Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Pile et face
Author: Biart, Lucien, 1829-1897
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Pile et face" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



                            PILE ET FACE

                                 PAR

                            LUCIEN BIART



                                PARIS
                     J. HETZEL ET Cie, ÉDITEURS
                          TROISIÈME ÉDITION



A TOI

MON CHER LOYNEL

EN TÉMOIGNAGE D'UNE AMITIÉ DE VINGT ANS.

LUCIEN BIART



                          PREMIÈRE FARTIE



I

LE MARQUIS DE LA TAILLADE.


René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et marquis de La Taillade, naquit
en 1796 d'un père ruiné par la Révolution. Sa mère mourut deux ans plus
tard en lui donnant une sœur, et, en 1804, les deux enfants, devenus
orphelins, héritaient chacun de huit cents francs de rente.

La nature est spirituelle comme une Célimène à notre égard; elle se
moque avec malice de nos distinctions sociales. Alexis de La Taillade,
qui ne comptait parmi ses ancêtres que ducs, comtes et marquis, fut, dès
son bas âge, un rustre des mieux réussis. On eût en vain cherché la race
chez ce butor trapu, gauche, au front étroit, à la bouche niaise, au
rire bruyant. Certes, ce n'était pas un méchant garçon qu'Alexis, mais
une de ces organisations dont le moral et le physique sont à l'unisson,
un de ces êtres nés pour l'engrais, comme notre espèce en compte par
milliers. Aujourd'hui que les immortels principes de 89 ont remis chaque
chose à sa place, on rit de certaines phrases autrefois consacrées, et
la noblesse elle-même sait que les belles épaules ne sont pas toujours
duchesses, les jolies jambes marquises, les grands pieds plébéiens.

A vingt et un ans, après une série d'aventures qui désolèrent plus d'une
fois le vieux chevalier de Saint-Louis qui s'était chargé de la tutelle
des deux enfants, Alexis, ne se sentant de disposition pour aucune
carrière, consentit à suivre celle des armes. Son instruction, en dépit
des sacrifices de son brave tuteur, n'atteignait pas jusqu'à
l'orthographe. Sans 89, le jeune homme eût peut-être été d'emblée
maréchal de France, comme plusieurs de ses ancêtres. On lui affirma que
le fameux bâton reposait au fond de la giberne dont on lui fit hommage;
il le crut et l'y chercha vainement pendant un quart de siècle.
Cependant il ne maudit pas trop les réformes amenées par la grande
Révolution; car, dès son entrée au service, il reconnut que ses
camarades et ses chefs attachaient plus d'importance que lui-même à ses
titres, ce qui l'aida à vivre selon ses goûts, c'est-à-dire dans une
complète oisiveté. Je me trompe, il devint très-fort au piquet et acquit
un talent hors ligne dans l'art de préparer une absinthe, talent qui lui
valut ses premiers galons.

Vers 1834, Alexis passa sergent-major à l'ancienneté. Il avait alors
trente-huit ans, une face écarlate, des cheveux gris, des yeux atones,
des dents usées par le tuyau d'une pipe noire qu'il ne retirait d'entre
ses lèvres qu'à l'heure des repas,--en un mot, toutes les allures d'un
de ces hommes que l'on qualifie de dur-à-cuire, et dont l'intelligence,
comme une fille de bonne maison, ne fait jamais parler d'elle.

Bien que le rire entr'ouvrît rarement la vaste bouche du sergent, ses
collègues le tenaient pour un joyeux compagnon, bon enfant et pas fier.
La ration journalière d'absinthe de ce descendant des croisés variait de
dix à quinze verres. Entre le douzième et le treizième, sa langue se
déliait un peu, et il donnait son opinion sur le gouvernement avec des
demi-mots et des clignements de paupières que ses interlocuteurs
feignaient de comprendre. Au quatorzième, le sergent parlait de ses
amours, qui n'avaient rien de commun avec le chef-d'œuvre de Bernardin
de Saint-Pierre, bien qu'il y fût question d'une Virginie. Enfin, à la
quinzième rasade, Alexis devenait insupportable, répétant d'un ton
sinistre les fines plaisanteries qui ont cours dans l'armée sur les
_mercantis_, ces idiots qui payent les uniformes en temps de paix, qu'on
rançonne en temps de guerre, et qui ruinent et déshonorent la France
comme est prêt à le jurer le moindre porte-épée.

Comment l'idée de marier son frère, qu'elle ne connaissait pas,
germa-t-elle dans l'esprit de Mlle Louise de La Taillade? Comment
surtout cette excellente personne réussit-elle à mener à bien cette rude
entreprise? Toujours est-il qu'un matin, dans la petite ville de Houdan,
vers onze heures, au milieu d'une salle ornée du buste de
Louis-Philippe, devant un maire ceint d'une écharpe, René-Alexis
Baudoin, comte de Valonne, marquis de La Taillade et autres lieux,
épousa Mlle Eugénie de Varangue, angélique créature qui, en somme,
méritait un meilleur sort.

Mlle de La Taillade avait alors trente-six ans. Vive, spirituelle sans
méchanceté, avec un bouche aux dents éclatantes, de grands yeux noirs et
doux, elle était, par bonheur pour elle, l'antipode de son cher frère,
élevée chez son tuteur, puis dans un couvent, elle fut ensuite adoptée
par une parente éloignée, vénérable chanoinesse qui la prit en
affection. Sa jeunesse s'écoula calme et paisible, au milieu de vieux
amis qui fréquentaient le salon de sa nouvelle tutrice. Jusqu'à l'âge de
dix-huit ans, la jeune fille, gaie comme le printemps, demeura
convaincue que la vie consistait, selon la saison, à préparer des
confitures ou des conserves, à faire ses pâques, à confectionner des
layettes pour les enfants pauvres, à broder le soir près d'une table de
jeu, à entendre raconter les splendeurs de la cour de Marie-Antoinette
ou les catastrophes de la Révolution. Cette existence, qui ressemblait
au bonheur, fut subitement troublée. Sans y rien comprendre, Mlle de La
Taillade s'éprit d'une façon sérieuse des grâces d'un procureur du roi,
le seul homme au-dessous de la cinquantaine qui visitât la chanoinesse.
Le grave fonctionnaire, accoutumé à lire dans les consciences, et qui
aimait à causer avec la jeune fille, ne se douta jamais de la chaste
passion qu'il avait inspirée. Elle n'avait pas de dot et par conséquent
pas de sexe,--du moins pour un procureur du roi pris en dehors de ses
fonctions.

Les Françaises, si vives, si spirituelles, ne se laissent-elles pas
persuader un peu trop facilement qu'elles sont les femmes les plus
séduisantes de la terre? On épouse une Anglaise pour son teint, une
Allemande pour ses yeux bleus, une Espagnole pour sa désinvolture, une
Russe pour on ne sait quoi. Les Françaises, si elles souhaitent devenir
mères de famille, doivent encadrer leurs qualités morales ou physiques
d'un certain nombre de billets de banque et payer comptant leur mari. Si
encore, pour le prix qu'elles y mettent, elles obtenaient des époux de
premier choix, on s'expliquerait à la rigueur la chevaleresque coutume
de la dot. Mais non, en échange de leur beauté, de leur innocence, de
leurs illusions, de leur argent, les mieux partagées se voient pourvues
d'un mari blasé, qu'elles traitent plus tard en conséquence. De là nos
mœurs qui, tout en valant mieux que leur réputation, ne valent certes
pas grand'chose. Après le mariage, les Françaises sont à n'en pas douter
les plus séduisantes des femmes; avant, ce sont les Français qui sont
séduisants, puisqu'on les achète. Nous rions des Américains, qui
mesurent les sentiments au poids des dollars, sans nous apercevoir que
nous-mêmes nous faisons intervenir les napoléons dans l'unique contrat
d'où frère Jonathan les a bannis,--le contrat de mariage. Nous vendons
nos filles, et nous nous étonnons ensuite qu'elles se donnent, comme
s'il n'était pas de règle de récolter ce qu'on a semé.

Louise de La Taillade apprit à l'improviste le mariage de celui qu'elle
aimait. Elle assista défaillante à la bénédiction nuptiale et rentra
chez sa tante en proie à une fièvre cérébrale. La force de ses dix-huit
ans triompha de la maladie et la condamna à vivre. Sa convalescence fut
longue; enfin elle surmonta les douleurs de cette crise dont nul ne
connut jamais la cause, et résolut de rester fille. A la mort de la
chanoinesse, qui lui laissa quinze cents livres de rente, Mlle Louise
dépassait déjà la trentaine; elle alla vivre successivement chez des
parents éloignés, et acquit ainsi une triste expérience du monde.
Blessée par l'orgueil des uns, indignée de la servilité des autres,
rebutée par la sottise de tous, elle revint un beau jour frapper à la
porte de son ancien tuteur, établi à Houdan. Là, prenant d'elle-même le
titre de vieille fille, elle se consacra tout entière à l'ami qui avait
veillé sur son enfance, et lui rendit avec usure les soins qu'elle et
son frère en avaient reçus. Sur les conseils du prévoyant vieillard,
Mlle de La Taillade plaça son petit capital en viager, ce qui lui
produisit trois mille livres de rente. Elle commençait à croire qu'on
peut vivre heureux en ce monde, lorsqu'elle perdit son tuteur, qui lui
légua la maison qu'il habitait.

Ce nouveau chagrin la jeta dans la dévotion; mais son esprit était trop
juste pour qu'elle devînt jamais une bigote. Elle possédait dans
Catherine, l'ancienne servante de la chanoinesse, une femme de chambre,
une cuisinière, un économe et une jardinière, car la petite maison,
derrière sa façade de briques, cachait un splendide jardin. Grâce à cet
intendant femelle, Mademoiselle put vivre confortablement avec la moitié
de son revenu, dont les pauvres de Houdan absorbèrent l'autre moitié. Il
fallait voir les bonnets de coton mettre à l'air les chevelures incultes
lorsque Mademoiselle se rendait à la promenade ou à l'église, légère,
souriant de ce beau sourire mélancolique qui montrait ses dents toujours
blanches, et saluant de la tête et du regard pauvres et riches,
vieillards et enfants. Elle était de toutes les fêtes de famille; le
maire, le notaire, le curé, le receveur des contributions, ces
autocrates des petites villes, la consultaient. Quant aux jeunes gens
des deux sexes, ils raffolaient de Mademoiselle, qui pourtant ne
cherchait jamais à les marier.

Un mariage! y songer d'abord, le caresser, le préparer, le mûrir, le
voir tomber à plat, le relever et enfin le conclure: c'est là le rêve de
toute femme oisive qui a dépassé la quarantaine, et Mademoiselle, malgré
sa sagesse, ne devait pas échapper à la loi commune. Elle avait vécu
éloignée de son frère, et son tuteur, le seul homme qui connût à fond le
sergent, évitait de le nommer ou répétait qu'il ne fallait pas plus
songer à ce garçon que s'il n'eût jamais existé. Un matin, pour la
première fois de sa vie, Mademoiselle reçut une lettre de M. Alexis de
La Taillade, lettre fort bien tournée, ma foi, d'une écriture aussi
irréprochable que l'orthographe, et dont le véritable auteur était un
jeune caporal, bachelier ès lettres. Cette missive, pleine de cœur, se
terminait par un post-scriptum, où M. de La Taillade priait incidemment
sa sœur de lui prêter une centaine de francs. Ce fut les larmes aux yeux
que la bonne Mademoiselle porta elle-même au bureau de poste la lettre
chargée qu'elle envoyait à son frère. Une correspondance assez suivie
s'établit, et, de plus en plus convaincue que M. de La Taillade avait
été calomnié ou méconnu, Mademoiselle choisit son amie, Eugénie de
Varangue, pour réparer les injustices du sort à l'égard du pauvre
sergent, et se prépara ainsi des remords éternels.

Appelé à Houdan par sa sœur qu'il croyait riche, Alexis renonça au
service et accourut accompagné de son secrétaire. La vue de son cher
frère désappointa grandement Mademoiselle.

«Le fond chez lui vaut mieux que la forme», se dit-elle en songeant aux
lettres si bien tournées qu'elle avait reçues.

Au bout de huit jours, toutes ses illusions étaient envolées; mais
comment rompre l'union projetée? Eugénie de Varangue devint donc
marquise de La Taillade.

Mademoiselle ne désespéra pas d'abord de l'avenir et tenta de
transformer son frère en gentilhomme campagnard. Elle eût voulu lui voir
conquérir peu à peu ce qu'elle avait su s'assurer à elle-même, une
grande considération. Elle dut renoncer bien vite à ce rêve. Dès le
lendemain du départ de son ami le caporal, que l'expiration de son congé
forçait à rejoindre son régiment, Alexis alla s'attabler au _Soleil
d'or_. Un mois plus tard, il tutoyait le cabaretier, qui accueillait sa
noble pratique en lui frappant sur le ventre.

Une fois convaincue de l'inutilité de ses efforts, Mademoiselle tenta de
débarrasser au plus vite son logis et la ville du soudard qu'elle y
avait attiré. Elle se heurta contre un obstacle inattendu. Eugénie,
élevée loin du monde par une grand'mère dévote, s'était éprise de son
mari, dans lequel son imagination lui montrait un héros victime de la
jalousie de ses chefs. Ne sachant rien refuser à son noble époux, la
pauvre femme, enceinte de six mois, marcha vers une ruine imminente.
Mademoiselle, tout en déplorant la faiblesse de son amie, respecta
quelque temps cet amour. Mais à mesure que la grossesse d'Eugénie se
dessina, elle songea plus sérieusement à la petite créature qui allait
naître et sentit s'éveiller en elle de véritables instincts de
maternité. Devant les désordres croissants de son frère, elle considéra
une plus longue condescendance comme une lâcheté et résolut de
précipiter les événements.

La tâche était difficile; car de tous les maux que l'on peut infliger à
son prochain, le mariage est le plus irréparable. Mademoiselle ne trouva
qu'une solution au problème qu'elle voulait résoudre:--renvoyer son
noble frère au régiment. Mais comment s'y prendre, comment surtout
vaincre l'opposition d'Eugénie? Catherine, confidente des préoccupations
de sa maîtresse, proposait de temps à autre de pousser M. de La Taillade
dans le puits, à l'heure à laquelle, par suite de ses habitudes de
caserne, il se bichonnait à grande eau dans le jardin. On se hâterait de
lui porter secours... mais trop tard. La brave fille, large d'épaules et
plantée sur des poteaux, offrait encore de provoquer l'ex-militaire et
de l'assommer; elle répondait du résultat, et peut-être n'avait-elle pas
tort. C'était le dévouement incarné que cette servante de la vieille
roche, qui, depuis quinze ans qu'elle servait Mademoiselle, caressait le
rêve de lui sauver la vie. Taillée comme un cuirassier, Catherine
méprisait trop la vigueur tant vantée des hommes pour les aimer. Si
Mademoiselle n'avait pas repoussé avec indignation l'offre héroïque de
sa femme de chambre, M. de La Taillade aurait, contre toutes les règles,
mélangé son absinthe d'eau de puits.

Un soir, Mademoiselle, après avoir embrassé sa belle-sœur, envoya
Catherine se reposer et attendit, sur le seuil de la maison qu'ils
habitaient en commun, le retour de son frère. Le matin même, elle avait
réalisé une somme de deux mille francs, ses économies de vingt ans. Vers
minuit, le pas lourd et régulier de l'ex-fantassin résonna au bout de la
rue. Bientôt il pénétra dans le corridor sur lequel s'ouvraient le salon
et la salle à manger, sans paraître surpris le moins du monde de trouver
la porte ouverte. M. de La Taillade nageait dans la satisfaction et
l'admiration de lui-même; il avait endormi, le verre en main, deux
chasseurs d'Afrique et vidé à lui seul une bouteille de cognac.

«J'ai à vous parler, mon frère», dit Mademoiselle en touchant du doigt
le bras de l'ivrogne.

Celui-ci fit volte-face, s'appuya contre la muraille, afin d'assurer son
équilibre, porta la main ouverte à la hauteur de son front et sourit
d'un air aimable.

«J'aurais choisi un autre instant pour vous entretenir, reprit
Mademoiselle avec un dégoût visible, s'il en était un où l'on pût vous
trouver à jeun.»

L'ex-sergent devint sérieux, posa galamment une main sur son cœur et
cria d'une voix caverneuse:

«Présentez... arme!»

Puis, reprenant son sourire, il fit un mouvement d'épaules comme pour
remonter son sac absent, et se pressa de nouveau contre la muraille.

Mademoiselle eut un instant d'hésitation; elle craignait de n'être pas
comprise de cet homme à l'œil hébété qui la regardait fixement. Combien
elle se trompait, et qu'elle aurait eu tort d'attendre jusqu'au
lendemain! Si le corps du soudard était alourdi, l'instinct de la bête
veillait. L'ex-sergent cessa de sourire quand sa sœur l'engagea à
retourner à Paris, à ne jamais reparaître à Houdan. Les jambes de M. de
La Taillade furent saisies d'une sorte de tremblement lorsqu'il sentit
tomber dans sa main un sac plein d'or qui représentait un nombre
incalculable de verres d'absinthe. Il fut pris alors d'un hoquet
d'attendrissement, et bâilla de façon à inquiéter une personne plus
expérimentée que Mademoiselle sur les suites possibles de ces spasmes.
Mais ce descendant des croisés, comme il sut garder sa dignité! Pas une
plainte, pas un remercîment, pas un regret ne s'échappa de sa bouche; il
ne nomma même pas la pauvre Eugénie. Non, aussitôt qu'il eut compris, il
pivota sur la jambe gauche avec une régularité prussienne; puis, d'un
pas lent, mesuré, majestueux, vrai miracle d'équilibre, il se dirigea
vers l'hôtel du _Soleil d'or_ en bourrant cette pipe noire qui semblait
éternelle. Une heure plus tard, une lourde diligence ébranlait de la
base au faîte les maisons situées dans la grande rue; les vitres
tremblaient, le cornet du conducteur résonnait, et les fers de quatre
chevaux semaient la route d'étincelles. Mademoiselle, qui avait épié ce
départ, vit reluire sur l'impériale le foyer de la pipe noire. Elle
regagna alors sa chambre et songea à l'avenir.

Le lendemain il fallut expliquer à la pauvre délaissée le départ de son
mari. Mademoiselle ne savait pas mentir et porta de rudes coups au cœur
d'Eugénie, qui, dans le premier moment, ne parla de rien moins que
d'aller rejoindre M. de La Taillade. Le monde est plein de ces
dévouements sérieux, aveugles, absolus, et, pour se dispenser de les
imiter, on qualifie d'esprits faibles ceux qui s'en montrent capables.
Mademoiselle ne pensait pas ainsi; les inquiétudes naïves, les regrets
touchants de sa belle-sœur la firent pleurer, car elle s'accusait. Mais
garder plus longtemps dans la maison l'incorrigible ivrogne, c'eût été
marcher volontairement à la misère. D'ailleurs, puisque personne ne se
préoccupait de l'enfant qui allait naître, il devenait nécessaire que
Mademoiselle y songeât.

La réputation de M. de La Taillade était déjà si bien établie à Houdan,
qu'on l'accusa d'une commune voix d'avoir abandonné sa femme. Les hum,
hum! sonores de Catherine, lorsqu'on traitait ce sujet devant elle, en
disaient plus que la robuste servante ne semblait le croire elle-même,
M. de La Taillade fut pourtant regretté; oui, regretté par cinq ou six
habitués du _Soleil d'or_, qui, bien qu'élevés à une école de province,
n'étaient pas indignes de trinquer avec le buveur émérite qu'aucun d'eux
n'avait pu vaincre et qui payait si généreusement l'écot.

Peu à peu le calme renaquit dans la petite maison de la grande rue.
Mademoiselle s'occupa tout d'abord de mettre de l'ordre dans les
affaires de sa belle-sœur. On vendit la ferme qui constituait la dot
d'Eugénie, on paya les dettes contractées par M. de La Taillade, et une
somme de 15,000 francs fut, par les soins du notaire, placée sur
première hypothèque. Les deux belles-sœurs continuèrent à vivre
ensemble, et Catherine trouva le moyen de ne rien retrancher à la part
des pauvres.

Un soir, grâce à l'active servante qui paraissait avoir perdu la tête,
l'habitation de Mademoiselle se trouva soudain envahie par vingt
commères, plus expérimentées les unes que les autres dans l'art de
mettre un enfant au monde. Le salon ressemblait à une ruche en émoi; on
allait, on venait, on bourdonnait, tantôt bruyamment, tantôt à voix
basse, selon qu'une porte s'ouvrait ou se fermait. Le docteur Fontaine,
son bonnet grec sur le coin de l'oreille, sa cravate blanche nouée de
travers, ses lunettes d'or sur le front, se promenait de long en large
et dédaignait de répondre aux matrones qui s'aventuraient à lui glisser
un avis sur l'infaillibilité de tel ou tel remède. Le cas était grave:
Mme de La Taillade, en proie depuis trois jours aux douleurs les plus
violentes, gisait épuisée dans une chambre voisine.

A un gémissement de la patiente, le docteur disparut. On écouta, et l'on
entendit battre le balancier de l'horloge qui ornait la salle à manger.
Un cri d'angoisse, douloureux, désespéré comme celui d'une femme qu'on
assassine, retentit. Les matrones se pressèrent les unes contre les
autres. Mais tout à coup les vagissements d'un enfant dilatèrent les
poitrines, et les conversations interrompues, reprirent leur cours. Le
docteur marchait, parlait, interpellait Catherine, et l'enfant criait
toujours. Soudain il se tut; la vieille horloge, avec un vacarme qui
laissait croire que ses rouages allaient se détraquer, s'apprêta à
sonner l'heure. Une, deux... trois... En ce moment, la porte s'ouvrit et
le médecin apparut.

«Est-ce un garçon? cria-t-on d'une seule voix.

--C'est un orphelin, répondit le docteur d'un ton ému; priez pour Mme de
La Taillade, qui vient de mourir.»

Durant un jour et une nuit, Mademoiselle demeura près du lit de la
morte, pleurant en silence. Elle voulut ensevelir elle-même le corps de
sa belle-sœur et l'accompagner au cimetière. Le soleil rayonnait, les
pommiers semaient la terre de leurs fleurs blanches, et les oiseaux,
plus hardis que de coutume, venaient presque sous les pieds glaner des
matériaux pour construire leur nid. Mademoiselle s'agenouilla sur la
terre molle; le jour lui semblait terne, les rayons sans éclat, le chant
des oiseaux plaintif. Elle songea à son père, à sa mère, à la
chanoinesse, à son tuteur, à son amie endormis à jamais, et la vie lui
apparut comme un désert où il ne restait que le souvenir funèbre de ceux
qu'elle avait aimés. Enfin Catherine parvint à l'entraîner et la ramena
au logis. Là, Mademoiselle trouva une lettre de son frère; le soudard
demandait de l'argent avec une orthographe qui, cette fois, était bien
la sienne. Il donnait son adresse à Paris, «chez Mme Blanche Taupin,
marchande de vin et de liqueurs, à l'enseigne du _Cœur-Enflammé_.»

Par bonheur, le nouveau-né que Catherine venait d'apporter sur ses bras
robustes poussa un cri.

«Pauvre petit, il s'appellera Gaston, comme mon père, dit Mademoiselle,
qui l'embrassa.»

Puis, après un instant de silence, elle ajouta:

«Je dois vivre pour lui, car il est bien orphelin.»



II

GASTON FAIT SES PREMIÈRES DENTS.


Insensible aux tristes événements qui signalèrent son entrée dans le
monde, le nouveau-né fit d'abord peu de bruit. Dix fois dans les
vingt-quatre heures, il s'éveillait pour se coller au sein de Françoise,
jeune femme du village de Maulette, choisie pour allaiter le dernier des
La Taillade. Il fallait voir les effarements de Mademoiselle lorsque la
nourrice, chargée du précieux marmot, se transportait d'une chambre à
une autre.

«Vous marchez trop vite, criait Catherine.

--Attendez qu'on écarte cette chaise, ajoutait Mademoiselle.

--Prenez garde à la porte!»

La porte était grande ouverte, la chaise ne gênait en rien, et Françoise
haussait bravement les épaules.

«Mais je sais comment ça se manie; j'en ai déjà eu deux, répétait en
vain la Normande.»

Ni Mademoiselle ni Catherine ne voulaient reconnaître cette expérience
de la nourrice, qui, par bonheur pour le poupon, prit le parti de
laisser dire et d'agir à sa guise.

«Monsieur crie, dépêchez-vous! disait Catherine aux heures de la
toilette.

--Ça leur forme les poumons, répondait Françoise avec calme.

--Il a peut-être faim?

--Allons donc, il vient de boire; il est gris, au contraire.

--Il fait la grimace, il souffre.

--C'est des petites coliques qu'ils ont tous, les chérubins; ça passe en
leur frottant le dos, comme aux chats.»

Françoise n'était jamais embarrassée pour répondre, et sa logique
dépitait Catherine, qui n'en courait pas moins préparer à la nourrice un
excellent plat dont l'enfant devait profiter.

Le baptême de Gaston se célébra sans bruit, autant que la chose est
possible dans une ville de quatre mille âmes. Mademoiselle choisit pour
compère son plus vieil ami, le docteur Fontaine, qui, si sa science eût
été doublée d'un grain de savoir-faire, se serait enrichi à Houdan. Mais
le bon médecin, véritable original, n'oubliait que les services qu'il
rendait, excellente condition pour rester pauvre, aussi bien en
Normandie qu'ailleurs. Toujours prêt à se mettre en route sur une jument
qui n'avait plus d'âge, il visitait les châteaux, les fermes et les
chaumières, semant d'une main ce qu'il récoltait de l'autre. C'était un
homme de quarante ans, gros, court, pensif, à l'œil doux, au front
développé, la tête sans cesse préoccupée de réformes sociales, et
croyant au progrès. Plein d'admiration pour les merveilles du monde
physique, le docteur refusait d'en faire honneur au hasard.

«Je suis un esprit fort, disait-il quelquefois en souriant, car je crois
non-seulement en Dieu, mais encore à l'immortalité de l'âme.»

Au résumé, il riait avec Voltaire, s'attendrissait avec Rousseau, leur
préférait Bayle, et, bien que philosophe, pratiquait la tolérance et
vivait en paix avec son curé.

Mademoiselle, qui se croyait inconsolable, reprit insensiblement goût à
la vie. Ce qu'elle avait d'abord considéré comme une tâche, comme un
devoir sérieux, devint une douce occupation, un plaisir, puis une source
de jouissances. Du matin au soir elle rôdait autour du berceau, le
penchait, le redressait, taillait, rognait, cousait des bavettes ou des
béguins, et jamais son activité ne fut mise à plus rude épreuve. On
suffisait à peine aux soins nécessités par ce bambin moins bruyant que
la grande horloge, mais qu'il ne fallait perdre de vue ni jour ni nuit.
Peu à peu ses yeux perdirent cette expression vague qui ferait croire
que les nouveau-nés contemplent encore les merveilles d'un monde
inconnu. Comme un oiseau privé soudain de sa liberté meurt faute de
pouvoir oublier le buisson natal, combien de _babies_ succombent l'œil
fixé sur cette patrie perdue qu'ils regrettent sans doute, jusqu'à
l'heure où le sourire maternel les éblouit de son rayon! Gaston, grâce à
sa tante, triompha de l'épreuve, se tourna vaillamment vers la vie, et
commença à suivre la marche de la lumière, dès qu'on déplaçait une lampe
ou une bougie. Catherine, émerveillée, raconta partout ce prodige, et
Mademoiselle sentit se réveiller en elle l'orgueil héréditaire en
songeant que ce petit être si intelligent était un La Taillade.
Françoise déclarait en vain que tous les _fieux_ de cet âge en font
autant, Mademoiselle n'en voulait rien croire. Ce n'est pas que la
nourrice n'eût aussi l'orgueil de son poupon; mais elle le plaçait dans
le poids qu'il pouvait avoir, et offrait sans cesse de gager qu'avant
six mois il serait plus lourd que l'enfant si vanté de la Claude.

Que faisons-nous de nos grâces en grandissant? Au dire des
mères,--personnes généralement bien informées,--il n'existe pas de
bambin au-dessous de dix ans qui ne soit un prodige à plusieurs points
de vue. Beauté, esprit, mémoire, raison, ils ont tout, ces lutins roses,
ces monstres toujours trop vifs, trop ardents, trop grands pour leur
âge.

«Il est extraordinaire, madame; songez qu'il n'aura six ans que la
semaine prochaine.

--Et ma fille, elle surprend tous ceux qui l'entendent; son père n'en
revient pas.

--L'autre jour, M. Martinet avouait n'avoir jamais vu le pareil de
Jules, et vous le connaissez M. Martinet,--un homme sérieux.

--Croiriez-vous que Laure, qui sait à peine lire, met l'orthographe,
c'est-à-dire qu'elle m'épouvante.»

Réjouissons-nous; la génération qui va nous succéder sera composée
d'êtres beaux, supérieurs, idéals. Mais, hélas! n'est-ce pas un leurre?
n'avons-nous pas tous été charmants lorsque nous étions petits, et ces
bonshommes qui passent là, devant nous, bêtes, laids, méchants, vicieux,
hargneux, jaloux, tarés, blasés, n'auraient-ils pas été aussi des
prodiges? N'approfondissons pas; les grâces divines de l'enfance ne
peuvent se nier, elles séduisent jusqu'aux indifférents, et Gaston en
montrait chaque jour une nouvelle. A quatre mois, il tendait ses bras
vers Mademoiselle ou vers Catherine aussitôt qu'il les apercevait, et
les comblait ainsi d'une joie ineffable. Elle méritait bien cette
gentillesse, car jamais véritable mère ne témoigna plus d'affection à un
enfant. Mademoiselle, dans son abnégation, demeurait immobile des heures
entières, de crainte d'éveiller le poupon endormi sur ses genoux. Elle
oubliait alors le passé pour ne songer qu'à l'avenir, et Dieu sait les
rêves d'or que son imagination faisait planer au-dessus de la tête de
son neveu!

Gaston grandit sans autre accident que la rougeole. Il apprit à lire de
bonne heure, dans le livre de messe de sa tante, excité par les images
dont il voulait déchiffrer les légendes. Il était d'une bonne santé,
vif, nerveux, intelligent, et gâté à l'excès. Ses traits fins, ses yeux
bleus, ses cheveux bouclés, rappelaient sa mère à ceux qui l'avaient
connue enfant. Le docteur blâmait souvent la condescendance de
Mademoiselle pour le bambin, dont il craignait qu'on n'altérât
l'excellent naturel. L'enfant se plaçait entre ses genoux pour l'écouter
sermonner; puis, comme péroraison, l'amenait à confectionner des bateaux
en papier, art dans lequel son parrain déclarait lui-même avec
complaisance n'avoir jamais connu de rival.

La vieille horloge, qui avait sonné à la fois l'heure de la naissance du
petit garçon et celle de la mort de sa mère, exerçait sur lui une
singulière fascination. Françoise, pour apaiser les colères de l'enfant,
l'amenait près de l'espèce de cercueil au fond duquel le balancier se
démenait avec un entrain diabolique. Aussitôt qu'il put marcher, Gaston
se dirigea de lui-même vers la salle à manger; il s'arrêtait sur le
seuil, et, la bouche entr'ouverte, regardait les aiguilles courir sur
les chiffres noirs. Quelquefois la tempête produite par la sonnerie se
déchaînait à l'improviste, et alors il fuyait éperdu. L'âge le rendit
plus brave; peu à peu il osa affronter le vacarme qui précédait
l'annonce de l'heure, et le tic-tac du balancier devint sa musique de
prédilection.

Un jour, Mademoiselle reçut une lettre de M. de La Taillade, qui vivait
heureux à Paris et demandait de l'argent. Il annonçait en outre son
prochain mariage avec Mme veuve Blanche Taupin, propriétaire de
l'établissement du _Cœur-Enflammé_, et offrait à sa sœur de lui amener
sa nouvelle épouse. Le soudard oubliait de s'informer de son fils, oubli
qui n'affligea personne.

Oh! le temps, il nous échappe, il fuit, il n'est plus! Nous marchons en
avant, dépensant les heures qui s'amoncellent derrière nous. Tout à coup
un souvenir nous traverse l'esprit, nous faisons volte-face: comme
l'horizon a changé! On croyait que c'était hier, et c'était il y a dix
ans. On devient pensif devant ce passé qui a été nous, qui est mort et
qui ne reviendra plus. On doute, on croit se tromper, on regarde autour
de soi. Les enfants sont devenus des hommes, les hommes des vieillards;
les vieillards, où sont-ils? D'autres êtres qui n'existaient pas hier
les remplacent aujourd'hui. Quoi! c'était il y a dix ans! On se tâte, on
s'examine, l'œil est moins sûr, les cheveux sont moins épais, les lèvres
moins rouges, et ces plis qui sillonnent le front, quelle main les a
formés? On montait, voilà qu'on descend, et l'on n'y songeait pas. Que
d'angoisses, que de joies, que de douleurs, que d'espérances enfouies
dans cette ombre qui est une moitié de notre vie! Ah! pourquoi s'être
retourné? Et pourtant, on s'attarde à contempler ces ténèbres d'où la
mémoire fait jaillir maintes étincelles, dont la plus brillante, par un
phénomène singulier, n'est pas toujours celle des jours heureux.

Mademoiselle se livrait à ces réflexions alors que Gaston accomplissait
sa septième année. «Déjà!» disait-elle; elle n'y pouvait croire et
secouait la tête avec mélancolie. A cette époque, sur les instances du
docteur, le petit garçon fut placé sous la surveillance d'une brave et
honnête dame qui, en même temps que la civilité puérile et honnête,
enseignait aux principaux enfants de la ville à distinguer un substantif
d'un adverbe. Le jour où il fut conduit pour la première fois à l'école
resta gravé dans l'esprit de Gaston. Dès la veille, il vit pleurer sa
tante, qui ne se décidait qu'à contre-cœur à se séparer de lui, même
pour quelques heures. Catherine, silencieuse, embrassait à chaque
instant son favori, qui alla se coucher assez inquiet, se demandant si
l'école où son parrain voulait le mener n'était pas en réalité un antre
d'ogre. Le matin arrivé, deux heures se perdirent en pourparlers; enfin
on se mit en route. Le soir, Gaston rentra enchanté: il avait jeté les
fondements de plusieurs amitiés et négocié l'échange d'une toupie contre
cinq billes, dont une de marbre.

Quelques mois plus tard, le docteur, en diplomate habile, prononça le
mot collége. Mademoiselle, qui s'effrayait de voir Gaston grandir,
imposait alors silence à son vieil ami.

«Il faut s'accoutumer à regarder l'avenir en face, disait celui-ci,
c'est pour eux, non pour soi, qu'on élève les enfants, et nous
l'oublions trop dans notre beau pays de France. Lorsque la société,
grâce au progrès...

--Le progrès sera la suppression de vos affreux colléges.

--Ou du moins la suppression des méthodes vicieuses qu'on y suit par
routine, reprenait le docteur. Le progrès...»

Et une fois sur ce thème, je ne sais qui eût pu l'arrêter. La belle âme
que celle du docteur Fontaine! Les hommes devenaient bons, sages, dignes
et libres dans ses utopies; la veuve était protégée, l'enfance
instruite, et les jeunes gens, robustes et sains, épousaient vaillamment
les jeunes filles sans dot. Comme sa vieille jument jaune avait raison
de hennir lorsqu'elle passait, selon sa fantaisie, d'un bord à l'autre
de la route, portant son maître toujours absorbé dans la recherche des
nouvelles perfections dont il voulait doter le monde futur! Les bêtes ne
le sont pas tant qu'on pense, et si la jument hennissait, c'était sans
doute par orgueil de sentir sur son dos ce fardeau aussi rare sur une
selle que partout ailleurs: un homme de bien.

Heureux, content, choyé, Gaston atteignit sa huitième année. A cette
date, on vit souvent Mademoiselle en conférence avec son notaire. Le
soir, elle s'oubliait pensive près du lit de son neveu, qu'elle
embrassait de temps à autre, tout en prenant garde de ne pas l'éveiller.

«Chère tante, dit-il une nuit qu'elle le croyait endormi, pourquoi
pleures-tu?

--Je songe à ton avenir, répondit Mademoiselle, qui souleva l'enfant
pour le presser contre son cœur.

--Vas-tu donc m'envoyer au collége, ainsi que le demande mon parrain?

--Pas encore; mais il faudra nous y résoudre; tu n'es pas riche et tu
dois apprendre à travailler.

--Je veux bien travailler; ce que je ne veux pas, c'est te quitter. Tu
es riche, toi!

--Hélas! non, cher petit, murmura Mademoiselle, dont les larmes
recommencèrent à couler.

--Et c'est pour cela que tu pleures? Ris donc, va! lorsque je serai
grand, je saurai bien gagner de l'argent pour toi et pour Catherine.»

Et, prenant la main de Mademoiselle entre les siennes, l'enfant se
rendormit.

Catherine, sans connaître le docteur Pangloss, était presque de son
avis. Que lui manquait-il? la maison était assez vaste pour occuper son
activité, et, après Mademoiselle, Gaston ne chérissait personne autant
que la vieille servante. L'été, elle conduisait son favori chez
Françoise, à Maulette, où Petit-Pierre, gars de la plus belle venue,
s'évertuait à compléter l'éducation de son frère de lait. Il
l'entraînait au grenier, parmi les bottes de foin; à l'étable, où
Jeannette, tout en ruminant, contemplait d'un air pensif les deux amis.
Puis on visitait le poulailler pour chercher des œufs, et enfin on
revenait dans l'enclos pour grimper aux arbres. Le docteur approuvait
ces exercices hygiéniques. Parfois, les jours de vacances, il prenait
son filleul en croupe et lui exposait, entre deux visites, quelques-unes
de ses théories sur les sociétés de l'avenir.

«Il y a donc des gens méchants? demanda un jour Gaston.

--Non, répondit le docteur, il n'y a que des ignorants qu'il faut
plaindre; le mal, sur la terre, vient de l'ignorance.

--Catherine ne sait pas lire, mon parrain, et tout le monde la trouve
bonne.»

Le docteur sourit et pinça le bout de l'oreille de l'enfant.

«Tu me comprendras plus tard», dit-il.

Ces jours d'excursion, Mademoiselle se rendait au-devant de son ami et
de son neveu, vers l'heure présumée de leur retour. Gaston était le
premier à l'apercevoir, tantôt assise au bord d'un fossé, tantôt
cheminant sur la route, un livre à la main, abritée sous une vaste
ombrelle. Si le docteur eût alors écouté son compagnon, la vieille
jument aurait pris le galop pour rejoindre plus vite la chère
promeneuse. Quelquefois Gaston, impatienté de la lente allure de la
bête, se laissait glisser à terre et s'élançait pour tomber hors
d'haleine entre les bras de Mademoiselle, qui le grondait de sa course
folle, tout en l'embrassant. Le docteur arrivait à son tour, et les
trois amis regagnaient la ville, salués par les piétons et les
cavaliers. On faisait halte pour voir le soleil disparaître derrière les
murailles de l'ancien château et embraser ses créneaux de lueurs rouges.

«Le progrès...» commençait le docteur.

Mais il était bientôt interrompu par une consultation en plein air. Du
fond d'une charrette dont une fermière coiffée d'un grand bonnet, à la
jupe rayée, au fichu croisé, guidait la haridelle, sortaient cinq ou six
gars perdus dans leurs cols de chemise. Dociles aux ordres de la
matrone, l'un montrait sa langue, l'autre un genou endommagé par une
chute, un troisième une blessure honorablement acquise dans une lutte
avec un de ses pareils. Gaston, parti en avant, cueillait des
pâquerettes et des boutons d'or, regardait les cousins diaphanes danser
sur l'eau des fossés, les bourdons s'enfuir effarés, les pies sautiller
dans les prés humides. Le ciel s'incendiait vers le couchant, on
entendait mugir, au fond des chemins creux, les bestiaux qui regagnaient
l'étable et que gourmandait une voix d'enfant. De la masse sombre des
taillis, bordés de tanaisie aux fleurons d'or, de mûriers sauvages et de
fines bruyères, sortaient, comme des apparitions fantastiques, de
vieilles femmes courbées sous un fardeau de bois mort. Un paysan, assis
sur un cheval de labour, traînait une herse aux dents polies, et la
mèche bruyante de son fouet décapitait au passage une grappe de gaillet
ou la tige cotonneuse d'un bouillon-blanc. La nuit venait, lente,
paisible, majestueuse, rétrécissant peu à peu l'horizon. Les grillons
faisaient bruire l'air imprégné de senteurs balsamiques; de légères
vapeurs montaient du sol, s'irisant sous un dernier rayon; on eût dit
qu'une main invisible agitait une de ces étoffes chatoyantes dont l'œil
veut en vain préciser la couleur. La nature, comme recueillie, apaisait
ses voix tumultueuses, et le grand silence des solitudes semblait
descendre avec l'ombre sur la plaine déserte. Mais bientôt le cri
moqueur d'un coucou s'élevait du fond d'un bois, et les grenouilles
préludaient au loin à leur monotone concert. Une cloche d'église tintait
à l'improviste; la brise emportait les notes vibrantes et les semait sur
la vallée. A ce signal, des chauves-souris échappées de la vieille tour
commençaient leur chasse nocturne; des vers luisants allumaient leurs
fanaux dans l'herbe; les trembles frémissaient. Toujours ému par la
grandeur et l'harmonie solennelle de ces couchers du soleil, le docteur
s'arrêtait, l'âme rêveuse, l'oreille charmée, l'œil fixé sur le ciel où
brillaient les étoiles, et secouait sa tête grise en murmurant: «Spinoza
s'est trompé: il y a un Dieu.»

Peu à peu on pénétrait dans la grande rue où Mademoiselle et son
compagnon suffisaient à peine à répondre aux bonsoirs qui les
accueillaient. Bientôt on apercevait Catherine, installée sur le seuil
de la maison, inquiète, comme toujours, de l'absence de sa maîtresse. Le
plus souvent, le docteur prenait place à table, et, à l'heure du café,
Dieu sait si le monde était réformé et l'humanité heureuse!

«Tu verras tout cela, toi, disait-il en caressant la joue de son
filleul, qui luttait contre le sommeil; le progrès...»

A ce mot, Gaston fermait les yeux, croyant les ouvrir, et se trouvait
transporté sur la place du marché. L'église, la vieille tour, les deux
écussons du notaire et l'énorme rasoir qui servait d'enseigne au
coutelier lui apparaissaient noyés dans une lumière éblouissante. Cinq
ou six soleils brillaient dans le ciel, et les passants, par la mise et
les traits, ressemblaient à Mademoiselle, à Catherine ou au docteur.
C'est ainsi que l'enfant voyait en rêve le monde perfectionné de son
parrain; aux hommes devenus bons, il ne pouvait prêter une autre forme
que celle des êtres dévoués qui ne savaient que lui sourire depuis qu'il
était né.

Un soir de l'automne de 1842, un vent furieux, âpre, glacial, ébranlait
les maisons de Houdan et présageait le retour de l'hiver. Neuf heures
sonnaient; Catherine tricotait près de Mademoiselle; Gaston, établi sur
une chaise, lisait à haute voix un conte de Berquin. Le petit garçon
interrompait parfois sa lecture pour écouter la bise siffler dans la
cheminée ou le bruit de la girouette, qui représentait un chasseur
visant un gibier imaginaire. Catherine levait alors les yeux, mais sa
maîtresse, perdue dans une rêverie, semblait ne pas s'apercevoir de
l'interruption. C'est que, l'âme émue, elle prêtait l'oreille aux
plaintes désespérées de la rafale, qui tantôt murmurait avec une voix
plaintive et tantôt rugissait comme irritée.

«Catherine, dit Gaston à voix basse en posant son livre sur les genoux
de la vieille bonne, qui est le plus fort, le vent ou les arbres?

--Le vent, monsieur Gaston, car il déracine jusqu'aux chênes.

--Comment peut-il être aussi fort, puisqu'on ne le voit pas?

--On ne voit pas Dieu qui pourtant est plus fort que le vent, dit
Catherine en introduisant une de ses longues aiguilles sous sa coiffe.»

L'enfant allait reprendre sa lecture; mais il releva de nouveau la tête:

«Pourquoi le vent fait-il semblant de rire et de pleurer? demanda-t-il;
écoute...

--Il pleure lorsqu'il passe sur le cimetière, répondit la Normande, qui
se signa.

--Et pourquoi rit-il?»

En ce moment, le marteau de la porte retentit.

Mademoiselle tressaillit; ses yeux inquiets interrogèrent ceux de
Catherine, qui restait bouche béante.

«On dirait...», murmura-t-elle sans pouvoir achever.

Le marteau résonna de nouveau; la servante s'élança: il y eut un grand
bruit de voix, puis Catherine reparut précédant M. Alexis de La Taillade
et son épouse, la propriétaire du _Cœur-Enflammé_.



III

LA PROPRIÉTAIRE DU CŒUR-ENFLAMMÉ.


A la vue de son frère, Mademoiselle se rapprocha de Gaston; ses lèvres
pâlirent, ses yeux se remplirent de larmes, et son bras droit s'étendit
vers la tête bouclée de l'enfant, comme pour le protéger. Le soudard
n'avait guère changé depuis son départ. Sa face niaise, bouffie,
rugueuse, marbrée de plaques rouges, apparaissait au-dessus d'un col
noir éraillé. Il était vêtu d'un pantalon de drap clair et d'une de ces
longues redingotes dites _à la propriétaire_, dont les Allemands
perpétuent la mode à Paris. D'une main, il tenait gauchement un chapeau
gris, de l'autre la fameuse pipe noire dans le fourneau de laquelle
plongeait un de ses doigts. Il salua militairement et demeura immobile,
tandis que sa femme s'avançait de quelques pas.

«C'est ton môme? s'écria-t-elle en désignant Gaston, il est gentil.»

La nouvelle marquise de La Taillade, qui pouvait avoir une quarantaine
d'années, en représentait au moins cinquante. C'était une grande femme
sèche, anguleuse, à la peau jaune, aux yeux de fouine, et dont une dent
malvenue entr'ouvrait les lèvres minces. Coiffée d'un de ces bonnets de
laine si fort à la mode vers 1840, elle portait, suspendu au bras
gauche, l'indispensable cabas d'alors. Drapée dans un châle de laine,
étranglée dans une robe d'indienne, chaussée de socques qui la
grandissaient encore, elle n'avait rien d'avenant, en dépit du sourire
qu'elle ébauchait à l'adresse de sa belle-sœur. En somme, le noble
couple, dont l'écusson portait une fleur de lis, ressemblait, à s'y
méprendre, à ces chanteurs ambulants dont le type primitif a disparu
comme les socques, les bonnets de laine et les cabas.

Tout en continuant la grimace qui lui servait de sourire, Mme de La
Taillade se pencha vers Gaston. L'enfant recula et se tapit derrière sa
tante, toujours immobile. Mademoiselle sentait son cœur bondir et ne
pouvait parler. Elle contemplait son étrange belle-sœur avec une
surprise douloureuse, et les deux larmes suspendues à ses cils coulèrent
enfin. Devenue écarlate à cette vue, Catherine retroussa ses manches,
frotta avec énergie ses bras nus, fit craquer ses doigts, tandis que son
regard se promenait de M. de La Taillade à sa femme, puis s'arrêtait sur
une énorme paire de pincettes qui reluisait au coin de la cheminée. La
brave fille se demandait sans doute si l'heure n'était pas venue de
sauver à la fois Mademoiselle et Gaston en assommant d'un seul coup les
deux intrus.

Mme de La Taillade s'était avancée d'un pas, ses prunelles, dures et
luisantes comme celles des animaux carnassiers, se fixèrent sur la sœur
de son mari, qui peu à peu reprenait son sang-froid.

«Embrassez votre père, Gaston, dit Mademoiselle, dont la voix tremblante
trahissait l'émotion intérieure.»

L'enfant leva vers sa tante ses grands yeux limpides et se dirigea avec
lenteur vers celui qu'on lui ordonnait d'embrasser.

«Bonsoir, monsieur», dit-il en présentant son front.

Le soudard, un moment embarrassé, plaça son chapeau et sa pipe sur le
marbre de la cheminée, considéra un instant son fils et lui prit la tête
entre ses deux grosses mains.

«Une, deux..., hope-là, mon luron! s'écria-t-il en le soulevant de
terre.»

Gaston ainsi suspendu devint pâle.

«Vous me faites mal», murmura-t-il.

M. de La Taillade, interdit du peu de succès de sa gentillesse, le
laissa retomber.

«Et moi, mon mignon, ne m'embrasses-tu pas? dit Mme de La Taillade, qui
tenta de saisir l'enfant au passage.»

Comme un oiseau qui fuit la griffe d'un chat, Gaston se jeta dans la
jupe de Catherine.

«Petit grincheux, ne sais-tu pas que je suis ta maman?

--Ma mère est au ciel, répondit Gaston aussitôt qu'il se vît hors
d'atteinte.

--Mais c'est moi qui la remplace», reprit la grande femme.

L'enfant secoua sa jolie tête bouclée et se pressa plus fort contre
Catherine qui, sur un signe de Mademoiselle, disparut avec son favori.

Il y eut un moment de silence. Mme de La Taillade ne cessait de regarder
sa belle-sœur; Alexis soufflait dans le tuyau de sa pipe qui crépitait;
Mademoiselle, debout, chiffonnait la collerette qu'elle raccommodait
quelques minutes auparavant.

«Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, ma chère sœur», dit enfin
l'horrible femme d'un ton ironique.

Les joues de Mademoiselle s'empourprèrent, elle courba la tête comme
pour éviter le choc d'un projectile et fit un pas vers son frère.

«Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui me vaut votre visite?»

Le soudard, embarrassé, souffla plus fort dans sa pipe, ferma un œil,
caressa son épaisse moustache, fit un mouvement d'épaules comme pour
remonter le sac qu'il avait si longtemps porté, et regarda sa femme d'un
air piteux.

«Nous venons chercher le petit, dit celle-ci de sa voix aigre; Alexis ne
peut plus vivre sans lui.

--Cette menace de vos dernières lettres est donc sérieuse? s'écria
Mademoiselle.

--Une menace! reprit Mme de La Taillade, dont la dent malencontreuse
saillit comme celle d'un dogue, n'est-il pas naturel qu'un enfant vive
auprès de son père? Un chérubin, c'est ce qui manque à notre ménage pour
qu'il soit parfait. Pas vrai, Alexis?»

Mademoiselle ne regarda même pas sa belle-sœur; elle se rapprocha de son
frère, dont les yeux ternes clignotaient, et qui continuait à remonter
son sac.

«Sur mon honneur, dit-elle, tout l'argent dont je pouvais disposer vous
a été remis, y compris la part qui revenait à votre fils sur la dot de
sa mère. Au nom de la pauvre morte, monsieur, ne me causez pas cette
affreuse douleur de m'enlever Gaston.

--Là, là, ma chère belle-sœur, s'écria Mme de La Taillade,
n'attendrissez pas Alexis; il pleure facilement, ce pauvre chéri,
surtout lorsqu'on lui parle de la défunte. Ordonnez qu'on lui serve une
goutte de quelque chose, afin qu'il nous laisse en repos, et traitons
ensemble cette petite affaire. Je suis un agneau, moi; nous nous
entendrons.»

Le regard de Mademoiselle se détourna d'Alexis, qui balançait sa tête
comme celle d'un magot chinois, pour se reporter sur l'agneau dont la
mise, le type, les gestes, le son de voix étaient bien faits pour
surprendre une provinciale élevée par une chanoinesse. Certes,
Mademoiselle n'avait jamais soupçonné son frère d'avoir contracté une
alliance qui ne fût pas une mésalliance, mais elle se demandait à quelle
branche de la famille humaine pouvait appartenir cette créature roide,
sèche, vulgaire, et quel charme invisible avait pu amener Alexis à lui
donner son nom. Bien que Mademoiselle, autant par esprit que par
religion, fût exempte de préjugés, elle sentait une répugnance profonde
à débattre avec cette inconnue ce qu'elle considérait comme le but
capital de sa vie,--l'avenir et le bonheur de Gaston. Elle surmonta
cependant sa répulsion.

«Je veux croire à votre bonté, dit-elle en regardant bien en face Mme de
La Taillade; mais, je vous en prie, rassurez-moi d'abord sur les
intentions de mon frère au sujet de son fils.»

Blanchote, ainsi que la nommait Alexis, était loin d'être timide; une
flamme intérieure éclaira ses prunelles qui, cependant, ne purent
soutenir le regard loyal de Mademoiselle. Elle se retourna brusquement
vers son mari.

«Hein, chéri, l'aime-t-elle! Bourre donc ta pipe, tu nous agaces à
souffler comme ça dans le tuyau.»

Puis elle entr'ouvrit son cabas, fouilla dans la poche de sa robe et
finit par se frotter les yeux du revers de sa main.

«Pauvre chérubin, continua-t-elle enfin, n'était son éducation dont il
faut s'occuper, Alexis n'aurait jamais songé à vous le reprendre. J'ai
voulu le raisonner; bast! vous devez le connaître, il n'est pas facile
de le faire démordre d'une idée. «Ça me crève l'âme pour ma sœur,
répète-t-il; mais la jeunesse doit s'instruire. Il ne sort pas de là!»

Mademoiselle ne put dissimuler un geste de dégoût; elle n'était pas dupe
de cette feinte bonhomie, et l'hypocrisie lui était odieuse. Elle se
rapprocha de nouveau de l'ex-sergent, qui, n'osant plus souffler dans sa
pipe, tassait son mouchoir au fond de son chapeau et remontait son sac.

«Vous voulez de l'argent, lui dit-elle, et je n'en possède plus. J'ai
élevé votre fils sans songer à me mettre en garde contre vos exigences,
sans songer qu'un jour vous chercheriez à me l'enlever. Voyons,
monsieur, tout sentiment humain ne peut être mort en vous. Emmener
Gaston, c'est le livrer à la misère, c'est le plonger de gaieté de cœur
dans le bourbier où vos vices vous condamnent à vivre. Ayez pitié de sa
jeunesse, si vous n'avez pitié de moi. Il partagera mon pain jusqu'à
l'heure de ma mort, il saura porter le nom de nos ancêtres, et je vous
jure de lui apprendre à vous respecter.»

Alexis avait reculé de quelques pas; Blanchote vint à son secours.

«Vous y voyez clair, dit-elle, j'aime mieux ça que de chercher midi à
quatorze heures. Il dépend de vous de le conserver ce mioche, auquel
vous paraissez tenir comme à vos yeux. Prêtez-nous deux mille francs,
qui me serviront à m'établir de nouveau, car votre amour de frère a bu
jusqu'au comptoir du _Cœur-Enflammé_. Mais il est dompté; je vous
réponds de lui, il ne boira désormais que ce qu'il aura gagné, dût-il
tirer la langue d'une aune.

--Je n'ai plus d'argent, répondit Mademoiselle d'un ton navré.

--Allons donc, deux mille balles? vous en avez envoyé plus de dix à
votre frère pour son absinthe? Puis, c'est cossu, chez vous, sans vous
offenser; ça sent le pain sur la planche. Voilà des meubles et des
tapisseries qui se vendraient cher à Paris, je m'y connais. D'ailleurs,
vous pouvez emprunter sur la bicoque, je sais qu'elle est à vous.»

Mademoiselle secoua tristement la tête; depuis plus d'un an, afin de
satisfaire aux exigences d'Alexis, elle avait hypothéqué la petite
maison qu'elle tenait de son tuteur.

«Vous réfléchirez, reprit Mme de La Taillade, qui se drapa dans son
châle et dont les socques résonnèrent sur le parquet; nous ne
repartirons que demain soir, avec ou sans l'enfant, à votre choix.
Viens, chéri; ne vous dérangez pas; Alexis doit connaître les êtres.»

En ce moment Catherine parut, rouge comme la crête d'un coq et armée
d'un balai, bien qu'il ne fût guère l'heure de se servir de cet
ustensile; Mademoiselle s'était laissé choir sur un fauteuil, elle se
redressa brusquement.

«Catherine!» s'écria-t-elle d'une voix impérieuse.

Il était temps; deux secondes de plus, et le balai, manié avec une
énergique maladresse, aurait heurté le dos de Blanchote et aplati le
chapeau d'Alexis. M. et Mme de La Taillade se retournèrent au cri poussé
par Mademoiselle, et, frappés sans doute de l'attitude de la robuste
Normande, jugèrent à propos de sortir à reculons, tout en murmurant
autre chose que des patenôtres. Catherine suivit pas à pas les deux
époux, balayant le parquet derrière eux avec une vigueur pleine de
sentiments contenus.

La visite de M. de La Taillade, inattendue pour Catherine, n'était qu'un
événement trop prévu par Mademoiselle, qui, depuis six mois, vivait sous
la menace incessante de se voir enlever Gaston. Pour satisfaire aux
exigences, sans cesse renouvelées de son frère, elle avait dû vendre peu
à peu ses bijoux, hypothéquer sa maison et consacrer une partie de son
revenu à solder l'intérêt de cet emprunt. Insensiblement, la misère
s'approchait de l'hospitalière demeure autrefois si riante dans sa
médiocrité. Encore un pas, et le hideux spectre allait s'asseoir au
foyer glacé et mesurer le pain à ses hôtes. Effrayée, Mademoiselle
s'était enfin décidée à se confier au docteur Fontaine. Celui-ci se
plaignit avec amertume de n'avoir pas été consulté plus tôt. Il écrivit
sur l'heure à M. de La Taillade, lui signifiant qu'il ne devait plus
compter sur la faiblesse de sa sœur, réduite au strict nécessaire par
ses libéralités passées. Bien que sachant à qui il s'adressait, le brave
médecin ne put se défendre, au passage, d'invoquer l'humanité et le
progrès, ce soleil du monde futur. D'un autre côté, il rassura son amie
sur les suites possibles de cette brusque rupture, et lui démontra
qu'Alexis, paresseux et incapable de se suffire à lui-même, se garderait
bien de s'embarrasser de son fils.

Mademoiselle, les deux mains étendues sur son visage, était retombée sur
son fauteuil. Elle releva la tête au bruit de la porte extérieure qui se
refermait avec fracas. Avait-elle rêvé? Non, hélas! elle allait perdre
Gaston, car ses ressources épuisées ne lui permettaient plus le moindre
sacrifice. Elle se repentit de n'avoir pas retenu son frère, de n'avoir
pas cherché à gagner le cœur de cette femme devant laquelle il semblait
trembler, et fondit soudain en larmes.

«Bonté du ciel, ma chère maîtresse, s'écria Catherine qui venait de
reparaître, faut-il que je vous voie pleurer! Eux, emmener M. Gaston?
Ah! bien oui, ils ne sont pas de force, allez! Qu'elle y vienne donc, la
Parisienne, et je la coiffe de son cabas!

--Ils veulent de l'argent, ma bonne Catherine, et je possède à peine ce
qui nous est indispensable pour vivre.

--Ah, les voleurs! mais ça n'est pas du monde, ces gens-là! Attendez,
j'ai cinq cents francs, moi, je vais leur acheter M. Gaston...

--Ils en exigent deux mille, ma pauvre Catherine.»

La brave servante demeura interdite. Pour son esprit naïf, deux mille
francs représentaient une de ces sommes fabuleuses dont on parle, mais
qu'un souverain seul peut réunir.

«Il faut prévenir le maire, s'écria-t-elle enfin.

--Le maire est impuissant, répliqua Mademoiselle, mon frère a le code
pour lui.»

Pour le coup, Catherine cessa de comprendre. Le code, quel était ce
personnage plus puissant que M. le maire, et assez injuste pour donner
raison à l'ex-sergent contre Mademoiselle? Mais non, la douleur égarait
sa maîtresse, et le code, si hardi qu'on le supposât, ne pourrait
commettre une énormité qui révolterait tous les honnêtes gens. Qui donc,
depuis sa naissance, soignait, entretenait, nourrissait Gaston, et qui
donc oserait soutenir qu'il n'était pas la propriété de Mademoiselle?
Catherine feignit pourtant de se rendre aux explications de sa
maîtresse, tout en se proposant d'éveiller au jour le docteur Fontaine.
Par malheur, en ce moment même, le docteur se mettait en selle pour se
rendre au château de Pontchartrain.

L'heure avançait; il fallut avoir recours à la prière pour obtenir de
Catherine qu'elle allât se reposer, et pour lui arracher la promesse
formelle qu'elle accueillerait le lendemain M. et Mme de La Taillade
autrement qu'avec son balai.

Demeurée seule, Mademoiselle s'établit près du lit de son neveu.
L'enfant dormait d'un sommeil paisible; ses boucles blondes inondaient
son oreiller; ses mains croisées soutenaient sa tête. Au dehors, le vent
continuait à souffler par rafales; la girouette grinçait, et vingt
autres girouettes, comme entraînées par l'exemple, pivotaient à leur
tour, changeant sans cesse le point de mire de leurs impassibles
chasseurs. L'âme pleine de pensées lugubres, Mademoiselle ne relevait le
front que lorsqu'un tourbillon accourait à l'improviste, secouait les
fenêtres avec rage, enveloppait la maison, essayait de l'ébranler, et
fuyait en sifflant comme un malfaiteur qui appelle à son aide des
compagnons invisibles. A ces furieux efforts succédait un silence
profond; on entendait alors la respiration de Gaston et le tic-tac de la
grande horloge qui comptait dans l'ombre les secondes de l'éternité.
Parfois un meuble craquait et faisait tressaillir Mademoiselle, qui
prêtait machinalement l'oreille. Ses larmes coulaient encore, et sous
son front endolori les idées se pressaient amères et confuses. Gaston
allait partir, être malheureux, et elle ne pouvait rien. Elle regardait
l'enfant d'un œil voilé, aussi brisée, aussi morne, aussi anéantie que
si elle l'eût contemplé mort entre les planches d'un cercueil.

La première lueur du jour la surprit encore accoudée sur le lit de son
neveu. A force de penser, son cerveau ne lui présentait plus qu'une
image infidèle des choses, et sa raison, fatiguée de chercher une
solution introuvable, la demandait au monde surnaturel. Elle songeait
qu'à la dernière heure Dieu pourrait intervenir; puis, retombant dans la
réalité, elle rêvait de se rendre avec Catherine dans la tour de
l'ancien manoir, et de creuser la terre pour trouver les trésors que la
rumeur publique prétendait y avoir été enfouis. Parfois aussi elle
pressait son front entre ses mains comme pour en faire jaillir un moyen
de gagner en une semaine, en un jour, en une heure, un peu de cet or
devenu nécessaire pour assurer son bonheur. Hélas! Gaston avait comblé
tous les vides de ce cœur créé pour être celui d'une épouse, d'une mère,
et que l'indifférence des hommes avait meurtri sans le dessécher.

A la vue du premier rayon qui vint s'implanter comme un javelot d'or
dans les rideaux de Gaston, Mademoiselle se leva, les membres engourdis.
Elle se rapprocha de la fenêtre et appuya sa tête en feu contre la vitre
glacée. Son regard erra dans le jardin. Des oiseaux se querellaient; on
les voyait sautiller entre les branches déjà nues des pommiers, tandis
que des merles parcouraient magistralement les plates-bandes. Au milieu
d'une allée, une petite charrette remplie de cailloux barrait le
passage: c'étaient les matériaux que Gaston transportait depuis deux
jours, afin d'édifier un château où il devait loger sa tante, Catherine
et le docteur. Mademoiselle poussa un soupir et ferma les yeux.
Lorsqu'elle les rouvrit, ce fut pour regarder au loin, par-dessus les
haies, un champ immense qui commençait à jaunir. Le ciel, sans un seul
nuage, empruntait au soleil levant de splendides teintes orangées; le
sol jonché de feuilles rousses rappelait seul la tourmente de la nuit.
Mademoiselle s'enveloppa d'un châle, sortit sans bruit et se rendit au
cimetière. Un vieux fossoyeur achevait de creuser une tombe et
disparaissait à demi dans le trou béant. Il se redressa au bruit des pas
de la visiteuse matinale, qui, si légers qu'ils fussent, faisaient
crépiter les feuilles. Elle passa sans le voir. Le sourire qui avait
éclairé un instant la face du vieillard s'effaça.

«Il y a du nouveau,» murmura-t-il en branlant la tête.

Il trancha du revers de sa bêche deux ou trois vers qui se tordaient sur
la terre brune et reprit sa tâche funèbre, après avoir craché dans ses
mains calleuses. La cloche de l'église tinta; en cet instant,
Mademoiselle s'agenouillait sur la pierre qui, depuis dix ans,
recouvrait la dépouille de la mère de Gaston.

Le soir du même jour, ménageant sa monture fatiguée, le docteur revenait
de Pontchartrain. Au moment d'abandonner la grand'route pour s'engager
sur un sentier, il entendit le bruit de la diligence de Brest cachée par
un taillis, et s'arrêta pour la voir passer. Elle arriva au galop
furieux de ses chevaux frais. Le docteur releva ses lunettes; sous
l'ombre de la bâche de cuir qui recouvrait l'impériale, il avait cru
reconnaître M. de La Taillade et Gaston.

«Je suis fou,» pensa-t-il.

Cependant son cœur battait, et il regardait fuir avec inquiétude le
lourd véhicule qui rebondissait sur les pavés, vacillant, de droite à
gauche, au milieu d'une poussière vermeille. Tout à coup le docteur
tourna bride, et tenta de faire galoper sa jument. Une heure plus tard,
il mettait pied à terre devant la demeure de sa vieille amie, et
s'élançait vers le salon. Mademoiselle, comme au lendemain du mariage de
celui qu'elle avait aimé, se débattait dans le délire de la fièvre entre
les bras de Catherine éplorée.



IV

OU PEUT CONDUIRE L'AMOUR DU CANON.


En dehors de la probité la plus stricte, d'une propreté réglementaire et
de l'exactitude, l'esprit borné d'Alexis ne comprenait rien aux lois du
monde. Boire lui semblait le but de la vie, à tel point que le malheur,
lorsqu'il y songeait, lui apparaissait sous l'aspect d'un verre vide.
Dressé à l'obéissance passive, le soudard s'inclinait devant les ordres
de sa femme comme autrefois devant ceux de son lieutenant, heureux qu'on
voulût bien se charger de penser pour lui. Blanchote, par contre, ne
manquait ni d'initiative ni d'esprit. Orpheline à cinq ans, recueillie
par une vieille mendiante qui se fit d'elle un gagne-pain en la plaçant
dans une fabrique, la misérable créature ne se souvenait guère de son
enfance que comme d'une époque où on la battait et où elle avait
toujours faim. À quinze ans, elle s'amouracha d'un hideux vaurien,
travailla pour lui, et reçut force coups sous prétexte de jalousie. Son
homme, ainsi qu'elle appelait avec orgueil le bandit dont elle était
devenue l'esclave, fut un jour convaincu de vol avec effraction dans une
maison habitée et condamné aux travaux forcés. Blanche, enfermée dans
une maison de correction, en sortit au bout de deux ans plus corrompue
qu'elle n'y était entrée; sa laideur seule l'empêcha de vivre de son
corps. Pour manger maigrement, acquérir les haillons qui la couvraient,
et trouver chaque soir un abri, elle déploya plus de ruse, plus
d'énergie, plus d'invention, plus d'habileté qu'il n'en faut pour
devenir ministre d'État. Dans certaines couches inférieures de la
société, où manger est un problème qu'il faut résoudre chaque matin
d'une manière différente, un bon sentiment devient une faiblesse dont on
se garde mieux que d'un vice. Blanche fut méchante par nécessité autant
que par nature.--Le lion qui connaît sa force peut épargner une victime;
l'araignée qui vit de ruses ne pardonne jamais.

A trente-cinq ans, après avoir exercé vingt métiers, Blanche réalisa un
des rêves de sa vie:--elle put s'établir. Elle se mit à la tête d'un
café borgne qu'elle acquit au prix de six cents francs, mobilier
compris. On buvait, on mangeait, on couchait au rabais dans
l'établissement du _Cœur-Enflammé_, où de complaisantes maritornes
attiraient les chalands. Alexis fut amené dans ce bouge par un ancien
soldat de sa compagnie. Sa dépense émerveilla la propriétaire, et le
soudard, choyé, dorloté, s'établit à demeure dans cet éden où chacun
obéissait à sa voix, où il trouvait toujours des amis pour trinquer.
Quatre années s'écoulèrent, et un matin, sans qu'il pût trop s'expliquer
comment, Alexis se rendit à la mairie de son arrondissement en compagnie
de son hôtesse, à laquelle il jura protection et fidélité.--Blanchote
croyait épouser non-seulement un marquis, mais un richard; aussi
voulut-elle se marier à l'église pour mieux serrer le nœud qui la
transformait en grande dame.

«M'ame La Taillade,» comme la nommaient ses amies, acheta une commode,
une robe de soie, une chaîne d'or et quatre tableaux représentant la
douloureuse histoire d'Imogine et d'Alonzo. Une fois dans ses meubles,
pour employer son expression, elle donna carrière à ses goûts
artistiques en fréquentant l'Ambigu, les Funambules et les
Folies-Dramatiques. Elle se reposa de la direction du _Cœur-Enflammé_
sur une de ses servantes qui entretenait un commissionnaire et
souhaitait de succéder à sa maîtresse. Au bout de dix-huit mois, les
deux époux étaient criblés de dettes, la soif permanente d'Alexis
croissait, et il ne recevait plus d'argent que de loin en loin. Ce fut
vers cette époque qu'il commença à se plaindre de sa sœur.

«Elle a brisé ma carrière, disait-il, en m'obligeant à déposer mes
galons au moment où j'allais passer officier.»

Blanchote, éclairée trop tard sur les ressources de son mari, comprit la
faute qu'elle avait commise en négligeant le misérable commerce qui, au
moins, lui donnait du pain. Elle pleura lorsqu'il lui fallut vendre sa
chaîne d'or, abandonner le _Cœur-Enflammé_ à sa servante et recommencer
à vivre au jour le jour. Un soir que le dîner faisait défaut, l'ancienne
maîtresse du forçat insinua doucement à Alexis qu'il serait bon de
réparer aux dépens du prochain les torts de la fortune. A sa grande
surprise, le soudard, toujours si impassible, bondit. Il prit un ton si
résolu pour menacer la mégère de la jeter par la fenêtre si jamais elle
renouvelait cette proposition, qu'elle se le tint pour dit et cacha
soigneusement ses propres méfaits.

Durant deux années, le triste ménage vécut en partie des expédients de
Mme de La Taillade, dont le cabas semblait parfois une corne
d'abondance. Elle l'emportait vide et reparaissait le soir le front
plissé ou l'œil étincelant, selon la récolte. Du fond de l'étroit
panier, Alexis voyait surgir du pain, du bois, de la viande, de la
ferraille, des vêtements. Blanchote avait une chance miraculeuse: elle
ne pouvait mettre un pied dehors sans trouver sur sa route un marteau,
une culotte, une volaille, un chenet, un livre, ou des objets de mince
valeur qui, revendus plus tard en bloc, aidaient à ne pas mourir de
faim. Parfois une petite somme envoyée par Mademoiselle ramenait
momentanément le bien-être dans le galetas. On payait le propriétaire,
le boulanger, le marchand de vin; puis venait la curée qui suit tout
long jeûne, et l'on retombait vite dans cette incertitude du lendemain
qui est la vie d'une moitié du monde.

Dans une de ses alternatives de richesse, M. de La Taillade se lia avec
un ancien dragon qui recrutait des blancs pour les bureaux de
remplacement militaire. La première qualité pour exercer ce mandat
consistait à boire sec, et, sous ce rapport, Alexis ne connaissait pas
de rival. Bientôt, grâce aux leçons de son nouvel ami, le soudard eut
une profession. Dès le matin, il parcourait les abords de la place de
Grève, rendez-vous ordinaire, à cette époque, des Alsaciens et des
Lorrains venus à Paris pour chercher fortune, et conduisait au cabaret
ceux que leur mine ou leur mise lui désignait comme à bout de
ressources. Là, Alexis provoquait leurs confidences, les grisait à demi,
leur vantait la cuisine des casernes, leur expliquait de quelle façon un
soldat patient peut devenir général, et appuyait sur les bonnes fortunes
que l'uniforme attire à ceux qui l'endossent. Une fois ses convives
ébranlés, il les entraînait chez un agent aux lunettes d'or, à la voix
magistrale, dont les piles d'écus neufs, rangées avec ostentation sur
une table chargée de paperasses, achevaient de griser les futurs
maréchaux. Les pauvres diables aliénaient leur liberté pour cinq cents
francs qui en rapportaient mille au monsieur en lunettes. Ce mode de
recrutement, encore en vigueur chez beaucoup de nations européennes, est
celui dont on se sert en Afrique pour embaucher les nègres destinés à
cultiver le coton,--tant il y a loin de la barbarie à la civilisation.

M. de La Taillade devint de première force à ce métier de racoleur qui
convenait si bien à ses goûts simples. Peu à peu il tira même vanité de
ses succès, car il croyait travailler au bonheur de ses semblables en
leur ouvrant la carrière des armes. La prime qu'il touchait variait
entre quinze et trente francs, selon qu'il fournissait un fantassin ou
un cuirassier. Par malheur, Alexis se laissait souvent emporter par
l'enthousiasme. L'engagement signé, il ramenait ses victimes au cabaret,
buvait à leurs futures épaulettes et dépensait jusqu'au dernier sou de
la somme qu'ils venaient de lui rapporter. Blanchote, furieuse, songeait
avec amertume que si elle eût pu établir un débit de liqueurs rue
Jean-Pain-Mollet, théâtre ordinaire des exploits de son mari, la
consommation de ce dernier eût suffi pour l'enrichir. Ce fut à la suite
de ces réflexions que Mademoiselle reçut les missives menaçantes
auxquelles le docteur répondit une fois pour toutes. Mais Mme de La
Taillade avait de la persévérance et ne se décourageait pas pour une
rebuffade. Elle mûrit son plan, prépara ses batteries et profita d'une
bonne aubaine,--trois dragons embauchés d'un seul coup,--pour entraîner
Alexis à Houdan.

On a vu la douleur, l'appréhension qui se peignirent sur le visage de
Mademoiselle à l'apparition subite de son frère. Il n'en fallut pas
davantage pour convaincre Blanchote qu'elle avait agi sagement, et qu'un
peu de fermeté lui vaudrait l'établissement dont elle rêvait déjà
l'enseigne. Une fois dans la rue, après avoir exhalé d'une manière aussi
brève qu'énergique son opinion sur Catherine et son insolent balayage,
elle saisit le bras d'Alexis, qui la guida vers le _Soleil-d'or_.

«En dépit de cette pécore à qui je garde un chien de ma chienne, lui
dit-elle, nous aurons les pièces de cent sous, chéri. Pas de bêtises,
surtout; j'ai étudié le terrain; retiens ta langue pendant vingt-quatre
heures, et je te promets du kirsch pour le reste de tes jours.

--Mais si ma sœur n'a plus d'argent?

--Serin! Et la cahute, et les meubles, et les tapisseries? Ta sœur
vendra son bonnet plutôt que de nous donner le mioche; c'est jugé, va.

--Pourtant, si elle refuse, nous ne pouvons nous charger du petit.

--Ne canne pas d'avance, hein! j'ai mes idées sur cet enfant, sans
compter que la nuit porte conseil.»

Ce soir-là, M. de La Taillade et Gaston s'endormirent seuls tranquilles.
Tandis que Mademoiselle se désespérait, que le docteur absent veillait
au chevet d'un malade, que Catherine rêvait pour le lendemain
l'apparition d'un gendarme terrassant le code, Blanchote achevait de
composer l'enseigne de son établissement futur.

Jusqu'à trois heures de l'après-midi, Mademoiselle put croire que son
frère, renonçant au projet d'emmener Gaston, avait repris la route de
Paris. Mais le timbre de la vieille horloge vibrait encore lorsque le
pas de l'ex-sergent retentit. Il salua sa sœur, la remercia de ses
bontés passées, embrassa Gaston et lui glissa dans la main une pièce de
cinq francs. L'enfant ravi courut de sa tante à Catherine pour leur
montrer ce royal cadeau. L'arrivée de Mme de La Taillade calma soudain
sa joyeuse expansion. Avec son regard dur, sa dent saillante, son bonnet
de laine et son cabas, la mégère lui rappelait ces fées difformes qu'on
oublie toujours d'inviter au baptême des princes ou des princesses et
dont l'apparition présage un malheur.

Blanchote fut humble et ne fit aucune allusion à son ultimatum de la
veille; elle souriait, de ce sourire grimaçant qui lui était
particulier, aux tapisseries, à Mademoiselle, à Catherine et au parquet.
Elle parla de son travail, de ses malheurs immérités, des vertus
d'Alexis, de la douce vie qu'elle menait en compagnie de cet époux de
son choix. Sa voix rauque prenait des inflexions mielleuses qui
irritaient sourdement Mademoiselle, trop perspicace pour ne pas voir
clair dans les mensonges débités par sa belle-sœur. Elle n'osait
l'interrompre cependant, tant elle redoutait l'orage qui allait décider
du sort de Gaston. Celui-ci, qui tournait et retournait sa pièce de cinq
francs, la laissait rouler à chaque instant, et le tintement sonore du
métal produisait une impression terrible sur les nerfs surexcités de
Mademoiselle. Ainsi qu'il arrive à tous les enfants, le trésor qu'il
possédait brûlait les doigts de Gaston, et il implorait tout bas
l'autorisation d'aller le troquer contre un canon de cuivre récemment
importé de Paris par l'épicier Hoddé.

«Tout à l'heure, disait Mademoiselle.

--Oh, ma tante! tout à l'heure il sera vendu.»

La fine ouïe de Blanchote saisit au vol la prière du petit garçon.

«Mène donc le gamin acheter le joujou qu'il désire, dit-elle en se
tournant vers Alexis; il faut au moins qu'il se souvienne de toi.»

M. de La Taillade se leva, Gaston joyeux fit un pas vers lui en
regardant sa tante, dont le visage devint anxieux.

«Je reste en gage, ma chère sœur, dit ironiquement Blanchote, dont la
dent parut s'allonger. Rassurez-vous, allez: Alexis n'est pas un ogre,
il ne mangera pas son fils. Ne reviens que dans une heure, ajouta-t-elle
en s'adressant à son mari, nous allons causer de choses sérieuses, ta
sœur et moi.

Gaston, tout entier à son idée, s'empara de la main de son père et
l'entraîna vers l'antichambre. Là, il fut rejoint par Catherine, qui le
coiffa d'une petite casquette en drap bleu. La brave servante, ahurie,
ne savait si elle devait rester avec sa maîtresse ou accompagner Gaston:
des deux côtés, elle pressentait un danger. Un coup de sonnette mit fin
à son indécision.--Blanchote réclamait un verre d'eau.

Dès qu'il se vit en possession du canon si ardemment convoité, Gaston
voulut le mettre à l'épreuve. Pour cela il fallait gagner la campagne;
le père et le fils débouchèrent donc sur la grande route, où chaque
soir, vers cinq heures, passait la diligence de Brest à Paris. Là, tout
en disposant le canon, on s'aperçut qu'on manquait de poudre. Alexis,
plus inventif que n'aurait osé l'espérer Blanchote, proposa d'aller en
acheter à Paris. Gaston battit des mains à cette idée. Voyager en
diligence, voir Paris, rapporter une grosse provision de poudre, cette
triple perspective était faite pour le séduire. Bientôt les minutes lui
parurent des siècles, et son regard interrogea, avec autant d'anxiété
que celui de M. de La Taillade, le détour de la route où devait
apparaître la diligence. Enfin le fouet du conducteur retentit;
l'attelage, contenu à grand'peine, s'arrêta au signal des voyageurs, et
Gaston n'était pas encore assis sur la banquette de l'impériale où son
père venait de le hisser, que les chevaux repartaient au galop.

Alexis triomphant bourra sa pipe, remonta son sac à deux reprises, et
tomba dans sa somnolence accoutumée. Gaston, étourdi par le fracas de la
massive voiture, voyait avec surprise les pommiers qui bordaient le
chemin fuir en arrière. De la hauteur à laquelle il se trouvait, il
reconnaissait à peine les champs qui lui étaient le plus familiers. Les
fermes, les chaumières, les arbres, tout jusqu'à la grosse roche de
Gargantua dont Catherine racontait si bien l'histoire, lui apparaissait
comme transformé. En abaissant les yeux, il lui semblait voir les pavés
courir et se précipiter sous les pas des chevaux. Un vague sentiment de
crainte s'emparait peu à peu de l'esprit de Gaston, et ce n'était plus
de joie que son cœur battait. En proie au vertige, il eût voulu
descendre, fuir, crier; mais il n'osait ni parler ni bouger. Tout à coup
la vieille tour féodale se montra vers la gauche au-dessus d'un bouquet
de bois. L'enfant se pencha pour la voir, et des larmes coulèrent sur
ses joues. Il vainquit pourtant cette émotion, et leva ses beaux yeux
humides sur son père.

«N'est-ce pas, monsieur, que nous reviendrons tout à l'heure? dit-il.

--Oui, certes; tout à l'heure ou demain, répondit M. de La Taillade.
As-tu donc peur avec moi, mon luron?

--Non; mais Catherine et ma tante pleureront si elles ne me voient pas
rentrer bientôt; je ne voudrais pas leur causer de chagrin.

--Bah! elles sont prévenues. Joue avec ton canon.»

La nuit venait rapidement, froide, sombre, sans étoiles. La bise
malicieuse tourbillonnait autour du pesant véhicule, puis s'engouffrait
soudain sous la capote et couvrait les voyageurs de poussière. Le cocher
faisait pétiller la mèche de son fouet au long manche, ou embouchait une
petite trompette dont les sons criards disaient aux rouliers de se
garer. Les chevaux, à l'approche du relais, redoublaient d'ardeur, et
Gaston se croyait emporté dans un de ces chars merveilleux qui, dans les
contes de sa vieille bonne, surgissent du sol sous la baguette d'une
fée. Des lumières apparurent dans la plaine, se voilant pour se montrer
de nouveau agrandies et multipliées.

«Est-ce Paris? demanda Gaston.

--Pas encore, répondit Alexis, qui sourit de la naïveté de son fils.»

La diligence roula entre deux rangées de maisons pour s'arrêter devant
une immense porte cochère au-dessus de laquelle un cheval blanc se
cabrait sur un fond jaune. A travers les vitres d'une fenêtre, on
apercevait des charretiers enveloppés de limousines, pressés autour
d'une cheminée au centre de laquelle flambait un fagot. On parlait de
chemin de fer dans cette réunion, mais pour en rire avec ce ton
gouailleur qui fait de nous le peuple spirituel par excellence... à
notre dire, du moins.

«Monsieur, dit Gaston à son père qui profitait de ce repos pour bourrer
sa pipe, je veux retourner à Houdan.

--Sans avoir vu Paris? tu n'y songes pas. Et la poudre, et le canon?
Veux-tu boire quelque chose?

--J'aime mieux retourner chez ma tante.

--Il faut attendre à demain...

--En finirez-vous! cria le conducteur aux palefreniers; nous sommes en
retard, sans que ça paraisse.

--Patience, nous y voilà. Lâche tout, l'Enrhumé. En route!»

Les chevaux frais bondirent, et la diligence, dont les lanternes
brillaient, reprit sa course vers Pontchartrain.

Gaston, stupéfait de ce brusque départ, se rejeta en arrière et se mit à
sangloter au grand ébahissement d'Alexis.

«Qu'a donc l'enfant, est-il malade? demanda le conducteur.

--Il veut retourner à Houdan.

--Alors passez-moi ce pleurnicheur, que je le fourre dans mon coffre.»

Gaston fut sur le point d'appeler Catherine, mais il réfléchit vite
qu'elle ne pouvait l'entendre. Il se tapit alors dans son coin et pleura
sans bruit.

«Prends ton canon, prends donc ton canon!» répétait sans cesse M. de La
Taillade.

Il ne soupçonnait pas que le jouet, cause première de son chagrin, était
devenu odieux à l'enfant. Peu à peu la fatigue s'empara de Gaston; ses
yeux gonflés se fermèrent malgré lui, et, en dépit des rudes cahots qui
le secouaient, il s'endormit en songeant à sa tante qu'il se promettait
bien de ne plus quitter désormais.

Il se réveilla transi, surpris de s'entendre appeler; c'était la voix de
son père qui l'engageait à se bien tenir et à prendre son canon. La
diligence s'était arrêtée de nouveau, il faisait noir; on ne voyait que
les chevaux éclairés par les lanternes dont la lueur formait autour
d'eux une grande tache blanche.

«Dépêchons-nous, l'ancien,» criait le conducteur.

Gaston se sentit suspendu dans le vide, puis il toucha terre, pouvant à
peine se soutenir sur ses jambes engourdies.

«C'est bien à cinq heures du matin que passe la seconde diligence?
demanda Alexis.

--Non, à six heures... Gare là! Hue, Polignac!»

Le fouet claqua, les grelots s'agitèrent, et la lourde machine disparut
dans l'ombre. Gaston se frottait les yeux sans rien voir et pressait
machinalement le fameux canon contre sa poitrine.

«Où est Paris? demanda-t-il.

--Nous y serons demain.

--Lorsqu'il fera jour, monsieur, vous me reconduirez chez ma tante,
n'est-ce pas?

--Tu l'aimes donc bien, ta tante?

--Oh oui, et Catherine aussi.

--Et moi, ne m'aimes-tu pas?

--Je vous aimerai si vous me reconduisez à Houdan.»

Le soudard remonta son sac, prit son fils par la main et l'entraîna en
dehors de la route. Les yeux de Gaston s'accoutumaient à l'obscurité;
cependant il trébuchait à chaque pas.

«As-tu donc peur, que tu trembles? lui demanda son père.

--Non, monsieur, j'ai froid.»

Alexis grommela quelques mots. Après avoir marché assez longtemps, il
s'arrêta tout à coup. Gaston se pressa contre lui, il entrevoyait en
avant un gigantesque fantôme monté sur un cheval blanc, c'était la
statue de du Guesclin qui borne la pièce d'eau des Suisses à Versailles.
M. de La Taillade fit asseoir l'enfant sur l'herbe, puis, le voyant
continuer à grelotter, se dépouilla de sa redingote pour l'en couvrir.

«Couche-toi là et dors, lui dit-il, il n'est qu'une heure du matin.»

Resté lui-même en bras de chemise, il se promena de long en large pour
combattre le froid. Parfois il s'éloignait assez pour disparaître dans
l'ombre.

«Monsieur! cria Gaston avec angoisse.

--Que veux-tu, petit?

--Ne me laissez pas tout seul, murmura l'enfant d'une voix navrée, j'ai
peur maintenant.»

Alexis se sentit ému; il revint s'asseoir près de son fils et lui prit
la main.

«Voyons, dit-il, calme-toi, je suis là, et nous avons un canon.»

L'enfant sourit tristement, poussa un gros soupir, puis ses yeux se
fermèrent. La lune s'était levée. M. de La Taillade contemplait ce
charmant visage pâli par la fatigue et cette petite main nerveuse
cramponnée à la sienne.

«C'est une fille ce garçon-là, se dit-il.»

Cependant, avec une patience qui l'eût fait bénir de Catherine, il ne
lâcha la main du petit que lorsqu'il le vit complètement endormi. Alors,
sans trop s'éloigner, il reprit sa promenade pour combattre la froidure
dont il souffrait à son tour.

Les oiseaux chantaient lorsque Gaston ouvrit les yeux. Il demeura
stupéfait; devant lui s'étendait une nappe d'eau telle qu'il n'en avait
jamais vu, puis l'escalier dit des cent marches, et enfin le palais de
Versailles. Il se leva, courut vers son père qu'il apercevait au loin,
et se trouva avec terreur devant Mme de La Taillade, rendue plus hideuse
par des meurtrissures dont son visage était balafré.

«Ce ne sont que des égratignures dont cette Catherine garde un
exemplaire, chéri, disait-elle. Tu sais que je ne reçois rien sans
rendre.

--Tu as l'œil tout noir.

--Bah! avec un peu de vigne vierge, il n'y paraîtra plus dans huit
jours. La gredine, comme une bête féroce, m'a prise à l'improviste.»

Alexis remontait son sac.

«Et ma sœur? demanda-t-il avec hésitation.

--Dame, elle ne s'attendait guère au dénoûment. Elle s'est trouvée mal
lorsque je lui ai annoncé ton départ. C'est alors que ce dragon de fille
m'a sauté au visage.

--Alors rien de fait?

--Rien, je suis partie sans attendre, l'heure pressait. Mais nous tenons
le mioche; avant huit jours, tu boiras ton absinthe dans mon
établissement.

Mme de La Taillade s'avança vers Gaston, qui recula.

«N'aie donc pas peur, bijou, s'écria-t-elle, tu vaux deux mille francs
comme un liard et tu vas être soigné.»

Ce fut à pied que le noble couple résolut de gagner Paris, afin
d'économiser les cinq francs que réclamait le cocher d'un coucou. A
moitié route, Blanchote s'étendit sur le revers d'un fossé pour dormir.
Gaston harassé, boiteux, éploré, couvert de poussière, traînait le canon
auquel son père en appelait sans cesse pour le consoler. En dépit des
remontrances de Blanchote qui prétendait en avoir vu bien d'autres, M.
de La Taillade eut pitié de l'enfant et le porta sur son dos à plusieurs
reprises. Vers six heures du soir, le trio passait sous l'arc de
triomphe de l'Étoile, puis franchissait la barrière.

«Réjouis-toi, voici Paris, dit M. de La Taillade à son fils.

Le pauvre petit releva la tête et son regard erra autour de lui. Il
n'aperçut que des monticules couverts d'un gazon maigre et poussiéreux,
de grands arbres dépouillés, des amas d'immondices que fouillaient des
chiens efflanqués.

«Houdan est plus beau,» pensa-t-il.

Et il retomba dans la torpeur douloureuse qui le paralysait de plus en
plus. C'était par un mouvement machinal qu'il mettait un pied devant
l'autre; il ne pleurait pas, il ne pensait pas, il était anéanti. Dans
le lointain, sur le ciel gris où les nuages couraient violemment
chassés, se dressait un géant dont les bras tronqués se levaient comme
pour implorer: c'était Notre-Dame de Paris, la vieille basilique de
Maurice de Sully et de Jean de Chelle.

Tout à coup, Gaston se sentit dans un lieu chaud et rempli de clartés.
Des femmes affairées, chargées d'assiettes, couraient autour de longues
tables où se pressaient des convives aux voix retentissantes et
impérieuses. Des lumières suspendues vacillaient; des personnages,
peints sur les murailles, semblaient tournoyer dans une ronde dont un
chanteur aviné marquait la mesure. Au milieu de cette confusion,
l'enfant crut apercevoir un bonnet pareil à ceux que portait Catherine;
il voulut se lever, appeler,--vains efforts: vaincu par la fatigue, il
posa la tête sur la table devant laquelle on venait de l'asseoir, et il
s'endormit.



V

GASTON DÉCOUVRE PARIS.


A son grand ébahissement, Gaston se réveilla le lendemain dans une
chambre obscure, couché sur un matelas posé sur le plancher. Il se
redressa tout engourdi, frotta ses yeux avec énergie, et ne réussit qu'à
mieux voir quatre murailles, tapissées d'un papier jaunâtre, où de
grandes fleurs brunes se détachaient comme des caractères inconnus. Il
se leva, et put à peine se soutenir, tant ses pieds gonflés étaient
endoloris. Ce fut en boitant qu'il se dirigea vers la fenêtre aux vitres
grasses, ternes, poussiéreuses, que la lumière semblait traverser à
regret. Il trébucha contre un objet qui se trouva sur son passage,
reconnut le canon, cause de ses malheurs, et pleura en silence.

Tout à coup la peur le prit dans cette pièce aux encoignures sombres, où
son regard noyé de larmes entrevoyait une cruche de grès, divers
ustensiles de cuisine et un monceau d'objets indescriptibles. Il songea
aux cachots dans lesquels, selon les récits de Catherine, les gendarmes
renfermaient les coupables, et il se crut en prison. Le pauvre petit se
rapprocha d'une porte qui lui faisait face, l'ouvrit tout tremblant, et
pénétra dans une chambre un peu moins obscure que celle qu'il venait
d'abandonner. Il retenait son haleine, inquiet de n'entendre aucun
bruit. Il se précipita vers une fenêtre ouverte, aperçut un coin du ciel
et respira longuement. Ce ciel qui, à Houdan, versait la lumière à
pleine croisée dans la petite maison de Mademoiselle, c'était comme un
ami qu'il retrouvait.

Après une contemplation qui soulagea son cœur oppressé, Gaston regarda
au-dessous de lui. Il distingua une sorte de puits carré sur lequel
s'ouvraient cinq ou six croisées semblables à celle près de laquelle il
se tenait. Des tuyaux noirs rampaient le long des murs lézardés,
humides, que des araignées décoraient de toiles immenses. Çà et là, un
rideau crasseux, du linge étendu, ou un pot de fleurs où s'étiolait un
rosier. Un châssis glissa dans ses rainures inégales avec un son aigre,
et Gaston découvrit, assis devant une table basse encombrée d'outils, un
homme à la chevelure inculte, les manches de chemise retroussées
jusqu'aux coudes, puis un garçon d'une douzaine d'années. L'homme prit
un marteau et se mit à frapper à coups pressés sur une sorte d'enclume.
Il s'arrêta pour examiner l'objet que façonnait son élève,--un gros
soulier qu'il lui arracha des mains. L'homme parla d'une voix rude; il
grondait. L'apprenti, debout, écoutait et répondait avec crainte. Tout à
coup son maître le saisit par les cheveux, le secoua rudement, puis,
après l'avoir lâché, lui lança le soulier au visage. L'enfant poussa des
cris affreux, tandis que Gaston, pâle, effaré, se rejetait en arrière et
s'appuyait contre un grand lit, seul reste des splendeurs écroulées de
Blanchote.

«Encore un morceau de cuir perdu! criait le cordonnier.

--Assez, disait l'enfant; assez, ce n'est pas ma faute!

--Ni la mienne non plus, propre à rien!»

Gaston recula jusqu'à la chambre obscure pour ne plus entendre. Il ne se
rapprocha de son poste d'observation qu'au bout de quelques minutes. Le
marteau recommençait à battre; l'homme fumait une grosse pipe;
l'apprenti avait repris son travail, mais il passait à chaque instant la
main sur ses yeux encore pleins de larmes.

«Si ce monsieur qui est mon papa allait me frapper ainsi,» pensa Gaston
avec terreur.

Il tenta d'ouvrir une nouvelle porte, songeant à fuir, à regagner Houdan
à tout prix. Le pêne résistait, et l'enfant se déchirait les doigts en
vains efforts lorsqu'un pas lourd retentit, une clef pénétra dans la
serrure, et M. de La Taillade entra.

Comme un coupable surpris en flagrant délit, Gaston avait reculé
jusqu'au mur; sa respiration haletante, ses yeux démesurément ouverts
révélaient la terreur à laquelle il était en proie.

«Te voilà levé, luron, dit Alexis, incapable de rien remarquer; as-tu
joué avec ton canon?

--Reconduisez-moi chez ma tante, monsieur, je vous en prie.

--Encore ta chanson! Mais tu n'as pas vu Paris. Sois tranquille, tu y
retourneras chez ta tante; il est même probable qu'elle viendra te
chercher plus tôt que tu ne crois. Allons, viens m'embrasser.»

Gaston s'avança en boitant.

«Qu'as-tu donc, petit? tu marchais si droit hier!

--Je suis fatigué, j'ai mal...»

Alexis grommela quelques mots, prit l'enfant sur ses genoux, le
déchaussa et secoua la tête à la vue des ampoules qui lui couvraient les
pieds.

«Une vraie peau de femme,» dit-il.

Il se gratta le front, déposa Gaston sur la chaise et fureta dans tous
les coins. Il découvrit un chiffon qu'il enduisit de suif, l'appliqua
sur les plaies de son fils et le rechaussa.

«Allons, essaye de marcher, maintenant.»

L'enfant soulagé fit trois ou quatre pas sans trop boiter.

«Qu'en dis-tu, hein?

--Vous êtes bon, répondit Gaston, qui lui entoura le cou de ses petits
bras; mais je vous en prie, monsieur...

--Halte-là! mon luron; je suis ton père, et tu ne dois pas m'appeler
monsieur.

--Alors il faut que je vous tutoie.

--Je t'y autorise; joue avec ton canon.»

Alexis s'établit sur une chaise, bourra sa pipe, l'alluma, puis, les
jambes croisées, se mit à fumer avec béatitude sans plus s'occuper de
Gaston, qui se tint coi, n'osant troubler les méditations de son père.
La pipe touchait à sa fin et commençait à crépiter, lorsqu'un bruit de
voix se fit entendre à l'extérieur.

«Tiens, m'ame La Taillade, déjà de retour! Doux Jésus, qu'est-ce que
vous avez donc sur l'œil, sans vous commander?

--La diligence a versé, ma chère, et un panier m'a roulé sur la tête.

--Employez la vigne vierge. Tenez, pas plus tard que le mois dernier, ma
fille en attrapa tout autant dans une explication avec son gueux
d'homme. On lui conseillait les cataplasmes, l'extrait de saturne, l'eau
vinaigrée, le plantain. Rien de tout ça, lui ai-je dit, de la vigne
vierge! Elle m'a écoutée, aussi huit jours après son œil malade était-il
plus frais que l'autre.

--Je m'en suis déjà appliqué, et je vais continuer. Au revoir, m'ame
Bardou.

--Au revoir, m'ame La Taillade; tout en vous plaignant, sans vous
commander.»

Le pêne grinça, et Blanchote, armée de son cabas, apparut dans le sombre
réduit. Les yeux d'Alexis clignotèrent; il recula sa chaise jusqu'auprès
du lit et remonta son sac.

«Te voilà rentré; tu n'as donc rien fait, ce matin? lui demanda sa
femme.

--Rien; mais Pauquet loge deux gaillards qui n'ont plus le sou; je dois
causer avec eux tantôt.

--Du nerf, hein! il faut manger jusqu'au moment où l'on viendra racheter
le môme. Tiens! où est-il? est-ce qu'il dort encore?

--Il joue sans doute avec son canon.»

Loin de jouer, Gaston, retiré dans la chambre noire, tremblait; car la
vue de Blanchote lui causait une terreur secrète. Tout en parlant, la
mégère s'était débarrassée de son châle, et déposait sur une table
vermoulue du pain, du jambon et un litre de vin.

«Suis-je sotte, s'écria-t-elle en se frappant le front; j'ai oublié ton
cognac sur le comptoir de l'épicier.

--Je vais le chercher, dit Alexis qui se souleva de sa chaise.

--Pauvre chéri, ça t'oblige à remonter quatre étages. Mais au fait, ne
bouge donc pas; j'enverrai le petit. C'est bien Gaston que ta sœur l'a
nommé? Drôle de nom, pour un homme. Holà, Gaston, viens ici, mon
mignon.»

L'enfant parut et s'avança timidement jusqu'au milieu de la pièce.

«Il est tout de même gentil, dit Mme de La Taillade; mais il n'a pas
l'air dégourdi. Écoute, petit, sais-tu faire les commissions?

--Oui, madame, avec Catherine.

--Catherine, répéta Blanchote dont le sourire se fronça et dont la dent
saillit d'une façon menaçante, je lui tremperai son pain tôt ou tard
dans une sauce de ma façon, à cette femelle! N'en parlons pas pour le
quart d'heure, ça me couperait l'appétit. Tu vas descendre et tourner à
main gauche; tu la connais, ta main gauche?

--Oui, madame.

--Bon, tu entreras chez l'épicier qui demeure au coin de la rue, et tu
demanderas le carafon de cognac que j'ai oublié. Va, et prends garde de
le casser.

--Tout seul? demanda Gaston.

--Parbleu, te faut-il un domestique? Il est bon, le môme.

--Ma tante ne veut pas que je sorte seul.»

Blanchote écarquilla ses petits yeux, puis elle se tordit un instant
dans les convulsions d'un fou rire. Alexis rebourrait sa pipe; l'enfant,
interdit, mordillait le bas de sa blouse de mérinos. Peu à peu Mme de La
Taillade retrouva son sang-froid.

«Ta tante avait raison à Houdan, reprit-elle; mais à Paris, vois-tu,
c'est autre chose. Allons, file, mon bijou.

--Non, répliqua résolument le petit garçon, je ne veux pas désobéir à ma
tante.»

Blanchote cessa de rire, elle frotta vigoureusement son œil endommagé;
puis, le bras levé, se rapprocha de l'enfant. Alexis la retint au
passage.

«Je l'accompagnerai, dit-il.

--Ah! tu crois que c'est comme ça qu'on élève les mioches, toi?

--Que ma sœur le réclame ou non, continua le soudard avec une fermeté
qui surprit Blanchote, Gaston retournera chez elle avant quinze jours,
et je ne veux pas qu'il soit maltraité.

--Monsieur ne veut pas!» Monsieur a donc une volonté? s'écria la mégère
d'un ton ironique; voilà du nouveau, sur ma parole! Tiens, ne sois pas
bête, reprit-elle; qui parle de le maltraiter, ce morveux! Une taloche,
ça les forme, voilà tout.»

Alexis secoua la tête et se tourna vers l'enfant.

«Patience, petit, lui dit-il d'une voix qu'il essaya de rendre douce;
mais je suis ton papa, il faut m'obéir, à moi. Va chercher ce cognac
pour montrer que tu m'aimes bien.

--Et vous me reconduirez chez ma tante?»

Alexis continuait à secouer la tête comme s'il répondait oui. Gaston,
satisfait, disparut dans le corridor, tandis que la voix aiguë de
Blanchote lui indiquait de nouveau l'adresse de l'épicier. Le pauvre
petit dut descendre avec lenteur et s'arrêter à plusieurs reprises; il
atteignait le dernier palier, lorsqu'un objet informe, à cheval sur la
rampe, passa près de lui avec vélocité. Dans ce hardi cavalier il
reconnut le jeune apprenti qu'il avait vu maltraiter dans la matinée, et
qui, joyeux maintenant, fredonnait la _Marseillaise_. Tout en marchant,
l'apprenti examinait avec curiosité le nouveau venu. Il s'arrêta à la
porte de l'allée, tourna deux fois autour de Gaston en exécutant un pas
de fantaisie, lui tira la langue et s'éloigna, singeant à s'y méprendre
le cri des marchandes de quatre saisons lorsqu'elles annoncent le retour
des pois verts.

La pantomime de l'apprenti avait un peu effarouché Gaston qui, le cœur
serré, la tête vide à force d'avoir pleuré, se trouva tout à coup dans
la fangeuse rue des Arcis, dont le mouvement et le bruit achevèrent de
l'étourdir. Bien des fois, à Houdan, il avait caressé le rêve de sortir
seul; mais Mademoiselle et Catherine s'étaient toujours montrées
inflexibles, et, en cet instant, Dieu sait si Gaston se repentait
d'avoir eu ce désir. Dès les premiers pas,--après s'être bien assuré
qu'il tournait à main gauche,--il se sentit regarder et se troubla. Ni
sa mise ni son allure ne rappelaient celles des gamins qui errent en
liberté dans la grande ville et la sillonnent en maîtres. Il ressemblait
plutôt à un pauvre oiseau dont une pierre vient de blesser l'aile, qui
rampe, essaye de courir et se heurte follement à tous les obstacles. Il
n'osait, en effet, quitter le bord du trottoir, et s'embarrassait
presque à chaque pas entre les jambes d'ouvriers affairés qui
l'écartaient en le gratifiant d'une injure. Était-ce donc véritablement
le Paris tant vanté par le docteur Fontaine que cette rue sombre, sale,
gluante, qu'un ruisseau infect coupait en deux? Gaston doutait. En tout
cas, avec une naïveté bien excusable, il cherchait un visage ami dans
cette foule qui le coudoyait. Soudain son cœur battit avec violence;
devant lui, à une certaine distance, cheminaient trois femmes coiffées
du grand bonnet normand qui lui était si familier. Il hâta le pas, ses
pieds s'échauffèrent, il put avancer plus vite et bientôt courir. Il
rejoignit enfin celles qu'il poursuivait et s'arrêta découragé; elles
lui étaient inconnues. Il revint alors en arrière, la poitrine
oppressée; tourna à gauche, à droite, au hasard, cherchant la rue d'où
il venait de sortir, dont il ne savait pas le nom, et qu'il ne pouvait
reconnaître entre ces hautes maisons qui se ressemblaient. Il marcha
longtemps, n'osant demander sa route, déboucha sur le quai à
l'improviste; là, Paris lui apparut.

Assis sur un banc de pierre, les cheveux au vent, Gaston, surpris,
regardait les gigantesques tours de Notre-Dame, dont la noire silhouette
se découpait sur le ciel chargé de nuages gris. Plus loin un amas de
verdure, le quai aux Fleurs et son bal célèbre,--le Prado. Plus loin
encore, le Palais de Justice dont les poivrières, couvertes d'ardoises,
rappelaient à l'enfant les tableaux qui ornaient la salle à manger de sa
tante, et dont la plupart représentaient des manoirs féodaux. La coupole
de l'Institut, à demi perdue dans la brume, étonna beaucoup Gaston par
sa forme inconnue à Houdan. Du côté de l'eau qu'il occupait, il
entrevoyait un coin du Louvre et le tertre funéraire des héros de
Juillet. Venaient ensuite des maisons d'inégale hauteur, mal alignées,
sordides, bombées, où logeaient des charbonniers, des oiseleurs et des
quincailliers. Çà et là de gigantesques annonces, d'immenses peintures
représentant Napoléon décorant un soldat ou un tambour-major plus
galonné qu'un maréchal, enseignes des bureaux pour lesquels travaillait
Alexis. Ces enluminures, la Seine coulant entre son lit de pierre et le
pont d'Arcole, furent les trois choses qui frappèrent le plus Gaston
dans sa découverte de Paris.

Durant deux heures au moins, avec cette mobilité d'esprit qui sauve les
enfants de chagrins trop rudes, le jeune La Taillade oublia le monde
pour repaître ses yeux des choses nouvelles qui l'entouraient. Mais il
n'avait pas mangé depuis la veille; la faim le rappela à la réalité. Il
se leva avec effort, s'engagea de nouveau dans les rues, et se remit à
chercher la maison de son père. Il n'osait demander sa route et marchait
toujours, tournant dans un cercle, comme l'Indien perdu dans les forêts.
Enfin il aborda une femme qui depuis un instant paraissait l'observer
avec intérêt.

«Madame, demanda-t-il, savez-vous où demeure M. de La Taillade?

--Oui, certes, mon ami; viens avec moi.»

Elle le prit par la main, et, en quelques mots, le pauvre enfant raconta
son histoire; soudain sa conductrice le fit pénétrer dans une allée
obscure.

«Attends-moi là, lui dit-elle; je vais prévenir ton papa; car il
pourrait te gronder d'avoir été si longtemps absent. Donne-moi ta blouse
afin qu'il sache bien que c'est toi qui m'envoie.»

Gaston, qui n'y comprenait rien, se laissa dépouiller sans mot dire, et
plus d'une heure s'écoula sans qu'il osât bouger. Il s'enfuit, épouvanté
par la grosse voix d'un homme qui le traita de vagabond et le menaçait
de lui tirer les oreilles. Le pauvre petit se remit en marche. Il
faisait sombre, une pluie fine commençait à tomber, et la faim le
torturait. Ses jambes fléchissaient, il sentait les pavés se dérober
sous ses pieds meurtris. Les lumières, qui s'allumaient de toutes parts,
lui semblaient doubles et lui brûlaient les yeux. Il déboucha près de la
tour Saint-Jacques-la-Boucherie, dans les environs de laquelle s'étalait
alors un marché de vieux effets, repaire de juifs, aujourd'hui remplacé
par des arbres et des fleurs.

Une charrette au brancard vide offrait un abri au petit égaré. Que de
désespoir dans ce pauvre être naïf, si heureux jusqu'alors, et qui ne
connaissait du monde que la riante demeure de Houdan, où il régnait en
maître adoré! Il ne pouvait résoudre aucun des problèmes qui se pressait
dans sa tête. Pourquoi l'avoir emmené de chez sa tante? pourquoi l'avoir
forcé à marcher jusqu'à ce que ses pieds fussent ensanglantés? pourquoi
Mme de La Taillade avait-elle voulu le frapper? pourquoi lui avait-on
pris sa blouse? Et Catherine, et Mademoiselle, et le docteur, pourquoi
n'accouraient-ils pas à son secours? pourquoi ne venaient-ils pas le
chercher? A ces questions, Gaston ne trouvait qu'une réponse effrayante,
c'est qu'il était la victime d'une fée qui le persécutait, tout comme
s'il eût été un prince.

Une sorte de somnolence s'emparait de lui; il grelottait sous l'humidité
glacée, et il se rapprocha du brasier d'un rétameur ambulant qui, établi
au pied de la tour, fondait des cuillers en étain. Tout à coup Gaston
poussa un cri; un gamin, l'apprenti cordonnier, dansait autour de lui
comme un gnome.

«Oh! monsieur, dit-il, je suis perdu; vous allez me dire où est la
maison.

--Monsieur! répéta le gamin, qui fit le salut militaire; merci, plus que
ça de genre! Eh bien, nous sommes gentil, mon bijou; nous avons donc
fait l'école buissonnière pour notre début? C'est maman La Taillade qui
est contente! depuis ce matin sa dent a poussé d'au moins deux lignes,
et nous allons recevoir une toutouille numéro un.

--Emmenez-moi,» dit Gaston, les mains jointes.

L'apprenti, frappé du ton navré de celui dont il se moquait, devint
sérieux. Il écouta le récit de Gaston.

«Dame, mon vieux, lui dit-il de son ton naturel, ça sera dur à faire
avaler à tes parents, cette histoire-là. Moi, j'aime assez la gueuse qui
t'a volé ta blouse; la bonne farce! C'est moi qui l'aurais collée! Mais
je n'ai pas de chance; il ne m'en arrive jamais de ces machines-là.
Allons, viens; je plaiderai pour toi; ça sera inutile, car la cause des
petits, vois-tu, c'est perdu d'avance. Graisse-toi les reins; il y aura
de la grêle, aussi vrai que mon père s'appelle Bouchot.»

L'apprenti, suivi de Gaston, traversa les ruelles étroites du marché; au
moment de franchir la dernière porte, il rapprocha de sa bouche ses
mains disposées en cornet.

«Ohé! ohé les _ioutres_! cria-t-il de toute la force de ses poumons.»

Puis il entraîna son compagnon, qui ne comprit rien à cette moquerie
adressée aux marchands juifs. Les deux enfants débouchaient à peine dans
la rue des Arcis, que Gaston se sentit rudement saisir par le bras; il
leva les yeux et reconnut Blanchote.

Il allait parler, sa nouvelle connaissance ne lui en laissa pas le
loisir et se chargea du récit de son odyssée.

«C'est moi qui l'ai retrouvé, votre môme, m'ame La Taillade, dit Bouchot
en terminant; s'il y a une récompense honnête, vous diminuerez le nombre
des taloches.»

La mégère ne répondit pas. Les lèvres serrées, l'œil en feu, elle
portait presque Gaston prêt à défaillir. Elle gravit à la hâte les
quatre étages, referma la porte, s'empara d'une lanière de cuir et
frappa le malheureux enfant, auquel la douleur arracha des cris et fit
retrouver des larmes. Les voisins, qui croyaient à une escapade,
applaudissaient à la correction du mauvais garnement, et Bouchot reçut
une semonce de son père sur la nécessité de former la jeunesse. Enfin,
lasse de frapper, Blanchote éteignit la lumière et sortit. A demi ivre,
elle se trouvait heureuse de sa méchante action, qu'elle se plut à
considérer comme un à-compte sur les avances qu'elle devait à Catherine.

Gaston l'écouta s'éloigner en frémissant. Il venait d'être frappé pour
la première fois, sans être coupable, sans avoir commis de faute, alors
qu'il méritait au contraire la pitié. L'idée de l'injustice pénétra dans
ce jeune esprit bon, loyal, sincère, qui ne croyait qu'au bien et qui
venait d'apprendre que la lâcheté, la méchanceté, l'abus de la force,
tous les monstres que voulait combattre son parrain existaient en
réalité. Oh! le bon docteur, que n'était-il pas là pour calmer l'enfant
qu'il chérissait, apaiser sa colère, le retenir sur la pente où
l'indignation pouvait l'entraîner, maintenant qu'il savait que le mal
peut avoir des jours de triomphe! Que n'accourait-il, avant que cette
jeune intelligence, qui le ravissait par sa pureté, se faussât au
contact des vices engendrés par l'ignorance et la misère, ces plaies que
toute société porte au flanc et que notre égoïsme seul nous empêche de
guérir. Mais à cette même heure, triste, anxieux, comptant les secondes,
le docteur veillait près de sa vieille amie, se demandant si la maladie
terrible contre laquelle luttait sa science, n'emporterait pas la raison
de cette créature d'élite, dont les douleurs imméritées lui démontraient
l'existence d'un monde meilleur.

Gaston se releva avec peine et tenta d'ouvrir la porte. A la douleur se
joignait l'épouvante; il avait peur dans cette solitude, dans cette
obscurité. Il croyait entendre mille bruits dont ses nerfs surexcités
doublaient l'intensité; il croyait sentir autour de lui des mains
menaçantes armées de fouets aux lanières ensanglantées. Un bourdonnement
confus l'assourdissait; il roula sur le sol:--il venait de s'évanouir.

Où va l'âme des enfants dans ces moments de défaillance où le corps,
vile matière, gît sans force, sans couleur, privé en apparence de
l'étincelle divine qui le force à obéir? Quel ange protège cette lueur
immortelle pour la défendre contre le souffle de la nuit éternelle?
Gaston ne souffrait plus, il avait oublié. Sous la tonnelle où le
chèvre-feuille mariait ses guirlandes à celles des clématites,
Mademoiselle brodait, le docteur lisait à haute voix un livre qu'il
déclarait sublime; Catherine, de la fenêtre de sa cuisine, jetait de
temps à autre un coup d'œil sur le jardin. Gaston, par un singulier
phénomène, se voyait marcher, aller, venir; sa charrette--cadeau de son
parrain--s'emplissait de cailloux, et les murs du beau château qu'il
avait ébauché s'élevaient à vue d'œil. Ce château, commencé sous une
touffe d'herbe, se dressait maintenant jusqu'au ciel, et l'architecte en
parcourait les appartements, mille fois plus beaux qu'il ne les avait
rêvés. Les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer partout les rayons du
soleil, les chansons des oiseaux, le parfum des fleurs. Les papillons
voltigeaient sans crainte autour de ce palais étrange qui possédait deux
tours semblables à celles de Notre-Dame et un dôme pareil à celui de
l'Institut. Au milieu de la pelouse, coulait un fleuve aux flots dorés
traversé par un pont suspendu. Des buissons, couverts de roses, de
lilas, de jasmins, cachaient des rossignols et des phénix. Ces oiseaux,
que Catherine déclarait des mensonges, venaient se poser sur toutes les
branches. Mademoiselle, ravie, embrassait Gaston, auteur de ces
merveilles, qu'il avait prédites longtemps à l'avance sans qu'on voulût
le croire. Le docteur nettoyait le verre de ses lunettes et déclarait le
progrès accompli. Quant à Catherine, elle pleurait à chaudes larmes,
ainsi qu'elle avait coutume de faire chaque fois que Gaston prouvait,
d'une façon quelconque, qu'il l'aimait bien. Mais soudain le radieux
soleil qui illuminait cette scène pâlit, les pétales perdirent leur
couleur, les oiseaux s'enfuirent, le beau château s'écroula avec un
horrible fracas. Gaston fit un mouvement, sortit de sa léthargie et
prêta l'oreille. Dans le corridor résonnait le pas lourd, mesuré de son
père. Il le vit entrer avec lenteur, roide, sérieux, suivi par
Blanchote, dont une lumière vacillante éclairait la face disgracieuse.

A la vue de son fils étendu sur le carreau, la tête d'Alexis se mit en
branle. Gaston se précipita vers lui.

«On m'a battu!» s'écria-t-il suffoqué.

Le soudard se rapprocha du lit et s'y assit; il semblait regarder sans
voir; en revanche les yeux de sa femme étincelaient.

«Monsieur, ne me laissez plus battre, reconduisez-moi chez ma tante...

--Va donc... petit, bégaya M. de La Taillade, incapable en ce moment de
rien comprendre; va donc jouer avec ton canon.»

Puis il se renversa comme une masse et ronfla presque aussitôt.

Gaston recula pas à pas, suivi par le regard narquois de sa belle-mère.
Arrivé près de la porte qui s'ouvrait sur la pièce où il avait dormi la
veille, il s'arrêta; Mme de La Taillade, du fond de son cabas, venait de
sortir un morceau de pain et un cervelas. La faim de Gaston se réveilla
impérieuse; il contempla ces provisions avec le regard ardent d'un jeune
chat.

«Voyons, mon bijou, lui dit Blanchote, faisons la paix; tu dois avoir
faim?

--Oui», murmura l'enfant.

La mégère lui tendit un morceau de pain et une rondelle de cervelas. La
façon dont le pauvre petit se précipita sur cette pitance et l'avidité
avec laquelle il la dévora eût donné envie de pleurer à toute autre qu'à
Blanchote; mais elle avait eu trop souvent faim pour que ce spectacle
l'attendrît.

«Tu en veux encore? dit-elle.

--Oui.

--Promets-moi alors de ne rien raconter à ton père demain. J'ai tout
arrangé; il te pardonne.»

Blanchote tendait vers Gaston le pain et le cervelas tout entier, prête
à les retirer.

«Tu ne diras rien?

--Non.

--Si tu ne tiens pas parole, tu ne reverras jamais ta tante.

--Je la tiendrai.»

Une heure plus tard, enfin rassasié, le pauvre petit dormait sur son
matelas. Comme une dernière rafale qui vient ébranler de nouveau les
forêts sur lesquelles un orage a passé, un soupir, presque un sanglot,
soulevait de temps à autre sa poitrine oppressée.



VI

LA DANSE DE GISELLE.


Lorsque Gaston se réveilla, la mansarde, de même que la veille, était
déjà abandonnée. Tant bien que mal, il procéda à sa toilette. De minute
en minute il entendait résonner un cri étrange, modulé, un _brrrou...
out!_ qui l'intriguait et qu'il ignorait être un appel. Il se rapprocha
enfin de la fenêtre et découvrit Bouchot, qui, debout devant l'établi,
travaillait avec ardeur à tailler, coller, ajuster des papiers de
différentes couleurs ornés de grandes lettres noires. Tout à coup
l'apprenti lança ce _brrrou... out!_ qui surprenait Gaston, leva les
yeux et aperçut son protégé de la veille. Il abandonna aussitôt son
occupation, recula de quelques pas, entama cette danse fantastique qui
lui servait d'entrée en matière, et la termina en exécutant la roue avec
une agilité de clown.

«Tu es donc sourd?» cria-t-il ensuite.

Puis, craignant sans doute qu'une conversation à haute voix n'attirât
l'attention des voisins, il fit mine de se frapper et de se frotter le
bas des reins avec un geste d'interrogation. Cette allusion ramena des
larmes dans les yeux de Gaston, si cruellement battu la veille, et qui
ne répondit qu'en baissant la tête avec tristesse. Sur ce, Bouchot, les
jambes écartées, les bras étendus, les poings tantôt ouverts, tantôt
fermés, lança dans le vide une série de soufflets et de coups de pied
qui, s'ils fussent arrivés à leur adresse, auraient évidemment atteint
Blanchote.

Satisfait de cette vengeance imaginaire, l'apprenti se rapprocha de
l'établi et livra à l'admiration de son spectateur un immense
cerf-volant fabriqué à l'aide d'affiches récoltées sur les murs.
Désignant Gaston du doigt, puis se frappant la poitrine à plusieurs
reprises, Bouchot essaya d'expliquer à sa nouvelle connaissance qu'il
comptait sur elle pour l'enlèvement du chef-d'œuvre. Peu au courant de
la mimique parisienne, Gaston interprétait souvent à rebours les signes
télégraphiques de son interlocuteur, qui, la tête penchée sur l'épaule,
les yeux baissés, les bras ballants, dansait alors avec toutes les
apparences du découragement le plus profond. Le cerf-volant terminé,
l'apprenti l'étendit sur le sol, l'admira, le redressa, le franchit à
pieds joints au risque de le crever, puis le fourra précipitamment sous
une armoire et fit signe à Gaston de se retirer. Deux minutes plus tard,
la voix du cordonnier résonnait grondeuse et menaçante.

Cette scène avait distrait Gaston. Lorsqu'il se sentit de nouveau seul,
il redevint triste et ses pensées le reconduisirent à Houdan. Il songea
qu'à cette heure, sans l'odieux canon rapporté de Paris par l'épicier,
il serait assis dans la salle à manger, près de Mademoiselle, attentive
à lui passer ces tartines grillées et beurrées si excellentes à tremper
dans du lait chaud. Catherine, avec sa jupe aux raies noires et
blanches, son corsage de cotonnade bleue, son fichu rouge, ses ciseaux
cliquetant à son côté, s'apprêterait à le conduire à l'école. Le lait
bu, le sucre resté au fond de la tasse mangé, Mademoiselle
l'embrasserait en lui recommandant d'être sage; puis il se mettrait en
route.

La femme du notaire, celle du receveur, la dame qui distribuait les
lettres à la poste, l'arrêteraient au passage pour lui demander des
nouvelles de sa tante. Une d'elles au moins lui donnerait une pomme ou
un bonbon qu'il partagerait avec Denis, le mieux aimé de ses camarades
de classe. On approchait de l'école, les bancs polis, les mappemondes,
la grosse bouteille à l'encre allaient apparaître... Gaston était si
bien perdu dans cette rêverie, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte, et
tressaillit en voyant entrer son père et Blanchote.

«Eh bien, mon luron, s'écria Alexis, tu ne me dis pas bonjour?

--Bonjour, monsieur.

--Que t'est-il donc arrivé hier?»

Gaston vit les sourcils de Mme La Taillade se froncer.

«Je me suis perdu», répondit-il.

Le soudard se mit à rire, non certes par méchanceté, mais faute de
l'intelligence suffisante pour comprendre ce que le malheureux enfant
avait dû souffrir.

«Et on t'a volé ta blouse?

--Oui, murmura Gaston, qui baissa la tête.

--Tu dois avoir froid dans cette tenue?

--Un peu, monsieur.

--Sais-tu l'adresse de la maison, maintenant?

--Non.

--Il faut l'apprendre, tu peux te perdre de nouveau...

--Allez-vous donc m'envoyer encore en commission? s'écria Gaston avec
effroi.

--Non, bijou, pas pour le quart d'heure, répondit Blanchote. Voyons,
aide-moi à mettre le couvert.»

L'enfant, sur les indications de sa belle-mère, apporta des verres, des
couteaux, des assiettes et prit place à table. M. de La Taillade avait
embauché les deux pauvres diables logés chez Pauquet, et le déjeuner se
ressentit de cette aubaine. Alexis, sous prétexte de fortifier son fils,
le força à boire un doigt de vin pur, le caressa et s'aperçut qu'il
avait les mains glacées.

«Il faut lui acheter un vêtement, dit-il à sa femme.

--Sois tranquille, chéri, j'ai son affaire.»

Tandis que son noble époux bourrait sa pipe, croisait les jambes et
sirotait un énorme verre de cognac, Blanchote fouillait au fond d'un
placard, où, parmi des blouses, des serviettes, des camisoles, des robes
de toutes tailles, fruit de ses rapines, elle trouva une petite
redingote de drap bleu de ciel.

«Fière idée, dit-elle, le jour où j'ai acheté ça.»

Elle s'approcha de Gaston et l'aida dans l'opération facile d'endosser
le vêtement. Les bras du petit garçon se perdirent dans la profondeur
des manches, tandis que les pans venaient lui battre les talons.

«Ça lui va comme un gant», s'écria Blanchote avec aplomb.

Alexis, selon sa coutume, remonta son sac.

«Un peu large, murmura-t-il entre deux bouffées.

--Tu raisonnes en militaire, chéri; les enfants grandissent vite, ils
ont besoin de mouvement, il leur faut de la place.»

Gaston se regardait d'un air piteux; il comprenait mieux que son père
combien cette redingote, bonne pour un garçon de quatorze ans, le
rendait ridicule. Cependant il n'osa pas contredire sa belle-mère, qui,
après avoir retroussé les manches doublées de soie pour lui dégager les
mains, s'extasia sur sa bonne mine. Elle lui retira ses brodequins lacés
et les remplaça par des chaussons de lisière dont elle possédait une
nombreuse collection. Mécontent de la redingote, Gaston fut satisfait de
sa nouvelle chaussure, qui lui permit de marcher sans boiter.

Au bruit d'un doigt qui frappait discrètement à la porte, Mme de la
Taillade et Gaston firent un pas, mus par la même pensée: Houdan. La
première attendait une lettre; le second, sa tante ou Catherine. Ce fut
Alexis qui cria machinalement:

«Entrez!»

La clef tourna dans la serrure, et Bouchot montra le bout de son nez.

«Ce n'est que moi, dit-il, peut-on entrer tout de même?

--Oui, et ferme ta porte.

--Salut, excuse, la compagnie, ça y est.»

Henri Bouchot, apprenti cordonnier, élève de son père, ainsi qu'il le
déclarait lui-même, allait atteindre sa onzième année. Petit pour son
âge, mais remuant comme un singe, il y avait plus de vigueur et de santé
qu'on ne le supposait à première vue dans ce corps chétif en apparence.
Qu'on se représente sur un visage ovale, sous un front large,
intelligent, bombé, couronné de cheveux blonds en broussaille, deux yeux
gris pétillant de malice, un nez retroussé, une bouche aux lèvres fines
et narquoises, et l'on aura le portrait de Bouchot. En toute saison,
avec une complète insouciance, il marchait vêtu d'une blouse grise
percée aux coudes, d'un pantalon endommagé aux genoux et d'un tablier
vert à bavette qui lui descendait à mi-jambe. Sa coiffure se composait
d'une calotte rouge qui se promenait sans prétention de l'une à l'autre
de ses oreilles ou reposait au fond de sa poche. Depuis un an et demi
que sa mère était morte, Bouchot avait cessé de fréquenter l'école
mutuelle et travaillait avec son père, excellent ouvrier qui, sous le
prétexte de combattre le chagrin que lui causait le souvenir de sa
femme, s'enivrait assez régulièrement et battait son fils un peu à tort
et à travers. L'enfant supportait ces orages avec constance, les
provoquait souvent par le temps qu'il employait à faire une course, le
peu de soin avec lequel il garnissait un revers, l'irrégularité des
rangées de clous dont il émaillait une semelle, et trouvait en somme
qu'il n'était pas trop mauvais de vivre, surtout les jours où son père
ne se consolait pas trop.

Vif, curieux, obligeant, spirituel, Bouchot était une nature
foncièrement honnête, un gamin gouailleur, hardi, flâneur, batailleur,
un polisson si l'on veut, mais non un «voyou.» En dépit de la brutalité
de son père, il l'aimait et le secondait de son mieux. Par malheur,
l'enfant détestait le métier qu'on lui enseignait, et avait l'amour inné
du dessin. Le cordonnier, qui n'y comprenait goutte, combattait cette
passion de son fils avec la même énergie que s'il se fût agi d'un vice,
et lorsqu'il découvrait une feuille de papier blanc ou un crayon entre
les mains de son héritier, celui-ci recevait une de ces corrections
qu'il qualifiait de toutouilles. Mais les coups n'amoindrissaient pas le
moins du monde son amour pour les bonshommes, et plus d'une muraille du
quartier en portait la preuve. En somme, Bouchot était aimé des voisins
que sa bonne humeur divertissait, et qui, s'ils pouvaient lui reprocher
quelques farces un peu risquées, ne connaissaient de lui aucune mauvaise
action.

Le gamin, aussitôt entré, lança vers Gaston un coup d'œil expressif,
accompagné d'une légère grimace. Il portait sous le bras un paquet assez
volumineux.

«Te voilà, gredin, dit amicalement Alexis que l'apprenti déridait par
ses allures; veux-tu boire un coup?

--Merci, mon capitaine, je suis trop pressé. Je vais rue Saint-Lazare,
chez un bourgeois qui attend ses escarpins depuis huit jours; papa me
croit déjà en train de revenir.

--Viens-tu donc m'emprunter ma voiture? demanda Blanchote, qui daigna
sourire et montrer sa dent.

--Non; je sais qu'elle est en réparation. C'est votre môme que je viens
vous emprunter. Il ne connaît pas Paris; mes affaires m'appellent
derrière la Madeleine: c'est une rude occasion pour le former, votre
petit, et sans payer un sou de plus qu'au bureau.

--Tiens, c'est une idée.

--Deux même, si vous y tenez.

Alexis secoua la tête. Quant à Gaston, il écoutait la bouche ouverte,
surpris d'apprendre que sa belle-mère possédait une voiture.

«Rouge ou noir? reprit Bouchot, qui fit le geste de tirer des macarons.

--Tu le feras écraser, dit M. de La Taillade.

--Dites donc, mon capitaine, vous me manquez de respect; est-ce que j'ai
l'air d'un jobard?

--D'ailleurs, il a mal aux pieds.

--Nous grimperons derrière un fiacre, j'ai des billets de faveur.

--Voyons, chéri, dit à son tour Mme de La Taillade; tu ne peux pas
l'emmener à ton ouvrage, et j'ai à sortir; préfères-tu le laisser seul
ici?

--Veux-tu accompagner Bouchot, mon luron? demanda Alexis.

--Oui, répondit Gaston, que l'idée de rester enfermé effrayait.

--En route! cria l'apprenti, qui se dirigea vers la porte en dansant.

--Vais-je donc sortir ainsi?» dit Gaston en jetant un regard piteux sur
son accoutrement.

La surprise se peignit sur le visage de Blanchote et de Bouchot, qui ne
comprenaient pas le scrupule de l'enfant.

«Nous n'allons pas voir le roi, répliqua le gamin, ce n'est pas son jour
de réception.

--Mais tu es plus beau qu'avec ta blouse, s'écria Mme de La Taillade.

--Je n'oserai jamais aller ainsi dans la rue.

--Il est bon votre petit, mon capitaine; il a des façons cocasses qui
m'amusent comme tout. Mais je perds un temps que papa Bouchot rattrapera
sur mes épaules. Je reviendrai quand tu auras grandi, mon bonhomme.
Tiens, une idée! ça fait les deux, m'ame La Taillade.

Revenant sur ses pas, l'apprenti se débarrassa de sa blouse et de son
tablier, enleva la redingote de Gaston, s'en affubla et lui passa les
effets dont il venait de se dépouiller. Il n'était guère plus grand que
son nouvel ami, et la redingote ne lui allait pas mieux. Mais pour la
première fois il endossait autre chose qu'une blouse, et, séduit par la
couleur du vêtement, il s'inquiétait peu de sa longueur.

«Je dois avoir l'air d'un duc, dit-il en se promenant avec gravité.
Allons, embrassons papa, maman, et filons, il n'est que l'heure.

--Tu le ramèneras avant la nuit?

--Puisque nous n'allons que jusqu'à la Madeleine.»

Et Bouchot disparut entraînant Gaston.

«Es-tu bête, de me faire poser comme ça, lui dit-il aussitôt qu'ils
eurent atteint l'escalier. Tu l'aimes donc bien, la mère La Taillade,
que tu as si peur de la quitter? Elle ne me botte pas, moi, ta
belle-mère; je la crois cousine de la gueuse qui t'a chipé ta blouse.
Quant à ton père, c'est un bon zig. Il est drôle, le soir, lorsqu'il
monte l'escalier. Hier, il a piétiné plus de cinq minutes sur la même
marche sans s'en apercevoir. Mais, au moins, il ne va pas de travers
comme papa Bouchot lorsqu'il s'est trop consolé. Tiens! Roméo qui se
promène, s'écria-t-il en apercevant un gros chat. Quelle chance, je vais
chauffer la bile à la mère Bardou! Prends le paquet et descends; quand
tu seras en bas tu siffleras.»

Gaston obéit, et siffla tant bien que mal dès qu'il eut atteint la
dernière marche.

Aussitôt une tempête d'aboiements et de miaulements éclata; on eût dit
un matou aux prises avec deux ou trois chiens furieux. Bouchot apparut
glissant sur la rampe, il riait à gorge déployée. A peine fut-il à
terre, que les chiens aboyèrent de nouveau et le chat poussa des cris
désespérés, à la grande stupéfaction de Gaston, qui voyait son camarade
produire à lui seul ce vacarme étourdissant. Du haut de l'escalier, une
voix de femme appelait Roméo.

«Kiss, kiss, kiss, mords-le! cria Bouchot.

--Veux-tu bien ne pas les exciter, polisson!»

La concierge, mise en éveil, se tenait sur la porte de sa loge, un balai
à la main.

«J'aurais dû me douter que c'était toi, galopin, dit-elle en apercevant
l'apprenti.

--Faut bien se divertir un brin, m'ame Gaucher; ce que j'en ai fait,
c'est pour vous; Roméo allait s'oublier sur l'escalier, ainsi ne me
vendez pas.

--Ce gueux d'animal... Mais où diable as-tu pris cette redingote?

--C'est un héritage; je vous conterai ça en revenant. Pas de bêtise, dit
Bouchot à Gaston; il ne faut pas se montrer dédaigneux des coups de
trique, mais il ne faut pas non plus les apprivoiser. Sors le premier,
si tu aperçois mon père à la fenêtre du troisième, tu me cligneras de
l'œil; sinon, du vent jusqu'au marché Saint-Jacques!»

Cinq minutes plus tard, les deux enfants remontaient la rue
Saint-Honoré. Bouchot, drapé dans la redingote dont les pans lui
battaient les talons, attirait un sourire sur les lèvres de chaque
passant, et s'appuyait avec noblesse sur l'épaule de Gaston, auquel il
avait confié son paquet.

«Si nous entonnions la _Marseillaise_? s'écria-t-il, ça embête les
mouchards...

Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire...

--Chante donc, dit-il en se tournant vers Gaston devenu cramoisi.

--Je ne connais pas cette chanson-là.

--Tu ne sais pas la _Marseillaise_! tu as donc été élevé à l'étranger?

--Oui, répondit naïvement Gaston, à Houdan. Mais pourquoi dites-vous que
cette chanson embête les mouchards?

--D'abord, mon vieux, tâche de me tutoyer; c'est l'usage à la cour, et
je tiens aux usages. Quant aux mouchards, la _Marseillaise_ les embête à
cause des ordres du gouvernement.

--Qu'est-ce que c'est qu'un mouchard?

--Est-il réussi! s'écria Bouchot; il sort de nourrice, ma parole
d'honneur. Un mouchard, jeune étranger, c'est un homme qui vous empêche
de crier dans la rue, de grimper derrière les voitures, de jeter des
pierres, de creuser des trous pour jouer à la bloquette; un homme qui,
s'il te voyait cracher sur une place publique, pourrait te fourrer au
poste sous le prétexte que tu salis les pavés. Parlons d'autre chose.
As-tu de bonnes jambes?

--Oui, dit Gaston, j'ai été souvent de Houdan à Maulette avec Catherine.

--Maulette, Houdan, Catherine, qu'est-ce que c'est que ces machins-là?

--Maulette, c'est un village; Catherine, c'est ma bonne.

--Ta bonne, je connais ça; il y en a beaucoup aux Tuileries, des femmes
qui causent toujours avec des militaires qui sont leurs cousins.

--Catherine ne cause pas avec les militaires.

--Tu crois? C'est peut-être parce que les militaires n'ont pas
d'uniformes, à Houdan. Mais revenons à tes jambes; aimes-tu les images?

--Oui.

--Quelle chance! Nous allons marcher vite et traverser la place du
Carrousel; il y a là des marchands de gravures; je te montrerai celles
que j'achèterai le jour où j'aurai de l'argent.»

Tout en cheminant, Gaston, qui tournait et retournait le paquet qu'il
trouvait un peu lourd, raconta ce qu'il savait de son histoire à
Bouchot. Celui-ci ne comprit bien clairement qu'une chose, c'est que son
camarade possédait un canon.

«Un canon qui peut partir? répéta-t-il avec incrédulité.

--Oui, répondit Gaston, qui poussa un gros soupir.

--Écoute, nous sommes amis, n'est-ce pas? de véritables amis, à la vie
et à la mort?

--Je veux bien.

--Tu me prêteras ton canon, alors?

--Oui.

--Ce soir, à notre retour!

--Quand tu voudras.

--Jure que tu es mon ami à la vie et à la mort.

--Je le jure.

--Il me faut une garantie sérieuse, dit Bouchot avec dignité. Pose le
paquet sur cette borne. Bien. Maintenant crache par terre, marche
dessus, lève la main vers le ciel, comme ça, et dis: Devant Dieu.

--Devant Dieu! répéta l'enfant.

--Bon, tu sais que c'est sacré, ces serments-là. Reprends le paquet. A
présent, tu peux compter sur moi, et toutes les fois que ta belle-mère
te rincera les côtes, je le lui revaudrai.»

Plus d'une heure se passa à regarder les estampes. Bouchot, animé du feu
sacré, ne pouvait plus s'arracher à ce spectacle. Lui, si loquace
d'ordinaire, ne parlait que pour expliquer à son ami les beautés des
Callot, des Audran, des Edelinck que le vent feuilletait sous leurs
yeux. Enfin les deux enfants, après avoir consacré quelques minutes aux
singes et aux perroquets dont les oiseleurs du Louvre avaient le
monopole, gagnèrent la rue de Rivoli.

Gaston, émerveillé, oubliait la fatigue et ne cessait d'interroger son
guide, qui, tout en se moquant de ses naïvetés, lui répondait avec
complaisance. Bouchot venait de se hisser derrière une charrette
lorsqu'un régiment déboucha, musique en tête. L'apprenti entraîna son
ami près des tambours, et cette marche accélérée fit regagner un peu du
temps perdu. Près de la Madeleine, on tomba au milieu d'une bande de
gamins qui jouaient aux billes, et l'on reprit haleine en suivant les
émouvantes péripéties de la partie. Un grand garçon trichait avec une
impudence sans pareille; il frappa un des joueurs, beaucoup plus faible
que lui, qui osait se plaindre d'être volé. Bouchot, indigné de cette
action, traita le grand de capon, de gouapeur et de filou, jeta sa
redingote à Gaston et tomba en garde. Les deux ennemis se contemplèrent
un instant, l'œil en feu, les sourcils froncés, l'injure à la bouche.
Ils se poussaient vigoureusement de l'épaule.

«Touche-moi donc, crapaud, touche-moi donc!»

Bouchot toucha. La lutte fut courte; les deux adversaires roulèrent à la
fois sur le sol; mais l'apprenti dominait son rival, qui ne pouvait
bouger. Gaston, épouvanté, pleurait à chaudes larmes, son paquet sous un
bras, la redingote sur l'autre.

«En veux-tu encore?» demandait Bouchot au vaincu, qui se relevait.

Celui-ci en voulait si peu qu'il battit en retraite, et le vainqueur
célébra son triomphe en exécutant son pas favori.

«Pourquoi pleures-tu? s'écria-t-il en courant reprendre la redingote.

--J'ai eu peur pour toi.

--Ai-je donc l'air d'une pomme cuite? Je reçois quelquefois, mais je
donne toujours. Cependant c'est d'un bon zig d'avoir eu peur pour moi,
embrassons-nous; tu sais, à la vie à la mort! Quant au serin que j'ai
rossé, il ne volera plus les petits sans regarder si je suis là.

--Mon parrain serait bien content s'il avait vu ce que tu viens de
faire.

--Il aime les braves?

--Il aime surtout la justice et le progrès.

--Il doit être bon, ton parrain. Pose-toi là pour m'attendre; je grimpe
chez le bourgeois, il va m'offrir deux sous de gratification; une fois
débarrassé du paquet, nous mangerons des frites et nous boirons du
coco.»

Gaston s'accota contre une muraille, ne perdant pas de vue la porte
cochère que venait de franchir son ami. Il était étourdi, ahuri,
content, effrayé, en proie aux impressions les plus contradictoires et
ne sachant comment les démêler. Honteux des façons d'agir de son guide,
qui, non satisfait d'attirer l'attention par sa mise, dansait, chantait,
criait à tue-tête, interpellait les passants, agaçait les chiens,
employait des mots inconnus, se battait en pleine rue avec une superbe
indifférence, Gaston, dont ces manières renversaient toutes les
théories, ne pouvait ni comprendre ni excuser les libres allures de
Bouchot, et encore moins son oubli complet des lois du monde. Cependant,
si l'apprenti blessait par plus d'un côté la délicatesse timide de son
ami, il le séduisait par sa faconde, sa franchise, sa bravoure et son
bon cœur. Gaston, près de Bouchot, se sentait protégé, et c'était
sincèrement qu'il commençait à l'aimer. Il l'eût aimé tout à fait si, au
lieu de se moquer et de chanter tout haut, Bouchot eût consenti à
marcher tranquillement pour causer de Houdan, de Catherine et de
Mademoiselle. Hélas! qu'eussent-elles dit, ces âmes si chères, si elles
avaient aperçu leur favori errant dans les rues de Paris, les cheveux en
désordre, des chaussons de lisière aux pieds, une blouse trouée sur le
dos, un tablier poisseux serré à la taille, marchant l'oreille basse sur
les talons du triomphant Bouchot? L'enfant ne pouvait y songer sans
qu'un sanglot vînt le suffoquer.

L'apprenti reparut au bout d'un quart d'heure. Les mains perdues au fond
de ses manches, il marchait d'une façon solennelle, le décime qu'il
venait de recevoir posé sur l'œil gauche, comme un lorgnon.

Les deux enfants, l'un suivant l'autre, gagnèrent les quais. La vue de
l'obélisque, du palais Bourbon, des Tuileries, du dôme des Invalides,
fit confesser à Gaston que Paris valait mieux que Houdan. Bouchot, qui
trouva sur sa route un morceau de charbon, dessina à grands traits une
face grimaçante que son compagnon, avant même qu'elle fût terminée,
reconnut pour celle de Blanchote. Satisfait d'avoir attrapé la
ressemblance, le jeune artiste préludait à son entrechat accoutumé,
lorsque son ami l'arrêta pour lui demander l'explication de cette danse.

«Ah! voilà. Il y a plus de trois ans, en compagnie de ma pauvre mère,
j'ai été aux Folies-Dramatiques voir représenter un opéra qui s'appelait
_Giselle_. Giselle, c'était une jeunesse qui avait tantôt du bonheur et
tantôt des malheurs. Chaque fois qu'elle avait envie de rire ou de
pleurer, elle arrondissait les bras et se mettait à danser. Ça m'a
semblé si naturel et si clair, que j'ai adopté sa méthode.»

On but du coco que Gaston, faute d'habitude, trouva détestable; puis il
fallut songer à rentrer au logis. Mais une dispute entre deux cochers,
un cheval de charrette abattu, les manœuvres d'un bateau à vapeur,
toutes choses dont Bouchot voulut voir l'issue, retardèrent si bien les
deux enfants, que le soleil se couchait au moment où ils atteignirent le
pont Neuf.

La journée, bien que froide, avait été sereine, et le ciel, embrasé
d'une lueur jaune éblouissante, prêtait un aspect féerique à ce panorama
de la Seine qu'on admirerait dans une ville d'Allemagne ou d'Italie,
mais auquel notre indifférence ne prend pas garde. Bouchot s'arrêta
silencieux et s'appuya sur le parapet. Il étudiait les jeux de la
lumière sur les eaux légèrement tourmentées, sur les merveilleuses
sculptures de la galerie de Henri II, puis sur les feuillages desséchés,
brûlés, rougis des Tuileries et des Champs-Élysées. Çà et là, les vitres
d'une fenêtre s'embrasaient comme la bouche d'une fournaise, et sur les
toits d'ardoise, glacés d'argent, les cheminées dessinaient de grandes
ombres aux formes fantastiques. Les passants qui traversaient le pont
des Arts semblaient vêtus de brocart d'or tant qu'ils marchaient en
pleine lumière, et rentraient brusquement dans la vulgarité de leur
costume aussitôt qu'ils dépassaient l'ombre. La Seine, un moment
illuminée, devenait noire et lugubre; on eût dit que la nuit sortait de
ses profondeurs et repoussait pas à pas les rayons vaincus. Gaston
respecta la contemplation de son ami, qui lui prit tout à coup la main
et l'entraîna en murmurant:

«J'ai vu des Joseph Vernet qui sont à peu près ça.»

Il faisait presque nuit lorsqu'on déboucha sur la place du Châtelet.
Bouchot, tout en émaillant sa conversation de réflexions philosophiques
sur la fuite rapide des heures, acheta pour un sou de pommes de terre
frites.

«Décidément, dit-il en croquant la dernière, nous avons trop flâné, la
courroie du père Bouchot va troubler ma digestion.»

Gaston s'attendrit en apprenant que son ami courait grand risque d'être
battu.

«Veux-tu que je t'accompagne? dit-il, je raconterai à ton père que c'est
à cause de moi que tu es en retard; je le prierai tant, qu'il te
pardonnera.»

Bouchot, ému, saisit la main de Gaston et la secoua.

«C'est bon tout de même, s'écria-t-il, d'avoir quelqu'un qui pense à
vous, qui vous aime et vous plaint. Mais vois-tu, mon bonhomme, le
tire-pied du père Bouchot n'a plus d'oreille depuis que ma mère est
morte. Bah! continua-t-il avec insouciance, je crierai afin d'abréger la
séance. Tu connais la recette, hein? Lorsque ta belle-mère ira de trop
bon cœur, braille de toute ta force, ça la fera finir plus vite à cause
des voisins.»

Un frisson passa sur les épaules de Gaston à l'idée que Blanchote
pouvait le battre de nouveau. Parvenus au fond de l'allée de leur maison
commune, les deux enfants s'embrassèrent. Bouchot préluda
mélancoliquement au pas de Giselle et disparut dans un escalier. Gaston
allait frapper à la porte de son père lorsqu'il fut rejoint par
l'apprenti.

«J'ai oublié de te rendre ton habit, tant la courroie me trotte par la
tête, dit-il; d'ailleurs, tandis que j'y suis, je vais voir ton canon.»

Alexis remonta son sac en voyant entrer son fils et l'embrassa.

«Eh bien, petit, es-tu content de ta promenade?

--Oh! oui, répondit Gaston, qui regarda son nouvel ami.

--Tu en auras long à raconter plus tard à ta tante?

--La reverrai-je bientôt?

--Peut-être demain», dit Blanchote.

Cette nouvelle acheva de rendre l'enfant heureux. Bouchot, bien que
fasciné par le canon, réussit enfin à s'arracher à cette contemplation.
A peine était-il parti que Blanchote retirait des profondeurs de son
cabas une petite blouse. Elle en revêtit Gaston, qui redoutait qu'on
l'affublât de nouveau de la redingote dont son ami était si fier.

«Allons dîner», s'écria Alexis.

Il prit Gaston par la main et précéda Mme de La Taillade sur l'escalier.
Celle-ci refermait à peine la porte, que des cris perçants retentirent.

--C'est Bouchot», dit la mégère, je m'y attendais; il ne l'a pas volé.

Gaston eût voulu ne pas entendre; il se pressa contre son père, des
larmes coulaient sur ses joues. On le conduisit rue Jean-Pain-Mollet,
dans un établissement qu'il reconnut pour le même au fond duquel il
s'était endormi le jour de son arrivée à Paris.

Il mangea de bon appétit, et le soir, vers neuf heures, il rentra en
compagnie de M. et Mme de La Taillade. Il jeta au passage un regard
rapide vers la fenêtre du cordonnier; elle était close et obscure.
Gaston fit sa prière avant de s'endormir et s'étendit sur son matelas.
Dans ses rêves de cette nuit-là, il vit des chiens mordre des chats,
Blanchote danser le pas de Giselle, tandis que Bouchot, perdu dans une
redingote de drap bleu, crachait sur le sol et levait la main vers le
ciel en répétant: «A la vie! à la mort!»



VII

UN DRAME A PROPOS D'UNE BOUTEILLE CASSÉE.


Sur les plans de Paris âgés de plus de vingt ans--ce qui équivaut à un
siècle des temps passés--on voit figurer, parmi les petites rues qui
rayonnaient autour de la place de Grève, la rue Jean-Pain-Mollet. Elle
n'était ni longue ni large, et les maisons qui la bordaient n'avaient
rien de monumental; mais comme elle sentait son vieux Paris, cette brave
rue! le Paris boueux, crasseux, sombre, sordide, malsain, qui passait
pour une des plus belles villes de l'univers, même avant les rotondes du
comte de Rambuteau et les trouées sanitaires du baron Haussmann. Ce
n'était pas une rue aristocratique, que la rue Jean-Pain-Mollet. Un
ruisseau noir, fangeux, qui prenait sa source à la hauteur de la rue des
Arcis, cascadait sur ses pavés inégaux avant de se perdre dans une
espèce de gouffre, situé près de l'Hôtel de ville, et, si l'on n'y
rencontrait ni belles dames ni dandys, les sergents de ville, en
revanche, y avaient fort à faire. Dans la plupart de ses maisons,
transformées en «garnis», on vendait l'hospitalité à la nuit. Du fond de
vingt débits de liqueurs s'échappait, surtout le samedi soir, une
tempête de voix roucoulant une romance avec ces inflexions qui font
aujourd'hui la gloire de Thérésa. Souvent les vitres, blanchies dans le
but d'économiser les rideaux, volaient en éclats, et la porte,
brusquement ouverte, livrait passage à deux champions aux formes
athlétiques. Une lutte sauvage s'engageait, pour un mot, pour une femme,
ou simplement pour l'honneur. Un cercle de curieux se pressait autour
des combattants; dans ce duel on tentait, non de faire mordre la
poussière à son antagoniste,--l'éternelle humidité de la vieille rue s'y
opposait,--mais de le rouler dans le ruisseau historique qui, sous Louis
VI, marquait l'enceinte de la bonne ville. La querelle vidée, les
lutteurs s'embrassaient; le vaincu confessait avoir trouvé son maître;
plusieurs verres d'eau-de-vie pansaient les blessures, et pour quelques
heures l'antique rue retrouvait un peu de calme.

Quoi qu'en puissent dire l'esprit de parti et le besoin d'applaudir, si
impérieux chez les Français, maudite soit la main hardie qui, sans souci
du passé, éventra ces antres et purifia du même coup le sol et ceux qui
l'occupaient! Pourquoi a-t-elle forcé les habitants à chercher un gîte
ailleurs, à quitter les tanières traditionnelles hors desquelles il leur
semblait impossible de vivre? On mourait si sûrement dans ces cloaques
immondes où la fièvre régnait en permanence, où toute maladie
s'aggravait, où les femmes étaient si pâles, les enfants si chétifs, où
le vice, la vermine, la prostitution, tout ce qui cherche l'ombre
grouillait comme les reptiles au fond d'un marécage des tropiques. De
l'air, de la vie, du soleil, de la moralité, à quoi bon? On s'en passe
si bien! Quel grand homme aura le courage de nous les rendre, ces rues
étroites, hideuses, humides, fangeuses, que tant de gens regrettent tout
haut avec une si touchante mauvaise foi? Il nous en reste encore
quelques-unes; pétitionnons bien vite pour qu'on nous les conserve;
assez de soleil; de l'ombre, maintenant, à défaut de ténèbres. A bas ces
docteurs amis du progrès qui, mauvais économistes, raisonnent avec le
cœur; qui comptent les existences sauvées sans vouloir peser l'or
dépensé, estimant que la vie d'un homme est sans prix et que la moindre
bataille coûte encore plus cher que l'assainissement de Paris.

Un soir du mois de décembre 1844, le ruisseau de la rue Jean-Pain-Mollet
était solidifié par la gelée et la divisait en deux ruelles étroites. La
neige tombait à gros flocons, tourbillonnait entre les noires demeures,
puis, comme à regret, jonchait le pavé couvert de verglas. Les passants
se hâtaient, la tête penchée, s'abritant de leur mieux contre la bise
qui leur mordait le visage. Le sol craquait sous les pieds et les chutes
étaient fréquentes. On se relevait avec peine pour reprendre au plus
vite cette marche incertaine, dangereuse, vacillante, dont on se serait
moqué en plein jour, mais qui, à cette heure où les estomacs étaient
vides, semblait une nouvelle cruauté du sort. Les vitres ternes,
dépolies des débits de liqueurs, ne laissaient passer aucun rayon qui
vînt en aide aux becs de gaz dont la lumière blafarde éclairait à peine
le mur qu'elle frappait. De temps à autre, la porte d'un cabaret
s'ouvrait, et un homme aviné, maugréant à mi-voix ou fredonnant une
chanson, se mettait en marche pour regagner le taudis où sa ménagère,
ses enfants affamés l'attendaient peut-être.

Près de l'encoignure de la rue des Arcis, où un commerce plus actif
multipliait les lumières, un petit garçon, appuyé sur une borne,
pleurait devant les débris d'une bouteille brisée. Une calotte rouge
couvrait sa tête aux cheveux coupés ras; il cachait tant bien que mal,
entre les plis de sa blouse, ses doigts gonflés par des engelures, et
ses pieds, mal abrités par des bas troués, étaient chaussés de gros
sabots. Mouillé, grelottant, il levait des yeux navrés vers ceux qui
passaient et dont la plupart ne l'apercevaient même pas.

«Bien travaillé, dit un maçon qui se retourna.

--Ton affaire est claire, mon bonhomme; tu connais le proverbe, qui
casse les verres les paye, dit un autre en riant de son à-propos.

C'était là toute la pitié qu'inspirait le petit garçon; ces gens
connaissaient cependant par expérience la triste perspective qui
l'attendait. Et aucun d'eux ne se croyait méchant--c'est si drôle un
gamin qui va «recevoir une raclée!»

Une jeune femme s'arrêta pour interroger l'enfant. Le drame était bien
simple; il venait de tourner le coin de la rue lorsque le pied lui avait
manqué, et du flacon, mal étreint par ses doigts transis, qui contenait
pour dix sous d'eau-de-vie, il ne restait que des débris. La jeune femme
soupira, dix sous représentaient pour elle une journée de travail; elle
s'éloigna sans dire un mot.

Cinq ou six enfants des deux sexes, chargés eux aussi de bouteilles et
de provisions, se groupèrent autour de la borne, graves, silencieux,
ouvrant de grands yeux apitoyés, car ils comprenaient la terreur du
petit garçon et n'osaient le consoler. Celui-ci semblait ne pouvoir se
résoudre à s'éloigner du lieu de son désastre, comme s'il conservait
l'espoir de voir les tessons se rejoindre et recueillir le liquide dont
l'action creusait la glace qui recouvrait les pavés. Une fillette d'une
douzaine d'années paraissait surtout attendrie.

«Viens, disait-elle à l'enfant qu'elle tirait par sa blouse, je
t'accompagnerai, peut-être ne te battra-t-on pas trop fort.»

En ce moment, un jeune garçon qui sifflait la _Marseillaise_ avec
entrain, déboucha de la rue des Arcis et s'approcha à son tour.

«Gaston!» s'écria-t-il.

Celui-ci releva la tête et se précipita vers Bouchot. L'apprenti n'eut
besoin d'aucune explication, il comprit tout d'un simple coup d'œil.

«Mon pauvre vieux, dit-il en passant son bras autour du cou de son ami,
tu n'as pas de chance! Voyons, ne pleure plus. Que faire? J'emprunterais
bien une bouteille à la mère Bardou, mais de l'argent? Est-ce bête de
les fabriquer en verre, les bouteilles! Elles devraient être en
fer-blanc, l'hiver surtout. Qu'est-ce que tu emportais?

--De l'eau-de-vie, répondit Gaston.

--C'est ça, du sérieux; s'il s'agissait de vin, ce serait la même chose;
mais c'est égal, j'aurais préféré du vin. Allez-vous filer, tas de
moutards? Vos mères vous attendent pour vous moucher; on dirait qu'ils
n'ont jamais vu de verre cassé, ces bêtas-là! Je voudrais bien savoir
comment nous y prendre?... c'est le nanan qui m'embarrasse. Ton père
est-il rentré?

--Pas encore.

--Il est chez Pauquet, allons-y; j'entrerai le premier. Tu lui
raconteras l'histoire; je m'en charge, si tu veux. Il reviendra avec
toi, tu le laisseras passer devant, et la mère Blanchote en sera pour
une bouteille rentrée.

--Oui-da, canaille! je t'y prends encore à lui donner de mauvais
conseils», dit une voix enrouée.

C'était celle de Blanchote qui, grimpée sur ses socques, saisit Gaston
par le bras de façon à le faire crier et l'entraîna vers la rue des
Arcis.

«La gueuse! murmura l'apprenti revenu de sa surprise; sans Gaston,
quelle série de boules de neige je lui collerais dans le dos! Si je
courais chez Pauquet dire au capitaine que sa femme a mal aux dents, ou
qu'un monsieur le demande, un monsieur décoré? La vieille sorcière, il a
beau lui défendre de battre le petit, elle écoute la romance et soigne
le refrain lorsqu'il n'est pas là! Allons chez Pauquet, il y a là des
trognes qui valent celle de Téniers.»

Et, en dépit du verglas, Bouchot s'élança à toutes jambes vers l'hôtel
de ville.

En sortant de chez le marchand de vin, Blanchote se rendit chez
l'épicier, puis elle regagna la rue Jean-Pain-Mollet. Les doigts crispés
autour du bras de Gaston, on eût dit un oiseau de proie entraînant sa
victime palpitante. Tout à coup la mégère glissa, perdit l'équilibre et
brisa dans sa chute la bouteille qu'elle venait d'acheter. Cet accident,
qui eût dû la disposer à l'indulgence, l'exaspéra; elle se releva
furieuse et se précipita sur Gaston, qu'elle battit.

«Assez, la mère, assez!» lui cria un joueur d'orgue qui rentrait.

Blanchote accueillit l'observation par des injures, saisit la petite
main toute crevassée de l'enfant et reprit sa marche.

«Vous me faites mal», dit-il en essayant de se dégager.

La misérable pressa plus fort; il poussa un gémissement et tomba à
genoux sur le sol glacé.

En ce moment, sans qu'elle pût deviner d'où le projectile était parti,
Mme de La Taillade reçut en plein visage une monstrueuse boule de neige.
Tandis que ses yeux perçants sondaient avec rage les alentours, Gaston
disparaissait dans une sombre allée.

«Attends-moi», lui cria-t-elle.

L'enfant, accoutumé sans doute à se guider dans l'obscurité, atteignit
un escalier auquel une corde à puits servait de rampe, et commença à
gravir les marches inégales.

«C'est Bouchot, grommelait Blanchote, qui s'épongeait encore; je suis
sûre que c'est lui, le gueux me le payera cher!»

Parvenu au cinquième étage, Gaston parcourut un long corridor et se
rangea pour laisser passer sa belle-mère.

«Tu n'as reçu qu'un à-compte, mon bijou, lui dit-elle, en lançant un
soufflet qui, par bonheur, tomba dans le vide. C'est à présent que nous
allons rire!»

Elle ouvrit une porte, puis, après avoir tâtonné un instant, alluma une
chandelle dont la lueur vacillante éclaira d'une façon sinistre une
mansarde aux murs délabrés. Dans un coin un lit, dans un autre un
réchaud, çà et là des chaises dépareillées, et dans l'angle, à droite de
la fenêtre unique, un monceau de loques et de chiffons. Les deux
chambres de la rue des Arcis méritaient le nom d'appartement comparées à
ce galetas, nu, étroit, glacé, au sol couvert d'immondices.

«Arrive», dit Blanchote.

Gaston, immobile, prêta l'oreille.

«Viendras-tu?» cria la mégère avec mille imprécations.

L'enfant se présenta enfin; mais derrière lui parut Alexis vêtu, en
dépit de la saison, de son pantalon de drap clair et coiffé de son
chapeau gris.

«Après qui en as-tu? demanda-t-il à sa femme en entrant, je t'ai entendu
gronder d'en bas.

--Est-ce que je sais, après ton môme, qui prétend que ses engelures le
démangent.

--Pauvre petit! tu ne l'as pas frappé, au moins?

--Peut-être une taloche; on ne peut guère s'en empêcher en face d'un
polisson qui casse par méchanceté ta bouteille de cognac.»

Alexis remua la tête d'un air de doute.

«Je suis tombé, père, interrompit Gaston, qui s'approcha de lui; je ne
sais pas marcher avec des sabots et le pavé glisse beaucoup.»

M. de La Taillade se baissa, le prit dans ses bras et le pressa contre
sa poitrine.

«Ah! mon pauvre luron, dit-il, patience, la fortune reviendra.»

Et, sans plus s'occuper de sa femme, il s'assit et se mit à bercer
l'enfant, l'enveloppant d'un regard attendri.

«C'est ça, donne-lui raison pour le rendre insolent, dit Blanchote avec
aigreur.

--Lui, insolent! répéta Alexis, qui haussa les épaules. Il avait un nid
bien chaud d'où nous l'avons arraché, il ne peut nous aimer.

--Je t'aime, père, s'écria Gaston en l'embrassant.

--Pauvre chéri, s'écria Blanchote, on voit bien que tu es à jeun, tu
parles en vers. Ce maudit crapaud, il nous porte malheur.

--Laisse faire, petit; le jour où j'aurai quarante francs, je te
reconduis à Houdan.

--Aussi ne les auras-tu jamais, murmura la mégère, qui jeta sur le père
et le fils un regard haineux. Cette chipie qui vit dans les tapisseries
et qui nous laisse crever de faim n'aura pas le dernier mot. Allons, mon
bijou, ajouta-t-elle tout haut, le couvert!»

Gaston se dégagea des bras de son père, retira ses sabots, et, tandis
que sa belle-mère activait le feu du réchaud, il disposa, sur une
planche soutenue par deux tabourets, des assiettes, des verres et des
couteaux.

«A table» cria Blanchote, qui apporta, dans le poêlon même où elle
l'avait confectionné, un ragoût de pommes de terre.

Les convives mangèrent en silence; vers le milieu du repas, Gaston alla
près d'une cruche et l'inclina pour remplir son verre; l'eau était
gelée, ce qui provoqua l'hilarité de Mme de La Taillade. L'enfant refusa
de partager la ration de vin de son père et s'accroupit auprès du
réchaud. Le soudard se leva, bourra sa pipe et commença à marcher de
long en large pour combattre le froid.

«Sors-tu?» dit Blanchote à son mari.

Celui-ci rencontra les yeux suppliants de son fils.

«Non, répondit-il.

--Est-ce que Pauquet te refuse crédit?

--Pauquet est un ancien troupier qui sait ce que l'on se doit entre
hommes; mais je le ménage.

--Pauvre chéri, voilà plus d'un mois que tu n'as bu à ta soif.»

La tête d'Alexis se balança du haut en bas.

«Je voudrais ne plus boire, murmura-t-il.

--Pour tomber malade? C'est le gamin, avec son air de condamné à mort,
qui te rend sentimental. Bête, les enfants ne comprennent rien à la
misère et ne sont jamais malheureux. J'en sais quelque chose, peut-être.
Je parie que tu songes encore à mettre les pouces, à écrire à ta sœur
que tu lui rends le môme sans condition.

--Oui.

--Ça me fend le cœur de te voir avec ces idées-là. Nous le rendrons,
mais pas pour rien; l'heure est passée. Voyons, pas d'attendrissement;
serons-nous gentil si notre petite femme nous apporte une goutte?»

Le soudard interrompit sa promenade, et sa langue frappant son palais
produisit un glouglou sonore. Lorsqu'il vit Blanchote ajuster ses
socques, s'envelopper de son châle et gagner le corridor, un sourire
illumina sa face niaise. Il s'assit, bourra sa pipe noire et regarda
Gaston, qui approchait la cruche du réchaud.

«Veux-tu donc boire, petit? lui demanda-t-il au bout d'un instant.

--Non, père, je voudrais un peu d'eau pour laver les assiettes, afin de
n'être pas grondé demain.

--Est-ce que tu m'aimes un peu?

--Beaucoup, répondit l'enfant, qui vint l'embrasser.

--Et Bouchot, je ne vous vois plus jouer ensemble, êtes-vous donc fâché?

--Non; mais Mme Blanche le déteste, elle lui a défendu d'entrer ici sous
prétexte qu'il me donne de mauvais conseils.

--Est-ce donc vrai, petit?

--Non, père; Bouchot ne sait ni mentir ni voler, lui.

--Qui donc ment? qui donc vole?»

Gaston garda le silence.

«Tu n'aimes pas Blanchote, reprit M. de La Taillade au bout d'un
instant.

--Non, pas plus qu'elle ne m'aime.

--Elle ne te bat plus, n'est-ce pas? Une taloche par-ci par-là,
peut-être; les grandes personnes ont des ennuis, ta tante devait en
avoir.

--Ma tante ne m'a jamais battu.

--Et je ne veux pas que Blanchote te batte; sur ce point-là, il faut
toujours me dire la vérité.»

Gaston baissa de nouveau la tête, n'osant répondre que la vérité lui
avait déjà valu de plus rudes coups que ceux qu'il recevait sans se
plaindre. Son père n'était pas toujours là, et, le plus souvent, il
rentrait hébété, inapte à comprendre. L'enfant qui le voyait de
sang-froid allait peut-être tenter de l'éclairer, lorsque les socques de
Blanchote résonnèrent dans le corridor.

«Il fait un temps de voleur, dit-elle en secouant son châle qu'elle
étendit sur le pied du lit, on ne tient pas debout, et la rue ressemble
à un cimetière, tant elle est déserte.»

Elle reprit haleine et sortit de son cabas un petit fagot de bois blanc,
puis une bouteille à demi pleine d'un liquide rougeâtre.

«C'est du mêlé, chéri, continua-t-elle; tu ne le détestes pas, hein?
Tiens, le mioche n'est pas couché; vous avez donc causé?

--Il me racontait que tu n'aimes pas Bouchot.

--Je n'aime pas Bouchot! s'écria Mme de La Taillade, dont la dent
saillit, et qui se frotta le visage de ses deux mains; en voilà un
conte! C'est-à-dire que je donnerais quelque chose pour le voir tout de
suite, cet apprenti gnaf. Si tu le rencontres demain, chéri, et que tu
puisses le décider à monter, tu me feras plaisir; il redescendra
content, je t'en réponds.

--Tu entends, petit, dit Alexis, dont l'intelligence ne comprit pas
l'ironie des paroles de la mégère; tu peux ramener Bouchot.»

Blanchote disposa sur le fourneau le fagotin qu'elle venait de rapporter
et l'alluma. Une épaisse fumée remplit aussitôt l'étroite mansarde, un
joyeux pétillement se fit entendre, puis une flamme claire brilla. On se
garda d'ouvrir la fenêtre; pour les pauvres, la fumée est une partie du
feu, elle tient chaud. Le soudard, lui, ne voyait que la bouteille. Il
respira avec force lorsque sa femme emplit deux verres, et ce fut d'une
main tremblante qu'il porta le sien à ses lèvres. Après avoir bu, il
ouvrit deux ou trois fois la bouche comme pour mieux déguster, bourra sa
pipe, se croisa les jambes et, renversé sur sa chaise, les yeux à demi
clos comme un chat repu, il semblait faire ronron.

Gaston, à force d'industrie, avait réussi à se procurer un peu d'eau; il
lavait dans un coin les assiettes et les couverts. Sa tâche terminée, il
se rapprocha du fourneau afin de réchauffer ses mains engourdies. Au
bout de quelques minutes, il embrassa son père, salua Blanchote, et
s'enfouit tout habillé dans un monceau de linge qui se trouvait en face
de la porte. Mme de La Taillade, qui bâillait et se plaignait du froid,
se coucha à son tour. Alexis resta seul éveillé.

Il fumait, calme, grave, reposé, n'interrompant ses aspirations que pour
boire de temps à autre une gorgée du mélange qui, sans valoir le cognac
pur, pouvait se tolérer. La tête appuyée contre le mur, il regardait les
braises se consumer, passer du rouge vif au rouge pâle, noircir, se
ranimer à l'improviste, puis mourir pour ne laisser à la place qu'elles
occupaient qu'une cendre blanche et vaporeuse. Ce spectacle semblait le
captiver au plus haut degré, car il demeura presque une heure sans
bouger.

Au dehors, un silence profond; la neige, qui tombait sans relâche,
assourdissait le fracas ordinaire des roues sur les pavés. Tout à coup
on entendit un enfant pleurer. Aux sons lointains de cette voix
plaintive, Alexis releva la tête, se hâta de rebourrer sa pipe, emplit
de nouveau son verre, et son regard, après avoir contemplé les vitres où
la froidure dessinait des fleurs étranges, s'arrêta sur la chandelle,
dont la mèche démesurée donnait à la flamme une lueur sépulcrale.
L'attention du soudard se concentra tout entière sur les excroissances
nées de la combustion; on eût dit qu'il s'étonnait de retrouver là le
phénomène qu'il venait d'observer sur la braise: une étincelle ranimant
pour une seconde un corps éteint. Ces alternatives d'ombre et de clarté,
de vie et de mort, paraissaient l'intriguer outre mesure; peut-être en
cherchait-il le sens philosophique; peut-être, au fond, se contentait-il
de voir sans chercher à comprendre. L'enfant, qui pleurait, se tut; le
calme, succédant au bruit, troubla la méditation d'Alexis; il changea de
position, moucha la chandelle sans daigner s'humecter les doigts, et son
regard se fixa sur le monceau de linge qui servait de couche à Gaston.

Pour le coup, un sentiment humain se peignit sur la face impassible du
soudard. Son regard, qui ne brillait d'ordinaire qu'à la vue d'une
bouteille pleine, s'adoucit; un sourire effleura ses lèvres, une
expression de tendresse illumina ses traits vulgaires et les rendit
touchants. Depuis quatre mois qu'il voyait Gaston chaque jour, Alexis,
sans savoir pourquoi, s'était pris à l'aimer. Il eût voulu le voir
heureux, gai, souriant, tapageur, comme Bouchot, par exemple; mais
lorsque l'enfant levait sur lui ses grands yeux bleus si candides, si
doux, si pleins de loyauté, le père se sentait tout remué et secouait la
tête sans parvenir à s'expliquer son émotion. Blanchote, clairvoyante et
jalouse, devinait cette affection qui ne se traduisait guère que par des
mots accentués d'une certaine façon, et sa haine pour Gaston, dont la
gentillesse aurait dû la désarmer, n'avait peut-être pas d'autre cause.

Peu à peu M. de La Taillade, dont les yeux demeuraient cloués sur le
monceau de guenilles qui recouvrait son fils, devint soucieux; il retira
sa pipe d'entre ses lèvres, posa son front étroit dans sa large main, et
tenta de réfléchir.

Mal conseillé, il avait plongé Gaston dans cette misère qui convenait si
peu à ses instincts délicats. Depuis lors, il avait essayé de réparer le
mal dont il était cause; mais une fatalité, inexplicable pour lui,
réduisait à néant ses meilleures intentions. Pourquoi sa sœur
laissait-elle ses lettres sans réponse? Comment une somme de cinquante
francs qu'il gardait au fond de son gousset avait-elle disparu? Pourquoi
son patron lui retenait-il une partie de son gain? Pourquoi les recrues
devenaient-elles rares? Pourquoi Blanchote détestait-elle Gaston?
Pourquoi, enfin, l'enfant si doux, si docile, si soumis, montrait-il une
répugnance invincible pour sa belle-mère? Toutes ces idées simples ou
complexes se débattaient confuses dans la tête d'Alexis. Cette
intelligence épaisse, encore alourdie par des excès de boisson, ne
savait ni vouloir, ni comprendre, ni agir, et l'étincelle allumée par
Gaston dans les profondeurs de cette âme pouvait se comparer à ces
éclairs de chaleur qui brillent sans éclairer.

Blanchote, qui depuis son expulsion du _Cœur-Enflammé_ se considérait
comme la victime d'Alexis, aurait pu expliquer à son noble époux la
cause de plusieurs de ses mécomptes, et répondre à deux ou trois de ses
questions. C'est elle qui, par suite d'un arrangement avec le commis
principal de l'agence, empochait la moitié des gains de son mari, et en
cela on ne pouvait la blâmer. Ne comptant plus guère sur la somme
qu'elle avait cru obtenir pour la rançon de Gaston, elle tentait de la
réunir par tous les moyens à sa portée. Quant à l'enfant, elle
s'obstinait à le garder, par amour-propre d'abord--l'amour-propre joue
un rôle dans les mauvaises actions aussi bien que dans les bonnes--puis
pour les services qu'il rendait, car elle le stylait aux détails du
ménage et le pauvre petit savait maintenant s'acquitter d'une
commission. Elle espérait bien se servir de lui tôt ou tard pour ses
opérations clandestines, et le façonner peu à peu à ces larcins minimes,
plus faciles encore pour les enfants que pour les femmes. Mais jugeant
un peu trop vite la conscience des autres sur la sienne, son premier
essai faillit lui coûter cher. Gaston, qui sur l'ordre de sa belle-mère
avait été ramasser le marteau d'un tailleur de pierre occupé de son
déjeuner, fut éclairé par Bouchot. Il menaça d'aviser son père, et
Blanchote se résigna à dresser peu à peu l'enfant à ce qu'elle appelait
faire son droit, c'est-à-dire voler.

Et le docteur, et Catherine, et Mademoiselle, avaient-ils donc oublié
leur enfant d'adoption? Ils songeaient à lui chaque jour, au contraire;
chaque jour les deux femmes pleuraient, ne sachant s'il était mort ou
vivant. Ce ne fut qu'après un mois et demi de souffrances que
Mademoiselle, grâce aux soins dévoués de sa servante et à l'expérience
de son vieil ami, entra en convalescence. On lui remit alors une lettre
d'Alexis, qui s'excusait et offrait de renvoyer Gaston; mais il était
sans ressource. Mademoiselle répondit sur l'heure, et l'espoir de revoir
bientôt son neveu hâta le retour de ses forces. Une semaine s'écoula
dans une attente fiévreuse; chaque soir, les deux femmes se rendaient au
bureau de la diligence pour la voir arriver; en vain, hélas! On reçut
une nouvelle lettre plus pressante encore que la première; Mademoiselle
porta elle-même sa réponse à la poste; mais, pas plus que les
précédentes, cette missive ne devait parvenir à son adresse; le sort,
par ces petits moyens qui lui servent à produire de grands effets,
conspirait contre le bonheur de Gaston.

Roméo, le sultan entretenu par Mme Bardou devenue concierge de la maison
habitée par M. de La Taillade, s'avisa de fouiller dans le cabas de
Blanchote, un matin qu'il contenait des côtelettes. Mme de La Taillade,
indignée, poursuivit le voleur jusque sur les genoux de sa maîtresse et
proféra contre lui les menaces les plus terribles. Bouchot, qui eut la
chance de voir l'aventure, ne songeait pas à mal; mais, deux jours plus
tard--la semaine était bonne pour lui--il vit le dogue du charcutier
étrangler Roméo d'un coup de dent. L'apprenti venait d'entendre frapper
injustement Gaston. Il ne trouva rien de mieux que de transporter le
cadavre du défunt sur le palier de Blanchote, puis il manœuvra si bien
que Mme Bardou accusa son ancienne amie du meurtre de son chat. A dater
de ce jour, toute missive à l'adresse des La Taillade fut
impitoyablement refusée, et lorsqu'ils déménagèrent, la vindicative
concierge déclara au facteur qu'ils étaient partis pour l'étranger.
Quant aux lettres qu'écrivait Alexis, il n'oubliait qu'une chose,
c'était d'indiquer sa nouvelle adresse. Mais les moyens employés par
Bouchot pour venger son ami devaient avoir une conséquence plus cruelle
encore et rompre à jamais le fil qui pouvait ramener Gaston à Houdan.

Le docteur ne savait rien refuser à Mademoiselle, et, sur ses instances,
il entreprit le voyage de Paris. Désolé des renseignements fournis par
Mme Bardou, il se rendit à la préfecture de police. Deux mois
auparavant, Alexis, prêt à entreprendre le voyage d'Alsace en compagnie
de son patron, avait pris un passe-port, et la préfecture renvoya le
docteur de la rue des Arcis à Strasbourg. Après avoir interrogé pour la
dixième fois Mme Bardou, qui commençait à répondre de mauvaise grâce, le
docteur se retirait désespéré, lorsqu'il rencontra Bouchot à porte de
l'allée. L'apprenti marchait vite, il venait précisément de flâner en
compagnie de Gaston et prévoyait une toutouille.

«Habites-tu depuis longtemps cette maison, mon petit ami? lui demanda le
docteur.

--Oui, mon bourgeois, c'est le pays où j'ai reçu le jour.

--Tu as dû connaître M. de La Taillade?

--M. de La Taillade, répéta malicieusement Bouchot, un petit qui possède
une grande femme laide et méchante, avec une dent à l'envers?

--Oui, répondit le docteur.

--Déménagés pour l'étranger, mon magistrat, pour les Amériques Vespuce;
demandez plutôt à la mère Bardou.»

Et Bouchot s'élança vers l'escalier.

«Tiens, se dit-il à moitié route, j'aurais dû lui donner l'adresse à ce
vieux monsieur; c'est peut-être un mouchard qui vient embêter la
vieille.»

Il redescendit deux étages; le docteur remontait déjà la rue
Planche-Mibray, songeant à la façon dont il communiquerait à Houdan le
triste résultat de son voyage.

Quatre mois s'étaient écoulés, Alexis n'écrivait plus; peut-être eût-il
hésité maintenant à livrer Gaston; car de même que Bouchot, mais sans
savoir le dire, il sentait qu'il était bon d'être aimé. A l'heure même
où il regardait dormir son fils, Mademoiselle et Catherine, assises
devant la grande cheminée où Gaston se plaçait autrefois entre elles,
causaient de l'absent qui les avait si longtemps charmées par ses
gentillesses. Tout à coup elles se taisaient, n'osant se regarder dans
la crainte de fondre en larmes. On entendait alors la vieille horloge
compter les heures, si longues, hélas! depuis que l'enfant n'était plus
là.



VIII

A MINUIT.


Un dimanche, environ dix-huit mois après le serment solennel par lequel
Bouchot et Gaston s'étaient liés «à la vie à la mort», les deux amis
sortaient bras dessus bras dessous des galeries du Louvre. Ils portaient
à peu de chose près le même costume: une blouse brune serrée à la taille
par un ceinturon de cuir vernis, un pantalon de coutil trop court, une
casquette à visière étroite, un col de chemise rabattu. Leurs
brodequins, fabriqués par l'apprenti, ne brillaient pas précisément par
l'élégance; mais, pour la solidité, ils l'emportaient sur les meilleurs
produits du célèbre Sakoski,--l'auteur du moins l'affirmait. Rien n'eût
été plus intéressant pour un observateur que d'examiner ces deux têtes
aux types si distincts, qui se penchaient à toute minute l'une vers
l'autre pour se communiquer quelque réflexion. Gaston, avec ses traits
réguliers, son regard profond, son air calme et réfléchi, ressemblait à
un _monsieur_, comme disait sa belle-mère. Bouchot, au contraire--le nez
au vent, les yeux vifs, le geste aussi prompt que la parole,--rappelait
par sa pétulance inquiète le gamin hardi, résolu, narquois, dont
Toussenel a si bien établi la parenté avec le moineau franc.

Gaston avait beaucoup grandi depuis son départ de Houdan, et, quoique
moins âgé que Bouchot, il le dépassait de la hauteur du front.
L'apprenti, malgré ses efforts, ne pouvait s'astreindre à imiter
l'allure presque grave de son camarade. Il parlait sans discontinuer, à
tort et à travers. A la vue de ces types étranges qui abondaient alors
dans les rues de la capitale, il se livrait à une série de commentaires
qu'il terminait souvent à voix basse ou qu'il interrompait pour obéir à
la pression du bras de son ami. Parfois il s'arrêtait court, partait en
avant comme un oiseau qui prend sa volée, ébauchait à la hâte le pas de
_Giselle_; puis, avec une gravité affectée, revenait se mettre au pas de
Gaston, surpris de ses escapades.

«Décidément, tu es trop sérieux, disait l'apprenti.

--Et toi pas assez.

--Que veux-tu? Mes moyens ne me permettent pas d'empeser mon col.
D'ailleurs, nous ne sommes pas des notaires. A propos, tu en as connu
des notaires? Ils sont donc bien sérieux, qu'on les cite toujours comme
modèle du genre?... Dieu! la bonne vieille avec son chapeau-cabriolet,
son écharpe et ses manches à gigot; elle a même des souliers à
cothurnes. Quelle touche! hein? On a dû la garder dans une botte, cette
brave dame-là. C'est qu'elle a l'air de se croire à la mode, par-dessus
le marché... _Veillons au salut de l'empire!_... C'est la chanson du
vieux qui demeure dans ta maison et qui parle toujours d'Austerlitz.
J'ai vu chez lui un portrait de sa femme habillée dans ce ton-là. C'est
peut-être elle qui est descendue de son cadre, veux-tu que je le lui
demande? N'aie pas peur, je dis ça pour rire... Regarde donc ce gros
chat qui vient d'entrer en face, chez le marchand de brosses! si Roméo
n'était pas mort, on jurerait que c'est lui; faut que je le dise à la
mère Bardou, elle maudira ta belle-mère une fois de plus... _Enfants,
c'est moi qui suis_... C'est bon, je me tais; on peut bien oublier...
Tiens, un Polonais qui joue de la clarinette! Il n'a donc pas peur de
devenir aveugle? Bon! un fort de la halle! quels hommes! On dit qu'ils
passent leurs examens en soulevant un sac de farine à bras tendu. C'est
moi qui voudrais bien en faire autant, je m'amuserais à porter un
cheval... Bravo, il est complet, comme l'_Hirondelle_, le particulier
qui vient de passer à côté de moi. Quels zigzags! Boum! Il a manqué de
piquer une tête dans le panier de la marchande d'échaudés. Ils se
disputent; allons voir...

--Non, dit Gaston qui désigna l'étalage d'un bouquiniste, regardons les
livres.

--C'est un plaisir que nous n'aurons pas longtemps; ce petit vieux-là,
je le connais, il est toujours de mauvaise humeur. Je parie qu'avant
cinq minutes il sortira de sa niche pour nous prier de filer.

--C'est égal, répondit Gaston, nous aurons vu un peu.

--Je dessinerai sa binette pour la coller sur sa devanture, à ce
papetier. Avec ses grosses dents, ses yeux ronds, sou nez court, j'en
ferai un dogue qui montrera les crocs devant une boite de livres sur
lesquels il lèvera la patte,--pas celle de devant, bien entendu.»

Bouchot ne s'était pas trompé; à peine Gaston eut-il feuilleté deux ou
trois volumes, que le bouquiniste accourut furieux. L'enfant rougit,
remit dans le casier le livre qu'il tenait à la main et poussa un gros
soupir.

«Liberté, ordre public! ouah! ouah! répondit Bouchot aux injures du
marchand de livres; nous sommes membres de l'Institut, monsieur et
moi... Galopins? Galopin, vous-même, monseigneur.»

Mais, entraîné par Gaston, l'apprenti baissa la voix et fut bientôt
distrait par d'autres incidents. Vers cinq heures, il remontait la rue
des Arcis et se séparait de son camarade après l'avoir embrassé.

L'amitié des deux enfants, nés sous de si singuliers auspices, était
profonde et sincère. Ils souffraient en quelque sorte du même mal dans
le milieu où la destinée les obligeait à vivre et qui répugnait à leurs
instincts. Bien qu'ils fussent trop jeunes encore pour analyser leurs
sentiments, la passion du noble, du beau, du grand les rapprochait pour
le moins autant que leur commune misère; aussi passaient-ils ensemble
tous les instants dont ils pouvaient disposer. Chaque dimanche, ils se
faufilaient dans les musées ou visitaient les églises afin d'entendre
les orgues dont la grave harmonie ravissait Gaston. Au commencement de
leur liaison, Bouchot, par ses allures, semblait devoir dominer son
camarade et le façonner à son image. Mais le jeune La Taillade, grâce à
son éducation première et à sa distinction native, réagit au contraire
sur son ami. Il lui apprit à modérer les écarts de son esprit
gouailleur, à ne plus attirer bruyamment l'attention par ses faits et
gestes, à ne plus chanter à haute voix dans les rues. Certes, ce ne fut
pas de prime abord que ce résultat fut atteint. De temps à autre, en
dépit de ses bonnes résolutions, Bouchot se donnait la joie d'entourer
la _Marseillaise_ ou de danser en public le pas de _Giselle_; mais
chaque jour ces démonstrations devenaient de plus en plus rares, et
Bouchot le hardi obéissait à Gaston le doux; la fermeté tranquille avait
raison de l'audace emportée.

La situation de M. et Mme de La Taillade, loin de s'améliorer, semblait
aller de mal en pire. On côtoyait toujours la misère absolue et, plus
d'une fois, on se coucha sans souper. Gaston s'accoutumait peu à peu à
cette existence qui lui avait d'abord paru si étrange, et il apprit à
connaître le prix de l'argent. Il se croyait abandonné par sa tante et
considérait comme un rêve tout espoir de retourner à Houdan. Cependant
il l'avait toujours présente à l'esprit, la petite maison où sa vie
s'écoulait si heureuse. Il comprenait maintenant pourquoi la pauvreté
avait arraché des pleurs à Mademoiselle. Il songeait avec tristesse que
là-bas aussi le pain manquait peut-être. Que n'eût-il donné pour revoir
le bon docteur, pour embrasser Mademoiselle et Catherine! Près d'eux, la
misère lui eût été moins dure. C'est eux qu'il eût voulu servir et non
cette femme qui le maltraitait si cruellement. Mais, comme Bouchot, il
devait demeurer chez son père, souffrir, se résigner, oublier, en
attendant que le progrès, auquel travaillait sans doute son parrain,
permît aux enfants de rester près de leurs tantes et d'y vivre heureux
sans effort.

Ruinée par l'abus des liqueurs fortes, la constitution d'Alexis
commençait à s'ébranler, et la décrépitude s'annonçait avant l'heure. Le
dos se courbait, les mouvements devenaient gauches; un tremblement de
sinistre augure secouait ce corps qui n'éprouvait plus qu'un seul
besoin,--besoin incessant, impérieux, inextinguible: boire. Depuis un
an, l'exiguïté de ses ressources obligeait le soudard à se gorger
d'alcools frelatés. Ainsi que par le passé, son ivresse était calme,
silencieuse, inerte, et l'âme, sur ce visage à l'œil morne, ne rayonnait
qu'à la vue de Gaston. Oh! l'enfant, Alexis l'aimait autant qu'il
pouvait aimer. Il ne parlait plus de s'en séparer, de le reconduire à
Houdan, et cependant il voulait le voir heureux. Il croyait ce but
atteint lorsqu'il réussissait à détourner la colère de Blanchote,
toujours prête à frapper. Le rêve de celle-ci, c'était d'enlever à
l'enfant cette protection pourtant si dérisoire, et d'amener l'ivrogne à
châtier lui-même son fils.

De son côté, la mégère, désespérant de reconquérir l'indépendance
relative qu'elle avait due au _Cœur-Enflammé_, s'abandonnait peu à peu à
la boisson, vice dont elle s'était préservée jusque-là. Les deux époux,
après s'être grisés de compagnie, oubliaient souvent de rentrer; alors
Gaston grignotait tristement les restes qu'il découvrait dans le
galetas, ou partageait le maigre repas d'un voisin. L'enfant avait
demandé plus d'une fois qu'on l'envoyât à l'école; mais Blanchote
comptait sur l'oisiveté pour le façonner au vol. Elle le surveillait
avec une ardeur fiévreuse, prête à l'encourager à sa première faute, et
c'était avec intention qu'elle l'abandonnait à lui-même sans ressource
et sans pain.

«Il faudra bien qu'il y arrive», disait-elle.

Elle laissa même plusieurs fois de l'argent à la portée de celui qu'elle
affamait; elle espérait que, pressé par un long jeûne, Gaston
succomberait à la tentation. Vains calculs: la probité de l'enfant n'eut
pas même à lutter. Lorsque la faim le pressait, il s'adressait à Bouchot
qui, récoltant de légers profits dans ses courses, ouvrit un compte à
son ami chez un boulanger.

On ne vit pas impunément dans la misère: elle use le corps, énerve
l'âme, la déprave ou l'abrutit. Les vertus, dont la pratique est si
facile pour les riches, deviennent pour les pauvres une cause de luttes
héroïques, de véritables drames. Combien de gens fortunés se vantant de
leur probité--on se vante de cela dans le monde--n'auraient été que de
plats coquins s'ils se fussent trouvés placés au bas de l'échelle! Le
beau mérite de ne pas voler cent sous lorsqu'on possède cent mille
livres de rente! Certes, après dix-huit mois de séjour dans la rue
Jean-Pain-Mollet, Gaston n'était plus l'enfant aux gestes gracieux, aux
manières distinguées qui ravissaient les commères de Houdan. Peu à peu,
le milieu dans lequel il vivait agissait sur lui, et il employait des
tournures de phrase qui eussent bien surpris Catherine. Cependant il
conservait assez de supériorité pour être remarqué parmi ceux qui
l'entouraient, et dans la maison, chez les fournisseurs, dans le
quartier, on le désignait assez communément sous le nom de «petit
monsieur.» La race qui manquait si complètement chez le père, tant au
physique qu'au moral, se retrouvait chez le fils, dont le petit pied
surprenait toujours Bouchot, et dont le caractère devait se ressentir à
jamais des idées de devoir, de justice et de progrès semées à profusion
par le docteur Fontaine.

Si l'apprenti avait beaucoup emprunté à son ami, il possédait une
organisation trop complète, une force intérieure trop réelle pour ne pas
lui avoir inculqué à son tour, bonnes ou mauvaises, quelques-unes de ses
façons d'être. A ce contact, Gaston avait perdu sa timidité féminine. Il
ne cherchait jamais dispute à personne; mais, à l'occasion, on trouvait
en lui à qui parler. Dans le quartier, les deux amis avaient trop
souvent fait leurs preuves pour qu'on se permît de les molester; ce
n'était donc que de loin en loin, lorsqu'ils sortaient de leur
territoire, que les crocs-en-jambe perfectionnés par Bouchot trouvaient
une triomphante application.

La passion de Bouchot pour les arts, pour la peinture en particulier,
était une véritable vocation, et son premier soin fut de tenter de la
communiquer à son ami. A défaut d'un émule sachant manier le crayon ou
le charbon, il trouva dans Gaston une intelligence capable de
s'émerveiller, de s'enthousiasmer, de s'attendrir; pour la première
fois, le jeune artiste eut cette joie immense de se sentir compris et
encouragé. Bien qu'à des titres différents, c'était avec une égale
satisfaction que les deux enfants parcouraient les galeries du Louvre,
admirant un peu au hasard, mais ne se méprenant pas aux beautés des
chefs-d'œuvre devant lesquels ils passaient. Le soir, tandis que son
père se consolait au cabaret, l'apprenti accourait chez Gaston. Là,
durant des heures entières, avec une patience infatigable, il copiait et
recopiait les dessins dont le hasard ou ses économies l'avait rendu
possesseur. L'étude réussie, Bouchot corrigeait les essais de son ami,
puis entamait le grand pas de _Giselle_. Vers dix heures, il regagnait
son logis, disposé à plaire au père Bouchot en soignant le lendemain une
couture ou un raccommodage. Gaston, demeuré seul, cachait les crayons
dont la vue irritait Mme de La Taillade, s'asseyait près de la fenêtre
et fermait les yeux pour mieux rêver. D'un seul coup, il revoyait la
grande plaine qu'il fallait traverser pour se rendre à Maulette, les
buissons d'épine-vinette qui bordaient le chemin creux, le revers du
fossé où bourdonnaient des frelons et dont Catherine ne voulait pas
qu'il s'approchât. Au loin apparaissaient les peupliers groupés autour
de la mare, puis le champ de blé, le long duquel il glanait des
coquelicots et des bluets. Quel bon soleil, là-bas, quelles senteurs
vivifiantes, quel calme, quelle sérénité! Mais le pas de Blanchote
résonnait; adieu les rayons et les fleurs, l'ombre venait.

Accoutumé aux injustes colères de Mme de La Taillade, Gaston feignait de
rester indifférent aux coups qu'elle lui prodiguait. Lui, si douillet en
apparence, il dédaignait de suivre les conseils de Bouchot, de crier
pour désarmer la mégère. Sa vengeance consistait à recevoir stoïquement
les injures, les accusations, les horions dont elle l'accablait. Pâle,
frémissant, indigné, il redressait la tête devant la furie qui se
lassait à la fin de frapper. Dès que la marâtre s'éloignait, Gaston,
pleurait à chaudes larmes, et se trouvait si malheureux qu'il souhaitait
mourir.

Bouchot, qui, jugeant d'après lui-même, croyait que les mauvais
traitements, «les toutouilles», faisaient nécessairement partie de
l'éducation, ne réussissait pas toujours à consoler son ami; il ne
savait pas, par expérience, comme Gaston, que s'il est des enfers il
existe aussi des paradis. A la suite de ces scènes, la haine, la colère,
la vengeance se disputaient le cœur de la pauvre victime. Chose étrange!
la vue de son père, même aviné, suffisait pour rendre à son esprit un
peu de tranquillité. Il y avait tant de bonté, tant de douceur dans le
regard dont Alexis enveloppait son fils, que celui-ci l'embrassait
attendri et se promettait de patienter encore. Spectacle fait pour
émouvoir; l'enfant, par instinct, avait pitié de l'homme.

Après s'être séparé de son ami, Gaston avait gravi les cinq étages qui
conduisaient à la mansarde. La misérable chambre, outre le grand lit, le
fourneau et quatre ou cinq chaises boiteuses, ne contenait guère que les
objets disparates récoltés par Mme de La Taillade dans ses promenades
lucratives. L'enfant trouva la porte close, redescendit avec lenteur, et
s'assit pour attendre sur la première marche de l'escalier. De temps à
autre, il parcourait la cour étroite, obscure, infecte, qui servait de
laboratoire à un maître corroyeur. Lorsque la nuit vint, il gagna le
seuil de l'allée.

«On m'a oublié», pensa-t-il.

Il se sentait incommodé par la faim, et poussa un gros soupir. Après une
nouvelle heure d'attente, il s'établit de son mieux à l'un des coins de
la porte afin d'essayer de dormir. Tout à coup il vit paraître sa
belle-mère... elle titubait.

«Te voilà, bandit! s'écria-t-elle, pourquoi n'es-tu pas rentré dîner?

--Je suis ici depuis cinq heures, répondit Gaston.

--Tu mens; nous avons mangé à six, ton père et moi.

--Pas ici, alors.

--Où donc, s'il vous plaît? chez Deffieux, peut-être? Mais tu n'étais
pas pressé de revenir, tu avais de quoi te régaler.»

Gaston, qui était presque à jeun, secoua la tête avec tristesse. En ce
moment, la fillette, qui avait voulu le ramener et le consoler lors de
l'aventure de la bouteille, descendait l'escalier, tenant à la main une
chandelle allumée.

Elle s'arrêta craintive, ses grands yeux fixés sur Blanchote.

«Où sont les dix sous que j'avais laissés sur la table? demanda la
mégère à Gaston.

--Ils sont où vous les avez mis.

--Tu les a chippés, selon ta coutume, voleur!»

Gaston releva la tête; son regard rencontra celui de la petite fille; il
rougit et répliqua, les dents serrées:

«Vous mentez!»

Blanchote tenait son cabas; elle en souffleta l'enfant, qui fut presque
renversé. Il se redressait à peine qu'il reçut un second choc. Le cabas
renfermait un objet pesant, Gaston roula sur le sol.

Aux cris poussés par la petite fille, une voisine ouvrit sa porte.

«Qu'y a-t-il donc, Alice? Es-tu tombée?

--C'est rien, m'ame Poinsot, faites pas attention; je corrige le fils à
La Taillade qui m'a volé dix sous; comprenez-vous ça! le gueux croit,
sans doute, que l'argent ne coûte que la peine de le prendre.»

Blanchote s'avançait de nouveau vers l'enfant; mais Alice eut la
présence d'esprit de souffler la lumière. La mégère traita la petite
fille de maladroite, l'accabla d'injures, et s'éloigna chancelante pour
retourner chez Pauquet. A peine Alice l'eut-elle vue disparaître,
qu'elle chercha Gaston dans l'ombre.

«Relève-toi, lui dit-elle à voix basse, elle est partie.»

L'enfant, toujours étendu sur le sol, ne répondit pas.

«Gaston!» s'écria la petite fille avec crainte.

Elle s'agenouilla, sentit la tête inerte de son petit ami, la souleva et
l'appuya contre la sienne, tandis que des larmes inondaient son visage.

«Vous mentez!» répéta soudain l'enfant d'une voix faible.

Puis il dit, comme effrayé:

«Où suis-je donc?

--Près de moi, répondit Alice; relève-toi, ta belle-mère est loin.

--Je n'ai pas volé! s'écria-t-il avec énergie.

--Je le sais bien, va. Viens chez nous.»

Gaston se releva, encore étourdi. Alice courut rallumer sa chandelle
chez le corroyeur.

«Tu saignes», lui dit un ouvrier.

Alice porta la main à sa joue et pâlit en voyant du sang sur ses doigts.
Elle revint près de Gaston qui, blessé au front, s'était rassis et
sanglotait. La petite l'entraîna vers la pompe, lui baigna le visage,
cherchant à le consoler. Bientôt rappelée par la voix de sa mère, elle
remonta précipitamment l'escalier. Gaston refusa de la suivre et regagna
le seuil de l'allée, la tête pleine de sombres résolutions.

Tout à coup il vit arriver Bouchot. L'apprenti, sans mot dire, se jeta
dans les bras de son ami. Lui aussi sanglotait.

«Qu'as-tu donc? répétait Gaston qui sentait ses larmes déborder de
nouveau; ton père t'a-t-il frappé?»

Bouchot, suffoqué, fut quelque temps sans répondre.

«Mon père s'est remarié, murmura-t-il enfin.

--Avec qui?

--Est-ce que je sais? Avec une femme, une grosse que je n'ai jamais vue.
Elle a voulu que je l'appelle maman, comme ça, à la minute; je n'ai pas
pu, moi! Est-ce que je la connais? Le père Bouchot s'est fâché; il m'a
battu, puis chassé. Ma mine la faisait rire, elle. Ah! tiens, j'en ai
assez, moi, de trimer; j'aime mieux mourir tout de suite.

--Moi aussi, répondit Gaston, qui raconta à son tour sa triste aventure.

--Ah! toi, ce n'est rien, comparativement, répliqua Bouchot, dont les
sanglots coupaient à chaque instant la voix; tu es libre une partie de
la journée, tu pourrais dessiner; tu lis, tu vas où tu veux. Moi, je
travaille; le pain que je mange, je le gagne. Si on croit que c'est
amusant de faire des trous dans le cuir pour y passer du fil ou pour y
planter des clous! Je n'en pouvais déjà plus, des coups, toujours des
coups! On en rit bien un peu; mais à la longue, on se dégoûte.
Aujourd'hui, c'est fini. Songe donc, ma pauvre mère, voir sa place prise
par une autre, une je ne sais quoi, qui voudra me commander, me battre!
Tout à l'heure, j'aurais voulu que mon père m'atteignît à la tempe, car
on dit que ça tue.»

Et le pauvre apprenti pleura plus fort.

Un quart d'heure plus tard, les yeux gonflés, la tête lourde, les deux
enfants débouchaient dans la rue Planche-Mibray. Ils s'arrêtèrent un
instant devant le cabaret de Pauquet; Blanchote, le père Bouchot, sa
maîtresse et Alexis fraternisaient joyeusement, le verre en main. Les
petits abandonnés s'enfuirent jusqu'au quai de la Mégisserie, déjà
désert. Ils descendirent sur la berge de la Seine, côtoyant d'énormes
tas de sable dans lesquels leurs pieds enfonçaient. Gaston franchit le
premier la passerelle d'un bateau; les deux amis se blottirent sur la
poupe. Au-dessous d'eux l'onde invisible tourbillonnait, clapotait avec
un petit bruit sec qui se répétait à temps égaux comme celui d'un
balancier. Trois ou quatre lumières, tombant d'en haut, traçaient des
sillons lumineux sur la surface obscure du fleuve. Le ciel était gris,
la nuit sombre, la température douce. Gaston s'assit, le dos appuyé
contre un rouleau de cordes, Bouchot se plaça près de lui, et la main
dans la main, mornes, silencieux, ils écoutèrent le murmure des flots,
dont les ondulations balançaient, comme un immense berceau, la barque
qui les portait.

«A minuit, n'est-ce pas? dit Bouchot, qui désigna le fleuve.

--A minuit», répondit Gaston.

Ils se turent de nouveau, se pressant plus fort l'un contre l'autre,
ainsi que des oiseaux frileux au fond d'un nid mal abrité. Ils
semblaient calmes, tranquilles, résolus. Leur esprit flottait du passé à
l'avenir, de la terre au ciel, du connu à l'inconnu. L'apprenti, avec
son imagination d'artiste qui voyait tout en relief, évoqua l'idée de la
Morgue. Ce lieu sinistre, où sa curiosité l'attirait souvent, lui
apparut dans sa sombre réalité. Il se vit étendu sur les dalles de
marbre noir au chevet de cuivre poli, côte à côte avec Gaston, tous deux
pâles, immobiles, raides, glacés, les yeux clos. On se pressait pour les
voir, et les femmes répétaient: «Pauvres petits!» Bouchot secoua la tête
pour chasser ce tableau lugubre et se mit à songer à sa mère. Il se
rappela l'époque où elle le conduisait à l'église, où elle lui parlait
de la Vierge, de Dieu, du paradis. Comment avait-il oublié toutes ces
choses!--le paradis surtout, où les enfants deviennent des anges aux
ailes d'azur, comme dans les toiles des maîtres espagnols ou italiens!
Peu à peu, il lui sembla qu'un voile se déchirait, qu'une lumière
éblouissante l'enveloppait et qu'il volait dans l'espace parmi les
étoiles enflammées.

Gaston, de son côté, revenait à son rêve habituel: Houdan. Il songeait
aussi à son père, qui ne comprendrait rien à cette catastrophe et qui
pleurerait. Las de cette vie d'épreuves sans cesse renouvelées,
l'enfant, comme un voyageur perdu, promenait autour de lui des regards
avides, et ne découvrait qu'une seule issue, un seul refuge assuré, la
mort. A cette heure suprême, il ne formait qu'un vœu, c'est qu'on
transportât son corps dans le cimetière de la ville où il était né, près
de la dalle blanche sous laquelle reposait cette mère qu'il n'avait pas
connue et dont Catherine parlait comme d'une sainte. O Catherine!
Mademoiselle, le docteur, la vieille tour, la grande cheminée, la
girouette et le tic-tac de l'horloge que le ressac des flots imitait si
bien, si bien, que, fermant les yeux, Gaston crut n'avoir jamais quitté
ni ses amis ni la petite maison de la grand'rue.

L'ombre s'épaississait, les lumières semblaient pâlir, les bruits
devenaient plus rares, plus retentissants. Bientôt on n'entendit plus
qu'une vague rumeur, le clapotement de l'eau et le craquement monotone
des barques.

Soudain l'horloge de l'hôtel de ville tinta. Dès le second coup, comme
éveillées par un signal, les cloches de Notre-Dame et de Saint-Merri
retentirent. Puis vinrent celles de Saint-Gervais, de Saint-Eustache, de
Saint-Germain-l'Auxerrois; puis d'autres plus lointaines, enfin d'autres
encore. Les sons multipliés vibraient dans toutes les directions, tantôt
clairs, brefs, allègres, sonores; tantôt sourds, plaintifs,
mélancoliques ou confus. Douze fois chacun des lourds marteaux retomba
sur la coque de bronze qui prête sa voix à l'heure, et répéta minuit.

Les deux enfants, pressés l'un contre l'autre, ne tressaillirent même
pas. Épuisés par leurs larmes et par leurs émotions, ils s'étaient
endormis sous le regard de Dieu, qui leur montrait son ciel à l'heure où
devait sonner leur glas.



IX

LA DINETTE.


Une des preuves de l'imperfection de notre nature, c'est que nous ne
pouvons être longtemps ni complètement heureux ni complètement
malheureux. Il est une mesure à nos peines aussi bien qu'à nos plaisirs;
mais la Providence se montre si avare de ces derniers, que la divinité
suprême du sauvage est toujours un Croquemitaine auquel on ne peut
plaire que par de sanglantes hécatombes. Tout se dévore, tout se combat
dans la nature, depuis l'infusoire, qui a son tigre, jusqu'à l'homme,
dont la raison supérieure éclate dans les batailles rangées. Combien de
siècles a-t-il fallu pour nous amener à la conception d'un Dieu clément,
pour nous guérir de l'envie de sacrifier et même de manger nos ennemis?
Et encore, ce dernier progrès n'est peut-être qu'une question de
cuisine; grâce à la science, nous savons que l'homme n'est ni tendre, ni
délicat, ni bon; au physique, bien entendu, car au moral, chacun se
considère comme à peu près parfait et ne voit guère les défauts de
l'humanité que dans la personne de son voisin.

Au milieu de leur misère, Gaston et Bouchot avaient parfois de ces
éclaircies qui font croire que le bonheur n'est pas un vain mot. Rien
n'égalait leur joie lorsqu'ils pouvaient passer une heure ou deux
ensemble, se communiquer leurs déboires ou leurs chagrins. Ils
atteignaient cet âge où l'on commence à se tourner vers l'avenir, où
bientôt on va croire l'univers fait pour soi. Ce n'était pas une
mélancolie maladive que celle de Gaston. Pour que l'enfant s'épanouît de
nouveau, il n'avait besoin que de retrouver les soins dont son enfance
avait été entourée. Cependant, à la longue, les ressorts si bien trempés
de ces deux jeunes esprits pouvaient fléchir, s'user, se rompre. Dans
nos sociétés mal équilibrées, combien naissent et meurent à qui
l'instruction n'a pas révélé qu'ils avaient «quelque chose là!» Nous
sommes civilisés, disons-nous, et le premier de nos ministres n'est pas
celui de l'instruction publique; nous donnons à la guerre, à l'art de
tuer beaucoup d'hommes à la fois, les deux tiers de nos revenus! Mais
alors pourquoi vanter notre civilisation? Ah! c'est vrai, nous ne
mangeons plus nos prisonniers!

Bouchot s'éveilla brusquement, au bruit des imprécations d'un batelier;
puis Gaston ouvrit les yeux à son tour. Les deux amis se regardèrent en
silence, aussi surpris l'un que l'autre de se retrouver vivants.

«Il fait froid», dit l'apprenti, qui s'élança vers la berge.

Cinq heures sonnaient, les toits bleuâtres se découpaient avec vigueur
sur le ciel qui se teignait de rose, une rumeur confuse, croissante,
emplissait déjà la cité. De longues files de charrettes remontaient le
quai, les maraîchers s'interpellaient, les chiens aboyaient. Une bande
d'hirondelles, poussant des cris multipliés, tournoyait autour de la
Renommée qui couronne la fontaine du Châtelet. Soudain les bruyants
oiseaux se dispersèrent dans vingt directions, semant l'air des gracieux
arcs dessinés par leurs ailes.

«Ah! s'écria Bouchot qui prit Gaston dans ses bras, que nous est-il donc
arrivé?

--Nous nous sommes endormis.

--C'est, ma foi, vrai. J'ai même rêvé que j'avais des ailes. Un peu
plus, je me cognais contre le soleil, faute d'expérience. Attends donc;
il y avait un chat, dans mon rêve; il faudra que je prie la mère Bardou
de consulter sa _Clef des songes_... un rude livre, celui-là, pour toi
qui les aimes.

--J'ai rêvé aussi, dit Gaston; nous nous rendions à Houdan, et je voyais
Catherine venir au-devant de nous.»

Bouchot avait passé son bras autour du cou de son ami et l'entraînait
doucement loin du fleuve.

«Pourquoi n'irions-nous pas dans ton pays? reprit-il. Je n'ai plus envie
de me noyer, moi. Hier au soir, je ne dis pas, c'était convenu. Mais à
présent, je trouve ça bête, d'aller mettre si peu de viande dans tant de
bouillon.

--Nous n'aurions plus à souffrir, murmura Gaston.

--Hum! on ne sait pas, vois-tu. Le père Faruc a beau dire, l'enfer,
c'est peut-être vrai. Se jeter à l'eau pour se réveiller sur un gril, en
face d'un grand diable qui vous retourne avec une fourche, comme une
côtelette!... Allons plutôt à Houdan.

--Il nous faudrait de l'argent.»

Bouchot se tira les oreilles avec énergie.

«Je le connais, ce refrain-là, dit-il. Pour boire, de l'argent; pour
manger, de l'argent; pour aller à Houdan, de l'argent. Pas une seule
chose qu'on puisse se procurer sans argent!... Si, ma foi, les
toutouilles.»

Tout en causant, les deux amis s'engageaient dans la rue Planche-Mibray.

«Voyons, quelle somme nous faudrait-il? demanda résolument Bouchot qui
s'arrêta.

--Pour aller à pied?

--Parbleu!

--Au moins quarante sous.»

L'énormité de la somme donna lieu à de longs débats; on calcula les
dépenses probables, et, d'économie en économie, on arriva à se contenter
de trente-cinq sous. La détermination bien arrêtée de se rendre à Houdan
effaça toute idée de suicide de l'esprit des deux enfants. Ils se
promirent de supporter avec patience les mauvais traitements, certains
désormais que leurs souffrances auraient une fin. De longs mois
s'écouleraient peut-être avant que les pourboires de l'apprenti,
soigneusement mis en réserve, constituassent le capital jugé nécessaire
pour l'entreprise. Qu'importe! le ciel n'était plus morne, maintenant;
l'espoir l'éclairait. Bouchot s'anima si bien, qu'il exécuta le pas de
_Giselle_. Il se voyait déjà sur la grand'route, chaussé de souliers
renforcés de clous pour la circonstance.

«Le côté ennuyeux, dit-il en interrompant sa danse, c'est que je vais
inaugurer ce beau projet par une toutouille. Pas moyen de l'éviter,
celle-là. Allons, adieu; je préfère me la payer tout de suite; j'aime
les affaires bâclées.»

Il embrassa Gaston qui, moins résolu, ne gravit l'escalier qu'avec
lenteur.

«C'est toi, petit, lui dit une voix rude au moment où il atteignait le
palier du second étage; es-tu bien pressé?

--Non, monsieur Faruc.

--Alors tu vas aller me chercher mon pain et mon lait.»

Heureux de l'occasion que lui fournissait le hasard de retarder
l'instant où il se trouverait en face de sa belle-mère, Gaston
s'empressa de redescendre. A peine hors de l'allée, il vit apparaître
son père et Blanchote. Le soudard se redressa, remonta son sac avec
mollesse et pressa plus fort le bras de sa compagne qu'il soutenait.

«Où vas-tu, mon luron? demanda-t-il.

--Faire une commission pour M. Faruc.

--Bon; un brave homme, celui-là.

--Une vieille canaille», bégaya Blanchote.

Alexis l'entraîna, et le triste couple disparut dans la sombre allée.
Gaston comprit qu'on ne s'apercevrait pas qu'il avait découché, ce qui
le soulagea d'un grand poids. Au coin de la rue des Arcis, il vit le
père de Bouchot qui, appuyé contre une borne, se parlait à mi-voix avec
force gestes. Le cordonnier reconnut l'ami de son fils.

«Gaston, cria-t-il, écoute un peu.»

Il se raidit, puis se pencha tout à coup vers l'enfant;

«Sais-tu où je demeure? lui demanda-t-il d'un air confidentiel.

--Oui, répondit Gaston surpris.

--La farce est bonne», continua l'ivrogne, qui se mit à rire aux éclats.

Soudain il reprit son sérieux, considéra Gaston avec fixité, passa
plusieurs fois sa main sur son front et commença à pleurer.

«Tu sais où je demeure, s'écria-t-il enfin entre deux hoquets, et je ne
le sais plus, moi! je n'ai plus d'asile!... C'est la faute de ton père,
reprit-il avec énergie, il a bu ma maison!...»

Bouchot survint.

«La femme ronfle, murmura-t-il à l'oreille de Gaston, la toutouille sera
pour ce soir.»

Le brave enfant, aidé par son ami, essaya d'entraîner son père. On
allait à droite, à gauche, en arrière, en avant; parfois le cordonnier
s'arrêtait court, prêt à choir sur ses guides.

«Voulez-vous marcher droit, mes drôles, et ne pas me tirailler de cette
façon? Toi, Bouchot, je te rosserai en rentrant pour t'apprendre le
respect... C'est égal, ce gredin de La Taillade, plus il boit, plus il
est solide... C'est comme moi, du reste.

--Il prétend, répliqua Bouchot, qui fit une légère grimace à l'adresse
de Gaston, que vous ne pourrez pas monter l'escalier tout seul.»

Le cordonnier recula pour assurer son équilibre.

«Veux-tu parier un litre à douze et une salade d'œufs durs que je monte
sur la colonne Vendôme?... Tu n'oses pas, feignant!

--Si; mais...

--Allons-y.»

L'ivrogne fit un demi-tour; ce n'était pas l'affaire de l'apprenti.

«Inutile de nous déranger, dit-il, la colonne Vendôme vient de tomber.»

Le père Bouchot regarda son fils avec stupéfaction. Par bonheur, un
voisin qui se rendait à son travail prêta main-forte aux deux amis. Un
quart d'heure plus tard, le cordonnier reposait sur le carreau de la
pièce qui lui servait à la fois de salle à manger, d'atelier et de
salon. Dans la chambre contiguë ronflait la nouvelle hôtesse. Bouchot se
mit à l'ouvrage.

«C'est drôle, pensait-il, on dit que les parents veillent sur leurs
enfants... Je suis donc mes parents, moi? Bah, ça vaut encore mieux que
d'être mort.»

Et, sans interrompre son travail, l'apprenti songea, qu'à la fin de
l'été il serait à Houdan, cette ville que Gaston représentait comme
peuplée de tantes, de docteurs, de bonnes et de gens heureux.

Rassuré par l'intervention du voisin, Gaston s'était hâté de regagner la
maison de la rue Jean-Pain-Mollet.

«Ah! ah! s'écria le père Faruc, qui se tenait sur le palier, je
commençais à te croire envolé avec mes trois sous. Ne rougis pas,
garçon, je plaisante. Ton père et ta mère ont donc découché, que je
viens de les voir rentrer? Veux-tu faire bouillir mon lait?»

Gaston s'agenouilla près d'un fourneau portatif, tandis que le vieillard
se rasait.

Le père Faruc, qui prenait le titre d'homme d'affaires, était un
huissier sans autre mandat que son astuce. Il se chargeait, moyennant
soixante-quinze pour cent de bénéfice, de recouvrer ces créances
véreuses dont les petits boutiquiers ont toujours de pleins tiroirs.
Doux, rogue, poli, grossier, patient, mielleux ou insolent, selon
l'occasion, ce Protée gagnait trois ou quatre cents francs par mois,
tant il savait se servir à propos de la menace, de la douceur, de son
âge ou de sa mise.

Il passait pour appartenir à la police, et, bien qu'il n'en fût rien, il
ne combattait qu'à demi cette croyance qui le protégeait à de certaines
heures. Le père Faruc, lorsqu'il pénétrait chez un créancier, ressortait
rarement les mains vides. Comment refuser un à-compte à un homme qui
offrait sa protection pour la recherche d'un emploi plus lucratif que
celui qu'on possédait; à ce créancier qui, selon l'étage, se disait
cousin d'un juge, d'un commissaire, ou d'un sergent de ville, et parlait
à mi-voix des terribles conséquences de l'intervention de ces
personnages? Comment s'exposer à voir reparaître chaque matin ce
vieillard dont le verbe haut mettait la maison entière dans la
confidence d'une de ces dettes dont on rougit le plus, une dette
contractée pour chasser la faim? Comment congédier cet être devenu
soudain asthmatique, et qu'une toux opiniâtre semblait prête à étouffer?
Quelle connaissance du cœur humain chez ce recors à la tenue simple,
propre, coquette, eu égard au milieu dans lequel il vivait?

Le père Faruc, qui frisait la soixantaine, devait être un ancien beau.
Il emprisonnait son corps dans un de ces habits bleus sous lesquels nous
revoyons tous notre aïeul, et ses jambes dans un pantalon à pont
maintenu par les classiques bretelles en tapisserie. Des souliers
découverts, à boucles d'argent, montraient un pied menu et des bas bleus
chinés. Autour de son cou s'enroulait une cravate de foulard nouée avec
une négligence étudiée. Cet ensemble était surmonté d'une tête ronde, à
demi chauve, au regard clignotant, aux paupières rouges et sans cils, au
nez proéminent. La bouche large, sensuelle, était encore bien garnie;
mais le teint vineux, couperosé, dartreux du vieillard contrastait avec
sa mise si nette.

«C'est l'homme le mieux chaussé du quartier, disait Bouchot, mais quelle
tête! Avec des cornes, on en ferait celle d'un satyre.»

En réalité, le satyre existait sans les cornes. La vue d'une jeune femme
suffisait pour incendier les prunelles fauves de l'homme d'affaires,
dont les narines se dilataient alors outre mesure, et qui caressait avec
complaisance son menton toujours frais rasé.

Les vices, pas plus que les qualités, ne passent longtemps inaperçus,
aux yeux clairvoyants du peuple, et un sobriquet amical, flétrissant ou
malicieux, vient presque toujours remplacer le nom propre de celui qui,
à un titre quelconque, mérite qu'on s'occupe de lui. Les dettes que le
père Faruc se chargeait le plus volontiers de recouvrer étaient celles
contractées par de jeunes ouvrières, et Dieu sait de quels à-compte le
vieux loup se contentait. Le sobriquet qu'on lui avait donné n'est pas
de nature à pouvoir être rapporté; mais, dans un autre ordre d'idées, il
valait celui de la Chipparde, par lequel on désignait généralement
Blanchote.

Après avoir dégusté sa tasse de café, sans songer à convier son petit
commissionnaire, le vieillard bourra son portefeuille de factures,
brossa son chapeau à larges bords, et sortit pour commencer sa tournée
ordinaire.

«Lorsque tu seras plus grand, disait-il à Gaston tout en fermant sa
porte, je t'apprendrai mon métier.

--Vous lui mettrez donc un cœur de bois dans la poitrine, s'écria un
jeune ouvrier chargé d'une salade, d'un morceau de jambon et d'une
bouteille de vin.

--Toujours farceur, ce Péruchon!

--Pas assez, par malheur, pour faire rire tous ceux que vous faites
pleurer.

--Tu t'occupes trop du prochain, mon garçon, ça te rendra malade.

--A ce compte-là, vous devriez être mort, répliqua Péruchon. Je ne suis
pas méchant, continua l'ouvrier qui disparaissait dans l'escalier,--et
il disait vrai--mais je donnerais volontiers une heure de travail par
semaine pour voir flanquer à ce grippe-sou une série de tripotées. Holà,
Gaston, où vas-tu?

--Voir si mon père a besoin de moi.

--Bon, prends garde que ce ne soit ta belle-mère qui ait besoin de
tambouriner quelque chose. Est-ce que tu as faim, que tu regardes mon
jambon de l'air que prend le père Faruc devant un cotillon?

--Oui, répondit Gaston qui rougit.

--Ah! tu as faim et tu attends que je t'invite! c'est mal. Je ne suis
pas méchant, ajouta Péruchon, mais je voudrais que la belle-mère de ce
gamin-là reçût un poing fermé sur l'œil de temps à autre; ce serait, je
crois, la seule chose qu'elle n'aurait pas volé.»

Péruchon, moraliste et ouvrier ébéniste, était un beau garçon de
vingt-trois ans, assez habile dans son état pour gagner facilement cinq
ou six francs par jour. Il n'avait qu'un défaut, trop commun chez
l'ouvrier parisien, celui de se laisser débaucher par ses camarades et
de perdre quelquefois une semaine entière à bambocher. Péruchon était le
fils d'une pauvre servante qui, trompée et abandonnée, avait lutté
contre la misère pour élever son enfant. La vaillante femme, ne reculant
devant aucun métier pour se créer des ressources, se fit porteuse de
pain, envoya le petit à l'école aussitôt qu'il fut en âge, le plaça
ensuite chez un ébéniste, et, durant quinze ans, pourvut à tous ses
besoins. Doué d'un cœur d'or, le jeune garçon répondit par une
application soutenue aux rudes sacrifices exigés par son enfance et
devint un excellent ouvrier. Après avoir tiré à la conscription, il
exigea que sa mère renonçât à son rude métier. La brave femme, fière de
son fils, ne formait plus qu'un vœu, celui de le voir se marier,
lorsqu'une fièvre pernicieuse l'emporta.

Péruchon, fatigué par un mois de veilles et fou de douleur, tomba malade
à son tour. Il fut soigné avec un dévouement fraternel par une jeune
ouvrière qui vivait dans les combles et élevait un petit enfant.
L'ébéniste devint amoureux de sa garde-malade et lui proposa de
l'épouser. La pauvre fille croyait encore à l'amour de celui qui l'avait
séduite, elle refusa. A dater de ce jour, l'ouvrier dont la vie avait
toujours été exemplaire fut moins assidu au travail, et il était à
craindre que, comme le père de Bouchot, il ne contractât l'habitude de
boire en cherchant à se consoler.

Péruchon, franc, jovial, un peu simple, était devenu depuis deux mois,
malgré la différence d'âge le grand ami de Gaston et de l'apprenti.

«Tu as manqué ta vocation, disait-il à ce dernier, qui lui dessinait
parfois des modèles de meubles, tu es né pour être ébéniste.»

L'ouvrier possédait une petite bibliothèque, et Gaston passait les
instants dont il pouvait disposer à lire Molière, Racine, Corneille,
l'_Histoire de Charles XII_ et le _Siècle de Louis XIV_. Lorsque
Péruchon s'absentait, il déposait sa clef dans un coin connu de son
jeune ami, et l'enfant lisait et relisait la trentaine de volumes qui,
sauf un petit nombre, dont la portée par bonheur lui échappait,
exerçaient sur son esprit une salutaire influence. Cette passion pour la
lecture contribuait à sauver Gaston des inspirations de l'oisiveté, et
ses actions devaient se ressentir à jamais des nobles sentiments qu'il
puisait dans les œuvres des vrais maîtres de l'art d'écrire.

Après un copieux déjeuner auquel les convives firent honneur, Péruchon,
qui travaillait chez lui, partit pour reporter son ouvrage. Gaston
remonta chez son père. Le soudard et Blanchote dormaient. L'enfant
redescendait lorsqu'une femme, vêtue d'une misérable robe, coiffée d'un
mouchoir, les yeux rouges, les traits pâles et fatigués, apparut sur sa
porte entre-bâillée.

«Je te guettais, mon petit Gaston, dit-elle à mi-voix, j'ai une longue
course à faire, veux-tu me rendre le service de rester avec les enfants?

--Oui, madame Hubert.»

Gaston pénétra dans une vaste pièce aussi pauvrement meublée que sa
propre demeure. Son entrée fut saluée par cinq petites voix dont les
propriétaires, à peine vêtus, vinrent se cramponner à ses habits. Mme
Hubert acheva de nouer un paquet de hardes et jeta sur ses épaules un
châle déteint.

«Vous serez sages, mes petits anges, vous obéirez à Gaston?

--Oui, répondirent à la fois les gamins, dont le plus âgé pouvait avoir
sept ans; mais tu nous apporteras du pain?»

Mme Hubert essuya une larme avant de se tourner vers Gaston.

«Tu ne les laisseras pas seuls, n'est-ce pas? lui dit-elle d'une voix
suppliante; je vais me hâter.»

A peine fut-elle dehors, que Gaston s'établit sur une chaise.

«Voyons, allez-vous me faire enrager comme l'autre jour? demanda-t-il en
souriant.

--Non, répondirent les petits, qui paraissaient soucieux.

--A quoi voulez-vous jouer?

--Raconte l'histoire de Barbe-Bleue.

--Celle du Petit-Poucet.

--Dessine-moi des bonshommes.

--Jouons plutôt à la dînette», dit une petite fille de cinq ans, aux
cheveux bouclés.

Tous les yeux s'agrandirent à cette proposition.

«Oui, jouons à la dînette, répétèrent les enfants avec timidité.

--Avez-vous gardé quelque chose de votre déjeuner?

--Nous n'avons pas déjeuné, reprit la petite; c'est pour ça que je veux
jouer à la cuisine, tu mettras du pain, toi.»

Gaston sentit son cœur se gonfler; sans la rencontre de Péruchon, lui
aussi eût été à jeun.

«Nous avons très-faim depuis hier, continua l'enfant, qui parla à voix
basse, nous ne le disons pas à maman parce qu'elle se met à pleurer.

--Attendez-moi, dit Gaston, et surtout ne bougez pas.»

Il courut chez son père, fureta dans tous les coins, et ne put découvrir
le moindre morceau de pain. Sur la table, entre la pipe d'Alexis et le
cabas de Blanchote, reluisaient quelques pièces de monnaie. Gaston
compta la somme des yeux et avança la main. Il crut voir remuer sa
belle-mère et s'éloigna sans bruit.

«Ah! s'écria-t-il, mon parrain a raison, le monde est mal fait.»

Il descendit quatre à quatre chez Péruchon; l'ouvrier n'était pas
rentré, et, par hasard, il avait emporté sa clef. Gaston remonta
désespéré; il trouva les enfants assis en rond, la faim les tenait
tranquilles. D'un coup d'œil ils virent que leur ami revenait les mains
vides; le plus jeune se mit à pleurer,--il voulait du pain. Gaston
achevait à peine de le consoler, que la petite fille fondit en larmes.
On eût dit que ses frères n'attendaient que ce signal: un vacarme
affreux résonna dans la misérable chambre, et ce fut en pleurant
lui-même que Gaston supplia les enfants de patienter.

Au moment où les pleurs et les cris redoublaient d'intensité, un coup de
pied ébranla la porte.

«Voilà Croquemitaine qui passe», dit une voix du dehors.

Les enfants se turent et se pressèrent contre leur gardien.

«Le premier qui chante, je le fourre dans mon sac, continua la voix.

--Bouchot! s'écria Gaston, qui courut vers le palier.

--Comment, c'est toi qui leur donnes des leçons? dit l'apprenti
stupéfait.

--Les malheureux ont faim, répondit Gaston, qui pressa le bras de son
ami.

--Ils ont faim! Ah, les pauvres mômes!

--Tu vas nous donner du pain, toi, Bouchot, s'écrièrent les enfants, qui
saisirent le tablier de l'apprenti.

--Ils vont me faire pleurer, ces moucherons-là, parole d'honneur!
Lâchez-moi, gredins, ou je cogne.»

Les doigts cramponnés au tablier s'ouvrirent, et les enfants, surpris du
ton de Bouchot, reculèrent avec effroi. D'un bond l'apprenti gagna
l'escalier, rappelé en vain par son ami. Ce départ fut pour les petits
une nouvelle cause de désespoir; ils recommencèrent à pleurer, mais
cette fois en silence. Tout à coup Bouchot reparut, il tenait son
tablier relevé par les deux coins. Il s'avança jusqu'au milieu de la
chambre en exécutant le pas de _Giselle_ et découvrit à l'improviste un
pain rond et une tranche de fromage d'Italie. En moins d'une minute,
chaque gamin fut armé d'une tartine que l'apprenti délivrait, après
s'être fait embrasser sur les deux joues et dire: Merci.

«Comment as-tu fait pour te procurer ces provisions? dit enfin Gaston.

--Ah! voilà! Il y a des choses cocasses dans la vie. Par exemple, si
nous étions morts hier, ces mioches-là pleureraient encore au lieu de
lécher le dessus d'une tartine. Figure-toi que mon père s'est éveillé
avec l'idée que Mme Fritz attendait après ses bottines, et me voilà en
route. Une brave femme, Mme Fritz! elle s'est souvenue qu'elle me devait
un arriéré de pourboires. Elle fouille dans sa bourse, je tends la
patte, v'lan, dix sous! Je n'ai fait qu'un saut pour te les apporter, je
ne me doutais guère que tu élevais des moutards et que mon pourboire
décamperait si vite.»

Les enfants se groupaient de nouveau autour des deux amis en montrant le
reste du pain.

«Ont-ils faim, ces gueux-là! s'écria l'apprenti; j'ai peur qu'ils
n'attrapent une indigestion. C'est une règle de ne pas trop se bourrer
lorsqu'on est resté longtemps sans manger; nous le savons par
expérience, toi et moi. Tiens, une idée... Attention, crapauds, celui
qui m'imitera le mieux aura la plus grosse part.»

Et Bouchot, grave, sérieux, imperturbable, commença la danse de
_Giselle_. Les pauvres petits, avec une attention comique,
reproduisaient les gestes et les gambades qu'ils voyaient exécuter,
tandis que Gaston riait de tout son cœur en préparant de nouvelles
tartines. Rassasiés à la fin, les enfants réclamèrent de Gaston
l'histoire du _Petit Poucet_.

«Allons doucement, dit tout à coup une voix dans le corridor;
voyez-vous, madame Hubert, je ne suis pas méchant; mais je voudrais que
votre mari reçût une volée qui l'obligerait à revenir près de vous.»

La porte s'ouvrit, et la malheureuse mère, pâle, défaillante, soutenue
par Péruchon, s'affaissa sur une chaise et laissa rouler sur le carreau
le paquet dont elle était chargée.

«Vous êtes là, vous autres? s'écria l'ouvrier; un verre d'eau, mes
garçons, et vite.»

Les enfants, effrayés de la pâleur de leur mère, lui prenaient les
mains.

«Pauvres petits!» dit-elle.

Elle aperçut le reste du pain et se redressa.

«Ils ont mangé? s'écria-t-elle en regardant les deux amis.

--Oui, madame Hubert; nous avons fait la dînette,» répondit Gaston.

La pauvre femme se couvrit le visage de ses mains et sanglota. Soudain
elle se dirigea vers les deux amis, et les pressa contre sa poitrine.

«Soyez bénis, murmura-t-elle dès que l'émotion lui permit de parler,
soyez bénis, chers enfants sans mères, qui avez eu pitié des miens.»

Gaston et Bouchot, attendris par cette caresse, sentirent leurs larmes
déborder. Les enfants interdits n'osaient bouger, à l'exception de la
petite fille qui, après avoir dénoué le paquet rapporté par sa mère,
étalait en jouant les misérables hardes qu'il contenait. Péruchon
s'était croisé les bras d'un air farouche.

«Il faut manger aussi, madame Hubert, dit l'apprenti; nous voilà tous à
pleurer comme si le père Bouchot venait de nous flanquer une toutouille,
et cependant nous sommes heureux.

--Je ne suis pas méchant, dit enfin Péruchon d'une voix grave, mais je
voudrais avoir une jambe dans le dos pour m'administrer une série de
coups de pied quelque part. Comment, canaille, continua l'ouvrier qui se
prit par les cheveux, tu vas au cabaret, au bastringue, au Petit-Lazari
payer du flanc à des princesses, tandis que là, au-dessus de ta tête,
une mère porte ses nippes au mont-de-piété pour nourrir ses petits!...
Consolez-vous, madame Hubert, ça ne peut pas durer, et c'est moi qui me
charge d'y mettre ordre.

--Il m'amuse, Péruchon, avec sa jambe dans le dos, murmura Bouchot à
l'oreille de Gaston, qui l'entraînait.

--Vous êtes deux braves cœurs, dit l'ébéniste qui les rejoignit sur le
palier, et il faut que je vous embrasse à mon tour. Les hommes,
ajouta-t-il philosophiquement, se divisent en deux catégories...

--Les petits et les grands, dit Bouchot qui interrompit sans façon.

--Non, les bons et les mauvais, continua l'ouvrier.

--C'est comme le cuir, les pommes de terre frites et le coco, alors.»

En ce moment, le père Faruc rentrait.

«Celui-là est bon, dit à son tour Gaston, il donne souvent de l'argent à
la mère d'Alice.»

Péruchon fit le geste d'administrer des coups de canne.

«Un vieux drôle qui paye la mère pour... suffit, dit-il en voyant les
deux amis l'écouter avec attention. Vous me connaissez; je ne suis pas
méchant, n'est-ce pas? Eh bien, le père Faruc dégringolerait l'escalier
du haut en bas, suivi par la mère d'Alice, que j'aurais de la peine à
les relever sans rire.»

Le doux sommeil que goûtèrent cette nuit-là Gaston, Bouchot et Péruchon!
Quelle salutaire chose pour le corps et l'esprit qu'une bonne action!
Heureux les riches! c'est par des bienfaits qu'ils comptent les heures,
et comme ils doivent bénir leur fortune qui les met à même de se répéter
chaque soir le beau mot de Titus!



X

ALEXIS VOIT CLAIR.


C'est un monde en abrégé qu'une maison dans un quartier populeux. Là,
vingt familles vivent sous le même toit, rapprochées ou séparées par les
hasards dont se compose l'existence. Que d'énigmes autour de nous, sur
notre palier, de l'autre côté de ce mur qui est comme la frontière d'un
pays étranger! Que de sombres passions, de drames terribles, de
sentiments contraires animent, désespèrent, ravissent ces voisins qui
pleurent au moment où nous nous égayons, qui s'égayent alors que nous
pleurons, en vertu de la grande loi des contrastes qui semble régir nos
destinées. Un des problèmes qui préoccupent le plus l'homme civilisé,
c'est de cacher sa vie, non pour obéir à la maxime du sage, mais pour
mieux tremper les armes qui doivent servir son ambition, ses vices ou sa
vanité. Quel splendide triomphe de l'hypocrisie que nos civilisations
modernes! Avec une bonhomie charmante nous feignons d'être les dupes les
uns des autres, bien que nous achetions à la même enseigne le chrysocale
et les fleurs artificielles dont nous aimons à nous parer. Quant à nos
sentiments, la politesse nous apprend si bien à les déguiser, qu'il est
peu d'entre nous qui n'en possèdent d'admirables, surtout pour aller
dans le monde. Que de Tartufes, bon Dieu, en dehors de la religion, et
que d'agneaux dévorés autre part que dans les fables! Et pourtant le
docteur Fontaine avait raison de croire au progrès; les illusions
consolent, et les hommes, comme les constitutions, sont peut-être
perfectibles.

A Paris, plus que dans toute autre capitale, il n'est guère de maison
qui n'abrite une de ces existences mystérieuses dont les allures servent
à exercer la sagacité des concierges, des petits bourgeois et des
boutiquiers. Or, il y avait rue Jean-Pain-Mollet, dans une mansarde
située au-dessus du taudis occupé par M. de La Taillade, un homme qui se
levait à neuf heures du matin, sortait à onze, et rentrait à huit heures
du soir avec une régularité chronométrique. Ce pacifique locataire, qui
n'achetait rien dans le quartier, saluait tout le monde et ne causait
avec personne; aussi passait-il, comme le père Faruc, pour appartenir à
la police.

C'est un fait à noter que, dans notre cher pays, il suffit de ne pas
rendre à ses voisins un compte plus ou moins exact de ses faits et
gestes pour être accusé d'être aux gages du préfet de police. Et ce
n'est pas le seul de nos travers; avec l'argousin politique, qui se
garde bien de porter un uniforme, nous confondons le sergent de ville,
ce gendarme de nos rues sans lequel Paris serait inhabitable, et nous
récompensons ces gardiens de nos personnes et de notre liberté par un
mépris irréfléchi. Aux États-Unis, pays que nous prenons l'habitude de
placer au-dessus du nôtre avec un louable patriotisme, le policeman ne
cesse pas d'être un citoyen. On se garde bien, là-bas, d'offenser, de
dénigrer ces hommes utiles, dévoués à la cause publique, dont la
politesse est loin d'égaler celle des nôtres. O Parisiens, cessez donc
de placer au même rang le délateur, le mouchard, l'agent provocateur, et
ce gardien pacifique, exécuteur de la loi, qui vous protège, quoi que
vous en disiez; qui vous empêche souvent d'être insulté, écrasé,
quelquefois battu.

Le mystérieux vieillard de la rue Jean-Pain-Mollet se nommait Lecomte,
et il était de Champlâtreux. On devait ce renseignement au facteur qui,
deux fois par an, apportait une lettre chargée au silencieux locataire.
M. Lecomte pouvait avoir cinquante ans. C'était un homme de haute
taille, aux manières distinguées, aux vêtements antiques, râpés, usés,
mais d'une propreté minutieuse. Il avait le front dégarni, des favoris
blancs, une bouche au sourire dédaigneux, un nez recourbé, à la racine
duquel brillaient deux yeux scrutateurs dont on ne supportait l'éclat
qu'avec peine. «Une vraie tête d'aigle,» disait Bouchot, et l'apprenti
excellait à peindre d'un mot le caractère saillant d'une physionomie.
Évidemment, M. Lecomte, avec ses mains blanches, ses gestes élégants, sa
taille droite et sa politesse froide, appartenait à un autre monde que
celui au milieu duquel il vivait depuis une dizaine d'années, mais dont
le contact n'avait en rien altéré son grand air.

Un matin, appelé par le grave vieillard, Gaston avait pénétré dans son
humble logis. M. Lecomte était assis dans un vieux fauteuil sculpté où
se voyaient des traces de dorures. Il feuilletait un gros volume posé
sur une petite table qu'un connaisseur eût reconnue pour un meuble de
l'époque de Louis XIII. Sur les murs s'étalaient des portraits
représentant des chevaliers aux armures brillantes, ou de belles dames
aux épaules nues. Au-dessus du lit, des armes et des miniatures; sur le
carreau, pêle-mêle, des livres, des coffrets, des cahiers et des
tableaux sans cadres retournés contre la muraille, faute de place pour
les accrocher.

«Quel est ton véritable nom, petit? demanda M. Lecomte à l'enfant.

--Gaston, monsieur.

--Mais ton nom de famille?

--La Taillade.

--Est-il vrai que ton père soit marquis?

--Oui, car je l'ai entendu dire par ma tante.

--Comment se nomme ta mère, de son nom de famille?

--Elle se nommait Eugénie de Varangues.

--Pourquoi dis-tu qu'elle se nommait?

--Parce qu'elle est morte.

--Alors, cette femme qui te bat si souvent n'est pas ta mère?

--C'est ma belle-mère.

--Tu n'es donc pas sage, que tu l'obliges à te corriger avec tant de
rudesse?»

Gaston rougit et garda le silence. M. Lecomte feuilleta son livre et
parut réfléchir.

«Nous serions cousins au troisième degré, murmura-t-il comme se parlant
à lui-même. Bah! quelque laquais qui aura gardé le nom de son maître. Il
y a de la race, pourtant, chez ce petit, ajouta-t-il en posant la main
sur la tête de Gaston. Allons, tâche d'être sage, et adieu.»

A sa première rencontre avec Bouchot, Gaston ne manqua pas de lui
raconter ce singulier interrogatoire.

«Parbleu! répliqua l'apprenti, un mouchard, tu aurais dû te méfier et ne
pas répondre. Après tout, il a une bonne figure, il ne te dénoncera
peut-être pas.

--Pourquoi veux-tu qu'il me dénonce?

--Puisque c'est un mouchard, c'est son devoir.

--Mais je n'ai rien fait.

--Et ta belle-mère, à présent que j'y songe, il doit être dans la maison
pour la surveiller. C'est moi qui rirai le jour où il la pincera.»

M. Lecomte rappela plusieurs fois Gaston; il introduisit même Bouchot
dans son intérieur. Il n'interrogeait plus, mais il se plaisait à faire
causer les deux amis, essayait de redresser leurs idées et, au moment de
les congédier, leur donnait toujours d'excellents conseils.

Un jour que l'apprenti enthousiasmé parlait peinture, le vieillard
l'écouta avec attention.

«Que de forces perdues! s'écria-t-il tout à coup. Ah! si j'avais encore
ma fortune... si j'avais su!»

Il s'arrêta, couvrit son visage de ses mains et demeura pensif. Les deux
amis s'esquivèrent sans bruit, respectant sa méditation.

Bouchot, peu à peu, revint de ses préventions; s'étonnait sans cesse de
la douceur, de la gravité, du savoir et de la politesse du bon mouchard,
que Gaston, moins familier, appelait toujours par son nom.

Au nombre des locataires de la vieille maison qui s'intéressaient à
Gaston, peut-être eût-il fallu placer au premier rang la jeune ouvrière
aimée par Péruchon. Elle travaillait pour un fabricant de casquettes, et
gagnait vingt sous par jour en s'occupant depuis six heures du matin
jusqu'à huit heures du soir. C'était une belle fille; bien découplée, au
profil régulier, aux grands yeux noirs, à la chevelure abondante, aux
façons honnêtes. Elle ne sortait guère que pour reporter son ouvrage,
et, par des prodiges d'économie, elle parvenait, sans autre aide que son
salaire dérisoire, à payer son terme, à élever sa petite fille, à se
vêtir convenablement.

Depuis trois ans qu'elle habitait la maison, la conduite de la jeune
ouvrière n'avait jamais donné prise à la médisance. Dix fois peut-être,
sous de vains prétextes, le père Faruc tenta de s'introduire chez elle,
circonstance que Péruchon ignorait sans doute; car, bien qu'il ne fût
pas méchant, il ne se serait fait aucun scrupule de battre l'habit bleu
de l'homme d'affaires, sans s'inquiéter de son contenu. L'ouvrier
ébéniste, en dépit de ses efforts, ne pouvait oublier son ancienne
garde-malade, et chaque fois qu'il avait bu, son premier soin était
d'envoyer les deux enfants demander, pour leur ami Jean-Baptiste
Péruchon, la main de Mlle Adélaïde.

«Écoutez, leur disait-il, vous allez monter trois étages...

--Nous frapperons à la porte à gauche, ajoutait Bouchot.

--Bien entendu; on ne doit jamais entrer chez une femme sans frapper.
Alors...

--Nous entrons et nous saluons.

--C'est de règle; il faut toujours saluer les femmes, surtout les
vieilles.

--Pourquoi? demandait le malicieux apprenti.

--Pour la politesse; puis parce qu'elles sont les mères des jeunes.
Alors...

--Nous demandons pour notre ami Péruchon, ébéniste de son état et né
sans père, la main de Mlle Adélaïde. Mlle Adélaïde secouera la tête,
embrassera sa petite fille, et nous répondra: «Impossible.» Nous
reviendrons donner cette réponse à Péruchon, qui la connaît d'avance, et
le pauvre garçon cassera quelque chose.

--Non, disait l'ouvrier, cette fois-ci, c'est la dernière.»

Les enfants partaient, la scène se passait exactement comme Bouchot
l'avait annoncé; aussi la locution «demander la main d'Adélaïde»
devint-elle pour l'apprenti l'équivalent de demander l'impossible.

Le reste des locataires de la maison se composait d'ouvriers travaillant
le jour, dormant la nuit, se grisant le dimanche, mais sans tapage ni
scandale. Un vieux soldat du premier Empire, qui occupait deux chambres
au premier étage et cultivait des capucines sur sa fenêtre, prêtait à la
maison un certain lustre et racontait à sa manière la vie de Napoléon.
Le dimanche, il descendait volontiers fumer sa pipe sur le seuil de
l'allée, et Dieu sait si ses conférences étaient suivies.

Le milieu dans lequel il vivait devait impressionner assez fortement
Gaston pour qu'il ne pût l'oublier, quel que fût le sort que l'avenir
lui réservât. Certes, il ne comprenait ni les calculs odieux du père
Faruc, ni la dignité de M. Lecomte, ni le courage de Mme Hubert; mais
les passions, les souffrances, les misères qu'il voyait s'agiter autour
de lui et dont les causes ne lui échappaient pas toujours, c'était de
l'expérience qu'il amassait pour l'avenir.

Depuis une quinzaine de jours, Blanchote forçait Gaston à l'accompagner
dans ses promenades de découvertes, l'obligeant à faire le guet
lorsqu'elle pénétrait dans une cour ou rôdait autour d'un étalage. Le
vol, chez la mégère, était devenu une sorte de monomanie: elle ne
pouvait voir le moindre objet à sa portée sans chercher à s'en emparer.
Surprise deux ou trois fois, elle avait payé d'audace, et sans la mince
valeur des objets qui la firent prendre en flagrant délit, nul doute
qu'elle n'eût déjà passé en police correctionnelle. On se contenta de
l'injurier et de l'envoyer se faire pendre ailleurs, tolérance dont le
seul résultat fut de l'enhardir. Quant à M. de La Taillade, il
continuait son racolage sans trop s'étonner de la diminution de ses
profits. Il trouvait crédit chez Pauquet, qui savait se rattraper sur
les nouveaux embauchés. Que lui fallait-il de plus?

Dans ses heures de lucidité, chaque jour plus rares, par malheur,
l'avenir de Gaston préoccupait cependant le soudard, qui songeait sans
cesse à reconduire son fils à Houdan; mais les mois s'écoulaient sans
qu'il pût mettre son projet à exécution. Deux ou trois fois, des
aubaines inespérées lui avaient fourni la somme nécessaire pour les
frais de voyage; mais Blanchote, devinant ses intentions, s'arrangeait
toujours de manière à la lui soustraire. La mégère, incapable de
pardonner, voulait en venir à ses fins.

Un soir, rentrant une heure plus tôt que de coutume, Alexis surprit sa
femme maltraitant Gaston. Sa fureur fut telle qu'il la battit, et
l'enfant effrayé demanda grâce pour son bourreau. Le lendemain, M. de La
Taillade demeura au logis et se passa de boire.

«Sois tranquille, disait-il à son fils, elle ne te touchera plus.»

Le second jour, il emmena Gaston au jardin des Plantes; il était morne
et silencieux. Après une longue promenade, il le ramena vers l'Hôtel de
Ville, remonta le long des quais, puis l'entraîna chez Pauquet. Ce
soir-là, il se grisa affreusement pour compenser son abstinence, et
l'enfant retomba plus que jamais sous la dépendance de sa belle-mère.

Six semaines s'étaient écoulées depuis que les deux amis avaient voulu
mourir, et leur situation devenait de plus en plus intolérable. Au
moral, la belle-mère de Bouchot ne valait guère mieux que Blanchote.
Mère d'un jeune garçon, tous ses efforts tendaient à exiler l'apprenti
du logis paternel, afin d'appeler son fils à occuper la place du petit
malheureux. Du reste, elle ne cachait pas son projet, et le cordonnier,
en croyant prendre une maîtresse, s'était en réalité donné un maître.

Malgré leur économie scrupuleuse, qui coûtait à Gaston plus d'un jeûne
héroïque, les deux enfants ne possédaient encore qu'une somme de
dix-sept sous. Quelle joie lorsque la générosité d'une pratique venait
augmenter le petit pécule, que, par excès de précaution, on avait enfoui
dans un coin de la cave! Un jour, à bout de patience, les deux amis
furent sur le point de se confier à Péruchon, afin de lui emprunter le
complément de la somme jugée indispensable pour la réalisation du
voyage. Mais s'enfuir de Paris leur paraissait un crime dont ils ne
seraient absous qu'après leur arrivée à Houdan, et ils gardèrent leur
secret.

Un jeudi, dans les galeries du Louvre, Bouchot, parlant à haute voix,
critiquait un tableau et démontrait à Gaston l'erreur d'un maître. Un
homme à moustaches épaisses, au front large, au regard triste et doux,
l'écoutait en souriant. Il s'approcha et posa la main sur la tête de
l'apprenti.

«Tu es donc peintre? lui demanda-t-il.

--Pas encore, répondit Bouchot, je sors à peine de nourrice.

--Comment peux-tu reconnaître que le bras de cette figure est trop
court?

--Parce que je sais un peu dessiner.

--Qui t'a enseigné?

--Moi, parbleu.

--Tu as appris sans maître?

--Oui, mon bourgeois, les professeurs n'ont pas voulu se déranger, et je
n'ai pas le temps d'aller chez eux.»

L'inconnu sortit un album de la poche de sa longue redingote et le
feuilleta sous les yeux ravis de Bouchot.

«En ferais-tu bien autant, mon gaillard?

--Non, répliqua l'apprenti sans hésiter, c'est plus fort que moi, ça.
Voilà un grenadier qui me donne l'onglée tant il a froid.

--Prends ce crayon, et montre-moi ton savoir-faire sur cette page
blanche.»

L'apprenti saisit les objets qu'on lui présentait.

«Il est bon, le monsieur au grand chapeau, murmura-t-il à l'oreille de
Gaston; il croit m'embarrasser et demander la main d'Adélaïde. Je vais
lui esquisser le brûle-gueule du père Austerlitz.»

L'homme au grand chapeau regarda l'apprenti manier le crayon; il sourit
d'abord, devint sérieux, puis secoua la tête d'une façon approbative.

«Peste, dit-il, et sans maître! viens visiter mon atelier, ajouta-t-il
en pinçant le bout de l'oreille de Bouchot, je te donnerai des conseils.
Tiens, voici mon adresse, si tu la perds, n'oublie pas mon nom.»

Bouchot regarda le petit carton qu'on venait de lui remettre, pâlit et
s'appuya contre la cimaise.

«Qu'as-tu donc? demanda Gaston.

--J'ai, répliqua l'apprenti d'une voix tremblante, que, sans la crainte
d'être mis à la porte par ce gardien dont les favoris ressemblent à ceux
du roi, je danserais le pas de _Giselle_. Devine à qui nous venons de
parler?

--Dis-le moi plutôt.

--A M. Charlet,» dit Bouchot.

Ce fut Gaston qui, le premier, s'élança dans la direction suivie par
l'illustre peintre, afin de le revoir encore. L'apprenti, toujours si
alerte, semblait paralysé.

«Ah! disait-il, causer avec M. Charlet sans le savoir, sans le
reconnaître, ces choses-là ne devraient pas arriver! Moi qui vais lui
parler d'Adélaïde, par-dessus le marché... tu aurais dû me prévenir, me
pincer... et le bonhomme que j'ai barbouillé sur son album... je ne me
suis pas même appliqué.»

Les deux amis coururent se poster à la porte de sortie du Louvre, dans
l'espoir de revoir le peintre alors si populaire. Leur désir ne fut pas
satisfait, et Gaston eut toutes les peines imaginables à ramener Bouchot
vers la rue des Arcis. L'apprenti ne retrouva un peu d'entrain qu'après
avoir formé le projet d'exécuter un dessin avec tout le soin dont il
était capable, pour le porter au maître qui avait daigné lui offrir ses
services.

L'automne s'annonçait déjà; les feuilles commençaient à bruire sous
l'haleine du vent, à prendre ces belles teintes brunes que le soleil
fait paraître rouges, à s'envoler une à une dans l'espace. Le petit
trésor que voulaient amasser les deux amis semblait ne devoir jamais se
compléter. Mme Bouchot, dans le but sans doute d'obtenir une plus grande
somme de travail de l'apprenti, s'était chargée peu à peu de reporter
l'ouvrage, et le jeune artiste vit diminuer à la fois ses loisirs et ses
profits. D'un autre côté, Mme de La Taillade devenait chaque jour plus
acariâtre et rapinait avec une âpreté sans égale, excitée, sans doute,
par la venue prochaine de l'hiver. Une après-midi qu'elle rentrait en
compagnie de Gaston, furieuse de l'indocilité de l'enfant à la seconder,
elle vit tomber une bourse de la poche d'un passant. Gaston s'élançait
pour rappeler le promeneur, lorsque sa belle-mère le retint et lui
imposa silence; mais le passant revenait à la hâte sur ses pas.

«Est-ce toi, petit, qui a ramassé la bourse que je viens de perdre?
demanda-t-il d'un air incertain.

--Non, répondit Gaston sans hésiter, c'est madame.

--Quoi! qu'y a-t-il? s'écria Blanchote, qui marchait toujours.

--Ma bourse?

--Dites donc, mon bonhomme, est-ce que vous me l'avez donnée à garder,
par hasard, répondit aigrement la mégère.

--Elle la cache, dit Gaston avec courage.»

Le promeneur saisit le châle de Mme de La Taillade; la foule s'amassa.

«Filou, canaille, voleur! hurlait Blanchote, insulter une malheureuse
femme! si mon homme venait à passer...

--Je viens de laisser tomber ma bourse, racontait le spolié aux
spectateurs; je m'en suis aperçu aussitôt; il n'y avait derrière moi que
cette femme et ce moutard qui l'accuse.»

Il y eut comme du sang dans le regard que Blanchote jeta sur Gaston;
elle se rapprocha de lui avec vivacité, feignit de lui tâter les poches,
entrouvrit la blouse dont il était vêtu, plongea rapidement la main dans
l'ouverture ménagée sur la poitrine et l'en retira munie de l'objet
réclamé.

«Ah! le gredin, s'écria-t-elle, j'aurais dû m'en douter tout de suite;
mille pardons, mon bon monsieur, un enfant de mon mari que nous nous
saignons pour l'élever... mais je vais lui donner une leçon que le
diable en prendra les armes.»

Elle souffleta Gaston terrifié, interdit, rendu muet par tant d'audace
et que nul ne songeait à plaindre.

«Ah! gueux, lui dit-elle, aussitôt qu'elle fut hors de la portée de
l'oreille des curieux, te voilà devenu mouchard; c'est trop à la fin, et
le tour que tu viens de me jouer, tu vas me le payer cher!»

Arrivé rue Planche-Mibray, Gaston tenta de résister; mais que pouvait sa
force contre celle de Blanchote? Il fut vite dompté et se résigna.
Bientôt il se trouva dans le taudis, face à face avec la marâtre qu'une
rage insensée dominait. Elle se promena d'abord de long en large,
injuriant sa victime, la frappant au passage, énumérant les supplices
qu'elle allait lui infliger. Elle se disposait à lier l'enfant au pied
du lit pour le frapper à l'aise, lorsque le pas lourd d'Alexis résonna
sur le palier, et le soudard pénétra dans le galetas avec la lenteur
magistrale qui révélait son ivresse.

«Encore une scène!» murmura-t-il.

Il était rouge, congestionné; on eût dit qu'il respirait avec peine. Il
ouvrit la fenêtre, s'appuya contre la barre transversale afin de
maintenir son équilibre, et remonta son sac avec énergie. Il sortait de
chez Pauquet et venait de soutenir un formidable assaut dont les
habitués du cabaret gardèrent longtemps la mémoire. Attablé depuis le
matin avec un gaillard qui sortait du service et semblait vouloir y
rentrer, Alexis avait proposé un litre à douze, politesse à laquelle
l'invité avait répondu par un litre à quinze, puis par une tournée de
cognac parfaitement accueillie, tournée qui se répéta vingt fois. Les
deux convives, à mesure qu'ils buvaient, se vantaient réciproquement les
avantages du service, et leur opinion semblait la même au sujet du
fameux bâton de maréchal caché au fond de toutes les gibernes. Enfin,
après plusieurs bouteilles vidées, les deux soudards attendris se
proposèrent à la fois de se conduire au bureau de remplacement pour
lequel ils travaillaient. Ils étaient confrères, et Pauquet, à qui le
nouveau recruteur avait été recommandé, s'était amusé à préparer cette
scène. Alexis rentrait donc un peu penaud de cette aventure; son
antagoniste ronflait sous la table du cabaret, ce qui consolait un peu
le soudard.

Établi près de la fenêtre, il clignait de l'œil d'un air entendu,
remontait son sac, et, d'un mouvement gauche, essayait de bourrer sa
pipe. Blanchote continuait à grommeler. Tout à coup l'enfant tiré par
les cheveux poussa un cri; Alexis laissa tomber sa pipe qui se brisa.

«Devant moi! dit-il indigné.

--Parbleu! s'écria la mégère, ne faut-il pas le corriger? Un gueux, un
menteur, un voleur!»

Le soudard regarda son fils.

«Elle ment, père, je vous jure qu'elle ment; c'est elle qui vole et qui
veut me faire voler.»

Alexis se redressa avec lenteur, sa main droite passa sur son front à
plusieurs reprises.

«Répète,» dit-il.

Gaston n'avait guère l'espoir d'être compris; mais il était décidé à en
finir avec cette vie de torture. Il osa accuser sa belle-mère en face;
la mégère frémissante semblait chercher une arme pour le frapper; elle
voulut l'interrompre.

«Tu parleras après,» dit doucement Alexis.

Lorsque Gaston énuméra ses vols, Blanchote se précipita vers lui; elle
s'arrêta épouvantée. Le soudard s'était complètement redressé, ses yeux
brillaient d'un éclat étrange: d'une main il continuait à presser son
front; de l'autre il menaçait.

«Elle a voulu t'apprendre à voler, répéta-t-il par deux fois, comme s'il
étudiait la phrase; puis il avança d'un pas vers sa femme, qui se mit
sur la défensive.

--N'approche pas!» cria-t-elle d'un ton farouche.

Le soudard fit encore un pas, le bras levé, les doigts écartés.

«J'étais donc aveugle,» murmura-t-il.

Au moment où sa main s'abaissait sur Blanchote, la mégère se rua sur lui
de toute sa force. Le soudard, qui ne s'attendait pas à ce choc, recula,
perdit l'équilibre et son dos vint frapper la barre qui servait d'appui
à la fenêtre. La barre craqua, Gaston poussa un cri terrible, un bruit
sourd résonna; Alexis, précipité du quatrième étage, venait de s'abîmer
sur les pavés de la cour.



XI

PILE.


Gaston éperdu s'élançait, lorsque sa belle-mère, l'œil hagard, les
traits contractés, la bouche crispée le saisit au passage.

«Il était ivre, il est tombé, dit-elle avec rapidité; si tu veux mourir
comme lui, démens-moi.»

Puis, ouvrant la porte, elle poussa des cris affreux et courut vers
l'escalier. Gaston terrifié la devança. Arrivée au premier étage, la
misérable créature, effrayée, sans doute, à l'idée de se trouver en face
de sa victime, feignit une attaque de nerfs. Toute la maison était en
émoi. Gaston pénétra dans la cour; son père étendu sur les pavés, avait
la tête appuyée sur le bras gauche et semblait dormir. L'enfant allait
se jeter sur le corps. On le retint, on voulut l'éloigner. Il ne
pleurait pas, il ne criait pas, mais il se débattait furieux.

«Laissez-moi,» disait-il avec énergie.

Péruchon, qui survint, le prit dans ses bras.

«Du courage, murmura l'ébéniste, je suis ton ami, moi.»

L'enfant se pressa contre la poitrine du brave ouvrier et lui dit d'une
voix suppliante:

«Ne m'emmène pas.»

On souleva la tête d'Alexis avec précaution. Il ouvrit les yeux, promena
autour de lui des regards surpris; puis il abaissa ces paupières comme
pour reprendre un rêve interrompu et dit:

«Je suis bien, ne me bougez pas, ne faites pas de bruit.

--Qu'on apporte un matelas, s'écria le maître corroyeur.

--Attendez que le commissaire arrive, dit une femme; c'est la police ou
le médecin qui doivent toucher le corps avant personne.»

On recula avec crainte, plein de respect pour un préjugé que rien ne
semble pouvoir effacer de l'esprit crédule du peuple. Deux ou trois
officieux, pénétrés de l'importance de la mission qu'ils s'étaient
donnée, prévenaient en ce moment le commissaire. Dans le cercle, qui
grossissait sans cesse, chacun se livrait à mille commentaires ou
racontait les accidents identiques dont il avait été témoin. A entendre
ces dires, un auditeur étranger à la ville eût pu croire que c'est une
coutume adoptée à Paris d'employer ce moyen expéditif pour gagner la
rue.

Gaston, agenouillé près de son père, lui tenait la main. Le pauvre petit
pleurait enfin; sa douleur émut les curieux qui, peu à peu, baissèrent
la voix. De temps à autre, des cris perçants retentissaient, poussés par
Blanchote qui, entre une syncope et une attaque de nerfs, racontait de
quelle façon le pauvre La Taillade, en voulant s'appuyer contre la barre
vermoulue de la fenêtre, avait disparu dans l'abîme ouvert au-dessous de
lui.

Un médecin parut amené par le commissaire; on se découvrit et l'on se
tut.

L'homme de l'art palpa un à un les membres brisés, disloqués du
malheureux Alexis.

«Il respire encore, dit-il, mais rien à faire.

--Devons-nous le transporter à l'Hôtel-Dieu? demanda Péruchon.

--Il n'arriverait pas vivant; qu'on le couche sur un matelas et qu'on ne
le bouge plus.»

L'ébéniste franchit d'un bond ses trois étages et reparut chargé de son
lit de plumes et de ses couvertures. On souleva le soudard avec
précaution; il poussa un gémissement sourd.

«Vous me torturez,» dit-il.

Ses épaules frémirent comme pour remonter son sac; le médecin lui arrosa
le visage d'eau fraîche; il parut se rendormir.

«Ne faut-il pas le déshabiller? demanda Péruchon.

--Ce serait lui infliger un supplice inutile; d'ailleurs il vous
passerait entre les mains.»

La pâleur livide qui couvrait la face d'Alexis se dissipa un peu; on le
transporta sous un petit hangar dont le corroyeur, principal locataire
de la maison, prêta la clef. Pas une goutte de sang ne rougissait le
pavé; tournoyant sur lui-même, le soudard s'était brisé sur le sol sans
lésions extérieures.

«Il a la vie dure, dit le médecin au commissaire; le cas est curieux.»

Il palpa de nouveau les membres du moribond, et nota ses observations,
tandis que le commissaire se transportait près de Blanchote, afin de
dresser un procès-verbal. Gaston, accroupi près de la couche funèbre,
tenait entre les siennes la pauvre main brisée qui s'était levée pour le
défendre. On jugea inutile de l'interroger, nul ne soupçonnait un crime.
Plusieurs voisines, prises de pitié, voulurent de nouveau entraîner
l'enfant; il refusa de s'éloigner de son père avec plus d'énergie que
jamais. Tout à coup, les curieux qui encombraient l'entrée du hangar
s'écartèrent, et Mme de La Taillade parut; Gaston se redressa, il
étendit les deux bras dans la direction de la mégère comme pour la
repousser, et fit un pas en avant. Blanchote interdite, ne put soutenir
l'éclair qui brillait dans les yeux de l'enfant; une nouvelle crise de
nerfs obligea de l'emporter. L'orphelin revint alors reprendre sa place
au chevet de la victime.

La nuit venait. Péruchon, secondé par Mme Hubert, dont Adélaïde gardait
les enfants, avait déclaré se charger de tout. Ce ne fut ni sans peine
ni sans lutte qu'il parvint à chasser les curieux avides de contempler
le voisin sur son lit de douleur. Mais, ce qui préoccupait le plus
l'ébéniste, c'était la prostration de Gaston, qui, morne, immobile, le
regard fixe, semblait devenu insensible. Il résolut d'aller chercher
Bouchot, et partit sans rien dire.

L'arrivée inattendue de Péruchon dans la maison de la rue des Arcis
sauva l'apprenti des suites d'un orage. Au premier mot de l'ébéniste,
Bouchot, sans attendre l'autorisation de son père, s'élança dehors et
vint tomber dans les bras de son ami. Gaston, tiré brusquement de sa
torpeur, eut une crise nerveuse; il fallut toute la tendresse, toute la
bonté, toute la patience de Mme Hubert pour calmer les deux enfants. Le
brave ébéniste pleurait à chaudes larmes en les voyant se presser l'un
contre l'autre, s'embrasser et sangloter.

«Je ne suis pas méchant, répétait-il sans cesse, je ne suis pas méchant,
mais...» et il ne pouvait achever.

Vers dix heures du soir, Alice vint appeler Gaston. Elle l'embrassa sans
lui parler, sans essayer de le consoler, et lui offrit une tasse de
bouillon. L'enfant refusa. La chère petite, avec des caresses de mère et
une persistance délicate qui révélait toute la bonté de son cœur,
parvint à décider son petit camarade à boire. Il retourna près du chevet
de son père, s'appuya sur l'épaule de Bouchot, et tomba dans une sorte
de somnolence pleine de rêves affreux.

Il se réveilla soudain; un profond silence régnait. Une lampe posée sur
une petite table éclairait à peine le hangar humide, étroit, aux murs
noirs semés d'énormes clous. La porte était à demi close; Bouchot,
accoté contre un baril vide, dormait; Mme Hubert et Péruchon causaient à
voix basse au dehors. Gaston regarda son père, qui n'avait pas bougé,
saisit de nouveau sa main inerte et s'agenouilla pour la baiser.
Longtemps il contempla cette face pâle, à la bouche entr'ouverte, aux
yeux fermés comme ceux d'un mort. L'enfant se rapprocha encore du
mutilé, posa doucement ses petites mains sur ce bras qui, quelques
heures plus tôt, s'était levé pour le protéger, et se mit à réfléchir.

Que d'incertitudes, que de doutes, que d'angoisses dans ce jeune esprit
troublé par la douleur et par la sombre menace de Blanchote! Que faire,
que résoudre, à qui se confier? M. de La Taillade était perdu, le
médecin l'avait dit à haute voix. Faudrait-il donc garder à jamais le
terrible secret de sa mort? Comment raconter l'épouvantable scène,
comment prouver la vérité en face du meurtrier qui démentirait
l'accusateur? La mégère triomphait, maintenant que le défenseur de
Gaston reposait là, brisé, condamné à mourir. A cette pensée, l'enfant
ne put retenir un sanglot; l'apprenti s'éveilla et se rapprocha de lui.

La poitrine d'Alexis se soulevait à intervalles inégaux, faiblement,
sans bruit. Tout à coup il releva ses paupières et regarda sans avoir
conscience ni de ce qui lui était arrivé, ni de l'état dans lequel il se
trouvait. Il lui semblait qu'après un sommeil prolongé, invincible, on
venait de l'appeler, de le réveiller brusquement. Pourquoi le troubler?
il dormait si bien! Longtemps, très-longtemps, le regard inconscient
d'Alexis demeura cloué sur la lampe; il faisait moins nuit de ce
côté-là, et cette lueur semblait plaire au malheureux comme elle semble
plaire aux enfants nouveau-nés. Seulement, il l'eût voulu plus claire,
plus brillante, sans ce voile dont on l'avait couverte. Il demanda
doucement d'abord, puis avec instance qu'on retirât ce voile importun.
Il croyait parler, gronder, et ses lèvres immobiles ne proféraient aucun
son. Il ferma les yeux; puis les rouvrit bientôt. Ah! la lumière est
trop intense maintenant: on dirait un soleil dont les rayons aveuglent;
voilez, voilez!

Alexis a de nouveau fermé les yeux, l'heure sonne, il est trois heures.
Bon! la cloche continue son vacarme: trois heures! trois heures! elle le
répète cent fois, et le soudard croit sentir le marteau de fer battre
son crâne qui vibre, prêt à se briser. Quel supplice! grand Dieu,
comment le fuir? Les sons s'éloignent, s'affaiblissent, meurent; le
silence se rétablit, quel bien-être il apporte! Alexis s'engourdit, il
va dormir, reprendre ce sommeil interrompu durant lequel il a été si
heureux. Mais non, plus de sommeil; il se souvient, pousse un cri... ce
n'est qu'un soupir, hélas! un soupir si faible que Gaston, qui veille,
ne l'a pas entendu.

Pour la troisième fois les yeux d'Alexis se sont ouverts, le brouillard
qui l'enveloppait s'est dissipé: il voit. Il voit la lampe dont la lueur
sépulcrale éclaire les murailles nues, il voit son fils pâle, affaissé,
qui lui tient la main. Que signifie cette scène, quel rêve sinistre,
quel épouvantable cauchemar est-ce là? Pourquoi ce matelas, cette lampe,
ce silence? Pourquoi Gaston a-t-il cet air attristé, pourquoi
pleure-t-il? Alexis recouvre soudain la mémoire, il va mourir; mais il
faut d'abord qu'il sauve Gaston. Le soudard essaye de se lever, de
parler, d'appeler, ses membres brisés n'obéissent plus. Il se raidit,
retient son haleine, concentre ses efforts, et toute sa volonté ne peut
mettre en mouvement un seul muscle; il ne peut ni remuer les lèvres, ni
presser la petite main de son enfant, ni baiser ses paupières que
brûlent des larmes de feu.

Ah! Gaston! que va-t-il devenir? dans quelle fange va-t-il rouler?
Comment attirer son attention? comment le sauver de Blanchote? «Houdan,
retourne à Houdan!» veut crier le malheureux père, qui sent la mort
approcher. Quelle tempête dans ce corps immobile, sous ce front où perle
une sueur glacée. Les grands yeux éplorés de l'enfant contemplent ce
visage et ne devinent rien. Pauvre petit! pauvre petit!

Prête à reprendre son vol vers le Créateur, l'âme du soudard, à demi
dégagée de ses liens terrestres, recouvre en partie l'intelligence. Elle
voudrait secouer une dernière fois ce corps, cette matière qui lui
cachait la lumière et dont la mort glace déjà les extrémités. Plus rien
de vivant que la tête, où se débat une pensée suprême, plus rien de
vivant que le cœur qui palpite meurtri avant de s'arrêter à tout jamais;
plus rien de vivant que les prunelles où se reflète l'image désolée de
Gaston. Seigneur, maître puissant du monde, grâce pour l'innocent! Une
minute encore, un dernier geste, un dernier cri qui puisse sauver
l'enfant; puis viennent la justice, le châtiment, l'expiation! La lampe
se voile, Gaston se perd au milieu d'un brouillard sombre... encore le
vide, rouge, béant, infini... Deux larmes, les dernières qu'il versera
sur la terre, coulent sur les joues pâles d'Alexis, il pousse un soupir,
un flot de sang monte à sa bouche, il appartient à l'éternité.

Ce ne fut qu'au lever du soleil que Mme Hubert apprit à Gaston
l'affreuse vérité; l'enfant refusa d'abord de la croire. On avait beau
répéter autour de lui que son père allait succomber. On se trompe,
pensait-il; il vivra. Puis, tout à coup on lui annonçait que tout était
fini. Quoi, cet être qu'il aimait, Gaston ne devait plus le voir ni
l'entendre? Ces yeux qui le regardaient avec une tendresse si naïve, on
venait lui dire qu'ils étaient clos pour jamais! L'enfant se cramponna
de toute sa force à ce misérable corps dont la pensée suprême avait été
pour lui; il fallut l'en détacher par la violence. Bouchot, à force de
supplications, put amener son ami chez Péruchon. Là, dans une
douloureuse confidence, entrecoupée de sanglots et de larmes, l'apprenti
connut la véritable cause du sinistre accident. Terrifié, redoutant pour
son ami la vengeance de Blanchote, il lui conseilla le silence.

La journée, pour Gaston, se passa dans des alternatives de pleurs, de
résignation, de désespoirs amers. Il revoyait sans cesse son père se
redresser avec lenteur, s'avancer indigné vers Blanchote, puis vaciller
et disparaître à l'improviste, entraînant le faible obstacle dont la
résistance eût pu le sauver. Il entendait le choc sourd, mat, lugubre du
corps s'abîmant sur les pavés. Il revoyait la face terrible de Mme de La
Taillade, le menaçant du même sort. Bouchot, pour tenter de le
distraire, eut l'idée de lui amener les enfants de Mme Hubert. Les
questions indiscrètes des pauvres petits, leurs cris à la vue des larmes
de leur ami, obligèrent de les remmener au plus vite. De temps à autre,
Alice venait embrasser l'orphelin et pleurait. Le père Faruc trouvait
l'événement désagréable; quant au père Austerlitz, il en avait vu bien
d'autres. La nuit arrivée, Gaston voulut encore veiller; mais, vaincu
par la fatigue, il s'endormit.

Le lendemain, en dépit des précautions de Péruchon, l'enfant vit
apporter la bière et l'entendit clouer. Il remonta dans le galetas et se
vêtit de ses effets les plus propres; il fut rejoint par Bouchot.
Péruchon vint les appeler. Lorsqu'ils passèrent devant la porte
d'Adélaïde, la jeune ouvrière parut, et noua, non sans pleurer, un nœud
de crêpe au bras des deux enfants. Péruchon ému ne put la remercier; il
prit ses petits amis par la main, et tous trois, tête nue, suivirent
l'humble corbillard qui emportait vers le Père-Lachaise ce qui restait
d'Alexis.

Gaston demeura calme jusqu'au moment où le cercueil disparut dans la
fosse commune. Mais ses sanglots éclatèrent en voyant recouvrir de terre
cette longue boîte où reposait le seul être qui pût le protéger.
Péruchon l'emporta, puis revint présider au dernier service rendu, par
des fossoyeurs indifférents, à René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et
marquis de La Taillade.

Tout était fini. Péruchon, après avoir déclaré aux deux enfants qu'ils
dîneraient avec lui, les quitta pour se rendre chez son patron. Gaston
voulut alors retourner au cimetière; il s'agenouilla sur la terre où le
corps de son père venait d'être enseveli et répéta une à une toutes les
prières que sa tante ou Catherine lui avalent enseignées. Ce devoir
accompli, les deux amis reprirent le chemin de la rue Jean-Pain-Mollet.

Gaston marcha longtemps silencieux; Bouchot respectait sa douleur et se
gardait de le troubler.

«Que comptes-tu faire, à présent? demanda enfin l'apprenti.

--Partir pour Houdan,» répondit Gaston.

Bouchot le regarda avec surprise.

«Tu oublies que nous n'avons pas assez d'argent, dit-il.

--Je mendierai, s'il le faut; je ne peux plus, je ne veux plus dormir
sous le même toit que Mme Blanchette.

--Songes-tu donc à te mettre en route aujourd'hui?

--Oui,» répondit Gaston d'un ton résolu.

Bouchot, à son tour, chemina sans rien dire.

«Ça me semble drôle, reprit-il enfin, de planter là le père Bouchot; je
suis sûr qu'il m'aime au fond.

--Tu peux patienter, toi, tandis que moi, je ne le puis plus.

--Ta belle-mère songe peut-être à te reconduire.

--Je ne la reverrai jamais; elle me fait peur, et je la hais.

--C'est égal, s'écria Bouchot, ce n'est pas que je canne, au moins; mais
après une toutouille, par exemple, je me serais mis en route sans
regarder en arrière. Aujourd'hui, cela me gêne. C'est mon père lui-même
qui m'a envoyé pour te tenir compagnie, et ce n'est pas de cette façon
que j'aurais voulu l'abandonner.

--Reste; si ton sort ne change pas, tu viendras me rejoindre.

--Non; je t'accompagne, décidément. En route; mais il faut aller
déterrer le magot.

--Le voici, dit Gaston; ma résolution est prise d'hier au soir et mes
précautions aussi.»

Changeant aussitôt de direction, les deux enfants se dirigèrent vers la
place de la Concorde. Ils se parlaient peu; tous deux se sentaient émus
devant la détermination si grave qu'ils venaient de prendre. La fermeté
de Gaston surprenait Bouchot.

«C'est singulier, pensait-il, lui qui n'ose ni chanter dans la rue, ni
grimper derrière un fiacre, il parle de se rendre à Houdan comme s'il
s'agissait de boire un verre de coco.»

Muets, pensifs, les deux enfants gagnèrent les hauteurs de Passy; ils
gravirent un talus pour se reposer et reprendre haleine. Un immense
horizon se déroulait devant eux, et les pensées qui les assaillirent à
cette vue étaient de nature bien différente. Gaston contemplait avec une
sorte d'épouvante le panorama de cette ville monstrueuse où il avait été
si malheureux, dont il ne connaissait que la boue, les misères et les
crimes. Là, il avait appris la souffrance, son corps meurtri avait subi
les tortures de la faim et du froid; son esprit, celles de l'injustice,
de la bassesse et du mensonge. En la voyant presque à ses pieds, cette
ville qui venait de lui ravir son père, Gaston se sentait pris de
vertige. Il lui semblait dominer un gouffre qui l'attirait, prêt à
l'engloutir de nouveau.

Bouchot, au contraire, promenait ses regards sur ces dômes, ces toits,
ces coupoles, ces aiguilles, ces frontons, et cherchait à découvrir la
tour Saint-Jacques, au pied de laquelle il était né. Son cœur battait à
l'idée de s'éloigner de cette Babylone dont tous les recoins lui étaient
familiers. Pour lui, qui la hantait depuis sa naissance, la misère
n'avait point cet aspect hideux, décourageant, sous lequel la voyait
Gaston. Puis, il se l'était fait répéter cent fois, Houdan ne possédait
ni musée, ni statues, ni marchand d'estampes; que Gaston fût pressé de
se rapprocher de cette ville déshéritée, cela se comprenait à la
rigueur: il aimait les livres, et son parrain en possédait un grand
nombre. Ensuite que dirait Mademoiselle? Elle pourrait accueillir Gaston
et le repousser, lui. Que deviendrait-il alors, sans argent, dans une
ville inconnue? Comment reviendrait-il à Paris? comment oserait-il
rentrer chez son père? D'un autre côté, Gaston comptait sur lui;
allait-il donc l'abandonner? Pour la seconde fois de sa vie, Bouchot se
trouvait en face d'une situation assez grave pour oublier jusqu'à la
danse de _Giselle_.

Gaston s'était levé; l'apprenti ne l'imita qu'avec lenteur.

«Si ton père vivait encore, dit-il en saisissant le bras de son ami,
partirais-tu?»

Gaston réfléchit durant une minute:

«Maintenant que j'ai compris combien je l'aimais, répondit-il,
j'hésiterais.

--Le père Bouchot n'est pas mort, lui, dois-je l'abandonner?»

Depuis trois jours, la raison du jeune La Taillade semblait avoir mûri,
il agissait en homme. Il appuya la tête sur l'épaule de son ami et
demeura silencieux.

«Reste, dit-il enfin avec effort. Moi, je n'ai plus d'autre asile que ce
lieu où ma mère est morte. Embrassons-nous et disons-nous au revoir.»

Bouchot se mit à sangloter.

«Non, s'écria-t-il, partons.»

Il s'élança en avant; Gaston ne tarda pas à le rejoindre.

«Reste, répéta-t-il encore; ma tante, Catherine, mon parrain, ils
étaient vieux lorsque je suis parti; qui sait si la mort...»

L'enfant ne put achever et sanglota à son tour.

«Qu'avons-nous donc fait au bon Dieu?» murmura-t-il.

Mais surmontant bientôt cette faiblesse, il continua:

«Si ceux que je vais implorer sont partis, s'ils me repoussent, s'ils
m'ont oublié, je reviendrai. Je demanderai alors à ton père de
m'enseigner son état; nous travaillerons côte à côte: car il ne me
restera plus que toi à aimer. Retourne donc, et, de toute façon,
attends-moi.»

Le combat fut long, Bouchot paraissait convaincu; puis, lorsque Gaston
se mettait en route, il reprenait sa résolution première d'accompagner
son ami.

«L'heure passe, dit Gaston, et je veux dormir ce soir à Versailles.

--Eh bien, s'écria Bouchot, jette un sou en l'air. Pile ou face! Si
c'est face, je te suis; si c'est pile, je rentre dans Paris.»

Gaston lança en l'air une pièce de monnaie qui roula au loin.

«Regarde, dit Bouchot, je n'ose pas.

--Pile!

--Pile, répéta l'apprenti avec tristesse; allons, c'est jugé.»

Il voulut que son ami emportât toute la somme si laborieusement amassée,
et lui recommanda cent fois de n'en dépenser qu'une partie, afin que
l'autre lui permît de revenir en cas de malheur.

«Je vais préparer le père Bouchot, dit-il; c'est un brave homme
lorsqu'il est à jeun, tu le connais, et il t'aime.»

Enfin les deux enfants se séparèrent. L'apprenti ne devait rentrer qu'à
la nuit, au risque de recevoir une correction, afin que Gaston eût le
temps de prendre une avance assez considérable pour que Blanchote ne pût
le rejoindre.

Bouchot, immobile sur la route, pleurait en regardant s'éloigner Gaston,
qui se retournait à chaque minute pour adresser à son ami un dernier
signe d'adieu. Déjà les deux enfants se perdaient de vue, lorsqu'ils se
mirent à courir l'un vers l'autre et s'étreignirent en poussant des
sanglots. L'apprenti tenta de ramener Gaston vers Paris; mais celui-ci
reprit sa route, sans se retourner. Lorsque Bouchot l'eut vu
disparaître, il s'élança encore une fois en avant; il courut longtemps,
jusqu'à perdre haleine.

«Gaston!» cria-t-il épuisé.

Puis, étendu sur le rebord d'un fossé, il pleura avec amertume. Au bout
d'une heure, la tête vide, le cœur gros, en proie à une lassitude qu'il
devait à l'émotion, le pauvre apprenti regagna Paris avec lenteur. Pour
attendre la nuit, il descendit sur la berge de la Seine, et s'assit en
face de l'endroit où il avait dû mourir avec l'ami dont il venait de se
séparer et qu'il ne reverrait peut-être jamais plus.

De son côté, Gaston, triste, éploré, mais fiévreux, marchait avec
courage. Il faisait nuit lorsqu'il pénétra dans Versailles, dont les
longues avenues lui parurent interminables. Il acheta du pain et mangea;
puis il se dirigea vers la pièce d'eau des Suisses. Il était las et
traînait un peu la jambe lorsqu'il atteignit la statue de Duguesclin.

Il s'étendit sur l'herbe à l'endroit où deux ans auparavant, armé du
trop fameux canon, il avait dormi sous la garde de son père, qui dormait
lui-même aujourd'hui sous la garde de Dieu.



XII

L'HIRONDELLE RETOURNE A SON NID.


Vers trois heures du matin, Gaston se réveilla dans une obscurité
profonde. Il grelottait et se sentait mal à l'aise sous sa blouse trop
légère. Le vent mugissait, remuant à grand bruit les feuilles à
demi-sèches; cette rumeur grave, mélancolique, effrayait l'orphelin et
l'attristait. Le soir, accablé par la fatigue, vaincu par le sommeil, il
n'avait pas eu peur. La lune, qui éclairait alors l'horizon, traçait une
ligne scintillante sur la surface de la pièce d'eau, et Gaston s'était
endormi les yeux fixés sur des lumières qui brillaient au loin.
Maintenant, partout la nuit. L'enfant se pelotonna pour mieux se
défendre contre l'haleine glacée du vent. Les rafales, qui semblaient
accourir du fond des bois, ramenèrent ses pensées vers ces jours déjà si
lointains où, assis dans le salon de sa tante, aux pieds de Catherine,
il lisait à haute voix, s'interrompait pour écouter la bise siffler dans
la cheminée, tourmenter la flamme, se glisser à travers les fentes avec
une petite voix grêle, ou faire pivoter le chasseur établi sur la crête
du toit, comme pour éprouver la justesse de son tir impassible. Ces
lieux si chers, il allait donc les revoir! Et voilà qu'en songeant à
Mademoiselle, à Catherine, au docteur, l'enfant se mit à pleurer, mais
sans colère, sans amertume, sans désespoir,--de bonheur cette fois.

Tout à coup, à travers les arbres, apparurent deux points lumineux, qui
semblaient courir, danser au son de mille clochettes. Il les voyait
monter, descendre, disparaître; puis une des lumières restait visible.
Un grondement sourd résonnait; des détonations, pareilles à celles que
produisent les fusées qui éclatent dans l'air, se succédaient à de
courts intervalles. Gaston se leva; les points lumineux grandissaient.
On eût dit les yeux énormes d'un animal gigantesque dont le corps
demeurait perdu dans l'ombre. Le fracas redoublait; bientôt, au triple
galop de ses chevaux excités par le fouet, passa la diligence qui venait
de Houdan. Gaston, penché en avant, retenait son haleine. Que de
souvenirs oubliés sa mémoire lui retraça sur l'heure! La voiture était
déjà loin qu'il croyait l'entendre encore. Il se rappela la nuit où elle
l'avait emporté... Heureusement le jour naissait.

Gaston regagna la route, avançant avec lenteur: car il se ressentait de
sa longue marche de la veille. Peu à peu ses membres reprirent leur
élasticité, son pas devint plus agile. Il vit le soleil se lever
derrière les grands bois aux feuilles rousses, et monter dans le ciel
aux cris multipliés des passereaux logés dans les buissons à demi
dépouillés. Les alouettes, au vol saccadé, s'élevaient dans les airs et
planaient si haut qu'on les entendait sans les voir. Sur la route se
croisaient de pesants chariots à la bâche de toile blanche, des
cabriolets poudreux, des piétons chargés de fardeaux. On suivait des
yeux le jeune voyageur, mais sans trop s'étonner. Il dépassa Saint-Cyr,
et, guidé par un poteau indicateur, il se dirigea vers Pontchartrain.

Gaston n'avait aucune idée de la distance qui le séparait du but de son
voyage, et il n'osait interroger ceux qu'il rencontrait. On le regardait
avec surprise, maintenant; c'est qu'une fois Saint-Cyr dépassé, son
accoutrement le signalait comme étranger au pays. Il fut rejoint par un
jeune garçon d'une quinzaine d'années qui, ses souliers suspendus au
bout d'un bâton, cheminait pieds nus d'un pas alerte.

«Est-ce que vous allez à Houdan? lui demanda Gaston après l'avoir salué.

--Non, da, répondit le petit paysan, je retourne à Neauphle.

--Savez-vous combien de lieues il y a d'ici à Houdan?»

Le jeune garçon se mit à rire et hocha la tête d'un air entendu.

«Dame, dit-il, il y en a bien sûr plus que vous n'en pouvez faire
aujourd'hui.

--C'est donc plus loin que Paris?

--Ça se pourrait tout de même bien.

--Mais enfin, reprit Gaston, ne pouvez-vous me renseigner à peu près?»

Le Normand, sans ralentir son pas, qui obligeait Gaston à hâter le sien,
resta quelques minutes sans répondre.

«Pour ne dire que la vérité du bon Dieu, dit-il en se pinçant la
mâchoire inférieure, j'ai entendu Claude affirmer qu'il y a douze
lieues; mais vous le connaissez, le gros Claude, c'est un rude marcheur
et ses douze lieues doivent en valoir quinze.

--Quelle est la première ville que je dois rencontrer?

--Pontchartrain, pardine, puisque vous suivez la route qui y conduit.»

Gaston, essoufflé, reprit son pas et perdit bientôt de vue son
interlocuteur. Dans l'après-midi, l'enfant atteignit Pontchartrain. Là,
comme à Versailles, il se contenta d'acheter du pain et se remit
courageusement en route. Dans sa hâte d'arriver, il eût voulu marcher
sans trêve et ne pas s'arrêter une seconde. La fatigue l'y obligea; il
longeait en ce moment des taillis, il y pénétra, s'étendit sur les
feuilles sèches et s'endormit.

Le quatrième jour après son départ, vers cinq heures du soir, Gaston,
pâle, maigre, exténué, couvert de poussière, les pieds ensanglantés,
traversait péniblement l'immense plaine qui sépare de la petite ville de
Houdan le village de Laqueue. Deux rangées interminables de pommiers se
déroulaient à perte de vue devant les yeux attristés de l'enfant, qui
s'appuyait sur un bâton. Il s'arrêtait de temps à autre pour reprendre
haleine; son regard avide, après avoir interrogé l'horizon, s'abaissait
découragé sur ses pieds meurtris.

Soudain, il se coucha dans un fossé et demeura immobile; des piétons
approchaient. L'avant-veille, interpellé par des passants qui le
prenaient pour un vagabond, le pauvre petit, peu habile à mentir,
s'était entendu menacer des gendarmes. La crainte d'être reconduit à
Paris et livré à sa belle-mère l'effraya si fort, qu'à dater de ce
moment il décrivit de longues courbes pour éviter les fermes ou les
voyageurs. Il cheminait la nuit lorsqu'il se croyait certain de ne pas
s'égarer, ce qui pourtant lui arriva et lui fit perdre vingt-quatre
heures.

Aussitôt que les paysans l'eurent dépassé, Gaston sortit de son abri.
Faute d'expérience, il avait épuisé ses forces dès le second jour, et
depuis lors il cheminait clopin-clopant. Au delà de Pontchartrain, il
lui semblait à chaque instant qu'il touchait enfin au but de son voyage,
et que derrière ce bois, au delà de cette plaine, par delà cette colline
allait apparaître le clocher de Houdan. Mais plaines, bois et collines
se succédaient, et l'espoir de Gaston était sans cesse déçu. Triste,
découragé, à bout d'énergie, l'enfant songeait à se livrer aux habitants
de la première ferme qu'il rencontrerait.

Le soleil commençait à décroître; le petit voyageur se reposa un
instant, le front appuyé sur ses mains. Il se releva avec peine, pénétra
dans un bois, et se mit en quête d'un abri. La veille, le ciel inclément
s'était chargé de nuages, une pluie fine, glacée, persistante avait
trempé les pauvres habits de l'enfant. Il se dirigea vers une clairière;
déjà, dans un endroit pareil, il avait découvert une hutte de bûcheron.
Il tomba à genoux: là-bas, devant lui, au-dessus de la cime des arbres,
sur le ciel rouge, se dessinait la vieille tour féodale où les
hirondelles revenaient chaque printemps retrouver leurs nids.

Comme il battit, le cœur du pauvre Gaston; de quelle joie céleste
s'éclaira cette pauvre âme qui ne croyait plus au bonheur! Les bras
levés vers les ruines de l'antique manoir, l'enfant riait et sanglotait
tout à la fois. Longtemps son regard erra sur l'horizon, cherchant les
points familiers à sa mémoire. Ah! désormais, il n'hésiterait plus sur
la direction à suivre, il connaissait les sentiers et les obstacles
qu'il fallait éviter.

«Houdan!» murmurait-il d'une voix affaiblie.

Et jamais matelot, au retour d'un long voyage semé de luttes,
d'aventures et d'ouragans, ne salua le port avec plus de ferveur.

Au loin, sur un chemin de traverse, un homme coiffé d'un chapeau à large
bord trottait sur un vieux cheval jaune que Gaston crut reconnaître.

«Mon parrain!» cria-t-il.

Oubliant sa fatigue, il se mit à courir, mais pour trébucher bientôt.
Qu'importe! Dût-il se traîner, ramper, il était certain d'arriver, et le
soleil qui venait de disparaître ne le trouverait plus sans asile,
errant, abandonné.

Gaston ne pouvait détacher son regard de la vieille tour; mais lorsqu'il
abaissa les yeux, il tressaillit. Il lui semblait qu'autour de lui la
nature s'était transformée. Ces herbes, ces fleurs tardives qui
l'entouraient, il savait leur nom, son parrain le lui avait appris
autrefois. Un roitelet traversa la route, un grillon chanta, et Gaston
avança, le cœur joyeux. Sur les bords du chemin, les crapauds rampaient,
ou, se dressant sur leurs pattes, marchaient à la façon des quadrupèdes,
avec des allures étranges. L'enfant, pris d'une immense pitié pour tout
ce qui respire, se condamnait, malgré sa fatigue, à décrire une courbe
pour ne pas effrayer les hideux reptiles. Des pies attardées vinrent
magistralement se poser à sa droite, elles étaient quatre. «Bonne
rencontre!» aurait dit Catherine... Catherine, Mademoiselle, le docteur,
comme il allait les embrasser!

La nuit tomba, profonde d'abord; puis la lune, se dégageant des nuages,
éclaira la campagne de sa lumière blanche qui prêtait aux arbres, aux
buissons, aux taillis, des formes fantastiques et menaçantes. Mais
l'imagination de Gaston était familiarisée avec ce monde de géants, de
nains aux longs bras, de fantômes accroupis ou debout. Le premier jour,
il avait eu bien peur; à présent il souriait. Ce qu'il eût voulu, c'eût
été de pouvoir courir, s'élancer à travers ces obstacles imaginaires on
emprunter des ailes à l'oiseau.

Il dépassa Maulette, Maulette où demeurait Françoise, où Petit-Pierre, à
cette heure, devait être étendu dans l'étable, sur la paille qui lui
servait de lit. Mais le hameau se trouvait sur la gauche, et Gaston ne
voulait pas perdre une seconde. La route était déserte; il se traînait
plutôt qu'il ne marchait; chaque pas en avant lui causait une
souffrance. Il avait déchiré le bas de sa blouse pour en envelopper ses
pieds, et les linges grossiers, imbibés de sang, puis desséchés,
adhéraient à sa chair mise à nu. A chaque minute il s'arrêtait, prêt à
défaillir. Il n'avait pas encore atteint la ville, lorsque la voix grave
du clocher sonna minuit.

L'enfant abandonna la route et s'engagea sur un sentier qui le conduisit
au bord de la Vesle. La petite rivière, encaissée et bordée de saules,
coulait bruyante sur un lit de cailloux. Ce fut avec délices que Gaston
plongea ses pieds dans l'eau glacée. Il les enveloppa d'un nouveau pan
de sa blouse; puis, soulagé, il se remit en marche. Une demi-heure plus
tard, il dépassait enfin la première maison de Houdan.

Gaston, qui comptait arriver plus tôt, était à jeun, et la faim rendait
son épuisement plus profond. Il dut s'arrêter encore et fut pris d'une
soudaine frayeur. Si sa tante était morte? si elle le repoussait? Ces
deux pensées lui tenaillaient le cœur à mesure qu'il pénétrait dans la
grande rue que la lune inondait de ses pâles rayons.

L'enfant avançait pas à pas, comme s'il eût craint de troubler le
silence de la ville endormie. Parfois un chien aboyait, un cheval
hennissait, ou un coq mal éveillé lançait un cri bien vite interrompu.
Est-ce un rêve que ces deux années écoulées? Voici le banc vert de la
maison du percepteur, les chandelles de bois qui décorent la devanture
de la maison du rival de Hoddé, les sacs qui encombrent la porte du
messager. Voilà le cabaret et sa belle enseigne, des tambours-majors qui
boivent de la bière de mars, tandis qu'une bouteille au double jet
emplit deux verres à la fois. Sous le hangar du charron, deux voitures
et le cabriolet jaune du fermier de la Fosse-Louvière. Encore quelques
pas, et les yeux de Gaston retrouvent des larmes: cette maison qu'il a
revue si souvent en rêve, elle est là devant lui. Les volets sont clos,
nul bruit, nulle rumeur; le petit chasseur lui-même est immobile, il est
tourné vers Gaston, qui sourit à travers ses larmes en le regardant.

Quel calme dans la ville! L'heure sonne... une... deux... deux heures!
Gaston n'ose plus respirer; il s'effraye du fracas que ses pieds lui
semblent produire en se posant sur le sol. Il s'approche du seuil,
regarde le marteau luisant. Il hésite à le toucher, ce marteau; il
retentirait comme un tonnerre. Mademoiselle, Catherine, si elles
savaient... L'enfant s'assied sur le seuil; il attendra le jour. Tout à
coup des pleurs inondent de nouveau son visage; à travers la porte vient
d'arriver jusqu'à son oreille le tic-tac de la vieille horloge; ses
rouages viennent de craquer comme autrefois et elle répète à son tour,
cette amie d'enfance de Gaston, les deux coups frappés tout à l'heure
sur le bronze par le marteau du beffroi.

L'enfant s'éloigne, s'engage dans une ruelle, tourne, semble revenir sur
ses pas, puis tourne encore. Il longe une haie qu'il cherche à franchir.
Il a réussi; il s'avance, traverse un petit bois de noisetiers; le voilà
dans un jardin. Gaston suit les nombreuses sinuosités d'une allée dont
le sable crépite sous ses pas. Il s'arrête. Dans le fond, la petite
maison avec son perron à l'escalier double. A gauche, le puits au
couvercle cadenassé; à droite, la tonnelle où le chèvrefeuille et les
roses marient leurs fleurs durant l'été; puis là, au milieu de la grande
allée, une brouette chargée de pierres!

Le petit fugitif s'est couché sur un banc de mousse, et toute son
heureuse enfance défile devant lui. Ses paupières se ferment, sa tête
lourde lui fait mal, bien mal. Il s'endort et s'éveille en sursaut; le
ciel est bleu, le soleil rayonne, les oiseaux chantent; on dirait le
printemps. Dans la grande allée du jardin, une petite fille aux yeux
bleus, aux lèvres roses, aux cheveux noirs, traîne la brouette chargée
de pierres et tente de faire claquer un fouet. Gaston se soulève à demi.
Oh! sa tête! Qu'a-t-il donc sur le front, qu'il voit à peine? Pourquoi
sa gorge est-elle si sèche? pourquoi n'a-t-il pas la force de se lever
en apercevant sur le perron, la tête nue, regardant jouer la petite
fille, une femme aux cheveux blancs, au regard doux, au sourire triste?
Gaston veut s'élancer, ses forces le trahissent, il tombe. Est-ce
l'émotion, la joie qui le paralysent ainsi! Il pousse un sanglot. La
petite fille l'entend, l'aperçoit et fuit en criant.

«Qu'y a-t-il, Aimée? demande Mademoiselle avec surprise.

--Un homme! là, bonne amie!

--Un homme, répète une grosse voix, voyons un peu cette belle histoire;
quelque voleur de pommes, sans doute.

--Catherine, c'est moi!» murmure Gaston d'une voix défaillante.

La servante s'arrête, la bouche entre ouverte, les yeux indécis, devant
ce petit mendiant agenouillé, dont les bras sont tendus vers elle.

«Je suis Gaston,» s'écrie-t-il.

Catherine se précipite vers lui, le soulève, et court, vers
Mademoiselle.

«Gaston, monsieur Gaston!» crie-t-elle d'une voix pleine de sanglots.

Et elle presse contre sa poitrine le pauvre enfant meurtri, fiévreux,
méconnaissable sous ses haillons, dont les bras se sont noués autour de
son cou. Gaston voit le visage de sa tante se pencher au-dessus du sien;
il veut lui sourire, la nommer: sa tête et son cœur se brisent, il
s'évanouit.

       *       *       *       *       *

Quelles ombres épaisses! quel chaos autour de Gaston! Quels bruits
funèbres, quels cris désespérés, quels sifflements! Il marche, il court
sur une route semée de pointes de fer, et Blanchote le poursuit armée
d'une lanière de cuir garnie de plomb. Blanchote, échevelée, livide,
effrayante, le front marqué d'une tache rouge, les yeux sanglants, et
dont la dent aiguë déchire la lèvre. Un fleuve barre le passage, un
fleuve aux flots noirs, profonds, où des monstres hideux nagent entre
deux eaux... Il faut échapper à la furie... Gaston se précipite, l'onde
jaillit, bouillonne, se referme; il étouffe, et Bouchot, les yeux fermés
comme pour ne pas le voir, danse sans trêve parmi les nénuphars et les
roseaux... Un canon, maintenant, un canon gigantesque dont les roues
d'acier passent et repassent sur le corps de Gaston, qui ne peut ni
bouger, ni crier, ni fuir. Puis des corbillards qui défilent, suivis par
des orphelins; des cierges, des rires, le son de l'orgue, des
blasphèmes, des malédictions. Les enfants de Mme Hubert, mille autres
enfants qui pleurent, qui ont faim, qui se lamentent, tandis que de
grandes femmes sèches aux yeux louches, aux ongles noirs et crochus, les
dépouillent de leur blouse. Encore la route aux pointes de fer, encore
Blanchote! Ah! toujours marcher sans réussir à lui échapper! Une
fenêtre, un abîme, un gouffre! Qui donc rit ainsi? C'est elle qui
s'avance par bonds; elle approche; le gouffre, tout, plutôt que le
contact de ce meurtrier... le vide... le vide... toujours tomber...
enfin!

Lorsque Gaston revint à lui, il regarda longtemps les rideaux du lit sur
lequel il était couché; puis un faible sourire se dessina sur ses lèvres
pâles. Il tourna un peu la tête et aperçut le doux visage de
Mademoiselle, qui le contemplait. Il voulut sortir ses mains de dessous
le drap et ne put y parvenir.

«Ah! chère tante, dit-il d'une voix basse, essoufflée, à peine
distincte, quel vilain rêve! on m'avait emmené loin de toi et je me
sentais mourir.»

Il dut fermer les yeux; la lumière, bien que faible, le forçait à
clignoter. Il sentit les lèvres de Mademoiselle se poser sur son front.

«Comme je t'aime!» murmura-t-il.

Puis il tomba dans une sorte de somnolence, douce, bienfaisante,
paisible. Tout à coup, il entendit causer à voix basse dans la chambre;
on lui prit le bras, une oreille se posa sur sa poitrine, il fit un
effort et rouvrit les yeux.

«Bonjour, mon parrain,» dit-il.

Le docteur se rapprocha.

«Tu me reconnais donc?»

L'enfant se contenta de sourire.

«Où te sens-tu mal?

--Nulle part, mon parrain; seulement j'ai rêvé...

--Ne parle pas,» dit le bon docteur, qui saisit la main de sa vieille
amie et murmura: «Nous le sauverons.»

Gaston se rendort, calme et heureux. Plus de rêves, plus de cauchemars
effrayants, plus de cris désordonnés, plus de cercle de feu autour du
front. Il ne peut mourir à présent que ses amis l'entourent, et que la
grande horloge remplit la maison de son tic-tac familier.

Combien de temps dormit l'enfant? il ne le sut que plus tard. Toujours
est-il qu'il se réveilla peu à peu, ouvrit les yeux et sourit aux
personnages des tapisseries qui ornaient les murs de la chambre de sa
tante, et qu'il connaissait si bien. Il tourna doucement la tête vers la
croisée. Mademoiselle, assise dans son grand fauteuil, cousait;
Catherine tricotait. Catherine, elle était toujours la même; mais
Mademoiselle, comme ses cheveux, si noirs autrefois, étaient devenus
blancs, comme son visage si frais était devenu pâle, comme ses yeux
jadis si limpides, si brillants, semblaient fatigués! Une larme humecta
les paupières de Gaston à la vue de ces tristes changements. Il allait
parler lorsque la petite fille qu'il avait vue dans le jardin apparut à
l'improviste. Catherine se leva, ouvrit de grands yeux et posa un doigt
sur ses lèvres. L'enfant s'arrêta interdite, et s'avança sur la pointe
des pieds, regardant vers le lit du malade.

«Il dort donc toujours, M. Gaston? demanda la petite fille.

--Oui, répondit Mademoiselle, aussi ne faut-il pas faire de bruit.

--Pourquoi est-il revenu si mal habillé? Il m'a fait peur.

--Je te l'ai déjà dit; c'est parce qu'il était pauvre, répondit
Mademoiselle, dont les yeux devinrent humides.

--Pourquoi ne se lève-t-il pas pour jouer avec moi?

--Parce qu'il est encore trop faible, mademoiselle Aimée, dit Catherine
à son tour.

--Mais puisque grand-père prétend qu'il est guéri! Se lèvera-t-il
demain?

--Peut-être, si vous êtes sage et si vous ne troublez pas son sommeil.
Allez jouer, ma mignonne, et fermez les portes sans bruit.»

Gaston suivit des yeux la petite fille, qui, tout en se retirant,
regardait de son côté; au moment de disparaître, elle lui fit une belle
révérence. L'enfant se souleva, ses bras s'étendirent.

«Ma tante, Catherine, s'écria-t-il, je voudrais vous embrasser.

Les deux femmes vinrent tomber à genoux auprès du lit. Comme il les
enlaça de ses bras faibles, comme ses lèvres pâles prodiguèrent les
baisers! comme ils pleuraient tous trois avec entrain, de joie bien
entendu! et Dieu, qu'on bénissait, emplit soudain la petite chambre des
rayons de son beau soleil.

«Assez, dit une voix forte, pas d'émotion violente! Le progrès doit
apprendre à l'homme à dompter...»

Le bon docteur ne put achever; attendri comme s'il eût vu la réalisation
de l'une de ses utopies, il pleura lorsque son filleul lui entoura le
cou de ses bras amaigris.

Huit jours plus tard, Gaston convalescent descendit dans la salle à
manger, précédé par Aimée, soutenu par sa tante et suivi par Catherine.
On l'établit près de l'horloge, selon son désir. Peu à peu, il raconta
sa lamentable histoire, et Dieu sait les flots de larmes qu'il fit
couler. De son côté, il apprit que son parrain avait entrepris cinq fois
le voyage d'Alsace pour le chercher, et que Catherine avait erré durant
huit jours au milieu des rues de Paris, dans l'espoir de le rencontrer.
Tout en écoutant, Gaston baisait les beaux cheveux de sa tante, ces
cheveux que la douleur causée par sa perte avait blanchis.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.



                          DEUXIÈME PARTIE



I

LA MARQUISE DE LA TAILLADE.


Le 15 janvier 1864, les rues de Paris étaient littéralement ensevelies
sous la neige qui tombait sans relâche depuis la veille. Vers onze
heures du soir, la tourmente sembla redoubler d'intensité; de gros
flocons vinrent encore épaissir l'immense tapis blanc étendu sur le sol,
et les voitures roulèrent en silence sur la terre glacée. De rares
piétons pressaient le pas afin d'échapper aux morsures de la bise, et la
grande avenue des Champs-Élysées, presque déserte, paraissait s'être
élargie. De temps à autre un cocher de fiacre, perdu jusqu'aux yeux dans
un de ces manteaux que les antiquaires admirent à l'occasion, passait en
frappant son épaule de sa main engourdie, tandis que ses chevaux, la
tête basse, les oreilles rejetées en arrière, lançaient par chaque
narine une colonne de buée. Par contre, des équipages emportés au grand
trot de leurs magnifiques attelages, fuyaient rapides. A cette heure,
sous ce ciel inclément, Paris avait un aspect étrange, fantastique,
appréciable seulement pour ceux gui sont accoutumés à son éternel
mouvement.

Onze heures et demie sonnaient, lorsqu'une voiture de remise, dont le
malheureux cheval patinait sur la neige durcie, déboucha de l'avenue
Marigny, traversa le Rond-Point, et se dirigea vers un hôtel qui se
trouve environ à la hauteur de l'habitation de la reine Christine. A
travers la grille et les branches des arbres dépouillés, on apercevait
la façade, inondée de lumière, de la charmante demeure, construite dans
le style Louis XIII, pour le prince Soltikof, et dont les aménagements
intérieurs étaient vantés pour leur richesse et leur bon goût. Au
dehors, de chaque côté de la chaussée, des voitures armoriées, aux
laquais rubiconds, poudrés, emmitouflés, attendaient la sortie de leurs
maîtres. A la vue de ses gras et majestueux confrères, le cocher de
remise parut se piquer d'honneur; il cingla sa bête, entra au grand trot
dans la cour de l'hôtel, et s'arrêta net, le fouet sur la cuisse, devant
un perron vitré.

Avant qu'un grand laquais vêtu d'une livrée bleu de ciel eût atteint la
portière, un jeune homme s'élança sur le perron et pénétra dans un
vestibule où six figures de nègres, disposées en cariatides, soutenaient
un candélabre à deux branches surmonté de globes lumineux. Le cavalier,
débarrassé de son par-dessus, gravit avec lenteur un escalier de marbre
blanc recouvert d'un tapis de Perse aux brillantes couleurs. De chaque
côté du sommet des dernières marches, deux nymphes inclinées, dont les
formes sveltes rappelaient le faire élégant de Jean Goujon, semblaient
jeter des fleurs et des sourires à ceux qui montaient. Le jeune homme
s'arrêta un instant pour contempler ces deux figures. Scrupuleusement
ganté et botté, il pouvait avoir de vingt-huit à trente ans. Il avait le
visage long, le front large, les cheveux châtains. Ses yeux gris, vifs
et scintillants, pétillaient de malice, et sa lèvre narquoise, un peu
dédaigneuse, se cachait à demi sous une fine moustache retroussée. Il
était petit de taille, robuste et bien pris; rien qu'à sa démarche, on
reconnaissait une nature vive, intelligente, complète, chez ce cavalier
aux manières dégagées sans être vulgaires, aussi éloignées de la raideur
anglaise que du laisser-aller de notre jeunesse dorée. Il fit quelques
pas, lança un coup d'œil familier aux deux huissiers placés devant une
large porte qui s'ouvrit, et l'un des hommes à chaîne d'argent annonça
d'une voix retentissante:

«M. Bouchot des Étrivières.»

Bouchot, sans le moindre embarras, pénétra dans un vaste salon encombré
par une foule élégante. Ceux qui avaient entendu prononcer son nom
s'étaient retournés avec curiosité, afin de voir le jeune artiste dont
les toiles, depuis quatre ans, attiraient tout Paris au Salon. Trois ou
quatre privilégiés vinrent lui serrer la main, et l'ex-apprenti,
échangeant par-ci par-là des sourires ou des signes de tête, manœuvra
pour gagner le fond de l'immense salle où la maîtresse de la maison,
entourée par vingt cavaliers, trônait fière de sa beauté merveilleuse.
Parvenu devant elle, l'artiste s'inclina. Il allait passer outre lorsque
la jeune femme, un moment distraite, l'aperçut.

«Ah! bonsoir, monsieur des Étrivières, dit-elle d'une voix fraîche et
harmonieuse, vous allez vous ennuyer chez moi aujourd'hui, votre ami est
absent.

--Gaston serait-il indisposé? demanda Bouchot avec vivacité.

--Non pas, répondit la jeune marquise de La Taillade; Catherine, la
célèbre Catherine, reprit-elle avec une nuance d'ironie, a été prise
d'un mal de gorge avant-hier. M. de La Taillade s'est aussitôt mis en
route, me laissant seule pour faire les honneurs de mon jeudi.

--Qui donc osera s'en plaindre? répondit Bouchot, qui s'inclina.

--Mais vous d'abord, puis moi. Ne trouvez-vous pas ce voyage ridicule?

--Certes, madame, répliqua Bouchot, ridicule comme toutes les choses du
cœur, lorsqu'on les juge avec l'esprit.»

La marquise regarda l'artiste; il souriait avec candeur et ajouta:

«Demandez plutôt à M. de Champlâtreux.»

Le jeune homme pris à témoin par Bouchot s'appuyait sur le dossier du
fauteuil de la jolie marquise; il se redressa, mit deux doigts de sa
main droite dans la poche de son gilet, saisit son lorgnon et l'ajusta
sur son œil gauche en se dandinant, comme pour chercher à distinguer
celui qui venait de prononcer son nom.

«Ah! c'est monsieur Bouchot, dit-il en laissant retomber son pince-nez.

--Des Étrivières, continua l'artiste d'un ton dégagé. Je suis heureux de
pouvoir vous donner des nouvelles de votre aïeul avec lequel j'ai dîné
ce soir, cher monsieur; il va bien.»

M. de Champlâtreux pâlit imperceptiblement, mais ne répondit pas. Tous
les élégants groupés autour de la marquise penchaient leurs têtes
pommadées, et vingt lorgnons impertinents se braquèrent sur l'artiste.
Bouchot, avec un sang-froid comique, fouilla dans sa poche, et, le nez
au vent, se décora l'œil droit d'un monocle. L'orchestre préludait, la
marquise se leva pour veiller à la formation des quadrilles, et la foule
des courtisans se dispersa.

«À moi le champ de bataille, murmura Bouchot. Dieu, que ces petits
jeunes gens m'agacent! Lorsqu'ils sont bêtes, passe encore,--ils
exercent leur métier; mais j'enrage de voir des garçons d'esprit parmi
eux. Peignez donc votre époque, quand ceux qui sont chargés de faire
l'histoire portent des vestons courts, des cols cassés et des moitiés de
canne. Ah ça, la marquise a raison; bien que la politesse m'ait empêché
de le lui avouer, je vais m'ennuyer, moi. Pas une tête qui me plaise
au-dessus de tous ces faux-cols, et je ne suis pas en train de débiter
des madrigaux aux dames; le jeudi n'est pas mon jour. Bah! observons; un
salon, ça vaut le Gymnase au point de vue de la comédie; ça vaut même
mieux que la cour d'assises, si l'on se donne la peine de tirer les
conséquences et de prononcer les jugements.»

Tout en devisant de la sorte, Bouchot se dirigea vers l'embrasure d'une
fenêtre, souleva une portière de velours et regarda au dehors. La neige
tombait toujours à gros flocons, le ciel était invisible, les becs de
gaz, entourés d'une auréole jaunâtre, montraient les branches nues des
arbres dont le sommet se perdait dans l'ombre. L'artiste contempla
longtemps ce morne spectacle; peut-être songeait-il à la rue des Arcis,
à la petite chambre qui servait d'atelier, à l'établi devant lequel sa
rude enfance s'était écoulée, à deux pas de ce monde où il tenait sa
place aujourd'hui et qu'il ignorait alors. Soudain, il se retourna vers
le salon: là on eût dit une scène des contes orientaux.

Mille bougies, aux lueurs caressantes, faisaient resplendir les dorures
de l'immense salle, chatoyer les tentures de soie et de velours, tandis
que les fleurs naturelles, débordant des jardinières, s'épanouissaient
comme en plein été. Les rayons amoureux, se croisant à travers l'espace,
satinaient les épaules, se reflétaient dans les prunelles ou
étincelaient sur les diamants. Une odeur pénétrante, née de cent
parfums, montait au cerveau comme un vin capiteux. C'était avec
convoitise que l'on regardait les femmes causer, sourire, danser au
milieu de cette atmosphère tiède, énervante, embaumée, au milieu de ce
luxueux encadrement qui semblait doubler leur grâce. La musique ajoutait
son charme à toutes ces séductions. Elle captiva peu à peu Bouchot, qui
perdit en quelque sorte la conscience du réel. C'était comme dans un
rêve qu'il voyait se balancer avec mollesse ou tourbillonner dans une
valse rapide ces hommes en gants blancs, en habits noirs, et ces femmes
demi-nues, palpitantes, l'œil voilé, savourant la volupté secrète du
tournoiement et du vertige.

La marquise de La Taillade savait choisir son monde, et nulle autre part
que chez elle peut-être on ne voyait réunie cette élite, de jolies
femmes qui donnent le ton à l'Europe en fait de grâce, de charme et
d'esprit. Tous les genres de beauté se coudoyaient dans l'espace
embrassé par le regard de l'artiste, depuis la Russe impérieuse, à la
peau plus blanche que les neiges de son pays, jusqu'à la créole aux yeux
humides, aux cheveux ondés, au visage bruni. Les Parisiennes, et c'est
là leur supériorité, ne représentent pas un type unique. Elles sont à la
fois toutes les femmes, tant leur nature mobile, perfectionnée, sait se
transformer. Ardentes, rêveuses, rieuses, sentimentales, folles,
dédaigneuses, jalouses, passionnées, elles échappent à l'analyse et
possèdent à un haut degré toutes les qualités, tous les défauts, osons
le dire, tous les vices de leur sexe. Parmi celles que la danse ou les
hasards d'une promenade au bras d'un cavalier ramenaient sous ses yeux,
Bouchot remarquait deux jeunes femmes qu'on pouvait croire nées sous les
tropiques, lorsque son regard s'arrêta sur la maîtresse de la maison et
ne s'en détacha plus.

Hélène Pellegrin, comtesse de Valonne et marquise de La Taillade,
atteignait à peine sa vingt et unième année. De taille moyenne,
admirablement faite, elle avait été célèbre par sa beauté, même avant
son mariage. Bien que fille de bourgeois enrichis, mais enrichis à un
point qui, de nos jours, vaut mieux qu'un titre de noblesse, Hélène,
autant par sa distinction naturelle que par sa merveilleuse beauté,
était une vraie patricienne. Ses mains et ses pieds, comme pour mettre
en défaut l'axiome vulgaire, semblaient affinés par plusieurs
générations vouées à l'oisiveté. Brune, avec la peau d'une blancheur
mate, la jeune marquise avait le visage d'un ovale parfait; son front
était bas, un peu étroit, mais lisse et couronné d'une chevelure
épaisse. Les sourcils fins, soyeux, bien dessinés, ombrageaient deux
longs yeux noirs pleins d'une langueur voluptueuse, auxquels une flamme
intérieure prêtait par instant une vivacité passionnée. Le nez droit, à
l'arête vive, aux narines légèrement relevées, était d'une perfection
qui n'avait d'égale que celle de la bouche, dont les lèvres, d'un rouge
vif, rendaient plus visible la blancheur nacrée des dents. Avec ses bras
ronds, sa taille cambrée, sa poitrine d'albâtre, ses mains de créole, sa
démarche moelleuse, Hélène captivait les regards les plus indifférents.
Les femmes ne pouvaient guère la voir sans l'envier, et les hommes sans
l'admirer; pour ces derniers, elle possédait au suprême degré ce charme
rare et irrésistible: un je ne sais quoi de voluptueux sous un air de
vierge.

Au moment où les yeux de Bouchot s'arrêtèrent sur elle, la marquise, à
demi renversée sur un fauteuil, écoutait parler le comte de Champlâtreux
et mordillait le bout d'un éventail d'ivoire. Elle était belle à ravir,
ce soir-là, dans sa robe de gaze blanche garnie de rubans ponceau, sous
sa coiffure de perles qui rendait ses cheveux plus noirs. Elle se leva
soudain, prit le bras d'un vieillard et se promena un instant de groupe
en groupe. Au signal de l'orchestre, elle fut rejointe par le comte. À
cette vue, Bouchot fronça les sourcils, fit volte-face, et regarda de
nouveau la neige tomber. Tout à coup il sentit un doigt se poser sur son
bras; il se retourna et se trouva en face de la marquise.

«Je vous avais bien dit, monsieur des Étrivières, que vous vous
ennuieriez.

--Vous me croyez indigne de vivre, madame; on ne s'ennuie pas là où vous
êtes, répondit l'artiste.

--Un compliment?

--Tout au plus une vérité, demandez à M. de Champlâtreux.»

Le regard de la marquise croisa celui de Bouchot.

«Laissez M. de Champlâtreux en repos, dit-elle d'un ton bref. Ne
dansez-vous pas?

--Hélas! non, madame, j'ai encore oublié d'apprendre, cet été.

--M. de La Taillade m'a cependant affirmé que vous dansiez dans votre
jeunesse.

--Il a dit vrai, j'exécutais assez bien le pas de _Giselle_; mais en
dehors des salons.

--Alors, jouez; je vous trouverai un partenaire, s'il le faut.

--Vous êtes mille fois gracieuse; je préfère rester ici et vous
regarder.

--Vous me rendrez cette justice auprès de votre ami, dit Hélène un peu
hautaine, que je me suis occupée de vous.

--Vos politesses à mon égard sont-elles donc commandées? demanda Bouchot
avec vivacité.

--Dame, cher monsieur, on doit savoir deviner.»

Bouchot allait peut-être répondre une impertinence, mais la marquise
avait passé. Il regarda la porte d'un air piteux.

«Ne devinons pas, dit-il, ce serait trop bête. Bah! un moment de
mauvaise humeur qu'elle saura réparer, je l'espère pour elle. Mon pauvre
Gaston!... C'est égal, ce René de Champlâtreux me donne sur les nerfs;
est-ce assez ridicule d'être beau comme ça! S'il avait un peu d'esprit,
il se débarbouillerait avec du vitriol pour se rendre laid comme tout le
monde. Ouais, l'isolement me fait tourner à l'aigre; allons prendre un
verre de punch.»

À peine l'artiste fut-il sorti de l'encoignure ou il se trouvait en
quelque sorte caché, que cinq ou six jeunes gens l'entraînèrent, à tour
de rôle, pour le présenter à autant de jolies femmes avides de connaître
celui qui les peignait si bien. L'attention dont il devint l'objet et
les compliments qu'il recueillit de plus d'une bouche gracieuse
dissipèrent un peu l'ombre jetée dans l'esprit de Bouchot par la
maîtresse de la maison. Il se retirait pour faire place aux danseurs,
lorsqu'un petit homme aux jambes courtes, au ventre proéminent, aux
favoris teints, sanglé dans un corset, lui prit familièrement le bras.

«Bonsoir, cher, dit-il; vous allez bien?

--Comment, baron, vous, dans le vrai monde, à cette heure indue? Est-ce
que vous faites les grandes dames maintenant!

--Chut, la baronne est là, et l'on pourrait vous entendre.

--Vous croyez donc avoir encore quelque chose à perdre? Je puis vous
rassurer, mon cher Faruc, votre réputation n'a plus rien à redouter de
la calomnie.

--Encore votre plaisanterie! Quel plaisir trouvez-vous donc à me donner
ce nom arabe, quand vous savez que je me nomme Beauchesne?

--C'est que nous avons tous besoin d'être rebaptisés et qu'à l'occasion
je m'en charge pour mes amis, répondit Bouchot. Tenez, voyez M. de
Champlâtreux, il se nomme René. Vous figurez-vous, dans vingt ans,
lorsque ce beau jeune homme sera fardé, teint, plâtré, comme vous...

--Vous êtes insupportable; on pourrait vous entendre, mon cher.

--Soyez donc tranquille; tout le monde sait à quoi s'en tenir sur vos
dents et vos cheveux. Lors donc que ce beau jeune homme sera goutteux et
cassé, ce petit nom de René ne sera-t-il pas une sorte d'insulte
lorsqu'on le lui dira en face?»

Le baron haussa les épaules.

«Mais enfin, dit-il, que signifie ce mot de Faruc?

--Je vous l'ai dit cent fois, c'est un nom qui me rappelle un digne
homme que j'ai connu dans mon enfance; il s'occupait comme vous, cher
baron, à semer de pierres le sentier déjà si étroit de la vertu; il
ébauchait votre œuvre. Vous m'écoutez avec impatience... au revoir, je
vais m'offrir du punch.

--J'en prendrai aussi; voyons, des Étrivières, parlons sans persiflage,
si vous en êtes capable. Loïsa veut posséder son portrait de votre main:
que faut-il faire pour vous décider? Car l'or ne peut rien dans votre
balance.

--Et c'est pour satisfaire Loïsa, jeune Abélard, que vous persécutez la
peinture dans ma personne?

--Abélard, Abélard, répéta le baron, appelez-moi plutôt Faruc.

--Vous n'êtes pas dégoûté.»

Plusieurs jeunes gens vinrent se grouper autour des deux interlocuteurs,
alors établis près d'un buffet.

«Est-ce que Beauchesne veut briller au prochain salon? demanda-t-on.

--Non, répondit Bouchot, il prétend avoir une maîtresse et veut la faire
poser... à titre de revanche, sans doute; il refuse de comprendre que je
ne travaille que pour les femmes honnêtes.

--Qui vous dit que Loïsa ne le deviendra pas? reprit le baron; y a-t-il
ici quelqu'un d'assez habile pour nous dire où commence la femme honnête
et où elle finit? Ensuite, mon cher Bouchot, permettez-moi de vous
rappeler que vous avez peint la maîtresse de Maxime.

--Vous vous trompez, ce que j'ai peint, c'est une jolie femme.

--Et vous avez créé un chef-d'œuvre. Eh bien, parole sacrée, Loïsa est
plus belle que Justinia.

--Peste! dit-on à la ronde, où cachez-vous ce trésor, cher?

--Mais partout, continua le baron qui se rengorgea comme un pigeon, mais
avec moins de grâce: au bois, dans un coupé; aux Italiens, dans une
loge; au Palais-Royal, dans une baignoire; et enfin, rue de Provence, au
premier, sur le devant.

--Messieurs, au revoir, dit Bouchot; si M. le baron de Beauchesne avait
vingt ans, je l'écouterais peut-être; mais il a des cheveux blancs, bien
qu'il les cache sons un flacon d'eau de Job; son langage me scandalise,
et je bats en retraite.

--N'oubliez pas que je reviendrai éternellement à la charge, s'écria le
baron, qui rit le premier de l'air pudibond affecté par Bouchot.»

L'artiste fit un demi-tour.

«Savez-vous pourquoi je me nomme des Étrivières? demanda-t-il à
Beauchesne.

--Du nom d'une de vos terres, je suppose.

--Vous n'y êtes pas; c'est à cause du rôle qu'elles ont joué dans ma
vie; lorsque j'étais jeune, je les recevais; aujourd'hui, je les donne.

--Où voulez-vous en venir?

--Si la donzelle est aussi belle que vous l'affirmez, je consens à la
peindre en Suzanne.

--Avant ou après le bain?

--Non, pendant.

--Accepté.

--Vous poserez pour un des vieillards; je vous donnerai pour compagnon
ce Faruc qui vous intrigue.

--Soit.

--Vous serez ressemblant, je vous en avertis, et j'aurai le droit de
mettre le tableau au Salon.

--Écoutez donc...

--Oui ou non? dit Bouchot.

--Oui, murmura le baron un peu ahuri.

--Messieurs, je vous prends à témoin! Ah! vieux satyre, continua-t-il en
s'éloignant, tu espères que je plaisante, mais tu me serviras à venger
la morale.»

Rentré dans le salon, Bouchot retourna machinalement se poster dans le
coin où il s'était établi une première fois. Deux hommes, placés devant
lui, causaient presque à voix haute, sans trop se préoccuper d'être
entendus. Le plus âgé semblait initier son compagnon aux mystères du
monde, et nommait en même temps que chaque jolie femme les hommes qui
passaient pour être ou avoir été leurs amants. Bouchot écoutait le
sourire aux lèvres.

«Si ce monsieur ne ment pas, pensait-il, il n'y a plus d'anges, et
chaque femme âgée de quarante ans devrait s'appeler Madeleine. Est-il
donc vrai que tous ces beaux fronts cachent de si noires pensées, que
toutes ces bouches charmantes sachent si bien mentir, et qu'il y ait
tant d'épines sous ces roses? Quelle aile de papillon que la réputation
d'une jolie femme! Chacun souffle dessus pour en enlever la poussière
d'or, et cela finit toujours par réussir.»

Bouchot interrompit soudain son monologue; la marquise de La Taillade,
placée en face de lui, écoutait distraite les propos d'une vieille dame
qui lui parlait à l'oreille. La tête inclinée, les yeux avides, Hélène
regardait avec persistance dans la direction de l'orchestre. L'artiste
se tourna de ce côté, aperçut le beau Champlâtreux qui causait avec une
jeune femme, et se mordit la lèvre par un geste involontaire.

«Ah! pensa-t-il, est-ce que, sans m'en douter, je découvre le point où
ça finit, comme dit le baron? Ouf, il fait trop chaud dans ce salon, et
j'ai besoin de respirer un autre air.»

René de Champlâtreux, pour se trouver à la tête de la société
parisienne, n'avait eu que la peine de naître. C'était un homme
d'environ trente ans, beau, soigné, fat, toujours en avance de
vingt-quatre heures sur la mode, célèbre à juste titre par le nombre des
femmes qu'il avait compromises et des filles qu'il avait lancées.
Possesseur d'une fortune princière, il menait grand train sans avoir
besoin de recourir ni au jeu ni à l'emprunt, et, même parmi ses amis, il
passait pour une preuve à l'appui du proverbe qui affirme la faiblesse
des jolies femmes pour les sots. Cependant, à distance, le manque
d'esprit du beau jeune homme se dissimulait à l'aide de cet argot
parisien qui s'est infiltré dans tous les mondes, et dont le mauvais
goût est l'antipode de celui des précieuses. Raie, lorgnon, barbe,
équipages, cols, vestons, gilets, chapeaux, actions et bons mots, tout
était à l'avenant chez M. de Champlâtreux, l'homme-type de la société
élégante moderne. Blasé, corrompu comme une courtisane, ni croyant ni à
Dieu ni à diable, il avait déplacé la morale pour la plus grande
commodité de ses vices; on aurait pu se demander si un cœur palpitait
sous l'enveloppe de ce gentilhomme qui n'avait jamais aimé que lui-même,
et dont la nullité n'avait d'égale que son inutilité, en dépit du grand
rôle qu'il jouait dans les salons parisiens. Il va sans dire que M. de
Champlâtreux, qui payait comptant, avait la réputation d'un homme
d'honneur; que beaucoup de mères rêvaient de le donner pour époux aux
anges qu'elles avaient élevés, et que deux duels avaient prouvé son
incontestable bravoure.

Au commencement de l'hiver, le comte, qui depuis dix-huit mois ne
faisait plus parler de lui,--on le disait dominé par une actrice du
Théâtre-Gaulois,--fut présenté chez la marquise de La Taillade. La
futile jeune femme, plus séduite par la réputation d'un lovelace que par
une célébrité comme celle de Bouchot, accueillit le gandin avec
empressement. Bientôt, soit innocence, soit coquetterie, soit amour du
danger, Hélène accorda à ce compromettant cavalier plus de place dans sa
vie qu'il n'en fallait pour satisfaire les mauvaises langues. Jusqu'à
présent, la réputation d'Hélène n'était qu'effleurée; mais on pouvait
s'en rapporter à M. de Champlâtreux pour que la marquise, à tort ou à
raison, passât pour sa maîtresse avant la fin de l'hiver, triomphe dont
l'éclat couronnerait dignement la rentrée dans le monde d'un César de
son espèce.

Bouchot, grâce à quelques propos saisis au vol, pressentait le mal
plutôt qu'il ne le voyait. Il manifestait un profond mépris pour le
caractère de M. de Champlâtreux, qui, de son côté, faisait à
l'ex-apprenti l'honneur de le haïr. Ce sentiment de répulsion mutuelle
n'était pas sans motif; du reste, le jeune gentilhomme ne frayait guère
avec les artistes, dont le sans-façon et le libre parler répugnaient à
sa nature correcte.

«Voyons, se disait Bouchot, tout en manœuvrant pour gagner l'extrémité
du salon, je me suis assez amusé, j'espère. Je vais me reconduire chez
moi, je bourrerai une pipe que je fumerai avant de me coucher, puis
aurai le droit de rêver que tous les hommes sont vertueux, toutes les
femmes honnêtes, et que le monde serait parfait s'il renfermait moins de
Champlâtreux.»

Un contre-temps interrompit le monologue de l'artiste et l'obligea à
revenir sur ses pas; on préparait le cotillon, et les portes étaient
closes. Heureusement il connaissait l'hôtel et résolut de sortir par le
cabinet de son ami. Soulevant une portière, il gravit un escalier,
ouvrit une porte et recula surpris: Gaston, accoudé sur une table, le
front dans ses mains, était si absorbé par la lecture d'une lettre,
qu'il ne bougea pas.

Gaston, comte de Valonne et marquis de La Taillade, venait d'accomplir
sa vingt-neuvième année. C'était un gracieux cavalier, à la démarche
noble, pleine d'aisance, et d'un naturel parfait. Il portait toute sa
barbe, d'un blond doux à reflets d'or, taillée comme dans les portraits
de Henri IV. Ses yeux, dont la couleur ne s'était pas foncée, brillaient
sous un front large, pensif, intelligent. On reconnaissait l'enfant
d'autrefois sons les traits mâles de l'homme fait. Le visage, malgré les
années et l'expérience de la vie, avait conservé cette expression de
douceur, de franchise, de loyauté, qui charmait jusqu'à Péruchon. On
sentait toujours, dans le préféré de Catherine, cette nature d'élite, si
droite, si aimante et si digne d'être aimée.

«Gaston!» dit enfin Bouchot.

Le jeune marquis releva brusquement la tête, comme un homme qui se
réveille en sursaut, et replia la lettre qu'il lisait.

«Que me veut-on?» demanda-t-il.

Il reconnut son ami, lui prit les mains et les serra avec force.

«Je te croyais à Houdan? dit l'artiste intrigué.

--J'en arrive.

--Et Catherine?

--Je l'ai trouvée debout; ma tante s'était effrayée à tort.

--Ta femme ignore ton retour?»

Gaston se rassit, regarda son ami d'une façon singulière; puis il
détourna la tête et contempla les flammes du foyer, dont les langues
bleuâtres s'entre-croisaient.

«Qu'as-tu donc? demanda Bouchot, qui s'appuya sur le dossier de la
chaise; tu es pâle, serais-tu indisposé?

--Non, répondit Gaston avec effort; je suis fatigué et j'ai besoin de
dormir.

--Bonsoir, alors.»

Au lieu de prendre la main de l'artiste, Gaston se promena de long en
large; soudain il se rapprocha de son ami.

«Je souffre, lui dit-il les dents serrées.

--Je le sens bien, répondit Bouchot avec tristesse, et j'attends que tu
me confies la cause de ton chagrin.

--Mon chagrin, répéta Gaston qui sourit d'un air contraint, mais j'ai
mal à la tête, voilà tout. Bonsoir.»

Ce fut au tour de Bouchot de ne pas tendre la main.

«On ne me trompe pas, dit-il, ce qui t'arrive est sérieux; je te connais
assez pour le deviner.»

Il y eut un instant de silence; les sons de l'orchestre, doux et
affaiblis, résonnaient dans le lointain; Gaston tressaillit.

«Champlâtreux est là, n'est-ce pas? demanda-t-il, le regard animé.

--Sans doute, répondit Bouchot, n'est-il plus du nombre de tes amis?»

Gaston reprit sa promenade.

«Seras-tu libre demain? demanda-t-il sans interrompre sa marche
fiévreuse.

--Demain, ou aujourd'hui? répondit Bouchot, qui du doigt montra la
pendule.

--Aujourd'hui, à dix heures.

--Dois-je venir ou t'attendre?

--Attends-moi.»

Bouchot sentit frémir la main de son ami; il allait l'interroger
lorsqu'un froissement d'étoffe lui fit tourner la tête: la marquise se
tenait immobile à l'entrée du cabinet. L'artiste, un moment indécis,
comprit, au silence gardé par les deux époux, qu'il était de trop; il
salua la jeune femme et se trouva bientôt sous le vestibule.

«Avant de sortir, se dit-il, j'ai bien envie d'aller déranger la raie de
M. de Champlâtreux, qui ne me paraît pas étranger à ce qui se passe; ça
nous obligerait à nous embrocher demain, et je crois qu'il y a urgence,
à la manière dont Gaston l'a nommé. Mais, non; je suis fou; de la
coquetterie, tout au plus; la marquise n'est pas capable... Bah, pas de
zèle! Il était fort, celui qui a dit ce mot-là.»

Rentré chez lui, Bouchot, selon la promesse qu'il s'était faite, bourra
sa pipe, s'établit au coin de sa cheminée et oublia de se coucher.

«Décidément, murmura-t-il en s'étirant, tandis qu'une faible lueur
annonçait le jour, M. de Champlâtreux me gêne; il faudra que j'en
débarrasse Gaston.»



II

MADEMOISELLE RETROUVE SON HISTOIRE.


Quelques mois après son retour à Houdan, Gaston, en dépit des
répugnances et des pleurs de Mademoiselle, avait été placé au collége,
puis envoyé à Paris pour y faire son droit.

A Paris, il retrouva Bouchot, devenu, par des circonstances singulières,
un des élèves de Couture. Les deux amis, que l'exiguïté de leurs
ressources condamnait à la plus stricte économie, menèrent côte à côte
la vie d'étudiant dans la bonne acception du mot. Leur mutuelle
affection, déjà si solide, se resserra par mille services prêtés ou
rendus, et, malgré l'opposition de leurs caractères, jamais frères ne
furent plus unis, plus dévoués l'un à l'autre, plus confiants dans le
résultat final de leurs efforts.

Son droit terminé, Gaston retourna vivre près de sa tante. La mort d'un
cousin éloigné, dont il ignorait l'existence, lui donna soudain la
fortune. Tout compte fait, il se vit possesseur d'une quinzaine de mille
livres de rente. Cet héritage le dispensa de travailler pour vivre,
grosse question qui le préoccupait surtout depuis que Mademoiselle
avançait en âge. Le premier soin de Gaston fut d'aider Bouchot, qui
luttait vaillamment contre les difficultés de la carrière qu'il avait
embrassée. Le second, d'une exécution plus difficile, consistait à
décider Catherine à prendre une élève. Il y eut à ce propos de nombreux
pourparlers. Ce ne fut qu'à force de câlineries, quand l'autorité de
Mademoiselle eut échoué, que Gaston amena la vieille servante à tolérer
dans la maison l'ombre d'un autre bonnet que le sien.

Des jours calmes, uniformes, heureux, sans histoire, passèrent de
nouveau sur la petite maison de la Grand'Rue, et le chasseur qui la
surmontait eut seul à lutter contre les orages extérieurs. Adoptée en
quelque sorte par Mademoiselle,--dont la fortune inespérée de son neveu
avait calmé les dernières craintes,--Aimée occupait l'ancienne chambre
de Gaston, et semait la gaieté dans cet intérieur un peu sérieux, où son
grand-père parlait progrès, Catherine ménage, où Gaston, presque
toujours absorbé par l'étude, songeait à faire triompher dans l'avenir
les idées de son parrain, à réformer en partie la société. Il était rare
qu'on fît allusion au passé, car le souvenir de ce temps néfaste amenait
toujours des larmes dans les yeux de Mademoiselle. Blanchote, dont le
nom exaspérait la vieille servante, avait disparu de la rue
Jean-Pain-Mollet, et depuis lors rien ne prouvait qu'elle existât.

Mademoiselle profita du bien-être apporté dans la maison par l'héritage
de son neveu, pour augmenter celui des pauvres qu'elle avait coutume de
secourir. Elle s'installait le samedi à la fenêtre du rez-de-chaussée,
et vieillards, boiteux, aveugles, manchots venaient recevoir son
offrande, toujours accompagnée d'une bonne parole ou d'un sage conseil.
Plus que jamais son nom fut béni dans la petite ville qui était son
univers, et où elle souhaitait mourir. Levée avant le jour, elle
éveillait Aimée qui se mettait à l'étude; puis on vaquait aux soins du
ménage. À dix heures, Mademoiselle s'asseyait dans son grand fauteuil,
corrigeait les devoirs de sa jeune élève, dont la raison émerveillait
l'institutrice. Vers midi, la voix retentissante de Catherine annonçait
l'heure du déjeuner. Gaston, roi de cet intérieur, descendait toujours
un peu en retard, ramené le plus souvent par Aimée, qui carillonnait à
sa porte, lui arrachait sans façons sa plume ou son livre de la main, le
plaçait à table, tout près de Mademoiselle, et lui nouait parfois une
serviette sous le menton, comme à un enfant, Dieu sait avec quels joyeux
éclats de rire. Cette scène égayait Catherine, qui rappelait l'époque où
elle accomplissait chaque jour ce devoir envers M. Gaston récalcitrant.

«Il n'était donc pas sage, lorsqu'il était petit? demandait Aimée.

--Lui, Seigneur! un vrai Jésus, mademoiselle; mais il n'aimait pas les
serviettes sous le menton.

--Était-il plus sage que moi?

--Non; les garçons, c'est toujours plus remuant que les filles.»

Elle remuait pourtant assez pour sa part, cette petite Aimée; gaie,
vive, alerte, bonne au point de pleurer durant huit jours la mort d'un
oiseau; mais vaillante à l'œuvre, ne reculant devant aucune tâche, et
capable de se mettre au ménage si Catherine n'eût montré les dents
lorsqu'on empiétait sur son domaine. Pour le moment, on ne savait trop
ce que la nature ferait dans l'avenir de cette fillette mince, longue, à
la taille flexible, aux gestes un peu anguleux, dont l'excellent naturel
ravissait Gaston, heureux d'entendre l'aimable enfant bourdonner autour
de lui.

Chaque soir, à l'heure du dîner, le docteur venait compléter le quatuor.
De temps à autre, Gaston accompagnait son vieil ami dans sa tournée
quotidienne, et l'aidait à soulager des misères dont il connaissait les
côtés douloureux. La vieille jument jaune était morte, et le docteur,
que l'âge alourdissait, bien qu'il s'en défendît, cheminait maintenant
dans un cabriolet. Parfois, dans l'été, le jeune homme et le vieillard
rentraient à pied, herborisant, causant, discutant tantôt sur un point
d'histoire, tantôt sur une question sociale qu'ils envisageaient d'une
façon différente. Ils approchaient de la ville et, d'un buisson ou d'une
haie, surgissait tout à coup Aimée, dont la voix joyeuse forçait les
deux interlocuteurs à se retourner. Un peu plus loin on rencontrait
Mademoiselle, qui s'emparait du bras de son neveu. On ralentissait
encore le pas; le soleil se couchait derrière la vieille tour, les
corneilles regagnaient leurs nids, tandis qu'Aimée, comme autrefois
Gaston, courait en avant, poursuivait les papillons, ou franchissait un
fossé pour aller en plein champ glaner des fleurs.

Chaque année, vers l'automne, Bouchot venait passer un mois à Houdan, et
sa bonne humeur égayait la maison pour six semaines. L'artiste tutoyait
parfois Catherine, appelait Mademoiselle sa tante, et qualifiait le
docteur du titre de parrain, sous prétexte qu'il les avait connus
lorsqu'il était petit, grâce à Gaston. Dieu sait les éclats de rire
interminables que ses boutades arrachaient à Aimée, à laquelle il
faisait danser le pas de _Giselle_.

«Ça sert, dans la vie, disait-il, Gaston peut vous le certifier.»

Mais ces souvenirs répugnaient à Gaston; ils lui rappelaient la mort
affreuse de son père, et il détournait la conversation.

Dans leurs excursions pédestres, les deux amis emmenaient souvent Aimée,
qui allongeait bravement le pas. Munie d'un crayon et d'un album, elle
dessinait les points de vue que peignait Bouchot, car l'artiste ne
négligeait aucune occasion d'exercer son pinceau. On buvait du cidre au
cabaret, on déjeunait dans les bois, on gagnait une ferme pour s'abriter
contre une ondée ou goûter au lait pur. Bouchot, pour se délasser,
agaçait les dindons, les canards, les oies, imitait l'aboiement du chien
à l'oreille des chats, le miaulement des chats à l'oreille des chiens,
ameutait la basse-cour, puis exécutait son fameux pas devant les paysans
qui, sans la présence de son ami, eussent fait passer un mauvais quart
d'heure au peintre, qu'ils prenaient pour un fou.

«Ah! grand enfant, disait Gaston, quel rayon de soleil a donc éclairé
ton berceau pour te donner cette inaltérable bonne humeur?

--Celui de Paris, mon cher; il chauffe la tête de ceux qui naissent
entre les murs de la bonne ville avec le même soin que le soleil de la
Champagne chauffe le seul raisin spirituel de l'univers.

--Alors nous sommes des bêtes, nous autres provinciaux? reprenait Aimée.

--Pas les femmes, ma chère élève, elles sont toutes Parisiennes.»

Il arriva une année où Mademoiselle, d'un air sérieux, déclara qu'Aimée,
devenue grande, ne pouvait plus courir ainsi les champs. Les deux amis
s'aperçurent alors, avec surprise, que leur petite compagne portait une
robe longue, que son corsage commençait à se bomber, qu'elle baissait
les yeux et rougissait lorsqu'on la regardait en face, qu'elle marchait
au lieu de courir, qu'elle ne riait plus si haut, qu'elle saluait en
faisant la révérence au lieu de présenter sa joue fraîche. Ils se
remirent en route un peu désorientés, et la promenade leur parut moins
gaie, la campagne moins belle que les années précédentes. De son côté,
Aimée, en les voyant partir sans elle, se sentit prête à pleurer d'être
si grande. À dater de ce jour, elle fut Mlle Aimée pour Bouchot, et
Gaston cessa de la tutoyer.

L'année suivante, Bouchot, qui commençait à devenir célèbre ne put venir
à Houdan, ce fut Gaston qui fit le voyage de Paris.

«Tu t'endors dans ta petite ville, lui dit l'artiste; il est temps de
t'éveiller. Tu es assez savant et nous avons besoin d'hommes. À Paris,
les réputations solides ne s'improvisent pas,--j'en sais quelque
chose,--et il est temps que l'on commence à parler de toi. Accours ici,
publie un livre; l'heure d'agir est arrivée.

--Je veux me présenter dans l'arène armé de pied en cap, sûr de pouvoir
parer les coups et de vaincre, répondit Gaston.

--Prends garde de rendre ton armure trop lourde, par ce temps de fusils
rayés. N'as-tu donc plus la même confiance dans tes idées?

--Si, certes.

--A l'œuvre, alors; la diplomatie, ce vieux reste des temps barbares,
radote, il faut la rajeunir. À bas les révolutions qui ruinent
l'industrie et les arts; mais vive la liberté qui les fait vivre!»

Au fond, Gaston comprenait combien les conseils de son ami étaient
sages, et son ambition s'éveillait au bruit des applaudissements qui
acclamaient le nom de Bouchot. Mais il hésitait à se séparer de nouveau
de ses chers amis, de Mademoiselle surtout. D'ailleurs, il se trouvait
heureux au milieu de ses livres, dans son indépendance, dans son
obscurité, et l'on s'arrache difficilement au bonheur.

Au commencement de l'été de 1862, une famille parisienne s'installa au
château de la Mésangerie, dont elle venait de faire l'acquisition. On
parla bientôt dans le pays de la richesse du nouveau propriétaire, nommé
M. Pellegrin, et de la beauté merveilleuse de sa fille Hélène. Tous deux
portaient le grand deuil, la mère de la jeune fille étant morte quelques
mois auparavant. Ce fut Aimée qui, la première, à l'heure du déjeuner,
entretint Gaston de la jolie Parisienne qu'elle venait de voir à la
messe, suivie de deux grands laquais en livrée.

«Elle est donc plus belle que vous? demanda Gaston, en riant de
l'enthousiasme de sa petite amie pour la figure et la mise de la jeune
châtelaine.

--Je crois bien! D'abord elle est plus grande.

--Plus grande, c'est possible, interrompit Catherine, qui fit un geste
de dédain; plus belle, pour ça non. Premièrement, pas l'ombre d'une
couleur sur les joues, puis des yeux trop grands et une bouche trop
petite.

«Mais ce ne sont pas des défauts cela,» dit à son tour Mademoiselle.

Catherine osa d'autant moins contredire sa maîtresse, qu'un grésillement
la rappelait à la cuisine, et la conversation changea d'objet.

Un soir que le docteur et Gaston revenaient de Maulette, où
Petit-Pierre, déjà père de famille, avait fêté son frère de lait, ils
rencontrèrent sur la route, près du caillou de Gargantua, M. Pellegrin
et sa fille qui se promenaient à pied, précédés de leur voiture. Le
docteur avait été appelé au château à deux ou trois reprises; il
s'arrêta pour saluer et présenta son compagnon. Tandis qu'il causait
avec M. Pellegrin, qui souffrait de la goutte, Gaston, ébloui par la
beauté d'Hélène, se sentait comme intimidé. On marcha côte à côte,
échangeant quelques paroles banales sur le paysage; la jeune fille
levait à peine les yeux.

«Monsieur le marquis, dit tout à coup Pellegrin prêt à remonter en
voiture, ne me ferez-vous pas l'honneur de venir au château? Vous nous
rendrez heureux, moi et ma fille.»

Gaston, qui pour la première fois peut-être s'entendait donner son titre
en face, rougit et balbutia. Hélène l'enveloppa d'un regard rapide et le
salua de son plus doux sourire.

«Qui donc a pu apprendre à. M. Pellegrin que je suis marquis? s'écria
Gaston aussitôt que la voiture se fut éloignée.

--Mais moi,» répondit le docteur qui se frotta les mains d'un air
joyeux.

Gaston parla peu ce soir-là; après le dîner, il se retira dans son
cabinet, et jusqu'à l'heure où le sommeil le surprit, la charmante image
de Mlle Pellegrin voltigea devant ses yeux ravis.

Le lendemain, sa première pensée fut pour la jeune fille.

«Aimée avait raison, se dit-il, et Catherine ne se connaît pas en beaux
yeux.»

Il était étonné; jamais la vue d'aucune femme ne lui avait causé une
impression aussi profonde. Le surlendemain, il revoyait encore la jeune
fille lui sourire, l'envelopper du chaud rayon de son regard, et la
persistance de ce souvenir l'inquiéta. Il se plongea dans l'étude avec
ardeur, et dirigea ses promenades de façon à ne pas se rencontrer avec
les habitants du château. Au bout de huit jours, il avait reconquis son
indifférence, lorsque le hasard le remit en présence de celle qu'il
devait aimer.

Parti un matin pour herboriser, il suivait la grande route de Dreux afin
de gagner les bois de Combes, lorsqu'il fut rejoint par un tilbury que
conduisait lui-même le père d'Hélène.

«Je vous surprends sur mes terres, monsieur le marquis, et je vous
enlève, en ma qualité de propriétaire,» s'écria M. Pellegrin qui mit
pied à terre; vous déjeunerez avec moi, bon gré mal gré.»

Gaston voulut s'excuser sur son costume, sur un rendez-vous.

«Tant pis, monsieur le marquis, tant pis; après le repas, mes voitures
et mes chevaux seront à vos ordres et nous vous ferons rattraper le
temps que vous allez perdre; mais à jeun, je refuse d'écouter aucune
raison.»

Ce fut rouge de plaisir que M. Pellegrin arrêta son cheval devant la
grille de sa riche demeure, et Dieu sait combien de fois il prononça le
mot _marquis_ en s'adressant à Gaston. Hélène ne parut qu'à l'heure de
se mettre à table, mise avec autant de goût que le permettait sa
toilette sombre. Elle parla peu d'abord, et sembla étudier le convive de
son père. De temps à autre, ses grands yeux, à la fois naïfs et
profonds, tournaient leurs regards vers Gaston ébloui. Lorsque celui-ci
la contemplait à son tour, elle abaissait ses paupières avec lenteur;
une teinte rose colorait ses traits chastes; on eût dit une sensitive se
repliant sur elle-même.

Parfois, au contraire, elle regardait le jeune homme en face, comme pour
mieux l'écouter parler; les rayons de leurs prunelles se croisaient, et
Gaston sentait une flamme courir dans ses veines et lui brûler le cœur.
Il ne quitta le château qu'à dix heures du soir, amoureux fou de Mlle
Pellegrin.

Si son père conservait les dehors du bourgeois enrichi, Hélène, élevée
dans un des premiers pensionnats de Paris, possédait toutes les
distinctions du grand monde. D'ailleurs, on naît grande dame comme on
naît peintre ou poëte, et les femmes ont sur nous une supériorité de
tact, une délicatesse d'instinct, une finesse d'allures qui leur permet
de monter sans effort;--elles arrivent, comme on l'a dit des hommes
d'esprit, elles ne parviennent pas.--Hélène atteignait sa dix-huitième
année. Gâtée par des parents émerveillés du bel oiseau sorti de leur
nid, et dont elle flattait la vanité, elle était depuis longtemps la
maîtresse au logis, et se faisait conduire où bon lui semblait, un peu
au détriment de la candeur de son esprit. Instruite de la position de
fortune de Gaston, de l'authenticité de sa noblesse, et assez satisfaite
de la tournure du jeune gentilhomme, Hélène se mit en tête de l'épouser.
Elle avait rêvé d'être duchesse; mais elle résolut de se contenter du
titre de marquise. Coquette dès l'enfance, la jeune Parisienne
connaissait l'empire que sa beauté exerçait sur les hommes; elle savait,
à n'en pas douter, que Gaston reviendrait peut-être dès le lendemain. Il
n'y manqua pas; il avait la tête bouleversée;--lui qui rêvait autrefois
l'amour platonique, chevaleresque, «au clair de lune», comme disait
Bouchot, il se débattait contre le souvenir de la sirène aux airs de
vierge, dont les regards l'ensorcelaient.

Au bout de quinze jours, la jeune fille découvrit que sa richesse allait
devenir un obstacle à ses projets. Gaston, assez épris pour sauter à
pieds joints par-dessus toutes les barrières, avait l'âme trop noble
pour jamais contracter un mariage qui pût ressembler à une spéculation.
Il devint sombre; mais pour quarante-huit heures seulement, car Hélène,
comme si elle eût deviné la cause de sa tristesse, lui confia que la
fortune de M. Pellegrin se trouvait compromise.

«Pauvre père, dit-elle, il se tourmente en songeant qu'il va falloir
renoncer à ce luxe qui est devenu pour lui une nécessité.

--Et vous? demanda Gaston ému.

--Oh! moi, je suis riche; je possède quinze mille livres de rente du
chef de ma mère, c'est plus qu'il ne m'en faut.

Gaston ravi se précipita aux pieds de l'enchanteresse.

«Je vous aime, dit-il d'une voix tremblante, consentiriez-vous à porter
mon nom?»

La jeune fille couvrit son visage de ses mains, se leva et s'enfuit.
Mais avant de disparaître, elle avait enveloppé Gaston de cet éclair
ardent qui le rendait fou.

Mademoiselle, surprise le lendemain par l'aveu de cette passion subite,
irrésistible, partagée, demanda en vain le temps de réfléchir. Elle dut
céder aux instances, aux supplications, aux larmes de Gaston, et se
rendre au château pour demander la main d'Hélène. Elle l'obtint
d'emblée, aux applaudissements du docteur, qui se vanta d'avoir ébauché
ce mariage.

Bien que Mademoiselle trouvât Hélène charmante, ce n'était pas là
l'épouse qu'elle avait rêvée pour Gaston. Quelques jours après sa visite
à la Mésangerie, elle regardait Aimée qui, souffrante depuis une semaine
et assise en ce moment près d'une fenêtre, semblait contempler au loin
un spectacle visible pour elle seule. Le doux profil de la jeune fille
se dessinait sur un fond lumineux; ses yeux, à demi clos, permettaient
de voir ses longs cils; une poussière d'or voltigeait au-dessus de ses
cheveux aux reflets bleuâtres. Tout son corps, fortement éclairé d'un
côté, se découpait en lignes harmonieuses, sa jeune poitrine se
soulevait comme oppressée; ses mains blanches, fines, potelées,
transparentes, étaient croisées sur ses genoux. En songeant au caractère
aimable, aux qualités sérieuses qu'elle-même avait cultivés, développés
chez sa petite élève, Mademoiselle poussa un soupir.

«J'ai trop attendu, pensa-t-elle, le bonheur qu'il a cherché là-bas, il
était sous sa main.»

Le soir du contrat, qui ne devait précéder le mariage que de deux ou
trois jours, tant les jeunes gens semblaient avoir hâte d'être unis,
Aimée, qui se trouvait à table à côté de Bouchot, fut prise tout à coup
d'un rire nerveux qui se termina par des sanglots. M. Pellegrin fit
atteler, et Mademoiselle partit avec la jeune fille qui, aussitôt
établie dans la voiture, posa le front sur le sein de sa vieille amie,
et pleura avec amertume.

«Ah! s'écria soudain Mademoiselle avec angoisse, nous sommes donc tous
aveugles! la malheureuse enfant aime Gaston!»

Aimée, lasse, brisée, se coucha et s'endormit peu à peu. Mademoiselle
veillait à son chevet. Elle laissa couler ses larmes alors; hélas! dans
cette enfant si chère à son cœur, elle retrouvait la douloureuse
histoire de sa propre jeunesse. Elle aussi, elle avait aimé sans espoir,
sans qu'on le devinât, jusqu'au jour où le mariage de celui qui avait
troublé son âme lui avait enfin révélé l'étendue de son malheur.

Le bon docteur ne put apprendre l'affreuse vérité sans pleurer à son
tour. Rien de plus navrant que le désespoir des deux vieux amis, qui
s'accusaient chacun de son côté.

«A quoi bon la science et les cheveux gris, murmurait le docteur avec
amertume, s'ils ne permettent pas de lire dans le cœur d'une jeune
fille? Et, ajoutait-il avec une expression de douleur, et j'ai été
l'instigateur de ce mariage qui va peut-être me tuer mon enfant.

--Je suis la plus coupable, reprenait Mademoiselle; j'avais
l'expérience, moi. Hélas, c'est leur bonheur et le nôtre qui vient de
s'écrouler.»

Fort heureusement pour la raison des deux vieillards, Aimée put se lever
le surlendemain, calme, résignée en apparence, surtout devant son
grand-père. Le soir arrivé, elle se jetait dans les bras de
Mademoiselle; elle avait au moins cette consolation de pouvoir confier
sa peine à quelqu'un qui la comprenait.

Le mariage de Gaston fut célébré à Paris; ni le docteur, ni Aimée n'y
assistèrent, et Mademoiselle repartit le soir même pour Houdan, tandis
que son neveu prenait la route de l'Italie.

A dater de ce jour, Aimée, jusque alors si vive et si gaie, si
expansive, devint sérieuse, concentrée, rêveuse, comme si la tristesse
eût formé le fond de son caractère. Son secret ne fut connu de personne,
Catherine exceptée. Par instant, c'était la jeune fille qui consolait
Mademoiselle, navrée de retrouver dans l'adorable enfant qu'elle
chérissait maintenant à l'égal de Gaston, les souffrances et les
douleurs qu'elle connaissait si bien et qui avaient failli lui coûter la
vie.

Le docteur, qui ne pouvait se pardonner d'avoir présenté Gaston à M.
Pellegrin, était désespéré de la mélancolie résignée de sa petite fille.
Il cessa de parler du progrès, voulut emmener Aimée à Paris, afin de la
distraire. Elle le supplia de la laisser vivre à Houdan, entre
Mademoiselle et lui.

«Il faut laisser agir le temps, disait Mademoiselle.

--Hélas! répondait le vieillard en secouant la tête avec tristesse, le
temps ne nous appartient plus.

--M'est avis, dit un jour Catherine, que si nous pouvions attirer ici M.
Bouchot, Mlle Aimée serait bien forcée de rire.»

--M. des Étrivières?» s'écria la jeune fille qui sourit.

Puis elle ajouta, comme se parlant à elle-même:

«Comme il aime Gaston!

--Mon Dieu, pensa Mademoiselle, il est donc impossible d'être heureux.»

Ce fut à Florence, environ deux mois après leur départ de Paris, que les
jeunes époux furent surpris par la nouvelle de la mort subite de M.
Pellegrin, emporté par un accès de goutte. Quelques jours plus tard,
Gaston, stupéfait, apprenait que sa femme héritait de trois cent mille
livres de rente.

«Tu m'as trompé, dit-il, en la prenant entre ses bras.

--Je voulais être marquise,» répondit-elle.

Et comme il demeurait silencieux, elle ajouta:

«Me pardonnes-tu?»

Il la pressa contre son cœur; mais il lui sembla qu'un nuage venait de
troubler la sérénité du ciel où planait son bonheur.



III

UNE PARISIENNE.


Hélène n'aimait pas Gaston. Il n'était que trop vrai qu'elle l'avait
épousé pour devenir marquise. Cependant une jeune fille, à moins qu'elle
n'ait un amour au cœur, ne peut passer entre les bras d'un homme jeune,
beau, sympathique, sans en garder un souvenir éternel. Aussi quelques
mariages de convenances aboutissent-ils à un à peu près de passion, mais
non à la passion elle-même, comme on l'affirme souvent. L'amour vrai
précède la défaite et ne la suit jamais. Gaston, durant les premiers
mois de son union avec Hélène, put donc se croire aimé et voir le cœur
de sa jeune femme à travers l'ivresse du sien; mais la nouvelle marquise
ne tarda guère à se fatiguer d'un tête-à-tête dont son mari rêvait
l'éternité.

À défaut des plaisirs du monde d'où son deuil l'éloignait, elle en
souhaita le semblant, c'est-à-dire les visites, les promenades, les
courts voyages, les réunions. Dix mois après la mort de son père, au
moment où l'hiver commençait, elle mit de côté les robes sombres,
s'installa dans le splendide hôtel des Champs-Élysées, et se transforma
aux yeux de Gaston, à la fois ravi et attristé.

Comme un enfant qui voit un papillon aux couleurs brillantes s'échapper
d'une noire chrysalide, le jeune marquis demeura émerveillé de la
métamorphose subite d'Hélène, devenue du jour au lendemain une élégante
à la mode. Il crut rêver d'abord, mais son réveil fut prompt. Il n'est
guère facile d'être avec dignité le mari de la reine, et Gaston
s'aperçut vite que posséder quinze mille francs de rente--il en
abandonnait cinq à Mademoiselle--alors qu'on est l'époux d'une femme qui
en possède trois cent mille, crée pour une âme fière une situation
presque intolérable. La marquise combattit d'abord avec assez de
délicatesse les scrupules de son mari. Était-ce sa faute à elle si elle
avait trouvé la fortune dans son berceau? Devait-elle, pour complaire à
Gaston, renoncer à un luxe qui était pour elle un besoin, à une richesse
qui leur permettrait de faire tant d'heureux? Avec son savoir, son nom,
et la position que lui donnait cette fortune dont il se plaignait,
Gaston pouvait parvenir à tout. Il était encore trop jeune, il est vrai,
pour solliciter un de ces hauts emplois qu'on serait heureux de lui
accorder plus tard, mais sa jeunesse, qui lui valait l'amour d'Hélène,
la regrettait-il donc aussi? Sa passion était-elle feinte, qu'il
refusait de rien devoir à celle qui avait accepté son nom? La sirène eut
des larmes dans les yeux et dans la voix; Gaston, vaincu, la suivit aux
Champs-Élysées, non sans regretter avec sincérité l'existence simple,
modeste, intime, où sa raison plaçait le bonheur.

Hélène, douée d'une beauté si achevée, d'une grâce parfaite, et que la
fascination qu'elle exerçait rendait si dangereuse, était une créature
de marbre pour les sens. De bonne heure, elle avait eu toutes les
curiosités malsaines d'une jeune fille élevée trop librement, et le
mariage fut pour elle une sorte de déception. Sa froideur lui fit croire
à l'inanité des plaisirs licites, et elle en rêva d'autres. Dès lors, le
mot _adultère_ éveilla dans son esprit une idée de volupté terrible,
enivrante, complète, celle-là. Cette ardeur de l'imagination, plus
commune qu'on ne le suppose chez les femmes aux sens engourdis, explique
pour le physiologiste bien des phénomènes moraux qui scandalisent le
monde. Dépravation, dit celui-ci; maladie, répond l'autre; et il a
raison. Certes, un homme plus expérimenté que Gaston eût pu deviner,
combattre, guérir peut-être les dérèglements d'esprit d'Hélène, lui
montrer l'abîme dans lequel elle s'exposait à choir. Mais le jeune
marquis, grave, sérieux, un peu austère, coupait court aux sujets
scabreux affectionnés par sa jeune femme. Il les écartait même dans la
crainte de souiller la pureté de celle qui portait son nom.

D'ailleurs, dans cette union hâtive, que la surprise des sens d'un côté
et le calcul de l'autre avaient conclue, tout semblait devoir séparer
les deux époux. Gaston se sentit d'abord un peu dépaysé dans le monde
avide de plaisirs où sa femme le lança. Il avait passé l'âge où la
toilette est une des grosses affaires de la vie, et parader au bois,
écouter vingt fois un même opéra, causer chevaux, scandales, modes,
actrices, maris trompés, ou débiter des madrigaux aux amies de sa femme
ne pouvait convenir à son esprit mûr. Le caractère chevaleresque de
Gaston l'amena bientôt à mépriser la vie mondaine, bruyante, dissipée,
dont il essaya pendant deux ou trois mois. Comme le premier venu, il
était obligé de se faire annoncer chez la marquise, et les hommes et les
femmes dont il la voyait entourée lui déplaisaient pour la plupart. Trop
raide avec les uns, pas assez insolent avec les autres, il déplaisait à
son tour. Il voulut expliquer à Hélène la vie telle qu'il la comprenait;
la jeune femme se récria; quelques escarmouches eurent lieu; elle le
laissait libre, et ne croyait pas trop exiger en demandant la
réciprocité. Gaston se parqua chez lui et chercha dans la continuation
de ses études une diversion à ses chagrins domestiques.

Peu à peu, une séparation tacite s'opéra entre les deux époux, et la
marquise se rendit seule aux fêtes où Gaston s'excusait de
l'accompagner. Hélène, sans se l'avouer tout haut, trouvait vulgaire ce
gentilhomme vêtu sans aucun souci de la mode du jour, à l'esprit doux,
conciliant, auquel les caquets du monde répugnaient, et qui semblait
faire bon marché de son titre. Ni par son éducation ni par ses
instincts, la jeune femme ne pouvait comprendre ce qu'il y avait d'élevé
dans ce caractère concentré, dont le cœur renfermait des trésors de
tendresse, et qu'il fallait simplement aimer pour le rendre heureux.

Plus âgé, Gaston eût pris son parti de la façon de vivre à laquelle le
condamnait Hélène; mais le malheureux l'aimait, il était jaloux. Il fit
plus d'un effort pour la ramener à lui; la jeune femme ne manquait pas
d'esprit, il essaya de l'intéresser à ses travaux, à ses rêves de
gloire, de l'acclimater dans le milieu intellectuel dont il s'était
entouré; mais ces hommes, un instant empressés auprès de la femme de
leur ami, revenaient bien vite aux sérieuses préoccupations de leurs
études. Ils ennuyèrent la marquise, qui tourna en ridicule leur mise,
leurs idées, leurs petites ignorances des lois du monde. Elle s'amusa à
incendier une de ces graves cervelles, attacha le savant à son char,
l'entraîna dans son salon, où, comme disait Bouchot, «l'ours essaya de
sauter parmi les singes, oubliant qu'il était de force à les étouffer.»

Un enfant, par sa naissance, eût pu rattacher l'un à l'autre le cœur des
deux époux, en éveillant dans celui d'Hélène le plus grand des
sentiments--l'amour maternel. Comme si une fatalité se fût opposée à
leur bonheur, leur union demeura stérile. A défaut de l'enfant, un
médiateur, assez clairvoyant pour deviner leurs erreurs mutuelles, eût
pu les éclairer et les empêcher d'élargir l'abîme qui les divisait. Mais
qui pouvait remplir ce rôle? Ce n'était pas le docteur qui ne
connaissait rien de la vie du monde; ce n'était pas non plus
Mademoiselle qui, navrée par les confidences de son neveu, se sentit
plus triste encore en regardant Aimée, sacrifiée sans que Gaston fût
heureux. Restait Bouchot, le seul peut-être qui devinât la situation et
ses conséquences probables. Par malheur, les allures de l'artiste
irritaient la marquise, et Gaston, qui n'avait d'ailleurs rien de caché
pour son ami, se faisait un devoir de taire les déceptions de son
ménage.

Bien que le monde qui la comptait au nombre de ses étoiles s'occupât
beaucoup d'elle et lui prêtât plus d'une galanterie, Hélène n'avait à se
reprocher que de légères inconséquences. On nommait, comme ayant pu être
ses amants, deux ou trois amoureux qui rôdaient au bois autour de sa
voiture; mais personne, à moins de mensonge, n'eût pu formuler une
accusation précise. En somme, la marquise subissait les médisances
auxquelles peu de jolies femmes échappent à Paris, et nous connaissons
tous le monsieur ou la dame au sourire malicieux, aux demi-mots perfides
qui ne disent rien et font tout supposer à des auditeurs pleins de foi
pour les fautes du prochain. A sa rentrée dans le monde, où ses amies de
pension l'avait introduite alors qu'elle était encore jeune fille, on
s'étonna bien un peu de l'abandon dans lequel son mari laissait la
marquise, puis on n'y pensa plus. Les deux époux, en gens qui savent
vivre, cachaient leurs secrètes mésintelligences aux yeux de ceux qu'ils
fréquentaient, et gardaient en toute occasion le décorum exigé par les
convenances.

«Quoi, chère, votre mari ne vous accompagne pas?

--Il doit venir me chercher, répondait la marquise, si toutefois il s'en
souvient d'assez bonne heure.

--Son couvert est mis.

--Faites-le enlever bien vite; les savants, est-ce qu'ils ont le temps
de manger?

--Cependant si M. de La Taillade arrive?

--Ce sera au dessert; nous lui dirons qu'il a dîné, et il nous croira.»

On souriait, et durant la soirée nul ne songeait plus à Gaston. Bientôt
même on cessa de s'informer de lui.

A la longue, la vie oisive, frivole, toute de plaisirs que menait la
marquise pouvait la fatiguer, et le jour où l'ennui la prendrait, ce
n'étaient pas les faibles liens qui l'attachaient à son mari qui
pourraient la défendre d'un entraînement. Parmi la foule d'adorateurs
qui la poursuivaient de leurs soupirs, il n'en fallait qu'un pour la
compromettre d'une façon sérieuse.

Gaston pressentait parfois ce danger, mais son caractère loyal écartait
cette pensée injurieuse pour celle qui portait son nom. Hélène, froide,
hautaine, légère, avait des défauts sans doute; mais supposer qu'elle
pût manquer à ses devoirs, c'était franchir un abîme devant lequel
reculait le noble esprit de Gaston.

Maintenant, les sens apaisés, revenu à la raison, il découvrait avec
terreur que son amour s'affaiblissait. Dans celle qui devait être à
jamais sa confidente, un autre lui-même, la compagne de sa vie, il ne
voyait plus qu'une belle statue que rien ne pourrait animer, puisque sa
passion fougueuse y avait échoué.

Un jour, il se fit annoncer chez sa femme; Hélène, prête à sortir,
mettait ses gants devant un miroir; elle était ravissante sous la
fraîche toilette qu'elle semblait étrenner.

«Ne pouvez-vous m'écouter un instant? lui demanda Gaston d'un ton ému.

--Oui, certes, répondit-elle en approchant son front des lèvres de son
mari, formalité qu'elle ne manquait jamais d'accomplir.

--Hélène! dit-il en l'entourant de ses bras.

--Êtes-vous fou?» s'écria la jeune femme, qui se dégagea avec vivacité
pour rajuster les plis de sa robe.

Son air indigné fit sourire Gaston; puis il secoua la tête avec
tristesse.

«Parlez vite, dit-elle, je me rends au bois; si ce que vous avez à me
dire est long, accompagnez-moi.

--Pour voir cinquante jeunes fats papillonner autour de votre voiture;
non, ils me rendent jaloux.

--Vous avez bien tort. Est-ce là tout ce que vous vouliez me dire?

--Je voulais vous parler sérieusement.

--Sérieusement, répéta la jeune femme avec une moue délicieuse; mais
n'est-ce pas la seule façon dont vous sachiez parler?

--Surtout lorsque je vous affirme que je vous aime, Hélène.

--Je vous aime bien aussi, et je vous aimerais davantage si vous étiez
plus raisonnable. A propos, avez-vous vu mon nouveau coupé?»

Un timbre résonna.

«Une visite, s'écria la marquise avec dépit, j'arriverai tard et je ne
verrai pas si Mme de Rochepont ose se montrer dans la nouvelle voiture
de sir William;--tout un scandale, cher.

--Vous occupez-vous donc de Mme de Rochepont?

--Et de qui voulez-vous que je m'occupe?

--De vous, de moi, et non d'une femme dont vous devriez ignorer le nom.

--Pourquoi? Parce qu'elle a des amants?

--Parce qu'elle a un mari,» reprit Gaston.

Les paupières d'Hélène s'abaissèrent avec lenteur et sa langue humecta
ses lèvres. Elle avait à chaque instant de ces gestes, de ces regards
qui faisaient rêver en elle une folle et ardente maîtresse.

Un domestique lui remit une carte.

«J'y vais, dit-elle. Sans vous, continua-t-elle en s'adressant à son
mari, je serais partie depuis un quart d'heure.

--Il m'arrive si rarement de vous mettre en retard, que je regrette
votre peu d'indulgence. Pourrai-je vous voir ce soir?

--Sans doute; c'est-à-dire non, je dîne en ville.

--Mais vous rentrerez, je suppose?

--Si je ne suis pas trop fatiguée, je vous ferai prévenir.»

Gaston baisa la main de sa femme, se retira soucieux, et se promena
longtemps de long en large. Il sentait l'indifférence envahir son cœur,
et il voulait tenter un effort suprême pour ramener la marquise à lui.
Le soir même, nonchalamment étendue sur une dormeuse, Hélène dut
l'écouter. Il se mit à genoux près d'elle, lui prit la main, raconta les
souffrances qu'il endurait, tenta de lui faire comprendre le néant de
l'existence à laquelle elle se condamnait, et lui peignit, en traits
éloquents, la félicité dont ils pourraient jouir en vivant l'un pour
l'autre, puisque le sort les avait liés pour l'éternité. Il proposa
d'aller passer à la Mésangerie un mois ou deux, afin de retremper leur
amour à sa source, puis de renoncer à Paris ou du moins à la vie
mondaine. Hélène l'interrompit en haussant les épaules avec dédain.

«Savez-vous, dit-elle, que vous devenez ridicule?»

Gaston recula; il regarda longtemps sa femme qui, enveloppée d'un
peignoir de dentelle, souriait impassible. Il se sentit plein de mépris
pour cette créature si belle, si parfaite de corps, au visage à la fois
si calme et si ardent, et dont le caractère lui semblait une énigme
insoluble. Il se retira à jamais guéri de son amour, mais emportant au
cœur une blessure inguérissable, la certitude que le bonheur de sa vie
entière était perdu.

A dater de ce jour, les deux époux vécurent étrangers l'un pour l'autre,
sans que le monde devinât la profondeur de leurs dissentiments. Gaston
se plongea plus que jamais dans l'étude, et, pressé par Bouchot, il
publia un ouvrage politique, qui, deux ans plus tard, devait avoir un
grand retentissement, mais qui passa d'abord inaperçu. L'auteur
découragé douta de lui-même, et son humeur s'assombrit. Il est vrai que
René de Champlâtreux était devenu l'un des familiers de la marquise, et
que le jeune beau portait ombrage à Gaston.

Bouchot, qui par humeur fréquentait beaucoup plus le monde que son ami,
s'inquiéta, dès les premiers jours, des assiduités de M. de Champlâtreux
près de la marquise. Hélène, dont il admirait la beauté, ne séduisait
guère l'artiste qui, bien que ne sachant rien de positif sur les
relations des deux époux, connaissait assez Gaston pour comprendre que
son intérieur n'était pas heureux. Cent fois le trouvant triste,
absorbé, il prit la résolution de l'interroger, de lui arracher un aveu
sur la cause de son chagrin; mais à la moindre allusion à ce sujet
délicat, Gaston devenait sérieux, détournait la conversation et feignait
la gaieté. Bouchot, pour la première fois de sa vie, voyait souffrir son
ami sans pouvoir le consoler.

Tout en fumant sa pipe, au retour du bal de la marquise, l'artiste
s'était mis à songer à l'attention accordée par la femme de son ami à M.
de Champlâtreux. Cette attention, il ne devait pas avoir été seul à la
remarquer; l'honneur de Gaston courait donc un danger. D'un autre côté,
le souvenir de l'agitation fiévreuse de ce dernier, son retour subit de
Houdan, le nom de René qu'il avait prononcé avec colère, l'entrée de la
marquise au moment où il allait peut-être enfin soulager son cœur, tous
ces incidents éloignaient le sommeil des yeux de l'artiste inquiet. Il
eût voulu hâter la marche des heures pour voir arriver son ami, lui
arracher enfin son secret. Si Gaston n'était encore que jaloux, Bouchot,
comme il l'avait dit, essayerait de le débarrasser de M. de
Champlâtreux.



IV

ENTRE L'ARBRE ET L'ÉCORCE.


Bouchot, sorti de sa méditation nocturne, achevait de changer de
toilette, lorsqu'il entendit marcher dans le couloir sur lequel ouvrait
la porte de sa chambre à coucher.

«Madame Hubert!» cria-t-il.

La veuve accourut à cet appel; elle portait une robe de mérinos noir;
ses cheveux commençaient à grisonner.

«Bon Dieu, monsieur Bouchot, vous voilà déjà debout? vous êtes rentré
tard, cependant.»

La brave femme s'interrompit en s'apercevant que le lit de l'artiste
n'était pas défait.

«Etes-vous malade? lui demanda-t-elle avec anxiété.

--Non pas, madame Hubert; en rentrant, j'ai trouvé un si bon feu que je
me suis mis à fumer, au lieu de me coucher. Une pipe en appelle une
autre; peu à peu, j'ai oublié l'heure, et le sommeil s'est enfui. Mais
parlons affaires; je vous recommande le déjeuner, ce matin: j'attends un
marquis.

--M. Gaston! s'écria la brave femme, qui joignit les mains.

--Lui-même. Je regrette que cette nouvelle vous afflige.

--Moi, être affligée, parce que...

--Oui, répondit Bouchot, qui embrassa sans façon sa femme de charge,
puisque vous avez presque des larmes dans les yeux.

--Il nous néglige, M. Gaston, et son air triste...

--Vous savez bien que c'est sa manière d'être gai, d'avoir l'air triste;
moi, c'est le contraire, quand je suis content, ça me donne envie de
pleurer, comme à vous, madame Hubert. M. le comte est-il levé?

--Oui, monsieur; il y a plus d'une heure que je lui ai porté son thé.

--Demandez-lui s'il peut me recevoir, je vous prie.»

Bouchot, dont les dessins n'étaient pas moins recherchés que les toiles,
gagnait beaucoup d'argent. Depuis environ trois ans, il avait fait «ses
adieux à dame Misère» et abandonné la rue Saint-Jacques pour la
Chaussée-d'Antin. Il occupait un pavillon situé au milieu d'un jardin,
et dont le second étage lui servait d'atelier. Son ménage était tenu par
Mme Hubert, dont tous les enfants, grâce aux deux amis, possédaient de
lucratifs emplois. Mme Hubert n'avait jamais revu son mari qu'on croyait
mort à l'hôpital, et, longtemps aidée par Péruchon, devenu l'époux
d'Adélaïde, elle vivait maintenant près du jeune artiste à titre de
femme de charge et le soignait maternellement.

Elle reparut bientôt avec une réponse affirmative. Bouchot s'engagea
dans le corridor et pénétra dans un vaste cabinet en chêne sculpté d'un
aspect sévère. Près d'une table placée en face d'une large fenêtre se
tenait un homme de haute taille, au front couronné de cheveux blancs. Il
était enveloppé d'une robe de chambre et lisait. Il se leva, prit la
main de l'artiste entre les deux siennes et la pressa avec effusion.
C'était M. de Champlâtreux, l'ancien locataire de la rue
Jean-Pain-Mollet, «le bon mouchard,» comme le nommait alors Bouchot.

«Eh bien, mon enfant, dit le vieillard d'un ton plein de tendresse,
es-tu satisfait de ta soirée d'hier?

--Comme ci, comme ça, monsieur; mais, vous, comment vous sentez-vous?

--Aussi chaudement que possible, grâce au ciel et à toi.

--Au ciel tout seul, monsieur, répondit Bouchot qui reconduisit le
vieillard vers son fauteuil. Je viens vous annoncer que votre
petit-cousin déjeunera fort probablement avec nous.

--Monsieur de La Taillade?

--Gaston, si vous l'aimez mieux.

--Il nous néglige, dit M. de Champlâtreux, qui secoua sa tête blanche.

--Tiens, Mme Hubert a donc raison? pensa Bouchot.

--Je relisais tout à l'heure un passage de son livre, continua le
vieillard; il y a du génie politique là-dedans.

--Il y a du cœur surtout,» répondit l'artiste.

M. de Champlâtreux reprit le volume déposé sur sa table et le feuilleta,
sans doute pour chercher la page qui l'avait frappé. Bouchot, resté près
de la fenêtre, regardait les nuages courir sur le ciel. Le jour, terne,
sombre, brumeux, éclairait à peine le cabinet de ses lueurs blafardes,
et le peintre, la tête appuyée sur la boiserie, observait deux pauvres
moineaux qui, le corps gonflé, les plumes ébouriffées, les pattes
rouges, n'ayant plus rien de cette vivacité espiègle qu'ont leurs
pareils au printemps, fouillaient la neige comme pour mettre à découvert
la terre qu'elle leur cachait. M. de Champlâtreux, surpris du silence et
de l'immobilité de son jeune ami, se leva sans que Bouchot parut s'en
apercevoir, et lui posa la main sur l'épaule.

«Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.

--Je rêvais debout, répondit l'artiste, qui secoua la tête.

--Et ton rêve était triste?

--Pas précisément, monsieur; ces deux pauvres moineaux que vous voyez là
sautiller l'un près de l'autre et qui semblent s'étonner de voir la
terre si blanche, me rappelaient ces jours déjà lointains où, mal vêtu,
maudissant l'hiver et ses rigueurs, j'errais dans les rues de Paris en
compagnie de Gaston.

--Depuis lors, la fortune, qui n'est pas toujours aveugle, vous a pris
tous deux sur ses ailes.

--C'est vrai; mais cette neige me rappelait encore qu'un matin,--Gaston
était parti et j'étais bien triste,--j'entrai familièrement chez vous.
Tous vos beaux tableaux, que je venais admirer une fois de plus, avaient
disparu, et sur la petite table que je vois là-bas, vous comptiez des
piles d'argent.

--À quel propos évoques-tu ce passé?

--Vous m'avez souri, monsieur, ainsi que vous le faites en ce moment. La
neige, de même qu'aujourd'hui, blanchissait la terre et les toits. De
même qu'aujourd'hui encore, le brouillard assombrissait votre chambre;
peut-être avez-vous oublié ces circonstances.

--Non, dit le vieillard.

--Tout à coup, vous m'avez ordonné d'approcher. «Jure-moi de travailler
avec ardeur, d'être honnête homme, et cet argent est à toi.» Je crus à
une plaisanterie; mais vous disiez la vérité, selon votre habitude. Vous
aviez confiance dans le petit apprenti cordonnier, qui salissait les
murs de ses essais informes; vous avez cru à son talent, et l'or produit
par la vente de vos chers tableaux, vous l'avez généreusement risqué
pour en faire un peintre.

--Ai-je donc si mal calculé? s'écria le comte d'une voix émue; mon vieil
ami Charlet m'avait prédit ton avenir. Mais qu'as-tu donc ce matin? Ta
voix est faite pour le rire, mon brave enfant.

--Je rirai tout à l'heure, monsieur, soyez tranquille. Pourquoi ce jour
terne, avec son brouillard, sa neige qui couvre le sol et les toits,
est-il pareil à celui où vous m'avez arraché de mon établi, où vous avez
comblé mon seul vœu, où vous m'avez fait ce que je suis? Sans vous,
monsieur, perdu dans la foule, incompris de ceux qui m'entouraient, que
serais-je devenu?

--Peintre quand même; c'était ta vocation et je n'ai été qu'un
instrument...

--Vous voulez dire une Providence.»

Le vieillard, attendri, regarda à son tour dans le jardin.

«Vous souvenez-vous encore de ma joie? Je refusais de vous croire, ce
jour-là, malgré vos assurances. Je pleurai, à la fin, trouvant votre jeu
cruel. Depuis lors, c'est-à-dire depuis tantôt vingt ans, je marche
appuyé sur votre main.

--Ajoute donc bien vite, s'écria M. de Champlâtreux, que, grâce à ton
application, tes progrès émerveillèrent tes maîtres; qu'au bout de cinq
ans, en dépit de notre économie, l'argent produit par les tableaux avait
disparu, et que depuis cette époque je te dois le pain que je mange, le
bien-être qui entoure ma vieillesse, sans compter le bonheur de te
nommer mon fils.

--Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir, moi, répliqua Bouchot, tandis
que vous... Tenez, monsieur, c'est une sotte et misérable engeance que
celle des hommes; au fond, je suis de ceux qui rient des sottises qu'ils
voient commettre afin de n'en pas pleurer. Mais il y a deux justes qui
sauveraient le monde si Dieu envoyait encore un de ses anges pour
l'exterminer;--le parrain de Gaston et vous.»

M. de Champlâtreux pressa longtemps l'artiste sur sa poitrine. Un timbre
résonna.

«C'est Gaston, s'écria Bouchot. Allons, il faut rire, maintenant; je me
trompe fort, ou M. le marquis ne nous apporte pas le soleil.
Pardonnez-moi de vous avoir attristé; mais je n'ai pas dormi cette nuit,
j'ai les nerfs tendus.

--Ton cœur souffre, dit le vieillard, je le connais, et je n'ai pas
besoin de te demander pour qui.

--Que voulez-vous, c'est mon enfant gâté, lui. Nous sommes liés à la vie
à la mort par un formidable serment, ajouta-t-il en souriant. À tout à
l'heure, monsieur, je vais recevoir votre petit-cousin.»

Bouchot retourna dans sa chambre; il y trouva Gaston qui se promenait de
long en large. Le jeune marquis se jeta dans les bras de son ami,
l'étreignit convulsivement et sanglota.

«Ah! pensa l'artiste, j'ai bien fait de prendre les devants pour avoir
la force de supporter cette épreuve... Tu me désoles, dit-il à Gaston;
calme-toi, causons.»

Gaston fiévreux, comme indigné du mouvement de faiblesse auquel il
venait de s'abandonner, ne tenait pas en place. Il en était arrivé à un
de ces paroxysmes d'énergie qui suivent les longues prostrations; il
voulait enfin réagir contre la vie impossible que son mariage lui avait
créée. D'une voix sourde, par phrases courtes, saccadées, éloquentes,
émues, il raconta la douloureuse histoire de son ménage, ses efforts
pour ramener à lui Hélène; son désespoir de s'être brusquement réveillé
au milieu d'un beau rêve, lié à une femme qui ne l'aimait pas et qu'il
n'aimait plus. Bouchot, terrifié de la profondeur des blessures que lui
montrait son ami et dont il était loin de supposer la gravité, écoutait
sans interrompre.

«L'ignoble Blanchote valait mieux que cette coquette, se disait-il; elle
ne frappait que le corps, au moins.

--À toutes ces douleurs, dont Hélène m'abreuve sans paraître en avoir
conscience, s'écria Gaston, elle est prête à en joindre une dernière,
celle du ridicule et du déshonneur.

--Tu vas trop loin, dit l'artiste avec gravité; voyons, si tu es jaloux,
c'est que tu aimes encore ta femme; l'avenir peut tout réparer.

--Je ne l'aime plus, répondit Gaston; l'incroyable sécheresse de cette
âme dont l'enveloppe est si charmante, a tué l'amour dans mon cœur.

--Cette indifférence doit te rassurer.

--Lis donc!» s'écria Gaston.

Bouchot prit des mains de son ami un billet d'une écriture fine et
déliée; c'était une dénonciation en règle contre la marquise, qu'on
accusait d'être la maîtresse de René de Champlâtreux.

«Pouah! fit Bouchot; et tu connais l'auteur de cette odieuse missive?

--Non, je l'ai reçue hier en rentrant; elle justifie mes soupçons.

--L'as-tu montrée à ta femme?

--J'attends... je...

--Tu as eu tort; à présent, il est trop tard; mais je vais tout
réparer.»

Et l'artiste jeta le billet au feu.

«Es-tu fou? s'écria Gaston.

--Oui, sire, répliqua Bouchot, et je voudrais l'être seul en France,
comme disait Sully, le ministre auquel ceux de notre temps ressemblent
le plus. Raisonnons, s'il te plaît: on ne se sert pas d'un billet
anonyme contre une femme, surtout quand cette femme est la vôtre. Il
serait trop bête de mettre son bonheur à la discrétion du premier venu.
Tu n'es pas dans les conditions où les maris sont aveugles, puisque tu
affirmes ne plus aimer. D'ailleurs, si tu n'y voyais pas clair, j'y
verrais, moi. Mme de La Taillade qui, par l'extérieur, est bien la plus
séduisante des Parisiennes, s'amuse du sieur René comme elle s'est
amusée du baron de Beauchesne et de notre ami le philosophe, qui n'ose
plus se montrer devant toi. C'est terrible, l'oisiveté d'une jeune et
jolie femme pour les malheureux qui se trouvent à sa portée sans être
revêtus d'une triple cuirasse. Puis, c'est un fait, mon cher, que les
femmes coquettes allument des incendies qu'elles n'éteignent jamais.

--Je veux tuer Champlâtreux, murmura Gaston.

--Je t'attendais là, dit Bouchot, qui s'empara de la main de son ami.
Quoi, sur un doute, sur une dénonciation sans signature, sur une
calomnie, tu veux déshonorer ta femme, te déshonorer toi-même? Si tu
provoques aujourd'hui ce Champlâtreux, célèbre par ses bonnes fortunes,
tu prouves aux yeux des gens qui n'y songent pas, que tu es un mari
malheureux.»

Bouchot, maître enfin du secret de Gaston, parla pendant une heure, et
réussit à faire tomber la colère de son ami, à endormir sa douleur et à
l'amener à patienter encore. Trois fois Mme Hubert était venue frapper à
la porte, lorsque les deux jeunes gens se décidèrent à gagner la salle à
manger.

«Ne va pas oublier, dit l'artiste, que tu m'as donné ta parole d'honneur
de continuer à vivre comme si cette maudite lettre n'avait jamais été
écrite. Pour le reste, nous aviserons. J'ai compris ta réserve et je
l'ai respectée; cependant, peut-être viens-tu de finir avec moi par où
tu aurais dû commencer. À table! Je suis sûr que Mme Hubert a commandé
des frites! Es-tu de mon avis? continua l'artiste, qui passa son bras
sous celui de Gaston, mais ni à la maison d'Or, ni chez Riche, ni chez
Brébant, on ne les réussit comme la grosse marchande de la rue des
Arcis. Te souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux sous?»

Gaston ne se sépara de son ami qu'à trois heures. Bouchot, pour
consoler, calmer, obliger à patienter celui qu'il aimait tant, venait de
dépenser des trésors de verve, de cœur et d'ingéniosité. À peine seul,
l'artiste s'établit sur un fauteuil.

«Ce n'est que partie remise, dit-il; j'ai réussi aujourd'hui, mais le
hasard peut tout démolir demain. Que faire? Il faut que cette situation
ait un terme. Fumons le calumet du conseil, je trouverai mon dénoûment
dans ses nuages.»

--L'artiste bourra sa pipe, et, nonchalamment étendu, se mit à
réfléchir. La pendule sonna quatre heures. Bouchot tressaillit et se
leva comme frappé d'une idée subite.

«Ma foi, oui, dit-il; risquons tout; dans une heure, elle recevra ses
intimes; en avant la grosse cavalerie!»

Il s'habilla tandis qu'on allait lui chercher une voiture, et à cinq
heures il pénétrait dans le petit salon de Mme de La Taillade.

La lumière discrète de deux lampes, aux abat-jour roses, éclairait la
jolie femme qui, les pieds sur un coussin, à demi couchée sur une
causeuse, examinait une gravure de mode. À sa portée, une petite table à
ouvrage était couverte de broderies, de rubans, de soie aux couleurs
vives; un peu plus loin, sur un bureau encombré de boîtes à bonbons et
d'albums, un énorme bouquet de roses s'épanouissait au-dessus d'un vase
de la Chine.

«Comment, monsieur des Étrivières, cette nuit à mon bal et ce soir à ma
petite réception? dit la marquise, qui tourna sa tête fine vers
l'artiste, vous me gâtez! Mais, j'y songe, vous venez peut-être me faire
vos adieux? ajouta-t-elle d'un ton légèrement ironique.

--Diable, pensa Bouchot, c'est quelque chose que d'être dans la place;
j'avais oublié que je suis à l'index. Vous avez deviné, madame,
reprit-il tout haut, je viens en effet vous dire adieu.

--Et vous serez longtemps absent?

--C'est vous qui avez décrété mon exil, madame; c'est donc à vous de
répondre pour moi.»

La marquise cessa de sourire, ses yeux se baissèrent devant le regard de
Bouchot, et sa main joua fébrilement avec les perles d'un collier qui
retombait jusque sur sa poitrine.

«Je n'ai jamais été assez heureux pour vous plaire, reprit l'artiste,
rompant le premier le silence qui avait suivi ses dernières paroles; je
vous jure cependant que je suis de vos amis.

--Vous voulez dire celui de M. de La Taillade?

--N'est-ce pas la même chose, puisque vous portez son nom? répondit
Bouchot avec bonhomie. Permettez-moi, madame, de vous demander si vous
avez quelquefois accompagné au chemin de fer, non pas une parente, mais
une simple connaissance, ce qu'on appelle dans le monde une amie?

--Pourquoi cette étrange question?

--Afin de vous rappeler qu'à l'instant de se séparer, de prononcer ce
petit mot si triste: adieu! on se sent plein d'indulgence pour ceux qui
partent et qu'on ne reverra peut-être jamais. On oublie, ne fût-ce
qu'une minute, leurs travers, leurs défauts, leurs torts, s'ils en ont
eu, pour ne songer qu'à leurs qualités. Je viens vous dire adieu, cette
minute d'indulgence, voulez-vous me l'accorder, à moi qui vous suis
profondément dévoué? Consentez-vous à m'écouter avec patience?

--Je ne comprends pas où vous voulez en venir?

--À causer avec vous de votre bonheur futur.

--De mon bonheur? répéta la marquise avec étonnement.

--Ou de celui de Gaston, ce qui est la même chose, puisque vous portez
son nom, dit encore l'artiste qui sourit.

--Je vois enfin poindre une lueur; vous êtes ambassadeur?

--Simple chargé d'affaires officieux, madame; sans mandat, sans lettres
de créance; mais ami de la paix et désireux de rétablir la bonne
harmonie entre deux gouvernements prêts à en venir aux mains.»

La marquise se redressa sur son fauteuil.

«Vous venez, au nom de M. de La Taillade, dit-elle d'une voix brève.

--Il ignore ma démarche, je vous le jure.

--Vous faites du zèle, alors, et puisque nous parlons politique, je dois
vous rappeler que c'est dangereux.

--Avec les inférieurs, madame, non avec les souverains.

--Je vous écoute.

--Et vous me comprendrez?

--Allez-vous donc me parler une langue étrangère? Je dois vous prévenir
que je n'ai appris que l'anglais et l'italien.

--Pour cause majeure, dit Bouchot, qui s'inclina, je me servirai de la
langue française. Avez-vous des ennemis, madame?

--Cherchez-vous déjà des alliés? demanda la marquise avec ironie.

--Vous n'êtes pas juste, répondit l'artiste d'un ton sérieux; vous ne
pouvez douter que je sois votre ami, car le sort de l'être que j'aime le
plus au monde dépend de vous.

--Votre ami se plaint-il de moi?

--Il souffre, madame; il est jaloux.»

Hélène pâlit et s'abrita derrière un écran.

«C'est un outrage cela, répondit-elle; mais qu'ont à voir mes ennemis
avec la jalousie de M. de la Taillade?

--Que ce sont eux qui l'ont fait naître en lui adressant une
dénonciation anonyme.

--Et... de quoi m'accuse-t-on?

--D'être la maîtresse du comte de Champlâtreux.

--Monsieur! s'écria la jeune femme qui se leva brusquement.

--Ce sont vos ennemis, madame, qui parlent ainsi.»

La jeune femme se rassit avec lenteur; son sein agité se soulevait par
saccades.

«Et que disent mes amis? demanda-t-elle avec une indifférence affectée.

--Ils disent, madame, qu'une personne jeune, séduisante comme vous
l'êtes, a besoin de s'assurer que son miroir ne ment pas; que, sans
penser à mal, elle met le feu à quelques cervelles, mais...

--Achevez donc, monsieur des Étrivières, dit froidement la marquise dont
la main saisit un cordon de sonnette.

--Mais qu'une femme de votre esprit et de votre rang ne peut aimer un
misérable comme M. de Champlâtreux.»

La sonnette résonna, Bouchot se dirigea vers la porte.

«Du bois, Joseph, dit-il au domestique qui se présenta, madame a froid.
Ouf! pensa-t-il, ça chauffe, pourvu que la chaudière n'éclate pas trop
tôt.»

Hélène avait fermé les yeux; le temps employé par le valet de chambre à
garnir le foyer lui permit de retrouver son calme; le domestique
disparaissait à peine que Bouchot reprenait la parole.

«Je vous ferai mes adieux tout à l'heure, madame, dit l'artiste d'un ton
pénétré; mais encore une fois ne voyez en moi qu'un homme dévoué qui, au
risque de vous déplaire, se jette entre vous et l'abîme où vous allez
tomber. On vous calomnie, s'empressa d'ajouter l'artiste à un mouvement
d'épaules de la marquise, je n'en doute pas, et pourtant, demain,
après-demain, l'esprit prévenu, Gaston peut provoquer M. de Champlâtreux
en duel, et je ne veux pas qu'on me tue mon ami.

--Avouez donc que vous venez plaider en son nom? dit la jeune femme d'un
ton dédaigneux.

--Non, je le jure sur mon honneur, s'écria Bouchot, et le
connaissez-vous donc si peu! C'est à son insu, en mon nom seul, que je
suis ici, que je vous supplie de m'entendre. Gaston et moi, madame, nous
sommes unis par des liens que vous ne pouvez ignorer; nous avons
souffert ensemble du froid et de la faim; les blessures de son cœur font
saigner le mien. Vous êtes belle, vous ne pouvez qu'être bonne, et c'est
à genoux, s'il le faut, que je vous demanderai le bonheur de mon ami.»

Emporté par l'émotion, Bouchot, la voix tremblante, parla longtemps. Il
cherchait à faire vibrer l'âme dans ce beau corps immobile devant lui,
et il s'étonnait de l'impassibilité de la marquise alors que lui-même ne
pouvait s'empêcher de pleurer.

«Que voulez-vous donc, s'écria enfin la jeune femme, est-ce ma faute, à
moi, si votre ami n'est pas heureux? Je lui ai donné la fortune... il
lui plaît de vivre à l'écart, est-ce que je l'ennuie de mes plaintes?
Dois-je, pour vous complaire, à vous et à lui, me transformer en
bourgeoise, vendre mes chevaux, mon hôtel, habiter un cinquième,
renoncer à mes amis?

--Rien de tout cela, madame, répondit Bouchot avec vivacité; votre luxe
est un cadre duquel Gaston moins que personne voudrait vous voir
descendre; mais quelle part donnez-vous à l'âme dans votre vie si vide
et pourtant si occupée?... Si vous consentiez à m'accepter pour
conseiller...

--Vous ne croyez donc pas au proverbe qui prétend qu'entre l'arbre et
l'écorce il ne faut pas mettre le doigt?

--Si, répondit Bouchot; seulement, que m'importe d'être broyé, si je
réussis à vous rapprocher de Gaston!

--Je veux bien être patiente et vous écouter jusqu'au bout, dit la jeune
femme, qui se renversa de nouveau sur son fauteuil.

--Comme première mesure, madame, refusez votre porte à M. de
Champlâtreux.»

Les sourcils de la marquise se froncèrent; son teint se couvrit d'une
légère rougeur.

«Votre insistance à ramener ce nom m'outrage, dit-elle, êtes-vous donc
l'ennemi de celui qui le porte?

--Je me contente de le mépriser.

--Vous! dit Hélène, qui sourit avec dédain; sa noblesse ne vaut sans
doute pas la vôtre, monsieur des Étrivières? ajouta-t-elle avec ironie.

--Non certes, répliqua Bouchot, car aujourd'hui, même dans un salon,
c'est peu de chose qu'un titre, si vieux qu'il soit, surtout lorsque
celui qui le porte en est indigne.

--Prétendez-vous insinuer que M. de Champlâtreux n'est pas un homme
d'honneur?

--Je n'insinue rien, j'affirme, répondit l'artiste; mais entendons-nous
bien, je vous prie. Si l'honneur consiste à posséder un hôtel
magnifique, les équipages les mieux attelés de Paris, à être beau, bien
peigné, bien vêtu, compromettant pour les femmes, à déshonorer par la
vanterie celles dont on a obtenu les faveurs et celles mêmes qui vous
ont résisté, M. de Champlâtreux est un homme d'honneur. Si, au
contraire, l'honneur, indépendant de la richesse ou d'un titre--ces dons
du hasard--consiste à remplir ses devoirs, à tenir sa parole, à ne pas
dérober et à ne pas mentir, M. de Champlâtreux est à la fois indigne du
titre qu'il porte et de celui que vous lui donnez.»

La marquise s'était redressée frémissante.

«Et ce que vous faites en ce moment, monsieur, dit-elle d'une voix
saccadée, est-ce l'action d'un homme d'honneur?

--Oui, répondit l'artiste, car j'accomplis un devoir.

--La méprise est grossière; cela tient sans doute au milieu dans lequel
vous avez été élevé, mon pauvre monsieur des Étrivières, et je veux bien
vous éclairer à mon tour; pour tout le monde, comme pour moi, ce que
vous faites se nomme une lâcheté.

--Madame! s'écria Bouchot dont le regard étincela.

--Monsieur de Champlâtreux, continua Mme de la Taillade d'une voix
brève, est un homme de mon monde, je le compte au nombre de mes amis, et
c'est à ce titre que je le défends. Ce que vous venez de dire ici, vous
n'oseriez le lui répéter en face, car vous avez menti.

--Ah! pensa Bouchot avec douleur, elle l'aime.»

La marquise s'inclinait pour se retirer lorsque la porte s'ouvrit.

«M. le comte de Champlâtreux,» annonça le domestique.

Hélène jeta un regard rapide sur l'artiste qui mordait sa moustache. Le
jeune beau s'avançait répandant une fine odeur parfumée.

«Chère madame, dit-il en baisant le bout des doigts d'Hélène, je n'ai
pas voulu passer devant votre demeure sans prendre de vos nouvelles.

--Je suis à vous à l'instant, dit la jeune femme qui se dirigea vers sa
chambre. Adieu donc, monsieur des Étrivières.»

Bouchot manœuvra de façon à lui barrer le passage.

«Vous ne sortirez pas assez vite, madame, dit-il à voix basse, pour
éviter d'entendre ma main tomber sur le visage de votre protégé. Restez
donc, afin de m'épargner cette cruelle nécessité.»

Le ton résolu de l'artiste fit hésiter la marquise, elle s'arrêta, ses
doigts saisirent le dossier d'un fauteuil.

«Vous arrivez comme marée en carême, cher monsieur, dit Bouchot du ton
narquois qui lui était habituel, Mme de la Taillade m'accusait de
mensonge et de lâcheté à propos de certains faits dont mieux que
personne vous pouvez lui affirmer la véracité.

--Monsieur, s'écria la marquise, oserez-vous...

--Oh! madame, soyez sans crainte, votre présence rend tout scandale
impossible.»

Le comte ajustait son lorgnon; Bouchot le salua.

«Moi, dit-il, Bouchot des Étrivières, le bien nommé, je racontais à Mme
de La Taillade que M. René de Champlâtreux, célèbre sur le turf par ses
bonnes fortunes, a causé la mort de Mme de Silva en se vantant d'être
son amant, ce qui était faux...

--Monsieur!

--Attendez, reprit l'artiste d'une voix impérieuse; j'ajoutais encore
que M. le vicomte de Champlâtreux a volé la fortune et le titre de son
grand-père paternel, qui serait mort de faim par dignité à l'heure
présente, sans le pauvre apprenti qu'il a sorti d'une échoppe pour en
faire le sieur des Étrivières, toujours le bien nommé. Je concluais...
mais à quoi bon aller plus loin? Vous m'avez accusé de calomnie et de
lâcheté, madame, je viens de répéter mes accusations en face du
coupable, regardez-moi, et voyez ce gentilhomme blême que je mets au
défi de me démentir, et jugez vous-même où est l'homme d'honneur.

--Madame avait raison; monsieur, vous êtes un lâche.

--Vous n'en savez rien encore, reprit Bouchot; mais vous le saurez
demain, car je veux bien me mettre à vos ordres.»

L'artiste s'inclina devant la marquise, qui semblait prête à défaillir.

«Je vous ai montré l'abîme, madame; pardonnez-moi, et adieu.»

Dans l'antichambre, Bouchot fut suivi par M. de Champlâtreux.

«Vous comprenez, dit le vicomte les dents serrées, qu'il faut que je
vous tue.

--Moi, monsieur, je ne veux que vous empêcher d'outrager la femme de mon
ami.

--Ouf, se dit l'artiste une fois qu'il se trouva dehors, en voilà une
campagne pour un homme qui n'a pas dormi depuis hier! C'est égal, M.
René aura de la peine à _rarranger_ ses petites affaires, et il a raison
de ne pas me trouver gentil. Que le diable m'emporte, si la marquise
n'en tient pas pour ce pot de pommade au patchouli! Sont-elles assez
bêtes, les jolies femmes! Le jour où je sentirai le besoin de faire une
déclaration sérieuse, je m'adresserai à la poupée de cire de mon
coiffeur, une vraie Parisienne, celle-là; pour cervelle, du son; pour
cœur, de l'étoupe; pour âme, une mécanique; pour... C'est drôle, je vais
me battre pour Gaston, comme autrefois, quand nous étions petits et
qu'on lui cherchait dispute. Seulement, c'est plus grave à présent, et
il s'agit de ne pas se laisser mettre à la broche. Six heures! Si je
montais chez Beauchesne? Il me faut un témoin, et le choix du baron
déroutera les mauvaises langues. Pourvu qu'il ne dégèle pas d'ici à
demain? Je ne regrette rien; mais ça m'ennuie de penser que je ne
reverrai peut-être jamais Gaston.»



V

À LA VIE, À LA MORT.


Bouchot, qui sentait un besoin de mouvement, se dirigea à pied vers la
rue Caumartin. La journée avait été rude pour l'artiste qui voyait les
catastrophes redoutées se succéder avec une rapidité imprévue. Son
entrevue avec la marquise, les suites terribles de la démarche dont il
avait espéré un tout autre résultat, achevaient d'énerver l'impitoyable
railleur qui se grisait en quelque sorte de paroles afin de n'avoir pas
à penser. Il atteignit la demeure de M. de Beauchesne.

«Monsieur dîne en ville, lui dit le valet de chambre du baron.

--Chez qui? Je tiens à lui parler.

--Monsieur ne devine pas? répondit le frontin qui connaissait l'artiste
pour un des familiers de son maître.

--Hum! j'y suis... Donne-moi l'adresse.

--Monsieur l'ignore? Je ne sais trop alors si je dois...

--Comment, si tu dois? Mais tout de suite.

--Et si mon maître me chasse?

--Il n'osera pas; il n'y a que toi à Paris pour l'habiller»

Dix minutes plus tard, l'artiste remettait sa carte à la femme de
chambre de Mme Loïsa de Valbrillant. On le fit pénétrer presque aussitôt
dans un charmant boudoir.

«Vous faites bien les choses, mon cher des Étrivrières, s'écria le
baron, qui vint au devant de Bouchot; seulement, vous auriez dû me
prévenir. Mais permettez-moi de vous présenter à votre modèle, à qui
j'annonçais que vous consentiez enfin à l'immortaliser.»

Une jeune femme d'une grande beauté se leva de la causeuse sur laquelle
elle reposait et vint tendre à l'artiste une petite main chargée de
bagues.

«Nous sommes de vieux amis, lui dit-elle; voyons, regardez-moi bien en
face, ici, près de la lampe; me reconnaissez-vous?»

Bouchot contempla la jeune femme d'un air indécis.

«Madame, dit-il en s'inclinant, vous êtes si belle que s'il m'avait été
donné de vous voir une seule fois, je m'en souviendrais.

--Votre mémoire est infidèle; malgré vos moustaches, je vous aurais
reconnu, moi. Aimez-vous autant qu'autrefois votre ami Gaston?

--Certes, dit le peintre intrigué, la véritable amitié grandit avec les
années, comme les enfants.

--Il y a douze ans, vous vous seriez fait tuer pour lui; et Dieu sait
les corrections auxquelles vous vous exposiez pour le venger des
cruautés de Mme de La Taillade.

--Nous allons bien, pensa l'artiste; est-ce que Mme de Valbrillant,
somnambule lucide, lit dans le passé, explique le présent et devine
l'avenir?»

Tout à coup il se frappa le front.

«Alice? s'écria-t-il.

--Eh oui, répondit la jeune femme.

--Ma pauvre enfant, la rencontre est singulière et je ne soupçonnais
guère que j'allais vous retrouver ici.

--Vous comprenez pourquoi je tiens tant à posséder mon portrait de votre
main?

--Si j'avais su! Que ne m'avez-vous dit tout simplement qu'il s'agissait
d'Alice? continua-t-il en s'adressant au baron.

--Vous êtes charmant, répondit celui-ci; est-ce que je savais que vous
connaissiez Loïsa? J'espère même que vous allez m'expliquer...

--Rien du tout; la situation est trop claire, il me semble, à moins que
vous n'ayez jamais vu des amis d'enfance se retrouver, se serrer la main
et s'embrasser.

--A votre aise; dit le baron qui fit une grimace en voyant Bouchot
joindre l'action aux paroles; mais étiez-vous véritablement si jeunes
lorsque vous vous êtes connus?

--Nous commencions à marcher... Ah! petite Alice, continua le peintre,
cela m'égaye et m'attriste à la fois de vous revoir si belle.

--Vous ferez mon portrait?

--Oui, c'est-à-dire... Bon, j'oubliais... Je voudrais vous parler,
Beauchesne, ce n'est pas uniquement pour causer peinture que je vous
relance jusqu'ici. Ne pouvez-vous sortir un instant?

--Il gèle à pierre fendre, cher, et je n'ai pas de secret pour madame.

--La petite Léonie m'a chargé...

--Hum! hum! fit le baron pris d'une toux subite; et qui entraîna
l'artiste dans une autre pièce. Décidément, vous êtes insupportable, des
Étrivières, dit-il en refermant la porte; Loïsa est jalouse, que diable!

--Dame, c'est votre faute; vous déclarez n'avoir pas de secret; moi,
j'en ai un que je ne voulais confier qu'à vous. Vos murs n'ont pas
d'oreilles?

--Non; vous m'inquiétez, parlez vite.

--Voulez-vous être mon témoin?

--Vous vous mariez?

--Fichtre non! s'écria Bouchot. Il s'agit d'un duel à mort.»

Le baron recula d'un pas.

«Avec qui, bon Dieu?

--Avec votre émule, M. René de Champlâtreux.

--Fine lame, dit le baron qui devint pensif. Mais pourquoi vous
battez-vous?

--J'ai rencontré M. de Champlâtreux ce soir, et il trouve que je n'ai
pas été aimable.

--Quelqu'une de vos plaisanteries qu'il aura entendue. Alors vous êtes
l'offenseur?

--Je lui ai dit trois vérités et l'on prétend qu'une seule suffit.

--Franchement, cela ne m'amuse guère, ce que vous me proposez-là, mon
cher; il faut que ce soit vous pour que j'accepte. Quel est votre second
témoin?

--Je voudrais que vous le choisissiez; il ne serait pas neuf, que je
m'en contenterais tout de même.

--Ne plaisantez donc pas; c'est sérieux, que diable, de se trouver en
face de René!

--Je plaisante en dehors, par habitude, dit Bouchot qui soupira; au
fond, je vous avoue qu'il me passe des frissons dans le dos, lorsque je
pense que j'aurai peut-être dans quelques heures un trou dans la
bedaine.

--Y a-t-il eu des voies de fait?

--Fi donc, Beauchesne, entre gentilshommes!

--Nous tâcherons d'arranger l'affaire.

--Non, répondit carrément Bouchot. Je me bats avec M. de Champlâtreux, à
pied ou à cheval, à son choix. Le lieu, vous le choisirez; pourquoi,
vous ne chercherez pas à le savoir, et surtout vous garderez le secret.

--Allons; je serai chez moi dans une heure, et demain toute la matinée;
vous m'adresserez les témoins de René. Voulez-vous dîner avec moi?

--Merci, mon cher Beauchesne, la langue, ça va encore; mais je crois que
l'appétit laisserait à désirer.

--Au revoir, et bon courage. Dites donc, avait-il une aussi jolie
maîtresse que moi, votre Faruc?

--Chut! murmura Bouchot, ne prononcez jamais ce nom devant Alice,
c'était son oncle.»

L'artiste embrassa de nouveau la jeune femme.

«Dans deux ou trois jours, petite Alice, si je mène à bien une grosse
affaire que j'ai entreprise, je commencerai votre portrait; mais je vous
avertis d'avance que j'aurai de la peine à vous appeler Loïsa.

--Mon premier nom n'a pour moi que de tristes souvenirs que je cherche à
oublier; vous avez monté, vous; moi, je suis descendue, et je n'ai plus
droit qu'au mépris.

--Dites à la compassion, ma chère Alice; j'ai pu choisir ma route,
tandis qu'on vous a imposé la vôtre. Si vous n'êtes pas heureuse, je
vous plains.»

Alice serra à son tour la main de l'ex-apprenti.

«Allons, dit-elle, vous avez toujours votre bon cœur d'autrefois.»

Arrivé dans la rue, l'artiste pressa le pas pour regagner sa demeure. Le
ciel était bleu, étoilé, la gelée durcissait la neige qui craquait sous
les pieds avec un bruit sec.

«Personne n'est venu me demander ce soir, madame Hubert?

--Non, monsieur, répondit la femme de charge en aidant son maître à se
débarrasser de son pardessus. Dois-je faire servir?

--Oui, si M. de Champlâtreux est prêt.»

Durant le repas, Bouchot, tantôt parlant avec volubilité, tantôt, au
contraire, muet et absorbé, surprit le vieillard par l'inégalité de son
humeur.

«Qu'as-tu donc, mon enfant? demanda enfin M. de Champlâtreux avec
intérêt, et d'où vient que ta mélancolie persiste?

--M. Bouchot n'a pas dormi cette nuit, répondit Mme Hubert, qui secoua
la tête.

--Je me sens fatigué, en effet.

--A demain, alors, dit le vieillard qui se leva.

--Avant de m'endormir, je voudrais causer avec vous, monsieur; nous
irons dans ma chambre si vous le voulez bien.»

M. de Champlâtreux s'appuya sur l'épaule de l'artiste qui l'installa
avec sollicitude au coin de la cheminée. Assis en face du comte, Bouchot
parut oublier sa présence, regarda la flamme danser comme en cadence, le
bois pétiller et projeter au loin des étincelles aussitôt mortes que
nées. Soudain, il rapprocha son fauteuil de celui du vieillard:

«J'ai à vous demander pardon, monsieur, dit-il; j'ai violé ce soir une
promesse que je vous avais faite; mais de graves circonstances m'y ont
obligé.

--Voilà donc la cause de ta tristesse? Voyons, je te pardonne à
l'avance; confesse-toi sans crainte.

--Je me bats demain.

--Tu te...»

Le vieillard se redressa sans achever, s'empara de la main de Bouchot et
demeura un instant sans pouvoir parler.

«Avec qui? demanda-t-il enfin d'une voix troublée.

--Je ne veux rien vous cacher, monsieur; nous sommes des hommes, après
tout, et de force à supporter les douleurs qui nous arrivent, si
poignantes qu'elles soient. Je me bats avec votre petit-fils.

--A cause de moi? s'écria le comte avec angoisse.

--Non, répliqua Bouchot avec vivacité; à cause de Mme de La Taillade.»

M. de Champlâtreux regarda l'artiste avec stupéfaction; celui-ci dut lui
raconter les soupçons de Gaston, la démarche tentée près de la marquise
et la scène imprévue qui s'en était suivie.

«C'est-à-dire que tu vas te battre pour ton ami?

--Oui, répondit simplement Bouchot, afin de l'empêcher de se battre
lui-même.

--Je n'ose te blâmer, s'écria le vieillard; à ta place, j'en suis sûr,
Gaston agirait comme toi. Ah! mes braves cœurs, continua-t-il, je ne
sais rien de plus beau que votre vaillante amitié.»

M. de Champlâtreux, au lieu de se rasseoir, se promena lentement dans la
chambre; sa taille, un peu courbée d'ordinaire, s'était redressée; son
œil redevenait brillant et animé; il passait sa main dans sa chevelure,
dont la blancheur donnait à son visage un aspect vénérable.

Tout à coup il s'arrêta devant Bouchot.

«Les conditions du duel sont-elles réglées? demanda-t-il.

--Pas encore; l'heure passe, et je commence à croire que les témoins de
mon adversaire ne se présenteront que demain.

--Tant mieux; je serai ton second.

--Y songez-vous, monsieur! s'écria l'artiste.

--Je serai ton second, répéta le vieillard qui se rassit devant le feu;
je le désire, je le veux.

--J'ai déjà vu M. de Beauchesne.

--Un jeune homme.

--Pas au point de vue de l'âge, répondit Bouchot qui ne put s'empêcher
de sourire.

--Ce doit être alors celui que j'ai connu. Maintenant repose-toi, je te
l'ordonne; il ne faut pas que ta main tremble demain.»

M. de Champlâtreux prit le peintre entre ses bras et l'y tint longtemps
pressé. Il s'éloigna en détournant la tête; il avait les yeux humides.

«Allons, dit-il, pas de faiblesse: Dieu le protégera!»

Demeuré seul, Bouchot s'établit dans un fauteuil, bourra sa pipe et
l'alluma. Sa pensée, comme un oiseau aux ailes silencieuses, s'élança
dans l'ombre des jours écoulés, où brillaient çà et là quelques points
lumineux. En un instant l'artiste revit la tour Saint-Jacques entourée
de son vieux marché, Gaston grelottant près du fourneau d'un rétameur,
puis Blanchote, furibonde, la dent saillante, s'emparant du pauvre petit
et l'entraînant comme une louve affamée. Bouchot se revit traversant la
place de la Concorde, vêtu de la belle redingote bleue dédaignée par
Gaston. Oh! les souvenirs! L'ex-apprenti secoua la tête, ils
s'envolèrent.

«C'est drôle, la vie, pensa-t-il; les romanciers ont beau faire, le
hasard a plus d'imagination qu'eux. Qui m'aurait dit, quand je me
pavanais dans la redingote de Gaston, que je me battrais quinze ans plus
tard avec le roi des pantalons étroits et des petits chapeaux.»

Bouchot s'assit en face d'un bureau, écrivit fiévreusement plusieurs
lettres et les renferma sous un pli à l'adresse de son ami, qu'il
chargeait de ses dernières volontés. Il se coucha ensuite tout habillé,
et s'endormit grâce à la fatigue. Il rêva qu'il entendait siffler autour
de lui des balles lancées par des armes invisibles; puis il se vit en
route à pied, en compagnie de Gaston, pour la petite maison de Houdan.

Il faisait jour lorsque l'artiste s'éveilla; il demanda aussitôt M. de
Champlâtreux et apprit que le vieillard était sorti depuis une heure en
compagnie de deux visiteurs matinaux. Bouchot se rendit dans son
atelier, examina ses esquisses, ses ébauches, et contempla longtemps le
tableau auquel il travaillait.

«Celui-là allait peut-être me donner la gloire,» dit-il avec tristesse.

Il prit ses pinceaux, les rejeta bientôt et murmura:

«Ça ne va pas.»

Il s'approcha d'une panoplie où s'étalaient des armes de tous les pays.

«Quand je pense, dit-il en saisissant un casse-tête, que si j'étais né
dans l'Océanie, ce serait avec cet instrument que je tenterais
d'assommer M. de Champlâtreux. Nous serions tatoués de la tête aux
pieds; Mme de La Taillade nous regarderait de loin et se passerait un
anneau dans le nez pour aller ce soir au bal. S'il avait de l'esprit, ce
M. René, il demanderait la lutte au tomahawk. Quelle aubaine pour les
journaux! Mais il est fort à l'épée, et, grâce au progrès, c'est l'arme
qu'il choisira.»

La sonnette de la porte extérieure retentit.

«Enfin, s'écria le peintre qui respira avec force; je vais savoir à quoi
m'en tenir; c'est énervant, l'incertitude.»

M. de Champlâtreux parut.

«Eh bien, monsieur?

--A onze heures, à l'épée, près de la mare d'Auteuil.

--Il est temps de partir alors.

--Apprête-toi; M. de Beauchesne va venir nous prendre dans un instant.»

Bouchot retourna dans sa chambre; il allait se battre pour la première
fois. L'artiste ne doutait ni de son courage ni de son sang-froid à
l'heure décisive et, cependant, depuis la veille, il se sentait en proie
à un malaise étrange.

La voiture du baron arriva, on partit. En route, Bouchot prit la main de
Beauchesne.

«Vous ne m'en voulez pas de toutes mes taquineries passées? lui dit-il.

--Allons donc, cher, vous êtes un grand artiste que j'estime et que
j'aime. Tout ce que je souhaite, c'est que vous me plaisantiez longtemps
encore; je n'ai pas plus fait mon siècle que vous ne le réformerez, et
parce que les jolies filles ne nous aiment plus, ce n'est pas une raison
pour que nous cessions de les aimer. Dites donc, continua-t-il en se
penchant vers l'oreille du peintre, je le connais, votre Faruc; Alice
m'a raconté son histoire, et dans votre tableau, c'est lui qui mérite de
figurer au premier plan. Quand on songe que ces gueux-là marquent de
leurs dents immondes les fruits que nous payons ensuite si cher! Et
c'est nous qu'on accuse de corrompre le pauvre peuple!»

La voiture s'arrêta près du Parc au Prince; le soleil sans chaleur
dorait les arbres couverts de neige, tout était désert. On pénétra dans
une maison en construction; au delà un vaste hangar avait été choisi
pour servir de champ clos.

René de Champlâtreux, déjà au rendez-vous, fumait en se promenant.
Mince, d'une élégance irréprochable, il salua son grand-père sans oser
le regarder en face. Le courageux vieillard, assisté de l'un des témoins
de son petit-fils, mesura les épées et examina le terrain. Un chirurgien
disposait sa trousse sur une pierre de taille. Bouchot, qui s'approcha,
allait lancer une plaisanterie sur les petits couteaux, il se retint.

«Non, se dit-il, l'heure de rire est passée; il faut vaincre si je veux
sauver Gaston.»

Tout était prêt; on arma les deux antagonistes.

«Monsieur le comte de Champlâtreux, dit l'un des témoins de René,
insiste pour que le combat ne cesse que lorsqu'un des deux adversaires
ne pourra plus tenir son arme.

--Pardon, monsieur, dit le grand vieillard qui salua, il n'y a au monde
qu'un seul comte de Champlâtreux, moi; c'est sans doute au nom du
vicomte que vous parlez?

--Commençons,» dit René qui rougit et mordit sa moustache.

Les fers furent engagés.

L'artiste savait tenir une épée; durant une minute, il rompit, se
bornant à parer les coups de son adversaire. Soudain Champlâtreux
abaissa son arme.

«Vous êtes touché, monsieur, dit-il.

--Mais je ne suis pas mort,» répliqua l'artiste devenu pâle et dont la
manche se teignait de sang.

Le combat recommença; René rompit à son tour, vivement pressé. Tout à
coup son épée atteignit l'artiste au côté droit, le vicomte abaissa son
arme pour la seconde fois.

«Continuons,» dit Bouchot, qui fit un pas en avant.

Ses deux bras se raidirent, il chancela comme frappé d'une cécité
subite.

«Gaston, cria-t-il, à la vie à la mort!»

Et il tomba inanimé entre les bras de son vieil ami.

Aidé par Beauchesne, M. de Champlâtreux coucha l'artiste sur le sol,
s'agenouilla pour lui soutenir la tête, et deux larmes tombèrent sur le
front de Bouchot que le chirurgien saignait à la hâte. Les témoins,
émus, se penchaient vers le blessé qui ne revint à lui qu'avec lenteur;
son regard, indécis d'abord, rencontra celui du comte.

«Mon fils, mon cher enfant, murmura le vieillard, dont la voix luttait
contre les sanglots, souffres-tu?

--Non, monsieur, seulement j'ai froid.»

Il fut pris d'une nouvelle syncope. On le transporta dans la voiture de
Beauchesne désespéré. M. de Champlâtreux, l'œil fixe, les cheveux au
vent, tenait la main de son fils d'adoption, cette noble main que la
fortune venait de trahir.

En ce moment, le vicomte s'approcha de lui.

«Ai-je fait loyalement, messieurs?» demanda-t-il.

Le vieillard l'enveloppa d'un regard de mépris.

«Oui, répondit-il en levant le bras comme pour maudire, oui, vous avez
fait loyalement; mais Dieu n'a pas été juste, aujourd'hui.»

Et le comte, sans daigner saluer son petit-fils, s'installa près de
Bouchot.

Ce fut pas à pas, afin d'éviter de trop rudes secousses au blessé, que
les chevaux reprirent la route de Paris. Mme Hubert faillit se trouver
mal lorsqu'elle vit deux domestiques transporter son jeune maître,
qu'elle avait vu partir plein de vie, pâle, sanglant, évanoui. On
étendit l'artiste sur son lit, et le chirurgien put enfin sonder la
blessure afin de se rendre compte de sa gravité. M. de Champlâtreux ne
lâcha pas la main de Bouchot qui poussa plusieurs gémissements durant
l'opération.

«Le sauverez-vous? demanda le vieillard avec angoisse.

--Je ne puis rien affirmer, monsieur; je reviendrai ce soir avec un de
mes confrères.»

M. de Champlâtreux s'installa au chevet du blessé qui, les yeux fermés,
paraissait dormir. Vers cinq heures, les chirurgiens jugèrent une
nouvelle saignée nécessaire. En ce moment, Gaston se présenta. A la vue
de son ami avec lequel il venait causer, étendu presque sans vie, il
demeura comme foudroyé, saisit le bras du comte, tandis que son regard
anxieux l'interrogeait.

«Il s'est battu,» murmura le vieillard.

Gaston ne put répondre; fou de douleur, il se jeta sur le lit du blessé,
sans réussir à prononcer autre chose que son nom, qu'il répétait avec
une intonation déchirante.

L'artiste, comme éveillé par les sons de cette voix, ouvrit les yeux
avec effort, regarda devant lui, aperçut son ami et parut le
reconnaître.

«Te souviens-tu, dit-il d'une voix faible, haletante, comme voilée, te
souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux sous?»

Sa bouche se contracta, ses paupières s'abaissèrent pour se relever
aussitôt.

«Ah! c'est toi, murmura-t-il en posant sa main sur celle de Gaston, tu
ne me laisseras pas mourir, dis?»

Et il perdit de nouveau connaissance.

Gaston, troublé, éperdu, voulait en vain penser. Comment Bouchot
s'était-il battu sans le prévenir, sans le choisir pour témoin? Un doute
affreux lui traversa l'esprit.

«Monsieur, dit-il en s'approchant du comte, j'ai besoin de savoir le nom
de celui qui a tué Bouchot.»

Le vieillard posa un doigt sur ses lèvres; en ce moment, les chirurgiens
écoutaient la respiration de l'artiste.

«Je veux qu'il vive,» dit Gaston au plus âgé.

Le médecin regarda son collègue; tous deux hochèrent la tête.

Gaston s'agenouilla près du lit, appuya son front sur la main de son ami
et pleura longtemps. Tout à coup, il se releva et dépêcha sur l'heure un
message au docteur Fontaine pour le supplier d'accourir. Revenant alors
s'asseoir en face de M. de Champlâtreux, toujours atterré, il ferma les
yeux pour réfléchir, soupçonnant la vérité et se jurant à lui-même de
venger Bouchot.



VI

COMMENT ON VENGE UN AMI.


Vers neuf heures du soir, la fièvre s'empara de l'artiste. Gaston et M.
de Champlâtreux gardaient le silence; mais leurs regards attristés se
croisaient lorsqu'un gémissement s'échappait de la poitrine du blessé.
Les années semblaient s'être amoncelées tout à coup sur la tête du
vieillard si énergique, si vivace le matin même en dépit de ses
soixante-dix-huit ans. Courbé, maintenant, l'œil éteint, le corps
tremblant, il ne se dessaisissait pas de la main de Bouchot vers lequel
il s'inclinait à chaque minute comme pour s'assurer qu'il respirait
encore. Gaston, sur ses instances, avait expédié trois dépêches
successives à son parrain. Par malheur, quelle que fût la diligence du
docteur, il ne pouvait arriver à Paris avant midi.

Depuis quinze ans, toutes les affections de M. de Champlâtreux s'étaient
concentrées sur la tête de Bouchot. Victime de sa générosité, le comte,
pour ne pas déshonorer le nom qu'il portait, avait accepté la misère et
l'oubli. Une trentaine d'années auparavant, afin de faciliter à son fils
un riche mariage, il s'était désisté de ses biens. Des héritages, sur
lesquels comptait le jeune homme, devaient le mettre à même de restituer
à son père la fortune dont il devint en quelque sorte dépositaire. Mais
le vicomte de Champlâtreux mourut à l'improviste, et sa veuve nia cette
dette sacrée.

Le vieillard, presque sans ressources, attendit avec patience la
majorité de son petit-fils. René, digne élève de sa mère et de son
époque, trouva que cent mille livres de rentes étaient bonnes à garder,
et offrit à son aïeul une pension alimentaire que celui-ci refusa avec
indignation. Un procès lui eût donné gain de cause; le noble vieillard
n'y songea même pas. Véritable philosophe, il reprit sa vie précaire et
ignorée. Il croyait son cœur mort à toute pensée généreuse, lorsqu'il
ouvrit sa petite chambre aux deux amis. Il aima bien vite ces deux
caractères si distincts, si droits, que le triste milieu dans lequel ils
vivaient semblait impuissant à corrompre. Après le départ de Gaston, la
douleur de Bouchot toucha le comte et augmenta son amitié pour le petit
apprenti. Une visite à Charlet qui, émerveillé des dispositions
naturelles du jeune artiste, lui prédit un grand avenir, décida le
vieillard à sacrifier ce qui lui restait de son ancienne fortune pour
faire de Bouchot un peintre. Ruiné par l'ingratitude des siens, il
n'hésita pas à se montrer généreux de nouveau, tant les âmes nées pour
le bien restent fidèles à elles-mêmes.

Depuis cette époque, l'artiste et le vieillard vivaient côte à côte, et
le comte adorait son jeune protégé, devenu pour lui un véritable fils.
M. de Champlâtreux avait fait de Bouchot un homme capable de se
présenter partout, et dont l'éducation, dégagée des allures et du
langage d'atelier, était à la hauteur du talent. De son côté, l'artiste
vénérait son protecteur.

Moralement, Gaston ne devait pas moins au comte que son ami. C'était
près de lui qu'il avait passé les longues années exigées par ses études
de droit. Un des malheurs du jeune marquis fut peut-être de n'avoir pas
confié au vieillard les dissentiments qui le séparaient d'Hélène. M. de
Champlâtreux, avec son expérience du monde, eût sans nul doute amené les
deux époux à de mutuelles concessions qui, à défaut du bonheur, eussent
assuré leur tranquillité.

Près du chevet de celui qu'ils aimaient plus que tout au monde, mille
pensées tumultueuses, sombres, désolées, se pressaient dans l'esprit de
ces deux hommes qui n'osaient se parler de peur de fondre en larmes. M.
de Champlâtreux implorait Dieu qui, après lui avoir donné ce fils
adoptif, digne de tout son amour, menaçait de le lui ravir. Le courage
montré par le vieillard qui avait voulu servir de second à Bouchot pour
attester au besoin la véracité de l'accusation portée par l'artiste, il
l'expiait par une cruelle réaction, et il se demandait si, au lieu de
remplir un devoir, ainsi qu'il le croyait, il n'avait pas commis une
impiété dont Dieu le châtiait.

«Ma raison a pu me tromper, pensait-il; mais mon cœur ne devait-il pas
être avec celui dont le bras soutient ma vieillesse, contre l'ingrat qui
me traite comme un mort?

De temps à autre, Mme Hubert éplorée pénétrait dans la chambre. Elle
s'approchait du lit, bordait les draps, redressait l'oreiller, posait
ses lèvres sur le front brûlant de l'artiste, puis se retirait, se
couvrant la bouche d'un mouchoir pour étouffer un sanglot.

Sombre, défait, Gaston ne quittait guère son ami des yeux. La colère
bouillonnait dans son cœur, il se sentait animé d'une haine mortelle
contre celui dont l'épée avait frappé Bouchot. Par deux fois il
interrogea Mme Hubert; la pauvre femme ignorait le nom de l'adversaire
de son jeune maître. A n'en pas douter, M. de Champlâtreux avait été
l'un des témoins de l'artiste, et cette circonstance éloignait l'image
de René, qui passait avec persistance devant les yeux de Gaston.
Bouchot, gai, vif, mordant, n'était pas querelleur; on acceptait ses
vérités un peu rudes, grâce à la forme originale qu'il leur donnait, et
dont sa bonne humeur enlevait l'amertume. En dehors des médiocrités
jalouses de son talent, on ne lui connaissait pas d'ennemis. Quelle
inexplicable fatalité avait donc pu l'amener à se battre, à cacher son
duel à celui qui aurait dû être le premier à le connaître?

«C'est lui! répétait sans cesse Gaston en songeant au vicomte; Bouchot a
voulu venger mon honneur!»

N'osant interroger M. de Champlâtreux, il se sentait pris de l'envie
d'aller s'assurer enfin de la vérité. Trois fois il se leva, mais pour
se rasseoir aussitôt. Il hésitait à s'éloigner de cette chambre où
souffrait son ami. Pour tromper son impatience, il calculait alors les
heures qui devaient s'écouler avant l'arrivée du docteur Fontaine.

«Il ne laissera pas mourir Bouchot, lui, se disait-il.»

Vers onze heures, M. de Champlâtreux, les yeux clos, semblait
sommeiller; sa tête s'inclinait sur sa poitrine.

«Ne songez-vous pas à vous reposer, monsieur? lui demanda Gaston. Il
faut ménager nos forces; nous aurons à passer plus d'une nuit pour le
cher être qui dort là.

--Non, répondit le comte; s'il ouvre les yeux, je veux qu'il me voie. Si
la fatigue l'emporte sur ma volonté, je sommeillerai dans ce fauteuil.»

Gaston s'inclina sans insister. Insensiblement, la lassitude, jointe aux
émotions terribles de la journée, vainquit la volonté de l'énergique
vieillard; il s'endormit.

Gaston, pour la dixième fois peut-être, calcula le nombre des heures qui
s'écouleraient avant l'arrivée de son parrain. Sa confiance absolue dans
la science du docteur soutenait son espoir. Il lui avait vu si souvent
accomplir de véritables miracles, qu'il lui semblait que sa présence
seule ranimerait Bouchot. Engourdi lui-même par l'immobilité et la
chaleur, il se leva pour s'appuyer sur le pied du lit; une lampe, posée
sur un guéridon, éclairait vaguement la chambre. Sur les murs trois
portraits représentant Gaston, M. de Champlâtreux, et une femme jeune
encore, coiffée d'un bonnet tuyauté,--c'était sa mère que l'artiste
avait reproduite de mémoire. Le comte, la tête renversée, reposait
paisible; Bouchot, le front couvert de sueur, la respiration saccadée,
frissonnait, bien que ses traits n'exprimassent aucune souffrance. Mme
Hubert entrouvrit la porte, Gaston fit un geste de silence en lui
désignant le comte; la brave femme se retira sans bruit.

Tout à coup, les lèvres de l'artiste s'agitèrent.

«Désires-tu quelque chose? lui demanda Gaston, qui se pencha vers lui.

Bouchot, de nouveau immobile, murmura le nom de son ami.

«Où souffres-tu?» dit celui-ci avec émotion.

L'artiste ouvrit les yeux et prononça plusieurs phrases inintelligibles.

«La fièvre,» pensa Gaston.

Dix minutes s'écroulèrent, la respiration de M. de Champlâtreux et le
tic-tac du mouvement de la pendule troublaient seuls le silence.

«Non, madame,» dit soudain Bouchot d'une voix distincte.

Au bout d'un instant, il ajouta:

«Je ne veux pas que M. René tue mon ami!»

Le cœur de Gaston bondit; ses battements tumultueux dominèrent le bruit
du balancier; il écouta avec avidité, cherchant à recueillir, à
coordonner les mots incohérents que prononçait l'artiste. M. de
Champlâtreux s'éveilla soudain; il se redressa, frappé de l'expression
de colère qui animait le visage de Gaston.

«Qu'y a-t-il? s'écria le vieillard, dont la main se posa sur le bras de
son petit cousin.

--Le délire, monsieur. Ah! cette voix qui n'est plus la sienne, cette
raison si lucide qui divague, ces mots inachevés qui me rappellent à la
fois de tendres et de cruels souvenirs, énervent mon courage. Je vais
marcher; j'étouffe, j'ai besoin d'air. Restez, madame Hubert, tout à
l'heure votre maître vous appelait.»

Gaston se dirigea vers la porte; prêt à franchir le seuil, il revint à
la hâte sur ses pas, posa ses lèvres sur la main du blessé dont le
hasard venait de lui révéler le dévouement. Le comte lui saisit le bras.

«Du courage, dit-il, Dieu nous le conservera.»

Gaston se laissa relever par le vieillard et sortit. Il gagna le jardin
et s'élança dans la rue. Il neigeait.

Il marcha d'abord à l'aventure. Que n'eût-il pas donné pour qu'il fît
jour, pour rencontrer l'antagoniste de Bouchot. Minuit sonna. Gaston, la
tête nue, songeait à se rendre au cercle que fréquentait René, à le
provoquer, à le forcer à se battre sur l'heure. Il croyait Hélène
coupable, et il se sentait pris de haine pour cette jeune femme qu'il
avait si follement aimée. Sans chapeau, couvert de neige, il se présenta
au cercle de la rue Royale, et fit demander le vicomte de Champlâtreux,
qui n'était pas encore arrivé.

Il erra dans les Champs-Élysées, et se trouva tout à coup devant son
hôtel. Gaston, un peu calmé, monta chez lui avec l'intention de changer
de vêtements et de retourner au cercle. Il s'assit devant son bureau;
mais inquiet, nerveux, l'esprit tourmenté par des idées de vengeance, il
voulut jeter à la face de la marquise le malheur affreux dont elle était
cause, lui reprocher sa trahison, et lui annoncer qu'une séparation
allait leur rendre leur liberté. Il traversa les appartements d'Hélène,
situés, comme les siens, au-dessus du grand salon de réception, passa
près d'une femme de chambre à moitié endormie, et souleva une portière.
Nonchalamment étendue sur une causeuse, la marquise souriait à René de
Champlâtreux assis à ses pieds.

À la vue de son mari, les vêtements mouillés, les cheveux en désordre,
le visage terrible, Hélène se redressa à demi, ses yeux s'agrandirent
d'épouvante; le vicomte se retourna.

Gaston se jeta sur lui, l'étreignit au collet d'une main nerveuse dont
la colère doublait la force, et le traîna vers la fenêtre qu'il ouvrit.
René eut à peine le temps de se débattre, il se sentit soulevé et
balancé au-dessus du vide. La marquise effrayée voulait en vain crier,
elle ne pouvait bouger. En apercevant le gouffre, Gaston recula, le
fantôme de son père passa devant ses yeux, ses nerfs crispés se
détendirent, et le vicomte roula sur le parquet, tandis que son
adversaire pressait convulsivement son front prêt à éclater.

«Monsieur, s'écria René meurtri, vous êtes un manant.

--Sortez vite! répondit Gaston qui montra la porte.»

Le jeune homme n'était pas de force à lutter; il s'éloigna plein de
rage.

«À demain! cria-t-il.

--Oui, à demain,» répéta Gaston d'une voix sourde.

La marquise se leva chancelante.

«Restez, madame, dit Gaston avec effort, j'ai à vous parler pour la
dernière fois.»

Cette scène, rapide comme l'éclair, avait à peine donné le temps aux
acteurs de réfléchir. La jeune femme s'appuya contre la cheminée. Son
mari, pour dompter la colère qui l'agitait, se promenait à grands pas,
repoussant les meubles avec violence. Par la fenêtre, demeurée ouverte,
pénétraient la bise et la neige. Hélène frissonnait; Gaston, au
contraire, se sentait soulagé par le souffle glacial qui activait la
flamme du foyer et faisait vaciller la flamme des lampes.

«Mon honneur outragé, dit-il en s'arrêtant soudain, exigerait un
châtiment...»

La marquise l'interrompit.

«Me croyez-vous donc coupable? s'écria-t-elle.

--Je vous croyais au moins assez de courage pour ne pas renier votre
amant, répondit-il avec mépris.

--Je vous jure...

--C'est me supposer par trop crédule; cette main qui touchait presque la
vôtre quand je suis entré, feindrez-vous d'ignorer qu'elle s'est teinte
ce matin du sang de mon seul ami? Bouchot se meurt, madame, et c'est
votre amant qui l'a tué.

--C'est affreux! dit Hélène en tombant sur un canapé, vous me rendez
folle.»

Gaston, pris d'un rire nerveux, se rapprocha de la jeune femme. Elle
baissa la tête avec effroi.

«Je vous en prie, dit-elle en joignant les mains, calmez-vous,
laissez-moi vous expliquer...

--A quoi bon; nous savons à l'avance que nous ne réussirons pas à nous
entendre.

--Je suis innocente.

--Vous vous trompez; je vois des taches de sang sur votre robe et sur
vos mains.

--Lorsque vous êtes entré, M. de Champlâtreux...

--Ne prononcez pas ce nom, s'écria Gaston; comprenez donc que j'ai
besoin de tout mon courage pour ne pas vous broyer sous mes pieds!»

La marquise se redressa avec dignité.

«Monsieur, dit-elle, c'est à tort que vous m'insultez.

--C'est vrai, Bouchot n'est pas tout à fait mort.

--Vous me rendez responsable d'un malheur que je n'ai pu empêcher; M.
des Étrivières a été le provocateur.

--Oui, s'écria douloureusement Gaston, vous trahissiez mon honneur, et
il a donné sa vie pour le défendre.

--Je ne puis que vous répéter que je suis innocente.

--Afin de sauver votre amant.

--Vous êtes injuste et cruel, monsieur.

--En vérité! Mais qu'êtes-vous donc, vous dont les coquetteries jettent
face à face, l'épée à la main, des hommes qui ne peuvent que vous
mépriser? À cause de vous, M. René de Champlâtreux a blessé Bouchot, et
dans quelques heures, encore à cause de vous, j'essayerai à mon tour de
tuer M. René de Champlâtreux.»

Des larmes remplirent les yeux d'Hélène.

«Les succès de Mme de Rochepont vous empêchaient de dormir, continua
Gaston irrité; qu'avez-vous à lui envier désormais? J'ai pu ne pas aimer
vos bals, vos fêtes, votre monde faux, méchant, insipide et vain; mais
quelle idée vous êtes-vous donc faite de mon caractère, pour me croire
un de ces maris complaisants que les galanteries de leurs femmes
égayent, qui sont de leur siècle, comme on dit aujourd'hui? Je vous ai
aimée follement; cet amour, vous avez pris à tâche de l'étouffer sous
votre indifférence; il gênait vos plaisirs. J'ai consenti, la mort dans
l'âme, à vous laisser libre, vous supposant l'âme assez haute pour ne
jamais souiller le nom que je vous avais confié; je vous croyais une
honnête femme, je vous plaignais quand vous n'aviez droit qu'au mépris.»

Gaston reprit sa marche à travers le salon, soudain il s'aperçut que la
marquise grelottait. Il ferma aussitôt la fenêtre et revint lentement
près de la cheminée.

«Je vous demande pardon, madame, dit-il d'une voix subitement calmée,
j'oublie depuis un quart d'heure que vous êtes chez vous.

--Vous me torturez, monsieur, répondit Hélène qui pleurait.

--Vous n'êtes pas juste; vous subissez les résultats de votre conduite.
Consolez-vous du reste; demain peut-être vous serez veuve...

--Monsieur!

--Je venais vous dire adieu; la colère m'a emporté lorsque j'ai vu là,
près de vous, à vos pieds, le meurtrier qui m'a volé mon honneur.

--Je me sens malade, monsieur, brisée, anéantie; je voudrais pourtant
vous convaincre que je puis vous regarder sans rougir, et que j'aurais
voulu vous rendre heureux.

--Je pourrais vous croire, dit Gaston qui secoua la tête, si vous ne
m'aviez pas trompé autrefois sur vos sentiments à mon égard. Vous
vouliez un titre; vous avez eu tort de vous presser, vous seriez
aujourd'hui la femme de ce gentilhomme qui, ainsi que vous, ne voit rien
de plus sérieux au monde que ses habits, sa livrée, ses attelages et sa
loge à l'Opéra. Vous l'auriez aimé, lui; mais rien n'est perdu, de la
veuve d'un marquis de La Taillade on peut faire une comtesse de
Champlâtreux. Ma colère a fui, ajouta-t-il à un mouvement de la jeune
femme, je ne voudrais pas récriminer, un passé tel que le nôtre ne
mérite que l'oubli. Notre union n'a pas été heureuse, Hélène, et à cette
heure suprême pour moi, il me répugne de mettre tous les torts de votre
côté. Votre richesse nous a été fatale, c'est elle, plus encore que
votre éducation, qui nous a séparés et empêchés de nous comprendre.
Comment, jeunes tous deux, vous si belle, moi si aimant, avons-nous pu
marcher vers cet abîme qui va nous engloutir aujourd'hui? Comment votre
cœur n'a-t-il jamais répondu aux battements du mien? Que de fois, à vos
pieds, amoureux, jaloux, désespéré, n'ai-je pas imploré votre pitié à
défaut de votre amour, sans même vous émouvoir. J'ai essayé de votre
vie; je me suis jeté, pour vous complaire, dans ce tourbillon où la
raison se perd ou s'égare, et j'en ai rapporté le dégoût. Vous n'avez
pas voulu tenter l'épreuve contraire, qui nous eût peut-être épargné le
naufrage où notre honneur et notre dignité vont devenir la risée des
oisifs et des sots... Mais brisons là; que je succombe demain ou que le
sort des armes me favorise, je vous dis un adieu éternel... vous êtes
libre.»

Gaston salua; Hélène essayait en vain de répondre; elle étouffait; elle
entendit son mari s'éloigner sans pouvoir le rappeler.

«Gaston!» cria-t-elle enfin.

Elle écouta, espérant qu'il allait revenir; au bout d'un instant elle
tenta d'appeler encore et s'évanouit.

Il était deux heures du matin lorsque Gaston revint s'asseoir au chevet
de son ami. La fièvre se calmait, et le reste de la nuit s'écoula sans
accident. Au point du jour, l'artiste semblait dormir; Gaston se pencha
vers lui pour l'embrasser et s'éloigna après avoir pressé la main de M.
de Champlâtreux.

Vers onze heures, le docteur Fontaine entra dans la chambre du blessé;
le comte courut vers lui.

«Gaston est allé au-devant de vous, lui dit-il.

--Je ne l'ai pas rencontré,» répondit le docteur qui se mit aussitôt à
ausculter le patient.

M. de Champlâtreux suivait tous les mouvements du vieillard, essayant de
lire sur son visage le pronostic qu'il considérait comme une sentence.

Le parrain de Gaston gagna l'antichambre.

«Eh bien? demanda le comte avec angoisse.

--Il est fort heureux, monsieur, que nous croyions en Dieu, vous et moi;
nous le prierons, car nous avons besoin qu'il nous aide.»

En ce moment, un grand bruit se fit entendre au bas du perron, et un cri
poussé par Mme Hubert troubla les deux vieillards, qui se précipitèrent
vers la fenêtre. Soutenu par la veuve, Gaston, livide, les bras croisés
sur la poitrine, descendait d'une voiture de place.

Le docteur s'avança vers l'escalier; à sa vue un sourire de joie
illumina les traits de son filleul.

«Bouchot! s'écria-t-il.

--Il repose.

--Vous le sauverez, mon parrain?

--Je l'espère; mais toi, qu'as-tu donc?

--Moi, répondit Gaston, je vais mourir sans l'avoir vengé.»

Et, blessé à la poitrine, presque au même endroit que son ami, le
marquis, à bout de forces, s'affaissa sur le parquet.



VII

LA PETITE MAISON DE HOUDAN.


La seconde quinzaine de mars 1865, comme pour compenser l'hiver
rigoureux qu'on venait de traverser, se montra presque printanière. Les
arbres, bien qu'encore nus, commençaient à perdre l'aspect désolé qu'ils
prennent après la chute des feuilles, alors que novembre les enveloppe
de son brouillard glacé. On sentait la vie, si longtemps suspendue,
ranimer les noires écorces, et la sève, attirée par les tièdes rayons du
soleil, gonflait peu à peu les bourgeons. Un dimanche, vers midi, au
fond du jardin de la petite maison de Houdan, Catherine et Aimée
disposaient deux fauteuils près d'une muraille que les feuilles d'un
pêcher tapissaient en été. Une bande de passereaux gazouillaient sur un
vieux pommier, tandis qu'un chat, tapi sous une touffe de buis, suivait
leurs évolutions et dilatait avec convoitise ses prunelles d'or.

Soudain Mademoiselle apparut sur le perron; elle était un peu courbée,
mais ses beaux yeux noirs éclairaient toujours son visage.

«Tout est-il prêt, Aimée? demanda-t-elle.

--Oui, bonne amie, et grâce à ce ciel sans nuage, l'air est presque
chaud.»

En ce moment, le docteur franchit la porte à son tour; il donnait le
bras à Bouchot.

«Doucement, mon parrain, dit l'artiste, dont un sourire anima les traits
pâles, vous descendez les marches comme si vous aviez vingt ans.

--Souffres-tu donc?

--Non; votre raccommodage est de première qualité; mais, par suite de
votre diète, j'ai l'haleine courte.

--Dans huit jours tu mangeras à ton gré.

--Si je commençais tout de suite? ce serait autant de gagné. Je vous
parie votre portrait contre une de vos boîtes de pilules, mon parrain,
que je nettoie un gigot jusqu'à l'os.

--C'est fort possible. Pour ce soir, en attendant, tu voudras bien te
contenter d'une aile de poulet.

--Vous avez peur de perdre, mon parrain. Ouf! nous voilà arrivés.»

L'artiste était à peine assis que M. de Champlâtreux, soutenant Gaston,
descendit les marches du perron..

«Appuyez-vous sur moi, mon cousin, disait le vieillard; on croirait que
vous doutez de mes forces.

--C'est-à-dire que j'essaye les miennes, monsieur; je voudrais enfin
pouvoir marcher seul.»

Bientôt les deux convalescents, entourés de leurs amis, se trouvèrent
assis côte à côte au soleil.

«Qui veut la chancelière? cria Catherine.

--Elle est pour Gaston, répondit Bouchot. Dorénavant, Catherine, vous
voudrez bien ne m'offrir que des choses qui puissent se manger.

--M. Fontaine prétend que ça vous ferait du mal.

--Le docteur est payé par mes ennemis. Il serait digne de vous,
Catherine, et de votre intégrité proverbiale, d'apporter le gigot en
question. Je ne mangerai pas l'os, je le donnerai à Gaston, qui le
mettra dans sa chancelière pour dépister les soupçons.

--Crois-tu donc, dit celui-ci en souriant, que je ne sois pas aussi
capable que toi d'apprécier un bifteck?

--Tu es affamé?

--Autant que toi pour le moins.

--Impossible! je suis la faim en chair et en os, c'est-à-dire en os, pas
en chair. Vous entendez, ma tante? continua l'artiste, qui se tourna
vers Mademoiselle, le logement, les lits, le service sont assez
confortables chez vous; seulement, on y meurt d'inanition.

--Par ordonnance du médecin, mon cher neveu.

--Déchirez l'ordonnance et faites-nous servir une côtelette.

--Vous sortez de table.

--Qu'à cela ne tienne, nous nous y remettrons.

--Ajournons à huitaine, mon neveu, par respect pour la Faculté.

--Mademoiselle Aimée! cria Bouchot.

--Que désirez-vous, monsieur des Étrivières.

--Vous devez avoir l'âme charitable, si les apparences ne sont pas
trompeuses; n'auriez-vous pas un gigot au fond de votre panier à
ouvrage?

--Non, monsieur.

--Je vois pourtant quelque chose de rouge.

--C'est ma tapisserie.

--Te sens-tu l'estomac assez féroce pour manger de la tapisserie?
demanda l'artiste à son ami.

--Tu es fou!

--Comme on voit bien que tu n'as qu'une fausse faim! Ah! mon parrain, le
jour où je pourrai marcher, je me rends au Soleil-d'Or et je commande
une soupe aux choux!... Je vous en donnerai, mademoiselle Aimée; quant à
Gaston, il sera raisonnable, et continuera à manger l'œuf à la coque
dont votre père régale ses clients. On ne m'y reprendra plus, mon
parrain, à vous honorer de ma pratique.

--Je l'espère bien, dit le docteur, qui serra la main de l'artiste. Au
revoir, messieurs; au moindre symptôme de froid, rentrez. Êtes-vous
toujours dans l'intention de me tenir compagnie, monsieur de
Champlâtreux?

--Oui, certes, mon cher docteur.»

Le vieillard, avant de s'éloigner, embrassa Bouchot et salua
courtoisement les deux dames qui s'établirent près des convalescents...

«C'est bon tout de même le soleil, dit l'artiste, et je comprends la
béatitude de ce matou qui nous imite là-bas. Mais vois un peu notre
infériorité, ni toi ni moi ne savons faire ronron.

--Quand pourrons-nous courir dans les grands bois? répondit Gaston qui
soupira.

--Pour cueillir des châtaignes et récolter des champignons vénéneux?
Nous avons le temps. Si ce n'était la question des vivres, je me
trouverais heureux ici, moi. Il y a des instants, ajouta-t-il en
regardant Mademoiselle, où je suis jaloux de Gaston.

--Jaloux de Gaston? répéta celle-ci avec surprise.

--Vous êtes sa vraie tante, à lui; et je souhaiterais vous appartenir
par un lien plus étroit encore: être votre fils, par exemple.

--Je ne vous en aimerais pas pour cela davantage, mon cher Bouchot;
entre vous et Gaston, mon cœur n'établit guère de différence, et je suis
sûre qu'il n'est pas jaloux, lui.

--Il a bon caractère; moi je suis égoïste et je voudrais tout avoir à
moi seul.

--Même les coups d'épée, dit Gaston qui lui prit la main.

--Ne parlons pas politique, mon cousin, répliqua l'artiste qui depuis
quelque temps désignait son ami par le titre que lui donnait M. de
Champlâtreux.

--Avez-vous froid, messieurs? demanda Aimée.

--Non, mademoiselle, nous avons faim. Pendant que je suis en train de me
créer une famille, je vous avoue qu'une de mes ambitions serait de
posséder une sœur qui vous ressemblât.

--Je serai votre sœur le jour où vous voudrez, répondit la jeune fille.

--Ma sœur de charité; vous l'êtes déjà.

--Parce qu'il m'arrive de vous présenter votre tisane?

--Non; par la façon dont vous vous y prenez; ce n'est pas si facile que
vous semblez le croire, d'être bonne au naturel.»

Aimée rougit légèrement.

«Du reste, continua l'artiste, le hasard m'a toujours servi, sans que ça
paraisse; il y a des instants où j'en conviens afin de ne pas le
décourager. La Providence m'a pris ma mère, cependant; c'est le seul
mauvais tour que je ne puisse lui pardonner.

--Et votre jeunesse a été rude, mon neveu.

--C'est pour cela que j'ai la vie dure. Mon brave homme de père a
beaucoup employé le tire-pied pour mon éducation; dois-je m'en plaindre?
Sans cette circonstance, je ne pourrais me faire appeler M. des
Étrivières. Je grandissais plus mal que bien, lorsque la Providence
m'envoya un frère sous les traits de l'honorable marquis de La Taillade,
ici présent. Il est vrai que, peu après, j'héritai d'une belle-mère,
dont je n'ai pas eu à me louer. Je ne lui en veux pas, elle m'a fait
mieux comprendre tout le prix de l'amitié de Gaston. Un jour, du côté de
Passy, je perds mon ami à pile ou face, et je retrouve un second père,
sans tire-pied, celui-là, qui met du fromage sur mon pain sec, de
l'orthographe dans mon écriture et une toile sous mon pinceau. Je ne
sais si vous avez pénétré sous l'écorce de M. de Champlâtreux, ma chère
tante, continua l'artiste dont la voix s'attendrit soudain; figurez-vous
un peu de toutes les vertus et de toutes les qualités pétries ensemble
sons l'aspect vénérable que vous connaissez. Vous en homme, ajouta-t-il
en baisant la main de Mademoiselle.»

Il y eut un moment de silence; l'artiste continua.

«Je croyais M. de Champlâtreux unique de son espèce lorsque j'ai connu
votre grand-père, mademoiselle Aimée, c'est-à-dire quand la Providence
m'a donné un parrain. Me voici donc avec une famille complète; non, il
me manque une nourrice, le jour où Catherine m'octroiera un gigot, elle
sera ma nourrice. Ouf! je n'ai plus la force de parler; à ton tour, mon
cousin.

--Tu rêves garde-manger, je rêve liberté, moi, dit Gaston; je me trouve
mal à l'aise sur ce fauteuil; il me tarde de pouvoir marcher, courir au
besoin; de reprendre une vie active, où mon corps obéisse à ma volonté.

--Tu n'es pas difficile; pourquoi ne demandes-tu pas une paire d'ailes,
tout de suite? tu pourrais même en demander deux afin de m'en céder une.
Veux-tu que je te fournisse le moyen de réaliser ton rêve?

--Tu vas dire quelque folie.

--Tu me connais bien mal.

--Parle, alors.

--Mange du gigot, mon cher, un peu saignant surtout.

--Voilà le soleil parti, il faut rentrer, dit Mademoiselle.

--Une, deux, en route! s'écria Bouchot en se levant, pas pour les grands
bois, par exemple.

--Voulez-vous vous appuyer sur mon bras, monsieur mon frère?

--Oui, certes, ma charmante sœur.

--Pourquoi Gaston n'a-t-il pas votre gaieté? dit la jeune fille qui
marchait à petits pas.

--Ma gaieté! répéta Bouchot; comment, vous aussi, mademoiselle, vous me
croyez gai? Il n'en est rien; je suis triste. Vous riez? Je parle
sérieusement. Lorsqu'on débouche une bouteille de champagne, un liquide
vif, pétillant, joyeux s'en échappe, n'est-ce pas? Mais le liquide
parti, que reste-t-il? Une bouteille! Est-ce que vous trouvez cela gai,
une bouteille vide?

--Pas trop, répondit Aimée.

--Eh bien, je suis la bouteille, gaie en apparence, triste en réalité.

--Que vous raconte donc Bouchot? demanda Gaston.

--Il vient de me convaincre qu'il a le caractère mélancolique, répondit
en riant la jeune fille.

--Et vous Aimée, quel est le fond de votre caractère?

--La gaieté, répondit le peintre; mets-toi à l'ombre; si mademoiselle
paraît, tu te croiras en plein soleil.

--Et si tu surviens, il me semblera être en plein midi, un jour d'été.»

L'artiste fit un mouvement d'épaule.

«Voilà comme on juge les gouvernements, dit-il; enfin, n'en parlons
plus, la justice n'est pas plus de ce monde que le bonheur.

--D'où est tirée cette maxime, monsieur des Étrivières!

--Des œuvres complètes de M. Prudhomme, mademoiselle.»

À dater de ce jour, la convalescence des deux amis marcha avec rapidité.
Dès la semaine suivante, Bouchot put manger à sa guise, et, bien que sa
blessure eût inspiré plus de craintes au docteur que celle de Gaston, il
retrouva ses forces le premier. Bientôt l'artiste entreprit de longues
courses à pied, alors que le mari d'Hélène ne se hasardait guère au delà
de la Grande-Rue. Mademoiselle, dont la sensibilité et l'affection
venaient d'être mises à de si rudes épreuves, commença à respirer.



VIII

BOUCHOT EXÉCUTE POUR LA DERNIÈRE FOIS LE PAS DE GISELLE.


Lorsque le docteur avait proposé d'emmener à Houdan les deux blessés,
Mademoiselle était demeurée silencieuse.

«Je crois notre Aimée guérie, avait-elle dit en prenant la main de son
vieil ami; depuis le mariage de Gaston, elle a vaillamment combattu son
amour devenu sans espoir. La flamme s'est éteinte, faute d'aliment. Mais
si nous nous trompions, si la flamme qui nous semble morte n'était
qu'endormie, ne serait-il pas à craindre que la vue de Gaston malheureux
ne la ranimât à l'improviste?

--Vous avez raison comme toujours, avait répondu le docteur; je vous
devance à Houdan afin de conduire Aimée à Dreux.

--Non; c'est moi qui vais partir, afin de tout préparer pour recevoir
nos chers malades. Laissez-moi faire, et ne nous effrayons pas avant
l'heure.»

Aimée, sans en connaître la cause, savait que les deux amis, blessés en
duel, avaient été en danger de mort. Au premier mot de départ, elle se
jeta dans les bras de Mademoiselle:

«Gardez-moi près de vous, s'écria-t-elle; vous aurez besoin de moi pour
vous aider à les soigner. Gaston est marié, heureux, je ne l'aime plus
d'amour et je puis le revoir sans danger.

--Ne te trompes-tu pas toi-même? chère enfant.

--Je ne le pense pas. D'ailleurs, depuis deux ans, j'ai eu le temps de
guérir de ma folie.

--Ces folies-là sont indépendantes de la volonté.

--J'ai pu l'aimer lorsqu'il était libre; je ne luttais pas alors, je
prenais mon amour pour de l'amitié. Il n'en serait plus de même
aujourd'hui que j'ai l'expérience.

--Promets-moi de me raconter sérieusement tes impressions durant la
première semaine qu'il passera ici.

--Je vous le promets; s'il y a du danger, je demanderai de moi-même à
partir: j'ai trop souffert pour vouloir recommencer ces terribles
épreuves.»

À l'arrivée des deux jeunes gens, pâles, maigres, les yeux agrandis, et
qu'on dut transporter dans leur chambre, Aimée fondit en larmes. Le soir
venu, Mademoiselle interrogea sa petite amie.

«Je crois pouvoir rester ici sans danger, répondit-elle.

--Ton émotion m'a inquiétée.

--Me croyez-vous donc plus forte que vous et que Catherine? Vous
sanglotiez aussi fort que moi lorsqu'on a porté Gaston et M. des
Étrivières chez eux.

--C'est vrai; mais tu vas le revoir tous les jours, maintenant.

--Dois-je cesser d'aimer Gaston d'une façon absolue?

--Tout ce qui troublerait ta tranquillité serait en trop, mon enfant.

--Eh bien, si mon mal veut me reprendre, j'aurai le courage de vous le
dire et de m'éloigner.

--Je crois en toi, chère petite; le malheur nous a assez éprouvés pour
que nous puissions espérer quelques jours paisibles.»

Aimée, sans être d'une beauté remarquable, était cependant jolie. Son
visage, à la peau fine et rosée, plaisait plus encore par l'expression
que par la régularité des traits. Elle avait de grands yeux aux regards
veloutés, de belles dents, des cheveux noirs abondants, la taille bien
prise, la démarche légère et gracieuse. Petite et mignonne, on la voyait
partout à la fois, comme un lutin narquois et bienfaisant. On retrouvait
en elle beaucoup de ce charme indéfinissable que Mademoiselle possédait
à un si haut degré, et ceux qui approchaient l'aimable jeune fille, quel
que fût leur âge ou leur sexe, ne pouvaient se défendre de l'aimer.

Un mois environ après l'installation des deux amis dans la petite
maison, Aimée s'établit un soir près du lit de Mademoiselle.

«Je viens d'examiner mon cœur, dit-elle, et de lui faire passer un
examen scrupuleux.

--Et quel a été le résultat?

--C'est que Gaston m'intéresse un peu plus que M. des Étrivières.

--Voilà qui est mauvais, répondit Mademoiselle avec vivacité.

--Je ne crois pas, bonne amie.

--Tu l'aimes encore?

--Oui, mais sans passion, comme un ami plus cher et que je connais
depuis plus longtemps. D'ailleurs, ce n'était pas de moi que j'avais
peur, c'était de lui.

--Que veux-tu dire?

--Que, sans l'indifférence qu'il me témoigne, je me serais peut-être
remise à l'aimer. Je suis guérie, bien guérie.

--Sérieusement?

--Oui, j'ai pu m'en assurer hier en acquérant la certitude d'un malheur
que je soupçonnais.

--Lequel?

--C'est que le ménage de Gaston n'est pas heureux. Il y a un an, une
semblable nouvelle m'eût impressionnée.

--Et aujourd'hui?

--Mon premier mouvement a été de le plaindre et de former le vœu sincère
de le voir retourner près de la marquise.

--Il y retournera, je l'espère, répondit Mademoiselle; mais comment
as-tu appris?...

--Dame, sans être curieuse, je me suis demandé, comme tout le monde,
pourquoi Gaston n'allait pas à la Mésangerie, où mon grand-père eût pu
le soigner aussi bien qu'ici.

--Il a voulu être transporté chez moi, une idée de malade.

--Alors, pourquoi madame de La Taillade n'est-elle pas venue s'établir
près de lui? Vous ne lui avez pas défendu votre porte, je suppose.

--Tu sais bien que ma belle nièce dédaigne notre médiocrité; elle ne
pourrait vivre dans nos chambres étroites; mais laissons ce sujet.
Demain, peut-être, Gaston se réconciliera avec sa femme, et leurs
secrets ne nous appartiennent pas.»

Aimée se pencha pour embrasser Mademoiselle, qui demeura pensive.

«Qu'avez-vous donc? Mes paroles vous ont-elles affligée?

--Non, mon enfant, rassurée par ta franchise, je faisais un rêve et je
songeais à quelqu'un...

--Je devine à qui, dit la jeune fille qui sourit.

--Voyons!

--Vous songiez à M. des Étrivières.

--Je ne connais personne qui soit plus digne de toi.

--Mon grand-père l'aime beaucoup.

--Et moi, et Catherine, car je crois inutile de nommer Gaston.

--C'est-à-dire, s'écria joyeusement Aimée, qu'il ne manque plus que mon
consentement.

--Et le sien, s'empressa d'ajouter Mademoiselle.

--Bien sûr; cependant... faut-il vous le dire, bonne amie?

--Il faut toujours tout me dire, mon enfant.

--Eh bien, depuis quelques jours, M. des Étrivières me regarde avec une
éloquence dont il ne paraît pas se douter.

--Tu crois qu'il t'aime?

--Je ne crois rien, bonne amie, je vous dis tout.

--Te déplairait-il?

--Après Gaston, c'est le seul homme au monde qui ne me paraisse pas
désagréable. Ils ne sont pas beaux, les hommes.

--M. Bouchot est joli garçon.

--Quand je dis que les hommes ne sont pas beaux, je ne veux parler ni de
Gaston ni de son ami.

--Tu m'inquiètes, c'est toujours le nom de mon neveu que tu mets en
avant.

--N'est-ce pas vous qui m'avez appris, que, dans une lettre, il faut
prendre garde surtout au post-scriptum?

--Oh! mais, voilà un symptôme.»

La jeune fille rougit et se cacha les yeux.

«J'aimerai peut-être un jour M. Bouchot, dit-elle en s'enfuyant;
seulement, je veux que ce soit lui qui commence.

--Prends garde! lui cria Mademoiselle, qui murmura ensuite: Dieu, qui
nous a prodigué les épreuves, devrait bien nous donner à tous ce
bonheur-là.»

C'était une joie pour les deux convalescents que de sentir autour d'eux
la petite Aimée, comme ils la nommaient familièrement. Bouchot surtout
se plaisait à la voir, à l'entendre chanter, rire ou causer. La présence
de la vive jeune fille faisait battre son cœur avec force, circuler son
sang avec plus de vitesse. Le matin, il descendait toujours le premier,
presque certain de trouver Aimée déjà établie près de la fenêtre du
salon. Gaston ne tardait guère à le rejoindre; mais il s'installait sur
un fauteuil, s'absorbait dans la lecture d'un livre ou demeurait pensif.
A mesure que sa guérison avançait, une tristesse invincible semblait
s'emparer de lui.

«A qui songes-tu? lui demanda un jour son ami.

--Tu veux dire à quoi?

--Non pas, je parle français et je le répète: A qui songes-tu?

--Au passé, à l'avenir, à la gloire.

--Je te prie de remarquer que je parle chien et que tu réponds chat.

--Je songe à Hélène.

--Depuis notre arrivée elle habite la Mésangerie et fait demander soir
et matin de nos nouvelles.

--Par son intendant, répondit Gaston; elle n'a pas songé à venir
elle-même.

--Sa position est difficile, il faut être indulgent.

--Tu la crois donc à la Mésangerie?»

Bouchot regarda son ami d'un air surpris.

«Elle y est restée trois semaines, continua Gaston; aussitôt qu'elle
nous a su hors de danger, elle est partie pour Paris.

--Ne jugeons pas à la hâte. Elle doit être blessée: car enfin tu l'as
accusée à tort, et elle attend sans doute...»

Le marquis tendit un journal à son ami; on y parlait d'une fête
officielle où la marquise avait brillé.

«Décidément, elle n'a pas de cœur, s'écria l'artiste indigné; tu as tort
de t'occuper d'elle.

--Je dois la mépriser?

--Oublie-la, elle ne mérite rien de plus.

--C'est fait.» dit Gaston, qui secoua la tête et se leva.

Prenant alors le bras de l'artiste, il l'entraîna dans le jardin.

Trois semaines s'écoulèrent encore; de temps à autre, Bouchot parlait de
retourner à Paris; mais il se laissait convaincre sans peine qu'un
séjour de quarante-huit heures de plus à Houdan achèverait de le
fortifier. Il avait commencé le portrait de Mademoiselle et d'Aimée dans
l'espoir de les terminer assez tôt pour le Salon. Le Salon allait
ouvrir, et les portraits étaient loin d'être achevés.

Une après-midi que Gaston travaillait dans sa chambre, l'artiste prit
une canne et gagna la campagne. Il semblait préoccupé et marcha jusqu'à
l'entrée d'un bois, où il s'assit. L'air était doux, le soleil radieux,
les arbres commençaient à verdir, un vent léger courbait les moissons
vertes. Bouchot contempla longtemps le paysage qui se déroulait devant
lui; puis son regard s'arrêta sur la vieille tour que Gaston lui avait
si souvent décrite.

«Monsieur Bouchot, dit-il enfin en se parlant à lui-même, ainsi que son
caractère expansif lui en avait fait contracter l'habitude, vous devez
supposer que je ne vous ai pas amené ici, seul, loin du monde et de son
tourbillon, uniquement pour vous divertir. J'ai à vous adresser une
série de questions auxquelles je vous prie de répondre avec une entière
franchise. Rassurez-vous, je serai indulgent et je ne vous trahirai pas.
Donc, mon cher Bouchot, je voudrais savoir pourquoi vous êtes tantôt
triste, tantôt gai, et tantôt ni l'un ni l'autre; pourquoi votre esprit,
votre cœur, votre âme débordent de poésie. Autrefois, dans la nature,
dont vous êtes un admirateur si fervent, vous voyiez avant tout des
rayons, des ombres, des effets de lumière, du pittoresque, des tons, des
perspectives, d'inimitables tableaux. Aujourd'hui, vous écoutez
gazouiller les oiseaux, bruire le feuillage, murmurer les ruisseaux,
siffler le vent, et, dans l'azur splendide du ciel, vous découvrez, même
en plein jour, des lunes, des étoiles, jusqu'à des soleils. Vous vous
intéressez au brin d'herbe que la brise incline, vous protégez les
hannetons contre les enfants, la mouche contre l'araignée, et la petite
chanson plaintive du grillon vous rend si joyeux le soir, qu'elle vous
donne envie de pleurer. Vous êtes distrait, rêveur, sérieux par instant,
sans avoir pour excuse, comme votre cousin le marquis de La Taillade, le
grand ouvrage que vous composez sur le bonheur de vos semblables. Je
voudrais savoir encore, monsieur Bouchot, pourquoi vous trouvez que le
docteur Fontaine a toujours raison, surtout quand il a tort; pourquoi
Mademoiselle vous semble non-seulement adorable comme par le passé, mais
belle à ravir; pourquoi Catherine, qui n'est que bonne, vous paraît
spirituelle; et, enfin, pourquoi cette vieille tour, au-dessus de
laquelle planent ces hirondelles dont les cris vous réveillent chaque
matin, vous semble aussi nécessaire à votre existence qu'elle le
paraissait autrefois à votre ami Gaston?..»

L'artiste se leva, se rapprocha du bord de la route, et du bout de sa
canne il écrivit en lettres énormes sur la poussière blanche:

«J'aime Mlle Aimée!»

«Ouf! dit-il, je m'en doutais bien un peu: à présent, j'en suis sûr. Ah!
j'aime Mlle Aimée! Quel est donc l'animal qui nie l'existence des anges?
Est-ce assez beau, ce champ aux teintes d'émeraude, dont les ondulations
s'étendent à perte de vue! et cette chaumière qui, comme une coquette,
ne se montre qu'à demi à travers les taillis, il y a des heureux
là-dedans! Comme cette cloche qui tinte tout là-bas est éloquente, et
que de choses elle dit à ceux dont l'intelligence comprend à demi-mot!
Je suis si content que, Dieu me pardonne, j'ai des larmes dans les yeux;
ce n'est pas l'heure des grillons, pourtant. C'est peut-être la voix de
cette grenouille qui m'émeut. Après tout, ce n'est pas si désagréable
qu'on veut bien le dire, les coassements.»

Bouchot relut deux ou trois fois avec complaisance ce qu'il avait écrit;
la brise, en rasant la terre, effaçait peu à peu les caractères tracés
par l'artiste.

«Ça m'est bien égal, dit-il en posant la main sur son cœur, c'est gravé
là.»

Tout à coup il fit deux ou trois gambades; puis, au grand ébahissement
d'un paysan et de sa compagne, il se mit à danser son fameux pas de
_Giselle_ autour du nom d'Aimée. Encore essoufflé, il exécuta avec sa
canne une série de moulinets auxquels le paysan répondit en brandissant
son gourdin.

«Voilà un brave cultivateur qui comprend ma joie, dit Bouchot; est-il
heureux, cet homme des champs! Ce doit être sa femme, cette grosse
joufflue qui se cache derrière lui comme si je lui faisais peur. Le
gredin manie bien sa trique. Allons, en route! Si je rencontre un
monsieur assez hardi pour me soutenir que le soleil, la lune, les
étoiles et les vers luisants n'ont pas été faits pour moi, je lui casse
les reins.

Allons, enfants de la patrie!

Chut, ne soyons désagréable à personne, pas même au gouvernement.»

Bouchot reprit le chemin de la ville. Il salua au passage la paysanne et
son compagnon qui, toujours méfiant, prit une attitude défensive, qu'il
n'abandonna que lorsque l'artiste eut disparu, entre deux haies
d'aubépine en fleur.



IX

AIMÉE.


Arrivé dans la Grande-Rue, Bouchot ralentit le pas; un doute affreux
venait de lui traverser l'esprit. Il aimait la petite-fille du docteur,
mais réussirait-il à s'en faire aimer? L'artiste eut un moment
d'angoisse; toutes les chimères qui tourmentent le cerveau des amoureux
l'assaillirent à la fois: il sentit la jalousie le mordre au cœur, vit
un rival dans chacun de ceux qui approchaient d'Aimée, un rival qu'il
faudrait combattre à outrance. Un moulinet énergiquement exécuté changea
le cours des pensées de l'artiste.

«Consultons Gaston, se dit-il; il m'en voudrait avec justice si je lui
cachais que j'ai une boîte à musique dans le cœur.»

Au moment d'agiter la sonnette de la porte d'entrée, Bouchot hésita.

«Allons, murmura-t-il, voilà que j'ai peur de me trouver en face de Mlle
Aimée! Tout n'est pas rose, à ce qu'il paraît, dans le métier
d'amoureux. Si je lui parle, elle a l'oreille si fine qu'elle est
capable d'entendre ma musique; que lui répondre, si elle m'interroge?
car les lois du monde m'obligent, jusqu'à nouvel ordre, à déguiser mes
sentiments. Je voudrais bien savoir si ça chante aussi dans son cœur?
Pourvu que ce soit le même air que dans le mien! Allons, du calme et
surtout de la tenue.

--C'est vous, monsieur Bouchot, s'écria Catherine, vous n'avez donc pas
rencontré M. Gaston?

--Gaston est donc sorti?

--Il y a plus d'une heure qu'il est parti avec l'intention de vous
rejoindre.

--Pourquoi n'avez-vous pas deviné, Catherine, que j'allais rentrer et
que je désirais lui parler?

--Dame, monsieur, je ne l'ai pas fait exprès; je vais appeler
Mademoiselle.

--Ne la dérangez pas... Ah! ma chère Catherine, il va des moments bien
solennels dans la vie.

--Est-ce qu'il vous arrive un malheur, monsieur Bouchot?

--Je ne sais pas encore au juste. Voyons, Catherine, vous avez de
l'expérience; vous ne sauriez donner que de bons conseils. Répondez-moi
avec franchise; dussiez-vous briser la boîte à musique, je ne vous en
voudrais pas. Au nom de votre père et de votre mère, Catherine, dois-je
rire ou dois-je pleurer?

--À propos de quoi?

--Je vous le dirai plus tard; pour le moment, je vous demande un oui ou
un non; consultez votre expérience et répondez.

--Riez, monsieur Bouchot; je ne vous ai jamais vu triste, et tout le
monde y perdrait si vous changiez de caractère.

--J'essayerai de rester moi-même pour vous égayer, Catherine; Mlle Aimée
est-elle au salon?

--Je la crois au jardin avec M. Fontaine, qui est rentré plus tôt que de
coutume.

--Est-ce que tous ses malades sont morts?

--Vous savez bien qu'il les ressuscite, au contraire, le digne homme.

--Attendez, ma bonne Catherine; j'ai encore besoin de votre expérience.
Vous n'avez rien sur vos fourneaux qui réclame votre présence immédiate?

--Non, monsieur.

--Que pensez-vous du mariage en tant qu'institution sociale, Catherine?»

La vieille servante parut réfléchir.

«Se marier, dit-elle, c'est vouloir doubler ses chagrins lorsqu'on a
bien assez des siens propres.

--Il y a de la profondeur dans cette réflexion. Continuez.

--Le mariage, monsieur Bouchot,--Mme Hoddé me le disait encore l'autre
jour,--c'est une loterie où les bons numéros sont si rares que l'on
prétend qu'il n'y en a pas.

--Vous n'êtes pas consolante, Catherine; par bonheur j'ai le moral
solide; continuez.

--Voyez-vous, monsieur Bouchot,--n'allez pas croire au moins que ce soit
pour vous que je le dis:--mais le meilleur des hommes ne vaut pas les
quatre fers d'un chien.

--Je vous trouve sévère pour mon sexe, Catherine; est-ce tout?

--Oui, monsieur.

--Alors concluez.

--La fin des fins, monsieur Bouchot, et, je le répète à qui veut
m'entendre, c'est que je ne conseillerai jamais à personne de se marier,
pas même à mon plus cruel ennemi.

--Mais à vos amis, Catherine?

--À ceux-là, je leur conseillerai plutôt de se pendre.

--Merci. Votre maîtresse partage-t-elle votre manière de voir?

--Oui, monsieur; il n'y a que les amoureux qui pensent autrement, parce
qu'ils sont aveugles, comme autrefois M. Gaston. Mais pourquoi me
faites-vous toutes ces questions, monsieur Bouchot?

--Je songeais à vous marier, Catherine, et je tenais à connaître votre
opinion; je suis fixé.

--Me marier, répéta la servante en riant aux éclats; le ferblantier du
coin de la place me l'a proposé une fois; il n'y est pas revenu, le
gredin.

--Comment l'avez-vous guéri, Catherine?

--À l'aide d'une raclée dont on reverra la pareille le jour où je
rencontrerai cette Blanchote qui vous a fait tant de misères, à M.
Gaston et à vous.

--Je plains le ferblantier, en attendant que je plaigne Mme de La
Taillade. Oubliez tout ce que je viens de vous dire, Catherine; je ne
voudrais pas vous rendre rêveuse.»

Bouchot se dirigea vers le jardin; le docteur, assis près d'une
tonnelle, était plongé dans une lecture qui semblait l'absorber.

«Quand je pense que ce brave homme tient ma destinée dans sa main, se
dit l'artiste, je suis épouvanta de sa puissance. Que pourrais-je bien
lui dire pour la flatter? Soyons dissimulé; avant de lui laisser
entendre ma boîte à musique, sachons d'abord si la chanson est de son
goût.

«Te voilà, mon filleul, s'écria gaiement le docteur, qu'as-tu donc fait
de Gaston?

--Nous jouons à cache-cache, mon parrain; il me cherche par monts et par
vaux, et je vais m'asseoir pour l'attendre. Tout le monde se porte donc
bien que vous avez le temps de vous dorloter?

--Ne sais-tu pas que le printemps est la morte saison pour les médecins?

--Ils doivent bien le détester, alors. Je viens d'avoir un entretien
avec Catherine, qui m'a fait une profession de foi dont je suis encore
ému.

--C'est le bon sens incarné, cette fille-là, répondit le vieux médecin
qui releva ses lunettes sur son front; elle ne voit jamais qu'un côté de
la question, mais elle le voit bien.

--Elle me racontait l'histoire d'un ferblantier qui n'est peut-être pas
de votre avis.»

Le docteur se mit à rire.

«Je le crois bien, répondit-il; dans son indignation, Catherine l'a
presque assommé.

--Savez-vous comment elle définit le mariage, mon parrain? Une loterie!

--Et elle n'a pas complètement tort; qu'est-ce, en effet, que cette
alliance de deux êtres réunis par le hasard, et qui, parce qu'ils se
sont plu durant quinze jours, engagent leur avenir d'une façon
indissoluble?

--Arrêtez, mon parrain; vous avez été marié, et je ne voudrais connaître
que vos impressions personnelles.

--Il y a des anges...

--Ah! je le savais bien, s'écria l'artiste.

--Mais il y a aussi des démons.

--Ne parlons que des anges, mon parrain.

--J'ai été heureux, murmura le vieillard; ma pauvre compagne, si nous
pouvions l'interroger, en dirait-elle autant?

--Vous allez vous calomnier!

--Non, je ne me crois ni meilleur ni pire que je ne suis, et c'est
froidement que j'envisage la question. On part ensemble; mais deux
passions marchent rarement d'un pas égal; et ce n'est pas gai, les
cahots d'un véhicule dont l'un des chevaux tire à droite, tandis que
l'autre tire à gauche.

--Les cahots ne sont rien tant qu'on ne verse pas, dit Bouchot.

--On finit toujours par verser; regarde autour de toi sans te laisser
prendre aux apparences, et dis-moi combien de mariages heureux tu
découvres.

--Ça ne corrige personne, mon parrain; depuis Adam, les hommes aiment
les femmes, de père en fils.

--L'amour n'a rien à voir avec le mariage.

--Vous êtes léger, mon parrain.

--Je me place au point de vue philosophique; nos lois sont mauvaises et
notre façon de procéder plus mauvaise encore; il ne me sera pas
difficile de te le démontrer. Je ne veux pas remonter jusqu'à
l'antiquité, qui ne voyait dans la femme qu'un être inférieur; je
prendrai mon exemple dans notre société actuelle, qui se croit en
progrès parce que le cercle dans lequel elle tourne s'est simplement
élargi. Tu veux te marier?...

--Oui, mon parrain.

--De deux choses l'une, ou tu aimes ta future, ou tu fais une
spéculation.

--Fi donc! j'aime ma future, mon parrain.

--Tu l'aimes, soit; nous reprendrons ensuite l'autre hypothèse. Tu
l'aimes! alors, comme l'a fort bien dit Lucrèce:

L'illusion te berce, et ton œil enchanté
Prête des traits charmants à la difformité.

Tu rêves, chez celle dont l'aspect t'a séduit, toutes les grâces, toutes
les qualités, toutes les vertus.

--Ce n'est pas un rêve...

--Tu n'es plus libre, continua le docteur; ta raison, jetée hors des
voies, ne connaît plus la vérité. Il te semble impossible de vivre hors
de la présence de celle que tu crois avoir choisie et qu'un hasard t'a
imposée; le bonheur, tu le places à ses côtés...

--Vous y êtes, mon parrain.

--Tu te maries...

--Le plus vite possible, répondit Bouchot.

--Le temps passe; peu à peu la raison reprend son empire, le bandeau
tombe, l'amour s'affaiblit, meurt...

--Jamais, il est éternel.

--Tu te réveilles; ta femme est légère, acariâtre...

--Arrêtez, mon parrain. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle soit bonne,
douce, aimante?

--Alors, c'est toi dont l'humeur se transforme, qui deviens exigeant,
dominateur, injuste, d'autant plus cruel que ton erreur a été plus
profonde, et vous êtes liés à jamais! L'enfer chrétien, si riche en
supplices, n'en compte peut-être pas de plus affreux...

--Aïe! aïe! cria Bouchot.

--Qu'as-tu donc? demanda le docteur qui s'interrompit avec surprise.

--Une fausse alerte; j'ai cru que vous aviez cassé ma boîte à musique.

--Quelle boîte à musique?»

Catherine vint appeler le docteur qu'un fermier voulait consulter;
l'artiste, demeuré seul, se perdit dans ses réflexions.

«Elle est jolie, leur expérience, se dit-il; en voilà des
encouragements. Gaston! ne manquera pas de me citer son exemple, et
Mademoiselle? Je crois que c'est encore elle qui me comprendra le mieux.
Moi qui étais si content de ma découverte, je n'ai plus envie de rire.
Je crains que mon parrain n'ait élevé sa petite-fille dans des idées de
célibat qui gêneraient singulièrement les miennes.»

Une fenêtre s'ouvrit, Aimée parut. Elle émonda une glycine dont les
belles grappes de fleurs commençaient à se flétrir; puis, appuyée sur la
balustrade, elle regarda au loin, pensive, sérieuse, le menton posé sur
sa main fine et blanche.

«La gracieuse petite fée, murmura Bouchot; allons, la boîte à musique
est intacte. Quel vacarme là-dedans, ajouta-t-il en se croisant les
bras; je voudrais savoir fabriquer les vers, je remplirais cent pages
avec ce seul nom: Aimée! La voilà partie, tous les soleils se couchent
donc à la fois, maintenant. On ne dîne pas encore, j'ai le temps de
monter dans ma chambre et de composer un sonnet. Dans la poésie, ce
n'est ni la rime ni la raison qui m'embarrassent, c'est la longueur du
vers. Bah! ça doit lui être bien égal à Mlle Aimée que les vers rampent
sur douze ou sur quatorze pieds.»

Vers sept heures du soir, l'aide de Catherine prévint Bouchot qu'on
l'attendait pour passer dans la salle à manger; Gaston, en retard,
venait enfin d'arriver; l'artiste, en habit noir, en cravate blanche, en
souliers vernis et ganté de frais, pénétra dans le petit salon; une
exclamation de surprise le salua.

«Est-ce que vous allez au bal, mon neveu? demanda Mademoiselle.

--Non pas, ma chère tante.

--En soirée chez le percepteur? dit Aimée.

--Je ne bougerai pas d'auprès de vous, mademoiselle, si vous le
permettez.

--Alors tu fais prendre l'air à tes habits? s'écria Gaston.

--Non, mon cousin; mais il est dans la vie des jours graves, solennels,
où l'homme qui se respecte se doit à lui-même de garder le décorum.

--Je le connais ton décorum, ta vas nous exécuter le pas de _Giselle_.

--C'est fait depuis tantôt, répondit Bouchot sans sourire. Je rêvais
dans ma chambre à la destinée des empires, lorsque j'ai senti le besoin
de composer des vers. Comme je ne trouvais que le premier et le
troisième, je me suis souvenu de M. de Buffon; à défaut de manchettes,
j'ai endossé mon habit pour attirer l'inspiration.

--Des vers! s'écria Aimée, vous allez nous les dire? monsieur des
Étrivières.

--J'ai mis mon habit trop tard; au moment où j'allais en fabriquer un
second, Jeanne est venue m'annoncer prosaïquement que la soupe
attendait.

--Quel air cérémonieux, monsieur des Étrivières!

--Un air digne, mademoiselle Aimée; l'habit noir, la cravate blanche
surtout, élèvent la pensée. On comprend, lorsqu'elle vous serre le cou,
pourquoi les diplomates, les notaires et les journalistes ont une si
haute idée d'eux-mêmes et peuvent régenter leurs contemporains. Les
augures romains portaient la cravate blanche.»

Le dîner fut gai; la toilette de Bouchot mit tout le monde en verve, lui
excepté. Gaston, contre son habitude, se montra d'un entrain qui
contrastait avec l'air compassé de son ami. Au fond, en dépit de sa
plaisanterie, l'artiste était trop sérieusement amoureux pour ne pas
être un peu triste. Il ne doutait ni du consentement du docteur ni de
celui de Mademoiselle; il se savait aimé d'eux autant qu'il les aimait.
Ses inquiétudes venaient d'Aimée. Il ne la quittait guère des yeux, et,
selon les allures de la jeune fille, il se répétait tout bas, comme s'il
eût effeuillé une marguerite: Elle m'aime, un peu, beaucoup; puis, au
lieu d'achever, il secouait la tête et se sentait ému.

Gaston, le docteur et Mademoiselle s'établirent devant une table de jeu;
Bouchot, qui devait remplacer le perdant, s'assit près d'Aimée qui
brodait. De temps à autre, la jeune fille levait les yeux sur l'artiste,
comme surprise de le voir si taciturne, lui qui d'ordinaire troublait
les joueurs, de façon à se faire constamment rappeler à l'ordre par
Mademoiselle. Parfois le regard des deux jeunes gens se rencontrait;
Aimée baissait la tête, souriait ou rougissait. Tout à coup on appela
Bouchot, qui prit la place de son ami.

Gaston, devenu libre, se promena de long en large; il lutinait Aimée au
passage, dénouant les rubans qui retenaient les cheveux de la jeune
fille, dont le doigt le menaçait en riant.

«Est-il heureux, lui, avec son titre de grand frère!» pensait Bouchot.

Et l'artiste, distrait, jouait une carte pour une autre, à la grande
indignation de Mademoiselle.

«Je ne vous veux plus pour partenaire lorsque vous serez en habit noir,
mon neveu; voilà deux fois que vous oubliez que les as et les rois sont
tombés.

--C'est ma boîte à musique, ma chère tante; mon habit est innocent.

--Quelle est cette nouvelle folie dont tu nous parles au moins pour la
dixième fois ce soir? demanda Gaston.

--Une surprise que je ménage à l'aimable société, mais dont tu auras la
primeur.»

Gaston se pencha vers l'oreille d'Aimée, qui partit d'un éclat de rire.

«Atout, atout, et atout, s'écria triomphalement le docteur; l'avez-vous
fait exprès, mon filleul?

--Non, mon parrain. Je vous demande humblement pardon, ma chère tante,
vous avez perdu par ma faute.

--Un peu; mais Gaston va m'aider à prendre ma revanche.»

Bouchot alla s'asseoir au fond du salon, dans un coin obscur. Il demeura
silencieux, ne répondant même pas aux plaisanteries que lui décochait
son ami. Aimée se rapprocha de lui.

«Souffrez-vous donc, monsieur Bouchot? lui demanda la jeune fille avec
hésitation.

--Oui et non, Mademoiselle, ce n'est pas encore décidé.

--Parlez-vous sérieusement?

--Certes, selon mon habitude.»

Aimée regarda l'artiste d'un air indécis.

«Demain, reprit-il, je serai guéri ou très-malade.

--Vous m'effrayez. Vous ne songez pas à vous battre de nouveau, au
moins?

--Non, rassurez-vous, et merci pour l'intérêt que vous paraissez prendre
à mon chétif individu.

--Ne me comptez-vous donc pas au nombre de vos amis?

--Je serais trop malheureux si je ne croyais occuper une place dans
votre cœur, lorsque vous en occupez une si grande dans le mien.

--Eh bien! confiez-moi la cause de votre tristesse.

--Je ne demanderais pas mieux, si je pouvais me l'expliquer à moi-même;
je suis ému comme le sont les enfants, sans trop savoir pourquoi. Est-ce
que cela ne vous arrive jamais, mademoiselle Aimée, de n'avoir aucun
motif de chagrin appréciable, et cependant de vous sentir le cœur si
gros que vous portez envie à ceux qui peuvent pleurer?

--Mais si; seulement je me donne la satisfaction de pleurer et, le
lendemain, je ris de mon enfantillage.

--Vous êtes bien heureuse; chez moi, je crois que c'est tout le
contraire, je ris de ne pouvoir pleurer.

--Voulez-vous que je me mette au piano, afin de tenter de vous
distraire.

--Je vous en prie même.»

Aimée préluda; elle joua l'ouverture de _Lucie_, puis un morceau de la
_Norma_ affectionné par l'artiste. Soudain, il se couvrit le visage de
ses mains comme pour mieux écouter; mais, en réalité, pour cacher une
larme qui, de son cœur, venait de monter à ses yeux. La jeune fille s'en
aperçut, ses doigts tremblants laissèrent mourir les notes une à une,
elle cessa de jouer.

Bouchot releva la tête; Aimée, visiblement émue, le regardait avec ses
grands yeux bleus si brillants et si purs.

«Je pensais à ma mère,» dit l'artiste qui essaya de sourire.

Puis, secouant la tête, il reprit:

«Décidément, mon habit m'a rendu maussade; on dirait que je vous ai
attristée. Me pardonnez-vous?»

Sans réfléchir, elle lui tendit une main dont il s'empara; leurs regards
se croisèrent avec lenteur, tous deux se sentirent trembler et rougir;
ils venaient, sans échanger une parole, de s'avouer mutuellement qu'ils
s'aimaient.

Aimée, dégageant sa main, retourna près de Mademoiselle, tandis que
l'artiste, dont le cœur bondissait, luttait contre l'envie d'embrasser
tous ceux qui l'entouraient.

Vers onze heures on se sépara; Bouchot pressa les mains du docteur avec
effusion, baisa celles de Mademoiselle à quatre ou cinq reprises, et dut
se cramponner au bras de Gaston pour ne pas sauter au cou d'Aimée, qui
n'osait plus le regarder. Bientôt les deux amis, retirés dans la chambre
de Gaston, s'assirent face à face. L'artiste se dépouilla de son habit
et bourra sa pipe. Par un renversement singulier de leur humeur, c'était
Bouchot qui gardait le silence, tandis que Gaston causait et
plaisantait.

«Tu as marché sur une mauvaise herbe, aujourd'hui, disait-il à son ami.

--Et toi sur une bonne, mon cousin.

--Oui, répondit Gaston, arrière les préoccupations, les soucis, la
tristesse, les chagrins! je veux ma part de soleil, à la fin; je veux
vivre. Je suis jaloux de toi, mon cher Bouchot, tu es célèbre, l'Europe
sait ton nom, tandis que Paris bégaye à peine le mien. J'ai quelque
chose là, continua-t-il en se frappant le front, il est temps d'écouter
la voix de l'ambition. J'étais garrotté; me voilà libre, pauvre,
indépendant; à moi l'avenir.

--Bravo! s'écria l'artiste; M. de Champlâtreux, qui s'y connaît, est un
admirateur de ton premier livre, et il se plaint de ton silence.
Remets-toi à l'œuvre: l'heure de la justice sonne tard quelquefois, mais
elle sonne.

--Dès demain, je reprends la plume; on ne doit pas se taire tant qu'on a
des choses utiles à dire, et cette fois je forcerai les indifférents à
se tourner de mon côté.

--Moi, répondit Bouchot, je suis devenu philosophe, je ne demande plus
qu'une chaumière pour y cacher un cœur que j'ai trouvé.

--Que veux-tu dire?

--J'ai fait une singulière découverte.

--Confie-la moi bien vite.

--Attends que j'endosse mon habit, il est de rigueur pour la
circonstance.

Bouchot, se rapprochant alors de Gaston, lui posa la main sur l'épaule.

«Monsieur le marquis de la Taillade, dit-il, j'ai l'honneur de vous
faire part que j'aime Mlle Aimée.»

Gaston se dressa comme soulevé de son fauteuil par un ressort, il ferma
à demi les yeux, ses lèvres pâlirent; puis il prit son ami entre ses
bras et l'y tint longtemps pressé.

«Tu donnes ton consentement? s'écria l'artiste.

--Ton bonheur n'est-il pas une partie du mien?» répondit le jeune
marquis d'une voix altérée.

Vers deux heures du matin, Bouchot se disposait à énumérer pour la
vingtième fois les qualités de la petite-fille du docteur, lorsque
Gaston, qui s'était assis de façon à tourner le dos à la lumière,
proposa de prendre un peu de repos.

«Il faut garder quelque chose à nous dire pour demain, ajouta-t-il en
pressant la main de son ami.

--Pour demain? répéta l'artiste. Ne t'inquiète pas, va; il faudrait des
siècles, rien que pour vider le trop plein de mon cœur. Mais je suis
généreux et j'ai pitié de ta faiblesse; dors donc, et bonne nuit. Moi,
je vais rêver à elle, tout en préparant le discours qui doit amener ton
parrain à m'accorder son vote.»

Gaston, demeuré seul, s'étendit sur son fauteuil et se couvrit le visage
de ses deux mains. Il se releva tout à coup; l'image d'Aimée venait de
passer devant ses yeux.

«Ah! malheureux, s'écria-t-il avec angoisse, toi aussi, tu l'aimes!»



X

GASTON PREND SA REVANCHE.


Gaston ne dormit pas.

Tantôt résigné, tantôt désespéré, il comptait les heures une à une, se
promenant de long en large, s'arrêtant parfois pour ne plus entendre que
l'impassible tic-tac de la vieille horloge. Le cœur meurtri, l'âme
accablée par une immense douleur, il maudissait le monde et la vie. Mais
la droiture de son caractère, aussi bien que l'affection qu'il portait à
Bouchot, lui traçait son devoir, et il n'était pas homme à hésiter. Il
devait hâter l'union de son ami et d'Aimée, puis s'éloigner au plus vite
pour étouffer sa passion coupable et la cacher aux yeux perspicaces de
ceux qui l'entouraient. Cette résolution, il eût voulu l'exécuter sur
l'heure. Quelle fatalité présidait donc aux événements de sa vie? Quoi,
après la catastrophe qui l'avait rejeté sanglant, désolé sons le toit de
Mademoiselle, alors qu'il aspirait au calme, au repos, à l'oubli, voilà
qu'un orage imprévu venait l'assaillir et livrer de nouveau son âme à la
douleur!

Rival de Bouchot! cette idée l'irritait. Le secret de son tardif amour,
aussi bien que de celui de l'artiste, s'expliquait facilement. D'abord,
dans la jeune fille transformée par l'âge, les deux amis avaient
continué à voir la petite compagne qu'ils considéraient comme une sœur.
Mais le temps et la douleur, en mûrissant Aimée, avaient développé ses
qualités morales. Si la beauté d'Hélène troublait les sens, la petite
fille du docteur, avec son regard profond, sa grâce et son naturel,
faisait des conquêtes moins rapides, mais plus durables. Aimée, à son
insu, sans coquetterie, séduisit à la fois les deux convalescents, dont
l'âme, en dépit de la diversité de leur humeur, était si propre à
comprendre la sienne.

Le jour parut; Gaston regardait sans voir, écoutait sans entendre; son
âme seule veillait et souffrait. Le bruit d'une porte qui s'ouvrait le
ramena à la réalité; il secoua la tête à la vue d'un rayon de soleil qui
dorait les vitres de sa fenêtre et se leva.

«Quels terribles adversaires que l'amour et l'amitié lorsqu'ils se
mettent à lutter, pensa-t-il. Ma raison a beau faire, il n'y a qu'une
route à suivre; il faut, dussé-je en mourir, que Bouchot soit heureux.»

Vers sept heures il gagna le jardin, il y trouva Mademoiselle, toujours
matinale.

«Qu'as-tu donc? s'écria-t-elle en le voyant pâle, défait, les yeux
rouges.

--Je n'ai pu dormir, répondit-il avec un peu d'embarras.

--On te croirait malade; remonte chez toi bien vite, je vais recommander
à Aimée de ne pas s'approcher de son piano de la matinée, et tu
reposeras jusqu'à l'heure du déjeuner.

--C'est inutile, chère tante, je vais vous dire adieu tout à l'heure, je
pars.

--Pour Maulette?

--Pour Paris.»

Mademoiselle regarda son neveu comme pour s'assurer qu'il parlait
sérieusement; puis elle se laissa tomber sur un banc. Gaston s'assit
près d'elle, silencieux, préoccupé. Il appuya soudain la tête sur
l'épaule de celle qui lui avait servi de mère et ne put contenir un
sanglot.

«Tu souffres? que t'arrive-t-il, bon Dieu? confie-moi vite la cause de
ton chagrin. Réponds, réponds-moi donc, cruel enfant, répéta
Mademoiselle dont les larmes coulaient à la vue de la douleur de son
neveu; ne vois-tu pas que tu me fais mourir?»

Gaston se redressa; il essaya de sourire.

«Ce n'est rien, chère tante, dit-il, rien qu'un enfantillage. Au moment
de vous quitter, je me suis souvenu de cette époque où l'on m'a entraîné
loin de vous, et toutes les anciennes blessures de mon cœur se sont
rouvertes.»

Mademoiselle secoua la tête d'un air de doute.

«Il se passe quelque chose que tu veux me cacher. Ce départ, tu n'y
songeais pas hier.»

Gaston demeura muet.

«Voyons, continua Mademoiselle qui l'attira sur sa poitrine comme
lorsqu'il était petit, confesse-toi, je réussirai peut-être à te
consoler. Ce n'est pas pour un enfantillage qu'un homme comme toi
pleure. Tu aimes encore Hélène, tu souffres de ne plus la voir, et c'est
elle que tu vas chercher?

--Non, s'écria Gaston, je ne puis plus que maudire celle que vous venez
de nommer.

--Je le regrette, mon pauvre ami; elle est ta femme, après tout, et ce
sont les plus belles années de votre existence à tous deux qui vont
s'écouler dans l'isolement. Voyons, n'est-il aucun moyen de vous
rapprocher.

--Je ne l'aime plus.

--Reste près de moi, alors; que vas-tu chercher à Paris?

--La gloire, répondit Gaston; il est temps que je vous rende fière de
votre neveu.

--Je le suis, répondit Mademoiselle qui le baisa au front. Toute mon
ambition est satisfaite lorsque tu es là près de moi, que je m'appuie
sur ton bras et que je sens combien tu m'aimes.

--Mais vous avez l'âme trop haute, chère tante, pour vouloir que je me
condamne à l'oisiveté. Il est un vide dans mon cœur qu'il me faut
combler, puisque l'amour ne doit plus le remplir. Je veux essayer d'être
utile.

--Vous autres hommes d'imagination, répondit Mademoiselle, vous placez
le bonheur si haut que vous réussissez rarement à l'atteindre, et vous
rendez le sort responsable de vos déceptions. Ce n'est pas un blâme que
j'exprime, dit-elle à un mouvement de Gaston, c'est un regret. Du reste,
tout ce qui pourra te distraire, je le trouve bon. Va donc, mon pauvre
enfant, mais reviens vite; personne n'est heureux ici lorsque tu es
absent.»

Elle demeura un instant pensive, puis elle ajouta:

«Ta détermination a donc été prise ce matin? hier au soir, tu parlais
d'accompagner ton parrain à Dreux.

Gaston prononça le nom de son ami.

Mademoiselle sourit tout à coup.

--Ah! dit-elle, me voila soulagée et je suis sûre de te revoir bientôt;
M. Bouchot te ramènera.

--Il me ramènera, répéta machinalement Gaston.

--Oui, sans doute; tu peux bien me mettre dans la confidence, il aime
notre petite Aimée, n'est-ce pas?»

Gaston dut faire un effort suprême pour cacher son trouble.

«Oui, répondit-il; mais elle?

--Je puis te confier l'autre moitié du secret; tu ne la trahiras pas:
elle aussi, l'aime. Quand je songe que, pendant dix années, c'est toi
que j'ai rêvé comme mari de ma chère Aimée. Dieu, les beaux châteaux en
Espagne que je construisais, dans ce temps-là! Un jour, tu as soufflé
dessus, il n'en a pas fallu davantage pour les détruire de fond en
comble. J'en ai pleuré, car cette union... Mais à quoi bon rappeler un
passé irrémédiable? Voyons, est-ce que cela ne te fait pas plaisir de
songer que ton ami se charge du bonheur d'Aimée?

--Allons, pensa Gaston qui fit quelques pas; comme le gladiateur
antique, sachons sourire avec une blessure mortelle au cœur.

--Où vas-tu? demanda Mademoiselle avec vivacité.

--Appeler Bouchot et lui apprendre que son amour est partagé.

--Reste, s'il te plaît; tu sembles oublier que c'est un secret que je
t'ai confié. Laisse agir ton ami, c'est à lui qu'il appartient de porter
le premier la parole, et son habit noir d'hier trahissait des intentions
qui se révéleront probablement aujourd'hui. Tout ce que je te permets,
c'est de l'encourager au besoin.»

Gaston se rassit; il parut oublier la présence de sa tante.

«Quoi! dit-elle, la pensée de voir heureux tous les êtres qui te sont
chers ne suffit pas à te dérider?

--Le mariage m'apparaît sous un jour si sombre, ma chère tante, que je
suis tenté de plaindre ceux pour lesquels vous croyez devoir vous
réjouir.

--Je comprends l'amertume de tes souvenirs, répondit Mademoiselle d'une
voix grave; mais je sais aussi que tu as une grande âme, et que le
bonheur des antres ne saurait te porter ombrage. Nous savons souffrir,
toi et moi, car Dieu ne nous a pas épargné les épreuves, et cependant il
en est d'autres que sa main traite encore plus sévèrement. Te voilà
veuf, continua-t-elle avec affection, tu as aimé sans être payé de
retour. Eh bien, tu vivras comme ta vieille tante, qui possédait un cœur
que l'on a dédaigné comme le tien. Aujourd'hui nous n'avons plus guère
qu'un malheur à redouter, c'est que Dieu ne nous ravisse l'un à
l'autre.»

Gaston s'empara de la main de Mademoiselle.

«Je dois te précéder, continua-t-elle un peu émue, dans ce monde où je
rendrai compte à ta mère de ton bonheur dont je m'étais chargée. Si je
n'ai pas réussi, c'est que Dieu ne l'a pas voulu, tu me rendras toi-même
témoignage. Ne te chagrine pas; je le ferai le plus tard possible, ce
terrible voyage. J'en voulais venir à ceci: je comprends tes idées
d'ambition, ce n'est pas à Houdan qu'on peut devenir célèbre; pars donc,
mais reviens souvent, tu ne m'auras pas toujours, et je serai bien aise
moi-même d'embrasser de temps à autre le petit enfant que j'ai bercé.»

Gaston se précipita aux genoux de sa tante et lui couvrit les mains de
baisers.

«Allons, dit Mademoiselle en le relevant, la tristesse est contagieuse;
je voulais te consoler, et c'est moi qui me suis laissé attendrir.
Heureusement que ton parrain n'est pas là pour nous gronder. Je me
retire; nous avons besoin l'un et l'autre de reprendre notre
sang-froid.»

Mademoiselle s'éloigna, gravit avec lenteur les marches du perron, et se
retourna pour sourire à son neveu, qui la contemplait immobile.

«Je vais t'envoyer Aimée, lui cria-t-elle au moment de disparaître.

--Noble et sainte femme! murmura Gaston; quoi qu'il arrive, ton fils
adoptif sera digne de toi.»

Longtemps il demeura pensif, préparant, étudiant à l'avance le rôle
qu'il devait jouer, afin que nul ne pût soupçonner la passion qui le
torturait. C'était surtout aux yeux de Bouchot qu'il fallait à tout prix
cacher ce secret. L'artiste, qui déjà avait exposé sa vie pour Gaston,
était capable de tous les héroïsmes et renoncerait certainement au
bonheur plutôt que de causer le désespoir de son ami. Peu à peu, comme
il arrive aux caractères élevés, Gaston trouva un apaisement, une sorte
de joie amère dans l'abnégation que lui imposait son amitié. Il se
sentait à la hauteur des épreuves que lui préparait le sort, et ce fut
avec résolution qu'il entreprit de combattre et de vaincre la plus
impérieuse des passions humaines: l'amour.

«Ah! pauvre cœur, dit-il, en pressant sa poitrine de ses deux mains, tes
battements, si douloureux qu'ils soient, ne m'empêcheront pas d'obéir à
ma conscience.»

A l'heure du déjeuner, Gaston, reprenant le ton enjoué qui, la veille,
avait si fort égayé ses amis, se plut à embrasser à la fois Aimée et
Bouchot. A la brusque révélation de leur passion mutuelle, faite à haute
voix, les deux jeunes gens se levèrent interdits, anxieux, lançant à
Gaston des regards indignés. Aimée s'enfuit confuse, tandis que
l'artiste, pris d'une toux subite, saisissait le bras de son ami pour
lui imposer silence. Mademoiselle et M. de Champlâtreux, tout en
souriant, avaient peine à ne pas laisser déborder leurs larmes à la
pensée du bonheur qui attendait leurs enfants d'adoption. Le soir, ce
fut encore Gaston qui, vêtu de noir à son tour et d'un ton cérémonieux,
demanda au docteur la main d'Aimée pour Bouchot. Certes, le bon docteur
s'attendait à cette demande; pourtant il chancela, ses lèvres
tremblèrent, et, moins vaillant que Mademoiselle et M. de Champlâtreux,
il se jeta dans les bras de son filleul sans dissimuler son émotion.

«Tu as entendu? dit-il à Aimée accourue près de lui. Réponds toi-même,
je te laisse libre.

--Elle a déjà répondu ce matin, s'écria Catherine, qui déroulait un
immense mouchoir à carreaux.

--Et qu'a-t-elle dit?

--La même chose que nous, pardine! elle s'est mise à pleurer.»

Durant trois semaines, Gaston, plus actif, plus gai en apparence qu'on
ne l'avait jamais vu, s'occupa des démarches nécessaires pour hâter
l'union des deux fiancés, se montrant aussi pressé qu'eux. Chaque soir,
alors que le tic-tac de la vieille horloge retentissait seul dans la
maison, il écoutait les interminables confidences de Bouchot, qui, sans
le savoir, tournait et retournait un fer rouge dans le cœur de son ami.
Plus d'une fois, défaillant, prêt à se trahir, Gaston sentit un sanglot
monter à sa gorge et l'étouffer. La chair, torturée, meurtrie, se
révoltait; mais l'âme implacable la forçait à souffrir en silence. Les
plus rudes épreuves qu'eût à subir le jeune marquis lui vinrent d'Aimée.
Familière, confiante avec celui qu'elle considérait depuis longtemps
comme un frère, elle l'embrassait dix fois par jour à l'adresse de
Bouchot, ou l'entraînait au fond du jardin pour parler à son aise de
celui dont elle allait porter le nom. Gaston, souriant, héroïque,
appréciait alors l'adorable candeur de cette enfant qui aurait pu être
sa femme. «Je te la destinais», avait dit Mademoiselle. Quoi, sans le
soupçonner, sans le deviner, il avait effleuré ce bonheur dont Bouchot
plus clairvoyant allait s'emparer! Dans ces moments, Gaston ne pouvait
s'empêcher de songer à Hélène, de déplorer sa froideur et sa frivolité.

Mais si l'âme de Gaston se trouva à la hauteur de la tâche qu'il s'était
imposée, son corps, plus rebelle, trahit bientôt, par son affaissement,
les luttes secrètes qui l'épuisaient. Mademoiselle s'inquiétait de temps
à autre de sa pâleur, de son activité fébrile, de l'éclat de son regard
à l'expression si calme et si douce d'ordinaire. A plusieurs reprises,
elle avait remarqué qu'il s'arrêtait au milieu d'un sourire commencé,
qu'aussitôt qu'il se croyait seul son visage devenait soudain grave et
morne. Aux questions de sa tante, le jeune homme répondait en
l'embrassant ou en se plaignant de migraines imaginaires.

Le grand jour arriva. Gaston, épuisé par une nuit d'insomnie, était prêt
avant l'aube. Absorbé, immobile, il comptait les heures où, se
retrouvant enfin libre, il pourrait s'enfuir, arracher le masque dont il
se couvrait, et, loin de tout regard importun, s'abandonner à son
désespoir. Son énergie, son empire sur lui-même avaient pu lui donner la
force de dissimuler, mais ses efforts avaient été vains pour arracher de
son cœur la cruelle passion qui le consumait. Il fut arraché à sa
rêverie par le bruit d'un joyeux carillon qui, du clocher de la vieille
église, éparpillait ses notes dans l'air comme une volée d'oiseaux.

«C'est le glas de ma dernière illusion», se dit-il avec tristesse; puis,
le sourire aux lèvres, il alla baiser la main d'Aimée et embrasser
Bouchot.

Le ciel, clément pour l'artiste, était sans nuages, et le soleil déjà
chaud éblouissait les yeux. Une foule de femmes, de vieillards,
d'enfants endimanchés, se joignit au cortège pour faire honneur à
Mademoiselle et au docteur, aussi aimés, aussi respectés l'un que
l'autre. L'église, inondée de rayons, avait sa grande porte de chêne
ouverte à deux battants, et le maître-autel, blanc et or, scintillait
sous l'éclat lumineux de cinquante cierges. Sur les dalles grises,
autour des deux fiancés, se reflétaient les mosaïques multicolores des
vitraux; on eût dit des fleurs de feu. Le curé parut, leva les bras vers
le ciel, et l'on s'agenouilla.

Durant la cérémonie, le regard de Gaston s'arrêta d'abord sur un grand
christ en ivoire dont la tête à l'expression douce, triste, résignée,
ceinte de sa triomphale couronne d'épines et penchée sur l'épaule
gauche, semblait contempler les assistants. Gaston souffrait, il courba
le front devant le divin martyr et pria; l'orgue, s'éveillant tout à
coup, fit résonner sa voix puissante, dont les sons, d'abord lents,
graves, solennels, l'attendrirent. Il laissa couler ses larmes sans
honte et son cœur se dégonfla. Bientôt l'instrument eut des notes plus
vives, plus tendres, plus émues, auxquelles vinrent s'unir les voix
fraîches des enfants de chœur, et l'esprit de Gaston, comme il arrive
dans les moments suprêmes, se retourna vers le passé. Il se revit isolé,
perdu, grelottant sur la place Saint-Jacques, en face de Bouchot
exécutant le pas de Giselle. En un instant, il passa en revue sa
misérable enfance, si cruelle, si éprouvée, mais soutenue, réchauffée,
consolée par la bonne humeur, la droiture, le dévouement du cher être
qui, agenouillé en ce moment près d'Aimée, était encore pâle du sang
qu'il avait répandu pour épargner celui de son ami. L'immensité de sa
dette envers l'artiste apparut plus clairement que jamais à Gaston.

«Quoi que je fasse, pensa-t-il en regardant Bouchot, je ne pourrai
jamais que l'égaler.»

Il se leva, fier de la victoire qu'il avait remportée sur lui-même, le
regard calme et assuré. Ce fut d'un bras ferme qu'il soutint le poêle
frangé d'or au-dessus de la tête des fiancés; ce fut d'une voix sincère
qu'il mêla sa prière à celle du prêtre appelant les bénédictions du ciel
sur les nouveaux époux; et ce fut du fond de l'âme qu'il applaudit aux
cloches, dont la voix, un instant contenue, porta soudain vers Dieu le
serment que venaient d'échanger Aimée et Bouchot.

L'artiste, convaincu par les conseils de son ami, s'était décidé à
partir pour l'Italie, et, le soir même de son mariage, en compagnie
d'Aimée, du docteur et de M. de Champlâtreux, il regagna Paris. Vers dix
heures du soir, Gaston, revenant du chemin de fer, rentra dans la petite
maison redevenue solitaire et silencieuse. Il embrassa Mademoiselle et
se retira.

Par une contradiction étrange, il était à la fois tranquille et triste,
satisfait et navré. Il lui semblait sentir un autre lui-même se révolter
et se désespérer. Il s'agenouilla près de son lit et pleura longuement
sans en avoir conscience. Tout à coup il sentit une main s'appuyer sur
son épaule; il se redressa et se trouva en face de sa tante, qui
l'enveloppait de son beau regard.

«Du courage, lui dit-elle d'une voix émue; tu as noblement agi et tu
dois être content de toi.»

Gaston, surpris, allait répondre.

«J'ai tout deviné, continua Mademoiselle, qui pressa la tête de son
neveu contre sa poitrine; ne suis-je pas ta mère, moi? Mais ne parlons
que de l'avenir. Que comptes-tu faire?

--Retourner à Paris et reprendre mes travaux.»

Mademoiselle parut réfléchir.

«J'aurais voulu te garder près de moi, reprit-elle enfin; mais tu as
raison, ici tu te souviendrais trop. Songe toujours à moi,
continua-t-elle, les mains étendues comme pour bénir, et laisse agir ce
grand auxiliaire de Dieu: le temps.»



XI

FACE.


Le surlendemain Gaston se mit en route pour Paris. Bientôt la vapeur
remporta comme dans un tourbillon, et cette course vertigineuse soulagea
momentanément son esprit. L'homme, dans les crises qui bouleversent son
existence, s'insurge par instinct contre les lois inflexibles de la
matière et cherche follement à les braver. C'est alors qu'il rêve de
dompter un cheval fougueux, de lutter contre l'ouragan, de défier la
foudre on les flots soulevés. Les plaines, les collines, les bois
fuyaient avec trop de lenteur encore au gré de Gaston; peu à peu la
raison reprit ses droits, il se mit à songer.

Immobile, les yeux fermés, il semblait dormir. En réalité, il luttait
contre la brûlante image d'Aimée qui passait et repassait devant ses
yeux. Par instant, il regrettait avec amertume de n'avoir pas été
mortellement atteint par l'épée du vicomte de Champlâtreux; mais il
rejetait bien vite cette pensée comme indigne de lui, comme un crime
envers les cœurs dévoués qui l'aimaient. Le soir même de son arrivée à
Paris, Gaston, établi dans l'atelier de Bouchot, se plongeait dans
l'étude avec l'ardeur de ses premières années, demandant à cette
consolatrice austère l'oubli, que sa volonté impuissante ne pouvait lui
donner.

Quelques jours plus tard, le public, par un de ces retours si fréquents
à Paris, se passionna pour le premier livre de Gaston. La question du
paupérisme, brièvement étudiée dans son œuvre, mais d'une façon neuve,
originale, touchante, émut soudain les esprits. On s'aperçut vite que le
livre, si longtemps oublié ou dédaigné, analysait non-seulement le mal,
mais proposait un moyen pratique de l'atténuer, sinon de le guérir. De
vives polémiques s'engagèrent; de nombreux disciples vinrent se ranger
sous la bannière du jeune maître, qui bientôt dut monter lui-même sur la
brèche pour défendre ses idées. Durant trois mois, il lutta sans
relâche, ardent, convaincu, passionné; mais avec cette hauteur de vues,
cette modération, cette dignité que donnent la conscience, l'amour du
bien et la vérité. Le nom du nouveau champion des vieux abus
gouvernementaux ne tarda guère à devenir populaire, et la célébrité vint
s'asseoir à son chevet. Bouchot, de Florence où il préparait une série
d'œuvres qui devaient le classer définitivement, applaudissait presque
chaque jour aux triomphes de son ami; quant au docteur, il ravissait
Mademoiselle par ses enthousiasmes, et se déclarait prêt à mourir,
l'avènement du véritable progrès étant accompli.

Gaston, enfin, sûr de sa force, quitta l'arène pour travailler en
silence à l'œuvre nouvelle qu'il préparait. Était-il heureux? hélas!
non. En dépit du bruit qui venait de se faire autour de lui, son cœur
tressaillait encore au nom d'Aimée; il se sentait résigné, mais non
guéri. Grâce à son courage, à son devoir si simplement accompli, il
possédait ce repos de la conscience et cette sérénité d'âme que donne
tout grand sacrifice. Peu à peu il réussit à convaincre Mademoiselle que
la blessure qu'il portait au cœur était cicatrisée, et que le travail,
l'ambition satisfaite et le bonheur de ceux qu'il aimait avaient suffi
pour le guérir.

Au fond, malgré sa force de caractère soutenue par la conversation
stoïque de M. de Champlâtreux, le jeune marquis, souvent en proie à
d'indicibles tristesses, cherchait un soulagement dans la fatigue
corporelle, et errait au hasard dans Paris. Un peu contre le gré de son
vieil ami, qui jugeait le frottement des hommes nécessaire pour
maintenir l'équilibre de l'esprit, Gaston fuyait le monde où l'on
cherchait à l'attirer, mais au milieu duquel il se souvenait trop que sa
gravité, sa droiture et même sa réserve étaient des défauts. De temps à
autre, le souvenir de sa femme, qu'il n'avait pas revue, le poursuivait;
mais de leur position équivoque résultait un problème devant la solution
duquel il reculait.

Un matin, dans une allée du bois de Boulogne, il vit passer la marquise,
vêtue de noir, distraite, cachée en quelque sorte au fond d'un coupé.
Cette apparition le troubla. Depuis longtemps il ne voyait plus figurer
le nom d'Hélène dans le compte rendu des fêtes auxquelles assiste le
«tout-Paris» conventionnel dont elle faisait partie, et il songea que,
depuis la terrible scène qui les avait séparés, ils semblaient morts
l'un pour l'autre.

Deux mois s'écoulèrent encore. Bouchot, dont le séjour en Italie s'était
prolongé, grâce peut-être à la secrète influence de Mademoiselle,
annonçait enfin son retour, et Madame Hubert, guidée par M. de
Champlâtreux, disposait la maison qu'Aimée devait bientôt animer de sa
présence. Gaston, que l'artiste désirait garder près de lui, examina
l'état de son cœur et frémit à l'idée de se trouver chaque jour, à toute
heure, en face de la femme de son ami. Ses travaux, la campagne
entreprise contre les utopistes et les abus l'obligeaient à ne pas
s'éloigner de Paris. Aussi, lorsqu'il parla d'aller s'établir à Houdan,
M. de Champlâtreux dut combattre énergiquement sa résolution. Selon lui,
Gaston ne s'appartenait plus; il se devait à son pays, à ses idées, à
l'humanité dont il avait embrassé la cause:--son départ serait une
désertion.

--Je dois être plus sage que Bouchot, répondit Gaston, il est encore
trop tôt pour imposer ma présence au tête-à-tête du jeune ménage.

--J'y ai songé pour ma part, répliqua M. de Champlâtreux; eh bien, nous
irons vivre ensemble, pas trop loin d'ici; à moins que, par une
résolution digne de vous, ajouta-t-il en appuyant sur les mots, vous ne
retourniez vivre près de madame de La Taillade.

Gaston garda le silence; mais les paroles de son vieil ami répondaient
trop bien à ses préoccupations secrètes pour ne pas l'obliger enfin à
examiner d'une façon sérieuse les chances d'une réconciliation avec
celle qui portait son nom.

Une après-midi, marchant au hasard, Gaston atteignit l'hôtel de ville et
en parcourut tous les alentours. Son imagination reconstruisit ce
quartier sordide, fangeux, malsain, au milieu duquel il avait passé de
si rudes années, et qui n'existait plus que dans sa mémoire. Il revit la
rue des Arcis, la rue Planche-Mibray, la rue Jean-Pain-Mollet, la
boutique du corroyeur; puis la maison et le galetas où il dormait
l'hiver, enfoui sous un monceau de haillons. Il passa près de
l'emplacement du cabaret de Pauquet, descendit sur le bord de la Seine
et reconnut la berge où, en compagnie de Bouchot, il avait songé à se
réfugier dans la mort.

«Que de peines en moins, se dit-il, si nous avions accompli notre
projet!»

Voulant écarter les idées dans lesquelles ce souvenir venait de le
plonger, il regagna le quai et marcha d'un pas rapide pour ne s'arrêter
qu'à la hauteur de Passy. Il retrouva l'endroit où, seize années
auparavant, il s'était séparé de Bouchot pour se lancer au hasard sur la
grande route, l'âme en proie à une de ces douleurs dont l'intensité fait
croire qu'on ne pourra jamais se consoler.

Gaston, fatigué, s'assit pour réfléchir. D'un côté, Aimée qu'il craint
de revoir; de l'autre, Hélène, froide, indifférente, glacée. Que
résoudre? Partir, entreprendre un de ces voyages de découvertes d'où
l'on rapporte parfois la gloire, où l'on ne succombe qu'avec honneur, et
qui lui donnera le temps d'oublier? Mais sa tante? N'est-ce pas creuser
sa tombe que de mettre à exécution un semblable projet? Cette cruelle
absence, durant laquelle le moindre vent, le moindre orage la tiendront
éveillée, tremblante pour celui auquel elle a consacré sa vie,
n'abrègera-t-elle pas ses jours déjà comptés!... Ah! l'indécision, le
doute! Qu'ils sont heureux ceux que l'herbe recouvre et qui dorment
insensibles dans la paix de l'Éternité.

Une seule issue pour échapper au remords, à la douleur, à la fatalité,
pour revoir Aimée sans danger, retourner près d'Hélène! Elle n'était
coupable que de coquetterie, et peut-être est-il temps encore de
l'arrêter sur la pente où son imprévoyance l'entraîne, dont sa frivolité
lui cache l'abîme final. Ne serait-il pas grand, noble, digne de Gaston,
de retourner vers celle qui porte son nom, qui l'a méconnu, d'offrir la
réconciliation et l'oubli, de se montrer calme, doux, patient, d'étudier
avec soin ce caractère incompréhensible, de recommencer avec abnégation,
sans jalousie, avec l'autorité d'un nom déjà célèbre, et d'une
expérience chèrement acquise, l'œuvre déjà vainement tentée?

«Pars, crie l'orgueil.

--Reste,» murmure la raison.

Le soleil se couchait; Gaston, indécis, semblait oublier l'heure. Tout à
coup un sourire effleura ses lèvres; il venait de se souvenir
qu'autrefois, à cette même place, Bouchot, ne sachant quel parti
prendre, avait proposé d'en appeler au sort. Le sort, en se prononçant,
avait donné à l'artiste les moyens de devenir célèbre.

Gaston sortit un louis de sa bourse et le jeta en l'air.

«Si c'est pile, je pars; si c'est face, je reste.»

Il se baissa avec hésitation, curieusement épié par un passant.

«Face, murmura-t-il; soit, obéissons.»

Il se dirigea à la hâte vers les Champs-Élysées, lança dans le chapeau
d'un pauvre stupéfait la pièce d'or qui lui avait servi à consulter le
hasard, et s'approcha rapidement de la demeure de la marquise; peu à peu
son pas se ralentit, il entrevoyait les arbres du jardin et songeait à
remettre au lendemain sa première visite.

«Pas de lâcheté!» pensa-t-il.

Il passa devant la loge du suisse, qui se disposait à l'interpeller,
mais qui se découvrit en le reconnaissant. Il traversa le vestibule,
gravit l'escalier, et s'arrêta soudain à la vue du vicomte de
Champlâtreux. Celui-ci fit un pas en arrière, comme pour rentrer dans
l'antichambre. Gaston, affreusement pâle, le regardait frémissant.

Le vicomte voulut parler, Gaston lui montra l'escalier d'un geste
impérieux.

«Pas un mot ici,» murmura-t-il.

Et, machinalement, il regarda le gandin s'éloigner.

Le jeune marquis avait encore deux degrés à franchir, son cœur battait à
lui rompre la poitrine, la sueur perlait sur son front. Sa démarche lui
apparaissait maintenant comme une faiblesse; et, les portes de
l'espérance, un moment entr'ouvertes, se refermaient à l'improviste pour
le plonger de nouveau dans le doute et dans la douleur. Il demeurait
immobile.

L'amertume et le dédain se peignaient tour à tour sur ses traits. Quelle
résolution allait-il prendre? Tout à coup, il fit volte-face, poussa un
soupir; et, pas à pas, comme à regret, il redescendit les marches
au-dessus desquelles les nymphes impassibles continuaient à jeter leurs
fleurs de marbre.

Au même instant, Hélène, prévenue de la présence de son mari,
l'attendait pour se jeter dans ses bras. Elle ne se sentait plus
respectée depuis qu'on la savait séparée de Gaston. Puis la conduite de
ce dernier, le bruit fait autour de son nom, un retour sur elle-même
avait peut-être éclairé la frivole jeune femme qui, pour la vingtième
fois, venait de refuser sa porte au vicomte furieux et dépité.

Gaston atteignait le jardin, lorsque la marquise haletante, suffoquée,
parut devant lui. D'un mouvement fébrile, elle saisit le bras de son
mari.

«Je suis innocente, je vous le jure! s'écria-t-elle enfin. Gaston, ayez
pitié de mon orgueil, écoutez-moi.»

Elle chancela, ses yeux se fermèrent, elle serait tombée si Gaston ne
l'eût soutenue. Il la prit dans ses bras et l'emporta chez elle; peu à
peu elle reprit ses forces et se laissa glisser aux genoux de son mari.

«Sauvez-moi de moi-même, lui dit-elle, et rendez-moi digne de vous.»

Il se pencha vers elle et la releva.

Alors, d'une voix émue, souvent coupée par un sanglot, la jeune femme,
s'accusant avec sincérité, raconta sa vie depuis qu'elle habitait seule
sa riche demeure et qu'on ne se croyait plus obligé de la respecter. En
terminant cette douloureuse confidence, elle réclama de nouveau l'aide
et la protection de son mari.

«Ah! pensa Gaston, le hasard, c'est le doigt de Dieu; le devoir
m'attendait ici.»

Puis, s'inclinant vers Hélène, il lui baisa la main.

«Ne parlons plus du passé, dit-il; ma vie vous appartient, Hélène;
tâchons de nous mieux comprendre et nous pourrons encore être heureux.»



XII

APRÈS L'ORAGE.


C'est l'hiver, la neige tombe, les portes sont closes, il est quatre
heures du soir et il fait presque nuit. Dans le salon de la petite
maison de Houdan, le docteur et M. de Champlâtreux jouent aux échecs.
Graves, silencieux, ils méditent les coups. Près de la vaste cheminée où
le bois flambe en pétillant, Mademoiselle tricote, assise dans son grand
fauteuil. Près d'elle, tout près d'elle, Aimée, un peu pâle, oublie de
pousser l'aiguille plantée dans sa broderie. Aucun bruit au dehors; le
petit chasseur, toujours en vedette sur la crête du toit, oscille à
peine et semble regarder au loin, comme s'il attendait un ami.

Les deux joueurs sortent soudain de leur mutisme; un coup douteux s'est
présenté. Mademoiselle relève la tête, les regarde et les écoute. Ses
cheveux sont blancs, blancs comme la neige qui couvre la terre et les
arbres. Son visage a quelques rides légères, elle sourit de l'animation
des deux partenaires; toujours son beau sourire mélancolique et doux.

Les joueurs sont retombés dans leurs calculs sur la marche de la reine
ou du roi. Mademoiselle prend la main d'Aimée qui tressaille et semble
s'éveiller.

«À qui songes-tu? lui demande-t-elle à mi-voix.

--À Henri, répond la jeune femme en rougissant.

--Il sera ici demain.

--Oui; et je calculais combien il y a de minutes d'ici à demain.

--Mais tu as vu ton mari il y a six jours!

--N'y a-t-il que six jours? J'aurais parié pour un mois.»

Catherine survient, elle s'approche d'Aimée dont elle baise les cheveux.

-«Si M. Bouchot avait le bon esprit d'arriver ce soir, dit-elle, il se
régalerait joliment; ma crème est réussie.»

Au premier étage, assis devant une table couverte de livres et de
papiers, Gaston, les deux mains appuyées sur un fauteuil, paraît perdu
dans une méditation. Une portière se soulève, Hélène, mise avec une
élégante simplicité, s'avance sur la pointe des pieds, saisit la tête de
son mari et l'embrasse à l'improviste.

«Monsieur le rêveur ne songe-t-il pas à nous rejoindre au salon? dit la
jeune femme en pressant sa joue fraîche contre celle de son mari.

--Monsieur le rêveur songeait à toi, ma belle marquise.

--Il m'aime?

--De toute son âme.»

Comme un enfant câlin Hélène s'appuie sur son mari, et tous deux
oublient si bien l'heure que Catherine doit les prévenir que
Mademoiselle attend.

On allait se mettre à table lorsque le petit chasseur, comme pris d'une
folie subite, se mit à pivoter sur sa tige de fer avec un grincement
joyeux, tandis que la vieille horloge faisait ronfler ses rouages avec
son entrain accoutumé. Au même instant le marteau de la porte retentit à
coups pressés.

«C'est lui, crièrent les convives d'une seule voix.»

Aimée, dont une robe de chambre dissimulait mal la taille arrondie,
s'était précipitée vers l'antichambre. Elle reparut soutenue par
Bouchot, dont un ruban rouge ornait la boutonnière.

«Nous ne t'attendions que demain, disait la jeune femme sans quitter son
mari des yeux.

--Chère, je ne sais pas comment s'arrange l'horloger, mais ma montre
avance toujours de vingt-quatre heures lorsqu'il s'agit de revenir ici.
Catherine, pourquoi permettez-vous qu'il neige et qu'il fasse si froid?

--Bon Dieu, monsieur Bouchot, ce n'est sûrement pas de ma faute, et si
j'avais su que vous arriviez...

--Je vous crois, Catherine, et j'accepte vos excuses. Et vous, madame
Bouchot, n'avez-vous commis aucune imprudence?

--Il n'y a pas moyen, avec Catherine; elle voulait me porter hier afin
de m'éviter la peine de descendre l'escalier.

--Et c'est moi qui ai fait le voyage en dépit de mes cris, dit Hélène,
dont les beaux bras entourèrent le cou de la vieille servante.

--Rien de nouveau à Paris? demanda Gaston à son ami.

--Si; le gouvernement est vexé; ton élection paraît certaine.

--Le progrès, commença le docteur...

--M'est avis que si vous ne le gardez pas pour le dessert, monsieur
Fontaine, Mademoiselle mangera son dîner froid.»

Les rires furent si bruyants à cette sortie de la vieille bonne, que le
petit chasseur, profitant d'une rafale, pivota trois fois sur lui-même,
à la grande indignation sans doute de la vieille horloge qui, depuis un
an, s'était mise à retarder avec persistance, comme pour allonger les
jours maintenant qu'ils étaient heureux.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Pile et face" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home