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Title: Contes merveilleux, Tome I
Author: Andersen, Hans Christian, 1805-1875
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Hans Christian Andersen

CONTES MERVEILLEUX

Tome I



Table des matières


L'aiguille à repriser.
Les amours d'un faux col
Les aventures du chardon.
La bergère et le ramoneur.
Le bisaïeul
Le bonhomme de neige.
Bonne humeur.
Le briquet
Ce que le Père fait est bien fait
Chacun et chaque chose à sa place.
Le chanvre.
Cinq dans une cosse de pois.
La cloche.
Le compagnon de route.
Le concours de saut
Le coq de poulailler et le coq de girouette.
Les coureurs.
Le crapaud.
Les cygnes sauvages.
Le dernier rêve du chêne.
L'escargot et le rosier.
La fée du sureau.
Les fleurs de la petite Ida.
Le goulot de la bouteille.
Grand Claus et petit Claus.
Les habits neufs du grand-duc.
Hans le balourd.
L'heureuse famille.
Le jardinier et ses maîtres.
La malle volante.
Le montreur de marionnettes.
Une semaine du petit elfe Ferme-l'oeil
   Lundi.
   Mardi.
   Mercredi.
   Jeudi.
   Vendredi.
   Samedi.
   Dimanche.



L'aiguille à repriser


Il y avait un jour une aiguille à repriser: elle se trouvait elle-même
si fine qu'elle s'imaginait être une aiguille à coudre.

«Maintenant, faites bien attention, et tenez-moi bien, dit la grosse
aiguille aux doigts qui allaient la prendre. Ne me laissez pas tomber;
car, si je tombe par terre, je suis sûre qu'on ne me retrouvera jamais.
Je suis si fine!

--Laisse faire, dirent les doigts, et ils la saisirent par le corps.

--Regardez un peu; j'arrive avec ma suite», dit la grosse aiguille en
tirant après elle un long fil; mais le fil n'avait point de noeud.

Les doigts dirigèrent l'aiguille vers la pantoufle de la cuisinière: le
cuir en était déchiré dans la partie supérieure, et il fallait le
raccommoder.

«Quel travail grossier! dit l'aiguille; jamais je ne pourrai
traverser: je me brise, je me brise». Et en effet elle se brisa.»Ne
l'ai-je pas dit? s'écria-t-elle; je suis trop fine.

--Elle ne vaut plus rien maintenant», dirent les doigts. Pourtant ils
la tenaient toujours. La cuisinière lui fit une tête de cire, et s'en
servit pour attacher son fichu.

«Me voilà devenue broche! dit l'aiguille. Je savais bien que
j'arriverais à de grands honneurs. Lorsqu'on est quelque chose, on ne
peut manquer de devenir quelque chose.»

Et elle se donnait un air aussi fier que le cocher d'un carrosse
d'apparat, et elle regardait de tous côtés.

«Oserai-je vous demander si vous êtes d'or? dit l'épingle sa voisine.
Vous avez un bel extérieur et une tête extraordinaire! Seulement, elle
est un peu trop petite; faites des efforts pour qu'elle devienne plus
grosse, afin de n'avoir pas plus besoin de cire que les autres.»

Et là-dessus notre orgueilleuse se roidit et redressa si fort la tête,
qu'elle tomba du fichu dans l'évier que la cuisinière était en train de
laver.

«Je vais donc voyager, dit l'aiguille; pourvu que je ne me perde pas!»

Elle se perdit en effet.

«Je suis trop fine pour ce monde-là! dit-elle pendant qu'elle gisait
sur l'évier. Mais je sais ce que je suis, et c'est toujours une petite
satisfaction.»

Et elle conservait son maintien fier et toute sa bonne humeur.

Et une foule de choses passèrent au-dessus d'elle en nageant, des brins
de bois, des pailles et des morceaux de vieilles gazettes.

«Regardez un peu comme tout ça nage! dit-elle. Ils ne savent pas
seulement ce qui se trouve par hasard au-dessous d'eux: c'est moi
pourtant! Voilà un brin de bois qui passe; il ne pense à rien au monde
qu'à lui-même, à un brin de bois!... Tiens, voilà une paille qui voyage!
Comme elle tourne, comme elle s'agite! Ne va donc pas ainsi sans
faire attention; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceau
de journal! Comme il se pavane! Cependant il y a longtemps qu'on a
oublié ce qu'il disait. Moi seule je reste patiente et tranquille; je
sais ma valeur et je la garderai toujours.»

Un jour, elle sentit quelque chose à côté d'elle, quelque chose qui
avait un éclat magnifique, et que l'aiguille prit pour un diamant.
C'était un tesson de bouteille. L'aiguille lui adressa la parole, parce
qu'il luisait et se présentait comme une broche.

«Vous êtes sans doute un diamant?

--Quelque chose d'approchant.»

Et alors chacun d'eux fut persuadé que l'autre était d'un grand prix. Et
leur conversation roula principalement sur l'orgueil qui règne dans le
monde.

«J'ai habité une boîte qui appartenait à une demoiselle, dit
l'aiguille. Cette demoiselle était cuisinière. À chaque main elle avait
cinq doigts. Je n'ai jamais rien connu d'aussi prétentieux et d'aussi
fier que ces doigts; et cependant ils n'étaient faits que pour me
sortir de la boîte et pour m'y remettre.

--Ces doigts-là étaient-ils nobles de naissance? demanda le tesson.

--Nobles! reprit l'aiguille, non, mais vaniteux. Ils étaient cinq
frères... et tous étaient nés... doigts! Ils se tenaient
orgueilleusement l'un à côté de l'autre, quoique de différente longueur.
Le plus en dehors, le pouce, court et épais, restait à l'écart; comme
il n'avait qu'une articulation, il ne pouvait s'incliner qu'en un seul
endroit; mais il disait toujours que, si un homme l'avait une fois
perdu, il ne serait plus bon pour le service militaire. Le second doigt
goûtait des confitures et aussi de la moutarde; il montrait le soleil
et la lune, et c'était lui qui appuyait sur la plume lorsqu'on voulait
écrire. Le troisième regardait par-dessus les épaules de tous les
autres. Le quatrième portait une ceinture d'or, et le petit dernier ne
faisait rien du tout: aussi en était-il extraordinairement fier. On ne
trouvait rien chez eux que de la forfanterie, et encore de la
forfanterie: aussi je les ai quittés.

À ce moment, on versa de l'eau dans l'évier. L'eau coula par-dessus les
bords et les entraîna.

«Voilà que nous avançons enfin!» dit l'aiguille.

Le tesson continua sa route, mais l'aiguille s'arrêta dans le ruisseau.
»Là! je ne bouge plus; je suis trop fine; mais j'ai bien droit d'en
être fière!»

Effectivement, elle resta là tout entière à ses grandes pensées.

«Je finirai par croire que je suis née d'un rayon de soleil, tant je
suis fine! Il me semble que les rayons de soleil viennent me chercher
jusque dans l'eau. Mais je suis si fine que ma mère ne peut pas me
trouver. Si encore j'avais l'oeil qu'on m'a enlevé, je pourrais pleurer
du moins! Non, je ne voudrais pas pleurer: ce n'est pas digne de moi!»

Un jour, des gamins vinrent fouiller dans le ruisseau. Ils cherchaient
de vieux clous, des liards et autres richesses semblables. Le travail
n'était pas ragoûtant; mais que voulez-vous? Ils y trouvaient leur
plaisir, et chacun prend le sien où il le trouve.

«Oh! la, la! s'écria l'un d'eux en se piquant à l'aiguille. En voilà
une gueuse!

--Je ne suis pas une gueuse; je suis une demoiselle distinguée», dit
l'aiguille.

Mais personne ne l'entendait. En attendant, la cire s'était détachée, et
l'aiguille était redevenue noire des pieds à la tête; mais le noir fait
paraître la taille plus svelte, elle se croyait donc plus fine que
jamais.

«Voilà une coque d'oeuf qui arrive», dirent les gamins; et ils
attachèrent l'aiguille à la coque.

«À la bonne heure! dit-elle; maintenant je dois faire de l'effet,
puisque je suis noire et que les murailles qui m'entourent sont toutes
blanches. On m'aperçoit, au moins! Pourvu que je n'attrape pas le mal
de mer; cela me briserait.» Elle n'eut pas le mal de mer et ne fut
point brisée.

«Quelle chance d'avoir un ventre d'acier quand on voyage sur mer!
C'est par là que je vaux mieux qu'un homme. Qui peut se flatter d'avoir
un ventre pareil? Plus on est fin, moins on est exposé.»

Crac! fit la coque. C'est une voiture de roulier qui passait sur elle.

«Ciel! Que je me sens oppressée! dit l'aiguille; je crois que j'ai
le mal de mer: je suis toute brisée.»

Elle ne l'était pas, quoique la voiture eût passé sur elle. Elle gisait
comme auparavant, étendue de tout son long dans le ruisseau. Qu'elle y
reste!



Les amours d'un faux col


Il y avait une fois un élégant cavalier, dont tout le mobilier se
composait d'un tire-botte et d'une brosse à cheveux.--Mais il avait le
plus beau faux col qu'on eût jamais vu. Ce faux col était parvenu à
l'âge où l'on peut raisonnablement penser au mariage; et un jour, par
hasard, il se trouva dans le cuvier à lessive en compagnie d'une
jarretière. «Mille boutons! s'écria-t-il, jamais je n'ai rien vu
d'aussi fin et d'aussi gracieux. Oserai-je, mademoiselle, vous demander
votre nom?

--Que vous importe, répondit la jarretière.

--Je serais bien heureux de savoir où vous demeurez.» Mais la
jarretière, fort réservée de sa nature, ne jugea pas à propos de
répondre à une question si indiscrète. «Vous êtes, je suppose, une
espèce de ceinture? continua sans se déconcerter le faux col, et je ne
crains pas d'affirmer que les qualités les plus utiles sont jointes en
vous aux grâces les plus séduisantes.

--Je vous prie, monsieur, de ne plus me parler, je ne pense pas vous en
avoir donné le prétexte en aucune façon.

--Ah! mademoiselle, avec une aussi jolie personne que vous, les
prétextes ne manquent jamais. On n'a pas besoin de se battre les flancs:
on est tout de suite inspiré, entraîné.

--Veuillez vous éloigner, monsieur, je vous prie, et cesser vos
importunités.

--Mademoiselle, je suis un gentleman, dit fièrement le faux col; je
possède un tire-botte et une brosse à cheveux.» Il mentait impudemment:
car c'était à son maître que ces objets appartenaient; mais il savait
qu'il est toujours bon de se vanter.

«Encore une fois, éloignez-vous, répéta la jarretière, je ne suis pas
habituée à de pareilles manières.

--Eh bien! vous n'êtes qu'une prude!» lui dit le faux col qui voulut
avoir le dernier mot. Bientôt après on les tira l'un et l'autre de la
lessive, puis ils furent empesés, étalés au soleil pour sécher, et enfin
placés sur la planche de la repasseuse. La patine à repasser arriva[1].
«Madame, lui dit le faux col, vous m'avez positivement ranimé: je sens
en moi une chaleur extraordinaire, toutes mes rides ont disparu.
Daignez, de grâce, en m'acceptant pour époux, me permettre de vous
consacrer cette nouvelle jeunesse que je vous dois.

[Note 1: Le mot qui désigne le fer à repasser en danois est féminin.]

--Imbécile!» dit la machine en passant sur le faux col avec la
majestueuse impétuosité d'une locomotive qui entraîne des wagons sur le
chemin de fer. Le faux col était un peu effrangé sur ses bords, une
paire de ciseaux se présenta pour l'émonder.

«Oh! lui dit le faux col, vous devez être une première danseuse;
quelle merveilleuse agilité vous avez dans les jambes! Jamais je n'ai
rien vu de plus charmant; aucun homme ne saurait faire ce que vous
faites.

--Bien certainement, répondit la paire de ciseaux en continuant son
opération.

--Vous mériteriez d'être comtesse; tout ce que je possède, je vous
l'offre en vrai gentleman (c'est-à-dire moi, mon tire-botte et ma brosse
à cheveux).

--Quelle insolence! s'écria la paire de ciseaux; quelle fatuité!» Et
elle fit une entaille si profonde au faux col, qu'elle le mit hors de
service.

«Il faut maintenant, pensa-t-il, que je m'adresse à la brosse à
cheveux.» «Vous avez, mademoiselle, la plus magnifique chevelure; ne
pensez-vous pas qu'il serait à propos de vous marier?

--Je suis fiancée au tire-botte, répondit-elle.

--Fiancée!» s'écria le faux col.

Il regarda autour de lui, et ne voyant plus d'autre objet à qui adresser
ses hommages, il prit, dès ce moment, le mariage en haine. Quelque temps
après, il fut mis dans le sac d'un chiffonnier, et porté chez le
fabricant de papier. Là, se trouvait une grande réunion de chiffons, les
fins d'un côté, et les plus communs de l'autre. Tous ils avaient
beaucoup à raconter, mais le faux col plus que pas un. Il n'y avait pas
de plus grand fanfaron. «C'est effrayant combien j'ai eu d'aventures,
disait il, et surtout d'aventures d'amour! mais aussi j'étais un
gentleman des mieux posés; j'avais même un tire-botte et une brosse
dont je ne me servais guère. Je n'oublierai jamais ma première passion:
c'était une petite ceinture bien gentille et gracieuse au possible;
quand je la quittai, elle eut tant de chagrin qu'elle alla se jeter dans
un baquet plein d'eau. Je connus ensuite une certaine veuve qui était
littéralement tout en feu pour moi; mais je lui trouvais le teint par
trop animé, et je la laissai se désespérer si bien qu'elle en devint
noire comme du charbon. Une première danseuse, véritable démon pour le
caractère emporté, me fit une blessure terrible, parce que je me
refusais à l'épouser. Enfin, ma brosse à cheveux s'éprit de moi si
éperdument qu'elle en perdit tous ses crins. Oui, j'ai beaucoup vécu;
mais ce que je regrette surtout, c'est la jarretière... je veux dire la
ceinture qui se noya dans le baquet. Hélas! il n'est que trop vrai,
j'ai bien des crimes sur la conscience; il est temps que je me purifie
en passant à l'état de papier blanc.» Et le faux col fut, ainsi que les
autres chiffons, transformé en papier.

Mais la feuille provenant de lui n'est pas restée blanche--c'est
précisément celle sur laquelle a été d'abord retracée sa propre
histoire. Tous ceux qui, comme lui, ont accoutumé de se glorifier de
choses qui sont tout le contraire de la vérité, ne sont pas de même
jetés au sac du chiffonnier, changés en papier et obligés, sous cette
forme, de faire l'aveu public et détaillé de leurs hâbleries. Mais
qu'ils ne se prévalent pas trop de cet avantage; car, au moment même où
ils se vantent, chacun lit sur leur visage, dans leur air et dans leurs
yeux, aussi bien que si c'était écrit: «Il n'y a pas un mot de vrai
dans ce que je vous dis. Au lieu de grand vainqueur que je prétends
être, ne voyez en moi qu'un chétif faux col dont un peu d'empois et de
bavardage composent tout le mérite.»



Les aventures du chardon


Devant un riche château seigneurial s'étendait un beau jardin, bien
tenu, planté d'arbres et de fleurs rares. Les personnes qui venaient
rendre visite au propriétaire exprimaient leur admiration pour ces
arbustes apportés des pays lointains pour ces parterres disposés avec
tant d'art; et l'on voyait aisément que ces compliments n'étaient pas
de leur part de simples formules de politesse. Les gens d'alentour,
habitants des bourgs et des villages voisins venaient le dimanche
demander la permission de se promener dans les magnifiques allées. Quand
les écoliers se conduisaient bien, on les menait là pour les récompenser
de leur sagesse. Tout contre le jardin, mais en dehors, au pied de la
haie de clôture, on trouvait un grand et vigoureux chardon; de sa
racine vivace poussait des branches de tous côtés, il formait à lui seul
comme un buisson. Personne n'y faisait pourtant la moindre attention,
hormis le vieil âne qui traînait la petite voiture de la laitière.
Souvent la laitière l'attachait non loin de là, et la bête tendait tant
qu'elle pouvait son long cou vers le chardon, en disant: «Que tu es
donc beau!... Tu es à croquer!» Mais le licou était trop court, et
l'âne en était pour ses tendres coups d'oeil et pour ses compliments. Un
jour une nombreuse société est réunie au château. Ce sont toutes
personnes de qualité, la plupart arrivant de la capitale. Il y a parmi
elles beaucoup de jolies jeunes filles. L'une d'elles, la plus jolie de
toutes, vient de loin. Originaire d'Écosse, elle est d'une haute
naissance et possède de vastes domaines, de grandes richesses. C'est un
riche parti: «Quel bonheur de l'avoir pour fiancée!» disent les
jeunes gens, et leurs mères disent de même. Cette jeunesse s'ébat sur
les pelouses, joue au ballon et à divers jeux. Puis on se promène au
milieu des parterres, et, comme c'est l'usage dans le Nord, chacune des
jeunes filles cueille une fleur et l'attache à la boutonnière d'un des
jeunes messieurs. L'étrangère met longtemps à choisir sa fleur; aucune
ne paraît être à son goût. Voilà que ses regards tombent sur la haie,
derrière laquelle s'élève le buisson de chardons avec ses grosses fleurs
rouges et bleues. Elle sourit et prie le fils de la maison d'aller lui
en cueillir une: «C'est la fleur de mon pays, dit-elle, elle figure
dans les armes d'Écosse; donnez-la-moi, je vous prie.» Le jeune homme
s'empresse d'aller cueillir la plus belle, ce qu'il ne fit pas sans se
piquer fortement aux épines. La jeune Écossaise lui met à la boutonnière
cette fleur vulgaire, et il s'en trouve singulièrement flatté. Tous les
autres jeunes gens auraient volontiers échangé leurs fleurs rares contre
celle offerte par la main de l'étrangère. Si le fils de la maison se
rengorgeait, qu'était-ce donc du chardon? Il ne se sentait plus d'aise;
il éprouvait une satisfaction, un bien-être, comme lorsque après une
bonne rosée, les rayons du soleil venaient le réchauffer.» Je suis donc
quelque chose de bien plus relevé que je n'en ai l'air, pensait-il en
lui-même. Je m'en étais toujours douté. À bien dire, je devrais être en
dedans de la haie et non pas au dehors. Mais, en ce monde, on ne se
trouve pas toujours placé à sa vraie place. Voici du moins une de mes
filles qui a franchi la haie et qui même se pavane à la boutonnière d'un
beau cavalier.» Il raconta cet événement à toutes les pousses qui se
développèrent sur son tronc fertile, à tous les boutons qui surgirent
sur ses branches. Peu de jours s'étaient écoulés lorsqu'il apprit, non
par les paroles des passants, non par les gazouillements des oiseaux,
mais par ces mille échos qui lorsqu'on laisse les fenêtres ouvertes,
répandent partout ce qui se dit dans l'intérieur des appartements, il
apprit, disons-nous, que le jeune homme qui avait été décoré de la fleur
de chardon par la belle Écossaise avait aussi obtenu son coeur et sa
main.» C'est moi qui les ai unis, c'est moi qui ai fait ce mariage!»
s'écria le chardon, et plus que jamais, il raconta le mémorable
événement à toutes les fleurs nouvelles dont ses branches se couvraient.»
Certainement, se dit-il encore, on va me transplanter dans le jardin,
je l'ai bien mérité. Peut-être même serai-je mis précieusement dans un
pot où mes racines seront bien serrées dans du bon fumier. Il paraît que
c'est là le plus grand honneur que les plantes puissent recevoir. Le
lendemain, il était tellement persuadé que les marques de distinction
allaient pleuvoir sur lui, qu'à la moindre de ses fleurs, il promettait
que bientôt on les mettrait tous dans un pot de faïence, et que pour
elle, elle ornerait peut-être la boutonnière d'un élégant, ce qui était
la plus rare fortune qu'une fleur de chardon pût rêver. Ces hautes
espérances ne se réalisèrent nullement; point de pot de faïence ni de
terre cuite; aucune boutonnière ne se fleurit plus aux dépens du
buisson. Les fleurs continuèrent de respirer l'air et la lumière, de
boire les rayons du soleil le jour, et la rosée la nuit; elles
s'épanouirent et ne reçurent que la visite des abeilles et des frelons
qui leur dérobaient leur suc.» Voleurs, brigands! s'écriait le chardon
indigné, que ne puis-je vous transpercer de mes dards! Comment
osez-vous ravir leur parfum à ces fleurs qui sont destinées à orner la
boutonnière des galants!» Quoi qu'il pût dire, il n'y avait pas de
changement dans sa situation. Les fleurs finissaient par laisser pencher
leurs petites têtes. Elles pâlissaient, se fanaient; mais il en
poussait toujours de nouvelles: à chacune qui naissait, le père disait
avec une inaltérable confiance: «Tu viens comme marée en carême,
impossible d'éclore plus à propos. J'attends à chaque minute le moment
où nous passerons de l'autre côté de la haie.» Quelques marguerites
innocentes, un long et maigre plantin qui poussaient dans le voisinage,
entendaient ces discours, et y croyaient naïvement. Ils en conçurent une
profonde admiration pour le chardon, qui, en retour, les considérait
avec le plus complet mépris. Le vieil âne, quelque peu sceptique par
nature, n'était pas aussi sûr de ce que proclamait avec tant d'assurance
le chardon. Toutefois, pour parer à toute éventualité, il fit de
nouveaux efforts pour attraper ce cher chardon avant qu'il fût
transporté en des lieux inaccessibles. En vain il tira sur son licou;
celui-ci était trop court et il ne put le rompre. À force de songer au
glorieux chardon qui figure dans les armes d'Écosse, notre chardon se
persuada que c'était un de ses ancêtres; qu'il descendait de cette
illustre famille et était issu de quelque rejeton venu d'Écosse en des
temps reculés. C'étaient là des pensées élevées, mais les grandes idées
allaient bien au grand chardon qu'il était, et qui formait un buisson à
lui tout seul. Sa voisine, l'ortie, l'approuvait fort....» Très souvent,
dit-elle, on est de haute naissance sans le savoir; cela se voit tous
les jours. Tenez, moi-même, je suis sûre de n'être pas une plante
vulgaire. N'est-ce pas moi qui fournis la plus fine mousseline, celle
dont s'habillent les reines?» L'été se passe, et ensuite l'automne.
Les feuilles des arbres tombent. Les fleurs prennent des teintes plus
foncées et ont moins de parfum. Le garçon jardinier, en recueillant les
tiges séchées, chante à tue-tête: Amont, aval! En haut, en bas! C'est
là tout le cours de la vie! Les jeunes sapins du bois recommencent à
penser à Noël, à ce beau jour où on les décore de rubans, de bonbons et
de petites bougies. Ils aspirent à ce brillant destin, quoiqu'il doive
leur en coûter la vie.» Comment, je suis encore ici! dit le chardon,
et voilà huit jours que les noces ont été célébrées! C'est moi pourtant
qui ai fait ce mariage, et personne n'a l'air de penser à moi, pas plus
que si je n'existais point. On me laisse pour reverdir. Je suis trop
fier pour faire un pas vers ces ingrats, et d'ailleurs, le voudrais-je,
je ne puis bouger. Je n'ai rien de mieux à faire qu'à patienter encore.»
Quelques semaines se passèrent. Le chardon restait là, avec son unique
et dernière fleur; elle était grosse et pleine, on eût presque dit une
fleur d'artichaut; elle avait poussé près de la racine, c'était une
fleur robuste. Le vent froid souffla sur elle; ses vives couleurs
disparurent; elle devint comme un soleil argenté. Un jour le jeune
couple, maintenant mari et femme, vint se promener dans le jardin. Ils
arrivèrent près de la haie, et la belle Écossaise regarda par delà dans
les champs: «Tiens! dit-elle, voilà encore le grand chardon, mais il
n'a plus de fleurs!

--Mais si, en voilà encore une, ou du moins son spectre, dit le jeune
homme en montrant le calice desséché et blanchi.

--Tiens, elle est fort jolie comme cela! reprit la jeune dame. Il nous
la faut prendre, pour qu'on la reproduise sur le cadre de notre portrait
à tous deux.»

Le jeune homme dut franchir de nouveau la haie et cueillir la fleur
fanée. Elle le piqua de la bonne façon: ne l'avait-il pas appelée un
spectre? Mais il ne lui en voulut pas: sa jeune femme était contente.
Elle rapporta la fleur dans le salon. Il s'y trouvait un tableau
représentant les jeunes époux: le mari était peint une fleur de chardon
à sa boutonnière. On parla beaucoup de cette fleur et de l'autre, la
dernière, qui brillait comme de l'argent et qu'on devait ciseler sur le
cadre. L'air emporta au loin tout ce qu'on dit.» Ce que c'est que la
vie, dit le chardon: ma fille aînée a trouvé place à une boutonnière,
et mon dernier rejeton a été mis sur un cadre doré. Et moi, où me
mettra-t-on?» L'âne était attaché non loin: il louchait vers le
chardon: «Si tu veux être bien, tout à fait bien, à l'abri de la
froidure, viens dans mon estomac, mon bijou. Approche; je ne puis
arriver jusqu'à toi, ce maudit licou n'est pas assez long.» Le chardon
ne répondit pas à ces avances grossières. Il devint de plus en plus
songeur, et, à force de tourner et retourner ses pensées, il aboutit,
vers Noël, à cette conclusion qui était bien au-dessus de sa basse
condition: «Pourvu que mes enfants se trouvent bien là où ils sont, se
dit-il; moi, leur père, je me résignerai à rester en dehors de la haie,
à cette place où je suis né.

--Ce que vous pensez là vous fait honneur, dit le dernier rayon de
soleil. Aussi vous en serez récompensé.

--Me mettra-t-on dans un pot ou sur un cadre? demanda le chardon.

--On vous mettra dans un conte», eut le temps de répondre le rayon
avant de s'éclipser.



La bergère et le ramoneur


As-tu jamais vu une très vieille armoire de bois noircie par le temps et
sculptée de fioritures et de feuillages? Dans un salon, il y en avait
une de cette espèce, héritée d'une aïeule, ornée de haut en bas de
roses, de tulipes et des plus étranges volutes entremêlées de têtes de
cerfs aux grands bois. Au beau milieu de l'armoire se découpait un homme
entier, tout à fait grotesque; on ne pouvait vraiment pas dire qu'il
riait, il grimaçait; il avait des pattes de bouc, des cornes sur le
front et une longue barbe. Les enfants de la maison l'appelaient le
«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc ».

Évidemment, peu de gens portent un tel titre et il est assez long à
prononcer, mais il est rare aussi d'être sculpté sur une armoire.

Quoi qu'il en soit, il était là! Il regardait constamment la table
placée sous la glace car sur cette table se tenait une ravissante petite
bergère en porcelaine, portant des souliers d'or, une robe coquettement
retroussée par une rose rouge, un chapeau doré et sa houlette de
bergère. Elle était délicieuse! Tout près d'elle, se tenait un petit
ramoneur, noir comme du charbon, lui aussi en porcelaine. Il était aussi
propre et soigné que quiconque; il représentait un ramoneur, voilà
tout, mais le fabricant de porcelaine aurait aussi bien pu faire de lui
un prince, c'était tout comme.

Il portait tout gentiment son échelle, son visage était rose et blanc
comme celui d'une petite fille, ce qui était une erreur, car pour la
vraisemblance il aurait pu être un peu noir aussi de visage. On l'avait
posé à côté de la bergère, et puisqu'il en était ainsi, ils s'étaient
fiancés, ils se convenaient, jeunes tous les deux, de même porcelaine et
également fragiles.

Tout près d'eux et bien plus grand, était assis un vieux Chinois en
porcelaine qui pouvait hocher de la tête. Il disait qu'il était le
grand-père de la petite bergère; il prétendait même avoir autorité
sur elle, c'est pourquoi il inclinait la tête vers le
«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc» qui avait demandé la
main de la bergère.

--Tu auras là, dit le vieux Chinois, un mari qu'on croirait presque fait
de bois d'acajou, qui peut te donner un titre ronflant, qui possède
toute l'argenterie de l'armoire, sans compter ce qu'il garde dans des
cachettes mystérieuses.

--Je ne veux pas du tout aller dans la sombre armoire, protesta la
petite bergère, je me suis laissé dire qu'il y avait là-dedans onze
femmes en porcelaine!

--Eh bien! tu seras la douzième. Cette nuit, quand la vieille armoire
se mettra à craquer, vous vous marierez, aussi vrai que je suis Chinois.
Et il s'endormit.

La petite bergère pleurait, elle regardait le ramoneur de porcelaine, le
chéri de son coeur.

--Je crois, dit-elle, que je vais te demander de partir avec moi dans le
vaste monde. Nous ne pouvons plus rester ici.

--Je veux tout ce que tu veux, répondit-il; partons immédiatement, je
pense que mon métier me permettra de te nourrir.

--Je voudrais déjà que nous soyons sains et saufs au bas de la table,
dit-elle, je ne serai heureuse que quand nous serons partis.

Il la consola de son mieux et lui montra où elle devait poser son petit
pied sur les feuillages sculptés longeant les pieds de la table; son
échelle les aida du reste beaucoup.

Mais quand ils furent sur le parquet et qu'ils levèrent les yeux vers
l'armoire, ils y virent une terrible agitation. Les cerfs avançaient la
tête, dressaient leurs bois et tournaient le cou, le
«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc» bondit et cria:

--Ils se sauvent! Ils se sauvent!

Effrayés, les jeunes gens sautèrent rapidement dans le tiroir du bas de
l'armoire. Il y avait là quatre jeux de cartes incomplets et un petit
théâtre de poupées, monté tant bien que mal. On y jouait la comédie, les
dames de carreau et de coeur, de trèfle et de pique, assises au premier
rang, s'éventaient avec leurs tulipes, les valets se tenaient debout
derrière elles et montraient qu'ils avaient une tête en haut et une en
bas, comme il sied quand on est une carte à jouer. La comédie racontait
l'histoire de deux amoureux qui ne pouvaient pas être l'un à l'autre. La
bergère en pleurait, c'était un peu sa propre histoire.

--Je ne peux pas le supporter, dit-elle, sortons de ce tiroir.

Mais dès qu'ils furent à nouveau sur le parquet, levant les yeux vers la
table, ils aperçurent le vieux Chinois réveillé qui vacillait de tout
son corps. Il s'effondra comme une masse sur le parquet.

--Voilà le vieux Chinois qui arrive, cria la petite bergère, et elle
était si contrariée qu'elle tomba sur ses jolis genoux de porcelaine.

--Une idée me vient, dit le ramoneur. Si nous grimpions dans cette
grande potiche qui est là dans le coin nous serions couchés sur les
roses et la lavande y et pourrions lui jeter du sel dans les yeux quand
il approcherait.

--Cela ne va pas, dit la petite. Je sais que le vieux Chinois et la
potiche ont été fiancés, il en reste toujours un peu de sympathie. Non,
il n'y a rien d'autre à faire pour nous que de nous sauver dans le vaste
monde.

--As-tu vraiment le courage de partir avec moi, as-tu réfléchi combien
le monde est grand, et que nous ne pourrons jamais revenir?

--J'y ai pensé, répondit-elle.

Alors, le ramoneur la regarda droit dans les yeux et dit:

--Mon chemin passe par la cheminée, as-tu le courage de grimper avec moi
à travers le poêle, d'abord, le foyer, puis le tuyau où il fait nuit
noire? Après le poêle, nous devons passer dans la cheminée elle-même;
à partir de là, je m'y entends, nous monterons si haut qu'ils ne
pourront pas nous atteindre, et tout en haut, il y a un trou qui ouvre
sur le monde.

Il la conduisit à la porte du poêle.

--Oh! que c'est noir, dit-elle.

Mais elle le suivit à travers le foyer et le tuyau noirs comme la nuit.

--Nous voici dans la cheminée, cria le garçon. Vois, vois, là-haut
brille la plus belle étoile.

Et c'était vrai, cette étoile semblait leur indiquer le chemin. Ils
grimpaient et rampaient. Quelle affreuse route! Mais il la soutenait et
l'aidait, il lui montrait les bons endroits où appuyer ses fins petits
pieds, et ils arrivèrent tout en haut de la cheminée, où ils s'assirent
épuisés. Il y avait de quoi.

Au-dessus d'eux, le ciel et toutes ses étoiles, en dessous, les toits de
la ville; ils regardaient au loin, apercevant le monde. Jamais la
bergère ne l'aurait imaginé ainsi. Elle appuya sa petite tête sur la
poitrine du ramoneur et se mit à sangloter si fort que l'or qui
garnissait sa ceinture craquait et tombait en morceaux.

--C'est trop, gémit-elle, je ne peux pas le supporter. Le monde est trop
grand. Que ne suis-je encore sur la petite table devant la glace, je ne
serai heureuse que lorsque j'y serai retournée. Tu peux bien me ramener
à la maison, si tu m'aimes un peu.

Le ramoneur lui parla raison, lui fit souvenir du vieux Chinois, du
«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc », mais elle pleurait
de plus en plus fort, elle embrassait son petit ramoneur chéri, de sorte
qu'il n'y avait rien d'autre à faire que de lui obéir, bien qu'elle eût
grand tort.

Alors ils rampèrent de nouveau avec beaucoup de peine pour descendre à
travers la cheminée, le tuyau et le foyer; ce n'était pas du tout
agréable. Arrivés dans le poêle sombre, ils prêtèrent l'oreille à ce qui
se passait dans le salon. Tout y était silencieux; alors ils passèrent
la tête et... horreur! Au milieu du parquet gisait le vieux Chinois,
tombé en voulant les poursuivre et cassé en trois morceaux; il n'avait
plus de dos et sa tête avait roulé dans un coin. Le sergent-major
général se tenait là où il avait toujours été, méditatif.

--C'est affreux, murmura la petite bergère, le vieux grand-père est
cassé et c'est de notre faute; je n'y survivrai pas. Et, de désespoir,
elle tordait ses jolies petites mains.

--On peut très bien le requinquer, affirma le ramoneur. Il n'y a qu'à le
recoller, ne sois pas si désolée. Si on lui colle le dos et si on lui
met une patte de soutien dans la nuque, il sera comme neuf et tout prêt
à nous dire de nouveau des choses désagréables.

--Tu crois vraiment?

Ils regrimpèrent sur la table où ils étaient primitivement.

--Nous voilà bien avancés, dit le ramoneur, nous aurions pu nous éviter
le dérangement.

--Pourvu qu'on puisse recoller le grand-père. Crois-tu que cela
coûterait très cher? dit-elle.

La famille fit mettre de la colle sur le dos du Chinois et un lien à son
cou, et il fut comme neuf, mais il ne pouvait plus hocher la tête.

--Que vous êtes devenu hautain depuis que vous avez été cassé, dit le
«sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc ». Il n'y a pas là de
quoi être fier. Aurai-je ou n'aurai-je pas ma bergère?

Le ramoneur et la petite bergère jetaient un regard si émouvant vers le
vieux Chinois, ils avaient si peur qu'il dise oui de la tête; mais il
ne pouvait plus la remuer. Et comme il lui était très désagréable de
raconter à un étranger qu'il était obligé de porter un lien à son cou,
les amoureux de porcelaine restèrent l'un près de l'autre, bénissant le
pansement du grand-père et cela jusqu'au jour où eux-mêmes furent
cassés.



Le bisaïeul


Le conte n'est pas de moi. Je le tiens d'un de mes amis, à qui je donne
la parole: Notre bisaïeul était la bonté même; il aimait à faire
plaisir, il contait de jolies histoires; il avait l'esprit droit, la
tête solide. À vrai dire il n'était que mon grand-père; mais lorsque le
petit garçon de mon frère Frédéric vint au monde, il avança au grade de
bisaïeul, et nous ne l'appelions plus qu'ainsi. Il nous chérissait tous
et nous tenait en considération; mais notre époque, il ne l'estimait
guère.» Le vieux temps, disait-il, c'était le bon temps. Tout marchait
alors avec une sage lenteur, sans précipitation; aujourd'hui c'est une
course universelle, une galopade échevelée; c'est le monde renversé.»

Quand le bisaïeul parlait sur ce thème, il s'animait à en devenir tout
rouge; puis il se calmait peu à peu et disait en souriant: «Enfin,
peut-être me trompé-je. Peut-être est-ce ma faute si je ne me trouve pas
à mon aise dans ce temps actuel avec mes habitudes du siècle dernier.
Laissons agir la Providence.»

Cependant il revenait toujours sur ce sujet, et comme il décrivait bien
tout ce que l'ancien temps avait de pittoresque et de séduisant: les
grands carrosses dorés et à glaces où trônaient les princes, les
seigneurs, les châtelaines revêtues de splendides atours; les
corporations, chacune en costume différent, traversant les rues en
joyeux cortège, bannières et musiques en tête; chacun gardant son rang
et ne jalousant pas les autres. Et les fêtes de Noël, comme elles
étaient plus animées, plus brillantes qu'aujourd'hui, et le gai carnaval!
Le vieux temps avait aussi ses vilains côtés: la loi était dure, il y
avait la potence, la roue; mais ces horreurs avaient du caractère,
provoquaient l'émotion. Et quant aux abus, on savait alors les abolir
généreusement: c'est au milieu de ces discussions que j'appris que ce
fut la noblesse danoise qui la première affranchit spontanément les
serfs et qu'un prince danois supprima dès le siècle dernier la traite
des noirs.

--Mais, disait-il, le siècle d'avant était encore bien plus empreint de
grandeur; les hauts faits, les beaux caractères y abondaient.

--C'étaient des époques rudes et sauvages, interrompait alors mon frère
Frédéric; Dieu merci, nous ne vivons plus dans un temps pareil.

Il disait cela au bisaïeul en face, et ce n'était pas trop gentil.
Cependant il faut dire qu'il n'était plus un enfant; c'était notre aîné;
il était sorti de l'Université après les examens les plus brillants.
Ensuite notre père, qui avait une grande maison de commerce, l'avait
pris dans ses bureaux et il était très content de son zèle et de son
intelligence. Le bisaïeul avait tout l'air d'avoir un faible pour lui;
C'est avec lui surtout qu'il aimait à causer; mais quand ils en
arrivaient à ce sujet du bon vieux temps, cela finissait presque
toujours par de vives discussions; aucun d'eux ne cédait; et
cependant, quoique je ne fusse qu'un gamin, je remarquai bien qu'ils ne
pouvaient pas se passer l'un de l'autre. Que de fois le bisaïeul
écoutait l'oreille tendue, les yeux tout plein de feu, ce que Frédéric
racontait sur les découvertes merveilleuses de notre époque, sur des
forces de la nature, jusqu'alors inconnues, employées aux inventions les
plus étonnantes!

--Oui, disait-il alors, les hommes deviennent plus savants, plus
industrieux, mais non meilleurs. Quels épouvantables engins de
destruction ils inventent pour s'entre-tuer!

--Les guerres n'en sont que plus vite finies, répondait Frédéric; on
n'attend plus sept ou même trente ans avant le retour de la paix. Du
reste, des guerres, il en faut toujours; s'il n'y en avait pas eu
depuis le commencement du monde, la terre serait aujourd'hui tellement
peuplée que les hommes se dévoreraient les uns les autres.

Un jour Frédéric nous apprit ce qui venait de se passer dans une petite
ville des environs. À l'hôtel de ville se trouvait une grande et antique
horloge; elle s'arrêtait parfois, puis retardait, pour ensuite avancer;
mais enfin telle quelle, elle servait à régler toutes les montres de
la ville. Voilà qu'on se mit à construire un chemin de fer qui passa par
cet endroit; comme il faut que l'heure des trains soit indiquée de
façon exacte, on plaça à la gare une horloge électrique qui ne variait
jamais; et depuis lors tout le monde réglait sa montre d'après la gare;
l'horloge de la maison de ville pouvait varier à son aise; personne
n'y faisait attention, ou plutôt on s'en moquait.

--C'est grave tout cela, dit le bisaïeul d'un air très sérieux. Cela me
fait penser à une bonne vieille horloge, comme on en fabrique à
Bornholmy, qui était chez mes parents; elle était enfermée dans un
meuble en bois de chêne et marchait à l'aide de poids. Elle non plus
n'allait pas toujours bien exactement; mais on ne s'en préoccupait pas.
Nous regardions le cadran et nous avions foi en lui. Nous n'apercevions
que lui, et l'on ne voyait rien des roues et des poids. C'est de même
que marchaient le gouvernement et la machine de l'État. On avait pleine
confiance en elle et on ne regardait que le cadran. Aujourd'hui c'est
devenu une horloge de verre; le premier venu observe les mouvements des
roues et y trouve à redire; on entend le frottement des engrenages, on
se demande si les ressorts ne sont pas usés et ne vont pas se briser. On
n'a plus la foi; c'est là la grande faiblesse du temps présent.

Et le bisaïeul continua ainsi pendant longtemps jusqu'à ce qu'il arrivât
à se fâcher complètement, bien que Frédéric finît par ne plus le
contredire. Cette fois, ils se quittèrent en se boudant presque; mais
il n'en fut pas de même lorsque Frédéric s'embarqua pour l'Amérique où
il devait aller veiller à de grands intérêts de notre maison. La
séparation fut douloureuse; s'en aller si loin, au-delà de l'océan,
braver flots et tempêtes.

--Tranquillise-toi, dit Frédéric au bisaïeul qui retenait ses larmes;
tous les quinze jours vous recevrez une lettre de moi, et je te réserve
une surprise. Tu auras de mes nouvelles par le télégraphe; on vient de
terminer la pose du câble transatlantique. En effet, lorsqu'il
s'embarqua en Angleterre, une dépêche vint nous apprendre que son voyage
se passait bien, et, au moment où il mit le pied sur le nouveau
continent, un message de lui nous parvint traversant les mers plus
rapidement que la foudre.

--Je n'en disconviendrai pas, dit le bisaïeul, cette invention renverse
un peu mes idées; c'est une vraie bénédiction pour l'humanité, et c'est
au Danemark qu'on a précisément découvert la force qui agit ainsi. Je
l'ai connu, Christian Oersted, qui a trouvé le principe de
l'électromagnétisme; il avait des yeux aussi doux, aussi profonds que
ceux d'un enfant; il était bien digne de l'honneur que lui fit la
nature en lui laissant deviner un de ses plus intimes secrets.

Dix mois se passèrent, lorsque Frédéric nous manda qu'il s'était fiancé
là-bas avec une charmante jeune fille; dans la lettre se trouvait une
photographie. Comme nous l'examinâmes avec empressement! Le bisaïeul
prit sa loupe et la regarda longtemps.

--Quel malheur, s'écria le bisaïeul, qu'on n'ait pas depuis longtemps
connu cet art de reproduire les traits par le soleil! Nous pourrions
voir face à face les grands hommes de l'histoire. Voyez donc quel
charmant visage; comme cette jeune fille est gracieuse! Je la
reconnaîtrai dès qu'elle passera notre seuil.

Le mariage de Frédéric eut lieu en Amérique; les jeunes époux revinrent
en Europe et atteignirent heureusement l'Angleterre d'où ils
s'embarquèrent pour Copenhague. Ils étaient déjà en face des blanches
dunes du Jutland, lorsque s'éleva un ouragan; le navire, secoué,
ballotté, tout fracassé, fut jeté à la côte. La nuit approchait, le vent
faisait toujours rage; impossible de mettre à la mer les chaloupes et
on prévoyait que le matin le bâtiment serait en pièces.

Voilà qu'au milieu des ténèbres reluit une fusée; elle amène un solide
cordage; les matelots s'en saisissent; une communication s'établit
entre les naufragés et la terre ferme. Le sauvetage commence et, malgré
les vagues et la tempête, en quelques heures tout le monde est arrivé
heureusement à terre.

À Copenhague nous dormions tous bien tranquillement, ne songeant ni aux
dangers, ni aux chagrins. Lorsque le matin la famille se réunit, joyeuse
d'avance de voir arriver le jeune couple, le journal nous apprend, par
une dépêche, que la veille un navire anglais a fait naufrage sur la côte
du Jutland. L'angoisse saisit tous les coeurs; mon père court aux
renseignements; il revient bientôt encore plus vite nous apprendre que,
d'après une seconde dépêche, tout le monde est sauvé et que les êtres
chéris que nous attendons ne tarderont pas à être au milieu de nous.
Tous nous éclatâmes en pleurs; mais c'étaient de douces larmes; moi
aussi, je pleurai, et le bisaïeul aussi; il joignit les mains et, j'en
suis sûr, il bénit notre âge moderne. Et le même jour encore il envoya
deux cents écus à la souscription pour le monument d'Oersted. Le soir,
lorsque arriva Frédéric avec sa belle jeune femme, le bisaïeul lui dit
ce qu'il avait fait; et ils s'embrassèrent de nouveau. Il y a de braves
coeurs dans tous les temps.



Le bonhomme de neige


Quel beau froid il fait aujourd'hui! dit le Bonhomme de neige. Tout mon
corps en craque de plaisir. Et ce vent cinglant, comme il vous fouette
agréablement! Puis, de l'autre côté, ce globe de feu qui me regarde
tout béat!

Il voulait parler du soleil qui disparaissait à ce moment.

--Oh! il a beau faire, il ne m'éblouira pas! Je ne lâcherai pas encore
mes deux escarboucles.

Il avait, en effet, au lieu d'yeux, deux gros morceaux de charbon de
terre brillant et sa bouche était faite d'un vieux râteau, de telle
façon qu'on voyait toutes ses dents. Le bonhomme de neige était né au
milieu des cris de joie des enfants.

Le soleil se coucha, la pleine lune monta dans le ciel; ronde et
grosse, claire et belle, elle brillait au noir firmament.

--Ah! le voici qui réapparaît de l'autre côté, dit le Bonhomme de
neige.

Il pensait que c'était le soleil qui se montrait de nouveau.

--Maintenant, je lui ai fait atténuer son éclat. Il peut rester suspendu
là-haut et paraître brillant; du moins, je peux me voir moi-même. Si
seulement je savais ce qu'il faut faire pour bouger de place! J'aurais
tant de plaisir à me remuer un peu! Si je le pouvais, j'irais tout de
suite me promener sur la glace et faire des glissades, comme j'ai vu
faire aux enfants. Mais je ne peux pas courir.

--Ouah! ouah! aboya le chien de garde.

Il ne pouvait plus aboyer juste et était toujours enroué, depuis qu'il
n'était plus chien de salon et n'avait plus sa place sous le poêle.

--Le soleil t'apprendra bientôt à courir. Je l'ai bien vu pour ton
prédécesseur, pendant le dernier hiver. Ouah! ouah!

--Je ne te comprends pas, dit le Bonhomme de neige. C'est cette boule,
là-haut (il voulait dire la lune), qui m'apprendra à courir? C'est moi
plutôt qui l'ai fait filer en la regardant fixement, et maintenant elle
ne nous revient que timidement par un autre côté.

--Tu ne sais rien de rien, dit le chien; il est vrai aussi que l'on t'a
construit depuis peu. Ce que tu vois là, c'est la lune; et celui qui a
disparu, c'est le soleil. Il reviendra demain et, tu peux m'en croire,
il saura t'apprendre à courir dans le fossé. Nous allons avoir un
changement de temps. Je sens cela à ma patte gauche de derrière. J'y ai
des élancements et des picotements très forts.

--Je ne le comprends pas du tout, se dit à lui-même le Bonhomme de
neige, mais j'ai le pressentiment qu'il m'annonce quelque chose de
désagréable. Et puis, cette boule qui m'a regardé si fixement avant de
disparaître, et qu'il appelle le soleil, je sens bien qu'elle aussi
n'est pas mon amie.

--Ouah! ouah! aboya le chien en tournant trois fois sur lui-même.

Le temps changea en effet. Vers le matin, un brouillard épais et humide
se répandit sur tout le pays, et, un peu avant le lever du soleil, un
vent glacé se leva, qui fit redoubler la gelée. Quel magnifique coup
d'oeil, quand le soleil parut! Arbres et bosquets étaient couverts de
givre et toute la contrée ressemblait à une forêt de blanc corail.
C'était comme si tous les rameaux étaient couverts de blanches fleurs
brillantes.

Les ramifications les plus fines, et que l'on ne peut remarquer en été,
apparaissaient maintenant très distinctement. On eût dit que chaque
branche jetait un éclat particulier, c'était d'un effet éblouissant. Les
bouleaux s'inclinaient mollement au souffle du vent; il y avait en eux
de la vie comme les arbres en ont en plein été. Quand le soleil vint à
briller au milieu de cette splendeur incomparable, il sembla que des
éclairs partaient de toutes parts, et que le vaste manteau de neige qui
couvrait la terre ruisselait de diamants étincelants.

--Quel spectacle magnifique! s'écria une jeune fille qui se promenait
dans le jardin avec un jeune homme. Ils s'arrêtèrent près du Bonhomme de
neige et regardèrent les arbres qui étincelaient. Même en été, on ne
voit rien de plus beau!

--Surtout on ne peut pas rencontrer un pareil gaillard! répondit le
jeune homme en désignant le Bonhomme de neige. Il est parfait!

--Qui était-ce? demanda le Bonhomme de neige au chien de garde. Toi qui
es depuis si longtemps dans la cour, tu dois certainement les connaître?

--Naturellement! dit le chien. Elle m'a si souvent caressé, et lui m'a
donné tant d'os à ronger. Pas de danger que je les morde!

--Mais qui sont-ils donc?

--Des fiancés, répondit le chien. Ils veulent vivre tous les deux dans
la même niche et y ronger des os ensemble. Ouah! ouah!

--Est-ce que ce sont des gens comme toi et moi?

--Ah! mais non! dit le chien. Ils appartiennent à la famille des
maîtres! Je connais tout ici dans cette cour! Oui, il y a un temps où
je n'étais pas dans la cour, au froid et à l'attache pendant que souffle
le vent glacé. Ouah! ouah!

--Moi, j'adore le froid! dit le Bonhomme de neige. Je t'en prie,
raconte. Mais tu pourrais bien faire moins de bruit avec ta chaîne. Cela
m'écorche les oreilles.

--Ouah! ouah! aboya le chien. J'ai été jeune chien, gentil et mignon,
comme on me le disait alors. J'avais ma place sur un fauteuil de velours
dans le château, parfois même sur le giron des maîtres. On m'embrassait
sur le museau, et on m'époussetait les pattes avec un mouchoir brodé. On
m'appelait «Chéri». Mais je devins grand, et l'on me donna à la femme
de ménage. J'allai demeurer dans le cellier; tiens! d'où tu es, tu
peux en voir l'intérieur. Dans cette chambre, je devins le maître; oui,
je fus le maître chez la femme de ménage. C'était moins luxueux que dans
les appartements du dessus, mais ce n'en était que plus agréable. Les
enfants ne venaient pas constamment me tirailler et me tarabuster comme
là-haut. Puis j'avais un coussin spécial, et je me chauffais à un bon
poêle, la plus belle invention de notre siècle, tu peux m'en croire. Je
me glissais dessous et l'on ne me voyait plus. Tiens! j'en rêve encore.

--Est-ce donc quelque chose de si beau qu'un poêle? reprit le Bonhomme
de neige après un instant de réflexion.

--Non, non, tout au contraire! C'est tout noir, avec un long cou et un
cercle en cuivre. Il mange du bois au point que le feu lui en sort par
la bouche. Il faut se mettre au-dessus ou au-dessous, ou à côté, et
alors, rien de plus agréable. Du reste, regarde par la fenêtre, tu
l'apercevras.

Le Bonhomme de neige regarda et aperçut en effet un objet noir,
reluisant, avec un cercle en cuivre, et par-dessous lequel le feu
brillait. Cette vue fit sur lui une impression étrange, qu'il n'avait
encore jamais éprouvée, mais que tous les hommes connaissent bien.

--Pourquoi es-tu parti de chez elle? demanda le Bonhomme de neige.

Il disait: elle, car, pour lui, un être si aimable devait être du sexe
féminin.

--Comment as-tu pu quitter ce lieu de délices?

--Il le fallait bon gré mal gré, dit le chien. On me jeta dehors et on
me mit à l'attache, parce qu'un jour je mordis à la jambe le plus jeune
des fils de la maison qui venait de me prendre un os. Les maîtres furent
très irrités, et l'on m'envoya ici à l'attache. Tu vois, avec le temps,
j'y ai perdu ma voix. J'aboie très mal.

Le chien se tut. Mais le Bonhomme de neige n'écoutait déjà plus ce qu'il
lui disait. Il continuait à regarder chez la femme de ménage, où le
poêle était posé.

--Tout mon être en craque d'envie, disait-il. Si je pouvais entrer!
Souhait bien innocent, tout de même! Entrer, entrer, c'est mon voeu le
plus cher; il faut que je m'appuie contre le poêle, dussé-je passer par
la fenêtre!

--Tu n'entreras pas, dit le chien, et si tu entrais, c'en serait fait de
toi.

--C'en est déjà fait de moi, dit le Bonhomme de neige; l'envie me
détruit.

Toute la journée il regarda par la fenêtre. Du poêle sortait une flamme
douce et caressante; un poêle seul, quand il a quelque chose à brûler,
peut produire une telle lueur; car le soleil ou la lune, ce ne serait
pas la même lumière. Chaque fois qu'on ouvrait la porte, la flamme
s'échappait par-dessous. La blanche poitrine du Bonhomme de neige en
recevait des reflets rouges.

--Je n'y puis plus tenir! C'est si bon lorsque la langue lui sort de la
bouche!

La nuit fut longue, mais elle ne parut pas telle au Bonhomme de neige.
Il était plongé dans les idées les plus riantes. Au matin, la fenêtre du
cellier était couverte de givre, formant les plus jolies arabesques
qu'un Bonhomme de neige pût souhaiter; seulement, elles cachaient le
poêle. La neige craquait plus que jamais; un beau froid sec, un vrai
plaisir pour un Bonhomme de neige.

Un coq chantait en regardant le froid soleil d'hiver. Au loin dans la
campagne, on entendait résonner la terre gelée sous les pas des chevaux
s'en allant au labour, pendant que le conducteur faisait gaiement
claquer son fouet en chantant quelque ronde campagnarde que répétait
après lui l'écho de la colline voisine.

Et pourtant le Bonhomme de neige n'était pas gai. Il aurait dû l'être,
mais il ne l'était pas.

Aussi, quand tout concourt à réaliser nos souhaits, nous cherchons dans
l'impossible et l'inattendu ce qui pourrait arriver pour troubler notre
repos; il semble que le bonheur n'est pas dans ce que l'on a la
satisfaction de posséder, mais tout au contraire dans l'imprévu d'où
peut souvent sortir notre malheur.

C'est pour cela que le Bonhomme de neige ne pouvait se défendre d'un
ardent désir de voir le poêle, lui l'homme du froid auquel la chaleur
pouvait être si désastreuse. Et ses deux gros yeux de charbon de terre
restaient fixés immuablement sur le poêle qui continue à brûler sans se
douter de l'attention attendrie dont il était l'objet.

--Mauvaise maladie pour un Bonhomme de neige! pensait le chien. Ouah!
ouah! Nous allons encore avoir un changement de temps!

Et cela arriva en effet: ce fut un dégel. Et plus le dégel grandissait,
plus le Bonhomme de neige diminuait. Il ne disait rien; il ne se
plaignait pas; c'était mauvais signe. Un matin, il tomba en morceaux,
et il ne resta de lui qu'une espèce de manche à balai. Les enfants
l'avaient planté en terre, et avaient construit autour leur Bonhomme de
neige.

--Je comprends maintenant son envie, dit le chien. C'est ce qu'il avait
dans le corps qui le tourmentait ainsi! Ouah! ouah!

Bientôt après, l'hiver disparut à son tour.

--Ouah! ouah! aboyait le chien; et une petite fille chantait dans la
cour:


    _Ohé! voici l'hiver parti_
    _Et voici Février fini!_
    _Chantons: Coucou!_
    _Chantons! Cui... uitte!_
    _Et toi, bon soleil, viens vite!_


Personne ne pensait plus au Bonhomme de neige.



Bonne humeur


Mon père m'a fait hériter ce que l'on peut hériter de mieux: ma bonne
humeur. Qui était-il, mon père? Ceci n'avait sans doute rien à voir
avec sa bonne humeur! Il était vif et jovial, grassouillet et
rondouillard, et son aspect extérieur ainsi que son for intérieur
étaient en parfait désaccord avec sa profession. Quelle était donc sa
profession, sa situation? Vous allez comprendre que si je l'avais écrit
et imprimé tout au début, il est fort probable que la plupart des
lecteurs auraient reposé mon livre après l'avoir appris, en disant:
«C'est horrible, je ne peux pas lire cela!» Et pourtant, mon père
n'était pas un bourreau ou un valet de bourreau, bien au contraire! Sa
profession le mettait parfois à la tête de la plus haute noblesse de ce
monde, et il s'y trouvait d'ailleurs de plein droit et parfaitement à sa
place. Il fallait qu'il soit toujours devant--devant l'évêque, devant
les princes et les comtes... et il y était. Mon père était cocher de
corbillard!

Voilà, je l'ai dit. Mais écoutez la suite: les gens qui voyaient mon
père, haut perché sur son siège de cocher de cette diligence de la mort,
avec son manteau noir qui lui descendait jusqu'aux pieds et son tricorne
à franges noires, et qui voyaient ensuite son visage rond, et souriant,
qui ressemblait à un soleil dessiné, ne pensaient plus ni au chagrin, ni
à la tombe, car son visage disait: «Ce n'est rien, cela ira beaucoup
mieux que vous ne le pensez!»

C'est de lui que me vient cette habitude d'aller régulièrement au
cimetière. C'est une promenade gaie, à condition que vous y alliez la
joie dans le coeur--et puis je suis, comme mon père l'avait été, abonné
au Courrier royal.

Je ne suis plus très jeune. Je n'ai ni femme, ni enfants, ni
bibliothèque mais, comme je viens de le dire, je suis abonné au Courrier
royal et cela me suffit. C'est pour moi le meilleur journal, comme il
l'était aussi pour mon père. Il est très utile et salutaire car il y a
tout ce qu'on a besoin de savoir: qui prêche dans telle église, qui
sermonne dans tel livre, où l'on peut trouver une maison, une
domestique, des vêtements et des vivres, les choses que l'on met à prix,
mais aussi les têtes. Et puis, on y lit beaucoup à propos des bonnes
oeuvres et il y a tant de petites poésies anodines! On y parle
également des mariages et de qui accepte ou n'accepte pas de
rendez-vous. Tout y est si simple et si naturel! Le Courrier royal vous
garantit une vie heureuse et de belles funérailles! À la fin de votre
vie, vous avez tant de papier que vous pouvez vous en faire un lit
douillet, si vous n'avez pas envie de dormir sur le plancher.

La lecture du Courrier royal et les promenades au cimetière enchantent
mon âme plus que n'importe quoi d'autre et renforcent mieux que toute ma
bonne humeur. Tout le monde peut se promener, avec les yeux, dans le
Courrier royal, mais venez avec moi au cimetière! Allons-y maintenant,
tant que le soleil brille et que les arbres sont verts. Promenons-nous
entre les pierres tombales! Elles sont toutes comme des livres, avec
leur page de couverture pour que l'on puisse lire le titre qui vous
apprendra de quoi le livre va vous parler; et pourtant il ne vous dira
rien. Mais moi, j'en sais un peu plus, grâce à mon père mais aussi grâce
à moi. C'est dans mon «Livre» des tombes; je l'ai écrit moi-même pour
instruire et pour amuser. Vous y trouverez tous les morts, et d'autres
encore....

Nous voici au cimetière.

Derrière cette petite clôture peinte en blanc, il y avait jadis un
rosier. Il n'est plus là depuis longtemps, mais le lierre provenant de
la tombe voisine a rampé jusqu'ici pour égayer un peu l'endroit. Ci-gît
un homme très malheureux. Il vivait bien, de son vivant, car il avait
réussi et avait une très bonne paie et même un peu plus, mais il prenait
le monde, c'est-à-dire l'art trop au sérieux. Le soir, il allait au
théâtre et s'en réjouissait à l'avance, mais il devenait furieux, par
exemple, aussitôt qu'un éclairagiste illuminait un peu plus une face de
la lune plutôt que l'autre ou qu'une frise pendait devant le décor et
non pas derrière le décor, ou lorsqu'il y voyait un palmier dans Amager,
un cactus dans le Tyrol ou un hêtre dans le nord de la Norvège, au-delà
du cercle polaire! Comme si cela avait de l'importance! Qui pense à
cela? Ce n'est qu'une comédie, on y va pour s'amuser!... Le public
applaudissait trop, ou trop peu.»Du bois humide, marmonnait-il, il ne
va pas s'enflammer ce soir.» Puis, il se retournait, pour voir qui
étaient ces gens-là. Et il entendait tout de suite qu'ils ne riaient pas
au bon moment et qu'ils riaient en revanche là où il ne le fallait pas;
tout cela le tourmentait au point de le rendre malheureux. Et
maintenant, il est mort.

Ici repose un homme très heureux, ou plus précisément un homme d'origine
noble. C'était d'ailleurs son plus grand atout, sans cela il n'aurait
été personne. La nature sage fait si bien les choses que cela fait
plaisir à voir. Il portait des chaussures brodées devant et derrière et
vivait dans de beaux appartements. Il faisait penser au précieux cordon
de sonnette brodé de perles avec lequel on sonnait les domestiques et
qui est prolongé par une bonne corde bien solide qui, elle, fait tout le
travail. Lui aussi avait une bonne corde solide, en la personne de son
adjoint qui faisait tout à sa place, et le fait d'ailleurs toujours,
pour un autre cordon de sonnette brodé, tout neuf. Tout est conçu avec
tant de sagesse que l'on peut vraiment se réjouir de la vie.

Et ici repose l'homme qui a vécu soixante-sept ans et qui, pendant tout
ce temps, n'a pensé qu'à une chose: trouver une belle et nouvelle idée.
Il ne vivait que pour cela et un jour, en effet, il l'a eue, ou du
moins, il l'a cru. Ceci l'a mis dans une telle joie qu'il en est mort.
Il est mort de joie d'avoir trouvé la bonne idée. Personne ne l'a appris
et personne n'en a profité! Je pense que même dans sa tombe, son idée
ne le laisse pas reposer en paix. Car, imaginez un instant qu'il
s'agisse d'une idée qu'il faut exprimer lors du déjeuner pour qu'elle
soit vraiment efficace, alors que lui, en tant que défunt, ne peut,
selon une opinion généralement répandue, apparaître qu'à minuit: son
idée, à ce moment-là risque de ne pas être bien venue, ne fera rire
personne et lui, il n'aura plus qu'à retourner dans sa tombe avec sa
belle idée. Oui, c'est une tombe bien triste.

Ici repose une femme très avare. De son vivant elle se levait la nuit
pour miauler afin que ses voisins pensent qu'elle avait un chat. Elle
était vraiment avare!

Ici repose une demoiselle de bonne famille. Chaque fois qu'elle se
trouvait en société, il fallait qu'elle parle de son talent de chanteuse
et lorsqu'on avait réussi à la convaincre de chanter, elle commençait
par: «_Mi manca la voce!_», ce qui veut dire: «Je n'ai aucune voix».
Ce fut la seule vérité de sa vie.

Ici repose une fille d'un genre différent! Lorsque le coeur se met à
piailler comme un canari, la raison se bouche les oreilles. La belle
jeune fille était toujours illuminée de l'auréole du mariage, mais le
sien n'a jamais eu lieu...!

Ici repose une veuve qui avait le chant du cygne sur les lèvres et de la
bile de chouette dans le coeur. Elle rendait visite aux familles pour y
pêcher tous leurs péchés, exactement comme l'ami de l'ordre dénonçait
son prochain.

Ici c'est un caveau familial. C'était une famille très unie et chacun
croyait tout ce que l'autre disait, à tel point que si le monde entier
et les journaux disaient: «C'est ainsi!» et si le fils, rentrant de
l'école, déclarait: «Moi, je l'ai entendu ainsi», c'était lui qui
avait raison parce qu'il faisait partie de la famille. Et si dans cette
famille il arrivait que le coq chante à minuit, c'était le matin, même
si le veilleur de nuit et toutes les horloges de la ville annonçaient
minuit.

Le grand Goethe termine son Faust en écrivant que cette histoire pouvait
avoir une suite. On peut dire la même chose de notre promenade dans le
cimetière. Je viens souvent ici. Lorsque l'un de mes amis ou ennemis
fait de ma vie un enfer, je viens ici, je trouve un joli endroit gazonné
et je le voue à celui ou à celle que j'aurais envie d'enterrer. Et je
l'enterre aussitôt. Ils sont là, morts et impuissants, jusqu'à ce qu'ils
reviennent à la vie, renouvelés et meilleurs. J'inscris leur vie, telle
que je l'ai vue moi, dans mon «Livre «des tombes. Chacun devrait faire
ainsi et au lieu de se morfondre, enterrer bel et bien celui qui vous
met des bâtons dans les roues. Je recommande de garder sa bonne humeur
et de lire le Courrier royal, journal d'ailleurs écrit par le peuple
lui-même, même si, pour certains, quelqu'un d'autre guide la plume.

Lorsque mon temps sera venu et que l'on m'aura enterré dans une tombe
avec l'histoire de ma vie, mettez sur elle cette inscription: «Bonne
humeur.»

C'est mon histoire.



Le briquet


Un soldat s'en venait d'un bon pas sur la route. Une deux, une deux!
sac au dos et sabre au côté. Il avait été à la guerre et maintenant, il
rentrait chez lui. Sur la route, il rencontra une vieille sorcière.
Qu'elle était laide! Sa lippe lui pendait jusque sur la poitrine.

--Bonsoir soldat, dit-elle. Ton sac est grand et ton sabre est beau, tu
es un vrai soldat. Je vais te donner autant d'argent que tu voudras.

--Merci, vieille, dit le soldat.

--Vois-tu ce grand arbre? dit la sorcière. Il est entièrement creux.
Grimpe au sommet, tu verras un trou, tu t'y laisseras glisser jusqu'au
fond. Je t'attacherai une corde autour du corps pour te remonter quand
tu m'appelleras.

--Mais qu'est-ce que je ferai au fond de l'arbre?

--Tu y prendras de l'argent, dit la sorcière. Quand tu seras au fond, tu
te trouveras dans une grande galerie éclairée par des centaines de
lampes. Devant toi il y aura trois portes. Tu pourras les ouvrir, les
clés sont dessus. Si tu entres dans la première chambre, tu verras un
grand chien assis au beau milieu sur un coffre. Il a des yeux grands
comme des soucoupes, mais ne t'inquiète pas de ça. Je te donnerai mon
tablier à carreaux bleus que tu étendras par terre, tu saisiras le chien
et tu le poseras sur mon tablier. Puis tu ouvriras le coffre et tu
prendras autant de pièces que tu voudras. Celles-là sont en cuivre.... Si
tu préfères des pièces d'argent, tu iras dans la deuxième chambre! Un
chien y est assis avec des yeux grands comme des roues de moulin. Ne
t'inquiète encore pas de ça. Pose-le sur mon tablier et prends des
pièces d'argent, autant que tu en veux. Mais si tu préfères l'or, je
peux aussi t'en donner--et combien!--tu n'as qu'à entrer dans la
troisième chambre. Ne t'inquiète toujours pas du chien assis sur le
coffre. Celui-ci a les yeux grands comme la Tour Ronde de Copenhague et
je t'assure que pour un chien, c'en est un. Pose-le sur mon tablier et
n'aie pas peur, il ne te fera aucun mal. Prends dans le coffre autant de
pièces d'or que tu voudras.

--Ce n'est pas mal du tout ça, dit le soldat. Mais qu'est-ce qu'il
faudra que je te donne à toi la vieille? Je suppose que tu veux quelque
chose.

--Pas un sou, dit la sorcière. Rapporte-moi le vieux briquet que ma
grand-mère a oublié la dernière fois qu'elle est descendue dans l'arbre.

--Bon, dit le soldat, attache-moi la corde autour du corps.

--Voilà--et voici mon tablier à carreaux bleus.

Le soldat grimpa dans l'arbre, se laissa glisser dans le trou, et le
voilà, comme la sorcière l'avait annoncé, dans la galerie où brillaient
des centaines de lampes. Il ouvrit la première porte. Oh! le chien qui
avait des yeux grands comme des soucoupes le regardait fixement.

--Tu es une brave bête, lui dit le soldat en le posant vivement sur le
tablier de la sorcière.

Il prit autant de pièces de cuivre qu'il put en mettre dans sa poche,
referma le couvercle du coffre, posa le chien dessus et entra dans la
deuxième chambre.

Brrr!! le chien qui y était assis avait, réellement, les yeux grands
comme des roues de moulin.

--Ne me regarde pas comme ça, lui dit le soldat, tu pourrais te faire
mal.

Il posa le chien sur le tablier, mais en voyant dans le coffre toutes
ces pièces d'argent, il jeta bien vite les sous en cuivre et remplit ses
poches et son sac d'argent. Puis il passa dans la troisième chambre.

Mais quel horrible spectacle! Les yeux du chien qui se tenait là
étaient vraiment grands chacun comme la Tour Ronde de Copenhague et ils
tournaient dans sa tête comme des roues.

--Bonsoir, dit le soldat en portant la main à son képi, car de sa vie,
il n'avait encore vu un chien pareil et il l'examina quelque peu. Mais
bientôt il se ressaisit, posa le chien sur le tablier, ouvrit le coffre.

Dieu!... que d'or! Il pourrait acheter tout Copenhague avec ça, tous
les cochons en sucre des pâtissiers et les soldats de plomb et les
fouets et les chevaux à bascule du monde entier. Quel trésor!

Il jeta bien vite toutes les pièces d'argent et prit de l'or. Ses
poches, son sac, son képi et ses bottes, il les remplit au point de ne
presque plus pouvoir marcher. Eh bien! il en avait de l'argent cette
fois! Vite il replaça le chien sur le coffre, referma la porte et cria
dans le tronc de l'arbre:

--Remonte-moi, vieille.

--As-tu le briquet? demanda-t-elle.

--Ma foi, je l'avais tout à fait oublié, fit-il, et il retourna le
prendre.

Puis la sorcière le hissa jusqu'en haut et le voilà sur la route avec
ses poches, son sac, son képi, ses bottes pleines d'or!

--Qu'est-ce que tu vas faire de ce briquet? demanda-t-il.

--Ça ne te regarde pas, tu as l'argent, donne-moi le briquet!

--Taratata, dit le soldat. Tu vas me dire tout de suite ce que tu vas
faire de ce briquet ou je tire mon sabre et je te coupe la tête.

--Non, dit la vieille sorcière.

Alors, il lui coupa le cou. La pauvre tomba par terre et elle y resta.
Mais lui serra l'argent dans le tablier, en fit un baluchon qu'il lança
sur son épaule, mit le briquet dans sa poche et marcha vers la ville.

Une belle ville c'était. Il alla à la meilleure auberge, demanda les
plus belles chambres, commanda ses plats favoris. Puisqu'il était riche....

Le valet qui cira ses chaussures se dit en lui-même que pour un monsieur
aussi riche, il avait de bien vieilles bottes. Mais dès le lendemain, le
soldat acheta des souliers neufs et aussi des vêtements convenables.

Alors il devint un monsieur distingué. Les gens ne lui parlaient que de
tout ce qu'il y avait d'élégant dans la ville et de leur roi, et de sa
fille, la ravissante princesse.

--Où peut-on la voir? demandait le soldat.

--On ne peut pas la voir du tout, lui répondait-on. Elle habite un grand
château aux toits de cuivre entouré de murailles et de tours. Seul le
roi peut entrer chez elle à sa guise car on lui a prédit que sa fille
épouserait un simple soldat; et un roi n'aime pas ça du tout.

--Que je voudrais la connaître! dit le soldat, mais il savait bien que
c'était tout à fait impossible.

Alors il mena une joyeuse vie, alla à la comédie, roula carrosse dans le
jardin du roi, donna aux pauvres beaucoup d'argent--et cela de grand
coeur--se souvenant des jours passés et sachant combien les indigents
ont de peine à avoir quelques sous.

Il était riche maintenant et bien habillé, il eut beaucoup d'amis qui,
tous, disaient de lui: «Quel homme charmant, quel vrai gentilhomme!»
Cela le flattait. Mais comme il dépensait tous les jours beaucoup
d'argent et qu'il n'en rentrait jamais dans sa bourse, le moment vint où
il ne lui resta presque plus rien. Il dut quitter les belles chambres,
aller loger dans une mansarde sous les toits, brosser lui-même ses
chaussures, tirer l'aiguille à repriser. Aucun ami ne venait plus le
voir... trop d'étages à monter.

Par un soir très sombre--il n'avait même plus les moyens de s'acheter
une chandelle--il se souvint qu'il en avait un tout petit bout dans sa
poche et aussi le briquet trouvé dans l'arbre creux où la sorcière
l'avait fait descendre. Il battit le silex du briquet et au moment où
l'étincelle jaillit, voilà que la porte s'ouvre. Le chien aux yeux
grands comme des soucoupes est devant lui.

--Qu'ordonne mon maître? demande le chien.

--Quoi! dit le soldat. Voilà un fameux briquet s'il me fait avoir tout
ce que je veux. Apporte-moi un peu d'argent. Hop! voilà l'animal parti
et hop! le voilà revenu portant, dans sa gueule, une bourse pleine de
pièces de cuivre.

Alors le soldat comprit quel briquet miraculeux il avait là. S'il le
battait une fois, c'était le chien assis sur le coffre aux monnaies de
cuivre qui venait, s'il le battait deux fois, c'était celui qui gardait
les pièces d'argent et s'il battait trois fois son briquet, c'était le
gardien des pièces d'or qui apparaissait. Notre soldat put ainsi
redescendre dans les plus belles chambres, remettre ses vêtements
luxueux. Ses amis le reconnurent immédiatement et même ils avaient
beaucoup d'affection pour lui.


Cependant un jour, il se dit:

«C'est tout de même dommage qu'on ne puisse voir cette princesse. On
dit qu'elle est si charmante... À quoi bon si elle doit toujours rester
prisonnière dans le grand château aux toits de cuivre avec toutes ces
tours? Est-il vraiment impossible que je la voie? Où est mon briquet?»

Il fit jaillir une étincelle et le chien aux yeux grands comme des
soucoupes apparut.

--Il est vrai qu'on est au milieu de la nuit, lui dit le soldat, mais
j'ai une envie folle de voir la princesse. En un clin d'oeil, le chien
était dehors, et l'instant d'après, il était de retour portant la
princesse couchée sur son dos. Elle dormait et elle était si gracieuse
qu'en la voyant, chacun aurait reconnu que c'était une vraie princesse.
Le jeune homme n'y tint plus, il ne put s'empêcher de lui donner un
baiser car, lui, c'était un vrai soldat.

Vite le chien courut ramener la jeune fille au château, mais le
lendemain matin, comme le roi et la reine prenaient le thé avec elle, la
princesse leur dit qu'elle avait rêvé la nuit d'un chien et d'un soldat
et que le soldat lui avait donné un baiser. Eh bien! en voilà une
histoire! dit la reine.

Une des vieilles dames de la cour reçut l'ordre de veiller toute la nuit
suivante auprès du lit de la princesse pour voir si c'était vraiment un
rêve ou bien ce que cela pouvait être!

Le soldat se languissait de revoir l'exquise princesse! Le chien revint
donc la nuit, alla la chercher, courut aussi vite que possible... mais
la vieille dame de la cour avait mis de grandes bottes et elle courait
derrière lui et aussi vite. Lorsqu'elle les vit disparaître dans la
grande maison, elle pensa: «Je sais maintenant où elle va «et, avec
un morceau de craie, elle dessina une grande croix sur le portail. Puis
elle rentra se coucher.

Le chien, en revenant avec la princesse, vit la croix sur le portail et
traça des croix sur toutes les portes de la ville. Et ça, c'était très
malin de sa part; ainsi la dame de la cour ne pourrait plus s'y
reconnaître.

Au matin, le roi, la reine, la vieille dame et tous les officiers
sortirent pour voir où la princesse avait été.

--C'est là, dit le roi dès qu'il aperçut la première porte avec une
croix.

--Non, c'est ici mon cher époux, dit la reine en s'arrêtant devant la
deuxième porte.

--Mais voilà une croix... en voilà une autre, dirent-ils tous, il est
bien inutile de chercher davantage.

Cependant, la reine était une femme rusée, elle savait bien d'autres
choses que de monter en carrosse. Elle prit ses grands ciseaux d'or et
coupa en morceaux une pièce de soie, puis cousit un joli sachet qu'elle
remplit de farine de sarrasin très fine. Elle attacha cette bourse sur
le dos de sa fille et perça au fond un petit trou afin que la farine se
répande tout le long du chemin que suivrait la princesse.

Le chien revint encore la nuit, amena la princesse sur son dos auprès du
soldat qui l'aimait tant et qui aurait voulu être un prince pour
l'épouser. Mais le chien n'avait pas vu la farine répandue sur le chemin
depuis le château jusqu'à la fenêtre du soldat. Le lendemain, le roi et
la reine n'eurent aucune peine à voir où leur fille avait été.

Le soldat fut saisi et jeté dans un cachot lugubre!... Oh! qu'il y
faisait noir!

--Demain, tu seras pendu, lui dit-on. Ce n'est pas une chose agréable à
entendre, d'autant plus qu'il avait oublié son briquet à l'auberge.

Derrière les barreaux de fer de sa petite fenêtre, il vit le matin
suivant les gens qui se dépêchaient de sortir de la ville pour aller le
voir pendre. Il entendait les roulements de tambours, les soldats
défilaient au pas cadencé. Un petit apprenti cordonnier courait à une
telle allure qu'une de ses savates vola en l'air et alla frapper le mur
près des barreaux au travers desquels le soldat regardait.

--Hé! ne te presse pas tant. Rien ne se passera que je ne sois arrivé.
Mais si tu veux courir à l'auberge où j'habitais et me rapporter mon
briquet, je te donnerai quatre sous. Mais en vitesse.

Le gamin ne demandait pas mieux que de gagner quatre sous. Il prit ses
jambes à son cou, trouva le briquet....

En dehors de la ville, on avait dressé un gibet autour duquel se
tenaient les soldats et des centaines de milliers de gens. Le roi, la
reine étaient assis sur de superbes trônes et en face d'eux, les juges
et tout le conseil.

Déjà le soldat était monté sur l'échelle, mais comme le bourreau allait
lui passer la corde au cou, il demanda la permission--toujours
accordée, dit-il à un condamné à mort avant de subir sa peine
--d'exprimer un désir bien innocent, celui de fumer une pipe, la
dernière en ce monde.

Le roi ne voulut pas le lui refuser et le soldat se mit à battre son
briquet: une fois, deux fois, trois fois! et hop! voilà les trois
chiens: celui qui avait des yeux comme des soucoupes, celui qui avait
des yeux comme des roues de moulin et celui qui avait des yeux grands
chacun comme la Tour Ronde de Copenhague.

--Empêchez-moi maintenant d'être pendu! leur cria le soldat.

Alors les chiens sautèrent sur les juges et sur tous les membres du
conseil, les prirent dans leur gueule, l'un par les jambes, l'autre par
le nez, les lancèrent en l'air si haut qu'en tombant, ils se brisaient
en mille morceaux.

--Je ne tolérerai pas... commença le roi.

Mais le plus grand chien le saisit ainsi que la reine et les lança en
l'air à leur tour.

Les soldats en étaient épouvantés et la foule cria:

--Petit soldat, tu seras notre roi et tu épouseras notre délicieuse
princesse. On fit monter le soldat dans le carrosse royal et les trois
chiens gambadaient devant en criant «bravo». Les jeunes gens
sifflaient dans leurs doigts, les soldats présentaient les armes.

La princesse fut tirée de son château aux toits de cuivre et elle devint
reine, ce qui lui plaisait beaucoup.

La noce dura huit jours, les chiens étaient à table et roulaient de très
grands yeux.



Ce que le Père fait est bien fait


Cette histoire, je l'ai entendue dans mon enfance. Chaque fois que j'y
pense, je la trouve plus intéressante. Il en est des histoires comme de
bien des gens: avec l'âge, ils attirent de plus en plus l'attention.
Vous avez certainement été déjà à la campagne, et vous avez vu de
vieilles maisons de paysans.

Sur le toit de chaume, il y a des mauvaises herbes, de la mousse et un
nid de cigognes. Ce sont les cigognes surtout qui ne doivent pas
manquer. Les murs penchent, les fenêtres sont basses et une seule peut
s'ouvrir. Le four ressemble à un ventre rebondi, les branches d'un
sureau tombent sur une haie, et le sureau se trouve à une mare où nagent
des canards. Il y a encore là un chien à l'attache, qui aboie après tout
le monde, sans distinction.

Dans une de ces maisons de paysans habitaient deux vieilles gens, un
paysan et sa femme. Ils n'avaient presque rien, et pourtant ils se
trouvaient avoir quelque chose de trop, un cheval, qu'ils laissaient
paître dans le fossé près de la grand-route. Le paysan l'enfourchait
pour aller à la ville, et de temps en temps le prêtait à des voisins
qui, en retour, lui rendaient quelques services.

Mais les vieux pensaient qu'il serait meilleur pour eux de vendre le
cheval ou de l'échanger contre quelque objet plus utile. Mais contre
quoi?

--Fais pour le mieux, mon vieux, disait la femme. Il y a une foire à la
ville. Vas-y et vends le cheval, ou fais un échange; ce que tu feras
sera bien fait.

Là-dessus, elle lui fit un beau noeud au mouchoir qu'il avait autour du
cou, bien mieux que lui-même n'eût su le faire. Puis elle lissa son
chapeau avec la main pour que la poussière s'y attachât moins et
l'embrassa. Le voilà parti sur son cheval, pour le vendre ou l'échanger.

--Oui, oui, le vieux s'y entend, murmurait la vieille mère.

Le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Il y avait beaucoup de
poussière sur la route, car il passait beaucoup de gens qui se rendaient
au marché en voiture, à cheval ou à pied. Nulle ombre sur le chemin.
Parmi ceux qui marchaient à pied, il y avait un homme qui poussait
devant lui une vache. Le vieux pensait:

--Elle doit donner du bon lait! Cheval contre vache, ce serait un bon
échange.

--Écoute, l'homme à la vache. Je veux te proposer quelque chose. Un
cheval est plus dur qu'une vache, n'est-ce pas? Mais cela ne me fait
rien, car une vache me serait plus utile. Veux-tu que nous troquions?

--Avec plaisir, dit l'homme à la vache.

Et ils firent l'échange. Quand ce fut fait, le paysan eût pu revenir,
puisqu'il avait obtenu ce qu'il voulait. Mais, comme il était parti pour
aller au marché, il voulut s'y rendre, ne fût-ce que pour y jeter un
coup d'oeil. Il poussa donc sa vache devant lui. Il marchait très vite.
Peu de temps après il vit un homme tenant un mouton par une corde.
C'était un mouton bien gras.

--Il ferait rudement mon affaire, pensa notre homme. Nous aurions bien
assez de nourriture pour lui sur le bord du fossé, et en hiver nous
pourrions le garder dans notre chambre. Au fond, un mouton vaudrait
mieux pour nous qu'une vache.

Veux-tu troquer avec moi? demanda-t-il.

--Parfaitement, dit l'autre.

On troqua donc et notre paysan continua sa route avec son mouton. Tout à
coup il vit, dans un petit sentier, un homme portant une grosse oie sous
le bras.

--Diable! voilà une fameuse oie! S'écria-t-il. Elle a beaucoup de
plumes et est bien grasse. Ça ferait bien l'affaire de la mère! Elle
pourrait lui donner nos restes, car elle dit souvent: «Tiens! si nous
avions une oie pour manger ça!» Veux-tu changer ton oie pour mon
mouton?

L'autre ne demanda pas mieux. Notre paysan prit donc son oie.

Il était alors tout près de la ville. Il y avait foule sur la grand
route. Le champ de foire était plein de gens et d'animaux; on se
pressait tellement que des gens passaient dans les champs de pommes de
terre à côté.

Il y avait là une poule attachée par les pattes. Elle manquait d'être
écrasée à chaque instant. C'était une très belle poule, avec des plumes
très courtes sur la queue. Elle clignait des yeux et faisait: Glouk!
glouk! Je ne puis vous dire ce qu'elle voulait dire par là, mais le
paysan s'écria:

--Jamais je n'ai vu si belle poule. Elle est plus belle même que la
poule du pharmacien! Je serais heureux de l'avoir. Une poule trouve
toujours à se nourrir sans qu'on s'occupe d'elle. Ce serait un bon
échange.

--Voulez-vous changer votre poule pour mon oie? demanda-t-il au
receveur de l'octroi, à qui appartenait la poule.

--Comment donc! dit l'autre. Le paysan prit la poule, et le receveur
prit l'oie. Notre homme avait bien employé son temps. Il avait chaud et
se sentait fatigué. Un verre d'eau-de-vie et un peu de pain lui étaient
bien dus. Justement il était devant une auberge. Il entra.

Mais au même moment arriva un garçon portant un sac plein sur le dos.

--Qu'as-tu là-dedans? demanda notre paysan.

--Des pommes gâtées, dit l'autre; tout un sac, pour les cochons.

--Tout un sac plein de pommes? Quelle richesse! Voilà ce que je
voudrais bien apporter à ma femme. L'an dernier, nous n'avons eu qu'une
pomme sur notre vieux pommier; nous l'avons laissée sur notre commode
jusqu'à ce qu'elle pourrît.» Cela prouve qu'on est à son aise», disait
la mère. Mais, cette fois, je pourrais lui montrer quelque chose de
mieux.

--Que m'en donnerais-tu? dit le garçon.

--Donne, dit le paysan. Je change ma poule pour ton sac.

L'échange fait, ils entrèrent à l'auberge. Là notre homme mit son sac
près du four qui était brûlant. L'hôtesse n'y prit pas garde.

Dans la salle il y avait beaucoup de gens: des maquignons, des
marchands de boeufs, pas mal de gens de la campagne, quelques ouvriers
qui jouaient entre eux dans un coin et enfin à un bout de la table, deux
Anglais moitié touristes, moitié marchands, et qui étaient venus à la
ville pour voir si quelque occasion ne se présenterait pas de trouver
une bonne affaire. N'ayant rien rencontré, ils étaient attablés et
regardaient avec indifférence le reste de la salle. On sait que les
Anglais sont presque toujours si riches que leurs poches sont bondées
d'or. De plus ils aiment à parier, à propos de n'importe quoi, rien que
pour se créer une émotion passagère qui les change un instant de leur
froideur continuelle.

Or, voici ce qui arriva:

--Psiii, psiii! entendirent-ils près du four.

--Qu'est-ce? demandèrent-ils.

Le paysan leur conta l'histoire du cheval échangé contre une vache et
ainsi de suite jusqu'aux pommes.

--Tu vas être battu à ton retour, dirent les Anglais. Tu peux t'y
attendre.

--Battu? Non, non! J'aurai un baiser et l'on me dira: «Ce que le
père fait est toujours bien fait.»

--Nous parierions bien un boisseau d'or que tu te trompes; cent livres,
si tu veux.

--Un boisseau me suffit, dit le paysan. Mais moi, je ne puis parier
qu'un boisseau de pommes, et je l'emplirai jusqu'au bord.

--Allons, topons-là! cent livres contre un boisseau de pommes.

Et le pari fut fait.

La carriole de l'aubergiste fut commandée, et tous les trois y montèrent
avec le sac de pommes. Les voici arrivés.

--Bonsoir, la mère!

--Dieu te garde, mon vieux!

--L'échange est fait.

--Ah! tu t'y entends, dit la paysanne pendant que son mari
l'embrassait.

--Oui, j'ai troqué notre cheval contre une vache.

--Dieu soit loué! dit la mère. Je pourrai désormais faire des laitages,
du beurre, du fromage. Excellent échange!

--Oui, mais j'ai ensuite échangé la vache contre une brebis.

--C'est encore mieux. Nous avons juste assez de nourriture pour une
brebis. Nous aurons du lait, du fromage, des bas de laine et des gilets.
Une vache ne donne pas de laine. Comme tu penses à tout!

--Ensuite j'ai troqué le mouton contre une oie.

--Est-ce vrai? Alors, nous pourrons manger de l'oie rôtie à Noël! Tu
penses à tout ce qui peut me faire plaisir, mon bon vieux. C'est bien à
toi. Nous pourrons attacher notre oie dehors avec une ficelle pour
qu'elle ait le temps d'engraisser.

--Oui, mais j'ai troqué mon oie contre une poule.

--Une poule! Oh! la bonne affaire. Elle nous donnera des oeufs. Nous
les ferons couver et nous aurons des poussins. J'ai toujours rêvé d'en
avoir.

--Oui, oui, mais j'ai échangé la poule contre un sac de pommes pourries.

--Cette fois, il faut que je t'embrasse, dit la paysanne ravie. Je te
remercie, mon cher homme. Et il faut que je te raconte tout de suite
quelque chose. Après que tu as été parti ce matin, je me suis demandé ce
que je pourrais te faire de bon pour ton retour. Des oeufs au jambon,
naturellement. J'avais des oeufs mais il fallait bien aussi de la
civette. J'allais donc chez le maître d'école en face. Je savais qu'il
en avait. Mais sa femme est très riche, sans en avoir l'air. Je lui
demandai de me prêter un peu de civette.» Prêter, me dit-elle. Il n'y a
rien dans notre jardin, pas même une pomme pourrie!» Maintenant, c'est
moi qui pourrais lui en prêter, et tout un sac, même. Tu penses si j'en
suis contente, mon petit père!

--Bravo! dirent les deux anglais à la fois. La dégringolade ne lui a
pas enlevé sa gaieté. Cela vaut bien l'argent.

Ils comptèrent au paysan l'or sur la table.

C'est ce qui prouve que la femme doit toujours trouver que son mari est
le plus avisé de tous les hommes, et que ce qu'il fait est toujours
parfait.

Voilà mon histoire. Je l'ai entendue dans mon enfance. Vous la
connaissez à votre tour. Dites donc toujours que: CE QUE LE PÈRE FAIT
EST BIEN FAIT.



Chacun et chaque chose à sa place.


C'était il y a plus de cent ans.

Il y avait derrière la forêt, près du grand lac, un vieux manoir entouré
d'un fossé profond où croissaient des joncs et des roseaux. Tout près du
pont qui conduisait à la porte cochère, il y avait un vieux saule qui
penchait ses branches au-dessus du fossé.

Dans le ravin retentirent soudain le son du cor et le galop des chevaux.

La petite gardeuse d'oies se dépêcha de ranger ses oies et de laisser le
pont libre à la chasse qui arrivait à toute bride. Ils allaient si vite,
que la fillette dut rapidement sauter sur une des bornes du pont pour ne
pas être renversée. C'était encore une enfant délicate et mince, mais
avec une douce expression de visage et deux yeux clairs ravissants. Le
seigneur ne vit pas cela; dans sa course rapide, il faisait tournoyer
la cravache qu'il tenait à la main. Il se donna le brutal plaisir de lui
en donner en pleine poitrine un coup qui la renversa.

--Chacun à sa place! cria-t-il.

Puis il rit de son action comme d'une chose fort amusante, et les autres
rirent également. Toute la société menait un grand vacarme, les chiens
aboyaient et on entendait des bribes d'une vieille chanson:

De beaux oiseaux viennent avec le vent!

La pauvre gardeuse d'oies versa des larmes en tombant; elle saisit de
la main une des branches pendantes du saule et se tint ainsi suspendue
au-dessus du fossé.

Quand la chasse fut passée, elle travailla à sortir de là, mais la
branche se rompit et la gardeuse d'oies allait tomber à la renverse dans
les roseaux, quand une main robuste la saisit.

C'était un cordonnier ambulant qui l'avait aperçue de loin et s'était
empressé de venir à son secours.

--Chacun à sa place! dit-il ironiquement, après le seigneur, en la
déposant sur le chemin.

Il remit alors la branche cassée à sa place.»À sa place», c'est trop
dire. Plus exactement il la planta dans la terre meuble.

--Pousse si tu peux, lui dit-il, et fournis leur une bonne flûte aux
gens de là haut! Puis il entra dans le château, mais non dans la grande
salle, car il était trop peu de chose pour cela. Il se mêla aux gens de
service qui regardèrent ses marchandises et en achetèrent.

À l'étage au-dessus, à la table d'honneur, on entendait un vacarme qui
devait être du chant, mais les convives ne pouvaient faire mieux.
C'étaient des cris et des aboiements; on faisait ripaille. Le vin et la
bière coulaient dans les verres et dans les pots; les chiens de chasse
étaient aussi dans la salle. Un jeune homme les embrassa l'un après
l'autre, après avoir essuyé la bave de leurs lèvres avec leurs longues
oreilles.

On fit monter le cordonnier avec ses marchandises, mais seulement pour
s'amuser un peu de lui. Le vin avait tourné les têtes. On offrit au
malheureux de boire du vin dans un bas.

--Presse-toi! lui cria-t-on.

C'était si drôle qu'on éclata de rire! Puis ce fut le tour des cartes;
troupeaux entiers, fermes, terres étaient mis en jeu.

--Chacun à sa place! s'écria le cordonnier, quand il fut sorti de cette
Sodome et de cette Gomorrhe, selon ses propres termes. Le grand chemin,
voilà ma vraie place. Là-haut je n'étais pas dans mon assiette.

Et la petite gardeuse d'oies lui faisait du sentier un signe
d'approbation.

Des jours passèrent et des semaines. La branche cassée que le cordonnier
avait planté ça sur le bord du fossé était fraîche et verte, et à son
tour produisait de nouvelles pousses. La petite gardeuse d'oies
s'aperçut qu'elle avait pris racine; elle s'en réjouit extrêmement, car
c'était son arbre, lui semblait-il.

Mais si la branche poussait bien, au château, en revanche, tout allait
de mal en pis, à cause du jeu et des festins: ce sont là deux mauvais
bateaux sur lesquels il ne vaut rien de s'embarquer.

Dix ans ne s'étaient point écoulés que le seigneur dut quitter le
château pour aller mendier avec un bâton et une besace. La propriété fut
achetée par un riche cordonnier, celui justement que l'on avait raillé
et bafoué et à qui on avait offert du vin dans un bas. La probité et
l'activité sont de bons auxiliaires; du cordonnier, ils firent le
maître du château. Mais à partir de ce moment, on n'y joua plus aux
cartes.

--C'est une mauvaise invention, disait le maître. Elle date du jour où
le diable vit la Bible. Il voulut faire quelque chose de semblable et
inventa le jeu de cartes.

Le nouveau maître se maria; et avec qui? Avec la petite gardeuse
d'oies qui était toujours demeurée gentille, humble et bonne. Dans ses
nouveaux habits, elle paraissait aussi élégante que si elle était née de
haute condition. Comment tout cela arriva-t-il? Ah! c'est un peu trop
long à raconter; mais cela eut lieu et, encore, le plus important nous
reste à dire.

On menait une vie très agréable au vieux manoir. La mère s'occupait
elle-même du ménage; le père prenait sur lui toutes les affaires du
dehors. C'était une vraie bénédiction; car, là où il y a déjà du
bien-être, tout changement ne fait qu'en apporter un peu plus. Le vieux
château fut nettoyé et repeint; on cura les fossés, on planta des
arbres fruitiers. Tout prit une mine attrayante. Le plancher lui-même
était brillant comme du cuivre poli. Pendant les longs soirs d'hiver, la
maîtresse de la maison restait assise dans la grande salle avec toutes
ses servantes, et elle filait de la laine et du lin. Chaque dimanche
soir, on lisait tout haut un passage de la Bible. C'était le conseiller
de justice qui lisait, et le conseiller n'était autre que le cordonnier
colporteur, élu à cette dignité sur ses vieux jours. Les enfants
grandissaient, car il leur était né des enfants; s'ils n'avaient pas
tous des dispositions remarquables, comme cela arrive dans chaque
famille, du moins tous avaient reçu une excellente éducation.

Le saule, lui, était devenu un arbre magnifique qui grandissait libre et
non taillé.

--C'est notre arbre généalogique! disaient les vieux maîtres; il faut
l'honorer et le vénérer, enfants.

Et même les moins bien doués comprenaient un tel conseil.

Cent années passèrent.

C'était de nos jours. Le lac était devenu un marécage; le vieux château
était en ruines. On ne voyait là qu'un petit abreuvoir ovale et un coin
des fondations à côté; c'était ce qui restait des profonds fossés de
jadis. Il y avait là aussi un vieil et bel arbre qui laissait tomber ses
branches. C'était l'arbre généalogique. On sait combien un saule est
superbe quand on le laisse croître à sa guise. Il était bien rongé au
milieu du tronc, de la racine jusqu'au faîte; les orages l'avaient bien
un peu abîmé, mais il tenait toujours, et dans les fentes où le vent
avait apporté de la terre, poussaient du gazon et des fleurs. Tout en
haut du tronc, là où les grandes branches prenaient naissance, il y
avait tout un petit jardin avec des framboisiers et des aubépines. Un
petit arbousier même avait poussé, mince et élancé, sur le vieil arbre
qui se reflétait dans l'eau noire de l'abreuvoir. Un petit sentier
abandonné traversait la cour tout près de là. Le nouveau manoir était
sur le haut de la colline, près de la forêt. On avait de là une vue
superbe.

La demeure était grande et magnifique, avec des vitres si claires qu'on
pouvait croire qu'il n'y en avait pas.

Rien n'était en discordance.»Tout à sa place!» était toujours le mot
d'ordre. C'est pourquoi tous les tableaux qui, jadis, avaient eu la
place d'honneur dans le vieux manoir étaient suspendus maintenant dans
un corridor. N'étaient-ce pas des «croûtes», à commencer par deux
vieux portraits représentant, l'un, un homme en habit rouge, coiffé
d'une perruque, l'autre, une dame poudrée, les cheveux relevés, une rose
à la main? Une grande couronne de feuilles de saule les entourait. Il y
avait de grands trous ronds dans la toile; ils avaient été faits par
les jeunes barons qui, tirant à la carabine, prenaient pour cible les
deux pauvres vieux, le conseiller de justice et sa femme, les deux
ancêtres de la maison. Le fils du pasteur était précepteur au château.
Il mena un jour les petits barons et leur soeur aînée, qui venait d'être
confirmée, par le petit sentier qui conduisait au vieux saule.

Quand on fut au pied de l'arbre, le plus jeune des barons voulut se
tailler une flûte comme il l'avait déjà fait avec d'autres saules, et le
précepteur arracha une branche.

--Oh! ne faites pas cela! s'écria, mais trop tard, la petite fille.
C'est notre illustre vieux saule! Je l'aime tant! On se moque de moi
pour cela, à la maison, mais cela m'est égal. Il y a une légende sur le
vieil arbre....

Elle conta alors tout ce que nous venons de dire au sujet de l'arbre, du
vieux château, de la gardeuse d'oies et du colporteur dont la famille
illustre et la jeune baronne elle-même descendait.

Ces braves gens ne voulaient pas se laisser anoblir, dit-elle.»Chacun
et chaque chose à sa place» était leur devise. L'argent ne leur
semblait pas un titre suffisant pour qu'on les élevât au-dessus de leur
rang. Ce fut leur fils, mon grand-père, qui devint baron. Il avait de
grandes connaissances et était très considéré et très aimé du prince et
de la princesse qui l'invitaient à toutes leurs fêtes. C'était lui que
la famille révérait le plus, mais je ne sais pourquoi, il y a en moi
quelque chose qui m'attire surtout vers les deux ancêtres. Ils devaient
être si affables, dans leur vieux château où la maîtresse de la maison
filait assise au milieu de ses servantes et où le maître lisait la Bible
tout haut.

Le précepteur prit la parole:

--Il est à la mode dit-il, chez nombre de poètes, de dénigrer les
nobles, en disant que c'est chez les pauvres, et, de plus en plus, à
mesure qu'on descend dans la société, que brille la vraie noblesse. Ce
n'est pas mon avis; c'est chez les plus nobles qu'on trouve les plus
nobles traits. Ma mère m'en a conté un, et je pourrais en ajouter
plusieurs. Elle faisait visite dans une des premières maisons de la
ville où ma grand-mère avait, je crois, été gouvernante de la maîtresse
de la maison. Elle causait dans le salon avec le vieux maître, un homme
de la plus haute noblesse. Il aperçut dans la cour une vieille femme qui
venait, appuyée sur des béquilles. Chaque semaine, on lui donnait
quelques shillings.

--La pauvre vieille! Elle a bien du mal à marcher! dit-il.

«Et, avant que ma mère s'en fût rendu compte, il était en bas, à la
porte; ainsi lui, le vieux seigneur octogénaire, sortait pour épargner
quelques pas à la vieille et lui remettre ses shillings. Ce n'est qu'un
simple trait; mais, comme l'aumône de la veuve, il va droit au coeur et
le fait vibrer. C'est ce but que devraient poursuivre les poètes de
notre temps; pourquoi ne chantent-ils pas ce qui est bon et doux, ce
qui réconcilie?»

Mais il est vrai qu'il y a un autre genre de nobles.

--Cela sent la roture, ici! disent-ils aux bourgeois.

«Ces nobles-là, oui, ce sont de faux nobles, et l'on ne peut
qu'applaudir à ceux qui les raillent dans leurs satires.»

Ainsi parla le précepteur. C'était un peu long, mais aussi, l'enfant
avait eu le temps de tailler sa flûte.

Il y avait grande réunion au château: hôtes venus de la capitale ou des
environs, dames vêtues avec goût ou sans goût. La grande salle était
pleine d'invités. Le fils du pasteur se tenait modestement dans un coin.

On allait donner un grand concert. Le petit baron avait apporté sa flûte
de saule, mais il ne savait pas souffler dedans, ni son père non plus.

Il y eut de la musique et du chant. S'y intéressèrent surtout ceux qui
exécutèrent. C'était bien assez, du reste.

--Mais vous êtes aussi un virtuose! dit au précepteur un des invités.
Vous jouez de la flûte. Vous nous jouerez bien quelque chose?

En même temps, il tendit au précepteur la petite flûte taillée près de
l'abreuvoir. Puis il annonça très haut et très distinctement que le
précepteur du château allait exécuter un morceau sur la flûte.

Le précepteur, comprenant qu'on allait se moquer de lui, ne voulait pas
jouer, bien qu'il sût. Mais on le pressa, on le força, et il finit par
prendre la flûte et la porter à sa bouche.

Le merveilleux instrument! Il émit un son strident comme celui d'une
locomotive; on l'entendit dans tout le château, et par-delà la forêt.
En même temps s'élevait une tempête de vent qui sifflait:

--Chacun à sa place!

Le maître de la maison, comme enlevé par le vent, fut transporté à
l'étable. Le bouvier fut emmené, non dans la grande salle, mais à
l'office, au milieu des laquais en livrée d'argent. Ces messieurs furent
scandalisés de voir cet intrus s'asseoir à leur table!

Dans la grande salle, la petite baronne s'envola à la place d'honneur,
où elle était digne de s'asseoir. Le fils du pasteur prit place près
d'elle; tous deux semblaient être deux mariés. Un vieux comte, de la
plus ancienne noblesse du pays, fut maintenu à sa place, car la flûte
était juste, comme on doit l'être.

L'aimable cavalier à qui l'on devait ce jeu de flûte, celui qui était
fils de son père, alla droit au poulailler.

La terrible flûte! Mais, fort heureusement, elle se brisa, et c'en fut
fini du: «Chacun à sa place!»

Le jour suivant, on ne parlait plus de tout ce dérangement. Il ne resta
qu'une expression proverbiale: «ramasser la flûte».

Tout était rentré dans l'ancien ordre. Seuls, les deux portraits de la
gardeuse d'oies et du colporteur pendaient maintenant dans la grande
salle, où le vent les avait emportés. Un connaisseur ayant dit qu'ils
étaient peints de main de maître, on les restaura.

«Chacun et chaque chose à sa place!» On y vient toujours. L'éternité
est longue, plus longue que cette histoire.



Le chanvre


Le chanvre était en fleur. Ses fleurs sont bleues, admirablement belles,
molles comme les ailes d'un moucheron et encore plus fines. Le soleil
répandait ses rayons sur le chanvre, et les nuages l'arrosaient, ce qui
lui faisait autant de plaisir qu'une mère en fait à son enfant
lorsqu'elle le lave et lui donne un baiser. L'un et l'autre n'en
deviennent que plus beaux.

«J'ai bien bonne mine, à ce qu'on dit, murmura le chanvre; je vais
atteindre une hauteur étonnante, et je deviendrai une magnifique pièce
de toile. Ah! Que je suis heureux! Il n'y a personne qui soit plus
heureux que moi! Je me porte à merveille, et j'ai un bel avenir! La
chaleur du soleil m'égaye, et la pluie me charme en me rafraîchissant!
Oui, je suis heureux, heureux on ne peut plus!

--Oui, oui, oui, dirent les bâtons de la haie, vous ne connaissez pas le
monde; mais nous avons de l'expérience, nous.»

Et ils craquèrent lamentablement, et chantèrent:

Cric, crac! cric, crac! crac!

C'est fini! C'est fini! C'est fini!

«Pas sitôt, répondit le chanvre; voilà une bonne matinée, le soleil
brille, la pluie me fait du bien, je me sens croître et fleurir. Ah! je
suis bien heureux!»

Mais un beau jour il vint des gens qui prirent le chanvre par le toupet,
l'arrachèrent avec ses racines, et lui firent bien mal. D'abord on le
mit dans l'eau comme pour le noyer, puis on le mit au feu comme pour le
rôtir. Ô cruauté!

«On ne saurait être toujours heureux, pensa le chanvre; il faut
souffrir, et souffrir c'est apprendre.»

Mais tout alla de pis en pis. Il fut brisé, peigné, cardé; sans y
comprendre un mot. Puis on le mit à la quenouille, et rrrout! Il perdit
tout à fait la tête.

«J'ai été trop heureux, pensait-il au milieu des tortures; les biens
qu'on a perdus, il faut encore s'en réjouir, s'en réjouir». Et il
répétait: «s'en réjouir», que déjà il était, hélas! mis au métier,
et devenait une magnifique pièce de toile. Les mille pieds de chanvre ne
faisaient qu'un morceau.

«Vraiment! C'est prodigieux; je ne l'aurais jamais cru; quelle
chance pour moi! Que chantaient donc les bâtons de la haie avec leur:

Cric, crac! Cric, crac! Crac!

C'est fini! C'est fini! C'est fini!

«Mais... je commence à peine à vivre. C'est prodigieux! Si j'ai
beaucoup souffert, me voilà maintenant plus heureux que jamais; Je suis
si fort, si doux, si blanc, si long! C'est une autre condition que la
condition de plante, même avec les fleurs. Personne ne vous soigne, et
vous n'avez d'autre eau que celle de la pluie. Maintenant, au contraire,
que d'attentions! Tous les matins les filles me retournent, et tous les
soirs on m'administre un bain avec l'arrosoir. La ménagère de M. le curé
a même fait un discours sur moi, et a prouvé parfaitement que je suis le
plus beau morceau de la paroisse. Je ne saurais être plus heureux!»

La toile fut portée à la maison et livrée aux ciseaux. On la coupait, on
la coupait, on la piquait avec l'aiguille. Ce n'était pas très agréable;
mais en revanche elle fit bientôt douze morceaux de linge, douze
belles chemises.

«C'est à partir d'aujourd'hui seulement que je suis quelque chose.
Voilà ma destinée; je suis béni, car je suis utile dans le monde. Il
faut cela pour être content soi-même. Nous sommes douze morceaux, c'est
vrai, mais nous formons un seul corps, une douzaine. Quelle incomparable
félicité!»

Les années s'écoulèrent; c'en était fait de la toile.

«Il faut que toute chose ait sa fin, murmura chaque pièce. J'étais bien
disposée à durer encore mais pourquoi demander l'impossible?»

Et elles furent réduites en lambeaux et en chiffons, et crurent cette
fois que c'était leur fin finale, car elles furent encore hachées,
broyées et cuites, le tout sans y rien comprendre. Et voilà qu'elles
étaient devenues du superbe papier blanc.

«O surprise! ô surprise agréable! s'écria le papier, je suis plus fin
qu'autrefois, et l'on va me charger d'écritures. Que n'écrira-t-on pas
sur moi? Ma chance est sans égale.»

Et l'on y écrivit les plus belles histoires, qui furent lues devant de
nombreux auditeurs et les rendirent plus sages. C'était un grand
bienfait pour le papier que cette écriture.

«Voilà certes plus que je n'y ai rêvé lorsque je portais mes petites
fleurs bleues dans les champs. Comment deviner que je servirais un jour
à faire la joie et l'instruction des hommes? je n'y comprends vraiment
rien, et c'est pourtant la vérité. Dieu sait si j'ai jamais rien
entrepris: je me suis contenté de vivre, et voilà que de degrés en
degrés il m'a élevé à la plus grande gloire. Toutes les fois que je
songe au refrain menaçant: «C'est fini! C'est fini!» Tout prend au
contraire un aspect plus beau, plus radieux. Sans doute je vais voyager,
je vais parcourir le monde entier pour que tous les hommes puissent me
lire! Autrefois je portais de petites fleurs bleues; mes fleurs
maintenant sont de sublimes pensées. Je suis heureux, incomparablement
heureux.»

Mais le papier n'alla pas en voyage, il fut remis à l'imprimeur, et tout
ce qu'il portait d'écrit fut imprimé pour faire un livre, des centaines
de livres qui devaient être une source de joie et de profit pour une
infinité de personnes. Notre morceau de papier n'aurait pas rendu le
même service, même en faisant le tour du monde. À moitié route il aurait
été usé.

«C'est très juste, ma foi!» dit le papier; «Je n'y avais pas pensé.
Je reste à la maison et j'y suis honoré comme un vieux grand-père!
C'est moi qui ai reçu l'écriture, les mots ont découlé directement de la
plume sur moi, je reste à ma place, et les livres vont par le monde;
leur tâche est belle assurément, et moi je suis content, je suis heureux!»

Le papier fut mis dans un paquet et jeté sur une planche.»Il est bon de
se reposer après le travail, pensa-t-il. C'est en se recueillant de la
sorte que l'on apprend à se connaître. D'aujourd'hui seulement je sais
ce que je contiens, et se connaître soi-même, voilà le véritable
progrès. Que m'arrivera-t-il encore? Je vais sans nul doute avancer, on
avance toujours.»

Quelque temps après, le papier fut mis sur la cheminée pour être brûlé,
car on ne voulait pas le vendre au charcutier ou à l'épicier pour
habiller des saucissons ou du sucre. Et tous les enfants de la maison se
mirent à l'entourer; ils voulaient le voir flamber, et voir aussi,
après la flamme, ces milliers d'étincelles rouges qui ont l'air de se
sauver et s'éteignent si vite l'une après l'autre. Tout le paquet de
papier fut jeté dans le feu.

Oh! Comme il brûlait! Ouf! Ce n'est plus qu'une grande flamme. Elle
s'élevait la flamme, tellement, tellement que jamais le chanvre n'avait
porté si haut ses petites fleurs bleues; elle brillait comme jamais la
toile blanche n'avait brillé. Toutes les lettres, pendant un instant,
devinrent toutes rouges. Tous les mots, toutes les pensées s'en allèrent
en langues de feu.

«Je vais monter directement jusqu'au soleil,» disait une voix dans la
flamme, et on eût dit mille voix réunies en une seule. La flamme sortit
par le haut de la cheminée, et au milieu d'elle voltigeaient de petits
êtres invisibles à l'oeil des hommes. Ils égalaient justement en nombre
les fleurs qu'avait portées le chanvre. Plus légers que la flamme qui
les avait fait naître, quand celle-ci fut dissipée, quand il ne resta
plus du papier que la cendre noire, ils dansaient encore sur cette
cendre, et formaient en l'effleurant des étincelles rouges.

Les enfants de la maison chantaient autour de la cendre inanimée:

Cric, crac! Cric, crac! Crac!

C'est fini! C'est fini! C'est fini!

Mais chacun des petits êtres disait: «Non, ce n'est pas fini; voici
précisément le plus beau de l'histoire! Je le sais, et je suis bien
heureux.»

Les enfants ne purent ni entendre ni comprendre ces paroles; du reste,
ils n'en avaient pas besoin: les enfants ne doivent pas tout savoir.



Cinq dans une cosse de pois


Il y avait cinq petits pois dans une cosse, ils étaient verts, la cosse
était verte, ils croyaient que le monde entier était vert et c'était
bien vrai pour eux!

La cosse poussait, les pois grandissaient, se conformant à la taille de
leur appartement, ils se tenaient droit dans le rang....

Le soleil brillait et chauffait la cosse, la pluie l'éclaircissant, il y
faisait tiède et agréable, clair le jour, sombre la nuit comme il sied,
les pois devenaient toujours plus grands et plus réfléchis, assis là en
rang, il fallait bien qu'ils s'occupent.

--Me faudra-t-il toujours rester fixé ici? disaient-ils tous, pourvu
que ce ne soit pas trop long, que je ne durcisse pas. N'y a-t-il pas
au-dehors quelque chose, j'en ai comme un pressentiment.

Les semaines passèrent, les pois jaunirent, les cosses jaunirent.

--Le monde entier jaunit, disaient-ils.

Et ça, ils pouvaient le dire.

Soudain, il y eut une secousse sur la cosse, quelqu'un l'arrachait et la
mettait dans une poche de veste avec plusieurs autres cosses pleines.

--On va ouvrir bientôt, pensaient-ils, et ils attendaient....

--Je voudrais bien savoir lequel de nous arrivera le plus loin, dit le
plus petit pois. Nous serons bientôt fixés.

--À la grâce de Dieu! dit le plus gros.

Crac! voilà la cosse déchirée et tous les cinq roulèrent dehors au gai
soleil dans la main d'un petit garçon qui les déclara bons pour son
fusil de sureau, et il en mit un tout de suite dans son fusil... et
tira.

--Me voilà parti dans le vaste monde cria le pois. M'attrape qui
pourra.... Et le voilà parti.

--Moi, dit le second, je vole jusqu'au soleil. Voilà un pois qui me
convient... et le voilà parti.

--Je m'endors où je tombe, dirent les deux suivants, mais je roulerai
sûrement encore. Ils roulèrent d'abord sur le parquet avant d'être
placés dans le fusil.

--C'est nous qui irons le plus loin.

--Arrive que pourra, dit le dernier lorsqu'il fut tiré dans l'espace.

Il partit jusqu'à la vieille planche au-dessous de la fenêtre de la
mansarde, juste dans une fente où il y avait de la mousse et de la terre
molle--la mousse se referma sur lui et il resta là caché... mais
Notre-Seigneur ne l'oubliait pas.

--Arrive que pourra, répétait-il.

Dans la mansarde habitait une pauvre femme qui le jour sortait pour
nettoyer des poêles et même pour scier du bois à brûler et faire de gros
ouvrages, car elle était forte et travailleuse, mais cela ne
l'enrichissait guère. Dans la chambre sa fillette restait couchée, toute
mince et maigriotte, elle gardait le lit depuis un an et semblait ne
pouvoir ni vivre, ni mourir.

--Elle va rejoindre sa petite soeur, disait la femme. J'avais deux
filles et bien du mal à pourvoir à leurs besoins alors le Bon Dieu a
partagé avec moi, il en a pris une auprès de lui et maintenant je
voudrais bien conserver l'autre, mais il ne veut peut-être pas qu'elles
restent séparées, alors celle-ci va sans doute monter auprès de sa
soeur.

Cependant la petite fille malade restait là, elle restait couchée,
patiente et silencieuse tout le jour tandis que sa mère était dehors
pour gagner un peu d'argent.

Un matin de bonne heure, au printemps, au moment où la mère allait
partir à son travail, le soleil brillait gaiement à la petite fenêtre et
sur le parquet, la petite fille malade regardait la vitre d'en bas.

--Qu'est-ce donc que cette verdure qui pointe vers le carreau? Ça remue
au vent.

La mère alla vers la fenêtre et l'entrouvrit.

--Tiens, dit-elle, c'est un petit pois qui a poussé là avec ses feuilles
vertes. Comment est-il arrivé dans cette fente? Te voilà avec un petit
jardin à regarder.

Le lit de la malade fut traîné plus près de la fenêtre pour qu'elle
puisse voir le petit pois qui germait et la mère partit à son travail.

--Maman, je crois que je vais guérir, dit la petite fille le soir à sa
mère. Le petit pois vient si bien, et moi je vais sans doute me porter
bien aussi, me lever et sortir au soleil.

--Je le voudrais bien, dit la mère, mais elle ne le croyait pas.

Cependant, elle mit un petit tuteur près du germe qui avait donné de
joyeuses pensées à son enfant afin qu'il ne soit pas brisé par le vent
et elle attacha une ficelle à la planche d'un côté et en haut du
chambranle de la fenêtre de l'autre, pour que la tige eût un support
pour s'appuyer et s'enrouler à mesure qu'elle pousserait. Et c'est ce
qu'elle fit, on la voyait s'allonger tous les jours.

--Non, voilà qu'elle fleurit! s'écria la femme un matin.

Et elle-même se prit à espérer et même à croire que sa petite fille
malade allait guérir. Il lui vint à l'esprit que dans les derniers temps
la petite lui avait parlé avec plus d'animation, que ces derniers matins
elle s'était assise dans son lit et avait regardé, les yeux rayonnants
de plaisir, son petit potager d'un seul pois. La semaine suivante, elle
put lever la malade pour la première fois et pendant plus d'une heure.

Elle était assise au soleil, la fenêtre ouverte, et là, dehors, une
fleur de pois rose était éclose.

La petite fille pencha sa tête en avant et posa un baiser tout doucement
sur les fins pétales. Ce jour-là, fut un jour de fête.

--C'est le Bon Dieu qui a lui-même planté ce pois et l'a fait pousser
afin de te donner de l'espoir et de la joie, mon enfant bénie. Et à moi
aussi, dit la mère tout heureuse.

Elle sourit à la fleur comme à un ange de Dieu.

Mais les autres pois? direz-vous, oui, ceux qui se sont envolés dans le
vaste monde.

«Attrape-moi si tu peux» est tombé dans la gouttière et de là dans le
jabot d'un pigeon, comme Jonas dans la baleine. Les deux paresseux
arrivèrent aussi loin puisqu'ils furent aussi mangés par un pigeon, ils
se rendirent donc bien utiles. Mais le quatrième qui voulait monter
jusqu'au soleil, il tomba dans le ruisseau et il resta là des jours et
des semaines dans l'eau rance où il gonfla terriblement.

--Je deviens gros délicieusement, disait-il. J'en éclaterai et je crois
qu'aucun pois ne peut aller, ou n'ira jamais plus loin. Je suis le plus
remarquable des cinq de la cosse.

Le ruisseau lui donna raison. Là-haut, à la fenêtre sous le toit, la
petite fille les yeux brillants la rose de la santé aux joues, joignait
les mains au-dessus de la fleur de pois et remerciait Dieu.

Moi, je tiens pour mon pois, disait cependant le ruisseau.



La cloche


Le soir, dans les rues étroites de la grande ville, vers le faubourg,
lorsque le soleil se couchait et que les nuages apparaissaient comme un
fond d'or sur les cheminées noires, tantôt l'un, tantôt l'autre
entendait un son étrange, comme l'écho lointain d'une cloche d'église;
mais le son ne durait qu'un instant: le bruit des passants, des
voitures, des charrettes l'étouffait aussitôt. Un peu hors de la ville,
là où les maisons sont plus écartées les unes des autres et où il y a
moins de mouvement, on voyait beaucoup mieux le beau ciel enflammé par
les rayons du soleil couchant, et on percevait bien le son de la cloche,
qui semblait provenir de la vaste forêt qui s'étendait au loin. C'est de
ce côté que les gens tendaient l'oreille; ils se sentaient pris d'un
doux sentiment de religieuse piété. On finit par se demander l'un à
l'autre: «Il y a donc une église au fond de la forêt? Quel son
sublime elle a, cette cloche! N'irons-nous pas l'entendre de plus près?»
Et, un beau jour, on se mit en route: les gens riches en voiture,
les pauvres à pied; mais, aux uns comme aux autres, le chemin parut
étonnamment long, et lorsque, arrivés à la lisière du bois, ils
aperçurent un talus tapissé d'herbe et de mousse et planté de beaux
saules, ils s'y précipitèrent et s'y étendirent à leur aise. Un
pâtissier de la ville avait élevé là une tente; on se régala chez lui;
mais le monde affluait surtout chez un pâtissier rival qui au-dessus de
sa boutique, avait placé une belle cloche qui faisait un vacarme du
diable. Après avoir bien mangé et s'être reposée, la bande reprit le
chemin de la ville; tous étaient enchanté de leur journée et disaient
que cela avait été for romantique. Trois personnages graves, des savants
de mérite, prétendirent avoir exploré la forêt dans tous les sens, et
racontaient qu'ils avaient fort bien entendu le son de la cloche, mais
qu'il leur avait semblé provenir de la ville. L'un d'eux, qui avait du
talent pour la poésie, fit une pièce habilement rimée, où il comparait
la mélodie de la cloche au doux chant d'une mère qui berce son enfant.
La chose fut imprimée et tomba sous les yeux du roi. Sa Majesté se fit
mettre au fait et déclama alors que celui qui découvrirait d'où venait
ce son recevrait le titre de sonneur du roi et de la cour, et cela même
si le son n'était pas produit par une cloche. Une bonne pension serait
assurée à cette nouvelle dignité. Alléchés par cette perspective, bien
des gens se risquèrent dans la forêt sauvage; il n'y en eut qu'un seul
qui en rapporta une manière d'explication du phénomène. Il ne s'était
guère avancé plus loin que les autres; mais, d'après son récit, il
avait aperçu niché dans le tronc d'un grand arbre un hibou, qui, de
temps en temps, cognait l'écorce pour attraper des araignées ou d'autres
insectes qu'il mangeait pour son dessert. C'est là, pensait il, ce qui
produisait le bruit, à moins que ce ne fût le cri de l'oiseau de
Minerve, répercuté dans le tronc creux. On loua beaucoup la sagacité du
courageux explorateur; il reçut le titre de sonneur du roi et de la
cour, avec la pension. Tous les ans, il publia depuis, sur beau papier,
une dissertation pour faire valoir sa découverte, et tout était pour le
mieux. Survint le grand jour de la confirmation. Le sermon du pasteur
fut plein d'onction et de sentiment; tous ces jeunes adolescents en
furent vivement émus; ils avaient compris qu'ils venaient de sortir de
l'enfance et qu'ils devaient commencer à penser aux devoirs sérieux de
la vie. Il faisait un temps délicieux; le soleil resplendissait;
aussi, tous ensemble, ils allèrent se promener du côté de la forêt.
Voilà que le son de la cloche retentit plus fort, plus mélodieux que
jamais; entraînés par un puissant charme, ils décident de s'en
rapprocher le plus possible.» Assurément, ce n'est pas un hibou, se
dirent ils, qui fait ce bruit.» Trois d'entre eux, cependant,
rebroussèrent chemin. D'abord une jeune fille évaporée, qui attendait à
la maison la couturière et devait essayer la robe qu'elle aurait à
mettre au prochain bal, le premier où elle devait paraître de sa vie.»
Impossible, dit elle, de négliger une affaire si importante.» Puis, ce
fut un pauvre garçon qui avait emprunté son habit de cérémonie et ses
bottines vernies au fils de son patron; il avait promis de rendre le
tout avant le soir, et, en tout cas, il ne voulait pas aventurer au
milieu des broussailles la propriété d'autrui. Le troisième qui rentra
en ville, c'était un garçon qui déclara qu'il n'allait jamais au loin
sans ses parents, et que les bienséances le commandaient ainsi. On se
mit à sourire; il prétendit que c'était fort déplacé; alors, les
autres rirent aux éclats; mais il ne s'en retourna pas moins, très fier
de sa belle et sage conduite. Les autres trottinèrent en avant et
s'engagèrent sur la grande route plantée de tilleuls. Le soleil
pénétrait en rayons dorés à travers le feuillage; les oiseaux
entonnaient un joyeux concert et toute la bande chantait en choeur avec
eux, se tenant par la main, riches et pauvres, roturiers et nobles; ils
étaient encore jeunes et ne regardaient pas trop à la distinction des
rangs; du reste, ce jour là, ne s'étaient-ils pas sentis tous égaux
devant Dieu? Mais bientôt, deux parmi les plus petits se dirent
fatigués et retournèrent en arrière; puis, trois jeunes filles
s'abattirent sur un champ de bleuets et de coquelicots, s'amusèrent à
tresser des couronnes et ne pensèrent plus à la cloche. Lorsqu'on fut
sur le talus planté de saules, on se débanda et, par groupes, ils
allèrent s'attabler chez les pâtissiers.» Oh! qu'il fait charmant ici!
disaient la plupart. Restons assis et reposons-nous. La cloche, il est
probable qu'elle n'existe pas, et que tout cela n'est que fantasmagorie.»
Voilà qu'au même instant le son retentit au fond de la forêt, si
plein, si majestueux et solennel, que tous en furent saisis. Cependant
il n'y en eut que cinq, tous des garçons, qui résolurent de tenter
l'aventure et de s'engager sous bois. C'est aussi qu'il était difficile
d'y pénétrer: les arbres étaient serrés, entremêlés de ronces et de
hautes fougères; de longues guirlandes de liserons arrêtaient encore la
marche; il y avait aussi des cailloux pointus, et de gros quartiers de
roches, et des marécages. Ils avançaient péniblement, lorsque toute une
nichée de rossignols fit entendre un ravissant concert; ils marchent
dans cette direction et arrivent à une charmante clairière, tapissée de
mousses de toutes nuances, de muguets, d'orchidées et autres jolies
fleurs; au milieu, une source fraîche et abondante sortait d'un rocher;
son murmure faisait comme: «Glouk! glouk!» «Ne serait-ce pas là
la fameuse cloche? dit l'un d'eux, en mettant son oreille contre terre
pour mieux entendre. Je m'en vais rester pour tirer la chose au clair.»
Un second lui tint compagnie pour qu'il n'eût pas seul l'honneur de la
découverte. Les trois autres reprirent leur marche en avant. Ils
atteignirent un amour de petite hutte, construite en écorce et couverte
d'herbes et de branchages; le toit était abrité par la couronne d'un
pommier sauvage, tout chargé de fleurs roses et blanches; au-dessus de
la porte était suspendue une clochette.» Voilà donc le mystère!»
s'écria l'un d'eux, et l'autre l'approuva aussitôt. Mais le troisième
déclara que cette cloche n'était pas assez grande pour être entendue de
si loin et pour produire des sons qui remuaient tous les coeurs; que ce
n'était là qu'un joujou. Celui qui disait cela, c'était le fils d'un roi;
les deux autres se dirent que les princes voulaient toujours tout
mieux savoir que le reste du monde; ils gardèrent leur idée, et
s'assirent pour attendre que le vent agitât la petite cloche. Lui s'en
fut tout seul, mais il était plein de courage et d'espoir; sa poitrine
se gonflait sous l'impression de la solitude solennelle où il se
trouvait. De loin, il entendit le gentil carillon de la clochette, et le
vent lui apportait aussi parfois le son de la cloche du pâtissier. Mais
la vraie cloche, celle qu'il cherchait, résonnait tout autrement; par
moments, il l'entendait sur la gauche, «du côté du coeur», se dit-il;
maintenant qu'il approchait, cela faisait l'effet de tout un jeu
d'orgue. Voilà qu'un bruit se fait entendre dans les broussailles-, et
il en sort un jeune garçon en sabots et portant une jaquette trop petite
pour sa taille, et qui laissait bien voir quelles grosses mains il
avait. Ils se reconnurent; c'était celui des nouveaux confirmés qui
avait dû rentrer à la maison, pour remettre au fils de son patron le bel
habit et les bottines vernies qu'on lui avait prêtés. Mais, son devoir
accompli, il avait endossé ses pauvres vêtements, mis ses sabots, et il
était reparti, à la hâte, à la recherche de la cloche, qui avait si
délicieusement fait vibrer son coeur.» C'est charmant, dit le fils du
roi; nous allons Marcher ensemble à la découverte. Dirigeons-nous Par
la gauche.» Le pauvre garçon était tout honteux de sa chaussure et des
manches trop courtes de sa jaquette.

--«Avec ces sabots, dit-il, je ne pourrais vous suivre assez vite. Et,
de plus, il me semble que la cloche doit être à droite; n'est-ce pas là
la place réservée à tout ce qui est magnifique et excellent?

--Je crains bien qu'alors nous ne nous rencontrions plus», dit le fils
du roi, et il fit un gracieux signe d'adieu au pauvre garçon qui
s'enfonça au plus épais de la forêt, où les épines écorchèrent son
visage et déchirèrent sa jaquette, à laquelle il tenait quelque minable
qu'elle fût, parce qu'il n'en avait point d'autre. Le fils du roi
rencontra aussi bien des obstacles; il fit quelques chutes et eut les
mains en sang; mais il était brave.» J'irai jusqu'au bout du monde,
s'il le faut, se dit-il; mais je trouverai la cloche.» Tout à coup, il
aperçut juchés dans les arbres une bande de vilains singes qui lui
firent d'affreuses grimaces et l'assourdirent de leurs cris discordants.»
Battons-le, rossons-le, se disaient-ils; c'est un fils de roi, mais
il est seul.» Lui s'avançait toujours, et ils n'osèrent pas l'attaquer.
Bientôt il fut récompensé de ses peines. Il arriva sur une hauteur d'où
il aperçut un merveilleux spectacle. D'un côté, les plus belles pelouses
vertes où s'ébattaient des cerfs et des daims; de place en place, de
vastes touffes de lis, d'une blancheur éclatante, et de tulipes rouges,
bleues et or; au milieu, des boules de neige et autres arbustes dont
les fleurs aux mille couleurs brillaient au soleil comme des bulles de
savon; tout autour, des chênes et des hêtres séculaires s'étendaient en
cercle; dans le fond, un grand lac sur lequel nageaient avec majesté
les plus beaux cygnes. Le fils du roi s'était arrêté et restait en
extase; il entendit de nouveau la cloche; elle ne paraissait pas bien
éloignée. Il crut d'abord qu'elle était près du lac, il écouta avec
attention; non, le son ne venait pas de là. Le soleil approchait de son
déclin; le ciel était tout rouge, comme enflammé; un grand silence se
fit. Le fils du roi se mit à genoux et dit sa prière du soir.» Oh!
Dieu, dit-il, ne me ferez-vous pas trouver ce que je cherche avec tant
d'ardeur? Voilà la nuit, la sombre nuit. Mais je vois là-bas un rocher
élevé, qui dépasse les cimes des arbres les plus hauts. Je vais y monter;
peut-être, avant que le soleil disparaisse de l'horizon, atteindrai-je
le but de mes efforts.» Et, s'accrochant aux racines, aux branches, aux
angles des roches, au milieu des couleuvres, des crapauds et autres
vilaines bêtes, il grimpa et il arriva au sommet, haletant, épuisé.
Quelle splendeur se découvrit à ses yeux! La mer, la mer immense et
magnifique s'étendait à perte de vue, roulant ses longues vagues contre
la falaise. À l'horizon, le soleil, pareil à un globe de feu, couvrait
de flammes rouges le ciel qui semblait s'étendre comme une vaste coupole
sur ce sanctuaire de la nature; les arbres de la forêt en étaient les
piliers; les pelouses fleuries formaient comme un riche tapis couvrant
le choeur. Le soleil disparut lentement; des millions de lumières
étincelèrent bientôt au firmament, la lune parut, et le spectacle était
toujours grandiose et émouvant. Le fils du roi s'agenouilla et adora le
créateur de ces merveilles. Voilà que sur la droite, apparaît le pauvre
garçon aux sabots; lui aussi, à sa façon, il avait trouvé le chemin du
temple. Tous deux, ils se saisirent par la main et restèrent perdus dans
l'admiration de toute cette poésie enivrante. Et, de toutes parts, ils
se sentaient entourés des sons de la cloche divine; c'étaient les
bruits des vagues, des arbres, du vent; c'était le mouvement qui
animait cette nature simple et grandiose. Au-dessus d'eux, ils croyaient
entendre les alléluias des anges du ciel.



Le compagnon de route


Le pauvre Johannès était très triste, son père était très malade et rien
ne pouvait le sauver. Ils étaient seuls tous les deux dans la petite
chambre, la lampe, sur la table, allait s'éteindre, il était tard dans
la soirée.

--Tu as été un bon fils! dit le malade. Notre-Seigneur t'aidera
sûrement à faire ta vie.

Il le regarda de ses yeux graves et doux, respira profondément et mourut:
on aurait dit qu'il dormait. Mais Johannès pleurait, il n'avait plus
personne au monde maintenant, ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
Pauvre Johannès! Agenouillé près du lit, il baisait la main de son
père, pleurait encore amèrement mais à la fin ses yeux se fermèrent et
il s'endormit la tête contre le dur bois du lit.

Alors il fit un rêve étrange, il voyait le soleil et la lune s'incliner
devant lui et il voyait son père, frais et plein de santé, il
l'entendait rire comme il avait toujours ri quand il était de très bonne
humeur. Une ravissante jeune fille portant une couronne sur ses beaux
cheveux longs lui tendait la main et son père lui disait:

--Tu vois, Johannès, voici ta fiancée, elle est la plus charmante du
monde.

Il s'éveilla et toutes ces beautés avaient disparu, son père gisait mort
et glacé dans le lit, personne n'était auprès d'eux, pauvre Johannès!

La semaine suivante le père fut enterré. Johannès suivait le cercueil,
il ne pourrait plus jamais voir ce bon père qui l'aimait tant, il
entendait les pelletées de terre tomber sur la bière dont il
n'apercevait plus qu'un dernier coin, à la pelletée suivante elle avait
entièrement disparu, il lui sembla que son coeur allait se briser tant
il avait de chagrin. Autour de lui on chantait un cantique si beau que
les yeux de Johannès se mouillèrent encore de larmes. Il pleura et cela
lui fit du bien. Le soleil brillait sur les arbres verdoyants comme s'il
voulait lui dire:

--Ne sois pas si triste, Johannès, vois comme le ciel bleu est beau,
c'est là-haut qu'est ton père et il prie le Bon Dieu que tout aille
toujours bien pour toi.

«Je serai toujours bon! pensa Johannès, afin de monter au ciel auprès
de mon père, quelle joie ce sera de nous revoir.

Johannès se représentait cette félicité si nettement qu'il en souriait.

Dans les marronniers les oiseaux gazouillaient. Quiqui! Quiqui! Ils
étaient gais quoique ayant assisté à l'enterrement parce qu'ils savaient
bien que le mort était maintenant là-haut dans le ciel, qu'il avait des
ailes bien plus belles et plus grandes que les leurs et qu'il était un
bienheureux pour avoir toujours vécu dans le bien--et les petits
oiseaux s'en réjouissaient. Johannès les vit quitter les arbres à
tire-d'aile et s'en aller dans le vaste monde, il eut une grande envie
de s'envoler avec eux. Mais auparavant il tailla une grande croix de
bois pour la placer sur la tombe et quand vers le soir il l'y apporta,
la tombe avait été sablée et plantée de fleurs par des étrangers qui
avaient voulu marquer ainsi leur attachement à son cher père qui n'était
plus.

De bonne heure le lendemain Johannès fit son petit baluchon, cacha dans
sa ceinture tout son héritage--une cinquantaine de _riksdalers_ et
quelques _skillings_ d'argent--avec cela il voulait parcourir le monde.
Mais il se rendit d'abord au cimetière et devant la tombe de son père
récita son Pater et dit:

--Au revoir, mon père bien-aimé! Je te promets d'être toujours un homme
de devoir, ainsi tu peux prier le Bon Dieu que tout aille bien pour moi.

Dans la campagne où marchait Johannès, les fleurs dressaient leurs têtes
fraîches et gracieuses que la brise caressait. Elles semblaient dire au
jeune homme:

--Sois le bienvenu dans la verdure de la campagne. N'est-ce pas joli,
ici?

Sur la route, Johannès se retourna pour voir encore une fois la vieille
église où, petit enfant, il avait été baptisé, où chaque dimanche avec
son père il avait chanté des psaumes et alors, tout en haut dans les
ajours du clocher, il aperçut le petit génie de l'église coiffé de son
bonnet rouge pointu. Il s'abritait les yeux du soleil avec son bras
replié. Johannès lui fit un signe d'adieu et le petit génie agita son
bonnet rouge, mit la main sur son coeur et lui envoya de ses doigts
mille baisers.

Johannès, tout en marchant, songeait à ce qu'il allait voir dans le
monde vaste et magnifique. Il ne connaissait pas les villes qu'il
traversait, ni les gens qu'il rencontrait, il était vraiment parmi des
étrangers.

La première nuit, il dut se coucher pour dormir dans une meule de foin
mais il trouva cela charmant, le roi lui-même n'aurait pu être mieux
logé. Le champ avec le ruisseau et la meule de foin sous le bleu du
ciel, n'était-ce pas là une très jolie chambre à coucher? Le gazon vert
constellé de petites fleurs rouges et blanches en était le tapis, et
comme cuvette il avait toute l'eau fraîche et cristalline du ruisseau où
les roseaux ondulants lui disaient bonjour et bonsoir. La lune était une
grande veilleuse suspendue dans l'air bleu et qui ne mettait pas le feu
aux rideaux. Johannès pouvait dormir bien tranquille et c'est ce qu'il
fit: il ne s'éveilla qu'au lever du soleil, lorsque les petits oiseaux
tout autour se mirent à chanter: «Bonjour, bonjour, comment, tu n'es
pas encore levé!»

Les cloches appelaient à l'église, c'était dimanche, les gens allaient
entendre le prêtre et Johannès y alla avec eux chanter un cantique et
entendre la parole de Dieu. Il se crut dans sa propre église où il avait
été baptisé et avait chanté avec son père. Au cimetière il y avait tant
de tombes, sur certaines poussaient de mauvaises herbes déjà hautes, il
pensa à celle de son père qui viendrait à leur ressembler maintenant
qu'il n'était plus là pour la sarcler et la garnir de fleurs. Alors il
se baissa, arracha les mauvaises herbes, releva les croix de bois
renversées, remit en place les couronnes que le vent avait fait tomber,
il pensait que quelqu'un ferait cela pour la tombe de son père.

Devant le cimetière se tenait un vieux mendiant appuyé sur sa béquille,
il lui donna ses petites pièces d'argent, puis repartit heureux et
content.

Vers le soir, le temps devint mauvais, Johannès se hâtait pour se mettre
à l'abri mais bientôt il fit nuit noire. Enfin il parvint à une petite
église tout à fait isolée sur une hauteur. Heureusement la porte était
entrebâillée.

«Je vais m'asseoir dans un coin, pensa-t-il, je suis fatigué et j'ai
bien besoin de me reposer un peu.» Il s'assit, joignit les mains pour
faire sa prière et bientôt s'endormit et fit un rêve tandis que l'orage
grondait au-dehors, que les éclairs luisaient.

À son réveil, au milieu de la nuit, l'orage était passé et la lune
brillait à travers les fenêtres. Au milieu de l'église il y avait à
terre une bière ouverte où était couché un mort qui n'était pas encore
enterré. Johannès n'avait pas peur ayant bonne conscience, il savait
bien que les morts ne font aucun mal, ce sont les vivants, s'ils sont
méchants, qui font le mal. Et justement deux mauvais garçons bien
vivants se tenaient près du mort qui attendait là dans l'église d'être
enseveli, ces deux-là lui voulaient du mal, ils voulaient le jeter hors
de l'église.

--Pourquoi faire cela? dit Johannès, c'est bas et méchant, laissez-le
dormir en paix au nom du Christ.

--Tu parles! répondirent les deux autres. Il nous a roulés, il nous
devait de l'argent, il n'a pas pu payer et, par-dessus le marché, il est
mort et nous n'aurons pas un sou. On va se venger, il attendra comme un
chien à la porte de l'église.

--Je n'ai que cinquante _riksdalers_, dit Johannès, c'est tout mon
héritage, mais je vous les donnerai volontiers si vous me promettez sur
l'honneur de laisser ce pauvre mort en paix. Je me débrouillerai bien
sans cet argent, je suis sain et vigoureux, le Bon Dieu me viendra en
aide.

--Bien, dirent les deux voyous, si tu veux payer sa dette nous ne lui
ferons rien, tu peux y compter.

Ils empochèrent l'argent de Johannès, riant à grands éclats de sa bonté
naïve et s'en furent. Johannès replaça le corps dans la bière, lui
joignit les mains, dit adieu et s'engagea satisfait dans la grande
forêt.

Tout autour de lui, là où la lune brillait à travers les arbres, il
voyait de ravissants petits elfes jouer gaiement. Certains d'entre eux
n'étaient pas plus grands qu'un doigt, leurs longs cheveux blonds
relevés par des peignes d'or, ils se balançaient deux par deux sur les
grosses gouttes d'eau que portaient les feuilles et l'herbe haute. Ce
qu'ils s'amusaient! ils chantaient et Johannès reconnaissait tous les
jolis airs qu'il avait chantés enfant. De grandes araignées bigarrées,
une couronne d'argent sur la tête, tissaient d'un buisson à l'autre des
ponts suspendus et des palais qui, sous la fine rosée, semblaient faits
de cristal scintillant dans le clair de lune. Le jeu dura jusqu'au lever
du jour. Alors, les petits elfes se glissèrent dans les fleurs en
boutons et le vent emporta les ponts et les bateaux qui volèrent en
l'air comme de grandes toiles d'araignées.

Johannès était sorti du bois quand une forte voix d'homme cria derrière
lui:

--Holà! camarade, où ton voyage te mène-t-il?

--Dans le monde! répondit Johannès. Je n'ai ni père ni mère. Je suis un
pauvre gars, mais le Seigneur me viendra en aide.

--Moi aussi je veux voir le monde! dit l'étranger, faisons route
ensemble.

--Ça va! dit Johannès. Et les voilà partis.

Très vite ils se prirent en amitié car ils étaient de braves garçons
tous les deux. Mais Johannès s'aperçut que l'étranger était bien plus
malin que lui-même, il avait presque fait le tour du monde et savait
parler de tout.

Le soleil était déjà haut lorsqu'ils s'assirent sous un grand arbre pour
déjeuner. À ce moment, vint à passer une vieille femme. Oh! qu'elle
était vieille! Elle marchait toute courbée, s'appuyait sur sa canne et
portait sur le dos un fagot ramassé dans le bois. Dans son tablier
relevé Johannès aperçut trois grandes verges faites de fougères et de
petites branches de saule qui en dépassaient. Lorsqu'elle fut tout près
d'eux, le pied lui manqua, elle tomba et poussa un grand cri. Elle
s'était cassée la jambe, la pauvre vieille.

Johannès voulait tout de suite la porter chez elle, aidé de son
compagnon, mais celui-ci ouvrant son sac à dos, en sortit un pot et
déclara qu'il avait là un onguent qui guérirait sa jambe en moins de
rien. Mais en échange il demandait qu'elle leur fasse cadeau des trois
verges qu'elle avait dans son tablier.

--C'est cher payé! dit la vieille en hochant la tête d'un air bizarre.

Elle ne tenait pas du tout à se séparer des trois verges mais il n'était
pas non plus agréable d'être là par terre, la jambe brisée. Elle lui
donna donc les trois verges et dès qu'il lui eut frotté la jambe avec
l'onguent, la vieille se mit debout et marcha, elle était même bien plus
leste qu'avant.

--Que veux-tu faire de ces verges? demanda Johannès à son compagnon.

--Ça fera trois jolies plantes en pots, répondit-il; elles me plaisent.

Ils marchèrent encore un bon bout de chemin.

--Comme le temps se couvre, dit Johannès en montrant du doigt les épais
nuages. C'est inquiétant.

--Mais non, dit le compagnon de voyage, ce ne sont pas des nuages mais
d'admirables montagnes très hautes, où l'on arrive très au-dessus des
nuages, dans l'air le plus pur et le plus frais. Un paysage de toute
beauté, tu peux m'en croire! Demain nous y atteindrons sans doute.

Ce n'était pas aussi près qu'il y paraissait, ils marchèrent une journée
entière avant d'arriver aux montagnes où les sombres forêts poussaient
droit dans l'azur et où il y avait des rocs grands comme un village
entier. Ce serait une rude excursion que d'arriver là-haut; aussi
Johannès et son compagnon entrèrent-ils dans une auberge pour s'y bien
reposer et rassembler des forces.

En bas, dans la grande salle où l'on buvait, il y avait beaucoup de
monde, un homme y donnait un spectacle de marionnettes. Il venait
d'installer son petit théâtre et le public s'était assis tout autour
pour voir la comédie; au premier rang un gros vieux boucher avait pris
place--la meilleure du reste--, son énorme bouledogue--oh! qu'il
avait l'air féroce--assis à côté de lui ouvrait de grands yeux comme
tous les autres spectateurs. La comédie commença. C'était une histoire
tout à fait bien avec un roi et une reine assis sur un trône de velours.
De jolies poupées de bois aux yeux de verre et portant la barbe se
tenaient près des portes qu'elles ouvraient de temps en temps afin
d'aérer la salle.

C'était vraiment une jolie comédie, mais à l'instant où la reine se
levait et commençait à marcher, le chien fit un bond jusqu'au milieu de
la scène, happa la reine par sa fine taille. On entendit: cric! crac!
C'était affreux!

Le pauvre directeur de théâtre fut tout effrayé et désolé pour sa reine,
la plus ravissante de ses marionnettes, à laquelle le vilain bouledogue
avait coupé la tête d'un coup de dents. Mais ensuite, tandis que le
public s'écoulait, le compagnon de voyage de Johannès déclara qu'il
pourrait réparer et, sortant son pot, il la graissa avec l'onguent qui
avait guéri la pauvre vieille femme à la jambe cassée. Aussitôt
graissée, la poupée fut en bon état, bien plus, elle pouvait remuer
elle-même ses membres délicats--on n'avait nul besoin de tenir sa
ficelle--, elle était semblable à une personne vivante, à la parole
près. Le propriétaire du théâtre était enchanté, il n'avait plus besoin
de manoeuvrer cette poupée, elle dansait parfaitement toute seule ce
dont les autres étaient bien incapables.

La nuit venue, tout le monde étant couché dans l'auberge, quelqu'un se
mit à pousser des soupirs si profonds et pendant si longtemps que tout
le monde se releva pour voir qui pouvait bien se plaindre ainsi. L'homme
qui avait donné la comédie alla vers son petit théâtre d'où provenaient
les soupirs. Toutes les marionnettes--le roi, les gardes--, gisaient
là, pêle-mêle, et c'étaient elles qui soupiraient si lamentablement,
dardant leurs gros yeux de verre, elles désiraient si fort être un peu
graissées comme la reine afin de pouvoir remuer toutes seules. La reine
émue tomba sur ses petits genoux et élevant sa ravissante couronne d'or,
supplia:

--Prenez-la, au besoin, mais graissez mon mari et les gens de ma cour!

À cette prière, le pauvre propriétaire du théâtre et de la troupe de
marionnettes ne put retenir ses larmes tant il avait de la peine, il
promit au compagnon de route de lui donner toute la recette du lendemain
soir s'il voulait seulement graisser quatre ou cinq de ses plus belles
poupées. Le compagnon cependant affirma ne rien demander si ce n'est le
grand sabre que l'autre portait à son côté et dès qu'il l'eut obtenu, il
graissa six poupées, lesquelles se mirent aussitôt à danser et cela avec
tant de grâce que toutes les jeunes filles, les vivantes, qui les
regardaient, se mirent à danser aussi. Le cocher dansait avec la
cuisinière, le valet avec la femme de chambre, et la pelle à feu avec la
pincette, mais ces deux dernières s'écroulèrent dès le premier saut.
Quelle joyeuse nuit!

Le lendemain Johannès partit avec son camarade. Quittant toute la
compagnie, ils grimpèrent sur les montagnes et traversèrent les grandes
forêts de sapins. Ils montèrent si haut qu'à la fin les clochers
d'églises au-dessous d'eux semblaient de petites baies rouges perdues
dans la verdure et la vue s'étendait loin.

Johannès n'avait encore jamais vu d'un coup une si grande et si belle
étendue de merveilles de ce monde, le soleil brillait et réchauffait
dans la fraîcheur de l'air bleu, le son des cors de chasse à travers les
monts était si beau que des larmes d'heureuse émotion montaient à ses
yeux et qu'il ne pouvait que répéter:

--Notre-Seigneur miséricordieux, je voudrais t'embrasser. Toi si bon
pour nous tous qui nous fais don de tout ce bonheur et de ces délices!

Le camarade, debout, joignait aussi les mains, admirant les forêts et
les villes.

À cet instant, ils entendirent une musique exquise et étrange et, levant
les yeux, ils virent un grand cygne blanc planant dans l'air. Il était
si beau et chantait comme ils n'avaient encore jamais entendu chanter un
oiseau mais il s'affaiblissait de plus en plus, il pencha sa tête et
vint tomber mort à leurs pieds.

--Deux ailes magnifiques, si blanches et si grandes, cela vaut de
l'argent, je vais les emporter, dit le compagnon de route.

Il trancha d'un coup les deux ailes du cygne mort, il voulait les
conserver. Leur voyage les mena encore des lieues et des lieues
par-dessus les montagnes, enfin ils virent devant eux une grande ville
aux cent tours qui étincelaient dit le compagnon de route comme de
l'argent sous les rayons du soleil. Au centre de la ville s'élevait un
magnifique palais de marbre, à la toiture d'or rouge. Là vivait le roi.

Johannès et son camarade s'arrêtèrent hors des portes à une auberge pour
faire un brin de toilette et avoir bonne apparence en arrivant dans les
rues. L'hôtelier leur raconta que le roi était un brave homme mais que
sa fille était une très méchante princesse. Belle, elle l'était
certainement, mais à quoi bon puisqu'elle était si mauvaise, une
véritable sorcière responsable de la mort de tant de beaux princes.

Elle avait donné permission à tout le monde de prétendre à sa main.
Chacun pouvait venir, prince ou gueux, qu'importe! Mais il leur fallait
répondre à trois questions qu'elle posait. Celui qui donnerait la bonne
réponse deviendrait son époux et il régnerait sur le pays après la mort
de son père, mais celui qui ne répondrait pas était pendu ou avait la
tête tranchée.

Son père, le roi, en était profondément affligé, mais il ne pouvait lui
défendre d'être si mauvaise car il avait dit une fois pour toutes qu'il
n'aurait jamais rien à faire avec ses prétendants et qu'elle pouvait, à
ce sujet, agir à sa guise. Chaque fois que venait un prince qui briguait
la main de la princesse, il ne réussissait jamais et il était pendu ou
avait la tête tranchée quoiqu'on l'eût averti à temps et qu'il eût pu
renoncer à sa demande. Le vieux roi était si malheureux de toute cette
désolation qu'il restait, tous les ans, une journée entière à genoux
avec tous ses soldats, à prier pour que la princesse devînt bonne, mais
elle ne changeait en rien. Les vieilles femmes qui buvaient de
l'eau-de-vie la coloraient en noir avant de boire pour marquer ainsi
leur deuil... elles ne pouvaient faire davantage.

--Quelle vilaine princesse! dit Johannès, elle mériterait d'être
fouettée, cela lui ferait du bien. Si j'étais le vieux roi elle en
verrait de belles.

À cet instant, on entendit le peuple crier: «Hourra!» La princesse
passait et elle était si parfaitement belle que tous oubliaient sa
méchanceté et l'acclamaient. Douze ravissantes demoiselles vêtues de
robes de soie blanche, montées sur des chevaux d'un noir de jais,
l'accompagnaient. La princesse elle-même avait un cheval tout blanc paré
de diamants et de rubis, son costume d'amazone était tissé d'or pur et
la cravache qu'elle tenait à la main était comme un rayon de soleil. Le
cercle d'or de sa couronne semblait serti de petites étoiles du ciel et
sa cape cousue de milliers d'ailes de papillons.

Lorsque Johannès l'aperçut, son visage devint rouge comme un sang qui
coule, il put à peine articuler un mot. La princesse ressemblait
exactement à cette adorable jeune fille couronnée d'or dont il avait
rêvé la nuit de la mort de son père. Il la trouvait si belle qu'il ne
put se défendre de l'aimer. Il pensait qu'il n'était certainement pas
vrai qu'elle pût être une méchante sorcière faisant pendre ou décapiter
les gens s'ils ne devinaient pas l'énigme.

--Chacun a le droit de prétendre à sa main, même le plus pauvre des
gueux, moi je monterai au château, c'est plus fort que moi.

Tout le monde lui déconseilla de le faire. Le compagnon de route l'en
détourna également mais Johannès était d'avis que tout irait bien, il
brossa ses chaussures et son habit, lava son visage et ses mains, peigna
avec soin ses beaux cheveux blonds et partit tout seul vers la ville
pour monter au château.

--Entrez, dit le vieux roi lorsque Johannès frappa à la porte.

Le jeune homme ouvrit et le vieux roi, en robe de chambre et pantoufles
brodées, vint à sa rencontre, couronne d'or sur la tête, sceptre dans
une main et pomme d'or dans l'autre.

--Attendez! fit-il prenant la pomme d'or sous le bras pour pouvoir
tendre la main.

Mais quand il eut appris que c'était encore un prétendant, il se mit à
pleurer si fort que le sceptre et la pomme roulèrent à terre, il dut
s'essuyer les yeux.

--Renonce, disait-il, ça tournera mal pour toi comme pour tous les
autres. Viens voir ici.

Il conduisit le jeune homme dans le jardin de la princesse, absolument
terrifiant. Dans les branches des arbres pendaient trois, quatre fils de
rois qui avaient sollicité la main de la princesse mais n'avaient pu
résoudre l'énigme qu'elle leur proposait. Chaque fois que le vent
soufflait, leurs squelettes s'entrechoquaient et les petits oiseaux
épouvantés n'osaient plus venir là, des ossements humains servaient de
tuteurs pour les fleurs et, dans tous les pots, grimaçaient des têtes de
morts. Quel jardin pour une princesse!

--Tu vois, dit le vieux roi, il en ira de toi comme des autres,
maintenant que tu sais, abandonne! Tu me rends vraiment malheureux,
tout ceci me fend le coeur.

Johannès baisa la main du vieux roi affirmant que tout irait bien
puisqu'il était si amoureux de la ravissante princesse.

À ce moment, la princesse à cheval, suivie de ses dames d'honneur, entra
dans la cour du château. Ils allèrent donc au-devant d'elle pour la
saluer. Charmante, elle tendit la main au jeune homme qui l'en aima
encore davantage. Bien sûr il était impossible qu'elle fût une sorcière
vilaine et méchante ce dont tout le monde l'accusait.

Ils montèrent dans le grand salon, de petits pages offrirent des
confitures et des croquignoles, mais le vieux roi était si triste qu'il
ne pouvait rien manger. Il fut alors décidé que Johannès monterait au
château le lendemain matin, les juges et tout le conseil y siégeraient
et entendraient comment il se tirerait de l'épreuve. S'il en triomphait,
il lui faudrait revenir deux fois, mais personne encore n'avait donné de
réponse à la première question, c'est pourquoi ils avaient tous perdu la
vie. Johannès n'était nullement inquiet de ce qu'il lui arriverait, il
était au contraire joyeux, ne pensait qu'à la belle princesse et
demeurait convaincu que le bon Dieu l'aiderait. Comment? Il n'en avait
aucune idée et, de plus, ne voulait pas y penser. Il dansait tout au
long de la route en retournant à l'auberge où l'attendait son camarade.

Là, il ne tarit pas sur la façon charmante dont la princesse l'avait
reçu et sur sa beauté. Il avait hâte d'être au lendemain, de monter au
château, de tenter sa chance. Mais son camarade hochait la tête tout
triste.

--J'ai tant d'amitié pour toi, disait-il, nous aurions pu rester
ensemble longtemps encore et il me faut déjà te perdre. Pauvre cher
garçon. J'ai envie de pleurer mais je ne veux pas troubler ta joie en
cette dernière soirée qui nous reste. Soyons gais, très gais, demain
quand tu seras parti, je pourrai pleurer.

Dans la ville, le peuple avait très vite appris qu'il y avait un nouveau
prétendant et il y régnait une grande désolation.

Le théâtre était fermé, dans les pâtisseries on avait noué un crêpe noir
autour des petits cochons en sucre, le roi et les prêtres étaient à
genoux dans l'église.

Le soir, le compagnon de route prépara un grand bol de punch et dit à
son ami que maintenant il fallait être très gai et boire à la santé de
la princesse. Quand Johannès eut bu les deux verres de punch, il fut
pris d'un grand sommeil. Son camarade le prit doucement sur sa chaise et
le porta au lit, puis il prit les grandes ailes qu'il avait coupées au
cygne, les fixa fermement à ses épaules, mit dans sa poche la plus
grande des verges que lui avait données la vieille femme à la jambe
cassée, ouvrit la fenêtre et s'envola par-dessus la ville, tout droit au
château.

Le silence régnait sur la ville. Quand l'horloge sonna minuit moins le
quart, la fenêtre s'ouvrit et la princesse s'envola en grande cape
blanche avec de longues ailes noires par-dessus la ville, vers une haute
montagne. Le camarade de route se rendit invisible de sorte qu'elle ne
pouvait pas du tout le voir, il vola derrière elle et la fouetta
jusqu'au sang tout au long de la route. Quelle course à travers les airs!
Le vent s'engouffrait dans sa cape qui s'étalait de tous côtés.

--Quelle grêle! Quelle grêle! soupirait la princesse à chaque coup de
fouet qu'elle recevait. Mais c'était bien fait pour elle.

Elle atteignit enfin la montagne et frappa. Un roulement de tonnerre se
fit entendre quand la montagne s'ouvrit et la princesse entra suivie du
compagnon que personne ne pouvait voir puisqu'il était invisible. Ils
traversèrent un long corridor aux murs étincelant étrangement. C'étaient
des milliers d'araignées phosphorescentes. Ils arrivèrent ensuite dans
une grande salle construite d'argent et d'or, des fleurs rouges et
bleues larges comme des tournesols flamboyaient sur les murs, mais on ne
pouvait pas les cueillir car leurs tiges étaient d'ignobles serpents
venimeux et les fleurs du feu sortaient de leurs gueules.

Tout le plafond était tapissé de vers luisants et de chauves-souris bleu
de ciel qui battaient de leurs ailes translucides. L'aspect en était
fantastique.

Au milieu du parquet un trône était placé, porté par quatre squelettes
de chevaux dont les harnais étaient faits d'araignées rouge feu. Le
trône lui-même était de verre très blanc, les coussins pour s'y asseoir
de petites souris noires se mordant l'une l'autre la queue et, au-dessus
un dais de toiles d'araignées roses s'ornait de jolies petites mouches
vertes scintillant comme des pierres précieuses. Un vieux sorcier,
couronne d'or sur sa vilaine tête et sceptre en main, était assis sur le
trône. Il baisa la princesse au front, la fit asseoir auprès de lui sur
ce siège précieux, et la musique commença.

De grosses sauterelles noires jouaient de la guimbarde et le hibou
n'ayant pas de tambour se tapait sur le ventre. Drôle de concert! De
tout petits lutins, un feu follet à leur bonnet, dansaient la ronde dans
la salle, personne ne pouvait voir le compagnon de route placé derrière
le trône qui, lui, voyait et entendait tout. Les courtisans qui
entraient maintenant semblaient gens convenables et distingués mais pour
celui qui savait regarder, il voyait bien ce qu'ils étaient vraiment:
des manches à balai surmontés de têtes de choux auxquels la magie avait
donné la vie et des vêtements richement brodés. Cela n'avait du reste
aucune importance, ils étaient là pour le décor.

Lorsqu'on eut un peu dansé, la princesse raconta au sorcier qu'elle
avait un nouveau prétendant. Que devait-elle demander de deviner?

--Écoute, fit le sorcier, je vais te dire: tu vas prendre quelque chose
de très facile, alors il n'en aura pas l'idée. Pense à l'un de tes
souliers, il ne devinera jamais, tu lui feras couper la tête, mais
n'oublie pas, en revenant demain, de m'apporter ses yeux, je veux les
manger.

La princesse fit une profonde révérence et promit de ne pas oublier les
yeux. Alors le sorcier ouvrit la montagne et elle s'envola. Mais le
compagnon de route suivait et il la fouettait si vigoureusement qu'elle
soupirait et se lamentait tout haut sur cette affreuse grêle, elle se
dépêcha tant qu'elle put rentrer par la fenêtre dans sa chambre à
coucher. Quant au camarade, il vola jusqu'à l'auberge où Johannès
dormait encore, détacha ses ailes et se jeta sur son lit.

Johannès s'éveilla de bonne heure le lendemain matin, son ami se leva
également et raconta qu'il avait fait la nuit un rêve bien singulier à
propos de la princesse et de l'un de ses souliers. C'est pourquoi il le
priait instamment de répondre à la question de la princesse en lui
demandant si elle n'avait pas pensé à l'un de ses souliers.

--Autant ça qu'autre chose, fit Johannès. Tu as peut-être rêvé juste. En
tout cas j'espère toujours que le bon Dieu m'aidera. Je vais tout de
même te dire adieu car si je réponds de travers, je ne te reverrai plus
jamais.

Tous deux s'embrassèrent et Johannès partit à la ville, monta au
château. La grande salle était comble. Le vieux roi, debout, s'essuyait
les yeux dans un mouchoir blanc. Lorsque la princesse fit son entrée,
elle était encore plus belle que la veille et elle salua toute
l'assemblée si affectueusement, mais à Johannès elle tendit la main en
lui disant seulement: «Bonjour, toi!»

Et voilà! maintenant Johannès devait deviner à quoi elle avait pensé.
Dieu, comme elle le regardait gentiment!... Mais à l'instant où parvint
à son oreille ce seul mot: soulier, elle blêmit et se mit à trembler de
tout son corps, cependant, elle n'y pouvait rien, il avait deviné juste.
Morbleu! Comme le vieux roi fut content, il fit une culbute, il fallait
voir ça! Tout le monde les applaudit.

Le camarade de voyage ne se tint pas de joie lorsqu'il apprit que tout
avait bien marché. Quant à Johannès, il joignit les mains et remercia
Dieu qui l'aiderait sûrement encore les deux autres fois. Le lendemain
déjà il faudrait recommencer une nouvelle épreuve.

La soirée se passa comme la veille. Une fois Johannès endormi, son ami
vola derrière la princesse jusqu'à la montagne et la fouetta encore plus
fort qu'au premier voyage, car cette fois il avait pris deux verges.
Personne ne le vit et il entendit tout. La princesse devait penser à son
gant, il raconta donc cela à Johannès comme s'il s'agissait d'un rêve.
Le lendemain le jeune homme devina juste encore une fois et la joie fut
générale au château. Tous les courtisans faisaient des culbutes comme
ils avaient vu faire le roi la veille, mais la princesse restait
étendues sur un sofa, refusant de prononcer une parole.

Et maintenant, est-ce que Johannès pourrait deviner juste pour la
troisième fois? Si tout allait bien, il épouserait l'adorable
princesse, hériterait du royaume à la mort du vieux roi, mais sinon, il
perdrait la vie et le sorcier mangerait ses beaux yeux bleus.

Le soir Johannès se mit au lit de bonne heure, il fit sa prière et
s'endormit tout tranquille tandis que le compagnon de route fixait les
ailes sur son dos, le sabre à son côté, prenait avec lui les trois
verges avant de s'envoler vers le château.

La nuit était très sombre, la tempête arrachait les tuiles des toits,
les arbres dans le jardin où pendaient les squelettes ployaient comme
des joncs.

La fenêtre s'ouvrit et la princesse s'envola. Elle était pâle comme une
morte mais riait au mauvais temps, ne trouvait même pas le vent assez
violent, sa cape blanche tournoyait dans l'air, mais le camarade la
fouettait de ses trois verges si fort que le sang tombait en gouttes sur
la terre et qu'elle n'avait presque plus la force de voler. Enfin elle
atteignit la montagne.

--Il grêle et il vente, dit-elle, je ne suis jamais sortie dans une
pareille tempête.

--Des meilleures choses on a parfois de trop, répondit le sorcier.

Elle lui raconta que Johannès avait encore deviné juste la deuxième
fois, s'il en était de même demain, il aurait gagné et elle ne pourrait
plus jamais venir voir le sorcier dans la montagne, jamais plus réussir
de ces tours de magie qui lui plaisaient. Elle en était toute triste et
inquiète.

--Il ne faut pas qu'il devine, répliqua le sorcier. Je vais trouver une
chose à laquelle il n'aura jamais pensé, ou alors il est un magicien
plus fort que moi. Mais d'abord soyons gais.

Il prit la princesse par les deux mains et la fit virevolter à travers
la salle avec tous les petits lutins et les feux follets qui se
trouvaient là, les rouges araignées couraient aussi joyeuses le long des
murs, les fleurs de feu étincelaient, le hibou battait son tambour, les
grillons crissaient et les sauterelles noires soufflaient dans leur
guimbarde. Ça, ce fut un bal diabolique.

Lorsqu'ils eurent assez dansé, le temps était venu pour la princesse de
rentrer au château où l'on pourrait s'apercevoir de son absence, le
sorcier voulut l'accompagner afin de rester ensemble jusqu'au bout.

Alors ils s'envolèrent à travers l'orage et le compagnon de route usa
ses trois verges sur leur dos. Jamais le sorcier n'était sorti sous une
pareille grêle. Devant le château, il dit adieu à la princesse et lui
murmura tout doucement à l'oreille: «Pense à ma tête», mais le
compagnon l'avait entendu et à l'instant où la princesse se glissait par
la fenêtre dans sa chambre et que le sorcier s'apprêtait à s'en
retourner, il le saisit par sa longue barbe noire et trancha de son
sabre sa hideuse tête de sorcier au ras des épaules, si bien que le
sorcier lui-même n'y vit rien. Il jeta le corps aux poissons dans le lac
mais la tête, il la trempa seulement dans l'eau puis la noua dans son
grand mouchoir de soie, l'apporta à l'auberge et se coucha.

Le lendemain matin, il donna à Johannès le mouchoir, mais le pria de ne
pas l'ouvrir avant que la princesse ne demande à quoi elle avait pensé.

Il y avait foule dans la grande salle du château où les gens étaient
serrés comme radis liés en botte. Le conseil siégeait dans les fauteuils
toujours garnis de leurs coussins moelleux, le vieux roi portait des
habits neufs, le sceptre et la couronne avaient été astiqués, toute la
scène avait grande allure mais la princesse, toute pâle, vêtue d'une
robe toute noire, semblait aller à un enterrement.

--À quoi ai-je pensé? demanda-t-elle à Johannès.

Il s'empressa d'ouvrir le mouchoir et recula lui-même très effrayé en
apercevant la hideuse tête du sorcier. Un frémissement courut dans
l'assistance.

Quant à la princesse, assise immobile comme une statue, elle ne pouvait
prononcer une parole. Finalement elle se leva et tendit sa main au jeune
homme. Sans regarder à droite ni à gauche, elle soupira faiblement:

--Maintenant tu es mon seigneur et maître! Ce soir nous nous marierons.

--Ah! que je suis content, dit le roi. C'est ainsi que nous ferons.

Tout le peuple criait: «Hourra!» La musique de la garde parcourait
les rues, les cloches sonnaient et les marchandes enlevaient le crêpe
noir du cou de leurs cochons de sucre puisqu'on était maintenant tout à
la joie. Trois boeufs rôtis entiers fourrés de canards et de poulets,
furent servis au milieu de la grand-place. Chacun pouvait s'en découper
un morceau, des fontaines publiques jaillissait, à la place de l'eau, un
vin délicieux, et si l'on achetait un craquelin chez le boulanger, il
vous donnait en prime six grands pains mollets.

Le soir toute la ville fut illuminée, les soldats tirèrent le canon, les
gamins faisaient partir des pétards, on but et on mangea, on trinqua et
on dansa au château. Les nobles seigneurs et les jolies demoiselles
dansaient ensemble, on les entendait chanter de très loin:


    _On voit ici tant de belles filles_
    _Qui ne demandent qu'à danser_
    _Au son de la marche du tambour._
    _Tournez jolies filles, tournez encore_
    _Dansez et tapez des pieds_
    _Jusqu'à en user vos souliers._


Cependant la princesse était encore une sorcière, elle n'aimait pas
Johannès le moins du monde, le compagnon de route s'en souvint
heureusement. Il donna trois plumes de ses ailes de cygne à Johannès
avec une petite fiole contenant quelques gouttes et il lui recommanda de
faire placer un grand baquet plein d'eau auprès du lit nuptial. Lorsque
la princesse voudrait monter dans son lit, il lui conseilla de la
pousser un peu pour la faire tomber dans l'eau où il devrait la plonger
trois fois, après y avoir jeté les trois plumes et les gouttes. Alors
elle serait délivrée du sortilège et l'aimerait de tout son coeur.

Johannès fit tout ce que le compagnon lui avait conseillé. La princesse
cria très fort lorsqu'il la plongea sous l'eau: la première fois, elle
se débattait dans ses mains sous la forme d'un grand cygne noir aux yeux
étincelants, lorsque pour la deuxième fois il la plongea dans le baquet,
elle devint un cygne blanc avec un seul cercle noir autour du cou.
Johannès pria Dieu et, pour la troisième fois, il plongea complètement
l'oiseau. À l'instant, elle redevint une charmante princesse encore plus
belle qu'auparavant. Elle le remercia avec des larmes dans ses beaux
yeux de l'avoir délivrée de l'ensorcellement.

Le lendemain matin, le vieux roi vint avec toute sa cour et le défilé
des félicitations dura toute la journée. En tout dernier s'avança le
compagnon de voyage, son bâton à la main et son sac au dos. Johannès
l'embrassa mille fois, lui demanda instamment de ne pas s'en aller, de
rester auprès de lui puisque c'était à lui qu'il devait tout son
bonheur.

Le compagnon de route secoua la tête et lui répondit doucement, avec
grande amitié:

--Non, non, maintenant mon temps est terminé, je n'ai fait que payer ma
dette. Te souviens-tu du mort que deux mauvais garçons voulaient
maltraiter? Tu leur as donné alors tout ce que tu possédais pour qu'ils
le laissent en repos dans sa tombe. Ce mort, c'était moi.

Ayant parlé, il disparut.

Le mariage dura tout un mois. Johannès et la princesse s'aimaient
d'amour tendre, le vieux roi vécut de longs jours heureux, il laissait
leurs tout petits enfants monter à cheval sur son genou et même jouer
avec le sceptre. Et Johannès régnait sur tout le pays.



Le concours de saut


La puce, la sauterelle et l'oie sauteuse voulurent une fois voir
laquelle savait sauter le plus haut. Elles invitèrent à cette
compétition le monde entier et tous les autres qui avaient envie de
venir, et ce furent trois sauteurs de premier ordre qui se présentèrent.

--Je donnerai ma fille à celui qui sautera le plus haut, dit le roi, il
serait mesquin de faire sauter ces personnes pour rien. La puce s'avança
la première; elle se présentait bien et saluait à la ronde, car elle
avait en elle du sang de demoiselle et l'habitude de ne fréquenter que
des humains, ce qui donne de l'aisance. Ensuite vint la sauterelle,
sensiblement plus lourde, mais qui avait tout de même de l'allure et
portait un uniforme vert qu'elle avait de naissance. Elle disait de plus
qu'elle était d'une très ancienne famille d'Égypte et qu'elle était fort
considérée ici. On l'avait prise dans les champs et déposée directement
dans un château de cartes à trois étages, tous les trois bâtis de cartes
à figures, l'envers tourné vers l'intérieur, on y avait découpé des
portes et des fenêtres, même dans le corps de la dame de coeur.

--Je chante si bien, dit-elle, que seize grillons du pays qui crient
depuis l'enfance et qui n'ont même pas eu de châteaux de cartes, en
m'entendant, en ont encore maigri de dépit. Toutes les deux, aussi bien
la puce que la sauterelle, se faisaient valoir de leur mieux et
pensaient bien pouvoir épouser une princesse. L'oie sauteuse ne dit
rien, mais on assurait qu'elle n'en pensait pas moins, et quand le chien
de la cour l'eut seulement flairée, il se porta garant qu'elle était de
bonne famille. Le vieux conseiller qui avait reçu trois décorations
uniquement pour se taire affirma que l'oie sauteuse avait un don
divinatoire, que l'on pouvait voir sur son dos si l'hiver serait doux ou
rigoureux, ce que l'on ne peut même pas voir sur le dos du rédacteur de
l'almanach qui prédit l'avenir.

--Bon, bon, je ne dis rien, dit le vieux roi, mais j'ai quand même ma
petite idée. Maintenant, c'était le moment de sauter.... La puce sauta
si haut que personne ne put la voir; le public soutint qu'elle n'avait
pas sauté du tout, ce qui était une calomnie. La sauterelle sauta moitié
moins haut, mais en plein dans la figure du roi qui dit que c'était
dégoûtant. L'oie sauteuse resta longtemps immobile, elle hésitait.
Chacun pensait qu'elle ne savait pas sauter du tout.

--Pourvu qu'elle n'ait pas pris mal, dit le chien de cour, et il la
flaira encore un peu. Alors, paf! elle fit un petit saut maladroit,
droit sur les genoux de la princesse, laquelle était assise sur un
tabouret bas en or. Alors le roi déclara:

--Le saut le plus élevé, c'est de sauter sur les genoux de ma fille car
cela dénote une certaine finesse et il faut de la tête pour en avoir eu
l'idée. L'oie sauteuse a montré qu'elle avait de la tête et du ressort
sous le front. Et elle eut la princesse.

--C'est pourtant moi qui aie sauté le plus haut, dit la puce. Mais peu
importe! Qu'elle garde sa carcasse d'oie avec sa baguette et sa
boulette de poix. J'ai sauté le plus haut, mais il faut en ce monde un
corps énorme pour que les gens puissent vous voir. Et la puce alla
prendre du service dans une armée étrangère en guerre où l'on dit
qu'elle fut tuée. La sauterelle alla se poser dans le fossé et médita
sur la façon dont vont les choses en ce monde. Elle aussi se disait:

--Il faut du corps, il faut du corps.... Elle reprit sa chanson si
particulière et si triste où nous avons puisé cette histoire, qui n'est
peut-être que mensonge, même si elle est imprimée dans un livre. L'oie
sauteuse n'est pas un animal, c'est un jouet. Les enfants danois, à
l'époque d'Andersen, s'amusaient à prendre la carcasse d'une oie que
l'on avait mangée en famille. Ils reliaient les deux côtés du sternum
par une ficelle double dans laquelle ils inséraient un bâtonnet. Plus
ils tournaient le bâtonnet, plus les deux ficelles se tordaient, et,
lorsqu'au bout d'un moment, ils lâchaient le bâtonnet, les ficelles, en
se détordant subitement, faisaient sauter la carcasse plus ou moins
haut.



Le coq de poulailler et le coq de girouette


Il était une fois deux coqs, un sur le tas de fumier, l'autre sur le
toit, et ils étaient aussi prétentieux l'un que l'autre. Mais lequel des
deux était le plus utile? Dites ce que vous en pensez... nous ne
changerons pas d'avis pour autant.

La basse-cour était séparée du reste de la cour par un grillage. Là il y
avait un tas de fumier et là poussait un grand concombre. Il savait bien
qu'il était en fait une plante de serre.

--Cela dépend des origines, se disait le concombre. Tout le monde ne
peut pas être un concombre, d'autres créatures doivent également
exister. Les poules, les canards et tous les habitants de la cour
voisine sont aussi des êtres vivants. J'observe le coq du poulailler
lorsqu'il est assis sur la clôture. Il est autrement plus important que
le coq de girouette qui est, il est vrai, très haut perché, mais ne sait
même pas piailler et encore moins coqueriquer. Il n'a ni poules ni
poussins, ne pense qu'à lui et transpire en plus le vert-de-gris. Par
contre, notre coq, lui est un coq! Regardez-le comment il marche, c'est
presque de la danse! Et on l'entend partout. Quel clairon! Oh, s'il
voulait venir ici, s'il voulait me manger tout entier, avec les feuilles
et la tige, ce serait une bien belle mort.

La nuit, un terrible orage arriva. La poule avec ses poussins ainsi que
le coq s'abritèrent. La bourrasque fit tomber avec fracas la clôture
entre les deux cours. Des tuiles tombèrent du toit mais le coq de
girouette était bien assis et ne tourna même pas. Il ne tournait pas,
malgré son jeune âge. C'était un coq fraîchement coulé mais très pondéré
et réfléchi. Il était né vieux. Il n'était pas comme tous ces oiseaux du
ciel, les moineaux et les hirondelles qu'il méprisait, «oiseaux qui
piaulent et sont, de surcroît, très ordinaires».

--Les pigeons sont grands, luisants et brillants comme la nacre, ils
ressemblent même à des coqs de girouette. Mais ils sont gros et bêtes,
né pensent qu'à s'empiffrer et sont très ennuyeux, disait le coq de
girouette.

Les oiseaux migrateurs lui rendaient parfois visite. Ils lui parlaient
des pays lointains, des vols en bandes, lui racontaient des histoires de
brigands et leurs aventures avec les rapaces. La première fois, c'était
nouveau et intéressant, mais plus tard le coq comprit qu'ils se
répétaient et racontaient toujours la même chose. Ils l'ennuyaient, tout
l'ennuyait, on ne pouvait parler avec personne, tout le monde était
inintéressant et lassant.

--Le monde ne vaut rien! déclarait-il. Tout cela n'a aucun sens!

Le coq de girouette était, comme on dit, blasé et c'est pourquoi il
aurait été certainement un ami plus intéressant pour le concombre s'il
s'en était douté. Mais celui-ci n'avait d'yeux que pour le coq de
poulailler, qui justement marchait à ce moment vers lui.

La clôture gisait par terre et l'orage était passé.

--Comment avez-vous trouvé mon cri de coq? demanda le coq aux poules et
aux poussins; il était un peu rauque et manquait d'élégance.

Les poules et les poussins passèrent sur le tas de fumier et le coq les
suivit.

--OEuvre de la Nature! dit-il au concombre. Ces quelques mots
convainquirent le concombre que le coq avait de l'éducation et il en
oublia même que le coq était en train de le picorer et de le manger.
--Quelle belle mort!

Les poules accoururent, les poussins accoururent et vous le savez bien,
dès que l'un se met à courir les autres font de même. Les poules
caquetaient, les poussins caquetaient et regardaient le coq avec
admiration. Ils en étaient fiers, il était de leur famille.

--Cocorico! chanta-t-il. Les poussins deviendront bientôt de grandes
poules, il me suffit d'en parler à la basse-cour du monde.

Et les poules caquetèrent et les poussins piaillèrent.

Le coq leur annonça la grande nouvelle.

--Un coq peut pondre un oeuf! Et savez-vous ce qu'il y a dans un tel
oeuf? Un basilic! Personne ne supporte le regard d'un basilic! Les
hommes le savent, vous le savez aussi, et maintenant vous savez tout ce
que j'ai en moi! Je suis un gaillard, je suis le meilleur coq de toutes
les basses-cours du monde!

Et le coq agita ses ailes, secoua sa crête et chanta. Toutes les poules
et tous les poussins en eurent froid dans le dos. Et ils étaient très
fiers d'avoir un tel gaillard dans la famille, le meilleur coq de toutes
les basses-cours du monde. Les poules caquetèrent, les poussins
piaillèrent pour que même le coq de girouette les entende. Et il les
entendit, mais cela ne le fit même pas bouger.

--Tout cela n'a aucun sens, se dit le coq de girouette. Jamais le coq de
girouette ne pondra un oeuf et je n'en ai pas envie. Si je voulais, je
pourrais pondre un oeuf de vent, un oeuf pourri, mais le monde n'en vaut
même pas la peine. Tout cela est inutile!... Maintenant, je n'ai même
plus envie d'être perché là!

Et le coq se détacha du toit. Mais il ne tua pas le coq de poulailler
même si «c'était ce qu'il voulait», affirmèrent les poules. Et quel
enseignement en tirerons-nous?

--Il vaut mieux chanter que d'être blasé et se briser!



Les coureurs


Un prix, deux prix même, un premier et un second, furent un jour
proposés pour ceux qui montreraient la plus grande vélocité.

C'est le lièvre qui obtint le premier prix.

--Justice m'a été rendue, dit-il; du reste, j'avais assez de parents et
d'amis parmi le jury, et j'étais sûr de mon affaire. Mais que le
colimaçon ait reçu le second prix, cela, je trouve que c'est presque une
offense pour moi.

--Du tout, observa le poteau, qui avait figuré comme témoin lors de la
délibération du jury; il fallait aussi prendre en considération la
persévérance et la bonne volonté: c'est ce qu'ont affirmé plusieurs
personnes respectables, et j'ai bien compris que c'était équitable. Le
colimaçon, il est vrai, a mis six mois pour se traîner de la porte au
fond du jardin, et les autres six mois pour revenir jusqu'à la porte;
mais, pour ses forces c'est déjà une extrême rapidité; aussi dans sa
précipitation s'est-il rompu une corne en heurtant une racine. Toute
l'année, il n'a pensé qu'à la course et, songez donc, il avait le poids
de sa maison sur son dos. Tout cela méritait récompense et voilà
pourquoi on lui a donné le second prix.

--On aurait bien pu m'admettre au concours, interrompit l'hirondelle. Je
pense que personne ne fend l'air, ne vire, ne tourne avec autant
d'agilité que moi. J'ai été au loin, à l'extrémité de la terre. Oui, je
vole vite, vite, vite.

--Oui, mais c'est là votre malheur, répliqua le poteau. Vous êtes trop
vagabonde, toujours par monts et par vaux. Vous filez comme une flèche à
l'étranger quand il commence à geler chez nous. Vous n'avez pas de
patriotisme.

--Mais, dit l'hirondelle, si je me niche pendant l'hiver dans les
roseaux des tourbières, pour y dormir comme la marmotte tout le temps
froid, serai-je une autre fois admise à concourir?

--Oh, certainement! déclara le poteau. Mais il vous faudra apporter une
attestation de la vieille sorcière qui règne sur les tourbières, comme
quoi vous aurez passé réellement l'hiver dans votre pays et non dans les
pays chauds à l'étranger.

--J'aurais bien mérité le premier prix et non le second, grommela le
colimaçon. Je sais une chose: ce qui faisait courir le lièvre comme un
dératé, c'est la pure couardise; partout, il voit des ennemis et du
danger. Moi, au contraire, j'ai choisi la course comme but de ma vie, et
j'y ai gagné une cicatrice honorable. Si, donc, quelqu'un était digne du
premier prix, c'était bien moi. Mais je ne sais pas me faire valoir,
flatter les puissants.

--Écoutez, dit la vieille borne qui avait été membre du jury, les prix
ont été adjugés avec équité et discernement. C'est que je procède
toujours avec ordre et après mûre réflexion. Voilà déjà sept fois que je
fais partie du jury, mais ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai fait admettre
mon avis par la majorité.

«Cependant chaque fois je basais mon jugement sur des principes. Tenez,
admirez mon système. Cette fois, comme nous étions le 12 du mois, j'ai
suivi les lettres de l'alphabet depuis l'_a_, et j'ai compté jusqu'à
douze; j'étais arrivé à _l_: C'était donc au lièvre que revenait le
premier prix. Quant au second, j'ai recommencé mon petit manège; et,
comme il était trois heures au moment du vote, je me suis arrêté au _c_
et j'ai donné mon suffrage au colimaçon. La prochaine fois, si on
maintient les dates fixées, ce sera l'_f_ qui remportera le premier prix
et le _d_ le second. En toutes choses, il faut de la régularité et un
point de départ fixe.

--Je suis bien de votre avis, dit le mulet; et si je n'avais pas été
parmi le jury, je me serais donné ma voix à moi-même. Car enfin, la
vélocité n'est pas tout; il y a encore d'autres qualités, dont il faut
tenir compte: par exemple, la force musculaire qui me permet de porter
un lourd fardeau tout en trottant d'un bon pas. De cela, il n'était pas
question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non plus pris en
considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse.

«Ce qui m'a surtout préoccupé, c'était de tenir compte de la beauté,
qualité si essentielle. À mérite égal, m'étais-je dit, je donnerai le
prix au plus beau. Or qu'y a-t-il au monde de plus beau que les longues
oreilles du lièvre, si mobiles, si flexibles? C'est un vrai plaisir que
de les voir retomber jusqu'au milieu du dos; il me semblait que je me
revoyais tel que j'étais aux jours de ma plus tendre enfance. De cela,
il n'était pas question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non
plus pris en considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse.

--Pst! dit la mouche, permettez-moi une simple observation. Des
lièvres, moi qui vous parle, j'en ai rattrapé pas mal à la course. Je me
place souvent sur la locomotive des trains; on y est à son aise pour
juger de sa propre vélocité. Naguère, un jeune levraut des plus
ingambes, galopait en avant du train; j'arrive et il est bien forcé de
se jeter de côté et de me céder la place. Mais il ne se gare pas assez
vite et la roue de la locomotive lui enlève l'oreille droite. Voilà ce
que c'est que de vouloir lutter avec moi. Votre vainqueur, vous voyez
bien comme je le battrais facilement; mais je n'ai pas besoin de prix,
moi.

--Il me semble cependant, pensa l'églantine, il me semble que c'est le
rayon de soleil qui aurait mérité de recevoir le premier prix d'honneur
et aussi le second. En un clin d'oeil, il fait l'immense trajet du
soleil à la terre, et il y perd si peu de sa force que c'est lui qui
anime toute la nature. C'est à lui que moi, et les roses, mes soeurs,
nous devons notre éclat et notre parfum. La haute et savante commission
du jury ne paraît pas s'en être doutée. Si j'étais rayon de soleil, je
leur lancerais un jet de chaleur qui les rendrait tout à fait fous. Mais
je n'irai pas critiquer tout haut leur arrêt. Du reste, le rayon de
soleil aura sa revanche; il vivra plus longtemps qu'eux tous.

--En quoi consiste donc le premier prix? Fit tout à coup le ver de
terre.

--Le vainqueur, répondit le mulet, a droit, sa vie durant, d'entrer
librement dans un champ de choux et de s'y régaler à bouche que veux-tu.
C'est moi qui ai proposé ce prix. J'avais bien deviné que ce serait le
lièvre qui l'emporterait, et alors j'ai pensé tout de suite qu'il
fallait une récompense qui lui fût de quelque utilité. Quant au
colimaçon, il a le droit de rester tant que cela lui plaira sur cette
belle haie et de se gorger d'aubépine, fleurs et feuilles. De plus, il
est dorénavant membre du jury; c'est important pour nous d'avoir dans
la commission quelqu'un qui, par expérience connaisse les difficultés du
concours. Et, à en juger d'après notre sagesse, certainement l'histoire
parlera de nous.



Le crapaud


Le puits était très profond et par conséquent la corde était longue, qui
servait à monter le seau plein d'eau. Quand ce seau arrivait jusqu'à la
margelle, on avait bien du mal à l'y poser, tant le vent était violent.
Jamais le soleil ne descendait assez bas dans ce puits pour se mirer
dans l'eau, mais aussi loin qu'atteignaient ses rayons, les pierres
étaient couvertes d'une maigre verdure.

Une famille de crapauds vivait dans le puits. Ils étaient nouveaux
venus, puisque c'est la vieille grand-mère--encore vivante--qui y
était arrivée, la tête la première. Les grenouilles vertes, établies là
depuis bien plus longtemps, et qui nageaient de tous côtés dans l'eau,
les considéraient comme des invités de passage, mais voyaient bien
qu'ils étaient un peu de leur espèce.

Les crapauds avaient décidé de rester là, ils se plaisaient à vivre «au
sec», comme ils disaient des pierres humides.

La mère crapaude avait fait un vrai voyage, et elle s'était trouvée
justement dans le seau au moment où quelqu'un le remontait, mais la
subite lumière du jour l'éblouit; elle tomba du seau, droit dans l'eau,
avec un «plouf» si terrifiant qu'elle dut rester trois jours couchée,
les reins presque brisés. C'est ainsi qu'elle était arrivée là. Elle ne
pouvait raconter grand-chose sur le monde extérieur, mais elle savait
--et elle le fit savoir à tous--que le puits n'était pas le monde
entier. Mère crapaude aurait pu raconter davantage, mais si les
grenouilles la questionnaient, elle ne répondait jamais, alors elles ne
questionnaient plus.

--Comme elle est grosse et horrible, laide et répugnante, disaient les
jeunes grenouilles vertes, et ses petits deviendront exactement comme
elle.

--C'est possible, répondait la mère crapaude, mais l'un d'eux a une
pierre précieuse dans la tête, ou bien je l'ai moi-même.

Les grenouilles vertes écoutaient ce propos, les yeux ronds de surprise,
mais comme elles ne désiraient pas en savoir davantage, elles tournèrent
le dos à la vieille et plongèrent jusqu'au fond de l'eau.

Les jeunes crapauds, au contraire, allongeaient leurs pattes de derrière
par pure fierté, chacun d'eux croyant avoir la pierre précieuse, ils
tenaient la tête raide et parfaitement immobile. Ils finirent cependant
par se demander de quoi ils devaient être fiers et ce que c'était au
juste qu'une pierre précieuse.

--C'est un bijou, répondit la mère crapaude, si beau et si précieux, que
je ne peux même pas le décrire. On le porte pour son propre plaisir et
les autres vous l'envient. Mais ne me demandez plus rien, je ne
répondrai pas.

--Je suis sûr que ce n'est pas moi qui ai ce bijou, dit le plus petit
crapaud qui était aussi laid que possible; pourquoi, parmi tous,
aurai-je quelque chose d'aussi splendide? Et si cela devait déplaire
aux autres, je n'en aurais aucun plaisir. Non, tout ce que je désire,
c'est seulement de pouvoir un jour monter jusqu'à la margelle du puits
et regarder au-dehors, ce doit être magnifique!

--Reste bien tranquille où tu es, répliqua la vieille, tu connais le
coin et sais ce qu'il vaut. Prends bien garde au seau, il pourrait
t'écraser. Et si tu réussis à y entrer, tu peux en retomber et tout le
monde n'a pas comme moi la chance de survivre à une pareille chute avec
ses quatre membres entiers--et tous ses oeufs.

--Couac, dit le petit, ce qui répond à Oh! Oh!

Il avait un immense désir d'être assis sur la margelle du puits et de
regarder au-dehors, une vraie nostalgie de la verdure de là-haut. Le
lendemain matin, comme on remontait le seau plein d'eau, le seau, par
hasard, s'arrêta un instant juste devant la pierre sur laquelle était
assis le petit crapaud; celui-ci trembla, mais sauta dans le seau et
tomba tout au fond.

En haut du puits, il fut vidé en même temps que l'eau.

--Quelle horreur, cria un garçon qui se trouvait là, je n'en ai jamais
vu d'aussi laid.

Et il lui allongea un coup de sabot.

Le petit crapaud aurait été complètement écrasé s'il ne s'était vite
caché au milieu des hautes orties.

Il était assis là et regardait les tiges serrées et il regardait aussi
vers le ciel, le soleil brillait sur les feuilles transparentes, il
avait l'impression que nous éprouvons, nous autres hommes, en pénétrant
dans une grande forêt où le soleil luit entre les branches et les
feuilles des arbres.

--C'est bien mieux ici que dans le puits, dit le petit crapaud.
J'aimerais y rester toute ma vie.

Il resta là une heure--et même deux.

«Je me demande ce qu'il peut y avoir dehors, pensa-t-il. Puisque je
suis venu jusqu'ici, il faut que je continue.»

Il sautilla aussi vite qu'il le put et arriva sur une route où le soleil
brillait, mais où la poussière tomba, épaisse, sur son dos, tandis qu'il
traversait la route.

--Je suis vraiment au sec, ici, peut-être un peu trop. J'ai des
démangeaisons.

Il sauta jusqu'au fossé où poussaient des myosotis et des spirées et que
bordait une haie de sureau et d'aubépine, le long de laquelle grimpaient
des liserons blancs. Que de couleurs de tous côtés! Un papillon vint à
passer, le crapaud le prit pour une fleur qui s'était détachée pour voir
le monde. Cela lui parut tout naturel.

«Si je pouvais seulement m'envoler comme lui, pensa le petit crapaud.
Couac, ce serait merveilleux.»

Il demeura huit jours et huit nuits dans le fossé où il ne manquait
certes pas de nourriture. Au neuvième jour, il se dit:

«Il faut vraiment que je continue, mais que pourrai-je trouver de mieux
qu'ici. Peut-être un autre petit crapaud ou quelques grenouilles vertes.»

La nuit précédente, il avait entendu dans l'air des bruits semblant
indiquer qu'il avait quelques cousins dans le voisinage.

«Que c'est bon de vivre, de sortir du puits, et se reposer dans le
fossé humide. Mais il faut continuer, essayer de trouver un petit
crapaud ou quelques grenouilles. Ils me manquent. C'est donc que la
nature ne suffit pas.»

Il traversa un champ et arriva à une mare entourée de joncs. Il regarda
les joncs avec intérêt et s'aperçut qu'il y avait là des grenouilles.

--C'est peut-être trop mouillé pour vous, lui dirent-elles. Êtes-vous un
mâle ou une femelle? Qu'importe! vous êtes en tout cas le bienvenu.

Cette nuit-là, le petit crapaud fut invité à un concert familial, grand
enthousiasme et voix faibles. On ne servit rien à manger, mais à boire à
profusion, tout l'étang si l'on voulait... ou pouvait!

--Maintenant, allons plus loin, se dit le petit crapaud; quelque chose
le poussait à chercher toujours mieux.

Il vit les étoiles, grandes et brillantes; il vit la lune, il vit le
soleil se lever et monter de plus en plus haut dans le ciel.

--Je suis toujours dans un puits, plus grand peut-être, mais puits tout
de même. Il faut monter plus haut, je suis inquiet et sens une étrange
nostalgie.

Quand il y eut pleine lune, la pauvre petite bête se dit:

«C'est peut-être un seau que l'on descend et où je dois sauter pour
arriver ensuite plus haut, ou, peut-être, le soleil est-il un immense
seau, combien grand et lumineux! Nous pourrions tous y trouver place,
il me faut en attendre l'occasion. Comme ma tête me semble claire et
brillante, je ne crois pas qu'un bijou puisse briller davantage. La
pierre précieuse, je ne l'ai sûrement pas, mais je ne pleure pas pour
cela, non, allons plus haut, toujours plus près de cette lumière
étincelante où tout est joie! J'en ai un grand désir et en même temps
de l'effroi. C'est un immense pas que je me prépare à faire, mais il est
nécessaire. En avant, droit vers la route!»

Il fit quelques pas, à sa manière d'animal rampant, et se trouva sur la
route. Des gens vivaient là; il y avait des jardins fleuris et des
potagers. Il se reposa devant un carré de choux.

--Quelle variété de créatures que je n'ai jamais vues! Comme le monde
est grand et beau. Mais il faut le parcourir et ne pas rester à la même
place. Et il sauta dans le carré de choux.

--Que c'est beau!

--Je le sais bien, dit une chenille verte couchée sur une feuille de
chou. Ma feuille est la plus large de toutes, elle cache la moitié de
l'univers, mais je me passe fort bien de cette moitié-là.

Des poules arrivaient et couraient dans le potager. La première avait
bonne vue. Apercevant la chenille sur la feuille, elle lui donna un coup
de bec. La chenille tomba à terre où elle se tortillait. La poule
l'examina de côté, d'abord d'un oeil puis de l'autre, car elle ne savait
ce que signifiaient ces contorsions.

«Il n'arrivera à rien de bon», se dit la poule en se préparant à lui
donner un autre coup de bec.

Le petit crapaud en fut si effrayé qu'il rampa droit devant elle.

«Ah! il est accompagné, se dit la poule. Quelle horrible créature
rampante!»

Et elle s'en alla disant:

--Ces petites bouchées vertes ne m'intéressent pas, cela ne fait que
vous chatouiller dans la gorge.

Les autres poules furent du même avis et toutes s'en allèrent.

--M'en voilà débarrassée, dit la chenille. Heureusement, j'ai de la
présence d'esprit. Mais comment vais-je remonter sur ma feuille. Où
est-elle?

Le petit crapaud s'approcha d'elle pour lui exprimer sa sympathie et lui
dire qu'il était tout heureux d'avoir chassé la poule par sa laideur.

--Que voulez-vous dire? demanda la chenille. Je m'en suis débarrassée
moi-même en me tortillant. Vous êtes vraiment affreux à regarder. Et, en
tout cas, j'ai le droit de rester à ma place. Je sens déjà l'odeur du
chou, voici ma feuille. Rien n'est plus beau que ce qui vous appartient.
Mais il faut que je monte plus haut.

--Oui, plus haut, dit le crapaud. Elle a les mêmes sentiments que moi,
mais elle n'est pas de bonne humeur aujourd'hui, ce doit être le choc.
Nous souhaitons tous monter plus haut.

Le père cigogne était debout dans son nid sur le toit du paysan et
claquait du bec, la mère cigogne également.

--Comme ils habitent haut, pensa le crapaud. Pourrait-on monter si haut?

Deux jeunes étudiants vivaient à la ferme, l'un était un poète et
l'autre un naturaliste. L'un chantait dans ses écrits toutes les
créations de Dieu qui se reflétaient dans son coeur, l'autre s'emparait
du fait lui-même et l'examinait comme une vaste opération mathématique;
il soustrayait, multipliait, désirant connaître à fond les problèmes et
en parler avec sa raison et son enthousiasme. Tous deux étaient d'un bon
naturel et très gais.

--Regarde! voilà un beau spécimen de crapaud, là-bas, disait le
naturaliste. Je veux le mettre dans l'alcool.

--Oh! mais tu en as déjà deux, répliquait le poète. Laisse-le jouir de
la vie.

--Mais il est si joliment laid, dit l'autre.

--Évidemment, si nous pouvions trouver la pierre philosophale dans sa
tête, je vous aiderais volontiers à le disséquer.

--La pierre philosophale, répliqua son ami, tu t'y connais donc en
histoire naturelle?

--Mais ne trouves-tu pas que c'est très beau cette croyance populaire
qui veut que le crapaud, le plus laid des animaux, possède souvent dans
sa tête le plus précieux des joyaux?

C'est tout ce qu'entendit le crapaud et il n'en avait compris que la
moitié. Les deux amis s'éloignèrent et il échappa au bocal d'alcool.

«Eux aussi parlaient de pierre précieuse. Que je suis content de ne pas
l'avoir, sans quoi quelque chose de très désagréable aurait pu
m'arriver.»

Le jacassement du père cigogne se fit entendre sur le toit de la ferme.
Il faisait une conférence à sa famille et lançait de mauvais regards aux
deux jeunes gens.

--Les hommes sont les animaux les plus infatués d'eux-mêmes. Écoutez
leurs jacassements précipités, et ils ne savent même pas les articuler
convenablement. Ils sont si fiers de leur don de parole, de leur
langage. Et quel étrange langage, à quelques jours de vol d'une cigogne
ils ne se comprennent plus les uns les autres. Nous, au contraire, nous
pouvons nous faire comprendre partout, même en Égypte. Et ils ne savent
même pas voler. Pour voyager un peu vite, ils ont inventé ce qu'ils
appellent le «chemin de fer» et souvent ils y sont blessés. J'ai des
frissons le long du corps et mon bec commence à trembler quand j'y
pense. Le monde pourrait très bien durer sans les hommes. Ils ne nous
manqueraient certes pas, aussi longtemps que nous aurons des vers de
terre et des grenouilles.

«Voilà un beau discours, pensa le petit crapaud. Quel grand homme et
comme il siège haut! Et comme il nage bien», s'écria-t-il quand le
père cigogne étendit ses ailes et s'élança dans les airs.

La mère cigogne se mit alors à parler à ses petits, dans le nid, du pays
appelé Égypte, des eaux du Nil, et de tous les magnifiques marais que
l'on trouve dans ce pays lointain. Tout ceci était nouveau pour le petit
crapaud et l'intéressait vivement.

--Il faut que j'aille en Égypte, dit-il. Si seulement la cigogne ou l'un
des petits voulait bien m'emmener, je lui ferai une politesse le jour de
ses noces. N'importe comment, je trouverai moyen d'aller en Égypte. Que
je suis heureux! Le désir que j'éprouve rend certainement plus heureux
que la pierre précieuse dans la tête.

Et c'était justement lui, qui avait le joyau: l'éternel désir de
s'élever plus haut, toujours plus haut, il rayonnait de joie et d'amour
de la vie.

À ce moment, le père cigogne descendit en vol plané; il avait aperçu le
crapaud dans l'herbe et il se saisit de lui sans aucune douceur. Il
serrait le bec, ses grandes ailes battaient avec bruit, ce n'était pas
du tout agréable, mais le petit crapaud savait qu'il montait très haut,
vers l'Égypte, c'est pourquoi ses yeux brillaient et lançaient des
étincelles.

--Couac! couac!

Mort était le petit crapaud. Et que devenaient les étincelles? Les
rayons du soleil emportèrent le joyau qui était dans la tête du petit
animal.



Les cygnes sauvages


Bien loin d'ici, là où s'envolent les hirondelles quand nous sommes en
hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Elisa. Les onze
fils, quoique princes, allaient à l'école avec décorations sur la
poitrine et sabre au côté; ils écrivaient sur des tableaux en or avec
des crayons de diamant et apprenaient tout très facilement, soit par
coeur soit par leur raison; on voyait tout de suite que c'étaient des
princes. Leur soeur Elisa était assise sur un petit tabouret de cristal
et avait un livre d'images qui avait coûté la moitié du royaume. Ah!
ces enfants étaient très heureux, mais ça ne devait pas durer toujours.

Leur père, roi du pays, se remaria avec une méchante reine, très mal
disposée à leur égard. Ils s'en rendirent compte dès le premier jour:
tout le château était en fête; comme les enfants jouaient «à la visite»,
au lieu de leur donner, comme d'habitude, une abondance de gâteaux et
de pommes au four, elle ne leur donna que du sable dans une tasse à thé
en leur disant «de faire semblant».

La semaine suivante, elle envoya Elisa à la campagne chez quelque paysan
et elle ne tarda guère à faire accroire au roi tant de mal sur les
pauvres princes que Sa Majesté ne se souciait plus d'eux le moins du
monde.

--Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-même! dit la
méchante reine, volez comme de grands oiseaux, mais muets.

Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu'elle l'aurait
voulu: ils se transformèrent en onze superbes cygnes sauvages et,
poussant un étrange cri, ils s'envolèrent par les fenêtres du château
vers le parc et la forêt.

Ce fut le matin, de très bonne heure qu'ils passèrent au-dessus de
l'endroit où leur soeur Elisa dormait dans la maison du paysan; ils
planèrent au-dessus du toit, tournant leurs longs cous de tous côtés,
battant des ailes, mais personne ne les vit ni ne les entendit, alors il
leur fallut poursuivre très haut, près des nuages, loin dans le vaste
monde. Ils atteignirent enfin une sombre forêt descendant jusqu'à la
grève. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan à jouer
avec une feuille verte--elle n'avait pas d'autre jouet--, elle
s'amusait à piquer un trou dans la feuille et à regarder le soleil au
travers, il lui semblait voir les yeux clairs de ses frères.

Lorsqu'elle eut quinze ans, elle rentra au château de son père et quand
la méchante reine vit combien elle était belle, elle entra en grande
colère et se prit à la haïr, elle l'aurait volontiers changée en cygne
sauvage comme ses frères, mais elle n'osa pas tout d'abord, le roi
voulant voir sa fille.

De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait de marbre et
garni de tentures de toute beauté. Elle prit trois crapauds. Au premier,
elle dit:

--Pose-toi sur la tête d'Elisa quand elle entrera dans le bain, afin
qu'elle devienne engourdie comme toi.

--Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu'elle devienne
aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse pas.

--Pose-toi sur son coeur, dit-elle au troisième, afin qu'elle devienne
méchante et qu'elle en souffre.

Elle lâcha les crapauds dans l'eau claire qui prit aussitôt une teinte
verdâtre, appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre dans l'eau. À
l'instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son
front, le troisième sur sa poitrine, sans qu'Elisa eût l'air seulement
de s'en apercevoir. Dès que la jeune fille fut sortie du bain, trois
coquelicots flottèrent à la surface; si les bêtes n'avaient pas été
venimeuses, elles se seraient changées en roses pourpres, mais fleurs
elles devaient tout de même devenir d'avoir reposé sur la tête et le
coeur d'Elisa, trop innocente pour que la magie pût avoir quelque
pouvoir sur elle.

Voyant cela, la méchante reine se mit à la frotter avec du brou de noix,
enduisit son joli visage d'une pommade nauséabonde et emmêla si bien ses
superbes cheveux qu'il était impossible de reconnaître la belle Elisa.

Son père en la voyant en fut tout épouvanté et ne voulut croire que
c'était là sa fille, personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et
les hirondelles, mais ce sont d'humbles bêtes dont le témoignage
n'importe pas.

Alors la pauvre Elisa pleura en pensant à ses onze frères, si loin
d'elle. Désespérée, elle se glissa hors du château et marcha tout le
jour à travers champs et marais vers la forêt. Elle ne savait où aller,
mais dans sa grande tristesse et son regret de ses frères, qui chassés
comme elle, erraient sans doute de par le monde, elle résolut de les
chercher, de les trouver.

La nuit tomba vite dans la forêt, elle ne voyait ni chemin ni sentier,
elle s'étendit sur la mousse moelleuse et appuya sa tête sur une souche
d'arbre.

Toute la nuit, elle rêva de ses frères. Ils jouaient comme dans leur
enfance, écrivaient avec des crayons en diamants sur des tableaux d'or
et feuilletaient le merveilleux livre d'images qui avait coûté la moitié
du royaume; mais sur les tableaux d'or ils n'écrivaient pas comme
autrefois seulement des zéros et des traits, mais les hardis exploits
accomplis, tout ce qu'ils avaient vu et vécu.

Lorsqu'elle s'éveilla, le soleil était haut dans le ciel, elle ne
pouvait le voir car les grands arbres étendaient leurs frondaisons
épaisses, mais ses rayons jouaient là-bas comme une gaze d'or ondulante.

Elle entendait un clapotis d'eau, de grandes sources coulaient toutes
vers un étang au fond de sable fin. Des buissons épais l'entouraient
mais, à un endroit, les cerfs avaient percé une large ouverture par
laquelle Elisa put s'approcher de l'eau si limpide que, si le vent
n'avait fait remuer les branches et les buissons, elle aurait pu les
croire peints seulement au fond de l'eau, tant chaque feuille s'y
reflétait clairement.

Dès qu'elle y vit son propre visage, elle fut épouvantée, si noir et si
laid! Mais quand elle eut mouillé sa petite main et s'en fut essuyé les
yeux et le front, sa peau blanche réapparut. Alors elle retira tous ses
vêtements et entra dans l'eau fraîche et vraiment, telle qu'elle était
là, elle était la plus charmante fille de roi qui se pût trouver dans le
monde.

Une fois rhabillée, quand elle eut tressé ses longs cheveux, elle alla à
la source jaillissante, but dans le creux de sa main et s'enfonça plus
profondément dans la forêt sans savoir elle-même où aller.

Elle pensait toujours à ses frères, elle pensait à Dieu, si bon, qui ne
l'abandonnerait sûrement pas, lui qui fait pousser les pommes sauvages
pour nourrir ceux qui ont faim. Et justement il lui fit voir un de ces
arbres dont les branches ployaient sous le poids des fruits; elle en
fit son repas, plaça un tuteur pour soutenir les branches et s'enfonça
au plus sombre de la forêt. Le silence était si total qu'elle entendait
ses propres pas et le craquement de chaque petite feuille sous ses
pieds. Nul oiseau n'était visible, nul rayon de soleil ne pouvait percer
les ramures épaisses, et les grands troncs montaient si serrés les uns
près des autres, qu'en regardant droit devant elle, elle eût pu croire
qu'une grille de poutres l'encerclait. Jamais elle n'avait connu
pareille solitude!

La nuit fut très sombre, aucun ver luisant n'éclairait la mousse. Elle
se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons
s'écartaient, que Notre-Seigneur la regardait d'en haut avec des yeux
très tendres, que de petits anges passaient leur tête sous son bras.
Elle ne savait, en s'éveillant, si elle avait rêvé ou si c'était vrai.

Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant des baies
dans un panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda si elle n'avait
pas vu onze princes chevauchant à travers la forêt.

--Non, dit la vieille, mais hier j'ai vu onze cygnes avec des couronnes
d'or sur la tête nageant sur la rivière tout près d'ici.

Elle conduisit Elisa un bout de chemin jusqu'à un talus au pied duquel
serpentait la rivière. Les arbres sur ses rives étendaient les unes vers
les autres leurs branches touffues.

Elisa dit adieu à la vieille femme et marcha le long de la rivière
jusqu'à son embouchure sur le rivage.

Toute l'immense mer splendide s'étendait devant la jeune fille, mais
aucun voilier n'était en vue ni le moindre bateau. Comment pourrait-elle
aller plus loin? Elle considéra les innombrables petits galets sur la
grève, l'eau les avait tous polis et arrondis en les roulant.

--L'eau roule inlassablement et par elle ce qui est dur s'adoucit, moi,
je veux être tout aussi inlassable qu'elle. Merci à vous pour cette
leçon, vagues claires qui roulez! Un jour, mon coeur me le dit, vous me
porterez jusqu'à mes frères chéris.

Sur le varech rejeté par la mer, onze plumes de cygne blanches étaient
tombées, elle en fit un bouquet, des gouttes d'eau s'y trouvaient, rosée
ou larmes, qui eût pu le dire? La plage était déserte mais Elisa ne
sentait pas sa solitude, car la mer est éternellement changeante, bien
plus différente en quelques heures qu'un lac intérieur en une année.

Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes
d'or sur la tête. Ils volaient vers la terre l'un derrière l'autre, et
formaient un long ruban blanc. Vite, la jeune fille remonta le talus et
se cacha derrière un buisson, les cygnes se posèrent tout près d'elle et
battirent de leurs grandes ailes blanches.

Mais à l'instant où le soleil disparut dans les flots, leur plumage de
cygne tomba subitement et elle vit devant elle onze charmants princes:
ses frères.

Elisa poussa un grand cri, ils avaient certes beaucoup changé mais...
elle savait que c'était eux, son coeur lui disait que c'était eux, elle
se jeta dans leurs bras, les appela par leurs noms et ils eurent une
immense joie de reconnaître leur petite soeur, devenue une grande et
ravissante jeune fille. Ils riaient et pleuraient.

--Nous, tes frères, dit l'aîné, nous volons comme cygnes sauvages tant
que dure le jour, mais lorsque vient la nuit, nous reprenons notre
apparence humaine, c'est pourquoi il nous faut toujours au coucher du
soleil prendre soin d'avoir une terre où poser nos pieds car si nous
volions à ce moment dans les nuages, en devenant des hommes, nous
serions précipités dans l'océan profond.

Nous n'habitons pas ici, de l'autre côté de l'océan existe un aussi beau
pays mais le chemin pour y aller est fort long, il nous faut traverser
la mer et il n'y a pas d'île sur le parcours où nous puissions passer la
nuit, un rocher seulement émerge de l'eau, si petit qu'il nous faut nous
serrer l'un contre l'autre pour nous y reposer et quand la mer est
forte, l'eau rejaillit même par-dessus nous, mais nous remercions
cependant Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous notre forme
humaine, s'il n'était pas là nous ne pourrions pas revoir notre chère
patrie car il nous faut deux jours--et les deux plus longs de l'année
--pour faire ce voyage.

Une fois par an seulement il nous est permis de visiter le pays de nos
aïeux. Nous pouvons y rester onze jours! onze jours pour survoler notre
grande forêt et apercevoir de loin notre château natal où vit notre
père, la haute tour de l'église où repose notre mère. Les arbres, les
buissons nous sont ici familiers, ici les chevaux sauvages courent sur
la plaine comme au temps de notre enfance, ici le charbonnier chante
encore les vieux airs sur lesquels nous dansions, ici est notre chère
patrie, ici enfin nous t'avons retrouvée, toi notre petite soeur chérie.
Nous ne pouvons plus rester que deux jours ici, puis il faudra nous
envoler par-dessus la mer vers un pays certes beau, mais qui n'est pas
notre pays. Et comment t'emmènerons-nous? Nous qui n'avons ni barque,
ni bateau?

--Et comment pourrai-je vous sauver? demanda leur petite soeur.

Ils en parlèrent presque toute la nuit.

Elisa s'éveilla au bruissement des ailes des cygnes. Les frères de
nouveau métamorphosés volaient au-dessus d'elle, puis s'éloignèrent tout
à fait; un seul, le plus jeune, demeura en arrière, il posa sa tête sur
les genoux de la jeune fille qui caressa ses ailes blanches. Tout le
jour ils restèrent ensemble, le soir les autres étaient de retour, et
une fois le soleil couché ils avaient repris leur forme réelle.

--Demain, nous nous envolerons d'ici pour ne pas revenir de toute une
année, mais nous ne pouvons pas t'abandonner ainsi. As-tu le courage de
venir avec nous? Mon bras est assez fort pour te porter à travers le
bois, comment tous ensemble n'aurions-nous pas des ailes assez
puissantes pour voler avec toi par dessus la mer?

--Oui, emmenez-moi! dit Elisa.

Ils passèrent toute la nuit à tresser un filet de souple écorce de saule
et de joncs résistants. Ce filet devint grand et solide, Elisa s'y
étendit et lorsque parut le soleil et que les frères furent changés en
cygnes, ils saisirent le filet dans leurs becs et s'envolèrent très
haut, vers les nuages, portant leur soeur chérie encore endormie. Comme
les rayons du soleil tombaient juste sur son visage, l'un des frères
vola au-dessus de sa tête pour que ses larges ailes étendues lui fassent
ombrage.

Ils étaient loin de la terre lorsque Elisa s'éveilla, elle crut rêver en
se voyant portée au-dessus de l'eau, très haut dans l'air. À côté d'elle
étaient placées une branche portant de délicieuses baies mûres et une
botte de racines savoureuses, le plus jeune des frères était allé les
cueillir et les avait déposées près d'elle, elle lui sourit avec
reconnaissance car elle savait bien que c'était lui qui volait au-dessus
de sa tête et l'ombrageait de ses ailes.

--Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous d'eux
semblait une mouette posée sur l'eau. Un grand nuage passait derrière
eux, une véritable montagne sur laquelle Elisa vit l'ombre d'elle-même
et de ses onze frères en une image gigantesque, ils formaient un tableau
plus grandiose qu'elle n'en avait jamais vu, mais à mesure que le soleil
montait et que le nuage s'éloignait derrière eux, ces ombres
fantastiques s'effaçaient.

Tout le jour, ils volèrent comme une flèche sifflant dans l'air, moins
vite pourtant que d'habitude puisqu'ils portaient leur soeur. Un orage
se préparait, le soir approchait; inquiète, Elisa voyait le soleil
décliner et le rocher solitaire n'était pas encore en vue. Il lui parut
que les battements d'ailes des cygnes étaient toujours plus vigoureux.
Hélas! c'était sa faute s'ils n'avançaient pas assez vite. Quand le
soleil serait couché, ils devaient redevenir des hommes, tomber dans la
mer et se noyer.

Alors, du plus profond de son coeur monta vers Dieu une ardente prière.
Cependant elle n'apercevait encore aucun rocher, les nuages se
rapprochaient, des rafales de vent de plus en plus violentes annonçaient
la tempête, les nuages s'amassaient en une seule énorme vague de plomb
qui s'avançait menaçante.

Le soleil était maintenant tout près de toucher la mer, le coeur d'Elisa
frémit, les cygnes piquèrent une descente si rapide qu'elle crut tomber,
mais très vite ils planèrent de nouveau. Maintenant le soleil était à
moitié sous l'eau, alors seulement elle aperçut le petit récif
au-dessous d'elle, pas plus grand qu'un phoque qui sortirait la tête de
l'eau. Le soleil s'enfonçait si vite, il n'était plus qu'une étoile
--alors elle toucha du pied le sol ferme--et le soleil s'éteignit comme
la dernière étincelle d'un papier qui brûle. Coude contre coude, ses
frères se tenaient debout autour d'elle, mais il n'y avait de place que
pour eux et pour elle. La mer battait le récif, jaillissait et retombait
sur eux en cascades, le ciel brûlait d'éclairs toujours recommencés et
le tonnerre roulait ses coups répétés.

Alors la soeur et les frères, se tenant par la main, chantèrent un
cantique où ils retrouvèrent courage.

À l'aube, l'air était pur et calme, aussitôt le soleil levé les cygnes
s'envolèrent avec Elisa. La mer était encore forte et lorsqu'ils furent
très hauts dans l'air, l'écume blanche sur les flots d'un vert sombre
semblait des millions de cygnes nageant.

Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant à demi
dans l'air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les
rocs et un château d'au moins une lieue de long, orné de colonnades les
unes au-dessus des autres. À ses pieds se balançaient des forêts de
palmiers avec des fleurs superbes, grandes comme des roues de moulin.
Elle demanda si c'était là le pays où ils devaient aller, mais les
cygnes secouèrent la tête, ce qu'elle voyait, disaient-ils, n'était
qu'un joli mirage, le château de nuées toujours changeant de la fée
Morgane où ils n'oseraient jamais amener un être humain. Tandis qu'Elisa
le regardait, montagnes, bois et château s'écroulèrent et voici surgir
vingt églises altières, toutes semblables, aux hautes tours, aux
fenêtres pointues. Elle croyait entendre résonner l'orgue mais ce
n'était que le bruit de la mer. Bientôt les églises se rapprochèrent et
devinrent une flotte naviguant au-dessous d'eux, et alors qu'elle
baissait les yeux pour mieux voir, il n'y avait que la brume marine
glissant à la surface.

Mais bientôt elle aperçut le véritable pays où ils devaient se rendre,
pays de belles montagnes bleues, de bois de cèdres, de villes et de
châteaux. Bien avant le coucher du soleil, elle était assise sur un
rocher devant l'entrée d'une grotte tapissée de jolies plantes vertes
grimpantes, on eût dit des tapis brodés.

--Nous allons bien voir ce que tu vas rêver, cette nuit, dit le plus
jeune des frères en lui montrant sa chambre.

--Si seulement je pouvais rêver comment vous aider! répondit-elle.

Et cette pensée la préoccupait si fort, elle suppliait si instamment
Dieu de l'aider que, même endormie, elle poursuivait sa prière. Alors il
lui sembla qu'elle s'élevait très haut dans les airs jusqu'au château de
la fée Morgane qui venait elle-même à sa rencontre, éblouissante de
beauté et cependant semblable à la vieille femme qui lui avait offert
des baies dans la forêt.

--Tes frères peuvent être sauvés! dit la fée, mais auras-tu assez de
courage et de patience? Si la mer est plus douce que tes mains
délicates, elle façonne pourtant les pierres les plus dures, mais elle
ne ressent pas la douleur que tes doigts souffriront, elle n'a pas de
coeur et ne connaît pas l'angoisse et le tourment que tu auras à
endurer.

«Vois cette ortie que je tiens à la main, il en pousse beaucoup de
cette sorte autour de la grotte où tu habites, mais celle-ci seulement
et celles qui poussent sur les tombes du cimetière sont utilisables
--cueille-les malgré les cloques qui brûleront ta peau, piétine-les pour
en faire du lin que tu tordras, puis tresse-les en onze cottes de
mailles aux manches longues, tu les jetteras sur les onze cygnes
sauvages et le charme mauvais sera rompu. Mais n'oublie pas qu'à
l'instant où tu commenceras ce travail, et jusqu'à ce qu'il soit
terminé, même s'il faut des années, tu ne dois prononcer aucune parole,
le premier mot que tu diras, comme un poignard meurtrier frappera le
coeur de tes frères, de ta langue dépend leur vie. N'oublie pas!»

La fée effleura de l'ortie la main d'Elisa et la brûlure l'éveilla. Il
faisait grand jour, et tout près de l'endroit où elle avait dormi, il y
avait une ortie pareille à celle de son rêve. Alors elle tomba à, genoux
et remercia Notre-Seigneur puis elle sortit de la grotte pour commencer
son travail.

De ses mains délicates, elle arrachait les orties qui brûlaient comme du
feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras
mais elle était contente de souffrir pourvu qu'elle pût sauver ses
frères. Elle foula chaque ortie avec ses pieds nus et tordit le lin
vert.

Au coucher du soleil les frères rentrèrent. Ils s'effrayèrent de la
trouver muette, craignant un autre mauvais sort jeté par la méchante
belle-mère, mais voyant ses mains, ils se rendirent compte de ce qu'elle
faisait pour eux. Le plus jeune des frères se prit à pleurer et là où
tombaient ses larmes, Elisa ne sentait plus de douleur, les cloques
brûlantes s'effaçaient.

Elle passa la nuit à travailler n'ayant de cesse qu'elle n'eût sauvé ses
frères chéris et tout le jour suivant, tandis que les cygnes étaient
absents, elle demeura à travailler solitaire mais jamais le temps
n'avait volé si vite. Une cotte de mailles était déjà terminée, elle
commençait la seconde.

Alors un cor de chasse sonna dans les montagnes, elle en fut tout
inquiète, le bruit se rapprochait, elle entendait les abois des chiens.
Effrayée, elle se réfugia dans la grotte, lia en botte les orties
qu'elle avait cueillies et démêlées et s'assit dessus.

À ce moment un grand chien bondit hors du hallier suivi d'un autre et
d'un autre encore. Ils aboyaient très fort, couraient de tous côtés, au
bout de quelques minutes tous les chasseurs étaient là devant la grotte
et le plus beau d'entre eux, le roi du pays, s'avança vers Elisa. Jamais
il n'avait vu fille plus belle.

--Comment es-tu venue ici, adorable enfant? s'écria-t-il.

Elisa secoua la tête, elle n'osait parler, le salut et la vie de ses
frères en dépendaient. Elle cacha ses jolies mains sous son tablier pour
que le roi ne vît pas sa souffrance.

--Viens avec moi, dit le roi, ne reste pas ici. Si tu es aussi bonne que
belle, je te vêtirai de soie et de velours, je mettrai une couronne d'or
sur ta tête et tu habiteras le plus riche de mes palais!

Il la souleva et la plaça sur son cheval, mais elle pleurait et se
tordait les mains, alors le roi lui dit:

--Je ne veux que ton bonheur, un jour tu me remercieras!

Et il s'élança à travers les montagnes, la tenant devant lui sur son
cheval et suivi au galop par les autres chasseurs.

Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses églises et ses
coupoles s'étalait devant eux. Le roi conduisit la jeune fille dans le
palais où les jets d'eau jaillissaient dans les salles de marbre, où les
murs et les plafonds rutilaient de peintures, mais elle n'avait pas
d'yeux pour ces merveilles; elle pleurait et se désolait. Indifférente,
elle laissa les femmes la parer de vêtements royaux, tresser ses cheveux
et passer des gants très fins sur ses doigts brûlés.

Alors, dans ces superbes atours, elle était si resplendissante de beauté
que toute la cour s'inclina profondément devant elle et que le roi
l'élut pour fiancée, malgré l'archevêque qui hochait la tête et
murmurait que cette belle fille des bois ne pouvait être qu'une sorcière
qui séduisait le coeur du roi.

Le roi ne voulait rien entendre, il commanda la musique et les mets les
plus rares. Les filles les plus ravissantes dansèrent pour elle. On la
conduisit à travers des jardins embaumés dans des salons superbes, mais
pas le moindre sourire ne lui venait aux lèvres ni aux yeux, la douleur
seule semblait y régner pour l'éternité. Le roi ouvrit alors la porte
d'une petite pièce attenante à celle où elle devait dormir, qui était
ornée de riches tapisseries vertes rappelant tout à fait la grotte où
elle avait habité. La botte de lin qu'elle avait filée avec les orties
était là sur le parquet et au plafond pendait la cotte de mailles déjà
terminée,--un des chasseurs avait emporté tout ceci comme curiosité.

--Ici tu pourras rêver que tu es encore dans ton ancien logis, dit le
roi, voici ton ouvrage qui t'occupait alors, ici, au milieu de tout ton
luxe, tu t'amuseras à repenser à ce temps-là.

Quand Elisa vit ces choses qui lui tenaient tant à coeur, un sourire
joua sur ses lèvres et le sang lui revint aux joues. Elle pensait au
salut de ses frères et baisa la main du roi qui la pressa sur son coeur
et ordonna de sonner toutes les cloches des églises. L'adorable fille
muette des bois allait devenir reine.

L'archevêque avait beau murmuré de méchants propos aux oreilles du roi,
ils n'allaient pas jusqu'à son coeur, la noce devait avoir lieu. C'est
l'archevêque lui-même qui devait mettre la couronne sur la tête de la
mariée et, dans sa malveillance, il enfonça avec tant de force le cercle
étroit sur le front d'Elisa qu'il lui fit mal, mais une douleur
autrement lourde lui serrait le coeur, le chagrin qu'elle avait pour ses
frères. Sa bouche demeurait muette puisqu'un seul mot trancherait leur
vie, mais ses yeux exprimaient un amour profond pour ce roi si bon et si
beau qui ordonnait tout pour son plaisir. Jour après jour, elle
s'attachait à lui davantage. Oh! si elle osait seulement se confier à
lui, lui dire sa souffrance, mais non, il lui fallait être muette,
muette elle devait achever son ouvrage. Aussi se glissait-elle la nuit
hors de leur lit pour aller dans la petite chambre décorée comme la
grotte et là, elle tricotait une cotte de mailles après l'autre. Quand
elle fut à la septième, il ne lui restait plus de lin.

Elle savait que les orties qu'il lui fallait employer poussaient au
cimetière, mais elle devait les cueillir elle-même, comment
pourrait-elle sortir?

«Oh! qu'est-ce que la souffrance à mes doigts à côté du tourment de
mon coeur, pensait-elle, il faut que j'ose, Dieu ne m'abandonnera pas!»
Le coeur battant comme si elle commettait une mauvaise action, elle
sortit dans la nuit éclairée par la lune, descendit au jardin, suivit
les longues allées et les rues désertes jusqu'au cimetière. Là elle vit
sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses
sorcières. Elisa était obligée de passer à côté d'elles et elles la
fixaient de leurs yeux mauvais, mais la jeune fille récita sa prière,
cueillit des orties brûlantes et rentra au château.

Une seule personne l'avait vue: l'archevêque resté debout tandis que
les autres dormaient. Ainsi il avait donc eu raison dans ses soupçons
malveillants sur la reine, elle n'était qu'une sorcière!

Dans le secret du confessionnal, il dit au roi ce qu'il avait vu, ce
qu'il craignait et quand ces paroles si dures sortirent de sa bouche,
les saints de bois sculptés secouaient la tête comme s'ils voulaient
dire que ce n'était pas vrai, qu'Elisa était innocente.

Des larmes amères coulaient sur les joues du roi, il rentra chez lui
avec un doute au coeur. Maintenant, la nuit, il faisait semblant de
dormir mais il ne trouvait pas le sommeil, il remarquait qu'Elisa se
levait chaque nuit et chaque nuit il la suivait et la voyait disparaître
dans sa petite chambre.

Jour après jour, il devenait plus sombre, Elisa le voyait bien mais ne
se l'expliquait pas; elle s'inquiétait cependant et que ne
souffrit-elle alors en son coeur pour ses frères! Ses larmes coulaient
sur le velours et la pourpre royale, elles y tombaient comme des
diamants scintillants, et les dames de la cour qui voyaient toute cette
magnificence eussent bien voulu être reines à sa place.

Cependant, elle devait être bientôt au terme de son ouvrage, il ne
manquait plus qu'une cotte de mailles, encore une fois elle n'avait plus
de lin et plus une seule ortie. Il lui fallait encore une fois, la
dernière, s'en aller au cimetière en cueillir quelques poignées. Elle
redoutait cette course solitaire et les terribles sorcières, mais sa
volonté restait ferme et aussi sa confiance en Dieu.

Elisa partit donc, mais le roi et l'archevêque la suivaient; ils la
virent disparaître à la grille du cimetière et, quand eux-mêmes s'en
approchèrent, ils virent les affreuses sorcières assises sur la dalle
comme Elisa les avait vues. Alors le roi s'en retourna, il se la
figurait parmi les sorcières, elle dont la tête avait, ce même soir,
reposé sur sa poitrine.

--C'est le peuple qui la jugera, dit-il.

Le peuple la condamna, elle devait être brûlée vive.

Arrachée aux magnifiques salons royaux, Elisa fut jetée dans un cachot
sombre et humide où le vent soufflait à travers les barreaux de la
fenêtre; au lieu du velours et de la soie, on lui donna, pour poser sa
tête, la botte d'orties qu'elle avait cueillie, les rudes cottes de
mailles brûlantes qu'elle avait tricotées devaient lui servir de
couvertures et de couette, mais aucun présent ne pouvait lui être plus
cher. Elle se remit à son ouvrage en priant Dieu.

Vers le soir elle entendit un bruissement d'ailes de cygnes devant les
barreaux: c'était le plus jeune des frères qui l'avait retrouvée. Alors
elle sanglota de joie et pourtant elle savait que cette nuit serait sans
doute la dernière de sa vie. Mais maintenant, l'ouvrage était presque
achevé et ses frères étaient là....

L'archevêque arriva pour passer les heures ultimes avec elle--il
l'avait promis au roi--mais elle, secouant la tête, le pria par ses
regards et sa mimique de s'en aller, cette nuit même il fallait que son
travail fût terminé, sinon tout aurait été inutile, sa douleur, ses
larmes et ses nuits sans sommeil. L'archevêque la quitta sur quelques
méchantes paroles, mais continua sa besogne.

Les petites souris couraient sur le plancher et traînaient des orties
jusqu'à ses pieds afin de l'aider de leur mieux, et un merle se posa
devant la fenêtre et siffla toute la nuit pour qu'elle ne perdît pas
courage.

Ce n'était pas encore l'aube--le soleil ne se lèverait qu'une heure
plus tard--quand les onze frères se présentèrent au portail du château.
Ils demandaient qu'on les mène auprès du souverain mais on leur répondit
que c'était tout à fait impossible. Sa Majesté dormait et nul n'eût osé
le réveiller. Ils supplièrent, ils menacèrent jusqu'à ce que le garde
parût et le roi lui-même. À cet instant, le soleil se leva, plus de
frères, mais au-dessus du palais, onze cygnes sauvages volaient à
tire-d'aile.

Maintenant la foule se pressait, tout le peuple voulait voir brûler la
sorcière. Une vieille haridelle traînait la charrette où on l'avait
assise vêtue d'une blouse de grosse toile, ses cheveux tombaient autour
de son visage d'une mortelle pâleur, ses lèvres remuaient doucement
tandis que ses doigts tordaient le lin vert. Même sur le chemin de la
mort, elle n'abandonnerait pas l'oeuvre commencée, dix cottes de mailles
étaient posées à ses pieds, elle tricotait la onzième.

--Voyez la sorcière, qu'est-ce qu'elle marmonne? Elle n'a bien sûr pas
de livre de psaumes dans les mains, mais bien toutes ses sorcelleries;
arrachez-lui ça, mettez tout en pièces.

Ils se ruaient et se pressaient pour l'atteindre, mais voici venir par
les airs onze cygnes blancs, ils se posèrent autour d'elle dans la
charrette en battant de leurs larges ailes. La foule, épouvantée,
recula.

--C'est un avertissement du ciel, elle est innocente, murmurait-on tout
bas.

Déjà le bourreau saisissait sa main, alors en toute hâte elle jeta les
onze cottes de mailles sur les cygnes, et à leur place parurent onze
princes délicieux, le plus jeune avait une aile de cygne à la place d'un
de ses bras, car il manquait encore une manche à la dernière tunique
qu'elle n'avait pu terminer.

--Maintenant j'ose parler, s'écria-t-elle, je suis innocente.

Et le peuple, ayant vu le miracle, s'inclina devant elle comme devant
une sainte, mais elle tomba inanimée dans les bras de ses frères, brisée
par l'attente, l'angoisse et la douleur.

--Oui, elle est innocente! dit l'aîné des frères.

Il raconta tout ce qui était arrivé et, tandis qu'il parlait, un parfum
se répandait comme des millions de roses. Chaque morceau de bois du
bûcher avait pris racine et des branches avaient poussé formant un grand
buisson de roses rouges. À sa cime, une fleur blanche resplendissait de
lumière comme une étoile, le roi la cueillit et la posa sur la poitrine
d'Elisa. Alors elle revint à elle.

Toutes les cloches des églises se mirent à sonner d'elles-mêmes et les
oiseaux arrivèrent, volant en grandes troupes. Le retour au château fut
un nouveau cortège nuptial comme aucun roi au monde n'en avait jamais
vu.



Le dernier rêve du chêne


Au sommet de la falaise haute et ardue, en avant de la forêt qui
arrivait jusqu'aux bords de la mer, s'élevait un chêne antique et
séculaire. Il avait justement atteint trois cent soixante-cinq ans; on
ne l'aurait jamais cru en voyant son apparence robuste.

Souvent, par les beaux jours d'été, les éphémères venaient s'ébattre et
tourbillonner gaiement autour de sa couronne; une fois, une de ces
petites créatures, après avoir voltigé longuement au milieu d'une
joyeuse ronde, vint se reposer sur une des belles feuilles du chêne.

--Pauvre mignonne! dit l'arbre, ta vie entière ne dure qu'un jour. Que
c'est peu! Comme c'est triste!

--Triste! répondit le gentil insecte, que signifie donc ce mot que
j'entends parfois prononcer? Le soleil reluit si merveilleusement!
l'air est si bon, si doux! je me sens tout transporté de bonheur.

--Oui, mais dans quelques heures, ce sera fini; tu seras trépassé.

--Trépassé? s'écria l'éphémère. Qu'est-ce encore que ce mot? Toi,
es-tu aussi trépassé?

--Non, j'ai déjà vécu bien des milliers de jours; nos journées ce sont,
à dire vrai, des saisons entières. Mais comment te faire comprendre cela?
C'est une telle longueur de temps que cela doit dépasser tout ce que
tu peux imaginer.

--En effet, je ne me figure pas bien, reprit l'insecte, ce que cela peut
durer, mille jours. N'est-ce pas ce qu'on appelle l'éternité? En tout
cas, si tu vis si longtemps, mon existence compte déjà mille moments où
j'ai été joyeux et heureux. Et, quand tu mourras, est-ce que tout ce bel
univers périra en même temps?

--Non certes, répliqua le chêne, il durera bien plus longtemps que moi;
à mon tour, je ne puis me le figurer.

--Eh bien! alors nous en sommes au même point, sauf que nous calculons
d'une façon différente.

Et l'éphémère reprit sa danse folle et s'élança dans les airs, s'amusant
de l'éclat de ses ailes transparentes qui brillaient comme le plus beau
satin; il respirait à pleins poumons l'air embaumé par les senteurs de
l'églantier, des chèvrefeuilles, du sureau, de la menthe et par l'odeur
du foin coupé; et l'insecte se sentait comme enivré, à force de
respirer ces parfum. La journée continua à être splendide; l'éphémère
se reposa encore plusieurs fois pour recommencer à tournoyer en ronde
avec ses compagnons. Le soleil commença à baisser et l'insecte se sentit
un peu fatigué de toute cette gaieté; ses ailes faiblissaient, et tout
lentement il glissa le long du chêne jusque sur le doux gazon. Il vint à
choir sur la feuille d'une pâquerette, et souleva encore une fois sa
petite tête pour embrasser d'un regard la campagne riante et la mer
bleue. Puis ses yeux se fermèrent; un doux sommeil s'empara de lui:
c'était la mort.

Le lendemain, le chêne vit renaître d'autres éphémères; il s'entretint
avec eux aussi et il les vit de même danser, folâtrer joyeusement et
s'endormir paisiblement en pleine félicité. Ce spectacle se répéta
souvent; mais l'arbre ne le comprenait pas bien; il avait cependant le
temps de réfléchir: car si, chez nous autres hommes, nos pensées sont
interrompues tous les jours par le sommeil, le chêne, lui, ne dort qu'en
hiver; pendant les autres saisons, il veille sans cesse. Le temps
approchait où il allait se reposer; l'automne était à sa fin. Déjà les
taupes commençaient leur sabbat. Les autres arbres étaient déjà
dépouillés, et le chêne aussi perdait tous les jours de ses feuilles.

«Dors, dors, chantaient les vents autour de lui. Nous allons te bercer
gentiment, puis te secouer si fort que tes branches en craqueront
d'aise. Dors bien, dors. C'est ta trois cent soixante-cinquième nuit. En
réalité, comparé à nous, tu n'es qu'un enfant au berceau. Dors, dors
bien! Les nuages vont semer de la neige; ce sera une belle et chaude
couverture pour tes racines.

Et le chêne perdit toutes ses feuilles, et, en effet, il s'endormit pour
tout le long hiver; et il eut bien des rêves, où sa vie passée lui
revint en souvenir.

Il se rappela comment il était sorti d'un gland; comment, étant encore
un tout mince arbuste, il avait failli être dévoré par une chèvre. Puis
il avait grandi à merveille; plusieurs fois, les gardes de la forêt
l'avaient admiré et avaient pensé à le faire abattre pour en tirer des
mâts, des poutres, des planches solides. Il était cependant arrivé à son
quatrième siècle, et aujourd'hui personne ne songeait plus à le faire
couper; il était devenu l'ornement de la forêt; sa superbe couronne
dépassait tous les autres arbres; et, de loin on l'apercevait de la mer
et il servait de point de repère aux marins. Au printemps, dans ses
hautes branches, les ramiers bâtissaient leur nid; le coucou y était à
demeure et faisait, de là, résonner au loin son cri monotone. L'automne,
quand les feuilles de chêne, toutes jaunies, ressemblent à des plaques
de cuivre, les oiseaux voyageurs s'assemblaient de toutes parts sur ce
géant de la forêt et s'y reposaient une dernière fois avant
d'entreprendre le grand voyage d'outre-mer.

Maintenant donc, l'hiver était venu; après avoir longtemps résisté aux
aquilons, les feuilles du chêne étaient presque toutes tombées; les
corbeaux, les corneilles venaient se percher sur ses branches et
taillaient des bavettes sur la dureté des temps, sur la famine prochaine
qui s'annonçait pour eux.

Survint la veille du saint jour de Noël, et ce fut alors que le vieux
chêne rêva le plus beau rêve de sa vie. Il avait le sentiment de la fête
qui se préparait partout sur la terre, là où il y a des chrétiens; il
sentait les vibrations des cloches qui sonnaient de toutes parts. Mais
il se croyait en été, par une splendide journée. Et voici ce qui lui
apparut:

Sa haute et vaste couronne était fraîche et verte; les rayons de soleil
y jouaient à travers les branches et le feuillage, et projetaient des
reflets dorés. L'air était embaumé de senteurs vivifiantes; des
papillons aux milles couleurs voltigeaient de toutes parts et jouaient à
cache-cache, puis à qui volerait le plus haut. Des myriades d'éphémères
donnaient une sarabande.

Voilà qu'un brillant cortège s'avance: c'étaient les personnages que le
vieux chêne avait vus tour à tour passer devant lui pendant la longue
suite d'années qu'il avait vécues. En tête marchait une cavalcade, des
pages, des chevaliers aux armures étincelantes, qui revenaient de la
croisade, des châtelains vêtus de brocart sur des palefrois
caparaçonnés, et tenant sur la main des faucons encapuchonnés; le cor
de chasse retentit, la meute aboyait, le cerf fuyait. Puis arriva une
troupe de reîtres et de lansquenets, aux vêtements bouffants et
bariolés, armés de hallebardes et d'arquebuses; ils dressèrent leur
tente sous le vieux chêne, allumèrent le feu et, au milieu d'une orgie,
ils entonnèrent des chants de guerre et des refrains bachiques.

Toute cette bande bruyante disparut, et l'on vit s'avancer en silence un
jeune couple; ils avaient des cheveux poudrés et la dame était couverte
de rubans aux couleurs tendres; et le monsieur tailla dans l'écorce du
chêne les initiales de leurs deux noms; et ils écoutèrent avec
ravissement les sons doux et étranges de la harpe éolienne qui était
suspendue dans les branches de l'arbre.

Et, tout à coup, le chêne éprouva comme si un nouveau et puissant
courant de vie partant des extrémités de ses racines le traversait de
part en part, montant jusqu'à sa cime, jusqu'au bout de ses plus hautes
feuilles.

Il lui semblait qu'il grandissait comme autrefois, que, du sein de la
terre, il puisait une nouvelle vigueur; et, en effet, son tronc
s'élançait, sa couronne s'étendait en dôme, et montait toujours plus
haut vers le ciel; et plus le chêne s'élevait, plus il éprouvait de
bonheur, et il ne désirait que monter encore au-delà, jusqu'au soleil,
dont les rayons brillants le pénétraient d'une chaleur bienfaisante. Et
sa couronne était déjà parvenue au-dessus des nuages qui, comme une
troupe de grands cygnes blancs, flottaient sous le bleu firmament.

C'était en plein jour, et cependant les étoiles devinrent visibles;
elles luisaient de leur plus bel éclat; elles rappelaient au vieux
chêne les yeux brillants des joyeux enfants qui souvent étaient venus
s'ébattre autour de lui.

Au spectacle de cette immensité, on était transporté de la félicité la
plus pure. Mais le vieux chêne sentait qu'il lui manquait quelque chose;
il éprouvait l'ardent désir de voir les autres arbres de la forêt, les
plantes, les fleurs et jusqu'aux moindres broussailles enlevées comme
lui et mises en présence de toutes ces splendeurs. Oui, pour qu'il fût
entièrement heureux, il les lui fallait voir tous autour de lui, grands
et petits, prenant part à sa félicité.

Et ce sentiment agitait, faisait vibrer ses branches, ses moindres
feuilles; sa couronne s'inclina vers la terre, comme s'il avait voulu
adresser un signal aux muguets et aux violettes cachés sous la mousse,
aussi bien qu'aux autres chênes, ses compagnons.

Il lui sembla apercevoir tout à coup un grand mouvement; les cimes de
la forêt se soulevaient, les arbres se mirent à pousser, à grandir
jusqu'à percer les nues. Les ronces, les plantes, pour s'élever plus
vite, quittaient terre avec leurs racines et accouraient au vol. Les
plus vite arrivés, ce furent les bouleaux; leurs troncs droits et
blancs traversaient les airs comme des flèches, presque comme des
éclairs. Et l'on vit arriver les joncs, les genêts, les fougères, et
aussi les oiseaux qui, émerveillés du voyage, chantaient à tue-tête
leurs plus beaux airs de fête. Les sauterelles juchées sur les brins
d'herbes jouaient leur petite musique, accompagnées par les grillons, le
susurrement des abeilles et le faux bourdon des hannetons. Tout ce
joyeux concert faisait une délicieuse harmonie.

--Mais, dit le chêne, où est donc restée la petite fleur bleue qui borde
le ruisseau, et la clochette, et la pâquerette?

--Nous y sommes tous, tous! disaient en choeur les fleurettes, les
arbres, les plantes, les habitants de la forêt.

Le vieux chêne jubilait.

--Oui, tous, grands et petits, disait-il, pas un ne manque. Nous nageons
dans un océan de délices! Quel miracle!

Et il se sentit de nouveau grandir; soudainement ses racines se
détachèrent de terre.» C'est ce qu'il y a de mieux, pensa-t-il; me
voilà dégagé de tous liens; je puis m'élancer vers la lumière éternelle
et m'y précipiter avec tous les êtres chéris qui m'entourent, grands et
petits, tous!

--Tous! dit l'écho. Ce fut la fin du rêve du vieux chêne. Une tempête
terrible soufflait sur mer et sur terre.

Des vagues énormes assaillaient la falaise, enlevant des quartiers de
roche; les vents hurlaient et secouaient le vieux chêne; sa vigueur
éprouvée luttait contre la tourmente, mais un dernier coup de vent
l'ébranla et l'enleva de terre avec sa racine; il tomba, au moment où
il rêvait qu'il s'élançait vers l'immensité des cieux. Il gisait là; il
avait péri après ses trois cent soixante-cinq ans, comme l'éphémère
après sa journée d'existence.

Le matin, lorsque le soleil vint éclairer le saint jour de Noël,
l'ouragan s'était apaisé. De toutes les églises retentissait le son des
cloches; même dans la plus humble cabane régnait l'allégresse. La mer
s'était calmée; à bord d'un grand navire qui, toute la nuit, avait
lutté, tous les mâts étaient décorés, tous les pavillons hissés pour
célébrer la grande fête.

--Tiens, dit un matelot, l'arbre de la falaise, le grand chêne, qui nous
servait de point de repère pour reconnaître la côte, a disparu. Hier
encore, je l'ai aperçu de loin; c'est la tempête qui l'a abattu.

--Que d'années il faudra pour qu'il soit remplacé, dit un autre matelot.
Et encore, il n'y aura peut-être aucun autre arbre assez fort pour
grandir, comme lui.

Ce fut l'oraison funèbre prononcée sur la fin du vieux chêne, qui était
étendu sur la nappe de neige qui lui servait de linceul; elle était
toute à son honneur et bien méritée, ce qui est si rare.

À bord du navire, les marins entonnèrent les psaumes et les cantiques de
Noël, qui célèbrent la délivrance des hommes par le Fils de Dieu, qui
leur a ouvert la voie de la vie éternelle: «La promesse est accomplie,
chantaient-ils. Le Sauveur est né. Oh! joie sans pareille! Alléluia!
Alléluia!»

Et ils sentaient leurs coeurs élevés vers le ciel et transportés, tout
comme le vieux chêne, dans son dernier rêve, s'était senti entraîné vers
la lumière éternelle.



L'escargot et le rosier


Le jardin était entouré d'une haie de noisetiers et au-dehors
s'étendaient des champs et des prés. Au milieu du jardin fleurissait un
rosier, et sous le rosier vivait un escargot. Et qu'y avait-il dans
l'escargot? Eh bien, lui-même.

--Attendez un peu que mon temps arrive! disait-il. Je ferai des choses
bien plus grandioses que de fleurir, porter des noisettes ou donner du
lait comme des vaches et des moutons.

--À vrai dire, j'attends de vous de grandes choses, approuva le rosier.
Mais puis-je vous demander quand les ferez-vous?

--Je prends mon temps, répondit l'escargot. Vous êtes toujours si
pressé. Attendre est plus excitant. Un an plus tard, l'escargot était
presque au même endroit sous le rosier et se réchauffait au soleil. Le
rosier eut beaucoup de boutons cette année-là, qui devinrent des fleurs
toujours fraîches et toujours nouvelles. L'escargot s'avança.

--Tout est exactement comme l'année dernière. Aucun progrès nulle part.
Le rosier a toujours ses roses, cela ne va pas plus loin. L'été passa,
l'automne aussi et le rosier avait toujours ses boutons et ses fleurs et
il en eut jusqu'à la première neige. Le temps devient froid et pluvieux.
Le rosier se pencha et l'escargot se cacha sous la terre. Puis, une
nouvelle année commença et réapparurent et les petites roses et
l'escargot.

--Vous êtes déjà vieux, Monsieur le rosier, dit-il, vous devrez bientôt
penser à dépérir. Vous avez déjà donné au monde tout ce que vous
pouviez. Que cela ait servi à quelque chose est une autre question, je
n'ai pas eu le temps d'y réfléchir. Mais il est évident que vous n'avez
rien fait du tout pour votre épanouissement personnel sans quoi vous
auriez produit bien mieux que cela. Vous mourrez bientôt et vous ne
serez plus que branches nues.

--Vous m'effrayez, dit le rosier. Je n'y ai jamais réfléchi.

--Évidemment, vous ne vous livrez jamais à la réflexion. N'avez-vous
jamais essayé de comprendre pourquoi vous fleurissiez et comment
seulement cela se produit? Pourquoi cela se passe ainsi et pas
autrement?

--Non, répondit le rosier. Je fleurissais joyeusement, car je ne pouvais
pas faire autrement. De la terre montait en moi une force, et une force
me venait aussi d'en haut, je sentais un bonheur toujours neuf, toujours
grand, et c'est pourquoi je devais toujours fleurir. C'était ma vie, je
ne pouvais pas faire autrement.

--Vous avez mené une vie bien facile, dit l'escargot.

--En effet, tout m'a été donné, acquiesça le rosier, mais vous avez reçu
encore bien davantage! Vous êtes de ces natures qui réfléchissent et
méditent et vous avez un grand talent qui, un jour, étonnera le monde.

--Ce n'est absolument pas dans mes intentions, répondit l'escargot. Le
monde ne m'intéresse pas. En quoi me concerne-t-il? Je me suffis
amplement.

--Mais nous tous, ne devrions-nous pas donner aux autres le meilleur de
nous-mêmes? Apporter ce que nous pouvons? Je sais, je ne donne que mes
roses, mais vous? Que donnez-vous au monde?

--Ce que j'ai donné? Ce que je lui donne? Je crache sur le monde! Il
ne sert à rien! Je me fiche de lui! Vous, continuez à faire éclore vos
roses, de toute façon vous ne savez pas mieux faire. Que le noisetier
donne ses noisettes, les vaches et les brebis leur lait, ils ont tous
leur public. Moi, je n'ai besoin que de moi. Et l'escargot rentra dans
sa coquille et la referma sur lui.

--C'est bien triste, regretta le rosier. Moi, j'ai beau faire, je ne
peux pas rentrer en moi, il faut toujours que je forme des boutons et
que je les fasse éclore. Les pétales tombent et le vent les emporte.
J'ai vu pourtant une femme déposer une petite rose dans son missel, une
autre de mes roses a trouvé sa place sur la poitrine d'une belle jeune
fille et une autre reçut des baisers d'un enfant heureux. Cela m'a fait
bien plaisir, un vrai bonheur. Voilà mes souvenirs, ma vie! Et le
rosier continua à fleurir dans l'innocence et l'escargot à somnoler dans
sa petite maison, car le monde ne le concernait pas. Des années et des
décennies passèrent. L'escargot et le rosier devinrent poussière dans la
poussière. Même la petite rose dans le missel se décomposa... mais dans
le jardin fleurirent de nouveaux rosiers et à leurs pieds grandirent de
nouveaux escargots; ils se recroquevillaient toujours dans leurs
maisons et ils crachaient... le monde ne les concernait pas.
Allons-nous relire cette histoire une nouvelle fois?... Elle ne sera
pas différente.



La fée du sureau


Il y avait une fois un petit garçon enrhumé; il avait eu les pieds
mouillés. Où ça? Nul n'aurait su le dire, le temps étant tout à fait au
sec.

Sa mère le déshabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire pour lui
faire une bonne tasse de tisane de sureau cela réchauffe! Au même
instant, la porte s'ouvrit et le vieux monsieur si amusant qui habitait
tout en haut de là maison entra. Il vivait tout seul n'ayant ni femme ni
enfants, mais il adorait tous les enfants et savait raconter tant de
contes et d'histoires pour leur faire plaisir.

--Bois ta tisane, dit la mère, et peut-être monsieur te dira-t-il un
conte.

--Si seulement j'en connaissais un nouveau, dit le vieux monsieur en
souriant doucement. Mais où donc le petit s'est-il mouillé les pieds?

--Ah! ça, dit la mère, je me le demande....

--Est-ce que vous me direz un conte? demande le petit garçon.

--Bien sûr, mais il faut d'abord que je sache exactement la profondeur
de l'eau du caniveau de la petite rue que tu prends pour aller à
l'école.

--L'eau monte juste à la moitié des tiges de mes bottes, si je passe à
l'endroit le plus profond.

--Eh bien voilà où nous avons eu les pieds mouillés, dit le vieux
monsieur. Je te dois un conte et je n'en sais plus.

--Vous pouvez en inventer un immédiatement. Maman dit que tout ce que
vous regardez, vous pouvez en faire un conte et que de tout ce que vous
touchez peut sortir une histoire.

--Mais ces contes et des histoires ne valent rien. Les vrais doivent
naître tout seuls et me frapper le front en disant: Me voilà!

--Est-ce que ça va frapper bientôt? demanda le petit garçon.

La maman se mit à rire, elle jeta quelques feuilles de sureau dans la
théière et versa l'eau bouillante dessus.

--Racontez! racontez!

--Avec plaisir, si un conte venait tout seul, mais il est souvent
capricieux et n'arrive que lorsque ça lui chante. Stop! s'écria-t-il
tout d'un coup, en voilà un! Attention, il est là sur la théière!

Le petit garçon tourna les yeux vers la théière. Le couvercle se
soulevait de plus en plus et des fleurs en jaillissaient, si fraîches et
si blanches; de longues feuilles vertes sortaient même par le bec, cela
devenait un ravissant buisson de sureau, tout un arbre bientôt qui
envahissait le lit, en repoussant les rideaux. Que de fleurs, quel
parfum! et au milieu de l'arbre une charmante vieille dame était
assise. Elle portait une drôle de robe toute verte parsemée de grandes
fleurs blanches; on ne voyait pas tout de suite si cette robe était
faite d'une étoffe ou de verdure et de fleurs vivantes.

--Comment s'appelle-t-elle, cette dame? demanda le petit garçon.

--Oh! bien sûr, les Romains et les Grecs auraient dit que c'était une
dryade, mais nous ne connaissons plus tout ça. Ici, à Nyboder, on
l'appelle «la fée du Sureau». Regarde-la bien et écoute-moi....

Il y a à Nyboder un arbre tout fleuri pareil à celui-ci; il a poussé
dans le coin d'une petite ferme très pauvre. Sous son ombrage, par une
belle après-midi de soleil, deux bons vieux, un vieux marin et sa
vieille épouse étaient assis. Arrière-grands-parents déjà, ils devaient
bientôt célébrer leurs noces d'or, mais ne savaient pas au juste à
quelle date. La fée du Sureau, assise dans l'arbre, avait l'air de rire.
"Je connais bien, moi, la date des noces d'or!" Mais eux ne
l'entendaient pas, ils parlaient des jours anciens.

--Te souviens-tu, disait le vieux marin, du temps que nous étions
petits, nous courions et nous jouions justement dans cette même cour où
nous sommes assis et nous piquions des baguettes dans la terre pour
faire un jardin.

--Bien sûr, je me rappelle, répondit sa femme. Nous arrosions ces
branches taillées et l'une d'elles, une branche de sureau, prit racine,
bourgeonna et devint par la suite le grand arbre sous lequel nous deux,
vieux, sommes assis.

--Oui, dit-il, et là, dans le coin, il y avait un grand baquet d'eau,
mon bateau, que j'avais taillé moi-même, y naviguait! Mais bientôt,
c'est moi qui devais naviguer d'une autre manière.

--Mais d'abord nous avions été à l'école pour tâcher d'apprendre un peu
quelque chose; puis ce fut notre confirmation, on pleurait tous les
deux. L'après-midi, nous montions tout au haut de la Tour Ronde, la main
dans la main, et nous regardions de là-haut le vaste monde, et
Copenhague et la mer. Après, nous sommes allés à Frederiksberg, où le
roi et la reine, dans leurs barques magnifiques, voguaient sur les
canaux.

--Mais je devais vraiment voguer tout autrement, et durant de longues
années, et pour de grands voyages!

--Ce que j'ai pleuré à cause de toi! dit-elle, je croyais que tu étais
mort et noyé, tombé tout au fond de la mer. Souvent, la nuit, je me
levais et regardais la girouette pour voir si elle tournait. Elle
tournait tant et plus, mais toi tu n'arrivais pas. Je me souviens si
bien de la pluie torrentielle qui tombait un jour. Le boueur devait
passer devant la maison où je servais; je descendis avec la poubelle et
restai à la porte. Quel temps! Et comme j'attendais là, le facteur
passa et me remit une lettre, une lettre de toi! Ce qu'elle avait
voyagé! Je me jetai dessus et commençai à lire, je riais, je pleurais,
j'étais si heureuse! Tu écrivais que tu étais dans les pays chauds où
poussent les grains de café. Quel pays béni ce doit être! Tu en
racontais des choses, et je lisais tout ça debout, ma poubelle près de
moi, tandis que la pluie tombait en tourbillons. Tout d'un coup,
derrière moi, quelqu'un me prit par la taille....

--Et tu lui allongeas une bonne claque sur l'oreille....

--Mais je ne savais pas que c'était toi! Tu étais arrivé en même temps
que la lettre et tu étais si beau!... Tu l'es encore. Tu avais un
grand mouchoir de soie jaune dans la poche et un suroît reluisant. Tu
étais très élégant. Dieu, quel temps et comme la rue était sale!

--Ensuite nous nous sommes mariés, dit-il; tu te souviens quand nous
avons eu le premier garçon, et puis Marie, et Niels et Peter et Hans
Christian?

--Oui, tous grands et tous de braves gens que tout le monde aime.

--Et leurs enfants, à leur tour, ont eu des petits! dit le vieil homme,
de solides gaillards aussi! Il me semble que c'est bien à cette
époque-ci de l'année que nous nous sommes mariés?

--Oui, c'est justement aujourd'hui le jour de vos noces d'or, dit la fée
du Sureau en passant sa tête entre eux deux. Ils crurent que c'était la
voisine qui les saluait, ils se regardaient, se tenant par la main.

Peu après arrivèrent les enfants et petits-enfants; ils savaient, eux,
qu'on fêtait les noces d'or, ils avaient déjà le matin apporté leurs
voeux. Les vieux l'avaient oublié, alors qu'ils se rappelaient si bien
ce qui s'était passé de longues années auparavant.

Le sureau embaumait, le soleil couchant illuminait les visages des vieux
et les rendait tout rubiconds, le plus jeune des petits enfants dansait
tout autour et criait, tout heureux que ce fût jour de fête, qu'on
allait manger des pommes de terre chaudes. La fée du Sureau souriait
dans l'arbre et criait «Bravo» avec les autres.

--Mais ce n'est pas du tout un conte, dit le petit garçon qui écoutait.

--Tu dois t'y connaître, dit celui qui racontait. Demandons un peu à
notre fée.

Ce n'était pas un conte, dit-elle, mais il va venir maintenant. De la
réalité naît le plus merveilleux des contes, sans quoi mon délicieux
buisson ne serait pas jailli de la théière.

Elle prit le petit garçon dans ses bras contre sa poitrine. La verdure
et les fleurs les enveloppant formaient autour d'eux une tonnelle qui
s'envola avec eux à travers l'espace. Voyage délicieux. La fée était
devenue subitement une petite fille, en robe verte et blanche avec une
grande fleur de sureau sur la poitrine, et sur ses blonds cheveux
bouclés, une couronne. Ses yeux étaient si grands, si bleus! Quel
plaisir de la regarder! Les deux enfants s'embrassèrent, ils avaient le
même âge et les mêmes goûts.

La main dans la main, ils sortirent de la tonnelle et les voici dans
leur jardin fleuri. Sur le frais gazon de la pelouse, la canne du père
était restée; simple bois sec, elle était vivante pour les petits.
Sitôt qu'ils l'enfourchèrent, le pommeau poli se transforma en une belle
tête hennissante, la noire crinière voltigeait. Quatre pattes à la fois
fines et fortes lui poussèrent, l'animal était robuste et fougueux. Au
galop, ils tournaient autour de la pelouse. Hue! Hue!

Nous voilà partis, dit le petit garçon, à des lieues de chez nous, nous
allons jusqu'au château où nous étions l'an passé. Et ils tournaient et
tournaient autour de la pelouse, la petite fille, qui n'était autre que
la fée, s'écriait:

--Nous voici dans la campagne, vois-tu la maison du paysan avec le grand
four qui a l'air d'un immense oeuf sur le mur du côté de la route, le
sureau étend ses branches au-dessus et le coq gratte la terre pour les
poules et se rengorge! Nous voici à l'église, elle est tout en haut de
la côte, au milieu des grands chênes dont l'un est presque mort. Et nous
voici à la forge où brûle un grand feu, où des hommes à moitié nus
tapent de leurs marteaux, faisant voler les étincelles de tous côtés. En
route, en route vers le beau château!

Tout ce dont parlait la petite fille assise derrière, sur la canne, se
déroulait devant eux; le garçon le voyait, et cependant ils ne
tournaient qu'autour de la pelouse.

Ensuite ils jouèrent dans l'allée et dessinèrent un jardin sur le sol;
la petite fille enleva une fleur de sureau de sa tête et la planta. Et
cette fleur poussa exactement comme cela s'était passé devant nos deux
vieux de Nyboder, quand ils étaient Petits--comme nous l'avons raconté
tout à l'heure.

Ils marchèrent la main dans la main, comme les vieux étant enfants, mais
ils ne montèrent pas sur la Tour Ronde et ne visitèrent pas le jardin de
Frederiksberg, non, la petite fille tenait le garçon par la taille et
ils volaient à travers le Danemark.

Le printemps se déroula, puis l'été, et l'automne et l'hiver; mille
images se reflétaient dans les yeux du garçon et, dans son coeur,
toujours la petite fille chantait: «Tu n'oublieras jamais tout ça!»
Le sureau, tout au long du voyage embaumait si exquisément. Le garçon
sentait bien les roses et la fraîcheur des hêtres, mais le parfum du
sureau était bien plus ensorcelant car ses fleurs reposaient sur le
coeur de la petite fille et dans la course la tête du garçon se tournait
souvent vers elle.

--Comme c'est beau, ici, au printemps, dit la petite fille, tandis
qu'ils passaient dans la forêt de hêtres aux bourgeons nouvellement
éclos; le muguet embaumait à leurs pieds et les anémones roses
faisaient bel effet sur l'herbe verte. Ah! si c'était toujours le
printemps dans l'odorante forêt de hêtres danoise.

--Comme c'est beau ici, en été, dit-elle, tandis qu'à toute allure ils
passaient devant les vieux châteaux du moyen âge, où les murs rouges et
les pignons crénelés se reflétaient dans les fossés où les cygnes
nageaient et levaient la tête vers les allées ombreuses et fraîches. Les
blés ondulaient comme une mer dans la plaine, les fossés étaient pleins
de fleurs rouges et jaunes et les haies de houblon sauvage et de
liserons et le doux parfum des meules de foin flottait sur les prés. Le
soir, la lune monta toute ronde dans le ciel. Cela ne s'oublie jamais.

--Comme c'est beau, ici, à l'automne, dit la petite, et le ciel devint
deux fois plus élevé et plus intensément bleu, les plus ravissantes
couleurs de rouge, de jaune et de vert envahirent la forêt, les chiens
de chasse galopaient à toute allure, des bandes d'oiseaux sauvages
s'envolaient en criant au-dessus des tumulus où les ronces
s'accrochaient aux vieilles pierres, la mer était bleu-noir avec des
voiliers blancs et dans la grange les femmes, les jeunes filles, les
enfants égrenaient le sureau dans un grand récipient. Les jeunes
chantaient des romances, les vieux racontaient des histoires de lutins
et de sorciers.

--Comme c'est beau, ici, l'hiver! dit la petite fille. Tous les arbres
couverts de givre semblaient de corail blanc. La neige crissait sous les
pieds comme si l'on avait des chaussures neuves, et les étoiles filantes
tombaient du ciel l'une après l'autre.

Dans la salle on allumait l'arbre de Noël. C'était l'heure des cadeaux
et de la bonne humeur; dans la campagne le violon chantait; chez les
paysans les beignets de pommes sautaient dans la graisse et même les
plus pauvres enfants disaient: «Que c'est bon l'hiver!»

Oui, tout était exquis quand la petite fille l'expliquait au garçon.
Toujours le sureau embaumait, et toujours flottait le drapeau rouge à la
croix blanche, sous lequel le vieux marin de Nyboder avait navigué. Le
garçon devenait un jeune homme; il devait partir dans le vaste monde,
loin, loin, vers les pays chauds où pousse le café. Au moment de
l'adieu, la petite fille prit sur sa poitrine une fleur de sureau et la
lui tendit afin qu'il la garde entre les pages de son livre de psaumes,
et, chaque fois que dans les pays étrangers il ouvrait son livre,
c'était juste à la place de la fleur du souvenir.

À mesure qu'il la regardait, elle devenait de plus en plus fraîche, il
lui semblait sentir le parfum des forêts danoises. Au milieu des pétales
de la fleur, il voyait la petite fille aux clairs yeux bleus et elle lui
murmurait: «Qu'il fait bon au printemps, en été, en automne, en hiver».

Des centaines d'images glissaient dans ses pensées.

Les années passèrent. Il devint un vieil homme assis avec sa femme sous
un arbre en fleurs, la tenant par la main comme les aïeux de Nyboder,
et, comme eux, ils parlaient des jours anciens, des noces d'or. La
petite fée aux yeux bleus avec des fleurs dans les cheveux, était assise
dans l'arbre et les saluait de la tête, en disant: «C'est le jour de
vos noces d'or!» Elle prit deux fleurs de sa couronne posa deux
baisers, alors elles brillèrent d'abord comme de l'argent, puis comme de
l'or, et, lorsqu'elle les posa sur la tête des vieilles gens, chaque
fleur devint une couronne. Tous deux étaient assis là, comme roi et
reine, sous l'arbre odorant qui avait bien l'air d'un sureau, et le mari
raconta à sa vieille l'histoire de la fée du Sureau comme on la lui
avait contée quand il était un petit garçon et tous les deux trouvèrent
qu'elle ressemblait à leur propre histoire, les passages les plus
semblables étaient ceux qui leur plaisaient le plus.

--Oui, c'est ainsi, dit la fée dans l'arbre, les uns m'appellent fée,
les autres dryade, mais mon vrai nom est «Souvenir». Je suis assise
dans l'arbre qui pousse et qui repousse et je me souviens et je raconte!
Fais-moi voir si tu as gardé mon cadeau.

Le vieil homme ouvrit son livre de psaumes; la fleur de sureau était
là, fraîche comme si on venait de l'y déposer. Alors, «Souvenir»
sourit, les deux vieux avec leur couronne d'or sur la tête, assis dans
la lueur rouge du soleil couchant, fermèrent les yeux et l'histoire
est finie.

Le petit garçon, dans son lit, ne savait pas s'il avait dormi ou s'il
avait entendu un conte. La théière était là, sur la table, mais aucun
sureau n'en jaillissait, et le vieux monsieur qui avait raconté
l'histoire, allait justement s'en aller.

--Comme c'était joli, maman, dit le petit garçon. J'ai été dans les pays
chauds.--Oui, ça, je veux bien le croire, dit la mère, quand on a dans
le corps deux tasses de tisane de sureau brûlante, on doit bien se
sentir dans les pays chauds.

Elle remonta bien les couvertures pour qu'il ne se refroidisse plus.

--Tu as sûrement dormi pendant que je me disputais avec le monsieur pour
savoir si c'était un conte ou une histoire!

--Où est la fée du Sureau? demanda l'enfant.

--Elle est là, sur la théière, dit la mère, eh bien, qu'elle y reste.



Les fleurs de la petite Ida


Les pauvres fleurs sont tout à fait mortes! dit la petite Ida, elles
étaient si belles hier soir, et maintenant toutes les feuilles pendent!
Pourquoi? demanda-t-elle à l'étudiant assis sur le sofa.

Elle l'aimait beaucoup, l'étudiant, il savait les plus délicieuses
histoires et découpait des images si amusantes: des coeurs avec des
petites dames au milieu qui dansaient; des fleurs et de grands châteaux
dont on pouvait ouvrir les portes, c'était un étudiant plein d'entrain.

--Eh bien! sais-tu ce qu'elles ont? dit l'étudiant. Elles sont allées
au bal cette nuit, c'est pourquoi elles sont fatiguées.

--Mais les fleurs ne savent pas danser! dit la petite Ida.

--Si, quand vient la nuit et que nous autres nous dormons, elles sautent
joyeusement de tous les côtés. Elles font un bal presque tous les soirs.

--Est-ce que les enfants ne peuvent pas y aller?

--Si, dit l'étudiant. Les enfants de fleurs, les petites anthémis et les
petits muguets.

--Où dansent les plus jolies fleurs? demanda la petite Ida.

--N'es-tu pas allée souvent devant le grand château que le roi habite
l'été, où il y a un parc délicieux tout plein de fleurs? Tu as vu les
cygnes qui nagent vers toi quand tu leur donnes des miettes de pain,
c'est là qu'il y a un vrai bal, je t'assure!

--J'ai été dans le parc hier avec maman, dit Ida, mais toutes les
feuilles étaient tombées des arbres et il n'y avait pas une seule fleur!
Où sont-elles donc? L'été, j'en avais vu des quantités.

--Elles sont à l'intérieur du château, dit l'étudiant. Dès que le roi et
les gens de la cour s'installent à la ville, les fleurs montent du parc
au château et elles sont d'une gaieté folle.

--Mais, demanda Ida, est-ce que personne ne punit les fleurs parce
qu'elles dansent au château du roi?

--Personne ne s'en doute. Parfois, la nuit, le vieux gardien fait sa
ronde. Il a un grand trousseau de clés. Dès que les fleurs entendent
leur cliquetis, elles restent tout à fait tranquilles, cachées derrière
les grands rideaux et elles passent un peu la tête seulement. "Je sens
qu'il y a des fleurs ici," dit le vieux gardien, mais il ne peut les
voir.

--Que c'est amusant! dit la petite Ida en battant des mains, est-ce que
je ne pourrai pas non plus les voir?

--Si, souviens-toi lorsque tu iras là-bas de jeter un coup d'oeil à
travers la fenêtre, tu les verras bien. Je l'ai fait aujourd'hui, il y
avait une grande jonquille jaune étendue sur le divan, elle croyait être
une dame d'honneur!

--Est-ce que les fleurs du jardin botanique peuvent aussi aller là-bas?

--Oui, bien sûr, car si elles veulent, elles peuvent voler. N'as-tu pas
vu les beaux papillons rouges, jaunes et blancs, ils ont presque l'air
de fleurs, ils l'ont été du reste. Ils se sont arrachés de leur tige et
ont sauté très haut en l'air en battant de leurs feuilles comme si
c'étaient des ailes et ils se sont envolés. Et comme ils se conduisaient
fort bien, ils ont obtenu le droit de voler aussi dans la journée, de ne
pas rentrer chez eux pour s'asseoir immobiles sur leur tige. Les
pétales, à la fin, sont devenus de vraies ailes.

--Il se peut du reste que les fleurs du jardin botanique n'aient jamais
été au château du roi, ni même qu'elles sachent combien les fêtes y sont
gaies.

--Et je vais te dire quelque chose qui étonnerait bien le professeur de
botanique qui habite à côté (tu le connais). Quand tu iras dans son
jardin, tu raconteras à une des fleurs qu'il y a grand bal au château la
nuit, elle le répétera à toutes les autres et elles s'envoleront. Si le
professeur descend ensuite dans son jardin, il ne trouvera plus une
fleur et il ne pourra comprendre ce qu'elles sont devenues!

--Mais comment une fleur peut-elle le dire aux autres fleurs? Elles ne
savent pas parler.

--Évidemment, dit l'étudiant, mais elles font de la pantomime! N'as-tu
pas remarqué quand le vent souffle un peu comme les fleurs inclinent la
tête et agitent leurs feuilles vertes? C'est aussi expressif que si
elles parlaient.

--Est-ce que le professeur comprend la pantomime? demanda Ida.

--Bien sûr. Un matin, comme il descendait dans son jardin, il vit une
ortie qui faisait de la pantomime avec ses feuilles à un ravissant
oeillet rouge. Elle disait: «Tu es si joli, et je t'aime tant!» Mais
le professeur n'aime pas cela du tout, il donna aussitôt une grande tape
à l'ortie sur les feuilles qui sont ses doigts, mais ça l'a terriblement
brûlé et depuis il n'ose plus jamais toucher à l'ortie.

--C'est amusant, dit la petite Ida en riant.

--Comment peut-on raconter de telles balivernes, dit le conseiller de
chancellerie venu en visite et qui était assis sur le sofa. Il n'aimait
pas du tout l'étudiant et grognait tout le temps quand il le voyait
découper des images si amusantes: un homme pendu à une potence et
tenant un coeur à la main, car il avait volé bien des coeurs.

Le conseiller n'appréciait pas du tout cela et il disait comme
maintenant: «Comment peut-on mettre des balivernes pareilles dans la
tête d'un enfant? Quelles inventions stupides!»

Mais la petite Ida trouvait très amusant ce que l'étudiant racontait et
elle y pensait beaucoup.

La tête des fleurs pendait parce qu'elles étaient fatiguées d'avoir
dansé toute la nuit, elles étaient certainement malades. Elle les
apporta près de ses autres jouets étalés sur une jolie table, dont le
tiroir était plein de trésors. Dans le petit lit était couchée sa poupée
Sophie qui dormait, mais Ida lui dit: «Il faut absolument te lever,
Sophie, et te contenter du tiroir pour cette nuit; ces pauvres fleurs
sont malades, et si elles couchent dans ton lit, peut-être qu'elles
guériront!» Elle fit lever la poupée qui avait un air revêche et ne
dit pas un mot, elle était fâchée de prêter son lit.

Ida coucha les fleurs dans le lit de poupée, tira la petite couverture
sur elles jusqu'en haut et leur dit de rester bien sagement tranquilles,
qu'elle allait leur faire du thé afin qu'elles guérissent et puissent se
lever le lendemain. Elle tira les rideaux autour du petit lit pour que
le soleil ne leur vînt pas dans les yeux.

Toute la soirée, elle ne put s'empêcher de penser à ce que l'étudiant
lui avait raconté et quand vint l'heure d'aller elle-même au lit, elle
courut d'abord derrière les rideaux des fenêtres dans l'embrasure
desquelles se trouvaient, sur une planche, les ravissantes fleurs de sa
mère, des jacinthes et des tulipes, et elle murmura tout bas: «Je sais
bien que vous devez aller au bal!»

Les fleurs firent semblant de ne rien entendre.

La petite Ida savait pourtant ce qu'elle savait....

Lorsqu'elle fut dans son lit, elle resta longtemps à penser. Comme ce
serait plaisant de voir danser ces jolies fleurs là-bas, dans le château
du roi.

--Est-ce que vraiment mes fleurs y sont allées?

Là-dessus, elle s'endormit.

Elle se réveilla au milieu de la nuit; elle avait rêvé de fleurs et de
l'étudiant que le conseiller grondait et accusait de lui mettre des
idées stupides et folles dans la tête.

Le silence était complet dans la chambre d'Ida, la veilleuse brûlait sur
la table, son père et sa mère dormaient.

Mes fleurs sont-elles encore couchées dans le lit de Sophie? se
dit-elle. Elle se souleva un peu et jeta un coup d'oeil vers la porte
entrebâillée. Elle tendit l'oreille et il lui sembla entendre que l'on
jouait du piano dans la pièce à côté, mais tout doucement. Jamais elle
n'avait entendu une musique aussi délicate.

--Toutes les fleurs doivent danser maintenant! dit-elle. Mon Dieu! que
je voudrais les voir! Mais elle n'osait se lever.

«Si seulement elles voulaient entrer ici», se dit-elle.

Mais les fleurs ne venaient pas et la musique continuait à jouer, si
légèrement. À la fin, elle n'y tint plus, c'était trop délicieux, elle
se glissa hors de son petit lit et alla tout doucement jusqu'à la porte
jeter un coup d'oeil.

Il n'y avait pas du tout de veilleuse dans cette pièce, mais il y
faisait tout à fait clair, la lune brillait à travers la fenêtre et
éclairait juste le milieu du parquet. Toutes les jacinthes et les
tulipes se tenaient debout en deux rangs, il n'y en avait plus du tout
dans l'embrasure de la fenêtre où ne restaient que les pots vides. Sur
le parquet, les fleurs dansaient gracieusement.

Un grand lis rouge était assis au piano. Ida était sûre de l'avoir vu
cet été car elle se rappelait que l'étudiant avait dit: «Oh! comme il
ressemble à Mademoiselle Line!» et tout le monde s'était moqué de lui.
Maintenant Ida trouvait que la longue fleur ressemblait vraiment à cette
demoiselle, et elle jouait tout à fait de la même façon qu'elle.

Puis elle vit un grand crocus bleu sauter juste au milieu de la table où
se trouvaient les jouets. Il alla droit vers le lit des poupées et en
tira les rideaux. Les fleurs malades y étaient couchées mais elles se
levèrent immédiatement et firent signe aux autres en bas qu'elles aussi
voulaient danser.

Ida eut l'impression que quelque chose était tombé de la table. Elle
regarda de ce côté et vit que c'était la verge de la Mi-Carême qui avait
sauté par terre. Ne croyait-elle pas être aussi une fleur?

Il était très joli, après tout, ce martinet. À son sommet était une
petite poupée de cire qui avait sur la tête un large chapeau.

La verge de la Mi-Carême sauta sur ses trois jambes de bois rouge, en
plein milieu des fleurs. Elle se mit à taper très fort des pieds car
elle dansait la mazurka, et cette danse-là, les autres fleurs ne la
connaissaient pas.

Tout à coup, la poupée de cire du petit fouet de la Mi-Carême devint
grande longue, elle tourbillonna autour des fleurs de papier et cria
très haut: «Peut-on mettre des bêtises pareilles dans la tête d'un
enfant! Ce sont des inventions stupides!» Et alors, elle ressemblait
exactement au conseiller de la chancellerie, avec son large chapeau,
elle aussi était jaune et aussi grognon. Les fleurs en papier lui
donnèrent des coups sur ses maigres jambes et elle se ratatina de
nouveau et redevint une petite poupée de cire.

Le fouet de la Mi-Carême continuait à danser et le conseiller était
obligé de danser avec. Il n'y avait rien à faire: il se faisait grand
et long et tout d'un coup redevenait la petite poupée de cire jaune au
grand chapeau noir.

Les fleurs prièrent alors le martinet de s'arrêter, surtout celles qui
avaient couché dans le lit de poupée, et cette danse cessa.

Mais voilà qu'on entendit des coups violents frappés à l'intérieur du
tiroir où gisait Sophie, la poupée d'Ida, au milieu de tant d'autres
jouets. Le casse-noix courut jusqu'au bord de la table, s'allongea de
tout son long sur le ventre et réussit à tirer un petit peu le tiroir.
Alors Sophie se leva et regarda autour d'elle d'un air étonné.

--Il y a donc bal ici, dit-elle. Pourquoi ne me l'a-t-on pas dit?

--Veux-tu danser avec moi? dit le casse-noix.

--Ah! bien oui! tu serais un beau danseur!

Et elle lui tourna le dos. Elle s'assit sur le tiroir et se dit que
l'une des fleurs viendrait l'inviter, mais il n'en fut rien: alors elle
toussa, hm, hm, hm, mais personne ne vint.

Comme aucune des fleurs n'avait l'air de voir Sophie, elle se laissa
tomber du tiroir sur le parquet dans un grand bruit. Toutes les fleurs
accoururent pour l'entourer et lui demander si elle ne s'était pas fait
mal, et elles étaient toutes si aimables avec elle, surtout celles qui
avaient couché dans son lit.

Elle ne s'était pas du tout fait mal, affirmait-elle, et les fleurs
d'Ida la remercièrent pour le lit douillet. Tout le monde l'aimait et
l'attirait juste au milieu du parquet, là où scintillait la lune, on
dansait avec elle et toutes les fleurs faisaient cercle autour. Sophie
était bien contente, elle les pria de conserver son lit.

Mais les fleurs répondirent:

--Nous te remercions mille fois, mais nous ne pouvons pas vivre si
longtemps. Demain nous serons tout à fait mortes. Mais dis à la petite
Ida qu'elle nous enterre dans le jardin, près de la tombe de son canari,
alors nous refleurirons l'été prochain et nous serons encore plus
belles.

--Non, ne mourez pas, dit Sophie en embrassant les fleurs.

Au même instant la porte de la salle s'ouvrit et une foule de jolies
fleurs entrèrent en dansant. Ida ne comprenait pas d'où elles pouvaient
venir, c'étaient sûrement toutes les fleurs du château du roi. En tête
s'avançaient deux roses magnifiques portant de petites couronnes d'or:
c'étaient un roi et une reine. Puis venaient les plus ravissantes
giroflées et des oeillets qui saluaient de tous côtés. Ils étaient
accompagnés de musique: des coquelicots et des pivoines soufflaient
dans des cosses de pois à en être cramoisies. Les campanules bleues et
les petites nivéoles blanches sonnaient comme si elles avaient eu des
clochettes. Venaient ensuite quantité d'autres fleurs, elles dansaient
toutes ensemble, les violettes bleues et les pâquerettes rouges, les
marguerites et les muguets. Et toutes s'embrassaient, c'était ravissant
à voir.

À la fin, les fleurs se souhaitèrent bonne nuit, la petite Ida se glissa
aussi dans son lit et elle rêva de tout ce qu'elle avait vu.

Quand elle se leva le lendemain matin, elle courut aussitôt à la table
pour voir si les fleurs étaient encore là, et elle tira les rideaux du
petit lit; oui, elles y étaient mais tout à fait fanées, beaucoup plus
que la veille.

Sophie était couchée dans le tiroir, elle avait l'air d'avoir très
sommeil.

--Te rappelles-tu ce que tu devais me dire? demanda Ida.

Sophie avait l'air stupide et ne répondit pas un mot.

--Tu n'es pas gentille, dit Ida et pourtant elles ont toutes dansé avec
toi.

Elle prit une petite boîte en papier sur laquelle étaient dessinés de
jolis oiseaux, l'ouvrit et y déposa les fleurs mortes.

--Ce sera votre cercueil, dit-elle, et quand mes cousins norvégiens
viendront, ils assisteront à votre enterrement dans le jardin afin que
l'été prochain vous repoussiez encore plus belles.

Les cousins norvégiens étaient deux garçons pleins de santé s'appelant
Jonas et Adolphe. Leur père leur avait fait cadeau de deux arcs, et ils
les avaient apportés pour les montrer à Ida. Elle leur raconta
l'histoire des pauvres fleurs qui étaient mortes et ils durent les
enterrer.



Le goulot de la bouteille


Dans une rue étroite et tortueuse, toute bâtie de maisons de piètre
apparence, il y en avait une particulièrement misérable, bien qu'elle
fût la plus haute; elle était tellement vieille, qu'elle semblait être
sur le point de s'écrouler de toutes parts. Il n'y habitait que de
pauvres gens; mais la chambre où l'indigence était le plus visible,
c'était une mansarde à une seule petite fenêtre, devant laquelle pendait
une vieille et mauvaise cage, qui n'avait même pas un vrai godet; en
place se trouvait un goulot de bouteille renversé, et fermé par un
bouchon, pour retenir l'eau que venait boire un gentil canari. Sans
avoir l'air de s'occuper de sa misérable installation, le petit oiseau
sautait gaiement de bâton en bâton et fredonnait les airs les plus
joyeux.

--Oui, tu peux chanter, toi, dit le goulot.

C'est-à-dire il ne le dit pas tout haut, vu qu'il ne savait pas plus
parler que tout autre goulot; mais il le pensait tout bas, comme quand
nous autres humains nous nous parlons à nous-mêmes.

--Rien ne t'empêche de chanter, reprit-il. Tu as conservé tes membres
entiers. Mais je voudrais voir ce que tu ferais si, comme moi, tu avais
perdu tout ton arrière-train, si tu n'avais plus que le cou et la
bouche, et celle-là encore fermée d'un bouchon. Tu ne chanterais certes
pas. Mais va toujours; ce n'est pas un mal qu'il y ait au moins un être
un peu gai dans cette maison.

«Moi je n'ai aucune raison de chanter, et je ne le pourrais pas, du
reste. Autrefois, quand j'étais une bouteille entière, il m'arrivait de
chanter aussi quand on me frottait adroitement avec un bouchon. Et puis
les gens chantaient en mon honneur, ils me fêtaient. Dieu sait combien
on me dit d'agréables choses, lorsque je fus de la partie de campagne où
la fille du fourreur fut fiancée! Il me semble que ce n'est que d'hier.
Et cependant que d'aventures j'ai éprouvées depuis lors! Quelle vie
accidentée que la mienne! J'ai été dans le feu, dans l'eau, dans la
terre, et plus dans les airs que la plupart des créatures de ce monde.
Voyons, que je récapitule une fois pour toutes les circonstances de ma
curieuse histoire.»

Et il pensa au four en flammes où la bouteille avait pris naissance, à
la façon dont on l'avait, en soufflant, formée d'une masse liquide et
bouillante. Elle était encore toute chaude, lorsqu'elle regarda dans le
feu ardent d'où elle sortait; elle eut le désir de rouler et de s'y
replonger. Mais à mesure qu'elle se refroidit elle éprouva du plaisir à
figurer dans le monde comme un être particulier et distinct, à ne plus
être perdue et confondue dans une masse.

On l'aligna dans les rangs de tout un régiment d'autres bouteilles, ses
soeurs, tirées toutes du même four; elles étaient de grandeur et de
forme les plus diverses, les unes bouteilles à champagne, les autres
simples bouteilles de bière. Elles étaient séparées les unes des autres
selon leur destination. Plus tard, dans le cours de la vie, il peut fort
bien se faire qu'une bouteille fabriquée pour recevoir de la vulgaire
piquette soit remplie du plus précieux Lacrima-Christi, tandis qu'une
bouteille à champagne en arrive à ne contenir que du cirage. Mais cela
n'empêche pas qu'on reconnaisse toujours sa noble origine.

On expédia les bouteilles dans toutes les directions; soigneusement
entourées de foin elles furent placées dans des caisses. Le transport se
fit avec beaucoup de précaution; notre bouteille y vit la marque d'un
grand respect pour elle, et certes elle ne s'imaginait pas qu'elle
finirait après avoir été traitée avec tant de déférence, par servir
d'abreuvoir au serin d'une pauvresse.

La caisse où elle se trouvait fut descendue dans la cave d'un marchand
de vin; on la déballa, et pour la première fois elle fut rincée. Ce fut
pour elle une sensation singulière. On la rangea de côté, vide et sans
bouchon; elle n'était pas à son aise; il lui manquait quelque chose,
elle ne savait pas quoi. Enfin elle fut remplie d'excellent vin, d'un
cru célèbre; elle reçut un bouchon qui fut recouvert de cire, et une
étiquette avec ces mots: Première qualité. Elle était aussi fière qu'un
collégien qui a remporté le prix d'honneur: le vin était bon et la
bouteille aussi était d'un verre solide et sans soufflure.

On la monta à la boutique. Quand on est jeune, on est porté au lyrisme;
en effet elle sentait fermenter en elle toutes sortes d'idées de choses
qu'elle ne connaissait pas, des réminiscences des montagnes ensoleillées
où pousse la vigne, des refrains joyeux. Tout cela résonnait en elle
confusément.

Un beau jour, on vint l'acheter; ce fut l'apprenti d'un fourreur qui
l'emporta. On la mit dans un panier à provisions avec un jambon, des
saucissons, un fromage, du beurre le plus fin, du pain blanc et
savoureux. Ce fut la fille même du fourreur qui emballa tout cela.
C'était la plus jolie fille de la ville.

Toute la société monta en voiture pour se rendre dans le bois. La jeune
fille prit le panier sur ses genoux; entre les plis de la serviette
blanche qui le recouvrait, sortait le goulot de la bouteille; il
montrait fièrement son cachet rouge. Il regardait le visage de la jeune
fille, qui jetait à la dérobée les yeux sur son voisin, un camarade
d'enfance, le fils du peintre de portraits. Il venait de passer avec
honneur l'examen de capitaine au long cours, et le lendemain il devait
partir sur un navire.

Lorsqu'on fut arrivé sous la feuillée, les jeunes gens causèrent à part.
La bouteille entendit encore moins que les autres ce qu'ils se dirent,
car elle était toujours dans le panier; elle en fut tirée enfin; la
première chose qu'elle observa, ce fut le changement qui s'était opéré
sur le visage de la jeune fille: elle restait aussi silencieuse que
dans la voiture; mais elle était rayonnante de bonheur.

Tout le monde était joyeux et riait gaiement. Le brave fourreur saisit
la bouteille et y appliqua le tire-bouchon. Jamais le goulot n'oublia
plus tard le moment solennel où l'on tira pour la première fois le
bouchon qui le fermait. _Schouap_, dit-il avec une netteté de son de bon
augure, et puis quel doux glouglou il fit retentir lorsqu'on versa le
vin dans les verres!

--Vivent les fiancés! s'écria le fourreur.

Et tous vidèrent leur verre, et le jeune marin embrassa sa fiancée.

--Que Dieu vous bénisse et vous donne le bonheur! reprit le papa.

Le jeune homme remplit de nouveau les verres:

--Buvons à mon heureux retour, dit-il. D'aujourd'hui en un an, nous
célébrerons la noce!

Et lorsqu'on eut vidé les verres, il prit la bouteille et s'écria:

--Tu as servi à fêter le jour le plus heureux de ma vie. Après cela, tu
ne dois plus remplir d'emploi en ce monde: tu ne retrouverais plus un
aussi beau rôle.

Et il lança avec force la bouteille en l'air.

La bouteille tomba sans se casser au milieu d'une épaisse touffe de
joncs sur le bord d'un petit étang: elle eut le temps d'y réfléchir à
l'ingratitude du monde.» Moi, je leur ai donné de l'excellent vin, se
disait-elle, et en retour ils m'ont rempli d'eau bourbeuse.»

Elle ne voyait plus la joyeuse société. Mais elle les entendit chanter
encore et se réjouir pendant bien des heures. Quand ils furent partis,
survinrent deux petits paysans; en furetant dans les joncs, ils
aperçurent la bouteille et l'emportèrent chez eux. Ils avaient vu la
veille leur frère aîné, un matelot, qui devait s'embarquer le lendemain
pour un long voyage, et qui était venu dire adieu à sa famille.

La mère était justement occupée à faire pour lui un paquet où elle
fourrait tout ce qu'elle pensait pouvoir lui être utile pendant la
traversée; le père devait le porter le soir en ville. Une fiole
contenant de l'eau-de-vie épurée était déjà enveloppée, lorsque les
garçons rentrèrent avec la belle grande bouteille qu'ils avaient
trouvée. La mère retira la fiole et mit en place la bouteille qu'elle
remplit de sa bonne eau-de-vie.

--Comme cela, il en aura plus, dit-elle; c'est assez d'une bouteille
pour ne pas avoir une seule fois mal à l'estomac pendant tout le voyage.

Voilà donc la bouteille relancée en plein dans le tourbillon du monde.
Le matelot, Pierre Jensen, la reçut avec plaisir et l'emporta à bord de
son bâtiment, le même justement que commandait le jeune capitaine dont
il vient d'être parlé.

Elle n'avait pas trop déchu; car le breuvage qu'elle contenait
paraissait aux matelots aussi exquis qu'aurait pu l'être pour eux le vin
qui s'y trouvait auparavant.»Voilà la meilleure des pharmacies!»
disaient-ils, chaque fois que Pierre Jensen la tirait pour en verser une
goutte aux camarades qui avaient mal à l'estomac.

Aussi longtemps qu'elle renferma une goutte de la précieuse liqueur, on
la tint en grand honneur; mais un jour elle se trouva vide, absolument
vide. On la fourra dans un coin où elle resta sans que personne prît
garde à elle.

Voilà qu'un jour s'élève une tempête; d'énormes et lourdes vagues
soulèvent le bâtiment avec violence. Le grand mât se brise, une voie
d'eau se déclare; les pompes restent impuissantes. Il faisait nuit
noire. Le navire sombra.

Mais au dernier moment le jeune capitaine écrivit à la lueur des éclairs
sur un bout de papier: «Au nom du Christ! Nous périssons.» Il ajouta
le nom du navire, le sien, celui de sa fiancée. Puis il glissa le papier
dans la première bouteille vide venue, la reboucha ferme, et la lança au
milieu des flots en fureur. Elle qui lui avait naguère versé la joie et
le bonheur, elle contenait maintenant cet affreux message de mort.

Le navire disparut, tout l'équipage disparut; la bouteille rebondissait
de vague en vague, légère et alerte comme il convient à une messagère
qui porte un dernier billet doux. Dans ces pérégrinations elle eut le
bonheur de n'être ni poussée contre des rochers, ni avalée par un
requin.

Le papier qu'elle contenait, ce dernier adieu du fiancé à la fiancée, ne
devait qu'apporter la désolation en parvenant entre les mains de celle à
laquelle il était destiné. Après tout, le chagrin et le désespoir qu'il
devait provoquer eussent encore mieux valu que les angoisses de
l'incertitude qui accablaient la jeune fille. Où était elle? Dans
quelle direction voguer pour atteindre son pays?

La bouteille n'en savait rien. Elle continua à se laisser ballotter de
droite et de gauche.

Tout à coup elle vint échouer sur le sable d'une plage; on la
recueillit. Elle ne saisit pas un mot de ce que disaient les assistants;
le pays, en effet, était éloigné de bien des centaines de lieues de
celui d'où elle était originaire.

On la ramassa donc, et après l'avoir bien examinée de tous côtés, on
l'ouvrit pour en retirer le papier qu'elle contenait. On le tourna et
retourna dans tous les sens, personne ne put comprendre ce qu'il y avait
écrit. Ils devinaient bien qu'elle provenait d'un bâtiment qui avait
fait naufrage, qu'il était question de cela sur le billet, mais voilà
tout. Après avoir consulté en vain le plus savant d'entre eux, ils
remirent le papier dans la bouteille, qui fut placée dans la grande
armoire d'une grande chambre, dans une grande maison.

Chaque fois qu'il venait des étrangers, on prenait le papier pour le
leur montrer, mais aucun d'eux ne savait la langue dans laquelle était
écrit le billet. À force de passer de mains en mains, l'écriture, qui
n'était tracée qu'au crayon, s'effaça, devint de plus en plus difficile
à distinguer et finit par disparaître entièrement.

Après être restée une année dans l'armoire, la bouteille fut portée au
grenier, où elle se trouva bientôt couverte de poussière et de toiles
d'araignée. Elle se souvenait avec amertume des beaux jours où elle
versait le divin jus de la treille là-bas sous les frais ombrages des
bois, puis du temps où elle se balançait sur les flots, portant un
tragique secret, un dernier soupir d'adieu.

Elle resta vingt années entières à se morfondre dans la solitude du
grenier; elle aurait pu y demeurer un siècle, si l'on n'avait démoli la
maison pour la reconstruire. Quand on enleva la toiture, on l'aperçut,
et l'on parut se rappeler qui elle était. Mais elle continua de ne
comprendre absolument rien de ce qui se disait.» Si j'étais cependant
restée en bas, pensait-elle, j'aurais fini par apprendre la langue du
pays; là-haut, toute seule avec les rats et les souris, il était
impossible de m'instruire.»

On la lava et la rinça, ce n'était pas de trop. Enfin, elle se sentit de
nouveau toute propre et transparente; son ancienne gaieté lui revint.
Quant au papier, qu'elle avait jusqu'alors gardé fidèlement, il périt
dans la lessive.

On la remplit de semences de plantes du Sud qu'on expédia au Nord; bien
bouchée, bien calfeutrée et enveloppée, elle fut placée sur un navire,
dans un coin obscur, où elle n'aperçut pendant tout le voyage ni
lumière, ni lanterne, ni, a plus forte raison, le soleil ni la lune.»De
cette façon, se dit-elle, quel fruit retirerai-je de mon voyage?»

Mais ce n'était pas le point essentiel; il fallait arriver à
destination, et c'est ce qui eut lieu. On la déballa.» Dieu! quelles
peines ils se sont données, entendit-elle dire autour d'elle, pour
emmitoufler cette bouteille! Et pourtant elle sera certainement cassée!»
Pas du tout, elle était encore entière. Et puis elle comprenait
chaque mot qui se disait: c'était de nouveau la langue qu'on avait
parlée devant elle au four, chez le marchand de vin, dans le bois, sur
le premier navire, la seule bonne vieille langue qu'elle connût. Elle
était donc de retour dans sa patrie. De joie elle faillit glisser des
mains de celui qui la tenait; dans son émoi elle s'aperçut à peine
qu'on lui enlevait son bouchon et qu'on la vidait. Tout à coup
lorsqu'elle reprit son sang-froid, elle se trouva au fond d'une cave. On
l'y oublia pendant des années.

Enfin le propriétaire déménagea, emportant toutes ses bouteilles, la
nôtre aussi. Il avait fait fortune et alla habiter un palais. Un jour il
donna une grande fête; dans les arbres du parc on suspendit, le soir,
des lanternes de papier de couleur qui faisaient l'effet de tulipes
enflammées; plus loin brillaient des guirlandes de lampions. La soirée
était superbe; les étoiles scintillaient; il y avait nouvelle lune;
elle n'apparaissait que comme une boule grise à filet d'or et encore
fallait-il de bons yeux pour la distinguer.

Dans les endroits écartés on avait mis, les lampions venant à manquer,
des bouteilles avec des chandelles; la bouteille que nous connaissons
fut de ce nombre. Elle était dans le ravissement; elle revoyait enfin
la verdure, elle entendait des chants joyeux, de la musique, des bruits
de fête. Elle ne se trouvait, il est vrai, que dans un coin; mais n'y
était-elle pas mieux qu'au milieu du tohu-bohu de la foule? Elle y
pouvait mieux savourer son bonheur. Et, en effet, elle en était si
pénétrée, qu'elle oublia les vingt ans où elle avait langui dans le
grenier et tous ses autres déboires.

Elle vit passer près d'elle un jeune couple de fiancés; ils ne
regardaient pas la fête; c'est à cela qu'on les reconnaissait. Ils
rappelèrent à la bouteille le jeune capitaine et la jolie fille du
fourreur et toute la scène du bois.

Le parc avait été ouvert à tout le monde; les curieux s'y pressaient
pour admirer les splendeurs de la fête. Parmi eux marchait toute seule
une vieille fille. Elle rencontra les deux fiancés; cela la fit
souvenir d'autres fiançailles; elle se rappela la même scène du bois à
laquelle la bouteille venait de penser. Elle y avait figuré; c'était la
fille du fourreur. Cette heure-là avait été la plus heureuse de sa vie.
C'est un de ces moments qu'on n'oublie jamais. Elle passa à côté de la
bouteille sans la reconnaître, bien qu'elle n'eût pas changé; la
bouteille non plus ne reconnut pas la fille du fourreur, mais cela parce
qu'il ne restait plus rien de sa beauté si renommée jadis. Il en est
souvent ainsi dans la vie; on passe à côté l'un de l'autre sans le
savoir: et cependant elles devaient encore une fois se rencontrer.

Vers la fin de la fête, la bouteille fut enlevée par un gamin qui la
vendit un schilling avec lequel il s'acheta un gâteau. Elle passa chez
un marchand de vin, qui la remplit d'un bon cru. Elle ne resta pas
longtemps à chômer: elle fut vendue à un aéronaute qui le dimanche
suivant devait monter en ballon.

Le jour arriva, une grande foule se réunit pour voir le spectacle,
encore très nouveau alors; il y avait de la musique militaire; les
autorités étaient sur une estrade. La bouteille voyait tout, par les
interstices d'un panier où elle se trouvait à côté d'un lapin vivant qui
était tout ahuri, sachant qu'on allait tout à l'heure, comme déjà une
première fois, le laisser descendre dans un parachute, pour l'amusement
des badauds. Mais elle ignorait ce qui allait se passer, et regardait
curieusement le ballon se gonfler de plus en plus, puis se démener avec
violence jusqu'à ce que les câbles qui le retenaient fussent coupés.
Alors, d'un bond furieux il s'élança dans les airs, emportant
l'aéronaute, le panier, le lapin et la bouteille. Une bruyante fanfare
retentit, et la foule cria: hourrah!

«Voilà une singulière façon de voyager, se dit la bouteille; elle a
cet avantage qu'on n'a pas au milieu de l'atmosphère à craindre de choc.»

Des milliers de gens tendaient le cou pour suivre le ballon des yeux, la
vieille fille entre autres; elle était à la fenêtre de sa mansarde, où
pendait la cage d'un petit serin qui n'avait pas alors encore de godet
et devait se contenter d'une soucoupe ébréchée. En se penchant en avant
pour regarder le ballon, elle posa un peu de côté, pour ne pas le
renverser, un pot de myrte qui faisait l'unique ornement de sa fenêtre
et de toute la chambrette. Elle vit tout le spectacle, l'aéronaute qui
plaça le pauvre lapin dans le parachute et le laissa descendre, puis se
mit à se verser des rasades pour les boire à la santé des spectateurs et
enfin lança la bouteille en l'air, sans réfléchir qu'elle pourrait bien
tomber sur la tête du plus honnête homme.

La bouteille non plus n'eut pas le temps de réfléchir comme elle
l'aurait voulu sur l'honneur qui lui était échu de dominer de si haut la
ville, ses clochers et la foule assemblée. Elle se mit à dégringoler
faisant des cabrioles; cette course folle en pleine liberté lui
semblait le comble du bonheur; qu'elle était fière de voir longues-vues
et télescopes braqués sur elle! Patatras! la voilà qui tombe sur un
toit et se brise en deux; puis les morceaux roulèrent en bas et
tombèrent avec fracas sur le pavé de la cour, où ils se rompirent en
mille menus débris, sauf le goulot qui resta entier, coupé en rond aussi
nettement que si l'on avait employé le diamant pour le détacher. Les
gens du sous-sol, accourus à ce bruit, le ramassèrent.» Cela ferait un
superbe godet pour un oiseau», dirent-ils; mais, comme ils n'avaient
ni cage ni même un moineau, ils ne pensèrent pas devoir, parce qu'ils
avaient le godet, acheter un oiseau. Ils songèrent à la vieille fille
qui habitait sous le toit; peut-être pourrait-elle faire usage du
goulot.

Elle le reçut avec reconnaissance, y mit un bouchon, et le goulot
renversé et rempli d'eau fut attaché dans la cage; le petit serin, qui
pouvait maintenant boire plus à son aise, fit entendre les trilles les
plus joyeux. Le goulot fut très content de cet accueil, qui lui était du
reste bien dû, pensait-il; car enfin il avait eu des aventures
fameuses, il avait été bien au-dessus des nuages. Aussi, lorsqu'un peu
plus tard la vieille fille reçut la visite d'une ancienne amie, fut-il
bien étonné qu'on ne parlât pas de lui, mais du myrte qui était devant
la fenêtre.

--Non, vois-tu, disait la vieille fille, je ne veux pas que tu dépenses
un écu pour la couronne de mariage de ta fille. C'est moi qui t'en
donnerai une magnifique. Regarde comme mon myrte est beau et bien
fleuri. Il provient d'une bouture de celui que tu m'as donné le
lendemain de mes fiançailles et qui devait un an après me fournir une
couronne pour mon mariage. Mais ce jour n'est jamais arrivé! Les yeux
qui devaient être mon phare dans la vie se sont fermés sans que je les
aie revus. Il repose au fond de la mer, le cher compagnon de ma
jeunesse. Le myrte devint vieux, moi je devins vieille et, lorsqu'il se
dessécha, je pris la dernière branche verte et la mis dans la terre;
elle prospéra et poussa à merveille. Enfin ton myrte aura servi à
couronner une fiancée, ce sera ta fille.

La pauvre vieille avait les larmes dans les yeux en évoquant ces
souvenirs; elle parla du jeune capitaine, des joyeuses fiançailles dans
le bois. Bien des pensées surgirent dans son esprit, mais pas celle-ci,
c'est qu'elle avait là devant sa fenêtre un témoin de son bonheur de
jadis, le goulot qui fit retentir un _schouap_ si sonore lorsqu'on le
déboucha dans le bois pour boire en l'honneur des fiancés.

Le goulot de son côté ne la reconnut pas; il n'avait plus écouté ce
qu'on disait, depuis qu'il avait remarqué qu'on ne s'extasiait pas sur
ses étonnantes aventures et sa récente chute du haut du ciel.



Grand Claus et petit Claus


Dans un village vivaient deux paysans qui portaient le même nom. Ils
s'appelaient tous deux Claus, mais l'un avait quatre chevaux, l'autre
n'en avait qu'un. Pour les distinguer l'un de l'autre, on avait nommé le
premier grand Claus, bien qu'ils fussent de même taille, et le second,
qui ne possédait qu'un cheval, petit Claus.

Écoutez bien maintenant ce qui leur arriva; car c'est une histoire
véritable, s'il en fut jamais.

Toute la semaine le petit Claus travaillait pour le grand à la charrue
avec son unique cheval; en retour, grand Claus venait l'aider avec ses
quatre bêtes, mais une fois la semaine seulement, le dimanche. Houpa!
comme petit Claus faisait alors claquer son fouet pour exciter ses cinq
chevaux, car ce jour-là il les regardait tous comme siens.

Un dimanche qu'il faisait le plus beau soleil, les cloches sonnaient à
toute volée, et une foule de gens, parés et endimanchés, leur livre de
prières sous le bras, se rendaient à l'église; lorsqu'ils passaient à
côté du champ où petit Claus conduisait la charrue avec les cinq
chevaux, dans sa joie et pour faire parade d'un si bel attelage, il
faisait le plus de bruit qu'il pouvait avec son fouet et s'écriait à
tue-tête:

--Hue! en avant tous mes chevaux!

--Qu'est-ce que tu dis donc là? interrompit grand Claus; tu sais bien
qu'un seul de ces chevaux t'appartient.

Lorsqu'il vint encore à passer du monde, petit Claus oublia la
remontrance et s'écria de nouveau: «Hue! en avant tous mes chevaux!»

--Je te prie de cesser, dit grand Claus. Si cela t'arrive encore une
fois, je donnerai un tel coup sur la tête de ton cheval, que je
l'assommerai. Alors tu n'auras plus de cheval du tout.

--Sois tranquille, cela ne m'arrivera plus, répondit petit Claus.

Il vint à passer un riche paysan, qui lui fit de la tête un signe amical;
petit Claus se sentit très flatté, il pensa que cela lui serait
beaucoup d'honneur que ce paysan pût croire qu'il possédait les cinq
chevaux attelés à sa charrue. Il fit de nouveau claquer son fouet en
criant encore plus fort que les autres fois:

--Hue donc! en avant tous mes chevaux!

--Je t'apprendrai à dire hue à tes chevaux, dit grand Claus.

Il saisit une bêche et en donna un coup si violent sur la tête du cheval
de petit Claus, que la pauvre bête tomba sur le flanc pour ne plus se
relever.

--Ouh! ouh! fit petit Claus, qui se mit à pleurer. Voilà que je n'ai
plus de cheval!

Mais bientôt il se dit qu'il ne fallait pas tout perdre; il écorcha la
bête, en fit bien sécher au vent la peau; il la mit dans un sac, qu'il
hissa sur son dos, et il s'en fut vers la ville pour vendre sa peau de
cheval.

Il avait un long bout de chemin à parcourir; il lui fallait traverser
une grande et sombre forêt. Pendant qu'il y était engagé, survint un
ouragan qui obscurcit le ciel, et petit Claus s'égara tout à fait.
Lorsqu'il finit par retrouver la route, il était déjà très tard; il ne
pouvait plus, avant la nuit, arriver à la ville ni retourner chez lui.

Un peu plus loin il aperçut une grande maison de ferme; les volets
étaient fermés, mais les rayons de lumière passaient à travers les
fentes.»On m'accordera bien un gîte pour la nuit», pensa-t-il, et il
alla frapper à la porte.

Une paysanne, la maîtresse de la maison, vint ouvrir; Claus présenta sa
demande, mais elle lui répondit qu'il eût à passer son chemin, que son
mari n'était pas là et qu'en son absence elle ne recevait pas
d'étrangers.

--Il me faudra donc rester la nuit à la belle étoile! dit petit Claus.

La paysanne, sans lui répondre, lui ferma la porte au nez. Près de la
maison il y avait une grange, contre laquelle s'élevait un hangar
couvert d'un toit plat de chaume. "Je m'en vais grimper là, se dit Claus;
cela vaudra mieux que de coucher par terre, et même ce chaume me fera
un excellent lit. Un couple de cigognes niche sur ce toit; mais
j'espère bien que, si je me conduis convenablement à leur égard, elles
ne viendront pas me donner des coups de bec quand je dormirai."

Aussitôt dit, aussitôt fait. Il se hissa sur le toit et, après s'être
tourné et retourné comme un chat, il s'y installa commodément pour la
nuit. Voilà qu'il aperçoit que les volets de la maison sont trop courts
vers le haut, de façon que de l'endroit où il est, il voit tout ce qui
se passe dans la grande chambre du rez-de-chaussée.

Il y avait là une table couverte d'une belle nappe, sur laquelle se
trouvaient un rôti, un superbe poisson et une bouteille de vin.

La paysanne et le sacristain du village étaient assis devant la table,
personne d'autre; l'hôtesse versait du vin au sacristain qui
s'apprêtait à manger une tranche du poisson, un brochet, son mets
favori.

Claus, qui n'avait pas soupé, tendait le cou et regardait avidement ces
savoureuses victuailles. Et ne voilà-t-il pas qu'il aperçoit encore un
magnifique gâteau tout doré qui était destiné au dessert. Quel régal
cela faisait!

Tout à coup on entend le pas d'un cheval; il s'arrête devant la maison:
il ramenait le fermier, le mari de la paysanne.

C'était un excellent homme; mais un jour, étant gamin, il avait été
battu par un sacristain qui le croyait coupable d'avoir sonné les
cloches à une heure indue. C'était un de ses camarades qui avait fait le
tour. Depuis ce jour notre fermier avait juré une haine féroce à toute
la gent des sacristains; il lui suffisait d'en apercevoir un pour se
mettre en fureur.

Si le sacristain était allé dire bonsoir à la fermière, c'est qu'il
savait le maître de la maison absent; la paysanne, qui ne partageait
pas les préjugés de son mari, lui avait préparé ce beau festin.

Lorsqu'ils entendirent les pas du cheval et qu'ils reconnurent le
fermier à travers les fentes du volet, ils furent très effrayés, et la
paysanne supplia le sacristain de se cacher dans une grande caisse vide;
il le fit volontiers; il savait que le brave fermier avait la
faiblesse de ne pas supporter la vue d'un sacristain. Puis la femme
cacha vite dans le four les mets, le gâteau et la bouteille de vin; si
le mari avait vu tous ces apprêts, il aurait demandé ce que cela
signifiait; il aurait fallu mentir, et peut-être se serait-elle
troublée.

--Quel malheur! s'écria petit Claus du haut se son toit, lorsqu'il vit
disparaître des plats appétissants.

--Hé? qui est donc là? dit le fermier entendant cette exclamation.

Il leva la tête et aperçut petit Claus. Celui-ci raconta ce qui lui
était arrivé et demanda la permission de rester sur le toit de chaume.

--Descends donc plutôt, répondit le fermier, tu dormiras dans la maison,
et puis tu ne refuseras sans doute pas de souper avec moi.

La femme le reçut avec force sourires et démonstrations de joie; elle
remit la nappe sur la table et leur servit un grand plat rempli de
soupe. Le fermier, qui avait très faim, se mit à manger de bon appétit;
petit Claus ne trouvait pas la soupe mauvaise, mais il pensait avec
regret au succulent rôti, au poisson, au gâteau qu'il avait vu
disparaître dans le four.

Il avait placé sous la table le sac avec la peau de cheval, et il avait
ses pieds dessus. Dans son dépit de ne rien goûter de toutes ces bonnes
choses, il eut un mouvement d'impatience et il appuya brusquement du
pied sur le sac; la peau fraîchement séchée craqua bruyamment.

--Pst! pst! dit petit Claus, comme s'il voulait faire taire quelqu'un.

Mais en même temps il donna un nouveau coup de pied au sac, et on
entendit un craquement encore plus fort.

--Tiens, dit le paysan, qu'as-tu donc là dans ce sac?

--C'est un magicien, répondit petit Claus. Il m'apprend, dans son
langage, que nous devrions laisser la soupe, et manger le rôti, le
poisson et le gâteau que par enchantement il a fait venir dans le four.

--N'est-ce pas une plaisanterie? s'exclama le fermier.

Et il sauta sur la porte du four et resta les yeux écarquillés devant
les mets friands et succulents que sa femme y avait cachés, mais qu'il
crut apportés là par un magicien.

La fermière fit également l'étonnée et se garda bien de risquer une
observation; elle servit sur la table rôti, poisson et gâteau, et les
deux hommes s'en régalèrent à coeur joie.

Voilà que Claus donna de nouveau en tapinois un coup de pied à son sac;
le même craquement se fit entendre.

--Que dit-il encore? demanda le fermier.

--Il me conte, répondit le petit Claus, qu'il ne veut pas que nous ayons
soif; toujours par enchantement, il a fait arriver à travers les airs
trois bouteilles d'excellent vin qui sont quelque part dans un coin,
ici, dans la chambre.

Le fermier chercha et aperçut en effet les bouteilles, que la pauvre
femme fut contrainte de déboucher et de placer sur la table. Les deux
hommes s'en versèrent de copieuses rasades, et le fermier devint très
joyeux.

--Dis donc, demanda-t-il, ton magicien peut-il aussi évoquer le diable?
En ce moment que je me sens si bien et de si bonne humeur, rien ne me
divertirait mieux que de voir maître Belzébuth faire ses grimaces.

--Oh! oui, répondit Claus, mon sorcier fait tout ce que je lui demande.
N'est-il pas vrai? continua-t-il, en heurtant son sac du pied. Tu
entends, il dit oui. Mais il ajoute que le diable est si laid, que nous
ferions mieux de ne pas demander à le voir.

--Oh! je n'ai pas peur aujourd'hui, dit le fermier. À qui peut-il bien
ressembler, Satan?

--Il a tout à fait l'air d'un sacristain.

--Ah! dit le paysan. Dans ce cas, il est affreux, en effet. Il faut que
tu saches que j'ai les sacristains en horreur. Tant pis, cependant;
comme je suis prévenu que ce n'est pas un vrai sacristain, mais bien le
diable en personne, sa vue ne me fera pas une impression trop
désagréable. Vidons encore la dernière bouteille, pour nous donner du
courage. Recommande toutefois qu'il ne m'approche pas de trop près.

--Voyons, es-tu bien décidé? dit petit Claus; alors je vais consulter
mon magicien.

Il remua son sac et tint son oreille contre.

--Eh bien? dit le paysan.

--Il dit que vous pouvez allez ouvrir le grand coffre qui est là-bas
dans le coin; vous y verrez le diable qui s'y tient blotti; mais tenez
bien le couvercle et ne le soulevez pas trop, pour que le malin ne
s'échappe pas.

--En avant! dit le fermier; viens m'aider à tenir ferme le couvercle.

Ils allèrent vers la caisse où le pauvre sacristain était accroupi, tout
tremblant de peur. Le paysan leva un peu le dessus et regarda.

--Oh! s'écria-t-il en faisant un saut en arrière. Je l'ai donc vu, cet
affreux Satan. En effet, c'est notre sacristain tout vif. Oh! quelle
horreur!

Pour se remettre de son émotion, le fermier voulut boire encore un coup;
comme les trois bouteilles étaient vides, il alla en chercher une à la
cave. Ils restèrent longtemps ainsi à trinquer et à jaser.

--Ce magicien, dit enfin le paysan, il faut que tu me le vendes. Demande
le prix que tu veux. Tiens, je te donnerai un boisseau plein d'écus.

--Non, je ne puis pas, répondit petit Claus. Pense donc quel profit je
puis tirer de cet obligeant sorcier qui fait tout ce que je veux.

--Voyons, fais-moi cette amitié, dit le paysan. Si tu ne me le donnes
pas, je me consumerai de regret.

--Allons, soit! puisque tu as montré ton bon coeur en m'offrant un gîte
pour la nuit, je ferai ce sacrifice. Mais tu sais, j'aurai un plein
boisseau d'écus, et la bonne mesure?

--C'est entendu, dit le paysan. Il faut aussi que tu emportes cette
caisse là bas; je ne veux plus l'avoir une minute à la maison. On ne
sait pas, peut-être le diable y est-il resté logé.

Le marché conclu, petit Claus voulut absolument partir au milieu de la
nuit, de peur que le paysan ne vînt à changer d'avis; il livra sa
marchandise, son sac avec la peau, et reçut tout un boisseau de beaux
écus trébuchants; pour qu'il pût emporter la caisse, le paysan lui
donna en outre une petite charrette. Petit Claus y chargea son argent et
le coffre contenant le sacristain; après une cordiale poignée de main
échangée avec le paysan, il s'en alla, reprenant le chemin de sa maison.
Il traversa de nouveau la grande forêt et arriva sur les bords d'un
fleuve large et profond, dont le courant était si rapide que les plus
forts nageurs avaient bien de la peine à le remonter. On y avait
construit tout nouvellement un pont. Petit Claus s'y engagea, poussant
sa charrette; au milieu il s'arrêta et dit tout haut, pour que le
sacristain pût l'entendre:

--Ma foi, j'en ai assez de traîner cette sotte caisse; elle est lourde
comme si elle était pleine de pierres. Je m'en vais la jeter à l'eau;
si elle surnage, je la repêcherai bien quand elle passera devant ma
maison; si elle va au fond, la perte ne sera pas grande.

Et il empoigna le coffre, et commença à le soulever, comme s'il voulait
le placer sur le parapet et le précipiter dans la rivière.

--Non! non! pitié! s'écria le sacristain, laisse-moi sortir
auparavant.

--Ouh! ouh! dit petit Claus, comme s'il avait bien peur. Le diable est
resté enfermé dedans. C'est maintenant que je vais certainement le
lancer à l'eau pour qu'il se noie et que le monde en soit débarrassé.

--Au nom du ciel, non, non! hurla le sacristain. Je te donnerai un
plein boisseau d'écus, si tu me laisses sortir.

--Cela, c'est une autre chanson, dit Claus.

Et il ouvrit la caisse. Le sacristain, bien que tout courbaturé,
s'élança dehors, et saisissant le coffre il le jeta à la rivière, et
poussa un profond soupir de soulagement. Puis il mena Claus dans sa
maison et lui remit un boisseau rempli d'argent; Claus le chargea sur
sa charrette à côté de l'autre, puis il rentra chez lui.» Je n'aurais
jamais rêvé que mon cheval me rapporterait une telle somme, se dit-il
lorsqu'il eut mis en un tas par terre toutes les belles pièces qu'il
avait gagnées. Comme grand Claus sera vexé quand il saura qu'au lieu de
me faire du tort, c'est à lui que je dois d'être devenu riche!
Cependant je ne veux pas lui conter l'affaire directement; prenons un
biais pour la lui apprendre.»

Il envoya un gamin emprunter un boisseau chez grand Claus. "Que peut-il
bien avoir à mesurer?" se dit ce dernier, et il enduisit de poix le
fond du boisseau, pour qu'il y restât attaché quelque parcelle de ce
qu'on allait y mettre. Et en effet, lorsqu'on lui rapporta le boisseau,
il trouva au fond trois shillings d'argent tout flambant neufs.

«Qu'est-ce cela?» se dit grand Claus, et il courut aussitôt chez
petit Claus.

--Comment, lui demanda-t-il, as-tu donc tant d'argent, que tu en
remplisses un boisseau?

--Oh, c'est ce qu'on m'a donné hier soir en ville pour ma peau de cheval;
les peaux ont haussé de prix comme cela ne s'est jamais vu.

--Quelle bonne affaire je t'ai fait faire! dit grand Claus.

Et il retourna au plus vite chez lui, prit une hache et en abattit ses
quatre chevaux. Il les écorcha proprement et s'en fut avec les peaux à
la ville.

--Peaux, des peaux! qui veut acheter des peaux? criait-il à travers
les rues.

Les tanneurs, les cordonniers arrivèrent et lui demandèrent son prix.

--Un boisseau plein d'écus pour chacune, répondit-il.

--Tu veux te moquer ou tu es fou! s'écrièrent-ils. Crois-tu que nous
donnions l'argent par boisseaux?

Il s'en alla plus loin, beuglant toujours plus fort: «Peaux, des peaux!
qui en veut des peaux?» Il arriva encore des gens pour les lui
acheter; à tous il demandait un boisseau rempli d'écus pour chaque
peau. Bientôt il ne fut question dans toute la ville que de ce mauvais
plaisant qui voulait autant d'une peau de cheval que d'une maison.» Il
se moque de nous», dirent-ils tous. Les cordonniers prirent leurs
tire-pieds, les tanneurs leurs tabliers, ils se jetèrent sur lui et le
rossèrent de toutes leurs forces.

--Peaux, des peaux! criaient-ils pour se moquer de lui à leur tour.
Nous allons te tanner la peau et tu pourras la vendre avec les autres;
ce sera du beau maroquin écarlate!

Et en effet, le sang coulait sous les coups furieux qu'il recevait; il
s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes et, tout moulu, tout meurtri,
s'échappa enfin de la ville.

«C'est bon, se dit-il, quand il fut de retour chez lui; petit Claus me
payera cela; je m'en vais le tuer.»

Or, en ce même jour la grand-mère de petit Claus venait de trépasser.
Elle n'avait guère été tendre pour lui, elle grondait toujours, mais il
n'en était pas moins très affligé, et il prit le corps de la vieille
femme et le plaça dans son propre lit qu'il avait préalablement bien
chauffé à la bassinoire; il pensait qu'elle n'était peut-être
qu'engourdie, et que la chaleur la ranimerait. Il alluma un bon feu dans
le poêle et il s'assit lui-même pour passer la nuit sur un fauteuil dans
un coin.

Voilà qu'au milieu de la nuit la porte s'ouvre et grand Claus entre une
hache à la main. Il savait où se trouvait le lit de petit Claus, il s'y
dirige sur la pointe des pieds et frappe du côté de l'oreiller un
terrible coup avec sa hache; il fend la tête de la morte.

--Voilà qui est fait, dit-il, maintenant tu ne te railleras plus de moi.

Et il rentre tout gaiement chez lui.

«Quel mauvais caractère il a, ce grand Claus! se dit le petit, qui
n'avait pas bougé ni soufflé mot. Il voulait me tuer; et si ma
grand-mère n'avait pas été morte, c'est elle qu'il aurait assassinée!»

Il rajusta avec art la tête de sa grand-mère, et cacha la blessure sous
un bonnet à dentelles et à rubans. Il mit à la morte ses vêtements du
dimanche. Puis il alla emprunter le cheval de son voisin et l'attela à
sa carriole; il y plaça au fond le corps de la vieille femme, monta sur
le siège et partit pour la ville.

Au lever du soleil il y arriva et s'arrêta devant une grande auberge.

L'aubergiste était très riche et c'était un excellent homme; mais il
avait un terrible défaut: il était colère à l'excès; à la moindre
contrariété, il éclatait comme s'il n'avait été que poudre et salpêtre.

Il était déjà levé et debout sur le seuil de la porte.

--Bonjour, dit-il à petit Claus; te voilà sorti de bien bonne heure!

--Oui, répondit l'autre. Je m'en viens à la ville avec ma grand-mère
pour faire des emplettes. Mais elle ne veut pas descendre de la voiture;
elle est très entêtée. Cependant si vous voulez lui porter un verre de
bon hydromel, je pense qu'elle le prendra volontiers. Mais il faut que
vous lui parliez de votre voix la plus forte; elle n'entend pas bien.

--Oh! elle ne refusera pas mon hydromel, dit l'aubergiste.

Et tandis que petit Claus entrait dans la salle, il alla remplir un
grand verre à son meilleur tonnelet et le porta à la vieille femme
morte, qu'il voyait assise debout au fond de la carriole.

--Voilà un bon verre d'hydromel que vous envoie votre petit-fils,
cria-t-il. Pas de réponse; la morte ne bougea pas.

--N'entendez-vous pas? répéta-t-il en élevant encore la voix, au point
que les vitres en tremblèrent. Votre petit-fils vous envoie ce verre
d'hydromel; jamais vous n'en aurez bu de meilleur.

Et il recommença encore deux ou trois fois. À la fin la colère lui monta
au cerveau en voyant dédaigner son hydromel, dont il était si fier; il
jeta, dans sa fureur, le verre à la tête de la vieille, qui sous le choc
tomba sur le côté.

Petit Claus, qui était aux aguets derrière la fenêtre, se précipita
dehors, et empoignant l'aubergiste au collet:

--Coquin, cria-t-il, tu as tué ma grand-mère! Regarde le trou que tu
lui as fait au front!

--Quel malheur! dit l'aubergiste en se tordant les mains de désespoir.
Voilà ce que c'est d'être emporté et violent. Écoute bien, cher petit
Claus; ne me dénonce pas et je te donnerai un boisseau plein d'argent,
et je ferai enterrer ta grand-mère avec autant de pompe que si c'était
la mienne. Mais jamais tu ne souffleras mot sur ce qui vient de se
passer; la justice me couperait le cou, et c'est tout ce qu'il y a de
plus désagréable.

Petit Claus accepta le marché, reçut un boisseau plein de beaux écus
neufs et sa grand-mère fut magnifiquement enterrée.

Lorsqu'il fut de retour chez lui avec son magot, il envoya de nouveau un
gamin emprunter chez grand Claus un boisseau.

--Quelle est cette plaisanterie? se dit grand Claus. Est-ce que je ne
l'ai pas tué de ma propre main? Je m'en vais aller voir moi-même ce que
cela signifie.

Et il accourut avec le boisseau. Il resta bouche béante et les yeux
écarquillés lorsqu'il aperçut petit Claus qui avait mis tout son trésor
en un seul tas et qui y plongeait les mains avec amour.

--Cela t'étonne de me voir encore en vie, dit petit Claus; mais tu t'es
trompé et tu as assommé ma grand-mère. J'ai vendu son corps à un médecin
qui m'en a donné plein un boisseau d'argent.

--C'est un fameux prix! dit grand Claus.

Et il courut chez lui encore plus vite qu'il n'était venu, prit une
hache et tua d'un coup sa pauvre grand-mère. Il chargea son corps sur
une voiture et s'en fut à la ville trouver un apothicaire de sa
connaissance, pour lui demander s'il ne savait pas un médecin qui voulût
acheter un cadavre.

--Un cadavre! s'écria l'apothicaire. D'ou le tenez-vous et comment
avez-vous le droit de le vendre?

--Oh! il est bien à moi, répondit grand Claus. C'est le corps de ma
grand-mère. Je viens de la tuer; elle n'avait plus grand amusement dans
ce monde, la pauvre femme, et l'on m'en donnera un boisseau plein
d'écus.

--Dieu de miséricorde! dit l'autre, quelles abominables sornettes vous
nous contez! Ne répétez à personne ce que vous venez de me dire, vous
pourriez y perdre votre tête.

Et il lui expliqua que sa grand-mère avait beau être infirme et
s'ennuyer sur la terre, il n'en avait pas moins commis un horrible
meurtre, et la justice, si elle l'apprenait, le punirait de mort. Grand
Claus fut pris d'effroi, il sortit à la hâte sans dire adieu, sauta sur
la voiture, fouetta les chevaux et s'en retourna chez lui au galop.
L'apothicaire crut qu'il était simplement devenu fou et qu'il n'avait
pas fait ce dont il s'était vanté; il le laissa partir sans informer la
justice.



Les habits neufs du grand-duc


Il y avait autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits neufs,
qu'il dépensait tout son argent à sa toilette. Lorsqu'il passait ses
soldats en revue, lorsqu'il allait au spectacle ou à la promenade, il
n'avait d'autre but que de montrer ses habits neufs. À chaque heure de
la journée, il changeait de vêtements, et comme on dit d'un roi: «Il
est au conseil», on disait de lui: «Le grand-duc est à sa garde robe».

La capitale était une ville bien gaie, grâce à la quantité d'étrangers
qui passaient; mais un jour il y vint deux fripons qui se donnèrent
pour tisserands et déclarèrent savoir tisser la plus magnifique étoffe
du monde. Non seulement les couleurs et le dessin étaient
extraordinairement beaux, mais les vêtements confectionnés avec cette
étoffe possédaient une qualité merveilleuse: ils devenaient invisibles
pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui
avait l'esprit trop borné.

«Ce sont des habits impayables», pensa le grand-duc; «grâce à eux,
je pourrai connaître les hommes incapables de mon gouvernement: je
saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette étoffe m'est
indispensable.»

Puis il avança aux deux fripons une forte somme afin qu'ils pussent
commencer immédiatement leur travail. Ils dressèrent en effet deux
métiers, et firent semblant de travailler, quoiqu'il n'y eût absolument
rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de
l'or magnifique; mais ils mettaient tout cela dans leur sac,
travaillant jusqu'au milieu de la nuit avec des métiers vides.

«Il faut cependant que je sache où ils en sont», se dit le grand-duc.
Mais il se sentait le coeur serré en pensant que les personnes niaises
ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l'étoffe. Ce
n'était pas qu'il doutât de lui-même; toutefois il jugea à propos
d'envoyer quelqu'un pour examiner le travail avant lui.

Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse de
l'étoffe, et tous brûlaient d'impatience de savoir combien leur voisin
était borné ou incapable.

«Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre», pensa le
grand-duc, «c'est lui qui peut le mieux juger l'étoffe; il se
distingue autant par son esprit que par ces capacités.»

L'honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs
travaillaient avec les métiers vides.

«Mon Dieu!» pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, «je ne vois rien.»
Mais il n'en dit mot. Les deux tisserands l'invitèrent à s'approcher,
et lui demandèrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En
même temps ils montrèrent leurs métiers, et le vieux ministre y fixa ses
regards; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu'il n'y avait
rien.

«Bon Dieu!» pensa-t-il «serais-je vraiment borné? Il faut que
personne ne s'en doute. Serais-je vraiment incapable? Je n'ose avouer
que l'étoffe est invisible pour moi.»

--Eh bien? qu'en dites-vous? dit l'un des tisserands.

--C'est charmant, c'est tout à fait charmant! répondit le ministre en
mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs... oui, je dirai au
grand-duc que j'en suis très content.

--C'est heureux pour nous, dirent les deux tisserands. Et ils se mirent
à lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant
des noms.

Le vieux ministre prêta la plus grande attention, pour répéter au
grand-duc toutes leurs explications. Les fripons demandaient toujours de
l'argent de la soie et de l'or; il en fallait énormément pour ce tissu.
Bien entendu qu'ils empochèrent le tout; le métier restait vide et ils
travaillaient toujours.

Quelques temps après, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire honnête
pour examiner l'étoffe et voir si elle s'achevait. Il arriva à ce
nouveau député la même chose qu'au ministre; il regardait toujours,
mais ne voyait rien.

--N'est-ce pas que le tissu est admirable? demandèrent les deux
imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles
couleurs qui n'existaient pas.

«Cependant je ne suis pas niais!» pensait l'homme.»C'est donc que je
ne suis capable de remplir ma place? C'est assez drôle, mais je
prendrai bien garde de la perdre.» Puis il fit l'éloge de l'étoffe, et
témoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin.

--C'est d'une magnificence incomparable, dit-il au grand-duc, et toute
la ville parla de cette étoffe extraordinaire.

Enfin, le grand-duc lui-même voulut la voir pendant qu'elle était encore
sur le métier. Accompagné d'une foule d'hommes choisis, parmi lesquels
se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires, il se rendit auprès des
adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie et d'or, ni
aucune espèce de fil.

--N'est-ce pas que c'est magnifique! dirent les deux honnêtes
fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse.

Et ils montrèrent du doigt le métier vide, comme si les autres avaient
pu y voir quelque chose.

«Qu'est-ce donc?» pensa le grand-duc, «je ne vois rien. C'est
terrible. Est-ce que je ne serais qu'un niais? Est-ce que je serais
incapable de gouverner? Jamais rien ne pouvait arriver de plus
malheureux.» Puis tout à coup il s'écria:

--C'est magnifique! J'en témoigne ici toute ma satisfaction. Il hocha
la tête d'un air content, et regarda le métier sans oser dire la vérité.

Toutes les gens de sa suite regardèrent de même, les uns après les
autres, mais sans rien voir, et ils répétaient comme le grand-duc:
«C'est magnifique!» Ils lui conseillèrent même de revêtir cette
nouvelle étoffe à la première grande procession.»C'est magnifique!
c'est charmant! c'est admirable!» exclamaient toutes les bouches, et
la satisfaction était générale. Les deux imposteurs furent décorés, et
reçurent le titre de gentilshommes tisserands. Toute la nuit qui précéda
le jour de la procession, ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de
seize bougies. La peine qu'ils se donnaient était visible à tout le
monde. Enfin, ils firent semblant d'ôter l'étoffe du métier, coupèrent
dans l'air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil,
après quoi ils déclarèrent que le vêtement était achevé. Le grand-duc,
suivi de ses aides de camp, alla examiner, et les filous, levant un bras
en l'air comme s'ils tenaient quelque chose, dirent:

--Voici le pantalon, voici l'habit, voici le manteau. C'est léger comme
de la toile d'araignée. Il n'y a pas danger que cela vous pèse sur le
corps, et voilà surtout en quoi consiste la vertu de cette étoffe.

--Certainement, répondirent les aides de camp, mais ils ne voyaient
rien, puisqu'il n'y avait rien.

--Si Votre Altesse daigne se déshabiller, dirent les fripons, nous lui
essayerons les habits devant la grande glace. Le grand-duc se
déshabilla, et les fripons firent semblant de lui présenter une pièce
après l'autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque
chose. Il se tourna et se retourna devant la glace.

--Grand Dieu! que cela va bien! quelle coupe élégante! s'écrièrent
tous les courtisans. Quel dessin! quelles couleurs! quel précieux
costume! Le grand maître des cérémonies entra.

--Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister à la procession est à
la porte, dit-il.

--Bien! je suis prêt, répondit le grand-duc. Je crois que je ne suis
pas mal ainsi. Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien
regarder l'effet de sa splendeur.

Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser
quelque chose par terre; puis ils élevèrent les mains, ne voulant pas
convenir qu'ils ne voyaient rien du tout. Tandis que le grand-duc
cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les
hommes, dans la rue et aux fenêtres, s'écriaient:

--Quel superbe costume! Comme la queue en est gracieuse! Comme la
coupe en est parfaite! Nul ne voulait laisser voir qu'il ne voyait rien;
il aurait été déclaré niais ou incapable de remplir un emploi. Jamais
les habits du grand-duc n'avaient excité une telle admiration.

--Mais il me semble qu'il n'a pas du tout d'habit, observa un petit
enfant.

--Seigneur Dieu, entendez la voix de l'innocence! dit le père. Et
bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l'enfant:

--Il y a un enfant qui dit que le grand-duc n'a pas d'habit du tout!

--Il n'a pas du tout d'habit! s'écria enfin tout le peuple. Le
grand-duc en fut extrêmement mortifié, car il lui semblait qu'ils
avaient raison. Cependant, sans perdre son sang-froid, il se raisonna et
prit sa résolution:

--Quoi qu'il en soit, il faut que je reste jusqu'à la fin! Puis, il se
redressa plus fièrement encore pour en imposer à son peuple, et les
chambellans continuèrent à porter avec respect la queue qui n'existait
pas.



Hans le balourd


Il y avait dans la campagne un vieux manoir et, dans ce manoir, un vieux
seigneur qui avait deux fils si pleins d'esprit qu'avec la moitié ils en
auraient déjà eu assez. Ils voulaient demander la main de la fille du
roi mais ils n'osaient pas car elle avait fait savoir qu'elle épouserait
celui qui saurait le mieux plaider sa cause. Les deux garçons se
préparèrent pendant huit jours--ils n'avaient pas plus de temps devant
eux--, mais c'était suffisant car ils avaient des connaissances
préalables fort utiles. L'un savait par coeur tout le lexique latin et
trois années complètes du journal du pays, et cela en commençant par le
commencement ou en commençant par la fin; l'autre avait étudié les
statuts de toutes les corporations et appris tout ce que devait
connaître un maître juré, il pensait pouvoir discuter de l'État et, de
plus, il s'entendait à broder les harnais car il était fin et adroit de
ses mains.

--J'aurai la fille du roi, disaient-ils tous les deux.

Leur père donna à chacun d'eux un beau cheval, noir comme le charbon
pour celui à la mémoire impeccable, blanc comme neige pour le maître en
sciences corporatives et broderie, puis ils se graissèrent les
commissures des lèvres avec de l'huile de foie de morue pour rendre leur
parole plus fluide.

Tous les domestiques étaient dans la cour pour les voir monter à cheval
quand soudain arriva le troisième frère--ils étaient trois, mais le
troisième ne comptait absolument pas, il n'était pas instruit comme les
autres, on l'appelait Hans le Balourd.

--Où allez-vous ainsi en grande tenue? demanda-t-il.

--À la cour, gagner la main de la princesse par notre conversation. Tu
n'as pas entendu ce que le tambour proclame dans tout le pays?

Et ils le mirent au courant.

--Parbleu! il faut que j'en sois! fit Hans le Balourd.

Ses frères se moquèrent de lui et partirent.

--Père, donne-moi aussi un cheval, cria Hans le Balourd, j'ai une
terrible envie de me marier. Si la princesse me prend, c'est bien, et si
elle ne me prend pas, je la prendrai quand même.

--Bêtises, fit le père, je ne te donnerai pas de cheval, tu ne sais rien
dire, tes frères, eux, sont gens d'importance.

--Si tu ne veux pas me donner de cheval, répliqua Hans le Balourd, je
monterai mon bouc, il est à moi et il peut bien me porter.

Et il se mit à califourchon sur le bouc, l'éperonna de ses talons et
prit la route à toute allure. Ah! comme il filait!

--J'arrive, criait-il.

Et il chantait d'une voix claironnante.

Les frères avançaient tranquillement sur la route sans mot dire, ils
pensaient aux bonnes réparties qu'ils allaient lancer, il fallait que ce
soit longuement médité.

--Holà! holà! criait Hans, me voilà! Regardez ce que j'ai trouvé sur
la route.

Et il leur montra une corneille morte qu'il avait ramassée.

--Balourd! qu'est-ce que tu vas faire de ça?

--Je l'offrirai à la fille du roi.

--C'est parfait! dirent les frères.

Et ils continuèrent leur route en riant.

--Holà! holà! voyez ce que j'ai trouvé maintenant! Ce n'est pas tous
les jours qu'on trouve ça sur la route.

Les frères tournèrent encore une fois la tête.

--Balourd! c'est un vieux sabot dont le dessus est parti. Est-ce aussi
pour la fille du roi?

--Bien sûr! dit Hans.

Et les frères de rire et de prendre une grande avance.

--Holà! holà! ça devient de plus en plus beau! Holà! c'est
merveilleux!

--Qu'est-ce que tu as encore trouvé?

--Oh! elle va être joliment contente, la fille du roi!

--Pfuu! mais ce n'est que de la boue qui vient de jaillir du fossé!

--Oui, oui, c'est ça, et de la plus belle espèce, on ne peut même pas la
tenir dans la main.

Là-dessus il en remplit sa poche.

Les frères chevauchèrent à bride abattue et arrivèrent avec une heure
d'avance aux portes de la ville. Là, les prétendants recevaient l'un
après l'autre un numéro et on les mettait en rang six par six, si serrés
qu'ils ne pouvaient remuer les bras et c'était fort bien ainsi, car sans
cela ils se seraient peut-être battus rien que parce que l'un était
devant l'autre.

Tous les autres habitants du pays se tenaient autour du château, juste
devant les fenêtres pour voir la fille du roi recevoir les prétendants.
À mesure que l'un d'eux entrait dans la salle, il ne savait plus que
dire.

--Bon à rien, disait la fille du roi, sortez!

Vint le tour du frère qui savait le lexique par coeur, mais il l'avait
complètement oublié pendant qu'il faisait la queue. Le parquet craquait
et le plafond était tout en glace, de sorte qu'il se voyait à l'envers
marchant sur la tête. À chaque fenêtre se tenaient trois
secrétaires-journalistes et un maître juré (surveillant) qui
inscrivaient tout ce qui se disait afin que cela paraisse aussitôt dans
le journal que l'on vendait au coin pour deux sous. C'était affreux. De
plus, on avait chargé le poêle au point qu'il était tout rouge.

--Quelle chaleur! disait le premier des frères.

--C'est parce qu'aujourd'hui mon père rôtit des poulets, dit la fille du
roi.

Euh! le voilà pris, il ne s'attendait pas à ça. Il aurait voulu
répondre quelque chose de drôle et ne trouvait rien. Euh!...

--Bon à rien. Sortez!

L'autre frère entra.

--Il fait terriblement chaud ici, commença-t-il....

--Oui, nous rôtissons des poulets aujourd'hui.

--Comment? Quoi? Quoi? dit-il.

Et tous les journalistes écrivaient: «Comment? quoi? quoi?»

--Bon à rien! Sortez!

Vint le tour de Hans le Balourd. Il entra sur son bouc jusqu'au milieu
de la salle.

--Quelle fournaise! dit-il.

--Oui, nous rôtissons des poulets aujourd'hui.

--Quelle chance! fit Hans le Balourd, alors je pourrai sans doute me
faire rôtir une corneille.

--Mais bien sûr dit la princesse, mais as-tu quelque chose pour la faire
rôtir, car moi je n'ai ni pot ni poêle.

--Et moi j'en ai, dit Hans, voilà une casserole cerclée d'étain.

Et il sortit le vieux sabot et posa la corneille au milieu.

--Voilà tout un repas, dit la fille du roi, mais où prendrons-nous la
sauce?

--Dans ma poche, dit Hans le Balourd. J'en ai tant que je veux!

Et il fit couler un peu de boue de sa poche.

--Ça, ça me plaît! dit la fille du roi. Toi, tu as réponse à tout et tu
sais parler et je te veux pour époux. Mais sais-tu que chaque mot que
nous avons dit paraîtra demain matin dans le journal? À chaque fenêtre
se tiennent trois secrétaires-journalistes et un vieux maître juré
(surveillant) et ce vieux-là est pire encore que les autres car il ne
comprend rien de rien.

Elle disait cela pour lui faire peur. Tous les secrétaires-journalistes,
par protestation, firent des taches d'encre sur le parquet.

--Voilà du beau monde! dit Hans le Balourd. Je vois qu'il faut que je
m'en mêle et que je donne à leur patron tout ce que j'ai de mieux.

Il retourna sa poche et lança au maître juré le reste de la boue en
pleine figure.

--Ça, c'est du beau travail! dit la princesse, je n'en aurais pas fait
autant.... Mais j'apprendrai à mon tour à les traiter comme ils le
méritent.

C'est ainsi que Hans le Balourd devint roi, il eut une femme et une
couronne et s'assit sur un trône et c'est le journal qui nous en
informa... mais peut-on vraiment se fier aux journaux?



L'heureuse famille


La plus grande feuille dans ce pays est certainement la feuille de
bardane. Si on la tient devant son petit estomac, on croit avoir un
véritable tablier et si, les jours de pluie, on la pose sur sa tête,
elle vaut presque un parapluie, tant elle est immense. Jamais une
bardane ne pousse isolée; où il y en a une, il y en a beaucoup d'autres
et c'est une nourriture véritablement délicieuse pour les escargots. Je
parle des grands escargots blancs que les gens distingués faisaient
autrefois préparer en fricassée. Il y avait un vieux château où l'on ne
mangeait plus d'escargots, ils avaient presque disparu, mais la bardane,
elle, était plus vivace que jamais, elle envahissait les allées et les
plates-bandes; on ne pouvait en venir à bout, c'était une vraie forêt.
De-ci, de-là s'élevait un prunier ou un pommier, sans lesquels on
n'aurait jamais cru que ceci avait été un jardin. Tout était bardane...
et là-dedans vivaient les deux derniers et très vieux escargots. Ils ne
savaient pas eux-mêmes quel âge ils pouvaient avoir, mais ils se
souvenaient qu'ils avaient été très nombreux, qu'ils étaient d'une
espèce venue de l'étranger, et que c'est pour eux que toute la forêt
avait été plantée. Ils n'en étaient jamais sortis, mais ils savaient
qu'il y avait dans le monde quelque chose qui s'appelait «le château»,
où l'on était apporté pour être cuit, ce qui avait pour effet de vous
faire devenir tout noir, puis on était posé sur un plat d'argent, sans
que l'on puisse savoir ce qui arrivait par la suite. Être cuit, devenir
tout noir et couché sur un plat d'argent, ils ne s'imaginaient pas ce
que cela pouvait être, mais ce devait être très agréable et
supérieurement distingué. Ni la taupe, ni le crapaud, ni le ver de terre
interrogés, ne pouvaient donner là-dessus le moindre renseignement,
aucun d'eux n'avait été cuit. Les vieux escargots blancs savaient qu'ils
étaient les plus nobles de tous, la forêt existait à leur usage unique
et le château était là afin qu'ils puissent être cuits et mis sur un
plat d'argent. Ils vivaient très solitaires, mais heureux et comme ils
n'avaient pas d'enfants, ils avaient recueilli un petit colimaçon tout
ordinaire, qu'ils élevaient comme s'il était leur propre fils. Le petit
ne grandissait guère parce qu'il était d'une espèce très vulgaire. Un
jour, une forte pluie tomba.

--Écoutez comme ça tape sur les feuilles de bardane! dit le père.

--Et les gouttes transpercent tout, dit la mère. Il y en a qui
descendent même le long des tiges. Tout va être mouillé. Quelle chance
d'avoir chacun une bonne maison et le petit aussi. On a fait plus pour
nous que pour toutes les autres créatures, on voit bien que nous sommes
les maîtres du monde! Dès notre naissance, nous avons notre propre
maison et la forêt de bardanes semée pour notre usage. Je me demande ce
qu'il y a au-delà.

--Il n'y a rien au-delà, dit le père. Nulle part, on pourrait être mieux
que chez nous et je n'ai rien à désirer.

--Si, dit la mère, je voudrais être portée au château, être cuite et
mise sur un plat d'argent. Tous nos ancêtres l'ont été et, crois-moi, ce
doit être quelque chose d'extraordinaire.

--Le château est sans doute écroulé, dit le père, ou bien la forêt a
poussé par-dessus, et les hommes n'ont plus pu en sortir. Du reste, il
n'y a rien d'urgent à le savoir. Mais tu es toujours si agitée et le
petit commence à l'être aussi--ne grimpe-t-il pas depuis trois jours le
long de cette tige?--Ne le gronde pas, dit la mère, il grimpe si
prudemment; tu verras, nous en aurons de la satisfaction, et nous
autres vieux n'avons pas d'autre raison d'exister. Mais une chose me
préoccupe: comment lui trouver une femme? Crois-tu que, au loin dans
la forêt, on trouverait encore une jeune fille de notre race?

--Oh! des limaces noires, ça je crois qu'il y en a encore, mais sans
coquille et vulgaires! Et avec ça, elles ont des prétentions. Nous
pourrions en parler aux fourmis qui courent de tous les côtés, comme si
elles avaient quelque chose à faire. Peut-être qu'elles connaîtraient
une femme pour notre petit?

--Je connais la plus belle des belles, dit la fourmi, mais je crains
qu'elle ne fasse pas l'affaire; c'est une reine!

--Qu'est-ce que ça fait, dit le père, a-t-elle une «maison»?

--Un château qu'elle a, dit la fourmi, un merveilleux château de
fourmis, avec sept cents couloirs.

--Merci bien, dit la mère, notre fils n'ira pas dans une fourmilière. Si
vous n'avez rien de mieux à nous offrir, nous nous adresserons aux
moustiques blancs; ils volent de tous côtés sous la pluie et dans le
soleil et connaissent la forêt.

--Nous avons une femme pour lui, susurrèrent les moustiques. À cent pas
humains d'ici se tient, sur un groseillier, une petite fille escargot à
coquille qui est là toute seule et en âge de se marier.

--Qu'elle vienne vers lui, dit le père; il possède une forêt de
bardanes, elle n'a qu'un simple buisson.... Alors les moustiques
allèrent chercher la petite jeune fille escargot. On l'attendit huit
jours, ce qui prouve qu'elle était bien de leur race. Ensuite, la noce
eut lieu. Six vers luisants étincelèrent de leur mieux. Du reste, tout
se passa très calmement, le vieux ménage escargots ne supportant ni la
bombance, ni le chahut. Maman escargot tint un émouvant discours--le
père était trop ému--, et c'est toute la forêt de bardanes que le jeune
ménage reçut en dot, les parents disant, comme ils l'avaient toujours
dit, que c'était là ce qu'il y avait de meilleur au monde, et que si les
jeunes vivaient dans l'honnêteté et la droiture et se multipliaient, eux
et leurs enfants auraient un jour l'honneur d'être portés au château,
cuits et mis sur un plat d'argent. Après ce discours, les vieux
rentrèrent dans leur coquille et n'en sortirent plus jamais. Ils
dormaient. Le jeune couple régna sur la forêt et eut une grande
descendance, mais ils ne furent jamais cuits et ils n'eurent jamais
l'honneur du plat d'argent. Ils en conclurent que le château s'était
écroulé, que tous les hommes sur la terre étaient morts. La pluie
battait sur les feuilles de bardane pour leur offrir un concert de
tambours, le soleil brillait afin de donner une belle couleur aux
feuilles de bardane. Ils en étaient très heureux, oui, toute la famille
vivait heureuse.



Le jardinier et ses maîtres


À une petite lieue de la capitale se trouvait un château; ses murailles
étaient épaisses; ses tours avaient des créneaux et des toits pointus.
C'était un ancien et superbe château. Là résidait, mais pendant l'été
seulement, une noble et riche famille. De tous les domaines qu'elle
possédait, ce château était la perle et le joyau. On l'avait récemment
restauré extérieurement, orné et décoré si bien qu'il brillait d'une
nouvelle jeunesse. À l'intérieur régnait le confortable joint à
l'agréable; rien n'y laissait à désirer. Au-dessus de la grande porte
était sculpté le blason de la famille. De magnifiques guirlandes de
roses ciselées dans la pierre entouraient les animaux fantastiques des
armoiries. Devant le château s'étendait une vaste pelouse. On y voyait,
s'élançant au milieu du vert gazon, des bouquets d'aubépine rouge,
d'épine blanche, des parterres de fleurs rares, sans parler des
merveilles que renfermait une grande serre bien entretenue. La noble
famille possédait un fameux jardinier; aussi était-ce un plaisir de
parcourir le jardin aux fleurs, le verger, le potager. Au bout de ce
dernier, il existait encore un reste du jardin des anciens temps.
C'étaient des buissons de buis et d'ifs, taillés en forme de pyramides
et de couronnes. Derrière, s'élevaient deux vieux arbres énormes; ils
étaient si vieux qu'il n'y poussait presque plus de feuilles. On aurait
pu s'imaginer qu'un ouragan ou une trombe les avaient couverts de tas de
boue et de fumier, mais c'étaient des nids d'oiseaux qui occupaient
presque toutes les branches. Là nichait, de temps immémorial, toute une
bande de corneilles et de choucas. Cela formait comme une cité. Ces
oiseaux avaient élu domicile en ce lieu avant tout le monde; ils
pouvaient s'en prétendre les véritables seigneurs; et de fait ils
avaient l'air de mépriser fort les humains qui étaient venus usurper
leur domaine. Toutefois, quand ces êtres d'espèce inférieure, incapables
de s'élever de dessus terre, tiraient quelque coup de fusil dans le
voisinage, corneilles et choucas se sentaient froid dans le dos et
s'enfuyaient à tire-d'aile en criant: rak, rak. Le jardinier parlait
souvent à ses maîtres de ces vieux arbres, prétendant qu'ils gâtaient la
perspective, conseillant de les abattre; on aurait, en outre,
l'avantage d'être ainsi débarrassé de ces oiseaux aux cris discordants,
qui seraient forcés d'aller nicher ailleurs. Les maîtres n'entendaient
nullement de cette oreille-là. Ils ne voulaient pas que les arbres ni
les corneilles disparussent.» C'est, disaient-ils, un vestige de la
vénérable antiquité qu'il ne faut pas détruire. Voyez-vous, cher Larsen,
ajoutaient-ils, ces arbres sont l'héritage de ces oiseaux, nous aurions
tort de le leur enlever.» Larsen, comme vous le saisissez parfaitement,
était le nom du jardinier.» N'avez-vous donc pas assez d'espace,
continuaient les maîtres, pour déployer vos talents? vous avez un grand
jardin aux fleurs, une vaste serre, un immense potager. Que feriez-vous
de plus d'espace?» En effet, ce n'était pas le terrain qui lui
manquait. Il le cultivait, du reste, avec autant d'habileté que de zèle.
Les maîtres le reconnaissaient volontiers. Ils ne lui cachaient pas
cependant qu'ils avaient parfois vu et goûté, chez d'autres, des fleurs
et des fruits qui surpassaient ceux qu'ils trouvaient dans leur jardin.
Le brave homme se chagrinait de cette remarque, car il faisait de son
mieux, il ne pensait qu'à satisfaire ses maîtres, et il connaissait à
fond son métier. Un jour ils le mandèrent au salon et lui dirent, avec
toute la douceur et la bienveillance possible, que la veille, dînant au
château voisin, ils avaient mangé des pommes et des poires si parfumées,
si savoureuses, si exquises, que tous les convives en avaient exprimé
leur admiration.» Ces fruits, poursuivirent les maîtres, ne sont
probablement pas des produits de ce pays-ci; ils viennent certainement
de l'étranger. Mais il faudrait tâcher de se procurer l'espèce d'arbre
qui les porte et l'acclimater. Ils avaient été achetés, à ce qu'on nous
a dit, chez le premier fruitier de la ville. Montez à cheval, allez le
trouver pour savoir d'où il a tiré ces fruits. Nous ferons venir des
greffes de cette sorte d'arbre, et votre habileté fera le reste.» Le
jardinier connaissait parfaitement le fruitier; c'était précisément à
lui qu'il vendait le superflu des fruits de son verger. Il partit à
cheval pour la ville et demanda au fruitier d'où provenaient ces poires
et ces pommes délicieuses qu'on avait mangées au château de X....» Elles
venaient de votre propre jardin», répondit le fruitier; et il lui
montra les pommes et les poires pareilles, que le jardinier reconnut
aussitôt pour les siennes. Combien il en fut réjoui, vous pouvez
aisément le deviner. Il accourut au plus vite et raconta à ses maîtres
que ces fameuses pommes et ces poires délicieuses étaient les fruits des
arbres de leur jardin. Les maîtres se refusaient à le croire: «Ce
n'est pas possible, mon bon Larsen. Tenez, je gage que le fruitier se
garderait bien de vous l'attester par écrit.» Le lendemain, Larsen
apporta l'attestation signée du fruitier: «C'est tout ce qu'il y a de
plus extraordinaire!» dirent les maîtres. De ce moment, tous les jours
on plaça sur la table de pleines corbeilles de ces pommes et de ces
poires. On en expédia aux amis de la ville et de la campagne, même aux
amis des pays étrangers. Ces présents faisaient plaisir à tout le monde,
à ceux qui les recevaient et à ceux qui les donnaient. Mais pour que
l'orgueil du jardinier n'en fût point trop exalté, on eut soin de lui
faire remarquer combien l'été avait été favorable aux fruits, qui
avaient partout réussi à merveille. Quelque temps se passa. La noble
famille fut invitée à dîner à la cour. Le lendemain, le jardinier fut de
nouveau appelé au salon. On lui dit que des melons d'un parfum et d'un
goût merveilleux avaient été servis sur la table du roi.» Ils viennent
des serres de Sa Majesté. Il faudrait, cher Larsen, obtenir du jardinier
du roi quelques pépins de ces fruits incomparables.

--Mais c'est de moi-même que le jardinier tient la graine de ces melons!
dit joyeusement le jardinier.

--Il faut donc, répartit le seigneur, que cet homme ait su les
perfectionner singulièrement par sa culture, car je n'en ai jamais mangé
de si savoureux. L'eau m'en vient à la bouche en y songeant.

--Hé bien, dit le jardinier, voilà de quoi me rendre fier. Il faut donc
que Votre Seigneurie sache que le jardinier du roi n'a pas été heureux
cette année avec ses melons. Ces jours derniers il est venu me voir; il
a vu combien les miens avaient bonne mine, et après en avoir goûté, il
m'a prié de lui en envoyer trois pour la table de Sa Majesté.

--Non, non, mon brave Larsen, ne vous imaginez pas que ces divins fruits
que nous avons mangés hier proviennent de votre jardin.

--J'en suis parfaitement certain, répondit Larsen, et je vous en
fournirai la preuve.» Il alla trouver le jardinier du roi et se fit
donner par lui un certificat d'où il résultait que les melons qui
avaient figuré au dîner de la cour avaient bien réellement poussé dans
les serres de ses maîtres. Les maîtres ne pouvaient revenir de leur
surprise. Ils ne firent pas un mystère de l'événement. Bien loin de là,
ils montrèrent ce papier à qui le voulut voir. Ce fut à qui leur
demanderait alors des pépins de leurs melons et des greffes de leurs
arbres fruitiers. Les greffes réussirent de tous côtés. Les fruits qui
en naquirent reçurent partout le nom des propriétaires du château, de
sorte que ce nom se répandit en Angleterre, en Allemagne et en France.
Qui se serait attendu à rien de pareil?» Pourvu que notre jardinier
n'aille pas concevoir une trop haute opinion de lui-même!» se disaient
les maîtres. Leur appréhension était mal fondée. Au lieu de
s'enorgueillir et de se reposer sur sa renommée, Larsen n'en eut que
plus d'activité et de zèle. Chaque année il s'attacha à produire quelque
nouveau chef-d'oeuvre. Il y réussit presque toujours. Mais il ne lui en
fallut pas moins entendre souvent dire que les pommes et les poires de
la fameuse année étaient les meilleurs fruits qu'il eût obtenus. Les
melons continuaient sans doute à bien venir, mais ils n'avaient plus
tout à fait le même parfum. Les fraises étaient excellentes, il est
vrai, mais pas meilleures que celles du comte Z. Et lorsqu'une année les
petits radis manquèrent, il ne fut plus question que de ces détestables
petits radis. Des autres légumes, qui étaient parfaits, pas un mot. On
aurait dit que les maîtres éprouvaient un véritable soulagement à
pouvoir s'écrier: «Quels atroces petits radis! Vraiment, cette année
est bien mauvaise: rien ne vient bien cette année!» Deux ou trois
fois par semaine, le jardinier apportait des fleurs pour orner le salon.
Il avait un art particulier pour faire les bouquets; il disposait les
couleurs de telle sorte qu'elles se faisaient valoir l'une l'autre et il
obtenait ainsi des effets ravissants.» Vous avez bon goût, cher Larsen,
disaient les maîtres. Vraiment oui. Mais n'oubliez pas que c'est un don
de Dieu. On le reçoit en naissant; par soi-même on n'en a aucun mérite.»
Un jour le jardinier arriva au salon avec un grand vase où parmi des
feuilles d'iris s'étalait une grande fleur d'un bleu éclatant.» C'est
superbe! s'écria Sa Seigneurie enchantée: on dirait le fameux lotus
indien!» Pendant la journée, les maîtres la plaçaient au soleil où
elle resplendissait; le soir on dirigeait sur elle la lumière au moyen
d'un réflecteur. On la montrait à tout le monde; tout le monde
l'admirait. On déclarait qu'on n'avait jamais vu une fleur pareille,
qu'elle devait être des plus rares. Ce fut l'avis notamment de la plus
noble jeune fille du pays, qui vint en visite au château: elle était
princesse, fille du roi; elle avait, en outre, de l'esprit et du coeur,
mais, dans sa position, ce n'est là qu'un détail oiseux. Les seigneurs
tinrent à honneur de lui offrir la magnifique fleur, ils la lui
envoyèrent au palais royal. Puis il allèrent au jardin en chercher une
autre pour le salon. Ils le parcoururent vainement jusque dans les
moindres recoins; ils n'en trouvèrent aucune autre, non plus que dans
la serre. Ils appelèrent le jardinier et lui demandèrent où il avait
pris la fleur bleue: «Si vous n'en avez pas trouvé, dit Larsen, c'est
que vous n'avez pas cherché dans le potager. Ah! ce n'est pas une fleur
à grande prétention, mais elle est belle tout de même: c'est tout
simplement une fleur d'artichaut!

--Grand Dieu! Une fleur d'artichaut! s'écrièrent Leurs Seigneuries.
Mais, malheureux, vous auriez dû nous dire cela tout d'abord. Que va
penser la princesse? Que nous nous sommes moqués d'elle. Nous voilà
compromis à la cour. La princesse a vu la fleur dans notre salon, elle
l'a prise pour une fleur rare et exotique; elle est pourtant instruite
en botanique, mais la science ne s'occupe pas des légumes. Quelle idée
avez-vous eue, Larsen, d'introduire dans nos appartements une fleur de
rien! Vous nous avez rendus impertinents ou ridicules.» On se garda
bien de remettre au salon une de ces fleurs potagères. Les maîtres se
firent à la hâte excuser auprès de la princesse, rejetant la faute sur
leur jardinier qui avait eu cette bizarre fantaisie, et qui avait reçu
une verte remontrance.» C'est un tort et une injustice, dit la
princesse. Comment! il a attiré nos regards sur une magnifique fleur
que nous ne savions pas apprécier; il nous a fait découvrir la beauté
où nous ne nous avisions pas de la chercher; et on l'en blâmerait!
Tous les jours, aussi longtemps que les artichauts seront fleuris, je le
prie de m'apporter au palais une de ces fleurs.» Ainsi fut-il fait. Les
maîtres de Larsen s'empressèrent, de leur côté, de réinstaller la fleur
bleue dans leur salon, et de la mettre bien en évidence, comme la
première fois.» Oui, elle est magnifique, dirent-ils; on ne peut le
nier. C'est curieux, une fleur d'artichaut!» Le jardinier fut
complimenté.» Oh! les compliments, les éloges, voilà ce qu'il aime!
disaient les maîtres; il est comme un enfant gâté.» Un jour d'automne
s'éleva une tempête épouvantable; elle ne fit qu'aller en augmentant
toute la nuit. Sur la lisière du bois, une rangée de grands arbres
furent arrachés avec leurs racines. Les deux arbres couverts de nids
d'oiseaux furent aussi renversés. On entendit jusqu'au matin les cris
perçants, les piaillements aigus des corneilles effarées, dont les ailes
venaient frapper les fenêtres.»Vous voilà satisfait, Larsen, dirent les
maîtres, voilà ces pauvres vieux arbres par terre. Maintenant il ne
reste plus ici de trace des anciens temps, tout est détruit, comme vous
le désiriez. Ma foi, cela nous a fait de la peine.» Le jardinier ne
répondit rien: il réfléchit aussitôt à ce qu'il ferait de ce nouvel
emplacement, bien situé au soleil. En tombant, les deux arbres avaient
abîmé les buis taillés en pyramides, ils furent enlevés. Larsen les
remplaça par des arbustes et des plantes pris dans les bois et dans les
champs de la contrée. Jamais jardinier n'avait encore eu cette idée. Il
réunit là le genévrier de la bruyère du Jutland, qui ressemble tant au
cyprès d'Italie, le houx toujours vert, les plus belles fougères
semblables aux palmiers, de grands bouillons blancs qu'on prendrait pour
des candélabres d'église. Le sol était couvert de jolies fleurs des prés
et des bois. Cela formait un charmant coup d'oeil. À la place des vieux
arbres fut planté un grand mât au haut duquel flottait l'étendard du
Danebrog, et tout autour se dressaient des perches où, en été, grimpait
le houblon. En hiver, à Noël, selon un antique usage, une gerbe d'avoine
fut suspendue à une perche, pour que les oiseaux prissent part à la fête:
«Il devient sentimental sur ses vieux jours, ce bon Larsen, disaient
les maîtres; mais ce n'en est pas moins un serviteur fidèle et dévoué.»
Vers le nouvel an, une des feuilles illustrées de la capitale publia
une gravure du vieux château. On y voyait le mât avec le Danebrog, et la
gerbe d'avoine au bout d'une perche. Et dans le texte, on faisait
ressortir ce qu'avait de touchant cette ancienne coutume de faire
participer les oiseaux du bon Dieu à la joie générale des fêtes de Noël:
on félicitait ceux qui l'avaient remise en pratique.» Vraiment, tout
ce que fait ce Larsen, on le tambourine aussitôt, dirent les maîtres. Il
a de la chance. Nous devons presque être fiers qu'il veuille bien rester
à notre service.» Ce n'était là qu'une façon de parler. Ils n'en
étaient pas fiers du tout, et n'oubliaient pas qu'ils étaient les
maîtres et qu'ils pouvaient, s'il leur plaisait, renvoyer leur
jardinier, ce qui eût été sa mort, tant il aimait son jardin. Aussi ne
le firent-ils pas. C'étaient de bons maîtres. Mais ce genre de bonté
n'est pas fort rare et c'est heureux pour les gens comme Larsen.



La malle volante


Il était une fois un marchand, si riche qu'il eût pu paver toute la rue
et presque une petite ruelle encore en pièces d'argent, mais il ne le
faisait pas. Il savait employer autrement sa fortune et s'il dépensait
un _skilling_[2], c'est qu'il savait gagner un _daler_[3].
Voilà quelle sorte de marchand c'était--et puis, il mourut.

[Note 2: Schilling: Unité monétaire principale de l'Autriche (code
international: ATS), divisée en 100 groschen.]

[Note 3: Thaler: Ancienne monnaie d'argent, en usage dans les pays
germaniques à partir du XVIe siècle.]

Son fils hérita de tout cet argent et il mena joyeuse vie; il allait
chaque nuit au bal masqué, et faisait des ricochets sur la mer avec des
pièces d'or à la place de pierres plates. À ce train, l'argent filait
vite... À la fin, le garçon ne possédait plus que quatre shillings et
ses seuls vêtements étaient une paire de pantoufles et une vieille robe
de chambre.

Ses amis l'abandonnèrent puisqu'il ne pouvait plus se promener avec eux
dans la rue. Mais l'un d'entre eux, qui était bon, lui envoya une
vieille malle en lui disant: «Fais tes paquets!»

C'était vite dit, il n'avait rien à mettre dans la malle. Alors, il s'y
mit lui-même.

Quelle drôle de malle! si on appuyait sur la serrure, elle pouvait
voler.

C'est ce qu'elle fit, et pfut! elle s'envola avec lui à travers la
cheminée, très haut, au-dessus des nuages, de plus en plus loin. Le fond
craquait, notre homme craignait qu'il ne se brise en morceaux, il aurait
fait une belle culbute! Grand Dieu!... et puis, il arriva au pays des
Turcs. Il cacha la malle dans la forêt, sous des feuilles sèches, et
entra tel qu'il était, dans la ville, ce qu'il pouvait bien se permettre
puisque, en Turquie, tout le monde se promène en robe de chambre et en
pantoufles.

Il rencontra une nourrice avec un petit enfant.

--Écoute un peu, nourrice turque, dit-il, qu'est-ce que c'est que ce
grand château près de la ville? Les fenêtres en sont si hautes!

--C'est là qu'habite la fille du roi, répondit-elle. Il lui a été prédit
qu'elle serait très malheureuse par le fait d'un fiancé, c'est pourquoi
personne ne doit aller chez elle sans que le roi et la reine soient
présents.

--Merci, dit le fils du marchand.

Il retourna dans la forêt, s'assit dans la malle, vola jusqu'au toit du
château et se glissa par la fenêtre chez la princesse.

Elle était couchée sur le sofa et dormait. Elle était si adorable que le
fils du marchand ne put se retenir de lui donner un baiser. Elle
s'éveilla, effrayée, mais il lui affirma qu'il était le dieu des Turcs
et qu'il était venu vers elle à travers les airs, ce qui plut beaucoup à
la demoiselle.

Ils s'assirent l'un à côté de l'autre et il lui raconta des histoires:
ses yeux étaient les plus beaux lacs sombres sur lesquels les pensées
nageaient comme des sirènes, son front était un mont neigeux aux salles
magnifiques, pleines d'images. Il parla aussi des cigognes qui apportent
les mignons bébés. Quelles belles histoires! alors, il demanda sa main
à la princesse, et elle dit «oui» tout de suite.

--Mais revenez ici samedi, lui dit-elle, car le roi et la reine viennent
prendre le thé chez moi. Ils seront très fiers de me voir épouser le
dieu des Turcs, mais sachez leur raconter un très beau conte car ils les
aiment énormément; ma mère les veut moraux et distingués, mais père les
apprécie très gais, que l'on puisse rire.

--Bien! Je n'apporterai d'autre cadeau de mariage qu'un conte,
répondit-il.

Là-dessus, ils se quittèrent après que la princesse lui eut donné un
sabre incrusté de pièces d'or, et c'est cela surtout qui pouvait lui
être utile.

Il s'envola, s'acheta une nouvelle robe de chambre et s'assit dans la
forêt pour composer un conte. Il devait être terminé samedi, et ce n'est
pas si facile. Pourtant, quand vint le samedi, c'était fait.

Le roi, la reine et toute la cour prenaient le thé chez la princesse et
l'attendaient. Il fut reçu avec beaucoup de gentillesse.

--Voulez-vous nous raconter une histoire? demanda la reine, une
histoire d'un esprit profond et instructif.

--Mais qui fait quand même rire, dit le roi.

--Je veux bien, dit-il. Et il se mit à raconter.

Il y avait une fois un paquet d'allumettes, très fières de leur origine.
Leur ancêtre, un grand sapin, dont elles étaient toutes nées, avait été
un grand, vieil arbre, dans la forêt. Les allumettes se trouvaient
maintenant sur une tablette entre un briquet et une vieille marmite de
fer, et elles parlaient de leur jeunesse.

--Quand nous étions parmi les rameaux verts, soupiraient-elles, on peut
dire que c'était la belle vie. C'était matin et soir thé de diamants
--la rosée--toute la journée le soleil quand il brillait--et les
oiseaux pour nous raconter des histoires.

Et nous nous sentions riches! Les arbres à feuillage n'étaient vêtus
que l'été. Nous, nous avions les moyens d'être habillées de vert été
comme hiver. Mais les bûcherons sont venus et ça a été la grande
révolution: notre famille fut dispersée.

Notre père le tronc fut placé comme grand mât sur un splendide navire
qui pouvait faire le tour du monde, s'il le voulait; les autres
branches furent utilisées ailleurs, et notre sort, à nous, est
maintenant d'allumer les lumières pour les gens du commun. C'est
pourquoi nous, gens de qualité, avons échoué à la cuisine.

--Mon histoire est toute différente, dit la marmite. Depuis que je suis
venue au monde, on m'a récurée et fait bouillir tant de fois! Je
pourvois au substantiel et suis réellement la personne la plus
importante de la maison. Ma seule joie c'est, après le repas, de
m'étendre propre et récurée sur une planche et de tenir la conversation
avec les camarades. Mais à l'exception du seau d'eau qui, de temps en
temps, descend dans la cour, nous vivons très renfermés. Notre seul
agent d'information est le panier à provisions, mais il parle avec tant
d'agitation du gouvernement et du peuple! Oui, l'autre jour, un vieux
pot, effrayé de l'entendre, est tombé et s'est cassé en mille morceaux
--il a des idées terriblement avancées, vous savez!

--Tu parles trop, dit le briquet. Son acier frappa la pierre à fusil qui
lança des étincelles. Tâchons plutôt de passer une soirée un peu gaie.

--Oui, dirent les allumettes. Cherchons qui sont, ici, les gens du plus
haut rang.

--Non, je n'aime pas à parler de moi, dit le pot de terre, ayons une
soirée de simple causerie. Je commencerai. Racontons quelque chose que
chacun a vécu, c'est bien facile et si amusant.

--Au bord de la Baltique, sous les hêtres danois....

--Quel charmant début! interrompirent les assiettes. Nous sentons que
nous aimerons cette histoire!

--Oui, j'ai passé là ma jeunesse dans une paisible famille. Les meubles
étaient cirés, les parquets lavés, les rideaux changés tous les quinze
jours.

--Comme vous racontez d'une manière intéressante! dit le balai à
poussière. On se rend compte tout de suite que c'est une femme qui parle;
il y a quelque chose de si propre dans votre récit.

--Oui, ça se sent, dit le seau d'eau. Et, de plaisir, il fit un petit
bond et l'on entendit «platch» sur le parquet.

Le pot de terre continua son récit dont la fin était aussi bonne que le
commencement. Les assiettes s'entrechoquaient d'admiration, et le balai
prit un peu de persil et en couronna le pot parce qu'il savait que cela
vexerait les autres, et aussi parce qu'il pensait: «Si je le couronne
aujourd'hui, il me couronnera demain.»

--Maintenant, je vais danser pour vous, dit la pincette.

Et elle dansa. Grand Dieu! comme elle savait lancer la jambe! La
vieille garniture de chaise, dans le coin, craqua d'intérêt devant ce
spectacle.

--Est-ce que je serai couronnée? demanda la pincette. Et elle le fut.

--Comme elle est vulgaire, pensèrent les allumettes.

C'était au tour de la bouilloire à thé de chanter, mais elle prétendait
avoir un rhume et ne pouvoir chanter qu'au moment de bouillir. Ce
n'était qu'une poseuse qui ne voulait se produire que sur la table des
maîtres.

Sur la fenêtre, il y avait une vieille plume dont la servante se servait
pour écrire. Elle n'avait rien de remarquable sinon qu'elle avait été
plongée trop profondément dans l'encrier, ce dont elle tirait grande
vanité.

--Si la bouilloire à thé ne veut pas chanter, dit-elle, elle n'a qu'à
s'abstenir. Il y a là dehors, dans une cage, un rossignol. Lui sait
chanter quoiqu'il n'ait jamais appris. Il nous suffira pour ce soir.

--Je trouve fort inconvenant, dit la bouilloire qui était la cantatrice
de la cuisine, qu'un oiseau étranger se produise ici. Est-ce patriotique?
J'en fais juge le panier à provisions.

--Je suis vexé, dit le panier à provisions, plus que vous ne le pensez
peut-être! Est-ce une manière convenable de passer la soirée? Ne
vaudrait-il pas mieux réformer toute la maison, mettre chacun à sa place?
Je dirigerais le mouvement. Ce serait autre chose.

--Oui, faisons du chahut! s'écrièrent-ils tous.

À cet instant, la porte s'ouvrit, la servante entra. Tous devinrent
muets. Personne ne broncha, mais il n'y avait pas un seul petit pot qui
ne fût conscient de ses possibilités et de sa distinction.

«Si j'avais voulu, pensaient-ils tous, cela aurait vraiment pu être une
soirée très gaie.» La servante prit les allumettes et les gratta. Comme
elles crépitaient et flambaient!

--Maintenant, tout le monde voit bien que nous sommes les premières.
Quel éclat! Quelle lumière! Ayant dit, elles s'éteignirent.

--Quel charmant conte, dit la reine. Je croyais être à la cuisine avec
les allumettes. Oui, tu auras notre fille.

--Bien sûr, dit le roi, tu auras notre fille lundi.

Ils le tutoyaient déjà puisqu'il devait entrer dans la famille.

Le mariage fut fixé. La veille au soir toute la ville fut illuminée, les
petits pains mollets et les croquignoles volaient de tous côtés, les
gamins des rues se tenaient sur la pointe des pieds, criaient «Bravo!»
et sifflaient dans leurs doigts. Une belle soirée!

«Il faut aussi que je fasse quelque chose de bien», pensa le fils du
marchand.

Il acheta des raquettes, des fusées, des pétards et tous les feux
d'artifices imaginables. Il les mit dans sa malle et s'envola dans les
airs.

Pfutt! Quelles gerbes et quels crépitements tombaient du ciel!

Tous les Turcs sautaient en l'air, leurs pantoufles volant par-dessus
leurs oreilles. Ils n'avaient jamais rien vu de si beau. Ils étaient
bien persuadés que c'était le dieu des Turcs lui-même qui allait épouser
la princesse.

Aussitôt que le fils du marchand fut redescendu dans la forêt, il se dit:

«Je vais aller en ville pour savoir comment tout s'est passé en bas, et
ce qu'on a pensé de mon feu d'artifice».

Et c'était assez naturel qu'il fût curieux de le savoir. Non ce que les
gens pouvaient en dire! chacun avait vu la chose à sa façon, mais tous
l'avaient vivement appréciée.

--J'ai vu le dieu des Turcs en personne, disait l'un, il avait des yeux
brillants comme des étoiles et une barbe comme l'écume de la mer.

--Il portait un manteau de feu, disait l'autre, les anges les plus
ravissants montraient leur tête dans ses plis. Tout cela était fort
agréable!--et le lendemain, le mariage devait avoir lieu.

Il retourna dans la forêt pour remonter dans sa malle. Où était-elle
donc? Elle avait brûlé; une étincelle du feu d'artifice y avait mis le
feu et la malle était en cendres. Il ne pouvait plus voler, il ne
pouvait plus se présenter devant sa fiancée.

Elle l'attendit toute la journée sur le toit de son palais. Elle l'y
attend encore, tandis que lui court le monde en racontant des histoires,
mais elles ne sont plus aussi amusantes que celle des allumettes.



Le montreur de marionnettes


Sur le paquebot il y avait un homme d'un autre temps, au visage si
radieux qu'à le voir on pouvait croire qu'il s'agissait de l'homme le
plus heureux de la Terre. C'est d'ailleurs lui-même qui me l'avait dit.
C'était un compatriote, un Danois comme moi, et il était directeur de
théâtre. Il promenait toute sa troupe avec lui, dans une petite caisse,
car c'était un marionnettiste. Déjà de nature gaie, il était devenu un
homme totalement heureux, disait-il, grâce à un jeune ingénieur. Je
n'avais pas tout de suite compris ce qu'il disait, et il me raconta donc
son histoire. Et la voici pour vous.

--Cela se passait dans la ville de Slagelse, commença-t-il, j'y donnais
un spectacle à l'hôtel La Cour de la Poste. C'était une très belle salle
et il y avait un excellent public, composé d'enfants et d'adolescents, à
part quelques vieilles dames. Et tout à coup, entra un homme vêtu de
noir, à l'allure d'étudiant, qui s'assit, rit aux bons moments,
applaudit quand il le fallait, bref, un spectateur peu ordinaire! Il
fallait que je sache qui c'était. J'appris qu'il s'agissait d'un jeune
ingénieur et qu'il était envoyé par l'École centrale pour faire des
conférences à la campagne. J'eus fini mon spectacle à huit heures. Vous
le savez bien, les enfants doivent aller au lit de bonne heure et le
théâtre doit veiller à satisfaire le public. À neuf heures, l'ingénieur
commença sa conférence avec des expériences et, cette fois-ci, j'étais
dans le rôle du spectateur. Quel régal de l'écouter et de l'observer!
La plupart du temps cela me paraissait de l'hébreu et pourtant je me
disais: nous, les hommes, sommes capables d'inventer beaucoup de
choses, pourquoi alors ne trouvons-nous rien pour rallonger la durée de
notre vie? Il ne présentait que de petits miracles mais il le faisait
si vite et avec tant de dextérité, et en respectant les règles de la
nature. Au temps de Moïse et des prophètes l'ingénieur aurait fait
partie des sages du pays, et, au Moyen Age il aurait été brûlé sur le
bûcher. J'ai pensé à lui pendant toute la nuit et lors de mon spectacle,
le soir suivant, je n'ai été de bonne humeur que lorsque j'ai vu que
l'ingénieur était à nouveau là, dans la salle. Un jour, un acteur
m'avait dit que, lorsqu'il jouait le rôle d'un jeune premier, il pensait
toujours à une seule femme dans la salle et il jouait pour elle en
oubliant les autres. Pour moi, ce soir-là, l'ingénieur était «elle»,
la spectatrice pour laquelle je jouais. Lorsque le spectacle fut terminé
et que toutes les marionnettes eurent bien remercié leur public, je fus
invité par l'ingénieur chez lui pour boire un verre. Il me parla de ma
comédie et je lui parlai de sa science, et je pense que nous nous
amusâmes aussi bien l'un que l'autre. Mais moi, je posais tout de même
plus de questions, car dans ses expériences il y avait beaucoup de
choses qu'il ne savait expliquer. Par exemple, le fer qui passe à
travers une sorte de spirale et se magnétise. Que devient-il? Le
morceau de fer est-il visité par un esprit? Mais d'où ce dernier
vient-il? C'est comme avec les hommes, me suis-je dit. Le bon Dieu les
fait passer par la spirale du temps où ils rencontrent un esprit et tout
à coup nous avons un Napoléon, un Luther et tant d'autres.» Le monde
n'est qu'une longue suite de miracles, acquiesça le jeune ingénieur, et
nous y sommes si habitués qu'ils ne nous étonnent même plus.» Et il
parla et expliqua jusqu'à ce que j'eusse l'impression de tout
comprendre. Je lui avouai que si je n'étais pas si vieux, je
m'inscrirais immédiatement à l'École centrale pour comprendre le monde
et cela bien que je fusse l'un des hommes les plus heureux. "Un des
plus heureux.... dit-il, comme s'il se délectait de ces mots. Vous êtes
heureux?" demanda-t-il.» Oui, répondis-je, je suis heureux et où que
j'aille avec ma compagnie, je suis accueilli à bras ouverts. J'ai
néanmoins un grand souhait. C'est parfois comme un cauchemar et il
trouble ma bonne humeur. Je vais vous dire ce que c'est: je voudrais
diriger une troupe d'acteurs vivants.» «Vous souhaiteriez que vos
marionnettes s'animent d'elles-mêmes, qu'elles deviennent des acteurs en
chair et en os, et vous voudriez être leur directeur? demanda
l'ingénieur. Et pensez-vous que cela vous rendrait heureux?» Il ne le
pensait pas, mais je le pensais, et on en discuta alors longtemps, sans
jamais vraiment rapprocher nos idées, aucun de nous ne sachant
convaincre l'autre. Nous buvions du bon vin, mais il devait y avoir de
la magie en lui, autrement cette histoire ne raconterait que mon état
d'ébriété. Non, je n'étais pas saoul, je voyais tout très clairement. La
chambre était inondée de soleil, le visage de l'ingénieur s'y reflétait
et je pensais aux dieux éternellement jeunes des temps anciens,
lorsqu'il y en avait encore. Je le lui dis aussitôt et il sourit.
Croyez-moi, à cet instant j'aurais juré qu'il était un dieu déguisé ou
un de leurs proches. Et il dit aussi que mon plus grand souhait allait
se réaliser: les marionnettes s'animeraient et je serais le directeur
d'une vraie troupe d'acteurs vivants. Nous trinquâmes et il rangea
toutes les marionnettes dans la petite caisse, me l'attacha sur le dos
et me fit passer à travers une spirale. Je me vois encore tombant par
terre. Et mon souhait se réalisa! Toute ma troupe sortit de la petite
caisse. Toutes les marionnettes avaient été visitées par un esprit,
toutes devinrent d'excellents artistes, c'est en tout cas ce qu'elles
pensaient, et j'étais leur directeur. Tout fut immédiatement prêt pour
le premier spectacle et tous les acteurs, et même les spectateurs,
voulurent me parler sans tarder. La ballerine prétendit que le théâtre
allait s'écrouler si elle n'arrivait pas à tenir sur une seule pointe.
C'était une très grande artiste et voulait qu'on agisse avec elle en
conséquence. La marionnette qui jouait l'impératrice exigea qu'on la
considérât comme telle même en dehors de la scène pour mieux entrer dans
la peau de son personnage. L'acteur dont le rôle consistait à porter une
lettre sur la scène se sentit brusquement aussi important que le jeune
premier car, selon lui, dans une création artistique les petits rôles
étaient aussi importants que les grands. Là-dessus, le héros principal
demanda que son rôle ne se compose que de répliques de sortie, car elles
étaient toujours suivies d'applaudissements. La princesse voulut jouer
uniquement à la lumière rouge et surtout pas la bleue, car la rouge lui
allait mieux au teint et moi, j'étais au centre de tout cela puisque
j'étais leur directeur. J'en eus le souffle coupé, je ne savais plus où
donner de la tête, j'en étais anéanti. Je me suis retrouvé avec une
nouvelle espèce humaine et je souhaitais les voir tous rentrer dans la
boîte, et n'avoir jamais été leur directeur. Je leur dis qu'en fait ils
étaient tous des marionnettes, et ils me battirent à mort. J'étais
couché dans ma petite chambre, dans mon lit. Comment je m'y étais
retrouvé? L'ingénieur devait le savoir; moi, je ne le savais pas. Le
plancher était éclairé par la lune, la boîte des marionnettes était là,
renversée, et toutes les marionnettes en étaient tombées et gisaient au
sol, les unes sur les autres. Je repris immédiatement conscience, sortis
de mon lit et jetai les marionnettes dans la boîte, n'importe comment,
sans ordre, jusqu'à la dernière. Je refermai le couvercle et m'assis sur
la boîte. Vous imaginez le tableau? Moi, oui.» Vous resterez où vous
êtes», ai-je dit, «et je ne souhaiterai plus jamais que vous deveniez
des acteurs en chair et en os!» «Cela m'avait soulagé, ma bonne
humeur était revenue, j'étais l'homme le plus heureux de la terre. Si
heureux que je m'endormis sur la boîte. Et le matin... en fait il était
midi, je dormis plus longtemps que d'habitude... j'y étais encore
assis, heureux, car j'avais compris que mon unique souhait d'autrefois
était stupide. Je partis à la recherche de l'ingénieur, mais il avait
disparu, ainsi que les dieux grecs et romains. Et depuis lors, je suis
l'homme le plus heureux au monde. Je suis un directeur comblé, ma troupe
ne me contredit pas, les spectateurs non plus, ils s'amusent de bon
coeur et moi, je compose mes pièces librement et à ma guise. De toutes
le comédies, je choisis la meilleure, selon mes goûts et personne n'y
trouve à redire. Les pièces que les grands théâtres actuels méprisent,
mais qui étaient, il y a trente ans, de grands succès et faisaient
pleurer tout le monde, je les joue aujourd'hui aux petits et aux grands.
Elles font pleurer les petits comme elles faisaient pleurer leurs pères
et leurs mères il y a trente ans. J'ai au programme Jeanne Montfaucon et
Dyveke dans sa version courte, parce que les petits n'aiment pas les
grandes scènes d'amour. Ils veulent de la tragédie et bien vite, dès le
début. J'ai sillonné le Danemark en long et en large, je connais tout le
monde et tout le monde me connaît. Je suis en ce moment en route pour la
Suède et si j'y ai du succès et gagne suffisamment d'argent, je
deviendrai Scandinave, sinon, non. Je vous le dis comme à un
compatriote.»Et moi, en tant que compatriote, je transmets le message.



Une semaine du petit elfe Ferme-l'oeil


Dans le monde entier, il n'est personne qui sache autant d'histoires que
Ole Ferme-l'oeil. Lui, il sait raconter....

Vers le soir, quand les enfants sont assis sagement à table ou sur leur
petit tabouret, Ole Ferme-l'oeil arrive, il monte sans bruit l'escalier
--il marche sur ses bas--il ouvre doucement la porte et pfutt! il
jette du lait doux dans les yeux des enfants, un peu seulement, mais
assez cependant pour qu'ils ne puissent plus tenir les yeux ouverts ni
par conséquent le voir; il se glisse juste derrière eux et leur souffle
dans la nuque, alors leur tête devient lourde, lourde--mais ça ne fait
aucun mal, car Ole Ferme-l'oeil ne veut que du bien aux enfants--il
veut seulement qu'ils se tiennent tranquilles, et ils le sont surtout
quand on les a mis au lit.

Quand les enfants dorment, Ole Ferme-l'oeil s'assied sur leur lit. Il
est bien habillé, son habit est de soie, mais il est impossible d'en
dire la couleur, il semble vert, rouge ou bleu selon qu'il se tourne, il
tient un parapluie sous chaque bras, l'un décoré d'images et celui-là il
l'ouvre au-dessus des enfants sages qui rêvent alors toute la nuit des
histoires ravissantes, et sur l'autre parapluie il n'y a rien. Il
l'ouvre au-dessus des enfants méchants, alors ils dorment si lourdement
que le matin en s'éveillant ils n'ont rien rêvé du tout.

Et maintenant nous allons vous dire comment Ole Ferme-l'oeil, durant
toute une semaine, vint tous les soirs chez un petit garçon qui
s'appelait Hjalmar. Cela fait en tout sept histoires puisqu'il y a sept
jours dans la semaine.



Lundi


--Écoute un peu, dit Ole Ferme-l'oeil le soir lorsqu'il eut mis Hjalmar
au lit, maintenant je vais décorer ta chambre. Et voilà que toutes les
fleurs en pots devinrent de grands arbres étendant leurs branches
jusqu'au plafond et le long des murs, de sorte que la pièce avait l'air
d'une jolie tonnelle. Toutes les branches étaient couvertes de fleurs
chacune plus belle qu'une rose embaumant délicieusement, et s'il vous
prenait envie de la manger, elle était plus sucrée que de la confiture.
Les fruits brillaient comme de l'or et il y avait aussi des petits pains
mollets, bourrés de raisins, c'était merveilleux. Mais tout à coup, des
gémissements lamentables se firent entendre dans le tiroir de la table
où Hjalmar rangeait ses livres de classe.

--Qu'est-ce que c'est? dit Ole.

Il alla vers la table, ouvrit le tiroir. C'était l'ardoise qui se
trouvait mal parce qu'un chiffre faux s'était introduit dans le calcul,
le crayon d'ardoise sautait et s'agitait au bout de sa ficelle comme
s'il était un petit chien, il aurait voulu corriger le calcul mais il
n'y arrivait pas. Et puis il y avait le cahier d'écriture de Hjalmar, il
se lamentait en dedans que ça faisait mal de l'entendre! Sur chaque
page il y avait des lettres majuscules modèles, chacune avec une petite
lettre à côté d'elle formant une rangée modèle du haut en bas, et à côté
de celles-là, il y en avait qui croyaient être semblables aux modèles,
c'étaient celles que Hjalmar avait écrites, celles-là allaient tout de
travers comme si elles avaient trébuché sur le trait de crayon où elles
auraient dû se poser.

--Regardez! Voilà comment il faut vous tenir, disait le modèle, comme
ça, à côté de moi, d'un seul trait.

--Oh! nous voudrions bien, disaient les lettres de Hjalmar, mais nous
n'y arrivons pas, nous sommes très malades.

--Alors, il faut vous purger, disait Ole Ferme-l'oeil.

--Oh! non, non, criaient-elles.

Et les voilà debout toutes droites que c'en était un plaisir de les
voir.

--Mais maintenant nous n'allons pas raconter d'histoire, dit Ole
Ferme-l'oeil. Il faut que je leur fasse faire l'exercice!

Un deux, un deux! il fit faire l'exercice aux lettres. Elles se
tenaient aussi droites, étaient aussi bien constituées que n'importe
quel modèle, mais une fois Ole Ferme-l'oeil parti, quand Hjalmar alla
les voir, elles étaient aussi lamentables qu'auparavant.



Mardi


Aussitôt que Hjalmar fut au lit, Ole Ferme-l'oeil toucha de sa petite
seringue magique tous les meubles de la chambre, aussitôt ils se mirent
tous à bavarder, mais ils ne parlaient que d'eux-mêmes, sauf le crachoir
qui restait muet mais s'irritait de les voir si vaniteux, ne s'occupant
que d'eux mêmes, ne pensant qu'à eux-mêmes et n'ayant pas la plus petite
pensée pour lui qui, modestement, restait dans son coin et tolérait
qu'on lui crache dessus.

Au-dessus de la commode était suspendue une grande peinture dans un
cadre doré, on y voyait un paysage avec de grands vieux arbres, des
fleurs dans l'herbe, une pièce d'eau et une rivière qui coulait derrière
le bois, passait devant de nombreux châteaux et se jetait au loin dans
la mer libre.

Ole Ferme-l'oeil toucha le tableau de sa seringue, alors les oiseaux
peints commencèrent à chanter, les branches des arbres ondulèrent et les
nuages coururent dans le ciel, on pouvait voir leur ombre se déplacer
sur le paysage.

Ole Ferme-l'oeil souleva Hjalmar jusqu'au cadre et le petit garçon posa
ses jambes dans la peinture et le voilà debout dans l'herbe haute, le
soleil brillait sur lui à travers la ramure.

Il courut jusqu'à l'eau, s'assit dans la barque peinte en rouge et
blanc, les voiles brillaient comme de l'argent et six cygnes portant
chacun un collier d'or autour du cou et une étoile bleue étincelante sur
la tête, tiraient le bateau au long de la verte forêt où les arbres
parlaient de brigands et de sorcières et les fleurs de ravissants petits
elfes et de ce que les papillons leur avaient raconté.

De beaux poissons aux écailles d'or et d'argent nageaient derrière la
barque, de temps en temps ils faisaient un saut et l'eau clapotait, les
oiseaux rouges et blancs, grands et petits, volaient derrière en deux
longues rangées, les moustiques dansaient, les hannetons bourdonnaient,
ils voulaient tous accompagner Hjalmar et ils avaient tous une histoire
à raconter.

Ah! ce fut une belle promenade en bateau! Par moments, les bois
étaient épais et sombres, puis ils devenaient des jardins ensoleillés et
fleuris, avec de grands châteaux de cristal et de marbre. Sur les
balcons se tenaient des princesses qui étaient toutes des petites filles
connues de Hjalmar avec lesquelles il avait déjà joué. Elles étendaient
la main et tendaient chacune le petit cochon de sucre le plus exquis
qu'aucun confiseur n'eût jamais vendu. Hjalmar au passage saisissait par
un bout le petit cochon, la petite fille tenait ferme de l'autre, en
sorte que chacun en avait un morceau, elle le plus petit, Hjalmar de
beaucoup le plus gros.

Devant chaque château de petits princes montaient la garde, ils
portaient armes avec des sabres d'or et faisaient pleuvoir des raisins
secs et des soldats de plomb. C'étaient de véritables princes!

Hjalmar naviguait tantôt à travers des forêts, tantôt à travers
d'immenses salles ou à travers une ville. Il lui arriva même de
traverser la ville où habitait sa bonne d'enfant, celle qui le portait
dans ses bras quand il était tout petit et qui l'aimait tant. Elle lui
fit des signes et lui sourit et chanta cet air charmant qu'elle avait,
elle-même, composé pour lui:


    _Je pense à toi à toute heure_
    _Mon cher petit Hjalmar chéri._
    _C'est moi qui baisais ta petite bouche_
    _Et aussi ton front, tes joues vermeilles._
    _Je t'ai entendu dire tes premiers mots_
    _Et puis il a fallu te quitter._
    _Que Notre-Seigneur te bénisse ici-bas_
    _Mon bel ange descendu des cieux._


Tous les oiseaux chantaient avec elle, les fleurs dansaient sur leur
tige et les vieux arbres dodelinaient de la tête comme si Ole
Ferme-l'oeil eût aussi, pour eux, raconté cette histoire.



Mercredi


Oh! comme la pluie tombait au-dehors. Hjalmar l'entendait même dans son
sommeil et quand Ole Ferme-l'oeil entrouvrit une fenêtre, il vit que
l'eau montait jusqu'au ras du chambranle. Un vrai lac. Mais un
magnifique navire mouillait devant la maison.

--Viens-tu avec nous, petit Hjalmar? dit Ole Ferme-l'oeil. Tu pourras
voyager cette nuit dans les pays étrangers et être de retour demain
matin.

Et voilà Hjalmar, dans son costume du dimanche, debout sur le magnifique
navire.

Le temps devint aussitôt radieux. Ils naviguèrent de par les rues,
croisèrent devant l'église et bientôt ils furent en pleine mer. On alla
si loin qu'on ne voyait plus aucune terre, mais seulement une troupe de
cigognes qui venaient aussi du Danemark et allaient vers les pays
chauds. Elles se suivaient l'une derrière l'autre et avaient déjà volé
si longtemps, si longtemps! L'une d'elles était très fatiguée, ses
ailes ne pouvaient plus la porter, elle était la dernière de la file.
Bientôt elle fut loin derrière les autres, elle volait de plus en plus
bas, donna encore quelques faibles coups d'ailes, mais en vain, elle
toucha de ses pieds le cordage du bateau, glissa le long de la voile et
poum! la voilà sur le pont.

Le mousse la prit et l'enferma dans le poulailler avec les poules, les
canards et les dindons; la pauvre cigogne était toute confuse de cette
compagnie.

--En voilà un drôle d'oiseau, dirent les poules.

--Nous sommes bien tous d'accord, elle est stupide.

--Bien sûr, elle est stupide, gloussa le dindon.

Alors la cigogne se tut et rêva de son Afrique.

--Comme vous avez là de jolies longues jambes maigres, dit la dinde.
Combien en vaut l'une?

--Coin, coin, coin, ricanaient les canards.

Mais la cigogne fit celle qui n'a rien entendu.

--Vous pourriez bien rire avec nous, dit le dindon, car c'était très
spirituel ou bien peut-être n'était-ce pas d'un goût assez relevé pour
vous, si haut perchée! Glouglou, madame n'aime pas la plaisanterie.
Alors, soyons spirituels entre nous.

Et les poules de glousser et les canards de cancaner. Coin! Coin! Coin!
C'était extraordinaire comme ils se trouvaient drôles.

Mais Hjalmar alla droit au poulailler, ouvrit la porte, appela la
cigogne qui sautilla sur le pont jusqu'à lui; elle s'était reposée et
saluait Hjalmar comme pour le remercier, puis elle étendit ses ailes et
s'envola vers les pays chauds tandis que les poules gloussaient, que les
canards faisaient coin, coin, et que la tête du dindon devenait toute
rouge.

--Demain on fera une soupe de vous tous, disait Hjalmar et il s'éveilla,
couché dans son petit lit.

C'était un voyage extraordinaire qu'Ole Ferme-l'oeil lui avait fait
faire....



Jeudi


--Attends! dit Ole Ferme-l'oeil, n'aie pas peur, tu vas voir une petite
souris.

Et il tendit vers lui sa main où était assise la jolie petite bête. Elle
est venue t'inviter au mariage de deux petites souris qui vont entrer en
ménage cette nuit. Elles habitent sous le garde-manger de ta mère, il
paraît que c'est un appartement incomparable.

--Mais comment pourrai-je passer dans le petit trou de souris du parquet?
demanda Hjalmar.

--Laisse-moi faire! dit Ole Ferme-l'oeil, je vais te rendre tout petit.

De sa seringue magique il toucha Hjalmar qui aussitôt devint de plus en
plus petit jusqu'à n'être pas plus grand qu'un doigt.

--Maintenant tu peux emprunter ses vêtements au soldat de plomb, je
crois qu'ils t'iront bien.

--Allons-y, fit Hjalmar.

Et en un instant le voilà habillé comme le plus mignon petit soldat de
plomb.

--Voulez-vous avoir la bonté de vous asseoir dans le dé à coudre de
votre mère, dit la souris, j'aurai l'honneur de vous tirer.

--Mon Dieu, mademoiselle, allez-vous prendre cette peine? dit Hjalmar.

Et les voilà partis au mariage de souris.

D'abord, ils passèrent sous le parquet dans un long couloir, juste assez
haut pour que l'attelage du dé à coudre pût y passer.

--Est-ce que ça ne sent pas bon ici? dit la souris, tout le couloir a
été enduit de couenne, on ne peut pas faire mieux.

Puis ils arrivèrent dans la salle du mariage. À droite se tenaient
toutes les souris femelles; elles susurraient et chuchotaient comme si
elles se moquaient les unes des autres, à gauche se tenaient les mâles,
ils se lissaient la moustache avec leur patte. Au milieu de la salle se
tenaient les mariés, debout dans une croûte de fromage évidée, et ils
s'embrassaient à bouche que veux-tu, devant tout le monde, puisqu'ils
étaient fiancés et allaient se marier dans un instant.

Il arrivait de plus en plus d'invités et les souris étaient serrées à
s'écraser, les mariés étaient placés au beau milieu de la porte, de
sorte qu'on ne pouvait ni entrer ni sortir. La salle étant frottée à la
couenne, on n'offrait rien d'autre à manger, mais comme dessert on
apporta un pois dans lequel une souris de la famille avait, de ses
petites dents, gravé le nom des mariés ou du moins leurs initiales.
C'était tout à fait splendide.

Toutes les souris furent d'accord pour dire que c'était un beau mariage.



Vendredi


--C'est inouï combien de gens d'un certain âge voudraient m'avoir auprès
d'eux, dit Ole Ferme-l'oeil, surtout ceux qui ont quelque chose à se
reprocher.» Mon bon petit Ole, me disent-ils, nous ne pouvons nous
endormir et toute la nuit nous sommes là à voir défiler nos mauvaises
actions qui comme d'affreux petits démons s'asseyent sur notre lit et
nous aspergent d'eau bouillante. Ne voudrais-tu pas venir les chasser
que nous puissions dormir d'un bon somme?» Ils soupirent et ajoutent
tout bas: «Nous te paierons bien. Bonsoir Ole, l'argent est sur le
bord de la fenêtre». Mais je ne fais pas ça pour de l'argent, terminait
Ole Ferme-l'oeil.

--Qu'est-ce qui va arriver cette nuit? demanda Hjalmar.

--Eh bien! je ne sais pas si tu as envie de venir encore ce soir à un
mariage d'un tout autre genre que celui d'hier. La grande poupée de ta
soeur, celle qui a l'air d'un homme et qu'on appelle Hermann va épouser
la poupée Bertha, c'est d'ailleurs l'anniversaire de la poupée, il y
aura donc beaucoup de cadeaux.

--Oui, je connais ça! dit Hjalmar, quand les poupées ont besoin de
robes neuves, ma soeur décide que c'est leur anniversaire ou qu'elles se
marient. C'est arrivé plus de cent fois.

--Oui, mais cette nuit, c'est le cent unième mariage et quand le cent
unième est terminé, tout est fini. C'est pourquoi celui-ci sera
splendide. Regarde un peu!

Hjalmar regarda vers la table, la petite maison de carton était là avec
ses fenêtres éclairées et tous les soldats de plomb présentaient armes.
Les couples de fiancés étaient assis par terre, le dos appuyé au pied de
la table, très songeurs, et ils avaient sans doute pour cela de bonnes
raisons. Ole Ferme-l'oeil, vêtu de la jupe noire de grand-mère, les
bénit. Après la bénédiction tous les meubles de la chambre entonnèrent
la jolie chanson que voici, écrite par le crayon sur l'air de la
retraite:


    _Notre chanson arrive comme le vent_
    _Sur le couple nuptial dans la chambre_
    _Tous deux raides comme des baguettes_
    _Ils sont faits de peau de gants_
    _Bravo, bravo pour la peau et les baguettes_
    _Nous le chantons à tous les vents._

Puis on leur offrit tous les cadeaux, ils avaient demandé qu'il n'y eût
rien de comestible car leur amour leur suffisait.

--Allons-nous rester dans le pays ou voyager à l'étranger? demanda le
marié. Ils prirent conseil de l'hirondelle qui avait beaucoup voyagé et
de la vieille poule de la basse-cour qui avait couvé cinq fois des
poussins.

L'hirondelle parla des pays chauds où le raisin pend en grandes et
lourdes grappes, où l'air est doux et où les montagnes ont des couleurs
qu'on ne connaît pas du tout ici.

--Mais ils n'ont pas nos choux verts, dit la poule. J'ai passé un été à
la campagne avec mes poussins, il y avait un coin de gravier où nous
pouvions gratter, et puis il y avait une sortie vers un potager plein de
choux verts. Oh! qu'ils étaient verts. Je ne peux rien m'imaginer de
plus beau.

--Mais un chou est pareil à un autre, dit l'hirondelle, et puis il fait
souvent si mauvais temps ici.

--Oui mais on y est bien habitué.

--Et puis il fait froid, on gèle ici.

--Cela fait beaucoup de bien au chou. D'ailleurs, il arrive que nous
ayons chaud. Il y a quatre ans, nous avons eu un été qui a duré cinq
semaines où il faisait si chaud qu'on suffoquait. Et puis, nous n'avons
pas de ces bêtes venimeuses qu'ils ont là-bas et nous n'avons pas de
brigands. C'est une honte de ne pas trouver notre pays le plus beau du
monde. Vous ne mériteriez pas d'y vivre.

--Moi aussi, j'ai voyagé. J'ai fait plus de douze lieues en voiture,
dans un panier, et je vous assure qu'un voyage n'a rien d'agréable.

--La poule est une femme raisonnable, dit la poupée Bertha. Moi non plus
je n'aime pas voyager dans les montagnes pour monter et descendre tout
le temps! Nous allons tout simplement nous installer là-bas sur le
gravier et nous nous promènerons dans le jardin aux choux.

Et on en resta là.



Samedi


--Vas-tu me raconter des histoires maintenant? dit le petit Hjalmar.

--Nous n'avons pas le temps ce soir, dit Ole en ouvrant au-dessus du
petit son plus beau parapluie. Regarde ces Chinois!

Et tout le parapluie ressemblait à une grande coupe chinoise ornée
d'arbres bleus et de ponts arqués sur lesquels des petits Chinois
hochaient la tête.

--Il faut que le monde entier soit astiqué pour demain, dit encore Ole,
car c'est dimanche. Mon plus grand travail sera de descendre toutes les
étoiles pour les astiquer aussi. Je les prends toutes dans mon tablier
mais il faut d'abord les numéroter et mettre le même chiffre dans les
trous où elles sont fixées là-haut afin de les remettre à leur bonne
place.

--Non, écoutez Monsieur Ferme-l'oeil, vous exagérez, s'écria un portrait
accroché sur le mur contre lequel dormait le petit garçon. Je suis
l'arrière grand-père de Hjalmar. Merci de lui raconter des histoires,
mais vous ne devriez pas lui fausser ses notions. On ne peut pas
décrocher les étoiles et les polir.

--Merci à toi, vieil arrière-grand-père, mais moi je suis encore plus
ancien que toi, je suis un vieux païen, les Romains et les Grecs
m'appelaient le dieu des Rêves. J'ai toujours fréquenté les plus nobles
maisons et j'y vais encore; je sais parler aux petits et aux grands!
Tu n'as qu'à raconter à ton idée maintenant.

Ole Ferme-l'oeil partit là-dessus en emportant son parapluie.



Dimanche


--Bonsoir, dit Ole Ferme-l'oeil, et Hjalmar le salua, puis il se leva et
retourna contre le mur le portrait de l'arrière-grand-père afin qu'il ne
prît pas part à la conversation comme la veille.

--Voilà! tu vas me raconter des histoires, celle des «Cinq pois verts
qui habitaient la même cosse», celle de «l'Os de coq qui faisait la
cour à l'os de poule», celle de «l'Aiguille à repriser si fière
d'elle-même qu'elle se figurait être une aiguille à coudre».

--Il ne faut pas abuser des meilleures choses! dit Ole Ferme-l'oeil, je
vais plutôt te montrer quelqu'un; je vais te montrer mon frère, il
s'appelle aussi Ole Ferme-l'oeil mais ne vient jamais plus d'une fois
chez quelqu'un et quand il vient, il le prend avec lui sur son cheval et
il raconte: oh! quelles histoires! Il n'en sait que deux: une si
merveilleusement belle que personne au monde ne pourrait l'imaginer, une
si affreuse et si cruelle--impossible de la décrire.

Et puis il éleva dans ses bras le petit Hjalmar jusqu'à la fenêtre et
lui dit:

--Regarde! voilà mon frère, l'autre Ole Ferme-l'oeil qu'on appelle
aussi la Mort. Tu vois, il n'a pas du tout l'air méchant comme dans les
livres d'images où il n'est qu'un squelette, non, son costume est brodé
d'argent et c'est un bel uniforme de hussard, une cape de velours noir
flotte derrière lui sur le cheval et il va au galop!

Hjalmar vit comment Ole Ferme-l'oeil galopait en entraînant des jeunes
et des vieux sur son cheval, il en plaçait certains devant lui et
d'autres derrière, mais toujours d'abord il demandait:

--Et comment est ton carnet de notes?

Tous répondaient: «Excellent.»

--Faites-moi voir ça! disait-il et il fallait lui montrer le carnet.

Ceux qui avaient «Très bien» ou «Excellent» venaient devant et ils
entendaient une merveilleuse histoire, ceux qui n'avaient que «Passable»
ou «Médiocre», allaient derrière et entendaient l'histoire horrible.
Ils tremblaient et pleuraient, ils voulaient sauter à bas du cheval mais
ils ne le pouvaient plus, ils étaient enchaînés à l'animal.

--Mais la Mort est un très gentil Ole Ferme-l'oeil numéro deux, dit
Hjalmar, je n'en ai pas peur du tout.

--Il ne faut pas en avoir peur, dit Ole, il faut seulement veiller à
avoir un bon carnet de notes.

--Ça, c'est un bon enseignement! murmura le portrait de
l'arrière-grand-père, il est toujours utile de donner son avis!

Et il était fort satisfait.

Et ceci est l'histoire d'Ole Ferme-l'oeil, il viendra sûrement ce soir
vous en raconter lui-même bien davantage.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes merveilleux, Tome I" ***

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