l'engageaient à faire venir un Aboune, à monter à cheval et à
marcher à leur tête contre le Dedjadj Oubié, le Dedjadj Guoscho ou tout
autre qui refuserait de reconnaître sa suzeraineté; mais il n'osait s'en
remettre à eux, de peur de s'aliéner ses parents musulmans. Sa mère lui
causait aussi de grands embarras; selon qu'il inclinait vers le parti
des chrétiens ou celui des musulmans, elle se rapprochait du parti
contraire, rappelant à ceux-ci que son père et sa mère étaient morts
musulmans, et à ceux-là les services qu'elle n'avait cessé de leur
rendre.

À la mort du Dedjadj Conefo, selon l'usage, les notables et la famille
de ce Polémarque ayant fait asseoir sur son alga l'aîné de ses deux
fils, le Lidj Ilma, âgé de dix-huit à dix-neuf ans, avaient envoyé
immédiatement au Ras Ali le bouclier, le sabre et le cheval de bataille
du défunt, demandant pour le Lidj Ilma l'investiture du gouvernement
paternel, ou tout au moins l'exercice du droit de déport[17] pour lui,
son frère, le Lidj Moukouennen et leurs soeurs.

  [17] Ce droit consiste pour les enfants d'un fivatier à exercer durant
    un an l'autorité de leur père défunt. À tous les degrés de la
    hiérarchie, il est d'usage d'accorder ce droit aux héritiers d'un
    serviteur, tant pour reconnaître ses bons services, que pour mettre
    à l'épreuve les capacités de ses héritiers à lui succéder dans sa
    charge, et leur permettre en tous cas de faire des provisions pour
    l'avenir; car il est rare que les seigneurs même laissent un
    héritage en rapport avec leur position, à cause de leur habitude de
    tout partager avec leurs soldats. Tel Dedjazmatch n'a même pas
    laissé de quoi subvenir aux frais de son festin funéraire.

Le Ras Ali avait gardé le bouclier de Conefo, sans en renvoyer un autre
à ses fils. Il leur avait adressé des promesses et des encouragements;
mais il ne leur accordait ni le ban d'investiture ni le droit de déport,
et ces deux jeunes gens, entourés de l'armée de leur père, attendaient
dans une attitude hostile. Ces événements tenaient en suspens presque
toute l'Éthiopie, et plus particulièrement le Dambya, l'Agaw-Médir, le
Damote et le Gojam, c'est-à-dire, après le Bégamdir les pays les plus
étendus de la mouvance du Ras.

En présence de ces graves préoccupations, la mésintelligence entre le
Ras Ali et son Fit-worari perdait de son importance. Néanmoins, la
Waïzoro Manann, voyant le chagrin de sa fille qui dépérissait de jour en
jour, fit proposer au Dedjadj Guoscho de se porter en médiateur entre le
Ras et Birro. Le Ras accepta cette médiation, et, de concert avec sa
mère, il invita le Dedjadj Guoscho à venir sur-le-champ à Dabra Tabor,
afin de s'entendre au sujet de Birro et sur la meilleure conduite à
tenir dans les circonstances importantes où le pays se trouvait. Birro
supplia son père de ne point commettre sa personne chez leur suzerain
qui méditait, disait-il, de les envelopper dans une commune disgrâce; et
en même temps qu'il le poussait à se déclarer indépendant, il activait
pour son compte ses préparatifs de rébellion. Quoiqu'il fût le moins
important parmi les personnages alors en vue, le bruit se faisait
surtout autour de son nom et semblait l'annoncer comme le principal
acteur dans les événements qui allaient suivre. La manière imprévue dont
il avait été en quelque sorte imposé à son père, au Ras et même à la
Waïzoro Manann, ses succès si rapides remportés en dehors des règles
ordinaires de la prudence, l'impunité avec laquelle il avait pu agir,
comme on l'a vu, au milieu de l'armée du Ras et à sa cour, la façon dont
il semblait peser en toute circonstance et son peu de ménagement envers
les puissants, tout concourait à surprendre; et les Éthiopiens, habitués
à rapporter à Dieu ce qui leur paraît incompréhensible, disaient que
Birro, sans appui parmi les hommes, devait être quelque instrument de la
volonté divine.

Le Dedjadj Guoscho voulut se rendre immédiatement à l'invitation de son
suzerain, mais ses conseillers et notables furent unanimes à s'y
opposer. L'un d'eux, l'Azzage Fanta, Biarque du Damote, fut choisi comme
envoyé auprès d'Ali et de sa mère, pour leur représenter que le voyage
du Dedjazmatch à Dabra Tabor, au plus fort de l'hiver, prêterait aux
événements une importance exagérée, et, loin de rassurer le pays,
l'inquiéterait; que le Dedjazmatch répondait de la conduite et des actes
de Birro jusqu'au printemps, époque à laquelle il irait s'entendre avec
eux, et que, jusque là, il convenait, selon lui, de ne pas tenir séparé
Birro de sa jeune femme; qu'on pouvait la confier à l'Azzage Fanta, et
que lui-même veillerait sur elle, comme sur sa propre fille.

Le but de sa mission était de démêler les intentions secrètes du Ras à
l'égard du Dedjadj Guoscho, comme aussi à l'égard des fils de Conefo, et
si enfin, comme on le disait, le Ras serait bien aise de rompre le
mariage de sa soeur avec Birro. Il devait, à tout prix, obtenir que la
jeune femme fût renvoyée à son mari. Il devait en outre s'assurer de la
sincérité des encouragements que la Waïzoro Manann faisait tenir
secrètement à Birro.

Le Dedjazmatch prévint le Ras Ali et sa mère, par un messager spécial,
qu'il leur envoyait l'Azzage Fanta, un de ses plus intimes conseillers,
pour leur expliquer toute sa pensée et pour le suppléer en tout auprès
d'eux. Deux jours après, Fanta partit.

Cet envoyé commençait alors une fortune qu'il devait tourner plus tard
contre son maître. D'une belle prestance et doué d'une parole facile,
souple, réservé, prudent, plein de ressources dans le conseil,
cauteleux, ambitieux quoique peu fait pour la guerre, à la fois grave et
spirituel, administrateur excellent, cupide, mais généreux à propos,
habile à enlacer ceux qu'il voulait gagner, l'Azzage Fanta était le
meilleur négociateur qu'on pût choisir.

Le Ras se montra prêt à oublier les torts de Birro, mais il allégua ne
pouvoir exposer sa soeur aux intempéries d'un voyage que la saison où
l'on était rendait pénible même pour un homme; il la renverrait au
printemps, et, jusque-là, pour prouver au Dedjadj Guoscho son désir de
rester uni avec lui, il investissait Birro des districts importants de
l'Ibaba et du Metcha, situés sur les frontières du Damote, où il serait
davantage sous le contrôle paternel. Le Dedjadj Guoscho accueillit cette
faveur avec une défiance que l'Azzage Fanta confirma pleinement à son
retour. Néanmoins, Birro se rendit dans son nouveau gouvernement, après
être venu passer deux jours à Goudara pour s'entendre avec son père.

Trois semaines plus tard, le Ras Ali accrut encore les défiances, en
conférant inopinément à Birro l'investiture du gouvernement de Conefo.

Les motifs qu'il donnait ne déguisaient qu'imparfaitement sa perfidie.
Il ne pouvait se résoudre, disait-il, à marcher contre les fils de son
vassal regretté, aveuglés par les conseils de notables ambitieux et
d'une armée turbulente; et comme leur père, en mourant, les avait
recommandés au Dedjadj Guoscho, il ne doutait pas qu'ils ne missent bas
les armes devant la volonté d'un si bon tuteur, pour céder la place à
Birro, qui, de son côté, ne pouvait manquer d'agir envers eux comme un
frère. Si son choix s'était détourné de tant d'illustres candidats pour
confier à Birro un gouvernement si important, c'est qu'il se sentait
assez généreux pour lui prouver, ainsi qu'aux enfants de Conefo, qu'il
oubliait les torts des fils en considération de son affection pour les
pères. Il comptait, du reste, que son beau-frère surtout s'efforcerait,
par ses loyaux services, de dissiper le nuage qui s'était élevé entre
eux.

La répugnance du Ras à marcher contre le Lidj Ilma provenait bien moins
de sa reconnaissance pour les services de Conefo, que de l'humiliation
qu'il éprouvait à montrer que, malgré ses prétentions à la suzeraineté
sur toute l'Éthiopie, il en était réduit à prendre lui-même les armes
pour valider l'investiture d'une province contiguë à son domaine
personnel. Les chefs du parti musulman que le Fit-worari Birro avait
offensés par ses dédains durant la campagne en Idjou, voulaient profiter
de la rancune assez légitime que le Ras nourrissait contre lui pour le
perdre, et pour perdre du même coup le Dedjadj Guoscho, le Lidj Ilma, et
amoindrir enfin l'ascendant de la Waïzoro Manann et du parti chrétien en
Bégamdir. Ils représentaient au Ras, qui tenait encore au Dedjadj
Guoscho, que le moyen d'éprouver la fidélité de ce prince était de
donner le Dambya à Birro. Ils espéraient ainsi déterminer le Dedjazmatch
à se coaliser ouvertement avec les fils de Conefo, auquel cas le Ras
serait dans l'obligation de marcher contre eux; ou bien, en engageant
son amour-propre paternel, ils espéraient le pousser à livrer bataille à
une armée nombreuse qui les gênait. Si le Dedjadj Guoscho était vaincu,
ce serait un ennemi de moins pour eux; s'il était vainqueur, il se
serait affaibli par sa victoire même, puisqu'il aurait dispersé l'armée
du Conefo, qui ne demandait qu'à faire cause commune avec lui. De plus,
Birro, que le Ras, sans l'avouer, tenait surtout à atteindre, en prenant
possession du gouvernement du Dambya, province ouverte et contiguë au
Bégamdir, se trouverait ainsi à la discrétion du Ras. Ils cherchaient
fort justement, à leur point de vue, à précipiter ces événements, afin
d'empêcher une coalition présumable entre le Dedjadj Guoscho, le Lidj
Ilma et le Dedjadj Oubié, que son indécision seule empêchait de se
joindre à la ligue chrétienne, dont les forces réunies pouvaient presque
sans combat balayer du Bégamdir la puissance du Ras, qui ne devait sa
durée qu'à la division du parti chrétien.

Sitôt que le Lidj Ilma fut informé de la publication à Dabra Tabor du
ban qui investissait Birro du gouvernement du Dambya et de l'Agaw Médir,
il offrit au Dedjadj Guoscho de se mettre sous ses ordres pour marcher
incontinent contre le Ras qu'ils pouvaient combattre avec avantage en
l'attaquant à l'improviste.

La position du Dedjadj Guoscho devenait embarrassante. Malgré le ban
publié à Dabra Tabor, Birro était impuissant à prendre sans aide
possession de son investiture que l'armée de Conefo ne céderait pas sans
combat; et s'il refusait d'aller installer son fils en Dambya, il
froissait l'ambition de ce dernier, rompait avec le Ras, se réduisait à
marcher contre lui avec Ilma; et dans le cas où le sort des armes leur
serait favorable, l'ambitieux Dedjadj Oubié ne manquerait pas l'occasion
de l'attaquer avec son armée déjà prête, sans lui laisser le temps de
réunir les ressources militaires des provinces nouvellement conquises.
D'autre part, s'il battait l'armée d'Ilma, il détruisait une force
imposante, prête à servir ses propres desseins, et dont la connivence
éventuelle réduisait actuellement le Ras à compter avec lui. D'ailleurs
Birro, en possession de son nouveau gouvernement, serait contraint de
séjourner loin de lui en Dambya, où il serait en butte à l'hostilité de
vassaux mécontents du dépouillement de leur bien-aimé Conefo, et à la
discrétion du Ras qui, avec sa nombreuse cavalerie, pourrait l'atteindre
à l'improviste en une seule nuit. Enfin, s'il échouait devant l'armée
d'Ilma, un peu plus nombreuse que la sienne, et la plus aguerrie de
l'Éthiopie, il se ruinait, confirmait la position du Ras en le
débarrassant de lui, et il justifiait l'opinion publique contraire à la
dépossession de ses pupilles, sans sauver ces jeunes princes contre
lesquels le Ras marcherait le lendemain.

Parmi ses conseillers, quelques-uns, mettant en première ligne l'intérêt
de sa gloire, voulaient que plutôt que d'encourir les reproches
d'orphelins qui lui étaient confiés, il affrontât les péripéties d'une
lutte inégale contre le Ras; mais la majorité du conseil soutenait
spécieusement l'opportunité d'une conduite opposée. Les fils de Conefo
pouvaient céder à la première sommation du Prince: dans ce cas, il les
abriterait chez lui, en attendant des circonstances meilleures; si au
contraire il était réduit à les dompter par les armes, il les
recueillerait de même, car s'il refusait de les déposséder en faveur de
Birro, le Ras marcherait lui-même peut-être contre eux, et il était
préférable que le Dedjadj Guoscho se chargeât de ce soin, afin d'éviter
au moins à ses pupilles le danger de tomber en d'autres mains. Pour ce
qui était de s'en faire des alliés contre le Ras, leur inexpérience,
leur ambition et l'instabilité de leur conseil les rendaient trop
accessibles à l'offre, que le Ras ne manquerait pas de leur faire, de
les confirmer dans l'investiture de leur père, à condition qu'ils
déserteraient leur tuteur. Enfin, cette considération que l'opinion
publique s'était prononcée en faveur des fils du Dedjadj Conefo, ne
devait pas arrêter cette fois: quelque respectable que fût l'opinion
publique, il ne fallait pas oublier qu'elle errait souvent, que les
affaires étaient presque toujours dirigées par des minorités, et qu'en
cette circonstance du reste, l'expérience, la raison et une conscience
éclairée ne pouvaient dicter d'autre conseil que le leur.

Le Prince balança quelques jours entre les deux partis à prendre. De
tous côtés lui vinrent des avis dans l'un et l'autre sens, car le Damote
et le Gojam s'étaient passionnés sur cette question; de plus, les chefs
de l'Agaw-Médir, qui depuis la mort de Conefo, semblaient vouloir se
rallier à lui, lui transmettaient également leurs avis. De son côté,
Birro lui expédiait messager sur messager pour le prémunir contre les
donneurs de conseils. En dehors de toute ambition personnelle,
disait-il, il ne pouvait comprendre qu'on hésitât à accepter la nouvelle
investiture, ne fût-ce que pour empêcher les malveillants d'insinuer que
la crainte de l'armée de Conefo influait sur leur décision; il y allait
de la gloire de son père, de la réputation de leur maison; il lui
demandait de lui confier seulement la moitié de son armée, et il ferait
obéir Ilma de gré ou de force. Ali nous tend des piéges, ajoutait-il, à
nous d'avancer et de les rompre. Quant à moi, je me garderai si bien en
Dambya que toutes ses perfidies tourneront à sa confusion.

Le Dedjadj Guoscho se décida à annoncer aux fils de Conefo la nécessité
où il se trouvait d'accepter pour Birro l'investiture de leurs
provinces, et il leur fit en même temps les propositions les plus
caressantes. Leur conseil et leur armée répondirent par un seul cri de
défi, et il se décida à prendre immédiatement la campagne.

Le même soir, il me dit:

--Nous allons probablement avoir une grosse bataille à livrer près de
Gondar.

--Que Dieu vous y vienne en aide! lui répondis-je.

--Pourquoi m'isoles-tu dans un voeu pareil? Compterais-tu rester en
arrière?

Je lui demandai en riant si j'étais son lige, pour mettre mon corps dans
toutes ses entreprises.

--Tu es pour moi mieux que vassal et lige; un lien de Dieu s'est fait
entre nous, et si j'en croyais le désir que j'ai de te complaire, c'est
toi qui serais mon suzerain. Mais tu ne songes pas, j'imagine, à me
quitter un jour de combat?

--Non, certes, Monseigneur, lui répondis-je.

En effet, mes sympathies pour ce Prince s'étaient confirmées de plus en
plus. Depuis que je m'exprimais en amarigna, par courtoisie et pour me
conformer aux usages, je l'appelais _Monseigneur_; je m'aperçus bientôt
que ce titre n'était pas un mot vain dans ma bouche et qu'il signifiait
en réalité que j'étais arrivé insensiblement à l'aimer assez pour
désirer me lier à sa fortune. Sans avoir renoncé à mon pays, je jugeais
que la rude vie que je m'essayais à mener me donnerait quelques
résultats utiles, et que ma présence auprès d'un Prince d'un esprit
élevé et désireux de connaître les progrès de l'Europe, pouvait produire
quelque bien. Comme je n'avais aucun intérêt matériel à cette cour et
que je passais pour être en crédit, les mécontents et les victimes
s'adressaient à moi déjà pour faire aboutir leurs plaintes; j'étais bien
jeune, et, comme ceux de mon âge, l'idée de bannir l'injustice me
séduisait. D'ailleurs, pour étudier ce pays si curieux, nulle position
ne pouvait être meilleure que celle que me faisait le Prince, et tout
concourait à m'engager de plus en plus envers lui. Je songeais bien à
mon foyer de France, mais je laissais aux événements et à Dieu le soin
de m'y ramener.

Nos préparatifs de départ se faisaient en toute hâte; mais l'état de
santé de la Waïzoro Sahalou les suspendit tout à coup. Quoique demeurant
à côté d'elle, j'ignorais qu'elle fût malade, ses messages journaliers
n'ayant point été interrompus; aussi, fus-je très-surpris quand une
matrone d'un rang élevé, accompagnée de plusieurs dames, vint
m'apprendre qu'elle était à la mort et me demander si je n'avais pas
quelque remède pour elle. Le Prince avait autorisé cette démarche; je me
rendis auprès de lui et je lui répétai, comme au sujet du Lidj Dori, que
je n'étais rien moins que médecin.

--C'est égal, tu l'es plus que nous; va la voir, et tu me diras ton
avis.

J'entrai donc chez la Waïzoro. Une soixantaine de femmes et de filles de
notables pleuraient, assises devant le rideau d'une alcôve. On me fit
place, et je passai derrière le rideau. Sur un alga encombré de toges
blanches, gisait la Waïzoro Sahalou, inanimée, les yeux fermés, la tête
sur un oreiller d'ébène. À son chevet, dans la ruelle, son aumônier,
vieux prêtre à barbe blanche, était debout, une petite croix à la main,
et une jeune femme d'une éclatante beauté, parente préférée de la
Waïzoro, agenouillée par terre et accoudée sur la couche, lui tenait la
main, qu'elle baignait de larmes. Au pied de l'alga se tenaient une
naine, laide, difforme, toute bouffie de chagrin, et deux petites filles
de service, immobiles, interdites, qui semblaient attendre quelque ordre
de leur maîtresse. La sueur froide qui perlait sur son front, la
respiration faible et crépitante, la décoloration des lèvres, le pouls
rare et intercadent, tout m'impressionna péniblement, car j'aimais cette
princesse, parce qu'elle était la femme de Monseigneur, parce qu'elle
faisait incessamment le bien autour d'elle, et parce qu'elle avait eu
pour moi les attentions les plus délicates.

M'étant renseigné de mon mieux, j'allai trouver le Prince et lui
proposai d'employer un remède énergique, mais qui offrait quelque danger
à cause de notre incertitude sur la nature de la maladie.

Et comme il s'en remettait à mon jugement, je lui fis remarquer que si
un malheur arrivait, j'en serais accusé.

--Peut-on empêcher les fous de médire? reprit-il. Une pareille
inquiétude m'étonne de ta part, car s'il s'agit pour moi de ma femme,
pour toi, ne s'agit-il pas d'une véritable mère? Va, hâte-toi d'agir, et
que Dieu nous aide!

Je fis immédiatement fabriquer sous mes yeux des balances par l'orfèvre
du Prince: un mince fil de cuivre servit de fléau; deux petites
rondelles en papier, suspendues avec des fils de soie, complétèrent
l'instrument, et le remède, minutieusement pesé, je le délayai dans un
peu d'eau.

Le Prince ayant mis le principal eunuque sous mes ordres, je fis d'abord
sortir toutes les femmes qui encombraient la maison; l'aumônier, la
parente favorite, la naine, trois ou quatre petites filles de services
et un ancien Fit-worari, proche parent de la Waïzoro, furent les seules
personnes dont je tolérai la présence. La malade étant toujours
insensible, on dut lui desserrer les dents pour lui faire prendre la
potion. Son parent fit observer que je devrais, selon l'usage, goûter la
boisson avant de l'administrer, mais il n'osa pas insister. Quelques
symptômes heureux se manifestèrent, mais se dissipèrent bientôt; des
frictions énergiques les firent reparaître, et je courus chez le Prince.
Pendant que je lui faisais mon rapport, nous entendîmes des éclats de
pleurs, mêlés au début d'une de ces thrénodies qu'on chante aux
funérailles. Le Prince tressaillit et m'interrogea du regard.

--Non, non, Monseigneur, cela n'est pas, lui dis-je; je ne vous l'aurais
pas caché.

J'envoyai des huissiers, des pages, des eunuques tous ceux que je pus
trouver, pour disperser les thrénodes et affirmer que la princesse
allait mieux; la cloche de l'église commençait même à sonner le glas,
mais on étouffa tous ces bruits de sinistre augure. Cependant, de retour
auprès de la malade, je perdais moi-même tout espoir, lorsqu'enfin elle
ouvrit les yeux. Peu à peu, comme des profondeurs de sa léthargie,
l'intelligence remonta dans son regard, qu'elle arrêta sur moi, en
disant lentement:

--Tiens! Mikaël!... J'ai donc été bien mal?

Bientôt, elle donna d'une manière plus active et continue les preuves de
son retour à la vie; elle chercha à rassurer son aumônier et ses
suivantes, se fit soulever, demanda l'absolution et me dit, pendant
qu'on la remettait sur sa couche:

--Hélas! Mikaël, que nous sommes peu de chose!

Le prêtre pleurait de joie, bénissait sa pénitente, et la bénissait
encore, les autres se répandaient en actions de grâces. Je dus les
engager à contenir leurs manifestations, par ménagement pour leur
maîtresse; j'indiquai quelques soins à donner, et malgré l'opposition
aimable de la malade, je la quittai pour aller confirmer au Prince
l'heureuse nouvelle que je lui avais déjà envoyé porter par un eunuque.

La nuit était avancée; beaucoup de gens veillaient sur la place,
accroupis autour de grands feux; la bonne nouvelle circulait déjà parmi
eux, et je jouis à mon passage de l'heureuse impression qu'elle leur
causait, car la Waïzoro était aimée de tous.

Je trouvai le Prince, son chapelet à la main; sa physionomie s'éclaira
de joie, lorsque je lui dis que je lui apportais le bonsoir de la part
de sa femme, qui avait complètement repris ses sens, et qui le priait de
se rassurer sur son compte.

La Waïzoro eut encore quelques évanouissements, mais la semaine n'était
pas écoulée qu'elle entrait en convalescence. Ses gens ne voulaient plus
rien faire sans mes avis; le digne aumônier venait à tout propos me
chercher jusque chez le Prince, pour me mener auprès d'elle, et comme je
parlais assez couramment l'amarigna, je pus goûter les charmes de la
conversation de cette femme, qui eût été remarquable en tout pays.

Les préparatifs de départ furent repris; les notables de la frontière
chargés d'intercepter les communications avec le Dambya, nous firent
dire de nous hâter, que le vide fait dans les rangs d'Ilma par la
désertion d'une partie des troupes de l'Agaw-Médir se comblait
rapidement, grâce aux volontaires venant de tous les points du Bégamdir.
Le Prince fit ses adieux à sa femme, et sans avoir publié le ban
d'usage, il alla camper à quelques milles de Goudara.

Quelque sévères que soient les princes éthiopiens, ils en sont
ordinairement réduits, pour réunir leurs troupes, à publier plusieurs
bans; de plus, des bandes entières s'arrangent pour ne rejoindre que la
veille de la bataille, afin de vivre jusque-là, à leur aise, aux dépens
de l'habitant. En partant sans publier de ban, le Dedjazmatch comptait
jeter l'alarme et hâter ainsi la réunion de ses soldats, très-enclins à
s'attarder et à mal faire, mais trop attachés à sa personne pour le
laisser courir seul au danger.

La Waïzoro Sahalou avait demandé à son mari de me laisser auprès d'elle,
et pour tout concilier, j'étais convenu de rejoindre l'armée à sa
troisième ou quatrième étape; en conséquence, je restai auprès de la
Waïzoro Sahalou cinq jours de plus, et je pus apprécier davantage cette
femme distinguée. Son expérience des affaires eût été surprenante chez
une personne vivant comme elle dans la retraite rigoureuse imposée aux
personnes de son rang, si l'on ne savait que même dans cet état, les
femmes ne perdent rien de ce qui se fait dans le monde, non plus que de
leur influence. Les faits contemporains, leurs causes et leurs effets,
s'étaient classés dans sa mémoire avec un ordre merveilleux. Son
intelligence vive, une diction claire, élégante et un charme particulier
dans la prononciation rendaient ses récits des plus attrayants. Elle me
raconta les événements dans lesquels nous étions engagés, la biographie
des principaux personnages de la cour d'Ali, de celle de Conefo, de
celle de son mari, et ses appréciations témoignaient d'une sagacité et
d'un jugement des plus remarquables; aussi m'initiait-elle, comme en se
jouant, aux intérêts les plus sérieux du pays. Elle passait pour avoir
reçu une très-bonne éducation, lisait couramment son psautier et les
évangiles en langue guez, et se plaisait à discuter sur les diverses
interprétations du texte; elle lisait également la _Vie des Saints_ en
guez. Sa connaissance de cette langue morte lui donnait pour l'amarigna
le même avantage que la connaissance du latin et du grec donne à ceux
qui parlent les langues qui en dérivent. Réduite à communiquer avec tout
le monde par messages et à traiter de toute sorte d'affaires avec des
gens de tous les rangs, elle avait au plus haut point l'art de saisir le
coeur d'une question et de condenser sa pensée dans une forme lucide et
frappante. Ses jeunes filles de service, habituées à transmettre ses
messages, acquéraient une distinction de langage et de manières, qui
valait à la plupart d'entre elles, quoique appartenant à des familles
pauvres, des mariages avantageux. Sa religion était éclairée, et sa
charité s'exerçait continuellement. Elle avait parmi les femmes la
réputation de filer admirablement et d'exceller dans l'art de la
cuisine, de composer des parfums, de faire l'hydromel et de restaurer,
par un régime intelligent, les malades ou les gens épuisés par la misère
ou les fatigues. Sans quitter son alga, elle communiquait son activité
aux nombreux serviteurs, hommes et femmes, qui composaient sa maison, et
dont quelques-uns seulement avaient le droit de se présenter devant
elle; elle inspirait à la fois la crainte et l'affection tant dans son
intérieur qu'au dehors. Vive quelquefois jusqu'à l'emportement, elle
prévenait les rancunes en reconnaissant ses torts avec une rare
facilité. L'injustice la révoltait, mais son mari avait eu à lutter
longtemps pour l'empêcher de s'immiscer plus que de raison dans les
affaires de son gouvernement. Elle avait le teint d'une Espagnole brune,
le front haut, large, uni, la chevelure fort belle et de grands yeux
expressifs; la pureté de ses traits, une certaine ampleur dans les
formes, la distinction de son langage, de ses manières et sa politesse
toujours aisée formaient un ensemble parfaitement en rapport avec le
haut rang qu'elle occupait.

J'avais accueilli avec joie la perspective d'une nouvelle campagne, mais
la façon dont la Waïzoro l'envisageait me communiqua quelques-unes de
ses appréhensions.

--L'âme de Conefo, disait-elle, n'a pas été rappelée depuis si
longtemps, que Dieu ne lui permette de veiller encore sur ses deux
orphelins, qui n'ont pas eu le temps de devenir coupables. Aussi, que
nous soyons vainqueurs ou vaincus, je ne cesserai de redouter les suites
de cette guerre. Mais on prétend que nous autres femmes nous n'entendons
rien à la conduite des affaires.

Ayant tenté vainement de dissuader son mari de faire cette campagne,
elle avait provoqué l'intervention d'anachorètes vénérés: deux d'entre
eux étaient venus à Goudara, mais le Prince s'était montré
respectueusement sourd à leurs conseils.

Ces religieux, dont j'ai déjà parlé, ne quittent leurs solitudes qu'à
l'occasion d'événements graves ou pour détourner les puissants ou ceux
auxquels ils s'intéressent d'une conduite qui leur paraît contraire à la
morale chrétienne; ils s'arrangent pour arriver et repartir de nuit et
accomplir mystérieusement leur mission. Plusieurs sont fatuaires de
bonne foi et puisent leurs conseils dans des visions ou des extases;
d'autres sont d'anciens hommes de guerre, des chefs célèbres retirés
depuis longtemps dans les solitudes et lorsqu'ils reparaissent dans le
monde, ils ne s'autorisent que de leur âge, de leur expérience, de leur
détachement et de leur charité pour leurs semblables; les uns et les
autres sont fort écoutés, car leurs conseils, leurs prévisions et même
leurs prophéties se vérifient souvent d'une façon surprenante.

Lorsque je quittai la Waïzoro, elle fit venir son aumônier pour qu'il me
bénît; elle m'appela son fils et elle reçut mes adieux comme une bonne
mère.



CHAPITRE X

BATAILLE DE KONZOULA.--BIRRO DEDJAZMATCH.


Je me mis en route de grand matin, et j'atteignis le soir même le camp
du Dedjazmatch.

L'hiver allait finir; le sol boueux et les ondées fréquentes, notre
équipement inapproprié, le nombre insuffisant de mes gens, leur
inexpérience et aussi la mienne, tout concourait à aggraver pour moi les
rigueurs de cette entrée en campagne.

Jusqu'à la frontière de l'Agaw, nous marchâmes de façon à donner à nos
gens le temps de nous rejoindre. Birro Guoscho nous arriva avec
seulement 3,000 hommes d'infanterie, 200 fusiliers et 700 chevaux. Dès
sa rentrée en Gojam, après sa fuite de Dabra-Tabor, il s'était décidé à
se rebeller ouvertement plutôt que de se risquer désormais à la cour du
Ras; en conséquence il avait choisi les hommes résolus à s'associer à
toutes les chances de sa fortune, et licencié le reste. L'investiture
inespérée du Metcha et de l'Ibaba ne lui avait permis de recruter que
quelques centaines de soldats dans ces deux districts, qui lui en
eussent fourni un grand nombre d'excellents, s'il eût eu le temps d'y
asseoir son autorité. Les habitants du Metcha sont difficiles à
gouverner à cause de leur habitude, à la moindre atteinte portée à leurs
franchises communales, de se jeter dans les hernes de leur pays
accidenté, couvert et très-propre à la guerre de partisans; aussi
font-ils d'excellents soldats. Ce plantureux pays, un des plus
attrayants du Gojam, passait pour un des plus difficiles à gouverner, et
pour celui où l'on trouvait le moins de vieillards, à cause des
résistances armées qu'il opposait à chacun des nouveaux gouverneurs que
le Ras y envoyait. L'attachement des habitants à leurs libertés locales,
ainsi que la beauté de leurs femmes, sont passés en proverbe, et,
quoique descendants, comme on sait, de colons Gallas, ils ont la
réputation de parler un amarigna plus pur que dans les provinces
avoisinantes.

Le Dedjadj Baria, gouverneur de l'Agaw-Médir, province comprise dans le
gouvernement des fils de Conefo, s'étant décidé à opter en notre faveur,
se joignit à nous avec 900 cavaliers seulement, quoique son pays pût en
fournir neuf ou dix mille pour une expédition lointaine, et un nombre
bien plus considérable pour une campagne de peu de durée, comme celle
que nous entreprenions. Il allégua qu'il avait eu trop peu de temps pour
préparer ses compatriotes au brusque changement de leur politique.

Selon quelques traditions, le peuple Agaw aurait possédé jadis la
majeure partie de l'Éthiopie; il se trouve circonscrit aujourd'hui dans
la province de l'Agaw-Médir, contiguë au Damote, et dans une autre
province au sud-est, voisine du Lasta, et connue en Éthiopie sous le nom
d'Agaw tout court. Les Agaws parlent, outre l'amarigna, une langue
complétement différente, dont le nom ethnique est Hamtonga; mais, comme
les deux provinces ne communiquent entre elles que très-rarement, cette
langue a formé deux dialectes distincts. Il est à croire que le petit
peuple Bilène qui habite à l'Est, sur les bords de la mer Rouge, est
encore un tronçon du peuple Agaw, car les traditions des Bilènes
mentionnent leur expulsion de la haute Éthiopie, et mon frère, en
étudiant le réseau de langues et dialectes si nombreux parlés en
Éthiopie, a découvert que les Bilènes parlent aussi un dialecte de la
langue hamtonga.

Pour mon compte, je ne connais que les Agaws de l'Agaw-Médir. On trouve
parmi ceux-ci beaucoup d'hommes et de femmes dont l'expression du
visage, les traits et les yeux, légèrement relevés vers les tempes,
semblent dénoter une provenance étrangère aux races qui les avoisinent
et vis-à-vis desquelles, du reste, ils vivent en état de défiance
constante. Établis dans un pays fertile et verdoyant, un des plus boisés
de l'Éthiopie, ils s'adonnent de préférence à l'élève des chevaux et des
bestiaux, qui alimentent les marchés de l'Atchefer, du Dambya, du
Kouara, de Gondar, du Fouogara, du Bégamdir, et jusqu'à ceux du Samen.
Ils sont médiocres fantassins, mais très-bons cavaliers, et leurs
habitudes sont plutôt pastorales qu'agricoles. Unis entre eux par le
lien de leurs coutumes locales et celui d'une langue incomprise par
leurs voisins, ils aiment passionnément leur pays, et leur
insubordination à des chefs étrangers à leur race est notoire. Selon les
remaniements politiques, leur province est annexée tantôt au
gouvernement du Dambya, tantôt à celui du Damote, et fréquemment le
titulaire est contraint de la réduire par les armes. Le Dedjadj Conefo
dut faire contre eux plusieurs campagnes; à force de cruautés, il obtint
leur soumission; mais, dès sa mort, ils refusèrent l'hommage à ses fils.
Les Agaws, très-belliqueux dans leur pays, semblent perdre leur énergie
dès qu'ils s'en éloignent. Le Dedjadj Guoscho me disait que, quel que
fût leur nombre, il comptait peu sur eux; du reste, leurs antécédents
sont tels que, même sur le champ de bataille, on n'est pas assuré de
leur concours: le Dedjadj Zaoudé, père du Dedjadj Guoscho, s'étant
laissé entraîner par eux dans une guerre qui les concernait, les vit, au
commencement d'une bataille, passer à l'ennemi au nombre de plus de
5,000 cavaliers. Enfin, les Agaws, très-fidèles aux engagements pris
entre eux, ne se regardent pas comme liés par ceux qu'ils prennent
envers les étrangers, et ils témoignent en tout par leur conduite à
l'égard de leurs voisins du Metcha, du Damote et du Dambya, d'une
incompatibilité qui justifie la tradition d'après laquelle ils seraient
un peuple autochthone, dépossédé par les races qui prévalent aujourd'hui
en Éthiopie.

Après six étapes fort courtes, nous débouchâmes, par le col de
Dinguil-Beur, dans un pays ouvert. On disait que le Lidj Ilma s'avançait
contre nous. De plus, les paysans se montrant hostiles à nos traînards
et à nos éclaireurs, nous dûmes mettre un peu d'ordre dans notre marche;
car, bien que moins encombrés de femmes et de bagages que durant la
campagne contre les Gallas, nous l'étions encore assez pour qu'un petit
corps de cavalerie bien conduit pût nous mettre en déroute. Le
Dedjazmatch se contenta de former une tête de colonne consistant en
2,500 à 3,000 hommes, en tenue de combat, et Birro, au lieu de nous
précéder de plusieurs milles, ne marcha plus qu'à quelques centaines de
mètres en avant.

Nous arrivâmes ainsi à la petite ville d'Ismala, dans l'Atchefer. La
nuit, le pays environnant parut tout constellé des feux que chaque
habitant allume devant sa demeure à l'occasion de la _Maskal_, ou fête
de l'invention de la Croix. Les Éthiopiens la placent au 17 du mois de
_meuskeurreum_, date qui correspond à un jour variable de notre mois de
septembre. Les circonstances où nous nous trouvions rendaient doublement
opportune la grande revue que les chefs importants ont coutume de passer
à cette époque.

Il est d'usage qu'à la Maskal les vassaux fassent défiler leurs soldats
sous les yeux du seigneur auquel ils doivent le service militaire. Ils
mettent de l'émulation à paraître avec le plus de monde et le meilleur
équipement possible, afin de lui prouver que, loin de thésauriser, ils
emploient leurs revenus à entretenir des soldats. Souvent ils font
figurer des passe-volants, ou soldats d'emprunt, rappelant ainsi les
supercheries analogues pratiquées par les barons européens au moyen âge.

Le Dedjazmatch, en habit de gala, s'établit en dehors du camp sur un
tertre, où l'attendait un alga; son servant d'armes, le palefrenier qui
tenait son cheval, deux huissiers, une quinzaine de pages et moi
formions seuls son entourage, tous ceux qui l'accompagnaient
habituellement s'apprêtant à figurer dans la revue. Ymer Sahalou, chef
de notre avant-garde, parut le premier sur le terrain, précédé de ses
trompettes et joueurs de flûte et de tambourin. Ses troupes étaient sans
toge, en tenue de combat; chaque soldat portait, au lieu de javeline,
soit une perche écorcée ayant au haut bout une fleur ou un bouquet de
verdure, soit une longue et mince fascine composée de ramilles ou de
tiges inflammables. Après avoir défilé devant le Dedjazmatch, ils
formèrent en faisceau, en face de lui, leurs perches et fascines; ils en
firent une fois le tour au pas de course et vinrent se ranger sur la
droite de notre tertre. Birro Guoscho passa ensuite à la tête de ses
gens, parmi lesquels figurait son nouveau vassal, le Dedjadj Baria; ils
tournèrent également autour du faisceau, chaque homme y jetant sa perche
ou sa fascine, et ils allèrent se ranger à distance. Hauts dignitaires,
seigneurs, chefs de bande, tous les corps de l'armée défilèrent à leur
tour, et chacun ayant répété la même manoeuvre se rangea de façon à
former un cercle immense autour du faisceau, qui avait atteint les
proportions d'une grande pyramide. Un prêtre l'ayant béni, on y mit le
feu. Les soldats poussèrent de grands cris et les fusiliers firent des
décharges, trompettes, timbaliers, joueurs de flûte et de tambourin
s'évertuant à accroître le vacarme. Une ronde désordonnée de fantassins
et de cavaliers se forma autour du vaste bûcher, tantôt disparaissant
dans les nuages de fumée, tantôt se profilant sur les flammes: c'était
des soldats qui, dans l'espoir de se rendre l'année propice, couraient
trois fois autour du bûcher de la Maskal, rappelant ainsi les péridromes
de l'antiquité.

Le Prince monta à cheval et rentra au camp pour le festin.

Plusieurs tentes dressées d'enfilade suffisaient à peine à contenir dans
leur longueur son alga et plusieurs tables basses, d'environ un mètre de
large, réunies bout à bout. Deux rangées de galettes de pain,
artistement empilées le long des deux bords de cette table, laissaient
au milieu comme une ruelle d'une coudée de profondeur, prête à recevoir
de distance en distance les plats et les terrines.

Le Prince prit place sur son alga, derrière lequel son servant d'armes,
appuyé sur la javeline, tenait haut le bouclier de son maître; ses
commensaux, brassard d'honneur au poignet et sabre au côté, se rangèrent
debout autour de lui. Le page porte-aiguière s'avança et les Enjerras
Assallafis (panetiers), les épaules et les bras nus, s'étant
soigneusement lavé les mains[18], s'échelonnèrent des deux côtés de la
table et se tinrent debout, les coudes au corps et les avants-bras
ouverts. Les huissiers se postèrent aux issues, et chef d'avant-garde,
sénéchaux, tous les principaux seigneurs vinrent se placer selon leur
naissance et leur rang. Une deuxième file de convives s'assirent de
façon à pouvoir encore atteindre la table en allongeant le bras, et
derrière, les cavaliers de marque, les fantassins et fusiliers d'élite
se tassèrent debout, en rangs pressés et si nombreux qu'ils soulevaient
les parois des tentes. Les trompettes de l'Azzage ou biarque annoncèrent
son arrivée; la portière fut relevée et l'Azzage Fanta, revêtu des
insignes de sa charge, parut sur la place, conduisant les employés de la
bouche. Des hommes tenant sur la tête des paniers de pains de première
qualité, recouverts de housses écarlates traînantes jusqu'à terre,
ouvraient la marche; puis deux files de cuisinières et de femmes de
service portant des plats et des terrines de ragoûts bien lutées;
ensuite le premier échanson, suivi d'une longue rangée de servantes
courbées sous leurs jarres d'hydromel. Pendant ce défilé, les timbaliers
au dehors battaient la berloque, et hâteurs et dépeceurs s'évertuaient à
préparer la viande d'une quinzaine de boeufs qu'on venait d'abattre. Les
porteuses d'hydromel s'accroupirent au bas-bout de la tente, les
panetiers vidèrent les paniers devant le Prince et les principaux
convives, et l'aumônier ayant dit le _Benedicite_, ils rompirent le
pain, plongèrent leurs mains dans les ragoûts fumants et les ayant fait
goûter par les cuisinières, les répandirent devant les convives. Le
Prince et les principaux assistants ayant fait une collation chez eux,
ne mangèrent que du bout des dents et pour la forme. L'écuyer tranchant
répartit dans l'assemblée ses serviteurs chargés de grosses pièces
crues, et prenant lui-même à deux mains la bosse entière d'un
boeuf-bison, il la présenta au Prince et après lui, aux convives les
plus réputés pour leur bravoure. Ce morceau d'honneur achevé, les
assistants, qui avec un couteau, qui avec son sabre, se taillèrent des
lopins dans les aloyaux, longes et surlonges, cuissiers, culottes et
filets palpitants qu'on leur présentait; puis, on servit les
carbonnades. Quelques retardataires s'acharnaient encore à dépouiller à
belles dents des côtes de boeuf à demi noircies par le feu, lorsque le
page présenta le bassin et l'aiguière au Prince, et ceux qui étaient
près de lui le voilèrent respectueusement de leurs toges tandis qu'il se
lavait. Pendant ce temps, l'échanson en chef, tenant haut le petit
_burillé_ (carafon) du Dedjazmatch, se frayait un passage; il présenta
la boisson en s'inclinant, et son maître, avant de la porter à ses
lèvres, lui en versa un peu dans le creux de la main pour qu'il la
goutât en sa présence. On offrit également un burilé d'hydromel à
l'Azzage Fanta; malgré sa dignité, la quatrième en importance, l'Azzage
se tient debout au bas de la table, tant que dure le banquet qu'il
surveille et dirige en sa qualité d'architriclin. Ce fut le signal de la
distribution générale de l'hydromel; chacun selon sa naissance ou son
rang, reçut des deux mains et en saluant de la tête, soit un burilé,
soit un hanap en corne de boeuf ou de buffle; quelques-uns de ces hanaps
étaient hauts d'une coudée. Les convives assis se reculèrent
suffisamment pour laisser s'attabler ceux qui étaient restés debout
derrière, et ceux-ci repus firent place à leur tour à plusieurs sections
successives de soldats de la garde; ces intrépides mangeurs ne tardèrent
pas à faire table nette, mais la chaleur devint gênante par suite de
l'entassement de tant de monde.

  [18] Les Engerras Assallafis ont seuls le droit de mettre la main au
    plat et en répartissent le contenu.

Les mimes et les bouffons commencèrent leurs facéties; les poétesses,
leurs longues tresses de cheveux leur ballant sur les joues, les veines
du cou gonflées, effrontément appuyées sur les épaules des soldats,
entonnèrent leurs vocalises stridentes, qu'elles terminaient par des
distiques sur les plus braves combattants.

On rappela à Monseigneur que deux notables, envoyés d'Ilma, étaient
arrivés depuis le matin; il les fit introduire, les accueillit
courtoisement et recommanda à l'échanson de veiller à ce qu'ils ne
manquassent de rien. Il se fit un demi-silence, et deux trouvères,
s'accompagnant de la guzla, chantèrent en langage relevé les victoires
du maître et les prouesses de quelques-uns de ses familiers. Attila
recevant les ambassadeurs romains à la fin d'un repas, deux Scythes
s'avancèrent et célébrèrent les victoires de leur chef.

Les têtes s'échauffaient de plus en plus, le bourdonnement des
conversations allait croissant, lorsque soudain le silence se fit, les
huissiers dégagèrent l'entrée, et nous vîmes sur la place un cavalier en
tenue de combat qui parcourait ventre à terre une vaste arène formée par
des rangs compactes de soldats. Il arrêta court au bas-bout de la table,
et javelot et bouclier haut, il débita son bardit ou thème de guerre,
qu'il interrompit plusieurs fois pour galoper autour de l'arène. Son
cheval, échauffé à l'avance, revenait la bouche sanglante et pantelant,
heurtait la table ou foulait quelque convive. Cet énergumène eut bientôt
monté les esprits à son diapason: d'autres se présentèrent
successivement, les uns seuls, d'autres à la tête de petites troupes ou
accompagnés de fusiliers qui appuyaient de décharges les discours de
leurs maîtres.

Trois ou quatre heures se passèrent à suivre ces représentations
militaires, auxquelles les Éthiopiens se plaisent particulièrement la
veille d'une bataille. Les uns profitaient de la circonstance pour
réclamer contre les oublis ou les partialités dont ils se disaient
victimes; d'autres s'engageaient à une action d'éclat pour mériter
quelque faveur demandée depuis longtemps; des rivaux convenaient
publiquement de régler leur différend de telle ou telle manière, selon
que l'un ou l'autre se distinguerait le plus durant la bataille: duel
utile au moins à la communauté, puisqu'il se décide au détriment de
l'ennemi, et rappelle les duels analogues entre légionnaires romains.

Le Prince fit dire à un vieux fusilier de sa garde, qui avait jadis tué
un lion, d'aller figurer à son tour dans l'arène, et l'apparition de ce
soldat indiqua la clôture de la fête: car lorsqu'un homme qui a tué un
lion vient débiter son thème de guerre, ou ne peut se présenter après
lui, à moins d'avoir accompli plus de faits d'armes et tué également un
lion. Pendant que le vétéran achevait, on fit évacuer les tentes, et le
Prince, fatigué de toute cette représentation, se retira dans sa hutte.

De son côté, Birro Guoscho avait présidé un repas analogue pour ses
gens, et jusqu'à dix ou onze heures du soir, des décharges se firent
entendre par ci par là dans le camp; c'étaient des chefs qui, après
avoir assisté au festin du Dedjazmatch, faisaient banqueter aussi leurs
propres soldats.

Nous nous remîmes en marche le lendemain. Le Prince envoyait message sur
message au Lidj Ilma et à son frère Mokouannen, pour les engager, s'ils
ne se décidaient pas à licencier leur armée et à prendre refuge auprès
de lui, à la conduire du moins dans les Kouallas de leur province du
Kouara. Il obéissait, disait-il, à des exigences politiques, momentanées
sans doute, et il les suppliait de lui éviter, n'importe par quel moyen,
la nécessité de les combattre. Mais les jeunes princes, enivrés par la
confiance de leurs troupes dans la victoire, ne répondaient que par des
défis. J'étais présent lorsqu'il leur expédia le message suivant:

«Qu'avez-vous donc fait des vieux conseillers de votre père, que vous
m'adressiez ainsi des paroles provocantes, à moi, votre meilleur
protecteur? Sachez que le temps modifie les affaires et les relations
des hommes, au point que parfois quelques jours suffisent pour faire
d'un ennemi un ami ou un allié utile. Sachez aussi qu'on n'oublie pas
les blessures faites par la langue, et mettez de la modération à user de
votre fortune.»

Les fusiliers du Prince et ceux des seigneurs se réunirent au nombre
d'environ dix-sept cents, dans un lieu écarté; leur Bacha ou chef fit
tourner trois fois autour d'eux trois taureaux qu'il égorgea ensuite;
les fusiliers, ayant trempé la gueule de leur carabine dans le sang,
mangèrent les viandes sur place et brûlèrent les issues et les os. Après
ce sacrifice de propitiation, dernier reflet du judaïsme, ils revinrent
au camp en tiraillant; ce qui parut réconforter nos soldats parmi
lesquels, depuis quelques jours, circulaient des rumeurs propres à
ébranler leur confiance dans nos forces.

Nos espions nous apprirent que le Lidj Ilma était encore à une bonne
journée de marche, qu'il faisait reposer son armée et comptait nous
offrir la bataille le surlendemain, samedi; c'était le même jour que nos
chefs, réunis en conseil de guerre, avaient choisi. Les croyances
superstitieuses déterminent ordinairement le choix d'un jour de
bataille; tel Dedjazmatch a son jour de prédilection; tel autre suit les
conseils d'un devin, habituellement un clerc, ou obéit à un songe ou à
quelqu'autre présage. Comme nous étions à court de vivres, on décida de
porter le camp à quelques milles plus loin, près d'un village nommé
Konzoula: nous y serions à portée d'un fertile district qui s'étendait
sur notre droite jusqu'au lac Tsana; nos soldats s'y ravitailleraient
sans fatigue et seraient plus dispos pour la bataille.

Nous arrivâmes à Konzoula le vendredi 24 du mois de Meuskeurreum, qui,
cette année là, correspondait au 4 octobre. Un timbalier annonça la
picorée par un ban; nos gens déposèrent sur le champ leurs bagages selon
la configuration habituelle de nos campements, et ils disparurent dans
la direction indiquée, protégés par quatre cents fusiliers et plusieurs
escadrons de cavalerie.

Réduits presque exclusivement aux notables, aux femmes et aux hommes de
peine, nous ne songeâmes plus qu'à nous installer. Nous nous trouvions
dans une petite plaine ondulée, herbeuse, et inégalement partagée par un
ruisseau, lequel, de même que les environs, prend son nom du petit
village de Konzoula. Ce ruisseau, large de quatre mètres à peu près, et
profondément encaissé dans les berges fangeuses et accores, formait pour
notre camp une défense naturelle dans la direction de l'ennemi;
circonstance qui avait décidé Birro à choisir ce campement. Mais on
s'aperçut bientôt que le sol détrempé ne pouvait retenir les piquets de
nos tentes; Monseigneur fit mander Birro et Ymer Sahalou, et décida avec
eux de transporter le camp au-delà du ruisseau, et à l'extrémité de la
plaine, où les ondulations du terrain nous promettaient un sol plus
tenace; d'ailleurs, le passage du ruisseau, pouvait être une cause de
désordre sérieux pour nos multitudes, si elles avaient à l'effectuer le
lendemain, ayant l'ennemi en vue. On donna des ordres en conséquence, et
Monseigneur partit avec une quarantaine de cavaliers pour choisir le
nouveau campement.

Le passage du ruisseau, où nos bêtes enfonçaient jusqu'à la ventrière,
nous ayant retardés pendant plusieurs minutes, nous reprenions à peine
notre chemin, quand nous vîmes une ligne d'environ soixante cavaliers se
détacher d'un petit bois à notre gauche et avancer rapidement sur nous.
C'étaient des éclaireurs ennemis.

Nous n'étions plus à temps pour repasser le ruisseau. Un monticule sur
notre droite nous offrait une bonne position pour attendre du renfort de
notre camp, qui n'était éloigné tout au plus que de 800 mètres: mais
l'ennemi se dirigea de façon à nous en interdire l'accès. Huit des
nôtres se dévouèrent pour l'arrêter au moins quelques instants; il
détacha contre eux une quinzaine d'hommes et continua à toute bride dans
la direction du Prince. Nos huit cavaliers étaient à peine engagés, que
tous nos adversaires tournèrent bride et prirent la fuite. L'apparition
subite de plus de deux cents de nos cavaliers venait de les surprendre
autant que nous: c'était le vigilant Ymer Sahalou qui, ayant vu
l'ennemi, arrivait à point pour nous dégager. Nos adversaires, excités
par la vue du gonfanon du Dedjazmatch, étaient tellement préoccupés de
la riche proie que nous leur offrions, qu'ils ne s'aperçurent de
l'approche d'Ymer que juste à temps pour lui échapper à grand'peine et
disparaître sous bois. Encore un peu ils eussent enlevé le Dedjazmatch;
car plus de la moitié de son escorte était composée de chefs âgés,
déshabitués des coups main depuis leur accession à des postes élevés.
Nos huit cavaliers, dont le dévouement contribua pour une bonne part à
nous éviter cette disgrâce, n'eurent que deux chevaux blessés.

En accourant à notre secours. Ymer avait expédié des cavaliers pour
avertir nos picoreurs de l'approche de l'armée ennemie. Il avait
également fait prendre une tente: quatre cavaliers la portaient par les
quatre coins. À tout événement, elle fut dressée immédiatement comme
point de ralliement. Nos gens du camp nous rejoignirent pêle-mêle, et
nous ne tardâmes pas à voir un gros corps d'infanterie sur le
couronnement d'un petit deuga en face de nous: c'était la tête de
l'armée ennemie. La bataille allait être inévitable.

Heureusement le cri d'alarme des messagers d'Ymer, répété d'éminence en
éminence, avertissait nos picoreurs; ils accouraient déjà, formant sur
nos derrières de longues files ondulantes qui, d'instants en instants,
augmentaient notre nombre. On commença à former les rangs à environ 200
mètres en avant de la tente du Prince; derrière régna une confusion
inexprimable. Quant à moi, après avoir dit à mes cinq rondeliers, mes
seuls vassaux, de prendre rang où ils voudraient, je me tins près de
Monseigneur, sans autre soin que celui d'apaiser mon cheval qui
bondissait, chauvissait des oreilles et aspirait le tumulte de tous ses
nasaux.

On allait, on venait, on courait, on s'appelait; les cris, les adieux,
les lazzis, les invectives, les chants et thèmes de guerre
s'entrecroisaient de toutes parts. Les derniers venus cherchaient à qui
confier leur toge; des femmes s'agitaient en tous sens. Ici, la
concubine de quelque seigneur, assise sur un culbutis de bagages,
oubliait de voiler son joli visage contracté d'effroi.

«Ne crains rien, lui disait un soldat en passant, tu es trop belle pour
avoir choisi un imprudent.»

Une autre, se frappant la poitrine et pleurant, invoquait à haute voix
saint Georges et Notre-Dame de Bon-Secours.

Une autre, le regard fixé sur quelque bande, s'écriait: «Mon bon maître,
mon orgueil, que Dieu vous garde en ce jour; toi, Notre-Dame, protége
mon corps en lui!»

Des groupes de servantes, les poings sur les hanches, regardaient de
tous leurs yeux, défendaient contre les voleurs leurs ustensiles et
paquets; quelques-unes, gourdes en mains, offraient à boire aux
passants; d'autres, court vêtues, la toge enroulée en ceinture, allaient
se porter résolument derrière les hommes en ligne, prêtes à désaltérer
et à secourir les blessés. Des amis s'entredisaient à distance: «Bonne
journée et au revoir!»

Quelques prêtres, une petite croix de bois à la main, allaient çà et là
en marmottant des oraisons; des cavaliers s'arrêtaient, et, sans quitter
la selle, courbaient la tête, en disant:

«Père, absolvez-moi!»

Une grosse servante demanda aussi l'absolution, et, voyant qu'on la
donnait de préférence aux hommes, elle empoigna le prêtre par la toge et
lui cria sous le nez:

«Mon père, gare à vous, je vous laisse tous mes péchés sur le dos; je
vais au combat, moi!»

Plus loin, une bande de six ou sept cents rondeliers rejoignaient au pas
de course; ils posaient à terre boucliers et javelines, resserraient
leurs ceintures et ceinturons, et, alestis pour le combat, repartaient
pleins d'entrain, pour grossir le front de bataille, ayant en tête un
coryphée chantant un refrain guerrier.

Un gros homme à pied s'en allait, effaré, demandant où était son cheval.

«Mais tu es dessus, bonhomme, lui répondait-on en riant: va, va, tu l'as
bridé par la queue.»

Les goujats entassaient en monceaux les toges des combattants. Les pages
étaient partout, criaillant, observant la contenance de chacun, et
tâchant de surprendre quelque cheval ou quelque mule de selle, pour
l'enfourcher et se porter, pendant le combat, partout où il se
présenterait quelque bon coup à faire. Quelques-uns de ces enfants, la
toge enroulée autour du bras gauche en guise de bouclier, et une petite
javeline à la main, nus et grelottant, allaient se poster à
l'arrière-ligne, rappelant ainsi les habitudes des enfants de la Grèce
ancienne.

Certains rondeliers, d'une intrépidité reconnue, se rendaient à leur
poste, en se carrant et en brandissant leur javeline; d'autres s'en
allaient, chacun roulant un air guerrier qu'il interrompait pour
s'écrier:

«_Hammarr zorroff!_ Ô moi, fils de gentille mère! Voici enfin l'heure
des vrais lurons, ma seigneurie, à moi, porte haillons!»

Ou bien:

«Zorroff! Ne suis-je pas l'épervier des batailles? venez, venez, mes
vautours, vous n'attendrez pas, je vais vous faire de la nourriture.»

Ils ne reconnaissaient personne, ils n'entendaient plus, ils savouraient
déjà l'ivresse de la bataille. On frissonnait de plaisir en les voyant,
comme aussi lorsque passaient les Tacho-Negoussé, les Chalaka Beutto, et
Gouangoul-Abrouïé, Gouomté-Kassa, Hallé-Aleltou, Beutoul-Andawa,
Haïlou-Mariam, Chalaka Guebré-Mikaël, Birro Guébia, Andawa-Libo,
Tacho-Méniwabe, Gouxa Faradé et le sanguinaire Gouolemdatch, tous
cavaliers célèbres, redoutés au loin; les uns muets, livides et
sinistres sur leur selle; les autres ricanant et mâchonnant leur thème
de guerre. Tous avaient le brassard d'honneur au poignet droit;
quelques-uns portaient une pèlerine de guerre faite en crinière de lion;
d'autres s'en allaient les épaules et la poitrine nues. Les chevaux
dénotaient la résolution des maîtres. Les poétesses proclamaient ces
rudes hommes, les interpellaient et accolaient à leur épithète de
tendresse familière:

«Ô ma prunelle, disait l'une, je veux mourir d'amour pour toi; ma verve
s'épuisait, mes chants finissaient; oui, gentil fils de ma mère,
ravives-en les sources.»

Ou bien, s'adressant à son cheval:

«Va, va, mon aigle; que Dieu te renforce les ailes!»

Une autre criait:

«Enfants de la javeline, attention! je suis ici pour démêler les braves
et compter les coups!»

Ou bien, frappant vigoureusement sur l'épaule de quelque soldat à
tournure martiale, elle lui disait:

«Je suis ta soeur, moi! ton amie; ne rugis pas encore, ô mon léopard, tu
me fais peur! Cache-moi ta javeline dans les côtes d'un ennemi.»

Un trouvère chantait:

«Lâches, retirez-vous; c'est l'heure des mâles! fils de la femme,
arrière! restez aux bagages, lèchez écuelles et marmites, et ne troublez
pas le banquet des vautours, la fête des véritables fils d'hommes! Ô mes
lanceurs intrépides, mes cavaliers ailés, faites vos trouées, frayez la
route à notre seigneur et roi Guoscho; il veut passer et repasser à
travers cette peautraille là-bas; car saint Jacques lui a fait signe.
Allez, mes pourvoyeurs de chacals et d'hyènes! Courage, mes entêtés, mes
dompteurs d'hommes! Ouvrez les sources sanglantes! À vous les viandes de
choix, et vous boirez à plein hanap l'hydromel des braves!»

Quelque soldat lui criait:

«Ho! là-bas! croque-lardon, mâche-laurier, écarquille ton oeil, dresse
ta crête et regarde-moi bien; je vais te donner matière à coqueriquer
tes vers tout le reste de tes jours!»

Ou bien:

«En voilà assez; rimailleur, allumeur de combats! Vois-nous faire
seulement et garde bien les servantes!»

Le Dedjazmatch était encore assis sur son alga à la porte de la tente;
il parcourait d'un regard préoccupé les lignes de ses troupes, la
position de l'ennemi et les terrains intermédiaires. Devant lui, une
trentaine de chefs, debout, appuyés sur leurs javelines et les yeux
suspendus aux siens, attendaient ses derniers ordres. Les gouttes de
sueur qui, malgré la fraîcheur de l'air, perlaient sur son front,
donnaient à connaître sa violente contention d'esprit; néanmoins, comme
toujours, sa contenance était digne et mesurée. Ymer Sahalou vint le
prévenir que l'ennemi s'établissait en force sur notre gauche, à couvert
d'un bois; et au moment de repartir, il me fit signe d'approcher:

--Tu es seul, dit-il, viens te ranger avec moi; mais préviens
Monseigneur.

Je passai derrière l'alga; le Prince ne m'entendit pas, et je me permis
de lui toucher le coude. Il se retourna en fronçant le sourcil, mais il
me dit en souriant et avec le calme d'un entretien ordinaire:

--Non, tu resteras avec moi; n'est-ce pas le moment de me garder?

Et d'un signe de tête il congédia Ymer, qui repartit au galop en disant:
«Que Notre-Dame nous réunisse ce soir!»

Il pouvait être deux heures après midi; le soleil était radieux, le ciel
sans nuage, l'air embaumé, et la campagne toute souriante, en fête du
printemps.

Nos phalanges désormais au complet s'avancèrent en masse à une centaine
de mètres plus loin, et s'alignèrent au pied d'une montée parsemée de
buissons et de blocs de roches qui conduisait au plateau couronné par
l'armée ennemie. À mi-chemin, un large ressaut formait une plaine moitié
couverte de moissons d'orge, et bornée sur notre gauche par un petit
bois qui s'étendait jusqu'au plateau.

Monseigneur monta à cheval, et suivi seulement de son servant d'armes,
de deux autres cavaliers et de moi, il parcourut notre front de
bataille.

Ymer Sahalou commandait notre aile gauche, Birro l'aile droite et
Monseigneur le centre. Les fusiliers disposés en tirailleurs se tenaient
à une dizaine de mètres en avant du front de bandière, composé de
rondeliers, formés sur une profondeur qui variait de douze à vingt
hommes. Les cavaliers, selon la nature du terrain devant eux, se
tenaient en pelotons ou en ligne, mais sans ordre régulier; les chefs et
les notables étaient presque tous au premier rang. Notre aile gauche
comptait environ sept mille hommes; supposant que l'ennemi profiterait
du bois pour le prendre par son flanc gauche, Ymer Sahalou avait formé
son infanterie en trois corps échelonnés; les deux derniers avaient
ordre d'obliquer à gauche et de façon à s'assurer du bois, pendant
qu'avec le premier corps il irait droit à l'ennemi. Il avait massé sa
cavalerie, forte d'environ huit cents chevaux, sur sa droite, en
arrière, afin qu'elle pût au besoin appuyer notre centre, séparé de
l'aile gauche par une distance d'environ cent vingt mètres.

Notre centre était composé de deux masses profondes d'infanterie, à
environ quatre-vingts mètres l'une devant l'autre, flanquées sur la
droite d'un millier de chevaux. Une réserve d'environ six cents
fantassins et d'autant de cavaliers, sous le commandement du premier
Sénéchal, avait ordre de suivre en se maintenant à une portée de fusil.
L'aile droite, distante de notre centre d'environ trois cents mètres, se
composait d'environ cinq mille lances. Birro avait formé ses rondeliers
en un seul corps et disposé ses seize ou dix-sept cents cavaliers de
façon à en dissimuler une bonne partie derrière l'infanterie et derrière
des broussailles, où plus de quatre cents attendaient pied à terre qu'il
vînt prendre leur commandement, et tenter avec eux de tourner la gauche
ennemie. On voit que notre cavalerie de l'aile gauche, du centre et de
l'aile droite était placée de façon à agir en oblique: cette disposition
avait été prise dans la prévision que le bois permettrait à l'aile
droite ennemie une résistance tenace. En conséquence, Ymer avait ordre
de prendre l'offensive en même temps que nous, mais l'offensive prise,
de chercher seulement à se maintenir sur son terrain, pendant que toute
notre cavalerie, à l'exception de la réserve, chargerait en écharpe le
centre ennemi et sa gauche, où l'on supposait, d'après la présence des
timbaliers, que se tenait le Lidj Ilma avec l'élite de ses troupes.
J'estimai notre armée à vingt-sept mille hommes; personne, du reste, ne
s'inquiéta d'en connaître le chiffre exact. Au dire du Prince, nous
devions avoir plus de six mille cavaliers et dix-sept cents fusiliers;
quant au nombre des fantassins, il n'avait pas de données plus certaines
que les miennes.

Le Dedjazmatch passa rapidement sur le front de bataille, en faisant de
brèves recommandations, et saluant amicalement quelques hommes d'élite.
Nous trouvâmes Ymer Sahalou gai et expansif; Birro, lui, était en
colère; c'est à peine s'il fit accueil à son père. Le Dedjazmatch se
plaça ensuite entre les deux corps du centre, où l'attendaient ses
timbaliers et trois cents cavaliers environ, chargés de veiller sur sa
personne.

Les fusiliers, entremêlés de rondeliers, s'avancèrent en tirailleurs sur
toute la ligne; les fusiliers et escarmoucheurs ennemis se détachèrent à
leur rencontre, ce qui indiquait qu'Ilma descendrait au devant de nous.
La plaine intermédiaire allait donc nous servir de champ de bataille.

Un long et formidable cri, monotone et triste, s'élevant à notre aile
gauche, gagna de proche en proche toute notre armée: c'était
l'invocation que les Gojamites adressent ordinairement à Dieu à
l'instant du combat, et qui consiste en ces mots: «_Dieu!
pardonnez-nous, Christ!_» prononcés avec un accent très-prolongé sur la
dernière syllabe des mots qui signifient _Dieu_ et _Christ_. Cette
supplique mâle et plaintive tout ensemble, ondula une deuxième et une
troisième fois sur tous les rangs, comme ces sinistres mugissements qui
précèdent la tempête. Sur un signe du Prince, on battit la charge et
l'armée partit au pas gymnastique.

Les masses ennemies, qui s'étaient formées derrière la cime de deuga,
nous apparurent tout à coup sombres, profondes et scintillantes de fer;
elles se déployèrent sur les pentes qui menaient à nous. L'aile droite
formée d'une masse d'infanterie, suivie d'un corps de cavalerie,
descendait le long de la lisière du bois; elle paraissait n'être pas
supérieure en nombre aux troupes d'Ymer, mais son aile gauche, presque
entièrement composée d'infanterie, était numériquement très-supérieure à
notre aile droite, et la dépassait de beaucoup par l'étendue de son
front. Son centre, formé comme le nôtre eu deux corps l'un devant
l'autre, et flanqué de cavalerie des deux côtés, dévalait à notre
rencontre en nombre si grand et avec un entrain et un ordre tels, que la
résolution de nos gens parut un instant refroidie.

Monseigneur demanda son bouclier et débita son thème de guerre, à peu
près en ces termes:

--Courage! Me voici! c'est moi qui suis Guoscho, le fils de Zaoudé,
l'enfant du père d'Ipsa! Allez! Allez! Cette journée est à moi! À moi,
Guoscho, fils d'une lignée de rois! Guoscho le descendant de David,
Guoscho le véritable dominateur! Zorroff Guoscho, le fils de ses
oeuvres! Le Prince soldat! Confiance, mes enfants! Ils viennent, ils
sont à nous, ils nous appartiennent, car je suis ici, et qu'est-ce pour
moi qu'un ennemi pareil? Ne suis-je pas celui que je suis? La fortune
est mon cheval de combat! Zorroff Guoscho, le généreux, le prodigue, le
vainqueur! Les obstacles reculent devant lui! Il est haut comme les
précipices, il s'avance comme une montagne, il nivelle tout! Qui
arrêtera Guoscho, fils de Zaoudé? J'envoie mes ennemis aux abîmes!
Hammar Zorroff! Les mêlées me nomment leur père et je les caresse comme
mes enfants, car je suis le Guoscho, le vrai seigneur des batailles!
Marchez donc, marchez! marchez!

Les trois cents cavaliers qui entouraient le Prince débitaient eux aussi
leurs thèmes de guerre; les chevaux ne se possédaient plus, et
l'infanterie poussait à intercadences régulières un long cri caverneux.
Ce mugissement intermittent, sortant avec ensemble de milliers de
poitrines, la batterie veloutée des timbales et les notes soutenues et
vibrantes des trompettes formaient une ouverture de combat la plus
imposante qu'on puisse imaginer.

Les masses ennemies dévalaient encore la descente, lorsque nous
abordâmes la plaine intermédiaire, où les tirailleurs d'Ilma
escarmouchaient contre les nôtres; la fusillade pétillait sur toute la
ligne. Quelques instants encore, et un cri immense, irrésistible, parti
de toutes les poitrines, sembla confondre le ciel et la terre: c'étaient
les deux armées qui s'entrechoquaient.

Tout d'abord, un flottement se manifesta dans notre centre, à droite; le
Prince s'y précipita, contint le fléchissement et poussa vigoureusement
le deuxième corps dans la mêlée. Je me trouvai dans le centre ennemi que
commandait le Lidj Ilma. Sa mine distinguée, sa jeunesse, son bouclier
rutilant de vermeil le faisaient reconnaître; il avait l'air attéré et
comme déjà frappé de défaite. Je lui criai: _Aïzo!_ espèce
d'encouragement et d'aman que les soldats donnent pendant le combat pour
rassurer un vaincu, et il me regardait avec stupeur, lorsqu'un de nos
cavaliers lui cria en se précipitant sur lui: «Qu'il se rende! qu'il se
rende!» Et le jeune prince se découvrit en renversant son bouclier,
indiquant ainsi qu'il se rendait.

Le centre ennemi se débattit encore, mais se morcela devant les nôtres.
À notre aile droite, un instant enveloppée, l'infanterie compacte de
Birro se maintenait solidement, et Birro lui-même, à la tête de ses
cavaliers, prenait l'ennemi en flanc et le refoulait. Notre aile gauche
rompue cédait à une charge impétueuse exécutée par un millier environ de
cavaliers; mais ceux-ci voyant que le centre de leur propre armée ne
tenait plus, tournèrent bride et s'enfuirent en culbutant les rangs de
leur infanterie. On se bataillait encore par ci, par là, mais notre
victoire était désormais assurée. Les fuyards tâchaient de regagner les
hauteurs d'où ils étaient descendus en ordre si imposant, et nos
cavaliers commençaient la poursuite. Je pense qu'au centre, la mêlée
n'avait pas duré plus de dix minutes.

Je retrouvai le Dedjazmatch; son escorte n'était plus que de huit
cavaliers: tout le reste s'était dispersé pour courir après le butin et
les fuyards. Le Prince allait au pas; son cheval était pantelant. Quant
à lui, la javeline sur l'épaule et le maintien toujours calme et haut,
il arrêtait les violences désormais inutiles de ses soldats vainqueurs.

--Déjà fini? lui dis-je; Monseigneur est le bien venu à son succès!

À cette formule consacrée, il répondit selon l'usage:

--Amen; c'est par ton Dieu!

Il venait de croiser le Lidj Ilma qu'on emmenait prisonnier, et il lui
avait donné l'aman, assurance qui prenait une autre valeur dans sa
bouche que dans la mienne. Nous trouvâmes un détachement ennemi
d'environ cent trente rondeliers qui se rendirent prisonniers au
Dedjazmatch, et un de nos cavaliers fut détaché pour les escorter
jusqu'au camp. Plus loin, un homme à cheveux blancs, sans armes et
courant effaré, vint s'incliner devant le Prince qui, reconnaissant en
lui le Chalaka Tedjaubasse, un des chefs les plus importants de la
maison de Conefo, le rassura par la formule d'usage: «Heureusement, Dieu
t'a sauvé, mon frère!» Quelques années auparavant, le Dedjazmatch,
réfugié à la cour du Dedjadj Conefo, avait contracté des obligations
envers ce Chalaka, qui, avant la bataille, avait un instant laissé
espérer à Birro qu'il se joindrait à lui.

--Que Monseigneur me protége à cette heure, dit-il, car je dois avoir
bien des ennemis. «Aïzo! lui dit le Prince; tiens-toi auprès de nous
jusqu'au camp.»

Birro survint; il était seul et il se mit à galoper en rond devant nous,
en criant:

--Birro! Birro! l'esclave de Guoscho! Birro, le père de Dempto! de
l'isabelle!

Le teint assombri, les lèvres desséchées, la voix cassée, il paraissait
harassé, et il avait l'air d'un criminel. Son bouclier pendait à
l'arçon; sa lourde javeline était tortuée et sanglante, et sa ceinture
également souillée de sang; sa cotte d'armes de mousseline blanche,
toute déchirée, se collait en pandeloques sur les flancs de Dempto
couvert de boue et d'écume. Comme Monseigneur ne ralentissait pas son
allure, Birro lui dit précipitamment, en guise de thème de guerre:

--Monseigneur, voilà comme tes ennemis sont traités par moi, Birro, ton
fils, ton soldat, ton bras, ta javeline! Rappelle-toi que tant que la
poussière n'aura pas recouvert mon corps, tant que Birro sera au soleil,
il en sera, comme tu vois, de tous ceux qui voudront s'élever contre mon
père.

Puis, décrochant son bouclier et s'inclinant jusqu'à l'arçon:

--Monseigneur est le bien venu à la victoire, dit-il.

--Amen! Heureusement, Dieu l'a protégé.

En nous quittant, Birro reconnaissant le Chalaka Tedjaubasse qui nous
suivait péniblement à distance, lui cria:

--Ah! roncin, toi aussi, tu as voulu trahir tes maîtres!

J'eus à peine le temps de prévenir Monseigneur; en deux bonds, il fut
auprès de son fils, qui, le bras levé, allait fendre la tête de
Tedjaubasse.

--Par ma mort! Birro, laisse donc. Tuer un vieillard!

Et Birro s'en alla grommelant:

--Voilà bien mon père! Indulger un vieux fripier d'intrigues comme ça!

Le Dedjazmatch fit monter le Chalaka sur un des chevaux d'escorte, et le
pauvre homme, dont la contenance, dans cette extrémité, avait été
très-digne, put se tenir à portée de son protecteur.

Cependant, les derniers tumultes qui accompagnent l'agonie d'une
bataille s'apaisaient. Nos hommes, chargés de butin, descendaient du
plateau, poussant devant eux les servantes et les serviteurs de
l'ennemi, et l'on emportait nos blessés et nos morts dans la direction
du camp qui nous attendait dans la plaine subjacente. En traversant un
champ d'orge, nous vîmes sur les épis foulés un blessé couché au milieu
de cadavres.

C'était un bel homme dans la force de l'âge; une blessure à la poitrine
et une affreuse mutilation le retenaient à terre. Il se releva avec
effort sur son coude, et s'écria:

--Monseigneur! Que Monseigneur ne passe pas sans s'attrister sur moi! Je
suis un de ses hommes, un de ses bons liges. Qu'il voie plutôt: j'ai
donné mon corps pour lui, et mon âme s'en va. Que Monseigneur entende ce
que j'ai à dire, au nom de saint Michel et de Notre-Dame!

--Il n'a donc personne pour le relever! dit le Dedjazmatch.

Et il continua son chemin.

Le mourant voyant son seigneur passer sans l'écouter, nous enveloppa
tous d'un regard effaré; ses lèvres remuèrent encore, mais on ne
l'entendit plus.

Des nuages noirs s'entassaient dans le ciel. En approchant du camp, nous
rencontrâmes des troupes de femmes montant au champ de bataille pour
s'enquérir de ceux qui leur étaient chers. À la vue du Prince, elles
poussaient des cris de joie et agitaient les pans de leurs toges,
rappelant l'orarium ou mouchoir que les Romaines agitaient en signe
d'applaudissements; elles nous entouraient, embrassaient nos genoux ou
enlaçaient de leurs bras le cou de nos chevaux.

Notre camp n'était encore indiqué que par les bagages; la tente du
Prince, la seule dressée, fut bientôt envahie par des hommes de tous les
rangs, venus pour partager la joie de leur maître. Nous apprîmes
qu'aucun de nos hommes de marque n'était mort et que nos pertes étaient
insignifiantes. Beaucoup de chefs ennemis étaient prisonniers; le Lidj
Mokouannen, qui commandait l'aile gauche ennemie, avait pu gagner le
large, mais il était poursuivi de près par les cavaliers de Birro. Rien
ne troublait donc l'allégresse de notre victoire.

Bientôt éclata un violent orage; les coups de tonnerre se succédaient
rapidement, et la pluie transperça la tente. Un des assistants déploya
sa toge, et quatre soldats la tinrent comme un tendelet au dessus du
Prince. Le Lidj Ilma fut amené devant nous.

--Dieu t'a heureusement sauvé, mon fils, lui dit le Dedjazmatch. Il le
baisa et le fit asseoir auprès de lui. Ce pauvre jeune homme était
encore tout interdit et palpitant. Monseigneur lui dit en me désignant:

--C'est Mikaël; connais-le. C'est mon fils et mon meilleur ami: tu en
feras ton ami aussi.

Mais comme le prisonnier ne cessait de me considérer avec une aversion
manifeste, je sortis pour le mettre à son aise et aussi pour revoir mes
amis. La boue étant intolérable, j'allai m'asseoir sur mes bagages. De
mes cinq soldats, trois ayant été heureux à la bataille, il fallut
écouter successivement leurs thèmes de guerre. Ils me dirent qu'ils
avaient fait merveille et qu'ils accompliraient des prodiges à la
première occasion. Il est d'usage qu'à tous les degrés de la hiérarchie,
un lige fasse hommage à son seigneur de ses succès militaires. J'eus
ainsi la gloire de confirmer mes trois hommes dans la possession de
quelques loques, boucliers, sabres et javelines pris à l'ennemi. Sur
leur ordre, les prisonniers qu'ils avaient faits s'inclinèrent en
grelottant, et selon l'usage je dis: «Aïzo» aux uns et aux autres. Ce
mot dont l'emploi est multiple, signifiait pour les prisonniers qu'ils
étaient désormais en sûreté, et pour leurs loquaces capteurs que je les
encourageais à continuer leurs prouesses. Il fallut ensuite écouter
thème de guerre sur thème de guerre, que des clients, des amis ou ceux
qui cherchaient à le devenir venaient débiter devant moi, en me faisant
aussi hommage de leurs succès: démarche regardée comme un honneur rendu
à celui qu'on traite ainsi à l'égal de son propre Seigneur. Un de mes
hommes prétendait avoir pris à l'aile gauche trois fusiliers, mais
Ymer-Sahalou les lui avait enlevés, disait-il. De pareils faits se
présentent fréquemment: les armes à feu prises à l'ennemi revenant de
droit au Prince, les chefs surtout mettent de l'émulation à lui en
rapporter le plus possible. J'allai donc à la recherche d'Ymer. Il
était, lui aussi, assis sur des paquets, en plein air, se réjouissant au
milieu de son monde; il avait fait à lui seul plus de deux cents
prisonniers. Je mis tous les ménagements possibles à lui dire le motif
de ma visite; mon soldat, lui, enhardi par ma présence, parla haut et
dur: Ymer se défendit de l'avoir jamais vu; mon homme offrit de lui
déférer le serment, mais je crus bien faire de me désister en son nom.
Pour effacer l'impression que pouvait m'avoir laissée ce litige, Ymer
eut la bonté de m'envoyer, bientôt après, un message bienveillant et
deux belles carabines ornées d'incrustations en or, pour me prouver,
disait-il, qu'en tout cas, la cupidité ne l'aurait pas incité à agir
comme le disait mon soldat. Je renvoyai ce présent avec une réponse
faite pour dissiper tout nuage entre nous.

Cependant la pluie menaçait encore, l'eau ruisselait de tous côtés et
les boues étaient telles qu'on ne pouvait allumer les feux. On se décida
à se transporter à un kilomètre environ sur les terrains ondulés où
Monseigneur avait eu l'intention d'établir notre camp, lorsque l'ennemi
nous était subitement apparu.

Nous y arrivâmes à la nuit tombante: à peine quelques chefs purent-ils
faire dresser leurs tentes; les soldats ne purent se hutter. La pluie
recommença et persista jusqu'à l'avant-jour. La nécessité de surveiller
les prisonniers fit que presque tout le monde resta les armes à la main;
ceux qui avaient à garder des chefs importants les attachaient au moyen
de leur ceinture; chacun dut tenir son cheval par sa longe; personne
n'avait eu le temps de manger et beaucoup étaient à jeun depuis la
veille. Néanmoins, l'entrain des soldats ne se démentit pas; la pluie,
la froidure, l'obscurité, la fatigue et la faim réunies ne purent
dompter leur gaieté. On se serrait les uns contre les autres, en
s'abritant de son bouclier ou de quelque ustensile de campement, et les
passe-temps les plus variés se succédèrent sans interruption: des
cavaliers revenaient par petites troupes de la poursuite des fuyards: on
les bernait au passage; le Lidj Mokouannen fut ramené vers le milieu de
la nuit. Ceux qui avaient perdu leur servante, leur femme, leur cheval
ou leur âne, circulaient en proclamant leur signalement et terminaient
leur criée par une malédiction pour ceux qui, pouvant donner des
renseignements, ne les donneraient pas. Ces appels provoquaient des
facéties et brocards.

L'un entonnait un chant militaire, un autre le parodiait. Ici, deux amis
simulant une querelle se galvaudaient au milieu des rires; là, quelque
boute-entrain, recourant à cette source éternelle de comédie,
improvisait un oariste où il donnait le beau rôle au mari. Les femmes
réclamaient de tous côtés, les hommes soutenaient leur champion, des
bordées de paroles s'ensuivaient, et, soit dit à l'honneur des
Éthiopiennes, les servantes même les mieux languées se taisaient
confuses devant la faconde de leurs adversaires. Les redoublements de la
pluie formaient comme les intermèdes de ces saynètes conduites avec une
verve grossière parfois et parfois aussi du meilleur comique. Tant est
que cette nuit incommode, mais doublée d'une victoire, passa légèrement
sur nous; seulement, de loin en loin, on entendait les sinistres
ricanements des hyènes qui se repaissaient sur le champ de bataille.

Le soleil se leva sans nuage; on se réchauffa, on se détendit un peu, et
chacun fit l'inventaire de ses comestibles; la plupart les partagèrent
avec leurs prisonniers. Les pâtureurs, munis de leur lopin de
nourriture, nous débarrassèrent de tous les animaux; les bûcherons et
les coupeurs d'herbe partirent dans toutes les directions; les hommes de
corvée allèrent à la recherche des matériaux pour les huttes, et bientôt
elles s'élevèrent partout selon l'ordre accoutumé de nos campements.

Dès ce moment, le démon de la chicane sembla régner. De tous côtés, des
plaideurs, debout et la toge drapée comme en présence du souverain,
avocassaient chaleureusement devant des hommes assis en demi-cercle et
formant les plaids. Un soldat faisant fonctions d'huissier, se tenait
entre les parties, réglait leurs plaidoiries, introduisait les témoins,
recueillait les jugements des assesseurs, faisait la police de
l'audience, et, en cas d'appel, conduisait immédiatement les plaideurs
en cour supérieure.

De nombreux auditeurs se pressaient avidement à ces plaids qui, à juste
titre, intéressent si fort les Éthiopiens. Les questions débattues
étaient palpitantes; c'était le contentieux de la bataille qu'on
s'empressait de régler avant le renvoi des prisonniers, dont les
témoignages sont souvent nécessaires.

Dans les batailles entre chrétiens, les Éthiopiens n'ayant pour se
reconnaître ni uniforme, ni armement distinct, il leur arrive
quelquefois de prendre des ennemis pour des gens de leur propre parti;
mais bien plus souvent, des soldats revenant bredouille et voyant passer
un des leurs avec une prise, feignent de se méprendre et lui enlèvent
butin et prisonniers. Ces _arracheurs_, comme on les appelle, donnent
lieu parfois à des collisions déplorables: de part et d'autre, les
camarades accourent, on se blesse, on se tue, et les procès criminels
surgissent ainsi de la victoire. De plus, comme à l'exception des armes
à feu, du parasol, du gonfanon et des timbales de l'ennemi, qui
reviennent de droit au chef de l'armée, tout soldat devient sauf la
confirmation de son seigneur, le propriétaire légitime de tout ce dont
il s'empare, le dépouillement de toute une armée ne s'effectue pas sans
fournir des sujets de litige.

D'après la coutume, l'éléphant, le lion, le buffle ou tout autre animal,
tué à la chasse, appartient à celui qui en a tiré le premier sang. Il en
est de même au combat entre hommes. Si un ennemi est blessé par
plusieurs, sa personne et son équipement reviennent à celui qui l'a
blessé le premier, lui ou son cheval. Si l'on frappe le cavalier de
façon à ce qu'il vide la selle, son cheval appartient au premier qui le
saisit, à moins que le sang du blessé ne soit marqué sur le cheval ou le
harnais, auquel cas le cheval devient la propriété de l'auteur de la
blessure. Il est arrivé qu'un prisonnier sans blessure ait demandé qu'on
lui fit une légère écorchure, afin de rendre sa prise indiscutable.
Celui qui s'empare des timbales, ordinairement au nombre de
quarante-quatre, sanglées sur vingt-deux mules qui portent autant de
timbaliers en croupe, doit piquer la timbale maîtresse, et pour plus de
sûreté la mule qui la porte; les équipages, les mules et les timbaliers
deviennent alors sa propriété, jusqu'au moment où il aura l'honneur de
les remettre au chef de l'armée. Le picoreur qui s'empare de plusieurs
têtes de bétail doit piquer un des animaux, de façon à ce que le sang
paraisse: ce sang protége légalement toute sa prise contre les
prétentions éventuelles des survenants. De plus, l'habitude d'énumérer
ses prouesses dans un thème de guerre et la grande importance qu'on
attache au droit de s'appliquer les épithètes honorifiques de _Nekaïe_,
_Zorroff_, _Hammar Zorroff_ et autres, indiquant le nombre de javelines
qu'on a reçues de l'ennemi, font que chacun cherche à rendre
incontestables ses faits de guerre, et, à cet effet, le témoignage des
prisonniers devient souvent nécessaire.

Quant à ceux-ci, leur position extra-légale n'est que momentanée. Avant
même la publication du ban qui les libère, ils rentrent dans le droit
commun: ils peuvent intenter contre leurs vainqueurs une action
criminelle, et dans bien des cas même une action civile; seulement,
l'action doit être patronée par quelqu'un faisant partie du camp
vainqueur, et le respect du droit est tel que nul ne se refuse à
accorder ce patronage.

Comme on l'a vu, tout combattant doit rendre compte à son seigneur
direct de son butin et de ses prisonniers; c'est dans cet esprit qu'il
lui en fait hommage publiquement, en lui débitant son thème de guerre.
S'il a fait prisonnier un homme de marque, il le remet à son seigneur,
qui à son tour en doit compte à son chef; et si les dépouilles sont trop
disproportionnées à la condition du capteur, le seigneur lui donne en
échange une gratification conforme à sa position. Détourner ou céler les
personnes ou les valeurs quelconques prises à l'ennemi, constitue un
acte de félonie. Si un prisonnier est accusé d'un crime ou d'un délit
antérieur à la bataille, l'accusateur donne connaissance au capteur,
devant témoin, de son accusation; et si le prisonnier parvient à
s'échapper, le capteur encourt personnellement la peine qu'entraîne le
crime commis, fût-ce un meurtre. Le prisonnier ainsi accusé doit passer
de mains en mains jusqu'au seigneur dont la juridiction est compétente.
Enfin, celui qui relâche un prisonnier avant d'y être autorisé par le
ban du chef d'armée, commet une félonie et peut être rendu responsable
de tous les méfaits attribués au fugitif.

La coutume tolère la mise à rançon d'un prisonnier, et à cette fin
l'emploi même de la torture: mais les moeurs atténuent cette rigueur, au
point qu'il est rare qu'on y ait recours, si ce n'est lorsque le
prisonnier se trouve dans un cas exceptionnel et aggravant. Si parmi les
prisonniers il se trouve des transfuges, les hommes de marque sont
condamnés, selon les cas, à avoir le pied ou le poignet coupé, ou à
payer une rançon et quelquefois à subir auparavant la peine du fouet, ou
bien encore à la détention. Quant aux transfuges de peu d'importance, on
les relâche, à moins toutefois que leur désertion n'ait été accompagnée
de circonstances particulières. Le chef de l'armée désigne les
prisonniers qu'il veut garder; les autres sont renvoyés dans les
vingt-quatre heures: l'usage est de ne leur laisser que la culotte et le
cordon de soie, signe de leur baptême. Il arrive quelquefois qu'un
soldat est assez âpre pour échanger sa vieille culotte contre celle d'un
prisonnier; mais un pareil acte l'expose aux injures de ses camarades.
La fortune la plus inconstante est souvent celle qui pervertît le moins.
Les soldats éthiopiens sont convaincus de la versatilité des positions,
et cette croyance contribue à les moraliser jusque dans l'ivresse de la
victoire, et à les rendre cléments envers les vaincus. La fréquence même
de leurs guerres, presque toutes intestines, en atténue les rigueurs. Un
parent, un ami ou un ami de leurs amis peut leur tomber sous la main, et
un acte gratuitement sanguinaire amènerait des vengeances. On voit des
vainqueurs et des vaincus se reconnaître, s'embrasser, s'informer avec
sollicitude de leurs récents adversaires ou s'interposer auprès d'un
compagnon afin d'améliorer le sort de quelque ami. Des seigneurs et même
des soldats pauvres renvoient quelquefois de nombreux prisonniers sans
toucher à leurs vêtements, à leurs montures et même à leurs armes. D'un
autre côté, si ces jours mettent souvent en lumière de nobles
sentiments, quelques hommes de guerre de tous les rangs usent
brutalement et dans toute leur étendue des droits du plus fort.

Nos prisonniers, dont le nombre dépassait 30,000, ayant pris la
permission de leurs capteurs, circulaient librement dans le camp, se
cherchaient entre eux, se racontaient leurs aventures ou causaient
familièrement avec les nôtres, qui, de leur côté, se montraient pleins
d'égards. L'ignorance où les hommes vivent les uns des autres fait le
plus souvent les premiers frais de leur hostilité. Il n'est tel que de
pratiquer les gens, de s'entre-mesurer: toute science conduit à quelque
forme de l'amour.

Nous nous fîmes raconter par les prisonniers ce qui s'était passé chez
eux avant la bataille. Sachant que nous étions campés près de Konzoula,
avec l'intention de les attaquer le samedi, ils s'étaient imaginé que le
choix de ce jour dépendait de quelque incantation dont j'étais l'auteur,
et, pour tâcher de nous surprendre et de contrecarrer mes maléfices, ils
avaient résolu au dernier moment de nous livrer bataille le vendredi. À
cet effet, ils s'étaient portés à Konzoula, comptant y laisser leurs
bagages et nous assaillir avec toutes leurs forces. Enorgueillis du
reste par leur supériorité numérique et le prestige militaire qu'ils
exerçaient, ils n'avaient pas douté de la victoire. Leur irritation
contre nous était telle, qu'ils étaient convenus de ne faire quartier
qu'à un petit nombre, et, dans ce but, ils avaient mis un signe
distinctif à leurs fourreaux de sabre, afin de se reconnaître plus
sûrement dans la mêlée. Surpris autant que nous de nous rencontrer à
Konzoula, ils furent obligés d'accepter le combat avant l'arrivée de
leur arrière-garde, forte de 4,000 hommes.

Les prisonniers nous donnèrent également la raison de l'empressement
extraordinaire que, depuis la veille, ils mettaient à me voir. Je
passais à leurs yeux pour un magicien sans pareil: mes sortiléges
avaient suspendu la crue de l'Abbaïe lors de notre retour de chez les
Gallas; le pleur commencé lors de la maladie de la Waïzoro Sahalou, et
dispersé par mon ordre, faisait dire aux nouvellistes que, revenant de
la chasse au sanglier quand on portait la princesse en terre, j'avais
arrêté le convoi et ressuscité la morte; c'était moi enfin qui avais
déterminé Monseigneur à accepter l'investiture du Dambya, en consultant
la clavicule de Salomon, et en garantissant la victoire au moyen de mes
manoeuvres cacodémonologiques. Le Lidj Ilma ayant promis une grosse
récompense à qui le déferait de moi, plusieurs fusiliers et cavaliers de
renom s'étaient chargés publiquement de le satisfaire: entre autres un
centenier des fusiliers de sa garde, qui déjouerait, disait-il, tous mes
maléfices, en faisant le signe de la croix sur la balle qu'il mettrait
dans son infaillible carabine; et il s'engageait, s'il me manquait, à
revêtir, un jour de festin, la tunique d'une servante de cuisine et à
porter un plat sur la table de son maître. Ma bonne fortune m'avait fait
rencontrer ce centenier à la fin de la mêlée, au moment où un des nôtres
allait l'achever d'un second coup de sabre; j'avais jeté mon cheval
entre les deux et contraint notre soldat à l'emmener prisonnier. Il
devint un de mes clients les plus assidus, et je le fis placer
honorablement dans la maison de Monseigneur. Il se fit bravement tuer à
son service. Quelque temps après la journée de Konzoula, on racontait
encore dans le Dambya qu'un instant avant la bataille j'étais passé, en
compagnie de Monseigneur, sur le front de l'armée, une torche allumée
dans chaque main, en annonçant que j'allais charger en tête, et que, si
celle de la main droite s'éteignait, notre victoire serait péniblement
acquise et l'on devrait se maintenir les uns contre les autres, jusqu'à
ce que ceux qui étaient décrétés de mort parmi nous eussent accompli
leur destin; que si, au contraire, celle de gauche s'éteignait, il
fallait s'empresser d'avancer, afin que pas un de nos ennemis ne pût
nous échapper. Ces bruits étaient loin de trouver créance auprès de tout
le monde, et cependant chacun les répétait. Il ne faudrait pas conclure
de là à la crédulité excessive et au peu d'intelligence des Éthiopiens;
en tous pays, les propositions les plus incroyables s'accréditent
aisément, pour un temps du moins. Du reste, ma participation aux
événements quotidiens de la politique du pays et la position que le
Dedjazmatch me faisait à sa cour allaient me faire connaître plus
exactement, surtout en Gojam et dans les provinces environnantes; et
comme c'est souvent sur les pas de l'erreur que la vérité fait son
chemin dans le monde, il était assez naturel que la notoriété dont
j'allais être l'objet commençât ainsi un peu à rebours de la vérité. Mes
amis s'égayèrent beaucoup du caractère fabuleux qu'on m'attribuait et
qui m'expliqua du reste le sentiment d'aversion que le Lidj Ilma avait
manifesté en me voyant.

Un timbalier proclama l'ordre de relâcher les prisonniers, à l'exception
d'un très-petit nombre de notables, dont le Prince et son fils jugèrent
opportun de s'assurer. Ces malheureux s'assemblèrent par petites troupes
aux abords du camp, selon la direction qu'ils avaient à prendre pour
rentrer chez eux; ils étaient, comme ils le disent eux-mêmes, équipés en
tueurs de serpents, c'est-à-dire un bâton à la main et sans autre
vêtement que leur petite culotte et leur cordon de chrétienté; pour se
garantir du soleil et des mouches, plusieurs se couvraient de
feuillages. Comme d'ordinaire, beaucoup s'enrôlèrent chez nous; d'autres
restèrent chez des parents ou des amis qu'ils avaient dans notre camp,
en attendant un jour plus propice pour regagner leurs quartiers; car
lorsque deux armées ennemies se rapprochent, les paysans se réunissent
en armes pour garder les passages, et ils se vengent cruellement
quelquefois des exactions qu'ils ont subies la veille. Les Éthiopiens
sont d'ailleurs très-curieux, et les paysans les plus inoffensifs
guetteront également les fuyards, souvent même les hébergeront, pour le
seul plaisir d'entendre le récit de la bataille.

Dans les annales éthiopiennes, Konzoula figure parmi les batailles peu
meurtrières: on évalua nos pertes à environ 200 hommes tués; on disait
que l'ennemi avait dû laisser 500 hommes sur le champ de bataille, mais
on pensait que nos cavaliers avaient tué un nombre égal de fuyards.

Après souper, vers neuf ou dix heures du soir, le Prince se fit amener
les deux fils de Conefo. Il les laissa debout et leur dit:

--C'est vous, mes enfants, qui vous êtes fait cette triste situation, et
qui de plus m'avez réduit à en être l'instrument. N'attribuez donc pas à
ma rigueur le sort que vous subissez. La politique du Ras, l'attitude
passive du Dedjadj Oubié, uni d'intérêt pourtant avec votre maison,
m'ont forcé de recueillir l'héritage de votre père, que vous étiez
insuffisants à défendre. J'ai cherché à vous faire comprendre les
exigences de nos positions et le meilleur moyen de les concilier; mais
vous avez préféré, à ma sollicitude paternelle pour vous, les
instigations ambitieuses de vos coupables conseillers. Les mêmes raisons
qui m'ont contraint à me porter contre vous m'obligent à m'assurer de
vos personnes jusqu'au jour, prochain sans doute, où vous reprendrez une
position digne de votre naissance. Si le Ras refuse de vous pourvoir,
vous grandirez dans ma maison, avec Tessemma, car vous êtes comme des
fils pour moi aux yeux de toute l'Éthiopie. Le jour où je me suis décidé
à accepter pour Birro le gouvernement du Dambya, j'ai dû prévoir ce
moment pénible, et si je rappelle vos fautes, c'est pour vous dire que
je vous pardonne, et que nul plus que moi ne s'efforcera de rétablir
votre fortune. Avant d'avoir atteint âge d'homme, vous en subissez les
rigueurs, mais mon affection pour vous saura les adoucir; montrez
néanmoins, par votre contenance, que vous êtes les dignes fils de
Conefo, et vos fers seront légers à porter.

Sur un signe du Prince, on fit entrer un forgeron. Les chaînes qu'il
tenait sous sa toge grincèrent; les deux frères s'entre-aidèrent du
regard et baissèrent la tête, le Lidj Mokouannen l'oeil sec, et le Lidj
Ilma, tout gonflé de larmes. On les fit asseoir par terre, et on leur
fixa à chacun une chaîne au poignet droit. Les assistants étaient
touchés de compassion, et, l'opération terminée, ils dirent l'un après
l'autre aux captifs: «Seigneurs, que Dieu délie vos chaînes!» formule
habituellement usitée en abordant ou en quittant un homme enchaîné. Deux
notables chargés de la garde des deux frères, les emmenèrent, et le
Prince et ses familiers prolongèrent la veillée, mais sans reprendre
leur gaîté habituelle.

En Éthiopie, la détention permanente n'est appliquée qu'aux crimes ou
délits politiques; dans presque tous les autres cas, elle n'est que
préventive. Comme l'obligation d'arrêter un criminel incombe à tout
citoyen; que le droit de juger au civil peut être attribué à presque
tous; que l'homme de guerre, investi de préférence de ce droit, est
sujet à des déplacements fréquents; de plus, comme les bâtiments sont
trop peu solides pour résister à la moindre tentative d'évasion, on a
pourvu à cet état de choses par l'usage d'emmenoter le prisonnier et de
le garder à vue ou de le lier à un gardien, la relégation proprement
dite n'existe pas. Une chaîne longue de deux coudées environ, terminée à
chaque extrémité par un fort anneau, est fixée par un bout au poignet
droit du prisonnier et par l'autre au poignet gauche de son gardien.
Cette espèce de prison vivante et ambulante a l'avantage de soustraire
le prisonnier, s'il est coupable, à un isolement dépravant; et s'il est
innocent, elle le soumet à une position fâcheuse, il est vrai, mais qui
ne porte à sa dignité qu'une atteinte légère. Le captif volontaire
vivant à côté d'un coupable, l'empêche de se confirmer dans sa
perversité, et contribue à faire germer en lui le repentir ou le
remords. Le prévenu éprouve d'ailleurs une difficulté plus grande à
dissimuler sa faute, et quelle que soit son irritation contre un homme
ou contre la société, elle tend à s'adoucir par le contact avec ses
concitoyens. Un homme enchaîné attire l'attention de tous; chacun
s'informe de la cause de son arrestation, on s'approche de lui, on le
questionne en tout sens; avant de figurer devant la justice, il subit
ainsi comme une instruction permanente dont il lui est bien difficile
d'éluder la clairvoyance; car comme toute maladie violente, le mensonge
a ses trèves et ne saurait empêcher complètement la vérité de
transparaître. Ceux qui le fréquentent apprennent l'indulgence et la
pitié pour celui qui a failli et comment la plus légère déviation du
bien peut conduire insensiblement aux plus grands écarts. On voit
souvent un coupable pleurer en écoutant ses consolateurs, et ceux-ci se
retirer en disant: «Ô évolutions de la conduite humaine! Que Dieu nous
épargne l'épreuve des positions difficiles!» Les détenus politiques
qu'un Dedjazmatch a l'intention de recevoir à résipiscence sont gardés à
tour de rôle par les chefs de confiance, à la table desquels ils sont
presque toujours admis. Souvent il arrive que ces gardiens obtiennent la
libération du prisonnier en se portant caution pour lui. Quant à ceux
dont la captivité doit être prolongée indéfiniment, ils sont relégués
dans un montfort ou autre lieu fortifié par la nature, où il est rare
qu'on leur refuse de faire venir auprès d'eux leur femme, leurs enfants
en bas âge et quelques serviteurs; en ce cas, ils demandent
ordinairement à ce qu'on remplace leur compagnon de chaîne par des fers
aux pieds. Il n'est pas rare que les prisonniers s'échappent des mains
des seigneurs et même des montforts les mieux gardés. Il semble que,
même du temps des empereurs, il n'ait jamais existé de prison proprement
dite, autre que les montforts; de même que dans l'antiquité, quoique les
grandes maisons aient encore leur ergastule ou cachot pour les esclaves
et pour les enfants.

Le Prince se fit remettre les armes et le cheval du Lidj Ilma, et il
promit au capteur une investiture en Damote. Les timbales de Conefo,
placées à l'aile gauche ennemie, avaient été prises par le Dedjadj
Birro, car depuis son investiture du Dambya, on lui donnait ce titre;
son père les lui demanda pour le Dedjadj Baria, de l'Agaw-Médir, auquel
il les avait promises. Birro refusa.

--Si Monseigneur les voulait pour lui-même, ce serait de grand coeur,
dit-il; mais il ferait beau voir que ce Baria ou quiconque osât les
faire battre devant soi; je les tiens de Dieu et de mon Dempto, et par
la mort de Guoscho, par Notre-Dame! nous ne les céderons à personne.

Le Prince laissa sans réponse cet orgueilleux message; mais il ressentit
vivement cette première désobéissance publique de son fils. Quant au
Dedjadj Baria, il crut prudent de ne plus passer la nuit dans sa tente;
il vint coucher dans une hutte de soldat près la tente de Monseigneur,
qui le lendemain obtint que Birro lui permît de retourner en Agaw-Médir.

Deux ou trois jours après, dans un quartier peu fréquenté du camp,
j'entendis, en passant, les gémissements d'un homme qu'on torturait; je
m'arrêtai, et le patient me cria d'intervenir en sa faveur. C'était un
nommé Meragdou-Haylou, trafiquant établi dans la ville d'asile de
Kouarata en Fouogara, et par occasion soldat ou chasseur d'éléphant.

Quelques mois auparavant, le Prince ayant appris que Haylou avait deux
belles carabines à vendre, lui avait expédié un homme pour les lui
acheter. Soit crainte d'indisposer le Ras Ali, dont il était le sujet,
soit toute autre raison, Haylou avait refusé de vendre au Dedjadj
Guoscho, et qui pis est, il avait refusé le vivre et le couvert au
messager et l'avait renvoyé avec des paroles insultantes pour son
maître. Peu après, le Dedjadj Conefo mourut; Haylou fit hommage des
carabines au Lidj Ilma, qui, pour s'acquitter envers lui, l'engagea à
l'accompagner dans sa campagne contre nous, et lui promit que, sitôt
notre défaite, comme il comptait aller réduire l'Agaw-Médir, pays riche
en ivoire, il l'emmènerait avec lui et l'enrichirait. Alléché par cette
perspective, Haylou s'était équipé en guerre, avait suivi son protecteur
et avait été fait prisonnier. Quoiqu'il se fût débarrassé de tout ce qui
pouvait déceler sa position de fortune, jusqu'à des anneaux d'argent
qu'il portait au doigt, un soldat le reconnut au moment où, après le ban
de libération, il sortait du camp avec les autres prisonniers, et il fit
demander au Prince de récompenser ses services en l'autorisant à
rançonner un trafiquant. Mais en apprenant que ce trafiquant était
Haylou, le Prince se le réserva pour lui-même, et fixa sa rançon à
trente carabines, dont deux fusils de rempart servant à la chasse de
l'éléphant, à cent coudées de velours écarlate, à deux cents de drap et
cent onces d'or. Haylou jura qu'il avait donné pour la cause d'Ilma le
meilleur de son bien et offrit très-peu de chose. On le mit à la
torture, au moyen de petits tessons appliqués sur ses poignets par des
liens mouillés, dont le rétrécissement graduel amenait de cruelles
douleurs; le malheureux appelait la mort. Monseigneur voulut bien
consentir à relâcher le prisonnier moyennant caution pour cinq carabines
et une somme d'argent insignifiante. Ce Haylou fut le seul prisonnier
rançonné à la suite de Konzoula.

Comme nos gens étaient à court de vivres, Birro fit prévenir les
habitants de deux districts des environs que les soldats de son père
iraient se ravitailler chez eux. En pareil cas, les femmes se réfugient
dans les villages voisins avec les enfants, les valeurs mobilières et le
bétail; les hommes, en armes, se rassemblent à l'écart et voient passer
devant eux les troupes de pillards sondant la campagne pour découvrir
les silos, et emportant les grains en consommation. Quelquefois les
soldats mettent le feu aux maisons. Si les paysans sont en force, ils
les attaquent, et la connaissance du pays leur donne parfois l'avantage;
mais ordinairement ils préfèrent se rendre au camp, où ils intentent
contre les coupables une action judiciaire.

L'arrière-garde des picoreurs a pour fonction de prévenir ces combats en
empêchant les incendies, mais on se figure aisément que sa surveillance
est inefficace. En Éthiopie, comme dans l'antiquité et jusqu'à une
époque récente même en Europe, il est admis que la guerre doit nourrir
la guerre. Comme Birro le fit en cette occasion, des Dedjazmatchs
pillent quelquefois leurs propres sujets, comme punition ou par suite de
quelque nécessité de guerre; seulement, pour éviter l'effusion du sang,
ils préviennent les habitants, et, dans le cas de blessure, de mort
d'homme ou d'incendie, ils sévissent contre les coupables. La fécondité
du sol est telle que lorsque le pillage s'effectue sans combat ou sans
incendie, et que la nécessité du ravitaillement leur paraît évidente,
les cultivateurs sont les premiers à excuser la mesure qui les prive de
leurs réserves alimentaires. Deux ou trois mois plus tard, ils se
présenteront devant le Polémarque pour lui demander une exemption
temporaire d'impôts, moyennant laquelle ils font renaître promptement
l'abondance.

Comme tous les cultivateurs, les paysans éthiopiens sont rapaces; mais
les effets de l'éducation féodale sont tels, que lorsque leur gouverneur
a su se faire aimer, il est arrivé qu'allant au devant de sa détresse,
ils l'ont engagé à livrer leur localité à un pillage régulier.

Nos gens s'étant ravitaillés sans accident dans les districts désignés,
le Dedjadj Birro partit pour Findja, résidence habituelle des
Polémarques du Dambya, après avoir obtenu que son père séjournerait dans
les environs de Konzoula, afin de lui permettre de se replier sur lui si
le Ras Ali faisait irruption en Dambya. Quinze jours lui suffisaient,
disait-il, pour fortifier ses avenues du côté du Begamdir, réduire
quelques notables, échappés de Konzoula, qui parcouraient déjà le pays
en rebelles, gagner la coopération de ses nouveaux sujets et nouer avec
eux des intelligences propres à conserver sa position.

Non loin de nous, dans le district d'Atchefer, se trouvaient des sources
chaudes très-efficaces, disait-on, contre les douleurs rhumatismales et
quelques autres maladies. Dans un but ostensible de santé, mais au fond
pour voiler ses défiances à l'égard du Ras, et donner un motif plausible
à son séjour prolongé en Dambya, Monseigneur jugea à propos de prendre
les eaux. Il porta notre camp sur le bord du plateau du woïna-deuga et
descendit, avec ses plus intimes familiers, aux sources thermales
situées dans un petit koualla, à environ deux kilomètres, laissant le
commandement au Fit-worari Ymer Sahalou, et l'expédition des affaires au
Blata Teumro, son premier sénéchal. Néanmoins il fut assailli de
messagers des communes les plus éloignées du Dambya et du Kouara, qui
lui demandaient de les protéger contre les exactions de Birro, lequel,
par suite de ses rapports équivoques avec le Ras, leur paraissait devoir
les gouverner sans esprit d'avenir. Le Blata Teumro, ayant opiné contre
notre campagne, se donnait le malin plaisir d'inquiéter son maître sur
les suites de notre victoire en lui adressant tous ces messagers.

Le Blata Teumro était un exemple remarquable de ces natures richement
douées et utiles à tous, mais comme prédestinées aux déboires et aux
ingratitudes. Grand, laid, lourd et maladroit aux exercices de la
guerre, il était fin, spirituel et prudent jusqu'à paraître avare,
toujours calme quoique d'une activité incessante, discret,
très-équitable, courtois, et peu parleur quoique d'une élocution
élégante et lucide. Il écoutait les plaintes avec une patience et un
dévouement admirables, et il inclinait de préférence vers les opprimés.
Comme administrateur, il n'avait d'égal que notre Biarque Fanta, et,
dans ce pays où rien ne s'écrit, il faut des facultés exceptionnelles
pour bien conduire tous les détails d'un gouvernement de quelque
importance. Teumro était du petit nombre de ceux qui avaient toujours
fidèlement suivi la fortune du Dedjadj Guoscho. Il était le pivot du
conseil, de toutes les affaires, et, par surcroît, il servait aussi de
bouc émissaire; beaucoup de nos gens ne l'appelaient pas autrement que
_Hazazel_ (nom biblique de bouc émissaire); les soldats, les notables,
les paysans, manquaient rarement de lui attribuer l'initiative des actes
de rigueur ou des mesures impopulaires émanant du conseil du Prince, et
cependant c'est à lui qu'ils s'adressaient toujours dans leur détresse.
Il était connu pour s'évertuer en faveur de ses amis et de ses clients,
et pour en être régulièrement payé par la froideur ou la trahison. On
l'a entendu disant en aparté, après la sortie d'un homme fort aimable,
qui lui demandait un service: «Quel dommage de s'aliéner un si charmant
homme en l'obligeant!» Il avait une religion sincère et bien entendue,
et il faisait secrètement d'abondantes aumônes. Son fils unique le
chagrinait par sa nullité et son inconduite, et, malgré sa grande
dévotion pour les femmes, il n'était pas mieux traité par elles que par
les hommes. Il protégeait assidûment le clergé, mais n'en recueillait
qu'indifférence; à la fin, il perdit la vie dans une échauffourée, en
voulant empêcher une bande de nos soldats d'exercer indûment le droit
d'hébergement dans un petit domaine ecclésiastique; la guerre régnait
alors, et le meurtrier put s'échapper impuni. Le Prince fit fouetter un
page pour avoir répété quelques plaisanteries qu'on faisait sur cette
mort; cela intimida les railleurs, et quoique au fond tous le
plaignissent sincèrement, le nom même du malheureux sénéchal ne fut
bientôt plus prononcé. On ne put jamais le remplacer.

Les douze jours que nous passâmes aux sources thermales forment une des
périodes les plus sereines et les plus riantes de ma vie en Éthiopie. Au
fond d'une gorge profonde et précipitueuse, formée par deux longues
culées ou éperons du woïna-deuga, un bassin d'environ quatre mètres de
large, creusé naturellement dans le roc, laissait sourdre des eaux d'une
température assez élevée, qui se déversaient dans un ruisseau voisin, en
traversant deux bassins plus petits. Nos gens y avaient construit un
grand hangar, coupé par une cloison de nattes en deux parties inégales.
La plus petite, tapissée partout d'un chaume épais, contenait le grand
bassin thermal; l'autre, tapissée de verdure et de fleurs qu'on
renouvelait chaque jour, formait l'appartement du Prince et notre lieu
de réunion. Une quarantaine de huttes, perchées çà et là, sur les
anfractuosités de la gorge, suffisaient aux familiers, à la cuisine et à
ceux qui obtenaient la permission de venir se baigner un ou deux jours;
les pluies ayant cessé, la compagnie de fusiliers et les rondeliers de
service vivaient nuit et jour en plein air.

À l'exception des moments donnés au sommeil, nous passions tout notre
temps auprès de Monseigneur: on mangeait, on buvait longuement;
fusiliers, rondeliers, pages et barbes grises, tous, jusqu'aux
cuisinières, vivaient comme sur un pied d'égalité fraternelle avec le
Prince; on jasait, on badinait, on usait de son franc-parler, et cette
familiarité ne donna pas lieu une seule fois à un acte, à un mot
indiscret. La nuit, comme le jour, les deux bassins, en dehors du
hangar, étaient remplis de baigneurs. Au chant du coq, le Dedjazmatch
passait dans sa piscine, en compagnie d'une quinzaine de ses gens sans
distinction de rang: on restait dans l'eau deux à trois heures; parfois
on y mangeait et on y buvait l'hydromel; le soir on refaisait une séance
semblable. Monseigneur dut suspendre ses dévotions journalières; il
n'avait jamais été, disait-il, si peu disposé au recueillement.

Quatre trouvères et deux morions ou bouffons contrefaits, étaient
chargés de nous divertir; on prolongeait les veillées; les trouvères
nous chantaient la guerre, débitaient des hilarodies ou des saynètes, et
comme un peu de tristesse rehausse parfois la joie, l'un d'eux, renommé
pour ses inspirations mélancoliques, nous émouvait par ses élégies.

Pour protéger son maître contre les importuns, Ymer Sahalou faisait
garder les sentiers conduisant à notre koualla. Une après-midi, le
soleil dardait d'aplomb, les oiseaux étaient silencieux et se tenaient à
l'ombre; nous causions en buvant. Soudain, un chant intermittent se fit
entendre dans le lointain: la voix était fraîche et belle; elle venait
d'en haut; le chanteur parut sur un roc en saillie, et là, après avoir
chanté et chanté, il demanda, en bouts rimés, la permission de descendre
plus bas encore, afin de saluer son Seigneur et de prendre, disait-il,
son baptême de santé. On lui cria de venir, et il vint en chantant
gaiement jusque devant le Prince. C'était un joli soldat de vingt et
quelques années, natif du Metcha; il gagna de partager notre vie jusqu'à
notre retour au camp.

Monseigneur fit réparer sous ses yeux le riche bouclier du Lidj Ilma et
me le donna. Quoique très-touché de ce présent, je le refusai, et, pour
motiver mon refus, je lui découvris pour la première fois mon projet
d'aller à Moussawa, où j'avais rendez-vous avec mon frère. Je lui dis
que ce bouclier, trop riche pour ma condition, m'exposerait, lorsque je
ne serais plus en Gojam, à la malveillance de ceux qui se trouvaient
froissés par notre récente victoire; que ma participation à la bataille
suffisait déjà pour les inciter contre moi, et qu'il serait imprudent de
les braver en portant une arme que tout le monde reconnaîtrait pour
avoir été prise au Lidj Ilma.

--Soit, dit le Prince; le bouclier attendra ton retour.

Il fut convenu que je partirais la veille du jour où l'armée se mettrait
en marche pour le Damote. Cette décision resta secrète: mon projet ne
l'était pas, mais on regardait comme certain que le Prince s'y
opposerait.

Plus de vingt jours après la bataille, le Dedjadj Birro fit dire à son
père qu'il était établi en Dambya de telle sorte qu'il pouvait désormais
se suffire à lui-même; et les soldats poussèrent des cris de joie en
apprenant qu'ils allaient rentrer en Damote. L'avant-veille de la levée
du camp, j'envoyai prévenir mes amis et les principaux chefs de mon
départ pour le lendemain matin, et je m'excusai sur ce que l'heure
avancée et la brièveté du temps m'empêchaient de leur faire mes adieux
en personne. Tous manifestèrent de l'étonnement; l'un d'eux était à
boire, et il s'écria en entendant mon message: «Venu de si loin pour me
servir de frère et me laisser de la sorte, là subitement, comme la
mort!» Et il brisa contre terre son burilé d'hydromel et se couvrit la
tête de sa toge.

Le lendemain, le Dedjazmatch me reçut de très-grand matin, et sans
témoin; il me donna des conseils relatifs à mon voyage et me demanda si
je désirais quelque chose qui fût en son pouvoir. Au sortir de là, je
trouvai un grand nombre de notables réunis devant ma tente; ils me
firent asseoir au milieu d'eux et restèrent quelques minutes silencieux,
la figure couverte de la toge jusqu'aux yeux.

--Ô fils de ma mère, me dit enfin le plus âgé, c'est une mauvaise
nouvelle qui nous réunit ici; il eût mieux valu peut-être ne pas nous
connaître. On parlait, il est vrai, de ton voyage, mais nous pensions
que la force de vouloir te manquerait au dernier moment. Nous ne te
dirons rien, du reste, que Monseigneur ne t'ait sans doute dit. Nous
venons pour te faire la conduite, et te souhaiter de trouver où tu vas
des amis comme nous. C'est bien pour ce matin, n'est-ce pas? Eh bien!
nous allons nous ceindre et monter à cheval.

On vint me prévenir que les membres du conseil étaient entrés chez le
Prince lorsque j'en sortais; que le Blata Teumro lui avait représenté
que si mon départ lui était pénible, c'était à lui de l'empêcher; que le
bien-être étant le but de tous les hommes, il n'avait pour me faire
rester qu'à me donner une position qui satisfît mon ambition. Le Prince
aurait répondu: «Certes, nous nous étions habitués à le considérer comme
un des nôtres; mais il dit qu'il reviendra, et il donne pour motif de
son départ un engagement pris avec son frère, fils de sa mère, qu'il va
rencontrer à Moussawa. Les gens de son pays passent pour véridiques;
pourquoi nous abuserait-il? J'ai prévenu Birro, chez qui il devra
s'arrêter; Birro, qui est plus de son âge, saura peut-être l'empêcher
d'aller plus loin. Si son destin est de se restituer à la terre dans le
pays de ses pères, nous chercherions vainement à l'arrêter ici; si c'est
dans notre pays, les sentiers qui en éloignent se fermeront d'eux-mêmes
devant lui, et notre pain le ramènera. Allez! et que Dieu vous
récompense pour le zèle que vous me montrez.»

En sortant, le Blata Teumro et le Blata Filfilo vinrent me faire leurs
adieux; et mes apprêts terminés, j'allai prendre congé de Monseigneur.
Il était seul, à demi-couché sur son alga; il ne répondait que par des
signes de tête au peu que j'avais à lui dire, lorsque Ymer Sahalou, sans
être annoncé, releva le rideau de la tente. Il était ceint, armé, un
petit fouet à la main et portait la toge rejetée sur les épaules comme
un homme prêt à l'action:

--Allons, mes seigneurs, dit-il, puisque cela doit être, que cela soit
avant l'ardeur du jour. Tu as une longue traite à faire, Mikaël.

--Mon fils, me dit le Dedjazmatch, que Dieu te guide dans le bien; qu'il
t'affranchisse des mauvais; qu'il épargne ceux que tu aimes, et qu'il te
rapproche d'eux. Va; et ne nous oublie pas.

À chacun de ces souhaits, Ymer répondait: _Amen!_ Et voyant que
j'hésitais à sortir, il me dit vivement:

--Prends-le, embrasse-le, tu ne sais donc pas qu'il faut oser pour lui?

Le Prince sourit et me donna l'accolade.

Un grand nombre de notables m'attendaient à cheval sur la place; ils
m'entourèrent et nous nous frayâmes lentement un passage à travers les
gens de l'armée accourus de toutes parts. À la sortie du camp, des
bandes de fantassins et de cavaliers venus pour me faire aussi la
conduite se joignirent à nous, tant on mettait d'émulation à plaire au
Dedjazmatch en me rendant ces honneurs extraordinaires, car j'étais loin
de connaître personnellement tout le monde.

Après un quart-d'heure de marche environ, je fis halte, et selon
l'usage, je dis aux principaux chefs:

--Mes seigneurs, je vous en prie, par la mort de Guoscho, retournez-vous
en!

--Par la mort de Guoscho, non, non; allons! répondirent-ils.

Et on allait, sans parler, lorsqu'une poétesse qui montée en croupe
derrière un soldat, semblait chercher des inspirations en chantonnant
des lieux communs sur un ton plaintif, m'interpella tout à coup:

--N'as-tu pas vergogne, dit-elle, de déserter de la sorte notre maître,
resté seul dans sa tente? Et ne sommes-nous pas dignes de pitié de nous
affliger ainsi, un lendemain de victoire, pour le départ d'un seul
homme?

Je répondis qu'eux étaient moins à plaindre que moi, puisqu'ils étaient
si nombreux pour se partager les regrets d'un seul, tandis que j'étais
tout seul pour porter les regrets de tant d'amis. Ymer Sahalou rendit ma
pensée à haute voix et en langage choisi.

--Voilà qui est parlé! s'écria la poétesse en se frappant la poitrine; ô
aveugle que j'étais! Par la mort de Guoscho, voyez donc, messeigneurs!
Du pays de Jérusalem nous est venue notre lignée d'empereurs; de là
aussi nous est venue notre religion; le même pays nous envoie les
étoffes de soie, les essences parfumées, et voici encore qu'il nous a
envoyé la véritable amitié.

Et comme les préfices aux funérailles, dans l'antiquité, la commère,
continuant à broder sur ce thème, finit par émouvoir la multitude.

Par déférence pour le rang d'Ymer, chacun attendait qu'il prît congé de
moi. Je lui représentai la fatigue des rondeliers qui allaient devant
nous au pas gymnastique, et je le suppliai d'y mettre un terme en nous
séparant.

--Halte! cria-t-il; messeigneurs, j'ai à m'entretenir avec mon frère.
Faites-lui vos adieux.

Tous les notables défilèrent devant nous, en me disant, selon l'usage:

--Que Dieu fasse que nous nous retrouvions dans le bien!

Nous chevauchâmes seuls désormais, côte à côte: les cavaliers de
l'escorte d'Ymer, à une centaine de pas en arrière, et le petit groupe
de mes gens en tête, au loin. Nous arrivâmes à un ruisseau:

--C'est ici, me dit Ymer, que nous nous séparerons. Vois ces berges
vertes, ce gué facile et cette eau limpide. C'est de bon augure.
D'ailleurs, ce ruisseau m'a déjà porté bonheur une fois: je te conterai
ça un jour.

Et, posant la tête sur mon épaule à la manière antique:

--Béni, béni soit ton voyage, comme le jour qui nous réunira! dit-il.

Un bond de son cheval l'éloigna, et il me cria:

--Frère, frère, comme au combat: le plus vite, c'est le meilleur!

Et il partit à fond de train, la javeline en arrêt et jetant au vent
des: _Ha! ha! ha!_ cris usuels dans la mêlée ou dans la chaleur du jeu
de cannes.

Et, oppressé par l'isolement, je repris ma route avec une vingtaine de
suivants, dont un bon tiers étaient des prisonniers libérés, qui
profitaient de mon départ pour regagner leurs quartiers.

À ces émotions en succédèrent bientôt d'autres d'une nature bien
différente. Nous avions à faire deux grandes journées de route avant
d'arriver au camp du Dedjadj Birro; les cultivateurs riches s'étaient
réfugiés dans les villes d'asile, avec ce qu'ils avaient de précieux; le
pays semblait désert; mais nous savions que de derrière les accidents de
terrain, les paysans en armes nous épiaient, et que la vue de notre
petit nombre pouvait les engager à nous attaquer. Nous venions de
déposséder les gouverneurs du pays, et l'administration du Dedjadj
Birro, mal assise et contestée en plusieurs endroits, laissait le champ
libre aux violences et aux désordres habituels durant les interrègnes:
des hommes d'armes en troupe sont les seuls en cas pareils à se hasarder
loin des villes d'asile. Cependant, en nous bien gardant, nous pûmes
arriver sans encombre, le surlendemain matin, au camp de Birro.

En chemin, j'avais fait une rencontre imprévue: nous marchions en
plaine, lorsque nous vîmes au loin une petite file de piétons. J'allai
avec mes deux cavaliers les reconnaître: c'était une trentaine de
messagers et de gens pressés par leurs affaires, qui afin de ne point
tenter la cupidité des paysans, voyageaient sans armes et vêtus de
haillons; ils se dispersèrent pour aller se cacher dans les fourrés.
Voyant parmi eux un Européen, qui arpentait résolument le terrain, je
lui coupai la retraite, et je ne fus pas peu surpris de reconnaître
maître Domingo, le domestique basque de mon frère, que j'avais laissé à
Gondar. Nous fûmes aussi contents l'un que l'autre de nous retrouver.
Pour la première fois, depuis longtemps, je pus entendre parler le
français, mais, dans les premiers instants, ma langue déshabituée me
refusa son service si ce n'est en amarigna. Les bruits les plus
extravagants couraient à Gondar sur mon compte: les uns disaient que
j'étais parmi les blessés, d'autres parmi les morts; tous donnaient à
mon aventure une tournure faite pour alarmer mes amis. Afin de fixer ses
incertitudes, et, s'il était possible, d'atteindre notre camp, le bon
Domingo avait profité de cette petite caravane, en ayant soin de
s'affubler de la façon la plus misérable.

Le Dedjadj Birro s'était établi à Kobla, dans le Dambya, sur un mamelon
pierreux qu'entouraient les campements de ses chefs; il n'avait guère
avec lui plus de 12,000 hommes. En entrant dans le camp, je ne pus
m'empêcher de regretter celui de Monseigneur, où le dernier goujat
m'accueillait du geste ou du regard. Ici, j'étais presque un étranger:
au lieu de pénétrer librement jusqu'à la tente du chef, je dus subir la
filière des huissiers de service; mais l'empressement avec lequel l'un
d'eux vint me prier d'entrer, allégea ma pénible impression. Birro se
leva pour me recevoir et m'embrassa: marque d'honneur dont il était
très-avare. Il me fit asseoir à ses côtés, et, après les premières
questions:

--Qui t'a escorté jusqu'ici? me dit-il.

--Personne.

--Par la mort de Guoscho! Je reconnais là mon père.

Et se tournant vers quelques seigneurs:

--Voilà bien l'imprévoyance de Monseigneur, ajouta-t-il. Il a toujours
besoin de quelqu'un qui pense pour lui. Mes soldats osent à peine
circuler dans ce pays, et il laisse venir Mikaël jusqu'à moi sans
escorte, quand il eût donné tout au monde pour le retenir auprès de lui!

Birro me recevait dans une hutte construite en roseaux, ronde, d'environ
sept mètres de diamètre, conique par le haut, et entièrement revêtue
d'un chaume épais. Elle n'avait pour ouverture qu'une porte basse et
étroite, et quoiqu'en plein jour, l'obscurité y eût été complète sans
quelques torches tenues par des pages.

Les chefs ont l'habitude, lorsqu'ils doivent passer quelques jours dans
un campement, de faire construire une hutte contiguë à leur tente, qui
sert alors comme d'antichambre. Cette précaution devient surtout
nécessaire dans le Dambya où, pendant une partie de la belle saison, les
mouches sont en si grande quantité qu'on a de la peine souvent à ne pas
en avaler à chaque bouchée. Dans quelques localités, elles constituent
un véritable fléau pour les hommes et pour les animaux; une espèce
surtout, armée d'un fort aiguillon, désespère les chevaux et les boeufs
au point de les rendre intraitables. Le meilleur moyen de s'en
affranchir est de se tenir dans des lieux obscurs et enfumés.

Des joncs frais tapissaient le sol de la hutte du Prince, et au centre,
un large lit de cendres, où fumaient quelques tisons, indiquait par leur
odeur qu'on avait fait des carbonnades. Birro avait l'habitude de faire
griller ses viandes devant lui pour les soustraire à l'influence de
l'oeil malin qui ne manquait pas, disait-il, de les frapper lorsqu'on
les grillait devant sa tente, sous les yeux et le nez des soldats,
toujours portés à convoiter les bons morceaux. Sur un alga dressé en
face de l'entrée étaient jetés pêle-mêle toge, turban, amulettes,
ceinture, un brassard en vermeil, une magnifique pèlerine en peau de
mouton et le sabre du Prince; son riche bouclier était accroché
au-dessus, à côté de son lourd javelot et de trois carabines
damasquinées d'or; au chevet de l'alga, un enkassé, piqué en terre,
soutenait à un de ses crampons un petit pupitre et son livre d'heures.
Birro était assis par terre, près du foyer, sur une peau de boeuf
préparée avec son poil; quelques seigneurs lui tenaient compagnie, et
une vingtaine de soldats, debout, suivaient la conversation et les
moindres gestes de leur maître; les plus hauts de taille subissaient, en
larmoyant, le dais de fumée condensée à la partie supérieure de la
hutte. Les rayons rouges des torches, qui déchiraient inégalement
l'obscurité, les physionomies mâles de ces gens aux longues chevelures,
les poitrines nues, les draperies hardies et gracieuses des toges, les
scintillations des armes, tout contribuait à donner à ce tableau un
charme et une énergie étranges.

En Europe, l'homme ne reconnaît pas l'homme pour maître; il lui obéit
sans doute, mais indirectement et par l'intermédiaire d'institutions qui
sont ses maîtres impersonnels. En Éthiopie, l'autorité est partout
vivante et personnelle; tous commandent et obéissent directement à
l'homme; c'est au moyen de l'homme qu'on arrive à tout, et c'est sur lui
et par lui qu'il faut agir. Aussi, dans les moindres réunions, toutes
les intelligences sont en éveil, chacun s'y déploie et observe, car rien
n'est indifférent pour personne. Dans un état social de cette nature,
qui fait vivre continuellement ensemble des hommes revêtus de pouvoirs
inégaux et intermittents, le discernement s'accroît et l'on se
perfectionne dans l'art difficile de traiter avec ses semblables et de
maîtriser ses propres impressions; la rudesse disparaît des manières et
du langage, les convenances acquièrent l'omnipotence, la vertu même leur
est soumise dans ses manifestations. Ces tendances se confirment dans
les centres où l'autorité à tous les degrés sert naturellement
d'attraction aux hommes d'élite, et la plupart des cours des princes
éthiopiens sont des écoles de savoir-vivre et de politesse, où l'énergie
et le facile dévouement de la vie barbare apparaissent mêlés aux reflets
des civilisations antiques.

Birro, l'épaule et le bras nus passés en dehors de sa toge, trônait
familièrement au milieu de ses compagnons de guerre. Il pouvait avoir
vingt-cinq ans. Grand de taille, il avait les talons saillants et les
pieds longs, mal tournés et gauchement attachés à des jambes un peu
grêles; le haut du corps bien nourri, sans corpulence, et les muscles de
ses épaules dénotaient la force; ses bras étaient trop longs et
disgracieux dans leurs gestes; ses mains quoique un peu grandes étaient
belles et élégantes. Il avait la figure ovale, la barbe noire et rare,
la bouche grande et les dents superbes; le nez aquilin, largement
enraciné, les narines mobiles, les yeux vifs, grands et enfoncés sous
des arcades couronnées d'épais sourcils, le front développé, légèrement
fuyant et commençant déjà à se dégarnir; son col long et fort était
d'une flexibilité telle qu'il pouvait presque regarder son dos, ce qui,
joint à la petitesse de sa tête et à l'ensemble accentué de ses traits,
lui donnait parfois la pose d'un oiseau de proie.

Tout en lui indiquait l'intelligence, la passion, une énergie cruelle et
une sensibilité exquise; il n'avait pas ce qui complète le tyran
supérieur: l'impassibilité du visage et du regard. Les muscles de son
visage, toujours prêts à se contracter, indiquaient un caractère
tourmenté, l'inquiétude, le soupçon et l'astuce; et quand son regard
ordinairement bienveillant s'animait, il devenait pénétrant et difficile
à supporter. Ses manières annonçaient l'orgueil, la fierté et un certain
élan dominateur qui dénotait que sa fortune était ascendante. Doué d'une
mémoire des plus heureuses, il n'oubliait plus le terrain ou l'homme
qu'il avait vu une fois. Physionomiste habile, il montrait souvent une
perspicacité féminine dans son discernement des caractères. Il
s'emportait sur ses préventions comme sur ses préférences; ses amitiés,
toujours conduites par la passion, se sont toutes éteintes dans le sang.
Calculateur et cupide, ses richesses étaient ordonnées d'une manière
scrupuleuse et avare; malgré cette disposition, il donnait en prince, et
sa libéralité intelligente, ingénieuse souvent, lui a valu une
réputation de générosité qui attirait dans son parti des chefs et des
soldats de fortune des provinces les plus éloignées. Langue dorée à
l'occasion, il était à son gré bourru ou gracieux et insinuant; mieux
que personne, avant d'étreindre sa victime, il savait l'envelopper de sa
parole pleine d'artifice. Jaloux et envieux de toute supériorité;
aujourd'hui bon, sensible, tendre même, demain dur, cruel, le sarcasme à
la bouche. Sa pensée, qui procédait par soubresauts, était comme un
champ de bataille où le bien et le mal se disputaient l'empire; il
passait sans transition d'une action vertueuse à un trait de férocité.
Parfois les paroles sortaient de sa bouche, comme par orage, par
explosion volcanique: il révélait alors ses intentions les plus
secrètes; parfois c'est en silence qu'il accumulait ses résolutions, ses
ruses, ses bassesses, et qu'il échafaudait ses projets. Un tel caractère
ne pouvait être fort d'une façon continue; aussi était-il dissimulé et
défiant à l'excès. Il m'arriva un jour que j'entrai de grand matin dans
sa tente, de le trouver tout en larmes devant un livre de prières. Il me
parla de quelques-uns de ses actes avec repentir, mépris, et de sa vie
entière avec découragement; je tâchai de le relever dans l'estime de
lui-même et de ranimer sa confiance; il se calma, se prêta à mes
raisons, mais soudain il se redressa comme une couleuvre dégourdie, et
il me dit, le regard flamboyant, que je n'étais pas sincère, que je le
trahissais, que j'étais son ennemi moi aussi, et sans attendre ma
réponse, il me sauta au cou en me demandant pardon.

Cependant l'ordre fut donné de servir à déjeuner. L'huissier introduisit
un homme nu jusqu'à la ceinture, portant sur la tête une corbeille à
pain recouverte d'une longue housse écarlate, et suivi du panetier, de
l'échanson et de deux servantes qui portaient avec précaution deux plats
couverts et fumants.

Ces corbeilles à pain sont rondes, plates, faites en paille fine, à
dessins de couleur, montées sur un pied creux en vannerie, et munies
d'un couvercle conique; leur diamètre est d'environ cinquante
centimètres, et leur hauteur d'un décimètre et demi. Elles contiennent
de vingt à quarante feuilles de pain et servent aux repas intimes qui
n'exigent pas qu'on dresse une table. Les plats sont posés à terre à
côté de la corbeille; le panetier s'agenouille auprès, déchire des
feuilles de pain, les imbibe de sauce et les répartit dans la corbeille
devant les convives accroupis autour; puis il retire des plats les mets
plus solides et les portionne de la même façon. Le pain est fait de
proherbe; on en délaie la farine jusqu'à la consistance d'une crème, et,
après l'avoir laissée fermenter, on en verse une mesure dans un four de
campagne, en terre cuite, très-peu profond et dont la sole est de la
même dimension que celle de la corbeille à pain. Ce genre de confection
donne un pain de forme circulaire, d'un centimètre à peu près
d'épaisseur, très léger, spongieux, sans croûte, rempli d'oeils et
flexible comme une crêpe.

Excepté les jours de grand repas, le Dedjadj Birro préférait être servi
à la corbeille. Croyant que ces apprêts étaient pour moi seul,
j'alléguai mon peu d'envie de manger, et Birro fit signe de tout
enlever. Bientôt après survint un homme dont l'entrée fit sensation: les
chefs se levèrent et ne se rassirent qu'après lui; Birro l'accueillit
amicalement et me dit:

--Mikaël, voici mon chef d'avant-garde; aime-le; c'est Tiksa-Méred, un
de mes meilleurs amis.

Et, s'adressant à son Fit-worari:

--Toi, Méred, aime Mikaël comme un autre moi-même.

C'était la première fois que je voyais ce favori déjà célèbre; sa
physionomie mobile ne me parut que franche à demi.

--Je viens savoir, dit-il, ce qu'a aujourd'hui Monseigneur, qu'il a
renvoyé sans y toucher son déjeuner?

--C'est Mikaël qui l'a ainsi voulu, dit Birro. Je resterai jusqu'au
dîner sur un burilé d'hydromel et un bout de grillade que j'ai pris ce
matin; quand il aura faim, nous mangerons tous ensemble.

Comprenant alors la faute que j'avais faite, je m'empressai de mettre
mon appétit à sa disposition.

--Vous autres, là-bas! s'écria-t-il, qu'on nous serve!

Quand il eut mangé, il distribua de sa main aux soldats ce qui restait
de la panerée; et le boire se prolongea au milieu de conversations
animées.

Mes gens furent logés chez des notables, et l'on dressa pour moi une
tente à côté de la hutte du Prince.

--Fils de ma mère, me dit-il, je sais que tu n'aimes pas dormir comme
nous côte à côte avec tes amis; tu seras seul quand tu le voudras, mais
il faut que tu soies assez près pour que je puisse m'assurer que tu dors
en paix. Si des rêves omineux viennent te troubler, moi, ton frère, je
serai là, auprès de toi; et quand les soucis chasseront mon sommeil,
j'irai me rasséréner à tes côtés.

Je passai ainsi quelques semaines dans l'intimité orageuse de ce
Dedjazmatch. La nuit, il m'appelait ou venait me réveiller pour
m'entretenir de ses regrets, de ses craintes ou de ses espérances: il me
disait qu'il voulait tourner son père contre le Ras, dont il redoutait
de devenir captif, et il me demandait mon avis sur la fidélité de tel ou
de tel de ses chefs. Il parlait religion, philosophie, guerre, poésie,
chasse, médecine; d'amour fort peu. À deux ou trois heures du matin, il
prétendait quelquefois que nous avions faim et il ordonnait d'égorger un
mouton gras; il voulait manger des grillades et il faisait fouetter un
page, un soldat ou une femme de service dont les allures à demi
endormies lui paraissaient trop lentes. D'autres fois, son chapelet à la
main, il venait furtivement s'asseoir sur mon alga et, récitant ses
prières, il me réveillait de la main tout en me faisant signe de faire
silence. Son chapelet terminé, il me disait:

--Je ne puis te voir dormir quand je veille. Tout ne doit-il pas être
commun entre nous? Nous devrions mourir le même jour. Puis, vois-tu, je
me méfie de tous mes hommes; ma vie n'est qu'un long semblant; j'ai
besoin de parler à coeur ouvert. Attristons-nous sur moi.

Quelquefois il cessait d'égrener son chapelet, son regard devenait
méditatif, et, après être resté silencieux, le front dans la main,
oubliant ma présence, il se levait soudain, commençait une prière, mais
quittant la formule usitée, il s'adressait à Dieu en termes improvisés
et poignants; puis il se tournait vers moi en riant de confusion, mais
les yeux encore pleins de larmes.

Dès le lever du soleil, il commençait l'expédition des affaires,
présidait le conseil, rendait la justice et envoyait de tous côtés des
messagers pour nouer ses intrigues compliquées. La vigilance, l'ordre,
le discernement qu'il déployait surprenaient tout le monde. Il formulait
ses instructions et ses ordres avec concision et clarté, et possédait le
don de commandement; il avait l'adresse de faire croire à une
supériorité plus grande encore que celle dont il était doué; la moindre
parole était dite à intention; il posait toujours, souvent vis-à-vis de
lui-même, et il était comédien consommé. Quelquefois, nous montions à
cheval pour jouer au jeu de cannes; d'autres fois, le déjeuner ou le
dîner se prolongeait des heures entières: on buvait, on causait, on
écoutait les trouvères. Un dimanche, nous nous rendîmes à l'église de
Findja.

Depuis près d'un siècle, Findja servait de capitale aux Polémarques du
Dambya, et les libéralités de plusieurs d'entre eux avaient enrichi son
église et son clergé. C'était la première fois que le Dedjadj Birro s'y
rendait. Il était monté sur une mule superbement caparaçonnée, et,
dédaignant d'en tenir les rênes, il les avait confiées à deux piétons
qui couraient de chaque côté de sa monture. Un long collier de riches
amulettes était passé par dessus sa toge, d'une blancheur éclatante et
traînant presque jusqu'à terre; il était coiffé d'un volumineux turban
de mousseline et portait une pélerine blanche de peau de mouton, garnie
en vermeil: les mèches de la toison, longues de plus d'une coudée,
ondulaient gracieusement à ses moindres mouvements. À quelques pas
derrière, se pressaient silencieusement tous ses notables; pour lui
faire honneur, ils allaient bouclier au bras. Devant lui, son cheval
_Dempto_, conduit à la main, se balançait sous la housse écarlate de sa
selle. En tête, les timbaliers, gonfanon et parasol déployés, battaient
la marche des grands jours. Une centaine de cavaliers, en tenue de
combat, ouvraient la marche, fermée par six cents rondeliers d'élite.

Tout le clergé de Findja vint à sa rencontre avec croix et images. À la
porte de l'église, le Dedjazmatch mit lestement pied à terre, jeta sa
pélerine à un soldat, et, se découvrant la poitrine, il se prosterna
jusqu'à terre, avant même d'entrer dans la première enceinte, où
stationnait une foule considérable. Là, drapant sa toge à la façon
respectueuse, il s'adossa à un mur et reçut des mains du prieur un long
bâton, en forme de béquille, qu'on trouve dans les principales églises
et dont se servent les moines pour se soutenir debout durant leurs
longues oraisons.

Quand il entrait dans une église, c'était avec des marques exagérées de
respect; mais si l'intérieur était désert, il se dépouillait de ses
allures fastueuses, congédiait sa suite, à l'exception d'un ou deux
favoris, et il semblait alors prier avec ferveur.

L'office terminé, tout le clergé lui chanta un hymne en guez composé en
son honneur. Ces démonstrations courtisanesques lui déplaisaient; mais,
dans l'incertitude de ses affaires, il avait intérêt à se concilier les
prêtres de cette paroisse influente. Il leur dit qu'il ne voulait
gouverner que pour le bonheur du pays, et qu'ils eussent à le faire
comprendre à tous. Le plus âgé s'avança, le bénit, et, conformément à
l'usage, termina en récitant avec tout le monde un _Pater_ et un _Ave_ à
son intention.

Rentré ensuite au camp, au milieu des acclamations des habitants
échelonnés sur notre route, et dans tout l'orgueil d'un haut pouvoir,
Birro réunit ses chefs dans un long festin.

Chaque jour, quelque ancien officier de Conefo ou de ses fils venait
prendre service chez Birro, qui s'appliquait à se faire accepter par les
notables du Dambya et à donner de lui une opinion plus favorable que
celle qu'il avait laissée à la cour du Bégamdir; car, bien que
brillante, la position que lui faisait notre victoire à Konzoula était
encore précaire. Le Ras Ali, satisfait de la défaite de l'armée des fils
de Conefo, ne voyait plus dans Birro qu'un instrument bon à briser
désormais. Dans l'espoir de s'emparer de sa personne, il l'invitait à
venir le trouver à Dabra-Tabor pour reprendre la Waïzoro Oubdar et
s'entendre avec lui sur un plan de campagne contre Oubié, dont la
vassalité nominale le fatiguait, disait-il. Birro, averti par des
familiers du Ras, demandait encore quelques jours de délai, afin d'en
finir avec les rebelles du Dambya, à la réduction desquels il procédait
en effet, mais avec des ménagements calculés; et, d'intelligence avec la
Waïzoro Manann, il suppliait qu'en attendant on lui envoyât sa jeune
femme. Le Ras lui envoyait des cadeaux, et il les lui rendait avec
usure; et, afin d'entretenir le dévouement de ses soldats, il fermait
les yeux sur leur licence, leur donnait festins sur festins, pendant
lesquels il dictait à ses trouvères des bouts-rimés relatifs à sa
prochaine entrée en campagne contre Oubié, l'ennemi cauteleux de son
gracieux suzerain le Ras Ali. De son côté, le Ras faisait chanter par
ses poëtes des vers à la louange de Birro, son plus fidèle vassal, son
beau-frère, le mari d'Oubdar, sa soeur de prédilection.

La Waïzoro Manann, tiraillée par son attachement pour son fils, par son
faible pour son gendre et par son amour pour sa fille, n'osait agir,
dans la crainte de précipiter la catastrophe qu'elle cherchait à
conjurer. Birro achevait de la désespérer en lui faisant dire qu'il se
mourait d'amour pour sa fille, qu'il désirait ne point altérer ce
sentiment, mais qu'il ne pouvait plus vivre de la sorte et qu'il ne lui
restait plus qu'elle pour sauver son bonheur domestique.

Prétextant le voisinage de rebelles, il tenait ses troupes agglomérées
et échelonnait des vedettes déguisées depuis Furka-Beur (col qui donnait
accès à son pays du côté du Bégamdir) jusqu'à son camp. Nuit et jour,
ces sentinelles étaient prêtes à donner l'alarme dans le cas d'une
irruption du Ras, qui, de son côté, avait réuni à petit bruit près de
Dabra-Tabor plus de quatre mille de ses meilleurs cavaliers. Mais ces
deux Polémarques essayaient en vain de cacher leurs intentions, elles
transparaissaient chaque jour davantage; la pacification du Dambya s'en
ressentait. Les marchés étaient mal pourvus, les caravanes n'osaient
s'aventurer, la défiance arrêtait toute transaction, chacun se préparait
à de nouveaux troubles.

Quelques favoris du Ras, mécontents de leur position, désertèrent et
vinrent chez Birro; celui-ci leur fit excellent accueil, donna des
grades à quelques-uns et obtint du Ras la rentrée en grâce des autres,
avec une position plus avantageuse. Aussi, beaucoup de notables d'Ali
étaient-ils prêts à passer au service de son adroit vassal. Parmi eux se
présenta un cavalier nommé Syoum, destiné à une célébrité précoce. D'une
famille noble, mais déchue, Syoum était entré comme page chez le Ras
Imam, un des prédécesseurs d'Ali; une réponse spirituelle le fit
remarquer de son maître, qui, avant de mourir, le promut au grade
d'échanson pour ses veillées intimes. Le jeune Syoum, devenu bon
cavalier et fort lutteur, avait de plus pris cette énergie de caractère
commune à tous ceux qui, comme lui, avaient fait leur éducation
militaire dans la rude intimité d'Imam. Admis au nombre des compains du
Ras Ali, l'ambition le rendit inquiet; trouvant son avancement trop
lent, il venait chez Birro. Celui-ci lui donna l'investiture d'un fief,
auquel était attaché le titre de _Balambaras_ ou chef des écuries
impériales, et il le revêtit publiquement d'une cotte-d'armes en soie,
comme il est d'usage pour ce titulaire.

Syoum était âgé d'environ vingt-huit ans, grand, bien fait, gracieux,
d'une force musculaire peu commune et le teint sombre et velouté que les
Éthiopiens comparent à la couleur d'une grappe de raisin noir; il avait
une grande distinction de manières, le visage séduisant, des façons à la
fois modestes et hautes qui semblaient annoncer sa confiance dans sa
fortune. Élevé dans les cours, son tact le guidait sûrement au milieu
des dédales des intrigues; son élocution facile, son amabilité, son
entrain et son intelligence, plus sérieuse que ne le comportait son âge,
captivèrent promptement Birro, et en quelques jours, quoique faisant
pressentir un concurrent redoutable à la faveur de son nouveau maître,
il s'était concilié les favoris, les notables et jusqu'aux pages.

Le montfort de Tchilga, le plus considérable du Dambya, où s'étaient
réfugiés avec leurs richesses, des partisans influents d'Ilma, défiait
l'autorité de Birro.

Celui-ci, comptant se servir du jeune prince pour hâter la soumission du
pays, avait obtenu de son père la remise de sa personne. Il somma les
partisans de son prisonnier de lui rendre le montfort, les menaçant,
s'ils persistaient dans leur refus, de faire couper le poignet de leur
ancien maître; et pour qu'ils ne doutassent pas de sa résolution, il fit
mettre le malheureux prisonnier à la torture, en faisant resserrer
l'anneau de fer qui fixait la chaîne à son poignet.

--Dépecez-le et jetez ses membres aux chiens, répondirent les assiégés;
vous en aurez l'odieux; nous ne nous rendrons pas!

En apprenant la conduite cruelle de son fils, le Dedjadj Guoscho lui
envoya un message des plus sévères, et la torture d'Ilma cessa. Quelques
jours après mon arrivée, Birro porta de nouveau son camp auprès de
Tchilga pour dévaster le koualla qui l'entoure, enlever ainsi des
ressources aux assiégés et ravitailler ses soldats. Nous revînmes
chargés de vivres au camp de Kobla.

Peu après, des chefs de partisans qui tenaient isolément la campagne, se
concertèrent pour surprendre notre camp: c'était après minuit; nous
dormions tous, jusqu'aux fusiliers qui étaient de garde devant la tente
du Dedjazmatch. Réveillé par les cris, j'entendis Birro qui maugréait en
s'armant à la hâte; il s'élança hors de sa tente en faisant retentir sur
son passage le refrain bien connu de son thème de guerre. Le camp,
attaqué de deux côtés opposés, était dans une confusion inexprimable.
Birro courut au camp de droite, où l'attaque était la plus vive; des
soldats mirent le feu à quelques huttes et de rougeâtres lueurs
éclairèrent la scène. Les assaillants, au nombre d'environ 700, avaient
fait une large irruption, et s'avançaient de plus en plus au milieu de
nos huttes en combattant avec fureur; mais nos gens affluaient, et,
encouragés par la voix de Birro, se jetaient tête baissée dans la mêlée;
Birro lui-même en fit autant. Pendant trois ou quatre minutes, les cris
cessèrent; on n'entendit que le fer et les coups. Une clameur
victorieuse s'éleva parmi les nôtres: le brave Guolemdatch et une
poignée de rondeliers faisaient une trouée dans les rangs de l'ennemi,
qui recula en désordre et disparut dans l'obscurité, laissant quelques
morts et une trentaine de prisonniers. Des cavaliers, déjà en selle,
poursuivirent les fuyards, mais sans oser les entamer. Nos timballiers
battaient à tout hasard la charge au centre du camp. La crainte d'avoir
le Dedjazmatch sur les bras décontenança l'attaque faite contre notre
camp de gauche, où les assaillants étaient pourtant en plus grand
nombre; ils se retirèrent précipitamment sans grande perte. Nous eûmes
une vingtaine d'hommes tués et un nombre moindre de blessés; on nous tua
aussi deux femmes et on nous en blessa une trentaine.

Au point du jour, Birro fit couper le poignet droit à quelques-uns des
prisonniers, et ordonna aux autres d'emmener les mutilés afin qu'ils
servissent d'exemple aux rebelles; et, le même jour, nous quittâmes le
terrain incommode où nous campions pour aller nous établir un peu plus
loin. Au moment de monter à cheval, Birro me fit cadeau de sa belle
pèlerine blanche que depuis quelques jours ses principaux seigneurs lui
demandaient à l'envi. Peu après, manquant encore de vivres, le
Dedjazmatch fit publier un ban engageant les habitants de certains
districts à mettre à couvert leurs personnes, leur bétail et leurs
objets précieux, afin qu'il envoyât ses soldats se ravitailler sur leurs
terres; il leur accordait en même temps l'exemption d'une année
d'impôts. Les habitants se prémunirent en conséquence; mais ils
s'apostèrent, laissèrent s'effectuer le pillage, et attaquèrent nos gens
sur plusieurs points à la fois, lorsqu'ils revenaient en désordre
chargés de vivres. Notre arrière-garde eut fort à faire pour les
dégager: nous y laissâmes une soixantaine de morts; nous fîmes
prisonniers une trentaine d'hommes et plus de 200 femmes.

Birro ayant perdu dans cette affaire un parent douteux, ou, pour le
moins, très-éloigné, saisit ce prétexte pour sévir cruellement. On
annonça aux prisonniers rassemblés sur la place la mort du parent du
Dedjazmatch, qui leur fit demander ce qu'ils avaient à dire pour se
justifier. Les femmes répondirent par des sanglots; un des prisonniers
s'avança devant la tente et dit:

--Ô monseigneur, à toi la force! Tu es l'étoile de ton matin, et tu
annonces les splendeurs de ta propre journée. Que Dieu fasse luire à tes
yeux la vérité de mes paroles. Au commencement de son règne, Conefo
aussi nous laissa maltraiter; nous prîmes les armes et nous fûmes
vaincus. Mais, reconnaissant la justice de notre résistance, il nous
gouverna avec mesure, et nous lui avons été de fidèles sujets pendant
tout son règne. Nous avons refusé obéissance à ses fils, parce qu'ils
ont été durs envers nous, et qu'ils ont méconnu l'héritage de leur père;
aussi, n'étions-nous pas représentés à la bataille de Konzoula. Par
obéissance à ton ban, nous avons laissé tes soldats se ravitailler sur
nos terres; mais ils ont attenté à nos personnes; et où convient-il que
le laboureur affronte la mort, si ce n'est sur son sillon? Nous
espérions qu'il en serait avec toi comme avec Conefo, et que tu
apprécierais notre résistance. Nous voici prêts à être asservis par ton
pardon. Que ta javeline soit toujours victorieuse, et que Dieu t'inspire
notre arrêt!

--Créature du jeudi! (c'est du jeudi que date la création des animaux,
dans la Genèse) s'écria Birro. Puisqu'ils ont eu recours aux armes, ils
en subiront la loi. Ils ont tué mon parent, tout meurtrier doit son
sang; je leur laisse la vie, mais qu'on leur coupe à chacun le pied et
la main!

La tente fut refermée. Celui qui avait pris la parole s'offrit le
premier au rasoir du bourreau, avec ce stoïcisme si commun parmi les
Éthiopiens.

Seize malheureux subirent la mutilation, pendant qu'au milieu de ses
familiers consternés, Birro cherchait, par des discours animés, à donner
le change à son émotion. Je pus enfin l'interrompre et l'engager à
gracier le reste des condamnés. Malheureusement pour eux, les
assistants, malgré Tiksa-Méred qui leur faisait signe de s'abstenir,
appuyèrent mes instances, et, à cette apparence de pression, Birro
éclata:

--On ne les a donc pas tous ébranchés? s'écria-t-il. Qu'on mande mes
bûcherons pour abattre ceux qui restent à coup de hache! Je ne pourrai
donc pas venger le sang de mon parent et celui de mes soldats?

Deux infortunés furent tués à coup de hache. On vint lui dire que tout
était fini, et il sembla respirer plus à l'aise. Des soldats
compatissants avaient fait évader une dizaine des condamnés. Birro
l'apprit quelques jours après et dit:

«Tant mieux! mais c'était mon devoir de faire un grand exemple.»

À partir de ces exécutions, ses soldats, même isolés, purent circuler
avec sécurité dans toute la province.

Cependant, un prétendant nommé Woldé Teklé augmentait le nombre de ses
troupes, et Birro s'en préoccupait. Sur le rapport de nos espions, nous
partîmes de nuit avec près de 2,000 hommes pour le surprendre. Après
environ quatre heures de marche, nous arrivâmes près de l'endroit
désigné une soixantaine de cavaliers seulement et une quinzaine de
fantassins, les meilleurs coureurs. Nous eûmes à peine mis pied à terre
pour attendre nos gens, que, dans une plaine boisée qui s'étendait à nos
pieds, nous crûmes apercevoir environ 800 fantassins précédés par des
éclaireurs et marchant droit sur nous en soulevant la poussière. Birro
se remit en selle, poussa vers l'ennemi, mais la rapidité de Dempto lui
donna bientôt une avance telle, qu'il crut prudent d'attendre ses
cavaliers. L'un d'eux, doué d'une meilleure vue que les autres, nous
cria:

--Tout doux! frères; nous avons bien le temps; laissons souffler nos
chevaux; les vaches doivent être à sec à cette heure, et ne redonnent de
lait que dans la soirée.

Une folle hilarité s'empara de nous: le nuage de poussière n'était
soulevé que par un beau troupeau de bestiaux. Pour compléter notre
désappointement, les vachers, nous apprirent que Woldé Teklé avait
décampé depuis longtemps.

Malgré ses qualités militaires incontestées, ce chef ne pouvait rien
mener à effet; brave, généreux, affable et instruit, il excitait partout
des sympathies, mais sans profit pour sa cause. Élevé à la cour de son
parent, le célèbre Dedjadj Maro, gouverneur du Dambya, de l'Agaw-Médir,
du Metcha, du Kouara et de l'Armatcho, il devait naturellement hériter
de sa puissance. Conefo, fils de sa propre soeur, qu'il avait dotée et
mariée à un de ses vassaux, le supplanta par surprise. Woldé Teklé se
maintint quelque temps en rébellion, mais après plusieurs combats
malheureux, il tomba entre les mains de son neveu Conefo, qui, après
l'avoir tenu captif plusieurs années, le lia à lui par serment, le remit
en liberté et lui donna un fief important. À la mort de son frère, le
Dedjadj Gabrou, Conefo sentit se réveiller des doutes sur la fidélité de
son oncle; les devins lui prédisaient à lui-même une fin prochaine; son
intrépide frère ne serait plus là pour protéger ses deux fils, Ilma et
Mokouannen, contre l'ambition légitime de leur grand-oncle; enfin, sa
maladie s'aggravant, sans provocation de la part de Woldé Teklé, il
ordonna qu'on lui crevât les yeux. Soit maladresse, soit connivence du
bourreau, cette terrible exécution fut mal faite: Conefo mourut quelques
jours après, et Woldé Teklé guérit; ses paupières seules restèrent
mutilées. Il se rebella contre ses petits-neveux; mais avant la bataille
de Konzoula, il se joignit à eux, disant qu'après tout, ces enfants
étaient siens, et que, dût-il éprouver leur ingratitude, il lui
convenait de les défendre contre un prince étranger. Échappé de leur
défaite, il parcourait le Dambya, ou il était très-populaire, mais sans
pouvoir faire prendre sa cause au sérieux.

À quelques jours de là, nous apprîmes en soupant qu'il venait de
s'arrêter à un village près de Gondar, et nous fûmes en selle
immédiatement. Au point du jour, nous atteignîmes ses traînards; il
avait encore déguerpi et s'était réfugié sur les terres du Wogara,
province de la mouvance d'Oubié. En revenant de cette course, nos
soldats harassés obliquèrent vers Gondar, où ils espéraient que Birro
leur permettrait de se faire héberger une nuit; mais il envoya des
cavaliers pour garder les avenues de la ville et passa outre. Il
m'accorda un congé de quelques jours pour revoir le Lik Atskou.

Quoique je n'eusse avec moi que deux cavaliers et six fantassins, les
habitants de Gondar, déjà alarmés par le voisinage de Birro s'émurent à
mon approche: le harnais en vermeil et la housse écarlate de mon cheval
me firent prendre pour quelque haut personnage qui serait bientôt suivi
de soldats turbulents et affamés. Mais on se rassura en me
reconnaissant, et je regagnai sans incident mon ancienne demeure, où
j'avais vécu en moine et où je rentrais en soldat.

Le bon Lik Atskou me reçut avec effusion, mais, après m'avoir considéré,
il hocha tristement la tête en disant:

--Mon fils, tu as bien fait parler de toi depuis que tu m'as quitté. On
ne réfléchit guère à cheval. As-tu assez songé aux conséquences de ta
conduite? Tes deux princes ont reçu de leurs ancêtres une lourde dette à
acquitter devant Dieu et devant les hommes; n'as-tu pas craint d'en
devenir solidaire, toi qui es sans racine dans notre pays et de passage
seulement? Car tu ne peux avoir renoncé à ta patrie, terre de vérité, de
justice et de science. Un fait futile en apparence se présente à nous
autres, vieillards, avec toutes ses conséquences; aussi suis-je peiné
des changements que je vois dans ton costume: ta poitrine n'est plus
recouverte d'une tunique, tu te contentes de notre toge, tes jambes sont
nues, tu marches sans chaussure, tu n'as plus dans le vêtement cette
retenue qui te distinguait de nous, tu as quitté pour le nôtre le
costume de tes pères. Ce changement m'en fait craindre bien d'autres
dans tes idées. Prends garde, mon fils, en te détournant des traditions
qui ont étayé ta première jeunesse, de nuire à ton âge mûr.

Je m'efforçai de rassurer mon austère et bienveillant conseiller; mais
sa défiance était en éveil; mes protestations ne parurent l'apaiser qu'à
demi.

Le lendemain, il me conduisit à son église de prédilection pour
remercier Dieu, disait-il, de mon heureux retour.

La forme des églises en Éthiopie est presque toujours celle d'un
périptère circulaire; les murs, en pierre brute et en bousillage, sont
enduits d'une couche de terre blanche ou jaune; les embrasures sont en
menuiserie, les colonnes en bois et le toit en chaume. Au centre, une
énorme colonne tronquée et creuse renferme le sanctuaire; de sa base
formée de quatre murs à hauteur d'épaule, orientés aux quatre points
cardinaux, se dégage un fût carré, rond quelquefois, qui monte jusqu'à
la partie centrale du toit auquel il sert d'appui; au milieu de chaque
face s'ouvre dans l'intérieur de la colonne une porte dont la partie
supérieure est dans le fût et dont le seuil s'appuie sur des marches de
bois dans la base. À quelques mètres de ce sanctuaire court un mur qui
l'enclave de façon à former une enceinte circulaire; ce mur n'a d'autre
ouverture que quatre portes établies en face de celles du sanctuaire, et
il est enclavé à son tour par une espèce de péridrome ou galerie
extérieure formée de colonnes ordinairement en bois. La portion
inférieure des entre-colonnements est souvent garnie d'un treillage en
roseaux. Ces trois enceintes sont couvertes par un vaste toit en chaume,
très-épais, de forme conique, dont le centre s'appuie sur le fût tronqué
du sanctuaire, et le pourtour sur les linteaux de la colonnade.
Ordinairement une grande croix grecque se dresse sur le sommet de ce
toit, et des oeufs d'autruche sont embrochés à quelques-uns de ses
croisillons; sur les églises riches, cette croix est en cuivre doré et
scintille au loin. Des troupes de tourterelles nichent dans les boulins
du mur de l'église; pendant les offices même, elles circulent impunément
dans l'intérieur, et personne n'oserait les molester, soit dans le
cimetière, soit même au dehors. Les quatre faces externes du sanctuaire
et le mur de l'enceinte qui court autour sont couverts du haut en bas de
peintures à la colle représentant des sujets historiques ou religieux.
Ces peintures, vives de couleurs, sont d'un dessin très-incorrect et
primitif; les règles de la perspective y sont inconnues, et leur
caractère rappelle un peu celui des peintures chinoises. Autour de
l'église court un terrain enclos d'un mur et toujours planté de grands
arbres dont la plupart sont des cèdres; c'est le cimetière. Un bâtiment
à part, derrière l'église, sert de sacristie. On entre dans le cimetière
par un porche quadrangulaire, bâti comme les murs de l'église, en pierre
brute et bousillage. Au-dessus du porche se trouve ordinairement une
chambre qui, lorsque l'église possède une cloche, soutient un beffroi,
de façon à ce que la corde de la cloche descende sous le porche à
hauteur de la main; à défaut de cet instrument on se sert de phonolithe,
d'un sémantron ou de pièces de bois sonores. Lorsque les ecclésiastiques
chantent les offices, ils se groupent en face de la porte principale du
sanctuaire dans l'enceinte qui le contourne; le reste de cette enceinte
est laissée aux fidèles. Comme on ne prononce pas de sermons, il n'y a
pas de chaire. Pendant la messe, les portes du sanctuaire sont tantôt
ouvertes, tantôt fermées, selon le rite éthiopien, mais un voile empêche
de voir l'autel; le prêtre officiant et ceux qui le servent ont seuls le
droit d'y entrer; ils se présentent sur le seuil pour la lecture de
l'évangile, comme aussi pour donner la communion, et ils se retirent à
chaque fois derrière le voile. Ceux qui ne sont point nets, d'après les
règles mosaïques du pur et de l'impur, n'ont point le droit de pénétrer
dans cette enceinte qu'on regarde comme l'enceinte d'Israël; ils doivent
s'arrêter dans le péridrome, espèce d'enceinte des Gentils, ou bien dans
le cimetière. Ceux qui sont nets depuis sept jours vont d'abord à la
porte principale du sanctuaire, et ils en baisent le seuil, ou un des
montants, avant et après leurs prières; les gens dévots font le tour du
sanctuaire en stationnant à chacune de ses quatre faces et baisant
successivement les quatre portes. En Amarigna et en Tegrigna, on ne dit
pas visiter les églises, mais baiser les églises. On ne s'agenouille que
durant la semaine sainte; les prières se font debout ou assis par terre;
il n'y a aucune espèce de siége; ça et là se trouvent des béquilles
isolées dont on se sert comme d'appui lorsqu'on est fatigué de rester
debout. Ceux qui veulent prier sans être dérangés, ou lire leurs
prières, s'adossent ordinairement aux arbres du cimetière ou s'asseyent
sur l'herbe entre les tombes. Par un reste d'obéissance à la loi du
Lévitique, ceux qui peuvent posséder deux toges, en réservent une
spécialement pour se présenter à l'église. Des sistres et des tambours à
main sont les seuls instruments dont il soit fait usage pour accompagner
les chants religieux.

Dans la plupart des églises, il est défendu de se présenter avec une
arme à feu, un bouclier ou une javeline: on les laisse à l'entrée du
porche; dans quelques-unes, il est même défendu d'entrer le sabre au
côté, et, comme le fourreau est retenu aux flancs par plusieurs tours de
ceinture, il est d'usage de dégainer et de laisser l'arme sous le
porche. C'est sous le porche, qui sert aussi de porterie, que se
réfugient les mendiants, les lépreux, les voyageurs ou les étudiants
sans asile; c'est là qu'on dépose les étrangers malades ainsi que les
enfants abandonnés, qui heureusement sont très-rares dans le pays. Les
voyageurs sans asile couchent aussi dans le péridrome de l'église, mais
comme la saillie du toit est fort courte et que les colonnes sont assez
hautes, ils n'y sont guère plus abrités que s'ils étaient dehors.

Lorsque l'église jouit du droit d'asile, celui qui veut invoquer ce
droit s'empresse, en arrivant sous le porche, de sonner la cloche: il
déclare à haute voix et par trois fois son intention de prendre refuge;
dès ce moment sa personne est inviolable. Le porche se nomme en
amarigna: _porte du salut_. Si les réfugiés sont nombreux, ils dressent
des tentes ou des huttes dans le cimetière. C'est parfois un spectacle
curieux qu'un millier d'hommes et plus campés de la sorte, les chevaux
broutant l'herbe des tombes; des selles, des boucliers suspendus aux
branches des arbres, des harnais, des housses, des armes de tous côtés;
des femmes préparant la nourriture au milieu des agaceries des soldats;
plus loin, des chefs, la figure mi-couverte de leur toge, causant avec
anxiété des événements du dehors; des blessés couchés sur des herbes
sèches et entourés de leurs amis; ailleurs, des compagnons absorbés dans
une partie d'échecs; d'autres occupés à fourbir leurs armes, à réparer
leurs vêtements; des pages déguenillés courant de tous côtés, provoquant
le rire par leurs espiégleries, ou fuyant devant les imprécations de
quelque cuisinière à qui ils ont voulu dérober des provisions; enfin
toute une population se livrant activement aux occupations et aux
gaietés de la vie, au-dessus d'une autre population endormie dans la
mort.

La jolie église de Notre-Dame où nous conduisit le Lik Atskou, est
attenante à l'enceinte du Palais-Impérial à Gondar; par exception elle
est bâtie à la chaux. Malgré son style éthiopien, ses matériaux, la
juste proportion de ses parties, indiquent qu'elle est l'oeuvre
d'ouvriers expérimentés. On dit qu'un empereur la fit bâtir par des
ouvriers portugais et l'enrichit d'ornements en profusion telle, qu'on
lui donna le nom, resté populaire, de _Maison de soie_. Sa splendeur a
disparu depuis la chute de l'empire; on y voit encore, parfaitement
conservées, les peintures de l'intérieur, représentant tous les épisodes
de la guerre parricide que Rougoum (_maudit_) Tékla-Haïmanote fit à son
père Yassous-le-Grand, qu'il fit tuer par un de ses oncles d'un coup de
carabine, dans une île du lac Tsana, on y voit aussi la mort de ce
parricide, assassiné à la chasse peu après être monté sur le trône. Le
quartier voisin composant la paroisse est presque entièrement détruit.
Son cimetière ombreux et recouvert d'une herbe vivace qui dissimulait
les tertres effondrés des tombes, attirait des oiseaux en grand nombre;
leur gazouillement incessant et le roucoulement des tourterelles étaient
les seuls bruits qu'on y entendît. Le palais délabré, vide et
silencieux, debout au milieu de ses cours désertes, semblait étendre sur
cette église son ombre mélancolique; aussi la foule portait-elle ses
dévotions dans des lieux plus souriants. Les offices s'y célébraient à
petit bruit, et l'on n'y voyait que de rares fidèles, la figure émaciée
de quelque timide anachorète de passage, ou bien à demi caché derrière
un arbre quelque soldat, la tête basse et la pose affaissée, s'humiliant
devant Dieu.

En sortant de cette église, je fus accosté par une femme reconnaissable
à son costume pour une servante de bonne maison. Elle me dit que sa
maîtresse était dans la peine, et que, sachant que j'avais mes entrées
auprès du Dedjadj Birro, de qui dépendait son sort, elle me demandait
quand je pourrais la recevoir et prendre connaissance de sa situation:
et, comme j'hésitais, elle ajouta que sa dame était la Waïzoro Bir-Waha
(_eau d'argent_), fille du Dedjadj Conefo et femme du Balambaras
Aschebber, que Birro retenait dans les fers depuis la bataille de
Konzoula, où le prisonnier avait été blessé. Elle me montra la Waïzoro,
assise toute seule au pied d'un arbre et enveloppée d'une toge
grossière, unique vêtement qu'elle voulût porter, dit-elle, depuis les
malheurs qui l'accablaient. Je lui fis dire que c'était à moi à me
rendre chez elle, et que je m'emploierais en faveur de sa cause, si elle
était juste, et je m'éloignai, laissant mes gens pour se tenir à ses
ordres et lui faire escorte de ma part jusqu'à sa demeure.

Le Lik Atskou m'apprit que le Dedjadj Conefo, durant sa dernière
maladie, avait recommandé ses deux fils à Aschebber, ainsi qu'à quelques
autres de ses fidèles. Aschebber avait énergiquement servi les intérêts
d'Ilma jusqu'à la bataille de Konzoula, mais il était accusé d'avoir
détourné des valeurs de la succession de Conefo, et le Dedjadj Birro
menaçait de le faire mutiler s'il ne les lui livrait.

Je promis à la Waïzoro Bir-Waha de partir deux jours après pour le camp;
mais le lendemain, à mon grand regret, il m'arriva un Chalaka et une
compagnie de la garde de Birro, conduisant Aschebber enchaîné. Le
Chalaka avait ordre de s'arrêter chez moi, d'y recevoir les objets
qu'Aschebber avait promis de restituer, de les soumettre à mon
inspection, et, dans le cas où la restitution serait insuffisante, de le
remettre à la torture en resserrant l'anneau qui fixait la chaîne à son
poignet. Le malheureux me fit observer que cet anneau le serrait encore
trop pour lui permettre de dormir: j'obtiens du Chalaka qu'on le fit
aaiser.

Grâce à des cadeaux en comestibles qui m'arrivaient de tous côtés, je
pus faire festiner mes hôtes; le prisonnier mangea, but et fut joyeux
avec nous: le Chalaka noya complétement sa raison dans l'hydromel, et
plusieurs de ses soldats l'imitèrent. Le Lik Atskou, sachant qu'on
faisait grande chère chez moi, me fit dire que des vassaux d'Aschebber
rôdaient par la ville, et que, pour éviter toute surprise, j'eusse à
faire bonne garde de nuit; il ne dormit point lui-même et m'envoya
d'heure en heure son esclave pour s'assurer de la vigilance de mes gens.

Le lendemain, la famille d'Aschebber produisit une partie de la rançon
demandée: c'étaient surtout des carabines, de vieux tapis et des étoffes
en soie dont les dessins rappelaient le goût qui régnait jadis dans
l'Inde et dans l'Yemen, des pièces d'orfévrerie, des poignards et des
sabres aux montures indiennes enrichies de pierres de couleur et d'un
travail exquis. La magnificence de ces objets, provenant sans doute de
quelque empereur, me confirma une partie de ce que m'ont raconté les
vieillards sur la richesse des costumes de leurs aïeux. Mais tout cela
était loin de représenter le chiffre de la rançon imposée. L'ordre vint
de remettre le prisonnier à la torture. J'obtins un délai, et je me
rendis auprès du Dedjadj Birro, qui voulut bien permettre de relâcher
Aschebber moyennant un appoint insignifiant en argent.

En rentrant à Gondar, je trouvai le Chalaka gardé à vue par ses propres
soldats et son prisonnier. Je lui avais laissé trop grosse provision
d'hydromel et d'eau-de-vie, et une insolation après boire l'avait privé
de la raison depuis quatre jours. Je fis libérer Aschebber, et je
repartis pour le camp avec les soldats de la garde. Quant au Chalaka,
toujours en proie au délire, ses suivants personnels, trop peu nombreux
pour le bien garder dans ma maison isolée, se réfugièrent avec lui sous
le porche d'une église.

Après quelques jours passés au camp, j'étais revenu à Gondar, lorsqu'un
matin la ville fut réveillée par les soldats de Birro, qui arrivait
encore de la poursuite de l'insaisissable Woldé Téklé. Birro m'envoya
prévenir, et j'allai le trouver dans une église où il se reposait. Il me
dit que Gondar n'était qu'un ramassis de vils marchands, de grandes
dames au rabais, d'ecclésiastiques faux savants et de clercs séditieux,
et que je devais en avoir assez. «Pendant que les soldats se
rafraîchissent, ajouta-t-il, allons respirer un air moins impur.» Et,
suivis de quelques cavaliers seulement, nous partîmes au galop, laissant
la ville sens dessus dessous. Il m'emmena à l'ancienne habitation de son
aïeule, l'Itiégué Mentewab, femme et mère d'empereur.

Cette habitation, située à un kilomètre environ de Gondar, au pied des
montagnes qui entourent la ville, consiste en un joli pavillon flanqué
d'une tour carrée, bâti à la chaux et à l'européenne, tout auprès d'une
église bâtie également par l'Itiégué et dédiée à Notre-Dame, sous la
vocable de Koskouam, nom donné par les Éthiopiens au lieu de refuge
choisi par la mère du Sauveur durant son exil en Égypte. Quelques
misérables huttes de paysans groupés autour forment seules aujourd'hui
la paroisse. Cachées au milieu d'un bouquet de grands arbres toujours
verts, l'église et l'habitation, qui se décèle par sa haute tour,
offrent un des points les plus pittoresques des environs de la ville.

L'Itiégué Mentewab, qui vivait encore au temps du voyageur Bruce,
représente une des physionomies les plus attrayantes du déclin de
l'Empire. Native de la province de Kouara, elle fut amenée à Gondar dans
son enfance par sa mère, qui, ayant perdu son mari, dut suivre elle-même
un procès en Cour suprême; et les pages impériaux, frappés de la beauté
de l'enfant, en parlèrent devant l'Empereur comme d'une merveille. La
mère obtint justice, et l'Empereur retint l'enfant, qu'il confia à ses
femmes et qu'on surnomma Mentewab (_Que tu es jolie!_), nom que les
pages lui avaient donné en la voyant. Elle grandit dans le palais,
oubliée durant quatre années. Un soir à souper, un des familiers parla
d'elle, et l'Empereur désira la voir; mais il s'endormit sans y plus
penser, et s'étant réveillé avant le jour, il aperçut debout, au pied de
sa couche, la belle et gracieuse Mentewab, qui seule veillait sur lui,
un flambeau de cire à la main.

Mentewab, devenue Itiégué (_Impératrice_), confirma sa haute position
par la sagesse et la retenue de sa conduite, ne cessant de protester par
son exemple au moins contre les vices de la cour de son mari et de celle
de son fils, qui succéda à son père sous le nom de Yassous. Elle savait
vivre le jour en princesse et la nuit, dit-on, elle se soumettait aux
plus dures austérités de la pénitence. Durant quarante années elle
exerça par son mari, son fils et sa famille une puissance souveraine,
suffisamment interrompue par des vicissitudes pour rendre manifestes la
force et la bonté de son caractère. En tout pays, on voit de ces êtres
que la fortune semble se complaire à élever, à abaisser et à retourner
dans sa main, comme des joyaux dont elle veut faire briller toutes les
faces.

C'était la première fois que Birro visitait l'église et l'habitation de
son aïeule. Le clergé n'avait pas eu le temps de s'y réunir, mais un
vieux religieux que nous trouvâmes à la porterie nous servit de
cicerone. Birro devint mélancolique en voyant le domaine délabré où, il
y a un siècle, sa famille florissait à l'abri du trône impérial. Il me
proposa de monter au haut de la tour, afin d'y jouir du point de vue,
quoique le cicerone prétendît que l'ascension était périlleuse: de
l'escalier, en plusieurs endroits, il ne restait que la cale. Nous
atteignîmes néanmoins la plate-forme; Birro s'épanouit. Les
factionnaires laissés au pied de la tour cherchaient à éloigner une
troupe d'environ deux cents marchands musulmans.

--Ces trafiquants, dit-il, viennent sans doute réclamer contre mes
soldats.

Un corbeau vint se poser sur le faîte d'un arbre en face de nous. (On
dit vulgairement que quand un corbeau apparaît seul, c'est un mauvais
présage). Birro se saisit du pistolet que j'avais à la ceinture et
laissa errer sa main armée dans la direction des Musulmans, tout en
détournant la tête pour parler avec moi; les Musulmans, épouvantés, se
dispersèrent sous les arbres.

--Si je tue ce corbeau, dit Birro, c'est que je devrai un jour rentrer
dans les possessions de mes ancêtres: je régnerai; tu feras venir de ton
pays des gens qui bâtissent à la chaux, nous nous élèverons de belles
demeures, nous les léguerons à nos neveux, et notre amitié aura ainsi un
signe dans l'avenir.

J'arrêtai son bras, en lui représentant que le corbeau perchait un peu
loin et qu'il ne devait point risquer de manquer son coup devant tant de
gens.

--C'est juste, c'est juste, dit-il.

Et le bras sur mon cou, il m'entraîna jusqu'au rebord de la tour, pour
faire juger à tout le monde, disait-il, du degré d'amitié qu'il avait
pour moi.

--Par la mort de Guoscho! ajouta-t-il, ne suis-je pas un homme fortuné
de pouvoir réclamer de pareils palais comme ayant appartenu à mes aïeux?
Les faucons hésiteraient avant de se poser ici, et tu viens de Jérusalem
pour y monter avec moi! Je suis jeune, et Dieu m'a décoré de la
victoire! Cependant je crois pressentir quelque revers. Mais Notre-Dame
y pourvoira, en souvenir des mérites de mon aïeule, et toi, fils de ma
mère, tu seras à mes côtés.

Peu à peu son étreinte cessa, son bras se retira de moi, son regard
changea d'expression et il descendit en silence. En bas, il me dit à
l'oreille:

--Comme c'est bon de vivre haut et loin de terre!

Il fit approcher les Musulmans; l'un d'eux prit la parole pour dire que
leur quartier était mis à sac par ses soldats, et qu'ils venaient se
réfugier auprès de lui. Il appuya sa supplique d'un cadeau de deux
burilés pleins de poivre noir et d'une pèlerine de guerre en drap rouge,
ajoutant que ce qu'il y avait d'imprévu dans leur démarche et le
désordre dans lequel ils étaient devaient faire excuser la modicité de
leur offrande.

--Que Dieu vous le rende! leur dit Birro.

Et il monta précipitamment à cheval et partit au galop pour le Salamgué
ou quartier musulman.

J'arrivai sur la place du marché quelques instants après lui; ses
soldats fuyaient de toutes parts, en lâchant leur butin. L'un d'eux fixa
sa poursuite: le malheureux, pour alléger sa course, abandonna jusqu'à
son bouclier et sa javeline. Encore quelques bonds et, il était à l'abri
derrière des rochers, lorsque le javelot de Birro l'atteignit; il tomba
percé d'outre en outre. La population musulmane poussa des cris de joie,
tandis que le servant d'armes du Prince ramassait le javelot sanglant de
son maître. Tous les pillards fuyaient dans la campagne et reprenaient
la route du camp. Birro demanda sa mule, ordonna de balayer les
traînards hors de la ville haute et donna lui-même l'exemple du départ
pour le camp. Avant mon arrivée sur la place du marché, il avait déjà
tué un autre de ses soldats, qui, les mains pleines, sortait d'une
maison.

Birro avait défendu à ses gens de descendre dans le quartier musulman,
et en sévissant comme il venait de le faire d'une façon si conforme à la
fougue de son caractère, il ravivait cette terreur qu'il aimait à
inspirer, et il affichait du même coup sa déférence pour les intentions
de son suzerain Ali, qui protégeait les musulmans de Gondar d'une façon
spéciale. Nous sortions à peine du Salamgué, qu'un musulman, traînant
après lui un jeune soldat, arrêta le Prince par ses cris.

--Parle donc, lui dit Birro.

Le musulman accusa le soldat d'avoir pillé sa maison de fond en comble
et d'avoir maltraité sa femme.

--Holà! qu'on lui coupe pieds et mains, dit Birro.

--Par Allah! mon Seigneur, dit le plaignant, que ferais-je de ses
membres? Qu'il les garde pour s'en aller le plus loin possible, mais
qu'il me rende ce qu'il m'a pris.

Le soldat terrifié protesta par serment qu'il n'avait pris qu'une
vieille ceinture, et qu'encore, un de ses camarades la lui avait enlevée
sur le champ; il offrait d'ailleurs de donner celle qu'il portait. Birro
lui dit en se remettant en marche:

--Roncin que tu es! s'il en est ainsi, que ne lui frottes-tu les
oreilles à ce mécréant?

Et il laissa le musulman composer comme il put avec le soldat.

Cependant il me tardait d'aller au-devant de mon frère, et le Dedjadj
Birro remettait de jour en jour de me donner mon congé, lorsqu'il
conclut avec le Dedjadj Oubié une alliance secrète, dont le but était de
marcher prochainement contre le Ras Ali, leur suzerain commun. Je
représentai à Birro que cette circonstance me permettrait d'aller et de
revenir de Moussawa avec promptitude et commodité, puisque le Dedjadj
Oubié tenait tout le pays depuis Gondar jusqu'à la mer Rouge.

Après beaucoup d'objections, il consentit à mon départ, et afin,
disait-il, que je pusse figurer convenablement à la cour de son allié,
il voulut me donner un bouclier richement garni en vermeil, un fort beau
sabre et une belle mule caparaçonnée comme la sienne. Je refusai ces
présents, et il en prit de l'humeur:

--Celui qui reçoit s'engage, me dit-il; tu veux partir sans pensée de
retour.

Enfin, après beaucoup d'instances, il m'accorda deux mois pour faire mon
voyage, en me recommandant toutefois de me joindre à l'armée d'Oubié, si
avant cette époque cet allié opérait sa jonction avec lui pour marcher
contre le Ras.

--Car, si Dieu le permet, dit-il, nous ferons parler de nous grandement.
Mais avant de nous séparer, je veux que nous nous engagions, par
serments réciproques, toi à revenir, moi à te traiter toujours comme un
frère.

Malgré ma répugnance à me lier de cette façon, je crus devoir céder.

--Je ne sais, me dit-il, quelles sont les formules de serment usitées
dans ton pays, mais que m'importe! tout serment recèle le principe
vengeur de son inobservance. Pose ta main sur ma cuisse, et engage-toi,
par la mort de Monseigneur Guoscho et par la mienne, à revenir auprès de
moi ou de mon père, sauf la volonté contraire de Dieu.

Je promis.

--Et si tes projets venaient à changer, ajouta-t-il, dis que le pain se
tourne pour toi en venin et te corrode les entrailles, et que tout ce
que tes lèvres pourront boire ne serve qu'à enflammer ta soif; dis que
les hommes n'éprouvent pour toi que de la haine; dis que les désirs que
tu formeras s'accomplissent pour d'autres et sous tes yeux; dis que ton
passage sur la terre, comme dans le coeur de ceux que tu aimes, ne
laisse pas plus de trace que n'en laisse le serpent maudit qui rampe sur
un rocher nu!

Je répétai ces paroles après lui.

--Quant à moi, mon frère, reprit-il, dicte-moi le serment que tu
voudras.

Comme je refusais:

--Si je trahis le premier notre amitié, dit-il, que mes chairs se
déchirent et flottent en lambeaux le long de mes ossements, avant que
mon âme ait quitté la terre; que tous ceux en qui je me confie se
tournent contre moi et m'imputent ma confiance à crime; que mon cheval,
mes armes et jusqu'à l'herbe des champs, que tout se dresse contre moi;
que Dieu fasse un exemple hideux de mon corps sur la terre et de mon âme
dans l'éternité! Maintenant, mon frère, dit-il en fermant les yeux, clos
mes paupières de ta main, avec la pensée que c'est la mort qui me les
scelle, si tu trahis ton serment.

Je lui obéis. Et à son tour, il me ferma les yeux de sa main, en disant:

--Que mon frère meure, si je n'accomplis pas ce que je dis!

Il me fit quelques recommandations relativement à Oubié, m'offrit un
sachet contenant de l'or natif, que je refusai, et nous nous quittâmes
après une accolade.

Après une journée de route, j'arrivai à Gondar. Le Lik Atskou parut peu
satisfait lorsque je lui racontai comment je venais de quitter le
Dedjadj Birro. La nature droite, judicieuse et toute magistrale de mon
hôte s'accommodait mal des allures impétueuses de ce jeune prince, et il
ne se gênait nullement pour rappeler publiquement sa descendance
équivoque du Dedjadj Guoscho et pour improuver sa conduite.

--On peut bien conduire les hommes à coups de hache, disait-il, et
échafauder ainsi un semblant de puissance, mais un jour tout cela croule
sous le souffle de Dieu. Si j'étais plus jeune, ajouta-t-il, c'est en
France que je t'engagerais à retourner, afin d'y aller avec toi; mais je
suis trop vieux, et puisque tu dois revenir à Gondar, tu pourras au
moins me fermer les yeux. Triste temps que le nôtre!

Il m'engagea à resserrer ma confiance à la cour d'Oubié; et, selon son
habitude, il me congédia sur le seuil de sa maison, en me donnant sa
bénédiction.



CHAPITRE XI

VISITE AU DEDJADJ OUBIÉ--RETOUR À MOUSSAWA--QUERELLE AVEC LE DEDJADJ
OUBIÉ--RAPPORTS DU GOUVERNEMENT BRITANNIQUE AVEC LA FAMILLE DE
SABAGADIS--DÉPART POUR ADEN.


Comme les soldats de Woldé Teklé rôdaient sans cesse autour de Gondar,
je partis de nuit, sans bagage d'aucune sorte et comptant vivre
d'hospitalité. Je n'étais accompagné que d'un seul fusilier et d'une
douzaine de rondeliers; mon cheval, conduit à la main, ouvrait notre
marche: son riche harnais et sa belle apparence nous attiraient des
marques de respect le long de la route. Nous cheminâmes à petites
journées, de façon à faire étape dans les localités les mieux pourvues;
mais notre régime était fort inégal. Un soir, nous nous présentâmes à un
village dont l'aspect prospère nous promettait bon repas et bon gîte: on
nous assigna la maison des étrangers, qui se trouve dans la plupart des
villages des hauts pays et qu'on donne ordinairement aux voyageurs de
peu d'importance. Selon l'usage, mes gens y brûlèrent une poignée de
paille afin d'y faire entrer mon cheval, car on croit vulgairement que
les farfadets, lutins et autres esprits malfaisants hantent l'habitation
dont le foyer n'est pas entretenu. Mais nous attendîmes vainement notre
souper, et, vers dix heures, nous nous arrangions pour dormir à jeun,
lorsque nous entendîmes un de mes hommes qui, pressé par la soif, était
allé demander un peu d'eau dans le voisinage et qui se querellait
violemment. J'envoyai deux de ses camarades pour le ramener; le train
augmenta; le reste de mes gens courut au secours; les thèmes de guerre
commencèrent, et je sortis moi-même. Les femmes, aux portes, éclairaient
avec des torches; une vingtaine de paysans armés tenaient mes gens en
échec; mon unique fusilier, un tison à la main, cherchait à allumer sa
mèche récalcitrante: «Dispersez-vous, imprudents!» criait-il, en
dirigeant la gueule de son arme sur les femmes, qu'il mit ainsi en
déroute. Mes gens profitaient de l'obscurité pour donner contre leurs
adversaires, lorsqu'un abbé, accompagné de cinq ou six clercs tenant des
flambeaux, accourut sur un petit tertre, d'où il lança contre tout le
monde des excommunications répétées. Nous pûmes séparer les combattants,
et l'abbé, qui était chef du village, nous reconduisit jusqu'à notre
demeure. Une instruction sommaire, faite de concert avec lui et quelques
anciens, nous apprit que mon soldat ayant trouvé des habitants buvant de
la bière, leur avait demandé de l'eau, et qu'ayant essuyé des rebuffades
appuyées d'un coup de bâton, dont il chercha du reste vainement la
marque, il avait mis flamberge au vent. Si ce n'est une égratignure
faite à un de mes hommes, les boucliers seuls portaient de part et
d'autre la trace des coups. L'abbé et son monde partirent en s'excusant
gauchement de la réception qui nous était faite, et, peu après, il
reparut, suivi de gens portant de l'orge, de l'herbe, de l'hydromel, de
la bière, des volailles cuites et d'autres mets, ainsi que des pains à
profusion; rien n'y manquait, jusqu'à du bois pour notre loyer, même un
luminaire. J'invitai les anciens et leur chef à rompre le pain avec
nous, pour mieux sceller notre raccommodement; ils participèrent
discrètement à notre médianoche et se retirèrent bientôt pour me laisser
dormir. Sous prétexte de se tenir sur leurs gardes, mes gens mangèrent
et burent presque toute la nuit. Le lendemain, de grand matin, plusieurs
habitants nous firent la conduite.

De pareils incidents sont habituels dans la vie militaire en Éthiopie.
Les gens de guerre ont droit à l'hospitalité, surtout dans les villages
relevant de leur suzerain. Chaque village se règle en conséquence; mais
l'insolence trop fréquente des soldats et la susceptibilité souvent
querelleuse des habitants provoquent des collisions qui, heureusement,
amènent rarement mort d'homme, ce qui s'explique par l'usage de l'arme
blanche seulement, dont on peut modérer l'emploi: soldats et paysans
s'entre-battent d'une façon mi-courtoise. Après s'être ainsi éprouvé, on
se sépare, on compte de part et d'autre les horions et les égratignures,
on fait la balance, on fixe le taux de la composition en faveur des plus
maltraités, et la bonne amitié s'établit. Quelquefois une blessure
dangereuse ou mortelle envenime ces combats, qui vont alors se terminer
en cour de justice.

Neuf jours après mon départ de Gondar, j'arrivai à Adwa. Le Dedjadj
Oubié campait provisoirement à quelques kilomètres de la ville; je pris
deux jours de repos et j'allai lui faire ma visite d'usage. Le Prince
déjeunait en petit comité; je fus placé à côté d'un abbé, un de ses
commensaux et conseillers favoris, avec qui je m'étais lié à mon premier
passage en Tegraïe. Le Prince ne fit aucune allusion au Dedjadj Guoscho
ni à la bataille de Konzoula, mais il me questionna à plusieurs reprises
sur les forces militaires du Ras et sur celles de Birro, en affectant sa
partialité pour ce dernier. J'eus la maladresse de faire l'éloge,
irréfutable d'ailleurs, de la cavalerie du Gojam; les convives eussent
préféré entendre l'éloge des troupes de leur maître; mon voisin l'abbé
me coudoya même deux ou trois fois pour me rappeler que c'était
l'occasion de faire ma cour, mais je m'en tins à la vérité, et
j'indisposai tout le monde contre moi: circonstance qui me donna à
croire que le Dedjadj Oubié n'était, pas sincère dans son alliance avec
le Dedjadj Birro. L'abbé demanda à me loger chez lui; le Prince y
consentit et donna des ordres pour le vivre de mes hommes. On lui dit
que j'avais un fort beau cheval.

--Depuis quand, remarqua-t-il, les Européens se connaissent-ils en
chevaux?

Je fis observer qu'il y avait en Europe d'excellents chevaux et des
cavaliers dignes de les monter.

--Ouais! reprit-il, le Gojam lui a appris à parler.

Il ordonna cependant que mon cheval fût nourri des provisions de son
écurie; mais il me parut qu'il me congédiait avec une nuance d'humeur.
Bientôt ses palefreniers apportèrent à mon logement deux trousses de
fourrage vert de rebut; je les refusai. Le palefrenier en chef, voyant
revenir ses gens, me cria de loin.

--Hé! là-bas, mon cophte, le roi de ton pays stérile n'a pas une poignée
d'herbe comme celle-là. Rengorge-toi à ton aise, et ta haridelle
jeûnera.

Je ne répondis pas à cette insolence, provoquée surtout par le dépit de
voir un étranger possesseur d'un cheval comme le mien. La cavalerie du
Tegraïe et du Samen dépend pour ses remontes des provinces à l'ouest de
Gondar, et le Dedjadj Oubié ne recevait que des chevaux inférieurs et à
des prix très-élevés.

Lorsqu'à la chute du jour, mon hôte rentra chez lui, je lui racontai
l'incident et le priai de le rapporter fidèlement au Prince.

--Ce palefrenier doit-être ivre, selon son habitude, me dit-il, mais je
vais y mettre ordre.

Il fit venir le palefrenier, le réprimanda, et comme il avait cuvé son
vin, il lui ordonna de me demander pardon. Le drôle, selon la coutume du
pays, se prosterna le front contre terre, en tenant à deux mains sur son
cou une grosse pierre. Je refusai d'abord, parce que je préférais porter
ma plainte au Prince, mais sur les instances de l'abbé je cédai et je
prononçai la formule ordinaire du pardon. Mon cheval fut amplement
dédommagé. J'appris dans la suite qu'avant l'intervention de l'abbé, le
palefrenier, prévoyant ma plainte, avait immédiatement fait raconter
l'incident au Dedjazmatch d'une façon qui était loin de m'être
favorable. Le lendemain, je fis une visite de congé et je rentrai à
Adwa.

À la fin de la semaine, l'abbé m'envoya dire que le Dedjazmatch
passerait près d'Adwa, en se rendant dans le Samen, et que je ferais
bien d'aller au devant de lui aux abords de la ville, à cheval et le
bouclier au bras; que le Prince serait flatté qu'un Européen eût pour
lui une pareille attention, qui, je ne l'ignorais pas, était conforme
aux usages; et le lendemain, la batterie lointaine des timbales
annonçant l'approche du Dedjazmatch, j'allai à sa rencontre.

Le Dedjadj Oubié passait pour être façonnier et très vaniteux. Coiffé
d'un turban de forme allongée et drapé jusqu'aux yeux dans sa toge, il
cheminait seul, silencieux et raide sur sa mule. Il était précédé de ses
timbaliers et d'une soixantaine de porte-glaives, et suivi de trois ou
quatre cents notables portant tous le bouclier au bras; des huissiers à
cheval maintenaient un espace vide autour de lui. En me voyant, il
daigna hocher légèrement la tête en murmurant un bonjour qu'un huissier
répéta à haute voix; il se retourna même par deux fois et me fit dire de
remettre mon bouclier à mon servant-d'armes. Je le laissai passer et je
me joignis à ses notables. Quelques minutes après, un fusilier me
dit:--Tu as là un beau cheval. Que ne le fais-tu parader en tête de la
colonne? Cela ferait plaisir au Dedjazmatch.

Peu soucieux de me donner en spectacle, je répondis que mon cheval était
encore fatigué de son voyage de Gondar.

--Et quand tu lui donnerais la fourbure, reprit-il, tu crois que
Monseigneur n'a pas de quoi te dédommager?

Cet homme ne me dit pas qu'il était envoyé par Oubié, et je venais sans
le savoir d'indisposer le Dedjazmatch.

En arrivant à l'étape, le Dedjazmatch me fit inviter à son repas, ainsi
qu'un botaniste européen, venu comme moi d'Adwa pour lui faire escorte.
La réunion était nombreuse, et tout se passa dans le plus profond
silence. L'usage est qu'après le repas, les convives qui restent debout
et, parmi les convives assis, ceux qui sont de condition inférieure se
retirent d'abord; les plus considérés pour leur rang ou pour leur âge se
retirent les derniers; et on laisse au tact de chacun le soin de régler
sa sortie. Les grâces étaient à peine achevées, qu'un huissier
s'avançant, la verge haute, dit à mon compagnon:

--Lève-toi et va t'en.

Cet affront ne fut pas remarqué par le Prince; et comme le moment eût
été mal choisi pour s'en plaindre, je crus devoir sortir avec mon
compatriote, et nous regagnâmes Adwa, en nous promettant de revenir sur
ce fait à la première occasion.

Les gens de la maison d'Oubié affectaient de faire très peu de cas des
Européens et les traitaient même souvent avec insolence. À quelques
exceptions près, le très petit nombre d'Européens, qui jusqu'alors
avaient pénétré dans le pays, s'étaient contentés de voyager dans les
États gouvernés par Oubié; ignorant la langue et les moeurs, ils avaient
dédaigné d'observer les usages de politesse indigène, tout en se
laissant aller trop facilement à des manières d'être qu'ils n'auraient
pas osé avoir dans leur propre pays. En Amarigna et en Tegrigna, on
tutoie ses inférieurs ou ses subordonnés s'ils sont plus jeunes, souvent
aussi ses égaux; mais quand on veut être convenable, on emploie le vous
avec son égal et même avec son inférieur, s'il est plus âgé; et l'emploi
de la troisième personne est de rigueur lorsqu'on s'adresse aux
vieillards, aux hommes d'un rang élevé ou aux prêtres. Les Européens
tutoyaient tout le monde; aussi, étaient-ils traités de la même façon,
quelquefois même par leurs domestiques. Enfin, nos manières d'être nous
faisaient regarder comme des gens naïfs, étrangers à toute civilité,
colères, incapables des grands sentiments du coeur, parlant et agissant
comme l'homme du Danube, industrieux du reste, ingénieux pour les
travaux manuels et versés dans la connaissance des philtres et des
remèdes: ce qui nous faisait classer tout d'abord dans les rangs
inférieurs d'une société ou l'homme bien élevé doit être au fait des
convenances, avoir quelques connaissances en histoire sacrée et
nationale, en musique, en poésie, en législation coutumière, savoir
monter à cheval, réparer un harnais, nager, tirer la carabine, jouer aux
échecs, raisonner les qualités d'une arme, d'un cheval ou d'un chien de
chasse, enfin et surtout être affable et poli avec les femmes, les
prêtres, les pauvres et les vieillards.

Les officiers de la maison d'Oubié, profitant de l'ignorance ou de la
faiblesse des Européens, avaient aussi pris l'habitude de les rançonner
de diverses manières, sous le prétexte de les faire bien venir de leur
maître. Ce n'étaient plus des cadeaux qu'on attendait de nous, c'étaient
de véritables impôts. Ils nous disaient à brûle-pourpoint que nous
étions des grands seigneurs et nous tapaient familièrement sur l'épaule
en nous demandant de l'argent. Enhardis par ces exemples, tous les
habitants usaient envers nous de façons analogues, et, depuis la Takkazé
jusqu'à la mer Rouge, l'Européen, victime de toutes les exactions, était
le plus souvent un objet de risée. Quant à moi, je venais du Bégamdir et
du Gojam, dont les habitants ont bien plus d'urbanité que dans le
Tegraïe; je m'étais associé à la vie des indigènes; je savais ce que je
leur devais et ce que tout étranger était en droit d'attendre d'eux,
conformément à leurs moeurs. Le compatriote pour lequel je venais de
prendre fait et cause méritait d'ailleurs d'être accueilli
convenablement; il était docteur en médecine et il collectionnait pour
le Jardin-des-Plantes de Paris. Après un long séjour, lorsqu'il comptait
retourner en Europe, il fut mangé par un crocodile.

Le Dedjadj Oubié leva son camp le lendemain et continua sa route vers le
Samen.

De mon côté, je ne tardai pas à m'acheminer vers Moussawa. J'eus à subir
en route quelques tentatives de la part des péagers, qui voulurent
m'assimiler aux trafiquants et exiger des droits de passage; mais en me
reconnaissant, ils se rappelèrent la longue résistance que, mon frère et
moi, nous avions opposée dans le Koualla de Maïe-Ouraïe aux exactions de
Blata-Guebraïe, et ils se désistèrent de leurs prétentions. J'eus ainsi
la satisfaction de recueillir les fruits de notre conduite et de rentrer
dans le droit commun.

Au lieu de suivre la route des caravanes et de passer, comme à mon
entrée dans le pays, par Halaïe, je passai par Digsa, village situé à
quelques kilomètres plus au Nord. Ces deux villages appartiennent à la
puissante tribu qui forme de ce côté la frontière des États d'Oubié, et
qui se dit issue de deux frères nommés Akéli et Ogouzaïe. La population
de Halaïe descend d'Ogouzaïe, et celle de Digsa d'Akéli; mais nonobstant
ce lien de parenté, une grande inimitié séparait ces deux villages: l'un
et l'autre soutenaient la prétention de faire passer par leur territoire
les caravanes et les voyageurs, et de prélever sur eux les droite
d'usage. Parfois ils se disputaient ce monopole les armes à la main, et
ils épuisaient leurs ressources pécuniaires pour se le faire concéder
par le Dedjazmatch; depuis quelques années, Halaïe l'exploitait, mais
avec une rapacité dont les trafiquants se plaignaient avec raison. Je
préférai donc passer par Digsa, malgré la fâcheuse réputation de son
chef, Za-Guiorguis, qui portait le titre de Baliar-Negach (_roi de la
mer_.)

Ce chef me reçut bien; il fit abattre un boeuf pour notre repas et
m'offrit de passer quelques jours avec lui; mais j'étais pressé de
gagner Moussawa. Les tribus des Sahos qui occupent les bas pays entre le
premier plateau éthiopien et la mer Rouge, remplissent de droit les
fonctions de guides entre la frontière chrétienne et Moussawa; ce droit
donne lieu à des tracasseries et à des contestations dont les
trafiquants et surtout les étrangers paient les frais. Pour m'être
agréable, le Bahar-Negach exigea que, par exception aux règles établies
par les Sahos, je pusse choisir parmi eux le guide qui me conviendrait,
avec la faculté de le payer au taux des indigènes; de plus, il me donna
son fils aîné, nommé Ezzeraïe, pour m'accompagner durant le voyage.

Parmi les croyances superstitieuses de l'antiquité qui ont cours dans le
Tegraïe, on trouve celle de l'auspicine ou divination par le chant et le
vol des oiseaux. Chemin faisant, mon guide Abdallah, me signala à
plusieurs reprises des augures de ce genre qui, selon lui, m'annonçaient
que notre voyage serait des plus heureux et qu'à la côte je trouverais
un ami intime ou un parent. En deux jours, j'arrivai à Moussawa. Mon
attirail et celui de mes gens excitèrent la curiosité des habitants de
l'île: je ne possédais d'autre vêtement que le costume éthiopien que je
portais, et je sentais combien il devait contraster fâcheusement avec le
costume bien plus civilisé des autorités turques que j'allais avoir à
visiter. Néanmoins, en arrivant, je me présentai chez le gouverneur
Aïdine Aga. Il vint au devant de moi jusqu'à la porte de son divan et
m'accueillit avec cette politesse exquise qui caractérise les Osmanlis
de la vieille école, et qui semble devoir disparaître avec eux. Je ne
fus pas plus tôt installé dans mon logement, que des esclaves d'Aïdine
vinrent m'apporter, avec ses compliments, des rafraîchissement et deux
costumes turcs complets. J'égayais encore mes gens en faisant
l'inventaire de ma garde-robe, si nouvelle pour eux, lorsque des pas
précipités me firent lever la tête, et je me trouvai dans les bras de
mon frère Antoine.

J'arrivais des pays des Gallas; mon frère venait de Paris, de Londres et
de Rome, et malgré les incertitudes que comportent deux voyages aussi
longs, nous étions à trois heures près, exacts au rendez-vous pris en
nous séparant à Gondar vingt mois auparavant; nous nous étions quittés
au commencement de juillet 1838, et nous nous retrouvions à Moussawa en
février 1840. Aïdine Aga et les notables de Moussawa virent dans cette
exactitude l'oeuvre de quelque génie protecteur, et ils parlèrent
longtemps de notre rencontre comme d'un fait surnaturel: mon guide
Abdallah n'y vit qu'une preuve de plus de l'infaillibilité des augures.

Après quelques jours passés à nous raconter mutuellement nos aventures,
nous arrêtâmes notre plan de voyage. Il fut convenu que nous irions à
Gondar; que mon frère passerait quelques mois, tant dans cette capitale
que dans les provinces voisines de l'Ouest, en deça de l'Abbaïe, tandis
que je retournerais en Gojam, où ma liaison avec le Dedjadj Guoscho, qui
tenait alors la cour la plus policée de l'Éthiopie, m'offrait une
occasion exceptionnelle pour me perfectionner dans la langue Amarigna et
m'initier aux moeurs, aux affaires, aux us et coutumes du pays. Mon
frère, qui s'était chargé de la partie scientifique du voyage, devait
selon l'opportunité de ses travaux me rejoindre en Gojam, d'où, appuyés
de la protection du Dedjadj Guoscho, nous comptions passer en pays
Galla, gagner l'Innarya et revenir sur nos pas ou nous ouvrir une route
nouvelle vers un point plus central de l'Afrique, pour rentrer ensuite
en Europe.

Nous fîmes nos adieux au bienveillant Aïdine Aga, à qui j'avais rendu
ses costumes trop étroits pour moi, et nous quittâmes Moussawa, pleins
de confiance dans l'avenir.

Nous arrivâmes sans encombre à Adwa.

J'envoyai à Maïe-Tahalo, en Samèn, un messager pour saluer le Dedjadj
Oubié, lui annoncer le retour de mon frère, et le prévenir de notre
intention d'aller lui présenter nos hommages. Il fit une réponse polie
et nous envoya un soldat pour nous faire héberger en route.

Désirant arriver sans délai à Gondar, et éviter à mon cheval et à nos
porteurs de bagages les difficultés du chemin des montagnes, je les
expédiai sous la conduite d'un homme sûr par le chemin plus direct des
caravanes, à travers les bas pays, avec ordre de m'attendre à quelques
heures de Gondar, sur la limite des États d'Oubié.

En quittant Adwa, j'eus le chagrin de me séparer de Jean, domestique
basque que mon frère venait de m'amener de France. Je l'avais connu en
Algérie, où il achevait son temps de service militaire, et il m'avait
manifesté son regret de ne pouvoir me suivre lorsque je quittai
l'Algérie pour la Grèce. Lors de son retour en France, mon frère ayant
trouvé Jean libéré, lui avait proposé de me rejoindre, et, en véritable
Basque, Jean n'avait pas hésité à entreprendre un long voyage pour
entrer à mon service. Mais sa santé ne pouvait supporter la rude vie
qu'il avait à mener avec moi. Il ne se remettait que difficilement d'une
fièvre prise en passant au Caire; le manque de bon pain et de vin
l'affaiblissait; il était loin de s'en plaindre, mais il dépérissait. Je
lui dis d'aller attendre mon retour dans une propriété de ma famille au
pays basque, où l'air natal le remettrait; et à cet effet je le laissai
à Adwa, pour qu'à la première occasion il pût partir pour Moussawa et
s'embarquer pour Djeddah, d'où notre consul le repatrierait.

Je regrettai d'avoir à me séparer de ce fidèle compatriote, quoique ses
services en Éthiopie m'eussent été plus embarrassants qu'utiles. J'avais
acquis suffisamment l'expérience des voyages en Afrique, pour savoir
qu'il vaut mieux, sous tous les rapports, n'avoir pour serviteurs que
des indigènes. Parmi mes suivants, il s'en trouvait quelques-uns dont le
dévouement et la fidélité n'eussent pu être dépassés par des compagnons
d'enfance, et je m'étais déjà aperçu que mes égards pour Jean leur
causaient de la jalousie; il leur semblait que j'avais moins confiance
en eux. D'ailleurs, dans les parties de l'Orient où les Européens n'ont
point pénétré, la domesticité existe avec des caractères qui diffèrent
essentiellement de ceux qu'elle a dans nos sociétés civilisées. Quelles
que soient les garanties qui entourent la condition de domestique en
Europe, elle est plus servile qu'en Orient, où elle est regardée comme
un prolongement de la famille. En Éthiopie surtout, le contrat entre
maître et dépendant est un contrat implicite de foi et de confiance
mutuelles: les droits et les devoirs réciproques n'y sont point définis.
La sujétion de l'homme à l'homme y étant regardée comme d'ordre naturel
et nécessaire, elle s'opère presque toujours sans stipulations, soit de
services à rendre, soit de rémunération, et l'absence même de contrat
fait naître des obligations qui semblent lier d'autant plus qu'elles
relèvent surtout de la conscience libre. Il semblerait que les
stipulations rigoureuses, en énumérant les intérêts contradictoires, en
les mettant en présence et, en les armant les uns contre les autres,
invitent trop souvent à la défiance, aux rivalités et aux luttes. De la
façon si différente de la nôtre dont les Éthiopiens envisagent la
sujétion de l'homme à l'homme dans l'ordre tant politique que civil ou
domestique, il résulte que chez eux la position du domestique européen
est moralement fausse. S'il se conforme aux moeurs du pays, en devenant
comme le compagnon de son maître, il dénature son état, tel qu'il lui
est fait en Europe; et s'il conserve la manière d'être du domestique
européen, il donne aux indigènes le spectacle d'une servitude qui leur
paraît dégradante. C'est ainsi que j'eus lieu de moins regretter le
départ de Jean. D'ailleurs, à cette époque, j'avais l'espoir de
retourner un jour dans mon pays et d'y retrouver, par conséquent, en lui
un serviteur éprouvé.

Après avoir traversé le Takkazé, nous nous engageâmes dans la région
montagneuse du Samen. Les bois, la riche verdure, les sources limpides
et abondantes et la douce fraîcheur du climat réveillèrent en moi les
souvenirs de mon enfance dans les Pyrénées.

Dans la matinée, du cinquième jour, après notre départ d'Adwa, nous
arrivâmes à Maïe-Tahalo. J'envoyai tout d'abord saluer l'abbé chez
lequel j'avais logé lors de ma dernière visite au Dedjadj Oubié. Mais il
était absent depuis quelques jours, ce que je regrettai d'autant plus
que je ne connaissais pas d'autre personne à cette cour.

Nous fûmes bientôt introduits dans une grande hutte oblongue, basse et
obscure, où le Dedjazmatch buvait l'hydromel en petit comité après son
déjeuner. Il nous fit asseoir en face de lui, à côté d'un compatriote,
M. Combes, chargé par le gouvernement français de nouer avec le Dedjadj
Oubié des relations commerciales, qui n'aboutirent pas. Le Dedjazmatch,
assis à la turque sur un haut alga, tenait son burilé à la main, et
chaque fois qu'il le portait à ses lèvres, deux pages debout voilaient
leur maître des pans de leurs toges. Quatre ou cinq femmes Waïzoros,
dont une seule jeune et belle encore, buvaient l'hydromel en silence,
accroupies à terre au chevet et au pied de l'alga. Deux hommes à cheveux
blancs, un échanson que je reconnus pour le fusilier qui m'avait engagé
à manéger mon cheval devant le Dedjazmatch, un jeune soldat armé, debout
près de la porte, et une porteuse d'hydromel tenant son amphore penchée
sur ses genoux formaient, avec un de mes hommes qui s'était glissé à ma
suite toute l'assistance. À terre se trouvait un grand portrait en buste
du roi Louis-Philippe, apporté par l'envoyé français.

Le Prince parut contrarié qu'il n'y eût plus de viande fraîche à nous
offrir, et il nous fit servir des langues séchées au soleil et réservées
pour lui; l'échanson nous présenta à chacun un burilé d'hydromel;
j'acceptai par déférence, quoique je n'en busse jamais. Le Dedjazmatch
me demanda où était mon cheval, et je lui dis les motifs qui m'avaient
engagé à l'envoyer par la route du bas pays.

--Il craint sans doute de le laisser voir, dit-il.

Puis il me questionna sur le but de mes voyages et il redevint
silencieux; mais il me regardait par instants à la dérobée et avec une
expression peu bienveillante. On continua à boire dans ce silence
qu'Oubié imposait durant ses repas.

Beaucoup d'Éthiopiens et d'Éthiopiennes ont l'habitude de priser; ils
font rarement usage de tabatières comme les nôtres, tout leur en tient
lieu: le tuyau d'un roseau ou l'extrémité d'une corne de boeuf, une
fiole ou le péricarpe ligneux d'un fruit. Ils répandent du tabac sur la
paume de la main, remettent leur tabatière dans leur ceinture et prisent
ensuite à petits coups, en partageant avec leurs amis. Les Européens
passaient pour avoir toujours du tabac sur eux, soit pour leur propre
usage, soit pour distribuer en petits cadeaux. Une des Waïzoros demanda
par signe à l'envoyé français de lui en mettre sur la main; celui-ci fit
signe qu'il n'en avait pas, et la belle demandeuse tenait encore sa main
tendue, lorsque le Prince lui dit:

--Que veux-tu de cet homme?

--Une prise, répondit-elle; mais il dit qu'il n'a pas de tabac.

--Il ment, dit Oubié; sa race est menteuse. Ils prétendent que nous
déguisons la vérité; ce sont eux qui vivent de tromperies.

Je traduisis à demi-voix à mon compatriote les termes de l'injure qui, à
son sujet, était faite à notre nation, et comme il ne voulut pas la
ressentir, je fis observer avec ménagement au Dedjazmatch que mon
compatriote ne prisait pas, qu'il n'avait point de tabac sur lui, et
qu'en présence d'un Prince tel que lui il n'en aurait que faire pour
s'acquérir des protecteurs. Mais, répétition éternelle de la fable du
Loup et de l'Agneau, le Prince, en colère, reprit:

--Si ton voisin n'en a pas, tu en as toi-même, vous en avez tous,
puisque le tabac à priser vient de votre pays; et quand même cela ne
serait pas, vous êtes des menteurs et des intrigants que nous sommes
trop bons d'admettre chez nous; je devrais vous renvoyer tous à votre
roi et lui faire dire que je ne veux plus de ses sujets.

À ces paroles insensées, je répliquai comme je le devais.

--Tu comptes aller à Gondar, n'est-ce pas? dit Oubié.

--Monseigneur, remarqua l'échanson, on assure qu'à Gondar, il ne sort
jamais sans une grosse suite et des fusiliers devant lui; il s'est fait
petit pour venir chez nous.

--Je le sais, répondit le Prince; et interpellant mon suivant, debout
derrière moi:

--À qui appartiens-tu, soldat?

--À lui, répondit en me désignant le pauvre garçon, dont la voix
tremblait.

--Joli maître, par Notre-Dame! reprit Oubié.

--Et s'adressant aux femmes:

--Ces Cophtes, qui se croient des hommes! Il leur faut comme à nos
seigneurs, des gaillards comme ça, à cheveux tressés, au lieu de se
contenter de quelques manants chauves pour faire porter leurs
marchandises d'aspect trompeur, avec lesquelles ils viennent abuser de
notre ignorance et capter notre bon vouloir.

J'étais désormais en pleine querelle. J'ignorais qu'Oubié s'était grisé
dès le matin; mais mon silence n'eût rien amendé. Je répliquai donc
selon mes inspirations. La Waïzoro, auteur involontaire de cet éclat,
faisait à mon frère des signes furtifs, l'engageant par un geste
expressif à me faire taire. Le Prince, furieux se penchant presqu'à
tomber de son alga, me dit:

--J'ai envie de te raccourcir cette langue dont tu crois te bien servir!

Et comme je répondais, il ajouta:

--Par la mort de Haylo, mon père! je vais te faire couper un pied et une
main!

Un des deux pages fit observer, avec ce manque de pitié fréquent à son
âge, qu'il serait curieux et neuf de voir comment un Cophte supporterait
ce supplice; et le silence suivit cette remarque venimeuse. Je songeai
avec désespoir que mes armes étaient loin de moi: j'oubliais le pistolet
qui ne me quittait jamais, et, dans mon trouble, portant machinalement
la main à ma ceinture, j'en sentis la crosse. Mais ce mouvement fit
tomber un pan de ma toge, et laissa à découvert ma main sur mon arme.

--Ramène ta toge, me dit mon frère; on t'a vu.

Il ne se trouvait dans la hutte qu'un soldat armé, et il n'aurait pu
empêcher une action vive et résolue. Mais la pensée que j'entraînais mon
frère à une mort certaine m'arrêta. Je me résignai à mon destin. Je
savais qu'ordinairement, lorsque le supplice doit suivre de pareilles
menaces, un assistant, sur un signe ou un clignement d'oeil du maître,
sort discrètement pour prévenir qui de droit de l'exécution à faire. Je
m'attendais à être assailli à ma sortie de la hutte.

Un lourd silence succéda à cette scène. Oubié évitait de me regarder;
les assistants semblaient compâtir à ma position, la Waïzoro surtout:
comme elle me le fit dire plus tard, elle était native du Gojam, et
savait que ses compatriotes me traitaient comme leur enfant d'adoption,
et que quelques mois auparavant j'avais rendu service à son père. Enfin,
Oubié dit quelques mots à l'oreille d'un page qui sortit. Les assistants
s'interrogeaient du regard. Sentant que ma position ne pouvait plus
durer, je dis à mon frère de rester, et j'allais me lever pour sortir,
lorsque le Prince disparut derrière les toges qu'étendirent les pages,
et les vieillards nous firent signe de nous en aller. L'envoyé français
demeura.

Les abords presque déserts de la hutte me rassurèrent; à la porte de
l'enceinte stationnaient des soldats dont les allures n'annonçaient rien
d'inquiétant. En arrivant au milieu d'eux, je me sentis soulagé, et
chaque pas qui m'éloignait du lieu de la scène brutale que je venais
d'essuyer sembla me ramener dans une atmosphère plus légère.

Nous nous réfugiâmes dans la hutte d'un Européen absent momentanément du
camp; là, je pus mesurer à loisir toute la distance qui séparait mes
rêves de la triste réalité qui pesait sur nous. Entre autres choses, le
Prince m'avait dit: «Avise à ne jamais plus fouler la terre de mes
États. Les Anglais et vous, vous êtes parqués sur des terres maudites et
vous convoitez notre climat salubre: l'un ramasse nos plantes, un autre
nos cailloux; je ne sais ce que tu cherches, mais je ne veux pas que ce
soit chez moi que tu le trouves!»

Bientôt l'envoyé français vint s'installer dans la même hutte que nous,
mais il ne put rien nous apprendre de ce qui s'était dit chez le
Dedjazmatch après ma sortie, car il ne comprenait pas l'amarigna, et il
n'avait pour interprète qu'une créature du Dedjazmatch.

Comme on se le rappelle sans doute, en quittant Adwa j'avais envoyé mon
cheval et les bagages de mon frère par la route directe et relativement
facile des caravanes allant à Gondar; j'avais dit au serviteur à qui je
les avais confiés de nous attendre à une étape de cette ville, et nous
n'avions emmené avec nous que quelques hommes, porteurs des instruments
astronomiques dont mon frère n'avait pas voulu se séparer. Ces gens
s'esquivèrent, abandonnant leur paie plutôt que de suivre désormais des
gens tombés dans une disgrâce comme la nôtre. Mes suivants, qui étaient
des soldats, furent les seuls à ne pas déserter. Quelques-uns d'entre
eux sont restés longtemps depuis à mon service, et en rappelant notre
position chez Oubié, il n'est arrivé à aucun d'eux de faire allusion à
leur fidélité dans ce moment difficile où j'étais à leur merci.

Le lendemain, vers dix heures du matin, notre compatriote fut appelé au
déjeuner du Dedjazmatch. Quelques instants après, un soldat vint nous
porter de la part du Dedjazmatch le message suivant:

«Ne passe pas la journée, ne passe pas la nuit. Va-t-en, sinon il en ira
mal pour toi; et si, dorénavant, j'apprends que tu es dans mes États, tu
auras à pleurer la perte de tes membres.»

Le messager, voyant que je ne me levais point, me dit:

--Tu ne pars donc pas? Je ne dois retourner auprès de Monseigneur
qu'après t'avoir vu t'éloigner.

Pendant que mes hommes s'apprêtaient et sellaient nos mules, mon frère
n'eut que le temps d'écrire quelques mots au crayon pour recommander ses
instruments à l'Européen dont la maison nous avait servi de refuge, et
nous sortîmes de Maïe-Tahalo, ne prenant avec nous que ce que mes gens
pouvaient commodément porter.

Ezzeraïe, le fils du Bahar Negach de Digsa, s'était attaché à moi. Nous
avions même âge. Comme il était bruit dans le Tegraïe qu'une haute
position m'attendait à la cour du Gojam, son père m'avait dit: «Ezzeraïe
t'aime; qu'il te suive en Gojam; tu le pousseras, tu le formeras aux
façons de cette soldatesque éphémère et turbulente qui nous régit
aujourd'hui. Cela pourra lui servir lorsqu'il sera appelé à me
remplacer. Moi je ne peux lui donner de pareils enseignements; je
mourrai comme j'ai vécu, en combattant ceux qui les pratiquent» En
conséquence Ezzeraïe m'avait accompagné à Adwa, et comme on accusait le
Bahar Negach auprès du Dedjadj Oubié d'incliner à la rébellion, en bon
fils, il avait voulu profiter de notre visite à Maïe-Tahalo pour
s'assurer par lui-même jusqu'à quel point son père pourrait compter sur
le bon vouloir de leur suzerain. En quittant Maïe-Tahalo j'engageai
Ezzeraïe à répudier toute solidarité avec moi en restant pour faire sa
cour et tâcher de regagner pour son père la faveur du Dedjazmatch.

--Suis-je donc un autre qu'Ezzeraïe, dit-il, pour vous abandonner dans
une passe étroite? Je ne vous quitte pas. Si la maison de mon père n'a
d'autre soutien que le caprice d'un maître comme Oubié, elle est bien
mal assise. Allons!

Et prenant son bouclier, il me suivit, assumant ainsi une complicité
qu'il aggravait en quittant le camp du Dadjazmatch, sans lui faire
hommage et sans prendre congé.

Après quelques minutes de marche nous nous arrêtâmes derrière un pli de
terrain qui nous cachait Maïe-Tahalo, pour respirer un peu et permettre
à nos gens de se rajuster et de répartir convenablement entre eux les
quelques objets qu'ils avaient emportés précipitamment et un peu au
hasard. Le sentier que nous suivions courait sur le versant nord de la
chaîne élevée du Samèn. Devant nous se déployait un paysage d'une
grandeur incomparable. Nous nous trouvions dans une atmosphère fraîche,
humide; nous étions entourés d'une verdure luxuriante, et les dernières
gouttes de rosée tombaient des arbres. Bien loin à nos pieds, le
Tillamté, le Waldoubba, le Wolkaïte, une partie du Tagadé, tous pays
kouallas, se présentaient à nous avec leur aspect tourmenté, leurs
plaines desséchées et les flancs précipitueux de leurs étroits deugas
blanchissant sous un soleil qui n'avait pour nous que des rayons
tempérés. À l'Est les vastes plaines de la province tegraïenne du Chiré,
et en deçà l'immense fissure béante au fond de laquelle court le
Takkazé. À l'Ouest le plateau élevé du Wogara, où mes hommes
m'attendaient sans doute avec mon cheval et les bagages de mon frère, à
une petite journée seulement de Gondar; au-delà mon imagination
entrevoyait le Dambya, le Gojam, le Dedjadj Guoscho, dont j'étais si
assuré de recevoir bon accueil. Nous tînmes conseil, mon frère et moi,
sur la direction à prendre: je voulais aller à Gondar; dans sa
sollicitude pour moi, il s'y opposa, et nous rebroussâmes chemin vers
Adwa. Je désignai un homme de confiance pour aller dire à mes gens en
Wogara de s'en retourner avec mon cheval et les bagages; et ce fidèle
messager, qui pouvait s'enrichir en me trahissant, rajusta ses armes,
nous dit adieu, s'engagea dans la descente précipitueuse et sans route,
et disparut bientôt dans la direction de Wogara. À ce moment je me
sentis comme frappé d'exil, et je pris tristement le sentier qui devait
nous conduire au Takkazé.

Après avoir essuyé pendant la soirée une de ces averses torrentielles
qui précèdent, dans les pays élevés du Samen, la saison des pluies, nous
arrivâmes à la nuit à un village où déjà, en venant, on nous avait
refusé le vivre, malgré les ordres du soldat que le Dedjadj Oubié avait
envoyé pour nous faire héberger durant le voyage. Comme si nous
jouissions encore de la faveur du Prince, nous nous présentâmes, et
l'hospitalité nous fut offerte avec un empressement dû sans doute en
grande partie à l'aspect de notre équipage ruisselant de pluie. Nous
repartîmes à la pointe du jour, et, trouvant ça et là à souper, nous
arrivâmes à Adwa, après avoir été rejoints par mon fidèle messager avec
les bagages et mon cheval, que je craignais de ne plus revoir, car si ma
disgrâce se fût ébruitée, le premier venu aurait pu s'en emparer
impunément.

Nous avions appris en route que la guerre commençait entre le Ras, d'une
part, et le Dedjadj Guoscho et son fils Birro, de l'autre. Ce dernier
avait abandonné son gouvernement du Dambya et était rentré en Gojam,
d'où, aidé par son père, il avait chassé les vassaux du Ras, lequel,
s'étant assuré la neutralité d'Oubié, marchait contre le Gojam. Ces
nouvelles me confirmèrent dans ma résolution de tout tenter pour
accomplir ma promesse de retourner auprès du Dedjadj Birro et de son
père. De son côté, mon frère désirant continuer son voyage
d'exploration, nous arrêtâmes de gagner Gondar en tournant les États
d'Oubié, soit par le pays de Harar et le Chawa, où j'étais assuré d'être
bien reçu par suite de mes relations avec Sahala Sillassé, gouverneur
héréditaire du pays, soit encore par le Sennaar.

Mon frère, sous la conduite d'Ezzeraïe, partit immédiatement pour
Moussawa avec ses bagages. Quant à moi, quelque raison que j'eusse de
sortir au plus tôt des États d'Oubié, je dus rester à Adwa pour ne point
me séparer de mon cheval, que ses soles échauffées par sa longue marche
dans le bas pays rendaient incapable de se remettre en route. Les
chevaux ne sont pas ferrés, ce qui leur est très-avantageux sous
quelques rapports, mais les expose, dans les Kouallas surtout, à la sole
battue qu'un repos absolu peut seul guérir. Des amis m'ayant dit qu'on
parlait de m'enlever mon cheval, nous nous gardâmes de nuit et de jour
de façon à décourager les malveillants.

À Adwa, je retrouvai Jean, qui n'était pas encore parti, et je pus jouir
de la société des missionnaires catholiques récemment arrivés.

On se rappelle que lorsque, au Caire, je proposai au P. Sapeto de nous
accompagner en Éthiopie, je lui appris en même temps qu'il existait dans
ce pays une loi qui excluait tout prêtre catholique, et que cette loi
avait fait plusieurs martyrs parmi les missionnaires de la Propagande.
Lorsque, arrivé à Moussawa, je m'étais détaché pour aller chez le
Dedjadj Oubié lui demander l'autorisation de pénétrer dans le pays, le
P. Sapeto, que l'idée du danger stimulait, avait généreusement insisté
pour m'accompagner. En entrant à Adwa, je l'avais présenté aux
missionnaires protestants comme un prêtre catholique, et, après une
pareille démarche, son caractère sacerdotal ne pouvait rester un mystère
pour personne. Aussi, quelques jours plus tard, lorsque, immédiatement
après l'expulsion des Européens, le Dedjadj Oubié m'autorisait à aller
chercher mon frère et à laisser séjourner le P. Sapeto dans ses États,
comme il contrevenait ainsi le premier à la loi qui eût frappé ce Père
lazariste, il ne parla de lui que comme d'un de mes compagnons, sans
faire aucune allusion à sa qualité de prêtre. Le P. Sapeto, venu pour
affronter le martyre, reprenait ainsi l'oeuvre des missions catholiques,
interrompue dans la haute Éthiopie depuis plus de deux siècles. En trois
mois environ, il avait su se faire agréer par les indigènes et il avait
célébré une première messe. En conséquence, lorsque mon frère était
retourné en Europe, il lui avait donné pour la Propagande des lettres
annonçant ces heureux résultats et demandant qu'on lui adjoignît
d'autres missionnaires. Mon frère s'était rendu à Rome, où l'avait
précédé la nouvelle des succès du P. Sapeto, auquel la Propagande avait
adjoint deux autres missionnaires lazaristes, sous la conduite de M. de
Jacobis, sacré depuis comme évêque d'Abyssinie. Le Dedjadj Oubié les
avait accueillis favorablement, et, quoique arrêtés dans notre voyage,
nous avions déjà la consolation de ne l'avoir pas tenté en vain, puisque
nous étions l'humble cause de l'introduction en Éthiopie de prêtres
catholiques destinés à relever la réputation des Européens dans le pays.

Nous étions convenus avec Ezzeraïe qu'après avoir conduit mon frère
jusqu'à la frontière des États d'Oubié, il m'attendrait à Digsa chez son
père, où je le rejoindrais. Mais, au lieu de m'y attendre, il revint à
Adwa, en me disant que son père et lui étaient trop inquiets sur mon
compte pour me laisser seul plus longtemps dans une ville occupée par
les gens d'Oubié.

Après un repos d'environ trois semaines à Adwa, mon cheval s'étant
remis, je me disposais à partir, lorsque j'appris que le Dedjadj Oubié
arrivait.

Afin d'éviter l'apparence d'une fuite, que ma conscience n'autorisait en
rien, j'attendis qu'il vînt camper près de la ville. Les principaux
habitants se portèrent à sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue et
lui faire leur cour; je ne fus pas inquiété, et le surlendemain, au
lever de la lune, je partis avec Ezzeraïe pour Digsa, où nous arrivâmes
sans encombre le deuxième jour.

Quand nous entrâmes chez le Bahar Négach, Ezzeraïe lui dit en me
désignant:

--Je vous le ramène; c'est à vous désormais de veiller sur un fils de
plus que mon attachement vous a acquis.

Je trouvai chez le Bahar Négach une lettre de mon frère qui m'apprenait
qu'Aïdine Aga tenait au pied du plateau de Digsa un piquet de soldats
arnautes prêts à m'escorter jusqu'à Moussawa. Mais la protection du
Banar Négach me suffisait.

Quoique âgé de plus de soixante ans, ce chef était actif, audacieux et
fougueux comme un jeune homme. Arrivé, à force d'adresse et d'énergie, à
dominer Digsa, il dirigeait presque à son gré les alliances et les
hostilités de la sous-tribu d'Akala à laquelle il appartenait. Les
Akala-Gouzaïe, réputés pour la rudesse de leurs moeurs et leur courage à
la guerre, vivent clairsemés sur la frontière chrétienne, entre la
province du Hamacèn et celle de l'Agamé. Ils entretiennent constamment
quelque motif de rivalité avec leurs voisins et profitent des
interrègnes dans le gouvernement du Tegraïe pour vider leurs querelles
par les armes. Ils n'ont gardé de la religion chrétienne que quelques
pratiques, suffisantes cependant à les différencier des Musulmans de la
côte, auxquels, pour des raisons d'intérêt public ou privé, ils
consentent quelquefois à donner leurs filles en mariage, quoique ceux-ci
refusent d'en agir de même à leur égard. Séparés par deux journées de
route seulement, Moussawa et Digsa offrent le contraste de saisons
complétement opposées: quand l'hiver règne à Moussawa, on est en plein
été à Digsa et à Halaïe. Digsa, moins considérable que Halaïe, est sis
au milieu d'un pays pierreux et tourmenté qui se termine bientôt en
chute abrupte pour arriver au pays koualla, chaud et énervant, qui borde
la mer Rouge. Du côté du S.-O., vers le Tegraïe, les pentes sont moins
brusques et s'arrêtent bientôt au koualla désert de Tsam-a, domaine non
contesté des éléphants, des lions et d'autres animaux dangereux. Des
bandes isolées de Sahos rôdent nuit et jour sur la frontière chrétienne
pour y voler des femmes et des enfants qu'ils vendent ensuite à
Moussawa, ou bien encore pour enlever quelques têtes de bétail, ou
surprendre et tuer quelque habitant dont ils croient avoir à se
plaindre. Cet état de demi-sécurité tient les Akala-Gouzaïe en alerte
continuelle; ils ne cultivent la terre que dans la mesure approximative
de leurs besoins, et, malgré leur peu d'efforts, ils ont souvent
d'abondantes récoltes; mais des années de sécheresse ou le passage des
sauterelles les réduisent quelquefois à émigrer en grand nombre. Ils
élèvent des chèvres, des moutons et des boeufs, qu'ils confient
annuellement aux pasteurs Sahos pour faire profiter leurs troupeaux de
l'alternation fréquente des saisons; et, malgré ce besoin qu'ils ont des
services des tribus Sahos, ils font souvent contre elles des expéditions
dans lesquelles leur courage tenace se manifeste avec cette supériorité
que les populations des pays deugas ont souvent sur celles des pays
kouallas. Toutes ces circonstances faisaient du Bahar Negach un des
hommes les plus importants de cette frontière, quoique son titre de roi
de la mer n'ait plus qu'une signification dérisoire depuis que
l'Éthiopie n'exerce plus d'action au dehors. Jadis, lorsque des églises
chrétiennes s'élevaient jusqu'aux bords éthiopiens de la mer Rouge, et
que les flottes de l'Éthiopie transportaient ses armées dans l'Arabie où
sa domination était établie, la fonction de Bahar Negach était une des
principales de l'Empire: il était chargé du transport et de l'entretien
des troupes qui allaient annuellement relever les garnisons que les
empereurs tenaient dans l'Yémen; 40,000 hommes, dit-on, étaient affectés
à ce service. Le Bahar Negach était, en outre, tenu d'héberger pendant
quatorze jours l'armée de retour, afin de la remettre des fatigues de la
mer.

Mais si l'on se détourne de ces lointains embrumés de l'histoire pour
considérer l'état présent du pays, on est péniblement impressionné par
le spectacle de ce qui est.

La pensée s'attriste à contempler cette frontière, passage de tant de
puissance, de tant de grandeur, et où tout est rude, inculte,
inhospitalier et vide; où les pierres qui jonchent le sol, usées par les
siècles, ne laissent plus même deviner si elles ont servi de matériaux
aux travaux des hommes, et roulent informes comme des galets sous le
cours du temps.

Des milliers de pélerins, des caravanes, des armées, des populations
entières qui ont passé là, il ne reste aucun vestige, et n'étaient
quelques bandes de cynocéphales que l'on rencontre quelquefois, les
erres de l'antilope et du condoma, l'empreinte du pied de l'éléphant ou
du lion et la trace sinueuse du serpent, sont les seuls indices de vie
qu'on y découvre aujourd'hui. Lorsqu'on arrive à Moussawa par mer, le
coeur se resserre à la vue du sol calciné qu'on aborde et à l'aspect
austère des flancs du premier plateau éthiopien, qui bleuit dans le
lointain. En descendant de l'Éthiopie vers la mer, si l'on s'arrête un
instant sur un de ces contreforts qui étayent le pays chrétien, on
n'aperçoit à ses pieds que des arêtes pelées; plus loin, des terres
vides, plates, désolées, puis, la mer Rouge; et si c'est le matin, un
immense disque sanglant, désarmé de ses rayons, qui semble émerger des
eaux et monte à vue d'oeil: c'est le soleil qui se lève, que l'on ne
pourra bientôt plus regarder, et qui, durant toute la journée, va mordre
ces gorges désolées où souvent des hommes et des animaux meurent
d'épuisement et de soif. Il semble du reste que ce pays soit
admirablement approprié pour servir comme de vestibule à l'entrée en
Éthiopie. Il convient au voyageur de s'y recueillir, de s'y dépouiller
d'habitudes, de préjugés, d'allures de corps et d'esprit qui
l'empêcheraient de participer à la vie de ce peuple éthiopien, espèce de
palimpseste vivant, où il trouvera entassées et confondues, ici en
caractères inaltérés, là frustes ou indéchiffrables, les traces de
moeurs, de lois, d'habitudes, de coutumes, de formes de la matière ou de
l'esprit qui ont prévalu les unes dans les temps homériques, les autres
à Athènes, à Rome, à Memphis, dans l'Inde, en Judée, ou durant le moyen
âge en Europe, et enfin dans les premiers temps islamiques. Et
lorsqu'après des recherches pénibles le voyageur, vieilli, s'en retourne
par ce chemin, s'il a su s'identifier avec le peuple qu'il quitte, ce
n'est point sans étonnement qu'il se considère et qu'il retrouve les
premières impressions de l'être qu'il était au début de son voyage.
Heureux s'il a acquis un peu de sagesse!

Dans la soirée, le Bahar Negach, après m'avoir regardé quelque temps en
dessous, avec ses yeux gris ronds et brillants, me dit de sa voix
rauque:

--Mikaël, depuis que tu es dans ma maison je te suis des yeux et
t'écoute, parce que, avant de déclarer ma pensée à un homme, j'aime à
m'assurer de ce qu'il est. J'ai tâché de concilier avec ta personne ce
que mon fils et d'autres m'ont rapporté de toi; tu me conviens, je te
donne la bienvenue. Mon hydromel est ardent comme l'éclair, mais tu n'en
bois pas. Si tu voulais des repas délicats, je te dirais: retourne ou
va-t-en plus loin. Contrairement à ceux de ta race, tu te nourris de
lait; nos vaches agiles en donnent peu, mais il est savoureux. Cette
nourriture, qu'on nous reproche comme trop primitive, fait la force et
le courage de nos jeunes hommes; tu en boiras avec eux. Mauvaise race
que ces gens du Samèn! Si le Tegraïe avait quelques hommes comme moi,
nous aurions fait dire depuis longtemps: «Où donc était la demeure
d'Oubié?» Tu es un désaccord avec lui? il n'y a pas de mal à cela. Quand
il viendrait te chercher ici, mes fourrés sont assez épais pour te
cacher, toi et toute ma famille; l'oiseau de proie même ne vous
découvrirait pas. Mes jarrets sont encore ceux de la panthère, et, de
nuit comme de jour, je saurais protéger votre retraite. Quant à ton
cheval, personne n'y touchera ici. Et ne descends pas à Moussawa, où les
chaleurs de l'été te fatigueraient. Reste dans l'hiver avec moi.

Je remerciai mon nouveau patron, et j'envoyai des hommes sûrs à Gondar,
pour avertir le Lik Atskou et me ramener Domingo et quelques effets
laissés dans ma maison. Je prévins mon frère de mon heureuse arrivée à
Digsa et de la sécurité dont j'y jouissais; et, comme les chaleurs
étaient excessives à Moussawa, je l'engageai à venir attendre auprès de
moi, dans un climat tempéré, l'arrivée de Domingo. Mais mon frère
préféra rester à Moussawa, afin de pouvoir explorer les vestiges de la
ville d'Adoulis et d'autres points intéressants du bas pays environnant.

On me parla du petit hameau de Maharessate situé à quatre kilomètres
environ à l'Est de Digsa, dans la zone où régnait l'hiver, et dont les
environs déserts abondaient en animaux sauvages. Le désir de chasser et
de m'affranchir de la gêne qu'entraînait pour moi la vie commune avec le
Bahar Negach, m'engagea à m'installer à Maharessate. Il n'était pas
probable que le Dedjadj Oubié m'y fît inquiéter; mais en ma qualité de
protégé du Bahar Negach, je pouvais craindre ses ennemis personnels; et
il n'en manquait pas. Aussi, quand j'y fus établi, m'envoya-t-il un
messager pour me dire: «Mikaël, ne t'endors pas!»

Domingo avait quitté Gondar avec une grande caravane, et, comme elle
n'avançait qu'à petites journées, il laissa mes gens et quelques effets
sous la protection d'un trafiquant, prit les devants et m'arriva à
Maharessate. Après lui avoir laissé le temps de se reposer et de jouir
du plaisir de converser en basque avec Jean, je l'envoyai rejoindre mon
frère à Moussawa.

Peu de jours après, je reçus l'avis que mon frère était malade. Je
laissai mes gens à Maharessate et je me rendis auprès de lui. Un éclat
de capsule l'avait blessé à l'oeil, et les suites de cet accident
avaient pris une gravité telle, que, sitôt mon arrivée à Moussawa, il
s'embarqua avec Domingo pour Aden, le lieu le plus proche où l'on peut
trouver un médecin. Il fut convenu que j'irais le rejoindre.

Lorsque je retournai à Maharessate, une femme d'un village voisin vint
pour m'intéresser au sort de sa fille enlevée, disait-elle, par des
maraudeurs Sahos. Ses supplications faisaient peine à entendre.

Je mis en campagne mes amis Sahos: ils découvrirent bientôt que la jeune
fille venait d'être vendue à un trafiquant de Moussawa; et comme aucun
de ces trafiquants n'eût voulu revendre un esclave à un chrétien, parce
que c'eût été exposer l'esclave à abjurer l'islamisme, je me rendis
encore une fois à Moussawa, et je me confiai au Gouverneur. Le bon Aga
me promit de m'aider; mais afin de ne pas blesser les sentiments
religieux de ses administrés, il évita d'agir ostensiblement et me donna
des moyens détournés d'atteindre mon but. Le trafiquant comptait envoyer
la jeune fille au marché de la Mecque, avec une barcade d'autres
esclaves sur le point de partir. Aïdine Aga, prétextant quelque fraude
contre la douane, fit suspendre leur départ; le trafiquant, comprenant à
demi, consentit à me céder sa proie moyennant son prix d'achat, et je
repartis aussitôt.

Au lieu de suivre le chemin des caravanes, nous parcourûmes le bas pays
en zigzag, chassant tout le jour et nous arrêtant la nuit chez les
pâtres Sahos qui pourvoyaient à notre subsistance. Ces quartiers
abondent en antilopes de toute grandeur, en condomas, en panthères, en
énormes sangliers à masque, en lions et en éléphants.

Une fois, après une quête prolongée et infructueuse, la nuit nous
surprit dans un quartier désert, et nous dûmes bivaquer sur des rochers,
en endurant la faim. Le lendemain vers midi, la soif, le jeûne, et la
fatigue nous faisaient traîner la marche, lorsqu'un de mes hommes
signala une caravane de trafiquants. Je proposai à Soliman, mon guide
Saho, de prélever notre déjeuner sur eux, comme en pareille occurence,
cela se pratique quelquefois dans le haut pays. Le vieux Soliman, dont
la voracité était proverbiale, me dit allègrement:

--Par Allah! déjeunons, déjeunons, mon fils. Des honnêtes gens ne
doivent pas se laisser mourir de faim, si près de ceux qui ont des
vivres. Seulement, je ne me montrerai pas; je suis trop connu, et on
dirait que c'est moi qui ai conseillé le coup. De derrière ce rocher, je
verrai ce qui se passera, et qu'Allah intimide ces revendeurs de chair
humaine!

Bientôt, nous leur faisions nos ouvertures à la façon imprévue et
brutale usitée en pareil cas, et sans trop de résistance, ils nous
laissaient ce que nous voulions, tant en beurre qu'en farine. En
refermant leurs outres, ils nous dirent qu'après tout nos procédés
étaient fort honnêtes; ils nous souhaitèrent toutes sortes de
prospérités, et nous nous séparâmes en très-bons termes. L'un d'eux
revint même sur ses pas, nous rappela que nous n'avions aucun ustensile
pour faire fondre notre beurre, et nous donna un pot de terre.

Nous étions dans le lit sinueux d'un torrent desséché; un grand feu fut
allumé, et chacun se mit à pétrir sa pitance. Les quatre ou cinq hommes
qui mangeaient avec moi choisirent pour table une grande pierre plate et
proprette, sur laquelle ils morcelèrent notre pain brûlant et versèrent
du beurre dessus. En nous attablant, je vis un petit filet d'eau courant
entre les galets; presque aussitôt, un grondement sourd d'abord, puis
formidable, fit bondir mes compagnons qui s'enfuirent en ramassant nos
armes. Je fis comme eux, et une tête de torrent d'environ deux mètres
d'élévation parut en mugissant avec une telle force que côte à côte il
fallait crier pour s'entendre. Des flots mutinés passèrent en dressant
leurs panaches d'écume, comme les chefs fougueux de cette invasion
irrésistible; de la berge, nous vîmes trois corps humains culbutant au
milieu des eaux qui les emportaient. Un coude du torrent nous permit de
sauver ces victimes, dont une était la jeune esclave rachetée. Nous nous
comptâmes des yeux, et nous eûmes la joie de n'avoir plus personne à
réclamer à cette catastrophe si nouvelle pour moi.

Quant à notre déjeuner, il s'était perdu dans les flancs du monstre;
notre faim était bien légitime, il est vrai, mais notre mode de
ravitaillement ne l'était guère, et une fois de plus, nous pouvions
répéter que ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour.

J'avais bien entendu parler de ces formations soudaines de torrents,
mais je n'y croyais qu'à-demi. Le sentier que nous suivions courait dans
le lit d'un cours d'eau desséché, bordé par deux contre-forts du premier
plateau éthiopien. À l'endroit où nous nous trouvions régnait l'été; à
quelques kilomètres plus haut on était dans l'hiver. Après une averse
torrentielle tombée sur le plateau du deuga, il arrive parfois que les
eaux, suivant de toutes parts les pentes de terrain, se rencontrent dans
quelque carrefour, d'où elles se précipitent dans le bas pays avec une
soudaineté telle que les serpents et même le lion, la panthère ou le
singe sont surpris et entraînés jusqu'à la mer. Lors de mon arrivée dans
le pays, on parlait encore d'une caravane qui, surprise ainsi durant la
nuit, perdit plus de deux cents hommes et un nombre considérable de
chameaux et de charges d'ivoire.

Cependant, les eaux baissèrent; deux heures après, nous pûmes reprendre
notre marche et nous gagnâmes enfin Maharessate.

Les parents de la jeune fille volée, qui avaient tout promis pour sa
rançon et pour les dépenses que j'aurais à faire pour la découvrir,
vinrent me la demander en alléguant leur misère: je refusai; et quelques
jours après, ils revinrent accompagnés d'amis de Bahar Négache, m'offrir
une faible partie de ce que j'avais déboursé pour eux. Indigné de leur
procédé, mais dédaignant d'invoquer le bénéfice de leurs propres lois,
je leur rendis leur fille.

Peu de jours après, une grande caravane vint camper près de Maharessate;
elle arrivait du Gojam, et elle était forte, disait-on, de six cents
hommes armés de boucliers, ce qui avec les esclaves, les porteurs et les
sommiers supposait au moins treize cents ou quatorze cents personnes.
Une quarantaine de pèlerins pour Jérusalem s'étaient joints à elle. Les
principaux trafiquants se réunirent et vinrent me faire visite; ils me
surprirent dans une prairie où je courais une quintaine avec mes hommes.
Nous nous assîmes en cercle sur l'herbe, et un des trafiquants, que je
connaissais, me présenta cérémonieusement un moine lépreux, couvert de
haillons, pour lequel tous témoignaient de grandes déférences: il ne
marchait qu'avec peine; sa figure était peu éprouvée, mais il avait
perdu plusieurs doigts des mains et des pieds.

Après quelques moments de conversation générale, il demanda qu'on fît
silence et il m'annonça que je pouvais retourner dans les États du
Dedjadj Oubié, lequel venait de s'engager vis-à-vis de lui par serment,
à oublier notre scène à Maïe-Tahalo et à me traiter désormais en ami. Le
moine parut tout décontenancé, lorsqu'après l'avoir bien remercié de sa
bienveillante intervention je lui dis que l'éloignement de mon frère
m'empêchait, pour le moment, de retourner sur mes pas.

--À ta volonté, reprit-il, il suffit que la paix soit faite, et que tu
puisses aller quand tu voudras vers les pays dont les sources
t'appellent.

Bientôt il demanda à m'entretenir en particulier; et les assistants
étant allés s'asseoir à l'écart, ses manières devinrent plus familières.
Oubié lui avait avoué, me dit-il, que lors de ma visite à Maïe-Tahalo,
il buvait depuis le matin d'un hydromel très-capiteux, et que la
vivacité de mes réponses avait achevé de le surexciter; que, du reste,
ma franchise ne lui déplaisait pas, et que si je voulais prendre du
service chez lui, il saurait satisfaire mon ambition plus amplement que
le Dedjadj Guoscho. Le moine me conseilla d'accepter de servir
temporairement Oubié, les événements politiques ne tarderaient pas à me
permettre, ajouta-t-il, de rejoindre honorablement le Dedjadj Guoscho.
Il m'apprit que plusieurs religieux des solitudes s'étaient émus de ma
mésaventure et seraient toujours prêts à s'employer en ma faveur.

--Ils sont au courant de ce que tu fais, mon fils, me dit-il, et ils te
veulent du bien; ils s'imaginent que ta présence en Gojam contribuera à
rappeler le Dedjadj Guoscho aux idées de renoncement qui ont conduit sa
mère à Jérusalem.

Il finit par me confier mystérieusement qu'il était lui même natif du
Gojam, et que j'étais lié avec quelques-uns des siens. Je lui demandai à
quelle famille il appartenait.

--Laisse-là! répondit-il; je suis mort pour elle, quoique je veille sur
elle et que je prie; je m'efforce de me détacher de tout, et Dieu
confirme ce détachement en reprenant mon corps pièce à pièce, comme tu
vois.

Et il me montrait ses membres mutilés par son affreuse maladie.

--Mais toi, tu es jeune; ton midi est devant toi, et quand tu rentreras
dans mon Gojam, aime-le bien, car c'est la fleur de notre Éthiopie.

Comme les trafiquants attendaient la fin de notre entretien, il les
congédia, et je pus jouir de sa conversation pendant une partie de la
soirée.

Je lui dis de disposer de moi en quoi que ce fût. Il m'apprit que le
Naïb d'Arkiko érigeait en droit l'habitude de prélever sur chaque
pèlerin de passage pour Jérusalem une petite somme en argent, et que de
plus, si l'un d'eux avait une monture ou une bête de somme, il la lui
prenait aussi, sous prétexte qu'il n'en aurait que faire dans un voyage
sur mer. Et comme je passais pour être en crédit auprès du Naïb, il me
pria d'intercéder pour lui et ses compagnons. À cet effet, j'envoyai un
messager au Naïb, et quelques jours après on me rapporta que ce chef
avait eu l'obligeance d'exempter les pèlerins de toute avanie.

La nuit était déjà avancée, lorsque j'accompagnai ce digne religieux
jusqu'à l'endroit où campaient les trafiquants. Il me donna sa
bénédiction avec une émotion visible, et il partit le lendemain pour
Moussawa avec la caravane.

Ce moine vivait depuis plusieurs années dans une solitude de la province
de Waldoubba, où il s'était acquis une grande réputation de sainteté,
lorsqu'il crut, dans une extase, recevoir du ciel l'ordre d'aller
attendre sa dernière heure à Jérusalem; et il s'était rendu à Aksoum
pour y prendre au passage quelque caravane descendant à la mer. Le
Dedjadj Oubié, instruit de sa présence en Tegraïe, l'avait amené à lui
faire visite et lui avait offert une somme d'argent pour le défrayer de
son voyage en Terre-Sainte.

--Que Dieu vous en tienne compte, seigneur, lui avait répondu le
religieux, mais avant d'accepter cet argent, il me faudrait le passer au
van de la justice, pour ne point devenir le complice des rapines et des
violences qui l'ont amassé en vos mains; et Dieu seul peut ainsi vanner
les trésors des grands de la terre.

De pareils refus faits en termes analogues, ne sont pas rares en
Éthiopie, et les princes ne s'en offensent nullement, tant ils sentent
que leur puissance est peu légitime. À la fin de l'entretien, le
Dedjazmatch, selon la coutume, lui ayant demandé sa bénédiction, le
digne religieux lui avait représenté que pour la rendre efficace, il
devait accomplir quelque acte de clémence ou de pardon; et c'est ainsi
que le moine avait obtenu du Dedjadj Oubié qu'il élargît deux seigneurs
de l'Agamé, retenus dans les fers depuis sa victoire sur le Dedjadj
Kassa, et qu'il cessât de me tenir rigueur.

J'eus de ce bienveillant intercesseur l'explication de ma disgrâce chez
le Dedjadj Oubié, et je compris que l'étrange conduite de ce prince à
mon égard avait pu être motivée en partie par mon imprudence, et surtout
par mon inexpérience du pays. Toute société a des règles explicites ou
implicites qui régissent les rapports de ses membres entre eux, ainsi
que des principes d'action, mobiles, permanents ou passagers, qui
donnent l'intelligence des mouvements et des évolutions de sa vie.
L'étranger qui les ignore est exposé à concevoir de cette société, comme
à donner de lui-même, les opinions les plus erronées. Dès le
commencement de ce siècle, le gouvernement anglais, dans le but de
sauvegarder en Orient ses intérêts qu'il croyait menacés par la présence
du général Bonaparte en Égypte et par les projets de ce grand homme sur
l'Orient, avait songé à s'assurer d'une position dans le Tegraïe; et
depuis l'évacuation de l'Égypte par l'armée française, il avait envoyé
ostensiblement auprès du Dedjadj Sabagadis, qui gouvernait alors le
Tegraïe, une mission conduite par un agent intelligent, M. Salt, qui
avait visité le pays, peu de temps auparavant, en compagnie de lord
Valentia. M. Salt réussit dans sa mission et retourna en Angleterre;
mais les relations qu'il avait nouées avec le Dedjadj Sabagadis
restèrent sans effet, à cause de la mort de ce Polémarque tué peu après,
à la suite d'une bataille perdue contre le Ras Marié, Polémarque du
Bégamdir. Le Dedjadj Kassa, fils et successeur de Sabagadis, ne put
conserver de l'héritage paternel qu'une petite portion du Tegraïe. Le
reste fut donné en investiture par le Ras du Bégamdir au Dedjadj Oubié.

Entre autres présents, le gouvernement anglais avait envoyé au Dedjadj
Sabagadis trois mille fusils, qui n'arrivèrent à Moussawa qu'après la
mort du destinataire; et, lors de mon entrée dans le pays, malgré les
réclamations du gouvernement anglais et les efforts d'un de ses agents
subalternes, nommé Coffin, l'introduction de ces armes était arrêtée
tantôt pour un motif, tantôt pour un autre, mais surtout par
l'opposition du gouverneur de Moussawa. Coffin, ancien matelot attaché à
la mission de M. Salt, vivait depuis près de trente ans en Tegraïe comme
serviteur du Dedjadj Sabagadis d'abord, et puis du Dedjadj Kassa. Adopté
par les indigènes dont il avait pris les moeurs et même la religion, il
n'était guère plus considéré comme agent de l'Angleterre; mais les
rapports entre la famille de Sabagadis et le Gouvernement anglais,
quoique tombés en apparence, avaient laissé dans le pays l'idée confuse
que l'Angleterre méditait de s'emparer du Tegraïe.

Sabagadis mort, dès que la prépondérance croissante du Dedjadj Oubié fut
reconnue, des missionnaires allemands s'étaient présentés à lui comme
nationaux anglais, et bientôt ils obtinrent de s'établir à Adwa. Mais,
au bout de quelque temps, le clergé vit en eux des ennemis de sa foi,
dangereux par l'argent qu'ils répandaient, et les notables, jaloux des
dépenses hors de proportion avec le pays que faisaient ces étrangers et
de l'importance de plus en plus grande qu'ils donnaient à leur
établissement matériel, les soupçonnèrent de n'être venus dans le pays
que pour servir les desseins de l'Angleterre; aussi l'opinion publique
parut-elle satisfaite de leur expulsion.

Les choses en étaient à ce point lorsque nous arrivâmes à Moussawa. Le
Dedjadj Oubié renvoyait de ses États les missionnaires et les trois ou
quatre autres Européens qui s'y trouvaient. Laissant mon frère à
Moussawa, je m'étais rendu à Adwa avec le père Sapeto, et, en me
présentant devant le Dedjadj Oubié, malgré ces circonstances si
contraires et malgré tous les avis, j'avais été assez heureux pour
trouver grâce et obtenir que le père Sapeto pût s'établir à Adwa et mon
frère entrer dans le pays.

Jusque-là mon ignorance même des intérêts qui s'agitaient autour de moi
m'avait procuré une réussite inexplicable aux yeux de ceux qui étaient
le mieux informés, et avait fait supposer aux missionnaires protestants
que le père Sapeto, mon frère et moi, nous devions être des agents du
gouvernement français, et que nous n'étions point étrangers à leur
expulsion.

Après cette première chance si heureuse, je redescendis vers la côte
pour y prendre mon frère, et au retour, à deux journées de route d'Adwa,
nous fûmes arrêtés, comme on l'a vu, par le Blata Guébraïe. Mais cet
incident qui remit en question notre voyage, puisque le Blata n'allait à
rien moins qu'à nous dépouiller entièrement, servit au contraire à en
assurer l'exécution. En effet, la façon inespérée dont je pus m'échapper
de nuit des mains de ce chef, pour aller me mettre sous la protection du
Dedjadj Oubié, acheva de me gagner la faveur du Dedjazmatch.

D'après les moeurs féodales du pays, je devenais ainsi le client du
Dedjadj Oubié, presque son homme, et je lui donnais le droit de
réclamer, comme sien, tout ce qui était à moi. Les paysans de
Maïe-Ouraïe, qui retenaient encore mon frère le comprirent, et, sitôt ma
fuite, ils l'encouragèrent à se rendre avec un de nos trois fusils de
rempart chez le Dedjadj Kassa, Polémarque du pays, suzerain du Blata
Guébraïe leur seigneur. Ils sentaient que ce dernier perdait désormais
son importance et que c'était entre le Dedjadj Oubié et le Dedjadj Kassa
que notre sort allait se régler; que celui-ci ne manquerait pas
d'ordonner qu'on relâchât mon frère et nos bagages; et ils étaient bien
aises d'assurer au moins à leur Polémarque un présent précieux pour le
pays.

Dans cet ordre d'idées, mon frère et moi nous ne comprîmes pas alors que
le Dedjadj Oubié, nous regardant comme ses clients, pouvait considérer
comme une espèce de soustraction faite à son appartenance le don offert
à son voisin et rival le Dedjadj Kassa. Heureusement nous fûmes assez
bien inspirés pour offrir au Dedjadj Oubié les deux fusils de rempart
qui nous restaient, ce qui atténua la première impression fâcheuse qu'à
notre insu nous lui avions faite; et, lorsque après un court séjour à
Adwa, nous nous présentâmes avec nos bagages à son camp, en lui
annonçant que nous partions sur-le-champ pour Gondar, l'assurance naïve
de cette démarche l'avait pris à l'improviste, et il avait consenti à
notre voyage. Malgré les présents considérables qu'ils lui avaient faits
et la faveur dont ils avaient joui d'abord, les missionnaires
protestants n'avaient pu obtenir de se rendre dans le haut pays.

Après environ trois semaines de séjour, mon frère avait quitté Gondar
pour retourner en Europe, et il s'était chargé de deux lettres: l'une
pour le roi des Français, l'autre pour la reine d'Angleterre, que les
notables de Gondar avaient écrites à ces deux souverains pour les prier
d'arrêter, par leur intervention, l'invasion d'une armée égyptienne qui
se rassemblait au Sennaar dans le but avoué de pénétrer en Dambya et de
mettre Gondar à sac. Cet acte de complaisance, qui a contribué à
sauvegarder, pour un temps du moins, l'intégrité de ce pays chrétien,
déplut néanmoins au Dedjadj Oubié, qui aurait voulu être le seul prince
éthiopien à entrer en relations avec une puissance européenne.

Lorsque, après mon séjour auprès des Dedjazmatchs Guoscho et Birro,
séjour qui m'avait donné une certaine notoriété dans le pays, je
m'arrêtai en Tegraïe, en allant à Moussawa au devant de mon frère, je ne
me montrai pas assez bon courtisan à la cour du Dedjadj Oubié, et ce
qui, dans d'autres circonstances m'eût été propice, le tourna encore
contre moi. Ma connaissance des moeurs du pays était suffisante pour
apprécier la légèreté avec laquelle les gens de la maison de ce prince
traitaient tout Européen, et ma réserve même lui fut présentée dans un
sens hostile, lorsque ses gens eurent découvert que leur maître était
moins bien porté pour moi. De plus, la réception que j'avais trouvée
auprès du Dedjadj Guoscho et du Ras Ali lui faisait désirer, à ce que me
dit le religieux et comme cela me fut confirmé depuis, que je
m'attachasse à son service. Il n'est pas surprenant que des dispositions
de cette nature dussent s'envenimer au moindre prétexte, à la moindre
maladresse de ma part.

Pendant mon séjour auprès du Dedjadj Guoscho, le Dedjadj Kassa avait été
vaincu et pris par le Dedjadj Oubié. Le vainqueur n'avait voulu voir
dans Coffin qu'un agent de l'Angleterre, et l'avait fait mettre aux fers
jusqu'à ce qu'il lui eût livré ce qui restait à Moussawa des fusils
envoyés à la famille de Sabagadis. Depuis cette défaite de Kassa, le
Dedjadj Oubié devait s'intéresser d'autant plus aux rapports de son pays
avec des puissances étrangères, que son pouvoir s'étendait désormais
depuis Gondar jusqu'à la mer Rouge.

Lorsque peu après nous nous présentâmes devant lui à Maïe-Tahalo,
c'était encore pour aller à Gondar. Mon frère revenait d'Europe, et le
Dedjazmatch supposait qu'il rapportait la réponse aux messages dont il
s'était chargé. Si nous avions été au courant des dispositions du
Dedjazmatch contre nous, nous aurions pu peut-être prévenir sa mauvaise
humeur, en allant au-devant de sa pensée, et en lui disant que mon frère
avait remis les lettres des notables gondariens aux chefs des
gouvernements de France et d'Angleterre, lesquels avaient immédiatement
arrêté l'agression imminente du vice-roi d'Égypte, mais qu'il n'était
porteur d'aucun message en réponse. Nous n'en fîmes même pas mention.
Pour toutes ces causes, il est probable que le Dedjazmatch aurait
empêché notre second voyage à Gondar; seulement il l'aurait fait avec
des formes moins indignes de son rang, si, par dernière mésaventure,
nous ne fussions arrivés à Maïe-Tahalo un matin qu'il avait pris d'un
hydromel trop capiteux. Car, quelque peu de sympathie que j'aie pu
sentir pour le Dedjadj Oubié, je dois reconnaître qu'il usait presque
toujours de formes courtoises.

En me mettant au courant des raisons de ma disgrâce, le bon religieux,
qui désirait me voir retourner en Gojam, m'avait conseillé fortement
d'accepter la réconciliation qui m'était offerte, en ajoutant que les
événements politiques ne manqueraient pas de m'ouvrir une issue vers
Gondar. Mais je dus renoncer, jusqu'au jour où je saurais ce qu'était
devenu mon frère, à profiter des nouvelles dispositions du Dedjadj
Oubié.

Tout ce que je pus apprendre dans la suite sur le compte de ce
solitaire, qui s'était si vivement intéressé à moi, fut qu'on le nommait
en religion Abba (père) Waldé Mariam, et qu'il mourut, comme il le
désirait, en arrivant à Jérusalem.

La semaine suivante, un des pèlerins revint de la côte me demander, de
la part d'Abba Waldé Mariam et de ses compagnons, d'entrer dans une
affaire qui les préoccupait vivement. Parmi les nombreux esclaves que la
caravane conduisait à Moussawa, ils avaient découvert une jeune
chrétienne volée en Gojam et vendue à un trafiquant musulman qui, pour
la soustraire aux recherches, l'avait fait voyager de nuit jusqu'en
Tegraïe. À Moussawa, les pèlerins, pensant que le meilleur fruit de leur
pèlerinage à Jérusalem serait de sauver une âme en voie de perdition,
s'étaient cotisés avec les trafiquants chrétiens pour racheter
l'esclave, et ils offraient tout ce qu'ils possédaient. Mais le
musulman, encouragé par ses coreligionnaires, demeurait inflexible. Je
descendis à Moussawa, où, grâce à l'intervention secrète du gouverneur,
je contraignis le musulman à lâcher sa proie, et Kassa, le plus riche
trafiquant chrétien de Kouarata, sur la frontière du Gojam, fut chargé
de reconduire la jeune fille à sa famille. Elle était fort jolie: il
s'en éprit et il en fit sa femme.

De retour à Maharessate, je reçus mes messagers venant de Gondar avec
mes effets. L'excellent Lik Atskou déplorait vivement ma disgrâce chez
Oubié: «Résigne-toi, Dieu est le plus fort, me faisait-il dire, et il ne
se sert peut-être de cet Oubié que pour te détourner de ce malheureux
pays, où les caprices de nos soudards se sont substitués à la loi et aux
convenances, et où tu aurais fini peut-être par succomber. Tout arrive
par la permission de Dieu; si nous ne devons plus nous revoir sur terre,
je t'attendrai là-haut.»

Bientôt une lettre de mon frère, datée d'Aden, m'apprit qu'il était
encore souffrant et qu'il m'attendait avec impatience. Rien ne me
retenait plus désormais; je quittai Maharessate pour Moussawa, où l'on
se trouvait au plus fort de l'été. Les chaleurs étant accablantes, je
dus aviser immédiatement à y soustraire mon cheval, sujet d'envie de la
part des principaux officiers d'Oubié et cause d'inquiétude continuelle
pour mes gens, depuis que j'étais séparé des Dedjazmatchs Guoscho et
Birro; car en quittant les États de ces Polémarques, nous étions entrés
dans la catégorie de soldats sans maître, sans protecteur régulier par
conséquent, et nous ne dépendions plus que de notre adresse à nous faire
bien venir ou à nous faire respecter. Mais il restait à ce cheval bien
d'autres aventures à courir. Je le confiai à Jean, auquel l'air et le
régime natals devenaient de plus en plus nécessaires, et, comme mon
frère m'en exprimait le désir, je le chargeai d'offrir le cheval en son
nom à Mgr le prince de Joinville, comme témoignage de sa reconnaissance
pour l'attention que ce prince avait bien voulu prêter à ses projets de
voyages scientifiques. Ce cheval arriva heureusement, avec son
conducteur, à Djeddah, où le consul de France l'embarqua pour Kouçayr.
Il fit naufrage sur la côte d'Égypte, se sauva à la nage avec son
Basque, et, après plusieurs incidents peu ordinaires, il arriva à
Toulon, où, d'après la volonté de son illustre destinataire, il fut
remis à Mgr le duc d'Aumale, qui partait pour l'Algérie.

Il me fallut attendre un bâtiment à destination d'Aden et je passai
quelque temps à jouir de l'intimité d'Aïdine Aga et d'un Arabe
originaire de Bassora, qui venait de remplir auprès du Ras Ali et du
Dedjadj Oubié une mission dont l'avait chargé le pacha de la Mecque. Cet
Arabe, d'une érudition exceptionnelle pour son pays, avait étudié les
mathématiques, l'astronomie et se servait même de l'astrolabe; il
parlait avec enthousiasme de quelques maîtres célèbres qui avaient
professé diverses sciences dans les caves de Salamanque, lors de
l'apogée de la domination des Maures en Espagne; il déplorait
l'ignorance des Arabes actuels, et lorsque je lui disais à quelle
hauteur les nations européennes portaient aujourd'hui la science, il se
laissait aller à souhaiter de les visiter un jour. Il savait par coeur
tout le Coran et ses trois commentaires les plus orthodoxes; il était
bon poëte, connaissait l'histoire et les traditions de son pays et les
racontait avec une verve et une élégance qui charmaient ses
compatriotes. Un service important que je lui rendis détermina entre
nous une confiance bien rare de musulman à chrétien. Il avait environ
trente-cinq ans, se nommait Mahommed-el-Bassorawi, et on lui donnait le
titre de Saïd.

Quant à Aïdine Aga, il faisait encore bonne contenance, malgré une
maladie de poitrine qui l'emportait lentement. Il fumait son narghileh
tout le long du jour, et lorsqu'on lui faisait observer qu'il aggravait
ainsi son mal, il retroussait, en souriant, sa longue moustache et
indiquant du doigt le ciel: «Allah est le plus fort,» disait-il. Il
aimait beaucoup le saïd Mohammed et connaissait suffisamment la langue
arabe pour goûter ses conversations; aussi l'attirait-il chez lui
assidûment, et souvent il nous entretenait lui-même d'une façon fort
intéressante. Ayant quitté fort jeune l'Albanie, sa patrie, pour
s'attacher à Méhémet-Ali, lorsque ce grand homme n'était encore que chef
d'une bande d'Arnautes, il l'avait fidèlement suivi à travers toutes les
péripéties de son orageuse carrière; aussi, connaissait-il parfaitement
les événements de cette époque tourmentée. Méhémet-Ali, devenu vice-roi
d'Égypte, l'avait enrichit d'un seul coup et mis à même de recruter à
son tour une bande de plus de deux mille Arnautes. Mais l'Aga, s'étant
ruiné en prodigalités, passa avec le grade de lieutenant-colonel dans
l'armée régulière, et le vice-roi, d'une bonté inépuisable pour ses
anciens serviteurs, l'avait fait depuis quelques années gouverneur de
Moussawa, poste modeste en apparence, dont les bénéfices étaient tels
cependant que même en restant assez honnête homme, Aïdine en tirait
environ 80,000 francs par an.

Des nombreux musulmans avec lesquels je me suis lié, Aïdine a été, avec
le saïd Mohammed, celui qui s'est le plus dépouillé de ces préjugés
invétérés que ses coreligionnaires dissimulent quelquefois avec adresse,
mais ne cessent d'entretenir contre tout chrétien. Une circonstance
particulière m'avait valu son intimité:

À mon passage à Adwa, lorsque j'allai à la rencontre de mon frère, un
botaniste allemand arrivant de Moussawa me conseilla de ne goûter à quoi
que ce fût chez Aïdine Aga, qui venait d'essayer, croyait-il, de
l'empoisonner, afin de n'avoir point à lui rembourser un mandat de 200
talari. Il ne devait la vie, ajoutait-il, qu'à des contre-poisons actifs
pris sur le champ; et après trois semaines de souffrances, il venait
d'adresser au consul général d'Autriche au Caire une plainte en forme.

Je n'attachai que peu d'importance à cet avis. Comme on se le rappelle,
quelques heures après mon arrivée à Moussawa, mon frère y débarqua. En
nous rendant dans la soirée au divan du gouverneur, il m'apprit qu'on
disait au Caire qu'Aïdine avait tenté d'empoisonner un Européen; que le
vice-roi faisait instruire l'affaire, et qu'il avait promis au consul
d'Autriche de faire décapiter l'Aga, si seulement deux témoins dignes de
foi déposaient contre lui. Je communiquais à mon frère l'avis concordant
donné par le botaniste, lorsque nous entrâmes dans le divan. L'Aga, nous
accueillant avec son affabilité ordinaire, nous fit présenter à chacun
un sorbet, et en attendant, selon l'usage, qu'on lui remît le sien, nous
échangeâmes, mon frère et moi, un coup d'oeil interrogateur, car nous
avions oublié de concerter notre conduite, et Aïdine avait bien plus de
deux cents talari à gagner à notre mort. D'un seul trait, nous vidâmes
nos coupes, quoique d'après l'étiquette, nous eussions pu n'en goûter
que du bout des lèvres; le regard d'Aïdine nous avait semblé trop
honnête pour abriter une trahison.

En effet, peu après, le hasard nous donna l'explication probable de
l'alarme du naturaliste. Les habitants de la terre ferme apportent
chaque matin à Moussawa des denrées de consommation journalière, entre
autres, beaucoup de lait de chamelle ou de chèvre, qui, à l'époque de
certaines herbes, leur emprunte des principes tels, que la plupart des
indigènes cessent pour un temps de le prendre pour nourriture et ne
l'emploient plus que comme purgatif. Le botaniste allemand ignorait ce
détail d'hygiène locale; il avait reçu l'hospitalité chez le gouverneur
et s'était fait servir un matin du café au lait, dont les conséquences
l'avaient épouvanté au point de lui faire croire à un empoisonnement.
Aïdine fut tellement troublé par l'accusation, que, sans penser même à
ces circonstances, il se contenta de faire agir ses amis au Caire.
Heureusement pour lui, l'accusation tomba faute de preuves.

Depuis notre mésaventure chez le Dedjadj Oubié, Aïdine Aga témoignait de
sa sollicitude pour nous, et nos rapports étaient devenus de plus en
plus intimes. Il nous dit un jour dans un moment d'épanchement:--Je vous
parle là de choses dont je ne parle à personne; mais par le prophète, je
vous tiens en grande affection, et les confidences que je vous fais nous
serviront de gages pour le jour où nous nous retrouverons dans un monde
meilleur. Je me figure que le paradis est au sommet d'une montagne de
lumière; bien des sentiers en sillonnent les abords; Allah sans doute
permettra que tous aboutissent à la cîme. Nos ulémas ne disent point
ainsi, non plus que les docteurs de votre loi, mais j'aime à garder
cette croyance. Je ne suis qu'un soldat de fortune; un bon maître
(qu'Allah et le prophète le glorifient!) m'a fait ce que je suis.
Presque enfant, j'ai quitté mon pays et ma religion; car j'étais né
chrétien, et voici que lorsque ma moustache grisonne, c'est de la main
de deux frères chrétiens que je reçois le plus grand bienfait qu'on
puisse recevoir des hommes.

Puis, il nous raconta l'histoire suivante:

Il y avait dans une ville d'Asie un riche marchand, exact observateur
des lois du Livre, Allah et le prophète le protégeaient en tout. Sa
prospérité était sans pareille; chaque caravane lui ramenait des
serviteurs rapportant des marchandises de toutes les parties de la
terre, où ils allaient commercer pour son compte; ses troupeaux ne se
comptaient que par mille; son harem était égayé par de nombreux enfants,
grandissant sous les yeux de mères toujours belles et fécondes. Le Pacha
de sa province se tenait pour honoré par ses visites et se levait pour
le recevoir. La ville respectait ses moindres volontés; les pauvres
l'appelaient le généreux, les ulémas de toutes les mosquées l'appelaient
le magnifique; Kadis et Muftis écoutaient ses conseils; et dans toutes
les villes, les poëtes chantaient sa louange. Il ne se promenait que
dans ses vastes jardins. Il avait des fleurs en toute saison, des
sources abondantes, beaucoup d'ombre, et il était toujours en santé. On
le nommait Hadji Marzawane. Assis un jour dans son divan, il songeait,
lorsqu'un serpent parut en criant:

--Protection, protection, au nom d'Allah!

--Au nom d'Allah et du prophète, je te donne ma protection, dit
Marzawane. Mais d'où viens-tu? qui es-tu?

--Je suis poursuivi par les soldats de Sa Hautesse; ils vont arriver.
Cache-moi.

Marzawane lui dit de se blottir derrière les coussins de son divan.

--Non, dit le serpent, on m'a vu entrer ici, et fussé-je enroulé dans
les cheveux de ta favorite, mes ennemis m'y découvriraient. Écoute; les
voilà qui approchent. Si tu ne veux offenser Allah et son prophète, tu
n'as qu'un moyen: Ouvre ta bouche, que je me cache dans ta poitrine.

Marzawane recula d'horreur; mais la voix des soldats montait de plus en
plus.

--Soit, dit-il, puisque tu es venu au nom du Miséricordieux!

Le serpent disparaissait dans la gorge de son hôte, lorsque ses
poursuivants entrèrent en criant:

--Où est le traître? Malheur à ceux qui couvrent l'ennemi du Sultan!

Marzawane leur dit que l'ennemi du Padichah était le sien; que sa maison
était vaste, qu'on pouvait s'y introduire inaperçu, et qu'ils n'avaient
qu'à la visiter en tous sens.

Les soldats fouillèrent partout; ils exigèrent même de pénétrer dans le
harem interdit, et c'est à peine s'ils respectèrent les voiles des
femmes. Attérés d'avoir humilié ainsi sans profit cet homme puissant,
ils se jetèrent à ses pieds, baisèrent le pan de son caftan en lui
demandant grâce, et ils se retirèrent pénétrés de sa générosité.

Marzawane dit alors au serpent:

--Sois sans crainte désormais. Sors; tu gênes les battements de mon
coeur.

Mais du fond de cette poitrine de juste, le serpent répondit:

--Il me faut une bouchée de ton coeur ou de ton poumon; choisis. Je ne
sortirai qu'à ce prix.

Et comme Marzawane lui reprochait son ingratitude:

--Homme naïf! dit le maudit, puis-je contrevenir à ma nature? serpent je
suis, en serpent je dois agir. C'est encore beaucoup que je te donne le
choix.

--Amen! dit Marzawane; tu auras le meilleur de ma chair. Accorde-moi
seulement comme grâce dernière de me laisser disposer les choses de
façon à donner à ma mort l'apparence d'un accident, afin qu'on ne dise
point qu'après avoir accordé sa protection au nom d'Allah et du
prophète, Marzawane mourut sous la dent de son protégé. Les hommes
s'autoriseraient peut-être d'une telle fin pour refuser à l'avenir
l'hospitalité.

Et Marzawane ordonna à un esclave d'étendre au pied d'un arbre son tapis
de prières, d'approcher l'eau pour les ablutions préparatoires; puis il
alla regarder son dernier né, et, frissonnant à la pensée de le quitter
pour toujours, il se rendit au jardin, renvoya ses serviteurs, fit ses
ablutions, prit congé de son corps par une prière, et s'étant assis à
l'ombre, son chapelet à la main, il dit à l'ingrat:

--Fais ce qui doit être.

Aussitôt, un jeune homme resplendissant de beauté lui apparut et lui
dit:

--Confirme ta foi. Prononce par trois fois le nom d'Allah, détache une
feuille de cet arbre, pose la sur ta bouche, et tu seras sauvé.

--Qui es-tu donc? dit Marzawane.

--Le Prophète m'envoie pour dissiper ta peine; je suis l'ange de
l'hospitalité.

Et le céleste messager disparut.

Marzawane ne douta pas; et à peine la feuille consacrée touchait-elle
ses lèvres, que sa poitrine se soulevant rejeta le serpent noirci et
calciné par la justice divine. Le génie du mal succombait devant la foi
d'un véritable croyant.

Comprenez bien cette histoire, nous dit Aïdine. Votre conduite envers
moi me l'a souvent rappelée. J'ai abrité sous mon toit un Européen; en
récompense, il voulut mordre à mon honneur, et cette pensée oppressait
ma poitrine, lorsque toi, Mikaël, tu es venu du Tegraïe où l'insensé
calomniateur a dû te mettre en garde contre moi; et toi, dit-il en
s'adressant à mon frère, tu es venu du Caire, où j'étais accusé de la
même infamie. Vous êtes arrivés ici le même jour des deux extrémités du
monde, et Allah vous avait à peine réunis, que vous étiez dans ce divan
pour partager votre bonheur avec moi. En recevant le sorbet, vos yeux
ont trahi la simultanéité de vos pensées; mon coeur se brisait; mais
vous avez vidé jusqu'à la dernière goutte ma coupe un instant
soupçonnée. J'avais lu dans vos yeux comme je l'eusse fait dans mon
Coran, et soudain mon chagrin était sorti de moi. Allah n'envoie plus
ses anges sur la terre, il les remplace par des hommes de bien.

Aïdine Aga exigeait que le Saïd Mohammed et moi, nous prissions notre
repas du soir avec lui. Ses occupations le retenaient jusqu'à la prière
de l'_Asr_ (quatre heures environ); à cette heure les affaires
cessaient, et à moins d'être appelé, personne ne se présentait plus à
son divan. Il venait alors me faire visite, ou bien il exerçait les
soldats de la garnison à la cible et terminait la séance en tirant avec
moi. Il mettait beaucoup d'amour propre à me gagner, en présence de ses
hommes, des tasses de café, qui nous servaient ordinairement d'enjeux.
De là nous allions nous mettre à table avec le Saïd Mohammed, et nous
passions ensemble tout le reste de la soirée. Quelquefois il invitait le
Kadi à se joindre à nous.

J'eus tout le loisir alors d'assister à ces longs récits, où l'art de
bien dire déploie toutes ses ressources, où souvent les traits de la
nature humaine sont reproduits avec des nuances d'une justesse
merveilleuse, où l'imaginaire et le réel se mêlent si étrangement
parfois, et dans lesquels les Arabes se complaisent par dessus tout et
reposent doucement leur esprit. C'est un trait caractéristique de ce
peuple, que malgré la longue durée de son existence il ait conservé une
habitude d'esprit synthétique, et qu'ayant à un haut degré le sens de la
vie pratique, il ait aussi celui de l'idéal très développé.

Dans les villes du littoral ou dans l'intérieur de leur presqu'île, ils
peuvent paraître absorbés exclusivement par les préoccupations
matérielles de la vie agricole ou pastorale, de la politique, de
l'intrigue, du négoce et de l'industrie; mais en les étudiant de près,
en les suivant dans leur intimité, on voit que tous, à quelque degré de
l'échelle sociale qu'ils soient placés, n'y consacrent qu'une partie de
leur être, comme un impôt qu'aggrave aujourd'hui pour eux l'invasion de
l'activité européenne, et qu'ils réservent l'autre pour le culte de
l'idéal, ce qui les empêche peut-être de tomber dans une déchéance
complète. Même dans les villes du littoral de la mer Rouge et du golfe
Persique, où selon les vrais Arabes, ceux de l'intérieur, leurs
compatriotes, ont dégénéré, tant par suite du mélange des races que par
les genres d'occupations auxquelles ils se livrent, aux heures où les
travaux cessent, on voit dans les bazars, sur les places publiques, dans
les cafés, au bord de la mer ou dans les divans particuliers, des
réunions d'hommes occupés à écouter des récits historiques, des contes
légendaires ou fantastiques, des épopées, des anecdotes, des poésies de
toutes sortes, quelquefois érotiques, mais bien plus fréquemment celles
du genre héroïque, surtout dans les cercles composés d'hommes des basses
classes. Les conteurs ne s'astreignent pas à une version identique: ils
développent leur sujet de mille manières, le quittent, le reprennent au
gré de leur inspiration ou des émotions de leur auditoire. La plupart
des Arabes sont exercés à faire ces récits, mais comme chez nous au
moyen-âge, il y a des conteurs de profession qui voyagent de villes en
villages et de tribus en tribus. Malgré les apparences contraires,
l'égalité est fort grande parmi les Arabes, et ces réunions contribuent
à la confirmer. Un conteur en réputation attirera les hommes de tous les
rangs; un ouvrier interrompra son labeur silencieux par un apophthegme
ou quelque sentence nouvelle annonçant que son esprit suivait les
méandres d'une pensée lointaine; un homme riche, en marchandant avec un
étalagiste, se laissera entraîner par celui-ci dans les régions
supérieures, et quelquefois sans plus songer à son marché, il continuera
son chemin, après avoir fraternisé quelques moments avec un de ses
semblables dans le monde consolant où les conventions et les gênes de la
vie réelle n'existent plus.

Je me rappellerai toujours nos longues veillées sur la terrasse d'Aïdine
Aga, durant ces nuits sereines, à demi éclairées par les étoiles dont
les vives scintillations sont inconnues dans nos climats. À l'immobilité
atmosphérique et aux ardeurs du jour succédait la fraîcheur d'une brise
de mer discrète et caressante; la ville dormait; on n'entendait que le
bruissement régulier du flot sur la grève; les Arnautes de garde vêtus
de leur pittoresque costume étaient couchés par terre ça et là, et nous
nous laissions bercer par la parole lente et harmonieuse du Saïd
Mohammed, qui nous faisait voyager par la pensée de Bénarès à Damas, de
Sanâh à Samarkande. L'Aga parlait quelquefois de sa fin prochaine avec
le calme et la dignité d'un soldat. Il me semble le voir encore, avec
son tarbouch incliné sur l'oreille, ses grands yeux bleus, son nez
aquilin, lorsque d'une voix discrète il me donnait des conseils:

--Ne te fie jamais complétement à un musulman, me disait-il; tu es
chrétien et comme tel il te cachera toujours quelque chose de son coeur.

Quelquefois il posait la main sur mon épaule, et me regardant de ce
regard mélancolique de l'homme qui se sent mourir:

--Il est dur, disait-il, de sentir la vie s'affaissant sous soi petit à
petit. Qu'Allah te donne ce que j'avais espéré pour moi-même, la mort
d'un soldat!

Chaque soir, à la même heure, la voix sonore du muezzin nous
interrompait; du haut du minaret voisin, il sommait les musulmans, dans
sa formule majestueuse, d'accomplir la dernière prière. L'Aga et le Saïd
faisaient leurs ablutions, s'agenouillaient, et, leur prière finie, on
apportait des narghilehs frais; on reprenait la conversation, et, bien
après minuit, le Saïd et moi, précédés de falots, nous regagnions nos
demeures par des rues désertes.

Un bâtiment marchand français était depuis quelque temps à Moussawa. Le
capitaine, chargé des intérêts commerciaux d'une maison de Bordeaux, se
disait en outre investi d'une mission politique, de concert avec
l'envoyé français que j'avais trouvé chez Oubié. Je le mis en rapport
avec les principaux trafiquants éthiopiens, mais j'eus le regret de ne
pouvoir détourner par mes avis l'issue fâcheuse de la première
expédition commerciale française qui fut tentée dans ce pays. Cédant aux
instances de mes compatriotes, je me dégageai d'une convention que je
venais de faire avec un patron de barque arabe, et je m'apprêtai à
partir avec eux pour Aden.

L'Aga me dit que je ne le reverrais plus peut-être; je cherchai, mais
sans confiance, à combattre ses tristes pressentiments et je lui fis mes
adieux; puis, je quittai mes suivants éthiopiens qui m'avaient donné
tant de preuves de dévouement, et je m'embarquai, le coeur serré,
quoique heureux de me retrouver sous mon pavillon national.

Je fus frappé dans cette circonstance des caractères différents
qu'impriment la religion chrétienne et la religion musulmane. Aïdine Aga
n'avait que peu de sympathie pour les principaux habitants de l'île, et
pour son lieutenant commandant de la garnison; le Saïd et moi, nous
formions sa société de prédilection; il m'entretenait de toutes ses
affaires, et, chose plus extraordinaire, il me parlait même de son
harem. Le Saïd attendait mon départ pour fixer le sien; Aïdine allait
donc rester seul à lutter contre les découragements de sa maladie. Il
nous parla de l'isolement où nous le laissions, mais il nous en parla
comme d'un inconvénient plutôt que comme d'un regret, et il reçut mes
adieux avec une dureté stoïque; il était connu cependant pour être d'une
sensibilité rare chez les hommes de son âge et de sa profession. Depuis
le Gojam jusqu'à la mer Rouge, je me suis séparé de plus d'un chrétien
que j'aimais, et si j'ai senti qu'en les quittant, je leur laissais une
partie de mon être, j'ai cru parfois que j'emportais une partie du leur.
C'est que la religion chrétienne en préconisant l'amour pour ses
semblables, porte à vivre hors de soi-même et convie aux épanchements et
aux enthousiasmes du coeur; tandis que la religion musulmane, plus
personnelle et plus dure, concentre l'homme en lui-même, lui commande la
commisération sans doute, mais l'isole dans ses oeuvres comme dans ses
espérances.



CHAPITRE XII

L'INFLUENCE ANGLAISE.


Notre brick mit à la voile avec des vents échars, mais la mousson du
S.-O. s'éleva bientôt avec violence et nous ne pûmes arriver que le
lendemain à Ede, petit hameau situé sur une grève aride de la mer Rouge,
au S.-E. de Moussawa, et appartenant à une peuplade Afar. Le capitaine
et l'agent du gouvernement français en achetèrent le territoire au nom
des armateurs de notre navire.

Le surlendemain nous reprîmes la mer; et après une traversée de
plusieurs jours que la violence de la mousson rendit pénible, nous
prîmes refuge dans la rade de Moka.

Moka, situé un peu au nord du 13e degré de latitude, doit son
importance à sa rade formée au N. par un petit cap sablonneux et au S.
par un ban de sable consolidé par quelques roches. Quand on en approche
par mer, la ville, éloignée du rivage d'environ un kilomètre et protégée
par le mur d'enceinte, se dessine comme toutes les villes des côtes de
la mer Rouge par ses minarets flanqués de maisons à terrasses blanchies
à la chaux. C'est assez loin de Moka que les caféiers croissent, sur les
pentes qui relient le koualla (_tahama_ en arabe) au deuga (en arabe
_nedjd_). Depuis l'évacuation des troupes du vice-roi d'Égypte en 1840,
l'Yémen était gouverné d'une façon désastreuse par une famille de
Schérifs venus de l'intérieur de l'Arabie et dont le chef se nommait
Hussein. L'indiscipline de ses soldats rendait le commerce presque
impossible, et quelques semaines auparavant, Hussein ayant fait à Moka
une réception insultante à l'état-major d'un bâtiment de guerre de la
Compagnie des Indes, les Européens n'osaient plus y débarquer. En
conséquence, bien que notre équipage manquât de vivres frais, le
capitaine jugea prudent de ne point communiquer avec la terre, et notre
brick resta en rade, à trois milles environ du débarcadère.

La perspective d'avoir à passer plusieurs jours dans cet isolement me
décida, malgré les avis contraires, à me rendre à terre, et pour ne pas
exposer nos canotiers à une mésaventure, je me fis transborder sur une
pirogue indigène qui passait avec défiance à distance de notre navire.
Une douzaine de soldats du schérif accoururent au devant de moi au
débarcadère. Leurs allures équivoques ne me rassuraient guère, mais ils
me rendirent le salut et se rangèrent pour me laisser passer, me prenant
sans doute pour quelque déserteur turc en quête de fortune; car afin
d'être plus à la légère; j'avais pris le costume Arnaute, dont l'usage
m'était familier. En entrant en ville, je me fis indiquer la demeure du
gouverneur, le redouté schérif Hussein, qui s'était réservé
l'administration de la ville. Je fus admis sans difficulté.

Le Schérif était un homme d'environ quarante-cinq ans. Il avait les
façons hautes, aisées, mais le gonflement fréquent de ses narines et un
petit frémissement passager de sa lèvre supérieure semblaient justifier
ce que l'on rapportait de ses implacables colères. Il me fit asseoir: je
lui dis qui j'étais et ce qui m'amenait; il me sut gré de la confiance
de ma démarche, fit servir le café, et lorsque je voulus me retirer il
insista gracieusement pour me faire rester. Il me questionna sur
l'Éthiopie, me montra ses armes, quelques étoffes de prix et ses
chevaux, dont quelques-uns étaient de la race la plus pure. J'admirai
entre autres choses la ceinture qu'il portait.

--Elle est peu commune, en effet, me dit-il. Un trafiquant venu de
l'Inde m'en a fait cadeau.

Et tout en causant il la défit et me la présenta en disant:

--Qu'elle soit bénie à tes flancs!

Après un entretien prolongé je me retirai rassuré désormais.

J'allai loger chez un riche indigène qui était à la fois agent
consulaire de la France, de l'Angleterre, des États-Unis, de l'Égypte et
je crois de l'Espagne aussi. Cet homme trafiquait de tous ces pavillons
avec une intelligence effrontée, et quoique encore jeune, il avait
amassé une très-belle fortune qu'il essayait de préserver contre les
exactions du Schérif et de transférer sournoisement à Aden. Il parut peu
enchanté de ma visite et ne reprit son assurance que lorsque je lui eus
fait part du bon accueil du Schérif.

Le lendemain, je fis savoir à mes compatriotes que j'étais en sûreté,
que je pouvais même leur procurer des provisions fraîches, et ils
m'envoyèrent un canot que je fis remplir de fruits et de légumes. Le
Schérif Hussein m'ayant engagé à le voir souvent, soir et matin je me
présentais à son divan, et il m'accueillait avec une bienveillance
croissante. Pour répondre au présent qu'il m'avait fait, je lui donnai
une espingole qui parut lui faire grand plaisir. En apprenant que notre
bâtiment faisait le commerce, il manifesta le désir de voir des
échantillons, et j'en informai le capitaine, qui vint traiter avec lui
une affaire assez importante; et dès ce moment, les gens de notre bord
purent circuler librement dans la ville.

Au bout de quelques jours, le vent du sud s'étant ralenti, le capitaine
fixa le départ. Je fis mes adieux au Schérif dont les façons me parurent
jusqu'au dernier moment dignes en tout d'un chef de son rang. Mais en
remontant à bord, j'appris qu'il avait fait faire des menaces au
capitaine, pour le cas où il lui représenterait sa facture. Les
marchandises étaient livrées; le capitaine crut prudent de laisser ce
cadeau au Schérif, et nous remîmes à la voile.

Nous passâmes difficilement le détroit de Bab-el-Mandeb et, après
quelques jours de vent contraire, nous mouillâmes à Aden.

La ville d'Aden est située sur une petite presqu'île, à l'extrémité
S.-O. de la péninsule arabique, qui est baignée par cette partie de
l'Océan qu'on appelle quelquefois mer du détroit. La presqu'île, au sud,
se compose de rochers incultes, stériles et accores qui s'abaissent
brusquement au nord et offrent un terrain bas, où est situé un ramassis
de huttes qu'on appellerait à peine un bourg en France; un peu à
l'écart, plusieurs grandes et élégantes maisons construites à
l'européenne formaient le commencement de la ville anglaise qui s'est
élevée depuis. Les Anglais construisaient alors les fortifications
imposantes qui font d'Aden une station maritime de premier ordre. On
l'aborde facilement, du côté de l'est, par un port affecté aux bâtiments
de commerce, et, du côté de l'ouest, par un mouillage sûr appelé
Back-bey, réservé aux bâtiments de guerre. Les vents du nord et du sud,
qui dominent dans ces parages, sont interceptés par les hauteurs, ce qui
fait d'Aden un des endroits les plus chauds du globe.

Ce fut plein de joie et d'espoir que je pris terre: j'allais revoir mon
frère, reprendre les usages européens, me reposer un peu, me retremper
au contact des officiers anglais, qui savent si bien accueillir et
comprendre les voyageurs et qui en fournissent eux-mêmes en si grand
nombre. Ne rencontrant personne dans la ville qui pût me renseigner, je
me présentai chez M. Heines, capitaine dans la marine indienne et
gouverneur d'Aden sous le titre d'agent politique. Il parut d'abord
surpris de ma visite; il m'apprit que mon frère dont il ignorait l'état
de santé s'était embarqué pour Berberah; il me dit ensuite qu'ils
étaient en relations, et il finit par me montrer deux lettres de mon
frère et la copie des réponses qu'il lui avait adressées. Le ton hostile
de cette correspondance me donna la mesure de leurs relations. Je pris
congé de M. Heines et mes perspectives s'assombrirent au sentiment de
mon isolement et des difficultés où devait se trouver mon frère.

Suivi d'un enfant galla que j'avais amené du Gojam, je parcourus la
ville sans trouver où me loger: ni hôtel, ni auberge, ni cabaret, ni
caravansérail d'aucune sorte; des casernes, des magasins, des maisons
bâties en madrépore, où les Banians et les Juifs tenaient leurs
boutiques; des huttes basses, sales et groupées à part servant de
retraite aux nègres ou aux Somaulis venus de la côte d'Afrique pour
travailler aux fortifications de la place, ou bien d'élégants pavillons
habités par les officiers anglais; aucun abri enfin pour un Européen
n'appartenant pas à l'administration civile ou militaire. Il n'y avait
pas à songer à retourner à notre brick qui devait remettre à la voile le
plus tôt possible. La journée s'avançait, et, mon petit suivant et moi,
nous n'avions pris aucune nourriture. Dans une ville arabe, nous
eussions, sans que personne y prît garde, pris notre repas à l'étal de
quelque revendeur de comestibles; mais à Aden, les usages arabes
n'étaient plus de mise; la présence d'Européens me rappelait d'ailleurs
au sentiment de nos convenances, et il me répugnait de manger sur la
voie publique. Nous passâmes l'après-midi à circuler dans les bazars
étroits et sales, coudoyant des Juifs indigènes, des Banians, des
pélerins persans, indiens et chinois de passage pour la Mecque, des
Somaulis, des Sowahalis, des Cipayes, des soldats anglais et quelques
Arabes déguenillés, seuls échantillons de leur race qui consentaient à
paraître dans Aden.

Vers le soir, des officiers anglais, quelques-uns avec leurs femmes au
bras, arpentèrent gravement le lieu de leur promenade habituelle; il me
sembla que quelques-uns me regardaient comme s'ils savaient déjà qui
j'étais. Je me remis en quête d'un gîte, mais inutilement. La nuit
approchait. J'envoyai enfin mon suivant aux provisions, mais les
échoppes étaient fermées, et il ne put trouver que des oignons et du
mauvais pain. Un soldat irlandais, à moitié ivre, se sentit pris en ma
faveur d'un violent accès d'hospitalité; il voulait me loger chez sa
cantinière et pour s'assurer de mon caractère, il entendait d'abord me
faire boire avec lui.

--Car on prétend que tu es notre ennemi, disait-il; et si cela était!...

--Je ne pus qu'à grand'peine me débarrasser de cet ivrogne, qui voulait
à toute force boxer, et vers dix heures du soir, lorsque j'étais sur le
point de me coucher sur la voie publique, je parvins à décider une
vieille négresse à me louer pour la nuit une hutte à côté de la sienne;
j'obtins même qu'elle nous confiât un pot égueulé contenant une eau
équivoque. Je m'accroupis sur mon manteau étendu à terre; mon petit
suivant étala devant moi nos oignons et nos galettes de pain, et,
debout, le pot à la main, il assista respectueusement à mon repas. Je
lui en abandonnai les restes, et je m'endormis en songeant à l'isolement
où je me trouvais au milieu d'Européens comme moi. Le lendemain, en
sortant de mon gîte, à la pointe du jour, je me rendis compte de
l'atmosphère désagréable dans laquelle j'avais passé la nuit; ma vieille
hôtesse avait élu domicile dans le cimetière juif.

Pour comble d'embarras, je n'avais plus que quelques pièces de menue
monnaie. Je songeai à m'embarquer pour Berberah, en donnant pour mon
passage, soit mon manteau, soit les garnitures en vermeil de mon sabre;
et dans cette intention j'allais au port, lorsque près d'un petit camp
établi en dehors de la ville, un officier m'accosta poliment, en me
nommant, et me donna l'adresse d'un capitaine chez lequel mon frère
avait dû laisser des instructions pour moi. Il m'exprima en me quittant
le regret de ne pouvoir m'être plus utile. Je me rendis aussitôt chez ce
capitaine qui me remit de la part de mon frère, une somme d'argent et
une lettre, et s'excusa pareillement de ce qu'il ne m'offrait pas
l'hospitalité: je devais sentir, disait-il, que malgré le plaisir qu'il
aurait à se lier avec moi, il était obligé de céder aux exigences de sa
position, comme subordonné du gouverneur, qui, vu l'état actuel de la
colonie, désirait que les officiers de la garnison s'abstinssent de
relations avec tout étranger. Il m'indiqua cependant le logement d'un
lieutenant d'artillerie chez qui je trouverais, croyait-il, des
nouvelles récentes de mon frère. En le remerciant, je ne pus m'empêcher
de lui dire combien son accueil aimable me faisait regretter la défiance
injustifiable du gouverneur; et je me dirigeai vers la demeure du
lieutenant d'artillerie, avec la pensée d'éprouver jusqu'où irait
l'espèce d'interdit qui me frappait. Mais cet officier me réconforta par
sa cordiale réception: il me faisait chercher depuis la veille, et il
insista pour me retenir chez lui. J'eus beau refuser, dire que ma
présence pourrait le compromettre, il ne voulut rien entendre, et il
m'installa dans un charmant appartement de son habitation.

J'appris alors que mon frère, après avoir passé quelque temps à Aden,
s'était embarqué pour l'Égypte, où il espérait trouver des soins
médicaux plus intelligents; qu'il était revenu à Aden, où, sous le
prétexte qu'il pourrait bien être un agent secret du gouvernement
français, le capitaine Heines lui avait suscité des difficultés de toute
nature, jusqu'à défendre aux officiers d'entretenir des rapports avec
lui; qu'enfin mon frère avait cru opportun de s'éloigner et d'aller
m'attendre à Berberah, malgré le gouverneur, qui voulait empêcher son
embarquement, alléguant qu'il attendait à son sujet des ordres de son
gouvernement.

Mon hôte me dit que mon arrivée faisait sensation; le bruit courait que,
comme frère d'un agent secret je devais être pour le moins un homme
dangereux; les officiers n'en croyaient rien, mais le gouverneur
profitait de l'occasion pour exercer sur eux une pression qui, selon
lui, dépassait ses pouvoirs et contre laquelle il était très-heureux de
protester ostensiblement, ne fût-ce que pour la dignité de l'épaulette.

J'envoyai une lettre à mon frère; le manque d'une occasion pour Aden
retarda sa réponse. J'eus à échanger une correspondance avec le
gouverneur pour faire lever l'interdiction faite aux patrons de barques
indigènes de me recevoir à leur bord; et je m'embarquai pour Berberah,
après avoir séjourné un mois à Aden.

Je me séparai à regret de mon aimable hôte, le lieutenant Ayrton, qui,
de même que les autres officiers de la garnison, ne douta pas un instant
du caractère de mon frère, mais qui n'hésita pas à manifester
l'indépendance de ses sympathies pour un voyageur qui se dévouait au
culte de la science.

Après quatre jours de mer, nous mouillâmes dans la partie rade-foraine
de Berberah.

Berberah est situé dans le pays des Somaulis, sur la côte d'Afrique,
faisant face à celle d'Aden. Pendant cinq mois de l'année, il s'y tient
une foire alimentée par les caravanes venant de l'intérieur, du royaume
de Harar surtout, et par les petits bâtiments arrivant de la Perse, de
l'Inde, de Mascate, de Zanzibar et de l'Arabie. Il s'y fait beaucoup
d'affaires, vu le commerce relativement assez restreint de ces parages;
la première caravane y arrive au commencement de décembre, et la
dernière en repart vers la fin d'avril. À un jour fixé, les Somaulis,
qui forment sa population annuelle, abandonnant leurs campements et
leurs maisons en nattes, chargent leurs femmes, leurs enfants et leurs
ustensiles sur des chameaux, et partent dans toutes les directions pour
l'intérieur; tous les navires reprennent la mer; et pendant sept mois de
l'année, Berberah reste complètement désert. Les principales provenances
qui alimentent cette foire sont: des esclaves, des boeufs, des moutons,
de la myrrhe, du café, de l'or (en petite quantité), du civet, de
l'ivoire, de la gomme, quelques peaux, de l'encens, du cardamôme et du
beurre fondu. Les importations sont: des étoffes de coton de l'Inde et
de la Perse, du cuivre, de l'antimoine et surtout de l'argent. Les
Somaulis, peuple pastoral, ont peu de besoins, mais ils sont attirés à
Berberah par l'espoir d'exploiter les trafiquants. Tout étranger, dût-il
ne rester qu'un jour à Berberah, est obligé de choisir parmi les
Somaulis un _abbane_ ou protecteur, à qui il doit faire un cadeau en
argent ou en nature. Cet abbane le protége contre les avanies, répond de
sa personne, de ses biens et de sa conduite, préside à ses ventes et
achats, sur lesquels il perçoit de petits profits; il lui sert d'arbitre
dans ses contestations, et il est arrivé souvent qu'il se soit fait tuer
plutôt que de le laisser molester.

Je trouvai mon frère encore souffrant; l'état de sa vue lui ayant fait
craindre au Caire de ne plus pouvoir écrire, il s'était adjoint comme
secrétaire un jeune Anglais. Il me désigna un abbane qui, selon la
coutume, m'envoya un mouton et divers mets préparés, en échange desquels
je lui fis le cadeau habituel, qui rappelle les xénies en usage dans la
Grèce ancienne. En débarquant, j'avais cru sentir que les indigènes me
regardaient de mauvais oeil, et tous les détails que mon frère me donna
sur son séjour me confirmèrent dans cette opinion. Il m'apprit que peu
avant mon arrivée, sur le bruit répandu à Berberah que le capitaine
Heines serait bien aise qu'on attentât à sa sûreté, son abbane l'avait
engagé à écrire au capitaine pour qu'il démentît au moins un pareil
bruit, et celui-ci lui avait répondu que comme gouverneur d'Aden, il
n'avait pas à s'occuper de ces détails d'un intérêt tout personnel.

Nous cherchions à gagner le Chawa en passant par Harar, petit royaume à
quatre ou cinq jours de marche de Berberah. Mais ici encore, il nous
fallut compter avec le gouverneur d'Aden, qui employa contre nous son
agent de confiance, un Somauli nommé Scher Marka, établi à Aden. Cet
homme, fort influent parmi ses compatriotes, à cause du trafic étendu
qu'il faisait, se tenait durant la foire à Berberah, d'où il
approvisionnait de bétail et de diverses denrées la garnison d'Aden; il
nous fit dire qu'à moins de nous concilier le capitaine Heines, nous
chercherions vainement à gagner Harar. Un marchand maugrebin, natif de
l'Algérie française, nous confia qu'à la suite d'instructions venues
d'Aden, Scher Marka avait fait décider dans une réunion de Somaulis
qu'aucun chef de caravane ne nous admettrait. Bientôt, des bruits de
plus en plus fâcheux circulèrent sur notre compte; nos abbanes nous
prévinrent de ne plus sortir le soir, de ne pas nous éloigner, même le
jour, des habitations; que sinon, ils ne pourraient plus répondre de
nous.

Des vieillards Somaulis vinrent nous demander quels motifs incitaient le
gouverneur d'Aden contre nous; mais pour leur faire comprendre notre
position, il eût fallu leur expliquer l'état des choses en Europe, et
tout un ordre d'idées peu intelligibles pour eux. Ils nous demandèrent
aussi quel grand intérêt nous engageait à braver, comme nous le
faisions, un péril évident; et il nous fut aussi difficile de leur
répondre clairement sur ce point. Ils eurent cependant l'air de
comprendre, Dieu sait quoi. En partant, ils nous dirent:

Gardez-vous néanmoins; quelques mauvais Somaulis songent peut-être à
lever contre vous leurs javelines; mais il y a encore de braves gens
parmi nous; espérons que leur influence pourra contenir ces méchants,
dont le premier tort, à nos yeux, est d'obéir à des suscitations
étrangères à nos tribus indépendantes.

Aucun Européen n'avait encore visité le royaume de Harar dont les
habitants, musulmans fanatiques, mettraient à mort, disait-on, tout
chrétien qui pénétrerait chez eux. Néanmoins, avec un peu de
savoir-faire, nous espérions réussir; mais bientôt nous sûmes que les
mesures prises contre nous par le gouverneur d'Aden étaient connues à
Harar même, où notre succès dépendait en grande partie de l'imprévu de
notre arrivée. Cette nouvelle nous décida à changer nos plans et à
essayer d'arriver en Chawa par la voie de Toudjourrah.

Cette voie avait été ouverte, environ deux ans auparavant, par notre
compatriote M. Dufey, grâce au Polémarque du Chawa, Sahala Sillassé, qui
l'avait recommandé à une caravane composée d'habitants de Toudjourrah.
On disait bien à Berberah et à Zeylah que le capitaine Heines répandait
à Toudjourrah des sommes d'argent importantes, et que son influence,
quoique non avouée, y était toute puissante. Mais nous ne pouvions sur
des on dit renoncer à notre voyage; d'ailleurs si la route par
Toudjourrah nous était fermée, il nous restait encore deux autres routes
principales: l'une par les États du Dedjadj Oubié dont les dispositions
s'étaient modifiées en ma faveur, l'autre par le Sennaar. Nous étions
fort disposés à croire que nous aurions encore à lutter à Toudjourrah
contre l'influence anglaise, mais j'espérais néanmoins que mes relations
avec le Polémarque du Chawa nous permettraient d'arriver jusqu'à lui.

Quelques notables des Somaulis sachant que nous allions nous embarquer,
vinrent nous féliciter d'abandonner une lutte sans espoir, disaient-ils;
et le 15 janvier 1841, nous mîmes à la voile, laissant derrière nous
cette côte aride de Berberah, rendue si inhospitalière par la
malveillance d'Européens qui auraient dû être nos protecteurs naturels.

Arrivés à Zeylah, mon frère étant souffrant, j'allai seul chez le chef
de cette petite ville; il me reçut bien, se mit à mes ordres avec cette
urbanité trompeuse souvent, mais agréable du moins, qu'on est presque
toujours sûr de rencontrer sur les côtes orientales de l'Afrique; et
j'étais à peine rembarqué, qu'il nous envoya en cadeau trois moutons et
des mets préparés.

Le lendemain, nous reprîmes la mer; et le troisième jour, nous glissions
doucement à l'entrée de la baie magnifique au fond de laquelle se trouve
Toudjourrah.

Je descendis à terre avec le patron de notre barque, et affectant une
confiance que nous n'avions pas, nous nous dirigeâmes vers l'habitation
du chef de la ville, auquel, par suite de je ne sais quelle tradition,
on donne le titre de Sultan.

Toudjourrah est situé tout au bord de la mer, sur une plage sablonneuse
et plate; le terrain, à environ cinq cents mètres du rivage, commence à
s'élever en ondulations graduées qui atteignent dans le lointain les
proportions de montagnes. La ville est composée d'environ deux cent
cinquante maisons éparses, faites de fortes nattes en feuilles de
palmier soutenues par des chassis de bois et recouvertes d'un toit de
chaume; par ci par là, quelques bâtiments à toits plats, construits en
madrépore et torchis, servent de magasins. Des arbres bas, épineux et
d'un feuillage rare couvrent les alentours de la ville, et de loin
donnent au paysage un aspect de fraîcheur et de richesse, qui se dément
à mesure qu'on approche. Des troupeaux de chèvres maigres et quelques
chameaux errent en cherchant une herbe desséchée, qui fait même défaut
plus de la moitié de l'année, et à laquelle ils suppléent alors en
dépouillant les arbres de leurs feuilles et de leur écorce. Les
habitants ont le teint noirâtre, les traits caucasiens et ne portent
qu'un pagne et une toge légère; ils sont tous musulmans et marchands
d'esclaves; la plupart parlent l'arabe, mais ils emploient entre eux la
langue afar, leur idiome national.

Mon patron s'arrêta devant une maisonnette en bois faite de débris de
navires et enduite d'un badigeon rouge qui s'écaillait au soleil; haute
de près de quatre mètres, large de trois, elle ressemblait à un de ces
jouets que l'on fabrique à Nuremberg. Au rez-de-chaussée une pièce
sablée, entièrement dépourvue de meubles servait de lieu de réception,
et au fond une petite échelle donnait accès à un fenil sous le toit.
Nous nous assîmes à l'entrée, sur le sol recouvert d'un gravier
très-propre.

Le Sultan parut bientôt. C'était un homme d'environ soixante-cinq ans,
d'une maigreur qui faisait peine à voir et haut-monté sur des jambes
grêles. Coiffé d'un petit turban blanc, il portait à la ceinture un
poignard recourbé garni en argent, et l'expression de son visage, d'un
noir luisant, annonçait l'astuce et la faiblesse, comme sa démarche vive
et saccadée dénotait l'instabilité de son esprit. Il se composa un air
digne, nous fit servir le café et nous introduisit ensuite dans la
maisonnette, où nous mangeâmes tous les trois une grande écuellée de riz
fortement assaisonnée de carry; puis, ayant fait servir le café une
seconde fois, il s'enquit de ce qui nous amenait à Toudjourrah. Je lui
dis que je venais attendre sous sa protection qu'il se formât une
caravane pour le Chawa, et à cet effet, je lui demandai de me faire
louer une maison pour moi et mes deux compagnons restés à bord.

Il me promit des maisons, tant que j'en voudrais, et me fit entrer dans
maints détails que j'eus soin d'exposer de façon à l'affriander par les
profits à tirer de nous. Je me levais pour disposer notre débarquement,
lorsqu'il me dit:

--Tu as sans doute le papier?

--Quel papier? répondis-je.

--Le permis d'Aden, pour ton débarquement.

J'alléguai ma qualité de Français et mon indépendance sur une terre
relevant de Constantinople.

--C'est possible, reprit-il avec suffisance, mais le gouverneur d'Aden,
notre ami, désire qu'on ne s'arrête pas ici sans sa permission.

Je lui dis que j'étais prévenu et que je m'attendais à cette réponse,
mais qu'étant venu pour m'assurer si, comme on le disait, Toudjourrah
interdisait son territoire à mes compatriotes, je ne pouvais me
contenter d'une déclaration verbale; qu'il voulût bien me la donner par
écrit, et qu'immédiatement je remettrais à la voile.

Ayant vainement essayé de me dissuader, il m'engagea d'un air paterne à
remonter à bord pour me concerter, disait-il, avec mes compagnons, et
revenir ensuite m'expliquer avec son conseil, qu'il allait convoquer.
Mais sentant sous mes semelles cette terre de Toudjourrah, qui
commençait dans mon esprit le chemin du Chawa et du Gojam, j'étais peu
disposé à la quitter à la légère: si pour prévenir mon frère de ce qui
se passait, je me fusse remis sur l'eau, j'aurais perdu tous mes
avantages; je refusai donc, et j'allai me promener sur le bord de la
mer.

Je savais qu'un indigène nommé Saber avait eu des relations avec mon
compatriote, M. Dufey, et je désirais d'autant plus le voir, que le
Sultan avait feint d'ignorer jusqu'à son nom. Des enfants qui jouaient
sur la plage m'indiquèrent sa demeure. J'y courus et je trouvai mon
homme, à demi-nu, accroupi sur un alga, un chapelet à la main et son
coran ouvert devant lui. Il avait la tête rasée et portait, comme par
mégarde sur l'occiput, une calotte de l'Hedjaz ridiculement petite; il
était du même âge que le Sultan, mais sa physionomie spirituelle et
narquoise me fit bien augurer de lui. Une élégante jeune fille, assise
au pied de son alga, préparait des gâteaux de blé; les tresses de ses
cheveux noirs pendaient presque jusqu'à terre. À mon entrée, elle ramena
son voile sur sa figure et disparut.

--Que le salut d'Allah soit sur toi! me dit Saber, en me faisant prendre
place à côté de lui.

Je lui dis qu'ayant entendu parler de ses bons rapports avec mon
compatriote M. Dufey et n'ignorant pas non plus que ses ancêtres étaient
originaires de l'Yémen, la terre bénie, je venais pour le saluer et
m'éclairer de ses conseils précieux pour moi dans la position où je me
trouvais; je fis enfin de mon mieux pour gagner sa bonne volonté.

Sur plusieurs points de ces côtes d'Afrique, il y a quelques familles
originaires d'Arabie, et ces familles sont d'autant plus fières de leur
origine que, dans ces parages, lorsqu'on veut compléter l'éloge d'un
homme, on dit: «C'est un véritable Arabe.» Il se trouvait précisément
que Saber était infatué de son extraction arabe, qu'il prétendait être
la seule qui fût avérée à Toudjourrah. Au pétillement de ses yeux, à la
façon dont il se rengorgea en s'agitant sur son alga, je vis que j'avais
touché juste.

--Ô mon maître, me dit-il, tu as donc entendu parler de moi? Je ne suis
qu'un obscur trafiquant perdu ici, au milieu de gens grossiers, et voici
que mon nom a frappé ton oreille au delà de la mer! C'est naturel après
tout: bonne race est le plus précieux des biens qu'Allah nous donne. Que
le Prophète bénisse ceux qui m'ont transmis le sang d'Ismaël! Mais toi,
comment t'appelles-tu?

--Mikaël.

--Eh bien, Mikaël, puisque c'est ton nom, tu es venu ici pour aller dans
le Chawa sans doute? Mais ces gens sans religion ont aliéné le droit
d'accueillir les étrangers. Mes pères, à moi, donnaient le pain et le
sel aux meurtriers mêmes de leurs proches, quand au nom d'Allah, ils se
présentaient devant leurs tentes; et ces fils de chiens se disent
Arabes, après avoir mis leur hospitalité en tutelle des Anglais! Je sais
ce qui se passe: on veut t'empêcher de te reposer ici, toi, l'étranger
d'Allah, l'homme en voyage, qui ne demandes qu'à laisser sur notre terre
l'empreinte de tes sandales. Aurais-tu envie de leur résister? Il sera
curieux de voir ce qu'ils pourront faire. J'ai entendu parler des
Français; ils ne sont pas riches comme les Anglais, dit-on, mais ils
sont braves. Notre chef et ses acolytes ont follement accepté l'argent
d'Aden, croyant qu'il n'y avait qu'à le prendre; ils vont avoir à le
gagner. Les Français n'ont-ils pas aussi des vaisseaux sur la mer?

--Sans doute, répondis-je.

--Eh bien, fortifie-toi; dis à ces gens: Allah m'a conduit ici et j'y
reste. Ils seront embarrassés.

Il appela sa fille et nous fit servir le café et de l'eau miellée. Il
m'expliqua comme quoi mon arrivée mettait la population en émoi: un fort
parti faisait opposition au Sultan, et ce parti s'intéressait vivement à
l'issue de ma démarche, la première de ce genre depuis que le Sultan et
ses partisans étaient à la solde du gouverneur d'Aden.

Encouragé par ces révélations, je retournai à la demeure du Sultan,
devant laquelle une soixantaine d'hommes accroupis en cercle tenaient
conseil. Dès les premières objections opposées à notre débarquement,
notre patron de barque, lui, avait cru prudent de remonter à bord.
J'entrai dans la maisonnette, et je me postai à la lucarne du fenil pour
observer ceux qui délibéraient sur moi. Plusieurs orateurs se levèrent
successivement; après une discussion longue et animée en langue afar, le
Sultan et quatre ou cinq des plus anciens vinrent s'asseoir à l'entrée
de la maisonnette et me firent signe de descendre. Ils me dirent que le
Conseil m'enjoignait de me rembarquer immédiatement. Je me bornai à
demander leur injonction par écrit. On apporta plume, encre et papier,
et je regardai mon entreprise comme avortée. Mais la difficulté fut de
s'entendre sur la rédaction: j'insistais pour l'emploi de termes
explicites et trop peu diplomatiques par leur franchise. La plume et
l'encrier furent bientôt mis de côté, et le Sultan retourna avec ses
compagnons au Conseil, où la discussion reprit avec une vivacité
nouvelle. Enfin, à bout d'arguments sans doute, le Sultan s'écria en
arabe cette fois, pour que je le comprisse:

--Que veut-il donc, cet homme? Veut-il envahir la demeure des gens? Ne
serions-nous plus maîtres chez nous?

Tous les membres du Conseil se tournèrent vers moi.

--Je ne veux envahir la demeure de personne, leur dis-je en m'avançant.
Je suis un voyageur; il y a longtemps que je n'ai d'autre abri que le
ciel; je vais au Chawa; Toudjourrah est sur ma route; je sais que vos
pères n'en ont jamais fermé l'accès aux gens inoffensifs. Si, comme on
le dit, vous avez aliéné votre héritage pour le mettre à la discrétion
du gouverneur d'Aden, vous avez dû le faire à la face d'Allah, et tous
ces anciens ici réunis ne sauraient être honteux d'une résolution prise
sur la terre où dorment leurs aïeux. Pourquoi refuseriez-vous d'avouer
par écrit ce qui, tôt ou tard, ne manquera pas de devenir public? À
Moka, à Djeddah, à la Mecque, dans toute l'Arabie, qui me croirait, si
je n'apportais une preuve incontestable de l'interdiction inouïe dont
vous me frappez? Que chacun de vous se mette un instant à ma place et
juge.

--C'est très-bien, dit le Sultan; mais il nous est impossible de te
donner le papier que tu demandes.

--À défaut de papier, repris-je, je vous offre mon corps; vous pouvez y
inscrire vos volontés.

--Mais tu veux donc jouer avec la mort? me dit l'un d'eux.

--S'il est écrit que mon corps doit rester ici, répondis-je, je ne le
porterai pas plus loin; mais les Français sauront où est tombé leur
compatriote.

Il me sembla que plusieurs m'approuvaient; d'autres parlaient avec
véhémence et se tournaient vers moi avec des gestes menaçants; un moment
je crus qu'ils ne se contiendraient plus. Mais l'effervescence se calma;
on délibéra, on discuta longtemps et le Conseil se dispersa.

Assis sur le seuil de la maisonnette, je cherchais à prévoir la fin de
toute cette affaire, lorsqu'une vieille esclave sortit d'une maison
voisine, celle de la femme du Sultan, en terminant une phrase en
amarigna. Je la saluai dans sa langue; elle s'arrêta stupéfaite; et
quelques mots échangés établirent un lien entre nous. Volée à une
famille chrétienne dans le Chawa et vendue à Toudjourrah, cette
malheureuse était devenue gardienne des deux filles du Sultan, âgées de
seize à dix-huit ans. Elle rentra chez ses maîtresses, et bientôt, en
passant près de moi, elle me dit à demi-voix en amarigna:

--Courage! Le maître ne sait que faire; persiste, et tu resteras.

Quelques instants après, une quarantaine d'hommes, armés de boucliers,
de coutelas et de javelines, vinrent se grouper à quelques pas de moi.
L'un d'eux, dont j'avais remarqué la violence durant le Conseil, vint me
sommer en mauvais arabe de m'embarquer sur-le-champ. Je restai assis
sans répondre, adossé à la maisonnette. La troupe m'entoura.

--Tu n'as donc pas de sens? me dirent-ils. Que te faut-il pour partir?

--Ce que je vous ai dit: la sommation écrite ou la contrainte.

Ils crièrent; plusieurs tournèrent leurs javelines contre moi, et l'un
d'eux tenta de me faire lever en me tirant par le bras. J'étais armé
aussi; mais ma résistance passive les décontenança: ils reculèrent,
s'entre-regardèrent; et il était temps, car les uns et les autres nous
touchions à un de ces moments où le jugement ne conduit plus la main.
Ils se retirèrent à une vingtaine de pas et s'accroupirent comme pour
délibérer encore. La nuit vint sur ces entrefaites, et ils se
dispersèrent.

Je restai seul dans l'obscurité. Bientôt, le Sultan vint vers moi,
protégeant de la main un flambeau allumé, et il m'invita à entrer dans
la maisonnette, où nous soupâmes ensemble comme de bons amis. En buvant
le café, il me dit:

--Tu as peu de jugement, ou bien tu te fies à quelque puissant talisman.
Je t'aime comme si tu étais mon fils; mais je ne suis pas seul maître
ici, et ta présence soulève des questions difficiles. Tes compagnons
restés à bord doivent être inquiets; va leur donner le bonsoir, et
demain matin, nous reprendrons cette affaire qui finira peut-être par
s'arranger.

Je lui répondis que mes compagnons étaient sans inquiétude, puisqu'ils
me savaient auprès de lui; que nous avions assez parlé tout le jour, et
que le mieux était de se reposer.

Il me regarda fixement, cligna de l'oeil et se mit à rire.

--Le rusé! dit-il; comme les Français diffèrent des Anglais! Vous du
moins, vous nous traitez comme des semblables. Tiens, je souhaite que tu
restes. Bonne nuit; et qu'Allah nous réveille d'accord!

Je montai dans le fenil et je m'endormis sur le plancher, après avoir eu
la précaution de tirer l'échelle.

Le lendemain, de bonne heure, des hommes vinrent successivement par deux
et par trois s'entretenir avec le Sultan. Je déjeunai avec lui; il me
dit qu'on allait se réunir et que notre affaire serait décidée le jour
même. Il voulait que notre patron de barque assistât à la délibération,
mais il ne put le déterminer à redescendre à terre. J'allai voir Saber;
il m'apprit que ma conduite de la veille avait trouvé de chauds
partisans, mais que mes adversaires avaient encore la majorité.
J'écrivis quelques mots au crayon pour rassurer mon frère, et Saber se
chargea de les lui faire remettre.

Vers neuf heures du matin, le Sultan traîna hors de sa maison deux
vieilles timbales; il s'accroupit et leur infligea énergiquement une
batterie rapide: c'était, à ce qu'il paraît, la façon reçue de convoquer
dans les grandes occasions le ban et l'arrière-ban de son parlement.

Quant à moi, je repris ma place d'observation à la lucarne de la
maisonnette. Les habitants affluèrent en nombre plus que double de la
veille et ils s'accroupirent en cercle. Le Sultan se leva pour ouvrir la
séance par un petit discours qu'il prononça d'un air penaud. Les
orateurs se succédaient, et j'en étais à souhaiter que les débats
durassent assez longtemps pour émousser l'énergie de l'assemblée,
lorsqu'un homme vint me dire qu'une voile paraissait à l'entrée de la
baie, et qu'à sa grandeur on la croyait européenne. Il me demanda si
quelque bâtiment de guerre français devait venir. Je lui répondis que je
ne savais rien de certain à cet égard, mais, comme je l'avais dit la
veille au Sultan, que l'on s'attendait à voir dans la mer Rouge une
frégate française. Depuis quelque temps on disait en effet qu'une
frégate française devait arriver dans ces parages, bruit qui s'est
trouvé confirmé par l'apparition éventuelle de bâtiments détachés de la
station française de la mer des Indes.

La façon évasive et sans arrière-pensée apparente dont j'en avais parlé
donna à ce bruit une créance d'autant plus grande que l'appui d'un
bâtiment de guerre français pouvait seul, aux yeux des indigènes,
expliquer mon obstination à vouloir rester dans le pays.

À mesure que le bâtiment approchait, sa haute mâture couverte de toile
jeta de l'indécision parmi les parlementeurs, qui bientôt levèrent la
séance. Le Sultan remisa ses timbales dans sa maison et courut au bord
de la mer, où toute la population était attentive. Il allait et venait
de la maisonnette à la plage.

--Mon frère, me dit-il enfin, le corps du bâtiment domine déjà
l'horizon: viens voir. Je l'accompagnai sur la plage. Là, il me confia
que le rôle qu'on lui avait imposé lui pesait; que grâce à la venue d'un
bâtiment français, il allait reprendre son indépendance; qu'il avait
toujours eu de la sympathie pour moi, et pour me le prouver, il m'offrit
de me donner sur l'heure une maison.

Je profitai de ce revirement; j'envoyai prendre à bord le secrétaire de
mon frère, et notre débarquement commença. Le vieux Saber, tout
ragaillardi, pérorait au milieu d'un groupe. La maison qui me fut donnée
se trouvant trop petite, le Sultan fit évacuer la maison voisine. Mon
frère était encore souffrant, je le conduisis à notre nouvelle demeure
et il y était à peine installé, notre dernier colis venait d'être mis en
place, que le brick de guerre, arrivé à trois encablures de terre, fit
ronfler la chaîne de son ancre, et comme jusque là il n'avait arboré
qu'une flamme, il hissa son pavillon qu'il appuya d'un coup de canon. Le
pavillon était aux couleurs britanniques.

La stupeur fut générale. Le Sultan dit en arabe:

--Nous avons fait ce que nous avons pu. Francs contre Francs, qu'ils
s'arrangent maintenant!

Saber, les yeux pétillant de malice, s'écria:

--Mais il n'est pas français, son bâtiment!

Et passant près de moi:

--Allah te bénira, me dit-il, pour le tour que tu leur as joué.

Je me retirai dans notre logement. Le capitaine du brick vint tout
d'abord, avec ses officiers, nous faire visite. C'était le capitaine
Christofer, que je connaissais déjà. Je le plaignis sincèrement d'avoir
à accomplir une mission qu'il désapprouvait au fond, car c'était un
honnête et aimable homme. Il eut une conférence avec le Sultan et les
principaux habitants; il nous fit une seconde visite dans la soirée, me
serra la main d'une façon significative et retourna à bord, nous
laissant touchés de ses procédés. Le lendemain, il leva l'ancre.

Dès lors commença pour nous une existence pénible et monotone. Les
habitants de Toudjourrah sont tous trafiquants; ils vont commercer à
Berberah, à Moka, à Hodeydah, à Komfodah et à Djeddah, quelques-uns
jusqu'au golfe Persique et dans l'Inde, et presque tous font le
pélerinage de la Mecque; leur principal marché dans l'intérieur est en
Chawa; ils se rendent aussi en Argoubba et dans le Wara-Himano, mais ils
ne vont que très-rarement jusqu'à Gondar. Ils ne séjournent que très-peu
de temps à Toudjourrah et passent leur vie en expéditions commerciales
jusqu'à ce que l'âge les contraigne à rester dans leurs familles; ils se
font alors remplacer par leurs fils, ou bien ils confient leurs intérêts
à des esclaves éprouvés qu'ils recommandent aux chefs de caravanes.
C'est ainsi que Saber continuait son commerce. Leur richesse consiste en
argent et en troupeaux de boeufs et de chameaux, dont ils ne profitent
guère, l'aridité de leur territoire les contraignant à les confier à des
pasteurs bédouins qui vivent à trois ou quatre journées dans l'intérieur
et qui prélèvent pour leur garde plus de la moitié des produits. Le
Sultan seul ne trafiquait pas. Comme il le disait bien lui-même, son
autorité n'était que nominale; ses sujets, tous Afars de nation, et dont
l'organisation sociale, étudiée par mon frère, rappelle celle des
premiers Romains par sa division en curies, décuries et centuries, se
gouvernent eux-mêmes sous sa présidence. Ils sont d'une grande sobriété
et appartiennent à la vieille école des musulmans par leur abstension de
toute boisson enivrante. On trouve devant chaque maison un petit espace
de terrain bordé de grosses pierres et couvert d'un gravier
scrupuleusement propre; c'est là que les habitants font leurs prières,
boivent le café, reçoivent leurs visites et prennent le frais après le
coucher du soleil.

Mon premier soin dut être de me créer des relations. Dans les diverses
parties de l'Afrique que j'ai visitées, j'ai été frappé des sentiments
de répulsion et de crainte que l'Européen éveille chez les indigènes des
diverses races: les hommes nous regardent avec défiance, les femmes nous
fuient, les enfants ont peur et s'écartent. Mais l'ignorance et la
curiosité naturelles à leur âge poussent ces derniers à se rapprocher de
nous; aussi, n'est-il pas sans utilité de se faire bien venir d'eux. En
tout pays, les caresses faites aux enfants plaisent aux mères, aux
nourrices, aux femmes de la maison, et quand le maître rentre chez lui,
les enfants deviennent nos meilleurs protecteurs. Que le voyageur
veuille ou non s'appliquer à l'étude des hommes, il ne doit point perdre
de vue que pour en être accueilli, il doit se les concilier; qu'à cette
fin il faut qu'il soit animé pour eux de sentiments bienveillants, je
dirai presque fraternels; et ces sentiments se décèlent bien moins par
la parole que par une disposition intérieure. Car la parole est
impersonnelle; chaque homme lui communique quelque chose de lui-même et
la frappe pour ainsi dire à son coin, au moyen de manifestations qui se
dégagent de lui à son insu et révèlent le mieux ce qui s'agite dans son
être. Il y a aussi certaine