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Title: Belle-Rose
Author: Achard, Amédée, 1814-1875
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))



                             Belle-Rose

                                Par

                           Amédée Achard



  Nelson
  Éditeurs
  189, rue Saint-Jacques
  Paris.

  Calmann-Lévy
  Éditeurs
  3, rue Auber
  Paris.

  _AMÉDÉE ACHARD
  né en 1814, mort en 1875



  Première édition de «Belle-Rose»:
  1847_

[Illustration]



TABLE

  I. Le fils du fauconnier.
  II. Les premières larmes.
  III. Un pas dans la vie.
  IV. L'escarmouche.
  V. Un intérieur de caserne.
  VI. Les illusions perdues.
  VII. Les gouttes du calice.
  VIII. Une maison de la rue Cassette.
  IX. Un ami contre un ennemi.
  X. Une fille d'Ève.
  XI. L'éclair d'une passion.
  XII. Les rêves d'un jour d'été.
  XIII. Un serpent dans l'ombre.
  XIV. L'agonie.
  XV. Un pas vers la tombe.
  XVI. La veille du dernier jour.
  XVII. La main d'une femme.
  XVIII. L'étourderie d'un homme grave.
  XIX. Le bon grain et l'ivraie.
  XX. Jeu de cartes et jeu de dés.
  XXI. Le bien et le mal.
  XXII. La confession d'une Madeleine.
  XXIII. Un guet-apens.
  XXIV. Une âme en peine.
  XXV. Ville gagnée.
  XXVI. Une mission diplomatique.
  XXVII. Deux coeurs de femme.
  XXVIII. Les arguments d'un ministre.
  XXIX. Ce que femme veut, Dieu le veut.
  XXX. Un coup de feu.
  XXXI. Le revers de la médaille.
  XXXII. Une profession de foi.
  XXXIII. Le couvent de la rue du Cherche-Midi.
  XXXIV. Une nuit blanche.
  XXXV. La renonciation.
  XXXVI. La dernière heure.
  XXXVII. Une bonne fortune.
  XXXVIII. Le siège du couvent.
  XXXIX. Le neveu du jardinier.
  XL. Un coup de poignard.
  XLI. Le secours du feu.
  XLII. Le mendiant.
  XLIII. L'abbesse du couvent de Sainte-Claire.
  XLIV. Un nid dans un couvent.
  XLV. Le Chevalier d'Arraines.
  XLVI. Par monts et par vaux.
  XLVII. Un louveteau.
  XLVIII. Vaincre ou mourir.
  XLIX. Le printemps de 1672.
  L. Un voyage d'agrément.
  LI. Le Rhin.
  LII. Un rayon de soleil.
  LIII. La rue de l'Arbre-Sec.



                             BELLE-ROSE



I

LE FILS DU FAUCONNIER


Il y avait, vers l'an 1663, à quelques centaines de pas de Saint-Omer,
une maisonnette assez bien bâtie, dont la porte s'ouvrait sur le grand
chemin de Paris. Une haie vive d'aubépine et de sureau entourait un
jardin où l'on voyait pêle-mêle des fleurs, des chèvres et des enfants.
Une demi-douzaine de poules avec leurs poussins caquetaient dans un coin
entre les choux et les fraisiers; deux ou trois ruches, groupées sous
des pêchers, tournaient vers le soleil leurs cônes odorants, tout
bourdonnants d'abeilles, et çà et là, sur les branches de gros poiriers
chargés de fruits, roucoulait quelque beau ramier qui battait de l'aile
autour de sa compagne.

La maisonnette avait un aspect frais et souriant qui réjouissait le
coeur; la vigne vierge et le houblon tapissaient ses murs; sept ou huit
fenêtres percées irrégulièrement, et toutes grandes ouvertes au midi,
semblaient regarder la campagne avec bonhomie; un mince filet de fumée
tremblait au bout de la cheminée, où pendaient les tiges flexibles
des pariétaires, et à quelque heure du jour que l'on passât devant la
maisonnette, on y entendait des cris joyeux d'enfants mêlés au chant du
coq. Parmi ces enfants qui venaient là de tous les coins du faubourg,
il y en avait trois qui appartenaient à Guillaume Grinedal, le maître du
logis: Jacques, Claudine et Pierre.

Guillaume Grinedal, ou le père Guillaume, comme on l'appelait
familièrement, était bien le meilleur fauconnier qu'il y eût dans tout
l'Artois; mais depuis longtemps déjà il n'avait guère eu l'occasion
d'exercer son savoir. Durant la régence de la reine Anne d'Autriche,
le seigneur d'Assonville, son maître, ruiné par les guerres, avait été
contraint de vendre ses terres; mais, avant de quitter le pays, voulant
récompenser la fidélité de son vieux serviteur, il lui avait fait
présent de la maisonnette et du jardin. Le vieux Grinedal, se refusant à
servir de nouveaux maîtres, s'était retiré dans cette habitation, où il
vivait du produit de quelques travaux et de ses épargnes. Devenu veuf,
le père Guillaume ne pensait plus qu'à ses enfants, qu'il élevait aussi
bien que ses moyens le lui permettaient et le plus honnêtement du monde.
Tant qu'ils furent petits, les enfants vécurent aussi libres que des
papillons, se roulant sur l'herbe en été, patinant sur la glace en
hiver, et courant tête nue au soleil, par la pluie ou par le vent. Puis
arriva le temps des études, qui consistaient à lire dans un grand livre
sur les genoux du bonhomme Grinedal, et à écrire sur une ardoise, ce qui
n'empêchait pas qu'on trouvât encore le loisir de ramasser les fraises
dans les bois et les écrevisses dans les ruisseaux.

Jacques, l'aîné de la famille, était, à dix-sept ou dix-huit ans, un
grand garçon qui paraissait en avoir plus de vingt. Il n'était pas beau
parleur, mais il agissait avec une hardiesse et une résolution extrêmes
aussitôt qu'il croyait être dans son droit. Sa force le faisait redouter
de tous les écoliers du faubourg et de la banlieue, comme sa droiture
l'en faisait aimer. On le prenait volontiers pour juge dans toutes les
querelles d'enfants; Jacques rendait son arrêt, l'appuyait au besoin de
quelques bons coups de poing, et tout le monde s'en retournait content.
Quand il y avait une dispute et des batailles pour des cerises ou
quelque toupie d'Allemagne, aussitôt qu'on voyait arriver Jacques, les
plus tapageurs se taisaient et les plus faibles se redressaient; Jacques
écartait les combattants, se faisait rendre compte des causes du débat,
distribuait un conseil aux uns, une taloche aux autres, adjugeait
l'objet en litige et mettait chacun d'accord par une partie de quilles.

Il lui arrivait parfois de s'adresser à plus grand et plus fort que lui;
mais la crainte d'être battu ne l'arrêtait pas. Dix fois terrassé, il
se relevait dix fois; vaincu la veille, il recommençait le lendemain, et
tel était l'empire de son courage appuyé sur le sentiment de la justice
inné en lui, qu'il finissait toujours par l'emporter. Mais ce petit
garçon déterminé, qui n'aurait pas reculé devant dix gendarmes du roi,
se troublait et balbutiait devant une petite fille qui pouvait bien
avoir quatre ans de moins que lui. Il suffisait de la présence de Mlle
Suzanne de Malzonvilliers pour l'arrêter au beau milieu de ses exercices
les plus violents. Aussitôt qu'il l'apercevait, il dégringolait du haut
des peupliers où il dénichait les pies, lâchait le bras du méchant drôle
qu'il était en train de corriger, ou laissait aller le taureau
contre lequel il luttait. Il ne fallait à la demoiselle qu'un signe
imperceptible de son doigt, rien qu'un regard, pour faire accourir à son
côté Jacques, tout rouge et tout confus.

Le père de Mlle de Malzonvilliers était un riche traitant qui avait
profité, pour faire fortune, du temps de la Fronde, où tant d'autres
se ruinèrent. Il ne s'était pas toujours appelé du nom brillant de
Malzonvilliers, qui était celui d'une terre où il avait mis le plus
clair de son bien; mais en homme avisé, il avait pensé qu'il pouvait,
ainsi que d'autres bourgeois de sa connaissance, troquer le nom roturier
de son père contre un nom qui fit honneur à ses écus. M. Dufailly était
devenu progressivement et par une suite de transformations habiles,
d'abord M. du Failly, puis M. du Failly de Malzonvilliers, puis enfin
M. de Malzonvilliers tout court. Maintenant, il n'attendait plus que
l'occasion favorable de se donner un titre, baron ou chevalier. A
l'époque où ses affaires nécessitaient de fréquents voyages dans la
province, et souvent même jusqu'à Paris, M. de Malzonvilliers avait
maintes fois confié la gestion de ses biens à Guillaume Grinedal, qui
passait pour le plus honnête artisan de Saint-Omer. Cette confiance,
dont M. de Malzonvilliers s'était toujours bien trouvé, avait
établi entre le fauconnier et le traitant des relations intimes et
journalières, qui profitèrent aux trois enfants, Jacques, Claudine et
Pierre. Suzanne, qui était à peu près de l'âge de Claudine, avait des
maîtres de toute espèce, et les leçons servaient à tout le monde, si
bien que les fils du père Guillaume en surent bientôt plus long que la
moitié des petits bourgeois de Saint-Omer.

Jacques profitait surtout de cet enseignement; comme il avait l'esprit
juste et persévérant, il s'acharnait aux choses jusqu'à ce qu'il les eût
comprises. On le rencontrait souvent par les champs, la tête nue, les
pieds dans des sabots et un livre à la main, et il ne le lâchait pas
qu'il ne se le fût bien mis dans la tête. Une seule chose pouvait le
détourner de cette occupation, c'était le plaisir qu'il goûtait à voir
son père manier les vieilles armes qu'on lui apportait des quatre coins
de la ville et des châteaux du voisinage pour les remettre en état.
Guillaume Grinedal était le meilleur arquebusier du canton; c'était un
art qu'il avait appris au temps où il était maître de fauconnerie chez
M. d'Assonville, et qui lui aurait rapporté beaucoup d'argent s'il
avait voulu l'exercer dans l'espoir du gain. Mais, dans sa condition, il
agissait en artiste, ne voulant pas autre chose que le juste salaire
de son travail, qu'il estimait toujours moins qu'il ne valait. Jacques
s'amusait souvent à l'aider, et lorsqu'il avait fourbi un haubert ou
quelque épée, il s'estimait le plus heureux garçon du pays, pourvu
toutefois que Mlle de Malzonvilliers lui donnât au point du jour son
sourire quotidien. Lorsque Suzanne se promenait dans le jardin du
fauconnier en compagnie des enfants et des animaux domestiques qui
vivaient par là en bonne intelligence, elle offrait, avec Jacques,
le plus étrange contraste qui se pût voir. Jacques était grand, fort,
vigoureux. Ses yeux noirs, pleins de fermeté et d'éclat, brillaient sous
un front bruni par le hâle et tout chargé d'épaisses boucles de cheveux
blonds. Au moindre geste de ses bras, on comprenait qu'en un tour de
main il aurait arraché un jeune arbre ou fait plier un boeuf sur ses
jarrets; mais au moindre mot de Suzanne, il rougissait. Suzanne, au
contraire, avait une exquise délicatesse de formes et de traits; à
quinze ans elle paraissait en avoir douze ou treize à peine; son visage
pâle, sa taille mince, ses membres frêles indiquaient une organisation
nerveuse d'une finesse extrême. Ses pieds et ses mains appartenaient à
l'enfance. Mais le regard calme et rayonnant de ses grands yeux bleus
pleins de vie et d'intelligence, les contours nets et fermes de sa
bouche annonçaient en même temps la résolution d'une âme honnête et
courageuse. Elle avait le corps d'une enfant et le sourire d'une femme.
Lorsqu'il lui arrivait de s'endormir à l'ombre d'un chêne, la tête
appuyée sur l'épaule de Jacques, le pauvre garçon restait immobile
tant que durait le sommeil de sa petite amie, et, dans une muette
contemplation, il admirait le jeune et pur visage qui reposait sur son
coeur avec un si naïf abandon. Quand la jeune fille entr'ouvrait ses
lèvres roses et sérieuses, Jacques retenait son haleine pour mieux
entendre. Son âme oscillait à la voix de Suzanne comme le rameau du
saule au moindre souffle du vent, et parfois il sentait, en l'écoutant,
monter à ses paupières des larmes dont la cause lui était inconnue, mais
dont la source divine s'épanchait dans son coeur.

Un jour du mois de mai 1658, cinq ans avant l'époque où commence
cette histoire, et peu de temps avant la glorieuse bataille des Dunes,
Jacques, qui pouvait avoir alors treize ou quatorze ans, vit venir à
lui, tandis qu'il se promenait dans une prairie, à une petite distance
de Saint-Omer, un inconnu vêtu d'assez méchants habits. On aurait pu le
prendre pour quelque déserteur, à son accoutrement qui tenait autant
du civil que du militaire, si l'étranger n'avait été contrefait. On ne
pouvait guère être soldat avec une bosse sur l'épaule, et Jacques pensa
que ce devait être un colporteur. L'étranger suivait un sentier tracé
par les maraîchers entre les plants de légumes, et se haussait parfois
sur un tertre pour regarder par-dessus les haies, dans la campagne.
Quand il fut proche de Jacques, il s'arrêta et se mit à le considérer un
instant. Jacques était appuyé contre un gros pommier, les mains dans les
poches d'une blouse en toile, sifflant entre ses dents. Après quelques
minutes de réflexion, l'inconnu marcha vers lui.

--Es-tu de ce pays, mon garçon? lui dit-il.

--Oui, monsieur, répondit Jacques.

Si l'on avait demandé à Jacques pourquoi il avait salué celui qu'il
prenait pour un colporteur du nom de _monsieur_, il aurait été fort en
peine de l'expliquer. L'étranger avait un air qui imposait à Jacques,
bien que le fils de Guillaume Grinedal ne se laissât point intimider
facilement. Il parlait, regardait et agissait avec une extrême
simplicité, mais dans cette simplicité, il y avait plus de noblesse et
de fierté que dans toute l'importance de M. de Malzonvilliers.

--S'il en est ainsi, reprit l'inconnu, tu pourras sans doute m'indiquer
quelqu'un en état de faire une longue course à cheval?

--Vous avez ce quelqu'un-là devant vous, monsieur.

--Toi?

--Moi-même.

--Mais, mon petit ami, tu me parais bien jeune! Sais-tu qu'il s'agit de
faire au galop sept ou huit lieues sans débrider?

--Ne vous mettez pas en peine de l'âge; fournissez-moi seulement le
cheval, et vous verrez.

L'étranger sourit, puis il ajouta:

--Il est rétif et plein de feu...

--J'ai bon bras et bon oeil, il peut courir...

--Viens donc; le cheval n'est pas loin.

L'inconnu et Jacques quittèrent la prairie et entrèrent dans un petit
bois. Tout au milieu, derrière un fourré, Jacques aperçut un cheval
qui piaffait en tournant autour d'un ormeau auquel il était attaché. Un
frein lié sur ses naseaux l'empêchait de hennir. Jacques n'avait jamais
vu un si bel animal, même dans les écuries de M. de Malzonvilliers.
Il s'approcha du cheval, lui caressa la croupe, dénoua le frein qui
l'irritait, et s'apprêtait à sauter en selle, quand l'étranger lui mit
doucement la main sur l'épaule.

--Avant de partir, lui dit-il, au moins faut-il que tu saches où tu dois
aller.

--C'est juste, répondit Jacques, qui avait déjà le pied à l'étrier.

L'impatience de galoper sur un si fier cheval lui avait fait oublier le
but de la course.

--Tu sais sans doute où est le petit village de Witternesse?

--Très bien: à une lieue à peu près, sur la droite, du côté d'Aire.

--C'est là que tu vas te rendre; maintenant retiens bien ceci: avant
d'entrer à Witternesse, tu verras sur la gauche une ferme au bout d'un
champ de seigle. Il y a quatre fenêtres avec une girouette en queue
d'aronde sur le toit. Tu frapperas trois coups à la porte; au troisième
coup, tu prononceras à haute voix le nom de Bergame; un homme sortira et
tu lui remettras ce papier...

En achevant ces mots, l'inconnu tira de sa poche un petit portefeuille,
prit un crayon et se mit en devoir d'écrire.

--Sais-tu lire? demanda-t-il brusquement à Jacques.

--Oui, monsieur, très bien.

L'étranger fronça le sourcil; mais ce mouvement fut si rapide que
Jacques n'eut pas le temps de s'en apercevoir. Un instant l'étranger
tourna le crayon entre ses doigts; puis, prenant une résolution
subite, il écrivit rapidement quelques mots, déchira le feuillet, et le
présentant à Jacques, attacha sur l'enfant un regard profond. Jacques
examina le papier.

--Je lis, mais je ne comprends pas, dit-il.

L'étranger sourit.

--Il n'est pas nécessaire que tu comprennes, reprit-il; mets le papier
dans ta poche et saute à cheval... Bien!... Parbleu, mon garçon, tu te
tiens gaillardement!... si tu t'y prends de cette façon, tu ne serviras
pas de fascine à quelque fossé... Cependant, aie toujours les yeux
sur les oreilles de l'animal... il est fantasque; mais quand il est en
humeur de faire un écart, il a l'honnêteté d'en prévenir son cavalier
par un certain mouvement d'oreille, dont les reins de beaucoup de gens
ont gardé le souvenir... Ah! tu ris! tu verras, mon garçon!

Comme Jacques lâchait la bride au cheval, l'étranger le retint.

--Un mot encore. Connais-tu dans les environs une maison de braves gens
où je puisse attendre ton retour sans craindre les indiscrets?

--J'en connais dix, mais il y en a une surtout qui fera votre affaire.
Sortez du bois, suivez le sentier où je vous ai rencontré, prenez
la grande route et arrêtez-vous devant la première maison que vous
trouverez sur votre droite. Vous la reconnaîtrez facilement. Tout
est ouvert, portes et fenêtres. Vous serez chez mon père, Guillaume
Grinedal, comme chez vous.

--Diable! mais j'y serai très bien, dit l'étranger avec un sourire. Va
maintenant.

Il retira sa main qui serrait la gourmette, et le cheval partit. Un
quart d'heure après, l'étranger entrait dans le jardin de Guillaume
Grinedal. A la vue d'un étranger, le fauconnier quitta un long pistolet
d'arçon qu'il fourbissait et se leva.

--Que demandez-vous? lui dit-il.

--L'hospitalité.

--Entrez. Ce que j'ai est à vous. Si vous avez faim, vous mangerez;
si vous avez soif, vous boirez; et pour si pauvre que je sois, j'ai
toujours un lit pour le voyageur que Dieu conduit.

En parlant ainsi, le père Guillaume avait découvert son front; ses
traits honnêtes, ridés par le travail, gardaient une expression de
dignité qui le faisait paraître au-dessus de sa condition.

--Je vous remercie, dit l'étranger; ma visite sera courte. Quand votre
fils sera revenu, je partirai.

Guillaume l'interrogea du regard.

--Oh! reprit son hôte, il ne court aucun danger. Avant que la lune se
soit levée, il sera de retour. Je suis un marchand d'Arras qui vais,
pour les affaires de mon commerce, à Lille; le pays est mauvais, et j'ai
pensé que votre fils pourrait, plus sûrement que moi, se charger d'une
valise laissée aux mains de mon valet à Witternesse. On ne saurait trop
prendre de précautions dans les temps où nous vivons.

Tandis que l'étranger parlait, Pierre, Claudine et quelques enfants,
d'abord épars dans le jardin, s'étaient doucement rangés autour de lui,
avec cette avide et farouche curiosité qui cherche mille détours pour se
satisfaire et s'étonne de tout ce qu'elle voit. Guillaume les écarta du
geste et pria l'étranger de le suivre, à quoi celui-ci se soumit sans
délibérer.

--Vous avez raison, reprit le fauconnier quand ils furent parvenus dans
la salle basse de la maisonnette, nous vivons dans un temps où il faut
s'entourer de précautions. Mais dans la maison d'un honnête homme il
n'en est pas besoin; ainsi, mon gentilhomme, ne vous gênez point pour
déguiser votre langage et vos manières.

A ces mots, l'étranger tressaillit.

--Je ne vous demande pas votre qualité et votre nom, reprit le
fauconnier. L'hôte est sacré; son secret est comme sa personne; mais il
ne faut point parler devant les enfants; les enfants ont le sens droit,
ils comprennent et devinent; sitôt qu'on ouvre la bouche ils écoutent.
Se taire est donc prudent. Moi, j'ai des cheveux gris, je n'ai rien vu,
rien entendu, rien compris.

--Vous êtes un brave homme! s'écria impétueusement l'étranger. Mordieu!
je n'ai que faire de dissimuler avec vous. Vous ne vous êtes pas trompé,
maître Guillaume, je suis...

--Plus peut-être que je ne suppose, se hâta d'ajouter le fauconnier, et
c'est pourquoi je prends la liberté de vous interrompre, afin de n'en
pas savoir davantage. Que vous soyez Espagnol ou Français, vous n'en
êtes pas moins un voyageur remis à ma garde. Ce toit vous protège. Si
vous êtes de ceux qui ont tiré l'épée contre leur roi et leur pays,
c'est à Dieu de vous juger. Je fais mon devoir; puissiez-vous dire: Je
fais le mien.

Le faux marchand baissa les yeux sous le regard serein de l'artisan, et
la rougeur passa sur son front comme un éclair. Mais reprenant aussitôt
sa sérénité, il salua de la main le vieux fauconnier.

--Soit, mon brave, je ne chargerai pas votre mémoire d'un souvenir;
mais, par le nom de mon père, je n'oublierai ni le vôtre, ni ce que vous
faites.

Deux heures se passèrent, et l'étranger partagea le dîner du fauconnier,
à l'aise, comme sous la tente d'un soldat, ou dans l'hôtel d'un
grand seigneur. Puis, deux autres se passèrent encore; à la fin de la
quatrième, l'inquiétude rapprocha la pointe de ses sourcils. Il marcha
vers la fenêtre et l'ouvrit, prêtant l'oreille; la nuit était venue,
et la route était sans bruit. Bientôt il sortit de la maisonnette et
s'avança vers la porte du jardin. Le père Guillaume le suivit. Ainsi que
l'obscurité, le silence était profond.

--Votre fils est brave? dit l'étranger brusquement au fauconnier.

--Honnête et brave comme l'acier.

--Il défendrait donc un dépôt confié à sa fidélité?

--Ce n'est qu'un enfant, mais il se ferait tuer comme un homme.

--Alors j'ai peur pour votre fils, maître Guillaume.

Le père ne répondit pas, mais, aux rayons de la lune, l'étranger vit
s'étendre la pâleur sur son front. Tous deux gardèrent le silence,
les yeux attachés sur la ligne blanche du chemin qui se noyait dans
un horizon vague et sans bornes. Les mystères de la nuit emplissaient
l'espace de bruits confus, rapides, incertains. Guillaume Grinedal
s'appuyait sur les bâtons d'une haie à claire-voie; on entendait craquer
le bois sous l'effort de ses mains. Le gentilhomme froissait les revers
de son habit.

--Rien, rien encore! murmurait-il. Oh! je donnerais mille louis pour
entendre le galop d'un cheval!

Comme il parlait, une détonation retentit dans l'éloignement, plus loin
que le bois dont les ombres épaisses coupaient l'horizon. La haie se
brisa sous la main du fauconnier, qui sauta sur la route.

--Un coup de fusil! L'avez-vous entendu? s'écria le gentilhomme.

--Je l'ai entendu, répondit Guillaume Grinedal, qui se jeta à plat
ventre sur le chemin.

Deux autres détonations retentirent encore, mais le son venait de
si loin, qu'il fallait l'oreille d'un père ou d'un proscrit pour
les distinguer des mille bruits qui flottaient sous le ciel profond.
Guillaume Grinedal écoutait l'oreille collée à la terre.

--Eh bien? dit le gentilhomme.

--Rien... rien encore! Le coeur me bat et les oreilles me tintent, dit
le pauvre père. Ah! oui, maintenant, un bruit sourd, saccadé, continu!
Il approche... c'est le galop d'un cheval!

--Oh! le brave enfant! s'écria l'étranger avec explosion.

Guillaume Grinedal ne dit rien, mais découvrant son front blanchi
par les années, il leva les yeux vers le ciel et pria. Le gentilhomme
regardait dans l'espace, la tête penchée en avant: on aurait dit que ses
yeux étincelants voulaient percer la ténébreuse transparence de la nuit.

--Je le vois, mordieu! je le vois! Le cheval a des ailes et l'enfant est
dessus.

Le gentilhomme saisit le bras du fauconnier.

--Ne le reconnaissez-vous pas? dit-il.

Mais le fauconnier remerciait Dieu; deux grosses larmes tremblaient au
bord de ses paupières et ses lèvres agitées murmuraient une action de
grâces. L'étranger retira sa main, et plein d'une religieuse émotion,
souleva son chapeau. En quelques bonds le cheval arriva sur eux.
L'enfant sauta sur la route, et tomba dans les bras du fauconnier.

--Mon père! s'écria-t-il.

Le père, silencieux, le pressait sur son coeur.

--Mais, dit Guillaume Grinedal tout à coup, il y a du sang sur tes
habits. Es-tu blessé?

--Ce n'est rien, répondit Jacques, une balle a déchiré ma blouse, là,
près de l'épaule, et m'a égratigné, je crois!

--Tu es un vaillant garçon, sur ma foi, dit le gentilhomme; si jamais
tu t'enrôles sous les drapeaux de Sa Majesté le roi Louis, vrai Dieu! tu
feras ton chemin. Çà, voyons, as-tu la valise?

--La voilà sur la croupe du cheval.

--Pauvre _Phoebus!_ Tu l'as rudement mené, hein? dit gaiement l'étranger
en passant la main sur le cou du cheval.

Phoebus frotta ses naseaux écumants sur l'habit du gentilhomme, dressa
l'oreille à la voix du maître, hennit et frappa du pied le sol.

--Tu as donc été poursuivi? reprit l'étranger tout en débouclant la
valise.

--A une petite lieue de Witternesse j'ai dû quitter le grand chemin pour
éviter un parti de maraudeurs espagnols, répondit Jacques. Deux lieues
plus loin, en avant de Roquetoire, près de Blendecques, je suis tombé au
milieu d'une bande de hussards et d'impériaux qui battaient l'estrade.
Ils m'ont poussé vivement durant un quart d'heure. Mais Phoebus a
de bonnes jambes. A l'entrée du bois ils ont perdu mes traces. Ah!
j'oubliais! Bergame m'a chargé d'une lettre pour vous. La voici.

Le gentilhomme brisa le cachet, et s'approchant de la fenêtre, il lut
rapidement à la clarté d'une lampe.

--C'est bien, mon enfant. Si quelque jour nous nous rencontrons, moi
vieillard, toi homme, dans quelque situation que nous nous trouvions
l'un et l'autre, tu pourras en appeler à l'hôte de Guillaume Grinedal;
il se souviendra.

Au point du jour, l'étranger sauta sur la selle de Phoebus, qui avait
oublié, entre une litière fraîche et deux boisseaux d'avoine, les
fatigues de la soirée. L'étranger portait un costume de paysan de
l'Artois.

--Adieu, Guillaume, dit-il au fauconnier en lui tendant la main; je ne
vous offre rien: votre hospitalité est de celles qui ne se payent pas,
et je craindrais de vous offenser en vous donnant de l'or. Prenez ma
main, et serrez-la sans crainte. Sous quelque habit que je me cache,
c'est, je vous le jure, la main d'un loyal gentilhomme. Quant à toi, mon
ami Jacques, conserve ce coeur honnête et ce courage déterminé, et la
fortune te viendra en aide: si Dieu me prête vie, je le prierai pour
qu'il me fournisse l'occasion de te secourir comme tu m'as secouru.

Les grands yeux noirs de Jacques regardaient l'étranger tout brillants
d'une joie fière. Avec son épaule difforme et sa poitrine contrefaite,
le faux marchand d'Arras lui semblait plus noble et plus imposant que
tous les officiers du roi qu'il avait encore vus. Quand il lui prit la
main, le coeur de Jacques battit à coups rapides, et lorsque, pressant
les flancs de Phoebus, l'inconnu s'éloigna au galop, longtemps le père
et le fils le suivirent du regard, émus et silencieux. Au moment où ils
rentraient au jardin, le pied de Jacques fit rouler un objet brillant
tombé sur le sable. C'était un médaillon en or guilloché.

--Voyez, mon père, dit l'enfant; l'étranger l'aura sans doute perdu.

--Garde-le, mon fils; c'est peut-être la Providence qui te l'envoie.



II

LES PREMIÈRES LARMES


Le souvenir de cette aventure resta dans la mémoire de Jacques. Le temps
put en affaiblir les détails, mais l'ensemble demeura comme un point
lumineux au fond de son coeur. Depuis le jour, de sa rencontre avec
l'étranger, il prit un goût plus vif aux choses de la guerre. Lorsqu'un
escadron passait sur la route, bannière au vent et trompette en tête,
il courait à sa suite aussi loin que ses jambes le pouvaient porter et
fredonnait les fanfares pendant toute une semaine. Parfois aussi il lui
arrivait d'enrégimenter les enfants du faubourg et de se livrer avec eux
à un grand simulacre de bataille ou à quelque imitation de siège,
qui finissait toujours par de furieuses mêlées où ses bras faisaient
merveille; tout enfant qu'il était, il se montrait déjà d'une adresse
surprenante dans le maniement des armes, épée, sabre, hache, pique,
dague, pistolet ou mousqueton. Les mots du marchand d'Arras: _Si
jamais tu t'enrôles, tu feras ton chemin_, bourdonnaient toujours à ses
oreilles; mais nous devons ajouter qu'il n'y avait pas d'exercice, de
revue, de combat et d'assaut que Jacques n'abandonnât volontiers pour
suivre Mlle de Malzonvilliers, quand elle allait avec Claudine chercher
des fraises dans les bois. Dans ces occasions, qui se renouvelaient tous
les jours, le petit général soupirait de tout son coeur et demeurait
tout interdit lorsque la main de Suzanne rencontrait sa main. La petite
fille le faisait aller et venir à son gré, mais avec tant de grâce
naturelle et d'un air si charmant, que Jacques serait parti pour le bout
du monde sans délibérer, sur un signe de ses yeux bleus.

Les années se passaient donc entre les études, les batailles et les
promenades. On était en ce temps-là au milieu des troubles et des
guerres, on n'entendait parler que de villes attaquées, de camps
surpris, d'expéditions meurtrières. Le cardinal Mazarin et le parti
du roi luttaient contre le parlement, les princes et l'Espagnol. M.
de Condé tenait la campagne, tantôt vainqueur, tantôt vaincu; mais
jusqu'alors la ville de Saint-Omer, protégée par une bonne garnison,
n'avait pas eu à souffrir des déprédations de l'ennemi. Jacques serait
parti depuis longtemps, s'il n'avait été retenu par le charme qu'il
éprouvait à vivre auprès de Mlle de Malzonvilliers. Ce sentiment était
d'autant plus impérieux, qu'il ne s'en rendait pas compte. Le hasard,
ce grand architecte de l'avenir, lui fit lire dans son propre coeur.
Un jour qu'il était assis dans un coin du jardin, la tête penchée,
et roulant une dague entre ses doigts, sa soeur Claudine vint tout
doucement lui frapper sur l'épaule. Jacques tressaillit.

--A quoi penses-tu? dit l'espiègle.

--Je n'en sais rien.

--Veux-tu que je te le dise, moi? Tu penses à mamzelle Suzanne.

--Pourquoi à elle plutôt qu'à une autre? s'écria Jacques un peu confus.

--Parce que Suzanne est Suzanne.

--Belle raison!

--Très bonne, reprit l'enfant dont un malin sourire entr'ouvrit les
lèvres vermeilles. Oh! je me comprends!

--Alors, explique-toi.

--Tiens, Jacques, ajouta Claudine en prenant un grand air sérieux, tu
penses à mamzelle Suzanne, parce que tu l'aimes.

Jacques rougit jusqu'à la racine des cheveux; il se dressa d'un bond;
un trouble nouveau remplissait son âme, et mille sensations confuses
l'animaient. L'éclair avait lui dans sa pensée, il saisit Claudine par
le bras.

--Mon Dieu! qu'as-tu donc? s'écria Claudine, effrayée du brusque
changement qui s'était opéré dans les traits de son frère.

--Écoute-moi, ma soeur; tu n'es qu'une petite fille...

--J'aurai quinze ans, viennent les abricots, dit l'enfant.

--Mais, continua Jacques, on dit que les petites filles s'entendent
mieux à ces choses-là que les grands garçons. Pourquoi m'as-tu dit que
j'aimais mamzelle Suzanne? Ça se peut, mais je n'en sais rien.

--Dame! on voit ça du premier coup d'oeil. Dire comment, je ne le
pourrais guère; mais je l'ai compris à plusieurs choses que je ne
puis pas t'expliquer, parce que je ne sais par quel bout les prendre.
D'abord, tu ne lui parles pas comme aux autres filles que tu connais; et
puis tu as les yeux doux comme du miel quand tu la regardes; tu fais de
grands tours pour l'éviter, et cependant tu la rencontres toujours, ou
bien tu la cherches partout, et quand tu la trouves, tu t'arrêtes tout
court, et l'on dirait que tu as envie de te cacher. Enfin, je ne sais ni
pourquoi ni comment, mais tu l'aimes.

--C'est vrai, murmura Jacques en lâchant le bras de sa soeur, c'est
vrai, je l'aime.

Sa voix, en prononçant ces mots, si doux au coeur, avait quelque chose
de grave et de triste qui émut Claudine.

--Eh bien, dit-elle en passant ses jolis bras autour du cou de son
frère, ne vas-tu pas t'affliger maintenant? Est-ce donc une chose si
pénible d'aimer les gens, qu'il faille prendre cet air malheureux? Voilà
que tu me fais pleurer, à présent.

La pauvre Claudine essuya le coin de ses yeux avec son tablier, puis,
souriant avec la mobilité de l'enfance, elle se haussa sur la pointe du
pied, et, approchant sa bouche de l'oreille de Jacques, elle reprit:

--Bah! à ta place, moi je me réjouirais. Suzanne n'est pas ta soeur! je
suis sûre qu'elle t'aime autant que tu l'aimes: tu l'épouseras.

Jacques embrassa Claudine sur les deux joues.

--Tu es une bonne soeur, lui dit-il; va, maintenant, je sais ce que
l'honnêteté me commande.

Et Jacques, se dégageant de l'étreinte de sa soeur, sortit du jardin.
Il se rendait tout droit au château, lorsqu'au détour d'une haie il
rencontra M. de Malzonvilliers.

--Je vous cherchais, monsieur, lui dit-il en le saluant.

--Moi? Et qu'as-tu à me dire, mon garçon?

--J'ai à vous parler d'une affaire très importante.

--En vérité? Eh bien, parle, je t'écoute.

--Monsieur, j'ai aujourd'hui dix-huit ans et quelques mois, reprit
Jacques de l'air grave d'un ambassadeur; je suis un honnête garçon qui
ai de bons bras et un peu d'instruction; j'aurai un jour deux ou trois
mille livres d'un oncle qui est curé en Picardie; car pour le bien qui
peut me revenir du côté de mon père, je suis décidé à le laisser à ma
soeur Claudine. En cet état, je viens vous demander si vous voulez bien
me donner votre fille en mariage.

--En mariage, à toi! Qu'est-ce que tu me dis donc? s'écria M. de
Malzonvilliers tout étourdi.

--Je dis, monsieur, que j'aime Mlle Suzanne; le respect que je vous dois
et mon devoir ne me permettent pas de l'en informer avant de vous avoir
parlé de mes sentiments. C'est pourquoi je viens vous prier de m'agréer
pour votre gendre.

Pendant ce discours, Jacques, le chapeau à la main, un mouchoir roulé
autour du cou et en sarrau de toile grise, était debout au beau milieu
du sentier.

--Je n'ai pas besoin de vous dire, ajouta-t-il, que votre consentement
me rendra parfaitement heureux, et que je n'aurai plus d'autre désir que
de reconnaître toutes vos bontés par ma conduite et mon dévouement.

Tout à coup M. de Malzonvilliers partit d'un grand éclat de rire.
L'étrangeté de la proposition et le sang-froid avec lequel elle était
faite l'avaient d'abord étourdi; mais au nouveau discours de Jacques,
il ne put s'empêcher de rire au nez du pauvre garçon. Tout le sang
de Jacques lui monta au visage. Malgré les illusions dont se berce
la jeunesse, son bon sens natif lui disait tout bas que sa demande ne
serait point accueillie, mais sa candide honnêteté ne lui permettait pas
de croire qu'elle pût donner matière à plaisanter.

--Ma proposition vous a mis en gaieté, monsieur, reprit-il avec une
émotion mal contenue. Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à l'honneur de
vous causer tant de joie.

--Eh! mon ami, je ne m'attendais pas non plus à une telle aventure!
Vit-on jamais chose pareille? C'est plus amusant qu'une comédie de M.
Corneille, parole d'honneur!

Jacques déchira les bords de son chapeau avec ses doigts, mais il se
tut. M. de Malzonvilliers riait toujours. Enfin, n'y tenant plus, il
s'assit sur un quartier de pierre au revers du sentier.

--Vous aurez tout le loisir de rire après, reprit Jacques, mais c'est à
présent le moment de me répondre; vous ne sauriez deviner, monsieur, ce
qui se passe dans mon coeur depuis que je sais que j'aime Mlle Suzanne.
J'attends.

--Ah çà! mon garçon, es-tu fou? répondit le traitant en s'essuyant les
yeux.

--Un fou ne vient pas honnêtement demander la main d'une jeune personne
à son père.

--C'est donc sérieusement que tu parles?

--Très sérieusement.

--Tais-toi, et surtout ne me regarde pas avec cet air de berger
malheureux, ou tu vas me faire rire à m'étouffer, et je te préviens que
ce serait abuser de ma position; je suis très fatigué, mon ami.

--Aussi n'est-ce point mon intention; je désire seulement savoir quels
sont vos sentiments.

--Va-t'en au diable avec mes sentiments! Ai-je donc le temps de m'amuser
aux sornettes qui trottent par la tête d'un maître fou! Voyez donc la
belle alliance! la fille de M. Malzonvilliers avec le fils de Guillaume
Grinedal le fauconnier!

--Raillez-vous de moi tant qu'il vous plaira, monsieur, je ne m'en
offenserai pas, s'écria Jacques vivement; mais gardez-vous de toucher au
nom de mon père, car aussi bien qu'il y a un Dieu au ciel, si quelqu'un
l'insultait, fût-ce le père de Suzanne, je me vengerais.

--Et que ferais-tu, drôle?

--Je l'étranglerais!

Et Jacques leva au-dessus de sa tête deux mains de force à joindre
lestement l'effet à la menace. M. de Malzonvilliers se dressa
brusquement et porta la main à son cou; il lui semblait sentir déjà
les doigts de Jacques se nouer derrière sa nuque. Mais Jacques abaissa
subitement ses bras, et de sa violente émotion il ne lui resta qu'une
grande pâleur sur le visage.

--Je vous demande pardon de mon emportement, reprit-il; jamais je
n'aurais dû oublier les bienfaits dont vous avez comblé ma famille;
cette colère est la faute de ma jeunesse et non de mon coeur;
oubliez-la, monsieur. Vous ne m'en voudriez peut-être pas, si vous
saviez combien je souffre depuis que j'aime. Je ne vis que pour Mlle
Suzanne, et je sens bien que je ne puis pas l'obtenir. Mais si pour
la mériter il me fallait entreprendre quelque chose d'impossible,
dites-le-moi, et, avec l'aide de Dieu, il me semble que j'y
parviendrais. Parlez, monsieur, que faut-il que je tente? Quoi que ce
soit, je suis prêt à obéir, et si je ne réussis pas, j'y laisserai mon
corps.

Il y a toujours dans l'expression d'un sentiment vrai un accent qui
émeut; les larmes étaient venues aux yeux de Jacques, et son attitude
exprimait à la fois l'angoisse et la résignation; M. de Malzonvilliers
était au fond un bon homme; la vanité avait obscurci son jugement sans
gâter son coeur; il se sentit touché et tendit la main à Jacques.

--Il ne faut point te désoler, mon ami, lui dit-il, ni prendre les
choses avec cette vivacité. Tu aimes, dis-tu! Il n'y a pas si longtemps
que j'aimais encore; mais je ne me souviens guère de ce que j'aimais à
dix-huit ans. Tu oublieras comme j'ai oublié, et tu ne t'en porteras pas
plus mal.

Jacques secoua la tête tristement.

--Oui! oui! on dit toujours comme ça, continua le traitant. Eh! mon
Dieu, à ton âge, je me croyais déjà dans la rivière parce que j'avais
perdu l'objet de ma première flamme! Mais, bah! j'en ai perdu bien
d'autres depuis! Parlons raison, mon garçon; tu m'entendras, car tu as
du bon sens. Plusieurs gentilshommes du pays me demandent la main de
Suzanne. Puis-je, en conscience, te préférer, toi qui n'as rien, ni
état, ni fortune, et les repousser, eux qui ont tout cela?

Jacques baissa la tête, et une larme tomba sur la poussière du sentier.

--Parbleu! si tu étais riche et noble, reprit M. de Malzonvilliers, je
ne voudrais pas d'autre gendre que toi!

--Si j'étais riche et noble? s'écria Jacques.

--Oui, vraiment.

--Eh bien, monsieur, je m'efforcerai de gagner fortune et noblesse.

--Écoute donc, mon ami, ces choses-là ne viennent pas très vite. Je ne
te promets pas d'attendre.

Jacques hésita un instant; puis, levant les yeux au ciel, il reprit:

--A la garde de Dieu, monsieur, je me presserai le plus que je pourrai.

--Pauvre garçon! murmura M. de Malzonvilliers tandis que Jacques
s'éloignait, c'est vraiment dommage qu'il ne soit pas marquis ou tout au
moins millionnaire.

Jacques se dirigea d'un pas lent, mais ferme, vers un côté du parc
de Malzonvilliers, où Suzanne avait coutume de se promener à cette
heure-là, un livre ou quelque ouvrage d'aiguille à la main. Il l'aborda
résolument et lui raconta l'entretien qu'il venait d'avoir avec son
père; sa voix était tremblante, mais son regard assuré. Suzanne s'était
sentie rougir au premier mot de Jacques; mais, bientôt remise de son
trouble, elle avait attaché sur son jeune amant ce regard clair et
serein qui rayonnait comme une étoile au fond de ses yeux bleus.

--Votre père ne m'a point laissé d'espérance, mademoiselle, dit Jacques
après qu'il eut terminé son récit; cependant je suis déterminé à tout
entreprendre pour vous mériter. Me le permettez-vous?

--M'aimez-vous, Jacques? reprit la jeune fille de cette voix vibrante et
douce qui sonnait comme le cristal.

--Si je vous aime! Je donnerais ma vie pour ma soeur Claudine; mais,
mademoiselle, il me semble, et que Dieu me pardonne ce blasphème, que je
donnerais le salut de mon âme pour vous!

--Je serai donc votre femme un jour, mon ami, reprit Suzanne en tendant
sa main à Jacques, qui sentit son coeur se fondre à ces mots. Nous
sommes bien jeunes tous deux, presque deux enfants, ajouta-t-elle avec
un sourire, mais Dieu nous viendra en aide.

--J'ai le coeur fort! s'écria Jacques; ô mademoiselle, je vous gagnerai!

--J'y compte, et moi je vous promets de n'être jamais qu'à vous!

Jacques voulut baiser la main de Suzanne; mais Suzanne lui ouvrit ses
bras, et les deux enfants s'embrassèrent. Tous deux étaient à la fois
graves et ingénus. Ils croyaient à leur coeur.

--Allez et méritez-moi, reprit Suzanne, les joues humides et
rougissantes; moi, je vous attendrai en priant Dieu.

Ils échangèrent un dernier serment et se séparèrent.

Jacques reprit le chemin de la maisonnette, sérieux, mais non plus
triste. Il fit tout de suite part à Guillaume Grinedal de ce qui s'était
passé dans la journée.

--Nous nous aimons, ajouta-t-il, et nous nous marierons.

Le père regarda les hirondelles qui fuyaient au loin dans le ciel bleu.

--Serments d'amoureux! dit-il en hochant sa tête chauve. Mais qu'ils
durent ou qu'ils passent, il n'importe, mon fils, il faut partir.

--C'était mon intention, répondit Jacques.

Le père et le fils se serrèrent la main.

--La fille appartient au père, reprit Guillaume Grinedal; M. de
Malzonvilliers a été bon pour nous, il ne faut pas qu'il t'accuse
d'avoir voulu semer le désordre dans sa maison. Tu partiras demain sans
chercher à revoir Suzanne.

Jacques hésita.

--Il le faut, répéta le vieillard.

--Je partirai, dit le fils; je partirai sans la revoir.

Vers le soir, à l'heure accoutumée, on s'assit autour de la table.
Le dîner fut silencieux. Jacques ne mangeait pas, et le refrain des
chansons qu'il avait l'habitude de fredonner mourait sur ses lèvres.
Claudine ne voulait pas parler, de peur d'éclater en sanglots; elle
se détournait parfois pour s'essuyer les yeux. Jacques et Guillaume
s'efforçaient de paraître calmes, mais les morceaux qu'ils portaient
à la bouche, ils les reposaient intacts sur leur assiette. Après la
veillée, le père embrassa ses trois enfants; il retint Jacques plus
longtemps sur son coeur.

--Va dormir, lui dit-il; mais auparavant, demande à Dieu du courage pour
la vie qui, demain, commence pour toi.

Le père se retira, et les trois enfants se prirent à pleurer; ni l'un
ni l'autre n'avait la force d'exprimer son chagrin, et chacun d'eux
trouvait moins de paroles à dire que de baisers à donner. Vers la
pointe du jour, la famille se réunit au seuil de la porte. Jacques avait
chaussé de gros souliers et des guêtres; une ceinture de cuir serrait sa
blouse de toile autour de sa taille; un petit havresac pendait sur
ses épaules et sa main était armée d'un fort bâton de houx. Pierre et
Claudine sanglotaient. Jacques était un peu pâle, mais son regard avait
repris toute son assurance et sa fermeté.

--Où vas-tu, mon fils? dit le père.

Déjà, à cette époque, Paris était la ville magique, le centre radieux
qui sollicitait toutes les intelligences actives, les esprits audacieux,
les imaginations inquiètes. Jacques n'avait pas un instant songé aux
détails du parti extrême qu'il avait choisi, cependant, à la question de
son père, il répondit sans hésiter:

--A Paris.

--C'est une grande ville, pleine de périls et de surprises. Beaucoup y
sont arrivés pauvres comme toi, qui en sont partis riches; mais mieux
vaut en sortir misérable que d'y laisser l'honnêteté. Que Dieu te
bénisse, mon fils.

Jacques s'agenouilla entre son frère et sa soeur, et Guillaume posa ses
mains tremblantes sur le jeune front de son premier-né. Après qu'il se
fut relevé, le père voulut glisser dans la main de Jacques une bourse où
brillait de l'or, mais Jacques la lui rendit:

--Gardez cet or, lui dit-il; c'est la dot de Claudine; j'ai des bras, et
dans mon havresac cinquante livres que j'ai gagnées.

Le père n'insista pas; mais, tirant de son sein un bijou attaché à un
ruban, il le passa au cou de Jacques.

--Le reconnais-tu, Jacques? lui dit-il; c'est le médaillon perdu par
l'étranger, il y a cinq ans. Tu l'as bien gagné, garde-le donc; si tu
retrouves le gentilhomme auquel il appartient, tu le lui rendras,
et peut-être se rappellera-t-il l'hospitalité de notre toit.
Embrassons-nous maintenant, et que Dieu te conduise.

Jacques embrassa d'abord Guillaume et Pierre; Claudine était restée un
peu en arrière; quand ce fut à son tour, elle sauta au cou de Jacques.

--Je t'embrasse pour moi, d'abord, lui dit-elle tout bas, si bas, que sa
voix glissait comme un souffle à l'oreille du voyageur; à présent, c'est
pour _elle_.

Jacques tressaillit.

--Oui, pour _elle_, reprit sa soeur; elle-même me l'a bien recommandé.

Jacques serra Claudine sur son coeur avec passion au souvenir de
Suzanne. Il regarda le ciel, plein d'un courage nouveau, l'oeil brillant
d'espoir. Les premières clartés du jour s'épanchaient sur les campagnes
humides; à l'horizon flottaient mille vapeurs dorées, et la route se
perdait au milieu des solitudes baignées de lumière. Paris était là-bas,
derrière cet horizon flamboyant; Suzanne était le prix du triomphe.
Jacques s'arracha des bras de Claudine et partit.



III

UN PAS DANS LA VIE


A quelques centaines de pas de la maisonnette, la route faisait un coude
et gravissait un monticule. Arrivé au sommet, Jacques se retourna. Sur
le seuil de la porte, Guillaume Grinedal était debout, et près de lui,
agenouillés sur la terre, Pierre et Claudine tenant ses mains entre les
leurs. Derrière lui, Jacques laissait tout son bonheur, tout ce qu'il
avait aimé: le jardin plein d'ombre et de fraîcheur, la tranquille
retraite où il avait bégayé sa première prière et rêvé ses premiers
rêves d'amour; les grandes campagnes qui avaient protégé son âme de leur
solitude et de leur sérénité; le vaste château, voilé de vieux ormeaux,
où si souvent il avait soupiré, sans savoir la cause de ses soupirs, aux
bruits innocents de deux lèvres enfantines chantant une chanson du
pays. Les boeufs fauves égarés dans les grasses prairies, les taureaux
ruminant à l'ombre des hêtres, le troupeau filant le long du sentier,
les noirs essaims des corneilles dispersés autour des chênes, la jeune
fille passant pieds nus le ruisseau babillard, le lourd fermier pressant
l'attelage paresseux, et jusqu'aux alouettes blotties aux creux des
sillons ou perdues dans l'azur immense, tous les êtres et toutes les
choses de la création avaient une part dans cette vie qui s'était
épanchée comme une onde limpide et fraîche entre deux rives d'herbes
molles. Derrière lui, c'était le repos et la paix; c'était l'inconnu et
ses hasards sans nombre devant lui.

Jacques s'appuya sur le bâton de houx, et promena ses regards au loin;
mille souvenirs oubliés s'éveillèrent en foule dans son coeur; longtemps
il écouta leurs voix confuses qui se redisaient le passé tout plein
de douces joies et d'honnêtes labeurs, et se plut à leurs récits
mystérieux, les yeux tournés vers les beaux ombrages qui faisaient à
Malzonvilliers une verte ceinture. Deux larmes qui vinrent mouiller ses
mains, sans qu'il les eût senties couler sur ses joues, le tirèrent de
son rêve. Combien d'autres n'étaient pas déjà tombées sur la poussière!
Jacques secoua la tête et s'élança sur le revers du monticule. Après
avoir passé la nuit à Fauquembergues, il arriva le lendemain à Fruges.
Dans l'auberge où il s'arrêta, quelques rouliers, assis autour d'une
table, dépeçaient un quartier de mouton; ils causaient vivement entre
eux, et Jacques remarqua avec surprise que leurs chariots étaient encore
tout attelés sur la route; les animaux, débridés seulement, mangeaient
à même leur provende étalée par terre. Aux premiers mots qu'il entendit,
Jacques comprit qu'une troupe de batteurs d'estrade avait pénétré dans
le pays, entre Aire et Saint-Omer. Ils appartenaient, disait-on, à un
corps de soldats hongrois et croates que le gouvernement espagnol avait
licenciés, et qui cherchaient à ramasser un gros butin avant de quitter
la Flandre.

Les habitants aisés se retiraient en toute hâte du côté de Saint-Pol ou
de Montreuil; les autres cachaient leurs objets les plus précieux. On
voyait des femmes et des enfants sur les voitures des rouliers, et de
temps en temps passaient sur la route des familles de gentilshommes,
accompagnées de leurs serviteurs armés jusqu'aux dents. Jacques était
habitué à ces scènes de tumulte et de terreur. Il s'avança vers l'un des
rouliers, et lui demanda si les ennemis étaient encore bien loin.

--Qui le sait? répondit l'homme. Peut-être à dix lieues, peut-être à
cent pas. Les hussards vont vite, et mieux vaut être entre de bonnes
murailles que par chemins.

Parmi ceux qui décampaient en toute hâte, personne n'avait encore rien
vu, cependant nul ne s'arrêtait et n'osait même retourner la tête.
Jacques pensa que chacun fuyait parce qu'il voyait fuir les autres, et
en garçon résolu qu'il était, il prit le parti de continuer son chemin,
voulant arriver à Hesdin avant la nuit. La journée était brûlante, et
Jacques marchait depuis le matin; l'appétit commença de se faire sentir
avec la fatigue. N'apercevant ni Hongrois ni Croates, Jacques se jeta
sur le côté de la route, près d'une fontaine qui coulait à l'ombre d'un
bouquet d'arbres, et tirant de sa valise quelques provisions dont il
s'était muni à Fruges, il se mit à déjeuner gaillardement. En ce lieu,
l'herbe était épaisse et l'ombre fraîche; Jacques regarda sur la route,
et ne voyant rien, ni fantassin, ni cavalier, il s'étendit comme un
berger de Virgile au pied d'un hêtre. Il pensa d'abord et beaucoup à
Mlle de Malzonvilliers et soupira; puis, au souvenir des bonnes gens
qu'il avait rencontrés fuyant comme des lièvres, il sourit; il allait
sans doute penser à bien d'autres choses encore, quand il s'endormit.

Jacques ne voulait que se reposer; mais la jeunesse propose et l'herbe
fraîche dispose. Il dormait donc comme on dort à dix-huit ans, lorsqu'un
grand bruit de chevaux hennissant et piaffant le réveilla en sursaut.
Sept ou huit cavaliers tournaient autour de lui, tandis que deux autres
débouclaient son havresac après être sautés de selle. Jacques se dressa
d'un bond, et du premier coup de poing fit rouler à terre l'un des
pillards; il allait prendre l'autre à la gorge, lorsque trois ou quatre
cavaliers fondirent sur lui et le renversèrent: avant qu'il pût se
relever, un coup violent l'étourdit, et il resta couché aux pieds des
chevaux.

Il n'avait fallu que trois minutes aux cavaliers pour déboucler sa
valise, il ne leur en fallut pas deux pour piller l'argent et les
effets, dépouiller Jacques de son habit et disparaître au galop. Jacques
resta quelques instants immobile, étendu sur le dos. Les larges bords
de son chapeau de feutre ayant amorti la force du coup qui lui était
destiné, Jacques n'était qu'étourdi. Quand il se releva, à moitié nu
et sans argent, il courut sur un tertre pour reconnaître le chemin
qu'avaient pris les pillards. Un tourbillon de fumée fouettée par le
vent ondulait dans la plaine; deux villages brûlaient; entre les toits
de chaume tout pétillants, passaient les bestiaux épouvantés. Un nuage
lourd et criblé d'étincelles s'épandait au loin; quand l'incendie
gagnait une meule de paille ou quelque grange emplie de foin, un jet de
flamme coupait le sombre rideau de ses éclairs rouges et tordus. Un gros
de cavalerie se tenait en bataille sur le bord d'un ruisseau. Jacques
n'en avait jamais vu l'uniforme, qui se composait d'un habit blanc à
retroussis jaunes et d'une culotte noire. A sa tête, allant et venant
d'un bout de l'escadron à l'autre, marchait un cavalier qu'à sa mine on
reconnaissait pour le chef. Jacques courut droit à lui. Il ne doutait
pas qu'il n'eût eu affaire à des maraudeurs du parti ennemi, mais dans
son naïf sentiment d'équité, il ne doutait pas non plus que le chef
ne lui fît rendre ce qu'on lui avait volé. Si le roi d'Espagne et
l'empereur d'Allemagne faisaient la guerre au roi de France, ils ne
la devaient pas faire aux voyageurs. A la vue d'un jeune homme qui
s'avançait vers eux au pas de course, nu-tête et sans habit, le
capitaine s'arrêta.

--Que veux-tu? lui dit-il brusquement quand Jacques fut à deux pas de
son cheval.

--Justice, répondit Jacques tranquillement.

Le chef sourit et passa ses longs doigts nerveux dans sa moustache.

Deux cavaliers qui le suivaient échangèrent quelques paroles rapides;
ils parlaient plutôt du gosier que des lèvres, et leur idiome frappait
les oreilles de Jacques comme le croassement des corbeaux.

--De quoi te plains-tu? reprit le chef.

--On m'a pris ma valise, l'argent, les effets qu'elle contenait, jusqu'à
mes habits, tout.

--On t'a laissé ta peau, et tu te plains! Mon drôle, tu es exigeant.

Jacques crut n'avoir pas bien entendu.

--Mais je vous dis...

--Et moi je te dis de te taire! s'écria le chef; tu répondras quand on
t'interrogera.

Le chef se tourna vers ses officiers; pendant leur courte conférence,
Jacques se croisa les bras. L'idée de fuir ne lui vint même pas; il lui
semblait impossible qu'on lui fît plus qu'il n'avait souffert.

--- Tu es Français, sans doute? reprit le chef en revenant vers lui.

--Oui.

--De ce pays, peut-être?

--De Saint-Omer.

--Tu dois connaître alors les chemins de traverse pour regagner les
frontières de la Flandre?

--Très bien.

--Tu vas donc nous servir de guide jusque-là. Bien que tes compatriotes
décampent comme des volées de canards à notre approche, je crois que
nous nous sommes avancés trop loin. J'ai assez de butin comme ça...
Cependant, s'il y a quelques bons châteaux aux environs, tu nous y
conduiras. En route!

Jacques ne bougea pas.

--M'as-tu entendu? reprit le chef en le touchant du bout de sa houssine.

--Parfaitement.

--Alors, marche.

--Non pas, je reste.

--Tu restes! s'écria le chef; et poussant son cheval, il vint heurter
Jacques immobile.

Le tube glacé d'un pistolet s'appuya sur le front de Jacques.

--Ah çà! sais-tu bien que je n'aurais qu'à remuer le doigt pour te faire
sauter la cervelle, manant! reprit le Chef.

--Remuez-le donc, car, pour Dieu, je ne vous servirai pas de guide dans
mon pays et contre les miens.

Le pistolet se balança un instant à la hauteur du visage de Jacques,
puis s'abaissa lentement.

--Ainsi, tu ne veux pas nous conduire aux frontières, ajouta le chef en
glissant le pistolet sous l'arçon.

--Je ne le peux pas.

--C'est donc moi qui t'y conduirai.

Le chef dit quelques mots dans une langue étrangère, et avant que
Jacques pût se douter du danger qui le menaçait, trois ou quatre soldats
l'avaient saisi et garrotté.

--Il y a bien dans la compagnie quelque vieux licol propre à te servir
de cravate, continua le chef en s'adressant à Jacques. Quand nous
toucherons aux limites de l'Artois, je prétends t'y laisser pendu à la
plus belle branche du plus beau chêne, afin que tu serves d'exemple aux
habitants de l'endroit. Si les corbeaux te le permettent, mon drôle, tu
auras le loisir d'y méditer sur les profits de l'honnêteté.

Sur un signe du chef, deux soldats jetèrent Jacques en croupe d'un
cavalier; on le lia à la selle comme un sac, et toute la troupe partit
au trot du côté de Hesdin. Jacques, courbé en deux, battait de sa tête
et de ses pieds les flancs du cheval; le sang se porta bientôt
aux extrémités, sa face devint pourpre, ses yeux s'injectèrent, un
bourdonnement douloureux et confus emplit ses oreilles, le nom de
Suzanne expira sur ses lèvres, et il ferma ses paupières. Mais, au
moment où le voile rouge qui flottait devant ses yeux à demi clos
obscurcissait le plus son esprit, il ramena, par un effort violent, ses
mains à la hauteur de sa tête, un instant soulevée. Les courroies qui
les enchaînaient touchaient à ses lèvres; il les mordit, et, l'instinct
de la conservation revenant avec l'espoir de la délivrance, il en eut
bien vite, à coups de dents, déchiré le noeud. Le cavalier chantait tout
en fourbissant la garde de son sabre. Jacques se suspendit d'une main à
la croupière du cheval, et de l'autre défit le lien qui l'attachait à la
selle. Quand il sentit ses membres libres, il regarda autour de lui
pour voir si nul soldat ne l'observait; le chef et les officiers
chevauchaient en tête, et l'escadron les suivait sans penser au captif.
Le cavalier, tout occupé de son arme, ne pressait pas son cheval qui,
plus lourdement chargé que les autres, avait perdu du terrain et se
trouvait alors à la queue de la colonne. Jacques se laissa donc glisser
doucement sur le chemin. A peine eut-il senti la terre sous ses pieds,
que toute sa vigueur lui revint, et se jetant sur le côté de la route,
il prit à travers champs. Mais il avait à peine fait deux cents pas
qu'il entendit une détonation, et, au même instant, une balle fit
jaillir la poussière à ses côtés. Il tourna la tête et vit trois ou
quatre cavaliers lancés à ses trousses, le mousqueton au poing.

Jacques était leste et vigoureux, il franchissait les haies et les
fossés comme un chevreuil; mais il ne pouvait longtemps lutter contre
des chevaux. Le cavalier à qui sa garde avait été confiée se montrait
le plus ardent à sa poursuite; déjà il était en avance de quelques
centaines de pas sur ses camarades, lorsque Jacques, comprenant
l'inutilité de sa fuite, s'arrêta. Le cavalier arriva sur lui au galop,
le sabre levé; mais Jacques évita le coup en se jetant de côté, et
saisissant le soldat par la jambe gauche, il le précipita à bas du
cheval. Tandis que le soldat, meurtri de sa chute, se débattait à terre,
Jacques sauta sur la selle et partit. Pendant quelques minutes, les
camarades du vaincu bondirent sur ses traces; deux ou trois balles
égratignèrent le sol à ses côtés, mais bientôt la course des maraudeurs
se ralentit; l'escadron était loin derrière eux, et en avant s'étendait
un pays inconnu où l'ennemi pouvait surgir à tout instant; l'un d'eux
retint son cheval et tourna bride; le second l'imita, puis le troisième
aussi, et Jacques n'entendit plus retentir à son oreille leur galop
furieux. A son tour, il ramassa les rênes et mit sa monture au petit
trot. Jacques n'avait pas marché un quart d'heure dans la direction de
Saint-Pol, qu'il découvrit, en avant de Fleury, une troupe de cavaliers
portant de l'infanterie en croupe. La première rencontre avait appris
au fils du fauconnier assez des usages de la guerre pour le rendre
circonspect. Un moment il eut la pensée de se jeter dans un petit bois,
lorsqu'une nouvelle réflexion le décida à pousser droit en avant.
Il était trop près de Saint-Pol, ville forte occupée par une grosse
garnison, pour que l'ennemi eût osé s'aventurer jusque-là. Une vedette
qui trottait à deux ou trois cents pas de la troupe, étonnée de voir un
grand garçon n'ayant qu'un pantalon et la chemise courant sur un cheval
tout équipé, arrêta Jacques.

--Conduisez-moi à votre capitaine, dit Jacques au plus apparent de la
bande.

--C'est ce que j'allais justement vous proposer, mon camarade, répondit
le brigadier.

Le capitaine était un beau jeune homme dont la bonne mine était
rehaussée par le costume militaire; une fine moustache noire faisait
ressortir l'éclat de ses lèvres du galbe le plus pur. Une grande pâleur
répandue sur ses traits délicats donnait à sa physionomie un charme
et une distinction inexprimables. Jacques se sentit rassuré du premier
regard. Ami ou ennemi, il avait affaire à un brave gentilhomme.
L'officier considéra Jacques un instant en silence, et un rapide sourire
éclaira son visage, où la mélancolie avait jeté son voile mystérieux.

--Si tu es Français, dit-il enfin d'une voix claire et douce, ne crains
rien, tu es parmi des Français.

Jacques lui raconta ce qui lui était arrivé; son sommeil, sa capture,
sa délivrance, le péril auquel il avait échappé. L'officier l'écoutait,
frisant le bout de sa moustache, les yeux attachés sur les yeux du jeune
homme. Jacques comprit la signification de ce regard. Il rougit.

--Vous me prenez pour un espion? dit-il d'une voix brève.

--Plus maintenant; la lâcheté n'a pas ces traits honnêtes et ce regard
fier. Elle tremble, mais ne rougit pas. Tu es un brave garçon, et tu vas
nous conduire au lieu où tu as laissé les batteurs d'estrade.

--Volontiers; quand je les perdis de vue, ils prenaient le chemin de
l'abbaye de Saint-Georges, près de Bergueneuse, et ne peuvent pas être à
plus d'une lieue d'ici.

Sur l'ordre du capitaine, on fournit à Jacques un habit, un chapeau, un
sabre et des pistolets.

--As-tu jamais manié ces joujoux-là? reprit l'officier.

--Vous en jugerez, mon capitaine, si nous rencontrons les bandits qui
m'ont pillé.

--Va donc!

Jacques se plaça à la tête de la troupe, qui se composait de deux cents
cavaliers à peu près portant en croupe autant de grenadiers. Elle
venait d'être détachée de la garnison de Saint-Pol, pour repousser les
maraudeurs de l'armée espagnole signalés par les éclaireurs.

L'officier trottait à côté de Jacques.

--Tu manies ton cheval comme un vieux soldat, lui dit-il au bout de cinq
minutes. Où donc as-tu appris l'équitation?

--Chez mon père, à Saint-Omer.

--Ah! tu es de Saint-Omer? alors tu as peut-être connu un brave
fauconnier nommé Guillaume Grinedal?

--Comment ne l'aurais-je pas connu, puisque c'est mon père.

L'officier tressaillit. Il se tourna vers Jacques et se prit à le
considérer attentivement.

--Ton père! Ce vieux Guillaume qui m'a si souvent porté sur ses genoux
est ton père? Tu t'appelles donc Jacques?

Ce fut au tour de Jacques de tressaillir. Il regarda l'officier, tout
ému, cherchant à lire sur son visage un nom que son coeur épelait tout
bas.

--Mon nom? vous savez mon nom? dit-il.

L'officier lui tendit la main.

--As-tu donc oublié M. d'Assonville? reprit-il.

--Notre bienfaiteur à tous! s'écria Jacques.

Et il attacha ses lèvres sur la main du capitaine.

--Non pas celui-là, Jacques, mais son fils, Gaston d'Assonville. Le père
est là-haut; il a été l'ami de Guillaume: le fils sera l'ami de Jacques.



IV

L'ESCARMOUCHE


La troupe commandée par M. d'Assonville, capitaine aux chevau-légers,
était encore à dix minutes de l'abbaye de Saint-Georges, dont les
murailles blanches se dessinaient entre des massifs d'arbres sur la
droite du chemin, lorsqu'on entendit des coups de fusil pétiller à une
petite distance.

Un paysan qui fuyait sur un méchant bidet apprit à M. d'Assonville
qu'une vingtaine de maraudeurs s'étaient présentés à l'abbaye, avaient
forcé les portes et ordonné aux religieux de préparer des vivres pour
toute la troupe, s'ils ne voulaient pas voir leur maison mise à feu et à
sang.

--Qu'a fait l'abbé? demanda le capitaine, dont les yeux s'enflammèrent.

--Dame! reprit le paysan, il a vidé la cave et fait dresser les tables.

--Bien, nous mangerons le dîner après le bal.

--Hum! fit l'autre, m'est avis, mon officier, que bien des danseurs
manqueront au festin. Les Hongrois sont nombreux.

--Combien?

--Mais six ou sept cents, tous à cheval et bien armés. Leur chef a fait
sonner de la trompette; les bandes dispersées de toutes parts se sont
réunies, et, en attendant que le souper soit prêt, elles pilent Anvin.

Le village était en feu et la fusillade éclatait dans la plaine.

M. d'Assonville se dressa sur ses étriers, l'épée à la main. Ce n'était
plus le pâle jeune homme au front décoloré. L'éclair brillait dans ses
yeux, le sang brûlait sa joue.

--En avant! cria-t-il d'une voix tonnante, et du bout de son épée il
montra à ses soldats le village flamboyant. Toute la troupe s'ébranla.

A la vue des Français, les clairons sonnèrent et les ennemis se
rangèrent en bataille à quelque distance d'Anvin, aux bords de
la Ternoise. Leur troupe était nombreuse et bien montée; mais M.
d'Assonville était de ceux qui ne savent pas reculer; il fit mettre pied
à terre aux grenadiers et les divisa par pelotons de vingt à vingt-cinq
hommes entre ses cavaliers.

--Jouez du fusil comme nous jouerons du sabre, leur dit-il, et nous
ferons passer la rivière sans bateau à ces méchants drôles.

Les grenadiers crièrent: Vive le roi! et apprêtèrent leurs armes. Au
moment où M. d'Assonville allait donner le signal d'attaquer, un vieil
officier lui toucha légèrement le bras.

--Monsieur le comte, lui dit-il, ils sont deux contre un et l'avantage
de la position est pour eux.

--Quoi! c'est vous, monsieur du Coudrais, qui comptez l'ennemi!

--Je dois compte au roi, mon maître, de la vie de tous ces braves
gens, reprit l'officier en montrant du bout de son épée les soldats
impatients. Maintenant ordonnez, et vous verrez si j'hésiterai à me
faire tuer.

--Non pas, monsieur, vous triompherez avec vos grenadiers. Ils sont
un contre deux! eh bien, nous avons pour nous la vue de ce village qui
brûle! Chaque chaumière qui croule crie vengeance. En avant!

Toute la troupe entendit ces mots. Les soldats électrisés s'élancèrent,
et Jacques, emporté le premier, sentit courir dans ses veines le frisson
de la guerre. Les Hongrois, après s'être mis en bataille, attendaient
les Français en poussant mille cris. Grâce à la supériorité du nombre,
ils comptaient sur une facile victoire; bien éloignés de mettre la
rivière entre eux et les assaillants, ce qui aurait doublé leurs
forces par l'avantage de leur position, ils coururent à leur rencontre
pêle-mêle et sans ordre, aussitôt qu'ils les virent s'ébranler. Le choc
fut terrible; la fusillade éclata sur toute la ligne, et les cavaliers
s'abordèrent le sabre et le pistolet au poing. Un instant on put croire
que le succès serait douteux. Les combattants ne faisaient qu'une masse
mouvante étreinte par la colère et le sauvage amour du sang; de cette
masse confuse montait un bruit de fer mêlé à des hurlements de mort.
A toute seconde un homme disparaissait du milieu de cet océan de têtes
qu'entouraient mille éclairs, où sonnait le cliquetis des armes, et
l'espace se resserrait; mais les décharges des grenadiers de M. du
Coudrais, qui combattaient en bon ordre, avaient éclairci les rangs de
l'ennemi; les Hongrois, écrasés sous une grêle de balles partant de
tous les côtés à la fois, pressés par la fougue ardente des cavaliers
qu'enflammait l'exemple de M. d'Assonville, mollirent et lâchèrent pied.
Un soldat regarda en arrière, un autre tourna bride, un troisième se
jeta tout armé dans la Ternoise, dix ou douze décampèrent, un escadron
plia tout entier, puis tous enfin reculèrent dans un désordre affreux.

--En avant! cria de nouveau M. d'Assonville, et poussant son cheval sur
les derniers combattants, il précipita toute la troupe dans la rivière.
Quand les chevaux enfoncèrent les pieds dans l'eau, ce fut une
déroute. Les Hongrois et les Croates partirent au galop, jetant leurs
mousquetons, et le sabre hacha les fuyards.

Jacques voyait pour la première fois et de près toutes les horreurs d'un
combat. L'émotion faisait trembler ses lèvres; mais le piaffement des
chevaux, l'éclat des armes, le bruit des explosions, l'odeur de la
poudre, excitaient son jeune courage; il brandit son sabre d'une main
ferme et se lança tout droit devant lui. Un Croate qu'il heurta dans sa
course lui lâcha à bout portant un coup de pistolet; la balle traversa
le chapeau de Jacques à deux pouces du front. Jacques riposta par un
coup de pointe furieux. Le Croate tomba sur le dos, les bras étendus; le
sabre lui était entré dans la gorge; Jacques sentit jaillir sur sa
main le sang bouillonnant et chaud; il regarda le soldat pâlissant
qu'emportait le cheval effaré. C'était le premier homme qu'il tuait;
Jacques abaissa la pointe de son sabre et frissonna, mais il était
au premier rang, et le tourbillon le poussa en avant. Au milieu de la
mêlée, Jacques rencontra M. d'Assonville et se tint dès lors à son
côté. Tous deux les premiers firent entrer leurs chevaux dans la rivière
rougie, mais quand il n'y eut plus que des fuyards, tous deux remirent
leur sabre au fourreau. Le capitaine tendit la main au soldat.

--Tu t'es bien conduit, Jacques, lui dit-il. Mordieu! tu avais raison de
vouloir te mesurer contre ces pillards. Tu leur as payé la monnaie de ta
valise!

--Ma foi, monsieur, j'ai fait ce que j'ai pu.

--Eh! mon camarade, ceux qui courent te diront que tu as trop pu!

Le champ de bataille était encombré de morts et de blessés; les ennemis
avaient laissé trois cents des leurs par terre; une centaine fort
mal accommodés étaient restés aux mains des Français, si bien que les
batteurs d'estrade avaient perdu la moitié de leur monde. Cependant
les clairons sonnèrent, et les soldats dispersés de toutes parts se
réunirent sous leurs guidons.

--Tu n'es pas encore enrégimenté, mon garçon, dit M. d'Assonville à
Jacques, ainsi va à tes affaires. Songe que tu as perdu une valise, ne
te fais pas faute d'en ramasser deux.

Comme M. d'Assonville allait rejoindre son escadron, deux grenadiers
qui portaient un brancard sur lequel gisait un officier vinrent à passer
près de lui.

A la vue du capitaine des chevau-légers, l'officier se souleva sur son
coude.

--Monsieur le comte, dit-il, vous aviez raison, et je n'avais pas tort.
Ils sont battus, mais ils m'ont tué.

--Tué! s'écria M. d'Assonville. Ah! j'espère, monsieur du Coudrais, que
votre blessure...

--Ma blessure est mortelle, reprit le vieil officier. Un coup de feu m'a
traversé le corps. Ma prudence m'est expliquée, à présent: c'était un
pressentiment. Au revoir, capitaine!

M. du Coudrais laissa tomber sa tête, où flottaient les ombres du
trépas, et les soldats passèrent. Jacques avait le coeur serré. Après
l'éclat et les transports de la victoire, il venait d'assister au deuil
d'une agonie. Il prit dans la direction de la rivière, la tête penchée
et l'esprit malade. Combien déjà la paix de la maisonnette était loin!
Il n'avait pas fallu deux journées pour que Jacques eût tué quatre ou
cinq hommes et qu'il en eût blessé sept ou huit autres. Tout en marchant
au milieu des cadavres, ses yeux tombèrent sur ses mains: elles étaient
humides et rouges encore; tout son corps frissonna. Quelle route
allait-il donc suivre pour arriver jusqu'à Suzanne, et quelles
sanglantes prémices son amour venait-il de lui offrir? Jacques foulait
en ce moment l'endroit où la mêlée avait été le plus furieuse, la terre
était jonchée de morts; au milieu des Hongrois étendus, ses regards
vagues et distraits rencontrèrent un soldat qui, tombé à vingt pas de la
Ternoise, cherchait à se rapprocher du rivage. Le Hongrois rampait sur
les mains et les genoux, se traînait l'espace de quelques pieds, puis
s'abattait. Jacques courut à lui et le souleva.

--De l'eau! de l'eau! dit le Hongrois, dont la face était souillée de
sang coagulé; de l'eau! je brûle!

Jacques le transporta sur le bord de la Ternoise, et présenta à ses
lèvres ardentes un chapeau rempli d'eau.

Le Hongrois trempa son visage dans cette eau froide et but avidement.

--J'ai du feu dans la gorge, et mes lèvres sont comme deux fers rouges,
disait-il en léchant les bords humides du chapeau.

Jacques l'adossa contre un tronc d'arbre et lava son visage. Le Hongrois
avait reçu un coup de sabre sur la tête et une balle dans le ventre.
Quand la boue et le sang effacés laissèrent les traits à découvert,
Jacques poussa un cri. Le blessé leva les yeux sur lui.

--Ah! tu me reconnais à présent, dit-il avec un rire amer. Quand tu m'as
soulevé, je n'ai rien dit, j'avais soif... maintenant, achève-moi si ça
t'amuse.

--Oh! fit Jacques avec une expression d'horreur.

--Parbleu! c'est ton droit.

--Un droit d'assassin!

--Ah! tu as de ces scrupules-là, toi! à ton aise. Quant à moi, je n'y
regarderai pas de si près, si quelque jour... Mais les tiens m'ont mis
dans un trop piteux état pour que je recommence jamais. Diable! mon
drôle, tu t'es bien vengé.

--Non pas! je me suis battu, voilà tout.

--Oh! je ne t'en veux pas! Si je t'avais cassé la tête, tout cela ne
serait pas arrivé. C'est une leçon... il est un peu tard pour m'en
servir; qu'elle te profite au moins.

L'officier se retourna sur le flanc.

--Vois-tu, reprit-il, quand on tient un ennemi, le plus court est de
lui brûler la cervelle. C'est un principe que j'avais toujours mis en
pratique; pour l'avoir oublié une fois, voilà où j'en suis réduit...

Une convulsion serra le gosier du Hongrois, qui se tordit au pied de
l'arbre.

--De l'eau! de l'eau! murmura-t-il encore, j'ai des charbons dans les
entrailles!

Jacques posa le chapeau plein à son côté, et courut chercher du secours.
Il trouva M. d'Assonville inspectant sa troupe, suivi d'un maréchal des
logis, qui rayait les noms des morts sur le livre de la compagnie.

--L'officier hongrois, qui voulait me faire pendre aux frontières
de l'Artois, se meurt, lui dit Jacques; ne pourrais-je pas le faire
transporter à l'ambulance pour qu'il reçoive les soins que réclame son
état?

M. d'Assonville regarda Jacques.

--Ah! c'est le capitaine qui voulait te faire pendre aux frontières de
l'Artois! C'est bien, mon garçon, va.

Jacques partit avec deux grenadiers. L'officier hongrois fut placé
sur un brancard garni de bottes de paille. Quelques gouttes de sang se
figeaient au bord de ses plaies ouvertes, ses dents claquaient de froid.
Le fils du fauconnier le couvrit de son habit.

--Quel coeur as-tu donc? lui dit brusquement l'officier.

--Le coeur de tout le monde.

--Parbleu! tu es bien le premier habitant de ce monde-là que je
rencontre.

Les yeux du Hongrois brillaient et s'éteignaient tour à tour; quand il
les ouvrait, il regardait Jacques.

--Peut-être vaut-il mieux, reprit-il, que ce soit moi qui parte, et toi
qui restes. Je ne vaux rien, et tu as l'air d'un brave jeune homme... Le
hasard a eu raison...

Le Hongrois se tut quelques minutes; un tressaillement convulsif
l'agita, et ses yeux se voilèrent; tout à coup il les tourna vers
Jacques, tout pleins d'un feu extraordinaire.

--Crois-tu qu'il y ait quelque chose là-haut? lui dit-il en montrant le
ciel du doigt.

--Il y a Dieu.

--Veux-tu me donner la main?

Jacques tendit sa main au vieux soldat, qui la serra avec plus de
vigueur qu'on ne pouvait en attendre d'un homme si cruellement blessé,
puis il se renversa sur la paille, et ramena l'habit de Jacques sur
lui. Au bout d'un moment, Jacques ne l'entendant plus ni parler ni se
plaindre, se pencha vers lui.

--Comment vous trouvez-vous, mon capitaine? lui dit-il.

--Moi, mon ami? très bien.

Le regard était vif, le visage doucement coloré, la voix claire. Jacques
se tut, pensant que l'officier hongrois voulait dormir. Quand on fut
arrivé à l'ambulance, il souleva l'habit: l'officier hongrois
était mort. Deux heures après, la troupe était réunie à l'abbaye de
Saint-Georges, autour des tables préparées pour les ennemis. On riait de
bon coeur et on mangeait de bon appétit. Si l'on plaignait les blessés,
on oubliait les morts; les vivants se félicitaient les uns les autres,
et tout allait pour le mieux. M. d'Assonville conduisit Jacques dans une
chambre de l'abbaye où une table était dressée.

--Assieds-toi là, lui dit-il.

--Moi! près de vous?

--Après le combat, il n'y a plus ni maître ni serviteur, il n'y a que
des soldats. Assieds-toi, te dis-je, et conte-moi ton histoire.

M. d'Assonville n'était déjà plus le brillant officier dont les yeux
lançaient des éclairs au moment de la bataille; la tristesse était
revenue à son front et la pâleur à ses joues, où la ligne aiguë de ses
moustaches se dessinait comme un coup de pinceau sur de l'albâtre; à
l'ardeur généreuse, à la mâle fierté, à l'impatience téméraire dont
les flammes coloraient tout à l'heure son beau visage, un doux et
mélancolique sourire avait succédé. Jacques se sentait tout à la fois
ému et attiré par cette tristesse mystérieuse dont la source devait
sourdre au fond du coeur. Il s'assit et raconta la naïve histoire de sa
jeunesse, de ses amours, de son départ. M. d'Assonville l'écoutait;
un instant ses yeux s'humectèrent au récit des amours innocentes de
Jacques, mais cet instant fut si court, que Jacques ne vit pas même
briller sa prunelle humide. M. d'Assonville porta le verre à sa bouche.

--Je bois à tes espérances, dit-il.

Jacques soupira.

--C'est la fortune du pauvre! murmura-t-il. Si ton amante a le coeur
honnête et sincère, garde-les; mais si elle est faible comme le roseau
ou trompeuse comme le vent, chasse-les hardiment! Des espérances trahies
sont comme des épines qui déchirent.

--J'espère, parce que je crois, répondit Jacques.

--Tu as dix-huit ans! s'écria M. d'Assonville.

Et un éclair d'ironie amère passa dans ses yeux; puis il reprit tout
doucement:

--Crois, Jacques; la croyance est le parfum de la vie et la parure de
la jeunesse; malheur à ceux qui n'ont pas cru! ceux-là n'ont pas aimé;
ceux-là mourront sans avoir vécu!

M. d'Assonville pressa les deux mains de Jacques; le reflet d'une
passion mal éteinte illumina son visage, et il avala son verre tout d'un
trait.

--A quoi pensais-je? reprit-il; il s'agit d'amour et point de
philosophie! Voyons, Jacques, que comptes-tu faire?

--Je vous l'ai dit: me rendre à Paris et chercher fortune, à moins que
vous ne consentiez à me garder avec vous.

--C'est ce que nous examinerons plus tard, et ce à quoi je consentirais
volontiers si ma compagnie pouvait te rendre service. Mais supposons un
instant que tu sois arrivé à Paris, qu'y feras-tu?

--Franchement, je n'en sais rien; je frapperai à toutes les portes.

--C'est un excellent moyen pour n'entrer nulle part. As-tu quelque
argent?

--Oui, cinquante livres qu'on m'a volées et que j'espère bien rattraper
avec ma valise.

--Et quinze louis que je te donnerai pour ta part du butin.

--Eh! mais, ça fait...

--Ça fait quinze louis. En guerre comme en amour, ce qu'on perd est
perdu.

--Ah!

--Avec trois cent soixante livres, tu as juste de quoi battre le pavé de
Paris pendant deux mois; après quoi, tu auras la ressource de te faire
laquais.

--J'aimerais mieux me jeter dans la rivière.

--Ce n'est pas le moyen d'épouser Mlle de Malzonvilliers.

--C'est juste. Je puis toujours bien me faire soldat.

--Ceci est une autre affaire. Dans le métier des armes, tu as vingt
chances de te faire casser la tête et une de gagner des épaulettes.

--C'est peu.

--Mais à Paris, sur deux chances de faire fortune, tu en as douze
de mourir de faim, à moins de consentir à faire certains métiers qui
répugnent aux honnêtes gens.

--Le peu de tout à l'heure se réduit maintenant à rien.

--Ah! mon ami, tu t'es chargé d'une rude entreprise dans laquelle le
courage et la persévérance ne peuvent quelque chose que dans le cas où
le hasard se met de leur côté.

--En attendant qu'il y consente, que me conseillez-vous?

--C'est ce que nous allons décider ensemble. Vide cette bouteille de
vieux vin de Bourgogne. Le vin porte conseil; il montre faciles les
choses les plus extravagantes, et il n'y a guère que celles-là qui
vaillent la peine d'être tentées. Quand on veut devenir capitaine, il
faut songer à devenir général.

--Général! s'écria Jacques tout étourdi.

--Certes, si j'étais assez fou pour goûter à l'amour, je me risquerais
aux princesses du sang.

--Eh bien, pour commencer, si vous m'incorporiez aux chevau-légers?
qu'en dites-vous?

--Eh! l'uniforme est joli! Si tu as grand soin d'éviter la mitraille,
les balles, les boulets, les grenades et autres projectiles fâcheux; si
tu n'es ni tué, ni amputé, si tu te conduis toujours vaillamment; si tu
ne te fais jamais punir; si tu te signales par quelque action d'éclat,
et si le bonheur te sourit, tu peux compter sur les galons de maréchal
des logis à quarante-huit ans. Il ne faudrait pas cependant qu'un
lieutenant s'avisât de te regarder de travers, parce que tu aurais
manqué de le saluer à propos, auquel cas tu courrais le risque de rester
brigadier jusqu'à la soixantaine.

Jacques laissa tomber son verre.

--Ce n'est ni toi ni moi qui avons fait le monde comme il est, et ce
n'est pas ta faute si ton père n'était pas chevalier tout au moins. Un
père prudent, au temps où nous sommes, devrait toujours naître comte ou
baron.

--Monsieur, je cours à Paris tout de ce pas, s'écria Jacques effaré.

--A Paris! eh! eh! c'est une ville aimable aux jeunes gens riches et de
bonne mine; mais quand on n'a que de la bonne mine, il faut bien prendre
garde d'entrer au cabaret. Les gentilshommes en sortent gris, les
pauvres diables en sortent racolés. Paris est un endroit où les plaisirs
abondent; seulement ils coûtent très cher, surtout ceux qui ne coûtent
rien. Il est vrai que lorsqu'on est beau garçon, on a une chance
nouvelle. Ma foi, oui! Où diable avais-je l'esprit de n'y pas penser?
On peut plaire à quelque douairière qui vous place alors dans ses
affections, juste entre son épagneul et son confesseur; le matin, on
sort de son appartement par la porte secrète. Au bout d'un mois, on
est le commensal de la maison en qualité de secrétaire; on a le teint
fleuri, la bouche vermeille, et l'on a tout le jour pour se reposer!

Jacques fit un geste de dégoût.

--Non! alors il nous reste l'espoir de devenir intendant. Bon métier!
Sais-tu voler, Jacques?

Jacques pâlit et se leva.

--Monsieur! dit-il d'une voix étranglée par l'émotion.

M. d'Assonville le regarda sans qu'un muscle de son visage tressaillît.
Jacques passa ses mains dans les longues boucles de ses cheveux blonds.
Un soupir profond sortit de sa poitrine et il se rassit.

--Pardonnez-moi, monsieur le comte, reprit-il; je ne m'attendais pas à
cet outrage de vous qui avez dormi dans les bras de mon père! Vous avez
voulu sans doute me punir d'avoir si promptement oublié la distance qui
existe entre nous, mais vous l'avez fait méchamment, monsieur le comte.
Vous n'avez pas le désir de me venir en aide, je le vois bien. Je
prendrai donc conseil des circonstances; mais, quoi qu'il puisse advenir
et dans quelque situation que je me trouve, croyez-le bien, jamais
je n'oublierai que j'ai, pour me juger, mon Dieu là-haut et mon père
là-bas.

--Tu es un brave et loyal garçon, mon ami Jacques, et je suis fier de
presser ta main, répondit M. d'Assonville; j'ai voulu t'éprouver, et
maintenant que je sais ton âme aussi ferme que ton bras est fort, je
te parlerai en homme. Tu n'as rien à faire dans les chevau-légers.
Serais-tu le plus instruit, le plus hardi et le plus intelligent soldat
de la compagnie, le plus mince cadet de famille expédié de Paris par la
cour te passerait sur le corps: Tu n'as rien à faire non plus à Paris.
Avec une conscience trempée comme l'acier on n'arrive à rien, à moins
d'être duc et pair tout au moins. Reste soldat: les soldats peuvent
garder l'honneur pur; mais entre dans l'artillerie. Là seulement un
homme qui a de la vaillance, de la conduite et quelque savoir peut se
pousser, ne fût-il pas gentilhomme. Tu as de la jeunesse et une tournure
qui valent bien quelque chose, Dieu fera le reste: il y a mille hasards
entre toi et le but, mais Suzanne est au bout du chemin! J'ai un frère
qui commande une compagnie de sapeurs à Laon, je te donnerai une lettre
pour lui. C'est un autre moi-même; le fils de Guillaume Grinedal ne
sortira pas de la famille.

Jacques prit les mains de M. d'Assonville et les baisa sans pouvoir
parler. Le lendemain, portant dans une bourse les quinze louis d'or que
lui avait donnés le capitaine, et monté sur un bon cheval bien équipé,
il quitta l'abbaye.

--Voici la lettre, lui dit M. d'Assonville; si tu as quelque regret
de me quitter, j'en ai tout autant de te perdre; mais il faut que tu
arrives à Malzonvilliers, et le plus court chemin passe par Laon. Va
donc à Laon. Si jamais tu as besoin de moi, tu me trouveras. Adieu, mon
ami.

Jacques pressa la main du capitaine et piqua des deux pour ne pas lui
laisser voir que ses yeux se remplissaient de larmes. Il avait déjà
l'orgueil du soldat.



V

UN INTÉRIEUR DE CASERNE


Jacques arriva sans encombre à Laon. Le premier soldat qu'il rencontra
lui indiqua la demeure de M. de Nancrais. A peine le capitaine eut-il
reconnu l'écriture de son frère, qu'il donna l'ordre d'introduire le
voyageur. M. de Nancrais était un homme de grande taille, sec, nerveux;
ses yeux gris, enfoncés sous d'épais sourcils bruns, séparés à
leur pointe interne par une ride profonde, brillaient d'un feu
extraordinaire; une longue moustache fauve coupait en deux son visage
amaigri par les fatigues de la guerre; il avait, en parlant, l'habitude
d'en tordre la pointe aiguë entre ses doigts sans quitter du regard
la personne qu'il interrogeait. Ce regard, net et vif comme une pointe
d'acier, semblait descendre jusqu'au fond des consciences, et les plus
endurcies se sentaient troublées par sa fixité. M. de Nancrais avait
deux ou trois ans de moins que son frère, et paraissait être son aîné
de trois ou quatre. L'habitude du commandement, et surtout son caractère
naturellement impérieux, donnaient à toute sa personne un air d'autorité
qui imposait au premier coup d'oeil. Il fallait s'arrêter aux traits du
visage pour trouver quelque ressemblance entre les deux frères. Il n'y
en avait aucune dans les physionomies. M. de Nancrais tenait la lettre
de M. d'Assonville à la main lorsque Jacques entra. Il le considéra deux
ou trois minutes en silence.

--Tu arrives de Saint-Pol? dit enfin le capitaine.

--Il y a juste un quart d'heure.

--D'après ce que mon frère me marque, tu as l'intention de te faire
soldat?

--Oui, capitaine.

--C'est un métier où il y a plus de plomb que d'argent à gagner.

--C'est aussi le plus honorable pour un homme de coeur qui veut se
pousser dans le monde.

--Ça te regarde; mais je dois te prévenir que dans l'artillerie, et dans
ma compagnie surtout, on est esclave de la discipline. A la première
faute, on met le maladroit au cachot; à la seconde, on le fait passer
par les verges; à la troisième, on le fusille.

--Je tâcherai de ne pas aller jusqu'au cachot, afin d'être toujours loin
du mousquet.

--C'est ton affaire. Tu connais le régime de ma compagnie, te plaît-il
toujours d'y entrer?

--Oui, capitaine.

--M. d'Assonville me parle de toi comme d'un garçon déterminé. Tu as vu
le feu, dit-il, et tu t'y es bien conduit.

--J'ai fait mon devoir.

--C'est bien. A partir d'aujourd'hui, tu es soldat dans ma compagnie;
souviens-toi de suivre toujours la ligne droite, et ne m'oblige pas à te
punir; je le ferai sans pitié, d'autant plus que m'étant recommandé par
mon frère, je veux que tu sois digne de sa protection. Le nom de
ton père m'engage d'ailleurs à redoubler de sévérité à ton égard; je
prétends lui prouver que tu mérites d'être son fils.

Jacques s'apprêtait à répondre; M. de Nancrais l'arrêta d'un geste.

--Tu t'appelles Jacques! continua-t-il.

--Oui, capitaine.

--C'est un nom de bourgeois: il n'en faut pas au régiment. Tu
t'appelleras...

--Comme vous voudrez.

--Parbleu! c'est bien ainsi que je l'entends! Tous les soldats ont un
nom.

--Oui, un nom qui n'est pas le leur.

--Mais c'est le mien! Crois-tu, par hasard, que j'aie besoin de leur
consentement pour les baptiser?

--Est-ce encore de la discipline? demanda Jacques en rougissant.

--Oui, mon garçon, répondit M. de Nancrais, qui ne put s'empêcher de
sourire. Mais, mordieu, je le tiens, ton nom: il est écrit sur ton
visage!

--Ah! Ainsi, je m'appelle?...

--Belle-Rose.

M. de Nancrais agita sa sonnette; un soldat de planton dans
l'antichambre entra, le capitaine lui dit quelques mots à l'oreille, le
soldat sortit et revint cinq minutes après avec un caporal de sapeurs.

--Monsieur de la Déroute, dit M. de Nancrais au sous-officier, voilà une
recrue que je vous confie; vous le mènerez à la chambrée, l'instruirez
dans le métier, et me rendrez compte de sa conduite. Allez.

Malgré son nom formidable, le caporal la Déroute était un excellent
homme qui ne demandait pas mieux que de rendre service aux gens. Quand
ils furent tous deux dans la rue, le caporal et la recrue, la Déroute se
tourna vers notre ami Jacques, appelé maintenant Belle-Rose.

--Il paraît que vous avez été chaudement recommandé au capitaine, lui
dit-il; il ne m'en a jamais dit si long à propos d'un soldat.

--Si long! un pauvre bout de phrase d'une douzaine de mots...

--Eh! c'est tout juste trois fois de plus qu'il n'a coutume d'en
débiter! Quand une recrue arrive à la compagnie, M. de Nancrais
l'interroge, puis il fait appeler un caporal, et lui montrant l'homme,
il lui dit: «Voilà un soldat, inscrivez-le», et il tourne le dos. Oh!
c'est un terrible homme que le capitaine.

--Bah! dit Belle-Rose, je l'ai vu sourire.

--Il a souri?

--Mais comme tout le monde! Ça ne lui arrive donc jamais?

--Si, quelquefois, mais pas souvent. Moi qui suis vieux dans la
compagnie, je sais qu'il a le coeur meilleur que le visage, mais il a
pour les recrues un diable d'air qui épouvante les plus têtus. S'il vous
veut du bien, vous arriverez vite à l'épaulette.

--L'avancement est donc rapide chez vous?

--Ça dépend. Quand les sièges tuent beaucoup d'officiers, il faut bien
les remplacer; alors on choisit parmi les cadets pointeurs ou parmi les
soldats les plus habiles et les plus vaillants.

--Si bien que, pour ramasser des épaulettes, il faut que l'ennemi nous
jette des boulets.

--Il ne s'en fait pas faute.

--Ces bons Espagnols!

--Oh! notre commandant leur doit son grade. Aussi a-t-il juré de brûler
un cierge en leur honneur au beau milieu de Namur. M. Delorme, qui est
à la tête du bataillon, est entré sapeur comme vous. Il a vu passer dix
capitaines et trois commandants, ç'a été l'affaire de trois ou quatre
boulets et d'une demi-douzaine de grenades.

--Ma foi, le métier de sapeur est un beau métier!

--Très beau. Seulement, pour un officier qui perd la jambe, trente
soldats perdent la tête.

--Ah!

--C'est un calcul que je me suis amusé à chiffrer dans mes heures de
loisir. Vous en pourrez faire la preuve à la première rencontre.

Belle-Rose ne dit mot et se gratta l'oreille; au bout de la rue, il se
tourna vers le caporal.

--Monsieur de la Déroute, dit-il, me permettez-vous de vous adresser une
question?

--Deux, si vous voulez.

--Vous m'avez dit, je crois, que dans l'artillerie on avance ou on
meurt?

--Oui, mon camarade; la mitraille sert d'éclaireur.

--Depuis combien de temps servez-vous?

--Depuis huit ans.

--Diable!

--Voilà une exclamation qui me prouve que votre esprit vient de se
livrer à une opération d'arithmétique. Si le sapeur la Déroute a mis
huit ans à devenir caporal, combien le sapeur Belle-Rose en mettra-t-il
pour devenir capitaine? C'est ce que nous appelons une règle de trois.
Ai-je deviné?

--Parfaitement.

--Ici la règle de trois a tort. Vous ne mettrez peut-être que six mois à
monter au grade de sergent. Quant à moi, je mourrai caporal. Cela tient
à une circonstance particulière. J'ai été piqueur; or, un de nos jeunes
officiers, M. de Villebrais, qui m'avait vu sous la livrée, m'a reconnu.
On ne fait pas un officier d'un piqueur. Si, grâce à la protection de M.
de Nancrais, j'arrive à la hallebarde, j'y resterai.

La Déroute fit cet aveu d'un air simple et résigné qui toucha
Belle-Rose. Le soldat prit la main du caporal et la lui serra; puis tous
deux arrivèrent à la caserne. La chambrée où Belle-Rose fut incorporé se
composait de huit hommes, tous soumis à une sévère discipline. On donna
au nouveau venu un habit d'uniforme, un fusil, un sabre, un poignard et
une paire de pistolets, et Belle-Rose, bien équipé, monta sa première
garde. Le lendemain, on lui apprit le maniement des armes. Au bout d'un
quart d'heure, le caporal s'aperçut que sous ce rapport-là la recrue
donnerait des leçons à l'instructeur. Le surlendemain, on le mit aux
premiers éléments du calcul. Belle-Rose sauta par-dessus les quatre
règles et arriva tout d'un coup dans des régions où chaque chiffre
était une lettre. Il répondait aux problèmes par des équations. Le jour
suivant, le caporal lui mit un crayon entre les doigts. Tandis qu'il lui
enseignait les principes du dessin linéaire, s'évertuant à lui démontrer
la différence qui sépare un parallélogramme d'un trapèze, Belle-Rose
barbouillait un bout de papier sur le coin de la table. Quand la
démonstration fut terminée, le barbouillage était fini, et le caporal
rit de bon coeur en reconnaissant les mèches de ses cheveux plats collés
sur ses tempes, avec son nez retroussé entre deux yeux fendus à la
chinoise.

--Ah çà! vous êtes fils de prince! s'écria le caporal en jetant son
crayon.

--J'ai toujours tenu ma pauvre mère pour une très honnête femme, et mon
père était fauconnier.

Le pauvre la Déroute avait étudié sous le sergent instructeur, et un peu
au hasard, comme il avait pu; mais la Déroute ne savait que tout juste
ce qu'il fallait pour être caporal de sapeurs. Quand la Déroute était
embarrassé, il commençait par réfléchir; mais quand l'embarras était
extrême, il finissait par se rendre chez son capitaine. Dans cette
circonstance, il se rendit tout droit chez M. de Nancrais, sautant
par-dessus la réflexion. Le cas était grave.

--Capitaine, vous avez mis un ingénieur dans la chambrée, lui dit-il;
vous m'aviez chargé d'instruire Belle-Rose, et c'est Belle-Rose qui
instruit son caporal. Que faut-il faire?

--Envoyez-moi Belle-Rose.

Après un court entretien, M. de Nancrais engagea le protégé de son frère
à continuer ses études en mathématiques, et à y joindre l'étude des
langues.

--Nous sommes tous plus ou moins ingénieurs et canonniers, lui dit-il;
quand tu sauras bien la trigonométrie et l'espagnol, tu ne seras pas
loin de l'épaulette. Tu commenceras les leçons demain.

Quatre ou cinq jours après, Belle-Rose reçut une lettre de M.
d'Assonville, qui, tout en le félicitant de son zèle, lui envoyait
quinze louis pour payer ses professeurs.

Tout de suite et tout ému de joie, il courut la montrer à M. de
Nancrais. M. de Nancrais fronça le sourcil.

--Je voudrais bien savoir, s'écria-t-il en tordant sa moustache, si
vous êtes sapeur ou chevau-léger? Je ne me mêle point des affaires de la
cavalerie et n'entends point qu'on se mêle de celles de l'artillerie!

--Mais...

--Paix! Vous êtes soldat dans ma compagnie; si je trouve bon de vous
donner des maîtres, c'est qu'apparemment il me plaît de les payer.
M. d'Assonville vous a envoyé quinze louis, c'est bien; je ne les lui
renverrai pas, parce que c'est mon frère; mais tu me feras le plaisir
de prendre cette bourse et de payer tes leçons avec l'or que j'ai
mis dedans, sinon tu en auras pour dix jours de salle de police. Va
maintenant.

--Oh! le terrible capitaine, disait Belle-Rose tout en riant; qu'il est
bon et qu'il se donne du mal pour paraître méchant!

Ce jour-là, Belle-Rose étudia la théorie du carré de l'hypoténuse,
et prit, sur le papier, un vigoureux bastion défendu par une lunette.
Quelquefois l'image de Suzanne venait embrouiller les angles, et le
souvenir des promenades dans le jardin faisait manquer l'effet d'un
chemin couvert; mais Belle-Rose rattrapait le calcul et le siège, en
se disant que chaque chiffre et chaque assaut le rapprochaient de son
amante. Un beau jour, vers midi, comme il sortait de sa chambrette,
mêlant dans son esprit l'amour aux mathématiques, un soldat le heurta
vivement dans l'escalier.

--Au diable le maladroit! s'écria le soldat.

--Il me semble que c'est vous qui m'avez poussé, dit Belle-Rose; je
passais à droite, vous montiez à gauche, et vous vous êtes jeté sur moi.
Lequel est le maladroit, s'il vous plaît?

--Tiens! je crois qu'il raisonne! T'aviserais-tu de me contredire, par
hasard, mauvais blanc-bec?

--En effet, j'ai eu tort, ce n'est pas maladroit que j'aurais dû dire,
c'est insolent.

Le soldat leva la main, mais Belle-Rose la saisit en l'air, et sautant à
la gorge de son adversaire, il le précipita rudement sur l'escalier. Au
bruit de cette lutte, quelques sapeurs accoururent, et voyant ce qui
se passait s'élancèrent sur les combattants pour les séparer. Il était
temps; Belle-Rose avait appuyé un genou sur la poitrine du soldat, qui
râlait sous son étreinte furieuse.

--Tu vas me suivre; un homme qui a la main si forte doit savoir tenir
une épée, dit le soldat après qu'il se fut relevé.

Pour toute réponse, Belle-Rose lui fit signe de marcher. On sortit de
la ville sans bruit et on s'arrêta dans la campagne, derrière un vieux
cimetière, où personne ne passait. Les adversaires mirent habit bas,
et, tirant l'épée, commencèrent à ferrailler. Le soldat, qui était un
canonnier du nom de Bouletord, poussa Belle-Rose avec tant de furie, que
celui-ci fut contraint de rompre deux fois.

--Oh! oh! s'écria son ennemi, il paraît que ce que tu as le mieux retenu
de tes études, c'est l'art de battre en retraite.

Belle-Rose ne répondit pas et continua de parer. Il tentait, n'ayant
plus de colère au fond du coeur, de désarmer Bouletord; mais le
canonnier avait trop d'adresse pour le lui permettre. En rompant une
troisième fois, Belle-Rose trébucha contre une pierre; Bouletord profita
de l'accident pour lui porter une botte qui l'aurait percé d'outre en
outre, si le sapeur, revenant vivement à la parade, n'avait écarté
le coup; l'épée glissa le long du corps et déchira la chemise, qui
se rougit de quelques gouttes de sang. Le péril rendit un peu de son
courroux à Belle-Rose; il se mit à son tour à presser Bouletord, qui
rompit, mais point assez vite pour éviter un coup de pointe dans les
chairs du bras. Belle-Rose avança toujours; un second coup blessa le
canonnier à l'épaule; il voulut riposter, mais une troisième fois l'épée
du sapeur l'atteignit à la poitrine. Bouletord chancela et tomba sur ses
genoux.

--J'ai mon compte, camarade, dit-il; et il s'évanouit.

Belle-Rose, rentré au quartier, raconta ce qui venait de se passer à la
Déroute.

--C'est fâcheux, lui dit le caporal, mais c'était inévitable.

Belle-Rose le regarda.

--Oh! reprit le caporal, ceci est dans les moeurs du régiment! On a
voulu vous _tâter_. Bouletord est un _tâteur_: Quand une recrue arrive
au corps, un soldat le provoque; tout sert de prétexte en pareille
circonstance; il lui donne ou il en reçoit un coup d'épée. Si la recrue
se bat bien, il n'a plus rien à craindre, qu'il soit vainqueur ou
vaincu; mais, s'il a peur, il est perdu. On vous a fait passer par le
baptême de fer.

--Le duel est cependant défendu.

--C'est une excellente raison pour qu'on se batte davantage.

--- Mais qu'en résulte-t-il?

--Rien. Les soldats se battent et les officiers ferment les yeux.

--Ainsi, je n'ai rien à faire?

--Vous n'avez qu'à garder le silence. Bouletord sera porté à l'hôpital
et ne dira rien; vos deux témoins seront muets comme des carpes: c'est
la religion du soldat. Faites votre service comme si vous n'étiez pour
rien dans l'affaire, et si M. de Nancrais apprend tout, soyez sûr qu'il
fera semblant de tout ignorer.

--Cependant le chirurgien visitera les blessures de Bouletord?

--Le chirurgien dira que Bouletord a la fièvre; s'il guérit, on dira que
la fièvre l'a quitté.

--Et s'il meurt?

--Il sera mort de la fièvre.

Belle-Rose se prit à rire.

--Je ne ris point, continua le caporal; j'ai déjà vu mourir comme ça une
demi-douzaine de sapeurs, les uns de la fièvre maligne, les autres de
la fièvre rouge. La fièvre rouge est un coup de sabre, la fièvre
maligne est un coup d'épée; c'est la plus dangereuse. La fièvre est la
providence du soldat. Allez vous coucher.



VI

LES ILLUSIONS PERDUES.


Tout se passa comme la Déroute l'avait prédit. Bouletord entra à
l'hôpital; le chirurgien le visita, et déclara qu'il était malade d'une
fièvre intermittente. M. de Nancrais feignit de croire ce qu'avait
dit le chirurgien; mais un jour qu'il rencontra Belle-Rose seul sur le
rempart, il l'interpella brusquement:

--On m'a conté que tu avais failli attraper la fièvre ces jours-ci,
prends-y garde: je n'aime pas qu'on la donne ni qu'on la reçoive. C'est
bon pour une fois.

--C'est fini, répondit hardiment Belle-Rose; l'accès est passé.

M. de Nancrais sourit. Bouletord guérit, et il n'en fut plus question.
Quelques mois se passèrent, puis un an, puis deux, puis trois;
Belle-Rose écrivait fréquemment à Saint-Omer; dans les réponses qu'il en
recevait, il y avait toujours quelque souvenir de Suzanne, un mot, une
fleur de la saison nouvelle, quelque chose qui venait du coeur et qui
allait au coeur. Déjà le fils du fauconnier avait dépassé la Déroute; M.
de Nancrais, qui l'aimait à sa manière, n'attendait plus, disait-il, que
l'occasion de lui faire casser la tête au service du roi pour demander
l'épaulette en sa faveur. Belle-Rose appelait une bataille de ses voeux;
mais l'Espagnol se tenait sur la frontière, fort paisible dans ses
quartiers. Après les généraux, le tour des ambassadeurs était venu. Au
lieu de guerroyer, on négociait. Louis XIV s'était marié.

La paix ne faisait point les affaires de Belle-Rose; aussi enrageait-il
de tout son coeur. Lorsque M. de Nancrais, le matin, après la lecture du
rapport, voyait Belle-Rose soucieux, il lui demandait si les nouvelles
étaient à la guerre.

--Point, répondait le sergent; il serait bien temps de donner des
quenouilles aux soldats, au moins seraient-ils bons à quelque chose!

--Voilà un drôle qui, pour allumer plus vite le flambeau de l'hyménée,
mettrait volontiers le feu aux quatre coins de l'Europe, répondait
gaiement M. de Nancrais.

Mais aussitôt que le sergent devenait trop morose, le capitaine lui
confiait le commandement de petits détachements qu'on envoyait pour le
service des fortifications à Béthune, à Péronne, à Amiens, à Saint-Pol
et autres villes de la Picardie et de l'Artois.

Sur ces entrefaites, Belle-Rose reçut une lettre dont la suscription
lui fit battre le coeur; il venait de reconnaître l'écriture de Suzanne.
C'était la première fois qu'elle lui écrivait directement. Il y a dans
la première lettre de la première femme aimée une douceur infinie qui
mouille les yeux de larmes divines. Elle apporte une indéfinissable
émotion qu'aucune chose ne peut remplacer désormais; les doigts
caressent le papier, la bouche l'effleure; il s'en échappe un parfum
que l'âme aspire, et c'est un enchantement dont le souvenir réchauffe
le coeur des plus tristes vieillards. Belle-Rose baisa mille fois cette
lettre avant d'en briser le cachet, puis il courut dans la campagne
pour donner à ses confuses mais bienheureuses sensations le silence qui
permet de les savourer. Quand il se fut blotti à l'ombre des tilleuls,
loin des chemins poudreux par où s'épanche le bruit des villes, il
déchira l'enveloppe et lut ce qui suit:

    «Quand vous êtes parti de Saint-Omer, mon ami, vous aviez
    dix-huit ans, j'en avais quinze alors; plus de trois ans se sont
    écoulés depuis cet instant, et il ne s'est pas passé un seul
    jour sans que ma pensée se soit arrêtée sur vous. Votre souvenir
    habite mon coeur comme je vis dans le vôtre: chaque fois que vos
    lettres annonçaient vos progrès et votre avancement, je me suis
    réjouie. J'étais heureuse de vos succès et fière d'avoir placé
    ma tendresse sur un être qui la méritait. Dans la solitude,
    ma pensée s'est mûrie, mon ami. L'avenir que nous avons
    rêvé ensemble, et que nous nous étions promis l'un à l'autre
    d'atteindre, cet avenir m'est toujours doux, et c'est vers lui
    que se reportent mes illusions quand je veux goûter une heure
    de tranquille bonheur. L'espérance berce le coeur comme une mère
    son enfant. Claudine, mon amie, la confidente de mes songes, les
    anime souvent de sa joyeuse parole, et leur donne alors toutes
    les trompeuses espérances de la réalité. L'aurore nous trouve
    bien des fois causant tout bas le long des haies où babillent
    les oiseaux; bien des fois le crépuscule nous surprend encore
    dans les prés, marchant les mains entrelacées, et toutes deux
    nous regardons les bandes d'or qui s'éteignent, et le dernier
    sourire du soleil qui luit au sommet des peupliers. Elle a votre
    nom sur les lèvres et m'embrasse; il est dans mon coeur, et je
    me tais. Quant à mon père, il passe son temps à s'informer du
    prix des denrées pour accroître sa fortune, que je trouve déjà
    trop considérable. Il m'assure que c'est pour mon bonheur, et
    je ne peux pas lui faire entendre raison là-dessus. Il achète
    un jour du foin, et le lendemain du blé, puis il revend le tout
    avec de gros bénéfices.--C'est pour ta dot, me dit-il.--Une dot
    qui est déjà trop grosse! C'est une chose étrange! les personnes
    qui nous sont le plus attachées agissent suivant leur fantaisie
    quand elles croient agir pour notre bien, et travaillent à
    satisfaire leur goût lorsqu'elles prétendent travailler à notre
    bonheur. Je voudrais allonger cette lettre pour retarder le
    moment où je dois vous entretenir de l'affaire qui nous touche
    le plus près, l'un et l'autre. Mais à quoi bon? Ne faudra-t-il
    pas toujours que je contraigne mon esprit à vous en instruire?
    l'honnêteté l'exige. Quand vous aurez lu cette lettre jusqu'au
    bout, vous pleurerez sur moi, sur vous, mais vous m'absoudrez.
    Ma volonté s'est soumise au mal, elle ne l'a pas fait. Vous
    savez quelle fut la réponse de mon père à votre proposition:
    depuis ce jour, il ne m'a jamais entretenue de votre amour et de
    vos espérances; seulement, quand on lui parlait des progrès que
    vous faisiez dans l'estime de vos chefs, il disait que cela ne
    l'étonnait point et que vous étiez un garçon à parvenir à tout.
    Dans ces moments-là, je me sentais des envies extraordinaires
    de l'embrasser. Il y a quelque temps, M. de Malzonvilliers, en
    revenant d'un voyage qu'il avait entrepris à Calais, me
    présenta un jeune gentilhomme de bonne mine. Un instinct secret,
    l'instinct du coeur sans doute, me dit que ce jeune seigneur ne
    venait point à Malzonvilliers pour affaires de commerce, et je
    sentis mon coeur se serrer. Ce jeune seigneur avait l'esprit
    très vif, tourné à la galanterie, railleur, plaisant dans ses
    propos et tout à fait l'air d'un homme de bon lieu; mais on
    voyait qu'il parlait avant de réfléchir, et qu'il était surtout
    occupé de plaisirs et de choses futiles. Il resta huit ou dix
    jours au château, pendant lesquels il ne me fut guère possible
    de me promener avec Claudine, si ce n'est parfois le matin,
    de très bonne heure, ou le soir, tandis que l'étranger rendait
    visite à la noblesse de Saint-Omer. Au bout de ce temps, le
    gentilhomme partit; je respirais à peine que déjà un grave
    seigneur le remplaçait au château. Celui-ci était pour le moins
    aussi sédentaire que l'autre était ingambe; il avait l'humeur
    douce, égale et bonne, l'air d'une bienveillance extrême, et,
    quoique souffrant d'anciennes blessures, le maintien noble et
    aisé. Ses discours étaient enjoués, mais toujours honnêtes, ses
    manières polies, et l'on se sentait attiré par l'expression de
    sa physionomie en même temps que saisi de respect à la vue de
    ses moustaches grises et des cicatrices qui sillonnaient son
    front chauve. Ce seigneur se nommait M. d'Albergotti. Il était
    marquis, appartenait à une famille d'origine italienne qui avait
    tenu un rang considérable dans le Milanais, et portait le
    cordon de Saint-Louis. M. d'Albergotti avait beaucoup voyagé;
    sa conversation était intéressante, sa bonté me touchait, et
    j'éprouvai quelque peine quand il quitta Malzonvilliers pour
    se rendre à Compiègne, où M. de Turenne le mandait. Il n'était
    parti que depuis la veille, lorsque mon père, me prenant sous
    le bras, me fit descendre au jardin. Vous savez que ce n'est
    pas son habitude; aussitôt qu'il a une heure sans emploi,
    il s'enferme dans son cabinet, et tout aussitôt une ou deux
    feuilles de papier sont couvertes de chiffres. Je le regardai
    étonnée: il se mit à rire.

    «--Oh! me dit-il, j'ai à te parler de choses très sérieuses.

    «Ce début augmenta ma surprise, et sans savoir pourquoi, j'eus
    peur.

    «--J'ai songé à te marier, reprit mon père; tu viens de voir tes
    deux prétendants.

    «--M. le comte de Pomereux et M. d'Albergotti! m'écriai-je plus
    morte que vive.

    «--Eux-mêmes, mon enfant.

    «Je crois que si mon père ne m'avait pas soutenue, je serais
    tombée.

    «--Vous êtes une petite folle, continua-t-il en me faisant
    asseoir sur un banc; le mariage a-t-il donc rien de si
    effrayant? Je ne prétends pas d'ailleurs contraindre votre goût.
    Vous choisirez entre le comte et le marquis.

    «J'étais atterrée et ne savais que répondre. Quelques larmes
    jaillirent de mes yeux, et je me cachai la tête entre les mains.
    Mon père se mit à battre la terre avec le bout de sa canne.

    «--Voyons, ma fille, sois raisonnable, reprit-il; j'aime
    beaucoup Jacques, et je suis tout prêt à le lui prouver; mais,
    en conscience, tu ne peux pas l'épouser. Voyez donc quel beau
    mariage ça ferait!

    «Je ne vous répéterai pas tout ce qu'il me dit pour m'amener à
    son opinion; je n'entendais rien, et ne voyais que vous qui me
    sembliez debout devant moi.

    «--Enfin, ajouta-t-il en terminant, tu seras marquise ou
    comtesse, c'est une consolation.

    «--J'ai promis de l'attendre! m'écriai-je, suffoquée par les
    larmes.

    «--Eh! voilà bien une autre folie! répliqua mon père; et
    là-dessus il me tint cent autres discours que dans ce moment-là
    je ne compris guère, mais qui depuis me sont revenus à la
    mémoire et que je ne vous rapporterai pas tout au long. On
    prétend que les pères n'en tiennent jamais d'autres à leurs
    enfants; les pères, je veux bien le croire, mais les mères,
    c'est impossible! C'étaient de grands discours sur notre fortune
    et sur le bonheur que je goûterais étant riche et titrée; tout
    cela était dit sans méchanceté aucune et de la meilleure foi
    du monde. Quand M. de Malzonvilliers me quitta, j'étais comme
    étourdie. Au bout d'une heure, le trouble de mes esprits
    se calma, et je me fis tout haut à moi-même la promesse de
    n'épouser jamais que vous. Vers le soir, très résolue à suivre
    mon projet, je me rendis chez vous pour raconter ce qui
    se passait à Claudine. Ce fut votre père qui me reçut. Que
    devins-je, mon ami, lorsque je l'entendis m'exhorter à vous
    oublier! Je résistai; alors, prenant mes mains dans les siennes,
    et courbant son front chargé de cheveux blancs devant le mien,
    il me supplia d'obéir à M. de Malzonvilliers, au nom de son
    propre honneur à lui, Guillaume Grinedal, au nom du vôtre,
    Jacques! Il ne voulait pas que l'on pût porter contre lui
    l'accusation d'avoir toléré notre mutuelle tendresse, ni que
    l'on vous supposât coupable d'avoir abusé de la confiance de mon
    père dans l'espoir de m'épouser pour augmenter votre fortune!
    Il m'assura que jamais il ne consentirait à l'union de son fils
    avec une personne qui le choisirait contre le gré de sa famille;
    j'ai vu pleurer ce vieillard, mon ami, et je me suis retirée
    toute bouleversée. Dans mon isolement, je me suis jetée aux
    pieds d'un vieux prêtre, mon confesseur. Il m'a écoutée avec
    une pieuse charité.--Élevez votre âme à Dieu, m'a-t-il dit, et
    faites-lui une offrande de vos douleurs; les enfants doivent
    obéissance à leurs parents.

    «Un instant, j'ai eu la pensée de prendre le voile; mais j'ai
    compris que si je me donnais à Dieu, j'étais perdue pour vous.
    Au moment où j'étais le plus tourmentée, votre soeur vint à moi.
    Ce n'était plus la jeune fille rieuse et folâtre que vous
    avez connue. Ses yeux étaient rouges à force d'avoir
    pleuré.--Suzanne, me dit-elle, c'est votre devoir d'obéir.
    _Il_ vous aime trop bien pour ne pas vous pardonner.--Mon père
    arriva. Je compris qu'il attendait ma réponse: je me jetai dans
    ses bras en pleurant. Il m'embrassa sur le front; sa joie fut ma
    seule consolation à cette heure suprême.--Lequel as-tu choisi?
    me dit-il.--Hélas! je n'y avais seulement pas songé! Les deux
    gentilshommes se représentèrent à ma pensée. M. de Pomereux
    était jeune et superbe, l'autre était vieux et souffrant. Je
    n'hésitai pas.--M. d'Albergotti, répondis-je.--Mon père parut
    étonné, mais il ne manifesta pas autrement sa surprise que
    par un mouvement des lèvres.--Soit, dit-il, je vais
    lui écrire.--Deux jours après, M. d'Albergotti revint à
    Malzonvilliers.--Je vous dois de la reconnaissance, me dit-il;
    mais soyez certaine que je m'efforcerai de vous donner autant
    de bonheur que vous en pouvez espérer d'un père.--Sa voix et le
    regard qui accompagna ces paroles me touchèrent profondément,
    et je mis ma main dans la sienne. Ayez du courage, mon ami;
    l'honneur et le devoir m'ordonnaient de faire ce que j'ai
    fait; vous souffrirez avec moi sans me condamner. Nous nous
    habituerons à ne penser l'un à l'autre que comme un frère pense
    à sa soeur. Vous serez le mien, et nul autre que vous et mon
    mari n'entrera dans un coeur qui se réfugie en Dieu. Adieu,
    Jacques, dans trois jours je serai la femme d'un autre; il ne me
    sera plus permis de vous écrire. Par pitié, ne vous laissez pas
    aller au désespoir; le vôtre me rendrait folle, et c'est à
    peine si déjà je conserve assez de raison pour vous exhorter
    au sacrifice. Ma part n'est-elle pas la plus amère? Vous restez
    libre, libre d'aimer, et je m'enchaîne!

    «SUZANNE.»

Lorsque Jacques eut terminé cette lecture, il se leva. Sa figure était
blanche comme un cierge; aucune larme n'éteignait l'éclat fiévreux
de ses regards; lui qui s'attendrissait aisément devant les émotions
faciles, demeura impassible en face de cette douleur profonde qui
déchirait tout son être. Il marcha d'un pas rapide, mais ferme, vers la
maison de M. de Nancrais et entra. Le capitaine travaillait. Au nom
que lui jeta le sapeur de planton, M. de Nancrais, sans se retourner,
demanda à Belle-Rose ce qu'il voulait.

--Un congé, répondit le sergent.

--Hein? fit le capitaine. Tu veux un congé?

--Oui, monsieur.

Le capitaine quitta son bureau. Si la voix de Belle-Rose lui avait paru
altérée, l'expression de son visage l'étonna.

--Qu'as-tu? lui dit-il.

--Il faut que je parte pour Saint-Omer.

--Aujourd'hui?

--A l'instant.

--Et si je ne voulais pas te donner ce congé?

--Je recommanderais mon âme à Dieu, mon corps à M. d'Assonville, et me
ferais sauter la cervelle après.

--Il n'y aurait peut-être pas grand mal à cela; ce serait autant de
besogne épargnée à mes sapeurs!

--J'attends, mon capitaine, reprit Belle-Rose.

M. de Nancrais le regarda une minute: c'était un homme qui se
connaissait en physionomies; l'expression de celle du sergent lui fit
comprendre que Belle-Rose avait pris une résolution irrévocable, et que
cette résolution partait d'une secousse violente. Il aimait le fils
du vieux fauconnier plus qu'il ne le laissait voir, il se décida donc
sur-le-champ.

--Mais que se passe-t-il à Saint-Omer? reprit-il.

--Mlle de Malzonvilliers se marie.

--Eh bien! qu'est-ce que ça te fait?

--Je l'aime.

--Ah! voilà une excellente raison! Sous toutes les folies que les
hommes entreprennent, cherchez, et vous trouverez une femme! Voyons,
Belle-Rose, que feras-tu à Saint-Omer?

--Je la verrai.

--Et si elle ne veut pas te recevoir?

--Il adviendra ce que Dieu voudra.

--C'est de la frénésie! Mon frère et toi vous m'aviez bien conté cette
histoire, mais je l'avais presque oubliée! Un amour de soldat, mais
c'est une fleur d'automne!

Belle-Rose regarda la pendule; ce mouvement n'échappa point à M. de
Nancrais.

--Eh! mon garçon, il n'y a qu'un quart d'heure! Qu'est-ce?

--C'est une lieue.

Le capitaine s'approcha de la table, écrivit quelques mots sur un bout
de papier et signa.

--Va-t'en au diable! dit-il à Belle-Rose en lui donnant le papier.

Mais au moment où Belle-Rose se retirait, il lui prit la main:

--Tu es le fils du vieux Guillaume, mon ami, ne fais pas de sottise; tu
nous affligerais, M. d'Assonville et moi; tu as l'âme honnête, aie le
coeur fort.

Belle-Rose serra la main de M. de Nancrais et s'élança hors de
l'appartement.



VII

LES GOUTTES DU CALICE


Un quart d'heure après avoir quitté M. de Nancrais, Belle-Rose, à
cheval sur un bidet de poste, courait ventre à terre sur la route de
Saint-Omer. A tous les relais il donnait de l'or aux postillons
et frappait ensuite sans relâche les flancs de sa monture à coups
d'éperons. Belle-Rose filait comme un boulet. Quand il aperçut le
clocher de Saint-Omer, il n'avait pas dit quatre paroles, mais il avait
crevé quatre chevaux. Au dernier relais, il sauta sur la route et prit
à travers champs dans la direction de Malzonvilliers. Les sons de la
cloche lui venaient par volées; bien que ce ne fût pas un jour de fête,
personne ne travaillait. Cette solitude et ces tintements confondus
serrèrent le coeur du sergent; il précipita sa marche et atteignit
haletant le château. Si tout était silence dans la campagne, tout était
tumulte et confusion à Malzonvilliers. Toutes sortes de laquais allaient
et venaient, et les paysans buvaient et chantaient. Belle-Rose se glissa
au milieu de cette foule qui ne prenait point garde à lui; mais, au
moment où il allait s'élancer sur la terrasse, les portes du château
s'ouvrirent à deux battants, et une procession de gens richement
costumés parut sur le seuil. La foule se découvrit, les cloches
rebondirent avec éclat, et Belle-Rose vit derrière le porche d'une
chapelle voisine resplendir dans l'enceinte du choeur mille cierges
allumés. Avant qu'il se fût remis de son trouble, la procession avait
passé sous le porche tout voilé des vapeurs flottantes de l'encens.
Belle-Rose la suivit et se perdit dans un coin de la chapelle. Quelque
temps il demeura courbé comme un jeune arbre fouetté par le vent; tout
ce qui lui restait de force, il l'employait à prier Dieu. Quand il
releva la tête, son premier regard tomba sur l'autel. Un homme à cheveux
argentés, une femme ceinte de voiles diaphanes, étaient agenouillés sur
des carreaux de velours. A peine eut-il vu cette femme, que les yeux de
Belle-Rose ne purent plus s'en détacher. Des gouttes de sueur perlaient
sur le front du soldat; ses tempes semblaient prises dans un étau de
fer, ses oreilles tintaient comme celles d'un homme qui se noie. Il
aurait voulu crier qu'il ne l'aurait pas pu; sa gorge était fermée. La
cérémonie du mariage s'accomplit sans qu'il eût fait un mouvement. Il
n'y avait de vie dans tout son corps que dans ses yeux, et ses yeux ne
quittaient pas l'autel. Quand ils eurent reçu la bénédiction nuptiale,
les deux époux se levèrent, et la jeune femme se retourna. C'était
bien elle, Suzanne de Malzonvilliers, maintenant marquise d'Albergotti!
Belle-Rose ne tressaillit même pas. Qu'avait-il besoin de la voir pour
la reconnaître? Le cortège se dirigea bientôt vers le porche; mais,
cette fois, les mariés marchaient en tête. La procession fit le tour de
la chapelle; devant elle s'ouvrait la foule; à l'écartement qui se
fit autour de lui, Belle-Rose comprit que Suzanne s'avançait. Il se
redressa. Un pilier, contre lequel il était adossé, l'empêchait de
reculer. Les mariés s'approchaient lentement; les longs voiles de
Suzanne traînaient jusqu'à terre, et sa virginale beauté éclatait sous
leur transparence. La nef était étroite: un pan de la robe de son amante
frôla Belle-Rose; un soupir entr'ouvrit ses lèvres et il s'appuya contre
le pilier. Suzanne releva son front incliné. Près d'elle, et dans la
pénombre de la chapelle, elle entrevit un pâle visage où flamboyaient
deux yeux remplis des flammes sinistres du désespoir. Suzanne chancela.
Mais avant que le cri sorti de son âme vînt expirer sur sa bouche, le
cortège l'avait poussée en avant, et, quand elle se retourna, Belle-Rose
s'était évanoui comme une apparition. Un rempart vivant les séparait.
Mais tandis que la foule pressait de ses mille pieds le sacré parvis,
Belle-Rose sentait son coeur et sa raison s'égarer. Il ne pensait pas,
il ne rêvait pas, il ne souffrait pas: il était anéanti. Il restait
immobile, le dos appuyé contre le pilier, les bras pendants le long du
corps, la tête inclinée sur la poitrine, et n'entendant plus rien que
les battements sourds de son coeur. La foule s'était depuis longtemps
répandue hors de la chapelle. La blanche image de Suzanne l'emplissait
seule pour lui.

En ce moment, le bedeau passa, faisant sa ronde. Voyant un homme seul,
debout contre un pilier, il vint à lui, et frappant sur son épaule:

--Eh! l'ami, dit-il, il y a déjà longtemps que les noces sont faites:
laissez-moi donc fermer les portes.

Belle-Rose leva la tête et regarda le bedeau. A cet aspect, le pauvre
homme fut tout troublé. De grosses larmes tombaient des yeux du soldat
et mouillaient ses joues décolorées.

--Diable! reprit l'autre, si vous êtes malade, il faut le dire.

Belle-Rose venait d'apercevoir la campagne par les portes de la
chapelle; il se souvint de tout à la fois, et, sans répondre au bedeau
tout interdit, il s'élança dehors.

Il franchit les terrasses toujours courant et bondissant au-dessus des
haies et des fossés, et s'avança, plus rapide qu'un cerf, vers la maison
de Guillaume Grinedal.

Le jardin était désert; il le traversa et poussa la porte de la maison.
Un homme se retourna, et Belle-Rose tomba à ses pieds.

--Mon père! s'écria-t-il; et il s'évanouit.

Le père s'agenouilla près de son fils. Il était seul, Claudine et Pierre
étant restés au château. Le soldat gisait immobile; la violence de ses
émotions et la fatigue avaient brisé ses forces. Guillaume le prit
dans ses bras et le coucha sur un banc fiché contre le mur. Le coeur
de Belle-Rose sautait dans sa poitrine, mais ses yeux à demi fermés
n'avaient plus de regard. Il y avait plus d'une heure qu'ils étaient
ensemble, le fils sans voix et glacé, le père priant Dieu dans son
âme, lorsque la porte, chassée violemment, livra passage à deux femmes
enveloppées de mantes. Quand les mantes tombèrent, Guillaume reconnut
Suzanne et Claudine. Suzanne arriva d'un bond contre le banc, elle se
pencha sur Belle-Rose, le regarda un instant, puis, se relevant, elle
tourna les yeux vers le fauconnier. Ses regards avaient une éloquence
terrible. Leur éclair était chargé de toutes les terreurs, de tous les
remords, de tous les reproches de l'amante. Guillaume comprit ce regard.

--Il vit, dit-il.

--Mais il va mourir, s'écria Suzanne.

--Dieu m'épargnera cette épreuve, dit le père.

--Oh! je ne m'étais pas trompée! reprit-elle, c'était bien lui! Quand je
l'ai vu si pâle qu'il avait bien plutôt l'apparence d'un mort que d'un
vivant, tout mon sang s'est glacé. O Guillaume! qu'avez-vous exigé?
Claudine, que m'as-tu fait faire?

Ce n'était plus la même femme. Toute la réserve, tout le calme, toute
la sérénité de Suzanne l'avaient abandonnée; sa chevelure en désordre
ruisselait sur la toilette de la mariée; elle était plus blanche que sa
robe; ses lèvres frémissaient; elle se tordait les mains.

--Mais vous voyez bien qu'il se meurt! cria-t-elle en tombant sur ses
genoux; il ne m'a seulement pas reconnue!

Guillaume eut pitié d'un si grand désespoir; il oublia sa propre peine
pour ne songer qu'à Suzanne.

--Relevez-vous, madame, lui dit-il. Rappelez-vous quel nom vous portez,
et ne restez pas plus longtemps ici, où ne pouvant plus rien pour son
bonheur, vous pouvez perdre le vôtre.

--Mon bonheur! Et que m'importe mon bonheur! reprit-elle avec une ardeur
passionnée. Il souffre. Il est malheureux, je resterai, dussé-je y
périr, jusqu'à ce qu'il m'ait entendue, qu'il m'ait pardonnée. Oh! par
pitié, mon père, laissez-moi près de lui!

Guillaume n'eut pas le courage de l'éloigner, et tous deux se
rapprochèrent de Belle-Rose, que Claudine appelait en vain.

--Jacques! dit à demi-voix Suzanne.

Jacques resta muet.

--Mon Dieu! serait-il donc mort, qu'il ne m'entend même plus?
reprit-elle.

Claudine se tourna vers la porte.

--La nuit approche, dit-elle, on vous cherche peut-être au château!

--Qu'ils viennent donc, M. de Malzonvilliers et M. d'Albergotti,
répondit-elle d'une voix sombre. Mon père l'a voulu.

--Vous vous perdrez et vous ne le sauverez pas! dit le père.

--Mais que voulez-vous donc que je fasse? s'écria Suzanne les mains
jointes et des pleurs dans les yeux.

--Il faut nous séparer, dit une voix entre eux deux.

Suzanne et Claudine tressaillirent: c'était la voix de Jacques, et
Jacques lui-même était assis sur le banc, trop faible encore pour se
relever, mais trop fort déjà pour rester couché.

--Jacques! s'écrièrent-elles ensemble.

--J'ai cru que j'allais mourir, reprit-il; je vous entendais et je ne
pouvais parler. Maintenant, écoutez-moi. Vous, Suzanne, ajouta-t-il,
vous que j'appelle ainsi pour la dernière fois, vous allez retourner au
château.

Suzanne secoua la tête.

--Il le faut, reprit Jacques, et je vous en prie... J'ai bien le droit,
dit-il avec un triste sourire, de vous demander une grâce.

Suzanne courba son front.

--Me pardonnez-vous, au moins, Jacques?

--Je n'ai rien à vous pardonner. Vous avez obéi à votre père et au mien.
Je vous ai entendue tout à l'heure, et j'ai compris que votre peine
égalait la mienne; si vous m'êtes ravie pour toujours, vous m'êtes
toujours chère et sacrée. Maintenant, adieu; vous êtes la marquise
d'Albergotti.

--Le nom ne change pas le coeur, dit Suzanne. Si vous étiez mort à cause
de moi, je me serais tuée.

Jacques saisit sa main; mais au moment où il la portait à ses lèvres
avec une ardeur convulsive, Guillaume Grinedal l'arrêta.

--Madame d'Albergotti, dit-il, votre mari vous attend.

Les deux amants tremblèrent de la tête aux pieds; leurs mains unies
se séparèrent. La voix de Guillaume avait réveillé Suzanne comme
d'un songe. Une heure, l'amante l'avait emporté sur l'épouse; c'était
maintenant au tour de l'épouse de l'emporter sur l'amante. Suzanne
releva son front, où passa une subite rougeur.

--Adieu, dit-elle à Jacques. Vous ne me perdez pas tout entière, l'amie
vous reste.

Jacques ne répondit pas, et Suzanne sortit au bras de Claudine. Quand
ils furent seuls, Jacques et Guillaume s'embrassèrent. Comme ils
tombaient dans les bras l'un de l'autre, ils entendirent comme le bruit
d'un soupir derrière la fenêtre. Au même instant, au milieu du silence
profond, le sable d'un sentier voisin cria sous des pas invisibles.
Guillaume et Jacques sortirent; le bruit du vent venait d'un côté;
de l'autre, le voile de Suzanne flottait comme l'aile d'un cygne
fugitif.--C'est un fermier qui regagne son village, dit Guillaume; et
tous deux rentrèrent.

Jacques passa la nuit sous le toit du fauconnier, mais au point du jour
il partit. Une fois encore il reçut la bénédiction paternelle sur le
seuil de cette porte où, trois ans plus tôt, il s'était agenouillé plein
de joie et d'espérance, et que maintenant il quittait plein d'amertume
et de découragement. Jacques ne prit pas la route de Laon; ainsi que
tous les coeurs blessés, il avait besoin d'affection; il pensa à M.
d'Assonville et se dirigea vers Arras, où le capitaine de chevau-légers
tenait alors garnison. Un secret instinct lui disait que M. d'Assonville
était comme lui, souffrant, et qu'ainsi que lui il aimait sans espoir.
Le sergent trouva le jeune officier dans un salon qu'éclairait mal un
mince rayon égaré entre d'épais rideaux. M. d'Assonville se promenait
dans cette large pièce, où le bruit de ses pas était étouffé par un
tapis. C'était bien toujours le même beau jeune homme, dont la tête
intelligente et fine avait un air de douceur et de fierté qui charmait.
Seulement, son regard semblait plus triste encore, et la pâleur
transparente de son visage se marbrait de teintes bleuâtres sous les
paupières. En voyant le soldat, M. d'Assonville sourit.

--Sois le bienvenu, lui dit-il. Nous amènes-tu cette fois des sapeurs ou
des canonniers?

--Non, capitaine, je viens seul.

--Seul! Et que viens-tu faire?

Jacques ne répondit pas. M. d'Assonville, étonné, s'approcha de lui; un
coup de vent qui écarta les rideaux lui permit de mieux voir le visage
de son protégé.

--Mon Dieu! qu'as-tu donc? s'écria-t-il.

--Suzanne s'est mariée! répondit Jacques.

M. d'Assonville lui prit la main et la serra.

--Pauvre Belle-Rose! tu l'aimais, toi! Ce devait être ainsi. Maintenant,
tu souffres et tu es seul! Moi, voilà six ans que je pleure.

Belle-Rose, à son tour, pressa la main de M. d'Assonville.

--Tu as le coeur noble et loyal, et tu vas t'aviser de mettre toute ta
vie sur la parole d'une femme! reprit le capitaine. Cela devait être,
vois-tu. Je le sais bien, moi. Quand on prend une maîtresse au hasard,
et qu'on la quitte comme on perd une pistole au lansquenet, ces
choses-là n'arrivent jamais. Il n'y a que les fous qui aiment, et nous
sommes de ces fous-là. Je ne te dirai pas de secouer ta souffrance comme
on secoue au vent la poussière du chemin, mais tu es homme et tu es
soldat. Roidis-toi contre le mal et attends; si tu en meurs, il faut
mourir debout.

--Oui, capitaine, répondit Belle-Rose d'une voix ferme; et passant ses
mains dans ses longs cheveux bouclés, il rejeta sa tête en arrière.

M. d'Assonville sourit.

--Tu es un brave et courageux garçon. Si tu en avais fantaisie, vingt
femmes te vengeraient de ton infidèle.

Belle-Rose secoua la tête.

--A ton aise. Cependant, prends-y garde; tu es trop triste pour qu'elles
ne tentent pas de te consoler; si tu les évites, elles te chercheront.

M. d'Assonville reprit sa promenade dans la chambre. Chaque fois qu'il
passait devant Belle-Rose, il le regardait, et à chaque tour il le
regardait plus longtemps. Enfin il s'arrêta devant lui.

--Veux-tu me rendre un service, Belle-Rose? lui dit-il.

--Je suis à vous corps et âme.

--Feras-tu ce que je te dirai, tout?

--Tout.

--Et tu me promets de garder le silence au prix de ta vie?

--Je le jure.

--C'est bien. Je vais préparer tes instructions; demain, tu partiras
pour Paris.



VIII

UNE MAISON DE LA RUE CASSETTE


Le lendemain, de bonne heure, M. d'Assonville fit entrer Belle-Rose dans
son appartement. Sur la table devant laquelle il était assis, on voyait
quelques lettres et divers papiers éparpillés. A la pâleur du capitaine,
à ses yeux fatigués, on comprenait qu'il avait passé la nuit tout
entière à écrire.

--J'ai fait prévenir M. de Nancrais que j'avais besoin de tes services,
dit-il à Belle-Rose; ta responsabilité de soldat est à couvert, et d'un
jour à l'autre la prolongation de ton congé arrivera. Es-tu toujours
prêt à partir?

--Toujours.

--Peut-être y aura-t-il quelque danger, et je dois t'en prévenir.

--Je regrette seulement que ces dangers ne soient pas certains.

M. d'Assonville leva ses beaux yeux sur Belle-Rose, et lui tendant la
main:--Laisse la tristesse à ceux qui n'espèrent plus. Tu as vingt ans,
Belle-Rose! vingt ans, l'âge du plaisir!

--Et vous trente, capitaine; trente ans, l'âge des passions!

--Tu crois? reprit le capitaine avec un sourire. Il me semble que j'ai
le coeur éteint.--Un instant il garda le silence, puis il reprit:--Dieu
est le maître! Laissons cela et revenons à ton voyage. Voici trois
lettres, mon ami. Elles contiennent chacune une part de ma vie. Retiens
donc bien ce que je vais te dire. A ton arrivée à Paris, tu te logeras
dans une rue voisine du Luxembourg. Vers le soir, tu te rendras dans la
rue Cassette, au coin de la rue de Vaugirard, en ayant soin d'emporter
avec toi la plus petite de ces trois lettres. Tu frapperas à une porte
basse donnant sur une cour plantée d'arbres. Une petite maison vieille
et de chétive apparence est sur le côté. Au troisième coup on t'ouvrira.
Tu tireras la lettre et prieras la personne qui viendra de la remettre à
Mlle Camille. Retiens bien ce nom, car il n'est pas sur la lettre. Si on
te répond qu'elle est partie, insiste alors pour qu'on la remette à son
frère Cyprien. L'individu, quel qu'il soit, qui t'aura parlé, prendra la
lettre et tu te retireras, après avoir eu soin d'écrire ton nom et ton
adresse sur l'enveloppe.

--Bien... Camille et Cyprien.

--Si, après trois jours, tu n'as pas reçu de réponse, tu retourneras
à la maison de la rue Cassette, et tu remettras à la même personne une
seconde lettre, celle-ci.

--Celle qui est plus grande que la première et moins que la troisième?

--Précisément. Tu attendras trois jours encore. Au bout de ces trois
jours, si tu n'as vu ni valet ni billet, tu prendras la dernière lettre
et la porteras comme les deux autres.

--Et je demanderai toujours Mlle Camille ou M. Cyprien, son frère?

--Toujours; seulement, cette fois, tu ajouteras sur l'enveloppe ces
mots: _Je pars dans vingt-quatre heures_.

--Et partirai-je vraiment?

--A moins que tu ne te plaises au séjour de Paris.

--Alors, je partirai.

--Je ne crois pas. Bien certainement, si l'on n'est pas venu, quelqu'un
viendra te chercher après la troisième épître.

--Mlle Camille ou M. Cyprien?

--L'une ou l'autre, ou peut-être l'une et l'autre, reprit M.
d'Assonville avec un singulier sourire. Tu les suivras et tu feras
exactement tout ce qu'ils te diront.

--Mais à quoi les reconnaîtrai-je?

--A ces mots que Mlle Camille prononcera en t'abordant: _La Castillane
attend_. Peut-être seras-tu prévenu par un billet où ces mots se
trouveront. Ce billet t'indiquera un rendez-vous et tu t'y rendras. Il
n'y a pas de danger, seulement, prends un poignard.

--Ah!

--Tu auras soin d'avoir toujours le bras droit libre et prêt à agir.

--Ah! ah!

--Oh! c'est une simple précaution. Lorsque tu seras arrivé où l'on
veut te conduire, et que tu auras parlé à la personne vers laquelle je
t'envoie, tu me rediras tout ce que tu auras vu et entendu, mais sur
l'heure et sans perdre une minute.

--Est-ce tout?

--C'est tout. Pars maintenant, et que Dieu te conduise et me vienne en
aide!

Au moment où Belle-Rose montait à cheval, M. d'Assonville l'embrassa.

--Que je vive ou que je meure, lui dit-il, j'ai ta parole; je compte sur
ton silence.

Belle-Rose serra les trois lettres dans son pourpoint, piqua des deux et
partit. L'agitation de son corps calmait l'agitation de son esprit;
il fit donc la route au galop pour se reposer. Son premier soin,
en arrivant à Paris, fut d'arrêter un petit logement garni au
rez-de-chaussée d'une maison de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice.
L'appartement, qui se composait d'une chambre et d'un grand cabinet,
était propre et avait vue sur des jardins. Belle-Rose paya une quinzaine
d'avance, M. d'Assonville l'ayant mis en état de faire figure à Paris;
puis, tirant à l'écart le maître du logis, qui était en même temps
le concierge, il lui donna un louis d'or en lui recommandant de bien
prendre garde à la mine des gens qui viendraient le demander. Ces
manières gagnèrent le coeur de l'hôtelier; il ôta son bonnet.

--Mon gentilhomme, dit-il, j'ai, quoique vieux, des yeux pour voir,
des oreilles pour entendre, une langue pour parler. Vous serez servi à
souhait.

--C'est bien. Apprenez seulement que je ne suis pas gentilhomme.

--Tant pis; des gens faits comme vous méritent d'être marquis de
naissance.

--Vous m'appellerez Belle-Rose.

--Je vous appellerai comme vous voudrez; mais vous ne m'empêcherez pas
de dire, si vous n'êtes vraiment pas ce que je supposais, que le sort
s'est conduit comme un malotru.

Belle-Rose roula un manteau autour de ses épaules, glissa la plus petite
des trois lettres dans sa poche et sortit.

--C'est égal, dit l'hôtelier en le suivant de l'oeil tandis qu'il
longeait les murailles de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, il a voulu
se déguiser, c'est son affaire; mais on ne m'ôtera pas de l'idée que
c'est un grand seigneur. Quelle tournure!

Cette exclamation répondait au cri de sa pensée. Celui-là disait: Quel
louis!

Les choses arrivèrent comme M. d'Assonville l'avait annoncé à
Belle-Rose. La porte basse ne s'ouvrit qu'au troisième coup; une femme,
embéguinée dans une coiffe qui lui descendait par devant jusqu'aux yeux,
et par derrière jusqu'à la nuque, parut sur le seuil. Elle lança sur
Belle-Rose un regard vif qui l'embrassa de la tête aux pieds, puis
baissa les yeux, croisa les bras sur un petit surtout de laine
carmélite, et attendit. La maison, qui s'adossait contre le mur mitoyen,
et dont le toit d'ardoises se voyait seul de la rue, était lézardée,
branlante et toute rongée de mousse. Cette maison devait être vieille
déjà du temps de la Ligue; elle avait l'apparence discrète, l'air dévot,
l'aspect morne. Aucun jet de fumée ne sortait par les cheminées; les
fenêtres étaient closes. Dans la cour croissaient des arbres énormes,
et sous leur ombre s'éparpillaient des vases de marbre d'un travail
précieux, mais souillés par le lichen et privés de fleurs.

--La maison n'est pas à louer, dit la femme, qui voyait par-dessous sa
coiffe.

--Aussi ne viens je pas pour cela, répondit Belle-Rose qui rougit
un peu; j'ai là une lettre que je suis chargé de faire tenir à Mlle
Camille.

La femme lança un nouveau regard à Belle-Rose.

--Elle est partie, reprit-elle ensuite les yeux baissés.

--Veuillez alors la remettre à son frère.

Un autre regard glissa entre les cils de la discrète personne, et
s'éteignit promptement sous les paupières ramenées.

--Quel frère? demanda-t-elle.

--M. Cyprien.

La femme tendit la main, prit la lettre, salua et repoussa la porte sur
Belle-Rose.

Le surlendemain, Belle-Rose fut arrêté par l'hôtelier au moment où il
passait la clef dans la serrure de sa chambre.

--Il y a, lui dit-il, une lettre pour vous.

--Ah! ah! fit le sergent en pensant que la réponse ne s'était pas fait
attendre aussi longtemps que le capitaine l'avait pensé. Où est cette
lettre?

--La voici.

--Eh! eh! fit Belle-Rose en lisant l'adresse, il paraît qu'on sait
mes noms, titres et qualités. C'est bien cela, _Belle-Rose, sergent de
sapeurs au régiment de La Ferté_.

L'hôte sourit finement.

--Mais oui: on s'en doute... comme moi, dit-il.

La lettre était sous enveloppe, cachetée de cire rouge. Belle-Rose
brisa le cachet et jeta vivement les yeux sur le papier. Voici ce qu'il
contenait:

    «Le sergent Belle-Rose a manqué à la discipline en quittant
    sa compagnie sans permission. Afin de le lui rappeler, ledit
    sergent sera mis huit jours aux arrêts à son retour au corps;
    mais afin de régulariser son absence, il trouvera sous ce pli
    la commission de sergent recruteur et les instructions qui
    se rattachent à ce nouveau grade. Le sergent Belle-Rose est
    autorisé à demeurer un mois à Paris ou ailleurs, si besoin est.

    «Le vicomte GEORGES DE NANCRAIS.»


--C'est encore de la bonté déguisée, murmura Belle-Rose; et dès le jour
suivant il entra en fonctions. C'était une occasion nouvelle d'agiter
son corps.

M. Mériset, l'honnête propriétaire, n'entendit rien de la lecture
du billet que son commensal mâchonna entre ses dents; mais le nom du
vicomte de Nancrais prononcé à demi-voix l'avait frappé.

--Un vicomte! répéta-t-il quand il fut seul; un vicomte! J'en étais bien
sûr, c'est un gentilhomme!

A partir de ce moment, ses respects redoublèrent pour un personnage qui
connaissait des vicomtes, recevait des lettres scellées d'un grand sceau
de cire rouge et payait en or. Chaque soir, Belle-Rose lui demandait si
personne n'était venu.

--Personne, répondait le bonhomme, et dans la crainte que quelqu'un ne
vînt en son absence, M. Mériset restait assis dans un petit salon, près
de la porte, du matin au soir.

Le troisième jour, M. Mériset, du plus loin qu'il aperçut Belle-Rose,
courut à lui. Depuis une heure ou deux les habitants de la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice avaient vu M. Mériset se promenant devant sa
porte et tirant sa montre à toute minute. L'honnête hôtelier aborda
Belle-Rose le bonnet à la main, avec un petit air à la fois mystérieux
et charmé.

--Eh bien! monsieur Belle-Rose? dit-il.

--Eh bien! monsieur Mériset?

--Quelqu'un est venu!

--Ah! ah! quelqu'un ou quelqu'une?

--Un jeune seigneur fort richement habillé, ma foi; la moustache
retroussée, le nez pointu, maigre mais leste, et d'une tournure
distinguée.

--Il a demandé après moi?

--Certes oui, sans saluer, comme un gentilhomme.--Bonhomme, m'a-t-il
dit, Belle-Rose est-il là?--Non, monseigneur, ai-je répondu, debout et
le chapeau à la main. A son air dégagé, j'ai compris tout de suite que
j'avais affaire à un seigneur de la cour.--Au diable! a-t-il repris. Tu
lui diras que j'ai à le voir. Je l'attendrai demain.

--Vous a-t-il dit son nom?

--Point.

--Son adresse?

--Non plus.

--Où diable, monsieur Mériset, voulez-vous que je le trouve?

--Oh! il ne m'a rien dit, il a tout écrit chez vous.

--A la bonne heure, monsieur Mériset, voilà par quoi il aurait fallu
commencer.

Belle-Rose trouva sur un meuble un bout de papier, et sur ce bout de
papier ces mots: «Gaspard de Villebrais.»

--Mon lieutenant! s'écria-t-il, que peut-il me vouloir?

Le plus simple, pour le savoir, était de se rendre au logis du
lieutenant; c'est ce que fit Belle-Rose le lendemain. M. de Villebrais
lui apprit qu'il était à Paris pour ses affaires, et en même temps pour
celles de la compagnie.

--Je ferai les miennes, et je compte sur vous pour les autres,
ajouta-t-il. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez tous les
jours, d'une heure à deux, au jeu de paume, près du Luxembourg, et de
trois à quatre à la place Royale. C'est là que vont les gens du bel air.
Adieu, on m'attend quelque part.

--D'une heure à deux au Luxembourg, et de trois à quatre à la place
Royale. C'est bien; je m'en souviendrai pour ne pas m'y rendre, se dit
Belle-Rose en s'en allant.

Ce lieutenant était un homme d'humeur hautaine et irascible que tous ses
inférieurs détestaient.

Le jour suivant, le sergent retourna dans la rue Cassette et frappa
contre la porte basse. La dame à la robe de laine carmélite prit cette
fois la lettre à la première parole.

--Bien, se dit Belle-Rose: à notre première entrevue, elle a dit cinq ou
six mots; aujourd'hui, elle n'en a pas dit plus de deux; à la prochaine
entrevue, elle ne dira rien du tout. Ceci abrège singulièrement les
négociations.

Belle-Rose tenait M. d'Assonville fort au courant de ses actions, et le
reste du temps il battait la ville, recrutant des héros à six sous par
jour pour l'artillerie de Sa Majesté Très-Chrétienne. Entre les lettres
et les promenades, Belle-Rose pensait toujours à Suzanne. Il ne pouvait
s'habituer à l'appeler madame d'Albergotti. Mais si son amour était
aussi profond, le souvenir en était moins amer. Le sentiment du devoir,
tout-puissant dans son âme, lui faisait excuser la conduite de Mlle de
Malzonvilliers, qui n'avait cédé qu'à l'autorité paternelle. Quand il
passait dans le quartier du Palais-Royal, par la rue Saint-Honoré, dans
les jardins publics, sa bonne mine et l'éclat de sa jeunesse attiraient
les regards de toutes les grisettes avenantes et de beaucoup de
grandes dames aussi. Mais regards et sourires glissaient sur ce coeur
qu'habitait un regret. Trois jours après l'envoi de la seconde
lettre, Belle-Rose aperçut, comme il entrait dans la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, le digne M. Mériset qui se promenait devant sa
porte d'un pas pressé. Il tirait son bonnet, le remettait, s'arrêtait,
regardait derrière et devant lui. Ses pieds touchaient à peine le sol,
et ses lèvres, étroitement pincées, semblaient avoir quelque peine à
contenir un jet de paroles prêt à s'échapper.

--Eh! eh! dit-il tout bas à Belle-Rose et de l'air le plus mystérieux du
monde, il y a du nouveau.

--Une lettre?

--Mieux que cela.

--Une visite?

--Justement. Une visite comme les plus huppés gentilshommes de notre
glorieux roi en voudraient bien recevoir.

--C'est donc une femme?

--Et des plus jolies! oeil brun, doux et brillant, cheveux dorés comme
des fils de soie, un petit nez fin, des lèvres à faire honte aux
plus fraîches roses, et quelles dents! Ah! mon gentilhomme, qu'on se
changerait volontiers en cerise pour être mordu par ces dents-là!

--Monsieur Mériset, la poésie vous a fait oublier ma qualité; point de
gentilhommerie, s'il vous plaît.

--Il y tient, pensa l'honnête propriétaire. Et il reprit tout
haut:--Voilà cinquante-deux ans que je loge dans la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, et il ne m'est point encore arrivé de voir
pareil visage.

--Qu'est-ce enfin? une soubrette?...

--Une soubrette! ah! fi! avec cette tournure de grande dame... C'est une
marquise...

--Vous l'a-t-elle dit?

--Je l'ai deviné.

Belle-Rose sourit, ayant une expérience personnelle de la perspicacité
de son hôte.

--Va pour une marquise, reprit-il. Au moins vous a-t-elle dit quelque
chose?

--Certainement. Elle m'a dit qu'elle reviendrait.

--Ah!

--Puis elle est repartie dans la chaise qui l'avait amenée.

--Sans rien ajouter?

--Ma foi, non; mais j'ai bien compris à son air qu'elle était contrariée
de ne vous avoir pas rencontré.

Belle-Rose ne douta pas un instant que la marquise de son hôte ne fût
une émissaire de la rue Cassette. En conséquence le lendemain il demeura
chez lui toute la journée et attendit. Personne ne parut. Ce fut ainsi
le jour suivant. Belle-Rose retourna à ses recrues.

--Parbleu! dit-il, si l'on veut me voir, qu'on m'écrive. Il y a des
plumes pour tout le monde.

Comme il revenait deux jours après, vers le soir, il vit au bout de la
rue un carrosse arrêté; une femme était debout devant la portière, et à
côté de la femme, un homme se tenait incliné, son bonnet à la main. Cet
homme était M. Mériset: l'intelligent propriétaire aperçut Belle-Rose
du coin de l'oeil et lui fit un signe imperceptible pour l'engager à
se hâter. Belle-Rose accourut, mais la femme sauta lestement dans le
carrosse, le cocher poussa les chevaux, et l'équipage disparut dans la
rue de Vaugirard. M. Mériset frappa du pied, ce qui, dans l'état de ses
habitudes paisibles, dénotait une violente contrariété.

--Cinq minutes plus tôt, et vous la teniez! s'écria-t-il.

--C'était donc elle?

--Non pas.

--Qui donc, alors?

--Une autre.

--Jeune, vieille, laide ou jolie?

--Peut-être l'un, peut-être l'autre. Je ne sais pas.

--Vous l'avez cependant bien vue?

--Du tout. Elle avait un grand voile noir sur la figure.

--Quoi! vous n'avez rien vu, rien?

--Rien, sauf le pied.

--Ah!

--Un pied de duchesse!

--Parbleu! Mais dites-moi, monsieur Mériset, cette duchesse avait-elle,
comme la marquise, l'air contrarié de ne m'avoir pas trouvé?

--Au contraire. C'est au moins ce que je me suis dit en la voyant sauter
en voiture.

--C'est juste. Elle ne venait donc pas pour me parler?

--Pas tout à fait. Elle venait pour savoir.

--Et qu'avez-vous répondu, monsieur Mériset?

--Ah! ah! on n'est point sot, quelque air qu'on ait. J'ai laissé causer
et n'ai rien dit.

--Bien sûr?

--Aussi vrai que ma maison est une honnête maison. Ce n'est pas qu'on
n'ait voulu me tenter, et cette bourse qu'on m'a donnée prouve assez
dans quelles intentions on était venu.

--Eh quoi! vous l'avez prise?

--Je l'ai prise et me suis tu. Une maison a toujours besoin de
réparations; mais les réparations n'obligent pas à parler. On a eu beau
me retourner de cent façons pour savoir qui vous étiez, ce que
vous faisiez, d'où vous veniez, j'ai été muet comme ce bonnet. Que
voulez-vous! c'est plus fort que moi. Vous m'avez charmé à la première
vue, et je ne sais pas vraiment tout ce que je ferais pour vous.
Cependant, il faut bien avouer que ma discrétion a peut-être moins de
mérite au fond qu'en apparence. Je n'ai rien dit, sans doute, mais aussi
je ne savais rien.

--Je ne chicanerai pas sur le fait, l'intention suffit.

--Oh! l'intention était excellente et le sera toujours.

Belle-Rose se crut obligé de récompenser cette bonne intention afin
de la maintenir dans le sentiment de l'honnêteté, et comme la personne
n'avait point dit qu'elle reviendrait, il ne se donna pas la peine de
l'attendre le lendemain. Pour le coup, Belle-Rose ne sut que penser de
ces deux visites; il n'était pas probable qu'elles vinssent toutes deux
de la rue Cassette, et comme, d'un autre côté, il ne connaissait aucune
femme à Paris, il ne pouvait faire que de vaines suppositions. Après
avoir torturé son esprit de mille manières, il prit le parti fort sage
de s'en remettre à l'avenir du soin d'expliquer cette aventure. Le jour
de sa troisième course à la maison de la rue Cassette était venu. Le
résultat fut tel qu'il l'avait prévu. La dame au surtout carmélite
prit cette fois la lettre sans observation. Le lendemain, Belle-Rose
s'installa chez lui et attendit. Les heures se passèrent; rien ne parut.
Le soir vint. A tout hasard, Belle-Rose serra ses hardes pour être prêt
à partir au point du jour et sortit pour dîner chez un traiteur de
la rue du Bac, où il avait coutume de prendre ses repas. Comme il en
sortait, un rassemblement d'artisans et de boutiquières l'arrêta au
coin de la rue de Sèvres; par désoeuvrement, il se mêla à la foule qui
faisait grand bruit à propos d'un porteur de chaise qui se querellait
avec un bourgeois. Tout à coup une main le saisit par le bras et une
voix de femme prononça distinctement ces paroles à son oreille: _La
Castillane attend_. Belle-Rose tressaillit, mais quand il se retourna,
il n'y avait auprès de lui que des ouvriers. Il sentit seulement un
papier que la main de l'inconnue avait glissé dans la sienne. Il se
hâta de sortir du groupe et se dirigea vers la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice pour lire le billet. Au moment où il poussait
la porte, une femme en sortit. Elle s'arrêta brusquement. Un jet de
lumière tomba sur le visage de Belle-Rose et l'éclaira.

--Mon frère! s'écria la femme.

--Claudine! répondit Belle-Rose, et il reçut sa soeur dans ses bras.



IX

UN AMI CONTRE UN ENNEMI


Belle-Rose entraîna Claudine dans son appartement et repoussa la porte
au nez de M. Mériset, qui se confondait en révérences, un flambeau à la
main.

--C'est la marquise, murmura l'honnête propriétaire en rentrant dans sa
loge, et il l'appelle sa soeur!

Cependant, après les premières caresses, Belle-Rose fit asseoir Claudine
sur un sofa. Il avait une furieuse envie de lui adresser une question,
la seule qui tînt à son coeur, une question qu'un nom résumait. Une
incroyable émotion l'en empêchait. Il fit un détour pour arriver à son
but.

--N'es-tu pas déjà venue? dit-il à Claudine.

--Si, vraiment, il y a quelques jours. Mais depuis lors il m'a été
impossible de retourner ici.

--Que ne laissais-tu ton adresse?

Claudine parut embarrassée un instant.

--Je ne le devais pas, reprit-elle après.

--Et pourquoi?

--Parce que tu serais venu me voir.

Belle-Rose comprit. Il baissa les yeux, Claudine lui prit la main.

--Tu n'es donc pas arrivée seule à Paris? reprit-il.

Claudine secoua la tête.

--Suzanne est à Paris! dit Belle-Rose. J'y suis, et sans toi j'aurais
ignoré sa présence!

--Oh! ne la blâme pas! Quand elle a quitté Malzonvilliers pour suivre
son mari, qu'une affaire importante appelait à Paris, elle m'a suppliée
de l'accompagner. Je n'ai pas pu refuser. Elle est si malheureuse!

--Malheureuse! s'écria Belle-Rose.

--Il n'y a que moi et Dieu qui savons ce qu'elle souffre. M.
d'Albergotti l'ignore. Quand il est là, elle sourit; quand il s'éloigne,
elle pleure.

Belle-Rose cacha sa tête dans ses mains.

--En arrivant à Paris, il y a quelques jours, elle est tombée malade...
Oh! elle est sauvée, reprit Claudine en voyant le trouble de son frère;
c'est elle qui m'a renvoyée vers toi...

--Oh! j'irai, j'irai la voir, la remercier...

--Non, ne viens pas, ta présence la tuerait.

--Elle ne m'a donc pas oublié? s'écria Belle-Rose avec cet accent
profond que donne l'égoïsme de l'amour.

--Oublié? Si tu l'étais, Jacques, serait-elle toujours si triste et si
désolée? Ton nom n'est pas sur ses lèvres, mais il est dans son coeur,
et il la ronge.

Tous deux se turent. Une joie amère emplissait l'âme de Belle-Rose;
Claudine se repentait presque d'avoir parlé. Quel bonheur cet amour
ravivé pouvait-il entraîner après lui? Tirant son mouchoir de sa poche,
elle essuya ses yeux un peu mouillés, écarta les cheveux qui voilaient
son front d'enfant et se prit à sourire.

--Frère, dit-elle, je suis venue pour t'embrasser et non point pour
pleurer. C'est une vilaine coutume que de courir au-devant du chagrin,
qui se donne de son côté assez de peine pour venir jusqu'à nous.
Laissons là cette conversation qui me rougirait les yeux, ce que je
ne suis pas en humeur de souffrir; prends mon bras pour me ramener au
logis, et causons de tes affaires en chemin.

Il y a loin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice à la rue de l'Oseille,
où était situé l'hôtel d'Albergotti; tout en marchant le long de la
rue du Bac et des quais, nous ne répondrions pas que Belle-Rose n'eût
prononcé deux ou trois fois le nom de Suzanne; mais Claudine détournait
la conversation de ce terrain dangereux et la ramenait à des choses plus
conformes à son humeur.

--Quand te reverrai-je? demanda Belle-Rose à sa soeur en la quittant
devant l'hôtel.

--Après-demain, si tu veux. Je disposerai de ma journée tout entière. A
onze heures, je serai à la porte Saint-Honoré.

--Bien, j'y serai à dix.

Belle-Rose avait, grâce à sa soeur, oublié le billet glissé
mystérieusement dans sa main. Son premier soin, aussitôt après être
rentré chez le digne M. Mériset, fut d'en prendre connaissance. Il n'y
trouva que ces quelques mots:

    «Samedi prochain, Belle-Rose rencontrera, une heure après le
    coucher du soleil, à la porte Gaillon, une personne qui lui
    dira les paroles convenues; qu'il suive cette personne, et il
    arrivera où M. d'Assonville l'envoie.»

Il se souvint alors que ce jour-là même il devait attendre sa soeur à
la porte Saint-Honoré. Il eut un instant la pensée de lui écrire pour
se dégager de sa promesse; mais, en homme bien avisé, il comprit que
les choses pouvaient s'arranger. A sa soeur, il donnerait le jour;
aux affaires de M. d'Assonville, le soir. Belle-Rose fut exact au
rendez-vous; sa soeur et lui montèrent en fiacre et prirent le chemin
de Neuilly. Après avoir vainement cherché un gîte aux Porcherons, qu'une
compagnie de mousquetaires avait envahis, Belle-Rose, au moment où le
fiacre passait sur la chaussée, entendit une voix qui l'appelait par son
nom. Il se pencha vers la portière, et vit, à la fenêtre d'un cabaret,
un gentilhomme qui le saluait un verre de vin de Champagne à la main.

--Bien du plaisir, Belle-Rose! disait-il.

--Quel est ce gentilhomme? demanda Claudine à son frère qui inclinait sa
tête.

--M. de Villebrais, mon lieutenant.

Après s'être promenés quelque temps dans les environs, Belle-Rose et sa
soeur firent entrer le fiacre dans un chemin de traverse. Il y avait au
bout d'une prairie une maison devant laquelle de beaux arbres étendaient
leur ombre; cette maison avait l'apparence d'une ferme. Espérant que
dans ce lieu écarté on pourrait leur servir à dîner, Belle-Rose y
courut, laissant sa soeur sur le bord du chemin.

Comme il revenait, battant les buissons avec un roseau qu'il tenait à
la main, il entendit des cris d'effroi auxquels son nom était mêlé; il
pressa le pas, et vit Claudine qui se débattait aux mains d'un cavalier.
En un bond, Belle-Rose fut sur la route.

--Eh! parbleu! arrive donc, s'écria le cavalier, tu m'aideras à faire
comprendre à cette belle enfant que je ne suis pas un croquant!

Le cavalier n'avait pas terminé sa phrase, que déjà Belle-Rose,
arrachant Claudine de ses bras, s'était placé entre eux.

--Monsieur de Villebrais, dit-il, cette belle enfant est ma soeur.

--Ta soeur? Parole d'honneur, c'est charmant! Tu es fort spirituel,
Belle-Rose.

--Mon lieutenant!

--Ta soeur? Est-ce qu'on se promène avec sa soeur! J'ai une soeur aussi,
elle est au couvent, mon cher.

--Monsieur de Villebrais, je vous ai dit la vérité; Claudine...

--Ah! elle s'appelle Claudine, ta cousine ou ta maîtresse; l'une
et l'autre peut-être... C'est un joli nom, tout à fait dans le goût
pastoral. Dites donc, ma charmante, si vous voulez de mon coeur, je vous
l'offre, il est vacant pour vingt-quatre heures.

Belle-Rose barra le passage au chevalier de Villebrais; mais il n'y
avait pas de raison à faire entendre à un homme qui avait trop déjeuné,
et qui, tout débraillé, laissait voir une chemise tachée de vin. Se
tournant donc vers le cocher, qui regardait philosophiquement le débat,
il lui cria vivement de tourner bride vers Paris. Le chevalier jeta tout
de suite une bourse aux pieds du cocher.

--Compte cet argent, maraud, lui dit-il, et quand tu auras fini, siffle
tes plus beaux airs.

Le cocher ramassa la bourse, s'assit sur une borne et se mit en devoir
de compter. Il n'était pas au troisième écu qu'il sifflait de toutes ses
forces. Claudine, égarée, regardait tour à tour le cocher, son frère et
le chevalier.

--Ce cocher est plein d'intelligence, reprit M. de Villebrais en se
rajustant. Ne sois pas moins aimable que lui, mon ami; ta maîtresse est
jolie, elle me plaît; voilà trois ou quatre heures que tu la promènes.
Chacun son tour; ôte-toi de là.

Belle-Rose regarda M. de Villebrais. Le chevalier était fort animé, mais
ferme encore sur ses jambes, la voix était nette et claire, le geste
aisé; le sergent n'avait donc pas affaire à un homme gris, mais à un
officier entêté. Le débat devenait donc plus grave.

--Voyons, mon cher, as-tu compris? reprit le chevalier; tourne les
talons, cours aux Porcherons, demande le cabaret de la _Pomme de pin_ et
dîne copieusement, je t'invite, va!

--Mon lieutenant, je n'irai pas.

--Tu veux rester?

--Oui.

--Ah çà, drôle, oublies-tu qui je suis?

--Au contraire, je voudrais vous le rappeler.

--Ah! tu fais le plaisant. Je te couperai les oreilles...

--Je n'en crois rien.

M. de Villebrais leva le bras, Belle-Rose le saisit à la volée.

--Quoi! tu oses me toucher, coquin? Je vais te donner de mon épée dans
le ventre! s'écria M. de Villebrais, qui, perdant toute retenue, fit
un effort pour dégager sa main et prendre l'épée; mais Belle-Rose le
repoussa si vivement qu'il trébucha. Avant qu'il se fût relevé, le
sergent avait déjà tiré la sienne.

Le cocher ne comptait plus, mais il sifflait toujours.

--Monsieur de Villebrais, je vous jure que vous n'arriverez à ma soeur
qu'après m'avoir passé sur le corps! s'écria Belle-Rose.

--Je ne me battrai pas avec toi et je te ferai pendre, répondit le
lieutenant. Eh! cocher, ajouta-t-il, il y a dix louis pour toi si tu
aides cette adorable personne à monter en fiacre, et dix autres encore
si tu la conduis au cabaret de la _Pomme de pin_, où j'irai bientôt la
rejoindre.

Claudine voulut fuir, mais elle chancela et tomba sur ses genoux.

--C'est fait, dit le cocher en serrant la bourse que sa main caressait.

--Pas encore! s'écria-t-on près de là; et au même instant un inconnu
parut sur le chemin.

C'était un beau jeune homme d'une figure franche et décidée, et bien
pris dans sa taille. Son costume, sans broderie et sans ruban, lui
donnait l'apparence d'un étudiant; mais il avait la mine et l'épée d'un
gentilhomme.

--Qu'est-ce à dire? reprit M. de Villebrais, et de quoi vous mêlez-vous?

--J'ai dit ce que j'ai voulu, et je me mêle des affaires des autres
quand il me plaît, répondit gravement l'inconnu.

Sur un geste du lieutenant, le cocher, qui hésitait depuis
l'intervention inattendue du cavalier, s'avança vers Claudine. Il
n'avait pas fait deux pas, que la main de l'inconnu s'appuyait sur son
épaule.

--Écoute, lui dit-il: Monsieur que voilà t'a promis dix louis pour
conduire mademoiselle aux Porcherons; moi, je te promets cent coups de
bâton si tu ne la conduis pas à la métairie que voilà; mais je joindrai
mon invitation à celle de monsieur pour te prier de l'aider à monter en
fiacre. Comprends-tu?

--Très bien, dit le cocher, qui sentait, à la manière dont la main du
cavalier s'était appuyée sur son épaule, qu'il n'y avait pas d'objection
à faire à un homme si plein d'éloquence et de vigueur. Une nouvelle
conviction venait de pénétrer dans son esprit, et en néophyte zélé il
courut ouvrir la portière, voulant, par son empressement, témoigner de
la chaleur de sa conversion.

--Entrez, mademoiselle, reprit l'inconnu en présentant la main à
Claudine, entrez; je vous réponds des bons sentiments de cet honnête
cocher. N'est-ce pas, l'ami?

--C'est trop d'honneur, monsieur, répondit l'autre, qui se frottait
l'épaule tout en fermant la portière.

L'intervention de l'étranger avait été si rapide, l'action avait si
promptement suivi ses paroles, que M. de Villebrais et Belle-Rose
étaient demeurés spectateurs muets de cette scène. Mais au moment où
Claudine s'assit dans le fiacre, M. de Villebrais sentit se rallumer
toute sa colère. Il fondit sur Belle-Rose l'épée à la main, et lui
porta un coup si furieux, qu'il l'aurait transpercé d'outre en outre, si
Belle-Rose, au bruit de ses pas, ne se fût jeté de côté. Le fer déchira
les habits du sergent et glissa sur l'épaule; mais grâce à la vivacité
du mouvement et de la parade, la chair seule fut entamée.

--Vous pratiquez donc aussi l'assassinat, monsieur? dit l'étranger,
tandis que le cocher poussait les chevaux dans la direction de la
métairie avec une ardeur sans pareille.

M. de Villebrais pâlit à cet outrage.

--En garde! monsieur, s'écria-t-il d'une voix étranglée par la fureur;
et il s'élança vers l'inconnu.

--Vous m'oubliez, je crois! dit Belle-Rose; et d'un bond il tomba entre
le lieutenant et l'étranger.

--Si votre adversaire voulait me céder son tour, reprit celui-ci sans
même toucher à la garde de son épée, je consentirais bien à vous faire
l'honneur de me mesurer avec vous, monsieur; mais je vous ferai observer
que vous lui devez la préférence.

--Me battre avec un manant, jamais!

--Il le faudra cependant bien.

--Et qui m'y forcera? dit M. de Villebrais dédaigneusement.

--Moi! qui suis tout prêt à vous frapper sur la joue du plat de mon
épée, si vous hésitez.

M. de Villebrais se mordit les lèvres jusqu'au sang.

--Écoutez donc, monsieur, continua l'étranger du même ton et sans
paraître plus ému que s'il se fût agi d'un souper, quand on passe
du rapt au meurtre avec une si surprenante facilité, il faut bien
s'attendre à quelque désagrément. Tout n'est pas bénéfice dans le
métier.

La honte de l'action qu'il avait commise, et la rage qu'inspiraient à M.
de Villebrais les paroles dont son oreille était fouettée, l'emportèrent
sur l'orgueil du rang.

--Soit, répondit-il. Je me battrai avec ce manant, et ce sera votre tour
après.

--Volontiers, s'il est nécessaire.

M. de Villebrais tâtait déjà le terrain du pied, lorsque l'étranger
reprit:

--Puisque vous vous rendez à mes observations avec une si louable
complaisance, permettez-moi, monsieur, de vous en adresser une nouvelle.
Ce n'est point ici un lieu commode pour se battre. On court le risque
d'être dérangé, ce qui est toujours fâcheux. J'avise là-bas un petit
bouquet d'arbres où l'on serait merveilleusement. Vous plairait-il d'y
aller? L'endroit est frais.

--Allons! répliqua M. de Villebrais.

Les trois jeunes gens passèrent sous le bosquet, et les deux adversaires
croisèrent le fer sur-le-champ. M. de Villebrais se battait en homme qui
veut tuer et ne négligeait aucune des ressources de l'escrime. Mais il
avait affaire à un homme aussi déterminé que lui et plus habile. A
la troisième passe, l'épée de M. de Villebrais sauta sur l'herbe.
Belle-Rose rompit.

--Dites-moi, monsieur, que vous regrettez tout ceci, et je n'y penserai
plus, s'écria-t-il.

M. de Villebrais avait déjà ramassé son épée; sans répondre, il retomba
en garde. Belle-Rose avait recouvré assez de sang-froid pour se souvenir
que l'homme qu'il avait en face était son officier. Il aurait donc bien
voulu se borner à parer, mais M. de Villebrais le poussait si rudement
qu'il dut se résoudre à rendre coup pour coup. Le froissement du fer
l'anima, et une botte qui vint l'égratigner acheva de lui faire perdre
tout ménagement. Deux minutes après, son épée s'enfonçait dans la
poitrine de M. de Villebrais; M. de Villebrais voulut riposter, mais le
fer s'échappa de ses mains, un flot de sang monta à ses lèvres, et il
tomba sur les genoux. L'étranger le souleva et l'appuya contre un arbre.

--Il se peut qu'il n'en revienne pas, monsieur, dit-il à Belle-Rose;
commencez par déguerpir, on arrangera l'affaire après.

--Cet homme est mon lieutenant! répondit Belle-Rose, son épée rouge à la
main.

--Ah diable! fit l'inconnu; il y va pour vous de la fusillade. Partez
donc plus vite!

--Et ma soeur?

--J'en réponds.

--Vous me le jurez?

--Voilà ma main.

Les mains des deux jeunes gens se rencontrèrent dans une étreinte
fraternelle.

--Partez, reprit l'étranger, et comptez sur moi.

--Vous avez secouru ma soeur, monsieur; votre nom, je vous prie, afin
que je sache à qui toute ma reconnaissance est due?

--Je m'appelle Cornélius Hoghart, et suis du comté d'Armagh, en Irlande.

--Je suis de Saint-Omer, en Artois, et mon nom est Jacques Grinedal,
autrement dit Belle-Rose, sergent de sapeurs au régiment de La Ferté.

--Eh bien, Belle-Rose, vous avez un ami. Les honnêtes gens se devinent
au regard.

Belle-Rose pressa une fois encore la main de l'Irlandais et partit. Les
ombres du soir commençaient à s'étendre sur la campagne quand il sortit
du bosquet. Le souvenir du rendez-vous qui l'attendait à la porte
Gaillon lui revint tout à coup à l'esprit. Sa sûreté personnelle
exigeait qu'il s'éloignât en toute hâte avant que le bruit de son duel
se fût répandu. Mais M. d'Assonville avait sa parole. Belle-Rose se
rendit tout droit à la porte Gaillon. Il s'y promenait à peine depuis
cinq minutes, qu'il vit arriver un petit jeune homme enveloppé d'un
manteau à l'espagnole qui lui cachait la taille. Un feutre gris, où
s'effilait une plume de héron, voilait son front; le bas du visage
était caché par un pli du manteau. A la vue de Belle-Rose, le jeune page
marcha rapidement vers lui, et dit tout bas: _La Castillane attend_.

--Je vous suis, répondit Belle-Rose.

Le page enfila une ruelle sombre, marcha quelques minutes, et siffla à
l'aide d'un petit sifflet attaché à son cou par une chaîne d'argent. A
ce signal, un carrosse arriva au carrefour où le page s'était arrêté;
il s'elança dedans, et fit signe à Belle-Rose d'y monter après lui. La
portière se referma sur eux, et la voiture partit.



X

UNE FILLE D'ÈVE


A peine Belle-Rose se fut-il assis dans la voiture, que son guide
abaissa les rideaux de soie et se jeta dans un coin. La voiture roula
durant une heure ou deux. Il parut à Belle-Rose qu'elle s'éloignait de
Paris et s'enfonçait dans la campagne, mais il lui fut impossible de
reconnaître par quels chemins elle passait, ni quelle direction elle
suivait. Son compagnon restait immobile et silencieux dans son coin.
Tout à coup la voiture s'arrêta, un laquais ouvrit la portière, et le
page, sautant à terre, invita Belle-Rose à descendre. Ils se trouvaient
dans un endroit solitaire tout entouré de grands arbres. La nuit était
profonde, mais on voyait au loin briller, entre le feuillage, une
lumière immobile comme une étoile. Ce page ramena les plis de son
manteau autour de sa taille et s'enfonça dans un sentier. Belle-Rose le
suivit. La lumière disparaissait et reparaissait tour à tour; le vent
soufflait et remplissait de bruits mélancoliques la masse sombre
du bois. A mesure que les deux voyageurs avançaient, le sentier se
rétrécissait et s'embarrassait de branchages rampant sur le sol.
Cependant l'éclat de la lumière augmentait; chaque pas les en
rapprochait. Bientôt, entre les troncs des ormes et des bouleaux,
Belle-Rose distingua les contours indécis d'une maison, mais au même
instant il vit, comme dans un rêve, passer et s'effacer, derrière des
buissons de houx, deux ombres noires dont deux toises de gazon et de
ronces le séparaient. Un peu plus loin, les deux ombres se rapprochèrent
du sentier. Un craquement de branches sèches cria sous la pression de
pieds invisibles. Belle-Rose regarda son guide. Il semblait n'avoir rien
vu et rien entendu. La présence de cette escorte mystérieuse rappela
soudain à Belle-Rose les dernières paroles de M. d'Assonville; il passa
la main sous son habit; quand il se fut assuré que le poignard, pris le
matin même à tout hasard, était toujours à sa place, il saisit le bras
du guide.

--Que me voulez-vous? demanda celui-ci.

--Rien.

--Pourquoi donc me prendre le bras?

--C'est mon idée.

--Et s'il ne me plaisait pas de le souffrir?

--J'en serais désolé, mais il faudrait cependant bien que vous vous y
soumissiez.

--Savez-vous bien, monsieur Belle-Rose, que si j'appelais, nous ne
sommes pas si loin encore du carrosse qu'on ne pût m'entendre.

--Je crois même que vous n'auriez pas besoin d'appeler bien haut pour
être entendu.

La main du guide trembla dans celle du sergent.

--- Mais je vous préviens qu'au moindre cri et au moindre effort
pour vous dégager, je vous plante ce poignard dans la gorge, continua
Belle-Rose.

Le guide vit briller le pâle éclair de l'acier à deux pouces de son
visage. Il frissonna.

--Et si je ne voulais pas avancer, reprit-il.

--Alors, nous reculerions; mais comme cette nouvelle résolution me
prouverait que j'ai quelque besoin de rester en votre compagnie, je vous
prierais de vouloir bien reculer avec moi, et n'aurais garde de vous
lâcher.

--Vous êtes fou! Avez-vous donc peur d'être assassiné?

--Moi, point. Mais j'ai toujours eu pour maxime de faire les choses
à deux. A deux on vit plus gaiement; on doit mourir moins tristement
aussi.

Le guide attacha son regard brillant sur la figure de Belle-Rose, où se
peignait cette résolution ferme et calme qui lui était particulière.

--Marchons! reprit le guide; et ils continuèrent à s'avancer vers la
lumière.

Cette lumière brillait à une fenêtre, la seule qui fût ouverte; d'une
espèce de chaumière assez vaste, perdue dans l'épaisseur du bois. Le
guide frappa à une porte qui s'ouvrit tout de suite. Belle-Rose et lui
pénétrèrent dans un corridor au bout duquel leurs pieds rencontrèrent un
escalier. La porte se referma, la lumière disparut, et ils montèrent
les degrés. Au sommet de cet escalier, le guide souleva une portière, et
tous deux se trouvèrent à l'entrée d'une chambre merveilleusement
ornée. Les plis soyeux de riches tentures couvraient les murs; un tapis
étouffait le bruit des pas; les meubles étaient incrustés de cuivre et
de nacre; sur un sofa de brocatelle, couronné d'un dais, une femme vêtue
d'une robe de velours cramoisi était à demi couchée; ses bras nus se
noyaient dans des flots de dentelle, et sa main, plus blanche que la
fleur du jasmin, agitait mollement un éventail de plumes vertes. Un
masque cachait son visage. Nul regard n'en pouvait saisir la forme et
le contour, et cependant quiconque eût vu cette femme ainsi couchée eût
deviné qu'elle était d'une rayonnante beauté. A quelques pas du sofa, on
distinguait deux fauteuils; Belle-Rose et son guide s'y placèrent sur un
signe de la dame au masque noir. Une lampe voilée d'un globe d'albâtre
jetait ses clartés blanches sur les tentures de soie pourpre; ses rayons
pâles se brisaient aux angles des meubles polis, sur les ciselures des
candélabres, aux mille facettes des cristaux prodigués sur les étagères,
et les accidents de la lumière augmentaient encore la magie de ce lieu
qu'embaumaient les aromes répandus par d'invisibles cassolettes.

--Vous vous appelez Belle-Rose? demanda la dame au fils du fauconnier,
d'une voix vibrante dont elle cherchait à dissimuler le doux éclat.

--Oui, madame.

--Et vous venez de la part de M. d'Assonville?

--Il a dû vous en instruire.

--Le connaissez-vous depuis longtemps?

--Mon père était le serviteur du sien.

--Son serviteur! Vous êtes donc de ses gens?

--Je suis soldat, et M. d'Assonville m'a parfois fait l'honneur de
m'appeler son ami.

--Ah! fit la dame avec un accent où la surprise se mêlait au dédain.

Puis elle reprit:

--Ne savez-vous rien des causes qui ont engagé M. d'Assonville à vous
envoyer vers moi?

--Rien.

--Qui peut m'en assurer?

--Ma parole.

--Votre parole!... dit-elle en secouant son éventail.

Elle n'ajouta pas un mot, mais il n'y avait pas à se méprendre sur
l'expression de sa voix.

--Ceux qui croient au mensonge pratiquent le mensonge, dit Belle-Rose
hardiment.

L'inconnue tressaillit, mais ne répondit pas, et s'adressa au guide de
Belle-Rose, en s'exprimant dans une langue étrangère.

--Eh! madame, je ne le puis! répliqua le guide en français.

--Qui t'en empêche?

--Le soldat, qui m'a retenu tout le long du sentier et qui me retient
encore.

--C'est une fantaisie que je veux bien lui pardonner, mais qui va finir
à l'instant.

Belle-Rose ne répondit rien, mais ses doigts ne cessèrent pas un instant
de se nouer autour du poignet du guide.

--Eh bien! m'avez-vous entendue? reprit la dame impatientée.

--Parfaitement; mais pourquoi ferais-je ce que vous désirez?

--Mais parce que je le veux!

--C'est tout au plus un prétexte, et je demande une raison.

--Insolent! s'écria l'inconnue debout cette fois, sais-tu bien que
si j'appelais, il y a près d'ici des bras disposés à te forcer à
l'obéissance et à te punir après?

--Je le crois sans peine, madame; mais au premier cri, au premier geste,
j'étends ce guide roide mort à vos pieds.

L'inconnue se rejeta en arrière à la vue du poignard suspendu sur la
poitrine du page.

--Et quand celui-ci sera mort, les autres verront qu'ils ont affaire
à un homme résolu qu'il n'est point trop aisé d'abattre. Appelez donc,
maintenant! répéta le sergent.

--N'en faites rien, madame, s'écria le guide; il me tuerait comme il le
dit!

--Ah! tu as du coeur, à ce qu'il paraît! reprit la femme masquée. Au
moins remercierai-je M. d'Assonville de m'avoir envoyé un si vaillant
ambassadeur.

--Et moi je le remercierai de m'avoir choisi pour une mission où les
armes devaient intervenir au milieu des discours. M. d'Assonville ne
m'avait pas trompé.

--Quoi! est-ce bien lui qui t'a fait prendre ce poignard? s'écria-t-elle
d'une voix indignée.

--Avait-il tort, madame?

L'inconnue tressaillit à cette question froidement faite, et Belle-Rose
vit son cou s'empourprer d'une rougeur subite. Elle se rassit sur le
sofa et parut le regarder avec attention.

--Brisons là, reprit-elle doucement. Si je vous donnais ma parole qu'il
ne vous sera rien fait, laisseriez-vous aller ce page?

--Il est libre, madame. Vous avez douté de ma parole; je ne vous ferai
pas l'outrage de douter de la vôtre.

La main de Belle-Rose s'ouvrit, et le page courut vers sa maîtresse.

--C'est un hardi et beau jeune homme, vraiment! s'écria la dame. Sur
mon âme, voilà un jeune soldat à qui l'épaulette de capitaine siérait à
merveille! Franc et ferme comme l'acier.

L'inconnue ne prit pas cette fois le soin de déguiser le son de sa
voix, son éclat et sa douceur infinie charmèrent Belle-Rose, comme les
vibrations sonores de la harpe. Il l'écoutait encore qu'elle ne parlait
plus, et son coeur eut la révélation mystérieuse de l'amour sans bornes
que cette femme devait inspirer, et du malheur sans remède qui
suivait son abandon. Il venait de comprendre le muet désespoir de M.
d'Assonville.

--Belle-Rose, attendez, reprit-elle; vous serez libre dans un instant.

La dame au masque et le page se parlèrent bas durant quelques minutes;
puis celui-ci, approchant une petite table d'ébène sur laquelle se
trouvait du papier, présenta une plume à sa maîtresse, qui écrivit une
lettre, la plia sous enveloppe, appuya une bague qu'elle avait au doigt
sur la cire brûlante et tendit la dépêche à Belle-Rose.

--Voici ma réponse, remettez-la à M. d'Assonville promptement, et
oubliez tout, jusqu'au chemin que vous avez pris pour venir ici. Mais si
quelque jour les hommes vous manquaient, frappez hardiment à la porte de
la rue Cassette et nommez-vous: une femme se souviendra.

Belle-Rose s'inclina sur la main de l'inconnue et prit la lettre en
effleurant de ses lèvres le bout d'un gant parfumé.

--Que Dieu vous garde! beau cavalier, dit-elle à mi-voix; et jetant sur
Belle-Rose un dernier regard, elle disparut sous une portière.

--Venez-vous? reprit le page, tandis que Belle-Rose, ébloui de ce regard
et tout frémissant de ces paroles, restait immobile devant les larges
plis du damas pourpre.

Belle-Rose tressaillit, et, plein de trouble, suivit le guide. Ils
descendirent les marches, traversèrent la forêt sans voir aucune ombre
cette fois, et montèrent dans le carrosse. Le page abaissa les stores,
et, deux heures après, la voiture s'arrêtait à l'entrée de la rue
de Vaugirard. Un laquais ouvrit la portière, Belle-Rose descendit et
l'équipage partit au galop. Quand Belle-Rose arriva au coin de la rue
du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, l'honnête M. Mériset était dans un grand
trouble. Le digne propriétaire n'avait pas voulu se coucher. Sa lampe,
éteinte ordinairement vers neuf heures, veillait encore, deux heures
après minuit, et debout derrière ses volets entrebâillés, il jetait des
regards pleins d'anxiété dans les ténèbres de la rue.

--Ah! monsieur Belle-Rose! que vous me tirez d'inquiétude, dit-il au
sergent, je craignais que vous ne fussiez mort.

--Je ne le suis point encore tout à fait, mais ça pourra venir.

--Ne parlez donc pas de cette façon lugubre... à l'heure qu'il est, ce
sont de mauvaises conversations.

--Est-ce donc pour vous assurer que je suis bien vivant que vous m'avez
attendu?

--C'est aussi pour vous remettre ce papier qu'un gentilhomme a laissé
après être venu deux fois. Il m'a vivement recommandé de ne le donner
qu'à vous, m'assurant qu'il s'agissait d'une affaire d'importance.

Tandis que M. Mériset parlait, Belle-Rose avait déjà ouvert le pli,
et, à la clarté de la chandelle du propriétaire, il lisait ces quelques
mots:

    «M. de Villebrais n'est point mort, bien qu'il ne soit pas en
    état de se lever de longtemps, s'il se lève jamais; il a parlé,
    et le secret de votre rencontre a été confié à des gens qui ont
    sans doute donné des ordres pour vous arrêter. Vous n'avez plus
    qu'à fuir, et le plus vite que vous pourrez. Quittez Paris, et
    comptez sur moi, quoi qu'il arrive.

    «CORNÉLIUS HOGHART.»

Belle-Rose s'attendait à cette nouvelle, il brûla le billet sans
paraître ému, et tirant de sa poche une bourse bien garnie, il demanda à
M. Mériset s'il ne connaissait point quelque honnête personne, discrète
et sûre, qu'il pût charger d'une commission délicate.

--J'ai mon neveu, Christophe Mériset, un garçon adroit comme un
racoleur, et muet comme un confessionnal.

--Vous me répondez de lui?

--C'est mon héritier.

--Il se chargera bien alors de porter cette lettre et une autre que je
vais écrire à un capitaine de chevau-légers en garnison à Arras?

--Il les portera.

--Sans tarder?

--Dans une heure.

Belle-Rose écrivit à M. d'Assonville pour le prévenir de ce qu'il avait
vu et des événements qui ne lui permettaient pas de lui porter lui-même
la réponse de la dame inconnue. Aussitôt après l'arrivée du neveu
Christophe, il lui remit les deux lettres, avec recommandation de faire
diligence; puis, laissant à M. Mériset un billet pour sa soeur Claudine,
il lui fit part de la nécessité où il se trouvait de s'éloigner aussi.

--Ah! mon Dieu! ne reviendrez-vous pas? dit le propriétaire.

--Je reviendrai si bien que je vous prie de me garder ma chambre avec
ces dix louis qui seront à vous si, dans quinze jours, je ne suis pas
de retour. Je vous prierai seulement de ne rien dire, ni de ce que
vous avez vu, ni de mon départ, si par hasard quelque curieux vous
questionnait.

--Je comprends, fit M. Mériset, qui flairait sous ce mystère une affaire
d'État, je comprends et je me tairai.

Belle-Rose se dépouilla de ses habits, en prit d'autres qui
appartenaient au neveu Christophe, s'arma d'un bâton et quitta la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice.

--C'est à M. de Nancrais que je dois ma hallebarde de sergent, se
disait-il, c'est à M. de Nancrais que je la rendrai.



XI

L'ÉCLAIR D'UNE PASSION


Au point du jour Belle-Rose se trouvait déjà à trois ou quatre lieues au
delà de Saint-Denis, sur la route de Flandre. La campagne souriait sous
les premières et blanches clartés du matin: de joyeuses filles passaient
en chantant sur le chemin que rayaient les ombres des peupliers
frémissants. Autour de Belle-Rose tout était lumière et gaieté; tout
était ténèbres et tristesse en lui. Il avait perdu son amante, il venait
de perdre sa liberté, il allait sans doute perdre la vie. Son coeur se
gonfla sous ce flot de pensées amères. Il avait lutté, il était vaincu.
Mais la voix de sa conscience ne lui reprochait rien. Vers midi, il
s'arrêta dans une espèce de cabaret; depuis la veille il n'avait rien
pris. L'hôtesse, jeune femme accorte et pétulante, eut en un tour de
main fait sauter une omelette.

--Bien vous prend, mon garçon, lui dit-elle, d'être entré au coup de
midi. Un quart d'heure plus tard, vous auriez couru le risque de ne
plus trouver ni coquilles d'oeufs ni croûte de pain. Où les gens de la
maréchaussée passent, il ne reste rien.

--Ah! fit-Belle-Rose, vous attendez les gens du roi?

--Une demi-douzaine de drôles qui ont soif comme du sable et faim comme
des dogues! La basse-cour y passera, et si l'argent vient, il ne viendra
guère... Mais, tenez, les voilà qui s'avancent du bout de la plaine...
Les voyez-vous, leurs mousquetons sur l'épaule?

--Fort bien! Ils sont en chasse de quelque malfaiteur, sans doute?

--Ah bien oui! le pays pourrait être pillé qu'ils n'y prendraient
seulement pas garde... ils cherchent un pauvre soldat.

--Un soldat?

--Quelque déserteur, à ce que m'a conté le brigadier, qui parle assez
volontiers de ses affaires... Il s'agit d'un jeune homme à peu près
de votre taille, blond comme vous, leste et vigoureux ainsi que vous
semblez l'être.

L'hôtesse cessa de parler pour regarder Belle-Rose. L'éclair du soupçon
passa dans ses yeux. Belle-Rose se leva, jeta quelque monnaie sur la
table et se dirigea vers la porte. La crosse d'un mousquet frappa les
cailloux. L'hôtesse s'élança vers le fugitif.

--Chut! fit-elle rapidement à son oreille, je n'ai rien compris, rien
deviné, mais n'avancez pas! Un pied sur la route, et vous êtes mort.
Passez là, dans ce cabinet; je vais les occuper avec mon meilleur vin...
S'ils ne vous voient pas, dans une heure ils partiront, et vous serez
sauvé... S'ils vous voient, dame! il y a la fenêtre!

Belle-Rose se jeta dans la salle voisine au moment où la porte du
cabaret s'ouvrait.

--Le ciel est un four et la route est un gril! dit le soldat en entrant.

--Si bien que vous avez une soif de damné, répondit l'hôtesse. Prenez
donc et buvez, ajouta-t-elle en posant une cruche de vin sur la table.

Ceux qui venaient par la plaine entrèrent à l'instant. La plupart
jetèrent sur les bancs leurs chapeaux et leurs mousquets, et s'assirent
autour de la table. L'hôtesse passait et repassait de la salle au
cabinet, qui avait une issue sur la cuisine.

--Ils boivent, dit-elle tout bas à Belle-Rose.

--Tous?

--Tous, sauf un.

Belle-Rose ouvrit la fenêtre.

Au troisième voyage de la cabaretière, un soldat la suivit.

--Laissez-moi et finissons, dit-elle.

--Non pas; vous avez de trop beaux bras.

--S'ils sont beaux, ils sont forts; gare à vos joues!

--Eh! eh! reprit le soldat en apercevant Belle-Rose, nous ne sommes pas
seuls! La compagnie fait peur à l'amour. Eh! l'ami, retournez-vous donc
un peu, qu'on vous regarde!

Belle-Rose tressaillit au son de cette voix qui ne lui était pas
inconnue. Il appuya une main sur la fenêtre, se retourna, et reconnut
Bouletord, Bouletord qui était passé de l'arme de l'artillerie dans
la maréchaussée à pied, où il avait vaillamment gagné les galons de
brigadier.

--Belle-Rose! s'écria-t-il. Eh! eh! camarade! nous avons un vieux
compte à régler ensemble. Vous avez eu la première manche; mais à moi la
partie. Vous êtes mon prisonnier.

--Pas encore, dit Belle-Rose en posant le pied sur la fenêtre.

Bouletord s'élança vers lui, mais un furieux coup de poing le renversa
rudement par terre, et d'un bond Belle-Rose franchit la fenêtre. Aux
cris du brigadier, la maréchaussée accourut, mais par une singulière
inadvertance, en voulant secourir Bouletord, la cabaretière avait
repoussé les châssis couverts de rideaux rouges, si bien que la vue de
la campagne et du fuyard était interceptée.

--Qu'y a-t-il donc? demandèrent les soldats.

Bouletord, sans répondre, saisit un mousquet, ouvrit la fenêtre et fit
feu. La balle fit sauter l'écorce d'un saule à dix pas de Belle-Rose.

--Pauvre garçon! dit l'hôtesse, comme il court!

--Mais dépêchez-vous donc! cria Bouletord à ses gens. C'est notre
déserteur. S'il nous échappe, il nous vole dix louis.

La maréchaussée se jeta sur les traces du fuyard; mais la maréchaussée
était embarrassée de ses buffleteries et Belle-Rose gagnait du terrain.
De la fenêtre où elle s'était accoudée, la cabaretière assistait à cette
chasse improvisée. Au lieu d'un cerf, c'était un homme qu'on courait.

--Comme il va! disait-elle à demi-voix, tout en suivant les épisodes de
cette course, et sans se douter qu'elle parlait tout haut; le voilà qui
traverse les luzernes du père Benoît. Bon, il saute le fossé... Il a des
jambes de chevreuil, ce garçon-là!... Ah! voilà un soldat par terre...
il a donné du pied contre une souche, le maladroit!... et d'un autre...
celui-là s'est empêtré dans le fourreau de son sabre... Le déserteur
est déjà loin... bien certainement il leur échappera... Ah! mon Dieu!
le brigadier arrête un maraîcher; il prend son cheval, l'enfourche,
le pique avec la pointe de son épée, et part au grand galop!...
Le brigadier a le coup de poing sur l'estomac!... Un autre soldat
l'imite... puis un autre aussi... Trois soldats à cheval contre un homme
à pied!... il est perdu! Ah! il les a entendus... le voilà qui entre
dans les terres labourées... ce n'est pas sot! les chevaux sont
lourds... ils enfonceront... Bien! ils ne vont déjà plus si vite!...
Et lui? le pauvre garçon file comme une perdrix... il saute les
ruisseaux... Tiens! où veut-il aller?... Ah! il a songé au bois! et il
a, ma foi, bien raison!... Il approche... il y touche... il entre...
disparu!

Quand Belle-Rose eut pénétré dans le bois, il courut quelques instants
encore, jusqu'à ce qu'il entendît le bruit des chevaux galopant sur
la lisière. Se jetant alors de côté, il fit une centaine de pas, et se
blottit sous un fourré, le nez en terre, comme un lièvre. Bouletord et
ses deux acolytes arrivèrent poussant leurs montures à coups de plat de
sabre; en cet endroit le sentier bifurquait. Le brigadier prit à droite,
les soldats prirent à gauche, et trois minutes après le bruit de leur
course se perdait dans l'éloignement. Belle-Rose, tranquille de ce côté,
et voulant éviter la poursuite des gens de la maréchaussée à pied, qui
ne manqueraient pas de fouiller le bois, se releva, et courut droit
devant lui par le taillis. Un mur se rencontra sur son chemin, il le
franchit. Au bout d'un quart d'heure, il se trouva sur le bord d'une
avenue que coupait une rivière sur laquelle on avait jeté un pont.
Une grille la fermait d'un côté, un grand château s'élevait à l'autre
extrémité. Belle-Rose avança la tête; il ne vit rien et n'entendit rien.
Décidément la maréchaussée s'était fourvoyée. Il entra dans l'avenue
et marcha vers le château. Il avait à peine fait une vingtaine de pas,
qu'il aperçut à quelque distance une dame à cheval et derrière elle un
domestique en livrée. La dame paraissait lire une lettre que le laquais
venait sans doute de lui remettre. A l'écume qui blanchissait son mors
et son cou, on pouvait croire que le cheval du valet avait fourni une
longue course, tandis que celui de la dame, fringant et vif, semblait
impatient de partir. La dame, qui paraissait jeune et belle, avait à
peine achevé sa lecture que, froissant la lettre dans sa main, elle
appliqua un coup de houssine à son cheval; le cheval, surpris, bondit,
se cabra et partit comme un trait. Sa maîtresse poussa un cri, le
valet se jeta en avant, mais il ne put saisir la bride du cheval, qui
précipita sa course dans l'avenue. Il allait enfiler le pont jeté sur la
rivière, lorsqu'une branche, chassée par le vent, s'embarrassa dans ses
jambes. Le cheval, effaré, sauta sur la berge de la rivière qui, en cet
endroit, était à pic. Ses pieds de derrière pétrissaient l'arête, et
le moindre faux pas pouvait le précipiter dans l'eau profonde qui se
brisait contre les arches du pont. Belle-Rose vit le péril d'un coup
d'oeil. Il bondit sur la berge, saisit le cheval par le mors et le fit
se jeter de côté; la dame, plus pâle qu'une morte, s'élança de selle,
et Belle-Rose et le coursier fumant roulèrent sur l'herbe. Belle-Rose
n'entendit qu'un cri, ne sentit qu'un coup et s'évanouit. Quand
il revint à lui, il était couché sur un sofa dans une grande pièce
magnifiquement meublée. Son premier geste fut de porter sa main à son
front; une vive douleur répondit au contact de ses doigts.

--Oui, oui, vous êtes blessé! Il s'en est fallu d'un demi-pouce que
le fer du cheval n'atteignît la tempe! _Adonis_ a été adroit dans sa
maladresse.

Belle-Rose pencha la tête pour voir la personne qui parlait, et reconnut
la dame qu'il venait de tirer d'un si grand péril. Il voulut se relever
pour la remercier des soins qu'elle avait pris de lui.

--Tenez-vous tranquille, reprit-elle, vous n'êtes point en état de
remuer avec la plaie que vous avez à la tête et la saignée qu'on vous a
faite au bras.

Belle-Rose s'aperçut seulement alors qu'il avait le bras gauche entouré
de ligatures. Il sourit et reporta ses yeux sur la dame qui était devant
lui assise dans un grand fauteuil. Son habit de cheval, déchiré en trois
ou quatre endroits, était tacheté de sang; elle-même portait le bras en
écharpe; ses cheveux défaits tombaient en longues tresses brunes autour
de son visage, où rayonnaient des yeux merveilleusement beaux. Au milieu
des sensations confuses où son âme se débattait, il semblait au jeune
sous-officier que ce n'était pas la première fois que le son de cette
voix frappait son oreille; mais il ne pouvait se rappeler ni en quel
lieu ni en quelle circonstance il l'avait entendue. Quant au visage de
la dame, il lui était tout à fait inconnu. Au sourire de Belle-Rose,
elle répondit par un sourire; mais il y avait dans le mouvement de ses
lèvres, d'un dessin ferme et net, quelque chose d'amer et de dédaigneux
qui en altérait la grâce.

--Je comprends, reprit-elle, vous n'avez rien senti, ni la chute, ni le
coup de pied, ni le transport au château sur un brancard, ni la saignée,
ni le pansement. Une jolie femme ne se serait pas mieux évanouie.

Belle-Rose rougit légèrement.

--Mais, continua la dame, vous tombiez donc des nues quand vous avez si
brusquement fait pirouetter Adonis?

Belle-Rose avait tout oublié. La question de la dame rendit à ses
souvenirs toute leur vivacité. Il revit à la fois son duel, son départ,
sa fuite, et se tut, mesurant par la pensée la solitude et le malheur où
sa vie venait d'être plongée.

--Oh! je ne vous demande pas votre secret, continua son interlocutrice:
vous m'avez sauvé la vie, c'est bien le moins que vous ayez le droit
de garder le silence. Mais, sur mon âme, l'homme qui a failli causer ma
mort, après avoir presque tué M. de Villebrais, a maintenant un double
compte à me rendre.

Belle-Rose regarda la dame avec étonnement. Elle avait les sourcils
froncés, les lèvres contractées, et sur ses joues une rougeur fébrile
venait de chasser la pâleur.

--M. de Villebrais! s'écria Belle-Rose en se soulevant.

--Le connaissez-vous? reprit l'inconnue.

--Un officier d'artillerie? ajouta le blessé.

--Précisément. Un officier d'artillerie que j'attendais au château;
son meurtrier s'est enfui; mais je saurai bien l'atteindre où qu'il se
cache.

--C'est donc à sa vie que vous en voulez, madame?

--Certes! après le crime, il faut le châtiment.

--Prenez-la donc! s'écria Belle-Rose, car celui que vous cherchez, c'est
moi!

--Vous! mais vous l'avez donc frappé par derrière!

--J'ai frappé M. de Villebrais de face, l'épée froissant l'épée, et, si
je l'ai frappé, c'est parce qu'il avait insulté une femme.

--Quelque grisette!

--Ma soeur, madame.

--Eh, que m'importe! qu'est-ce que c'est que votre soeur?

--Madame! s'écria Belle-Rose, je vous ai livré ma vie, mais je ne vous
ai pas livré l'honneur des miens! Faites-moi tuer, si bon vous semble,
mais ne m'insultez pas.

Belle-Rose était debout: une émotion extraordinaire animait son visage;
sur son front pâle filtraient quelques gouttes de sang; l'éclat de
ses yeux, l'autorité de son geste, l'expression hardie de sa voix,
imposèrent à l'inconnue. Elle qui semblait avoir l'habitude du
commandement, hésita, les yeux attachés sur cette jeune tête pleine de
force et de résolution. Elle se sentit remuée jusqu'au fond du coeur,
et s'étonna de ne plus trouver ni mouvement ni parole pour répondre au
téméraire qui la dominait.

En la voyant silencieuse, Belle-Rose oublia son indignation: un doux
sourire passa sur ses lèvres décolorées, la flamme de ses yeux se voila,
et s'inclinant avec une grâce toute pleine de simplicité:

--Pardon, madame, reprit-il, je défendais ma soeur contre votre colère,
mais j'abandonne le frère à votre vengeance.

Les yeux de l'inconnue s'emplirent de clartés ondoyantes; tout son
être frémit, et, penchée au bord de son fauteuil, d'une voix douce elle
murmura:

--Jeune et brave et beau tout à la fois!

Puis elle reprit en souriant:

--Si vous vous livrez, moi je vous sauve. Vous avez trop raison pour que
M. de Villebrais n'ait pas un peu tort.

Il serait fort difficile d'exprimer le motif de la joie profonde qui
s'épandit dans le coeur de Belle-Rose. Ce n'était certainement pas
l'espérance d'échapper à une condamnation inévitable: il était résolu
à l'aller chercher lui-même. N'était-elle pas plutôt occasionnée par
l'intérêt soudain que l'inconnue semblait prendre à lui? Belle-Rose
aurait pu seul expliquer la nature de ses sensations, et elles étaient
encore trop confuses pour qu'il songeât à les analyser.

--M. de Villebrais est cependant une forte lame? reprit la dame en
suivant du regard sur le visage de Belle-Rose le reflet de ses fugitives
pensées. Vous êtes donc bien redoutable une épée à la main?

--J'avais le bon droit de mon côté, madame.

--Si vous défendez si vaillamment une soeur, que feriez-vous donc pour
une maîtresse?

--Je ferais de mon mieux.

--Bien gardée alors sera celle que vous aimerez!

A ces mots qui lui rappelaient Suzanne, Belle-Rose rougit. La dame s'en
aperçut.

--Ah! vous aimez! reprit-elle d'une voix brève en jetant au blessé un
coup d'oeil rapide et profond.

En ce moment, une camériste entra dans l'appartement. En voyant
Belle-Rose elle tressaillit; mais l'inconnue, faisant le geste de
ramener ses cheveux derrière son épaule, promena son doigt sur ses
lèvres.

--La voiture que madame la duchesse a demandée est prête, dit la
camériste.

La duchesse se leva. Belle-Rose voulut la saluer, mais l'effort qu'il
venait de faire en se redressant avait épuisé ses forces; il chancela et
s'appuya sur le dos d'un fauteuil pour ne pas tomber.

--M. de Villebrais se meurt, dit tout bas la camériste à sa maîtresse.

La duchesse s'était avancée vers la porte; en se retournant pour jeter
un dernier regard à Belle-Rose, elle vit la pâleur livide étendue
sur son front, qu'humectait un filet de sang. D'un geste hautain elle
repoussa la camériste et s'élança vers lui.

--Je reste, dit la duchesse.



XII

LES RÊVES D'UN JOUR D'ÉTÉ


Durant quelques jours, Belle-Rose demeura couché, en proie à une fièvre
ardente; la force de sa constitution et la vigueur de sa volonté avaient
pu, dans les premiers instants, dissimuler l'énergie du mal; mais il dut
céder enfin à la violence de la réaction qui s'opérait en lui. Son
corps et son esprit, également blessés, étaient à bout de résistance et
d'efforts. Bien souvent, tandis que le délire faisait passer des rêves
sans nombre dans les ténèbres de son imagination, il crut voir, penchée
sur son lit, une figure de femme que voilaient à demi les longs anneaux
d'une chevelure embaumée. Alors, il appelait Suzanne d'une voix brisée
par les sanglots, et ses lèvres arides se collaient à des mains blanches
qu'on abandonnait à ses baisers. Mais, chose étrange! dans ces heures
où l'amour de Belle-Rose s'enflammait de tous les feux de la fièvre, le
visage de l'inconnue se détournait, et tout son corps tremblait comme un
rameau secoué par le vent. Un jour vint où le malade put jeter autour
de lui un regard plus tranquille. Le silence était profond. Dans l'ombre
transparente d'une chambre où les rayons du jour se noyaient entre les
tentures de soie, une femme, entourée des longs plis d'une robe blanche,
était assise sur un fauteuil. Un rêve à peine achevé flottait encore
devant les yeux de Belle-Rose; il tendit les bras à l'image trompeuse de
son amante, et sa bouche murmura doucement le nom de Suzanne.

--Je ne suis pas Suzanne, dit l'étrangère.

Belle-Rose se souleva sur le coude et la regarda. Les voiles où la
fièvre avait emprisonné son âme disparurent comme ces vapeurs du matin
dont les premières clartés du jour effacent les plis nacrés. Belle-Rose
reconnut la duchesse. Un sourire doux et triste éclaira son visage.

--C'était vous? dit-il.

--C'est une amie que vous n'appeliez pas et qui veillait sur vous,
répondit la duchesse. Mais ne me questionnez pas encore. J'ai ordre de
vous imposer silence. Obéissez.

La duchesse appuya un doigt sur sa bouche et força doucement le soldat
à se recoucher. Mais elle-même la première oublia la consigne qu'elle
s'était chargée de faire exécuter.

--Vous l'aimez donc bien, cette Suzanne? reprit-elle avec un léger
tremblement dans la voix.

Une rougeur subite courut sur les joues de Belle-Rose.

--L'ai-je nommée? s'écria-t-il. Oh! madame, pardonnez à mon délire.

--Eh! monsieur, ce ne sont point des excuses que je vous demande, c'est
un aveu.

Avec la colère, la sonorité de la voix était revenue. L'éclair brillait
dans les yeux de la duchesse, ses narines frémissaient. Belle-Rose,
à demi soulevé sur son coude, la regarda une minute; calme et serein
devant cette colère mal contenue, il redressa fièrement sa tête
chargée des ombres de la souffrance, et avec la simplicité du chrétien
confessant sa foi, il reprit:

--Oui, madame, je l'aime.

Les yeux de la duchesse s'abaissèrent sous le regard de Belle-Rose; elle
laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et si la douteuse clarté de la
chambre avait permis au jeune blessé de lire sur ce beau visage incliné,
il aurait pu voir, des paupières à demi closes, glisser sur la joue une
larme comme une goutte de rosée sur du marbre poli.

--Est-ce votre fiancée? reprit-elle d'une voix si faible qu'elle passa
comme un murmure entre l'albâtre rose de ses lèvres.

--Non, dit Belle-Rose tristement, c'est une amie que j'ai perdue.

Un rayon éclatant illumina le regard de la duchesse; puis, le front
appuyé sur sa main, elle se tut. Mme la duchesse de Châteaufort était
alors dans tout l'éclat de sa beauté. Grande, svelte, admirablement
prise dans sa taille, toute sa personne offrait un heureux mélange de
grâce et de dignité; elle avait naturellement cette démarche aisée,
ce port noble et ce grand air dont les dames de la cour de Louis XIV
devaient, par toute l'Europe, illustrer la majesté. Peut-être même
pouvait-on lui reprocher la superbe assurance de ses manières, qui
imposaient parfois plus qu'elles ne charmaient, et l'expression hautaine
de son visage; mais elle savait à propos en tempérer l'orgueil par une
élégance ineffable, une adorable coquetterie dont les grâces magiques
prêtaient à son geste, à son regard, à son sourire, une irrésistible
douceur. La chaleur du sang espagnol, qu'elle tenait de sa mère,
se trahissait alors dans l'étincelle humide de ses yeux limpides
et rayonnants, dans l'appel muet de ses lèvres pourprées, dans les
mouvements onduleux de son corps souple, dans les caresses de sa
voix toute pleine de sons purs et veloutés. Mme de Châteaufort se
transformait comme une fée, et sous la grande dame brillait souvent
l'enchanteresse. Elle savait à sa bouche, d'un galbe fier et dédaigneux,
donner le suave contour d'un sourire ingénu; l'arc délié de ses sourcils
se jouait sur l'ivoire d'un front délicat avec une charmante vivacité;
la pâle transparence de ses joues, de son col, de ses épaules, où
rampait un réseau de veines bleuâtres, s'illuminait parfois de teintes
roses, comme rougissent les neiges sous un baiser du soleil. La divine
statue s'animait sous l'éclair de la passion; et comme la déesse
antique, elle apparaissait aux yeux charmés toute éblouissante de vie,
de jeunesse et d'amour. Mme de Châteaufort passait pour une des femmes
les plus influentes de la cour du jeune roi; son mari, gouverneur de
l'une des provinces du midi de la France, la laissait complaisamment à
Paris, où il pouvait tout espérer du crédit de sa femme. En retour de
cette influence, M. de Châteaufort accordait à la duchesse, sa femme,
une liberté dont elle usait pleinement. C'était entre eux comme une
sorte de compromis tacite dont les clauses s'exécutaient loyalement.
A lui les titres, les honneurs, les dignités; à elle le luxe, les
plaisirs, l'indépendance. A l'époque dont nous parlons, ces sortes
d'associations consacrées par le sacrement du mariage étaient tolérées,
peut-être même autorisées par les moeurs, et personne ne songeait à
médire de leurs conséquences. Ceux qui faisaient de la conduite de
Mme de Châteaufort le sujet de leurs entretiens ne songeaient pas à la
blâmer; les jeunes gens cultivaient sa connaissance dans l'espérance
du profit qu'en pouvait tirer leur amour-propre, les autres pour le
bénéfice de leur ambition. Au moment où Mme de Châteaufort rencontra
Belle-Rose, le bruit de ses galanteries avec M. de Villebrais commençait
à se répandre à la cour. Les raffinés s'en étonnaient et en cherchaient
la cause; les vieux seigneurs, qui avaient guerroyé sous Mme de
Chevreuse et Mme de Longueville, ne se tourmentaient pas pour si peu.

--Cela est, parce que cela est, disaient-ils. Sait-on pourquoi le vent
souffle?

Mais ce dont personne ne se doutait, c'est que le règne de M. de
Villebrais eût vu sa dernière heure; de l'aurore à son crépuscule,
cet amour n'avait eu qu'un éclair. La noble fierté, l'audace calme
et réfléchie de Belle-Rose, avaient surpris Mme de Châteaufort; sa
jeunesse, sa beauté, l'avaient émue; sa franchise, son dévouement,
son péril, la touchèrent. Sous l'habit d'un soldat, elle venait de
reconnaître le langage et les sentiments d'un gentilhomme; jamais tant
d'isolement et de résolution ne lui étaient apparus sous la figure grave
et charmante d'un jeune homme. A cette destinée obscure, déjà éprouvée
par la souffrance, se mêlait le prestige du malheur. Belle-Rose
s'était révélé à Mme de Châteaufort au milieu de circonstances qui
se rattachaient à une époque de sa vie dont elle ne pouvait perdre le
souvenir; il s'était montré plein, tout à la fois, de hardiesse et de
noble confiance; il lui avait sauvé la vie et lui avait offert la sienne
en échange; autour de sa jeune tête rayonnait l'auréole d'un amour
mystérieux. Est-ce surprenant que la curiosité, l'étonnement, l'intérêt,
mille sensations confuses et inexplicables autant qu'inexpliquées,
eussent retenu Mme de Châteaufort auprès du corps sanglant de
Belle-Rose? Quand elle fut restée, elle oublia M. de Villebrais, et
quand elle eut oublié l'officier, elle aima le soldat. Mais cet amour
nouveau ne triompha pas de son orgueil sans combats. Vingt fois révoltée
contre les sentiments tumultueux et tendres que cette passion née du
hasard soulevait dans son coeur, elle voulait briser la chaîne qui la
retenait au chevet du malade, mais elle ne réussissait à s'éloigner
une heure que pour revenir bientôt plus enflammée et plus soumise.
Ce n'était plus la femme impérieuse de qui les paroles étaient des
commandements, qui choisissait dans la foule des courtisans, et savait
rester libre et maîtresse même au milieu de ses égarements. Elle aimait,
et les dédains de son âme se fondaient au souffle d'une tendresse
infinie autant qu'imprévue. Penchée sur le lit où la fièvre clouait
Belle-Rose, elle écoutait son délire, le coeur bondissant à chaque
parole, et laissait couler sans les voir les larmes auxquelles ses
paupières n'étaient plus accoutumées. Quand vint la convalescence, Mme
de Châteaufort en égaya les premiers jours par sa présence assidue
et les mille enchantements de son esprit; et la première fois que
Belle-Rose passa le seuil de sa chambre, elle lui fit un appui de son
bras. Belle-Rose aimait toujours Mme d'Albergotti, mais il faut avouer
aussi qu'il s'appuyait volontiers sur le bras de Mme de Châteaufort.
Certes, pour rien au monde il n'eût voulu trahir celle à qui toute
son âme s'était donnée; mais il ne se résignait pas sans douleur à la
nécessité de quitter le château où un si doux asile lui était offert.
Quand il était seul, toutes ses pensées allaient à Suzanne; mais
au moindre frôlement d'une robe de satin glissant sur le sable des
sentiers, tous les rêves secrets, tous les désirs confus de la jeunesse
volaient vers Mme de Châteaufort. Son amour pour Mme d'Albergotti était
pur et calme comme un lac voilé de saules; il voyait jusqu'au fond
du premier regard, et son coeur y puisait une tendre mélancolie qui
laissait à ses rêves leur certitude et leur limpidité; mais à la vue de
Geneviève de Châteaufort, toute son âme se troublait, un tumulte étrange
se faisait dans sa pensée, il sentait monter à ses lèvres mille paroles
ardentes, la regardait éperdu et fuyait, ne sachant plus si l'amour
était ce culte sincère et profond qu'il vouait au nom de Suzanne, ou le
délire qu'allumait la présence de Geneviève. Cependant il restait, et
comme ces voyageurs assoupis sous les ombrages odorants des Antilles
qui recèlent des poisons dans leurs parfums, il n'avait plus la force de
secouer le sommeil enivrant où le berçait une naissante passion.

Belle-Rose n'avait pas la liberté de sortir du parc, mais dans son
étendue, semée de jardins et de bois, il errait au hasard; seulement
il n'errait pas seul. Aux yeux des gens du château, il passait pour
un gentilhomme, il en portait l'habit et l'épée, et les laquais ne
l'appelaient pas autrement que M. de Verval. Ce nom ambitieux lui venait
de Mme de Châteaufort, qui le lui avait donné en riant.

Un jour qu'ils se promenaient ensemble, peu de temps après son entrée en
convalescence, Mme de Châteaufort s'amusait à le plaisanter sur ce nom
de Belle-Rose, qui, ne lui venant pas du calendrier, le laisserait sans
patron au paradis.

--Si mieux vous aimez, madame, appelez-moi Jacques, répondit le soldat.

--Ceci est au moins catholique; mais ce n'est pas tout, j'imagine...
Jacques quoi?

--Jacques Grinedal.

--Oh! voilà qui sent la Flandre d'une lieue! Ce nom-là ne se peut-il pas
traduire en français?

--Très aisément: _Grinedal_ signifie tout juste _vallon vert_ ou
_verte vallée_. Vous verrez que mes aïeux sont nés au beau milieu d'une
prairie, entre deux collines.

--Alors, monsieur Grinedal, vous me permettrez bien de vous nommer M. de
Verval?

--Eh! madame, est-il donc dans ma destinée de changer de nom à tout
propos?

--J'ignore si la chose est dans votre destinée, mais elle est dans mon
désir.

--J'y souscris; mais encore veuillez m'en dire les motifs?

--Je pourrais vous répondre que vous vous nommerez M. de Verval parce
que telle est ma fantaisie. Vous aviez été baptisé par le droit de
l'épaulette, vous l'êtes à présent par le droit du caprice. Cette
autorité n'en vaut-elle pas une autre?

--Elle vaut mieux.

--Certes! M. de Nancrais n'est que capitaine, et je suis femme.

--Je me tais et mets M. de Verval à vos ordres.

--C'est un moyen de sauver Belle-Rose.

Belle-Rose comprit; les laquais pouvaient tout à leur aise causer de
M. de Verval. Jamais, sous le nom du gentilhomme, Bouletord et la
maréchaussée ne flaireraient le sergent d'artillerie. Durant une absence
que fit Mme de Châteaufort, M. de Verval, ou Belle-Rose, comme on
voudra, rendu à ses souvenirs solitaires, vit se dresser dans son
âme l'image sereine de Suzanne; auprès d'elle passèrent les ombres
attristées de Claudine, de M. d'Assonville, de M. de Nancrais, de
Cornélius Hoghart. La voix de sa conscience cria dans la solitude; il
rougit de son repos et de cette fiévreuse oisiveté qui l'attachait près
d'une femme quand le soin de son bonheur l'appelait à Laon, et plein
de trouble, il prit la résolution de rompre les liens nouveaux où
s'enchaînait sa liberté. Quelques mots écrits à la hâte instruisirent
Claudine et Cornélius des événements qui avaient suivi son départ de
Paris et du parti qu'il venait d'arrêter. Il confia ses lettres à
un laquais, avec prière de les porter en toute hâte au logis de M.
d'Albergotti. Trois ou quatre louis l'assurèrent de la diligence du
valet, et il attendit le retour de Mme de Châteaufort pour lui déclarer
sa volonté de partir sur l'heure. Cette attente fut longue, inquiète,
tourmentée. Belle-Rose sentait qu'il n'avait point trop de tout son
courage pour soutenir la vue de Geneviève, et dans la connaissance qu'il
avait du trouble que la présence de cette nouvelle amie jetait dans son
âme, il se demandait s'il ne ferait pas mieux de s'éloigner sans lui
parler. La crainte de l'offenser l'arrêta; étrange pensée au moment où
il se décidait à la fuir pour toujours! Mme de Châteaufort rentra très
tard ce jour-là; minuit venait de sonner quand les grilles du parc
s'ouvrirent, et avant que Belle-Rose pût lui parler, elle passa dans
ses appartements. Le sergent remit donc sa confidence et son départ
au lendemain. Si l'on avait pu descendre jusqu'au fond de son coeur,
peut-être aurait-on découvert qu'il n'était point trop affligé de
ce contre-temps. Caché derrière un massif de verdure, il avait vu
descendre, à la clarté des flambeaux, Mme de Châteaufort, belle et
rapide comme Diane. Sa fugitive apparition l'avait ébloui. Mme de
Châteaufort et Belle-Rose occupaient un corps de logis séparé de
l'habitation principale, que les ouvriers étaient en train de réparer;
l'appartement de Belle-Rose était au rez-de-chaussée, celui de la
duchesse au premier étage. Tous deux avaient vue sur le parc. La nuit
était superbe; les étoiles sans nombre, répandues comme une poussière
d'or sur le velours du ciel, projetaient dans l'espace une lueur
tremblante, tandis que les sombres massifs du parc voilaient l'horizon
incertain. Belle-Rose ouvrit la fenêtre et présenta son front nu
aux fraîches haleines de la nuit; l'agitation de ses pensées ne lui
permettant pas de goûter le repos, au lieu de livrer son esprit aux
rêves du sommeil, il l'abandonnait aux rêves de l'amour. Il y avait
une heure ou deux déjà qu'il suivait dans leur vol confus les songes,
enfants de la solitude, lorsqu'il vit le rideau noir des arbres
s'illuminer sous les rougeâtres reflets d'une clarté subite. Les éclairs
succédaient aux éclairs, et leur rapide éclat empourprait le ciel où
pâlissaient les étoiles. Belle-Rose, étonné, franchit l'appui de la
fenêtre et se tourna vers l'étage où dormait Mme de Châteaufort. Mille
flammes s'échappaient par les balcons où tourbillonnaient des flots
d'étincelles. Au même instant partirent de tous côtés des cris
d'épouvante, et les femmes de la duchesse, surprises par l'incendie au
milieu de leur sommeil, s'élancèrent de chambre en chambre, à demi nues;
pleines de terreur, elles couraient au hasard, fuyant les flammes
qui serpentaient le long des façades, dévoraient les tentures,
s'épanouissaient en panaches flamboyants au bout des cheminées
embrasées, et roulaient comme des vagues sous l'effort du vent. Les
gardes et les laquais, réveillés par les bruits menaçants de l'incendie,
s'armèrent d'échelles et de seaux; tous les gens du château furent sur
pied à l'instant et coururent vers le corps de logis où pétillait le
feu. Le premier, Belle-Rose reconnut l'imminence et la grandeur du
péril: l'incendie, communiqué sans doute à quelque rideau par une bougie
oubliée, devait faire de rapides progrès dans un appartement où la soie,
les tapis, les tentures, les meubles entassés prêtaient mille aliments
à son impétuosité. Un cri d'horreur s'échappa de ses lèvres, il bondit,
et, gagnant l'escalier, il parvint en une seconde à l'étage où reposait
Mme de Châteaufort. L'effroi triplait ses forces: la première porte
qu'il rencontra vola en éclats du premier choc, et il se jeta dans
l'appartement où serpentaient les flammes. Les chambrières passaient à
ses côtés comme des fantômes. Belle-Rose avançait toujours, une dernière
porte tomba sous l'effort de ses mains puissantes, un tourbillon de
fumée et d'étincelles l'enveloppa; mais il avait déjà saisi dans ses
bras le corps d'une femme qui l'appelait. Alors, plus rapide qu'une
flèche, alléché par le précieux fardeau qui se collait à sa poitrine,
bondissant sur les parquets noircis, entre les murs calcinés, sur
l'escalier brûlant, il franchit le perron avec la foudroyante rapidité
d'une ombre, et fuyant l'incendie dont l'éclat le poursuivait, il
déposa Geneviève dans un pavillon bâti sur la lisière du parc. Mme de
Châteaufort, à demi suffoquée, avait reconnu Belle-Rose au moment où la
porte brisée lui donna passage. Le nom du soldat mourut sur ses lèvres,
elle roula ses bras autour du cou de Belle-Rose et ferma les yeux, ivre
d'amour et d'épouvante. Cette course fantastique au milieu des flammes
et des bruits sinistres de l'incendie, tandis qu'elle s'appuyait
échevelée sur le coeur du beau jeune homme tout palpitant de terreur,
la fascinait. Jusqu'où ne serait-elle pas allée, emportée ainsi, pâle,
effarée, tremblante, toute pleine d'émotions charmantes et terribles!
Quand Belle-Rose l'eut couchée sur son sofa, il s'agenouilla près
d'elle, et prenant ses deux mains entre les siennes, il les couvrit de
larmes et de baisers.

--Vivante! oh! mon Dieu, vivante! s'écria-t-il.

Mme de Châteaufort ouvrit les yeux; son rêve finissait devant une
réalité plus enivrante encore. Belle-Rose écarta les cheveux dénoués de
Mme de Châteaufort, prit sa tête entre ses mains, la regarda avec des
yeux enflammés sous les pleurs, et, pâle d'amour, la baisa au front. Mme
de Châteaufort frissonna de la tête aux pieds; ses yeux se fermèrent,
et sa bouche égarée rendit à Belle-Rose son baiser. Le soldat se dressa,
chancelant comme un homme blessé.

--Vous êtes sauvée, dit-il; laissez-moi partir!

Geneviève se leva d'un bond.

--Partir! que parlez-vous de partir? s'écria-t-elle.

--Eh! madame! que cela soit aujourd'hui, que cela soit demain, ne
faut-il pas que je vous quitte? reprit-il.

Les lueurs de l'incendie dissipaient à demi l'obscurité du pavillon; Mme
de Châteaufort, belle de terreur, ramenait autour de sa taille les plis
flottants de sa robe; sur ses épaules nues pleuvaient les tresses brunes
de ses longs cheveux, ses mains suppliantes apaisaient les frémissements
de sa poitrine, la fièvre et l'effroi se peignaient dans son regard,
l'angoisse et la prière sur son visage. Jamais elle ne parut si belle
aux yeux de Belle-Rose: la douteuse clarté qui l'entourait doublait la
divine expression de son geste et de sa beauté. Vainement comprimée, la
passion du soldat se fit jour. Elle éclata tout entière dans un cri.

--Vous voyez bien que je vous aime! laissez-moi partir! dit-il.

Geneviève retomba brisée de joie sur le sofa qu'elle venait à peine de
quitter.

--Ne l'aviez-vous donc pas deviné, madame? reprit Belle-Rose; je vous
aime avec l'emportement d'un fou et l'épouvante d'un enfant! Votre voix
m'enivre, et je ne l'entends jamais que mille rêves n'assiègent mon
âme éperdue; votre regard me suit dans l'ombre et passe dans mes
veines comme une flamme. Je sens sur ma main le contact de votre main,
longtemps encore après que vous m'êtes ravie. Vous m'appelleriez du fond
d'un abîme que je m'y jetterais... J'ai des nuits de fièvre pour avoir
effleuré de mes lèvres le bout de vos doigts. J'écoute votre approche
avec des tressaillements qui me font mourir; je sais quel bruit vous
faites sur l'herbe en glissant, sur le gravier des allées, sur le tapis
du boudoir; le frôlement de votre robe arrive à mon coeur. Si votre
pied touche une fleur, je la brise sous mes baisers! Vous ne savez pas
combien de nuits j'ai passées à veiller sous vos fenêtres, suivant
d'un regard avide votre silhouette, couché dans l'herbe, et, dans la
solitude, m'abreuvant des flots amers d'une folle passion! Pour franchir
le seuil de cette porte où vous me disiez adieu en souriant, pour tomber
à vos genoux, embrasser vos pieds, vous confier mon amour insensé,
j'eusse donné ma vie! La crainte de vous offenser m'enchaînait! Et
chaque jour cependant je vous aimais davantage!

Mme de Châteaufort, à demi renversée sur le sofa, aspirait chacune
de ces paroles avec ivresse; son front rougissait, et ses yeux se
remplissaient de larmes divines.

--Que voulez-vous donc que je devienne à présent, madame, et dites-moi
s'il ne faut pas que je parte? reprit Belle-Rose. Que suis-je pour vous?
Un pauvre soldat que vous avez ramassé sur la route, un fugitif, un
déserteur à qui votre pitié a ouvert un asile. Et ce soldat vous aime,
vous qui êtes belle, riche, puissante, honorée; vous une duchesse de
la cour du roi! J'ai tout oublié, madame, ce que j'étais et ce que vous
êtes, et j'ose vous le dire! Pour me faire quitte envers vous, Dieu a
permis que je pusse encore une fois vous sauver. Maintenant, laissez-moi
partir!

Mme de Châteaufort se leva effarée et tout en pleurs; ses yeux
rayonnaient comme deux diamants.

--Partir! s'écria-t-elle; mais je vous aime!



XIII

UN SERPENT DANS L'OMBRE


Belle-Rose ne partit pas, le premier anneau de la forte et brûlante
chaîne de la volupté était rivé à son coeur. Il marchait ébloui dans un
sentier fleuri tout semé de ces enchantements qui naissent sous les pas
de la beauté, de la jeunesse et de l'amour. Sur ces entrefaites, une
lettre lui parvint, écrite par Cornélius Hoghart; elle lui mandait
que M. de Villebrais, remis, contre toute attente, des suites de sa
blessure, activait les poursuites dont lui Belle-Rose était l'objet; que
M. d'Assonville, après avoir reçu un coup de feu dans un engagement avec
des maraudeurs sur la frontière, venait de quitter ses cantonnements;
on le croyait parti pour Paris dans l'intention de consulter des
chirurgiens plus habiles que ceux de son escadron. Quant à Claudine,
elle était à la campagne auprès de sa maîtresse, que M. d'Albergotti
avait conduite chez Mme la duchesse de Longueville, avec qui il s'était
lié d'amitié au temps de la Fronde. Cornélius Hoghart promettait à son
ami de suivre les démarches que tenterait M. de Villebrais auprès de
la justice, et de l'informer des particularités qui pourraient
l'intéresser. Belle-Rose serra la lettre après l'avoir lue, soupira
peut-être, aperçut Mme de Châteaufort qui s'avançait vers lui et n'y
pensa plus. Souvent Belle-Rose et Geneviève s'égaraient dans le parc,
aux bras l'un de l'autre, s'asseyaient aux endroits les plus solitaires,
suivaient les sentiers les plus ombreux et laissaient s'éteindre le
jour et commencer la nuit, sans compter les heures: l'amour tenait
le sablier. Mais depuis deux ou trois jours, où qu'ils fussent, ils
n'étaient pas seuls. Un homme attentif et muet épiait leur course
et, lorsque arrivait la nuit, s'attachait à leurs pas. Caché dans les
fourrés du parc, rampant sur la mousse des allées, blotti sous les
buissons touffus, il guettait leur approche et semblait attendre,
patient et silencieux comme le tigre, une heure propice pour un dessein
mystérieux. Mais dans les profondeurs du parc, entre les charmilles
des jardins, on entendait la voix des gardes et des valets qui se
répondaient, et le moindre son faisait disparaître sous le feuillage la
tête de cet homme un instant sorti du milieu de son rempart de verdure.
Parfois, tandis que les deux amants s'enfonçaient au plus épais du parc,
un bruit de branches écrasées sous un pied invisible interrompait le
silence. Belle-Rose, habitué par les veillées du bivac à percevoir les
sons les plus confus, tournait la tête.

--C'est un chevreuil qu'effarouche le bruit d'un baiser, disait Mme de
Châteaufort en haussant ses lèvres vermeilles.

Plus loin, le regard du soldat croyait voir, entre les massifs du bois,
fuir une ombre rapide; mais avant qu'il en pût distinguer les contours,
l'apparition s'était évanouie.

--Vous voyez des fantômes et ne voyez pas mon sourire, reprenait son
amante.

Un soir, ils arrivèrent à un endroit du parc où le mur de clôture
faisait un angle. A la pointe de l'angle, sous des touffes de lierre et
de clématites, une porte s'ouvrait sur la campagne. Il fallait passer
tout contre cette porte pour la distinguer du mur qui l'encadrait.
Les tons bruns de la pierre et du bois se confondaient sous un rideau
tremblant de feuillage. L'herbe semblait foulée autour de la porte; deux
ou trois rameaux déchirés pendaient le long du mur.

--Les gardes usent-ils de cette porte de sortie? demanda Belle-Rose.

--Non; elle est presque inconnue aux gens du château.

--On a passé par là cependant.

--Personne n'a la clef de cette porte, répondit Mme de Châteaufort.

--Regardez, reprit Belle-Rose en montrant du doigt une touffe de mauve
froissée.

--Hier, nous avons passé le long du mur; vos mains tenaient les miennes;
savez-vous où se posaient nos pieds?

Cependant Belle-Rose n'était pas le jouet d'une illusion. Tandis que
Mme de Châteaufort dissipait ses craintes un instant éveillées, M.
de Villebrais les suivait de taillis en taillis. Couvert de vêtements
grossiers, il s'était logé, sous un nom d'emprunt, dans une méchante
auberge du voisinage, et quand venait la nuit il s'introduisait dans
le parc de Mme de Châteaufort, où l'appelait le désir de la vengeance.
Étonné du silence de Mme de Châteaufort, qui n'avait pas répondu à ses
lettres, M. de Villebrais, aussitôt qu'il fut en état de marcher,
lui avait fait demander une entrevue. Mais lorsque Mme de Châteaufort
oubliait, elle n'oubliait pas à demi. Elle renvoya donc à M. de
Villebrais les lettres qu'il lui avait adressées, en le priant de
vouloir bien lui rendre tout ce qu'il tenait d'elle, et de renoncer à
toute espérance de la revoir jamais. Le lieutenant d'artillerie savait
quelle était l'influence de la duchesse, il obéit pour ne pas s'en faire
une ennemie implacable; mais avant de renvoyer la clef qu'elle-même lui
avait remise, il en fit forger une en tout semblable, se promettant
bien de s'en servir dans l'occasion. Cette occasion ne tarda pas à
se présenter. La retraite où depuis deux ou trois mois vivait Mme de
Châteaufort commençait à être remarquée à la cour. M. de Villebrais
rapprocha cette retraite de l'inconstance un peu soudaine de sa
maîtresse, et en conclut qu'un nouvel amour la dominait. Il voulut
connaître son heureux rival, se déguisa, partit pour la résidence de Mme
de Châteaufort, pénétra dans le parc et vit passer la duchesse au bras
de Belle-Rose. A la vue du soldat, M. de Villebrais eut peine à retenir
un cri de rage: l'homme qui l'avait insulté, et vaincu l'épée à la main,
venait encore de lui ravir sa maîtresse! C'était trop de revers à la
fois. Un instant M. de Villebrais eut la pensée de s'élancer au-devant
de Mme de Châteaufort, et, s'armant de l'autorité militaire, de réclamer
le déserteur; mais il savait que la duchesse était femme à ne jamais
pardonner une telle offense, et la crainte d'être brisé dans sa carrière
par son ressentiment l'arrêta. Cette contrainte ne servit qu'à rendre
plus vif le désir de la vengeance. Ne pouvant lutter ouvertement, il
prit le parti d'attendre et de confier à son bras le soin de faire payer
à Belle-Rose en un seul coup toutes les blessures qu'il en avait reçues.
Pour mieux enchaîner Belle-Rose auprès d'elle, Mme de Châteaufort
multipliait les plaisirs que lui permettait le séjour de la campagne.
La chasse entrait pour une large part dans ces plaisirs. Un matin, au
moment où elle s'apprêtait à monter à cheval pour chasser le cerf, sa
camériste accourut tout effarée sur le perron du château. Elle tenait
une lettre à la main.

--Je lirai ça ce soir, dit la duchesse.

La camériste l'arrêta comme elle mettait le pied à l'étrier, et lui
parla bas à l'oreille.

--Eh qu'importe! reprit sa maîtresse avec impatience.

Et elle sauta sur la selle. La camériste fit encore un pas, mais Mme
de Châteaufort lui ferma la bouche d'un regard, et lâcha les rênes
d'Adonis, qui partit au galop. Un instant après, les fanfares sonnèrent
et la chasse se perdit sous la feuillée. La camériste, restée sur le
perron, regarda tour à tour la lettre timbrée d'un cachet de cire noire,
et Belle-Rose qui chevauchait à côté de Mme de Châteaufort.

--Oui, murmura-t-elle, il est beau, jeune, charmant; mais le capitaine
est à Paris; qu'elle y prenne garde! Quand il menace, c'est un lion.

Le cerf se fit battre jusqu'au soir. Mme de Châteaufort rentra, lasse de
galoper, mais la joue enflammée et le regard brillant. La camériste lui
présenta la lettre et murmura tout bas un nom. La duchesse lui imposa
silence d'un geste à la première syllabe et jeta la lettre sur sa
toilette; puis, après avoir quitté son habit de cheval, elle la
congédia. La nuit était sereine, et l'étoile de Vénus montait à
l'horizon. Mais le lendemain, tandis que les femmes de la duchesse
apprêtaient ses vêtements, la main distraite de Geneviève ramassa sur sa
toilette la lettre dédaignée et l'ouvrit. Aux premiers mots, elle pâlit;
à la dernière ligne, elle poussa un cri et se dressa.

--Une voiture et des chevaux! s'écria-t-elle.

Ses caméristes étonnées ne remuaient pas.

--M'entendez-vous? reprit-elle. Des chevaux! à l'instant! mais courez
donc!

Une suivante, terrifiée par le regard de Mme de Châteaufort, se
précipita dehors.

--Où donc est Camille? Qu'elle vienne, continua-t-elle, tout en tordant
sur sa tête ses longs cheveux épars.

Camille entra. Du premier regard la camériste intime comprit que sa
maîtresse venait de recevoir quelque terrible nouvelle; la lettre
froissée était dans sa main.

--Depuis quand, dites, avez-vous reçu cette lettre? s'écria Mme de
Châteaufort.

Camille montra d'un coup d'oeil la porte aux suivantes de la duchesse;
toutes sortirent.

--Hier, madame, répondit-elle, hier matin.

--Et c'est aujourd'hui seulement que je l'ai!

--Je vous l'ai présentée deux fois, et deux fois vous m'avez repoussée.

--Ne pouvais-tu pas me contraindre à l'ouvrir?

--Eh! madame! il était là! s'écria Camille en montrant avec un geste
d'une éloquence inexprimable Belle-Rose qui passait dans le jardin.

--Tu ne sais pas, reprit Mme de Châteaufort d'une voix étouffée et la
main appuyée sur le bras de Camille, tu ne sais pas: cette lettre est de
_lui_; elle est datée d'hier; hier il a dû m'attendre, et il a juré par
le nom de sa mère que s'il ne me voyait pas, il viendrait jusqu'ici. Il
ne m'a pas vue, Camille!

Camille secoua la tête.

--Alors il viendra, madame, et s'il vient, s'il vient, vous êtes perdue!
monsieur le duc...

--Eh! que m'importe monsieur le duc, mon mari! c'est de Belle-Rose qu'il
s'agit, Belle-Rose ne m'aimerait plus!

Camille regarda sa maîtresse; à ce cri, à l'expression de ce visage
blanc où flamboyaient deux yeux pleins d'éclairs, il n'y avait pas à
se méprendre: un amour sans bornes, indomptable, impérieux, était entré
dans le coeur de Mme de Châteaufort.

--La voiture était attelée, dit timidement une suivante en entr'ouvrant
la porte.

Mme de Châteaufort battit des mains comme un enfant, et prenant à la
hâte un loup et sa mante, elle entraîna Camille.

--Viens, dit-elle, _il_ est encore à Paris, sans doute; rien n'est
perdu.

Belle-Rose, prévenu par un laquais du départ de Mme de Châteaufort, prit
un fusil et s'enfonça dans le parc. Livré à ses seules méditations,
il observa plus sûrement les indices qui l'avaient frappé dans ses
précédentes promenades avec Mme de Châteaufort. Un espion rôdait dans
le parc, il n'en pouvait plus douter. La pensée lui vint que ce pourrait
bien être Bouletord, qui, furieux de sa déconvenue, cherchait un
moyen adroit de se venger sans coup férir. Belle-Rose résolut de se
débarrasser sur-le-champ de ce personnage importun. Il se rendit au
château, glissa dans ses poches un poignard et des pistolets, prit une
épée, attendit la nuit et gagna le parc, bien décidé à faire payer cher
au visiteur sa fatigante surveillance.

--Il cherche un déserteur, se disait-il; il trouvera du plomb.

Bientôt les ombres envahirent le parc; les bruits moururent, les
lumières de la veillée s'éteignirent une à une dans les bois tout pleins
de ces mystérieuses rumeurs qui montent de la terre au ciel durant les
nuits étoilées. Ses pas le conduisirent à l'angle du parc où la porte
secrète donnait issue sur la campagne. Elle était entr'ouverte. Bien sûr
de son fait, cette fois, Belle-Rose eut un instant la pensée de briser
dans la serrure la lame de son poignard. Son oreille l'avait averti que
déjà sa promenade au travers du parc avait été épiée. Mais il réfléchit
que son espion, caché sans doute dans quelque fourré aux environs,
comprenant par cette action qu'il était découvert, escaladerait le mur
et ne se montrerait pas: ce n'était pas là le but de Belle-Rose. Il
continua donc son chemin, passant devant la porte comme s'il ne l'avait
pas vue. Au bout de cent pas, il s'arrêta derrière un gros chêne; la
lune venait de disparaître sous un nuage. Il écouta. Après trois ou
quatre minutes d'attente, il entendit la porte tourner sur ses gonds
rouillés. L'ombre était épaisse, il ne vit rien; un bruit de pas se
perdit sous le couvert du parc. Le soldat quitta son poste d'observation
et marcha sur les traces de l'espion en ayant soin de suivre la lisière
des sentiers où l'herbe plus épaisse étouffait le bruit de sa course. Le
chemin que suivait l'inconnu aboutissait à une clairière où rayonnaient
plusieurs avenues; l'une de ces avenues conduisait au château.
Belle-Rose et Geneviève l'avaient fréquemment parcourue, et c'était la
route qu'ils avaient coutume de prendre quand ils rentraient le soir.
Belle-Rose en conclut que l'espion, fort au courant de ses habitudes,
allait l'attendre au coin de l'avenue et se jeter sur lui à son passage.
Très résolu à lui épargner les ennuis d'une longue attente, il allait
précipiter sa marche, lorsqu'un cri s'éleva du milieu de la clairière,
et, au même instant, le cliquetis de deux épées se fit entendre.
Belle-Rose s'élança le pistolet au poing. Le choc des épées était vif et
pressé, mais il n'avait pas fait cinquante pas, que le bruit cessa tout
à coup; la lune, dégagée des nuées qui la voilaient, inondait la forêt
de sa clarté bleuâtre, et dans cette clarté flottante, Belle-Rose vit
passer un homme qui fuyait, une épée nue à la main; il bondit comme un
cerf à sa poursuite. Le meurtrier glissait comme une ombre entre les
arbres et semblait avoir des ailes. Au moment où il franchissait la
lisière du bois, Belle-Rose lui tira un coup de pistolet; mais la balle
se perdit dans le tronc d'un bouleau, et le fugitif disparut par la
petite porte du parc, brusquement refermée. Au moment où Belle-Rose
arrivait devant cette porte, le galop retentissant d'un cheval lui fit
comprendre que le meurtrier était désormais hors d'atteinte. Belle-Rose
écoutait haletant le bruit de ce galop, lorsqu'un souvenir traversa son
esprit. Le meurtrier avait fui, mais sa victime gisait sans doute dans
la clairière; quel était ce malheureux dont la vie tranchée par un
assassinat avait sauvé la sienne? Belle-Rose se hâta de courir vers la
clairière. Une moitié de la pelouse restait dans l'ombre épaisse que
projetaient les grands chênes, l'autre était toute baignée d'une blonde
lumière; un silence profond enveloppait la clairière et le parc. Plus
rapide que la pensée, le premier regard de Belle-Rose embrassa l'étendue
de la pelouse; sur la ligne tremblante où l'ombre se mariait à la
lumière, le corps d'un homme était couché. Une épée nue brillait dans
l'herbe. Belle-Rose s'agenouilla près du corps; le sang sortait de deux
blessures béantes, l'une à la gorge, l'autre en pleine poitrine. A la
vue de ce corps immobile dont le regard morne se tournait vers le ciel,
Belle-Rose frissonna; il se pencha, et soulevant la victime entre ses
bras, il attira sa tête sous les rayons de la lune. Un cri d'horreur
jaillit des lèvres du soldat... il venait de reconnaître M.
d'Assonville.



XIV

L'AGONIE


Le coup de pistolet tiré par Belle-Rose avait réveillé quelques gardes;
ils accoururent et trouvèrent celui qu'ils appelaient M. de Verval
occupé à étancher le sang d'un homme qui semblait mort déjà, tant il
était immobile et froid. Deux d'entre eux couchèrent le blessé sur un
brancard, un autre courut chercher un chirurgien, et Belle-Rose, aussi
pâle que M. d'Assonville, le fit déposer dans ce même pavillon où, dans
les terreurs d'une nuit d'incendie, Mme de Châteaufort et lui s'étaient
rencontrés. Quelques tressaillements convulsifs indiquaient seuls que
M. d'Assonville n'était pas mort encore. La marche avait rouvert les
plaies, et le sang s'échappait sur le satin du sofa. La douleur
de Belle-Rose était calme, mais effrayante à voir. Quelques larmes
tombaient goutte à goutte de ses paupières. Lui qui aurait payé de sa
vie le bonheur de sauver M. d'Assonville, il le voyait expirer sous ses
yeux et pour lui! Il allait du sofa où gisait le moribond à la porte
où se pressaient des gardes et des laquais, écoutant si le chirurgien
n'arrivait pas. Les minutes lui semblaient longues comme des nuits sans
sommeil.

Les linges qu'il serrait autour des blessures s'imbibaient de sang,
les lèvres se décoloraient, les yeux semblaient s'éteindre. Belle-Rose
jetait des regards désolés vers le ciel, puis baisait la main de
d'Assonville. Enfin, le chirurgien parut. A l'aspect de cette tête blême
affaissée sur les coussins, et déjà marbrée de teintes livides, ses
sourcils se touchèrent un instant. Belle-Rose retenait son souffle, les
gardes étaient silencieux, on entendait frémir le feuillage autour du
pavillon. Après avoir tâté le pouls du moribond en écoutant le bruit de
sa respiration, le chirurgien tira sa trousse, essuya sur du cuir les
instruments d'acier dont l'éclair éblouit le regard de Belle-Rose,
et sonda les deux blessures. Le contact du fer fit tressaillir M.
d'Assonville, un soupir entr'ouvrit sa bouche; le chirurgien poursuivit
son oeuvre, faisant disparaître l'acier entre les chairs rougissantes.
M. d'Assonville s'agita, ses yeux se ranimèrent, il fit un effort pour
saisir la main qui le tourmentait.

--Assassin! dit-il, et sa tête retomba sur l'oreiller.

Ce mot glaça le coeur de Belle-Rose, mais un rayon d'espérance avait
lui dans les ténèbres de son épouvante au réveil de M. d'Assonville. Le
chirurgien retira la sonde et posa le premier appareil. Son visage avait
l'impassibilité du marbre. Cependant M. d'Assonville reprenait lentement
l'usage de ses sens; la lumière renaissait sous ses paupières soulevées;
de puissants cordiaux avaient rendu au sang son cours naturel. Il tourna
ses regards vers l'assemblée, vit Belle-Rose, sourit et lui tendit la
main. Belle-Rose la prit et tomba sur ses genoux, bénissant Dieu.

--Je t'avais vu, mon ami, dit tout bas M. d'Assonville, mais je croyais
rêver. Au moins ne mourrai-je pas seul!

--Mais vous ne mourrez pas, capitaine! s'écria le soldat.

--Bah! mieux vaut aujourd'hui que demain; le plus dur est fait.

M. d'Assonville rassembla ses forces et parvint à se soulever un peu;
ses joues et ses lèvres devinrent pourpres. Le chirurgien l'observait en
silence.

--J'ai beaucoup de choses à te dire, mon ami, reprit le blessé; c'est
une sorte de confession; pour m'aider à l'achever, tu as bien quelque
chose à me faire boire; j'ai la langue desséchée et la poitrine en feu.

Belle-Rose courut au chirurgien qui rangeait sa trousse dans un coin.

--Que faut-il donner à M. d'Assonville? lui dit-il.

--Ce qu'il voudra, du lait ou de l'eau-de-vie.

Belle-Rose pâlit. Cette réponse arriva comme une balle à son coeur.

--Perdu! murmura-t-il d'une voix étouffée.

--Croyez-vous aux miracles, monsieur? reprit le chirurgien.

Belle-Rose le regarda, étourdi et muet.

--Si vous n'y croyez pas, je n'ai rien à dire; si vous y croyez, espérez
en Dieu. La science humaine n'a plus rien à faire ici.

Le chirurgien glissa la trousse dans la poche de son habit et prit son
chapeau; mais au moment où il allait se retirer une voix le retint.

--Monsieur le chirurgien, un mot, je vous prie.

Avec cette finesse extrême de sens dont quelques agonisants ont
fourni de mémorables exemples, M. d'Assonville avait entendu la brève
conversation de l'homme de l'art et de Belle-Rose; il le rappelait.

Le chirurgien s'approcha.

--Je suis donc perdu, monsieur? dit le blessé.

Le chirurgien hasarda un geste de dénégation; M. d'Assonville l'arrêta.

--Vous avez parlé, et je sais tout. Votre science vous permet-elle
de m'apprendre combien j'ai de temps à vivre? Répondez sans hésiter,
monsieur, vous avez affaire à un gentilhomme.

Le chirurgien prit le bras du blessé et consulta le pouls, l'oeil sur sa
montre.

--Vous pouvez vivre encore une demi-journée, peut-être un jour entier,
si vous évitez tout effort et tout mouvement; mais la moindre secousse
vous tuera net.

--Ai-je le temps d'instruire mon ami des choses que j'ai à lui dire?

--Si votre confession doit durer plus d'une heure, c'est tout au plus si
vous aurez la force de l'achever.

--Merci, monsieur.

Quand le chirurgien fut parti, M. d'Assonville pria Belle-Rose de
s'approcher.

--Les minutes valent des jours, lui dit-il, restons seuls.

Belle-Rose fit un signe de la main, chacun sortit.

--Mets-toi là, reprit M. d'Assonville, en lui montrant un fauteuil. Ma
voix est faible, et je crois que cet honnête chirurgien a promis plus
que je ne puis tenir. Je ne voudrais pas mourir avant de t'avoir tout
dit.

--Me pardonnerez-vous, mon Dieu! s'écria Belle-Rose, retenant avec peine
les sanglots qui déchiraient sa poitrine; ils vous ont frappé, et c'est
moi qu'ils cherchaient!

--Toi! fit M. d'Assonville étonné.

--Ne suis-je pas déserteur?

--Bah! on arrête un déserteur, on ne l'assassine pas. Si quelque remords
te poursuit, calme ta conscience; j'ai reconnu l'ennemi... c'est bien
moi qu'il attendait.

--Vous l'avez vu! Son nom, dites son nom; que je vous venge au moins!

--Me venger! et pourquoi? C'est peut-être un service qu'il m'a rendu...
Il était masqué; mais, dans la chaleur de l'action, son masque est
tombé... Je ne l'ai vu qu'une minute, et je l'ai reconnu.--Souviens-toi
de M. de Villebrais! s'est-il écrié, et il s'est enfui.

--M. de Villebrais! c'était moi qu'il cherchait... moi, vous dis-je! Ne
savez-vous pas que je l'ai frappé? dit Belle-Rose.

--Une querelle d'hier aiguise-t-elle une épée comme le fait une haine de
dix ans? J'ai vu le bras... Il assassinait par ordre.

Belle-Rose frémit de la tête aux pieds.

--Laissons cela, continua M. d'Assonville avec un triste sourire; je
suis mort; qu'importe par qui et pourquoi je suis tué! D'autres pensées
m'assiègent et mon esprit se trouble. Écoute, avant que je meure; après,
venge-moi si tu veux.

Belle-Rose prit la main de M. d'Assonville et la serra.

--Me promets-tu d'accomplir toutes mes volontés dernières?

--Je vous le jure.

--J'y compte. M. de Nancrais, mon frère, est possesseur d'une lettre
à ton adresse. Je la lui ai remise en quittant l'armée. J'avais eu
connaissance de ton duel et de ta disparition, mais je te savais
innocent: ma conscience me répondait de toi. Il reviendra, me disais-je,
et ce que je le charge de faire, il le fera... Tu vois que je ne me suis
pas trompé.

Un accès de toux arrêta M. d'Assonville; il porta un mouchoir à ses
lèvres, et le retira humide d'une écume sanglante. Sa tête se renversa
sur les coussins empilés.

--Mon Dieu! vous vous tuez! s'écria Belle-Rose.

--M. de Villebrais m'y aide bien un peu, répondit le capitaine avec un
sourire.

--Remettez le reste de vos confidences à demain; demain vous serez plus
calme.

--Mon ami, les morts ne parlent pas. Si tu veux entendre ce que j'ai à
te dire, il faut que tu m'écoutes cette nuit...

Le visage de M. d'Assonville se crispa. Une rougeur brûlante couvrit ses
joues, la pâleur du marbre lui succéda, et durant quelques minutes elles
passèrent tour à tour des teintes mates de l'ivoire à la couleur du
sang. La fièvre faisait claquer ses dents. Belle-Rose allait et venait
par la chambre, se tordant les mains.

--Je souffre un peu, reprit le capitaine; pourquoi du premier coup ne
m'a-t-il pas tué? J'étouffe, j'ai toujours soif...

Belle-Rose lui présenta une tasse pleine de lait coupé de miel. Le
capitaine en but une gorgée.

--C'est une tisane que tu me donnes là! N'as-tu pas quelque bouteille de
vieux vin de Bourgogne?

Belle-Rose tira un flacon d'une armoire et remplit un verre. Il avait
toujours dans les oreilles les terribles paroles du chirurgien. Si M.
d'Assonville lui avait demandé de l'eau-de-vie, il lui en aurait donné.
Le blessé avala deux grands verres coup sur coup.

--A la bonne heure! dit-il, si la mort vient, elle me trouvera debout.

Il fit un effort et s'assit. Son visage se colora subitement, ses yeux
s'enflammèrent, il sourit. Dans ce moment suprême, où la vie semblait
lutter contre les premières atteintes de l'agonie, les traits de M.
d'Assonville s'éclairèrent d'une beauté suprême. Belle-Rose crut le voir
tel qu'il était le jour où, près de l'abbaye de Saint-Georges, il quitta
les cavaliers hongrois.

--Ainsi, dit le capitaine, tu feras ce que je t'ai demandé; je pars
content. Et cependant je ne l'ai pas vue! Tu me comprends, toi qui
aimes!... Partir sans que la main d'une femme toujours adorée ait pressé
votre main... c'est une grande douleur!... celle-là m'était réservée...
Oh! j'ai bien souffert!... Tu ne sais pas tout, tu n'as jamais lu dans
ce coeur où vivait un souvenir cher et empoisonné; il a tari les
sources de l'espérance... Quand on a aimé comme je l'ai aimée, et que la
solitude vient après, il faut mourir... Je meurs!... Tu pleures! Ai-je
donc rien à regretter? Elle avait tué mon âme avant de tuer mon corps!

L'éclat de la fièvre luisait dans les yeux de M. d'Assonville; on y
voyait passer des lueurs étranges, tandis que sur sa bouche flottait le
sourire de l'égarement. Un instant il s'arrêta; ses yeux suivirent les
contours du pavillon et revinrent se poser sur Belle-Rose.

--C'est toi qui m'as ramassé, lui dit-il tout à coup, toi qui m'as
porté! Qui t'a conduit ici?

Belle-Rose rougit.

--J'étais poursuivi, répondit le sergent, un asile m'a été offert dans
ce château, je l'ai accepté.

--Une bonne action!... Prends garde, sous cet asile il y a peut-être une
tombe.

Belle-Rose regardait M. d'Assonville, dont les paroles lui paraissaient
inexplicables; le teint du moribond était devenu d'une pâleur livide; sa
voix était inquiète et sourde, l'agitation de son visage extraordinaire.

--On t'a sauvé!... Un jour aussi on m'a sauvé, je fuyais... Il y a bien
des années de cela... j'avais vingt ans... Une jeune fille vint à moi,
me tendit la main, m'entraîna... les cris de mes ennemis se perdirent
dans l'éloignement... l'ange de mon salut quitta ma main et rougit...
Qu'elle était belle, mon Dieu! Elle me cacha bien des jours... je
l'aimai toute ma vie! Elle aussi m'aima; mes transports la ravirent,
son amour m'éblouit!... Que de fois ne suis-je pas revenu dans cette
retraite où pour la première fois elle m'apparut!... J'étais ivre!... sa
vue mettait le ciel dans mon coeur... Si elle m'avait dit: Je veux être
reine, j'aurais conquis une couronne l'épée ou le poignard à la main,
j'aurais marché sur le cadavre de mon roi! Cet amour était un abîme
de joies et de délices... Un an, je m'y plongeai... j'en revins morne,
sanglant, brisé... La veille, j'aurais raillé les élus dans leur
éternelle félicité; le lendemain, j'avais l'enfer dans le coeur!... Mlle
de La Noue s'était mariée.

--Mlle de La Noue! répéta Belle-Rose.

--Je l'ai nommée? s'écria M. d'Assonville... Voilà bien des années que
ce nom terrible n'est pas sorti de mes lèvres... Il est enfoui là comme
dans un tombeau, ajouta-t-il en pressant sa poitrine de ses deux mains;
oublie-le... Elle s'était mariée, comprends-tu bien, et cependant elle
était mère!

La sueur perlait sur le front de M. d'Assonville, et les mots venaient à
sa bouche comme un râle. Belle-Rose l'écoutait, ne sachant si le délire
égarait sa raison.

--Mère! entends-tu? elle était mère... Oh! mon enfant! mon Dieu, mon
enfant!

La voix de M. d'Assonville s'éteignit dans les sanglots. Des larmes
jaillirent des paupières de cet homme que Belle-Rose n'avait jamais vu
pleurer. Une pitié profonde étreignit le coeur du soldat.

--L'infâme! dit-il.

--Un jour le pauvre enfant me fut ravi, reprit le capitaine d'une voix
brisée. Ses lèvres bégayaient à peine, et jamais, sans doute, il n'a su
mon nom!

--Mais elle? dit Belle-Rose.

--Elle? Oh! elle est riche, puissante, honorée! c'est une dame si fière
et si haute, que les plus grands seigneurs s'inclinent à son nom.

--Oh! je vous vengerai! s'écria Belle-Rose.

--Mais je l'aime, et c'est mon enfant que je veux! lui répondit M.
d'Assonville.

Le capitaine était effrayant à voir. Son visage était blanc comme
un suaire, et de ses yeux enflammés tombaient de grosses larmes; le
désespoir, l'amour, la souffrance, donnaient à sa physionomie déjà
marquée du sceau de la mort une déchirante et sublime expression. En
ce moment, le bruit d'une voiture qui roulait dans la cour troubla
le silence profond. La voiture s'arrêta; Belle-Rose vit à travers les
persiennes briller les torches des piqueurs; le frôlement d'une robe de
soie vint jusqu'à son oreille, la porte du pavillon s'ouvrit, et Mme de
Châteaufort parut sur le seuil. M. d'Assonville tourna la tête, la vit
et se dressa en poussant un cri terrible. A ce cri, Mme de Châteaufort
s'arrêta, pâle et muette; une terreur profonde se peignit sur son
visage, tandis que ses mains frémissantes se promenaient le long de ses
joues, où pendaient en longs anneaux sa chevelure dénouée. Les yeux du
moribond et les siens ne se pouvaient quitter. Comme il se penchait
vers elle, les bras de la duchesse s'agitèrent avec égarement. M.
d'Assonville fit trois pas, blême et sanglant, leva la main vers le
ciel et tomba. Belle-Rose s'élança vers lui. Il était mort. Mme de
Châteaufort s'agenouilla. Le regard de Belle-Rose effaré allait du
cadavre à Geneviève; une horrible pensée glaçait son coeur, et ce regard
semblait demander compte à son amante de la mort de son ami.

--Assassiné! dit-il.

--Oh! ce n'est pas moi! s'écria Mme de Châteaufort.

Et les mains jointes, trempée de pleurs, elle voulut se traîner sur les
genoux; mais, brisée par l'épouvante, elle s'affaissa, et sa tête alla
frapper le tapis. Belle-Rose sortit, chancelant comme un homme ivre;
une horrible pensée troublait son âme et l'envahissait. Comme il passait
dans la cour, la camériste, impatiente de ce long silence, l'interrogea
sur ce qui se passait dans le pavillon.

--Comment s'appelait Mme de Châteaufort avant son mariage? lui demanda
Belle-Rose d'une voix étranglée.

--Mlle de La Noue, répondit Camille, et elle entra dans le pavillon.



XV

UN PAS VERS LA TOMBE


Camille, en pénétrant dans le pavillon, trouva Mme de Châteaufort
évanouie près du cadavre de M. d'Assonville, qu'elle reconnut au premier
coup d'oeil. Elle comprit clairement alors la question de Belle-Rose;
mais sans s'arrêter à en calculer la portée, elle appela, et des laquais
l'aidèrent à transporter leur maîtresse dans son appartement. Les
événements qui avaient amené cette catastrophe s'étaient si brusquement
succédé, que Mme de Châteaufort ne put résister à leur impétuosité.
Cette femme, énergique et forte, qui savait commander aux circonstances,
semblait brisée d'un seul coup. Elle resta plusieurs heures roide et
glacée, les cheveux épars autour de son front; la vie se trahissait
seulement par les larmes qui tombaient une à une de ses paupières
entr'ouvertes et par les tressaillements de son visage, où se
reflétaient toutes les angoisses de la terreur et du désespoir. Mme de
Châteaufort était arrivée dans l'après-midi à Paris, à son hôtel, et
n'avait pris que le temps de changer de vêtements pour se rendre
en fiacre à la maison de la rue Cassette. M. d'Assonville s'y était
présenté la veille et le jour même. Mme de Châteaufort envoya chez lui,
il était sorti; mais, sur l'avis qu'on lui donna qu'il devait rentrer
dans la soirée, elle pria un laquais de l'informer qu'il était attendu
rue Cassette. Malheureusement M. d'Assonville s'étant, de son côté,
rendu à l'hôtel de Mme de Châteaufort, peu d'instants avant l'arrivée de
la duchesse à Paris, apprit d'un valet qu'elle était dans l'intention de
prolonger son séjour à la campagne. Son parti fut pris sur-le-champ;
il connaissait le parc et ses issues secrètes, les passages qui
conduisaient aux appartements de la duchesse, et, bien convaincu par
son silence qu'elle était fermement décidée à éviter toute entrevue, il
voulut essayer d'arriver la nuit jusqu'à elle, au risque d'y périr. Au
moment donc où Mme de Châteaufort entrait dans Paris, M. d'Assonville en
sortait. Lorsqu'il aperçut Écouen, il s'arrêta et attendit la nuit, ne
voulant point se présenter devant la grille du château de la duchesse,
pensant qu'il serait éconduit. Aux premières ombres, il gagna les murs
du parc, se cacha dans un fourré, et quand les ténèbres furent épaisses,
il chercha la porte secrète à l'angle du mur où, dans des temps plus
heureux, les pieds légers d'une femme l'avaient si souvent accompagné.
Il la trouva ouverte et s'avança rapidement à travers le parc, où
sa mémoire le guidait sûrement. Mais M. de Villebrais, qui cherchait
Belle-Rose, voyant venir un homme au milieu d'une avenue qui
conduisait au château, se jeta sur lui, croyant avoir affaire à son
rival.--Défends-toi, misérable! lui cria-t-il.--M. d'Assonville avait à
peine eu le temps de tirer son épée qu'il était déjà frappé à la
gorge; affaibli par une récente blessure, il ne put opposer une
longue résistance aux attaques de son assassin, et tomba au moment où
Belle-Rose accourait à son secours. Tandis que ces choses se passaient
au château, Mme de Châteaufort attendait, pleine d'une impatience
fiévreuse, dans la maison de la rue Cassette. Les heures se succédaient
sans que M. d'Assonville parût. Vers minuit, comptant les minutes avec
effroi, elle envoya de nouveau chez le capitaine. On lui répondit que le
valet de M. d'Assonville était revenu, après avoir quitté son maître
sur la route de Saint-Denis. Mme de Châteaufort ne dit pas un mot, mais
Camille comprit à quelles angoisses cette âme téméraire était en proie,
au regard que sa maîtresse lui jeta. Un instant après, toutes deux
montaient en carrosse et prenaient au galop le chemin d'Écouen. On sait
quelle fut leur rencontre et quel en fut le résultat. Belle-Rose
erra jusqu'au matin, luttant de toute son âme contre la folie et le
désespoir. M. d'Assonville était mort, et celle que M. d'Assonville
avait aimée était son amante à lui. Belle-Rose se reprochait la mort du
capitaine comme un crime, et le remords avec la douleur entrait dans son
âme. Les fraîcheurs de l'aube calmèrent l'agitation du soldat; il jeta
un regard plus ferme sur sa vie; un devoir lui restait à remplir, la
voix de l'honneur s'éleva dans le tumulte de ses pensées, et il entendit
cette voix. Belle-Rose donna un dernier adieu au corps inanimé de son
protecteur, écrivit quelques lignes qu'il adressa à Mme de Châteaufort,
deux billets qu'il fit parvenir à Cornélius et à Claudine, pour les
informer succinctement de son départ et de la résolution où il était de
se rendre auprès de M. de Nancrais, sella lui-même un cheval et sortit
au galop par la grille du parc. La duchesse se réveillait à peine de son
long évanouissement, lorsqu'elle entendit rouler la grille sur ses gonds
et sonner sur les cailloux les sabots du cheval. Elle se leva et d'un
bond sauta sur le balcon; un nuage de poussière tourbillonnait sur la
route. Le cavalier disparaissait sous le blanc linceul, mais le coeur
de Geneviève criait son nom. Elle se retourna vers Camille, le visage
enflammé, superbe d'amour et d'effroi.

--M. de Verval! qu'il vienne... à l'instant, je le veux! disait-elle;
et, d'un geste impérieux, elle montrait la porte à sa camériste, lorsque
cette porte s'ouvrit. Un laquais se présenta une lettre à la main.

Mme de Châteaufort prit cette lettre, et, tombant sur un sofa, fit signe
au laquais de se retirer.

--J'ai peur, dit-elle.

Ses lèvres blanchirent et sa vue se troubla.

--Oh! madame, est-ce bien vous? s'écria la camériste.

--Est-ce que tu peux me comprendre! lui dit la pauvre amante, tu n'aimes
pas, toi!

Mme de Châteaufort brisa le cachet; mais ses yeux étaient pleins de
larmes: elle ne voyait rien.

--Tiens! lis! dit-elle à Camille; j'en deviens folle!

Et couvrant son visage de ses mains, elle attendit.

Camille prit la lettre, elle contenait les quelques lignes que voici:

    «Madame,

    «Vous m'avez ravi le droit de venger M. d'Assonville, mais je
    vous recommande sa dépouille mortelle; rendez à son corps le
    repos que vous avez refusé à son coeur. M. d'Assonville m'a
    chargé d'une mission sacrée. Si je vous vois jamais, ce sera
    pour lui obéir et prêt à tout. Ce qu'il aura voulu, je le
    voudrai; faites en sorte que je ne sois point forcé de vous
    haïr.

    «BELLE-ROSE.»

Mme de Châteaufort se renversa en arrière, pâle, inanimée. Elle n'avait
plus ni voix pour se plaindre, ni larmes pour pleurer; une fièvre
ardente la dévorait. Cependant Belle-Rose, laissant son cheval au
premier relai, prit un bidet de poste, et, faisant diligence, arriva le
lendemain à Cambrai, où se trouvait alors le régiment de M. de Nancrais.
M. de Nancrais travaillait dans sa chambre lorsque Belle-Rose se
présenta devant le planton de service. Au son de sa voix, M. de
Nancrais sauta de sa chaise et courut lui-même ouvrir la porte; à peine
Belle-Rose l'eut-il passée, que son capitaine la repoussa violemment.

--Tu viens lorsqu'on ne t'attendait plus, s'écria-t-il; mais tu as jugé
sans doute qu'il n'était jamais trop tard pour se faire pendre!

--On me jugera, monsieur le vicomte, mais ce n'est pas là le seul motif
qui m'amène.

--Parbleu! c'est le seul qui te retiendra!... Si tu ne te souviens plus
de l'odeur de la poudre, on te la fera sentir d'assez près pour que tu
n'aies plus envie de l'oublier.

--Permettez-moi de croire que la chose n'est pas encore faite.

--Eh! morbleu! c'est tout comme! Tu as pris soin d'arranger ton affaire
de façon à éviter toute incertitude. Va-t'en au diable! Tu appliques un
grand coup d'épée à ton lieutenant, et tu désertes après! Mais il n'en
faut pas la moitié pour faire fusiller un homme! Ne pouvais-tu rester où
tu étais?

--J'y suis resté trop longtemps.

--Alors il y fallait rester toujours!... L'idée d'être honnête homme te
prend un peu tard, mon drôle!

--Capitaine!

--Ne vas-tu pas te fâcher, à présent?

--Je me livre... N'est-ce point assez?

--C'est trop, morbleu! Puisque tu avais assez du métier de soldat
il fallait rester déserteur! Que diable veux-tu que je dise à M.
d'Assonville, mon frère, quand il saura que je t'ai fait casser la tête?

Au nom de M. d'Assonville, Belle-Rose étouffa un soupir.

--Ah! tu soupires! reprit M. de Nancrais qui allait de long en large
par la chambre, masquant sous l'apparence de la colère l'intérêt qu'il
portait à Belle-Rose; M. de Villebrais, que tu avais fort mal accommodé,
dit-on, est un méchant homme, je le sais; mais enfin, c'est ton
officier!... Encore si tu étais allé te faire massacrer ailleurs, je
m'en serais lavé les mains...

--Monsieur le vicomte, dit Belle-Rose en tâchant d'affermir sa voix
altérée, il en sera ce que Dieu voudra; mais permettez-moi de laisser là
ce sujet de conversation. J'ai d'autres devoirs à remplir.

--D'autres devoirs! Es-tu fou? Tu n'en a pas d'autres que d'aller en
prison.

--J'irai tout à l'heure; mais veuillez me dire, je vous prie, si vous
n'avez pas un pli de M. d'Assonville à me remettre?

--Parbleu! je l'avais oublié. Le voici... Si mon frère te charge
de quelque commission, il choisit bien son temps... Il est à Paris
maintenant, j'imagine; l'as-tu vu? comment se porte-t-il?

A cette question, Belle-Rose pâlit.

--M'entends-tu? reprit M. de Nancrais... Oh! si tu ne veux pas parler,
ajouta-t-il en voyant l'hésitation de Belle-Rose, garde ton secret.
Mon frère a toujours été l'homme du monde le plus mystérieux que j'aie
connu; il a un tas d'affaires obscures auxquelles je n'ai jamais rien
compris... Si ce sont les tiennes aussi... faites-les ensemble.

--Hélas! M. d'Assonville n'en aura plus! dit Belle-Rose tristement.

M. de Nancrais s'arrêta court.

--Que dis-tu? s'écria-t-il.

--M. d'Assonville est mort, répondit le soldat.

--Mort! répéta le capitaine.--Et il s'appuya contre la cheminée. Ses
jambes tremblaient sous lui.

Belle-Rose lui raconta les détails de l'événement tragique dont il
avait été le témoin, en supprimant toutefois les particularités qui
le concernaient personnellement, ainsi que Mme de Châteaufort. M. de
Nancrais l'écoutait, la tête inclinée en avant, les yeux attachés aux
siens. Chaque parole de ce funèbre récit lui arrivait au coeur; mais il
luttait de toutes ses forces contre l'émotion qui le gagnait.

--Oui, dit-il après que Belle-Rose se fut tu, cela devait être ainsi.
Mon frère était bon, brave, loyal et franc, l'autre est un misérable
perdu de dettes et de débauche; ils se sont rencontrés... mon frère est
mort: ainsi va le monde! Le lâche triomphe où le vaillant succombe...
Pauvre Gaston! où ne serait-il pas arrivé?... Mais il aimait!... Une
femme s'est trouvée entre lui et le bâton de maréchal, et cette femme
l'a fait trébucher... Que Dieu la maudisse, l'infâme créature!--M. de
Nancrais, plus pâle qu'un cadavre, leva vers le ciel ses deux mains
ouvertes avec une effrayante expression de haine et de fureur.
Belle-Rose frissonna de la tête aux pieds.

--Celle-ci vivra dans la richesse et la joie, continua le capitaine,
marchant à grands pas dans la chambre, lui est mort! Est-ce qu'on doit
aimer quand on est soldat! Et ne sait-on pas bien que les femmes sont
après nous comme des buissons d'épines qui nous déchirent! Tout le sang
fuit des veines, goutte à goutte! Mais il l'a donc attaqué par derrière,
ce Villebrais! Gaston avait la main ferme et le coeur fort; il en aurait
tué dix comme ce bandit!... Oh! s'il était vivant encore, vrai Dieu!
de cette main que tu vois, j'arracherais du coeur de mon frère jusqu'au
souvenir de cet amour... dût-il en mourir! Mais il est mort, mon pauvre
frère!... Tu ne sais pas, toi, j'étais rude et sévère avec lui, toujours
morose et bourru; mais je l'aimais comme un père aime son enfant.

Vaincu cette fois par la douleur, le capitaine tomba sur un fauteuil
et cacha sa tête entre ses mains. Il pleurait. Belle-Rose s'approcha
doucement, sans parler, et lui prit la main. Le capitaine répondit à
ce mouvement par une étreinte, et tous deux, les doigts entrelacés,
restèrent muets un instant.

Tout à coup M. de Nancrais se leva.

--Assez de larmes, dit-il en passant rudement sa main sur ses paupières
humides... Mille sanglots ne lui rendraient pas une heure de vie! Il
s'agit de toi maintenant. Entre nous, à présent qu'il n'y a l'un devant
l'autre que le frère de M. d'Assonville et Belle-Rose, je puis bien
te dire ce que je pense. Tu es un brave et honnête soldat, et M.
de Villebrais est un misérable officier qui a plus d'orgueil que de
courage. Tu l'as frappé, et bien tu as fait. Tout autre que toi, ayant
du coeur, aurait agi de même. Tu avais le droit et la justice de ton
côté. Cependant tu seras fusillé. La discipline le veut, et tu le sais,
on doit obéissance à la discipline. On aurait fait de toi quelque chose,
c'est fâcheux. Demain il n'y aura plus en présence que le capitaine et
le déserteur. Donne-moi la main et va-t'en au cachot.

M. de Nancrais agita une sonnette. Le caporal la Déroute parut. M.
de Nancrais échangea un dernier regard avec Belle-Rose et se redressa
vivement. Ce n'était déjà plus l'ami, c'était l'officier.

--Caporal, dit-il à la Déroute d'une voix brève, voici le déserteur
Belle-Rose que je vous confie. Vous allez le conduire au cachot, et vous
reviendrez prendre mes ordres pour la convocation du conseil de guerre.
Allez.

La Déroute porta la main à son chapeau et sortit. A peine eurent-ils
passé la porte, que le caporal sauta au cou du sergent.

--Mort de ma vie! vous avez eu là une idée saugrenue, dit la Déroute...
Mais patience, tout n'est pas fini.

--Il s'en manque de trois ou quatre jours, je crois.

--Entre la veille et le lendemain, il y a place pour un projet.

--Que veux-tu dire?

--Suffit... je m'entends. Nous n'avons pas le loisir de causer dans
ce corridor... Je vais d'abord vous caser dans un lieu dont je n'ouvre
jamais la serrure sans appliquer un coup de poing contre la porte.

--Le cachot?

--Précisément. Je cours chez le capitaine, et si j'obtiens de commander
les hommes de garde, je suis content.

--Demande-le-lui de ma part, il y consentira.

--Parbleu, j'y pensais. Marchons vite, nous aurons tout le temps de
causer après.

Au bout de cinq minutes, la porte du cachot s'ouvrit sur Belle-Rose.
C'était une salle basse attenante à la caserne des artilleurs. Les
fenêtres étaient grillées et garnies en outre de gros barreaux. L'une
d'elles avait vue sur le chemin de ronde, où se promenait un soldat le
mousquet sur l'épaule.

Belle-Rose sourit.

--Voilà une résidence judicieusement choisie. On n'en sort que pour
entrer dans l'éternité.

--Bah! qui sait! murmura la Déroute.

Le prisonnier le regarda; au moment où il allait parler, le caporal
l'arrêta.

--Chut! il y a des oreilles, dit-il en désignant d'un geste la porte où
s'étaient groupés trois ou quatre artilleurs. Asseyez-vous, je cours et
je reviens.

La Déroute pressa la main de son camarade et sortit. Belle-Rose entendit
les verrous grincer dans leur gâche et sonner sur les dalles du
perron le mousquet d'une sentinelle. Les dernières paroles du caporal
occupaient son imagination; il s'assit sur le bord d'un mauvais lit de
camp et laissa tomber sa tête entre ses mains.

--C'est une folle espérance, pensait-il, et d'ailleurs, pourquoi
espérer?... maintenant surtout!

Un soupir entr'ouvrit les lèvres du soldat, son esprit s'égara sous les
fraîches avenues d'un parc, il vit un fantôme adoré passer entre les
fleurs et ferma les yeux pour mieux voir. Tout à coup, la porte cria sur
ses gonds, et la Déroute entra.

--Vous dormez? dit-il en posant la main sur l'épaule de Belle-Rose.

--Non... je rêvais, reprit le soldat; je me croyais à Saint-Omer, chez
mon père.--Une légère rougeur colora son front. Cette rougeur était
comme un voile où s'enveloppait la tristesse de son souvenir. Il avait
dit Saint-Omer et il pensait Saint-Ouen.

--Eh bien, moi, je viens de chez le capitaine! Eh! il fait bien les
choses!

--Vraiment!

--Par amitié pour vous, et afin que vous ne souffriez pas longtemps du
cachot, il avance le jugement et l'exécution. Nous parlions de quatre
jours... vous serez fusillé dans quarante-huit heures.



XVI

LA VEILLE DU DERNIER JOUR


Aux paroles du caporal, Belle-Rose regarda la campagne qui s'étendait au
loin toute rayonnante des splendeurs d'un beau jour. Le caporal saisit
ce regard au vol.

--C'est-à-dire que vous serez fusillé si je le veux bien, reprit-il.

--Est-ce à toi qu'est échue la présidence du conseil de guerre? lui
demanda le captif en riant.

--Je commande la place, et il ne sera pas dit que je n'aurai rien fait
pour vous sauver de leurs mousquets. J'ai mon projet, et du diable si je
ne l'exécute pas!

Belle-Rose, étonné, se tourna vers le caporal qui, tout en parlant,
venait de verrouiller la serrure.

--Deux précautions valent mieux qu'une, reprit la Déroute, fermons
la porte et parlons bas. Voilà une chaise, asseyez-vous, et surtout
écoutez-moi bien.

Le caporal s'assit à côté du sergent et continua en ces termes:

--M. de Nancrais m'a remis la garde du poste. C'est ce que je voulais.
Le conseil de guerre s'assemble demain matin; vous serez condamné demain
soir, et après la signification de la sentence, on vous conduira au
cachot de la prévôté, où vous serez confié aux mains du prévôt de la
compagnie, et le lendemain, à midi, aux yeux de toute la garnison, on
vous passera par les armes.

--Je te remercie de ces détails, mon ami, ils m'intéressent beaucoup,
dit Belle-Rose.

--Écoutez jusqu'au bout: le reste vous intéressera davantage. Si
j'attendais que le prévôt eût fermé la porte de son cachot sur vos
talons, vous comprenez que l'intervention du caporal la Déroute ne vous
serait plus très utile; ceux que le prévôt tient, il ne les lâche guère.
Mais entre cette prison honnête où nous causons et son cachot maudit,
il y a vingt-quatre heures. C'est plus de temps qu'il ne m'en faut pour
vous faire évader.

Belle-Rose sauta sur sa chaise.

--Évader! s'écria-t-il.

--Sans doute! Croyez-vous donc que le caporal la Déroute soit de ceux
qui oublient leurs amis! Je vous aime, moi, c'est mon idée, et je vous
sauverai.

--Et tu te feras fusiller!

--Qu'est-ce que ça vous fait, si ça m'arrange? Mais on ne me tient pas
encore. Je décampe avec vous.

--Toi aussi?

--Certainement. Mon projet est joli, vous allez en juger. Les hommes qui
doivent composer la garde de nuit sont tous de notre escouade: je m'en
suis informé; ce sont de bons camarades qui voudraient vous voir au
diable. Quand ils seront réunis, les armes en faisceau, je les ferai
ranger en cercle, et leur dirai quelque chose comme ceci: «Enfants! il
y a là dedans un brave sergent qui nous a bien souvent donné des
permissions de dix heures quand nous méritions de la salle de
police!--C'est vrai! répondront-ils.--Certes oui, c'est vrai!
répondrai-je alors; aussi, camarades, il faut que chacun ait son tour;
il nous a envoyés promener, donnons-lui de l'air. Vous allez aller
dormir, je lui ouvrirai la porte, vous ne verrez rien, et il s'en ira.
C'est votre caporal qui vous l'ordonne. Allez vous coucher.»

--Et tu crois qu'ils dormiront?

--C'est-à-dire qu'ils se mettront les poings dans les yeux, et les
pouces dans les oreilles; je les connais. Cinq minutes après, nous
filerons comme des perdreaux par les champs. Que pensez-vous du projet?

--Il est charmant; j'y vois seulement une difficulté.

--Laquelle?

--C'est qu'il ne me plaît pas de m'échapper.

Ce fut au tour du caporal de sauter sur sa chaise.

--Il ne vous plaît pas?... Allons, vous plaisantez!

--Non, je parle sérieusement; c'est mon idée.

--Eh bien! chacun la sienne; il vous convient de rester, il me convient
d'ouvrir la porte.

--Alors, tu partiras seul.

--Point, j'attendrai.

--Mais on t'arrêtera au point du jour.

--J'y compte bien.

--Et on te fusillera.

--Je le pense aussi.

--Va-t'en au diable!

--J'aime mieux rester.

Belle-Rose se leva et fit quelques tours dans la prison à grands pas.
La Déroute, renversé sur sa chaise, jouait avec ses pouces. Le sergent
s'arrêta devant cette honnête figure tout à la fois placide et résolue.

--Mon ami, lui dit-il en lui prenant la main, ce que tu veux faire là
est de la folie.

--Pas plus que ce que vous ne voulez pas faire.

--Tu es donc tout à fait décidé?

--Parfaitement. J'étais piqueur, je suis caporal, je serai mort, voilà
tout.

--Mais, en supposant que j'accepte, as-tu réfléchi aux difficultés de
ton projet?

--Dame! si on pensait à tout, on ne tenterait jamais rien!

--Il y a la sentinelle du chemin de ronde.

--C'est un risque à courir.

--Les patrouilles qui vont et viennent autour des remparts.

--C'est leur métier de voir les gens, ce sera le nôtre de les éviter.

--On nous rattrapera avant que nous ayons gagné la frontière.

--A la grâce de Dieu!

Belle-Rose frappa du pied. Le caporal continuait à faire tourner ses
pouces.

--Après tout, fais ce que tu voudras! s'écria le sergent; si tu es
fusillé, ce sera ta faute.

--C'est convenu, dit la Déroute, et il se leva.

Le jour finissait et l'heure du dîner était venue. Le caporal sortit
pour remplir les devoirs de sa charge. Il avait à veiller à la fois sur
la gamelle et sur son prisonnier. A peine eut-il passé la porte, que
Belle-Rose, tirant un crayon de sa poche, écrivit à la hâte quelques
mots sur un bout de papier. Quand il eut fini, il s'approcha de la
fenêtre grillée qui donnait sur le préau; un sapeur était auprès.

--Veux-tu me rendre un service, camarade? lui dit Belle-Rose.

--Si la consigne me le permet, volontiers.

--Prends donc cette lettre et porte-la tout de suite à M. de Nancrais.
S'il n'était pas chez lui, cherche-le jusqu'à ce que tu l'aies trouvé,
et ne reviens pas sans la lui avoir remise en mains propres.

--C'est donc pressé?

--Un peu. Il y va de la vie d'un homme.

--Je cours.

M. de Nancrais, tout entier à la douleur que lui causait la mort de son
frère, avait donné l'ordre qu'on ne le dérangeât point; mais au nom
de Belle-Rose il fit introduire le sapeur et prit la lettre. Elle ne
contenait que ces lignes:

    «Capitaine, si vous n'étiez pas M. de Nancrais, je ne vous
    dirais rien de ce qui s'est passé entre le caporal la Déroute
    et moi; mais en vous confiant ce secret, je suis bien sûr qu'au
    lieu de le punir, vous empêcherez mon pauvre camarade de se
    perdre: la Déroute compte me faire évader cette nuit. J'ai
    vainement tenté de le dissuader, il persiste et s'expose à être
    fusillé pour me sauver. Je ne tiens plus à la vie, et quoi qu'il
    fasse, je suis résolu à subir mon sort, mais je ne veux pas
    le lui faire partager. C'est un honnête homme que je serais
    désespéré de voir mourir. Protégez-le contre lui-même.

    «BELLE-ROSE.»

M. de Nancrais froissa la lettre.

--Va dire à Belle-Rose que je ferai ce qu'il demande, dit-il au sapeur
qui tourna sur ses talons.

--C'est un vrai coeur de soldat! s'écria M. de Nancrais quand il fut
seul; mon frère et lui, l'un après l'autre! Il n'y a que les bons qui
meurent!

Et le capitaine, exaspéré, brisa d'un coup de poing une petite table
contre laquelle il s'appuyait.

Une heure après le retour du sapeur, Belle-Rose vit entrer le caporal la
Déroute dans sa prison. Le pauvre caporal avait la mine effarée.

--Nous sommes trahis! dit-il en tombant sur une chaise.

--Vraiment! répondit Belle-Rose en affectant une grande surprise.

--Le capitaine a tout appris. Quelque méchant artilleur nous aura
entendus! J'avalais ma soupe lorsqu'un canonnier de planton est venu de
la part du capitaine m'ordonner de me rendre à l'instant chez lui.
Je pars. A peine sommes-nous seuls, que M. de Nancrais me fait signe
d'approcher. «Je sais tout», me dit-il. A ces mots je me trouble et
balbutie une réponse à laquelle je ne comprenais rien moi-même. «Paix,
reprend-il. Je n'ai pas de preuves, tu ne passeras donc pas devant un
conseil de guerre; mais pour t'ôter l'envie de recommencer, je t'envoie
à la salle de police. Tu y resteras trois jours... Si tu n'étais pas
un bon soldat, je t'aurais fait goûter des verges... Prends ceci et
marche.» Je sors tout étourdi et trouve dehors trois canonniers qui me
ramènent ici... Pendant la route, j'examine ce que le capitaine m'avait
mis dans la main: c'était une bourse où j'ai compté une douzaine de
louis... La salle de police et de l'or, tout à la fois, je n'y comprends
plus rien. Le sergent qui m'a remplacé dans le commandement du poste m'a
permis d'entrer un instant... Quelle aventure!

--Il ne faut point s'en désoler... Nous n'aurions pas réussi.

--Bah! la nuit est noire et les jambes sont bonnes!

--J'aime mieux te voir en prison... Tu risquais ta vie et je ne tiens
pas à la mienne.

--Ce soir, c'est possible; mais demain!... Tenez, je ne m'en consolerai
jamais.

Un coup de crosse appliqué à la porte l'interrompit.

--On me rappelle, dit la Déroute... Déjà!

Il se leva et fit deux tours dans la chambre. Un second coup de crosse
l'avertit de se hâter.

--Bon! s'écria-t-il, voilà mes trois canonniers qui ont peur de
s'enrhumer! Adieu, sergent.

--Veux-tu m'embrasser, mon ami?

--Si je le veux! je n'osais pas vous le demander!

La Déroute sauta au cou de Belle-Rose et le tint longtemps serré entre
ses bras.

--Et dire que je ne vous verrai plus! s'écria-t-il en sanglotant.

--Si, là-haut! dit Belle-Rose en montrant le ciel du doigt.

--C'est bien loin!

Un troisième coup de crosse cogna contre la porte. La Déroute y
courut, l'ouvrit vivement et disparut. Il étouffait. Lorsque Belle-Rose
n'entendit plus le bruit des pas cadencés de la petite escorte, il prit
dans sa poche le pli de M. d'Assonville et en lut le contenu. C'était
une sorte de testament par lequel le jeune capitaine instituait
Belle-Rose l'exécuteur de ses dernières volontés en lui révélant
l'existence d'un enfant qu'il avait eu de Mlle de La Noue avant qu'elle
se fût mariée avec le duc de Châteaufort. Cet enfant avait disparu, et
M. d'Assonville chargeait Belle-Rose de le réclamer, en lui remettant
les divers papiers qui pouvaient l'aider dans ses recherches. Belle-Rose
n'acheva pas cette lecture sans être obligé de l'interrompre dix
fois. Des larmes brûlantes sillonnaient ses joues. Il sentait sa vie
s'échapper par les blessures de son coeur. Le nom de Geneviève, ce nom
plein d'horreur et d'enivrement, revenait sans cesse à ses lèvres mêlé
à celui de M. d'Assonville, et pour échapper au désordre de ses pensées,
le souvenir de Suzanne était le seul asile où son âme saignante pût se
réfugier. Mais Suzanne aussi n'était-elle pas perdue pour lui! C'était
donc de toutes parts des espérances fauchées. Les fleurs de sa jeunesse
s'étaient flétries à peine écloses, et dans sa courte vie, que des
balles allaient sitôt finir, il ne voyait rien que douleurs funèbres et
luttes stériles.

--Que la volonté de Dieu soit faite! dit-il, et se jetant à genoux, il
pria.

Quand les premières lueurs du jour éclairèrent les pâles coteaux,
Belle-Rose écrivait encore. Devant lui étaient quelques lettres
adressées à Mme d'Albergotti, à Claudine, à son père, Guillaume
Grinedal, à Cornélius Hoghart, à Mme de Châteaufort et à M. de Nancrais.
Plus calme et raffermi, il se jeta sur le lit de camp en attendant
l'heure du conseil de guerre. A neuf heures du matin, un piquet de
sapeurs s'arrêta à la porte du cachot. Un officier parut sur le seuil
l'épée à la main, et fit signe à Belle-Rose d'avancer. Cinq minutes
après, il entrait dans la salle du conseil de guerre, que présidait le
major du régiment. M. de Nancrais était assis à la droite du major. Sa
physionomie paraissait calme; il était seulement très pâle. Devant une
table, vis-à-vis du major, on voyait un greffier. Le piquet se rangea en
face du tribunal élevé sur une espèce d'estrade, et Belle-Rose se
tint debout, un peu en avant. Le fond de la salle était tout rempli
de curieux, parmi lesquels on remarquait un grand nombre de soldats.
A l'arrivée du sergent, un grand mouvement se fit dans cette foule; un
grand silence lui succéda bientôt. Le greffier donna d'abord lecture
de l'acte d'accusation, duquel il résultait que le sergent Belle-Rose,
après avoir blessé grièvement son lieutenant, s'était rendu coupable
du crime de désertion. Après cette lecture, le major passa à
l'interrogatoire du prisonnier.

--Votre nom, dit-il.

--Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, sergent dans la compagnie de M. de
Nancrais.

A son nom, M. de Nancrais tressaillit, et pendant la suite de
l'interrogatoire, il resta la tête inclinée entre ses mains.

--Votre âge? reprit le président.

--Vingt-trois ans.

Après que le greffier eut consigné ces diverses réponses sur le
procès-verbal, on demanda à Belle-Rose s'il n'avait pas blessé de deux
coups d'épée son lieutenant, M. le chevalier de Villebrais, en un lieu
voisin de Neuilly. Belle-Rose répondit affirmativement à cette question;
mais pour la justification de son honneur de soldat, il pria le tribunal
de vouloir bien l'entendre, et, sur l'autorisation du major, il raconta
la scène à la suite de laquelle le duel avait eu lieu. Cette déclaration
fut écoutée dans un profond silence. Une vive rumeur parcourut
l'assemblée. Le peuple absolvait le soldat.

Le major prit sur la table du conseil une liasse de papiers:

--Les aveux de l'accusé Belle-Rose, dit-il, sont conformes aux
déclarations écrites et signées qui nous ont été envoyées de Paris:
l'une provient du cocher qui a conduit le sergent et sa soeur; l'autre
est d'un gentilhomme irlandais, Cornélius Hoghart, qui a été témoin
du combat. Elles n'ont point été démenties par M. de Villebrais, à qui
elles ont été transmises et dont nous regrettons l'absence en ce moment.

Après l'audition de ces faits, le conseil de guerre, considérant
l'action de Belle-Rose comme un cas de légitime défense, écarta
l'accusation d'attentat contre la personne d'un officier. Le crime de
désertion restait seul en cause.

--Après votre duel avec le lieutenant de Villebrais, pourquoi ne vous
êtes-vous pas rendu à Laon, où se trouvait alors votre compagnie? reprit
le major.

--C'était mon intention d'abord, mais un accident m'en a empêché.

--Une blessure peut-être?

--Oui, major.

--Mais vous pouviez écrire, et vous mettre en route après votre
guérison.

--C'est vrai.

--En restant au lieu où vous étiez, vous vous rendiez coupable du crime
de désertion, le saviez-vous?

--Je le savais et me reconnais coupable.

--Avez-vous du moins quelques explications à nous donner sur les causes
de votre absence?

Belle-Rose secoua la tête. Le major échangea quelques mots avec les
membres du conseil de guerre, et, se tournant vers Belle-Rose, lui
demanda s'il n'avait rien à ajouter pour sa défense. Sur sa réponse
négative, il donna l'ordre de le reconduire à sa prison. Le piquet
d'infanterie sortit avec l'accusé, la salle fut évacuée, et le conseil
entra en délibération.

Vers le soir, le sergent de garde ouvrit la porte de la prison.

--Debout, camarade, et suivez-moi, dit-il.

--Où me conduisez-vous? demanda Belle-Rose.

--Dame! en un lieu où l'on ne va guère qu'une fois.

--Au cachot de la prévôté?

Le sergent inclina la tête.

--Bien! reprit Belle-Rose; je comprends.

Quatre canonniers le placèrent entre eux et le conduisirent au cachot,
qui n'était pas dans le même corps de logis. C'était une salle voûtée,
petite, étroite et recevant le jour par deux lucarnes garnies de forts
barreaux de fer. Un grabat était dans un coin, un banc contre le mur
et un christ en bois cloué en face de la porte. C'était un lieu sombre,
humide et froid, quelque chose comme l'antichambre d'un sépulcre. Le
prévôt du régiment reçut Belle-Rose et coucha son nom sur les registres
du cachot. Un moment après, l'aide-major et le greffier du conseil
entrèrent. Le greffier tenait un papier à la main. Belle-Rose se
découvrit, et les sentinelles présentèrent les armes. Des flambeaux
attachés à des branches de fer fichées dans le mur furent allumés, et à
la clarté rougeâtre qui faisait étinceler l'épée nue de l'aide-major
et les mousquets des soldats, le greffier donna lecture de l'arrêt du
conseil de guerre. L'arrêt portait en substance que le nommé Jacques
Grinedal, dit Belle-Rose, ci-devant sergent de la compagnie de Nancrais
du corps des canonniers, se trouvant atteint et convaincu du crime de
désertion, le conseil de guerre, assemblé dans la ville de Cambrai, le
condamnait, conformément aux ordonnances militaires, à la peine de mort.
Après cette lecture, le greffier demanda à Belle-Rose s'il n'avait rien
à déclarer.

--Rien, monsieur; je désirerais seulement savoir à quel genre de mort le
conseil m'a réservé?

--Le conseil, appréciant votre bonne conduite et vos antécédents, a
décidé qu'au lieu d'être pendu vous seriez fusillé.

--Veuillez, monsieur, remercier le conseil. En m'accordant de ne
point mourir d'une mort infamante, il m'octroie la seule grâce que
j'ambitionnais. A quelle heure l'exécution?

--Demain matin, à onze heures.

--Je serai prêt, monsieur.

--Si vous êtes de notre sainte religion, vous plaît-il d'avoir un
confesseur, afin d'être en état de paraître devant Dieu au moment de
quitter les hommes?

--J'allais vous en faire la prière.

Le greffier fit signe au prévôt, qui sortit et revint au bout de dix
minutes avec un prêtre. Tout le monde se retira, et quand la porte se
fut refermée, Belle-Rose demeura seul avec l'homme de Dieu.



XVII

LA MAIN D'UNE FEMME


Le lendemain, à dix heures, le prévôt entra dans le cachot. Belle-Rose
dormait couché sur le grabat; après une nuit passée en pieuses
exhortations, la fatigue du corps l'avait emporté sur les angoisses de
l'esprit. Le prêtre priait, agenouillé sous l'image du Christ. Le prévôt
frappa sur l'épaule du condamné.

--Debout, sergent, dit-il, voici l'heure.

Belle-Rose se leva soudain. Le prêtre s'avança vers lui.

--Mon père, pardonnez-moi mes fautes, lui dit le soldat en pliant les
genoux.

Le prêtre leva les mains vers le ciel.

--Condamné par les hommes, je vous absous devant Dieu, dit-il; vous avez
souffert, allez en paix.

Et du doigt il traça le signe de la rédemption sur le front du patient.
Puis le prêtre et le soldat s'embrassèrent. Belle-Rose portait encore
les vêtements qui lui avaient été donnés par Mme de Châteaufort. Il ôta
son justaucorps, qui était en drap de soie rouge avec des brandebourgs,
et pria le prévôt de lui permettre d'en faire présent au geôlier; quant
à l'argent qu'il portait dans sa ceinture, il le lui remit pour être
distribué aux soldats de garde.

--J'en excepte cinq louis, dit-il, que je destine aux fusiliers; je leur
dois bien quelque chose pour la peine.

Un lieutenant en grande tenue parut sur le seuil de la porte.

--Sergent Belle-Rose, en avant! dit-il.

Vingt canonniers en tenue de campagne attendaient le condamné. Tous
étaient mornes, et tous baissèrent les yeux au moment où Belle-Rose
parut, accompagné du prêtre qui se tenait à sa droite. Le lieutenant
lui-même paraissait ému et mâchait ses moustaches. Belle-Rose salua
l'officier d'abord, puis les soldats, dont les rangs s'ouvrirent pour le
recevoir. Le signal fut donné, et la troupe se mit en marche. Le sergent
portait une veste de moire blanche à réseaux d'or qui serrait sa taille
et rehaussait sa bonne mine; sa tête était nue, et ses cheveux, qu'il
avait très longs, flottaient en boucles autour de son cou. Une moitié de
la compagnie était rangée en dehors de la caserne des canonniers, sous
les ordres du premier lieutenant. Elle s'aligna et prit le chemin des
remparts. Un silence profond régnait dans les rangs. De temps à autre,
un soldat toussait et portait la main à ses yeux. Belle-Rose souriait à
ses camarades. Les rues par où le cortège s'avançait étaient pleines de
monde; on en voyait partout, le long des maisons, devant les portes,
aux fenêtres, sur le pas des boutiques. Tous les regards cherchaient le
condamné, mille exclamations sortaient du milieu de la foule, la pitié
se lisait sur tous les visages. La démarche de Belle-Rose était assurée
et sa figure calme et fière; un mélancolique sourire effleurait sa
bouche. En le voyant si jeune et si beau, le peuple s'émouvait: les
femmes surtout, dont le coeur est plus tendre, exprimaient tout haut
les sentiments de commisération qui baignaient leurs paupières de larmes
inaperçues.

--Qu'il est jeune et qu'il est beau! disaient-elles. Aura-t-on bien le
courage de le tuer?

Et celles qui le plaignaient ainsi se haussaient sur la pointe des pieds
pour le voir plus longtemps. Belle-Rose entendait toutes ces paroles,
saisissait tous ces regards, ils arrivaient à son coeur, l'attristaient
et le consolaient à la fois. Plusieurs dames étaient penchées sur un
balcon, au coin d'une rue; l'une d'elles, qui tenait une rose à la main,
la laissa choir en faisant un geste de pitié. Belle-Rose ramassa la
fleur, et, la portant à ses lèvres, salua la dame. Quelques-unes des
personnes qui étaient sur le balcon, tout émues et sans penser à ce
qu'elles faisaient, s'inclinèrent à leur tour. Quant à la dame à qui
la fleur avait appartenu, elle se couvrit tout à coup le visage de
son mouchoir, et se mit à pleurer. Le cortège marchait toujours; mais
Belle-Rose tourna la tête jusqu'à ce qu'il eût dépassé l'angle de la rue
pour voir encore la femme, qui était jeune et jolie.

--Pensez aux choses du ciel, mon fils! lui dit le prêtre, qui avait
suivi ce regard.

--Oui, mon père, mais j'ai vingt ans! répondit Belle-Rose avec un doux
sourire.

La voix du soldat semblait dire: Le ciel est si loin et la terre est si
belle!

Le bon prêtre soupira.

--C'est le démon qui vous tente! reprit-il.

--Non, mon père, c'est mon coeur qui se détache.

Tous les charmants visages de femmes qu'il voyait rappelaient à
Belle-Rose ou Suzanne ou Geneviève. Au détour de la rue, le prêtre lui
montra le ciel; le patient y porta les yeux, car il n'apercevait plus
le balcon. Le cortège avançait lentement au milieu de la foule qui
grossissait de minute en minute. Cependant il atteignit la porte de la
ville et se dirigea vers un champ de manoeuvres, où mille ou douze cents
hommes étaient rangés en bataille. M. de Nancrais était à cheval à
la tête de sa compagnie. Les armes étincelaient au soleil, et tout le
peuple de Cambrai couvrait le talus des remparts et les abords du champ
de manoeuvres. Quand le cortège parut hors des portes, le tambour battit
aux champs, les officiers tirèrent l'épée, et la troupe porta les
armes. Belle-Rose leva son front un instant incliné sous le poids des
souvenirs, et promena un regard ferme sur les rangs des soldats, où
mille éclairs scintillaient. Au moment où son escorte pénétrait dans
l'enceinte fatale, un bruit confus s'éleva du milieu de la foule, mille
têtes s'agitèrent, et des cris lointains retentirent tout à coup. Le
peuple qui sortait de Cambrai se précipita de toutes parts, et ses flots
pressés vinrent battre le détachement qui conduisait Belle-Rose.

--Grâce! grâce! criait-on, et ce mot seul dominait la rumeur immense qui
se faisait.

Croyant qu'on voulait délivrer le prisonnier par la violence, le
lieutenant qui commandait l'escorte ordonna de serrer les rangs et
d'apprêter les armes. Mais au moment où l'ordre allait être exécuté, on
vit s'élancer par la porte de Cambrai un homme à cheval. L'homme était
tout couvert de boue et de poussière; le cheval haletait, et ses flancs,
blancs d'écume, étaient tout tachetés de gouttes de sang. Le cavalier,
n'ayant plus de voix pour crier, brandissait en l'air un papier scellé
de cire rouge. La foule s'écartait sur son passage avec mille cris
de joie, et le cavalier arrivait au galop, tandis que M. de Nancrais
courait, l'épée à la main, vers le cortège dont les rangs s'ouvrirent.
Le cheval passa comme la foudre et vint tomber aux pieds du major; mais
déjà le cavalier, debout, présentait le papier timbré du grand sceau
royal. Les officiers se groupèrent autour du major; la foule se tut, et
mille soldats, oubliant la discipline, penchèrent la tête en avant.
Ils ne pouvaient rien entendre, et ils écoutaient. Le désordre était
partout. Tout à coup le cercle des officiers se rompit, et M. de
Nancrais, tenant le papier d'une main et son chapeau de l'autre, partit
ventre à terre. En un instant, il fut devant le front du détachement et
s'arrêta. Son visage, une heure avant si morne, rayonnait. Il agita son
chapeau dans les airs, et, d'une voix tonnante, cria: Vive le roi! On ne
savait point encore de quoi il s'agissait, et tous les soldats et tout
le peuple répondirent tous à la fois, et le cri de: Vive le roi! roula
comme un coup de tonnerre des remparts aux campagnes. Puis le silence
se fit partout. On entendait l'alouette chanter au fond du ciel. M. de
Nancrais se dressa sur ses étriers.

--Sergent Belle-Rose, approchez! s'écria-t-il.

Belle-Rose fit dix pas en avant.

--Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, sergent dans la compagnie des
canonniers, continua M. de Nancrais, le roi notre maître, par une marque
toute-puissante de sa bonté, te quitte et décharge de la peine de mort
que tu as encourue pour crime de désertion, et permet que tu reprennes
l'habit et les insignes de ton grade. Ainsi soit fait selon sa volonté!
Vive le roi!

Toute la troupe répéta ce cri en mettant les chapeaux au bout des
fusils, et la foule battit des mains avec des transports de joie. Il
ne tenait qu'à Belle-Rose de se croire un personnage d'importance, tant
l'allégresse publique se manifestait bruyamment. La jeunesse, la bonne
mine, le courage du condamné, l'avaient pour une heure transformé
en héros. Mort, on l'aurait oublié le lendemain; vivant, la foule
trépignait d'enthousiasme. Mais Belle-Rose ne pensait à rien. Ce qu'il
venait d'entendre lui paraissait un rêve. M. de Nancrais ne songeait pas
cette fois à dissimuler son contentement. A la face de toute la garnison
il embrassa le sergent, que ce témoignage d'affection toucha plus que
tout le tumulte dont il était l'objet. En ce moment, le cavalier qui
avait apporté la bienheureuse nouvelle s'approcha de Belle-Rose, et, le
tirant par la manche de sa veste, lui dit doucement:

--Et moi, ne m'embrasserez-vous pas?

Belle-Rose, en se retournant, se trouva dans les bras de Cornélius
Hoghart.

Une demi-heure après la scène que nous venons de raconter, Belle-Rose,
qui avait eu beaucoup de peine à se soustraire aux transports du peuple
qui le voulait porter en triomphe, Cornélius Hoghart et M. de Nancrais
étaient réunis au logis du capitaine.

--Vous avez sans doute à causer, dit M. de Nancrais aux deux amis;
Belle-Rose a bien gagné pour aujourd'hui une permission de dix heures,
restez ensemble et dînez tout à votre aise, ici ou ailleurs, comme vous
l'entendrez. Des papiers viennent de m'arriver de Paris, je vais les
examiner.

La mort, qu'il avait vue de si près, rendait la vie plus douce à
Belle-Rose. Si les mêmes causes de douleur subsistaient, le don
volontaire qu'il avait fait de sa jeune existence lui semblait un
sacrifice suffisant, après quoi le désespoir n'avait plus le droit de
lui rien demander. Le sacrifice avait été offert, la fortune l'avait
refusé, Belle-Rose et le sort étaient quittes. Il se passe souvent au
fond des âmes, même les plus sincères, de ces sortes de compromis qui
expliquent les choses en apparence les plus inexplicables. Le sergent,
miraculeusement sauvé, ne se rendit pas compte du mouvement mystérieux
qui s'opérait en lui; mais à la vue de Cornélius, qui lui tendait la
main par-dessus la table, il prit un verre de vin d'Espagne, l'avala
d'un trait, et, le coeur bondissant, il comprit qu'il y avait encore
dans l'avenir place pour la jeunesse, l'espérance et l'amour.

--Je vous dois donc la vie! s'écria Belle-Rose en pressant la main du
gentilhomme irlandais. Un jour mon honneur, le lendemain ma tête; si
vous continuez de ce train-là, comment voulez-vous que je m'acquitte
jamais?

--Il vous sera plus aisé de le faire que vous ne pensez, répondit
Cornélius.

--Parlez donc bien vite!

--Tout à l'heure il en sera temps. Si vous consentiez tout de suite, je
serais trop tôt votre débiteur. Et d'ailleurs, de cette dette dont vous
parliez à l'instant, vous ne me devez guère que la moitié.

--La moitié seulement?

--Eh! sans doute! Ce parchemin qui vous a sauvé des balles, je l'ai
apporté, mais je ne l'ai pas obtenu.

--Quoi! ce n'est pas vous...

--Eh! mon Dieu, non.

--Mais qui donc, alors?

--Parbleu! quelqu'un qui a l'air de vous aimer furieusement.--Belle-Rose
rougit.

--Vous comprenez? reprit Cornélius.

--Non vraiment, je cherche...

--Si vous cherchez, c'est que vous avez trouvé... Faut-il vous nommer
madame...

--La marquise d'Albergotti?

--Non pas... la duchesse de Châteaufort.

A ce nom, Belle-Rose tressaillit.

--Sans elle, vous seriez mort déjà! reprit Cornélius. Quelle
reconnaissance ne lui devez-vous pas! Que n'a-t-elle pas fait pour vous
sauver!

Le nom de Mme de Châteaufort venait de rendre aux pensées de Belle-Rose
toute leur agitation. Il inclina la tête et garda le silence.

--C'est une curieuse histoire, continua Cornélius. Où les hommes ne
peuvent rien, les femmes peuvent tout!... Je ne sais pas de meilleur
passe-partout qu'une main blanche; cela ouvre tout à la fois les
consciences et les serrures. Quand votre lettre arriva à Paris, où je
demeurais sans trop savoir pourquoi, continua l'Irlandais en rougissant
un peu, elle me plongea dans un grand embarras. Que faire et où
aller? Je commençai par courir à la campagne, chez votre soeur, Mlle
Claudine...

--Ah! fit Belle-Rose, qui ne put s'empêcher de remarquer l'émotion du
gentilhomme à ce nom.

--Oui; c'est une jeune personne qui a plus de sens que n'en promettent
ses yeux gais et son sourire espiègle. J'attendais d'elle un bon conseil
et la trouvai dans les larmes; elle avait, comme moi, reçu un billet où
vous lui marquiez votre intention de vous présenter devant le conseil
de guerre de Cambrai. Elle se serait bien adressé à Mme d'Albergotti;
malheureusement le mari de cette dame était à Compiègne, et vous auriez
eu dix fois le temps d'être fusillé avant que son intervention vous pût
être de quelque secours. Ne sachant trop à quel parti m'arrêter, je pris
au hasard, et vraiment sans savoir où j'allais, le chemin de l'hôtel de
M. de Louvois. Je passe sous la porte cochère, je monte un escalier, et
j'entre dans une salle où plusieurs personnes étaient réunies. Une porte
était en face de moi, je m'avance, lorsqu'un huissier se lève.--Que
désirez-vous? me dit-il.--A ces mots, une résolution désespérée s'impose
à mon esprit.--Ne pourrais-je pas parler à Son Excellence monseigneur le
ministre? dis-je à l'huissier.--Monseigneur est en affaires; mais vous
entrerez à votre tour; quel nom dois-je annoncer à Son Excellence?--Elle
ne me connaît pas.--Vous avez bien alors une lettre d'introduction, un
ordre d'audience?--Je n'ai rien.--Il m'est, dans ce cas, tout à
fait impossible de vous introduire auprès de monseigneur le
ministre.--Cependant...--N'insistez pas, ma consigne me le défend.--Sur
ces entrefaites, la porte s'ouvre, un gentilhomme se retire, un autre
se présente, l'huissier me quitte et je reste livré à mes réflexions.
Toutes les personnes qui attendaient entraient les unes après les
autres, l'heure s'écoulait, le désespoir s'emparait de moi.

--Pauvre Cornélius! murmura Belle-Rose.

--J'allais, dans ma détresse, me décider à partir pour Saint-Germain, et
me jeter aux pieds du roi, lorsque tout à coup une dame passe la porte
en se dirigeant vers le cabinet du ministre. L'huissier se lève et
s'incline avec respect.--M. de Louvois? dit la dame.--Monseigneur est en
affaires.--Dites-lui mon nom, j'ai à lui parler à l'instant.--L'huissier
disparaît. Il y a des accidents de mince apparence qui sont une
révélation. L'accent et le mouvement de la dame me font comprendre
sa toute-puissance.--Madame! m'écriai-je en allant à elle, daignez
m'accorder une grâce.--Qu'est-ce? dit-elle en se retournant.--Je
demeurai une minute ébloui. Le regard de cette dame était impérieux, sa
lèvre hautaine, sa joue pâle; mais elle était belle comme une reine des
contes de fées.--Madame, repris-je, il s'agit d'un pauvre sergent qui a
déserté.--Alors elle s'approche et me regarde.--Il a un vieux père,
une jeune soeur, il a vingt ans...--Son nom? dit-elle en
m'interrompant.--Belle-Rose.--La dame pousse un cri et chancelle. Je
m'élance pour la soutenir, mais elle, déjà remise de son trouble, me
tend la main.--Et vous veniez pour le sauver?... Vous êtes un brave
gentilhomme!--Le regard ardent de cette femme s'était mouillé, il me
semblait qu'une larme tremblait au fond de sa paupière.--Mais c'est tout
naturel, lui dis-je, je l'aime et j'aime sa soeur.

Cornélius rougit et s'arrêta brusquement comme un cheval qui vient de
mettre le pied sur la pente d'un précipice. Belle-Rose releva sa tête.
Un doux sourire éclairait son visage depuis une heure assombri.

--Le voilà donc, ce grand secret?

--L'ai-je dit? eh bien! soit; je le confirmerai tout à l'heure; en
attendant, laissez-moi continuer mon histoire; ce sera tout à l'heure le
tour de la mienne. Je crois bien que la dame ne m'entendit pas, car elle
reprit:--Mais quel risque court-il?--Le risque d'être fusillé, voilà
tout.--Elle pâlit.--Oh! s'écria-t-elle, on fusille donc encore?--On
fusille toujours.--Que faire alors? Si je lui faisais délivrer son
congé, ou bien si on obtenait qu'il ne fût pas mis en jugement?--Avant
que cet ordre n'arrive, il sera condamné.--Mon Dieu! un conseil, un
conseil! mais j'étais venue pour lui, moi!--Eh bien, madame, ce
qu'il nous faut, c'est sa grâce.--Sa grâce! je l'aurai... mais qui la
portera?--Moi; si je ne suis pas tué en route, j'arriverai à temps pour
le sauver.--Attendez-moi là... Je reviens tout à l'heure!--Celle
qui parlait disparut soudain par la porte que l'huissier venait
d'entr'ouvrir. Je restai seul quelques minutes qui me parurent un
siècle. Mille réflexions accablantes désolaient mon esprit. Cette
inconnue avait-elle bien la puissance que je lui supposais? l'intérêt
qu'elle semblait vous témoigner était-il bien réel? Cependant la porte
se rouvrit et la dame revint. Je ne vis rien cette fois que le parchemin
qu'elle tenait du bout de ses doigts de neige.--Tenez, me dit-elle, le
sceau royal est là, c'est sa vie que vous tenez. Partez!--Son visage
rayonnait. Je m'inclinai sur sa main que je baisai.--Votre nom, madame,
afin que son père et sa soeur et lui-même vous bénissent?--Mon nom? je
suis la duchesse de Châteaufort, mais ne le lui dites pas.

--Ainsi, elle voulait me taire son bienfait, dit Belle-Rose.

--Trois fois elle m'a recommandé le plus absolu silence, mais cette
promesse je ne l'ai pas tenue... Il n'y a pas de haine ou de faute
qu'un pareil service n'efface. Je descendis avec Mme de Châteaufort, son
carrosse l'attendait devant l'hôtel.--Faites diligence, me dit-elle, et
me serrant la main, elle partit.--Une demi-heure après, je galopais à
franc étrier sur la route de Cambrai.

--Et vous êtes arrivé à propos!

--Je ne sais quelle crainte fouettait mon âme, tandis que j'éperonnais
mon cheval, mais à chaque relais je précipitais ma course. Une voix me
criait que votre vie était suspendue à mon élan, et je passais comme une
balle sur la route... N'y pensons plus maintenant... Vous vivez!

--Et c'est à Mme de Châteaufort que je dois cette existence déjà si
souvent et de tant de manières tourmentée!

--C'est à elle, et à elle seule! Mais dites-moi, vous la connaissiez
donc, madame la duchesse de Châteaufort?

Belle-Rose releva son front chargé de tristesse; toute son âme passa
dans ses regards, qu'il attacha sur ceux de Cornélius; puis, prenant
les deux mains de son ami, il lui dit avec un accent tout plein d'une
indicible émotion:

--Mon frère, mon ami, si je puis compter sur votre attachement, comme
vous pouvez compter sur le mien, que jamais le nom de Mme de Châteaufort
ne soit prononcé entre nous, et ne me demandez jamais si je l'ai connue.
Jamais, entendez-vous!

--C'est bien, dit Cornélius. J'ai tout oublié.

En ce moment, M. de Nancrais entra dans la salle.

--Lieutenant, dit-il, il ne s'agit plus de causer. L'heure du départ va
sonner.

--Lieutenant! s'écrièrent à la fois Belle-Rose et Cornélius; à qui
parlez-vous, capitaine?

--Mais à vous, Belle-Rose, lisez vous-même.

Et M. de Nancrais tendit au jeune homme un papier revêtu des armes du
roi.

--J'ai trouvé ce brevet parmi les papiers qui m'ont été envoyés de
Paris. Il est en règle et vous n'avez qu'à obéir.

--Une lieutenance! à moi! dit Belle-Rose.

--Le ministre fait bien les choses, quand il les fait, reprit M. de
Nancrais; la grâce, une promotion et cent louis encore pour votre
équipage. En voici l'ordonnance: c'est une somme que le trésorier du
régiment vous comptera demain.

M. de Nancrais jouissait de la surprise et de l'émotion de Belle-Rose,
dont les regards allaient de Cornélius au capitaine, et du capitaine au
brevet.

--Vous aurez la survivance de M. de Villebrais, continua M. de Nancrais,
de M. de Villebrais, que le corps des officiers chasse du bataillon en
attendant qu'il rende à Dieu compte de ses infamies.

--Fasse le ciel qu'il passe sur mon chemin! s'écria Belle-Rose.

--C'est une querelle dont je prendrais la moitié, dit le capitaine, s'il
était digne de notre haine. Mais laissons au temps à faire son oeuvre.
La journée qui commençait mal finit bien, Belle-Rose, et les bonnes
nouvelles arrivent coup sur coup. Demain nous partons pour la frontière
du Nord.

--Est-ce la guerre?

--C'est la guerre, et notre bataillon est attaché au corps d'armée que
commande M. le duc de Luxembourg. C'est un vaillant homme de guerre, et
sous ses ordres tu trouveras promptement l'occasion d'étrenner ton épée.
Tiens-toi prêt; les trompettes sonneront demain au point du jour.

--Parbleu! Belle-Rose, s'écria Cornélius lorsque M. de Nancrais se fut
retiré pour veiller aux derniers préparatifs du départ, la fortune vous
traite en coquette qu'elle est. Après vous avoir boudé une heure, elle
vous accable de faveurs.

--Je n'ai rien fait encore pour les gagner, mais j'espère que les
Espagnols m'aideront à les mériter.

--Maintenant que vos affaires sont en bon chemin, votre lieutenance me
permettra-t-elle de lui rappeler les miennes?

--Les vôtres, mon cher Cornélius? mais je les connais aussi bien que
vous. Vous aimez une petite fille qui est ma soeur, et à la manière dont
vous me regardez, j'ai tout lieu de croire que cette soeur vous rend cet
amour de toute son âme.

--C'est ma plus chère croyance.

--C'est fort bien, et je l'approuve d'avoir placé ses affections en si
bon lieu. Mais comme elle est une honnête fille, ainsi que vous êtes
un honnête homme, je vois d'insurmontables difficultés au dénoûment de
cette tendresse mutuelle.

--Et lesquelles, s'il vous plaît?

--D'abord ma soeur est fort roturière, étant la fille d'un simple
fauconnier.

--Ceci est une affaire à laquelle ma famille aurait seule le droit
de s'opposer, et comme je suis à moi tout seul toute ma famille, vous
trouverez bon, j'espère, que ma noblesse s'accommode de votre roture.

--Cependant...

--Assez là-dessus. D'ailleurs, si vous y tenez, n'oubliez pas que vous
êtes officier maintenant: l'épée anoblit.

--Soit! mais Claudine n'a presque rien.

--Ce presque rien est si voisin de mon peu de chose, que sans se
compromettre beaucoup, ma fortune peut s'allier à sa pauvreté.

--Vous avez une logique qui ne me permet guère de continuer. Voilà mes
obstacles à bas.

--C'est sur quoi je comptais; ainsi, vous consentez?

--Il le faut bien, et pour elle, et pour vous, et pour moi! Mais mon
consentement ne suffit pas. Il y a de par le monde, près de Saint-Omer,
un certain honnête vieillard, qui a nom Guillaume Grinedal, lequel a
bien, j'imagine, quelques droits sur Mlle Claudine.

--Parbleu! j'y serai dans vingt-quatre heures!

--Et la poste du roi en sera pour trois ou quatre chevaux fourbus.

--Tant pis pour eux! c'est leur métier de courir.

--Est-ce le nôtre de faire de beaux projets qu'un boulet de canon peut
arrêter net?

--Bah! la moitié de la vie se passe à bâtir des plans; c'est autant de
gagné sur l'autre.

--Ainsi, vous partirez?

--Demain, au soleil levant. Vous irez en Flandre et moi dans l'Artois.

--Et de là bientôt à Paris?

--Non pas! à l'armée, près de vous.

--Dans nos rangs?

--Sans doute! Un Irlandais est la moitié d'un Français. Nous nous
battrons d'abord, je me marierai après.



XVIII

L'ÉTOURDERIE D'UN HOMME GRAVE


La guerre de 1667 fut le prélude de cette grande guerre de 1672, qui
s'annonça comme _un coup de foudre dans un ciel serein_, pour nous
servir de l'expression du chevalier Temple à propos de l'invasion de la
Hollande. Cent mille hommes s'ébranlant à la fois, traversèrent la Meuse
et la Sambre et conquirent la Flandre avec la rapidité de l'éclair. La
France présentait alors un magnifique spectacle. Un roi jeune, élégant,
amoureux de toutes les choses grandes et glorieuses, attirait à sa cour
l'élite des intelligences éparses dans le royaume. Molière et Racine
faisaient de la scène française la première scène du monde; Louvois et
Colbert administraient les affaires publiques; Condé et Turenne étaient
à la tête des armées; les poètes les plus fameux, les écrivains les plus
illustres, les femmes les plus célèbres, les plus éminents prélats, une
foule d'hommes distingués par leur science, leur esprit, leurs vertus,
remplissaient Paris d'un renom qui s'étendait jusqu'aux extrémités de
l'Europe. C'était une imposante réunion de généraux, d'orateurs, de
savants, de lettrés, de ministres, de grandes dames comme il s'en
rencontre rarement dans l'histoire des empires. La France était tout à
la fois éclairée, puissante, elle avait la double autorité des armes et
des lettres, et sa suprématie s'étendait à toutes choses, à celles de
l'esprit comme à celles de la politique: elle commandait par l'épée
et gouvernait par la plume. Durant les courts loisirs de la paix, les
nations qu'elle avait vaincues pendant la guerre venaient s'instruire
à ce foyer de lumières qui rayonne au milieu de l'Europe, dans ce Paris
merveilleux qui enfante des philosophes ou des soldats, des livres
ou des révolutions pour mener le monde! Louis XIV, conseillé par
le cardinal Mazarin, avait signé, le 7 novembre 1659, le traité des
Pyrénées, la perte de la bataille des Dunes, la prise de Dunkerque, de
Gravelines, d'Oudenarde et d'autres places importantes, ayant décidé
l'Espagne à proposer une paix qui fut acceptée. A la paix signée dans
l'île des Faisans, Louis XIV gagna la confirmation de l'Artois,
le Roussillon, Perpignan, Mariembourg, Landrecies, Thionville,
Philippeville, Gravelines, Montmédy et la main de Marie-Thérèse, fille
de Philippe IV, infante d'Espagne. Louis XIV, maître chez lui, pensa
dès lors à devenir maître dehors. Durant huit années, il s'appliqua à
cimenter des alliances, à neutraliser les efforts des puissances dont il
pouvait redouter la rivalité, à faire éclater partout la suprématie
de la France. L'Espagne a reconnu la préséance de la France à la suite
d'une querelle survenue à Londres entre les ambassadeurs des deux pays;
le pape Alexandre V est contraint de désavouer, par une éclatante et
publique réparation, l'outrage fait à l'ambassadeur de France par sa
garde corse; Dunkerque et Mardick sont rachetées aux Anglais pour cinq
millions de francs; l'alliance avec les Suisses est renouvelée, Marsal
en Lorraine est prise, les pirates d'Alger sont punis, les Portugais
soutenus contre les Espagnols, et l'empereur Léopold reçoit un secours
de six mille volontaires qui l'aident contre les Turcs et prennent
une part glorieuse à la bataille de Saint-Gothard. Cependant le roi de
France attendait son heure; les plus habiles généraux commandaient son
armée, instruite et aguerrie; la marine était augmentée; il laissait
son alliée, la Hollande, s'épuiser dans une guerre stérile et ruineuse
contre l'Angleterre, et se tenait prêt à agir, lorsqu'enfin la mort de
Philippe IV lui permit d'essayer ses forces. Du chef de sa famille,
et en vertu du droit de dévolution, Louis XIV revendiqua les Pays-Bas
espagnols. Mais tandis que des préparatifs formidables semblaient
menacer l'Europe tout entière, les fêtes remplissaient d'éclat les
résidences royales de Versailles et de Saint-Germain, le théâtre
conviait les plus illustres étrangers et les hommes les plus
considérables du pays aux chefs-d'oeuvre de la poésie, partout
s'élevaient de splendides monuments, et la plus polie comme la plus
brillante cour du monde voyait fuir les jours au milieu des pompes de la
royauté triomphante et des merveilles de l'intelligence honorée. Tout
à coup, au milieu de cette paix féconde qu'embellissaient les mille
créations des arts, la guerre éclate, et sur toutes les frontières du
Nord s'allume l'incendie. Le roi lui-même franchit la Sambre, et à sa
suite les meilleurs capitaines du temps, Condé, Turenne, Luxembourg,
Créqui, Grammont, Vauban, marchent, et lui répondent de la victoire.
Dans cet ébranlement général, les secousses étaient si brusques et
si profondes, que les petits, poussés par les hasards de la fortune,
pouvaient, eux aussi, gravir aux premières places. Lorsque les grandes
guerres ou les tourmentes sociales agitent les nations, l'audace,
l'intelligence, le savoir, sont des marchepieds; les niveaux
s'abaissent, et ceux qui sont en bas ont l'espérance de monter. C'est
alors à ceux qui ont de l'énergie à se frayer un chemin. Le mouvement
apaisé, les rangs du peuple s'assoient et l'immobilité s'étend sur
le pays. Toutes ces pensées luirent comme un éclair dans l'esprit de
Belle-Rose: il entrevit les clartés de l'horizon et appela de tous ses
voeux l'heure du combat. Le lendemain, au point du jour, M. de Nancrais
le fit venir pour lui confier l'organisation et le commandement d'un
corps de recrues qui venait d'être conduit à Cambrai.

--Je vous devancerai à la tête de mes vieux soldats, lui dit le
capitaine; vous me rejoindrez à Charleroi, et le plus tôt sera le mieux.

Belle-Rose aurait mieux aimé partir sur-le-champ, mais il fallait
obéir; la mission dont il était chargé était d'ailleurs une preuve de
confiance; il se résigna et vit s'éloigner à la même heure Cornélius et
M. de Nancrais, celui-là pour Saint-Omer et celui-ci pour Charleroi. On
devinera sans doute que le caporal la Déroute n'avait pas été le dernier
à venir complimenter Belle-Rose sur son nouveau grade.

--Je ne pense guère à l'épaulette, avait dit le pauvre caporal; la seule
chose que j'ambitionne à présent, c'est d'être sous vos ordres. Si vous
me permettiez de ne plus vous quitter, je serais le plus heureux des
hommes.

--C'est à quoi nous aviserons quand nous serons à l'armée. M. de
Nancrais m'accordera, j'en suis certain, cette autorisation, qui ne me
fera pas moins plaisir qu'à toi.

Après cette assurance, la Déroute, plein de joie, prit le chemin des
remparts, où se rangeait la compagnie. Comme il allait se mettre à son
rang, M. de Nancrais l'appela.

--Eh! drôle! où cours-tu? lui dit-il.

--Je cours à mes soldats... J'ai perdu un peu de temps, mais je vous
payerai ça à coups de pique dans le ventre des Espagnols.

--Il s'agit bien de pique et d'Espagnols! Qu'as-tu fait de ta
hallebarde?

--Ma hallebarde? répéta le caporal stupéfait.

--Parbleu, je m'exprime en français, j'imagine! On ne t'a donc pas dit
que tu étais sergent, ou bien l'as-tu oublié?

--Moi! sergent!

--Voilà trois heures que tu es nommé.

--Il n'y en a qu'une seulement que j'ai quitté la salle de police.

--Et tu t'y feras remettre si tu ne prends pas bien vite les insignes de
ton grade. Cours, ou je te casse.

La Déroute, tout étourdi, salua le capitaine et partit. Mais durant les
étapes, l'esprit du nouveau sergent, qui ne l'avait pas très vif, fut
perpétuellement occupé à chercher les motifs de son avancement. S'il
avait mérité d'être puni, pourquoi lui donnait-on la hallebarde avant
même l'expiation de sa peine? mais si sa conduite, au contraire, voulait
une récompense, pourquoi avait-on commencé par le mettre en prison? En
outre encore, le capitaine était-il content ou mécontent? Cette double
question troublait l'entendement du pauvre la Déroute: c'était une
charade dont le mot lui échappait. Comme on le pense bien, jamais il
n'osa s'en expliquer franchement avec M. de Nancrais; il est donc à
croire qu'il est mort dans cette fâcheuse perplexité.

Tandis que sa compagnie marchait vers la frontière du Nord, Belle-Rose
pressait le plus qu'il pouvait l'organisation de ses recrues. Il y mit
une telle activité, que peu de jours après son escouade fut en état
de partir, si bien qu'il arriva au quartier général de l'armée avant
l'ouverture de la campagne. L'armée de Flandre était commandée par M. le
prince de Condé, qui avait sous ses ordres M. le duc de Luxembourg, M.
le duc d'Aumont et d'autres généraux. Le bataillon d'artillerie dont
faisait partie la compagnie de M. de Nancrais appartenait au corps de
M. de Luxembourg, réuni un des premiers sur les bords de la Sambre, à
Charleroi. Lorsque Belle-Rose arriva au camp, la nuit tombait. Il se
fit reconnaître des sentinelles placées devant le quartier d'artillerie,
distribua ses hommes, et, sur l'avis que M. de Nancrais était absent
pour affaire de service, il entra sous la tente qui lui avait été
préparée. Belle-Rose venait de déboucher son ceinturon et de jeter son
habit, lorsque, soulevant les plis de la toile, la Déroute parut à ses
yeux. Le sergent avait le visage abattu et le regard morne, mais dans le
clair obscur de la tente, son lieutenant ne s'en aperçut pas d'abord.

--Eh! c'est toi, mon pauvre la Déroute? Tu es la première figure amie
que je rencontre ici, sois le bienvenu. Te portes-tu bien?

--Passablement, merci. Il serait même à souhaiter que tout le monde se
portât comme moi.

--Ma foi, mon ami, tout le monde ne serait pas fort aise d'avoir la mine
que tu possèdes ce soir. Si tu vas bien, tu n'en as pas l'air.

--La santé est bonne, mais c'est qu'on n'a pas toujours lieu d'être
satisfait des choses qu'on voit.

--Cette philosophie est sage, sans doute, mais ne te va guère, à toi,
dont j'ai appris la nouvelle dignité. Tu m'as succédé, et certes tu ne
t'y attendais pas.

--Non, vraiment, et cette nomination a même été le sujet d'une foule de
réflexions qui me préoccupent encore, lorsque je n'ai rien à faire. La
hallebarde de sergent, c'est mon bâton de maréchal à moi.

--Bah!

--Vous savez mon opinion là-dessus, mon lieutenant. Mais quoique ce soit
bien peu de chose, je donnerais volontiers ma peau pour qu'un autre que
moi fût dans cet habit-là.

--De quel air dis-tu cela, mon pauvre sergent! Te serait-il arrivé
quelque malheur?

--A moi? non, mordieu! je n'ai pas de ces bonnes fortunes! Ça tombe sur
d'honnêtes gens qu'elles me préfèrent.

Belle-Rose s'approcha de la Déroute et le regarda. Alors seulement il
fut frappé de l'accablement de son visage, que la maigre clarté d'une
méchante chandelle ne lui avait pas permis de distinguer d'abord.

--Parle! qu'est-il arrivé? lui dit-il.

--Un grand malheur... je ne sais pas comment vous l'apprendre...

--De quoi s'agit-il?

--De notre capitaine.

--M. de Nancrais! Mais je viens du quartier, et l'on m'a dit qu'il était
absent pour affaire de service.

--C'est qu'apparemment on ne savait rien encore.

--Et que sais-tu, toi?

--M. de Nancrais est en prison.

--Lui! et pourquoi?

--Il a manqué aux ordres du général.

--Une infraction à la discipline, lui, notre capitaine! C'est
impossible!

--Je vous dis que je l'ai vu. Vous en parlerais-je autrement?

--Mais comment cela s'est-il donc fait?

--Je n'y comprends rien encore! Mais que voulez-vous? Depuis la mort de
son frère, M. de Nancrais est méconnaissable. Lui, autrefois si calme,
est à présent comme un enragé. L'odeur de la poudre le rend fou; il n'a
pas plus de patience devant l'ennemi qu'une mèche de canon devant le
feu!

--Mais l'affaire! l'affaire?

--La voici. Il faut d'abord que vous sachiez que M. le duc de Luxembourg
a, par un ordre du jour, défendu aux soldats de se hasarder hors d'un
certain rayon autour du camp; il leur a surtout prescrit, sous peine de
mort, d'éviter toute espèce d'engagement avec l'ennemi. La proclamation
a été affichée partout, et lue dans les chambrées. On dit tout bas que
M. de Luxembourg veut, avant d'agir, attendre l'arrivée du roi, lequel,
comme vous le savez, doit, de sa personne, prendre part aux opérations.

--Laisse le roi, et arrive à M. de Nancrais.

--Or, aujourd'hui, vers midi, M. de Nancrais passait à cheval du côté de
Gosselies. Il était en compagnie de quelques officiers des dragons de la
reine et du régiment de Nivernais. Un parti d'éclaireurs espagnols
avait passé la Piélou et pillait un hameau. Quelques-uns des nôtres
s'échauffèrent à cette vue.--N'était l'ordre du jour, dit l'un, je
chargerais volontiers cette canaille!--Mordieu! dit un autre, mieux
vaut que je m'en aille, ma main a trop envie de caresser la garde de mon
épée.--Ma foi, je pars, ajoute un troisième.--Et voilà quatre ou cinq
officiers qui tournent bride pour ne pas mettre la main aux pistolets.
M. de Nancrais ne disait rien, mais il tortillait ses moustaches l'oeil
fixé sur les Espagnols, qui s'amusaient à mettre le feu au clocher. Tout
à coup un cornette de dragons, venu tout droit de la cour au camp, tire
son épée.--Au diable les ordres! s'écrie-t-il; il ne sera pas dit qu'un
officier du roi aura vu brûler le drapeau du roi sans mettre l'épée au
vent.--Il pique des deux et part. On s'arrête.--Le laisserons-nous sans
défense, messieurs? s'écrie à son tour M. de Nancrais, qui poussait son
cheval vers le hameau.--On le suit tout doucement. La discipline voulait
qu'on reculât, la colère et l'ardeur conduisaient la troupe sur les pas
de l'officier.--Mordieu! on le tue, reprend le capitaine, en avant et
vive le roi!--Il enfonce les éperons dans le ventre de son cheval et
s'élance au galop. Chacun le suit. Le pauvre cornette était à moitié
mort; sept ou huit cavaliers l'entouraient, et comme on se précipitait
à son secours, il tomba sous les pieds des chevaux, la tête fendue d'un
coup de sabre. Les officiers, furieux, chargent les Espagnols, en tuent
une douzaine et dispersent le reste. Entraînés par leur courage, M. de
Nancrais et ses camarades se jettent à leur poursuite, l'épée dans les
reins, frappant et blessant à tort et à travers tous ces fuyards qui les
prennent pour des diables. Une compagnie du régiment de Nivernais, qui
revenait de la manoeuvre, reconnaît l'uniforme du corps, et comprenant à
quel péril ses officiers seront exposés de l'autre côté de la Piélou,
la passe avec eux, et, tambour battant, on arrive à Gosselies, d'où les
maraudeurs étaient sortis. C'est une bonne position militaire; l'ennemi
y avait mis du canon et cinq ou six cents hommes, mais rien ne nous
résiste.

--Tu en étais donc?

--Ma foi, étant par là, j'avais tout vu, et je suis allé où allait
mon capitaine. M. de Nancrais semblait un lion. Sans chapeau, l'habit
déchiré en vingt endroits, poussant son cheval là où la mêlée était le
plus épaisse, il avait brisé son épée dans le ventre d'un soldat, et,
armé d'un sabre, il frappait toujours, criant: Vive le roi! entre chaque
coup. Chaque fois que le sabre s'abaissait on voyait disparaître un
homme. Épouvantés, les Espagnols rompirent leurs rangs. Les canons
étaient à nous, et quand il ne resta plus que leurs morts dans la place,
on arbora le drapeau blanc tout au haut de la redoute. Tout compte fait,
nous avions perdu trente hommes, sans compter les blessés; mais nous
avions le village et la redoute.

--C'est un beau fait d'armes! s'écria Belle-Rose enthousiasmé.

--C'est très beau, sans doute, mais c'était très embarrassant aussi,
comme vous l'allez voir. Nous avions oublié la discipline, il a bien
fallu se la rappeler après. Quand nous fûmes maîtres de l'endroit,
encore tout animés par l'ardeur du combat, M. de Nancrais fit ranger les
officiers autour de lui.--Messieurs, leur dit-il, nous avons commis
une faute; elle est grave. C'est à moi qu'il appartient, comme au
plus coupable...--Nous le sommes tous! crièrent ces braves
gentilshommes.--Alors, comme au plus ancien d'entre vous, reprit le
capitaine, il m'appartient de rendre compte à M. le duc de Luxembourg de
ce qui vient de se passer.--On voulu répliquer, mais il imposa silence
du geste.--Le premier coupable est mort. C'est moi, messieurs, que vous
avez suivi, dit-il.--M. de Nancrais distribua les soldats du Nivernais
dans les différents postes, jeta son sabre tout ébréché, et prit fort
tranquillement le chemin du quartier général. Il y a une heure qu'il y
est arrivé, et il n'est sorti de l'habitation du général que pour aller
en prison.

--En es-tu sûr?

--Je l'ai rencontré, et, m'ayant vu, il m'a fait signe d'approcher.

--Mon compte est clair, la Déroute, m'a-t-il dit. Si Belle-Rose arrive
dans la nuit, dis-lui qu'il tâche de me voir. Une heure après le lever
du soleil, il sera trop tard.

Belle-Rose sauta sur son habit, agrafa son ceinturon et ramassa son
chapeau.

--Vous allez le joindre, lieutenant? dit la Déroute.

--Non pas, vraiment!

--Mais où courez-vous donc?

--Chez M. le duc.

--Il ne vous recevra pas; il y a conseil cette nuit.

--Je forcerai l'entrée.

--Mon lieutenant, prenez garde!...

--A quoi?

--Vous risquez votre vie!

--Eh bien! j'y laisserai ma vie ou je sauverai la sienne.

Belle-Rose, sans plus écouter la Déroute, passa la porte et se dirigea
rapidement vers le quartier général. La Déroute le suivait de loin.
Les premières sentinelles le laissèrent passer, ses épaulettes et le
désordre de son costume le faisant prendre pour un aide de camp chargé
d'un ordre du prince de Condé. Mais à l'entrée de la maison qu'habitait
le général, un grenadier l'arrêta.

--On ne passe pas, lui dit-il.

--M. de Luxembourg m'attend, répondit Belle-Rose hardiment.

--Le mot d'ordre?

--Je ne l'ai pas.

--Alors, vous n'entrerez pas.

--Parbleu! c'est ce qu'il faudra voir.

Et Belle-Rose, renversant le grenadier avec une force irrésistible,
se jeta dans le corridor d'un bond. Une lumière brillait au haut d'un
escalier, il le franchit, repoussa deux plantons qui se tenaient sur le
palier, ouvrit une porte qui était en face de lui et disparut avant
même que la sentinelle eût le temps d'armer son mousquet. M. le duc de
Luxembourg était assis dans un grand fauteuil; il tenait à la main des
dépêches, et sur une table à sa portée, on voyait dispersés des cartes
et différents papiers. Au bruit que fit Belle-Rose en pénétrant dans la
salle, le général sans tourner la tête s'écria:--Qu'est-ce encore et que
me veut-on? N'ai-je pas donné l'ordre de ne laisser entrer personne?

--Monsieur le duc, j'ai forcé la consigne.

A ces mots, au son de cette voix inconnue, le duc de Luxembourg se leva.

--C'est une audace qui vous coûtera cher, monsieur, reprit-il; et sa
main saisit une sonnette qu'il agita.

Les soldats de planton et quelques officiers de service entrèrent.

--Un mot, de grâce! vous disposerez de ma vie après! dit Belle-Rose,
au moment où M. de Luxembourg allait sans doute donner l'ordre de
l'arrêter.

Le général se tut. Un instant ses yeux enflammés par la colère se
promenèrent sur Belle-Rose; le désordre où paraissait être le jeune
officier, la droiture et la franchise de sa physionomie, la résolution
de son regard, l'anxiété qui se lisait sur tout son visage, touchèrent
l'illustre capitaine. Il fit un signe de la main; tout le monde sortit,
et le duc de Luxembourg et Belle-Rose restèrent seuls en présence.



XIX

LE BON GRAIN ET L'IVRAIE


Le général et le lieutenant se regardèrent une minute avant de parler.
Si l'on avait pu lire dans le coeur de M. de Luxembourg, on y aurait
peut-être vu passer les incertaines et fugitives lueurs d'un souvenir
noyé dans les ombres d'une vie orageuse et mêlée. Quant à Belle-Rose,
jamais, avant cette heure, il ne s'était trouvé, il le croyait du moins,
en présence du fameux capitaine dont la renommée brillait d'un éclat
radieux même entre les noms redoutables de Turenne et de Condé. Une
crainte respectueuse saisit son âme, et son fier regard s'abaissa devant
M. de Luxembourg, qu'il dominait cependant de toute la tête. Le vague
souvenir du général s'effaça comme un éclair: il ne vit plus devant lui
qu'un soldat téméraire qu'il fallait écouter d'abord et punir après.

--Que voulez-vous? parlez, dit-il.

--Je viens implorer la grâce d'un coupable.

--Son nom?

--M. de Nancrais.

--Le capitaine qui a battu aujourd'hui même les Espagnols et pris
Gosselies?

--Une belle action, monseigneur!

--Il n'y a pas de belle action contre la discipline!

--On brûlait le drapeau français sur le territoire du roi!

--Il y avait un ordre du jour, monsieur. Eût-on brûlé vingt drapeaux
et saccagé cinquante villages, c'était le devoir du soldat de ne pas
bouger!

--C'est une faute qu'a rachetée la victoire.

--Il ne s'agit pas de vaincre, il s'agit d'obéir. Si la voix des
généraux est méconnue, que devient la discipline? et sans discipline, il
n'y a pas d'armée!

--C'est la première fois que M. de Nancrais a vaincu sans ordre.

--Ce sera la dernière aussi.

--Monseigneur!

--Il faut un exemple. Dans un temps où de la cour nous viennent cent
jeunes officiers qui n'ont pas l'habitude de la guerre, tolérer une si
grande infraction aux lois militaires, ce serait en autoriser trente. M.
de Nancrais mourra.

--De grâce, monsieur le duc, écoutez-moi!

--Eh! monsieur, qui êtes-vous donc pour montrer tant de persistance?

--Belle-Rose, lieutenant au corps d'artillerie.

--Belle-Rose! c'est là un singulier nom! Belle-Rose!

--Le nom ne fait rien à l'affaire.

--Sans doute, reprit le général, qui ne put s'empêcher de sourire; mais
encore êtes-vous son frère, son parent, son ami?

--M. de Nancrais est mon capitaine.

--C'est une paire d'épaulettes à gagner!

--Oh! monseigneur! fit Belle-Rose avec un accent de reproche.

--Eh bien! quoi? A la guerre, c'est la coutume: chacun pour soi et les
boulets pour tous.

--Mais...

--Assez! j'ai bien voulu vous entendre, monsieur, et oublier, pour
un instant, l'infraction sévère que vous avez commise en forçant la
consigne qui défendait ma porte; mais cette indulgence, dont vous ne me
ferez pas repentir, je l'espère, n'est pas un motif pour pardonner la
faute dont M. de Nancrais s'est rendu coupable. Je vous l'ai déjà dit:
M. de Nancrais sera passé par les armes demain, au point du jour.

--Non, monseigneur, s'écria Belle-Rose hardiment, non, cela ne sera pas!

--Et qui donc ici pourrait m'en empêcher?

--Vous-même!

--Moi!

--Oui, vous!

--M. Belle-Rose, prenez garde! dit le duc pâlissant.

--Oh! je ne crains rien pour moi! Le bon droit me défend comme votre
justice défendrait M. de Nancrais. On ne tue pas un brave officier parce
qu'il a eu du sang dans les veines.

--Morbleu!

--Eh! monseigneur, si vous aviez été à sa place, peut-être en
auriez-vous fait autant!

A cette brusque repartie, le duc de Luxembourg ne put s'empêcher de
sourire.

--Soit, dit-il, mais s'il était à la mienne, il ferait comme moi!

Belle-Rose continua:

--Une bande de pillards insulte le drapeau français, un capitaine du roi
est là, et il ne tirerait pas son épée pour châtier des insolents!
Mais c'est tout bonnement impossible! On porte l'épaulette, que diable!
L'incendie dévore un village, l'odeur de la poudre monte à la tête, un
cheval piaffe, un coup d'éperon est bien vite donné, et l'on part,
non pas tant parce qu'on l'a voulu, mais parce qu'on est homme. Alors,
qu'arrive-t-il? L'ennemi tourne bride, on le poursuit le fer dans le
dos, on tue à droite et à gauche, on tombe pêle-mêle sur une redoute
qu'on enlève d'assaut, on plante le drapeau blanc sur le rempart,
on crie: Vive le roi! on s'embrasse, et au retour, au lieu d'une
récompense, c'est une balle de mousquet qui vous attend! Mais vous-même,
monseigneur, qui condamnez si vite et si bien les gens, on connaît de
vos prouesses! Vous auriez passé vingt rivières, massacré dix mille
Espagnols, pris trente redoutes! Voilà ce que vous auriez fait, tout
duc et pair de France que vous êtes, et ce que j'aurais fait, moi qui ne
suis qu'un pauvre lieutenant!

--Eh bien, on nous aurait fusillés tous deux, reprit le général.

Belle-Rose tressaillit. Dans son ardeur généreuse, il avait un instant
oublié la qualité de l'homme auquel il parlait. A ces quelques mots, son
juvénile emportement s'apaisa, comme s'apaise l'eau bouillante d'un vase
où tombe une onde froide.

--Vous avez fort bien plaidé la cause de M. de Nancrais, ajouta M. de
Luxembourg avec dignité; l'audace ne messied pas à la jeunesse, et celle
que vous venez de montrer vous honore en même temps qu'elle me donne une
haute opinion du caractère de M. de Nancrais. On n'est point un homme
ordinaire lorsqu'on sait inspirer de tels dévouements. Mais il faut
avant toute chose que la discipline ait son cours. Malgré vos prières,
j'ai donc le regret de vous répéter que le capitaine de Nancrais sera
fusillé demain, au point du jour.

M. de Luxembourg, d'un geste noble, salua Belle-Rose, mais le lieutenant
ne bougea point. Le duc fronça le sourcil.

--Je croyais m'être clairement expliqué, monsieur? dit-il.

--Pardonnez-moi, monseigneur, si j'insiste, mais...

--Ah! monsieur Belle-Rose, j'ai bien voulu ne pas m'offenser de votre
audace; mais une plus longue insistance m'obligerait à me rappeler qui
vous êtes et qui je suis.

Belle-Rose sourit tristement.

--Puissiez-vous donc le faire, si le souvenir de la distance qui est
entre nous vous rappelle que vous pouvez accomplir une bonne action, et
que moi je puis seulement vous en prier.

M. de Luxembourg réprima un geste d'impatience:

--Puisque vous ne voulez pas me comprendre, permettez-moi, monsieur,
d'appeler pour qu'on vous reconduise au quartier de l'artillerie.

En achevant ces mots, le duc s'approcha de la table pour prendre la
petite sonnette, mais Belle-Rose prévint son mouvement, et s'élançant
vers la table, il saisit la main du général.

--Par pitié, monseigneur! dit-il.

Un éclair de colère passa dans les yeux de M. de Luxembourg; il se
dégagea vivement, et saisissant Belle-Rose d'une main par le revers
de son habit, de l'autre il prit un pistolet qu'il appuya contre sa
poitrine. Le chien s'abattit, mais l'amorce seule brûla, et le duc,
furieux, jeta l'arme à ses pieds. Pas un muscle du visage de Belle-Rose
ne frissonna. Mais M. de Luxembourg s'était penché en avant. La violence
de son mouvement avait entr'ouvert les vêtements de Belle-Rose, et sur
la poitrine à demi nue du lieutenant brillait un médaillon d'or pendu à
un cordonnet de soie. La main du général s'en empara.

--D'où tenez-vous ce médaillon? s'écria-t-il d'une voix brève.

--Ce médaillon?... je l'ai trouvé.

--Où?

--A Saint-Omer.

--Quand?

--En 1658. Mais que vous fait ce médaillon? c'est de M. de Nancrais
qu'il s'agit.

--Vous l'avez trouvé à Saint-Omer, en 1658? reprit le duc, vous?
vous-même?

--Oui, moi, répondit Belle-Rose, qui ne comprenait rien à l'émotion de
M. le duc de Luxembourg. J'avais alors douze à treize ans.

M. de Luxembourg s'écarta de quelques pas et se prit à considérer le
jeune lieutenant. Un voile semblait s'effacer de son visage à mesure que
l'examen avançait.

--Eh oui! s'écria-t-il enfin, la voilà retrouvée cette vague
ressemblance qui m'avait frappée à ta vue. Belle-Rose? m'as-tu dit;
mais tu ne t'appelles pas Belle-Rose! tu t'appelles Jacques, Jacques
Grinedal!

Belle-Rose, effaré, regardait M. de Luxembourg.

--Eh! parbleu! tu es le fils de Guillaume Grinedal! le fauconnier.
N'ai-je pas vu la petite maison en dehors du faubourg?

--Vous! s'écria Belle-Rose, qui, à son tour, se mit à étudier les traits
du général avec une avide curiosité.

--Mais tu n'as donc pas gardé le moindre souvenir d'une journée dont pas
une heure ne s'est effacée de ma mémoire! Ah! tu n'as pas fait mentir ma
prédiction: le brave enfant est devenu un brave officier!

--Le colporteur! dit enfin Belle-Rose avec explosion.

--Eh oui! le colporteur, devenu, par la grâce de Dieu, général au
service du roi. Les temps ne sont plus les mêmes, le coeur seul n'est
pas changé. Enfant, tu m'as rendu service; homme, c'est à mon tour à te
servir.

--Eh bien, monsieur le duc, s'il est vrai que vous vous souveniez de
cette nuit passée sous le toit de Guillaume Grinedal, permettez-moi de
ne pas vous demander d'autre preuve de votre bienveillance que la vie de
M. de Nancrais.

--Encore!

--Toujours! Je ne veux rien et n'attends rien pour moi; mais faites
que cette rencontre inespérée sauve mon capitaine comme notre première
rencontre vous a été de quelque secours. Entre tous les jours de ma vie
ce seront deux jours bénis.

M. de Luxembourg tournait et retournait le médaillon entre ses doigts,
caressant du regard une image que le couvercle chassé venait de mettre à
découvert.

--Tu n'as pas non plus changé, toi, mon ami Jacques, dit-il; tu es
toujours le même garçon fier et résolu. Allons, va. Je ferai pour M. de
Nancrais tout ce que les lois militaires me permettront.

Belle-Rose comprit cette fois qu'il n'avait pas à rester davantage; il
s'inclina devant le général et sortit. La Déroute l'attendait au dehors.
Aussitôt qu'il reconnut son lieutenant dans la nuit, il courut vers lui.

--C'est vous, enfin! s'écria-t-il. Voilà une heure que je craignais que
vous n'eussiez été rejoindre M. de Nancrais pour ne plus le quitter.

--Eh! il s'en est fallu d'une étincelle que je ne partisse avant lui!

--Avant?

--Oui, mais l'étincelle a fait long feu.

--Que Dieu la bénisse! Et M. de Nancrais?

--Il n'est pas si mort que tu pensais.

--Vous avez donc vu M. le duc?

--Je lui ai parlé: c'est un excellent militaire, prompt à la réplique,
ferme, décidé, capable de tuer un homme comme un chasseur une alouette,
mais au fond doux comme une demoiselle.

--C'est-à-dire qu'on est sûr de tout obtenir à la fin quand il ne vous
fait pas sauter la tête au commencement.

--Justement; tiens, prends ce louis et va boire à sa santé.

--Je vais me griser, lieutenant.

Le lendemain, au point du jour, un officier de la maison du général
vint prévenir Belle-Rose qu'il était attendu dans la grande chambre du
conseil. Belle-Rose revêtit l'uniforme et partit. Quand il entra dans la
salle, le coeur battit à coups redoublés dans sa poitrine. M. le duc de
Luxembourg, entouré d'un brillant état-major, était assis dans un grand
fauteuil; parmi les grands officiers de sa suite, plusieurs portaient
par-dessus l'habit le cordon des ordres de Sa Majesté.

M. de Luxembourg salua Belle-Rose de la main et lui indiqua une place
située de manière à bien voir tout ce qui allait se passer. Sur un signe
du général, tout le monde s'assit dans un profond silence, un officier
sortit, et un instant après, les portes, ouvertes à deux battants,
livrèrent passage à M. de Nancrais, qui entra suivi de deux grenadiers.
M. de Nancrais aperçut Belle-Rose, tous deux échangèrent un sourire,
l'un d'adieu, l'autre d'espérance; puis le capitaine s'inclina devant le
conseil et attendit. M. de Luxembourg ôta son chapeau à plumes blanches
et se leva.

--Monsieur de Nancrais, dit-il, vous avez hier manqué gravement à la
discipline; vous qui deviez, comme officier, donner l'exemple de la
soumission, vous avez désobéi aux ordres de vos supérieurs et mérité,
par ce fait, un sévère châtiment: vous êtes déchu et cassé de votre
grade. Hier, vous m'avez remis votre épée; vous devez maintenant perdre
vos épaulettes. Messieurs, faites votre devoir.

A ces mots, deux officiers s'approchèrent de M. de Nancrais et lui
enlevèrent les insignes de son commandement. M. de Nancrais pâlit
légèrement. Belle-Rose, glacé de terreur, n'osait pas faire un seul
mouvement.

--Les lois militaires vous condamnent à mort, vous le savez, monsieur,
continua le duc de Luxembourg; n'avez-vous rien à dire pour votre
défense?

--Rien; votre sentence est juste, et je l'ai méritée. Quand on viole les
lois de la discipline ainsi que je l'ai fait, on n'ajoute pas à sa faute
une maladresse, celle de rester vivant.

--Allez donc, monsieur.

A ces mots funèbres, Belle-Rose cacha sa tête entre ses mains, de
grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. M. de Nancrais fit
quelques pas vers la porte; il allait en franchir le seuil, lorsque la
voix du général l'arrêta.

--Approchez, monsieur, dit-il.

M. de Nancrais, surpris, revint prendre sa place au milieu de la salle.
Belle-Rose releva la tête.

--Au nom du roi, reprit M. de Luxembourg, et agissant en raison des
pouvoirs qui m'ont été conférés, je vous fais remise de la peine de
mort.

--Vous me graciez, moi! s'écria le capitaine en faisant deux pas en
avant. Dégradé et vivant! Mais que voulez-vous donc que je devienne?

--Écoutez-moi jusqu'au bout, monsieur, et si vous avez à faire quelques
réclamations, vous les ferez après.

M. de Nancrais croisa ses bras sur sa poitrine et se tut. Tout le corps
de Belle-Rose était penché en avant pour mieux entendre ce qu'allait
dire le duc. Celui-ci continua:

--Vous avez été puni pour la faute, monsieur, et c'était justice; il est
équitable maintenant que vous soyez récompensé pour la victoire.

M. de Nancrais tressaillit, et Belle-Rose respira comme un homme qui,
après être resté quelque temps sous l'eau, revient à la lumière.

--Vous avez lavé votre faute dans le sang de l'ennemi, la trace en doit
être effacée. Au nom du roi, je vous ai retiré l'épée de capitaine; au
nom du roi, je vous rends une épée de colonel. Prenez-la donc, monsieur,
et si vous servez toujours dignement votre pays comme vous l'avez
fait jusqu'à présent, de nouvelles récompenses ne tarderont pas à vous
chercher.

M. le duc de Luxembourg tendit la main à M. de Nancrais. Cet homme
fort que l'approche de la mort ne pouvait émouvoir, se troubla comme un
enfant aux paroles du général; il prit l'épée d'une main tremblante, et,
sans voix pour le remercier d'une faveur si noblement accordée, il
ne put exprimer que par son trouble et son émotion la grandeur de
sa reconnaissance. Les officiers l'entourèrent, et M. de Luxembourg,
s'esquivant, s'approcha de Belle-Rose.

--Tu en as appelé du général au colporteur, dit-il, le colporteur s'est
souvenu.

Belle-Rose voulut répondre, M. de Luxembourg l'arrêta.

--J'étais ton obligé, lui dit-il avec bonté, j'ai voulu prendre ma
revanche: voilà tout; maintenant, au lieu d'un protecteur, tu en as
deux.

Une minute après ce fut au tour de M. de Nancrais.

--Je sais ce que je te dois, dit-il à Belle-Rose; si tu as perdu un ami
en M. d'Assonville, tu as gagné un frère en moi, souviens-t'en.

Une vigoureuse poignée de main termina ce laconique discours, et le
nouveau colonel courut se faire reconnaître par son régiment. Comme
Belle-Rose rentrait au quartier de sa compagnie, une personne qui en
sortait le heurta.

--Cornélius!

--Belle-Rose! s'écrièrent-ils en même temps, et les deux amis
s'embrassèrent.

--C'est un jour heureux, reprit Belle-Rose. Il en est donc encore dans
la vie!

--Il en est mille! répliqua Cornélius, dont le visage rayonnait de
bonheur. J'ai vu votre père, le digne Guillaume Grinedal; il m'appelle
son fils; j'ai vu Pierre, qui veut à toute force être soldat, afin de
devenir capitaine; j'ai là une lettre de Claudine qui me prouve que je
suis aimé autant que j'aime, et vous demandez si, dans la vie, il y a
des jours heureux! Mais elle en est pleine!

Belle-Rose sourit.

--Bah! continua le jeune enthousiaste, si je rencontre jamais une autre
Claudine, je vous la donne, et vous serez de mon avis.

--Nous chercherons, mais en attendant que nous l'ayons trouvée, vous
devenez mon frère d'armes.

--Oui, certes; je suis volontaire, et je prétends bien prendre Bruxelles
avec vous.

--Pierre en sera-t-il?

--Parbleu! il me suit.

--Déjà!

--Demain il arrive au camp, et le soir même il compte monter sa première
garde.

Tout en causant de leurs affaires et de leurs espérances, les deux
jeunes gens étaient sortis des lignes. La journée était belle et tiède;
ils poussèrent dans la campagne. Comme ils entraient dans un chemin
creux, un coup de fusil retentit à quelque distance, et la balle
s'aplatit contre un caillou, à deux pas de Belle-Rose. Cornélius
s'élança sur le revers du chemin. Un léger nuage de fumée flottait sur
la lisière d'un champ de houblon.

--Oh! oh! s'écria-t-il, ce sont des maraudeurs espagnols. Je ne vois
plus le camp.

--Reculons alors, répondit Belle-Rose: des épées contre des mousquets,
la partie n'est pas égale.

Tous deux rétrogradèrent, observant, l'un à droite, l'autre à gauche, ce
qui se passait dans les environs. Ils n'avaient pas fait cinq cents pas,
qu'un second coup de feu partit d'un petit bois. La balle cette fois
traversa le chapeau de Cornélius.

--Un pouce plus bas, dit Cornélius en saluant l'ennemi invisible, et
j'étais mort.

Un nouvel éclair suivit le second, et la balle coupa, sur la poitrine de
Belle-Rose, le revers de son habit.

--Parbleu! dit-il, nous sommes bien sots de rester exposés comme des
cibles à leurs coups; gagnons les blés.

Tous deux s'y jetèrent à l'instant et filèrent dans la direction du
camp, dont les premières tentes se voyaient à un mille en avant.

Quelques détonations éclatèrent de distance en distance, mais les
balles, chassées au hasard, labouraient les épis sans atteindre les
fugitifs.

--Ils nous croient donc bien riches! dit Cornélius en riant. Vous verrez
que ces maraudeurs sont des marchands ruinés par la guerre.

Profitant des haies, des taillis, des sentiers creux, Belle-Rose et
Cornélius, le pied leste et l'oeil au guet, gagnèrent les abords du camp
sans coup férir. La première vedette n'était plus qu'à une centaine de
pas, lorsque Belle-Rose, donnant du pied contre une souche, trébucha; au
même instant, deux balles, passant au-dessus de lui, s'enfoncèrent dans
le tronc d'un chêne.

--Bienheureuse chute! dit Belle-Rose, je lui dois la vie.

Quelques soldats accoururent au bruit de ce dernier coup, et Cornélius,
mettant l'épée à la main, s'élança vers un champ voisin, d'où s'envolait
un flocon de vapeur. Mais déjà les maraudeurs avaient disparu.

--Allons! dit-il en revenant auprès de Belle-Rose, voilà une guerre où
il n'y aura pas grand honneur à vaincre. Quels maladroits!

Ils traversaient le camp lorsque, au détour d'une rue, Cornélius poussa
Belle-Rose du coude.--Regardez, lui dit-il. Belle-Rose leva les yeux et
vit M. de Villebrais qui passait à cheval.

--Voilà, j'imagine, le capitaine des maraudeurs, reprit Cornélius.



XX

JEU DE CARTES ET JEU DE DÉS


M. de Villebrais venait à peine d'entrer au camp, que le bruit de
son arrivée se répandit. Les états-majors des divers régiments qui
composaient l'armée s'en émurent, et plusieurs officiers, qui avaient eu
connaissance de sa conduite passée à l'égard de Belle-Rose et du
meurtre de M. d'Assonville, exprimèrent hautement leur indignation.
Tant d'audace les étonnait. Mais M. de Villebrais n'était pas homme à
s'effrayer de ces rumeurs, et se sachant appuyé à la cour par un parent
qui avait quelque crédit, il croyait pouvoir braver impunément l'opinion
de ses pairs. C'était un de ces hommes, et le nombre en est plus
considérable qu'on ne pense, qui ont le coeur lâche et l'esprit
téméraire. Le soir donc de son arrivée, il se rendit en uniforme
dans une auberge où les officiers qui n'étaient pas de service se
réunissaient pour causer, boire et jouer. Il y avait, au moment où il
entra, nombreuse compagnie. Belle-Rose, introduit par M. de
Nancrais, qui s'était plu à le présenter lui-même aux officiers de sa
connaissance, recevait partout un accueil qui prouvait tout à la fois
l'estime qu'on avait pour sa personne et pour celle du colonel. C'était,
parmi ces braves et loyaux jeunes gens, à qui le complimenterait et
presserait sa main. M. de Villebrais passa entre les groupes sans
paraître voir son rival, et s'avançant vers une table où sept ou huit
officiers jouaient au lansquenet, il jeta quelques pièces d'or sur
le tapis. Celui qui tenait les cartes leva les yeux et reconnut M. de
Villebrais. C'était un vieux capitaine d'artillerie réputé dans tout le
régiment pour sa bravoure.

--Je fais dix louis, dit M. de Villebrais.

--Messieurs, je ne fais rien, reprit le capitaine, et lançant le jeu de
cartes sur la table, il se retira.

--Monsieur! s'écria le lieutenant ivre de colère et la main sur la garde
de son épée.

Le vieux capitaine s'arrêta une minute, toisa M. de Villebrais des pieds
à la tête avec un sourire de mépris, et passa sans répondre. Un jeune
mousquetaire noir ramassa les cartes et les battit.

--Faites le jeu, messieurs, dit-il.

Mais, avant de tirer une carte, il repoussa les pièces d'or de M. de
Villebrais, et ôtant avec affectation le gant qui les avait touchées,
il le jeta dans un coin. M. de Villebrais se mordit les lèvres jusqu'au
sang.

--C'est un outrage dont vous me rendrez raison, dit-il d'une voix
sourde.

Le mousquetaire se leva et regarda M. de Villebrais comme l'avait fait
le vieux capitaine.

--Décidément, dit-il en se retournant vers ses camarades, cette table
est placée dans un lieu malpropre: on s'y frotte à de vilaines choses.
Messieurs, allons-nous-en.

Un nuage rouge passa devant les yeux de M. de Villebrais. Dans sa fureur
aveugle, il voulut saisir un des officiers par le bras. Celui-ci, qui
était un cornette de chevau-légers, le repoussa et se mit très gravement
à épousseter la manche de son habit. L'élan était donné. Personne ne
croyait de sa dignité de faire autrement que le capitaine d'artillerie,
qu'on citait dans l'armée pour sa droiture et sa loyauté.

--Mais qui donc veut se battre de vous tous, lâches! cria M. de
Villebrais.

Un frisson parcourut le cercle des officiers, qui s'agita; mais un
capitaine de grenadiers intervint.

--Je crois qu'il serait à propos de faire bâtonner monsieur, dit-il en
désignant du geste la pâle victime; les valets de l'auberge pourraient
nous servir à cet usage; qu'en pensez-vous?

--Oui! oui! répondirent quelques voix; appelons les valets!

--Arrêtez! reprit un lieutenant de canonniers; ce sont d'honnêtes
garçons que ça pourrait compromettre. Des laquais contre un bandit, la
partie n'est pas franche. Quittons la place.

Le cercle des officiers se rompit et chacun se dirigea vers la porte.
Belle-Rose avait été le témoin muet de cette horrible scène, il en avait
froid au coeur. Au moment où il passait devant son ancien lieutenant, M.
de Villebrais le reconnut.

--Oh! s'écria-t-il avec un transport de rage, vous, au moins,
tuez-moi!--Et il tira son épée.

Belle-Rose appuyait déjà la main sur la garde de la sienne, lorsque M.
de Nancrais le saisit par le bras.

--Monsieur Grinedal, lui dit-il d'une voix brève, Sa Majesté ne vous a
pas donné une épée d'officier pour la salir.

L'épée de Belle-Rose, à demi tirée, rentra dans le fourreau, et tous les
officiers sortirent lentement. M. de Villebrais, resté seul, chancela;
l'épée échappa à ses mains défaillantes, une sueur glacée mouilla ses
tempes, et il tomba sur le carreau. Une heure après cette scène, le
sergent la Déroute entrait dans l'auberge de l'air d'un homme qui a
une mission délicate à remplir. Du premier regard il aperçut M. de
Villebrais assis sur une chaise, les coudes appuyés contre une table et
la tête entre les mains, pâle, morne, défait. L'épée était encore sur le
sol. Les chandelles avaient été enlevées; une seule lampe de fer pendue
au plafond éclairait la vaste salle dont les angles reculés se noyaient
dans l'obscurité.

La Déroute fit trois pas en avant, et, ôtant son chapeau, s'inclina
légèrement.

--Monsieur de Villebrais? dit-il.

M. de Villebrais tressaillit comme un homme qu'on tire violemment d'un
profond sommeil. Il releva sa tête bouleversée par la rage impuissante
et l'humiliation, et regardant un instant la Déroute aux clartés
rougeâtres de la lampe, il le reconnut.

--Oh! fit-il, c'est un cartel que tu m'apportes?

--Non, monsieur, c'est un ordre.

--Un ordre!

--Et c'est moi que messieurs les officiers du régiment ont choisi pour
vous le signifier.

--Toi! insolent!

Et M. de Villebrais, dans un accès de colère folle, sauta sur son épée,
et la saisissant par le fer, en leva la lourde garde sur la tête de la
Déroute; mais la Déroute, se jetant en arrière, prit à sa ceinture un
pistolet dont il tourna le canon vers M. de Villebrais.

--Jouons franc jeu, monsieur, lui dit-il de cet air bonhomme qu'il avait
toujours; vous n'êtes plus mon officier: je vous jure donc que si vous
faites un pas, si vous me touchez, je vous casse la tête.

M. de Villebrais lança son épée contre le mur de la salle avec tant de
violence, que la lame vola en éclats.

--Monsieur, reprit le sergent en repassant le pistolet à sa ceinture,
vous êtes prévenu de la part de messieurs les officiers du régiment où
vous avez servi en qualité de lieutenant, que si vous avez l'audace de
vous présenter demain au quartier ou à la parade, ils seront contraints
de vous châtier du plat de leur épée, à la face de l'armée. Tous m'ont
requis pour vous signifier la même condamnation. En conséquence, vous
êtes sommé de partir sur l'heure, à moins qu'il ne vous plaise de subir
ce traitement, et d'être ensuite livré au prévôt, sous la prévention du
crime d'assassinat. J'ai dit.

La Déroute remit son chapeau, qu'il assura d'un coup de poing, et
sortit. M. de Villebrais ne remua pas. Il était comme un homme frappé
d'un coup de foudre. Ainsi le calice de l'humiliation et de la honte
avait été vidé sur sa tête jusqu'à la dernière goutte. Il resta une
heure silencieux et frissonnant de la tête aux pieds, puis il se leva
plus pâle qu'un cadavre et le regard plein d'éclairs. Il arracha ses
épaulettes et les jeta au loin, coupa avec un couteau les fleurs de
lis d'or cousues à son habit, déchira la cocarde blanche attachée à
son chapeau et la broya sous ses pieds, ramassa, au pied du mur où
elle gisait, la garde de son épée brisée, en passa le tronçon dans le
fourreau et s'éloigna. Une heure après, un homme à cheval sortait du
camp. Lorsqu'il fut parvenu à quelque distance, il arrêta son cheval sur
un monticule et se tourna du côté des lignes qu'il venait d'abandonner.
Mille flammes rayonnaient dans l'espace, où retentissait incessamment
le cri des sentinelles. M. de Villebrais,--car c'était lui,--écarta son
manteau, et, debout sur ses étriers, contempla la ville de guerre où
flottait le drapeau de la France. Son bras s'agita un instant dressé
vers le ciel, dont il semblait appeler les terribles malédictions.
Un dernier cri sortit de ses lèvres toutes frémissantes de
haine.--Vengeance! dit-il.--Et poussant son cheval du côté des
frontières de la Belgique, il disparut dans les ténèbres. A trois lieues
en avant étincelaient les premiers feux des lignes ennemies. Arrêté par
les sentinelles espagnoles, M. de Villebrais demanda à l'officier qui
commandait le poste de le conduire auprès du général. Un instant après,
M. de Villebrais, guidé par l'officier lui-même, arrivait à la tente du
duc de Castel-Rodrigo, gouverneur de la Belgique pour le roi d'Espagne.
Le duc de Castel-Rodrigo était assis devant une table chargée de cartes
et de plans géographiques. Des aides de camp, bottés et éperonnés,
dormaient dans les coins de la tente.

--Qu'est-ce encore? s'écria le duc au bruit que firent les sentinelles
en portant les armes.

--Je vous amène un étranger, un militaire, mon général, qui désire vous
parler, répondit l'officier.

Le duc regarda M. de Villebrais.

--Vous êtes Français, monsieur, lui dit-il.

--Oui, général.

--D'où venez-vous?

--De là-bas! fit le lieutenant en tournant son pouce par-dessus son
épaule du côté du camp français.

--Du camp français! s'écria le duc.

--Oui, général.

--Et que voulez-vous?

--Je viens vous offrir mon épée et mon bras.

--Ah! fit le duc avec un geste où il y avait autant de surprise que de
mépris. C'est-à-dire, reprit-il après un court silence, que vous venez
en déserteur?

--Je viens en homme qui veut se venger.

--Fort bien, monsieur. Ainsi, vous avez une insulte grave à punir?

--Voyez! s'écria M. de Villebrais en tirant le tronçon de son épée du
fourreau; j'ai brisé cette épée, mais je clouerai une autre lame à cette
garde, et j'en frapperai ceux qui m'ont frappé.

--Ainsi l'on peut compter sur vous si l'on vous accueille?

--On peut compter sur moi si l'on m'accorde ce que je demande.

--Que vous faut-il?

--Quelques hommes déterminés et le droit de les mener partout où je
voudrai, de jour et de nuit.

--Vous les aurez, et vous aurez le laissez-passer.

--Alors je suis à vous.

Le duc de Castel-Rodrigo prit une plume sur la table, écrivit quelques
mots et remit le papier au lieutenant.

--Voici l'ordre, monsieur; maintenant répondez; mais songez-y: aussi
bien j'ai consenti à faire ce que vous m'avez demandé, aussi bien je
vous ferais pendre si vous me trompiez.

--Alors je n'ai rien à craindre; parlez.

--Le roi Louis XIV est-il arrivé à Charleroi?

--Il arrivera demain au camp.

--A-t-il le projet de quitter les bords de la Sambre et de pousser en
avant?

--On croit que l'armée abandonnera son campement et envahira les pays
espagnols, qu'elle a l'ordre de conquérir.

--Nous avons là les places de Douai, de Mons, de Tournai, de Maubeuge,
du Quesnoy.

--Ces places tiendront trois jours et seront prises.

--Monsieur, fit le duc, oubliez-vous que vous parlez au gouverneur de la
province?

--Je n'oublie rien; vous m'interrogez, je réponds.

--Si vous croyez si fort au succès des armes françaises, qu'êtes-vous
donc venu chercher parmi nous?

--Je vous l'ai dit: la vengeance.

--C'est bien, monsieur, retirez-vous; quand j'aurai besoin de vos
services, vous serez prévenu.

Quand ils furent sortis, M. de Villebrais se tourna vers l'officier qui
l'accompagnait.

--Avez-vous, monsieur, lui dit-il, dans quelque régiment de l'armée,
de ces hommes qui ne reculent devant aucune entreprise et savent tout
risquer dans l'espoir d'un gain honnête?

--Nous avons malheureusement trop de ces hommes-là. Vous cherchez des
soldats, vous trouverez des bandits.

--Voudriez-vous, monsieur, me conduire au quartier de ces gens-là?

--C'est ici, derrière ce bouquet de frênes. Ils servent dans le corps de
M. le duc d'Ascot.

L'officier pressa le pas.

--Voilà, monsieur, dit-il en s'arrêtant derrière les frênes, et du doigt
il lui montra une ligne de tentes où, malgré l'heure avancée de la nuit,
retentissait un bruit confus de chants et de cris.

Autour des tentes, éclairées par des chandelles fichées au bout des
fusils, on voyait un grand nombre de soldats qui jouaient aux dés sur
la peau des tambours; d'autres dormaient ça et là, d'autres buvaient,
d'autres encore se querellaient. Les bouteilles vides volaient en
pièces, les joueurs juraient; les plus irascibles soutenaient leur
opinion le pistolet au poing; les femmes allaient et venaient,
s'arrêtant aux endroits où l'argent sonnait; il y avait dans un coin un
soldat qui râlait, la gorge ouverte, et près de lui deux cuirassiers qui
vidaient sa bourse.

--Il y a là des hommes de tous les pays, dit l'officier à M. de
Villebrais; le moindre d'entre eux a déserté cinq fois: j'imagine qu'ils
s'entendront avec vous.

M. de Villebrais jeta un regard froid sur l'Espagnol.

--C'est ce dont je vais m'assurer, dit-il, et il s'avança vers le
premier groupe.

Cinq ou six soldats accroupis par terre agitaient un vieux cornet noirci
par l'usage: les dés sonnaient en roulant sur les tambours.

L'un d'eux, qui avait perdu, chiffonnait sa moustache d'une main et
fouillait de l'autre dans sa poche.

--Voilà cinq ducats! dit celui qui avait gagné, qui les veut?

--Voilà mon sabre pour cinq ducats, dit celui qui avait perdu, et,
dégrafant le ceinturon, il le jeta sur le tambour.

--Ton sabre! il en vaut deux à peine; la lame est de fer et la poignée
de cuivre.

--Eh bien! voilà mes pistolets! dit le soldat; des pistolets qui ont tué
dix catholiques et dix huguenots.

La main de M. de Villebrais se posa sur le bras du parieur.

--Je prends le sabre pour dix ducats, et j'en donne dix encore pour le
bras qui le tient, dit-il.

--C'est dit! s'écria le soldat en voyant briller l'argent sur le
tambour. Eh! Conrad! joue donc!

Conrad jeta les dés et perdit; au troisième coup il n'avait plus rien.

--Mon officier, dit-il à M. de Villebrais, qui les regardait faire les
bras croisés sur la poitrine, j'ai, moi aussi, un sabre et une main, en
voulez-vous?

--Voilà vingt ducats.

--Marché conclu, dit Conrad en serrant l'argent dans ses poches.

--Conrad, s'écria brusquement un nouveau venu qui portait l'uniforme des
hussards, Jeanne la blonde a fantaisie d'un collier avec sa croix d'or;
je n'ai plus que mon cheval, le veux-tu?

--Je prends le cheval et te le donne, fit M. de Villebrais.

--A moi l'argent et le cheval? reprit le hussard en comptant ses pièces
d'or.

--A toi, mais à une condition.

--Rien qu'une? c'est trop peu pour n'être pas beaucoup.

--C'est tout: le cheval et l'homme me suivront partout où j'irai.

--Ils sont prêts.

Au bout d'un quart d'heure M. de Villebrais avait recruté sa bande.
Comme elle se disposait à partir, un brigadier intervint. C'était un
homme balafré, grisonnant et d'aspect farouche.

--Eh! dit-il, n'êtes-vous point enrôlés au service de M. le duc d'Ascot,
notre général? Lui seul peut vous donner permission de quitter le
régiment.

--Lui ou celui qui commande à toute la province, répliqua M. de
Villebrais en présentant au sous-officier l'ordre du gouverneur.

Le brigadier déchiffra le papier à la clarté d'une chandelle.

--Un ordre et un laissez-passer! murmura-t-il entre ses dents.
Excusez-moi, mon officier; c'était l'amour de la discipline qui me
faisait parler.

--Eh! l'homme à la discipline, reprit M. de Villebrais, n'irez-vous
point aussi pour l'amour des pistoles où vont ces braves?

Le brigadier, qu'on appelait Burk, boucla son ceinturon, prit sa pique
et suivit le lieutenant sans répondre. Il y avait dans la petite troupe
que M. de Villebrais conduisit au logement qui lui fut assigné, un
Lorrain, deux Wallons, un Franc-Comtois, un Piémontais, deux Suisses,
deux Hollandais du pays de Gueldres, et un Bavarois, qui était le
brigadier. M. de Villebrais rangea ses nouveaux acolytes autour de lui
et les examina attentivement.

--Vous avez, leur dit-il un moment après, une demi-pistole de paye par
jour et une pistole entière les jours d'expédition.

--Bravo! dit le Piémontais.

--Le service de nuit se payera double.

--Bon! fit le Franc-Comtois, je dormirai le jour.

--Au premier mot, il faut être prêt; au premier signe, il faut partir;
au premier ordre, il faut tuer.

--Si c'est la consigne, c'est fait, dit le brigadier.

--Allez, maintenant; toi, Conrad, reste.

La troupe disparut, et Conrad s'assit dans un coin, tandis que M. de
Villebrais fouillait dans sa valise.

--Écoute, reprit le lieutenant, qui venait de tirer un papier de la
valise, et retiens bien tout ce que je vais te dire.

--J'écoute et je retiendrai, dit le Lorrain.

--Tu partiras au point du jour pour le camp français. C'est ton affaire
d'y pénétrer.

--J'y pénétrerai.

--Tu t'informeras du quartier de l'artillerie et tu t'y rendras
sur-le-champ. Il te sera facile de découvrir le logement d'un lieutenant
nommé Grinedal; les soldats le connaissent sous le nom de Belle-Rose.

--Je le trouverai.

--Tu lui remettras cette lettre. Elle est, comme tu peux voir, sous
enveloppe et sans adresse; cette lettre a été écrite par une femme.

--Parole de femme, glu pour les hommes!

--Justement. Tu diras à Belle-Rose que la personne qui t'a remis cette
lettre l'attend à deux lieues du camp, derrière Morlanwels, près d'un
bois que tu dois connaître.

--Je le connais. C'est un endroit merveilleux pour les embuscades.

--C'est ce que j'ai pensé hier en m'y promenant. Tu t'arrangeras pour
que le lieutenant Grinedal te suive en ce bois.

--Il m'y suivra.

--Dans ce cas, tu auras vingt louis.

--Ils sont gagnés.

--Très bien. Un mot encore. Si tu te laisses soupçonner, tu es pendu.

--Ma mère, qui était un peu sorcière, m'a toujours prédit que je
mourrais dans l'eau. Vous voyez bien que je n'ai rien à craindre.

--Va donc. Voici la lettre.

--Est-ce tout?

--Tout; le reste me regarde.

Au point du jour, Conrad partit. C'était un homme accoutumé aux
aventures périlleuses, et qui avait eu tant de fois affaire aux prévôts,
qu'il ne redoutait plus rien. Il avait le pied leste, l'oeil vif, la
main souple et la langue adroite. Il s'était pour la circonstance revêtu
d'un habit de paysan sous lequel, à tout hasard, il avait glissé un
poignard et deux pistolets. Au moment où il apercevait les premières
tentes de l'armée, un coup de canon retentit. Au même instant les
clairons sonnèrent, les tambours battirent aux champs, et mille cris
s'élevèrent du camp. Conrad s'arrêta. On voyait, dans les longues
rues de cette ville de toile, s'agiter une foule d'officiers; des
gentilshommes couraient au galop distribuant des ordres de tous côtés;
les régiments prenaient les armes et les drapeaux flottaient au vent.

--Toute l'armée est debout: quand tout le monde regarde, personne n'y
voit, dit Conrad, et il s'achemina d'un pas délibéré vers le camp.

Au moment où il franchissait les palissades du côté de la frontière, Sa
Majesté Louis XIV entrait dans le camp du côté de Charleroi.



XXI

LE BIEN ET LE MAL


C'était vers la fin du mois de mai. Louis XIV, accompagné de Monsieur,
venait de prendre le commandement suprême des troupes réunies en
Flandre. Il voulait voir, et bien plus encore se faire voir. Toute
sa maison l'avait suivi, les compagnies des gardes du corps et les
mousquetaires, et il n'était pas un seul gentilhomme en France qui n'eût
tenu à honneur de combattre sous ses yeux. Tous les fils des meilleures
maisons qui n'avaient point de grade dans l'armée étaient partis en
qualité de volontaires, et c'était partout un flot de magnifiques
cavaliers qui appelaient la bataille de tous leurs voeux. L'entrée du
roi au camp fut saluée de mille acclamations. Les soldats portaient
leurs chapeaux au bout des fusils, et le cri de: Vive le roi! roulait
comme un tonnerre de Pandelon à Marsenal. Tous les régiments étaient
sous les armes, et mille pavillons flottaient sur les tentes. Quand le
roi approcha du Châtelet, où était casernée l'artillerie, Belle-Rose
sentit son coeur battre à coups pressés. Il n'avait jamais vu le roi, et
le roi, à cette époque, était tout. C'était Dieu sur le trône de France.
Toute grâce émanait de lui, et sa grande renommée lui faisait une
auréole qui éblouissait. On le savait maître de la paix et de la guerre;
la Hollande, comme une victime vouée à sa colère, frémissait à chacun de
ses pas; l'Espagne était toute saignante des blessures qu'il lui avait
faites; l'empire d'Allemagne s'épouvantait de son ambition. Il était au
milieu de l'Europe comme une torche ou comme un phare, splendide dans le
repos, terrible dans l'agitation. Maître de lui autant que des autres,
Louis XIV avait d'ailleurs ce grand air royal qui frappait tout à
la fois de crainte et de respect. On sentait, rien qu'à le voir, que
celui-là était le souverain. Au moment où Belle-Rose découvrit au-dessus
de toutes les têtes les plumes blanches qui chargeaient le chapeau du
roi, il ne put se défendre, malgré la consigne, de s'élancer en avant.
Derrière Louis XIV se pressait la fleur de la noblesse de France; on
voyait aux premiers rangs les plus fameux capitaines de l'époque, les
gentilshommes les plus illustres par leur naissance ou leur mérite.
Le roi marchait lentement; il avait cet aspect imposant, fier, un peu
hautain, que lui ont conservé les portraits de Mignard et de Van der
Meulen; il saluait les drapeaux des régiments qui s'inclinaient sur son
front et répondait par un signe de la main aux clameurs d'enthousiasme
que sa présence soulevait. En le voyant si jeune encore, si beau, si
puissant déjà, en se trouvant, lui, parti de si bas, près de ce
monarque qui était si haut, ébloui par ce cortège étincelant où tous
les vieillards étaient célèbres et tous les jeunes gens en passe de le
devenir, Belle-Rose brandit son épée et cria d'une voix tonnante: Vive
le roi! A ce cri, parti du coeur, à la vue de ce visage rayonnant
et loyal, Louis XIV sourit et salua le soldat enthousiaste. Quand
Belle-Rose releva sa tête inclinée sous la majesté royale, Louis XIV
était passé. Trois heures après, le roi, accompagné des principaux
officiers de l'armée, se dirigea vers une chapelle qui se trouvait à
Marchienne-au-Pont, où était situé son quartier. Tous les gouverneurs
des places voisines s'étaient rendus au camp, aussi bien pour recevoir
les ordres du roi que pour lui présenter leurs hommages; son cortège
était grossi de leur suite, où l'on remarquait bon nombre de dames
appartenant à la noblesse des Trois-Évêchés, de la Picardie et de
l'Artois. Leur présence donnait plus d'éclat à ces fêtes militaires et
mêlait les prestiges de la galanterie à tout cet appareil guerrier.
Le régiment de M. de Nancrais avait été désigné pour former la haie,
conjointement avec la maison du roi et les régiments de Crussol et de la
marine. Belle-Rose était à son rang. Derrière le roi, parmi les femmes
de la cour, l'une d'elle attirait tous les regards.

--Qu'elle est belle! disait un cornette du régiment de Crussol qui se
penchait en avant pour la mieux voir.

--Vrai Dieu! reprit un autre officier, pour cette femme je donnerais ma
vie et ma maîtresse!

--Cette femme? ajouta un troisième, dites donc cette déesse!

Belle-Rose, à son tour, regarda du côté des dames; un éclair sembla
passer devant ses yeux éblouis; son coeur cessa de battre, et il devint
pâle comme un mort.

Mme de Châteaufort, fière et superbe comme la Diane chasseresse,
marchait au milieu du groupe. Elle avait toujours cette beauté splendide
qui lui donnait l'aspect d'une reine. Ses yeux étincelants et sa lèvre
dédaigneuse attiraient et repoussaient en même temps l'admiration.
Cependant un voile indéfinissable de mélancolie adoucissait l'expression
un peu hautaine de son visage, où l'on voyait flotter les ombres d'une
pensée amère et désolée. En ce moment elle leva les yeux: Belle-Rose
était debout devant elle. Les lèvres rouges de Geneviève blanchirent,
ses longs cils tremblants s'abaissèrent; elle chancela. Mais vingt
rivales étaient autour d'elle qui l'observaient; elle redressa son front
plus pur que le marbre, et passa. Belle-Rose palpitait encore sous ce
regard humide plein d'amour et de prière, lorsqu'une autre secousse vint
ébranler son coeur. Suzanne suivait Geneviève. Un cri faillit s'échapper
de la bouche du jeune officier; il voulut courir vers elle, mais une
force invincible le retint à sa place; Suzanne semblait ne pas l'avoir
vu, et cependant ses paupières et ses lèvres tremblaient; son profil
n'avait rien perdu de son angélique pureté, mais elle était pâle et
résignée comme la fille de Jephté. Mme d'Albergotti portait à la main
une fleur; en inclinant son front elle l'effleura de sa bouche, et la
rose tomba. Elle voulut se baisser pour la ramasser dans l'herbe, où
elle rayonnait comme une étoile odorante, mais elle rencontra le regard
de Belle-Rose si tendre et si triste qu'elle hésita; elle fit un pas,
puis deux, et s'éloigna pressant sous ses deux mains ensemble son coeur
qui battait à l'étouffer. Une seconde après, la fleur s'était fanée sous
les baisers de Belle-Rose. Si rapide qu'eût été ce mouvement, il ne put
échapper à Mme de Châteaufort; elle le vit, regarda la femme qui passait
la tête penchée, et son coeur lui dit que c'était là cette mystérieuse
Suzanne dont le nom l'avait fait si souvent tressaillir au chevet
de Belle-Rose. La présence de Suzanne au camp s'expliquait par la
nomination de M. d'Albergotti au gouvernement de Charleroi. Quant à
Geneviève, elle avait suivi le duc son mari, qu'une intrigue de cour
avait depuis peu dépouillé de son gouvernement, et qui était accouru
pour s'expliquer sur la cause de son rappel. Après la messe et les
prières offertes au Dieu des armées, le roi se retira dans son quartier;
les troupes se dispersèrent, et Belle-Rose, qui n'avait qu'une pensée
et qu'un voeu, se dirigea vers le logis de Suzanne. Sa main, cachée sous
son habit, broyait la fleur contre sa poitrine; elle avait une odeur
pénétrante qui l'enivrait, et ses pétales embaumées étaient comme du fer
chaud qui le brûlait. Le logis de Mme d'Albergotti était tout auprès de
Coulé, dans un lieu qui pouvait passer pour solitaire. On n'y voyait
que six compagnies de dragons. Belle-Rose tourna le long d'une haie
qui défendait l'approche de la maison et poussa une petite porte à
claire-voie, qui fermait l'entrée du jardin. Un éclat de rire à demi
retenu l'arrêta. Le jardin semblait désert comme le logis, il fit encore
un pas, et ce fut un autre éclat de rire qui retentit; on ne voyait
personne, mais les branches d'un sureau fleuri s'agitèrent devant lui,
et derrière le feuillage tremblant il découvrit le frais visage d'une
jeune fille qui souriait.

--Claudine! s'écria-t-il, et ses bras étendus écartèrent le rempart
léger qui le séparait de sa soeur.

Il avait d'abord aperçu Claudine; il vit ensuite Cornélius.

--Tous deux ensemble, leur dit-il; ma soeur et mon frère!

A ces mots qui les unissaient dans la pensée de Belle-Rose, Claudine
rougit.

--Oh! fit-elle avec un sourire sur les lèvres et les yeux baissés, il y
a à peine deux minutes que M. Hoghart s'est présenté chez nous.

--Ton souvenir retarde peut-être un peu, reprit Belle-Rose; mais c'est
une douce erreur dont le bonheur seul a le privilège.

Cornélius tendit la main au jeune lieutenant.

--Je ne vous quitte plus, lui dit-il; nos deux rois sont alliés et
nos mains sont unies. Ma place est ici. Soldat, je me battrai comme un
soldat.

Mais Belle-Rose avait dans ce moment tout l'égoïsme de l'amour;
lui aussi voulait un peu de cette joie que savouraient Claudine et
Cornélius. Comme ces talismans qui allument la fièvre au coeur de ceux
qui les touchent, la rose de Suzanne avait irrité son ardeur toujours
contenue et toujours vivace.

--Claudine, dit-il tout bas à sa soeur, Mme d'Albergotti est-elle ici?

A ce nom, le visage de Claudine se rembrunit.

--Oui, dit-elle.

--Puis-je la voir, lui parler?

Claudine secoua la tête.

--Une heure, une minute, un instant! reprit Belle-Rose avec l'aveugle
obstination de l'amour.

Claudine froissa ses mains l'une contre l'autre.

--Frère, dit-elle, c'est une mauvaise pensée; mais il ne sera pas dit
que je t'aurai rien refusé le jour où tu m'es rendu. Attends ici.

Et, plus légère qu'un oiseau, Claudine s'élança vers la maison.
Cornélius, avec une réserve naturelle aux gens de sa nation, s'était
retiré à l'écart. Belle-Rose s'appuya contre un arbre et ferma les yeux.
Ce jardin, ces arbres, ces fleurs, cette petite maison, ces insectes
bourdonnants, Claudine qu'il venait d'embrasser, Suzanne qui était
si proche de lui qu'un pan de gazon l'en séparait à peine, tout lui
rappelait son enfance et le logis de Saint-Omer. Au bout de cinq
minutes, le temps de revoir toute une vie à la lueur d'un souvenir,
Claudine revint. Elle était très pâle et tenait une lettre à la main. A
la vue de cette lettre, Belle-Rose perdit toute espérance.

--Elle ne veut pas? dit-il.

--Lis, répondit Claudine, et, tendant la lettre à son frère, elle
détourna la tête pour cacher une larme qui roulait dans ses yeux.

Belle-Rose rompit le cachet et lut. Il voyait comme au travers d'un
nuage.


    «Il y a près d'un quart d'heure que je vous vois, mon ami,
    disait la lettre; avant que vous fussiez entré au jardin, mon
    coeur s'était empli du bruit de vos pas. J'ai couru à la porte,
    entraînée par un élan irrésistible; une puissance inconnue m'a
    clouée sur le seuil. Je suis restée là, immobile, haletante, ne
    vous voyant plus et tout émue du son de votre voix. Depuis que
    je vous ai rencontré sur le chemin de la chapelle, je suis comme
    une folle. Quelles prières ai-je adressées à Dieu! Ai-je prié
    seulement? Toute ma force s'en est allée comme l'eau d'un
    vase qu'on renverse, et c'est alors que votre soeur est venue,
    tremblante et désolée, me dire que vous attendiez un mot qui
    vous rappelât à moi! Ce mot, vous l'avouerai-je, mon ami, vingt
    fois ma bouche l'a prononcé. C'était moins une parole qu'un
    soupir, moins un soupir qu'une effusion du coeur! Et maintenant
    j'hésite! Oh! je n'hésite même pas. Non, mon ami, non, vous ne
    pouvez, vous ne devez pas me revoir. Votre souffrance ne vous
    dit-elle pas la mienne? Tenez, Jacques, si vous entriez, si je
    vous entendais ici, près de moi, si votre voix me suppliait, oh!
    je le sens, ma force épuisée ne combattrait même plus; pour
    vous consoler, je me perdrais... Dites, Jacques, dites, le
    voulez-vous? Que votre courage vienne en aide au mien; mais ne
    m'accusez pas dans votre douleur. Vous avez l'éclat des armes,
    le bruit de la guerre pour oublier; moi, je n'ai rien, rien que
    la prière. Voudriez-vous donc m'enlever le seul asile où mon âme
    puisse encore se réfugier? Faites un pas, venez, et je suis sans
    défense, et quand vous me quitterez, heureux de m'avoir revue,
    moi, je mourrai.

    «SUZANNE.»

A cette lecture, le coeur de Belle-Rose se brisa; il pressa la lettre
contre ses lèvres et recula.

--Si frêle de corps et si forte d'âme! murmura-t-il.

Claudine passa ses bras autour du cou de son frère et l'entraîna.

--Viens, lui dit-elle, viens.

Comme ils venaient de franchir la petite porte du jardin, un officier
supérieur se présenta devant eux. C'était un homme déjà vieux, mais qui
le paraissait encore davantage à cause de sa taille un peu voûtée et de
la difficulté qu'il éprouvait à marcher.

--Bonjour, mon enfant, dit-il à Claudine d'un air doux, et il salua les
deux jeunes gens.

Mais en passant devant Belle-Rose, il le regarda avec une expression si
singulière, que celui-ci ne put s'empêcher de baisser les yeux; il lui
semblait que ce regard à la fois triste et doux fouillait dans son coeur
et en éclairait les plus secrètes pensées. Après un court instant donné
à cette muette observation, le vieil officier entra dans le jardin. Il
venait de disparaître derrière les arbres, que Belle-Rose voyait encore
son visage, où s'alliaient si bien la souffrance du corps et la sérénité
de l'esprit. Belle-Rose se tourna vers Claudine comme pour l'interroger.

--C'est M. d'Albergotti, dit-elle.

Et aussitôt elle ajouta pour dissiper une triste préoccupation:

--Une grande joie t'est réservée, mon frère; cette joie, tu vas la
goûter.

--Qu'est-ce? fit Belle-Rose, dont la pensée était ailleurs.

--Oui, mon ami, tu vas revoir l'honnête et vieux fauconnier que j'ai
conduit de Saint-Omer au camp, dit Cornélius.

Belle-Rose embrassa Cornélius.

--Le vieux Grinedal et Pierre! reprit-il, mais où sont-ils donc?

--Au quartier de l'artillerie.

Belle-Rose prit en courant de ce côté-là, suivi de loin par Claudine et
Cornélius. Le fauconnier et son jeune fils étaient tout fiers d'avoir
un officier dans leur famille. Ils l'attendaient depuis le matin, et du
plus loin qu'ils le virent, chacun d'eux lui tendit les bras.

--Je t'amène une recrue, dit le vieux Grinedal à Jacques, après
l'effusion des premiers embrassements.

--Pierre, j'imagine, dit Jacques en souriant à son frère.

--Lui-même; il veut à son tour devenir officier du roi.

--Eh bien! dit Belle-Rose, qu'il prenne un mousquet: le mousquet conduit
à l'épée.

M. de Nancrais, toujours prévenant dans sa rudesse, avait chargé la
Déroute de dire à son lieutenant qu'il pouvait s'absenter du quartier
jusqu'à la nuit.

--La discipline et la famille ne vont pas bien ensemble, avait-il dit;
qu'il soit aujourd'hui tout à l'une pour être demain tout à l'autre.

Tandis que Belle-Rose, en compagnie de son père, de Cornélius, de
Claudine et de Pierre, allait chercher un peu de silence et de
repos dans quelque village voisin, le Lorrain rôdait dans le camp.
L'entreprise n'était point aussi aisée qu'il l'avait cru d'abord.
L'arrivée de Louis XIV avait excité dans le camp un tel tumulte et
un tel mouvement, que le Lorrain n'avait pas pu trouver l'occasion
de s'approcher de Belle-Rose. D'un autre côté, Conrad avait, tout en
explorant les lieux, reconnu un sergent du régiment de Rambure, dans la
compagnie duquel il avait servi. La découverte du Lorrain entraînait sa
pendaison. Il commença donc par battre en retraite, mais il n'était
pas homme à renoncer pour un si mince danger à la mission que M. de
Villebrais lui avait confiée. Après avoir pris une connaissance exacte
des localités, le Lorrain s'éloigna, monta sur un cheval qu'il avait
à tout événement caché dans un fourré, et poussa jusqu'au bois de
Morlanwels, où il prévint M. de Villebrais du retard qu'éprouvait son
honnête expédition.

--C'est partie remise, lui dit-il en finissant.

--Tant pis pour toi, répondit l'officier. La récompense aussi est
remise. Tu n'auras rien aujourd'hui.

--C'est autant de perdu.

--Mais tu auras vingt louis demain, si tu réussis.

--Alors, c'est regagné.

Conrad remonta sur sa bête, joua de l'éperon et se jeta dans un ravin
proche du camp, où il s'établit pour la nuit. Il voulait être de bonne
heure en mesure de profiter des circonstances.

Vers neuf heures, Belle-Rose s'étant séparé de son père, à qui Claudine
avait offert un asile dans la maison de Mme d'Albergotti, regagna son
quartier. La Déroute, qui, malgré son grade, s'était institué le planton
régulier du lieutenant, allait et venait devant sa tente.

--Mon lieutenant, dit-il à Belle-Rose, attendiez-vous quelqu'un ce soir?

--Non.

--Alors, c'est que quelqu'un vous attendait, sans doute.

--Que veux-tu dire?

--C'est fort simple. Un jeune homme, un enfant, ma foi, quelque page,
j'imagine, est venu, il y a une demi-heure, s'informer si vous étiez
chez vous. Sur ma réponse négative, il m'a demandé s'il pouvait vous
attendre: c'est pour une chose d'importance, a-t-il ajouté.

--Et que lui as-tu répondu?

--Qu'il était parfaitement le maître de vous attendre jusqu'à demain, si
ça lui plaisait. Je n'avais pas fini qu'il était déjà dans votre tente.

--Dans ma tente?

--Où il est encore.

Belle-Rose écarta la toile qui fermait l'entrée. Au bruit de son
arrivée, le page, qui était assis sur un coffre, la tête entre les
mains, se releva. C'était Geneviève de Châteaufort.



XXII

LA CONFESSION D'UNE MADELEINE


A la vue de la duchesse, Belle-Rose se pencha vers l'ouverture.

--La Déroute, dit-il, reste là, et qui que ce soit qui vienne, ne laisse
entrer personne.

--Bien! dit le sergent.--Et il s'assit au clair de la lune, sur le tronc
d'un arbre, sa pique entre les genoux.

Quand la portière se fut abaissée, Belle-Rose s'avança vers Mme de
Châteaufort, qui tremblait de tous ses membres.

--Qu'êtes-vous venue faire ici, madame, et que me voulez-vous? lui
dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme et qui tremblait.

--Je viens, dit-elle, comme un coupable devant son juge. Oh! reprit-elle
au geste de Belle-Rose, ne me repoussez pas; si votre coeur m'a
condamnée, au moins devez-vous m'entendre.

--Et qu'avez-vous à m'apprendre que je ne sache déjà, madame?

--Toute la vérité; je vous parlerai comme une pénitente parle au
confessionnal de Dieu. Par pitié, écoutez-moi! Ce n'est plus au nom de
votre amour que je vous invoque, ajouta-t-elle d'une voix étranglée par
la crainte, c'est au nom de la justice. Les condamnés n'ont-ils pas le
droit de se défendre?

Geneviève tremblait si fort, qu'elle dut s'appuyer contre un des piquets
de la tente pour ne pas tomber. Le désordre et la douleur de cette
femme, jadis si fière, touchèrent Belle-Rose.

--Vous le voulez? dit-il, parlez donc. Aussi bien, moi aussi, j'ai une
mission à remplir auprès de vous, et puisque vous courez au-devant de
cette épreuve, je la remplirai.

--Écoutez-moi d'abord, vous me tuerez après, si c'est votre volonté, dit
Geneviève.

--Prenez garde, madame, ce n'est point ici une vaine menace. Vous avez
un compte terrible à rendre, peut-être allez-vous me contraindre à
venger un mort!

--Le venger? Oh! fit-elle, vous ne le vengeriez pas en me tuant!

L'expression du regard et de la voix était si déchirante, le sens de ces
paroles était si clair, que Belle-Rose se sentit remué jusqu'au fond du
coeur.

--Parlez! lui dit-il, parlez! Vous savez bien que, quoi qu'il arrive, ce
n'est pas moi qui peux vous punir!

Mme de Châteaufort prit silencieusement la main de Belle-Rose et la
porta à ses lèvres. Ce baiser muet glissa comme une flamme dans les
veines du jeune officier. Il sentit son courage mollir, et dégageant
sa main de l'étreinte de Geneviève, il lui fit signe de s'asseoir.
Geneviève s'assit; sa tête était pâle et désespérée comme le visage de
marbre de Niobé; sa respiration était oppressée, et malgré la chaleur
précoce de la saison, ses dents claquaient.

--Renoncez à cette explication, lui dit Belle-Rose; je n'ai qu'une
question, une seule à vous adresser. Votre réponse suffira.

--Vous ne saurez rien, ou vous saurez tout, reprit la duchesse avec
fermeté. Vous êtes mon juge et mon maître; écoutez-moi.

Belle-Rose connaissait trop bien Mme de Châteaufort pour se méprendre à
l'accent de sa voix. Jusque dans la soumission de cette femme il y avait
de la reine qui veut et sait se faire obéir. Il se tut et attendit.

--J'avais quinze ans, reprit-elle, quand je vis M. d'Assonville pour la
première fois. Les guerres de la Fronde ensanglantaient alors la France.
J'habitais avec ma mère, une Espagnole alliée à la famille des Médina,
un château voisin d'Écouen.

--Je le connais, dit Belle-Rose.

--Un soir que je me promenais seule dans le parc, j'entendis le bruit
d'une mousquetade aux environs; la peur me prit, et je me mis à courir
dans la direction du château. Tout à coup, au détour d'une allée,
un officier se présente à moi; il était pâle, effaré,
sanglant.--Sauvez-moi, me dit-il d'une voix éteinte, et il roula au pied
d'un arbre.--On entendait le piétinement d'une troupe de cavaliers à peu
de distance. Je m'élançai vers la petite porte du parc; mais il n'était
plus temps, le chef de la bande m'aperçut.

--N'avez-vous pas vu ici un officier? dit-il.

Dieu m'inspira le courage de mentir.

--Non, répondis-je résolument. J'ai entendu la fusillade et suis
accourue pour fermer la porte.

Tout en parlant, je me sentais défaillir, mais mes yeux ne quittaient
pas le cavalier.

--Ainsi, vous n'avez pas peur? reprit-il.

--Peur!... Je suis fille de M. de La Noue, qui est bon gentilhomme.

--Bien! c'est un des nôtres! fit le cavalier, et il s'enfonça dans le
bois.

Quand la troupe eut disparu, je poussai la porte et retournai vers
l'officier, que je trouvai sur l'herbe. Il s'occupait à étancher le sang
qui sortait de ses blessures.

--Vous n'avez plus rien à craindre, lui dis-je. Si vous pouvez encore
marcher, appuyez-vous sur moi, et je vous aiderai à gagner un pavillon
qui est ici tout près.

L'officier se leva, et, après bien des efforts, nous parvînmes à ce
pavillon, qui était alors inhabité.

--M. d'Assonville m'a dit que vous l'aviez sauvé, interrompit
Belle-Rose.

--Et il vous a dit aussi que je l'avais aimé?

Belle-Rose inclina la tête.

--Ses blessures étaient nombreuses, mais peu graves, reprit Mme
de Châteaufort. Avec le secours de ma nourrice et de son mari, qui
m'étaient dévoués, je pus cacher et protéger M. d'Assonville. Mon père
était frondeur, et je n'osais lui parler de cette aventure, n'ayant
pas alors une juste idée de cette guerre. Le mystère de nos entrevues
plaisait d'ailleurs à ma jeune imagination, et il m'était doux de penser
que je jouais auprès d'un bel officier malheureux le rôle d'une fée
secourable. Ma mère, qui était d'un caractère doux et timide, et qui
aurait tout révélé à M. de La Noue, dont elle avait grand'peur, ne sut
rien non plus de toute cette affaire.

M. d'Assonville guérit. Il était jeune, spirituel et beau; il m'aima
et je l'aimai. Il était encore languissant et faible, que déjà je lui
appartenais. Lequel de nous était le plus coupable, de celle qui,
jeune encore et sans expérience aucune, s'abandonnait à l'amour d'un
malheureux qu'elle avait sauvé, ou de celui qui, de la jeune fille
innocente, de son hôtesse et de sa protectrice, fit sa maîtresse?

--N'accusez pas ceux qui sont morts, dit Belle-Rose.

--Je n'accuse pas, je raconte. Bientôt cependant, reprit Geneviève, M.
d'Assonville dut s'éloigner. La guerre et les partis contraires dans
lesquels mon père et lui servaient éloignaient toute pensée de mariage.
Parfois il s'échappait et venait me voir au pavillon. Que de jours de
deuil devaient amener ces heures d'ivresse! Sur ces entrefaites ma mère
mourut, et le désespoir que m'inspira cette mort rapide comme la foudre
me révéla que moi aussi j'étais mère. Des tressaillements inconnus
répondirent à mes sanglots, et ce fut en embrassant le cadavre de ma
sainte mère que je sentis les frémissements de l'être qui s'agitait dans
mon sein!

Tandis que Geneviève parlait, deux grosses larmes roulaient sur ses
joues.

--Pauvre femme! murmura Belle-Rose, qui sentait son coeur pris dans un
étau.

--Oh oui! pauvre femme! reprit Geneviève, car ce que j'étais alors, je
ne le suis plus aujourd'hui, et ce que je suis devenue, je ne l'aurais
pas été sans cette honte et ce deuil de ma jeunesse! Le lendemain,
continua-t-elle, j'écrivis à M. d'Assonville; ma lettre demeura sans
réponse; j'écrivis encore, j'écrivis vingt fois; le silence et l'abandon
m'entouraient: je crus à son oubli, et si je n'avais pas eu la vie de
mon enfant à sauver, je me serais tuée. J'étais alors sous la garde
d'une tante âgée, la soeur de mon père, rude et sévère comme lui. Ma
nourrice seule me voyait pleurer et me consolait. Il y avait alors au
château un jeune Espagnol, mon parent du côté de ma mère, qui avait
obtenu un sauf-conduit pour visiter la France. Ma tristesse l'étonnait
et l'affligeait. Je compris bientôt qu'il m'aimait; les malheureux ont
besoin d'affection, et je lui vouai une reconnaissance profonde pour
tous les soins dont il m'entourait. Peut-être lui étais-je même plus
attachée que je ne le faisais paraître; mais ma position me commandait
une extrême réserve, et je ne lui laissai jamais voir combien j'étais
touchée de son amour. On nous voyait souvent ensemble dans le parc.
Ces innocentes promenades furent la cause de sa mort. Un jour que je
l'attendais dans une allée où nous avions coutume de nous rencontrer, il
ne vint pas. A l'heure du déjeuner, on m'apprit qu'il était sorti dans
la matinée avec un jeune homme. Un garde les avait vus causer vivement
et s'éloigner ensemble. Une vague inquiétude me saisit, et je me levai
de table dans un état d'agitation que je ne pouvais dominer. Quand le
malheur nous a touchés de son aile, on a de ces pressentiments. Une
heure après, deux bûcherons rapportaient au château l'Espagnol, qu'ils
avaient trouvé dans un coin du bois, la poitrine traversée d'un coup
d'épée. Il n'y avait déjà plus d'espérance de le sauver. Quand il me
vit, il me prit les mains entre les siennes, les embrassa et mourut.
Jamais je n'oublierai l'expression de ses derniers regards; ils étaient
si tristes et si pleins d'amour, que je me mis à pleurer comme une
folle. Il me sembla dans ce moment que je l'aimais aussi et que je
perdais avec lui ma dernière espérance.

--Et le nom du meurtrier? dit Belle-Rose.

--Je l'ai su plus tard; quant à mon pauvre ami, il mourut avec son
secret dans le coeur, et mon nom sur les lèvres. Trois jours après
je reçus une lettre de M. d'Assonville; elle était datée de Paris et
m'apprenait que, de retour d'une mission secrète en Italie, il partait
pour l'Angleterre, où l'envoyait un ordre du cardinal Mazarin. Il devait
être promptement de retour et me priait de compter sur lui. On voyait
bien qu'il m'aimait toujours, mais son langage était plus grave. Il ne
paraissait pas, d'ailleurs, qu'il eût reçu aucune de mes lettres.

Cette mission, qui devait durer quinze jours ou trois semaines, elle
n'était pas terminée encore au bout de trois mois. Mon père était
revenu. Mes jours s'enfuyaient comme de sombres rêves, et la nuit je
pleurais. Mes pensées allaient de Gaston à don Pèdre,--c'était le nom
de mon parent;--et je dois bien vous l'avouer, mes sympathies et mes
regrets étaient à celui qui n'était plus. Il m'avait aimée et consolée;
l'autre m'avait perdue! Il arriva un soir que le nom de M. d'Assonville
fut prononcé par un gentilhomme qui était en visite chez nous. A ce nom,
mon père fit éclater une colère inattendue, et j'appris que M. de
La Noue avait été battu et blessé dans une rencontre avec le père de
Gaston. M. de La Noue avait été humilié dans son orgueil de soldat;
la plaie était incurable. Mon avenir se voilait de plus en plus; je
ne voulais pas y penser et j'y rêvais toujours; j'avais des heures
de gaieté folle et des jours de morne désespoir. La douleur usait mon
amour. Sur ces entrefaites, la cour et le parlement venaient de conclure
leur alliance, et mon père m'apprit qu'il avait résolu de me marier avec
un riche seigneur du parti du roi, et que je devais me tenir prête. Il
me dit cela au moment de partir et le pied sur l'étrier. Quand je revins
de ma surprise, M. de La Noue galopait à un quart de lieue. Cependant M.
d'Assonville me fit savoir son retour, et cette nuit même je le revis au
petit pavillon. A la nouvelle que j'allais être mère, il fit éclater une
joie si vive, que ma tendresse se réveilla. Il m'embrassait les mains et
pleurait d'ivresse à mes genoux.

--Ainsi, vous m'aimez toujours? me dit-il.

--Oui, répondis-je, et j'étais franche alors.

--Et pendant cette longue absence que mon devoir m'a imposée, aucun
autre n'a rien surpris de votre coeur? ajouta-t-il.

--Que voulez-vous dire? repris-je étonnée. N'ai-je pas toujours été
seule? Un instant j'ai eu près de moi un ami, un frère; il a été bon,
tendre, affectueux pour moi, il m'a consolée, et il est mort.

--Me pardonnerez-vous, Geneviève? me dit tout à coup Gaston.

Je le regardai, effrayée déjà du son de sa voix.

--Cet ami, c'est moi qui l'ai tué! reprit-il.

Je poussai un cri terrible à cet aveu, et j'écartai de mes mains les
mains de M. d'Assonville: il me semblait y voir du sang.

--Ne me maudissez pas, Geneviève, me dit-il; je vous aimais, j'étais
jaloux. Quand j'arrivai d'Italie, à la première auberge où je m'arrêtai
à Écouen, votre nom fut prononcé avec celui de don Pèdre. On disait
que vous vous aimiez... Je devins fou, et la première personne que je
rencontrai dans le parc, ce fut lui. Nous étions jeunes et tous deux
armés... Vous savez le reste. Je partis sans vous voir... Hélas! je vous
accusais, et vous étiez mère!

Il parla longtemps, mais je ne l'entendais plus. Un bruit confus
emplissait mes oreilles, mon coeur se tordait et je m'évanouis. Gaston
me laissa aux mains de ma nourrice. Quand je revins à moi, un enfant
pleurait à mes côtés.

--Un enfant! répéta Belle-Rose; c'est à lui que se rattache ma mission.

--Eh! dit Geneviève, votre mission sera facile. Ce que vous voudrez,
je le voudrai. Une fièvre ardente me cloua sur ce lit de souffrance,
continua-t-elle, sur ce lit où je n'eus pour mon enfant que des baisers
trempés de larmes. Je ne sais combien de temps dura ce délire; ma
nourrice écartait tout le monde de ma chambre; ma tante, confite en
dévotion, me voyait à peine une minute au retour de ses stations à la
chapelle du château. J'étais en convalescence quand mon père revint.--Je
vous amène un mari, le seigneur dont je vous ai parlé, me dit-il, avant
de m'avoir embrassée, et il me le présenta sur l'heure.

--C'était M. le duc de Châteaufort? dit Belle-Rose.

--Lui-même. M. d'Assonville avait disparu depuis la scène du pavillon.
Il avait cru à ma trahison, à mon tour je crus à son oubli. Que vous
dirai-je? Mon père a été la seule personne devant qui j'aie tremblé.
Après un mois d'hésitation, j'épousai le duc. Trois jours après, je
revis M. d'Assonville; laissé pour mort dans un combat où mon père
se trouvait, il avait dû la vie aux soins charitables de malheureux
paysans, qui l'avaient recueilli sur le champ de bataille. Sa douleur
m'épouvanta; ses reproches, à la fois amers et passionnés, me brisèrent
le coeur. Oh! il m'aimait bien, celui-là!... mais moi je ne l'aimais
plus... La pitié quelquefois réchauffait mon âme... Hélas! ce n'était
pas la tendresse qui l'agitait, c'était le souvenir!... Nous nous
rencontrions alors dans la petite maison de la rue Cassette, où j'avais
établi ma nourrice. Ces rencontres étaient tour à tour douces et
empoisonnées pour moi; pour lui elles étaient enivrantes ou terribles.
Parfois il se souvenait de M. de Châteaufort: moi, je me souvenais de
don Pèdre. Cette vie me devint intolérable. Un jour je lui témoignai le
désir que j'avais de rompre nos relations. Il résista. Je le priai
avec des larmes dans la voix... Il m'offrit de m'enlever, de quitter
la France, et d'aller vivre au bout du monde avec notre enfant. Cette
proposition venait trop tard: je ne l'aimais plus.

--Vous refusez, me dit-il; eh bien! si je n'ai pas la mère, du moins
j'aurai l'enfant.

Cette menace me vint au coeur. Mon enfant! comprenez-vous cela, dites?
C'était toute ma vie, à moi, mon refuge, mon espérance, mon repos, ma
joie... Ses sourires éclairaient mon désespoir... Quand j'étais lasse de
vivre, je l'embrassais et j'oubliais.

--Mon enfant! m'écriai-je, et je sentis tout d'un coup cette force et
cette énergie qui avaient si longtemps sommeillé dans le coeur de la
vierge. Mon enfant! ne l'ai-je donc pas assez payé de ma honte, de mes
pleurs, de mes angoisses! L'enfant est à la mère, et vous voulez me
l'arracher!... Cela ne sera pas, je vous le jure!

Le lendemain, l'enfant avait disparu. M. d'Assonville n'eut pas le
temps de se livrer à de longues recherches, la guerre qui venait de
se rallumer en Flandre l'obligea de quitter Paris, et je restai seule.
Seule après avoir aimé! seule! entendez-vous? Mon mari avait une haute
position à la cour... J'étais jeune et belle... on se pressait autour
de moi... je voulus oublier... je voulus tromper l'imagination... Les
distractions qui s'offraient à moi, je les acceptai toutes... J'eus bien
vite ma part d'influence et je m'en servis. Bientôt même j'aimai ou je
crus aimer. Je fis de mon existence un tourbillon; tous les succès, je
les eus; tous les plaisirs, je les goûtai; les femmes m'enviaient, les
hommes m'admiraient, on me croyait heureuse, et je n'étais que folle! M.
d'Assonville m'a bien souvent maudite... il ne m'a pas vue aux heures
où j'étais seule! Que de fois n'ai-je pas pleuré toute la nuit dans
mon oratoire, comme une Madeleine aux pieds du Christ! Et puis, le
lendemain, c'étaient des fêtes et d'autres égarements!

O mon Dieu! reprit Geneviève en sanglotant, je vous dis tout, à vous,
Jacques, et vous allez me haïr, me mépriser peut-être! Ces temps
d'erreurs, je les maudis. Si mon sang pouvait les effacer, je les
verserais goutte à goutte... Est-ce bien moi, la fille de ma mère, une
sainte femme, qui ai pu passer par cette route-là? J'avais le vertige
et je suivais ma pente quand je vous rencontrai! Vous en souvenez-vous,
Jacques?

--La trace du feu ne s'efface pas, dit Belle-Rose à demi-voix.

--Mon Dieu! laissez-moi croire que vous me pardonnerez; je ne vous
demande rien qu'un peu de cette pitié que vous avez pour tous les
malheureux, reprit la duchesse, s'attachant aux mains de Belle-Rose, et
si vous me maudissez encore, moi je vous bénirai toujours; oui, je vous
bénirai, parce que vous m'avez tirée de cette vie misérable, parce que
vous m'avez rendu l'amour, la jeunesse, la croyance; parce que vous avez
fait descendre dans mon coeur un rayon de joie et de pureté, parce que
j'aime, enfin!

Geneviève, inclinée sur la main de Belle-Rose, la couvrait de ses larmes
et de ses baisers. Belle-Rose la retira doucement.

--Vous pardonner! dit-il; je ne suis pas votre juge, et je ne puis pas
vous haïr.

Geneviève tendit ses bras vers le ciel.

--Merci, mon Dieu! dit-elle; il ne m'a pas repoussée.

Vous savez, reprit-elle après un instant de silence, dans quelles
circonstances je vous ai rencontré. Vous aviez remis trois lettres de M.
d'Assonville à la petite maison de la rue Cassette: l'une de ces lettres
suppliait; l'autre priait et menaçait tout ensemble; la dernière ne
contenait que des menaces.

--Et c'est à celle-là que vous vous êtes rendue? dit Belle-Rose.

--Vous savez bien, Jacques, reprit la duchesse avec un accent de fierté,
que la peur n'a pas d'empire sur moi. Je me rendis à cette lettre, parce
qu'entre la première et la troisième, j'avais tout disposé pour mon
entrevue avec M. d'Assonville, et qu'à cette entrevue notre enfant
devait assister.

--Vous auriez fait cela, Geneviève? s'écria Belle-Rose.

--J'allais le faire, quand j'appris que M. d'Assonville avait chargé une
personne inconnue de le représenter. Cette découverte m'indigna; je crus
qu'il avait révélé notre secret, et je résolus d'avoir par la ruse, ou
la force au besoin, les papiers qui pouvaient compromettre mon repos.

--Ainsi, vous avez soupçonné M. d'Assonville, un si loyal gentilhomme?

--Hélas! quand on s'habitue à pratiquer le mal, on oublie bien vite la
croyance au bien. Mais, se hâta d'ajouter Geneviève, en vous faisant
venir au pavillon, où je vous reçus masquée, mon projet était seulement
de vous obliger à me remettre les papiers qui constataient les droits de
M. d'Assonville; sûre alors qu'il ne pourrait plus me ravir mon fils,
je l'aurais rendu à sa tendresse. Déjà j'étais lasse de cette vie
aventureuse où toute distraction était empoisonnée. J'étais étonnée
d'avoir pu regarder avec d'autres yeux que les yeux de l'indifférence
un homme qui n'avait ni grandeur dans le caractère, ni noblesse dans les
sentiments... La honte me prenait au coeur!... Je vous vis, vous m'aviez
sauvée, vous étiez jeune, vaillant, généreux et fier! Vous ne savez pas
combien je vous aimai tout de suite... Je voyais en vous comme dans une
eau limpide, et votre vaillante nature rendait à la mienne un peu de sa
jeunesse et de sa fraîcheur. Je sentis renaître en moi les sources des
douces pensées! Oh! que n'étais-je jeune fille alors! J'eusse été digne
de vous... Vous m'auriez aimée, peut-être!...

--Geneviève! Geneviève, s'écria Belle-Rose bouleversé à cet accent,
dites, ne l'avez-vous pas été?

A ce cri, un éclair de joie illumina la tête pâle de Geneviève.

--Je l'ai été, reprit-elle; est-ce bien vrai cela?... Est-ce la pitié
qui vous inspire cette bonne parole ou votre coeur qui vous la rappelle?
J'ai été aimée! J'ai eu ma part de bonheur, et vous ne me maudirez pas,
et vous aurez parfois mon nom sur vos lèvres! J'ai tant souffert, si
vous saviez! j'ai tant prié et tant pleuré! votre abandon m'avait rendu
folle, votre colère me tuerait. Que faut-il que je fasse, dites? Votre
volonté sera ma loi; parlez, et j'obéis... Mais ne me chassez pas de
votre souvenir... Où que j'aille, et quoi qu'il m'arrive, faites au
moins que j'emporte un mot qui me console et me relève... Vous ai-je été
si chère un jour pour que vous me haïssiez toute la vie?... Jacques! mon
ami, votre main, mon Dieu! votre main!

Jacques prit la tête de Geneviève entre ses deux mains et la baisa au
front.

--Vous avez aimé, vous avez souffert! que Dieu vous pardonne! dit-il.

A ce baiser, une joie inespérée emplit le coeur de Geneviève. Elle
renversa sa tête en arrière et roula ses bras défaillants autour du cou
de Belle-Rose.

--Mon Dieu! je ne souffre plus, dit-elle.



XXIII

UN GUET-APENS


Le lendemain, au point du jour, quand Belle-Rose ouvrit les yeux, il
était seul. Un instant il crut qu'un rêve enflammé avait troublé son
imagination; le silence l'entourait, mais un vague et doux parfum dont
l'air était imprégné lui rappelait que Mme de Châteaufort était venue
dans sa tente. Il se leva tout troublé, et comme il la cherchait
partout, s'attendant à la voir surgir de quelque côté, ses regards
tombèrent sur une rose fanée dont les pétales jonchaient le sol au pied
du lit. A cette vue, le jeune officier se couvrit le visage de ses deux
mains.

--O mon Dieu! dit-il, hier encore j'aimais Suzanne!

Ses yeux ne pouvaient se détacher de la pauvre fleur abandonnée dont les
insaisissables parfums montaient jusqu'à son coeur comme un mélancolique
reproche. Il se baissa tristement, et ramassant les pétales flétris, il
les serra dans un médaillon qu'il suspendit à son cou.

--Pauvres feuilles! murmurait-il en les pressant contre ses lèvres, vous
êtes toujours douces et suaves comme celle dont vous venez.

Comme il achevait son odorante moisson, le sergent la Déroute entra sous
la tente.

--Il y a là un homme qui vous demande, lui dit-il.

--Le connais-tu?

--Non, mais c'est à vous seul qu'il veut parler.

--C'est bien, qu'il attende une minute, et je suis à lui.

Belle-Rose passa son épée à sa ceinture, agrafa son habit, prit son
chapeau et sortit. Le Lorrain l'attendait devant la porte.

--Que me voulez-vous? lui dit Belle-Rose.

--J'ai affaire à M. Jacques Grinedal, lieutenant d'artillerie
au régiment de La Ferté? répliqua le drôle, qui tenait à remplir
consciencieusement sa mission. Est-ce bien à lui-même que j'ai l'honneur
de parler?

--A lui-même.

--S'il en est ainsi, mon officier, veuillez prendre connaissance de
cette lettre qu'on m'a chargé de vous remettre.

--A moi?

--Sans doute.

--Mais il n'y a point d'adresse.

--N'importe! brisez le cachet et lisez hardiment; la lettre est bien
pour vous.

Belle-Rose déchira l'enveloppe. Aux premiers mots, il reconnut
l'écriture de Mme de Châteaufort. Le billet ne contenait que deux
lignes.

«Suivez cet homme; j'ai besoin de vous voir pour affaire d'importance
qui m'intéresse et vous intéresse. Dépêchez; je vous attends.»

Belle-Rose regarda tour à tour l'homme et le billet. L'homme soutint
ce regard sans sourciller; quant au billet, il était d'un laconisme qui
surprit le jeune officier; mais cette brièveté même le persuada qu'il
s'agissait de l'enfant de M. d'Assonville.

--La personne qui vous a remis cette lettre est-elle encore au camp?
demanda Belle-Rose.

--Non, répondit hardiment le Lorrain.

--Y a-t-il longtemps que vous lui avez parlé?

--Il y a une heure à peu près.

--Ainsi, vous savez où je dois la trouver?

--Je le sais.

Belle-Rose appela le sergent la Déroute, et lui commanda d'apprêter son
cheval.

--Il est prêt.

--Va donc le chercher.

Un instant après, la Déroute revint, conduisant deux chevaux par la
bride.

--Voilà deux animaux inséparables, dit-il: où l'un va, il faut que
l'autre coure. Mon lieutenant permettra bien que le gris accompagne le
noir?

--Comme tu voudras.

Conrad avait tout entendu. A ces derniers mots, il s'approcha.

--La personne qui vous attend, dit-il en s'adressant à Belle-Rose, m'a
fort recommandé de vous amener seul.

La Déroute intervint brusquement.

--Mon ami, dit-il au Lorrain, la personne qui t'envoie ne sait pas que
mon cheval est un animal surprenant pour l'amitié. S'il restait seul au
logis, il se casserait la tête d'un coup de pied; c'est un meurtre que
tu ne voudrais pas avoir sur la conscience. Marche, on te suit.

Conrad réfléchit qu'une plus longue insistance pourrait éveiller des
soupçons; ce n'étaient, après tout, que deux hommes contre dix.

--Ce sera l'affaire d'un coup de pistolet de plus, se dit-il, et il se
mit en devoir de partir.

Au moment de s'éloigner, la Déroute appela un caporal qui passait par
là.

--Eh! Grippard! lui dit-il, viens t'asseoir ici, et garde la maison. Si
M. de Nancrais ou toute autre personne nous venait demander, assure-les
que nous serons promptement de retour. Nous allons... Où allons-nous?
reprit-il en se tournant du côté de Conrad.

--A Morlanwels, dit Conrad, qui ne pouvait s'empêcher de répondre à la
question.

--Tu as entendu? continua la Déroute en s'adressant à Grippard.

--Parfaitement.

--Assieds-toi donc, et veille bien.

A trois cents pas du camp, le Lorrain prit son cheval qu'il avait laissé
dans une ferme, et on poussa vivement du côté de Morlanwels. Belle-Rose
n'avait pas fait une lieue que Mme de Châteaufort, à cheval, arrivait
devant la tente du lieutenant. Elle était vêtue d'un habit de velours
vert qui seyait merveilleusement à sa taille élégante et souple; un
feutre gris, où flottait une plume rouge, ombrageait sa tête, et du bout
de sa houssine elle irritait une superbe jument blanche qui piaffait
sous elle et faisait voler l'écume de ses naseaux enflammés. Deux
laquais la suivaient à cheval, le mousquet pendu à l'arçon de la selle.

--Hé! l'ami! dit-elle à Grippard, voudriez-vous dire au lieutenant
Belle-Rose qu'une dame est là, qui désire lui parler?

--Je le ferais sans nul doute, madame, si le lieutenant n'était parti.

--Parti, dites-vous?

--Il y a une demi-heure.

--Parti, sans rien dire?

--Un homme est venu de grand matin, lui a remis un billet, et ils se
sont éloignés ensemble. Le sergent la Déroute m'a chargé de répondre
qu'ils allaient du côté de Morlanwels.

--A Morlanwels? mais il y a des Espagnols de ce côté-là!

--Des Espagnols et des Impériaux, dit Grippard.

Les yeux de la duchesse tombèrent sur un papier plié en forme de lettre
qui gisait sur le sol; leste comme un oiseau, elle sauta par terre
et ramassa le papier. Dès la première ligne elle pâlit, ayant peur de
comprendre.

--Voilà le billet qu'on a remis au lieutenant? dit-elle à Grippard d'une
voix tremblante.

--Je le crois.

--C'est une trahison! fit-elle.

En ce moment Cornélius Hoghart, Guillaume et Pierre accouraient pour
embrasser Belle-Rose.

La duchesse, du premier coup d'oeil, reconnut le gentilhomme qu'elle
avait rencontré dans l'antichambre de M. de Louvois. Elle courut à lui.

--Monsieur, lui dit-elle d'une voix brève, me reconnaissez-vous?

--Madame la duchesse de Châteaufort! s'écria Cornélius en s'inclinant.

--Eh bien, monsieur, en ce moment on assassine Belle-Rose.

A ce cri, le vieux Guillaume s'élança vers la duchesse.

--Que dites-vous! madame? s'écria-t-il; je suis son père!

--Je dis qu'il faut le sauver s'il est vivant ou le venger s'il est
mort. C'est à Morlanwels qu'il faut courir; à cheval, à cheval, et qu'on
me suive!

La duchesse prit un pistolet à la ceinture de Grippard, sauta sur sa
jument, lâcha les rênes et partit suivie de ses deux laquais. Cornélius,
Guillaume, Pierre et Grippard s'élancèrent sur des chevaux de dragons
qui étaient par là, et la petite troupe, excitée par son guide, franchit
les barrières du camp.

Cependant Belle-Rose et la Déroute suivaient le Lorrain, qui pressait sa
monture sans souffler le moindre mot. Au bout d'une lieue, Conrad prit
un sentier sur la gauche qui coupait à travers champs. L'approche de la
guerre avait fait décamper les habitants; les fermes étaient dévastées;
on ne voyait pas un paysan alentour.

--Où diable nous mènes-tu? dit la Déroute, à qui la mine du Lorrain ne
revenait pas.

--C'est une entrevue où il faut de la prudence. La personne qui m'envoie
serait désespérée si l'on venait à la soupçonner, répondit Conrad.

La Déroute se tut, mais il s'assura que ses pistolets jouaient bien
dans leurs fontes. Ceux que Conrad cachait dans ses poches étaient
tout armés. On courut encore une demi-lieue sans découvrir personne.
Belle-Rose, absorbé par ses pensées, se recueillait en quelque sorte
pour la mission qu'il allait accomplir. Le chemin que suivaient les
trois cavaliers s'enfonçait dans un petit vallon couvert de bois. A
l'extrémité du vallon, on voyait un château.

--C'est ici, dit Conrad, en montrant le château du doigt.

Comme ils longeaient un taillis, la Déroute entendit un bruit d'arbustes
froissés. Conrad tourna vivement la tête.

--Il y a par là quelque sanglier qui quitte sa bauge, dit-il en
souriant.

La Déroute passa la main droite sous les fontes, saisit la crosse d'un
pistolet, et, se penchant vers Belle-Rose, lui dit tout bas à l'oreille:

--Prenez garde, mon lieutenant; nous sommes en pays ennemi.

Belle-Rose tressaillit et tourna rapidement les yeux autour de lui. Tout
à coup le sabot d'un cheval sonna contre un caillou.

--Oh! oh! fit la Déroute, voilà un sanglier qui a les pieds ferrés.

Le Lorrain leva brusquement la main et lâcha un coup de pistolet contre
le sergent; mais le sergent avait l'oeil sur lui; au mouvement du
Lorrain, il répondit par un mouvement semblable en se jetant sur le cou
du cheval, et les deux coups partirent presque en même temps. La balle
du Lorrain passa derrière la tête du sergent.

--Ah! mon drôle! s'écria la Déroute en rendant balle pour balle, tu es
trop maladroit pour le métier que tu fais.

Le coup du sergent déchira le bras du Lorrain, et atteignit son cheval à
la tête. L'animal blessé hennit de douleur, se cabra et partit comme une
flèche. Au bout de cent pas, il donna dans un marais dont l'eau verte
était tapissée d'herbes; du premier bond il s'enfonça jusqu'au jarret
dans la vase; un violent coup d'éperon le fit se redresser; il s'élança,
s'embourba jusqu'au poitrail et roula dans l'eau. Un instant on vit les
jambes du cheval qui battaient la surface du marais dans les convulsions
de l'agonie; les mains de Conrad se roidissaient cramponnées à la selle;
un élan furieux lui fit soulever la tête au-dessus du lit d'herbes qui
l'étouffait.--A moi! cria-t-il d'une voix haletante; mais le cheval
s'enfonça, et le Lorrain disparut sous l'eau. Toute cette scène
s'était passée en une minute; au moment où les deux coups de pistolet
retentissaient, une troupe de cavaliers parut sur la lisière du bois.
A sa tête marchait M. de Villebrais. La Déroute regarda derrière lui;
trois ou quatre hommes gardaient le sentier: décidément Belle-Rose et
lui étaient cernés. Il y avait du côté opposé au bois un grand
rocher dans lequel s'ouvrait une baie. Belle-Rose y poussa son cheval
rapidement, et sûr de n'être pas enveloppé, il fit face à l'ennemi. La
Déroute était déjà à son côté, l'épée et le pistolet au poing. M. de
Villebrais rallia sa troupe et s'avança vers le rocher. Il y avait une
douzaine de cavaliers derrière lui rangés en demi-cercle. Il marchait
lentement, comme un homme qui ne craint pas que sa proie lui échappe,
l'épée au fourreau, le pistolet dans les fontes, l'oeil sur Belle-Rose.

--Hier, c'était votre tour; c'est aujourd'hui le mien, lui cria-t-il; je
prends ma revanche.

--Vous la volez! répondit Belle-Rose, qui s'apprêtait à vendre chèrement
sa vie.

--Soit! dit M. de Villebrais; je ne chicanerai pas sur les termes. Je
l'ai; le reste m'importe peu.

Comme il parlait, on entendit le bruit lointain d'un galop rouler comme
un tonnerre sur le sentier. Belle-Rose et M. de Villebrais regardèrent
du côté d'où venait le bruit. Une troupe de cavaliers arrivait à bride
abattue, guidée par une femme qu'emportait un cheval blanc. M. de
Villebrais reconnut Mme de Châteaufort. Il pâlit et tira son épée.

--A nous ceux-ci! s'écria-t-il en montrant Belle-Rose et la Déroute;
à vous ceux-là! reprit-il en s'adressant à un soldat balafré qui
paraissait le lieutenant de la bande. Burk, au galop.

Les deux tiers de la troupe suivirent Burk, qui s'élança le sabre
au poing du côté du sentier. Le reste s'ébranla sur les pas de M. de
Villebrais. Mais Belle-Rose et la Déroute lui épargnèrent les trois
quarts du chemin. En les voyant un instant immobiles à l'aspect des
cavaliers qui arrivaient ventre à terre, la Déroute s'était penché vers
Belle-Rose.

--Chargeons ces drôles! lui dit-il.

Belle-Rose avait déjà les éperons dans le ventre de son cheval, et ils
tombèrent comme la foudre sur la bande de M. de Villebrais au moment où
la troupe de Burk et celle de Mme de Châteaufort se joignaient. Le choc
fut terrible des deux parts. Burk, qui courait en tête, arrêta Mme de
Châteaufort par le bras, alors qu'elle s'élançait du côté de Belle-Rose.

--Eh! dit-il, des yeux comme des diamants et de l'or autour du cou!
double aubaine!

--Tu m'as touchée, je crois, dit fièrement Mme de Châteaufort.

Et levant son pistolet à la hauteur du soldat, elle lui cassa la tête.
Ce fut le signal du combat. Vingt détonations le suivirent et les épées
se choquèrent. A la première décharge, l'un des laquais fut tué
et Cornélius démonté. La supériorité du nombre était du côté des
assaillants. Mme de Châteaufort, éperdue, se tordait les mains de
désespoir. Sur le terrain où combattait Belle-Rose, elle ne voyait plus
qu'un groupe d'hommes entourés de fumée où reluisait l'éclair des épées.
Ses yeux épouvantés se tournaient vers le ciel, lorsqu'au détour du
bois elle aperçut une compagnie de cavaliers qui s'approchait au pas.
Geneviève fouetta sa jument et se précipita vers eux.



XXIV

UNE ÂME EN PEINE


Ceux qui marchaient à la tête de cette compagnie étaient couverts
d'habits magnifiques. En une seconde, Geneviève fut sur eux. Elle était
frémissante de colère et de terreur; le sang de l'homme qu'elle avait
tué avait rejailli sur sa robe, et sa main tenait encore le pistolet
fumant.

--Il y a là un officier français qu'on assassine, messieurs, leur
dit-elle. Amis ou ennemis, si vous êtes gentilshommes, vous le sauverez.

Celui qu'on pouvait prendre pour le chef de la compagnie fit un signe de
la main, un officier partit au galop avec les soldats de l'escorte, et
Mme de Châteaufort le suivit. Il était temps que ce renfort intervînt.
La Déroute, blessé, était couché par terre, la jambe engagée sous son
cheval. Belle-Rose, également démonté, se défendait avec le tronçon de
son épée, dont la lame était restée dans le corps d'un cavalier; ses
habits étaient percés en vingt endroits et rougis en trois ou quatre.
Des deux laquais, l'un était mort, l'autre avait la tête fendue.
Cornélius et Pierre, tout sanglants, se débattaient au milieu de trois
ou quatre bandits acharnés contre eux. Le vieux Guillaume gisait sur un
soldat qu'il avait tué au moment où ce soldat allait frapper Belle-Rose.
Grippard achevait de poignarder un Suisse qu'il avait abattu. Le vieux
Guillaume était le seul qui fût parvenu à rompre la troupe de Burk.
Le père était venu mourir auprès du fils. Les hussards de l'officier
entourèrent les combattants et les forcèrent à lâcher prise. Tous
étaient meurtris, et M. de Villebrais, frappé au front, avait le visage
tout couvert de sang. A la vue de l'officier qui faisait rentrer les
épées au fourreau, il pâlit de rage, et jeta la sienne sur l'herbe
humide et rouge. La duchesse de Châteaufort s'élança vers Belle-Rose.

--Vivant, dit-elle, vivant, mon Dieu!

Et elle tomba sur ses genoux, les mains tournées vers le ciel. La prière
entr'ouvrait ses lèvres, et deux grosses larmes roulaient sur ses joues.
Belle-Rose la souleva dans ses bras avec un élan amer et passionné.

--Ainsi, dit-il, vous me sauverez toujours. Voici trois fois que je vous
dois la vie!

Geneviève, brisée par tant de terribles émotions, appuya sa tête contre
l'épaule de Belle-Rose, et se prit à fondre en larmes.

--Oh! mon Dieu! dit-elle, je voudrais mourir ainsi.

En ce moment, le duc de Castel-Rodrigo,--car c'était lui que Geneviève
avait rencontré,--arriva sur le lieu du combat.

--Ah! c'est vous, monsieur? dit-il en s'adressant à M. de Villebrais,
qu'il reconnut malgré le désordre de ses habits et le sang dont il était
couvert.

--Moi-même, fit M. de Villebrais, qui mordait ses lèvres de colère.

--Diable! monsieur, vous n'avez point tardé d'entrer en campagne, à ce
qu'on peut voir, reprit le duc d'un ton de mépris.

--J'imagine, monsieur le duc, reprit le traître hardiment, que vous ne
m'avez pas confié ces braves gens pour les conduire à la messe?

Le duc de Castel-Rodrigo fronça le sourcil.

--Au surplus, ajouta M. de Villebrais, que la fureur tourmentait,
il m'est doux de savoir que nous vivons au temps de la chevalerie. A
l'avenir, quand j'aurai un ennemi à combattre, j'aurai grand soin de le
prévenir de l'heure et du lieu, comme faisaient les preux de la Table
ronde.

--Monsieur sait bien qu'il ment, dit froidement un officier de la suite
du duc de Castel-Rodrigo: il n'ignore pas sans doute qu'au temps dont il
parle on bâtonnait les déserteurs et qu'on pendait les traîtres.

Cet officier, d'une figure austère et pensive, était le jeune prince
d'Orange, qui faisait son apprentissage de la guerre, celui-là même qui
devait être un jour Guillaume Ier, roi d'Angleterre.

--Assez, messieurs, s'écria le duc; j'ai donné permission à M. de
Villebrais de se faire accompagner de dix ou douze soldats partout où
bon lui semblerait; mais je n'ai pas, que je sache, abdiqué mes droits
de gouverneur de la province. Votre rôle est fini, monsieur, le mien
commence. Allez.

M. de Villebrais se retira lentement. En passant devant Mme de
Châteaufort et Belle-Rose, il leur jeta un regard empreint d'une
haine implacable, rallia ceux de ses gens qui étaient encore debout et
s'éloigna.

--Monsieur, dit le duc à Belle-Rose, vous êtes libre; voici des chevaux
pour vous et les vôtres; voilà une escorte pour vous protéger. Il n'y a
plus ici ni Français ni Espagnols: il n'y a que des gentilshommes.

Belle-Rose venait à peine de remercier le duc, qu'un faible soupir lui
fit tourner la tête. Son sang s'était figé dans ses veines; il regardait
partout craignant de voir. Un moribond à demi couché sur un cadavre
étendait vers lui ses bras suppliants.

--Mon père! s'écria Belle-Rose, et il s'élança vers le vieux Guillaume.

Cornélius et Pierre s'agenouillèrent autour du fauconnier. Une
pâleur mortelle, la pâleur du désespoir, avait effacé sur leur visage
l'animation du combat.

--J'ai vécu plus de soixante et dix années, leur dit Guillaume, Dieu me
fait la grâce de mourir en soldat: ne pleurez pas.

Belle-Rose ne pleurait pas, mais son visage était effrayant à voir; il
soutenait la tête de son père de ses deux mains et baisait ses cheveux
blancs.

--C'est pour moi, mon Dieu! c'est pour moi que vous mourez! disait-il.
Et Claudine, et Pierre... mais il fallait me laisser tuer!

Ses doigts tremblants écartèrent l'habit troué qui cachait la blessure;
le fer était entré dans la poitrine, d'où sortait encore un filet de
sang: la plaie était horrible et profonde. Les traits de Belle-Rose se
contractèrent; le vieillard sourit.

--Tu me parles de Claudine et de Pierre, lui dit-il; je te les confie.

En ce moment, les yeux de Belle-Rose rencontrèrent les yeux de
Geneviève: il se souvint de la lettre qu'il avait reçue, de la cause qui
l'avait conduit à Morlanwels; ses sourcils se froncèrent, et il jeta
sur la pauvre femme un regard si plein d'amertume, qu'elle cacha sa
tête entre ses mains. Cependant Cornélius fit construire à la hâte un
brancard avec des branches d'arbres; un chirurgien, qui se trouvait
dans la suite du duc de Castel-Rodrigo, posa un premier appareil sur les
blessures du vieux Guillaume; deux soldats prirent le brancard, et le
triste cortège s'achemina vers Charleroi. La Déroute, qui n'était pas
dangereusement atteint, bien que criblé de coups, se tenait passablement
à cheval. Mme de Châteaufort essuya ses yeux rougis par les larmes et
s'approcha de Belle-Rose.

--Jacques, lui dit-elle d'une voix douce et ferme, j'ai encore une grâce
à vous demander, non pas pour moi, mais au nom d'un enfant sur qui vous
avez juré de veiller.

A ce souvenir, Belle-Rose tressaillit.

--Parlez, Geneviève, je vous écoute; mais hâtez-vous, chaque minute
m'est précieuse.

--Il faut que je vous voie, que je vous parle encore au sujet de cet
enfant. Le voulez-vous? reprit-elle en attachant un regard suppliant sur
celui qui l'avait tant aimée.

--Je le dois et je le ferai, dit-il.

--Merci, Jacques. Demain je vous ferai savoir où nous aurons cette
dernière entrevue. Maintenant, adieu.

Mme de Châteaufort détourna la tête pour cacher une larme qui tremblait
au bord de sa paupière, poussa sa jument et disparut dans les plis
du sentier. Quelques heures après la rencontre du vallon, le funèbre
cortège entrait au camp de Charleroi. M. de Nancrais, prévenu par
Grippard, accourut auprès du fauconnier, qui avait aimé et protégé son
enfance. Dans un coin de la tente, Claudine et Pierre sanglotaient;
Belle-Rose était désespéré mais ferme; Cornélius allait de Claudine à
Belle-Rose, morne et silencieux; Guillaume avait la sérénité d'un vieux
soldat qui avait toujours vécu comme un chrétien. Il mourait comme
d'autres s'endorment. Guillaume Grinedal reconnut M. de Nancrais
aussitôt qu'il entra et lui serra la main. Il ne pouvait déjà plus
parler, mais son regard loyal avait encore l'éclat de sa verte
vieillesse. Tandis qu'il retenait M. de Nancrais, il fit signe à
Belle-Rose d'approcher; ses yeux se tournèrent alors vers le fils du
comte d'Assonville avec une expression inquiète et suppliante.

--Je suis son frère, dit M. de Nancrais que cette prière muette toucha
jusqu'au fond de l'âme.

Guillaume porta la main de M. de Nancrais à ses lèvres avec tant
d'effusion, que l'impassible soldat détourna la tête pour ne pas laisser
voir son trouble. Claudine s'était agenouillée au pied du lit; le
vieux Guillaume appela Cornélius du regard, et le forçant doucement
à s'incliner près d'elle, mit leurs deux jeunes têtes sous ses mains
étendues. Le silence était si profond, qu'on n'entendait pas d'autre
bruit que la respiration haletante de Pierre, qui mordait son mouchoir
pour étouffer ses sanglots. La Déroute, dont Belle-Rose n'avait pas
voulu se séparer, étendu sur un matelas dans un coin, tambourinait la
marche des canonniers sur ses genoux et pleurait sans savoir ce qu'il
faisait.

--Et dire que c'est ce bon vieux qui a reçu le coup tandis que j'étais
là! murmurait-il à voix basse. Faut-il que je sois maladroit!

Et l'honnête la Déroute se donnait au diable de n'être pas transpercé
de part en part. En ce moment un pan de la toile se souleva et donna
passage à M. de Luxembourg. Le duc s'approcha du lit où gisait le vieux
fauconnier et lui tendit la main.

--Me reconnaissez-vous, Guillaume? lui dit-il.

Guillaume le regarda un instant, et l'on vit un doux sourire briller
dans ses yeux.

--Vous m'avez secouru dans des temps de malheur, reprit le duc, je
m'en suis souvenu. Belle-Rose sera comme un fils pour moi. Je ne lui
épargnerai pas les dangers, et si Dieu nous prête vie à tous deux, il
arrivera plus loin qu'il n'a jamais rêvé.

Le fauconnier porta la main du gentilhomme à ses lèvres. En se retirant,
le duc pressa fortement la main de Belle-Rose.

--Soyez ferme, lui dit-il, il vous reste un père.

L'aumônier du bataillon arriva dans la nuit et récita la prière des
agonisants. Tout le monde se mit à genoux, et Guillaume, les mains
jointes, remit son âme à celui qui aime et pardonne. Le surlendemain,
vers midi, un soldat se présenta à la tente de Belle-Rose. C'était
un page à la tournure leste, au regard vif, au sourire espiègle et
déterminé. Malgré ses habits d'homme, il ne fallut qu'un regard à
Belle-Rose pour reconnaître Camille, la suivante de Mme de Châteaufort.

--Ma maîtresse vous fait prévenir, dit la camériste, qu'elle vous
attendra ce soir, s'il vous est possible de lui donner une heure.

--Je suis à ses ordres, répondit Belle-Rose.

--S'il en est ainsi, tenez-vous prêt ce soir au coucher du soleil.

--Je serai prêt. Où faut-il me rendre?

--Entre Marchienne et Landely, à deux lieues d'ici à peu près. Mais ne
vous mettez point en peine, c'est moi qui vous servirai de guide.

--A ce soir donc.

Camille pirouetta sur ses talons et s'éloigna. Tandis que ces choses se
passaient au camp, M. de Villebrais, plus ardent encore à la vengeance
depuis sa dernière rencontre avec le duc de Castel-Rodrigo, avait
dispersé ses hommes et quelques autres que l'appât du gain avait
attachés à sa fortune, autour des lignes françaises, en leur
recommandant la plus stricte surveillance. Lui-même, sous les habits
d'un maraîcher, s'était aventuré jusqu'aux avant-postes; il allait et
venait à toute heure par les sentiers, infatigable et silencieux comme
le loup qui rôde en cherchant une proie. Vers cinq heures, comme il
était en observation sur un monticule, d'où l'on voyait le côté du
camp qu'habitaient le duc de Châteaufort et sa suite, il aperçut Mme de
Châteaufort à cheval, suivie d'un seul laquais, qui se dirigeait vers
les barrières. M. de Villebrais attendit qu'elle fût arrivée à quelques
centaines de pas du camp, et sautant alors sur un cheval qui était
toujours à portée de sa main, il fit signe à l'un des hommes de le
suivre et se lança à la poursuite de la duchesse, en ayant soin de
mettre la rivière entre eux pour qu'elle ne prît pas garde à lui. Mme de
Châteaufort suivait la route de Marchienne-au-Pont. A un quart de lieue
de ce bourg, elle prit un chemin sur la droite, gagna la campagne
de Landely, et s'arrêta à cent pas des bords de la Sambre, devant un
pavillon de chasse dont une espèce de garde lui ouvrit la porte. M.
de Villebrais ne la voyant pas sortir, côtoya les bords de la rivière,
trouva un gué, poussa son cheval et traversa la Sambre, ayant tantôt de
l'eau jusqu'à l'éperon, tantôt jusqu'aux hanches. Après avoir attaché
son cheval au tronc d'un vieux saule, il se dirigea doucement vers le
pavillon, en fit le tour, et quand il eut reconnu les êtres, il reprit
au galop la route de Charleroi, laissant son acolyte en sentinelle dans
le taillis. Au coucher du soleil, M. de Villebrais avait réuni quatre
ou cinq de ses gens, et leur avait donné rendez-vous à Landely. Chacun
devait s'y rendre de son côté. Quant à lui, il se coucha dans un fossé
sur le bord de la route qu'avait suivie Mme de Châteaufort et attendit.
Cependant, à l'heure convenue, Belle-Rose vit s'avancer Camille, qui
gouvernait d'une main sûre un beau genêt d'Espagne.

--Êtes-vous prêt? lui dit le faux page.

Belle-Rose, pour toute réponse, sauta sur un cheval que Grippard tenait
par la bride. Camille lâcha les rênes du genêt, et Belle-Rose piqua
des deux à sa suite. Ils n'avaient pas fait un quart de lieue qu'ils
entendirent un cavalier courant à bride abattue sur la route. Belle-Rose
se retourna, et, dans le clair-obscur, il reconnut son frère qui
arrivait sur lui comme la foudre.

--Cornélius est près de Claudine, Claudine m'envoie près de toi, lui dit
Pierre.

Belle-Rose lui tendit la main, et tous trois, penchés sur la croupe des
chevaux, passèrent comme des fantômes. M. de Villebrais se dressa, un
amer sourire éclaira son visage.

--Si Mme de Châteaufort me le livre, dit-il, je pourrai bien, au prix de
l'homme, pardonner à la femme.

Il y avait entre Marchienne-au-Pont et Charleroi, sur la route la plus
directe de Landely, un régiment de cavalerie dont il était impossible,
après le coucher du soleil, de traverser le bivouac sans avoir le mot
d'ordre. M. de Villebrais, qui n'ignorait pas cette circonstance, tourna
au midi de Charleroi, passa la Sambre un peu au-dessous du camp, et se
lança dans la campagne, du côté de Landely. Le ciel était pur, et la
lune, qui montait à l'horizon, guidait sa marche rapide. Au bout d'une
heure, il vit parmi les arbres, et de l'autre côté de la Sambre, qui
s'épanchait entre deux rives sombres comme une ceinture d'argent, une
lumière qui tremblait. M. de Villebrais fouetta son cheval, qui
hennit de douleur et bondit sur le sable. D'autres hennissements lui
répondirent sur les deux rives.

--Ils sont là! pensa M. de Villebrais.--Et, penché sur l'encolure du
cheval qui mordait son frein, il se mit à chercher le gué sur le rivage.
Il crut le reconnaître à une pierre qu'il avait remarquée dans la
soirée, et il se jeta hardiment dans l'eau qui semblait rouler des
vagues de diamants.

Cependant Camille et Belle-Rose atteignirent le pavillon de Landely.
Le garde les introduisit dans une antichambre où Camille s'arrêta.
Belle-Rose pénétra dans une seconde pièce où Mme de Châteaufort
l'attendait. Pierre s'était assis à la porte du pavillon. Geneviève
accueillit Belle-Rose avec un pâle et triste sourire.

--Je vous ai fait venir, lui dit-elle, pour vous parler d'un enfant qui
n'a plus de père et que sa mère veut vous confier. Il ne faut pas qu'il
grandisse seul.

--En vous communiquant la mission dont M. d'Assonville m'a chargé,
dit Belle-Rose, je n'ai jamais prétendu vous ravir le droit de voir et
d'embrasser votre fils. Ne pouvons-nous veiller ensemble sur lui?

Mme de Châteaufort secoua la tête.

--Hier, c'eût été le plus doux de mes rêves; mais ce n'était qu'un rêve!
je me suis réveillée.


La voix de Mme de Châteaufort était si profondément désespérée, que
Belle-Rose lui prit la main.

--Geneviève, lui dit-il, oubliez que vous êtes femme pour vous souvenir
que vous êtes mère.

--Je ne puis rien oublier, rien! reprit-elle. Vous voulez que nous
veillions ensemble sur cet enfant. Hélas! le pouvons-nous? Quand vous le
verrez beau comme un ange et souriant entre nous, quel regard aurez-vous
pour la mère? Tenez, Jacques, hier j'ai tout compris. Le malheur est sur
moi! Quand M. d'Assonville est mort, j'étais là! Quand le sang de
votre père a coulé, j'étais là! Le reproche a lui dans vos regards, ce
reproche était dans votre coeur, et maintenant, quoi que vous fassiez,
l'idée du meurtre se mêlera toujours à mon souvenir! Et d'ailleurs,
l'image d'une autre femme est dans votre coeur bien plus puissante que
la mienne!... N'ai-je point vu, il y a trois jours, votre main ramasser
une fleur qu'elle avait laissé tomber, et ne vous ai-je pas vu la porter
à vos lèvres? Oh! vous l'aimez, cette femme!... Son nom, vous l'avez
mille fois murmuré!... elle est jeune... elle est belle... elle est
pure!... Un instant, j'ai cru qu'à force d'amour je pourrais lutter
contre son souvenir: c'était une erreur dont un flot de sang m'a
tirée... Entre vous et moi il y a trop de malheurs, il y a votre père...
il y a Gaston!

Belle-Rose baissa la tête. Chaque parole de Geneviève entrait dans son
coeur comme une flèche.

--Vous vous taisez, Jacques, reprit-elle, et je ne me plains pas: vous
m'avez pardonné.

Comme ce dernier mot tombait de ses lèvres, un cri terrible fendit l'air
et vint retentir à leurs oreilles. Tous deux tressaillirent; mais ce cri
sans nom avait traversé l'espace comme une balle; tout était redevenu
calme et silencieux. Par un mouvement instinctif, Geneviève s'était
rapprochée de Belle-Rose.

--Jacques, lui dit-elle en prenant une de ses mains entre les siennes,
dites-moi du moins que vous apprendrez à mon fils à m'aimer? Quand il me
voit il me sourit; il a des caresses divines pour mes lèvres; il étend
sur mes fautes son innocence comme un manteau; ses petites mains se
suspendent à mon cou, et, quand il m'appelle, il me semble que la
bénédiction de Dieu descend sur moi.

Geneviève pleurait, le visage appuyé sur la main de Belle-Rose.

--Il vous aimera! il vous aimera! Comment le fils de Gaston pourrait-il
ne pas vous aimer! s'écria Belle-Rose éperdu.

Un autre cri plus horrible encore retentit. C'était un cri funèbre qui
semblait ne pas appartenir à la terre: il déchirait l'oreille et glaçait
le coeur; l'espace profond l'engloutit, et l'on n'entendit plus rien que
le doux murmure du feuillage qu'agitait le vent. Geneviève épouvantée se
laissa tomber sur ses genoux.

--Mon Dieu! dit-elle, est-ce l'âme de Gaston qui m'appelle?

Belle-Rose sentit un frisson courir à la racine de ses cheveux que
mouillait une sueur froide. Il s'élança vers la fenêtre et l'ouvrit. La
nuit sereine enveloppait la campagne de sa transparente obscurité;
la brise chantait entre les rameaux fleuris des aubépines, et l'on
entendait dans l'ombre d'une haie une fauvette amoureuse qui gazouillait
sur son nid. Une terreur invincible retenait Geneviève agenouillée par
terre; elle avait la pâleur du marbre, sa tête renversée en arrière
semblait aspirer encore l'horreur de ce cri, et ses mains perdues dans
son épaisse chevelure en tordaient les boucles flottantes. Belle-Rose
sondait du regard les profondeurs de la nuit; sa main s'était portée
à la garde de son épée, et ce soldat qui ne connaissait pas la peur
attendait muet et frémissant. Un nouveau cri, un cri lugubre, éclata
soudain et se prolongea sous le ciel étoilé: c'était tout à la fois une
plainte déchirante et une menace formidable, un cri qui figeait le
sang. Mme de Châteaufort, folle d'épouvante, bondit jusqu'aux genoux de
Belle-Rose et s'y cramponna. Tout à coup la porte s'ouvrit violemment,
et Pierre se précipita dans la chambre l'épée nue au poing; Camille,
effarée, s'y jeta après lui.

--Entends-tu, frère? dit à voix basse le pâle jeune homme; entends-tu?

Belle-Rose se dégagea de l'étreinte de Mme de Châteaufort et tira son
épée.

--Viens, frère! dit-il; et tous deux se jetèrent hors du pavillon.



XXV

VILLE GAGNÉE


Madame de Châteaufort, éperdue et muette, suivit Belle-Rose et Pierre.
Dans l'état de frayeur mortelle où son âme était plongée, ce qu'elle
craignait avant toute chose, c'était de demeurer seule. Le paysage était
calme et reposé. La campagne, baignée d'une blonde lumière, se perdait
dans un horizon placide et vaporeux où rayonnaient seulement quelques
étincelles immobiles comme des étoiles. A cent pas du pavillon, la
Sambre coulait comme un fleuve d'argent liquide, et l'on n'entendait
rien que le doux bruit de l'eau qui se brisait au pied des saules. Il
semblait aux deux frères que les cris s'étaient élevés dans la direction
de la rivière. Ils s'avançaient donc de ce côté, prudemment, l'oeil
et l'oreille au guet, comme des soldats qui craignent une surprise,
lorsqu'un cri rauque, haletant, essoufflé, passa au-dessus de leur tête,
et fit se courber Mme de Châteaufort comme un arbre battu par le vent.
Un silence lugubre le suivit. Belle-Rose se redressa impétueusement.

--C'est le cri d'un homme qui se noie! dit-il; et il s'élança vers le
rivage.

Pierre arriva sur le sable aussi vite que lui, et tous deux courbés
cherchèrent le long du fleuve, qui brillait comme un large ruban
d'acier.

Ils n'avaient pas fait cinquante pas, qu'ils aperçurent auprès d'un
vieux saule, penché sur le fleuve, un corps noir qui flottait doucement
au cours de l'eau. Il y avait des instants où ce corps venait à la
surface, et d'autres où il disparaissait sous les branches du saule,
obéissant au remous qui le balançait.

--Le voilà? dit Pierre, regarde: ses deux mains sont nouées autour d'une
branche.

C'était en effet le cadavre d'un homme cramponné à l'arbre. Les bras,
raidis par l'agonie, sortaient de l'eau et le retenaient au milieu des
rameaux tremblants. Belle-Rose s'avança sur le tronc du saule, tandis
que Pierre entrait dans le fleuve; courbés sur le cadavre, dont la tête
ballottée par les vagues flottait entre les feuilles, ils le tirèrent de
l'eau; mais les doigts inflexibles étaient scellés à la branche, et il
fallut la couper pour le pousser au rivage. Mme de Châteaufort attendait
au bord de la Sambre; quand le cadavre humide fut étendu sur l'herbe,
aux paisibles rayons de la lune, la première elle le reconnut.

--M. de Villebrais! dit-elle.

Belle-Rose se jeta à genoux près du mort; c'était bien lui; la face
était livide, et ses yeux, démesurément ouverts, saillaient hors des
orbites. Les angoisses d'une horrible agonie avaient bouleversé ses
traits, où se reflétait encore l'expression de la haine. Le jeune
officier laissa retomber la tête qu'il avait un instant soulevée.

--Le coeur ne bat plus, dit-il. Que Dieu fasse paix à son âme!

M. de Villebrais, en croyant passer la Sambre à gué, s'était trompé; son
cheval, qui n'avait tout d'abord de l'eau que jusqu'au jarret, perdit
pied tout à coup; M. de Villebrais voulut le ramener, mais le courant
était fort et rapide en cet endroit; l'officier abandonna l'animal
qui s'enfonçait sous lui, et tenta de se sauver à la nage. Il y aurait
peut-être réussi si le cheval, en se débattant, ne l'eût frappé d'un
coup de pied à la tête, ce qui fit perdre à M. de Villebrais la
moitié de ses forces. Ce fut alors que le nageur poussa son premier
et formidable cri. Un de ses hommes, caché dans un fourré sur la rive
opposée, se glissa vers le rivage pour aller à son secours, mais il
tomba dès son premier élan dans un coin du lit tout rempli d'herbes, où
il faillit rester. Comme il s'en dégageait, il entendit du bruit dans un
pavillon; la peur le prit et il se jeta sous un taillis. Cependant M.
de Villebrais luttait contre le courant avec l'énergie du désespoir; sa
tête coulait parfois sous la surface, sa bouche s'emplissait d'eau, sa
respiration s'épuisait; quand il avait assez de force pour soulever sa
poitrine, il jetait un de ces cris suprêmes qui glaçaient d'effroi Mme
de Châteaufort. Un dernier effort lui fit atteindre le vieux saule miné
par la rivière, ses doigts s'attachèrent autour d'une branche comme des
liens de fer, il voulut se hausser sur le tronc; mais la branche plia,
un cri d'horreur jaillit de ses lèvres bleuies, et son visage disparut
sous les flots. Quand Belle-Rose se fut assuré de la mort de M. de
Villebrais, il appela le garde et lui confia le cadavre du noyé; puis
il reprit avec Mme de Châteaufort et Pierre le chemin du pavillon. En
ce moment, on entendit au loin le galop précipité de trois ou quatre
chevaux: c'étaient les gens de M. de Villebrais qui, se voyant privés
de leur chef, regagnaient leurs cantonnements. Mme de Châteaufort se
retrouva un instant après seule avec Belle-Rose. La mort imprévue et
terrible de M. de Villebrais avait encore augmenté la tristesse profonde
et l'amer découragement dont elle se sentait frappée. La désolation
était dans son âme: elle avait vu l'agonie de M. d'Assonville; elle
venait de voir le cadavre de M. de Villebrais; elle voyait devant elle
Belle-Rose pâle et morne, qui portait dans son coeur le deuil de son
père. Elle comprit que l'heure de la séparation avait sonné, et appelant
à son aide tout ce qui lui restait de force, elle tira de sa poche un
petit paquet cacheté.

--Voici, dit-elle à Belle-Rose, les papiers qui constituent l'état du
fils de M. d'Assonville; quand il sera d'âge à choisir une carrière, il
pourra le faire en gentilhomme. A ces papiers j'ai joint une lettre qui
vous donne tout droit sur lui.

--Mais vous, Geneviève? dit Belle-Rose.

--Moi? je l'embrasserai, c'est la seule grâce que je vous demande.

En achevant ces mots, Mme de Châteaufort se leva. Toute espérance était
bannie de son coeur. Elle s'approcha de Belle-Rose, la pâleur d'une
morte sur le front et le sourire aux lèvres, et lui tendit la main.
Belle-Rose, sans lui répondre, la prit entre les siennes.

--Ainsi, reprit-elle, je serai votre amie, rien de plus, rien de moins,
une amie absente à laquelle vous penserez quelquefois sans amertume?

--Une amie dont je ferai bénir le nom par les lèvres d'un enfant,
répondit Belle-Rose.

Le visage de Geneviève rayonna d'une joie pure. Elle se haussa sur la
pointe des pieds, attira à elle la tête de Belle-Rose et l'embrassa
chastement comme une soeur embrasse son frère.

--Voilà une parole que j'emporte dans mon coeur, dit-elle, et qui me
consolera quand je serai seule. Adieu, mon ami, puissiez-vous trouver
quelque jour le bonheur que j'aurais voulu vous donner!... Une autre
sera plus heureuse; vous penserez à moi dans votre joie, et je prierai
pour vous deux dans ma tristesse. C'est une nouvelle vie que je
commence, je la commence avec le repentir.

Belle-Rose retint quelques minutes Geneviève sur son coeur, puis,
sentant les larmes le gagner, il s'arracha de ses bras, colla ses lèvres
une dernière fois au front de la pauvre délaissée, et s'élança hors de
l'appartement. Un instant après, il s'éloignait avec Pierre. Au premier
coude que faisait le sentier, Belle-Rose se retourna: sur la porte
d'un pavillon, une femme, qu'on reconnaissait à sa robe blanche, était
agenouillée, les bras tendus vers lui; au milieu du silence de la nuit
embaumée, il entendit comme le bruit d'un sanglot qu'on cherchait à
retenir. Belle-Rose frissonna de la tête aux pieds, et frappant son
cheval de ses deux éperons à la fois, il se précipita comme un fou sur
la route de Charleroi. Deux jours après, le camp était levé, et le 4
du mois de juin, le siège fut mis devant Tournai. Claudine et Suzanne
étaient restées à Charleroi, où M. d'Albergotti venait de tomber malade.
Son grand âge, les fatigues de la guerre, ses blessures, tout inspirait
de graves inquiétudes sur son état. Au milieu du tumulte d'une ville
remplie de soldats, il était à craindre que le vieil officier ne reçût
pas tous les soins que réclamait sa position: il fut décidé qu'on se
dirigerait sur Paris à petites journées; là du moins on aurait tous
les secours de la science. Mme de Châteaufort se retira dans la ville
d'Arras, où depuis sa disgrâce le duc avait reçu l'ordre de résider,
le mari ayant prié sa femme de l'aider de sa présence au moment des
réceptions officielles et des représentations. On sait que les deux
époux vivaient en grands seigneurs qui n'ont de rapports ensemble que
pour les choses qui tiennent à leur état dans le monde. Pierre, attaché
à la compagnie où servait Belle-Rose, avait suivi l'armée à Tournai. Les
opérations du siège commencèrent activement et la place fut investie le
jour même. Les efforts de l'artillerie furent tournés contre un fort qui
commandait la place du côté du midi. Les assiégés répondaient par un feu
bien nourri aux attaques de l'armée française, et cherchaient à troubler
ses opérations par de fréquentes sorties. Mais la présence du roi
augmentait l'ardeur des troupes, et l'on prévoyait déjà l'instant où la
ville serait forcée de battre la chamade. Pour en précipiter le moment,
il s'agissait de miner un bastion dont la chute, en ouvrant le rempart,
contraindrait le gouverneur de Tournai à parlementer. C'était une
expédition où il y avait de grands dangers à courir, et qui demandait
des hommes déterminés. Belle-Rose, qui cherchait des occasions de se
signaler, s'offrit de bonne volonté.

--C'est bien, lui dit M. de Nancrais; choisis tes hommes, et si tu en
reviens, tu reviendras capitaine.

Vers le soir, à la tombée de la nuit, Belle-Rose, accompagné de la
Déroute, de Pierre et de quatre ou cinq autres sapeurs, sortit du chemin
couvert et s'approcha des fossés en rampant sur la terre. Les premières
sentinelles qui l'aperçurent tirèrent sur lui; sans leur donner le temps
de recharger leurs armes, il se mit à courir jusqu'au bord du fossé, où
il se laissa tomber. Belle-Rose s'était muni d'un sac plein d'étoupes
qu'il avait coiffé d'un chapeau. Au moment où les Espagnols allongeaient
leurs fusils par-dessus le rempart, il jeta cette espèce de mannequin
dans le fossé. Il faisait sombre déjà, et tous les soldats, trompés,
firent feu dessus, à l'exception de deux ou trois. Belle-Rose sauta
sur-le-champ; ceux qui n'avaient pas tiré lâchèrent leurs coups, mais le
lieutenant était déjà parvenu de l'autre côté et s'était logé derrière
un éboulement sans autre accident qu'une balle perdue dans ses habits.
Les gens de Belle-Rose, couchés dans les plis du terrain, attendaient
son signal pour descendre. Quant à lui, sûr de n'être pas inquiété, il
mit tout de suite la sape au rempart et travailla avec une telle ardeur,
qu'en moins de deux heures il eut pratiqué une excavation où deux hommes
pouvaient tenir. Les Espagnols lui tiraient sans cesse des coups
de fusil, mais les balles s'aplatissaient contre la pierre ou
rebondissaient derrière lui; trois ou quatre d'entre eux avaient tenté
de joindre le mineur en passant par-dessus le rempart; mais Pierre et
la Déroute avaient tué les deux premiers: un autre, atteint à la cuisse,
était tombé dans le fossé, où il s'était cassé les reins; le quatrième
avait été frappé par Belle-Rose lui-même au moment où il mettait le pied
sur le sol. Après ces tentatives, si mal terminées, les Espagnols se
tinrent prudemment derrière le mur. Belle-Rose siffla doucement. A
ce signal dont ils étaient convenus d'avance, la Déroute et Pierre
accoururent ensemble au bord du fossé. L'un arrêta l'autre.

--Eh! l'ami, je suis sergent! dit la Déroute.

--Eh! camarade, je suis son frère! répliqua Pierre, et il sauta dans le
fossé.

Pierre joignit Belle-Rose au milieu de la mousquetade. Une balle
l'effleura près du sourcil. Un demi-pouce plus bas, elle lui cassait la
tête.

--Eh! frère, ils t'ont baptisé! dit Belle-Rose en voyant le sang qui
mouillait le front du jeune soldat.

Tous deux se remirent à l'ouvrage et le poussèrent si vigoureusement
qu'il fallut donner bientôt un second coup de sifflet. Cette fois ce fut
la Déroute qui se présenta. Les assiégeants jetèrent des pots à feu dans
le fossé; mais le sergent, leste comme un chat, avait déjà disparu sous
la sape. Les coups de sifflet se succédaient rapidement; le mur était
percé; les mineurs étaient toujours à leur poste, sauf un seul qui avait
été tué d'un éclat de grenade. Cet accident avait déterminé la Déroute
à élever en arrière de la sape un épaulement en terre qui les mettait
parfaitement à l'abri.

--Nous voilà comme des taupes, dit-il de cet air tranquille qui ne
l'abandonnait jamais; creusons.

Vers le matin ils entendirent un bruit sourd comme celui d'un travail
souterrain. Belle-Rose fit arrêter tout le monde et colla son oreille
aux parois de la mine.

--Très bien, dit-il; on sape en avant.

--Mine et contre-mine! dit la Déroute; creusons.

On creusa si bien, que vers midi on entendit très distinctement les
coups de pioche qui frappaient la terre. Des deux côtés on travaillait
avec une égale ardeur.

--Alerte! mes garçons, reprit le sergent; après la pelle ce sera le tour
du pistolet.

Au bout d'une heure, Belle-Rose reconnut à la sonorité des coups qu'on
n'était plus séparé que par deux pieds de terre.

--Couchez-vous tous! dit-il en étendant la main vers ses mineurs.

--Eh! mon lieutenant, tous, excepté moi! s'écria la Déroute.

--Toi le premier! reprit l'officier d'un air qui ne souffrait pas de
réplique.

La Déroute obéit; mais tandis que Pierre se couchait à la droite de
Belle-Rose, le sergent se mit à sa gauche.

--A présent, camarades, laissez là les outils et apprêtez les armes!
D'un coup de pioche je vais jeter ce pan de muraille à bas; aussitôt que
les Espagnols nous verront, ils feront feu.

--C'est-à-dire que vous attraperez tout! murmura la Déroute d'un air
jaloux.

--Oui, tout ou rien, répondit Belle-Rose en souriant, et il
continua:--Vous ne vous lèverez qu'après qu'ils auront tiré; mais alors
levez-vous tous ensemble et sautez sur eux. Attention maintenant.

Belle-Rose prit une pioche à deux mains, la plus lourde, et frappa. Au
troisième coup la terre s'écroula, une large brèche s'ouvrit, et l'on
vit les Espagnols qui abaissaient leurs mousquets.

--Feu! cria l'officier qui les commandait.

Mais au cri de l'officier, Belle-Rose s'était jeté à plat ventre; toute
la décharge passa par-dessus sa tête. Au milieu de la poussière et de
l'obscurité, les ennemis n'avaient rien vu.

--Debout! s'écria Belle-Rose d'une voix tonnante, et il s'élança le
premier, suivi de près par son frère et la Déroute.

Les Espagnols, surpris, furent tués sur place ou désarmés. Ils étaient
dix dans la chambrée. Au dernier coup de pistolet il n'en restait que
trois debout. Belle-Rose s'empressa de faire murer l'ouverture avec
des pierres et des décombres; il attacha le pétard, déroula la mèche et
donna l'ordre à la Déroute de ramener sa petite troupe. Quand elle eut
repassé le fossé, Belle-Rose mit le feu à la mèche et il s'éloigna, mais
pas avant d'avoir vu le soufre et la poudre pétiller. La Déroute était
sur le revers du fossé, allant et venant sans prendre garde aux coups de
fusil que les fuyards tiraient sur lui en quittant le rempart.

--Eh! du diable! cria-t-il du plus loin qu'il vit Belle-Rose, ne
pourriez-vous marcher plus vite?

--Et toi, dit l'autre, ne pourrais-tu rester plus loin?

Tous deux s'éloignèrent rapidement; mais, au bout de cent pas,
Belle-Rose sentit trembler le sol sous leurs pieds.

--A terre! cria-t-il à la Déroute.

Et, le saisissant par le bras, il le força de se coucher près de lui
dans un pli du terrain. Une épouvantable détonation retentit aussitôt;
un nuage de poudre obscurcit le jour, et mille éclats de pierre
tombèrent autour d'eux. Quand ils se relevèrent, vingt toises du mur
étaient à bas; le fossé était comblé par les débris et une large brèche
ouverte au flanc du bastion. La garnison avait décampé. Un corps de
soldats que M. de Nancrais tenait en réserve s'élança aussitôt que la
mine eut joué, et s'installa sans coup férir dans le fort, où le drapeau
blanc fut arboré. M. de Luxembourg se porta en avant suivi de ses
officiers. Comme il passait, il rencontra Belle-Rose qui courait vers le
rempart, ses habits en désordre et tout couvert de poudre.

--Ah! c'est vous, Grinedal? dit M. de Luxembourg; arrêtez-vous une
seconde pour me dire le nom du soldat qui a mis le feu à la mèche.

--Eh! s'écria la Déroute, ce soldat est un officier.

--Ah!

--Et cet officier, c'est mon lieutenant.

M. de Luxembourg tendit la main à Belle-Rose.

--Ce sont de ces actions qui ne m'étonnent pas, venant de vous: j'en
parlerai ce soir à Sa Majesté, lui dit-il.

Le gouverneur de Tournai, voyant la ville démantelée, envoya un
parlementaire au camp; la capitulation fut signée, et la ville ouvrit
ses portes. Ce premier succès excita la joie de l'armée, qui ne parlait
de rien moins que d'aller d'emblée jusqu'à Bruxelles. Vers le soir, et
comme la ville retentissait de chants, une ordonnance prévint Belle-Rose
que M. de Luxembourg l'attendait à son quartier. Le jeune officier s'y
rendit et trouva le général dans sa tente, qui expédiait divers ordres.

--Grinedal, lui dit-il quand ils furent seuls, Sa Majesté, à qui j'ai
rendu compte de votre belle conduite, m'a permis de vous promettre le
grade de capitaine. Votre brevet est à la signature.

Belle-Rose remercia son généreux protecteur et regretta dans le fond de
son âme que son père ne fût pas là pour jouir de cette fortune.

--Mais, reprit M. de Luxembourg, ce n'est pas le général qui vous parle,
c'est l'ami. Celui-là, Jacques, a une fois encore besoin de vos services
et de votre dévouement.

--Parlez, et quand vous m'aurez dit ce qu'il faut que je fasse, je vous
remercierai pour m'avoir choisi.

--Un homme en qui j'avais mis toute ma confiance, continua le général,
vient de me trahir. Tu t'en souviens peut-être pour lui avoir parlé à
Witternesse, il y a dix ans?

--Bergame! s'écria Belle-Rose.

--Lui-même. Il est en train de vendre pour une somme de cent mille
livres des papiers qu'il a entre les mains, et que je lui avais laissés,
croyant à son honnêteté. Si ces papiers ne compromettaient que moi ou
le prince de Condé, je ne m'en inquiéterais guère. Le roi, dans sa
souveraine miséricorde, a bien voulu tout oublier. Mais ils peuvent
porter un préjudice notable à des gens qui n'ont point été soupçonnés;
que dis-je? ils peuvent les perdre, si ces papiers tombent au pouvoir de
M. de Louvois.

--Que faut-il faire?

--Il faut partir pour Paris.

--Quitter l'armée! s'écria Belle-Rose indécis.

--Tu perdras quinze jours que tu regagneras en une semaine, répliqua M.
de Luxembourg qui s'animait en parlant. Et d'ailleurs, je ne sais que
toi à qui je puisse confier cette mission.

--J'irai.

--Tu t'arrêteras à Chantilly, où l'intendant de M. le Prince te remettra
cent mille livres en or sur cet avis que voici. Tu te rendras ensuite
chez Bergame, qui demeure du côté de Palaiseau, dans une maison que je
lui ai donnée.

--Ah! fit Belle-Rose avec dégoût.

--La maison est à droite, à cent pas de la route, avant d'entrer au
village. Tout le monde te l'indiquera. Bergame ne se doute pas encore
que je suis instruit de sa perfidie. Tous les papiers sont chez lui,
dans une certaine armoire que je connais bien, qui est creusée dans le
mur, et où je me suis caché plus d'une fois au temps de la Fronde. Un
homme qui est employé auprès de M. de Louvois a eu connaissance de ce
marché, il s'est souvenu qu'il me devait tout, et il m'a prévenu.

--Ce sont ces papiers-là que vous voulez?

--Par ruse ou par force, il faut que tu les aies.

--Oh! c'est un vieillard! fit Belle-Rose.

--Eh! morbleu! s'écria M. de Luxembourg, les vieux loups ont les plus
longues dents! D'ailleurs, il ne s'agit pas de le tuer: tu payes le prix
de la trahison et tu prends les papiers, qu'il se taise ou qu'il crie!
Sais-tu bien qu'il y va de la vie de vingt personnes?

--C'est bien! j'aurai ces papiers.

--Ainsi, tu partiras demain.

--Je partirai cette nuit.

--Va, et que Dieu te conduise! Une première fois tu m'as peut-être sauvé
la vie; une seconde fois tu me sauves l'honneur. Que ferai-je pour toi,
Grinedal?

--Vous me ferez voir une bataille.



XXVI

UNE MISSION DIPLOMATIQUE


Une heure après cette conversation, Belle-Rose partit accompagné de la
Déroute, qui, sous aucun prétexte, n'avait voulu se séparer de lui. M.
de Nancrais s'était chargé de Pierre, dont il se proposait de pousser
l'éducation militaire. Afin que l'absence de Belle-Rose ne fût pas
interprétée d'une manière défavorable, il avait été en apparence chargé
d'une mission pour M. de Louvois. Arrivé à Chantilly, Belle-Rose se
rendit chez l'intendant du prince, qui lui compta la somme convenue;
puis il poussa vers Paris, où il descendit chez le digne M. Mériset,
qui pensa s'évanouir de joie en le revoyant. Le lendemain, il se dirigea
vers Palaiseau. Parvenu à cinq minutes du village, il arrêta un bouvier
qui passait sur la route.

--Pourriez-vous m'indiquer la demeure de M. Bergame? lui dit-il.

--Vous la voyez là-bas, entre ces vieux ormeaux; c'est la maison qui a
des volets verts et des tuiles rouges. Le jardin est à lui et la prairie
aussi. Oh! il a du bien, M. Bergame; on dit dans le pays qu'il va
s'arrondir.

--Eh! mais c'est justement pour l'aider à s'arrondir que je me rends
chez lui! dit Belle-Rose en souriant.

--Allez donc, vous serez le bienvenu.

Belle-Rose poussa du côté de la maison avec la Déroute, qu'il laissa
devant la porte avec les deux chevaux, et entra dans le jardin.

--M. Bergame? dit-il à un petit garçon qui ravaudait parmi les
espaliers.

Le petit garçon, qui était maigre, pâle et chétif, regarda Belle-Rose
d'un air futé.

--De quelle part venez-vous, monsieur? dit-il avec un accent italien
assez prononcé.

--De la mienne, répondit Belle-Rose.

Le petit garçon salua avec beaucoup de politesse.

--C'est très bien, monsieur; mais M. Bergame, étant fort occupé, ne
saurait vous recevoir à présent. Il faudrait repasser.

--Allons, pensa Belle-Rose, c'est un siège à faire.

Et il reprit:

--Ne pourriez-vous pas dire à M. Bergame qu'il s'agit d'une affaire
d'importance?

--Pour qui, monsieur? dit l'enfant d'un air simple qui cachait une
grande malice.

--Eh! mais pour lui, sans doute! s'écria Belle-Rose.

--Pardonnez-moi, monsieur, reprit l'enfant d'un petit ton patelin, mais
c'est qu'en général les personnes qu'on ne connaît pas ont toujours pour
entrer chez les gens de belles affaires à traiter.

Belle-Rose eut quelque envie de saisir le petit drôle par le cou et de
le bâillonner; mais il y avait du monde sur la route, il ne connaissait
pas les êtres de la maison; ce n'était pas le moment d'employer la
violence.

--Allons! répliqua-t-il de l'air d'un homme qui se décide à parler,
puisque tu veux tout savoir, prends ce louis pour toi, et cours dire à
M. Bergame qu'il s'agit de cent mille livres à recevoir.

A la vue de l'or, les yeux du petit garçon étincelèrent. Ses doigts
saisirent la pièce comme les pinces d'une tenaille, et il pria
Belle-Rose de le suivre.

--Fourbe, mais avide! pensa Belle-Rose: un vice corrige l'autre.

L'enfant laissa Belle-Rose dans une salle au rez-de-chaussée, grimpa
l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur avec la souplesse d'un
chat, et redescendit deux minutes après.

--Suivez-moi, monsieur, dit-il à Belle-Rose, M. Bergame est là-haut qui
vous attend.

Le petit garçon introduisit Belle-Rose dans une pièce carrée où, du
premier coup d'oeil, le fils du fauconnier chercha la fameuse armoire
dont lui avait parlé M. de Luxembourg. Elle était dans un coin, sous
une tapisserie qui aurait dissimulé sa présence à un homme moins bien
renseigné. M. Bergame regarda rapidement Belle-Rose avec l'expression
d'un chat qui guette sa proie.

--Vous avez une somme d'argent à me remettre, avez-vous dit, monsieur?
ou bien ce jeune enfant, dont il faut excuser la simplicité, s'est-il
trompé en me rapportant vos paroles? dit-il à Belle-Rose.

--Cet enfant vous a dit la vérité, monsieur Bergame, répondit
Belle-Rose, et je suis tout prêt à vous compter les cent mille livres
qu'on m'a confiées.

--Fort bien, monsieur, c'est une somme que je recevrai--quand vous
m'aurez dit pourquoi elle m'est envoyée.

Belle-Rose ne se méprit pas à l'expression du regard que lui jeta M.
Bergame. L'enfant rôdait autour d'eux: c'était un témoin incommode
au cas où il faudrait employer la menace; Belle-Rose résolut de s'en
débarrasser.

--C'est ce que je vais vous dire tout à l'heure; permettez seulement que
j'aille chercher l'argent, reprit Belle-Rose; et il sortit.

Ce qu'il avait prévu arriva. L'enfant le suivit.

--La Déroute, dit tout bas Belle-Rose au sergent, tandis que je
déboucle cette valise, approche-toi de ce méchant drôle, et bâillonne-le
lestement.

Peppe,--c'était le nom de l'enfant,--regardait de tous ses yeux la
valise où il devait y avoir de si beaux louis d'or; la Déroute noua la
bride du cheval autour d'une branche et s'approcha de Peppe; mais Peppe,
qui l'aperçut du coin de l'oeil, fit deux pas en arrière.

--Eh! fit Belle-Rose en laissant tomber sept ou huit pièces d'or, voilà
l'argent qui m'échappe! viens par ici, mon petit, et prends ces louis;
si tu m'en apportes quatre là-haut, il y en aura deux pour toi.

Et Belle-Rose, chargeant la valise sur ses épaules, s'éloigna. L'enfant
se jeta sur l'herbe, où l'or étincelait; la Déroute sauta sur lui, le
saisit par le cou et noua un mouchoir autour de sa bouche. Peppe n'eut
pas même le temps de pousser un soupir, mais il eut assez de présence
d'esprit pour glisser quatre ou cinq pièces d'or dans sa poche.
Belle-Rose, qui avait tout vu, remonta rapidement chez M. Bergame.

--Voilà! dit-il en posant la valise sur la table.

--Et Peppe? demanda M. Bergame, dont les yeux s'étaient écarquillés au
bruit argentin de la valise.

--Oh! fit l'officier d'un air tranquille, il s'amuse à tenir mon cheval
par la bride.

La fenêtre de l'appartement où se tenait M. Bergame s'ouvrait sur
une partie écartée du jardin; il n'avait rien pu voir et n'eut aucun
soupçon.

--Ça, entendons-nous, dit-il en poussant son fauteuil vers la table:
vous êtes venu pour me compter cent mille livres, c'est très bien, et
je ne demande pas mieux que de les recevoir, mais encore faut-il que je
sache d'où provient cette somme.

Belle-Rose comprit qu'il fallait jouer le tout pour le tout.

--C'est un échange, répondit-il hardiment.

--Ah! fit le vieillard en attachant sur lui ses petits yeux perçants.

--Argent contre papiers.

--Ah! ah!

--L'argent est ici et les papiers sont là, reprit Belle-Rose en
désignant la place où était l'armoire.

--Très bien; je prends les louis et vous donne les papiers; est-ce cela?

--Précisément.

--Mais, mon bon monsieur, vous me direz bien encore de quelle part vous
venez?

--Eh! parbleu! vous le savez bien.

--Sans doute! cependant je ne serais pas fâché d'en avoir l'assurance.

--Eh! monsieur, je suis envoyé par le ministre.

--M. de Louvois?

--Lui-même.

--Alors, vous avez bien une lettre d'introduction, quelque bout de
papier avec sa signature.

--Une commission, n'est-ce pas? fit Belle-Rose sans sourciller.

--Justement.

Belle-Rose venait de prendre son parti résolument; tandis que M. Bergame
parlait, la main du lieutenant s'était glissée sous sa casaque.

--Ma commission, reprit-il, la voilà.

Et il leva un pistolet à la hauteur du visage de M. Bergame.

--Si vous dites un mot, si vous faites le moindre geste, vous êtes mort,
ajouta-t-il.

Mais M. Bergame n'avait garde de crier: glacé d'effroi, il tremblait
dans son fauteuil.

--Bien! fit Belle-Rose; voilà que vous me comprenez. Je savais bien que
nous finirions par nous entendre. Que vouliez-vous? Cent mille livres?
les voilà. Que me faut-il? des papiers? je les prends; nous sommes
quittes.

--Mais, monsieur, c'est un assassinat, murmura M. Bergame d'une voix
étouffée par la peur.

--Ah! monsieur, que vous voyez mal les choses! C'est une restitution.

--Ah! mon Dieu! que va dire le ministre? reprit tout bas M. Bergame, qui
suivait avec terreur les mouvements de Belle-Rose.

--Eh! mon cher monsieur, vous lui direz que vous avez terminé l'affaire
avec un autre. Affaire de commerce, vraiment.

Tout en parlant, Belle-Rose avait fait sauter les serrures de l'armoire,
et s'était emparé d'un paquet de papiers enfermé dans une cassette. Il
y jeta un rapide coup d'oeil: c'étaient des lettres jaunies par le temps
et des listes chargées de noms, sur lesquelles on voyait la signature de
M. de Bouteville et de M. de Condé.

--Voilà qui est fait, reprit Belle-Rose. Vous avez la somme, j'ai la
marchandise. Adieu, mon bon monsieur Bergame.

Et saluant le pauvre homme, il sortit en ayant soin de fermer la porte
au verrou sur lui.

--La Déroute, à cheval! dit Belle-Rose aussitôt qu'il fut dans le
jardin, et au galop.

Le sergent avait déjà le pied à l'étrier; ils partirent ventre à terre.
Cependant Peppe était parvenu à se débarrasser de ses liens, ce qui
n'avait pas été fort difficile aussitôt qu'il n'avait plus été sous
la surveillance de la Déroute. Son premier soin fut de courir chez son
maître et de le délivrer. M. Bergame, qui redoutait sur toute chose
la colère de M. de Louvois, ordonna d'abord à Peppe de se mettre à la
poursuite du ravisseur. Il avait l'argent, il n'aurait pas été fâché de
ravoir les papiers. Peppe, muni d'un mot qui racontait succinctement
les faits, sauta sur un cheval et se précipita à fond de train sur les
traces des deux cavaliers. Peppe était Italien, et partant vindicatif
quoique enfant. Les chevaux de Belle-Rose et du sergent avaient fourni
le matin même une assez bonne traite; ils ne s'étaient pas reposés,
tandis que celui de Peppe était frais. Belle-Rose et la Déroute avaient
leurs éperons. Peppe avait sa haine. Aux barrières de Paris, il les
atteignit. Le petit Italien les suivit de loin et les vit entrer dans
la maison de l'honnête Mériset. Quand la porte se fut refermée sur
eux, Peppe courut en un lieu où il était sûr de trouver des gens de la
maréchaussée. M. Mériset accueillit Belle-Rose avec ce sourire doux et
mystérieux qui lui était habituel.

--Je vous ai fait préparer un petit déjeuner dont vous me direz des
nouvelles, lui dit-il en se frottant les mains.

--C'est à merveille; mais avant de le goûter, je vous serai fort obligé,
mon cher monsieur Mériset, de vouloir bien me rendre un service.

--Lequel?

--Celui de m'allumer un bon feu dans la chambre.

M. Mériset regarda Belle-Rose d'un air tout ébahi.

--Seriez-vous malade, par hasard?

--Point.

--C'est que du feu au mois de juin...

--Faites toujours, mon cher hôte; le feu ne sert pas seulement à
réchauffer, il brûle...

M. Mériset ne comprit pas grand'chose à la réponse de Belle-Rose, mais
en homme qui a l'habitude d'obéir, il disparut. Aussitôt que les fagots
furent embrasés, Belle-Rose monta dans la chambre, déchira les ficelles
qui enveloppaient les papiers et se mit en devoir de les brûler. En ce
moment, un grand tumulte éclata sur l'escalier, on entendit la voix de
M. Mériset qui discutait, et celle de Peppe qui criait. Belle-Rose sauta
vers la porte et poussa les verrous. Les papiers en masse étaient dans
le feu. Au milieu du bruit que faisaient en discutant l'Italien, M.
Mériset et l'exempt, Belle-Rose s'approcha de la fenêtre qui donnait sur
le jardin. Celle de la salle basse, où la Déroute était resté, s'ouvrait
précisément au-dessous.

--Hé! sergent? dit Belle-Rose à voix basse.

La Déroute sauta dans le jardin.

--La maréchaussée est ici... Glisse-toi hors de la maison et tiens-toi
prêt à fuir.

--Venez-vous?

--Non; on cogne à la porte et les papiers ne sont pas encore tous
consumés.

--Alors, je reste.

--A ton aise; mais quand nous serons en prison tous deux, lequel des
deux sauvera l'autre?

--Bien; je pars.

--Va et raconte à M. de Luxembourg ce que tu as vu.

On frappait à la porte à coups redoublés. Belle-Rose regarda du côté de
la cheminée; les papiers étaient aux trois quarts brûlés. Il poussa du
pied ce qui restait dans l'âtre.

--Au nom du roi, ouvrez, dit une voix à l'extérieur.

--Ce serait plus court d'enfoncer la porte, dit la petite voix flûtée de
l'enfant.

Trois coups de crosse vigoureusement appliqués lui répondirent; le bois
craqua, et l'enfant, sûr que le ravisseur ne pourrait pas s'échapper de
ce côté-là, courut vers le jardin. La porte vola en éclats, et l'exempt
se jeta dans la chambre. Belle-Rose, à genoux devant la cheminée,
chassait les débris du papier au milieu des flammes. Peppe montra tout
à coup son visage à la fenêtre; d'un bond il sauta près du foyer,
écarta Belle-Rose et chercha entre les chenets. Un nuage de cendres
étincelantes s'éparpilla sur le visage de l'enfant. Peppe se releva.

--Monsieur, dit-il à l'exempt en jetant un regard de vipère sur
Belle-Rose, voilà l'homme qui a volé les papiers qui étaient à M.
Bergame.

--Eh! petit, répondit Belle-Rose, il ne faut pas mentir, ce n'est pas
bien à votre âge: j'ai acheté ce qui était à vendre.

--Des papiers qui étaient destinés à M. de Louvois! répliqua l'enfant
qui avait légèrement pâli.

Ce nom redoutable, dont Peppe avait déjà exploité l'influence, produisit
de nouveau son effet.

--Marchons, monsieur, dit l'exempt.

Le galop d'un cheval retentit dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice.
Belle-Rose sourit et se tourna vers l'exempt.

--Où me conduisez-vous, monsieur? lui dit-il.

--A la Bastille.



XXVII

DEUX COEURS DE FEMME


La Déroute ne fit qu'une traite de Paris à Douai, où l'armée s'était
transportée. M. de Luxembourg avait poussé du côté de la Belgique par
le Limbourg. Pierre fut la première personne à laquelle la Déroute put
apprendre la mésaventure arrivée à Belle-Rose. Pierre, à l'audition de
ce récit, jeta son mousquet contre terre avec tant de violence, qu'il en
rompit la crosse.

--Cours chez l'Irlandais, je cours chez M. de Nancrais, lui dit-il.

M. de Nancrais songea à M. de Luxembourg; Cornélius songea à Mme de
Châteaufort. L'un connaissait l'honneur du gentilhomme, l'autre avait
mis à l'épreuve le coeur de la femme. Deux heures après, M. de Nancrais
partait pour le Limbourg et Cornélius pour Arras. Au nom de Cornélius
Hoghart, Mme de Châteaufort donna ordre d'introduire le jeune Irlandais
auprès d'elle. La duchesse se tenait au fond d'un oratoire où pénétrait
un jour douteux; elle était vêtue d'une longue robe sans ornement qui
cachait son cou et ses bras. Son visage avait les teintes mates de
l'ivoire, et deux cercles bleuâtres s'arrondissaient sous ses paupières
alanguies. Un pâle sourire entr'ouvrit ses lèvres à la vue de Cornélius.

--Qui vous amène? lui dit-elle; allez-vous me donner la joie de penser
que je puis vous être bonne à quelque chose?

--Non, pas à moi, mais à un autre, madame.

--Parlez! reprit la duchesse, qui avait le nom de Belle-Rose à la bouche
et n'osait le prononcer.

--Belle-Rose est arrêté.

--Arrêté! dites-vous? s'écria Mme de Châteaufort en attachant ses
regards effarés sur Cornélius.

Cornélius lui raconta les circonstances qui avaient précédé et
accompagné cette arrestation. Mme de Châteaufort l'écoutait les mains
jointes. Quand elle apprit que Belle-Rose avait été conduit à la
Bastille, elle frissonna.

--C'est un lieu terrible: les uns en sortent pour perdre la vie,
d'autres y restent pour mourir.

--Il faut l'en tirer, madame, et l'en tirer vivant.

--Certes, je m'y emploierai de toutes mes forces, mais suis-je bien sûre
de réussir?

--Vous? mais vous l'avez sauvé de la mort déjà. Vous le sauverez bien de
la prison.

Mme de Châteaufort secoua la tête.

--J'étais puissante alors, et ce n'était qu'un soldat, dit-elle; j'ai
perdu mon crédit, et c'est maintenant un criminel d'État.

--Lui! fit Cornélius épouvanté.

--Oh! vous ne savez pas, vous, ce que c'est que la cour et comme on
y transforme les innocents en coupables. Vous ne savez pas quel homme
c'est que M. de Louvois: farouche, violent, impérieux, il hait qui le
blesse, et ce n'est pas lui qui pardonnera jamais à Belle-Rose.

--Qu'il ne lui pardonne pas, mais qu'il lui rende sa liberté. Il n'osera
pas vous la refuser, à vous.

--Non, peut-être, si j'étais encore ce qu'on m'a vue, jeune, belle et
puissante. Regardez-moi, reprit la duchesse en souriant tristement à son
image réfléchie par une glace, et dites-moi si je suis celle que vous
avez connue il y a trois mois! J'ai quitté la cour, je n'ai plus rien
demandé, d'autres sont venues et je suis oubliée... Oh! ne dites pas
non, on oublie vite autour d'un roi!

--Que faire alors? que faire? s'écria Cornélius.

--Tout tenter et prier Dieu. J'irai trouver M. de Louvois, je lui
parlerai et ne le quitterai qu'après avoir tout épuisé. Pour si triste
et si abattue que je sois, je me souviens toujours que je suis Mme de
Châteaufort.

A cet élan d'une âme fière jusque dans sa détresse, Cornélius sentit
luire en son coeur un rayon d'espérance.

--Vous le sauverez! s'écria-t-il.

--Oh! reprit-elle, j'irais jusqu'au roi s'il le fallait avant de le
laisser périr. Mais, tenez, je serais bien plus sûre de sa vie si
quelque femme en crédit à la cour s'intéressait à son sort.

--Une femme? dit Cornélius.

--Oui, reprit Geneviève; si les femmes ne peuvent pas grand'chose sur
l'esprit de M. de Louvois, elles peuvent tout sur l'esprit du roi. M.
de Luxembourg est compromis, son crédit n'est pas encore assis... Il
ne nous sera d'aucun secours... ni M. de Condé non plus... Une femme, à
elle seule, ferait plus que tous deux ensemble.

--Mais vous, madame, vous? s'écria Cornélius.

--Oh! moi je suis disgraciée... mon mari n'est plus rien, et l'on ne
sait même plus mon nom.

--Après vous, madame, répondit Cornélius, je ne connais que Mme
d'Albergotti.

--Mme d'Albergotti! répéta Geneviève en tressaillant de la tête aux
pieds.

--Elle-même, qui a été l'amie de Belle-Rose et la protectrice de sa
soeur.

Mme de Châteaufort avait incliné son front sur sa belle main. Après une
minute de silence, elle reprit:

--Eh bien! il faut que Mme d'Albergotti aille elle-même trouver le roi,
il le faut.

Le nom de Mme d'Albergotti semblait déchirer les lèvres de Mme
de Châteaufort; elle était fort pâle et parlait avec une émotion
extraordinaire.

--Mme d'Albergotti est à Compiègne, auprès de son mari, à qui son état
de souffrance n'a pas permis de se rendre jusqu'à Paris, dit Cornélius;
c'est au moins ce que me mande une jeune personne attachée à madame la
marquise.

--En allant à Paris pour voir M. de Louvois, je passerai par Compiègne
et verrai d'abord Mme d'Albergotti.

Mme de Châteaufort se leva après ces mots et congédia Cornélius.

Au moment où le gentilhomme irlandais se retirait, elle lui prit la main
et la lui serra fortement.

--Comptez sur moi, quoi qu'il arrive, dit-elle.

Au récit que M. de Nancrais lui fit de l'arrestation de Belle-Rose, M.
de Luxembourg manifesta une grande douleur.

--Je ne sais pas encore si je puis beaucoup, dit le duc au colonel, mais
croyez que tout ce que je pourrai est acquis à Belle-Rose. Je verrai
le prince de Condé et m'entendrai avec lui sur cette affaire. Le
plus triste est que M. de Louvois me hait. Mon nom est une méchante
recommandation auprès du ministère.

--Et le roi?

--Le roi attend; il ne m'a pas encore éprouvé. Si je ne jouais que
mon épée et mon rang, je n'hésiterais pas une minute à me rendre à son
quartier; mais j'exposerais Belle-Rose à tout le ressentiment de M.
de Louvois sans avoir la certitude de pouvoir l'en garantir. Il n'est
encore que prisonnier; ne nous hâtons pas, de peur qu'on ne le traite en
criminel. Mais, je vous l'ai dit, comptez sur moi.

Mme de Châteaufort ne perdit pas de temps et partit dans la nuit pour
Paris. A son passage à Compiègne, le lendemain, elle se fit indiquer la
demeure de Mme d'Albergotti et s'y rendit. Mme d'Albergotti quitta son
mari pour la recevoir. Elle semblait fatiguée par de longues veilles
et souffrante d'un mal secret. Geneviève se prit à la considérer un
instant, cherchant à dominer son émotion. Au nom de Mme de Châteaufort,
Suzanne avait étouffé un cri de surprise. Toutes deux se connaissaient
sans s'être jamais parlé. L'une avait lu dans le coeur de Belle-Rose,
l'autre avait su comment et dans quelles circonstances était mort M.
d'Assonville.

--Que désirez-vous de moi, madame? dit Suzanne, dont l'esprit ferme et
honnête avait su le premier commander à son trouble.

--Madame, répondit Geneviève, un malheureux accident a frappé une
personne pour laquelle vous professez des sentiments d'amitié:
Belle-Rose a été arrêté.

Mme d'Albergotti pâlit à ces mots.

--Il a été arrêté par ordre de M. de Louvois et conduit à la Bastille,
continua Mme de Châteaufort.

Mme d'Albergotti appuya la main sur son coeur et chancela. Le froid
de la mort l'avait saisie. Mais Mme de Châteaufort était devant elle,
Suzanne se roidit contre le mal.

--Je ne cherche pas à dissimuler la douleur que me cause cette nouvelle,
vous la voyez assez, madame, dit-elle. M. Jacques Grinedal était des
amis de ma famille et des miens; mais quelque part que je prenne à son
infortune, que puis-je faire pour lui?

--Il est en prison, la mort le menace, et vous me demandez ce que vous
pouvez faire pour lui? s'écria la duchesse avec explosion.

Suzanne regarda Mme de Châteaufort et attendit.

--Mais vous pouvez le sauver! reprit Geneviève.

--Moi, madame? et comment le pourrai-je? Parlez, et si l'honneur me le
permet, je suis prête.

--Vous avez été présentée au roi... L'avez-vous été? continua Mme de
Châteaufort rapidement.

--Je l'ai été au camp de Charleroi, par M. d'Albergotti.

--Sa Majesté a pour le marquis une estime toute particulière, dit-on?

--Sa Majesté a bien voulu lui en donner l'assurance en lui remettant le
gouvernement d'une place considérable.

--Eh bien! madame, la vie de Belle-Rose est dans les mains du roi, lui
seul peut l'arracher des mains de M. de Louvois. Courez à Lille, et
obtenez qu'il intervienne entre Belle-Rose et le ministre.

Suzanne sentait son coeur se briser. Elle voyait la grâce de Belle-Rose
suspendue à sa décision et restait muette.

--Il est à la Bastille! qu'attendez-vous, madame? dit Geneviève.

--M. d'Albergotti est ici, dit Suzanne d'une voix mourante.

--Mais c'est de Belle-Rose qu'il s'agit! Me comprenez-vous? Quoi! tant
de malheur sur sa tête et tant d'indifférence dans votre coeur!

Suzanne leva vers le ciel ses yeux remplis de larmes.

--Il vous aime et vous hésitez! reprit Geneviève.

--C'est parce qu'il m'aime que je n'hésite plus! s'écria Suzanne en
relevant la tête: il faut que je reste digne de cet amour. Lui-même me
repousserait si je quittais cette maison où l'honneur me retient. Si
j'étais libre, je serais près de lui; mariée, je reste où est mon mari.

--Voilà donc comme vous l'aimez, ô mon Dieu! s'écria Geneviève, les
mains tendues vers le ciel et le regard étincelant; s'il m'avait aimée
comme il vous aime, j'aurais tout oublié, moi, tout!

--Chacune a son coeur, dit Suzanne; Dieu nous voit et Dieu nous juge.

--Oh! vous ne l'avez jamais aimé!

--Je ne l'ai pas aimé! s'écria Suzanne qui se tordait les mains de
désespoir; mais savez-vous que depuis mon enfance ce coeur n'a pas eu
un battement qui ne soit à lui, que sa pensée est tout ensemble ma
consolation et mon tourment, que je n'existe que par son souvenir, que
je l'aime si profondément que je ne voudrais pas lui apporter une vie où
l'ombre d'une faute eût passé, une âme que le souffle du mal eût ternie;
que je veux rester forte et pure pour qu'il se souvienne de moi. Je ne
l'aime pas, dites-vous? Mais laquelle de nous deux l'aime le mieux? Si
c'était la volonté de Dieu que je fusse à lui, ma main s'unirait à la
sienne sans trouble et sans remords; il lirait dans ma vie comme dans
une eau limpide... Vous dites que je ne l'aime pas! il a aimé et j'ai
souffert, il a oublié et je me suis souvenue!... Je vis dans ma maison
comme dans un cloître... Je prie et je pleure... je suis dans le monde
comme si le monde n'existait pas... Ma vie s'écoule entre Dieu que
j'invoque et un malade que je console... Je n'ai ni joie, ni repos, ni
contentement!... Je me suis fait du mariage un tombeau, et vous dites
que je ne l'aime pas!

Jamais Suzanne n'avait parlé avec cette exaltation; Geneviève la
regardait avec surprise et se sentait touchée jusqu'aux larmes à
l'aspect de ce visage où se reflétaient tous les tourments et tous
les sacrifices d'une âme un instant dévoilée. Geneviève tomba sur ses
genoux.

--Vous l'aimez! vous l'aimez! mon Dieu! Que suis-je auprès de vous?

Quand Suzanne retourna auprès de M. d'Albergotti, elle était fort pâle;
ses yeux rougis gardaient encore les traces des larmes qu'elle avait
versées.

Le malade lui prit la main.

--Vous pleurez, Suzanne, lui dit-il.

Suzanne s'efforça de sourire, mais ses forces étaient à bout; elle
laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se mit à pleurer comme un
enfant. M. d'Albergotti laissa passer les premiers sanglots sans
l'interrompre, puis, quand Suzanne fut un peu calmée, il reprit:

--Que vous est-il arrivé? N'êtes-vous pas ma compagne, une compagne que
je chéris comme ma fille? Parlez, Suzanne.

--Oh! vous êtes secourable et bon! s'écria madame d'Albergotti, qui se
pencha sur la main de son mari et l'embrassa pieusement.

--Je suis vieux, voilà tout, reprit M. d'Albergotti avec un doux
sourire: les passions n'ont plus guère le pouvoir de m'agiter, et je
sais d'ailleurs qu'il ne peut rien sortir que d'honnête de votre coeur.
Confiez-moi ce que vous avez.

--Oh! dit Suzanne d'une voix tremblante, c'est une triste chose: un
bon jeune homme, qui a été le compagnon de mon enfance, le fils de cet
honnête Guillaume Grinedal que vous avez vu à Malzonvilliers, le frère
de Claudine, a été arrêté et conduit à la Bastille... On dit qu'un
danger le menace.

--Que pouvons-nous pour lui?

--On dit que je puis tout, continua Suzanne à qui les larmes revenaient
aux yeux; on m'a demandé d'en informer Sa Majesté, et que c'était un sûr
moyen d'obtenir la grâce de Belle-Rose.

--Pourquoi n'êtes-vous point partie?

--Oh! monsieur! vous êtes mon mari, et vous souffrez! Le pouvais-je?

--Vous êtes une honnête et digne femme, murmura M. d'Albergotti en
posant sa main sur le front incliné de Suzanne; me pardonnerez-vous un
jour de vous avoir ravi le bonheur qui vous était dû?

Suzanne releva ses paupières gonflées de pleurs et regarda son mari avec
une touchante expression de reconnaissance.

--Pourquoi me parlez-vous ainsi? dit-elle; n'avez-vous pas été plein de
tendresse pour moi et ne m'avez-vous pas aimée et protégée?

M. d'Albergotti sourit tristement.

--J'étais près de la maison de Guillaume de Grinedal, un soir qu'un
jeune homme se mourait de désespoir entre deux jeunes femmes qui
pleuraient. L'une avait le costume d'une villageoise, l'autre portait le
voile de mariée.

A ces mots, Suzanne effarée tomba sur ses genoux, elle cacha son visage
dans les plis du drap.

--Pardonnez-moi, mon Dieu! pardonnez-moi! dit-elle d'une voix brisée par
les sanglots.

--Et qu'ai-je à vous pardonner, pauvre femme? Oui, j'ai bien souffert ce
soir-là... Si votre main était à moi, votre coeur était à un autre!...
Mais ne vous êtes-vous pas dévouée à consoler ma vieillesse? ne
vous ai-je pas toujours trouvée près de moi, tendre, affectueuse
et charitable?... Si j'ai souffert, c'est parce que je vous savais
malheureuse; si vous m'avez vu triste, c'est parce que j'avais brisé
votre espérance et flétri votre jeunesse! Vous êtes demeurée sainte et
pure comme je vous ai trouvée; qu'ai-je donc à vous pardonner?

Suzanne, agenouillée au bord du lit, pleurait sur les mains tremblantes
de M. d'Albergotti. Elle était sans voix pour répondre, mais la bonté
du vieillard entrait dans son coeur et la remplissait à la fois de
reconnaissance et d'affliction.

--Relevez-vous, Suzanne, lui dit M. d'Albergotti... Encore un peu de
courage et de résignation... Vous serez libre bientôt.

--Oh! monsieur! fit Suzanne avec un doux accent de reproche.

--Laissez faire la volonté de Dieu, pauvre affligée; il n'y a point
d'amertume dans mes paroles, reprit le vieil officier; je n'ai plus
d'avenir; il faut que la jeunesse aille à la jeunesse. Relevez-vous,
Suzanne, et mettez tout votre espoir en Dieu.

Tandis que ces choses se passaient à Compiègne, Mme de Châteaufort
poussait droit sur Paris. Elle ne descendit de voiture que pour monter
chez M. de Louvois. Aux premiers mots qu'elle lui toucha de l'affaire
qui l'avait amenée à Paris, le ministre l'arrêta.

--Belle-Rose vous doit la vie une fois déjà... Il ne vous devra pas
autre chose.

Mme de Châteaufort laissa échapper un geste d'étonnement.

--Oh! reprit M. de Louvois, la mémoire est une des servitudes de ma
profession: je n'oublie rien. Le nouveau crime de Belle-Rose n'est pas
de ceux pour lesquels on décapite un homme, mais il est suffisant pour
qu'on en retienne dix en prison leur vie durant. Il est à la Bastille,
il y restera.



XXVIII

LES ARGUMENTS D'UN MINISTRE


Après les formalités d'usage qui précédaient l'incarcération d'un
prisonnier à la Bastille, Belle-Rose avait été conduit dans une chambre
qui avait vue sur le faubourg Saint-Antoine. Il entendit fermer
les verrous et se trouva seul. Quand vint la nuit, la plus profonde
obscurité l'enveloppa; c'était à peine s'il reconnaissait, à la pâle
lueur qui s'en échappait, la place où s'ouvrait la fenêtre. Elle
était étroite et garnie de gros barreaux. Tout en bas, à une portée de
mousquet, les petites maisons du faubourg Saint-Antoine éparpillaient
leurs toits, où l'on voyait, au milieu des ténèbres, briller çà et là
d'immobiles clartés. Belle-Rose s'accouda sur l'appui de la fenêtre, et
regarda ce coin de la grande ville d'où montait encore un peu de cette
rumeur qui flotte incessamment sur la cité. L'une des lumières disparut,
puis une autre, puis une autre encore. On n'en distinguait plus que
trois ou quatre qui rayonnaient comme des étoiles tombées du ciel.
Tandis que Belle-Rose les contemplait, une indéfinissable émotion
pénétrait dans son coeur; il lui semblait que ces lumières étaient
l'image de ceux qu'il avait connus. Une de ces radieuses étincelles,
tout à coup enlevée par une invisible main, lui rappelait M.
d'Assonville tué au coeur de la vie; une clarté rougeâtre, qui disparut
brusquement dans les plis sinistres de la nuit, le fit souvenir de M.
de Villebrais et de l'heure funèbre qui avait sonné sa mort; plus loin
encore, une douce et tremblante lumière, lentement éclipsée derrière un
épais rideau, le fit songer à son père, dont la vie avait été si
honnête et la mort si loyale. A mesure que ces pensées l'envahissaient,
Belle-Rose sentait son âme s'emplir d'une mélancolie profonde, qui
n'était pas sans douceur et sans charme. Il avait eu sa part de
souffrances et de joies: il avait aimé, il avait pleuré; des lèvres
adorées avaient murmuré son nom gardé comme un trésor au fond du coeur;
il savait ce que la vie compte d'heures d'ivresse et de jours de
larmes: il pouvait partir. Les yeux de Belle-Rose ne quittaient pas les
dernières clartés qui brillaient comme des diamants épars sur du
velours noir; il en était venu à s'imaginer, tant la nuit et la solitude
apportent de superstition au coeur de l'homme, qu'elles étaient l'image
de la vie de Suzanne et de Geneviève, et de la sienne aussi. Il
avait choisi pour lui une lumière large, mais voilée, qui allait
s'affaiblissant d'heure en heure; Mme de Châteaufort était représentée
par une étincelle ardente, qui projetait un jet de flamme; et Mme
d'Albergotti revivait dans une lueur blanche, pure et scintillante comme
une goutte de rosée.

--Si l'une de ces étoiles vient à disparaître, se disait Belle-Rose,
c'est que, de Geneviève ou de Suzanne, l'une des deux doit m'abandonner;
si la mienne s'efface, c'est que je dois mourir.

Il en était là de ses réflexions, lorsqu'il entendit crier les verrous
de sa prison; la porte s'ouvrit, la clarté rougeâtre d'une torche inonda
sa chambre, et Belle-Rose vit, en se retournant, le lieutenant de la
Bastille que précédait un guichetier et que suivaient trois ou quatre
soldats.

--Monsieur, lui dit l'officier, j'ai ordre de vous emmener en la chambre
du conseil, où vous attend M. le gouverneur.

--Je vous suis, répondit Belle-Rose.

Son escorte enfila un long corridor, au bout duquel elle descendit un
escalier qui conduit dans la cour intérieure de la Bastille. Elle la
traversa, passa sous un porche, monta un autre escalier et s'arrêta
devant une salle voûtée qui dépendait du logement militaire du
gouverneur. Le gouverneur se tenait debout près d'un personnage inconnu
à Belle-Rose, mais qui devait être tout-puissant si l'on en jugeait par
la manière respectueuse avec laquelle le gouverneur lui parlait. Quand
Belle-Rose fut introduit, ce personnage se tourna vers lui. Au portrait
qu'on lui en avait fait quand il était à l'armée, Belle-Rose reconnut
M. de Louvois. Le redoutable ministre attacha sur lui un regard perçant
comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son coeur. Belle-Rose
attendit la tête haute et le regard ferme.

--Approchez, monsieur, lui dit le ministre.

Belle-Rose fit un pas en avant.

--C'est bien vous qui êtes allé ce matin chez M. Bergame? reprit M. de
Louvois.

--C'est moi.

--Vous lui avez enlevé des papiers qui m'étaient destinés?

--J'ai payé des papiers qui étaient à vendre.

--Mais ces papiers, je les avais achetés.

--En pareille affaire, la chose appartient à celui qui se présente le
premier.

--Eh! monsieur, vous avez de l'audace, dit le ministre avec ironie; mais
je saurai bien tirer de vous ce que je veux.

--C'est selon ce que vous voudrez.

Il y eut un instant de silence durant lequel les deux interlocuteurs
s'examinèrent. M. de Louvois le rompit le premier.

--Vous avez brûlé ces papiers, monsieur?

--Oui, monseigneur.

--Tous?

--Tous.

--Avez-vous pris connaissance de leur contenu?

--Non, monseigneur.

--Mais vous vous doutiez donc de ce qu'ils pouvaient contenir, puisque
vous vous êtes si fort empressé de les faire disparaître?

--Je pouvais supposer du moins qu'ils avaient quelque importance, à voir
la hâte qu'on mettait à me poursuivre.

--Et vous ne vous trompiez pas. Vous ne seriez point ici sans cela.

--Je m'en doute bien un peu.

--Un mot peut vous en tirer, monsieur.

--Un seul, monseigneur?

--Un seul. Vous voyez que je mets à votre liberté une bien légère
condition.

--Eh! monseigneur, il y a des mots qui valent des têtes.

--Prenez garde aussi que le silence n'engage la vôtre!

La colère gagnait M. de Louvois; à tout instant la fougue irascible de
son caractère se faisait jour; quant à Belle-Rose, il ne perdait rien de
sa tranquillité calme et fière.

--Brisons là! reprit le ministre; il s'agit de savoir si vous voulez
sauver votre tête, oui ou non.

--Serait-elle menacée, monseigneur?

--Plus peut-être que vous ne pensez.

--Et tout cela parce que j'ai payé cent mille livres ces papiers que je
n'ai pas lus. Du sang pour de l'encre, vous êtes prodigue, monseigneur!

--Un mot peut vous sauver, un mot, je vous l'ai dit, reprit M. de
Louvois, qui contenait mal sa colère.

--Et lequel?

--Le nom de la personne pour qui vous avez enlevé ces papiers.

Belle-Rose ne répondit pas.

--M'avez-vous entendu, monsieur? s'écria le ministre.

--Parfaitement.

--Que ne parlez-vous donc?

--C'est qu'en vérité il m'est impossible de le faire.

--Et pourquoi?

--Si je vous disais que je les ai pris pour moi et par l'effet seul de
ma propre volonté, me croiriez-vous?

--Non, certes.

--C'est apparemment alors que je suis, dans votre pensée, le mandataire
d'une personne qui a mis en moi sa confiance. Parler serait une lâcheté
que vous ne sauriez me proposer sérieusement; vous voyez donc bien,
monseigneur, que je dois me taire.

--C'est votre dernier mot?

--Vous en êtes tout autant convaincu que moi, monseigneur.

--Je pourrais le croire, monsieur, si nous n'avions ici des instruments
merveilleux pour arracher des paroles aux plus muets.

--Essayez, dit Belle-Rose, et il se croisa les bras sur la poitrine.

M. de Louvois le regarda un instant sans parler, puis se leva. Sur un
signe de sa main, l'officier qui avait amené Belle-Rose le reconduisit
dans sa prison. Quand ils furent seuls, le gouverneur de la Bastille
s'approcha de M. de Louvois.

--Tenez, monseigneur, lui dit-il, je me connais en physionomie. Voilà un
jeune homme que nous ne réussirons pas à faire parler. Il mourra: voilà
tout.

--Nous verrons! murmura M. de Louvois.

A peine Belle-Rose eut-il été réintégré dans sa prison, qu'il courut
vers la fenêtre. Au loin, dans les ténèbres de la nuit, les trois
étoiles rayonnaient toujours d'un pur et doux éclat. Belle-Rose
s'endormit calme et souriant; une mystérieuse espérance était dans son
coeur. La journée du lendemain se passa sans qu'un nouvel incident vînt
déranger le prisonnier de ses méditations. Vers le soir, à l'heure du
dîner, un guichetier glissa dans sa main un bout de papier et s'éloigna,
le doigt sur la bouche. Belle-Rose ouvrit le papier et n'y trouva que
ces mots: _Une amie veille sur vous_. Au premier coup d'oeil il reconnut
l'écriture de Geneviève.

--Pauvre femme! dit-il entre deux soupirs, elle se souvient, et c'est à
Suzanne que je pense!

Quand la nuit fut tout à fait venue, Belle-Rose s'approcha de la
fenêtre, et comme la veille il se prit à compter les tremblantes clartés
qui s'allumaient dans l'ombre. Il y avait une heure ou deux qu'il était
absorbé dans cette muette contemplation, lorsqu'il entendit marcher dans
le corridor qui aboutissait à sa prison. Le même officier qui était venu
la veille s'avança vers lui, et d'une voix grave lui demanda s'il était
disposé à le suivre. Belle-Rose, pour toute réponse, se dirigea vers la
porte. L'escorte prit ce soir-là un chemin différent de celui qu'elle
avait suivi une première fois. Après avoir longé plusieurs sombres
corridors, traversé des voûtes noires où les pas des soldats répercutés
par l'écho sonnaient en cadence, monté et descendu divers escaliers
étroits et funèbres, elle entra dans une salle oblongue qui était
éclairée par quatre flambeaux attachés aux murs. Une sorte de greffier
était assis devant une petite table où l'on voyait tout ce qu'il faut
pour écrire. Le long des parois brillaient aux clartés rougeâtres des
flambeaux des instruments sinistres de forme étrange. Il y avait au pied
du mur des chevalets, des chaînes et des pinces; un réchaud brûlait dans
un enfoncement obscur, des planches de chênes et des maillets tachetés
de sang étaient dans un angle pêle-mêle avec des cordes et des coins.
Près du greffier se tenait un homme habillé de noir que Belle-Rose pensa
devoir être un médecin. Le gouverneur de la Bastille, triste et grave,
achevait de lire une lettre à deux pas de la table. A l'arrivée de
Belle-Rose, le gouverneur serra la lettre, avança une chaise près de
la table du greffier et s'assit après avoir salué le prisonnier. Aux
apprêts qu'il voyait, Belle-Rose comprit que l'heure était venue; il
recommanda son âme à Dieu, murmura le nom de Suzanne comme une prière,
et attendit.

--Vous avez entendu hier ce que M. de Louvois vous a dit, monsieur, lui
dit le gouverneur; persistez-vous toujours dans votre refus de faire
connaître la personne qui vous a chargé d'enlever les papiers de M.
Bergame?

--Toujours.

--Je dois vous prévenir que j'ai reçu l'ordre d'employer contre vous des
moyens dont la loi autorise l'usage si vous continuez à vous taire.

--Vous ferez votre devoir, monsieur; je tâcherai de faire le mien.

--Vous êtes bien jeune; vous avez peut-être une mère, une femme, une
soeur; un mot vous rendrait à la liberté!

--J'achèterais cette liberté au prix de mon honneur. Vous-même, si vous
étiez père, ne le conseilleriez pas à votre fils.

Le gouverneur se tut pendant quelques minutes; le greffier écrivait les
réponses.

--Ainsi, monsieur, vous n'avez plus rien à déclarer? reprit le
gouverneur.

--Rien.

--Que votre volonté soit faite!

Le gouverneur fit un signe à deux hommes que Belle-Rose n'avait pas
remarqués, et qui s'étaient tenus jusqu'à ce moment dans l'un des
coins obscurs de la salle. Ces deux hommes saisirent le prisonnier et
commencèrent à le déshabiller. Quand il n'eut plus que sa culotte et sa
chemise, on l'étendit sur une sorte de chaise longue; on lia ses bras
aux bâtons de la chaise, et le médecin s'approcha du patient. Belle-Rose
s'était laissé faire sans opposer la moindre résistance. Quand il fut à
moitié couché sur la chaise, le gouverneur lui demanda s'il persistait
encore dans son refus.

--Je ne puis pas déserter au moment du combat, lui répondit Belle-Rose
avec un pâle sourire.

--Il faut donc que l'ordre soit exécuté, fit le gouverneur.

L'un des deux tortionnaires apporta près de la chaise deux grands seaux
pleins d'eau, remplit une pinte et l'approcha des lèvres du patient.

--Ah! fit Belle-Rose, c'est le supplice de l'eau!

--Oui, monsieur, dit le médecin, il tue bien quelquefois; mais si l'on
en réchappe, on n'est pas mutilé.

Belle-Rose remercia le gouverneur par un regard et avala la pinte. Une
seconde lui fut présentée, mais il ne put aller jusqu'au bout. L'un des
aides lui coucha la tête en arrière et vida la pinte jusqu'à la dernière
goutte. Belle-Rose tressaillit.

--On est prêt à recueillir vos aveux, monsieur, reprit le gouverneur;
voulez-vous parler?

--Non, monsieur, dit le soldat dont l'âme restait inflexible.

On souleva une troisième pinte à la hauteur des lèvres de Belle-Rose;
il en but quelques gorgées, mais ses dents se serrèrent par un mouvement
convulsif, et l'eau coula sur sa poitrine nue.

--Persistez-vous encore dans votre silence, monsieur? interrompit le
gouverneur.

--Encore et toujours! fit le patient d'une voix étouffée.

L'un des tortionnaires entr'ouvrit les dents à l'aide d'un fer,
introduisit dans la bouche de Belle-Rose le goulot d'un entonnoir et
entonna une autre pinte. Belle-Rose pâlit horriblement; ses doigts
crispés se nouèrent autour du bois, et d'une secousse, arrachée par la
douleur, il ébranla la chaise sur laquelle il était lié. Une autre
pinte d'eau disparut dans l'entonnoir, puis une autre encore. De
grosses gouttes de sueur roulèrent sur le front du patient, ses yeux
s'injectèrent de sang, ses joues devinrent bleuâtres. Le gouverneur
réitéra sa question; Belle-Rose entendait encore, mais ne pouvant plus
répondre, il fit de la tête un signe négatif. L'entonnoir s'emplit de
nouveau. Une violente convulsion agita le corps du patient, il poussa un
cri sourd, raidit ses membres, rompit les liens qui garrottaient l'un de
ses bras, saisit l'entonnoir, le broya entre ses doigts, et, brisé par
la souffrance, retomba sur la chaise, évanoui. Le médecin, qui depuis
quelques instants consultait le pouls de Belle-Rose, appuya sa main sur
le coeur du patient.

--Eh bien! demanda le gouverneur.

--Eh! fit le médecin, c'est un sujet vigoureux. On pourrait bien encore
lui faire avaler une ou deux pintes; mais à la troisième il courrait le
risque de mourir.

Les valets apprêtèrent l'entonnoir et les seaux.

--Est-il en état de m'entendre, reprit le gouverneur.

--Lui? fit le médecin. Eh! monsieur, les trompettes de Jéricho
sonneraient qu'il n'aurait garde de remuer! Cependant nous avons un
moyen de rendre aux patients l'usage de leurs sens.

--Lequel?

--Les fers rouges.

--Ils sont là tout prêts, dit l'un des tortionnaires en montrant du
doigt le réchaud.

Le gouverneur l'arrêta d'un geste; l'horreur et la pitié se peignaient
sur son visage.

--C'est assez comme cela. J'instruirai M. de Louvois du résultat de
cette séance; et nous verrons après, dit-il.

Sur son ordre, on transporta Belle-Rose dans sa chambre; le médecin le
suivit. Quand le triste cortège eut passé la porte, le gouverneur secoua
la tête.

--Je le lui avais prédit, murmura-t-il. C'est un de ces hommes qui
meurent et ne parlent pas.



XXIX

CE QUE FEMME VEUT, DIEU LE VEUT


Instruit par le gouverneur de ce qui s'était passé durant la nuit à la
Bastille, M. de Louvois haussa les épaules.

--C'est dommage, dit-il, que Belle-Rose appartienne à M. de Luxembourg.
Sans cette fâcheuse circonstance, on aurait pu en faire quelque chose...

--Quoi! monseigneur, vous savez.

--Je sais tout: tandis que vous le soumettiez à la question, un courrier
m'est arrivé de Flandre; j'ai appris que la nuit même du départ de
Belle-Rose, le jeune officier avait eu une conférence avec M. de
Luxembourg; on m'a conté les détails d'une scène qui s'est passée au
camp de Charleroi, à propos d'un capitaine qui avait encouru la peine de
mort; j'ai tout appris: le soldat a été l'instrument du général.

--Oserai-je demander à Votre Excellence ce qu'elle compte faire?

--Moi? rien.

--La question devient donc inutile?

--Tout à fait.

--Et le prisonnier peut être mis en liberté?

--Non pas. Je l'oublie, voilà tout.

Le gouverneur comprit la terrible signification de ces mots, qui
condamnaient Belle-Rose à une détention perpétuelle.

--Il faut bien qu'on sache, reprit le ministre en se levant, que par moi
on peut tout, que sans moi on ne peut rien.

--Permettez-moi d'espérer, monseigneur, qu'un jour vous m'autoriserez à
reprendre cet entretien.

--Soit; je vous ajourne à vingt ans.

Tandis que ces choses se passaient à Paris, Mme d'Albergotti prodiguait
à son mari les soins les plus tendres; sa figure était devenue blanche
comme un cierge; ses mains semblaient transparentes ainsi que l'albâtre.
Quand venait le soir, Claudine l'accompagnait dans sa chambre, qui était
attenante à celle du marquis.

--Mon Dieu, vous vous tuez, lui disait la pauvre fille en l'embrassant.

--Laisse, répondait tristement Suzanne, c'est pour moi le repos qui
vient.

Une nuit, la troisième depuis le passage de Mme de Châteaufort, M.
d'Albergotti appela Suzanne. Suzanne était déjà au chevet de son lit.

--Vous souffrez? dit-elle.

--Non, je finis.

Suzanne ouvrit la bouche pour parler, M. d'Albergotti l'arrêta d'un
geste.

--Je vous ai fait venir, reprit-il, pour que vous receviez mes adieux.
Je vous ai toujours aimée comme un père aime son enfant, vous m'avez
rendu cette affection autant qu'il était en vous; vous avez été honnête,
pieuse et résignée; vous n'avez pas eu une mauvaise pensée: Dieu vous
doit une récompense. Approchez-vous, Suzanne, afin que je vous bénisse.

Suzanne, plus morte que vive, s'agenouilla près du lit; elle avait bien
compris à l'air de M. d'Albergotti que quelque chose d'étrange et de
mystérieux se passait en lui. M. d'Albergotti posa ses deux mains sur
le front de sa jeune épouse et pria. Au bout d'un instant, ses mains
s'appesantirent et se glacèrent. Suzanne les écarta et regarda son mari.
Le vieux capitaine venait de rendre son âme à Dieu. Mme d'Albergotti
le baisa au front, et fermant les paupières du mort, elle alla
s'agenouiller sous l'image du Christ et passa toute la nuit en prières.
Après qu'elle eut rendu les derniers devoirs à la dépouille de son mari,
elle manda une voiture et des chevaux de poste. Claudine ne l'avait
jamais vue si prompte et si résolue.

--Est-ce à Paris que nous allons? lui dit-elle.

--Non vraiment! Le roi est en Flandre, c'est en Flandre que je vais. Je
suis libre maintenant, et Belle-Rose souffre sans doute.

Tandis que Suzanne courait sur la route de Lille, le captif, brisé par
les intolérables souffrances qu'il avait éprouvées, restait couché sur
son lit, sans voix, sans regard, presque sans souvenir. Sa pensée était
couverte d'un voile. Le quatrième jour il se leva. Le guichetier qui
déjà avait glissé un papier dans sa main, vint à lui et laissa tomber à
ses pieds un autre papier roulé. Belle-Rose le ramassa et y trouva ces
mots:

«Si vous êtes malade, restez malade; si vous ne l'êtes pas, feignez de
l'être.»

Cette fois, l'écriture était de Suzanne. Belle-Rose cacha le papier sur
son coeur, se recoucha et attendit. Sur ces entrefaites, Cornélius et
la Déroute étaient arrivés à Paris, poussés par une inquiétude qu'ils ne
cherchaient même pas à dominer. M. de Nancrais avait prévenu les désirs
du sergent en lui délivrant un congé illimité.

--Voilà une signature qui m'empêche de déserter, dit la Déroute en
serrant le papier. Lorsque je commandais l'exercice et que je pensais à
mon lieutenant, ma hallebarde était dans mes mains comme un fer rouge.

--Va, dit M. de Nancrais, et tente tout pour le sauver. Si nous n'étions
pas en temps de guerre et devant l'ennemi, tu ne partirais pas seul.

Quant à Mme de Châteaufort, elle allait de la Bastille chez M. de
Louvois, morne et désespérée. Cette fois, la fière et vaillante
Espagnole se sentait vaincue. Un jour qu'elle était seule dans son
oratoire, elle vit entrer Mme d'Albergotti. Oubliant à la fois et son
amour abandonné et sa dévorante jalousie, elle courut vers sa rivale et
lui prit les mains.

--Sauvé? dit-elle.

Suzanne secoua la tête. Geneviève laissa tomber ses bras.

--Quoi! madame, le roi lui-même...

--Le roi est le roi! dit Suzanne avec une poignante expression... c'est
l'égoïsme couronné... Il s'est fait un bouclier de la raison d'État...
J'ai pleuré à ses genoux, et me voilà!

--Perdu! mon Dieu! perdu! s'écria Geneviève.

--Non, pas encore; tant que je vis, j'espère.

Geneviève, étonnée de ce langage ferme et résolu, se prit à regarder
Suzanne.

--Oh! continua la veuve, je ne suis plus la femme que vous avez vue à
Compiègne. Je puis l'aimer sans crainte, à présent, et tout risquer pour
le sauver. J'y jouerai ma fortune et ma vie.

--Vous ne savez pas ce que c'est que M. de Louvois! dit Mme de
Châteaufort, que le désespoir rongeait.

--Je sais ce que peut un coeur honnête et déterminé. Il le hait, moi je
l'aime; nous verrons.

Geneviève étouffa un soupir.

--Essayez, madame; tout ce que je pourrai faire pour vous aider, je le
ferai.

Suzanne lui ayant demandé où en étaient les choses depuis le jour de
l'emprisonnement, Geneviève lui raconta tout ce qu'elle savait et tout
ce qu'elle avait tenté. Au récit des tortures infligées à Belle-Rose,
Suzanne frissonna.

--Louis XIV est roi de France, et voilà ce qu'il permet! s'écria-t-elle
avec l'horreur d'une amante épouvantée.

Elles étaient encore ensemble quand un laquais vint avertir la duchesse
qu'un homme était à la porte, insistant pour être introduit auprès
d'elle.

--Quel est cet homme? fit-elle.

--Il m'a dit s'appeler la Déroute, répondit le laquais.

--Qu'il entre tout de suite! dit Suzanne.

--Que sais-tu et que veux-tu? reprit Mme de Châteaufort quand la Déroute
eut été introduit.

--Je sais que mon lieutenant est en prison, et je veux qu'il soit libre!
répondit l'honnête sergent.

--Eh bien! dit Suzanne, il faut le faire évader.

--De la Bastille? Eh! madame, on réussirait aussi bien à tirer un damné
des griffes du diable! Il y a des sentinelles à toutes les portes, et
des portes à tous les couloirs, des guichetiers partout. Les murs ont
vingt toises de haut, les fossés vingt pieds de profondeur, et je ne
sais pas un trou où il n'y ait des barreaux gros comme le bras.

--Cependant, dit Suzanne, il n'est pas de cachot, pas de forteresse,
pas de citadelle d'où l'on ne puisse sortir. Rien n'est impossible à la
volonté.

--Rien, quand elle est aidée par le temps. Vous ne savez donc pas ce
que c'est qu'une évasion d'une prison d'État? Il faut la méditer dans
l'ombre, tromper mille regards, épier l'heure propice, ne rien donner
au hasard. C'est l'oeuvre de la patience... Elle demande des années,
et quand on réussit, il arrive parfois que le prisonnier a des cheveux
blancs. Voulez-vous attendre, madame?

--Oh! ce serait mourir, s'écria Suzanne.

--Mon Dieu! que faire? reprit Geneviève.

--Le tirer de la Bastille avec un ordre du ministre, continua le
sergent.

--Il ne le voudra pas! Il ne l'a pas voulu! dirent à la fois les deux
femmes.

--Oh! je m'entends! Il y a d'autres prisons en France, de petites
Bastilles par-ci par-là dans les provinces. Obtenez seulement qu'on le
transporte dans une d'elles, et je me charge du reste.

--Que veux-tu dire? demanda Suzanne.

--J'ai mon projet. Depuis vingt-quatre heures que je suis à Paris, j'ai
déjà couru de tous côtés. Quand on a été soldat pendant dix ou douze
années, on a des camarades partout. Le caporal Grippard, qui a fait un
petit héritage, est ici avec quatre ou cinq vieux sapeurs prêts à tout.
L'Irlandais est comme un enragé. Celui-là nous donnera un bon coup de
main... Comprenez-vous?

--Mais, dit Geneviève, ce sera une bataille.

--Dame! fit le sergent, si les balles volent, on tâchera de les éviter.

--Eh bien! j'aurai cet ordre! s'écria Suzanne. Va tout préparer.

--J'y cours; mais il me faut quelque chose encore.

--Quoi?

--De l'or.

--J'ai mes diamants! s'écria la duchesse.

--Bon, avec ces petites pierres blanches on fait des pièces jaunes.

Mme d'Albergotti courait à la porte, quand la Déroute l'arrêta.

--Savez-vous un moyen de faire passer un avertissement à mon lieutenant?
reprit-il.

--Je l'ai, dit Geneviève. Un guichetier qui a été au service de mon père
a déjà consenti, à prix d'or, à faire tenir un billet à Belle-Rose.

--Recommandez-lui donc, madame, qu'il se mette au lit. Ce billet lui
donnera un peu de courage, et sa feinte maladie permettra d'obtenir plus
facilement un ordre de changement.

Suzanne tenait déjà une plume à la main; elle écrivit promptement
quelques mots. On a vu comment Belle-Rose les avait reçus. Suzanne se
présenta le même jour chez M. de Louvois. La veuve de M. d'Albergotti
fut introduite sur-le-champ; mais au nom de Belle-Rose, le ministre
fronça le sourcil.

--C'est une étrange persistance, dit-il; il me semble que j'ai déjà
refusé sa mise en liberté.

--Aussi n'est-ce point cela que je viens solliciter de votre clémence.

--Qu'est-ce donc?

--L'ordre d'enfermer Belle-Rose dans une prison où il puisse recevoir
les secours et les consolations que réclament son état de santé.

--Ah! il est donc malade?

--L'ordre de lui appliquer la question ne vient-il pas de vous,
monseigneur? répondit Suzanne.

--Mais quel intérêt puissant vous fait agir en faveur de ce prisonnier?
interrompit M. de Louvois dépité.

--Je suis sa fiancée, répondit Suzanne, qui rougit, mais sans baisser
les yeux.

M. de Louvois s'inclina.

--Que votre volonté soit faite! dit-il en écrivant quelques mots sur un
ordre imprimé dont les blancs seuls étaient à remplir.

M. de Louvois agita une sonnette: un huissier se présenta, il lui remit
l'ordre et se leva.

--Belle-Rose sera transporté à la citadelle de Châlons, dit-il; il vous
sera permis de le voir. Après le crime dont il s'est rendu coupable,
c'est tout ce que je puis faire pour lui, et encore ne l'aurais-je pas
fait si vous n'étiez pas sa fiancée.

La Déroute n'avait pas perdu de temps. Les hommes qu'il s'était associés
n'attendaient qu'un signal pour agir, et sur l'avis qu'il reçut de Mme
d'Albergotti, il se tint prêt. Le lendemain, à la tombée de la nuit,
le lieutenant de la Bastille entra chez Belle-Rose et le prévint qu'un
ordre du ministre l'envoyait à la citadelle de Châlons.

--Une chaise de poste va vous conduire, lui dit-il.

Belle-Rose se leva et s'habilla. Un exempt l'attendait dehors de
la sombre forteresse; près de lui se tenaient deux soldats de la
maréchaussée. Le postillon était en selle. L'exempt était le même qui
l'avait arrêté rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, chez M. Mériset. L'un
des gardes de la maréchaussée était Bouletord. L'ex-canonnier salua
Belle-Rose d'un sourire.

--Nous avons joué quitte ou double, j'ai gagné, lui dit-il.

Belle-Rose passait sans répondre, lorsqu'en levant les yeux, il vit
à cheval, en costume de postillon, l'honnête la Déroute qui faisait
claquer son fouet, et venait de relever un bandeau qu'il s'était
appliqué sur le visage afin de n'être pas reconnu. Un cri de surprise
faillit jaillir des lèvres du prisonnier, mais le sergent promena
un doigt sur sa bouche, et Belle-Rose sauta sur le marchepied de la
voiture.

--Eh! dit-il à Bouletord, c'est une autre partie qui commence.

L'exempt s'assit à côté de Belle-Rose. Les deux gardes se placèrent sur
la banquette du devant, et la Déroute brandit son fouet.

--Eh! camarades, s'écria-t-il, passez vos bras dans les courroies, la
route est mauvaise, il y aura des cahots.

--Que diable dit-il? murmura l'exempt; la route est unie comme un
parquet, voilà un mois qu'il n'a plu!

Belle-Rose ne dit rien et passa le bras dans une courroie qu'il serra
fortement. Évidemment le conseil était pour lui. L'or de la duchesse
avait fait merveille. La Déroute avait grisé dix postillons avant de
découvrir celui qui devait conduire la chaise du prisonnier. Quant à
celui-ci, il n'avait pu résister à l'offre d'une bourse où les louis
brillaient entre les mailles de soie. Sa philosophie avait estimé qu'une
veste de drap bleu galonné d'argent, une culotte de peau, de grosses
bottes et l'honneur de conduire un prisonnier d'État ne valaient pas
deux mille livres. La voiture se mit à rouler du côté de la barrière
d'Enfer; à quelques lieues de là, un peu après Villejuif, un embarras
força la voiture de s'arrêter. Un arbre était abattu sur un côté de la
route; de l'autre côté, on voyait un chariot immobile.

--Eh! l'homme au chariot, cria la Déroute, faites place aux gens du roi.

L'homme au chariot sortit sa tête du milieu des bottes de foin, bâilla,
étendit les bras et se rendormit. La Déroute lui lança un coup de fouet,
mais la mèche alla frapper contre le foin, à trois pieds du dormeur.

--Eh! monsieur l'exempt, dit la Déroute, voilà un terrible dormeur
qui barre le chemin. Priez donc un de vos braves de lui frotter les
oreilles.

L'exempt ouvrit la portière et Bouletord sauta sur la route. Il commença
par tirer l'attelage du chariot, qui partit; mais le dormeur, réveillé
par la secousse, descendit du milieu de ses bottes de luzerne, et courut
à Bouletord, qui tout d'abord lui mit la main au collet. Malheureusement
l'homme au chariot n'était pas d'humeur à se rendre sans résistance; il
répondit par un coup de poing si rude, que Bouletord roula par terre.
Aussitôt la Déroute poussa ses chevaux avec tant d'adresse, que la
roue donna contre l'arbre et la chaise versa du côté de l'exempt, dont
Belle-Rose se fit un marchepied pour sortir du carrosse. Quatre ou cinq
hommes qui semblaient surgir de terre s'élancèrent sur le chemin et
coururent à la voiture comme pour aider la Déroute à la relever. Au
milieu du trouble où cette chute avait jeté l'exempt, ni lui ni son
camarade ne songèrent à la possibilité d'une embuscade. Les nouveaux
venus avaient la mine d'honnêtes gens qui ne demandaient qu'à les
secourir; mais l'exempt et le garde, tirés de la chaise par leurs soins,
furent à l'instant même garrottés et bâillonnés. Quant à Belle-Rose, il
aidait Cornélius, qui n'était autre que l'homme au chariot, à se rendre
maître de Bouletord.

--Soyons sage, dit Belle-Rose à l'ex-canonnier, qui, tout meurtri des
coups qu'il avait reçus, écumait de rage dans une ornière; c'est encore
une partie que je gagne.

Quand l'exempt et les deux gardes furent hors d'état de se défendre, la
Déroute et ses camarades s'employèrent à redresser la voiture.

--Voilà ce qui s'appelle emporter une citadelle sans brûler une amorce,
dit le sergent.

Cornélius coupa les traits des chevaux qu'on débarrassa de leurs
harnais; il sauta sur l'un d'eux et conduisit les deux autres à
Belle-Rose et au sergent.

--Une minute encore, dit la Déroute; ces messieurs pourraient s'enrhumer
si nous les laissions sur la route. La nuit est fraîche.

Aidé par ses camarades, il porta l'exempt et les gardes dans la voiture,
cadenassa les portières et se retira après les avoir salués poliment.

--Alerte maintenant, et vous, dépêchez! dit-il aux compagnons de
Grippard, qui se jetèrent dans les champs.

La Déroute poussa les chevaux dans un petit chemin, où Belle-Rose
et Cornélius le suivirent. Au bout d'un quart d'heure, les cavaliers
aperçurent la flèche aiguë d'une chapelle qui se dessinait en noir sur
le ciel pur.

--Un coup d'éperon, et nous y sommes, dit le sergent.

A la porte de cette chapelle, deux femmes attendaient, immobiles et
pleines d'anxiété.

--Voici l'heure, et je n'entends rien encore! disait l'une.

--Mon Dieu! reprit l'autre, sauvez-le, et faites-moi mourir!

Chacune d'elles entendait les pulsations de son coeur; leurs yeux ne
quittaient le pâle sentier que pour se lever vers le ciel.

--On l'aura peut-être tué, dit Geneviève si bas que sa voix passa comme
un soupir entre ses lèvres blanches.

--Il me semble que s'il était mort, je serais morte, répondit Suzanne.

Au fond de la chapelle, un prêtre était en prières auprès de l'autel.
Tout à coup on entendit rouler le galop retentissant de quelques chevaux
lancés à toute bride. Les deux femmes, le corps en avant, cherchaient
à voir dans la nuit; bientôt elles aperçurent trois cavaliers, et
reconnurent celui qui galopait à leur tête.

--Sauvé! dirent-elles les yeux baignés de larmes, et, par un mouvement
spontané, elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.

Cependant les trois cavaliers arrivaient; Geneviève s'arracha des bras
de Suzanne plus pâle qu'une morte.

--Adieu! dit-elle; soyez bénie, madame, vous qui l'avez sauvé!

Suzanne voulut retenir Geneviève; tant de résignation mêlée à une si
profonde douleur la touchait.

--Laissez, madame, reprit Geneviève d'une voix éteinte; il vous aime,
soyez heureuse.

Elle entra dans la chapelle et fit quelques pas; mais, brisée par la
souffrance, elle tomba sur ses genoux derrière un pilier. Belle-Rose
sauta de cheval et se trouva dans les bras de Suzanne.

--Libres! libres tous deux! lui dit-elle à l'oreille.

Belle-Rose la pressa sur son coeur et colla ses lèvres au chaste front
de sa fiancée. Mais déjà la Déroute et Cornélius étaient allés prendre
derrière la chapelle des chevaux anglais dont l'Irlandais connaissait la
vitesse.

--Vite à cheval, dit le sergent, chaque parole nous vole une lieue.

--Oui, Jacques, fuyez, fuyez promptement, ajouta Suzanne.

--Moi, fuir! dit Belle-Rose; je vais au camp.

--Ah! ah! fit la Déroute, il serait plus court alors de retourner à la
Bastille.

--Mais on m'entendra... on me jugera!

--Et l'on vous fusillera, interrompit la Déroute; après ça, si c'est
votre idée, partez, je vous suis.

Cornélius intervint; mais Belle-Rose n'aurait pas cédé, si Suzanne
elle-même ne l'eût prié de fuir pour l'amour d'elle.

--Moi, je demeure pour vous défendre, et quand j'aurai obtenu votre
grâce, j'irai moi-même vous en porter la bonne nouvelle.

Cependant Geneviève était restée agenouillée à l'ombre du pilier; elle
priait les mains jointes. On entendait dans le sanctuaire la voix du
prêtre qui officiait et, sous les voûtes de la vieille chapelle, les
bruits incertains et doux qui chantaient comme l'écho d'une mystérieuse
prière. Le visage de Geneviève était tout trempé de larmes; les sanglots
déchiraient sa poitrine, et ses mains amaigries se collaient à son coeur
plein d'une indicible douleur.

«Mon Dieu, disait-elle, je vous ai offert ma vie comme une expiation,
j'ai voulu boire jusqu'à la dernière goutte le calice amer que vous
m'avez présenté, afin que mes péchés me fussent remis... J'ai prié, j'ai
pleuré, j'ai souffert, et cependant, mon Dieu, je l'aime toujours!... O
vous, mère divine du Christ, qui êtes tendre et miséricordieuse, vous
à qui la douleur a enseigné la bonté, vous qui êtes secourable aux
affligés, vous prendrez ma misère en pitié... Cet amour que je lui ai
voué est maintenant pur de toute mauvaise pensée... C'est un asile dans
lequel je me réfugie... C'est une autre vie dans ma vie... Voyez,
mère de Dieu, j'assiste aux funérailles de mon coeur; je suis pleine
d'angoisse, et mon âme crie vers vous dans cette solitude où je pleure.
Qu'il soit heureux, sainte mère du Christ, et qu'elle soit heureuse,
lui comme elle, elle comme lui, unis tous deux dans ma prière; elle est
honnête, pure et radieuse comme l'un de vos anges, je suis une pauvre
pécheresse qui ai marqué mes jours par mes fautes... Je n'ai
plus d'espérance qu'en vous!... Il m'a pardonnée sur la terre, me
pardonnerez-vous dans le ciel?

«Je souffre, mon Dieu! je souffre. Tout mon courage s'en est allé par
les blessures de mon coeur... Je me sens mourir chaque jour; la vie est
pour moi comme un désert... De tout ce que j'aimais il ne reste rien...
ni lui, ni mon enfant... Dites, Vierge divine et sainte mère, n'est-ce
point assez d'un si dur châtiment? Faites au moins que le bonheur lui
sourie... écartez de son chemin toutes peines et donnez-les-moi... que
j'en meure et qu'il vive... J'embrasse les pieds saignants de votre fils
et les couvre de mes larmes; mon coeur est brisé... Miséricorde sur moi,
mon Dieu!...»

En ce moment, on entendit sonner autour de la chapelle le galop de
plusieurs chevaux qui s'éloignaient avec la rapidité de la foudre.
Geneviève cacha sa tête entre ses mains.

--Perdu! mon Dieu! perdu! dit-elle.

Suzanne entra dans la chapelle; elle était un peu pâle, mais ses yeux
brillaient de joie. Après avoir cherché quelques minutes, ne voyant
rien, elle vida sa bourse dans un tronc et sortit. Une voiture
l'attendait à quelques pas de là; elle y monta et reprit le chemin de
Paris. Deux ou trois pauvres femmes qui étaient dans la chapelle la
quittèrent lentement; le prêtre s'éloigna de l'autel, un bedeau vint qui
éteignit les cierges, et toute lumière s'évanouit avec tout murmure; Mme
de Châteaufort, glacée et folle de douleur, se traîna vers le porche;
ses genoux tremblaient sous elle; comme elle approchait des portes
entre-bâillées, elle chancela et tomba au pied d'un pilier. Il y avait
par là un pauvre donneur d'eau bénite, vieux et couvert de haillons,
qui entendit le bruit de sa chute; il s'avança vers elle et la souleva.
L'air frais de la nuit ranima Geneviève; elle ouvrit les yeux et
remercia le vieux pauvre.

--Ma bonne dame, lui dit-il, on va fermer la chapelle, il faut partir.

--Je suis faible, répondit la duchesse au mendiant, voulez-vous me
conduire?

--Les malades et les pauvres sont faibles, lui dit le donneur d'eau
bénite; prenez mon bras.

Mme la duchesse de Châteaufort, appuyée au bras du vieux pauvre, sortit
de la chapelle. Au bout de cent pas, la duchesse trouva son carrosse qui
l'attendait dans un chemin creux.

--Merci, mon ami, dit-elle au pauvre en lui donnant sa bourse; quand
vous prierez, priez pour moi.

--Où faut-il conduire madame la duchesse? demanda le cocher.

--Aux Carmélites! répondit Geneviève.



XXX

UN COUP DE FEU


Au moment où, grâce à l'intervention de Cornélius et de la Déroute,
Belle-Rose quittait Villejuif, onze heures sonnaient à l'horloge du
couvent voisin. La nuit était calme et silencieuse; on ne voyait pas une
étoile au ciel, où la lune nageait dans l'éther pur. Les trois fugitifs,
penchés sur l'encolure de leurs chevaux, tournèrent autour de Paris et
gagnèrent la route de Calais. Belle-Rose avait chevauché tout enfant
sur toutes les bêtes bonnes ou mauvaises qui sortaient des écuries
de Malzonvilliers; s'il n'avait pas été canonnier, il aurait été
mousquetaire; la Déroute avait été piqueur; Cornélius était presque
Anglais. Ils filaient comme des boulets, cloués à la selle de leurs
chevaux. La Déroute faisait claquer ses pouces contre la paume de ses
mains en imitant le bruit des castagnettes. C'était une habitude qu'il
avait prise en voyant danser des Espagnols en Flandre, et qui témoignait
de sa joie. L'honnête garçon, qui ne souriait guère, avait le visage
épanoui comme une tulipe; mais toute sa gaieté tomba en apprenant qu'on
se rendait en Angleterre.

--En Angleterre! fit-il en fronçant ses sourcils, qui avaient le
plus souvent grand'peine à se mouvoir. Pourquoi diable allons-nous en
Angleterre?

--Mais, dit Cornélius, j'ai des amis par là.

--Vos amis sont-ils Anglais?

--Et que diable veux-tu qu'ils soient?

--Eh mais, je voudrais qu'ils fussent autre chose!

--Holà! camarade! s'écria Belle-Rose, tu oublies la qualité de
Cornélius.

--Point! M. Hoghart est d'Irlande, et l'Irlande est un pays français,
que le bon Dieu, par mégarde, a fait tomber dans la mer. C'est un
point de géographie que je soutiendrai envers et contre tous. Allons en
Espagne.

--C'est trop loin.

--Allons en Lorraine.

--C'est trop près.

--Alors, allons en Flandre.

--C'est un sûr moyen de retomber aux griffes de M. de Louvois.

La Déroute ne se tenait pas pour battu et allait proposer de passer en
Hollande, lorsque Belle-Rose l'interrompit.

--Ah çà! lui dit-il, quel mal t'a fait l'Angleterre?

--Aucun.

--As-tu peur d'y mourir de faim?

--Point; on dit que les moutons y sont gros comme des veaux, et les
veaux comme des boeufs.

--Crains-tu de passer la Manche?

--Je suis né à Dieppe.

--La géographie, que tu connais si bien, t'a-t-elle appris que le pays
est vilain?

--J'ai vu la Beauce, qui est comme un plat, et l'Auvergne, qui est comme
une fourchette.

--T'imagines-tu que les hommes y soient comme des ogres et les femmes
comme des ogresses?

--J'ai beaucoup connu à Laon un Suisse qui était Anglais, et de qui la
fille était charmante, répondit la Déroute d'un petit air modeste où
brillait un grain de fatuité.

--Est-ce la pluie qui t'épouvante?

--J'ai passé mon enfance en Normandie et ma jeunesse à Chantilly, où le
soir pleure quand le matin rit.

--Alors, que te fait d'aller en Angleterre?

La Déroute était à court de raison; mais quand Belle-Rose ne le regarda
plus, il murmura tout bas en se grattant l'oreille:

--C'est égal, je n'aime pas l'Angleterre.

Cornélius avait lié sur la croupe des chevaux des uniformes que les
trois cavaliers revêtirent au premier bois qu'ils trouvèrent sur leur
chemin.

--On nous prendra pour des gentilshommes qui vont en mission, dit-il en
agrafant son habit.

--Au fait, dit la Déroute, on n'ira pas croire que ceux qui s'échappent
courent sous l'habit de ceux qui poursuivent.

Et poussant son cheval, il se jeta en avant comme un piqueur. Ils
coururent ainsi pendant trois ou quatre relais. L'or que Mme de
Châteaufort avait tiré de ses diamants aplanissait toutes les
difficultés. On leur donnait à toutes les postes les meilleurs bidets,
les postillons galopaient à bride abattue, et l'on perdait partout
tant de temps à compter les louis, qu'il n'en restait plus même pour
s'informer du nom des voyageurs. A Noailles, le cheval de Belle-Rose fit
un écart et tomba. La Déroute sauta par terre, mais Belle-Rose s'était
déjà relevé.

--Eh! capitaine, vous n'avez rien? s'écria le sergent.

--Rien; mais le cheval m'a tout l'air de boiter.

La Déroute examina les jambes de l'animal.

--Il a laissé deux pouces de chair sur le chemin du roi, dit-il; c'est
une ou deux lieues qu'il faudra faire à pied.

--Eh! mais, reprit Belle-Rose en s'adressant à la Déroute, comme te
voilà pâle toi-même.

Le sergent frappa violemment du pied contre la terre.

--Tenez, murmura-t-il, moquez-vous de moi tant que vous voudrez, mais
votre chute m'a fait tourner le sang. Il nous arrivera malheur.

--Et que veux-tu qui nous arrive? reprit Cornélius.

--Ma foi, monsieur, quand on a l'Angleterre en face et les gens du roi
derrière, on a bien le droit de trembler un peu. C'est un pressentiment
que j'ai.

Belle-Rose, qui rajustait la selle, haussa les épaules.

--Ce n'est point une superstition cela, continua le sergent; la veille
du jour où fut livrée la bataille des Dunes, un cheval que je conduisais
roula dans un fossé, moi dessous, lui dessus. Bon! dis-je à mes
camarades, vous verrez demain.

--Et que virent-ils?

--Parbleu! ils virent un Espagnol qui me plantait sa pique dans le
ventre.

--Et tu ne lui rendis rien?

--Oh! si, je lui cassai la tête d'un coup de pistolet.

--Et il en mourut?

--Parfaitement.

--De quoi diable te plains-tu donc? tout le malheur a été pour lui, ce
me semble.

La logique de ce raisonnement calma les craintes de la Déroute, mais sa
gaieté ne put revenir tout entière. On courut quelques postes encore; un
peu plus de la moitié de la distance était franchie, lorsqu'à Nouvion,
le cheval de Cornélius butta contre une pierre et s'abattit. En cet
endroit la route était raboteuse; l'Irlandais se meurtrit les mains et
les genoux; il voulut se relever et ne put faire un pas; il avait un
pied foulé. La Déroute s'arracha une poignée de cheveux.

--Tu avais raison, mon pauvre ami, lui dit Cornélius, voilà le malheur
arrivé.

--Plût à Dieu que ce soit le seul! reprit le sergent en regardant du
côté de Paris.

Cependant, comme la Déroute était un homme qui avait une philosophie
pratique sur laquelle les pressentiments n'agissaient pas, il fit de
son mieux pour aider Cornélius à remonter à cheval, et on poussa jusqu'à
Bernay. L'aubergiste de l'endroit possédait un vieux carrosse à moitié
vermoulu qui lui venait d'un procureur, qui le tenait d'une comédienne
qui l'avait eu d'un gentilhomme. L'aubergiste estimait que son carrosse
était la merveille la plus rare du temps. La Déroute fut droit à lui la
bourse à la main. Aux premiers mots du sergent, le vénérable hôtelier
se récria. La Déroute ajouta cinq louis à la somme qu'il comptait sur le
coin de la table. L'aubergiste voulut répliquer; ce furent dix louis
qui tombèrent de la bienheureuse bourse; il murmura doucement, et
l'argumentation du sergent se haussa à un point d'éloquence si
fabuleux, que le carrosse sortit de la remise, au grand étonnement de la
population. La voiture n'était point si méchante qu'elle en avait l'air;
elle roulait passablement, et Cornélius se sentit promptement soulagé;
mais on allait moins vite. A Cormont, comme on arrivait au sommet d'une
côte, la Déroute, qui regardait à tout instant derrière lui, vit au loin
rouler sur la route un tourbillon de poussière; un éclair s'échappait
parfois de ce tourbillon. Un coup de vent vint tout à coup qui balaya
le chemin. La Déroute se haussa sur ses étriers, et la main placée en
abat-jour au-dessus de ses sourcils, il jeta un rapide coup d'oeil sur
le groupe de cavaliers qui venait d'être démasqué. En une seconde la
Déroute fut à la portière du carrosse.

--Bouletord est là, dit-il de sa voix tranquille.

Belle-Rose sauta sur ses pistolets.

--Laissez là ces joujoux, dit la Déroute: ils ne serviraient qu'à nous
faire tuer un peu plus vite. Si nous étions à cheval, on pourrait en
essayer; mais en voiture, ce serait une duperie.

--Mieux vaut encore être tué que repris! s'écria Belle-Rose.

--Mieux vaut encore se sauver.

--Que veux-tu faire?

--Vous allez le voir.

La Déroute courut vers les chevaux qui tiraient le carrosse et les
conduisit dans un chemin de traverse en ayant soin de tourner leur
tête du côté de Bouletord. Un coup de fouet les fit sauter sur un talus
contre lequel la voiture versa.

--Bon! dit-il, nous allons maintenant nous jeter derrière ce mur,
le capitaine et moi. Quant à vous, monsieur de l'Irlande, qui n'êtes
presque point connu de Bouletord, ajouta-t-il en se tournant du côté
de Cornélius, vous allez, s'il vous plaît, courir au-devant de la
maréchaussée en lui demandant de venir à votre aide. Il suffit que vous
le lui demandiez pour qu'elle n'en fasse rien. Alerte, les voici!

Tout cela avait pris moins de temps pour être fait qu'il n'en faut pour
le raconter. Belle-Rose et la Déroute se blottirent derrière le mur,
et Cornélius, qui avait saisi au vol le projet du sergent, s'élança
au-devant de Bouletord. La maréchaussée arrivait au galop, Bouletord en
tête, la face rouge, l'oeil enflammé.

--Hé! monsieur, s'écria Cornélius, aussitôt qu'il fut à portée d'être
entendu, un méchant drôle de postillon vient de renverser mon carrosse,
ne pourriez-vous point m'aider à le relever?

Bouletord regarda du côté du petit chemin. Les chevaux attelés avaient
la tête tournée de son côté; Cornélius, avec son habit d'uniforme, était
debout sur le côté de la route; il n'eut aucun soupçon.

--On verra au retour, mon gentilhomme, dit-il; et, piquant des deux, il
passa comme la foudre avec ses gens.

Belle-Rose et la Déroute sortirent de leur cachette. La Déroute riait de
tout son coeur.

--Décidément, dit-il, ce pauvre Bouletord n'est pas fait pour le métier
qu'il remplit; c'est un agneau.

--C'est assez joli ce que tu as trouvé là, reprit Cornélius; seulement,
s'il m'eût reconnu il me tuait roide.

--Sans doute, mais il ne devait pas vous reconnaître, et il ne vous a
pas reconnu.

--Poussons donc en avant.

--Non pas. Si Bouletord est un agneau pour l'intelligence, cet agneau a
des oreilles. Au prochain relais, on lui dira qu'on n'a vu ni carrosse
ni cavalier, il retournera sur ses pas, et il nous surprendra au beau
milieu de la route; ce serait mal finir ce qu'on a bien commencé.

--La Déroute a raison, dit Belle-Rose: laissons courir Bouletord et
poussons sur la gauche.

Or, après l'évasion de Belle-Rose aux environs de Villejuif, voici ce
qui était arrivé: on sait que l'exempt et ses deux acolytes étaient
restés dans la voiture, dont les portières avaient été soigneusement
cadenassées. Deux ou trois heures après, des maraîchers passant sur
la route entendirent des gémissements qui partaient de cette voiture
abandonnée; ils brisèrent les panneaux et délivrèrent les prisonniers.
Bouletord, fou de colère, demanda tout d'abord à l'exempt s'il n'allait
pas se mettre à la poursuite des fugitifs. L'exempt, tout étourdi de
l'aventure, répondit à peine; il fallait voir, il fallait attendre, il
fallait s'informer. Bouletord pétrissait la route à coups de talons de
bottes.

--Eh bien! dit-il à l'exempt, donnez-moi votre commission et j'irai tout
seul.

L'exempt tira sa commission de sa poche; Bouletord la lui arracha et
partit. Bouletord connaissait M. de Louvois de réputation; avec un tel
ministre, il ne s'agissait que de réussir pour être approuvé. Au
moment de la fuite, Bouletord avait remarqué la direction que suivaient
Belle-Rose, la Déroute et son complice. Le chemin dans lequel ils
étaient entrés le conduisit à Ivry. Une bonne femme qui ramassait
des herbes pour sa vache avait vu trois cavaliers courir du côté de
Saint-Mandé. A Saint-Mandé, un enfant qui pillait un verger avait
entendu le bruit de leur fuite sur le chemin de Charonne; à Bagnolet,
ils s'étaient arrêtés chez un forgeron qui avait tiré un clou du sabot
d'un cheval. Ainsi, de village en village, Bouletord était arrivé sur la
route de Saint-Denis.

--Ils vont en Angleterre! se dit-il, et il se jeta sur leurs traces.

La commission, signée du ministre et scellée du sceau de l'État, le
faisait obéir de la maréchaussée; il prenait des hommes dans chaque
ville et les quittait à la ville prochaine. L'accident de Belle-Rose
et celui de Cornélius lui firent rattraper le terrain qu'ils avaient
d'abord gagné. A Cormont, Bouletord atteignit les fugitifs; on a vu
comment il les avait dépassés. Belle-Rose n'était guère qu'à trois ou
quatre lieues de la mer; il ne s'agissait donc plus que d'arriver à
quelque hameau de pêcheurs où l'on pût trouver une barque en état de
passer le détroit. Le carrosse avançait rapidement. Comme ils touchaient
au sommet du monticule, Cornélius, qui regardait en avant, s'écria: «La
mer! la mer!» Mais au même instant la Déroute, qui regardait en arrière,
s'écria: «Bouletord! Bouletord!» La mer battait le rivage à une ou deux
lieues du monticule; Bouletord revenait à toute bride. La Déroute sauta
sur la tête des chevaux et les arrêta.

--Vite! à terre! s'écria-t-il.

Et en trois coups de couteau il en eut coupé les traits. Belle-Rose et
Cornélius étaient déjà sur la route; on ne laissa aux chevaux que le
mors et la bride, et les deux officiers, montant à poil, suivirent la
Déroute qui courait ventre à terre. Le soleil allait se coucher; la
mer roulait ses vagues d'or, et l'on voyait à l'horizon fuir des voiles
blanches comme des ailes d'oiseau; au loin mugissaient sourdement
les grandes lames qui battaient la côte. Tour à tour les fugitifs
regardaient la mer, où était leur salut, et Bouletord qui bondissait à
leur poursuite. Bouletord avait vu le carrosse; l'action des voyageurs
les avait fait reconnaître; au moment où Belle-Rose et Cornélius
partirent au galop, un cri de rage jaillit des lèvres du brigadier; il
enfonça ses éperons sanglants dans le ventre de son cheval et dépassa
toute sa troupe d'un bond. La course était furieuse, insensée,
haletante. L'écume volait des naseaux rouges des chevaux, qui rasaient
le sol; leurs flancs poudreux se tachaient de gouttes de sang;
Belle-Rose et Cornélius les piquaient avec la pointe de leurs épées;
Bouletord était lancé comme la pierre d'une fronde. Mais Belle-Rose et
Cornélius avaient de l'avance, et la Déroute, qui les précédait d'une
centaine de pas, dévorait l'espace qui le séparait de la mer. La
poursuite durait depuis un quart d'heure; les chevaux haletaient;
déjà Belle-Rose et Cornélius sentaient fléchir sous leurs reins leurs
montures épuisées; le sang suintait de leurs naseaux enflammés, l'élan
était moins rapide et plus saccadé; mais au détour d'un tertre, au pied
duquel passait un chemin, on vit la mer mouiller de ses grandes lames le
sable gris. La Déroute fouetta son cheval et arriva comme la foudre
sur le rivage. Une barque à flot, soulevée par la marée qui montait
pesamment, se balançait sur le dos des vagues.

--A qui la barque? fit-il en posant le pied sur le rivage.

--A moi! dit un vieux pêcheur roulé dans sa cape de gros drap brun.

--Ouvre ta voile au vent; voilà deux gentilshommes qu'on poursuit.
Veux-tu les sauver? le veux-tu?

Le vieux marin et son fils sautèrent dans la barque et coupèrent
l'amarre d'un coup de hache. Belle-Rose et Cornélius, emportés par leur
élan, plongèrent dans l'eau qui jaillit autour des chevaux. D'un bond
ils se jetèrent dans la barque; la voile se gonflait sous le vent du
soir, elle s'inclina mollement sur la vague, la proue tournée vers
la haute mer se releva légère comme un goëland et fendit l'eau qui la
berçait. En ce moment le cheval de Bouletord pétrissait de ses pieds le
sable humide et battait le flot qui se brisait contre son poitrail; un
élan le porta plus loin, mais une lame le souleva et le fit rouler sur
la plage. La Déroute, debout à la poupe de la barque, ôta son chapeau et
salua le brigadier d'un éclat de rire. Bouletord regarda autour de lui;
aucune barque n'était là. Ses hommes à cheval l'entouraient, allant et
venant éperdus. Bouletord vit un mousquet aux mains de l'un d'eux, il
l'arracha et coucha en joue le bateau fugitif. La silhouette noire
des trois passagers se dessinait sur l'horizon, où le soleil venait de
disparaître comme un roi dans un lit de pourpre et d'or. Le canon resta
immobile un instant comme s'il avait été soutenu par une main de marbre,
puis un éclair jaillit et le plomb siffla. Un cri sortit de la barque
et l'une des trois ombres tomba les bras ouverts. Un sourire de joie
fiévreuse illumina le visage de Bouletord.

--J'avais sa poitrine au bout du canon, dit-il; cette fois je n'ai
pas tout perdu, et il jeta l'arme dans le flot qui montait jusqu'à son
épaule.

Belle-Rose était étendu au fond de la barque; la balle était entrée un
peu au-dessus du sein droit. Cornélius, plus pâle que le blessé, s'était
jeté à genoux près de lui et cherchait à étancher le sang. La Déroute
ne disait rien; sa figure était morne. La rapidité de cette vengeance
semblait confondre sa pensée, qui venait de passer, en une minute, d'une
joie extrême à une douleur sans borne. Il regarda Belle-Rose d'un air
effaré; puis, tout à coup, se penchant vers lui, il toucha la blessure
de ses doigts convulsifs.

Quand sa main fut rougie, il se leva, et secouant la rosée sanglante du
côté de Bouletord, il s'écria d'une voix terrible:

--Le sang payera le sang!



XXXI

LE REVERS DE LA MÉDAILLE


Après avoir vu prendre à Belle-Rose, en compagnie de Cornélius et de la
Déroute, le chemin de l'Angleterre, Suzanne s'était dirigée vers Paris.
Son esprit, accoutumé aux choses mélancoliques et tourné vers les
pensées tristes, se berçait cette fois de tendres rêveries; elle se
sentait libre d'aimer, et dans cette âme honnête qui avait la limpidité
du ciel, c'était une expansion qui la remplissait de joie. Elle ne
doutait pas de ramener M. de Louvois à de meilleurs sentiments à l'égard
de Belle-Rose, d'obtenir, non pas sa grâce, puisqu'il n'était pas
coupable, mais sa justification, et tout le long de la route elle se
créa mille chimères dorées qui lui rappelaient les enfantines espérances
dont elle s'était si souvent enivrée dans le parc de Malzonvilliers.
Quand elle entra dans son hôtel de la rue de l'Oseille, Claudine, qui
l'attendait pleine d'impatience, la voyant radieuse, se jeta dans ses
bras. Les deux amies s'embrassèrent, les yeux tout mouillés de douces
larmes, et ce furent toute la nuit d'interminables conversations, toutes
peuplées de châteaux en Espagne. On se bâtissait de petites retraites
cachées au fond de Malzonvilliers; on voulait ensuite la gloire et le
renom pour Belle-Rose; il rentrait en France, gagnait la faveur du roi,
arrivait aux plus hauts grades militaires, et conduisait l'armée à
la gloire. Cornélius n'était pas un homme à ne rien gagner dans cette
moisson splendide; il avait sa bonne part dans tout cela; puis, quand il
était monté au plus haut de l'échelle ambitieuse, on redescendait bien
vite afin de se reconstruire la petite maisonnette au fond des bois où
l'on était tout bonnement heureux. C'étaient alors des battements de
mains, des cris de joie et des larmes de bonheur à croire que les deux
amies allaient devenir folles. Le matin les surprit comme elles étaient
encore occupées à mêler ces doux rêves, quand tout à coup le lourd
marteau de la porte tomba sur le bouton de fer. Les deux amies
tressaillirent et se pressèrent l'une contre l'autre, toutes tremblantes
déjà. Un laquais vint avertir Mme d'Albergotti qu'un officier de la
maison de M. de Louvois était en bas, qui demandait à lui parler.
Suzanne et Claudine pâlirent, Claudine surtout, pour qui le nom du
ministre était comme le symbole de la puissance inexorable et de la
vengeance opiniâtre. Mais Suzanne lui pressa la main.

--M. de Louvois sait tout, mais Belle-Rose est hors d'atteinte. Debout,
Claudine, et faisons voir à cet officier que la fiancée et la soeur d'un
officier n'ont point peur.

L'envoyé de M. de Louvois fut introduit et pria Mme d'Albergotti de
vouloir bien le suivre sur-le-champ chez son maître.

--C'est pour une affaire, dit-il, qui ne souffre aucun retard.

--Je me doute un peu de ce que ça doit être, lui répondit Suzanne, et je
suis prête à vous suivre.

Un carrosse était à la porte aux armes de M. de Louvois, Suzanne y monta
et le cocher partit. Les chevaux allaient d'un train à prouver que
les ordres du secrétaire d'État étaient précis. On arriva à l'hôtel
du ministère en cinq minutes; l'officier conduisit Mme d'Albergotti à
l'appartement de M. de Louvois et l'annonça. M. de Louvois allait et
venait dans son cabinet, les lèvres serrées, les yeux étincelants; il
s'arrêtait de temps à autre devant la cheminée pour boire à même d'un
grand pot plein d'eau, car il avait déjà contracté cette habitude,
qui, vingt ans plus tard, devait lui coûter la vie. Au nom de Mme
d'Albergotti il se tourna vivement vers la porte et fit trois pas vers
la jeune femme.

--On m'a tout appris, madame, tout! lui dit-il.

--C'est un soin dont je comptais me charger moi-même dans la journée,
répondit Suzanne; je regrette qu'un autre m'ait prévenue.

--Cet autre est l'exempt que vos complices ont garrotté, maltraité,
emprisonné; un exempt du roi, madame.

--Quand on torture un officier du roi, monseigneur, on peut bien
emprisonner un exempt du roi, dit Suzanne.

M. de Louvois brisa la lame d'un canif qu'il tenait entre ses doigts.

--Ceci peut vous conduire plus loin que vous ne pensez, madame,
reprit-il.

--Pas si loin toujours que le roi ne le sache.

--Le roi est en Flandre, et je suis à Paris; le roi est le roi, et je
suis son ministre! s'écria M. de Louvois, qui déchirait la table avec le
tronçon du canif.

Suzanne se tut; elle commençait à comprendre que son action pouvait
avoir des suites qu'elle n'avait pas même soupçonnées; avec un ministre
comme M. de Louvois, nul n'était à l'abri de sa colère, ni le vieillard,
ni l'enfant, ni le faible, ni le puissant. C'était un esprit dominateur
et cassant, qui broyait les résistances et passait sur toutes les choses
le niveau de sa volonté. Mais ces dangers qu'elle devinait à présent,
Suzanne les aurait bravés si elle les avait connus. Elle se résigna donc
et attendit. M. de Louvois jeta sur le parquet le manche de son canif.

--J'en suis fâché, madame, reprit-il d'un ton brusque, mais vous aurez
un compte sévère à rendre de tout ceci.

--Je suis votre prisonnière, monseigneur.

--Je le sais, et c'est une maladresse que vous avez commise.

Suzanne regarda le ministre d'un air étonné.

--Eh! madame, continua M. de Louvois avec un sourire amer, quand on fait
de ces coups-là on les fait tout entiers. Je puis bien vous le dire,
maintenant que vous ne l'avez pas fait, mais puisque vous vouliez
délivrer Belle-Rose, il fallait partir avec lui.

--Je ne suis pas encore sa femme, monseigneur.

Le ministre haussa les épaules.

--Je vous remercie de ces scrupules, madame, ils m'ont servi plus que
je ne l'espérais. Je vous l'ai dit, j'en suis fâché, mais si je n'ai pas
Belle-Rose, vous payerez pour lui. Au crime il faut le châtiment.

--Mais de quel crime parlez-vous, monseigneur, et quel crime ai-je donc
commis? s'écria Suzanne indignée, et qui sentait dans sa conscience et
dans son amour assez de force pour tout braver. Je ne sais qu'un crime
dans tout ceci, un seul, et celui-là a été commis dans la Bastille,
la nuit, sans jugement, sur la personne d'un officier innocent. Or
cet officier est mon fiancé, on s'est acharné à le perdre, on veut
l'enterrer vivant dans une prison d'Etat, l'y faire mourir peut-être, et
moi, l'amie de tous les siens, la compagne de son enfance, et bientôt sa
femme! moi qui l'aime, je ne tenterais pas tout pour le sauver? Allez,
monseigneur, on voit bien que vous n'avez jamais aimé, et tout votre
pouvoir de ministre, pour si grand qu'il soit, ne va pas jusqu'à
empêcher une femme de se dévouer!

Le visage de M. de Louvois était effrayant à voir: la colère grandissait
dans son coeur comme une tempête, et il employait toute l'énergie de
sa volonté à la comprimer; il était devenu blanc comme du marbre; ses
narines frémissaient, ses yeux ardents couvraient Mme d'Albergotti
d'un regard enflammé, ses mains étaient nouées autour des bras de
son fauteuil comme s'il eût craint de se laisser emporter par un élan
furieux de son irritation croissante.

--Et moi je vous ferai bien voir, s'écria-t-il avec un éclat terrible,
que ma puissance va jusqu'à me venger de ceux qui osent me braver. On ne
l'a jamais fait impunément, madame. Me laisserai-je jouer par un petit
lieutenant d'artillerie, moi qui briserais des généraux d'armée comme je
brise cette lame? fit-il en mettant en pièces un petit couteau à papier
qui était sur la table. Vraiment, vous ne savez pas à qui vous parlez!
Personne ne s'est donc trouvé là pour vous dire qui j'étais? Eh quoi!
un officier de fortune, qui n'est pas même gentilhomme, s'est révolté
contre mon autorité, il s'est fait l'instrument d'un homme que je hais,
il m'a traversé dans mes desseins, et je ne le punirai pas? Et vous,
vous qui êtes venue me prier pour lui, vous qui m'avez arraché une
faveur imméritée, vous vous employez pour le faire évader, vous avez
triomphé, et vous venez me dire de ces choses-là en face? Mais, en
vérité, c'est de la folie, madame!

M. de Louvois s'était levé et se promenait à grands pas dans le cabinet;
la violence de son action avait ramené le sang à ses joues; l'éclair
de ses yeux était rouge. Suzanne le regardait immobile, silencieuse et
résolue.

--Et croyez-vous, reprit le ministre, que si Mme de Châteaufort n'avait
pas mis une barrière infranchissable entre elle et moi, je ne l'eusse
point punie comme vous, pour si duchesse qu'elle soit? Vous vous êtes
livrée; malheur à vous!

--Vous me menacez, monseigneur, et je suis une femme! dit Suzanne
tranquillement.

M. de Louvois se mordit les lèvres jusqu'au sang. Il s'assit devant sa
table et froissa les papiers qui se trouvaient sous sa main.

--Brisons là, madame, je ne menace pas, j'agis. Vous avez sauvé
Belle-Rose; mais Belle-Rose n'est point encore hors du royaume.

--Il y sera demain.

--C'est ce que Bouletord saura bien me dire.

A ce nom, Mme d'Albergotti pâlit légèrement.

--Oh! reprit le ministre, l'exempt que vos amis ont si bien accommodé
m'a tout dit. Ils sont partis, mais Bouletord est sur leurs traces.
Qu'un cheval tombe, et ils sont perdus.

Suzanne frissonna.

--Eh! madame, continua le ministre impitoyable, faites des voeux pour
que leurs chevaux se brisent les reins dans quelque trou si vous tenez à
votre liberté!

--Monseigneur, je ne tiens qu'à lui, dit-elle.

M. de Louvois agita une sonnette, un huissier entra.

--Allez, madame, attendre mes ordres, dit-il; et vous, ajouta-t-il en
s'adressant à l'huissier, priez M. de Charny de passer dans mon cabinet.

Mme d'Albergotti se leva, salua M. de Louvois et sortit, laissant le
ministre seul avec M. de Charny, qui venait d'entrer. Ce nouveau venu
était un personnage petit, replet et gras, et dont la face doucereuse
et le regard cauteleux inspiraient une sorte d'éloignement dont on
ne pouvait se défendre. Godefroy Charny, ou M. de Charny, comme on
l'appelait communément, sans que personne pût expliquer l'origine de sa
noblesse, était le commensal du ministre, son conseil et son favori; la
nature l'avait fait naître entre le père Joseph et le cardinal Dubois,
comme une créature malfaisante, qui avait tout ensemble un peu de la
fermeté froide et cruelle du capucin et un peu de l'astuce diabolique de
l'abbé. Son influence sur M. de Louvois était extrême, elle lui venait
surtout de la rapidité de ses résolutions et de la persévérance de ses
inimitiés. Quand M. de Louvois lui demandait son avis, M. de Charny
n'hésitait jamais et conseillait toujours le parti le plus violent. M.
de Charny n'était rien et était tout; on le haïssait et on le craignait;
personne ne frayait avec lui, mais on se gardait bien de l'offenser en
quoi que ce fût. M. de Charny portait un habit d'une extrême simplicité,
sans dentelles et sans rubans, avec une épée dont la garde et le
fourreau n'avaient aucun ornement. Du reste, poli, souple, insinuant,
de manières douces et plein de délicatesse dans son langage, un de ces
hommes capables de tuer sans tacher leurs manchettes et le chapeau bien
bas.

--Avez-vous vu cette femme, celle qui sortait quand vous êtes entré? lui
dit M. de Louvois.

--Je l'ai vue; elle est jolie, distinguée dans sa personne et fort
décente.

--Cette personne que vous trouvez si bien m'a bravé, et je veux la
punir.

--Il suffisait de me dire, monseigneur, qu'elle vous avait bravé; le
reste devenait inutile.

--Je vous chargerai probablement du soin de ma vengeance.

--Je suis à vous, monseigneur.

Tandis que M. de Louvois causait avec M. de Charny, l'huissier à qui Mme
d'Albergotti avait été confiée la conduisit dans une petite pièce où
se trouvait déjà un gentilhomme. A la vue d'une femme qui semblait
appartenir à la cour, tant elle avait de noblesse dans la démarche, le
jeune homme se leva du siège où il était assis. Suzanne le regarda, et
il lui parut qu'elle avait vu ce visage quelque part; mais dans l'état
de trouble où l'avait jetée son entrevue avec M. de Louvois, elle ne put
se rappeler ni en quel lieu, ni en quelle circonstance.

--Eh! madame la marquise! il m'est doux de vous rencontrer! s'écria tout
à coup le gentilhomme.

Suzanne examina son interlocuteur plus attentivement et reconnut enfin
M. de Pomereux, qui, au temps où elle était encore à marier, avait
passé quelques jours à Malzonvilliers. Elle s'inclina; et comme, dans
la situation d'esprit où elle était, tout visage de connaissance lui
paraissait un visage ami, elle tendit sa main à M. de Pomereux, qui la
baisa. M. de Pomereux n'était pas tout à fait ce qu'il était à l'époque
où il avait été question de son mariage avec Suzanne. On voyait sur son
visage amaigri les traces d'une vie dissipée; les contours en étaient en
quelque sorte effacés et chargés de teintes pâles; le sourire incertain
et parfois railleur; le regard fin, mais voilé. Aux rides précoces qui
sillonnaient son front, aux cercles bleuâtres qui plombaient ses joues,
on reconnaissait promptement que M. de Pomereux avait abusé de sa
jeunesse. Mais, à certains mouvements de sa physionomie, il était
aisé de voir que le débauché pouvait se souvenir encore qu'il était
gentilhomme.

--Mais, à ce que je puis voir, vous sortez de chez M. de Louvois? dit-il
en conduisant Mme d'Albergotti vers un siège.

--Vous ne vous trompez pas.

--Si je puis vous être agréable en quelque chose, usez de mon crédit,
madame; j'ai l'honneur d'être un peu parent de M. de Louvois.

--Eh bien! monsieur, votre parent s'apprête à m'envoyer en prison.

--Vous! s'écria M. de Pomereux tout étourdi.

--Moi-même.

--C'est impossible! Vous, une femme... on aura surpris la religion du
ministre, et je cours...

--C'est inutile; cette religion a pris soin de s'éclairer elle-même tout
à l'heure. Il paraît que j'ai commis un grand crime.

--Lequel?

--J'ai fait évader un de mes amis qui avait l'honneur d'être traité en
prisonnier d'État.

--Diable! fit M. de Pomereux, c'est une méchante affaire.

--C'est ce qui me semble à présent.

--M. de Louvois n'est pas précisément tendre dans ces sortes
d'occasions.

--Disons même, entre nous, qu'il ne l'est pas du tout.

--J'y consens, et c'est précisément cela qui m'inquiète. Il ne faut pas
aller en prison, madame.

--J'y consens volontiers, mais ce n'est pas tout à fait le sentiment de
M. de Louvois.

--Il y paraît, et c'est malheureusement qu'il est fort entêté, M.
de Louvois. Mais enfin, madame, vous n'êtes pas seule au monde, vous
avez...

--Je suis veuve, monsieur, dit Suzanne doucement.

M. de Pomereux remarqua seulement alors que Mme d'Albergotti était
couverte de vêtements noirs. Quand elle était entrée, il n'avait vu que
le visage et point la robe.

--Veuve! s'écria-t-il. Ma foi, madame, il a dépendu de vous de ne
pas l'être. Mais, s'empressa-t-il d'ajouter en voyant que Suzanne
s'apprêtait à répondre, je n'ai pas de rancune, et je mets tout ce que
j'ai de crédit à votre disposition.

Mme d'Albergotti allait répliquer, lorsqu'un huissier vint prévenir M.
de Pomereux que M. de Louvois le mandait dans son cabinet. M. de Louvois
expédiait quelques signatures au moment où M. de Pomereux entra. M. de
Charny venait de s'éloigner.

--Mettez-vous là, lui dit le ministre; je vous ai choisi pour une
mission d'importance, et vous allez partir tout à l'heure.

--J'accepte la mission et partirai quand vous voudrez.

--C'est bien comme cela que je l'entends.

--Mais vous me permettrez bien de vous toucher quelques mots d'une
affaire qui concerne une personne à laquelle je m'intéresse fort.

--Son nom, s'il vous plaît?

--Mme la marquise d'Albergotti.

--Savez-vous bien ce qu'elle a fait?

--Parfaitement.

--Et vous avez l'audace de vous intéresser à elle?

--Parbleu! j'ai failli l'épouser!

M. de Louvois ne put s'empêcher de rire.

--Voilà une belle raison! s'écria-t-il.

--Eh mais, il ne s'en est fallu que de son consentement qu'elle ne
devînt ma femme.

--C'eût été tant pis pour vous.

--Pourquoi?

--Parce que si elle eût été votre femme, je ne sais pas trop ce que vous
auriez été.

--Hein!

--Votre protégée, mon beau cousin, est fort éprise d'un certain drôle
qui a nom Belle-Rose.

--Voilà qui sent son idylle.

--Ce Belle-Rose était en route pour la citadelle de Châlons quand elle
l'a fait évader du côté de Villejuif. On a coffré l'exempt dans la
voiture, et les prisonniers ont pris les chevaux.

--Ce n'est pas si maladroit.

--Vous trouvez! Eh bien! moi je trouve qu'un aussi beau trait vaut bien
sa récompense. J'enferme la maîtresse en attendant que j'aie l'amant.

--Eh! que diable! fit M. de Pomereux avec un sourire ironique, si les
choses en sont à ce point-là, vous rendrez service à l'amoureux. La
femme en prison et l'homme en campagne, mais c'est le paradis.

--Ah! vous croyez, monsieur le railleur.

--C'est-à-dire que j'en suis sûr.

--Voilà bien de nos roués qui s'imaginent que tout le monde est fait à
leur image!

--Le monde ne serait pas si mal, monseigneur mon cousin.

--Je n'en sais rien, mais en attendant, la femme dont nous parlons,
monsieur, est d'un tout autre modèle... Elle aime sérieusement, et c'est
pourquoi je l'enferme; et quand on aime comme cela, c'est qu'on est
aimée, croyez-le, mon cousin: je ne suis qu'un pauvre ministre, mais
j'en sais tout aussi long que vous là-dessus; quand il apprendra qu'elle
est en prison, il reviendra, je l'attraperai, et nous le ferons pendre.

M. de Pomereux se mit à tambouriner sur la table.

--Et moi, je vous dis qu'il ne reviendra plus. Quelque sot! Quelle
diable d'idée avez-vous donc des capitaines et des marquises de ce
temps-ci? Le capitaine n'y pense plus à l'heure qu'il est, et la
marquise n'y pensera plus demain.

--C'est votre croyance?

--Parbleu!

--Alors, il ne vous déplairait point trop de l'épouser?

--Moi? fit M. de Pomereux en sautant sur sa chaise.

--Oui, vous, et pour m'expliquer nettement: auriez-vous, monsieur le
comte, quelque répugnance à épouser Mme la marquise à qui vous portez un
si bel intérêt?

--Voilà, vous me l'avouerez, une plaisante idée.

--C'est la mienne, mon beau cousin, et les idées d'un ministre ne sont
jamais plaisantes.

--Mais encore...

--Que vous importe! Votre intention a fait naître l'idée d'un projet.
Répondez toujours.

--Ma foi, bien que le mariage soit une assez pitoyable chose, en
considération de Mme d'Albergotti, je ferai bien cette folie.

--Et vous n'avez point peur de Belle-Rose?

--Laissez donc! et d'ailleurs, n'y a-t-il pas toujours un Belle-Rose
avant, pendant, ou après? Moi qui vous parle, j'ai été vingt fois ce
Belle-Rose-là, et j'ai failli mourir six fois de désespoir.

--Eh bien! la grâce de Mme d'Albergotti est à ce prix; qu'elle vous
épouse, et j'oublie sa faute.

--C'est dit: Mme d'Albergotti a du bien et j'ai toujours eu du goût pour
elle.

--Touchez là, mon cousin, je me venge de Belle-Rose et je vous établis.
C'est mener de front les affaires de l'État et celle de ma famille. Mais
faites en sorte que Mme d'Albergotti se décide, ou elle aura du couvent
pour sa vie entière.

--Elle n'ira point au couvent.

--En êtes-vous bien sûr?

--Nous ne sommes plus au temps des bergeries, monseigneur.

--Vous allez en faire l'épreuve.

M. de Louvois appela un huissier et lui donna ordre d'aller quérir Mme
d'Albergotti.

--A propos! s'écria M. de Pomereux au moment où l'huissier se retirait,
réservez-moi une autre mission pour cadeau de noces: si j'en prends une,
j'en veux gagner deux.

--Pourquoi donc?

--C'est qu'il me faudra, j'imagine, quelque distraction après mon
mariage.

Comme il terminait ces mots, Suzanne entra dans le cabinet.

--Depuis que nous nous sommes séparés, madame, lui dit M. de Louvois,
j'ai fait une réflexion. Je veux bien, en considération de votre grande
jeunesse, oublier la faute dont vous vous êtes rendue coupable.

--Ah! pensa Suzanne, ce n'est déjà plus qu'une faute; tout à l'heure
c'était un crime.

--Mais, continua le ministre, j'attache une condition à cette faveur.
Voilà M. de Pomereux qui est de votre connaissance, je crois, et que
j'ai chargé de vous en instruire. Je vous laisse. M. le comte me portera
votre réponse; je désire qu'elle soit telle que je puisse vous mettre en
liberté sur-le-champ.

M. de Louvois se retira, et M. de Pomereux et Suzanne restèrent seuls.



XXXII

UNE PROFESSION DE FOI


Après avoir laissé M. de Pomereux avec Mme d'Albergotti, M. de Louvois
était allé rejoindre M. de Charny, qui l'attendait dans une pièce
voisine.

--Je suis prêt, monseigneur, lui dit M. de Charny aussitôt qu'il
l'aperçut.

--Il n'est pas encore temps, répondit le ministre.

--Auriez-vous renoncé à la vengeance?

--Vous me connaissez trop pour le penser.

--Puis-je savoir, monseigneur, ce que vous comptez faire?

--Oh! c'est fort simple! je marie Mme d'Albergotti.

M. de Charny regarda M. de Louvois comme s'il eût compris qu'il y avait
un mystère là-dessous.

--Monsieur de Charny, reprit le ministre qui devina la signification de
ce regard, je la donne à M. de Pomereux.

--A M. de Pomereux! s'écria le confident, mais vous avez approché
l'étoupe de la flamme!

--Lui! il aime trop pour aimer rien.

--J'entends, reprit M. de Charny en hochant la tête, il désire toutes
les femmes et n'en préfère aucune; cependant je crois toujours qu'une
prison eût mieux valu qu'un mariage.

--Souhaitez que la peur la fasse céder, et je tiens ma vengeance, dit le
ministre avec un sourire étrange; il ne m'a fallu qu'un entretien d'un
quart d'heure pour juger Mme d'Albergotti. C'est une femme qui s'avise
d'avoir du coeur dans ce temps-ci!

--C'est une grande imprudence, fit M. de Charny.

--Elle aime, et je l'enchaîne toute vivante à un débauché. Elle en
mourra. Le cloître n'est qu'un cloître; le mariage est un tombeau.

--Vous êtes mon maître en toutes choses, monseigneur, dit le favori en
s'inclinant.

Alors que M. de Pomereux était avec M. de Louvois, Suzanne, livré à
la solitude, avait bientôt senti dans son coeur germer de sourdes
inquiétudes. Un instant soutenue par l'indignation, elle avait opposé
un front calme aux emportements du ministre; mais quand la réflexion lui
fit voir à quels nouveaux périls son jeune et chaste amour était
exposé, elle leva vers le ciel des yeux humides où rayonnait une larme.
Peut-être regretta-t-elle de n'avoir pas suivi Belle-Rose, craignant
surtout que la nouvelle de son emprisonnement ne déterminât l'audacieux
capitaine à repasser en France; cependant, comme elle avait fait son
devoir en toute chose, elle mit sa confiance en celui qui soutient les
faibles et console les affligés. Après le départ de M. de Louvois, le
comte de Pomereux, en voyant les grands yeux de Suzanne s'arrêter sur
lui avec une expression d'étonnement et d'inquiétude, comprit que la
mission dont il s'était chargé un peu légèrement était plus délicate
qu'il ne l'avait pensé d'abord. Le jeune courtisan avait trop vécu pour
n'être pas quelque peu physionomiste: la mélancolie sereine qui était
répandue sur tous les traits de Mme d'Albergotti le toucha sans qu'il
pût s'en défendre, et il se mit à se demander tout bas si cette femme
n'était pas d'une nature meilleure que toutes celles qu'il avait
connues. Mais M. de Pomereux n'était pas homme à reculer devant aucune
entreprise; les plus extravagantes étaient précisément celles qui lui
plaisaient davantage. Son émotion dura l'espace d'un éclair, et Suzanne
n'avait pas eu même le temps de s'en apercevoir, quand il ouvrit la
bouche pour lui faire part des intentions de M. de Louvois.

--Vous avez entendu M. le ministre, lui dit-il; votre sort est entre vos
mains, madame.

--C'est-à-dire, monsieur, qu'il est toujours entre les siennes,
puisqu'il y met une condition.

--A vrai dire, madame, j'ai obtenu de mon illustre cousin plus que je
n'espérais, mais, d'une autre façon peut-être que je ne l'eusse désiré.

--Expliquez-vous, de grâce.

M. de Pomereux roula les bords de son chapeau entre ses doigts,
chiffonna les rubans de son haut-de-chausses, caressa la dragonne de son
épée, et resta quelques instants silencieux.

--Ma foi, madame, s'écria-t-il tout à coup comme un homme qui prend son
parti, voilà déjà six douzaines de mots que j'arrange à la queue les
uns des autres pour vous apprendre une chose qu'il faudra bien que vous
sachiez tôt ou tard. J'imagine que le plus simple est de vous le dire
tout nettement.

--C'est aussi mon opinion, monsieur.

--Eh bien! madame, la volonté de M. de Louvois est, en quatre mots, que
vous m'épousiez.

Mme d'Albergotti rougit comme une fraise et poussa un léger cri.

--Oui, madame, que vous m'épousiez! répéta le comte en s'inclinant.

--Mais c'est une folie! s'écria Suzanne tout étourdie.

--Pour vous, madame, je suis assez de cet avis; mais permettez-moi de
croire qu'il n'en est rien de mon côté.

--Est-ce bien sérieusement que M. de Louvois vous a parlé, monsieur?

--Le plus sérieusement du monde.

--Il veut que je sois votre femme?

--Ou que je sois votre mari, comme il vous plaira.

--Et c'est là la condition qu'il a mise à ma liberté?

--La seule.

A chacune des réponses de M. de Pomereux, l'étonnement de Suzanne
devenait plus grand. Il lui semblait impossible que M. de Louvois pût se
jouer ainsi de ses sentiments, après l'aveu qu'elle lui en avait fait,
et cependant le comte parlait d'un air qui la confondait.

--Pardonnez-moi, monsieur, si j'insiste, reprit-elle, mais veuillez
m'apprendre si cette proposition vient de M. de Louvois lui-même.

--Sans aucun doute, madame, c'est une audace que je n'aurais jamais eue.

--Il paraît tout au moins que vous l'approuvez?

--Je l'avoue humblement. Quand la porte du paradis vous est ouverte, on
ne la referme pas.

--Ceci est un langage de cour, et vous oubliez que je suis presque en
prison.

--Laissez-moi croire que vous n'y serez jamais.

--Je vois, monsieur, repartit Suzanne avec gravité, que votre cousin, M.
de Louvois, ne vous a pas tout appris.

--Au contraire, madame, dit M. de Pomereux avec un sourire.

Suzanne le regarda avec des yeux tout effarés.

--Il vous a dit que j'étais fiancée à celui-là même dont j'ai protégé la
fuite? s'écria-t-elle.

--Oui, madame.

--Que je l'aimais?

--Oui.

--Qu'il m'aimait?

--Oui.

--Et vous avez consenti à m'épouser?

--Oui.

--Oh! vous mentez! s'écria Suzanne en se levant, le visage pourpre
d'indignation.

--Mais point du tout; il me semble, à moi, que je vous dis les choses
les plus naturelles du monde, répondit le comte avec un inaltérable
sang-froid.

--Monsieur, reprit Mme d'Albergotti en se rasseyant, il faut que nous ne
nous entendions pas. Je vous ai dit...

--Ne vous donnez pas la peine de recommencer; je vais vous répéter ce
que vous m'avez dit, interrompit M. de Pomereux. Vous avez un fiancé;
ce fiancé, qui est le fugitif après lequel courent les gens de M. de
Louvois, vous aime, ce qui est tout simple, et vous l'aimez, ce qui fait
que beaucoup d'autres voudraient courir comme lui. Vous allez me jurer
que vous êtes déterminée à l'aimer toujours, et que de son côté il se
gardera bien de vous oublier. Est-ce bien cela?

--Parfaitement.

--Vous voyez donc que j'avais tout entendu!

--Et nonobstant ces aveux, vous persisteriez encore à vouloir de moi
pour votre femme?

--Sur ma parole, madame, c'est ma plus grande envie.

Un sourire amer passa sur les lèvres de Suzanne, qui recula son siège et
ramena sa robe auprès d'elle avec un geste d'un écrasant mépris.

--Se peut-il, madame, que vous ayez si peu vu le monde que ma
proposition vous étonne? continua M. de Pomereux avec une grâce
parfaite.

--Elle fait plus que m'étonner, monsieur, elle m'afflige.

--Eh! mon Dieu! madame, s'écria le comte d'un air tout surpris, qu'y
a-t-il donc de si affligeant dans le désir que j'ai de vous épouser?
Vous êtes telle, que la moitié des dames de la cour mourraient de dépit
en vous voyant; je suis gentilhomme, nous sommes jeunes tous deux. Quoi
de plus simple?

--Mais, monsieur, mon coeur n'est plus à moi! reprit Suzanne avec
impatience.

--Ma foi, madame, j'ai à ce sujet-là des théories qui sont celles de
beaucoup d'honnêtes gens, répondit le comte sans sourciller. On ne croit
plus guère aux amours inaltérables, et au temps où nous vivons, les
bergeries ne sont guère de mode. Il faut vraiment que vous ne
soyez jamais sortie de Malzonvilliers pour en savoir si peu sur ce
chapitre-là. En affaire de mariage, l'amour est un intrus, et nous
ne sommes point gens à le réclamer de nos femmes. On se marie pour se
marier, et on n'a garde de se chicaner sur les sentiments qu'on peut
avoir ailleurs. Eh! que diable! on aurait trop à faire. Il y a de jeunes
têtes que ces choses-là épouvantent, mais tout s'arrange à la fin le
mieux du monde. C'est un état auquel vous vous accommoderez, et pour ma
part je suis tranquille là-dessus. Je ne suis point un Mélibée, madame,
pour m'aller cacher au fond des bois. Quelque jour vous m'aimerez
peut-être, et, en attendant, nous serons comme des mariés de bonne
maison.

Suzanne resta muette à ce discours. Jamais, ni quand elle était jeune
fille, ni quand elle appartenait à M. d'Albergotti, elle n'avait entendu
parler de la sorte à propos du mariage. Il lui semblait que M. de
Pomereux s'exprimait en une langue inconnue. Elle mit sa tête entre ses
mains et demeura silencieuse. Son front rougissait et son coeur battait
à coups pressés.

--Tout cela vous surprend quelque peu, madame, reprit le comte, mais
c'est une doctrine à laquelle vous arriverez avec le temps. On y trouve
plus de douceur que vous ne pensez. Et puis, nous n'avons, ni vous, ni
moi, tout le temps de réfléchir aux conséquences de la proposition que
je vous ai faite. Le principal est de ne pas vous laisser mettre en
prison. Nous nous arrangerons après. J'y risque quelque chose, je le
sais; mais je me suis toujours senti un secret penchant pour vous, qui
me porte à tout braver pour vous rendre service.

Suzanne releva la tête pour voir si M. de Pomereux ne parlait pas pour
se moquer. Jamais il n'avait été si sérieux.

--Ce que je vous dis là, madame, c'est la vérité, ajouta-t-il; votre
premier refus de m'épouser ne nous a pas porté grand bonheur à tous
deux. Voyez où vous en êtes; quant à moi, j'ai fait beaucoup de choses,
beaucoup de mal, un peu de bien, vivant au hasard et faisant de ma
jeunesse l'emploi que le diable voulait; il m'en reste un violent désir
d'en finir au plus tôt avec cette existence un peu décousue, un grand
fonds d'indulgence pour les fautes d'autrui, et une assez maladroite
expérience qui m'enseigne à prendre le temps comme il vient et le monde
comme il est. Tel que je suis, madame, je m'offre à vous, et malgré ma
modestie bien reconnue, j'ai la prétention de croire que je vaux mieux
qu'une prison.

Suzanne s'était remise de son trouble pendant ce singulier discours;
quand M. de Pomereux se tut, elle s'inclina et lui dit à son tour:

--Puisque tout ceci est plus sérieux que je ne pensais d'abord, je vous
répondrai sérieusement, monsieur. Vous avez professé des théories dont
je ne contesterai pas le mérite, mais qui ne sont pas les miennes. J'ai
pu, au temps où la volonté d'un père servait de guide à ma jeunesse,
faire le sacrifice de ma main, mais aujourd'hui que je suis libre, la
main ne se donnera pas sans le coeur. Or le coeur s'est donné, monsieur.
Je n'ai rien de plus à répondre à la proposition que vous m'avez
transmise au nom de M. de Louvois. Ma vie et ma liberté sont à lui; mon
amour est à moi.

A l'air de Mme d'Albergotti, M. de Pomereux comprit qu'il n'avait plus
rien à espérer; mais il tira de cette certitude le désir de triompher
d'une résistance à laquelle, à vrai dire, il ne s'attendait pas
beaucoup.

--Ma foi, madame, reprit-il avec un sourire, vous avez peut-être tort,
et votre refus vous expose à un danger auquel vous ne vous attendiez
pas.

--Lequel, monsieur?

--Celui de me voir épris de vous.

Suzanne haussa les épaules en riant.

--Eh! madame, il ne faut point vous en moquer. Si vous m'aviez épousé,
c'est un péril auquel vous auriez peut-être échappé, mais vous n'êtes
point sûre de l'éviter à présent.

--Si c'est un péril, avouez du moins que M. de Louvois prendra soin de
me mettre en lieu où il ne saurait m'atteindre.

--Et c'est là ce qui m'enrage. Prison pour prison, à votre place j'eusse
préféré le mariage. C'est une Bastille d'où l'on s'échappe quelquefois.

Suzanne arrêta M. de Pomereux d'un geste.

--Soit, reprit-il. Vous voilà entre les griffes de mon cousin: mais il
ne sera pas dit que je ne tenterai plus rien pour votre délivrance; la
chose m'intéresse un peu maintenant, et je mettrai tout en oeuvre pour
vous rendre à la liberté à vos risques et périls.

Une heure après, M. de Louvois fit appeler M. de Pomereux.

--Eh bien! lui dit-il du plus loin qu'il l'aperçut, avons-nous fait
capituler la citadelle?

--Ma foi, mon beau cousin, si le genre humain avait commencé par Mme
d'Albergotti, je crois fort que le péché n'eût jamais été inventé, si
bien que nous ne vivrions ni l'un ni l'autre.

--C'est-à-dire que vous avez échoué?

--Radicalement.

--Vous l'avais-je prédit!

--Eh! parbleu! on est à peu près sûr de triompher d'une femme, et vous
m'envoyez vers un phénomène! Sur ma parole, Héloïse, de fidèle mémoire,
n'est point digne, à mon avis, de lacer le corset de Mme d'Albergotti.

--Bref, elle aime mieux la prison ou le cloître que votre personne?

--Vous m'en voyez tout humilié. Savez-vous bien, monseigneur, que s'il
y avait beaucoup de ces femmes-là à Paris, il faudrait se faire moine
ou naître abbé. C'est d'un très mauvais exemple pour la cour, et je ne
saurais trop vous engager à l'enfermer au plus vite.

--Reposez-vous sur moi de ce soin, répondit M. de Louvois en écrivant
quelques mots sur un papier.

--Eh bien! que Votre Excellence me traite de tête sans cervelle, de fou,
de visionnaire, je crois, sur mon honneur! que je suis en train d'aimer
Mme d'Albergotti depuis qu'elle m'a parlé de la sorte.

--Aimez-la tant qu'il vous plaira. Il faudrait que vous fussiez son mari
pour l'empêcher d'aller au couvent.

--C'est donc bien décidément votre intention de l'enfermer?

--Je ne répète jamais deux fois la même chose, mon cousin. Et puis, ne
le savez-vous pas, l'oiseau en cage appelle l'oiseau du ciel. Avec un,
le chasseur en a deux.

--Vous êtes un terrible homme, monseigneur.

--Oh! je commence, murmure M. de Louvois. Ceux qui ne voudront pas plier
casseront.

--Allons! s'écria M. de Pomereux, qui l'avait écouté, me voilà fixé, et
très décidément je suis amoureux de Mme d'Albergotti.

--Vous voyez que j'y mets de la complaisance, je vous la garde.

L'accent de M. de Louvois fit tressaillir M. de Pomereux, qui n'était
pourtant pas trop facile à émouvoir. Il tourna vers la porte du cabinet
où était Suzanne un regard de pitié, et sortit.

Aussitôt après, M. de Louvois eut un instant de conférence avec M. de
Charny.

--Eh bien! lui dit le ministre, elle refuse M. de Pomereux.

--C'est qu'elle aura flairé le tombeau, répondit froidement M. de
Charny.

--- Il nous reste le couvent, c'est encore assez joli, reprit M.
de Louvois en mettant sa signature au bas de la lettre qu'il venait
d'écrire.

--Bah! fit le confident, une cellule vaut une bière.

Bientôt après, un huissier vint avertir Mme d'Albergotti qu'il était
temps de partir. La marquise se leva et descendit dans la cour de
l'hôtel, où elle vit un carrosse aux armes du ministre. Le gentilhomme
qui l'avait, dans la matinée, conduite à M. de Louvois, l'attendait sur
le perron. C'était M. de Charny. A la vue de ce pâle et froid visage,
Mme d'Albergotti eut un frisson; elle détourna les yeux et sauta, sans
lui prendre la main, dans la voiture, où M. de Charny s'assit bientôt
après. Le cocher fit claquer son fouet et les chevaux partirent. Comme
le carrosse tournait dans la cour, Mme d'Albergotti vit par la portière
le visage de M. de Louvois, qui regardait derrière les vitres de son
cabinet; mais les chevaux allaient au galop et ce fut comme une vision.

--Où me conduisez-vous, monsieur? demanda Suzanne à M. de Charny.

--Au couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi.



XXXIII

LE COUVENT DE LA RUE DU CHERCHE-MIDI


Le couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi était
alors un des couvents les plus renommés de Paris pour l'austérité de sa
discipline. C'était un grand bâtiment carré, allongé de deux ailes qui
le coupaient à angle droit; tout alentour s'étendaient de vastes et
beaux jardins, qui faisaient à cet asile de la religion un rempart
verdoyant plein de fraîches retraites et de sentiers ombreux. Mais au
milieu de ce grand parc frais et souriant, le couvent, avec ses murs
blancs et ses toits gris dont nul bruit ne s'échappait, avait un aspect
morne qui glaçait le coeur. C'était comme un grand tombeau entre des
fleurs. Au nom de M. de Louvois, la porte s'ouvrit; Mme d'Albergotti et
son guide descendirent du carrosse; on conduisit Suzanne dans une petite
pièce où il n'y avait pour tout meuble qu'un banc de bois, un christ
et un prie-Dieu, et M. de Charny fut introduit dans le parloir, où la
supérieure l'attendait.

--Veuillez attendre ici quelques instants, madame, dit M. de Charny à
Suzanne en la quittant: l'asile que M. de Louvois vous a choisi vous
dérobe à un monde corrupteur qui aurait peut-être un jour flétri votre
pureté. Je vais vous recommander aux bontés toutes spéciales de madame
la supérieure. C'est l'ordre exprès du ministre, et si mon faible crédit
y peut quelque chose, croyez que je ne négligerai rien pour que vous
soyez traitée ici comme vous le méritez.

Mme d'Albergotti s'inclina sans répondre. La voix de cet homme lui
figeait le sang dans les veines. La lettre dont M. de Charny était
porteur était conçue en termes clairs et précis. Aussitôt qu'elle en
eut pris connaissance, la supérieure salua respectueusement l'envoyé du
ministre.

--Veuillez assurer M. de Louvois, dit-elle, que ses instructions seront
observées; je sais trop ce que lui doit la maison dont j'ai la direction
pour y manquer.

--Madame, répondit M. de Charny, cette lettre a pu vous dire que M. de
Louvois m'avait en quelque sorte remis la tutelle de la personne qu'il
vous envoie. Son intention est qu'elle entre en religion dans deux ou
trois mois, à moins qu'elle ne se soumette prochainement à sa volonté.

--Elle y entrera, monsieur.

--C'est un esprit entêté, malheureusement enclin aux choses du monde,
peu maniable et qui nourrit un amour coupable dont il convient de la
guérir. Vous ne sauriez pas être autrement que bonne avec elle: c'est
dans votre caractère pieux et doux, madame; mais tempérez cette extrême
bonté par un peu de fermeté. Croyez-moi, elle en trouvera plus vite le
chemin du salut.

--Je m'en souviendrai, monsieur.

--Mme d'Albergotti a fort mal reconnu les complaisances de M.
de Louvois, elle l'a trompé; dans une personne si jeune, cela
n'indique-t-il pas une corruption bien enracinée? Entourez-la d'une
grande surveillance; votre exemple et vos conseils la ramèneront bientôt
à d'honnêtes sentiments.

M. de Charny parla quelques minutes encore sur ce ton-là, puis se
retira, non sans de profondes révérences. Au bout d'un quart d'heure,
Suzanne entendit rouler la voiture qui l'avait amenée; elle donna par la
pensée un dernier adieu aux choses de la vie qui la fuyaient, et suivit
une soeur qui vint la chercher. Le parloir du couvent était coupé en
deux par une grille dont les mailles étaient couvertes d'un rideau de
serge noire; un banc régnait tout autour de cette pièce assez grande,
et percée de trois fenêtres à châssis de plomb, d'où le jour tombait
assombri. On voyait contre le mur un fort beau tableau représentant la
vierge Marie visitée par l'ange. C'était, avec une belle image du Christ
taillée dans l'ivoire, le seul ornement qu'il y eût dans cette pièce.
L'usage des dames bénédictines était de rester voilées et de ne pas se
montrer aux personnes qui n'étaient pas dans les ordres; mais, sur la
lettre de M. de Louvois, qui lui marquait que Mme d'Albergotti devait
être traitée selon les règles de la maison durant tout le séjour qu'elle
y ferait, la supérieure enleva son voile pour recevoir sa nouvelle
pensionnaire. La supérieure du couvent des dames bénédictines était une
femme de quarante-cinq à cinquante ans à peu près, qui avait dû être
belle, mais que les austérités de la religion et les combats d'un esprit
jaloux avaient privée de cette grâce qui est une seconde beauté. Son
visage était jaune comme le vieil ivoire, ses yeux noirs et perçants,
ses sourcils nets, ses lèvres minces et décolorées; l'air de son visage
exprimait l'habitude de l'autorité, mais d'une autorité sèche et froide.
Elle avait les mains belles et la taille élancée; mais quelque chose
d'étrangement dur et de hautain détruisait les avantages naturels
qui paraient sa personne. La supérieure des dames bénédictines,
qui s'appelait, entre les murs du couvent, mère Évangélique du
Coeur-de-Marie, avait été connue dans le monde sous le nom de Mme
de Riége. C'était une créature de M. de Louvois. Issue d'une famille
obscure de la Manche, elle avait dû à son esprit d'intrigue de se
pousser dans le monde, où quelque temps elle avait fait une certaine
figure. A la suite d'une affaire de cour où son coeur était intéressé,
le dépit la fit entrer dans les ordres. Le crédit de M. de Louvois l'y
suivit, elle lui dut son élection et lui resta dévouée. Mais la plaie
que l'insuccès de son entreprise avait ouverte dans son coeur ne put se
cicatriser! elle en garda une secrète rancune contre tout ce qui était
du monde, et surtout contre celles qui avaient de la jeunesse et de
la beauté. La mère Évangélique et Mme d'Albergotti échangèrent un
coup d'oeil. Le regard de la supérieure, rapide et froid, impressionna
douloureusement Suzanne, qui se sentit un éloignement irrésistible
pour elle; quant à la mère Évangélique, elle considéra quelque temps
l'étrangère, de qui la grâce et les charmes lui rappelaient sa défaite
et son humiliation; la haine pénétra dans son coeur, et la mission dont
M. de Louvois la chargeait lui parut douce à remplir.

--Ma fille, dit-elle à Suzanne avec un pâle sourire, M. de Louvois,
qui vous veut du bien, me mande qu'il vous a choisi notre maison pour
retraite. Au seuil de cette pieuse maison meurent les bruits du monde.
Réjouissez-vous, ma fille, d'y être venue.

--Je m'en réjouirais, madame, si j'y étais venue de mon plein gré; mais
on m'y a conduite de force, et j'imagine que cette maison est, pour moi,
une sorte de Bastille.

La mère Évangélique se pinça les lèvres; mais elle reprit doucement:

--Vous n'êtes point dans une prison: c'est ici la maison de Dieu, et
vous êtes sous la protection de la sainte mère du Christ. Vous êtes
jeune, ma fille, et sujette aux illusions du monde. Mais on apprend
dans notre paix profonde à ne rien regretter, et j'ai l'espoir que
vous entrerez un jour dans le saint troupeau dont Dieu m'a confié la
direction.

Suzanne écouta ce petit discours les yeux attachés sur ceux de la
supérieure. Les paroles en étaient douces comme du miel, mais elles
étaient amères au coeur, parce qu'elles ne venaient pas du coeur.
Suzanne était naturellement pieuse et sincère, toutes les choses qui
lui semblaient affectées et qui mêlaient au mensonge les couleurs de
la religion lui répugnaient doublement; elle ne put s'empêcher, franche
comme elle l'était, de montrer dans sa physionomie l'impression pénible
que lui laissait cette espèce de tirade où l'habitude était pour tout
et la conviction pour rien. La mère Évangélique s'en aperçut et rougit;
mais en même temps qu'elle acquérait une bonne opinion de l'esprit de
la prisonnière, elle sentit croître son aversion pour elle. Le regard
qu'elle lui jeta le lui prouva bien. Ce fut un éclair; le visage de
la mère Évangélique redevint bientôt plus pâle que le marbre, et de sa
colère il ne resta qu'un léger froncement de sourcils.

--Ma fille, reprit-elle d'une voix brève, votre conversion sera l'oeuvre
de Dieu; vous m'êtes confiée par M. de Louvois, j'ai fait répondre à
M. de Louvois qu'il pouvait compter sur mon zèle et mon dévouement;
je prierai notre sainte mère pour que sa grâce vous touche. Adieu, ma
fille.

La supérieure se retira, et bientôt après une soeur vint prendre Suzanne
pour la conduire à la chambre qui lui était destinée. Tandis que ces
choses se passaient au couvent des dames de la rue du Cherche-Midi,
Claudine attendait, dans une mortelle inquiétude, le retour de Suzanne.
Les heures s'écoulaient, et Suzanne ne revenait pas. Vers midi, n'ayant
vu ni lettre ni personne, Claudine, n'y tenant plus, sortit de l'hôtel
et courut chez M. de Louvois. A force de questionner les huissiers qui
allaient et venaient de tous côtés, elle apprit que Mme d'Albergotti
était partie en carrosse avec un gentilhomme de la suite de M. de
Louvois. Cette nouvelle n'était pas de nature à diminuer ses craintes.
Que voulait-on faire de Suzanne? où l'avait-on conduite? La cour était
pleine de gens de toutes sortes qui entraient et sortaient, à toute
minute un carrosse partait ou arrivait à grand bruit, les laquais
jouaient aux dés en attendant leurs maîtres; personne ne prenait garde
à Claudine. La pauvre fille, brisée de lassitude, repoussée par ceux-ci,
raillée par ceux-là, en proie à mille craintes, finit par s'asseoir sur
un petit banc dans un coin, où elle se prit à pleurer. Elle était en
train de s'essuyer les yeux, ce qu'elle faisait déjà pour la dixième
fois, lorsqu'elle fut tirée de son isolement par une voix qui
l'appelait. Claudine releva la tête et reconnut le caporal Grippard.
Dans l'état d'agitation où elle était, la bonne figure de Grippard lui
parut la meilleure et la plus aimable qu'elle eût jamais vue.

--Oh! mon Dieu! dit-elle en se redressant sur ses deux petits pieds,
c'est le ciel qui vous envoie!

--Ma foi, mademoiselle, j'irai brûler un cierge au saint qui me vaut
cette bonne fortune, répondit Grippard avec une grâce militaire qui, en
toute autre occasion, eût fait sourire Claudine.

--Monsieur Grippard, reprit la jeune fille, vous allez me venir en aide;
moi, d'abord, je ne sais plus que devenir.

--Eh! mon Dieu! vous me dites cela d'un air tout singulier; que vous
est-il donc arrivé?

--Vous ne savez donc pas? on m'a enlevé Suzanne!

--Suzanne! répéta Grippard d'un air surpris.

--Eh oui! Mme d'Albergotti!

--La dame qui, avec mon ami la Déroute, s'est employée pour faire
échapper mon capitaine?

--Elle-même.

--Et à qui mon capitaine avait l'air de tant tenir?

--Justement.

--Et qui diable peut s'être avisé d'avoir fait ce beau coup-là?

--M. de Louvois.

--Aïe! fit Grippard d'un air tout épouvanté.

--Vous allez m'aider à la retrouver, n'est-ce pas?

--Je ne demande pas mieux, mais que voulez-vous que fasse un pauvre
diable d'ex-caporal contre un ministre?

--C'est égal, vous m'aiderez toujours.

--Très volontiers; le capitaine Belle-Rose est un brave soldat qui ne
m'a pas toujours puni toutes les fois que je l'ai mérité; cette dame que
vous appelez Mme d'Albergotti l'a servi de tout son pouvoir; eh bien,
ventrebleu! je la servirai de toutes mes forces.

Claudine aurait volontiers embrassé Grippard sur les deux joues, tant
elle se sentait aise de se voir un ami.

--Il faut d'abord savoir où on l'a conduite, reprit-elle.

--On le saura en furetant dans cette grande caserne d'hôtel; je
trouverai bien quelque camarade ou quelque laquais qui aura des
connaissances parmi les huissiers ou les commis. J'ai de bonnes jambes
et ma langue n'est pas trop mauvaise, vous verrez.

--Aussitôt que vous aurez appris le lieu de sa retraite, vous viendrez
m'en instruire?

--Parbleu! puisque c'est pour vous que je le demanderai.

--Et vous ne perdrez pas une minute?

--Pas une seconde.

Claudine rentra dans l'hôtel de la rue de l'Oseille, un peu moins
troublée qu'elle ne l'était au moment où elle avait rencontré Grippard.
Les malheureux s'accrochent à toutes les branches, Grippard était
la branche de Claudine. Grippard était un homme consciencieux qui
accomplissait loyalement tout ce qu'il promettait; malheureusement, il
avait plus de loyauté que d'esprit, et il ne réussissait guère dans les
choses où il fallait de la ruse. Il s'installa devant l'hôtel de M. de
Louvois et se mit bravement à interroger les laquais, les huissiers,
les piqueurs et toute la valetaille qui affluait par là. La moitié de ce
monde-là ne comprenait rien à ce qu'il demandait; l'autre n'y répondait
pas; mais Grippard ne se décourageait pas pour si peu et recommençait de
plus belle. Quand vint le soir, il s'en alla rendre compte à Claudine de
ses démarches et de leur insuccès; ce fut la même chose le jour suivant.
Claudine à chaque visite pleurait de tout son coeur et priait Grippard
de ne pas l'abandonner. Grippard lui promettait tout ce qu'elle voulait,
et courait s'installer derechef dans cette cour maudite où l'on voyait
tant d'uniformes, que c'était à peu près comme un camp. Il s'y tenait
donc, planté sur ses jambes, épiant la venue d'un visage nouveau qu'il
pût interroger, lorsqu'il aperçut Bouletord qui descendait le grand
escalier avec un air de capitan merveilleux à voir. Le brigadier avait
l'un des poings sur la hanche, et de son autre main il frisait sa
moustache. Jamais son chapeau n'avait été posé si de travers, jamais
son épée n'avait si fièrement battu ses mollets, jamais ses bottes
ne s'étaient appuyées si carrément sur le pavé: c'était un homme qui
triomphait des pieds à la tête. Grippard avait vu Bouletord le jour de
l'expédition de Villejuif, mais Bouletord n'avait pas vu Grippard
qui était déguisé. Le caporal n'hésita pas et aborda résolument son
camarade.

--Bonjour, brigadier, lui dit-il.

--Maréchal des logis, s'il te plaît, répondit Bouletord d'un air
superbe.

--Ah diable! nous montons en grade, à ce qu'il paraît.

--C'est M. de Louvois que je viens de voir, qui m'a nommé à ce grade. Il
ne s'arrêtera pas là. Le ministre sait apprécier mes services.

En prononçant ces paroles, Bouletord semblait étouffer dans son habit;
il parlait haut et tournait les yeux de tous côtés pour voir si personne
ne le regardait. Grippard avait assez de sens pour comprendre que cet
homme ne demandait qu'à être interrogé pour répondre. Il lui offrit
d'aller boire une bouteille ou deux ensemble, et le maréchal des
logis accepta, dans la double espérance de se rafraîchir et d'avoir un
auditeur.

--Ainsi, reprit Grippard, quand ils furent assis devant la table d'un
cabaret prochain, tu as vu le ministre.

--Comme je te vois; il m'a donné vingt louis et m'a dit que j'étais un
brave qu'il fallait pousser.

--Tu as donc fait toutes sortes de prouesses?

--Je n'en ai fait qu'une, mais elle en vaut mille.

--Laquelle?

--J'ai tué Belle-Rose.

Grippard laissa tomber le verre qu'il tenait à sa bouche.

--Tu as tué Belle-Rose! s'écria-t-il.

--Oh! quand je dis tué, je n'en suis pas tout à fait sûr; mais il doit
être mort à l'heure qu'il est. Je lui ai mis une balle, tiens, là,
ajouta Bouletord en appuyant le doigt sur le justaucorps de Grippard.
Voilà ce qu'on gagne, continua Bouletord, qui prenait le silence de son
camarade pour de l'admiration, voilà ce qu'on gagne à lutter contre nous
autres. L'homme est à peu près mort et la femme a son affaire.

--Quelle femme? demanda Grippard d'un petit air innocent.

--Eh! parbleu! Mme d'Albergotti. Elle est au couvent, celle-là.

--Quel couvent?

--Ma foi, je n'en sais rien. C'est un couvent comme tous les couvents.
Visitandines, ursulines ou bénédictines, qu'est-ce que ça fait?

--C'est juste, fit Grippard.

Bouletord commençait à être gris: il quitta Mme d'Albergotti et retourna
à Belle-Rose; au bout d'un quart d'heure, il avait narré six fois
l'histoire de son coup de fusil. C'était plus que Grippard n'en voulait
apprendre; il paya l'écot et courut chez Claudine.

Au récit que lui fit le pauvre soldat, Claudine faillit mourir de
désespoir. Elle l'écoutait les yeux noyés de larmes, la poitrine
haletante, le coeur oppressé; vingt fois elle lui fit répéter le même
discours et l'interrompait à tout instant par ses sanglots.

--Dieu me l'aura peut-être conservé, dit-elle enfin; j'en aurai bientôt
l'assurance.

--Que comptez-vous faire?

--Partir pour l'Angleterre.

--Toute seule, vous si jeune?

--Mon frère est blessé, malade, souffrant, puis-je l'abandonner? Suzanne
est seule aussi, mais elle, du moins, n'est pas en danger de mort.
J'irai au plus malheureux.

--Je ne sais pas trop comment vous offrir cela, moi, reprit Grippard,
mais il me semble que vous feriez bien si vous me permettiez de vous
accompagner. J'ai été caporal dans la compagnie de votre frère. C'est
tout simple.

--J'accepte, lui dit-elle; nous partirons demain.

M. de Louvois n'avait pas plutôt appris la nouvelle de la mort supposée
de Belle-Rose, qu'il fit appeler M. de Pomereux, de qui la mission avait
été retardée.

--Notre homme est mort! lui cria-t-il du plus loin qu'il le vit.

--Tircis Belle-Rose? fit le comte de sa voix railleuse.

--Lui-même. Voilà, j'imagine, qui aplanit furieusement les difficultés.
Que Mme d'Albergotti vous épouse, et je suis assez vengé.

--Merci, beau cousin; vous ne l'êtes point encore tout à fait.

--Quoi! c'est vous qui doutez maintenant?

--A vrai dire, monseigneur, je ne suis point très rassuré de ce côté-là.
Quand les femmes se mêlent de fidélité, elles sont fidèles jusqu'à
l'extravagance. Les morts ont toutes sortes d'avantages: ce sont des
personnes tranquilles qui ne contrarient jamais. Elle l'aimait vivant,
elle va l'adorer défunt.

--Voyons, monsieur le comte, renoncez-vous à Mme d'Albergotti? Ce
serait tant pis pour elle, je vous en préviens, et pour vous aussi, qui
manqueriez une belle fortune.

--Et qui vous dit qu'on renonce à quoi que ce soit? Je fais comme ces
généraux qui comptent l'ennemi avant de livrer bataille, et qui se
battent après.

--S'il en est ainsi, rendez-vous sur-le-champ au couvent des dames
bénédictines de la rue du Cherche-Midi. Voici une lettre pour la
supérieure qui vous introduira auprès de Mme d'Albergotti.

Mme d'Albergotti reçut M. de Pomereux dans le parloir. La même émotion
qui avait saisi le gentilhomme à leur première entrevue chez M. de
Louvois fit tressaillir son coeur à la vue de Suzanne. Elle eut, en
le saluant, un si doux sourire et un si chaste mélange de réserve et
d'aménité, qu'il en fut touché.

--M'apportez-vous une bonne nouvelle? lui dit-elle; je suis si peu
habituée au bonheur, que j'espère toujours le voir enfin me rendre
visite, tout en n'y comptant pas beaucoup.

--Hélas! madame, lui répondit M. de Pomereux, qui était fort embarrassé,
je viens de la part de M. de Louvois.

--C'est-à-dire que cette espérance dont je vous parlais tout à l'heure
ne me rendra pas visite aujourd'hui?

--C'est un peu comme vous l'entendrez. Je voudrais que nous fussions au
temps des chevaliers de la Table ronde pour avoir le droit de venir vous
délivrer la lance au poing; malheureusement, madame, la maréchaussée
m'interdit cette faculté; mais il est un autre moyen d'en sortir.

--Encore! fit Suzanne d'un ton moitié riant, moitié sérieux.

--Eh! madame, croyez bien que si j'en use de cette façon, c'est plus
dans votre intérêt que dans le mien! On vous délivre et je m'enchaîne.

Le ton brusque de cette repartie fit sourire Mme d'Albergotti.

--Faut-il que je vous remercie? dit-elle.

--Tenez, madame, parlons sérieusement, reprit le comte; il y a si
longtemps que cette folie ne m'est arrivée, que je puis bien me la
permettre une fois en passant. Je me sens attiré vers vous par une
sympathie que vous appellerez comme il vous plaira, mais qui est
sincère; votre avenir m'épouvante. Vous ne savez pas quel homme c'est
que mon cher cousin. Entre nous, et quand la passion le domine, je le
crois un peu capable de tout. Vous et le capitaine Belle-Rose l'avez
blessé dans son orgueil de ministre; la plaie est incurable. Vous savez
quel jour vous êtes entrée en ce couvent, savez-vous bien quel jour vous
en sortirez? Êtes-vous bien sûre que Belle-Rose revienne jamais? Entre
vous il y a la mer et la colère du ministre, madame! Voulez-vous faire
de ce cloître votre tombeau? Sortez d'abord, épousez-moi et vous vivrez
après à votre guise. Si je vous déplais trop, notre gracieux monarque me
fournira bien quelque occasion de me faire casser la tête à son service.
Tout au moins serez-vous libre et hors de ces murs où l'on étouffe.

Mme d'Albergotti vit bien cette fois que M. de Pomereux parlait
sérieusement. Son visage était animé, l'expression de sa voix était
tendre et suppliante; l'enveloppe du débauché s'était fondue, et l'on
voyait à nu l'âme du gentilhomme. Elle tendit la main au jeune comte,
qui la baisa respectueusement.

--Merci, monsieur, lui dit-elle; vous avez le coeur bon, bien qu'il
soit pétri d'une étrange façon. En vous repoussant, ce n'est pas M. de
Pomereux que je repousse, c'est le mariage avec un autre qui ne serait
pas Belle-Rose. Je lui ai engagé ma foi: qu'il meure ou qu'il vive, je
la lui garderai. Je ne me dissimule aucun des périls auxquels m'expose
la rancune de M. de Louvois. Ces périls ne seront pas plus forts que
ma résignation. Vous m'avez comprise, monsieur; qu'il ne soit plus
désormais question de cela entre nous.

M. de Pomereux s'inclina. Ce qu'il avait encore à dire l'étranglait; il
voulut vaincre son émotion et n'y parvint pas. Il se pencha sur la main
de Suzanne et la baisa de nouveau avec un respect qui n'était pas dans
ses habitudes.

--Vous êtes une noble créature, et vous m'auriez rendu meilleur, dit-il.

M. de Pomereux fit prier la supérieure de vouloir bien l'entendre une
minute; elle vint, et il lui demanda de communiquer à Mme d'Albergotti
la nouvelle dont il était porteur; après quoi il sortit en toute hâte.
Comme il traversait la cour intérieure, il entendit un cri déchirant.
Son coeur sauta dans sa poitrine.

--Mon Dieu! murmura-t-il, je crois que si trente femmes ne m'avaient pas
un peu usé de ce côté-là, je finirais par aimer celle-ci.



XXXIV

UNE NUIT BLANCHE


Le cri qu'avait entendu M. de Pomereux était bien le cri de Suzanne
au moment où elle avait appris la mort supposée de Belle-Rose. La mère
Évangélique la lui avait annoncée froidement, et Suzanne, brisée d'un
seul coup, était tombée sur le carreau. La supérieure appela deux soeurs
qui transportèrent la pauvre affligée dans sa chambre, où elle demeura
plusieurs heures sans donner aucun signe de vie. Quand elle se réveilla
comme d'un long sommeil, les pleurs ruisselèrent de ses yeux, et si on
l'eût entourée dès ce moment-là, Mme d'Albergotti eût certainement pris
le voile. Vers le soir, son âme éperdue se rattacha à une espérance qui,
dans la nuit de son désespoir, brillait comme une lueur vacillante. Il
lui semblait que, dans sa cruelle narration, la supérieure avait exprimé
vaguement un doute sur la réalité de la mort de Belle-Rose. Cette pensée
se développa aussitôt qu'elle fut née et la saisit tout entière. Ce
pouvait être aussi une fausse nouvelle préparée par M. de Louvois.
Suzanne se résolut à attendre avant de prendre aucune détermination,
mais le coup avait été terrible, et quand elle parut le lendemain aux
prières qui se faisaient en choeur dans la chapelle, on aurait pu croire
que c'était une morte qui sortait du tombeau. Trois jours se passèrent
dans cette angoisse qui l'épuisait; ses nuits étaient sans sommeil, ses
jours sans repos. Il lui arrivait souvent de rester plusieurs heures
accoudée contre l'appui de sa fenêtre, regardant les oiseaux du
ciel, les nuages blancs, les grands ormes tout frémissants, l'eau des
fontaines, les fleurs épanouies, et ne comprenant pas que la nature
impassible eût encore des parfums, des bruits mélodieux, des beautés
sereines, quand tant d'épines lui déchiraient le coeur. On la trouvait
parfois, dans les bosquets du jardin, étendue au pied d'un arbre, le
front pâle, inanimé, et le visage couvert de larmes; d'autres fois,
il fallait l'arracher du pied de la croix où elle s'était agenouillée,
entourant de ses faibles bras les pieds sanglants du Christ: les prières
se mêlaient à ses sanglots, et tandis que la supérieure ordonnait d'une
voix sèche de la transporter sur son lit, on voyait les jeunes soeurs
presser leurs yeux humides de leurs voiles blancs. Dans les heures où
la douleur, endormie par son propre excès, lui laissait un peu de repos,
Suzanne s'efforçait de se rattacher à la pensée consolante qui luisait
dans son esprit malade; elle se reprenait à la vie, et il lui paraissait
que Belle-Rose ne pouvait pas mourir, tout bonnement parce qu'elle
l'aimait. Mais ces heures étaient courtes, et la douleur, un instant
assoupie, se réveillait plus aiguë et plus amère. Le quatrième jour, on
vint avertir Suzanne que M. de Pomereux, qui désirait lui parler, était
au parloir. La première pensée de Suzanne fut de refuser cette entrevue,
mais il lui parut que dans l'état où elle était tombée, rien ne saurait
plus augmenter son malheur, et elle descendit. M. de Pomereux eut peine
à la reconnaître, tant était profond le changement qui s'était opéré en
elle. Il joignit les mains avec un geste de pitié.

--Mais, madame, s'écria-t-il, vous vous tuez!

--Le désespoir n'est pas un suicide, répondit-elle.

--Mordieu! madame, reprit le comte avec une violence qui ne respectait
pas trop la sainteté des lieux, il ne sera pas dit que je vous aurai
laissée mourir. Belle-Rose n'est pas mort!

La joie fut si vive au coeur de Suzanne, qu'elle chancela et s'appuya
contre la grille du parloir pour ne pas tomber; des larmes jaillirent
de ses yeux, et elle se mit à sangloter comme un enfant sans savoir ce
qu'elle faisait. M. de Pomereux, qui était plus ému qu'il n'aurait voulu
le paraître, laissa passer ce premier moment sans l'interrompre. Quand
Suzanne se fut un peu calmée, elle releva son visage où brillait un
sourire baigné de larmes.

--Merci! lui dit-elle, vous ne savez pas tout le bien que vous me
faites.

--Eh! parbleu! je m'en doute bien un peu à tout le mal que ça me fait.
Je m'intéresse à vous d'une étrange façon... Je crois, vrai Dieu, que
vous m'avez retourné, et c'est, ma foi, tant pis pour vous, car si je me
mets une bonne fois à vous aimer tout de bon, vous m'aurez sur les bras
pour tout le reste de votre vie.

--Êtes-vous bien sûr qu'il ne soit point mort?

--Voilà que vous ne m'écoutez même pas... Oui, oui, j'en suis très sûr.

--De qui le tenez-vous?

--De mon grand cousin, qui en a reçu la nouvelle d'Angleterre, où le
capitaine Belle-Rose est passé.

--Mais peut-être est-il dangereusement blessé?

--A vous parler franc, il a une balle au beau milieu de la poitrine...
Eh bien! voilà que vous pâlissez à présent!... Voyons, la blessure n'est
point mortelle! Eh! que diable! j'ai vu guérir des gens qui étaient
percés d'outre en outre... Dans six semaines ou deux mois il n'y
paraîtra seulement plus.

--Le croyez-vous?

--Je vous en donne ma parole. M. de Louvois a été informé de l'aventure
par M. de Charny, un diable d'homme qui a des agents partout; il en
a reçu la nouvelle de Douvres, où les fugitifs sont débarqués. M.
de Louvois a mis la dépêche en morceaux; il commence à croire que le
capitaine a quelque amulette qui le protège.

--C'est la justice de sa cause qui le défend, monsieur.

--Vous croyez? Il y a des cas où j'aimerais mieux une bonne cuirasse.
Quoi qu'il en soit, il vit, madame, et c'est une résurrection qui gâte
diablement mes affaires et compromet un peu les vôtres.

--Non, monsieur, les vôtres n'y perdent rien, répondit Suzanne avec un
malin sourire.

--Eh! madame, j'ai vu tant de miracles opérés par le temps, que j'en
suis venu à croire que c'est le meilleur saint qu'on puisse invoquer.
Vous ne connaissez pas quel enchanteur c'est que demain!

--Vraiment, non; mais je me connais, moi.

--Soit; mes affaires n'y perdent rien, puisque vous le voulez.

--Elles y gagnent même quelque chose.

--En vérité?

--Ma reconnaissance, reprit Suzanne en lui tendant sa petite main.

--C'est toujours quelque chose, fit le comte en souriant. La
reconnaissance est quelquefois un chemin de traverse.

--Je vous la donne, je ne puis donc pas vous empêcher de la prendre
comme vous voudrez.

--Vous riez à présent, madame, et vous ne voyez pas que cette
résurrection ferme et verrouille sur vous les portes de ce maudit
couvent, qui, sans cela, allaient peut-être s'ouvrir. M. de Louvois est
furieux, madame.

--Que voulez-vous qu'il me fasse après ce qu'il m'a fait?

--Mais il peut vous oublier!

--D'autres se souviendront.

--Eh bien! madame, si par hasard vous trouviez l'attente trop longue,
vous savez que vous pouvez en toute chose compter sur mon dévouement.

La visite de M. de Pomereux rendit à Suzanne le calme qu'elle avait
perdu, et pleine de courage, maintenant que Belle-Rose vivait, elle eut
foi dans l'avenir. Il y avait dans le couvent des dames bénédictines une
jeune pensionnaire que sa famille poussait à prendre le voile. C'était
la seule dont les soins eussent touché Suzanne et dont elle eût supporté
les caresses durant les trois jours sombres qui suivirent la nouvelle
apportée par M. de Pomereux. Gabrielle de Mesle s'était attachée aux
pas de Suzanne, pleurait avec elle et l'embrassait en lui prodiguant les
noms les plus doux. C'était la seule consolation qu'elle pût lui donner,
mais c'était la seule aussi que Suzanne voulût accepter. Il arriva donc
que les liens de la plus tendre affection se nouèrent entre elles sans
qu'aucune des deux y eût songé d'abord. Gabrielle pouvait avoir dix-sept
ou dix-huit ans; elle était élancée et blanche comme un lis, et blonde
comme ces portraits de Vierge qu'on voit dans les églises. Sa tête,
d'un ovale harmonieux, était presque toujours inclinée sur sa poitrine,
qu'elle avait étroite et amaigrie; sa taille fléchissait comme un
roseau, et quand elle passait dans l'ombre des charmilles avec sa robe
blanche et son beau front penché, on la pouvait prendre pour l'un de
ces anges sveltes que les statuaires sculptent autour des bénitiers.
Gabrielle avait le sourire et le coeur d'un enfant; mais une accablante
tristesse dévorait sa vie et tarissait les sources de sa pure jeunesse.
Quand elle arrêtait ses yeux limpides sur Suzanne, leur regard tendre et
mélancolique allait jusqu'au coeur de son amie; mais quand Suzanne
lui demandait la cause de ce morne abattement où elle était toujours
plongée, la pauvre fille détournait la tête et l'on voyait de grosses
larmes glisser sur l'albâtre de ses joues. D'étranges frissons la
prenaient parfois des pieds à la tête; elle rougissait, pressait ses
tempes de ses deux mains, passait ses doigts blancs dans ses longs
cheveux et se prenait à courir comme une folle dans les jardins. Un
quart d'heure après, on la trouvait couchée dans l'herbe, le visage
sur ses genoux, abîmée dans d'inexplicables rêveries. Elle était d'une
douceur angélique et souffrait sans se plaindre tout ce qu'il lui
fallait endurer de la supérieure, qui l'avait en aversion. Gabrielle
alla vers Suzanne, parce que Suzanne souffrait; Suzanne alla vers
Gabrielle, parce que Gabrielle était faible et opprimée. Une nuit que
Suzanne dormait dans sa chambre, elle fut tirée de son sommeil par de
légers soupirs qui partaient du pied de son lit. Il lui semblait que le
bois craquait sous la pression d'un corps étranger. Elle ouvrit à demi
les yeux et vit, à la mourante lueur d'une veilleuse, une forme blanche
qui était assise à ses pieds, immobile et raide comme une statue. Bien
qu'elle fût naturellement courageuse, Suzanne frissonna et sentit une
sueur glacée mouiller ses tempes; elle se dressa pour mieux voir
le fantôme qui étendait vers elle ses deux mains. Elles étaient si
transparentes qu'elles semblaient fluides; l'une d'elles se posa sur le
bras de Suzanne, qui tressaillit jusqu'au coeur à son contact humide
et froid. Mais comme Suzanne s'était penchée en avant, elle reconnut
Gabrielle qui la regardait de tous ses yeux démesurément ouverts. La
pauvre enfant avait la tête nue; ses longs cheveux, qu'elle avait fort
beaux, descendaient sur sa poitrine et encadraient son visage, qui avait
l'aspect du marbre; elle était à demi vêtue d'un peignoir qui flottait
autour de sa taille et lui donnait l'apparence d'une ombre. Ses dents
claquaient sous ses lèvres blanches.

--J'ai peur, dit-elle en tendant vers Suzanne ses mains suppliantes.

--Oh! mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Suzanne en prenant les deux mains
de Gabrielle, qu'elle chercha à réchauffer contre son sein.

--J'ai peur, répéta la jeune fille, dont les yeux brillaient d'un éclat
fiévreux.

Suzanne crut d'abord qu'une sorte de délire avait chassé Mlle de Mesle
de son appartement; elle la couvrit de quelques vêtements, alluma une
bougie et la fit asseoir à son côté. Gabrielle la suivait d'un regard
brillant et inquiet comme celui des oiseaux; mais quand la lumière
se fut répandue dans la chambre, et qu'elle eut entendu à plusieurs
reprises la voix de son amie, elle se jeta tout à coup dans ses bras et
fondit en larmes.

--Je vais mourir! je vais mourir! mon Dieu! sauvez-moi! dit-elle.

Ces paroles, et plus encore l'accent qu'elles avaient dans la bouche de
la pauvre fille, remplirent de pitié le coeur de Suzanne. Elle appuya la
tête de Gabrielle sur son épaule et la couvrit de baisers en l'appelant
des noms les plus doux, comme on fait d'un enfant.

--Vous êtes une petite folle, calmez-vous, dit-elle; n'êtes-vous pas
près de moi? que craignez-vous?

--Oh! reprit Gabrielle, je sens bien que je meurs un peu chaque jour; je
vous dis que je vais mourir... Cette nuit, en rêve, j'ai vu ma soeur qui
m'appelait... elle est morte, elle aussi... elle était toute blanche
et pleurait en me regardant... Je me suis réveillée trempée d'une sueur
froide... je sentais son souffle humide et glacial... j'ai fermé les
yeux et suis venue ici en courant plus morte que vive... Elle était
dans un couvent, ma pauvre soeur, comme moi, madame; elle n'en est plus
sortie...

Gabrielle colla son visage baigné de larmes sur la poitrine de Suzanne
et l'étreignit dans ses bras en sanglotant.

--Mais, malheureuse enfant, s'écria Suzanne, vous n'avez donc ni mère ni
père?

--Je n'ai plus de mère... elle est morte quand j'avais quinze ans.

--Et votre père?

--Mon père?... Ses cheveux ont blanchi dans une nuit... on a fait un
cadavre de cet officier du roi... Il entend... il regarde... il ne
comprend plus.

--Et personne, personne autour de vous! ni frère, ni parents?

--Des parents! oh! si... j'en ai plusieurs... j'en ai trop peut-être.
Nous étions riches, nous, et si riches, que plusieurs nous enviaient!
C'est horrible! horrible!

Gabrielle tremblait de tout son corps. Suzanne l'écoutait, épiant sur
ses lèvres le terrible secret qui allait s'en échapper.

--Ce fut ma mère qui mourut la première, belle, jeune, adorée; elle
pâlit un jour, puis souffrit le lendemain, puis se coucha; elle se
plaignit quelques jours encore et ne se releva plus. Ma soeur n'aimait
qu'elle au monde. Cette mort la rendit comme folle, et, sans savoir ce
qu'elle faisait, elle courut dans un couvent, un couvent comme celui-ci,
avec des arbres et de la lumière tout autour, le silence et l'ombre au
milieu... Elle en voulut sortir un jour pour retourner auprès de notre
père; ce jour-là, il lui passa un frisson dans tout le corps, tenez,
comme à moi; elle lutta contre le mal, mais le mal fut le plus fort.
Elle ne sortit plus du couvent que pour aller au cimetière avec une
couronne de roses blanches au front.

--Pauvre fille! murmura Suzanne.

--Est-ce de moi ou de la morte que vous parlez? reprit Gabrielle; nous
aurons même destin. Il nous restait un frère, un seul, un enfant, une
adorable petite créature de six ans, folle, joyeuse, franche, les lèvres
roses, les yeux doux comme des fleurs, le coeur sur sa bouche qu'il
donnait à tout le monde. Pauvre Henri! un matin il se réveilla avec la
pâleur du marbre sur le front, les yeux plombés, le visage terni; ses
lèvres étaient toutes bleuâtres, sa peau brûlante et sèche; il me jetait
ses bras autour du cou en me disant qu'il avait du feu dans la poitrine,
et il pleurait; à midi il avait déjà ses petites mains froides, le soir
il était mort!

Suzanne serra Gabrielle sur son coeur.

--Cela vous étonne, reprit la jeune fille d'une voix sourde, mais vous
n'avez donc pas compris? vous ne savez rien?

--Quoi? fit Suzanne avec épouvante.

--Nous étions riches, ne vous l'ai-je pas dit? on a voulu notre
richesse... on l'aura... il n'y a plus que moi...

--Oh! croyez-vous? mon Dieu!

--Je crois ce qui est, continua Gabrielle en se rapprochant de
Suzanne... On nous a tués, on me tuera, on m'a déjà tuée peut-être... On
ne vous l'a donc jamais dit?

Et tout bas, collant sa bouche à l'oreille de Suzanne, elle ajouta:--Le
poison est en France, le poison est partout; il est au coeur des
familles, il est dans l'eau qui désaltère, dans le fruit qui rafraîchit,
dans la fleur qu'on caresse, dans le parfum qu'on respire; le poison
est comme l'air, il passe avec le vent; il est dans la ville et dans
la campagne... C'est l'ennemi invisible, insaisissable, infaillible;
il dévore la France; il est au coeur du royaume; il est le maître, le
spoliateur, le roi!

Suzanne demeura glacée à ces paroles; sans qu'elle pût en comprendre
la cause, elle sentit frémir tout son être et son coeur se serrer. Une
terreur invincible s'empara d'elle, et durant quelques minutes elle
garda Gabrielle pressée entre ses bras, muette et osant à peine regarder
autour d'elle.

--Sauvez-vous donc! sauvez-vous! s'écria-t-elle quand elle put parler.
Il faut que votre père vienne vous réclamer ici, il le faut.

--Quitter ce couvent! mais ce serait un suicide... C'est ma fortune
qu'ils veulent... ne suis-je pas la dernière héritière? Qu'ils la
gardent cette fortune, moi je prendrai le voile! J'ai peur de mourir à
dix-sept ans... Mon Dieu! je voudrais vivre.

Les larmes jaillirent encore des yeux de Gabrielle; sa poitrine était
haletante, ses yeux ardents, son souffle enflammé; la terreur, la
fièvre, le désespoir, la torturaient. Enfin, brisée par tant d'émotions,
elle finit par fermer ses paupières rougies et s'endormit auprès de
Suzanne. Suzanne la regardait et suivait effarée les ravages profonds
que l'inquiétude et la souffrance avaient imprimés sur la tête charmante
de sa compagne. Elle la baisa au front et la veilla pieusement, le
coeur tout plein de tristesse et de pitié. Elle la veillait encore aux
premiers rayons du jour, et sa bouche répétait tout bas, comme l'écho
d'un son funeste, le dernier mot de Gabrielle:

--Poison! poison!... partout le poison!



XXXV

LA RENONCIATION


Les aveux nocturnes de Gabrielle avaient noué entre elle et Suzanne
des relations plus intimes. A partir de cette nuit funèbre où la
pauvre jeune fille avait ouvert son coeur à l'amie que lui envoyait la
Providence, ce furent entre les deux recluses de longs entretiens et
d'amères confidences. L'une n'espérait plus, l'autre n'espérait guère;
le malheur leur tint lieu de connaissance; au bout de trois semaines,
il leur parut qu'elles ne s'étaient jamais quittées. La tristesse de
Gabrielle ne faisait qu'augmenter; il semblait qu'une main invisible
pesait sur son front, où l'on voyait passer les ombres de dévorantes
inquiétudes. Parmi les personnes qui venaient la visiter, il y avait une
dame âgée que Gabrielle appelait sa tante. Cette dame, vêtue à la mode
du temps de la régence d'Anne d'Autriche, avait un air qui ne revenait
pas à Suzanne. Elle était toujours prévenante et polie, douce et toute
confite en Dieu, et trouvait dans sa mémoire une foule de noms charmants
dont elle accablait sa nièce, mais rien n'y faisait, et Suzanne ne
pouvait pas s'empêcher de lui témoigner une grande froideur. La dame
paraissait ne pas s'en apercevoir, et ce n'était pas là une des choses
qui déplaisaient le moins à Mme d'Albergotti. Un jour que la dame venait
de quitter Gabrielle, Suzanne demanda à son amie ce que c'était que
cette dame-là.

--C'est ma tante, si l'on veut, répondit Gabrielle.

--Comment donc?

--C'est une toute petite parente à moi, dont on a fait une tante à la
mode de Bretagne, sous prétexte qu'elle était un peu cousine de ma mère.

--Y a-t-il longtemps que vous la voyez?

--Depuis l'enfance. C'est une sainte personne qui est tout attachée à
ses devoirs.

--Mais cette sainteté, reprit Suzanne, l'empêche-t-elle d'aimer autre
chose que le ciel?

--Oh! non pas; elle a pour moi une sincère affection; ce matin encore
elle pleurait en me voyant si chagrine.

--Que ne vous aide-t-elle donc à sortir d'ici?

--Elle le voudrait bien; mais que peut-elle, vieille et pauvre comme
elle est?

--Ah! elle est pauvre? murmura Suzanne.

--Ses deux fils sont dans les ordres et ses deux filles sont à la veille
de se marier à des personnes riches qui les aiment pour leurs qualités.

A mesure que Gabrielle parlait, Suzanne sentait s'éveiller en elle
d'étranges soupçons; mais elle était d'une nature trop loyale pour
vouloir les exprimer; il lui semblait qu'on aurait pu l'accuser de
calomnier une personne qu'elle ne connaissait pas.

--Ma tante était auprès de nous quand ma pauvre mère est morte, reprit
Gabrielle; et nous l'avons toujours retrouvée à nos côtés chaque fois
qu'un malheur a visité notre maison.

--Ah! fit Suzanne.

--Il y a des heures où je me reproche de ne pas lui rendre toute
l'affection qu'elle mérite; mais vous le savez sans doute, Suzanne, ce
sont des sentiments auxquels nous ne commandons pas. Malgré tout ce que
j'ai voulu, je n'ai jamais pu aimer ma tante.

Cette indifférence ou même cet éloignement dans une personne aussi
aimante que l'était Gabrielle frappa Suzanne. Elle avait toujours pensé
que ce n'est pas sans motif qu'on éprouve de ces sortes d'antipathie,
et se résolut à surveiller la dame si pieuse et si bonne, pour éclaircir
ses soupçons. Les événements ne lui en donnèrent pas le temps. Un jour
que Gabrielle avait reçu la visite de sa tante, elle trouva dans son
livre d'heure un petit papier sur lequel il y avait ces mots écrits au
crayon:

«Prenez le voile, ou recommandez votre âme à Dieu.»

L'écriture de ce papier menaçant n'était pas contrefaite, cependant
Gabrielle ne la connaissait pas. Elle courut, glacée de terreur, à la
chambre de Suzanne.

--Voyez! dit-elle.

Suzanne frémit d'horreur et entoura Gabrielle de ses bras comme si elle
eût voulu lui faire un rempart de son corps.

--Votre tante n'est-elle pas venue ce matin? s'écria-t-elle avec
explosion.

--Oui.

--Que Dieu me pardonne ce que je vais vous dire; mais dites-moi,
Gabrielle, dites: êtes-vous bien sûre de son affection?

--Vous la soupçonnez! dit la jeune fille en pressant fortement le bras
de sa compagne.

--Oui, reprit tout bas Suzanne.

--Eh bien, moi aussi! répondit Gabrielle d'une voix étouffée.

--Malheureuse enfant! que ne me parliez-vous?

--A quoi la plainte me servirait-elle? Ma tante passe pour une sainte...
c'est moi qui me trompe sans doute... Qui me croirait d'ailleurs? Tenez,
Suzanne, il vaut mieux que j'obéisse à cet ordre mystérieux.

--Mais vous vous enterrez vivante.

--Vivante! regardez-moi donc!

Gabrielle écarta les boucles épaisses de sa chevelure et promena sa
main sur son visage avec un geste d'une énergie inexprimable. Elle était
livide. La voix mourut dans la gorge de Suzanne, qui embrassa Gabrielle.

--Et puis, continua son amie, à quoi bon vivre quand on est seule? De
toute ma famille il ne reste personne que mon vieux père, et je n'ai
pas une main sur laquelle je puisse m'appuyer. Au moins, quand je serai
religieuse, me laissera-t-on mourir en paix.

Rien ne put faire changer la résolution de Gabrielle: la peur et le
désespoir la poussaient à la fois. Aussitôt qu'on sut dans le couvent
l'intention où elle était de prendre le voile, la supérieure ordonna de
hâter tous les préparatifs de la cérémonie. La famille fut prévenue, les
amis conviés, et l'on choisit le jour. Le noviciat de Gabrielle n'était
point encore terminé, mais on obtint une dispense de l'archevêque de
Paris, et rien ne s'opposa plus à ce qu'elle prononçât ses voeux. Le
spectacle du malheur de Gabrielle avait détourné les pensées de Suzanne
de leur cours naturel. Elle oubliait ses propres infortunes à la vue de
tant de jeunesse alliée à tant de douleur. Une visite imprévue l'obligea
de s'en souvenir. La veille du jour où Mlle de Mesle devait renoncer au
monde pour se lier à Dieu, Mme d'Albergotti fut prévenue par une soeur
que M. de Charny l'attendait au parloir.

--Voilà déjà plus d'un mois, madame, lui dit M. de Charny en la saluant
jusqu'à terre, que M. de Louvois a le regret de vous voir au couvent,
où il ne vous eût certes pas envoyée si la raison d'État ne l'y avait
contraint.

--Si le regret était aussi vif que vous voulez bien me l'exprimer,
monsieur, il me semble que monseigneur le ministre aurait une extrême
facilité à s'en débarrasser.

--Ah! madame, que vous connaissez peu les dures lois que le pouvoir
impose à ceux qui l'exercent! Au-dessus de la volonté du ministre, il y
a la raison d'État; M. de Louvois espérait au moins que le spectacle de
la paix et de la mansuétude qui règnent dans ces lieux toucherait votre
âme et vous déciderait à prendre le voile. Mais, à défaut de vocation,
il a poussé la bonté jusqu'à vous faire offrir d'entrer dans sa famille:
vous avez tout refusé.

--N'étant la pupille de personne, j'ai bien le droit, j'imagine, de
songer moi-même à mon établissement.

--Sans doute, madame, et M. de Louvois se ferait un scrupule de
violenter en rien vos intentions; mais encore le soin du royaume exige
que vous preniez une détermination.

--Le soin du royaume, monsieur; voilà bien des grands mots pour une
aussi chétive personne que je le suis!

--Les ennemis du roi se font des armes de tout, madame. Si vous saviez à
quelles injustes attaques les hommes éminents sont exposés, vous verriez
toute cette affaire sous son véritable jour, et n'accuseriez plus M. de
Louvois, qui vous veut du bien. Mais si vous répondez toujours par des
refus aux bons offices de Son Excellence, si vous repoussez également
le voile et le mariage, elle aura l'extrême douleur de devoir prendre
de nouvelles mesures qui assureront à la fois votre repos et celui de
l'État.

--Dites à monseigneur le ministre que je suis prête à tout souffrir,
mais que je ne suis pas prête à rien céder.

--Madame, répliqua M. de Charny en saluant Mme d'Albergotti qui s'était
levée, j'aurai l'honneur de vous revoir dans un mois, et vais prier Dieu
pour que vos résolutions soient changées à ce moment-là.

Le lendemain, au point du jour, les cloches du couvent des dames
bénédictines de la rue du Cherche-Midi sonnaient à toute volée.
La cérémonie de prise d'habit était une solennité religieuse assez
fréquente au temps où se passe cette histoire, mais qui ne laissait
pas d'attirer au sein des couvents une grande foule toujours avide d'un
spectacle où l'émotion ne manquait pas. On y voyait en grand nombre des
dames et des seigneurs de la cour, et ce jour-là la pompe remplaçait
dans les chapelles et les cloîtres le silence et les profondes
méditations. Suzanne s'était rendue de bonne heure auprès de Gabrielle.
Elle trouva son amie, plus pâle qu'un linceul, qui priait au pied de son
lit virginal.

--Il est temps encore! lui dit Suzanne en l'embrassant.

--Non, répondit Gabrielle d'une voix ferme, il le faut; le deuil est
dans le coeur, qu'importe un voile sur la tête!

En ce moment la bonne tante entra. Elle s'efforçait de pleurer, mais
sa figure grimaçait. Elle se jeta au cou de sa nièce et l'accabla de
tendres caresses. Gabrielle se laissa faire; mais en se tournant vers
Suzanne, elle lui dit avec un sourire navrant:

--C'est une goutte du calice!

M. de Mesle avait demandé à voir sa fille. Ce jour-là, les barrières
du couvent tombaient devant les grands parents. On le conduisit à la
cellule de Gabrielle, qui ne l'avait pas embrassé depuis plusieurs mois.
D'un bond elle fut dans ses bras, et se suspendit à son cou avec des
sanglots qui lui déchiraient la poitrine. Le vieillard la pressa contre
son coeur, et l'on vit des larmes sillonner ses joues ridées. A l'aspect
de ce vieillard, Suzanne comprit les paroles de Gabrielle. Son front
était tout chargé d'ennui, son regard éteint, sa parole tremblante;
il avait dû être beau et plein de vie, mais on sentait que c'était une
nature épuisée qui luttait vainement contre un mal insaisissable. Le
soldat était vaincu. Ses lèvres s'étaient collées au cou de sa fille en
bégayant les noms les plus doux. Un instant son regard s'anima à la vue
des pleurs que versait Gabrielle; il y eut sur son visage amaigri un
éclair de force et de fierté.

--Si vous êtes malheureuse, ma fille, lui dit-il, rejetez ces habits, et
suivez-moi.

Gabrielle se pressa contre lui; la bonne tante eut un tressaillement.

--Mon père, répondit Gabrielle, je souffre à la pensée de vous quitter,
mais j'ai fait le sacrifice de ma vie.

--Hélas! mon enfant, répondit le vieillard, c'est un sacrifice que tu
n'aurais pas accompli dans d'autres temps: mais je vais bientôt partir,
et je suis sans force pour te protéger.

En disant ces mots, le vieillard laissa tomber ses bras avec un geste où
il y avait tant d'impuissance et tant d'accablement, que Suzanne comprit
bien que Gabrielle était perdue. La bonne tante essaya de sourire.

--Moi qui ne suis qu'une pauvre veuve, dit-elle, j'aurais bien tâché
de la ramener à nous et à la protéger; mais c'est la vocation qui
l'entraîne.

Le front de M. de Mesle s'inclina, et ses yeux perdirent leur regard
intelligent; il étendit ses mains débiles sur la tête de Gabrielle.

--Ta mère, une sainte, est morte; ta soeur, une vierge, est morte; ton
frère, un pauvre innocent qui souriait à la vie, est mort; je suis comme
un vieil arbre dépouillé de ses rameaux et brisé par la foudre; si c'est
ta vocation de quitter le monde, où le mal habite, que Dieu te bénisse,
mon enfant.

Gabrielle se jeta à genoux. Le vieillard regarda le ciel, les mains
tendues au-dessus d'elle, et pleura. Puis, quand il l'eut une dernière
fois embrassée, il sortit morne et chancelant. La bonne tante s'essuyait
les yeux qu'elle avait secs. La chapelle des dames bénédictines se
remplissait d'un monde brillant; on aurait pu se croire dans une galerie
de Versailles, tant il y avait dans la nef et dans les tribunes de
personnes considérables par leur rang et par leur nom; la dentelle, la
soie et le velours remplaçaient sur les dalles du parvis l'étamine et
la bure; de vagues parfums se mêlaient aux senteurs de la myrrhe et
du benjoin. Derrière la grille du choeur, dont les fines mailles
interceptaient le regard, les soeurs bénédictines étaient assises
couvertes de leurs longs voiles. Tous les yeux de l'assemblée se
tournaient de leur côté, et l'on cherchait à deviner les grâces de leur
personne sous les plis épais de leurs vêtements religieux. Il y avait,
parmi les dames et les seigneurs de cette nombreuse compagnie, bien des
familles qui comptaient un de leurs membres au sein de ces filles de
Dieu; mais les mères elles-mêmes ne pouvaient reconnaître laquelle
d'entre les religieuses elles avaient pressé sur leur coeur au jour béni
de l'enfantement. Parfois il arrivait qu'une des soeurs tressaillait
sous le voile blanc; sa tête un instant inclinée vers la nef, se
penchait sur sa poitrine, et l'on devinait à ses mouvements convulsifs
qu'elle pleurait. Celle-là venait d'apercevoir un frère, une mère ou
un fiancé. Tout à coup une grande agitation se fit au milieu de la
chapelle, tous les yeux se portèrent du même côté, et l'on vit entrer
Mlle de Mesle dans toute la pompe d'un habit mondain. Un triste et
doux murmure l'accueillit; elle était si belle, que tout le monde la
plaignait. Les luttes intérieures avaient réagi sur sa physionomie, qui
gardait une expression de trouble et d'inquiétude; une rougeur fébrile
éclairait son visage et lui prêtait un charme de plus. Elle avait sur
ses beaux cheveux blonds une couronne de fleurs blanches, des perles à
son cou et des bijoux de prix à ses bras, à sa ceinture et à sa
robe. Elle traversa l'église d'un pas ferme, accompagnée de la mère
Évangélique et d'une autre religieuse. M. de Mesle et les membres de sa
famille la suivirent. Quand elle eut monté les degrés qui séparaient
la nef du choeur, l'office commença. L'archevêque de Paris officiait.
Gabrielle s'agenouilla sur un carreau de velours, et pria. La chapelle
était toute pleine de parfums et de fleurs; l'orgue faisait entendre
les chants les plus suaves; des soeurs cachées dans une tribune mêlaient
leurs voix célestes aux accords de l'instrument; c'était une harmonie
divine qui charmait les oreilles et pénétrait doucement les coeurs.
Quand on eut offert à Dieu le sacrifice de la messe, l'oeuvre de
renonciation commença. En ce moment, tous les regards attendris se
reposaient sur la victime, toutes les âmes semblaient suspendues aux
paroles du prêtre, et l'on ne songeait pas à essuyer les larmes qui
coulaient lentement de tous les yeux. Une soeur détacha les fleurs qui
paraient le front de la jeune fiancée du ciel, et les fit tomber sur
le marbre; une autre dénoua les colliers de perles et les agrafes de
diamants; et les pierreries, qui rappellent les vanités de ce monde,
jonchèrent les dalles du choeur; on défit les noeuds de rubans et les
dentelles, et l'on vit se répandre sur les épaules nues de Gabrielle
sa luxuriante chevelure. Un rayon de soleil, glissant par les vitraux
éclatants, enveloppa sa tête inclinée d'une auréole et joua dans les
tresses flottantes de ses longs cheveux blonds comme l'or. Une soeur les
prit de la main gauche, en soulevant l'épais manteau, et de la droite
elle en coupa les boucles, qui bientôt couvrirent la robe et le coussin
comme les épis d'une moisson. L'archevêque levait la croix vers le ciel,
et de ses doigts étendus bénissait la foule; les soeurs priaient en
choeur, et l'orgue mugissait sous la voûte. Une indicible pitié serrait
tous les coeurs, à la vue de cette enfant qui renonçait à toutes les
joies bénies de Dieu, et qui, si proche du berceau, était déjà fiancée
de la mort. Suzanne sanglotait dans un coin de la chapelle; M. de Mesle
était tombé sur ses genoux, les mains jointes, et regrettant de vivre.
Quand la dernière boucle de cheveux fut coupée, la mère Évangélique jeta
un voile sur la tête de Gabrielle, les chants éclatèrent; la grille du
choeur retomba sur ses gonds. Gabrielle n'appartenait plus au monde.



XXXVI

LA DERNIÈRE HEURE


Le lendemain du jour où Gabrielle avait pris le voile, Suzanne rencontra
M. de Charny sur la terrasse du couvent; M. de Charny lui fit un salut
profond, Suzanne inclina sa tête et passa. La vue de cet homme lui
inspirait une horreur invincible, et la faisait frissonner comme un
enfant qui vient de mettre le pied sur un serpent. A son réveil, le jour
suivant, elle trouva sur l'une des chaises de sa chambre un habillement
complet de novice: la robe, le voile, le chapelet; ses vêtements de
la veille avaient disparu; la clef restant sur la porte toute la nuit,
selon la règle du couvent, on avait profité de son sommeil pour les
enlever. Suzanne hésita un instant avant de s'en revêtir, mais il
n'entrait pas dans son caractère de se révolter pour les petites choses.
Aux misérables tracasseries dont on l'abreuvait, elle opposait sans
cesse un front calme et une pieuse résignation. Seulement elle se rendit
chez la supérieure aussitôt après qu'elle se fut habillée.

--Madame, lui dit-elle, car elle n'avait jamais pu se résoudre à
l'appeler ma mère, j'ai pris ces habits, les seuls qui m'aient été
laissés; mais, en me soumettant, j'éprouve le besoin de protester contre
la violence morale qui m'est faite. Si c'est à vous que je dois cette
robe et ce voile, je le dis à vous-même, madame: vous abusez de votre
autorité. J'y cède, mais je n'y obéis pas.

--Cette pensée ne vient pas de moi, ma fille, répondit la supérieure
avec un sourire mielleux; les personnes qui me l'ont inspirée vous
portent un vif intérêt.

--M. de Louvois, et peut-être aussi M. de Charny, madame?

--Vous les avez nommés, ma fille: vous savez bien que souvent les
personnes qui nous dirigent connaissent mieux que nous-mêmes ce qui nous
convient. Je regrette que vous ne vouliez pas apprécier leurs bonnes
intentions, mais j'espère que vous reviendrez à de meilleurs sentiments.

--Gardez votre espérance, madame, je garde ma conviction.

--La grâce vous éclairera, ma fille.

--La religion me défend de commettre un sacrilège; vous-même ne me
conseilleriez pas d'apporter à Dieu un coeur qui ne lui appartient pas
tout entier.

--Dieu commande tous les sacrifices, ma fille.

Suzanne salua la mère Évangélique et sortit sans répondre. A mesure
qu'on se montrait plus acharné à la poursuivre, elle se sentait plus
forte et plus résolue.

Quand Mlle de Mesle, maintenant soeur Gabrielle de la Rédemption, la vit
sous ce costume, elle joignit les mains.

--Eh quoi! vous aussi? lui dit-elle.

--La robe ne change pas le coeur, répondit Suzanne; je suis à
Belle-Rose: aucune puissance humaine ne me fera renoncer à lui.

Gabrielle la serra dans ses bras.

--Il vous aime, lui! on n'a jamais peur quand on est aimée!
murmura-t-elle.

Depuis le jour où Mlle de Mesle avait pris le voile, sa santé, en
quelque sorte perdue déjà, allait s'affaiblissant d'heure en heure.
Entre chaque matin, il y avait un changement qui effrayait Suzanne;
les joues devenaient plus creuses, le cercle bleuâtre qui encadrait les
paupières prenait des teintes terreuses; ses mains amaigries étaient
sèches et brûlantes: il y avait des instants où ses lèvres avaient la
pâleur du voile qui flottait sur son front. Elle n'acceptait de remèdes
que de la main de Suzanne; mais quand Suzanne n'était pas là, elle
jetait la liqueur et souriait amèrement en voyant s'épancher ce qui
devait apporter quelque soulagement à son mal. Un jour que Suzanne
la surprit vidant une fiole, elle la lui arracha des mains et la
contraignit de prendre ce qui en restait au fond.

--La mort est là, dit Gabrielle, en frappant du bout de ses doigts sur
sa poitrine oppressée; vous prolongez mon supplice de quelques heures.

--Mon Dieu! vous vivrez, ma pauvre enfant, vous vivrez! s'écria Suzanne,
qui se sentait suffoquée par les larmes.

--Et pourquoi voulez-vous que je vive? s'écria Gabrielle en éclatant en
sanglots; ne suis-je pas perdue pour lui?

A ce cri, Suzanne comprit que le coeur de Gabrielle n'était pas moins
malade que son corps. La terreur et l'amour la tuaient tout ensemble.
Elle l'embrassa avec une effusion plus tendre et voulut rendre un peu
d'espoir à cette âme désolée; mais Gabrielle garda un morne silence; le
frisson la glaçait jusqu'aux os; elle secouait la tête et pleurait; vers
le soir, Suzanne dut la coucher en proie à une fièvre ardente. Ce fut
une nuit sans sommeil; mais dès le matin Gabrielle se leva et se rendit
la première à la chapelle; une sueur froide couvrait son front et la
fièvre luisait dans son regard. La malheureuse enfant mettait à mourir
une effrayante énergie. Quand le soir venait, elle s'accoudait parfois
sur la fenêtre et regardait le soleil couchant; les arbres du parc
étaient tout entourés d'une vapeur dorée, les oiseaux se poursuivaient
dans les branches, les feuilles chantaient, et l'on voyait à l'horizon
changeant de grandes bandes de lumière dont les reflets inondaient le
ciel de lueurs roses. Une profonde extase se peignait sur le visage
de Gabrielle, elle tendait les mains à l'espace et disait d'une voix
tremblante:

--Mon Dieu! qu'il serait bon de vivre si l'on était aimée et libre!

Puis elle tombait sur ses genoux, implorant la mort et meurtrissant son
front aux pieds du Christ. Un jour vint où la force trahit son courage;
elle voulut se lever aux premiers sons de la cloche, mais ses genoux
fléchirent, et Suzanne, qui ne la quittait plus, l'ayant soulevée
dans ses bras, la recoucha. Le médecin vint dans la soirée et, l'ayant
examinée, déclara qu'elle ne passerait pas la journée du lendemain.

--C'est une lampe qui n'a plus d'huile, dit-il.

Pendant toute la journée, Gabrielle avait maintes fois tourné ses yeux
étincelants vers Suzanne, ses lèvres s'étaient ouvertes comme si elle
avait eu quelque chose à lui confier, puis ses yeux et sa bouche se
refermaient, et on l'entendait qui priait tout bas les mains jointes sur
son coeur, dans l'attitude austère des figures de marbre qu'on voit sur
les tombeaux.

--Elle s'entretient avec les anges! disait une jeune novice agenouillée
au pied du lit.

Quand vint la nuit, on laissa Suzanne seule dans la cellule où se
mourait Gabrielle. Une veilleuse brûlait sur le coin d'une table, jetant
ses clartés vacillantes sur les draps blancs et la figure blanche de
l'agonisante. Le silence était lugubre; la respiration oppressée de
Gabrielle avait fait place à un souffle léger qui ne s'entendait
pas. Ses paupières étaient closes, ses lèvres ne remuaient plus; elle
semblait dormir. Suzanne la baisa au front pieusement comme une mère qui
bénit son enfant; elle allait se retirer lorsque Gabrielle, dénouant ses
mains, les roula autour du cou de Suzanne.

--Restez près de moi, lui dit-elle d'une voix douce qui effleura la joue
de Suzanne comme l'haleine d'un sylphe.

Suzanne s'assit sur le bord du lit.

--Plus près, plus près encore, reprit Gabrielle.

Suzanne se fit une petite place tout contre son amie, qui lui baisait
les mains en la regardant avec des yeux humides.

--Écoutez-moi, Suzanne, continua Gabrielle, j'ai un service à vous
demander. Me promettez-vous de me le rendre?

--Je vous le promets.

--Et de n'en parler à personne?

--A personne; cependant, il en est une pour qui je n'ai point de secret.

--Oh! vous n'êtes qu'un à deux! dit Gabrielle avec un sourire ingénu.
Lui, c'est encore vous.

--Dites-moi, Gabrielle, que voulez-vous que je fasse?

Gabrielle se recueillit un instant et tourna vers Suzanne un regard
suppliant.

--Au moins, dit-elle, vous ne me blâmerez pas?

Suzanne s'inclina vers elle avec un doux sourire et l'embrassa.

--Gabrielle, lui dit-elle bien bas, vous êtes pure comme le jour.
Comment voulez-vous que je vous blâme, moi qui aime aussi!

Mlle de Mesle tressaillit dans les bras de Suzanne; une rougeur subite
colora son visage qu'elle couvrit de ses deux mains.

--Mon Dieu! celui que j'aime l'ignore, et vous le savez!

--Ma chère soeur, reprit Suzanne, les femmes se devinent entre elles.
Confiez-moi donc ce grand secret; en passant de votre coeur au mien, il
trouvera un coeur aimant.

Gabrielle se souleva et chercha sous la doublure de son oreiller; elle
en tira une petite boîte qui contenait une lettre et une tresse de
cheveux. Elle déploya la lettre et la pressa contre ses lèvres; ses yeux
s'inondèrent de larmes.

--Voyez, dit-elle, mes pleurs en ont presque effacé l'écriture. Voilà
trois ans que je vis de cette lettre.

--Pauvre enfant, elle en meurt! soupira Suzanne, qui sentait son coeur
se gonfler.

--C'est tout ce que j'ai de lui, reprit Gabrielle d'une voix triste;
voilà trois ans que je ne l'ai pas revu, et il ne sait pas que je vais
mourir.

--Oh! Gabrielle! qui que ce soit, s'il avait connu cet amour, il vous
aurait sauvée.

--Lui! mais s'il m'avait recherchée en mariage, on l'aurait tué! J'ai
préféré mourir! s'écria Gabrielle en se pressant contre Suzanne.

Suzanne frémit tout entière.

--Voilà comment cet amour est arrivé, continua Gabrielle en s'essuyant
les yeux. Nous étions à la campagne, dans notre terre de Mesle, près
de Mantes, mon père, ma soeur et moi. Notre pauvre mère vivait encore.
C'était l'heureux temps. Le chevalier d'Arraines, c'est son nom, et vous
êtes la première à qui je l'aie nommé, vint nous rendre visite. Il avait
vingt-deux ou vingt-trois ans; il était aimable, fier, sensible. Sa
vue me fit éprouver un trouble singulier, et toute la nuit je ne pus
m'empêcher de penser à lui. Ce trouble augmenta les jours suivants; il
s'y mêlait des sensations inconnues qui me ravissaient, et cependant
je n'osais en parler à ma mère ni même à ma soeur. Je ne sais si le
chevalier d'Arraines s'en aperçut, mais il me parut qu'aux promenades et
aux réunions du soir, il s'attachait plus particulièrement à moi. Quand
il me parlait, sa voix était douce et charmante; quand il me regardait,
ses yeux avaient une expression qui me touchait jusqu'au fond du coeur.
Que de fois ne me suis-je pas échappée pour me répéter à moi-même ce
qu'il m'avait dit! Ces jours passèrent comme un matin! Un soir, ce soir
a décidé de ma vie, il me rencontra dans une allée du parc où je me
cachais pour rêver. A sa vue, je rougis, et je me sentis trembler sans
savoir pourquoi. Il vint à moi et me prit la main; je n'osais pas le
regarder, et cependant je ne faisais aucun effort pour me détacher de
lui. Il me parla longtemps; sa voix me paraissait descendre du ciel, il
me disait de ces choses qu'on n'entend pas et qui se gravent au fond du
coeur. Quand il en vint à me dire qu'il m'aimait, je crus que j'allais
mourir de bonheur! Je ne voudrais pas d'une vie tout entière s'il me
fallait en effacer ce moment-là. Mon coeur battait à m'étouffer; il
me semblait que tout dans la nature me souriait. Tout à coup, nous
entendîmes marcher auprès de nous; je dégageai ma main et me mis à fuir;
mais avant de partir, j'osai le regarder; ses yeux étaient si tendres et
si suppliants, que si l'on n'était pas venu, je serais tombée dans ses
bras. Je courus comme une folle dans ma chambre, où je m'enfermai, et je
passai toute la nuit à bénir Dieu et à m'enivrer de son nom à lui.--Le
lendemain, il partit, continua Gabrielle. Son père le mandait à l'armée;
mais, avant de s'éloigner, le chevalier d'Arraines me fit parvenir cette
lettre où il me répétait ce qu'il m'avait dit la veille. Ma vie n'a
compté qu'un jour.

--Et depuis lors? demanda Suzanne.

--Depuis lors, je n'ai plus eu de ses nouvelles. Peu de temps après son
départ, ma mère tomba malade, puis elle mourut; le deuil entra dans la
maison; ma soeur suivit ma mère; le petit enfant mourut aussi. La mort
fauchait autour de moi; une vieillesse précoce abattit mon père; la
terreur me prit, d'épouvantables rêves peuplaient mon sommeil: la nuit,
je me réveillais en sursaut, baignée de pleurs, échevelée, et il me
semblait que des fantômes promenaient leurs mains glacées sur mon
visage. On murmura le mot de couvent à mon oreille, on me dit que
c'était un refuge: j'y courus. Hélas! Suzanne, vous savez comment j'en
sortirai!

Suzanne n'avait plus la force de répondre; elle tenait son amie
embrassée et pleurait sur elle.

--Vous, Suzanne, reprit Gabrielle, vous sortirez d'ici; un jour, sans
doute, vous rencontrerez M. d'Arraines, heureux peut-être et ne songeant
plus à moi. Vous lui direz que vous m'avez vue, vous lui ferez voir au
bas de sa lettre--tout mon trésor!--ces quelques mots que j'ai écrits,
et vous lui donnerez cette tresse de mes cheveux, la seule que j'ai
dérobée au sacrifice. Et puis vous lui raconterez comment je suis
morte. S'il me pleure, il me semble que nous ne serons pas séparés pour
toujours...

Suzanne prit la boîte des mains de Gabrielle et la serra sous sa robe.
Le jour allait venir, et l'on voyait déjà les grands arbres dessiner les
contours de leur feuillage noir sur le ciel transparent. Ce long récit
avait épuisé Gabrielle; elle appuya sa tête pâlie sur l'oreiller et
ferma ses yeux gonflés de larmes, ses mains dans les mains de Suzanne.
Vers midi, elle demanda les secours de la religion.

--C'est l'heure des adieux, dit-elle à Suzanne, je ne veux plus penser à
la terre. Embrassez-moi et souvenez-vous de ma prière.

Suzanne courut avertir la supérieure; les cloches du couvent
commencèrent de sonner le glas funèbre, et les soeurs se rendirent à
la chapelle, où bientôt retentit la prière des agonisants. L'abbé de
Saint-Thomas-d'Aquin, qui était le confesseur du couvent des dames
bénédictines, se rendit à la cellule de la soeur Gabrielle de la
Rédemption, portant le saint viatique et précédé d'un enfant de choeur
qui agitait une sonnette d'argent. Suzanne ouvrit la porte au
pieux cortège; celles des soeurs qui n'étaient pas à la chapelle
s'agenouillèrent dans le corridor, et Gabrielle, à la vue de l'homme de
Dieu, se dressa. L'abbé, qui était un pieux et bon vieillard, s'approcha
du lit où gisait Gabrielle, la jeune mourante joignit ses mains et
s'apprêta à la confession. L'approche de la mort avait répandu sur
tous ses traits une douceur ineffable; un doux sourire entr'ouvrait
sa bouche, et la candeur virginale de son front avait une grâce qui
n'appartenait déjà plus à la terre. A la vue de cette enfant, qui
rendait son âme à Dieu sans trouble et sans effort, le vieux curé
comprit qu'il n'avait rien à pardonner.

--Parlez, ma fille, lui dit-il d'une voix émue; bientôt vous serez près
de celui qui console et bénit, et vous prierez pour nous.

Gabrielle raconta sa vie en quelques mots; il y avait longtemps que le
curé la connaissait; elle avait aimé, elle avait souffert, elle allait
mourir. On n'entendait pas d'autre bruit que la petite sonnette d'argent
qui tintait, le murmure lointain des chants religieux qui flottait dans
l'air comme une harmonie céleste, et les sanglots étouffés des jeunes
novices qui pleuraient autour de Suzanne.

--Allez en paix, vous qui n'avez pas péché! dit l'abbé en étendant ses
mains tremblantes sur le front incliné de Gabrielle; les anges du ciel
vous attendent!

Le saint homme prit l'hostie consacrée et la présenta à Gabrielle.
Toutes les têtes s'abaissèrent en même temps que les coeurs s'élevaient
à Dieu. La mère Évangélique seule ne pleurait pas. Gabrielle souriait.
Après que Gabrielle eut pris l'hostie, le vieil abbé lui mit aux mains
un petit crucifix d'ébène et d'ivoire; elle se recoucha et attendit
l'heure où Dieu l'appellerait. La prière remplissait le couvent de ses
murmures divins. Suzanne regardait le visage de Gabrielle avec des yeux
pleins de tendresse et pressait contre sa poitrine la boîte où cette
pauvre fille avait mis tout son coeur. La cloche sonnait toujours. On
voyait par l'étroite fenêtre un pan du ciel bleu où souriait la lumière;
les arbres frémissaient, et les hirondelles passaient à tire-d'aile en
poussant de joyeux cris. Les bruits de la ville montaient comme un son
vague et confus. Gabrielle avait l'air de s'endormir: son visage était
calme et reposé comme celui d'un enfant. On se taisait autour d'elle
comme si l'on eût craint de la réveiller, et la prière se faisait
silencieuse. Vers le soir, au coucher du soleil, elle ouvrit les yeux et
se releva. Ses regards cherchèrent Suzanne, à qui elle sourit, puis
le ciel. Elle vit l'horizon pourpre et les grandes clartés jaunes qui
rayonnaient dans l'azur lointain. Elle pressa le christ de ses lèvres
blanches, tendit le bras vers le ciel et tomba morte. Toutes les soeurs
se levèrent le coeur serré; Suzanne bondit vers le lit de Gabrielle et
chercha sur sa poitrine d'une main tremblante. Le coeur ne battait plus;
il n'y avait plus de souffle entre ses lèvres. Suzanne colla sa bouche
au front candide et pur de la jeune vierge, et répéta tout bas le
serment qu'elle lui avait fait, pensant que son âme pouvait l'entendre.
Puis, ayant fermé les yeux de la morte, elle rabattit le drap sur son
visage.

--Prions Dieu, mes soeurs, dit le prêtre en jetant de l'eau bénite sur
le corps de celle qui n'était plus.

Et tout le monde s'agenouilla.



XXXVII

UNE BONNE FORTUNE


Lorsque Claudine parvint en Angleterre, en compagnie de Grippard, elle
trouva son frère, sinon hors de danger, du moins presque assuré de
guérir. La balle s'était logée dans la poitrine sans léser aucune partie
noble. Le chirurgien avait sondé la plaie et croyait pouvoir répondre
du malade, au cas où il n'arriverait aucun accident imprévu. Cornélius
avait choisi une petite maisonnette propre et commode, dans un quartier
retiré de la ville, loin du bruit et de l'agitation du port. Il y avait
un petit jardin autour de la maison, dont les fenêtres donnaient du côté
de la mer. Le chirurgien venait deux ou trois fois par jour; Cornélius
et la Déroute se relayaient au chevet de Belle-Rose. L'entrevue de
Cornélius et de Claudine fut entremêlée de joie et de larmes: ils
avaient mille choses à se dire mutuellement; mais sur ce que Claudine
lui apprit touchant la disparition de Suzanne, Cornélius la pria de n'en
pas parler à Belle-Rose, que cette nouvelle pouvait mettre en danger de
mort. On expliqua au blessé la présence de Claudine par le désir bien
naturel qu'elle avait éprouvé de se rendre auprès de son frère aussitôt
qu'elle avait eu connaissance de l'état où Bouletord l'avait laissé. Les
jours s'écoulaient tristement entre ces trois personnes, qui craignaient
pour la vie de l'amant et pour la liberté de l'amante également
menacées. Tout leur bonheur avait été brisé au moment même où il
semblait n'avoir plus rien à redouter. On n'avait aucune nouvelle de
France; la guérison de Belle-Rose se faisait lentement; Grippard, qu'on
avait renvoyé à Paris pour connaître le sort de Suzanne, n'avait pas
écrit une seule fois. Cornélius avait Claudine pour consolatrice, et
c'en était une assez agréable pour qu'il trouvât quelque douceur à
vivre; Claudine avait Cornélius, et c'était un grand soulagement à ses
peines; mais la Déroute n'avait pour toute raison de patienter que sa
fureur contre Bouletord. Il passait son temps à maugréer comme un beau
diable, et c'était une chose plaisante à voir que l'opposition de sa
figure placide et paisible avec les horribles serments qu'il entassait
du matin au soir. A mesure que Belle-Rose entrait en convalescence, il
demandait plus fréquemment des nouvelles de Suzanne, et s'étonnait de
n'en pas recevoir. Un jour la Déroute, n'y tenant plus, se présenta
devant Cornélius et Claudine tout équipé, avec de grosses bottes, un
grand manteau sur l'épaule, une rapière au côté et une valise sous le
bras.

--Monsieur, dit-il rapidement à Cornélius, comme un homme qui ne veut
pas souffrir d'objection, je viens vous demander vos commissions ainsi
que celles de Mlle Grinedal.

--Où diable vas-tu dans cet équipage?

--A Paris.

--Tu t'y feras prendre.

--Bah! les balles et les boulets ne m'ont pas encore attrapé, et ce
n'est pas Bouletord qui fera ce qu'ils n'ont pu faire. Tenez, monsieur,
traitez-moi de coeur de poulet si vous voulez, mais les plaintes de mon
capitaine m'arrachent l'âme; j'aurai des nouvelles de Suzanne, je saurai
ce que cet enragé de M. de Louvois a fait d'elle, et je la sauverai ou
j'y laisserai ma peau. Le bout du doigt ou seulement une lettre de
Mme d'Albergotti vaudrait mieux pour guérir mon capitaine que tous ces
ingrédients de toutes sortes qu'on met sur sa blessure.

Cornélius et Claudine prirent chacun une main de la Déroute et la
serrèrent fortement.

--Va, lui dirent-ils, et que Dieu te conduise.

--Oh! reprit-il avec son sourire tranquille, j'ai bon pied, bon oeil et
bonne épée. J'aurai fait bien du chemin quand le capitaine Belle-Rose
viendra me joindre.

--Comment te joindre? Veux-tu donc qu'il aille se faire remettre à la
Bastille? s'écria Cornélius.

--Ah çà! voyons, reprit la Déroute, croyez-vous que mon capitaine soit
homme à rester les bras croisés quand il saura que Mme d'Albergotti est
sous les verrous d'un couvent? Est-ce vous qui le retiendrez à Douvres?
là! voyons, vous en chargez-vous?

--Tu as raison, dit Claudine en secouant la tête, Jacques partira.

--Eh! morbleu! je le sais bien! il partira aussitôt que vous lui aurez
tout appris. Je vais préparer les étapes.

La Déroute embrassa Belle-Rose à qui il dit seulement, de son air
bonhomme, qu'il allait prendre langue à Paris pour savoir où en étaient
leurs affaires, et partit le soir même sur le bateau d'un pêcheur qui,
par animosité nationale, allait prendre son poisson sur les côtes de
France. Tout en jetant ses filets à la mer, il pouvait bien jeter la
Déroute sur le rivage.

Un soir, vers dix heures, tandis que Cornélius et Belle-Rose, qui était
déjà en état de se lever et de marcher, causaient auprès de Claudine,
ils entendirent dans la rue un grand cliquetis d'armes et des cris
entrecoupés. Cornélius sauta sur son épée et courut à la porte.
Belle-Rose en fit autant.

--Eh! Jacques, y penses-tu! s'écria Claudine; ta blessure n'est pas
fermée encore.

--Est-ce une raison pour laisser assassiner les gens? répondit
Belle-Rose.

Et il descendit l'escalier sur les pas de Cornélius.

La rue était obscure, c'était un endroit écarté où il y avait de grands
murs longeant de vastes jardins. Au moment où les deux amis ouvraient la
porte, ils entendirent crier à l'aide.

--C'est un Français! dit Belle-Rose; et puisant dans son courage une
force nouvelle, il se précipita vers le lieu d'où partaient ces cris.

Au bout de trente pas, Cornélius et lui se trouvèrent devant trois ou
quatre hommes qui en chargeaient un autre acculé dans l'angle d'un vieux
mur. Celui qu'on attaquait se faisait un bouclier de son manteau roulé
autour du bras gauche et répondait par des coups rapides à tous ceux
qu'on lui portait. Bien qu'il se montrât adroit et déterminé, le combat
engagé de cette manière ne pouvait durer longtemps. Belle-Rose et
Cornélius, l'épée haute, tombèrent sur les assaillants, qui, se voyant
surpris, résistèrent d'abord et prirent la fuite après; l'un d'eux,
frappé par Belle-Rose, fit quelques pas en chancelant, et tomba sur
les genoux. Ses camarades revinrent sur leurs pas, le saisirent et
l'emportèrent. Comme Belle-Rose et Cornélius s'apprêtaient à les
poursuivre, l'étranger les arrêta.

--Laissez, leur dit-il, je connais ces braves gens.

Cornélius et Belle-Rose, tout étonnés, regardèrent l'étranger.

--Oh! reprit-il, c'est un petit démêlé que nous avons eu ensemble;
je vous conterai ça, si vous voulez bien ajouter à votre vaillante
intervention la galanterie d'un verre d'eau. Ce petit combat m'a fort
échauffé, et je ne serais point fâché d'ailleurs de voir si les épées
de ces bonnes gens n'ont pas égratigné autre chose que mon habit. Je me
sens par-ci par-là quelques petites démangeaisons qui m'inquiètent pour
ma peau.

Belle-Rose et Cornélius conduisirent le Français à leur logis, où ils
trouvèrent Claudine fort inquiète qui les attendait sur le pas de la
porte. Quand la lumière de l'appartement donna sur eux, on s'aperçut
que Belle-Rose avait sa chemise et son haut-de-chausses tout couverts de
sang.

--Seriez-vous blessé? cria vivement l'étranger.

--Je ne crois pas, monsieur; c'est une récente blessure qui doit s'être
rouverte dans l'action.

--C'est toujours du sang versé pour moi, dit l'étranger avec noblesse;
le sang lie.

Et il tendit sa main à Belle-Rose, qui la serra. Tout compte fait,
l'étranger avait cinq ou six égratignures; son manteau, ayant presque
tout paré, était horriblement troué.

--Messieurs, dit l'étranger en saluant, je suis le comte de Pomereux,
envoyé de M. de Louvois.

A cette qualification, les deux amis échangèrent un rapide coup d'oeil.

--Ma foi, monsieur, lui répondit Belle-Rose, me pardonnerez-vous si je
n'imite pas votre franchise? Je suis Français comme vous, mais de graves
motifs m'obligent à cacher mon nom.

--Le bras me répond du coeur, repartit M. de Pomereux; le reste ne me
touche pas.

Au nom de M. de Pomereux, Claudine avait tressailli et l'avait regardé
furtivement. Elle allait et venait par la chambre, préparant des verres
de vin sucré et des compresses; puis, quand tout fut en état, elle
se retira, craignant d'être reconnue par le comte, qui l'avait vue
quelquefois à Malzonvilliers. Ce pouvait être une découverte fâcheuse de
la part d'un envoyé de M. de Louvois.

--Monsieur, dit M. de Pomereux en s'adressant à Cornélius quand Claudine
se fut éloignée, les gens de votre nation,--car, à votre accent,
j'imagine que vous êtes Anglais?...

--Irlandais, monsieur, répondit Cornélius.

--Parfaitement; je ne me trompais que d'un détroit; les gens de votre
nation, dis-je, ont d'étranges moeurs. J'ai failli être tué parce qu'il
m'a semblé que certaines femmes de ce pays avaient l'impertinence d'être
aussi jolies que les Françaises.

--Quoi! pour cela seulement? dit Belle-Rose.

--Eh! mon Dieu, oui. C'est une supposition dont je voulais connaître à
fond l'erreur ou la vérité. Or, étant à Douvres, attendant une dépêche
de notre ambassadeur à Londres, je fis rencontre d'une de ces insulaires
qui n'aurait point été déplacée à la cour de notre grand roi. Je
m'ennuyais fort, et, pour passer le temps d'une manière utile,
j'employai mon esprit à pénétrer au logis de la dame.

--Toujours pour l'étude qui vous tenait à coeur? dit Cornélius.

--Toujours, monsieur. J'y réussis, et je pus me convaincre que les dames
de la bonne ville de Douvres savaient apprécier le peu de mérite qu'on
acquiert à la cour de notre glorieux monarque. Ce fut une découverte qui
allait me réconcilier avec l'Angleterre, lorsque le mari,--car il y a un
mari, messieurs...

--Il y a toujours un mari, fit observer Belle-Rose, que l'humeur
plaisante de M. de Pomereux distrayait.

--Il y en a même souvent deux: le connu et l'inconnu, qui est parfois un
cousin. Ici, il n'y en avait qu'un; mais il était doublé de deux frères
et d'un beau-frère. Je ne sais qui fit à toute cette parenté-là des
rapports sur l'honnêteté de mes relations avec la dame, lesquelles
étaient toutes pour l'amour de la science. Le mari fit répandre le bruit
qu'il partait pour Londres; et tandis que, confiant dans sa parole,
j'allais m'introduire au logis de la dame, il m'a chargé avec le ban
et l'arrière-ban de sa famille. Sans vous, messieurs, je ne m'en tirais
pas.

--C'eût été fâcheux pour la science, dit gravement Cornélius.

--C'est un procédé monstrueux, monsieur! s'écria le comte avec une
indignation comique. Voilà de ces choses qu'on ne se permet pas en
France. Ah! fi! vouloir tuer un homme parce qu'il fait la cour à votre
femme; mais il n'y a plus de sécurité pour les amants! Quoi! on fait
semblant de partir, on part même, puis on revient en catimini, on
s'embusque derrière un mur, on attend l'heure du berger, et quand
l'amant se croit bien tranquille et presque heureux, tout à coup on
fond sur lui, pestant et jurant, afin de tout massacrer! Voilà qui est
sauvage, barbare, anthropophage, musulman!

--Il est de fait, observa Cornélius, que ça ne se conçoit pas. Un mari
bien appris vous eût tendu une échelle pour grimper à son balcon.

--Oh! pardieu! je ne lui en demandais pas tant, et je me serais tenu
pour satisfait s'il fût seulement resté tranquille.

--Voilà qui est honnête.

--Le fait est que j'en ai mon habit tout tailladé. Un habit du bon
faiseur que j'avais fait venir tout exprès de Paris, et comme il ne s'en
trouve pas un second à Douvres; cela crie vengeance.

--Dame! dit Cornélius, s'il vous a gâté un peu de satin, j'ai tout lieu
de croire, à la couleur de votre épée, que vous lui avez gâté un peu de
chair. Partant, quittes.

--Ma foi, monsieur, vous estimez bien peu le satin coupé à la mode de
la plus fine galanterie. Et puis, il n'y a guère que celui qu'a frappé
monsieur, ajouta-t-il en se retournant du côté de Belle-Rose, qui se
souviendra de l'aventure.

--Je suis enchanté de vous avoir secouru, dit Belle-Rose, mais je serais
fort aux regrets de l'avoir tué.

--Oh! ne craignez rien, c'est le mari. Cette sorte d'Anglais a la vie
très dure. Après ça, continua M. de Pomereux, l'aventure a ce bon côté,
qu'elle me déterminera de passer en France, lettre reçue. Je suis guéri
des bonnes fortunes britanniques: on n'y saurait aimer que la dague au
poing. Je rentre à Paris et vais me marier.

--Vous? fit Cornélius.

--Parbleu! je serai, sur ma parole, un merveilleux mari. C'est un
mariage auquel j'ai pris goût parce que la dame n'en veut pas. Il est de
la façon de M. de Louvois.

--Ah! fit Belle-Rose.

--C'est un ministre qui se mêle un peu de tout. Il a eu l'idée
triomphante de me donner pour femme une personne qu'il a mise dans un
couvent.

A ces mots, Cornélius tendit l'oreille.

--Voilà qui est plaisant, dit-il.

--Oui, c'est une petite vengeance de mon magnifique cousin. Il paraît
que la dame a pour fiancé un certain M. Belle-Rose qui s'est évadé.

Ce fut au tour de Belle-Rose à tressaillir.

--Belle-Rose! s'écria-t-il.

--Vous le connaissez? demanda le comte.

Cornélius pressa le genou de Belle-Rose pour l'engager à se contraindre.

--Oh! fit-il, je l'ai connu en Flandre, alors qu'il était sergent au
régiment de La Ferté.

--Sergent! répéta M. de Pomereux d'un petit air dédaigneux. Ah çà! quel
homme est-ce donc?

--Mais un homme à peu près de ma taille et de mon air, qui manie
passablement l'épée et qui passe pour un fort honnête soldat.

--Ah! ah! et c'est ce monsieur-là qui s'est fait aimer de Mme
d'Albergotti?

--Elle l'aime donc toujours? s'écria Belle-Rose d'une voix émue.

--Si elle l'aime? dites donc qu'elle l'adore! Les femmes ont de ces
idées! c'est incroyable... Me voilà, moi qui vous parle, qui suis comte,
parent de M. de Louvois, j'aurai un régiment au premier jour, et l'on
n'est pas mal tourné, que diable! Eh bien! monsieur, Mme d'Albergotti,
qui est au couvent, m'a refusé tout net.

--Noble coeur! dit tout bas Belle-Rose.

--Ah! vous trouvez! fit M. de Pomereux qui l'avait entendu. Eh bien! ma
foi, j'ai fait comme vous... et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que
je l'ai prise en grande estime. Oui, sur ma parole. Elle m'a paru si
simple, si chaste en toute chose, que je me suis mis à l'aimer tout de
bon.

--Ah bah! fit Cornélius qui pressa le bras de Belle-Rose, dont les yeux
étincelaient.

--C'est, ma foi, vrai, ou peu s'en faut. Que diable! on est gentilhomme,
et je ne veux pas qu'elle meure dans un couvent.

--Elle n'y mourra pas, dit Belle-Rose d'une voix profonde.

--C'est aussi mon opinion, reprit M. de Pomereux; malheureusement ce
n'est pas l'avis d'un certain M. de Charny, à qui mon précieux cousin a
commis le soin de cette affaire.

--M. de Charny? répéta Belle-Rose.

--Un certain méchant drôle un peu capable de tout, venimeux comme une
vipère et tenace comme de la glu. Quand il est en conférence avec M. de
Louvois, j'ai toujours peur pour quelqu'un.

--Mais que lui a fait Mme d'Albergotti?

--A lui? rien; mais M. de Charny est un homme qui choie les haines du
ministre comme on fait d'une maîtresse. Il a bien trop à faire de celles
de M. de Louvois, pour en avoir de son cru.

--Quel misérable! dit Cornélius.

--C'est un misérable comme il en faut, dit-on, aux vizirs que nous a
faits le caprice de notre gracieux monarque; muet comme la tombe, prêt
à toute heure, impénétrable comme la nuit. Eh! messieurs, ces drôles-là
ont leurs qualités. Au demeurant, grâce à ma parenté avec notre illustre
ministre, il est quelque peu de mes amis.

--M. de Charny?

--Eh! mon Dieu, oui. Seulement, lorsqu'il me fait l'honneur de manger à
ma table, aussitôt qu'il est parti je fais jeter par la fenêtre tout ce
qu'il a touché, répondit M. de Pomereux en se levant.

Il arrangea les noeuds de ses rubans en se mirant dans une glace,
rajusta son manteau, prit son feutre qu'il avait posé sur un meuble, et
tendit la main aux deux amis.

--Je vais en France, messieurs, leur dit-il; souvenez-vous que si jamais
vous avez besoin d'une bourse ou d'une épée, en quelque circonstance que
ce soit, de jour ou de nuit, de près ou de loin, le comte de Pomereux se
met tout entier à votre disposition.

En prononçant ces paroles, le comte salua Cornélius et Belle-Rose avec
une grâce et une noblesse qui firent concevoir aux deux jeunes gens une
meilleure opinion de son caractère. Quand il se fut retiré, Belle-Rose
appela Claudine.

--Soeur, lui dit-il, nous partons demain.

Au geste qu'elle fit, Belle-Rose l'interrompit par un mot:

--Je sais tout.

--Oui, continua Cornélius, M. de Pomereux lui a tout conté.

--Ainsi, vous le saviez et ne me disiez rien! reprit Belle-Rose avec un
accent de reproche.

--La mort était sur toi, pouvions-nous parler? dit Cornélius.

--Et maintenant encore, ajouta Claudine, c'est à peine si tu es en état
de marcher.

--Il faudrait que je fusse cloué dans une bière pour ne pas partir!
s'écria Belle-Rose.

L'accent de sa voix et l'air de son visage ne permettaient pas
d'objection.

--C'est entendu, reprit Cornélius; et il ajouta en se penchant vers
Claudine:

--La Déroute nous l'avait bien dit.

Les préparatifs furent bientôt faits. On serra les hardes dans une
valise, on se procura des habits grossiers, on mit de l'or dans une
ceinture, on se munit d'armes, et il se trouva le lendemain un de ces
pêcheurs hospitaliers allant à la pêche sur les côtes de France qui
consentit à passer les trois jeunes gens. Ce fut une bonne action qui
lui rapporta dix livres sterling.



XXXVIII

LE SIÈGE DU COUVENT


Belle-Rose, Cornélius et Claudine arrivèrent à Paris sans coup férir.
Ils s'étaient arrangés de façon à n'être pas reconnus, et l'audace de
leur entreprise les protégeait elle-même. Il était presque impossible
que M. de Louvois pût supposer un instant que Belle-Rose osât se
présenter aussi rapidement en France. Quand Belle-Rose entra dans Paris,
la Déroute y était déjà depuis quinze jours. L'honnête sergent n'avait
pas perdu son temps. Après avoir rôdé autour de l'hôtel de M. de
Louvois, questionnant çà et là les gens qui pouvaient lui donner
quelques renseignements sur l'objet de ses recherches, il comprit
l'inutilité de cet espionnage. Tant de voitures sortaient de la cour à
toute heure du jour et de la nuit, que les voisins les voyant toutes, ne
se souvenaient d'aucune en particulier. La Déroute tourna ses batteries
d'un autre côté. La prouesse de Bouletord, qui l'avait mis si avant
dans la faveur du ministre, devait peut-être le rendre le messager des
commissions intimes. La Déroute fit si bien, qu'il découvrit promptement
le maréchal des logis, et ne le quitta plus. Durant trois jours, il
parcourut la moitié de Paris, ramassant la boue sur les talons de
Bouletord; mais Bouletord, qui s'arrêtait un peu partout, ne s'arrêtait
devant aucun couvent. La Déroute commençait à se demander s'il ne ferait
pas bien d'attendre Bouletord au détour de quelque ruelle, et de le
forcer à confesser son secret le poignard sur la gorge, lorsqu'un soir
Grippard, qui, de son côté, s'était attaché à Bouletord, en compagnie de
qui il rendait visite à tous les cabarets de Paris, vint tout essoufflé
lui apprendre que Bouletord devait le lendemain porter une dépêche du
ministre à l'un des couvents de Paris.

--Je le tiens! dit la Déroute en embrassant Grippard.

Le lendemain, il était avant le jour à la porte de la caserne de
Bouletord, en costume de laquais. Quand Bouletord sortit, la Déroute
se mit sur ses traces et ne le quitta plus qu'à la porte du couvent des
Bénédictines, dans la rue du Cherche-Midi. Ce couvent avait une étendue
immense; ses jardins allaient jusqu'à la rue de Vaugirard d'un côté, et
de l'autre occupaient les terrains sur lesquels on a percé plus tard le
boulevard extérieur. La Déroute tourna autour du couvent; les murailles
étaient hautes, épaisses, impénétrables, mais la Déroute s'était mis en
tête de voir, sinon de pénétrer dans l'intérieur du couvent.

--Si Mme d'Albergotti est chez les bénédictines, elle doit bien
quelquefois se promener dans les jardins; qu'il se trouve seulement un
petit coin où me cacher, et je saurai bien l'y découvrir, se dit-il en
lui-même.

Comme il parlait encore, il avisa une haute maison pourvue d'un grenier
dont la fenêtre donnait sur les jardins du couvent. La distance qui
séparait les jardins de cette fenêtre était grande; mais la Déroute
avait des yeux de lynx. Il courut à cette maison et cogna. Ce fut une
bonne vieille femme qui lui ouvrit.

--Madame, lui dit la Déroute, vous voyez mon état à mon habit; je suis
en condition chez d'honnêtes gens qui demeurent ici tout près, rue de
Sèvres. Mes maîtres sont à la campagne, on remet tout à neuf chez nous,
et en attendant que la besogne soit terminée, je cherche quelque chambre
où je puisse habiter. J'ai de l'argent, madame, et je paye d'avance.

En disant ces mots, la Déroute glissa deux écus de six livres dans la
main de la vieille, qui les serra.

--Ça se trouve très à propos, répondit la vieille, qui ne mit pas un
instant en doute le petit conte si lestement improvisé par la Déroute;
nous avons tout justement un joli cabinet à louer où vous serez
merveilleusement bien.

Ce joli cabinet était un affreux taudis percé sous les combles et
tout peuplé de rats qu'on entendait s'ébattre derrière la charpente
disjointe, crevassée et toute branlante; on y grillait en été, on y
gelait en hiver; il y avait pour tout mobilier un méchant grabat, une
chaise boiteuse, un coffre ouvert qui tenait lieu d'armoire, et une
table cassée dont le tiroir était perdu. Mais de la fenêtre on planait
sur les terrasses, les cours et les promenades du couvent. La Déroute
affirma sur son honneur qu'il n'avait jamais vu un réduit si charmant ni
si bien fourni de toutes les commodités de la vie; il s'étonna qu'on pût
céder un tel appartement pour deux écus de six livres, et déclara que
rien ne manquerait plus à son contentement si la bonne dame voulait bien
se charger elle-même de tenir en ordre son logis. Un troisième écu
de six livres appuya cette ouverture, et la vieille ne manqua pas
d'accepter. La Déroute s'empressa de rester sur l'heure dans le taudis,
afin de témoigner de sa vive satisfaction; la vieille se retira, et
l'honnête sergent ayant soigneusement verrouillé la porte, courut à
son poste d'observation. De la distance où il se trouvait, les arbres
avaient quelque peu l'air d'arbrisseaux, mais la Déroute en aurait pu
compter les feuilles. Il resta contre la fenêtre jusqu'à la tombée de la
nuit et y revint le lendemain au point du jour; il ne la quitta que pour
avaler un morceau que la vieille lui avait apprêté et qu'il déclara le
plus succulent du monde, et encore jeta-t-il à la dérobée un regard sur
les promenades. Ce manège dura trois jours. La Déroute avait bien vu
trente ou quarante religieuses, vingt novices, autant de pensionnaires,
mais aucune ne ressemblait à Mme d'Albergotti. La Déroute enrageait.
Enfin, le quatrième jour, au matin, il aperçut une religieuse dont
la tournure le fit tressaillir au premier pas qu'elle avança sur la
terrasse. Le sergent se pencha autant qu'il put en dehors de la fenêtre,
écarquilla ses yeux et battit des mains. La religieuse venait de se
retourner, et il l'avait parfaitement reconnue. La voir était bien
quelque chose, mais ce n'était pas tout. On savait bien où soupirait la
victime; il s'agissait de l'en tirer. C'est à quoi la Déroute employa
son imagination. La solitude du lieu où il habitait comme un reclus et
le grand désir qu'il avait de complaire à Belle-Rose lui furent d'un
grand secours pour arriver à ce but. Il commença par dépêcher son aide
de camp Grippard à Bouletord, avec mission de se faire recevoir dans le
digne corps de la maréchaussée. C'était un honnête moyen de pénétrer
les secrets du maréchal des logis, et d'être prévenu au cas où l'on
comploterait d'enlever Mme d'Albergotti pour la transporter dans quelque
autre couvent. Quant à lui, il se résolut à entrer dans la maison des
dames bénédictines sous l'habit de jardinier. Il en était là de ses
beaux projets quand Belle-Rose, Cornélius et Claudine arrivèrent. La
Déroute avait eu soin, en partant, de laisser à Cornélius une adresse
sûre où il pourrait le rencontrer: c'était une auberge de la rue des
Bourgeois-Saint-Michel, à l'enseigne du _Roi David_. On y voyait une
espèce de Turc jouant de la harpe et dansant devant un baldaquin que le
peintre avait revêtu d'une belle couleur jaune. La Déroute s'y rendait
tous les soirs sous divers costumes, et y passait une heure ou deux
à voir les habitués du lieu battre les cartes et les dés. Le soir où
Cornélius entra à l'hôtellerie du _Roi David_, il eut quelque peine
à reconnaître le sergent, qui s'était affublé d'une perruque noire et
d'une barbe magnifique avec un pourpoint de crin orné de sa ceinture, à
laquelle pendait une grosse rapière. Belle-Rose attendait dans la rue,
le nez dans un manteau et un chapeau sur les yeux.

--Je sais où elle est, lui dit la Déroute aussitôt qu'il l'aperçut;
et tout d'une haleine il lui conta ce qu'il avait fait. Belle-Rose lui
sauta au cou et l'embrassa tout net.

--Nous voilà trois, dit-il; il n'y a ni grilles, ni murailles, ni
portes, ni serrures, qui puissent nous arrêter; j'y perdrai plutôt ma
tête.

--Une de perdue, trois de coupées, dit tranquillement la Déroute.

Il fallut d'abord s'occuper de prendre un logement où les visites
importunes ne fussent point à redouter. Belle-Rose nomma tout de suite
M. Mériset.

--J'y suis allé trop souvent pour qu'on songe à m'y chercher, dit-il.

Et ils prirent en compagnie le chemin de la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. A la vue de Belle-Rose, M. Mériset témoigna
une surprise qui tenait de l'ébahissement.

--Et la Bastille? murmura-t-il d'une voix étouffée.

--Eh bien! quoi, la Bastille?

--Vous y êtes allé?

--Et j'en suis sorti.

--Bien sûr?

--Voyez vous-même, dit Belle-Rose en riant.

--Oui, oui, c'est bien vous... Mais pardonnez mon hésitation. Il y a des
gens si habiles à prendre toutes sortes de figures!

--Certainement.

--Ce cher monsieur Belle-Rose, je suis ravi de le revoir! Ainsi vous
venez loger chez moi?

--Oui, mon bon monsieur Mériset. Où trouverais-je un meilleur hôte?...
Mais, vous comprenez, pour des raisons particulières, je tiens à n'être
point connu; vous ne me nommerez pas.

--Je comprends, fit M. Mériset; ce sont encore des affaires d'État.

--Comme vous voudrez. C'est convenu, n'est-ce pas?

--La maison est à vous.

La Déroute s'était bien gardé de donner congé du cabinet où il
avait placé son observatoire. Ce pouvait être un moyen d'établir des
communications avec l'intérieur du couvent, aussitôt qu'on serait
parvenu à faire connaître à Suzanne que ses amis cherchaient à la
délivrer. L'impatience de Belle-Rose ne lui permettait pas d'attendre;
dès le lendemain, il se mit en mesure d'investir la place, ainsi que le
disait la Déroute. Le plan de campagne était de l'invention de Claudine.
Elle s'habilla à la façon des femmes d'Irlande, et montant en carrosse
avec Cornélius, elle se fit conduire au couvent des dames bénédictines
de la rue du Cherche-Midi. Cornélius, qui était du Connaught, parlait
l'anglais à peu près comme s'il eût été du Middlesex. Claudine, par
une de ces tendresses dont la source s'épanche au fond du coeur, avait
rapidement appris la langue de son fiancé, avec qui déjà elle la parlait
facilement. Ils arrivèrent devant la porte du couvent, où, après avoir
sonné, ils furent reçus par la tourière.

--Veuillez, lui dit Cornélius avec un accent anglais trop prononcé pour
n'être pas très affecté, prier madame la supérieure de prendre la peine
de descendre au parloir.

--Est-ce pour une affaire pressée? demanda la tourière en faisant courir
les grains d'un chapelet entre ses doigts.

--Vous lui direz qu'il s'agit d'une jeune dame étrangère que son frère,
gentilhomme irlandais, a l'intention de laisser aux dames bénédictines,
où, si elle se plaît, elle pourrait bien prononcer ses voeux.

A ces mots, la tourière s'inclina, et, faisant asseoir les deux
étrangers, disparut par une petite porte qui donnait dans une galerie.

--Voilà qui est bien entendu, dit tout bas Claudine à Cornélius quand
ils furent seuls, vous êtes mon frère, vous vous appelez sir Ralph
Hasting, vous êtes baronnet, et moi miss Harriett Hasting, votre soeur;
je suis prise d'une grande dévotion qui me porte à vouloir entrer en
religion. Que Dieu nous pardonne toute cette hypocrisie! Si le monde
n'était pas si méchant, y serions-nous forcés?

Au bout d'un instant, la tourière revint et conduisit Cornélius et
Claudine dans le parloir. On les avertit que la supérieure était
derrière la grille tendue de serge, et la tourière les quitta.

--On m'a fait connaître le but de votre visite dans cette sainte maison,
dit la mère Évangélique; nous ne refusons jamais d'ouvrir nos bras aux
coeurs qui veulent se consacrer à Dieu.

--Je vous en remercie, ma mère, répondit Claudine d'une voix douce qui
semblait sortir d'une bouche anglaise.

--Vous serez ici à l'abri des pièges du monde et des embûches du mauvais
esprit. La paix règne dans la maison; quand on a goûté de cette paix, on
regrette de ne l'avoir pas connue plus tôt.

--Ma soeur a la vocation, reprit Cornélius; je ne vous cacherai pas,
madame, que sa famille et moi nous nous y sommes opposés longtemps.

--C'est aller contre les voies du Seigneur, mon fils.

--C'est ce que j'ai compris plus tard, et aujourd'hui je ne la détourne
plus de son projet. J'ai fait le compte de la part qui revient à miss
Harriett sur l'héritage de sa mère, et ce sera sa dot, si elle se voue
au culte de l'époux qui ne trompe jamais; ce sont, tout compte fait,
sept ou huit mille livres sterling.

--Huit mille livres sterling? reprit la mère Évangélique.

--Ah! pardon, madame, c'est une monnaie de notre pays qui vaut à peu
près vingt-cinq livres de France: c'est notre louis à nous.

--Très bien! vous excuserez, mon fils, l'ignorance d'une fille qui est
toute en Dieu.

--Huit mille livres, continua négligemment Cornélius, ça fait une somme
ronde de deux cent mille francs.

--Nous ne regardons jamais à la dot, dit la supérieure; le coeur est la
seule richesse qu'envie notre mère à tous; mais cet argent nous aidera
à faire le bien qui profitera à notre ordre pieux et à la gloire de la
religion.

La conversation continua sur ce pied-là quelques instants encore; après
quoi Cornélius, tirant de sa poche une bourse dans laquelle il y avait
cinquante louis à peu près, pria la supérieure de l'accepter au nom de
miss Harriett pour faire quelques aumônes.

--Quant aux frais d'entretien, nous les réglerons comme vous
l'entendrez, madame, jusqu'au jour où ma soeur prendra le voile, si elle
persiste dans son intention.

Claudine ne se sentait pas de joie en pénétrant dans l'intérieur du
couvent: elle regardait partout pour voir si elle n'apercevrait pas
Suzanne; mais, ce jour-là, elle dut se résoudre au seul plaisir de
dormir sous le même toit. Suzanne ne parut pas au réfectoire. Mais le
lendemain, à la prière du matin, où Claudine ne manqua pas d'assister,
elle reconnut Suzanne parmi les novices. Mme d'Albergotti était plus
pâle que les cierges qui brûlaient au fond du sanctuaire; ses grands
yeux étaient noyés de tristesse; le sourire était mort sur ses lèvres.
Elle s'agenouilla avec ses compagnes sur le marbre et pencha son front
sur ses mains jointes. Claudine pleurait sur son livre de prières. Il
lui venait des envies folles de se lever et de courir à Suzanne pour
l'embrasser. Mais c'eût été tout perdre, et elle demeurait à sa place en
frappant le sol de ses petits pieds. L'aspect de cette sombre chapelle
où l'orgue mugissait, la vue de ces costumes sévères qui semblaient
emprisonner le corps sous un suaire, l'expression de ces visages où
l'on voyait se refléter la blancheur des sépulcres, tout cet appareil
sinistre de la religion dans ce que le catholicisme a de plus sévère,
glaçait l'âme de la pauvre fille et répugnait à cette nature bonne,
expansive et vivace. Ses yeux, un instant fatigués de l'austérité de ce
spectacle, se tournèrent vers les grands vitraux de la chapelle pour y
chercher un peu de lumière, quelque rayon d'or venu du ciel; puis
ils s'abaissèrent de nouveau et s'arrêtèrent sur Suzanne, qu'ils ne
quittèrent plus. Cependant l'office finissait, les derniers chants se
mouraient sous les arceaux sonores; Claudine abandonna sa chaise et
vint, agenouillée et son livre à la main, se ranger sur le passage
des religieuses qui suivaient les novices. Suzanne venait l'une des
dernières; comme elle passait devant Claudine, le front baissé et les
mains croisées sur le coeur, Claudine effleura doucement du bout de ses
doigts la longue robe de Mme d'Albergotti; Suzanne tourna les yeux de
son côté et rencontra le regard brillant de Claudine, qui promenait un
autre doigt sur sa bouche. Il semblait à Mme d'Albergotti que c'était
une apparition, et tout son corps frissonna comme l'eau d'un lac sur
lequel passe un vent léger. Le cortège la poussait en avant, elle
continua sa marche silencieuse; mais ce matin-là elle ne sortit pas de
la chapelle sans bénir Dieu. On comprend sans peine que Suzanne ne resta
pas dans sa cellule ce jour-là. Vers midi, à l'heure de la promenade,
elle descendit au jardin et parcourut les allées qui étaient les plus
proches de la porte d'entrée. Au bout d'un quart d'heure elle rencontra
Claudine, qui marchait à côté d'une religieuse. Elles échangèrent un
regard et passèrent. Ce regard mit des larmes dans les yeux de Suzanne,
qui se voyait enfin secourue. Elles se promenèrent longtemps ainsi,
savourant la joie de se voir, mais ne pouvant encore se parler. Une
fois ou deux leurs mains s'effleurèrent, une fois leurs doigts purent
s'entrelacer l'espace d'une seconde. Ce fut tout, ce jour-là. C'était
bien peu encore, mais ce peu suffit pour rendre l'espoir à Suzanne. Le
courage demeurait tout entier, mais l'espérance s'était envolée; elle
revint et Suzanne releva son front.

Le lendemain, Claudine, à qui sa condition de pensionnaire, et surtout
sa dot annoncée et promise, donnaient certains privilèges, se rendit
dans les jardins. La religieuse qui était spécialement chargée de son
éducation devait être ce jour-là en conférence avec la supérieure;
Claudine était donc seule. Aussitôt qu'elle vit Suzanne, elle s'enfonça
dans les jardins, prenant de préférence les allées les plus sombres,
celles où les charmilles étaient le plus épaisses. Au bout de quelques
minutes, elle se trouva dans un endroit écarté et s'y arrêta. Des pas
légers faisaient craquer le sable derrière elle, ils s'approchèrent:
Claudine penchait la tête, Suzanne accourut les bras tendus en avant,
et les deux amies s'embrassèrent avec des larmes dans les yeux et mille
tendresses sur les lèvres.



XXXIX

LE NEVEU DU JARDINIER


Après les premières effusions d'une affection mutuelle que l'absence
avait augmentée, Suzanne prit les deux mains de Claudine.

--Voyons, Claudine, ne me cache rien; Belle-Rose?...

--Serais-je si joyeuse s'il n'était ici? s'écria la jeune fille.

--Ici! répéta Suzanne, qui devint toute pâle de bonheur.

--Nous y sommes tous: mon frère, Cornélius, la Déroute et notre pauvre
Grippard aussi; c'est une conspiration.

--Raconte-moi vite tout cela. Qu'a dit Jacques en apprenant ma
captivité? Comment a-t-il quitté l'Angleterre? Lequel de vous a
découvert ma retraite? Que comptez-vous faire? M. de Louvois ne sait-il
rien de votre arrivée? Voyons, parle donc!

--Mais, ma pauvre soeur, tu ne m'en laisses pas le temps. Tu interroges
toujours.

--C'est que tu ne réponds jamais.

--Eh bien! je répondrai, mais ailleurs.

--Ce banc ne te semble-t-il pas fort bon pour cela? Cette charmille nous
protège et nous cache.

--Si elle nous cache, elle peut en cacher d'autres.

Suzanne tressaillit et jeta un regard furtif autour d'elle.

--Que veux-tu dire? reprit-elle.

--Je dis qu'il faut se défier de tout au couvent; les arbres sont creux
et les murs transparents; il y a des oreilles et des yeux partout. Je
ne vois pas un sureau ou quelque chèvrefeuille que je ne me rappelle
l'histoire du roi Midas et de ses roseaux qui parlaient; allons
ailleurs.

Claudine entraîna Suzanne et s'arrêta tout au fond du parc, sous un
berceau d'où l'on pouvait s'échapper en cas de surprise; il y avait un
petit gazon tout autour, et l'on voyait de tous côtés à la fois.

--Maintenant l'ennemi peut venir, dit Claudine en s'asseyant; à la
moindre alerte, tu prends par là, derrière ces grands ormes, et moi par
ici, le long de ce mur.

Suzanne se fit répéter vingt fois les mêmes détails; mais Claudine
l'interrompant enfin:

--Tu me fais perdre tous mes instants, et ils sont précieux, dit-elle;
Belle-Rose te racontera tout cela, et tu prendras plus de plaisir à
l'entendre. Il faut d'abord te délivrer.

--C'est bien difficile! j'ai tant d'ennemis qui me haïssent!

--Mais tu as tant d'amis qui t'aiment!

--J'en ai quatre.

--Sais-tu beaucoup de gens qui puissent en dire autant?

--Pardonne-moi, Claudine; la liberté avec vous, ce serait le bonheur, et
j'ai tant souffert que je n'y crois plus.

--Je laisse à mon ami Jacques le soin de t'y faire croire un peu, et
c'est un soin dont il s'acquittera volontiers. Mais ne parlons plus de
cela: dans quelle partie du couvent es-tu logée?

--Dans l'aile droite; tu peux voir ma chambre d'ici. Là-bas tout au
bout.

--Celle qui fait le coin?

--Précisément.

--Elle est à vingt pieds du sol?

--A peu près.

--Au besoin on pourrait descendre avec les draps du lit noués ensemble?

--Je le crois; mais il y a les chiens.

--_Castor_ et _Pollux_.

--Ah! tu les connais?

--Je connais tout.

--Alors tu sais qu'ils sont lâchés la nuit?

--Parfaitement. Te souviens-tu de la mythologie, Suzanne?

--Un peu.

--Eh bien! nous traiterons Castor et Pollux comme on traita Cerbère.
Notre ami la Déroute aura soin de se munir d'un quartier d'agneau. Le
gâteau de miel n'est plus de notre temps.

--Tu ris toujours, Claudine.

--Vaut-il mieux pleurer?

--Mais après les chiens, il y a les jardiniers.

--On les endormira.

--Et puis les murs!

--On les franchira.

--Et il y a encore M. de Louvois.

--On s'en moquera.

--Et M. de Charny.

--Oh! celui-là fera bien de ne pas se présenter devant notre ami
Jacques!

--Tiens! Claudine, reprit Suzanne, qui n'avait pu prononcer le nom du
ministre et de son favori sans frémir, si cette tentative devait faire
courir le moindre danger à Jacques, j'aimerais mieux prendre le voile et
mourir ici.

--Et si tu devais rester au couvent seulement quinze jours de plus,
Jacques aimerait mieux entrer tout de suite à la Bastille et n'en sortir
jamais.

--Pauvre ami!

--Eh bien! ma soeur, pour ce pauvre ami, nous pouvons bien nous exposer
un peu.

--Tu sais bien que ce n'est pas pour moi que j'ai peur.

--Ma foi! je n'ai pas grande crainte pour eux; ils sont quatre de force
à tailler en pièces toute la maréchaussée du royaume, dit Claudine d'un
petit air crâne, bien qu'elle ne fût pas très rassurée au fond du coeur
sur l'issue de leur entreprise.

Les deux amies s'embrassèrent pour se donner du courage.

--Voyons! reprit Claudine, il faut bien nous entendre! Cornélius vient
tous les deux jours au parloir.

--C'est un peu beaucoup.

--Mais il y vient avec toutes sortes de bonnes choses pour les soeurs et
toutes sortes de belles choses pour le couvent.

--Si bien qu'on regrette seulement qu'il ne vienne pas tous les jours.

--Tout juste. Il m'instruit des projets qu'ils ont combinés, Belle-Rose,
la Déroute et lui; tandis qu'ils agissent à l'extérieur, nous, agissons
à l'intérieur; je soustrais les clefs à la soeur Assomption, notre
vénérable tourière, je me familiarise avec Castor et Pollux, nous
laissons tous les jours quelques pièces d'or dans la main des
jardiniers, et, le jour fixé pour l'évasion, nous sommes prêtes.

--Ah! mon Dieu! s'écria tout à coup Suzanne, la mère Scholastique de la
Charité!

--Oh! la mauvaise langue! Sauve qui peut, répondit Claudine en tournant
la tête du côté de la religieuse, qui marchait le nez dans son livre
d'heures.

L'une prit du côté des ormes, l'autre du côté du mur, et toutes deux
s'envolèrent comme des oiseaux. Tandis que les deux amies conspiraient
dans l'intérieur du couvent, la Déroute ne perdait pas de temps à
l'extérieur; mais quelque effort d'imagination qu'il fît, il n'allait
jamais assez vite au gré de Belle-Rose. Il poursuivait à la fois
l'entrée de Grippard dans l'honorable corps de la maréchaussée et la
sienne dans les jardins des bonnes soeurs. Le jour même de la conférence
de Suzanne et de Claudine, la moitié de son souhait fut réalisé:
Grippard vint le surprendre à l'hôtellerie du _Roi David_ en grand
costume de recors.

--Ah! ah! fit la Déroute, tu as donc réussi!

--Il le fallait bien, je me l'étais juré.

--Tu es entêté, à ce que je vois.

--Comme un Breton, quoique Picard. Mais ça n'a pas été sans peine.

--Vraiment!

--Depuis l'affaire de Villejuif, Bouletord est devenu soupçonneux comme
un moine. Quand on lui dit blanc, il entend noir. Il a fallu m'y prendre
à quatre fois pour réussir.

--Tant de mal pour se mettre ce vilain habit-là sur le dos, qui l'eût
cru!

--Ça m'a coûté trente bouteilles des meilleurs crus d'Argenteuil,
assaisonnées de mensonges et de jambons.

--Ah! tu mens aussi?

--Quelquefois, dit Grippard d'un air modeste. C'est un joli défaut qui
sert parfois mieux que de belles qualités.

--C'est juste, répondit la Déroute avec philosophie.

--Et c'est là seulement ce qui m'a fait réussir.

--Conte-moi cela.

--Oh! c'est fort simple. A notre premier déjeuner, il m'a montré un
petit bout de sa haine contre Belle-Rose; ça m'a fait réfléchir. Au
second déjeuner, il m'a juré sur sa parole que si mon capitaine était
capitaine, c'était par l'effet de mille scélératesses.

--Le gueux! s'écria la Déroute en appliquant un furieux coup de poing
sur la table.

--Au troisième déjeuner, reprit Grippard, il m'a fait serment de tuer
Belle-Rose.

--On verra qui mourra le premier, murmura la Déroute en tourmentant la
poignée de sa rapière.

--Au quatrième déjeuner, continua le narrateur, une idée magnifique m'a
tout à coup illuminé: je lui ai fait confidence, entre six bouteilles
vides et deux verres pleins, que je haïssais Belle-Rose à la mort.
Bouletord a failli m'embrasser. Je lui ai conté une histoire terrible
d'où mon capitaine est sorti noir comme de l'encre. Il n'y a pas tenu
et m'a sauté au cou. «Maréchal, lui ai-je dit, enrôlez-moi dans votre
escouade, et nous le tuerons de compagnie.» Bouletord était fort
attendri; il m'a serré la main, en jurant sur son âme que j'étais un
galant homme. J'ai signé un vilain papier qu'il a tiré de sa poche, et
me voilà depuis trois heures archer du roi.

--Eh! eh! ce n'est pas si bête! s'écria la Déroute.

--On a quelquefois l'air sans avoir la chanson, répondit Grippard en se
mirant dans le miroir enfumé qui ornait le cabaret.

--C'est un premier succès, répondit la Déroute; te voilà maître des
secrets de l'ennemi, et si je pénètre au coeur de la place, nous sommes
sûrs de réussir.

--Alors, je vous engage à vous hâter.

--Que veux-tu dire?

--On sait que Belle-Rose a quitté l'Angleterre; on se doute de sa
présence à Paris. M. de Charny a mis la maréchaussée en campagne, et
Bouletord est chargé de surveiller les environs du couvent.

--Eh bien! c'est la partie qui s'engage, s'écria la Déroute; nous nous
presserons un peu, voilà tout. Retourne auprès de Bouletord; moi, je
vais causer de tout cela avec mon capitaine et Cornélius.

Tout en cheminant, la Déroute roulait dans sa tête mille projets pour
s'introduire dans ces bienheureux jardins dont il n'avait jamais vu que
les arbres; il enrageait de voir que son caporal Grippard eût réussi,
alors que lui-même, qui était sergent, ne réussissait pas; mais il
avait beau se donner au diable, il ne trouvait rien. Ce fut dans
cette disposition d'esprit qu'il arriva dans la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, chez le digne M. Mériset.

--Eh! l'ami! qu'y a-t-il donc? s'écria Cornélius à la vue du sergent qui
avait la mine d'un philosophe à court de philosophie.

--Il y a que si nous n'emportons pas la place d'assaut, il nous faudra
lever le siège.

Et la Déroute lui fit part des révélations de Grippard.

--C'est bon, dit Cornélius, ça nous donnera l'agrément de revoir pour
la dernière fois la figure de M. Bouletord, et peut-être aussi de face
celle de M. de Charny. Tu as parlé, maintenant lis.

La Déroute prit le papier que lui tendait Cornélius; c'était une lettre
de Claudine contenant ces mots:

«J'ai fait parler le jardinier; il attend un sien neveu, qui a nom
Ambroise Patu, et qu'il n'a jamais vu; ce neveu est natif de Beaugency.
C'est un grand benêt de campagnard blond et tout novice. Il arrive ce
soir par le coche et doit descendre à l'hôtellerie du _Cheval noir_,
rue du Four-Saint-Germain, pour se présenter demain matin au couvent des
bénédictines. Il me semble qu'il y a dans cette nouvelle de quoi tirer
un bon parti. Suzanne a peur qu'on se hâte, mais moi je veux qu'on se
presse; sinon je me fais nonne.»

A la lecture de ce billet, la Déroute sauta de joie. C'était un homme
qui avait, on le sait, des ressources promptes, et qui, aussitôt qu'on
ouvrait une voie à son esprit, s'y jetait avec résolution.

--Je suis dans les jardins! s'écria-t-il.

--Non pas; c'est moi qui m'y rendrai, répliqua Belle-Rose.

--Vous?

--Oui, mon ami, interrompit Cornélius, c'est une idée du capitaine, il
prétend que sa place est au jardin.

--Sans doute, puisque Suzanne y est, dit Belle-Rose.

--Et c'est vous qui voulez prendre l'habit d'un garçon jardinier? reprit
la Déroute.

--Certainement.

--Il n'y a qu'un petit inconvénient, c'est qu'au premier regard qu'une
religieuse jettera sur vous, elle sentira son gentilhomme d'une lieue.

--Eh! mon ami, j'ai manié la serpe.

--Mais vous portez une épée! Tenez, capitaine, laissez-moi vous dire une
chose. Je ne sais pas ce que l'avenir nous réserve, mais une fois dans
cette cage de pierre qu'on nomme un couvent, on n'est jamais bien sûr
d'en sortir. Si vous veniez à être découvert, que feriez-vous?

--On me tuerait avant de me prendre.

--Ceci est fort bon pour vous, mais quand vous seriez mort,
qu'arriverait-il de Mme d'Albergotti?

Belle-Rose soupira.

--Voulez-vous que je vous le dise, moi? continua la Déroute, elle
mourrait. Ce serait une mauvaise action, et vous n'avez pas le droit
d'exposer une personne qui vous aime et que vous aimez. Ce que vous
prétendez faire, je le ferai mieux que vous, ayant le langage et les
manières d'un pauvre diable, ouvrier ou villageois. Si je péris dans
l'entreprise, il sera temps que vous preniez ma place; au moins, moi
mort, n'y aura-t-il que moi.

Belle-Rose prit la main de son camarade et la serra.

--Fais ce que tu voudras, lui dit-il.

La Déroute ne se le fit pas dire deux fois et partit pour l'hôtellerie
du _Cheval noir_, après s'être couvert d'un habit de drap qui lui
donnait l'air d'un artisan. A la brune, il vit arriver un grand garçon
qui marchait le nez en l'air, portant sous le bras une petite valise et
au bout d'un bâton un paquet serré dans un mouchoir à carreaux blancs et
bleus. Ce grand garçon s'en allait regardant les enseignes, le chapeau
sur la nuque, la bouche ouverte et traînant ses guêtres le long du
ruisseau, d'un air émerveillé. Les manches de son habit lui restaient
aux coudes et ses cheveux plats tombaient comme de la filasse sur ses
oreilles.

--Hé! Ambroise Patu! cria la Déroute en courant à sa rencontre.

Le grand garçon sauta de l'autre côté du ruisseau tout effarouché. Sa
valise faillit rouler dans la boue, et il demeura planté sur ses longues
jambes au beau milieu de la rue, les yeux tout écarquillés.

--Tiens, dit-il, vous me connaissez?

--Parbleu! si je ne vous connaissais pas, vous aurais-je appelé?

--C'est vrai, répondit Ambroise, qui trouva sans réplique le
raisonnement de la Déroute; mais c'est tout de même drôle que vous
sachiez mon nom quand je ne sais pas le vôtre.

--Je vais vous expliquer ça. Mais d'abord, je veux m'assurer que vous
êtes bien l'homme à qui j'ai affaire.

--Cette bêtise! Si c'est Ambroise Patu que vous cherchez, c'est bien
moi.

--Oh! dans notre pays les choses ne vont pas comme ça. Il y a tant de
gens qui cherchent à tromper les autres!

--Je ne suis pas de ces gens-là.

--Je n'en doute pas et j'en jurerais sur la mine; mais enfin il faut
prendre ses précautions. Voyons! vous dites donc que vous êtes Ambroise
Patu?

--Ambroise Patu, de père en fils, d'un petit pays tout à côté de
Beaugency.

--C'est bien cela, et vous venez pour entrer, en qualité de garçon
jardinier, au couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi?

--Tout juste. C'est mon oncle Jérôme Patu qui me mande auprès de lui.

--Parfaitement. Vous cherchez l'hôtel du _Cheval noir_, et demain matin,
au petit jour, vous devez vous rendre au couvent avec une lettre de
votre brave femme de mère.

--La voilà, dit Ambroise, qui, tout étourdi, tira la lettre de sa poche.

--Très bien, reprit la Déroute, qui fourra ses mains dans son
haut-de-chausses pour résister à l'envie qu'il avait d'escamoter la
lettre; je vois que vous ne cherchez point à me tromper. Suivez-moi
donc, ami Patu; l'auberge est ici près; nous avons à causer.

Ambroise suivit sans délibérer une personne si prudente et entra dans
la salle commune du _Cheval noir_. Émerveillé de ce qu'il avait entendu,
l'honnête garçon aurait douté de la vertu de son saint patron avant de
soupçonner la probité de son guide. La Déroute demanda une chambre, fit
dresser une table avec deux couverts, ordonna à la bonne de décacheter
le meilleur vin, et, quand le dîner fut servi, ferma la porte au verrou.

--Asseyez-vous là, dit-il à son compagnon, qui avait regardé tous les
apprêts sans souffler mot; voilà d'un petit vin de Suresnes dont vous
me direz des nouvelles, et une gibelotte comme on n'en mange guère à la
table du roi.

Ambroise s'assit, allongea ses grandes jambes et vida son verre d'un
trait.

--Ah ça, camarade, dit-il en faisant claquer sa langue, vous qui me
connaissez si bien, faites au moins que je vous connaisse un peu.

--C'est juste, reprit la Déroute; je suis, moi aussi, un Patu.

--Ah bah!

--Oh! mon Dieu, oui! mais un Patu d'une autre branche, un Patu de
Soissons, cousin de Jérôme Patu votre oncle.

--C'est toujours de la famille, qu'on soit de Beaugency ou de Soissons.

--Certainement, le nom est tout, le pays n'y fait rien; je disais donc
que je suis un Patu, Antoine Patu, dit Patu Blondinet.

--Voilà un drôle de sobriquet.

--Oui, assez drôlet. Ça me vient de la couleur de mes cheveux.

--A ce compte-là, moi aussi je pourrais être un Blondinet, dit Ambroise
en riant.

--Ça ferait deux Blondinet dans la famille, répondit la Déroute, qui
remplissait toujours le verre d'Ambroise Patu. Or, quand mon cousin
Jérôme a eu connaissance de votre arrivée, il m'a dit comme ça: Antoine,
mon ami, va au-devant du petit neveu, et quand tu l'auras bien traité,
fais-lui bien vite reprendre le chemin du pays.

--Comment! du pays? s'écria Ambroise en laissant tomber sa fourchette.

--A moins qu'il ne lui plaise de se faire moine, a-t-il ajouté.

--Mais il m'a fait venir pour être jardinier, et non pour être moine!
dit Ambroise, qui rattrapa un morceau de lapin du bout de sa fourchette.

--C'est qu'à ce moment-là Jérôme ne savait pas tout. Le roi a rendu un
édit.

--Que me fait l'édit!

--Buvez ce verre de vin blanc et vous comprendrez mieux.

Ambroise prit le verre et tendit l'oreille.

--Voilà ce que c'est, reprit la Déroute: l'édit du roi prescrit que tous
les individus employés dans l'intérieur des couvents prennent le froc:
là où il y a des nonnes, il veut qu'il y ait des moines.

--C'est abominable!

--Sans doute, mais c'est le roi.

--Que dira Catherine, qui m'attend au pays?

--C'est justement ce que me disait Jérôme ce matin: cette pauvre
Catherine, que deviendra-t-elle? Après tout, ça peut s'arranger. Vous
vous ferez moine, mon cher Ambroise, et Catherine en épousera un autre.

--Point! point! s'écria le Patu, j'ai promis à Catherine de l'épouser,
et je l'épouserai.

--Je le crois bien! une jolie fille!

--Vous l'avez vue?

--Parbleu! fit la Déroute avec un aplomb merveilleux, et d'ailleurs on
ne parle que d'elle à Paris.

--Ce qui me chiffonne, c'est de perdre ma place, une bonne place.

--Peuh! une place entre quatre murs.

--Je ne dis pas. Mais cent vingt livres de gages avec la nourriture et
le logement. On gagne sa dot en trois ou quatre ans.

--C'est vrai; mais, bah! l'oncle Jérôme la gagnera pour vous.

--Au fait, je suis son héritier, moi. Ainsi, il va se faire moine, mon
oncle Jérôme, à son âge?

--Il le faut bien. C'est demain qu'on lui met le froc sur le dos avec
les sandales aux pieds. Voyez si le coeur vous en dit.

--Le coeur ne m'a jamais parlé du couvent; il n'entend que Catherine. Ce
qu'il y a de fâcheux, c'est qu'il me reste à peine un petit écu; c'est
peu pour un si long chemin.

--Oh! ne vous inquiétez pas, l'oncle Jérôme y a pourvu.

--Comment ça?

--Va, m'a-t-il dit, et si Ambroise ne veut pas du couvent...

Ambroise secoua la tête.

--Tu lui remettras, continua la Déroute, ces vingt écus de six livres et
ces quatre louis d'or.

En parlant ainsi, la Déroute étala sur une table les pièces blanches et
les pièces jaunes. Les yeux d'Ambroise pétillèrent à cette vue.

--Tout ça pour moi? dit-il la main sur l'argent.

--Tout, et de plus, ce double louis neuf pour Catherine.

Ambroise prit le tout, ouvrit sa valise et serra l'argent tout au fond.

--Ami Blondinet, dit-il, je partirai demain par le coche.

--Et ce sera bien fait; le couvent y perdra un bon jardinier, mais ce
sera la faute du roi.

--Est-ce bien entendu? reprit la Déroute, tandis qu'Ambroise calfeutrait
les écus et les louis entre les chemises et les bas.

--Certes!

--Alors, donnez-moi la lettre de votre bonne Mme Patu.

--La lettre à maman?

--Oui.

--Qu'est-ce que ça vous fait, la lettre?

--Eh mais, ça me servira de preuve auprès du père Jérôme; il faut bien
qu'il sache que j'ai rempli sa commission.

--C'est vrai, dit Ambroise; et il donna la lettre à la Déroute.

L'édit du roi, Catherine, les louis d'or, le couvent et la gibelotte
dansèrent toute la nuit dans les rêves d'Ambroise. Au point du jour, la
Déroute le réveilla pour l'envoyer au coche; ils s'embrassèrent comme
deux vieux amis, et l'un se dirigea vers la rue du Cherche-Midi, tandis
que l'autre allait au petit trot du côté de Beaugency. La tourière du
couvent des bénédictines fit appeler le père Jérôme aussitôt que la
Déroute eut décliné le motif de sa visite.

--Que me veut-on? demanda le jardinier en arrivant au parloir.

--Mon oncle, c'est votre neveu qui vient pour être jardinier, répondit
la Déroute d'un air bête.



XL

UN COUP DE POIGNARD


Jérôme embrassa gaillardement son neveu, auquel il reconnut tout de
suite un air de famille. La Déroute, qui était pour son sang-froid un
homme précieux dans ces sortes de circonstances, ne sourcilla pas, et le
bonhomme de jardinier l'installa tout de suite dans son logement. Dès
le premier jour, la Déroute se mit en devoir de gagner la confiance
de Castor et de Pollux; il y parvint par une abondante distribution
de friandises dont il s'était muni. Le brave garçon se priva même de
déjeuner pour mieux s'assurer de leur neutralité en cas d'événement.
Jérôme, qui le voyait faire, s'étonnait d'une si grande amitié pour les
bêtes.

--Que voulez-vous que j'y fasse? lui répondait la Déroute d'un air
innocent, c'est plus fort que moi, j'ai pour les animaux une tendresse
inimaginable; c'est à ce point que quand j'étais chez nous, je ne
souffrais pas que d'autres s'en occupassent. Lorsque j'en vois un qui
pâtit, je m'ôterais plutôt le morceau de la bouche pour le lui donner.

Tout en caressant les chiens qui gambadaient autour de lui, la Déroute
prenait possession de son nouveau domaine; il allait du potager aux
serres et des quinconces au verger, afin de se bien mettre dans la tête
la topographie des lieux. Le père Jérôme l'accompagnait dans sa
visite, et mêlait à ses dissertations sur les travaux du jardinage des
commentaires sur les Patu de Beaugency. La Déroute avait réponse à tout,
et faisait avec une imperturbable tranquillité la biographie de trente
personnes qu'il ne connaissait pas, s'aidant, sans avoir l'air d'y
prendre garde, des souvenirs de Jérôme, et faisant mille contes quand la
mémoire du vieux était à bout. Vers le soir, la Déroute connaissait le
jardin du couvent comme s'il l'avait habité toute sa vie. Il en savait
tous les coins et recoins, les petits sentiers et les endroits où l'on
pouvait s'aider des arbres pour grimper au mur. Au moment de rentrer,
Jérôme le poussa par le coude.

--Hé! mon neveu, lui dit-il, regarde au bout de cette charmille, et tu
verras une créature du bon Dieu qui a toujours quelque chose de luisant
à me laisser aux doigts.

--Tiens, je veux y voir de plus près, repartit la Déroute, et il marcha
vers le bout de la charmille.

L'oncle l'y suivit.

L'oeil perçant de la Déroute avait promptement reconnu Claudine, et il
n'était point fâché de se mettre en communication avec elle.

--Ma bonne dame, dit Jérôme, le chapeau bas et la main ouverte, voilà
mon neveu, un honnête garçon, qui a eu le désir d'être présenté à une
personne si pleine de vertus. S'il peut vous être bon à quelque chose,
usez de lui en toute liberté.

--Ça pourra venir, mon oncle, ça pourra venir, reprit la Déroute, qui
faisait de grandes révérences à coup de pieds.

Malgré le péril de la situation, Claudine se mordit les lèvres pour ne
pas rire à la vue de la figure impassible du sergent, qui tortillait son
chapeau d'une main et de l'autre se grattait l'oreille.

--C'est bien, mon garçon, très bien, dit-elle en attachant sur lui
ses yeux riants; je crois qu'on peut compter sur toi, et je te prie de
prendre cet écu pour boire à ma santé.

Pour prendre l'écu il fallut s'approcher de Claudine; la Déroute le fit
d'un air lourd après que Jérôme l'eut poussé; mais, en s'inclinant, il
dit très bas et très vite:

--Tenez-vous prête, il faut se hâter.

Claudine le remercia d'un regard et s'éloigna rapidement. Elle trouva
Suzanne qui l'attendait au détour d'une allée.

--J'ai vu la Déroute, lui dit Claudine d'une voix joyeuse.

--Et moi M. de Charny, répondit Suzanne en entraînant Claudine sous
l'ombre épaisse des grands marronniers.

--Tu as vu M. de Charny? reprit Claudine dont toute la gaieté disparut.

--Si Belle-Rose ne m'a pas délivrée avant trois jours, je suis perdue,
continua Suzanne.

Claudine, épouvantée, la serra dans ses bras.

--M. de Louvois est las de ma résistance. Il faut que je sois religieuse
ou mariée d'ici trois jours.

--Mais qui peut te contraindre à prononcer tes voeux?

--Certes, aucune puissance humaine ne me forcera à outrager la majesté
divine par des serments que mon coeur réprouve; mais, Claudine, il y a
la réclusion éternelle; non pas cet emprisonnement doux et facile qui
laisse voir le ciel et respirer la lumière, mais la réclusion au fond
d'une cellule, le cloître sans l'espérance. On me donnera six pieds de
terre entre quatre murs, on comptera sur les lassitudes et les mortelles
influences de l'isolement, sur les lâches conseils du désespoir, et,
quoi qu'il arrive, religieuse ou recluse, je suis perdue pour lui.

--Non, tu ne seras pas perdue pour lui! s'écria Claudine, qui pleurait
en embrassant Suzanne. Nous avons trois jours devant nous, trois jours,
entends-tu? Si l'on veut t'enfermer, je m'enferme avec toi, et crois
bien que Cornélius démolira le couvent plutôt que de m'y laisser!

--Oui, reprit Suzanne, Jacques, ton frère, et Cornélius, ton fiancé,
sont deux nobles coeurs, mais ils ont contre eux le ministre.

--Ils ont pour eux l'amour; l'un vaut bien l'autre, qu'en penses-tu?

La cloche du couvent sonna l'_Angélus_; on entendit les chants religieux
des soeurs qui se rendaient à la chapelle, et les deux amies se
séparèrent. Une heure après cet entretien, Cornélius, qui rôdait sans
cesse autour du couvent pour en mieux connaître les êtres, heurta un
gentilhomme qui entrait dans la rue de Vaugirard par la rue Cassette. Le
choc fit tomber les chapeaux des deux jeunes gens.

--Eh! morbleu, l'homme au manteau! s'écria l'un d'eux, vous allez bien
vite! souffrez qu'on vous arrête.

Et il mit la main sur la garde de son épée.

Mais le fer à demi tiré rentra dans le fourreau, et le gentilhomme
tendit sa main à Cornélius en éclatant de rire.

--Sur ma parole, j'allais faire une sottise! Mais que diable aussi,
monsieur, on prévient les gens quand on va de Douvres à Paris.

--Ma première visite eût été pour vous si ma présence ici n'était
secrète, répondit Cornélius en prenant la main du comte.

M. de Pomereux rajusta son manteau et assura son chapeau d'un coup de
poing.

--Parbleu! je ne sais pas si je dois me réjouir de cette rencontre,
reprit-il, au moins aurais-je eu le plaisir de me couper la gorge avec
un passant, si ce passant eût été un autre que vous! dit-il d'un air
bourru.

--Décidément, répondit Cornélius, le soir est contraire à votre humeur;
la première fois que je vous vis, vous étiez en train de vous faire
massacrer; la seconde, vous voulez absolument tuer quelqu'un. C'est une
maladie.

--Vous raillez, je crois! Je voudrais bien vous y voir! Il m'arrive
l'aventure la plus abominable... Vous m'en voyez furieux... Encore, s'il
y avait là quelqu'un sur qui passer ma colère...

--Je suis vraiment fâché de ne pouvoir pas être ce quelqu'un-là;
mais, d'honneur, si vous me tuiez, cela dérangerait singulièrement mes
projets.

--Tenez, continua le comte, sans prendre garde au raisonnement de
Cornélius, je vous en fais juge: il y a une dame du nom d'Albergotti...

--Vous m'avez conté cette histoire, interrompit Cornélius.

--A vous? c'est, ma foi, vrai! Je la raconte à tout le monde, si bien
que je ne sais plus moi-même qui l'ignore et qui la sait. Eh bien! mon
cher Irlandais, croiriez-vous qu'elle continue à me refuser obstinément?

--En vérité?

--C'est un coeur de roche! j'en suis, ma foi, désespéré, non pas tant
pour moi que pour elle; car, vous le savez, une femme qu'on perd c'est
du bonheur qu'on gagne.

--Si bien que, dans ce que vous faites, c'est l'amour du prochain qui
vous inspire.

--Je crois que l'amour de la prochaine y entre aussi pour quelque chose,
mais c'est un point que je cherche à me dissimuler. Un bon gentilhomme
qui aime sans être aimé, c'est humiliant.

--Parbleu!

--Cependant, je sors du parloir et ne lui ai rien caché des dangers
qu'elle courait. Je crois, sur ma parole, que la statue de saint Benoît
se fût attendrie dans sa robe de pierre. Elle a souri et m'a répondu un
grand: «Que la volonté de Dieu soit faite!» dont j'ai failli pleurer et
dont j'enrage.

--Ah! oui, fit Cornélius, les fameux dangers dont vous nous parliez en
Angleterre: un couvent et un voile!

--Laissez donc! Tenez, c'est un récit que je veux vous faire. Puisque je
ne puis tuer personne, allons souper quelque part.

Cornélius se laissa faire complaisamment. M. de Pomereux, qui était au
fait de tous les cabarets de Paris, gagna le coin de la rue du Dragon,
où il y avait à cette époque-là un traiteur en renom, cogna à la porte,
entra en bousculant le maître et ses garçons et fit dresser une table
dans une chambre.

--Monsieur le gargotier, lui dit-il quand le couvert fut mis, allez me
quérir de votre meilleur vin, et priez Dieu que je le trouve bon, car
de l'humeur dont je suis, s'il n'est que passable, je mets le feu à la
maison et vous massacre tous.

Ayant ainsi parlé, M. de Pomereux tira gaillardement son épée et la mit
toute nue sur la table. Le tavernier décampa à toutes jambes et revint
cinq minutes après suivi de deux valets qui portaient dix bouteilles
chacun. Les bouteilles étaient de toutes les forces, et les vins de tous
les crus. Le maître en prit une en tremblant et l'offrit au comte, un
oeil sur le verre et l'autre sur l'épée. M. de Pomereux fit sauter
le bouchon et but le verre d'un trait. Il y eut un instant de silence
durant lequel maître et garçons regardèrent la porte du coin de l'oeil.

--Il est presque bon, va, je te pardonne, dit enfin le comte.

La valetaille disparut, et les deux convives s'assirent en face l'un de
l'autre. Cornélius avait moins d'appétit que de curiosité; cependant,
comme l'heure était avancée, que le souper était bon et que c'était
d'ailleurs un homme fort accommodant en toute chose, il tint bravement
tête à son compagnon.

--Où en étais-je donc? dit M. de Pomereux après avoir mis en pièces un
lièvre et deux perdrix.

--Vous en étiez resté aux périls encourus par votre inhumaine.

--Ah! oui. Voilà que la colère me reprend; il faut que j'assomme un
garçon. Je vais appeler le cabaretier pour qu'il m'en apporte un. Holà!

--Laissez donc, vous le tuerez en sortant.

--Eh bien! vous m'y ferez penser.

--C'est convenu.

M. de Pomereux jeta une bouteille vide par la fenêtre, cassa le goulot
d'une bouteille pleine et continua:

--Mme d'Albergotti s'imaginait d'abord qu'il n'y allait pour elle que du
voile de religieuse ou du voile de mariée. Il m'a fallu lui confesser la
vérité tout entière; il y va du fort l'Évêque ou de Vincennes.

--Diable! mais c'est beaucoup d'honneur qu'on lui fait! La voilà traitée
en criminelle d'État.

--Cela vient de ce que, grâce à M. de Charny, mon gentil cousin,
monseigneur de Louvois, a eu vent des manoeuvres de M. Belle-Rose.

--Voyez-vous ça!

--Or le ministre est un ministre très prudent, qui s'imagine qu'on est
plus sûrement dans une prison que dans un cloître, dans un cachot que
dans une cellule.

--C'est aussi l'avis des geôliers.

--Ah! si Mme d'Albergotti consentait à prononcer ses voeux, il la
laisserait fort à l'aise dans la pieuse maison des dames bénédictines,
bien sûr qu'elle n'en sortirait plus. Mais c'est une femme qui est, dans
sa taille mignonne, plus forte qu'un chêne. On la tuerait avant qu'elle
articulât le oui sacramentel.

--C'est de l'entêtement!

--Oui, mais dans le langage du sentiment, on appelle ça de la constance.
Croiriez-vous que pour la tirer de ce gouffre, je lui ai proposé de
l'épouser et de la conduire après où bon lui semblerait, dans quelque
château à moi, s'il m'en reste un, ou dans l'une de mes terres, lui
promettant, sur ma foi de gentilhomme, de n'y jamais retourner sans sa
permission? Si Mme la marquise se fût regardée dans un miroir pendant
que je lui parlais, elle aurait compris la grandeur de mon sacrifice.
Mais point!

--Elle vous a refusé?

--Tout net. M. de Louvois va se moquer de moi. Il faut croire que
l'amour a fini par m'ensorceler. Que diable! on n'est pas mal tourné
cependant, on a de la naissance et l'on n'est point sot, après tout!

--Ma foi, mon cher comte, il faut mettre ce refus au chapitre des
caprices féminins. On accepte et l'on refuse comme il pleut et comme il
vente, sans qu'on sache pourquoi.

--Ce qu'il y a de curieux, c'est que ne pouvant pas être le mari de Mme
d'Albergotti, je deviendrai son tyran.

--Vous!

--C'est une idée à M. de Louvois. D'ici à trois jours, parbleu! je
me mettrai à la tête de l'escorte qui la conduira je ne sais où, et
jusque-là on m'a commis à sa garde. Mon beau cousin veut faire de moi
une espèce de Barbe-Bleue. «Monsieur le comte, m'a-t-il dit, en s'armant
de ses grands airs, prenez garde que la dame ne vous soit enlevée après
s'être jouée de vous. Repoussé et trompé, ce serait trop pour votre
renom.» Ça m'a piqué, et, d'honneur, je sens que je vais devenir
impitoyable. Il ne me manque rien que d'avoir le casque en tête et la
lance au poing pour ressembler à ces cavaliers des contes de fées qui
défendaient leur belle.

--C'est selon comme vous entendez le verbe, dit tranquillement
Cornélius.

--Oh! je ne chicanerai pas sur le mot; mettons que je suis un ogre qui
surveille ma victime.

Le souper touchait à sa dernière bouteille; M. de Pomereux se leva,
donna un grand coup de pied à la table, qui s'écroula avec un affreux
cliquetis de verre et de porcelaine, et descendit. Tout ce tintamarre de
plats cassés l'avait mis en gaieté, si bien qu'il oublia d'assommer un
garçon. Quand ils furent dans la rue, chacun tira de son côté, l'un vers
l'hôtel de M. de Louvois, l'autre vers le logis de M. Mériset; mais au
moment de se séparer, M. de Pomereux, ôtant de son doigt une bague, la
passa aux mains de Cornélius.

--Prenez ceci, monsieur d'Irlande, lui dit-il; je ne sais quelle
entreprise vous poursuivez, mais, en cas de mésaventure, frappez
hardiment à l'hôtel de Pomereux, rue du Roi-de-Sicile; cette bague vous
en ouvrira toutes les portes et vous serez en sûreté.

Cornélius serra la bague dans sa poche, et les deux convives, s'étant
pressé la main, se séparèrent. Le jeune Irlandais trouva Belle-Rose
en conférence avec Grippard. Le brave caporal estimait dans son for
intérieur que l'entreprise ne laissait pas d'être très périlleuse.
Bouletord était en permanence autour du couvent avec sept ou huit drôles
armés jusqu'aux dents, qui s'amusaient à regarder tous les passants
sous le nez. Il y avait dans une écurie de la rue Saint-Maur une
demi-douzaine de chevaux tout sellés et bridés en cas d'alerte, et le
guet ne se reposait ni jour ni nuit.

--S'il ne s'agissait que de ma peau, ce ne serait rien, disait le soldat
en forme de péroraison, mais j'ai peur des galères.

--Bah! dit Cornélius, qui entra sur ces entrefaites, un homme de coeur
est toujours le maître de se faire tuer.

Cet argument parut péremptoire à Grippard, qui ne dit plus mot.

--Allons! dit Belle-Rose, nous agirons bientôt.

--Nous agirons demain, reprit l'Irlandais.

Et il raconta ce qu'il avait appris de M. de Pomereux. Belle-Rose bondit
comme un lion.

--Si j'échoue, dit-il, aussi vrai qu'il y a un Dieu, j'irai chez M. de
Louvois et je lui ouvrirai le coeur avec ce poignard.

Et d'une main crispée il tourna vers le ciel la lame d'un poignard
qu'il portait sous son habit. On décida sur-le-champ que l'on tenterait
l'enlèvement dans la soirée du lendemain. Cornélius et Belle-Rose
étaient convenus avec la Déroute d'un signal qui le préviendrait du
jour fixé pour l'évasion; ce signal devait partir de la mansarde louée
naguère par le sergent, et sur laquelle il avait promis de jeter les
yeux d'heure en heure. Belle-Rose s'était muni d'une échelle de corde.
Tandis qu'ils discutaient, M. Mériset entra dans l'appartement, son
bonnet à la main. Il était un peu pâle, et toute sa personne avait un
air de mystère qui sautait aux yeux.

--Pardon, messieurs, si je vous dérange, dit-il, mais je croirais
manquer à tout ce que je dois à mes locataires si je ne les prévenais de
ce qui se passe.

--Que se passe-t-il donc, mon bon monsieur Mériset? dit Belle-Rose.

--Voici: des personnes dont la tournure m'est suspecte ont rôdé tantôt
à la brune autour de ma maison. Bien certainement, ce n'est pas moi
qu'elles sont chargées de surveiller; d'où j'ai conclu...

--Que ne rôdant pas pour vous, elles rôdaient pour nous, interrompit
Cornélius.

M. Mériset s'inclina en signe d'aveu.

--C'est un raisonnement logique, continua Belle-Rose, et qui n'est pas
dépourvu de vérité.

--C'est pourquoi je me suis permis de monter chez vous, reprit
le propriétaire. Il n'y a pas un bien loin trajet de la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice à la Bastille; ainsi, méfiez-vous.

--Nous nous méfions, mon digne hôte, gardez-vous d'en douter, et c'est
à cette fin d'éviter un nouveau dérangement aux gens du roi que je vous
prie de me rendre un service.

--Parlez, monsieur, dit en s'inclinant bien bas M. Mériset, à qui
personne n'aurait ôté de l'esprit que son interlocuteur était pour le
moins duc et pair.

--Avez-vous toujours ce cher neveu qui est votre héritier? reprit
Belle-Rose.

--Toujours.

--C'est un garçon qui doit se connaître en chevaux, étant aussi bon
écuyer qu'il l'est. Je me souviens de quelle façon gaillarde il a galopé
de Paris à Béthune.

--Il ne me convient pas de vanter mon neveu, mais il est certain qu'on
n'achète pas un cheval dans le quartier sans le consulter.

--Priez-le donc de me procurer d'ici à demain quatre chevaux de bonne
race, ayant du nerf et du souffle. Voilà Grippard qui les conduira au
lieu où ils seront attendus. Quant au prix, je n'y regarde pas, et votre
neveu aura dix louis pour la peine.

M. Mériset promit qu'on serait content et se retira. Grippard s'esquiva
pour rejoindre Bouletord; Cornélius et Belle-Rose sautèrent par-dessus
les murs du jardin et gagnèrent le logis déniché par le sergent. En
tournant le coin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, ils aperçurent
dans l'encoignure d'une porte cochère deux hommes de mauvaise mine qui
s'en détachèrent aussitôt. Mais à la vue des épées qui luisaient au
clair de la lune, les drôles déguerpirent.

--M. Mériset ne s'était point trompé, dit Belle-Rose.

Cinq minutes après, trois lumières formant les pointes d'un triangle
brillaient à la lucarne du grenier. La Déroute, qui faisait sa ronde
dans les jardins du couvent, s'arrêta court.

--Allons! c'est pour demain, dit-il, et il s'en alla philosophiquement
rejoindre Jérôme Patu.

Le lendemain, Cornélius, enrubanné, se rendit au couvent des dames
bénédictines; il était suivi ce jour-là d'un grand laquais porteur de
deux beaux chandeliers d'argent pour l'autel de sainte Claire, en qui la
mère Évangélique avait une dévotion toute particulière. Le présent fut
le bienvenu, et Cornélius eut le temps d'entretenir Claudine au parloir.
Claudine, mise en peu de mots au fait des circonstances nouvelles,
se chargea d'en instruire Suzanne et promit de suivre aveuglément les
indications de la Déroute. Elle profita de la nouveauté des chandeliers
pour obtenir de la supérieure la permission de parcourir les jardins au
clair de lune et s'arrangea de manière que Suzanne eût avec elle, dans
la matinée, une longue conférence. Une inquiétude profonde agitait leur
âme, que rien ne pouvait calmer, ni la promenade, ni la prière. Vers
midi, Claudine rencontra la Déroute, qui marchait une serpe à la main,
mutilant les abricotiers. Personne n'était autour d'eux.

--Soyez à la brune derrière les noyers, à l'endroit où le mur fait le
coude. C'est là.

--Nous y serons, dit Claudine.

Une religieuse passa. La Déroute se mit à tailler en plein bois, et
Claudine chercha par terre des fleurs qui n'y étaient pas. A la tombée
de la nuit, Claudine et Suzanne se jetèrent à genoux par un mouvement
instinctif et levèrent leurs mains vers Dieu. C'était l'heure décisive.
Elles se levèrent plus fortes et se tinrent prêtes. La cloche de la
chapelle sonna, on entendit le pas des religieuses qui se rendaient à
l'office du soir, et bientôt les chants retentirent. De grands nuages
blancs s'étendaient comme une écharpe de gaze sur l'horizon, où flottait
la lune voilée. Les vitraux de la chapelle étincelaient dans la nuit;
Suzanne prétexta d'un grand mal de tête pour ne pas descendre à la
chapelle, Claudine lui ayant recommandé de l'attendre dans sa cellule.
Suzanne entr'ouvrit sa porte et compta les minutes, le coeur plein de
trouble. A sept heures, Claudine sortit; les prières remplissaient de
leurs murmures pieux les longs corridors du couvent; la tourière,
qui connaissait l'ordre de la supérieure, laissa passer la jeune
pensionnaire, mais Claudine n'avait pas fait trois pas qu'elle rentra.

--J'ai oublié ma mante et vais la chercher; veuillez, ma soeur, laisser
la porte ouverte, dit-elle.

Et comme un oiseau, elle s'élança dans la sombre allée.

Ses pieds ne touchaient pas les dalles, et cependant Suzanne l'entendit
et pencha la tête hors de sa cellule.

--Viens! dit Claudine, et toutes deux descendirent l'escalier.

En passant devant la pièce étroite où la tourière se tenait, Claudine se
pencha vers elle, masquant ainsi la porte.

--Merci, ma bonne soeur, dit-elle.

Suzanne se glissa dehors et Claudine la suivit. Elles s'enfoncèrent
toutes deux dans les profondeurs silencieuses du parc, et s'embrassèrent
aussitôt qu'elles furent à l'abri, sous le couvert des arbres.

--Encore quelques minutes et nous sommes libres! dit Claudine.

Leurs petits pieds couraient sur le sable des allées; l'espérance leur
avait mis des ailes. Elles arrivèrent essoufflées à l'angle du mur et
trouvèrent la Déroute qui trépignait d'impatience.

--Voici deux fois que j'ai donné le signal, on ne m'a pas répondu,
dit-il. Attendez-moi là.

Suzanne frissonna et sentit trembler dans sa main la main de Claudine.
La Déroute marcha le long du mur et, s'aidant de quelques branches,
grimpa comme un chat sur l'arête. La nuit était noire, de gros nuages
ayant tout à coup voilé la lune. Il prêta l'oreille, et il lui sembla
qu'on chuchotait à dix pas de lui. La Déroute enfourcha le mur, et
descendit en plantant la lame d'un couteau entre les pierres. Quand il
fut par terre, il alla droit du côté où l'on avait parlé, mais tout à
coup deux hommes fondirent sur lui.

--Va-t'en au diable! lui cria l'un d'eux qui était Grippard, tandis que
Bouletord, de son côté, le frappait d'un coup de poignard.

Le choc sauva la Déroute; il reçut le coup dans ses habits et sauta
de côté comme un chevreuil. Bouletord se jeta sur lui, mais le sergent
gagna le coude du mur et disparut dans les ténèbres. Au bout de cent
pas, il grimpa sur un arbre, prit son élan, debout sur une gros branche,
et tomba dans le jardin du couvent.

--Voilà, monsieur Bouletord, dit-il en se relevant, un coup que je vous
revaudrai.



XLI

LE SECOURS DU FEU


Suzanne et Claudine avaient entendu le cri de Grippard; ce cri emporta
tout leur espoir, comme un coup de vent emporte une étincelle; elles
se serrèrent l'une contre l'autre, tremblant pour Jacques et Cornélius,
attentives au moindre bruit et sentant leur coeur battre. On entendait
piétiner de l'autre côté du mur. Habitué dès longtemps aux escalades
nocturnes et à toute la gymnastique militaire, la Déroute avait si bien
mesuré son élan, qu'il était tombé sur le gazon comme un écureuil. En
deux bonds il fut auprès des prisonnières.

--C'est une affaire manquée, leur dit-il; rentrez bien vite.

--Jacques? Cornélius? dirent à la fois Suzanne et Claudine.

--- Ils sont sauvés, songez à vous.

La Déroute entraîna les deux femmes; le silence était profond, mais les
chiens grondaient en agitant leurs chaînes.

--Le souper est fini, murmura la Déroute; rentrez en cage, mes oiseaux,
c'est à recommencer.

Claudine se soutenait à peine; elle puisait son courage dans sa gaieté,
et sa gaieté s'était envolée. Suzanne roula ses bras autour de la taille
de sa pauvre amie.

--Viens, ma soeur, lui dit-elle, Dieu est là-haut qui nous voit.

--Et moi je vous entends, dit la Déroute; sur ma parole de sergent, je
vous tirerai d'ici.

En quittant les deux femmes, il courut vers les chiens. Claudine cogna
contre la porte, la tourière ouvrit, et la même ruse qui avait protégé
la sortie de Suzanne protégea sa rentrée. L'office du soir finissait
à peine, les sons de l'orgue remplissaient les corridors de longs
murmures, et l'on voyait les religieuses passer dans l'ombre les mains
jointes sur le voile blanc. Un quart d'heure avait suffi pour ruiner
leurs espérances; quand Suzanne et Claudine tombèrent à genoux devant
l'image du Christ, les aboiements sonores de Castor et de Pollux
retentissaient dans le parc. Tandis que la Déroute s'empressait de faire
disparaître toute trace d'évasion et de réveiller le père Jérôme pour
effacer tout soupçon de complicité en cas d'événement, Bouletord et
Grippard furetaient le long du mur, l'un jurant, l'autre raisonnant.

--Sangdieu! il faut qu'il soit sorcier! exclamait Bouletord qui
écorchait les arbres de la pointe un peu rouge de son poignard.

--Laissez donc! reprenait Grippard, il sera allé mourir dans quelque
trou, vous l'avez rudement frappé.

--Parbleu! il serait mort sur place si tu n'avais pas crié comme un
sourd.

--Ma foi, quand j'ai dit: Va-t'en au diable! je comptais bien le
renvoyer d'où il vient; après tout, il y est peut-être à cette heure.

--Et dire que je l'ai tenu au bout de cette lame! As-tu vu, Grippard,
comme il a disparu tout d'un coup? C'est un sorcier, bien sûr.

Et Bouletord longeait le mur, les doigts noués autour du manche de son
poignard, regardant partout, l'oeil et l'oreille au guet. Au bout de
cinquante pas, son pied heurta contre un cadavre couché au coin d'une
borne, la tête appuyée contre le mur.

--Le voilà! s'écria le maréchal des logis, et il se pencha vivement.

Grippard eut un frisson, mais Bouletord se dressa comme un tigre.

--Mordieu! c'est un des miens qu'ils ont tué, dit-il; le coup est à la
gorge.

Bouletord prit un sifflet et siffla. A ce signal, plusieurs archers
apostés çà et là accoururent. Ils n'avaient rien vu et rien entendu.
Autour du cadavre, le sol était foulé par des pas nombreux, mais les
meurtriers n'avaient pas laissé d'autre trace de leur passage. L'un
des archers déclara cependant que deux hommes enveloppés de manteaux
s'étaient approchés du mur un quart d'heure avant le cri de Grippard; il
leur avait demandé le mot d'ordre la main sur la crosse de son pistolet;
les deux hommes le lui avaient donné, et il les avait laissé passer, les
prenant pour des agents de Bouletord.

--Le mot d'ordre? ils vous l'ont donné? s'écria Bouletord.

--Parbleu! c'est qu'ils l'auront volé, répondit Grippard.

Le silence était profond autour d'eux; il fallut renoncer à toute
entreprise pour cette nuit. Bouletord distribua ses hommes autour
du couvent, et s'étendit lui-même sous un arbre avec Grippard, son
confident.

Voici maintenant ce qui s'était passé. Le matin même du jour fixé pour
l'évasion, Bouletord, flânant du côté de la rue de Vaugirard, avait
rencontré le neveu du bonhomme Mériset conduisant en laisse quatre
chevaux. Ce neveu, malgré son air doux, était un garçon jovial et
tapageur qui hantait les tripots et les cabarets, où il avait fait
toutes sortes de mauvaises connaissances, parmi lesquelles Bouletord
pouvait être mis en première ligne. C'était un côté de sa vie qu'il ne
dévoilait guère à son oncle, qui le regardait comme un petit saint.

--Hé! Christophe! dit Bouletord, voilà de belles bêtes dont tu pourras
bien tirer deux cents pistoles. La croupe est large et le jarret mince.

--Ce serait un mauvais marché. Elles m'ont coûté quatre mille livres!
répondit le neveu en s'arrêtant.


--Le cher oncle a donc envie de monter ses écuries! reprit le maréchal
des logis en caressant le cou de l'un des chevaux.

--Lui! il aime trop ses louis pour en risquer un seul!

--C'est donc pour toi?

--Rien dans les mains, rien dans les poches, dit gaillardement
Christophe en frappant sur son gousset. Ah! si! il y aura ce soir dix ou
vingt pistoles que le gentilhomme me donnera pour ma peine!

--Quel gentilhomme?

--Le gentilhomme au papa Mériset! un fier soldat, celui-là, qui parle
comme un duc et paye comme un roi. Parbleu! j'ai déjà couru pour son
compte.

Bouletord tendit l'oreille.

--Ah! ah! fit-il, et il a besoin de quatre chevaux, ton gentilhomme?

--J'ai idée qu'ils verront du pays avant le soleil de demain. On m'a
fort recommandé de les choisir lestes et vigoureux.

Bouletord n'avait pas oublié que Belle-Rose avait été arrêté chez le
père Mériset.

--C'est clair, pensa-t-il; sa témérité est de l'adresse; qui diable
aurait pensé que l'hirondelle reviendrait au nid? M. de Charny s'en
était bien douté, lui.

Bouletord voulant éclaircir ses premiers soupçons, proposa à Christophe
de boire une bouteille ou deux au cabaret du coin. On but, et les
questions allèrent leur train. Au milieu de son étourderie, Christophe
était un garçon probe et honnête. Se voyant interrogé, il comprit
tout de suite qu'il en avait déjà trop dit; il se tut, vida son verre,
remonta à cheval et partit. Mais Bouletord conclut du connu à l'inconnu.
Si l'on achetait des chevaux, c'est qu'on voulait fuir, et si l'on
voulait fuir, c'est qu'on avait l'espoir d'enlever la captive. Bouletord
se frotta les mains et courut tout raconter à Grippard.

--Je les tiens, dit-il en finissant.

C'était aussi l'avis de Grippard, et il affecta une grande joie.

--Bon, dit-il à Bouletord, je ne suis pas content de mes pistolets,
et comme je prétends ne pas manquer le coup ce soir, je cours chez
l'armurier de la compagnie.

Mais au lieu de courir chez l'armurier, il se dirigea vers la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice; Cornélius ni Belle-Rose n'avaient eu garde d'y
revenir; Grippard alla toujours courant à l'observatoire de la Déroute:
les deux amis en étaient sortis dès le matin. Grippard s'arracha une
bonne poignée de cheveux; mais cette pantomime ne lui faisant découvrir
ni le capitaine ni l'Irlandais, il partit comme un cerf et prit le
chemin de l'hôtellerie du _Roi David_. Il poussa la porte et trouva
Cornélius.

--Enfin! dit Grippard.

--Tais-toi, répondit Cornélius; j'attends Christophe et ses chevaux.

--Il s'agit bien de chevaux et de Christophe!

Grippard attira Cornélius dans un coin et lui raconta tout ce qu'il
savait des projets de Bouletord.

--Il y aura une douzaine d'hommes autour des jardins, tous armés comme
des sacripants, dit-il; à la moindre alerte, ils ont ordre de faire feu.

--Eh bien! dit Belle-Rose, qui était survenu sur ces entrefaites,
je vais recruter cinq ou six drôles bien déterminés, et ce sera une
bataille.

--Dame! reprit Grippard, les robes ne sont pas des cuirasses; si les
femmes attrapent des balles, ce sera votre affaire.

Belle-Rose mordit ses poings.

--A la grâce de Dieu! dit-il enfin; allons toujours, et nous agirons
selon les circonstances. Il est trop tard pour prévenir la Déroute.

La nuit vint, on mit de l'avoine sous le nez des chevaux et on quitta
l'hôtellerie du _Roi David_. Ainsi que Grippard le leur avait dit, il
y avait des archers tout autour du couvent, ils en comptèrent vingt
jusqu'à l'angle du mur où la Déroute les attendait. Belle-Rose
frémissait d'impatience.

--Au moins, dit-il, avertissons la Déroute.

Ils avancèrent et donnèrent le mot d'ordre, on les laissa passer et
ils gagnèrent le mur. Au bout de trente pas, se croyant seuls, ils
s'arrêtèrent; Belle-Rose tira une échelle de soie de sa poche; mais au
moment où il allait en jeter le bout garni de crampons par-dessus le
mur, un homme, qu'un enfoncement cachait à leurs yeux, se jeta sur lui.
Belle-Rose lui saisit le bras d'une main, et de l'autre lui planta son
poignard dans la gorge. L'homme tomba sans pousser un seul cri. La lame
tout entière avait disparu dans la plaie. Au même instant on entendit
l'imprécation de Grippard et le bruit de la course de la Déroute.
Belle-Rose et Cornélius se jetèrent dans le coin sombre d'où l'homme
s'était élancé et attendirent le pistolet au poing. La Déroute monta sur
un arbre à dix pas d'eux et franchit le mur d'un bond. Belle-Rose
grimpa comme le sergent et fut suivi de Cornélius. Au bout d'un instant,
Bouletord et Grippard survinrent. Du milieu des branches où ils étaient
blottis, ils entendirent l'exclamation de Bouletord à la vue du cadavre
et les propos des archers à son appel. Tranquilles sur le compte de la
Déroute, ils se tinrent cois; vers minuit, la pluie commença de tomber;
la nuit était noire, la sentinelle la plus voisine se promenait à une
vingtaine de pas. Belle-Rose et Cornélius descendirent de l'arbre et
marchèrent doucement sur la terre détrempée.

--Qui va là? cria-t-on tout à coup à dix pas d'eux.

Cette fois, Belle-Rose et Cornélius filèrent sans répondre.

--Qui vive! répéta la voix; et au même instant un coup de feu retentit.

Belle-Rose et Cornélius gagnèrent au pied.

--Frère, n'as-tu rien? dit Cornélius.

--Au contraire, j'ai la balle dans mon manteau, répondit Belle-Rose.

La troupe de Bouletord piétinait derrière eux; mais les ténèbres étaient
si profondes qu'ils atteignirent bientôt la rue de Sèvres sans être
inquiétés.

--Où me conduis-tu? demanda Belle-Rose à Cornélius.

--Viens toujours, dit l'Irlandais qui avait son idée.

Au bout d'un quart d'heure, ils arrivèrent à la rue du Roi-de-Sicile.
Cornélius heurta à l'hôtel du comte de Pomereux. L'intendant fut appelé,
et à la vue de la bague de son maître, il introduisit les deux étrangers
dans un appartement confortable, où, par son ordre, un souper fut servi.

--Où diable sommes-nous? dit Belle-Rose.

--Chez notre ennemi, M. de Pomereux, et nous y sommes mieux que chez
notre ami M. Mériset, répondit gravement l'Irlandais.

Cette nuit-là, la maison de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice fut
visitée du haut en bas par M. de Charny, qui s'excusa très honnêtement
auprès de M. Mériset.

--Les oiseaux sont venus, dit-il à Bouletord, mais ils ont déniché.

Le lendemain, on pouvait voir la Déroute rôder, une serpe à la main,
dans les vergers du couvent; ses yeux se tournaient incessamment vers
la porte par laquelle Claudine avait coutume de descendre au jardin. La
Déroute sapait les branches autour de lui.

--Eh! mon neveu, que fais-tu là? s'écria le vieux Jérôme; tu massacres
cet arbre.

--Je le tue, répondit froidement le neveu; cet arbre prenait la
nourriture de ses voisins. Ne voyez-vous pas que si ces abricotiers
n'ont pas de fruits, c'est la faute de ce prunier?

L'aplomb de la Déroute étourdit Jérôme, qui s'inclina devant la science
de son neveu. Vers midi, Claudine parut. Le bras de la Déroute était las
de couper. Claudine était fort pâle. Elle jeta les yeux autour d'elle;
Jérôme jardinait dans un coin; elle s'approcha de la Déroute.

--Tendez votre tablier comme si vous étiez envieuse de cerises, et nous
causerons, lui dit-il.

--As-tu entendu ce coup de fusil? dit Claudine au pied de l'arbre.

--J'en ai eu froid dans le dos, mamzelle.

--Penses-tu que l'un d'eux ait été blessé?

--Non; j'étais sous le mur à rôder. Bouletord a juré comme une âme
damnée, et ça m'a fait comprendre qu'il n'a rien attrapé.

--Quelle nuit terrible, mon Dieu! je n'ai fait que prier et pleurer!
Mais, hélas! tout n'est pas fini!

--Qu'y a-t-il donc encore?

--On doit, cette nuit, conduire Suzanne je ne sais où; à la Bastille
peut-être.

--Cette nuit?

--La mère Évangélique le lui a dit tout à l'heure. M. de Louvois a été
instruit des aventures de cette nuit, et bien qu'elles aient échoué, il
ne veut pas qu'elles se renouvellent.

--Croquez des cerises, mamzelle, croquez donc! voilà le père Jérôme qui
nous regarde.

Claudine avala une ou deux cerises, et reprit:

--Il m'est impossible à présent d'avertir Cornélius ou Belle-Rose. Que
faire, mon Dieu?

--Je les avertirai, moi, dit la Déroute, dont l'excellente physionomie
prit une expression farouche. Aussi bien, puisqu'il le faut, autant
vaut ce soir que demain. Allez maintenant, mamzelle, et en cas d'alerte,
tenez-vous prête.

Claudine partit le coeur plus léger. La Déroute descendit de l'arbre,
courut au logis et revint avec un grand mouchoir rouge, qu'il attacha à
la plus haute branche du cerisier.

--Que fais-tu là? demanda le père Jérôme.

--Ma foi, dit-il, les moineaux ont mangé la moitié des cerises, c'est
pour sauver le reste.

--Tiens! tu as une bonne idée, mon neveu.

--Oui, j'en ai quelquefois comme ça.

Belle-Rose et Cornélius avaient quitté de bonne heure l'hôtel de
Pomereux et s'étaient travestis de telle sorte que Bouletord lui-même
ne les eût pas reconnus, les eût-il regardés en face. Belle-Rose monta
jusqu'au grenier après avoir observé les abords de la place. Cornélius
était allé à l'auberge du _Roi David_ attendre Grippard. Aussitôt que
Belle-Rose eut vu le mouchoir rouge flotter au plus haut du cerisier, il
tressaillit et descendit l'escalier quatre à quatre. En trois sauts il
gagna la rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel.

--La Déroute agit, dit-il tout bas à l'oreille de Cornélius et de
Grippard, j'ai vu le signal.

--Le mouchoir rouge? s'écria Cornélius vivement.

--Oui.

--La Déroute est un garçon ferme et prudent; il faut que le péril soit
imminent.

--Il nous trouvera prêts.

--Tu as entendu, Grippard, c'est pour ce soir, reprit Cornélius.

--Eh bien! nous jouerons du pistolet; la partie n'est pas belle, mais
il m'est arrivé d'en gagner de bien mauvaises, dit philosophiquement
l'ex-caporal.

Christophe, que l'alerte de la nuit précédente avait rendu plus
circonspect en lui apprenant le danger de s'ouvrir aux gens de la
maréchaussée, promit de tenir les chevaux sellés et bridés à l'entrée de
la nuit dans un lieu qu'on lui désigna proche du couvent, et chacun se
prépara à payer de sa personne. Cependant, la Déroute coula dans ses
poches deux pistolets dont il était sûr comme de lui-même, et passa
sous son habit un poignard qu'il avait eu plus d'une fois l'occasion de
manier. Il était un peu pâle et ses sourcils étaient froncés.

--Au demeurant, se dit-il, il faut en finir; le véritable Ambroise Patu
peut revenir d'un instant à l'autre; la place n'est plus bonne pour
personne.

Le soir vint. La Déroute sortit de son logis et traversa le potager. Il
avait remarqué, le jour de son entrée au couvent, un tas de baraques en
bois vermoulu qui servaient de hangars et où l'on serrait toutes sortes
de vieux meubles, avec de la paille et du foin pour la nourriture de
trois ou quatre vaches qu'entretenaient les religieuses. Il y avait là
de vieilles futailles, des amas de planches pour les réparations, et la
provision de bois pour les cuisines. Ces baraques étaient éloignées de
cinquante toises du corps de logis principal. La Déroute s'y rendit tout
droit en homme qui a pris bravement son parti, et s'accroupit dans un
coin. Il tira de sa poche un briquet, alluma un bout d'amadou, le glissa
sous un tas de copeaux et se mit à souffler de tous ses poumons; deux
minutes après, une flamme vive s'élança du milieu du foyer; la Déroute
poussa du pied quelques planches, renversa deux ou trois bottes de
paille et sortit gravement en tirant la porte sur lui. Il n'était pas
au bout de l'avenue que la fumée sortait par toutes les issues; le
pétillement du feu se mêlait au craquement des baraques. Quand il se
retourna, il vit un jet de flammes s'élancer du toit calciné; la porte
se fendit, l'air s'engouffra dans le bâtiment, et l'incendie serpenta le
long des hangars. La Déroute se mit à courir de toutes ses forces vers
le couvent en criant à tue-tête:

--Au feu! au feu!

Jérôme, qui l'entendit le premier, perdit la tête et cria plus fort sans
remuer non plus qu'une borne. Les religieuses se rendaient aux offices
au moment où l'incendie éclata; l'une d'elles vit une étrange clarté
luire par les vitraux, une autre s'arrêta, la mère Scholastique mit le
nez à la fenêtre et reconnut le feu.

--Bénédiction de Dieu! le couvent brûle, s'écria-t-elle.

A ce cri, le troupeau des nonnes se débanda, la tourière ouvrit la
porte, et ce fut un tumulte épouvantable. Claudine, qui avait l'esprit
tout plein des paroles de la Déroute, devina tout de suite son intention
en le voyant courir sur la terrasse d'un air effaré. Elle s'élança vers
la cellule de Suzanne, prit sa soeur par la main, et, s'étant enveloppée
le visage d'un voile, descendit l'escalier. Mais on n'avait garde de
les reconnaître; toutes les religieuses parlaient à la fois: celles-ci
pleuraient, celles-là criaient; chacune d'elles appelait du secours et
donnait son avis. Tout le monde allait et venait, et l'on ne faisait
rien. Les domestiques du couvent, surpris par la violence du feu,
regardaient les flammes qui tournoyaient avec un fracas horrible, et ne
savaient auquel entendre au milieu du tapage qui se faisait partout.
La Déroute augmentait le désordre par ses cris furibonds. La mère
Scholastique, qui courait par le couvent en désarroi, trouva sous sa
main la cloche et s'y pendit avec une force surprenante. Les gens
du quartier, qui déjà avaient vu les flammes par-dessus les murs,
accoururent au bruit du tocsin. On brisa plutôt qu'on n'ouvrit les
portes du couvent, et la foule se précipita dans la cour. C'était là ce
que la Déroute voulait. Aussitôt qu'il vit le peuple, armé de perches,
d'échelles et de seaux, pénétrer dans les jardins du couvent, il se
glissa comme une anguille vers l'endroit où ses yeux de lynx avaient
aperçu Suzanne et Claudine.

--Suivez-moi! leur dit-il.

Il y avait tant de religieuses parmi la foule qu'on ne songea seulement
pas à les regarder; ils firent trente pas du côté de la porte, au milieu
de gens affairés; Belle-Rose et Cornélius étaient entrés avec le peuple;
ils reconnurent Claudine et Suzanne, et les joignirent. Bouletord était
là; un mouvement de la foule fit tomber le chapeau du faux jardinier.

--La Déroute! cria Bouletord qui comprit tout.

Il voulut s'élancer, mais un rempart vivant s'interposait entre eux.
Bouletord écumait de fureur. Belle-Rose et Cornélius, jetant leur
manteau, soulevèrent l'un Suzanne, l'autre Claudine, dans leurs bras;
la foule, croyant qu'il s'agissait de religieuses blessées qu'on
transportait loin de l'incendie, s'ouvrit devant eux.

M. de Charny était entré avec tout le monde, inquiet et soupçonneux:
c'était l'heure où il avait coutume de faire sa ronde quotidienne. Au
cri de Bouletord qui gesticulait au milieu de gens qui le pressaient de
toutes parts, il s'arma d'un poignard, et trouvant une issue, se jeta
sur la Déroute, qui précédait Belle-Rose. Mais le sergent voyait tout
sans avoir l'air de rien regarder; au moment où M. de Charny levait la
main, il le saisit à la gorge, et para le coup de son autre bras, avec
lequel il tordit le poignet du gentilhomme. La douleur fit lâcher
le poignard à M. de Charny; les doigts du sergent le serraient à
l'étrangler; sa face devint pourpre, ses genoux fléchirent, et il tomba
lourdement.

--Place aux pauvres soeurs, répéta tranquillement la Déroute en sautant
par-dessus le corps de M. de Charny.

On arriva à la porte, qui fut franchie sans obstacle; Grippard s'esquiva
un instant.

--Allez! dit-il, je ne serai pas long.

Et il prit sa course du côté de la rue Saint-Maur.

La petite troupe gagna l'endroit où Christophe gardait les chevaux. On
sauta en selle et on partit au galop. Grippard arriva tout essoufflé
un instant après, et, jouant de l'éperon, il eut bien vite rejoint les
fuyards. Les quatre chevaux mordaient leurs freins et faisaient jaillir
des milliers d'étincelles sous leurs pieds. Un grand bruit se fit tout
à coup derrière eux; ils tournèrent la tête et virent un immense
tourbillon de flammes monter vers le ciel embrasé de clartés rouges,
puis le tourbillon tomba.

--Les baraques se sont effondrées, dit tranquillement la Déroute; je
savais bien que l'incendie leur ferait plus de peur que de mal.

--Je te dois tout! lui dit Belle-Rose en regardant Suzanne dont les bras
étaient roulés autour de son cou.

--C'est bon! c'est bon! courez toujours, répondit la Déroute. Hé!
Grippard, restons derrière. J'imagine que nous n'en sommes pas quittes
avec Bouletord.



XLII

LE MENDIANT


Bouletord, livré à ses seuls efforts et pris dans la multitude effarée
et grouillante comme dans un étau, mit plus d'un quart d'heure à se
dégager. Ses hommes allaient et venaient çà et là sans rien comprendre à
tout ce qui se passait; ils avaient vu sortir tant de personnes, qu'ils
ne prenaient plus garde à rien et attendaient des ordres pour agir. Au
moment où il avait vu disparaître M. de Charny et partir la Déroute,
Bouletord avait poussé un cri de rage et s'était élancé vers la porte
du couvent; un mouvement de la foule l'avait poussé du côté de M. de
Charny, auprès duquel plusieurs personnes s'empressaient. Bouletord
vit le favori du ministre étendu sans connaissance et le souleva; M.
de Charny ouvrit les yeux, regarda autour de lui, comprit tout ce qui
s'était passé, et bondit sur ses pieds.

--Où sont-ils? demanda M. de Charny.

Bouletord lui montra la porte par un geste désespéré.

--Aux chevaux! cria le gentilhomme.

Quand ils parvinrent à sortir de la cour, M. de Charny était blanc
et Bouletord pourpre de fureur. L'un était muet et menaçant; l'autre
roulait mille imprécations dans sa bouche.

--A cheval! hurla Bouletord aux premiers archers qu'il rencontra.

Tous coururent vers la rue Saint-Maur, où était l'écurie. Comme ils
se précipitaient, Bouletord à leur tête, M. de Charny aperçut M. de
Pomereux qui arrivait en caracolant sur le lieu de l'incendie.

--Que diable se passe-t-il donc par là? demanda le gentilhomme au
favori.

--Peu de chose, en vérité; on enlève votre fiancée.

--Mme d'Albergotti?

--Ma foi, oui. Elle galope en croupe de Belle-Rose. On vous a joué,
monsieur le comte.

M. de Pomereux avait, comme on a pu le voir, une assez bonne dose
d'amour-propre; la pensée qu'on avait pu se moquer de sa personne et de
ses sentiments lui fit monter le rouge au visage. Il serra la bride de
son cheval qui se mit à piaffer.

--Ah! ils sont partis! dit-il d'une voix brève.

--La pauvre veuve a mis le feu au couvent pour éclairer ses secondes
noces! Ce sont là d'éclatants adieux, reprit en ricanant M. de Charny.

M. de Pomereux songeait aux courtisans qui allaient rire de son
aventure, et, s'il était homme à ne pas craindre un boulet de canon, il
avait une peur horrible du ridicule.

--Quel chemin ont-ils pris, le savez-vous? ajouta-t-il en fouettant les
flancs de son cheval du bout de sa houssine.

--C'est ce qu'il nous sera facile d'apprendre, répondit M. de Charny,
ravi de voir M. de Pomereux au point où il voulait l'amener.

Quelques gens du peuple interrogés, répondirent qu'ils avaient vu une
troupe de quatre cavaliers se diriger au grand galop du côté des quais.
Sur un signe de M. de Pomereux, l'un des laquais offrit son cheval à
M. de Charny, et ils s'élancèrent sur les traces des fugitifs. Mais il
fallait s'arrêter à tous les coins de rue pour interroger les passants,
et cela faisait perdre un temps énorme. Cependant Bouletord et ses
camarades, étant arrivés à l'écurie de la rue Saint-Maur, se jetèrent
aux crinières des chevaux; mais en mettant le pied à l'étrier, tous
tombèrent sur la paille, entraînant la selle avec eux. Les sangles
étaient coupées. Bouletord jura comme un païen. Avant qu'on eût trouvé
d'autres sangles et qu'on les eût ajustées, il se passa dix minutes.
Enfin on partit, mais au premier effort, les brides se rompirent près
des gourmettes, et ce fut un nouveau temps d'arrêt. On avait à peu près
fait aux brides ce qu'on avait fait aux sangles. Ces deux accidents,
qui se succédaient coup sur coup, éveillèrent les soupçons de Bouletord;
tandis qu'un de ses hommes entrait dans la boutique d'un corroyeur, il
chercha des yeux autour de lui.

--Où donc est Grippard? s'écria-t-il.

--Il n'est pas avec nous, répondit un des archers.

--Quelqu'un l'a-t-il vu?

--Moi! reprit un autre archer; j'étais de garde à l'écurie quand il y
est entré, il y a une heure à peu près.

--Double traître! hurla Bouletord; si je ne lui fends pas le coeur en
quatre, que je sois damné!

Les brides réparées, toute la troupe s'ébranla, le pistolet aux fontes
et le mousquet sur la cuisse. Belle-Rose et Cornélius avaient pris
leur course par la rue du Four; au carrefour de Buci, ils trouvèrent
un soldat du guet qui voulut s'opposer à leur passage; le cheval de
Belle-Rose le heurta du poitrail, et le soldat roula par terre. On se
jeta dans la rue Dauphine, qui fut franchie en un instant. A l'entrée du
pont Neuf on vit une escouade de la maréchaussée qui tenait le milieu du
pavé. La Déroute l'aperçut le premier. Il piqua des deux et se jeta en
avant, suivit de Grippard, qui fourra sa main sous les fontes.

--Cours sur eux, dit la Déroute, et crie à tue-tête: Service du roi!

--Pourquoi? dit Grippard en renfonçant ses pistolets.

--Va, et crie d'abord, mordieu!

Grippard se jeta au-devant de la troupe, et cria de sa voix la plus
forte:

--Service du roi!

La troupe s'ouvrit, et les fugitifs passèrent comme la foudre.

--Ah çà! demanda Grippard tout émerveillé de l'effet qu'il avait
produit, si la maréchaussée avait voulu voir ce que c'était que le
service du roi, comment aurions-nous fait?

--Les loups ne se mangent pas entre eux; regarde ton habit.

--Tiens, c'est vrai! s'écria l'ex-caporal.

Après le pont Neuf, on prit les quais et on gagna l'hôtel de ville. La
nuit était profonde; les boutiquiers avaient fermé leurs volets, les
bourgeois se hâtaient de rentrer chez eux. Au bruit de cette course
précipitée, quelques bonnes vieilles mettaient parfois le nez à la
fenêtre, et voyant, dans l'ombre, des cavaliers emportant en croupe des
femmes dont les longs voiles flottaient au vent, elles se disaient
que c'était quelque dame de la cour qui se faisait enlever avec sa
camériste, et gémissaient sur la perversité du siècle. On arriva à
la rue Saint-Denis; les groupes d'artisans qui rentraient du travail
s'écartaient du passage des fugitifs; mais au moment de toucher à la
porte Saint-Denis, un officier de fortune, qui chevauchait suivi de
quatre ou cinq drôles armés d'épées et de mousquetons, vint à leur
rencontre. C'était une espèce de sacripant, qui portait les moustaches
en croc, une balafre au travers du visage, une grande rapière au côté et
une cotte de peau de buffle sur le dos avec une longue plume rouge à son
feutre gris.

--Eh! eh! dit-il, ce sont des filles qu'on enlève, j'en veux.

Cornélius mit la main à la garde de son épée, mais la Déroute était
déjà entre le sacripant et l'Irlandais. Il lui paraissait que l'homme au
plumet rouge avait trop dîné.

--Laissez, dit-il à Cornélius en passant, ce n'est point votre affaire.

Et il court vers l'officier de fortune, le chapeau bas.

--Mon gentilhomme, il me semble que vous avez parlé, qu'y a-t-il pour
votre service?

--Parbleu! reprit l'officier en frisant ses moustaches, j'ai quelque
idée que ces deux filles sont jolies; et comme il n'est point juste que
tes maîtres aient tout pour eux, j'en voudrais ma part.

--La voilà! dit la Déroute; et soulevant un de ses pistolets par
le canon, il en appliqua de la crosse un si furieux coup au coureur
d'aventures, qu'il le jeta par terre tout étourdi.

Le pistolet pirouetta dans sa main, et montrant sa gueule aux estafiers
qui n'avaient pas eu le temps de remuer:

--Et je brûle la cervelle au premier qui bouge! leur cria la Déroute.

Grippard imita cette manoeuvre, et les quatre ou cinq drôles, voyant
leur maître par terre, se gardèrent bien d'intervenir.

La petite troupe franchit la barrière et on poussa sur la route de
Saint-Denis au galop. Au bout d'un quart d'heure on arriva à un endroit
où le chemin bifurquait. La Déroute s'arrêta.

--Je n'aime pas cette route, dit-il; une fois déjà, tout au
commencement, mon capitaine a failli être arrêté par Bouletord; une
autre fois, et à l'autre bout, il a failli y perdre la vie. Tirons à
gauche.

--Est-ce encore un pressentiment? dit Cornélius en riant.

--C'est au moins une précaution, reprit la Déroute; peut-être même
ferions-nous bien de nous séparer ici.

--Nous séparer! s'écria Belle-Rose.

--Sans doute: Grippard et moi prendrions le droit chemin.

--Celui que tu n'aimes pas?

--Bouletord et M. de Charny ne manqueront pas de s'y engager; s'ils nous
atteignent, nous tâcherons de leur donner assez d'occupation pour vous
donner le temps de gagner un lieu où vous soyez en sûreté.

--C'est une fameuse idée! s'écria Grippard, qui trouvait merveilleux
tout ce que la Déroute disait.

--Si bien que vous vous exposez à être tués pour nous sauver, dit
Belle-Rose.

--Oh! pour être mort on ne l'est pas encore, murmura le sergent.

--Ecoute, reprit Belle-Rose, nous avons couru tant de périls ensemble,
que nous n'avons plus le droit de nous séparer. S'il plaît à Dieu de
nous en envoyer d'autres, ils nous trouveront réunis. Toi avec nous, ou
nous avec toi: choisis.

--Allons! s'écria la Déroute; et, pressant la main du capitaine, il
engagea son cheval dans le chemin qui s'ouvrait sur la gauche.

Le projet des fugitifs était fort simple; ils comptaient, au bout d'une
dizaine de lieues, gagner une ferme dans la campagne, y passer la nuit,
et rentrer le lendemain dans Paris, où l'on ne songerait pas à les
chercher; puis, à la première bonne occasion, ils auraient joint M. le
duc de Luxembourg et se seraient mis sous sa protection immédiate. Le
chemin qu'ils suivaient devait les conduire à Pontoise. Les chevaux
étaient vigoureux, la nuit limpide, le ciel lumineux. Le coeur de
Suzanne s'ouvrit à l'espérance. Elle jeta un long regard vers l'horizon,
du côté de Paris, où s'allongeait la flèche dentelée de la cathédrale de
Saint-Denis, et sourit à son fiancé. Une joie sans bornes inondait l'âme
de Belle-Rose.

--Maintenant, le malheur ne peut plus nous atteindre! dit-il en pressant
Suzanne contre son coeur.

--Ne tentez pas Dieu, dit-elle d'une voix grave.

--Oh! s'écria-t-il, nous sommes libres et vous m'aimez!

Les chevaux broyaient la route de leurs sabots; on poussa jusqu'à
Franconville.

A Franconville, la Déroute frappa à la porte d'une auberge, et demanda
un sac d'avoine, qu'il paya sans marchander.

--Le neveu Christophe a bien fait les choses, dit-il, les chevaux ont
du feu et du nerf; mais il ne faut pas abuser de leur bonne volonté. Qui
diable sait ce qu'il leur reste à faire!

On fit une halte sous des arbres, à trente pas de la route, et l'on
mit la provende sous le nez des chevaux, qui mordirent à belles dents.
Tandis que Belle-Rose et Cornélius fuyaient à toute bride, Bouletord
se lançait à leur poursuite: M. de Pomereux et M. de Charny l'avaient
précédé, accompagnés de quatre ou cinq valets de la maison du comte. Au
carrefour de la rue de Buci, un attroupement qui se pressait autour du
soldat du guet renversé sous les pieds des chevaux, leur indiqua la rue
Dauphine; au pont Neuf ils trouvèrent un archer de la maréchaussée qui
leur raconta l'exploit de Grippard; malgré sa colère, M. de Pomereux
sourit de l'invention.

--Ce n'est pas si bête! dit-il à M. de Charny.

--Sans doute, mais nous ferons en sorte que le perroquet ne chante plus,
répliqua froidement M. de Charny.

Plus loin, dans la rue Saint-Denis, ils rencontrèrent l'officier de
fortune qui prenait tous les saints du paradis à témoin du serment qu'il
faisait d'éventrer le coquin qui avait failli l'assommer. Les quatre ou
cinq drôles qui s'empressaient à ses côtés jurèrent sur leur salut
que les quatre fugitifs, dont ils portaient le nombre à dix ou douze,
étaient sortis par la porte Saint-Denis. L'un d'eux prétendit même qu'il
les avait poursuivis l'espace d'une lieue.

--Sur mon âme! le maraud ne ment pas si l'intention est réputée pour le
fait! s'écria M. de Pomereux.

--Mordieu! mon gentilhomme, s'écria tout à coup le capitaine d'aventure
qui venait de rajuster le feutre sur son front meurtri, êtes-vous par
hasard lancé à la poursuite des brigands qui ont failli me tuer?

--Il faudra bien que je les atteigne ou que mon cheval crève.

--Eh bien! mon gentilhomme, je suis des vôtres, et vous verrez ce que le
capitaine Roland de Bréguiboul peut faire dans l'occasion.

Le capitaine Roland de Bréguiboul sauta en selle, s'affermit sur ses
étriers et partit ventre à terre, suivi de ses estafiers.

--Nous voilà dix contre quatre, dit M. de Pomereux tout en courant,
c'est un peu beaucoup.

--Il faut que je me venge! cria le capitaine, vous regarderez et je les
tuerai.

--A vous tout seul?

--Parbleu!

M. de Charny observait le comte du coin de l'oeil, pour voir si sa
colère ne diminuait pas; mais la rapidité de la course, qui fouettait
le sang du jeune homme, le maintenait dans un état satisfaisant
d'irritation. Au point où la route bifurquait, M. de Charny s'arrêta
brusquement et mit la main sur la bride du cheval qu'éperonnait M. de
Pomereux.

--Avant d'aller plus avant, dit-il, au moins convient-il de savoir de
quel côté ils ont pris.

--Ah! diable! fit M. de Pomereux; voilà une chose à laquelle je n'aurais
point pensé.

Les deux gentilhommes et l'officier de fortune tinrent conseil; la terre
autour d'eux était foulée par des pieds de chevaux, mais il y en avait
tout autant sur la route qui mène à Chantilly que sur celle qui mène
à Pontoise. Tandis qu'ils délibéraient, ils entendirent le bruit d'une
troupe de cavaliers qui arrivait du côté de Saint-Denis avec la rapidité
de la foudre. En un instant cette troupe fut sur eux; c'était Bouletord
et ses archers. Tous s'arrêtèrent à la voix de M. de Charny. Les plus
habiles restaient embarrassés; la lune se levait à l'horizon, et les
deux routes étaient silencieuses et vides. Bouletord allait et venait le
nez au vent, grondant comme un tigre.

--Par l'enfer! disait-il, cette fois il faut que j'aie sa vie ou qu'il
ait la mienne!

--Ma foi! s'écria M. de Pomereux, si j'étais seul je jouerais la route à
croix ou pile, mais nous sommes une vingtaine; que Bouletord et ses gens
prennent d'un côté, M. de Charny et moi tirerons de l'autre.

--Maugrebleu! si je le manquais on le tuerait donc pour moi! s'écria le
capitaine Bréguiboul.

--Parfaitement, répondit M. de Charny.

On allait partir, quand un mendiant se leva du pied d'une haie derrière
laquelle il était couché. C'était un homme de méchante mine, armé d'un
lourd bâton et vêtu d'un mauvais manteau troué.

--Vous cherchez quatre cavaliers? dit-il.

--Les as-tu vus? s'écria Bouletord.

--J'ai vu quatre hommes qui passaient comme le vent; deux d'entre eux
avaient une femme assise en croupe.

--Ce sont eux! dit M. de Charny.

--Eh bien! quelle route ont-ils suivie? demanda le capitaine Bréguiboul.

Le mendiant tendit la main.

--Donnez, et je parlerai, dit-il.

M. de Pomereux lui jeta sa bourse.

--Voilà de l'or, mais si tu mens tu auras du plomb.

Le mendiant pesa la bourse et regarda le pistolet dont la bouche le
menaçait.

--Pourquoi voulez-vous que je mente? dit-il en haussant les épaules; en
confessant la vérité, j'évite le péché et j'ai tout profit.

--Dépêche! lui cria M. de Charny.

--Prenez à gauche, répondit le mendiant en tournant son bâton du côté de
Pontoise.

Les vingt cavaliers partirent à la fois comme un tourbillon. A
Franconville, M. de Pomereux et ses laquais, mieux montés que Bouletord,
laissèrent les gens de la maréchaussée en arrière. Le jeune comte et sa
suite avaient des chevaux de race anglaise habitués aux chasses. Leur
galop était égal et soutenu. M. de Pomereux et M. de Charny couraient en
avant, les laquais suivaient à vingt pas, puis venaient les archers.
Le capitaine Bréguiboul galopait entre M. de Pomereux et Bouletord. Son
cheval commençait à souffler. Au bout d'une demi-heure, la distance qui
les séparait s'agrandit, et les deux troupes se perdirent de vue. Les
éperons de Bouletord étaient rouges de sang. Cependant Belle-Rose et
Cornélius maintenaient leurs montures à une allure rapide sans être
pressée.

--Il faut les ménager, disait la Déroute; quand nous aurons dépassé
Pontoise, nous prendrons un chemin de traverse et nous reviendrons
tranquillement sur nos pas pour dépister la maréchaussée.

Comme leur petite troupe atteignait Pierrelaye, Grippard et la Déroute
entendirent un hennissement au loin derrière eux. La jument que montait
Belle-Rose tendit ses naseaux au vent et répondit par un hennissement
sonore. La Déroute sauta sur sa selle.

--On nous suit! dit-il tout bas.

--Je le crois, répondit Grippard.

La Déroute atteignit Belle-Rose en deux bonds. Mais avant qu'il eût
ouvert la bouche, il comprit à l'élan de la cavale qu'elle venait de
sentir l'éperon. Au hennissement de son cheval, M. de Pomereux dressa
l'oreille.

--Il y a des cavaliers devant nous, dit-il, et penché sur l'encolure de
l'étalon, il précipita sa course ardente.

Belle-Rose et Cornélius échangèrent un regard, et chacun d'eux entoura
sa compagne d'un bras plus ferme. Leurs chevaux avaient déjà
franchi huit lieues au galop; ils coururent assez bien jusqu'à
Saint-Ouen-l'Aumône, mais dans la traverse du village, Belle-Rose sentit
sa jument trébucher sous lui; au même instant, le cheval de Cornélius
butta et s'abattit sur les genoux; deux coups d'éperons les firent se
relever, et les animaux bondirent en hennissant de douleur. Un autre
hennissement éclata sur la route, plus sonore et plus rapproché. La
Déroute arma ses pistolets.

--En dix minutes, ils ont gagné une demi-lieue, dit-il; dans une
demi-heure, s'ils vont de ce train-là, ils seront sur nous.

Les chevaux de Belle-Rose et de Cornélius, soutenus par la bride et
l'éperon, volaient sur la route, mais leurs flancs battaient tout blancs
d'écume, on les sentait fléchir sous leur double poids. Suzanne et
Claudine n'osaient parler, parfois seulement elles jetaient, par-dessus
l'épaule des cavaliers, un long regard sur la route toute blanche qui
se perdait dans la nuit transparente. La Déroute et le fidèle Grippard
galopaient côte à côte, tous deux muets et tous deux résolus. La petite
troupe tourna autour de Pontoise: l'écume des chevaux haletants devenait
rouge autour des naseaux. Quand on fut près d'Ennery, la Déroute
entendit passer avec la brise un hennissement si vigoureux qu'il tourna
la tête. Un point noir roulait sur le chemin, grossissant à vue d'oeil.



XLIII

L'ABBESSE DU COUVENT DE SAINTE-CLAIRE


Ce point noir, c'était M. de Pomereux qui s'avançait à toute bride.
A peine avait-il entendu le hennissement de la jument montée par
Belle-Rose, qu'il avait piqué des deux; l'étalon, excité par les
émanations qu'exhalaient les flancs humides de la cavale, partit comme
une flèche, le nez au vent, les oreilles droites, aspirant l'air à
pleins poumons. En trois minutes, le comte eut dépassé M. de Charny,
qui, replet et pesant, fatiguait sa monture; les laquais, en bon ordre,
couraient entre eux deux. On n'entendait plus le galop de Bouletord et
de ses gens, et l'on ne voyait plus le capitaine Bréguiboul. A quelques
centaines de pas d'Ennery, la Déroute, en mesurant de l'oeil la distance
qui séparait encore Belle-Rose de M. de Pomereux, qu'il avait reconnu,
comprit qu'il était temps de prendre un parti décisif. Il s'élança vers
le capitaine, et lui montra du doigt le cavalier qui approchait avec la
rapidité de la foudre.

--Il y a quatre hommes derrière lui, dit-il.

Belle-Rose se pencha vers Cornélius.

--Je vous confie Suzanne, murmura-t-il à son oreille.

--J'allais vous confier Claudine, répondit l'Irlandais.

--Sauvez-vous! sauvez-vous! et laissez-nous! leur dirent les deux femmes
d'une voix suppliante.

--La main aux pistolets! s'écria la Déroute, les voici!

Le sergent, qui avait l'oeil sur la route pendant ce débat, tira tout
de suite; mais le coup, mal ajusté, fit sauter seulement le chapeau du
comte, qui, passant devant lui comme un boulet, tomba l'épée haute sur
Belle-Rose. Mais à peine les deux fers se furent-ils croisés, que M. de
Pomereux reconnut l'étranger de Douvres.

--Morbleu! s'écria-t-il, je vous dois la vie! et il abaissa la pointe de
son épée.

Belle-Rose poussa droit sur lui.

--Oubliez-le et finissons-en! s'écria-t-il.

M. de Pomereux laissa pendre son épée et salua de la main.

--A ma place, monsieur, vous n'en feriez rien, reprit-il; de grâce,
permettez-moi donc de vous imiter en quelque chose. J'ai d'ailleurs ma
revanche à prendre, et je la veux tout entière.

Le comte parlait avec une dignité qui frappa Belle-Rose; à son tour le
capitaine tourna la pointe de son épée vers la terre.

--Voilà les laquais! s'écria la Déroute.

--Les laquais sont au maître et le maître est vaincu, répondit le comte,
qui regarda tranquillement du côté d'où venait son escorte.

En achevant ces mots, il prit son épée à deux mains, et brisant la lame,
il en jeta les morceaux par terre.

--Que faites-vous? s'écria Belle-Rose.

--Vous m'avez vaincu et désarmé, voilà tout, répondit le comte.

Suzanne lui tendit la main; M. de Pomereux la baisa avec autant de grâce
que s'il eût été au bal, et se jeta au-devant de ses laquais.

--Bas les mousquets, vous autres! s'écria-t-il.

Les laquais, stupéfaits, obéirent et s'arrêtèrent. M. de Pomereux fit
quelques pas du côté de Belle-Rose et de Cornélius.

--Partez, leur dit-il; là-bas, sur la gauche, du côté de Livilliers, il
y a une abbaye où sans doute on vous recevra. Mais surtout ne tardez pas
une minute. Écoutez!

Tous tendirent l'oreille. Le galop d'une troupe de cavaliers
retentissait à un quart de lieue à peine.

--M. de Charny n'est pas loin, et Bouletord le suit avec sept ou huit
archers, continua M. de Pomereux. Il y a aussi un gentilhomme à qui vous
avez presque cassé la tête. Hâtez-vous donc!

--Vous êtes un noble jeune homme! s'écria Cornélius en lui secouant
rudement la main.

--Que diable voulez-vous, il faut bien qu'on paye ses dettes! lui
répondit gaiement M. de Pomereux.

La Déroute n'y tint plus.

--Monsieur, dit-il à son tour, c'est moi qui vous ai tiré tout à l'heure
ce coup de pistolet!...

--Ah! c'est toi qui as massacré mon chapeau!

--Je visais à la tête, monsieur, mais si par malheur je vous avais tué,
je crois vraiment que je ne m'en serais jamais consolé.

--Ni moi non plus, ajouta Grippard.

M. de Pomereux partit d'un éclat de rire, et les fugitifs s'engagèrent
dans un sentier qui courait à travers champs. Les chevaux épuisés
tremblaient sur leurs jarrets. Ils n'avaient pas fait cinq cents pas que
Bouletord et M. de Charny arrivèrent sur M. de Pomereux. La maréchaussée
montait des chevaux frais qu'elle avait trouvés dans une auberge sur la
route, un peu avant Saint-Ouen-l'Aumône. Ces chevaux appartenaient à
une bande de maquignons qui les conduisaient à Paris; Bouletord et M. de
Bréguiboul les ayant entendus hennir et piaffer dans l'écurie, s'étaient
arrêtés et les avaient requis au nom du roi. Les maquignons avaient
d'abord résisté, mais à la vue de l'uniforme et des mousquets ils
s'étaient soumis; on laissa dans l'écurie les chevaux rendus, et l'on
partit à fond de train sur les autres, qui ne tardèrent pas à rattraper
M. de Charny.

--Sont-ils pris? demanda M. de Charny un instant immobile au milieu du
chemin.

--Qui?

--Eh! parbleu! Belle-Rose et sa clique?

--Ma foi, ils sont en train de courir.

--Ils courent, et vous ne les poursuivez pas!

--J'ai mon compte, mon cher monsieur de Charny, répondit M. de Pomereux.
Mon épée est en pièces, mon chapeau est tout crevé, et en y regardant de
bien près, je crois que j'ai deux pouces de fer dans mon habit.

--Sangdieu! en avant! hurla Bouletord, qui s'était arrêté trois minutes
pour entendre cette conversation.

--En avant! vous autres! cria M. de Charny en s'adressant aux laquais.

M. de Pomereux se jeta au devant d'eux.

--Que pas un de vous ne bouge! s'écria-t-il.

Et il ajouta en se tournant vers M. de Charny:

--Mon rival a ma parole; allez, nous serons vos témoins.

M. de Charny jeta sur le comte un regard dédaigneux et partit.

Le capitaine Bréguiboul poussa son cheval auprès de M. de Pomereux.

--Je crois, dit-il, que les deux pouces de fer sont entrés dans votre
imagination.

Le cheval impatient froissa les jambes de M. de Pomereux, qui
brusquement le saisit par la bride.

--Eh bien! répondit-il, il ne tiendra qu'à vous qu'ils entrent sous
votre peau.

Le comte ayant vu jour à une querelle en profitait tout de suite. En
arrêtant le capitaine au passage, c'était encore un ennemi dont il
débarrassait Belle-Rose et Mme d'Albergotti; et puis, à vrai dire, la
main lui démangeait et il avait bonne envie de décharger sa colère sur
quelqu'un. Il avait rêvé de bataille tout le long du chemin, et il ne
voulait pas que son rêve fût perdu.

--Qu'est-ce à dire? s'écria le capitaine en frisant ses moustaches.

--Cela signifie, capitaine Roland de Bréguiboul, que, s'il vous plaît de
mettre pied à terre, il me plaira beaucoup de vous faire tâter un peu de
ce fer sur lequel vous plaisantez si agréablement.

--Une provocation!

--Mon Dieu! capitaine, que vous avez l'intelligence paresseuse!

Le capitaine sauta sur la route et dégaina. M. de Pomereux prit
l'épée d'un de ses gens et engagea le fer. Il faisait un clair de
lune magnifique; les laquais du comte et les estafiers du capitaine
se rangèrent autour des deux adversaires. Il n'y avait donc plus que
Bouletord et ses archers sur les talons de Belle-Rose. Le comte était
d'une humeur charmante. M. de Bréguiboul avait la main forte, mais M. de
Pomereux avait la main leste. Deux fois il atteignit le capitaine à la
poitrine, mais la casaque de peau de buffle repoussa le fer.

--Tudieu! monsieur, si vous avez une grande paresse dans l'esprit, vous
l'avez aussi tout plein de prudence! s'écria M. de Pomereux.

Le capitaine Roland, exaspéré par ce sang-froid, fondit sur le comte
et lui fournit un dégagement furieux; mais le comte para avec une
promptitude merveilleuse et riposta par un coup droit si rapide que la
pointe de fer disparut dans la gorge de son adversaire. L'épée s'échappa
des mains du capitaine, il tomba sur la route et mordit l'herbe en se
roulant. Le sang sortit à flots de sa bouche, ses doigts se crispèrent:
il se débattit trois minutes et mourut.

--Voyons, dit le comte aux estafiers, vous voilà sans chef, je vous
prends à mon service; allons voir ce qui se passe là-bas.

M. de Pomereux s'élança, et les estafiers, tout consolés, le suivirent
mêlés aux laquais. Entre Bouletord et Belle-Rose il y avait, au moment
où le comte avait provoqué le capitaine, un demi-quart de lieue à
peu près; les deux troupes luttaient de vitesse. Au détour d'un petit
tertre, la Déroute mit pied à terre.

--Prenez mon cheval, dit-il à Belle-Rose, il est plus dispos que le
vôtre, n'ayant porté que moi.

Grippard imita la Déroute en faveur de Cornélius. Le troc fut fait en
deux secondes, et les jeunes gens mirent leurs éperons dans le ventre
des chevaux, qui s'élancèrent avec une énergie désespérée. Ce fut un
dernier effort, l'élan dura cinq minutes; au bout de ce temps, les
chevaux, essoufflés, buttèrent coup sur coup. Bouletord gagnait de
l'espace à chaque bond. On le voyait au clair de lune courir le pistolet
au poing et la bride aux dents, fouettant son cheval du plat de son
épée. Entre Bouletord et ses archers, il y avait une centaine de pas de
distance. La Déroute et Grippard, qui marchaient ensemble, formaient
en quelque sorte l'arrière-garde des fuyards. Comme ils sortaient d'un
petit bois, la Déroute vit dans la plaine les grandes murailles blanches
d'une abbaye dont le clocher se dessinait sur le ciel pâle. A cette vue,
Bouletord, qui devina l'intention des fugitifs, poussa un cri de rage,
et piquant son cheval de la pointe de son épée, le lança ventre à terre.
Ses archers l'imitèrent; leur troupe rapide semblait dévorer le sentier.
La Déroute mesura du regard la distance qui s'étendait entre Belle-Rose
et l'abbaye; elle était telle que Bouletord devait atteindre le
capitaine avant qu'il l'eût franchie. Les chevaux des fugitifs
trébuchaient à chaque élan.

--Voici l'heure, dit le sergent.

Il arrêta son cheval, prit le mousquet pendu à l'arçon de la selle
et l'arma. Quand la Déroute se tourna vers Bouletord, une expression
terrible se peignit sur son visage. Il abaissa le mousquet et tint son
ennemi couché en joue l'espace de dix secondes; le bras semblait de fer
comme le canon, tant il était immobile. Quand Bouletord ne fut plus qu'à
trente pas environ, le coup partit. Bouletord lâcha les rênes et tomba
sur le cou du cheval. Sa main crispée saisit la crinière et s'y noua;
le cheval effaré arriva comme une flèche et passa devant la Déroute,
emportant son cavalier, dont la tête livide battait ses flancs. La balle
avait frappé au front le maréchal des logis. Au bout de cent pas,
le cadavre glissa sur l'encolure luisante, sa main se détendit, et
Bouletord vint rouler tout sanglant aux pieds de Belle-Rose, qui saisit
le cheval par la bride et l'arrêta. M. de Charny suivait Bouletord à la
tête des archers. Grippard, on le sait, s'imaginait qu'en toute chose,
ce qu'il avait de mieux à faire, c'était d'imiter la Déroute. Au moment
donc où la Déroute prit son mousquet, Grippard décrocha le sien; quand
la Déroute eut couché Bouletord en joue, Grippard chercha quelqu'un à
mettre au bout de son canon. M. de Charny se trouva là tout justement.
Après le coup du sergent, Grippard, en homme consciencieux, pressa la
détente du doigt. Mais le cheval de M. de Charny s'étant cabré à la
première explosion, la balle de Grippard, qui devait frapper M. de
Charny en plein corps, atteignit la bête au poitrail. Le cheval tomba
sur ses jarrets, se releva et tomba de nouveau, entraînant M. de
Charny dans sa chute. La maréchaussée, voyant ses deux chefs par terre,
s'arrêta brusquement; deux ou trois archers quittèrent l'étrier pour
porter secours à M. de Charny, les autres lâchèrent leurs mousquets sur
la Déroute et Grippard; mais Grippard et la Déroute couraient déjà du
côté de l'abbaye; les balles sifflèrent à leurs oreilles, et ce fut
tout. M. de Pomereux, à la tête de ses laquais, caracolait à la suite
des archers et paraissait prendre un vif intérêt aux incidents de
cette escarmouche. On l'aurait dit au théâtre, assistant à la première
représentation d'une comédie nouvelle. Aussitôt qu'il fut auprès de M.
de Charny, il mit pied à terre et vint s'informer honnêtement de l'état
de sa santé.

--Quand vous êtes tombé, monsieur, j'ai eu grand'peur, lui dit-il; mais,
à ce que je puis voir, vous n'êtes point blessé.

--Point du tout, répondit M. de Charny d'un ton bourru.

--C'est un coup de fortune, monsieur; car, en vérité, il faut rendre
justice au talent de ces gaillards-là. J'y suis pour un cheval de mille
écus, qui s'est fait tuer avec une générosité tout à fait estimable.
Il est fâcheux que ce pauvre Bouletord n'ait point eu un cheval aussi
vertueux.

--Eh! monsieur, au lieu de discourir, il me semble que vous feriez mieux
de galoper! s'écria M. de Charny.

--C'est un point sur lequel j'ai le regret de n'être point d'accord avec
votre seigneurie. Certainement, je ne suis point tout à fait mort comme
ce pauvre diable de Bouletord, que je vois là-bas couché comme un tronc
d'arbre, mais je ne vaux guère mieux.

M. de Charny haussa les épaules.

--Que voulez-vous! reprit M. de Pomereux, ces gens-là n'ont pas ma vie,
mais ils ont ma parole, et nous autres gentilshommes, nous n'en avons
qu'une.

M. de Charny se mordit les lèvres jusqu'au sang.

--Ton cheval, dit-il, en frappant sur la cuisse d'un archer.

L'archer descendit, et M. de Charny sauta en selle.

--En avant! vous autres! s'écria-t-il en lâchant les rênes.

Toute la troupe le suivit.

M. de Pomereux jeta les yeux du côté de l'abbaye. Le temps qu'on
avait perdu ne l'avait pas été par les fugitifs; profitant du désordre
qu'avait occasionné la mort du maréchal des logis et la chute de M. de
Charny, ils avaient poussé du côté de l'abbaye, dont ils n'étaient plus
séparés que par une centaine de pas. Les deux femmes avaient été mises
sur le cheval de Bouletord; les premières elles touchèrent aux portes de
l'abbaye, et l'on entendit bientôt les tintements de la cloche qu'elles
agitaient. En ce moment les archers passaient devant le cadavre de
Bouletord. Il était couché sur le dos, les yeux ouverts et la face
livide; la balle de la Déroute avait troué le front entre les deux
sourcils; la main de Bouletord serrait encore la poignée de son épée,
et son visage gardait l'expression menaçante qu'il avait au moment où la
mort l'avait surpris. Les chevaux, effarés, tournèrent autour du corps
sanglant; quelques-uns, trop rapidement lancés, sautèrent par-dessus.

--Entendez-vous? dit à M. de Charny M. de Pomereux qui s'était amusé à
le suivre, voilà le son d'une cloche qui aurait fait bondir notre cher
Bouletord, s'il n'était pas décidément mort.

M. de Charny enfonça les éperons dans le ventre de son cheval sans
répondre. Mais déjà la porte de l'abbaye s'était ouverte, Suzanne et
Claudine en franchirent le seuil.

--Madame, dirent-elles à la religieuse qui les reçut, il y a là deux
gentilshommes qui réclament votre protection... si vous ne venez pas à
leur aide, ils sont perdus.

--Qu'ils entrent s'ils sont innocents, qu'ils entrent encore s'ils sont
coupables, dit la religieuse; la maison de Dieu est un asile ouvert à
tous les malheureux.

Le cheval de Belle-Rose s'abattit à la porte de l'abbaye; celui de
Cornélius était tombé à cinquante pas; le sang sortait de ses naseaux;
il gratta la terre de ses pieds et mourut. La Déroute et Grippard
avaient abandonné les leurs sur la route et accouraient à toutes jambes.
Tous entrèrent par la porte entr'ouverte; au moment où la religieuse la
repoussa sur ses gonds, on vit M. de Charny passer comme un éclair
entre les arbres de l'avenue. Suzanne tomba à genoux et remercia Dieu.
Claudine pleurait et riait à la fois en passant des bras de Belle-Rose
aux bras de Cornélius.

--Ma foi! dit M. de Pomereux quand il fut aux pieds des murs, je crois
que nos oiseaux ont trouvé un autre nid. Il m'est avis que nous ferions
bien à présent de chercher une autre auberge.

Mais M. de Charny passa droit devant lui et frappa contre la porte de
l'abbaye avec le pommeau de son épée. M. de Pomereux arrêta son cheval
qu'il se mit à caresser de la main.

--Vulcain sera fourbu, dit-il; c'est mille écus que je me ferai payer
par M. de Louvois.

M. de Charny, qui était blême de fureur, frappait toujours.

--Monsieur, continua le comte, si vous cognez si fort vous aurez
maille à partir avec monseigneur de Paris, qui est fort chatouilleux à
l'endroit des privilèges de l'Église.

--Eh! monsieur, s'écria M. de Charny, qui ne se contenait plus,
mettez-vous en quête d'une auberge, s'il vous plaît, et laissez-moi
faire mon métier!

--Faites, monsieur; aussi bien est-ce un métier auquel je ne suis pas
propre le moins du monde.

Tout ce tumulte à une heure aussi avancée de la nuit avait tiré l'abbaye
de son repos. Les chevaux hennissaient et piaffaient autour des murs; on
avait entendu sept ou huit coups de feu et la cloche avait sonné presque
aussitôt après.

--Au nom du roi, ouvrez, criait M. de Charny, qui meurtrissait les ais
de la porte.

L'abbesse survint. La croix d'argent brillait sur sa poitrine et ses
longs vêtements descendaient jusqu'à terre. On avait introduit les
fugitifs dans une espèce de parloir où ils attendaient, poursuivis par
la voix menaçante de M. de Charny. Quand la porte du parloir s'ouvrit,
l'abbesse tressaillit et serra le voile autour de son visage.

--Soyez les bienvenues, mes soeurs; et vous, messieurs, espérez,
dit-elle.

Sa voix grave et douce calma leurs angoisses; il parut à Claudine qu'ils
n'avaient plus rien à craindre; elle s'inclina sur la main de l'abbesse
et la baisa. Belle-Rose sentit son coeur battre sans qu'il pût
comprendre pourquoi.

--Dites à cet homme qui frappe à notre porte, reprit l'abbesse en
s'adressant à une soeur, que la supérieure de l'abbaye de Sainte-Claire
d'Ennery va sur l'heure lui répondre elle-même.

L'abbesse se retira et la soeur sortit pour exécuter son ordre. Aux
paroles de la soeur, M. de Charny jeta un regard de triomphe sur M.
de Pomereux et remit son épée au fourreau. M. de Pomereux fronça
les sourcils et se demanda s'il ne ferait pas bien de tomber sur la
maréchaussée avec ses gens; mais il comprit qu'il serait toujours temps
d'en venir à cette extrémité en cas d'alerte et attendit.

--Mais, s'écria tout à coup M. de Charny, je ne vois plus le capitaine
Bréguiboul; qu'est-il donc devenu?

--Ma foi, répondit le comte, je me suis battu avec lui, et je crois que
je l'ai tué.

M. de Charny regarda M. de Pomereux, sourit et ne répondit pas.

--Allons, pensa le comte, s'il se tait, c'est qu'il me croit perdu.

Un quart d'heure se passa dans un profond silence. Les chevaux, animés
par la course, creusaient le sol de leurs sabots; M. de Charny allait
et venait, sombre et menaçant, devant la grande porte de l'abbaye. M. de
Pomereux examinait à la dérobée l'amorce de ses pistolets.

--Après tout, se disait-il, ce M. de Charny est un bandit, et j'en serai
quitte pour un voyage à l'étranger.

Il venait de l'intérieur de l'abbaye une rumeur confuse, et l'on voyait
luire, derrière les vitraux, des clartés qui faisaient tout à coup
rayonner les saints et les vierges dans leurs nimbes d'or. Bientôt la
rosace et les vitraux s'illuminèrent; on entendit les soupirs de l'orgue
qui s'éveillait, et le grand édifice de pierre versa sur la campagne
endormie l'harmonie et la lumière. M. de Charny et M. de Pomereux se
regardèrent tout étonnés. Au même instant la grande porte de l'abbaye
s'ouvrit à deux battants, et un spectacle merveilleux s'offrit aux
regards des cavaliers. Le sanctuaire de l'abbaye resplendissait; mille
bougies fichées aux bras des lustres et dans les candélabres d'argent,
faisaient étinceler les châsses et les croix; les bannières flottaient
autour de l'autel et l'encens fumait dans les cassolettes; les soeurs
inclinées sous leurs voiles chantaient les hymnes sacrées, et l'on
voyait, au pied de la croix protectrice, les fugitifs agenouillés. Le
Christ semblait les couvrir de ses bras mutilés, et les anges de marbre
élevaient vers le ciel leurs mains jointes dans l'attitude de la prière.
Au moment où la porte roula sur ses gonds, l'abbesse, précédée de la
croix et de la bannière, et suivie des religieuses rangées en longues
files, se tourna vers le porche. Un nuage bleuâtre volait sur leurs
pas, et les bougies du choeur qui scintillaient comme des étoiles en
piquaient la transparence de mille rayons. La sainte procession s'avança
lentement et s'arrêta le long des grands piliers; l'abbesse franchit
le seuil; la croix d'argent brillait entre ses mains, et la bannière de
l'ordre s'inclinait sur son front. Quand elle eut posé le pied hors de
l'abbaye, sur la limite qui séparait la terre de l'asile de la religion,
les chants moururent, et les soeurs plièrent leurs genoux. Les archers
avaient d'abord ôté leurs chapeaux, mais à la vue de la croix, ils
hésitèrent; l'un d'eux quitta l'étrier, et jetant son mousquet,
s'agenouilla sur l'herbe; un autre l'imita, puis un troisième, puis
tous, vaincus par cet appareil de la religion. M. de Pomereux avait,
le premier, découvert son front et sauté de selle. M. de Charny, seul à
cheval, frémissant de colère, attendait, la tête couverte et la main
sur la garde de son épée. Entre l'abbesse et lui, il y avait dix pas
à peine; au delà des soeurs, dans la clarté du choeur, il voyait
Belle-Rose et Suzanne, l'un près de l'autre, les mains entrelacées; près
d'eux, Cornélius et Claudine; derrière eux, la Déroute et Grippard.
M. de Charny poussa son cheval. Le cheval fit trois pas, et s'arrêta
piaffant, et secouant son mors chargé d'écume. Le rayonnement de la
chapelle l'épouvantait. L'abbesse étendit la croix vers M. de Charny, et
de son autre main elle montra les fugitifs.

--C'est ici la maison de Dieu, dit-elle, et Dieu protège ceux que vous
cherchez. Entrez maintenant si vous l'osez.

M. de Charny recula lentement comme un tigre vaincu. Quand il fut à
vingt pas, l'abbesse rentra sous le porche; et les lourds battants de la
porte se fermèrent avec un bruit sonore. Alors, écartant son voile,
elle montra aux regards des fugitifs le visage de Geneviève de La Noue,
duchesse de Châteaufort.



XLIV

UN NID DANS UN COUVENT


Après que la porte de l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery se fut refermée
sur les fugitifs, M. de Pomereux se tourna vers M. de Charny.

--Eh bien! monsieur, lui dit-il, à présent que tout est fini, ne vous
semble-t-il pas qu'il serait bien temps de souper?

--Le bal pourrait bien venir après le souper, répondit M. de Charny,
à qui il n'était plus rien resté de sa violente colère qu'un léger
tremblement dans la voix; mettez-vous en quête d'un cabaret, moi je me
rends à Paris.

--Chez mon glorieux cousin, sans doute.

--Chez M. de Louvois, à qui je ferai part du secours que vous m'avez
prêté dans toute cette affaire; je ne doute pas qu'il ne vous en
témoigne lui-même sa vive satisfaction.

--Parbleu! mon cher monsieur de Charny, je compte assez sur votre amitié
pour être assuré que vous serez le premier à m'en apporter la nouvelle.

M. de Charny rangea sa petite troupe et donna le signal du départ. M. de
Pomereux, qui avait cette nuit-là une furieuse démangeaison de parler,
poussa son cheval auprès de M. de Charny.

--En somme, reprit-il, l'aventure est désastreuse; j'y perds un cheval
mort au service du roi: un cheval qui, pour le dévouement, ne le cédait
point au chien de Montargis; j'en ai trois ou quatre autres qui sont
fourbus; j'y perds encore une femme que j'étais en train d'adorer, et
j'ai mes habits tout déchirés en vingt endroits; tout compte fait, c'est
un total de sept ou huit infortunes dont vous me voyez marri.

M. de Charny tourmentait la bride de son cheval et se taisait.

--Ma foi, mon bon monsieur de Charny, continua M. de Pomereux, qui
prenait goût à la raillerie, je suis très curieux de connaître votre
avis sur l'espèce de récompense que M. de Louvois me tient en réserve.
Ouvrez-moi votre coeur là-dessus. Que vous semble d'un régiment? J'aime
fort l'uniforme des dragons. C'est un corps très à la mode, et je
voudrais être M. de Lauzun, rien que pour en avoir eu l'idée... M. de
Louvois pourrait bien encore me gratifier d'un gouvernement... Il y a de
charmantes villes dans notre beau pays de France... S'il vous touche
un mot de Blois, d'Orléans, de Tours ou de Bordeaux, je vous autorise à
dire que j'accepte.

--Ne vous mettez point en peine, repartit M. de Charny, la récompense
qu'on vous ménage sera telle que vous aurez lieu d'en être surpris.

--Vous croyez! s'écria M. de Pomereux avec une feinte candeur. Il est
évident que M. de Louvois, éclairé par vos discours, déploiera toute la
générosité qui lui est naturelle. Ma seule crainte est qu'il aille trop
loin; ainsi, par exemple, je ne voudrais pas qu'il me comprît dans la
prochaine promotion aux ordres de Sa Majesté.

--Quelle que soit la fête, j'amènerai les violons, répliqua M. de
Charny.

On ramassa en chemin le corps de Bouletord et du capitaine Bréguiboul,
et la petite troupe gagna Pontoise, où M. de Charny et M. de Pomereux
se séparèrent. Celui-là prit des chevaux de poste et retourna ventre à
terre à Paris; l'autre chercha par les rues jusqu'à ce qu'il eût trouvé
un cabaret, et il s'y installa le plus gaiement du monde. Malgré la
fatigue et l'inquiétude que pouvaient lui causer les suites de cette
affaire, M. de Pomereux se conduisit de manière à prouver aux plus
incrédules que la mauvaise fortune n'avait aucune prise sur son appétit.
Il n'était pas de mésaventure qui pût l'empêcher de savourer le fumet
d'une perdrix cuite à point, et pas de malheur qui le contraignît à
laisser pleine une bouteille de vin vieux. Au petit jour, le comte
boucla son ceinturon et paya l'écot.

--M. de Charny doit avoir, à l'heure qu'il est, se dit-il, rendu compte
à mon magnifique cousin du résultat de notre poursuite. C'est un récit
qui m'aura montré sous un point de vue tellement héroïque, que je ne
saurais trop me hâter d'échapper à la reconnaissance de monseigneur
le ministre. J'ai bien un tout petit prétexte à alléguer pour ma
justification, mais avec un ministre de ce caractère, il faut
avoir quatorze fois raison pour ne pas avoir tort; mon prétexte est
insuffisant. J'ai bien encore la ressource d'aller en Turquie me battre
contre les Turcs, mais, en attendant, le plus court est de me rendre
à Chantilly. Quand je serai dans la maison du prince de Condé, ce
sera bien le diable si le ministre ne me respecte pas. Mon prétexte se
haussera tout de suite à la taille d'une vérité.

M. de Pomereux en était à la queue de son raisonnement quand il mit le
pied à l'étrier; il prit de suite un chemin de traverse et se rendit
tout droit à la résidence royale du prince de Condé. Le prince de Condé,
celui-là même qu'on devait appeler un jour le grand Condé, avait vu le
père et le frère aîné du comte de Pomereux sur le champ de bataille
de Rocroi; le frère avait été tué en Flandre, en combattant sous ses
ordres. C'était une famille de braves gentilshommes; il accueillit
noblement celui qui venait s'asseoir à l'ombre de son nom. M. de
Pomereux put se regarder sur l'heure comme un officier de sa maison.

Quand M. de Charny eut appris à M. de Louvois les événements de la nuit,
le ministre bondit sur son fauteuil. Il se fit répéter les détails
de cette fuite, et M. de Charny n'en omit aucune circonstance. M. de
Louvois s'était rassis et l'écoutait la tête dans sa main. Ce calme
apparent, dans une nature aussi violente, annonçait un ressentiment
profond. M. de Charny ne s'y méprit pas. Après qu'il eut terminé, M. de
Louvois se leva:

--Vous connaissez, dit-il, l'humeur de Sa Majesté. Le roi Louis XIV ne
plaisante pas en matière de religion. Tout ce qui touche aux choses
de l'Église lui est sacré. Si vous aviez pénétré dans le sanctuaire
de l'abbaye, j'aurais été contraint de vous désavouer, et peut-être ne
m'eût-il jamais pardonné cette violence. Il faut attendre.

M. de Charny attacha son regard perçant sur le ministre.

--L'attente n'est pas l'oubli, reprit M. de Louvois. Que ce soit dans
un mois ou dans un an, tôt ou tard, Belle-Rose et Mme d'Albergotti
sortiront de l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery; la fortune les a trop
souvent secourus pour qu'elle ne les trahisse pas un jour. Ce jour sera
le nôtre.

--Nous attendrons, dit M. de Charny avec un sourire sinistre.

--Sachez ce qu'ils font et ce qu'ils veulent faire. Si l'un ou l'autre
ou tous deux essayent de quitter l'abbaye, n'y mettez aucun obstacle;
mais surveillez leur départ. Trop de précaution les épouvanterait et
donnerait à Mme de Châteaufort et à M. de Luxembourg le temps d'agir
pour eux. Il faut qu'ils soient imprudents. Vous me comprenez?

--Parfaitement.

--Nous avons été joués deux fois, vous et moi; c'est trop de deux:
Belle-Rose s'est échappé de la Bastille, Mme d'Albergotti a fui du
couvent des dames bénédictines, ils sont à présent réunis...

--Une victoire nous vengera des deux défaites.

--Quant à M. de Pomereux, je lui ferai bien voir que la chevalerie n'est
plus de saison.

--Je crois qu'il était blessé, monseigneur, reprit M. de Charny d'un air
de commisération.

--Que ne continuait-il? Il aurait eu moins de peine à se faire tuer!

--Mais il avait engagé sa parole, continua-t-il de sa voix mielleuse.

--Et sa parole engage sa tête, monsieur.

Tandis que M. de Pomereux était à Chantilly avec le prince de Condé, et
M. de Charny avec M. de Louvois à Paris, les fugitifs bénissaient
Dieu qui les avait protégés dans leur entreprise. Aucune expression ne
saurait peindre la surprise de Belle-Rose et Suzanne au moment où
leur apparut le visage de Mme de Châteaufort. Tous deux la regardaient
effarés, tandis qu'elle s'avançait vers eux, calme et souriante. Ce
n'était plus la même femme; la douleur avait passé sur ce beau front
pâli, et il en était resté une tristesse inaltérable, répandue comme un
voile sur tous les traits; les austérités de la religion, le silence du
cloître et la prière avaient plié cette âme déchirée par l'amour;
elle s'était inclinée sous la main de Dieu, et à la voir blanche et
recueillie, paisible et sereine, on comprenait que Mme de Châteaufort
n'avait emporté du monde qu'un coeur épuré par le pardon et qu'un esprit
plein de miséricorde. Elle était comme Madeleine après qu'elle eut
essuyé de sa chevelure les pieds du Sauveur.

--Soyez sans inquiétude, leur dit-elle; cette maison est la vôtre, et la
main de Dieu est entre vous et ceux qui vous haïssent.

Geneviève embrassa Suzanne et Claudine, et salua Belle-Rose d'un pâle
et doux sourire. Belle-Rose était sans force et sans voix pour répondre.
Les plus dévorantes ambitions l'avaient agité depuis quelques heures;
mille souvenirs l'assaillaient à présent.

Il n'y avait pas dans le coeur de Suzanne de place pour la haine. Si un
instant la jalousie se réveilla à la vue de Geneviève, elle chassa
bien vite ce sentiment indigne de toutes deux et rendit à l'abbesse son
baiser de soeur. Les religieuses se retirèrent dans leurs cellules,
et Geneviève elle-même voulut conduire les hôtes que lui envoyait
la Providence aux appartements qu'elle leur destinait. Belle-Rose,
Cornélius, la Déroute et Grippard furent établis dans un corps de logis
dépendant des jardins de l'abbaye; Suzanne et Claudine restèrent chez
l'abbesse.

--Permettez-moi de vous servir de mère, leur dit-elle; depuis que vous
avez franchi le seuil de cette maison, n'êtes-vous pas mes filles?

Le lendemain, vers midi, Mme de Châteaufort fit appeler Belle-Rose. Elle
le reçut dans un oratoire dont l'unique fenêtre s'ouvrait sur un paysage
tel que Paul Potter les aimait. Au loin, une rivière--l'Oise--baignait
de ses eaux paresseuses de grandes prairies toutes semées de peupliers;
à l'horizon vaporeux les clochers d'Auvers et d'Hérouville, quelques
chaumières çà et là sous des bouquets d'arbres, des saules trapus le
long des ruisseaux, et dans les herbes un troupeau ruminant de vaches et
de boeufs. Le soleil teignait ces doux paysages d'une lumière dorée qui
semblait tamisée par la brume. Les merles sifflaient parmi les haies, et
l'on entendait tinter la sonnette des boeufs errant dans les prés. Une
sorte de luxe monastique brillait dans l'oratoire: l'abbesse n'avait pu
s'empêcher de rester grande dame. Le christ d'ivoire était le plus beau
modèle de Jean Goujon; les tableaux attachés aux pans de chêne noir
appartenaient aux meilleurs peintres italiens, une Nativité du Corrège,
une sainte Claire d'André del Sarte, une Vierge à l'enfant du Guide;
le bénitier et l'ange étaient de Germain Pilon; les ciseaux les plus
délicats avaient ciselé le prie-Dieu et les lambris. Dans cet oratoire,
la religion se faisait attrayante et douce; Dieu et l'art, qui est fait
à son image, y prenaient le pécheur par la main. Geneviève ne put se
défendre d'un grand trouble à la vue de Belle-Rose. On vit une larme
poindre entre ses cils.

--Je me croyais bien forte, lui dit-elle, et voilà que votre seule
présence a remué toutes les cendres de mon coeur. C'est une épreuve sans
doute que Dieu a voulu me ménager; il m'a secourue, il me secourra.

Le coeur de Belle-Rose lui sautait dans la poitrine; il détourna les
yeux et regarda par la fenêtre les champs et l'horizon pour ne pas
laisser voir à Geneviève son émotion.

--Et d'ailleurs, Jacques, pourquoi ne pleurais-je pas devant vous?
reprit-elle; il y a des heures où les larmes sont agréables à Dieu; il
me semble que la souffrance est plus féconde que la prière, et j'ai tant
souffert que je commence à croire que je suis pardonnée.

Vaincu par ces paroles, Belle-Rose prit la main de Geneviève et la porta
contre son coeur; ses yeux étaient tout remplis de larmes, et il ne se
cacha plus pour lui laisser voir qu'il pleurait.

--Vous aussi! dit-elle; ainsi je vous suis chère encore! Me
parlerez-vous comme un frère parle à sa soeur? Tenez, Jacques! j'ai
consacré toute ma vie et toute mon âme à Dieu, et cependant il ne se
passe pas de jour que je ne l'invoque pour vous. Quand votre nom vient
sur mes lèvres, je l'accueille comme un nom béni, et il ne me semble pas
que je fasse mal en le mêlant à mes prières.

Jacques contemplait Mme de Châteaufort en silence; elle ne lui était
jamais apparue sous cet aspect, où la tendresse se confondait avec la
piété, et en même temps que son âme palpitait à la voix de Geneviève, il
éprouvait pour elle un respect plus profond.

--Oh! dit-elle avec un doux sourire, je ne suis plus la même femme; la
duchesse pleine de superbe et de dédain a fait place à la plus humble
des religieuses; il me semble que ma vie d'autrefois est un rêve dont il
ne m'est resté qu'un souvenir; j'ai noyé tout le reste sous le repentir.
Vous le dirai-je, mon ami? j'ai voulu me rendre digne d'avoir été aimée;
le Christ, qui a relevé la Madeleine, me pardonnera cette pensée. A
présent, je puis mourir, il me semble que nous habiterons le même coin
du ciel.

--Vous êtes ma soeur, Geneviève, et une autre vie que vous ne
partageriez pas me serait amère, lui dit Belle-Rose.

Geneviève lui pressa la main doucement.

--Vos paroles sont bonnes au coeur, reprit-elle, mais à présent que
je me suis confessée, vous disant tout ce qu'il y avait en moi, me
permettez-vous bien de vous parler de vous-même?

--Parlez, Geneviève.

--J'ai causé toute la nuit avec Suzanne; c'est une pauvre âme déjà
fortement éprouvée; elle s'est ouverte à moi comme une soeur à sa soeur,
et je sais quelles douleurs vous ont agités tous deux depuis la soirée
de Villejuif. C'est la main de Dieu qui vous a tous conduits ici. Vous y
êtes entrés errants et proscrits, vous en sortirez libres et mariés.

Belle-Rose tressaillit à ces mots.

--Si le malheur vous visite, au moins serez-vous deux à le supporter; si
le bonheur vous sourit enfin, il vous paraîtra plus doux étant ensemble,
ajouta Mme de Châteaufort. Il ne faut pas que vous quittiez cet asile
sans qu'un prêtre ait béni votre amour. Deux époux peuvent vivre à
l'ombre de cette abbaye; deux amants le pourraient-ils?

--Ce que Suzanne voudra, je le ferai, dit Belle-Rose.

--Suzanne est prête, répondit Geneviève d'une voix émue; dans trois
jours vous serez mariés.

Belle-Rose, après ces mots, se retira plein de trouble. Demeurée seule,
Mme de Châteaufort s'agenouilla devant son prie-Dieu, toute pâle et les
mains jointes.

--Mon Dieu! dit-elle d'une voix brisée par les sanglots, bénissez-les et
qu'ils soient heureux!

Elle resta longtemps immobile, le front courbé sous la croix; quand elle
se leva, son visage était comme celui d'un martyr, souffrant et résigné.
L'abbesse de Sainte-Claire d'Ennery fit prévenir l'évêque de Mantes,
qui promit de donner aux jeunes époux la bénédiction nuptiale, et
l'on décida que ce jour-là même Cornélius Hoghart et Claudine seraient
mariés. La joie de Belle-Rose et de Suzanne était grave et recueillie,
celle de Claudine enfantine et souriante; elle rougissait en regardant
Cornélius, et ne pouvait s'empêcher de le regarder à toute minute;
Cornélius ne savait ce qu'il faisait ni ce qu'il disait. C'étaient,
entre ces quatre personnes, d'interminables conversations et de profonds
silences; au plus fort de leurs entretiens il arrivait parfois qu'on
voyait passer sous les arceaux du cloître la silhouette élégante de
l'abbesse; ses mains diaphanes tenaient un livre d'heures; elle les
saluait d'un doux sourire et disparaissait sous les sombres voûtes.
Alors tout le monde se taisait, et Suzanne, qui était toujours la
première à la voir, mettait un doigt sur sa bouche et courait à elle
pour l'embrasser.

--Je ne sais pourquoi, disait Claudine s'essuyant les yeux, le sourire
de cette pauvre abbesse me donne envie de pleurer.

Cornélius regardait Belle-Rose et soupirait. Dans ces moments-là,
Belle-Rose aurait voulu avoir deux vies pour donner l'une à Geneviève et
conserver l'autre à Suzanne.

Quant à la Déroute, il ne se tenait pas d'aise. On avait toutes les
peines du monde à l'empêcher de chanter, et malgré la sainteté des lieux
il se serait livré à mille extravagances, si Belle-Rose et Cornélius
n'avaient employé la moitié de leur temps à maintenir sa joie dans des
limites honnêtes. Grippard, qui en toute chose prenait modèle sur la
Déroute, était d'un contentement à nul autre pareil. Ils s'évertuaient
ensemble à bâtir mille châteaux en Espagne; et Grippard, enthousiasmé
par les discours du sergent, jurait qu'il ne quitterait jamais la
compagnie d'un capitaine tel que Belle-Rose. Sur ces entrefaites, et
la veille du jour fixé pour la cérémonie, M. de Pomereux se présenta à
l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery. On ne l'eut pas plutôt annoncé, que
Belle-Rose courut à sa rencontre avec Cornélius. Les trois jeunes gens
s'embrassèrent tout d'abord.

--Morbleu! s'écria le comte, il faut croire qu'il est dans ma destinée
d'agir toujours au rebours du bon sens; je devrais vous haïr de toute
mon âme, et je sens que je vous aime de tout mon coeur.

--Vous avez fait l'histoire de mes sentiments, répondit Belle-Rose.

--A présent que j'ai acquitté sur le chemin de Pontoise la lettre de
change que vous avez tirée sur moi dans une rue de Douvres, parlez-moi
de vos affaires.

Cornélius conta à M. de Pomereux ce qu'on avait résolu.

--Nous nous marions dans la chapelle de l'abbaye, ajouta-t-il; mais, à
la façon dont les choses se passent tout à l'entour du monastère, nous
aurions tout aussi bien pu nous marier en grande pompe dans l'église
paroissiale de Pontoise.

--Quoi! pas un archer aux environs? dit le comte.

--Personne; au reste, vous avez dû vous en convaincre en venant ici.
Avez-vous rencontré le plus petit soldat de la maréchaussée?

--Pas un seul, et voilà justement ce qui me chagrine.

--Eussiez-vous mieux aimé en voir cinquante?

--Peut-être oui.

--Voilà qui est plaisant!

--Eh! que diable! quand M. de Charny agit, au moins sait-on ce qu'il
fait; mais quand il se tient coi, Lucifer lui-même ne pourrait deviner
ce qu'il médite. S'il n'y a pas d'alguazils autour de l'abbaye, c'est
qu'il doit y avoir une foule d'espions à un quart de lieue.

La justesse de cette observation frappa Cornélius et Belle-Rose.

--Tenez, ajouta M. de Pomereux, le bonheur vous endort. Vous connaissez
M. de Charny et vous l'avez vu à l'oeuvre. Concluez.

--Merci, dit Belle-Rose, en serrant la main du comte; ainsi, vous nous
engagez à être sur nos gardes?

--Plus que jamais; je ne sais pas où est le péril, mais il est quelque
part. Quand M. de Charny n'aboie pas, c'est qu'il s'apprête à mordre.

La Déroute fut averti.

--Bon! dit-il, j'ai encore de la poudre et du plomb.

Et il se mit à charger ses mousquets et ses pistolets.

L'évêque de Mantes arriva le lendemain. L'autel était paré de fleurs.
Claudine, rouge comme une fraise, s'agenouilla près de Cornélius, non
loin de Belle-Rose et de Suzanne. Geneviève était assise dans le choeur
avec les autres témoins, qui étaient M. de Pomereux, la Déroute et
Grippard. L'abbesse avait revêtu les insignes de sa dignité religieuse
et relevé son voile. Elle était belle d'une beauté chrétienne, et durant
toute la cérémonie, elle garda un maintien plein de calme et de dignité.
Forte de son sacrifice, elle ne laissa rien voir des blessures dont
son coeur saignait. Cornélius, qui avait tout deviné, l'admirait et
la plaignait. La Déroute, qui se doutait bien de quelque chose dont il
n'avait jamais parlé, baisa sans qu'on s'en aperçût le bout du voile de
l'abbesse.

--Vrai Dieu! dit-il tout bas, c'est un coeur de soldat!

Quand la cérémonie fut terminée, l'abbesse signa la première sur le
registre de la paroisse. Suzanne se jeta dans ses bras.

--Je vous dois mon bonheur, lui dit-elle, comment vous le rendrai-je
jamais?

--Aimez-moi, répondit Geneviève, et nous serons quittes.

On avait préparé aux jeunes époux un logement dans un corps de bâtiment
dépendant de l'abbaye, mais séparé du logis principal par de vastes
jardins. Les soeurs ne dépassaient jamais une certaine limite que la
supérieure avait seule le droit de franchir. Les mariés se rendirent
dans cette maison, où ils étaient à la fois libres et en sûreté. Les
appartements étaient propres et gais.

--Vous êtes ici chez vous, et vous y demeurerez tant qu'il vous plaira,
leur dit Geneviève. Soyez heureux, je me retire.

--Ne viendrez-vous pas quelquefois nous visiter dans cette retraite que
nous vous devons? lui dit Suzanne en levant sur elle ses grands yeux.

--Oui, reprit Mme de Châteaufort, qui la baisa au front, je reviendrai
parfois respirer à l'ombre de votre bonheur.

Suzanne la suivit du regard aussi loin qu'elle put la voir, et quand la
taille svelte de l'abbesse eut disparu derrière les arbres, elle soupira
tout bas et dit:

--Si je n'étais pas à lui, mon Dieu, je voudrais qu'il fût à elle!

M. de Pomereux allait et venait par la chambre; tout à coup ses yeux
s'arrêtèrent sur une boîte placée sur un meuble, autour duquel il
ravaudait depuis un instant, flairant les bouquets et chiffonnant
les dentelles. Il prit la boîte, et voyant le nom qui était sur la
suscription, il poussa un léger cri. Suzanne se retourna, et le voyant
tout pâle, courut à lui.

--Qu'avez-vous? dit-elle.

--Cette boîte que vous avez là, qui vous l'a donnée? répondit-il.

--Gabrielle de Mesle, une pauvre fille qui est morte au couvent des
dames bénédictines.

--Gabrielle est morte! s'écria M. de Pomereux tout en tremblant.

--Oui, reprit Suzanne; son dernier soupir a été ce nom qui est écrit sur
cette boîte.

--Le chevalier d'Arraines! elle l'aimait donc toujours!

--Vous le connaissez? s'écria Suzanne en saisissant la main de M. de
Pomereux.

--C'est moi, mon Dieu!

En disant ces mots, le comte tomba sur une chaise et cacha sa tête entre
ses mains.



XLV

LE CHEVALIER D'ARRAINES


La douleur chez un homme aussi frivole en apparence que l'était M.
de Pomereux avait quelque chose d'étrange et de sincère qui toucha
profondément les spectateurs. On se tut autour de lui. Suzanne ouvrit la
petite boîte et en tira la lettre et les cheveux qu'elle remit au comte.

--Tenez, dit-elle, voilà tout ce qui reste de Gabrielle.

M. de Pomereux prit la lettre et la pressa de ses lèvres à l'endroit où
l'on voyait l'écriture de la pauvre morte. Quant à lire ce qu'elle
avait écrit, il ne le pouvait pas, tant il pleurait. Au bout de quelques
minutes, il se redressa, prenant une des mains de Suzanne et tendant
l'autre à Belle-Rose:

--J'ai coutume de railler et je pleure comme un enfant, leur dit-il;
mais devant vous il me semble que je puis le faire.

--Ces larmes font que nous vous en estimons davantage, lui dit Suzanne.
Il n'y a que les bons coeurs qui souffrent.

M. de Pomereux se fit raconter les détails que Suzanne avait recueillis
de la bouche de Gabrielle. La mort de cette pauvre fille le navrait.

--Elle était si jeune et si bonne! Que faisais-je, grand Dieu! tandis
qu'elle mourait? disait-il.

Et c'était alors de nouveaux sanglots.

--Elle pleurait, elle m'aimait, elle expirait, reprenait-il, et moi je
vous tenais, à vous, madame, je ne sais quels sots discours! Misérable
que j'étais! Comment se fait-il que je n'aie point deviné sa présence
aux dames bénédictines? je l'en aurais arrachée!

--Elle ne l'eût point voulu, dit Suzanne.

--C'est une terrible histoire!... Étais-je digne de ce coeur pur comme
le diamant? J'ai vécu d'une étrange sorte, et cependant je l'ai toujours
aimée. Elle occupait une place secrète au fond de mon coeur où ma pensée
n'osait descendre; elle y vivait comme une idole qu'on adore et qu'on
n'approche pas. J'ai suivi bien des sentiers fangeux, emporté loin
d'elle par je ne sais quelle fougue indomptée, quels désirs insatiables;
mais dans cette existence où mon coeur laissait un peu de sa force
à toutes les aventures du chemin, elle est la seule chose que j'ai
entourée d'amour et de respect. C'était la goutte de rosée sur le roc
aride, la fleur embaumée entre les ronces. Pauvre Gabrielle! Je me
souviens encore de l'heure où elle s'est enfuie, rougissante et confuse,
me laissant un aveu dans son regard limpide! Trois ans après, elle était
morte! Et moi, je donnais tous mes jours au hasard; j'avais tant vu de
mensonges que je m'étais fait de la vérité un rêve qu'il faut aimer sans
y croire. Quand je la rencontrai, j'étais un cadet de famille, n'ayant
pour toute fortune que la cape et l'épée. Le chevalier d'Arraines
n'était point un parti convenable pour la fille du marquis de Mesle; je
l'aimais, et je le lui dis sans savoir pourquoi... Plus tard, mon frère
mourut; héritier du titre et du nom, je pouvais presque prétendre à sa
main; mais j'étais sans nouvelles, et ce fut alors que mon père m'envoya
à Malzonvilliers. Depuis cette visite, mes jours ont coulé comme de
l'eau; il ne m'en est rien resté, qu'un peu d'écume à la surface. Pauvre
Gabrielle!

Le comte de Pomereux colla sa bouche aux cheveux de son amante.

--Tout ce que j'ai de bon vient d'elle, reprit-il. Que son souvenir me
protège!

Il fit quelques pas après ces mots et revint près de Suzanne.

--Vous avez assisté à son agonie et consolé sa souffrance, lui dit-il
les deux mains sur les siennes. Dans la joie et dans le malheur, quoi
qu'il advienne, par le nom sacré de Gabrielle, je suis à vous et aux
vôtres. Et vous, messieurs, qui êtes à présent son mari et son frère,
ajouta-t-il en se tournant du côté de Belle-Rose et de Cornélius,
faites-moi l'honneur d'accepter mon amitié.

Cette scène, où M. de Pomereux s'était montré sous un aspect tout
nouveau, fit une impression profonde sur les jeunes gens; ils se
séparèrent du comte, le coeur ému.

--C'est un jour heureux, dit Suzanne, nous avons retrouvé une amie et
gagné un ami.

A quelques centaines de pas de l'abbaye, M. de Pomereux fit rencontre
d'un estafier qui se promenait le nez au vent le long du chemin. Ce
drôle, à mine effrontée, l'examina fort attentivement tandis qu'il
passait. Le comte, qui n'aimait pas les curieux, poussa vers lui; mais
l'estafier se jeta dans un taillis, où il fut bientôt à l'abri de toute
poursuite.

--Voilà qui me prouve que je ne m'étais point trompé, se dit M. de
Pomereux. Je serais fort surpris, vraiment, si cet homme n'était pas aux
gages de M. de Charny.

A Écouen, M. de Pomereux remonta dans le carrosse qui l'avait amené
de Chantilly, et se dirigea vers Paris, en donnant ordre au cocher
de toucher chez M. de Louvois. Il se doutait bien de l'accueil qui
l'attendait chez le ministre; mais le jeune comte était un de ces
esprits aventureux qui se plaisent aux situations violentes et trouvent
un grand charme dans les luttes où la vie est en péril. Aussitôt
qu'il eut connaissance de l'arrivée de M. de Pomereux, M. de Louvois
s'empressa de le faire entrer. Le comte ne vit pas tout d'abord le
visage du ministre, qui buvait à même dans un grand pot plein d'eau.

--Diable! murmura-t-il, il faut qu'il soit fort en colère pour être si
fort altéré.

--Ah! ah! mon beau cousin, vous voilà donc de retour? fit le ministre,
en jetant, après avoir bu, un regard vif et prompt sur le comte de
Pomereux.

--Allons! je ne m'étais pas trompé, pensa le comte, qui soutint sans en
paraître ému le coup d'oeil menaçant du maître, et reprit tout haut:

--Ma foi, oui, monseigneur; j'éprouvais une si violente contrariété de
ne vous avoir point vu depuis ces derniers jours, que ma première visite
à Paris a été pour vous.

--C'est un grand empressement dont je vous remercie, mon cher comte.

--Laissez donc! on n'a pas toute une famille de cousins comme vous, et
quand par hasard on en possède un, on se doit tout à lui.

--J'ai toujours compté sur votre dévouement; il paraît même que ce
dévouement a dépassé mon attente.

--Vous me flattez.

--Non vraiment; on assure qu'aux environs d'Ennery, vous vous êtes
comporté en chevalier du temps de la chevalerie. Vous avez éclipsé
la gloire d'Amadis, et l'illustre Galaor lui-même n'est qu'un pleutre
auprès de vous.

--Ah! monseigneur! vous ajoutez trop de foi au récit de M. de Charny.

--Il est vrai; c'est de lui que je sais vos exploits.

--C'est un excellent ami que ce bon M. de Charny! J'étais bien sûr qu'il
agirait comme il l'a fait.

--Oh! il ne m'a rien caché! que n'étais-je là pour applaudir à vos
prouesses!

--Votre approbation eût été ma plus douce récompense, monseigneur.

Le jeu plaisait à M. de Louvois, qui s'amusait avec M. de Pomereux
comme un chat fait d'une souris; seulement la souris avait un aplomb qui
l'étonnait un peu.

--Mon admiration a commencé, continua le ministre, au furieux combat
que vous avez soutenu contre l'indomptable Belle-Rose et le terrible
Irlandais. J'ai déploré la fatalité qui a fait que votre épée s'est
rompue au moment où la victoire allait se déclarer pour vous.

--La guerre a ses fortunes! murmura M. de Pomereux avec un geste tout
plein de philosophie.

--Trois secondes après, j'ai été touché jusqu'aux larmes au récit qu'on
m'a fait...

--M. de Charny, toujours.

--Toujours... au récit qu'on m'a fait, dis-je, de votre constance à
tenir la parole jurée. C'est beau, c'est grand, c'est antique! Régulus
ne se fût pas mieux conduit, et j'imagine que l'ombre d'Aristide doit
vous jalouser. C'est un trait sublime, mon cousin.

--Vous me comblez, monseigneur, répliqua le comte d'un petit air
modeste.

--Point, je vous rends justice. Et plus tard, votre promptitude à
provoquer le capitaine Bréguiboul, qui avait égratigné votre botte et
votre honneur du même coup, votre vaillance à mettre l'épée à la main et
votre habileté à le tuer raide, ont excité mon enthousiasme.

--Mon Dieu! monseigneur, je me suis souvenu de notre parenté.

--C'est ce que j'ai pensé. Par exemple, j'ai béni la Providence qui n'a
pas voulu que votre épée se rompît cette fois.

--C'est que la fortune me devait une revanche.

--Eh bien! croiriez-vous, mon charmant cousin, que cette conduite
héroïque n'a pas produit sur d'autres l'effet qu'elle a produit sur moi?

--En vérité?

--Il y a des esprits mal faits qui ont voulu voir dans ces merveilleuses
aventures un parti pris de contrecarrer l'autorité du roi.

--Voyez-vous ça!

--Et ils sont allés jusqu'à dire que vous n'étiez plus digne de la
faveur de Sa Majesté et que je devrais vous retirer ma protection.

--Là-dessus je suis tranquille.

--Que vous me connaissez bien! s'écria M. de Louvois en trempant ses
lèvres dans le pot plein d'eau; j'ai rembarré ces personnes-là d'une
furieuse façon; mais l'une d'elles, qui est fort des amis de M. Colbert,
m'a fait observer que ce n'était point dans de telles circonstances
qu'il convenait de vous charger d'une mission fort délicate que je vous
avais réservée.

--Et par égard pour les circonstances, vous avez confié la mission à un
autre.

--Fallait-il me laisser accuser d'une odieuse partialité?

--Non pas.

--Une autre personne a fait remarquer que le roi ne serait point charmé
de voir à la tête de ses régiments un officier dont le concours avait
compromis le succès d'une entreprise où il importait de réussir. Le roi
est un peu comme M. de Mazarin: il aime les gens heureux.

--Si bien que j'ai perdu le régiment après avoir perdu la mission?

--Hélas! oui; j'étais fort affligé de la tournure que prenait
l'entretien lorsqu'un dernier coup est venu m'écraser.

--Ah! il y a un dernier coup?

--Un horrible coup! Après vous avoir dépouillé, ces gens-là ont prétendu
qu'il était urgent de vous arrêter. Ce sont des personnes méticuleuses
qui ne croient pas aux épées cassées et aux engagements d'honneur.

--L'incrédulité est un vice parisien, monseigneur.

--Vous comprenez que j'ai dit leur fait à tous ces gens-là;
malheureusement on est revenu à la charge, et afin qu'on ne s'imaginât
point que ma parenté me rendait injuste...

--Vous avez cédé?

--Tout juste, mon cousin.

--Et voilà que je vais être arrêté!

--C'est à la Bastille qu'on vous enverra, et je vous y donnerai tout
loisir de méditer votre défense pour confondre les calomniateurs.

--C'est un projet qui me séduit; il est seulement fâcheux que je ne
puisse pas l'exécuter, répondit M. de Pomereux d'un air tout affligé.

--Et pourquoi donc, s'il vous plaît?

--Parce que je n'irai pas à la Bastille.

--Vous n'irez pas à la Bastille! s'écria le ministre en se levant.

--Mon Dieu, non!

--Voilà qui est plaisant!

--Point, c'est fort sérieux.

--Et si je vous l'ordonne?

--Alors je suis sûr que monseigneur le prince de Condé me le défendra.

--Le prince de Condé! répéta M. de Louvois tout abasourdi.

--Lui-même!

--Et qu'a-t-il à voir dans cette affaire?

--Parbleu! ne suis-je pas un officier de sa maison?

--Vous!

--Sans doute?... Mais, au fait, vous ne savez pas la moitié de ce qui
s'est passé! Au récit de M. de Charny il manque un dénoûment... C'est
toute une histoire, monseigneur!

Le sang-froid de M. de Pomereux étourdissait M. de Louvois; il avala un
grand verre d'eau et faillit briser le gobelet en le remettant sur la
table.

--Voulez-vous que je vous la conte? reprit le jeune gentilhomme.

--Contez, mais dépêchez-vous, répondit M. de Louvois qui frappait le
parquet à coup de talon.

--Oh! ce ne sera pas long! Figurez-vous donc qu'après avoir quitté M.
de Charny à Pontoise, je suis allé trouver à Chantilly monseigneur le
prince de Condé, qui a toujours été plein de bonté pour ma famille; nous
en avons mille preuves que je pourrais citer.

--Passons là-dessus.

--Soit, ce récit blesserait ma modestie. Je lui ai exprimé le désir que
j'avais d'entrer dans sa maison; il y avait tout juste une charge de
capitaine des chasses vacantes; il me l'a offerte, je l'ai acceptée, et
je suis entré en fonctions hier matin.

M. de Louvois se promenait par la chambre, l'oeil en feu et le sourcil
froncé.

--J'ai même forcé un cerf dix-cors pour mes débuts, et ce matin,
continua tranquillement M. de Pomereux, monseigneur le prince de Condé
m'a expédié à Paris pour terminer certaines affaires qui le concernent
particulièrement. Vous comprenez bien que si j'accepte votre offre
d'aller à la Bastille, dans le but de me justifier, les affaires du
prince en souffriront. Or, mes intérêts doivent passer, je crois, après
les siens. Le prince de Condé est prince du sang, monseigneur.

M. de Louvois allait et venait par la chambre comme une bête fauve; la
colère s'amassait dans son sein. Tout à coup, il lui vint dans la pensée
que M. de Pomereux, dont il connaissait l'audace, cherchait à le tromper
pour gagner du temps.

--Votre histoire est un conte, mon brave cousin! s'écria-t-il en le
couvrant de son regard étincelant.

--Ah! vous croyez, fit M. de Pomereux; eh bien! regardez!

M. de Pomereux prit nonchalamment M. de Louvois par le bras, et le
conduisant à l'une des fenêtres de l'appartement qui donnait sur la cour
de l'hôtel, il lui montra du doigt un carrosse qui attendait. La livrée
était aux couleurs du prince, et sur les panneaux de la voiture on
voyait l'écusson d'azur aux trois fleurs de lis d'or, avec la barre de
la maison de Condé.

--S'il vous restait quelque doute, je pourrais les dissiper, ajouta le
comte avec la même tranquillité.

Et ouvrant la fenêtre, il appela à toute voix:

--Hé! l'Épine!

Un laquais à la livrée du prince accourut sous la fenêtre, le chapeau à
la main.

--Abaisse vivement le marchepied du carrosse, et dis à Bourguignon de
serrer les guides; nous allons partir.

Le laquais salua et s'avança vers le cocher, qui ramassa les rênes
aussitôt. M. de Pomereux referma la fenêtre et se tourna vers le
ministre:

--Vous avez vu, monseigneur, dit-il en souriant.

M. de Louvois était pâle de colère: quelle que fût sa puissance, il
n'en était pas encore à s'attaquer au prince du sang. L'arrestation d'un
officier de la maison du prince de Condé était une de ces choses dont
les conséquences pouvaient être incalculables. Les princes de Condé ne
plaisantaient pas sur le chapitre de leurs privilèges, et ils étaient
gens à mener l'affaire jusqu'au roi. On pouvait tout contre M. de
Pomereux, simple gentilhomme; on ne pouvait rien contre M. de Pomereux,
capitaine des chasses, et protégé par l'écu aux trois fleurs de lis
d'or.

La fureur n'aveuglait pas tellement M. de Louvois qu'il ne vît clair
dans leur position respective. Il comprit qu'il était vaincu et se
résigna. M. de Pomereux attendait, les bras croisés.

--Allez, lui dit le ministre.

Au moment où le comte se retirait, M. de Louvois le retint par le bras.

--Vous êtes à M. de Condé, lui dit-il, restez-y, mon brave cousin. C'est
un conseil que je vous donne en passant.

--Il vient de vous et je n'aurai garde de l'oublier.

M. de Pomereux s'inclina profondément et sortit.

Quand le ministre entendit la voiture aux armes du prince rouler sur
le pavé de la cour, il saisit, dans un accès de rage folle, un vase de
porcelaine de Sèvres qui était sur la cheminée, et le broya contre le
mur.

Depuis le mariage de Belle-Rose et de Suzanne, les doux ombrages de
l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery avaient vu les plus beaux jours
que les deux amants eussent encore vécu. C'était sans cesse de longues
promenades dans les bois, de silencieuses rêveries au bord des eaux
murmurantes, de charmants entretiens le soir dans les prés. On ne
pouvait rencontrer l'un d'eux qu'on ne fût aussitôt sûr d'apercevoir
l'autre. Ils avaient toujours à se dire mille choses qu'ils s'étaient
dites mille fois. Le matin les trouvait ensemble assistant, les mains
unies, au réveil du jour; le soir les retrouvait encore errant côte à
côte le long des mêmes ruisseaux. Les semaines s'écoulaient comme des
heures. Quant à Claudine et à Cornélius, ils se demandaient si les
heures avaient des ailes. Le bonheur de Suzanne était grave: elle avait
beaucoup souffert; le bonheur de Claudine était gai: elle avait toujours
espéré. La joie de l'une lui mettait des larmes dans les yeux; la joie
de l'autre lui mettait le rire aux lèvres: c'étaient deux caractères
différents et deux âmes jumelles. Rien ne pouvait distraire Cornélius
et Claudine de leur tendresse; mais il arrivait parfois que les mains de
Suzanne et de Belle-Rose se séparaient, que leurs têtes, inclinées l'une
vers l'autre, se fuyaient, que le mot d'amour bégayé par leurs lèvres
s'éteignait tout à coup. C'était lorsque dans l'ombre des allées
ils voyaient passer la grave et silencieuse Geneviève, blanche comme
l'ivoire, avec ses yeux tout pleins de flammes. Elle était bonne et
souriante pour eux et venait souvent s'asseoir à leur côté durant de
longues heures; mais chaque fois qu'elle partait, il semblait à Suzanne
qu'elle était plus pâle et plus triste. Suzanne eût tout donné, hormis
Belle-Rose, pour lui rendre le repos. Sa délicatesse allait jusqu'à
éviter toute parole ou toute action qui aurait pu réveiller la douleur
toujours vivante dans ce coeur blessé; elle s'en faisait une étude,
et Geneviève, qui la devinait, l'embrassait au front en la nommant sa
fille. Cette tristesse était dans la vie de Suzanne et de Belle-Rose
comme une épine dans un bouquet fleuri; mais ils s'efforçaient d'en
adoucir l'amertume, et parfois ils amenaient un sourire sur le visage de
la pauvre désolée. Un jour, Suzanne se suspendit en rougissant au cou
de Belle-Rose et lui dit tout bas à l'oreille quelques mots qui firent
tressaillir le soldat. Belle-Rose la prit dans ses bras et bénit Dieu,
les lèvres collées au front de sa femme. Ce jour-là, Mme de Châteaufort
vit les jeunes époux, et surprit le doux secret qui mettait un lien
nouveau autour de leur vie. A l'aspect du bonheur qui rayonnait sur leur
visage, elle frémit de la tête aux pieds.

--Que Dieu vous bénisse dans votre maternité! dit-elle à Suzanne, les
mains levées sur son front, et elle s'éloigna le coeur gros de larmes.

Quand Belle-Rose la vit si morne et si désolée, une voix intérieure lui
reprocha son inaction. Un instant le bonheur lui avait fait oublier
le devoir. Il comprit ce qui lui restait à faire, et il se résolut de
l'accomplir sur-le-champ. Dès le soir même, il chercha la Déroute, qui
s'amusait à faire des citadelles de gazon avec son ami Grippard et à
les prendre d'après toutes les règles de la stratégie militaire. Il le
trouva dans un coin du couvent qui venait d'ouvrir la tranchée devant un
bastion.

--Hé! la Déroute! l'évêque de Mantes arrive demain matin, nous nous
arrangerons pour partir demain soir, lui dit-il.

La Déroute culbuta le bastion d'un coup de pied et jeta son chapeau en
l'air, en criant: Vive le roi!



XLVI

PAR MONTS ET PAR VAUX


Depuis qu'il s'était attaché à la fortune de Belle-Rose, la Déroute
avait pris goût aux aventures. Lorsque, après avoir mené quelque
entreprise à bonne fin, il trouvait un asile convenable, il en usait
comme Annibal usa de Capoue; mais il lui tardait bien vite de se
retrouver aux prises avec les périls. Il ne faut donc point s'étonner si
la proposition du capitaine le mit en joie. La Déroute ouvrit les yeux
et tendit l'oreille.

--Tu sais, la Déroute, que c'est demain le jour où monseigneur de Mantes
a coutume de venir chaque semaine à l'abbaye? reprit Belle-Rose.

--Oui, capitaine.

--Monseigneur est ordinairement accompagné d'une suite assez nombreuse.

--Il y a les secrétaires en surplis et les piqueurs en bottes fortes,
les vicaires en soutane et les laquais en livrée, ceux-là dans les
carrosses et ceux-ci derrière.

--Si bien que lorsque tout ce monde s'en va, personne ne s'avise de
regarder les gens sous le nez.

--Ce serait une assez vilaine besogne.

--Eh bien donc! il faut que demain soir je sois un de ceux qui partent
de l'abbaye avec monseigneur.

--Et avec la livrée sur le dos, afin que l'habit fasse passer le moine.

--Sans doute.

--Ça peut s'arranger.

--Ainsi tu t'en charges?

--Très volontiers. Il y a dans cette suite un certain cocher qui aime
à causer de guerre et de bataille avec moi; il est fort bavard et très
buveur. Je lui conterai dix sièges et vingt assauts; à la quatrième
escarmouche il sera gris; au moment de faire sauter la mine il roulera
sous la table, et je le déshabillerai à l'article de la capitulation.

--Tu en parles comme si c'était déjà fait.

--Eh! que diable, cet homme a deux vices et je les connais! Il est à
moi!

--Sais-tu, la Déroute, que si tu n'avais pas été sergent des canonniers,
tu aurais pu être un des sages de la Grèce?

--C'eût été tant pis pour la sagesse; la mienne est quelquefois bien
voisine de la folie.

--Qu'elle soit ce qu'elle voudra, pourvu que demain je sois cocher.

--Et moi quelque chose comme laquais ou valet de pied.

--Toi? non pas, tu restes.

--Ah bah!

--Ne faut-il pas que Suzanne ait un ami sur qui elle puisse compter?

--Il y a l'Irlandais.

--Cornélius est marié.

--Justement; il s'entend aux choses du ménage, tandis que moi je n'ai
jamais pu parler qu'aux canons et aux chevaux.

--N'importe! un seul peut réussir là où deux échoueraient; tu resteras.

--Il suffit; vous êtes un égoïste qui gardez tous les périls pour vous.

Le lendemain l'évêque de Mantes arriva dans les murs de l'abbaye; les
jours de visites pastorales étaient des jours de fête pour toute la
communauté; les pauvres des villages voisins accouraient de bonne heure
autour des portes, où l'on faisait des distributions d'aumônes; les
malades se faisaient transporter sur le passage du saint homme qui les
bénissait; il baptisait les petits enfants, confessait les nonnes, et
tous les notables du pays venaient lui présenter leurs compliments en
le priant d'appeler les bénédictions du ciel sur les moissons ou sur les
semailles, selon le temps. La multitude qui encombrait la chapelle de
l'abbaye et tous les environs rendait la surveillance bien difficile.
Pour quiconque eût voulu quitter le couvent, seul et mêlé à la foule, il
y avait peu de risque à courir; mêlé à la suite de l'évêque, il n'y en
avait plus. La Déroute ne manqua pas d'attirer au logis des réfugiés le
cocher qui avait un si grand faible pour les histoires militaires.

--Il y a là-haut, lui dit-il, un gros pâté de venaison et du vin
d'Orléans qui vous attendent: si l'appétit vous est venu au grand air,
nous déjeunerons ensemble, et, tout en démolissant le pâté, je vous
conterai le siège d'Arras, par M. de Turenne.

Le cocher confia ses chevaux au premier valet qui se trouva sous sa
main, et courut s'enfermer avec la Déroute. Le pâté fut décoiffé, on
déboucha les bouteilles, et dès les premières rasades le récit commença.
Tandis que la Déroute traitait le cocher, Grippard, qui avait ses
instructions, traitait un piqueur. Quant à Belle-Rose, il écrivait une
lettre à Suzanne. Vers le soir on prépara les équipages de monseigneur:
les ecclésiastiques montèrent dans les carrosses, et les laquais se
tinrent prêts, la main à la crinière des chevaux. En ce moment la
Déroute courut chercher Belle-Rose.

--Hé! capitaine, lui dit-il, le tour est fait, hâtez-vous.

Belle-Rose entra dans la chambre du sergent. Le cocher, tout déshabillé,
dormait comme un bienheureux sur le lit de la Déroute, qui riait de tout
son coeur. Les habits étaient proprement étalés sur une chaise.

--Il est gris comme un Suisse, dit le sergent; et afin qu'il ne lui prît
pas fantaisie de se réveiller, j'ai mêlé une infusion de pavots à
mon petit vin d'Orléans. Ainsi ne vous gênez pas, il n'aura garde
d'entendre.

Belle-Rose s'habilla lestement; le cocher était à peu près de sa taille
et blond comme lui; il s'enfonça le chapeau jusqu'aux yeux et descendit
l'escalier. On commençait à crier après lui au moment où il parut dans
la cour; il se dirigea vers le carrosse de l'évêque, et grimpa sur le
siège comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie. Comme Belle-Rose
tournait les talons, Grippard entra tout doucement chez la Déroute.

--C'est fini, lui dit-il.

La Déroute le remercia et disparut. L'évêque était monté dans son
carrosse, Belle-Rose toucha les chevaux du fouet et l'attelage partit.
On allait grand train; des valets armés de torches couraient au-devant
de la voiture, éclairant la route. A un quart de lieue de l'abbaye,
Belle-Rose remarqua sur le revers de la chaussée des gens d'assez
mauvaise mine qui regardaient curieusement le cortège. Il se souvint
des avertissements de M. de Pomereux, appliqua un coup de fouet à ses
chevaux et passa sans être inquiété; la livrée de monseigneur l'évêque
le protégeait. On relaya à Meulan, et vers minuit on arriva à Mantes.
La première personne que Belle-Rose aperçut dans la cour du palais
épiscopal, ce fut la Déroute qui descendait de cheval en costume de
piqueur.

--C'est encore toi! s'écria-t-il, ne sachant s'il devait rire ou
gronder.

--C'est toujours moi. Quand je vous ai vu partir, mes jambes n'y ont
pas tenu; elles sont entrées toutes seules dans de grosses bottes
qui étaient par là; mes bras, de leur côté, se sont fourrés dans la
souquenille d'un piqueur qui dormait à la façon du cocher que vous
savez; je me suis trouvé son chapeau sur la tête sans savoir comment il
y était venu, et tandis que je réfléchissais à cette métamorphose, mes
pieds se sont dirigés vers l'écurie où était le cheval du brave garçon.
Je les ai laissés faire, si bien qu'au bout d'un instant je me suis
vu en selle; le cheval est parti tout seul; j'ai pensé que c'était la
Providence qui le voulait ainsi, et voilà comme j'ai galopé jusqu'à
Mantes.

A mesure que le récit de la Déroute s'avançait, la colère de Belle-Rose,
qui, à vrai dire, n'était pas bien grande, s'en allait.

--Et le piqueur? demanda-t-il.

--Oh! il dort à côté du cocher.

Suzanne avait trouvé la lettre de Belle-Rose. Elle ne contenait que peu
de mots. Belle-Rose la prévenait qu'un devoir, dont l'accomplissement
ne pouvait pas être plus longtemps retardé, l'appelait à dix ou douze
lieues de l'abbaye.

«Ne craignez rien, lui disait-il en finissant, je ne cours aucun danger;
notre amour me protège, et vous me reverrez d'ici à trois ou quatre
jours.»

Suzanne communiqua cette lettre à Cornélius, qui ne put lui donner
aucune espèce d'explication sur le motif de cette absence. Cornélius
regrettait seulement de n'avoir pas été averti.

--Au moins, dit-il, serais-je parti avec lui.

Une heure après, on s'aperçut de l'absence de la Déroute.

Suzanne remercia le sergent dans le fond de son coeur et attendit,
mettant sa confiance en Dieu. Belle-Rose et la Déroute abandonnèrent le
palais épiscopal dans la nuit, changèrent de vêtements, se procurèrent
des chevaux et sortirent de Mantes au petit jour.

--Maintenant que je suis de l'expédition, dit la Déroute, au moins me
direz-vous bien où nous allons?

--Nous allons dans un petit pays qui est à trois ou quatre lieues de
Rambouillet.

--Comment nommez-vous ce petit pays?

--Rochefort.

--Un joli coin de terre tout entouré de bois et de prés; là où il n'y
a pas d'arbres il y a des herbes; les poulets y sont dodus, les filles
point farouches et le vin du cru pas trop mauvais.

--Tu connais Rochefort?

--J'y suis allé en recrutement, il y a de ça quelque cinq ou six ans.

--Si bien que tu as conservé tout à la fois la mémoire du coeur et de
l'estomac.

--Quels souvenirs en rapporterai-je à présent?

--Pour cette fois, mon pauvre garçon, tu n'auras guère le loisir de
continuer tes études sur le caractère des filles de Rochefort; tu
mangeras bien deux ou trois poulets, si tu veux, mais tu ne boiras du
vin du cru qu'autant qu'il t'en faudra pour te maintenir en bonne santé.

--Eh! eh! ça m'a tout l'air d'une expédition.

--C'est en effet quelque chose d'approchant: nous sommes partis deux,
nous reviendrons trois.

--Ah! diable! fit la Déroute en attachant sur Belle-Rose un regard
curieux.

--Ce troisième-là n'est peut-être pas, à l'heure qu'il est, beaucoup
plus haut que ta botte.

--Un enfant?

--Tout juste.

La Déroute avait une question au bout des lèvres, mais cette question,
il n'osait la faire; Belle-Rose la devina à l'air de son visage et
sourit. Ce sourire donna du courage à la Déroute, qui l'observait du
coin de l'oeil; il ouvrit la bouche:

--Dites donc, mon capitaine, ce petit bonhomme m'a tout à fait la mine
d'être un petit canonnier?

--Ce petit bonhomme est un chevau-léger.

Pour le coup, la Déroute n'y était plus; il se gratta le front et
chercha par la pensée quel rapport il pouvait y avoir entre son maître
et le petit cavalier. Il aurait cherché longtemps sans rien trouver, si
Belle-Rose ne l'eût tiré d'embarras.

--Mon camarade, reprit-il, ce chevau-léger est un neveu de M. de
Nancrais.

--Un neveu du colonel! s'écria la Déroute qui bondit de joie sur sa
selle.

--Tout bonnement.

--Eh bien, capitaine, nous en ferons un maréchal de France!

--Certainement; et pour commencer, tu lui apprendras le maniement des
armes.

Les deux voyageurs prirent par Septeuil et Montfort-l'Amaury; c'était à
la fois le plus court et le plus sûr. La route était peu fréquentée, et
il n'était pas probable que les agents de M. de Charny eussent poussé de
ce côté-là. On coucha à Rambouillet, et dès le matin, au soleil levant,
on se rendit à Rochefort. A l'instant de partir, la Déroute s'absenta
quelques minutes; quand il revint à l'hôtellerie, Belle-Rose lui demanda
la cause de son éloignement.

--Voici, répondit le sergent: il m'a semblé que pour des gens qui vont
en expédition, nous sommes médiocrement armés, vous d'une houssine,
moi d'une branche de coudrier. J'ai conclu une petite affaire tout à
l'heure.

--Quelle affaire?

--Un cadet de famille qui va je ne sais où, a perdu cette nuit tout
son argent comptant au lansquenet contre un maltôtier; je lui ai offert
vingt pistoles de son équipement, qu'il m'a tout de suite cédé, et
le voilà: il y a l'épée et les pistolets; quant à moi, j'ai pris la
défroque du valet. Les armes sont en bon état, et si les gens de M. de
Charny ont envie de nous dire deux mots, ils trouveront à qui parler.

Belle-Rose passa l'épée à sa ceinture, mit les pistolets dans les fontes
et l'on s'engagea dans la forêt des Ivelines. Au bout d'une heure, on
traversa le bois de la Selle, qui touche au bois de Rochefort. Il
était à peu près dix heures quand on vit les premières maisons du bourg
éparpillées dans les champs. Un petit garçon rôdait le long d'une haie,
cueillant des mûres sauvages.

--Hé! mon ami! lui cria Belle-Rose, indique-moi, s'il te plaît, le logis
du vieux Simon le garde; tu auras une pistole pour ta peine.

--Suivez-moi d'abord et gardez votre pistole après, répondit l'enfant,
qui se tourna du côté de Belle-Rose.

C'était un bel enfant, fier et souriant; ses yeux étaient humides et
doux, ses joues fraîches et brunies par le soleil, sa bouche rouge comme
une cerise. Il secoua sa tête toute chargée de longs cheveux plus fins
que la soie, et prit un sentier dans les prés. Belle-Rose le regardait
marcher d'un pas ferme et rapide, s'arrêtant parfois pour cueillir une
marguerite ou prenant sa course comme un chevreuil; sa taille souple
et délicate se ployait comme un jonc; il bondissait parmi les herbes
et franchissait les ruisseaux comme s'il avait eu des ailes aux pieds.
Belle-Rose pensa à l'avenir et demanda à Dieu de lui envoyer un enfant
qui fût semblable à celui-là. De temps à autre, le petit garçon se
retournait pour regarder si les deux étrangers le suivaient, et l'on
voyait ses dents de perle briller dans un sourire. Au bout d'un quart
d'heure de marche à travers champs, on arriva devant une maisonnette
dont la façade était ornée de grands lierres qui lui faisaient une
cuirasse verte et gaie; les hirondelles avaient leurs nids aux coins
des fenêtres, et les giroflées mêlées aux liserons et aux pariétaires
fleurissaient aux abords du toit de chaume. Il y avait des noyers
derrière la maisonnette, un petit pré devant où paissaient deux ou
trois belles vaches, et tout à côté un jardinet tout rempli d'arbres
fruitiers. Un poulain accourut au galop vers l'enfant, fouettant l'air
de sa queue, grattant l'herbe du pied, joyeux et frémissant; mais à la
vue des étrangers il s'arrêta court, hennit, tendit son cou et partit
comme un trait.

--Il est doux, mais farouche comme une chevrette, dit l'enfant, qui se
mit à siffler pour rappeler le poulain.

A ce bruit connu, le poulain pirouetta sur ses jarrets, ne voulant pas
avancer, mais n'osant déjà plus reculer. Les vaches paisibles tournèrent
leur tête pesante vers l'enfant et firent quelques pas jusqu'à la
lisière du pré; deux chiens vinrent, en jappant, se rouler sous
ses mains caressantes, et une bande de poules, avec leurs poussins,
accoururent en caquetant; la maisonnette semblait se réveiller. Ce
tableau rappela à Belle-Rose le temps où il vivait dans la maisonnette
voisine du faubourg de Saint-Omer; c'était la même paix, la même grâce
et la même innocence. Une voix le tira de sa rêverie; cette voix
était celle du vieux garde, que tout ce bruit avait conduit hors de la
chaumière.

--Voilà, père, dit l'enfant, deux étrangers qui désirent te parler.

Le garde s'approcha et salua Belle-Rose.

--Qu'y a-t-il pour votre service, mon gentilhomme? dit-il.

Belle-Rose jeta la bride de son cheval à la Déroute, et pria Simon de le
suivre dans la chaumière.

--L'affaire qui m'amène, reprit-il, a quelque importance; il s'agit d'un
enfant dont la garde vous a été confiée.

Simon pâlit à ces mots et regarda fixement Belle-Rose.

--Qui vous envoie? demanda-t-il.

--Une personne qui a toute autorité sur cet enfant, la seule qui puisse
efficacement le protéger; et tirant de sa poche un papier, Belle-Rose le
tendit au garde.

Simon prit la lettre et l'ouvrit en tremblant. Elle était de Mme
de Châteaufort et priait le vieux garde d'obéir en toute chose à
Belle-Rose, à qui elle transmettait tous ses droits sur l'enfant.

--Ordonnez, monsieur, reprit le garde, qui avait peine à parler.

--Est-il ici? demanda Belle-Rose.

--Il y est.

--Ainsi, je puis l'emmener dès aujourd'hui?

--Vous le pouvez.

--Il faut alors qu'il se tienne prêt à partir dans quelques heures.

Le vieux garde hésita, les paroles mouraient sur ses lèvres; il fit un
violent effort sur lui-même et ouvrit la bouche:

--Vous enlevez avec l'enfant toute la joie et tout l'espoir de cette
maison; je me suis habitué à l'aimer, et maintenant que je n'ai plus que
peu d'années à vivre, je ne puis me faire à l'idée de le perdre. Ne le
reverrai-je plus?

Belle-Rose prit la main du garde et la serra.

--Vous le verrez toujours, si vous voulez, lui dit-il.

--Que faut-il que je fasse? s'écria Simon.

--Je le conduis au couvent de Sainte-Claire d'Ennery.

Le garde tressaillit.

--A l'abbaye de Sainte-Claire! reprit-il. Eh bien! je vous y suivrai,
et je trouverai bien, avec l'aide de Mme de Châteaufort, une maisonnette
comme celle-ci, et tous les jours je verrai Gaston.

--Vous l'appelez Gaston? s'écria Belle-Rose qui se souvint de M.
d'Assonville.

--C'est la duchesse qui l'a voulu. Un nom de gentilhomme, ma foi, et
qu'il porte bien. Hé! Gaston! continua le garde en ouvrant la porte de
la chaumière, viens par ici; voilà un brave soldat qui va te faire faire
ton premier voyage.

Le bel enfant qui avait servi de guide à Belle-Rose entra.

--Après mon premier voyage, vous me ferez bien faire ma première
campagne, dit-il.



XLVII

UN LOUVETEAU


Avant de retourner à Sainte-Claire d'Ennery, Belle-Rose devait se rendre
à Paris, où il avait laissé les papiers que la duchesse de Châteaufort
lui avait confiés, et qui constataient l'état de Gaston. Belle-Rose les
avait remis à M. Mériset, qui s'était empressé de les serrer tout au
fond d'une armoire secrète où il cachait son argent. Ces papiers étaient
cachetés et scellés aux armes de la duchesse; M. Mériset ne les voyait
jamais sans penser aux nombreuses aventures de Belle-Rose, et il
en tirait, comme toujours, cette conséquence que Belle-Rose était
certainement un des personnages les plus considérables du pays.

--Quand il sera premier ministre, disait-il en forme de péroraison, je
lui demanderai une place de concierge dans un château royal.

L'air ouvert et franc de Belle-Rose avait charmé le petit Gaston, qui
s'était pris tout de suite d'une grande amitié pour lui. Une part
de cette amitié avait rejailli sur la Déroute, qui se prêtait de la
meilleure grâce du monde à tous les caprices du bonhomme, se sentant,
disait-il, d'excellentes dispositions pour gâter le neveu de M. de
Nancrais. Il ne fallait pas vivre plus de trois heures avec le petit
Gaston pour comprendre l'affection qu'il inspirait au vieux garde.
C'était un enfant prompt, alerte, souriant, hardi comme un coq là où
il y avait du péril, et caressant comme une petite fille à la moindre
complaisance. Au bout d'un quart d'heure, la Déroute l'adorait, et quand
il fallut songer au départ, Gaston savait déjà charger et décharger un
pistolet, et se servir comme une recrue d'un mousquet de bois que le
sergent lui avait façonné. Gaston voulut à toute force monter à cheval
pour aller à Paris; l'idée de voyager comme un soldat lui faisait un
plaisir extrême; Belle-Rose hésitait à le contenter, craignant pour lui
les fatigues du chemin; mais la Déroute, qui tenait à gagner les bonnes
grâces du petit bonhomme, leva toutes les objections: tandis qu'on
discutait encore, il trouva dans le pays un petit cheval à la fois
vigoureux et doux sur lequel il installa Gaston, le fouet en main. Le
vieux garde embrassa son cher enfant et jura à Belle-Rose qu'il serait
avant lui à Sainte-Claire d'Ennery, et la cavalcade se dirigea vers
Paris par Chevreuse et Sceaux. Il était près de minuit quand Belle-Rose
entra dans la grande ville; il n'y avait personne dans les rues si
ce n'est çà et là quelques galants qui gagnaient le logis de leurs
maîtresses, le manteau sur le nez; on voyait encore de distance en
distance luire des lumières derrière les jalousies, mais les bruits
étaient rares et les clartés discrètes. C'était l'heure de Vénus.

--Le moment est propice, dit Belle-Rose à la Déroute, je puis sans
risque frapper chez notre ami M. Mériset. On n'a garde de me croire à
Paris, et si, par hasard, on pouvait se douter de ma présence, ce n'est
pas à cette heure qu'on me chercherait.

--Et d'ailleurs, vous rencontrât-on, comment pourrait-on vous
reconnaître, en compagnie de ce petit bonhomme? C'est notre providence à
nous que cet enfant.

Mais la providence dormait de tout son coeur. La Déroute l'avait assise
devant lui et la soutenait entre ses bras. Quand on fut proche de la
barrière du Maine, Belle-Rose descendit de cheval.

--Tu vas te rendre à la rue du Roi-de-Sicile, chez M. de Pomereux,
dit-il au sergent; quoi qu'il arrive, vous y serez en sûreté.

--Et vous?

--Moi, je vais chez l'honnête M. Mériset.

--Seul?

--Non, avec mon épée.

--A pied?

--Sans doute! les fers d'un cheval sont indiscrets: ils diraient d'où je
viens et où je vais à tout le quartier.

La Déroute regardait tour à tour le capitaine et l'enfant.

--Si nous nous y rendions tous trois, dit-il enfin.

--Mon brave sergent, répondit Belle-Rose, ce serait exposer le petit
sans profit pour les grands.

Il jeta la bride de son cheval aux mains de la Déroute, et tandis que
l'un se dirigeait vers la rue du Roi-de-Sicile par la rue Saint-Jacques,
l'autre prenait du côté de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. La nuit
était noire; il faisait un grand vent qui chassait de lourdes nuées dans
le ciel; les girouettes criaient sur les toits, et les ais mal ajustés
des vieilles portes grinçaient sur les gonds tremblants. Parfois on
voyait d'immobiles étoiles scintiller entre les déchirures des
nuages dont les pans échevelés semblaient raser les grandes tours de
Notre-Dame. Belle-Rose serra son manteau autour de ses épaules, s'assura
que son épée et son poignard jouaient facilement dans leur gaine,
et s'enfonça dans le faubourg Saint-Germain. Il arriva à la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice par la rue de Vaugirard. Comme il en tournait
l'angle, il vit un homme caché sous un porche, qui dormait roulé dans
une cape de gros drap, le chapeau sur les yeux. Belle-Rose pensa que
c'était un laquais qui était tombé là en sortant du cabaret, et il passa
outre. La maison de l'honnête M. Mériset semblait, à cette heure avancée
de la nuit, la plus silencieuse de toutes les silencieuses maisons
du quartier; les volets en étaient bien clos, et pas une lumière ne
brillait par leurs fentes et leurs jointures. Belle-Rose souleva le
marteau et frappa. Au troisième coup, le volet d'une fenêtre percée
au-dessus de la porte s'ouvrit lentement, et l'on vit la tête
patriarcale du père Mériset qui se penchait, protégeant de la main la
flamme d'une chandelle.

--Qui va là? dit-il d'une voix un peu inquiète.

--Descendez vite! murmura Belle-Rose, on vous le dira quand vous serez
plus près.

A l'accent de cette voix bien connue, M. Mériset ferma précipitamment le
volet, et courut à l'escalier. Mais en même temps que c'était un homme
tout dévoué, M. Mériset était un propriétaire très prudent. N'étant pas
bien sûr de la finesse de son ouïe, et voulant éviter toute surprise
fâcheuse, il fit jouer la charnière d'un judas taillé dans la porte
et regarda son interlocuteur. C'était à quoi s'occupait un troisième
personnage, dont Belle-Rose ne soupçonnait pas la présence dans cette
partie de la rue du Pot-de-Fer. Ce personnage n'était autre que le
laquais qu'il avait vu endormi sous un porche. Au premier coup de
marteau, le dormeur secoua ses oreilles et ouvrit les yeux; au second,
il se dressa pour savoir d'où venait le bruit; au troisième, il marcha
du côté de la maison de M. Mériset. A la manière dont il posait son pied
par terre, rasant la muraille, il était clair que le prétendu laquais
avait quelque intérêt à n'être pas aperçu. Le bout d'une longue rapière
dépassait sa cape, et au moment où il s'était levé, une paire de
pistolets avait brillé en compagnie d'un poignard à sa ceinture de cuir.
De porte en porte, cette espèce de sacripant gagna un angle obscur
d'où il lui fut aisé de tout voir sans être vu. Quand la lumière tomba
d'aplomb sur le visiteur nocturne, l'espion pencha sa tête et l'examina
curieusement. Mais Belle-Rose lui tourna le dos, il ne put distinguer
que sa grande taille.

--Est-ce bien vous? demanda le propriétaire soupçonneux.

--Regardez vite et ouvrez vite, lui répondit Belle-Rose en découvrant
son visage.

M. Mériset sourit, repoussa le judas et tira les verrous. L'espion
n'avait rien entendu, ces quelques paroles ayant été prononcées tout
bas; mais le sourire et l'action de M. Mériset ne lui échappèrent pas.
Il en conçut fort judicieusement que le visiteur était un des habitués
de la maison, et qu'il fallait qu'il eût quelque affaire urgente pour
arriver à cette heure. La porte s'entr'ouvrit et Belle-Rose passa; mais
en voulant la repousser, il se tourna vers la rue, et la lumière, que
M. Mériset tenait à la main, éclaira subitement le visage de Belle-Rose,
dont le manteau n'avait pas été relevé. Ce fut comme une apparition;
mais l'espion, qui avait tout vu, tressaillit dans son coin.

--C'est lui! murmura-t-il.

La porte se referma et il s'élança dans la rue. En trois bonds il eut
atteint l'angle de la rue du Vieux-Colombier, et regarda autour de lui;
la rue était noire et silencieuse. On n'y entendait pas d'autre bruit
que les plaintes du vent qui sifflait entre les cheminées. L'espion tira
un sifflet de sa poche et siffla doucement une première fois, puis un
peu plus fort une seconde, puis enfin très fort une troisième, mettant
une minute ou deux d'intervalle entre chaque coup de sifflet. Personne
ne répondit à cet appel. L'espion frappa du pied.

--Le misérable, dit-il, sera sans doute allé se griser dans quelque
cabaret!... A moins qu'il ne se soit endormi comme moi dans quelque
coin, reprit-il.

L'espion fureta de tous côtés en marchant à tâtons; il ne trouva
personne. Il revint au coin de la rue du Pot-de-Fer, et piétina quelques
minutes indécis; tantôt il faisait une trentaine de pas en courant du
côté de la rue du Vieux-Colombier, tantôt il retournait à la hâte vers
la maison de M. Mériset. Son esprit irrésolu se livrait à un monologue
intérieur.

--Si je vais chercher main-forte, pensait-il, pour investir la maison
et saisir Belle-Rose, il peut très bien, durant mon absence, sortir et
disparaître. C'est une hirondelle, que ce gaillard-là; mais si je reste,
il est clair qu'à moi tout seul, adroit et fort comme il l'est, je ne
parviendrai jamais à m'emparer de sa personne. Pourquoi, diable, Robert
n'est-il pas à son poste?

L'espion reprenait son instrument et sifflait. Mais Robert
n'apparaissait pas davantage. L'espion mit le sifflet dans sa poche,
craignant, s'il en usait encore, d'attirer l'attention de Belle-Rose, et
se décida à rester en observation dans le coin sombre qu'il avait quitté
au moment de l'entrée du capitaine dans son ancien logis.

--Quand il sortira, se dit-il, si personne n'est encore venu, je le
suivrai, et je trouverai bien en route quelqu'un des nôtres qui pourra
m'aider à le prendre ou à le tuer.

L'espion se colla contre le mur et resta dans une complète immobilité.
Cependant Belle-Rose avait suivi M. Mériset dans la chambre où si
souvent il avait dormi.

--Je n'ai pas longtemps à rester chez vous, lui dit-il, ne faisant que
traverser Paris...

--Quoi! pas même cette nuit? s'écria l'honnête propriétaire dont nous
connaissons le faible pour Belle-Rose.

--Pas même une heure; je viens seulement pour retirer de vos mains
certains papiers que je vous ai confiés il y a déjà quelque temps.

--Ils sont dans ma chambre ici près.

--Vous allez donc, s'il vous plaît, les prendre et me les apporter.

--Au moins, reprit M. Mériset en se levant, me ferez-vous l'honneur
d'accepter une tranche de pâté de gibier que mon neveu Christophe a payé
de ses économies pour m'en faire présent, et de boire un verre de vieux
vin de Bourgogne dont je n'use qu'aux grandes occasions.

La marche et le grand air avaient ouvert l'appétit de Belle-Rose, il
accepta l'offre de M. Mériset, qui courut chercher le pâté, la bouteille
et les papiers. Belle-Rose serra les papiers dans sa poche, fit une
brèche au pâté, but un verre de vin et embrassa cordialement le vieux
bonhomme, qui, ayant tenu tête au capitaine, se sentait tout attendri.

--Maintenant je pars, mon cher monsieur Mériset, lui dit Belle-Rose.

--Pour longtemps?

--Je l'ignore.

--C'est juste; quand on a tant d'affaires!...

--C'est moins la quantité que la qualité, mon cher hôte, et les miennes
sont d'une espèce très délicate.

M. Mériset hocha la tête d'un air grave et mystérieux et prit le
flambeau pour éclairer Belle-Rose, qui descendait l'escalier. Le petit
souper auquel le propriétaire avait invité le capitaine avait retardé la
sortie de Belle-Rose d'une petite heure. La pluie était tombée pendant
le repas, et l'espion grelottant n'avait pas remué du coin où il s'était
blotti.

--Si j'attrape la fièvre, disait-il en tourmentant le manche de son
poignard, au moins faudra-t-il qu'il me la paye!

Quant à Robert, on ne l'avait point vu. Enfin la porte s'ouvrit,
l'espion retint son souffle, et Belle-Rose sortit. Le ciel commençait à
se découvrir, et l'on apercevait entre les nuages de larges bandes d'un
azur profond, d'où venait une pâle clarté. Belle-Rose s'engagea dans la
rue des Canettes et prit par la rue du Four le chemin du carrefour Buci;
il marchait à grands pas et tournait brusquement le coin des rues.

--Cet homme n'est pas en peine d'un asile et sait où il va, se dit
l'espion qui longeait les murailles à ses trousses.

Belle-Rose regardait devant lui; l'espion regardait de tous côtés,
cherchant un camarade, mais les cabarets étaient fermés; Paris semblait
désert. Deux heures venaient de sonner à l'horloge de la Sorbonne. Au
coin de la rue Saint-André-des-Arts, ils rencontrèrent des voleurs en
train de forcer une boutique; un peu plus loin, rue Pavée, ils virent
un étudiant qui grimpait par une échelle à un balcon. Belle-Rose n'avait
que faire d'inquiéter les filous et les amants: il passa. L'espion le
suivit. Comme il arrivait sur le quai, Belle-Rose crut entendre marcher
à une centaine de pas derrière lui; il se retourna et ne vit rien;
au bout du pont Saint-Michel, le même bruit se renouvela; cette fois
Belle-Rose aperçut une ombre noire qui filait le long du parapet.

--On me suit, pensa Belle-Rose.

Et pour s'en assurer, au lieu de prendre par la rue de la Barillerie,
il tourna le coin de la rue de la Calandre et s'arrêta à la partie qui
touche à la rue de la Juiverie, prêtant l'oreille. Belle-Rose mit la
main sur la garde de son poignard, entr'ouvrit son manteau pour être
prêt en cas d'attaque et se dirigea vers le pont Notre-Dame. L'espion
n'avait rien remarqué; mais en passant dans la rue de la Lanterne, qui
aboutit au quai, il aperçut derrière les vitres d'un cabaret mal fermé
un de ses camarades qui buvait. Il entra et lui frappa sur l'épaule.

--Hé! Gargouille, lui dit-il à l'oreille, je tiens une piste; cours chez
M. de Charny et réveille-le.

--Notre homme est à Paris? s'écria Gargouille, en se dressant.

--Je le suis; au chemin qu'il prend, je ne doute pas qu'il n'aille chez
M. de Pomereux; il y sera comme dans une souricière. Cours!

Les deux acolytes suivirent ensemble le pont Notre-Dame, au bout duquel
l'un prit à gauche et l'autre à droite. Belle-Rose, qui avait l'oreille
au guet, entendit la course de Gargouille, qui s'éloignait par la rue
Planche-Mibray, tandis que l'espion s'avançait du côté de la place de
l'Hôtel-de-Ville. Belle-Rose, bien sûr de son fait cette fois, prit
son parti sur-le-champ. Il entra d'un pas plus rapide dans la rue de
l'Épine, se jeta dans la rue de la Tixéranderie et se blottit dans
l'ombre d'une porte qui faisait le coin de la rue des Coquilles. Malgré
la clarté que distillaient les étoiles, ce quartier, l'un des plus
fangeux et des plus noirs de Paris, était sombre et lugubre. Les
vieilles maisons y rapprochaient leurs façades humides et les ruelles y
rampaient dans les ténèbres comme des serpents. L'espion, qui craignait
de perdre la trace de Belle-Rose, hâta sa course et entra dans la rue de
la Tixéranderie au moment où Belle-Rose s'arrêtait au coin de la rue des
Coquilles; il fit quelques pas en avant, mais n'entendant plus marcher,
lui-même s'arrêta. Belle-Rose l'attendait le poignard à la main;
quelques instants se passèrent dans cette immobilité réciproque; mais le
capitaine, qui ne savait pas ce que le drôle que l'espion avait racolé
en route était allé chercher, se décida le premier à agir. Il se jeta
tout à coup hors de sa cachette et marcha résolument vers l'espion;
l'espion, qui se tenait sur ses gardes, leva un pistolet qu'il avait à
la main et pressa la détente; mais la pluie avait mouillé la poudre et
le coup ne partit pas. Belle-Rose fondit sur l'espion, qui n'eut que le
temps de s'armer d'un poignard. La lutte fut courte et décisive: doué
d'une force terrible, Belle-Rose prit l'espion à bras-le-corps, et le
faisant ployer, il lui plongea son poignard dans la poitrine jusqu'à
la garde. L'homme tomba en poussant un cri désespéré. Un cri terrible
répondit à ce cri. Belle-Rose prêta l'oreille et entendit du côté de la
rue des Arcis le bruit d'une troupe d'archers qui accouraient; il jeta
son manteau et se précipita vers la rue du Roi-de-Sicile par la rue de
la Verrerie.

En trois minutes il atteignit l'hôtel de M. de Pomereux, grimpa, en
s'aidant des sculptures et des saillies, au balcon qui régnait devant la
façade, fendit la jalousie d'un coup de poignard, brisa la vitre, ouvrit
la fenêtre et bondit dans l'appartement. Au même instant, un coup de feu
éclata dans la rue; la balle fit sauter le châssis derrière Belle-Rose.
A cette brusque détonation, M. de Pomereux, qui causait avec la Déroute
devant la cheminée, saisit son épée.

--Belle-Rose! s'écria-t-il à la vue du capitaine.

Belle-Rose jeta son poignard ensanglanté sur le tapis.

--Monsieur le comte, lui dit-il, je viens au nom de Gabrielle vous
demander l'hospitalité.



XLVIII

VAINCRE OU MOURIR


M. de Pomereux devina aux paroles de Belle-Rose que le danger était
grand; chez un homme de ce courage, elles indiquaient la certitude d'un
péril imminent. Le comte saisit la main du capitaine et la serra.

--Vous avez prononcé un nom qui vous fait inviolable; je réponds de vous
corps pour corps, lui dit-il.

La Déroute s'était jeté sur le balcon et regardait dans la rue. A la
lueur vacillante des étoiles, il aperçut quatre ou cinq hommes qui
allaient et venaient parlant à voix basse; il tendit l'oreille et put
entendre quelques mots de leur conversation.

--C'est ici...

--Parbleu! il a grimpé le long du mur comme un chat...

--J'ai entendu tomber la vitre qu'il a mise en pièces...

--Tenez, le verre craque sous mes pieds!

--S'il était resté un instant de plus sur le balcon, je lui mettais la
balle de ce mousquet dans le dos; mais il a disparu au moment où mon
doigt pressait la détente, dit le cinquième.

Un autre accourut du bout de la rue.

--Et Landry? lui demanda-t-on.

--Il est mort, et je l'ai laissé au coin d'une borne.

--Ma foi, il faut attendre, reprit celui qui paraissait le chef de la
bande et qui tenait une épée nue à la main.

Au moment où Gargouille avait quitté celui qu'on venait de nommer
Landry, il avait pris sa course du côté de l'hôtel de M. de Louvois. Au
coin de la rue des Lombards, il avait rencontré une troupe de soldats de
la maréchaussée et l'avait envoyée, en l'engageant à se hâter, vers la
rue du Roi-de-Sicile, où son camarade et lui supposaient que Belle-Rose
se rendrait.

La maréchaussée arriva dans la rue de la Tixéranderie au moment où
Landry tombait sous le poignard de Belle-Rose; au cri du blessé, toute
la troupe se jeta sur les traces du fugitif, qui semblait avoir des
ailes; Landry fit un effort désespéré pour leur indiquer du geste la
direction qu'il avait suivie, mais Belle-Rose était en avance d'une
centaine de pas, et l'on a vu comment il avait pénétré dans l'hôtel de
M. de Pomereux.

--Vos bandits sont là! dit tout bas la Déroute en se tournant vers le
capitaine.

--La rue est à tout le monde, mais l'hôtel est à moi, dit le comte
fièrement.

--Laissez-moi prendre mes pistolets, et je chargerai toute cette
canaille, reprit le sergent, à qui la pensée du péril qu'avait couru son
maître donnait la fièvre.

--On ne fait pas de sortie quand le siège n'est pas commencé, dit M. de
Pomereux en souriant. Avant de combattre, nous parlementerons.

La Déroute repoussa les pistolets dans sa ceinture et retourna à la
fenêtre; caché derrière le volet, il pouvait tout sans être vu. Un
changement s'était opéré dans la manoeuvre de l'ennemi; il n'y avait
plus que deux hommes devant la grande porte; les autres s'étaient
dispersés autour de l'hôtel, veillant sur chaque issue.

--La place est investie, dit la Déroute, la tête tournée vers le comte;
faut-il ouvrir le feu?

--Eh! non, mordieu! ne saurais-tu trouver dans ton esprit d'autres
ressources que des batailles? s'écria le comte.

Belle-Rose s'informa de Gaston.

--Oh! reprit la Déroute, le petit bonhomme est en train de dormir pour
vingt-quatre heures si nous le laissons faire.

Comme il parlait encore, on entendit au milieu de la rue le galop
précipité d'un cheval. Les yeux de chat de la Déroute eurent bien vite
reconnu le cavalier qui accourait à toute bride.

--M. de Charny! murmura-t-il.

--C'est bien, dit M. de Pomereux: le tigre après les loups.

Trois secondes après, un coup violent ébranla la porte de l'hôtel; un
autre coup le suivit brusquement.

--Jean, reprit le comte en s'adressant à l'un de ses laquais, prenez un
flambeau, ouvrez la porte, et conduisez vers moi la personne qui frappe.
Elle seule, entendez-vous?

Le laquais s'inclina et sortit.

--Quoi! s'écria la Déroute, vous introduisez l'ennemi dans la place?

--Comme tu vois, mon pauvre camarade, et, de plus, je mets la garnison
aux arrêts.

La Déroute regardait le comte de tous ses yeux.

--Aux arrêts, dites-vous?

--Là, dans la chambre voisine, où tu vas passer en compagnie de
Belle-Rose, reprit M. de Pomereux.

En achevant ces mots, il ouvrit une porte cachée dans la draperie et
introduisit le capitaine et le sergent dans une petite pièce où il y
avait un lit de repos.

--Rêve, médite ou dors si tu veux, ajouta-t-il en se tournant vers la
Déroute; mais surtout ne parle que si l'on t'interroge.

Le comte pressa de nouveau la main de Belle-Rose et tira la porte sur
lui. On entendait à l'intérieur un bruit de pas sur l'escalier.

--M. de Charny! cria le laquais en livrant passage au favori.

M. de Pomereux montra du geste un fauteuil près de la cheminée.

--Il est un peu bien tard pour faire une visite, monsieur, dit-il à M.
de Charny avec courtoisie; mais vos visites sont si rares que je n'ai
point à m'inquiéter de l'heure que vous choisissez.

--Ce n'est point une visite, monsieur le comte, c'est une affaire qui
m'amène, répondit M. de Charny.

--Peu importe le motif, votre présence me suffit et vous êtes le
bienvenu.

--J'imagine, monsieur, que vous connaissez la raison grave qui m'a
conduit à votre hôtel à une heure aussi avancée de la nuit?

--Mon Dieu! mon cher monsieur de Charny, vous avez une politique si
profonde, et j'ai l'esprit si mal fait à l'endroit de cette politique,
que peut-être auriez-vous plus tôt fait de m'expliquer vos raisons. Je
pourrais bien chercher trois heures et ne rien trouver après, si vous
m'abandonniez à mes seules méditations.

M. de Charny comprit bien que M. de Pomereux raillait, mais il se
contint.

--Alors, monsieur, reprit-il, je serai bref.

--Je suis tout oreilles, monsieur.

--Un homme s'est réfugié chez vous cette nuit?

--Permettez; il serait plus exact de dire qu'un de mes amis m'a rendu
visite; vous le savez, les visites se font à toute heure.

--Cet homme est en rébellion contre les lois du royaume.

--Mon Dieu! les lois sont quelquefois si complaisantes!

--Il s'est révolté contre l'autorité du ministre qui représente le roi.

--Ce qui me plaît en vous, monsieur de Charny, c'est qu'on ne peut vous
accuser de flatter la royauté. C'est bien beau dans un temps où il y a
si peu de gens sincères.

--Tout à l'heure encore, continua M. de Charny, qui était résolu à ne
pas s'arrêter aux épigrammes du comte, cet homme a tué ici près un des
soldats de Sa Majesté.

--Pardon, mon bon monsieur de Charny, êtes-vous bien sûr que ce fût un
soldat? Les soldats ont-ils coutume de rôder la nuit sur les talons
des gens comme des coupeurs de bourse? S'il y avait quelque ordonnance
nouvelle à ce sujet, je serais vraiment curieux de la connaître.

--Après cet assassinat...

--Un duel, monsieur.

--Après cet assassinat, reprit froidement M. de Charny, le meurtrier
s'est jeté dans votre hôtel, où vous l'avez accueilli.

--Ma foi, mon cher monsieur, j'avoue que je n'ai point pour habitude de
mettre à la porte ceux qui viennent me voir.

--Cet homme est ici.

--Je crois même qu'il a fantaisie d'y passer la nuit.

--Maintenant, monsieur le comte, je viens pour arrêter ce criminel
d'État, et vous allez me le livrer sur-le-champ.

En achevant ces mots, M. de Charny s'était levé; M. de Pomereux resta
sur son fauteuil.

--Permettez, monsieur, dit-il de l'air d'un homme profondément étonné,
il y a dans tout ceci une grave erreur, et je tiens à m'en expliquer.
Avez-vous le loisir de me donner encore trois minutes?

M. de Charny regarda le comte, ne devinant pas où il voulait en venir,
mais soupçonnant un piège sous ces paroles:

--Parlez, monsieur, dit-il.

--Oh! je serai bref comme vous, veuillez seulement vous rasseoir; je
suis très fatigué, et si vous restiez debout vous m'obligeriez à me
lever, ce qui me contrarierait fort.

M. de Charny se rassit, la colère commençait à briller dans ses yeux.

--C'est bien à monsieur de Charny que j'ai l'honneur de parler? continua
M. de Pomereux.

M. de Charny sauta sur sa chaise.

--Êtes-vous en humeur de railler, monsieur? s'écria-t-il.

--Point; je suis en humeur de causer, si vous le permettez.

--Que signifie alors cette question?

--Elle signifie tout bonnement que M. de Charny, l'honorable M. de
Charny que j'ai eu si souvent le plaisir de rencontrer chez M. de
Louvois, n'étant ni lieutenant criminel, ni conseiller au parlement, ni
procureur au Châtelet, n'ayant enfin aucune charge de justice, n'a pas
mission pour arrêter qui que ce soit.

M. de Charny se mordit les lèvres.

--Cependant, continua M. de Pomereux avec le même sang-froid, si, durant
les quelques jours où j'ai été privé de votre compagnie, vous étiez
entré dans la magistrature, veuillez me l'apprendre, et vous me verrez
tout disposé à m'entendre avec vous.

--Eh! monsieur! il n'est point nécessaire d'être de robe pour avoir
le droit d'arrêter un misérable! s'écria M. de Charny que la rage
tourmentait.

--Ce misérable est de mes amis, monsieur, et encore, si je consens à le
livrer, ne dois-je le faire qu'à bon escient.

--Eh bien! ne suis-je pas de la maison de M. de Louvois?

--Sans doute.

--N'ai-je pas toute sa confiance?

--On le dit.

--Ne m'a-t-il pas chargé de cent missions plus importantes que celle-ci?

--Certainement.

--Et vous hésitez encore?

--Pas le moins du monde.

--Enfin! s'écria M. de Charny comme un homme déchargé d'un grand poids.

--Quand on est si bien avec un si grand ministre, on a bien toujours
sur soi un petit ordre, quelque blanc-seing, une lettre de cachet, la
moindre bagatelle. Exhibez-moi vos pouvoirs, et tout s'arrangera à notre
contentement mutuel.

M. de Charny était pâle déjà; la fureur le rendit livide. M. de
Pomereux, qui attachait sur lui un regard perçant, avait deviné juste;
dans sa précipitation à suivre Gargouille, M. de Charny ne s'était muni
d'aucun papier qui pût lui conférer un pouvoir officiel.

--J'attends, reprit le comte.

M. de Charny se leva d'un bond.

--Ainsi, vous refusez? s'écria-t-il d'une voix tremblante de colère.

--Ai-je rien dit qui ressemblât à un refus, répondit M. de Pomereux sans
quitter son fauteuil.

--Prenez garde, monsieur le comte! vous jouez un jeu dangereux, reprit
M. de Charny. Belle-Rose est ici, tout près de nous, peut-être; c'est
un criminel d'État dont M. de Louvois prétend avoir justice; vous le
recevez et le cachez dans votre maison, alors que vous n'ignorez rien de
ce qui s'est passé. Dans une heure, monseigneur le ministre saura tout.
Il y va de votre tête, monsieur le comte!

A peine M. de Charny avait-il achevé ces mots, que la porte s'ouvrit
avec violence et livra passage à Belle-Rose. Belle-Rose avait tout
entendu. A la menace de M. de Charny, la loyauté de son caractère
s'était révoltée; il pouvait bien réclamer le secours de M. de Pomereux
quand il s'agissait d'un enfant à rendre à sa mère, mais il ne devait
pas exposer ce fier gentilhomme à des périls où sa tête était en jeu.

--Merci, monsieur le comte, dit-il en pressant la main du jeune homme,
vous avez été ferme et loyal jusqu'au bout; vous avez fait votre devoir,
je ferai le mien.

Et, se tournant vers M. de Charny:

--Je vous suis, monsieur, mais veillez bien sur moi, car au premier
pas que je ferai hors de cette maison, j'aurai l'épée d'une main et le
pistolet de l'autre.

La Déroute s'était glissé derrière le capitaine, ses deux mains sur ses
armes, prêt à tout. M. de Charny sourit d'un air de triomphe; il ramassa
son chapeau, salua M. de Pomereux et se dirigea vers la porte.

--Venez donc, monsieur, dit-il à Belle-Rose.

Mais déjà M. de Pomereux s'était placé entre Belle-Rose et M. de Charny.

--Vous êtes mon hôte! s'écria-t-il d'une voix sonore; s'il tombait un
cheveu de votre tête, mon honneur serait perdu. Restez, je le veux!

L'action de M. de Pomereux, l'éclat de son regard, la fermeté de
son geste, l'accent de sa parole, firent tressaillir Belle-Rose, qui
s'arrêta. M. de Charny bondit vers lui comme un tigre.

--Encore vous? prenez garde! s'écria-t-il.

Le comte couvrit le confident du ministre de son regard dédaigneux.

--Belle-Rose, ajouta-t-il en se tournant vers son ami, vous êtes entré
chez moi sain et sauf, vous en sortirez vivant et libre.

--Mais votre tête est en péril!

--Aimez-vous mieux que mon honneur périsse?

La colère faisait trembler M. de Charny.

--Ah! c'est une lettre de cachet qu'il vous faut! dit-il, vous en aurez
deux.

M. de Pomereux haussa les épaules.

--Si vous aviez tiré un ordre de votre poche, je vous aurais brûlé la
cervelle, voilà tout, lui dit-il.

--Après moi, il y a M. de Louvois, répondit le favori.

--Après moi, il y a le prince de Condé, répliqua M. de Pomereux. Tenez,
Belle-Rose, cessez de craindre pour ma vie; on ne s'avisera pas de
toucher un seul ruban de mon habit, et monsieur que voilà le sait bien.

M. de Charny regardait tout autour de lui comme une bête fauve; ses yeux
s'arrêtèrent sur le balcon, et il se demanda s'il ne ferait pas bien
d'appeler les gens de la maréchaussée à son aide pour en finir tout d'un
coup. La Déroute devina sa pensée à l'expression de ses regards, et fut
s'appuyer contre la fenêtre d'un air tranquille. M. de Charny lui jeta
un regard de vipère et se tint immobile. Il y eut un instant de silence
pendant lequel chacun s'observa. M. de Charny ne voulait pas s'éloigner,
craignant que, durant son absence, Belle-Rose ne s'échappât par une
issue secrète de l'hôtel; M. de Pomereux désirait de son côté garder M.
de Charny en son pouvoir, mais tout le monde comprenait qu'il fallait à
tout prix sortir de cette situation violente. Ce fut M. de Pomereux qui
rompit le premier le silence.

--Tout ce qui vient de se passer, dit-il avec une aisance parfaite, doit
nous prouver à tous que chacun de nous ici a une volonté ferme et
nette. Vous, M. de Charny, vous voulez Belle-Rose mort ou vivant; vous,
Belle-Rose, vous êtes décidé à vous battre jusqu'à la dernière goutte de
votre sang; je vois là-bas mon ami la Déroute qui est aussi de cet avis.

--Certainement, dit le sergent.

--Quant à moi, continua le comte, je suis très résolu à ne pas souffrir
que M. de Charny attente à la liberté de mon hôte.

--Si je poussais un cri, mes gens envahiraient l'hôtel, dit le
confident.

--Essayez, j'ai trente laquais armés jusqu'aux dents, et parmi eux, il y
en a qui portent la livrée de M. de Condé.

M. de Charny se tut.

--Je vois, monsieur, que vous êtes convaincu comme moi de l'inefficacité
de ce moyen; cherchons-en donc un autre. Il m'est venu tout à l'heure
une idée, et la voici.

Tous les regards se tournèrent vers M. de Pomereux, qui parlait comme
s'il avait été au coin de son feu après souper.

--La querelle est entre Belle-Rose et M. de Charny, reprit-il, chacun
d'eux a son épée: qu'ils la tirent et qu'ils se battent. Voilà des
flambeaux pour éclairer ce tournoi; la Déroute et moi servirons de
témoins.

--Et quel sera le résultat de ce duel à huis clos? demanda M. de Charny,
tandis que Belle-Rose tirait déjà son épée du fourreau.

--Parbleu! vous me faites là une plaisante question, mon bon monsieur
de Charny. Si Belle-Rose vous tue, il est clair que vous ne l'empêcherez
plus d'aller où bon lui semblera; si, au contraire, vous le tuez, il lui
importera médiocrement que vous le conduisiez après à la Bastille.

--Fort bien, monsieur le comte; mais si, par hasard, je refusais de me
battre?

--Oh! alors, ce serait plus simple encore! je vous considérerais tout
bonnement comme un aventurier qui, après avoir aposté dans la rue, pour
je ne sais quel mauvais coup, un tas de bandits, s'est introduit,
sous un misérable prétexte, dans mon domicile, afin de s'y livrer à un
abominable espionnage; en conséquence, je vous ferais saisir par l'un
de mes gens, et vous seriez bien vite garrotté. Tenez, voilà justement
notre ami la Déroute qui nous prêterait volontiers ses deux bras pour
cet office; n'est-ce pas, l'ami?

--Tout de suite, dit le sergent.

M. de Charny comprit, à l'air du comte, qu'il ne plaisantait pas. Il
prit donc son parti sur-le-champ, en homme qui a du courage et qui sait
jouer sa vie quand il le faut. Il tira son épée lentement et se mit en
garde.

--Je suis prêt, dit-il.

--Allez donc, messieurs, dit le comte.

Les deux épées se croisèrent aussitôt. M. de Pomereux, qui avait vu
Belle-Rose à l'épreuve, n'avait aucune crainte sur le résultat de ce
duel; mais à la manière dont M. de Charny se battait, il comprit que
l'adversaire était digne du capitaine, et il eut un instant quelque
regret d'avoir engagé le combat. Aux premiers chocs, Belle-Rose devina
la force de M. de Charny; il mesura ses coups, feignit de rompre, et au
moment où son antagoniste fondait sur lui, il revint à la parade avec
une telle violence que le fer vola des mains de M. de Charny. M. de
Pomereux fut complètement rassuré. La Déroute ramassa l'épée et la
rendit à M. de Charny, qui retomba en garde sur-le-champ, et le duel
recommença. Cette fois, Belle-Rose, maître du jeu de son adversaire,
attaqua à son tour; au moment où M. de Charny essayait une riposte,
il lia son épée et la fit sauter au plafond. M. de Charny devint blanc
comme un cadavre. Il bondit sur son arme, l'assura dans sa main, et
revint à la charge avec une incroyable fureur. Belle-Rose para tous ses
coups, deux ou trois à peine déchirèrent sa casaque sans toucher; le
capitaine excitait la riposte et semblait attendre une occasion qui
ne venait pas; enfin, M. de Charny ayant tendu l'épée dans une feinte,
Belle-Rose s'en empara si résolument qu'elle tomba à dix pas d'eux. A ce
troisième désarmement, M. de Charny frémit de la tête aux pieds.

--Mais frappez donc! s'écria-t-il, ivre de colère.

--On ne tue pas un espion, répondit Belle-Rose.

Et prenant l'épée de M. de Charny, il la brisa sur son genou. Les yeux
de M. de Charny s'injectèrent de sang, et il tomba sur un fauteuil.

--Ma foi, monsieur, vous êtes vaincu, lui dit M. de Pomereux.
Permettez-moi d'agir comme si vous étiez mort.

Le comte agita une sonnette et un laquais se présenta.

--Labranche, lui dit-il, cours à l'écurie, et dis aux palefreniers
d'apprêter la voiture et d'atteler les chevaux: nous partons pour
Chantilly.

Ce dernier mot réveilla M. de Charny comme d'un songe.

--Vous partez pour Chantilly? s'écria-t-il en se dressant.

--Ma foi, oui, si vous le trouvez bon.

--Seul, alors, j'imagine?

--Vous oubliez, mon cher monsieur de Charny, que vous êtes mort et que
vous n'êtes point en état de m'adresser des questions; cependant je
veux bien vous traiter en vivant et vous répondre, sans que cela tire
à conséquence. Vous êtes curieux de savoir si je me rends seul à
Chantilly?

--Oui, reprit le favori du ministre en frappant du pied.

--Mon Dieu! que vous êtes donc vif pour un homme tué. A vrai dire, je
n'aime pas à voyager seul, j'ai du goût pour la compagnie, et, si vous
le permettez, j'emmènerai avec moi Belle-Rose et mon ami la Déroute.

--C'en est trop, et je ne le souffrirai pas.

M. de Charny s'élança vers la fenêtre, mais M. de Pomereux l'arrêta au
passage.

--Écoutez, monsieur, lui dit-il d'une voix ferme, je suis ici le maître,
étant chez moi. Vous êtes venu sans ordre et sans titre pour je ne sais
quelle mission que vous n'avez pas le droit d'exercer. Vos bandits ont
fait feu sur ma maison, la maison d'un gentilhomme. J'aurais pu vous
faire bâtonner par mes gens et jeter dans la rue, je ne l'ai pas fait.
Vous vous êtes battu, vous avez été vaincu, pour moi vous êtes mort;
souvenez-vous de nos conditions. Si maintenant vous dites un mot,
si vous criez, si vous appelez, foi de gentilhomme, je vous brûle la
cervelle.

M. de Pomereux prit un pistolet et l'arma. Il était un peu pâle et ne
riait plus. Il y eut un instant de silence terrible. M. de Charny ne
craignait pas la mort, mais si la mort le frappait, l'espoir de la
vengeance lui échappait. Il regarda M. de Pomereux l'espace d'une
seconde. Le visage du comte exprimait une résolution froide, et il
n'était pas douteux qu'il n'exécutât sa menace au premier cri. M. de
Charny se tut et s'assit.

--La voiture de M. le comte est attelée! cria Labranche en ouvrant la
porte.

La Déroute disparut un instant sur un signe de Belle-Rose et revint
tenant dans ses bras le petit Gaston qui dormait paisiblement.

--Suivez-moi, mes amis, et vous, monsieur, passez, ajouta-t-il en
s'adressant à M. de Charny.

On descendit le grand escalier. Quand on fut en bas, M. de Pomereux se
tourna vers deux de ses gens.

--Vous voyez bien monsieur, leur dit-il en désignant M. de Charny, je
vous le confie et vous m'en répondez. Dans une heure, vous lui ouvrirez
les portes de l'hôtel.

Les laquais s'inclinèrent et l'on passa. Le carrosse aux armes du prince
de Condé était attelé de quatre chevaux, les postillons étaient en
selle; les piqueurs, armés de torches enflammées, attendaient le signal
du départ pour courir en avant; des laquais, armés de mousquetons et
d'épées, se tenaient aux portières à cheval. M. de Pomereux fit monter
Belle-Rose, la Déroute et l'enfant; lui-même s'assit près d'eux.

--Allez! dit-il.

La grande porte de l'hôtel roula sur ses gonds, les piqueurs
s'élancèrent au galop, secouant leurs torches, le carrosse les suivit,
et toute l'escorte s'ébranla au milieu des éclairs et du bruit. La
maréchaussée attendait dans la rue. A la vue du carrosse où l'écusson
aux trois fleurs de lis d'or étincelait et de cet appareil magnifique,
elle hésita. Elle était sans chef et privée d'ordre. Celui qui
commandait la bande obéit au proverbe et s'abstint.

--Place au carrosse de monseigneur le prince de Condé! crièrent les
piqueurs dont les chevaux hennissaient et piaffaient.

Les archers éblouis s'écartèrent, et le cortège passa comme la foudre,
illuminant les ténèbres de Paris.

--C'est égal, mon cher, dit M. de Pomereux à Belle-Rose quand ils eurent
tourné le coin de la rue du Roi-de-Sicile, je crois que vous auriez
mieux fait de tuer M. de Charny.



XLIX

LE PRINTEMPS DE 1672


Au lieu de se diriger sur Chantilly, le carrosse de M. de Pomereux,
aussitôt qu'on eut dépassé Saint-Denis, tourna du côté de Pontoise.
Gaston, qui avait un moment ouvert les yeux, les ferma bientôt et se
rendormit, bercé par le mouvement de la voiture. La Déroute se frottait
les mains et regardait parfois du côté de Paris en riant aux éclats.

--Ma foi, capitaine, dit-il, quand on fut en pleine campagne, M. de
Pomereux a peut-être raison, mais j'avoue que la figure furibonde et
désespérée de M. de Charny me remplissait de joie; il était sur sa
chaise, blanc comme un spectre, et s'écorchant la paume des mains avec
ses ongles. Mort, il n'eût été que mort; vivant, il enrage!

Le soleil brillait depuis deux ou trois heures quand l'attelage écumant
s'arrêta devant les portes de l'abbaye. Grippard, qui était comme une
âme en peine lorsqu'il ne voyait pas le sergent, signala le premier
l'arrivée du carrosse. Suzanne, prévenue par lui, accourut au-devant de
Belle-Rose.

--C'est à M. de Pomereux que je dois de vous revoir, dit le capitaine en
présentant le comte à sa femme.

Suzanne prit les deux mains de M. de Pomereux entre les siennes.

--Encore vous! s'écria-t-elle; vous êtes prodigue de dévouement.

--Que voulez-vous, madame! répondit le comte, quand je m'avise d'avoir
une vertu, il faut toujours que j'y couse un défaut.

Gaston regardait tout d'un air sérieux, tenant par la main son ami la
Déroute. Belle-Rose le conduisit à Suzanne.

--Voilà, dit-il, le motif de mon absence; c'est, vous le voyez, un motif
tout charmant que vous aimerez bien vite. N'est-il pas fier et beau
comme Achille?

Suzanne se pencha vers l'enfant qui souriait en rougissant, et
l'embrassa.

--C'est le fils de M. d'Assonville, reprit Belle-Rose.

--Le fils de M. d'Assonville! s'écria Suzanne émue; oh! je l'aime déjà!

C'était l'heure où l'abbesse de Sainte-Claire d'Ennery se tenait dans
son oratoire après les offices du matin. Belle-Rose lui fit demander
un entretien et quitta Suzanne, emmenant Gaston avec lui. Geneviève
le reçut avec ce doux sourire qu'elle avait toujours en lui parlant.
L'enfant attendait dans une pièce contiguë.

--Vous étiez parti, Jacques, dit l'abbesse, oubliant que votre vie ne
vous appartient plus.

--Ma vie appartient à ceux qui l'ont sauvée; ne vous la dois-je pas un
peu? répondit Belle-Rose.

Il y avait dans la voix du jeune officier quelque chose qui émut
Geneviève. Elle le regarda quelques instants, cherchant à lire dans ses
yeux.

--Étais-je donc pour quelque chose dans votre voyage? reprit-elle.

--Pour tout.

L'abbesse pâlit et mit la main sur son coeur, qu'un trouble inconnu
faisait battre.

Belle-Rose prit cette main doucement.

--Au moment où je suis parti, ajouta-t-il, Suzanne ne venait-elle pas
de m'annoncer qu'elle allait être mère, et ne devais-je pas songer à une
autre mère?

Une joie insensée inondait l'âme de Geneviève.

--Mon Dieu! s'écria-t-elle, vous vous êtes souvenu de Gaston?

Et, dans un accès de tendresse folle, oubliant le voeu qui la séparait
du monde, elle baisa Belle-Rose au front. Mais ce baiser de mère était
si chaste, que l'ange gardien de Geneviève dut l'abriter de ses ailes et
le voir sans rougir.

--Est-il ici? demanda Geneviève, dont les yeux humides ne pouvaient se
détacher de ceux de Belle-Rose.

Belle-Rose souleva une portière, et prenant Gaston par la main, il le
conduisit dans l'oratoire. Geneviève poussa un cri qui eut son écho dans
le coeur du soldat; elle prit l'enfant dans ses bras et le couvrit
de baisers. Ses joues étaient inondées de larmes. L'enfant, qui la
reconnut, roula ses bras autour du cou de l'abbesse et se mit à pleurer
en l'embrassant, parce qu'elle pleurait. Il l'appelait son amie, ne
sachant pas qu'elle était sa mère, et ne se lassait pas de la presser de
ses petites mains.

--C'est notre mère à tous, dit Belle-Rose à Gaston, appelle-la ta mère.

Geneviève remercia Belle-Rose d'un regard, et le doux nom de mère vint
aux lèvres de l'enfant. Geneviève l'aspira dans un baiser.

--Vous m'avez rendu plus que la vie, dit-elle tout bas à Belle-Rose,
vous m'avez rendu la paix.

Quelques mois se passèrent dans une solitude profonde; les jours
fuyaient comme l'eau pure d'un ruisseau entre des rives verdoyantes;
le bonheur les emplissait tous. Cependant il arrivait parfois que
Belle-Rose regardait d'un air rêveur les grands horizons fauves où se
noyaient dans la brume les clochers des villes lointaines. Quand,
par hasard, un escadron passait dans la campagne, clairons en tête et
drapeau au vent, il suivait des yeux la marche guerrière; ses joues se
coloraient à l'aspect des armes luisantes et des chevaux superbes; ses
narines frémissaient, un souffle impétueux gonflait sa poitrine, et
quand l'escadron disparaissait derrière un pli de terrain, il écoutait
encore le bruit des fanfares et cherchait dans l'espace l'ombre des
drapeaux flottants. Ces jours-là, Belle-Rose restait triste et soucieux.
Tous ces braves soldats qui allaient si fièrement sur le chemin de la
guerre avaient devant eux la gloire, des titres et des honneurs. Leurs
bras vaillants défendaient la patrie; l'espoir rayonnait sur leur vie,
et leur mort même était utile. La Déroute prenait et reprenait des
citadelles de gazon; mais quand un régiment défilait sur la route
voisine, il courait à sa rencontre, le suivait quelque temps et revenait
inquiet et taciturne.

--Mordieu! disait-il, je vis comme un moine. Ces gaillards-là vont se
faire tuer. Quelle chance!

Sur ces entrefaites, Suzanne mit au monde une belle petite fille qui
était rose et blanche. Le père la prit dans ses bras et l'éleva vers
Dieu, après l'avoir embrassée avec des larmes de joie. La mère oublia
ses souffrances pour sourire à son mari, et tous deux sentirent à cette
vue leur amour s'accroître encore et s'épurer. L'enfant fut tenu sur les
fonts baptismaux par Geneviève, qui lui donna son nom; entre les trois
femmes qui l'entouraient, c'était à qui lui prodiguerait le plus
de soins; Belle-Rose ne se lassait pas de le voir, et Suzanne de le
caresser; les premiers murmures que l'enfance bégaye entre des sourires
les ravissaient, et c'était pour le père et la mère, fous de tendresse,
des extases infinies quand la petite fille avait, de ses lèvres
innocentes, balbutié un de ces noms charmants si pleins de douceurs
qu'ils consolent de tout. Quelque temps Belle-Rose se laissa bercer
par cette joie, mais la présence de cette enfant rendit bientôt à son
impatience sa première vivacité. Il fallait à cette fille un nom et un
état dans le monde; après lui avoir donné la vie, ne devait-il pas lui
donner la liberté? le jardin d'une abbaye pouvait-il être son univers?
Ces pensées troublaient parfois la sérénité de Belle-Rose, mais quand
Suzanne le voyait trop soucieux, elle mettait la petite Geneviève sur
ses genoux en s'asseyant elle-même à ses pieds. Belle-Rose souriait à
la mère et à l'enfant, oubliait tout un instant, et revenait bien vite à
son idée fixe aussitôt qu'il était seul. Cependant le printemps de 1672
fleurissait. La France était puissante et prospère au dedans, crainte
et respectée au dehors. Son influence dominait en Europe. Elle avait
l'autorité du génie et la prépondérance des armes. Si un instant, vers
le commencement de 1668, elle avait été contrainte de reculer devant la
quadruple alliance de l'Espagne, de la Hollande, de l'Angleterre et de
la Suède, et de consentir au traité d'Aix-la-Chapelle, arrêtée au
coeur de ses conquêtes par cette ligue formidable, elle avait conçu
l'espérance et le pressentiment de ses victoires à venir. Louis XIV
n'avait rien oublié. Au milieu des magnificences de son règne et la
pompe d'une cour qui était sans rivale dans l'univers, il se souvenait
de cette mortelle injure que lui avait faite Van Benning, échevin
d'Amsterdam, alors qu'il était, en quelque sorte, venu lui signifier de
ne pas aller plus loin. Tandis qu'un peuple de gentilshommes emplissait
les galeries de Versailles et de Saint-Germain, les gazetiers de la
Hollande n'épargnaient au jeune roi ni le dédain, ni le sarcasme. Des
médailles outrageantes avaient été frappées, et on prétendait que sur
l'une d'elles Van Benning s'était fait représenter avec un soleil
et cette devise en exergue: _In conspectu meo stetit sol_. Louis XIV
attendait. Il savait que son heure était proche, et il voulait une
vengeance éclatante. De 1668 à 1672, les années s'écoulèrent en
préparatifs. L'Europe étonnée et la Hollande inquiète surveillaient ces
apprêts. On sentait la guerre dans l'air, et l'on ne savait pas où la
guerre éclaterait. La marine, augmentée par le grand Colbert, s'était
exercée dans les guerres lointaines de Candie et d'Alger, et dans des
colonisations plus lointaines encore, le drapeau de la France flottait
sur toutes les mers. Les amiraux étaient Tourville, Duquesne, d'Estrées;
les chefs d'escadre: Jean Bart et Duguay-Trouin. Le maréchal de Créqui
punissait le duc de Lorraine, Charles IV, de sa versatilité. La
province est conquise au milieu d'une paix profonde, et la France, en se
saisissant d'une province frontière, coupe toute communication entre
la Franche-Comté et les Pays-Bas. C'était beaucoup déjà, ce n'était pas
tout encore. Il fallait détacher le roi d'Angleterre, Charles II, de
l'alliance hollandaise nouée par le chevalier Temple. C'est la duchesse
d'Orléans, sa soeur, la jeune et belle Henriette, qui se charge des
négociations. Son voyage fut une promenade triomphale. Là cour de
Charles II était la plus galante et la plus dissolue du monde; il eut
de l'or à flots pour payer ses fêtes et ses maîtresses. L'habileté de
Colbert, de Croissy et l'influence d'Henriette l'emportèrent sur les
véritables intérêts de la politique anglaise, et par trois traités
successifs, le roi Charles II promet cinquante gros vaisseaux et six
mille hommes pour la guerre continentale. Il aura, lui, trois millions
par an, et la nation quelques-unes des îles hollandaises. La Suède est
ramenée à prix d'argent, et du côté de l'Allemagne, Louis XIV conclut
des traités de neutralité ou de ligue offensive avec les évêques
d'Osnabruck et de Munster, l'électeur de Cologne et le duc de
Brunswick-Lunebourg.

L'infatigable activité de Louvois, qui ne laissait pas d'être un grand
ministre, malgré ses défauts, avait porté l'armée à cent quatre-vingt
mille hommes; on ne l'avait jamais vue si forte et si bien organisée; il
l'avait pourvue d'un formidable instrument de mort, la baïonnette, et la
discipline la plus sévère régnait parmi les troupes. Quant aux généraux,
c'étaient les mêmes qui, en 1668, avaient conquis toute la Flandre
espagnole en deux mois: Créqui, Turenne, Condé, Grammont, Luxembourg.
Colbert avait porté le nombre des vaisseaux de haut bord à cent; le
magnifique bassin de Brest était creusé, et l'habile ministre avait
créé quatre autres arsenaux de marine: Rochefort, Le Havre, Dunkerque et
Toulon. Tout était prêt pour la guerre, la France avait la main sur la
garde de son épée. Cependant la Hollande, confiante dans ses lagunes et
dans ses digues, laissait tomber en ruine ses places fortes démantelées;
le parti des républicains rigides l'emportait; les deux frères de
Witt et le grand Ruyter, qui ne voyaient qu'une île dans la Hollande,
gouvernaient, et ne songeant qu'à la mer, dédaignaient l'armée, composée
au plus de vingt-cinq mille mauvais soldats. A toute heure des régiments
français s'acheminaient vers les places frontières où l'incendie allait
s'allumer. Arras, Béthune, Le Quesnoy, Landrecies, Maubeuge, Saint-Pol,
Saint-Omer étaient encombrées de troupes. Des milliers de gentilshommes
accouraient de tous les points de la France, jaloux de faire leurs
premières armes sous un prince qui pouvait dire: L'État, c'est moi.
Quelque chose de tous ces bruits arrivait aux oreilles de Belle-Rose,
que le sentiment de son inaction écrasait; il demandait partout et en
toute occasion des détails sur les préparatifs qui donnaient au royaume
l'apparence d'une grande ruche guerrière. M. de Pomereux, qui le
visitait parfois dans sa retraite, lui racontait tout ce qu'on disait à
Versailles et à Chantilly des projets du roi; il lui parlait des camps
qui s'asseyaient aux bords de la Sambre et de l'enivrement qui gagnait
de proche en proche la chaumière et le château. L'enthousiasme était
partout. Chaque jour augmentait la fièvre qui consumait Belle-Rose.
Dans le silence de ses rêveries, il se demandait s'il était destiné à
vieillir et à mourir dans l'obscurité d'une abbaye, s'il ne devait pas
compte de sa jeunesse et de sa vie à la France, si l'épée que M. de
Nancrais lui avait passée à la ceinture était condamnée à rester au
fourreau, et s'il ne valait pas mieux être tué tout d'un coup que
d'attendre patiemment des jours oisifs et l'oubli. Dans la position que
lui avaient faite les événements, le repos le perdait. M. de Louvois
n'était pas de ces hommes en qui le temps use la mémoire; pour combattre
et vaincre sa force, il fallait une force rivale; la lutte pourrait
dompter, sinon détruire sa haine. Belle-Rose se souvenait avec un
trouble délicieux des émotions et des hasards de la guerre; il voyait
passer devant ses yeux l'image animée et bruyante des camps, il
entendait hennir les chevaux et sonner les trompettes. L'armée était sa
famille, et la guerre sa patrie. Il avait voulu conquérir par l'épée
un nom et sa place au grand jour; devait-il s'arrêter au début de sa
carrière et se coucher dans l'oisiveté comme dans un linceul? La Déroute
se mordait les poings aux récits anticipés de cette guerre dont toutes
les imaginations étaient préoccupées; il estimait le sort des recrues le
plus heureux du monde, et aurait donné de grand coeur sa hallebarde de
sergent pour avoir le droit de marcher aux frontières; Grippard faisait
chorus avec la Déroute, oubliant qu'il avait quitté le régiment pour
vivre de ses petites rentes. Quand la conversation tombait sur les
campagnes, terrain qu'au demeurant elle n'abandonnait guère, Grippard
se souvenait bien du froid qu'on souffre au bivouac, de la pluie et
des marches forcées avec cinquante livres sur le dos, des biscaïens qui
brisent les jambes, des boulets qui coupent le corps en deux, des coups
de sabre et de la mitraille, de la faim qu'on endure; mais il finissait
toujours par trouver que la Déroute avait raison, et ne parlait rien
moins que de conquérir le saint-empire. Belle-Rose et la Déroute, par
un accord tacite, évitaient de causer ensemble sur ce chapitre-là; ils
redoutaient tous deux le choc de leurs impressions. Il en était de même
entre Cornélius et Belle-Rose. Malgré son flegme naturel, l'Irlandais ne
pouvait entendre parler de bataille sans frémir d'impatience; son pays
était engagé dans la cause de la France; il était homme d'épée et le
repos lui répugnait. Il y avait donc en ce moment-là, dans les murs de
Sainte-Claire d'Ennery, quatre soldats que les mêmes ardeurs dévoraient
à des degrés différents. Ils regardaient du côté de l'horizon, tout
prêts, sans se l'être dit, à rompre leurs liens. Suzanne et Claudine
pressentaient leurs résolutions, sans que Belle-Rose et Cornélius se
fussent ouverts à elles. Elles se communiquaient leurs inquiétudes, et,
ne pouvant ni prévoir ni empêcher les événements, elles attendaient. Une
dernière visite de M. de Pomereux précipita le dénoûment. On était alors
à la fin du mois d'avril 1672.

--Les équipages du prince de Condé sont prêts, dit-il un matin; avant
trois jours sa maison partira pour la Flandre.

Tout le sang de Belle-Rose lui vint aux joues à ces paroles.

--Ainsi, vous le suivez? dit-il.

--Jusqu'à La Haye, s'il veut.

Belle-Rose rencontra les yeux de la Déroute qui luisaient comme des
charbons ardents.

--La cour est prévenue, reprit le comte; le roi quittera Saint-Germain
le 27 du mois; déjà les fourgons sont en route, les relais préparés, et
les mousquetaires ont pris les devants. Le rendez-vous est à Charleroi.

--A Charleroi! s'écria la Déroute, dont tous les souvenirs se
réveillèrent à ce nom.

--Je voudrais vous y voir, Belle-Rose, continua M. de Pomereux; la
campagne promet d'être belle, elle me le semblerait plus encore si nous
la faisions ensemble.

Belle-Rose lui serra la main sans répondre, mais d'une si rude manière
que le comte ne douta pas un instant que le capitaine n'eût pris une
résolution extrême.

--Si vous avez besoin de moi, ajouta-t-il avec un sourire significatif,
vous me trouverez jusqu'à demain à Chantilly.

Quand M. de Pomereux eut quitté l'abbaye, Belle-Rose se tourna vers la
Déroute, qui se mordait les lèvres pour ne pas parler.

--La Déroute, lui dit-il d'un ton de voix profond, il faut que nous
partions; il le faut!

--Enfin! s'écria le sergent avec explosion.

--Je ne sais pas encore comment nous partirons, reprit Belle-Rose, mais
je sais bien que, dussé-je sortir d'ici en passant sur le ventre de M.
de Charny, j'en sortirai.

--Sortir n'est rien, arriver est tout, observa le sergent.

Cornélius survint sur ces entrefaites; il vit bien à l'air des deux
interlocuteurs qu'ils agitaient une grave question.

--Eh! monsieur de l'Irlande, s'écria la Déroute, qui se plaisait à
qualifier ainsi Cornélius dans ses moments de joie, c'est un complot
qui s'ourdit entre nous. Je parie un écu de six livres contre un sou que
vous en serez.

--Il s'agit de partir, ajouta Belle-Rose.

--J'y pensais, dit Cornélius.

Les deux frères se serrèrent la main.

Grippard fut appelé au conseil; s'il n'était pas très fort dans
l'invention, il était prompt et déterminé dans l'exécution. La Déroute,
qui était fou de joie, proposa de s'armer jusqu'aux dents, d'attendre
la nuit, d'exécuter une sortie en colonne sur deux de front et deux de
profondeur, de fondre sur les lignes ennemies et de culbuter quiconque
s'opposerait à leur passage.

--Nous montons à cheval et nous galopons jusqu'à la frontière! s'écria
Grippard enthousiasmé.

--A moins qu'on ne tue la moitié de la colonne et qu'on ne fasse l'autre
prisonnière, dit tranquillement Cornélius.

Cette observation fit tomber l'exaltation du caporal, le sergent se
gratta l'oreille.

--Allons! dit-il, mon plan ne vaut rien.

--Eh! reprit Belle-Rose, il a cela de bon qu'il est prompt.

On discutait encore lorsque la voiture de M. de Charny s'arrêta devant
l'abbaye. Le sombre gentilhomme en descendit et se dirigea, à travers
les arbres en fleurs, vers la partie du bâtiment qu'habitait la duchesse
de Châteaufort. La Déroute se leva tout à coup et battit des mains.

--Ce soir nous serons libres, s'écria-t-il, venez!

Ce n'était pas la première fois que M. de Charny se présentait à
l'abbaye; déjà, et sous divers prétextes, il avait rendu visite à Mme
de Châteaufort, d'abord pour lui faire apprécier la gravité de l'aide
qu'elle avait prêtée aux fugitifs, d'autres fois pour négocier,
disait-il, un rapprochement entre M. de Louvois et Belle-Rose. Geneviève
n'était pas la dupe de la fausse pitié de M. de Charny, mais elle
n'avait aucun motif pour ne pas le recevoir. Ces visites renouvelées à
plusieurs reprises avaient éveillé quelques soupçons dans l'esprit du
sergent, qui, sans les communiquer à personne, se tenait sur ses gardes.
En supposant à M. de Charny de mauvaises intentions, la Déroute ne
s'était pas trompé. M. de Charny n'oubliait rien. Il avait fait sa
haine de la haine de M. de Louvois; sa défaite chez M. de Pomereux
avait achevé d'irriter cette âme pleine de ressentiment. Il voulait une
revanche à tout prix. Parmi les laquais qui l'accompagnaient, il y en
avait deux qui étaient spécialement chargés d'observer les êtres de
l'abbaye, et de jeter les bases d'un enlèvement nocturne. M. de Charny
savait que Belle-Rose et les siens habitaient un corps de logis isolé,
et c'était là-dessus qu'il comptait pour le succès de son entreprise;
mais encore, avant d'en courir les chances, fallait-il connaître
les habitudes de la maison. Ces deux laquais rôdaient donc partout,
examinant toute chose du coin de l'oeil, faisant causer les jardiniers
du couvent et calculant leurs dispositions. Deux autres pansaient les
chevaux et ne négligeaient pas, à l'occasion, d'aider leurs camarades
de leur savoir-faire. A la troisième visite, M. de Charny savait tout ce
qu'il était bon de savoir; à la quatrième, on eut la topographie exacte
des lieux; il ne lui en fallait plus qu'une pour déterminer son
plan d'attaque. Cette dernière visite, il la faisait le jour même où
Belle-Rose avait résolu de s'évader. On était alors vers la fin du mois
d'avril. La journée avait été brûlante; de gros nuages s'amassaient à
l'horizon; un vent rapide et chaud faisait plier la cime des arbres. Les
laquais de M. de Charny avaient repris le cours de leurs investigations.

En trois mots, la Déroute mit Belle-Rose, Cornélius et Grippard au fait
de son projet. Tous l'adoptèrent.

--Maintenant, dit la Déroute quand on fut d'accord sur les moyens
d'exécution, ayons bon pied et bon oeil.

Les conjurés s'enfoncèrent dans les jardins sur les pas des agents de M.
de Charny qui furetaient.

--Chut! fit la Déroute quand ils furent dans un endroit écarté tout
couvert d'arbres; voici l'un des gars qui prend le long de la charmille;
glissons-nous de l'autre côté, et ne le manquons pas.

On laissa Belle-Rose et Cornélius aux trousses de l'autre, et la Déroute
et Grippard prirent par la charmille, marchant sur l'herbe et sans
bruit. Quand ils furent tout au bout, ils se couchèrent à plat ventre
dans un fossé et attendirent, l'oeil sur le laquais qu'ils regardaient à
travers les broussailles. Le laquais arrivait lentement; lorsqu'il fut à
trois pas d'eux, se croyant seul, il tira un crayon de sa poche et traça
quelques lignes sur un bout de papier. Il avait le pied sur une souche
d'arbre, le papier sur le genou, et le corps penché en avant. La Déroute
et Grippard se mirent sur leurs pieds lentement, et sautèrent sur le
laquais, qui se trouva pris sans avoir eu le temps de remuer.

--Si tu cries, tu es mort, lui dit la Déroute en lui faisant sentir au
cou la pointe de son poignard.

Le laquais, épouvanté, se tut, et on le garrotta avec des bouts de corde
dont le sergent avait les poches pleines.

--Et d'un! fit la Déroute, après que le laquais, pieds et poings liés,
fut étendu sur l'herbe.

On entendit un coup de sifflet.

--Et de deux! s'écria-t-il.

Il courut du côté d'où venait le coup de sifflet, et trouva Belle-Rose
et Cornélius qui achevaient de se rendre maîtres du second laquais.

--Il a été doux comme un agneau, dit le capitaine; c'est étonnant comme
la vue d'un fer luisant et pointu rend ces messieurs-là accommodants.

On enleva les deux prisonniers, et quand on les eut transportés en lieu
sûr, on les déshabilla.

--Laissez-nous ça, dit le sergent à Belle-Rose, qui déjà mettait la main
sur la défroque; il y en a deux encore, et nous allons nous charger de
ces deux-là, n'est-ce pas, Grippard?

--Parbleu! dit le caporal, qui s'habillait déjà.

De larges gouttes de pluie commençaient à tomber, et le jour baissait
quand la petite troupe quitta le réduit où l'on avait enfermé les deux
laquais sous clef.

--Il fait un temps à souhait, dit la Déroute, qui s'achemina, en
compagnie de Grippard, vers les écuries.

Des deux laquais qui restaient, l'un, fatigué par la chaleur de cette
soirée étouffante, s'était endormi sous un hangar; l'autre ravaudait
autour des écuries. Celui-ci vit venir de loin la Déroute et Grippard;
et à leur costume, il les prit pour ses deux camarades.

--Hé! arrivez donc, vous autres, cria-t-il, voici l'ombre qui vient; il
faut apprêter la voiture et les chevaux.

La Déroute suivit le laquais, qui entra sous la remise; Grippard ne le
quittait pas. A un signe du sergent, il se jeta sur le laquais et le
coucha par terre, faisant luire à deux pouces de son visage la lame d'un
poignard. Le laquais se résigna tout de suite; on le dépouilla de ses
vêtements, et il fut caché, garrotté et bâillonné, derrière quelques
bottes de paille. Quant à celui qui dormait, on fut quelque temps à le
découvrir. Un certain petit bruit qui se faisait dans un coin sombre
attira la Déroute de ce côté-là; ce bruit venait du dormeur, qui
ronflait les poings fermés. Celui-là fut saisi, lié et bâillonné avant
même d'être tout à fait réveillé.

--Dépêchons, dit la Déroute, voici la nuit.

L'ombre commençait à s'épaissir dans les campagnes; on ne distinguait
plus les objets qu'à travers une lueur indécise; de grands nuages
étendaient leurs voiles dans le ciel. La pluie tombait plus rapide et
plus drue. En un tour de main, Belle-Rose et Cornélius eurent changé
d'habits; dans un coin de la remise il y avait des manteaux, ils les
prirent; les chevaux furent scellés et bridés.

--Un mot, dit Belle-Rose à ses amis, en les groupant autour de lui; si
nous sommes reconnus où que ce soit, partons tous ensemble à fond de
train; le reste regarde nos pistolets.

M. de Charny descendit. Comme il allait monter dans le carrosse, Suzanne
parut sur le seuil d'une chapelle où elle avait coutume de faire ses
dévotions du soir. Un éclair, suivi d'un violent coup de tonnerre,
illumina toute cette scène; Suzanne devina Belle-Rose sous son large
feutre rabattu; elle joignit ses mains en pâlissant, et le capitaine
passa près d'elle le doigt sur les lèvres. Elle eut le courage de rester
immobile, dans l'attitude d'une femme qui finit de prier.

--Allumez les torches et partez, dit M. de Charny.

Les torches jetèrent bientôt une rouge clarté; l'attelage, effrayé par
les bruits de l'orage, se cabra d'abord, puis s'élança. Suzanne tomba
sur ses genoux, et le cortège s'effaça dans la nuit profonde. Au bout de
cinq minutes, ce ne fut plus qu'une étincelle fuyant dans les ténèbres.
Suzanne se leva.

--Mon Dieu! dit-elle, veillez sur eux.



L

UN VOYAGE D'AGRÉMENT


L'équipage allait comme le vent. A quelque distance de l'abbaye, la
Déroute, qui galopait en tête, vit, sur les bas côtés de la route, des
cavaliers silencieux enveloppés de grands manteaux. Ils firent quelques
pas au-devant du carrosse, le reconnurent pour être celui de M. de
Charny, et s'inclinèrent. Belle-Rose et Cornélius couraient chacun
à l'une des portières du carrosse. Au bout d'un quart d'heure, M. de
Charny abaissa l'une des glaces, celle qui était du côté de Belle-Rose.

--Hé! Grain-d'Orge! dit-il.

Grain-d'Orge n'avait garde de répondre, mais Belle-Rose poussa hardiment
son cheval à la portière.

--Le voilà, monsieur, dit-il en découvrant son visage.

M. de Charny le reconnut à la lueur vacillante des torches; il poussa un
cri et voulut s'élancer par la portière; mais il rencontra le canon d'un
pistolet dont la gueule froide s'appuya sur son front.

--Vous êtes mort si vous bougez, lui dit Belle-Rose de sa voix la plus
tranquille.

M. de Charny se jeta de l'autre côté, mais il se trouva en face de
Cornélius qui le salua à la manière de Belle-Rose. M. de Charny comprit
qu'il était pris comme dans une souricière; il n'avait pas d'autre arme
que son épée, et le plomb avait cette fois l'avantage sur le fer. Une
imprécation de fureur jaillit de ses lèvres.

--Voyons, reprit Belle-Rose, ne nous fâchons pas, et surtout ne cherchez
point à vous échapper. Vous êtes seul dans une espèce de boîte, nous
sommes deux à cheval et bien armés; vos laquais sont très proprement
enfermés à l'abbaye, où nous avons eu soin de leur préparer un logement;
la Déroute et Grippard sont en avant, vos postillons ne se doutent de
rien; ils ont des fouets et nous avons des pistolets. Causons.

M. de Charny déchirait sa poitrine à coups d'ongles.

--La mésaventure vous rend taciturne, mon cher monsieur, reprit
Belle-Rose. Ce silence ne me donne point une haute idée de votre
philosophie. Il faut prendre le temps comme il vient. Vous avez bien
joué, et vous avez perdu; ce n'est point votre faute, et à votre place,
il me semble que je m'en laverais les mains; par exemple, la partie
était bien engagée. Voyez! si Cornélius et moi ne nous étions pas
pressés, nous étions enlevés tout net, peut-être même tués. Le plan
était joli. J'en ai trouvé les détails dans la poche de cet aimable
vaurien que vous appeliez tout à l'heure. N'est-ce pas Grain-d'Orge
que vous le nommez? Escalade, effraction, rapt, rien n'y manquait; on
aurait, au besoin, poussé jusqu'à l'assassinat. Il s'en est fallu de
vingt-quatre heures que le plan ne fût mis à exécution. Ma foi, je n'ai
pas voulu qu'une si belle invention fût perdue par le seul fait de
mon départ; j'ai fait remettre le tout à Mme de Châteaufort, qui en
appréciera l'exquise délicatesse. Il est seulement fâcheux que vous vous
soyez donné tant de mal pour rien. Mais vous êtes homme à prendre votre
revanche, mon bon monsieur.

M. de Charny n'avait rien perdu de sa colère, mais déjà il ne la
montrait plus; il écoutait Belle-Rose d'un air grave, comme s'il se fût
agi entre eux de choses sur lesquelles on lui demandait son avis. A ces
dernières paroles, il s'inclina avec un sourire amer.

--Je vois, reprit Belle-Rose, que vous m'approuvez; seulement, vous me
permettrez bien de vous donner un petit avertissement: faites en sorte
que nous ne nous rencontrions plus face à face; cette dernière rencontre
pourrait vous être fatale.

--Il est clair, dit M. de Charny, qu'elle doit l'être à l'un de nous.

Tant d'audace étonna Belle-Rose, qui se sentit une furieuse envie de
casser la tête au favori de M. de Louvois.

--Le relais! s'écria tout à coup Cornélius.

M. de Charny se pencha hors de la portière; on voyait à quelques
centaines de pas briller une lumière dans la nuit. Le mouvement de M. de
Charny n'échappa point à Belle-Rose.

--Monsieur, lui dit-il d'un ton de voix ferme et bref, je vous jure que
je vous tue comme un chien, non pas même au premier cri, mais au premier
geste.

--Et si par hasard Belle-Rose vous manquait, moi, je ne vous manquerais
pas, ajouta Cornélius.

M. de Charny ne se méprit pas à l'accent des deux cavaliers; il s'accula
dans un coin comme un sanglier et ne bougea plus. On arriva au relais,
qui avait été préparé d'avance à Franconville. Les chevaux écumants
furent dételés; la Déroute et Grippard sautèrent rapidement de selle,
et remplacèrent aux portières du carrosse Belle-Rose et Cornélius,
qui échangèrent aussi leurs chevaux. Il n'y avait sur la route que des
valets d'écurie presque endormis; la pluie tombait par rafales. M. de
Charny se résigna. On courut jusqu'à Saint-Denis, on relaya de nouveau,
et le carrosse continua sa route vers Paris. Au bout de cinq cents pas,
Belle-Rose salua M. de Charny de la main.

--Votre compagnie nous a servi d'escorte, lui dit-il; elle nous a
valu la liberté, je vous laisse la vie et nous sommes quittes. Tâchons
maintenant de ne plus nous rencontrer.

Pendant ce petit discours, la Déroute et Grippard avaient coupé les
traits et forcé, le pistolet au poing, les postillons à descendre de
cheval. Au moment où Belle-Rose lâchait les rênes, tous partirent à fond
de train. Au bout d'une minute, le bruit de leur course précipitée se
perdit dans les mille bruits de l'orage. Quand M. de Charny arriva à la
porte Saint-Denis, on n'avait rien vu. Les quatre cavaliers s'étaient
envolés comme des fantômes. A un quart de lieue de Paris, Belle-Rose
avait brusquement tourné sur la droite et regagné Saint-Denis par des
chemins de traverse, laissant M. de Charny courir devant eux. Au point
du jour, les quatre fugitifs arrivèrent à Chantilly, où ils demandèrent
M. de Pomereux. Le jeune gentilhomme déjeunait gaillardement, tout botté
et éperonné; il reçut Belle-Rose les bras ouverts.

--Parbleu! s'écria-t-il, je m'attendais à quelque tour de votre métier.
Je ne savais pas trop, à vrai dire, comment vous feriez, mais j'étais à
peu près sûr que vous arriveriez.

Quand on lui eut raconté comment on s'y était pris pour quitter
l'abbaye, M. de Pomereux rit de tout son coeur.

--C'est fâcheux seulement, ajouta-t-il, qu'il ne se soit pas défendu,
vous auriez eu un prétexte pour le tuer.

La mort de M. de Charny était décidément l'idée fixe de M. de Pomereux.
Chantilly était tout encombré de gentilshommes qui se joignaient, en
qualité de volontaires, à la maison de Condé. On ne voyait partout que
laquais et piqueurs, soldats et cadets de famille, qui s'agitaient en
attendant l'heure du départ.

--Vous êtes arrivés à propos, leur dit M. de Pomereux; l'ordre nous est
parvenu ce matin de nous mettre en route. Le roi et les princes nous
rejoindront à Compiègne. On vous prendra pour des volontaires, et vous
n'aurez plus rien à craindre.

Les plus pressés commencèrent de partir vers midi. Les équipages les
suivirent bientôt après, et le gros de la maison se mit en route vers
deux heures. Belle-Rose et Cornélius chevauchaient à côté de M. de
Pomereux, qui ne se sentait pas de joie. Il n'était pas moins heureux
de la déconfiture de M. de Charny que du plaisir de voir les deux jeunes
gens dans sa compagnie. La Déroute et Grippard, fermes sur leurs arçons,
jacassaient comme deux pies. La route qu'ils suivaient était toute
chargée de troupes, de fourgons, de bagages, de carrosses, de cavaliers.
On rencontrait des escadrons rangés en longues files, des bataillons
déroulés comme des rubans, des trains d'artillerie retentissants et
sonores. A la vue des canons, la Déroute devint rouge de plaisir.
Il poussa son cheval vers l'une des pièces, un beau canon de bronze
fleurdelisé, et caressa de la main sa culasse luisante et rebondie.

--Si j'étais roi de France, dit-il, j'en aurais toujours une douzaine
près de moi, tout chargés, et de temps à autre je les ferais jouer pour
avoir de la musique.

Les paysans accouraient sur la route pour voir défiler les régiments
et les compagnies de gentilshommes qui s'en allaient en guerre, beaux,
souriants et parés comme on va au bal. Quand on traversait des villages,
toute la population se rangeait sur le passage des soldats, les femmes
étaient penchées à leurs fenêtres, les jeunes filles souriaient, les
enfants marchaient en tête, imitant le bruit des tambours, et les
hommes, excités par les fanfares, avaient envie de jeter la bêche pour
prendre le mousquet. C'était bien autre chose encore dans les villes.
Les habitants s'emparaient des soldats, et le lendemain on voyait à la
cocarde du chapeau et à la garde de l'épée des bouquets de fleurs et
des noeuds de rubans qui rappelaient aux gentilshommes leurs éphémères
amours d'une nuit. Dans tout ce beau pays de France, si bien organisé
pour la guerre, cet appareil militaire éveillait l'enthousiasme, et l'on
marchait aux frontières au milieu des cris joyeux, des chansons et des
fêtes. Aucun accident ne vint attrister la route. Il y avait tant
de troupes, tant de volontaires, tant d'équipages, tant de cadets de
famille, que personne ne prenait garde à Belle-Rose et à Cornélius.
Ils passaient, eux aussi, pour des soldats de fortune. La maison du roi
était à Compiègne, où Louis XIV l'avait rejointe. L'éclair allait fendre
la nue. La France entière était dans l'attente de l'un de ces grands
événements qui font trembler les royaumes sur leurs bases. Quand M.
de Pomereux et Belle-Rose arrivèrent aux frontières, la Flandre était
hérissée de baïonnettes. L'armée se concentrait à Charleroi. Lorsqu'on
fut près d'Arras, Belle-Rose s'informa auprès d'un vaguemestre du
quartier de M. de Luxembourg. Le duc avait son logement du côté de
Marchienne-le-Pont. Belle-Rose prévint Cornélius et la Déroute, et
partit dans la nuit, après avoir fait ses adieux à M. de Pomereux.

--Bonne chance! lui dit le comte; s'il vous arrivait malheur, songez à
moi.

--Bah! dit la Déroute, nous avons le régiment de La Ferté pour nous; les
gens de M. de Charny n'iront pas se frotter contre l'artillerie.

Le long de la route qu'ils suivirent d'Arras à Marchienne, les campagnes
fleuries étaient éclairées par mille feux. On entendait dans le silence
de la nuit le chant des soldats qui buvaient dans les bivouacs. Des
courriers passaient au galop, portant des ordres aux divers corps, et
l'on voyait au milieu des ténèbres des régiments silencieux s'avancer
dans les plaines comme de gigantesques boas. M. de Luxembourg avait le
commandement du corps d'armée qui touchait à la frontière. L'ordre et
l'activité régnaient partout. L'illustre capitaine qui devait un jour
succéder au prince de Condé et au vicomte de Turenne, et soutenir
l'honneur du drapeau français, avait établi parmi les troupes une
discipline exacte et rigide. Insouciant, irrégulier, voluptueux dans sa
vie privée, il apportait aux choses de la guerre une promptitude, une
fermeté, une action, qui imposaient le respect et l'obéissance. Son
coup d'oeil avait cette netteté et cette certitude qui font les grands
généraux; sa bravoure égalait celle du prince de Condé, auprès de qui il
avait, sous le nom de M. de Bouteville, fait ses premières armes. S'il
n'avait pas encore accompli ces grandes choses et gagné ces furieuses
batailles qui devaient porter si haut sa réputation, on avait vu, dès
les premières campagnes, le germe de ses brillantes qualités. Il avait
tout ensemble l'estime des chefs et la confiance du soldat. A mesure
qu'il avançait dans la direction de Marchienne, la vue des lieux
rappelait à Belle-Rose l'un des épisodes les plus terribles de sa vie,
si souvent agitée. Il vit du haut d'un monticule le petit pavillon où
Geneviève lui avait fait de si tristes adieux; et, sur un pli du rivage
que baignait la Sambre, l'endroit lugubre où M. de Villebrais avait
poussé vers le ciel ses trois cris d'agonie. Le vieux saule était
toujours là, trempant sa tête échevelée dans l'eau. Quand Belle-Rose
atteignit Marchienne-le-Pont, il trouva la résidence de M. de Luxembourg
entourée d'officiers et d'aides de camp. Le jour venait de naître, et
ses premiers rayons avaient réveillé la grande ruche où bourdonnaient
vingt mille soldats. Des chevaux tout sellés piaffaient autour des
piquets. M. de Luxembourg expédiait des dépêches. Il fallait avoir un
ordre pour arriver jusqu'à lui. Belle-Rose mit pied à terre; la Déroute
n'avait pas assez de tous ses yeux pour regarder les parcs d'artillerie,
les tentes, les faisceaux d'armes; mille exclamations folles partaient
de ses lèvres. Il venait de reconnaître trois ou quatre sous-officiers
qui avaient servi dans le régiment de La Ferté, et trépignait
d'impatience. Au moment où, n'y tenant plus, il allait frapper sur
l'épaule de l'un d'eux, un officier, suivi d'une ordonnance, arriva au
galop au milieu des groupes qui entouraient la demeure du général. Son
visage était joyeux et animé.

--Mon frère! s'écria Belle-Rose.

--Le colonel! s'écria la Déroute, qui était resté immobile, la main
levée et le pied en avant.

A ce double cri, M. de Nancrais, car c'était lui, se retourna, et du
même coup d'oeil il reconnut le sergent et le capitaine.

--Belle-Rose! s'écria-t-il à son tour.

Et sautant de cheval, il se jeta dans les bras de Belle-Rose, qui, de
ceux du colonel, passa dans ceux de Pierre.

--Enfin! dit M. de Nancrais, ils ont donc ouvert les griffes!

--C'est-à-dire que j'en suis sorti.

--Eh bien, morbleu! tu n'y rentreras pas. L'armée est un lieu d'asile.

--C'est un paradis! murmura la Déroute.

M. de Nancrais sourit en regardant le sergent.

--Quant à toi, reprit-il, si l'on vient te chercher, tu as une
hallebarde pour te défendre.

M. de Nancrais entraîna Belle-Rose et passa dans l'appartement de M. de
Luxembourg. Au nom du colonel, le général se tourna brusquement vers la
porte.

--Avez-vous l'ordre? s'écria-t-il.

--Je l'ai, répondit M. de Nancrais en tirant une dépêche de son habit;
vous aurez bientôt, monsieur le duc, ajouta-t-il, vingt occasions de
signaler votre courage contre les ennemis du roi et du royaume; une
autre se présente maintenant de signaler votre générosité. Voici un
officier qui réclame votre protection.

--Le capitaine Belle-Rose! s'écria le duc.

Et spontanément il courut embrasser le jeune homme.

--Vous avez cherché mon appui, et mon appui ne vous faillira pas,
dit-il; aussi bien comme je suis la cause du mal, c'est à moi de le
réparer.

Belle-Rose voulut l'interrompre; M. de Luxembourg l'arrêta d'un geste.

--Certes, dit-il, j'ai fait ce que j'ai pu; mais puisque je n'ai point
réussi, je n'ai rien fait. L'incendie du couvent des dames bénédictines
de la rue du Cherche-Midi et l'enlèvement de Mme d'Albergotti ont fait
échouer mes démarches au moment où peut-être elles allaient aboutir. Le
roi y a vu un attentat contre la religion, et vous savez quelle est
son humeur sur ce chapitre-là. J'ai dû me taire, espérant qu'on
vous oublierait. Mais voici la guerre, Belle-Rose; l'épée peut tout
conquérir.

--J'essayerai, dit Belle-Rose avec un fier sourire.

--Et les occasions ne te manqueront pas, ami Jacques, reprit le duc,
que la vue de Belle-Rose faisait plus jeune de dix ans. On m'a conté
des choses de toi qui prouvent assez que ta main ne s'est pas engourdie
durant la paix. Fais ce que tu dois, et tu seras le plus fort. Tu
es parmi nous, restes-y; l'armée est une grande famille, et tous les
soldats sont frères. Viens à moi si l'on t'inquiète, et dussé-je y
laisser mon épée, tu resteras sauf dans mon camp.

M. de Luxembourg ouvrit les dépêches que M. de Nancrais lui avait
apportées; son oeil s'alluma tandis qu'il les parcourait et ses joues
s'enflammèrent.

--C'est la guerre! messieurs, s'écria-t-il d'une voix vibrante. Le roi
passe ses troupes en revue; quant à nous, nous passerons bientôt la
frontière.

Quand Belle-Rose et M. de Nancrais sortirent, ils trouvèrent des
groupes d'officiers qui les attendaient à la porte de la résidence. A la
nouvelle que la guerre était à la veille d'éclater, ce furent parmi ces
braves gentilshommes mille cris d'enthousiasme. La nouvelle se répandit
comme une étincelle électrique dans le camp, semant partout l'ivresse;
les soldats mettaient leurs chapeaux au bout des baïonnettes et
s'embrassaient. Quand vint le soir, des feux s'allumèrent sur toute la
ligne, et le camp présenta l'aspect d'une grande fourmilière de soldats
qu'agitait une ardeur fiévreuse. Ce qu'avait prévu M. de Luxembourg
arriva: les officiers qui avaient servi avec Belle-Rose dans le même
corps d'armée en 1668, l'accueillirent comme un frère d'armes et le
présentèrent à leurs nouveaux camarades. Au besoin, le capitaine eût
trouvé cinquante épées pour le défendre et des tentes sans nombre pour
le recevoir. Le régiment de La Ferté, dans lequel il avait fait ses
premières armes et gagné son premier grade, accourut autour de lui, et
parmi tous ces soldats et tous ces officiers auxquels il avait, par son
courage et sa droiture, inspiré une vive affection, il ne savait auquel
tendre la main. Quant à Pierre, il n'avait pas quitté M. de Nancrais,
qui l'avait attaché à sa personne. Il était devenu caporal, puis
sergent, et avait fort envie de devenir capitaine. Au bout d'une heure,
la Déroute revint, traînant avec lui une douzaine de sergents qu'il
avait recrutés parmi ses vieilles connaissances.

--Notre grâce est au bout de notre épée, lui dit Belle-Rose.

--Alors nous la tenons, dit la Déroute d'un air calme.

Cette nuit-là le sergent s'endormit sous un canon.



LI

LE RHIN


L'invasion de la Hollande, en 1672, fut «un coup de foudre dans un ciel
serein», pour nous servir de l'expression du chevalier Temple. Cent
mille hommes abandonnent à la fois leurs cantonnements de la Flandre et,
traversant la Sambre et la Meuse, pénétrèrent dans les Pays-Bas. L'armée
s'empare tout d'abord de Rhimberg, d'Orsoy, de Wesel, de Burich, et
chasse devant elle l'ennemi épouvanté. Des succès si rapides enflamment
l'ardeur des officiers; le pays de Liége soumis ouvre l'accès de la
république; on laisse de côté Maestricht, dont le siège eût pu retarder
la marche des troupes, et l'on pousse en avant. Grol venait de tomber
aux mains de M. de Luxembourg, lorsque, le 12 juin, le roi Louis XIV en
personne arriva aux bords du Rhin. Le prince de Condé était avec lui; le
duc de Luxembourg rejoignit le grand capitaine. Le Rhin franchi, il n'y
avait plus que l'Issel entre le roi et Amsterdam.

Belle-Rose et la Déroute s'étaient hâtés, aussitôt après la capitulation
de Grol, de gagner le quartier général, où la présence du roi et du
prince de Condé attirait un grand nombre de volontaires. Des hauteurs de
Sherenberg on découvrait les cours du Rhin et de l'Issel, le Welaw et
le Belaw; l'île était défendue par le fort de Schenk et couverte par le
Wahal, dont le courant impétueux la mettait à l'abri de toute attaque.
Le prince d'Orange avait laissé sur la rive droite du Rhin un de ses
lieutenants, Montbas, commissaire général de la cavalerie des États,
avec huit régiments divisés en trois camps, qui surveillaient les
passages depuis le fort de Schenk jusqu'à Arnhem; l'un sous Hussen,
l'autre à Borgschott, et le troisième à Tolhus. Derrière ces trois camps
s'étendait un pays sablonneux, semé de digues et tout coupé de haies et
de fossés. Des partis de cavaliers rôdaient à toute heure sur le
rivage, épiant les opérations des troupes françaises, qui n'avaient pour
s'introduire au coeur de la Hollande que l'espace compris entre Arnhem
et le fort de Schenk. Plus haut, c'était le Wahal, rapide comme un
torrent; plus bas, il y avait un rempart de villes fortes. Durant la
nuit qui précéda l'arrivée du roi, Belle-Rose se leva et sortit de sa
tente. Mais il le fit avec une si grande prudence que la Déroute, qui
sommeillait dans un coin, ne l'entendit pas. Quand il fut à quelques
pas de sa tente, Belle-Rose tira son cheval par la bride, enveloppa
ses sabots de linges et s'éloigna du camp. Après qu'il eut dépassé la
dernière sentinelle, il partit au galop dans la direction du fleuve. Les
pieds emmaillotés du cheval frappaient la terre sans bruit. On voyait
sur l'autre rive les feux des bivouacs hollandais et l'on entendait au
milieu du silence de la nuit les cris des vedettes qui se répondaient.
L'eau du Rhin filait avec un sourd frémissement. Belle-Rose poussa sa
monture à bord du fleuve et en suivit lentement les sinuosités, le corps
penché en avant. Il y avait déjà trois ou quatre heures qu'il avait
quitté le camp, lorsqu'un coup de canon réveilla le sergent en sursaut.
La Déroute ouvrit les yeux et regarda autour de lui; il n'y avait
personne dans la tente, si ce n'est Grippard, qui ronflait dans son
manteau. Cornélius était dans ce moment auprès de M. de Nancrais. Un
autre coup de canon tira la Déroute de son immobilité léthargique; il
sauta sur ses pieds, et, laissant dormir Grippard, il s'élança hors de
la tente. Une douzaine de détonations qui éclatèrent sur l'autre rive
le firent courir du côté du Rhin, ne doutant plus que Belle-Rose n'eût,
pour quelque entreprise incertaine, porté ses pas dans cette direction.
Comme il approchait du bord, il vit un homme à cheval qui s'avançait
vers lui au petit galop. La Déroute reconnut Belle-Rose malgré la nuit.

--Hé! capitaine! cria-t-il, est-ce vous qui êtes la cause de tout ce
bruit qui se fait là-bas?

--Ma foi, c'est possible, dit Belle-Rose.

Il finissait à peine de parler, qu'un éclair illumina la tour de Tolhus,
et qu'un boulet fit éclater le tronc d'un saule à vingt pas d'eux.

--Maintenant j'en suis certain, reprit la Déroute d'un air tranquille.
Ah! mon Dieu, ajouta-t-il, comme vous voilà mouillé; d'où diable
venez-vous donc?

--Eh mais! du Rhin apparemment, répondit Belle-Rose en tordant son
manteau qui était tout ruisselant.

--Le bain n'a pas été sans musique, mais je ne vois pas à quoi il a pu
vous être utile.

Belle-Rose sourit.

--Quand j'étais tout enfant, dit-il en appuyant sa main sur l'épaule du
sergent, mon brave homme de père me faisait très souvent lire dans un
gros vieux livre où tout ce qui vient du coeur est écrit. Dans ce livre,
il y a une phrase qui me frappa dès lors et que je n'ai jamais oubliée
depuis.

--Quelle phrase?

--Celle-ci: «Cherchez et vous trouverez.»

--Eh bien! qu'est-ce que ça prouve? demanda la Déroute, qui se creusait
l'esprit pour deviner quel rapport il pouvait y avoir entre les
Hollandais et le vieux livre dans lequel lisait Belle-Rose.

--Ça prouve que j'ai cherché et que j'ai trouvé.

La Déroute, qui n'avait point l'intelligence tournée du côté des
paraboles, renonça bientôt à comprendre celle-ci: Belle-Rose n'était
ni mort ni blessé, le reste lui importait médiocrement. Quand ils
rentrèrent sous la tente, Grippard dormait toujours. Au troisième coup
de canon il avait ouvert les yeux un instant, et s'était rendormi,
rêvant qu'il entendait un grillon. Aussitôt qu'il eut changé de
vêtements, Belle-Rose se rendit chez M. de Luxembourg. Dès le lendemain,
le prince de Condé fit dresser deux batteries et ordonna qu'on préparât
un pont de bateaux. Des hauteurs de Sherenberg, Louis XIV examinait
les positions de l'ennemi. Tandis qu'on plaçait l'artillerie qui devait
protéger les opérations militaires, M. de Luxembourg s'approcha de M. de
Condé et lui parla bas quelques instants. Le prince laissa échapper une
exclamation de surprise.

--Est-ce un homme sûr? s'écria-t-il tout à coup.

--Sûr comme moi, répondit le duc.

--Eh bien, qu'il essaye! reprit le prince.

Belle-Rose était à quelques pas des officiers généraux, épiant leur
conversation du regard. Sur un geste de M. de Luxembourg, il accourut.

--Voilà monseigneur le prince de Condé qui te permet de faire ce que tu
voudras; va donc, lui dit-il.

Belle-Rose salua sans répondre et tira son épée.

--Eh! monsieur, ajouta le prince, c'est une entreprise quelque peu
hardie et qui pourrait bien coûter, sans résultat, la vie à beaucoup
de braves gens. Veuillez tout d'abord ne prendre avec vous que peu de
monde.

--Donnez-moi dix hommes, si vous voulez, mon prince, répondit
Belle-Rose.

--Vous en aurez vingt, et, si la chose est possible, croyez que nous
serons bientôt à vos côtés. Soldat, j'y serais tout de suite; général,
je dois attendre.

Belle-Rose partit comme un trait. Dix cuirassiers du régiment de M. de
Revel, dix volontaires des gardes du corps et trois ou quatre officiers
de la suite du prince le suivirent. On ne savait pas encore ce qu'il
prétendait faire, mais on le prévoyait déjà. Derrière lui venaient
ensemble Cornélius, la Déroute et Grippard. Comme on touchait au rivage,
on rencontra une troupe de gentilshommes, parmi lesquels était M. de
Pomereux. Le jeune officier avait revêtu son uniforme le plus
beau, espérant bien qu'on se battrait un peu. Il était tout couvert
d'aiguillettes et de rubans.

--Où courez-vous donc? s'écria le comte.

--Là-bas! répondit Belle-Rose en lui montrant la tour de Tolhus du bout
de son épée.

--Voulez-vous passer le Rhin?

--Sans doute.

--A cheval?

--Parbleu!

--Mais c'est impossible! s'écrièrent deux ou trois gentilshommes.

--Venez d'abord, et vous verrez.

--Au fait, si c'était facile, ce ne serait pas la peine d'essayer!
s'écria le comte.

--Allons! dirent les autres en dégainant.

M. de Pomereux avait déjà poussé son cheval auprès de Belle-Rose. La
petite troupe se jeta dans l'eau. Il y avait là M. de Maurevert, le
comte de Saulx, le marquis de Thermes, le duc de Coislin, le prince de
Marcillac, et plusieurs autres de la première noblesse du royaume. On
apercevait sur la rive opposée trois escadrons de Hollandais rangés en
bataille; dans la tour de Tolhus, les canonniers étaient à leurs pièces,
la mèche allumée. A peine eut-on fait dix pas dans le fleuve, que la
Déroute se frappa le front.

--Bon! s'écria-t-il, c'est un gué!

Il avait compris la parabole.

--Eh bien! lui dit Belle-Rose, crois-tu que l'Évangile ait raison?

La troupe, qui se composait d'une quarantaine de personnes, avançait en
riant aux éclats.

--Au moins, si nous mourons, mourrons-nous gaiement, dit M. de Pomereux.

Les cuirassiers, plus pesamment armés, restaient un peu en arrière; les
volontaires, ardents et bien montés, marchaient les premiers. Tantôt on
avançait à gué ayant de l'eau jusqu'aux sangles; tantôt on nageait ayant
de l'eau jusqu'à la ceinture. Les escadrons de M. de Revel se rangeaient
sur le rivage, prêts à partir au premier signal.

--Voilà un soldat déterminé! dit le prince de Condé. Voyez, il est en
tête.

--Oh! il arrivera! il arrivera! répétait M. de Luxembourg, à qui il
tardait de pouvoir se lancer dans le Rhin.

Vers le milieu du fleuve, un cuirassier perdit pied tout à coup et
disparut emporté par le flot; un peu après, ce fut le tour d'un garde du
corps. Dix pas plus loin, le cheval d'un volontaire s'abattit sur M. de
Pomereux, qui chancela; mais, d'une saccade violente, le comte redressa
son cheval, qui, frappé d'un coup d'éperon, pirouetta sur ses jarrets
et sauta par-dessus la croupe de son voisin; le volontaire et son cheval
roulèrent dans l'eau, le fleuve passa sur leur tête et on ne les vit
plus.

--En avant! cria le comte.

--En avant! répétèrent les gentilshommes, l'épée haute.

--Eh! dit Grippard, je crois que nous sommes un contre vingt, et ils ont
la position pour eux.

--Avance d'abord et compte après; cet enfant y pense-t-il, lui? répondit
la Déroute en montrant du doigt le chevalier de Vendôme qui piquait son
cheval de la pointe de son épée pour le faire nager plus vite.

Le chevalier de Vendôme avait alors dix-sept ans. Grippard s'affermit
sur ses étriers, et, tout honteux de son observation, fit comme le
chevalier. A la vue de cette petite troupe qui s'avançait hardiment
contre eux, les trois escadrons hollandais descendirent vers le fleuve
et entrèrent dans l'eau jusqu'aux étriers. En ce moment, le prince de
Condé fit un signe, et M. de Revel plongea dans le Rhin à la tête de
ses cuirassiers. Le fleuve était aux trois quarts franchi; le passage
n'était plus un problème.

--C'est un vaillant soldat, et s'il n'est pas tué, nous le présenterons
au roi, dit le prince de Condé au duc de Luxembourg.

Belle-Rose et les braves jeunes gens qui l'accompagnaient ne
s'effrayèrent pas de la différence du nombre. Poussant leurs chevaux,
ils abordèrent résolument l'ennemi aux cris de: Vive le roi! Leurs
pistolets étant mouillés, l'épée seule leur restait: mais ils la
maniaient en gens de coeur. Un instant on put croire que cette poignée
d'hommes allait être anéantie par ces trois escadrons. Mais il arriva ce
qui arrive souvent dans ces périlleuses circonstances: l'audace des
uns intimida les autres. Les Hollandais exécutèrent une décharge et se
débandèrent aussitôt. Les pieds des chevaux mordirent sur le rivage, et
les quarante cavaliers s'élancèrent sur l'ennemi. On se joignit corps à
corps, et la mêlée devint terrible.

--Nous sommes entre l'eau et le feu! dit la Déroute, dont la bonne
figure était rouge de joie.

--Eh bien! nous aurons plus tôt fait d'éteindre l'un que de boire
l'autre, répondit M. de Pomereux, qui chargeait au plus épais des
escadrons.

La tour de Tolhus, qui avait dédaigné de tirer sur Belle-Rose et
sa troupe, ouvrit le feu contre les cuirassiers de M. de Revel, que
suivaient deux escadrons de M. de Pilois et deux autres de M. de
Bligny. Les boulets et la mitraille fouettaient l'eau; à tout instant un
cavalier disparaissait dans le fleuve. Au bout de cinq minutes, ce fut
un désordre affreux. Les chevaux piaffaient dans le Rhin, perdaient pied
et tombaient dans des courants où ils s'enfouissaient; les rangs étaient
rompus, les cavaliers marchaient à l'aventure, l'oeil sur la mêlée qui
pétrissait le rivage opposé; le fleuve était tout couvert de cadavres
flottants, de blessés qui tendaient les bras vers le ciel, de drapeaux
abandonnés, de chevaux qui se débattaient dans l'agonie. Le chevalier
de Sallar, atteint d'un coup de feu, tomba de selle et disparut sous la
surface du Rhin écumant; le cheval du comte de Nogent, s'étant renversé
sur son maître, l'entraîna dans l'abîme, et le courant les emporta tous
deux. Une balle tue raide le cheval d'un cornette de cuirassiers, M. de
Brassalay; le vaillant jeune homme saute dans le fleuve et nage d'une
main, portant son étendard de l'autre. M. de Pomereux, qui le voit,
rentre dans le fleuve, l'aide à prendre pied et retourne au combat.
Cependant les cuirassiers arrivaient les uns après les autres; M. de
Revel, blessé et tout sanglant, anime les soldats, les rallie et fond
sur les Hollandais, qui déjà rompus et découragés, se dispersent de
toutes parts. La Déroute avait du sang jusqu'à la garde de son épée.
Belle-Rose poussait toujours droit devant lui. Cornélius et Grippard
frappaient d'estoc et de taille. M. de Nancrais était avec les
cuirassiers de M. de Revel, et d'un bond il avait rejoint Belle-Rose. M.
de Pomereux poursuivait les fuyards, qu'il assommait à coups de pommeau
d'épée.

--Eh! drôles! tournez-vous donc qu'on voie vos visages, criait-il moitié
sérieux, moitié riant.

Les Hollandais se rallièrent derrière les haies et les palissades que le
lieutenant de Montbas, Wurts, avait garnies d'infanterie. On sonna de la
trompette, et les soldats, un instant dispersés, se rangèrent autour de
leurs guidons. Il y avait devant les escadrons français quatre ou cinq
mille hommes protégés par de nombreux fossés et des travaux d'art; au
moins, avant de les attaquer, fallait-il se mettre en ordre de
bataille. Le canon des batteries dressées sur la rive du Rhin foudroyait
maintenant la tour de Tolhus et protégeait le passage des renforts. Le
prince de Condé n'y tenant plus, se jeta dans une barque avec M. le duc
de Luxembourg, le duc d'Enghien et le duc de Longueville; leurs chevaux
les suivaient à la nage. Deux régiments entiers de cavalerie venaient
d'entrer dans le fleuve. Quand le prince de Condé et les gentilshommes
de sa suite arrivèrent sur la plage semée de cadavres, les escadrons de
MM. de Revel, de Pilois et de Bligny étaient engagés contre des partis
d'ennemis sortis des retranchements pour soutenir les fuyards. On se
battait avec une impétuosité extraordinaire du côté des Français, qui
étaient un contre dix, avec consternation du côté des Hollandais, qui ne
s'attendaient pas à une attaque si furieuse et si soudaine. Le prince de
Condé et le duc de Luxembourg mirent l'épée à la main, et comme au temps
où ils guerroyaient ensemble contre M. de Turenne, en Flandre, ils se
jetèrent tête baissée contre l'ennemi. La fièvre du combat les avait
saisis. Quand on les vit accourir, des cris d'enthousiasme s'élevèrent
du milieu des cavaliers français. Le chevalier de Vendôme fondit sur un
officier hollandais, le tua d'un coup d'épée, prit son drapeau, et,
armé de ce trophée, continua sa course téméraire; le marquis d'Aubusson
voulut le suivre et tomba frappé d'une balle au coeur; le duc de
Longueville sauta par-dessus son corps expirant et vint se mettre au
premier rang. M. de Nancrais, Belle-Rose, Cornélius, la Déroute et
Grippard formaient un noyau qui trouait l'armée hollandaise avec la
force irrésistible d'un bélier. M. de Pomereux était partout à la fois,
choisissant ses adversaires et improvisant çà et là des duels au milieu
du combat. Quand il se faisait un mouvement quelconque d'un côté,
Belle-Rose quittait ses amis, courait là où était le danger, et
maintenait la supériorité acquise dès le commencement de l'action. Il
avait tout ensemble la bravoure du soldat et le coup d'oeil du chef;
on le suivait avec enthousiasme et on lui obéissait avec une confiance
aveugle. La tour de Tolhus cessa bientôt son feu; elle était démantelée
et vaincue. Les deux batteries du prince de Condé tournèrent leurs
canons fumants vers la plaine, où l'on apercevait les Hollandais
derrière leurs haies et leurs palissades. L'élan était donné; il ne
dépendait même plus des chefs de l'arrêter; à vrai dire, aucun d'eux
n'y pensait, et bien loin de vouloir contenir leurs troupes, ils les
auraient poussées si elles en avaient eu besoin. Les princes du sang
eux-mêmes se battaient comme des officiers de fortune. La présence du
prince de Condé, de son fils le duc d'Enghien, du duc de Luxembourg, du
jeune duc de Longueville, communiquait une ardeur incroyable aux soldats
qui venaient si audacieusement de franchir le Rhin. On ne prenait pas
garde à la mousqueterie qui éclaircissait les rangs, et l'on arrivait
pêle-mêle aux barrières, les mieux montés en avant, les autres derrière.
Les officiers hollandais étaient parvenus à rétablir un peu d'ordre
parmi leurs compagnies, qui s'imaginaient que toute l'armée française
allait tomber sur elles; les cavaliers, ralliés derrière un premier
fossé, faisaient le coup de pistolet. Une balle emporta le chapeau de M.
de Pomereux, qui salua de son épée.

--Voilà une leçon de politesse dont il faut que je remercie ces
messieurs, dit-il, et il appliqua un grand coup d'éperon à son cheval,
qui hennit de douleur et sauta par-dessus le fossé.

Trente ou quarante gentilshommes, parmi lesquels étaient le prince de
Condé et le duc d'Enghien, tombèrent l'épée au poing sur un gros
de cavaliers hollandais. Ces cavaliers les accueillirent à coups de
mousqueton. Belle-Rose, au moment où les armes s'abaissèrent, se jeta
au-devant du prince de Condé et le couvrit de son corps. Les balles
sifflèrent, et le cheval de Belle-Rose, qu'il avait forcé à se cabrer,
bondit, frappé à mort. Trois ou quatre gentilshommes roulèrent de selle,
et l'épée s'échappa des mains du prince de Condé. Une balle égarée lui
avait cassé le bras. Près de lui, le marquis de La Force tomba sous les
pieds des chevaux. Belle-Rose ramassa l'épée du prince et la lui rendit.

--Donnez, monsieur, donnez! s'écria le prince qui la saisit de la main
gauche, et faisons voir à cette canaille que le fer a raison du plomb.

Et passant par-dessus le cadavre du marquis de La Force, il chargea les
Hollandais, qui tournèrent bride. Au bout de cinquante pas on arriva aux
barrières, soldats et gentilshommes, vainqueurs et vaincus, cavaliers
et fantassins, tous mêlés. M. de Nancrais avait donné son cheval à M. de
Luxembourg, qui avait perdu le sien. La Déroute, voyant ses deux chefs
à pied, descendit de selle. M. de Pomereux, qui s'était emparé d'un
drapeau, combattait à côté du duc de Longueville, le dépassant d'une
demi-longueur de cheval à peu près. Le jeune duc s'efforçait d'atteindre
la barrière avant le comte.

--A Versailles, je vous céderais le pas, mon cher duc, lui dit M. de
Pomereux en riant, mais nous avons laissé l'étiquette de l'autre côté du
Rhin.

Comme il parlait encore, l'infanterie hollandaise coucha toute la troupe
en joue. A la vue de cette longue file de mousquets étincelants, la
Déroute sauta comme un lion sur M. de Nancrais et Belle-Rose, et les
renversa sous lui avec une force irrésistible.

--Baissez-vous! cria-t-il d'une voix tonnante au comte de Pomereux, qui
touchait aux palissades.

--Un gentilhomme ne se baisse pas! répondit M. de Pomereux.

M. de Longueville l'avait joint et ils allaient de front. La décharge
éclata. Un vent de mort passa sur la troupe des gentilshommes et fit
tomber les plus hardis. Les chevaux de M. de Longueville et de M. de
Pomereux sautèrent par-dessus la palissade, et les deux braves jeunes
gens, atteints ensemble, roulèrent dans les rangs hollandais, ouverts
par leur élan. Belle-Rose et M. de Nancrais se levèrent au milieu
d'un nuage de fumée et entrèrent des premiers dans la barrière.
Les Hollandais lâchèrent pied de tous côtés; beaucoup d'entre eux,
poursuivis l'épée dans les reins, restèrent sur le carreau; un plus
grand nombre se rendit. Deux régiments de cavalerie prirent possession
des camps ennemis abandonnés. M. de Luxembourg attachait son regard
perçant sur l'horizon, où, dans les vapeurs dorées du soir, on voyait
les clochers de dix villes.

--Utrecht est à nous, dit-il.

Cependant, Belle-Rose, ne voyant plus d'ennemis devant lui, revint
sur ses pas. Un groupe de gentilshommes, noircis par la poudre et tout
couverts de sang, entourait une civière sur laquelle on avait couché
un cadavre. Il y avait là le prince de Condé, le duc d'Enghien et le
chevalier de Vendôme; le jeune chevalier pleurait comme un enfant
après s'être battu comme un soldat, le duc d'Enghien laissait tomber de
grosses larmes le long de ses joues, le prince de Condé s'essuyait les
yeux d'une main mutilée. La tête livide et souillée de sang du duc de
Longueville reposait sur un lit de drapeaux. On voyait encore sur son
visage pâli l'expression ardente et fière de son jeune courage. La mort
l'avait surpris au moment du triomphe. Il était tombé, comme un chêne
frappé par la foudre, d'un seul coup. Ceux d'entre les gentilshommes
qui étaient blessés se relevaient pour dire un dernier adieu à celui
que l'avenir entourait de tant d'espérances et qui n'était plus
qu'un cadavre; les vivants lui faisaient un cortège morne et désolé.
Belle-Rose se souvint tout d'un coup du cri de la Déroute, et ne voyant
pas M. de Pomereux parmi les officiers du prince, il eut peur. Il
s'élança du côté où il avait vu le comte disparaître dans un nuage de
fumée et de feu, et trouva le sergent qui soutenait M. de Pomereux dans
ses bras. Un chirurgien, que Cornélius était allé chercher, sondait ses
blessures.

--Hé! venez donc, lui dit le comte d'une voix défaillante, je craignais
de mourir sans vous avoir serré la main.

Quand Belle-Rose fut auprès de lui, M. de Pomereux repoussa la main du
chirurgien.

--Je suis percé d'outre en outre, lui dit-il; vous savez bien qu'il n'y
a plus d'espoir, ainsi, monsieur, ne me tourmentez pas davantage.

Le chirurgien essuya ses instruments et partit sans mot dire.

--Voilà qui est répondre, dit le comte avec un sourire.

Il embrassa Belle-Rose et Cornélius, tendit la main à la Déroute et
s'arrangea pour mourir. Sa tête reposait sur un tambour. Le soleil
s'inclinait vers l'horizon; des nuages roses nageaient dans le ciel
lumineux que balayait un vent tiède. Le regard de M. de Pomereux
semblait y chercher une image fugitive; une douceur calme et sereine
détendait ses traits naguère endoloris: on y lisait le reflet d'une
pensée heureuse. Le sourire passa sur sa bouche décolorée.

--Il me semble que la mort est un réveil, dit-il; elle réunit ceux que
la vie a séparés.

Ses yeux s'éteignirent; il murmura le nom de Gabrielle et mourut. En ce
moment, mille cris s'élevèrent de tous côtés, les tambours battaient aux
champs, les cavaliers agitaient leurs chapeaux au bout des épées et les
clairons sonnaient. Louis XIV passait le Rhin.



LII

UN RAYON DE SOLEIL


Le Rhin était franchi. Quand vint la nuit, l'armée française campa sur
la rive droite; devant elle s'étendaient les grandes prairies de la
Hollande. La victoire avait couronné ses premiers efforts. Les soldats,
animés par l'ardeur du combat, se groupaient autour des feux du bivouac
et se racontaient les uns aux autres les incidents de cette journée.
Autour de l'habitation de Louis XIV se pressaient une foule d'officiers.
Tout le monde avait payé de sa personne, et dans l'enivrement
qu'excitait ce passage, le glorieux monarque voyait déjà le présage
de son entrée à Amsterdam. Il ne savait pas encore qu'entre lui et la
vieille capitale de la Hollande il trouverait Guillaume d'Orange. Les
généraux venaient présenter leurs compliments au roi et prendre ses
ordres. Les salles étaient toutes pleines de brillants uniformes; les
meilleurs gentilshommes de France étaient là; quelques-uns manquaient à
la réunion, ceux-ci étaient morts. Tout le monde avait traversé le Rhin,
personne encore ne savait comment on l'avait passé. Un homme s'était
jeté dans le fleuve, une compagnie l'avait suivi, puis un régiment, puis
l'armée, et l'on était arrivé, l'épée au poing, sur les retranchements
hollandais.

--Savez-vous, messieurs, le nom du gentilhomme qui a trouvé le gué?
demanda le roi en s'adressant au cercle qui l'entourait.

--Sire, répondit M. de Luxembourg, c'est un officier de votre armée;
mais cet officier n'est point gentilhomme.

--Mais, répondit fièrement Louis XIV, si je l'appelle ainsi, c'est
qu'apparemment il doit l'être.

M. de Luxembourg s'inclina.

--Son nom? ajouta le roi.

--Belle-Rose.

--A quel régiment appartient-il?

--Au régiment de La Ferté, artillerie.

Louis XIV se recueillit un instant.

--Ce n'est pas, reprit-il bientôt, la première fois que j'entends parler
de cet officier.

--Non, sire, j'ai eu l'honneur d'entretenir Votre Majesté d'une affaire
qui le concerne.

--Ah! je me souviens! Ne s'agissait-il pas de l'incendie d'un couvent et
de l'enlèvement d'une religieuse?

--Non, sire. Des personnes qui haïssent Belle-Rose parce qu'il m'est
dévoué ont dénaturé les faits aux yeux de Votre Majesté. Belle-Rose a
délivré sa fiancée qu'on avait cloîtrée contre son gré, et il en a fait
sa femme aussitôt qu'elle a été libre.

Louis XIV savait admirablement son métier de roi, il posait
éternellement en face de la cour, en face de l'Europe, en face de
lui-même. Une occasion se présentait d'accomplir un acte de justice
en faveur d'un officier qui avait fait bravement son devoir, et auquel
l'armée devait sa première victoire; sa grâce était donc, à tout
prendre, un acte de réparation publique, émané du trône, et qui faisait
jouer à la royauté le rôle de la Providence qui récompense les bons.
Louis XIV profita de l'occasion.

--C'est bien, dit-il; l'officier qui a si bien combattu sous mes yeux ne
peut être coupable. Demain vous nous l'amènerez.

Un murmure flatteur parcourut le cercle des courtisans, et le roi
put lire sur tous les visages l'expression d'un vif contentement.
Belle-Rose, averti par M. de Luxembourg, se tint prêt à paraître devant
le roi. C'était la première fois qu'il allait se trouver en présence
d'un souverain dont le nom remplissait l'Europe de crainte, et si son
coeur ne battait pas beaucoup au moment d'une bataille, il battit très
fort quand il suivit le duc à la résidence royale. Ce grand air de
majesté dont Louis XIV était toujours paré éblouit Belle-Rose; il
fléchit le genou et attendit dans un respectueux silence.

--Relevez-vous, monsieur, lui dit le roi; vous vous êtes bien conduit
hier, et nous voulons, afin de récompenser vos bons services, que toute
trace du passé soit effacée. Ce que vous avez été vous ne l'êtes plus;
vous saurez à Paris ce que j'ai fait de vous.

--A Paris! s'écria M. de Luxembourg. Votre Majesté s'est-elle souvenue
que M. de Louvois hait Belle-Rose?

--Peut-être auriez-vous dû l'oublier, monsieur le duc, et vous souvenir
seulement que Louis XIV le protège, répondit le roi. Quant à vous,
monsieur, ajouta-t-il en portant ses regards vers Belle-Rose, vous allez
partir sur-le-champ pour Paris; je vous ai chargé d'instruire M. de
Louvois des premiers succès de notre campagne. Les dépêches vont être
scellées et vous seront remises par un officier de notre maison. Allez
et revenez, monsieur, votre place est parmi nous.

Personne dans le royaume ne savait séduire et fasciner autant que Louis
XIV, quand il le voulait; la grâce et la dignité s'alliaient en lui dans
une égale proportion, et il avait naturellement cette noblesse qui donne
du prix aux moindres choses.

--Sire, s'écria Belle-Rose, vous m'avez rendu cette place dans l'armée
où j'ai combattu pour Votre Majesté: ma vie est à vous.

Une heure après cette entrevue, Belle-Rose reçut les dépêches et monta
en chaise de poste, après avoir fait ses adieux à M. de Luxembourg et à
M. de Nancrais.

--Ne vous endormez pas dans les délices de Sainte-Claire d'Ennery, lui
dit en souriant M. de Nancrais.

--Oh! ne craignez rien, s'écria la Déroute, je pars avec lui.

On laissa Cornélius au camp avec Pierre, et l'on partit. Le rendez-vous
était devant Utrecht. Si la Déroute n'avait pas pu quitter Belle-Rose,
Grippard, de son côté, n'avait pas pu se séparer de la Déroute. Celui-ci
était piqueur, celui-là était postillon; quand ils étaient ensemble, il
n'y avait plus ni caporal ni sergent: ils étaient comme l'ombre et le
corps. On mit une grande diligence à franchir la distance qui s'étend
des bords du Rhin à Paris. Bien que Belle-Rose y retournât dans des
conditions aussi belles qu'il les pouvait souhaiter, il ne laissait pas
d'être saisi d'une tristesse invincible, et quelque effort qu'il fît
pour la chasser, elle revenait toujours s'étendre comme un voile sur son
esprit. La mort de M. de Pomereux était pour beaucoup, sans doute, dans
cette tristesse. Ce brave gentilhomme lui avait donné tant de preuves
d'un dévouement chevaleresque, que Belle-Rose s'était pris d'une sincère
amitié pour lui. Cependant il ne se rappelait pas que la mort de M.
d'Assonville l'eût rempli d'un si grand accablement; il en avait éprouvé
une douleur profonde et durable, mais non cette sorte de malaise
qu'il ne pouvait surmonter. Il en arriva à penser que c'était un
pressentiment, et sa mélancolie s'en augmenta. Les caractères les plus
fermes sont sujets à des abattements qui puisent leurs causes dans les
replis les plus intimes du coeur; mais Belle-Rose était de ceux qui
sacrifient tout à l'accomplissement d'un devoir; il laissa Sainte-Claire
d'Ennery, où étaient toutes ses affections, sur sa droite, et poussa
tout d'un trait jusqu'à Paris. La chaise, précédée de la Déroute, entra
à fond de train dans la cour de l'hôtel de M. de Louvois. Belle-Rose en
descendit, et pria un huissier de l'introduire auprès du ministre.

--Son Excellence travaille avec M. de Charny, lui dit l'huissier.

--Dites alors à Son Excellence que c'est de la part de Sa Majesté Louis
XIV, répondit Belle-Rose.

A ce nom sacré l'huissier disparut et revint bientôt après.

--Qui faut-il que j'annonce? dit-il.

--Le capitaine Belle-Rose.

A ce nom, M. de Louvois tressaillit comme un lion surpris dans son
antre.

--Le capitaine Belle-Rose! répéta-t-il en couvrant l'officier de son
regard étincelant. Et vous êtes venu chez moi, vous! Vous êtes bien
imprudent, monsieur.

--Je ne crois pas, monseigneur, dit Belle-Rose froidement.

--Avez-vous perdu la mémoire, et faut-il que je vous rappelle le compte
que nous avons à régler ensemble?

--Il serait plus à propos, je crois, de parler de l'affaire qui me
ramène. Ne vous a-t-on pas dit, monseigneur, que je venais de la part de
Sa Majesté le roi?

M. de Louvois fronça le sourcil.

--Le roi est en Hollande, monsieur, répliqua-t-il.

--J'en arrive, monseigneur, et voici les dépêches que Sa Majesté a bien
voulu me confier.

Belle-Rose tira le paquet de sa poche et le tendit au ministre. M. de
Louvois, tout étonné, le prit sans répondre et l'ouvrit. M. de Charny se
tenait debout dans l'embrasure d'une fenêtre, attentif et silencieux. A
la lecture de la dépêche qui lui annonçait le passage du Rhin, l'homme
fit place au ministre. M. de Louvois se leva le visage radieux.

--La Hollande est ouverte! s'écria-t-il, dix villes conquises et le Rhin
franchi en un mois! Il faudra bien que la république soit effacée du
rang des nations.

--Vous étiez à ce passage, monsieur? reprit-il en s'adressant à
Belle-Rose.

--Oui, monseigneur.

--Emmerich et Réez sont à nous?

--M. de Luxembourg les a conquis; l'armée marche sur Utrecht.

--Utrecht sera pris.

--Je le sais.

--De toute la Hollande, il ne restera plus qu'Amsterdam.

--Amsterdam et Guillaume d'Orange.

--On les vaincra, monsieur.

--Je l'espère, monseigneur.

M. de Louvois parlait avec enthousiasme, allant et venant par la
chambre; tout à coup il s'arrêta devant Belle-Rose; l'expression du
triomphe s'effaça lentement de son visage. A son tour le ministre
faisait place à l'homme.

--Les affaires du royaume sont finies; j'imagine, monsieur, que nous
pouvons passer aux vôtres, reprit-il.

--Vous n'avez pas tout lu, monseigneur, répondit Belle-Rose en lui
montrant du doigt un pli cacheté qu'il avait tiré de la dépêche.

M. de Louvois brisa le cachet et parcourut le papier du regard. Son
visage, tout à l'heure empourpré, devint d'une pâleur livide; il tomba
plutôt qu'il ne s'assit sur son fauteuil. M. de Charny quitta la fenêtre
et vint à lui.

--Lisez, lui dit le ministre.

M. de Charny termina sa lecture sans que son visage impassible exprimât
aucune émotion. Tandis qu'il parcourait la dépêche, M. de Louvois se
tourna vers Belle-Rose:

--Allez, monsieur, dans la pièce à côté, lui dit-il d'une voix brève et
tremblante de colère; dans un instant vous me verrez.

Belle-Rose salua et sortit.

--Eh bien? s'écria le ministre aussitôt que la porte se fut refermée.

--Eh bien! nous sommes vaincus, monseigneur, dit M. de Charny.

--Colonel et vicomte au titre de Malzonvilliers! Tous les honneurs
ensemble! A lui, à Belle-Rose, un grade et des lettres de noblesse!

M. de Louvois frémissait de la tête aux pieds, et ses lèvres étaient
toutes blanches.

--Pourquoi l'avez-vous laissé fuir? s'écria-t-il tout à coup avec
violence.

--Cet homme est une anguille, vous le savez, monseigneur, répondit M. de
Charny. Je l'ai fait chercher à Paris, aux environs, partout; il avait
disparu sans laisser de trace. Quant à l'armée, c'est un océan.

--Il m'a bravé en face, je l'ai tenu en mon pouvoir, et il m'échappe.
Elle aussi, tous deux ensemble!

--La marquise, dont le bon plaisir du roi fait une vicomtesse,
n'est-elle pas toujours à Sainte-Claire d'Ennery?

--Fût-elle au milieu de la place Royale, l'autorité du roi la protège!

--Oh! il y a le chapitre des accidents, reprit M. de Charny.

M. de Louvois frissonna; la manière dont son confident avait prononcé
ces paroles leur donnait un sens clair et terrible.

--Certes, je ne peux rien contre le hasard, dit le ministre à demi-voix.

Un sourire sinistre éclaira le visage de M. de Charny.

--C'est une puissance aveugle, reprit le confident, et vous êtes un
ministre clairvoyant.

--Vicomte de Malzonvilliers! murmura M. de Louvois; colonel! maître à
présent de la faveur de la cour!... Voilà bien l'écriture du roi Louis.
Il veut le pousser et se charge de sa fortune.

Le ministre relut cinq ou six fois les lignes tracées par la main du
roi.

--Monsieur de Charny, reprit-il en se tournant d'un air impératif vers
le pâle gentilhomme, le hasard ne peut rien contre celui-là.

--Rien aujourd'hui, répondit froidement le favori. Il est chez vous.

M. de Louvois agita une sonnette et donna ordre de ramener Belle-Rose.

--Sa Majesté vous veut du bien, monsieur, pour votre belle conduite en
Hollande, et notamment au passage du Rhin, lui dit le ministre. Vous
êtes colonel; il doit vous tarder beaucoup sans doute d'apporter cette
heureuse nouvelle à Sainte-Claire d'Ennery, mais avant de vous rendre
votre liberté, permettez-moi de réclamer de votre obligeance un nouveau
service.

--Parlez, monseigneur.

--Vous avez assisté à cette dernière victoire de Sa Majesté, vous y
avez eu même une grande part; plus que tout autre vous êtes en état
de rédiger la relation que je me propose d'envoyer aux gouverneurs des
provinces. Il faut qu'elle parte bientôt; mettez-vous là et commencez.

Belle-Rose n'avait aucun motif pour refuser; il prit la place que lui
indiquait M. de Louvois et se mit en devoir d'écrire.

--Cependant, reprit le ministre, si vous aviez quelque lettre à faire
tenir à votre femme, écrivez-la, on la lui portera sur-le-champ.

Belle-Rose accepta la proposition. Tandis qu'il traçait quelques mots à
la hâte, les yeux de M. de Charny suivaient les rapides mouvements de
sa main avec une expression diabolique. Quand la lettre fut cachetée, un
sourire étrange effleura sa bouche. M. de Louvois prit la lettre et M.
de Charny sortit. Un moment après, un laquais se présenta avec le pli de
Belle-Rose. M. de Charny, qui guettait dans l'antichambre comme un chat
avide et patient, se dirigea vers le laquais:

--Donne-moi cette lettre, je m'en charge, dit-il.

Le laquais, qui connaissait M. de Charny, la lui remit sans hésiter.
Cependant la Déroute et Grippard étaient restés dans la cour de M. de
Louvois, attendant le retour de Belle-Rose. La Déroute triomphait; plus
fier qu'un capitan, il allait et venait, le poing sur la hanche et la
tête haute, dans cette cour où quelque temps auparavant on l'avait vu,
triste et rêveur, fureter de porte en porte sous mille déguisements.
Volontiers il aurait conté les exploits de son maître à toutes les
personnes qui passaient par là, et il regardait les gens sous le nez
de l'air d'un homme qui se sent protégé par la faveur du roi. Quant
à Grippard, si un instant il avait cédé aux fumées de l'orgueil qui
étourdissaient la Déroute, il n'avait pas tardé à ressentir l'influence
de la fatigue unie à la chaleur. Il s'assit dans un coin sur une borne,
glissa tout doucement de là par terre, s'étendit sans prendre garde,
cligna de l'oeil et s'endormit bravement au soleil. Une heure après,
M. de Charny parut dans la cour. La Déroute avait toujours sa mine
triomphante; de temps à autre il regardait Grippard et haussait les
épaules, trouvant que c'était un homme qui n'avait pas le sentiment de
sa dignité. A la vue de M. de Charny, la Déroute fronça le sourcil, mais
il lui sembla que cet homme trois fois vaincu n'était pas digne de sa
haine, et il sourit de l'air magnifique d'un triomphateur. M. de Charny
ne prit pas garde à la Déroute et sauta dans un carrosse qu'on avait
préparé.

--Barrière Saint-Denis, dit-il.

L'attelage partit au grand trot.



LIII

LA RUE DE L'ARBRE-SEC


Cependant, au bout d'une heure ou deux d'attente, la Déroute commença
à trouver le temps fort long, le retard que mettait Belle-Rose à
reparaître lui semblait inexplicable; il fit vingt fois le tour de
la cour, éveilla deux ou trois fois Grippard pour se distraire, mais
Grippard n'avait pas plus tôt ouvert les yeux qu'il les refermait;
enfin, n'y tenant plus, il prit le parti de monter lui-même dans les
appartements de M. de Louvois. Un huissier qu'il interrogea lui apprit
que Belle-Rose était dans le cabinet du ministre en train d'écrire la
relation officielle du passage du Rhin. Comme il redescendait presque
tranquillisé, la Déroute se rappela tout à coup l'ordre qu'avait donné
M. de Charny en montant en voiture.

--La route de Saint-Denis, pensa-t-il, est aussi la route de
Sainte-Claire d'Ennery.

Le front de la Déroute se rembrunit.

--Mon maître n'a-t-il rien écrit? demanda-t-il vivement à l'huissier.

--Il a écrit une lettre, répondit un laquais qui était dans
l'antichambre, et qui était le même que M. de Charny avait arrêté.

--Cette lettre, où est-elle?

--M. de Charny l'a prise, me disant qu'il s'en chargeait.

La Déroute fronça le sourcil; le visage de M. de Charny avait, au moment
où le gentilhomme était monté en voiture, une expression de gaieté
lugubre dont le fidèle sergent se souvint. Sans savoir pourquoi, il eut
peur, et bientôt sa propre émotion l'effraya; c'était un homme, on le
sait, qui croyait aux pressentiments et qui subissait leur influence.
Quand il fut dans la cour, il n'y résista plus; il poussa Grippard d'un
coup de poing. Grippard, réveillé en sursaut, bondit sur ses pieds.

--Lorsque Belle-Rose descendra, dit le sergent, tu lui diras que je suis
parti pour Sainte-Claire d'Ennery.

--Tu vas à l'abbaye! pourquoi faire? répondit Grippard en se frottant
les yeux.

--Je n'en sais rien, c'est mon idée... Maintenant, ne dors plus.

--C'est bon, on est debout, reprit le caporal, qui secouait ses jambes;
le service avant le sommeil.

La Déroute se procura un cheval de main et partit. M. de Charny avait,
comme la Déroute le prévoyait, poussé du côté de Sainte-Claire d'Ennery.
A Saint-Denis, il relaya et donna un louis d'or au postillon pour
qu'il mît les éperons dans le ventre des chevaux. On laissa Pontoise
en arrière, mais à une demi-lieue de l'abbaye, M. de Charny mit pied à
terre. Il y avait sur le côté de la route une chaumière où l'on vendait
du vin et de l'eau-de-vie, et devant la chaumière une espèce de paysan
qui faisait sauter des gros sous dans sa main. M. de Charny fut à lui.

--Veux-tu gagner deux écus de six livres? lui dit-il.

--Aussi bien trois, si vous le permettez, répondit le gars, dont les
yeux brillèrent.

--Viens donc et fais ce que je te dirai.

M. de Charny conduisit ce manant au carrosse, en tira une corbeille
proprement enveloppée d'un linge fin et prit dans sa poche la lettre de
Belle-Rose.

--Tu sais où est l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery? reprit M. de
Charny, l'oeil sur le paysan.

--Très bien, puisque j'y porte souvent des légumes et du lait.

--Ainsi, l'on t'y connaît?

--Parfaitement.

--Et l'on ne sera pas surpris de t'y voir?

--Mais, dame! puisque c'est un peu mon métier d'y aller et d'en revenir.

--Tu vas donc y porter cette corbeille avec cette lettre, et le plus
vite que tu pourras.

--Ce n'est pas difficile; la distance est courte et j'ai les jambes
longues.

--Si on t'interroge, tu répondras que la corbeille et la lettre ont été
apportées par un valet dont le cheval s'est abattu devant ta porte.

--Très bien.

--Je t'ai promis deux écus de six livres...

--J'ai compris trois, interrompit le drôle.

--Tu en auras quatre si tu es de retour dans un quart d'heure.

--J'y cours.

En huit ou dix minutes le gars, qui avait coupé à travers champs,
atteignit la porte de l'abbaye. Au coup de cloche la soeur tourière
ouvrit, le paysan remit la corbeille et la lettre, qui étaient toutes
deux à l'adresse de Suzanne, et comme on avait l'habitude de le voir, il
partit sans être questionné. Au bout d'un quart d'heure, M. de Charny le
vit revenir.

--C'est fait, s'écria le jeune gars.

--Voilà ton argent, répondit M. de Charny, dont les yeux brillaient de
joie.

Il remonta dans son carrosse et reprit la route de Paris. Comme il
arrivait à Franconville, la Déroute, lancé à toute bride, passa comme un
flèche à côté du carrosse. M. de Charny se pencha à la portière, suivant
de l'oeil le tourbillon de poussière qui volait sous les pieds du
cheval.

--Il arrivera trop tard cette fois, murmura-t-il quand il l'eut perdu de
vue.

La Déroute obéissait aveuglément à la secrète influence qui le poussait;
la rapidité de sa course, au lieu de diminuer son ardeur, l'augmentait.
Il allait passer devant la maison où M. de Charny s'était arrêté, quand
la courroie à laquelle l'étrier était attaché se rompit. La Déroute
retint la bride de son cheval et mit pied à terre. Le gars était
toujours sur sa porte, mais cette fois il faisait sauter des écus au
lieu de gros sous.

--Si c'est une commission que vous avez pour l'abbaye de Sainte-Claire,
dit-il au sergent, vous pouvez me la donner pendant que vous
rafistolerez votre étrier; j'en viens, j'y retournerai.

--Tu as été à l'abbaye? s'écria la Déroute, qui, dans la situation
d'esprit où il était, attachait du prix aux moindres choses.

--Et ça m'a rapporté vingt-quatre livres, reprit le drôle en faisant
sauter les pièces blanches.

La Déroute prit le paysan au collet.

--Qu'es-tu donc allé faire à l'abbaye? s'écria-t-il.

--Ma foi, fit le maraud épouvanté, j'y ai porté une corbeille et une
lettre de la part d'un gentilhomme qui était venu en carrosse.

--Un gentilhomme un peu petit, gros, pâle, vêtu de noir?

--Justement, et il est reparti aussitôt que la commission a été faite.

--Et qu'y avait-il dans cette corbeille? Le sais-tu?

--Ma foi, il m'a paru que c'était des fleurs et des fruits; il en
sortait une odeur dont j'étais tout réjoui.

--Des fleurs et des fruits, dis-tu?

--Ça doit être quelque galanterie de ce monsieur à quelque nonne.

La Déroute lâcha le paysan, culbuta la selle, remonta sur la bête à cru
et se précipita ventre à terre vers l'abbaye. Le coeur lui sautait dans
la poitrine. La tourière s'épouvanta en le voyant pâle comme un mort et
le laissa passer sans dire un mot. La corbeille et la lettre avaient été
reçues par Mme de Châteaufort, qui s'était amusée à défaire le linge,
tandis qu'on était allé prévenir Suzanne. Elle trouva sous le voile
blanc les plus belles fleurs et les plus beaux fruits de la saison,
fleurs et fruits entrelacés et mêlés avec un goût charmant. Geneviève
prit une orange et l'ouvrit. Elle avait reconnu l'écriture de
Belle-Rose, et ne doutait pas que le présent ne vînt de lui. Suzanne
était en ce moment à l'autre bout du jardin avec Claudine et les deux
enfants; il se passa près d'une heure avant qu'on pût la trouver sous le
bosquet où elle s'était assise. Quand elle fut accourue, elle décacheta
la lettre de Belle-Rose, toute tremblante et pâle d'émotion.

--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle, il est victorieux et libre! Il a vu le
roi, et le roi l'a fait colonel!

Un ruisseau de larmes s'échappa des yeux de Suzanne, qui embrassa
Geneviève et Claudine. Geneviève commençait à sentir une chaleur
intolérable dans la poitrine; mais la joie lui faisait oublier son mal.
Suzanne lisait et relisait sa lettre bien-aimée. C'était la fin de leurs
maux à tous. Elle murmurait les expressions une à une, et les redisait
à sa fille, qui souriait et tressaillait comme un oiseau, entre les bras
de sa mère. La corbeille de fleurs et de fruits était sur un meuble tout
auprès. Un clair rayon de soleil tombait par la fenêtre ouverte sur
leur masse odorante et les couvrait d'une poussière d'or. Suzanne
les caressait du regard et de la main; elle prit une touffe de roses
épanouies et les flaira; un fruit splendide suivit les roses, et déjà
elle en portait la pulpe éclatante à ses lèvres, lorsque la porte
s'ouvrit violemment. La Déroute, blême, effaré et tout poudreux, parut
sur le seuil: d'un bond il fut à Suzanne, arracha le fruit de ses mains
et le fit voler par la fenêtre.

--Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Suzanne.

La Déroute, sans répondre, renversa la corbeille.

--N'y touchez pas! s'écria-t-il enfin; cette corbeille maudite vient de
M. de Charny.

Ce nom terrible fit passer l'effroi dans l'âme de Suzanne. Geneviève
pâlit horriblement et tomba sur son siège. Claudine, qui s'en aperçut,
s'élança vers l'abbesse.

--Oh! que je souffre! murmura-t-elle, les deux mains sur sa poitrine.

Suzanne et Claudine se sentirent froid au coeur.

--De l'eau, donnez-moi de l'eau, répéta Geneviève; j'ai du feu dans le
corps.

Son visage devint livide. La Déroute vit par terre l'écorce d'une orange
et comprit tout.

--Elle est empoisonnée! dit-il.

Mme de Châteaufort l'entendit.

--Faites monter Gaston, s'écria la pauvre mère qui se sentait mourir.

Ses traits se décomposaient rapidement, elle avait déjà l'oeil plombé
et les joues creuses comme une femme que la fièvre aurait dévorée depuis
dix jours. Un médecin fut appelé et du premier mot il confirma les
craintes de la Déroute. Geneviève était empoisonnée; le mal avait fait
des progrès irréparables; les remèdes les plus énergiques pouvaient
à peine prolonger la vie de quelques heures. La duchesse en reçut la
nouvelle avec un calme profond.

--Il fallait une victime, dit-elle, Dieu m'a choisie; Dieu châtie ceux
qu'il aime.

Des réactifs puissants calmèrent ses tortures, et quand elle eut reçu
les secours de la religion, elle attendit son heure, pieuse et résignée.
Elle souriait à Suzanne et regardait Gaston avec des yeux pleins d'une
tendresse ineffable. Les cloches de l'abbaye sonnaient, et les soeurs,
réunies dans la chapelle, récitaient la prière des agonisants.

Pendant que ces choses se passaient à Sainte-Claire d'Ennery Belle-Rose
achevait le rapport qui devait instruire la province du passage du
Rhin à Tolhus. M. de Louvois était tout seul et livré aux sérieuses
méditations qu'enfante la solitude. Son âme damnée, le lugubre et pâle
M. de Charny, n'était plus là; les pensées du ministre, un instant
surexcitées par les sombres paroles du gentilhomme, avaient pris un
cours austère. Devant ses yeux s'étalait tout ouverte la lettre de Louis
XIV, ses regards ne s'en pouvaient détacher, et il lui semblait que
les caractères en étaient de feu. Le roi avait pris Belle-Rose sous
sa sauvegarde, et le roi, M. de Louvois le savait, n'aimait pas que
personne s'interposât entre lui et sa volonté; la France et le monde
tremblaient au seul froncement de ses sourcils olympiques. M. de Louvois
se demandait alors si c'était bien la peine de s'exposer à une lutte
dangereuse pour le mince plaisir de suivre sa vengeance contre un homme
qui, à tout prendre, était dans son droit, et s'il ne serait pas plus
grand, plus digne et surtout plus politique d'abjurer ses projets,
désormais inutiles et périlleux. Il se souvint qu'avant toutes choses,
et dans la haute position que les événements et son génie aussi lui
avaient faite, il devait être homme d'État. M. de Louvois passa la main
sur son front brûlant et grave, but à deux reprises de l'eau qui était
dans le vase, et avec cette force de volonté qui lui était particulière,
s'il ne la tua pas, du moins il enchaîna sa haine au fond de son coeur.
Belle-Rose avait fini. Le ministre lut la relation et l'approuva d'un
signe de tête.

--Vous avez été modeste autant que brave, lui dit-il, c'est à moi de
réparer vos omissions, et je le ferai en homme qui a été votre ennemi.
Allez, monsieur le vicomte, vous êtes soldat et je suis ministre,
que chacun de nous serve son roi et son pays selon sa force et sa
conscience. Donnez-moi la main, et croyez que vous ne me trouverez plus
entre vous et la fortune.

Belle-Rose prit la main que le ministre lui tendait et s'éloigna, sinon
captivé par l'homme, mais du moins plein d'admiration pour le ministre
dont le génie ferme commandait à tout, même à ses passions. Cependant
Belle-Rose était parti de Paris vers le soir. Pressé de revoir Suzanne,
et inquiet de l'absence de la Déroute, il allait grand train. La nuit
était venue, une nuit d'été, claire et tout étoilée. Quand la voiture
fut au delà de Pontoise, il entendit tinter au milieu du silence
profond la cloche aux sons funèbres. La voix de bronze venait du côté de
Sainte-Claire d'Ennery, de cette abbaye où il avait laissé tout ce qui
l'attachait au monde. Une sueur froide mouilla les tempes de Belle-Rose;
sur son ordre, Grippard fouetta les chevaux. Il y avait le long des
sentiers des paysans qui couraient du côté de l'abbaye; les vieilles
femmes s'agenouillaient aux portes de leurs cabanes et priaient; les
sons de la cloche roulaient dans le ciel, qu'ils remplissaient de
tristesse. Toute la population des campagnes s'était levée à l'appel du
bronze sacré: une âme chrétienne demandait une prière aux vivants.

--Depuis combien de temps cette cloche sonne-t-elle? dit Belle-Rose à
une jeune fille qui s'avançait pieds nus sur le chemin.

--Voilà trois heures déjà qu'elle nous a réveillés, dit-elle.

La voiture passa comme le vent. Le glas funèbre bourdonnait aux
oreilles de Belle-Rose. Cette voix de la mort au milieu de ces campagnes
tranquilles figeait le sang dans ses veines. Quand il fut proche de
l'abbaye, il vit, par les grandes portes ouvertes, les religieuses qui
priaient dans la chapelle et la foule silencieuse qui se pressait sous
la sombre voûte. Belle-Rose entra dans l'abbaye, ne sachant pas encore
quel nouveau malheur le menaçait. Une soeur qui l'attendait le mena à
l'appartement de l'abbesse. Quand la porte s'ouvrit, et qu'il vit sur
son lit Geneviève étendue, immobile, et blanche déjà de la couleur des
cadavres, Belle-Rose comprit tout. Geneviève avait une main sur la tête
de Gaston et de l'autre pressait un crucifix sur ses lèvres. A la vue
de Belle-Rose, elle se souleva lentement. On eût dit qu'elle avait gardé
toutes ses forces dernières pour ce quart d'heure. Elle fit signe à
Suzanne qui pleurait d'approcher, et prit sa main qu'elle joignit à
celle de Belle-Rose entre les siennes. Ses yeux brillaient d'un éclat
surnaturel, et comme elle vit des larmes dans les yeux de Belle-Rose,
elle lui dit avec le sourire d'un martyr:

--Ne pleurez pas, c'est la fin de l'expiation.

Elle se pencha vers Suzanne et passa son bras autour du cou de la jeune
femme.

--Je vais mourir, lui dit-elle tout bas à l'oreille, Gaston n'a plus de
mère, soyez la sienne!

Toute son âme parut dans ses yeux. Elle attira l'enfant qui sanglotait
et le mit entre Suzanne et Belle-Rose. Et puis les ayant embrassés tous
trois tour à tour, elle retomba morte. Ceux qui l'aimaient restèrent
toute la nuit en prières autour du lit funèbre. Jamais une aussi grande
douleur n'avait déchiré le coeur de Belle-Rose. Maîtresse, il l'eût
peut-être moins pleurée qu'il la pleurait amie. Cette pauvre pécheresse
que l'amour avait abattue et que l'amour avait transfigurée lui était
restée fidèle et dévouée malgré tout et toujours. Il lui devait le
repos et la joie de sa vie, et sa mort même était encore un sacrifice.
Suzanne, qui avait appris à l'aimer, la pleurait comme une soeur.
C'était dans toute l'abbaye un deuil funèbre; et quand la nouvelle de sa
fin se répandit dans les campagnes, les vieux et les jeunes, les mères
et les enfants accoururent pour voir celle qui avait été compatissante
et bonne à tous. On exposa le corps de Geneviève dans une chapelle
ardente, couverte de ses habits de religieuse, la croix abbatiale sur
la poitrine et les mains jointes, et ce furent durant trois jours des
gémissements et des pleurs à croire que la Providence s'était retirée
de ce pauvre monde affligé. Quand la cérémonie funèbre fut achevée,
Belle-Rose prit avec lui Suzanne, Claudine et les deux enfants et les
ramena au logis qu'ils occupaient au parc avant son départ, et durant
toute la journée on fut triste et silencieux. La Déroute et Grippard
eux-mêmes, qui naguère encore n'avaient pas assez de toute leur langue
pour dire tout ce qui leur passait par la tête, restaient muets. Vers le
soir, au moment où Suzanne allait quitter l'appartement, Belle-Rose la
prit dans ses bras et l'embrassa au front. Il était grave et recueilli.

--Allez, lui dit-il, et cherchez quelque repos auprès de ces deux
enfants qui sont à vous. Demain, au point du jour, je vous ramènerai à
l'hôtel de la rue de Rohan, vous et Claudine. Votre place est désormais
à Paris.

--Et la vôtre, Jacques? répondit Suzanne, qui avait dans ses bras sa
fille, et sous sa main son fils d'adoption.

--La mienne est à l'armée tant qu'il me restera assez de force pour
tenir une épée. J'irai rejoindre M. de Luxembourg et M. de Nancrais, et
avec moi j'emmènerai Gaston.

--Quoi! un enfant si jeune! s'écria la mère.

L'enfant releva sa tête blonde et tourna vers Belle-Rose ses grands yeux
noirs, où brilla soudain un rayon de joie.

--Je suis fils d'un soldat, dit-il d'une voix limpide et sonore.

--Fils de soldat et de gentilhomme, reprit Belle-Rose. Sa place est
dans un camp, près de M. de Nancrais, près de moi. Demain nous partirons
ensemble, et la guerre sera son maître.

Le jour s'éteignait et déjà de grandes ombres flottaient sur la
campagne. Suzanne et Claudine se retirèrent avec les deux enfants, l'un
dormant dans son innocence, l'autre sérieux et pensif; sa jeune tête,
pâlie par une douleur précoce, rappelait déjà l'expressive et charmante
physionomie de M. d'Assonville; il avait les yeux fiers et caressants
de Geneviève, avec le profil délicat et net de Gaston. Au moment où
sa femme et sa soeur passaient la porte, Belle-Rose fit un signe
imperceptible à la Déroute, qui sortait aussi. La Déroute resta seul
avec Belle-Rose. Le sergent regardait le colonel avec un sentiment
indéfinissable de curiosité. Il ne l'avait jamais vu si calme et si
terrible; ses traits avaient la rigidité du marbre.

--Grippard est-il là? demanda Belle-Rose.

--Il est en bas, auprès des chevaux.

--Il faut qu'il vienne.

On appela Grippard qui accourut.

--Mon vieux camarade, et toi, Grippard, qui es, ainsi que lui, fidèle et
résolu, vous allez me suivre.

--Tout de suite, répondirent-ils ensemble.

--Ce que je vous dirai de faire, vous le ferez.

--Sur-le-champ.

--Prenez donc vos épées et des pistolets.

--Nous les avons.

--Sellez maintenant les chevaux, et partons.

Grippard courut à l'écurie, la Déroute prit les manteaux, et l'on quitta
l'abbaye le plus doucement qu'on put. La nuit était noire, triste
et pleine de bruits sinistres comme aux heures où l'orage accourt de
l'horizon. On franchit une fois encore cette route que Belle-Rose avait
parcourue si souvent déjà et dans des circonstances bien diverses. Aucun
des trois cavaliers n'ouvrit la bouche. Belle-Rose en avant, ferme,
implacable et rapide comme le destin. Ils entrèrent dans Paris; sur
l'ordre du colonel, la Déroute heurta à la porte d'un marchand de
mercerie. Il prit trois masques, et chacun d'eux en noua un sur son
visage. Les chevaux furent laissés dans une auberge, et les trois
soldats s'enfoncèrent dans la ville.

--C'est ici, dit Belle-Rose, quand ils furent arrivés devant l'hôtel de
M. de Louvois.

Collés contre un mur sombre, ils attendirent longtemps, immobiles comme
des blocs de pierre. Un peu après minuit, une voiture sortit de la cour;
elle était traînée par deux chevaux et conduite par un cocher; il y
avait un laquais en avant avec une torche enflammée. Cette voiture
était de couleur sombre et ne portait pas d'écusson sur les panneaux. Au
moment de passer la porte cochère, un homme abattit une glace et montra
sa tête blême.

--Chez la Voisin! dit-il.

Cet homme, c'était M. de Charny.

Belle-Rose s'élança derrière la voiture et la suivit. La Déroute et
Grippard couraient sur ses talons. L'état des rues et l'obscurité
profonde ne permettaient pas à l'équipage d'avancer fort vite.
Belle-Rose et ses deux compagnons, habitués à tous les exercices du
corps, ne la perdaient pas de vue. Ils arrivèrent ensemble derrière
Saint-Germain-l'Auxerrois, rue de l'Arbre-Sec. La rue était déserte et
sombre; Belle-Rose trouvant le lieu propice au dessein qu'il méditait,
précipita sa course et sauta d'un bond à la portière du carrosse qu'il
ouvrit. La Déroute avait mis la main au mors des chevaux; Grippard
s'était chargé du laquais. Tout s'arrêta à la fois.

--Fouettez les chevaux! cria M. de Charny.

--Fouette, et tu es mort, répondit la Déroute en montrant un pistolet au
cocher.

Le laquais, qui était un homme résolu, enfonça ses éperons dans le
ventre de son cheval, et frappa Grippard à la tête d'une espèce de
couteau de chasse qu'il portait à la ceinture. Le grand chapeau du
caporal para l'attaque, et il riposta par un coup de pointe qui entra
dans le corps du laquais; l'homme tomba sous les pieds du cheval, qui se
cabrait. Grippard lâcha les rênes qu'il tenait près du mors, et
l'animal effaré partit au galop. Le fouet s'échappa des mains du cocher
épouvanté. L'arrestation du carrosse et la chute du piqueur avait duré
l'espace de dix secondes. M. de Charny regardait entre les deux yeux
cette grande figure noire qui s'était si brusquement dressée devant
lui; mais le visage était masqué, et par les trous du masque il voyait
seulement deux yeux dont le feu sombre le brûlait.

--Si c'est de l'or que vous voulez, dit-il en affectant de rire, voilà
ma bourse.

Belle-Rose prit la bourse et jeta l'or par terre. M. de Charny
frissonna; un instinct secret lui disait qu'il était en présence d'un
danger terrible.

--Mais alors, que voulez-vous? s'écria-t-il.

--Votre vie.

M. de Charny rassembla toute sa sombre énergie pour braver son ennemi en
face.

--Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, je vous prenais pour un voleur, et
vous êtes un assassin.

Belle-Rose pâlit sous son masque à cet outrage:,

--Chacun de nous a son épée, reprit-il froidement. Descendez, monsieur.

M. de Charny descendit. Ils étaient au coin de la rue de l'Arbre-Sec
et de la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois; pas une lumière ne
brillait aux fenêtres des maisons voisines, pas une voix ne s'entendait
dans le silence. Le cocher était sur son siège, morne et raide comme un
corps pétrifié, le piqueur râlait par terre; la scène était éclairée par
une torche que Grippard tenait d'une main, à l'autre étincelait son épée
nue. La Déroute avait coupé les rênes des chevaux et attendait un ordre
pour agir.

--Monsieur, s'écria M. de Charny, il faut qu'il y ait quelque méprise
là-dessous. Je ne vous connais pas.

--Vous me connaîtrez quand l'un de nous sera par terre.

--Mais c'est un guet-apens!

--C'est un duel.

--Et si je ne veux pas me battre?

--Vous en êtes le maître, mais vous mourrez plus sûrement et plus vite.

Belle-Rose appela la Déroute d'un signe de tête, et tirant sa montre, il
la regarda à la clarté rouge de la torche.

--Vous avez trois minutes pour vous décider, reprit-il; à la troisième,
si vous n'êtes pas prêt, cet homme que voilà vous cassera la tête d'un
coup de pistolet, comme on tue une bête venimeuse.

La Déroute prit un pistolet à sa ceinture et l'arma. M. de Charny eut
froid jusque dans la moelle des os. Il attendit deux minutes; le silence
était si profond qu'on entendait crier les girouettes sur les toits.
Le cocher se tenait des deux mains à son siège pour ne pas tomber. A la
troisième minute, M. de Charny tira son épée.

--Je suis prêt, monsieur, dit-il.

Au travers de son épouvante, une idée subite avait ranimé son courage
éperdu. Maintenant il ne craignait plus de mourir, il croyait vaincre.
Belle-Rose se mit en garde; Grippard s'approcha, levant la torche. La
Déroute remit le pistolet à sa ceinture et les deux fers furent croisés.
M. de Charny déploya, dès les premiers coups, toute la finesse de son
jeu; la confiance avait affermi sa main et augmenté ses ressources;
mais de son épée Belle-Rose se faisait une cuirasse; partout le fer
rencontrait le fer. On comprenait que chacun des deux lutteurs voulait
tuer son adversaire. Leurs pieds semblaient cloués au sol, et leurs
épées, rapides et flexibles, s'entrelaçaient comme des serpents
lumineux. La main gauche de M. de Charny s'appuyait contre sa hanche,
mais elle glissait par un mouvement imperceptible vers la poche de son
haut-de-chausses. Tout à coup, et après une riposte de Belle-Rose, qui
tacha de quelques gouttes de sang la manche du gentilhomme au-dessus du
coude, cette main reparut armée d'un pistolet. L'arme s'éleva et le coup
partit; mais Belle-Rose, plus prompt que l'éclair, se jeta de côté, et
la balle, effleurant la poitrine dans toute sa longueur, traversa le
bras gauche du soldat.

--Traître! s'écria-t-il, et, rapide comme la foudre, il fondit sur M. de
Charny.

Rien ne put arrêter l'impétuosité de son élan; cette fois la main était
de fer comme l'épée: le premier coup arriva comme une balle et traversa
la poitrine du gentilhomme près du coeur, le second perça la gorge
d'outre en outre. M. de Charny ouvrit les bras et tomba. Belle-Rose se
pencha, et, arrachant le masque qui le couvrait, montra son visage nu.

--Tu as empoisonné Geneviève de Châteaufort, lui dit-il, meurs donc et
sois maudit!

Une expression de terreur profonde et de rage folle bouleversa la figure
de M. de Charny; un dernier blasphème expira sur ses lèvres sanglantes,
le frisson le prit et il mourut.

--Elle est vengée, dit Belle-Rose, partons.

Ils reprirent leurs chevaux à l'auberge où ils les avaient laissés, et
regagnèrent Sainte-Claire d'Ennery. Le jour commençait à naître quand
ils touchèrent aux portes de l'abbaye, et la campagne s'éveillait toute
brillante de cette parure enchanteresse que l'été prodigue à toute
chose; la rosée tremblait aux branches des haies et l'oiseau chantait
sous la feuillée. Suzanne attendait dans une inquiétude mortelle; on lui
avait dit l'absence de Belle-Rose, et elle en ignorait la cause. Quand
elle l'aperçut, elle courut à lui le visage pâle, mais les yeux déjà
souriants.

--Eh quoi! du sang! s'écria-t-elle lorsque Belle-Rose eut ouvert son
manteau.

--Ce n'est rien, reprit le soldat d'une voix profonde; je viens de tuer
un serpent.


FIN


  ____________________________________
  IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
  PRINTED IN GREAT BRITAIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Belle-Rose" ***

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