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Title: Au large de l'Écueil
Author: Bernier, Hector, 1886-1947
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Au large de l'Écueil" ***

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from a file made available by the the BNQ (Bibliothèque
Nationale du Québec).



                                 AUX
              DÉFENSEURS DE LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
                   A L'OCCASION DU CONGRÈS DE 1912.
                             HUMBLEMENT,
                              L'AUTEUR.


                            HECTOR BERNIER

                              AU LARGE
                             DE L'ÉCUEIL

                            ROMAN CANADIEN


                               QUÉBEC
                    Imprimerie du "L'Évènement".
                                1912



I


Le _Laurentic_, paquebot d'allure altière, remontait gracieusement le
Saint-Laurent. Il creusait, dans le calme de l'eau, une entaille qui
s'ouvrait de toute la largeur de son flanc. L'écume ruisselait et une
vague énorme, courant sur la surface troublée dans un lourd sommeil,
allait porter aux deux rives la plainte du fleuve blessé. La cloche du
quart sonne allègrement l'heure de midi: une escouade nouvelle de marins
accourt à la manoeuvre. Le soleil de juillet alanguit les passagers; les
uns, accoudés au rebord, les autres, paresseux dans les chaises longues,
subissent l'enchantement du paysage canadien. L'île d'Orléans étale à
leurs regards la merveille de ses feuillages et de ses grèves. Le phare
de Saint-Jean de l'Ile dresse une silhouette blanche sur un quai ancien,
et on admire les érables, la coquetterie des maisons groupées autour
de l'humble église. Le clocher de Saint-Michel, élancé, flamboyant,
paraissait répandre des flots de lumière sur le plus charmant des
villages, et, un peu plus loin, sur la hauteur, la flèche de Notre-Dame
de Lourdes pointait vers le ciel. On apercevait, à l'arrière, la forme
bleue, légèrement indécise de la Grosse-Ile et celle de l'Ile aux Grues,
les rochers menaçants des Ilets de Bellechasse, la presqu'île élégante
de Saint-Valier, la demeure solitaire tapie dans un nid de verdure
de l'Ile Madame. Le transatlantique se hâte vers Québec; les rivages,
toujours plus près l'un de l'autre, semblent se diriger vers un
rendez-vous. Au loin, quelques voiles attendent la brise. Le pilote
songe, avec une étrange volupté, que la machine frémissante est docile
à ses ordres. On dirait que le quartier-maître, dont les yeux reflètent
l'infini des mers, poursuit un rêve.

Seuls témoins du mystère que laissait entrevoir le visage hâlé de
l'homme à la roue, deux passagers s'arrêtèrent, un moment, émus,
silencieux, fascinés. Ce colosse revivait-il ses naufrages d'autrefois?
Son imagination le transportait peut-être aux terres lointaines.
La vision du village natal lui souriait-elle à travers l'espace? Se
souvenait-il de la dernière caresse de son enfant ou de la dernière
étreinte de sa femme? Était-ce un de ces poètes au coeur simple dont la
magie de l'heure ensorcellait l'âme?

--Les traits de ce matelot sont étonnants, n'est-ce pas, Mademoiselle?
dit Jules Hébert à celle qui l'accompagnait. Ce serait un passionnant
modèle pour un sculpteur...

--En effet, nous avons la même impression... Il y a, dans son attitude,
quelque chose de fier, d'un peu douloureux qui m'intrigue... Vous aviez
raison, c'est un sujet digne de Rodin.

--Les sourcils trop fournis, les épaules trop massives, les mains trop
rudes s'effacent: il pense, il sent, cela rayonne, c'est de la Beauté...

--Toujours de la Beauté... reprit-elle. Depuis le matin, c'est une
ivresse de beauté. Ce voyage du Saint-Laurent m'enthousiasme. Vous
redoutiez de m'avoir trop fait espérer, vous ne m'aviez pas assez
promis. Votre fleuve canadien est un noble et grand seigneur et je
l'aime...

Et, de nouveau repris par la griserie de la nature, ils se promenèrent.
Bien souvent, depuis une semaine, ils avaient ainsi mêlé la cadence de
leurs pas. Ignorant tout l'un de l'autre, la veille, Jules Hébert et
Marguerite Delorme avaient été réunis par cette intimité spéciale,
rapide, impulsive du bord. On dirait que l'Océan grandit les sympathies
et les répulsions qui naissent du choc fortuit des êtres humains. Ils
s'étaient racontés l'un à l'autre, et déjà, savaient presque tout de
leur passé, de leur jeunesse, de leur mentalité, de leurs voyages, de
leurs espérances. Elle avait, gravé à jamais dans sa mémoire, le rayon
de joie intense qu'avait lancé l'oeil du jeune homme, lorsque les feux
de Belle-Isle eurent soudain percé la nuit. Elle l'entendait encore
murmurer avec passion: Que je suis heureux de te sentir, là, près de
moi, mon Canada bien-aimé. Je vais donc te revoir, te contempler, te
servir encore. Bientôt, nous vivrons ensemble: ma poitrine aspire
déjà le souffle qui vient de ton golfe... Je vous demande pardon,
Mademoiselle, je me suis oublié. J'éprouve une exaltation plus forte
que ma volonté. Tout l'amour de mon pays me gonfle le coeur: c'est la
première fois que j'y reviens de si loin. J'ai vécu, là-bas, dea heures
profondes où le meilleur de moi-même a vibré, où j'ai connu la plénitude
de l'existence. J'ai glissé sur l'onde immortelle, le soir, à travers
Venise endormie; j'ai vu, des hauteurs du Pincio, le couchant inonder
Rome de féerie et de splendeur, et, du sommet du Vésuve, la baie de
Naples et la campagne italienne dérouler leur poésie empoignante, et
j'ai vu, de la Tour Eiffel, le Paris gigantesque de mes rêves, et, à la
Comédie-Française, où l'on jouait "Oedipe-Roi", la résurrection de la
Grèce antique. Mais tout cela ne fut pas le sanglot qui m'a pris à la
gorge il y a un instant. Il a fallu que je parle à la terre de mes aïeux
comme un fils à sa mère qu'il retrouve. Elle est peut-être moins belle,
moins divine que celles que j'ai parcourues, mais quelque chose en moi
le nie, parce que je lui appartiens. Ce cri presque délirant l'avait
rendue certaine qu'il ne lui mentait pas, que son patriotisme n'était
pas de la parade. A plusieurs reprises, il l'avait initiée tour à
tour, avec presque la même chaleur, presque la même puissance, à l'âme
canadienne-française, héroïque, séculaire, ardente, inassimilable, et
à l'âme canadienne, vivante, mais qui tâtonnait, se cherchait elle-même
et, dans le conflit des races et le tourbillon des joutes politiques,
faisait la conquête d'elle-même. Et suspendue aux tirades enflammées
du jeune homme, Marguerite Delorme avait compris le drame émouvant du
peuple qui se préparait. Elle avait conscience que nul autre mieux que
Jules Hébert, parce que nul autre ne pouvait être plus sincère, plus
éloquent, eût pu évoquer ce grand problème national. Elle admirait,
en lui, le jugement lumineux, la saine intelligence, la culture large,
l'ambition pure, l'enthousiasme viril, l'accent énergique, le visage
fort, la stature vigoureuse. Dans son cerveau, elle ne découvrait rien
d'avili, de maladif, de morbide; dans sa parole et son geste, elle
pressentait un maître. Il lui avait dessiné les lignes pathétiques de
l'histoire du Canada, chanté la poésie du Saint-Laurent. Il prenait, peu
à peu, sur elle un ascendant qu'elle subissait, une autorité dont elle
ignorait le chemin au fond de son être.

Jules Hébert ne posait pas, avec la jeune fille: il était lui,
inconscient de l'influence que son magnétisme produisait sur elle.
Aussi, fut-il étonné de la façon émue dont elle venait de lui dire sa
tendresse pour le fleuve qu'il adorait. Bouleversé au point de ne pas
trouver à répondre, il garda le silence, pendant que sa compagne suivait
en elle le prolongement des paroles qu'elle avait prononcées. Puis, il
eut un remords de ne pas lui avoir crié sa reconnaissance.

--Mademoiselle, fit-il subitement, d'une voix grave, je ne suis qu'un
ingrat...

--Je ne vous comprends pas...

--C'est que je ne puis m'y tromper... Vous avez donné un peu de votre
âme au Saint-Laurent...

--Beaucoup de mon âme, je vous l'assure...

==Alors le patriote aurait dû vous en remercier sur-le-champ, vous
promettre de ne jamais oublier l'amie charmante que sa patrie vient de
conquérir...

--Félicitez-en votre patrie, Monsieur, fit-elle, un peu moqueuse.

--Vous avez tort de railler, lui reprocha-t-il. Ma patrie n'aura jamais
assez d'amis sincères... Vous le savez, l'admiration étrangère stimule
un peuple en voie de se former... Un bon mot de vous, là-bas, peut finir
par produire des miracles...

--J'inventerai des occasions de le dire, ce bon mot...

--Merci, à l'avance, pour chacune d'elles... reprit-il. Mais
permettez-moi de badiner à mon tour. Aimer, c'est posséder, paraît-il:
s'il contient tous les flots du Saint-Laurent, votre coeur est
immense...

--On n'a jamais le coeur assez grand pour l'emplir de belles choses...
Le mien est un écrin où déjà sont réunis les joyaux les plus précieux,
et plus il en reçoit, plus il en veut avoir... Au gré de la rêverie qui
me le fait ouvrir, j'y trouve les lacs de Côme et de Lugano, la Grotte
d'Azur, l'Abbaye de Fiesole, la baie de Nice, la côte d'Émeraude, les
étangs de Hampton Court, et tant d'antres... Je ne les échangerais pas
pour toute la fortune du tyran de l'huile... Jusqu'ici, je les y avais
placés de moi-même, sans le secours d'un artiste qui m'en expliquât
la beauté... Je viens d'y joindre un diamant de la plus belle eau, le
fleuve canadien. Vous m'en avez enseigné la grandeur: je remercie le
hasard d'avoir mis sur ma route un tel professeur...

--Et moi, la Providence, une telle élève, murmura-t-il.

A ce mot de Providence dont s'était servi tout naturellement le jeune
homme, une gêne glissa entre eux. Plusieurs fois, le cours de leurs
causeries avait fait planer autour d'eux l'ombre de la Divinité, et
alors, quelque chose de froid, un moment, glaçait l'attraction que l'un
sur l'autre ils exerçaient. Marguerite Delorme, fille d'un père jacobin
et d'une mère esclave de son époux, avait eu l'esprit façonné
par l'école sans Dieu. Tandis qu'ensemencée par de vrais parents
Canadiens-Français, pétrie définitivement par les prêtres du Séminaire
de Québec, l'âme du jeune homme était profondément chrétienne. Au
premier choc, ils s'en étaient fait l'aveu loyal. S'entretenaient-ils
d'art, de littérature, d'histoire, de morale, toujours revenait, tôt ou
tard, l'antagonisme entre le Hasard et la Providence, la laïque et
la confessionnelle, les Loges et Borne, Renan et le Christ. La
libre-penseuse et le croyant ne pouvaient s'y habituer, et quelques
secondes leur étaient nécessaires pour franchir le mur qui les avait
brusquement séparés.

Jules Hébert, le premier, triompha du malaise et voulut le dissiper.

--Je ne doute pas, Mademoiselle Delorme, que vous ayez réservé, dans
votre écrin, une place au joyau le plus riche..., dit-il.

--A l'amour? C'est bien là votre pensée, n'estce pas? lui répondit-elle,
encore triste. Oui, Monsieur, il y en a une qui attend, qui est même
un peu lasse d'attendre... L'Amour me semble un capricieux personnage,
aussi avare de ses dons que prodigue de ses mensonges... Mon rêve de
seize an?, fait de soleil et de printemps, commence à languir. Il y a
moins de sève dans les branches, quelques feuilles tombent. Hâtez-vous,
Messire Amour, avant que l'arbre meure...

--Un jour, il vous rencontrera au bord d'une source, il se penchera sur
elle, remplira le creux de sa main, et plus vous boirez, plus vous aurez
soif... Mais est-il vrai que le papillon rose ne vous effleura jamais de
son vol?...

--J'ai cru parfois entendre ses ailes tout près de mon front... Je le
lui offrais pour qu'il s'y pose, et je n'entendais déjà plus rien...

--Je n'ai pas même connu ce sentimentalisme vague dont vous parlez si
bien..., reprit-il. Le papillon rose n'égara jamais ses ailes entre
les quatre murs du vieux collège où je fus pensionnaire, et l'été, je
courais les bois du Saguenay, les lacs des Laurentides, les champs de la
ferme patriarcale, ou je louvoyais dans l'Anse de Kamouraska. La grande
nature était mon amoureuse... L'Université vint, et mes jeunes amies de
Québec respectèrent la sérénité de mon coeur...

Il s'attendrit, lorsque je songe qu'une jolie Québecquoise est née pour
moi...

--Peut-être, en votre absence, a-t-elle achevé de grandir pour vous...,
fit-elle, songeuse.

--Oh! je la reconnaîtrai entre toutes, et ce sera alors l'idylle sans
fin... C'est bien le moment d'y songer, d'ailleurs... Voyez-vous, ça et
là, sur la berge, les chaloupes fines. Elles attendent la marée. Quand
elle les aura rejointes, ce soir, les amoureux s'y embarqueront avec
leurs belles. Les rames feront leur besogne sans bruit. Le grand silence
sera plein de choses qu'on murmure. Tout-à-coup, une fusée de rires
joyeux éclatera dans l'espace, une chanson canadienne montera vers les
étoiles...

--Quel est donc ce village où séjourne le bonheur?... demanda
Marguerite. Je suis jalouse des femmes qui l'habitent...

--Saint-Laurent de l'Ile, une villégiature canadienne-française... Les
villas s'échelonnent entre deux lignes d'érables... Les fleurs viennent
bien dans les jardina... Avant longtemps, les voitures conduiront les
heureux sur la colline que vous apercevez plus loin... Les enfante
iront cueillir les cerises sauvages... Dans quelques heures, le quai se
couvrira de robes claires et d'ombrelles légères, un vapeur de Québec
accostera, rendra les maris à leurs épouses, les frères à leurs soeurs,
les garçons à leurs jeunes filles... A table, l'appétit sera ferme... On
causera, sous les arbres, jusqu'à la nuit...

--Que c'est joli, aussi, la rive opposée!... Est-ce un autre séjour de
vacances?...

--Non, Mademoiselle, il n'y a là que les fermes» de Beaumont...
Autrefois, c'était la forêt... La hache du colon l'a terrassée... Le sol
était bon: voilà pourquoi, depuis longtemps, chaque année, une pareille
moisson mûrit au soleil...

--J'éprouve une sympathie curieuse pour ces colons dont vous m'avez déjà
vanté l'héroïsme...

--Permettez-moi de vous raconter un incident que me rappelle l'endroit
où nous sommes, dit-il. J'avais quinze ans et j'étais venu voir un ami
à Saint-Laurent... Un matin que le vent, assez fort, soufflait du bas de
la rivière, nous sortîmes de la petite baie qui est là... Une bourrasque
violente et lâche coucha la voile, et la chaloupe tourna...

--J'ai failli ne jamais vous connaître! s'écria-t-elle, devenue très
pâle.

Cette émotion spontanée, vraie, inattendue troubla profondément le jeune
homme. Une tristesse, inconnue jusqu'alors, lui tomba dans le coeur...
Il lui fallait dire quelque chose. Expliquer comment ils s'étaient
sauvés lui parut ridicule. Il comprit qu'il ne devait pas révéler à sa
compagne le bouleversement qui le tenait. Il réalisa, confusément, dans
une de ces secondes où le passé nous accourt à une allure vertigineuse,
quelle place elle avait prise en lui, quel souvenir la Parisienne
laisserait derrière elle. Tant de choses lui faisaient oublier qu'elle
était Voltairienne: l'imprévu de son esprit, la richesse de son
intelligence, l'honnêteté de son âme, la grâce de ses mouvements, la
lumière de son sourire, le raffinement de son langage, la sympathie
toujours sur le qui-vive, l'intérêt passionné qu'elle avait eu tout de
suite pour la race canadienne-française. Elle avait ces grands yeux qui
veulent tout comprendre... Et quand elle les dirigeait vers lui, avides
de ses paroles, il sentait que celles-ci devenaient plus chaudes, plus
vibrantes, souvent plus douces... Une chevelure sombre couronnait ai
tête... Et quand la brise du large affolait les mèches brunes, il se
croyait meilleur... Un jour que l'on frissonnait et que des couvertures
de laine l'enveloppaient presque toute, il eût voulu garder le froid
loin d'elle... il ne pouvait séparer son visage d'un portrait de jeune
fille par Greuze qui l'avait touché, alors qu'il était plus jeune:
c'était la même suavité du regard, la même finesse des détails, la
même ardeur voilée sous le repos des traits... Et quand elle était
silencieuse, il revoyait l'image de Greuze dans sa chambre... Le
paquebot, insouciant, avait dévoré l'étendue... Jules eut la sensation
que cela ne recommencerait plus jamais...

--Ainsi, Mademoiselle, vous n'en voulez pas au chef de service qui nous
a donné, à table, les sièges voisins..., lui dit-il, avec douceur.

--Non, Monsieur, la destinée fait bien les choses, évidemment...

--Le voyage est fini, bien fini... Avant longtemps, nous serons en face
de Québec...

--Le navire file à grande vitesse, ajouta-t-elle. Saint-Laurent fuit à
l'arrière... C'est égal, il se dépêche trop...

--Je vous remercie d'avoir été aussi bonne pendant la traversée...

--Je le fus malgré moi...

--Cela ne s'oublie pas, je le devine, reprit-il. Je ne me comprends pas:
mon père m'attend au port, et je serai bientôt dans les bras de ma mère
et de ma soeur...

--Oh! qu'elle doit être gentille, votre soeur!...

--Avez-vous un frère? demanda-t-il, un peu taquin.

--Non, hélas!

--C'est dommage, il serait délicieux... Eh bien, oui! ma joie de les
revoir est vive, et cependant, j'ai comme un regret qui m'attache à ce
vaisseau...

--Allons! pourquoi ne pas jouir des derniers moments sans tristesse?
g'écria-t-elle. Mes parents séjourneront quelques semaines à Québec...
Nous nous reverrons, je l'espère, et prolongerons ensemble le charme de
la traversée... Cela vous va-t-il?

--Comment vous refuser?... Tout de même, cela achève...

--Tout achève, murmura-t-elle. Tenez! nous ne pensons qu'à nous! Allons
rejoindre mes parents sur le pont inférieur!

Rien, dans le visage plutôt mélancolique de Gilbert Delorme, ne
trahissait le révolutionnaire extrême. Le masque du penseur dissimulait
la violence de l'athée. Grand, la taille droite, la démarche alerte,
le teint légèrement basané, l'oeil franc, la barbe aristocratique,
il n'était pas un type banal. Il collaborait à la feuille la plus
audacieuse du socialisme parisien, avait eu largement sa part des
honneurs maçonniques, frayait dans les hautes sphères jacobines,
traitait d'égal à égal avec Ferdinand Buisson, l'ennemi de
l'enseignement libre, et Gustave Hervé, l'anti-patriote. C'est en face
de ce qu'il appelait la superstition maudite que la fureur lui montait
au cerveau, que l'insulte lui jaillissait des lèvres. C'était le
sectaire gentilhomme dont les belles manières couvrent la haine
irréductible, impitoyable.

Acharné dans la guerre à Dieu, il entourait sa femme d'une tendresse
infinie. Frêle créature de volonté molle, elle avait été absorbée
tout entière par la personnalité ferme de son mari. Et s'il l'aimait
tellement, c'est qu'elle ne pensait, ne sentait et n'agissait que par
lui. Elle s'habillait merveilleusement, avait le goût inné de ce qu'il
fallait à sa beauté mignonne, et tous admiraient cette poupée vivante.

Gilbert Delorme était sensible à la poésie des paysages. Les rives du
Saint-Laurent l'avaient ravi, et sa femme l'avait écouté, subjuguée
à son tour. A ce moment, les émigrants, parqués sur l'entrepont,
retenaient leur attention.

--Je me demande ce que ces gens pensent de leur nouvelle patrie, disait
Gilbert à sa compagne.

--Crois-tu que cela leur importe?... Ils me font l'effet d'être assez
abrutis, lui répondit-elle, attendant ce qu'il en penserait.

--Parions que, vous aussi, mes chers parents, vous n'êtes pas descendus,
que vous vous êtes nourris de soleil et de verdure, interrompit
Marguerite qui, les séparant, s'accrochait à leurs bras.

Le père eut, pour elle, un regard d'adoration. Il avait un culte pour
cette enfant de vingt ans. Elle était, dans son existence, l'incarnation
de ce que pouvait créer la morale laïque, la preuve que la religion
n'était pas nécessaire à l'éclosion de la vertu. Elle était son argument
suprême contre ses adversaires. Il l'avait façonnée à l'image de son
idéal, et l'empreinte resterait toujours. Sans doute, elle était lui,
mais sans la haine.

--En effet, Monsieur, dit Gilbert, accueillant le jeune Canadien, de
fleuve n'est pas un magicien ordinaire, il permet aux gens de vivre sans
manger... Vous arrivez bien! Madame Delorme aimerait à savoir l'accueil
que les émigrants font à leur nouvelle patrie...

--Dans les yeux tristes des uns, Madame, ce doit, être la vision de leur
patrie qui demeure... Les autres entrevoient le Canada dans un mirage
d'or... Il y a des familles entières, regardez celle-ci... des Slaves
peut-être... N'est-ce pas un groupe touchant? Ils viennent à la
conquête du pain... De ses petites mains, le bébé salue la rive... Ils
s'attacheront au sol qui leur donnera le bonheur...

--Oh! l'apprivoisement de certaines races est douteux, dit Gilbert.

--Nous ne désespérons pas..., reprit Jules. L'âme canadienne grandit...
Elle les pénétrera de sa force... Elle se résume en un mot: l'amour du
pays dans l'autonomie des races...

Slaves au foyer, ils seront Canadiens dans la vie nationale...

--Ne croyez-vous pas que cela soit, irréalisable? Il faut que le plus
tort absorbe le plus faible, c'est l'histoire, répondit Gilbert.

--Cela ne sera pas, si les chefs de partis ont le coeur assez haut pour
étrangler les rancunes de races et respecter les libertés de chacune
dans la contribution de chacune à l'essor de la patrie commune...

--Mais ces chefs?... interrompit le Français.

--Ils paraissent avoir été victimes, jusqu'ici, de la violence des
passions, de l'incertitude de l'idéal... Aujourd'hui, un mouvement sourd
se fait dans les profondeurs de la vie canadienne... La poussée en est
venue jusqu'à eux... Ils verront bientôt clair dans l'action une qu'ils
auront à poursuivre...

--Cela est intéressant, j'aurai désormais l'oeil sur l'évolution de
votre pays, conclut Gilbert, un peu sceptique.

--Et il est ravissant, votre pays, Monsieur Hébert! s'écria Madame
Delorme: j'adore, surtout, un arbre superbe que vous devez connaître;
Cette île en foisonne; en voici, là.

Et, du geste, elle indiquait, dans le bois du Bout de l'Ile, une touffe
d'érables. Près du rivage, les embarcations légères se miraient dans
l'eau plus sombre. La jeune fille associait l'endroit à certains
paysages enchanteurs du lac Majeur. A gauche, la pointe gracieuse de
Saint-Joseph de Lévis masquait encore la ville. Un silence presque
général se fit soudain parmi les passagers: ils attendaient, avec une
émotion mystérieuse, la révélation de Québec.

--C'est l'érable, Madame, avait, répondu le jeune homme. Il est
l'orgueil de nos forêts... La feuille d'érable est sacrée, chez nous...
L'automne, elle se pare de mille couleurs avant, de mourir... La neige
la recouvre, mais elle est toujours vivante dans nos coeurs...

--Maple leaf for ever, disent vos frères les Anglais, remarqua la jeune
fille.

--Oui, Mademoiselle, le Canada toujours!...

--Le Canada n'aura donc jamais le sort de ce navire qui gît en deux
tronçons?... Savez-vous comment il est là? demanda Marguerite.

--C'est le squelette du "Bavarian", un grand paquebot de la Compagnie
Allan... Cela remonte à quelques années... Vous vous souvenez des Ilets
de Bellechasse... Vu peu au-delà, alors que la neige tombait, un rocher
sournois l'agrafa et l'éventra... La blessure était mortelle... Il est
là pour l'anatomie!...

Lui coupant la parole, une acclamation gigantesque éclata. Les coiffures
saluaient avec frénésie. Québec venait d'apparaître, et un fluide
électrique avait empoigné millionnaires et pauvres diables. Jules
Hébert, devint pale: une vague d'ivresse lui inonda le cerveau. Ses
compagnons restaient saisis. Ce fut plus puissant que lui, il leur
communiqua la vision qui le fascinait:

--Permettez-moi de vous présenter la ville où je suis né, leur dit-il
d'un accent, qui les prit tout de suite. Elle est construite sur un roc
immortel... Il y avait bien longtemps, disent les savants, que le fleuve
coulait à ses pieds, que le vent modulait sa chanson volage dans les
arbres dont il était couronné... Parfois, le Sauvage y venait allumer
son feu du soir, croiser les pieux de sa hutte, danser la ronde
primitive... Un jour, trois petits navires à voiles entrèrent dans
la rivière que vous apercevez là... Jacques Cartier, l'envoyé de la
civilisation, et Donnacona, le délégué de la forêt, se transmirent le
message des deux mondes... Champlain vint et fit sortir du roc solitaire
la ville que, depuis des siècles, celui-ci attendait... Dès lors, l'âme
de Québec a vécu... Elle flotte autour de nous... Elle est faite de la
hardiesse des mâles navigateurs, de la vaillance des premiers colons...
Vieille de trois cents ans, elle est riche de deuils et de gloires...
Elle garde les couleurs que portaient les beaux régiments de France...
Elle traîne l'odeur de la poudre qui faisait tonner les canons de
Frontenac... Elle se souvient de l'apôtre Laval et du génie de Talon...
Elle sourit au front pâle de Wolfe et vibre au coeur indomptable de
Montcalm... Elle respire encore le sang de Montgomery... Elle
acclame l'embrassement de deux races autrefois ennemies... Aux grands
anniversaires, au gré de la brise, elle chante ou repose dans les plis
du tricolore et du drapeau britannique... Elle est sacrée au foyer où
j'ai appris à l'aimer éternellement!...

Il avait parlé sobrement, sans gestes, mais la flamme du regard et la
gravité de la voix trahissaient l'intensité du sentiment. Une conviction
aussi profonde ébranla, dompta Gilbert, l'antipatriote. Sa femme
trouvait, à ce langage, quelque chose d'un peu vague dont son ignorance
de l'histoire de Québec était la cause. Marguerite plus habituée à
l'enthousiasme du Canadien, fut moins surprise, mais, les yeux rivés
sur le visage concentré du jeune homme, elle sentait pénétrer en elle la
chaleur de cette âme ardente.

Jules Hébert se grisait de cette minute parfaite. Il reprenait
possession des choses familières, du décor de sa jeunesse. Avec une joie
d'enfant, il fit défiler, en une revue triomphale, les falaises grises
de Lévis, le flot mouvant des Chutes Montmorency, les clochers gothiques
de Beauport, les coteaux verdoyants de Charlesbourg, le profil solennel
de l'Université Laval, la ligne sévère des Remparts, la silhouette
aérienne de Champlain, la flèche austère de la Cathédrale Anglicane,
l'orgueil écrasant du Château-Frontenac, l'attitude fière de la
Citadelle, la demeure où bientôt pour lui s'ouvriraient les bras de sa
mère et de Jeanne, la soeur adorée. Le bonheur de savoir les siens
tout près s'empara de lui, lui fit presqu'oublier ses compagnons de la
traversée. La jeune Française eut l'intuition qu'il lui échappait, qu'il
était loin d'elle. Il lui avait dit que la religion et son patriotisme
étaient indissolubles en lui. La fille de l'athée fut écrasée par la
force de tout ce qui ressaisissait Jules, vit se creuser l'abîme qui
le séparait d'elle. Et c'est avec une angoisse obscure qu'elle posa son
joli pied sur la terre canadienne.



II


Augustin Hebert était un type superbe de Canadien-Français. On le
remarquait toujours dans la foule qu'il dominait des six pieds de sa
taille. Il marchait d'une grande allure militaire. Les cheveux noirs
semés de fils gris encadraient de noblesse un visage énergique, un peu
hautain dans sa pâleur. Son regard ne mentait jamais, allait droit à
l'adversaire. Le dessin des lèvres, sous la moustache brune, était ferme
et précis. Il fallait l'entendre, de sa belle voix de clairon sonnant
la charge, évoquer les souvenirs épiques de l'histoire de sa race.
Il avait, en effet, le culte d'un passé tragique. Il ne pouvait le
rappeler, sans qn'il se transfigurât, et le sang qui lui brûlait, alors
les veines était, celui de l'immortel Hébert, le premier colon qui ait
cru au sol canadien. Il eut, fallu rouler sur son beau corps d'athlète
avant de lui arracher un seul des ouvrages canadiens qui formaient
sa collection sainte. Le spectacle était bien touchant de ce colosse
maniant, avec des précautions infinies, les manuscrits fragiles et les
relisant dans le sanctuaire où nul ne les avait jamais profanés.

C'est là que l'industriel patriote, au milieu des chers livres, avait
connu la vraie douceur de vivre; là qu'aux retours du Premier de l'An,
Jules courbait son front grave et que Jeanne inclinait ses boucles
blondes sous le bénédiction pieuse et traditionnelle du père; là que
celui-ci avait infusé à son fils l'amour des choses canadiennes; là que,
dans le demi-jour de la lampe ancienne, sa femme venait lui sourire et
que, dans ses bras de géant, sa fille venait nicher sa tête menue; là
que Jules, au jour de son départ, avait regardé longuement les deux
femmes en pleurs sur sa poitrine afin d'en rester dignes; là qu'avant de
laisser, pour se rendre à la tâche quotidienne, la maison qu'il
habitait rue des Remparts, Augustin ne manquait jamais de contempler le
Saint-Laurent. Il avait vu tous les caprices de la lumière sur le fleuve
et ne se lassait pas de les revoir. Il connaissait la succession des
feux de l'aurore sur l'onde au repos, la magie rose du couchant sur le
flot du soir, les eaux cuivrées à la veille des orages, mélancoliques
sous la brume, ivres de soleil le midi, lourdes sous les nuages de
plomb, les vagues méchantes allant, aux jours de tempêtes, se briser sur
la grève où devaient revenir parfois les héros de Montmorency. Ses yeux
parcouraient la ligne harmonieuse des Laurentides et, franchissant
le Mont Saint-Anne, rejoignaient la croupe altière du Cap Tourmente,
descendaient vers la côte pittoresque de Beaupré, traversaient à la
ravissante île d'Orléans pour aller cueillir, enfin, sur la colline de
Saint-Joseph de Lévis, la vision du village riant qui la domine.

Ce tableau grandiose, dont Madame Hébert faisait ses délices
habituelles, ne l'enlevait pas à la fascination que le Bout de l'Ile
paraissait avoir pour elle, cet après-midi là. Immobile à la fenêtre, on
l'eût crue pétrifiée, sans le rayonnement du regard fixe. Le "Laurentic"
allait poindre.

La mère attendait son fils. Enfin, il revenait, vivant, plus beau,
sans doute. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait entendu la voix
caressante, étreint la forme chérie. Que n'avait-elle des ailes pour
aller jusqu'à lui!

La clarté du jour la nimbait d'une auréole. Elle était belle de cette
beauté sereine qui donne à certaines femmes un charme d'exception. La
blancheur de lys de sa chevelure rendait saisissants l'éclat du teint,
le modelé classique des traits. Il émanait de sa personne tant de bonté
qu'elle devait n'avoir jamais fait souffrir. Assez grande, elle portait
noblement la tête à la façon d'autrefois. Les professionnels de la
séduction n'avaient jamais essayé leurs manoeuvres louches autour
d'elle: ils devinaient qu'elle les aurait cloués sur place.

--Ce paquebot retarde... Il me vole des minutes..., dit-elle,
impatiente, à la jeune fille qu'aurait pu loger, trois fois au moins, le
fauteuil où elle s'était blottie.

--Mais! chère mère, il est encore en temps... Le cadran ne marque pas
une heure...Vous vous faites trop de mal...

--On dirait que tu es un peu indifférente au retour de ton frère... fit
la mère, avec un peu d'amertume.

--Oh! ma mère! que vous me faites de la peine! s'écria Jeanne qui,
d'un bond, fut près d'elle. Si Jules n'était jamais revenu, j'en serais
morte... S'il avait différé son retour, si ce vaisseau ne nous le
redonnait pas, je crois que je deviendrais folle... Dans ce fauteuil,
je l'étranglais déjà de mes bras... Ce n'est pas toi, si bonne, qui
parlais!...

--Tu as raison, ma chérie, ce n'était pas moi... Mes nerfs seuls ont
parlé... Mon coeur ne le voulait pas... Mon coeur te demande pardon.
Tu sais bien que je t'adore, que, sans toi, je n'aurais pas supporté
l'absence... Allons, c'est fini, ta peine...

Et, de sa main parfaite, la mère essuyait les larmes sur les joues roses
de Jeanne. Oh! qu'elle était jolie, la soeur de Jules! C'était le
soleil autour d'elle... Le ciel le plus morose se déridait, quand elle
souriait. Au coin des lèvres si fines, deux fossettes adorables, à la
moindre joie se creusaient et charmaient. Puis, les ailes frémissantes
du nez mignon vous attiraient, les yeux pétillants de franchise pure
éblouissaient, les cheveux d'or vous donnaient l'envie folle de les
lui ravir. A peine plus haute que les fées de la légende, elle faisait
songer aux frêles princesses des contes. On pensait, d'abord, que le
bonheur sans ombres l'avait choisie pour nid, mais elle avait une âme de
sensitive et des pleurs pour le moindre chagrin. Les oiseaux prisonniers
dans les cages, les insectes qui venaient de mourir sous le talon des
passants, le pauvre aveugle debout tout le jour à la Porte Saint-Jean,
bien des choses lui mettaient le coeur en deuil. La griserie d'être
joyeuse la reprenait vite, et l'enfant de dix-huit ans continuait sa
mission de lumière à répandre.

Bien des fois, le sourire de Jeanne avait endormi les ennuis du père,
dispersé les tristesses de la mère et reposé le cerveau las de Jules.
Elle avait, pour le grand frère, une admiration presque religieuse, une
tendresse presqu'idolâtre. Quand il partit pour le long voyage, elle
pleura tout le jour et toute la nuit. Elle fut moins rieuse qu'à
l'ordinaire, cette année-là. Ce n'est que depuis une semaine que
le lutin de jadis était vraiment revenu à la vie. Sa peine de
tout-à-l'heure avait bientôt fondu sous les caresses de la mère.

--J'ai eu tort, petite mère, dit-elle, badine. J'aurais dû te
comprendre... Je ne suis qu'une enfant, vois-tu... Il ne faut pas que
Jules me trouve les yeux rouges... Ai-je embelli, au moins?...

--La vilaine coquette!...

--Est-ce un crime de l'être pour un tel frère?

Je ne serai jamais assez belle pour lui... J'aurais tant voulu grandir
un peu pour lui!... Je suis encore la toute petite fille... son petit
Jean...

--Je t'envie, moi, dit la mère. Tu n'as presque pas besoin de te pencher
pour appuyer ton oreille sur les battements de son coeur... Si tu étais
plus grande, il t'aimerait moins peut-être!...

--Oh oui! quand mon oreille écoute son coeur il me dit, souvent qu'il
battra toujours pour moi!...

--Jules! cria soudain Madame Hébert avec un sanglot de bonheur dans la
voix.

--Jules! répéta Jeanne de toute son âme.

Le paquebot venait de surgir. Il avançait dans toute sa grâce et
sa majesté. Souvent déjà, il avait lancé le défi orgueilleux de sa
puissance à l'Océan: il était vainqueur, une fois encore. Le cri
passionné des deux femmes avait éveillé bien des souvenirs qui
sommeillaient dans la bibliothèque où elles attendaient le retour du
voyageur. Les choses se rappelaient celui qu'elles n'avaient pas revu
depuis longtemps. Les livres tressaillirent d'aise, les tapis se firent
plus discrets, les fauteuils plus moelleux, les tapisseries plus gaies,
les tentures plus accueillantes. Les potiches à fleurs ordonnèrent aux
oeillets d'exhaler leurs plus doux parfums; la vieille horloge songea à
précipiter les minutes; la lampe ancienne promit d'être exquise le
soir. Les yeux de Lafontaine et Cartier brillèrent dans leurs orbites de
plâtre. Philo, un grand Terreneuve, daigna faire luire, dans son regard
de philosophe, une émotion assez vive.

Depuis un quart-d'heure, le "Laurentic" était immobile au long quai de
pierre. Le sang frappait avec violence aux tempes de Jeanne et de sa
mère, silencieuses. D'un instant à l'autre, Jules et son père seraient
là. Soudain, elles furent debout. Elles crurent que leur coeur allait
éclater.

Une voiture s'arrêtait. Trop émues, elles ne bougèrent pas. La
sonnerie électrique vibra dans tout leur être. Des pas se hâtèrent dans
l'escalier tournant. Et Jules tint longuement sur la sienne les deux
poitrines haletantes.

--Mon Jules! divaguait presque la mère. On dirait que tu as grandi!...
Que je suis heureuse!... Es-tu fatigué?... Dis que tu es content de nous
revenir!...

--Oh! ma mère! que c'est bon, te regarder, te parler! Comment ai-je pu
rester si longtemps loin de ton visage, loin de ta voix, loin de ton
amour, loin de vous tous?

Pendant tout ce temps, Jeanne dévorait de ses prunelles encore
humides le frère que la magie des pays lointains auréolait. La force
intellectuelle émanait de la tête mince que couronnaient de longs
cheveux bruns. Il avait presque la taille du père, il en avait les yeux
noirs, mais plus doux, plus souvent remplis d'éclairs. La moustache très
sobre donnait du relief aux lèvres nerveuses. La pratique des sports lui
valait la souplesse du corps bien charpenté. Son front, un peu étroit,
s'imposait par le rayonnement de la pensée toujours à la besogne: une
énergie presque tyrannique animait le visage plutôt intéressant que
régulier. Le voyage avait mûri ces traits virils. Jeanne, en présence de
ce qu'elle croyait un autre Jules, n'intervenait pas dans les effusions
de la mère et de son fila.

--Tu es bien sage, mon petit Jean! lui dît son frère qui s'en étonna.
Que tu es jolie!... Tu as bien fait de ne pas grandir!... Ce ne serait
plus toi, si tu étais plus grande!...

--Tu dis ça, mais je ne sais pas si tu le penses encore, reprit
Jeanne, presque timide. Il y a quelque chose qui t'enveloppe, et cela
m'effarouche... Je trouve cela étrange de te dire "toi"... Il me semble
que tu n'es plus le même... Je dois te paraître bien simple, bien
ordinaire... Tu as vu de si belles choses!...

--Mais! tu n'as pas ta pareille, petite soeur!...

--Bien vrai, toujours!...

--Plus que jamais! lui dit-il.

--Tu ne le croiras peut-être pas? reprit-elle, déjà rassurée. Eh bien!
très-souvent, tu m'aurais surprise à jongler, si tu avais pu me voir
à travers l'espace... C'était comme si la joie eût été morte eu moi,
à certains jours... Je riais pour ton père, pour ta mère... Je sentais
qu'ils avaient besoin de ma gaîté... Je faisais mon devoir, mais quelque
chose au fond de moi saignait. J'ai couvert de baisers l'image que
j'ai de toi dans ma chambre: elle en aurait reçu bien davantage, si je
n'avais eu peur de l'effacer!...

--Chère petite soeur, si la chose est possible, je t'aimerai deux fois
pour ta souffrance!... Et tu ne me l'écrivais pas!... Je n'oublierai
jamais combien ton âme fut généreuse!... Je te demande pardon d'un
caprice qui te fut si cruel...

--Je ne regrette pas ma peine, si elle me vaut deux fois ton amour!...

--Tu es toujours la même petite fée gentille!... Bien souvent, Jeanne,
j'aurais voulu t'avoir près de moi: il est, là-bas, tant de choses qui
auraient fait briller dans tes yeux la flamme que j'y adore!...

--Dis que tu me les raconteras, et nous aurons l'illusion de les voir
ensemble!... Quel beau voyage nous allons faire!... Je te promets que
mes yeux flamberont!... fit-elle, coquette.

--Combien de fois nous avons tremblé pour toi! dit Madame Hébert,
qui n'avait pas importuné ses deux enfants dans la reprise de leur
tendresse. Dans ce gouffre de Paris, nous voyions, sans cesse, des
apaches à tes talons... Lorsque tu te rendis à Naples, le couteau des
bandits nous donna le cauchemar... Lorsque tu vins à Londres, nous
nous figurions qu'on t'assommait sur le White Chapel Road... Tu es si
imprudent avec ta façon de n'avoir peur de rien!...

--Je n'allai pas me jeter dans leurs bras! dit-il. Il y avait beaucoup
plus intéressant qu'eux, je vous l'assure...

--Nous voulons savoir ce qu'il y avait de si intéressant, interrompit
Augustin, qui venait les rejoindre et parut, aux deux femmes, rajeuni de
plusieurs années.

--Et mes lettres, mon père?...

--Tu peux t'en glorifier! reprocha gentiment la mère. Il me fallait les
relire plusieurs fois pour avoir l'illusion d'une longue lettre!...

--Et tes cartes postales, où il n'y avait guère que ta signature, tu
peux en être également fier! railla Jeanne.

--Il y avait, tout de même, place pour les mille baisers que je leur
connais, mon petit Jean!...

--Coquin, va!...

--Et tes aventures? Nous n'en saurons jamais rien, si vous vous
querellez éternellement! dit le père. Allons! fais-nous le récit
alléchant de tes idylles d'amour sur les lacs divins de la Suisse...
Entr'ouvre, à nos yeux épouvantés, les précipices béants où ton regard
plongeait du haut des cimes alpestres... évoque les foules grouillantes
qui se jouaient de ta chétive personne comme le vent de la paille...
Parle-nous des musées où les heures filaient comme des rêves, des
théâtres où les virtuoses de la rampe ébranlèrent tout ce que tu avais
d'âme et de nerfs!...

--Je le voudrais bien, mon père, mais, en ce moment, tout mon voyage se
résume en un seul bonheur, celui de vous revoir tous. La vision des
mois que je viens de vivre est confuse, et je ne vois plus que vos chers
visages, je n'entends plus que la musique de vos voix, je ne sens
plus que le renoûment d'amitié avec les choses bénies du foyer... Les
souvenirs de cet appartement me reviennent avec tout leur charme... Il
n'y a rien de changé dans le sanctuaire de vos livres canadiens,
mon père... Ils y sont bien tous, vos amis reliés, vos manuscrits
fidèles!... Je sens que tout m'accueille ici...

--Tu as raison, mon fils, ils sont tous heureux de ton retour! fit
Augustin, que l'allusion délicate de Jules avait ému. Il nous arriva
souvent, à mes chers livres et à moi, d'interrompre nos entretiens, pour
ne plus songer qu'à toi!...

--Cela ne m'étonne pas, mon cher père, ils gardent, en leurs feuillets,
une si bonne partie de vous-même!... A dire vrai, l'impression la plus
vive que je rapporte est bien celle qui m'assaillit, lorsque je me
trouvai soudain en face de Belle-Isle, vers dix heures, le soir. La
lumière du phare venait de nous atteindre. Un frisson me saisit, me
parcourut tout entier. J'oubliai la jeune Française avec qui je causais.
Je ne pus retenir la déclaration d'amour à mon pays... Puis, je me
rappelai qu'elle était là, que je devais lui sembler fou... Je m'excusai
de mon enthousiasme... Elle ne l'avait, pas trouvé ridicule: elle était
si intelligente, si sympathique au Canada, si ouverte à tout ce que je
lui disais de notre histoire, de nos luttes, de nos espérances!...

--Qui était cette Française? interrogea le père, un peu défiant.

--La fille de deux Parisiens! répondit Jules que cette question, toute
naturelle qu'elle fût, mit sur une défensive dont il ne s'expliqua
pas, tout d'abord, la spontanéité. Le sort m'avait placé près d'eux,
à table... Compagnons de la traversée, ils me la rendirent, fort
agréable...

--Ton langage me prouve que vous êtes devenus assez intimes, reprit
Augustin. Pourvu qu'ils ne fassent pas partie de la bande horrible!...
Les derniers journaux annoncent que le gouvernement sectaire se prépare
à expulser les Soeurs de Saint-Vincent de Paul... Les lâches!... Les
brutes!... Il ne leur reste donc pas d'entrailles!... Que leur marotte
de l'enseignement libre les pousse à disperser les Congrégations
enseignantes, cela se comprend, mais qu'ils arrachent aux malades et aux
pauvres ces héroïnes de douceur et de charité, cela me dépasse!... Ce
ne sont plus des patriotes qui gouvernent, c'est la haine... C'est le
régime des bourreaux despotes!... Oh! ce n'est pas un doute sur toi que
j'exprime. Je m'indigne, parce que j'en éprouve le besoin... Les
sachant de concert avec ces gredins, tu n'aurais pas fraternisé avec
ces Français... Je te connais trop bien, tu es trop mon fils, trop
Canadien-Français, pour avoir élevé au rang d'amie, ne fût-ce qu'un
jour, la fille de l'un de ces gens-là!... Avec eux, on est courtois,
mais on ne va pas plus loin!...

Augustin Hébert avait la colère prompte, la rancune tenace. Les
francs-maçons de la France, qu'il appelait les assassins de l'Eglise,
lui avaient toujours inspiré l'horreur la plus profonde. A chaque nouvel
assaut contre l'édifice catholique, il sentait la fureur lui bouillonner
dans les artères, et sa phrase, alors, se précipitait, mordante et
sans merci. Jules avait hérité du même emportement contre eux. Il avait
l'habitude d'activer le feu qui enflammait les lèvres de son père.

La charge violente qui lui martelait les oreilles n'était que semblable
à celles dont sa mémoire gardait l'empreinte. Et cependant, les paroles
qui lui étaient habituelles ne lui venaient pas.

Quelque chose le dominait, refoulait l'indignation coutumière. Il voulut
réagir, faire aux siens l'aveu qu'il avait été coupable d'une trahison,
que, connaissant l'athéisme militant du père, il était devenu l'ami de
la fille, l'ami de toute une semaine. Jeanne seule avait aperçu la honte
qui envahissait le front de Jules, le trouble qui lui travaillait les
traits. Il comprenait qu'il devait aux êtres chers la franchise absolue,
que tromper la confiance touchante de son père était indigne. Mais
le visage de Marguerite se précisait dans son imagination, impérieux,
saisissant, irrésistible. S'il déclarait tout, il savait qu'Augustin
Hébert lui pardonnerait son imprudence, mais qu'il lui défendrait de
retourner à cette fille de sectaire. Il sentit qu'il les voulait, ces
quelques jours d'elle qu'il lui avait promis, ces quelques accents que
sa voix harmonieuse aurait encore pour lui, ces quelques divins regards
qu'elle attacherait sur lui. En serait-il plus criminel pour quelques
sourires d'elle encore? Bien qu'il la crût lâche, une pensée l'accapara,
le maîtrisa. Il tairait ce qu'il connaissait. Il ne mentirait pas, mais
détournerait le coup. Il dirait tout, quand Marguerite ne serait plus
là.

Et répondant avec le calme que faisait descendre en lui la force du
souvenir magnétique, il entraîna, par une manoeuvre habile, son père
loin du léger soupçon que celui-ci regrettait déjà d'avoir laissé
entrevoir.

--Dans mes conversations avec Monsieur et Madame Delorme, fit-il, il
ne fut jamais question de cela, mon père... Mes causeries avec la
jeune fille s'alimentèrent des menus incidents du bord, du récit de
nos voyages, et surtout, de son vif intérêt pour les destinées de notre
race... Oh oui, elle comprenait que nous étions différents d'eux. C'est
en France que je l'ai pleinement réalisé moi-même; nous ne sommes plus
Français!...

--Que veux-tu dire? interrompit le père qui se prenait au piège qu'on
lui tendait. Il y a des Français de nom, qui sont la honte de leur
pays, mais il y a, Dieu merci, la majorité d'eux, chrétienne, fidèle aux
ancêtres, gardienne des traditions, semblable à nous... Nous avons, avec
elle, la même essence, la même langue, le même génie latin, les mêmes
classiques, les mêmes caractères ethniques, les mêmes souvenirs d'antan,
la même mentalité...

--Je suis fier d'avoir tout cela dans les veines, mon père, mais il y
a quelque chose, dans notre mentalité, qui fait que nous ne sommes plus
eux et qu'ils ne sont plus nous!... Le plus semblable à nous, le plus
fraternel n'est pas nous!... Il y a, entre eux et nous, une différence
tranchée, vitale... Elle est née, cette différence, le jour où les
assiégés de 1759, se lassant d'attendre la voile du salut, remirent à
leurs vieux fusils et à leurs bataillons décimés le sort de leur liberté
qu'ils n'avaient plus qu'à défendre seuls. Cela est dans notre sang, ce
n'est pas dans le leur... Elle a grandi, le jour où un roi sans coeur
et, une marquise sans âme signèrent, avec un sourire, le traité qui nous
lâchait... Cela n'est pas dans leur sang, c'est dans le nôtre... Elle a
grandi encore, le jour où tant de Français, plutôt que d'avoir à lutter
pour leurs droits, désertèrent le sol canadien... Gela est dans notre
sang, ce n'est pas dans le leur... Elle s'est affermie par l'effort
qu'il fallut pour accepter noblement la conquête... Cela n'est pas dans
leur sang, c'est dans le nôtre... Elle s'est fortifiée, alors que nos
aïeux, n'ayant pour arme que la liberté britannique, sauvèrent nos
traditions... Cela est dans notre sang, ce n'est pas dans le leur...
Elle éclate, cette différence, dans l'orgueil avec lequel nous opposons
les beautés de notre pays à celles du leur, quand nous répondons par les
Laurentides aux Cévennes, par les Montagnes Rocheuses aux Alpes, par le
Saint-Laurent à toutes leurs rivières ensemble, par les Grands lacs aux
étangs de Versailles, par nos forêts à leurs parcs, par les plaines de
l'Ouest à celles de la Normandie, par les côtes de la Colombie Anglaise
à celles de la Bretagne, par la Baie des Chaleurs à la Côte d'Azur, par
la Beauce à la Provence... Cet orgueil n'est pas dans leur sang, il est
dans le nôtre... Nous sommes des Français, mais autonomes, avec une âme
spéciale, se greffant sans doute sur l'âme française, mais différente
d'elle par tout ce qui fait notre essence propre, par des traditions
nôtres, des combats nôtres, des victoires nôtres, des espérances nôtres,
par l'ardent amour du Canada et de la liberté britannique!...

--Elle te tient donc encore, ta chimère de l'âme canadienne! reprit le
père. Plus j'y songe, moins je la trouve possible... Les Anglais nous
méprisent, tu le sais bien, nous traitent en race inférieure, ne voient
en nous que les fils des vaincus... Souviens-toi de ces Anglaises
qui nous appellent, dans leur suprême dédain, la race des "porteurs
d'eau"!...

C'est un outrage qui se retourne contre elles, mon père... Elles ont
raison: nous sommes les descendants des "porteurs d'eau", de ceux qui
eurent à "porter" les sanglots de la défaite, les descendants dea femmes
qui "portèrent" les pleurs qu'elles répandirent sur la tombe des fils
et des époux dévorés par les Plaines d'Abraham!... C'est notre droit de
relever l'insulte... Oui, nous sommes des "porteurs d'eau", mais nous
n'avons pas à rougir... C'est parce qu'ils avaient du coeur que nos
aïeux furent humiliés de la conquête, qu'elles avaient des entrailles
que les femmes gémirent sur la mort des héros... Tous les Anglais de
coeur, et, ils le sont presque tous, le savent, bien!... A la place
des nôtres, auraient-ils, auraient-elles fait autrement? Seraient-ils,
seraient-elles: Autre chose qu'une race de "porteurs d'eau"?...

--Les Anglais ont du coeur, mon fils, et j'en suis convaincu... Mais
il est un problème que je ne puis résoudre... Ils apprennent nôtre
histoire... La légitimité de notre cause devrait nous gagner leurs sens
de la justice, la vaillance des nôtres émouvoir leur respect du courage
malheureux... Eh bien! non, je te le répète, ils nous dédaignent,
parfois même ils nous haïssent... Ils admirent les Japonais, alors
qu'ils nous refusent Carillon et Montmorency!... Je sais qu'il
s'agit, pour eux, de défaites!... Cela n'est pas une raison: est-il un
Canadien-Français qui nie sa gloire au grand Wolfe?...

--Ils l'apprennent, notre histoire... reprit Jules. Mais vous savez ce
que c'est, au collège, apprendre l'histoire... C'est la corvée des
dates à retenir, le poids des faits à traîner dans le cerveau!...
Ils n'essayent pas de s'assimiler l'âme canadienne-française, ne
pénètrent-pas l'essence réelle de nos revendications... N'en est-il
pas de même de nous, mon père? Nous apprenons l'histoire, nous nous
indignons contre eux... C'est notre devoir, oublier serait lâche... Mais
nous n'allons pas au-delà, nous ne fouillons pas assez les causes du
ressentiment contre nous... Autrefois, l'assimilation du conquis par le
vainqueur était fatale, la logique des choses... La résistance du vaincu
fut, pour eux, quelque chose d'anormal, d'offensif, de menaçant, leur
inspira des défiances presque nécessaires... Entre nous, les rancunes
s'amoncelèrent... Oui, autrefois, le vainqueur absorbait le vaincu,
ou c'était la haine éternelle!... Mais alors, la liberté britannique
n'existait pas, ou, du moins, n'avait pas sa puissance d'aujourd'hui...
Grâce à elle, il n'y avait pas d'absorption, ce ne sera pas non plus la
haine éternelle, mais l'amour dans la liberté!...

--L'amour entre les deux races est une utopie, mon fils... Les Anglais
croient qu'ils sont tout, que nous ne sommes rien... Et nous, nous
voulons être quelque chose, bien que demeurant nous-mêmes... Ils le
tolèrent, mais ils ne l'admettront jamais... Aussi longtemps que nous
serons nous-mêmes, ton âme canadienne n'est qu'un rêve... Rappelle-toi
ces assassins de la gloire dont le ciseau impie profana le nom de Lévis
sur le Monument des Braves!... Il nous faut monter la garde auprès de
nos héros: sinon, une main sacrilège les outrage!...

--Un fanatique outragea Lévis, mon père, un seul que la colère rendit
fou... Te ne crois pas qu'il y ait eu deux Anglais capables de faire
cela!... Vous n'êtes pas juste!... Un seul fit cela, les autres n'y
ont pas applaudi... Ils sont magnanimes, ils comprennent la grandeur...
C'est sacré, les héros! Ils lie peuvent nous enlever les nôtres!...
Qu'ils se figurent ce que leur enlever les leurs serait pour eux!...
L'amour de notre langue s'identifie avec l'amour des mères qui nous
l'apprennent! Ils ne peuvent nous faire un crime de l'aimer, pas plus
qu'ils ne peuvent, nous eu faire un d'aimer nos mères!... Qu'ils songent
à la révolte de tout leur être, si on tentait, de leur arracher le doux
parler de leurs mères!... La liberté britannique leur ordonne de respect
de nos droits! N'est-ce pas leur orgueil, la merveilleuse liberté
anglaise?... Nous naissons et grandissons dans la foi catholique: elle
est celle de nos pionniers, de nos missionnaires, de nos martyrs, de
nos ancêtres, de nos clochers! Ils ne peuvent y toucher, elle est
inséparable de notre race!...

Qu'ils s'imaginent la façon dont ils accueilleraient l'attaque aux
croyances de leur berceau!... Nous aimons le Canada: les souffrances et
les joies de vivre y attachèrent nos aïeux, les nôtres nous le rendent
plus cher, le rendront plus cher à nos fils! Ils ne peuvent nous refuser
une part dans l'avenir canadien!... ils l'aiment eux aussi, la terre
divine de Cartier! Elle est à eux, nous ne leur en voulons pas, mais
qu'ils nous laissent, avec eux, la faire grande!... Non, mon père, l'âme
canadienne n'est pas un rêve, c'est la réalité prochaine... Ce n'est pas
notre ambition patriotique, nos droits, notre langue, notre religion que
les Anglais abhorrent, c'est le défi qu'ils croient trouver dans chacune
de nos revendications... Ils se trompent, il n'y a de défi que dans la
mesure où ils le prennent ainsi!... Il n'y a pas de défi, quand nous
réclamons!... Cela paraît, ainsi, parce qu'on se méfie de nous... Le
jour arrive où ils comprendront que notre attitude ferme n'est pas une
bravade, où, perdant de vue l'offense qu'ils y voient toujours et qui
n'y est pas, ils se mettront à notre place et réaliseront, que, dans la
situation qui nous est faite, ils défendraient aussi jalousement leurs
droits que nous défendons les nôtres, si ce jour-là, mon père, l'âme
canadienne prendra son essor triomphal... A l'heure actuelle, ell frémit
dans notre vie nationale, elle s'épure, encore incertaine, emprisonnée
dans la gangue de rancunes et des méfiances... Mais la liberté
britannique est là qui travaille: elle a fait de grandes choses, elle
fera celle-là, dégagera de ses langes l'âme canadienne... Sous son
égide, les deux races vont se respecter, s'aimer, autonomes, entière,
fraternelles, par-delà les passions, les haines, les jalousies, les
mauvais souvenirs... Ou l'enseignera dans les foyers, dans les écoles,
on l'écrira dans les lois!... Ce sera l'amour du pays dans l'autonomie
des races, chacune d'elles étant fière de la liberté morale, du génie,
du développement de l'autre dans la contribution de chacune à la
prospérité, à l'immortalité de la patrie canadienne!

Jamais, dans leurs discussions amicales d'auparavant, Jules et Augustin
n'avaient eu une vigueur telle, une telle clarté. Les deux femmes, bien
que souvent, témoins de la marge d'opinion entre le père et le fils,
se sentirent en présence de convictions mûries, plus ardentes, plus
enracinée. Un intérêt palpitant les avaient suspendues à leurs lèvres.
Si le père eût cru le rêve de Jules réalisable, il se serait rallié
à l'âme canadienne, mais le passé faisait de lui un sceptique
incorrigible. Toutefois, l'éloquence, l'énergie de pensée, dont son fils
venait de lui donner la preuve entraînante, l'enorgueillissaient, le
rendait sympathique à ce qu'il appelait une chimère de jeunesse. Il s
rappela les élections fédérales prochaines.

--Mon fils, dit-il je comprends que le débat est clos pour l'instant...
Mes doutes restent... Mais j'admire la noblesse de ton ambition, je lui
offre même l'occasion de se donner cours... Les élections pour Ottawa
auront lieu le premier Septembre... Les électeurs du comté de Salaberry
me demandent... Vas-y, toi!...

--Oh! mon père! quelle joie! s'écria Jules, dont le visage s'illumima.
C'est donc vrai!... Mais je ne suis qu'un égoïste!... J'oublie
les services que vous rendriez à notre race!... Non, la chose vous
appartient, mon père!...

--Voilà ta chance d'aller prêcher ta croisade pour l'allié
canadienne!... Essaye, mon fils: qui sait l'avenir?...

--C'est bien là vous, votre bonté, votre coeur!... Vous ne croyez pas
à mon rêve, mais vous m'aimez plus que vous-même!... Je sais que vous
refuser vous ferait de la peine!... Eh bien, j'irai!... Je serai le
candidat de l'âme canadienne!... Ils comprendront!... Que je auis
heureux!...

--Vive Jules Hébert! Vive l'âme canadienne! cria Jeanne, folle
d'enthousiasme.

--Vive la Canadienne! cria Jules, en l'embrassant.

Et ce fut, dans la maison ancienne des Remparts, le bonheur d'être
ensemble et de s'aimer jusqu'au soir............
                                 _____

Le soir, dans la chapelle du Séminaire que les verrières opaques de
bonne heure assombrissent, deux âmes offrent l'encens de leurs prières.
La poudre rose du couchant se brise sur les vitraux en couleurs, et la
lumière se retire des arcades profondes et de la nef recueillie. Dans la
niche du grand autel blanc, le mystère d'amour de la Sainte-Famille se
voile de gris. Il faut deviner la forme émouvante du Christ que retient
la Croix debout sur le tabernacle de marbre. Les tableaux géants,
là-haut, ne sont plus que des taches d'ombre. Les apôtres, dont le buste
médite, s'enveloppent des premières ténèbres. L'atmosphère est imprégnée
de mille choses saintes: le parfum des retraites, la voix des prêtres,
les chants sacrés, les invocations des philosophes et des petits
écoliers, les accents de l'orgue, les appels du Sanctus reviennent dans
le silence. Dans le choeur où la nuit commence à descendre, la bougie
tremblante rappelle au frère et à la soeur l'éternelle Lumière.

--Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir conservé les miens! disait l'âme
forte de Jules.. Entourez-les de votre paix souveraine!... Donnez-moi
le courage de ceux vous aiment!... Je vous confie le rêve patriotique
auquel je consacre l'intelligence et la volonté que je vous dois!...
Si vous le croyez juste, faites-le triompher!... Puis, s'attendrissant
soudain, il ajouta: Soyez clément à Marguerite, cette amie d'un jour,
quand vous l'appellerez à votre éternité!...

--Que vous êtes bon de m'avoir redonné mon frère! murmurait l'âme timide
de Jeanne. Ne me le reprenez jamais!... Bénissez-le dans son ambition
généreuse!... Écartez de sa route les défaillances et les lâchetés!...
Protégez-le contre cette fille de France!...

Et ils sortirent de la chapelle où Jules avait voulu faire la prière
du retour. Le soleil tombant versait la pourpre à flots dans l'espace.
L'Hôtel-de-Ville prenait des airs de manoir enchanté. Muets d'extase,
Jules et Jeanne passèrent devant la Basilique dont un rose de Bengale
enflammait le frontispice. Des brasiers rouges flambaient dans les
vitrines de la rue Buade. Une ivresse mystérieuse étreignait au coeur
les passants transfigurés. Bientôt, Monseigneur de Laval, à leurs yeux
éblouis, parut revivre dans son manteau de bronze et, de son visage en
feu, lancer un défi suprême à l'impiété.

Ils allèrent, tous deux, sur un banc du Jardin Montmorency, se griser de
la fin du jour.

--Que c'est beau! s'écria Jeanne.

--L'incendie dévore les montagnes! dit Jules.

--Le fleuve charrie du sang!

--Lévis est en flammes!

--L'Ile d'Orléans brûle!

--Ton coeur saigne sur ta robe de mousseline! dit Jules.

--Et le tien sur ta chemise blanche! lui répondit-elle.

--C'est l'apothéose du Château-Frontenac!

--Ou celle de l'Université Laval!

--Les bateaux-passeurs crachent de la fumée rose!

--Regarde les feux de joie sur la côte de Beaupré!

--C'est pour te fêter, Jules!

--Tout cela, Jeanne, ne vaut pas le carmin de tes lèvres!

--Ou de celles de la Parisienne! railla la jeune fille, qui s'en
repentit aussitôt: Jules, d'une voix anxieuse, lui demandait avec une
interrogation de tout son être:

--Que veux-tu dire, petite soeur?...

--Oh! presque rien!

--Femme, va! mais réponds-moi donc! la supplia-t-il. Tu ne m'échapperas
pas!... Je la veux, l'explication que je demande... Je te connais si
bien... Dans ta voix moqueuse, il y avait un soupçon, je ne sais quelle
inquiétude, quelle angoisse même... Parle vite, mon petit Jean!...

--Puisque tu le prends au sérieux, ce n'est plus rien, c'est quelque
chose, beaucoup même, fit-elle, inquiète.

--Pourquoi ces détours?... Tu as douté de moi, je le sens!... C'est mal,
petite soeur! interrompit Jules, nerveux.

--Tu le vois, il vaut mieux que je me taise!...

--J'exige!... Ne pas savoir me serait plus pénible encore!...

--Eh bien, oui! j'ai douté de toi, mon frère, je doute encore... Je
t'en demande pardon presqu'à genoux... Je ne voulais pas te dire... Une
plaisanterie légère m'a trahie... Et maintenant, je tremble de parler...
Promets-moi de ne pas m'en vouloir, si je me suis trompée!... C'est
parce que je t'aime que je doute et que j'ai peur!...

--Tu sais bien qu'il est impossible de t'en vouloir!...

--Cet après-midi, alors que père s'indignait contre les persécuteurs
des petites Soeurs de Saint-Vincent de Paul, je t'ai vu rougir... C'est
comme si tu avais eu honte de toi-même!...

J'espérais ta réponse... Mais tu l'esquivas!... Alors j'ai pensé que tes
compagnons de voyage étaient de la bande horrible que flagellait
père, et que, le sachant, tu voulais tout de même revoir la jeune
Française!... Me pardonnes-tu le soupçon que j'ai encore?... Il ne
t'arrivait jamais de fuir la vérité!...

--Tu as compris cela, toi?... Seule, la petite fille aux boucles blondes
a deviné la lutte épouvantable qui ravageait l'âme du grand frère...
Je le redis tout de même, c'est mal de ne pas avoir confiance en moi,
Jeanne!... J'aurais dû tout avouer, mais je ne fus pas lâche de ne pas
l'avoir fait... Vois-tu, petite soeur, je le lui ai promis; il ne serait
pas chevaleresque de lui manquer de parole... Cela m'a torturé de fuir
la vérité, comme tu dis, mais je ne pouvais pas ne pas la revoir!

--J'avais bien raison d'avoir peur: tu l'aimes!...

--Tu es folle! s'écria Jules, qui était sincère. Tu penses que je
l'aime?... Elle n'est pas de celles qu'on aime: elle est trop sévère,
trop lointaine!... Je l'estime, je l'admire: elle a un grand coeur
d'amie qu'on vénère... C'est tout, ma soeur!...

--Prends garde, mon frère: si l'amour t'empoigne, tu n'es pas de ceux
qu'il épargne!...

--Tu parles du grand amour!... Qu'en sais-tu, mon petit Jean?...

--J'en sais que je mourrais, si tu m'étais arraché, dit-elle, avec
passion; j'en sais que ma tendresse n'est rien auprès du grand amour qui
terrasse!... Les femmes savent cela de bonne heure!...

--Alors, tu me juges frappé mortellement, répondit-il, vivement ému
par le cri d'affection de Jeanne. La force des choses qui me défendent
d'aimer la fille d'un athée ne te rassure donc pas!...

--L'amour défie les autres forces... Mais tu es fort, tu es un homme!...
Relève le défi: lutte contre elle, et triomphe!... Mais prends garde!...

--Prendre garde? Ai-je besoin d'y songer? Ne suis-je pas armé contre un
tel amour? La solidité de ma foi est une muraille entre elle et moi!
La loyauté que je dois aux miens est un viatique assuré contre la
fille d'un sectaire! Ma carrière patriotique ouvre un gouffre entre
l'incroyante et le Canadien-Français! Elle sera l'amie d'un jour,
l'adversaire qu'on ne peut haïr! Mais elle ne me fera pas chanceler! Nul
sourire de femme ne me fera faiblir, si ma patrie le condamne!...

--Prends garde!... Il y a des vaillants qui ont molli devant la
femme!...

--Mais je vous aime trop, vous tous, pour qu'il faille prendre garde!...
Allons retrouver nos parents et leur tendresse!... Les feux de joie
se sont éteints sur la côte de Beaupré!... La nuit envahit les
montagnes!... Je veux revoir ma chambrette où les souvenirs me
cuirasseront contre cet amour! Viens, petite soeur!...
                                 _____

Le matin même, lorsqu'elles les a mises dans la chambre de Jules, la
mère a demandé aux roaea de rester belles, jusqu'au retour de son fils.
Fidèles à leur promesse, elles tardent à se faner dans le délicieux
vase de Sèvres. Voici que le jeune homme entre, et leur âme parfumée
l'accueille. Elle est au nombre des êtres chers, elle fait partie de sa
substance intime, la chambrette rose, au plafond couleur d'ivoire,
où tout lui parle de sa jeunesse de travail, de rêveries et
d'enthousiasmes. Son voyage devient quelque chose d'irréel, de
fantastique. Il écoute le langage aimé des choses familières. Il est là
toujours, le bon lit où tant de fois la lumière l'éveilla par un rayon
de soleil ou la tristesse d'un nuage gris. Il court aux livres préférés
qui, sur la table de chêne antique, attendent le frôlement pieux de ses
doigts. C'est ici qu'il a pris les résolutions fortes de l'avenir, qu'il
a mûri son voeu de lui-même, à l'âme canadienne. Encore sous l'influence
des mâles paroles par lesquelles il vient d'apaiser les terreurs de
Jeanne, il se sent inébranlable, maître de sa pensée, de son énergie
combative. Soudain, un coup lui frappe dans le coeur. Ses yeux se fixent
éperdument sur le portrait de la jeune fille de Greuze. Elle lui sourit
dans l'humble cadre. Est-ce l'amour, cet appel de tout son être vers la
douce image, ces battements dans la poitrine, cette contemplation longue
de chaque trait, chaque détail, chaque ligne du fin visage? Ce n'est
plus le rêve sentimental de l'adolescent, la Princesse Lointaine du
poète, le mirage d'idéal. C'est Marguerite et le charme de ses grands
yeux pleins de caresses, et le dessin pur de ses lèvres, et la noblesse
de son front méditatif, et les lueurs fauves de la chevelure brune. Il
revit la semaine inoubliable avec elle. Est-ce l'amour, ce besoin aigu
de la revoir, de l'entendre, d'être longtemps près d'elle? Son regard
enfiévré, voulant s'arracher au portrait qui l'enivre, est saisi par le
Crucifix blanc sur la muraille. Le Christ saignant le dégrise, le ramène
à l'inspiration virile. Rien ne lui fera trahir le Christ de sa race
et des siens. Il se rappelle que le Christ plane dans l'histoire
canadienne, et que c'est par Lui, le Dieu sacrifié à la Fraternité
féconde, que le Canada vaincra la haine. Gilbert Delorme est un briseur
de crucifix, un disciple du Renan infâme qui se moqua des épines et des
clous de la Croix. Jules reverra son adorable fille, l'image de Greuze
vivante, mais il jure d'immoler son coeur au Christ, à sa race, à la
patrie canadienne, si ce grand besoin d'elle est l'amour...



III


Il est, à Québec, une chose vieille dont la mort approche. C'est le
dédain qui la tue lentement. Elle est jolie, pourtant, la calèche gaie,
d'où l'on domine la rue. Ses couleurs vives flambent au soleil d'été.
Elle a des caresses de mouvement pour les étrangers qui lui sont déjà
moins fidèles. Si on éveillait les échos qu'elle garde, on entendrait
les belles choses qu'on dit sur le Québec séculaire, les mots d'amour
que les couples, venus de loin, se glissent à l'oreille du cocher sourd.
Hélas! ses compatriotes ingrats se moquent d'elle, et voilà pourquoi
elle agonise, elle finira par en mourir.

Une calèche roule sur le pavé dur qui vibre. Elle entre sous la Porte
Saint-Louis, et la voûte en pierre tonne. Une note grave résonne: on
dirait que les régiments de jadis, allant à la bataille, y laissèrent le
claquement du sabot des chevaux, le bruit de la marche des fantassins,
et que c'est encore là. La Grande-Allée s'ouvre, large et baignant
dans la chaleur de l'après-midi morne, aux yeux de Marguerite et Jules,
bercés par la voiture. La double rangée d'arbres s'allonge au loin:
un frisson agite mollement les feuilles assoupies. Le cheval oblique
à droite: il renifle maintenant la poussière brûlante de l'allée
transversale. Dans les carrés verts, les balles du tennis affolent les
robes blanches. Le jardinier, courbé sur les plate-bandes, assouvit la
soif des fleurs. Le Parlement est lourd de sommeil. Les deux jeunes gens
abandonnent le cocher à la somnolence qui le gagne. Ils gravissent déjà
la pente rapide qui conduit à la porte d'honneur. Il fait bon entendre
le murmure des gerbes d'eau fraîche égouttant leurs perles dans la
fontaine ronde.

--Que c'est beau, votre Québec! s'écrie Marguerite. Je comprends que
vous en soyez fou!...

--Je le trouve plus beau que jamais, Mademoiselle, fit-il, un peu
songeur.

--Hier soir, au Château Frontenac, assise à la fenêtre de ma chambre
qui regardait le Saint-Laurent rouge de flammes, j'ai reçu le coup de
foudre... Décidément, je suis amoureuse!...

--Selon votre idéal de l'amour libre, je suppose, dit Jules, avec
un sourire. Quand il vous plaira de rompre vos amours, vous vous
quitterez...

--Vous raillez si bien que je vous le pardonne!... Mais il arrive
qu'on s'aime, après s'être laissés... Dès maintenant, je sais que je
n'oublierai pas la vieille cité canadienne!... Elle m'enchante... D'ici,
le spectacle est admirable!... La Porte Saint-Louis me fait songer à
l'entrée orgueilleuse de quelque forteresse invisible... Le contraste
est joli des remparts lourds et des robes légères volant sur les carrés
du tennis... Au-dessus de la muraille, les toits aux mille formes
bizarres se chauffent au soleil... Les clochers dans l'azur
impressionnent...

--Vous n'avez donc pas l'horreur des clochers? la remercie-t-il du
regard et de la voix.

--Ils m'ont toujours émue, répond-elle, doucement. Parfois, la musique
des cloches me donne envie de pleurer... Les clochers me font monter
au ciel... En les regardant, je rêve à ce que peut être la douceur de
croire...

--Vous avez un visage qui prierait bien, pourtant, lui dit-il, d'un
accent qui la remue.

--Il ne prie jamais, mon visage, mais il a pitié!... Je désire que les
clochers restent debout!.. Ils parlent d'idéal... Quelque chose rayonne
autour d'eux: ce doit être l'amour de ceux qui croient et qui les
aiment!...

--Pour nous, c'est la présence universelle du Dieu que nous adorons qui
les entoure... Je respecte votre incroyance, Mademoiselle... Mais je
suis heureux que vous réprouviez ceux qui font taire les cloches et
crouler les clochers!...

--Vous allez trop loin... Il est vrai que mon père déteste les
clochers... Le son des cloches l'exaspère... Cela me peine de le voir
aussi impitoyable!... Je n'ose lui faire le reproche de mon coeur...
Il ne comprendrait pas!... Songez donc, il m'adore, et ma pitié
l'affligerait tant!... Et d'ailleurs, je j'admire!... Il est sincère:
il est, si vous me permettez l'expression, un missionnaire de
la libre-pensée!... Il veut abattre vos clochers, tout comme vos
missionnaires mettaient les idoles en pièces!... Tout simplement, je
voudrais plus d'amour dans son grand zèle!...

--Me ferez-vous un crime d'être franc? dit Jules, avec tristesse. Soyez
certaine que je ne voulais pas vous offenser... Je crois avoir saisi la
portée de vos paroles... Vous demandez qu'on étouffe la superstition,
mais qu'on en conserve la poésie, les reliques d'art, qu'on l'étrangle
avec un mouchoir brodé qui fera son oeuvre sans hâte et sans douleur...
La différence, entre votre père et vous, n'est que dans les formes: il
veut écraser, la femme en vous veut engourdir par un sourire...
Mais tous deux, vous souhaitez; de toute votre âme l'avènement de la
Libre-pensée, Reine de l'Univers!... Je vous préviens que, chez nous,
dans le Canada chrétien, la foi est tenace; elle est solide comme le
vieux roc de Québec: quelques parcelles en tombent, mais la masse en est
là pour bien des siècles encore... Je m'étonne que Monsieur Delorme
vous laisse en compagnie d'un Canadien-Français, de l'un de ces enfants
terribles de la superstition, ajouta-t-il, avec un peu de malice.

--Mon père est sûr de ma foi en la matière intelligente, éternelle,
murmura-t-elle, avec orgueil. Il m'a nourri l'esprit de ses doctrines
d'humanitaire... Il me sait invulnérable!... C'est même sa fierté de me
croire un autre lui-même!...

--Ainsi, s'écria Jules, avec la colère polie dn gentilhomme, je suis
l'adversaire qu'on brave impunément, contre lequel on est tout-puissant!
...Pour lui, vous êtes le défi qu'on me lance et que je ne puis
relever!... Cela ne vaut vraiment pas la peine qu'on s'inquiète!...

--Et quand cela serait, Monsieur Hébert, lui dit-elle, avec l'émotion la
plus vive, ne suffit-il pas que je ne songe pas à cela, moi?... Pourquoi
ne pas oublier ce qui sépare pour vivre ensemble ce qui réunit? Tant de
choses font de l'amitié entre nous!... Ne serait-ce que mon admiration
sincère pour le Québec de votre berceau?... Tenez, je les connais
déjà tous, le Cap Tourmente, pâlissant dans la buée lointaine, le dôme
superbe du mont Sainte-Anne, les clochers frères de Beauport, la grande
échancrure où gronde la Chute Montmorency, la pointe enchanteresse du
Bout-de-l'Ile... Voyez, il n'y a pas de nuage dans l'espace: laissons
fondre celui qu'il y a entre nous... Suivons, un moment, la course
blanche des voiles qui glissent au loin sur le fleuve...

--J'ai eu tort de vous soupçonner, je le regrette infiniment, dit-il,
grisé par les paroles de sa compagne. N'est-ce pas divin, en effet? Je
me crois transporté aux lacs d'Italie!... Ne sont-elles pas charmantes,
nos montagnes aux lignes douces, aux contours gracieux, aux fières
envolées dans le ciel?... Regardez les jeux de lumière sur les villages
de la côte, le bleu des sommets, le vert sombre des arbres que l'église
de Beauport dérobe au soleil qui tombe... Ne logent-ils pas dans un pays
sublime, les foyers de la vie canadienne-française?...

--C'est contre l'éclosion de cette vie, pourtant, qu'est dirigée la
flèche de bronze du Jeune Indien, répondit-elle, songeuse, indiquant
le groupe allégorique devant la porte d'honneur. Elle fut impuissante
contre la civilisation plus forte.

--Oui, la forêt a reculé devant les affamés du sol... Un peuple l'a
remplacée... Voyez, là-haut, dans les niches de la façade, les géants
de notre histoire... Frontenac l'intrépide: c'est la Nouvelle-France
héroïque d'autrefois!... Lévis le désespéré: c'est la Nouvelle-France
agonisante en beauté!... Salaberry le victorieux: c'est la loyauté
canadienne-française!...

Elgin le Père de la liberté britannique au Canada: c'est la naissance
de l'âme canadienne!... Entendez-vous, au-dessus de Wolfe et Montcalm,
voisins de gloire, claquer le drapeau anglais dans la brise qui s'élève.
C'est le triomphe de l'âme canadienne qui s'annonce!...

--Je n'oublierai jamais la vision que j'emporte d'ici! murmura la
Française, que le feu du jeune homme enthousiasmait.
                                 _____

La calèche roule sur le pavé dur qui vibre. La Grande-Allée file sous
les pattes nerveuses de la bête vaillante. Les feuilles, éveillées du
repos, fredonnent au gré des petites rafales. Les demeures des riches,
où tour à tour la joie et le sanglot passèrent, déploient leur
munificence. Il y a un coeur généreux, peut-être, sons les haillons en
poussière du balayeur épuisé de fatigue. Les tourelles du "Manège"
dressent leur pointe comme en ont les casques militaires. Les mamelons
des Cove Fields sont gonflés de verdure. C'est la vie, frémissante,
intense, qui palpite dans les fleurs humant l'air aux balcons, dans la
chanson des érables, dans les rideaux qui battent, dans les coiffures
aériennes des bonnes. Les Saintes prient devant l'Hostie perpétuelle des
Franciscaines. Une clameur a retenti, se prolonge: on applaudit dans
l'arène des sports voisine, les champions modernes comme on acclamait
les chevaliers des tournois anciens. Les orphelins de Sainte-Brigitte
font entendre le concert de leur allégresse d'enfants. C'est la vie
ardente, universelle en Jules et Marguerite. La beauté du jour précipite
le rapprochement de leurs êtres. Il échangent du bout des lèvres, des
mots indifférents, presque banals, mais leurs voix ont des résonnances
aux douceurs nouvelles, des profondeurs inconnues se creusent dans les
regards qu'ils se donnent, des silences entre eux s'imposent qu'ils
tardent volontiers à rompre. Ils oublient, elle, qu'il est l'esclave de
croyances que rien ne peut déraciner, lui, qu'elle est la fille d'un
persécuteur de l'Hostie des Franciscaines, pour laisser l'heure
distiller en leurs âmes la magie de chaque minute enivrante.

Le cocher, se souvenant de l'ordre, fait tourner à gauche. Et, la
colonne de Wolfe découpe sa ligne modeste sur un grand nuage blanc qui
monte dans l'azur. Les souvenirs tragiques accourent de tous les coins
des Plaines d'Abraham.

--C'est donc ici la grande plaine! murmure la jeune fille à voix basse.

--Oui, Mademoiselle, c'est le Waterloo de la Nouvelle-France! répond
Jules, avec recueillement.

--On s'est battu jusque là-bas? interroge Marguerite, et sa main désigne
le petit bois d'où les Anglais vinrent.

--Oui, partout, le sol a bu le sang des braves... Il est presque
sacrilège de fouler cette herbe aux pieds... Elle pousse en terre
sacrée!...

--Cet édifice lugubre est une caserne, je suppose?...

--C'est la Prison... Espérait-on que l'âme des vaillants, portée sur
la brise jusque dans les cellules, allait régénérer les criminels? Je
l'ignore... Toujours est-il que le crime dort sur le champ d'honneur...

--Ces arbres, tout près de nous, sont jeunes: ils n'étaient pas là,
quand la chose terrible eut lieu, remarque-t-elle.

--Ils n'y sont guère que depuis trois ans... C'est le Parc des Batailles
qui grandit!... N'est-ce pas un nom qui sonne? En le prononçant, il nous
vient une vision de gloire et d'exploits...

C'était bien tard!... Là même, les cirques grotesques ont longtemps pris
leurs ébats... A l'endroit même où Wolfe et les siens virent se lever
l'aube sur le Québec de leur ardente convoitise, des écuyères sans
honneur se fardaient... Là même où vibrèrent dans la mêlée les
commandements suprêmes, le fouet des dompteurs d'ânes claquait... Là
même où les balles couchèrent les vaillants des Boyal Guards et du
Roussillon, les bouffons hideux tombaient sous la gifle bête... Jusqu'à
l'endroit même où Wolfe attendit la mort qui lui venait par la blessure
définitive, arrivaient les trépignements des danseuses grossières... Et
la foule, qui oublie toujours, quand on l'amuse, ne se souvenait plus...
Il était temps!... Plaines d'Abraham! ce n'était pas assez pour le
peuple ingrat! ...Parc des Batailles! cela vous empoigne, évoque malgré
soi, et il faudra bien se rappeler Wolfe et Montcalm expirant leurs
lèvres collées au drapeau, Lévis donnant la preuve que les nôtres ne
furent pas des lâches, mais qu'ils surent se relever pour faire un grand
geste immortel avant de céder la place!...

--Vous avez raison, ce fut une profanation! dit la jeune fille, de
plus en plus séduite par le patriotisme chaud du Canadien. Je comprends
l'idée féconde... Il y aura des fleurs sur les tombes... Les amoureux
cueilleront la pensée d'amour que laissèrent ici les héros dans leur
dernier souffle... Dans le feuillage, ce sera la complainte des morts ou
l'hymne à lu gloire!...

--Une Canadienne ne dirait pas mieux! s'écria Jules, que la pensée
délicate de la Française avait impressionné.

--Il suffit de vous entendre pour qu'on le soit, par la sympathie, du
moins... Mon père lui-même, bien qu'antipatriote avancé, fut ébloui par
votre enthousiasme d'hier... Il m'a avoué que vous l'aviez ému... C'est
un succès, je vous l'assure...

--Plus que celui d'hier encore, c'est l'endroit pour moi de ne pas
accepter les opinions de votre père... Il n'est pas un vrai Canadien
qui, après un pèlerinage aux Plaines d'Abraham, puisse devenir un
antipatriote!...

--Je suis convaincu que vous ne le serez jamais! fit-elle, gentiment.

--Et moi, je suis certain que vous ne l'êtes pas!...

--Je suis Française! dit-elle, avec orgueil. Mon père est Français, mais
autrement: il croit que c'est l'être davantage que de travailler à la
patrie sans frontières!... L'illusion est généreuse, mais l'humanité
n'est pas prête à cela!...

--Voici la Libre-Pensée qui revient! reprend Jules. Selon vous,
elle fera des hommes, tous bons, des frères esclaves de la félicité
commune... Alors même qu'elle deviendrait reine de tous les royaumes,
elle ne pourrait arracher des coeurs les différences du sol!... En
voulez-vous une preuve, de la puissance des attaches natales?... Cette
fumée, là, qui noircit le ciel, nous arrive d'une fabrique: sur
la grande plaine, on prépare les fusils avec lesquels Anglais et
Canadiens-Français, désormais frères d'armes, défendront le Canada, s'il
le faut, contre l'univers!...

--Contre la France même? demande Marguerite.

--Vous m'avez compris! dit-il.

--Vous ne l'aimez donc plus? interrompit-elle, avec effroi.

--Pardon, nous l'aimerons toujours, elle est un harmonieux souvenir
coulant à jamais dans nos veines!... Mais plus qu'elle encore,
nous aimons la patrie canadienne!... Vous veniez de nous lâcher,
volontairement ou non!... Montcalm et Wolfe, dans la mort, se donnèrent
l'accolade de la gloire... La fraternité des deux races est née
d'elle!... Après des combats nécessaires, nous sommes libres!... Et
maintenant, nous appartenons au Canada!... Chez vous, nous ne sommes
plus chez nous, nous voulons revenir... C'est le chez nous dont je vous
parle que nous défendrions contre la France!...

--Il y a, entre nous, les "arpents de neige" de Voltaire et de la
Pompadour! ajoute la jeune fille, pensive.

--Au collège, quand nous l'apprenons, nous nous sentons Canadiens!...
Les deux races vont aimer d'un même amour les "arpents de neige"
qu'elles ont rougis de leur sang... Vous parliez d'athéisme
universel!... A l'heure même où le triomphe vous paraîtra certain,
rappelez-vous que Wolfe et Montcalm ont prié avant de mourir, et que le
Canada chrétien s'en souvient encore!...

--Toujours la prière entre nous! dit-elle, avec tristesse.

--Je vous demande pardon, je ne voulais pas être cruel, murmure-t-il...
                                 _____

La calèche roule sur l'avenue des Érables. Les branches lourdes plient
et se tordent sous le vent plus fort. Les oiseaux, affolés d'air et de
lumière, joignent leur note en un choeur étincelant. Sur une pelouse
soignée, des bambins se poursuivent avec des éclats de rire. Enfouies
mollement dans les bergères d'osier, les femmes offrent leur joli visage
à la brise. Elle leur apporte l'arôme des foins coupés dans les prairies
de Sainte-Foye. Le cocher revient à la réalité des choses, et ses yeux
verts pétillent sous les sourcils en broussailles. La tristesse est
encore au coeur de Jules et de son amie. Ils savent, dès lors, que plus
i'abîme entre eux s'élargit, plus la peine qu'ils en ont les grise
et les attache l'un à l'autre. Par une ouverture béante, à gauche de
l'avenue, le soleil décoche, un rayonnement qui les aveugle. D'un geste
rapide, ils protègent leurs yeux, et leurs regards se rencontrent, se
gardent, se déprennent à regret pour demeurer aux profondeurs atteintes.
Apercevant, sur un balcon où le lierre grimpe aux colonnes minces,
deux enfants dont l'amour précoce unit les lèvres, ils n'osent railler
l'innocente idylle.

La Croix de Notre-Dame-du-Chemin brille. Le cocher docile dirige la
voiture dans la ruelle qui mène au bord de la falaise. Les grands
bouleaux frissonnent. Devant l'humble monastère des Franciscains, les
peupliers lombards élèvent des bras agités. Une scène grandiose éblouit
la jeune fille.

--Encore des clochers! s'écrie-t-elle, après un silence. Parlez-moi de
vos clochers!... Il ne faut pas m'en vouloir, si j'ai eu de la peine...
Soyez sûr qu'ils m'intéressent... On ne m'a jamais parié d'eux comme
cela, auparavant... J'admire la chaleur de votre foi... Parlez-moi
d'elle!... Elle m'apparaît dans une auréole ignorée... Vous vous
excusiez de votre enthousiasme... Eh bien! je le veux, moi, il est
quelque chose de neuf, de sain, de fort!... Je veux apprendre le nom de
vos clochers canadiens!... Quel est celui-là?

--La flèche aiguë de Saint-Jean-Baptiste! répond le jeune homme, étonné.

--Et celui-ci?...

--Le clocher normand de Saint-Sauveur! Oh, si vous saviez quelle
vaillante masse populaire s'entasse en cette église! A certains jours,
des milliers d'ouvriers. L'âme ardente sous la blouse noble, entonnent
le cantique de leurs milliers de poitrines frémissantes, font mugir
la sourde rumeur de leur prière colossale à l'Hostie baignant dans les
lumières. Si vous les voyiez, si vous les entendiez, vous seriez touchée
jusqu'aux larmes!...

--Je veux les voir, les entendre! dit-elle, vibrante.

--A gauche, à droite, depuis la falaise jusqu'à la rivière
Saint-Charles, les toits par centaines abritent le foyer des
travailleurs. Pendant que les panaches noirs s'élèvent des cheminées
longues, que les mains durcissent, que les chairs fondent et que
les visages pâlissent au son des machines qui ronflent, les femmes
surveillent le bouillon du soir... Entendez-vous monter jusqu'à nous la
vague des héroïsmes et des sublimes dévoûments?...

--J'entends aussi les soupirs las de la petite ouvrière qui, dans
l'usine fétide, besogne tout le jour et dont le front se fane trop vite,
alors que les jouisseurs exhibent au grand air leur peau d'inutiles!
s'écrie la Française.

--La gaité du jouisseur n'a jamais le son clair et joyeux du rire de
l'ouvrière, quand elle sort de l'usine: le travail lui met du soleil au
coeur!...

--J'aime le peuple... Il est bon, il est terrible, il est puissant!...

--Il gonfle comme la marée montante, interrompt le jeune homme... Voyez,
sur l'autre rive, le bourg compact, de Limoilou... C'est le peuple qui
déborde... Il va inonder les prés verts de Charlesbourg, escalader
les collines de Lorette... Depuis la falaise, à nos pieds, jusqu'à la
montagne, ce sera le peuple grouillant, énorme, effrayant, sublime!...

On abattra les haies pour faire des rues grises, reprend la jeune fille.
Il y aura des cours maussades là où les agneaux broutaient l'herbe...
Les arbres tomberont sous la hache de l'entrepreneur brutal... Il n'y
aura plus de fermes isolées dans la verdure... La clameur dn trafic fera
taire le gazouillis des ruisseaux... Ce sera l'immolation de la campagne
si douce à voir...

--Vous avez raison, mais il faut que le peuple passe et que son flot
gagne le large, que le Canada grandisse et, qu'il étende ses ailes afin
de planer d'un vol plus haut dans l'histoire! s'écrie Jules, s'animant
de plus en plus. Je ne sais quelle passion cet endroit m'inspire...
J'entrevois l'âme canadienne à travers une vision nouvelle: elle est
extraordinaire, grandiose, émouvante... Elle a la profondeur et la
largeur du Saint-Laurent, la hauteur des Rocheuses, la puissance de
Niagara et de Montmorency, l'harmonie des forêts épaisses, le souffle
des plaines de l'Ouest, la clarté de la Baie des Chaleurs, le génie de
deux races géniales, la poésie des Laurentides et l'immortalité de la
Croix de ce monastère!...

Et la jeune fille qui l'écoute est désormais certaine que ce Canadien
lui est infiniment cher.
                                 _____

La calèche roule sur le pavé dur qui vibre. A la Porte Saint-Jean, où
la foule est dense, un fluide irrésistible de joie remplit l'atmosphère.
Tous ont secoué la torpeur du jour. On dirait que toutes les femmes sont
belles dans les corsages clairs et sous les chapeaux fragiles. Jeunes
gens et jeunes filles échangent des oeillades chaudes. Un mendiant tire
un air boiteux d'un violon lamentable. Deux charroyeurs se décochent des
traits populaires. Jules et Marguerite, électrisés par la vie exubérante
de la rue, s'abandonnent à la détente de leurs âmes. Ils s'amusent comme
des enfants, se fusillent de bons mots. Le cocher, devenu loquace, est
en verve, et quand la circulation lui donne un instant de loisir, il
jette à ses hôtes les gerbes de son esprit pittoresque. A l'encoignure
du Palais, c'est la cohue fiévreuse, la bousculade étourdissante.
Les petits négociants de journaux hurlent des noms connus. Le cocher
foudroie un chauffeur trop pressé de son éloquence brève. Un policier
grave attend le moment d'agir. La rue de la Fabrique est en liesse,
l'Hôtel de Ville est radieux, la Basilique rajeunit dans le soleil qui
baisse. Le vieux Séminaire parle d'immortalité. Monseigneur de Laval est
gigantesque. Le Chien d'Or ronge. Le Château Frontenac a grand air et
noble stature. Les gouttelettes ruissellent dans le bassin du petit
parc où les flâneurs à l'ombre font de la paresse exquise. La Cathédrale
Anglicane rappelle au Palais que la justice divine et celle des hommes
doivent se voisiner sans cesse. Marguerite adore Québec. On renvoie le
cocher, dont les yeux verts sont moins heureux du pourboire que d'avoir
ébloui.

--Oh! le beau chevalier! dit la jeune fille, en s'adressant à Champlain,
toujours prêt à s'envoler de son piédestal.

--Il était un jour un grand seigneur qui venait de Saintonge...,
commence à raconter Jules.

--Et qui venait de souche antique, ajoute Marguerite, en souriant. Hier
soir, il planait dans l'incendie rose... Son manteau se soulevait comme
une aile... Il était merveilleux... Il ressuscitait dans ses atours de
gentilhomme d'épée... Je l'ai regardé longtemps... J'aurais voulu qu'il
me parle, qu'il me dise des choses extraordinaires...

--Il vous aurait parlé du berceau de la Nouvelle-France, des tempêtes et
des misères qu'il fallut pour qu'elle ait pu vivre, dit Jules.

--Pourquoi ne pas avoir tourné son front génial vers la France qu'il
aimait tant? demande-t-elle.

--Je regrette de le redire, c'est parce que la France abandonna la ville
où il est mort...

--Il ne faut pas lui en garder rancune, si cette ingratitude vous a
donné les combats et les victoires de la liberté!

--Oui, depuis le troisième centenaire de 1908, Champlain se découvre
devant l'âme canadienne qui l'acclame...

--J'aime la grâce de son geste, reprend-elle. On devine qu'il le fit à
la cour de France.

--Dans sa chevelure, les vents de l'Atlantique rugissent encore!...

--Sa botte puissante s'empare du rocher de Québec!...

--Il tient dans sa main la charte royale!...

--La trompette claironne ses prouesses dans l'âge futur!...

--L'histoire enregistre les paroles par lesquelles il remit à Dieu les
destinées de la colonie si frêle encore, dit-il, songeur.

--Il est fier, il est épatant, s'écrie-t-elle. En le regardant, je me
sens moins petite et meilleure... Eh bien, oui, je l'aime! Si j'avais
été jeune fille au temps de Richelieu, j'en aurais été folle!...

--Et moi, je l'idolâtre!... Songez qu'il fut le compagnon de souffrances
de mon ancêtre, le premier colon canadien... A travers le sang de mes
aïeux, je cause avec lui de la Nouvelle-France au nid...

--Vraiment? fit-elle, surprise. Je ne m'étonne plus que vous soyez
si amoureux de votre pays... C'est un amour dont la fidélité est
séculaire...
                                 _____

La Terrasse Dufferin, promenade immense, est idéale. Elle arrache à ceux
qui ont une âme un cri de ravissement. Elle domine un site aux beautés
infinies. On se demande quel ébranlement des couches terrestres a creusé
le lit où le Saint-Laurent se déroule en splendeur, quelle réaction
géologique a taillé les falaises, durci les rocs, enflé les montagnes,
aiguisé les récifs et soulevé l'Ile d'Orléans. On s'imagine ce que dut
être la nature sauvage avant l'invasion des foyers durables. On pense au
génie de celui que l'endroit fascina au point qu'il en fit l'artère des
premiers héroïsmes. On sonde les échos pour qu'ils disent tout ce qu'ils
savent d'un passé de légendes et d'imposants souvenirs. On revient au
vaste paysage pour en laisser pénétrer la grandeur en nous, pour être
entraîné, par delà les horizons franchis malgré nous, à suivre la
course du fleuve ouvrant ses bras pour recevoir l'Atlantique, la ligne
effleurant la cime des bois jusqu'au lointain Nord, le prolongement des
provinces soeurs jusqu'au Pacifique, la grande route des vallées et des
collines allant à la terre qui n'est plus canadienne.

C'est un peu de tout cela que se nuancent la causerie et l'impression de
Marguerite et Jules, appuyés au rebord de la Terrasse. Un nuage
cuivre gravit lentement l'azur au-dessus du Mont Sainte-Anne et du Cap
Tourmente, et les sommets, les pentes, les villages ternissent dans
l'ombre qu'il traîne. Plus il avance, plus il écrase de sa lourdeur. Une
teinte d'orage envahit le fleuve entre Sainte-Famille-de-l'Ile et les
grèves de Beaupré. Le vent s'affaisse, et les voiles pendent comme
des ailes cassées. Un silence dans l'air fait peser sur les coeurs
une sensation vaguement angoissante. Et le soleil, dont les rayons
s'épanchent à torrents sur le Bout-de-l'Ile et Lévis, ne fait pas
oublier le nuage qui vient. La nature prépare une de ses colères et
l'homme est dompté.

Et cependant, la puissance de l'homme éclate de toutes parts: dans la
masse de la Basse-Ville, où les ruches de labeur foisonnent, où les
millions grouillent, où tant de cerveaux fermentent et se bandent chaque
jour, où les entrepôts regorgent, où les mâts sont légion dans le port;
dans les faubourgs de Lévis, où les foyers continuent l'histoire d'un
peuple, où les clochers perpétuent l'oeuvre du Christ; dans le collège
de Notre-Dame, on l'on façonne les couches supérieures de la société
prochaine, où l'on outille les jeunes de science, d'honneur et de foi;
dans l'Hospice de la Délivrance, où la pitié est organisée comme
la discipline d'un régiment; dans le paquebot qui s'en va, dont le
capitaine ne songe même pas aux fureurs probables de l'Océan; dans le
sifflement d'une locomotive qui s'est raillée de la distance et dans
la fumée des bateaux-passeurs qui bravent le courant impulsif; dans
la Citadelle, où le canon menace, les murailles défient, l'étendard
britannique règne; dans le Château Frontenac, où les subalternes à
la douzaine travaillent, sous un chef tout-puissant, à multiplier les
jouissances du dollar tyrannique. Et pourtant, l'homme se sent écrasé
par le nuage qui s'avance.

Marguerite et Jules, qui prennent place à l'une des tables vertes du
café, subissent le malaise de l'atmosphère. Leur conversation est moins
souple. On abandonne les sièges autour d'eux. Là-bas, sur les bancs
espacés devant le grillage de la balustrade, on ferme les ombrelles
aux couleurs tendres ou aveuglantes. Les hommes du service, en petits
groupes, s'inquiètent et craignent l'effet de l'orage moins loin sur
le gain du soir. On apporte la vaisselle fine et le thé bienfaisant:
Marguerite verse la liqueur brune où passent des reflets d'ambre et
d'or.

--Les rayons reculent devant l'ombre, dit le jeune homme. Avant
longtemps, la tourmente fondra sur nous...

--Je me sens comme oppressée... A la veille des orages, il doit y avoir
du poison dans l'air...

--C'est plutôt la terreur que nous inspire la venue des forces brutales
de la nature! répond Jules.

--Ce couple, auprès de nous, ne paraît guère s'en soucier, dit la jeune
fille, à demi-voix.

--Quelle séduisante coquette! reprend son ami, sur le même ton. Elle
minaude pour ce garçon dont elle se moque, assurément... Savez-vous à
quoi me fait songer le coeur des coquettes?... L'amour qu'elles
donnent fond comme le petit bloc de sucre que je laisse tomber dans ce
breuvage... Leur coeur est un liquide bouillant qui dévore autant de
pains de sucre qu'elles ont d'aventures...

--Vous voulez dire qu'elles ne savent pas aimer, dit-elle, après avoir
ri de cette boutade. Il est banal de le dire; leur amour, c'est d'être
aimées... Leur tactique est la plus simple au monde... Dans la phalange
de ceux qui les adorent, elles cherchent à chacun d'eux celui dont
celui-là prend le plus ombrage, et quand elles l'ont trouvé, le lui
jettent sans cesse à la figure...

La vanité de l'homme est piquée... Elles les tiennent par elle, ne
vous en déplaise... Et leur esprit s'amuse, pendant que leur coeur est
vide...

--Elle doit être passionnante, la chasse au gibier mâle, remarque-fc-il,
un peu ironique.

--Pardon, elle est dangereuse... Une femme éparpille son âme, et quand
le bonheur se présente, elle essaye en vain de rassembler les miettes
envolées... Pour toujours, elle a banni la joie parfaite...

--Il ne faut pas émietter son coeur, c'est là votre pensée?...

--Du moins, mon père m'a enseigné un autre idéal! s'écrie la jeune
fille. Et la femme en moi le veut de toute son ardeur!...

--Celui de l'amour libre...

--Vous l'avez eu horreur, n'est-ce pas?...

--Je le regrette pour vous, tout simplement, répond Jules, en la
regardant avec tristesse.

--Pourquoi vous alarmer ainsi?...

--Si je vous ai bien comprise, vous désirez la félicité complète... Vous
avez rêvé, Mademoiselle: on se repent souvent d'avoir rêvé, d'avoir eu
de grands espoirs...

--Eh bien, non, je ne serai pas déçue!... Je ne le veux pas, moi!...
J'ai, dans le plus intime de mon être, la soif du bonheur!... Il
viendra, il faut qu'il vienne, je sais, je suis certaine qu'il viendra,
je vis pour qu'il vienne!...

--Je vous le souhaite avec toute la sincérité de mon âme! reprend son
ami. Et bien que vous ne croyiez pas à la prière, je prierai pour qu'il
vienne... Mais j'ai peur... L'amour libre, c'est l'instinct... Si votre
instinct s'égare, si vous placez mal votre rêve, le coeur vous saignera
toute la vie...

--Vous vous inquiétez inutilement, dit-elle. Quand je confierai à un
homme le plus profond de moi-même, les plus douces de mes espérances,
les plus délicates de mes pensées, les plus nobles de mes aspirations,
le meilleur de ma sensibilité, je saurai à qui va ce don total de
moi-même...

--Et si vous vous trompiez? Si vous vous donniez à un lâche qui blessera
tous les raffinements de votre nature d'élite, flétrira la fleur au
parfum pur?... L'amour libre vous ordonnera de tenter ailleurs la
conquête de votre bel espoir, et, d'amertume en amertume, vous
tomberez sur le chemin rude un jour, lasse de meurtrissures et d'idoles
brisées...

--Vous avez une fausse conception de l'amour libre... Je l'entends
autrement, Monsieur Hébert... Mon rêve est haut... Si je me trompe, je
serai fidèle à l'ingrat... Je n'aurai qu'à marcher dans l'existence avec
du plomb dans l'aile!...

--Et alors, interrompit Jules, malheureuse dans celui-ci, vous n'aurez
même pas la consolation d'espérer l'autre monde avec sa promesse de
rétribution souveraine...

--J'aurai, du moins, celle de me sacrifier au triomphe de l'humanité
affranchie, qui sera bonne un jour, où iî n'y aura plus de lâches ni
d'égoïstes où tous auront la joie parfaite dans le véritable, le saint
amour libre!...

Il y a presque de la violence dans la façon dont elle profère ces
paroles. Quelque chose d'obscur en elle entame sa foi en leur vérité:
elle éprouve le besoin de la raffermir, de la retrouver toute entière.
Une influence, ignorée jusqu'alors, lui fouille des recoins ignorés dans
la conscience. Alors qu'elle ne s'en est pas rendu compte, l'ambiance
religieuse, dans laquelle elle s'est mue depuis quelques heures, l'a
imprégnée peu à peu, s'est logée impérieusement dans son esprit. La
personnalité vigoureuse et inflexible du Canadien agit sur elle. Elle
s'étonne d'être moins tranquille dans la paix de son incroyance. Le
nuage, de plus eu plus noir, qui a chassé le soleil et verse dans l'air
son ombre pesante, avive son inquiétude secrète. Les roulements du
tonnerre s'accélèrent, et les rafales de l'ouragan qui s'apprête
emportent au loin les chiffons affolés et tordus. Un éclair épouvantable
déchire la masse noire, et la jeune fille est moins effrayée de sa
menace que de la Présence nouvelle qu'elle croit sentir en elle-même et
dans la puissance des choses...



IV


Presque seuls au bout de la jetée de Sainte-Anne-de-Beaupré, deux jeunes
filles et un jeune homme attendent un bateau lourd de pèlerins. Les
cloches de la Basilique éclatent dans le matin lumineux. Ils écoutent,
avec un ravissement profond, le son large, enlevant, aux harmonies sans
nombre. Il va répandre la joie saine dans les foyers des alentours,
animer les échos de la montagne, éveiller le chasseur dans les camps
de bois rond. Il vibre de mille accords émouvants: l'allégresse des
naissances, la cantate des amours bénis, l'accueil enthousiaste des
pèlerinages, l'hymne délirant des miracles se mêlent en une clameur
immense qui fait palpiter l'espace, électrise les êtres et rejoint les
cantiques enflammés sur le fleuve.

--C'est à rendre folle, ce chant, cette lumière et ces cloches! dit
Jeanne Hébert à ses compagnons.

--Tout cela m'empoigne, ajoute Marguerite

Delorme, et je voudrais unir ma voix à cette mélodie entraînante!...

--J'éprouve la même sensation, reprend la jeune Québécoise. Cela me
torture de rester là, sans pouvoir crier mon transport au ciel!...

--C'est une de ces heures, remarque Jules Hébert, où l'on voudrait
faire grand, exceller en quelque chose, s'envoler très-haut, loin de
l'insignifiance banale et des médiocrités laides!... Pour un moment, on
a l'illusion d'être un héros ou d'avoir du génie!...

--C'est comme si le meilleur de nous-mêmes jaillissait à la surface
de nos êtres et plongeait dans le néant tout ce qu'il y a, chez nous,
d'inférieur et de méprisable! dit la Française.

--Je sens que j'aime infiniment tout ce que j'aime! s'écrie Jeanne,
ardente.

--Et moi, je sais que je vous aimerai toujours, ajoute Marguerite, avec
un élan de tout son coeur.

Elles ne se sont encore vues que fort peu souvent. Mais, dès le choc de
leur premier regard, elles ont senti leurs âmes accourir l'une à
l'autre et se prendre. C'est qu'elles se complètent l'une et l'autre, la
Française un peu grave, un peu hautaine, aux allures de grande noblesse
et la petite Canadienne exubérante, dont le rire a la fraîcheur des
sources et gazouille. Jeanne Hébert ne s'était jamais imaginée qu'une
Voltairienne pouvait être aussi douce et bonne, et Marguerite Delorme,
au contact de cette enfant blonde aux yeux pétillants de clartés
limpides, avait été conquise, attirée par cette âme aux sensibilités
fines, aux ivresses pures. Avant même de se parler, elles avaient deviné
ce qu'il leur fallait se dire, et leur amitié s'était nouée, magique,
instantanée, charmante.

La tendresse dont elles se prodiguaient le témoignage exquis, faisait
les délices de Jules Hébert, et celui-ci n'intervenait que le moins
possible dans leurs causeries pittoresques et dans l'échange de leur
affection de jeunes filles. Il avait tout le loisir de savourer la
présence de Marguerite, d'être ébloui par la merveille de cet esprit
raffiné, de contempler la frémissante image de Greuze, de se laisser
bercer par la voix paisible aux sonorités riches. Et plus elle aimait la
soeur, plus elle entrait dans l'âme vive du frère.

--Je me demande ce qui me vaut cette admiration, avait aussitôt répondu
Jeanne, étonnée par l'explosion de tendresse de son amie. Je n'ai rien
fait pour vous plaire... Oh! j'y suis!... Ce doit être la même chose...
Vous m'avez plu, sans que j'aie eu le temps d'y songer... Je vous ni
admirée, malgré moi, comme si la chose eut été nécessaire!...

--C'est bien cela... On vous aime tout de suite... En vous voyant,
j'ai compris que vous aviez une âme délicieuse, que vous ignoriez le
mensonge, que vous ne pensiez qu'à semer du bonheur autour de vous, que
vous étiez un ange de délicatesse...

--Mon frère me disait que vous n'avez jamais cru aux anges, dit la soeur
de Jules, devenue très rouge, en badinant.

--C'est le premier qui apparut sur ma route. Il faut me pardonner de ne
pas y avoir cru auparavant, reprend l'autre, gentiment. D'ailleurs, ne
nous dirions-nous pas transportés dans le Paradis terrestre?... La scène
est vraiment merveilleuse...

Et la Parisienne donne un long regard circulaire au paysage. Au-dessus
de la colline où séjournent des maisons coquettes et des pommiers
torses, la crête du Mont Sainte-Anne blottit dans la distance. Tout
près, le Cap Tourmente allonge une forme de castor accroupi. Le Petit
Cap, dans la plaine de Saint-Joachim, porte une couronne de sapins
verts. La Grosse-Ile et l'Ile Patience baignent dans le fleuve dont la
couleur autour d'elles hésite entre l'émeraude et l'azur. La rive
Sud élève à l'horizon sa masse aux teintes indécises. L'Ile d'Orléans
captive: la falaise, où dégringolent des saules épars et des cerisiers
sauvages, descend droit à la grève que la marée délaisse, et, sur la
hauteur, les prés verdoyants et les moissons dorées font cortège aux
fermes radieuses et aux écuries vastes. Les clochers de Sainte-Famille
et de Saint-Pierre apportent leur note discrète au concert de la
Basilique et des pèlerins. Des petits nuages légers déploient leur
dentelle en plein firmament. Québec étincelle au loin dans une orgie
de soleil, et les rochers de la côte, mis à nu par le flot qui baisse,
arrondissent leurs croupes grises dans l'onde calme. Parfois, le vent
fait courir, à la surface, un frisson rapide. Un grand oiseau de mer, au
vol imposant, décrit des courbes savantes. Le vapeur approche toujours:
le battement des roues domine le chant des fidèles. Les bestioles
fragiles, dont le gîte est quelque part dans les profondeurs du quai,
s'enfuient, effrayées par la rumeur grandissante. Un marin, immobile sur
le pont d'une goélette vieillotte, regarde venir le bateau sans émotion
visible sur son visage criblé de rides.

--Je veux savoir d'où ils viennent! s'écria Jeanne.

--Mais tu le sais bien, petite soeur! répond Jules, que le spectacle
impressionne. Regarde les habits noirs des hommes et les coiffures
campagnardes des femmes! C'est "l'habitant" Canadien-Français qui vient
implorer la grande sainte!... Peu importe d'où il vienne, de Lotbinière
ou de l'Islet, des campagnes anciennes on des colonies nouvelles... Il a
le teint fané: souvent, la terre l'a marqué d'une empreinte morne... Il
a les mains balafrées, les ongles écrasés... Son épaule s'est tordue...
C'est que, toute la semaine, il est l'esclave de la tâche dure et,
noble du sol... Mais, le dimanche, il se transforme, il se couvre
d'une chemise fleurant la lavande et d'une serge pimpante, attelle sa
meilleure bête à sa plus belle voiture, court entendre pieusement la
messe où il retrempe son courage et nourrit son âme d'idéal... L'épouse
est lourde, assez souvent... Elle ignore les cosmétiques, les bains
scientifiques et la dernière trouvaille des modes... Avant l'âge, elle
courbe... Sa beauté des premiers jours s'envole aux heures du labeur...
C'est que, toute la semaine, elle se gerce les mains, se brise les
reins, cuisine au poêle rouge ou se plie jusqu'aux sillons... Mais le
dimanche, elle rajeunit, tire de l'humble tiroir une robe longtemps
neuve, agrafe un chapeau joli, puisqu'il n'est pas celui de tous les
jours, et retrouve, aux pieds de l'autel, la force du devoir et la
jeunesse du coeur... Les enfants feront connue eux, s'ils en sont
dignes... C'est la campagne canadienne-française qui défile... Elle a
l'écorce un peu rude, le langage un peu sans façons, mais voyez les yeux
francs, les torses bombés, les épaules fermes, les gara solides,
les filles puissantes... Eh bien, j'en suis fier, et je l'admire...
Laissons-nous traîner par le peuple fort!...

Et les deux jeunes filles et le jeune homme se laissent rouler par
la vague des pèlerins. Le quai frémit sous les pas qui se hâtent. Les
cloches de la Basilique acclament avec frénésie les paysans dont le
coeur se gonfle et le tympan bourdonne. Le cantique à Sainte-Anne rugit
de mille poitrines. A travers la poussée des coudes et la houle des
têtes, les trois amis aperçoivent, en un relief saisissant, le parapluie
suranné d'un vieillard encore souple, les lunettes fumées d'une vieille
qu'on bouscule, la grimace rose d'un bébé qui hurle sa frayeur dans les
bras de sa mère, la voiture où tressaute le profil mélancolique d'une
infirme enfant, la bannière où la Vierge d'or trône dans l'azur, le
chapelet démesuré que laisse pendre à terre un mendiant vêtu de loques
rapiécées, la haute silhouette du curé dont les cheveux blancs flottent
comme un étendard à l'avant-garde.

Jules et Marguerite entendent vibrer, au fond d'eux-mêmes, la confidence
que deux amoureux, leur marchant sur les talons, se murmurent au milieu
du tumulte, et l'émotion qu'ils en éprouvent est violente, étrange et
troublante.

--T'en souviens-tu, au pèlerinage de l'an dernier, ça commençait entre
nous, disait l'inconnu.

--Nous n'osions pas encore nous le dire répondait l'inconnue.

--J'ai prié la bonne Sainte-Anne pour que tu m'aimes, reprit, l'autre.

--Et moi, je la priais pour que tu continues à m'aimer.

--Tu le savais donc, ma Pierrette?...

--C'était si facile à voir, mon Jean!

--Dis donc, nous allons offrir nos fiançailles à la Sainte, reprit Jean,
après un silence.

--Oui, elles les bénira! dit Pierrette.

--Quand les choses iront mal, nous reviendrons la voir...

--Et nous serons toujours heureux...

Jules et Marguerite jalousent la tendresse des jeunes campagnards. Ils
songent combien doit être suave à l'âme cet amour simple, ingénu, sans
complications, sans analyse, sans obstacle, sans partage, éternel.
Il fait revenir les heures où ils ont rêvé pareille douceur, pareille
extase. Ils sentent la faim d'amour creuser leurs coeurs et le besoin
de l'assouvir n'a jamais été aussi intense en eux. Ils savent que leurs
regards s'appellent, mais quelque chose retient leurs visages loin l'un
de l'autre. Marguerite commence à pénétrer tout ce qu'il y a de sève
religieuse débordante en l'âme canadienne-française. Elle sent la foi
de ces paysans l'imprégner de son effluve. Et celle-ci la paralyse, lui
défend de retourner à l'ivresse qu'elle a déjà souvent puisée dans les
yeux du Canadien-Français. Pendant qu'elle souffre ainsi, Jules, en face
de ses compatriotes en prières, a honte de céder à la défaillance de
son être. Et voilà pourquoi ils gardent un silence poignant, alors
que Jeanne pleure sur la petite infirme prisonnière dans la voiture
cahotante.

La vague des pèlerins, déferlant, toujours, approche du sanctuaire et se
précipite. La fanfare des cloches devient étourdissante. Les saules
de la grève et les ormes, dans le verger des Pères, balancent dans
la brise. Là-haut, la statue de la Sainte, adorant Jésus tout jeune,
aveugle d'éclairs. Dans le jardin tout près de la façade, les fleurs
sont ivres de rayons, les peupliers lombards secouent leurs feuilles
frêles et les grappes de cormiers rouges dansent avec rythme. Et, du
centre, la grande figure blanche de Sainte-Anne accueille les rangs qui
se pressent pour s'engouffrer dans la passe étroite de la barrière. Le
sable menu crépite sous les centaines de pas qui le fouillent. Déjà,
la porte d'honneur encadre les cheveux blancs du curé qui sont comme
l'écume à la cime du flot bigarré qui les suit.

--Pourquoi pleurez-vous? demande soudain Marguerite, apercevant les
larmes sur les joues roses de Jeanne.

--Regardez l'infirme captive dans la petite voiture roulante...
N'est-elle pas douloureuse à voir, sa cage de souffrances?...

--Je l'ai vue tout-à-l'heure, et cela m'a navrée, répond l'autre, avec
attendrissement.

--Nous allons vous accompagner à l'hôtel, dit Jules, qui n'a pas entendu
leur colloque de pitié.

--Pardon, Monsieur Hébert, suivons la foule, je veux voir la campagne
canadienne-française à genoux devant son Dieu! dit-elle, vivement.

Et la Française, qui regarde Jules, est bouleversée par la façon dont
les yeux de son ami lui parlent de reconnaissance...

La nef et les bas-côtés regorgent. Deux pèlerinages ont ajouté leurs
phalanges aux mille pèlerins dont la vague a roulé les deux jeunes
filles et le jeune homme jusqu'au sein de la Basilique. Ils sont tous
des paysans. Depuis la grande porte béante jusqu'à la Sainte Table où
l'on a sculpté l'Agneau Pascal et la vigne divine, et jusque dans les
encoignures et l'entrée des chapelles latérales, agenouillés dans les
bancs à la file brune et dans les allées sur les laques dures où leurs
os font mal, ils ont entassé leurs rangs épais. La gravité religieuse
plane au-dessus des chevelures peignées, au hasard, des crânes
dépouillés, du bonnet noir ailé des vieilles, des chapeaux maladroits,
des chignons primitifs et des vêtements sans art. Mais, sous les habits
sans finesse et les échines sans grâce, l'âme humaine intense palpite.
Elle idéalise la masse touffue des humbles prosternés. Elle brille dans
les yeux agrandis que le Crucifix du Tabernacle attire ou que la Statue
de la Guérisseuse canadienne garde rivés sur elle. Une auréole de
flèches d'or s'échappe de la tête qu'un diadème royal hausse de rubis et
de rayons. Une mansuétude infinie coule du regard dont elle contemple
le Jésus dans ses bras d'aïeule. Le marbre veiné de son manteau antique
s'anime dans la lueur des cierges que la foi des campagnards allume. Un
faisceau de béquilles, autour d'elle, immortalise des douleurs qu'elle
a vaincues et des larmes qu'elle a taries. Sur la poitrine, on a figuré,
dans un bloc énorme, le coeur dont Sainte-Anne de Beaupré répand le
fécond amour sur le Canada catholique. C'est que celui-ci est toujours
fidèle aux apôtres vivant dans le Carrare immaculé de la chaire. Un
Rédemptoriste, dont la voix tonnait dans les voûtes profondes, a parlé
du Christ par lequel ils devinrent universels et dont la messe vingt
fois séculaire prépare son mystère au grand autel. Les chasubles de
pourpre et les surplis de neige évoluent selon la volonté des rites. Les
volutes floconnent de l'encensoir que l'officiant manie en cadence, et
on dirait que les anges, à genoux sur le baldaquin élevé qui s'efface,
battent de l'aile sur un nuage radieux. En effet, le choeur est un
éblouissement de feux électriques: ils courent au-dessus des stalles
mordorées, jaillissent tout autour de l'autel où les ornements sacrés
ont des éclairs de perles et les cheveux du curé la blancheur des lys
au soleil. Les paysans ignorent que la féerie des lumières et le
ronflements de l'orgue ne sont qu'une même substance à des degrés
vibratoires divers. Il leur suffit de la sensation confuse que les unes
versent la clarté dans leurs cerveaux simples et que l'autre empoigne
leurs coeurs d'allégresse. L'âme des tuyaux sonores gronde, longe
la corniche ciselée de choses fines, frappe aux profondeurs pâles de
l'abside, revient par les murs dans la nef qu'elle inonde et va mourir
quelque part dans les couloirs des chapelles. Une voix de stentor
entonne un verset d'amour, et les invocations se taisant sur les lèvres
qui les gesticulent. Elle est large et foudroyante, arrache du silence
les échos les plus lointains de la Basilique. Elle ébranle tout sur sa
route, et les pèlerins sentent qu'elle ramasse leurs fervents appels et
leurs hommages pour les offrir tous à l'Eternel en une supplication une
et toute-puissante. Elle cesse, et de nouveau la prière bruit de toutes
parts, glisse dans les cannelures des colonnes altières, effleure
l'entablement aux riches découpures et, pour s'élever jusqu'à l'au-delà,
perce la voûte où l'azur est semé d'étoiles d'or et de trèfles
sanglants.

Marguerite, debout près de Jules Hébert qui la domine, est fascinée par
la campagne canadienne-française en prières. La fille de Gilbert l'athée
ne trouve en son esprit sceptique aucun sarcasme, aucune boutade. Elle
n'a que du respect devant la superstition maudite. Cette foi paysanne
est, si vraie, si ardente et si vaste qu'elle en est saisie au vif.
Les gerbes de feu, les chants passionnés de là-haut, la Statue des
merveilles les accents pathétiques du prédicateur et l'harmonie prenante
de l'orgue ont éveillé comme une rumeur qu'elle écoute au fond le plus
intime d'elle-même. Kt souvent, elle se laisse attendrir par
Jeanne courbée sur les laques sombres. Les boucles blondes reposent
nonchalamment sur le tissu mauve du corsage. Et du profil mince et rose,
il rayonne une transfiguration touchante.

--Que pensez-vous de la campagne canadienne-française à genoux devant
son Dieu? demande Jules à la Parisienne, de façon à ne pas troubler la
piété voisine.

--Elle est, belle, et je retrouve, à la contempler, la douce impression
que les choses de votre paya m'ont inspirée dès le premier jour,
dit-elle. Le sentiment est étrange: il est fait de charme et de
vénération...

--Je vous remercie de ne pas railler la foi de mes compatriotes,
murmure-t-il, reconnaissant.

--Depuis que je vous ai rencontré, je ne raille plus vos croyances... Le
mépris ne m'est plus possible...

--Et moi, je n'ai plus de haine contre nos persécuteurs! répond le jeune
homme, avec une émotion profonde.

--Vous les haïssiez donc? interrompit Marguerite, avec horreur.

--Oui, Mademoiselle, avant de vous avoir vue, dit-il, avec toute la
mesure que lui commande le lieu saint.

--J'aurais dû le savoir!... Mon père n'a jamais assez de fureur contre
les catholiques!...

--Si votre père était avec nous, il outragerait la campagne
canadienne-française et la Patronne qu'elle implore, il insulterait
Beaupré!... Beaupré! vous ne pouvez vous figurer la traînée magnétique
de ce nom à travers le Canada catholique! On accourt à Beaupré de toutes
parts, de Notre-Dame-des-Laurentides et de Montréal, du Témiscamingue et
du Saguenay, des ranchs de l'Ouest et des rives de l'Acadie, du Labrador
et des vallons de la Colombie-Anglaise... L'Amérique entière l'aime et
vient à lui... Il n'est pas un foyer paysan canadien-français dont le
feu, chantant dans l'âtre un soir, n'a pas entendu le récit émouvant de
quelque miracle et vu luire, dans les yeux qu'il embrasait, le mirage
lointain de Beaupré!... Il n'est pas un, vrai Canadien-Français dont
l'âme, à ce nom seul, ne s'élargisse en une pensée d'amour!... Combien
de fois les foules, comme celles d'aujourd'hui, ont lié leurs prières
à la Sainte en une gerbe immense! Songez à tous les désespoirs qu'elle
adoucit, aux souffrances qu'elle apaise, aux suicides qu'elle écarte,
aux héroïsmes qu'elle fait jaillir!... Et votre père, devant cette foule
à genoux, dirait que c'est la tourbe des crétins ignares et vils!...

--Et vous disiez que vous n'aviez plus de haine! reproche la fille de
Gilbert.

--Et je le répète... Mon indignation n'avait pas d'amertume, elle est
triste au-delà de ce que je peux dire...

--Rappelez-vous que mon père ne sait pas qu'il outrage, reprend la jeune
fille, à qui le chagrin de son ami fait éprouver le besoin d'une excuse.
Il ne peut outrager les prières et la Sainte auxquelles il n'a jamais
cru!...

--Et vous aussi, vous ne croyez pas à la foule qui prie, vous niez
Sainte-Anne de Beaupré! dit-il, avec beaucoup de tristesse.

--Autant que vous l'affirmez! répond-elle. Il ne faut pas m'en faire un
crime... Tout me défend d'y croire...

--Ainsi, dans votre sentiment de tout-à-l'heure, il y avait plus de
pitié que d'admiration!...

--Pardon, je sens que j'aime la campagne canadienne-française! dit-elle.

--Tout en niant le Dieu qu'elle adore!... Il n'y a donc rien, dans les
sources de votre âme, qui vous parle de Lui!...

--Rien, Monsieur Hébert!...

--Et que pensez-vous du Christ dont les plaies saignent sur le Crucifix
de l'autel?

--Il me rappelle tout ce que m'en a dit Renan!

--Et des paroles enflammées du prédicateur?

--Elles me font songer à tout ce que Voltaire m'a enseigné des
prêtres!...

--Et de l'amour des chants sacrés?...

--Ils exaltent la puissance de la matière qui les apporte à mon
coeur!...

--Et de la messe qu'on murmure?

--Elle évoque à mon souvenir les temples de jadis et la superstition
grecque!...

--Et des miracles sans nombre?... A droite, à gauche, ils ont amoncelé
leurs preuves...

Voyez le fouillis des béquilles innombrables!... Chacune d'elles
représente un sanglot humain qui fut séché!... Voyez, sur la muraille,
les dépouilles de la souffrance mise en déroute: les violons ternes des
aveugles redisent les yeux que la Sainte ouvrit, les fusils rouillés
parlent des blessures qu'elle a cicatrisées, les bandages lugubres
éternisent les plaies qu'elle a domptées!... La vision de tout le
bonheur que rappellent ces défroques du malheur, vous laisse-t-elle
insensible à l'au-delà?...

--Tout eela me dit que l'auto-suggestion est une force admirable, dont
l'inconnu m'épouvante et m'attire...

--Oh! que le gouffre entre nous est large et profond, Mademoiselle!
ajoute le jeune homme, écrasé par l'incrédulité paisible de la
Voltairienne. Il ne vous reste donc aucune trace de la foi de vos
ancêtres!...

--Il n'en restait plus dans les veines de mon père!...

Alors même qu'elle a été si nette et presque brutale en ses réponses
brèves, Marguerite n'a pas eu le calme et l'assurance intimes de ses
paroles. Une angoisse indicible la mord au coeur, et des pulsations
rapides violentent ses artères. Dès l'heure où son intelligence a pris
contact à la croyance virile et saine de Jules Hébert, la jeune fille
a senti poindre en elle un doute de son incroyance. Ce ne fut qu'un
malaise, à l'origine, et quelque chose d'un peu vague; mais l'atmosphère
de religion chaude au sein duquel elle a respiré le souffle de la foi
canadienne-française, l'a pénétrée peu à peu de son ardeur, et la paix
de sa conscience a sombré devant les assauts multiples. Elle sait bien
que, des deux antagonismes en présence, un seul a faibli, et que
ce n'est pas celui de Jules Hébert. Ce jour-ci, plus que tout autre
antérieur, avive la crise de son âme. Devant le surnaturel que tout dans
la Basilique lui impose, elle a voulu attribuer à l'extase poétique le
silence grave que fait descendre en elle ce tableau de grandeur
humaine, dresser contre lui toutes les résistances de la libre-pensée
victorieuse. Mais la même sensation pénible revient toujours à la
rescousse, attaque des régions encore inexplorées de son être. Est-ce,
comme l'a dit le Canadien, la voix des aïeux qui crurent, cette rumeur
aux profondeurs secrètes d'elle-même? L'au-delà qu'il lui avait toujours
suffi d'une raillerie pour détourner comme un rêve puéril, apparaît avec
des probabilités nouvelles. Elle essaye d'arracher l'obsession gênante,
mais elle est impuissante à la terrasser. Tout-à-coup, elle tressaillit.
L'appel aigu du Sanctus lui entre comme une lame dans la chair. Elle
voit les chasubles de pourpre et les surplis de neige un instant se
mouvoir, puis s'arrêter. L'orgue commence une mélodie sourde. Une
attente mystérieuse est dans l'air. A la hauteur du coeur de Marguerite,
la tête brune de Jules est en prières. Les boucles blondes ont bougé sur
le corsage mauve, et le profil mince et rose incline plus bas. Va-t-elle
insulter la foi paysanne et celle des Hébert? Une impulsion généreuse
l'entraîne, et elle s'agenouille auprès de Jeanne. Les cheveux blancs
du curé fléchissent, la clochette rend un son grêle et, pendant que les
mille têtes des campagnards se courbent comme les blés de leurs prairies
sous le vent d'Ouest, la jeune fille n'ignore plus que le doute est dans
son âme pour toujours.
                                 _____

Une sourde angoisse les serre à la gorge, enveloppe leur âme d'ils ne
savent quelle terreur indicible. Ils sont presque pétrifiés, tous trois,
Jeanne, Marguerite et Jules, devant la Chute Montmorency géante, et
leurs mains convulsives se cramponnent au garde-fou qui les sépare de
l'abîme. La clameur des eaux, s'écrasant dans le vide et rugissant sur
les rocs, fait trembler la gorge de la montagne, et, la vaste plainte
aux gémissements sans nombre épouvante. L'écume, à gros bouillons
immaculés, se précipite sur les rochers qu'elle gruge, galope sur
les croupes arrondies, se tord dans les sillons creux, se déchire
aux pointes aiguës, s'effondre en une vague colossale dans le gouffre
hurlant sous terre. Elle asperge la falaise de gouttelettes infimes,
et celles-ci, tout près d'atteindre la pierre tailladée que leurs
devancières à travers les siècles ont noircie, portent, un moment la
livrée de l'arc-en-ciel. Quelques herbes malingres achèvent de mourir
sur les flancs de la faille qui ne peut plus les nourrir. Un éboulis
dévalant vers la rivière, un peu plus loin, fait songer aux secousses
formidables d'antan. A n'en pas douter, c'est un des repaires où la
nature donne libre cours à sa rage féroce. D'abord vaincu, l'homme dont
le regard qui s'élève aperçoit là-haut la nonchalance des arbres et
le calme de l'azur, a déjà moins peur du tapage infernal et du torrent
monstre.

--Tout-à-l'heure, à Sainte-Anne-de-Beaupré, c'était l'homme et la
puissance des foules qui grondent; nous avons, maintenant, la nature;
et la grandeur écrasante des forces qu'elle déchaîne et qui mugissent,
disait la Française, au cours de leur entretien ému.

--Plus que jamais, vous croyez à l'âme des choses, à Dieu-matière...
Vous prenez votre revanche, dit Jules, finement.

--Et ma vengeance est terrible... Vous avez mal choisi le temps de vous
avouer vaincu...

--Vous triomphez trop vite, Mademoiselle, ajouta-t-il, prolongeant leur
plaisanterie légère. Peut-être mon Dieu est-il pour quelque chose dans
toute cette grandeur!...

--Oui, Dieu a créé les torrents qui épouvantent l'homme, et leur
puissance n'est rien devant la sienne qui a l'éternité pour abîme,
interrompit Jeanne, comme se parlant à elle-même, et dont la voix fait
moins impression sur Marguerite que le vacarme effroyable au milieu
duquel elle a vibré, tremblante et convaincue. La Parisienne secoue
en vain la sensation tyrannique de la Présence étrange qui n'est plus
nouvelle, envahit son âme et se précise, surhumaine, toujours moins
nébuleuse, plus réelle. C'est là, bien au fond d'elle-même, et c'est
indéracinable.

--C'est une tombe magnifique pour le désespoir, fait remarquer Jules,
après un long silence entre eux tous. On ne peut rêver plus beau
suicide!...

--Qui saura combien de gens, las de souffrir, voulurent un moment rouler
sur la vague qui leur promettait l'oubli? ajoute Marguerite. Les fleurs,
là-haut, les empêchèrent de mourir...

--D'autres, sans doute, électrisés par la clameur grandiose, caressèrent
ici de grandes espérances, mûrirent de grands desseins, conçurent de
grands héroïsmes, dit Jules.

--Et moi, je songe aux amoureux qui se serrent tout près l'un de
l'autre, pour ne pas laisser crouler leur bonheur avec les eaux qui
tombent, murmure Jeanne.

--C'est, en effet, le jour des petites ouvrières et de leurs tendres
amis, reprend son frère. Ils viennent ici, le dimanche, faire une
provision de bon air pour toute la semaine accablante à l'usine...

--Au fait, vous apercevez là, tout près du fleuve, une fabrique immense,
dit Jeanne. Bien souvent, les travailleuses regardent furtivement
la Chute qu'elles aiment, et cela étanche leurs fronts que la sueur
inonde...

--Plus loin, dans les prairies de l'Ile, ajoute Jules, les moissonneurs,
assommés de rayons brûlants, regardent au loin le flot géant, et cela
les repose et les rafraîchit...

--Cela nous bat, gens d'Europe, interrompit soudain Gilbert, dont la
voix inattendue les fait tressaillir tous. Vraiment, nous n'avons rien
de semblable!...

--Je vous en fais mes compliments, Monsieur le Canadien, ajoute Madame
Delorme, dont le costume et la coiffure en font une apparition de grâce
voltigeante. Les Chutes du Rhin ne valent pas les vôtres, n'est-ce pas,
Gilbert?...

--Puisque vous avez la gentillesse d'admirer les beautés de mon pays,
Monsieur et Madame Delorme, voulez-vous joindre Jeanne, ma soeur, aux
compliments que vous m'en faites? dit Jules.

--C'est donc là la soeur dont nous avons appris de si jolies choses, dit
Madame Delorme, gentiment.

--Je suis heureux de saluer en vous la Canadienne et son charme, fit
Gilbert, galamment.

--C'est un gros honneur que vous me faites, Monsieur Delorme, et je
crains que mes épaules soient trop faibles pour un tel fardeau, répondit
la petite Québécoise, et la conversation se noue, aimable et facile.

Marguerite éprouve, à revoir brusquement son père, une joie suprême.
Tout l'amour qu'elle a pour Gilbert inonde son âme et détruit, pour le
moment, les influences mystérieuses dont elle commençait à redouter la
hantise en elle-même. Elle pousse un long soupir de délivrance, comme si
le poids qui lui alourdissait la conscience, était enlevé pour toujours.
N'est-ce pas avoir été infidèle, à ce père que d'avoir laissé, le doute
s'infiltrer en elle? Oh non, elle ne le trahira pas. Elle est son idole,
sa plus grande félicité, sa raison meilleure de vivre. Elle se rappelle
toute la sollicitude et la tendresse avec lesquelles il lui déroula sa
religion de libre-penseur enthousiaste. A la voir s'agenouiller devant
le Dieu qu'il traque ainsi qu'on chasse la vermine, il en aurait
une peine qui lui empoisonnerait le coeur. Et plus les souvenirs
l'enflamment, plus elle contemple le visage pale et frémissant du père
adoré, plus elle est ressaisie par la foi aux enseignements dont il l'a
passionnément nourrie, saturée. Elle incarne son rêve de la jeune fille
nature, aussi pure que les vierges de la superstition, mais libre, sans
qu'elle s'avilisse aux pratiques humiliante. A Sainte-Anne-de-Beaupré,
tout-à-l'heure, ce fut une crise de sentimentalisme aigu, l'intelligence
est demeurée intacte. Cela est passé, ne reviendra plus, grâce au
père dont la présence réchauffe et fortifie sa croyance en l'évolution
féconde, éternelle. D'ailleurs, est-il endroit plus irrésistible pour
déifier la Matière? Ce torrent exalte les forces de la nature, et c'est
leur apothéose. L'homme n'est qu'une force, avec un pouvoir sublime
qu'il appelle son intelligence, mais toutes les puissances prennent
leur source dans la Matière sans commencement ni fin. Dans les eaux qui
s'écroulent et leurs gémissements sans nombre, elle ne voit plus que
le symbole du gouffre infranchissable entre l'âme de Jules Hébert et la
sienne...



V


C'est la grande Terrasse, un soir d'août. Le Château-Frontenac étincelle
à chacune de ses fenêtres, et l'on voit se profiler, en quelques-unes
d'elles, la silhouette silencieuse de femmes qui paraissent enveloppées
d'une auréole. Au café, près des verdures tendres, et sous un plafond
verni que la lumière paillette de reflets un peu sombres, la foule des
jouisseurs cause, déguste ou flâne autour des tables mignonnes: le thé
fume dans les bols minces et la glace fond dans les liqueurs fines. Les
habits noirs taillés des hommes du service attendent qu'on les appelle
ou s'empressent. Les frêles abats-jour des bougies répandent une
sensation vague de bien-être, et à regarder leurs feux roses épars, on a
je ne sais quelle illusion, de bonheur. On a vidé les écrins: les perles
ouvrent leurs yeux vifs dans la soie légère et dans les chevelures
nouvelles. Des bouquets parfument les corsages, et les galants portent,
à leur boutonnière, une fleur dont le sourire se mêle à celui de leur
visage en gaîté. Il semble que tous oublient l'angoisse de vivre et,
le chagrin du jour: on se laisse engourdir par le sortilège de l'heure
capiteuse, ensoleiller par les éclats de rire voisins, griser par la
jouissance facile et vide et, par la chanson de l'or, éblouir par la
beauté jaillissant des toilettes radieuses, bercer par l'air alangui de
l'orchestre invisible, soulever par le flot du peuple déroulant au loin
sa masse en cadence.

La promenade est débordante. Les courants de ceux qui s'éloignent et de
ceux qui reviennent se frayent un passage en des remous de chapeaux et
de têtes. On a quitté les demeures où il a fait lourd jusqu'après la
chute du soleil, et l'espoir de la brise a rassemblé les milliers de
poitrines qui défilent. Le bruit de la populace en marche évoque tour à
tour le roulement lointain de la foudre et, le mugissement des rapides
encore dans la distance. Une seconde, on se représente avec effroi
quelle hécatombe cela serait, si la Terrasse n'en pouvant plus,
déversait la vague humaine dans la falaise profonde. Mais la joie de
tous rassure: on s'amuse à la revue cinématographique des êtres
en liesse. Enfin délivrées du comptoir monotone ou de la fabrique
malodorante, les ouvrières ont arboré leurs nippes fraîches: leurs
narines gonflées aspirent avec frénésie l'air du soir, pendant que leurs
pieds inlassables vont et viennent, que leurs yeux luisent comme des
escarboucles et que leurs lèvres allument les fusées de leur esprit
gouailleur. Souvent, leur amoureux les escorte, et c'est alors la gamme
intime des mots suaves, des oeillades en tapinois, des silences bavards,
des frôlements imperceptibles dont tout l'être a conscience. Quand
ils ne sont pas accouplés, jeunes gens et jeunes filles, de noblesse
bourgeoise ou populaire, se font la chasse à l'amour. Il faut voir les
minauderies à l'affût, les regards tendus comme des pièges, les flèches
qu'on se darde et les blessures qu'on échange à la surface du coeur.
C'est le tournoi de la jeunesse où les beaux garçons comptent les
sourires qu'ils vainquent et les jolies filles, les chevaliers qu'elles
terrassent! Oh, qu'elle est passionnante, ce soir-là, la foule épaisse,
bruyante et pittoresque dont la houle fait trembler la vaste promenade!
C'est la féerie presqu'affolante des minois étincelants, des frimousses
piquantes et des laideurs irréparables, des Canadiennes-Françaises
vives à foison, des Irlandaises savoureuses et des Anglaises aux traits
classiques, des allures gracieuses et des échines pesantes, des fleurs
infinies sur les chapeaux à grande envergure et des tulles qui flottent,
des profils usés par l'âge et des quelques visages graves noyés dans
l'insouciance et la joie des alentours, des fronts intelligente et
des bouches stupides, des Américaines étalant leur faste au milieu des
humbles parures, des gamins que rien ne lasse et n'arrête, des tissus
clairs et des tons mal assortis, des bourgeois simples et des commis
merveilleusement parés, des mains difformes et des doigts effilés, des
grisettes souriant à travers les cosmétiques et des quelques anciens
ménages dont la tendresse n'a pas vieilli, des pieds énormes et des
talons menus, des colosses dans les airs et des nains sous terre, des
bougies roses au café regorgeant de jouisseurs, des feux électriques
dont la traînée rouge, verte et blanche ondule au-dessus de la longue
balustrade.

Adossés mollement à l'un des bancs que les veinards monopolisent, Jules
et Marguerite, oubliant la foule dont la rumeur leur semble vague et
fuir au loin, laissent pénétrer en eux la paix du Saint-Laurent calme.
On dirait qu'il songe.

Et l'onde muette, jusqu'à l'île d'Orléans rêveuse, baigne dans les
rayons que la lune épanche des hauteurs de l'azur. C'est comme si
la trace lumineuse, allant d'une rive à l'autre, écoulait son fluide
argenté sur la surface immobile. Il y a quelque chose d'un peu
mystérieux dans les bateaux-passeurs dont la course à la dérive est
silencieuse. La clarté du ciel envahit les faubourgs de Lévis: les
clochers pensifs coupent l'horizon serti d'étoiles, les maisons se
recueillent, le collège médite, l'Hospice de la Délivrance et le
monastère du Précieux-Sang reposent. L'amoncellement des choses de
l'Intercolonial est un peu morne sous la falaise un peu triste. Aux
pieds du roc légendaire, la Basse-Ville est presque léthargique;
un galop de cheval résonne parfois dans la rue Champlain déserte et
quelques ombres un instant glissent pour disparaître aux encoignures.
Les deux jeunes amis causent de la nature assoupie: elle infiltre en
leurs âmes ils ne savent quelle ivresse sentimentale.

--Ne croirait-on pas que les traversiers se joignent au repos du soir?
demande la Française.

--Ils ne font qu'effleurer l'onde, répond Jules.

--Le grand silence me parle de la Nouvelle-France qui me revient
toujours à la mémoire... Je vois Cartier remontant le fleuve, alors
que la lune pareille inondait, l'espace et la nature sauvage... Quelle
impression divine a dû le ravir!...

--Je ne sais pas si Cartier eut l'aubaine d'un tel spectacle, dit le
jeune homme. Je devine, du moins, que Champlain contempla souvent,
le fleuve qu'il aima jusqu'au dernier jour... Vous me pardonnerez une
vision un peu fantaisiste... Il me semble que, si les eaux passent,
l'âme du Saint-Laurent demeure... A de telles heures, il se peut qu'elle
rêve et, se souvienne... Elle se souvient des héros qui la connurent
et voguèrent en prononçant, son nom, des boulets qui la déchirèrent, du
sang qui a rougi le flot d'alors... Ou bien, elle écoute la clameur des
villes soeurs grandissant à travers les siècles... Il se peut qu'elle
se rappelle Wolfe et la nuit fatale où ses vaisseaux se rendirent, à
l'appel de Verger le traître... Ou bien, elle médite sur l'avenir de
Québec et le voit, se déployer en splendeur...

--Vous devenez matérialiste! plaisante Marguerite.

--Dans la mesure où je prête à la matière la sensibilité de mes nerfs et
la flamme de mon imagination! lui répond-il.

--Je ne discuterai pas... Ne serait-il pas criminel de nous quereller,
ce soir, Monsieur Hébert?... Comme vous le disiez en face de
Saint-Laurent-de-l'Ile, à bord du paquebot, cela achève.

--C'est vrai, dit-il, morose. Je l'oubliais!...

--C'est résolu, nous partons demain pour le Saguenay... Notre visite
à Québec achève donc. Au retour de ce voyage, nous y passerons deux ou
trois jours au plus... D'ici, nous irons visiter Montréal et parcourir
l'Ouest Canadien!...

--J'attendais que vous partiez, reprend-il, avec douceur. Les élections
pour Ottawa se tiendront le Premier Septembre... Demain, je rejoindrai
mon père... Il a déjà commencé la campagne électorale dans un de nos
comtés ruraux... Nous nous battrons ensemble!...

--Je parie qu'il sera élu, fit-elle, gentille et croyant deviner. Vous
êtes éloquent, cela doit venir de lui... Vous pourfendrez l'adversaire:
il sera écrasé... Voue alliez m'interrompre et dire non: je sais, moi,
que vous serez superbe et qu'on ne pourra vous résister!...

--Je prends note de vos paroles, afin d'en être le moins indigne
possible... Mais c'est dans la mienne, et non dans l'élection de mon
père, que nous allons unir nos fers pour triompher..

--Vous ne m'aviez pas dit cela? lui reproche-t-elle.

--Nous avions tant de choses à nous dire! répond-il, en souriant.

--C'est vrai, il nous reste même beaucoup de choses à nous dire, ajoute
Marguerite, avec un accent qui le bouleverse. Il y en a trop peut-être,
il y en a que nous ne pourrons pas nous dire.

--Que nous ne pourrons jamais nous dire, alors, murmure-t-il.

-Et la même émotion surabondante étreint leurs coeurs...

--Vous allez me penser un peu curieuse, dit-elle, pour dissiper le
malaise entre eux. Comment est-ce vous, et non votre père, qu'on a
demandé?...

--On lui offrit la candidature... Il me la cède...

--Il est généreux, votre père!... Que j'aurais aimé le connaître!... Je
me le figure noble et grand...

--Hélas! vous auriez été ennemis, répond Jules, que le conflit perpétuel
entre la jeune fille et lui déprime. Il est de la vieille école
canadienne-française... Il est catholique jusque dans la moelle... Vous
n'auriez pas trouvé grâce à ses yeux: il aurait eu peur... A coup sûr,
il m'aurait interdit la fille d'un athée!...

--Ainsi, il ignore tout, interrompit Marguerite, vivement émue. Pour
moi, vous avez trompé celui que vous adorez tant!... Pour moi, vous
avez fait ce qui vous a paru mesquin, lâche peut-être... Une pensée me
trouble, j'hésite à parler... Mais il le faut, cela m'entraîne... Pour
moi, vous avez tout caché peut-être à votre mère?...

--Oui, Mademoiselle, avoue-t-il, honteux.

--Et, Jeanne fut votre complice?...

--Jeanne vous aime...

--Mais elle sait que mon père est Gilbert Delorme, un sectaire, un
persécuteur de son Christ! Votre mère, elle aussi, aurait compris que je
n'ai pas de haine, moi, que j'aime le Canada-Français, que je respecte
sa foi, qu'elle a creusé dans mon âme une empreinte saisissante!...
Il me semble que, pour tout cela, elle aurait excusé mes origines
révolutionnaires... N'aurait-il pas mieux valu que nous nous soyons
connues?...

--Vous oubliez qu'elle n'aurait pas été complice, elle... Jeanne le fut:
elle m'idolâtre, elle connaissait mon caractère qui ne bronche pas... Je
lui ai promis d'être fidèle à mon père... Elle ne doutait pas que je
ne le fusse... Voilà pourquoi elle ne m'a pas trahi... Maintenant, elle
vous aime, elle ne parlera jamais... Ma mère aurait parlé... C'était
son devoir: épouse canadienne-française à la façon traditionnelle, elle
n'aurait pas été complice, même pour le fils, contre le père...

--Pour moi, tout, cela!...

--Mais je désirais tant vous revoir, dit-il avec passion. Je l'avoue,
j'ai cru déchoir... Je n'ai réalisé ma défaillance que le jour où je
me suis replongé dans l'atmosphère familial... J'aurais dû fuir les
causeries intimes avec vous, dès la minute où j'appris que votre père
était l'adversaire impitoyable de mes croyances... L'aurais-je pu,
d'ailleurs?... Je ne songeai même pas à fuir... Vous êtes devenue si
rapidement, si naturellement mon amie... Je parlai de vous, c'était
fatal, et mon père eut un soupçon... Alors seulement, je compris... Mon
père eut des paroles que je crus justes contre les amis du vôtre
qu'il espérait ne pas être un des leurs, et cependant, je le trompai,
j'éloignai la question brûlante... Sa confiance en moi est si profonde
qu'il ne m'en a plus reparlé...

--Si vous lui aviez tout dit, je ne vous aurais jamais revu, n'est-ce
pas? demande-t-elle, devenue très pale.

--Je le savais... Il fallait me décider tout de suite... Vous aviez été
si bonne pour moi, je ne pus me résoudre au sacrifice qu'il exigerait.
Vous paraissez m'en vouloir de cette trahison?...

--Vous vous trompez, les femmes ont beaucoup de peine à condamner les
faiblesses que les hommes accomplissent pour elles! dit la jeune fille,
avec un regard de tendresse.

--Vous ne faites que redire ce que j'ai pensé souvent moi-même... Ce
fut une faiblesse... Pardonnez-moi d'être brutal: je me sentais fort, je
savais que les craintes de mon père seraient vaines, que vous ne pouviez
ébranler la moindre parcelle de ma foi!... Chacune des heures où vous
fîtes de la traversée le souvenir le plus doux de mon voyage, me revint
en une vision magique.

J'eus la certitude que cela ne recommencerait plus jamais... Je ne
voulus pas vous perdre, avant d'avoir cueilli le plus possible de votre
charme et de votre âme exquise...

--Oh! le vilain flatteur! je vous dois une petite malice...

--Je ne comprends pas, fit-il, étonné.

--Eh bien, oui, nous sommes quittes! J'étais le défi que vous lançait
mon père à la face... Vous vous êtes cru un défi que vous pouviez me
lancer impunément!... Ne vous défendez pas, je vous comprends, et je
vous pardonne... Demain, vous allez vous battre, dites-vous... Vous
serez élu, vous deviendrez le personnage qu'on adule, ce héros moderne
qu'est le favori du peuple... Les jolies Québécoise ne le seront
plus que pour vous, papillonneront autour de Jules Hébert devenu la
personnalité du jour... A moi de vous braver, maintenant! Je vous défie
bien de songer longtemps à la Parisienne à qui tant de beaux sourires
feront mordre la poussière... Je serai le passé d'un jour qu'on daigne
se rappeler, quand, parfois la pensée est, lasse de tout le reste...

--Votre badinage est plus cruel que je ne saurais vous le dire, reproche
le Canadien. Mais vous n'êtes pas sincère, quand vous raillez de la
sorte. Vous ne pouvez pas l'être!... Quelque chose doit vous rendre
certaine que je ne vous ai pas menti, que, dès le premier jour, vous
m'avez inspiré la sympathie la plus vive, que malgré moi je vous ai
pardonné la libre-pensée que je réprouve chez tous les autres, qu'une
fantaisie passagère ne m'aurait pas fait reculer devant la franchise que
réclamait mon père... Vous parliez d'oubli: vous êtea trop femme pour ne
pas savoir que je ne suis pas de ceux qui oublient des heures sacrées...
Je ne vous accuse pas d'avoir une nature superficielle... Mais ce sera
malgré vous; les voyages, en peuplant la mémoire d'impressions toujours
nouvelles, atténuent, les souvenirs... Peut-être est-ce la Parisienne
qui ne se souviendra pas longtemps du Canadien, qui n'aura été qu'un
incident agréable au cours de pérégrinations sans nombre...

--Et voilà cette logique dont les hommes ont le monopole jaloux... S'il
fallait vous prendre au mot, je ne serais qu'une superficielle et
une étourdie, ne vous en déplaise... Mais vous m'avez déjà louée du
contraire, et vous aviez raison, Monsieur Hébert... Le Canada-Français,
dont vous m'avez si puissamment révélé la légende et le drame, la
grandeur et la poésie, ne s'effacera jamais de mon esprit qu'il a
charmé... Je lui ai donné, toute à lui seul, une place bien chaude en
mon coeur... Et quand souvent les choses merveilleuses de Québec me
souriront dans la distance, me permettez-vous de ne les revoir qu'à
travers le visage énergique et fort de Jules Hébert, mon professeur
d'histoire canadienne, mon guide patriote et charmant, l'héritier des
traditions qu'apporta l'aïeul Hébert, le premier colon canadien?...

--Souvent et longtemps? demande-t-il, profondément ému.

--Souvent et toujours... Du meilleur de moi-même, je vous promets
d'avoir toujours l'oeil aux aguets sur les destinées de votre race et
l'évolution de l'âme canadienne... Je ne pourrai en suivre les phases,
sans les identifier avec le fils vaillant de l'une et le champion de
l'autre... C'est bien pour l'âme canadienne que vous partez en guerre,
n'est-ce pas, mon beau chevalier?

--Vous devinez tout, belle princesse, reprend-il, en souriant. Je
serai le candidat de l'âme canadienne... Pour elle, en champ clos,
je croiserai mon épée... Du meilleur de moi-même aussi, je vous
suis reconnaissant de la grande amitié dont vous m'assurez la longue
existence... Elle sera un trésor dans ma vie d'homme, une des forces
magnétiques avec lesquelles je vaincrai la dépression mauvaise...
Pendant la lutte prochaine, j'évoquerai souvent votre image: je sens
qu'elle me dictera des choses magnifiques et qu'elle est déjà la
victoire!...

--Oh! que je vous la souhaite, cette victoire! Elle sera l'aube d'une
carrière éblouissante et féconde... Vous vous distinguerez plus tard,
les journaux apporteront jusqu'à moi l'écho de votre éloquence et le
magnétisme de vos oeuvres... Alors, je serai bien orgueilleuse de vous
avoir connu!...

--Votre espoir exagère, mais si jamais votre prédiction se réalise à un
degré plus modeste, si du moins je deviens quelqu'un, soyez assurée que
le jour où ma voix sera entendue, je me rappellerai l'entretien de ce
soir et l'enthousiasme nouveau qu'il a créé dans mon âme...

--Tout simplement celui de ce soir? demande-t-elle, finement.

--Vous êtes méchante... Vous savez bien que je revivrai souvent les
bonnes semaines qui achèvent... Je serai heureux, si je suis digne de
votre souvenir...

--Une telle admiration me touche infiniment... Je n'ai pas d'expressions
pour vous en remercier... Mais il ne faut pas me faire la part trop
large... Vous oubliez qu'une autre vous attend, qu'elle sera toujours
près de vous pour accrocher vos lauriers à la muraille, que je dois
fatalement n'être que l'amie dont l'affection lointaine ne saurait
égaler la tendresse de l'épouse éperdument chérie... C'est de celle-ci
que, par l'action courageuse et le rêve sain, vous allez vous rendre
digne!... C'est à elle que vous prodiguerez l'hommage de votre puissance
et de votre gloire!...

--Oh oui, j'ai souvent rêvé à celle qui viendrait... J'ai toujours
respecté ce rêve... La seule manière d'en avoir le culte, c'est de
respecter toutes les femmes... Ceux qui ne le connurent pas, disent
que c'est la folie sentimentale... Sans doute, on est fou d'espérer
l'irréel, mais, dites-le-moi, est-ce impossible de trouver un coeur dont
le vôtre est rempli comme un vase qui déborde?...

--Attendez, Monsieur Hébert... J'adore votre formule: un jour, il vous
rencontrera au bord d'une source, il se penchera sur elle, remplira
le creux de sa main, et plus vous boirez, plus vous aurez soif... Vous
trouverez la source, et vous méritez d'y boire...

--Oh! regardez la gentille petite barque! a'écrie-t-il. Peut-être ceux
qu'elle dirige boivent-ils à la source d'amour...

La chaloupe effilée coule sur l'onde blanche et rêveuse. Elle se laisse
aller au caprice de la marée, pendant que lea rames sommeillent. Une
silhouette d'homme, au centre, et celle d'une femme, à l'arrière,
semblent goûter l'heure divine en silence. Est-ce des époux qui vivent
sur le fleuve la douceur d'être ensemble? Est-ce des amoureux dont
les regards ne se lassent pas de retrouver au fond d'eux-mêmes le
recueillement de la nature? La barque file toujours de sa course
égale et douce, effleure la traînée lumineuse où elle fait songer aux
vaisseaux des contes merveilleux, glisse de nouveau sur la surface aux
reflets d'argent. Marguerite et Jules ne se parlent plus, se demandent
où elle va dans sa promenade insouciante et légère. Un désir aigu de
s'embarquer sur elle et de la suivre toujours inonde leurs coeurs.

--C'est l'amour qui passe, murmure la jeune fille, après le long
silence.

--Oui, c'est une heure d'amour... Tout, ce soir, parle d'amour...

--Vous voulez dire que les êtres et les choses échangent des propos
d'amour!...

--Les clochers redisent le grand amour du Christ!...

--Les foyers, sur les collines, rayonnent de tendresse!...

--Le collège s'auréole du beau dévouement des prêtres!...

--Les Soeurs, dans l'Hospice, répandent la charité sublime autour
d'elles!...

--Les bateaux-passeurs caressent l'onde!...

--La petite barque file toujours!...

Les chants d'actions de grâces flottent encore autour de la flèche de
Notre-Dame-des-Victoires!...

--La rumeur de la foule dit qu'il fait bon vivre et sentir l'air du soir
dans la poitrine!...

--La fanfare Royale joue le grand air de Saint-Saens: "Mon coeur s'ouvre
à ta voix"!...

--Et le peuple, eu rangs cordés, se presse autour de la chanson
d'amour!...

--Les gamins, sur la pelouse, s'amusent comme des fous, s'étourdissent
de liberté!...

--L'amour de leur pays jusqu'à la mort frémit dans la colonne
fraternelle à Wolfe et Montcalm!...

--Regardez aller ces deux enfants du peuple... Ils ont lu, dans leurs
yeux, l'ivresse au fond de leurs êtres!...

--Et ce vieux couple... Ils se ressemblent, à force de s'être aimés!...

--Là-haut, la sentinelle, incarne l'amour du drapeau!...

--La barque file toujours et s'éloigne, dit la jeune fille, revenant au
Saint-Laurent calme.

--Ta main me grise d'amour! songe le Canadien.

Elle est si près de son coeur. Elle pend avec grâce. Il a fallu des
générations pour la rendre aussi belle, aussi parfaite. Il devine
l'ossature fine sous le modelé pur. La paume a des courbes charmantes.
Les phalangettes minuscules doivent effeuiller les roses à ravir. Elle
n'a appris que les besognes délicates, effleuré les pages des livres,
écrit des choses merveilleuses, guidé les pinceaux fragiles, esquissé
d'harmonieux gestes, animé les claviers subtils, exécuté des caresses
nobles. Elle est, à elle seule, presque toute la femme exquise. Et
pendant que Jules Hébert la contemple et sent le besoin fou de poser le
baiser de son âme sur la main qui pend tout près de son coeur, la jeune
fille suit la course de l'amour sur l'onde rêveuse.

--La barque s'éloigne toujours... Où va-t-elle? demande soudain
Marguerite.

--Elle vogue vers le bonheur sans fin, murmure-t-il.

--Voici qu'elle tourne! s'écrie-t-elle, avec un regret de tout son être.

--Les rames s'agitent... Elle remonte... C'est déjà fini, leur joie
souveraine de tout-à-l'heure... C'est bien là notre bonheur humain: un
moment, l'extase nous berce au fil du courant, puis il nous faut ramer
douloureusement contre elle...

--Il y a de la joie, même à souffrir...

--Et la joie surhumaine qu'on espère toujours, qui donc nous en
rassasiera, Mademoiselle?... Je vous plains de ne pas même soupçonner la
vie par delà les planètes et les étoiles... Oh! que je vous souhaite le
grand amour dont la rosée vous rafraîchira les tempes jusqu'à la fin de
vos jours!...

--Dieu, s'il existe, devrait me conduire à la source...

--Vous blasphémez, sans qu'un pli de votre visage tressaille!...

--Pardon, je ne blasphème pas Celui qui, pour moi n'est rien... Je vous
fais de la peine, je le sens... Mais il faut que je me défende... Et
c'est vrai, ce que je vous dis... Vous le savez bien que je ne veux pas
vous faire de la peine!...

--Oui, c'est vrai, trop vrai... Vous me forcez à l'admettre: j'avais
toujours cru qu'il ne pouvait y avoir d'athées sincères... Mais, logique
avec vous-même, vous devriez me dédaigner, avoir pour un crétin des
répugnances nécessaires!...

--Sans Dieu, vous ne seriez plus le Canadien-Français que vous êtes!...
Et c'est le Canadien-Français que j'admire, patriote enflammé, noblement
sincère, fièrement chrétien!... Que voulez-vous, c'est notre logique, à
nous, les femmes...

--Vous me pardonnez la superstition comme je vous pardonnai
l'athéisme...

--Voulez-vous dire que, si je n'étais pas libre-penseuse, je ne serais
pas votre amie?...

--Vous avez plus de logique que vous ne le prétendez... Pour moi ou
contre moi, vous deviez l'être: peut-on ne pas vous admirer?... Il n'y
a pas de plus grands amis que ceux qui le sont malgré tout, dont la
souffrance à lutter l'un contre l'autre n'a pu ravir les âmes l'une à
l'autre...

--Vous avez donc souffert de nos antagonismes profonds?...

--A la veille de votre départ, Mademoiselle, j'en souffre plus que
jamais...

--Je sais, moi, que j'en ai souffert plus que vous encore... C'est moi
qui ai cédé constamment, qui ai sans cesse mis bas les armes, incliné
la tête sous l'inflexibilité de votre foi... Rien de vous-même n'a lâché
prise, tandis que, par vous, j'ai connu les affres du doute...

--Est-ce bien vrai? s'écrie Jules, qu'une espérance affole. Vous
avez été ébranlée, vous n'êtes plus aussi certaine, vous commencez
à entrevoir qu'il peut y avoir autre chose que la matière Unique,
souverainement intelligente, éternellement créatrice... Dieu vous a
agité la conscience!... Quel bonheur!...

--Égoïsme des hommes! Vous oubliez mon supplice et mes angoisses!...
Vous méritez la déception qui vous arrive... Il est des croyants que le
doute blesse à l'âme un jour et que, le lendemain, leur foi ressaisit
avec une emprise plus tyrannique, plus indéracinable que jamais. Un
instant, la mienne a subi le choc de la foi canadienne-française, mais
elle n'a oscillé qu'un peu, l'équilibre est stable à jamais!...

--Vous ne l'oublierez jamais, ce doute, quoi que vous fassiez... Dieu ne
se penche pas en vain sur un coeur pour l'attendrir... Dites, au moins,
que vous serez neutre entre votre père et Lui...

--Impossible, je crois aux doctrines de mon père!...

--Alors, vous vous battrez pour elles et pour lui...

--Autant que le peut la fille d'un père!...

--Et si votre père déclare la guerre au Canada-Français?

--Il le fera, il le faut... Luttez, Monsieur Hébert!...

--Vous n'avez pas répondu, Mademoiselle... Vous aimez le
Canada-Français, dites-vous... Voulez-vous qu'il périsse en perdant sa
foi? Aiderez-vous votre père à l'écraser?...

--Non, Monsieur, aussi longtemps que je vivrai, dit-elle, confuse.

--Aurez-vous le secret espoir que l'athéisme ici triomphe?

--Je veux que Jules Hébert demeure Canadien-Français! cria-t-elle, avec
passion.

--Merci, Mademoiselle...

L'aveu d'amour frémit au bord de leurs coeurs gonflés. Ils n'en peuvent
plus de lutte et de ruse contre eux-mêmes. Leurs âmes sont tendues, sur
le point de se rompre. L'image de Greuze rêve si près du jeune homme,
qu'il y pourrait poser ses lèvres. Il évoque la promesse qu'il a faite
au Christ de sa race et des siens, à Jeanne prophétique. Toutes
les forces qu'il appelle au secours se rangent en bataille dans son
imagination au désarroi, mais la vague d'amour avance au fond de
lui-même, menace de tout renverser devant elle.

Une détonation formidable crève dans l'air. Le canon de la Citadelle
annonce à la foule qu'il est neuf heures et demie. Jules se souvient. Il
est sauvé.

--Mademoiselle, dit-il, je regrette de vous laisser... Il faut que je
parte ce soir...

--Puisqu'il le faut, je vous suis, murmure-t-elle, avec un tel chagrin
qu'ils en demeurent silencieux, tout le long de leur marche à travers la
foule moins touffue. Rassasiés d'air et de bruit, beaucoup de promeneurs
ont abandonné la Terrasse, et les rangs s'émiettent. Il y a moins de
jouisseurs autour des bougies roses. Jules escorte la Parisienne jusqu'à
la porte latérale; du Château-Frontenac.

--Au revoir, Monsieur le député, dit Marguerite, gentille.

--Au revoir, princesse, répond-il, avec un regard profond.

--A bientôt, beau chevalier, reprit-elle, en le regardant longuement, et
Jules, pendant quelques secondes, a le coeur plein d'elle comme un vase
qui déborde...

Et pendant, qu'elle gravit l'escalier de pierre, il reste là,
frémissant, effaré, espérant que les yeux merveilleux auront encore une
caresse à le rendre fou. Il lui semble qu'elle emporte avec elle quelque
chose de substantiel et de nécessaire en lui. Une seconde, il a le
vertige, il veut se précipiter vers elle, avouer le désespoir qu'il
éprouve à la voir s'éloigner de lui pour deux longues semaines, murmurer
longtemps le bonheur dont elle gonfle son âme, quand elle est là. Mais
la robe de mousseline sans tache a déjà disparu. Un vide intolérable
descend au fond de son être le plus vital. Il défaillit sous une
douleur qui l'étreint au vif, mais plus la chose saigne, plus il se sent
infiniment bon, capable d'il ne sait quel dévouement surhumain. Il en
a la certitude écrasante, il aime cette femme au point qu'il a peur de
lui-même, que son patriotisme relâche un moment sa poigne sur l'énergie
virile. Il élève au ciel un regard d'âme aux abois. Alors, ses yeux sont
hypnotisés par la statue de Champlain transfiguré. Qu'il est dominateur
et fort, le chevalier de Saintonge, dans son allure de conquérant
triomphal, auréolé de lune et de solitude! Il est bien seul au milieu
de cette foule qui repasse indifférente à sa gloire, à sa grande ombre
inspiratrice. Sur son piédestal d'immortalité, il est évocateur
de souffrances et de renoncements. Il parle à Jules, qui l'écoute
pieusement, de tempêtes impuissantes, de froids bravés, d'ennemis
fuyards, de sacrifices amoncelés, de l'aïeul Hébert. Et le jeune homme
sent les ambitions généreuses remonter en lui comme une marée calmante.
Il a honte d'avoir succombé à un désir de lâche. Il jure d'être fidèle
au Canada-Français pour lequel Champlain, défiant les orages et les
siècles, montera désormais la garde.



VI


L'arôme âcre du tabac national imprègne tout l'air de la salle
rectangulaire et basse. C'est ici le comité-chef de Jules Hébert, le
candidat Patriote. Les volutes pâles que lea fumeurs exhalent des pipes
noires ou "cernées", tournoient vers le plafond de bois nu sur lequel
s'alignent des poutres lourdes, et la brise timide entame à peine le
nuage de fumée toujours plus dense et violent à la gorge. Douze à quinze
électeurs, en trois groupes étourdissants, flânent sur les madriers
bruts dont on a fait des sièges, en les appuyant sur de vieilles
chaises, tout le long de la muraille dont on n'a pas encore peint
l'épinette brunie. Des noeuds enflent dans le plancher rude et s'y
tordent. Au fond de la cheminée de briques ternies par les feux d'hiver,
une bûche d'érable est restée depuis le printemps dernier. Près d'elle,
un tisonnier chôme. Épars sur la cloison rustique, des clous rouillés
attendent les portraits de famille ou les cadres pieux qu'on a délogés
pendant la tourmente électorale. On n'y a laissé que la Croix des
sobres, et les bras d'ébène s'estompent dans la fumée bleue du tabac
canadien.

Immobile à la table de sapin verni sur laquelle on a éparpillé les
listes fatidiques, Jules Hébert a les yeux rivés sur l'écriture gothique
d'une lettre. Il leur paraît si absorbé dans sa rêverie, que les
électeurs, dont les regards ne se lassent pas d'aller A lui, n'osent le
tirer de son silence devant le petit papier mystérieux. Elles devinent,
ces âmes frustes, qu'il faut laisser le jeune homme seul, mais leurs
voix malgré eux s'enthousiasment déjà de la victoire prochaine. Il
vibre, ce groupe de campagnards en verve. Une joie commune électrise
la maigreur terreuse de l'un, le sourire narquois de l'autre, les joues
couperosées de celui-ci, le visage grillé d'une "jeunesse", la _couette_
solitaire folâtrant, sur le crâne poli du voisin, la crinière touffue
de celui-là; un même amour bat dans les artères sous les dos pliés, les
mains criblées de gerçures, les muscles d'acier, les vêtements marqués
de l'empreinte dea sillons. Les gouailleries et les boutades se croisent
en une fusillade intarissable.

--Va-t-il en prendre, une culbute, leur candidat!...

--Va-t-il en recevoir une raclée, l'autre aussi!...

--Avec cela qu'on se moque bien de leur gouvernement, à tous les
deux!...

--On sait ce que c'est, leur gouvernement!... Il promet, ce n'est pas
vrai, la plupart du temps! Si on a besoin de quelque chose, c'est son
devoir de nous le donner!... Pourquoi s'aplatir devant lui?

--Ils ont eu beau se trémousser, ils vont faire "le saut"!

--Était-ce drôle, le jour de la nomination, de les voir se démener
contre notre candidat!...

--Ils disaient qu'il n'avait pas de politique!...

--Il va leur montrer, ce soir, s'il n'a pas de politique! Il va leur
montrer ce que c'est que le peuple!... Ils nous prennent pour des
nigauds! Nous comprenons le bon sens, nous autres!... Et le programme de
notre candidat, il a bien du bon sens, pas vrai, Jacques?

--Bien sûr, notre race doit se mettre à l'abri... Les Anglais se méfient
de nous... Il faut leur montrer que nous ne leur en voulons pas, que
nous sommes prêts à être des frères avec eux, pour faire un grand
pays!...

A cet instant, un gars solide hors d'haleine fait irruption dans la
salle, et les conversations tombent. C'est le chef de cabale. Le jour du
poll, il est le roi de céans. Son visage commande, sa lèvre se plisse
en une moue impérieuse, et le candidat lui-même doit courber la tête et
recevoir tous ses conseils avec une bonhomie déférente. Celui-ci est un
colosse à la peau tannée, à l'encolure massive, aux muscles terrifiants.
Dans une bagarre, il règne. Aujourd'hui, c'est le personnage
indiscutable: il secoue les tièdes, échauffe les enthousiastes, nargue
les adversaires, donne le coup de grâce aux chancelants. C'est un roi,
et tous les amis de la cause le traitent ainsi, ont devant lui des
attitudes et des allures de vassaux craintifs et presque rampants.

--Monsieur Hébert, dit-il, à Jules, qui l'écoute volontiers. Tous nos
amis ont voté!... Il n'y a que le bonhomme Jeannot qui ne veut pas
bouger!... Il dit que vous serez élu "haut la main", que cela ne vaut
pas la peine de se déranger!...

L'indignation éclate de toutes parts...

--Le vieux lâche!...

--Qu'est-ce qu'il lui faut, donc?...

--C'est toujours comme cela!...

--Il faut toujours des prières!...

--On n'a pas besoin de lui!...

--Qu'il reste!...

--Le savez-vous, si on n'a pas besoin de lui! dit le chef de cabale,
autoritaire. Je prétends qu'il doit voter, moi!...

--Allons, mes amis, il ne faut pas être violents contre le père Jeannot,
dit Jules. Vous savez qu'il est franc dans le collier!... Son âge le
rend un peu paresseux, voilà tout... Vous avez raison, Robert, il vaut
mieux qu'il vote... Allez lui dire, de ma part, que la victoire me fera
moins plaisir sans son vote!...

Le chef de la cabale s'enfuit à tire d'aile, et la fusillade entre
les chauds partisans recommence. Jules Hébert s'est replongé dans sa
méditation. Il pressent le triomphe: il devrait n'entendre que les
battements d'ailes de la victoire autour de son front. Mais l'écriture
gothique de la lettre mignonne fascine presque toute sa pensée tendue.
Le matin même, il a reçu le message touchant de Marguerite Delorme,
et le cri passionné de la jeune fille a retenti au plus profond de
lui-même. Non pas qu'elle ait avoué le bouleversement de son âme ou
l'angoisse de l'absence. Mais Jules, au défilé des lignes vibrantes, a
l'intuition qu'elle souffre au-delà de ce qu'elle déclare, au-delà de ce
qu'elle peut dire. Un passage lui revient sans cesse au cerveau cuisant
de fièvre: "Le Saguenay m'enchante, a-t-elle écrit, mais, sans vous, ce
n'est plus le Canada pour moi!" Dans cette plainte discrète où filtre un
sanglot, il comprend la détresse de la jeune fille. Et il en est triste
d'un poids qui lui écrase le coeur. Il envie la gaîté tapageuse des
campagnards. Quelque chose pleure en lui-même. Son secret l'étouffe,
il sent qu'il a besoin d'air au fond de son âme, il voudrait crier à
quelqu'un la douleur pénétrante. Il ne peut écrire à Jeanne, dont la
prédiction de grand amour se réalise. Un éclair subit déchire le nuage
de plomb; il songe au vieux curé de la paroisse, depuis si longtemps
l'ami des bons et des mauvais jours de la famille Hébert. Il est déjà
plus léger, moins souffrant, il est entraîné, il se lève. Les paysans,
que le mutisme a frappés, le dévorent de leurs prunelles soumises,
attendent un ordre, un mot d'Evangile.

--Mes amis, leur dit-il, il faut que je m'absente un peu... Vous
n'ignorez pas que l'abbé Lavoie fut toujours l'ami de ma famille... Il
faut que j'aille le voir!... Je vous demande pardon, j'aurais aimé
à vivre au milieu de vous toutes les minutes qui nous séparent du
triomphe... Je reviendrai!... A bientôt!...

--Vive Hébert! Vive le Patriote! crient les campagnards, dont les yeux
chargés d'orgueil et d'amour le reconduisent.
                                 _____

Le coup de trois heures sonne allègre et sans hâte au cadran de
l'horloge antique. Il semble que les fureurs de vivre et les violences
de l'homme ne pénétrèrent jamais dans la bibliothèque du vieux
presbytère. La paix la plus délicieuse et la plus intime se diffuse
dans l'atmosphère, circule autour des livres dont les cases mordorées
fourmillent, glisse le long des tapisseries vert mousse, enveloppe
les scènes agrestes qu'une frange d'or encadre au mur, niche dans les
profondeurs molles des fauteuils de chêne, plane au-dessus du tapis
vert olive, flotte autour des menus objets disséminés sur la table aux
veinures luisantes, le coupe-papier d'ambre, l'encrier d'argent que
domine un aigle, la brochure ouverte et délaissée, la Madone minuscule
et suave. D'où vient-elle ainsi, la paix des choses? Prend-elle sa
source dans le coeur du prêtre dont la main repose sur le bras sculpté
du plus grand des fauteuils sombres? Plus on regarde le vieillard, plus
on pense qu'elle émane de lui. Elle semble couler à flots du visage
classiquement fier et beau. Tout ce qu'il y a de plus noble et de
meilleur en l'homme illumine les traits forts. La bouche frissonne d'une
bonté sans limites. Des lueurs d'âme pure souvent passent dans les
yeux de velours noir où les visions de l'au-delà ont semé une douceur
infinie. Une abondante moisson pousse au front que des éclairs à tout
moment sillonnent d'intelligence, et les tiges en ont blanchi au labeur
sublime et aux amours sans tache. La courbe du nez seule trahit les
colères qu'un sang trop vif allume parfois dans les veines, et ce visage
alors doit se transfigurer d'une flamme terrible. Mais il est impossible
d'en douter, la source, où les choses s'abreuvent de paix surabondante,
est le coeur du vieillard pensif.

Les mains croisées sur sa poitrine encore puissante, il a l'air
d'abandonner son âme à des choses exquises. La physionomie grave
s'idéalise de bonheur. C'est que son imagination ressuscite quelques-uns
des souvenirs les plus charmants de sa vie. Quand il lui arrive ainsi
de repasser les heures savoureuses que lui a values l'amitié toujours
accroissante de la famille Hébert, il a comme une sensation d'avoir été
aimé, de l'être encore, de l'être à jamais. Augustin Hébert, presque
chaque été, s'éloigne de la chaleur torride et vient, dans la ferme
patriarcale, aspirer la brise nourricière des champs. A dix minutes du
presbytère, ombragée d'ormes et de frênes, orgueilleuse du verger vaste
où les plates-bandes embaument de fleurs et les pommiers grouillent de
fruits plus mûrs chaque jour, elle entasse des pierres inégales sous des
pignons anciens. Ils devaient fatalement se rencontrer sur la route un
jour, le curé du village et le seigneur du manoir, et dès lors l'abbé
Lavoie prit place au coeur de tous. Le Canadien-Français, profondément
catholique, admira le prêtre simple et grandiose, et son épouse, qui
ne s'y trompait guère en noblesse, avait compris la délicatesse extrême
dont les chocs de la misère humaine affinaient cette nature d'apôtre
sentimental. Il avait caressé les boucles blondes et soyeuses de Jeanne
gamine: elle en était folle. Il connaissait la conscience de Jules
jusqu'en ses replis les plus discrets: le jeune homme devait bien des
choses au vieillard qui lui avait distillé la sève de l'Evangile à
travers sa tendresse et son sourire.

Voici que l'abbé se rappelle précisément qu'on va bientôt, retirer des
urnes le sort de celui qu'il nomme son fils. Toute la semaine, il a prié
pour le triomphe de Jules. Le matin même, sa prière fut beaucoup plus
longue qu'à l'ordinaire. Soudain ses yeux s'immobilisent d'une fixité
étrange: il vient d'apercevoir, dans le rêve patriotique du jeune homme,
un horizon plus large, une force d'action nouvelle, et la servante, dont
la silhouette grêle a pénétré sans bruit jusqu'à la porte aux moulures
blanches comme l'ivoire, est ébahie de stupeur.

--Qu'y a-t-il, Marie? demande-t-il, remarquant enfin sa présence.

--Il y a, Monsieur le curé, que Monsieur Jules est au village.

--Vraiment? dit-il, avec-un cri de joie. Que j'ai hâte de le voir!...

--Pauvre Monsieur Jules! gémit-elle.

--Parle! Qu'y a-t-il? s'inquiète l'abbé.

--Figurez-vous que j'ai rencontré, tout-à-l'heure, le bossu du troisième
rang... C'est un malheur, pour sur!... Monsieur Jules va être battu!...

--Tu radotes!... Je te l'ai souvent dit de faire une bonne attisée des
superstitions que tu charries dans ton tablier!...

--Pourtant..., commence à raconter la vieille fille.

Interrompant le récit, une vibration longue secoue le timbre de la porte
centrale...

--C'est lui! s'écrie l'abbé.

--Je cours ouvrir! dit la servante, presque folle.

Et le bon curé, que la joie transporte, se lève de toute sa grande
taille pour accueillir le fils de son âme..

--Je pensais à toi, mon fils, lui dit-il, lorsqu'il centre.

--J'aurais voulu venir auparavant... Quelque chose m'a empêché...

--Je ne te fais pas de reproches... Tu sais bien que je n'eus jamais de
reproches à te faire...

--Et mes fredaines, alors que j'étais enfant, les oubliez-vous?...

--Un enfant qui ne fait pas de fredaines n'est pas adorable!... Et je
t'ai adoré, mon fils: je te faisais de gros yeux, mais je voulais que tu
recommences pour te les faire encore!...

--Oh! le temps béni d'alors! dit Jules, avec un regret profond.

--Tu m'étonnes!... Sans doute, à certains moments, nous voudrions
revenir au passé dont le mirage nous attendrit... Mais il est des heures
où l'avenir seul nous possède, et voici l'heure, pour toi, de ne songer
qu'au lendemain souriant de promesses!... Dans quelques minutes,
on t'acclamera, ta carrière déploie ses possibilités devant toi, la
griserie de la victoire devrait te faire perdre un peu la tête... C'est
la fatigue qui te rend morose, n'est-ce pas? Elle se lit sur ton visage
pâle et dans tes yeux tristes...

--La bataille a été rude, Monsieur le Curé, mais il ne s'agit pas
d'elle...

--Marie aurait-elle eu raison? Serait-ce un malheur? interrompt l'abbé,
qu'une vague inquiétude épouvante.

--Je ne puis dire encore si c'est un malheur...

--Il faut que la chose soit grave pour qu'elle t'écrase, toi, si fort,
si énergique, si indomptable!... Tu m'inquiètes: est-ce des tiens qu'il
s'agit?...


--Non, mon père...

--De toi, alors, c'est de la logique brutale!...

--Je suis venu pour vous mettre à nu l'angoisse de mon âme... Je souffre
comme il est trop douloureux de souffrir...

--Pauvre enfant! s'écrie le prêtre, à qui l'accent du jeune homme met
presque des larmes dans la voix. Mais parle donc, ne me fais pas languir
ainsi, parle que je te soulage, que je te guérisse!... Tu es venu à moi,
c'est que tu m'as pensé bon à quelque chose dans ta peine... Tu le sens
bien, je veux t'apaiser, te guérir!...

--Tout-à-l'heure, je souffrais tant!... Je pensai à vous, je souffris
déjà moins... Et maintenant, je souffre beaucoup moins... Il faut que je
vous parle... Je ne sais comment vous le dire, mon père, la chose est si
étrange... Je veux éperdument la crier à quelqu'un, mais j'ai comme un
besoin de la garder au fond de moi-même, comme une honte d'en parler
tout haut... Il n'y a que vous seul à qui je pourrais la dévoiler, j'en
suis sûr...

--Eh quoi! tu ne l'avouerais même pas à ton père? dit le curé, surpris.

--A lui moins qu'à tout autre...

--A ta mère?...

--Peut être, à ce degré de ma souffrance...

--Mais tu ne peux avoir commis une lâcheté!... Tu en es incapable: tu me
le dirait on me le prouverait que je n'y croirais pas!...

--Oh oui! vous méritez que je vous parle!... Il s'agit... Je ne devinais
pas que cela fut si pénible à dire, il s'agit d'une femme...

--J'aurais dû m'en douter, pourtant... Mais tu ne me parlas jamais des
femmes!... Ma sottise n'en fut que plus grande: moins un homme en parle
dans sa jeunesse, plus il en est bouleversé plus tard... Et c'est là ton
chagrin, mon fils, et c'est tout?... Tu aimes une femme, et ton amour
a tellement de force qu'il te brise!... C'est l'orgueil qui te fait
souffrir, ton indépendance aux abois crie vengeance, tu ne veux pas
admettre les chaînes autour de ton poignet libre hier!... Avoue que tu
es vaincu, mon fils, et le bonheur t'inondera: cette faiblesse qui te
fait rougir deviendra une puissance qui soulève les montagnes!...

--Je voudrais qu'il n'y eût que de l'orgueil à dompter... Votre
confiance en moi vous inspire une psychologie trop subtile... Non, mon
père, ce n'est pas cela, vous ne sauriez vous l'imaginer: c'est l'aveu
d'une défaillance que je dois vous faire, et je n'en réalise toute la
bassesse et l'énormité qu'au moment de vous le dire... Vous allez me
condamner, vous ne pouvez pas ne pas me condamner... C'est la première
fois que vos yeux si bons flamberont de colère contre moi... J'espérais
ne jamais mériter cela, j'en ai un chagrin inexprimable: mais il me faut
votre courroux contre cette femme, il faut qu'on me dise que je suis un
lâche, parce que, seul avec mon coeur, je l'aime quand même!...

--Si j'en croyais ton langage, un amour coupable aurait poussé des
racines dans ton coeur! Je le répète, je ne puis me résoudre à cela, je
me révolte!... Rappelle-toi, mon fils, les jours déjà loin qui furent
ceux d'hier, il semble... Quand, les mains pleines des cerises que tu
venais de cueillir au verger du presbytère, tu dévorais le pulpe gras
de tes petites dents blanches, je t'enseignai qu'il ne faut pas voler le
fruit défendu!... Quand nous allions par la campagne joyeuse et que les
papillons de neige esquivaient ton désir, tu me promis d'être pur!...
Quand le vent, faisait danser tes mèches brunes et gonfler ta poitrine
affamée d'air, je te disais que la force est une amie pour les triomphes
de la bonté!... Tu n'as pas oublié cela, tu ne peux avoir commis une
vilenie, donné ton âme à une créature indigne!...

--Oh! que je vous remercie de croire en moi! s'écrie Jules très-ému.
Oui, mon amour est noble, il me grandit, me surhumanise, pour ainsi
dire... Quand je me laisse attendrir par le visage béni, je me sens
profondément bon, la paix la plus douce endort mon être, je voudrais
faire pour cette femme quelque chose d'héroïque et de gigantesque...
Elle est merveilleuse, mon père: si vous la voyiez, si vous l'entendiez,
vous sauriez pourquoi je l'adore!... Vous souvenez-vous de l'image de
Greuze au mur de ma chambre? Elle lui ressemble ligne pour ligne, et
c'est la même grâce enchanteresse... Elle a des yeux pleins d'extase,
une imagination exquise, une voix qui chante, une âme tissée de tous les
charmes et de toutes les noblesses... Mon rêve de jeunesse prend vie
en elle, et c'est, l'idéal espéré que j'aime dans son profil pur, alors
qu'elle est silencieuse... Vous avez raison, je n'ai pas à rougir de mon
vieux professeur d'honneur et de beauté, quand je pense à elle...

--Alors, pourquoi m'avoir alarmé de la sorte? Dis, mon fils, il ne
s'agit que d'un obstacle entre vous, il ne peut être sérieux... L'amour
se moque des empêchements futiles!... Sans épines, l'amour n'a pas de
roses!...

--Hélas! je n'en suis que plus coupable d'avoir aimé, lorsque l'obstacle
se dressait devant moi, m'interdisant l'amour! Un gouffre isole nos
coeurs, et c'est pour la vie...

--Que veux-tu dire? Je ne comprends pas!... Les parents de la jeune
fille auraient-ils des répugnances?... Qui ne serait fier d'unir sa
fille à la noble lignée des Hébert?...

--Pas cela...

--Est-elle du peuple?... Ton père a l'âme trop belle pour mépriser la
fille d'un ouvrier, si tu l'as jugée digne de toi!...

--Je le sais...

--Son père a-t-il des tares qui souillent?...

--Vous ne pouvez pas le deviner, c'est pour cela que je suis un lâche,
mon père...

--Mais dis-le moi donc, mon enfant, tu ne vois pas que je souffre!...

--C'est la fille d'un athée, murmure le jeune homme, en courbant la tête
sous l'orage qui viendrait.

Pendant quelques minutes, le silence est affreux pour Jules Hébert. Le
prêtre le regarde avec une commisération tendre.

--Comment as-tu pu faire cela? demande enfin le curé, d'une voix
concentrée par l'émotion qu'il éprouve.

--Je ne puis vous le dire, balbutie, le jeune homme, tremblant, mais si
heureux d'avoir parlé.

--Tu ne le savais donc pas?...

--Oui, mon père, dès l'une des premières entrevues...

--Où l'as-tu connue?...

--Au retour, à bord du paquebot...

--Comment te l'a-t-elle dit?

--Elle m'a dit qu'elle ne croyait pas au Dieu dont j'adorais la
puissance devant l'Océan vaste...

--Que lui as-tu dit, alors?...

--J'ai eu pitié d'elle...

--Et tu n'as rien dit!...

--Rien, je fus lâche...

--T'a-t-elle dit ce qu'était son père?...

--Gilbert Delorme, un socialiste effréné...

--Un sectaire! un de nos pires ennemis! et, tu n'as pas eu le courage
de la fuir, dit-il, avec une douceur où tout son grand coeur d'apôtre
vibre.

--Eh quoi! vous n'avez pas horreur de moi, vous n'avez pas de colère,
pas même de reproches?...

--Tu ne songeas même pas à la fuir, comment veux-tu que j'aie des
paroles vengeresses? Au moment même où elle te disait qu'elle était
une jeune fille sans Dieu, tu ne l'as pas condamnée! Déjà, elle t'avait
pris... Je serais un misérable de te faire de la peine, parce que je
comprends... Un regard est souvent, tout, dans les choses de l'amour...
Dès le premier regard, vos âmes se connurent, et s'aimèrent... Tu
l'aimais depuis longtemps, cette femme, depuis le jour où tu suspendis
à la muraille de ta chambre une image "délicieuse": et tu l'aimais déjà,
quand elle versait le calme dans ton cerveau fatigué... Cette Française,
en une minute, a emporté malgré vous deux tout ce que tu avais amassé
de force d'amour... Est-elle criminelle d'être le fruit d'un amour sans
Dieu?... Nul, autour de son berceau n'a fait couler peu à peu la prière
dans la substance vive de son âme... Le génie des blasphémateurs a pétri
le cerveau malléable... Elle est bonne, puisque tu l'aimes... J'ignore
le dessein de la Providence qui l'a épargnée, qui lui a fait bouleverser
ton être... Mais si tu l'as aimée, il fallait que vous vous aimiez, et
tu ne fus pas lâche...

--Que vous me faites du bien, mon père! Oh oui, vous êtes un guérisseur
merveilleux, je respire, je vis!... J'avais beau me flétrir, quelque
chose en moi ne voulait, pas que je sois vil... Maintenant, je suis fier
de l'aimer, je puis dire au ciel que je l'aime!...

--Prends garde, tu n'es pas lâche de l'aimer, tu le serais de ne pas
immoler ton amour!... Tu vois l'écueil, navigue au large!... Il faut que
tu sois un homme, un vaillant, un Canadien Français, quoi!... Si tu te
laisses mordre au sang par l'amour sans espoir, cela pourrait devenir
horrible... Il ne faut pas que la gangrène du désespoir te gruge l'âme
et que tes nerfs sombrent... Tu entends, mon fila, ta race et ton
pays ont besoin de ton épaule qui ne doit pas casser!... Ton coeur
va connaître les affres du martyre, mais tu es l'homme pour en sortir
trempé comme du fer!... Tu aimeras ta race et ton pays de tout l'amour
que tu auras étranglé aux profondeurs de ton être!...

--Que vous êtes beau, quand vous parlez ainsi: En vous regardant, je me
sens plus inébranlable... Non pas que j'aie faibli: pas un instant, je
n'eus la pensée molle de sacrifier ma patrie et ma race au bonheur
de l'individu chétif que je suis... Mais c'est bon, quand on souffre,
d'avoir quelqu'un dont les larmes comprennent les vôtres, et quand on
a besoin d'être invincible, d'entendre des mots dont la flamme vous
soulève au-dessus de votre misère!... En vous écoutant, je sais que je
serai fort, que rien ne me brisera!...

--En t'écoutant, je sais que tu seras fort, que rien ne te brisera!...
Je ne veux pas t'enorgueillir, mais nous avons besoin de ton
enthousiasme et de ta foi!... Le Canada, s'il veut devenir quelqu'un
dans l'histoire, ne peut se passer de religion!... Sans elle, tu
le sais, les foyers s'effondrent, les familles croulent, les races
deviennent veules, les femmes n'ont plus l'héroïsme de l'enfantement,
c'est la débâcle des jouissances... Il faut, au Canada, le respect de
l'amour, les foyers saints, la natalité vigoureuse, l'entassement des
moralités fécondes!... L'athéisme infailliblement mènerait au Canada
sans amour, sans familles, sans enfants, sans moeurs, au Canada des
jouisseurs, des mollesses et des prostituées!... Il faut opposer à
l'athéisme destructeur des peuples forts une cuirasse imperméable!...
L'âme canadienne sera le bouclier de bronze inflexible!... Elle sera
faite d'amour, amour des races fraternelles, amour de la liberté, amour
du sol, tous prenant leur source en l'amour de Dieu!... Tout autant que
nous, les Canadiens-Français, les Anglais aiment le même Dieu... Va,
mon fils, prêcher la croisade patriotique de Dieu contre l'invasion des
sectaires malsains... On t'appellera le théoricien, le colporteur
de songea creux... Mais va ta route, insensible aux sarcasmes et
à l'insulte... C'est avec des théories qu'on révolutionne et qu'on
réforme... Une théorie mit le paganisme en déroute... Une théorie
déchaîna les croisades... Une théorie mit la France en sang... Une
théorie donna la liberté britannique au monde... C'est avec une théorie
qu'on chassera Dieu, petit à petit, du Canada, si les querelles nous
empêchent de veiller... C'est avec une théorie qu'on fera mordre la
poussière à l'athéisme, s'il essaye de s'infiltrer dans les artères
de la nation canadienne... Va, mon fils, prêcher la théorie de l'âme
canadienne!... Les choses même qui la retardent serviront à la rendre
nécessaire, inévitable!... Ce que nous appelons le fanatisme des
Orangistes et ce qu'ils appellent le fanatisme des Papistes est, en
somme, un même amour des croyances du berceau, et nous retrouvons, à la
base d'elles, un même Dieu que nous adorons du même amour!... Tu leur
diras cela, tu leur diras qu'il faut oublier la haine pour ne songer
qu'à l'amour, afin de former la sainte Ligue contre l'athéisme qui,
moralement et physiquement, affaiblirait les races au moment même où
elles ont besoin de force et de morale pour commencer la carrière d'un
peuple immortel!... Prêche, le génie pratique anglais fera le reste...

Va, mon fils, n'aie peur de personne et de rien, fais aimer ta race par
ta noblesse et ton courage, sois vainqueur à force d'éloquence et de
clarté!

--Vos paroles font circuler dans mes veines je ne sais quel délire
ardent!... Je suis trop faible pour la mission dont vous m'alourdissez
les épaules, mais je mettrai tant, de constance et d'amour à semer la
graine, que d'autres plus puissants que Jules Hébert, arroseront, le sol
et la rendront féconde!...

--Avant tout, mon fils, il va te falloir lutter contre cette femme,
contre le souvenir amollissant...

--Pauvre Marguerite! murmure le jeune homme, avec un abattement
douloureux.

--C'est vrai, j'oubliais qu'elle t'aime aussi...

--Et qu'elle va souffrir... Ce n'est pas de la fatuité cela... Du moins,
j'aurai l'action pour m'étourdir... Mais elle?... Peut-être les voyages
apaiseront-ils sa douleur... Ah! pourquoi se rencontrer pour se broyer
l'âme?...

--Parce que l'épreuve durcit... Ton énergie sera plus riche, aura plus
de poigne!...

--Je verrai mon père tout-à-l'heure, je puis tout lui avouer
maintenant... Oh! que cela me fera du bien!...

--Je te le défends! s'écrie l'abbé Lavoie, effrayé. Je t'ai excusé,
moi... Coudoyer la misère humaine apprend bien des choses, élargit la
vision de la pitié, multiplie le pardon... Ton père ne comprendrait pas
cet amour... Il ne connut, jamais autre chose que le principe rigide...
Implacable, il te condamnerait d'avoir une douceur où tout son grand
coeur d'apôtre aime la fille d'un sectaire, il en aurait tant de
peine... Ah non, prends bien garde, il ne faut pas qu'il sache, il te
maudirait peut-être!...

--Pour lui, je serais un lâche...

--Oui, mon fils...

--Pauvre père!... Je comprends... La vie est bien étrange, parfois...

A ce moment, le timbre de la porte est agité de coups secs dont les
harmoniques tranchants se répercutent dans l'âme du jeune homme et celle
de l'abbé. Celui-ci va ouvrir: Augustin Hébert courbe sa longue taille
pour franchir le seuil du presbytère.

--C'est, ton père, Jules! s'écrie l'abbé.

--On m'a dit, qu'il était ici, dit Augustin. Viens, mon fils, que je
t'écrase les mains dans les miennes!... Un moment encore, on viendra
t'annoncer la victoire!... J'arrive des paroisses du haut... Ta majorité
sera grasse!... Que je suis fier de toi, mon fils!...

Les mains vigoureuses du fils et du père s'étreignent, les yeux
d'Augustin scintillent d'orgueil, ceux de Jules sont brûlants de
reconnaissance, le curé songe avec terreur à l'abîme qui séparerait les
deux hommes, si l'un des deux savait.

--Que je vous remercie, mon père! Si je suis vainqueur, c'est à vous que
je le dois!... On a moins voté pour le fils que pour le père... On vous
adore partout...

--Ton âme canadienne avait de l'amorce... Je la redoutais un peu... Mais
on a compris que tu étais sincère, qu'elle pouvait faire du bien à notre
race... A force de l'entendre, je me suis un peu réconcilié avec ta
chimère... Je vous demande pardon, Monsieur le Curé, me voici nerveux,
affolé, presqu'un étourdi, je ne pense qu'à la joie du triomphe... Vos
prières, que vous m'aviez promises, ont eu leur magnétisme...

--Mes prières...

--Une clameur grandissante paralyse la protestation du beau vieillard.
Jules et son père écoutent avec un saisissement de tout leur être. Ils
ne distinguent pas encore les cris dont le tumulte vibre, mais la brise
leur apporte une vague d'enthousiasme. Un instant, le doute les empoigne
au vif d'eux-mêmes, et Jules a peur. Le bruit s'approche, on va bientôt
savoir quelle est la vocifération monstrueuse.

--J'ai compris, on t'acclame, Jules, dit l'abbé, que l'allégresse
ramène aux délires de vingt ans. Augustin Hébert est remué jusqu'en ses
entrailles profondes. Jules, une seconde, éprouve au cerveau comme une
sensation de folie.

--Vive Hébert! Vive le Patriote! hurlent des centaines de poitrines
glapissantes. D'abord masqués du presbytère, un pêle-mêle d'hommes et
d'enfants débouchent de la rue principale. Des mains battent l'air, des
chapeaux volent au ciel, des gamins se bousculent à l'avant-garde,
des chiens jappent aux nues, et de la masse grouillante que le chef de
cabale domine, un refrain, qui ne se calme que pour renaître avec
une passion plus aiguë, rugit dans l'espace: "Vive Hébert! Vive le
Patriote!"

Jules Hébert, haletant, se grise de l'acclamation exaltée. Une onde
intense d'orgueil reflue de son coeur au cerveau. Ce n'est pas de lui
qu'il est fier, mais du peuple qui est digne de l'âme canadienne. Dans
son imagination vertigineuse, l'enthousiasme de cette foule retentit
d'un prolongement vaste. Il déborde les alentours frémissants, ébranle
des espaces infinis, vibre jusqu'aux plus lointains échos de la patrie.
C'est avec un sanglot dans la poitrine qu'il remercie ces campagnards
d'avoir applaudi son rêve de fraternité canadienne....



VII


--Philo, tu es bien heureux, toi, murmure Jules Hébert, en caressant
le pelage fauve du grand terreneuve, dont les prunelles dardent sur le
jeune homme un contentement profond. Tu ne connais pas la douleur qui
brise... Tu coules une vie sereine et sans angoisse... Tes yeux luisent
d'une paix inaltérable... Donne-m'en un peu, veux-tu... Ne va pas
au-delà de ton bonheur, n'essaye pas de savoir la peine de ton maître:
elle t'affligerait sans doute, et, vois-tu, il vaut mieux ne pas savoir
comme il souffre...

La prédiction de l'abbé Lavoie se réalise brutalement. A la veille de
perdre l'amie qu'il adore, le jeune homme a le coeur à la torture.
Hier même, il a revu Marguerite, à son retour du Saguenay. Dans leur
entretien vibrant, passionné, ils ont entrevu combien l'absence avait
aiguisé leur peine, quelles douces rêveries avaient hanté leur pensée
ravie, quelle extase ils avaient, au fond d'eux-mêmes, à se revoir, à se
regarder longuement. Demain, ce sera la séparation décisive. Ils iront
contempler le Saint-Laurent de la cime du Cap Tourmente, ils s'y feront
l'adieu sans retour. Parfois, le jeune Canadien se révolte au souvenir
qu'elle lui échappe à jamais, s'insurge contre la destinée qu'il accuse,
demande au ciel pourquoi il a fait les âmes qui s'attirent et les abîmes
qui les séparent. Mais la rébellion n'est, que passagère, et l'assaut
des nerfs aigris succombe toujours à la volonté solide comme une
forteresse imprenable. Jules entend vibrer, dans son cerveau brûlant,
les paroles inspirées du beau vieillard qui lui parlait, de race et de
patrie. Il ne songe pas une seconde à les sacrifier l'une et l'autre à
la défaillance divine que la Parisienne verse dans son coeur. Il préfère
l'atrocité qu'il endure au bonheur des lâches. Mais quelque chose
déchire et fait mal au plus intime de son être sensible, et il est
désespérément seul, infiniment triste.

Par les deux ouvertures où les rideaux en point d'Angleterre
frissonnent, la fraîcheur du fleuve entre sur l'aile de la brise
discrète. Les cloches du dimanche carillonnent aux alentours et, dans la
distance, mais leurs harmoniques se joignent en une fanfare assourdie.
Philo cligne de l'oeil et roupille, étendu languissamment aux pieds
de son maître. Aucun bruit n'arrive de la maison ancienne jusqu'au
sanctuaire des livres canadiens. On dirait que les choses comprennent le
chagrin de celui qu'elles aiment. Les livres s'entourent de gravité, la
lampe antique est un peu morose, la vieille horloge est mélancolique.
Sur les piédestaux d'ocre brune, Lafontaine et Cartier se nimbent de
mystère. C'est la conspiration du silence autour du jeune homme seul et
triste.

Il n'a pas entendu venir la femme dont le regard inquiet, s'attache
avec amour sur le profil rêveur et la silhouette affaissée. La mère a
eu l'intuition qu'une chose terrible se passe derrière le visage qu'elle
connaît si bien. Tout d'abord, elle en a été immobile de stupeur. Le
fils ne l'entend pas venir tout près du fauteuil massif. Il tressaillit,
quand elle pose une main tremblante sur son front que la fièvre consume.

--Ton front brûle... Es-tu malade, mon fils?

--Mais non, chère mère, je me sens très-bien...

--Tu as tremblé... C'est comme si j'avais interrompu quelque songerie
très-captivante...

--Vous vous imaginez cela... Je flâne, tout simplement... Tout est calme
ici, la brise est douce, je me laisse engourdir par la paresse la plus
délicieuse...

--Es-tu déjà blasé de ta victoire?...

--Il ne faut pas que j'y songe trop, mère... A mon âge, la tête n'est
pas encore bien stable, et elle me tournerait, si j'écoutais Messire
Orgueil avec trop de complaisance...

--Tn vois bien que je me suis aperçue que tu me caches quelque chose,
là, derrière ce front d'opiniâtre... Allons! tu as de la peine, et qui,
mieux que ta mère, accueillera ta confidence avec amour?...

--Je n'ai pas de confidence à vous faire, dit-il, avec douceur. Je
rêvais à des choses quelconques, à rien, si vous le préférez...

--J'ai lu l'angoisse sur ton visage... Tu ne peux me fuir, Jules, tu
souffres, mon enfant... Mon coeur de mère en a la certitude... Tu te
défendrais avec moins de mollesse que je n'en douterais pas davantage...
Allons! dis-le moi vite, avant que ton père et Jeanne ne soient revenus
de la messe... Tu as de la peine, n'est-ce pas?...

--Ce n'est pas de la peine, je vous l'assure...

--Qu'est-ce donc alors?...

--Si peu de chose, mère...

--Tu ne m'a pas encore regardé bien droit devant toi, selon ta charmante
habitude... Pourquoi as-tu peur de me regarder? Ouvre tes yeux bien
francs dans les miens, et je croirai que ce n'est rien, ta songerie
profonde....

--Les voici, mes yeux...

--Oh! mon fils, tu me caches quelque chose, et c'est grave, douloureux
même... Je t'interrogeais avec la secrète espérance d'avoir mal vu, mal
pensé... Mon pressentiment n'a pas erré, tu souffres cruellement... Il
faut que tu parles, vois-tu, je souffre déjà plus que toi!...

--Eh bien, oui, je souffre atrocement! s'écria Jules, n'en pouvant, plus
de mensonges.

--Pauvre enfant!... Mais c'est d'hier, d'aujourd'hui, n'est-ce pas? Tu
me l'aurais dit!... Il n'y eut jamais de mystère entre nous...

--Depuis si longtemps, mère, depuis quinze jours...

--Depuis deux semaines, et je ne le sais pas encore! lui
reproche-t-elle, étonnée.

--Je devais ne pas vous le dire...

--Je m'en veux de hi pensée horrible qui m'a traversé l'esprit!... Il ne
peut s'agir de honte!

--Il s'agit de mon coeur, avoue Jules, confus.

--Tu aimes! s'écrie la mère. Cela devait venir et cela devait
t'assommer, te prendre tout entier... Comment pouvais-je le prévoir?
C'est la première fois que tu me parles de cette femme...

--Je vous le redis, je devais ne pas vous en parler...

--J'oubliais... Mais pourquoi?... Est-ce un crime de l'aimer?...

--A quoi vous servirait-il de la connaître?... Elle partira bientôt, je
ne la reverrai plus jamais...

--Avec quelle tristesse il a dit, cela!... Pauvre enfant, va!... Mais je
comprends, ajoute la mère, dont une lueur soudaine éclaire la mémoire.
C'est la Française du paquebot!.. J'y ai songé quelquefois, elle
m'intriguait un peu, je voulais te demander ce qu'elle était devenue...
Tu ne m'en parlais pas, je pensai qu'elle avait bientôt quitté la ville
et que tu ne l'avais pas revue...

--Je la revis tous les jours...

--Et alors, interrompit la mère, dont les yeux s'agrandissaient
d'étonnement, tu nous as trompés tous ici!... Tu disais que tu renouais
les amitiés anciennes, alors que cette femme s'emparait de ton âme...
Elle s'en va, tu n'oses lui faire l'aveu suprême, et la séparation
te fait mal... Je ne t'en veux pus, tu n'es pas le premier fils à
qui l'amour enseigne le premier mensonge à sa mère... Pourquoi ne pas
m'avoir parlé d'elle?... Je l'aurais aimée, moi aussi... Tiens, je sens
que je l'aime... Raconte-moi tout, je t'apprendrai ce qu'il faut lui
dire... Je ne veux pas qu'elle laisse dans ton coeur la souffrance
atroce dont la plainte m'a percée comme une lame aiguë...

--Vous me pardonnez de ne pas avoir eu confiance en vous... Si vous
saviez tout, votre pardon serait moins facile peut-être... Je voudrais
bien qu'il n'y eût que cela, je saurais bien ce qu'il faut lui dire, il
me semble que cela déborderait, comme un torrent. J'ai tant de peine
à refouler les mots d'amour qui me viennent, quand elle est près de
moi!...

--Quelque chose t'arrête alors... Il y a un obstacle entre vous... Tu as
peur de la nostalgie qui la rongerait? Elle aime tellement la France
qu'elle ne pourrait vivre en Canada? La fleur de Paris mourrait en serre
canadienne?... Appréhendes-tu les écarts de tempérament? Cela se
nivelle, quand on aime... Elle ne peut être la fille d'un athée!
Rappelle-toi la véhémence de ton père contre les sectaires, le jour du
retour... Tu l'aurais avoué, tu n'aurais pas refusé la franchise à celui
qui te la demandait d'une manière si délicate!...

--Eh bien, vous aviez trop de confiance en moi, vous tous, j'aime la
fille d'un athée, j'adore une femme sans Dieu...

--Ah! mon fils, qu'as-tu fait? s'écrie la mère, avec un cri d'effroi.

--Vous me jugez bien misérable, n'est-ce pas? J'aurais dû tout vous
dire, ma conscience depuis lors m'en a souvent fait le reproche amer,
mais il faut avoir pitié... Vous êtes femme, vous savez comment cela
vient, l'amour... C'était le soir, au premier dîner que nous prîmes à
bord... J'avais devancé, à table, ceux que la destinée m'avait choisis
comme voisins du passage... Voici qu'une robe de soie murmure tout près
de moi... Je regardai la femme assise à ma gauche, et je ne sais quelle
émotion violente me gonfla le coeur Devant moi, adorablement souriante,
j'avais l'image de Greuze...

--Je comprends tout, interrompit, Madame Hébert, dont un sourire
illumina le beau visage. Ton idéal prenait vie, tu aimas en elle ton
grand espoir de jeunesse... Tout de suite, elle devint reine de ton
âme...

--Oh! que vous dites bien cela, mère!...

--A table, il faut causer malgré soi... Vous fûtes ravis, l'un
de l'autre, d'être Français... Bientôt, la chose devint grisante,
irrémédiable, enchanteresse... Tu chancelas, tu perdis l'équilibre, tu
ne vis plus rien... Elle te prit si bien que, la minute où tu n'ignoras
plus qu'elle niait ton Dieu, cela te parut presque naturel de lui
pardonner la chose... Elle te ligota si bien que tu n'as plus bougé...
Les battements de ton coeur furent les courroies dont elle se servit...
Oui, mon fils, tu es devenu prisonnier, sans le savoir... Le jour où
tu sentis les fers au poignet, il était trop tard, tu étais enfermé à
double tour, et la muraille de la prison était si épaisse que tu n'as
pas entendu la voix de ton père qui venait au secours et qui t'aurait
délivré peut-être...

--Je lui avais promis de la revoir... Il me l'aurait interdite, je le
savais bien... Pauvre père, je l'ai trahi, et, quelques instants plus
tard, il me cédait les honneurs qu'on venait de lui offrir... Alors,
je sentis l'étreinte du remords, je faillis lui crier ma honte... Mais
l'amour est une chose qui rend lâche...

--Non, mon fils, tu te frappes avec trop de rigueur... L'amour est venu
sans t'avertir, comme un voleur... Il a trouvé ton coeur grand ouvert,
il s'y est creusé un nid large et profond... Le jour où tu l'as senti à
la besogne en toi-même, tu t'es battu contre lui, j'en suis certaine,
tu l'as sommé de ne pas aller plus loin, et ce fut là ta noblesse...
L'amour qui n'avance pas recule, tu le sais... Mais avant de céder
la place, il se venge, il te mord, il te piétine, il te laboure... Ne
l'oublie pas, tu es vainqueur, et c'est là ta beauté!... Ce fut une
faiblesse d'écarter le soupçon de ton père, mais, sans elle, ce n'aurait
pas été l'amour, et tu aurais vaincu sans gloire...

--L'indulgence des mères a toujours le mot qui sauve... Si j'ai trahi
mon père, c'est qu'un sentiment plus fort que ma volonté d'alors me
tyrannisait... Maintenant, elle est inattaquable, elle défie l'amour,
elle en est maîtresse, elle lui a mis le talon sur la gorge!... C'est
affreux, tout de même, ils ne mentirent donc pas, ceux qui me disaient,
qne l'amour sans espérance déchire et torture!... Oh! qu'ils sont
heureux, ceux qui, ne l'ayant jamais connu, raillent éternellement
l'amour!...

--Courage, mon fils, ne sommes-nous pas là?... Nous te guérirons à force
de tendresse... Fidèle à ta race, à ses traditions, c'est à nous que
tu l'es. En nous aimant davantage encore, tu oublieras la chose
douloureuse... Je te promets d'être meilleure que je ne le fus jamais,
je te comblerai d'amour, je m'ingénierai à faire l'amertume plus douce,
à répandre le calme en ton âme, à te donner l'illusion du bonheur... Tu
guériras, mon fils, elle deviendra le souvenir tendre et lointain, la
blessure que le temps cicatrise en l'entourant d'une auréole...

--Vous ne songez pas à l'action qui vous accapare, vous étourdit, vous
endort!... Je travaillerai sans relâche, je donnerai au labeur tout ce
que j'ai de force morale et physique, je tuerai le chagrin dans mon être
à force d'enthousiasme et de vie intense!... L'abbé Lavoie me le disait:
ta race et ta patrie ont besoin de ton courage... L'individu le plus
intime, s'il donne le meilleur de son sang, accomplit parfois de belles
choses!... Il ne faut pas que je sois un inutile, un mou, un dormeur, un
assommé!... Je lutterai, je souffrirai, je tomberai, s'il le faut, pour
l'âme canadienne!... Ainsi, je vivrai, je vaincrai cette femme, je me
souviendrai toujours d'elle, mais debout, sans courber, sans crouler!...
Ce n'est pas de l'orgueil, c'est le besoin de vivre!... Je dois racheter
la faiblesse dont je me suis rendu coupable à l'égard de mon père...
Vous m'entendez bien, mère, il ne faut pas qu'il sache, il me maudirait
peut-être... Un père ne comprend pas toujours ce qu'une mère pardonne...

Des pas sourds gravissent l'escalier tournant. Ils font naître et
grandir un silence épouvantable entre la mère et le fils, dont les
poitrines halètent et les yeux sont effarés. Le pressentiment d'une
chose effroyable les envahit, les maîtrise, les fait pâlir. Philo
s'éloigne, vaguement inquiet. La vieille horloge martèle des secondes
terribles.

Jeanne et son père entrent. Il semble qu'ils sont étrangers l'un à
l'antre. Jules et sa mère n'ont pas eu le temps de mater leur angoisse.
Augustin Hébert est sombre connue un nuage de tempête, le pli des
mauvais jours menace entre les sourcils froncés, les veux repliés sur
eux-mêmes se détournent, les lèvres s'écrasent l'une sur l'autre. Jeanne
à qui son père n'a pas répondu, quand elle a essayé de lui parler tout
le long du chemin, depuis l'église à la maison ancienne, est frémissante
de peur. Soudain, le regard d'Augustin foudroie Jules trenblant qui
devine.

--Je te défends de revoir cette Française, dit-il, avec une colère
comprimée jusqu'à l'extrême.

Les deux femmes, pétrifiées, glacées d'effroi, s'enlacent pour avoir le
courage d'entendre. Jules va combattre.

--Mais pourquoi, balbutie le jeune homme, un peu machinalement, qui se
prépare à la lutte.

--Tu oses me demander pourquoi, s'écrie Augustin, presque violent.

--Mais, mon père...

--Hier encore, tu as passé toute la soirée avec la jeune fille, sur la
Terrasse... Vous vous êtes promenés, puis, vous êtes allés au café...
Nie-le, maintenant!...

--C'est vrai, mon père...

--Tu as accompagné souvent ces gens-là, mais plus souvent la jeune fille
encore... Nie-le, si tu peux!...

--C'est vrai, mon père, dit Jules, soumis, très ferme cependant.

--Le docteur L... m'a dit que ces gens-là, pendant toutes les semaines
qu'ils vécurent à Québec, n'allèrent pas à la messe une seule fois!
Est-ce vrai?...

--Je crois que c'est vrai...

--Tu le savais donc!... Pourquoi ne vont-ila pas à la messe?...

--Parce qu'ils n'y croient pas...

--Ils sont donc athées!...

--Oui, mon père...

--Le savais-tu, qu'ils étaient des misérables?...

--Oui...

--Le savais-tu, le jour de ton retour, alors que je te l'ai demandé?

--Oui...

--Le savais-tu, quand tu devins leur ami de tous les jours à bord du
navire?...

--Oui...

--Le savais-tu, quand tu fis leur connaissance?...

--Non, mon père...

--Quand l'as-tu appris?...

--Au troisième entretien que j'eus avec la jeune fille...

--Et tu n'as pas eu horreur d'elle, tu n'as pas fui ces misérables?...

--Hélas, non, mon père...

--Te proposais-tu de les revoir?...

--Oui...

--Eh bien, tu ne les reverras pas, je te l'ordonne!... Tu les as
trop vus, c'est déjà trop de honte!... Tu savais bien que les potins
circulent à tire-d'aile ici... Tout Québec sait qui ils sont, tout
Québec en parle... On te pense amoureux de la jeune fille... Tu t'es
compromis, tu t'es avili, tu m'as déshonoré!...

--Le reproche est bien cruel, mon père...

--Mais pourquoi as-tu fait cela?... Dès qu'elle a blasphémé le Dieu qui
est le tien, qui est le nôtre et celui de ta race, comment n'as-tu pas
rougi de rester près d'elle? A la fréquenter, tu aurais dû la
haïr!... Mais non, au lieu de lui faire une bonne leçon de foi
canadienne-française, tu lui pardonnes, tu l'excuses, tu en fais ton
amie, tu t'affiches au milieu de tout Québec, tu laisses croire à tous
que tu l'aimes!...

--Si vous vouliez m'écouter quelques instant», vous seriez moins sévère
peut-être...

--Que peux-tu dire?... Je te défie d'avoir une excuse!... Tu as
fraternisé avec les ennemis de notre foi!... Comment as-tu dégénéré à
ce point?... Vos idées libérales d'aujourd'hui vous affaiblissent, vous
préparent aux lâchetés!... Le Canadien-Français, au fond de toi-même,
ne s'est donc pas révolté contre un pareil voisinage?... Tout ce que tu
adores, ils l'exècrent; tout ce que tu veux défendre, ils travaillent
à le mettre en pièces!... Ils viennent, au Canada, se moquer de nous,
railler notre ignorantisme et nous outrager dans ce que nous avons
de plus sacré!... Ils nous vilipendent, et toi, par je ne sais quelle
mollesse, tu les admires, tu rampes devant eux, tu t'abaisses à leur
plaire et à leur sourire!...

--Mon père! supplia Jules.

--Et pourtant, je croyais t'avoir façonné un autre moi-même, t'avoir
inculqué ma haine des persécuteurs du Christ!... Ils sont horribles,
impitoyables, répugnants, je les abhorre, je ne les abhorrai jamais
autant qu'en ce jour où ils m'enfoncent dans le coeur la déchéance de
mon fils!... Dès la minute où tu pus comprendre, je t'enseignai les
leçons magnétiques de notre histoire!... Ils rougissent de toi, tous
ceux dont le premier je t'appris les noms et l'épopée, Champlain, nos
missionnaires, nos héros, Dollard, Bougainville, Iberville, Hélène
de Verchères et tous ceux qui s'immortalisèrent pour la race et la
Croix!... J'espérais t'avoir pétri l'âme de la moëlle de nos braves,
t'avoir forgé une cuirasse éternelle!... Je me suis trompé, elle a plié
d'une façon lamentable!... Et pourtant, le seul nom d'athée me remplit
de colère!... Quand il m'arrive d'en coudoyer un sur ma route, je
m'efforce d'être poli, de ne pas lui jeter à la face ma répugnance et
mon dédain!... Ce sont, tous des poseurs, de vils orgueilleux, des gens
qui étouffent leur conscience et qui ont peur d'avouer tout haut le Dieu
qu'ils sentent palpiter dans leur âme!... Le jour où la mort les menace
de sa griffe, ils changent de sourire, et c'est, à leur tour d'être
crétins, de ramper devant l'au-delà!... Ce sont des hypocrites et des
poltrons!... Ce que je dis là, tu le disais autrefois de ton indignation
jeune et fougueuse... En t'entendant, je me retrouvais tout entier,
c'était l'écho de ma passion vengeresse, tu étais mon fils, tu étais
Canadien-Français, corps, âme et sang comme moi, je t'aimais éperdument,
comme on ne doit pas aimer un fils peut-être!...

--Je suis encore tout cela, votre fils entier, je vous le jure...

--Tu ne l'es plus, te dis-je!.. Il y avait de la pâte molle en toi, de
l'étoffe à compromis, de la tendance aux complaisances criminelles!...
Songe donc, tu es devenu l'ami de sectaires maudits!... Et j'ai un
pressentiment qu'ils sont de l'école la plus noire, de celle qui
nous pourchasse, fait la guerre à nos autels et veut chasser Dieu des
entrailles de l'humanité!... Comment oses-tu me regarder comme cela,
de tes yeux qui ne cèdent pas?... Défends-toi, maintenant... Depuis que
j'ai su la chose vilaine, je me suis creusé le cerveau toute la nuit,
j'ai cherché comment tu serais moins coupable, et rien ne te justifie
d'avoir fraternisé avec ces misérables, tu n'as pas respecté la foi
qu'ils traînent, dans la fange, tu m'as renié, tu as renié ta mère et ta
soeur, tu as lâché ta race, tu nous as lâchés tous!... Défends-toi, si
tu le peux, je t'en défie!

--Vous parliez d'un poignard qu'on vous plonge dans le sein, mon père...
Vous me demandiez pourquoi Je gardais les yeux fixes: je sentais vos
paroles me pénétrer dans la chair comme des balles... Je n'ai qu'une
excuse à donner... J'ai peur de vous, j'ai peur qu'elle ne suffise pas,
qu'après l'avoir entendue, vous me pensiez lâche et criminel encore...
Et cependant ma faute ne fut pas volontaire, je puis le crier, cela,
je l'afffirme, je l'ai commise malgré moi, fatalement, muselé, aveugle,
inconscient de la honte!...

--Tu plaides fatalité, est-ce bien là ton excuse? Elle serait pitoyable,
interrompit le père, dont l'accent calme du jeune homme exaspérait les
nerfs. Là on tu fus le plus coupable, ce fut de mentir le jour où tu
nous revins!... Je me repentis d'avoir eu ce doute, je craignais de
t'avoir insulté, je n'osai même pas te rappeler que tu ne m'avais pas
répondu!... Tu m'as joué avec ton âme canadienne, tu m'as trahi, tu as
versé des larmes fausses!... Comprends-tu quelle douleur c'est pour moi
de songer qu'après une telle faiblesse, tu n'as pas eu le courage de
l'avouer: tu as eu l'audace d'en prolonger, au lieu même de ton berceau,
le cours et l'humiliation!... Ose dire que ce n'est pas vrai, que tu ne
mérites pas le langage dont je te soufflète!...

--Je n'ai pas répondu, mon père, je n'ai donc pas menti... Certes, je
vous ai caché la vérité, je devais le faire... Ce fut une puissance,
en moi que je ne pus vaincre... Ne m'interrompez pas, votre indignation
serait cruelle encore, vous m'avez assez broyé le coeur déjà!... Je
le répète, j'ai peur de vous... Allez-vous me pardonner, quand je vous
aurai tout dit? Oh oui, vous êtes bon, vous ne m'accablerez plus de vos
reproches qui me fouettent au sang comme des lanières de plomb!... J'ai,
dans les veines, la chaleur ardente que vous m'avez transmise, vous
l'avez embrasée de votre enthousiasme pour tout ce qui est pur et beau,
je l'ai surchauffée par une jeunesse que je consacrai toute aux fièvres
nobles et au rêve sain, j'ai amoncelé l'idéal en mon âme. Un jour, une
vision incarna toute la somme de pureté, de noblesse, d'idéal et de
beauté que j'avais accumulée dans mes rêves... En une minute, cela se
devine, cela vous perce le coeur!...

Marguerite, dès la première seconde, attendrit le meilleur et le plus
profond de moi-même. Je l'aimai tout de suite, sans le savoir, avec
l'inexpérience de l'amour, entièrement, d'un culte souverain, d'une
passion merveilleuse... Et lorsque, de sa voix si douce, elle m'avoua
son panthéisme abominable, la souffrance que j'en eus me fit avoir pitié
d'elle, et j'oubliai qu'elle blasphémait Dieu pour l'adorer dans la
créature si belle dont il illuminait un instant ma route. Près d'elle,
je n'eus pas honte, je me sentais fier et capable de tous les héroïsmes,
infiniment heureux... Je ne vous répondis pas, c'est vrai, mon père,
je ne pouvais pas vous répondre... Vous m'auriez défendu de voir
Marguerite, et elle m'était déjà chère au point que tout mon être
voulait ne pas la perdre encore...

--Tu l'aimes! c'est donc là ta seule raison de m'avoir humilié, de
m'avoir trahi, d'avoir lâché les tiens!... Selon toi, l'amour est
immaculé, d'où il vienne et quoi qu'il fasse! Il a parlé, je dois me
taire!... A quel degré de mollesse en es-tu rendu? Est-ce qu'on aime
la fille d'un athée? N'est-elle pas inséparable de son paganisme, et
puisqu'elle narguait ton Dieu, ne devais-tu pas la haïr, ne voir en elle
que l'ennemie qu'on maudit?... Tu l'as aimée! Tu lui as donné le plus
pur de ton enthousiasme et le meilleur de tes rêves! Tn as, pour cette
femme le sentiment sacré que j'eus pour ta mère!... Eh bien, je ne
pouvais jamais m'imaginer ta bassesse aussi grande!... Ne sens-tu pas
qu'ils rougissent de toi, Lafontaine et Cartier, dont je t'enseignai
la mâle histoire ici même? Ne sens-tu pas qu'ils te renient, les livres
canadiens dont je te fis boire amoureusement la sève patriotique?...
Et maintenant que mon indignation s'épuise, je ne ressens plus que la
honte, et tu ne sauras jamais combien tu me fais mal, combien cet amour
coupable terrasse et vieillit ton père!...

--Pauvre père!... Mais c'est pour éviter cette colère et cette peine que
je ne parlai pas, le jour où je revins... Alors seulement, j'entrevis la
profondeur de mon amour... Et si vous saviez combien je l'aimais déjà,
vous comprendriez que j'aie pu faiblir... Hélas! nous sommes devenus
des ennemis, nous nous battons, nous nous déchirons, le sang coule
des blessures que nous nous donnons au coeur!... Pourquoi seriez-vous
impitoyable? L'abbé Lavoie m'a pardonné, lui...

--Tu mens! s'écrie le père, furieux.

--Oh! quelle atroce parole, mon père, c'est votre tour à m'enfoncer un
poignard!...

--Depuis que tu m'as caché ta honte, puis-je croire en toi? L'abbé
Lavoie ne peut t'avoir pardonné, lui moins que tout autre!... Il
aime trop bien son Christ pour avoir sanctionné ton amour d'une fille
Renan!... L'apôtre a dû bondir sous l'outrage au Dieu qui a toute
son âme et toute sa vie!... Tu ne lui as dit qu'une parcelle de la
vérité!...

--Il faut que vous me croyiez, mon père, que vous regrettiez cette
parole qui me torture, et la voix du jeune homme a une telle énergie que
le père en est profondément remué. Je ne vous garde pas rancune de me
flageller du nom de menteur, vous vous croyez le justicier de la race et
de la foi... Mais entendez-moi bien, et il vous le dira lui-même, j'ai
fait à l'abbé, le jour du poll, en un moment de souffrance aiguë, la
narration que vous entendîtes... Je me préparais à sa colère, et voici
ce qu'il me dit: "Tu ne fus pas lâche de l'aimer, tu le serais de ne pas
immoler ton amour!"...

--Comment n'es-tu pas lâche d'aimer une femme que tu dois arracher de
ton âme, parce qu'elle est l'ennemie de ton Dieu? interrompit Augustin,
qui ne pouvait plus douter de la franchise de son fils.

--Oui, Augustin, il ne fut pas lâche, il ne fut pas coupable, intervint
la mère, dont le visage était pâle comme celui d'une agonisante. Il faut
que tu comprennes... Ton patriotisme rigide va trop loin, tu as puni
cet enfant d'une façon qu'il n'oubliera jamais, que tu regretteras plus
tard... Ta conception de l'honneur t'égare: calme ta souffrance et ta
fureur un moment... Rappelle-toi ce que c'est, l'amour... Tu n'eus qu'à,
m'aimer rien ne séparait nos deux âmes avides, il nous parut naturel,
dès la première heure, de nous aimer toujours... Je fais appel à ton
amour: n'est-ce pas une chose toute-puissante? Figure-toi qu'un gouffre
nous eût empêchés d'aller l'un à l'autre, n'aurais-tu pas souffert de me
perdre? J'ose espérer que tu ne m'aimas pas uniquement pour la prière...
A Marguerite, il ne manque pas autre chose que la prière... Il l'aime,
comme tu m's aimée, pour les mêmes raisons éternelles, pour le même
bonheur dans tout son être... Tout-a-l'heure, si tu avais pu voir son
martyre, entendre sa confidence émouvante, tu en aurais eu les larmes
aux yeux, tu n'aurais pas eu des paroles aussi violentes, aussi
meurtrières... Songe donc, il l'adore sans espoir... Dès la minute où
lui vint la révélation de cet amour, il s'est battu comme un lion contre
lui, comme ton fils, comme un Hébert, il a vaincu!... Ton fils est
digne de toi: il préfère à l'amour qu'il tue l'honneur que tu lui as
enseigné!... Rappelle-toi notre tendresse, et tu sauras quel tourment
est le sien, ce qu'il lui faut de grandeur et de courage pour laisser
partir à jamais la femme qu'il aime!...

--Toi aussi, ma femme, tu es contre moi, tu l'absous, dit Augustin, plus
calme. Et c'est au nom des Hébert que tu implores la pitié!... Ne t'en
déplaise, les Hébert n'ont jamais fraternisé, que je sache, avec les
ennemis du Christ!... Jules est le premier qui déchoit!... Avant d'avoir
aimé cette fille, il était de ma race, il n'en est plus!... L'abbé
Lavoie n'est pas un Hébert, lui!... Jules a failli, te dis-je, il n'est
pas digne du nom que nous lui avons donné!... Ton amour t'aveugle, tu
pardonnes avec le coeur mou des mères!... Tous les Hébert, depuis le
premier ancêtre canadien, le condamnent, le flétrissent, par ma noix
chargée de toute leur fureur, l'accusent d'avoir souillé leur blason!...

--Eh bien, mon père, c'est trop! proteste vivement le jeune homme. Je
refuse l'excommunication de ma race!... Non, je n'ai pas dégénéré, je me
sens digne du nom que je porte!... J'aime la fille d'un athée, soit,
je n'ai pas pu faire autrement!... Il m'a suffi de la voir: suis-je
criminel de l'avoir vue?... Comme vous le disait ma mère, je n'ai pas
cédé, j'ai réuni contre cet cet amour, toutes les forces capables
de l'extirper de moi-même, j'ai fait le serment de vaincre et j'ai
vaincu!... Je l'ai revue, fort bien, mais je n'ai jamais oublié, près
d'elle, qu'elle ne serait jamais à moi!... Dieu, comme j'ai souffert,
comme je souffre encore!... Oh! si vous saviez ce que j'ai là, ce que
c'est le déracinement de l'amour en soi-même!... Je n'espère plus
votre pardon, vos yeux ne bronchent pas!... Qu'importe? Un jour, vous
admettrez, vous pardonnerez!... Si je n'avais pas mon rêve d'action
patriotique, en face de moi, qui magnétise et promet des sensations
grisantes et viriles, je ne sais à quel désespoir je m'abandonnerais;
Dieu merci, dans quelques jours, à Ottawa, j'exalterai l'âme canadienne,
je mettrai dans mes accents toute la passion que je réfrène, que
j'égorge, et il faudra bien qu'on m'écoute Vous serez fier de moi, mon
père, j'accomplirai de la grande besogne, je me réhabiliterai à vos
yeux, les ancêtres seront orgueilleux de moi, m'applaudiront par votre
voix grondant de tous leurs enthousiasme!...

--Comment veux-tu que je te pardonne, mon fils? répondit Augustin,
implacable, que la chaleur et la véhémence du jeune homme avaient
toutefois bouleversé. Tu parles bien, tu es superbe, et si l'éloquence
était une excuse, il me faudrait oublier!... Mais, sous ton langage
de flammes, je sens que tu l'ames à la folie, que tu veux la revoir
encore!... N'est-il pas vrai que tu veux la revoir?...

--Oui, mon père, il faut que je la revoie... Demain, ce sera fini...
Elle s'en ira sans retour... Ne soyez pas inexorable, laissez-moi tenir
ma promesse et lui faire l'adieu pour la vie... Ayez pitié d'elle qui
n'espère pas le rendez-vous du ciel!...

--Mais tu ne comprends donc pas ce que c'est pour moi, le spectacle du
mon fils implorant grâce pour la fille d'un sectaire!... Quel est cet
amour qui te fait te traîner à ses pieds?...

--Aie pitié, Augustin, je t'en supplie, sanglote la mère. Je te le
répète, tu regretteras cela plus tard...

--Ayez pitié, mon père, balbutie Jeanne, dont les joues roses ne le
sont presque plus. Ils s'aimèrent un jour, et c'est déjà fini, leur joie
profonde... cela briserait leurs âmes de ne s'être pas revus... Elle
n'est pas coupable de ne pas avoir connu Dieu... Comment est-ce elle,
et non moi, dont le berceau ne fut pas entouré du ciel? On ne peut
s'empêcher d'aimer Jules, est-il étonnant qu'elle l'ait aimé?... Cela
fait moins de peine de s'être laissés, quand l'adieu s'échange dans un
regard suprême... Ayez pitié d'elle que la destinée brise, permettez-lui
d'emporter un souvenir plus doux...

--Toi aussi, ma Jeanne, dit le père, courbant ses épaules sous
l'amertume. Eh bien, je resterai seul avec mon chagrin.. Va la voir, ta
Française de malheur, puisque je suis seul à la haïr...Mais Je ne
cède pas. Je n'accepte pas cet amour!... Il n'y a pas d'amour coupable
nécessaire, quand on s'appelle un Hébert!... On n'aime pas, sans y
mettre sa volonté molle, une fille impie... Son visage, fût-il
une apparition de grâce, n'a jamais prié!... Ses yeux, fussent-ils
merveilleusement beaux, ne pénétrèrent jamais dans le ciel!... Sa
bouche, eût-elle un dessin irrésistible, avait blasphémé ton Dieu!... Tu
devais prendre tous ses charmes en horreur!... Vous pensez tous contre
moi, quelque chose d'inflexible m'assure que j'ai raison, et il me
faudra bien des heures et bien des jours avant de penser comme vous
tous, avant de pardonner.



VIII


Au moment même où Jules Hébert a le coeur à la torture dans le
sanctuaire des livres canadiens de son père, Marguerite Delorme,
immobile et pensive à l'une des fenêtres du Château-Frontenac, admire
longuement le paysage dont elle veut garder le souvenir éternel. A
la veille de s'en éloigner pour toujours, elle imprègne sa mémoire de
chaque détail pittoresque, et le Saint-Laurent, désormais, fera partie
de la substance vive de son âme. C'est une des journées paradisiaques du
septembre québécois, où le soleil a des caresses de lumière plus
douce et l'air des parfums plus subtils. On dirait que la nature, aux
approches de l'automne maussade et frileux, se grise de chaleur afin
d'oublier la bise qui bientôt, la rendra frissonneuse. Le fleuve déploie
sa nappe limpide, aux miroirs d'émeraude et de bleu turquoise, le
feuillage du Bout-de-l'Ile est alangui, la falaise grise de Lévis
s'éclaire d'un sourire, les Laurentides échelonnent leurs croupes
gracieuses dans la clarté bleue, les villages, au loin, s'auréolent de
rayons tendres. Une allégresse vive miroite sur le visage des quelques
promeneurs sur la Terrasse lumineuse. Champlain s'anime dans le bronze,
et c'est peut-être la fanfare des cloches innombrables qui fait passer
des souffles de vie dans sa chevelure.

Marguerite adore le son des cloches canadiennes. Elles lui arrivent de
partout, ce matin-là. Une plainte mélancolique vient à elle de la
côte de Beaupré lointaine, une rumeur plus joyeuse accourt de
Saint-Picrre-de-l'lle et de Sainte-Pétronille, une harmonie enthousiaste
s'élève des clochers fraternels de Beauport et des églises de Lévis, le
carillon de Saint-Romuald murmure dans la distance, et les clochers
de Québec unissent leurs voix prochaines en une salve éclatante.
Elles sont, les cloches vivantes, l'emblème triomphal d'un pays de foi
profonde. La jeune fille sait pourquoi le paysage magique et la mélodie
grandiose répandent l'extase au fond de son être. Elle ne peut les
séparer, l'une et l'autre, du jeune Canadien qui lui chanta l'une et
lui dévoila le mystère de l'autre. C'est beaucoup moins le grand fleuve
qu'elle regarde et les clochers des villages canadiens qu'elle entend,
laisse pénétrer en elle et pleure d'abandonner, que le jeune homme
énergique et fort qu'elle y retrouve et qu'elle aime. Elle n'en doute
plus, la source d'amour a jailli sur sa route. Et plus elle y a bu,
plus elle eut soif. Hélas! elle est presque tarie déjà. Demain, elle
s'abreuvera de la dernière goutte. Et tous ignoreront le chagrin
poignant, nul jamais ne saura la tendresse où le meilleur d'elle-même
s'est donné, ne se reprendra jamais. Elle a conscience qu'un tel amour
ne disparaît jamais de l'âme et que Jules Hébert trônera dans son rêve
toujours. Mais la souffrance qu'elle éprouve est étrangement douce, et
voilà pourquoi elle écoute, avec une émotion ravie, la fanfare des sons
innombrables.

En les entendant, Gilbert Delorme, assis auprès d'une table fragile, à
quelques pas de la jeune fille, fit courir vertigineusement sa plume sur
les feuillets blancs qu'il couvre d'une écriture nerveuse et mesquine.
Les cloches ne l'ont jamais énervé comme en ce jour, elles inspirent,
à sa haine des invectives pleines de flamme. La pâleur de ses traits
rayonne d'une passion farouche, des éclairs traversent les yeux noirs et
tendus, un rictus amer contorsionne la bouche entr'ouverte. A coup
sûr, il est la proie d'un sentiment qui l'enfièvre et le transporte. Un
instant, la plume fébrile cesse d'aller et venir: il écoute, la fureur
dans les veines, le bruit immense des cloches. Puis, sa pensée de
nouveau se hâte sur les feuillets immaculés.

--"Jamais comme en cette minute, écrit-il à Paul Favart, un de ses
compagnons d'armes dans la guerre à Dieu, je n'ai senti la rage
devant la superstition que nous voulons déraciner de ce monde. Ce
Canada-Français fourmille de crétins endurcis. Oh! comme il faudra de
persévérance et de besogne pour déloger ici le surnaturel qui est
comme la moëlle vitale de cette race! Mais nous y parviendrons, nous
infiltrerons petit à petit l'humanitarisme vainqueur! Tiens, j'ai les
oreilles cassées par le son des cloches maudites qui m'arrive de toutes
parte, et je voudrais réduire en poussière tous ces clochers dont Québec
foisonne!"...

Et, longtemps encore, les feuilleta blancs se noircissent de haine.
Gilbert Delorme, enfin, s'arrête, les sueurs perlant du front livide.
Son enfant chérie est toujours là, immobile à la fenêtre. Oh! comme il
en est orgueilleux, de cette femme intelligente, idéale, qu'il a créée!
Sonnez, cloches maudites, pense-t-il, avec une joie délirante, vous ne
faites pas mieux, vous ne ferez jamais une créature comme celle-là!

Un désir incontrôlable de lui redire sa fierté dirige le père vers sa
fille. Elle est si intense, la rêverie visage mince et parfait, qu'il en
est frappé.

--Quelle songerie, ma fille!... Si j'ignorais que tu n'as aucune raison
de l'être, je te croirais triste même...

--On est triste, parfois, sans trop savoir ce qui pleure en nous...

--C'est la souffrance des poètes, cela, railla-t-il. Les larmes qu'on
verse alors ont une saveur infinie... C'est la douleur imaginaire, qui
n'en est que plus douce, parce que nous la créons en nous-mêmes... Ce
n'est qu'une forme de l'égoïsme; deviendrais-tu égoïste, mon enfant? La
chose est, très-vilaine...

--La poésie m'a toujours ensoleillée de joie, mon père, dit la jeune
fille, qui se demanda si, dans son amour, elle n'avait pas songé qu'à
elle même. Je ne suis pas une égoïste, alors...

--La joie intense confine aux larmes ce n'est qu'une manière de dire ce
que tu sais, n'est-ce pas?...

--Si vous le voulez absolument, il faut bien que je sois égoïste, badina
Marguerite.

--Tu railles, mon enfant, et bien que je n'y connaisse guère aux
mystères des femmes, j'ai l'intuition que tu n'as pas envie d'être
joyeuse, que tu préfères être seule...

--Mais non, je suis très heureuse de vous avoir auprès de moi, de
regarder vos bons yeux tendres!...

--Dans les tiens, quoi que tu dises, je soupçonne une vague tristesse...

--C'est toujours après-demain que nous partons, c'est irrévocable,
n'est-ce pas? interrompit vivement la jeune fille, pour esquiver
l'interrogatoire troublant.

--Mais oui, n'en as-tu pas assez, de cette ville?... Elle est très
belle, fort intéressante, j'en conviens, mais le Canada nous réserve
beaucoup d'autres surprises tout aussi agréables, je t'assure... Est-ce
le départ qui te bouleverse?...

--Sans me désespérer, il me chagrine, mon père...

--Eh quoi! tu m'étonnes là, vraiment, je ne comprends pas. On
s'attendrit sur un endroit qu'on laisse avant d'en avoir épuisé tout
le charme!... N'as-tu pas eu tout le loisir d'admirer Québec?... Un
cicérone captivant ne t'a rien caché de la ville pittoresque, au cours
des longues semaines qu'il a eu la délicatesse de nous consacrer... Il
est fort bien, ce jeune homme, et c'est dommage qu'il prie!...

--Allons, mon père, n'est-ce pas admirable, le tableau qui se déroule
d'ici? s'empressa-t-elle de dire, effrayée de la fièvre dont son visage
brûlait. Plus je le contemple, plus je l'aime!...

--Je te le redis, les paysages qu'on abandonne, en les aimant encore,
laissent dans Pâme un meilleur souvenir... A vivre plus longtemps à
Québec, tu en deviendras lasse... Courons vers les sensations nouvelles!
Montréal est superbe, m'a-t-on dit, la sorcellerie des plaines de
l'Ouest nous attend!... Il ne faut pas avoir de la peine, tu es trop
sentimentale, Marguerite...

--C'est la première fois que je regrette autant d'abandonner une terre
étrangère, ne put s'empêcher de murmurer la Française.

--Combien de fois nous quittâmes des lieux qui me parurent plus
merveilleux que celui-là, et tu n'eus jamais un chagrin pareil!...
Aujourd'hui, tu es mélancolique à l'extrême, il faut chasser
l'impression pénible, ne pas donner prise à la songerie maladive...
On glisse vers elle sans trop le savoir!... Oh! je devine, ces
cloches t'affligèrent sans doute!... Je l'écrivais à Favart, elles ne
m'agacèrent jamais autant que tout-à-l'heure... Elles ont enfin calmé
leurs transports!... Dis, c'est leur tapage qui t'a rendu triste...
Elles nous narguaient, chantaient victoire!... Ah! si je pouvais les
étouffer!...

--Pourquoi tant de haine, mon père? reproche-t-elle.

--Que veux-tu dire?...

--Oui, notre religion, c'est l'amour, et vous n'avez jamais pitié des
catholiques, de leurs clochers...

--Quel étrange langage! interrompit brusquement Gilbert. Je ne
l'entendis jamais sortir de tes lèvres, auparavant!... Ainsi, tu aimes
les clochers, ton âme sensible est touchée par leurs appels, mais c'est
notre ruine qu'ils annoncent à grande volée, c'est nous qu'ils bravent
dans leur insolence, et tout-à-l'heure, on aurait dit, vraiment, qu'ils
se donnaient le mot pour me lancer leurs sarcasmes à la figure!... Je
connais les émotions poétiques, moi-même... Eh bien, ces cloches, je les
hais, je les méprise, je donnerais mon sang pour les voir toutes joncher
le sol, en morceaux, vaincues, muettes à jamais!... Je la condamne, ma
fille, ta poésie qui s'attendrit jusque-là!...

--Pourquoi ne pas les aimer comme reliques d'art?... N'est-il pas
inspirant de voir les clochers escalader l'azur ou rester debout quand
la tempête gronde autour d'eux?... Ils me parlent de choses douces,
ils devraient vous émouvoir comme symbole de l'âme humaine qui s'élève,
aspire vers l'idéal et défie les ouragans de l'existence!...

--Mais tu sais bien qu'ils sont l'emblème de la foi exécrable de ces
gens-là!... Aussi longtemps qu'ils seront debout, fiers, arrogants,
despotiques, on les aimera!... En avoir pitié, c'est reculer
indéfiniment le règne béni de la Libre-Pensée!... Non, il faut leur
trancher la tête, les écraser sous nos talons frénétiques!... Ta
tendresse pour eux m'agace énormément, j'avoue ne pas te comprendre...
On cultive le cléricalisme en serre chaude ici, mais il ne peut t'avoir
entamée!...

--Je suis tout aussi anti-cléricale que vous, mon père, mais autrement,
voilà tout.

--Comment peux-tu l'être autrement que moi qui t'ai faite à ma
ressemblance?...

--Je rêve plus de tolérance dans la guerre à ces gens-là, comme vous les
appelez... Ils sont sincères, croyez-m'en... Dans leur sincérité, il y
a de la grandeur... Vous les dédaignez, je crois qu'ils valent mieux que
cela, qu'ils méritent notre amour même... Vous les traitez d'ignorants:
il est des choses qu'ils n'ignorent pas, cependant, l'honneur, le
devoir, la noblesse, les vertus sublimes... Quand vous vous battez
contre eux, vous ne songez qu'à leur Dieu que vous haïssez... Vous avez
la conviction que leur Dieu n'est pas, c'est donc eux-mêmes que vous
haïssez!... Est-ce prêcher l'amour que d'être impitoyable et d'outrager
sans cesse?...

--Ces idées sont nouvelles, inouïes, je crois rêver à les entendre
jaillir de ton cerveau, une influence a opéré sur toi de vrais
sortilèges!... Ignores-tu que tu les excuses, que tu les défends
même, que tu leur permets de vivre?... C'est le laisser-aller que tu
exaltes!... Mais laissons-les faire, et le crétinisme encroûtera
la pensée humaine à jamais!... Non, ma fille, il faut traquer la
superstition légendaire, ne pas lui faire quartier, l'assommer!... La
foi de ces Canadiens-Français t'en impose, un moment... Cela passera, ne
peut durer, c'est la femme en toi qui pleure sur l'ennemi blessé qu'on
apporte dans sa maison!... Au fait, tu ne m'as pas encore dit pourquoi
tu es si triste, ce ne peut être pour cela, assurément...

--C'est pour cela, mon père, je souffre, parce que les hommes ont à se
haïr!...

--C'est vraiment curieux, fit-il, songeur. On ne pousse pas la
sensibilité à un tel point!... Il ne s'agit que d'une idée: on ne verse
pas de larmes sur une idée, et c'est comme s'il y avait eu des pleurs
dans ta voix... Il y a autre chose que tu me dissimules... J'essaye de
comprendre... Oh! si c'était cela!... Quelle pensée affreuse!... Mais
c'est impossible!... Tu n'aurais pas fait cela!...

--Quoi, mon père! s'écrie la jeune fille, inquiète.

--Eh oui, ta peine... J'ai pensé, un instant, que... Mais non, je ne le
dirai pas, ce serait déjà t'insulter, bien que je n'y aie pas cru...
Ce serait violer la confiance que j'eus toujours en toi, introduire un
mauvais souvenir entre nous qui ne connûmes jamais cela!... Décidément,
non!...

--Je veux savoir, mon père, dit Marguerite, impulsive et cédant au
besoin qu'on a toujours de fuir le mystère avec les êtres chers.

--Il vaut mieux que je me taise!...

--Un soupçon plane entre nous, je ne puis endurer cela!... Je préfère
savoir!...

--Puisque cela t'intrigue, il faut bien le dire. Mais souviens-toi
que je n'en crois rien... Je le dis, pour ne pas te déplaire, tout
simplement... Ce Canadien-Français, eh bien, il est charmant, cause fort
joliment, possède une intelligence assez vigoureuse, assez brillante
même, une érudition des choses de son pays vraiment captivante...
Depuis que vous vous êtes rencontrés, vous avez eu presque des relations
d'amoureux... Si je ne t'avais pas connue la femme inflexible que je
t'ai façonnée, je n'aurais jamais permis une pareille intimité!... Mais
je ne pouvais m'y opposer sans douter de toi, et je t'aurais outragée,
n'est-ce pas?... Tu es un autre moi-même, tu as la ferveur de mes idées,
tu peux braver toute la séquelle des crétins ensemble, au besoin même
tu leur donnerais une verte leçon de grande et saine philosophie!... A
certains moments, quand une inquiétude passagère me traversait l'esprit,
je songeais avec orgueil que ce brasier de superstition ardente que
tu effleurais, ne pouvait te causer la moindre brûlure!... Non, Jules
Hébert n'a pas eu l'audace de t'endoctriner!... Ce n'est pas la sienne,
l'influence dont j'ai parié tout-à-l'heure!...

--Il est trop délicat, mon cher père, il n'y a pas même songé, vous
pouvez en être sûr... C'est moi qui lui ai demandé de me parler de sa
foi!... J'étais certaine de moi-même!...

--Et il t'en a parlé! avec son feu, son enthousiasme de fanatique
enragé, n'est-ce pas?... Quelle imprudence, ma fille!... Il y a mis
toute sa conviction diabolique, je suppose, il a fait de l'étalage, a
déclamé des tirades pieuses!... Dans tout cela, il y a je ne sais quel
magnétisme, et il faut être sur ses gardes!... Au moins, tu lui as
répondu, tu l'as joliment muselé, tu l'as fait rougir de son ignorance
et de sa lâcheté devant leur Dieu fantasmagorique!... Oh oui, tu as fait
cela, tu as vengé ton père défié, tu lui as fait rengainer sa chimère
de l'au-delà!... C'était, ton devoir, et tu n'y as pas failli, j'en suis
certain!...

--Il ne m'imposait pas sa foi, pouvais-je lui imposer la mienne?
D'ailleurs, tout ce que je pouvais lui en dire, il le connaissait
déjà!...

--Comment! il aurait l'esprit assez large pour concevoir la Libre-Pensée
émancipatrice, et il est, encore esclave des antiquailles du
christianisme!... Oh non, je ne crois pas cela!... C'est mal d'avoir
courbé la tête, Marguerite, et tu as faibli!... Tu eus, pour lui, la
pitié que les clochers t'inspirent... Tu es trop généreuse, décidément:
trop de bonté mène à la tiédeur et à la mollesse!... Vraiment, je te
croyais plus forte que cela, tu me désappointes... Ce Canadien-Français
se vantera désormais qu'il eut facilement raison de la fille de Gilbert
Delorme!... Peut-être n'ignore-f-il pas qui je suis, et il n'en sera que
plus fat!... Tu les connais, pourtant, ces catholiques arrogants,
leur morgue n'a pas de bornes, et dès qu'ils ont sur nous le moindre
avantage, ils le proclament à tous les vents du ciel!... Il nous
comprend, dis-tu: c'est, de l'hypocrisie, te dis-je... S'il nous
comprenait, il serait avec nous!...

--Vous me reprochez d'être généreuse, comment pouvais-je ne pas l'être
avec lui? Il est si bon, ni magnanime lui-même!... Il n'a pas de haine
contre nous, mon père...

--Impossible! il est un catholique enraciné, il doit nous haïr...

--Il nous méprisait avant de nous avoir rencontrés... Il croyait que
nous étions tous des poseurs à l'indifférence, que nous n'étions pas
sincères... Depuis qu'il est convaincu, par nous, qu'il y a des alliées
francs, il nous aime, tout en nous combattant!...

--Alors, c'est depuis qu'il t'a vue, qu'il nous aime, répondit Gilbert,
que son soupçon de tout-à-l'heure reprenait.

--Il n'a plus de rancune contre nous, mon père c'est tout ce que j'ai
dit, balbutie Marguerite, épouvantée par le ton sévère de Gilbert, et
craignant d'avoir laissé poindre son secret par mégarde.

--Et si c'était moins les sectaires et tes parents qu'il aime que toi,
ma fille?...

--Il ne m'a rien dit de tel, répondit la jeune fille, trahissait une
pâleur intense.

--Une femme devine toujours, quand il y a de l'amour autour d'elle!...
Et maintenant, je veux réponse nette et libre!... Ce Canadien-Français
t'aime-t-il?...

--Je ne saurais dire, murmure-t-elle.

--Tu doutes!... C'est un aveu, cela... Tu sais, tu as la certitude qu'il
t'aime!... Il te l'a dit peut-être?...

--Oh! mon père; ce n'est pas vous, cela, vou» me tendez un piège, je
viens de vous déclarer que je n'en sais rien...

--Je te demande pardon, ma fille, je ne voulais pas ceci... Mais,
vois-tu, à la seule pensée qu'il peut t'aimer, je me révolte!... il ne
peut avoir eu cette audace!... Il est ton ami, c'est très-bien, mais pas
autre chose!... Et pourtant si c'était vrai!... Je me suis conduit comme
un écervelé: laisse-t-on des jeunes gens se voir autant que je vous le
permis?... Ce serait un rude hypocrite, alors, il nous aurait dépistés
par ses faux airs de cicérone désintéressé!... Mais oui, je commence à
le détester, à lire sur son visage du mensonge et de la fourberie... Il
ne te l'a pas dit qu'il t'aime, mais s'il te l'a fait voir, c'est déjà
trop de sans-gêne, trop d'insulte!... J'en ai le pressentiment horrible,
il t'aime, et tu le sais!... Dis-moi qu'il t'aime, tu ne m'as jamais
menti, petite fille...

--Je suppose qu'il m'aime... Y a-t-il de la honte à se sentir aimée par
un jeune homme chevaleresque et noble?... Quelque chose me dit qu'il a
pour moi la tendresse la plus loyale et la plus flatteuse, et que
jamais homme aura pour moi le respect religieux dont il m'entoure... Sa
délicatesse est impeccable, il ne m'a fait aucun reproche de mes idées
païennes, il ne me parla de sa foi que le jour où je l'en priai... Il y
mit une réserve admirable, dont vous l'auriez loué vous-même... Ah! si
vous saviez comme il est fort et superbe, intelligent et sympathique,
vous ne lui feriez pas un crime de m'avoir aimée!... La passion vous
suggère un langage indigne de votre bon coeur!... S'il m'aime, j'en suis
fière, et son amour me charme et m'enrichit!...

--Ainsi, tu sens papillonner autour de toi le désir intense d'un
catholique maudit, s'écrie Gilbert, avec une rage contenue. Plus la
chose s'envenime, plus tu persévères à me la cacher... Je pense que
tu l'acceptes simplement comme tant d'autres amis qui, au cours de nos
voyages, furent tes compagnons d'un jour, et tu te plais à conquérir son
âme!... Quand la prudence la plus élémentaire te conseille d'écarter mon
soupçon aux aguets, tu le défends malgré toi, tu en fais une idole, tu
as pour lui des paroles chaudes, passionnées, qui me condamnent, qui me
bravent!...

--Je n'ai pas voulu vous braver, mon père, proteste Marguerite, qui a
peur et devine à quelle conclusion son père se précipite.

--Ce n'en est que pire alors, tu le fais dans une inconscience qui
illumine tout!... Je sais d'où elles viennent, tes idées nouvelles et
d'où il vient, ton sentimentalisme outré!... Je sais d'où elle t'est
venue, l'affection pour les clochers!... Je n'ignore plus ce qui
fermente derrière ton front rêveur et je connais la source où s'abreuve
ton chagrin!... Ce n'est pas Québec et son paysage que tu pleures de
laisser à jamais, c'est Jules Hébert que tu aimes!... N'essaye pas de
le nier, cela est écrit sur ton visage pourpre et dans tes yeux qui sont
injectés de honte!...

--Je n'essayais pas de nier, je voulais vous empêcher d'être
impitoyable... Si c'est aimer, que d'admirer ce Canadien au-delà de
ce que j'en peux dire, je l'aime... Si c'est, aimer, que de lui être
profondément reconnaissante de la gentillesse et de la bonté qu'il eut
pour moi, je l'adore... Si c'est de l'amour, cette joie indicible de le
voir et de lui parler, je l'aime éperdument... Si c'est de l'amour,
la peine que je sens là, indéracinable, étouffante, je l'aime
désespérément... Je ne puis vous en dire qu'une chose, mon père, si
c'est l'amour, tout cela, c'est la première fois que j'aime!...

--Et tu es orgueilleuse de cet amour?... C'est même l'orgueil de cet
amour qui l'a trahi! Tu ne t'es pas aperçu que ton secret débordait!...

--Vous avez attaqué Jules... En dépit de moi-même, je l'ai défendu... Je
lui devais cela, je le devais à mon coeur, au pur souvenir que j'aurai
toujours de lui!... Vous m'avez enseigné la loyauté: malgré moi, je fus
loyale à celui que je crois digne de mon amour!...

--Alors, entre les deux, ce n'est pas moi que tu préfères!... Il a le
meilleur de toi-même!...

Pour lui, tu m'accuses, tu te bats contre moi, tu me blesse au coeur!...

--Oh! mon père, prenez garde, l'indignation va vous faire porter des
coups dont la blessure ne guérira jamais!... Pourquoi cette fureur
que je sens approcher? Vous savez bien que je vous adore, et plus que
jamais, le jour où c'est l'amour de vous qui m'empêche de voler à la
tendresse de Jules Hébert!... Il faut que je vous aime bien, que vous
ayez une emprise bien forte sur mon âme, pour que je m'en aille ainsi
pour toujours, brisant mon rêve et fuyant la joie ineffable de cet
amour!...

--Mais je rêve, ce n'est pas vrai, tout ce que tu me dis là, s'écrie
Gilbert, qui se cramponne à un suprême espoir. Tu ne l'aimes pas, c'est
faux, c'est impossible!... Tu es ma vie, mon oeuvre, je t'ai pétrie à la
ressemblance de mon idéal, je t'ai distillé goutte ù goutte la haine
de leur Dieu fantoche, et quand je t'entendais railler la superstition
avilissante, je croyais que ma colère contre elle était plus pure
et meilleure!... J'espérais pour toi un fils de la libre-pensée, un
champion de nos doctrines, quelqu'un digne de la jeune fille idéale que
j'avais créée... A vous deux, vous auriez fait de la jolie besogne,
et ma vieillesse en aurait été rajeunie sans cesse... Un catholique va
enchaîner ton rêve désormais? Ah non, je me révolte à croire cela!... Tu
as peur que je t'écrase de ma colère?... Mais non, petite fille, je ne
songe plus à châtier!... C'est faux, tu ne l'aimes pas, te dis-je!...
C'est une admiration à fleur de coeur pour un joli garçon!... Dis-moi,
tu ne lui as pas donné ton âme de jeune fille!... Je comprends qu'il
t'aime, lui!... Je lui en voudrai éternellement d'avoir osé t'aimer!...
Je sens que je l'ai en horreur, maintenant, que je l'exècre!... N'est-ce
pas que c'est faux, que tu as, maintenant, la répugnance d'un tel
amoureux, que tu exagères l'impression qu'il t'a faite?... Demain, tu
l'oublieras!... N'est-ce pas que tu commences à rougir de cet amour?

--Je n'ai pas, le droit de renier mon coeur!... Je sens, mon père, que
je n'oublierai jamais cet homme!...

--Ah! malheureuse! je t'implore, je me traîne presqu'à genoux pour te
supplier d'immoler cet amour, et tu n'hésites pas à briser mon espoir,
à faire crouler l'idole que tu es dans mon âme de père et que je
voulais sauver!... Tu l'aimes! et tellement, que tu n'en as pas même la
honte!... Le lâche! l'hypocrite! le menteur! l'impudent! il s'est glissé
entre nous comme une vipère, et ses odes brûlantes de patriote faisaient
oublier la sournoiserie du larron d'amour!... Il t'a ensorcelée, t'a
presque gagnée!... Ne dis rien, tu n'as rien à dire!... Il s'en est bien
peu fallu qu'il ne te convertisse!... Marguerite Delorme, ma fille, une
convertie, une catholique, à genoux, quelle humiliation!... Il était
presque trop tard, tu glissais sur la pente visqueuse!... Ta poésie
des clochers, le plaidoyer vibrant pour la foi de ces gens-là, c'est
l'oeuvre du germe empoisonné, leur Dieu s'insinuait dans tes veines par
l'amour!... Encore une semaine, et tu me reniais!... Inutile de parler,
tu n'as rien à dire!... Quand on les défend, on est bien près de les
suivre!... Et tu m'as soigneusement dérobé sa machination d'enfer, tu
t'es caché avec lui, vous vous êtes moqués de moi tous les deux, tu
es sa complice dans le soufflet dont il me cingle au visage!... Il t'a
enseigné l'hypocrisie, la dissimulation, la révolte!... Oh! que je le
hais, ce Canadien-Français fourbe qui t'a changée, t'a prise à moi, t'a
presque fait engloutir par le gouffre hideux de son christianisme!...

--Vous l'outragez, mon père, et chacune de vos invectives me fait
saigner le coeur autant que si vous me les adressiez!... Comprenez-vous,
il m'est infiniment cher, et l'outrager, c'est m'outrager moi-même!...
Vous n'êtes pas coupable de flageller, vous ne pouvez faire
autrement!... Mais c'est à vous que je le dois, si je l'aime!...

--C'est, moi qui t'ai enseigné que les catholiques méritaient l'amour
de ma fille! s'écria-t-il, d'une voix tranchante et, railleuse. C'est
vraiment, trop fort!... Tu badines, et ce n'est pas le temps des
mauvaises plaisanteries!... Tu te moques de moi que tu vénérais plus que
tout au monde... Comme il t'a changée, mon enfant!...

--Non, mon père, j'ai pour vous le même amour et la même vénération!...
Si vous pouviez lire dans mon coeur tout ce que je vous y sacrifie, vous
ne douteriez plus que je vous adore plus que jamais!... Oui, il s'est
emparé de mon âme de jeune fille, mais c'est autant votre faute et la
mienne que la sienne, s'il en est maître aujourd'hui!... Vous m'avez
prêché...

--Prêché? interrompit-il, furieux. Tu vois bien que leur langage te
gagnait, que la gangrène s'était mise dans ton cerveau!...

--Écoutez-moi, cher père, votre esprit droit va se soumettre!...
Vous m'avez enseigné l'amour libre, la loi de l'instinct, du choix
volontaire... Je vous sais un gré infini d'avoir fait jaillir les bons
instincts dans mon âme de femme et d'en avoir émondé les mauvais...
Je me suis construit un palais de rêves, et j'ai attendu qu'on vienne
l'habiter... Plus j'ai espéré, plus le besoin d'amour est devenu
tyrannique en moi... J'ai connu Jules Hébert, et, dès nos premiers
regards, tout ce qu'il y avait en moi d'instinct vibrant et supérieur
accourut vers ce jeune homme énergique et fier... Je l'aimai de par
l'amour libre, qui va toujours où le poussent les instincts dominateurs,
sublimes ou laids!... Vous exigez que j'aie honte de cet amour: il me
faudrait rougir de vous, mon père, qui m'avez inculqué la noblesse et
l'idéal, il me faudrait renier votre amour libre!...

--Quand devins-tu certaine qu'il croyait? demanda Gilbert,
singulièrement adouci par le plaidoyer sans réplique de son enfant.

--Après avoir commencé à l'aimer.

--Quand l'as-tu appris?...

--Le lendemain du jour où nous quittâmes Liverpool... Nous étions
ravis devant l'infini bleu du ciel et, de la mer... "Dieu nous est plus
tangible devant cet horizon sans bornes", dit-il soudain.. "Vous croyez
donc?" fis-je, étonnée... "Vous ne croyez donc pas, vous. Mademoiselle?"
répondit-il, avec tristesse. "Non, Monsieur", dis-je, et nos regards se
pardonnèrent...

--Et tu n'éprouvas pas une répugnance de tout ton être?...

--Nous nous aimions déjà, mon père, je le sais maintenant. Je ne le
trouvai pas odieux, pas plus qu'il ne me jugea méprisable... Nous ne
songions qu'au bonheur de nous être vus, qu'à celui de nous voir le plus
possible toujours...

--Que je le hais, ce Canadien!... Cet après-midi, au plus tôt, dans une
heure, si la chose est possible, nous partons!... Tu m'entends bien, je
ne veux plus que tu le revoies, il ne te reverra plus!...

--Ce n'est pas vrai, vous n'y songez paa sérieusement, mon père,
s'écria Marguerite, affolée, dont les yeux se dilatèrent d'horreur et
d'angoisse.

--Il ne te reverra pas, te dis-je!... Il t'a déjà fait assez de mal!...
Il m'a fait trop de mal!...

--Vous ne ferez pas cela!... Je vous étale mon coeur à nu, n'y
voyez-vous pas le désespoir que vos paroles y répandent? Il faut que je
le revoie!

--De ce pas, je vais prendre les informations nécessaires, et nous
partons cet après-midi, je te le répète!...

--Pas cela, oui, pas cela! je vous en conjure, au nom de votre amour!

Et, de sa poitrine qu'il étreint, un sanglot morne qui éclate,
déchirant, navrant. Gilbert, qui aime cette enfant plus que lui-même,
souffre d'une torture cuisante.

--Ne pleure pas, petite fille, murmure-t-il, avec tendresse, c'est, pour
ton bonheur que je suis cruel... A ne pas le revoir, tu l'oublieras plus
vite... Si vous vous faites l'adieu pénible, tu en auras le coeur plus
douloureux, moins facile à guérir... Ne pleure pas, mon enfant... Viens
avec moi, nous n'en parlerons plus jamais, et quand je t'aurai reprise à
lui, je te pardonnerai tout, nous vivrons heureux toujours, comme avant
lui...

--Je ne puis vous promettre de l'oublier, mon père, je ne suis pas de
celles qui, l'ayant juré, trahissent le serment du souvenir!... Demain,
je devais lui jurer de ne jamais l'oublier... Il m'a dit que, des
hauteurs du Cap Tourmente, on a le tableau le plus merveilleux... Nous
irons là, nous échangerons l'adieu de nos âmes... Ma peine sera plus
douce, et ce sera plus facile, tous les deux, père, d'être heureux comme
toujours avant lui...

--Quel est donc cet art infernal avec lequel il a rivé ton âme à lui?...
J'essaye de ne pas le haïr, et c'est plus fort que moi, je l'abomine!...
Non, décidément, il ne te reverra pas! Je vais annoncer le départ à ta
mère!...

De nouveau, Marguerite est secouée par des sanglots violents, Gilbert,
défaillant sous la plainte douloureuse, ferme son coeur pour qu'elle n'y
pénètre pas.

--Enfin, me voilà prête, s'écria Madame Delorme qui faisait tout-a-coup
irruption dans le petit salon. Apercevant, les traits décomposés de
Gilbert et la forme prostrée de Marguerite en pleurs, elle courut à la
jeune fille.

--Mais qu'as-tu donc, mon enfant? demanda-t-elle, bouleversée. Que
s'est-il passé, Gilbert? Il y a quelque chose de grave pour un tel
chagrin!... Elle n'a pas pleuré, depuis le jour que tu te rappelles,
Gilbert... Dis, qu'y a-t-il?...

A ces mots de son épouse, les yeux de Gilbert deviennent hagards. Ivre
de haine, il a oublié la chose épouvantable à laquelle il songe bien
souvent, presque tous les jours, si cruel en fut le drame. Un souvenir
de nuits éperdues au chevet de Marguerite jeune, sème l'effroi dans son
âme, et il est là, immobile, pantelant. Elle se tordait, la petite fille
mourante, sous les griffes d'une méningite atroce à la base du cerveau.
En une seconde, il revit les insomnies d'appréhension folle. Il avait
cru mourir d'angoisse. La maladie réagissant sur les yeux, avait,
diminué l'acuité visuelle, au point qu'on avait, prédit la cécité
absolue. Le médecin, qui avait terrassé la méningite brutale, avait dit
que la vision, quoique sauvée, serait toujours à la merci d'une fatigue
intellectuelle intense ou d'un chagrin vif et prolongé. Il ne fallait
pas que Marguerite se livre à un effort cérébral aigu: ses yeux
s'affaiblissaient alors, avaient besoin de calme afin de regagner leur
énergie visuelle. Oh! la vigilance jalouse avec laquelle Gilbert avait
écarté de son enfant les études trop ardues! Et, depuis les jours
pathétiques, elle n'avait jamais pleuré.

--Oui, Geneviève, tu as raison, c'est la première fois, depuis lors,
qu'elle pleure, finit-il par dire à sa femme anxieuse, assommé, dompté.

--Que s'est-il passé, Gilbert? lui demande encore celle-ci.

--Elle aime ce Canadien-Français!...

--Jules Hébert!...

--Oui!... Je voulais la lui arracher, partir tout de suite, avant qu'il
ne l'ait revue... C'est pour cela qu'elle pleure... Marguerite, il faut
cesser tes larmes, supplie-t-il, elles sont dangereuses!... Le médecin
t'a défendu les larmes pour la vie!!!

--Je t'en conjure, ma fille, obéis à ton père...

--Je lui obéirai demain, j'en suis incapable aujourd'hui, sanglota la
jeune fille.

--Dis, tu es encore ma véritable enfant, implore Gilbert, tu crois en
mes doctrines!...

--Vous le savez bien, mon père...

--Tu ne faibliras pas, demain? Tu me reviendras?...


--C'est mal d'avoir douté de moi, mon père...

--Je t'en demande pardon, je me suis fourvoyé... Tu iras lui dire adieu,
puisque c'est le seul moyeu de tarir le chagrin qui me met le coeur à
sang...

--Oh! merci, mon père, et pardon de vous faire de la peine...



IX


--Courage, Marguerite, disait Jeanne à la Parisienne un peu hors
d'haleine, quelques minutes encore, et nous arriverons... Là-haut, vous
serez largement récompensée de votre fatigue!...

--Vous sentez-vous bien lasse? s'inquiète Jules, avec douceur.

--Vous êtes si gentils, tous les deux, que je ne sens guère ma fatigue,
répond Marguerite, avec un sourire triste.

--La forêt est moins dense, la végétation se clairsème, ajoute le jeune
homme. Il en est des plantes comme des hommes: il y en a moins qui
vivent dans les hautes sphères!...

En effet, depuis quelque temps déjà, ils ont quitté la petite oseille
écarlate et faraude, les convolvolus amoureux, les avoines folles et
pimpantes, les mourons étoilés, les cotonniers pourpres, les sureaux
de neige, les silènes ivres et lourds, les moutardes aveuglantes. Ils
aperçoivent encore, ici et là, des fougères au dessin frêle et aux
tiges menues. Tout-a-l'heure, ils étaient accueillis par les hêtres
efflanqués, les bouleaux minces et les érables un peu mélancoliques dans
leur feuillage qui sent venir plus tôt que les autres, l'automne et la
mort. Il n'y guère maintenant, que la grande taille des épinettes et les
bras ouverts des sapins qui les saluent au passage. A tout moment, ils
entendaient gazouiller les sources dans les verdures attendries: plus
ils gravissaient la montagne, plus elles sont devenues rares, et il
leur semble qu'il ne doit plus y en avoir. La montée se prolonge,
accidentée, pénible, un peu énervante. Les racines qui s'enlacent au ras
du sentier, accrochent les pieds qu'elles taquinent. Il faut se heurter
aux roches anguleuses, sentir la pointe des cailloux effilés déchirer
les toiles d'araignée dont la trame colle au visage, franchir un
arbre dont l'orage de l'année dernière a jonché la route. Parfois, ils
s'arrêtent: un parfum de mille arômes apaise leur sang qui bat à grands
coups martelés. Le vol sous bois d'un geai d'azur, tout près d'eux, leur
donne des ailes, et ils reprennent le chemin tortueux, l'oeil ébloui par
les "quatre-temps" vermillons qui jalonnent le sol tout le long de la
lisière.

Soudain, l'ascension est facile et repose. La pente a cessé d'être
escarpée, il n'y a plus de racines sournoises ni de pierres hostiles.
Les trois amis foulent, avec ils ne savent quelle volupté, le tapis
moelleux des aiguillettes brunes ou dorées que les conifères ont semées
dans la forêt profonde. Marguerite pressent qu'ils arrivent, et sa
lassitude l'abandonne.

--Bientôt, la grande Croix se dressera devant nous, s'écrie Jeanne, avec
une joie dont pétille son visage plus rose qu'à l'ordinaire. Ce sera
presque la fin... N'êtes-vous pas heureuse, Marguerite, que ce soit la
fin?...

--Oui, je grille du désir de voir le spectacle dont vous m'avez promis
la splendeur, dit-elle, s'efforçant de sourire, parce qu'elle pense A
l'autre fin, celle de son amour.

--J'espère qu'on ne vous a pas trop promis, murmure Jeanne, qui
comprend...

--Il vaut mieux ne pas trop promettre, si on veut, épargner la déception
amère, ajoute Jules, dont le silence, tout le long de la montée, a suivi
distraitement le colloque assez vif des jeunes filles.

--Vous vous y connaissez tellement bien en beaux paysages, que je ne
crains rien, dit la Française, regrettant d'avoir laissé deviner son
trouble.

--Je ne vous ai jamais déçue, alors, répond-il.

--Oui, vous ne m'avez jamais trompée, dit-elle, et Jules est confirmé
dans l'assurance qu'elle n'a jamais eu d'espoir.

--La Croix! s'écrie Jeanne, et elle se met à courir, folle d'allégresse.

Marguerite et Jules restent seuls. Un malaise invincible les paralyse.
Il leur est impossible d'échanger les impressions banales qu'ils
cherchent en vain dans leurs âmes effrayées l'une de l'autre. Ils
avancent, au milieu des fleurs sauvages, vers la Croix prochaine qui les
fascine. Elle est géante sur un piédestal de rocs antiques, soulevé dans
le firmament bleu sa tête dominatrice, et le bois nu de ses larges
bras étendus remplit l'espace de grandeur et de souveraineté. En
l'apercevant, la Voltairienne a été secouée d'un frisson puissant tout
le long de son être, a eu le coeur noyé d'une émotion surabondante où la
terreur et l'admiration se mêlaient étrangement. L'esprit discipliné à
bannir le surnaturel a dompté sur-le-champ l'impression magnétique.

Refermant leur ligne sur la clairière où les jeunes gens réunis causent
du paysage orgueilleux, les sapins austères se dérident sous le soleil
palpitant des premiers jours de septembre. C'est un coin de nature
primitive, rude et terrifiante. Les rochers du laurentien le plus pur
étagent leurs plans torturés ou bossus en une colline terne et
bizarre. Par-delà la cime fière, on voit le clocher grêle de
Notre-Dame-des-Neiges gravir timidement l'azur, et la cloche rouillée
paraît s'ennuyer d'être silencieuse. Le lichen, ça et là, sur la pierre
millénaire, gonfle sa nappe argentée d'un jour. Des framboisiers presque
rachitiques vivotent au milieu des airelles plus vigoureuses. Il est
charmant de se reposer l'oeil sur les "quatre-temps" rouges et les
campanules ouvrant leur âme bleue. Un émerillon affamé qui menaçait dans
les airs, s'est dardé comme une flèche dans les arbres. Les trois amis
reviennent souvent à la Croix dont l'ombre immense écrase les alentours
sauvages et plane au-delà jusqu'aux horizons que la forêt dérobe encore.

--Tout-à-l'heure, nous vous parlions du Petit Cap et de ses écoliers
en vacances, dirait Jules. Ils viennent souvent, par groupes en liesse,
rendre visite à la cîme et à Notre-Dame-des-Neiges... Alors, la solitude
s'anime de vie jeune et ardente... On cueille les fruits sauvages, les
"bleuets" juteux, les framboises grasses, les "petites poires" qu'on
s'arrache, parce qu'elles sont rares... On va tirer d'une source tapie
dans la mousse, un peu plus loin, l'eau fraîche qui crève les rocs... On
allume, là-haut, un petit feu qui crépite au sein des pierres dont on
a construit la cheminée d'un soir... A table, c'est un engouffrement de
choses qu'on dévore, une escarmouche de bons mots qui pétillent... Quand
la nuit envahit la montagne, ils accourent se percher sur la roche où la
grande Croix s'enfonce, murmurent ensemble une prière aux étoiles, puis,
regardent longtemps les feux par myriades qui sont la féerie nocturne
de Québec dans la distance... Le sommeil est lourd et bon dans les
lits durs qui sont nichés derrière la chapelle... Les plus vaillants
se lèvent, à trois heures du matin, pour voir les ténèbres se blanchir
d'aurore et l'horizon s'embraser de soleil...

--Qu'ils sont heureux! crie Jeanne, enthousiaste. Ce n'est que la
deuxième fois que je viens, moi, et je n'y verrai pas encore lever le
soleil...

--Et moins heureuse encore, je n'y serai venue qu'une fois, murmure la
Française, que la pensée du départ hante. Vous y reviendrez, Jeanne...

--Pourquoi ne pas revenir au Canada, Marguerite? interrompt la petite
Canadienne, avec un élan de toute elle-même.

--C'est pour toujours que je pars, que je dois partir...

--Je ne veux pas, moi, s'écrie Jeanne, impulsive et se révoltant. Je
veux vous revoir!...

--Venez en France, alors, Jeanne...

--Que j'aimerais à voir la France, à vous y revoir!... Mais qui viendra
avec moi? dit-elle, songeant à l'abîme entre Jules et Marguerite qui ne
trouvent pas de réponse.

--Ce n'est pas vrai que vous partez, que je ne vous reverrai plus! redit
Jeanne. Je n'ai pas eu le temps d'apprendre à vous aimer comme vous le
méritez!... Je n'aurai jamais d'amie pareille à vous, restez que je
vous aime davantage!... Si vous saviez comme cela me désole de vous
perdre!...

--Il vaut mieux que nous nous séparions tous, la Croix l'exige
au-dessus, de nos têtes, répondit Marguerite, passionnée, presque
farouche. Puis, voyant des larmes plein les yeux de Jeanne, elle dit:
"Pardon d'avoir été cruelle, petite amie, vous vous trompiez sur mon
coeur, il n'est pas digne de votre amour... Il faut me pardonner
cette violence, elle ne fut pas méchante, j'ai tant de peine à
vous quitter!... J'ai parfois des cris de révolte, et je regrette
celui-là!... Tu as oublié, n'est-ce pas, Jeanne? Je t'aime et je ne
t'oublierai jamais!... Il y a des choses brutales; qui sait pourquoi
elles nous font saigner le coeur?"...

--Pour que nous devenions meilleurs, dit Jules, profondément ému.

--Vous avez raison, il est des souffrances qui rendent meilleure...

--Allons voir Notre-Dame-des-Neiges! interrompit brusquement Jules, que
le regard de Marguerite bouleverse jusqu'aux plus sourdes profondeurs de
lui-même.

Et les jeunes filles le suivent dans le sentier qui serpente à travers
les airelles et les lichens argentés. Ils se hâtent, le coeur gros des
choses pénibles entre eux. Voici déjà qu'ils escaladent les rochers
abrupts du sommet, foulent aux pieds les noms qu'on a vulgairement
sculptés dans leur flanc tenace, arrivent auprès du sanctuaire dont
l'humble façade est sortie peu à peu de l'écran massif qui la dérobait à
leurs regarda.

--Que c'est merveilleux! s'écrie la Française, en extase devant le
tableau colossal que l'on aperçoit des hauteurs du Cap Tourmente, à
Notre-Dames-des-Neiges.

Elle en est comme navrée. Elle en oublie sa douleur. Elle est muette
de contemplation éperdue. Jeanne et son frère ont une vive jouissance
d'orgueil à ne pas troubler l'extase de leur amie. A presque deux mille
pieds d'une profondeur béante où le regard plonge comme dans un abîme,
le Saint-Laurent élargit son onde où le soleil fait pâlir ici l'azur,
étend là des nacres et des blancheurs qui étincellent. Des rafales
éveillent des frissons qui courent en se tordant sur l'eau paisible
qu'ils sillonnent d'ombre. L'Ile d'Orléans s'écrase sur le fleuve, et
la verdure des feuillages, l'éclat des toits et des prairies s'estompent
dans une buée d'or. L'Ile-aux-Grues, la Grosse-Ile et d'autres que la
lumière nimbe de rayonnements doux, évoquent les îles des mythes et des
légendes. Un paquebot, dont la carène semble minuscule, paraît immobile
dans sa course libre et sereine. Les côtes de Bellechasse et de
Montmagny dessinent, leurs méandres infinis dans une brume aux pâleurs
d'encens qui fume sur les autels. Il jaillit, du tableau colossal,
ue vaste impression de mystère apaisant, de bonheur sublime, de force
éternelle et d'horizons immenses.

--Que je vous remercie de m'avoir conduite en ce lieu superbe! finit par
dire Marguerite, enthousiaste et reconnaissante. J'en associe la noble
et grande beauté aux souvenirs les plus empoignants qui enchantent
ma mémoire... Vous souvenez-vous, Monsieur Hébert, du jour presque
semblable où le "Laurentic", là même, nous emportait vers Québec?...

--Si je m'en souviens! répond-il, à voix basse. Ignorez-vous que je m'en
souviendrai toujours?

--J'ai l'intuition que je me souviendrai toujours du Cap Tourmente,
ajoute la Française. Plus que jamais, maintenant, j'adore le
Saint-Laurent... Voici l'heure de lui jurer amour et fidélité...

--Il est un noble et grand seigneur, et je l'aime, disiez-vous...

--Vous n'avez donc rien oublié de tout ce que je vous ai dit?...

--Voulez-vous que je l'oublie?...

--Va-t-il oublier, Jeanne? interrogea-t-elle, finement, pour détourner
la question embarrassante.

--Il y a un moyen très-sûr de vous en assurer, dit la petite Québécoise.
Revenez par Québec, nous aurons la joie de vous revoir, et vous ferez
subir un examen de conscience à Jules...

--Impossible, Jeanne, l'itinéraire est irrévocable, dit-elle, redevenue
triste, au souvenir de la terrible joute d'armes avec son père, la
veille même.

--Je voulais que vous gardiez un tel souvenir de mon fleuve, reprit le
Canadien. Voilà pourquoi je vous ai conduite ici... C'est un des coins
les plus enchanteurs de la patrie canadienne!...

--Il vous donne l'envie folle d'y vivre, répond Marguerite, bouleversée
par l'allusion d'amour.

--Le souvenir, c'est presque vivre où l'on promène son rêve, dit-il.

--Alors, je vivrai souvent au Canada, plus souvent à Québec, j'en suis
profondément certaine.

--Ce n'est pas tout-à-fait la cîme que nous avons sous les pieds,
interrompit Jeanne, à qui ce prétexte parut en valoir d'autres. On la
gravit, un peu plus loin dans le bois, sur un rocher d'où l'horizon se
déroule... Hâtez-vous de m'y rejoindre, n'est-ce pas?...

-Et Jeanne, en quelques bonds souples qui font songer à des battements
d'ailes, disparaît dans la montagne. La Française et le Canadien
prolongent le silence plein d'angoisse entre eux.

--Est-ce vrai que vous partez? dit-il, enfin.

--Est-ce vrai que vous restez? murmure-t-elle.

--C'est donc fini, alors, irrémédiablement fini...

--Voulez-vous, nous allons tout recommencer?

--Si nous pouvions, Marguerite...

--Tenez, nous sommes à bord du "Laurentic", devant
Saint-Jean-de-l'Ile... Nous entrevoyons de longues semaines pour nous,
n'est-ce paa charmant?...

--Que sont-elles devenues, les semaines dont la vision'était si
douce?...

--Elles me prodiguèrent un bonheur dont je les remercie de toute mon
âme, répond-elle.

--Hélas! on ne ressuscite pas de telles heures qui ne revivront plus
jamais!...

--Non, Jules, elles vivront toujours, aussi longtemps, du moins, que je
vivrai moi-même!...

--Est-ce un doute que vous avez de moi, Marguerite?...

--Si je doutais de vous, je ne vous dirais pas de pareilles choses!...
Je suis trop orgueilleuse pour mendier un souvenir!...

--Votre confiance ne s'égare pas... Il suffit de vous avoir connue, pour
vous donner largement le meilleur souvenir... Ce n'est pas une aumône
qu'on vous jette, c'est un devoir qu'on vous rend!...

--Oh! que je voudrais vous écouter longtemps! L'heure est trop
vertigineuse!... Comment s'y prirent-ils, autrefois, pour arrêter le
soleil?...

--Il s'agissait d'une victoire à gagner... Inutile de commander au
soleil, nous ne triompherons pas du destin...

--La Providence est plus forte que nous, Jules...

--Que voulez-vous dire, Marguerite?... Vous ne pouvez railler, vous
m'avez promis de ne jamais insulter la Providence!...

--Et je garde ma promesse!... Je voulais vous témoigner que je n'en veux
pas à votre Providence qui nous sépare...

--La Croix, là-bas, m'ordonne de vous laisser partir...

--Elle m'ordonne de partir... Mon père sait tout, Jules... Il a voulu
quitter la ville dès hier.

--Que sait-il? balbutie le jeune homme, palpitant d'émotion.

--Il s'est aperçu que j'avais de la peine, en a exigé la cause...
J'avais défendu les clochers canadiens qu'il maudissait, je l'avais
supplié d'aimer un peu, ses adversaires... Il vous a soupçonné d'avoir
semé le trouble en mon âme, il a eu de telles paroles contre vous,
Jules, que malgré moi je vous ai défendu!...

--Vous avez fait cela, mon amie! s'écrie-t-il, avec un élan de tout
lui-même.

--Ne vous le devais-je pas?... Vous avez été si loyal, si bon pour
moi!...

--J'ai failli ne pas vous revoir!... Oh! le chagrin de vous perdre sans
l'adieu dont j'avais hier le besoin exaspérant!... Que je vous remercie
d'avoir eu pitié de moi!...

--Et croyez-vous que je n'eus pas pitié de moi-même?... Quand je l'ai su
implacable, j'ai pleuré...

--Vous avez pleuré! interrompit, le Canadien, frémissant. Pour moi, vous
avez pleuré!... Pour moi, vous souffrez!... Mais c'est affreux, cela!...
Et moi qui vous désire tant de bonheur!... Je ne puis supporter votre
chagrin, dites-moi qu'il s'agit de votre âme sensible que les départs
bouleversent toujours, quand vous abandonnez les lieux que vous
aimez!... Oui, ce n'est pas pour moi que vous souffrez jusqu'aux
sanglots, je ne mérite pas cela!...

--Plus vous vous en croyez indigne, plus je suis heureuse d'être
malheureuse!... Il n'y a que les femmes qui sachent bien ce qu'un homme
vaut dans leur âme!

--Votre accent me transporte!... Je ne voulais pas vous dire la chose
profonde et sainte au plus intime de moi-même... Dieu sait combien
souvent j'ai refoulé cet aveu que je devais taire.. Je crains qu'il
n'avive l'amertume de nous séparer... Non, je ne parlerai pas, j'en ai
déjà trop dit!... Jeanne est bien près d'ici, nous allons vers elle,
n'est-ce pas?...

--Et si je voulais tout entendre, Jules!... Quoiqu'il arrive, dusse-je
en mourir, je veux que vous parliez, je veux être certaine!... Le
souvenir sera meilleur...

--Promettex-moi que vous n'aurez jamais de rancune plus tard!... Non, il
vaut mieux que je le garde en moi-même!...

--Jules! supplia-t-elle.

--Vous l'aurez voulu, Marguerite... Plus je regarde au fond de vos
yeux si doux, plus je sens que vous me ravissez le plus profond de
mon être... Je n'ai pas gaspillé mon rêve... Depuis que j'ai entrevu
l'amour, je n'aimai qu'une femme, celle que mon imagination connaissait
mieux chaque jour, en qui souvent, je plaçais des espoirs nouveaux,
celle qui ne venait pas, mais qui viendrait... Je lui ai réservé toutes
mes forces de tendresse... Il m'arriva de sentir des élans terribles
vers la passion néant... Ce n'était pas cela que j'attendais, je
passai au large... Il y eut des jours où mon coeur trop plein voulut
déborder... On ne me donna pas ce qu'on m'avait promis, j'écartai
le mirage... J'avais un talisman contre le mensonge et le dégoût, un
portrait de jeune fille par Greuze que je garde suspendu au mur de ma
chambre... Et sans avoir eu la folie d'aimer une image inerte et vaine,
je m'abandonnai souvent à l'illusion que mon idéal palpitait dans la
chevelure fauve et le visage ardent... Il rayonnait d'elle tant de
flamme pure, d'âme fine et d'espoirs nobles, que j'espérai souvent la
voir quitter le cadre glacial et s'en aller m'attendre sur la route...
Oui, Marguerite, elle vit, l'image de Greuze, et je l'ai rencontrée...
Toute mon âme l'a reconnue, le jour où, merveilleuse dans un vêtement
de lys, elle vint prendre place tout près de mon coeur... Dès lors, j'ai
vécu autrement, d'une vie plus large, plus complète, où frémissaient des
émotions nouvelles... Ce ne fut pas la même façon de vivre, lorsque je
reposais mes yeux dans le calme des vôtres... Qui, j'ai vécu autrement,
d'une vie plus harmonieuse, depuis que j'ai entendu votre voix qui
module et berce... Oh! la nouvelle et grisante façon de vivre, à
recevoir la révélation de votre âme délicate et charmante!... Votre
image est dans l'essence de ma vie!... Oh! l'ivresse de vivre, depuis
que je vous aime!... Mon coeur ne combat plus, se livre à vos yeux
qui l'appellent... Marguerite, je vous aime, regardez bien au fond
de moi-même, n'est-il pas vrai que je vous aime religieusement, pour
toujours? Ne sentez-vous pas que la totalité de mes rêves est à vous,
que vous ne pourrez, jamais me redonner ce que vous emportez de mon
être?...

--J'ai le coeur plein à se rompre!... Depuis que je le sais, votre amour
est la vie même!... Il faut que je refuse, vous n'avez pas le droit de
me faire une telle promesse!... La violence de l'adieu décuple la force
de notre amour!... Plus tard, vous regretterez d'être allé si loin, vous
saurez que vous ne donniez pas réellement tout ce que vous offrez!...

--Vous ne le voulez donc pas, le rêve entier de ma jeunesse? lui
reproche-t-il, amèrement. Je vous l'offre pour la vie!... Je n'aimerai
une autre femme que si elle vous ressemble, et ce sera vous toujours que
j'adorerai!...

--Il faut que vous en aimiez une autre!... C'est un devoir de famille
et de race!... Votre peine s'émoussera, s'atténuera de mirage et
d'irréel... Alors, une autre cueillera les tendresses de votre âme...

--Vous ne m'aimez donc pas!... Ce serait vous oublier, cela!... Si vous
m'aimiez, vous ne me demanderiez pas d'en aimer une qui ne serait pas
une autre vous-même!...

--Vous le savez bien, que je vous adore, Jules!... Vous avez rêvé,
disiez-vous... Que sont les rêveries d'un homme auprès de celles qui
éclosent dans le coeur d'une jeune fille?... On dirait que nous ne
sommes nées que pour espérer le bonheur!... Nous devenons femmes en
l'espérant... Celles qui n'espèrent plus espèrent encore... Celles
qui connurent l'extase un jour, la revivent à jamais!... Je serai de
celles-là, je vous le jure!... Je vous fis la confidence d'un rêve
fait de soleil et de printemps... Il commençait à perdre ses feuilles,
lorsque soudain il rencontra la source... Si tant de femmes n'ont que
des amours qui filent à tire-d'aile, c'est qu'elles aiment pour des
motifs qui n'atteignent pas les profondeurs d'elles-mêmes!... Vous
m'avez prise toute entière, vous avez répondu à tout le vibrant appel
de mon être!... Votre fierté m'ennoblit, votre force me captive, votre
éloquence m'exalte, votre bonté m'enchaîne!... Vous êtes mon idéal en
toute sa plénitude!... Auprès de vous, je me sens infime et grande,
faible et toute-puissante, moindre et supérieure!... On n'aime qu'une
fois de la sorte, et il vaut mieux en souffrir que de ne pas avoir
aimé!...

--Est-il bien vrai que tout soit irrémédiablement fini? dit Jules, avec
un cri de révolte ardente. Je ne veux plus, moi!... J'ai besoin de vous
pour vivre... N'y a-t-il rien pour nous sauver?... Je ne veux pas vous
prêcher, mais rappelez-vous ce doute qui ébranla votre conscience!...
Avez-vous bien entendu la voix de Celui qui vous parlait de Lui?... Vous
L'avez chassé: n'en est-il rien demeuré?... Descendez bien au fond de
votre âme, sondez-en les arcanes les plus sourds!... Le sang de vos
veines, quand il circula dans celles de vos ancêtres, aima le Christ!...
Je vous en supplie, Marguerite, interrogez bien votre âme, peut-être
allez-vous y entendre les voix qui prièrent jadis!...

--Je vous pardonne cet égoïsme... Ce n'est pas le meilleur de Jules
Hébert qui parle... Ce doute, je lui ai déjà prêté une oreille trop
complaisante... Étais-je bien sincère? Étais-je bien loyale à mon père,
quand je me suis précipitée follement dans l'atmosphère de votre foi
brûlante?... Votre Dieu est un habile magnétiseur, il aurait pu me
dompter!...

--Les magnétiseurs paralysent la volonté, Dieu frappe au coeur!...
Loyale à votre père, vous ne le fûtes pas à Lui peut-être!

--Non, je ne Le connais pas, je ne L'ai pas senti, Celui dont vous me
parlez! s'écrie-t-elle, éprouvant le doute avec une acuité plus vive et
troublante. La religion de mon père est l'unique vraie!... Dès que mon
intelligence eut assez d'énergie pour comprendre, il me révéla le grand
mystère de la nature éternellement créatrice!... Il transfusa son âme
dans la mienne, et je ne suis qu'une autre lui-même!... Appelez-moi
sectaire ou fille sans Dieu, je n'y puis rien faire, on m'a façonnée
telle!... Peu importe que les aïeux prièrent, on n'a jamais prié autour
de mon berceau!... On vous a saturé de prières dès l'aube de votre
âme, y fûtes-vous pour quelque chose?... On m'a esquissé Dieu comme un
personnage fabuleux, fantastique, une lubie engendrée par la terreur
dans l'ignorance, un mannequin sans vie!... Non, décidément, je suis
l'enfant de la Matière qui épancha les mondes et fit jaillir d'elle-même
les cellules vivantes de l'homme!... Pardon de vous faire souffrir, je
souffre encore plus que vous, je vous l'affirme... Allons, c'est fini,
oublions tout cela, revenons à tout-à-l'heure, où nos âmes s'aimèrent
sans torture...

--Non, c'est bien fini, Marguerite, nous ne retrouverons jamais
l'ivresse de tout-à-l'heure... Nous ue l'avons connue que pour mieux
savoir ce que nous perdons... Et pourtant, le vaste silence est si
éloquent, de Celui que vous refusez d'entendre!... La puissance du
paysage ne vous soulève-t-elle pas jusqu'à Lui?... L'horizon mystérieux
ne vous conduit-il pas jusqu'à Lui?... La lumière si douce épandue sur
le fleuve ne vous fait-elle pas pressentir une Bonté insondable?...
L'amour dont nos coeurs vont saigner toujours ne vous fait-il pas
espérer l'Amour sans larmes et sans fin?... Quelque chose en vous ne se
rebelle donc pas contre le déchirement, irrévocable, sans la promesse
d'une rendez-vous d'Amour suprême, au-delà de ce monde où tant d'âmes
qui s'aiment doivent souffrir pour demeurer digues l'une de l'autre?...

--Pourquoi vous insurger? dit-elle, se hâtant d'éluder la question
angoissante. Demain, vous serez accaparé par la besogne virile,
enthousiasmé par votre beau rêve de patriote... L'âme canadienne vous
sourit, attend de vous des choses magnifiques!... Le labeur engourdira
votre peine!... En avant, pour la patrie!... Il faut, moi que je
retourne à mon père... Il a tant de chagrin, depuis qu'il sait mon
amour... Peu s'en est fallu qu'il ne m'accuse de trahison... Il faut que
je lui fasse oublier... Je suis la joie lumineuse de sa vie, la femme en
qui s'incarnent tout son rêve de foi humanitaire et tout son orgueil de
libre-penseur!... Si Dieu me prenait à lui, je lui verserais du poison
dans l'âme... Oui, je dois aller à lui, je l'entourerai comme toujours
de calme et d'adoration... Il a besoin de ma croyance en lui... Allez
servir la patrie canadienne, j'irai servir mon père, et nous souffrirons
moins, nous aimant mieux de nous aimer sans espoir.

--Que c'est dur!... Nous aurions été si heureux!...

--Oh! que je vous aime, au moment, même où je dois vous sacrifier à mon
père!... Mon amour en est plus grand, plus éternel!... Mais il me semble
que mon coeur va éclater!... Voyez-vous il est temps que cela finisse,
je n'en peux plus de lutte, je crains de faiblir, et, je dois être
vaillante!...

--Pauvre amie! s'écrie le jeune homme, avec une tendresse où vibre
le meilleur de lui-même. Je comprends... Il n'y a plus qu'à nous dire
adieu...

--Ce sera notre dernier mot d'amour... Adieu, Jules!...

--Adieu, Marguerite, je vous aime pour la vie et pour l'éternité!...

--Je vous aime pour ma vie et pour votre éternité, Jules,
murmure-t-elle, chancelante, et pendant qu'il accumule toute sa
tendresse dans le baiser qu'il pose sur la main si belle de Marguerite,
le coeur de la jeune fille se brise en un sanglot soudain gonflé de
toutes les larmes qu'elle avait domptées.

--Ne pleurez pas, Marguerite, supplia-t-il, je ne puis vous voir
souffrir davantage, j'en ai le coeur si triste... Vous étiez courageuse,
il y a un instant... Laissez-moi vous regarder, nous oublierons tout
dans un regard si bon qu'il nous guérira!... Je voudrais vous apaiser
par ma tendresse!... Oui, revenons à, tout-à-l'heure, causons de nos
âmes sans désespoir, sans vos larmes qui font mal... Je vous défends
de pleurer: au nom de notre amour, ayez pitié de mon coeur oppressé
qu'elles étouffent...

--Vous le disiez vous-même, il est impossible de revenir à
tout-à-l'heure, dit-elle.

--Ne pleurez pas, Marguerite, implora Jeanne, qu'ils n'avaient pas
entendu revenir et dont ils n'avaient pas entendu les larmes filtrant
sur les joues pâlissantes. Votre peine me fait trop de mal!...

--Pardon, si je suis lâche devant la douleur, si je vous fais du mal à
tous les deux...

--Ah! Marguerite! s'écrie Jules, en un cri passionné de révolte.

--Ah! que nous vous aimons tous les deux! cria Jeanne, ardente.

--Vous m'aimerez toujours, n'est-ce pas? demanda la Voltairienne, et
le regard si long, si douloureux, si navré, dont elle enveloppa Jules
Hébert, lui arracha des sanglots terribles...

Plus tard, ils reprirent le chemin rude qui serpente à travers les
airelles et les lichens argentés, ne trouvant rien à se dire, l'âme en
détresse, le coeur tendu de noir...



X


La poitrine haletante, Marguerite Delorme est prisonnière dans une
chaise longue. On a fermé la fenêtre, on a peur que la bise mauvaise
d'octobre ne soit brutale au corps si faible. Il y a un désespoir
aigu sous le visage maigre et morne à vous arracher des larmes. Trois
spécialistes de renommée certaine ont précisément terminé l'examen
décisif et, délibèrent à l'écart. De ses grands yeux qui n'y voient
guère plus, la jeune fille essaye en vain d'épier, sur la physionomie
grave des savants qui s'embrume, la sentence qu'ils préparent. Gilbert
Delorme, courbé, vieilli, pitoyable, couve son enfant, d'un regard de
commisération poignante où flambe un éclair de haine parfois. Et la
mère, oubliant d'être frivole, a le coeur lourd comme elle ne l'a jamais
eu.

--Monsieur Delorme, nous voudrions vous parler, dit soudain l'un des
oculistes. Aurez-vous l'obligeance de nous suivre?...

Et, sans attendre qu'il vienne, ils quittent la chambre où la voix
fatidique du médecin a répandu quelque chose de lugubre. Gilbert est
transi d'effroi. Une minute sombre passe, avant qu'il ne bouge. Enfin,
comme écrasé par la menace de ce qu'il appréhende, il sort à pas lents,
moins rapides, lorsqu'il approche du seuil.

Marguerite a beaucoup souffert et beaucoup songé depuis un mois. Cette
âme de jeune fille éprise de noblesse et saturée d'idéal, était mûre
pour le grand amour dont elle était digne. Toute elle-même a vibré,
lorsque, subitement mise en face de Jules Hébert, elle a eu l'intuition
profonde qu'il remuait son coeur de battements inconnus. Tout son être,
peu à peu, a chancelé, puis défailli sous la révélation que lui fit
le jeune homme d'une personnalité ardente et généreuse, magnétique et
robuste. Et plus la tendresse grandissante du Canadien a gravité autour
d'elle, plus la Française a sombré dans l'amour. Le sentiment, bien
qu'impulsif et fatal, à base d'affinités réelles, n'avait rien de
superficiel et d'exalté, mais creusait aux profondeurs les plus vives
d'elle-même. L'émotion chaleureuse avec laquelle Jules, la première
fois qu'il trahit sa religion, s'éleva de l'Océan vaste à Dieu roi
des espaces, la conquit tout de suite, et elle lui fut presque
reconnaissante de croire avec un tel orgueil, avec une franchise aussi
totale. Cédant à un besoin impérieux de femme qui adore, elle voulut
s'enivrer bel enthousiasme du jeune homme, le pria de lui ouvrir
largement son coeur de chrétien. Le catholicisme vigoureux et
traditionnel du Canada-Français l'émerveilla étrangement, au point
qu'elle regretta d'avoir laissé pénétrer en elle autant de flamme
religieuse. Elle eut beau faire sentinelle contre elle-même, nier
l'ébranlement de ses convictions d'athée, le trouble n'en fouilla que
plus loin les abîmes de sa conscience, et il y eut des heures de crise
où elle eut peur de croire. An cours de l'adieu pathétique sur le cap
Tourmente, à l'instant même où elle a si violemment défendu l'athéisme
de son père, une voix au fond d'elle-même dominait, le tumulte de
son âme, et plus elle repoussait Dieu, plus Il s'y dressait, vivant,
nécessaire, débordant, tenace, inéluctable.

Alors même que son doute imposait ce qu'il affirmait si énergiquement,
la jeune fille, méfiante du surnaturel par habitude et par tempérament,
identifiait son trouble avec la puissance de l'amour. La séparation,
atténuant les violences du coeur, apaiserait les tourmentes de l'âme.
Ce n'est qu'au regard suprême de son ami que Marguerite éprouva un
déchirement si vif qu'elle en crut tomber sur place. Elle n'eut que
le temps de se hâter vers sa chambre, et là, un spasme, creva au plus
intime d'elle-même et lui secoua rudement la poitrine. Elle pleura toute
la nuit, le rêve qui s'effondrait en elle. Ils essayèrent vainement,
le père et la mère aux abois, d'enrayer ce délire de sanglots. Cette
insomnie de nerfs douloureux lui mit la tête à feu et à sang, et, le
lendemain, une telle névralgie martelait son crâne qu'il fallut ne pas
laisser Québec. Il y avait des moments de calmes affreux, suivis de
larmes plaintives ou mouvementées. On lui redit souvent quel péril
menaçait les yeux fragiles: le désespoir du père et l'angoisse de
la mère se heurtèrent sans cesse au chagrin tyrannique, et cela dura
plusieurs jours lamentables.

Un soir où la crise nerveuse paraissait lâcher prise, la malade se
plaignit que son regard se voilait de noir. Gilbert fut affolé. Il
déchaîna sa rage contré Jules Hébert le lâche. Marguerite, si déprimée
qu'un rien l'assommait, ouvrit de grands yeux hagards sur le père qui
outrageait l'être qu'elle aimait de tout le martyre enduré pour lui. Et
quand il eut fini toute sa colère, une détente se fit dans l'âme de
son enfant qui se tordit longtemps sous des sanglots saccadés. Gilbert,
effaré, la supplia de refouler ses pleurs, se demanda avec horreur
pourquoi il n'avait pas songé à l'épouvantail salutaire du médecin. "Tu
vas te briser les yeux, mon enfant", redisait-il, mais la volonté frêle
était moins puissante que la douleur. Il n'est pas ridicule d'aimer de
la sorte, il suffit d'avoir le coeur altier. Le rire des persifleurs
d'amour sonne mal, il est fêlé d'égoïsme ou de lâchetés. Il est bien
facile de se reprendre, quand on n'a rien donné de soi-même. Elle avait
donné le meilleur d'elle-même, voilà pourquoi l'agonie de son rêve était
si longue et si atroce.

Gilbert comprit qu'il avait trop retardé. Un spécialiste de Québec
s'empressa. Le verdict fit planer un doute formidable. Les lésions
anciennes de l'oeil s'étaient de nouveau ouvertes, l'acuité visuelle
s'écoulait par les blessures. Il serait bien difficile de les
cicatriser. Des médicaments et des bandages furent tentés. Ils ne furent
pas efficaces. On fit accourir un praticien largement connu de Montréal.
Il fut catégorique, déclara la chose inévitable. Déjà beaucoup vieilli,
Gilbert, en quelque secondes, courba de plusieurs années. La mère ne
songea plus à se faire divinement belle. Marguerite ne chercha pas à
savoir, la souffrance au visage de ses parents disait tout. Les deux
confrères résolurent d'appeler à l'aide un prodigieux oculiste de
New-York. Il venait, précisément, il y a quelques minutes de scruter les
yeux d'où la lumière s'enfuyait de jour en jour.

--Nous sommes unanimes, dit à Gilbert, qui les rejoignait, l'un des
trois savants, celui de Québec, plus familier, connaissant mieux le
chagrin du Français.

--Je devine tout, balbutie le père.

--Notre confrère de New-York est positif, le cas est incurable...

--Est-ce bien vrai que mon enfant va devenir aveugle? s'écrie Gilbert.
J'en avais le pressentiment, la certitude même, et pourtant, je ne puis
le croire!... Elle avait des yeux ai profonds et si beaux!...

--C'est, au mieux, une question de jours, dit en anglais l'oculiste
américain. Je le regrette pour vous et pour elle, il n'y a rien à
faire...

--Que dit-il? demanda machinalement le père.

--Dans quelques jours, demain peut-être, elle ne verra plus, explique
le médecin de Québec. Comme je vous le disais tout d'abord, les lésions
trop envenimées ne peuvent être cicatrisées...

--Je vous en supplie, laissez-moi une espérance quelconque, gémit le
Français. Il ne faut pas que cela vienne, il y a encore une ressource,
un moyen d'écarter la chose horrible!... Nous allons retourner vers
elle, vous trouverex l'opération salutaire!... Oui, venez la sauver!...
Que ne suis-je à Paris!...

--Paria même serait impuissant, Monsieur Delorme, dit, le praticien de
Montréal. On ne fait pas de miracle à Paris...

--Il n'y a donc alors que le miracle, ricana Gilbert, haineux,
mordant. S'il n'y a plus que Dieu pour guérisseur, nous allons attendre
longtemps...

--Qu'en savez-vous, Monsieur Delorme? interrompit le médecin de Québec.

--Comment! Vous êtes un homme de science et vous croyez encore à cela,
vous?...

--J'ai déjà condamné des yeux que Sainte-Anne de Beaupré sauva...

--Et moi aussi, ajoute celui de Montréal.

--C'est que la nature a des ressources dont le mystère échappe encore à
votre science, Messieurs!...

--Je regrette que notre science nous ordonne de n'avoir plus d'espoir à
vous donner, se contente de dire le praticien de Québec.

--Je vous demande pardon d'avoir insulté votre foi. Messieurs, la
douleur me fait perdre la tête...

--Permettez-nous de partager votre peine, Monsieur Delorme, conclut le
médecin de Montréal au nom de ses confrères.

--Merci de votre pitié, murmure Gilbert aux trois savants qui
s'esquivent...

Longtemps, il est pétrifié par la douleur. Il chancelle à la pensée de
transmettre te message horrible à son enfant.
                                 _____

Pendant le colloque précipité de Gilbert et des oculistes, la jeune
fille traverse une crise atroce. Elle a eu de longues heures, seule à
ses rêveries de malade inerte, pour s'angoisser du problème de la vie
humaine. Et, les germes que la foi canadienne-française avait inoculés
dans son âme y ont gonflé des racines lointaines, magnifié le doute
envahisseur. Il ne pouvait plus s'agir de la passion courbant la volonté
sous le joug, puisqu'elle avait fait le sacrifice de toute elle-même
à l'idéal de son père. Malgré le combat incessant de l'athéisme pour
demeurer tyran de son intelligence, malgré la persistance à rayer
le surnaturel de la pensée aux prises avec l'obsession divine, elle
s'épouvanta, un jour, du relief dominateur avec lequel Dieu logeait au
plus profond de sa conscience. Avant même d'avoir subi le choc de Jules
Hébert et de sa mentalité chrétienne, il lui arrivait parfois de se
demander si les générations n'étaient vraiment que des étapes vers le
bonheur absolu dans la Libre-Pensée universelle, triomphe du principe
intelligent et bon palpitant dans la Matière. Ainsi, elle pourrait
ignorer toujours ce bonheur éperdument convoité jusqu'au dernier
souffle, et rien n'en serait venu étancher la soif. Depuis qu'elle avait
été broyée par ce malheureux amour, maintenant que la lame s'émoussait,
tranchait moins dans la chair vive de son coeur, elle éprouvait des
aspirations plus brûlantes encore vers la grande joie nécessaire que le
plus intime de nous-même réclame et veut. Ce n'était plus l'amour
qui travaillait son âme, il était immolé. Quelle était cette attente
d'allégresse hors l'amour? Si c'était vrai, l'au-delà, gouffre
d'extase, apaisement de l'être, nourriture d'éternel Amour? L'humanité
devenait-elle meilleure sous le sceptre de la Libre-Pensée? Parmi
ses fidèles, y avait-il moins de haine, moins de vilenie, moins
de traquenards, mois de bestialités, plus d'essor vers les cimes?
L'immolation au bonheur de tous ne serait-elle qu'une supercherie
leurrant un petit nombre, débordé par la masse des brutes et des
égoïstes?

Tout d'abord violentée par l'agonie de son rêve, elle s'effraya peu de
la menace de devenir aveugle. Quand on lui ceignit les yeux d'un bandeau
écrasant, elle espéra qu'elle allait guérir. Mais au cours de ces
ténèbres denses, elle écouta plus volontiers les murmures divins plus
impérieux dans le silence en elle-même, et Dieu s'empara plus rapidement
de l'âme plus solitaire. Elle devina que le spécialiste de Montréal
n'avait pas laissé d'espoir. A la perspective d'être plongée dans une
sans relâche, elle sentit des tenailles refermer leurs griffes sur le
cerveau à la dérive et l'étreindre. Ce fut, pendant quelques minutes, un
supplice inexprimable. Tout son être se cabra, en une révolte rageuse,
contre le martyre qui s'approchait. Quelque chose, du fond d'elle-même,
cria follement au secours vers un libérateur, et la vision de Dieu, plus
précise que jamais, se dressa tout-à-coup lumineuse et pacifiante. C'est
ainsi que Marguerite connut la prière. Elle y revint souvent malgré elle
et la trouva douce et rafraîchissante. Et bien qu'elle tremble si
fort, craignant le retour de Gilbert, elle entrevoit qu'une espérance
merveilleuse adoucira le désespoir.

--Sois bien courageuse, mon enfant, murmure soudain la mère que le
silence oppresse.

--Il n'est pas facile d'avoir du courage contre le désespoir...

--Vous ne pouvez me cacher vos inquiétudes... Père tarde beaucoup à
venir... Je suis jugée maintenant, on m'a condamnée...

--Non, cee serait trop barbare, s'écrie la mère, avec un élan
d'affection débordante. Si tu deviens aveugle, il n'y a plus de
joie pour nous!... Gilbert apportera des nouvelles calmantes... Une
allégresse trop vive fait sourdre les larmes, il ne faut pas que tu
pleures... Sois raisonnable, là est le salut, je le devine.

--Depuis longtemps, je suis fort sage, ma mère.

--Depuis une semaine, depuis dix jours, mais avant cela, tu nous a
trompés, tu sanglotais à la sourdine, alors que nous te croyions guérie
de cette blessure au coeur... C'est même le chagrin qui t'a affaiblie de
la sorte.

--Pardonnez-moi tout cela, mère, je ne pouvais faire autrement... Il y
avait, au fond de moi-même, une source inépuisable de souffrance. Plus
j'ai pleuré, plus j'avais le besoin de pleurer toujours...

--C'est plutôt nous qui devrions réclamer ton pardon... Nous espérions
sans cesse que ta douleur ne serait qu'une passade, nous aurions dû
voler au médecin plus tôt...

--Le médecin aurait échoué... Ils n'ont jamais guéri les coeurs qui
saignent d'amour, vous le gavez bien, mère... Il n'y a, pour cela,
d'autre remède que soi-même...

--Et s'il t'avait menacé du malheur que tu redoutes?...

--Je crois que cela eut été la même chose, vraiment... Il fallait que la
crise, amassée comme un nuage trop lourd dans mon âme, crève et fonde...
Enfant naïve que j'étais, j'ai cru qu'une larme d'adieu suffirait à la
vengeance de la passion étranglée en moi-même...

--Il n'est donc pas fini, cet amour néfaste?...

--Il ne finira jamais, mère...

--Comment l'aimes-tu encore, après tant de mal?...

--Je l'aime davantage, parce que je l'aime plus profondément, plus
saintement... Je penserai à lui, désormais, sans amertume et sans
violences... Au fait, vous n'avez pas oublié mon message à Jeanne
Hébert, n'est-ce pas? Vous a-t-elle répondu?...

--Pas encore, mon enfant...

--Oh! Que j'ai hâte de la voir!... Il faut qu'elle ne tarde pas. Mère,
je distingue à peine votre charmant visage... Je perds mes yeux à chaque
instant, goutte à goutte... Mon père ne vient pas encore: c'est bien
cela, demain, je ne vous verrai plus, je ne verrai que des souvenirs...

--Le voici! murmure Geneviève, effrayée par le visage décomposé de
Gilbert.

--Approchez, mon père... Vous avez bien tardé... Plus vite que cela...
Vous paraissez ne pas vous empresser de me communiquer la sentence...
Parlez sans crainte, je suis prête...

--Pourquoi désespères-tu ma fille? dit Gilbert, s'efforçant de maintenir
sa voix calme et plutôt rassurante.

--Cela flotte dans l'air que vous traînez... Il faut bien que je devine,
je distingue si peu votre visage que je n'y puis lire ma condamnation...
Approchez-vous plus près encore, tout près de mes yeux, que je puisse
vous voir... C'est le dernier jour, n'est-ce pas?...

--Il est impossible que tu ne puisses pas me voir, je suis tout près
de loi, je ne puis l'être davantage, proteste Gilbert, avec presque des
sanglots dans la voix. C'est une ruse pour me forcer à déclarer ce que
tu appréhendes...

--Inutile de feindre, reprend vivement la jeune fille... Si c'était
le contraire, je n'aurais pas besoin de recourir à la ruse pour le
savoir... Vous m'auriez déjà préparée à la nouvelle du salut, vous
m'auriez déjà tout dit... Vous vous êtes trahi, je suis aveugle!... Mais
dites-le moi donc, afin que je pleure à loisir!...

--Hélas, pauvre enfant! sanglote le père, étreignant la tête brune sur
sa poitrine.

--Courage, ma fille, gémit la mère...

--Aveugle! Je suis aveugle!... Quelle horreur!... Mais je ne veux pas,
je proteste contre le sort!... Malgré tout, j'espérais toujours!...
Fermés à toujours, à la clarté, à la vie immense, à la poésie des
espaces, aux livres adorés, aux chers visages, à la France!... C'est
la nuit, lugubre, épaisse, inflexible, jusqu'au dernier souffle de ma
poitrine!... On m'abandonnera seule à mon martyre!... Oh non, c'est
trop cruel!... Je ne veux pas, moi!... Elle est barbare, elle est
monstrueuse, cette Matière!... Non, mon Dieu, si Vous êtes, Vous ne
voudrez pas cela!...

--Que dis-tu, Marguerite? interrompt Gilbert, atterré.

--Ce n'est pas moi qui ai dit cela, répondit-elle, se rappelant que son
père doit ne jamais le savoir, le désespoir m'a entraînée, mon âme a
voulu se cramponner à je ne sais quelle illusion de salut!... J'ai crié
vers un Être quelconque, vers celui qui me délivrera... Le nom de Dieu
m'est venu malgré moi, comme tout autre aurait pu venir!... Sauvez-moi,
quelqu'un, Lui ou un autre, vous ou un médecin, Jules Hébert ou son
Christ, venez à mon secours, quelqu'un!... Les hommes n'ont donc rien
trouvé pour guérir le désespoir!...

--Dis, mon enfant, tu ne crois pas à Lui? implore Gilbert.

--Le sais-je, moi?... Donnez-moi, je vous en conjure, une espérance
de vous revoir tous, un jour, tous ceux que j'aime!... Qu avez-vous à
m'offrir, s'il faut endurer le supplice des yeux vides jusqu'à la fin
des jours?... Non, c'est trop douloureux, ce que je sens là!... On doit
éprouver cela, quand on nous entre un poignard dans la chair, quand la
soif nous étrangle, quand l'agonie nous empoigne au cerveau!... Il faut
qu'on déchire ces ombres, là, qui envahissent, qui tuent!...

--Mais que pourrait-il t'offrir, Lui?...

--Sa Lumière, la vision éternelle, le regard plongeant dans les abîmes
de l'infini...

--Ah! ce Jules Hébert que j'abhorre, ce canadien-français abject! Voilà
donc ce qu'il t'a enseigné, le misérable hypocrite, il t'a fait le
catéchisme, inoculé le virus de la superstition!... Connue lui, comme
les siens, tu as la bouche pleine de Dieu, d'éternité, de Lumière des
choses... Mais c'est lui, ce lâche, qui t'a valu la souffrance et t'a
brisé les yeux en te broyant le coeur!... Tu ne le hais donc pas?...
Faut-il qu'il joigne la honte à tous les maux dont il a jonché ton
âme?... Quel est cet art diabolique avec lequel il t'a ligotée de
chaînes?... Il enveloppe ton existence d'un deuil effroyable, et tu
l'aimes toujours!... Une semaine encore, et tu abjurais la Libre-Pensée,
tu m'apostasiais... Je l'exècre, je le maudis!... S'il était devant moi,
je me jetterais sur lui, j'en ferais de la charpie!...

--Je vous supplie, de ne pas frapper Jules Hébert, c'est moi-même que
vous brisez... Je vous en conjure, mon père, calmez votre fureur...
Peut-être est-ce le dernier jour où je pourrai vous entrevoir...
Laissez-moi deviner, sur vos traita, toute leur douceur pour que j'en
garde l'empreinte au fond de mon être... Je veux sentir, dans vos yeux,
tout votre amour pour moi... Approchez-vous aussi, mère, que je vous
sache tout près de mon coeur... Oh, comme cela, je distingue un peu, si
peu vos deux visages bons et tendres, le souvenir me donne le reste...
Maintenant, je les possède à jamais... Éloignez-vous, l'effort épuise
l'énergie de mes yeux, il faut que j'en conserve, si je veux que la
lumière leur parvienne encore demain...

--Oh! mon enfant, cela me navre et me transperce le coeur! s'écrie
Gilbert, écrasé de peine.

--C'est trop de malheur! sanglote Geneviève.

--Ne pleurez pas, chers parents... Vous serez auprès de moi
quelquefois... Cela me suffira pour vivre... Avec de la tendresse
autour de soi, on n'est pas incapable de vivre... Il n'y a que les âmes
tout-à-fait seules qui aient besoin de mourir... Je vous promets d'être
vaillante, de ne pas me plaindre... Mais oui, ce sera encore du bonheur,
vous aimer comme j'en aurai le loisir... Ah! que je vous aimerai!...
Vous serez ma vie toute entière, je ne me lasserai pas de vivre pour
vous...

--Oh! que tu es généreuse, ma fille!... Tu n'as pas une parole de haine
contre cet infâme!... Je ne lui pardonnerai jamais, moi, je le sens!...
Ne me le demande pas, je suis incapable de te le promettre... Ne te
chagrine pas, je ne te parlerai plus jamais de lui, ma rancune sera
discrète... Je t'aimerai comme jamais père n'aima... Ce n'est rien,
l'amour dont je te comblai, si je le compare à celui que je te
réserve...

--Et moi, je serai meilleure pour toi, je serai vraiment ta mère, ajoute
Geneviève, qu'un remords vague hantait.

--Vous fûtes bonne sans cesse, mère chérie... J'ai cru que vous vous
accusiez dans l'accent de vos paroles... Vous aviez tort de vous faire
des blâmes... Nous allons partir bientôt, n'est-ce pas, mon père?...

--Ah! pourquoi y sommes-nous venus, dans ce Canada funeste?...

--Encore des violences, mon père!...

--Pardon, Marguerite...

--Je vous comprends... C'est moi qui devrais implorer votre clémence...
J'ai fait crouler votre idéal... Vous n'aurez pas de petit-fils pour
continuer votre belle mission... La Matière, que vous adorez, n'est
vraiment pas généreuse à votre égard, on dirait même qu'elle se venge...
Si je fus coupable, elle m'a rudement châtiée, elle a bien choisi sa
torture...

--Ne parie pas ainsi, ma fille... Il y a du fiel dans tes paroles! Les
lois de la Matière sont immuables... Alors que jeune, tu fus terrassée
par une maladie...

--Qui venait d'Elle, se hâta d'interrompre la jeune fille.

--Eh bien?...

--Pourquoi m'avait-Elle frappée?...

--Tu avais été imprudente, je suppose, répondit Gilbert interloqué, de
nouveau soupçonneux.

--Pourquoi l'a-t-Elle permis?...

--Tu accuses, tu doutes, mon enfant... Ah! Ce Jules Hébert!...

A ce moment, Jeanne Hébert, introduite jusqu'à la chambre où le père
et la fille se blessent au coeur, a l'intuition d'une chose affreuse
et court, d'un élan impulsif, vers son amie affaissée dans la chaise
longue.

--Qu'y a-t-il, Marguerite? s'écrie-t-elle, frémissante, le coeur battant
vertigineusement.

--Ah! c'est vous, Jeanne! Que je suis heureuse!...

--Vous ici, Mademoiselle Hébert! s'étonne Gilbert, les sourcils pleins
de menaces, mais Jeanne ne pense guère à s'inquiéter.

--Hâtez-vous de tout me dire, implorait-elle, j'éprouve une inquiétude
indicible... Est-ce un malheur?...

--Viens! dit Geneviève à son mari, il faut que ces enfants demeurent
seules, et le père obéit avec un geste de colère sourde.

--Je vous remercie d'être venue si promptement, avait répondu Marguerite
pendant qu'ils s'éloignaient. Voyez-vous, il fallait ne pas tarder... Je
désirais tant vous revoir avant la fin!...

--Non, vous ne mourrez pas, Marguerite, c'est trop douloureux!... On
vous a trompée, je n'en crois rien!... Je vais vous sauver, moi!...

--Votre coeur est impuissant, petite amie... Il ne s'agit pas de mourir,
il s'agit de pire encore peut-être... C'est bien là vos boucles blondes,
Jeanne, elles sont noires, tout votre joli visage est presque noir... Au
moins, je l'entrevois un peu encore... Il fallait venir vite, demain, je
n'aurais probablement rien vu de ma petite amie québécoise...

--Vous allez être aveugle, Marguerite!... Ah! que je souffre pour
vous!... Mais c'est inhumain, c'est monstrueux, il faut vous sauver de
ce tourment!... Il y a des médecins, à Montréal, ici, à New-York, il
faut qu'ils accourent, qu'ils fassent un prodige, qu'ils aient du génie.

--Ils sont tous venus, Jeanne...

--Et ils tos ont promis le salut, n'est-ce pas? Ils vous ont permis
d'espérer, vos yeux vont ressusciter à la lumière, à la joie!...

--C'est fini, je suis condamnée, irrévocablement, jusqu'au dernier
battement de mon coeur!...

--C'est bien vrai, alors, dit Jeanne, les larmes se précipitant de ses
prunelles qui s'élargissaient de pitié. Vos yeux que j'aimais tant,
auxquels j'ai rêvé souvent depuis qu'ils nous avait quittés, Jules et
moi, vont se couvrir de nuit profonde!... Mais non, c'est horrible,
c'est déchirant, je ne veux pas que cela soit vrai!... Dites, ils ne
se voilent pas, vos beaux yeux, Marguerite! On se trompe, elle ne se
cachera pas, votre belle âme!...

--Mon âme a bien changé, mon amie...

--Elle n'a pas cessé d'être bonne et généreuse, cela, je le jure...

--Parlez-moi de votre frère, balbutie Marguerite, et son coeur ému
teinte ses joues de flamme rose.

--Il vous pleure... Oh! s'il savait! Il deviendrait fou de chagrin!...

--Je vous remercie de ne lui en avoir rien dit...

--Pourquoi exigez-vous qu'il ne vous revoie pas?...

--Il faut qu'il ne vienne pas, il faut que je parte, comme cela; je ne
supporterais pas un autre adieu, je le sens!...

--Que s'est-il donc passé?...

--Dès l'adieu consommé, j'ai eu beaucoup de chagrin, une crise
d'affolement douloureux... Ma tête fut si déchirée par le mal que nous
dûmes rester à Québec... J'ai trop pleuré, Jeanne, voilà tout ce qui eut
lieu...

--Ah! si Jules n'était pas à Ottawa, j'irais...

--Je vous le défendrais! interrompit la Française, vivement. Il vaut
mieux qu'il ne me voie pas, l'amour est si bizarre, il ne m'aimerait que
beaucoup moins peut-être...

--Est-ce que je vous aime moins? lui reprocha Jeanne.

--Les hommes, ce n'est pas la même chose... Je vous disais que j'ai
pleuré... Une maladie, alors que j'étais bien jeune, avait blessé mes
yeux... Les cicatrices n'étaient pas solides... Trop de sanglots les
ont ouvertes... Les médecins, il n'y a pas une heure, les ont déclarées
invincibles...

--Oh! que vous avez dû souffrir, quand on vous l'a dit!...

--Le délire fut effroyable... J'ai presqu'imploré la mort, j'ai eu des
cris de bête sauvage, ils m'ont percée jusqu'au plus intime de la chair,
ils sont là pour toujours... Cela ne pouvait pas durer: le désespoir,
quand il ne tue pas, se tue lui-même... N'en parlons plus, Jeanne, c'est
la dernière fois que nous nous voyons, ou plutôt, que vous me voyez...
Mon père souffrirait de votre présence ici... Causons des jours heureux,
voulez-vous? Que devient-il?...

--Il y a quelques jours, il demandait au ciel de vous rendre heureuse...
La session est commencée à Ottawa...

--Il a parlé! s'écrie Marguerite, avec un élan d'enthousiasme.

--Oui, il a parlé de son âme canadienne, reprit Jeanne, impuissante à
ne pas être orgueilleuse. Il a fait une sensation!... Les journaux
ont signalé son éloquence et l'envergure de son idéal!... Comme il le
disait, il a semé la graine!...

--Elle poussera!... Oh! comme je l'adorais, son enthousiasme de
patriote!... C'était le troisième jour que j'avais le bonheur d'être
avec lui... Il me parla longuement de l'âme canadienne-française, et je
l'aimai tout de suite, parce qu'elle était la sienne. Puis, s'animant
davantage, il me révéla l'âme canadienne, m'en déroula les plis beaux et
larges!... Et je le contemplais, si beau, si généreux, si vibrant!... On
peut me crever les yeux, on ne m'empêchera pas de toujours le revoir, si
éloquent, si fier et de l'aimer toujours!...

--Marguerite, je ne le crois pas encore!... Dites, on vous guérira!...
C'est monstrueux, si vous saviez tout ce que j'endure pour vous!...
Je voudrais vous délivrer de ces ténèbres, il faut qu'on dompte la
nature!... Ah! si vous croyiez!...

--Quoi, Jeanne? interrompit brusquement la fille de Gilbert.

--Oui, si vous étiez avec nous, Dieu vous redonnerait vos yeux!...
Sainte-Anne de Beaupré vous sauverait!...

--Êtes-vous bien certaine? balbutie Marguerite.

--Tellement certaine qu'elle devra vous guérir!... Je veux qu'elle
agisse! Je vais tant la prier, il faudra qu'elle m'écoute! Mais oui,
je m'étonne de ne pas y avoir songé plus tôt... Demain, je cours au
sanctuaire de Beaupré, je prie jusqu'à la résurrection de vos yeux!...

--Je ne crois pas, Jeanne... Le ciel ne peut avoir pitié de moi... Merci
de votre grand coeur, cela me touche infiniment...

--Ah! si vous croyiez, cela serait tôt fait, je vous l'assure, dit la
petite Québécoise, ardente, si impétueuse qu'elle vainquit les derniers
scrupules de la Voltairienne.

--Eh bien, Jeanne, dit-elle, comme épouvantée de l'aveu qu'elle faisait,
je devais ne pas vous le dire, le garder pour moi seule à jamais...
Savez-vous ce qui m'a soulagée, rendue moins douloureuse, presque
résignée au supplice d'être aveugle?... La certitude qu'un jour la
soif intense de ravissement dont mon être brûle encore, sera largement
assouvie!... Oui, mon amie, j'ai la conviction forte et sereine que, par
delà ma torture, il y aura des joies ineffables!...

--Vous croyez! s'écrie la petite Québécoise. Ce n'est pas autre chose,
croire!... C'est l'au-delà que vous pressentez au meilleur de votre
conscience, vous avez la foi, vous êtes sauvée, demain nous irons à
Sainte-Anne de Beaupré!... Quelle joie!...

--Si j'avais votre foi, j'irais... La mienne est si nuageuse et si
rudimentaire... Ce n'est peut-être que de la poésie, du sentimentalisme,
le besoin de remplacer les horizons perdus par des rêves d'infini!...
D'ailleurs, il faut que mon père ignore, il en serait si malheureux!...

--Dieu le prendra comme Il vous a prise!... Croyez-vous à Lui?...

--Attendez un peu, Jeanne... Peut-être est-ce Lui, cela... Mais oui,
plus j'y songe, plus ce doit être Lui, plus je Le sens en moi!... Il
répand, dans mon âme, le repos et l'Amour...

--C'est Lui, je Le reconnais!...

--Il y a quelques semaines, Il est venu... Misérable! je L'ai chassée...
Il est revenu, toujours plus pressant, plus doux, plus magnifique... Il
poussait dans mon âme, je voulais l'en déraciner... Oh! qu'il est bon!
Il ne s'est pas offensé!... Il m'est resté fidèle, m'a inondée chaque
jour davantage, plus grand, plus nécessaire... Et maintenant que je
Le vois au fond de moi-même, Lumière et Joie, Espérance et Bonté, je
L'aime, je L'adore, je me soumets, parce que je ne puis plus faire
autrement... C'est fini, la lutte en moi contre Vous, mon Dieu, je crois
en Vous, je vous remercie de la souffrance qui m'a valu votre Amour...

--Oh! la belle prière!... Dieu ne résiste jamais à de tels accents!...
Vous prierez comme cela devant la Sainte, et Dieu vous guérira,
Marguerite!...

--Je commence à vous croire, Jeanne... Je suis plus légère et je ne
sais quelle ivresse m'envahit toute entière, serait-ce la sensation de
l'Infini?... C'est vrai, Jeanne, ce que vous disiez. Il va me guérir,
j'en suis certaine, je le sens, je l'exige. Il ne m'en veut pas de Lui
commander ainsi!...

--Je Lui en veux, moi! s'écrie Gilbert, froidement, avec une rage
condensée. Les deux jeunes filles, stupéfiées, attendent qu'elle éclate.

Il n'a pu résister à l'élan de sa méfiance. Il a soupçonné Jules Hébert
d'il ne sait quelle machination fourbe. Dès qu'il eût abandonné la
chambre, docile malgré lui à l'appel de Geneviève, il a eu peur.
Incapable de mater son inquiétude, il est revenu, presqu'aussitôt, la
démarche assourdie, se dérobant, sournois, presque rampant, la haine
à l'affût. Il sait tout, ou plutôt, il ne croit pas à ce qu'il entend,
identifie cette explosion de foi au délire des nerfs à la dérive.

--Oui, je Lui en veux, mon enfant... Bien qu'il ne soit qu'un mythe et
de la fumée, j'ai toujours haï ce Dieu!... Depuis que je t'ai entendue
L'implorer de la sorte, je ne sais plus ce que j'éprouve pour Lui: c'est
quelque chose de plus fort, que la haine, comme un besoin de me venger
de Lui!... Il n'existe pas, et je voudrais L'avoir sous mes talons!...

Jeanne, effarouchée, transie, regarde avec terreur le sectaire dont la
fureur se déchaîne.

--Il ne vous poursuivrait pas comme cela, s'il n'existait pas, murmure
doucement Marguerite. Il n'est pas naturel de vouloir étrangler un
mythe, écraser de la fumée... Plus vous le niez, plus Il existe en
vous... Que je suis heureuse de ne jamais L'avoir haï!... Ne soyez pas
violent, mon père, n'ayez pas de chagrin, vous L'aimerez bientôt!...

--Jamais, te dis-je!... Ainsi, tu crois à Lui? Il t'a ensorcelée?

--N'allez pas plus loin, mon père, je vous en supplie, au nom de ce
qu'il y eut de plus tendre et de plus doux entre nous!... J'ai cru, à
votre accent, que vous alliez me maudire!... Il ne faut pas faire cela,
je n'y pourrais survivre... Pardonnez-moi, je devine toute la peine dont
je vous accable, il faut me comprendre, absoudre!... Que n'ai-je le mot
qui persuade! Que ne puis-je vous étaler le mystère de ce qui change
mon âme!... Est-ce ma faute, si je ne puis vous expliquer comment Il m'a
prise et comment je L'aime?... J'essaye de ne pas croire à Lui, c'est
impossible, Il est là, je L'entends, je veux Le garder!...

--Je rêve, c'est un cauchemar!... Tu me disais qu'on n'a pas cherché à
t'évangéliser, tu ne m'as pas menti!... Il aurait suffi de te causer un
peu de cette foi naïve, pour qu'elle te corrompe l'intelligence?... Ne
prolonge pas mon angoisse, dis-moi que je rêve, que tu rêves, que c'est
la fièvre dans tes cellules nerveuses, rien de plus, rien de honteux,
mon enfant!... Tu es encore mon disciple, mes idées, n'est-ce pas,
Marguerite?...

--J'avais résolu de vous le dissimuler toujours, mon père!... Dieu ne
m'en aurait pas voulu, il s'agissait de ne pas vous faire de la peine,
à vous si bon!... Vous êtes venu de vous-même au chagrin, vous avez
surpris mon secret!

--Non, tu ne rêves pas, tu es sereine, ta voix ne bronche pas, tu es une
convertie!... Ah! malheureuse!... Ou plutôt non, ce n'est pas toi
qu'il faut maudire!... La première fois que j'ai toisé ce Jules Hébert,
j'aurais dû flairer sa lâcheté!... Il s'est insinué tortueusement dans
ton âme, t'a sournoisement infusé la superstition dont la moëlle de
sa race est pétrie, s'est servi du patriotisme et de l'amour pour
t'apprivoiser à son an-delà chimérique et dégradant!... C'est un voleur
d'âme, un ravisseur d'idéal, il m'a volé mon enfant! Le misérable!
l'hypocrite! je le hais, je le maudis!...

--Jules n'est ni un lâche ni un hypocrite! s'écrie Jeanne, dont le sang,
fouetté au vif comme par des lanières, se rebelle.

--Il m'a ravi la joie par excellence de ma vie, rétorque Gilbert, à qui
le visage menu de Jeanne, si vibrant, si fier, si beau dans sa faiblesse
en courroux, en impose. Il est le meurtrier de mon bonheur, dites qu'il
n'est pas un misérable!...

--Je le redis, mon frère n'est pas un lâche!... Il n'a pas essayé,
de faire le catéchisme à Marguerite, cela, je l'affirme, il est
trop généreux pour cela!... Il a respecté son incroyance, j'en suis
certaine!... Dignes l'un de l'autre, furent-ils criminels de s'aimer?...
Mon frère agir en fourbe, en larron, en serpent? C'est faux, vous le
dis-je!...

--N'est-ce pas lui qui lui insuffla le poison du ciel?...

--Et d'abord, ce n'est pas un poison, Monsieur Delorme, s'écrie Jeanne,
violente, puisque Dieu est la source de la vie même!... Qui vous assure
que c'est nous qui sommes dans l'erreur? Si le coeur vous en dit de
mourir comme le vulgaire animal que le talon écrase, libre à vous, mais
n'aurions-nous pas raison d'aspirer vers une survie qui apaisera notre
faim de joie sans bornes?... Où est la honte à nous courber sous
le mystère? Il est des interrogations, dans l'être de Marguerite,
auxquelles vos doctrines n'ont jamais répondu, ne répondront jamais,
je les en défie!... Jules a parlé de sa foi sans arrière-pensée, sans
hypocrisie, je le répète!... Quand le désespoir s'est déchaîné dans
l'âme de Marguerite, elle a eu le désir d'une espérance par-delà les
années de martyre qui entassaient leur horreur devant elle!... Vous
n'aviez rien à lui donner, vous le savez bien, Dieu lui promit l'extase
du ciel!... Ce fut la prière, cela!... Et maintenant, je vous en
supplie, oubliez votre haine, donnez-moi votre enfant demain, plus tard,
dès qu'elle en sera capable, et je vous promets de vous redonner ses
beaux grands yeux! J'en suis certaine, Dieu la sauvera, Sainte-Anne de
Beaupré la guérira!...

--Oui, tu as raison, Jeanne, je crois en tes paroles, dit soudain
Marguerite, que le plaidoyer émouvant de la petite Québécoise avait
enflammée. Pardon, mon père, c'est irrésistible... Je suis toute
imprégnée d'une Présence étonnante et radieuse!... Une puissance me
possède, et j'en suis ravie au-delà de tout, ce que je peux dire!...
C'est comme si les flots d'un Amour immense venaient chanter dans mon
âme comme sur un rivage!... Et je ne sais quel transport m'enchante!...
J'ai besoin de prier, de prier longtemps!... Oui, je n'ignore plus ce
qu'il faut Lui dire, je sens qu'il va m'écouter, je suis certaine de
Lui!... Oh oui, vous allez me guérir mon Dieu, je le devine, je le
sais!...

Au cours de ces ardentes paroles, une éclaircie magique s'ouvre dans
l'âme enfiévrée de Gilbert Delorme. La rage, en lui, s'éparpille. Il
perçoit, dans la flamme dont l'imagination de son enfant brûle, une
possibilité extraordinaire et prodigieuse. Croyant aux ressources
illimitées de la nature, il se rappelle que la science en ignore
presque tout, que l'auto-suggestion en est un des pouvoirs admirables
et féconds. Mais oui, pourquoi pas? La volonté, surchauffée jusqu'au
paroxysme, ne pourrait-elle pas triompher du mal? Pourquoi ne pas
exploiter ce délire d'enthousiasme? Il était impossible qu'elle crût
vraiment à Dieu, la crise d'affolement avait semé le désordre en son
âme, voilà tout. Dès que l'exaltation des nerfs aurait amené le prodige
espéré d'eux, il serait facile de reprendre à Dieu celle qui ne croyait
à Lui que par désespoir, mais qui n'y croirait plus, lorsque le calme
aurait pacifié le cerveau...



XI


Le convoi électrique roule à grande allure égale et ronflante vers
Sainte-Anne-de-Beaupré. Jeanne et Marguerite, pelotonnées l'une contre
l'autre, osent à peine se balbutier quelques mots rares et timides.
Gilbert, assis en face d'elles, impassible et taciturne, glace
l'atmosphère. Les yeux de la malade que la dernière nuit sans sommeil a
remplis de ténèbres plus opaques, ne peuvent plus qu'entrevoir la forme
rigide et muette, ils ne discernent pas les traits figés du père. Sans
qu'il parle, elle a la sensation qu'il rumine quelque chose d'hostile
et que la fureur s'amasse en son âme comme la vapeur en vase clos. Elle
sait bien que plus il songe à la démarche qu'il a permise, hypnotisé
par le fluide surhumain qui électrisait son langage d'hier, plus il
a maintenant l'horreur d'avoir cédé. Elle devine qu'il prépare un
antagonisme à chaque instant plus maussade et plus fort, mais elle va
lutter contre l'assaut de haine, et Dieu ne pourra plus douter d'elle.
Une exaltation mystique irradie son imagination. C'est comme si une
âme nouvelle filtrait dans la sienne. Et l'athéisme écrasé dans ses
dernières tranchées, fuit le champ de bataille. Marguerite est ardemment
certaine que Dieu, à travers le sourire de la grande sainte, arrachera
de ses yeux la nuit pesante et leur versera l'aurore et le soleil. Son
père, illuminé, adorera le Christ de Jules Hébert, et l'âme de la jeune
fille se dilate en une vision de bonheur.

--Nous arrivons, Marguerite, murmure Jeanne, à voix si basse que son
amie l'entend à peine.

--Je ne comprends pas ce qui bout en moi, répond celle-ci, je trouve
que nous n'allons pas assez vite encore, je suis très impatiente de
m'agenouiller aux pieds de la grande Sainte...

--Nous nous agenouillerons ensemble, tout près l'une de l'autre,
ajoute la petite Québécoise, fortement émue. Il faudra bien qu'elle
s'attendrisse...

--Est-il nécessaire de prier comme vous pour être entendue? demande la
Française. C'est que, si neuve à Dieu, je ne puis égaler votre ferveur
et votre amour... Je serai bien maladroite, sans doute...

--Vous prierez de toute votre âme, cela suffira, je vous l'assure.

--Qu'est-ce donc, prier de toute son âme?...

--Offrir à Dieu tout ce que nous sommes de bon et tout ce que nous
pouvons être de meilleur...

--Pourquoi ne l'a-t-Il pas encore guérie, votre Dieu, Mademoiselle
Jeanne? interrompit Gilbert, sarcastique.

-Si vous L'aimiez un peu, ce serait plus sûr, balbutie-t-elle
faiblement.

La gêne est plus lourde entre eux tous, maintenant... Le convoi
électrique roule à grande allure égale et ronflante vers Sainte-Anne de
Beaupré...
                                 _____

Une immense draperie de nuages moroses appesantit l'espace. Il émane,
de la nature grincheuse et des horizons presque funèbres, ce malaise des
âpres jours d'automne. Captive au sommet du frontispice de la Basilique,
entre les deux clochers gris, la Sainte grelotte en sa froide parure
de bronze. Et l'Enfant Jésus, près d'Elle qui le réchauffe d'amour,
a pourtant les mains glacées. Les arbres sur la colline, transis,
mélancoliques, pleurent l'agonie de leurs feuilles. Les teintes
mordorées et cuivrées, dont les érables ça et là nuancent les coteaux de
l'Ile d'Orléans, s'embrument de tristesse. Le flot sombre et langoureux
du Saint-Laurent brille de miroitements blafards. Les maisons des
alentours se recroquevillent dans leurs murs frileux et leurs toits,
renfrognés. La grande Sculpture blanche, au milieu des allées inertes et
des parterres désolés, fait songer aux neiges prochaines.

Le sectaire et les deux pèlerines, d'eux-mêmes, sous une impulsion que
seul explique le magnétisme des êtres, s'arrêtent au moment de franchir
le seuil de l'église. Gilbert hésite encore, Marguerite a peur, Jeanne
frissonne.

--Est-ce vrai que tu es bien résolue à prier, ma fille? dit Gilbert
enfin, d'une voix étrangement contractée.

--Mais oui, mon père, répond-elle, angoissée, redoutant ce qui
s'apprête.

--Rien en toi ne proteste contre une pareille dégradation?...

--Pourquoi ce retour de colère?... Ce n'est plus le moment de
m'interdire le lieu saint... Vous pourriez tout compromettre, ma foi est
si fragile encore...

--Ta foi?... Te voilà, donc asservie, enchaînée à ce Dieu
Polichinelle?...

--Ah! Mon père! Je vous défends de L'outrager!...

--Tu me défends! s'écrie-t-il, violent.

--Ne m'en voulez pas, il faut, que je vous parle de la sorte, vous
n'avez pas le droit de Le traiter ainsi devant moi, je sens profondément
que vous n'avez pas ce droit!...

--C'est bien Lui, cela!... Il besogne bien, Il t'a déjà prise à moi, Il
a déjà fait de toi une révoltée!... Je dois Lui céder la place, Il est
ton seigneur et despote, je n'ai plus de fille!...

--Vous vous trompez, mon père!... Grâce à Lui, je serai plus longtemps
votre fille, je le serai éternellement!...

--Non, décidément, tu ne feras pas cela, mon enfant, c'est trop
d'humiliation! Je l'avais pourtant prévu, hier, avant de faiblir... Je
ne sais quelle aberration m'a paralysé la volonté!... Si j'en croyais
tes paroles, tu Lui appartiendrais!... Ah non! Je ne veux pas, tu es mon
enfant, mon oeuvre, mon cerveau, ma vie, Il ne peut t'enlever à moi de
la sorte!... Je ne veux pas que tu L'aimes, tu m'entends, Il est faux,
Il est un leurre, un fantôme!... Une dernière fois, pense à tout ce
que je t'en ai dit, n'est-ce pas que tu ne crois pas à Lui, que tu
n'entreras pas ici me déshonorer, m'apostasier devant les prêtres et
les idoles de la superstition?... Allons-nous-en, viens, Marguerite, ce
n'est pas ta place ici, mon coeur est le vrai, le Sien n'est qu'un vieux
conte d'amour!...

--Je crois au vieux conte d'amour et à son Chevalier, murmure la
jeune fille, que des sanglots empêchent de lutter davantage contre le
fanatisme de Gilbert.

Alors, l'âme de celui-ci est agitée par l'un de ces remous aux lois
inexplicables dans les sources vives de notre être. Sa rage croule. Il
essaye de rejoindre en lui-même l'indignation qu'il se doit. Elle a
fui, lui échappe irrémédiablement. Il n'a plus qu'une pitié vaste,
surabondante pour son enfant dont il avive le martyre. Il ne doute pas
que l'auto-suggestion sera stérile, elle aurait déjà fait le prodige
qu'il était folie d'avoir espéré d'elle. Il si conscience que Marguerite
est maintenant sous le férule de la Croix. Comment se fait-il qu'il
n'éprouve plus de haine et pardonne? Il ne comprend que vaguement
pourquoi sa colère fond en lui-même: d'ailleurs que lui importe de le
savoir, pourvu qu'elle cesse enfin de pleurer si violemment? Il en a le
besoin profond, il faut que ces larmes ne lui fassent plus tant de mal
au plus poignant de ses entrailles.

--Va, mon enfant, murmure-t-il, avec douceur.

--Oh! mon père! que vous êtes bon! Vous me sauvez! s'écrie Marguerite,
qui embrasse longuement son père au front si lourd.

Dès que les deux jeunes filles eurent franchi le seuil, Gilbert Delorme,
éprouvant au coeur un serrement qui l'étouffait, pensa qu'il allait
mourir. Ce fut, tout simplement, un spasme de douleur qui, débordant de
sa poitrine surchargée, jaillit en pleurs émouvants......

Bien peu de lumière se faufile à travers les vitraux peints qui la
rejettent. Il y a comme un crépuscule vague dans les bas-côtés austères
et sous la voûte où les étoiles d'or s'estompent.

Dans la nef elle-même, au-dessus des laques lugubres et des bancs
solitaires, autour des colonnes à demi fantastiques, la clarté du jour
s'assombrit de ténèbres flottantes. C'est presque la nuit dans les
profondeurs des chapelles latérales. Au grand autel de marbre sans
tache, un prêtre déroule en harmonie les gestes sacrés de la messe,
et les anges, pieusement adorateurs sur le baldaquin où ils planent,
unissent leurs prières à la sienne. Tout le sanctuaire frémit d'une
suavité mystérieuse et d'un calme étreignant l'âme.

Aux pieds de la Thaumaturge canadienne, Marguerite et Jeanne, prostrées,
ferventes, inlassables, murmurent une supplique longue et passionnée.
Toute leur âme vibre et se tend vers le ciel. Les yeux de la petite
Québécoise, dardés sur le visage ineffablement doux et bon de la sainte,
luisent d'un appel ardent. Ceux de la Parisienne, plus impuissants de
seconde en seconde, ont toujours plus de peine à distinguer la forme
obscure de la Statue qui s'éloigne. L'enthousiasme de Marguerite
s'active sans cesse et l'imprègne de chaleur sainte et d'espoir. Elle
voit les dernières lueurs s'esquiver de son regard agonisant, et sa foi
en la cure surnaturelle, au lieu de s'effondrer, décuple et s'embrase
toujours. Des accents pathétiques et des cris d'adoration surgissent des
sources les plus mystérieuses d'elle-même.

--Grande Sainte, il faut me sauver, implore-t-elle, en ce moment.
Je suis venue à vous de tout l'élan de mon être... Je crois en votre
sourire, je ne le vois plus, mais je me souviens de lui, quand, pour
la première fois, il y a si peu de jours, il me semble, je fus si
étrangement ravie par sa douceur... Je ne l'ai pas oublié, il est fait
de tendresse et de paix indicible, il palpite en moi, je sens qu'il
n'est pas menteur, qu'il rayonne du Dieu qu'il possède à jamais... Je
vous demande pardon, mon Dieu, de vous avoir banni si souvent de mon
coeur, vous savez pourquoi je fus ingrate: on m'avait donné tant d'armes
contre Vous, il a bien fallu que je me batte, que je Vous repousse...
Oh! comme je regrette de ne pas Vous avoir connu plus tôt!... Maintenant
rien en moi ne Vous outrage, toute mon âme Vous accueille et Vous garde,
et je Vous aime de tout l'amour que j'aurais eu pour Vous, si Vous
m'aviez été enseigné dès le premier jour.

Ces ténèbres m'écrasent, m'épouvantent, me plongent, dans un vide
affolant!... Brisez-les, déracinez-les, mon Dieu, rendez-moi votre
soleil!... Grande Sainte, souriez-Lui, pour qu'il m'entende!...

Escorté par le jeune acolyte, le prêtre délaisse le grand autel de
marbre. Ils ont déjà disparu. Il n'y a plus, dans le sanctuaire, que le
vaste silence divin autour des jeunes filles en prières. Soudain
Jeanne regarde Marguerite avec une commisération de toute sa nature de
sensitive extrême.

--Courage, mon amie, lui dit-elle, nous n'avons pas encore assez prié...

--J'ai plus d'espérance que jamais, lui répond l'autre, avec une
conviction de toute elle-même.

--Il faut lui faire violence... Il ne faut pas trop se fier au sourire
tout plein de largesses, elle veut, que l'on soit bien sûr d'elle, ne
cède que si on espère alors qu'il faudrait ne plus avoir espérance...

--Je ne croyais pas qu'il fût si facile de prier, Jeanne... Il est vrai
que ma prière est malhabile et peu éloquente... Mais je vous obéis,
j'abandonne toute mon âme à Dieu...

--Elle est si belle, votre âme, que Dieu est fort heureux de l'avoir
conquise... Voyez-vous encore, Marguerite?...

--Si peu, vous n'êtes qu'un monceau de noire la Sainte n'est qu'une
silhouette noire bien noire...

--Courage, nous allons prier encore, aussi longtemps que vos yeux
n'auront pas la clarté des miens!...

--Que vous êtes bonne et que je vous aime Jeanne!... Que peut-on dire
d'irrésistible au ciel, mon amie?...

--Lui avez-vous commandé, bien ferme, bien nettement?...

--J'ai peur d'être audacieuse...

--Je vous ordonne de ne pas craindre... La meilleure façon de plaire à
Dieu, c'est de vouloir qu'il nous aime!...

--Je sens, là, tout plein mon coeur et ma vie, qu'il m'aime!...

--C'est bien entendu, n'est-ce paa?... Nous voulons, nous exigeons qu'il
agisse, que la Sainte et Lui fassent leur grande besogne du ciel!...

Pendant que les deux amies, prosternées, suppliantes, leurs genoux
cassés par les laques dures, attendent la réponse du ciel, Gilbert
s'approche des formes affaissées. Il n'en pouvait plus du martyre de
l'attente. Elles ne l'ont pas entendu s'arrêter près de leurs robes
gisant dans la poussière. Tout-à-coup, un cri tranche dans l'air,
si aigu, si douloureux, si lamentable, que Jeanne et le père en sont
déchirés jusqu'au plus intime d'eux-mêmes. Les échos de la Basilique
gémissent au loin, et c'est comme si le silence était plein de sanglots.
Marguerite, cessant totalement de voir, a été plongée dans une nuit
insondable, aux tenailles atroces. Un désespoir invincible l'a inondée
toute entière, a fait jaillir du fond de son être la plainte sauvage.
D'un geste convulsif, elle frotte ses yeux morts, essaye de les
faire vivre encore à ces vestiges de lumière qui leur parvenaient
tout-à-l'heure. Ce ne sont pas des larmes qui se précipitent, mais des
hoquets farouches dont la gorge râle et la poitrine se fend. Jeanne,
l'âme au supplice, attend que le délire s'apaise.

--Marguerite, il ne faut pas désespérer, rien n'est perdu,
murmure-t-elle enfin.

--Si vous saviez comme c'est affreux!... Cela m'étouffe, j'ai voulu
mourir...

--Pauvre amie!... Que cela me fait de la peine!...

--Oh! quel tourment!... Mon Dieu, vous ne permettrez pas cela!... Grande
Sainte, votre sourire m'a promis!...

--Un peu de courage, mon amie, c'est l'épreuve décisive, elle est le
salut!...

--Viens-t'en, ma fille, dit soudain Gilbert, et sa voix grave les secoue
d'un frisson brutal.

--Vous ici, mon père! ne put retenir sa fille. Etes-vous venu prier?

--La folie religieuse l'égare! Je suis venu te chercher... Je te le
redis, viens, mon enfant...

--Laissez-moi prier encore, gémit-elle. Tout n'est pas perdu, n'est-ce
pas, Jeanne?...

--Nous allons vaincre, je le sais, je le jure, affirme la petite
Québécoise, d'un accent tel que Gilbert en est un peu abasourdi.

--Je parle sans haine, Mademoiselle, votre Dieu n'est qu'un nuage qui se
dissout devant la raison... Depuis une heure, à genoux devant une
ombre, vous appelez dans le vide... Est-ce étonnant qu'on dédaigne votre
appel?... Viens, ma fille...

--Grâce, Monsieur Delorme, implora Jeanne appréhendant l'influence du
père.

--Votre Dieu a-t-il eu pitié, Lui? répondit-il avec une amertume
discrète.

--Ne raillez pas, je vous en supplie, ajoute la Canadienne.

--Je n'ai pas raillé, Mademoiselle, j'ai constaté, simplement... Tu me
suis, n'est-ce pas, Marguerite?...

--Il faut que je reste encore, mon père...

--Ah! Si tu comprenais ma torture à voir mon enfant courbée jusqu'à
terre, se traînant les genoux devant une idole, tu viendrais... Tout
cela est vain, tu le sais, pourtant... Rappelle-toi ce que tu en disais,
il y a si peu longtemps encore... Je ne me comprends plus, je devrais
t'amener de force ou mettre leur Sainte en pièces... Tu as tant souffert
que je n'ai plus le courage de ma fureur, je redoute que, par moi, tu
souffres davantage... Mon coeur est à bout de ta souffrance... Viens,
nous essayerons d'être heureux, j'oublierai tout... Au nom de tous les
souvenirs entre nous, ne me suivras-tu pas, mon enfant?...

--Je vous suivrai, dès que mes yeux pourront le faire, dit-elle,
humblement.

--Tu ne sens donc pas l'humiliation de t'avilir ainsi devant le
surnaturel?...

--Non, mon père, cela me grandit!...

--Hélas! Tu crois à Lui, irrévocablement!... Comme Il est habile et
ensorcelle bien!...

--Je crois à Lui, mon père!...

--Ah! Quelle horreur!... Et je n'ai pas îa force de maudire!...

--Cela vaut mieux ainsi, mon père, je n'aurais pas le courage de vous
entendre... Pardon de vous faire souffrir, il faut savoir comment...

--Inutile, interrompit Gilbert, je ne comprendrai pas!... Dis, au moins,
que si tes yeux demeurent clos, tu me reviendras, tu L'abandonneras,
Lui!...

--Marguerite! supplie Jeanne.

--C'est impossible, mon père, on ne se débarrasse pas de Lui, je le
sens, quand Il a logé dans notre âme...

--Insensé que je fus!... C'est bien, continue à prier, puisque tu
L'aimes, conclut Gilbert, démoralisé.

--Oh! merci du meilleur de moi-même!...

La ferveur des jeunes filles recommence, plus brûlante et plus
impétueuse. Immobile comme les fières colonnes, Gilbert, un pli
sarcastique au front, la lèvre mordante, le coeur ulcéré, regarde les
deux profils dressés passionnément vers Dieu. L'invocation de Marguerite
est dramatique et désespérée. Elle appelle à l'aide tous les siens dont
les âmes, dans le lointain des générations, connurent le charme de la
prière et vivent à jamais l'extase du ciel. Des guérisons par myriades
s'épanchèrent du coeur de la grande Sainte: pourquoi serait-Elle
insensible au martyre qui l'empoigne et la rend folle?

--Est-ce ma faute, disait-elle, si je fus ignorante de Vous, mon
Dieu?... Je suis née loin de Vous, si loin qu'on n'y parlait de Vous que
pour Vous nier, comme une des vieilles fables de jadis... J'ai grandi,
on m'a si bien éloignée de Vous toujours, qu'il était toujours moins
possible de vous apercevoir... Il fallait que Vous veniez à moi qui ne
pouvais aller à Vous: depuis que Vous êtes venu, ne Vous ai-je pas aimé
totalement, de mon âme absolue, comme Vous le désirez?... Délivrez-moi
de ce cachot horrible, c'est le moyen de conquérir mon père!... Il ne
vous connaît pas, ne lui en voulez paa d'être amer!... Comme le dit
Jeanne, votre amie si douce, il faut que cela vienne, que vous soyez
pitoyable!... Grande Sainte, je vous en conjure, faites rayonner un
dernier sourire au Dieu qu'il attendrira sur ma misère!...

Une détente de tous les nerfs endoloris se résout en larmes qui filtrent
des yeux morts, étrangement apaisantes et suaves. Une vague de bonté
surhumaine gonfle son être d'une ivresse inconnue. La certitude qu'elle
avait de guérir, cesse d'être exaspérée, devient calme et sereine. Elle
attend, sans crainte, sans désespoir, la résurrection de ses yeux. La
félicité profonde l'envahit toujours davantage. Tout-à-coup, son âme
s'élargit, s'illumine, se magnifie, s'envole tout d'un essor vers des
cimes radieuses d'où elle plonge dans un gouffre immense de béatitude.
Les prunelles, dilatées soudain, béantes et limpides, s'emparent
triomphalement de la lueur d'or que le soleil vient de lancer dans le
Choeur de la Basilique...........
                                 _____

Le convoi électrique roule à grande allure égale et ronflante vers
Québec. Isolés des rares voyageurs, le sectaire et les deux pèlerines
sont taciturnes. Marguerite se repaît du tableau que ses yeux avides ne
se lassent pas de voir courir. Elle contemple, avec une volupté infinie,
l'éblouissement du soleil dans le gonflement des labours, l'allégresse
des fermes, le sourire des prés, les ors et les rubis des érables.
Gilbert, que la joie d'abord a transporté, devient plus songeur de
minute en minute, et le poids de sa tristesse est lourd sur l'âme des
jeunes filles.

--Que je suis heureuse! dit Marguerite, après l'avoir dit tant de fois.
Pourquoi êtes-vous moins joyeux, mon père?...

--Crois-tu encore à Lui? répond-il, si triste, qu'elle en est violemment
émue.

--Mais, vous n'y croyez donc pas, vous, mon père!...

--Je crois qu'il m'a volé mon enfant, c'est tout ce que je crois de
Lui...

--Et moi gui espérais que ce miracle vous conduirait à Lui?...

--Miracle! ne put s'empêcher de ricaner Gilbert. Te voilà bien fagotée à
la superstition!... Les miracles! c'est avec ces mensonges qu'elle vous
attache et vous asservit!... Non, ma fille ce ne fut pas un miracle, te
dis-je, tu t'es suggestionné la guérison, elle t'est venue de
toi-même, des forces de la nature agissant par ta volonté furieuse
et déchaînée!... Un mystère ignoré de la science, fort bien, mais un
miracle, c'est trop de naïveté, vraiment!...

--Combien nous serons éloignés l'un de l'autre, désormais!...

--Oui, il va falloir nous quitter bientôt, murmure-t-il, en courbant
sous la douleur.

--Cela, non, proteste Marguerite, véhémente et le coeur oppressé. Je
vais vous suivre, jusqu'à ce que vous m'ayez pardonné, jusqu'au jour où
vous serez avec nous!...

--Impossible d'y songer, mon enfant, reprit-il, toujours sur le même
ton de lassitude calme et souffrante. Je ne suis pas de ceux qu'on
évangélise, la cuirasse est impénétrable!...

--Je vous suivrai tout de même, je ne veux pas que vous ayez de la
peine, mon père!... Je ne veux pas abandonner ma mère!...

--Il vaut mieux que tu ne viennes pas, te dis-je, reprend-il, avec une
douceur inexprimable. Alors même que tu me suivrais, ce ne serait plus
toi, je t'ai perdue... Tu étais mon oeuvre, elle est détruite... Tu
étais ma vie, elle est brisée... Près de moi, tu me rappellerais sans
cesse mon rêve en miettes... loin de toi, je souffrirai moins, je me
souviendrai mieux des années de bonheur où je retrouvais mon cerveau
dans le tien... Il n'est plus à moi, ton cerveau, Dieu me l'a ravi...
Reste ici: Jules Hébert, ton évangélisateur, adoucira l'amertume des
adieux nécessaires...

--La seule perspective de vous dire adieu me fait tant de peine!... Non,
décidément, je vous suivrai!...

--Tu resteras, ma fille! Il faut que tu ne viennes pas, j'ai besoin que
tu restes!... Si tu étais auprès de moi, croyant, priant, je ne pourrais
plus faire la guerre à Dieu!... C'est mon devoir de me battre jusqu'au
dernier jour pour la libre-Pensée, ma religion!... Il y aura une
différence avec autrefois, je frapperai désormais sans haine...

--Oh! mon père! cela me rendra si malheureuse!...

--Cela passera, mon enfant, tu seras heureuse avec ton ami... N'est-ce
pas qu'elle sera heureuse avec le frère que vous défendiez si bien,
Jeanne?...

--Nous serions tous bien plus heureux encore, si vous l'étiez avec nous,
répondit la soeur de Jules, dont le coeur faisait mal.

--Oh! mon père! ce sera trop de chagrin! Vous resterez avec nous tous!
pleura Marguerite.

--Il faudra que je m'en aille! dit-il, résolu inflexible. Je reviendrai
parfois, ma fille, et près de vous tous, je retremperai mon courage de
frapper Dieu sans haine...

--Mon père! protesta encore sa fille, dont les larmes coulaient,
abondantes.

--Ne pleure pas, mon enfant, tes yeux seront encore malades, et, tu ne
pourras pas te suggérer la cure divine une seconde fois, peut-être...

--Je vous pardonne votre sarcasme, mon père, dit Marguerite. Je sens que
vous vous trompez, que j'ai des yeux capables de vous pleurer toujours,
parce qu'ils verront éternellement!


                                   FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Au large de l'Écueil" ***

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