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Title: Des homicides commis par les aliénés
Author: Blanche, Émile, 1820-1893
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Des homicides commis par les aliénés" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



DES HOMICIDES COMMIS PAR LES ALIÉNÉS

PAR

LE DOCTEUR É. BLANCHE

MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE, DE LA SOCIÉTÉ MÉDICO-PSYCHOLOGIQUE ET
DE LA SOCIÉTÉ DE MÉDECINE LÉGALE.

     Non quod fieri debet
     Non quod fieri potest
     Sed quod fieri solet.

     STOLL.

PARIS

LIBRAIRIE DE P. ASSELIN

Place de l'École-de-Médecine.



Lorsqu'il s'agit de juger un criminel, la première pensée qui vienne à
l'esprit, c'est que la gravité du crime qu'il a commis doit correspondre
au degré de sa dépravation morale.

Lorsqu'un aliéné commet un attentat, le premier sentiment est également
que le délire doit être conforme et proportionné à la violence de
l'acte.

Dans le premier cas, cette impression sommaire n'est pas toujours
justifiée par l'étude ultérieure des mobiles auxquels le coupable a
cédé; dans le second, elle est absolument contraire à l'observation des
faits, et la gravité de l'attentat commis par l'aliéné est le plus
souvent en proportion inverse de l'étendue du trouble intellectuel dont
il est atteint.

Le mémoire que j'ai l'honneur de soumettre à l'Académie a pour objet
d'indiquer les rapports des actes accomplis par les aliénés, et qui chez
un homme responsable s'appellent des crimes, avec les formes
d'aliénation dans le cours desquelles ces actes sont survenus.

C'est un chapitre détaché de l'histoire des Folies dangereuses. Pour
rendre l'exposé plus simple et plus clair, il ne sera question ici que
des aliénés qui tuent, mais ces considérations pourraient s'appliquer
aussi aux fous qui incendient et à ceux qui volent.

Si on admet l'existence d'une monomanie homicide, la question devient
relativement facile à étudier. Les impulsions délirantes sont continues,
elles concordent avec les conceptions qui semblent les avoir inspirées.
Le médecin averti a l'attention éveillée, et le jour où le malade passe
de l'idée à l'acte, le seul étonnement qu'il soit en droit d'éprouver,
c'est que l'attentat se soit fait attendre si longtemps.

Si au contraire l'homicide, au lieu d'appartenir exclusivement à une
espèce, peut être accompli par des aliénés représentant des types variés
de la maladie, si la violence peut éclater à l'improviste ou être
préparée par de longues hésitations, si elle résulte aussi bien de la
mélancolie anxieuse et sombre que de l'excitation maniaque, il importe
de rechercher comment et à quelles conditions ces états dissemblables
peuvent aboutir à la même conséquence.

Il m'a paru que le meilleur mode d'investigation était de passer en
revue les formes d'aliénation où l'homicide se produit le plus souvent;
j'espère démontrer ainsi que des malades différents les uns des autres
pour le médecin qui se borne à constater les idées délirantes
prédominantes, peuvent offrir des analogies saisissantes à l'observateur
qui pénètre plus avant dans l'analyse de la maladie.

Le délire de persécution est certainement celui où la tendance à
l'homicide semble le plus logiquement commandée; l'aliéné est sous le
coup d'une pression irritante ou terrible; ses ennemis l'obsèdent, sans
qu'il ait fourni le plus léger prétexte à leur hostilité, ils
s'acharnent contre lui, le calomnient, le menacent, l'empêchent de jouir
de la vie, s'il est riche, de gagner son pain, s'il est pauvre; ses
nuits sont troublées par les propos injurieux des voisins, ses journées
s'écoulent dans les mêmes angoisses; tous les moyens sont bons à ses
persécuteurs qui disposent de ressources mystérieuses, qui, non contents
de le perdre au dehors, pénètrent jusque dans l'intimité de sa pensée,
le forcent à vouloir ce qu'il ne voudrait pas, et ne lui accordent pas
une heure de répit.

En pareil cas, il semble que le meurtre s'excuse par les droits de la
légitime défense, et il n'est pas un de nous qui, se représentant par la
pensée une situation si douloureuse, ne se demande s'il ne se
délivrerait pas à tout prix d'une telle angoisse.

Et cependant, ce n'est pas parmi les persécutés que se rencontrent le
plus grand nombre d'aliénés homicides. Pourquoi? C'est parce qu'avant de
subir l'entraînement qui détermine les attentats contre les personnes,
il faut qu'il intervienne un élément nouveau. Les persécutés inertes,
résignés à leur sort, n'ont pas l'énergie de commencer la lutte; c'est
souvent en souriant qu'ils racontent leurs infortunes auxquelles ils
échappent par la fuite, si même ils essaient de s'y soustraire.

On trouve à côté, et comme types tout différents, des malades atteints
du même délire de persécution, mais sujets à des exaltations critiques.
Calmes habituellement, ils s'excitent, sans autre cause qu'une
modification cérébrale dont ils n'ont pas conscience. Ces attaques se
répètent plus ou moins, avec des durées variables et surtout des
intensités inégales.

Quand la crise est peu accentuée, elle se traduit par un besoin de
mouvement ou par une anxiété vague; plus elle augmente, plus elle
devient menaçante; si une circonstance quelconque l'arrête dans son
évolution, les aliénés ne sont qu'inquiétants, ils restent inoffensifs;
mais si la crise atteint son paroxysme, ils vont jusqu'à l'acte, et se
vengent ou se préservent d'un danger imaginaire en frappant celui qu'ils
supposent être l'auteur de leurs maux. Chez les uns, la crise se
manifeste sous une forme visible, traduite par les gestes et les
paroles; chez les autres, elle se dissimule sous une agitation latente
qui couve sans éclater. Quel que soit le mode d'expression, le fond est
le même. L'excitation cérébrale éteinte, les malades rentrent dans la
passivité et cessent d'être dangereux, jusqu'au retour, souvent possible
à prévoir, de commotions semblables. L'homicide est provoqué par une
impulsion soudaine en apparence, mais préparée en réalité, par
l'accroissement des phénomènes d'irritation encéphalique, et destinée à
s'effacer si l'occasion a fait défaut, ou si le calme est revenu.

Les alcooliques, et ils sont presque tous, à de certains moments et à
des degrés divers, des persécutés, fournissent l'exemple le plus complet
de ces ébranlements critiques; eux aussi sont tourmentés par des
ennemis; au lieu de les entendre, ils les voient; on ne se contente pas
de les obséder, on en veut à leur vie. Toujours agités, ils le
deviennent à l'excès sous l'influence d'un progrès de l'intoxication;
intermittente, nocturne ou diurne, et d'autant plus marqué qu'il se
continue le jour et la nuit.

La maladie procède là, et c'est sa loi pathologique, par accès de courte
durée en général; l'homicide est une des conséquences ordinaires et
faciles à prévoir de cette marche du mal; tout le monde sait comment il
s'accomplit; l'alcoolique, errant, incertain de sa direction matérielle
et morale, torturé par des hallucinations terrifiantes, frappe à la
manière des bêtes fauves quand la peur les envahit.

Il existe incontestablement des persécutés non intoxiqués qui ont par
intervalles des affinités avec les alcoolisés persécutés.
L'hallucination de la vue se mêle chez eux avec celle de l'ouïe, parfois
elle la domine, donnant ainsi la preuve d'une excitation cérébrale plus
vive. Sous la pression de cette poussée congestive, ils se transforment,
et franchissent l'intervalle de la passivité à l'activité et par
conséquent de la pensée à l'acte.

Quand on cherche à quel degré un malade peut être dangereux, on doit
l'étudier au point de vue tout spécial de ces crises si mobiles,
d'aspect si varié, mais pourtant possibles à reconnaître lorsqu'on s'y
applique attentivement.

Les épileptiques que tant de symptômes analogues rapprochent des
alcooliques, en dehors de l'attaque, les épileptiques deviennent souvent
des meurtriers. L'analyse des troubles cérébraux par lesquels ils
passent fournit les mêmes données, sans qu'on soit autorisé à dire que
l'impulsion obéit à des règles précises.

Quelques exemples tirés surtout de l'étude des faits judiciaires
permettent de signaler les procédés les plus habituels par lesquels
l'homicide est accompli.

Dans une première catégorie, on peut ranger les épileptiques impulsifs
qui, l'oeil ardent, le visage en feu, la vue troublée, à peine assez
conscients de leurs actes pour les mener à fin, se précipitent sur le
passant inconnu, le couteau, le marteau ou le bâton à la main, et le
tuent, si le hasard ne permet pas qu'il échappe à cet assaut inattendu.

À une seconde classe appartiendraient les épileptiques à crise non
convulsive, latente, prolongée, qui épient et semblent combiner leur
agression, mais qui, en réalité, ne sont pas encore arrivés au point où,
selon l'expression de M. le professeur Lasègue, ils seront mûrs pour la
violence; ce sont ceux qu'on voit se promener pendant des heures avant
d'agir, à l'aspect étrange plutôt qu'effrayant, et doublement dangereux
parce qu'ils sont demi-maîtres d'eux-mêmes.

Dans une troisième division se placent les épileptiques à petit mal,
chez lesquels, en dehors des attaques éclamptiques, il s'est produit une
perversion mentale durable. Ceux-ci, les plus redoutables de tous,
agissent en vertu d'une délibération poursuivie, patiente, et ne faisant
explosion que si l'état congestif du cerveau, manifesté par ses signes
habituels, a acquis une intensité suffisante pour déterminer la violence
terminale.

C'est également à un entraînement devenu irrésistible que cèdent
certains aliénés suicides qui tuent pour être tués; ils ont souvent fait
sur eux-mêmes de nombreuses tentatives qui ont plus ou moins approché du
but; enfin arrive le moment où l'impulsion est plus forte que leur
résistance, et ils commettent un meurtre. Il n'y a pas à tenir compte
des mobiles qu'ils allèguent après coup pour expliquer leur acte; en
réalité, ils ont obéi à une impulsion produite par une surexcitation
cérébrale momentanément plus intense et dont ils n'ont pas eu
conscience.

Dans d'autres conditions pathologiques, un homme, sous le coup d'une
lésion cérébrale chronique, est sujet à des exacerbations plus ou moins
passagères et qui rentrent dans les conditions aiguës de l'épilepsie et
de l'alcoolisme.

En fait, il n'est ni un buveur, ni un comitial, mais dût-il, dans ses
intervalles réputés lucides, n'avoir jamais énoncé une conception
délirante, le jour où l'accès aigu ou subaigu se produit, il se
développe en lui une aptitude transitoire aux plus terribles attentats.

Les malades de cette espèce ne sont pas rares, et ce sont eux qui créent
les plus grandes difficultés aux médecins consultés par la justice. Pour
comprendre la marche et la nature de leur maladie, pour oser les
exonérer d'une responsabilité qui semblerait si justifiée, il faut se
représenter l'évolution des impulsions homicides dans les cas où
l'aliénation remplit les intervalles qui séparent les crises; on voit
alors que les symptômes sont les mêmes, et que l'état continu, uniforme,
du trouble mental, occupant une place restreinte, n'a qu'une valeur
secondaire.

Quelques observations choisies parmi les faits les plus intéressants
qu'il m'a été donné d'observer pendant ma longue carrière de médecin
d'aliénés et de médecin légiste prouvent qu'il ne s'agit pas d'une visée
plus ou moins ingénieuse de l'esprit. Ces faits, classés dans l'ordre
que je viens de suivre, serviront de pièces à l'appui et d'arguments à
la démonstration.

J'aurais craint d'abuser de la bienveillante attention de l'Académie en
rapportant ici ces observations, et je me suis borné à donner les
conclusions auxquelles elles conduisent.

En résumé, il n'existe pas de forme spéciale d'aliénation mentale qui
doive porter le nom de Monomanie homicide.

L'homicide peut être commis par des aliénés atteints d'affections
mentales diverses, à la condition que les malades soient sujets à des
crises d'excitation dite congestive assez intenses pour qu'ils n'en
restent pas à la pensée et qu'ils en viennent à l'acte.

Ces crises, d'intensité et de durées variables, s'accusent par des
signes qui doivent éveiller la défiance. Lors même qu'elles se
dissiperaient sans avoir abouti à un meurtre ou à des violences graves,
le devoir du médecin est de se tenir sur ses gardes.

L'alcoolisme et l'épilepsie représentent les maladies à perversions
mentales dans lesquelles on observe le plus communément l'invasion de
ces crises portées à leur plus grande puissance; ce sont aussi les
espèces où on voit le plus souvent survenir les homicides; le délire de
persécution et la monomanie suicide en offrent également des exemples
assez fréquents.

Enfin, des malades atteints d'affections cérébrales congénitales ou
acquises, caractérisées d'abord par des accidents physiques et plus tard
par des troubles plus ou moins vagues du caractère ou de l'intelligence,
peuvent être disposés à subir des crises d'excitation, et à commettre,
sous cette influence passagère, des meurtres ou des actes de violence en
désaccord avec leur état pathologique pendant les longues intermissions
qui séparent les crises.



DÉLIRE DE PERSÉCUTION.--ILLUSIONS DES SENS.--TENTATIVE DE MEURTRE SUR UN
ECCLÉSIASTIQUE.--IRRESPONSABILITÉ.


     Nous soussignés, docteurs en médecine de la Faculté de Paris,
     commis le 13 septembre 1871, par une Ordonnance de M. Blain des
     Cormiers, juge d'instruction près le Tribunal de première instance
     du département de la Seine, à l'effet de constater l'état mental de
     la nommée C... (Anne-Joséphine), inculpée d'avoir, à Paris, le 6
     août 1871, commis une tentative d'assassinat sur la personne de M.
     l'abbé B...; après avoir prêté serment, consulté les pièces du
     dossier, recueilli tous les renseignements de nature à nous
     éclairer, et visité la prévenue à différentes reprises, avons
     consigné, dans le présent Rapport, les résultats de notre examen:

     La fille C... est née en Belgique; âgée d'environ 48 ans, elle est
     douée d'une constitution robuste; une surdité assez prononcée est
     la seule infirmité dont elle soit atteinte. Si l'on s'en rapporte
     aux renseignements qu'elle donne sur ses antécédents, il n'y aurait
     pas eu d'aliénés dans sa famille; son père est mort à 80 ans; sa
     mère a succombé à la suite d'un accouchement.

     Les antécédents tels que le dossier nous les fait connaître sont
     les suivants. La fille C... a été condamnée pour vol en 1855, à
     cinq ans de prison. À l'expiration de sa peine, elle est revenue à
     Paris, et, depuis cette époque, plus particulièrement dans ces
     dernières années, elle a mené une existence tourmentée, sur
     laquelle elle nous donne des renseignements précis. Les détails
     dans lesquels elle est entrée nous ont paru d'une très-grande
     importance dans l'appréciation de son état mental. Nous les
     exposerons tels qu'ils se sont présentés dans le long et minutieux
     examen auquel nous avons soumis la fille C... Ses réponses que nous
     reproduirons textuellement, pour ne rien leur enlever de leur
     caractère de sincérité absolue, sont conformes à celles qui ont été
     consignées dans ses différents interrogatoires; toutefois, elles
     traduisent d'une manière plus complète, plus fidèle, les
     préoccupations, les conceptions délirantes de la fille C...

     D. Depuis quand êtes-vous ici?

     R. Il y a un mois à peu près.

     D. Pourquoi vous y a-t-on amenée?

     R. J'ai été arrêtée parce que j'avais tiré deux coups de revolver
     sur le curé de Montmartre pendant la grand'messe.

     D. Que vous avait-il fait?

     R. Messieurs, je vais vous dire; j'ai eu un malheur pendant que
     j'étais domestique chez M. L..., j'ai volé de l'argent dans son
     bureau, et j'ai été condamnée à cinq ans de prison.

     Quand je suis sortie de prison, j'avais pris de bonnes résolutions
     de travailler; j'ai eu la bêtise de me mettre dans la religion, et
     ma cause a été divulguée; ce sont les prêtres qui ont fait cela par
     intérêt; alors tout le monde a su que j'avais volé.

     D. Comment vous êtes-vous aperçue de cela?

     R. Ce n'était pas difficile; en chaire c'était de moi qu'on
     parlait.

     D. Est-ce que vous avez entendu le prédicateur vous désigner par
     votre nom?

     R. Non; quand il parlait de moi, il le mettait au masculin, ainsi
     il disait les mots: forçat, galérien, en me montrant, et un jour il
     me dit entre les dents: «Vous en avez assez.» Il y a eu un
     missionnaire, l'abbé M..., qui est venu prêcher à Montmartre; c'est
     le premier sermon où l'on s'est occupé de moi. Il a parlé de «l'or
     de Carthage», c'était pour moi qu'il disait cela, et comme une
     autre fois le curé, dans un sermon, a dit: «Qu'on se trompait, si
     l'on croyait que ceux qui volaient se corrigeaient tout à coup,
     qu'il leur fallait longtemps pour se corriger,» j'ai cru que
     c'était lui qui avait divulgué ma cause et qui avait dit à l'abbé
     M... de faire son sermon sur moi.

     D. Qu'est-ce que cela signifiait pour vous _l'or de Carthage_?

     R. Cela signifiait que j'étais une voleuse, car on dit que les
     Carthaginois étaient des voleurs,

     D. Est-ce qu'on vous accusait aussi en dehors de l'église?

     R. Je crois bien, Messieurs, c'était la même chose à l'atelier. Je
     travaillais à la maison G... Dans le commencement, cela allait
     bien; les contre-maîtres étaient bons pour moi d'abord; on me
     donnait de l'ouvrage, et puis au bout de quelques jours on m'en
     refusait par taquinerie. Quand j'arrivais à l'atelier, c'était
     comme un enfer; j'ai été bien malheureuse; pourtant le courage ne
     me manquait pas, mais quand on est résolu à bien faire, c'est un
     martyre d'endurer ce que j'ai enduré. Chaque fois que j'y allais,
     il y avait _des huées, des gestes_.

     D. Depuis quand?

     R. C'est depuis que le curé est arrivé en 1867. Il voulait m'avoir.

     D. Pourquoi voulait-il vous avoir?

     R. Par intérêt. J'avais à peu près 1,200 francs d'économies; j'ai
     eu des difficultés avec un vicaire à ce sujet-là; c'est de là que
     tout cela vient.

     D. Monsieur le curé de Montmartre passe pour un excellent homme?

     R. Oui, il passe pour un très-brave homme, mais il est _pétri de
     perfidie_ à mon endroit; c'est _une surfine canaille_.

     D. Qu'est-ce qui vous a donné la preuve qu'il s'occupait de vous?

     R. Une fois, sur les buttes, je le rencontre; je le traite de
     lâche, de prêtre indigne. Il me dit: «Nous allons vous faire
     chaisière.» C'était certainement à moi qu'il s'adressait.

     D. Est-ce que M. le Curé vous a toujours donné sujet de vous
     plaindre de lui?

     R. Non, il y a eu un temps où il avait encore des égards pour moi;
     mais un dimanche, je me suis aperçue que les élèves d'un pensionnat
     qui étaient à côté de moi à l'église se retournaient pour me
     regarder pendant le sermon, elles avaient _l'air de me dire_:
     «C'est pour vous qu'on parle, vous faites trop de toilette.» Après,
     elles m'ont laissée tranquille. Elles avaient _l'air de dire_:
     «Puisqu'il ne faut pas la regarder, laissons-la.»

     D. Qu'est-ce qui a fait changer M. le curé?

     R. Je crois que ce sont les marguilliers, le personnel rapace. Tous
     se sont mêlés de me faire de petites taquineries. Ainsi, le gardien
     du Calvaire avait dressé son chien à courir après moi quand je
     passais. La chaisière disait au donneur d'eau bénite, d'une voix
     forte: «Huez la donc.»

     D. Comment vous, qui êtes un peu sourde, entendez-vous si bien ce
     que l'on dit de vous?

     R. On peut facilement distinguer. Les personnes qui sont sourdes,
     quand elles regardent ceux qui parlent, comprennent facilement au
     mouvement des lèvres.

     D. Alors vous pensez que c'était le personnel de l'église qui avait
     indisposé le curé contre vous?

     R. Le gardien du Calvaire surtout. Les vicaires aussi. Il y en
     avait un, l'abbé J..., qui _me huait, me conspuait dans l'église_.
     Plus il y avait de monde, moins il se gênait; en passant à côté de
     moi, il faisait: «Pschitt!» en signe de mépris. Un autre vicaire
     encore davantage. Il venait se mettre à côté de moi, et il faisait
     le signe de cracher. Je me suis plainte du donneur d'eau bénite à
     l'ambassadeur belge. Il a été conduit trois fois au violon, et,
     comme il continuait, on a employé quelqu'un d'en haut pour le
     surveiller; il a disparu pendant une journée, et quand il est
     revenu, il était encore plus acharné.

     D. Comment en êtes-vous venue à la résolution de tuer M. le curé?

     R. Je ne voulais pas le tuer, je voulais seulement le blesser, je
     voulais tirer dans les fesses, parce que j'ai entendu dire que dans
     les chairs ce n'est pas mortel. Je savais qu'on m'arrêterait, que
     je passerais aux assises, parce qu'il y aurait eu des journaux, et
     que j'aurais pu faire connaître que si j'étais venue une seconde
     fois en prison, c'était leur faute, aux curés. Je voulais qu'on
     voie bien clairement que c'est l'argent qui les fait agir.

     D. Vous rappelez-vous à quelle époque vous avez conçu le projet de
     tirer sur M. le curé?

     R. Il y a déjà quelque temps, mais je lui avais pardonné parce
     qu'il avait très-bien soigné son vieux père. Je lui ai écrit à ce
     sujet là.

     D. Combien de temps avant cette tentative avez-vous acheté votre
     revolver?

     R. En 1860, c'était pour me défendre des attaques d'un voisin qui
     ne me laissait pas une minute de repos.

     Il avait ameuté tout le quartier contre moi. Je n'osais plus sortir
     de chez moi. On me traitait de voleuse, toujours à cause des
     prêtres qui avaient divulgué ma cause.

     J'ai quitté Paris, je me suis trouvée à Reischoffen, dans les
     ambulances, puis j'ai été à Marseille; enfin, je suis revenue à
     Paris le 23 juillet dernier. J'avais écrit à l'ambassade belge que
     je donnais au curé de Montmartre jusqu'au 1er août pour me rendre
     justice et me donner la place de chaisière pour m'indemniser.

     Le lundi, 6 août, je voulais tirer sur lui aux vêpres, pas à la
     grand'messe, pour ne pas faire de scandale. Voilà que le dimanche,
     le curé a fait la quête; je savais bien que ce n'était pas à lui de
     la faire; il l'a faite par taquinerie; il est passé devant moi,
     sans me présenter la bourse, il a fait exprès d'aller causer avec
     des dames qui étaient à côté de moi. Alors moi, exaspérée, j'ai
     pris mon revolver sous mon caraco, j'ai déchargé mon coup sur lui.
     J'ai été très-agitée parce que ce n'était pas le moment que j'avais
     choisi; si j'avais eu le temps de me préparer, j'aurais été plus
     calme.

     D. Que s'est-il passé ensuite?

     R. Après, je n'ai pas dit une parole, je me recueillais, j'étais
     convaincue qu'ils allaient me tuer.

     D. Qui «ils»?

     R. Le suisse, le bedeau, qui s'étaient précipités sur moi.

     D. Regrettez-vous ce que vous avez fait; êtes-vous inquiète de ce
     qui peut vous arriver?

     R. Non, je ne suis pas inquiète.

     D. Vous nous disiez que vous aviez fait quelques économies, vous
     reste-t-il encore un peu d'argent?

     R. J'ai tout dépensé. Quand je suis allée à Marseille, j'avais
     acheté une petite voiture et de la mercerie pour vendre dans les
     rues; c'était la même chose qu'à Paris; j'ai vu des personnes dans
     la banlieue qui chuchotaient et disaient: «Il ne faut rien lui
     acheter.» J'ai vu que cela venait encore des prêtres. J'ai écrit au
     curé pour le supplier de ne pas me montrer au doigt, il n'en a pas
     tenu compte.

     Je lui prédisais malheur, il a continué.

     Quand je suis revenue, c'était encore pire qu'avant. Ainsi, quand
     j'allais faire mon heure d'adoration, il le savait, et venait tout
     exprès dans l'église pour me narguer. Je suis certaine qu'il avait
     divulgué ma cause partout. Ainsi, à Lyon, en venant par le chemin
     de fer, j'ai très-bien vu deux jeunes gens, sur le quai de la Gare,
     qui ont chuchoté en me regardant, je me suis dit tout de suite: «Me
     voilà encore reconnue.» Maintenant, je suis dépouillée, je n'ai
     plus rien, et je ne peux plus trouver de travail nulle part.

     D'abord on me reçoit, puis deux ou trois jours après on me refuse.
     C'est toujours la même chose.

     D. Vous nous avez parlé de votre condamnation, avez-vous été prise
     sur le fait?

     R. Non, Monsieur, ce n'est que quelque temps après. J'avais pu m'en
     aller en Belgique où j'ai un frère officier.

     Il est un peu fier, il ne m'a pas bien reçue.

     Je suis revenue à Paris, et l'idée m'est venue d'acheter des
     vêtements d'homme, puis de repartir pour la Belgique, habillée en
     homme. Je voulais aller dans le café où il va d'habitude, je
     l'aurais provoqué en lui jetant un verre de bière à la figure. Mais
     il y avait des agents à la gare, ils ont regardé dans mon paquet
     que j'avais laissé un moment, il y avait des vêtements de femme;
     quand je suis venue pour le prendre, ils m'ont arrêtée, c'est comme
     cela que j'ai été reconnue et passée en jugement.

     D. Pourquoi ne pas garder vos vêtements de femme pour aller jeter
     un verre de bière à la figure de votre frère?

     R. C'est que je ne voulais pas que dans le café on me prît pour sa
     maîtresse.

     D. Avez-vous eu quelque liaison dans votre vie?

     R. Jamais, Messieurs, je n'ai eu de rapports avec un homme; je n'ai
     jamais aimé personne. On me faisait rougir rien qu'en me parlant
     mariage. Ce n'était pas dans mes idées.

     D. Vous nous dites que le curé avait indisposé tout le voisinage
     contre vous par ses révélations; vous poursuivait-on jusque dans
     votre chambre?

     R. Pas directement, mais ils cherchaient à savoir ce que je faisais
     chez moi.

     Ils montaient sur la tour Solférino pour plonger dans ma chambre.

     Ils se mêlaient de tout. Je ne pouvais pas sortir sans qu'ils
     soient à me guetter.

     Un soir, je rentrais avec un journal à la main; l'abbé M... passe à
     côté de moi, et il dit: «Voilà-t-il pas qu'elle va lire le journal,
     maintenant,» et il fait un geste de mépris. J'ai eu envie de lui
     dire: «Est-ce que je ne l'ai pas payé?» Mais je me suis retenue
     pour ne pas faire de discussion dans la rue. Je sais bien ce qu'ils
     veulent à présent. Ils vont faire tout ce qu'ils pourront pour
     prouver que j'ai eu un accès de fièvre chaude. Le directeur et les
     soeurs d'ici sont d'accord avec eux. Quand ils ont su que vous étiez
     venus me voir, ils ont dit: Il faut lui fermer la bouche.

     Le directeur a voulu m'interroger, j'ai refusé de répondre. Je les
     tiens. Ah! J'ai supplié le curé à mains jointes de ne pas me faire
     connaître, il n'en a pas tenu compte. Je ne prierai plus
     maintenant. Il faut que l'on sache tout.

     D. Avez-vous entendu des personnes parler de vous quand vous étiez
     seule dans votre chambre?

     R. Non, il n'y a que les voisins qui me taquinaient, qui me
     guettaient, et qui faisaient des saletés devant ma porte, mais ils
     ne me parlaient pas.

     Ma chambre donnait sur le cimetière; j'ai vu le gardien du Calvaire
     qui dressait son vieux chien à aboyer après moi. Il en avait un
     plus jeune qui a disparu, après que je me suis plainte au
     commissaire de police et à l'ambassadeur belge. Cette fois là, il
     s'est aperçu que je le surveillais; alors il s'est faufilé le long
     de la muraille comme quelqu'un qui se cache, et je ne l'ai plus vu.

     D. Alors, vous voyiez les personnes qui s'occupaient de vous?

     R. Messieurs, c'était bien facile. Depuis qu'il y a eu du bruit sur
     mon compte, je suis certaine que je ne faisais pas un pas sans être
     suivie.

     J'avais cessé de me confesser au curé de Montmartre, et j'allais à
     confesse, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre. Le curé
     voulait savoir où j'allais, il aurait voulu que je vienne à la
     paroisse, moi, je m'y refusais. Ils m'ont fait suivre pendant deux
     bonnes années au moins; j'ai tout fait pour les dépister, je les
     retrouvais toujours; ils étaient acharnés après moi.

     D. Quelles espèces de gens étaient-ce?

     R. J'ai bien fait attention. Il y avait surtout un homme gros, et
     le gardien du Calvaire. Un jour, je descendais de chez moi, je
     m'aperçois qu'ils me suivent: je me dis, je vais les tromper. Je
     descends jusqu'aux halles, je passe à travers les voitures, je me
     sauve jusque dans le faubourg Saint-Germain. J'entre dans une
     église, je ne sais plus laquelle. Il y avait un prêtre au
     confessionnal, avec une pénitente d'un côté, je me mets de l'autre
     côté, J'attends dix minutes, et le prêtre m'entend. Quand je sors
     de l'église, le gros homme était là, il avait l'air très-contrarié.
     Alors je voulus m'amuser à leurs dépens; je ne sortais plus qu'avec
     une grosse Bible sous mon bras.

     Ils disaient: la voilà encore, elle va se confesser, suivons-la. Un
     jour, j'ai descendu les buttes en courant. En bas, je me retourne,
     je revois encore le même homme, il était très-essoufflé et
     paraissait très-contrarié. Je l'ai pris pour un inspecteur des
     moeurs. J'ai écrit cela à l'ambassadeur belge.

     D. Comment viviez-vous?

     R. Très-simplement. On disait que je faisais trop de toilette;
     j'achetais de bonnes choses pour que cela dure plus longtemps,
     voilà tout.

     D. Comment vous nourrissiez-vous?

     R. Je préparais mes aliments moi-même. Je suis très-sobre, je ne
     bois presque pas de vin. Je suis sûre que je n'en bois pas 20
     litres par an. Je préfère le café, j'en prenais pas mal;
     quelquefois cela me portait un peu sur les nerfs.

     D. Depuis que vous êtes ici, êtes vous plus tranquille, a-t-on
     cessé de vous tourmenter?

     R. Oui, je suis tranquille; pourtant les soeurs sont contrariées que
     je n'aie pas voulu répondre au directeur. Mais je ne dois de
     réponse qu'au juge d'instruction. Je vois bien qu'on cherche à me
     gagner; le curé de Montmartre est déjà en communication avec les
     soeurs d'ici. Ils vont faire tout ce qu'ils pourront pour mettre
     cela sur le compte de la folie; c'est qu'il faudra prêter serment,
     et ils savent bien que je ne vais pas me présenter bouche close à
     la Cour d'assises. Oui, je dirai devant tout le monde que s'il y a
     tant de repris de justice qui ne reviennent pas au bien, c'est la
     faute des prêtres; Ils sucent jusqu'à la dernière goutte de notre
     sang. Je ne suis pas inquiète, allez, je les tiens.

     Nous avons tenu à reproduire fidèlement les paroles de la fille
     C...; mais ce que nous ne pouvons rendre, c'est l'accent de
     conviction avec lequel ses réponses nous ont été faites.

     Nous aurions pu insister sur quelques détails qui l'auraient
     montrée laborieuse, économe, d'une piété exagérée peut-être, mais
     correspondant à un sentiment élevé, celui de sa réhabilitation:
     nous avons pensé que nous devions nous en tenir exclusivement à
     l'appréciation des faits qui ont précédé la tentative de meurtre à
     laquelle elle s'est livrée, et qui, pour nous, n'est qu'une des
     manifestations de l'état morbide qu'il nous reste à définir.

     La fille C... est atteinte de délire lypémaniaque avec prédominance
     d'idées de persécution. Si l'on cherchait à préciser le début des
     troubles, on pourrait le faire remonter à l'époque où elle allait
     quitter Paris, sous des vêtements d'homme, avec l'intention d'aller
     provoquer son frère à Bruxelles. Si nous la perdons de vue pendant
     les cinq années qu'elle a passées en prison, il nous est facile de
     rétablir à partir de ce moment l'enchaînement des faits, de
     constater les illusions du sens de la vue, et surtout de l'ouïe, de
     suivre les déterminations déraisonnables, mais logiques, qu'elles
     entraînent. La vie de la fille C... n'est plus, comme elle le dit
     elle-même, qu'un martyre; et ne se rendant pas compte de l'origine
     même de ce martyre, qui est son propre ouvrage, elle ne vit plus
     que pour trouver aux faits les plus simples, les plus habituels de
     son existence, une interprétation fausse. Chaque jour, ses griefs
     prétendus augmentent; chaque jour, un incident nouveau vient
     grossir le nombre des _taquineries_ dont elle se croit la victime.
     Ses imaginaires persécuteurs sont des prêtres, qu'elle accuse
     d'avoir divulgué sa cause; et, sans prendre garde que c'est la
     préoccupation constante de la tenir cachée, qui s'est transformée
     en elle, elle ne voit plus dans les attitudes, dans les gestes,
     dans les paroles de ceux qu'elle soupçonne, que des allusions
     blessantes qui l'irritent. Tout son délire s'alimente de ces
     illusions incessantes; la surdité dont elle est atteinte en
     favorise encore le retour. Elle cherche à lire sur les lèvres, et
     ce qu'elle surprend, ce sont toujours de nouvelles insultes. Elle
     n'a pas conscience de la part active qu'elle prend à la création de
     ces interprétations fausses; et c'est avec ces éléments que se
     constitue un délire, en apparence si complexe, au fond si précis et
     si net, qui devait aboutir aux violences sur le curé de Montmartre,
     organisateur, selon elle, du complot tramé contre son repos, contre
     sa réputation.

     Rien ne manque dans ses réponses, qui sont pour nous absolument
     significatives, ni ces expressions qu'adoptent les aliénés de ce
     genre, qui reviennent à chaque instant dans leurs discours, qui
     sont caractéristiques d'un trouble mental essentiellement
     chronique, Il n'y manque pas même la préméditation, dont, bien à
     tort, on ne suppose pas les aliénés capables; mais cette
     préméditation même a son caractère spécial.

     La fille C... ne cache pas ses projets; il y a deux ans qu'elle
     avertit le curé lui-même, l'ambassadeur de Belgique, le commissaire
     de police, et il n'eût fallu qu'un peu plus de clairvoyance pour
     empêcher un attentat dont les suites pouvaient être plus graves.

     Plus nous avons examiné cette fille, plus s'est faite claire,
     certaine, absolue, la conviction d'une aliénation mentale déjà
     ancienne; et, si nous n'avions eu déjà l'examen direct pour nous
     éclairer, nous aurions trouvé, dans le dossier, une lettre adressée
     au curé de Montmartre, à la date du 7 septembre 1868, et qui ne
     permet aucun doute; nous en extrayons les passages suivants:

     «Monsieur, écrit-elle, je veux vous dire ce que j'ai sur le coeur.
     Le jour de l'Adoration vous faisiez l'innocent, vous veniez de
     bonne heure, comme pour me donner le change, comme pour dire, je ne
     vois pas le prédicateur, je ne puis donc pas lui raconter votre
     histoire, comme si je ne savais pas qu'avant d'arriver le prêtre me
     connaissait; je n'ai qu'à me présenter dans l'une des églises qui
     s'ouvrent à la neuvaine de Mai pour apprendre combien vous êtes
     habile à donner les signalements. Mais pour les deux premiers
     prêtres qui sont venus prêcher, c'est autre chose, vous les avez
     fait venir pour me montrer à eux, vous m'avez parfaitement bien
     fait espionner.

     «... Vous avez détruit par vos paroles le peu de confiance que l'on
     pouvait avoir encore en moi. Monsieur le curé, je ne mettrai plus
     les pieds dans votre église; vous avez comblé la mesure. Je vous ai
     prié, je vous ai supplié de ne pas me forcer à courir à l'autre
     bout de Paris pour sanctifier mon Dimanche, je n'ai pu l'obtenir.

     «Eh bien, s'il faut se tuer de fatigue, on se tuera, voilà tout. Du
     reste, je ne tiens pas à la vie, car vous en avez fait un long
     martyre; ma réputation, vous vous en êtes joué; mon existence, vous
     l'avez compromise; vous m'avez fait au coeur une plaie incurable,
     car, quand bien même je partirais, et ce ne sera pas long, je
     penserai toujours avec une grande douleur que ceux-là même qui
     devaient être bienveillants pour moi, qui auraient dû me protéger,
     qui auraient dû donner l'exemple et cacher ma faute, que ce sont
     ceux-là même qui ont été les plus pressés de la divulguer, qui ont
     été mes ennemis les plus acharnés... Je me dis, les prêtres
     voyagent, les soeurs de charité, les frères ignorantins aussi, et
     comme je ne suis pas pour rester à Paris, si, n'importe où j'irai,
     je venais à rencontrer un prêtre, soit un frère, soit une soeur, et
     que ces trois différentes personnes me connaissent, je serais sûre
     d'être trahie là où je serais rencontrée, comme je suis sûre d'être
     trahie dans tout Paris, car quand le curé et le clergé donnent
     l'exemple, les paroissiens ont carte blanche, etc.»

     En effet, elle quitte Paris, mais ses préoccupations délirantes la
     suivent partout. Elle se croit reconnue, espionnée, et, reprenant
     au loin le système organisé par elle, elle ne doute pas que les
     machinations odieuses dont elle était victime à Paris sont
     continuées en province. Il semble que ce soit à Marseille, que le
     projet de blesser M. le curé de Montmartre ait été conçu, et cela
     «parce que dans la banlieue elle a vu des gens qui chuchotaient et
     qui disaient: la voilà, il ne faut rien lui acheter.» Elle n'a pas
     plus conscience de la valeur morale de cet acte, qu'elle n'a
     conscience de l'état de trouble intellectuel permanent dans lequel
     elle vit. Elle est calme, sans inquiétude; ce qu'elle a fait, elle
     est prête encore à le faire; ce n'était pour elle, et ce n'est
     aussi pour nous, que le complément de ses conceptions délirantes.

     Ce dénouement nécessaire, malheureusement non prévu par tous ceux
     qui ont méconnu son état, se serait produit beaucoup plus tôt
     peut-être, si cette femme, au lieu de n'avoir que des illusions,
     eût été sollicitée par des hallucinations. Mais il ne semble pas
     que ce phénomène ait existé chez elle; elle parle bien des moyens à
     l'aide desquels on parvient à savoir la pensée, mais elle ne donne
     à ce sujet que des renseignements un peu vagues; elle affirme
     qu'elle n'a rien vu, rien entendu, rien senti d'extraordinaire dans
     sa chambre; seulement ses voisins, pour la taquiner, parce qu'elle
     est très-propre, s'amusaient à cracher devant sa porte. Pour elle,
     il y a toujours un fait extérieur, dénaturé, interprété dans le
     sens de son délire, qui sert de point de départ à ses
     déterminations.

     Dans la prison, son attitude n'est pas moins caractéristique;
     méfiante et soupçonneuse, elle est déjà convaincue que les soeurs de
     Saint-Lazare l'espionnent pour le compte du curé de Montmartre.
     Elle est en garde contre le directeur, auquel elle refuse de
     répondre, parce que deux religieuses l'ont conduite auprès de lui.
     On veut lui fermer la bouche, mais «je les tiens», nous
     répète-t-elle, avec cette satisfaction à la fois vaniteuse et naïve
     des aliénés atteints de délires systématisés.

     De tous ces faits, de l'étude attentive à laquelle nous nous sommes
     livrés, nous nous croyons autorisés à conclure:

     1° Que la nommée C... (Anne-Joséphine) est atteinte d'aliénation
     mentale.

     2° Que les troubles intellectuels qu'elle présente appartiennent au
     genre des délires de persécution avec illusions des sens.

     3° Que le début de cette affection remonte à plusieurs années déjà.
     S'il ne nous a pas été possible de préciser la date de son
     apparition, il est resté, du moins, évident pour nous, que le
     délire existait en 1868, avec les caractères que nous lui
     retrouvons encore aujourd'hui.

     4° Qu'à l'époque et au moment où la fille C... a commis l'acte dont
     elle est inculpée, elle était dominée par des conceptions
     délirantes qui lui étaient la conscience, et par conséquent, la
     responsabilité de ses actions.

     5° Que la fille C..., obéissant aux suggestions de son délire, est
     absolument incapable de se diriger; que, de plus, ayant perdu toute
     conscience de la valeur morale de ses actes, en tant qu'ils ont
     rapport à ses conceptions délirantes, elle est depuis longtemps et
     restera désormais une aliénée dangereuse.

     6° Qu'il y a lieu, au point de vue de sa propre sécurité et dans un
     intérêt d'ordre et de sécurité publies, de la placer et de la
     maintenir dans un établissement spécialement consacré aux aliénés.

     À Paris, le 27 septembre 1871.

     Signé: A. MOTET, É. BLANCHE.

Dans ce fait significatif, deux crises plus manifestes et des accès de
moindre intensité attirent l'attention. La fille C... est prise d'une
impulsion au vol qui contraste avec sa conduite habituelle. Les détails
de cette poussée impulsive ne nous sont pas assez connus pour que nous y
insistions. La vie ultérieure de la malade se passe dans une sorte de
vagabondage moral familier aux aliénés de cette catégorie, interdit aux
persécutés passifs qui sont exempts d'attaques congestives et qui ne
commettent pas d'actes dangereux. À en croire son récit, le
découragement moral, l'impossibilité de trouver du secours, l'abandon du
clergé auquel elle s'était adressée, expliquent et justifient la
diversité de ses états psychologiques: si on rédige les observations des
maladies mentales sous la dictée des malades raisonneurs, la formule est
toujours la même; il est naturel que de telles causes provoquent de tels
effets, et la folie devient la résultante logique des événements.

En réalité, il n'en est pas ainsi, et ce qui le prouve, c'est que les
impulsions violentes naissent sans provocation, lentes ou instantanées,
passant ou non de la pensée à l'acte, suivant que l'excitation cérébrale
varie de degré.

Chez la fille C... aucun incident exceptionnel ne s'est produit. À ses
périodes multiples d'excitations physico-morales, tantôt elle part en
voyage à la recherche d'un parent, tantôt elle fuit au hasard pour se
soustraire aux persécutions; plus calme, elle revient et se rassérène.
Comment a-t-elle pu suffire, avec ses ressources plus que restreintes, à
cette vie errante, nul ne le sait.

Un jour, pendant la messe, ayant hésité si longtemps, elle tire deux
coups de pistolet sur le curé de sa paroisse. L'accès s'épuise
rapidement, comme il arrive presque toujours en pareil cas.

La fille C..., arrêtée sans résistance, plaide les circonstances plus
qu'atténuantes qui ont motivé sa violence. Elle se fait, à l'usage des
juges, le roman psychologique qu'elle s'est répété tant de fois. Un
élément nouveau vient cependant s'y ajouter: ce n'est pas pour elle,
c'est pour le droit qu'elle a combattu. À la fois héroïne et victime,
elle témoigne par le mélange des aspirations vaniteuses avec la
dépression mélancolique, qu'elle appartient au type des persécutés à
crises impulsives.

Dans la prison, nouvelle attaque d'excitation cérébrale, sans résultat
cette fois, mais qui se traduit par la terreur intermittente des
religieuses qui la surveillent. On voit ainsi l'appétit du meurtre et du
vol éclater comme par hasard, au cours d'un délire continu mais
inoffensif dans ses phases de mélancolie.



DÉLIRE DE PERSÉCUTION.--HALLUCINATIONS.--ILLUSIONS DES SENS.--ACCÈS
D'AGITATION MANIAQUE AIGUË.--GUÉRISON DE L'ACCÈS MANIAQUE.--PERSISTANCE
DE CONCEPTIONS DÉLIRANTES ET DES
HALLUCINATIONS.--MÉGALOMANIE.--MEURTRE.--IRRESPONSABILITÉ.


     B..., Jean, âgé de 30 ans, né à Metz (Moselle), terrassier, est un
     homme d'une haute stature, et qui a toutes les apparences d'une
     grande force physique. La physionomie a une expression étrange et
     qui annonce des préoccupations incessantes; il parle avec lenteur,
     avec hésitation même, non comme s'il cherchait à dissimuler, mais
     comme s'il craignait de révéler des secrets qui ne lui
     appartiennent pas; il a même un accent de parfaite sincérité et des
     formules de politesse naïve qui font contraste avec son aspect
     grossier. Sa tête, mal conformée, est garnie d'une chevelure
     épaisse, inculte, mal plantée, qui contribue encore à donner à
     l'ensemble de sa personne un air sauvage.

     B..., d'une santé habituellement bonne, n'avait pas d'habitudes
     d'ivrognerie. Il était seulement sujet à des érysipèles de la face
     et du cuir chevelu, et c'est à la suite du dernier, dont il a été
     atteint dans le courant du mois de juin 1869, qu'il a présenté les
     symptômes, d'abord d'une affection cérébrale aiguë, puis d'une
     aliénation mentale avec accès de fureur. Conduit au dépôt de la
     Préfecture de police, il est déclaré atteint de mélancolie
     anxieuse, et envoyé d'abord à Sainte-Anne, puis dans un autre asile
     où il entre le 15 juin, et d'où il sort le 10 juillet suivant, avec
     la mention qu'il est actuellement guéri de l'aliénation mentale qui
     avait motivé sa séquestration, et qu'il y a lieu de le mettre en
     liberté. B... revient chez lui. Depuis ce moment jusqu'au 4
     septembre, il ne semble pas que B... ait attiré l'attention par des
     allures et des actes excentriques. Nous nous l'expliquons
     d'ailleurs par les manières réservées et discrètes de l'inculpé qui
     paraît sans cesse absorbé dans ses réflexions, et qui ne parle que
     difficilement et peu.

     Mais si l'enquête ne nous apprend rien de positif sur ce qui s'est
     passé dans ce laps de temps, B... nous le fait savoir par ce qu'il
     raconte de tout ce qu'il a souffert depuis son retour chez lui.
     Nous allons reproduire textuellement le récit de B..., récit qui a
     été fait en plusieurs fois, sans que jamais aucune trace de
     simulation ait pu nous inspirer le moindre doute sur sa sincérité,
     récit dans lequel il n'a jamais varié, et qui montre à quel point
     B... a la raison troublée:

     Voici ce que B... nous a dit: «Il s'est marié il y a 13 ans; il a
     toujours aimé sa femme; c'est elle qui n'était pas bonne pour lui;
     elle voulait se remarier; si elle avait pensé à la Providence
     divine, elle n'aurait pas fait ce qu'elle a fait; elle n'aurait pas
     débauché autant de peuple; il ne l'a jamais surprise, mais il l'a
     su tout de même par beaucoup de monde; il a trouvé des signalements
     contre elle qui lui faisaient des injustices.

     «Elle ne le trouvait pas assez bel homme. Il ne veut pas parler; ce
     serait trop long; il faut connaître la manière de comprendre le
     secret; c'est un secret qu'il a dans l'estomac. Il faut qu'il parle
     lentement; c'est la Providence qui le protège.

     «Il entend bien le secret, lui, mais il ne peut pas le dire; il
     pourrait bien le faire entendre d'ici au Palais-Royal à quelqu'un
     qu'il voudrait; mais il ne le dirait pas à son frère: il ne peut
     pas le dire; c'est pour la vie; ce doit être la Providence qui lui
     a donné cela. Il y a au moins deux mois qu'il a vécu de poison, du
     verre pilé que sa belle-soeur mettait dans son vin; ses cousins
     étaient complices; il a été averti par des personnages somnambules;
     il avait tout cela sur les épaules, ils l'ont assez travaillé; il
     croit qu'il en est débarrassé; il a découvert et ôté les secrets
     aux somnambules; il croit qu'ils n'embarrasseront plus beaucoup
     Paris en ce moment. Il est arrivé beaucoup de choses par lui dans
     ces derniers temps; nous devons le savoir, ça doit être connu; il
     doit y avoir de l'argent de rentré par son ordre, parce que la
     Providence le protège; l'argent appartient à la France; dans une
     cellule il ne peut pas savoir la somme; il peut éteindre les
     incendies dans toutes les villes d'Europe; il peut se promener
     partout sans quitter l'endroit où il est; il ne peut pas rester en
     cellule; la Providence lui annonce qu'il va être empereur;
     avant-hier il a arrêté la colère de Dieu qui voulait punir le
     peuple pour ses méchancetés; il serait bien content de connaître
     l'empereur de France. Sa femme vit; ce n'est pas elle qui a été
     tuée; ils disent que c'est la femme d'un des hommes qui sont dans
     la cellule; c'est une somnambule qui a tué la femme; elle a voulu
     le tuer aussi; il a reçu quatre coups de poignard.

     (Il nous montre les cicatrices sur son ventre, et nous ne voyons
     qu'une très-ancienne et très-petite cicatrice, produite
     probablement par une piqûre de sangsue.)

     «C'est une nommée Françoise qui a fait tuer la femme par un homme;
     il se souvient que la femme a été prise par le col, et ensuite on
     lui a coupé le col avec un rasoir; elle n'était pas encore
     étranglée; il était couché dans le même lit, il n'a pas pu
     l'empêcher; il ne peut pas couvrir tout contre les somnambules; il
     en a eu jusqu'à vingt après lui, mais ils n'étaient pas assez
     forts, c'étaient surtout des femmes. On lui mouillait son pantalon,
     on voulait l'enlever pour le conduire dans son pays. On l'a fait
     passer pour fou; on l'a fait mener à Sainte-Anne, de là dans un
     autre asile; sa femme est venue le chercher en pleurant. Sa femme
     l'a fait sortir pour le faire assassiner par les somnambules; elle
     a pleuré devant les pieds de ces messieurs qu'elle avait besoin de
     lui.

     «Après son retour chez lui, les somnambules ont commencé à le
     tourmenter; sa femme et ses complices ont commencé à lui donner du
     verre pilé; elle mangeait au dehors avec ses compagnons, et lui,
     mangeait son pain sec; c'était dans le vin qu'était le poison.»

     Tel a été le récit de B... Dans toutes les visites que nous lui
     avons faites, il a constamment répété les mêmes phrases en se
     servant des mêmes expressions. Il lui est arrivé parfois de nous
     éconduire, toujours avec les mêmes formes de politesse, assurant
     qu'il ne pouvait pas parler. Cependant il a fini par nous avouer
     que les somnambules continuaient à le tourmenter; que la nuit on
     l'empêchait de dormir, qu'on le soulevait dans son lit, que le
     matelas lui donnait des secousses; et, en effet, le surveillant
     nous apprend que B... a rejeté le matelas tout neuf sur lequel il
     couchait, se plaignant qu'il avait une mauvaise odeur et qu'il
     contenait du poison; il a également rendu les draps, il s'enveloppe
     dans une couverture et s'étend sur la paillasse. On nous informe
     aussi qu'un jour il a eu un accès d'emportement; il menaçait de
     tout briser si on ne voulait pas laisser venir sa femme qu'il
     entendait l'appeler; il murmure des mots inintelligibles et il
     semble écouter des voix qui lui parlent; quand il se décide à
     répondre, il tient les discours les plus incohérents et les plus
     insensés; il croit que tout est détruit dans Paris, que la colonne
     de Juillet est renversée; il nous dit tantôt que la Seine est
     gelée, tantôt que l'eau est changée en sang; il voit Dieu et cause
     avec lui; il a vu aussi la sainte Vierge et l'enfant Jésus dans sa
     maison; Dieu lui parle et lui fait connaître ses volontés; c'est
     lui, B..., qui doit sauver le monde.

     Il dit tantôt que c'est sa femme qui a été tuée, tantôt que c'est
     une inconnue; il accuse toujours les somnambules de le travailler;
     B... est tellement dominé par ses hallucinations, qu'il ne prend
     aucun soin de sa personne, qu'il satisfait ses besoins personnels
     dans son lit ou dans ses vêtements, et qu'il résiste quand on veut
     le nettoyer; il est constamment absorbé dans ses pensées; il passe
     ses journées entières à écouter les voix qui lui parlent.

     Ainsi que nous l'avons déjà dit, rien dans la tenue, ni dans
     l'accent de B... n'annonce la moindre idée de simulation; toute sa
     personne, au contraire, l'expression de sa physionomie, sa voix,
     tout est marqué au sceau de la plus parfaite sincérité. D'ailleurs,
     la forme même des conceptions délirantes que l'on trouve chez B...
     est caractéristique, et ne pourrait être imaginée et réalisée par
     un homme sain d'esprit qui voudrait en imposer et simuler la folie.
     Pour aller au-devant de l'objection de la simulation, nous avons
     soumis B... à une très-longue observation, et, dans les nombreuses
     visites que nous lui avons faites, nous n'avons jamais surpris le
     moindre indice qui pût nous faire douter de la réalité de
     l'aliénation mentale dont il présente les symptômes.

     À l'appui de cette opinion, nous pouvons encore invoquer la tenue
     et la conduite de B... pendant et après le meurtre de sa femme. Un
     enfant déjà d'un certain âge, un témoin, par conséquent, est là
     dans la même chambre; il dort, il est vrai, mais il peut se
     réveiller, et, en effet, il se réveille, puisqu'il demande à B...
     ce qu'il scie pendant que celui-ci coupe le col de sa femme avec le
     rasoir; eh bien, B... ne choisit pas un moment où l'enfant serait
     absent, et la présence de cet enfant ne l'arrête pas. Le meurtre
     accompli, il recouvre le corps de sa femme avec le drap, et il
     reste paisiblement à côté du lit; le matin, il emmène l'enfant
     faire une promenade, après lui avoir dit que sa mère dormait; il
     rentre avec l'enfant, puis il l'envoie déjeuner au dehors, et lui,
     reste là, dans la chambre, et le soir, quand les voisins arrivent
     avec le commissaire de police, il ne paraît pas ému, il montre où
     est sa femme, et il se laisse emmener, sans avoir pendant toute la
     journée fait aucune tentative pour se soustraire aux conséquences
     de son action.

     Ce n'est certes pas ainsi que se conduisent les criminels, et la
     manière d'être de B... dans la matinée et dans la journée du 5
     septembre est certainement celle d'un homme qui n'a pas conscience
     de ses actes. De tout ce qui précède, nous concluons que:

     1° B... (Jean) est atteint d'aliénation mentale, et le début de sa
     maladie remonte probablement à une époque déjà assez éloignée;

     2° Au moment où il a commis le meurtre dont il est inculpé, B...
     était dominé par des conceptions délirantes et des hallucinations
     qui lui ôtaient la conscience de ses actes;

     3° B... ne saurait être déclaré responsable du meurtre qui lui est
     imputé;

     4° B... (Jean) est un aliéné des plus dangereux, et il y a
     nécessité de le séquestrer dans un asile spécial, où il devra être
     entouré de la surveillance la plus rigoureuse.

     À Paris, le 18 octobre 1869.

     Signé: G. BERGERON, É. BLANCHE.

J'ai reproduit entièrement ce rapport, parce que le cas de B... me
paraît offrir plusieurs points intéressants. Les renseignements sur les
antécédents héréditaires manquent, mais B... a une malformation
congénitale de la tête. B... n'a pas d'habitudes d'ivrognerie; il est
habituellement d'une très-bonne santé, sauf qu'il est sujet à des
érysipèles de la face et du cuir chevelu. La crise d'agitation maniaque
aiguë qui a nécessité son placement dans un asile est survenu vers la
fin d'un érysipèle. Cette crise n'a été que de courte durée, et B... est
redevenu promptement calme, d'un caractère concentré, taciturne, ne
communiquant pas ses pensées, régulier dans sa tenue, bref, mais correct
dans ses réponses, il a pu dissimuler le véritable état de son esprit,
et sur les instances de sa femme, il a été remis en liberté.

À peine rentré chez lui, B... est retombé sous l'empire de conceptions
délirantes et d'hallucinations qui ne lui ont presque plus laissé de
répit; il a lutté pendant quelques semaines contre les suggestions de
son délire; puis, une nouvelle crise de surexcitation cérébrale s'est
produite, et B... a tué sa femme; le meurtre accompli, il est demeuré
absolument tranquille, et s'est laissé arrêter sans résistance.

Ainsi qu'on l'observe ordinairement, B... a éprouvé comme un soulagement
après avoir commis l'acte qu'il considérait comme le châtiment mérité de
ses justes griefs; mais le délire a persisté, et dans la prison, il y a
eu un nouvel accès de surexcitation maniaque.

B..., déclaré irresponsable, a été placé de nouveau dans un asile; j'ai
eu occasion de l'y voir plusieurs fois, et à une de mes visites je l'ai
trouvé très-excité et très-irrité, et on a dû prendre à son égard des
mesures exceptionnelles de surveillance; il était certainement sollicité
par une nouvelle impulsion à des actes de violence.



DÉBILITÉ INTELLECTUELLE CONGÉNITALE.--DÉLIRE DE PERSÉCUTION.--ILLUSIONS
DES SENS.--IDÉES DE SUICIDE.--ACCÈS
D'EMPORTEMENT.--MEURTRE.--IRRESPONSABILITÉ.


     Nous, soussignés, É. Blanche et A. Motet, docteurs en médecine de
     la Faculté de Paris, commis le 20 novembre 1871, par ordonnance de
     M. Perrot de Chezelles, juge d'instruction près le tribunal de
     première instance du département de la Seine, à l'effet de
     constater l'état mental du nommé L... Antoine, âgé de 53 ans,
     inculpé d'assassinat commis le 7 octobre sur la personne du sieur
     M...; après avoir prêté serment, pris connaissance du dossier,
     visité le prévenu, et recueilli tous les renseignements de nature à
     nous éclairer, avons consigné dans le présent rapport les résultats
     de notre examen:

     L... est un homme de 53 ans, bien constitué, qui n'a jamais
     présenté d'autres troubles dans sa santé que des accidents fébriles
     à forme intermittente, sans caractère pernicieux d'ailleurs. Son
     existence a été assez aventureuse. Jeune, il est allé en Californie
     avec M..., alors son ami, plus tard son associé; il ne fit pas aux
     placers une brillante fortune, mais il en revint avec une vingtaine
     de mille francs. Après avoir passé quelque temps dans sa famille,
     il se maria, revint à Paris, et s'associa avec M... pour
     l'exploitation d'une maison de commerce: les affaires furent assez
     prospères pour qu'à la fin de son contrat, L... put aller vivre à
     E... de ses revenus, laissant M... continuer la gestion de la
     maison de commerce.

     Nous insistons sur ces détails; ils ont une importance sérieuse
     pour nous; les mobiles du crime dont L... est inculpé, doivent être
     recherchés jusque dans les relations qui existaient à cette époque
     et qui se sont maintenues depuis entre les deux associés.

     Tant qu'ils vécurent l'un près de l'autre, L... et M... n'eurent
     pas de difficultés. La maison marchait bien, et les discussions qui
     pouvaient naître au sujet des affaires, étaient vite apaisées.
     Cependant, dès cette époque, on reconnaissait à L... un caractère
     méfiant, soupçonneux; comme il n'avait pas de sujet sérieux de
     plaintes, qu'il pouvait facilement contrôler lui-même la gestion de
     la maison, la tenue des livres, comme d'un autre côté il trouvait
     dans ses occupations au dehors une diversion assez puissante, il
     n'y eut jamais de scènes de violences, ni même de récriminations
     très-vives. Il n'en fut plus ainsi quand L... quitta la maison de
     commerce, laissant M... seul à la tête des affaires. Sa situation
     avait été nettement établie, la liquidation s'était faite
     régulièrement; les termes de paiement des sommes et des intérêts
     dus à L... avaient été convenus, rien, en un mot, n'avait été
     négligé, et il eût dû trouver dans l'exactitude avec laquelle ces
     conventions furent exécutées en 1800 et 1870 une sécurité entière.
     Il n'en fut rien.

     Il se produisit chez lui ce qui se voit trop fréquemment chez les
     hommes qui passent tout à coup d'une vie laborieuse et active à une
     vie oisive. Il prit ombrage de tout. Il se figura que son associé
     ne lui rendait pas de comptes fidèles, il vécut avec cette idée,
     sans cesse présente à son esprit, assez inquiet pour en parler
     souvent à sa femme, assez maître encore de lui, dans les premiers
     temps, pour ne pas venir lui-même à Paris, pour y envoyer sa femme
     à l'époque des échéances. Peu à peu les préoccupations, de vagues
     qu'elles étaient, prennent une forme plus précise: «Il a entendu
     dire que son associé M... prétendait que lui, L..., était mort dans
     une maison de fous.»

     Par qui a-t-il entendu tenir ce propos? «C'est un homme âgé qu'il
     ne connaît pas, qui doit demeurer dans un village voisin, qui est
     venu pour l'avertir; il a d'autres indices: M... lui a écrit une
     lettre à laquelle il ne comprend rien, on lui a dit d'apporter du
     papier timbré, qu'est-ce que cela veut dire? Ce sont des énigmes
     pour lui.» Jusque-là encore L... reste dans cet état d'indécision,
     d'incertitude, qui appartient aux périodes initiales des délires;
     mais il y apporte un caractère particulier qui nous semble
     important à signaler. Il oublie pendant de longs mois ses
     inquiétudes; il vit, calme en apparence, partage entre des
     occupations d'une extrême simplicité, il va à la pêche tous les
     jours, rentre paisiblement chez lui, n'a pas d'habitudes
     alcooliques, est, en un mot, pour tout le monde, un de ces hommes
     inoffensifs qui ne donnent aucun prétexte à la malignité publique
     de s'occuper d'eux. Et cependant, en y regardant d'un peu plus
     près, on trouve dans le dossier même des renseignements curieux: le
     brigadier du gendarmerie, le maire de la commune déclarent que L...
     est très faible d'esprit, que ses idées sont souvent décousues,
     qu'il n'a pas toujours la tête à lui, que du reste, il n'a jamais
     donné lieu à des plaintes, que, s'il a parfois le caractère
     emporté, il ne s'est livré sur personne à des violences. Le rapport
     ajoute qu'il parlait volontiers de ses affaires et de
     l'irrégularité avec laquelle M... tenait ses engagements vis-à-vis
     de lui.

     Son départ pour Paris dans les premiers jours d'octobre ne fut pas
     annoncé. Sa femme était venue comme d'habitude, quelques jours
     auparavant, elle n'avait pas terminé le règlement des comptes.

     L..., mécontent, résolut de faire lui-même le voyage, et sans
     laisser soupçonner qu'il eût de mauvais desseins, il s'exprima,
     cependant, dès ce moment, sur le compte de M... avec une vive
     animosité.

     Arrivé à Paris, il visite quelques personnes; partout il se montre
     excité contre M..., on prévoit une discussion, on ne prévoyait pas
     cependant qu'un meurtre en serait la conséquence dernière. Le
     troisième jour de son arrivée, L... se présente le matin chez son
     associé; ne le trouvant pas, il va déjeuner; ce déjeuner n'est pour
     lui l'occasion d'aucun excès, et vers deux heures de l'après-midi,
     il se présente de nouveau chez M..., qui l'attendait. Là, sans
     discussion, sans provocation d'aucune sorte, comme l'affirment les
     témoins. L... frappe M... d'un coup de couteau dans le ventre, en
     présence du caissier, de deux jeunes gens, employés de la maison,
     qui se trouvaient à quelques pas de lui dans le magasin.

     Tel est l'acte sur le caractère duquel nous avons à nous prononcer.
     A-t-il été commis avec conscience, avec une entière liberté morale?
     Est-ce au contraire un acte qui ne saurait être considéré comme
     entraînant la responsabilité du prévenu?

     C'est dans l'examen attentif de L..., dans l'observation prolongée
     à laquelle nous l'avons soumis, dans les réponses qu'il a faites à
     nos questions, dans les pièces même du dossier, que nous trouvons
     les éléments d'une conviction absolue, et les conclusions qui nous
     sont demandées. L... est détenu depuis le 7 octobre; nous le
     trouvons à la prison de Mazas, et dès notre première visite, nous
     pouvons constater combien son intelligence est peu active, combien
     sa mémoire est affaiblie. Il a peine à se souvenir du nombre de
     jours écoulés depuis son arrivée à la prison, et nos tentatives
     pour l'amener à faire un calcul d'une extrême simplicité
     n'aboutissent qu'à cette réponse: «Voyez-vous, messieurs, les
     chiffres, ce n'est pas mon fort.» Nous l'avons visité un grand
     nombre de fois, et voici le résumé de nos longues entrevues avec
     lui. Il nous est impossible de laisser aux discours de L... leur
     physionomie réelle; avec quelque soin que nous ayons cherché à les
     reproduire, ils sont tellement diffus, incohérents même, que rien
     n'est plus difficile que de les fixer, et, involontairement nous
     leur donnons une suite qu'ils n'ont pas, et qui ne peut manquer de
     les faire considérer comme moins déraisonnables qu'ils ne le sont
     en réalité.

     Cependant, il y a, dans le courant de ces récits, qui nous
     transportent tout à coup de Paris jusqu'en Californie, des
     expressions caractéristiques, des phrases qui traduisent un état
     mental tout spécial, et qui ont été pour nous une nouvelle source
     de convictions.

     D. Depuis combien de temps êtes-vous ici?

     R. Je suis à la préfecture depuis le 7 octobre.

     D. Combien cela fait-il de temps?

     R. Je ne sais pas, un mois et quelques jours.

     D. De quel mois?

     R. (Avec hésitation), de décembre, non, de novembre.

     D. Pourquoi avez-vous été arrêté?

     R. J'ai eu des disputes avec mon associé, il m'a tendu des
     guet-apens, c'est à propos de nos affaires, quand je me suis
     retiré, il me devait de l'argent; je n'ai pas d'instruction, je ne
     savais pas bien faire les comptes, notre dernier inventaire n'avait
     pas été fait comme il faut. Ma femme a fait venir une demoiselle
     qui connaît très-bien la tenue des livres, elle m'a dit, mais
     est-ce que les créances mauvaises ou douteuses ne sont pas
     comptées? Je lui ai dit que si, mais je me doutais de quelque
     chose, parce que j'avais trouvé dans le coffre à bois du magasin
     une feuille de papier où il y avait une signature. On m'avait fait
     signer un soir, je n'avais pas fait attention, mais ce n'est pas
     comme cela qu'on fait un inventaire.

     Moi, je suis très-bon commerçant; je faisais la place avec le
     cheval et la voiture. J'avais toujours mes factures prêtes, dans
     cette poche là, par ici l'argent, et puis dans les poches de mon
     pantalon; je les faisais faire en cuir, c'est plus solide. J'allais
     chez un client M. B..., facteur d'orgues, je lui disais: Monsieur,
     c'est moi j'ai de bonnes marchandises à vous offrir; et nous nous
     entendions sur le prix; j'achetais des peaux, du côté de la rue
     Montorgueil. J'arrive un jour chez M. L..., il me dit: «Est-ce que
     vous êtes bien avec votre associé? Mais oui, lui répondis-je, c'est
     un très-bon garçon.

    --Ah bien! tant mieux pour vous.»

     M... ne lui revenait pas; il ne connaissait pas bien la peau, il a
     vendu une fois pour quatre francs du maroquin qui valait dix
     francs.

     Moi, c'était mon affaire,--par exemple je ne suis pas fort sur les
     chiffres, mais on ne m'attrape pas facilement, un coup d'oeil à
     droite, un coup d'oeil à gauche, l'oeil américain, je vois tout, et
     malheur à qui me tromperait, je lui ferais sortir les boyaux du
     ventre pour les jeter aux vautours du la Californie.

     (À ces paroles, L..., qui jusque-là s'était tenu tranquillement
     assis près de nous, se lève, la physionomie altérée, menaçante, le
     bras étendu, comme s'il eût devant lui un ennemi.) Nous le laissons
     se calmer, et nous essayons encore de le ramener aux jours qui ont
     précédé le meurtre.

     Il nous répond en ces termes:

     «Je n'étais pas mal avec M..., c'était un vieux camarade, nous
     étions ensemble en Californie, c'est là que nous avons été
     malheureux; pas de pain à se mettre sous la dent, le blé valait 500
     francs le sac, et avec cela, il fallait toujours se défier. Les
     Indiens étaient là qui nous guettaient, j'ai reçu une flèche ici
     dans la joue, mais je crois bien que j'ai démoli celui qui me l'a
     envoyée.»

     D. Avez-vous cherché à vous en assurer?

     R. Vous savez, on ne s'aventure pas; quand on en tue, on les laisse
     là, les bêtes les dévorent, mais quand vous tombez, vous les
     blancs, vous êtes sûrs d'être mangés. Une fois nous étions partis
     une douzaine, ils voulaient aller trop avant, moi je n'ai pas
     voulu, je suis revenu au placer.

     D. Laissons un moment la Californie. Quand vous êtes revenu à
     Paris, le 5 octobre, êtes-vous allé chez M... dès votre arrivée?

     B. Non, j'avais des écrevisses dans mon panier, je suis allé les
     porter chez Mme T..., mais il m'est arrivé en y allant une drôle
     d'affaire; je rencontre en face du jardin du Temple un jeune homme
     que je ne connaissais pas, et qui me dit: Bonjour, M. L..., vous
     voilà?--Oui monsieur. Vous allez bien, M. L...? Pas mal, merci.
     Vous allez chez M...;--et puis il se met à ricaner, et il me dit:
     «Eh bien, méfiez-vous, ils vont vous faire votre affaire.» «C'est
     drôle, que je me dis, est-ce qu'il y a un guet-apens, ouvrons
     l'oeil.»

     À partir de ce moment, tout lui est suspect.

     Dans le café où on ne l'a pas vu depuis longtemps, l'accueil
     d'anciennes connaissances excite sa méfiance, il est en garde
     contre tout le monde, et sans faire part à personne de ses
     soupçons, il observe; il trouve extraordinaires les choses les plus
     simples; cependant il n'est pas menaçant encore pour M...; il parle
     de lui avec une évidente animosité, mais si l'on craint une
     discussion un peu vive, rien ne fait prévoir la scène violente, le
     meurtre du 7 octobre.

     Ce jour-là L... arrive vers onze heures au magasin, M... est
     absent; Mme M... reçoit l'ancien associé de son mari, et lui donne
     rendez-vous pour deux heures.

     L... va déjeuner au café T..., le repas est sobre; vers une heure
     et demie M..., de retour à son magasin, envoie prévenir L...; ici
     se place un détail qui dans l'appréciation des faits nous paraît
     avoir la plus sérieuse importance.

     L'employé de M..., par un mouvement tout naturel d'ailleurs,
     regarda peut-être à travers les vitres du café avant d'entrer; ce
     qu'il y a de certain, c'est que L... vit dans cet acte si simple,
     un espionnage, «ils me guettaient, nous dit-il, car je n'avais pas
     bu la dernière goutte de mon café que Mme T... me dit: «M. L..., on
     vous demande au magasin,»--et en disant cela, elle avait un air
     triste comme je ne lui avais jamais vu. Elle n'est pas gaie de
     caractère, mais jamais je ne lui avais vu une figure comme cela. Ce
     n'était pas naturel.

     Je me lève, je prends mon chapeau, et je vais chez M... J'arrive.
     Il était dans le magasin,--je lui dis bonjour, il me dit, que me
     veux-tu?--Autrefois, s'il m'avait dit cela, comme cela, j'aurais
     pris mon chapeau, et je lui aurais répondu, prends le cheval et la
     voiture, fais la place si tu veux, moi, je m'en vais, parce que
     cela ne me va pas qu'on me parle comme cela.

     Je lui réponds, je viens régler nos comptes, et nous passons dans
     le bureau. J'étais du côté de la porte du couloir; aussitôt je
     reçois un coup de poing là, sur le derrière de la tête, et je me
     sens empoigné par les deux commis, je me débats, et j'envoie à M...
     qui était devant moi, un coup de couteau; je ne sais pas où je l'ai
     attrapé.»

     D. Vous aviez donc votre couteau ouvert sur vous?

     R. Oui, je le portais toujours dans la poche de ma redingote.

     D. Pourquoi était-il enveloppé avec du papier?

     R. C'était pour ne pas me couper, et pour ne pas couper ma poche.

     D. Mais on ne porte pas un couteau ouvert dans sa poche.

     R. C'était pour me défendre si on m'attaquait. Je ne sortais pas
     sans cela, on ne peut pas savoir; il y a des communeux qui rôdent
     le soir, et qui vous attaqueraient très-bien.

     D. Mais enfin, M... ne vous avait rien fait?

     R. C'était un coup monté: je l'ai bien vu quand on est venu me
     chercher au café. Je ne me suis défendu qu'après le coup du
     guet-apens de la porte du couloir de la cuisine.

     D. Avez-vous vu quoiqu'un?

     R. Non. Quand je me suis retourné, je n'ai vu personne, c'est un
     peu sombre, mais j'ai bien senti le coup de poing sur le derrière
     de la tête: ça m'a fait baisser. C'est terrible d'être comme cela!

     À partir de ce moment, L... entre dans une phase d'excitation
     violente, il se frappe la tête en disant: «Il y a des moments où je
     n'ai plus ma tête à moi.» Il pleure; il n'exprime pas de regrets,
     cependant, au sujet du meurtre qu'il a commis; au contraire, au
     souvenir des injures qu'il est convaincu qu'on lui a faites, de sa
     haine contre M..., il en arrive à un état d'extrême agitation, que
     nous avons beaucoup de peine à calmer, et qui nous inspire de
     telles craintes que L... ne se livre soit contre lui-même à quelque
     acte de désespoir, soit contre ses codétenus à des violences, qu'un
     mot, une plaisanterie auraient pu provoquer, que nous nous rendons
     auprès du directeur de la prison pour le prévenir de l'état dans
     lequel nous laissons L..., et pour lui recommander de redoubler de
     surveillance.

     Dans toutes nos visites, nous avons toujours insisté près de L...
     pour savoir quels étaient au juste ses griefs contre M...; nous
     croyons devoir reproduire encore quelques-unes de ses réponses sur
     ce sujet.

     D. Pendant que vous étiez l'associé de M..., avez-vous eu avec lui
     des discussions un peu vives?

     R. Je n'ai pas eu un mot avec lui pendant onze ans, nous étions
     très-bien ensemble.

     D. Vous n'avez jamais pensé qu'il voulût vous faire du mal?

     R. Non, mais depuis, cela m'est revenu: j'ai oublié de vous dire
     cela; je me suis rappelé qu'il y a quelques années, en 1867, je
     crois, M... me fit cadeau de plusieurs bouteilles d'eau-de-vie.

     Un matin, avant de partir pour mon travail, j'en pris un petit
     verre; je ne me suis senti de rien d'abord; un quart d'heure après,
     voilà qu'il me pousse des sueurs, je me sens un grand malaise, et
     je vomis dans la rue. Je m'arrête chez un marchand de vin, où je
     prends un verre d'eau sucrée; j'arrive au magasin, M..., me dit:
     «qu'est-ce que tu as, tu es tout pâle, tu as l'air malade», j'avais
     un mal de tête épouvantable, puis ça s'est passé.»

     D. Avez-vous cru que l'eau-de-vie était empoisonnée?

     R. Sur le premier moment, je n'y ai pas pensé, mais après, j'ai eu
     des doutes, parce qu'il m'avait demandé ce que j'avais, d'un drôle
     d'air. Je me suis rappelé qu'il m'avait déjà, dit: «as-tu goûté
     l'eau-de-vie?» C'est depuis ce moment-là. que j'ai un peu perdu la
     boule--je me suis aperçu que je n'étais plus comme avant--je
     n'avais plus de mémoire.

     D. Est-ce que vous avez remarqué chez d'autres personnes des
     dispositions malveillantes pour vous?

     R. Il y avait l'emballeur, M. A..., qui me regardait souvent en
     ricanant; un jour il me dit: «vous avez beaucoup d'argent, vous?»
     qui vous a dit cela? «Je le sais, M. L...».

     Eh bien, je lui réponds, cela ne vous regarde pas. Tout cela, ce
     n'était pas naturel. Il y a longtemps qu'on manigance ça.

     Tel est le résumé de nos longues conversations avec L... Les
     indications les plus importantes que nous y ayons trouvées au point
     de vue de nos recherches sont confirmées par des indications
     semblables que nous relevons dans l'examen attentif, et fait au
     point de vue médical, des documents du dossier.

     Voici, en effet, ce qui ressort pour nous de cet examen: c'est que
     L... nourrissait depuis longtemps une haine profonde contre M...
     Mais les motifs de cette haine sont insensés, ils sont éclos de
     toutes pièces, pour ainsi dire, dans une tête faible, chez un homme
     d'une intelligence au-dessous de la moyenne, et qui, dans une
     petite ville, où l'on est volontiers indulgent pour un individu
     aisé, passe pour un faible d'esprit, dont la conversation est
     nulle, les idées souvent décousues.

     Calme, sans excitation d'aucune sorte, L... reste inoffensif; mais
     qu'à certains moments l'idée lui soit venue de se venger de M...
     qu'il accuse de le tromper, cela ne saurait faire doute pour nous.
     Cependant de la conception à l'exécution il y avait loin, et nous
     ne pensons pas que cette résolution ait été le motif réel du départ
     de L... pour Paris. Une fois en présence de M..., il s'est passé
     dans son esprit ce qui se passe dans l'esprit de tous les délirants
     persécutés: L..., après une longue période de calme apparent, de
     vague, d'incertitude, a été poussé au meurtre par un mot, un
     regard, un geste, qui, en le confirmant dans les soupçons dont il
     était poursuivi depuis longtemps, ont tout à coup fait éclater la
     détermination homicide.

     Cet acte était donc préparé, et il a été accompli sous l'influence
     d'une surexcitation cérébrale momentanément plus intense; il peut
     être directement rattaché à une disposition morbide antérieure, qui
     est restée, peut-être à l'état latent, ne donnant lieu qu'à des
     manifestations dans le langage, dans le tenue, dont la cause était
     inconnue; et cependant ces manifestations étaient assez
     caractéristiques pour que, dans le pays qu'habitait L... elles
     aient été remarquées et lui aient valu la réputation d'un homme
     dont la tête était faible, d'un homme sujet à des emportements et
     dont les idées étaient souvent décousues.

     Voici les pièces que nous croyons devoir reproduire; elles nous ont
     semblé n'avoir pas moins d'intérêt que les réponses même de L...

     «Nous, brigadier de gendarmerie, nous sommes rendu au domicile du
     sieur L..., où nous avons trouvé sa femme, qui nous a fait la
     déclaration suivante:

     «Le 5 octobre dernier, mon mari est parti pour Paris, pour tâcher
     de régler des comptes avec un nommé M..., son associé, lesquels
     nous ne pouvions depuis longtemps régler à cause du mauvais vouloir
     continuel dudit M..., quand, le 7 ou le 8, j'appris par les
     journaux le crime qu'avait commis mon mari. Je vous déclare que
     j'ignore complètement ce qui s'est passé et qu'au moment du départ
     de mon mari il n'avait contre M... aucune idée de lui faire du mal;
     mais il a la tête si faible que depuis longtemps je crains de sa
     part un suicide; _il me parle souvent de se tuer_.»

     «Quant aux autres renseignements que nous avons pu obtenir auprès
     des personnes notables du pays qui connaissent le sieur L... depuis
     son arrivée dans la commune, on s'accorde à dire qu'il vivait d'une
     manière très-sobre, ne fréquentant intimement personne et n'entrant
     jamais dans les lieux publics, ne s'occupant que de la pêche.

     «Il résulte de notre enquête, qui a été très-minutieuse, que nous
     n'avons pu trouver une seule personne ayant entendu L... tenir
     contre son associé des propos menaçants. Une seule personne n'a pas
     pu non plus dire si L... portait ou avait porté sur lui un couteau
     poignard.

     «Nous connaissons L..., et depuis que nous l'avons connu, nous
     l'avons toujours considéré pour une tête très-faible et sujette aux
     égarements.

     Le 1er novembre 1871, le maire d'E..., dans une lettre, dont nous
     reproduisons textuellement la plus grande partie, signale l'état
     d'exultation de L... au moment de son départ; il n'a pu toutefois
     obtenir l'assurance, qu'avant son départ, L... ait tenu des propos
     menaçants contre M...; il écrit:

     «Soit par habitude, soit qu'il ait conservé ici la défiance
     soupçonneuse de la profession qu'il a exercée en Californie, soit
     par manie, L... avait continué à porter en tout temps sur lui un
     couteau poignard. Je n'ai encore pu savoir s'il était porteur de
     cette arme en partant le 5 octobre. D'un autre côté, je n'ai que de
     bons renseignements à vous fournir sur la tenue de L... dans la
     commune, et sur ses relations avec les habitants..., sa probité,
     ses moeurs, ont toujours été irréprochables, les garanties offertes
     par sa famille, composée de sa femme et d'une jeune fille de 12
     ans, n'ont jusqu'à présent rien laissé à désirer. L... n'était ici
     intimement lié avec personne, peut-être à cause du peu de fonds de
     son caractère; assez communicatif pourtant, il confiait facilement
     ses affaires, et il a conservé de nombreuses sympathies dans le
     village. Il a décelé en plusieurs circonstances un tempérament
     irascible, attribué à son séjour en Californie, et surtout à une
     faiblesse intellectuelle qu'on a pu constater en maintes
     circonstances. L... ne fréquentait jamais les établissements
     publics, et il n'a non plus montré en aucune occasion une violence
     de caractère qui ait pu inspirer des craintes à qui que ce fût.

     «L... est connu dans le pays, comme ayant une intelligence étroite
     et peu entendue. Ses voisins ont pu remarquer fréquemment chez lui
     des moments d'égarement dans lesquels il perdait le fil de ses
     idées.»

     L... était donc pour les gens au milieu desquels il vivait, qui ne
     savaient à quoi rapporter les bizarreries de son caractère, les
     emportements subits auxquels il se livrait, et qui ne les pouvaient
     juger qu'avec leur simple bon sens, L..., disons-nous, était un
     faible d'esprit: mais pour nous, il était, de plus, tourmenté par
     des idées de persécution.

     Ces conceptions délirantes se sont développées peu à peu, elles se
     sont imposées et ont fini par dominer L... complètement. Qu'on ne
     s'étonne pas de n'y retrouver ni la cohésion, ni la systématisation
     rigoureuse de la plupart des aliénés persécutés; la condition
     intellectuelle de L... est trop restreinte pour qu'il lui soit
     possible de s'élever à une combinaison compliquée; il n'a pas
     longtemps guetté sa victime, et s'il est impossible d'écarter toute
     préméditation, il est au moins permis de faire ressortir toute
     l'insanité des motifs d'un meurtre, accompli en plein jour, devant
     des témoins, lesquels, tout émus encore de ce qui s'est passé sous
     leurs yeux, ne peuvent s'empêcher de remarquer et de trouver
     étrange le calme du meurtrier.

     Cette attitude, d'ailleurs, sans forfanterie, sans cynisme, ne
     s'est pas démentie un seul jour dans la prison, et les surveillants
     de Mazas qui n'ont pu nous donner aucun renseignement au sujet des
     conceptions délirantes de L..., n'hésitent pas pourtant à le
     considérer «comme un homme qui n'a pas sa tête à lui».

     Il vit insouciant, souvent gai, accomplissant avec une satisfaction
     puérile une besogne d'une extrême simplicité et qui n'exige que de
     l'agilité dans les doigts; il n'est pas malheureux, «il a du gaz
     toute la nuit, suffisamment à manger; il travaille pour se
     distraire, il ne demande rien de plus;» quant à sa liberté, il n'en
     est pas trop privé, nous dit-il: «en Californie, il fallait
     toujours être sur le qui-vive, on n'était pas si tranquille
     qu'ici.»

     Aux nombreuses visites que nous lui avons faites, que notre
     observation ait été directe, ou qu'elle ait porté sur lui, sans
     qu'il s'en doutât, nous l'avons toujours trouvé le même,
     inconscient et de la valeur morale de l'acte qu'il a commis, et de
     sa situation présente.

     De tout ce qui précède, nous concluons que:

     1° L... (Antoine), âgé de 53 ans, est un homme d'une intelligence
     originellement faible; d'un caractère méfiant et soupçonneux.

     2° Les prédispositions délirantes ont pu rester latentes au milieu
     d'une vie aventureuse, mais toujours occupée, pendant laquelle le
     souci des affaires, l'activité qu'exigeait une clientèle nombreuse,
     apportaient une diversion puissante aux préoccupations maladives.
     Sous l'influence du passage d'une vie de travail à une vie de
     loisir, L... s'est trouvé tout entier livré à ses réflexions; les
     retournant sans cesse dans son esprit, il est arrivé peu à peu à un
     état de véritable obsession.

     Ses méfiances, ses soupçons, d'abord mal déterminés, se sont
     traduits ensuite par des bizarreries, des tristesses, des
     emportements, puis encore, par la croyance absolue à des complots
     contre sa fortune, contre sa sécurité personnelle.

     Ces conceptions délirantes ont présenté tous les caractères
     scientifiquement reconnus du délire de persécution; elles ont
     abouti enfin à une exaltation violente, elles ont amené L... à un
     état de trouble mental tel, que toute résistance aux impulsions
     morbides est devenue impossible.

     3° Au moment où il a commis le meurtre dont il est inculpé, L...
     avait perdu toute conscience de la valeur de ses actes, toute
     liberté morale, et, conséquemment, on n'en saurait faire peser sur
     lui la responsabilité.

     4° L... est un aliéné des plus dangereux.

     Nous pensons que, dans l'intérêt de l'ordre public et de la
     sécurité des personnes, il est nécessaire de le placer et de le
     maintenir dans un établissement spécialement consacré aux aliénés.

     En foi de quoi nous avons rédigé le présent rapport pour valoir ce
     que de droit.

     Paris, le 25 décembre 1871.

     Signé: A. MOTET, É. BLANCHE.

Il m'a semblé utile de reproduire en entier ce rapport, afin que l'on
pût bien suivre toutes les phases par lesquelles L... a passé avant la
crise qui a abouti au meurtre.

D'une intelligence faible, d'un tempérament nerveux, L... avait conservé
de son séjour en Californie et des aventures émouvantes dans lesquelles
il avait été, soit acteur, soit témoin, une tendance très-prononcée au
soupçon, à la défiance, en même temps qu'une grande disposition à la
violence et aux idées de vengeance.

Pendant qu'il fut absorbé par les affaires, L... ne manifesta ces
penchants que par de l'irritabilité et un état habituel de surveillance
sournoise à l'égard de son associé. Après avoir quitté la maison de
commerce, livré à une oisiveté complète, L... n'ayant plus le
contre-poids des soucis du commerce, fut progressivement dominé et enfin
envahi par ses pensées de méfiance; il en arriva à la conviction que
M... l'avait trompé et l'avait lésé dans ses intérêts. Il en conçut
d'abord du chagrin, puis un ressentiment de plus en plus vif, et les
conceptions délirantes, qui n'avaient été jadis que fugitives et
légères, s'emparèrent complètement de son esprit; il lutta encore
cependant, et s'en remit à sa femme du soin de faire valoir ses
réclamations. N'obtenant pas la satisfaction à laquelle il croyait avoir
des droits, il se décide à venir lui-même l'exiger. Arrivé à Paris, il
hésite encore; il ne se rend pas tout de suite chez M...; il fait des
visites; il rencontre des gens de connaissance avec lesquels il cause;
il s'informe indirectement, et il interprète dans le sens de sa
préoccupation les paroles et les faits les plus simples et les plus
naturels.

Enfin, la crise éclate, et, sous l'influence immédiate d'illusions des
sens et de conceptions délirantes, L... entre chez M..., et
presqu'aussitôt le frappe, sans qu'il n'y ait eu entre eux que l'échange
de quelques mois de politesse banale.

Le meurtre accompli, L... redevient calme. À Mazas, où nous l'avons
visité souvent, L... est insouciant, presque gai; il ne se trouve pas
malheureux; il ne semble avoir aucune conscience ni de la gravité de
l'acte qu'il a commis, ni de sa situation.

Il a toutefois des accès d'excitation, et une fois, devant nous, il a eu
une véritable crise d'agitation furieuse au souvenir des mauvais
traitements dont il prétend avoir été l'objet, et nous avons dû
recommander des mesures exceptionnelles de surveillance.

L... a été déclaré par le jury irresponsable, et placé dans une Maison
d'aliénés.



DÉLIRE DE PERSÉCUTION AVEC ACCÈS IMPULSIFS.


     M. A... est fils d'une mère aliénée, et son frère est mort aliéné
     dans une maison de santé spéciale. Dès son enfance, il s'est montré
     sombre, taciturne, soupçonneux, irritable, violent. Un jour, dans
     un accès d'emportement dont il n'a pas voulu dire le motif, il tire
     un coup de fusil sur son père, qui est légèrement blessé; il en
     témoigne sur le moment quelque repentir, mais son humeur redevient
     bientôt la même. Sa famille habitait la province; il demande à
     venir demeurer à Paris; on le lui accorde, et on l'y installe
     largement, avec tout le luxe qu'autorise une grande fortune; il
     reçoit autant d'argent qu'il en désire, mais, malgré de sages
     remontrances, il le gaspille au lieu de payer le propriétaire, les
     fournisseurs et les domestiques. Dans une conversation sur ce sujet
     avec un de ses amis, il se précipite sur lui et le menace de le
     jeter par la fenêtre si celui-ci continue à le _vexer_. Un jour, un
     huissier se présente accompagné d'un commissaire de police; il
     s'arme de son fusil, et, les couchant en joue, leur ordonne de se
     retirer.

     Son père, averti, se hâte d'accourir, et M. A... lui déclare qu'il
     est fatigué des plaisanteries _dont les Parisiens l'accablent,
     qu'il ne peut vivre ainsi, qu'on l'empêche de garder ses
     domestiques, que l'on rend ses chevaux malades, que l'on brise les
     essieux de ses voitures, que dans les rues on lui fait des
     grimaces, qu'il a été déjà plusieurs fois sur le point de
     souffleter les impertinents qui rient en le regardant, et qu'il est
     décidé à ne plus supporter ces ennuis_.

     Placé dans une maison de santé, peu de jours après son entrée, il
     saute un matin, par la fenêtre, non pour se tuer, mais pour
     échapper aux visions qu'on fait passer devant ses yeux et aux
     mauvaises odeurs avec lesquelles on cherche à l'asphyxier. Un peu
     plus tard, il se plaint qu'on lui serve à ses repas de la viande
     d'animaux féroces et de la chair humaine; mais, malgré ses griefs,
     il ne se livre à aucune violence, ni sur les médecins de la maison,
     ni sur les serviteurs. Seulement il veut qu'on le change de maison
     et qu'on le place dans celle où son frère est mort, ce qui a lieu.
     M. A... se montre d'abord content de son changement de résidence;
     calme, de bonne humeur, il s'occupe, il dessine, mais il redevient
     bientôt sombre, taciturne; ses yeux sont menaçants, et il annonce
     sa résolution de tuer le médecin dont il avait réclamé les soins,
     auquel il avait presque témoigné de l'affection, et à qui il
     reproche maintenant de vouloir l'empoisonner, comme il a déjà
     empoisonné son frère. Ces accès d'emportement se renouvellent à des
     époques plus ou moins éloignées. Déjà plusieurs fois M. A... s'est
     précipité pour frapper; retenu par les gardiens, il a exprimé le
     chagrin _d'avoir manqué son coup_, se promettant _d'être plus
     adroit une autre fois_. Dans les intervalles des accès, il est
     très-paisible, et il reprend sa physionomie souriante et douce.

M. A... est un type d'aliéné persécuté à accès impulsifs. Chez lui, pas
d'interruption dans les conceptions délirantes et dans les
hallucinations, et malgré cette continuité de trouble mental, il est le
plus habituellement calme, doux, aimable, affable même, et on pourrait
le considérer comme étant absolument inoffensif. Sans aucun motif
extérieur appréciable, sans qu'on ait eu à lui imposer un refus, une
contrariété, sans discussion préalable, il change de physionomie,
devient menaçant, et serait capable des plus extrêmes violences. Après
une crise de quelques jours, M. A... retombe dans l'inertie, jusqu'à ce
qu'il éprouve une autre commotion cérébrale qui détermine les mêmes
symptômes de surexcitation transitoire.


LYPÉMANIE.--DÉLIRE DE PERSÉCUTION.--ILLUSIONS DES SENS.--ACCÈS DE
VIOLENCE.--ABUS
ALCOOLIQUES.--ALCOOLISME.--HALLUCINATIONS.--MEURTRE.--IRRESPONSABILITÉ.


     Commis par ordonnance de M. Blanquart des Salines, juge
     d'instruction près le tribunal de la Seine, en date du 3 décembre
     1877, à l'effet d'examiner, au point de vue de l'état mental, le
     nommé D..., inculpé d'assassinat sur la personne de sa femme, et de
     dire s'il paraît jouir de ses facultés, et s'il doit être réputé
     responsable de l'acte qui lui est reproché, nous, soussignés,
     docteurs en médecine de la Faculté de Paris, après avoir prêté
     serment, avoir pris connaissance des pièces du dossier, et avoir
     fait plusieurs longues visites à l'inculpé dans la prison de Mazas,
     avons consigné le résultat de nos investigations et de notre examen
     dans le présent rapport:

     D..., né à R..., marié à Euphrasie L..., père d'un enfant,
     pâtissier, demeurant à Boulogne-sur-Seine, est un homme de taille
     élevée, d'une constitution vigoureuse, qui n'offre aucun signe de
     malformation congénitale, et qui paraît avoir toujours été d'une
     bonne santé, sauf qu'il était sujet à de violents maux de tête.
     Nous n'avons rien trouvé qui fût à noter dans ses antécédents
     héréditaires, si ce n'est qu'il est le fils d'un père qui était
     déjà assez avancé en âge à l'époque où il est né, mais aucun de ses
     parents ne semble avoir été atteint d'affections cérébrales.
     L'expression de sa physionomie est sérieuse, réfléchie, et annonce
     un caractère triste et concentré. Il parle avec lenteur et
     précision; on voit qu'il tient à dire exactement ce qu'il pense, et
     qu'il ne veut rien avancer dont il ne soit certain. S'il s'aperçoit
     qu'on ne l'a pas bien compris, ou qu'il l'a été au delà de sa
     pensée, il rectifie avec un soin qui témoigne de son désir de ne
     dire que ce qu'il considère comme étant la vérité.

     Les renseignements recueillis sur son compte jusqu'en 1876 sont
     favorables, et il avait la réputation d'un bon travailleur,
     économe, et d'habitudes sobres. Quoi qu'il en soit, il n'a jamais
     prospéré dans ses affaires, et en a ressenti un grand chagrin. Bien
     que sa femme eût une conduite irréprochable et lui donnât toute
     l'aide dont elle était capable, il eut toujours une tendance à lui
     attribuer son peu de succès dans ses entreprises. Irrité de perdre
     de l'argent, alors que par son travail il pouvait espérer en
     gagner, dominé par la passion de l'avarice, il a toujours rejeté la
     responsabilité de ses contrariétés sur sa femme, avec injustice, et
     avec une violence parfois terrible, comme à l'époque où elle devint
     grosse de son second enfant; en effet, redoutant le surcroît de
     dépenses qui résulterait de la naissance de cet enfant, il
     prétendit qu'il n'en était pas le père, et lança un coup de pied
     dans le ventre de sa femme, espérant sans doute la faire avorter.

     Son irritation se révélait d'ailleurs en toutes choses. Dès les
     premiers temps de son mariage, il s'emportait sans motif plausible
     contre sa femme, et la frappait, ou, se livrant à des colères
     furieuses, il brisait les objets qu'il avait sous la main. Il
     n'avait pas d'amis, vivait comme _un sauvage_, dit un des témoins;
     pendant le siège de Paris, il faisait son service de garde
     national, sans jamais causer avec ses camarades, ne buvant pas,
     prenant ses repas seul, et paraissant toujours plongé dans de
     sombres réflexions.

     Après plusieurs tentatives infructueuses, las de réaliser des
     pertes au lieu de bénéfices, il vendit son fonds, et se mit à
     travailler de son métier chez les autres, tandis que sa femme
     faisait de la broderie, lorsqu'au mois de mars 1875, sur le conseil
     d'un blanchisseur de Boulogne, il se décida à louer une boutique,
     route de la Reine, et y ouvrit une pâtisserie. Là, les choses
     n'allèrent pas beaucoup mieux qu'à Paris; malgré beaucoup
     d'activité et de travail, les époux D..., s'ils ne perdaient pas
     d'argent, ne gagnaient pas assez pour faire des économies. Aussi
     D... était-il toujours d'humeur sombre et chagrine et
     maltraitait-il de plus en plus sa femme.

     Celle-ci ne se plaignit pas et supporta avec résignation tous les
     mauvais traitements dont elle était victime. On peut croire qu'elle
     avait reconnu que son mari avait la raison souvent troublée, que,
     peut-être même, elle s'était aperçue qu'il buvait, car il résulte
     de la déposition d'un apprenti de D..., que celui-ci faisait
     acheter de l'absinthe, en prenant toutes sortes de précautions pour
     qu'on ne le sût pas, et qu'il en absorbait de grandes quantités.
     Mais, par affection pour son mari, elle ne voulait pas faire de
     révélations auxquelles on aurait pu ne pas ajouter foi, et qui
     n'auraient apporté aucun soulagement à sa détresse.

     Toutefois, les scènes se multipliaient; non seulement D... frappait
     sa femme, mais il l'accablait des soupçons les plus injurieux, et
     la malheureuse, poussée plus encore par l'humiliation des reproches
     de son mari au sujet de sa prétendue légèreté de conduite, que par
     la terreur de ses menaces et de ses violences, fit enfin quelques
     confidences à la concierge de la maison et à une parente qui
     l'avait élevée, qui l'avait mariée, qui était comme une mère pour
     elle, et que D... avait suppliée de venir demeurer près d'eux, à
     Boulogne, sans doute avec la pensée qu'elle l'aiderait à surveiller
     sa femme; mais malgré toute leur bonne volonté, la concierge et la
     parente ne purent lui être d'aucun secours, et ce n'est qu'après
     l'événement, que l'on a su par elles le long martyre de la femme
     D...

     Si la vie commune n'avait jamais cessé d'être très-pénible pour la
     femme D..., la situation devint plus douloureuse dans le courant de
     l'année 1877, par la jalousie insensée dont son mari fut, dès lors,
     incessamment dominé. Nous disons _insensée_, parce que les
     témoignages sont unanimes sur la parfaite honnêteté et la tenue
     irréprochable de sa femme; néanmoins, les démarches les plus
     simples, les courses les plus nécessaires, les paroles les plus
     innocentes, devenaient l'occasion d'outrages et de voies de fait.
     Un jour, la parente, toute émue de qu'elle apprenait de l'attitude
     et du langage de D..., vint lui en faire des observations; celui-ci
     lui répondit qu'il allait lui placer sous les yeux la preuve de la
     mauvaise conduite de sa femme, et allant chercher des torchons
     sales qu'il avait mis de coté, il les lui montra, en lui disant:
     _tenez, voyez!_ et ce qu'il montrait, c'était des graines et des
     pellicules de tomates: on s'était servi des torchons pour écraser
     des tomates. Ils ne purent s'empêcher de rire, et D... embrassa sa
     femme; mais il revint bientôt à son idée fixe. Depuis plus de deux
     mois il ne dormait plus; il se plaignait de grandes douleurs de
     tête; il était toujours agité; il voyait dans chaque homme du pays
     un amant de sa femme. Un jour, il engagea un de ses voisins à se
     promener avec lui, l'emmena sur le bord de la Seine, voulut l'y
     retenir jusqu'à la nuit, et c'était certainement avec l'intention
     de le jeter à l'eau. Il suppliait sa femme de lui avouer ses
     intrigues, affectant d'avoir reçu des avis sur ses rendez-vous, sur
     les rencontres qu'elle faisait, comme par hasard, dans ses courses;
     puis, il confessait que personne ne lui en avait dit un mot, que
     tout était de son invention; il lui demandait pardon, la couvrait
     de caresses, et le lendemain il redoublait d'injures et de colère;
     il emportait les chemises de sa femme pour les montrer à des
     médecins, qui y constateraient les signes de ses infidélités.

     À ces idées de folle jalousie, vinrent bientôt s'ajouter des idées
     d'empoisonnement: il était un obstacle aux mauvaises passions de sa
     femme, et naturellement, elle voulait se débarrasser de lui; il
     l'en accusa d'abord directement elle-même, puis il alla le déclarer
     au commissaire de police. Dans le courant de novembre 1877, il dit
     au docteur que sa femme voulait l'empoisonner, et, quelques jours
     plus tard, ayant pris des pilules et quelques cuillerées d'une
     potion qui lui avaient été prescrites, il s'imagina que le médecin
     était d'accord avec sa femme, et que les médicaments qu'il lui
     avait donnés étaient du poison; il s'adressa alors à un autre
     médecin, auquel il fit le même tableau de ses malheurs et des
     tentatives d'empoisonnement dont il était l'objet.

     D... n'avait plus un seul instant de repos; obsédé par les soupçons
     et les inquiétudes, il était en outre souvent dans un état de
     surexcitation produite par les excès d'absinthe auxquels il se
     livrait. Nous savons déjà par un témoin qu'il en buvait d'une façon
     immodérée; il nous a avoué que dans les mois d'octobre et de
     novembre, il en avait pris beaucoup plus encore; il l'avalait pure,
     et il en absorbait environ un tiers de litre par jour. _Autrefois_,
     nous dit-il, _je n'y avais presque jamais touché, mais depuis tous
     mes ennuis, il est vrai que j'en ai beaucoup bu_.

     D... craignait également que sa femme voulût le quitter, en
     emmenant sa fille, et il se rendit à Montreuil, où cette enfant
     était en pension, pour défendre qu'on la remît à sa mère.

     Ne trouvant aucun appui, ni aucun soulagement auprès de toutes les
     personnes auxquelles il racontait ses souffrances morales et
     physiques, D... résolut d'en faire part à sa mère, qui habite R...;
     le 21 novembre, il partit donc de chez lui, sans dire à sa femme où
     il allait; celle-ci ne le voyant pas rentrer le soir, en fut même
     très-inquiète, et pria un de ses voisins d'aller à sa recherche,
     laissant percer dans son langage ses préoccupations sur l'état
     d'esprit de son mari, et exprimant la crainte qu'il n'eût été
     arrêté, ou qu'il lui fût arrivé un accident.

     Il était allé à R... D'abord, ne voulant pas affliger sa mère, il
     ne lui dit rien, mais pressé de questions sur le but de son voyage
     inattendu et inexplicable, il finit par lui faire la confidence de
     ses malheurs.

     Nous allons maintenant reproduire textuellement le récit qu'il nous
     a fait à notre première visite:

     «Dans mon voyage, il y a eu une chose extraordinaire; j'ai couché
     chez ma mère, je suis reparti le jeudi matin, et je suis arrivé à
     Compiègne de bonne heure. Je suis entré chez un cafetier, j'ai pris
     un petit verre, et je suis allé me promener jusqu'au pont, en
     attendant le train. Je vois une personne qui me regardait, je ne la
     reconnaissais pas, elle vient à moi et me dit: c'est vous, mon
     oncle! C'était, en effet, ma nièce; elle m'invite à déjeuner; je
     n'ai pas accepté; ça m'étonnait; j'ai trouvé que c'était un peu
     hardi de la part d'une nièce; elle m'offre le café; je ne voulus
     pas refuser; elle revint avec moi et m'emmena chez le cafetier où
     j'avais été le matin. Elle se fit servir du café; moi, je n'en
     voulais pas; j'ai dit que j'aimais mieux la bière; on m'apporta un
     verre de bière; j'en ai bu le tiers à peu près. On sonne pour le
     départ du train; elle me dit qu'elle va payer, que je finisse vite
     mon verre. Je me dépêche; je monte en wagon, j'étais gai, bien
     portant. Il n'y avait pas un quart d'heure que nous marchions, que
     le mal de tête me prend: plus de gaieté, un grand malaise. À Creil,
     voilà un éraillement sur la colonne vertébrale; je n'en pense pas
     plus long. En arrivant à Paris, voilà le coeur qui me bat; je me
     dis: c'est drôle, je n'ai pris qu'un verre de bière avec ma nièce,
     et en y réfléchissant, je me rappelle qu'il y avait des graines qui
     sautaient dans la bière; c'est ça, que je me suis dit: c'est donc
     que ma femme lui aurait écrit de me donner quelque chose qui me
     fasse mal. Je reviens à pied rue des Abbesses, à Montmartre,
     j'entre dans une crémerie, je bois une tasse de lait; un peu plus
     loin, j'en reprends une autre; je me suis trouvé mieux; ça a lavé
     soit la poudre, soit l'estomac; un peu plus tard, je reprends une
     troisième tasse de lait. Je monte dans l'omnibus et j'arrive au
     Point du Jour, où je descends; je prends une quatrième tasse de
     lait, et je rentre à pied chez nous. Quand j'arrive, ma femme me
     dit: On ne m'embrasse pas! tout en me regardant fixement. C'est à
     toi de venir, que je lui dis. Alors, elle est venue, il n'en a été
     que ça. Pour savoir si elle avait écrit à sa nièce, je lui dis:
     j'ai vu le facteur à Compiègne; il m'a dit qu'il avait porté une
     lettre à la tante Lisa; tu lui as donc écrit. Ah! mais non, qu'elle
     me répond, c'est à ta mère que j'ai écrit; je lui ai dit qu'elle
     vienne tout de suite, parce que tu es très-malade. Ça m'étonne que
     tu aies écrit cela. Tu as écrit à ta nièce? Mais non. C'était le
     jeudi. Le soir, je suis allé chez le commissaire; il n'y était pas;
     il y avait un employé; j'espérais qu'il écrirait mieux la SOLUTION
     que l'autre jour; il me dit de revenir le lendemain.»

     (À ce moment D..., qui parle du ton le plus paisible et le plus
     naturel, cherche son mouchoir dans sa poche; ne le trouvant pas, il
     se lève, nous quitte, va dans sa cellule, revient, se rassied et
     reprend son récit.)

     «En rentrant de chez le commissaire, je prends encore du lait chez
     nous; je me fais un lavement; je ne me suis pas couché, je me suis
     soigné toute la nuit; je comptais écrire à ma mère ce qui s'était
     passé à Compiègne. À dix heures du soir, j'entends rôder devant la
     boutique; j'ai reconnu le pas d'un monsieur qui allait avec ma
     femme; il savait sans doute cet empoisonnement, il était là pour la
     protéger, si j'avais des raisons avec elle. Ma femme se couche dans
     la chambre à côté; elle veut fermer sa porte, moi je ne veux pas;
     l'autre était toujours là à rôder, ça m'ennuyait. J'ai dit au petit
     apprenti: va donc avertir le commissaire de police, et dis-lui
     d'envoyer deux agents; je croyais qu'il y avait dans la rue des
     individus armés de revolvers pour me tuer, et je me suis enfermé
     dans la boutique. Je voulais qu'on arrêtât ces individus, ainsi que
     ma femme.

     «À cinq heures et demie du matin, je sors pour aller chercher du
     lait. Je rencontre le laitier et je lui dis que ma femme se
     conduisait mal, qu'elle voulait m'empoisonner. Il me répond: c'est
     à peu près comme ça avec toutes les femmes, quand elles voient que
     ça ne convient pas à leur mari. Je m'en vais à une crémerie, elle
     n'était pas ouverte; je vois un petit marchand de vins qui ouvrait
     sa boutique; je lui demande s'il connaissait un hôtel, je fuyais la
     maison, j'avais peur que l'individu que j'avais entendu rôder
     vienne m'attaquer. Le marchand de vins m'indique un petit hôtel;
     j'y vais, je demande un cabinet et une seringue; le maître de
     l'hôtel a été assez bon pour me donner ce que je lui demandais;
     j'ai pris un lavement; j'ai gardé dans un vase et dans une assiette
     l'urine et les matières que j'avais rendues; je suis resté là
     jusqu'à dix heures et demie; je suis sorti pour aller chez le
     commissaire: je l'ai trouvé, je lui ai dit que ma femme avait voulu
     m'empoisonner, il m'a donné une lettre pour qu'elle vienne quand
     elle voudrait. Je suis retourné à l'hôtel, où je me suis encore
     reposé; je suis rentré chez moi à midi. Je me suis mis dans la
     salle à manger; j'ai repris des lavements; le corps se resserrait;
     _c'était vraiment servi_; c'était la troisième fois qu'elle
     m'empoisonnait: la première fois ça avait été avec un morceau de
     porc que je n'avais pas voulu manger; une seconde fois en me
     faisant prendre des pilules et une potion; cette troisième fois, en
     faisant jeter du poison dans le verre de bière que j'avais pris à
     Compiègne. Je souffrais beaucoup; j'ai renvoyé mon petit apprenti
     me chercher quatre litres de lait et de la farine de graines de
     lin; quand il revint, je fis un cataplasme que je me mis sur le
     ventre; je me couchai. J'avais donné des ordres au petit, et je lui
     avais dit de ne pas me déranger. Alors, j'ai écrit une lettre à mon
     beau-frère; on peut bien voir dans cette lettre que je ne pensais
     pas, à ce moment, à tuer ma femme, vers cinq heures et demie, elle
     est entrée et m'a dit: je vais à Vincennes. Comme nous n'y avons ni
     parents, ni amis, j'ai pensé qu'elle allait encore faire mal, ou
     qu'elle ne voulait pas être témoin de ma mort qu'elle savait être
     prochaine. Ça m'a fait un tel effet que je me suis précipité sur
     elle, je l'ai frappée à coups de poings, elle est tombée, puis j'ai
     pris, sur le lavabo, un rasoir qui se trouvait là, j'ai saisi ma
     femme par le col, et j'ai coupé. L'individu qui était chez le
     concierge est arrivé tout de suite; j'ai envoyé le petit me
     chercher du tabac, et lorsque les gendarmes sont venus, je fumais
     ma pipe, et après avoir répondu aux questions du commissaire, je me
     suis étendu sur un matelas, et je me suis endormi. J'ai dit au
     commissaire que je ne regrettais pas ce que j'avais fait, que je le
     ferais encore, si c'était à recommencer, que j'aurais dû le faire
     six mois plus tôt. C'étaient les douleurs que je ressentais au
     coeur, à la tête, aux reins et au ventre qui me faisaient croire
     qu'elle avait cherché à m'empoisonner. Il y avait deux rasoirs sur
     la table: j'ai montré celui dont je m'étais servi. On a trouvé un
     revolver chargé; j'ai dit que c'était pour la tuer si je l'avais
     surprise en flagrant délit, ayant la conviction qu'elle me trompait
     toujours; il y avait longtemps qu'on le disait. Quand nous sommes
     venus nous établir à Boulogne, le charcutier avait dit aux voisins,
     ce n'est pas D... qu'il doit s'appeler, c'est _cocu_. À ce moment
     là, je n'ai pas fait attention, je pensais que c'était peut-être de
     la jalousie, parce qu'il avait idée que nous lui ferions du tort.
     Le lendemain, chez le commissaire, comme j'ai vu que je n'étais pas
     empoisonné, et que j'allais beaucoup mieux, j'ai dit que je
     regrettais de l'avoir tuée.

     «Je ne suis pas d'un mauvais caractère; je n'ai jamais eu de
     raisons avec personne; je n'ai jamais fait une heure de poste: avec
     ma femme, quand nous avions quelque chose ensemble, c'était moi qui
     revenais le premier; au bout d'une heure, je n'y pensais plus.»

     Pendant ce récit D... ne s'est pas animé un instant; il l'a débité
     avec l'accent de la sincérité, sans aucune passion, ne paraissant
     préoccupé que du désir d'être exact, et de prouver que ses
     convictions étaient fondées sur des faits positifs, s'attachant aux
     plus petits détails, avec cette précision de mémoire que l'on
     rencontre chez les aliénés dont l'esprit est dominé par un nombre
     restreint de conceptions délirantes, cherchant à expliquer ce qu'il
     avait fait, mais non à s'en disculper, finissant seulement par dire
     qu'il regrettait d'avoir cédé à un mouvement de fureur, mais ne
     témoignant pas du moindre doute ni de la moindre hésitation sur la
     vérité absolue de tout ce qu'il avait dit.

     Nous lui demandons alors comment il se porte depuis qu'il est en
     prison. «Ça ne va pas bien, nous dit-il; je ne sais pas ce qu'il y
     a dans ce que je mange et ce que je bois, mais ça me donne des
     constipations; je voudrais prendre des lavements, mais je ne peux
     pas les avoir comme je les désirerais.»

     Les gardiens nous disent que D... est très méfiant et très-inquiet,
     qu'il croit qu'on veut l'empoisonner, qu'il voudrait toujours
     s'administrer des remèdes, prétendant qu'il ne peut pas aller à la
     garde-robe, qu'il refuse les aliments qu'on lui apporte, qu'il ne
     veut manger que des pommes, et qu'il se plaint sans cesse de tout.

     Quelques jours plus tard, nous le revoyons; il a la même attitude
     triste et sombre; il parle du même ton paisible; il nous dit cette
     fois qu'il y a certainement quelque chose de _pas bon_ dans le
     tabac qu'il fume, que ce tabac lui donne des maux de tête; nous lui
     faisons remarquer qu'on lui apporte les paquets tels que la régie
     les livre, fermés et scellés; «il n'y a pas à discuter, reprend-il,
     c'est comme on voudra, mais je n'en ai pas moins mal à la tête
     quand j'ai fumé, et ce n'est pas naturel; c'est comme mes
     entrailles, on peut me dire ce qu'on voudra, mais, moi, je sens
     bien ce que je sens; je sens bien que mes boyaux sont collés; j'ai
     beau prendre des lavements, je ne peux rien faire; expliquez ça.»

     À notre troisième visite, nous apprenons que depuis trois jour D...
     paraissait plus tourmenté, plus irascible, qu'il ne dormait pas,
     qu'il marchait dans sa cellule pendant toute la nuit, et que le
     matin même, il avait grièvement blessé un de ses codétenus, en le
     frappant violemment sur la tête avec une bouteille, et alors que
     cet homme dormait, et sans qu'il y ait eu de discussion, ni de
     provocation.

     Nous le trouvons dans le préau, marchant la tête baissée, et comme
     plongé dans des réflexions pénibles; quand nous lui demandons
     pourquoi il a frappé son camarade, il nous répond: «Il me
     taquinait, il me reprochait de l'empêcher de dormir la nuit, en
     marchant dans la cellule.» Puis, il ajoute: «Il était d'accord avec
     les gardiens pour me tuer, il me l'avait dit, _sans me le dire
     précisément_.»

     D... ne s'excite pas en nous parlant; il dit bien quelques mots de
     pitié sur l'homme qu'il a blessé, mais il est manifeste qu'il croit
     avoir accompli un acte de juste vengeance.

     À notre visite suivante, D... avait la camisole de force, et nous
     sommes informés qu'il avait caché dans son lit le couvercle du
     siège des commodités, morceau de bois très-lourd, avec lequel il
     avait certainement le projet d'exercer quelque nouvelle vengeance;
     il avait d'ailleurs menacé de tuer le premier gardien qui lui
     adresserait la parole.

     Quand nous l'abordons, il nous fait un accueil qui dénote une vive
     irritation; il récrimine amèrement contre les mauvais traitements
     dont il est l'objet: «Pourquoi ne me juge-t-on pas? Eh bien! oui,
     je l'ai tuée; si je suis coupable, qu'on me condamne, mais pourquoi
     vouloir m'ouvrir le ventre? Je sais bien que c'est pour ce soir;
     j'ai entendu aujourd'hui le directeur qui le disait; les gardiens
     chuchotaient entre eux, quand ils passaient devant ma cellule; je
     sais bien ce qu'ils disent; d'ailleurs, dimanche j'ai bien vu leurs
     épées qui étaient derrière la porte; qu'on en finisse donc!» Ce
     jour-là, les craintes d'empoisonnement ne semblent plus le
     préoccuper; il ne nous dit plus que le tabac lui fait mal à la
     tête, que les aliments lui collent les intestins; il ne pense plus
     qu'au supplice qu'il doit subir le soir, et nous le quittons sans
     avoir réussi à le rassurer.

     Ce long exposé était nécessaire pour bien faire connaître D...;
     nous allons maintenant l'analyser pour en déduire ensuite nos
     conclusions.

     D... a toujours été d'un caractère triste et peu expansif; dès sa
     jeunesse, il songeait à gagner de l'argent et à en amasser; il
     travaillait beaucoup et dépensait le moins possible; un témoin a
     dit qu'il était le bourreau de son corps. Malgré son ardeur au
     travail, et sa stricte économie, il n'a pas fait fortune, il vivait
     avec peine, et presque jamais il n'a recueilli de résultats de ses
     efforts. Une seule fois il a réalisé quelques bénéfices; c'est
     pendant qu'il exploitait, sans sa femme, un petit commerce de
     pâtisserie, dans lequel il n'était aidé que par une servante. Ce
     fait, qui était assurément de pur hasard, l'a confirmé dans
     l'opinion qu'il semble avoir eue dès le commencement de son
     mariage, que sa femme n'était pas aussi économe qu'elle aurait dû
     l'être. Il n'avait pas attendu jusque là pour lui marquer son
     mécontentement par ses reproches et ses violences; mais après, il
     se montra encore plus irrité et plus injuste. Déjà cependant, à
     l'époque où elle était grosse pour la seconde fois, il lui avait
     laissé entendre qu'il n'était peut-être pas le père de l'enfant
     qu'elle portait; il témoignait ainsi de ses sentiments de jalousie
     insensée, et de son ennui du surcroît de dépenses qu'entraînerait
     un second enfant; c'est ici que nous trouvons la première
     manifestation de conceptions délirantes, engendrées par des
     préoccupations d'avarice, poussées jusqu'à l'obsession.

     Pendant quelques années, D... se maintient sans se montrer ni plus
     déraisonnable, ni plus violent, mais ayant toujours au fond de son
     coeur et dans son esprit les mêmes ressentiments et les mêmes
     convictions erronées. Le ménage vient s'établir à Boulogne, les
     choses vont d'abord assez bien, mais bientôt, au contraire, la
     situation s'aggrave; D... se montre plus sombre, plus méfiant, il
     se met à boire de l'absinthe, et il en arrive à un état presque
     constant de surexcitation et de colère; il perd le sommeil, n'a
     presque plus d'empire sur lui-même, et n'est plus maître de
     contenir l'expression des inquiétudes et des frayeurs qui
     l'obsèdent; il accable sa femme des reproches les plus outrageants;
     il l'accuse de le tromper, il le proclame, il va se plaindre à
     l'autorité, il colporte les prétendues preuves de son déshonneur,
     et enfin, apparaissent les idées d'empoisonnement. Un jour, on lui
     sert un morceau de porc, qui n'était peut-être pas très-frais; il y
     trouve un goût particulier; il ne le mange pas; sa femme jette l'os
     aux ordures dans la rue; la pensée lui vient que si elle n'a pas
     gardé cet os pour le vendre avec les autres, c'est qu'elle a voulu
     se défaire d'une pièce à conviction.

     Sa femme, inquiète des maux de tête de son mari, de ses insomnies,
     de ses malaises, appelle un médecin; celui-ci prescrit des pilules
     et une potion; D... se trouve plus souffrant après avoir pris les
     pilules et la potion, il en conclut que le médecin est de
     complicité avec sa femme pour l'empoisonner.

     Ne voyant autour de lui que des ennemis, ne trouvant d'assistance
     auprès de personne, D... pense à s'adresser à sa mère, et, sans en
     rien dire, il se rend auprès d'elle, et lui raconte ses malheurs.
     La mère accueille, probablement avec incrédulité, ses confidences;
     il revient à Compiègne, il y rencontre sa nièce qui y demeure; elle
     lui offre à déjeuner; quoi de plus naturel? Il n'accepte qu'un
     verre de bière; on sonne pour le départ du train; il n'a que juste
     le temps de monter en wagon; sa nièce le presse d'achever son
     verre, lui dit qu'elle paiera, et il la quitte. À peine en chemin
     de fer, il ressent des malaises: il se croit empoisonné; c'est la
     bière qu'il a bue; en effet, il se rappelle qu'il y avait _comme
     des graines qui sautaient dans la bière_; c'est sa femme qui a
     écrit à sa nièce de lui donner quelque chose qui lui fasse du mal;
     de retour à Paris, il avale plusieurs tasses de lait; arrivé chez
     lui, il s'informe, cherche à découvrir des preuves de la vérité
     qu'il soupçonne; il est très-agité; il passe la nuit à se soigner;
     il entend et il voit devant sa maison des individus armés qui le
     guettent pour le tuer; il veut les faire arrêter; le matin il se
     sauve de chez lui, va se réfugier dans un hôtel, où il continue à
     prendre des lavements et à s'appliquer des cataplasmes; enfin,
     après une démarche chez le commissaire, il revient chez lui et se
     couche; sa femme se présente, lui dit qu'elle part pour Vincennes,
     et saisi d'un accès de fureur, convaincu qu'elle va à un
     rendez-vous, ou qu'elle ne veut pas assister à sa mort, il se
     précipite sur elle et l'égorge.

     Le meurtre accompli, la crise est momentanément épuisée, il reste
     calme et insouciant, se met à fumer, et se laisse arrêter, sans
     chercher à se disculper, donnant lui-même tous les détails,
     indiquant le rasoir dont il s'est servi, n'exprimant aucun regret,
     disant au contraire que si c'était à recommencer il le referait, et
     montrant ainsi sa conviction qu'il avait usé du droit de légitime
     défense. Ce n'est que le lendemain que, reposé par un sommeil
     paisible, n'éprouvant plus de malaise, ni de douleur, voyant par
     conséquent qu'il n'est pas empoisonné, il exprime le regret d'avoir
     tué sa femme.

     À Mazas, nous le trouvons préoccupé des mêmes conceptions
     délirantes, des mêmes illusions des sens; il se croit encore
     empoisonné; _les boissons lui collent les intestins, le tabac lui
     donne des maux de tête; ce n'est pas naturel_; il est sombre,
     inquiet, exigeant, il se plaint, il récrimine, mais il se contient;
     survient une nouvelle crise; il perd le sommeil, il passe les nuits
     à marcher dans sa cellule, il se montre plus tourmenté, plus
     soupçonneux, plus irritable, et un matin, sans querelle préalable,
     sans discussion, il assomme un de ses camarades et le blesse
     grièvement; puis, il reste comme affaissé, inerte, et se contente
     de dire que cet homme le taquinait et était d'accord avec les
     gardions pour l'assassiner. Cette fois, la crise dure après l'acte
     de violence, ou du moins, la détente n'est que de quelques
     instants, et D..., obsédé des mêmes frayeurs, des mêmes
     hallucinations, prépare une nouvelle vengeance contre ses
     persécuteurs, contre les gardiens qu'il a entendus chuchoter, dont
     il a vu les épées, contre ses codétenus qui sont les complices des
     gardiens, et contre le directeur dont il a reconnu la voix, et qui
     a dit que c'était le soir qu'on devait en finir.

     Pour éviter un nouvel accident, on doit priver D... de l'usage de
     ses mains et le revêtir de la camisole. Il ne paraît plus avoir de
     craintes d'empoisonnement, ne songe plus qu'aux épées avec
     lesquelles les gardiens vont lui ouvrir le ventre, de même que dans
     la nuit qui a précédé le meurtre il croyait être menacé d'être tué
     par des individus armés de revolvers.

     L'état mental dans lequel est D... depuis trois semaines, est
     analogue à celui dans lequel il était à l'époque où il a tué sa
     femme; les manifestations délirantes, les illusions des sens, les
     hallucinations que nous constatons aujourd'hui chez D..., sont la
     confirmation la plus évidente du délire, sous l'empire duquel il a
     agi le 23 novembre dernier.

     De tout ce qui précède, nous tirons les conclusions suivantes:

     1° D... est atteint de lypémanie avec prédominance de délire de
     persécution, craintes d'empoisonnement, frayeur de mort violente,
     illusions et hallucinations.

     2° D... a donné, il y a déjà bien des années, des signes de
     dérangement de l'esprit, mais c'est seulement dans le courant de
     1876 que les conceptions délirantes se sont montrées clairement
     dans son langage et dans ses actes.

     3° Dès les premiers mois de 1877, D... n'a presque plus cessé
     d'avoir la raison troublée, et sous l'influence des excès
     d'absinthe auxquels il se livrait, les crises d'agitation sont
     devenues de plus en plus fréquentes et de plus en plus violentes;
     des hallucinations de la vue se sont produites, et une véritable
     folie alcoolique est venue se greffer sur la lypémanie qui existait
     déjà depuis longtemps.

     4° Le 23 novembre dernier, D... était sous l'empire d'une
     surexcitation maniaque et de conceptions délirantes, d'illusions
     des sens et d'hallucinations, qui le privaient de la conscience,
     et, par conséquent, de la responsabilité de ses actes.

     5° D... est un aliéné des plus dangereux, qu'il est urgent de
     placer dans un asile spécial, où il devra être l'objet de la
     surveillance la plus rigoureuse.

     En foi de quoi, nous avons rédigé le présent rapport pour valoir ce
     que de droit.

     Paris, le 16 janvier 1878.

     A. MOTET, É. BLANCHE.

Dans ce fait, comme dans les précédents, on observe des crises
d'intensité différente et en rapport avec des variations dans les
conditions cérébrales, et en plus, l'intoxication alcoolique comme cause
déterminante de la crise au cours de laquelle a lieu le meurtre. D...
est un bon ouvrier, un travailleur plein d'énergie, d'un caractère
sombre, peu communicatif, très-économe, et qui n'admet pas que son
travail puisse être sans récompense. Malgré toute son activité, loin de
prospérer dans ses affaires, il végète, et quand il avait le droit
d'espérer le succès, il ne rencontre que les revers.

Sa femme le seconde de toutes ses forces, mais en vain; alors D... lui
reproche, sans aucune justice, de manquer d'ordre, et la rend
responsable de ce qu'il ne réussit pas. Il a un enfant; loin de s'en
réjouir, ce n'est pour lui qu'une dépense de plus dans le ménage. Un
second enfant va naître; D... ne peut supporter la pensée de ce surcroît
de charge; à cette pensée vient se joindre le soupçon qu'il pourrait
bien avoir été trompé par sa femme et ne pas être le père de l'enfant
qu'elle porte; il frappe violemment sa femme dans l'espoir de la faire
avorter.

Puis, succède une période de calme relatif. Plus tard, les idées de
jalousie reparaissent; D... est convaincu que sa femme a une mauvaise
conduite; et un jour il se promène longtemps sur le bord de la Seine
avec un de ses voisins qu'il considère comme un de ceux qui le trompent,
et il avoue qu'il avait l'intention de le jeter dans l'eau. Cette fois,
il en reste à la pensée, et ne va pas jusqu'à l'acte.

Obsédé de soucis, D... demande à l'alcool l'oubli de ses chagrins. Il
devient alors de plus en plus soupçonneux, irritable, emporté; les
hallucinations de la vue apparaissent; il ne dort plus, n'a plus un
moment de repos ni le jour ni la nuit, et enfin la crise éclate, le
meurtre est accompli. D... redevient aussitôt calme; il attend, en
fumant, qu'on vienne l'arrêter, et il n'exprime aucun regret de ce qu'il
a fait, tant il est persuadé que sa vengeance était juste.

Le lendemain, n'éprouvant aucun malaise, il pense qu'il n'était pas
empoisonné et regrette d'avoir tué sa femme.

En prison, il a deux nouvelles crises; dans la première, il assomme un
de ses codétenus; dans la seconde, il est réduit à l'impuissance par les
mesures de surveillance exceptionnelle dont il est l'objet.

Constatons encore ici des analogies frappantes entre ce fait et le fait
de la femme C... Elle ne doute pas de son droit de se venger des mauvais
traitements dont elle est victime; D..., après avoir tué sa femme,
conserve le calme d'un homme qui a satisfait à une vengeance légitime.

On pourrait croire que c'est une appréciation après coup, un moyen de
défense; ce sentiment existait peut-être chez la femme C... et chez
D..., mais il y avait certainement aussi conviction sincère de leur
part.

Dans sa prison, la femme C... a de nouveau des conceptions délirantes
relatives aux religieuses qu'elle considère comme des complices gagnées
à la cause du clergé; à Mazas, D..., après être resté calme pendant
quelques jours, présente les signes d'un délire avec hallucinations,
absolument semblable à celui qui l'a poussé au meurtre de sa femme.

Il n'y a de différence que dans la cause de l'accès de délire avec
hallucinations, l'alcoolisme, qui joue dans ce cas le principal rôle et
qui manquait absolument chez la femme C...; mais dans l'un et dans
l'autre, on voit des impulsions irrésistibles surgir au cours d'un
délire mélancolique qui n'avait été longtemps que menaçant, qui avait
donné lieu à quelques violences sans résultats, et qui éclate enfin par
des actes terribles.



ÉPILEPSIE.--ATTAQUES VERTIGINEUSES AVEC HALLUCINATIONS VISUELLES ET
PERVERSIONS INTELLECTUELLES.--ABSENCE D'ATTAQUES
CONVULSIVES.--INCONTINENCE NOCTURNE DES URINES.--ACCÈS DE DÉLIRE
IMPULSIF.--MEURTRE.--SOUVENIR EXACT DES FAITS ACCOMPLIS PENDANT
L'ACCÈS.--IRRESPONSABILITÉ.


     Nous soussignés, Lasègue, Blanche et Motet, docteurs en médecine,
     commis par une ordonnance en date du 20 février 1868 de M. Dubard,
     juge d'instruction près le tribunal de première instance du
     département de la Seine, «à l'effet d'examiner le nommé R...,
     inculpé d'assassinat, de rechercher et d'établir quel a été son
     état mental au moment du crime, et quel il est actuellement;» après
     avoir prêté serment, avons pris connaissance du dossier, avons
     examiné l'inculpé à plusieurs reprises, et consignons dans le
     présent rapport les résultats de notre expertise:

     Le 24 janvier 1868, R... se présentait au presbytère de la Loupe et
     demandait avec instance à parler à M. le curé. «Il venait,
     disait-il, chercher des consolations, et se plaignait des mauvaises
     gens qui voulaient lui faire du mal.» La servante qui lui avait
     ouvert la porte lui dit que le curé était à l'église, qu'il le
     trouverait au confessionnal. R... suivit les indications qui lui
     étaient données; il se rendit à l'église, frappa au guichet du
     confessionnal, et réclama les consolations qu'il était venu
     chercher. Soit que ses paroles eussent paru étranges au curé, soit
     que R... ait à ce moment déjà proféré des menaces, le prêtre ne
     crut pas devoir l'entendre et l'invita à se retirer. R... insista.
     Le curé sortit alors du confessionnal; l'accusé le suivit dans
     l'église, et n'obtenant pour réponses à ses demandes qu'un refus
     absolu, avec menaces de le faire arrêter s'il ne s'éloignait pas,
     R... prit son couteau et frappa le curé avec une telle violence que
     la lame pénétra tout entière dans la cavité du petit bassin et
     détermina une hémorrhagie rapidement mortelle.

     R... rentre immédiatement à l'auberge, où il est arrêté. Il avoue
     le meurtre qu'il vient de commettre, et, bien que dès ce moment ses
     réponses soient assez précises, elles témoignent encore des
     préoccupations sous l'empire desquelles il a agi. Nous avons à
     déterminer: 1° quels sont les antécédents de l'inculpé; 2° quel
     était son état mental au moment du crime.

     R... est un homme de 34 ans, d'une taille élevée; son aspect
     extérieur révèle la prédominance du tempérament lymphatique; il est
     atteint d'une blépharite ciliaire chronique. Son enfance a été
     maladive; il eut, dit-il, les fièvres pendant très-longtemps, mais
     il ne paraît pas avoir eu d'accidents convulsifs. Il se développa
     lentement et fut sujet jusqu'à 18 ans à de l'incontinence nocturne
     des urines. Il n'apprit jamais à lire ni à écrire, et put cependant
     faire sa première communion. Sa physionomie est peu intelligente;
     l'ensemble de sa personne, son attitude, annoncent une simplicité,
     une franchise, dont nous avons été frappés dès notre premier
     examen, et qui ne se sont pas démenties depuis. Il travailla de
     très-bonne heure; placé à l'âge de 13 ans comme domestique dans une
     ferme, il y resta cinq ans, et n'en sortit qu'à la mort de ses
     maîtres. À cette époque, son caractère se modifie; R... est pris
     comme d'un incessant besoin de changement; il ne reste nulle part,
     s'en allant sans prétexte, pour rentrer quelque temps après dans la
     place qu'il a volontairement quittée. Il est inquiet, soupçonneux;
     il croit, si l'on parle à voix basse auprès de lui, que c'est de
     lui qu'on s'occupe; si on lui fait une observation, il la prend
     toujours en mal; sans être habituellement querelleur ni violent, il
     a parfois des moments de vivacité, d'entêtement, _il se bute_, et
     l'on n'en peut rien obtenir. D'autres fois, il est sombre,
     taciturne, ne parle plus, et cet état de tristesse se montre assez
     souvent chez lui pour qu'on dise dans le pays que R... «est un
     songeur». Il ne se lie avec personne, ne se montra guère ni au
     cabaret ni dans les fêtes; son caractère, mobile à l'excès, éloigne
     de lui. Cependant, il ne manque jamais de travail; on lui reconnaît
     une certaine habileté dans le commerce des bestiaux; on lui confie
     des sommes assez importantes, et jamais sa probité n'a été
     suspectée. Il est économe, et, si peu qu'il gagne, il contribue
     pour sa part à soutenir une de ses soeurs qui est aveugle.

     Cet homme est, depuis l'âge de 18 ans, sujet à des accidents qui
     revenaient à des époques plus ou moins éloignées; il était pris de
     maux de tête violents dont l'apparition semble avoir coïncidé avec
     les modifications signalées dans son caractère. Depuis huit mois
     surtout les maux de tête ont été plus fréquents; ils se sont
     compliqués de troubles de l'intelligence, d'hallucinations de la
     vue, et les renseignements qu'il nous donne à ce sujet, que nous
     reproduisons presque textuellement, sont d'accord en tous points
     avec les dépositions recueillies par les magistrats chargés de
     l'enquête.

     «Souvent, dit-il, ça me prenait, j'avais tout à fait mal à la tête,
     je n'y voyais plus clair; ça me montait à l'estomac, et puis ça me
     serrait au cou: je ne pouvais plus respirer. Je ne dormais guère
     jamais, mais, dans le mois d'août, je ne dormais presque plus. Je
     me faisais un tas de fantômes, j'avais comme peur de moi-même.
     Jamais je ne m'étais vanté de ça à personne. Une nuit, j'étais dans
     mon lit, j'aperçois quelque chose contre la porte de l'écurie; ça
     avait une figure tout à fait drôle. Je me suis levé, je suis allé
     voir, il n'y avait plus rien. Je me suis recouché et ça est revenu.
     Je me suis relevé trois fois, et je me disais: Mon dieu, je
     suis-t-y drôle! J'ai pensé que c'était quelque chose qui me
     tourmentait dans moi, qu'on voulait me faire du mal, je n'ai pas
     dormi du tout. Le matin je me suis levé comme d'habitude, j'ai été
     mener les vaches dans le pré, je n'ai rien dit à ma patronne; je
     suis allé trouver le curé de Pontgoin, je lui ai tout raconté; je
     lui ai dit que je croyais qu'on voulait me faire du mal; je croyais
     sans croire; je pensais bien qu'il y avait quelque chose tout de
     même, mais je ne supposais sur personne. Le curé de Pontgoin m'a
     rassuré, il m'a conseillé un bain de pieds et du tilleul; je me
     suis trouvé mieux après cela. J'ai eu cela encore une autre nuit
     que je me suis levé. Je voyais tout rouge; j'ai cru qu'il y avait
     le feu; j'ai manqué l'échelle et je suis tombé; cette fois-là, ma
     patronne peut le savoir.»

     Il est impossible de méconnaître dans ces faits l'existence
     d'hallucinations de la vue, se manifestant tout à coup chez un
     individu qui se plaint en même temps d'un malaise qui, de la région
     de l'estomac, s'étend vers l'oesophage, remonte jusqu'à
     l'arrière-gorge et détermine une sensation de constriction
     nettement exprimée par les mots: «Cela me serrait, je ne pouvais
     plus respirer.» Cette anxiété extrême, nous la retrouvons, non pas
     la veille, mais l'avant-veille du jour du meurtre. «Dans la nuit du
     mercredi au jeudi (22 au 23 janvier), je n'ai pas pu dormir.
     J'avais un tas de rêves; il me semblait toujours voir quelque
     chose, des formes de rien; c'était dans ma vue, mais j'avais comme
     peur. Je ne me suis pas levé, j'ai appelé le tondeur à côté de moi
     pour lui demander l'heure. Je m'ennuyais dans le lit, j'étais tout
     à fait fatigué; souvent ça m'arrivait de ne pas pouvoir dormir;
     mais la nuit suivante j'ai tout à fait bien dormi; ça ne m'a pris
     que le matin après que j'ai eu mangé le café.

     «Il s'est trouvé que j'allais à la Loupe; je ne sais pas ce qui m'a
     pris. Je me suis levé bien tranquille à sept heures; j'ai sorti
     dehors, et la maîtresse d'auberge était là, en train de faire du
     café. Elle me dit: en voulez-vous?--Ça m'est égal, que je lui
     répondis, si vous en avez de trop, je veux bien. Quand j'ai eu
     mangé ce malheureux café, ça m'a monté à l'estomac.

     À ce moment là, il y a un homme qui est venu avec un coq d'Inde.

     «Il y avait longtemps que j'avais la tête toute drôle par moments;
     ça m'a impressionné de voir ce dindon; il était dans un panier au
     milieu de la route, et plus je le regardais, plus il me semblait
     drôle; je ne pouvais pas m'ôter les yeux de dessus; je ne peux pas
     vous expliquer cela. Je me suis retourné et c'est là que j'ai vu
     l'image du côté du lit au petit C...; il y avait comme deux têtes:
     ça dansait. C'est là que je suis parti. J'étais impressionné et
     tourné je ne sais pas comment. Alors j'ai été trouver le curé; il
     n'était pas là, il était à l'église. J'avais sonné, la domestique
     m'avait demandé ce que je voulais, je lui répondis que je voulais
     parler à M. le curé. Elle me dit qu'il était à l'église. J'entrai.
     J'ai pris de l'eau bénite comme on fait toujours, j'ai tapé au
     guichet du confessionnal; il m'a demandé ce que je voulais, je lui
     ai dit que je voulais des consolations; j'ai encore frappé, il m'a
     dit de m'en aller; puis il est sorti dans l'église, il m'a dit
     qu'il allait chercher les gendarmes. J'avais mon couteau dans ma
     poche, je lui en ai donné un coup. C'est là qu'ils sont venus
     m'arrêter.»

     Ces détails nous permettent de dire que le délire a éclaté tout à
     coup sous forme d'accès avec impulsion irrésistible; et, loin de
     trouver dans la précision des réponses de R... des éléments de
     doute sur la réalité d'un trouble de ses facultés intellectuelles,
     nous déclarons que l'intégrité des souvenirs, l'exposé minutieux de
     tous les faits qui ont précédé le meurtre, sont pour nous
     caractéristiques; ils sont l'expression d'une préoccupation
     maladive.

     R... s'est en quelque sorte observé lui-même, rien ne lui a échappé
     dans la succession des troubles qu'il nous révèle. Des faits qui
     eussent passé inaperçus pour un homme sain d'esprit, se sont gravés
     dans sa mémoire avec d'autant plus de précision qu'il a été plus
     inquiet. Il n'a rien oublié; mais, bien différent des autres
     criminels qui essayent de mettre leurs actes au compte de la folie
     et de les atténuer, il raconte ce qu'il a éprouvé, sans chercher
     jamais à s'excuser, exprimant plutôt le regret du meurtre qu'il a
     commis. Il n'exagère rien; il dit avec une simplicité et une
     sincérité parfaites; il n'a jamais varié dans ses réponses; ses
     actes, ses préoccupations délirantes s'enchaînent de la manière la
     plus rigoureuse et appartiennent à un état pathologique nettement
     déterminé. Pour nous, R... est atteint d'épilepsie, non pas de
     celle qu'on observe le plus communément, mais bien de la forme
     réduite aux vertiges fugaces, à ces modifications instantanées si
     soudaines et parfois si rapidement disparues qu'elles ne seraient
     même pas soupçonnées si les actes qui les suivent n'en venaient pas
     révéler la nature. Cette opinion est d'autant plus certaine en ce
     qui regarde R..., qu'il est d'expérience que les actes délirants
     prennent plus vite le caractère de la plus aveugle violence lorsque
     la manifestation épileptique a été réduite à sa plus simple
     expression. Et, comme ces troubles ne sont jamais isolés, comme
     leur apparition, leur retour, apportent dans le caractère, dans les
     habitudes, dans les tendances, des modifications profondes, on
     peut, lorsqu'on n'en méconnaît plus la nature, les suivre en
     quelque sorte à la trace. Tantôts fréquents, tantôt revenant à de
     longs intervalles, ils laissent toujours une impression plus ou
     moins profonde, se révélant par des symptômes à l'ensemble desquels
     on a scientifiquement donné le nom de «caractère des épileptiques».
     Ces malades, d'une mobilité extrême, sont tour à tour soupçonneux,
     méfiants, querelleurs, violents, puis faciles, serviables,
     obséquieux même. Leur intelligence pendant longtemps n'est pas
     amoindrie, elle n'est que momentanément troublée, jusqu'au jour où,
     par suite de la répétition des accès, elle s'affaiblit et enfin
     s'éteint. Chez les malades qui présentent seulement l'état
     vertigineux, le caractère épileptique est tout aussi tranché que
     dans l'épilepsie convulsive. Mais ce qu'on trouve chez eux bien
     plus souvent, ce sont les hallucinations de la vue, les
     déterminations violentes, non motivées, l'agression instantanée,
     automatique, pour ainsi dire, de véritables accès s'épuisant
     parfois à la suite d'un seul meurtre, ou bien, ce qui
     malheureusement n'est pas rare, durant assez longtemps pour être
     l'occasion d'une série de meurtres dont on chercherait en vain les
     motifs.

     R... nous présente tous les caractères de cette affection. Depuis
     l'âge de 18 ans, il est connu comme un individu mobile, ayant des
     alternatives d'une tristesse profonde et d'un état plus calme
     pendant lequel il est capable de se livrer aux travaux de la ferme.
     On ne s'explique pas ses brusques changements d'humeur: c'est qu'on
     ne sait pas qu'il a peu de sommeil, que des visions effrayantes,
     «des fantômes, des images de rien», comme il les appelle, le
     tourmentent souvent. Il est soupçonneux, méfiant; il se figure
     qu'on s'occupe de lui, qu'on lui veut du mal. Quand il est sous
     l'influence de ses préoccupations tristes, il n'accepte aucune
     observation, «il part, dit-il, pour un oui, pour un non», et, la
     période de calme revenue, il cherche à rentrer dans la maison qu'il
     a quittée sans motifs. Bien des faits qui auraient eu pour nous une
     haute importance ont pu passer inaperçus, mais ce que nous savons
     ne peut laisser aucun doute dans notre esprit, et surtout les
     hallucinations du mois d'août. R... était aussi malade le jour où
     il est allé trouver M. le curé de Pontgoin que le jour où il est
     allé trouver M. le curé de la Loupe. Les symptômes de l'accès sont
     les mêmes; et si le curé de Pontgoin n'a pas été la victime de
     R..., c'est que l'accès du mois d'août s'était passé pendant la
     nuit, que déjà un intervalle de temps assez considérable s'était
     écoulé entre les troubles hallucinatoires et le moment de la visite
     au curé; c'est qu'aussi, peut-être, R... n'a pas, ce jour-là,
     rencontré d'obstacles dans la réalisation de ses projets; il a
     trouvé ce qu'il venait chercher: des consolations. Dans le fait de
     la Loupe, nous constatons les caractères du vertige plus tranchés
     encore: début brusque par une sensation de malaise au creux de
     l'estomac, sorte «d'aura» qui remonte à l'arrière-gorge et
     l'étouffe, hallucinations de la vue, éblouissements, et, enfin,
     conceptions délirantes tristes: ce sont elles qui le poussent. R...
     a besoin d'aller chercher auprès de quelqu'un ce qu'il appelle «des
     consolations»; et, comme il avait été trouver le curé de Pontgoin,
     il s'en va trouver le curé de la Loupe. Il ne le connaissait pas,
     mais il avait été soulagé, dit-il, par le premier, il pouvait
     l'être par le second. Profondément troublé à ce moment, il n'est
     plus maître de se diriger; il obéit à une impulsion; il rencontre
     un obstacle, il le renverse; il frappe, il tue, sans préméditation,
     sans conscience, un prêtre qu'il n'a jamais vu, qu'il n'a pas, même
     un instant, pensé à mettre au nombre de ses imaginaires
     persécuteurs.

     En conséquence, les médecins soussignés se croient autorisés à
     conclure que:

     1° R... est atteint d'une affection encéphalique caractérisée
     essentiellement par des accès subits épileptiformes, avec
     impulsions irréfléchies et irrésistibles.

     2° En dehors de ces attaques s'accompagnant d'hallucinations
     visuelles, de vertiges, ou de perversions intellectuelles, R... n'a
     jamais été sujet à des attaques épileptiques convulsives, se
     produisant sous la forme d'accès d'épilepsie classique.

     3° L'absence de convulsions épileptiques, non-seulement n'exclut
     pas la possibilité d'épilepsie à prédominance de propulsions
     instinctives et de désordres de l'intelligence; au contraire, il
     est d'expérience que la plupart des malades entraînés à commettre
     des actes de violence dans le cours d'un vertige épileptique de
     nature spéciale ne sont que rarement, sinon exceptionnellement,
     sujets à des attaques éclamptiques d'épilepsie.

     4° Dans ces conditions, le malade, dominé par la plus invincible de
     toutes les influences, perd toute responsabilité de ses actes, lors
     même que ces actes sembleraient à première vue être commandés par
     une intention, et être soumis à l'influence de la volonté.

     5° Si R... doit être considéré comme irresponsable, et si les accès
     de l'aliénation passagère ne sont survenus et ne doivent
     préalablement survenir qu'à des périodes éloignées, R... est,
     néanmoins, pendant les accès, dont le retour périodique est
     impossible à déterminer, un homme tellement dangereux, qu'il y a
     lieu de le placer dans un asile d'aliénés.

     Paris, le 9 avril 1868.

     Signé: CH. LASÈGUE, É. BLANCHE, A. MOTET.

Ce fait vient à l'appui de l'opinion, aujourd'hui consacrée par
l'expérience, que les troubles intellectuels chez les épileptiques sont
beaucoup plus intenses dans les cas où il y a seulement des vertiges que
dans ceux où existent des attaques éclamptiques. L'élément _délire_
semble en raison inverse de l'élément _convulsion_.

On observe chez R... des crises d'inégale intensité; d'abord, c'est un
besoin irrésistible de changement et de condition; puis, se montrent des
soupçons, des inquiétudes, des moments de tristesse, des vivacités, des
emportements; viennent ensuite des hallucinations, principalement la
nuit, des terreurs, des insomnies. Après une nuit passée dans le délire,
R... se rend chez le curé de P... et lui raconte ses tourments; celui-ci
le rassure et lui donne quelques conseils. R... se retire content et
calme; la crise s'arrête là. Notons ici que la démarche auprès de curé
de P... avait été séparée par quelques heures des accidents cérébraux
qui l'avaient précédée, et que par conséquent l'influence de ces
accidents en avait été amoindrie. Au contraire, le jour où R... a tué le
curé de la Loupe, c'est dans la matinée et presque immédiatement avant
d'aller au presbytère qu'il avait eu une crise sur laquelle il a fourni
les détails les plus précis. Il était donc, en arrivant auprès du curé,
sous l'influence directe de cette crise de délire et d'hallucinations.

Enfin, à rencontre de ce que l'on observe le plus habituellement chez
les épileptiques, R... s'est rappelé avec une précision minutieuse tout
ce qu'il avait pensé, tout ce qu'il avait vu, et tout ce qu'il avait
fait, jusqu'après le meurtre, ce qui s'explique par la prédominance
qu'offre dans ce cas l'intensité de la préoccupation délirante sur les
troubles comitiaux.

L'attaque est incomplète chez lui comme chez un grand nombre
d'épileptiques à crises plus mentales que convulsives. Elle a en moins
l'absence de conscience, les spasmes toniques ou cloniques; elle a en
plus la tension impulsive. C'est une sorte d'état intermédiaire entre la
grande attaque ou le grand mal, et le vertige.

Conformément aux conclusions du rapport, R... a été déclaré
irresponsable et placé dans un asile d'aliénés.

     La nommée R... est une enfant non-seulement par son âge, mais par
     la lenteur de son développement physique et moral; sa tête a des
     dimensions au-dessous de la moyenne.

     À l'âge de 2 ans, elle a fait une chute suivie d'accidents
     cérébraux sur lesquels il est impossible d'être renseigné. Depuis
     lors, des accès épileptiques ou épileptoïdes rares se sont
     produits.

     Elle est sujette à des impulsions violentes, soudaines, sans
     provocation, et sans cause appréciable.

     Un jour, elle se jette, armée d'un couteau, sur sa mère et lui fait
     une blessure sans gravité. Une autre fois, elle se précipite sur sa
     grand'mère, une corde à la main, roule la corde autour de son cou
     et tire violemment; la grand'mère est à demi étranglée, elle tombe
     à terre, ne pouvant plus crier; le bruit attire l'attention et on
     accourt à temps pour la sauver.

     Ces attaques de courte durée sont séparées, par des intervalles de
     raison relative, d'autres accès pendant lesquels l'enfant est
     dominée par des idées vaniteuses.

     Elle s'habille avec une prétention de mauvais goût, se déclare
     riche ou près de le devenir, habile à tout, bien qu'elle n'ait pu
     en réalité apprendre un état.

     Le nommé F..., âgé de 35 ans, est arrêté dans la boutique d'un
     marchand de vins, s'étant jeté sur un consommateur, armé d'un
     couteau, et après avoir erré longtemps sur le trottoir en proférant
     des menaces. Le lendemain de son arrestation, il déclare se
     rappeler le fait, sans savoir quels mobiles l'ont fait agir. Il
     boit peu, et n'a pas de tremblement caractéristique. Six mois
     avant, il s'était précipité sur sa logeuse avec laquelle il n'avait
     eu que les plus honnêtes relations; il veut l'embrasser, la coucher
     sur son lit; elle résiste; appelle au secours, F... descend dans la
     rue, se met à danser, remonte et s'enferme à clef chez lui. Un mois
     plus tard, il frappe à coups redoublés à la porte d'une maison où
     d'ailleurs il était connu, au milieu de la nuit, on lui refuse
     l'entrée; sa fureur redouble; les agents de police accourus, le
     maintiennent après une résistance terrible. Au poste, il s'endort,
     et le lendemain il se réveille assez remis pour qu'on le
     reconduise, sans autre formalité, à son domicile.

     Là encore, on assiste à des phases qui varient par leur intensité
     plutôt que par leur nature. En poursuivant plus loin la recherche,
     on apprend que F..., employé comme homme de peine dans une
     administration publique, y est très-estimé, mais que de temps en
     temps il devient singulier, morne ou menaçant, et après quelque
     repos, il reprend son ouvrage à la satisfaction de tous. On apprend
     aussi qu'il n'a pas d'habitudes d'ivrognerie et qu'il se défend de
     boire, sachant combien la boisson l'agite.

     La nommée M..., domestique, âgée de 24 ans, est née dans la
     Meurthe; elle habite Paris depuis son enfance. Petite, blonde,
     d'une physionomie assez fine, elle a été arrêtée pour un
     infanticide accompli dans les conditions que révèle suffisamment
     son interrogatoire. Nous avons cru devoir nous borner à reproduire
     ses paroles, rapportées presque textuellement: «Mon enfant était en
     nourrice, il avait six mois. J'ai été le chercher au bureau, j'ai
     payé ses mois. Je savais que je ne pouvais pas continuer, je l'ai
     emporté.

     «Je suis revenue tranquillement à la Seine, portant l'enfant sur
     les bras; je me suis promenée un bon moment sur le bord de la
     Seine, je ne savais pas quoi faire, si je devais rentrer chez mes
     patrons; il était près de minuit, j'ai marché pendant près de deux
     ou trois heures, je me suis assise sur un banc.

     «Je ne pourrais pas dire ce qui m'a passé par l'esprit; j'étais
     comme perdue, je ne pourrais pas expliquer. Je l'ai pris, je l'ai
     jeté par-dessus le pont; je l'ai jeté avec douceur. Le pauvre
     enfant, je pensais en faire tout autant pour moi que j'en ai fait à
     mon enfant, je ne pourrais pas dire; ça m'a pris tout d'un coup.
     Mes parents savaient que j'avais un enfant, mes maîtres, non;
     j'aurais réfléchi, que j'aurais compris que mes parents m'auraient
     aidée. Ce n'est pas par méchanceté, c'est je ne sais comment que
     j'ai fait le coup.

     «Son père était commis dans un magasin, j'avais fait sa
     connaissance par une autre jeune fille; je ne l'ai pas revu après
     un mois que j'étais enceinte; il y avait peut-être cinq mois que je
     le connaissais.

     «J'ai été au commencement que j'étais grosse en rapport avec un
     autre individu qui devait m'épouser; il a refusé, le jour de
     l'accouchement, en faisant le calcul qu'il ne pouvait pas être le
     père.»

     L... est plus franchement épileptique.

     Venu à Paris de son pays par un coup de tête, il se fait arrêter au
     bois de Boulogne, brisant avec les pieds et les poings un tableau
     indicateur qu'il vient d'arracher de son poteau.

     Au moment où l'on veut s'emparer de lui, il tire son couteau et en
     frappe un agent; la blessure est insignifiante.

     On le désarme, et le lendemain, il est conduit à l'infirmerie de la
     Préfecture de police. Là, il est pris de deux accès d'épilepsie
     type avec cris, menaces, injures, bris de vitres, puis convulsions
     toniques et cloniques, écume, asphyxie incomplète suivie de sommeil
     stertoreux et presque de coma.

Les observations d'épileptoïdes et d'épileptiques, dans lesquelles
l'impulsion, variant de degré, se traduit tantôt par un bris de meubles
ou de vitres, tantôt par des violences, tantôt par une tentative de
meurtre ou par un meurtre lui-même, sont nombreuses.

Je dois à l'obligeance de mon excellent ami, M. le professeur Lasègue,
la communication des quatre faits précédents dont chacun offre des
variétés en rapport soit avec le hasard des circonstances, soit avec la
vivacité déréglée des excitations.

Dans le premier, on peut plutôt supposer la nature vraiment épileptique
des attaques que l'affirmer avec preuves à l'appui, mais on trouverait
difficilement un type mieux accusé d'impulsions passagères aboutissant à
une tentative d'homicide ou à un homicide, ce qui est la même chose au
point de vue de l'impulsion, et sous quelque nom qu'on le classe, le
_raptus_ cérébral ne peut laisser aucun doute.

Ces faits sont tellement caractéristiques, l'attaque impulsive à forme
cérébrale est si évidente, qu'ils peuvent se passer de commentaires.



ACCÈS DE MÉLANCOLIE.--SEMI-GUÉRISON.--PERSISTANCE DE TRISTESSE SANS
DÉLIRE.--SECOND ACCÈS DE MÉLANCOLIE.--SUICIDE AVEC TENTATIVES NON
SÉRIEUSES.--PENSÉES D'HOMICIDE SUR LA PERSONNE DU MARI, SANS
EFFET.--AGGRAVATION DE L'EXCITATION.--IMPULSIONS IRRÉSISTIBLES QUI
ABOUTISSENT AU MEURTRE DE L'ENFANT.--IRRESPONSABILITÉ.


     Nous, soussignés, docteurs en médecine, chargés d'examiner la
     nommée Sophie B..., femme M..., inculpée d'assassinat commis sur la
     personne de son fils, âgé de moins de 4 ans; de rechercher quel
     était son état mental au moment du crime qui lui est imputé, quel
     est son état mental actuel, et de déterminer si elle doit être
     considérée comme responsable de ses actes, avons consigné dans le
     présent rapport le résultat de notre examen:

     Sophie B..., femme M..., âgée de 45 ans, s'est mariée au mois de
     novembre 1861. À la suite de la mort de son premier enfant, en
     1862, elle fut atteinte d'un accès de délire mélancolique; pendant
     trois semaines, elle resta dans un état voisin de la stupeur, ne
     parlant pas, ne voulant plus manger, indifférente à tout, ne
     prenant aucun soin d'elle-même, ne se souvenant de rien, et son
     mari nous affirme qu'elle était alors beaucoup plus malade, en
     apparence du moins, qu'elle ne l'est aujourd'hui. Cet accès dura
     six semaines environ.

     En 1864, elle accoucha d'un garçon qu'elle nourrit elle-même, ce
     qui la fatigua beaucoup; elle fui assez triste pendant quelque
     temps, mais elle n'eut pas de délire.

     Le mari travaillait beaucoup, le ménage était dans l'aisance, et,
     de son propre aveu, elle était heureuse. En 1866, elle eut au mois
     d'avril une hémorrhagie utérine très-abondante et qui la laissa
     longtemps dans un état de faiblesse extrême, que vint accroître
     encore une cholérine à la fin du mois d'août. L'hiver fut pénible à
     passer pour elle; elle ne put travailler, elle en conçut une
     tristesse profonde, mais sa raison ne fut point troublée; elle
     n'avait qu'une crainte exagérée d'être un jour complètement
     incapable d'élever son enfant auquel elle témoignait une vive
     affection et dont elle prenait le plus grand soin. Vers le mois de
     juillet 1867, sa santé s'altéra et déclina de plus en plus jusqu'au
     mois de janvier 1868, où elle donna de nouveaux signes de
     mélancolie. Affaissée, languissante, incapable de toute occupation,
     inaccessible à toute distraction, elle se plaignait d'être fatiguée
     de vivre, et plus d'une fois elle dit à son mari, à quelques amis:
     «Je voudrais mettre ma tête dans un trou» ajoutant: «Pauvre homme,
     je ne suis bonne à rien, je voudrais mourir. Je ne peux pas
     m'occuper de l'enfant, le laver, il est malpropre.» Puis, elle
     prenait son petit garçon dans ses bras, le caressait et le
     repoussait tout à coup, en disant: «Tout me fatigue, tout
     m'ennuie.»

     Le sommeil devint irrégulier et se perdit tout à fait. Le 4 mai,
     son mari se réveille à 4 heures du matin, il trouve sa femme assise
     dans le lit, il lui demande si elle a dormi, elle lui répond: «Je
     ne peux pas: si tu savais quelle idée me passe par la tête, _il
     faut que je te tue_; c'est une idée qui me vient; que je suis
     malheureuse! Si je pouvais déchirer ce drap.» Et en parlant ainsi,
     elle chiffonnait et tordait les draps du lit, elle se frappait le
     front sur la muraille. Vers 7 heures du matin elle se calme, se
     lève, fait son ménage. À 9 heures une de ses amies vient la voir;
     dès qu'elle l'aperçoit elle la prend par le bras, la supplie de
     l'aider:--«Sauvez-moi, aidez-moi, lui dit-elle, tout le monde me
     déteste, je vois l'échafaud devant moi.» Elle dit au médecin:
     «Sauvez-moi, Monsieur, je sens que je perds la tête. Mon pauvre
     homme, que va-t-il devenir?»

     Pendant huit jours, elle reste dans une profonde mélancolie; puis
     elle semble aller mieux, et le jour du meurtre, elle était même
     sortie pour se promener. À six heures elle rentra chez elle et
     prépara le dîner; son mari ne s'aperçut pas qu'elle fût préoccupée.
     L'enfant jouait dans la chambre avec un maillet en bois. À huit
     heures et demie, elle coucha le petit garçon, et l'embrassa. Le
     père qui avait à porter son travail de la journée chez son patron,
     crut pouvoir laisser sa femme seule, elle lui paraissait bien, il
     n'avait, nous dit-il, aucun pressentiment. À peine était-il parti
     que la femme M... prenait le maillet, et frappait à la tête son
     enfant endormi.

     Tels sont les faits qui ont précédé le meurtre.

     Dès le lendemain, la femme M... fut conduite à l'asile Sainte-Anne;
     c'est là que nous l'avons examinée à plusieurs reprises: nous
     reproduisons textuellement ses réponses, afin de leur laisser le
     caractère de sincérité qui nous a frappés.

    --Comment vous appelez-vous?

    --Sophie B..., femme M...

    --Vous êtes allemande?

    --Je suis née dans le duché de Bade.

    --En quelle année?

    --En 1823.

    --Depuis quand êtes-vous à Paris?

    --Depuis douze ou treize ans, je ne me rappelle plus bien.

    --Vous êtes-vous mariée à Paris?

    --Oui, Monsieur.

    --Que fait votre mari?

    --Il est confectionneur pour Dames.

    --Étiez-vous heureuse, était-il bon pour vous?

    --Très-heureuse, il était très-bon pour moi.

    --Votre ménage était très-tranquille?

    --Oui, très-tranquille.

    --Avez-vous des enfants?

    --Oui, j'en avais un, un fils.

    --Qu'est-il devenu?

    --Je l'ai fait mourir. (Cette réponse est faite avec le plus grand
     calme).

    --Avec quoi l'avez-vous tué?

    --Avec un martinet.

    --Qu'est-ce qu'un martinet?

    --C'est gros comme un manche en bois.

    --Comment avez-vous fait?

    --J'ai frappé sur sa tête avec ça.

    --Combien de coups?

    --J'ai frappé trois fois, je crois, très-fort.

    --Pourquoi l'avez-vous frappé?

    --Je ne l'aimais plus, sans cela je ne l'aurais pas frappé.

    --Pourquoi ne l'aimiez-vous plus?

    --Je l'aimais bien au commencement, puis, j'ai cessé de l'aimer.
     C'est cet hiver que cela m'a pris, je n'ai jamais été pareille;
     j'ai souffert tout l'hiver; il n'y avait pas d'ouvrage comme il
     devait y en avoir; j'étais toujours chagrine, toujours triste, il
     m'est venu cette idée comme ça de le frapper pour le tuer.

    --Pourquoi? pour vous en débarrasser?

    --Oui je voulais m'en débarrasser.

    --Aviez-vous de la peine à le nourrir?

    --Non, ce n'était pas une charge. Ça m'est venu de le tuer. Je
     savais bien que c'était mal, mais je me suis dit: «On va me tuer
     après». J'avais déjà pensé à me tuer depuis cet hiver, mais pas mon
     enfant. Je me sentais malheureuse, sans motif de l'être.

    --Vous n'avez jamais été maltraitée par votre mari?

    --Oh non, au contraire.

    --L'enfant n'était pas méchant?

    --Oh non.

    --D'où venait votre tristesse?

    --J'ai eu un mal au pied. Je ne suis pas sortie de l'hiver; j'étais
     toujours triste, mon mari me disait de sortir, je ne voulais pas.
     Avant l'hiver je n'étais pas comme cela.

    --Y a-t-il eu d'autres époques dans votre vie où vous avez été
     triste?

    --Oui, j'ai été une fois très-triste, à la mort de mon premier
     enfant.

    --À ce moment-là, avez-vous eu la pensée de vous faire mourir?

    --Non, pas cette fois-là.

    --Cette pensée de tuer l'enfant est-elle venue tout à coup?

    --Non, je l'ai eue plusieurs jours, je me disais, il ne faut pas,
     c'est mal.

    --Quand vous le voyiez, l'idée de le frapper vous revenait-elle?

    --Oui, pour la plus petite chose, j'avais envie de le frapper.

    --Avez-vous essayé de vous tuer vous-même?

    --Oui, cet hiver, j'ai voulu me jeter par la fenêtre, je l'ai
     ouverte et je me suis dit: «il ne faut pas faire cela.»

    --Aviez-vous peur de vous blesser sans vous tuer?

    --Oui, je me disais, je ne vais pas me tuer, je vais rester
     accrochée.

    --À quel étage demeuriez-vous?

    --Au troisième sur la rue.

    --Vous rappelez-vous à quelle époque?

    --Non, je ne me souviens plus bien.

    --Est-ce la seule fois que vous aviez voulu vous tuer?

    --Non, cette pensée-là m'est venue plusieurs fois.

    --Quand vous avez frappé l'enfant, qu'avez-vous éprouvé?

    --Quand l'enfant a été mort je me suis dit: «Ça n'est pas bien,
     puis je me disais aussi: Mon Dieu, je voudrais bien qu'il ne
     souffre pas longtemps.»

    --Qui est-ce qui est venu chez vous après cela?

    --Un monsieur qui demeure chez nous; je lui ai dit: «J'ai tué
     l'enfant.» J'étais agitée, je ne pouvais presque pas parler. Le
     monsieur m'a dit; «Vous, une si bonne mère,» et il est parti
     chercher le médecin.

    --A-t-il envoyé quelqu'un près de vous?

    --Oui, puis le médecin est venu, et après, on m'a conduite au
     poste.

    --À quelle heure est-ce arrivé?

    --C'est après que mon mari a été parti, vers 8 heures et demie.

    --Quel jour était-ce?

    --Il y a aujourd'hui huit jours.

    --Qu'est-ce que vous avez fait depuis?

    --J'ai raconté cela comme à vous à des messieurs, je ne me rappelle
     pas où.

    --Où êtes-vous ici?

    --On m'a dit à Sainte-Anne.

    --Qu'est-ce que cette maison?

    --C'est une maison de santé.

    --Quelle espèce de malades y a-t-il?

    --Ceux qui ont la tête dérangée.

    --Et vous, est-ce que vous avez la tête dérangée?

    --Je n'ai pas la tête dérangée, mais je ne peux plus réfléchir
     comme autrefois. Je me rappelle que cet hiver j'ai senti comme tous
     les fils cassés dans ma tête, pendant cinq minutes; je me rappelle
     très-bien cela. J'étais comme perdue tout à fait. J'étais toute
     seule, c'était à la nuit; le lendemain, j'ai dit à mon mari: «je
     suis comme une imbécile, je ne sais plus faire ce que je faisais;»
     j'étais toute étourdie; c'était avant l'hiver que ça a commencé.

    --Avez-vous eu d'autres fois l'idée de tuer quelqu'un?

    --Oui, une fois, le matin avant 5 heures; je ne pouvais pas dormir,
     j'étais toute agitée, j'étais couchée à côté de mon mari qui
     dormait; je l'ai tiré par sa manche pour le réveiller, et je lui ai
     dit que j'avais de mauvaises idées, que je voulais le tuer.

    --Et l'hiver précédent, comment étiez-vous?

    --L'autre hiver, j'ai été prise comme cela, je ne pouvais plus
     lire, j'aimais bien lire autrefois.

    --Etes-vous très-malheureuse de la mort de votre enfant?

    --Oh oui, très-malheureuse, j'ai mal fait. (Ceci est dit avec la
     plus grand calme, sans apparence d'émotion.) Mais je n'ai pas pu
     pleurer. Autrefois je pleurais pour un rien, maintenant je ne peux
     plus du tout; j'étais très-sensible, on se moquait de moi parce que
     je pleurais quand je lisais quoique chose; je ne suis plus sensible
     du tout maintenant.

    --Vous rappelez-vous ce qui s'est passé le jour où vous avez tué
     l'enfant?

    --Je ne me rappelle pas tout, mais bien des choses. J'ai frappé sur
     sa tête avec un martinet en bois.

    --Quand vous avez, cessé de frapper vivait-il encore?

    --Oui, il remuait, mais je pensais tout de même qu'il était mort,
     je ne voulais pas le faire souffrir.

    --Dans les nuits qui ont précédé, avez-vous entendu des voix qui
     vous disaient de le tuer?

    --Non, je ne pensais pas à le tuer avant, je l'aimais bien, et son
     père aussi. C'est dans l'hiver que je me suis trouvée
     très-malheureuse que l'idée m'est venue, je la repoussais, et elle
     est revenue, je ne sais pourquoi.

    --Êtes-vous bien sûre de n'avoir pas entendu des voix qui vous
     disaient: «Tue-le»?

    --Non, jamais.

    --Et pour votre mari?

    --Non plus; je n'ai jamais pensé à tuer quoiqu'un avant cet hiver;
     c'est moi-même que je voulais tuer.

    --Vous n'avez pas pu résister à votre idée de tuer l'enfant?

    --Non.

    --Dans cette journée-là, vous ne vous rappelez pas d'avoir eu des
     bruits dans les oreilles, des étourdissements?

    --Non, pas des étourdissements, mais j'avais mal à la tête, je
     n'avais plus de mémoire, j'oubliais les objets, une fois je pensais
     à une chose, et puis j'oubliais, je pensais à une autre.
     Quelquefois je me souviens de mon enfant, je me dis que je l'ai
     tué, que c'est très-mal, et puis je n'y pense plus.

     L'idée me vient que j'ai rendu mon mari malheureux, qu'il ne
     méritait pas cela, parce que c'est un brave homme, et puis tout
     d'un coup je n'y pense plus.

    --Quand vous y pensez, l'avez-vous devant les yeux?

    --Non, je ne le vois plus bien, je ne me rappelle plus sa figure,
     je l'aimais pourtant bien.

    --De quelle couleur étaient ses cheveux?

    --Bruns.

    --Quel âge avait-il?

    --Quatre ans le 28 juin.

    --Depuis que vous êtes ici, que faites-vous?

    --Je ne fais rien, je ne peux pas travailler. Depuis longtemps je
     suis comme cela, c'est ça qui m'a emmenée dans ces idées là. Je
     croyais que je ne pourrais plus travailler autant; j'étais
     très-faible, je ne pouvais plus aider mon mari. Cela me faisait
     désirer de mourir, me faisais des reproches pour tout, pour tout.

    --Avez-vous revu votre mari?

    --Oui, il est venu dimanche, c'est la première fois que j'ai pu
     pleurer un peu. Il a été très-bon pour moi, mais je n'ai pas pleuré
     depuis, je ne peux plus réfléchir.

     À toutes nos visites, la femme M..., s'est montrée la même. Son
     état ne s'est pas modifié depuis son entrée.

     Sa physionomie est triste, toute son attitude est celle d'une
     lypémaniaque. Elle s'isole, ne parle jamais, ne recherche aucune
     occupation; elle dit qu'elle est incapable de tout travail. Ses
     idées sont très-confuses. Elle essaye de ressaisir quelques
     souvenirs, ils lui échappent, et elle reste dans un état
     d'incertitude, de vague, dont parfois elle a conscience. Depuis
     longtemps déjà sa mémoire est profondément troublée; elle
     s'inquiétait de son état. Son regard est sans expression, son
     visage impassible. Notre présence lui est presque indifférente,
     elle ne songe pas à nous demander ce que nous venons faire auprès
     d'elle. Nos questions réveillent en elle des souvenirs qu'elle
     n'eût pas retrouvés seule. «Quand on me dit les choses, je me
     souviens, répond-elle,» et, c'est parfois avec un peu d'hésitation,
     mais toujours avec une extrême sincérité qu'elle nous donne des
     détails sur les faits passés. Elle n'essaie pas d'excuser le
     meurtre qu'elle a commis, elle ne cherche pas même à donner une
     explication de cet acte qu'elle dit regretter aujourd'hui, elle a
     tué parce qu'elle a été poussée à tuer, et qu'elle a été dominée
     par une irrésistible impulsion. Elle s'est servie du maillet avec
     lequel l'enfant avait joué dans la soirée, parce que cet instrument
     s'est trouvé là, sous ses yeux, sous sa main. À ce moment, elle n'a
     pas eu la pensée qu'elle serait condamnée à mort après avoir tué
     son enfant, elle a été fatalement poussée au meurtre. Depuis
     plusieurs jours elle nourrissait cette idée, elle avait pu
     jusqu'alors la repousser; elle l'avait combattue, et elle a fini
     par y céder. Il est arrivé chez elle ce qui arrive chez ces
     malades, la préoccupation délirante a dominé tout à coup ses
     sentiments, sa volonté, et elle n'a pas été capable de résister à
     l'impulsion. La femme M... est atteinte d'un accès de délire
     mélancolique, des longtemps préparé, et dans lequel la lutte contre
     les idées d'homicide et de suicide a été longue. «Aidez-moi,
     sauvez-moi, je vois l'échafaud devant moi, disait-elle.» Elle a été
     vaincue, et rien n'a manqué pour caractériser aussi complètement
     que possible l'acte délirant. Elle a éprouvé le sentiment comme
     d'une détente après avoir tué; elle est restée calme, au milieu de
     l'émotion de tous ceux qui l'entouraient; à ce moment, elle n'avait
     ni regrets, ni craintes; seule, elle est restée impassible. Elle
     s'approche du berceau de l'enfant, elle veut le toucher pour voir
     s'il est mort. «Je ne voudrais pas qu'il souffre trop longtemps,
     dit-elle.» Elle le regarde, les yeux secs, et comme on lui
     demandait pourquoi elle, une si bonne mère, elle avait frappé
     l'enfant qu'elle aimait tant, elle répond:

     «C'est moi qui ai fait cela, je ne sais pas pourquoi; je ne voulais
     plus vivre.»

     De ces faits, de l'examen attentif et prolongé auquel nous nous
     sommes livrés, nous nous croyons autorisés à conclure que:

     1° La femme M..., née Sophie B..., était atteinte d'un accès de
     délire mélancolique avec impulsions homicides et suicides le 12 mai
     1808;

     2° L'accès n'est pas encore terminé aujourd'hui, et s'il est vrai
     que la femme M... a pu répondre d'une manière assez précise aux
     questions qui lui étalent adressées par nous, il est vrai aussi
     qu'en prolongeant l'examen, nous avons constaté un affaiblissement
     évident de la mémoire, de la confusion dans les idées, et provoqué
     une véritable fatigue.

     3° Cet accès dont le début remonte à quelques mois et qui dure
     encore aujourd'hui, avait été précédé, en 1868, d'un accès analogue
     dont les traces n'avaient jamais complètement disparu.

     Nous déclarons donc que la femme M... est depuis longtemps aliénée,
     qu'elle ne saurait être considérée comme responsable de ses actes,
     et qu'elle doit être maintenue dans un asile spécial.

     Paris, le 20 juillet 1868.

     _Signé_: CH. LASÈGUE, A. MOTET, É. BLANCHE.

Ce fait est un de ceux qui viennent le plus manifestement à l'appui de
la proposition que je cherche à établir dans ce travail. On peut y
suivre les progrès du mal, depuis le premier accès jusqu'à la crise
finale.

D'abord, de simples préoccupations mélancoliques, sans idées apparentes
de suicide; puis une tendance habituelle à la tristesse, mais sans
délire. Enfin, survient la crise qui s'est terminée par le meurtre, et
dans le cours de cette crise, les pensées de suicide se montrent les
premières, mais jamais assez dominantes pour déterminer une tentative
sérieuse; à ces pensées de suicide, succède l'idée de meurtre; la femme
M... avoue à son mari qu'elle a le désir de le tuer; l'impulsion est
encore assez faible pour que la malade n'y cède pas; enfin, le mal
monte, la surexcitation cérébrale augmente, et l'impulsion devient
irrésistible; la femme M... tue son enfant.

Le processus morbide est ici des plus clairs, des plus éclatants, et
l'enseignement que ce fait porte en lui-même me paraît sans contestation
possible. Conformément à nos conclusions, une ordonnance de non-lieu est
intervenue, et la femme M... a été maintenue dans un asile d'aliénés.



MÉLANCOLIE SUICIDE.--ACTES DE VIOLENCE.--TENTATIVES D'HOMICIDE.


     Mademoiselle X... compte parmi ses ascendants plusieurs aliénés
     dont deux ont péri de mort volontaire.

     À l'âge de 20 ans, elle a une première crise de mélancolie qui
     nécessite son placement dans une maison de santé spéciale. Au cours
     de cette crise, elle fait plusieurs tentatives de suicide; après
     quelques mois de traitement, elle se rétablit assez pour pouvoir
     rentrer dans sa famille.

     L'année suivante, nouvelle crise, tentatives de suicide plus
     graves. Mlle X... s'ouvre une veine du bras gauche et est sur le
     point de mourir d'hémorrhagie.

     D'autres crises se succèdent, avec des intervalles de deux ou trois
     années, et chaque fois les tentatives de suicide sont plus
     sérieuses. Mlle X... a recours à tous les moyens pour se tuer.
     Après avoir cherché à se pendre, à s'étrangler, elle cherche à
     s'étouffer, soit avec les aliments, soit avec les objets qu'elle
     peut atteindre avec ses mains, ou avec sa bouche et ses dents; à la
     promenade, elle se jette à terre et se remplit la bouche de sable
     et de cailloux, ou d'herbe et de feuilles; elle arrache avec ses
     dents les boutons des vêtements et les étoffes des meubles qui sont
     à sa portée, et cherche à les avaler; elle refuse de manger, et on
     doit la nourrir avec la sonde oesophagienne.

     De plus en plus agitée, elle injurie, frappe, pince et mord ses
     gardiennes et voudrait provoquer une lutte dans laquelle elle
     espère être tuée. Elle fait plus encore. Elle combine une tentative
     de meurtre avec guet-apens, et se lamente d'avoir échoué, parce
     qu'elle comptait que la justice la déclarerait responsable et la
     condamnerait à mort.

     Mlle X... a succombé à une pneumonie.

     Madame L... présente tous les mêmes symptômes, et depuis vingt-cinq
     ans que je lui donne des soins, elle a eu plusieurs crises de
     mélancolie et a fait de très-nombreuses et très-sérieuses
     tentatives de suicide. Comme Mlle X..., madame L... a eu des accès
     de surexcitation pendant lesquels elle a commis des actes de
     violence et fait des tentatives de meurtre sur les personnes qui la
     gardaient. Depuis deux ans, elle est habituellement assez calme,
     elle a toujours le désir de mourir, elle a même parfois encore des
     moments d'agitation dans lesquels elle se montre disposée à la
     violence, mais elle est le plus souvent dans un état de passivité;
     elle croit qu'elle ne peut succomber que dans un cataclysme
     universel; pleut-il pendant une journée entière, lit-elle dans un
     journal qu'il y a eu dans tel pays des secousses de tremblement de
     terre, sa figure s'épanouit, et elle dit, avec une joie mal
     dissimulée, que c'est le commencement d'un nouveau déluge, que nous
     allons tous être engloutis dans les eaux, ou dans les profondeurs
     de la terre. Pendant le Siège et pendant la Commune, Madame L...
     n'a cessé d'être parfaitement tranquille; elle a déclaré depuis
     qu'elle était absorbée dans l'espoir d'être atteinte et tuée par un
     des obus qu'elle entendait éclater nuit et jour.

Ce qu'il importe de relever dans ces deux observations, c'est le progrès
constant de la surexcitation et l'intensité de plus en plus grande des
accès impulsifs qui se bornent d'abord à des tentatives de suicide pour
aboutir à des tentatives d'homicide. Dans ces deux cas, l'impulsion au
suicide était devenue la disposition d'esprit habituelle et pour ainsi
dire normale des malades; l'impulsion au meurtre est apparue et a été la
manifestation d'une surexcitation cérébrale plus prononcée. Les faits de
ce genre ne sont pas rares dans la science, mais je n'ai voulu rapporter
ici que deux des plus saillants parmi ceux que j'ai observés dans ma
pratique personnelle.

Quoique les deux rapports qui vont suivre aient été déjà publiés dans
les _Archives générales de médecine_ (numéros de janvier 1875 et 1878),
je vais les reproduire. Ces deux documents ont, en effet, leur place
marquée ici, puis qu'ils retracent deux des faits principaux qui ont
inspiré le travail que j'ai eu l'honneur de soumettre à l'Académie:

Le premier est relatif au nommé Th..., inculpé d'un meurtre commis le 12
juin 1874 sur la personne de la nommée Marie C..., dans un restaurant de
la rue Cujas.

Th..., arrêté immédiatement, avait avoué être l'auteur du meurtre, et
les conditions dans lesquelles il avait agi étaient telles que la
justice crut devoir faire procéder à une expertise médicale sur son état
intellectuel.

MM. les Drs Lasègue, Bergeron, et moi, nous fûmes chargés de cette
expertise, par ordonnance de M. de Baillehache, juge d'instruction au
Tribunal de la Seine, en date du 12 août 1874, et le 13 novembre
suivant, nous déposions le rapport qu'on va lire et qui renferme, avec
l'exposé des circonstances dans lesquelles le meurtre a été commis,
l'histoire pathologique complète de l'inculpé, et les déductions
scientifiques qui en découlent. Conformément à nos conclusions, Th..., a
été déclaré irresponsable et transféré à Bicêtre.

     Th... est de taille moyenne, d'une physionomie assez intelligente,
     et qui ne présente aucune expression particulière. La longue
     détention à laquelle il a dû être soumis l'a peu éprouvé, il l'a
     supportée et la supporte avec plus d'insouciance que de
     résignation. Dans la prison, où il vit en cellule avec deux autres
     détenus, il lit, dessine assez correctement et écrit beaucoup. Sa
     vie est régulière et on n'a eu ni à le soigner pour un malaise
     intercurrent, ni à le punir pour une infraction à la discipline.

     Ses écrits, dont nous reparlerons, consistent en lettres ayant
     trait pour la plupart à des demandes de vêtements, de tabac. Dans
     une d'elles, il réclame une chemise blanche afin d'être plus
     présentable quand le photographe de l'administration viendra; dans
     une autre, adressée à sa mère, il lui recommande de ne pas
     s'effrayer, et il termine en réclamant des mouchoirs. L'orthographe
     est incorrecte, et l'écriture très-variable.

     Th... a rédigé des manuscrits auxquels il attache plus
     d'importance. C'est d'abord un résumé de sa vie, destiné au juge
     d'instruction chargé de son affaire; c'est ensuite une page
     romanesque et sentimentale sur les avantages de la vertu. Nous
     extrayons de ces deux pièces quelques passages significatifs, qui
     nous dispenseront d'ailleurs d'un exposé biographique.

     «Je suis né à Paris, à la maison de correction des femmes de
     Saint-Lazare (sa mère avait à peine 15 ans). Sur mon bas âge je ne
     ferai remarquer qu'une particularité: ma mère disparut tout d'un
     coup de la maison où habitait ma grand'mère. Tout d'un beau jour,
     j'étais bien petit et ne marchais pas encore. Dans quatre ans plus
     tard ma grand'mère reçut une lettre avec un mandat sur la poste de
     500 francs...; au bout de huit jours, nous reçûmes une autre lettre
     qui nous disait de l'attendre à la gare Saint-Lazare...»

     «À quelque temps de là je suis rentré chez M. B..., instituteur, et
     au bout de cinq ou six ans je suis sorti, ayant une bonne
     instruction primaire.

     «En 1862, je suis rentré au pensionnat des frères de P..., où je
     suis resté un an et où j'ai fait ma première communion. Les
     vacances sont arrivées sans que l'année puisse se signaler par
     quelque chose de remarquable.»

     En 1868, Th... est placé comme externe au collége Ch..., et c'est
     là, dit-il, en parlant de sa mère dont il incrimine longuement la
     conduite, qu'il a été bien à même d'apprécier le bien et le mal.

     Les ressources de la famille ayant diminué, Th... quitte le
     collége, revient habiter près de sa mère et est placé, en 1865,
     chez un fabricant d'instruments de précision, où il reste six mois.

     «J'étais tellement malmené, je fus tout de suite dégoûté, et je me
     trouvai placé à demeure chez M. V..., éditeur d'imagerie
     religieuse, où je suis resté quatorze mois. Au bout de quatorze
     mois, je quittai M. V..., avec qui je ne m'étais pas entendu pour
     les appointements, et je suis entré chez M..., libraire-éditeur, où
     je ne suis resté que peu de temps.

     «Une voisine, qui avait un frère sculpteur, donnait à ma mère le
     conseil de me faire apprendre la partie: elle se chargeait de me
     présenter au patron. Ce qui fut dit fut fait, et quelques jours
     après j'entrais chez M. C..., où je suis resté six mois, encore à
     cause des mauvaises manières de ma mère à mon égard... Si bien
     qu'un beau matin, très-exaspéré, je finis par lui dire que je ne
     voulais plus travailler et ne pensais qu'à m'engager dans la
     marine. Trois jours après, je partais pour le Havre, où je suis
     resté quatre jours, et, n'ayant plus d'argent, je suis revenu à
     Paris à pied en cinq jours. Je n'avais pas pu m'engager au Havre.»

     Après un long exposé des difficultés que ce retour précipité lui
     suscite près de sa mère, Th... raconte qu'il se place d'abord chez
     un fabricant de biscuit, puis chez un crémier.

     «La, j'eus une grande envie pendant près d'un mois d'assassiner la
     bonne. Je m'arrangeai de manière à la faire venir à la cave au
     moins sept ou huit fois, sans jamais pouvoir me décider. Je ne lui
     en voulais cependant pas; nous étions très-bien ensemble. Enfin, à
     partir de ce moment, j'avais la tête tournée; c'est ce qui fait que
     je suis parti comme un fou, et je restai cinq jours dehors, vivant
     de quelques sous que j'avais sur moi et couchant dehors.»

     Il revient prendre ses effets, se replace chez un restaurateur, et
     au bout de quinze jours il entre à l'hôpital de la Charité pour se
     faire traiter d'un rhumatisme articulaire qui se prolonge pendant
     deux mois et demi.

     À sa sortie de l'hôpital, il est admis dans un pensionnat comme
     domestique et y séjourne près de huit mois. «J'étais, dit-il,
     très-bien considéré; malgré cela, mon idée criminelle me
     poursuivait toujours et ne me laissait pas tranquille. Un élève
     avait un couteau poignard, j'eus envie bien souvent de le lui
     prendre et de me sauver.

     «À cette époque, j'avais l'idée d'assassiner ma mère, et c'est, je
     crois, l'idée qui m'a tenu le plus longtemps et ne me laissait pas
     un moment de repos du côté de l'esprit.»

     Il s'enfuit du pensionnat, retourne au Havre pour s'engager dans la
     marine marchande, revient à Paris où il est arrêté et condamné à
     trois mois de prison (octobre 1867), pour n'avoir pu payer sa
     dépense dans un restaurant et avoir refusé d'indiquer son domicile.

     À sa sortie de prison, et après un court séjour dans un
     établissement de patronage, il s'engage dans le corps des zouaves
     pontificaux. Il déserte après quatorze mois de service, revient à
     Paris et trouve un emploi de garçon d'office dans un restaurant.

     «J'avais fait la connaissance d'une fleuriste; nous nous aimions
     bien et j'étais heureux, quand l'idée du crime me revint. Tous les
     jours j'étais prêt à prendre un couteau de cuisine chez mon patron,
     et cette fois j'avais grande envie de frapper ma mère; je restai
     dans cette alternative pendant quinze jours.»

     Nouveau départ et nouveau voyage au Havre, où il est occupé dans
     divers restaurants. Il passe l'hiver à Honfleur, revient encore à
     Paris en mars 1870, et est occupé comme homme de peine chez un
     brocheur, qu'il quitte bientôt pour devenir ouvrier champignonniste
     aux environs de Meulan.

     De là il rentre à Paris pour s'engager dans un régiment de zouaves
     qu'il va rejoindre à Alger. Rentré en France, il est libéré le 16
     mars 1871. Pendant la Commune, il sert dans les vengeurs de Paris
     et trouve plus tard une place chez un fabricant de cols. Nouvel
     engagement dans les zouaves, dont le régiment tenait garnison en
     Afrique. Il fait la connaissance d'une fille R..., dont il a un
     enfant. Il quitte régulièrement le service, rentre à Paris avec sa
     maîtresse, qu'il voulait épouser. Sa mère le détourne de ce
     mariage, et il perd de vue la femme et l'enfant.

     «Tout cela revint me retourner l'esprit, et après vingt-quatre
     heures de résistance contre moi-même, j'assassinai la fille C... Le
     malheur que m'avait prédit R... et d'autres personnes le voici:
     c'est d'avoir assassiné une pauvre femme que je ne connais pas et
     d'aller passer vingt ans, peut-être ma vie, dans les bagnes.

     «Fait à Mazas en attendant jugement, Henri Th..., _l'assassin_.»

     L'autre écrit débute par cette phrase sentencieuse: «Quand l'homme
     vient au monde, la destinée s'empare de lui: elle le suit dans
     toutes les étapes de la vie, elle en fait un honnête homme ou un
     malfaiteur, et quelquefois ce qui est pire, un assassin.» Suit un
     exposé de la vie heureuse de l'ouvrier vertueux. La destinée a
     voulu qu'il fût un assassin, qui donc devait-il assassiner? Sa
     mère, et il termine par le regret de ne pas s'être arrêté, comme il
     dit, à l'idée précédente.

     L'exposé biographique de Th... est exact et n'a été contredit qu'en
     un point par l'enquête. Son instabilité date presque de l'enfance,
     et l'excès de mémoire dont il fait preuve dans ses écrits comme
     dans ses récits, a un caractère pathologique. Il omet seulement une
     seconde condamnation à 25 francs d'amende pour résistance aux
     agents et ivresse supposée. Ces deux condamnations sont d'ailleurs
     les seuls antécédents judiciaires du prévenu.

     L'interrogatoire de Th... a eu lieu presque immédiatement après
     l'accomplissement du crime. Le procès-verbal du commissaire de
     police du quartier de la Sorbonne fournit les renseignements les
     plus explicites que l'instruction judiciaire confirme et complète.
     Il est ainsi possible de suivre pas à pas le prévenu depuis son
     enfance jusqu'au jour, 26 novembre 1874, où la justice décida de
     son sort.

     Th... entre au restaurant de la rue Cujas pour y prendre un repas.
     En traversant de la pièce du fond où il avait déjeuné dans celle du
     devant, il passe près de la fille C... assise à une table et
     occupée à nettoyer les couteaux. Il met la main gauche sur l'épaule
     droite de la victime et la frappe en pleine poitrine avec son
     couteau qu'il tenait de la main droite; le couteau ensanglanté
     tombe à terre et le coupable sort de la boutique.

     B..., qui passait dans la rue Cujas, raconte que Th..., en sortant
     promptement de la boutique dont il avait fermé la porte avec
     violence, a commencé par s'enfuir, puis il a marché tranquillement;
     le témoin et son frère l'ont saisi par le bras en lui disant:
     «Venez, une dame de la rue Cujas veut vous parler.» Th... s'est
     retourné et a répondu: «Laissez-moi tranquille, je ne vous connais
     pas.» Puis il s'est décidé à suivre le témoin.

     Arrivé rue Cujas, il a regardé la femme qu'il venait d'assassiner
     et a dit: «Eh bien oui, c'est moi, ne me laissez pas au milieu de
     la foule, emmenez-moi au poste de police.» Il a prétendu, ajoute
     B..., que c'est une monomanie qu'il avait depuis six ans, et que
     les femmes avec lesquelles il vivait ne se doutaient pas de ce qui
     les attendait.

     Fouillé au moment de son arrestation, Th... est porteur d'un carnet
     où sont consignées les notes suivantes: «Depuis longtemps, j'ai
     l'idée du crime. L'envie de donner un coup de couteau date de 65;
     je voudrais n'être connu de personne et que personne ne se soit
     jamais intéressé à moi.

     «Je suis le plus grand _ipocrite_ que la terre ait supporté; à quoi
     ai-je été bon jusqu'à ce jour? à rien, c'est le mot.

     «Tout le monde se demande pourquoi j'ai assassiné! Tout simplement
     pour sortir de la situation où je me trouve. J'ai essayé de
     travailler, de me bien conduire; en un mot, j'aurais voulu être
     heureux; mais il est écrit dans ma destinée que je dois aller au
     bagne ou sur l'échafaud. Ainsi, en ce moment, je déjeune et, en
     même temps, de deux femmes qui se trouvent dans l'établissement, je
     me demande laquelle je vais frapper. Après le coup fait, je ne
     demande à mes juges qu'une chose, c'est de me faire couper la tête
     immédiatement. Le définitif de tout est que, s'il y a un Dieu, il
     est bien injuste. J'ai voulu bien faire; mais je n'ai jamais pu
     chasser toutes ces idées de crime!!!»

     Interrogé par le commissaire de police, il répond à la question qui
     lui est posée sur le mobile du crime: «C'est la satisfaction d'une
     idée que j'ai depuis longtemps.»

     «Je n'avais pas choisi de victime spéciale J'ai passé la nuit avec
     une femme; si je n'en ai pas fait ma victime, c'est par suite de
     circonstances qu'il m'est impossible d'indiquer, car j'avais déjà
     ouvert mon couteau et le lui ai montré. Elle l'a trouvé joli, et je
     n'ai pas osé mettre mon projet à exécution.»

     Plus tard, Th... expliquera avec moins de réserves les motifs qui
     l'ont retenu, et la déposition de la fille avec laquelle il a
     passé, en effet, la nuit précédente, fournira d'utiles
     éclaircissements. Th... continue: «J'ai acheté le couteau hier, et
     j'avoue l'avoir acquis exprès pour satisfaire mes idées de meurtre.

     «J'ai écrit les notes que vous me représentez avant et pendant mon
     déjeuner, et j'ai taillé le crayon avec mon couteau.»

     Confronté le soir même avec le cadavre de la fille C..., il indique
     froidement dans quelles conditions il l'a frappée, et il sourit
     quand on lui demande si c'est bien lui qui est l'auteur du meurtre.
     Le commissaire de police a cru remarquer sur le visage de Th... une
     expression de satisfaction sensuelle en regardant le cadavre et le
     sang. Tout au moins, ce magistrat ne retrouve pas, chez le prévenu,
     la tenue accoutumée des coupables dont le crime vient d'être
     découvert.

     La déposition de M. C..., son patron, nous éclaire sur l'attitude
     de Th... pendant les quelques jours qui ont précédé le 12 juin. Son
     humeur s'était assombrie, il parlait moins, semblait _être plus en
     lui-même_, il avait fait une visite à sa mère et avait eu quelques
     démêlés avec elle.

     Le 11 juin, jour où il est sorti de chez son patron pour faire des
     courses, il avait l'air préoccupé, absorbé, ne paraissant pas
     comprendre, faisant répéter les questions. On n'a jamais remarqué
     qu'il fût enclin à la boisson ou à une excitation quelconque, ni
     qu'il eût, dans ses actes ou dans ses paroles, la moindre tendance
     à un dérangement de l'esprit.

     Le témoin rappelle incidemment un fait important. Th... lui aurait
     raconté qu'il aurait déserté, étant aux zouaves pontificaux; qu'un
     jour ayant été arrêté pour ivresse et mis à la salle de police, il
     avait simulé un accès de folie, qu'on l'avait transporté à
     l'hôpital et qu'il avait obtenu un congé de trois mois.

     La fille S..., avec laquelle il a passé, en effet, la nuit du 11 au
     12 juin, dépose que, pendant la nuit, Th... avait, par intervalles,
     le sommeil agité. Le 12, au matin, ils ont déjeuné ensemble de
     pain, de vin blanc et de café au lait que Th... était allé
     chercher. Puis, sans motif, il a tiré un couteau de sa poche, qui
     était neuf et joli, ce qu'elle n'a pu s'empêcher de lui dire, à
     quoi il a répondu que ce couteau lui avait été donné la veille par
     un de ses anciens camarades de régiment.

     Comme la fille S... ne pouvait ouvrir le couteau, il l'ouvrit. Elle
     était couchée, il était assis au pied de son lit, tenant toujours
     le couteau à sa main; puis il l'a refermé et remis dans sa poche en
     disant qu'il servirait.

     J'étais un peu émue, ajoute la fille S...; mais il ne fut plus
     question du couteau et, à 10 heures et demie du matin, il me
     quitta. À propos de cette déposition, Th... explique que, s'il n'a
     pas dit à la fille S... qu'il avait acheté le couteau la veille,
     c'était pour ne pas lui laisser craindre, de but en blanc, le
     dessein qu'il avait de l'en frapper. Il n'a pas dit que le couteau
     servirait. Le soir, son projet était de tuer la fille S...; mais il
     y a renoncé le matin parce qu'il était dans une maison vaste et
     habitée où il ne voulait pas risquer d'être arrêté; il ne voulait
     pas surtout être soupçonné d'avoir tué pour voler, ce qui n'était
     pas son intention.

     Depuis lors, Th... est revenu, à diverses reprises et avec une
     insistance marquée, sur cette crainte de passer pour un voleur. Le
     logis de la fille était convenablement meublé, l'armoire était
     pleine d'effets et, malgré ses dénégations, on aurait eu peine à
     reconnaître si quelques objets avaient été dérobés. Il se complaît
     d'ailleurs, en toute occasion, à discuter dans leurs détails les
     plus insignifiants les dépositions des témoins, à rectifier ce
     qu'il appelle leurs erreurs, et à exposer lui-même les faits tels
     qu'ils se sont passés, dans leurs moindres circonstances. C'est
     ainsi qu'on présence du commissaire de police, trouvant que ses
     explications n'ont pas été suffisamment comprises, il prend une
     règle et s'en sort comme d'un couteau pour bien montrer comment a
     eu lieu l'assassinat,

     Au dépôt de la préfecture, où il est écroué, le prévenu conserve le
     sang-froid qui avait tout d'abord étonné les magistrats, et la
     conscience vaniteuse de sa personnalité.

     Le 16 juin il écrit à sa mère: «Je te demande mille pardons si
     j'ose t'écrire après le coup que je viens de faire. En attendant
     que je sois expédié à Cayenne ou à la Nouvelle-Calédonie,
     très-chère mère, tu voudras bien m'envoyer quelques petites choses
     dont j'ai besoin. Ce sont les dernières choses que je te demande,
     ne me les _refusent_ pas, d'abord du papier à écolier, une main si
     tu le peux, des plumes, un porte-plumes, de l'encre, etc. Je
     voudrais bien avoir mes souliers napolitains. Ton fils, Henri
     Th...»

     Le 18 juin, il écrit de Mazas une plus longue lettre où se trouve
     cette phrase: «Crois à une chose, c'est que je ne suis pas fou.»

     Le 19, il s'excuse près de son patron d'avoir emporté 40 f., et
     termine en disant: «Je croyais porter ma tête sur l'échafaud mais
     je n'aurai que les travaux forcés.» À partir de cette date et
     pendant le long espace de temps où il est soumis à l'enquête
     judiciaire et à notre examen, Th... reste identique à lui-même. Pas
     une crise épileptiforme, pas un malaise ne vient troubler sa santé
     physique, et rien n'aurait échappé à l'observation intéressée et
     assidue de ses deux compagnons de captivité.

     Une seule fois, il aurait commencé une tentative de suicide. Après
     le départ de M. J., un de ses anciens protecteurs, qui lui avait
     adressé quelques reproches, Th..., dit le directeur de Mazas, s'est
     mis à pleurer. Tout d'un coup, il a voulu s'étrangler avec son
     mouchoir. Les détenus qui sont près de lui l'ont empêché, en se
     jetant sur lui, d'exécuter son projet.

     La période de sa longue détention préventive à Mazas, du 18 juin au
     26 novembre 1874, s'écoule sans incidents sous la plus attentive
     surveillance. Il passe son temps à écrire des lettres au juge
     d'instruction, demandant qu'on lui fournisse les menus objets dont
     il a besoin, écrivant, dessinant, et il dessine avec quelque
     facilité, causant avec ses codétenus et prenant le rôle de chef de
     la chambrée. Jamais une plainte n'est portée contre lui pour une
     infraction à la discipline. Les surveillants le trouvent docile et
     déclarent qu'ils n'ont rien à lui reprocher. Jamais ils n'ont eu à
     signaler une crise d'excitation ou de dépression exceptionnelle.

     On nous saura gré d'avoir exposé avec un excès de détails
     l'histoire de Th... Il est rare qu'on puisse suivre ainsi pas à pas
     toute la vie intime d'un malade. Ces observations prises sur le
     fait et indéfiniment poursuivies deviennent de véritables matériaux
     scientifiques.

     L'opinion que nous avons exprimée dans notre rapport pourra trouver
     des contradicteurs ou soulever des objections, mais l'approbation
     ou la critique portera sur une base solide. [M. le Dr Legrand du
     Saulle ne partage pas l'opinion que nous avons émise sur la nature
     de la maladie de Th... (Voir _Étude médico-légale sur les
     épileptiques_. Paris, 1877. Page 164).]

     De ce rapport très-développé, nous extrayons la partie relative à
     l'étude pathologique, sans revenir sur les faits que nous venons
     d'exposer.

     Il est évident que, pendant la surveillance prolongée à laquelle il
     a été soumis, Th... n'a donné aucun signe d'aliénation de nature à
     justifier une expertise médicale. C'est le fait seul, accompli en
     dehors de ce qu'on appellerait la _technique du crime_, qui a
     éveillé la sollicitude des magistrats.

     Mesurer la sanité intellectuelle d'un homme d'après un seul de ses
     actes est un problème toujours délicat et souvent insoluble. Le
     médecin expert doit, en principe, faire abstraction du fait et
     chercher ses éléments de décision dans l'examen direct du prévenu.
     S'il est démontré qu'il existe une perversion pathologique, le
     crime ou le délit, quel qu'il soit, cesse d'être le résultat d'une
     libre délibération, et la responsabilité passe du malade à la
     maladie.

     Il n'est pas toujours vrai que plus un crime est énorme, plus la
     moralité de celui qui s'en est rendu volontairement coupable est
     abaissée; il est encore moins conforme à l'observation que
     l'énormité de l'acte commis par l'aliéné et qui serait criminel
     pour tout autre, corresponde à l'intensité et surtout à la
     continuité de la folie. La proposition inverse se rapprocherait
     davantage de la vérité. C'est par une rare exception que les
     aliénés qui représentent le dernier degré de la déchéance
     intellectuelle se livrent à des actes graves, de nature à appeler
     l'intervention de la justice.

     Il convient donc de se dégager de ce préjugé instinctif, mais en
     contradiction avec l'expérience que la profondeur des troubles
     intellectuels est en proportion avec les agissements nuisibles
     qu'ils ont entraînés.

     L'étude des rapports de l'acte avec l'état mental de celui qui l'a
     perpétré a, dans le cas de Th..., une telle importance, que nous
     nous sommes crus obligés d'exposer les données acquises à la
     science avant de les appliquer.

     En limitant la recherche à l'homicide, les meurtres commis par les
     aliénés peuvent être classés dans les catégories suivantes:

     1° Le malade agit conformément à ses convictions délirantes. Il
     suppose, par exemple, qu'il est persécuté par un individu dénommé,
     que cette poursuite sans excuse menace sa vie, et, se considérant
     dans le cas de légitime défense, il va au-devant d'un assassinat
     dont il serait victime. Le point de départ a été une conception
     maladive, mais l'élaboration logique de l'idée s'est faite presque
     régulièrement.

     Th... semble avoir, par intervalles, côtoyé cette forme d'impulsion
     délirante. Sa mère était, à ses yeux, responsable de ses
     découragements, de l'infériorité de sa situation, et même de son
     instabilité de caractère.

     L'idée d'en finir avec cet ennemi intime se serait plusieurs fois
     présentée à son esprit, mais elle n'a jamais reçu que des
     commencements douteux d'exécution.

     Ces accès confus, racontés par l'inculpé, échappent à notre
     contrôle. En tout cas, il est certain que le meurtre de la fille
     C... ne se rattache à aucune des modalités pathologiques désignées
     sous le nom de délire de persécution.

     2° L'aliéné faible d'esprit, imbécile, et par suite incapable de
     résister aux propensions, quelles qu'elles soient, est ou croit
     être insulté, menacé, violenté, par un tiers. Il obéit à l'instinct
     brutal, frappe, tue, sans être arrêté par une délibération
     intérieure au-dessus de ses forces intellectuelles. Là, encore, le
     crime s'explique par une provocation imaginaire ou vraie. Le tout
     se fût réduit pour un homme sain à une querelle, mais l'aliéné a
     perdu le sens de la mesure. De même qu'il eût pu supporter, sans se
     plaindre, des violences extrêmes, il repousse, par un assassinat,
     des offenses prétendues ou insignifiantes.

     Th... n'est pas davantage dans cette condition. Bien que son
     intelligence réelle soit fort au-dessous de l'opinion qu'il en a,
     elle rentre dans une moyenne qui suffit, et au delà, à la gouverne
     de la vie.

     Dans ces deux espèces de meurtre, l'aliéné reste après le crime ce
     qu'il était auparavant: que le fait nuisible ait eu lieu ou non,
     l'aliénation se reconnaît, indépendamment des conséquences, aux
     caractères séméiotiques qui lui sont propres.

     3° Il existe des types de folie d'un diagnostic plus complexe et
     qui fournissent au meurtre l'appoint le plus considérable. Le
     délire est intermittent, il apparaît par crises plus ou moins
     prolongées, et ne laisse pas de traces durant les intervalles.

     De ce nombre sont les folies toxiques et au premier rang
     l'alcoolisme aigu. C'est d'ailleurs aux intoxications alcooliques
     qu'il faut recourir toutes les fois qu'on veut pénétrer dans
     l'étude approfondie des délires impulsifs se répétant par accès.

     Le malade, sous l'influence de l'empoisonnement alcoolique aigu,
     est pris d'entraînements soudains qui le portent à l'assassinat ou
     au suicide. L'idée de la mort domine son trouble intellectuel, et
     même, s'il est inoffensif, il a encore peur de l'échafaud, de la
     condamnation à une peine capitale, etc. L'acte succède à la pensée,
     plus ou moins soudain, plus ou moins conforme aux conceptions
     dominantes qui agitent l'aliéné, mais souvent en désaccord avec
     l'excitation apparente. On voit alors combien les entraînements
     maladifs comptent peu avec les lois physiologiques de la moralité
     humaine; l'alcoolique commet indifféremment un meurtre ou un
     suicide, et son éclair de violence porte également sur un objet
     inanimé et sur un être vivant. Th... n'a pas d'habitudes de
     boisson, ou tout du moins on ne trouve chez lui aucun des signes
     pathognomoniques qui persistent si longtemps, même après la
     cessation de l'accès. D'ailleurs, si réduite que puisse être la
     durée d'une crise d'alcoolisme aigu, elle ne s'épuise pas par le
     fait du crime accompli, et on n'eût pas manqué de noter, au moment
     de l'arrestation, un trouble manifeste de l'intelligence.

     Les affections cérébrales déterminent des attaques encore moins
     durables, avec tendance impulsive au meurtre; tel est le cas de
     certains délires aigus et de l'épilepsie.--L'épileptique frappe
     sans raison; il tue pour tuer, et ne semble même pas avoir été
     dominé par la pensée de nuire. Bien que les violences comitiales
     présentent le plus souvent des caractères distinctifs, il se peut
     que, dans la précipitation de l'enquête immédiate, ces indices
     aient échappé.

     Étant donné un crime sans motifs, sans explication, et dont
     l'étrangeté avait frappé les magistrats expérimentés en ces
     matières, nous avons dû rechercher les moindres symptômes d'une
     maladie cérébrale à attaques épileptiques ou épileptiformes, et la
     plus minutieuse investigation n'a fourni que les données suivantes:

     Th... n'a ni insomnie, ni tremblements, ni embarras de la parole,
     ni trouble fonctionnel intermittent ou durable du système nerveux.
     Sous ce rapport, il est absolument explicite, et, d'ailleurs, il ne
     paraît pas supposer qu'on puisse jamais tenir pour aliéné un homme
     tel que lui.

     Les pupilles sont inégalement dilatées, la vision de l'oeil gauche
     est affaiblie, mais l'examen ophthalmoscopique, qu'il serait
     inutile de reproduire, a permis d'exclure une lésion encéphalique
     se propageant à la trame nerveuse du fond de l'oeil.

     En remontant dans le passé, Th... raconte qu'à diverses reprises il
     a été frappé d'un vertige subit avec perte de connaissance. Une
     attaque de ce genre aurait eu lieu pendant une revue, à l'époque où
     il servait comme zouave en Algérie. De pareilles défaillances se
     seraient produites depuis lors, mais à de rares intervalles, moins
     intenses, et n'entraînant à leur suite aucun désordre physique ni
     moral, même passager.

     Bien que ces indications, les seules que nous ayons été à même de
     recueillir, ne soient pas sans valeur, elles ne suffiraient pas à
     motiver le diagnostic d'une épilepsie larvée, si tant est que ce
     diagnostic puisse être, dans l'état actuel de la science, sûrement
     établi. Il resta acquis seulement que Th... a présenté des
     phénomènes cérébraux qui, pour être accidentels et transitoires,
     n'en ont pas moins de gravité et constituaient une vague menace
     pour l'avenir.

     4° Est-on autorisé à admettre une dernière classe de malades
     poussés au meurtre par une violence irrésistible et passagère, sans
     autres perversions physiques ou psychiques constatables durant
     l'accès, sans troubles caractérisés de l'intelligence après la
     crise? À cette question, aucun médecin ne peut hésiter à répondre
     par l'affirmative.

     Des exemples nombreux, observés, analysés, commentés par les plus
     éminents observateurs, ont été publiés, et quelques doutes qui
     s'élèvent sur leur interprétation, leur authenticité est restée
     hors de discussion.

     Il nous serait aisé de rapporter une série de ces faits probants,
     si les preuves de ce genre n'excédaient l'étendue d'un rapport
     médico-légal.

     Les aliénés qui rentrent dans cette catégorie obéissent à des
     impulsions limitées. Aucun n'agit sans la pression d'une vague
     tendance qui le porterait, comme dans les espèces précédemment
     énoncées, à n'importe quelles violences. Chaque fois que la crise
     se répète, elle a lieu sous la même forme, avec les mêmes appétits
     et les mêmes aboutissants. Tantôt moins intense, elle s'épuise
     d'elle-même; tantôt elle s'éteint après un commencement d'exécution
     avortée; tantôt, au contraire, portée à son maximum, elle ne cesse
     qu'après l'accomplissement de l'acte commandé par ce délire de
     sentiments. Il en est ainsi, d'ailleurs, de l'épilepsie, des folies
     toxiques et de la plupart des maladies à accès, qui varient de
     degrés sans changer de types.

     Si les attaques sont plus ou moins intenses, elles sont également
     plus ou moins fréquentes et plus ou moins durables.

     De longues périodes, des années, peuvent s'écouler sans qu'elles se
     renouvellent; elles sont instantanées, fugaces, ou au contraire
     elles se prolongent pendant des journées et des semaines, croissant
     par une progression continue ou soumises à des oscillations.

     Elles diffèrent des crises épileptiques par un caractère essentiel:
     les malades n'ont pas perdu la conscience, ils se souviennent, et
     ils sont en mesure de raconter leur accès souvent jusque dans les
     moindres circonstances,

     Leur description uniforme permet d'instituer la séméiologie de ces
     attaques. L'impulsion consciente s'exprime tout d'abord ou par la
     pensée obsédante, ou même par la crainte de commettre l'acte qui
     répond au délire. Peu à peu s'adjoint à cette idée dominante une
     sorte d'état vertigineux qu'on retrouve dans tous les appétits
     maladifs, mais qui n'abolit pas l'intelligence. Aux premiers
     stades, le moindre obstacle peut devenir un empêchement, une
     diversion puissante suspend ou supprime la crise; la moindre cause
     d'excitation, qu'elle soit morale ou physique, la redouble, et ces
     causes varient suivant l'objet spécial de l'impulsion délirante.
     L'acte ainsi préparé, même dans les formes en apparence les plus
     instantanées, prend un aspect de préméditation qui répond à cette
     façon d'élaboration successive. La soudaineté de l'épilepsie, moins
     absolue d'ailleurs qu'on ne le suppose, n'admet pas au même degré
     ces indécisions et surtout ces retardements dans l'exécution de
     l'acte. L'action une fois commise, la crise non épileptique cesse
     d'ordinaire presque soudainement, et le malade, rentré en
     possession de son activité intellectuelle, peut être assez maître
     de lui-même pour s'évader ou pour combiner les moyens d'échapper
     aux recherches. On s'explique ainsi comment dans les faits
     d'impulsions incendiaires ou de kleptomanie, le coupable se
     soustrait si souvent même aux soupçons.

     On aura complété la caractéristique sommaire de l'accès propulsif
     en ajoutant qu'il aboutit presque toujours à un crime ou à un délit
     inexplicable. L'aliéné n'était animé ni par une passion, ni par un
     intérêt, et le hasard seul a désigné la victime. Pour l'homicide
     tout au moins, les choses se passent ainsi, sauf de rares et
     contestables exceptions. Qu'on relève les faits consignés dans la
     science, et on sera frappé de la part qui revient à l'imprévu; il
     suffit que l'occasion soit venue au moment où, pour ainsi parler,
     la crise était mûre.

     Si l'appétit du meurtre procédait seul par accès, l'analyse en
     serait contestable, mais il existe des propulsions moins violentes,
     et qui, ne sollicitant l'émotion ni du malade ni de l'observateur,
     s'arrêtent à mi-route ou se résolvent en des actions moralement
     insignifiantes, et se prêtent à un facile examen. Or, conformément
     à la règle que nous avons rappelée et qui trouve ici son
     application, l'énormité de l'acte n'a, malgré son importance
     sociale, aucune signification pathologique.

     Pour citer une preuve: que de fois il arrive, et en particulier
     dans les délires toxiques ou épileptiques, que dans le cours de
     crises successives, le même malade soit entraîné tantôt à
     l'homicide et tantôt au suicide. Pourvu qu'il y ait mort d'homme,
     son appétit est satisfait.

     Après la crise, la situation mentale ne présente rien de
     caractéristique. Il est certain que le médecin le plus expérimenté,
     mis en présence d'un de ces aliénés intermittents, ne soupçonnerait
     pas l'étendue du désordre latent ou expectant. Il en est de même
     dans un si grand nombre d'affections, que ces suspensions complètes
     rentrent dans la définition des intermittences pathologiques. Le
     crime ou la violence accomplie, on ne retrouve que des indices
     incertains dont la trace eût échappé sans ce solennel
     avertissement.

     Th... appartient à la catégorie dont nous venons de retracer
     successivement les principaux caractères. Son histoire médicale,
     jusqu'au jour de l'assassinat, s'est passée sans témoins dans
     l'intimité de son for intérieur; force est donc de s'en rapporter
     aux renseignements qu'il fournit sur lui-même. Nous n'hésitons pas
     à admettre la sincérité de son dire, et parce qu'il n'essaie ni de
     se justifier, ni de s'excuser, et parce qu'il reproduit les
     formules accoutumées des aliénés impulsifs. Les crises se sont
     reproduites à d'assez rares intervalles; il en a été exempt pendant
     les deux années qu'il a passées en Afrique. À son jugement, sa mère
     aurait une large part de responsabilité, à cause de l'éducation
     défectueuse qu'il a reçue. Le contact avec sa mère entretiendrait
     chez lui une irritabilité toute favorable au développement des
     accès. Ce sont là de simples interprétations qu'il n'invoque pas
     d'ailleurs pour s'excuser de son crime. Th..., raconte
     complaisamment l'évolution de la crise qui s'est terminée par le
     meurtre de la fille C... Il en suit les péripéties, on pourrait
     presque dire les ondulations. La veille, l'idée d'assassiner une
     fille publique l'avait poursuivi; il en a été détourné par la
     pensée qu'on l'accuserait d'avoir tué pour voler. Le lendemain,
     obsédé comme la veille, mais sans avoir perdu la conscience, plus
     entraîné que vertigineux, capable d'écrire sur son carnet les
     lignes que nous avons reproduites, il a frappé au hasard. Le
     restaurant lui était aussi inconnu que la victime; la jeune
     servante se présente et il ne résiste plus. C'est d'ailleurs un
     fait commun que ces meurtres aient pour objet un enfant, un
     individu jeune, exceptionnellement un vieillard. Th... était
     conscient de l'impulsion avant le crime, il se souvient de ce qui
     s'est passé à la suite, et ne conteste aucune des allégations du
     procès-verbal.

     Si, laissant de côté l'attaque et la période qui l'a suivie
     immédiatement, on étudie l'état mental actuel du prévenu, on
     s'étonne de voir combien il s'écarte des autres criminels
     ordinaires. Il cause du meurtre librement, sans émotion, sans
     repentir, comme s'il s'agissait d'un meurtre commis par un autre.
     Dans les longs entretiens que nous avons eus avec lui, il semble
     que son passé lui soit étranger, et la conception de l'avenir est
     encore plus confuse. Vaniteux, convaincu qu'il était doué de
     qualités auxquelles on n'a pas donné l'occasion de se développer,
     emphatique dans l'expression de ses vertus sentimentales, il est,
     lorsqu'on lui parle du lendemain, plus imprévoyant qu'un enfant: la
     prévision réfléchie est évidemment au-dessus des forces de son
     intelligence. Son autobiographie, qu'il signe non sans quelque
     orgueil du nom de Th... _l'assassin_, donne, par certains côtés,
     une notion vraie de son état mental, à l'exception de ses
     défaillances enfantines. Indifférent au crime, il ne l'est pas à
     des caprices puérils, et il demande avec plus d'instance une
     épreuve de sa photographie qu'un renseignement sur l'avenir qui lui
     est réservé.

     Hors de là, pas de traces de délire, pas d'indices de maladie
     physique; s'il avait été arrêté sous l'inculpation d'un délit de
     vagabondage, on accorderait qu'il se maintient dans la mesure
     presque normale.

     En déclarant Th... aliéné sous la forme que nous avons longuement
     exposée, en affirmant que, pendant la crise, il avait perdu son
     libre arbitre pour subir une impulsion maladive, nous ne nous
     référons pas seulement à la saisissante bizarrerie du crime, mais
     nous empruntons à l'observation du malade, prolongée pendant des
     mois, les considérants de notre opinion médicale.

     Th... nous a présenté les symptômes d'une maladie classique, dont
     nous avons cru devoir retracer les traits essentiels; il était
     aliéné quand il a accompli le crime; il est aujourd'hui dans une
     période d'intermission et sous la menace de rechutes dont la date à
     venir où l'intensité échappe à toute prévision.

     Pour résumer en peu de mots le diagnostic dont nous venons de
     reproduire les considérants, Th... n'est pas atteint d'une
     épilepsie larvée.

     Si on veut classer sa maladie sous la rubrique de cette espèce
     morbide, il faut en étendre indéfiniment la définition.

     En dehors de l'épilepsie, qui explique le plus grand nombre des cas
     de délire par accès aboutissant à des violences, il est nécessaire
     de maintenir le type, admis par tant de maîtres ou d'observateurs
     éminents, du délire impulsif non épileptique.



AFFECTION CÉRÉBRALE GRAVE DANS LA PREMIÈRE ENFANCE.--BIZARRERIES.--IDÉES
D'EMPOISONNEMENT ET DE PERSÉCUTION.--ACCÈS D'INTENSITÉ DIFFÉRENTE
SÉPARÉS PAR DES INTERVALLES DE LUCIDITÉ PRESQUE ABSOLUE.--CRISE
ABOUTISSANT À UN MEURTRE.--RESPONSABILITÉ ATTÉNUÉE.


     M. le Dr Lasègue et moi, nous avons été commis, par ordonnance de
     M. E. Saffers, juge d'instruction près le Tribunal de première
     instance de la Seine, en date du 18 mai 1877, a l'effet de
     constater l'état mental du nommé C..., Jules, âgé de 41 ans,
     inculpé d'avoir volontairement commis un homicide sur la personne
     de la veuve C..., sa mère légitime.

     Voici d'abord l'acte d'accusation, qui donne des faits un résumé
     succinct, mais complet:

     La dame C... est devenue veuve en 1857; elle avait quatre fils:
     Jules, l'accusé; Eugène, Charles et Émile; Charles était en ce
     moment à l'armée. Les deux frères, Jules et Eugène, ont demeuré
     pendant sept années avec la mère de famille, l'aidant dans
     l'exploitation de son commerce de boucherie.

     Émile s'était engagé de bonne heure, et il est encore musicien dans
     un régiment, Eugène avant été appelé au service militaire, l'accusé
     est resté seul auprès de la veuve C... jusqu'en 1872, époque à
     laquelle elle a vendu son fonds. En février 1876, Eugène a acheté
     un étal, il a pris avec lui sa mère et son frère Charles.

     En 1873, de graves mésintelligences se sont élevées dans la
     famille: Jules et Émile, cédant aux conseils d'un agent d'affaires,
     ont demandé la liquidation de la succession de leur père, qui était
     restée indivise du consentement de tous. Cette opération a été
     terminée le 14 mai 1875. Elle paraît avoir entraîné des frais
     considérables et a donné lieu à de nombreuses difficultés entre les
     co-partageants. Le notaire qui en a été chargé affirme que déjà, à
     cette époque, l'accusé avait manifesté des sentiments de vive
     animosité contre sa mère. Charles et Eugène, qui étaient restés en
     bons rapports avec la veuve C., ont renoncé à prélever ce qui leur
     revenait, Jules et Émile ont reçu chacun 250 francs, montant de
     leur part héréditaire.

     À partir du règlement de leurs intérêts, toutes les relations
     avaient à peu près cessé entre l'accusé, sa mère et ses frères
     Charles et Eugène. Sa haine avait persisté, et il ne craignait pas
     de dire à un témoin qu'il en voulait à sa mère jusqu'à la mort. Il
     n'avait pas paru depuis six mois environ à l'étal de la rue d'A.,
     lorsqu'il s'y présenta le 7 mai dernier, vers 4 heures et demie du
     soir. Il resta d'abord silencieux, refusant de répondre aux
     questions qui lui étaient adressées, et regardant ses frères vaquer
     à leurs occupations. Pendant ce temps, la veuve C... était assise à
     la caisse, dans l'arrière-boutique. Au bout d'une demi-heure, il
     s'approcha de sa mère et se mit à causer avec elle. La conversation
     ne paraissait pas fort animée. À ce moment, Eugène s'était éloigné
     pour faire une course aux environs. Charles était seul et lisait un
     journal. Tout à coup il entendit un bruit sourd, semblable à celui
     que produit un coup porté avec violence. Il s'élança dans
     l'arrière-boutique et trouva sa mère renversée sur le côté gauche,
     la tête appuyée sur une chaise; elle venait d'être frappée à la
     tempe par l'accusé. En même temps, il arracha de la main droite de
     celui-ci une corde enroulée autour du poignet, et à l'extrémité de
     laquelle se trouvait attaché un poids d'un kilogramme. Aux
     reproches que lui adressait Charles, Jules répondit,: «Ce n'est pas
     à toi ni à mon frère que j'en veux, c'est à ma mère; je m'en vais
     chez le commissaire de police.»

     Charles courut chercher du secours; Jules sortit et fut, peu
     d'instants après, arrêté dans la rue.

     La veuve C... est morte le 11 mai des suites de ses blessures. Le
     médecin chargé de l'autopsie a constaté qu'elle avait succombé à
     une fracture multiple de la région pariétale droite, compliquée
     d'enfoncement des fragments, d'épanchement de sang intra-cranien,
     et de contusion cérébrale étendue.

     Mis en présence du cadavre de sa mère, l'accusé n'a manifesté
     aucune émotion. Il a reconnu qu'il avait prémédité son crime et
     qu'il avait acheté, à la fin d'avril, un poids et une corde avec
     l'intention de s'en servir pour frapper sa mère. Il a ajouté que
     celle-ci lui avait, le 7 mai, parlé d'affaires de famille, et
     l'avait provoqué en lui reprochant de l'avoir mise sur la paille.

     Dans son interrogatoire, il a modifié ses premières déclarations.
     Il a prétendu que, lorsqu'il s'était procuré la corde et le poids,
     il n'était pas animé d'intentions coupables. Il croyait la veuve
     C... propriétaire du fonds de la rue d'A.; le 7 mai, il s'était
     rendu après d'elle pour lui demander de le prendre avec elle, et il
     s'était muni de son arme pour s'en servir si elle refusait. Cette
     idée de meurtre, ajoute-t-il, l'avait abandonné à son arrivée à
     l'étal. Sa mère lui avait dit, dans leur conversation, que, par sa
     faute, elle était sans ressources et obligée de travailler chez les
     autres. Il avait cru qu'elle se moquait de lui, et il l'avait
     frappée.

     À raison de certaines bizarreries, constatées par l'information
     dans la vie de Jules C..., son état mental a été l'objet d'un
     examen médical. MM. les docteurs Lasègue et Blanche ont reconnu
     chez lui tous les signes d'un trouble intellectuel réel. Cependant,
     tout en faisant à sa responsabilité une part fort restreinte, ils
     ne vont pas jusqu'à l'exonérer complètement.

Voici maintenant le rapport:

     C... est un homme robuste, qui ne présente, malgré la recherche la
     plus attentive, aucun indice d'une malformation congénitale. En le
     soumettant à une inspection minutieuse, on ne trouve pas de traces
     d'affections antécédentes, mais on constate à la nuque deux
     cicatrices produites par un séton.

     L'inculpé déclare avoir été malade dans son enfance, et, une fois
     guéri de ces accidents, avoir joui d'une santé irréprochable.

     L'enquête à laquelle nous nous sommes livrés apprend, en effet,
     conformément à l'instruction judiciaire, que tout enfant, vers
     l'âge de 2 ou 3 ans, C... a subi des accidents cérébraux graves,
     attribués à une chute, et qui ont exigé un traitement de plusieurs
     années. Le séton, et c'est un dérivatif commandé seulement par des
     lésions profondes et menaçantes, aurait été employé pour combattre
     cette affection rebelle.

     La vie pathologique de C... s'explique par cette première atteinte.
     Un long répit, simulant la guérison réelle, a succédé aux
     manifestations initiales; l'inculpé a pu vivre de la vie commune,
     apprendre à lire et à écrire sans trop de difficultés, mais il n'a
     jamais guéri complètement. De même que les enfants dont le cerveau
     est mal conformé restent sujets pendant toute leur vie à des
     troubles encéphaliques, de même ceux qui ont traversé au premier
     âge une maladie cérébrale indélébile, demeurent des infirmes
     intellectuels. C'est à cette dernière catégorie qu'appartient
     l'inculpé, et si on ne tenait compte de ses antécédents, son état
     mental aérait inintelligible.

     On retrouve, en effet, chez lui, les signes caractéristiques de ces
     perversions secondaires. Physiquement, son développement est
     normal; il semble qu'il se soit fait deux parts, l'une de
     l'évolution corporelle qui s'est poursuivie sans entrave, l'autre
     du développement des facultés morales, tantôt suffisant, tantôt
     défectueux, mais toujours irrégulier, et n'assurant, aucun moment
     de son existence, l'équilibre des fonctions.

     C... adolescent ou parvenu à la période stable de la vie, n'est ni
     un aliéné, ni un homme semblable aux autres. Sobre en toutes
     choses, poussant, on pourrait dire, la sobriété à un excès qui
     répond à l'indifférence, il n'a jamais bu malgré les entraînements
     de son milieu; on ne lui a pas connu de maîtresse, et lui-même
     déclare, avec une sincérité dédaigneuse, n'en avoir jamais voulu.

     Étranger à son alentour, il s'isole instinctivement pour obéir à
     ses goûts très-limités, sans rien sacrifier aux aspirations des
     autres. Son appétit dominant est de se livrer aux exercices
     gymnastiques qui témoignent de la force musculaire. Dès son
     adolescence, il descend seul dans la cave de la maison et soulève
     des poids de plus en plus lourds; c'est la qu'il passe ses heures
     de loisir, acceptant de temps en temps la lutte avec de rares
     camarades pour avoir la mesure comparative de sa force. Encore
     aujourd'hui, on lui fait oublier la gravité de sa situation en
     rappelant ces souvenirs. Plus âgé, il sollicite la permission de se
     produire dans les fêtes publiques comme athlète. L'autorisation lui
     est refusée parce que les renseignements recueillis n'inspirent pas
     confiance, et il a gardé, au fond de son coeur, rancune de ce refus.

     C... n'a pas d'amis, même dans sa famille; il est sombre,
     taciturne, inquiétant, au dire de tous les témoins, bien qu'il
     n'ait été ni agressif, ni injurieux pour personne. Il dort peu et
     mal, sans qu'on puisse rapporter cette insomnie à des habitudes
     alcooliques: le vin lui répugne, il n'en boit ni seul, ni en
     compagnie. Sur ce fond qui représente déjà un état maladif, se
     dessinent de temps en temps des crises mal définies, des absences,
     des frayeurs, des hallucinations confuses. Il reste absorbé pendant
     des heures ou des journées, et semble sous le coup d'anxiétés dont
     la raison échappe, puisqu'il se refuse à toute confidence. Ces
     accès surviennent la nuit comme le jour; tantôt il s'enferme dans
     sa chambre avec un luxe de précautions, tantôt il se lève à des
     heures indues et sort vêtu comme s'il allait à l'abattoir.

     On cite dans l'instruction des singularités sans nombre et toutes
     significatives. Pendant la guerre il revêt un costume bizarre, des
     guêtres blanches avec des rubans noirs; après la commune, il ne se
     couche pas sans avoir une fourche dans sa chambre; un jour il
     lacère son portrait à coups de couteau, une autre fois il passe la
     nuit à laver son linge en chantant et en riant aux éclats. On sent
     que C... se maintient en défiance contre des obsessions ou des
     dangers sur lesquels il ne s'explique pas.

     C'est au plein de ce désordre sournois, et par conséquent latent,
     de l'intelligence, que surviennent deux événements, l'un réel,
     l'autre imaginaire, et qui paraissent avoir exercé sur l'esprit de
     C... une énorme influence. Son père meurt, et l'inculpé reste avec
     sa mère qu'il seconde dans son commerce de boucherie et qui
     subvient à tous ses besoins.

     Un jour, en 1864, C... se rappelle à la fois la date et le fait, on
     lui sert une assiettée de soupe d'un goût saumâtre; à peine en
     a-t-il goûté quelques cuillerées qu'il reconnaît, dit-il, la saveur
     du vitriol. Il s'aperçoit qu'on l'a servi à part, que sa mère s'est
     réservé une portion qu'elle n'a pas puisée à la soupière; la soupe
     est jetée aux ordures; mais la nuit, C... éprouve de la diarrhée,
     des douleurs d'entrailles; il a été empoisonné par sa mère. Six
     mois plus tard, on lui donne du vin qui contient encore du vitriol.
     Vers 1868, on lui sort une côtelette qu'il trouve toute préparée
     sur son assiette en venant dîner. La viande recouverte d'une écume
     blanchâtre a un goût particulier; on l'a arrosée de nitrate
     d'argent acheté soi-disant pour nettoyer les couverts.

     Encore un empoisonnement organisé par sa mère!

     Ces prétendues tentatives s'imposent à son esprit sous la forme
     habituelle aux conceptions délirantes. «Je n'ai pas de preuves,
     répète-t-il, et je le sais bien, mais ce sont des faits, puisque
     j'ai été malade après le repas.»

     À toute objection il répond: «Vous avez raison contre moi, je ne
     peux rien prouver» et n'en demeure pas moins convaincu.

     Les épreuves de ce genre ne se sont pas multipliées; il cite les
     trois qui viennent d'être rappelées et pas une de plus. Leur
     souvenir ne l'obsède pas, mais à son heure, quand vient la crise
     d'excitation haineuse, il utilise ses réminiscences et s'en fait à
     la fois un encouragement et un argument.

     Dix-sept ans après la mort du père, C... qui a ruminé ses griefs,
     demande des comptes à sa mère, soit spontanément, soit incité par
     des agens d'affaires.

     La succession est liquidée après un assez long délai, sans
     querelles, sans violences de paroles incompatibles avec la froideur
     sèche de l'inculpé. C... passe une année dans l'oisiveté, vivant de
     peu, presque de rien, ne demandant d'assistance ou de pitié à
     personne, et se suffisant avec une dépense de quelques centimes
     chaque jour. À bout de ressources, il entre comme ouvrier dans une
     fabrique d'huile de pieds de boeufs à Grenelle; son gain est limité,
     son existence absolument solitaire et monotone. Les récits des
     voisins sont conformes à ceux des habitants du quartier où s'est
     passée sa jeunesse. Même mutisme, mêmes accès d'appréhension, mêmes
     actes de défiance inquiète; sa porte est verrouillée chaque soir;
     il lui arrive de mettre la commode en travers pour défendre
     l'entrée de sa chambre; il garde un nerf de boeuf à la tête de son
     lit; on en a peur, bien qu'il ne donne prise à aucun reproche.

     C'est à la fin de cette longue période d'éloignement volontaire que
     C... achète la corde et les poids qui serviront à commettre son
     crime. Il hésite pendant des semaines, et son indécision rappelle
     celles qui précédent si souvent les suicides. Le samedi 5 mai,
     contrairement à ses habitudes, il ne se rend pas le matin à
     l'usine; l'après-midi, il fait régler son compte par le patron. Son
     idée est, dit-il, de reprendre sa profession de boucher. Le
     dimanche il se promène au hasard dans Grenelle, pensant à sa mère,
     à ses différends passés, à ses arrangements vagues d'avenir. Le
     lundi, il va à la Villette, incertain de ses intentions, plaidant
     en lui-même le pour et le contre, allongeant le chemin pour assurer
     ses idées. C... raconte ses hésitations avec une sorte
     d'insouciance, mais son récit est si conforme de tous points à ce
     qu'enseigne l'observation, qu'il ne laisse pas matière à un doute.
     Le crime accompli, et nous n'avons pas à redire comment il l'a été,
     la crise est épuisée.

     C... se dénonce lui-même. Confronté avec le cadavre de sa mère, il
     ne marque aucune émotion et semble se complaire, alors comme
     aujourd'hui, à énumérer les motifs qui l'ont fait agir.

     Ajoutons que depuis 1875, C... a subi une transformation
     inconsciente dont témoignent des preuves positives.

     Jusque-là, il avait vécu correct dans la forme, étonnant par ses
     allures tous ceux qui se trouvaient en contact avec lui, mais ne
     donnant prise à aucune plainte.

     En septembre 1875, il est arrêté et condamné pour vagabondage; le
     24 et le 28 décembre de la même année, le 3 janvier 1878, nouvelles
     arrestations pour le même délit.

     Pour qui a pu suivre l'existence de ces malades atteints d'une
     lésion cérébrale larvée et qui ne prend pas les aspects de la
     folie, ces défaillances répétées à courts intervalles accusent un
     état de mal et une préparation à des troubles plus menaçants, sans
     que ni l'inconduite, ni la débauche, n'aient fourni leur appoint
     ou, pour ainsi dire, leur excuse.

     À Mazas, où il est soumis à une surveillance assidue, où nous avons
     multiplié nos visites, C... ne se dément pas. Tantôt parleur,
     tantôt silencieux, sombre avec ses compagnons de captivité qui s'en
     effrayent, incapable de mesurer la valeur et la portée de ses
     actes, toujours sur la défensive, interrogeant du regard avant de
     répondre, ne questionnant jamais, convaincu à la fois qu'il a eu
     tort en fait, mais qu'en principe il avait raison, nous ne l'avons
     pas surpris, plus que les surveillants, en proie à un accès de
     délire, en dehors de ses réminiscences d'empoisonnement.

     Est-ce à dire que l'inculpé jouisse de sa raison pleine, et doive
     être considéré comme entièrement responsable? nous ne le croyons
     pas.

     C... rentre dans une catégorie de malades qui représentent une
     exception dans la population courante des asiles.

     Jusqu'au jour où un acte étrange, un crime inexplicable a contraint
     de se poser la question de leur sanité d'esprit, ils passent pour
     des gens bizarres et n'appellent pas de mesures coercitives.

     Expansifs, violents comme quelques-uns, ou sombres comme C..., ils
     éveillent une impression vague, mais ne justifient pas une
     conviction précise. On a peur d'eux, sans savoir d'où naît et où
     peut aboutir cette crainte. Les médecins les plus expérimentés ne
     vont pas et ne doivent pas aller au delà. C'est quand l'explosion a
     eu lieu qu'on remonte vers le passé et qu'on découvre la maladie
     qui a couvé à l'insu du malade.

     Les épileptiques représentent l'expression la plus achevée de ces
     affections cérébrales impulsives revenant par accès, mais il s'en
     faut qu'ils en représentent le seul type.

     C... n'est pas épileptique; ses crises cérébrales n'ont ni
     l'instantanéité, ni l'inconscience, ni l'imprévu des attaques
     comitiales. Lentes dans leur évolution, elles se préparent plus ou
     moins longuement; beaucoup d'entre elles avortent, et le trouble se
     réduit aux impulsions inoffensives que nous avons énumérées. Le
     jour où la crise finale éclate, après une incubation durable, elle
     emprunte à l'épilepsie quelques-uns de ses caractères.

     Pour affirmer la maladie, il faut trouver réunis les deux éléments;
     celui de la lésion cérébrale permanente, et celui de la propulsion
     plus soudaine en réalité qu'en apparence, et qui clôt l'accès. On
     ne saurait méconnaître que ces deux ordres de symptômes décisifs
     existent chez C..., et c'est pour en prouver l'existence que nous
     avons dû dresser le long exposé qui précède. L'affection cérébrale,
     traumatique ou non, mais qui a débuté dans la première enfance et
     s'est prolongée pendant des années, a été l'origine certaine du
     mal. À partir de son invasion, C... est devenu et est resté un
     malade. Dans les intervalles demi-lucides, on le trouve ombrageux,
     plus troublé de caractère que d'intelligence, capable de dissimuler
     ses tendances, ou incapable de les affirmer. Aux périodes
     critiques, il se laisse d'abord entraîner à un délire limité de
     persécutions, puis il s'excite à froid, peu à peu, au hasard des
     irritations, méditant dans le vide les événements dont il se croit
     victime, plus ruminant que raisonnant, mais dans un stade comme
     dans l'autre, hors d'état de préserver absolument sa liberté de
     pensée ou d'action.

     Ces oscillations confuses de l'intelligence excluent les délires
     continus, mais pour se produire sous un autre aspect, et tout en ne
     répondant pas à la définition populaire de la folie, le désordre
     n'en est pas moins profond.

     Notre avis formel est que la maladie cérébrale dont C... est
     atteint, et dont nous avons énoncé les principaux signes, annule
     chez lui la responsabilité presque complètement.

     CH. LASÈGUE, É. BLANCHE.

Conformément à ces conclusions, C..., comparut devant les assises et fut
condamné à huit ans de travaux forcés, le jury et la cour ayant admis,
suivant notre avis, la maladie à titre d'atténuation.

Voici enfin quelques-unes des réflexions si éminemment instructives et
intéressantes dont M. le Dr Lasègue a accompagné ce rapport:

«C... n'était certainement pas dans un état d'aliénation continu tel que
la vie sociale lui fût interdite. Était-il sujet à des crises qui le
privaient à des degrés variables, ou de la conscience de ses actes, ou
de la libre délibération sans laquelle aucun acte n'est volontaire?

Les perversions permanentes de l'intelligence prêtent peu à la
discussion. Elles sont ou ne sont pas. À l'égal des affections
organiques du coeur, elles appartiennent à toute heure à l'observation.
Que la maladie soit aiguë ou chronique, qu'elle se montre dans un
paroxysme ou durant une rémission, ce sont des différences de degré; le
fond demeure et se constate.

Il en est autrement, au point de vue médico-légal, des formes
intermittentes où les accès sont séparés par des intervalles de santé
morale, absolue ou relative. L'expert, qui n'est plus un témoin, ne
dispose que de renseignements douteux, et son enquête rétrospective n'a
pas la certitude que comporte une constatation directe.

L'épilepsie est le type suprême des délires à brusque invasion et à
cessation non moins brusque; on a rendu à la science un signalé service
en l'étudiant sous ses modalités d'ailleurs peu variées, mais on
s'écarterait de la vérité en la représentant comme représentant tous les
cas possibles.

Déjà, à l'occasion d'un procès criminel des plus dramatiques (affaire
Th...; _Archives générales de médecine_, janvier 1875) nous avons, le Dr
Blanche et moi, montré que des crises impulsives, épileptoïdes par
quelques-uns de leurs caractères, plus soudaines en apparence qu'en
réalité, se prolongeant pendant des heures et des journées, pouvaient
survenir en dehors de toute atteinte d'épilepsie vraie.

Le cas de C... appartient à une autre espèce.

Tous les médecins savent qu'un homme frappé par une affection cérébrale
profonde se manifestant par des symptômes comateux, délirants,
paralytiques, convulsifs, guérit de la crise sans guérir forcément de la
maladie. Après des semaines, des mois, des années, apparaissent de
nouveaux accidents reliés à l'attaque initiale par une attache
pathologique incontestable. Ce ne serait pas excéder la vérité que de
dire que la guérison absolue est plus près de l'exception que de la
règle; la comparaison populaire du feu couvant sous la cendre s'applique
à merveille à ces espèces banales. C'est à cette catégorie qu'appartient
C..., frappé d'une affection cérébrale énorme dans son enfance, étrange,
incomplet, pendant sa vie, soumis à des poussées inégales quant à leur
intensité ou à leur durée, variables quant à leur forme, et dont notre
rapport donne un aperçu sommaire.

En résumé, l'espèce dont je viens de résumer les principaux traits se
reconnaît aux caractères suivants: ictus initial, répétitions de crises
séparées par des intermissions ou des rémissions plus ou moins complètes
et plus ou moins durables, ne se reproduisant pas sous un type et avec
une durée obligatoires, soit chez les divers individus ainsi frappés,
soit chez le même malade.»

Dans ce fait, il ne s'agit pas, comme dans ceux qui précèdent, d'un
inculpé dont le trouble mental fût assez accentué pour entraîner
l'irresponsabilité. C... n'est certainement pas un homme dont les
facultés intellectuelles soient saines et normales; il a même présenté
de véritables accès de délire, mais il ne nous a pas semblé qu'il ait
agi sous l'influence exclusive et directe d'un trouble de la raison, et
nous avons dû lui attribuer une responsabilité atténuée.

Cette observation sert de transition entre les irresponsables, et les
inculpés à responsabilité atténuée ou entière, dont je vais citer encore
quelques exemples pour compléter ce travail.



TENTATIVE DE MEURTRE PAR UN JEUNE HOMME ÂGÉ DE MOINS DE 16 ANS SUR SON
FRÈRE CADET, AVEC PRÉMÉDITATION ET GUET-APENS.--HÉRÉDITÉ.--MALFORMATION
CÉRÉBRALE CONGÉNITALE.--ÉDUCATION DÉFECTUEUSE.--RESPONSABILITÉ LIMITÉE.


     Nous, médecins soussignés, commis par ordonnance de M. A. Guillot,
     juge d'instruction près le Tribunal de la Seine, en date du 7 mai
     1877, à l'effet d'examiner au point de vue de l'état mental le
     nommé J..., Louis, inculpé de tentative d'homicide avec
     préméditation et guet-apens sur la personne de son frère, après
     avoir prêté serment, avoir souvent et longuement visité l'inculpé à
     la Petite-Roquette, avoir recueilli des renseignements sur ses
     antécédents personnels et de famille, et avoir lu attentivement
     toutes les pièces du dossier, avons consigné le résultat de notre
     examen et de nos investigations dans le présent rapport:

     J..., Louis, né le 16 septembre 1861, apprenti potier d'étain, est
     d'une famille où se sont produits des cas nombreux d'aliénation
     mentale et d'affections cérébrales. Sa grand'mère maternelle est
     morte aliénée à la Salpêtrière; une tante maternelle aliénée,
     placée à l'asile de M..., s'est pendue; un oncle maternel a été
     atteint, l'année dernière, d'un accès de mélancolie suicide pour
     lequel il a été sur le point d'être traité dans une maison de santé
     spéciale; un frère de Louis J... est mort récemment d'une méningite
     tuberculeuse; son autre frère, Alexandre, celui qui a été frappé, a
     été atteint à l'âge de 3 ans 1/2 d'accidents cérébraux graves avec
     convulsions, à la suite desquels il est resté affecté de surdité;
     cette infirmité l'a rendu très-irritable; n'entendant que
     difficilement et incomplètement, il s'imagine qu'on se moque de
     lui.

     La mère de Louis J... est une femme douce, d'un caractère facile,
     mais peu intelligente; c'est une tête faible, et à la suite de la
     mort de son jeune enfant, on a craint qu'elle ne perdît la raison.

     Le père, brave et honnête homme, est un type de soldat; gardien de
     la paix depuis longtemps, il jouit de l'estime de ses chefs, mais
     dans les dernières années il a donné des signes de fatigue, et en
     récompense de sa bonne conduite, on le conserve dans un emploi qui
     est presque une sinécure.

     Louis J... n'a pas eu une enfance particulièrement maladive; grêle
     et d'une constitution débile, il porte des signes de malformations
     congénitales. Sa tête est asymétrique; les deux bosses frontales ne
     sont pas égales, la ligne médiane de la voûte palatine est déviée,
     la face participe à cette déviation.

     On le représente généralement comme d'un caractère triste et
     sombre, quoique serviable et affectueux; ses parents n'ont jamais
     eu à lui faire de reproches graves; une seule fois, il s'est
     enivré, et comme on l'en réprimandait vertement, il s'est sauvé de
     la maison, en criant qu'il n'y reviendrait plus. Plein d'attentions
     pour sa mère, respectueux vis-à-vis de son père, soigneux des
     intérêts de son patron, assidu et très-exact à sa besogne, il
     menait une existence correcte sous les yeux de ses parents.

     Bien que ses rapports avec son frère fussent en apparence
     satisfaisants, il s'élevait de fréquentes querelles entre eux,
     surtout à l'atelier; la provocation venait souvent du plus jeune,
     et même, dans une circonstance récente, celui-ci avait blessé son
     frère aîné d'un coup de pelle à la tête. Louis abusait aussi
     parfois de la supériorité de sa force physique contre son frère
     cadet. Une certaine animosité latente semble s'être développée
     sourdement, peut-être sans que ni l'un ni l'autre en eût
     conscience. Le plus jeune, et aussi le plus faible, se vengeait par
     des injures et des provocations des coups qu'il avait reçus; il
     appelait son frère des noms d'assassins fameux; il n'est pas
     impossible que celui-ci ait puisé dans les souvenirs que ces noms
     lui rappelaient une incitation à l'acte qu'il a commis.

     Les parents aimaient également leurs enfants, et s'il y avait eu
     une nuance de prédilection, c'eût été en faveur de Louis.

     Les deux frères allaient de temps en temps au spectacle; ils ont
     assisté à la plupart des drames à sensation; ils lisaient aussi des
     romans, le cadet plus que l'aîné; le dossier renferme des
     couvertures de publications illustrées trouvées chez eux, et
     représentant des scènes de rixe et de meurtre. Ils couchaient dans
     le même lit, travaillaient chez le même patron; allant et revenant
     ensemble; toutefois, il arrivait que Louis partait le premier le
     matin, et se rendait seul à l'atelier; c'est ce qui eut lieu le 5
     mai.

     La veille, on les avait vus se disputer et se battre dans la cour
     de la maison où ils travaillaient; Louis, en sa qualité d'ancien,
     avait été investi d'une certaine autorité sur les autres apprentis;
     peut-être n'exerçait-il pas avec assez de ménagements son semblant
     de pouvoir, et son frère n'était pas plus épargné que les autres.
     Cependant, le soir, chez leurs parents, on ne s'aperçut de rien, et
     la nuit se passa sans discussions. Ces circonstances préliminaires
     ont leur valeur, et il importait de les énoncer.

     Le 5 mai, Louis part seul, comme nous l'avons dit, pour l'atelier;
     en y arrivant, il aiguise son couteau. Alexandre vient un peu plus
     tard et lui demande pourquoi il repasse son couteau; _c'est parce
     qu'il ne coupe pas_, répond Louis.

     Alexandre descend à la cave, suivant son habitude de chaque matin.
     Quelques instants après, son frère l'y rejoint et se cache derrière
     un pilier. Quand Alexandre passe à côté de lui avec un seau de
     charbon à la main, il se précipite sur lui, sans querelle, sans
     provocation préalable, et le frappe quatre fois de son couteau;
     puis il remonte promptement, et rencontrant un ouvrier qui
     accourait aux cris du blessé, il lui dit d'un ton tranquille qu'il
     allait chercher le pharmacien.

     Il erre toute la journée dans les rues de Paris et dans le jardin
     du Luxembourg, et vers 5 heures il est arrêté, sans opposer aucune
     résistance.

     Interrogé dans la soirée par M. le Juge d'Instruction, Louis
     récrimine d'abord contre son frère, prétendant que celui-ci lui «a
     fait des misères, qu'il l'accuse à faux, qu'il n'est pas vrai qu'il
     ait aiguisé son couteau, que son frère l'a vu dans la cave, qu'ils
     y ont causé ensemble, qu'Alexandre l'a appelé vieux cochon et vieux
     chameau, que c'est alors qu'il l'a frappé, puis d'un ton irrité, il
     ajoute: Que voulez-vous que je vous dise? Vous prétendez que je
     fais des mensonges; tout ce que dira mon frère sera la vérité, si
     vous voulez; qu'avant de mourir, il me charge tant qu'il vous
     plaira.» Puis conduit à l'Hôtel-Dieu, et confronté avec son frère
     qui semble être sur le point de rendre le dernier soupir, il change
     d'attitude, fléchit sur ses jambes, s'arrache les cheveux, et
     montre le plus grand désespoir; il sa penche vers son frère,
     l'appelant, lui demandant pardon; Alexandre se soulève avec peine,
     lui répond d'une voix faible qu'il lui pardonne, et retombe épuisé.
     Louis est emmené dans le cabinet du Directeur de l'Hôtel-Dieu, et
     là, avec des cris, des sanglots, et des mouvements convulsifs, il
     rétracte ses précédentes déclarations, et dit: «Tout ce que je vous
     ai dit tout à l'heure est faux; mon frère ne m'a pas provoqué;
     c'est bien pour le frapper que j'ai repassé mon couteau. Papa,
     papa! Oh! mon Dieu, pardon, Alexandre; laisse moi t'embrasser,
     Alexandre, Alexandre, il ne me répond pas, il est mort! Ah! il
     m'avait fait des misères, mais pas assez pour le faire mourir; non,
     pas assez; j'ai eu tort, moi tout seul, moi tout seul. Assassin,
     assassin. J'ai tué mon frère; Oh papa, il ne répondra jamais.
     A-lex-an-dre! qui ne m'a pas embrassé, puisqu'il va mourir, vous me
     l'avez dit. Caïn! Caïn a tué son frère, moi, je lui ai donné quatre
     coups de couteau.»

     Puis, se tournant vers un des assistants: «C'est mon père, je le
     vois, mon père, mon père; ton fils, ton fils, vois-tu, c'est un
     assassin; et c'était demain l'anniversaire de la mort de mon petit
     frère. Je lui avais acheté une couronne pour la déposer sur sa
     tombe, et je n'irai pas; je serai à la Roquette, dans un noir
     cachot. Oui, à la Ro-quet-te.

     «Le meurtrier frappe sa victime au grand jour, mais moi, misérable,
     le fils d'un honnête homme, j'ai frappé dans l'ombre, par jalousie,
     oui, par jalousie.

     «Oh! Alexandre, mais laissez-moi l'embrasser, il est là dans la
     cave obscure; je l'attends, je lui plonge mon couteau quatre fois,
     oui, quatre fois; je me sauve comme Caïn, et je dis que je vais
     chez le pharmacien parce que mon frère s'est fait mal; ce n'était
     pas vrai, je l'avais tué.

     «Meurtrier de ton frère! tu vas mourir; Alexandre, je te vengerai,
     et je saurai mourir; mon père n'aura plus d'enfants.»

     Cette scène, péniblement dramatique, se prolonge plus d'une heure,
     et M. le Juge d'Instruction remarque que si, par intervalles, Louis
     paraît sincère dans l'expression de sa douleur, dans d'autres
     moments son débit emphatique et déclamatoire rappelle celui d'un
     acteur récitant une scène de mélodrame. Il se demande si Louis ne
     cherche pas à cacher son indifférence sous des phrases sonores et
     des exclamations théâtrales. L'interne de garde est mandé, et
     constate que l'inculpé a le pouls calme, qu'il est parfaitement
     lucide, quoique sous l'influence d'une surexcitation nerveuse.

     Ajoutons que ramené au Dépôt, à la suite de cette scène, Louis
     était redevenu lui-même, et que le lendemain il demandait des
     livres et un jeu de cartes. Dix jours après, confronté avec son
     père, Louis déclare que «son frère était méchant, qu'il le
     taquinait, parce qu'étant sourd, il croyait toujours qu'on disait
     du mal de lui; il assure que l'idée lui est venue de le frapper le
     matin quand il a repassé son couteau, qu'il a hésité, qu'enfin il
     s'y est décidé, qu'il a été satisfait au moment où il a porté le
     premier coup, qu'ensuite il a frappé sans savoir ce qu'il faisait,
     qu'aujourd'hui il en a bien du regret, qu'il mérite le nom de
     Billoir que son frère lui donnait; il s'agenouille, pleure et
     demande pardon.»

     Dans nos entrevues répétées nous avons trouvé le prévenu, enfantin,
     obéissant pendant le cours de la visite à des impressions mobiles
     et contradictoires, tantôt déprimé, tantôt excitable, récriminant
     ou témoignant de son repentir. Il était facile de faire varier ses
     dispositions apparentes sans qu'on pût discerner s'il obéissait à
     un sentiment vrai, ou s'il cédait à l'arrière pensée d'intéresser
     ses interlocuteurs.

     J... comprenait au mieux les questions, ses réponses timidement
     articulées témoignaient de la réserve défiante qu'on constate si
     souvent chez les enfants. On comprend combien sont limités les
     interrogatoires qui s'adressent à un jeune sujet dont
     l'intelligence ne dépasse pas un étroit questionnaire.

     Une fois que nous étions partis, J... reprenait son indifférence et
     sa sérénité, revenant à ses goûts de jeu et à ses distractions
     favorites. Les surveillants ne se plaignaient ni de son obéissance,
     ni de sa conduite, mais il n'éveillait en eux aucune sympathie. De
     fait, on avait peine, en causant avec lui, à se fier à la sincérité
     de ses regrets ou de ses larmes; si peu favorable que fût notre
     impression, et tout en découvrant le dessous d'une nature vicieuse,
     nous ne pouvions nous dissimuler les chances d'erreur, ni
     méconnaître les signes d'infériorité cérébrale, accusés à la fois
     par les antécédents héréditaires et par les malformations évidentes
     de la face et du crâne.

     Ces défectuosités, visibles et palpables, s'imposent au médecin,
     sans effort d'interprétation, et sont d'une valeur irrécusable.
     Leur existence ne permettrait pas d'affirmer que des troubles
     nerveux se produiront fatalement, encore moins d'en prévoir la
     nature; mais quand un fait inattendu, ou une perversion étrange
     vient éveiller l'attention, on doit scientifiquement en tenir
     compte.

     Les déformations crâniennes représentent un mode de transmission
     héréditaire tout particulier. Les ascendants n'ont pas transmis une
     maladie définie, analogue à celles dont ils pouvaient être
     atteints, mais ils ont donné le jour à une progéniture dégénérée,
     inférieure, dépourvue d'équilibre nerveux, capable des pires
     entraînements, sans aboutir forcément à la folie confirmée.
     Impulsifs ou instinctifs, ces infirmes de naissance viennent au
     monde avec des aptitudes pathologiques tantôt durables, tantôt
     passagères, qui échappent aussi bien à la prévision qu'au
     classement, et qui ne s'accommodent pas aux lois plus stables des
     maladies. J... rentre dans un de ces types. Peut-être s'il n'avait
     pas été provoqué par les injures de son frère, peut-être même s'il
     n'avait pas été troublé profondément par la mort de son frère le
     plus jeune, qui paraît lui avoir causé une excessive émotion, ces
     appétits de violence n'auraient-ils pas fait explosion. Il fallait
     à la prédisposition dont témoignent et la conformation vicieuse et
     l'hérédité, l'appoint d'une excitation vive.

     Dans ces conditions qui ne sont rien moins qu'exceptionnelles, la
     question de responsabilité prend une face toute spéciale. Il ne
     s'agit pas d'un aliéné commandé par des conceptions délirantes
     invincibles, mais d'un demi-malade entraîné par des idées
     passionnées auxquelles il ne sait opposer qu'une résistance
     insuffisante, faute d'une conformation organique égale à celle des
     autres hommes.

     J... a certainement prémédité l'agression, certainement il n'a pas
     subi une de ces impulsions instantanées que la réflexion n'a le
     temps ni de corriger ni même d'amoindrir; il pouvait se défendre
     dans une certaine mesure, et il ne l'a pas fait.

     La responsabilité de ses actes ne peut lui être enlevée, mais il
     nous semble qu'elle n'est pas entière et que les antécédents que
     nous avons exposés la diminuent notablement.

     Depuis qu'il est soumis au régime de la maison de détention
     correctionnelle, J... paraît s'être amélioré physiquement et même
     moralement. On est en droit d'espérer que sous l'influence d'une
     discipline ferme et éclairée, continuée jusqu'à ce qu'il ait
     atteint l'âge de 21 ans, J... peut gagner encore, l'infériorité de
     conformation dont on constate chez lui l'existence étant de celles
     qui s'atténuent par le fait d'une évolution soigneusement et
     habilement dirigée.

     À Paris, le 25 juillet 1877,

     CH. LASÈGUE, É. BLANCHE.

Ce qu'il y a de remarquable et d'instructif dans cette affaire, c'est
l'influence de l'hérédité et des malformations cérébrales congénitales
sur le degré de résistance aux mauvaises tentations.

J... compte plusieurs aliénés parmi ses ascendants; sa mère est une
faible d'esprit; son père est atteint d'un affaiblissement intellectuel
prématuré; le frère qu'il a frappé est resté sourd à la suite
d'accidents cérébraux graves avec convulsions dans sa première enfance;
un autre frère est mort d'une méningite; lui-même a la tête asymétrique,
et la face déviée ainsi que la scissure de la voûte palatine.

Les parents de J..., qui sont d'ailleurs de très-braves gens, n'ont pas
veillé avec une sollicitude éclairée sur l'éducation de leurs enfants.
Les deux frères J... ont lu beaucoup de mauvais romans ornés d'images
représentant principalement des scènes de meurtre; ils allaient aux
théâtres de drames, et ils avaient l'imagination farcie d'aventures
romanesques et sanglantes. Le cadet, rendu soupçonneux par sa surdité,
était susceptible et taquin; l'aîné abusait souvent avec lui de sa force
physique, ce dont le cadet se vengeait en appelant son frère des noms
d'assassins fameux; de là des luttes fréquentes qui ne dépassaient pas
la limite des coups que l'on échange entre camarades, mais qui avaient
fini par altérer les sentiments d'affection réciproque des deux frères.

Les choses en seraient peut-être restées à ce point si J... n'avait
éprouvé une commotion très-violente de la mort de son jeune frère;
depuis cet événement on avait remarqué un changement dans son humeur, et
son système nerveux avait certainement subi un profond ébranlement.

C'est dans cet ensemble de conditions que s'est produite la tentative de
meurtre.

Le fait accompli, J... n'en a d'abord qu'une conscience vague; il fuit,
et erre toute la journée; vers le soir, il se laisse arrêter; il
commence par chercher à se disculper en rejetant la faute sur les
provocations incessantes de son frère; son langage trahit encore la
colère et la haine; puis, confronté avec son frère qui semble menacé
d'une mort prochaine, ses sentiments naturels se réveillent, il éclate
en sanglots et en transports de désespoir; quelques instants après il
redevient absolument calme et mange de bon appétit.

En somme, antécédents héréditaires fâcheux, vices congénitaux de
conformation; pas d'actes qui excèdent la moyenne de ceux auxquels se
livrent les enfants vicieux. Grande perturbation attribuée au chagrin
que lui cause la mort de son frère, excitation cérébrale croissante
caractérisée par de l'agitation, de l'irritabilité, des inégalités plus
saillantes de caractère. Tentative de meurtre. La crise passée, retour à
l'état habituel; l'appoint de l'excitation cérébrale a seul disparu,
mais rien n'est changé au fond de la nature, et dans nos nombreuses
entrevues avec J... nous avons toujours été frappés de son accent peu
sincère et de son égoïsme, qu'il ne réussissait pas à dissimuler sous
des expressions d'affection pour ses parents et de repentir.

Toutefois, nous avions constaté que les soins physiques et moraux dont
il était l'objet dans la maison des jeunes détenus avaient sur lui une
influence favorable, et en lui attribuant une responsabilité limitée,
nous avions demandé qu'il fût maintenu jusqu'à sa majorité sous le
régime correctionnel.

Le jury l'a acquitté, et J... a été rendu à sa famille.



HÉRÉDITÉ.--ÉPILEPSIE.--ALCOOLISME.--TENTATIVES DE
SUICIDE.--VOL.--TENTATIVES D'HOMICIDE.--RESPONSABILITÉ ATTÉNUÉE.


     G..., âgé de 45 ans, marié, est fils d'un père aliéné et d'une mère
     morte d'apoplexie cérébrale. Un de ses enfants est épileptique, et
     un de ses neveux s'est brûlé la cervelle. G... est atteint
     d'épilepsie; il a eu la première attaque à l'âge de 15 ans; une
     seconde survint peu de temps après, et depuis, elles se sont
     reproduites 12 fois, avec des intervalles de deux, trois et quatre
     années. G... a fait deux tentatives sérieuses de suicide; l'une en
     1852 et l'autre en 1875.

     Au mois de janvier 1877, il a eu un accès d'alcoolisme aigu dont il
     a été traité à l'asile de Ville-Évrard.

     Engagé volontaire, d'abord dans la marine, puis dans l'armée de
     terre, il a été grièvement blessé devant Sébastopol. Mis à la
     retraite, il a reçu la médaille militaire.

     Depuis, son existence a été des plus désordonnées: successivement
     inspecteur de commissariat de police, garde-champêtre, représentant
     de commerce, employé dans diverses administrations publiques,
     expéditionnaire dans une étude de notaire, planton à la Banque de
     France, il ne peut conserver aucune position, tantôt révoqué,
     tantôt démissionnaire, et enfin il en est réduit à sa pension
     militaire.

     Marié deux fois, séparé judiciairement de sa femme qu'il avait
     abandonnée avec cinq enfants, il rencontre une fille B..., pour
     laquelle il conçoit une violente passion, dont il a un enfant, et
     qu'il rend si malheureuse qu'elle rompt avec lui; il la poursuit de
     ses instances, mais sans réussir à la ramener. Exaspéré, il la
     menace de l'assassiner.

     Sans emploi, presque dénué de ressources, ne vivant que
     d'expédients et d'emprunts, le plus souvent ivre, il commet un vol.
     Pris de remords, il ne voit pour lui de refuge que dans la mort; il
     achète un couteau, bien décidé, dit-il, à en finir avec une vie qui
     lui est insupportable.

     Toutefois, avant de mourir, il veut avoir une dernière entrevue
     avec sa maîtresse; il lui écrit pour la supplier de le recevoir, et
     dans sa lettre, après l'avoir rassurée sur ses intentions à son
     égard, il lui avoue le vol qu'il a commis, et lui annonce sa
     résolution de se tuer.

     La fille B..., terrifiée par les menaces de son amant et incrédule
     à ses promesses, le dénonce à la police comme un voleur, et demande
     à être protégée contre ses poursuites.

     G... la guette, et au moment où elle sort de chez elle, il
     s'approche pour lui parler, et est arrêté; les agents les emmènent
     tous deux, et presqu'aussitôt G... frappe la fille B... d'un coup
     de couteau.

     Quand je le visite à Mazas, G... est calme et lucide; il ne cherche
     pas à se disculper des actes qu'il a commis, en les attribuant à un
     trouble de raison; il me déclare qu'il savait parfaitement ce qu'il
     faisait quand il à volé, et quand il a frappé la fille B... il
     s'est laissé emporter par l'indignation d'être trahi par une femme
     qu'il aimait passionnément, et qui pour se débarrasser de lui
     l'avait livré à la justice. Il se reconnaît coupable et ne demande
     que de l'indulgence.

Cette observation est intéressante en ce qu'on y trouve réunis
l'hérédité, l'épilepsie, l'alcoolisme, deux tentatives de suicide, et
comme crise finale, une tentative d'homicide, et qu'on peut y suivre les
effets de ces diverses influences et l'intensité de plus en plus marquée
des impulsions auxquelles G... a successivement cédé, sans perdre
toutefois conscience de ses actes.

C'est d'abord une grande inconsistance d'esprit, l'inaptitude à des
occupations régulières, un besoin immodéré de mouvement.

Dans une seconde période, des passions violentes, une existence
aventureuse, des excès de boisson, le dénûment, la misère, des accès de
désespoir, des tentatives de suicide; puis, une troisième période dans
laquelle on trouve d'abord une impulsion au vol que rien dans les
antécédents de G... ne pouvait faire prévoir, et enfin, l'impulsion qui
détermine une tentative d'homicide.

Ainsi a vécu, ainsi a agi G...

D'une constitution cérébrale originellement défectueuse, épileptique,
ivrogne, il était prédisposé aux impulsions contre lesquelles ses
facultés mal équilibrées ne lui donnaient pas une force normale de
résistance, mais, sauf un accès court de délire alcoolique, il n'a pas
présenté de véritables troubles de la raison; ce n'est pas un aliéné. Il
reconnaît d'ailleurs que dans les actes dont il est inculpé il savait ce
qu'il faisait.

Il n'y avait donc pas lieu à le considérer comme irresponsable, et je
n'ai demandé pour lui qu'une atténuation de responsabilité, en me
fondant sur ses antécédents héréditaires et sur la névrose dont il est
atteint.

G... a été condamné à dix ans de réclusion.



CONDITIONS DÉFECTUEUSES D'HÉRÉDITÉ
CÉRÉBRALE.--PARESSE--IVROGNERIE.--TROUBLES INTELLECTUELS À PEINE
APPRÉCIABLES ET SÉPARÉS PAR DE LONGS INTERVALLES.--ABSENCE DE CRISES
IMPULSIVES.--DOUBLE MEURTRE.--RESPONSABILITÉ ATTÉNUÉE.


     Commis par arrêt de la Cour d'assises de Seine-et-Marne, séant à
     Melun, en date du 11 mai 1877, à l'effet d'examiner, au point de
     vue de l'état mental, le nommé M... (Gédéon), inculpé d'homicides,
     Nous, Médecins soussignés, après avoir prêté serment entre les
     mains de M. Blanquart-des-Salines, juge d'instruction au tribunal
     de la Seine, après avoir pris connaissance des pièces du dossier,
     et avoir longuement et à plusieurs reprises, soit ensemble, soit
     séparément, visité l'inculpé au dépôt de la Préfecture de police,
     avons consigné le résultat de notre examen et de nos investigations
     dans le rapport suivant:

     M..., âgé de 27 ans, sabotier, demeurant au hameau de l'E...,
     commune de Saint-R..., Seine-et-Marne, a l'aspect d'un ouvrier de
     la campagne, robuste et bien portant. Son attitude et sa
     physionomie sont tristes, mais calmes; il se présente
     convenablement, et il répond avec beaucoup de netteté et du ton le
     plus naturel aux questions que nous lui adressons.

     Sans les nombreuses entrevues que nous avons eues avec M..., nous
     n'avons remarqué chez lui ni le désir de se disculper des actes
     qu'il a commis, ni l'intention de cacher les sentiments qui l'y ont
     poussé. Nous allons reproduire exactement ce qu'il nous a dit:

     «M... est sabotier de son état; pendant la belle saison, il
     travaille aux champs; il a été à l'école, il aime la lecture; il a
     gardé ses livres, et il les lit de temps en temps; c'est surtout
     l'histoire qui lui plaît. Il s'est marié il y a trois ans. Quand il
     l'a épousée, sa femme avait 17 ans; elle était servante de ferme;
     elle était gentille; il l'aimait bien; il n'avait pas eu de
     relations avec elle avant le mariage. Pendant les premiers mois ils
     ont fait bon ménage. Ils sont restés chez son père jusqu'à la
     naissance de leur fille; quand sa femme a été accouchée, ils se
     sont installés chez eux à l'E... C'est alors que sa femme a
     commencé à ne plus travailler, et quand il lui faisait des
     observations, elle lui disait des sottises; elle lui fichait des
     injures, et lui disait de faire lui-même de la cuisine, s'il
     voulait en manger; elle se portait bien, elle n'était pas faible;
     elle ne faisait que s'occuper de son enfant et le promener; il ne
     trouvait jamais son repas prêt en rentrant; il devait le préparer
     lui-même; ça lui faisait perdre du temps; il y avait souvent des
     querelles, et toujours pour le même motif; quand il lui faisait des
     reproches, elle parlait d'aller se noyer. Malgré leurs querelles,
     ils couchaient toujours ensemble; sa femme était enceinte de cinq
     mois environ, quand il l'a tuée, et il l'a tuée parce qu'elle était
     une paresseuse; l'enfant, il l'a tuée, parce qu'elle aurait été
     déshonorée par la société, comme étant la fille d'un meurtrier. Il
     y a cinq ou six mois, un homme avec qui il avait fait des affaires
     lui a donné une paire de pistolets; il les a rapportés chez lui, et
     les a serrés après les avoir montrés à sa femme; à ce moment il
     n'avait pas la pensée de s'en servir pour tuer sa femme; ce n'est
     que deux ou trois mois plus tard que la pensée lui en est venue; il
     avait le désir de la tuer, mais il n'osait pas le faire; l'idée lui
     est venue _de long_, et elle est devenue de plus en plus
     habituelle; à la fin, il ne pensait plus qu'à cela.

     Le 5 février, sans qu'il y ait eu plus de discussion qu'à
     l'ordinaire, il s'est décidé à faire le coup; sa petite fille était
     malade, elle avait la diarrhée et elle vomissait; il a été chez le
     pharmacien chercher des médicaments pour l'enfant; le soir, il a
     été demander du lait à un voisin pour faire un cataplasme à sa
     fille; il est rentré sur les huit heures; il a soigné l'enfant avec
     sa femme jusqu'à minuit; à cette heure-là, il a dit à sa femme de
     se coucher, que lui, veillerait l'enfant; sa femme s'est couchée;
     il s'est mis à lire l'histoire de Napoléon Ier, et quand il a vu sa
     femme bien endormie, sur les deux heures du matin, il est allé
     prendre les deux pistolets dans un placard près de la cheminée, il
     est revenu près du lit où sa femme était, et il lui a déchargé un
     coup de pistolet dans la tête, derrière l'oreille droite; elle a
     poussé un petit cri, mais n'a pas bougé; ensuite, il a été vers
     l'enfant qui dormait dans son berceau, et lui a également tiré un
     coup de pistolet dans la tête; puis, il s'est sauvé en courant,
     sans regarder ni la mère ni l'enfant; il est allé à Coulommiers
     pour se rendre à la justice, mais il n'a pas osé se présenter, il a
     erré toute la journée dans la ville; le garde-champêtre l'a arrêté
     vers les quatre heures; il n'a fait aucune résistance.»

     Tel est le récit que M... nous a fait, chaque fois que nous l'avons
     visité, et toujours identiquement dans les mêmes termes, et du même
     accent calme et impassible. Son récit est d'ailleurs absolument
     conforme à ses dépositions dans le cours de l'instruction
     judiciaire, ainsi qu'on en pourra juger par les extraits que nous
     allons donner, et elles le complètent sans le modifier:

     «Je ne vivais pas en bonne intelligence avec ma femme, qui refusait
     de travailler et qui dépensait beaucoup d'argent; je le lui disais,
     mais nous ne nous sommes jamais frappés; je n'ai jamais menacé ma
     femme de la tuer; la veille, je n'avais pas eu de discussion avec
     elle; quand j'ai vu que ma femme dépensait, je me suis mis à manger
     également de l'argent; je m'enivrais quelquefois.--Ma femme ne
     pouvait pas se corriger de ses mauvaises habitudes; elle ne
     travaillait pas bien dans son ménage; nous avions quelques lapins,
     j'étais obligé d'aller leur chercher moi-même à manger; je ne
     gagnais pas beaucoup d'argent; j'étais toujours dérangé dans mon
     ménage; j'étais même obligé de faire ma soupe. Il y a environ huit
     jours que me voyant à bout de ressources, je formais tous les jours
     la résolution d'accomplir mon dessein; la veille au soir, il n'y
     avait plus d'argent à la maison; je n'avais bu que deux ou trois
     verres de petit vin chez nos voisins; je n'étais pas ivre; j'avais
     chargé les pistolets il y a trois ou quatre semaines, mais je ne
     savais pas encore que je tuerais ma femme et mon enfant. J'ai
     préparé moi-même le cataplasme et l'ai posé à ma fille; si je ne
     l'avais pas tuée ce jour-là, cela lui aurait fait du bien pour
     plusieurs jours. J'ai pris la précaution de ne pas me coucher pour
     ne pas m'endormir afin d'accomplir mon dessein. J'avais préparé le
     grand couteau pour les achever, si je ne les avais pas tuées du
     coup. J'ai tué ma fille, parce que j'avais peur qu'elle tombe dans
     de mauvaises mains après la mort de ma femme, et qu'elle soit mal
     gouvernée. J'ai été à Coulommiers pour me livrer à la justice; si
     je ne me suis pas rendu, c'est que je me suis dit que je serais
     pris dans la journée. Je connais la gravité du crime que j'ai
     commis; je m'en repens; je n'étais point en état d'ivresse lorsque
     je l'ai commis; si c'était à recommencer, je ne le ferais pas;
     pendant la conversation que j'ai eue la veille au soir chez le
     voisin, je pensais au crime que j'allais commettre.»

     Voici ce que M... avait dit à son voisin: «Je suis dans une maison
     de malheur; il a failli y avoir un assassin. Ferais-tu comme moi?
     Pardonnerais-tu à ceux qui font de mauvaises choses et qui ont de
     mauvais penchants?»

     Cette conversation avait paru _peu ordinaire_ au voisin, qui avait
     trouvé M... triste et _pas comme d'habitude_, mais pas en état
     d'ivresse. Quant à l'attitude, à la conduite, et au langage de M...
     pendant la journée qui a suivi la nuit dans laquelle il avait tué
     sa femme et sa fille, ajoutons à ce qu'il nous en dit lui-même, les
     renseignements fournis par l'instruction:

     «Le double meurtre accompli, M... quitte aussitôt sa maison et se
     rend à Coulommiers; il y arrive de grand matin; c'était en février;
     il entre dans le premier cabaret qui s'ouvre; on remarque le
     désordre de ses vêtements et son air fatigué et abattu; il mange et
     boit, paie sa dépense, et comme il n'a plus d'argent et qu'il est
     connu, on lui en offre; il répond: je n'ai plus besoin d'argent, je
     n'ai plus besoin de travail, je n'ai plus besoin d'emprunt; je
     vivrai et je serai plus tranquille que toi. Il boit la goutte et
     dit en souriant: j'ai tué ma femme et mon enfant; puis, s'adressant
     à voix basse à un de ses parents: si tu savais ce que j'ai fait
     chez nous, tu me ficherais un coup de couteau; tu entendras demain,
     mercredi, le nom de M... voler de bouche en bouche, car j'ai tué ma
     femme et mon enfant. Paie-moi encore une goutte, c'est la dernière
     que tu me paieras, je viens pour me rendre. On dira que je suis une
     canaille; je ne ferai pas mes vingt-huit jours de réserviste cette
     année. Je savais bien que quand je dirais la chose, on ne me
     croirait pas. Toi, comme ami, je te ferai quelque chose; à toi,
     comme cousin, je te ferai quelque chose, et je ferai quoique chose
     à tous mes camarades.»

     «Puis M... se met à plaisanter; il dit qu'il est en noce, qu'il est
     parti en bordée avec des camarades; qu'il est venu à Coulommiers
     pour des affaires assez graves, qu'il a femme et enfant, mais qu'il
     n'est pas marié; il ne paraît être ni ému, ni tourmenté; il mange
     de bon appétit, et cependant on lui entend dire qu'il a perdu son
     repos, et avec un de ses cousins il s'exalte, il déclame à tort et
     à travers, il parle de justice, de Melun, et il le quitte en lui
     disant: je ne te verrai plus ni toi ni mon pays; mais malgré son
     air égaré, son cousin ne le croit pas. On lui demande si sa femme
     ne sera pas inquiète de ne pas le voir rentrer le soir. Ah!
     répond-il, ma femme est bien tranquille, elle ne se tourmente pas;
     elle et mon enfant sont plus tranquilles que toi et moi; elles
     sortiront de la maison, quand on viendra les chercher, je les ai
     tuées; on ne peut être deux dans le même ménage.

     Au moment de son arrestation dans la journée, il répond au garde
     champêtre: _c'est moi qui ai fait le fait_, et il le suit de bonne
     volonté; quand on l'interroge sur les motifs de son action, il se
     tait, et demande à manger, parce qu'il n'a pas mangé depuis le
     matin, et qu'il a faim.»

     Pour achever l'exposé de l'affaire, il nous reste à donner quelques
     détails sur le caractère, les habitudes et la manière de vivre de
     M... et de sa femme, ainsi que sur sa famille, et sur les
     conditions héréditaires dans lesquelles il est né.

     M... était généralement considéré comme un homme d'un caractère
     doux; certains cependant disaient qu'il était taciturne et
     sournois. Jusqu'à son mariage, il ne semble pas avoir eu une
     mauvaise conduite; ce n'est que depuis environ deux ans qu'il a
     commencé à boire, et qu'il est devenu paresseux et oisif. Les
     témoins disent de lui qu'il aimait _à s'amuser_; il rentrait
     souvent ivre le dimanche, et très-tard; il fallait parfois que sa
     femme allât le chercher au cabaret; elle le grondait, il y avait
     des disputes, mais l'un et l'autre semblaient s'attacher à cacher
     ce qui se passait dans le ménage, et ils avaient la réputation de
     vivre en bonne intelligence.

     On s'accorde à représenter la femme comme une personne douce,
     laborieuse, économe, sans grande _expérience_, ce qui peut
     signifier qu'elle n'était pas très-intelligente, mais très-bonne
     pour son mari, ne se plaignant jamais, de moeurs irréprochables, ce
     que M... déclare aussi lui-même. M... dépensait beaucoup d'argent
     pour subvenir à ses goûts, et il s'en procurait en vendant les
     biens appartenant à sa femme; celle-ci ne s'y opposait pas, et
     probablement pour éviter des querelles, qui n'étaient déjà que trop
     fréquentes, elle donnait son consentement à toutes les ventes pour
     lesquelles il lui demandait sa signature. Il voyait avec regret
     cette ressource s'épuiser assez vite, et à quelques observations de
     son beau-père sur ses dépenses exagérées, il avait répondu par des
     récriminations à l'adresse de son beau-frère, à propos d'un compte
     de tutelle, dans lequel lui, M..., prétendait avoir été lésé; ce
     beau-frère était le tuteur de la femme M..., et M... était alors
     irrité à ce point contre lui qu'il avait dit que «s'il le
     rencontrait, il lui donnerait un coup de couteau». Dans cette même
     conversation, M... parla d'un homme qui avait fait tuer sa femme
     par son batteur, et dit «que lui, ne ferait pas cela, que s'il
     était mal avec elle, il aimerait mieux la quitter».

     M... traitait ses affaires au cabaret; il avait la tête légère, il
     buvait volontiers, on le grisait pour le rendre plus accommodant,
     et on lui achetait au-dessous de leur valeur les terres de sa
     femme.

     M... s'amusait souvent, quand il rentrait ivre dans la nuit, à
     tirer des coups de pistolet _pour réveiller le monde_, disait-il;
     il tirait aussi par manière de plaisanterie sur sa femme et son
     enfant et les effrayait en brûlant des capsules. Il semblerait
     toutefois que depuis quelque temps M... avait renoncé à ces jeux,
     et qu'il faisait moins d'excès; sa femme a même déclaré qu'_il ne
     s'était pas dérangé_ depuis le mois de novembre dernier.

     D'après ce que nous avons appris en dehors de l'instruction
     judiciaire, M... est d'une famille dans laquelle il y a eu, depuis
     plusieurs générations, de nombreux mariages consanguins. Son père
     et sa mère sont de braves gens, mais à l'intelligence lente et
     courte. Sa soeur est atteinte d'une affection nerveuse chronique;
     elle souffre de dyspepsie, d'entéralgie et de vertiges causés par
     des troubles fonctionnels de l'estomac; elle est incapable de tout
     travail, mais elle n'a jamais présenté de désordres intellectuels.
     Un de ses cousins germains, qui est en même temps son beau-frère, a
     l'esprit très-borné, et est absolument dénué de mémoire. Enfin, un
     oncle de M... est mort de paralysie agitante, sans avoir jamais eu
     la raison troublée.

     Quant à M... lui-même, depuis qu'il se livrait à des excès
     alcooliques, on avait remarqué chez lui comme une surexcitation de
     la personnalité; il avait une opinion exagérée de son importance;
     il semblait convaincu que tout devait céder devant sa volonté, et
     que chacun devait se sacrifier pour lui; il manifestait parfois des
     inquiétudes au sujet de sa propre sécurité, et il ne serait pas
     impossible que ce fût cette préoccupation qui l'eût engagé à
     accepter les pistolets, lorsque son camarade les lui offrit, et qui
     expliquât aussi pourquoi il lui arrivait assez souvent de tirer des
     coups de feu pendant la nuit; enfin, d'après la déclaration de son
     père, M..., depuis deux mois, se plaignait de ne pouvoir
     travailler, parce qu'il avait le sang à la tête, peut-être trois ou
     quatre fois par mois.

     Telles sont les informations que nous avons recueillies sur M...,
     sur son caractère, sur ses habitudes, sur ses antécédents de
     famille et personnels, et sur les circonstances qui ont précédé,
     accompagné et suivi le double meurtre dont il est inculpé. Il nous
     reste maintenant à les considérer au point de vue de la mission qui
     nous est confiée.

     Lorsque les magistrats et les jurés sont en présence d'un homme qui
     déclare tranquillement qu'il a tué sa femme, parce qu'elle ne lui
     préparait pas régulièrement sa soupe, et qu'il a tué sa fille parce
     qu'elle aurait été déshonorée comme étant la fille d'un meurtrier,
     il est impossible qu'ils ne pensent pas que l'inculpé est un
     insensé dont il est nécessaire de faire examiner l'état mental. Cet
     examen, nous l'avons fait avec l'attention la plus scrupuleuse;
     nous l'avons poursuivi pendant de longues séances, et nous n'avons
     plus qu'à en faire connaître le résultat.

     M... est un homme d'une constitution physique vigoureuse; il a la
     tête bien conformée; ni dans sa figure, ni dans sa physionomie, ni
     dans ses yeux, on n'observe rien d'anormal; son intelligence,
     originellement peu étendue, n'a pas été développée par la lecture
     qui est un de ses passe-temps favoris; il n'est cependant pas
     absolument sans instruction. C'est un caractère concentré; il parle
     peu, mais il s'exprime avec netteté.

     Nous avons exposé plus haut quelles étaient les conditions de santé
     de sa famille et ses antécédents héréditaires. Quant à lui, si
     depuis qu'il se livrait à des excès alcooliques on avait remarqué
     un certain changement dans ses idées, une certaine exaltation, et
     même quelques inquiétudes chimériques; si, d'un autre côté, depuis
     deux mois, suivant le dire de son père, il se plaignait parfois
     d'avoir le sang à la tête. Nous devons déclarer que dans toutes nos
     entrevues avec lui il ne s'est jamais plaint de s'être mal porté;
     il nous a, au contraire, assuré que sa santé était très-bonne; il
     n'a ni maux de tête, ni étourdissements, et si, sous l'influence de
     ses excès, il a témoigné d'une certaine excitation mentale, soit en
     parlant avec exagération de son importance et de sa valeur
     personnelles, soit en exprimant des craintes pour sa propre
     sécurité, cette modification dans son état cérébral habituel n'a
     jamais été assez prononcée pour que nous puissions y voir un
     trouble quelque peu notable et durable de la raison, causé par
     l'intoxication alcoolique. D'ailleurs, il paraîtrait que depuis
     quelque temps, il était devenu plus sobre, et tous les témoins sont
     unanimes à déclarer que la veille de la nuit où il a tué sa femme
     et sa fille il n'était dans un état ni d'ivresse, ni même de
     surexcitation.

     Nous n'avons découvert chez M... aucune trace de conceptions
     délirantes, ni d'illusions des sens, ni d'hallucinations; il n'a
     pas non plus cédé à un de ces entraînements instantanés,
     irrésistibles, tels qu'on en observe chez les épileptiques, chez
     les vertigineux, et aussi chez certains malades qui présentent des
     symptômes d'affections cérébrales à évolution périodique ou
     rémittente, puisque de son propre aveu, il pensait depuis plusieurs
     semaines à faire ce qu'il a fait.

     M... n'étant ni un idiot, ni un imbécile, ni un épileptique, ni un
     vertigineux, ni un impulsif, ni un halluciné, ni un alcoolisé,
     qu'est-il donc?

     C'est un paresseux d'une intelligence limitée, ombrageux, aimant,
     comme disent les témoins, _à s'amuser_, avide d'argent, et
     dépensier quand il s'agissait de se procurer un plaisir,
     travaillant à son heure, mécontent d'un gain qui lui semblait
     au-dessous de sa peine, et préférant épuiser son capital en vendant
     les biens de sa femme. Il avait contracté des habitudes de cabaret
     auxquelles il lui aurait été incommode de renoncer, et il voyait
     avec chagrin son avoir diminuer, en même temps que s'augmentait sa
     responsabilité de père de famille. Si sa femme le laissait libre de
     disposer de ce qu'elle possédait, et si elle se résignait, non sans
     querelles, à son inconduite, elle se bornait à soigner son enfant,
     et ne travaillait pas assez pour remplir le vide que faisait
     l'oisiveté de son mari. Elle devenait ainsi pour M... une charge,
     et non une source de produits; un enfant était déjà onéreux, et un
     second enfant n'allait pas tarder à naître.

     Voilà, autant qu'on peut l'induire de ses réponses laconiques, les
     pensées qui dominaient l'esprit de M..., et avec lesquelles il
     vivait constamment depuis quelques mois. Ses excès avaient bien pu
     affaiblir ses facultés, morales et affectives, sans cependant
     provoquer une maladie caractérisée. M... a résisté pendant quelque
     temps; il a lutté contre l'idée du meurtre, il l'a repoussée, puis
     enfin, un jour, il a résolu d'en finir. Il n'a pas demandé au vin
     une excitation passagère pour lui rendre plus facile
     l'accomplissement de son dessein. C'est au moment où sa fille était
     malade, à la fin d'une journée exempte de tout excès, et d'une
     soirée employée aux soins qu'exigeait la maladie de sa fille, après
     avoir engagé sa femme à se reposer, en lui promettant de veiller
     sur l'enfant, et après avoir lu paisiblement pendant deux heures un
     livre d'histoire, qu'il a été chercher ses pistolets, et les a
     déchargés sur sa femme et sur son enfant.

     Le lendemain, M... est moins calme que la veille; il manifeste par
     instants, du trouble et de l'émotion, mais il conserve encore
     cependant une tranquillité extraordinaire; il a conscience de ce
     qu'il a fait, et parle de lui comme d'un homme qui n'existe plus
     pour le monde, acceptant d'avance la peine qui doit lui être
     infligée et à laquelle il ne cherche pas à se soustraire.

     Assurément, quand on envisage le mobile auquel a cédé M..., quand
     on considère sa quiétude avant le meurtre, au moment où il le
     commet, et son attitude dans les heures qui le suivent, on ne peut
     se défendre d'une profonde impression d'étonnement; il n'y a là ni
     colère, ni convoitise, ni un de ces éclats de passion qui
     déterminent le plus habituellement les crimes et les expliquent, et
     cependant aucune condition pathologique manifeste n'apparaît comme
     ayant été la cause et, pour ainsi dire, la raison du double meurtre
     commis par M..., et nous en sommes réduits à ne pouvoir le
     rattacher qu'à une succession d'idées étranges, qui ne témoignent
     ni d'un sens droit, ni d'une raison équilibrée, mais qui ne
     présentent pas les caractères de la folie, et qui ont pu germer
     dans l'esprit d'un homme, né dans des conditions défectueuses
     d'hérédité cérébrale, égoïste, ivrogne, ami du plaisir autant
     qu'ennemi du travail, moralement affaibli par les excès mais ayant
     cependant conservé son libre arbitre et la conscience de ses actes.

     Une dernière conclusion peut résumer ce travail: si M... n'avait
     pas commis le double meurtre pour lequel il a été l'objet d'un
     examen au point de vue de son état mental, aucun médecin ne
     songerait à l'interner comme aliéné dans un asile, soit à cause de
     son état actuel, soit en invoquant des troubles antérieurs de
     santé, continus ou intermittents.

     Signé: CH. LASÈGUE, A. MOTET, É. BLANCHE.

Nous n'avons pas à faire ici à un homme présentant les caractères de la
folie. M... est né dans des conditions défectueuses d'hérédité
cérébrale, son intelligence n'est pas grande, sans être notablement
au-dessous du niveau des gens de sa classe; il a même un certain goût
pour la lecture des livres sérieux et une certaine instruction,
principalement dans les choses de l'histoire.

M... n'est pas non plus un alcoolisé, à proprement parler; si depuis son
mariage il fréquentait volontiers les cabarets, s'il s'enivrait assez
souvent, ses excès de boisson n'ont produit chez lui que des troubles
très-légers et très-passagers, et si ses facultés morales,
originellement peu développées, en ont été encore affaiblies, ce n'a
jamais été au point de le priver de la faculté d'apprécier ses actes.

D'un autre côté, si M... n'est pas aliéné, ce n'est évidemment pas non
plus un homme dont le jugement soit parfaitement sain, et après avoir lu
les détails du double meurtre qu'il a commis, les mobiles qui semblent
seuls l'avoir inspiré, les circonstances qui l'ont précédé et suivi, on
ne peut s'étonner que les magistrats et les jurés aient désiré que M...
fût examiné au point de vue de l'état mental. Cet examen ne pouvait pas
aboutir à un résultat plus net et plus positif que ne l'était l'état
mental de l'inculpé.

En effet, si nous avions trouvé chez M... de ces crises cérébrales
décisives et qui ont pour conséquence l'homicide, nous n'aurions pas
hésité à le déclarer irresponsable, mais en l'absence de ces crises
significatives, nous avons dû conclure qu'il n'était pas aliéné, et nous
nous sommes bornés à des considérations tirées de son état habituel et
qui étaient de nature à amoindrir sa responsabilité. Le jury, adoptant
nos conclusions, a accordé à M... les circonstances atténuantes. En
conséquence, M... a été condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Dans le courant d'avril dernier, un assassinat commis au milieu de la
journée, dans une rue très-fréquentée, causait une immense émotion dans
Paris. Un marchand avait fait entrer un garçon de recettes dans son
magasin et l'avait tué pour le voler. Arrêté immédiatement, l'assassin
avait avoué son crime.

Au cours de l'information, et dans des circonstances que le rapport fait
connaître, nous avons été chargés, M. le Dr Motet et moi, de constater
l'état mental du prévenu. À la suite d'un examen minutieux, nous avons
déclaré M... responsable de ses actes. Le jury a rapporté un verdict de
culpabilité, en accordant les circonstances atténuantes.

M... a été condamné aux travaux forcés à perpétuité.

     Le 20 avril 1878, à 1 heure de l'après-midi, un homme, la tête nue,
     sort en courant d'une boutique de la rue Saint-Lazare, n° 50;
     presqu'au même instant, un autre homme sort de la même boutique,
     pousse le cri: _Arrêtez-le! assassin!_ chancèle, et tombe sur le
     trottoir. On arrête immédiatement celui qui fuyait, c'était M...,
     marchand brocanteur, locataire de la boutique n° 50.

     On s'approche de l'homme qui était tombé; il était couvert de sang;
     on le relève et on le transporte dans une pharmacie voisine où il
     expire presqu'aussitôt. C'était S..., garçon de recettes de la
     Société générale.

     Le concierge de la maison de la rue Saint-Lazare, n° 50, attiré par
     le bruit, vient dans la rue, voit un attroupement, y va, et
     reconnaît son locataire M... que des gardiens de la paix emmenaient
     au commissariat de police; il l'y suit, et là lui dit: Malheureux,
     qu'avez-vous fait? M... répond d'abord: «Ma femme et mes enfants».
     Puis, «J'avais besoin d'argent». Quatre heures plus tard, interrogé
     par M. le juge d'instruction, M... «reconnaît qu'il frappé S...
     avec le couteau qu'on lui représente,» et il ajoute: «J'étais dans
     le besoin, ayant des dettes; privé de l'argent nécessaire pour
     payer mon loyer échu depuis le quinze de ce mois, j'ai vu passer le
     nommé S..., garçon de recettes, que je ne connaissais pas; je l'ai
     prié d'entrer chez moi pour me donner la monnaie de billets que je
     n'avais pas. Après être entré, S... a fermé la porte de mon
     magasin; je lui ai demandé, je crois, la monnaie de mille francs;
     pendant qu'il était en train de la compter sur mon petit bureau, je
     suis allé dans ma cuisine chercher le couteau que vous me
     représentez, et je suis revenu près de S..., et, sans rien dire, je
     lui ai porté le coup qui lui a donné la mort.

     «Je n'ai fait entrer S... chez moi que pour le voler et me procurer
     l'argent dont j'avais besoin. Quand j'ai vu S... tomber sur les
     tapisseries qui étaient au milieu de mon magasin, j'ai ouvert ma
     porte, et je me suis sauvé.»

     Telles sont les circonstances dans lesquelles a été commis
     l'assassinat dont M... est inculpé; telle a été l'attitude, telles
     ont été les déclarations de M..., au moment même de l'assassinat,
     et dans les premières heures qui l'ont suivi ces déclarations, il
     les a renouvelées et les a même complétées au cours de
     l'instruction.

     Après avoir dit que la pensée de tuer S... pour le voler lui était
     venue à l'esprit au moment où il avait aperçu le garçon de recettes
     dans la rue, il a avoué qu'il avait formé ce projet depuis quelques
     jours, poussé qu'il était par son besoin d'argent, et par la
     nécessité de s'en procurer à tout prix pour éviter les poursuites
     et la saisie.

     Dans les dépositions des témoins, dans le langage et la tenue de
     M..., rien n'était apparu qui fût de nature à faire suspecter
     l'intégrité de la raison de l'inculpé; ses réponses avaient
     toujours été nettes et précises; ses aveux étaient complets; il
     n'alléguait aucune excuse, aucune circonstance atténuante.

     L'information touchait donc à son terme, lorsque la femme de M...
     apporta au magistrat-instructeur une note dans laquelle elle
     affirmait qu'a des époques, déjà assez éloignées d'ailleurs, son
     mari avait donné des signes de trouble mental dont elle n'avait
     jamais parlé ni à lui ni à d'autres, et qu'elle croyait de son
     devoir de faire connaître à la justice: une première fois, il y a
     neuf ans, M... avait été pris d'une attaque; il se serait mis à
     courir dans le jardin avec un panier qu'il s'était attaché au
     corps; puis, il serait tombé comme une masse se débattant un
     moment, et serait resté par terre environ une demi-heure sans qu'on
     pût le relever; avec l'aide de voisins, on l'aurait porté dans sa
     chambre, où il se serait agenouillé devant le lit de ses enfants en
     pleurant et en leur demandant pardon. Le lendemain, il serait resté
     abattu, ne se rappelant rien, et on ne lui en avait pas parlé pour
     ne pas lui faire de la peine.

     Second fait: En 1875, à Dieppe, M... se serait mis à bousculer des
     caisses énormes dans son magasin, il aurait saisi un grand couteau
     qui se trouvait accroché à une planche de la cuisine, et s'en
     serait donné un coup dans la poitrine, si sa femme n'avait pu
     saisir le couteau à temps; elle se serait ensuite sauvée avec ses
     enfants, en poussant un cri qui avait attiré un passant auquel elle
     aurait dit, comme explication, que c'étaient des caisses qui
     avaient failli les écraser.

     Dans une troisième occasion, au mois de décembre 1877, étant allé
     sur la tombe de sa mère qu'il aimait tendrement, au moment de se
     recueillir, il se serait mis à rire avec une physionomie égarée.

     Enfin, étant en bateau avec son fils, il aurait fait des
     contorsions et des mouvements saccadés qui auraient effrayé
     l'enfant, au point que celui-ci n'aurait plus aimé à sortir seul
     avec son père.

     C'est alors que nous avons été chargés d'examiner l'état mental de
     M...

     Pour que cet examen fat complet, nous ne nous sommes pas bornés à
     rechercher si les faits allégués par la femme M... s'étaient passés
     comme elle le prétendait, s'ils avalent présenté le caractère
     qu'elle leur donnait, si on pouvait les rattacher à un état morbide
     se manifestant par accès, et, comme conséquence, si l'acte du 20
     avril pouvait avoir quelque analogie d'origine avec les actes qui
     avaient eu lieu notamment en 1869 et 1875; nous avons étudié M...,
     ses antécédents de famille, ses antécédents personnels, son
     caractère, ses penchants, ses goûts, ses habitudes, et nous avons
     cherché à bien préciser quel était son état mental à l'époque où a
     eu lieu le meurtre dont il est inculpé.

     M... est fils d'un père qui vit encore et qui n'a jamais été
     atteint de troubles cérébraux; il a perdu sa mère, il y a dix-huit
     mois; elle a succombé à une affection organique de l'estomac; elle
     était, dit-on, peu intelligente, se laissait absolument dominer par
     son mari, mais son infériorité mentale n'était pas telle qu'il y
     ait lieu d'en tenir compte comme prédisposition héréditaire.

     Un cousin germain de M..., âgé de 22 ans, est épileptique.

     M... est âgé de 41 ans, de taille moyenne, bien constitué, et de
     tempérament nerveux. D'un caractère très-vif, il était cependant
     d'humeur facile dans son intérieur, plein d'affection pour sa femme
     et ses enfants. Réputé très-habile connaisseur en objets d'art,
     c'était chez lui une véritable passion, et jadis il lui est parfois
     arrivé de s'imposer des privations pour devenir possesseur d'un
     tableau qu'il désirait. D'habitudes sombres, sa grande distraction
     était la promenade sur la rivière.

     Dans notre première entrevue, il nous dit qu'il jouit d'une
     excellente santé; que depuis une fièvre typhoïde qu'il a eue vers
     l'âge de 15 ans, et dont il s'est rétabli rapidement, il ne se
     rappelle pas avoir été malade, qu'il a seulement de temps en temps
     des maux de tête, de courte durée, mais jamais ni étourdissements,
     ni vertiges, ni pertes de connaissance, qu'autrefois il avait
     quelques douleurs de rhumatisme, mais qu'il n'en a pas souffert
     l'hiver dernier.

     Interrogé sur la disposition d'esprit dans laquelle il était à
     l'époque du meurtre, il nous répond qu'il était triste et préoccupé
     parce qu'il se voyait dans l'impossibilité de faire face à ses
     engagements; il n'avait pas pu payer le terme du 15 avril, et il
     demandait des remises de jour en jour. Le 19, il était moins
     tourmenté, nous dit-il, parce qu'il espérait faire une vente dans
     la matinée du 20; il avait bien dormi, et était venu de bonne heure
     à Paris, comptant sur un acheteur qui devait le tirer d'embarras,
     mais le client espéré ne se présenta pas; M... avait promis de
     payer son terme dans la journée, et il n'en avait pas l'argent.
     C'est alors que voyant venir le garçon de recettes, il eut, nous
     dit-il, la pensée de le faire entrer dans sa boutique, sous
     prétexte de lui demander de la monnaie, et avec l'intention de le
     tuer pour le voler.

     Telles sont exactement les premières réponses que M... nous fit. Il
     ne nous avait rien dit des faits mentionnés par sa femme; mais
     comme il était allégué, au moins pour un de ces faits que M... ne
     se l'était pas rappelé, et qu'on ne lui en avait pas parlé; avant
     d'interroger de nouveau M... nous voulûmes entendre sa femme. Elle
     nous répéta ce que contient sa note écrite et qui est reproduit
     plus haut. Elle ajouta qu'il était tombé deux fois à l'eau. Nous
     lui avons demandé en outre si son mari n'avait pas quelquefois
     uriné au lit la nuit sans s'en apercevoir et s'il ne se plaignait
     pas d'étourdissements. Elle nous répondit qu'elle se souvenait
     qu'il avait uriné une fois au lit, et qu'il s'était plaint
     quelquefois d'étourdissements.

     Lorsque nous revîmes M..., notre but principal était de bien
     constater s'il n'avait aucun souvenir des faits dont sa femme nous
     avait informés, et nous dirons tout de suite que si M... n'en avait
     gardé aucune trace dans la mémoire, ces faits auraient eu, à nos
     yeux, une valeur que ne leur ont pas laissée les explications qu'il
     nous a données dans la seconde conversation que nous avons eue avec
     lui.

     Voici, en effet, ce que M... nous a dit dans cette seconde
     conversation:

     «Je me souviens très-bien d'avoir eu un malaise à Argenteuil;
     c'était à la suite d'une discussion avec ma femme. Je me suis mis
     en colère (je suis assez vif); je suis resté par terre dans le
     jardin pendant quelque temps, mais je n'ai pas été malade à la
     suite de cela; je suis venu le lendemain à Paris comme d'habitude.

     «Quant à l'affaire de Dieppe, je m'en souviens très-bien aussi.
     C'était à cause d'un objet que j'avais acheté. Ma femme m'a
     reproché de l'avoir payé trop cher; il y a eu une discussion; j'ai
     eu une scène avec ma femme, et, dans un mouvement de vivacité, j'ai
     brisé différentes choses, et j'ai voulu me frapper avec un couteau.
     Cela a attiré du monde dans la maison, et, pour ne pas dire ce qui
     en était, on a dit que je voulais mettre des caisses en ordre et
     que j'étais tombé. Je me rappelle très-bien maintenant.

     «Vous me demandez si j'ai eu des étourdissements lorsque je suis
     tombé à l'eau. Une fois, je suis tombé en retirant l'ancre de mon
     canot; j'ai fait un faux mouvement; une autre fois, il faisait
     grand vent, mon canot a chaviré.--J'ai eu de la peine à gagner le
     bord, parce que le courant était très-fort, que j'avais des bottes
     et un vêtement très-épais; j'étais épuisé en arrivant sur la berge;
     c'était un accident.

     Quant à avoir uriné au lit la nuit, il me semble bien qu'on m'a dit
     un jour qu'on avait du faire sécher mes draps que j'avais
     mouillés.»

     Nous interrogeons alors de nouveau M. sur les circonstances dans
     lesquelles s'est accompli le meurtre dont il est inculpé.

     Il nous avoue qu'il avait des dettes qu'il ne pouvait acquitter,
     qu'il avait promis le jeudi 18, à deux de ses créanciers de leur
     donner un fort à-compte le surlendemain, 20 avril, et qu'il s'était
     en outre engagé à payer le même jour son propriétaire; que c'est la
     nécessité absolue de se procurer de l'argent qui lui a inspiré la
     pensée de ce qu'il a fait, qu'il n'a d'abord pensé qu'a s'emparer
     de l'argent, après avoir tué l'homme, et qu'il aurait songé plus
     tard à se débarrasser du cadavre.

     À ce qu'il nous avait déjà dit, il ajoute qu'il se rappelle avoir
     rencontré le matin un de ses amis sur le boulevard, mais qu'il ne
     se souvient pas bien de leur conversation, qui a été très-courte;
     il nous parle de la visite qu'il a faite en arrivant chez lui au
     concierge de la maison, et de sa promesse de payer son terme dans
     la journée; il nous raconte tous les détails du meurtre, la lutte
     qu'il a eue avec S..., et comment, saisi de frayeur, il s'est sauvé
     dans la rue. Ses souvenirs sont très-précis, et il nous a donné
     toutes ces explications, simplement, sans efforts et presque sans
     réticences.

     Les déclarations et les aveux de M... constituent un ensemble de
     circonstances et de faits qui ne comportent pas l'existence, le
     jour où a eu lieu l'acte incriminé, d'un trouble de l'intelligence,
     si subit et si passager qu'il eût pu être, et qui prouvent, au
     contraire, que M... était en pleine possession de ses facultés,
     maître de ses déterminations, et non dominé par une influence
     morbide irrésistible.

     Après les déclarations de la femme M..., c'était cette influence
     morbide qu'il était de notre devoir de rechercher, et les faits qui
     nous étaient révélés et présentés avec une apparition soudaine,
     imprévue, une évolution rapide, suivis d'une perte complète de
     mémoire, nous indiquaient suffisamment dans quelle voie devaient
     être dirigées nos investigations.

     Les épileptiques seuls ont de ces crises qui se bornent parfois à
     des actes excentriques et bizarres, qui déterminent d'autres fois
     des scènes de violence, et qui n'aboutissent que trop souvent à des
     meurtres. Nous devions donc examiner scrupuleusement quel aurait
     été le véritable caractère des accès qui nous étaient signalés, si
     anciens qu'ils fussent, si rares et si éloignés les uns des autres
     qu'ils eussent été.

     C'est M... qui nous a donné lui-même les explications dont il ne
     soupçonnait pas l'importance et qui réduisent énormément la valeur
     des troubles passagers qu'il aurait éprouvés en 1869 et en 1875.
     Mais, en admettant même que ces troubles aient eu l'importance
     qu'on voudrait leur attribuer, ils n'ont certainement exercé aucune
     influence notable sur les facultés intellectuelles de M..., et on
     ne saurait trouver dans les circonstances où a été accompli le
     meurtre dont il est inculpé aucun des caractères que l'on observe
     dans les homicides commis par les épileptiques.

     Les épileptiques meurtriers appartiennent en effet à trois classes
     distinctes:

     Les uns, soit avant, soit après une attaque convulsive ou
     simplement vertigineuse, sont pris tout à coup d'un accès de fureur
     aveugle, et poussés par une force irrésistible, se précipitent,
     frappent au hasard le premier venu, et le tuent, puis, tombent dans
     un anéantissement profond, et ne se rappellent pas ce qu'ils ont
     fait.

     Ils ne savent ni pourquoi ils ont frappé, ni qui ils ont tué.

     Chez d'autres à crise non convulsive, l'impulsion n'éclate pas
     aussi soudainement et n'est pas aussi rapide dans son évolution;
     ceux-ci hésitant, luttent contre l'entraînement qui les sollicite,
     semblent combiner leur agression, et en réalité ne font que
     parcourir en quelques heures les phases de l'accès qui doit aboutir
     à l'acte de violence.

     D'autres enfin, en dehors des attaques éclamptiques, ont subi une
     perversion mentale qui s'établit et devient permanente. Ils
     repassent incessamment dans leur esprit troublé les conceptions
     délirantes qui les dominent, ils délibèrent longtemps et
     patiemment, et n'en arrivent à l'acte que lorsque la congestion
     cérébrale, reconnaissable à ses signes habituels, a acquis une
     intensité suffisante pour déterminer la violence terminale.

     Nous n'avons rien observé chez M... qui put le faire rattacher à
     une de ces classes de malades. D'après ses propres déclarations et
     ses aveux, il a été poussé, dans l'acte dont il est inculpé, par
     des mobiles parfaitement raisonnés; il avait besoin d'argent, et
     ne savait où en trouver; il a prémédité et combiné le moyen auquel
     il a eu recours pour s'en procurer.

     L'avant-veille et la veille, et le matin même du jour du meurtre,
     il n'a pas eu l'esprit troublé; il se rappelle tout ce qu'il a
     fait, sauf peut-être les détails exacts d'une conversation avec un
     de ses amis, mais cette légère lacune dans ses souvenirs peut être
     facilement expliquée par la préoccupation où il était. Il se
     souvient également de tous les détails de l'accomplissement du
     meurtre, et des circonstances qui l'ont suivi. On est donc là en
     présence d'un acte réfléchi, voulu, et qui n'a offert, à aucun
     moment, le caractère des impulsions irrésistibles, ou provoquées,
     par des conceptions délirantes. En conséquence de tout ce qui
     précède, nous concluons que:

     1° Le 20 avril 1878, M... (Louis-Adolphe), était dans un état
     mental qui lui laissait le libre exercice de sa volonté et la
     conscience de ses actes.

     2° Les troubles passagers de l'intelligence que M... aurait
     présentés en 1869, en 1875 et en 1877, n'ont pas pour nous
     l'importance que la femme M... semble leur donner. En admettant
     même que M... eût été atteint à plusieurs reprises d'incontinence
     nocturne des urines, il n'est pas démontré qu'elle puisse être
     rattachée à des accès de mal comitial.

     Nous ne pensons pas que des accidents aussi rares, séparés par des
     intervalles aussi longs, dont M... a conservé le souvenir, dont il
     donne une explication acceptable, et auxquels manquent la plupart
     des caractères habituels des attaques convulsives ou vertigineuses,
     aient pu avoir une influence sur ses facultés intellectuelles.

     3° En conséquence, M... (Louis-Adolphe) doit être considéré comme
     responsable des actes dont il est inculpé.

     Paris, le 27 mai 1878.

     Signé: A. MOTET, É. BLANCHE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Des homicides commis par les aliénés" ***

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