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Title: Oeuvres de Napoléon Bonaparte, Tome IV.
Author: Bonaparte, Napoléon, 1769-1821
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.



OEUVRES

DE

NAPOLÉON

BONAPARTE.

TOME QUATRIÈME.

MDCCCXXI.



LIVRE CINQUIÈME.



EMPIRE. 1806.



Munich, le 6 janvier 1806[1].

_Au sénat conservateur._

Sénateurs,

«La paix a été conclue à Presbourg et ratifiée à Vienne entre moi et
l'empereur d'Autriche. Je voulais, dans une séance solennelle, vous en
faire connaître moi-même les conditions; mais ayant depuis long-temps
arrêté, avec le roi de Bavière, le mariage de mon fils le prince Eugène,
avec la princesse Augusta, sa fille, et me trouvant à Munich au moment
où la célébration du mariage devait avoir lieu, je n'ai pu résister au
plaisir d'unir moi-même les jeunes époux qui sont tous deux le modèle de
leur sexe. Je suis, d'ailleurs, bien aise de donner à la maison royale
de Bavière, et à ce brave peuple bavarois, qui, dans cette circonstance,
m'a rendu tant de services et montré tant d'amitié, et dont tes ancêtres
furent constamment unis de politique et de coeurs à la France, cette
preuve de ma considération et de mon estime particulière.

Le mariage aura lieu le 15 janvier. Mon arrivée au milieu de mon peuple
sera donc retardée de quelques jours; ces jours paraîtront longs à mon
coeur; mais après avoir été sans cesse livré aux devoirs d'un soldat,
j'éprouve un tendre délassement à m'occuper des détails et des devoirs
d'un père de famille. Mais ne voulant point retarder davantage la
publication du traité de paix, j'ai ordonné, en conséquence de nos
statuts constitutionnels, qu'il vous fût communiqué sans délai, pour
être ensuite publié comme loi de l'empire.

NAPOLÉON.

[Note 1: A compter du 1er janvier 1806, le calendrier républicain a
été supprimé par une loi.]



Munich, le 12 janvier 1806.

_Au sénat conservateur._

Sénateurs,

«Le sénatus-consulte organique du 18 floréal an 12 a pourvu à tout ce
qui était relatif à l'hérédité de la couronne impériale en France.

«Le premier statut constitutionnel de notre royaume d'Italie, en date du
19 mars 1805, a fixé l'hérédité de cette couronne dans notre descendance
directe et légitime, soit naturelle, soit adoptive[2].

«Les dangers que nous avons courus au milieu de la guerre, et qui se
sont encore exagérés chez nos peuples d'Italie, ceux que nous pouvons
courir en combattant les ennemis qui restent encore à la France, leur
font concevoir de vives inquiétudes: ils ne jouissent pas de la sécurité
que leur offre la modération et la libéralité de nos lois, parce que
leur avenir est encore incertain.

«Nous avons considéré comme un de nos premiers devoirs de faire cesser
ces inquiétudes.

«Nous nous sommes en conséquence déterminé à adopter comme notre fils le
prince Eugène, archi-chancelier d'état de notre empire, et vice-roi de
notre royaume d'Italie. Nous l'avons appelé, après nous et nos enfans
naturels et légitimes, au trône d'Italie, et nous avons statué qu'à
défaut, soit de notre descendance directe, légitime et naturelle, soit
de la descendance du prince Eugène, notre fils, il appartiendra au
parent le plus proche de celui des princes de notre sang, qui, le cas
arrivant, se trouvera alors régner en France.

«Nous avons jugé de notre dignité que le prince Eugène jouisse de tous
les honneurs attachés à notre adoption, quoiqu'elle ne lui donne des
droits que sur la couronne d'Italie; entendant que dans aucun cas, ni
dans aucune circonstance, notre adoption ne puisse autoriser ni lui, ni
ses descendans, à élever des prétentions sur la couronne de France,
dont la succession est irrévocablement réglée par les constitutions de
l'empire.

«L'histoire de tous les siècles nous apprend que l'uniformité des lois
nuit essentiellement à la force et à la bonne organisation des empires,
lorsqu'elle s'étend au-delà de ce que permettent, soit les moeurs des
nations, soit les considérations géographiques.

«Nous nous réservons, d'ailleurs, de faire connaître par des
dispositions ultérieures les liaisons que nous entendons qu'il existe
après nous, entre tous les états fédératifs de l'empire français. Les
différentes parties indépendantes entre elles, ayant un intérêt commun,
doivent avoir un lien commun.

«Nos peuples d'Italie accueilleront avec des transports de joie les
nouveaux témoignages de notre sollicitude; ils verront un garant de la
félicité dont ils jouissent, dans la permanence du gouvernement de ce
jeune prince, qui, dans des circonstances si orageuses, et surtout dans
ces premiers momens si difficiles pour les hommes même expérimentés, a
su gouverner par l'amour, et faire chérir nos lois.

«Il nous a offert un spectacle dont tous les instans nous ont vivement
intéressés. Nous l'avons vu mettre en pratique, dans des circonstances
nouvelles, les principes que nous nous étions étudié à inculquer dans
son esprit et dans son coeur, pendant tout le temps où il a été sous nos
yeux. Lorsqu'il s'agira de défendre nos peuples d'Italie, il se montrera
également digne d'imiter et de renouveler ce que nous pouvons avoir fait
de bien dans l'art si difficile des batailles.

«Au même moment où nous avons ordonné que notre quatrième statut
constitutionnel fût communiqué aux trois collèges d'Italie, il nous a
paru indispensable de ne pas différer un instant à vous instruire des
dispositions qui assoient la prospérité et la durée de l'empire sur
l'amour et l'intérêt de toutes les nations qui le composent. Nous avons
aussi été persuadés que tout ce qui est pour nous un sujet de bonheur et
de joie, ne saurait être indifférent ni à vous, ni à mon peuple.»

NAPOLÉON.

[Note 2: Art. 2. La couronne d'Italie est héréditaire dans sa
descendance directe et légitime, soit naturelle, soit adoptive, de mâle
en mâle, et à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance,
sans néanmoins que son droit d'adoption puisse s'étendre sur une autre
personne, qu'un citoyen de l'empire français ou du royaume d'Italie
(_Statut constitutionnel du royaume d'Italie_, 19 mars 1805).]



Paris, le 2 mars 1806.

_Discours prononcé par l'empereur à l'ouverture du corps législatif._

«Messieurs les députés des départemens au corps législatif, messieurs
les tribuns et les membres de mon conseil d'état, depuis votre dernière
session, la plus grande partie de l'Europe s'est coalisée avec
l'Angleterre. Mes armées n'ont cessé de vaincre que lorsque je leur ai
ordonné de ne plus combattre. J'ai vengé les droits des états faibles,
opprimés par les forts. Mes alliés ont augmenté en puissance et en
considération; mes ennemis ont été humiliés et confondus; la maison de
Naples a perdu sa couronne sans retour; la presqu'île de l'Italie toute
entière fait partie du grand empire. J'ai garanti, comme chef suprême,
les souverains et les constitutions qui en gouvernent les différentes
parties.

«La Russie ne doit le retour des débris de son armée, qu'au bienfait de
la capitulation que je lui ai accordée. Maître de renverser le trône
impérial d'Autriche, je l'ai raffermi. La conduite du cabinet de Vienne
sera telle, que la postérité ne me reprochera pas d'avoir manqué de
prévoyance. J'ai ajouté une entière confiance aux protestations qui
m'ont été faites par son souverain. D'ailleurs, les hautes destinées de
ma couronne ne dépendent pas des sentimens et des dispositions des
cours étrangères. Mon peuple maintiendra toujours ce trône à l'abri
des efforts de la haine et de la jalousie; aucun sacrifice ne lui sera
pénible pour assurer ce premier intérêt de la patrie.

«Nourri dans les camps, et dans des camps toujours triomphans, je dois
dire cependant que, dans ces dernières circonstances, mes soldats ont
surpassé mon attente; mais il m'est doux de déclarer aussi que mon
peuple a rempli tous ses devoirs. Au fond de la Moravie, je n'ai
pas cessé un instant d'éprouver les effets de son amour et de son
enthousiasme. Jamais il ne m'en a donné des marques qui aient pénétré
mon coeur de plus douces émotions. Français! je n'ai pas été trompé dans
mon espérance. Votre amour, plus que l'étendue et la richesse de votre
territoire, fait ma gloire. Magistrats, prêtres, citoyens, tous se sont
montrés dignes des hautes destinées de cette belle France, qui, depuis
deux siècles, est l'objet des ligues et de la jalousie de ses voisins.

«Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître les événemens qui se
sont passés dans le cours de l'année. Mon conseil-d'état vous présentera
des projets de lois pour améliorer les différentes branches de
l'administration. Mes ministres des finances et du trésor public vous
communiqueront les comptes qu'ils m'ont rendus, vous y verrez l'état
prospère de nos finances. Depuis mon retour, je me suis occupé sans
relâche de rendre à l'administration ce ressort et cette activité qui
portent la vie jusqu'aux extrémités de ce vaste empire. Mon peuple
ne supportera pas de nouvelles charges, mais il vous sera proposé de
nouveaux développemens au système des finances, dont les bases ont été
posées l'année dernière. J'ai l'intention de diminuer les impositions
directes qui pèsent uniquement sur le territoire, en remplaçant une
partie de ces charges par des perceptions indirectes.

«Les tempêtes nous ont fait perdre quelques vaisseaux après un combat
imprudemment engagé. Je ne saurais trop me louer de la grandeur d'âme et
de l'attachement que le roi d'Espagne a montrés dans ces circonstances
pour la cause commune. Je désire la paix avec l'Angleterre. De mon
côté, je n'en retarderai jamais le moment. Je serai toujours prêt à la
conclure, en prenant pour base les stipulations du traité d'Amiens.
Messieurs les députés du corps législatif, l'attachement que vous m'avez
montré, la manière dont vous m'avez secondé dans les dernières sessions
ne me laissent point de doute sur votre assistance. Rien ne vous sera
proposé qui ne soit nécessaire pour garantir la gloire et la sûreté de
mes peuples.»

NAPOLÉON.



Au palais des Tuileries, le 15 mars 1806.

_Acte impérial._

Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
Français et roi d'Italie, à tous ceux gui les présentes verront salut:

LL. MM. les rois de Prusse et de Bavière nous ayant cédé respectivement
les duchés de Clèves et de Berg dans toute leur souveraineté,
généralement avec tous droits, titres et prérogatives qui ont été de
tous temps attachés à la possession de ces deux duchés, ainsi qu'ils ont
été possédés par eux, pour en disposer en faveur d'un prince à notre
choix, nous avons transmis lesdits duchés, droits, titres, prérogatives,
avec la pleine souveraineté, ainsi qu'ils nous ont été cédés, et
les transmettons par la présente au prince Joachim, notre très-cher
beau-frère, pour qu'il les possède pleinement et dans toute leur
étendue, en qualité de duc de Clèves et de Berg, et les transmette
héréditairement à ses descendans mâles naturels et légitimes, d'après
l'ordre de primogéniture, avec exclusion perpétuelle du sexe féminin et
de sa descendance.

Mais si, ce que Dieu veuille prévenir, il n'existait plus de descendant
mâle, naturel et légitime dudit prince Joachim, notre beau-frère, les
duchés de Clèves et de Berg passeront avec tous droits, titres et
prérogatives, à nos descendans mâles, naturels et légitimes, et s'il
n'en existe plus, aux descendans de notre frère le prince Joseph, et à
défaut d'eux, aux descendans de notre frère le prince Louis, sans que
dans aucun cas lesdits duchés de Clèves et de Berg puissent être réunis
à notre couronne impériale.

Comme nous avons été particulièrement déterminés au choix que nous avons
fait de la personne du prince Joachim, notre beau-frère, parce que nous
connaissons ses qualités distinguées, et que nous étions assuré des
avantages qui doivent en résulter pour les habitans des duchés de Berg
et de Clèves, nous avons la ferme confiance qu'ils se montreront dignes
de la grâce de leur nouveau prince, en continuant de jouir de la bonne
réputation acquise sous leur ancien prince, par leur fidélité et
attachement, et qu'ils mériteront par là notre grâce et notre protection
impériale.

NAPOLÉON.



Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806.

_Message au sénat conservateur._

Sénateurs,

«Nous avons chargé notre cousin, l'archi-chancelier de l'empire, de vous
donner connaissance, pour être transcrits sur vos registres: 1°. Des
statuts qu'en vertu de l'article 14 de l'acte des constitutions de
l'empire, en date du 28 floréal an 12, nous avons jugé convenable
d'adopter: ils forment la loi de notre famille impériale. 2°. De la
disposition que nous avons faite du royaume de Naples et de Sicile, des
duchés de Berg et de Clèves, du duché de Guastalla et de la principauté
de Neufchâtel, que différentes transactions politiques ont mis entre
nos mains. 3°. De l'accroissement de territoire que nous avons trouvé à
propos de donner, tant à notre royaume d'Italie, en y incorporant tous
les états vénitiens, qu'à la principauté de Lucques.

«Nous avons jugé, dans ces circonstances, devoir imposer plusieurs
obligations, et faire supporter plusieurs charges à notre couronne
d'Italie, au roi de Naples et au prince de Lucques. Nous avons ainsi
trouvé moyen de concilier les intérêts et la dignité de notre trône, et
le sentiment de notre reconnaissance pour les services qui nous ont été
rendus dans la carrière civile et dans la carrière militaire. Quelle
que soit la puissance à laquelle la divine Providence et l'amour de nos
peuples nous aient élevé, elle est insuffisante pour récompenser tant
de braves, et pour reconnaître les nombreux témoignages de fidélité
et d'amour qu'ils ont donnés à notre personne. Vous remarquerez dans
plusieurs des dispositions qui vous seront communiquées, que nous ne
nous sommes pas uniquement abandonné aux sentimens affectueux dont nous
étions pénétré, et au bonheur de faire du bien à ceux qui nous ont si
bien servi: nous avons été principalement guidé par la grande pensée de
consolider l'ordre social et notre trône qui en est le fondement et la
base, et de donner des centres de correspondance et d'appui à ce grand
empire; elle se rattache à nos pensées les plus chères, à celle à
laquelle nous avons dévoué notre vie entière, la grandeur et la
prospérité de nos peuples.»

NAPOLÉON.



Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806.

_Préambule de l'acte constitutif de la famille impériale._

Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'état, empereur
des Français et roi d'Italie, à tous présens et à venir, salut:

L'article 14 de l'acte des constitutions du 28 floréal an 12, porte que
nous établirons par des statuts auxquels nos successeurs seront tenus
de se conformer, les devoirs des individus de tout sexe, membres de
la maison impériale, envers l'empereur. Pour nous acquitter de cette
importante obligation, nous avons considéré dans son objet et dans ses
conséquences la disposition dont il s'agit, et nous avons pesé les
principes sur lesquels doit reposer le statut constitutionnel qui
formera la loi de notre famille. L'état des princes appelés à régner sur
ce vaste empire et à le fortifier par des alliances, ne saurait être
absolument le même que celui des autres Français. Leur naissance, leur
mariage, leur décès, les adoptions qu'ils pourraient faire, intéressent
la nation toute entière, et influent plus ou moins sur ses destinées;
comme tout ce qui concerne l'existence sociale de ces principes
appartient plus au droit politique qu'au droit civil, les dispositions
de celui-ci ne peuvent leur être appliquées qu'avec les modifications
déterminées par la raison d'état; et si cette raison d'état leur impose
des obligations dont les simples citoyens sont affranchis, ils doivent
les considérer comme une conséquence nécessaire de cette haute dignité
à laquelle ils sont élevés, et qui les dévoue sans réserve aux grands
intérêts de la patrie et à la gloire de notre maison. Des actes aussi
importans que ceux qui constatent l'état civil de la maison impériale,
doivent être reçus dans les formes les plus solennelles; la dignité du
trône l'exige, et il faut d'ailleurs rendre toute surprise impossible.

En conséquence, nous avons jugé convenable de confier à notre cousin
l'archi-chancelier de l'empire, le droit de remplir exclusivement,
par rapport à nous et aux princes et princesses de notre maison, les
fonctions attribuées par les lois aux officiers de l'état civil. Nous
avons aussi commis à l'archi-chancelier le soin de recevoir le testament
de l'empereur et le statut qui fixera le douaire de l'impératrice. Ces
actes, ainsi que ceux de l'état civil, tiennent de si près à la maison
impériale et à l'ordre politique, qu'il est impossible de leur appliquer
exclusivement les formes ordinairement employées pour les contrats et
pour les dispositions de dernière volonté.

Après avoir réglé l'état des princes et princesses de notre sang, notre
sollicitude devait se porter sur l'éducation de leurs enfans; rien de
plus important que d'écarter d'eux, de bonne heure, les flatteurs qui
tenteraient de les corrompre; les ambitieux qui, par des complaisances
coupables, pourraient capter leur confiance, et préparer à la nation des
souverains faibles, sous le nom desquels ils se promettraient un jour de
régner. Le choix des personnes chargées de l'éducation des enfans des
princes et princesses de la maison impériale doit donc être réservé à
l'empereur. Nous avons ensuite considéré les princes et princesses dans
les actions communes de la vie. Trop souvent la conduite des princes a
troublé le repos des peuples, et produit des déchiremens dans l'état.
Nous devons armer les empereurs qui régneront après nous, de tout le
pouvoir nécessaire pour prévenir ces malheurs dans leur cause éloignée,
pour les arrêter dans leurs progrès, pour les étouffer lorsqu'ils
éclatent. Nous avons aussi pensé que les princes de l'empire, titulaires
des grandes dignités, étant appelés par leurs éminentes prérogatives
à servir d'exemple au reste de nos sujets, leur conduite devait, à
plusieurs égards, être l'objet de notre particulière sollicitude. Tant
de précautions seraient sans doute inutiles, si les souverains qui sont
destinés à s'asseoir un jour sur le trône impérial, avaient, comme nous,
l'avantage de ne voir autour d'eux que des parens dévoués à leur service
et au bonheur des peuples, que des grands, distingués par un attachement
inviolable à leur personne; mais notre prévoyance doit se porter sur
d'autres temps, et notre amour pour la patrie nous presse d'assurer,
s'il se peut, aux Français, pour une longue suite de siècles, l'état de
gloire et de prospérité où, avec l'aide de Dieu, nous sommes parvenu à
les placer.

A ces causes, nous avons décrété et décrétons le présent statut, auquel,
en exécution de l'article 14 de l'acte des constitutions de l'empire, du
28 floréal an 12, nos successeurs seront tenus de se conformer.

NAPOLÉON.



Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806.

_Acte impérial_.

Les intérêts de notre peuple, l'honneur de notre couronne, et la
tranquillité du continent de l'Europe, voulant que nous assurions d'une
manière stable et définitive le sort des peuples de Naples et de Sicile
tombés en notre pouvoir par le droit de conquête, et faisant d'ailleurs
partie du grand empire, nous avons déclaré et déclarons par les
présentes, reconnaître pour roi de Naples et de Sicile, notre frère bien
aimé Joseph Napoléon, grand-électeur de France. Cette couronne sera
héréditaire par ordre de primogéniture dans sa descendance masculine,
légitime et naturelle. Venant à s'éteindre, ce que Dieu ne veuille, sa
dite descendance, nous prétendons y appeler nos enfans mâles, légitimes
et naturels, par ordre de primogéniture, et à défaut de nos enfans
mâles, légitimes et naturels, ceux de notre frère Louis et de
sa descendance masculine, légitime et naturelle, par ordre de
primogéniture; nous réservant, si notre frère Joseph Napoléon venait
à mourir de notre vivant, sans laisser d'enfans mâles, légitimes et
naturels, le droit de désigner, pour succéder à ladite couronne, un
prince de notre maison, ou même d'y appeler un enfant adoptif, selon
que nous le jugerons convenable pour l'intérêt de nos peuples et pour
l'avantage du grand système que la divine Providence nous a destiné à
fonder.

Nous instituons dans ledit royaume de Naples et de Sicile six grands
fiefs de l'empire, avec le titre de duché et les mêmes avantages et
prérogatives que ceux qui sont institués dans les provinces vénitiennes
réunies à notre couronne d'Italie, pour être, lesdits duchés, grands
fiefs de l'empire, à perpétuité, et le cas échéant, à notre nomination
et à celle de nos successeurs. Tous les détails de la formation desdits
fiefs sont remis aux soins de notre dit frère Joseph Napoléon.

Nous nous réservons sur ledit royaume de Naples et de Sicile, la
disposition d'un million de rentes pour être distribué aux généraux,
officiers et soldats de notre armée qui ont rendu le plus de services
à la patrie et au trône, et que nous désignerons à cet effet, sous
la condition expresse de ne pouvoir, lesdits généraux, officiers ou
soldats, avant l'expiration de dix années, vendre ou aliéner lesdites
rentes qu'avec notre autorisation.

Le roi de Naples sera à perpétuité grand dignitaire de l'empire, sous
le titre de grand-électeur; nous réservant toutefois, lorsque nous le
jugerons convenable, de créer la dignité de prince vice-grand-électeur.

Nous entendons que la couronne de Naples et de Sicile, que nous plaçons
sur la tête de notre frère Joseph Napoléon et de ses descendans,
ne porte atteinte en aucune manière que ce soit à leurs droits de
succession au trône de France. Mais il est également dans notre volonté
que les couronnes, soit de France, soit d'Italie, soit de Naples et de
Sicile, ne puissent jamais être réunies sur la même tête.

NAPOLÉON.



Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806.

_Acte impérial._

Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
Français et roi d'Italie, à tous présens et à venir, salut:

La principauté de Guastalla étant à notre disposition, nous en avons
disposé, comme nous en disposons par les présentes, en faveur de la
princesse Pauline, notre bien-aimée soeur, pour en jouir, en toute
propriété et souveraineté, sous le titre de princesse et duchesse de
Guastalla.

Nous entendons que le prince Borghèse, son époux, porte le titre de
prince et duc de Guastalla; que cette principauté soit transmise,
par ordre de primogéniture, à la descendance masculine, légitime et
naturelle de notre soeur Pauline; et, à défaut de ladite descendance
masculine, légitime et naturelle, nous nous réservons de disposer de la
principauté de Guastalla, à notre choix, et ainsi que nous le jugerons
convenable pour le bien de nos peuples, et pour l'intérêt de notre
couronne.

Nous entendons toutefois que le cas arrivant où ledit prince Borghèse
survivrait à son épouse, notre soeur, la princesse Pauline, il ne cesse
pas de jouir personnellement et sa vie durant, de ladite principauté.

NAPOLÉON.



Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806.

_Acte impérial._

Voulant donner à notre cousin le maréchal Berthier, notre grand-veneur
et notre ministre de la guerre, un témoignage de notre bienveillance
pour l'attachement qu'il nous a montré, et la fidélité et le talent
avec lesquels il nous a constamment servi, nous avons résolu de lui
transférer, comme en effet, nous lui transférons par les présentes, la
principauté de Neufchâtel avec le titre de prince et duc de Neufchâtel,
pour la posséder en toute propriété et souveraineté, telle qu'elle nous
a été cédée par S.M. le roi de Prusse. Nous entendons qu'il transmettra
ladite principauté à ses enfans mâles, légitimes et naturels, par ordre
de primogéniture, nous réservant, si sa descendance masculine légitime
et naturelle venait à s'éteindre, ce que Dieu ne veuille, de transmettre
ladite principauté aux mêmes titres et charges, à notre choix, et ainsi
que nous le croirons convenable pour le bien de nos peuples et l'intérêt
de notre couronne. Notre cousin le maréchal Berthier prêtera en nos
mains, et en sa dite qualité de prince et duc de Neufchâtel, le serment
de nous servir en bon et loyal sujet. Le même serment sera prêté
à chaque vacance par ses successeurs. Nous ne doutons pas qu'ils
n'héritent de ses sentimens pour nous, et qu'ils nous portent, ainsi
qu'à nos descendans, le même attachement et la même fidélité. Nos
peuples de Neufchâtel mériteront, par leur obéissance envers leur
nouveau souverain, la protection spéciale qu'il est dans notre intention
de leur accorder constamment.

NAPOLÉON.



Paris, le 21 avril 1806.

_Copie d'une note remise par Napoléon, lui-même, à M. Talleyrand,
ministre des relations extérieures._

Faire un nouvel état au nord de l'Allemagne, qui soit dans les intérêts
de la France; qui garantisse la Hollande et la Flandre contre la Prusse,
et l'Europe contre la Russie.

Le noyau serait le duché de Berg, le duché de Clèves, Hesse-Darmstadt,
etc., etc.: chercher, en outre, dans les entours tout ce qui pourrait y
être incorporé, pour pouvoir former un million ou douze cent mille âmes.

Y joindre, si l'on veut, le Hanovre.

Y joindre, dans la perspective, Hambourg, Bremen, Lubeck.

Donner la statistique de ce nouvel état.

Cela fait, considérer l'Allemagne comme divisée en huit états: Bavière,
Bade, Wurtemberg, et le nouvel état; ces quatre, dans les intérêts de la
France.

L'Autriche, la Prusse, la Saxe, Hesse-Cassel, dans les quatre autres.

D'après cette division, supposez qu'on détruise la constitution
germanique, et qu'on annule, au profit des huit grands états, les
petites souverainetés, il faut faire un calcul statistique pour savoir
si les quatre états qui sont dans les intérêts de la France perdront ou
gagneront plus à cette destruction, que les quatre états qui n'y sont
pas.

Un rapport sur ces deux objets, dimanche matin.

NAPOLÉON.

_Nota._ Le dimanche était le 23 d'avril.



Paris, le 5 juin 1806.

_Réponse de l'empereur à un discours de l'ambassadeur de la
Porte-Ottomane._

Monsieur l'ambassadeur, votre mission m'est agréable. Les assurances que
vous me donnez des sentimens du sultan Sélim, votre maître, vont à mon
coeur. Un des plus grands, des plus précieux avantages que je veux
retirer des succès qu'ont obtenus mes armes, c'est de soutenir et
d'aider le plus utile comme le plus ancien de mes alliés. Je me plais à
vous en donner publiquement et solennellement l'assurance. Tout ce
qui arrivera d'heureux ou de malheureux aux Ottomans, sera heureux ou
malheureux pour la France. Monsieur l'ambassadeur, transmettez ces
paroles au sultan Sélim; qu'il s'en souvienne toutes les fois que mes
ennemis, qui sont aussi les siens, voudront arriver jusqu'à lui. Il ne
peut jamais rien avoir à craindre de moi; uni avec moi, il n'aura jamais
à redouter la puissance d'aucun de ses ennemis.



Paris, le 5 juin 1806.

_Réponse de l'empereur à une députation du corps législatif hollandais._

Messieurs les représentans du peuple batave,

J'ai toujours regardé comme le premier intérêt de ma couronne de
protéger votre patrie. Toutes les fois que j'ai dû intervenir dans vos
affaires intérieures, j'ai d'abord été frappé des inconvéniens attachés
à la forme incertaine de votre gouvernement. Gouvernés par une assemblée
populaire, elle eût été influencée par les intrigues, et agitée par les
puissances voisines. Gouvernés par une magistrature élective, tous les
renouvellemens de cette magistrature eussent été des momens de crise
pour l'Europe, et le signal de nouvelles guerres maritimes. Tous
ces inconvéniens ne pouvaient être parés que par un gouvernement
héréditaire. Je l'ai appelé dans votre patrie par mes conseils, lors
de l'établissement de votre dernière constitution; et l'offre que vous
faites de la couronne de Hollande au prince Louis, est conforme aux
vrais intérêts de votre patrie, aux miens, et propre à assurer le repos
général de l'Europe. La France a été assez généreuse pour renoncer à
tous les droits que les événemens de la guerre lui avaient donnés sur
vous; mais je ne pouvais confier les places fortes qui couvrent ma
frontière du Nord à la garde d'une main infidèle, ou même douteuse.

Messieurs les représentans du peuple batave, j'adhère au voeu de
LL.HH.PP. Je proclame roi de Hollande le prince Louis. Vous, prince,
régnez sur ces peuples; leurs pères n'acquirent leur indépendance que
par les secours constans de la France. Depuis, la Hollande fut l'alliée
de l'Angleterre; elle fut conquise; elle dut encore à la France son
existence. Qu'elle vous doive donc des rois qui protègent ses libertés,
ses lois et sa religion. Mais ne cessez jamais d'être Français. La
dignité de connétable de l'empire sera possédée par vous et vos
descendans: elle vous retracera les devoirs que vous avez à remplir
envers moi, et l'importance que j'attache à la garde des places fortes
qui garantissent le nord de mes états, et que je vous confie. Prince,
entretenez parmi vos troupes cet esprit que je leur ai vu sur les champs
de bataille. Entretenez dans vos nouveaux sujets des sentimens d'union
et d'amour pour la France. Soyez l'effroi des méchans et le père des
bons: c'est le caractère des grands rois.

NAPOLÉON.



Au palais de Saint-Cloud, le 5 juin 1806.

_Message au sénat conservateur._

Sénateurs,

Nous chargeons notre cousin l'archichancelier de l'empire de vous faire
connaître, qu'adhérant au voeu de leurs hautes puissances, nous avons
proclamé le prince Louis Napoléon, notre bien aimé frère, roi de
Hollande, pour ladite couronne être héréditaire en toute souveraineté,
par ordre de primogéniture, dans sa descendance naturelle, légitime et
masculine; notre intention étant en même temps que le roi de Hollande et
ses descendans conservent la dignité de connétable de l'empire. Notre
détermination dans cette circonstance nous a paru conforme aux intérêts
de nos peuples. Sous le point de vue militaire, la Hollande possédant
toutes les places fortes qui garantissent notre frontière du Nord, il
importait à la sûreté de nos états que la garde en fût confiée à des
personnes sur l'attachement desquelles nous ne pussions concevoir aucun
doute. Sous le point de vue commercial, la Hollande étant située à
l'embouchure des grandes rivières qui arrosent une partie considérable
de notre territoire, il fallait que nous eussions la garantie que le
traité de commerce que nous conclurons avec elle serait fidèlement
exécuté, afin de concilier les intérêts de nos manufactures et de notre
commerce avec ceux du commerce de ces peuples. Enfin, la Hollande est le
premier intérêt politique de la France. Une magistrature élective aurait
eu l'inconvénient de livrer fréquemment ce pays aux intrigues de nos
ennemis, et chaque élection serait devenue le signal d'une guerre
nouvelle.

Le prince Louis, n'étant animé d'aucune ambition personnelle, nous a
donné une preuve de l'amour qu'il nous porte, et de son estime pour les
peuples de Hollande, en acceptant un trône qui lui impose de si grandes
obligations.

L'archichancelier de l'empire d'Allemagne, électeur de Ratisbonne et
primat de Germanie, nous ayant fait connaître que son intention était
de se donner un coadjuteur, et que, d'accord avec ses ministres et les
principaux membres de son chapitre, il avait pensé qu'il était du bien
de la religion et de l'empire germanique qu'il nommât à cette place
notre oncle et cousin le cardinal Fesch, notre grand aumônier et
archevêque de Lyon, nous avons accepté ladite nomination au nom dudit
cardinal. Si cette détermination de l'électeur archichancelier de
l'empire germanique est utile à l'Allemagne, elle n'est pas moins
conforme à la politique de la France.

Ainsi, le service de la patrie appelle loin de nous nos frères et nos
enfans; mais le bonheur et les prospérités de nos peuples composent
aussi nos plus chères affections.

NAPOLÉON.



Au palais de Saint-Cloud, le 5 juin 1806.

_Message au sénat conservateur._

Sénateurs, les duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo étaient un sujet
de litige entre le roi de Naples et la cour de Rome: nous avons jugé
convenable de mettre un terme à ces difficultés, en érigeant ces duchés
en fiefs immédiats de notre empire. Nous avons saisi cette occasion
de récompenser les services qui nous ont été rendus par notre grand
chambellan et ministre des relations extérieures, Talleyrand, et par
notre cousin le maréchal de l'empire, Bernadotte. Nous n'entendons pas
cependant, par ces dispositions, porter aucune atteinte aux droits
du roi de Naples et de la cour de Rome, notre intention étant de les
indemniser l'un et l'autre. Par cette mesure, ces deux gouvernemens,
sans éprouver aucune perte, verront disparaître les causes de
mésintelligence qui, en différens temps, ont compromis leur
tranquillité, et qui, encore aujourd'hui, sont un sujet d'inquiétude
pour l'un et pour l'autre de ces états, et surtout pour le royaume de
Naples, dans le territoire duquel ces deux principautés se trouvent
enclavées.

NAPOLÉON.



Au palais de Saint-Cloud, le 5 juin 1806.

_Acte impérial._

Voulant donner à notre grand-chambellan et ministre des relations
extérieures, Talleyrand, un témoignage de notre bienveillance pour les
services qu'il a rendus à notre couronne, nous avons résolu de lui
transférer, comme en effet nous lui transférons par les présentes la
principauté de Bénévent, avec le titre de prince et duc de Bénévent,
pour la posséder en toute propriété et souveraineté, et comme fief
immédiat de notre couronne.

Nous entendons qu'il transmettra ladite principauté à ses enfans mâles,
légitimes et naturels, par ordre de primogéniture, nous réservant, si sa
descendance masculine, naturelle et légitime venait à s'éteindre, ce que
Dieu ne veuille, de transmettre ladite principauté, aux mêmes titres et
charges, à notre choix et ainsi que nous le croirons convenable pour le
bien de nos peuples et l'intérêt de notre couronne.

Notre grand chambellan et ministre des relations extérieures,
Talleyrand, prêtera en nos mains, et en sa dite qualité de prince et duc
de Bénévent, le serment de nous servir en bon et loyal sujet. Le même
serment sera prêté à chaque vacance par ses successeurs.

NAPOLÉON.



Au palais de Saint-Cloud, le 11 septembre 1806.

_A.S.A.E. le prince primat._

Mon frère!

Les formes de nos communications en ma qualité de protecteur, avec les
souverains réunis en congrès à Francfort, n'étant pas encore terminées,
nous avons pensé qu'il n'en était aucune qui fût plus convenable que
d'adresser la présente à votre A. Em., afin qu'elle en fasse part aux
deux collèges. En effet, quel organe pouvions-nous plus naturellement
choisir, que celui d'un prince à la sagesse duquel a été confié le soin
de préparer le premier statut fondamental? Nous aurions attendu que
ce statut eût été arrêté par le congrès, et nous eût été donné en
communication, s'il ne devait pas contenir des dispositions qui nous
regardent personnellement. Cela seul a dû nous porter à prendre
nous-même l'initiative pour soumettre nos sentimens et nos réflexions à
la sagesse des princes confédérés.

Lorsque nous avons accepté le titre de protecteur de la confédération du
Rhin, nous n'avons eu en vue que d'établir en droit ce qui existait de
fait depuis plusieurs siècles. En l'acceptant, nous avons contracté la
double obligation de garantir le territoire de la confédération contre
les troupes étrangères et le territoire de chaque confédéré contre
les entreprises des autres. Ces observations, toutes conservatrices,
plaisent à notre coeur; elles sont conformes à ces sentimens de
bienveillance et d'amitié dont nous n'avons cessé, dans toutes les
circonstances, de donner des preuves aux membres de la confédération.
Mais là se bornent nos devoirs envers eux. Nous n'entendons en rien nous
arroger la portion de souveraineté qu'exerçait l'empereur d'Allemagne
comme suzerain. Le gouvernement des peuples que la providence nous a
confié, occupant tous nos momens, nous ne saurions voir croître nos
obligations sans en être alarmé. Comme nous ne voulons pas qu'on puisse
nous attribuer le bien que les souverains font dans leurs états, nous ne
voulons pas non plus qu'on nous impute les maux que la vicissitude des
choses humaines peut y introduire. Les affaires intérieures de chaque
état ne nous regardent pas. Les princes de la confédération du Rhin sont
les souverains qui n'ont point de suzerain. Nous les avons reconnus
comme tels. Les discussions qu'ils pourraient avoir avec leurs sujets,
ne peuvent donc être portées à un tribunal étranger? La diète est
le tribunal politique, conservateur de la paix entre les différens
souverains qui composent la confédération. Ayant reconnu tous les autres
princes qui formaient le corps germanique, comme souverains indépendans,
nous ne pouvons reconnaître qui que ce soit comme leur suzerain. Ce
ne sont point des rapports de suzeraineté qui nous lient à la
confédération, mais des rapports de simple protection. Plus puissant que
les princes confédérés, nous voulons jouir de la supériorité de notre
puissance, non pour restreindre leurs droits de suzeraineté, mais pour
leur en garantir la plénitude.

Sur ce, nous prions Dieu, mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et
digne garde.

NAPOLÉON.



Au palais de Saint-Cloud, le 21 septembre 1806.

_A.S.M. le roi de Bavière._

Monsieur mon frère!

Il y a plus d'un mois que la Prusse arme, et il est connu de tout le
monde qu'elle arme contre la France et contre la confédération du Rhin.
Nous cherchons les motifs sans pouvoir les pénétrer. Les lettres que
S. M. prussienne nous écrit sont amicales; son ministre des affaires
étrangères a notifié, à notre envoyé extraordinaire et ministre
plénipotentiaire, qu'elle reconnaissait la confédération du Rhin, et
qu'elle n'avait rien à objecter contre les arrangemens faits dans le
midi de l'Allemagne.

Les armemens de la Prusse sont-ils le résultat d'une coalition avec la
Russie, ou seulement des intrigues des différens partis qui existent à
Berlin, et de l'irréflexion, du cabinet? Ont-ils pour objet de forcer la
Hesse, la Saxe et les villes anséatiques à contracter des liens que ces
deux dernières puissances paraissent ne pas vouloir former? La Prusse
voudrait-elle nous obliger nous-même à nous départir de la déclaration
que nous avons faite, que les villes anséatiques ne pourront entrer dans
aucune confédération particulière; déclaration fondée sur l'intérêt
du commerce de la France et du midi de l'Allemagne, et sur ce que
l'Angleterre nous a fait connaître que tout changement dans la situation
présente des villes anséatiques, serait un obstacle de plus à la paix
générale? Nous avons aussi déclaré que les princes de la confédération
germanique, qui n'étaient point compris dans la confédération du Rhin,
devaient être maîtres de ne consulter que leurs intérêts et leurs
convenances, qu'ils devaient se regarder comme parfaitement libres, que
nous ne ferions rien pour qu'ils entrassent dans la confédération du
Rhin, mais que nous ne souffririons pas que qui que ce fût les forçât
de faire ce qui serait contraire à leur volonté, à leur politique, aux
intérêts de leurs peuples. Cette déclaration si juste aurait-elle blessé
le cabinet de Berlin, et voudrait-il nous obliger à la rétracter! Entre
tous ces motifs, quel peut être le véritable? Nous ne saurions le
deviner, et l'avenir seul pourra révéler le secret d'une conduite aussi
étrange qu'elle était inattendue. Nous avons été un mois sans y faire
attention. Notre impassibilité n'a fait qu'enhardir tous les brouillons
qui veulent précipiter la cour de Berlin dans la lutte la plus
inconsidérée.

Toutefois, les armemens de la Prusse ont amené le cas prévu par l'un des
articles du traité du 12 juillet, et nous croyons nécessaire que tous
les souverains qui composent la confédération du Rhin, arment pour
défendre ses intérêts, pour garantir son territoire et en maintenir
l'inviolabilité. Au lieu de 200,000 hommes que la France est obligée de
fournir, elle en fournira 300,000, et nous venons d'ordonner que les
troupes nécessaires pour compléter ce nombre, soient transportées en
poste sur le Bas-Rhin; les troupes de V. M. étant toujours restées sur
le pied de guerre, nous invitons V. M. à ordonner qu'elles soient mises,
sans délai, en état de marche avec leurs équipages de campagne, et de
concourir à la défense de la cause commune, dont le succès, nous avons
lieu de le croire, répondra à sa justice, si toutefois, contre nos
désirs et contre nos espérances, la Prusse nous met dans la nécessité de
repousser la force par la force.

Sur ce, nous prions Dieu, mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et
digne garde.

NAPOLÉON.



Au quartier impérial de Bamberg, le 6 octobre 1806.

_Proclamation à la grande armée._

Soldats,

«L'ordre pour votre rentrée en France était parti; vous vous en étiez
déjà rapprochés de plusieurs marches. Des fêtes triomphales vous
attendaient, et les préparatifs pour vous recevoir étaient commencés
dans la capitale.

«Mais, lorsque nous nous abandonnions à cette trop confiante sécurité,
de nouvelles trames s'ourdissaient sous le masque de l'amitié et de
l'alliance. Des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin; depuis
deux mois nous sommes provoqués tous les jours davantage.

«La même faction, le même esprit de vertige qui, à la faveur de nos
dissensions intestines, conduisit, il y a quatorze ans, les Prussiens au
milieu des plaines de la Champagne, domine dans leurs conseils. Si ce
n'est plus Paris qu'ils veulent brûler et renverser jusque dans ses
fondemens, c'est, aujourd'hui, leurs drapeaux qu'ils se vantent de
planter dans les capitales de nos alliés; c'est la Saxe qu'ils veulent
obliger à renoncer, par une transaction honteuse, à son indépendance,
en la rangeant au nombre de leurs provinces; c'est enfin vos lauriers
qu'ils veulent arracher de votre front. Ils veulent que nous évacuions
l'Allemagne à l'aspect de leur armée! les insensés!!! Qu'ils sachent
donc qu'il serait mille fois plus facile de détruire la grande capitale
que de flétrir l'honneur des enfans du grand-peuple et de ses alliés.
Leurs projets furent confondus alors; ils trouvèrent dans les plaines
de la Champagne la défaite, la mort et la honte: mais les leçons de
l'expérience s'effacent, et il est des hommes chez lesquels le sentiment
de la haine et de la jalousie ne meurt jamais.

«Soldats, il n'est aucun de vous qui veuille retourner en France par un
autre chemin que par celui de l'honneur. Nous ne devons y rentrer que
sous des arcs de triomphe.

«Eh quoi! aurions-nous donc bravé les saisons, les mers, les déserts;
vaincu l'Europe plusieurs fois coalisée contre nous; porté notre gloire
de l'orient à l'occident, pour retourner aujourd'hui dans notre patrie
comme des transfuges, après avoir abandonné nos alliés, et pour entendre
dire que l'aigle française a fui épouvantée à l'aspect des armées
prussiennes... Mais déjà ils sont arrivés sur nos avant-postes...

«Marchons donc, puisque la modération n'a pu les faire sortir de cette
étonnante ivresse. Que l'armée prussienne éprouve le même sort qu'elle
éprouva il y a quatorze ans! qu'ils apprennent que s'il est facile
d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance avec l'amitié du
grand-peuple, son inimitié (qu'on ne peut provoquer que par l'abandon de
tout esprit de sagesse et de raison) est plus terrible que les tempêtes
de l'Océan.

NAPOLÉON.



Au quartier impérial de Bamberg, le 7 octobre 1806.

_Au sénat conservateur._

«Sénateurs,

«Nous avons quitté notre capitale, pour nous rendre au milieu de notre
armée d'Allemagne, dès l'instant que nous avons su avec certitude
qu'elle était menacée sur ses flancs par des mouvemens inopinés. A
peine arrivé sur les frontières de nos états, nous avons eu lieu de
reconnaître combien notre présence y était nécessaire, et de nous
applaudir des mesures défensives que nous avons prises avant de quitter
le centre de notre empire. Déjà les armées prussiennes, portées au grand
complet de guerre, s'étaient ébranlées de toutes parts; elles avaient
dépassé leurs frontières, la Saxe était envahie, et le sage prince qui
gouverne était forcé d'agir contre sa volonté, contre l'intérêt de ses
peuples. Les armées prussiennes étaient arrivées devant les cantonnemens
de nos troupes. Des provocations de toutes espèces, et mêmes des voies
de fait avaient signalé l'esprit de haine qui animait nos ennemis, et
la modération de nos soldats, qui, tranquilles à l'aspect de tous ces
mouvemens, étonnés seulement de ne recevoir aucun ordre, se reposaient
dans la double confiance que donnent le courage et le bon droit. Notre
premier devoir a été de passer le Rhin nous-même, de former nos camps,
et de faire entendre le cri de guerre. Il a retenti au coeur de tous
nos guerriers. Des marches combinées et rapides les ont portés en un
clin-d'oeil au lieu que nous leur avons indiqué. Tous nos camps sont
formés; nous allons marcher contre les armées prussiennes, et repousser
la force par la force. Toutefois, nous osons le dire, notre coeur est
péniblement affecté de cette prépondérance constante qu'obtient en
Europe le génie du mal, occupé sans cesse à traverser les desseins que
nous formons pour la tranquillité de l'Europe, le repos et le bonheur de
la génération présente, assiégeant tous les cabinets par tous les genres
de séductions, et égarant ceux qu'il n'a pu corrompre, les aveuglant sur
leurs véritables intérêts, et les lançant au milieu des partis, sans
autre guide que les passions qu'il a su inspirer. Le cabinet de Berlin
lui-même n'a point choisi avec délibération le parti qu'il prend; il y
a été jeté avec art et une malicieuse adresse. Le roi s'est trouvé
tout-à-coup à cent lieues de sa capitale, aux frontières de la
confédération du Rhin, au milieu de son armée et vis-à-vis des troupes
françaises dispersées dans leurs cantonnemens, et qui croyaient devoir
compter sur les liens qui unissaient les deux états, et sur les
protestations prodiguées en toutes circonstances par la cour de Berlin.
Dans une guerre aussi juste, où nous ne prenons les armes que pour
nous défendre, que nous n'avons provoquée par aucun acte, par aucune
prétention, et dont il nous serait impossible d'assigner la véritable
cause, nous comptons entièrement sur l'appui des lois et sur celui des
peuples, que les circonstances appellent à nous donner de nouvelles
preuves de leur dévouement et de leur courage. De notre côté, aucun
sacrifice personnel ne nous sera pénible, aucun danger ne nous arrêtera,
toutes les fois qu'il s'agira d'assurer les droits, l'honneur et la
prospérité de nos peuples.

«Donné en notre quartier-impérial de Bamberg, le 7 octobre 1806.

NAPOLÉON.



Bamberg, le 8 octobre 1806.

_Premier bulletin de la grande armée._

La paix avec la Russie, conclue et signée le 20 juillet, des
négociations avec l'Angleterre, entamées et presque conduites à leur
maturité, avaient porté l'alarme à Berlin. Les bruits vagues qui se
multiplièrent, et la conscience des torts de ce cabinet envers toutes
les puissances qu'il avait successivement trahis, le portèrent à ajouter
croyance aux bruits répandus qu'un des articles secrets du traité conclu
avec la Russie, donnait la Pologne au prince Constantin, avec le titre
de roi; la Silésie à l'Autriche, en échange de la portion autrichienne
de la Pologne, et le Hanovre à l'Angleterre. Il se persuada enfin que
ces trois puissances étaient d'accord avec la France, et que de cet
accord résultait un danger imminent pour la Prusse.

Les torts de la Prusse envers la France remontaient à des époques fort
éloignées. La première, elle avait armé pour profiter de nos dissensions
intestines. On la vit ensuite courir aux armes au moment de l'invasion
du duc d'Yorck en Hollande; et, lors des événemens de la guerre,
quoiqu'elle n'eût aucun motif de mécontentement contre la France, elle
arma de nouveau, et signa, le 1er octobre 1805, ce fameux traité de
Potsdam, qui fut, un mois après, remplacé par le traité de Vienne.

Elle avait des torts envers la Russie, qui ne peut oublier l'inexécution
du traité de Potsdam et la conclusion subséquente du traité de Vienne.

Ses torts envers l'empereur d'Allemagne et le corps germanique, plus
nombreux et plus anciens, ont été connus de tous les temps. Elle se tint
toujours en opposition avec la diète. Quand le corps germanique était
en guerre, elle était en paix avec ses ennemis. Jamais ses traités
avec l'Autriche ne recevaient d'exécution, et sa constante étude était
d'exciter les puissances au combat, afin de pouvoir, au moment de la
paix, venir recueillir les fruits de son adresse et de leurs succès.

Ceux qui supposeraient que tant de versatilité tient à un défaut de
moralité de la part du prince, seraient dans une grande erreur. Depuis
quinze ans, la cour de Berlin est une arène où les partis se combattent
et triomphent tour à tour; l'un veut la guerre, et l'autre veut la paix.
Le moindre événement politique, le plus léger incident donne l'avantage
à l'un ou à l'autre, et le roi, au milieu de ce mouvement des passions
opposées, au sein de ce dédale d'intrigues, flotte incertain sans cesser
un moment d'être honnête homme.

Le 11 août, un courrier de M. le marquis de Lucchesini arriva à Berlin,
et y porta, dans les termes les plus positifs, l'assurance de ces
prétendues dispositions par lesquelles la France et la Russie seraient
convenues, par le traité du 20 juillet, de rétablir le royaume de
Pologne, et d'enlever la Silésie à la Prusse. Les partisans de la guerre
s'enflammèrent aussitôt; ils firent violence aux sentimens personnels du
roi; quarante courriers partirent dans une seule nuit, et l'on courut
aux armes.

La nouvelle de cette explosion soudaine parvint à Paris le 20 du
même mois. On plaignit un allié si cruellement abusé; on lui donna
sur-le-champ des explications, des assurances précises, et comme une
erreur manifeste était le seul motif de ces armemens imprévus, on espéra
que la réflexion calmerait une effervescence aussi peu motivée.

Cependant le traité signé à Paris, ne fut pas ratifié à
Saint-Pétersbourg, et des renseignemens de toute espèce ne tardèrent pas
à faire connaître à la Prusse, que M. le marquis de Lucchesini avait
puisé ses renseignemens dans les réunions les plus suspectes de la
capitale, et parmi les hommes d'intrigues qui composaient sa société
habituelle. En conséquence il fut rappelé, on annonça pour lui succéder
M. le baron de Knobelsdorff, homme d'un caractère plein de droiture et
de franchise, et d'une moralité parfaite.

Cet envoyé extraordinaire arriva bientôt à Paris, porteur d'une lettre
du roi de Prusse, datée du 23 août.

Cette lettre était remplie d'expressions obligeantes et de déclarations
pacifiques, et l'empereur y répondit d'une manière franche et
rassurante.

Le lendemain du jour où partit le courrier porteur de cette réponse, on
apprit que des chansons outrageantes pour la France avaient été
chantées sur le théâtre de Berlin; qu'aussitôt après le départ de M. de
Knobelsdorff les armemens avaient redoublé, et que, quoique les hommes
demeurés de sang-froid eussent rougi de ces fausses alarmes, le parti
de la guerre soufflant la discorde de tous côtés, avait si bien exalté
toutes les tètes que le roi se trouvait dans l'impuissance de résister
au torrent.

On commença dès-lors à comprendre à Paris, que le parti de la paix ayant
lui-même été alarmé par des assurances mensongères et des apparences
trompeuses, avait perdu tous ses avantages, tandis que le parti de la
guerre mettant à profit l'erreur dans laquelle ses adversaires s'étaient
laissé entraîner, avait ajouté provocation à provocation, et accumulé
insulte sur insulte, et que les choses étaient arrivées à un tel point,
qu'on ne pourrait sortir de cette situation que par la guerre.

L'empereur vit alors que telle était la force des circonstances, qu'il
ne pouvait éviter de prendre les armes contre son allié. Il ordonna ses
préparatifs.

Tout marchait à Berlin avec une grande rapidité: les troupes prussiennes
entrèrent en Saxe, arrivèrent sur les frontières de la confédération, et
insultèrent les avant-postes.

Le 24 septembre, la garde impériale partit de Paris pour Bamberg, où
elle est arrivée le 6 octobre. Les ordres furent expédiés pour l'armée,
et tout se mit en mouvement.

Ce fut le 25 septembre que l'empereur quitta Paris; le 28 il était à
Mayence, le 2 octobre à Wurtzbourg, et le 6 à Bamberg.

Le même jour, deux coups de carabine furent tirés par les hussards
prussiens sur un officier de l'état-major français. Les deux armées
pouvaient se considérer comme en présence.

Le 7, S. M. l'empereur reçut un courrier de Mayence, dépêché par le
prince de Bénévent, qui était porteur de deux dépêches importantes:
l'une était une lettre du roi de Prusse, d'une vingtaine de pages, qui
n'était réellement qu'un mauvais pamphlet contre la France, dans le
genre de ceux que le cabinet anglais fait faire par ses écrivains à cinq
cents livres sterling par an. L'Empereur n'en acheva point la lecture,
et dit aux personnes qui l'entouraient: «Je plains mon frère le roi
de Prusse, il n'entend pas le français, il n'a sûrement pas lu
cette rapsodie.» A cette lettre était jointe la célèbre note de M.
Knobelsdorff. «Maréchal, dit l'Empereur au maréchal Berthier, on nous
donne un rendez-vous d'honneur pour le 8; jamais un Français n'y a
manqué; mais comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être témoin
des combats, soyons courtois, et marchons, sans nous coucher, pour la
Saxe.» L'empereur avait raison de parler ainsi, car la reine de Prusse
est à l'armée, habillée en amazone, portant l'uniforme de son régiment
de dragons, écrivant vingt lettres par jour pour exciter de toute part
l'incendie. Il semble voir Armide dans son égarement, mettant le feu à
son propre palais; après elle le prince Louis de Prusse, jeune prince
plein de bravoure et de courage, excité par le parti, croit trouver une
grande renommée dans les vicissitudes de la guerre. A l'exemple de ces
deux grands personnages, toute la cour crie à la guerre; mais quand
la guerre se sera présentée, avec toutes ses horreurs, tout le monde
s'excusera d'avoir été coupable, et d'avoir attiré la foudre sur
les provinces paisibles du Nord; alors par une suite naturelle des
inconséquences des gens de cour, ou verra les auteurs de la guerre, non
seulement la trouver insensée, s'excuser de l'avoir provoquée, et dire
qu'ils la voulaient, mais dans un autre temps; mais même en faire
retomber le blâme sur le roi, honnête homme, qu'ils ont rendu la dupe de
leurs intrigues et de leurs artifices.

Voici la disposition de l'armée française:

L'armée doit se mettre en marche par trois débouchés.

La droite, composée des corps des maréchaux Soult et Ney et d'une
division des Bavarois, part d'Amberg et de Nuremberg, se réunit à
Bayreuth, et doit se porter sur Hoff, où elle arrivera le 9.

Le centre, composé de la réserve du grand-duc de Berg, du corps du
maréchal prince de Ponte-Corvo et du maréchal Davoust, et de la garde
impériale, débouche par Bamberg sur Cronach, arrivera le 8 à Saalbourg,
et de là se portera par Saalbourg et Schleitz sur Géra.

La gauche, composée des corps des maréchaux Lannes et Augereau, doit se
porter de Schwenfurth sur Cobourg, Graffental et Saalfed.



De mon camp impérial de Géra, le 12 octobre 1806.

_Au roi de Prusse._

«Monsieur mon frère, je n'ai reçu que le 7 la lettre de V. M., du 25
septembre. Je suis fâché qu'on lui ait fait signer cette espèce de
pamphlet[3]. Je ne lui réponds que pour lui protester que jamais je
n'attribuerai à elle les choses qui y sont contenues; toutes sont
contraires à son caractère et à l'honneur de tous deux. Je plains et
dédaigne les rédacteurs d'un pareil ouvrage. J'ai reçu immédiatement
après la note de son ministre, du 1er octobre. Elle m'a donné
rendez-vous le 8: en bon chevalier, je lui ai tenu parole; je suis au
milieu de la Saxe. Qu'elle m'en croie, j'ai des forces telles que toutes
ses forces ne peuvent balancer longtemps la victoire. Mais pourquoi
répandre tant de sang? A quel but? Je tiendrai à V. M. le même langage
que j'ai tenu à l'empereur Alexandre deux jours avant la bataille
d'Austerlitz. Fasse le ciel que des hommes vendus ou fanatisés, plus
les ennemis d'elle et de son règne, qu'ils ne sont les miens et de ma
nation, ne lui donnent pas les mêmes conseils pour la faire arriver au
même résultat!

«Sire, j'ai été ami de V. M. depuis six ans. Je ne veux point profiter
de cette espèce de vertige qui anime ses conseils, et qui lui ont fait
commettre des erreurs politiques dont l'Europe est encore tout étonnée,
et des erreurs militaires de l'énormité desquelles l'Europe ne tardera
pas à retentir. Si elle m'eût demandé des choses possibles, par sa note,
je les lui eusse accordées; elle a demandé mon déshonneur, elle devait
être certaine de ma réponse. La guerre est donc faite entre nous,
l'alliance rompue pour jamais. Mais pourquoi faire égorger nos sujets?
Je ne prise point une victoire qui sera achetée par la vie d'un bon
nombre de mes enfans. Si j'étais à mon début dans la carrière militaire,
et si je pouvais craindre les hasards des combats, ce langage serait
tout à fait déplacé. Sire, votre majesté sera vaincue; elle aura
compromis le repos de ses jours, l'existence de ses sujets sans l'ombre
d'un prétexte. Elle est aujourd'hui intacte, et peut traiter avec moi
d'une manière conforme à son rang; elle traitera avant un mois dans une
situation différente. Elle s'est laissé aller à des irritations qu'on a
calculées et préparées avec art; elle m'a dit qu'elle m'avait souvent
rendu des services; eh bien! je veux lui donner la plus grande preuve
du souvenir que j'en ai; elle est maîtresse de sauver à ses sujets les
ravages et les malheurs de la guerre; à peine commencée, elle peut la
terminer, et elle fera une chose dont l'Europe lui saura gré. Si elle
écoute les furibonds qui, il y a quatorze ans, voulaient prendre Paris,
et qui aujourd'hui l'ont embarquée dans une guerre, et immédiatement
après dans des plans offensifs également inconcevables, elle fera à son
peuple un mal que le reste de sa vie ne pourra guérir. Sire, je n'ai
rien à gagner contre V. M.; je ne veux rien et n'ai rien voulu d'elle;
la guerre actuelle est une guerre impolitique. Je sens que peut-être
j'irrite dans cette lettre une certaine susceptibilité naturelle à tout
souverain; mais les circonstances ne demandent aucun ménagement; je lui
dis les choses comme je les pense; et d'ailleurs, que V. M. me permette
de le lui dire, ce n'est pas pour l'Europe une grande découverte que
d'apprendre que la Francs est du triple plus populeuse et aussi brave et
aguerrie que les États de V. M. Je ne lui ai donné aucun sujet réel de
guerre. Qu'elle ordonne à cet essaim de malveillans et d'inconsidérés
de se taire à l'aspect de son trône dans le respect qui lui est dû; et
qu'elle rende la tranquillité à elle et à ses États. Si elle ne retrouve
plus jamais en moi un allié, elle retrouvera un homme désireux de ne
faire que des guerres indispensables à la politique de mes peuples, et
de ne point répandre le sang dans une lutte avec des souverains qui
n'ont avec moi aucune opposition d'industrie, de commerce et de
politique. Je prie V. M. de ne voir dans cette lettre que le désir
que j'ai d'épargner le sang des hommes, et d'éviter à une nation qui,
géographiquement, ne saurait être ennemie de la mienne, l'amer repentir
d'avoir trop écouté des sentimens éphémères qui s'excitent et se calment
avec tant de facilité parmi les peuples. «Sur ce, je prie Dieu, monsieur
mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

«De votre majesté, le bon frère, NAPOLÉON.»

[Note 3: Ceci a rapport à une lettre du roi de Prusse, composée de
vingt pages, véritable rapsodie, et que très-certainement le roi n'a pu
ni lire ni comprendre. Nous ne pouvons l'imprimer, attendu que tout ce
qui tient à la correspondance particulière des souverains, reste dans
le portefeuille de l'empereur, et ne vient point à la connaissance
du public. Si nous publions celle de S. M., c'est parce que beaucoup
d'exemplaires en ayant été faits au quartier-général des Prussiens,
où on la trouve très-belle, une copie en est tombée entre nos mains.
(_Moniteur_)]



Auma, le 13 octobre 1806.

_Deuxième bulletin de la grande armée._

L'empereur est parti de Bamberg le 8 octobre, à trois heures du matin,
et est arrivé à neuf heures à Cronach. Sa majesté a traversé la forêt de
Franconie à la pointe du jour du 9, pour se rendre a Ebersdorff, et de
là elle s'est portée sur Schleitz, où elle a assisté au premier combat
de la campagne. Elle est revenue coucher à Ebersdorff, en est repartie
le 10 pour Schleitz, et est arrivée le 11 à Auma, où elle a couché après
avoir passé la journée à Gera. Le quartier-général part dans l'instant
même pour Gera. Tous les ordres de l'empereur ont été parfaitement
exécutés.

Le maréchal Soult se portait le 7 à Bayreuth, se présentait le 9 à
Hoff, a enlevé tous les magasins de l'ennemi, lui a fait plusieurs
prisonniers, et s'est porté sur Planen le 10.

Le maréchal Ney a suivi son mouvement à une demi-journée de distance.

Le 8, le grand duc de Berg a débouché avec la cavalerie légère,
de Cronach, et s'est porté devant Saalbourg, ayant avec lui le
vingt-cinquième régiment d'infanterie légère. Un régiment prussien
voulut défendre le passage de la Saale; après une canonnade d'une
demi-heure, menacé d'être tourné, il a abandonné apposition et la Saale.

Le 9, le grand duc de Berg se porta sur Schleitz; un général prussien y
était avec dix mille hommes. L'empereur y arriva à midi, et chargea
le maréchal prince de Ponte-Corvo d'attaquer et d'enlever le village,
voulant l'avoir avant la fin du jour. Le maréchal fit ses dispositions,
se mit à la tête de ses colonnes; le village fut enlevé et l'ennemi
poursuivi. Sans la nuit, la plus grande partie de cette division eût été
prise. Le général Walter, avec le quatrième régiment de hussards et
le cinquième régiment de chasseurs, fit une belle charge de cavalerie
contre trois régimens prussiens; quatre compagnies du vingt-septième
d'infanterie légère se trouvant en plaine, furent chargées par les
hussards prussiens; mais ceux-ci virent comme l'infanterie française
reçoit la cavalerie prussienne. Deux cents cavaliers prussiens restèrent
sur le champ de bataille. Le général Maisons commandait l'infanterie
légère. Un colonel ennemi fut tué, deux pièces de canon prises, trois
cents hommes furent faits prisonniers, et quatre cents tués. Notre perte
a été de peu d'hommes; l'infanterie prussienne a jeté ses armes, et a
fui, épouvantée, devant les baïonnettes françaises. Le grand-duc de Berg
était au milieu des charges, le sabre à la main.

Le 10, le prince de Ponte-Corvo a porté son quartier-général à Auma;
le 11, le grand-duc de Berg est arrivé à Gera. Le général de brigade
Lasalle, de la cavalerie de réserve, a culbuté l'escorte des bagages
ennemis; cinq cents caissons et voitures de bagage ont été pris par
les hussards français. Notre cavalerie légère est couverte d'or. Les
équipages de pont et plusieurs objets importans font partie du convoi.

La gauche a eu des succès égaux. Le maréchal Lannes est entré à Cobourg
le 8, se portait le 9 sur Graffenthal. Il a attaqué, le 10, à Saalfeld,
l'avant-garde du prince Hohenlohe, qui était commandée par le prince
Louis de Prusse, un des champions de la guerre. La canonnade n'a duré
que deux heures; la moitié de la division du général Suchet a seule
donné. La cavalerie prussienne a été culbutée par les neuvième et
dixième régimens d'hussards; l'infanterie prussienne n'a pu conserver
aucun ordre de retraite; partie a été culbutée dans un marais, partie
dispersée dans les bois. On a fait mille prisonniers, six cents hommes
sont restés sur le champ de bataille; trente pièces de canon sont
tombées au pouvoir de l'armée.

Voyant ainsi la déroute de ses gens, le prince Louis de Prusse, en brave
et loyal soldat, se prit corps à corps avec un maréchal-des-logis
du dixième régiment de hussards. _Rendez vous, colonel,_ lui dit le
hussard, _ou vous êtes mort._ Le prince lui répondit par un coup de
sabre; le maréchal-des-logis riposta par un coup de pointe, et le prince
tomba mort. Si les derniers instans de sa vie ont été ceux d'un mauvais
citoyen, sa mort est glorieuse et digne de regrets. Il est mort comme
doit désirer de mourir tout bon soldat. Deux de ses aides-de-camp ont
été tués à ses côtés. Ou a trouvé sur lui des lettres de Berlin, qui
font voir que le projet de l'ennemi était d'attaquer incontinent, et que
le parti de la guerre, à la tête duquel étaient le jeune prince et la
reine, craignait toujours que les intentions pacifiques du roi, et
l'amour qu'il porte à ses sujets ne lui fissent adopter des tempéramens,
et ne déjouassent leurs cruelles espérances. On peut dire que les
premiers coups de la guerre ont tué un de ses auteurs.

Dresde ni Berlin ne sont couverts par aucun corps d'armée. Tournée par
sa gauche, prise en flagrant délit au moment où elle se livrait aux
combinaisons les plus hasardées, l'armée prussienne se trouve, dès le
début, dans une position assez critique. Elle occupe Eisenach, Gotha,
Erfurt, Weimar. Le 12, l'armée française occupe Saalfed et Gera, et
marche sur Naumbourg et Jena. Des coureurs de l'armée française inondent
la plaine de Leipsick.

Toutes les lettres interceptées peignent le conseil du roi déchiré
par des opinions différentes, toujours délibérant et jamais d'accord.
L'incertitude, l'alarme et l'épouvante paraissent déjà succéder à
l'arrogance, à l'inconsidération et à la folie.

Hier 11, en passant à Gera devant le vingt-septième régiment
d'infanterie légère, l'empereur a chargé le colonel de témoigner sa
satisfaction à ce régiment, sur sa bonne conduite.

Dans tous ces combats, nous n'avons à regretter aucun officier de
marque: le plus élevé en grade est le capitaine Campobasso, du
vingt-septième régiment d'infanterie légère, brave et loyal officier.
Nous n'avons pas eu quarante hommes tués et soixante blessés.



Gera, le 13 octobre 1806.

_Troisième bulletin de la grande armée._

Le combat de Schleitz, qui a ouvert la campagne, et qui a été
très-funeste à l'armée prussienne, celui de Saalfeld qui l'a suivi le
lendemain, ont porté la consternation chez l'ennemi. Toutes les lettres
interceptées disent que la consternation est à Erfurt, où se trouvent
encore le roi et la reine, le duc de Brunswick, etc.; qu'on discute sur
le parti à prendre sans pouvoir s'accorder. Mais pendant qu'on délibère,
l'armée française marche. A cet esprit d'effervescence, à cette
excessive jactance, commencent à succéder des observations critiques
sur l'inutilité de cette guerre, sur l'injustice de s'en prendre à la
France, sur l'impossibilité d'être secouru, sur la mauvaise volonté
des soldats, sur ce qu'on n'a pas fait ceci, et mille et une autres
observations qui sont toujours dans la bouche de la multitude, lorsque
les princes sont assez faibles pour la consulter sur les grands intérêts
politiques au-dessus de sa portée.

Cependant, le 12 au soir, les coureurs de l'armée française étaient aux
portes de Leipsick; le quartier-général du grand-duc de Berg, entre
Zeist et Leipzick; celui du prince de Ponte-Corvo, à Zeist; le quartier
impérial à Gera; la garde impériale et le corps d'armée du maréchal
Soult, à Gera; le corps d'armée du maréchal Ney, à Neustadt; en première
ligne, le corps d'armée du maréchal Davoust, à Naumbourg, celui du
maréchal Lannes, à Jena; celui du maréchal Augereau, à Kala. Le prince
Jérôme, auquel l'empereur a confié le commandement des alliés et d'un
corps de troupes bavaroises, est arrivé à Schleitz, après avoir fait
bloquer le fort de Culenbach par un régiment.

L'ennemi, coupé a Dresde, était encore le 11 à Erfurt, et travaillait à
réunir ses colonnes qu'il avait envoyées sur Cassel et Wurtzbourg, dans
des projets offensifs; voulant ouvrir la campagne par une invasion en
Allemagne. Le Weser, où il avait construit des batteries, la Saale qu'il
prétendait également défendre, et les autres rivières, sont tournées
à-peu-près comme le fut l'Iller l'année passée; de sorte que l'armée
française borde la Saale, ayant le dos à l'Elbe et marchant sur l'armée
prussienne qui, de son côté, a le dos sur le Rhin, position assez
bizarre, d'où doivent naître dès événemens d'une grande importance.

Le temps, depuis notre entrée en campagne, est superbe, le pays
abondant, le soldat plein de vigueur et de santé. On fait des marches de
dix lieues, et pas un traîneur; jamais l'armée n'a été si belle.

Toutes les intentions du roi de Prusse se trouvent exécutées: il voulait
que le 8 octobre l'armée française eût évacué le territoire de la
confédération, et elle l'avait évacué; mais au lieu de repasser le Rhin,
elle a passé la Saale.



Gera, le 14 octobre 1806.

_Quatrième bulletin de la grande armée._

Les événemens se succèdent avec rapidité. L'armée prussienne est prise
en flagrant délit, ses magasins enlevés: elle est tournée.

Le maréchal Davoust est arrivé à Naumbourg le 12, à neuf heures du soir,
y a saisi les magasins de l'armée ennemie, fait des prisonniers et pris
un superbe équipage de 18 pontons de cuivre attelés.

Il paraît que l'armée prussienne se met en marche pour gagner
Magdebourg; mais l'armée française a gagné trois marches sur elle.
L'anniversaire des affaires d'Ulm sera célèbre, dans l'histoire de
France.

Une lettre qui vient d'être interceptée, fait connaître la vraie
situation des esprits, mais cette bataille dont parle l'officier
prussien, aura lieu dans peu de jours. Les résultats décideront du sort
la guerre. Les Français doivent être sans inquiétude.



Jéna, 15 octobre 1806.

_Cinquième bulletin de la grande armée._

La bataille de Jéna a lavé l'affront de Rosbach et décidé, en sept
jours, une campagne qui a entièrement calmé cette frénésie guerrière qui
s'était emparée des têtes prussiennes.

Voici la position de l'armée au 13:

Le grand-duc de Berg et le maréchal Davoust, avec leurs corps d'armée,
étaient à Naumbourg, ayant des partis sur Leipsick et Halle.

Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo était en marche pour se
rendre à Dornbourg.

Le corps du maréchal Lannes arrivait à Iéna.

Le corps du maréchal Augereau était en position à Kala.

Le corps du maréchal Ney était à Roda.

Le quartier-général, à Gera.

L'empereur, en marche pour se rendre à Jéna.

Le corps du maréchal Soult, de Gera était en marche pour prendre une
position plus rapprochée, à l'embranchement des routes de Naumbourg et
d'Jéna.

Voici la position de l'ennemi:

Le roi de Prusse voulut commencer les hostilités au 9 octobre, en
débouchant sur Francfort par sa droite, sur Wurtzbourg par son centre,
et sur Bamberg par sa gauche, toutes les divisions de son armée étaient
disposées pour exécuter ce plan; mais l'armée française tournant sur
l'extrémité de sa gauche, se trouva en peu de jours à Saalbourg, à
Lobenstein, à Schleitz, à Gera, à Naumbourg. L'armée prussienne,
tournée employa, les journées des 9, 10, 11 et 12 à rappeler tous ses
détachemens, et le 13, elle se présenta en bataille entre Capelsdorf et
Auerstaedt, forte de près de cent cinquante mille hommes.

Le 13, à deux heures après-midi, l'empereur arriva à Iéna, et sur un
petit plateau qu'occupait notre avant-garde, il aperçut les dispositions
de l'ennemi qui paraissait manoeuvrer pour attaquer le lendemain, et
forcer les divers débouchés de la Saale. L'ennemi défendait en force,
et par une position inexpugnable, la chaussée de Jéna à Weimar, et
paraissait penser que les Français ne pourraient déboucher dans la
plaine, sans avoir forcé ce passage. Il ne paraissait pas possible en
effet de faire monter de l'artillerie sur le plateau, qui d'ailleurs
était si petit, que quatre bataillons pouvaient à peine s'y déployer. On
fit travailler toute la nuit à un chemin dans le roc, et l'on parvint à
conduire l'artillerie sur la hauteur.

Le maréchal Davoust reçut l'ordre de déboucher par Naumbourg pour
défendre les défilés de Koesen si l'ennemi voulait marcher sur
Naumbourg, ou pour se rendre à Apolda pour le prendre à dos, s'il
restait dans la position où il était.

Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo fut destiné à déboucher de
Dornbourg, pour tomber sur les derrières de l'ennemi, soit qu'il se
portât en force sur Naumbourg, soit qu'il se portât sur Jéna.

La grosse cavalerie qui n'avait pas encore rejoint l'armée, ne pouvait
la rejoindre qu'à midi; la cavalerie de la garde impériale était à
trente-six heures de distance, quelque fortes marches qu'elle eût faites
depuis son départ de Paris. Mais il est des momens à la guerre où aucune
considération ne doit balancer l'avantage de prévenir l'ennemi et de
l'attaquer le premier. L'empereur fit ranger sur le plateau qu'occupait
l'avant-garde, que l'ennemi paraissait avoir négligé, et vis-à-vis
duquel il était en position, tout le corps du maréchal Lannes; ce corps
d'armée fut rangé par les soins du général Victor, chaque division
formant une aile. Le maréchal Lefebvre fit ranger au sommet la garde
impériale en bataillon carré. L'empereur bivouaqua au milieu de ses
braves. La nuit offrait un spectacle digne d'observation, celui de deux
armées dont l'une déployait son front sur six lieues d'étendue, et
embrasait de ses feux l'atmosphère, l'autre dont les feux apparens
étaient concentrés sur un petit point; et dans l'une et l'autre armée,
de l'activité et du mouvement; les feux des deux armées étaient à une
demi-portée de canon; les sentinelles se touchaient presque, et il ne se
faisait pas un mouvement qui ne fut entendu.

Les corps des maréchaux Ney et Soult passaient la nuit en marche. A la
pointe du jour, toute l'armée prit les armes. La division Gazan était
rangée sur trois lignes, sur la gauche du plateau. La division Suchet
formait la droite; la garde impériale occupait le sommet du monticule;
chacun de ces corps ayant ses canons dans les intervalles. De la ville
et des vallées voisines on avait pratiqué des débouchés qui permettaient
le déploiement le plus facile aux troupes qui n'avaient pu être placées
sur le plateau; car c'était peut-être la première fois qu'une armée
devait passer par un si petit débouché.

Un brouillard épais obscurcissait le jour. L'empereur passa devant
plusieurs lignes. Il recommanda aux soldats de se tenir en garde contre
cette cavalerie prussienne qu'on peignait comme si redoutable. Il les
fit souvenir qu'il y avait un an qu'à la même époque ils avaient
pris Ulm; que l'armée prussienne, comme l'armée autrichienne, était
aujourd'hui cernée, ayant perdu sa ligne d'opérations, ses magasins;
qu'elle ne se battait plus dans ce moment pour la gloire, mais pour sa
retraite; que cherchant à faire une trouée sur différens points, les
corps d'armée qui la laisseraient passer, seraient perdus d'honneur et
de réputation. A ce discours animé, le soldat répondit par des cris de
_marchons_. Les tirailleurs engagèrent l'action, la fusillade devint
vive. Quelque bonne que fût la position que l'ennemi occupait, il en fut
débusqué, et l'armée française, débouchant dans la plaine, commença à
prendre son ordre de bataille.

De son côté, le gros de l'armée ennemie, qui n'avait eu le projet
d'attaquer que lorsque le brouillard serait dissipé, prit les armes. Un
corps de cinquante mille hommes de la gauche, se posta pour couvrir les
défilés de Naumbourg et s'emparer des débouchés de Koesen; mais il avait
déjà été prévenu par le maréchal Davoust. Les deux autres corps formant
une force de 80,000 hommes, se portèrent en avant de l'armée française
qui débouchait du plateau de Jéna. Le brouillard couvrit les deux armées
pendant deux heures, mais enfin il fut dissipé par un beau soleil
d'automne. Les deux armées s'aperçurent à petite portée de canon. La
gauche de l'armée française, appuyée sur un village et des bois, était
commandée par le maréchal Augereau. La garde impériale la séparait du
centre qu'occupait le maréchal Lannes. La droite était formée par le
corps du maréchal Soult; le maréchal Ney n'avait qu'un simple corps de
trois mille hommes, seules troupes qui fussent arrivées de son corps
d'armée.

L'armée ennemie était nombreuse et montrait une belle cavalerie. Ses
manoeuvres étaient exécutées avec précision et rapidité. L'empereur eût
désiré retarder de deux heures d'en venir aux mains, afin d'attendre
dans la position qu'il venait de prendre après l'attaque du matin, les
troupes qui devaient le joindre, et surtout sa cavalerie; mais l'ardeur
française l'emporta. Plusieurs bataillons s'étant engagés, au village de
Hollstedt, il vit l'ennemi s'ébranler pour les en déposter. Le maréchal
Lannes reçut ordre sur-le-champ de marcher en échelons pour soutenir ce
village. Le maréchal Soult avait attaqué un bois sur la droite; l'ennemi
ayant fait un mouvement de sa droite sur notre gauche, le maréchal
Augereau fut chargé de le repousser; en moins d'une heure, l'action
devint générale; deux cent cinquante ou trois cent mille hommes avec
sept ou huit cents pièces de canon, semaient partout la mort, et
offraient un de ces spectacles rares dans l'histoire. De part et
d'autre, on manoeuvra constamment comme à une parade. Parmi nos troupes,
il n'y eut jamais le moindre désordre, la victoire ne fut pas un moment
incertaine. L'empereur eut toujours auprès de lui, indépendamment de la
garde impériale, un bon nombre de troupes de réserve pour pouvoir parer
à tout accident imprévu.

Le maréchal Soult ayant enlevé le bois qu'il attaquait depuis deux
heures, fit un mouvement en avant. Dans cet instant, on prévint
l'empereur que la division de cavalerie française de réserve commençait
à se placer, et que deux divisions du corps du maréchal Ney se plaçaient
en arrière sur le champ de bataille. On fit alors avancer toutes les
troupes qui étaient en réserve sur la première ligne, et qui, se
trouvant ainsi appuyées, culbutèrent l'ennemi dans un clin-d'oeil, et le
mirent en pleine retraite. Il la fit en ordre pendant la première heure;
mais elle devint un affreux désordre du moment que nos divisions de
dragons et nos cuirassiers, ayant le grand-duc de Berg à leur tête,
purent prendre part à l'affaire. Ces braves cavaliers, frémissant de
voir la victoire décidée sans eux, se précipitèrent partout où ils
rencontrèrent l'ennemi. La cavalerie, l'infanterie prussienne ne purent
soutenir leur choc. En vain l'infanterie ennemie se forma en bataillons
carrés, cinq de ces bataillons furent enfoncés; artillerie, cavalerie,
infanterie, tout fut culbuté et pris. Les Français arrivèrent à Weimar
en même temps que l'ennemi, qui fut ainsi poursuivi pendant l'espace de
six lieues.

A notre droite, le corps du maréchal Davoust faisait des prodiges.
Non-seulement il contint, mais mena battant pendant plus de trois
lieues, le gros des troupes ennemies qui devait déboucher du côté de
Koesen. Ce maréchal a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté
de caractère, première qualité d'un homme de guerre. Il a été secondé
par les généraux Gudin, Friant, Morand, Daultanne, chef de l'état-major,
et par la rare intrépidité de son brave corps d'armée.

Les résultats de la bataille sont trente à quarante mille prisonniers;
il en arrive à chaque moment; vingt-cinq à trente drapeaux, trois cents
pièces de canon, des magasins immenses de subsistances. Parmi les
prisonniers, se trouvent plus de vingt généraux, dont plusieurs
lieutenants-généraux, entr'autres le lieutenant-général Schmettau. Le
nombre des morts est immense dans l'armée prussienne. On compte qu'il y
a plus de vingt mille tués ou blessés; le feld-maréchal Mollendorff a
été blessé; le duc de Brunswick a été tué; le général Rüchel a été tué;
le prince Henri de Prusse grièvement blessé. Au dire des déserteurs, des
prisonniers et des parlementaires, le désordre et la consternation sont
extrêmes dans les débris de l'armée ennemie.

De notre côté, nous n'avons à regretter parmi les généraux que la perte
du général de brigade de Billy, excellent soldat; parmi les blessés,
le général de brigade Conroux. Parmi les colonels morts, les colonels
Vergès, du douzième régiment d'infanterie de ligne; Lamotte, du
trente-sixième; Barbenègre, du neuvième de hussards; Marigny, du
vingtième de chasseurs; Harispe, du seizième d'infanterie légère;
Dulembourg, du premier de dragons; Nicolas, du soixante-unième de ligne;
Viala, du quatre-vingt-unième; Higonet, du cent-huitième.

Les hussards et les chasseurs ont montré dans cette journée une audace
digne des plus grands éloges. La cavalerie prussienne n'a jamais tenu
devant eux; et toutes les charges qu'ils ont faites devant l'infanterie,
ont été heureuses.

Nous ne parlons pas de l'infanterie française; il est reconnu depuis
long-temps que c'est la meilleure infanterie du monde. L'empereur
a déclaré que la cavalerie française, après l'expérience des deux
campagnes et de cette dernière bataille, n'avait pas d'égale.

L'armée prussienne a dans cette bataille perdu toute retraite et toute
sa ligne d'opérations. Sa gauche, poursuivie par le maréchal Davoust,
opéra sa retraite sur Weimar, dans le temps que sa droite et son centre
se retiraient de Weimar sur Naumbourg. La confusion fut donc extrême. Le
roi a dû se retirer à travers les champs, à la tête de son régiment de
cavalerie.

Notre perte est évaluée à mille ou douze cents tués et à trois mille
blessés. Le grand-duc de Berg investit en ce moment la place d'Erfurth,
où se trouve un corps d'ennemis que commandent le maréchal de
Mollendorff et le prince d'Orange.

L'état-major s'occupe d'une relation officielle, qui fera connaître dans
tous ses détails cette bataille et les services rendus par les différens
corps d'armée et régimens. Si cela peut ajouter quelque chose aux titres
qu'a l'armée à l'estime et à la considération de la nation, rien ne
pourra ajouter au sentiment d'attendrissement qu'ont éprouvé ceux qui
ont été témoins de l'enthousiasme et de l'amour qu'elle témoignait à
l'empereur au plus fort du combat. S'il y avait un moment d'hésitation,
le seul cri de vive l'empereur! ranimait les courages et retrempait
toutes les ames. Au fort de la mêlée, l'empereur voyant ses ailes
menacées par la cavalerie, se portait au galop pour ordonner des
manoeuvres et des changemens de front en carrés; il était interrompu à
chaque instant par des cris de _vive l'empereur!_ La garde impériale à
pied voyait avec un dépit qu'elle ne pouvait dissimuler, tout le monde
aux mains et elle dans l'inaction. Plusieurs voix firent entendre les
mots _en avant_? «Qu'est-ce? dit l'empereur; ce ne peut être qu'un jeune
homme qui n'a pas de barbe qui peut vouloir préjuger ce que je dois
faire; qu'il attende qu'il ait commandé dans trente batailles rangées,
avant de prétendre me donner des avis.» C'étaient effectivement des
vélites, dont le jeune courage était impatient de se signaler.

Dans une mêlée aussi chaude, pendant que l'ennemi perdait presque tous
ses généraux, on doit remercier cette Providence qui gardait notre
armée. Aucun homme de marque n'a été tué ni blessé. Le maréchal Lannes a
eu un biscaïen qui lui a rasé le poitrine sans le blesser. Le maréchal
Davoust a eu son chapeau emporté et un grand nombre de balles dans ses
habits. L'empereur a toujours été entouré, partout où il a paru, du
prince de Neufchâtel, du maréchal Bessières, du grand maréchal du
palais, Duroc, du grand-écuyer Caulincourt, et de ses aides-de-camp et
écuyers de service. Une partie de l'armée n'a pas donné, ou est encore
sans avoir tiré un coup de fusil.



De notre camp impérial de Weimar, le 15 octobre 1806.

_Aux archevêques et évêques de l'empire._

«Monsieur l'évêque, le succès que nous venons de remporter sur nos
ennemis, avec l'aide de la divine providence, imposent à nous et à
notre peuple l'obligation d'en rendre au Dieu des armées de solennelles
actions de graces. Vous avez vu, par la dernière note du roi de Prusse,
la nécessité où nous nous sommes trouvé de tirer l'épée pour défendre le
bien le plus précieux de notre peuple, l'honneur. Quelque répugnance que
nous ayons eue, nous avons été poussé à bout par nos ennemis; ils ont
été battus et confondus. Au reçu de la présente, veuillez donc réunir
nos peuples dans les temples, chanter un _Te Deum_, et ordonner des
prières pour remercier Dieu de la prospérité qu'il a accordée à nos
armes. Cette lettre n'étant pas à une autre fin, je prie Dieu, M.
l'évêque, qu'il vous ait en sa sainte garde.»

NAPOLÉON.



Weimar, le 15 octobre 1806.

_Sixième bulletin de la grande armée._

Six mille Saxons et plus de trois cents officiers ont été faits
prisonniers. L'empereur a fait réunir les officiers, et leur a dit qu'il
voyait avec peine que leur armée lui faisait la guerre; qu'il n'avait
pris les armes que pour assurer l'indépendance de la nation saxonne, et
s'opposer à ce qu'elle fût incorporée à la monarchie prussienne; que son
intention était, de les renvoyer tous chez eux s'il donnait leur parole
de ne jamais servir contre la France; que leur souverain, dont il
reconnaissait les qualités, avait été d'une extrême faiblesse en cédant
ainsi aux menaces des Prussiens, et en les laissant entrer sur son
territoire; mais qu'il fallait que tout cela finît; que les Prussiens
restassent en Prusse, et qu'ils ne se mêlassent en rien des affaires
de l'Allemagne; que les Saxons devaient se trouver réunis dans la
confédération du Rhin, sous la protection de la France, protection qui
n'était pas nouvelle, puisque depuis deux cents ans, sans la France, ils
eussent été envahis par l'Autriche, ou par la Prusse; que l'empereur
n'avait pris les armes que lorsque la Prusse avait envahi la Saxe; qu'il
fallait mettre un terme à ces violences; que le continent avait besoin
de repos, et que, malgré les intrigues et les basses passions qui
agitent plusieurs cours, il fallait que ce repos existât, dût-il en
coûter la chute de quelques trônes.

Effectivement tous les prisonniers saxons ont été renvoyés chez eux avec
la proclamation de l'empereur aux Saxons, et des assurances qu'on n'en
voulait point à leur nation.



Weimar, le 16 octobre 1806.

_Septième bulletin de la grande armée._

Le grand-duc de Berg a cerné Erfurth le 15, dans la matinée. Le 16, la
place a capitulé. Par ce moyen, quatorze mille hommes, dont huit mille
blessés et six mille bien portans, sont devenus prisonniers de guerre,
parmi lesquels sont le prince d'Orange, le feld-maréchal Mollendorff, le
lieutenant-général Larisph, le lieutenant-général Graver, les généraux
majors Leffave et Zveilfel. Un parc de cent vingt pièces d'artillerie
approvisionné est également tombé en notre pouvoir. On ramasse tous les
jours des prisonniers.

Le roi de Prusse a envoyé un aide-de-camp à l'empereur, avec une lettre
en réponse à celle que l'empereur lui avait écrite avant la bataille;
mais le roi de Prusse n'a répondu qu'après. Cette démarche de l'empereur
Napoléon était pareille à celle qu'il fit auprès de l'empereur de
Russie, avant la bataille d'Austerlitz; il dit au roi de Prusse: «Le
succès de mes armes n'est point incertain. Vos troupes seront battues;
mais il en coûtera le sang de mes enfans; s'il pouvait être épargné par
quelque arrangement compatible avec l'honneur de ma couronne, il n'y a
rien que je ne fasse pour épargner un sang si précieux. Il n'y a que
l'honneur qui, à mes yeux, soit encore plus précieux que le sang de mes
soldats.»

Il paraît que les débris de l'armée prussienne se retirent sur
Magdebourg. De toute cette immense et belle armée, il ne s'en réunira
que des débris.



Weimar, le 16 octobre 1806, au soir.

_Huitième bulletin de la grande armée._

Les différens corps d'armée qui sont à la poursuite de l'ennemi,
annoncent à chaque instant des prisonniers, la prise de bagages, de
pièces de canon, de magasins, de munitions de toute espèce. Le maréchal
Davoust vient de prendre trente pièces de canon; le maréchal Soult, un
convoi de trois mille tonneaux de farine; le maréchal Bernadotte, quinze
cents prisonniers; l'armée ennemie est tellement dispersée et mêlée
avec nos troupes, qu'un de ses bataillons vint se placer dans un de nos
bivouacs, se croyant dans le sien.

Le roi de Prusse tâche de gagner Magdebourg. Le maréchal Mollendorf est
très-malade à Erfurth, le grand-duc de Berg lui a envoyé son médecin.

La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes; elle est
dans des transes et dans des alarmes continuelles. La veille, elle avait
passé son régiment en revue. Elle excitait sans cesse le roi et les
généraux. Elle voulait du sang, le sang le plus précieux a coulé. Les
généraux les plus marquans sont ceux sur qui sont tombés les premiers
coups.

Le général de brigade Durosnel a fait, avec les septième et vingtième de
chasseurs, une charge hardie qui a eu le plus grand effet. Le major du
vingtième régiment s'y est distingué. Le général de brigade Colbert, à
la tête du troisième de hussards et du douzième de chasseurs, a fait sur
l'infanterie ennemie plusieurs charges qui ont eu le plus grand succès.



Weimar, le 17 octobre 1806.

_Neuvième bulletin de la grande armée._

La garnison d'Erfurth a défilé. On y a trouvé beaucoup plus de monde
qu'on ne croyait. Il y a une grande quantité de magasins. L'empereur a
nommé le général Clarke commandant de la ville et citadelle d'Erfurth
et du pays environnant. La citadelle d'Erfurth est un bel octogone
bastionné, avec casemates, et bien armé. C'est une acquisition précieuse
qui nous servira de point d'appui au milieu de nos opérations.

On a dit dans le cinquième bulletin qu'on avait pris vingt-cinq à trente
drapeaux; il y en a jusqu'ici quarante-cinq au quartier-général. Il est
probable qu'il y en aura plus de soixante. Ce sont des drapeaux donnés
par le grand Frédéric à ses soldats. Celui du régiment des gardes, celui
du régiment de la reine, brodé des mains de cette princesse, se trouvent
du nombre. Il paraît que l'ennemi veut tâcher de se rallier sur
Magdebourg; mais pendant ce temps-là on marche de tous côtés. Les
différens corps de l'armée sont à sa poursuite par différens chemins.
A chaque instant arrivent des courriers annonçant que des bataillons
entiers sont coupés, des pièces de canon prises, des bagages, etc.

L'empereur est logé au palais de Weimar, où logeait quelques jours avant
la reine de Prusse. Il paraît que ce qu'on a dit d'elle est vrai. Elle
était ici pour souffler le feu de la guerre. C'est une femme d'une jolie
figure, mais de peu d'esprit, incapable de présager les conséquences
de ce qu'elle faisait. Il faut aujourd'hui, au lieu de l'accuser, la
plaindre, car elle doit avoir bien des remords des maux qu'elle a faits
à sa patrie, et de l'ascendant qu'elle a exercé sur le roi son mari,
qu'on s'accorde à présenter comme un parfait honnête homme, qui voulait
la paix et le bien de ses peuples.



Naumbourg, le 18 octobre 1806.

_Dixième bulletin de la grande armée._

Parmi les soixante drapeaux qui ont été pris à la bataille de Jéna, il
s'en trouve plusieurs des gardes du roi de Prusse et un des gardes du
corps, sur lequel la légende est écrite en français.

Le roi de Prusse a fait demander un armistice de six semaines.
L'empereur a répondu qu'il était impossible, après une victoire, de
donner à l'ennemi le temps de se rallier.

Cependant les Prussiens ont fait tellement courir ce bruit, que
plusieurs de nos généraux les ayant rencontrés, on leur a fait croire
que cet armistice était conclu.

Le maréchal Soult est arrivé le 16 à Greussen, poursuivant devant lui
la colonne où était le roi, qu'on estimait forte de dix ou douze mille
hommes. Le général Kalkreuth, qui la commandait, fit dire au maréchal
Soult qu'un armistice avait été conclu. Ce maréchal répondit qu'il était
impossible que l'empereur eût fait cette faute; qu'il croirait à cet
armistice, lorsqu'il lui aurait été notifié officiellement. Le général
Kalkreuth témoigna le désir de voir le maréchal Soult, qui se rendit aux
avant-postes. «Que voulez-vous de nous, lui dit le général prussien? le
duc de Brunswick est mort, tous nos généraux sont tués, blessés ou pris,
la plus grande partie de notre armée est en fuite; vos succès sont assez
grands. Le roi a demandé une suspension d'armes, il est impossible que
votre empereur ne l'accorde pas.--Monsieur le général, lui répondit le
maréchal Soult, il y a long-temps qu'on en agit ainsi avec nous; on en
appelle à notre générosité quand on est vaincu, et on oublie un instant
après la magnanimité que nous avons coutume de montrer. Après la
bataille d'Austerlitz, l'empereur accorda un armistice à l'armée russe;
cet armistice sauva l'armée. Voyez la manière indigne dont agissent
aujourd'hui les Russes. On dit qu'ils veulent revenir: nous brûlons du
désir de les revoir. S'il y avait eu chez eux autant de générosité que
chez nous, on nous aurait laissé tranquilles enfin, après la modération
que nous avons montrée dans la victoire. Nous n'avons en rien provoqué
la guerre injuste que vous nous faites. Vous l'avez déclarée de gaîté de
coeur; la bataille de Jéna a décidé du sort de la campagne. Notre métier
est de vous faire le plus de mal que nous pourrons. Posez les armes, et
j'attendrai dans cette situation les ordres de l'Empereur.» Le vieux
général Kalkreuth vit bien qu'il n'avait rien à répondre. Les deux
généraux se séparèrent, et les hostilités recommencèrent un instant
après: le village de Greussen fut enlevé, l'ennemi culbuté et poursuivi
l'épée dans les reins.

Le grand-duc de Berg et les maréchaux Soult et Ney doivent, dans les
journées des 17 et 18, se réunir par des marches combinées et écraser
l'ennemi. Ils auront sans doute cerné un bon nombre de fuyards; les
campagnes en sont couvertes, et les routes sont encombrées de caissons
et de bagages de toute espèce.

Jamais plus grande victoire ne fut signalée par de plus grands
désastres. La réserve que commande le prince Eugène de Wurtemberg,
est arrivée à Halle; ainsi nous ne sommes qu'au neuvième jour de la
campagne, et déjà l'ennemi est obligé de mettre en avant sa dernière
ressource. L'empereur marche à elle; elle sera attaquée demain, si elle
tient dans la position de Halle.

Le maréchal Davoust est parti aujourd'hui pour prendre possession de
Leipsick et jeter un pont sur l'Elbe. La garde impériale à cheval vient
enfin nous joindre.

Indépendamment des magasins considérables trouvés à Naumbourg, on en a
trouvé un grand nombre à Weissenfels.

Le général en chef Rüchel a été trouvé, dans un village, mortellement
blessé; le maréchal Soult lui a envoyé son chirurgien. Il semble que ce
soit un décret de la Providence, que tous ceux qui ont poussé à cette
guerre aient été frappés par ses premiers coups.



Mersebourg, le 19 octobre 1806.

_Onzième bulletin de la grande armée._

Le nombre des prisonniers qui ont été faits à Erfurth est plus
considérable qu'on ne le croyait. Les passeports accordés aux officiers
qui doivent retourner chez eux sur parole, en vertu d'un des articles de
la capitulation, se sont montés à six cents.

Le corps du maréchal Davoust a pris possession le 18 de Leipsick.

Le prince de Ponte-Corvo, qui se trouvait le 17 à Eisleben, pour couper
des colonnes prussiennes, ayant appris que la réserve de S. M. le roi de
Prusse, commandée par le prince Eugène de Wurtemberg, était arrivée
à Halle, s'y porta. Après avoir fait ses dispositions, le prince de
Ponte-Corvo fit attaquer Halle par le général Dupont, et laissa la
division Drouet en réserve sur sa gauche. Le trente-deuxième et le
neuvième d'infanterie légère passèrent les trois ponts au pas de charge,
et entrèrent dans la ville, soutenus par le quatre-vingt-seizième. En
moins d'une heure tout fut culbuté. Les deuxième et quatrième régimens
de hussards et toute la division du général Rivaut traversèrent la ville
et chassèrent l'ennemi de Dienitz, de Peissen et de Rabatz. La cavalerie
prussienne voulut charger le huitième et le quatre-vingt-seizième
d'infanterie, mais elle fut vivement reçue et repoussée.

La réserve du prince de Wurtemberg fut mise dans la plus complète
déroute, et poursuivie l'espace de quatre lieues.

Les résultats de ce combat, qui mérite une relation particulière et
soignée, sont cinq mille prisonniers, dont deux généraux et trois
colonels, quatre drapeaux et trente-quatre pièces de canon.

Le général Dupont s'est conduit avec beaucoup de distinction.

Le général de division Rouyer a eu un cheval tué sons lui. Le général de
division Drouet a pris en entier le régiment de Treskow.

De notre côté, la perte ne se monte qu'à quarante hommes tués et deux
cents blessés. Le colonel du neuvième régiment d'infanterie légère a été
blessé.

Le général Léopold Berthier, chef de l'état-major du prince de
Ponte-Corvo, s'est comporté avec distinction.

Par le résultat du combat de Halle, il n'est plus de troupes ennemies
qui n'aient été entamées.

Le général prussien Blucher, avec cinq mille hommes, a traversé la
division de dragons du général Klein, qui l'avait coupé. Ayant allégué
au général Klein qu'il y avait un armistice de six semaines, ce général
a eu la simplicité de le croire.

L'officier d'ordonnance près de l'empereur, Montesquiou, qui avait été
envoyé en parlementaire auprès du roi de Prusse l'avant-veille de la
bataille, est de retour. Il a été entraîné, pendant plusieurs jours,
avec les fuyards ennemis; il dépeint le désordre de l'armée prussienne
comme inexprimable. Cependant la veille de la bataille, leur jactance
était sans égale. Il n'était question de rien moins que de couper
l'armée française et d'enlever des colonnes de quarante mille hommes.
Les généraux prussiens singeaient, autant qu'ils pouvaient, les manières
du grand Frédéric.

Quoique nous fussions dans leur pays, les généraux paraissaient être
dans l'ignorance la plus absolue de nos mouvements; ils croyaient qu'il
n'y avait sur le petit plateau de Jéna que quatre mille hommes; et
cependant la plus grande partie de l'armée a débouché sur ce plateau.

L'armée ennemie se retire à force sur Magdebourg. Il est probable que
plusieurs colonnes seront coupées avant d'y arriver. On n'a point de
nouvelles depuis plusieurs jours du maréchal Soult, qui a été détaché
avec quarante mille hommes pour poursuivre l'armée ennemie.

L'empereur a traversé le champ de bataille de Rosbach; il a ordonné que
la colonne qui y avait été élevée, fût transportée à Paris.

Le quartier-général de l'empereur a été le 18 à Mersebourg; il sera le
19 à Halle. On a trouvé dans cette dernière ville des magasins de toute
espèce, très-considérables.



Halle, le 19 octobre 1806.

_Douzième bulletin de la grande armée._

Le maréchal Soult a poursuivi l'ennemi jusqu'aux portes de Magdebourg.
Plusieurs fois les Prussiens ont voulu prendre position, et toujours ils
ont été culbutés.

On a trouvé à Nordhausen des magasins considérables, et même une caisse
du roi de Prusse, remplie d'argent.

Pendant les cinq jours que le maréchal Soult a employés à la poursuite
de l'ennemi, il a fait douze cents prisonniers et pris trente pièces de
canon, et deux ou trois cents caissons.

Le premier objet de la campagne se trouve rempli. La Saxe, la
Westphalie, et tous les pays situés sur la rive gauche de l'Elbe, sont
délivrés de la présence de l'armée prussienne. Cette armée, battue et
poursuivie l'épée dans les reins pendant plus de cinquante lieues, est
aujourd'hui sans artillerie, sans bagages, et sans officiers, réduite
au-dessous du tiers de ce qu'elle était il y a huit jours; et, ce qui
est encore pis que cela, elle a perdu son moral et toute confiance en
elle-même.

Deux corps de l'armée française sont sur l'Elbe, occupés à construire
des ponts.

Le quartier-général est à Halle.



Halle, le 20 octobre 1806.

_Treizième bulletin de la grande armée._

Le général Macon, commandant à Leipsick, a fait aux banquiers, négocians
et marchands de cette ville une notification[4]. Puisque les oppresseurs
des mers ne respectent aucun pavillon, l'intention de l'empereur est de
saisir partout leurs marchandises et de les bloquer véritablement dans
leur île.

On a trouvé dans les magasins militaires de Leipsick quinze mille
quintaux de farine et beaucoup d'autres denrées d'approvisionnement.

Le grand-duc de Berg est arrivé à Halberstadt le 19. Le 20, il a inondé
toute la plaine de Magdebourg, par sa cavalerie, jusqu'à la portée du
canon. Les troupes ennemies, les détachemens isolés, les hommes perdus,
seront pris au moment où ils se présenteront pour entrer dans la place.

Un régiment de hussards ennemis croyait que Halberstadt était encore
occupé par les Prussiens; il a été chargé par le deuxième de hussards,
et a éprouvé une perte de trois cents hommes.

Le général Beaumont s'est emparé de six cents hommes de la garde du roi,
et de tous les équipages de ce corps.

Deux heures auparavant, deux compagnies de la garde royale à pied
avaient été prises par le maréchal Soult.

Le lieutenant-général, comte de Schmettau, qui avait été fait
prisonnier, vient de mourir à Weimar.

Ainsi, de cette belle et superbe armée qui, il y a peu de jours,
menaçait d'envahir la confédération du Rhin, et qui inspirait à son
souverain une telle confiance, qu'il osait ordonner à l'empereur
Napoléon de sortir de l'Allemagne avant le 8 octobre, s'il ne voulait
pas y être contraint par la force; de cette belle et superbe armée,
disons-nous, il ne reste que les débris, chaos informe qui mérite plutôt
le nom de rassemblement que celui d'armée. De cent soixante mille hommes
qu'avait le roi de Prusse, il serait difficile d'en réunir plus de
cinquante mille, encore sont-ils sans artillerie et sans bagages, armés
en partie, en partie désarmés. Tous ces événemens justifient ce que
l'empereur a dit dans sa première proclamation, lorsqu'il s'est
exprimé ainsi: «Qu'ils apprennent que s'il est facile d'acquérir un
accroissement de domaines et de puissance avec l'amitié du grand peuple,
son inimitié est plus terrible que les tempêtes de l'Océan.»

Rien ne ressemble en effet davantage à l'état actuel de l'armée
prussienne que les débris d'un naufrage. C'était une belle et nombreuse
flotte qui ne prétendait pus moins qu'asservir les mers; les vents
impétueux du nord ont soulevé l'Océan contre elle. Il ne rentre au port
qu'une petite partie des équipages qui n'ont trouvé de salut qu'en se
sauvant sur des débris.

Trois lettres interceptées peignent au vrai la situation des choses.

Une autre lettre également interceptée, montre à quel point le cabinet
prussien a été dupe de fausses apparences. Il a pris la modération de
l'empereur Napoléon pour de la faiblesse. De ce que ce monarque ne
voulait pas la guerre, et faisait tout ce qui pouvait être convenable
pour l'éviter, on a conclu qu'il n'était pas en mesure, et qu'il avait
besoin de deux cent mille conscrits pour recruter son armée.

Cependant l'armée française n'était plus claquemurée dans les camps de
Boulogne; elle était en Allemagne: M. Ch. L. de Hesse et M. d'Haugwitz
auraient pu la compter. Reconnaissons donc ici la volonté de cette
providence qui ne laisse pas à nos ennemis des yeux pour voir, des
oreilles pour entendre, du jugement et de la raison pour raisonner.

Il paraît que M. Charles Louis de Hesse convoitait seulement Mayence.
Pourquoi pas Metz? pourquoi pas les autres places de l'ouest de la
France? Ne dites donc plus que l'ambition des Français vous a fait
prendre les armes; convenez que c'est votre ambition mal raisonnée qui
vous a excités à la guerre. Parce qu'il y avait une armée française
à Naples, une autre en Dalmatie, vous avez projeté de tomber sur le
grand-peuple; mais en sept jours vos projets ont été confondus. Vous
vouliez attaquer la France sans courir aucun danger, et déjà vous avez
cessé d'exister.

On rapporte que l'empereur Napoléon ayant, avant de quitter Paris,
rassemblé ses ministres, leur dit: «Je suis innocent de cette guerre; je
ne l'ai provoquée en rien: elle n'est point entrée dans mes calculs. Que
je sois battu si elle est de mon fait. Un des principaux motifs de la
confiance dans laquelle je suis que mes ennemis seront détruits, c'est
que je vois dans leur conduite le doigt de la providence, qui, voulant
que les traîtres soient punis, a tellement éloigné toute sagesse de
leurs conseils, que lorqu'ils pensent m'attaquer dans un moment de
faiblesse, ils choisissent l'instant même où je suis le plus fort.»

[Note 4: Cette notification était une injonction à tous les
négocians de déclarer les marchandises anglaises, dont la saisie était
ordonnée.]



Dessau, le 22 octobre 1806.

_Quatorzième bulletin de la grande armée._

Le maréchal Davoust est arrivé le 20 à Wittemberg, et a surpris le pont
sur l'Elbe au moment où l'ennemi y mettait le feu.

Le maréchal Lannes est arrivé à Dessau; le pont était brûlé; il a fait
travailler sur-le-champ à le réparer.

Le marquis de Lucchesini s'est présenté aux avant-postes avec une lettre
du roi de Prusse. L'empereur a envoyé le grand-maréchal de son palais,
Duroc, pour conférer avec lui.

Magdebourg est bloqué. Le général de division Legrand, dans sa marche
sur Magdehourg, a fait quelques prisonniers. Le maréchal Soult a ses
postes autour de la ville. Le grand-duc de Berg y a envoyé son chef
d'état-major le général Belliard. Ce général y a vu le prince de
Hohenlohe. Le langage des officiers prussiens était bien changé.
Ils demandent la paix à grands cris. «Que veut votre empereur, nous
disent-ils? Nous poursuivra-t-il toujours l'épée dans les reins? Nous
n'avons pas un moment de repos depuis la bataille.» Ces messieurs
étaient sans doute accoutumés aux manoeuvres de la guerre de sept ans.
Ils voulaient demander trois jours pour enterrer les morts. «Songez aux
vivans, a répondu l'empereur, et laissez-nous le soin d'enterrer les
morts; il n'y a pas besoin de trêve pour cela.»

La confusion est extrême dans Berlin. Tous les bons citoyens, qui
gémissaient de la fausse direction donnée à la politique de leur pays,
reprochent avec raison aux boute-feux excités par l'Angleterre, les
tristes effets de leurs menées. Il n'y a qu'un cri contre la reine dans
tout le pays.

Il paraît que l'ennemi cherche à se rallier derrière l'Oder.

Le souverain de Saxe a remercié l'empereur de la générosité avec
laquelle il l'a traité, et qui va l'arracher à l'influence prussienne.
Cependant bon nombre de ses soldats ont péri dans toute cette bagarre.

Le quartier-général était, le 21, à Dessau.



Wittemberg, le 23 octobre 1806.

_Quinzième bulletin de la grande armée._

Voici les renseignemens qu'on a pu recueillir sur les causes de cette
étrange guerre.

Le général Schmettau (mort prisonnier à Weymar) fit un mémoire écrit,
avec beaucoup de force et dans lequel il établissait que l'armée
prussienne devait se regarder comme déshonorée, qu'elle était cependant
en état de battre les Français, et qu'il fallait faire la guerre.

Les généraux Ruchel (tué) et Blucher (qui ne s'est sauvé que par un
subterfuge, en abusant de la bonne foi française), souscrivirent ce
mémoire, qui était rédigé en forme de pétition au roi. Le prince
Louis-Ferdinand de Prusse (tué) l'appuya de toutes sortes de sarcasmes.
L'incendie gagna toutes les tètes. Le duc de Brunswick (blessé
très-grièvement), homme connu pour être sans volonté et sans caractère,
fut enrôlé dans la faction de la guerre. Enfin, le mémoire étant ainsi
appuyé, on le presenta au roi. La reine se chargea de disposer l'esprit
de ce prince, et de lui faire connaître ce qu'on pensait de lui. Elle
lui rapporta qu'on disait qu'il n'était pas brave, et que, s'il ne
faisait pas la guerre, c'est qu'il n'osait pas se mettre à la tête de
l'armée. Le roi, réellement aussi brave qu'aucun prince de Prusse, se
laissa entraîner sans cesser de conserver l'opinion intime qu'il faisait
une grande faute.

Il faut signaler les hommes qui n'ont pas partagé les illusions des
partisans de la guerre. Ce sont le respectable feld-maréchal Mollendorf
et le général Kalkreuth.

On assure qu'après la belle charge du neuvième et du dixième régiment
de hussards à Saalfeld, le roi dit: «Vous prétendiez que la cavalerie
française ne valait rien, voyez cependant ce que fait la cavalerie
légère, et jugez ce que feront les cuirassiers. Ces troupes ont acquis
leur supériorité par quinze ans de combats. Il en faudrait autant, afin
de parvenir à les égaler; mais qui de nous serait assez ennemi de la
Prusse pour désirer cette terrible épreuve?»

L'empereur, déjà maître de toutes les communications et des magasins de
l'ennemi, écrivit le 12 de ce mois la lettre ci-jointe (nous l'avons
rapportée à son ordre de date), qu'il envoya au roi de Prusse par
l'officier d'ordonnance Montesquiou.

Cet officier arriva le 13, à quatre heures après midi, au quartier du
général Hohenlohe, qui le retint auprès de lui, et qui prit la lettre
dont il était porteur.

Le camp dit roi de Prusse était à deux lieues en arrière. Ce prince
devait donc recevoir la lettre de l'empereur au plus tard à six heures
du soir. On assure cependant qu'il ne la reçut que le 14, à neuf heures
du matin, c'est-à-dire, lorsque déjà l'on se battait. On rapporte aussi
que le roi de Prusse dit alors: «Si cette lettre était arrivée plus tôt,
peut-être aurait-on pu ne pas se battre; mais ces jeunes gens ont la
tête tellement montée, que s'il eût été question hier de la paix, je
n'aurais pas ramené le tiers de mon armée à Berlin.»

Le roi de Prusse a eu deux chevaux tués sous lui, et a reçu un coup de
fusil dans la manche.

Le duc de Brunswick a eu tous les torts dans cette guerre; il a mal
conçu et mal dirigé les mouvemens de l'armée; il croyait l'empereur
à Paris, lorsqu'il se trouvait sur ses flancs; il pensait avoir
l'initiative des mouvemens, et il était déjà tourné.

Au reste, la veille de la bataille, la consternation était déjà dans les
chefs; ils reconnaissaient qu'on était mal posté, et qu'on allait jouer
le va-tout de la monarchie. Ils disaient tous: «Eh bien? nous paierons
de notre personne». Ce qui est, d'ordinaire, le sentiment des hommes qui
conservent peu d'espérance.

La reine se trouvait toujours au quartier-général à Weimar; il a bien
fallu lui dire enfin que les circonstances étaient sérieuses, et que le
lendemain il pouvait se passer de grands événemens pour la monarchie
prussienne. Elle voulait que le roi lui dît de s'en aller; et, en effet
elle fut mise dans le cas de partir.

Lord Morpelh, envoyé par la cour de Londres pour marchander le sang
prussien, mission véritablement indigne d'un homme tel que lui, arriva
le 11 à Weimar, chargé de faire des offres séduisantes, et de proposer
des subsides considérables. L'horizon s'était déjà fort obscurci, le
cabinet ne voulut pas voir cet envoyé; il lui fit dire qu'il y avait
peut-être peu de sûreté pour sa personne, et il l'engagea à retourner
à Hambourg, pour y attendre l'événement. Qu'aurait dit la duchesse de
Devonshire, si elle avait vu son gendre chargé de souffler le feu de la
guerre, de venir offrir un or empoisonné, et obligé de retourner sur
ses pas tristement et en grande hâte? Ou ne peut que s'indigner de voir
l'Angleterre compromettre de la sorte des agens estimables et jouer un
rôle aussi odieux.

On n'a point encore de nouvelles de la conclusion d'un traité entre la
Prusse et la Russie, et il est certain qu'aucun Russe n'a paru, jusqu'à
ce jour, sur le territoire prussien. Du reste, l'armée désire fort les
voir; ils trouveront Austerlitz en Prusse.

Le prince Louis-Ferdinand de Prusse, et les autres généraux qui ont
succombé sous les premiers coups des Français, sont aujourd'hui désignés
comme les principaux moteurs de cette incroyable frénésie. Le roi, qui
en a couru toutes les chances, et qui supporte tous les malheurs qui en
ont été le résultat, est de tous les hommes entraînés par elle, celui
qui y était demeuré le plus étranger.

Il y a à Leipsick une telle quantité de marchandises anglaises, qu'on a
déjà offert soixante millions pour les racheter.

On se demande ce que l'Angleterre gagnera à tout ceci. Elle pouvait
recouvrer le Hanovre, garder le cap de Bonne-Espérance, conserver Malte,
faire une paix honorable, et rendre la tranquillité au Monde. Elle a
voulu exciter la Prusse contre la France, pousser l'empereur et la
France à bout; eh bien! elle a conduit la Prusse à sa ruine, procuré
à l'empereur une plus grande gloire, à la France une plus grande
puissance; el le temps approche où l'on pourra déclarer l'Angleterre en
état de blocus continental. Est-ce donc avec du sang que les Anglais
ont espéré alimenter leur commerce et ranimer leur industrie? De grands
malheurs peuvent fondre sur l'Angleterre; l'Europe les attribuera à la
perte de ce ministre honnête homme, qui voulait gouverner par des idées
grandes et libérales, et que le peuple anglais pleurera un jour avec des
larmes de sang.

Les colonnes françaises sont déjà en marche sur Potsdam et Berlin. Les
députés de Potsdam sont arrivés pour demander une sauve-garde.

Le quartier impérial est aujourd'hui à Wittemberg.



Wittemberg, le 24 octobre 1806.

_Seizième bulletin de la grande armée._

Le duc de Brunswick a envoyé son maréchal du palais à l'empereur. Cet
officier était chargé d'une lettre par laquelle le duc recommandait ses
états à S.M.

L'empereur lui a dit: Si je faisais démolir la ville de Brunswick, et si
je n'y laissais pas pierre sur pierre, que dirait votre prince? La loi
du talion ne me permet-elle pas de faire à Brunswick ce qu'il voulait
faire dans ma capitale? Annoncer le projet de démolir des villes, cela
peut être insensé; mais vouloir ôter l'honneur à toute une armée de
braves gens, lui proposer de quitter l'Allemagne par journées d'étapes,
à la seule sommation de l'armée prussienne, voilà ce que la postérité
aura peine à croire. Le duc de Brunswick n'eût jamais dû se permettre
un tel outrage; lorsqu'on a blanchi sous les armes, on doit respecter
l'honneur militaire, et ce n'est pas d'ailleurs dans les plaines de
Champagne que ce général a pu acquérir le droit de traiter les drapeaux;
français avec un tel mépris. Une pareille sommation ne déshonorera que
le militaire qui l'a pu faire. Ce n'est pas au roi de Prusse que restera
ce déshonneur, c'est au chef de son conseil militaire, c'est au général
à qui, dans ces circonstances difficiles, il avait remis le soin des
affaires; c'est enfin le duc de Brunswick que la France et la Prusse
peuvent accuser seul de la guerre. La frénésie dont ce vieux général a
donné l'exemple, a autorisé une jeunesse turbulente et entraîné le roi
contre sa propre pensée et son intime conviction. Toutefois, monsieur,
dites aux habitans du pays de Brunswick qu'ils trouveront dans les
Français des ennemis généreux, que je désire adoucir à leur égard les
rigueurs de la guerre, et que le mal que pourrait occasionner le passage
des troupes, serait contre mon gré. Dites au général Brunswick qu'il
sera traité avec tous les honneurs dus à un officier prussien; mais que
je ne puis reconnaître dans un général prussien, un souverain. S'il
arrive que la maison de Brunswick perde la souveraineté de ses ancêtres,
elle ne pourra s'en prendre qu'à l'auteur de deux guerres qui, dans
l'une, voulut saper jusque dans ses fondemens la grande capitale;
qui, dans l'autre, prétendit déshonorer deux cent mille braves, qu'on
parviendrait peut-être à vaincre, mais qu'on ne surprendra jamais hors
du chemin de l'honneur et de la gloire. Beaucoup de sang a été versé en
peu de jours; de grands désastres pèsent sur la monarchie prussienne.
Qu'il est digne de blâme cet homme qui d'un mot pouvait les prévenir,
si, comme Nestor, élevant la parole au milieu des conseils, il avait
dit:

«Jeunesse inconsidérée, taisez-vous; femmes, retournez à vos fuseaux et
rentrez dans l'intérieur de vos ménages; et vous, sire, croyez-en le
compagnon du plus illustre de vos prédécesseurs: puisque l'empereur
Napoléon ne veut pas la guerre, ne le placez pas entre la guerre et le
déshonneur; ne vous engagez pas dans une lutte dangereuse avec une armée
qui s'honore de quinze ans de travaux glorieux, et que la victoire a
accoutumée à tout soumettre.» Au lieu de tenir ce langage qui convenait
si bien à la prudence de son âge et à l'expérience de sa longue
carrière, il a été le premier à crier aux armes. Il a méconnu jusqu'aux
liens du sang, en armant un fils contre son père; il a menacé de planter
ses drapeaux sur le palais de Stuttgard, et accompagnant ses démarches
d'imprécations contre la France, il s'est déclaré l'auteur de ce
manifeste insensé qu'il avait désavoué pendant quatorze ans, quoiqu'il
n'osât pas nier de l'avoir revêtu de sa signature.

On a remarqué que pendant cette conversation, l'empereur avec cette
chaleur dont il est quelquefois animé, a répété souvent: renverser et
détruire les habitations des citoyens paisibles, c'est un crime qui se
répare avec du temps et de l'argent; mais déshonorer une armée, vouloir
qu'elle fuie hors de l'Allemagne, devant l'aigle prussienne, c'est une
bassesse que celui-là seul qui la conseille, était capable de commettre.

M. de Lucchesini est toujours au quartier-général; l'empereur a refusé
de le voir, mais on observe qu'il a de fréquentes conférences avec le
grand-maréchal du palais Duroc.

L'empereur a ordonné de faire présent, sur la grande quantité de draps
anglais trouvée à Leipsick, d'un habillement complet à chaque officier,
et d'une capote et d'un habit à chaque soldat.

Le quartier-général est à Kropstadt.



Potsdam, le 25 octobre 1806.

_Dix-septième bulletin de la grande armée._

Le corps du maréchal Lannes est arrivé le 24 à Potsdam.

Le corps du maréchal Davoust a fait son entrée le 25, à dix heures du
matin, à Berlin.

Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo est à Brandenbourg.

Le corps du maréchal Augereau fera son entrée à Berlin, demain 26.

L'empereur est arrivé hier à Potsdam, et est descendu au palais. Dans la
soirée, il est allé visiter le nouveau palais, Sans-Soucy, et toutes
les positions qui environnent Potsdam. Il a trouvé la situation et la
distribution du château de Sans-Soucy, agréables. Il est resté quelque
temps dans la chambre du grand Frédéric, qui se trouve tendue et meublée
telle qu'elle l'était à sa mort.

Le prince Ferdinand, frère du grand Frédéric, est demeuré à Berlin.

On a trouvé dans l'arsenal de Berlin cinq cents pièces de canon,
plusieurs centaines de milliers de poudre et plusieurs milliers de
fusils.

Le général Hullin est nommé commandant de Berlin.

Le général Bertrand, aide-de-camp de l'empereur, s'est rendu à Spandau,
la forteresse se défend; il en a fait l'investissement avec les dragons
de la division Dupont.

Le grand-duc de Berg s'est rendu à Spandau pour se mettre à la poursuite
d'une colonne qui file de Spandau sur Stettin, et qu'on espère couper.

Le maréchal Lefebvre, commandant la garde impériale à pied, et le
maréchal Bessières, commandant la garde impériale à cheval, sont arrivés
à Potsdam le 24 à neuf heures du soir. La garde à pied a fait quatorze
lieues dans un jour.

L'empereur reste toute la journée du 25 à Potsdam.

Le corps du maréchal Ney bloque Magdebourg.

Le corps du maréchal Soult a passé l'Elbe à une journée de Magdebourg,
et poursuit l'ennemi sur Stettin.

Le temps continue à être superbe; c'est le plus bel automne que l'on ait
vu.

En route, l'empereur étant à cheval, pour se rendre de Wittemberg à
Potsdam, a été surpris par un orage, et a mis pied à terre dans la
maison du grand-veneur de Saxe. S.M. a été fort étonnée de s'entendre
appeler par son nom par une jolie femme; c'était une Égyptienne, veuve
d'un officier français de l'armée d'Égypte, et qui se trouvait en Saxe
depuis trois mois; elle demeurait chez le grand-veneur de Saxe, qui
l'avait recueillie et honorablement traitée. L'empereur lui a fait une
pension de 1200 fr. et s'est chargé de placer son enfant. «C'est la
première fois, a dit l'empereur, que je mets pied à terre pour un orage;
j'avais le pressentiment qu'une bonne action m'attendait là.»

On remarque comme une singularité, que l'empereur Napoléon est arrivé à
Potsdam,, et descendu dans le même appartement, le jour même, et presque
à la même heure que l'empereur de Russie, lors du voyage que fit ce
prince, l'an passé, et qui a été si funeste à la Prusse. C'est de ce
moment, que la reine a quitté le soin de ses affaires intérieures et les
graves occupations de la toilette, pour se mêler des affaires d'état,
influencer le roi, et susciter partout ce feu dont elle était possédée.

La saine partie de la nation prussienne regarde ce voyage comme un des
plus grands malheurs qui soit arrivé à la Prusse. On ne se fait point
d'idée de l'activité de la faction pour porter le roi à la guerre malgré
lui.

Le résultat du célèbre serment fait sur le tombeau du grand Frédéric
le 4 novembre 1805, a été la bataillé d'Austerlitz et l'évacuation de
l'Allemagne par l'armée russe, à journées d'étapes. On fit quarante-huit
heures après, sur ce sujet, une gravure qu'on trouve dans toutes les
boutiques, et qui excite le rire même des paysans. On y voit le bel
empereur de Russie, près de lui la reine, et de l'autre côté le roi
qui lève la main sur le tombeau du grand Frédéric; la reine elle-même,
drapée d'un schall à peu près comme les gravures de Londres représentent
lady Hamilton, appuie la main sur son coeur, et a l'air de regarder
l'empereur de Russie. On ne conçoit point que la police de Berlin ait
laissé répandre une aussi pitoyable satire.

Toutefois, l'ombre du grand Frédéric n'a pu que s'indigner de cette
scène scandaleuse. Son esprit, son génie et ses voeux étaient avec la
nation qu'il a tant estimée, et dont il disait que s'il en était roi, il
ne se tirerait pas un coup de canon en Europe, sans sa permission.



Potsdam, le 26 octobre 1806.

_Dix-huitième bulletin de la grande armée._

L'empereur a passé à Potsdam la revue de la garde à pied, composée
de dix bataillons et de soixante pièces d'artillerie, servie par
l'artillerie à cheval. Ces troupes, qui ont éprouvé tant de fatigues,
avaient la même tenue qu'à la parade de Paris.

A la bataille de Jéna, le général de division Victor a reçu un biscaïen
qui lui a fait une contusion: il a été obligé de garder le lit pendant
quelques jours. Le général de brigade Gardanne, aide-de-camp de
l'empereur, a eu un cheval tué et a été légèrement blessé. Quelques
officiers supérieurs ont eu des blessures, d'autres des chevaux tués, et
tous ont rivalisé de courage et de zèle.

L'empereur a été voir le tombeau du grand Frédéric. Les restes de ce
grand homme sont renfermés dans un cercueil de bois recouvert en
cuivre, placé dans un caveau sans ornemens, sans trophées, sans aucune
distinction qui rappellent les grandes actions qu'il a faites.

L'empereur a fait présent à l'Hôtel-des-Invalides de Paris, de l'épée
de Frédéric, de son cordon de l'Aigle-Noir, de sa ceinture de général,
ainsi que des drapeaux que portait sa garde dans la guerre de sept ans.
Les vieux invalides de l'armée de Hanovre accueilleront avec un respect
religieux tout ce qui a appartenu à un des premiers capitaines dont
l'histoire conservera le souvenir.

Lord Morpelh, envoyé d'Angleterre auprès du cabinet prussien, ne se
trouvait, pendant la journée de Jéna, qu'à six lieues du champ de
bataille. Il a entendu le canon; un courrier vint bientôt lui annoncer
que la bataille était perdue, et en un moment il fut entouré de fuyards
qui le poussaient de tous côtés. Il courait en criant: _Il ne faut pas
que je sois pris!_ Il offrit jusqu'à soixante guinées pour obtenir un
cheval; il en obtint un et se sauva.

La citadelle de Spandau, située à trois lieues de Berlin, et à quatre
lieues de Potsdam, forte par sa situation au milieu des eaux, et
renfermant douze cents hommes de garnison, et une grande quantité de
munitions de guerre et de bouche, a été cernée le 24 dans la nuit. Le
général Bertrand, aide-de-camp de l'empereur, avait déjà reconnu la
place. Les pièces étaient disposées pour jeter des obus et intimider
la garnison. Le maréchal Lannes a fait signer par le commandant la
capitulation de cette place.

On a trouvé à Berlin des magasins considérables d'effets de campement et
d'habillement; ou en dresse les inventaires.

Une colonne, commandée par le duc de Weimar, est poursuivie par le
maréchal Soult. Elle s'est présentée le 23 devant Magdebourg. Nos
troupes étaient là depuis le 20. Il est probable que nette colonne,
forte de quinze mille hommes, sera coupée et prise. Magdebourg est le
premier point de rendez-vous des troupes prussiennes. Beaucoup de corps
s'y rendent. Les Français le bloquent.

Une lettre de Helmstadt, récemment interceptée, contient des détails
curieux.

MM. le prince d'Hatzfeld, Basching, président de la police, le président
de Kercheisen; Formey, conseiller intime; Polzig, conseiller de la
municipalité; MM. Ruek, Siegr et Hermensdorf, conseillers députés de la
ville de Berlin, ont remis ce matin à l'empereur, à Potsdam, les clefs
de cette capitale. Ils étaient accompagnés de MM. Grote, conseiller des
finances; le baron de Vichnitz et le baron d'Eckarlstein. Ils ont dit
que les bruits qu'on avait répandus sur l'esprit de cette ville étaient
faux; que les bourgeois et la masse du peuple avaient vu la guerre avec
peine; qu'une poignée de femmes et de jeunes officiers avaient fait
seuls ce tapage; qu'il n'y avait pas un seul homme sensé qui n'eût vu
ce qu'on avait à craindre, et qui pût deviner ce qu'on avait à espérer.
Comme tous les Prussiens, ils accusent le voyage de l'empereur Alexandre
des malheurs de la Prusse. Le changement qui s'est dès-lors opéré dans
l'esprit de la reine, qui, de femme timide et modeste, s'occupant de son
intérieur, est devenue turbulente et guerrière, a été une révolution
subite. Elle a voulu tout à coup avoir un régiment, aller au conseil;
elle a si bien mené la monarchie, qu'en peu de jours elle l'a conduite
au bord du précipice.

Le quartier-général est à Charlottembourg.



Charlottembourg, le 27 octobre 1806.

_Dix-neuvième bulletin de la grande armée._

L'empereur, parti de Potsdam aujourd'hui à midi, a été visiter la
forteresse de Spandau. Il a donné des ordres au général de division
Chasseloup, commandant le génie de l'armée, sur les améliorations à
faire aux fortifications de cette place. C'est un ouvrage superbe;
les magasins sont magnifiques. On a trouvé à Spandau des farines,
des grains, de l'avoine pour nourrir l'armée pendant deux mois, des
munitions de guerre pour doubler l'approvisionnement de l'artillerie.
Cette forteresse, située sur la Sprée, à deux lieues de Berlin, est une
acquisition inestimable. Dans nos mains, elle soutiendra deux mois de
tranchée ouverte. Si les Prussiens ne l'ont pas défendue, c'est que le
commandant n'avait pas reçu d'ordre, et que les Français y sont arrivés
en même temps que la nouvelle de la bataille perdue. Les batteries
n'étaient pas faites et la place était désarmée.

Pour donner une idée de l'extrême confusion qui règne dans cette
monarchie, il suffît de dire que la reine, à son retour de ses ridicules
et tristes voyages d'Erfurt et de Weimar, a passé la nuit à Berlin, sans
voir personne; qu'on a été long-temps sans avoir de nouvelles du roi;
que personne n'a pourvu à la sûreté de la capitale, et que les bourgeois
ont été obligés de se réunir pour former un gouvernement provisoire.

L'indignation est à son comble contre les auteurs de la guerre. Le
manifeste, que l'on appelle à Berlin un indécent libelle où aucun grief
n'est articulé, a soulevé la nation contre son auteur, misérable scribe
nommé Gentz, un de ces hommes sans honneur qui se vendent pour de
l'argent.

Tout le monde avoue que la reine est l'auteur des maux que souffre la
nation prussienne. On entend dire partout: Elle était si bonne, si
douce il y a un an! mais depuis cette fatale entrevue avec l'empereur
Alexandre, combien elle est changée!

Il n'y a eu aucun ordre donné dans les palais, de manière qu'on a trouvé
à Potsdam l'épée du grand Frédéric, la ceinture dégénérai qu'il portait
à la guerre de sept ans, et son cordon de l'Aigle-Noir. L'empereur s'est
saisi de ces trophées avec empressement, et a dit: «J'aime mieux cela
que vingt millions.» Puis, pensant un moment à qui il confierait ce
précieux dépôt: «Je les enverrai, dit-il, à mes vieux soldats de la
guerre d'Hanovre, j'en ferai présent au gouverneur des Invalides: cela
restera à l'Hôtel.»

On a trouvé dans l'appartement qu'occupait la reine, à Potsdam, le
portrait de l'empereur de Russie, dont ce prince lui avait fait présent;
on a trouvé à Charlottembourg sa correspondance avec le roi, pendant
trois ans, et des mémoires rédigés par des écrivains anglais, pour
prouver qu'on ne devait tenir aucun compte des traités conclus avec
l'empereur Napoléon, mais se tourner tout à fait du côté de la Russie.
Ces pièces surtout sont des pièces historiques; elles démontreraient,
si cela avait besoin d'une démonstration, combien sont malheureux les
princes qui laissent prendre aux femmes l'influence sur les affaires
politiques. Les notes, les rapports, les papiers d'état étaient musqués,
et se trouvaient mêlés avec les chiffons et d'autres objets de la
toilette de la reine. Cette princesse avait exalté les têtes de toutes
les femmes de Berlin; mais aujourd'hui elles ont bien changé: les
premiers fuyards ont été mal reçus; on leur a rappelé, avec ironie, le
jour où ils aiguisaient leurs sabres sur les places de Berlin, voulant
tout tuer et tout pour fendre.

Le général Savary, envoyé avec un détachement de cavalerie à la
recherche de l'ennemi, mande que le prince de Hohenlohe, obligé de
quitter Magdebourg, se trouvait, le 25, entre Rattenau et Ruppin, se
retirant sur Stettin.

Le maréchal Lannes était déjà à Zehdenick; il est probable que les
débris de ce corps ne parviendront pas à se sauver sans être de nouveau
entamés.

Le corps bavarois doit être entré ce matin à Dresde, on n'en a pas
encore de nouvelles.

Le prince Louis-Ferdinand, qui a été tué dans la première affaire de la
campagne, est appelé publiquement, à Berlin, le petit duc d'Orléans. Ce
jeune homme abusait de la bonté du roi au point de l'insulter. C'est lui
qui, à la tête d'une troupe de jeunes officiers, se porta, pendant une
nuit, à la maison de M. de Haugwitz, lorsque ce ministre revint de
Paris, et cassa ses fenêtres.

On ne sait si l'on doit le plus s'étonner de tant d'audace ou de tant de
faiblesse.

Une grande partie de ce qui a été dirigé de Berlin sur Magdebourg et sur
l'Oder a été intercepté par la cavalerie légère. On a déjà arrêté
plus de soixante bateaux chargée d'effets d'habillement, de farine
d'artillerie. Il y a des régimens d'hussards qui ont plus de 500,000
francs. On a rendu compte qu'ils achetaient de l'or pour de l'argent à
cinquante pour cent de perte.

Le château de Charlottembourg, où loge l'empereur, est situé à une lieue
de Berlin, sur la Sprée.



Charlottembourg, le 27 octobre 1806.

_Vingtième bulletin de la grande armée._

Si les événemens militaires n'ont plus l'intérêt de l'incertitude, ils
ont toujours l'intérêt des combinaisons, des marches et des manoeuvres.
L'infatigable grand-duc de Berg se trouvait à Zehdenick le 26, à trois
heures après-midi, avec la brigade de cavalerie légère du général
Lasalle, et les divisions de dragons des généraux Beaumont et Grouchy
étaient en marche pour arriver sur ce point.

La brigade du général Lasalle contint l'ennemi, qui lui montra près de
six mille hommes de cavalerie. C'était toute la cavalerie de l'armée
prussienne, qui, ayant abandonné Magdebourg, formait l'avant garde du
corps du prince de Hohenlohe, qui se dirigeait sur Stettin. A quatre
heures après midi, les deux divisions de dragons étant arrivées, la
brigade du général Lasalle chargea l'ennemi avec cette singulière
intrépidité qui a caractérisé les hussards et les chasseurs français
dans cette campagne, La ligne de l'ennemi, quoique triple, fut rompue,
l'ennemi poursuivi dans le village de Zehdenick et culbuté dans les
défilés. Le régiment des dragons de la reine voulut se reformer; mais
les dragons de la division Grouchy se présentèrent, chargèrent l'ennemi,
et en firent un horrible carnage. De ces six mille hommes de cavalerie,
partie a été culbutée dans les marais; trois cents hommes sont restés
sur le champ de bataille; sept cents ont été pris avec leurs chevaux, le
colonel du régiment de la reine et un grand nombre d'officiers sont de
ce nombre. L'étendard de ce régiment a été pris. Le corps du maréchal
Lannes est en pleine marche pour soutenir la cavalerie. Les cuirassiers
se portent en colonne sur la droite, et un autre corps d'armée se porte
sur Gransée. Nous arriverons à Stettin avant cette armée, qui, attaquée
dans sa marche en flanc, est déjà débordée par sa tête. Démoralisée
comme elle l'est, on a lieu d'espérer que rien n'échappera, et que toute
la partie de l'armée prussienne qui a inutilement perdu deux jours à
Magdebourg pour se rallier, n'arrivera pas sur l'Oder.

Ce combat de cavalerie de Zehdenick a son intérêt comme fait militaire.
De part et d'autre, il n'y avait pas d'infanterie; mais la cavalerie
prussienne est si loin de la nôtre, que les événemens de la campagne
ont prouvé qu'elle ne pouvait tenir vis à vis de forces moindres de la
moitié.

Un adjoint de l'état-major, arrêté par un parti ennemi du côté de la
Thuringe, lorsqu'il portait des ordres au maréchal Mortier, a été
conduit à Custrin, et y a vu le roi. Il rapporte qu'au-delà de l'Oder,
il n'est arrivé que très-peu de fuyards, soit à Stettin, soit à Custrin;
il n'a presque point vu de troupes d'infanterie.



Berlin, le 28 octobre 1806.

_Vingt-unième bulletin de la grande armée._

L'empereur a fait, hier 27, une entrée solennelle à Berlin. Il était
environné du prince de Neufchâtel, des maréchaux Davoust et Augereau,
de son grand-maréchal du palais, de son grand-écuyer et de ses
aides-de-camp. Le maréchal Lefebvre ouvrait la marche, à la tête de la
garde impériale à pied; les cuirassiers de la division Nansouty étaient
en bataille sur le chemin. L'empereur marchait entre les grenadiers et
les chasseurs à cheval de sa garde. Il est descendu au palais à trois
heures après-midi; il a été reçu par le grand-maréchal du palais,
Duroc. Un foule immense était accourue sur son passage. L'avenue de
Charlottembourg à Berlin est très-belle; l'entrée par cette porte
est magnifique. La journée était superbe. Tout le corps de la ville,
présenté par le général Hullin, commandant de la place, est venu à la
porte offrir les clefs de la ville à l'empereur; ce corps s'est rendu
ensuite chez S.M. Le général prince d'Hatzfeld était à la tête.

L'empereur a ordonné que les deux mille bourgeois les plus riches se
réunissent a l'hôtel-de-ville, pour nommer soixante d'entr'eux, qui
formeront le corps municipal. Les vingt cantons fourniront une garde
de soixante hommes chacun; ce qui fera douze cents des plus riches
bourgeois pour garder la ville et en faire la police. L'empereur a dit
au prince d'Hatzfeld: «Ne vous présentez pas devant moi, je n'ai pas
besoin de vos services. Retirez-vous dans vos terres.» Il a reçu le
chancelier et les ministres du roi de Prusse.

Le 28, à neuf heures du matin, les ministres de Bavière, d'Espagne,
de Portugal et de la Porte, qui étaient à Berlin, ont été admis à
l'audience de l'empereur. Il a dit au ministre de la Porte d'envoyer
un courrier à Constantinople, pour porter des nouvelles de ce qui se
passait, et annoncer que les Russes n'entreraient pas aujourd'hui en
Moldavie, et qu'ils ne tenteraient rien contre l'empire ottoman. Ensuite
il a reçu tout le clergé protestant et calviniste. Il y a à Berlin plus
de dix ou douze mille Français réfugiés par suite de l'édit de Nantes.
S. M. a causé avec les principaux d'entr'eux. Il leur a dit qu'ils
avaient de justes droits à sa protection, et que leurs privilèges et
leur culte seraient maintenus. Il leur a recommandé de s'occuper de
leurs affaires, de rester tranquilles, et de porter obéissance et
respect à _César_.

Les cours de justice lui ont été présentées par le chancelier. Il s'est
entretenu avec les membres de la division des cours d'appel et de
première instance; il s'est informé de la manière dont se rendait la
justice.

M. le comte de Néale s'étant présenté dans les salons de l'empereur,
S.M. lui a dit: «Eh! bien, Monsieur, vos femmes ont voulu la guerre,
en voici le résultat; vous deviez mieux contenir votre famille.» Des
lettres de sa fille avaient été interceptées: «Napoléon, disaient ces
lettres, ne veut pas la guerre, il faut la lui faire.» --«Non, dit S.M.
à M. de Néale, je ne veux pas la guerre, non pas que je me méfie de ma
puissance, comme vous le pensez, mais parce que le sang de mes peuples
m'est précieux, et que mon premier devoir est de ne le répandre que pour
sa sûreté et son honneur. Mais ce bon peuple de Berlin est victime de
la guerre, tandis que ceux qui l'ont attirée se sont sauvés. Je rendrai
cette noblesse de cour si petite, qu'elle sera obligée de mendier son
pain.»

En faisant connaître ses intentions au corps municipal, «j'entends, dit
l'empereur, qu'on ne casse les fenêtres de personne. Mon frère le roi de
Prusse a cessé d'être roi le jour où il n'a pas fait pendre le prince
Louis-Ferdinand, lorsqu'il a été assez osé pour aller casser les
fenêtres de ses ministres.»

Aujourd'hui 28, l'empereur est monté à cheval pour passer en revue le
corps du maréchal Davoust; demain S.M. passera en revue le corps du
maréchal Augereau.

Le grand-duc de Berg, et les maréchaux Lannes et prince de Ponte-Corvo
sont à la poursuite du prince de Hohenlohe. Après le brillant combat de
cavalerie de Zehdenick, le grand-duc de Berg s'est porté à Templin; il
y a trouvé les vivres et le dîner préparés pour les généraux et les
troupes prussienne.

À Gransée, le prince de Hohenlohe a changé de route, et s'est dirigé sur
Furstemberg. Il est probable qu'il sera coupé de l'Oder, et qu'il sera
enveloppé et pris.

Le duc de Weimar est dans une position semblable vis-à-vis du maréchal
Soult. Ce duc a montré l'intention de passer l'Elbe à Tanger-Munde, pour
gagner l'Oder. Le 25, le maréchal Soult l'a prévenu. S'il est joint, pas
un homme n'échappera; s'il parvient à passer, il tombe dans les mains du
grand-duc de Berg et des maréchaux Lannes et prince de Ponte-Corvo. Une
partie de nos troupes borde l'Oder. Le roi de Prusse a passé la Vistule.

M. le comte de Zastrow a été présenté à l'empereur le 27, à
Charlottembourg, et lui a remis une lettre du roi de Prusse. Au moment
même l'empereur reçoit un aide-de-camp du prince Eugène, qui lui annonce
une victoire remportée sur les Russes en Albanie.

Voici la proclamation que l'empereur a faite à ses soldats:


_Proclamation de l'empereur à l'armée._

Soldats! vous avez justifié mon attente, et répondu dignement à la
confiance du peuple français. Tous avez supporté les privations et les
fatigues avec autant de courage que vous avez montré d'intrépidité et
de sang-froid au milieu des combats. Vous êtes les dignes défenseurs de
l'honneur de ma couronne et de la gloire du grand peuple; tant que vous
serez animés de cet esprit, rien ne pourra vous résister. Je ne sais
désormais à quelle arme je dois donner la préférence.... vous êtes tous
de bons soldats. Voici les résultats de nos travaux.

Une des premières puissances militaires de l'Europe, qui osa naguère
nous proposer une honteuse capitulation, est anéantie. Les forêts, les
défilés de la Franconie, la Saale, l'Elbe, que nos pères n'eussent pas
traversés en sept ans, nous les avons traversés en sept jours, et livré
dans l'intervalle quatre combats et une grande bataille, Nous avons
précédé à Potsdam, à Berlin, la renommée de nos victoires. Nous avons
fait soixante mille prisonniers, pris soixante-cinq drapeaux, parmi
lesquels ceux des gardes du roi de Prusse; six cents pièces de canon,
trois forteresses, plus de vingt généraux. Cependant, près de la moitié
de vous regrettent de n'avoir pas encore tiré un coup de fusil. Toutes
les provinces de la monarchie prussienne, jusqu'à l'Oder, sont en notre
pouvoir.

Soldats! les Russes se vantent de venir à nous. Nous marcherons à leur
rencontre, nous leur épargnerons la moitié du chemin, ils retrouveront
Austerlitz au milieu de la Prusse. Une nation qui a aussitôt oublié la
générosité dont nous avons usé envers elle après cette bataille, où son
empereur, sa cour, les débris de son armée n'ont dû leur salut qu'à la
capitulation que nous leur avons accordée, est une nation qui ne saurait
lutter avec succès contre nous.

Cependant, tandis que nous marchons au-devant des Russes, de nouvelles
armées, formées dans l'intérieur de l'empire, tiennent prendre notre
place pour garder nos conquêtes. Mon peuple tout entier s'est levé,
indigné de la honteuse capitulation que les ministres prussiens, dans
leur délire, nous ont proposée. Nos routes et nos villes frontières sont
remplies de conscrits qui brûlent de marcher sur vos traces. Nous ne
serons plus désormais les jouets d'une paix traîtresse, et nous ne
poserons plus les armes que nous n'ayons obligé les Anglais, ces
éternels ennemis de notre nation, à renoncer au projet de troubler le
continent, et à la tyrannie des mers.

Soldats! je ne puis mieux vous exprimer les sentimens que j'ai pour
vous, qu'en vous disant que je vous porta dans mon coeur l'amour que
vous me montrez tous les jours.

NAPOLÉON.



Berlin, le 29 octobre 1806.

_Vingt-deuxième bulletin de la grande armée._

Les événemens se succèdent avec rapidité. Le grand-duc de Berg est
arrivé le 27 à Hasleben avec une division de dragons. Il avait envoyé à
Boitzenhourg le général Milhaud, avec le treizième régiment de chasseurs
et la brigade de cavalerie légère du général Lasalle, sur Prentzlow.
Instruit que l'ennemi était en force à Boitzenbourg, il s'est porté
à Wigneensdorf. A peine arrivé là, il s'aperçut qu'une brigade de
cavalerie ennemie s'était portée sur la gauche, dans l'intention de
couper le général Milhaud. Les voir, les charger, jeter le corps des
gendarmes du roi dans le lac, fut l'affaire d'un moment. Ce régiment se
voyant perdu, demanda à capituler. Cinq cents hommes mirent pied à
terre et remirent leurs chevaux. Les officiers se retirent chez eux sur
parole. Quatre étendards de la garde, tous d'or, furent le trophée du
petit combat de Wigneensdorf, qui n'était que le prélude de la belle
affaire de Prentzlow.

Ces célèbres gendarmes, qui ont trouvé tant de commisération après la
défaite, sont les mêmes qui, pendant trois mois, ont révolté la ville de
Berlin par toutes sortes de provocations. Ils allaient sous les fenêtres
de M. Laforêt, ministre de France, aiguiser leurs sabres: les gens de
bon sens haussaient les épaules; mais la jeunesse sans expérience, et
les femmes passionnées, à l'exemple de la reine, voyaient dans cette
fanfaronnade, un pronostic sûr des grandes destinées qui attendaient
l'armée prussienne.

Le prince de Hohenlohe, avec les débris de la bataille de Jéna,
cherchait à gagner Stettin. Il avait été obligé de changer de route,
parce que le grand-duc de Berg était à Templin avant lui. Il voulut
déboucher de Boitzenbourg sur Hasleben, il fut trompé dans son
mouvement. Le grand-duc de Berg jugea que l'ennemi cherchait à gagner
Prentzlow; cette conjecture était fondée. Le prince marcha toute la
nuit avec les divisions de dragons des généraux Beaumont et Grouchy,
éclairées par la cavalerie légère du général Lasalle. Les premiers
postes de nos hussards arrivèrent à Prentzlow avec l'ennemi, mais
ils furent obligés de se retirer le 28 au matin devant les forces
supérieures que déploya le prince de Hohenlohe. A neuf heures du matin,
le grand-duc de Berg arriva à Prentow, et à dix heures, il vit l'armée
ennemie en pleine marche. Sans perdre de temps en vains mouvemens, le
prince ordonna, au général Lasalle de charger dans les faubourgs de
Prentzlow, et le fit soutenir par les généraux Grouchy et Beaumont, et
leurs six pièces d'artillerie légère. Il fît traverser à Golmitz la
petite rivière qui passe à Prentzlow, par trois régimens de dragons,
attaquer le flanc de l'ennemi, et chargea son autre brigade de dragons
de tourner la ville. Nos braves canonnières à cheval placèrent si bien
leurs pièces, et tirèrent avec tant d'assurance, qu'ils mirent de
l'incertitude dans les mouvemens de l'ennemi. Dans le moment, le général
Grouchy reçut ordre de charger: ses braves dragons s'en acquittèrent
avec intrépidité. Cavalerie, infanterie, artillerie, tout fut culbuté
dans les faubourgs de Prentzlow. On pouvait entrer pêle-mêle avec
l'ennemi dans la ville; mais le prince préféra les faire sommer par le
général Belliard. Les portes de la ville étaient déjà brisées; Sans
espérance, le prince de Hohenlohe, un des principaux boute-feux de cette
guerre impie, capitula, et défila devant l'armée française avec seize
mille hommes d'infanterie, presque tous gardes ou grenadiers; six
régimens de cavalerie, quarante-cinq drapeaux et soixante-quatre pièces
d'artillerie attelées. Tout ce qui avait échappé des gardes du roi de
Prusse à la bataille de Jéna, est tombé en notre pouvoir. Nous avons
tous les drapeaux des gardes à pied et à cheval du roi. Le prince de
Hohenlohe, commandant en chef, après la blessure du duc de Brunswick,
un prince de Mecklembourg-Schwerin et plusieurs généraux sont nos
prisonniers.

«Mais il n'y a rien de fait, tant qu'il reste à faire, écrivit
l'empereur au grand-duc de Berg. Vous avez débordé une colonne de huit
mille hommes, commandée par le général Blucher; que j'apprenne bientôt
qu'elle a éprouvé le même sort.»

Une autre de dix mille hommes a passé l'Elbe; elle est commandée par le
duc de Weimar. Tout porte à croire que lui et toute sa colonne vont être
enveloppés.

Le prince Auguste-Ferdinand, frère du prince Louis, tué à Saalfeld, et
fils du prince Ferdinand, frère du Grand-Frédéric, a été pris par nos
dragons les armes à la main.

Ainsi, cette grande et belle armée prussienne a disparu comme un
brouillard d'automne au lever du soleil. Généraux en chef, généraux
commandant les corps d'armée, princes, infanterie, cavalerie,
artillerie, il n'en reste plus rien. Nos postes étant entrés à Francfort
sur l'Oder, le roi de Prusse s'est porté plus loin. Il ne lui reste pas
quinze mille hommes; et pour un tel résultat, il n'y a presque aucune
perte de notre côté.

Le général Clarke, gouverneur du pays d'Erfurth, a fait capituler un
bataillon saxon qui errait sans direction.

L'empereur a passé, le 28, la revue du corps du maréchal Davoust, sous
les murs de Berlin. Il a nommé à toutes les places vacantes, il
a récompensé les braves. Il a ensuite réuni les officiers et
sous-officiers en cercle, et leur a dit: «Officiers et sous-officiers du
troisième corps d'armée, vous vous êtes couverts de gloire à la bataille
de Jéna; j'en conserverai un éternel souvenir. Les braves qui sont
morts, sont morts avec gloire. Nous devons désirer de mourir dans
des circonstances si glorieuses.» En passant la revue des douzième,
soixante-unième et quatre-vingt-cinquième régimens de ligne qui ont
le plus perdu à cette bataille, parce qu'ils ont dû soutenir les plus
grands efforts, l'empereur a été attendri de savoir morts, ou grièvement
blessés, beaucoup de ses vieux soldats dont il connaissait le dévouement
et la bravoure depuis quatorze ans. Le douzième régiment surtout a
montré une intrépidité digne des plus grands éloges.

Aujourd'hui à midi, l'empereur a passé la revue du septième corps, que
commande le maréchal Augereau. Ce corps a très-peu souffert. La moitié
des soldats n'a pas eu occasion de tirer un coup de fusil, mais tous
avaient la même volonté et la même intrépidité. La vue de ce corps était
magnifique. «Votre corps seul, a dit l'empereur, est plus fort que tout
ce qui reste au roi de Prusse, et vous ne composez pas le dixième de mon
armée.»

Tous les dragons à pied que l'empereur avait fait venir à la grande
armée sont montés, et il y a au grand dépôt de Spandau quatre mille
chevaux sellés et bridés dont on ne sait que faire, parce qu'il n'y
a pas de cavaliers qui en aient besoin. On attend avec impatience
l'arrivée des dépôts.

Le prince Auguste a été présenté à l'empereur, au palais de Berlin,
après la revue du septième corps d'année. Ce prince a été renvoyé chez
son père, le prince Ferdinand, pour se reposer et se faire panser de ses
blessures.

Hier, avant d'aller à la revue du corps du maréchal Davoust, l'empereur
avait rendu visite à la veuve du prince Henri, et au prince et à la
princesse Ferdinand, qui se sont toujours fait remarquer par la manière
distinguée avec laquelle ils n'ont cessé d'accueillir les Français.

Dans le palais qu'habite l'empereur à Berlin, se trouve la soeur du roi
de Prusse, princesse électorale de Hesse-Cassel. Cette princesse est en
couche. L'empereur a ordonné à son grand-maréchal du palais de veiller
à ce qu'elle ne fût pas incommodée du bruit et des mouvemens du
quartier-général.

Le dernier bulletin rapporte la manière dont l'empereur a reçu le prince
d'Hatzfeld à son audience. Quelques instans après ce prince fut arrêté.
Il aurait été traduit devant une commission militaire et inévitablement
condamné à mort: des lettres de ce prince au prince Hohenlohe,
interceptées aux avant-postes, avaient appris que, quoiqu'il se dit
chargé du gouvernement civil de la ville, il instruisait l'ennemi des
mouvemens des Français. Sa femme, fille du ministre Schulenbourg, est
venue se jeter aux pieds de l'empereur; elle croyait que son mari était
arrêté à cause de la haine que le ministre Schulenbourg portait à la
France. L'empereur la dissuada bientôt, et lui fit connaître qu'on avait
intercepté des papiers dont il résultait que son mari faisait un double
rôle, et que les lois de la guerre étaient impitoyables sur un pareil
délit. La princesse attribuait à l'imposture de ses ennemis cette
accusation, qu'elle appelait une calomnie. «Vous connaissez l'écriture
de votre mari, dit l'empereur, je vais vous faire juge.» Il fit apporter
la lettre interceptée, et la lui remit. Cette femme, grosse de plus de
huit mois, s'évanouissait à chaque mot qui lui découvrait jusqu'à quel
point était compromis son mari, dont elle reconnaissait l'écriture.
L'empereur fut touché de sa douleur, de sa confusion, des angoisses qui
la déchiraient. «Eh! bien, lui dit-il, vous tenez cette lettre, jetez-la
au feu; cette pièce anéantie, je ne pourrai plus faire condamner votre
mari.» (Cette scène touchante se passait près de la cheminée). Madame
d'Hatzfeld ne se le fit pas dire deux fois. Immédiatement après, le
prince de Neufchâtel reçut ordre de lui rendre son mari. La commission
militaire était déjà réunie. La lettre seule de M. d'Hatzfeld le
condamnait; trois heures plus tard il était fusillé.



Berlin, le 30 octobre 1806.

_Vingt-troisième bulletin de la grande armée._

Le duc de Weimar est parvenu à passer l'Elbe à Havelberg. Le général
Soult s'est porté le 9 à Rathnau, et le 30 à Wertenhausen.

Le 29, la colonne du duc de Weimar était à Rhinsberg, et le maréchal
prince de Ponte-Corvo à Furstemberg. Il n'y a pas de doute que ces
quatorze mille hommes ne soient tombés ou ne tombent, dans ce moment, au
pouvoir de l'armée française. D'un autre côté, le général Blucher, avec
sept mille hommes, quittait Rhinsberg, le 29 au matin, pour se porter
sur Stettin, le maréchal Lannes et le grand-duc de Berg avaient trois
journées de marche d'avance sur lui. Cette colonne est tombée en notre
pouvoir, ou y tombera sous quarante-huit heures.

Nous avons rendu compte, dans le dernier bulletin, qu'à l'affaire de
Prentzlow, le grand-duc de Berg avait fait mettre bas les armes au
prince de Hohenlohe et à ses dix-sept mille hommes. Le 29, une colonne
ennemie de six mille hommes a capitulé dans les mains du général Milhaud
à Passewalk. Cela nous donne encore deux mille chevaux sellés et bridés,
avec les sabres. Voilà plus de six mille chevaux que l'empereur a ainsi
à Spandau, après avoir monté toute sa cavalerie.

Le maréchal Soult, arrivé à Rathnau, a rencontré cinq escadrons de
cavalerie saxonne qui ont demandé à capituler. Il leur a fait signer une
capitulation. C'est encore cinq cents chevaux pour l'armée.

Le maréchal Davoust a passé l'Oder à Francfort. Les alliés bavarois et
wurtembergeois, sous les ordres du prince Jérôme, sont en marche de
Dresde sur Francfort.

Le roi de Prusse a quitté l'Oder, et a passé la Vistule; il est
à Graudentz. Les places de la Silésie sont sans garnison et sans
approvisionnemens. Il est probable que la place de Stettin ne tardera
pas à tomber en notre pouvoir. Le roi de Prusse est sans armée, sans
artillerie, sans fusils. C'est beaucoup que d'évaluer à douze ou quinze
mille hommes ce qu'il aura pu réunir sur la Vistule. Rien n'est curieux
comme les mouvemens actuels. C'est une espèce de chasse où la cavalerie
légère, qui va aux aguets des corps d'armée, est sans cesse détournée
par des colonnes ennemies qui sont coupées.

Jusqu'à cette heure, nous avons cent cinquante drapeaux, parmi lesquels
sont ceux brodés des mains de la belle reine, beauté aussi funeste aux
peuples de Prusse, que le fut Hélène aux Troyens.

Les gendarmes de la garde ont traversé Berlin pour se rendre prisonniers
à Spandau. Le peuple, qui les avait vus si arrogans il y a peu de
semaines, les a vus dans toute leur humiliation.

L'empereur a fait aujourd'hui une grande parade, qui a duré depuis onze
heures du matin, jusqu'à six heures du soir. Il a vu en détail toute sa
garde à pied et à cheval, et les beaux régimens des carabiniers et des
cuirassiers de la division Nansouty; il a fait différentes promotions,
en se faisant rendre compte de tout dans le plus grand détail.

Le général Savary, avec deux régimens de cavalerie, a déjà atteint le
corps du duc de Weimar, et sert de communication pour transmettre des
renseignemens au grand-duc de Berg, au prince de Ponte-Corvo et au
maréchal Soult.

On a pris possession des états du duc de Brunswick. On croit que ce duc
s'est réfugié en Angleterre. Toutes ses troupes ont été désarmées. Si ce
prince a mérité, à juste titre, l'animadversion du peuple français, il
a aussi encouru celle du peuple et de l'armée prussienne; du peuple qui
lui reproche d'être l'un des auteurs de la guerre; de l'armée; qui se
plaint de ses manoeuvres et de sa conduite militaire. Les faux calculs
des jeunes gendarmes sont pardonnables; mais la conduite de ce vieux
prince, âgé de soixante-douze ans, est un excès de délire dont la
catastrophe ne saurait exciter de regrets. Qu'aura donc de respectable
la vieillesse, si, au défaut de son âge, elle joint la fanfaronnade et
l'inconsidération de la jeunesse?



Berlin, le 31 octobre 1806.

_Vingt-quatrième bulletin de la grande armée._

Stettin est en notre pouvoir. Pendant que la gauche du grand-duc de
Berg, commandée par le général Milhaud, faisait mettre bas les armes, à
une colonne de six mille hommes à Passewalk, la droite, commandée par
le général Lasalle, sommait la ville de Stettin, et l'obligeait à
capituler. Stettin est une place en bon état, bien armée et bien
palissadée: cent-soixante pièces de canon, des magasins considérables,
une garnison de six mille hommes de belles troupes, prisonnière,
beaucoup de généraux, tel est le résultat de la capitulation de Stettin,
qui ne peut s'expliquer que par l'extrême découragement qu'a produit
sur l'Oder et dans tous les pays de la rive droite la disparition de la
grande armée prussienne.

De toute cette belle armée de cent quatre-vingt mille hommes, rien n'a
passé l'Oder. Tout a été pris, ou erre encore entre l'Elbe et l'Oder, et
sera pris avant quatre jours. Le nombre des prisonniers montera à près
de cent mille hommes. Il est inutile de faire sentir l'importance de la
prise de la ville de Stettin, une des places les plus commerçantes de
la Prusse, et qui assure à l'armée un bon pont sur l'Oder et une bonne
ligne d'opérations.

Du moment que les colonnes du duc de Weimar et du général Blucher, qui
sont débordées par la droite et la gauche, et poursuivies par la queue,
seront rendues, l'armée prendra quelques jours de repos.

On n'entend point encore parler des Russes. Nous désirons fort qu'il en
vienne une centaine de milliers. Mais le bruit de leur marche est une
vraie fanfaronnade. Ils n'oseront pas venir à notre rencontre. La
journée d'Austerlitz se représente à leurs yeux. Ce qui indigne les gens
sensés, c'est d'entendre l'empereur Alexandre et son sénat dirigeant,
dire que ce sont les alliés qui ont été battus. Toute l'Europe sait bien
qu'il n'y a pas de familles en Russie qui ne portent le deuil.

Ce n'est point la perte des alliés qu'elle pleure: cent
quatre-vingt-quinze pièces de bataille russes qui ont été prises, et qui
sont à Strasbourg, ne sont pas les canons des alliés.

Les cinquante drapeaux russes qui sont suspendus a Notre-Dame de Paris,
ne sont point les drapeaux des alliés. Les bandes de Russes qui sont
morts dans nos hôpitaux, ou sont prisonniers dans nos villes, ne sont
pas les soldats des alliés.

L'empereur Alexandre, qui commandait à Austerlitz et à Vischau, avec un
si grand corps d'armée, et qui faisait tant de tapage, ne commandait pas
les alliés.

Le prince qui a capitulé, et s'est soumis à évacuer l'Allemagne par
journées d'étapes, n'était pas sans doute un prince allié. On ne peut
que hausser les épaules à de pareilles forfanteries. Voilà le résultat
de la faiblesse des princes et de la vénalité des ministres. Il était
bien plus simple pour l'empereur Alexandre de ratifier le traité de
paix qu'avait conclu son plénipotentiaire, et de donner le repos
au continent. Plus la guerre durera, plus la chimère de la Russie
s'effacera, et elle finira par être anéantie; autant la sage politique
de Catherine était parvenue à faire de sa puissance un immense
épouvantail, autant l'extravagance et la folie des ministres actuels la
rendront ridicule en Europe.

Le roi de Hollande, avec l'avant-garde de l'armée du Nord, est arrivé,
le 21, à Gottingue. Le maréchal Mortier, avec les deux divisions du
huitième corps de la grande armée, commandées par les généraux Lagrange
et Dupas, est arrivé le 26 à Fulde.

Le roi de Hollande a trouvé, à Munster, dans le comté de la Marck et
autres états prussiens, des magasins et de l'artillerie.

On a ôté à Fulde et à Brunswick les armes du prince d'Orange et celles
du duc. Ces deux princes ne régneront plus. Ce sont les principaux
auteurs de cette nouvelle coalition.

Les Anglais n'ont pas voulu faire la paix; ils la feront; mais la France
aura plus d'états et de côtes dans son système fédératif.



Berlin, le 2 novembre 1806.

_Vingt-cinquième bulletin de la grande armée._

Le général de division Beaumont a présenté aujourd'hui à l'empereur
cinquante nouveaux drapeaux et étendards pris sur l'ennemi; il a
traversé toute la ville avec les dragons qu'il commande, et qui
portaient ces trophées; le nombre des drapeaux, dont la prise a été la
suite de la bataille de Jéna, s'élève en ce moment à deux cents.

Le général Davoust a fait cerner et sommer Custrin, et cette place s'est
rendue. On y a fait quatre mille hommes prisonniers de guerre. Les
officiers retournent chez eux sur parole, et les soldats sont conduits
en France. Quatre-vingt-dix pièces de canon ont été trouvées sur les
remparts; la place, en très-bon état, est située au milieu des marais;
elle renferme des magasins considérables. C'est une des conquêtes les
plus importantes de l'armée; elle a achevé de nous rendre maître de
toutes les places sur l'Oder.

Le maréchal Ney va attaquer en règle Magdebourg, et il est probable que
cette forteresse fera peu de résistance.

Le grand-duc de Berg avait son quartier général, le 31, à Friedland. Ses
dispositions faites, il a ordonné l'attaque de la colonne du général
prussien Bila que le général Beker a chargé dans la plaine en avant
de la petite ville d'Anklam, avec la brigade de dragons du général
Boussart. Tout a été enfoncé, cavalerie et infanterie, et le général
Beker est entré dans la ville avec les ennemis, qu'il a forcés de
capituler. Le résultat de cette capitulation a été quatre mille
prisonniers de guerre: les officiers sont renvoyés sur parole, et les
soldats sont conduits en France. Parmi ces prisonniers, se trouve le
régiment de hussards de la garde du roi, qui, après la guerre de sept
ans, avaient reçu de l'impératrice Catherine, en témoignage de leur
bonne conduite, des pelisses de peau de tigre.

La caisse du corps du général Bila, et une partie des bagages avaient
passé la Penne et se trouvaient dans la Poméranie suédoise. Le grand-duc
de Berg les a fait réclamer.

Le 1er novembre au soir, le grand-duc avait son quartier-général à
Demmin.

Le général Blucher et le duc de Weimar, voyant le chemin de Stettin
fermé, se portaient sur leur gauche, comme pour retourner sur l'Elbe;
mais le maréchal Soult avait prévu ce mouvement: et il y a peu de doute
que ces deux corps ne tombent bientôt entre nos mains.

Le maréchal a réuni son corps d'armée à Stettin, où l'on trouve encore
chaque jour des magasins et des pièces de canon.

Nos coureurs sont déjà entrés en Pologne.

Le prince Jérôme, avec les Bavarois et les Wurtembergeois, formant un
corps d'armée, se porte en Silésie.

S.M. a nommé le général Clarke gouverneur général de Berlin et de la
Prusse, et a déjà arrêté toutes les bases de l'organisation intérieure
du pays.

Le roi de Hollande marche sur Hanovre, et le maréchal Mortier sur
Cassel.



Berlin, le 3 novembre 1806.

_Vingt-sixième bulletin de la grande armée_.

On n'a pas encore reçu la nouvelle de la prise des colonnes du général
Blucher et du duc de Weimar. Voici la situation de ces deux divisions
ennemies et celle de nos troupes. Le général Blucher, avec sa colonne,
s'était dirigé sur Stettin. Ayant appris que nous étions déjà dans cette
ville, et que nous avions gagné deux marches sur lui, il se reploya, de
Gransée, où nous arrivions en même temps que lui, sur Neustrelitz, où
il arriva le 30 octobre, ne s'arrêtant point là, et se dirigeant sur
Wharen, où on le suppose arrivé le 31, avec le projet de chercher à se
retirer du côté de Rostock pour s'y embarquer.

Le 31, six heures après son départ, le général Savary, avec une colonne
de six cents chevaux, est arrivé à Strelitz, où il a fait prisonnier le
frère de la reine de Prusse, qui est général au service du roi.

Le 1er novembre, le grand-duc de Berg était à Demmin, filant pour
arriver a Rostock, et couper la mer au général Blucher.

Le maréchal prince de Ponte-Corvo avait débordé le général Blucher. Ce
maréchal se trouvait le 31, avec son corps d'armée, à Neubrandebourg, et
se mettait en marche sur Wharen, ce qui a dû le mettre aux prises, dans
la journée du 1er, avec le général Blucher.

La colonne commandée par le duc de Weimar était arrivée le 29 octobre
à Neustrelitz; mais instruit que la route de Stettin était coupée, et
ayant rencontré les avant-postes français, il fit une marche rétrograde,
le 29, sur Wistock. Le 30, le maréchal Soult en avait connaissance
par ses hussards, et se mettait en marche sur Wertenhausen. Il l'a
immanquablement rencontré le 31 ou le 1er. Ces deux colonnes ont donc
été prises hier, ou aujourd'hui au plus tard.

Voici leurs forces: le général Blucher a trente pièces de canon, sept
bataillons d'infanterie et quinze cents hommes de cavalerie. Il est
difficile d'évaluer la force de ce corps; ses équipages, ses caissons,
ses munitions ont été pris. Il est dans la plus pitoyable situation.

Le duc de Weimar a douze bataillons et trente-cinq escadrons en bon
état; mais il n'a pas une pièce d'artillerie.

Tels sont les faibles débris de toute l'armée prussienne: il n'en
restera rien. Ces deux colonnes prises, la puissance de la Prusse est
anéantie, et elle n'a presque plus de soldats. En évaluant à dix mille
hommes ce qui s'est retiré avec le roi sur la Vistule, ce serait
exagérer.

M. Schulenbourg s'est présenté à Strelitz pour demander un passeport
pour Berlin. Il a dit au général Savary: «Il y a huit heures que j'ai vu
passer les débris de la monarchie prussienne. Vous les aurez aujourd'hui
ou demain. Quelle destinée inconcevable et inattendue! La foudre nous a
frappés.» Il est vrai que depuis que l'empereur est entré en campagne,
il n'a pas pris un moment de repos. Toujours en marches forcées,
devinant constamment les mouvemens de l'ennemi. Les résultats en sont
tels qu'il n'y en a aucun exemple dans l'histoire. De plus de cent
cinquante mille hommes qui se sont présentés à la bataille de Jéna,
pas un ne s'est échappé pour en porter la nouvelle au-delà de l'Oder.
Certes, jamais agression ne fut plus injuste; jamais guerre ne fut plus
intempestive. Puisse cet exemple servir de leçon aux princes faibles,
que les intrigues, les cris et l'or de l'Angleterre excitent toujours à
des entreprises insensées.

La division bavaroise, commandée par le général Wrede, est partie de
Dresde le 31 octobre. Celle commandée par le général Deroi est partie
le 1er novembre. La colonne wurtembergeoise est partie le 3. Toutes ces
colonnes se rendent sur l'Oder; elles forment le corps d'armée du prince
Jérôme.

Le général Durosnet a été envoyé à Odesberg avec un parti de cavalerie
immédiatement après notre entrée à Berlin, pour intercepter tout ce
qui se jetterait du canal dans l'Oder. Il a pris plus de quatre-vingts
bateaux chargés de munitions de toute espèce qu'il a envoyés à Spandau.

On a trouvé à Custrin des magasins de vivres suffisans pour nourrir
l'armée pendant deux mois.

Le général de brigade Macon, que l'empereur avait nommé commandant de
Leipsick, est mort dans cette ville d'une fièvre putride. C'était un
brave soldat et un parfait honnête homme. L'empereur en faisait cas, et
a été très-affligé de sa mort.



Berlin, le 6 novembre 1806.

_Vingt-septième bulletin de la grande armée_.

On a trouvé à Stettin une grande quantité de marchandises anglaises, à
l'entrepôt sur l'Oder; on y a trouvé cinq cents pièces de canon et des
magasins considérables de vivres.

Le 1er novembre, le grand-duc de Berg était à Demmin: le 2 à Tetetow,
ayant sa droite sur Rostock. Le général Savary était le 1er à
Kratzebourg, et le 2, de bonne heure, à Wharen et à Jabel. Le prince
de Ponte-Corvo attaqua, le soir du 1er à Jabel, l'arrière-garde de
l'ennemi. Le combat fut assez soutenu; le corps ennemi fut plusieurs
fois mis en déroute: il eût été entièrement enlevé si les difficultés de
passer le pays de Mecklembourg ne l'eussent encore sauvé ce jour-là. Le
prince de Ponte-Corvo, en chargeant avec la cavalerie, a fait une chute
de cheval, qui n'a eu aucune suite. Le maréchal Soult est arrivé le 2 à
Plauer.

Ainsi, l'ennemi a renoncé à se porter sur l'Oder. Il change tous les
jours de projets. Voyant que la route de l'Oder lui était fermée, il a
voulu se retirer sur la Poméranie suédoise. Voyant celle-ci également
interceptée, il a voulu retourner sur l'Elbe; mais le maréchal Soult
l'ayant prévenu, il paraît se diriger sur le point le plus prochain des
côtes. Il doit avoir été à bout le 4 ou le 5 novembre. Cependant tous
les jours un ou deux bataillons, et même des escadrons de cette colonne
tombent en notre pouvoir. Elle n'a plus ni caissons, ni bagages.

Le maréchal Lannes est à Stettin; le maréchal Davoust à Francfort; le
prince Jérôme en Silésie. Le duc de Weimar a quitté le commandement pour
retourner chez lui, et l'a laissé à un général peu connu.

L'empereur a passé aujourd'hui la revue de la division de dragons
du général Beaumont, sur la place du palais de Berlin. Il a fait
différentes promotions.

Tous les hommes de cavalerie qui se trouvaient à pied, se sont rendus a
Potsdam, où l'on a envoyé les chevaux de prise. Le général de division
Bourcier a été chargé de la direction de ce grand dépôt. Deux mille
dragons à pied qui suivaient l'armée, sont déjà montés.

On travaille avec activité à armer la forteresse de Spandau, et à
rétablir les fortifications de Wittemberg, d'Erfurt, de Custrin et de
Stettin.

Le maréchal Mortier, commandant le huitième corps de la grande armée,
s'est mis en marche le 30 octobre sur Cassel: il y est arrivé le 31.



Berlin, 7 novembre 1806.

_Vingt-huitième bulletin de la grande armée._

Sa majesté a passé aujourd'hui, sur la place du palais de Berlin, depuis
onze heures du matin jusqu'à trois après-midi, la revue de la division
de dragons du générai Klein. Elle a fait plusieurs promotions. Cette
division a donné avec distinction à la bataille de Jéna et a enfoncé
plusieurs carrés d'infanterie prussienne. L'empereur a vu ensuite
défiler le grand parc de l'armée, l'équipage de pont et le parc
du génie: le grand parc est commandé par le général d'artillerie
Saint-Laurent; l'équipage de pont, par le colonel Boucher, et le parc de
génie, par le général du génie Casals.

S.M. a témoigné au général Songis, inspecteur-général, sa satisfaction
de l'activité qu'il mettait dans l'organisation des différentes parties
du service de l'artillerie de cette grande armée.

Le général Savary a tourné près de Wismar sur la Baltique, à la tête de
cinq cents chevaux du premier de hussards et du septième de chasseurs,
le général prussien Husdunne, et l'a fait prisonnier avec deux brigades
de hussards et deux pièces de canon. Cette colonne appartient au corps
que poursuivent le grand-duc de Berg, le prince de Ponte-Corvo et le
maréchal Soult, lequel corps, coupé de l'Oder et de la Poméranie, paraît
acculé du côté de Lubeck.

Le colonel Excelmans, commandant le premier régiment de chasseurs du
maréchal Davoust, est entré à Posen, capitale de la Grande-Pologne. Il
a été reçu avec un enthousiasme difficile à peindre; la ville était
remplie de monde, les fenêtres parées comme en un jour de fête;: à peine
la cavalerie pouvait-elle se faire jour pour traverser les rues.

Le général du génie Bertrand, aide-de-camp de l'empereur, s'est embarqué
sur le lac de Stettin, pour faire la reconnaissance de toutes les
passes.

On a formé à Dresde et à Wittemberg un équipage de siège pour
Magdebourg: l'Elbe en est couvert. Il est à espérer que cette place ne
tiendra pas long-temps. Le maréchal Ney est chargé de ce siège.



Berlin, le 9 novembre 1806.

_Vingt-neuvième, bulletin de la grande armée._

La brigade de dragons du général Beker a paru aujourd'hui à la parade.

S.M. voulant récompenser la bonne conduite des régimens qui la
composent, a fait différentes promotions.

Mille dragons, qui étaient venus à pied à l'armée, et qui ont été montés
au dépôt de Potsdam, ont passé hier la revue du général Bessières; ils
ont été munis de quelques objets d'équipement qui leur manquaient, et
ils partent aujourd'hui pour rejoindre leurs corps respectifs, pourvus
de bonnes selles et montés sur de bons chevaux, fruits de la victoire.

S.M. a ordonné qu'il serait frappé une contribution de cent cinquante
millions sur les états prussiens et sur ceux des alliés de la Prusse.

Après la capitulation du prince Hohenlohe, le général Blucher, qui le
suivait, changea de direction, et parvint à se réunir à la colonne
du duc de Weimar, à laquelle s'était jointe celle du prince
Frédéric-Guillaume Brunswick-Oels, fils du duc de Brunswick. Ces trois
divisions se trouvèrent ainsi sous les ordres du général Blucher.
Différentes petites colonnes se joignirent également à ce corps. Pendant
plusieurs jours, ces troupes essayèrent de pénétrer par des chemins que
les Français pouvaient avoir laissés libres; mais les marches combinées
du grand-duc de Berg, du maréchal Soult et du prince de Ponte-Corvo
avaient obstrué tous les passages. L'ennemi tenta d'abord de se porter
sur Anklam, et ensuite sur Rostock: prévenu dans l'exécution de ce
projet, il essaya de revenir sur l'Elbe; mais s'étant trouvé encore
prévenu, il marche devant lui pour gagner Lubeck.

Le 4 novembre, il prit position à Crevismulen; le prince de Ponte-Corvo
culbuta l'arrière-garde, mais il ne put entamer ce corps, parce qu'il
n'avait que six cents hommes de cavalerie, et que celle de l'ennemi
était beaucoup plus forte. Le général Vattier a fait, dans cette
affaire, de très-belles charges, soutenues par les généraux Pactod et
Maisons, avec le vingt-septième régiment d'infanterie légère et le
huitième de ligne.

On remarque, dans les différentes circonstances de ce combat, qu'une
compagnie d'éclaireurs du quatre-vingt-quatorzième régiment, commandée
par le capitaine Razout, fut entourée par quelques escadrons ennemis:
mais les voltigeurs français ne redoutent point le choc des cuirassiers
prussiens; ils les reçurent de pied-ferme, et firent un feu si bien
nourri, et si adroitement dirigé, que l'ennemi renonça à les enfoncer.
On vit alors les voltigeurs à pied poursuivre la cavalerie à toute
course: les Prussiens perdirent sept pièces de canon, et mille hommes.

Mais le 4 au soir, le grand-duc de Berg, qui s'était porté sur la
droite, arriva avec sa cavalerie sur l'ennemi, dont le projet était
encore incertain. Le maréchal Soult marcha par Ratzbourg; le prince de
Ponte-Corvo marcha par Rebna. Il coucha du 5 au 6 à Schoenberg, d'où il
partit à deux heures après minuit. Arrivé à Schlukup sur la Trave, il
fit environner un corps de seize cents Suédois, qui avaient enfin jugé
convenable d'opérer leur retraite du Lauenbourg, pour s'embarquer sur
la Trave. Des coups de canon coulèrent les bâtimens préparés pour
l'embarquement. Les Suédois, après avoir riposté, mirent bas les armes.
Un convoi de trois cents voitures que le général Savary avait poursuivi
de Wismar, fut enveloppé par la colonne du prince de Ponte-Corvo, et
pris.--Cependant l'ennemi se fortifiait à Lubeck. Le maréchal Soult
n'avait pas perdu de temps dans sa marche de Ratzbourg; de sorte qu'il
arriva à la porte de Mullen lorsque le prince de Ponte-Corvo arrivait à
celle de la Trave. Le grand-duc de Berg, avec sa cavalerie, était entre
deux. L'ennemi avait arrangé à la hâte l'ancienne enceinte de Lubeck; il
avait disposé des batteries sur les bastions; il ne doutait pas qu'il ne
pût gagner là une journée; mais le voir, le reconnaître et l'attaquer
fut l'affaire d'un instant. Le général Drouet, à la tête
du vingt-septième régiment d'infanterie légère, et des
quatre-vingt-quatorzième et quatre-vingt-quinzième régimens, aborda les
batteries avec ce sang-froid et cette intrépidité qui appartiennent aux
troupes françaises. Les portes sont aussitôt enfoncées, les bastions
escaladés et l'ennemi mis en fuite; et le corps du prince de Ponte-Corvo
entre par la porte de la Trave. Les chasseurs corses, les tirailleurs
du Pô et le vingt-sixième d'infanterie légère, composant la division
d'avant-garde du général Legrand, qui n'avaient point encore combattu
dans cette campagne, et qui étaient impatiens de se mesurer avec
l'ennemi, marchèrent avec la rapidité de l'éclair: redoutes, bastions,
fossés, tout est franchi, et le corps du maréchal Soult entre par la
porte de Mullen. C'est en vain que l'ennemi voulut se défendre dans les
rues, dans les places, il fut poursuivi partout. Toutes les rues, toutes
les places furent jonchées de cadavres. Les deux corps d'armée arrivant
de deux côtés opposés, se réunirent au milieu de la ville. A peine
le grand-duc de Berg put-il passer, qu'il se mit à la poursuite des
fuyards: quatre mille prisonniers, soixante pièces de canon, plusieurs
généraux, un grand nombre d'officiers tués ou pris, tel est le résultat
de cette belle journée.

Le 7, avant le jour, tout le monde était à cheval, et le grand-duc de
Berg cernait l'ennemi près de Schwartau avec la brigade Lasalle et la
division de cuirassiers d'Hautpoult, Le général Blucher, le prince
Frédéric-Guillaume de Brunswick-Oels, et tous les généraux se présentent
alors aux vainqueurs, demandent à signer une capitulation, et défilent
devant l'armée française.

Ces deux journées ont détruit le dernier corps qui restait de l'armée
prussienne, et nous ont valu le reste de l'artillerie de cette armée,
beaucoup de drapeaux et seize mille prisonniers, parmi lesquels se
trouvent quatre mille hommes de cavalerie.

Ainsi ces généraux prussiens qui, dans le délire de leur vanité,
s'étaient permis tant de sarcasmes contre les généraux autrichiens,
ont renouvelé quatre fois la catastrophe d'Ulm, la première, par la
capitulation d'Erfurt, la seconde, par celle du prince Hohenlohe;
la troisième, par la reddition de Stettin, et la quatrième par la
capitulation de Schwartau.

La ville de Lubeck a considérablement souffert: prise d'assaut, ses
places et les rues ont été le théâtre du carnage. Elle ne doit
s'en prendre qu'à ceux qui ont attiré la guerre dans ses murs. Le
Mecklembourg a été également ravagé par les armées françaises et
prussiennes. Un grand nombre de troupes se croisant en tout sens, et à
marches forcées sur ce territoire, n'a pu trouver sa subsistance qu'aux
dépens de cette contrée. Ce pays est intimement lié avec la Russie;
son sort servira d'exemple aux princes d'Allemagne qui cherchent des
relations éloignées avec une puissance à l'abri des malheurs qu'elle
attire sur eux, et qui ne fait rien pour secourir ceux qui lui sont
attachés par les liens les plus étroits du sang et par les rapports les
plus intimes.

L'aide-de-camp du grand-duc de Berg, Dery, a fait capituler le corps
qui escortait les bagages qui s'étaient retirés derrière la Penne. Les
Suédois ont livré les fuyards et les caissons. Cette capitulation a
produit quinze cents prisonniers, une grande quantité de bagages et de
chariots. Il y a aujourd'hui des régimens de cavalerie, qui possèdent
plusieurs centaines de milliers d'écus.

Le maréchal Ney, chargé du siège de Magdebourg, a fait bombarder cette
place. Plusieurs maisons ayant été brûlées, les habitans ont manifesté
leur mécontentement, et le commandant a demandé à capituler. Il y
a, dans cette forteresse, beaucoup d'artillerie, des magasins
considérables, seize mille hommes appartenant à plus de soixante-dix
bataillons, et beaucoup de caisses des corps.

Pendant ces événemens importans, plusieurs corps de notre armée arrivent
sur la Vistule.

La malle de Varsovie a apporté beaucoup de lettres de Russie qui ont été
interceptées. On y voit que dans ce pays les fables des journaux anglais
trouvent une grande croyance; ainsi, l'on est persuadé en Russie que
le maréchal Masséna a été tué; que la ville de Naples s'est soulevée;
qu'elle a été occupée par les Calabrais; que le roi s'est réfugié à
Rome, et que les Anglais, avec cinq ou six mille hommes, sont maîtres de
l'Italie. Il ne faudrait cependant qu'un peu de réflexion pour rejeter
de pareils bruits. La France n'a-t-elle donc plus d'armée en Italie? Le
roi de Naples est dans sa capitale; il a quatre-vingt mille Français; il
est maître des deux Calabres; et à Pétersbourg on croit les Calabrais
à Rome. Si quelques galériens armés et endoctrinés par cet infâme
Sidney-Smith, la honte des braves militaires anglais, tuent des hommes
isolés, égorgent des propriétaires riches et paisibles, la gendarmerie
et l'échafaud en font justice.

La marine anglaise ne désavouera point le titre d'infamie donnée à
Sidney-Smith. Les généraux Stuart et Fox, tous les officiers de terre
s'indignent de voir le nom anglais associé à des brigands. Le brave
général Stuart s'est même élevé publiquement contre ces menées aussi
impuissantes qu'atroces, et qui tendent à faire du noble métier de
la guerre, un échange d'assassinats et de brigandages. Mais quand
Sidney-Smith a été choisi pour seconder les fureurs de la reine, on n'a
vu en lui qu'un de ces instrumens que les gouvernemens emploient trop
souvent, et qu'ils abandonnent au mépris qu'ils sont les premiers à
avoir pour eux. Les Napolitains feront connaître un jour avec détail les
lettres de Sidney-Smith, les missions qu'il a données, l'argent qu'il a
répandu pour l'exécution des atrocités dont il est l'agent en chef.

On voit aussi dans les lettres de Pétersbourg, et même dans les dépêches
officielles, qu'on croit qu'il n'y a plus de Français dans l'Italie
supérieure: on doit savoir cependant que, indépendamment de l'armée de
Naples, il y a encore en Italie cent mille hommes prêts à punir ceux qui
voudraient y porter la guerre.

On attend aussi de Pétersbourg des succès de la division de Corfou; mais
ou ne tardera pas à apprendre que cette division, à peine débarquée aux
bouches de Cattaro, a été défaite par le général Marmont; qu'une partie
a été prise, et l'autre rejetée dans ses vaisseaux. C'est une chose fort
différente d'avoir affaire à des Français, ou à des Turcs que l'on tient
dans la crainte et dans l'oppression, en fomentant avec art la discorde
dans les provinces. Mais quoi qu'il en puisse être, les Russes ne seront
point embarrassés pour détourner d'eux l'opprobre de ces résultats.

Un décret du sénat-dirigeant a déclaré qu'à Austerlitz, ce n'étaient
point les Russes, mais leurs alliés, qui avaient été battus. S'il y
a sur la Vistule une nouvelle bataille d'Austerlitz, ce sera encore
d'autres qu'eux qui auront été vaincus, quoiqu'aujourd'hui, comme alors,
leurs alliés n'aient point de troupes à joindre à leurs troupes, et que
leur armée ne puisse être composée que de Russes. Les états de mouvemens
et ceux des marches de l'armée russe seul tombés dans les mains de
l'état-major français. Il n'y aurait rien de plus ridicule que les plans
d'opérations des Russes, si leurs vaines espérances n'étaient plus
ridicules encore.

Le général Lagrange a été déclaré gouverneur-général de Cassel et des
états de Hesse.

Le maréchal Mortier s'est mis en marche pour le Hanovre et pour
Hambourg, avec son corps d'armée.

Le roi de Hollande a fait bloquer Hamelin. Il faut que cette guerre
soit la dernière, et que ses auteurs soient si sévèrement punis, que
quiconque voudra désormais prendre les armes contre le peuple Français,
sache bien, avant de s'engager dans une telle entreprise, quelles
peuvent en être les conséquences.



Berlin, le 10 novembre 1806.

_Trentième bulletin de la grande armée_.

La place de Magdebourg s'est rendue le 8: le 9, les portes ont été
occupées par les troupes françaises.

Seize mille hommes, près de huit cents pièces de canon, des magasins de
toute espèce tombent en notre pouvoir.

Le prince Jérôme a fait bloquer la place de Glogau, capitale de la
Haute-Silésie, par le général de brigade Lefebvre, à la tête de deux
mille chevaux bavarois. La place a été bombardée le 8 par dix obusiers
servis par de l'artillerie légère. Le prince fait l'éloge de la conduite
de la cavalerie bavaroise. Le général Deroy, avec sa division, a investi
Glogau le 9: on est entré en pourparler pour sa reddition.

Le maréchal Davoust est entré à Posen avec un corps d'armée le 10. Il
est extrêmement content de l'esprit qui anime les Polonais. Les agens
prussiens auraient été massacrés, si l'armée française ne les eût pris
sous sa protection.

La tête de quatre colonnes russes, fortes chacune de quinze mille
hommes, entrait dans les états prussiens par Georgenbourg, Olita, Grodno
et Jalowka. Le 25 octobre, ces têtes de colonnes avaient fait deux
marches, lorsqu'elles reçurent la nouvelle de la bataille du 14 et des
événemens qui l'ont suivie; elles rétrogradèrent sur-le-champ. Tant de
succès, des événemens d'une si haute importance, ne doivent pas ralentir
en France les préparatifs militaires; on doit, au contraire, les
poursuivre avec une nouvelle énergie, non pour satisfaire une ambition
insatiable, mais pour mettre un terme à celle de nos ennemis. L'armée
française ne quittera pas la Pologne et Berlin que la Porte ne soit
rétablie dans toute son indépendance, et que la Valachie et la Moldavie
ne soient déclarées appartenant en toute suzeraineté à la Porte.

L'armée française ne quittera point Berlin, que les possessions des
colonies espagnoles, hollandaises et françaises ne soient rendues, et la
paix générale faite.

On a intercepté une malle de Dantzick, dans laquelle on a trouvé
beaucoup de lettres venant de Pétersbourg et de Vienne. Ou use à Vienne
d'une ruse assez simple pour répandre de faux bruits. Avec chaque
exemplaire des gazettes, dont le ton est fort réservé, on envoie, sous
la même enveloppe, un bulletin à la main, qui contient les nouvelles les
plus absurdes. On y lit que la France n'a plus d'armée en Italie; que
toute cette contrée est en feu; que l'état de Venise est dans le plus
grand mécontentement et a les armes à la main; que les Russes ont
attaqué l'armée française en Dalmatie, et l'ont complètement battue.

Quelque fausses et ridicules que soient ces nouvelles, elles arrivent de
tant de côtés à la fois, qu'elles obscurcissent la vérité. Nous sommes
autorisés à dire que l'empereur a deux cent mille hommes en Italie, dont
quatre-vingt mille à Naples, et vingt-cinq mille en Dalmatie; que le
royaume de Naples n'a jamais été troublé que par des brigandages et des
assassinats; que le roi de Naples est maître de toute la Calabre; que
si les Anglais veulent y débarquer avec des troupes régulières, ils
trouveront a qui parler; que le maréchal Masséna n'a jamais eu que des
succès, et que le roi est tranquille dans sa capitale, occupé des soins
de son armée et de l'administration de son royaume; que le général
Marmont, commandant l'armée française en Dalmatie, a complètement battu
les Russes et les Monténégrins, entre lesquels la division règne; que
les Monténégrins accusent les Russes de s'être mal battus, et que les
Russes reprochent aux Monténégrins d'avoir fui; que de toutes les
troupes de l'Europe, les moins propres à faire la guerre en Dalmatie
sont certainement les troupes russes. Aussi y font-elles en général une
fort mauvaise figure.

Cependant le corps diplomatique, endoctriné par ces fausses directions
données à Vienne à l'opinion, égare les cabinets par ses rapsodies. De
faux calculs s'établissent là-dessus; et comme tout ce qui est bâti sur
le mensonge et sur l'erreur tombe promptement en ruine, des entreprises
aussi mal calculées tournent à la confusion de leurs auteurs.
Certainement dans la guerre actuelle, l'empereur n'a pas voulu affaiblir
son armée d'Italie; il n'en a pas retiré un seul homme; il s'est
contenté de faire venir huit escadrons de cuirassiers, parce que les
troupes de cette arme sont inutiles en Italie. Ces escadrons ne sont pas
encore arrivés à Inspruck. Depuis la dernière campagne, l'empereur a, au
contraire, augmenté son armée d'Italie de quinze régimens qui étaient
dans l'intérieur, et de neuf régimens du corps du général Marmont.
Quarante mille conscrits, presque tous de la conscription de 1806, ont
été dirigés sur l'Italie; et par les états de situation de cette armée
au 1er novembre, vingt-cinq mille y étaient déjà arrivés. Quant
au peuple des états vénitiens, l'empereur ne saurait être que
très-satisfait de l'esprit qui l'anime. Aussi, S.M. s'occupe-t-elle des
plus chers intérêts des Vénitiens; aussi a-t-elle ordonné des travaux
pour réparer et améliorer leur port, et pour rendre la passe de Malmocco
propre aux vaisseaux de tout rang.

Du reste, tous ces faiseurs de nouvelles en veulent beaucoup à nos
maréchaux et à nos généraux; il ont tué le maréchal Masséna à Naples;
ils ont tué en Allemagne le grand-duc de Berg, le maréchal Soult. Cela
n'empêche heureusement personne de se porter très-bien.



Berlin. le 12 novembre 1806.

Trente-unième bulletin de la grande armée.

La garnison de Magdebourg a défilé le 11, à neuf heures du matin, devant
le corps d'armée du maréchal Ney. Nous avons vingt généraux, huit cents
officiers, vingt-deux mille prisonniers, parmi lesquels deux mille
artilleurs, cinquante-quatre drapeaux, cinq étendards, huit cents pièces
de canon, un million de poudre, un grand équipage de pont et un matériel
immense d'artillerie.

Le colonel Gérard et l'adjudant-commandant Ricard ont présenté, ce
matin, à l'empereur, au nom des premier et quatrième corps, soixante
drapeaux qui ont été pris à Lubeck au corps du général prussien Blucher:
il y avait vingt-deux étendards; quatre mille chevaux tout harnachés,
pris dans cette journée, se rendent au dépôt de Potsdam.

Dans le vingt-neuvième bulletin, on a dit que le corps du général
Blucher avait fourni seize mille prisonniers, parmi lesquels quatre
mille de cavalerie. On s'est trompé, il y avait vingt-un mille
prisonniers, parmi lesquels cinq mille hommes de cavalerie montés; de
sorte que, par le résultat de ces deux capitulations, nous avons cent
vingt drapeaux et étendards, et quarante-cinq mille prisonniers. Le
nombre des prisonniers qui ont été faits dans la campagne passe cent
quarante mille; le nombre des drapeaux pris passe deux cent cinquante;
le nombre des pièces de campagne prises devant l'ennemi et sur le champ
de bataille, passe huit cents; celui des pièces prises à Berlin et dans
les places qui se sont rendues, passe quatre mille.

L'empereur a fait manoeuvrer hier sa garde à pied et à cheval, dans une
plaine aux portes de Berlin. La journée a été superbe.

Le général Savary, avec sa colonne mobile, s'est rendu à Rostock, et y a
pris quarante ou cinquante bâtimens suédois sur leur lest: il les a fait
vendre sur-le-champ.



Berlin, le 16 novembre 1806.

_Trente-deuxième bulletin de la grande armée_.

Après la prise de Magdebourg et l'affaire de Lubeck, la campagne contre
la Prusse se trouve entièrement finie.

Voici quelle était la situation de l'armée prussienne en entrant en
campagne: Le corps du général Ruchel, dit de Westphalie, était composé
de trente-trois bataillons d'infanterie, de quatre compagnies de
chasseurs, de quarante-cinq escadrons de cavalerie, d'un bataillon
d'artillerie et de sept batteries, indépendamment des pièces de
régiment. Le corps du prince de Hohenlohe était composé de vingt-quatre
bataillons prussiens et de vingt-cinq bataillons saxons, de
quarante-cinq escadrons prussiens et de trente-six escadrons saxons, de
deux bataillons d'artillerie, de huit batteries prussiennes et de huit
batteries saxonnes. L'armée commandée par le roi en personne, était
composée d'une avant-garde de dix bataillons et de quinze escadrons,
commandée par le duc de Weimar, et de trois divisions; la première,
commandée par le prince d'Orange, était composée de onze bataillons
et de vingt escadrons; la seconde division, commandée par le général
Wartensleben, était composée de onze bataillons et de quinze escadrons;
la troisième division, commandée par le général Schmettau, était
composée de dix bataillons et de quinze escadrons. Le corps de réserve
de cette armée, que commandait le général Kalkreuth, était composé de
deux divisions, chacune de dix bataillons des régimens de la garde ou
d'élite, et de vingt escadrons. La réserve que commandait le prince
Eugène de Wurtemberg, était composée de dix-huit bataillons et de vingt
escadrons. Ainsi, le total général de l'armée prussienne était de cent
soixante bataillons et de deux cent trente-six escadrons, servie par
cinquante batteries, ce qui faisait, présens sous les armes, cent quinze
mille hommes d'infanterie, trente mille de cavalerie, et huit cents
pièces de canon, y compris les canons de bataillons; Toute cette armée
se trouvait à la bataille du 14, hormis le corps du duc de Weimar, qui
était encore sur Eisenach, et la réserve du prince de Wurtemberg; ce qui
porte les forces prussiennes qui se trouvaient à la batailles à cent
vingt-six mille hommes. De ces cent vingt-six mille hommes, pas un n'a
échappé. Du corps du duc de Weimar, pas un homme n'a échappé. Du corps
de réserve du duc de Wurtemberg, qui a été battu à Halle, pas un homme
n'est échappé. Ainsi, ces cent quarante-cinq mille hommes ont tous été
pris, blessés ou tués; tous les drapeaux, étendards, tous les canons,
tous les bagages, tous les généraux ont été pris, et rien n'a passé
l'Oder. Le roi, la reine, le général Kalkreuth, et à peine dix ou douze
officiers, voilà tout ce qui s'est sauvé. Il reste aujourd'hui au roi de
Prusse un régiment dans la place de Gros-Glogau qui est assiégée, un
à Breslau, un à Brieg, deux à Varsovie, et quelques régimens à
Koenigsberg, en tout à peu près quinze mille hommes d'infanterie et
trois ou quatre mille hommes de cavalerie. Une partie de ces troupes
est enfermée dans des places fortes. Le roi ne peut pas réunir à
Koenigsberg, où il s'est réfugié dans ce moment, plus de huit mille
hommes. Le souverain de Saxe a fait présent de son portrait au général
Lemarrois, gouverneur de Wittemberg, qui, se trouvant à Torgau, a remis
l'ordre dans une maison de correction, parmi six cents brigands qui
s'étaient armés et menaçaient de piller la ville. Le lieutenant Lebrun
a présenté hier à l'empereur quatre étendards de quatre escadrons
prussiens que commandait le général Pelet, et que le général Drouet a
fait capituler du côté de Lauembourg. Ils s'étaient échappés du corps du
général Blucher. Le major Ameil, à la tête d'un escadron du seizième de
chasseurs, envoyé par le maréchal Soult le long de l'Elbe, pour ramasser
tout ce qui pourrait s'échapper du corps du général Blucher, a fait un
millier de prisonniers, dont cinq cents hussards, et a pris une grande
quantité de bagages.

Voici la position de l'armée française. La division des cuirassiers du
général d'Hautpoult, les divisions de dragons des généraux Grouchy et
Sahuc, la cavalerie légère du général Lasalle, faisant partie de la
réserve de cavalerie que le grand-duc de Berg avait à Lubeck, arrivent à
Berlin. La tête du corps du maréchal Ney, qui a fait capituler la place
de Magdebourg, est entrée aujourd'hui à Berlin. Les corps du prince de
Ponte-Corvo et du maréchal Soult sont en route pour venir à Berlin.
Le corps du maréchal Soult y arrivera le 20; celui du prince de
Ponte-Corvo, quelques jours après. Le maréchal Mortier est arrivé avec
le huitième corps à Hambourg, pour fermer l'Elbe et le Weser. Le général
Savary a été chargé du blocus de Hameln avec la division hollandaise. Le
corps du maréchal Lannes est à Thorn. Le corps du maréchal Augereau est
à Bromberg et vis-à-vis Graudentz. Le corps du maréchal Davoust est
en marche de Posen sur Varsovie, où se rend le grand-duc de Berg avec
l'autre partie de la réserve de cavalerie, composée des divisions
de dragons des généraux Beaumont, Klein et Beker, de la division de
cuirassiers du général Nansouty, et de la cavalerie légère du
général Milhaud. Le prince Jérôme, avec le corps des alliés, assiège
Gros-Glogau; son équipage de siège a été formé à Custrin. Une de ses
divisions investit Breslau. Il prend possession de la Silésie. Nos
troupes occupent le fort de Lenczyc, à mi-chemin de Posen à Varsovie;
on y a trouvé des magasins et de l'artillerie. Les Polonais montrent la
meilleure volonté, mais jusqu'à la Vistule ce pays est difficile; il y
a beaucoup de sable. Pour la première fois, la Vistule voit l'aigle
gauloise. L'empereur a désiré que le roi de Hollande retournât dans son
royaume pour veiller lui-même à sa défense. Le roi de Hollande a fait
prendre possession du Hanovre par le corps du général Mortier. Les
aigles prussiennes et les armes électorales en ont été ôtées ensemble.



Berlin, le 1er novembre 1806.

_Trente-troisième bulletin de la grande armée._

Une suspension d'armes a été signée hier à Charlottembourg. La saison
se trouvant avancée, cette suspension d'armes assoit les quartiers de
l'armée. Partie de la Pologne prussienne se trouve ainsi occupée par
l'armée française, et partie est neutre.

(_Suit la teneur de cette suspension_).



Berlin, le 31 novembre 1806.

Message au sénat.

«Sénateurs, nous voulons, dans les circonstances où se trouvent les
affaires générales de l'Europe, faire connaître, à vous et à la nation,
les principes que nous avons adoptés comme règle général.

«Notre extrême modération, après chacune des trois premières guerres, a
été la cause de celle qui leur a succédé. C'est ainsi que nous avons
eu à lutter contre une quatrième coalition, neuf mois après que la
troisième avait été dissoute, neuf mois après ces victoires éclatantes
que nous avait accordées la providence, et qui devaient assurer un long
repos au continent.

Mais un grand nombre de cabinets de l'Europe est plus tôt ou plus
tard influencé par l'Angleterre; et sans une solide paix avec cette
puissance, notre peuple ne saurait jouir des bienfaits qui sont le
premier but de nos travaux, l'unique objet de notre vie. Aussi, malgré
notre situation triomphante, nous n'avons été arrêtés, dans nos
dernières négociations avec l'Angleterre, ni par l'arrogance de son
langage, ni par les sacrifices qu'elle a voulu nous imposer. L'île de
Malte, à laquelle s'attachait pour ainsi dire l'honneur de cette guerre,
et qui, retenue par l'Angleterre au mépris des traités, en était la
première cause, nous l'avions cédée; nous avions consenti à ce qu'à la
possession de Ceylan et de l'empire du Myssoure, l'Angleterre joignît
celle du cap de Bonne-Espérance.

Mais tous nos efforts ont dû échouer lorsque les conseils de nos ennemis
ont cessé d'être animés de la noble ambition de concilier le bien du
monde avec la prospérité présente de leur patrie, et la prospérité
présente de leur patrie avec une prospérité durable; et aucune
prospérité ne peut être durable pour l'Angleterre, lorsqu'elle sera
fondée sur une politique exagérée et injuste qui dépouillerait soixante
millions d'habitans, leurs voisins, riches et braves, de tout commerce
et de toute navigation. Immédiatement après la mort du principal
ministre de l'Angleterre, il nous fut facile de nous apercevoir que la
continuation des négociations n'avait plus d'autre objet que de couvrir
les trames de cette quatrième coalition, étouffée dès sa naissance.

Dans cette nouvelle position, nous avons pris pour principes invariables
de notre conduite, de ne point évacuer ni Berlin, ni Varsovie, ni les
provinces que la force des armes a fait tomber en nos mains, avant
que la paix générale ne soit conclue; que les colonies espagnoles,
hollandaises et françaises ne soient rendues; que les fondemens de la
puissance ottomane ne soient raffermis, et l'indépendance absolue de
ce vaste empire, premier intérêt de notre peuple, irrévocablement
consacrée. Nous avons mis les îles britanniques en état de blocus, et
nous avons ordonné contre elles des dispositions qui répugnaient à
notre coeur. Il nous en a coûté de faire dépendre les intérêts des
particuliers de la querelle des rois, et de revenir, après tant d'années
de civilisation, aux principes qui caractérisent la barbarie des
premiers âges des nations. Mais nous avons été contraints, pour le bien
de nos alliés, à opposer à l'ennemi commun les mêmes armes dont il
se servait contre nous. Ces déterminations, commandées par un juste
sentiment de réciprocité, n'ont été inspirées ni par la passion, ni
par la haine. Ce que nous avons offert après avoir dissipé les trois
coalitions qui avaient tant contribué à la gloire de nos peuples, nous
l'offrons encore aujourd'hui que nos armes ont obtenu de nouveaux
triomphes. Nous sommes prêts à faire la paix avec l'Angleterre; nous
sommes prêts à la faire avec la Russie, avec la Prusse; mais elle ne
peut être conclue que sur des bases telles qu'elle ne permette à qui que
ce soit, de s'arroger aucun droit de suprématie à notre égard, qu'elle
rende les colonies a notre métropole, et qu'elle garantisse à notre
commerce et à notre industrie la prospérité à laquelle ils doivent
atteindre. Et si l'ensemble de ces dispositions éloigne de quelque temps
encore le rétablissement de la paix générale, quelque court que soit ce
retard, il paraîtra long à notre coeur. Mais nous sommes certains que
nos peuples apprécieront la sagesse de nos motifs politiques, qu'ils
jugeront avec nous qu'une paix partielle n'est qu'une trêve qui nous
fait perdre tous nos avantages acquis pour donner lieu à une nouvelle
guerre, et qu'enfin ce n'est que dans une paix générale que la France
peut trouver le bonheur. Nous sommes dans un de ces instans importans
pour la destinée des nations; et le peuple français se montrera digne de
celle qui l'attend. Le sénatus-consulte que nous avons ordonné de vous
proposer, et qui mettra à notre disposition, dans les premiers jours
de l'année, la conscription de 1807, qui, dans les circonstances
ordinaires, ne devrait être levée qu'au mois de septembre, sera exécuté
avec empressement par les pères, comme par les enfans. Et dans quel plus
beau moment pourrions-nous appeler aux armes les jeunes Français! ils
auront à traverser, pour se rendre à leurs drapeaux, les capitales de
nos ennemis et les champs de bataille illustrés par les victoires de
leurs aînés!»



En notre camp Impérial de Berlin, le 21 novembre 1806.

_Décret constitutif du blocus continental._

Napoléon, empereur des Français et roi d'Italie, considérant:

1°. Que l'Angleterre n'admet point le droit des gens suivi
universellement par tous les peuples policés;

2°. Qu'elle répute ennemi tout individu appartenant à l'état ennemi, et
fait en conséquence prisonniers de guerre, non-seulement les équipages
des vaisseaux armés en guerre, mais encore les équipages des vaisseaux
de commerce et des navires marchands, et même les facteurs du commerce
et les négocians qui voyagent pour les affaires de leur négoce;

3°. Qu'elle étend aux bâtimens et marchandises du commerce et aux
propriétés des particuliers, le droit de conquête, qui ne peut
s'appliquer qu'à ce qui appartient à l'état ennemi;

4°. Qu'elle étend aux villes et ports de commerce non fortifiés, aux
havres et aux embouchures des rivières, le droit de blocus, qui, d'après
la raison et l'usage de tous les peuples policés, n'est applicable
qu'aux places fortes; qu'elle déclare bloquées des places devant
lesquelles elle n'a pas même un seul bâtiment de guerre, quoiqu'une
place ne soit bloquée que quand elle est tellement investie, qu'on ne
puisse tenter de s'en approcher sans un danger imminent; qu'elle déclare
même en état de blocus des lieux que toutes ses forces réunies seraient
incapables de bloquer, des côtes entières et tout un empire;

5°. Que cet abus monstrueux du droit de blocus n'a d'autre but que
d'empêcher les communications entre les peuples, et d'élever le commerce
et l'industrie de l'Angleterre sur la ruine de l'industrie et du
commerce du continent;

6°. Que tel étant le but évident de l'Angleterre, quiconque fait sur le
continent le commerce des marchandises anglaises, favorise par-là ses
desseins et s'en rend le complice;

7°. Que cette conduite de l'Angleterre, digne en tout des premiers âges
de la barbarie, a profité à cette puissance au détriment de toutes les
antres;

8°. Qu'il est de droit naturel d'opposer à l'ennemi les armes dont il
se sert, et de le combattre de la même manière qu'il combat, lorsqu'il
méconnaît toutes les idées de justice et tous les sentimens libéraux,
résultat de la civilisation parmi les hommes; nous avons résolu
d'appliquer à l'Angleterre les usages qu'elle a consacrés dans sa
législation maritime. Les dispositions du présent décret seront
constamment considérées comme principe fondamental de l'empire, jusqu'à
ce que l'Angleterre ait reconnu que le droit de la guerre est un et le
même sur terre que sur mer; qu'il ne peut s'étendre ni aux propriétés
privées, quelles qu'elles soient, ni à la personne des individus
étrangers à la profession des armes, et que le droit de blocus doit
être restreint aux places fortes réellement investies par des forces
suffisantes.

Nous avons en conséquence décrété et décrétons ce qui

Art. 1er. Les Iles-Britanniques sont déclarées en état de blocus.

2. Tout commerce et toute correspondance avec les Iles-Britanniques sont
interdits.

En conséquence, les lettres ou paquets adressés ou en Angleterre ou à un
Anglais, ou écrits en langue anglaise, n'auront pas cours aux postes, et
seront saisis.

3. Tout individu sujet de l'Angleterre, de quelque état et condition
qu'il soit, qui sera trouvé dans les pays occupés par nos troupes ou par
celles de nos alliés, sera fait prisonnier de guerre.

4. Tout magasin, toute marchandise, toute propriété, de quelque nature
qu'elle puisse être, appartenant à un sujet de l'Angleterre, sera
déclaré de bonne prise.

5. Le commerce des marchandises anglaises est défendu; et toute
marchandise appartenant à l'Angleterre, ou provenant de ses fabriques et
de ses colonies, est déclarée de bonne prise.

6. La moitié du produit de la confiscation des marchandises et
propriétés déclarées de bonne prise par les articles précédens, sera
employée à indemniser les négocians des pertes qu'ils ont éprouvées par
la prise des bâtimens de commerce qui ont été enlevés par les croisières
anglaises.

7. Aucun bâtiment venant directement de l'Angleterre ou des colonies
anglaises, ou y ayant été depuis la publication du présent décret, ne
sera reçu dans aucun port.

3. Tout bâtiment qui, au moyen d'une fausse déclaration, contreviendra
à la disposition ci-dessus, sera saisi, et le navire et la cargaison
seront confisqués comme s'ils étaient propriété anglaise.

9. Notre tribunal des prises de Paris est chargé du jugement définitif
de toutes les contestations qui pourront survenir dans notre empire ou
dans les pays occupés par l'armée française, relativement à l'exécution
du présent décret. Notre tribunal des prises à Milan sera chargé du
jugement définitif desdites contestations qui pourront survenir dans
l'étendue de notre royaume d'Italie.

10. Communication du présent décret sera donnée, par notre ministre des
relations extérieures, aux rois d'Espagne, de Naples, de Hollande et
d'Étrurie, et à nos autres alliés dont les sujets sont victimes, comme
les nôtres, de l'injustice et de la barbarie de la législation maritime
anglaise.

11. Nos ministres des relations extérieures, de la guerre, de la marine,
des finances, de la police, et nos directeurs-généraux des postes sont
chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret.

NAPOLÉON.



Berlin, le 23 novembre 1806.

_Trente-quatrième bulletin de la grande armée._

On n'a pas encore de nouvelles que la suspension d'armes, signée le
17, ait été ratifiée par le roi de Prusse, et que l'échange des
ratifications ait eu lieu. En attendant, les hostilités continuent
toujours, ne devant cesser qu'au moment de l'échange.

Le général Savary, auquel l'empereur avait confié le commandement du
siège de Hameln, est arrivé le 19 à Ebersdorff, devant Hameln, a eu
une conférence, le 20, avec le général Lecoq et les généraux prussiens
enfermés dans cette place, et leur a fait signer une capitulation.
Neuf mille prisonniers, parmi lesquels six généraux, des magasins pour
nourrir dix mille hommes pendant six mois, des munitions de toute
espèce, une compagnie d'artillerie à cheval, et trois cents hommes à
cheval sont en notre pouvoir.

Les seules troupes qu'avait le général Savary étaient un régiment
français d'infanterie légère, et deux régimens hollandais, que
commandait le général hollandais Dumonceau.

Le général Savary est parti sur-le-champ pour Nienbourg, pour faire
capituler cette place, dans laquelle on croit qu'il y a deux ou trois
mille hommes de garnison.

Un bataillon prussien de huit cents hommes, tenant garnison à
Czentoschau, à l'extrémité de la Pologne prussienne, a capitulé, le 18,
devant cent cinquante chasseurs du deuxième régiment, réunis à trois
cents Polonais confédérés qui se sont présentés devant cette place. La
garnison est prisonnière de guerre; il y a des magasins considérables.

L'empereur a employé toute la journée à passer en revue l'infanterie du
quatrième corps d'armée, commandé par le maréchal Soult. Il a fait des
promotions et distribué des récompenses dans chaque corps.



Posen, le 38 novembre 1806.

_Trente-cinquième bulletin de la grande-armée._

L'empereur est parti de Berlin le 25, à deux heures du matin, et est
arrivé à Custrin le même jour, à dix heures du matin. Il est arrivé à
Meseritz le 26, et à Posen le 27, à dix heures du soir. Le lendemain,
S.M. a reçu les différens ordres des Polonais. Le maréchal du palais,
Duroc, a été jusqu'à Osterode, où il a vu le roi de Prusse, qui lui a
déclaré qu'une partie de ses états était occupée par les Russes, et
qu'il était entièrement dans leur dépendance; qu'en conséquence il
ne pouvait ratifier la suspension d'armes qu'avaient conclue ses
plénipotentiaires, parce qu'il ne pourrait pas en exécuter les
stipulations. S.M. se rendait à Koenigsberg.

Le grand-duc de Berg, avec une partie de sa réserve de cavalerie et les
corps des maréchaux Davoust, Lannes et Augereau, est entré à Varsovie.
Le général russe Benigsen, qui avait occupé la ville avant l'approche
des Français, l'a évacuée, apprenant que l'armée française venait à lui
et voulait tenter un engagement.

Le prince Jérôme, avec le corps des Bavarois, se trouve à Kalitsch. Tout
le reste de l'armée est arrivé à Posen, ou en marche par différentes
directions pour s'y rendre. Le maréchal Mortier marche sur Anklam,
Rostock et la Poméranie suédoise, après avoir pris possession des villes
Anséatiques. La reddition d'Hameln a été accompagnée d'événemens assez
étranges. Outre la garnison destinée à la défense de cette place,
quelques bataillons prussiens paraissent s'y être réfugiés après la
bataille du 14. L'anarchie régnait dans cette nombreuse garnison. Les
officiers étaient insubordonnés contre les généraux, et les soldats
contre les officiers. A peine la capitulation était-elle signée, que le
général Savary reçut une lettre du général Von Schoeler, à laquelle il
répondit. Pendant ce temps la garnison était insurgée, et le premier
acte de la sédition fut de courir aux magasins d'eaux-de-vie, de les
enfoncer et d'en boire outre mesure. Bientôt animés par ces boissons
spiritueuses, on se fusilla dans-les rues, soldats contre soldats,
soldats contre officiers, soldats contre bourgeois; le désordre était
extrême. Le général Von Schoeler envoya courrier sur courrier au général
Savary, pour le prier de venir prendre possession de la place avant le
moment fixé pour sa remise. Le général Savary accourut aussitôt, entra
dans la ville à travers une grêle de balles, fit filer tous les soldats
de la garnison par une porte, et les parqua dans une prairie. Il
assembla ensuite les officiers, leur fit connaître que ce qui arrivait
était un effet de la mauvaise discipline, leur fit signer leur cartel,
et rétablit l'ordre dans la ville. On croit que dans le tumulte, il y a
eu plusieurs bourgeois Posen, le 1er décembre 1806.



_Trente-sixième bulletin de la grande armée._

Le quartier-général du grand-duc de Berg était le 27 à Lowiez. Le
général Benigsen, commandant l'armée russe, espérant empêcher les
Français d'entrer à Varsovie, avait envoyé une avant-garde border la
rivière de Bsura. Les avant-postes se rencontrèrent dans la journée du
26; les Russes furent culbutés. Le général Beaumont passa la Bsura à
Lowiez, rétablit le pont, tua ou blessa plusieurs hussards russes, fit
prisonniers plusieurs cosaques, et les poursuivit jusqu'à Blonic. Le
27, quelques coups de sabre furent donnés entre les grand'-gardes
de cavalerie; les Russes furent poursuivis; on leur fit quelques
prisonniers. Le 28, à la nuit tombante, le grand-duc de Berg, avec sa
cavalerie, entra à Varsovie. Le corps du maréchal Davoust y est entré
le 29. Les Russes avaient repassé la Vistule en brûlant le pont. Il est
difficile de peindre l'enthousiasme des Polonais. Notre entrée dans
cette grande ville était un triomphe, et les sentimens que les Polonais
de toutes les classes montrent depuis notre arrivée ne sauraient
s'exprimer. L'amour de la patrie et le sentiment national sont
non-seulement conservés eu entier dans le coeur du peuple, mais il a été
retrempé par le malheur; sa première passion, son premier désir est de
redevenir nation. Les plus riches sortent de leurs châteaux pour venir
demander à grands cris le rétablissement de la nation, et offrir
leurs enfans, leur fortune, leur influence. Ce spectacle est vraiment
touchant. Déjà ils ont partout repris leur ancien costume, leurs
anciennes habitudes. Le trône de Pologne se rétablira-t-il, et cette
grande nation reprendra-t-elle son existence et son indépendance? Du
fond du tombeau renaîtra-t-elle à la vie? Dieu seul, qui tient dans ses
mains les combinaisons de tous les événemens, est l'arbitre de ce grand
problème politique; mais certes il n'y eut jamais d'événement plus
mémorable, plus digne d'intérêt, et, par une correspondance de sentimens
qui fait l'éloge des Français, des traînards qui avaient commis quelque
excès dans d'autres pays, ont été touchés du bon accueil du peuple,
et n'ont eu besoin d'aucun effort pour se bien comporter. Nos soldats
trouvent que les solitudes de la Pologne contrastent avec les campagnes
riantes de leur patrie; mais ils ajoutent aussitôt: _Ce sont de bonnes
gens que les Polonais._ Ce peuple se montre vraiment sous des couleurs
intéressantes.



Au quartier impérial de Posen, le 2 décembre 1806.

_Proclamation à la grande armée._

Soldats!

«Il y a aujourd'hui un an, à cette heure même, que vous étiez sur
le champ mémorable d'Austerlitz. Les bataillons russes, épouvantés,
fuyaient en déroute, ou, enveloppés, rendaient les armes à leurs
vainqueurs. Le lendemain ils firent entendre des paroles de paix; mais
elles étaient trompeuses. A peine échappés par l'effet d'une générosité
peut-être condamnable, aux désastres de la troisième coalition, ils
en ont ourdi une quatrième. Mais l'allié, sur la tactique duquel ils
fondaient leur principale espérance, n'est déjà plus. Ses places fortes,
ses capitales, ses magasins, ses arsenaux, deux cent quatre-vingts
drapeaux, sept cents pièces de bataille, cinq grandes places de guerre,
sont en notre pouvoir. L'Oder, la Wartha, les déserts de la Pologne, les
mauvais temps de la saison n'ont pu vous arrêter un moment. Vous avez
tout bravé, tout surmonté; tout a fui à votre approche. C'est en vain
que les Russes ont voulu défendre la capitale de cette ancienne et
illustre Pologne; l'aigle française plane sur la Vistule. Le brave
et infortuné Polonais, en vous voyant, croit revoir les légions de
Sobieski, de retour de leur mémorable expédition.

«Soldats, nous ne déposerons point les armes que la paix générale n'ait
affermi et assuré la puissance de nos alliés, n'ait restitué à notre
commerce sa liberté et ses colonies. Nous avons conquis sur l'Elbe
et l'Oder, Pondichery, nos établissemens des Indes, le cap de
Bonne-Espérance et les colonies espagnoles. Qui donnerait le droit de
faire espérer aux Russes de balancer les destins? Qui leur donnerait le
droit de renverser de si justes desseins? Eux et nous ne sommes-nous pas
les soldats d'Austerlitz?»

NAPOLÉON.



De notre camp impérial de Posen, le 2 décembre 1806.

_Ordre du jour._

Napoléon, empereur des Français et roi d'Italie,

Avons décrété et décrétons ce qui suit:

Art. 1er. Il sera établi sur l'emplacement de la Madelaine de notre
bonne ville de Paris, aux frais du trésor et de notre couronne,
un monument dédié à la grande armée, portant sur le frontispice:
_L'empereur Napoléon aux soldats de la grande armée._

2. Dans l'intérieur du monument seront inscrits, sur des tables de
marbre, les noms de tous les hommes, par corps d'armée et par régiment,
qui ont assisté aux batailles d'Ulm, d'Austerlitz et de Jena; et sur des
tables d'or massif, les noms de tous ceux qui sont morts sur les champs
de bataille. Sur des tables d'argent sera gravée la récapitulation, par
département, des soldats que chaque département a fournis à la grande
armée.

3. Autour de la salle seront sculptés des bas-reliefs où seront
représentés les colonels de chacun des régimens de la grande armée avec
leurs noms; ces bas-reliefs seront faits de manière que les colonels
soient groupés autour de leurs généraux de division et de brigade par
corps d'armée. Les statues en marbre des maréchaux qui ont commandé des
corps ou qui ont fait partie de la grande armée, seront placées dans
l'intérieur de la salle.

3. Les armures, statues, monumens de toutes espèces, enlevés par la
grande armée dans ces deux campagnes; les drapeaux, étendards et
tymbales conquis par la grande armée, avec les noms des régimens ennemis
auxquels ils appartenaient, seront déposés dans l'intérieur du monument.

5. Tous les ans, aux anniversaires des batailles d'Austerlitz et de
Jena, le monument sera illuminé, et il sera donné vu concert, précédé
d'un discours sur les vertus nécessaires au soldat, et d'un éloge de
ceux qui périrent sur le champ de bataille dans ces journées mémorables.
Un mois avant, un concours sera ouvert pour recevoir la meilleure
pièce de musique analogue aux circonstances. Une médaille d'or de cent
cinquante doubles Napoléons, sera donnée aux auteurs de chacune de ces
pièces qui auront remporté le prix. Dans les discours et odes, il est
expressément défendu de faire aucune mention de l'empereur.

6. Notre ministre de l'intérieur ouvrira sans délai un concours
d'architecture pour choisir le meilleur projet pour l'exécution de ce
monument. Une des conditions du prospectus sera de conserver la partie
du bâtiment de la Madelaine qui existe aujourd'hui, et que la dépense ne
dépasse pas trois millions. Une commission de la classe des beaux-arts
de notre institut sera chargée de faire un rapport à notre ministre
de l'intérieur, avant le mois de mars 1807, sur les projets soumis au
concours. Les travaux commenceront le 1er mai, et devront être achevés
avant l'an 1809. Notre ministre de l'intérieur sera chargé de tous les
détails relatifs à la construction du monument, et le directeur-général
de nos musées, de tous les détails des bas-reliefs, statues et tableaux.

7. Il sera acheté cent mille francs de rente en inscriptions sur le
grand-livre, pour servir à la dotation du monument et à son entretien
annuel.

8. Une fois le monument construit, le grand-conseil de la légion
d'honneur sera spécialement chargé de sa garde, de sa conservation, et
de tout ce qui est relatif au concours annuel.

9. Notre ministre de l'intérieur et l'intendant des biens de notre
couronne, sont chargés de l'exécution du présent décret.

NAPOLÉON.



Posen, le 2 décembre 1806.

_Trente-Septième bulletin de la grande armée._

Le fort de Czentoschau a capitulé. Six cents hommes qui en formaient
la garnison, trente bouches à feu, des magasins sont tombés en notre
pouvoir. Il y a un trésor formé de beaucoup d'objets précieux, que la
dévotion des Polonais avait offerts à une image de la vierge, qui est
regardée comme la patronne de la Pologne. Ce trésor avait été mis sous
le séquestre, mais l'empereur a ordonné qu'il fût rendu. La partie de
l'armée qui est à Varsovie continue à être satisfaite de l'esprit qui
anime cette grande capitale. La ville de Posen a donné aujourd'hui un
bal à l'empereur. S.M. y a passé une heure. Il y a eu aujourd'hui un _Te
Deum_ pour l'anniversaire du couronnement de l'empereur.



Posen, le 5 décembre 1806.

_Trente-huitième bulletin de la grande armée._

Le prince Jérôme, commandant l'armée des alliés, après avoir resserré le
blocus de Glogau et fait construire des batteries autour de cette place,
se porta avec les divisions bavaroises, Wrede et Deroi, du côté de
Kalistch à la rencontre des Russes, et laissa le général Vandamme et
le corps wurtembergeois continuer le siége de Glogau. Des mortiers
et plusieurs pièces de canon arrivèrent le 29 novembre. Ils furent
sur-le-champ mis en batterie, et après quelques heures de bombardement,
la place s'est rendue, et la capitulation a été signée.

Les troupes alliées du roi de Wurtemberg se sont bien montrées. Deux
mille cinq cents hommes, des magasins assez considérables de biscuits,
de blé, de poudre, près de deux cents pièces de canon sont les résultats
de cette conquête importante, surtout par la bonté de ses fortifications
et par sa situation. C'est la capitale de la basse Silésie. Les Russes
ayant refusé la bataille devant Varsovie, ont repassé la Vistule. Le
grand-duc de Berg l'a passée après eux; il s'est emparé du faubourg de
Praga. Il les poursuit sur le Bug. L'empereur a donné en conséquence
l'ordre au prince Jérôme, de marcher par sa droite sur Breslaw, et de
cerner cette place, qui ne tardera pas de tomber en notre pouvoir. Les
sept places de la Silésie seront successivement attaquées et bloquées.
Vu le moral des troupes qui s'y trouvent, aucune ne fait présumer une
longue résistance. Le petit fort de Culmbach, nommé _Plassembourg_,
avait été bloqué par un bataillon bavarois: muni de vivres pour
plusieurs mois, il n'y avait pas de raison pour qu'il se rendît.
L'empereur a fait préparer à Cronach et à Forcheim des pièces
d'artillerie pour battre ce fort et l'obliger à se rendre. Le 24
novembre, vingt-deux pièces étaient en batterie, ce qui a décidé le
commandant à livrer la place. M. de Beker, colonel du sixième régiment
d'infanterie de ligne Bavarois, et commandant le blocus, a montré de
l'activité et du savoir-faire dans cette circonstance. L'anniversaire de
la bataille d'Austerlitz et du couronnement de l'empereur, a été célébré
à Varsovie avec le plus grand enthousiasme.



Posen, le 7 décembre 1806.

_Trente-neuvième bulletin de la grande armée._

Le général Savary, après avoir pris possession d'Hameln, s'est porté
sur Nienbourg. Le gouverneur faisait des difficultés pour capituler. Le
général Savary entra dans la place, et après quelques pourparlers, il
conclut la capitulation. Un courrier vient d'arriver, apportant la
nouvelle à l'empereur que les Russes ont déclaré la guerre à la Porte;
que Choczin et Bender sont cernés par leurs troupes, qu'ils ont passé
à l'improviste le Dniester, et poussé jusqu'à Jassy. C'est le général
Michelson qui commande l'armée russe en Valachie. L'armée russe,
commandée par le général Benigsen, a évacué la Vistule, et paraît
décidée à s'enfoncer dans les terres. Le maréchal Davoust a passé
la Vistule, et a établi son quartier-général en avant de Praga; ses
avant-postes sont sur le Bug. Le grand-duc de Berg est toujours à
Varsovie. L'empereur a toujours son quartier-général à Posen.



Posen, le 9 décembre 1806.

_Quarantième bulletin de la grande armée._

Le maréchal Ney a passé la Vistule, et est entré le 6 à Thorn. Il se
loue particulièrement du colonel Savary, qui, à la tête du
quatorzième régiment d'infanterie, et des grenadiers et voltigeurs
du quatre-vingt-seizième et du sixième d'infanterie légère, passa le
premier la Vistule. Il eut à Thorn un engagement avec les Prussiens,
qu'il força, après un léger combat, d'évacuer la ville. Il leur tua
quelques hommes et leur fit vingt prisonniers.

Cette affaire offre un trait remarquable. La rivière large de quatre
cents toises, charriait des glaçons. Le bateau qui portait notre
avant-garde, retenu par les glaces, ne pouvait avancer; de l'autre rive,
des bateliers polonais s'élancèrent au milieu d'une grêle de balles pour
le dégager. Les bateliers prussiens voulurent s'y opposer: une lutte à
coups de poing s'engagea entre eux. Les bateliers polonais jetèrent les
prussiens à l'eau, et guidèrent nos bateaux jusqu'à la rive droite.
L'empereur a demandé le nom de ces braves gens pour les récompenser.

L'empereur a reçu aujourd'hui la députation de Varsovie, composée de
MM. Gutakouski, grand-chambellan de Lithuanie, chevalier des ordres de
Pologne; Gorzenski, lieutenant-général, chevalier des ordres de
Pologne; Lubienski, chevalier des ordres de Pologne; Alexandre Potocki;
Rzetkowki, chevalier de l'ordre de Saint-Stanislas; Luszewki.



Posen, le 14 décembre 1806.

_Quarante-unième bulletin de la grande armée._

Le général de brigade Belair, du corps du maréchal Ney, partit de
Thorn le 9 de ce mois, et se porta sur Galup. Le sixième, bataillon
d'infanterie légère et le chef d'escadron Schoeni, avec soixante hommes
du troisième de hussards, rencontrèrent un parti de quatre cents chevaux
ennemis. Ces deux avant-postes en vinrent aux mains. Les Prussiens
perdirent un officier et cinq dragons faits prisonniers, et eurent
trente hommes tués, dont les chevaux restèrent en notre pouvoir.
Le maréchal Ney se loue beaucoup du chef d'escadron Schoeni. Nos
avant-postes de ce côté arrivent jusqu'à Strasbourg.

Le 11, à six heures du matin, la canonnade se fît entendre du côté du
Bug. Le maréchal Davoust avait fait passer cette rivière au général
de brigade Gauthier, à l'embouchure de la Wrka, vis-à-vis le village
d'Okunin.

Le vingt-cinquième de ligne et le quatre-vingt-neuvième étant passés,
s'étaient déjà couverts par une tête de pont, et s'étaient portés une
demi-lieue en avant, au village de Pomikuwo, lorsqu'une division russe
se présenta pour enlever ce village; elle ne fit que des efforts
inutiles, fut repoussée, et perdit beaucoup de monde. Nous avons eu
vingt hommes tué ou blessés.

Le pont de Thorn, qui est sur pilotis, est rétabli; on relève les
fortifications de cette place. Le pont de Varsovie, au faubourg de
Praga, est terminé; c'est un pont de bateaux. On fait au faubourg de
Praga un camp retranché; le général du génie Chasseloup dirige en chef
ces travaux.

Le 10, le maréchal Augereau a passé la Vistule entre Zakroczym et
Utrata. Ses détachemens travaillent sur la rive droite à se couvrir par
des retranchemens. Les Russes paraissent avoir des forces à Pultusk.

Le maréchal Bessières débouche de Thorn avec le second corps de la
réserve de cavalerie, composé de la division de cavalerie légère du
général Tilly, des dragons des généraux Grouchy et Sahuc, et des
cuirassiers du général d'Hautpoult.

MM. de Lucchesini et de Zastrow, plénipotentiaires du roi de Prusse, ont
passé le 10 à Thorn pour se rendre à Koenigsberg auprès de leur maître.

Un bataillon prussien de Klock a déserté tout entier du village de Brok.
Il s'est dirigé par différens chemins sur nos postes. Il est composé en
partie de Prussiens et de Polonais. Tous sont indignés du traitement
qu'ils reçoivent des Russes. «Notre prince nous a vendus aux Russes,
disent-ils; nous ne voulons point aller avec eux.»

L'ennemi a brûlé les beaux faubourgs de Breslaw, beaucoup de femmes
et d'enfans ont péri dans cet incendie. Le prince Jérôme a donné des
secours à ces malheureux habitans. L'humanité l'a emporté sur les lois
de la guerre qui ordonnent de repousser dans une place assiégée les
bouches inutiles que l'ennemi veut en éloigner. Le bombardement était
commencé.

Le général Gouvion est nommé gouverneur de Varsovie.



Posen, le 15 décembre 1806.

_Quarante-deuxième bulletin de la grande armée._

Le pont sur la Narew, à son embouchure dans le Bug, est terminé. La tête
de pont est finie et armée de canons.

Le pont sur la Vistule, entre Zakroczym et Utrata, auprès de
l'embouchure du Bug, est également terminé. La tête de pont, armée d'un
grand nombre de batteries, est un ouvrage très-redoutable.

Les armées russes viennent sur la direction de Grodno et sur celle de
Bielk, en longeant la Narew et le Bug. Le quartier-général d'une de
leurs divisions, était le 10 à Pultusk sur la Narew.

Le général Dulauloi est nommé gouverneur de Thorn.

Le huitième corps de la grande armée, que commande le maréchal Mortier,
s'avance; il a sa droite à Stettin, sa gauche à Rostock, et son
quartier-général à Anklain. Les grenadiers de la réserve du général
Oudinot arrivent à Custrin.

La division des cuirassiers, nouvellement formée sous le commandement
du général Espagne, arrive à Berlin. La division italienne du général
Lecchi se réunit à Magdebourg.

Le corps du grand-duc de Bade est à Stettin; sous quinze jours il
pourra entrer en ligne. Le prince héréditaire a constamment suivi le
quartier-général, et s'est trouvé à toutes les affaires.

Le division polonaise de Zayonschek, qui a été organisée à Haguenau, et
qui est forte de six mille hommes, est à Leipsick, pour y former son
habillement.

S.M. a ordonné de lever dans les états prussiens au-delà de l'Elbe, un
régiment qui se réunira à Munster. Le prince de Hohenzollern-Sigmaringen
est nommé colonel de ce corps.

Une division de l'armée de réserve du général Kellermann est partie de
Mayence. La tête de cette division est déjà arrivée à Magdebourg.

La paix avec l'électeur de Saxe et le duc de Saxe-Weimar a été signée à
Posen.

Tous les princes de Saxe ont été admis dans la confédération du Rhin.

S.M. a désapprouvé la levée des contributions frappées sur les Etats de
Saxe-Gotha et Saxe-Meinungen, et a ordonné de restituer ce qui a été
perçu. Ces princes n'ayant point été en guerre avec la France, et
n'ayant point fourni de contingent à la Prusse, ne devaient point être
sujets à des contributions de guerre.

L'armée a pris possession du pays de Mecklembourg. C'est une suite du
traité signé à Schwerin le 25 octobre 1805. Par ce traité, le prince de
Mecklembourg avait accordé passage sur son territoire aux troupes russes
commandées par le général Tolstoy.

La saison étonne les habitans de la Pologne. Il ne gèle point. Le soleil
parait tous les jours, et il fait encore un temps d'automne.

L'empereur part cette nuit pour Varsovie.



Kutno, le 17 décembre 1806.

_Quarante-troisième bulletin de la grande armée._

L'empereur est arrivé à Kutno à une heure après midi, ayant voyagé toute
la nuit dans des calèches du pays, le dégel ne permettant pas de se
servir de voitures ordinaires. La calèche dans laquelle se trouvait le
grand-maréchal du palais, Duroc, a versé. Cet officier a été grièvement
blessé à l'épaule, sans cependant aucune espèce de danger. Cela
l'obligera à garder le lit huit à dix jours.

Les têtes de pont de Prag, de Zakroczym, de la Narew et de Thorn,
acquièrent tous les jours un nouveau degré de force.

L'empereur sera demain à Varsovie.

La Vistule étant extrêmement large, les ponts ont partout trois à quatre
cents toises; ce qui est un travail très-considérable.



Varsovie, le 21 décembre 1806.

_Quarante-quatrièmes bulletin de la grande armée._

L'empereur a visité hier les travaux de Prag. Huit belles redoutes
palissadées et fraisées, ferment une enceinte de quinze mille toises, et
trois fronts bastionnés de six cents toises de développement, forment le
réduit d'un camp retranché.

La Vistule est une des plus grandes rivières qui existent.

Le Bug, qui est comparativement beaucoup plus petit, est cependant
beaucoup plus fort que la Seine. Le pont sur ce dernier fleuve est
entièrement terminé. Le général Gauthier, avec les vingt-cinquième et
quatre-vingt-cinquième régimens d'infanterie, occupe la tête du pont,
que le général Chasseloup a fait fortifier avec intelligence; de manière
que cette tête de pont, qui n'a cependant que quatre cents toises de
développement, se trouvant appuyée à des marais et à la rivière, entoure
un camp retranché qui peut renfermer, sur la rive droite, toute une
armée à l'abri de toute attaque de l'ennemi. Une brigade de cavalerie
légère de la réserve a tous les jours de petites escarmouches avec la
cavalerie russe.

Le 18, le maréchal Davoust sentit la nécessité, pour rendre son camp
sur la rive droite meilleur, de s'emparer d'une petite île située à
l'embouchure de la Wrka. L'ennemi reconnut l'importance de ce poste.
Une vive fusillade d'avant-garde s'engagea, mais la victoire et l'île,
restèrent aux Français. Notre perte a été de peu d'hommes blessés.
L'officier de génie Clouet, jeune homme de la plus grande espérance, a
eu une balle dans la poitrine. Le 19, un régiment de cosaques, soutenu
par des hussards russes, essaya d'enlever la grand'garde de la brigade
de cavalerie légère placée en avant de la tête du pont du Bug; mais la
grand'garde s'était placée de manière à être à l'abri d'une surprise. Le
1er d'hussards sonna à cheval. Le colonel se précipita à la tête d'un
escadron, et le treizième s'avança pour le soutenir. L'ennemi fut
culbuté. Nous avons eu dans cette petite affaire trois ou quatre hommes
blessés, mais le colonel des cosaques a été tué. Une trentaine d'hommes
et vingt-cinq chevaux sont restés en notre pouvoir. Il n'y a rien de si
lâche et de si misérable que les cosaques; c'est la honte de la nature
humaine. Ils passent le Bug et violent chaque jour la neutralité de
l'Autriche, pour piller une maison en Galicie, ou pour se faire donner
un verre d'eau-de-vie, dont ils sont très-friands; mais notre cavalerie
légère est familiarisée, depuis la dernière campagne, avec la manière
de combattre ces misérables, qui peuvent arrêter par leur nombre et
le tintamarre qu'ils font en chargeant, des troupes qui n'ont pas
l'habitude de les voir, mais, quand on les connaît, deux mille de ces
malheureux ne sont pas capables de charger un escadron qui les attend de
pied ferme.

Le maréchal Augereau a passé la Vistule à Utrata. Le général Lapisse est
entré à Plousk, et en a chassé l'ennemi.

Le maréchal Soult a passé la Vistule à Vizogrod.

Le maréchal Bessières est arrivé le 18 à Kikol avec le second corps
de réserve de cavalerie. La tête est arrivée à Siepez, Différentes
rencontres de cavalerie avaient eu lieu avec des hussards prussiens,
dont bon nombre a été pris. La rive droite de la Vistule se trouve
entièrement nettoyée.

Le maréchal Ney, avec son corps d'armée, appuie le maréchal Bessières.
Il était arrivé le 18 à Rypin. Il avait lui-même sa droite appuyée par
le maréchal prince de Ponte-Corvo.

Tout se trouve donc en mouvement. Si l'ennemi persiste à rester dans sa
position, il y aura une bataille dans peu de jours. Avec l'aide de Dieu,
l'issue n'en peut être incertaine. L'armée russe est commandée par le
maréchal Kamenskoy, vieillard de soixante-quinze ans. Il a sous lui les
généraux Benigsen et Buxhowden.

Le général Michelson est décidèrent entré en Moldavie. Des rapports
assurent qu'il est entré le 29 novembre à Yassi. On assuré même qu'un de
ses généraux a pris d'assaut Bender, et a tout passé au fil de l'épée.
Voilà donc une guerre déclarée à la Porte sans prétexte ni raison; mais
on avait jugé à Saint-Pétersbourg que le moment où la France et
la Prusse, les deux puissances les plus intéressées à maintenir
l'indépendance de la Turquie, étaient aux mains, devenait le moment
favorable pour assujettir cette puissance. Les événemens d'un mois ont
déconcerté ces calculs, et la Porte leur devra sa conservation.

Le grand-duc de Berg est malade de la fièvre. Il va mieux. Le temps est
doux comme à Paris au mois d'octobre, et humide, ce qui rend les chemins
difficiles. On est parvenu à se procurer une assez grande quantité de
vin pour soutenir la force du soldat.

Le palais des rois de Pologne est beau et bien meublé. Il y a à Varsovie
un grand nombre de beaux palais et de belles maisons. Nos hôpitaux y
sont bien établis, ce qui n'est pas un petit avantage dans ce pays.
L'ennemi paraît avoir beaucoup de malades; il a aussi beaucoup de
déserteurs. On ne parle pas des Prussiens, car même des colonnes
entières ont déserté pour ne pas être, sous les Russes, obligés de
dévorer de continuels affronts.



Haluski, le 27 décembre 1806.

_Quarante-cinquième bulletin de la grande armée._

Le général russe Benigsen commandait une armée que l'on évaluait à
soixante mille hommes. Il avait d'abord le projet de couvrir Varsovie,
mais la renommée des événemens qui s'étaient passés en Prusse lui porta
conseil, et il prit le parti de se retirer sur la frontière russe. Sans
presque aucun engagement, les armées françaises entrèrent dans Varsovie,
passèrent la Vistule et occupèrent Prag. Sur ces entrefaites, le
feld-maréchal Kaminski arriva à l'armée russe au moment même où la
jonction du corps de Benigsen avec celai de Buxhowden, s'opérait.
Il s'indignait de la marche rétrograde des Russes. Il crut qu'elle
compromettait l'honneur des armes de sa nation, et il marcha en
avant. La Prusse faisait instances sur instances, se plaignant qu'on
l'abandonnait après lui avoir promis de la soutenir, et disant que le
chemin de Berlin n'était ni par Grodno, ni par Olita, ni par Brezsc; que
ses sujets se désaffectionnaient; que l'habitude de voir le trône de
Berlin occupé par des Français était dangereuse pour elle et favorable à
l'ennemi. Non-seulement le mouvement rétrograde des Russes cessa, mais
ils se reportèrent en avant. Le 5 décembre, le général Benigsen rétablit
son quartier-général à Pultusk. Les ordres étaient d'empêcher les
Français de passer la Narew, de reprendre Prag, et d'occuper la Vistule
jusqu'au moment où l'on pourrait effectuer des opérations offensives
d'une plus grande importance.

La réunion, des généraux Kaminski, Buxhowden et Benigsen, fut célébrée
au château de Sierock par des réjouissances et des illuminations, qui
furent aperçues du haut des tours de Varsovie.

Cependant, au moment même où l'ennemi s'encourageait par des fêtes, la
Narew se passait; huit cents Français jetés de l'autre côté de cette
rivière, à l'embouchure de la Wrka, s'y retranchèrent cette même nuit;
et lorsque l'ennemi se présenta le matin pour, les rejeter dans la
rivière, il n'était plus temps; ils se trouvaient à l'abri de tout
événement.

Instruit de ce changement survenu dans les opérations de l'ennemi,
l'empereur partit de Posen le 16. Au même moment, il avait mis en
mouvement son armée. Tout ce qui revenait des discours des Russes
faisait comprendre qu'ils voulaient reprendre l'offensive.

Le maréchal Ney était depuis plusieurs jours maître de Thorn. Il réunit
son corps d'armée à Gallup. Le maréchal Bessières, avec le deuxième
corps de la cavalerie de la réserve, composé des divisions de dragons
des généraux Sahuc et Grouchy, et de la division des cuirassiers
d'Hautpoult, partit de Thorn pour se porter sur Biezan. Le maréchal
prince de Ponte-Corvo partit avec son corps d'armée pour le soutenir.
Le maréchal Soult passait la Vistule vis à vis de Plock, le maréchal
Augereau la passait vis à vis de Zakroczym, où l'on travaillait à force
à établir un pont. Celui de la Narew se poussait aussi vivement.

Le 22, le pont de la Narew fut terminé. Toute la réserve de cavalerie
passa sur-le-champ la Vistule à Prag, pour se rendre sur la Narew. Le
maréchal Davoust y réunit tout son corps. Le 23, à une heure du matin,
l'empereur partit de Varsovie, et passa la Narew à neuf heures. Après
avoir reconnu l'Wrka et les retranchemens considérables qu'avait élevés
l'ennemi, il fit jeter un pont au confluent de la Narew et de l'Wrka. Ce
pont fut jeté en deux heures par les soins du général d'artillerie.

_Combat de nuit de Czarnowo._

La division Morand passa sur-le-champ pour aller s'emparer des
retranchemens de l'ennemi près du village de Czarnowo. Le général de
brigade Marulaz la soutenait avec sa cavalerie légère. La division de
dragons du général Beaumont passa immédiatement après. La canonnade
s'engagea à Czarnowo. Le maréchal Davoust fît passer le général Petit
avec le douzième de ligne pour enlever les redoutes du pont. La nuit
vint, on dut achever toutes les opérations au clair de la lune; et a
deux heures du matin, l'objet que se proposait l'empereur fut rempli.
Toutes les batteries du village de Czarnowo furent enlevées; celles du
pont furent prises; quinze mille Hommes qui les défendaient furent mis
en déroute, malgré leur vive résistance.

Quelques prisonniers et six pièces de canon restèrent en notre pouvoir.
Plusieurs généraux ennemis furent blesses. De notre côté, le général de
brigade Boussard a été légèrement blessé. Nous avons eu peu de morts,
mais près de deux cents blessés. Dans le même temps, à l'autre extrémité
de la ligne d'opérations, le maréchal Ney culbutait les restes de
l'armée prussienne, et les jetait dans les bois de Lauterburg, en leur
faisant éprouver une perte notable. Le maréchal Bessières avait une
brillante affaire de cavalerie, cernait trois escadrons de hussards
qu'il faisait prisonniers, et enlevait plusieurs pièces de canon.

_Combat de Nasielsk._

Le 24, la réserve de cavalerie et le corps du maréchal Davoust
se dirigèrent sur Nasielsk. L'empereur donna le commandement de
l'avant-garde au général Rapp. Arrivé à une lieue de Nasielsk, on
rencontra l'avant-garde ennemie.

Le générai Lemarrois partit avec deux régimens de dragons, pour tourner
un grand bois et cerner celle avant-garde. Ce mouvement, fut exécuté
avec promptitude. Mais l'avant-garde ennemie, voyant l'armée française
ne faire aucun mouvement pour avancer, soupçonna quelque projet et ne
tint pas. Cependant il se fît quelques charges, dans l'une desquelles
fut pris le major Ourvarow, aide-de-camp de l'empereur de Russie.
Immédiatement après, un détachement arriva sur la petite ville de
Nasielsk. La canonnade devint vive. La position de l'ennemi était bonne;
il était retranché par des marais et des bois. Le maréchal Kaminski
commandait lui-même. Il croyait pouvoir passer la nuit dans cette
position, en attendant que d'autres colonnes vinssent le joindre. Vain
calcul; il en fut chassé, et mené tambour battant pendant plusieurs
lieues. Quelques généraux russes furent blessés, plusieurs colonels
faits prisonniers, et plusieurs pièces de canon prises. Le colonel
Beker, du huitième régiment de dragons, brave officier, a été blesse
mortellement.

_Passage de Wrka_

Au même moment, le général Nansouty, avec la division Klein et une
brigade de cavalerie légère, culbutait, en avant de Kursomb, les
cosaques et la cavalerie ennemie, qui avait passé l'Wrka sur ce point,
et traversait là cette rivière. Le septième corps d'armée, que commande
le maréchal Augereau, effectuait son passage de l'Wrka à Kursomb, et
culbutait les quinze mille hommes qui la défendaient. Le passage du pont
fut brillant. Le quatorzième de ligne l'exécuta en colonnes serrées,
pendant que le seizième d'infanterie légère établissait une vive
fusillade sur la rive droite. A peine le quatorzième eut-il débouché
du pont, qu'il essuya une charge de cavalerie, qu'il soutint avec
l'intrépidité ordinaire à l'infanterie française; mais un malheureux
lancier pénétra jusqu'à la tête du régiment, et vint percer d'un coup de
lance le colonel qui tomba raide mort. C'était un brave soldat; il était
digne de commander un si brave corps. Le feu à bout portant qu'exécuta
son régiment, et qui mit la cavalerie ennemie dans le plus grand
désordre, fut le premier des honneurs rendus à sa mémoire.

Le 25, le troisième corps, que commande le maréchal Davoust, se porta à
Tykoczyn, où s'était retiré l'ennemi. Le cinquième corps commandé par le
maréchal Lannes, se dirigeait sur Pultusk, avec la division de dragons
Beker.

L'empereur se porta, avec la plus grande partie de la cavalerie de
réserve, à Ciechanow.

_Passage de la Sonna._

Le général Gardanne, que l'empereur avait envoyé avec trente hommes de
sa garde pour reconnaître les mouvemens de l'ennemi, rapporta qu'il
passait la rivière de Sonna à Lopackzin, et se dirigeait sur Tykoczyn.

Le grand-duc de Berg, qui était resté malade a Varsovie, n'avait
pu résister à l'impatience de prendre part aux événemens qui se
préparaient. Il partit de Varsovie et vint rejoindre l'empereur. Il prit
deux escadrons des chasseurs de la garde pour observer les mouvemens de
la colonne ennemie. Les brigades de cavalerie légère de la réserve, et
les divisions Klein et Nansouty, pressèrent le pas pour le joindre.
Arrivé au pont de Lopackzin, il trouva un régiment de hussards russes,
qui le gardait. Ce régiment fut aussitôt chargé par les chasseurs de
la garde, et culbuté dans la rivière, sans autre perte de la part des
chasseurs, qu'un maréchal-des-logis blessé.

Cependant la moitié de cette colonne n'avait pas encore passé; elle
passait plus haut. Le grand-duc de Berg la fît charger par le colonel
Dalhmann, à la tête des chasseurs de la garde, qui lui prit trois pièces
de canon, après avoir mis plusieurs escadron en déroute.

Tandis que la colonne que l'ennemi avait si imprudemment jetée sur la
droite, cherchait à gagner la Narew, pour arriver à Tykoczyn, point de
rendez-vous, Tykoczyn était occupé par le maréchal Davoust, qui y prit
deux cents voitures de bagages et une grande quantité de traînards qu'on
ramassa de tous côtés.

Toutes les colonnes russes sont coupées, errantes à l'aventure, dans
un désordre difficile à imaginer. Le général russe a fait la faute de
cantonner son armée, ayant sur ses flancs l'armée française, séparée,
il est vrai, par la Narew, mais ayant un pont sur cette rivière. Si
la saison était belle, on pourrait prédire que l'armée russe ne se
retirerait pas et serait perdue sans bataille; mais dans une saison où
il fait nuit à quatre heures, et où il ne fait jour qu'a huit, l'ennemi
qu'on poursuit a toutes les chances pour se sauver, surtout dans un pays
difficile et coupé de bois. D'ailleurs, les chemins sont couverts de
quatre pieds de boue, et le dégel continue. L'artillerie ne peut faire
plus de deux lieues dans un jour. Il est donc à prévoir que l'ennemi se
retirera de la position fâcheuse où il se trouve, mais il perdra toute
son artillerie, toutes ses voitures, tous ses bagages.

Voici quelle était, le 25 au soir, la position de l'armée française.

La gauche, composée des corps du maréchal prince de Ponte-Corvo et des
maréchaux Ney et Bessières, marchant de Biézon sur la route de Grodno;

Le maréchal Soult arrivant a Ciechanow;

Le maréchal Augereau marchant sur Golymin;

Le maréchal Davoust entre Golymin et Pultusk;

Le maréchal Lannes à Pultusk.

Dans ces deux jours nous avons fait quinze à seize cents prisonniers,
pris vingt-cinq à trente pièces de canon, trois drapeaux et un étendard.

Le temps est extraordinaire ici; il fait plus chaud qu'au mois d'octobre
à Paris, mais il pleut, et dans un pays où il n'y a pas de chaussées, on
est constamment dans la boue.



Golymin, le 28 décembre 1806.

_Quarante-sixième bulletin de la grande armée._

Le maréchal Ney, chargé de manoeuvrer pour détacher le
lieutenant-général prussien Lestocq de l'Wrka, déborder et menacer ses
communications, et pour le couper des Russes, a dirigé ses mouvemens
avec son habileté et son intrépidité ordinaires. Le 23, la division
Marchand se rendit à Gurzno, Le 24, l'ennemi a été poursuivi jusqu'à
Kunsbroch. Le 25, l'arrière garde de l'ennemi a été entamée. Le 26,
l'ennemi s'étant concentré à Soldan et Mlawa, le maréchal Ney résolut de
marcher à lui et de l'attaquer. Les Prussiens occupaient Soldan avec
six mille hommes d'infanterie et un millier d'hommes de cavalerie; ils
comptaient, protégés par les marais et les obstacles qui environnent
cette ville, être à l'abri de toute attaque. Tous ces obstacles ont été
surmontés par les soixante-neuvième et soixante-seizième. L'ennemi s'est
défendu dans toutes les rues, et a été repoussé partout à coups de
baïonnette. Le gênerai Lestocq, voyant le petit nombre de troupes qui
l'avaient attaqué, voulut reprendre la ville. Il fit quatre attaques
successives pendant la nuit, dont aucune ne réussit. Il se retira à
Niedenbourg: six pièces de canon, quelques drapeaux, un assez bon nombre
de prisonniers, ont été le résultât du combat de Soldan. Le maréchal Ney
se loue du général Wonderveid, qui a été blessé. Il fait une mention
particulière du colonel Brun, du soixante-neuvième, qui s'est fait
remarquer par sa bonne conduite. Le même jour, le cinquante-neuvième a
passé sur Lauterburg.

Pendant le combat de Soldan, le général Marchand, avec sa division,
repoussait l'ennemi de Mlawa, où il eut un très-brillant combat.

Le maréchal Bessières, avec le second corps de la réserve de cavalerie,
avait occupé Biézun dès le 19. L'ennemi reconnaissant l'importance de
cette position, et sentant que la gauche de l'armée française voulait
séparer les Prussiens des Russes, tenta de reprendre ce poste; ce qui
donna lieu au combat de Biézun. Le 23, à huit heures, il déboucha par
plusieurs routes. Le maréchal Bessières avait placé les deux seules
compagnies d'infanterie qu'il avait, près du pont. Voyant l'ennemi venir
en très-grande force, il donna ordre au général Grouchy de déboucher
avec sa division. L'ennemi était déjà maître du village de Karmidjeu, et
y avait jeté un bataillon d'infanterie.

Chargée par la division Grouchy, la ligne ennemie fut rompue. Cavalerie
et infanterie prussienne, fortes de six mille hommes, ont été enfoncées
et jetées dans les marais; cinq cents prisonniers, cinq pièces de canon,
deux étendards, sont le résultat de cette charge. Le maréchal Bessières
se loue beaucoup du général Grouchy, du général Rouget, et de son chef
d'état-major le général Roussel. Le chef d'escadron Renié, du sixième
régiment de dragons, s'est distingué. M. Launay, capitaine de la
compagnie d'élite du même régiment, a été tué.

M. Bourreau, aide-de-camp du maréchal Bessières, a été blessé. Notre
perte est, du reste, peu considérable. Nous avons eu huit hommes tués et
une vingtaine de blessés. Les deux étendards ont été pris par le dragon
Plet, du sixième régiment de dragons, et par le fourrier Jeuffroy, du
troisième régiment.

S.M. désirant que le prince Jérôme eût occasion de s'instruire l'a fait
appeler de Silésie. Ce prince a pris part à tous les combats qui ont eu
lieu, et s'est trouvé souvent aux avant-postes.

S.M. a été satisfaite de la conduite de l'artillerie, pour
l'intelligence et l'intrépidité qu'elle a montrées devant l'ennemi, soit
dans la construction des ponts, soit pour faire marcher l'artillerie au
milieu des mauvais chemins.

Le général Marulaz, commandant la cavalerie légère du troisième corps,
le colonel Excelmans, du premier de chasseurs, et le général Petit, ont
fait preuve d'intelligence et de bravoure.

S.M. a recommandé que dans les relations officielles des différentes
affaires, on fît connaître un grand nombre de traits qui méritent de
passer à la postérité; car c'est pour elle, et pour vivre éternellement
dans sa mémoire, que le soldat français affronte tous les dangers et
toutes les fatigues.



Pultusk, le 30 décembre 1806.

_Quarante-septième bulletin de la grande armée._

Le combat de Czarnowo, celui de Nasielsk, celui de Kursomb, le combat de
cavalerie de Lopackzin, ont été suivis par les combats de Golymin et
de Pultusk; et la retraite entière et précipitée des armées russes a
terminé l'année et la campagne.

_Combat de Pultusk._

Le maréchal Lannes ne put arriver vis à vis Pultusk que le 26 au matin.
Tout le corps de Benigsen s'y était réuni dans la nuit. Les divisions
russes qui avaient été battues à Nasielsk, poursuivies par la troisième
division du corps du maréchal Davoust, entrèrent dans le camp de Putulsk
à deux heures après minuit. A dix heures le maréchal Lannes attaqua,
ayant la division Suchet en première ligne, la division Gazan en seconde
ligne, la division Gudin, du troisième corps d'armée, commandée par le
général Daultanne, sur sa gauche. Le combat devint vif. Après différens
engagemens, l'ennemi fut culbuté. Le dix-septième régiment d'infanterie
légère et le trente-quatrième se couvrirent de gloire. Les généraux
Vedel et Claparède ont été blessés. Le général Treillard, commandant la
cavalerie légère du corps d'armée, le général Boussard, commandant une
brigade de la division de dragons Beker, le colonel Barthelemy, du
quinzième régiment de dragons, ont été blessés par la mitraille.
L'aide-de-camp Voisin, du maréchal Lannes, et l'aide-de-camp Curial, du
général Suchet, ont été tués l'un et l'autre avec gloire. Le maréchal
Lannes a été touché d'une balle. Le cinquième corps d'armée a montré,
dans cette circonstance, ce que peuvent des braves, et l'immense
supériorité de l'infanterie française sur celle des autres nations. Le
maréchal Lannes, quoique malade depuis huit jours, avait voulu suivre
son corps d'armée. Le quatre-vingt-cinquième régiment a soutenu
plusieurs charges de cavalerie ennemie avec sang-froid et succès.
L'ennemi, dans la nuit, a battu en retraite et a gagné Ostrolenka.

_Combat de Golymin._

Pendant que le corps de Benigsen était à Pultusk, et y était battu,
celui de Buxhowden se réunissait à Golymin, à midi. La division Panin,
de ce corps, qui avait été attaquée la veille par le grand-duc de Berg,
une autre division qui avait été battue à Nasielsk, arrivaient par
différens chemins au camp de Golymin.

Le maréchal Davoust, qui poursuivait l'ennemi depuis Nasielsk,
l'atteignit, le chargea, et lui enleva un bois près du camp de Golymin.

Dans le même temps, le maréchal Augereau arrivant de Golaczima, prenait
l'ennemi en flanc. Le général de brigade Lapisse, avec le seizième
d'infanterie légère, enlevait à la baïonnette un village qui servait de
point d'appui à l'ennemi. La division Heudelet se déployait et marchait
à lui. A trois heures après midi, le feu était des plus chauds. Le
grand-duc de Berg fit exécuter avec le plus grand succès plusieurs
charges, dans lesquelles la division de dragons Klein se distingua.
Cependant la nuit arrivant trop tôt, le combat continua jusqu'à onze
heures du soir. L'ennemi fit sa retraite en désordre, laissant son
artillerie, ses bagages, presque tous ses sacs, et beaucoup de morts.
Toutes les colonnes ennemies se retirèrent sur Ostrolenka.

Le général Fenerolle, commandant une brigade de dragons, fut tué d'un
boulet. L'intrépide général Rapp, aide-de-camp de l'empereur, a été
blessé d'un coup de fusil, à la tête de sa division de dragons. Le
colonel Sémélé, du brave vingt-quatrième de ligne, a été blessé. Le
maréchal Augereau a eu un cheval tué sous lui.

Cependant le maréchal Soult, avec son corps d'armée, était déjà arrivé
à Molati, à deux lieues de Makow; mais les horribles boues, suite des
pluies et du dégel, arrêtèrent sa marche et sauvèrent l'armée russe,
dont pas un seul homme n'eût échappé sans cet accident. Les destins de
l'armée de Benigsen et de celle de Buxhowden devaient se terminer en
deçà de la petite rivière d'Orcye; mais tous les mouvemens ont été
contrariés par l'effet du dégel, au point que l'artillerie a mis jusqu'à
deux jours pour faire trois lieues. Toutefois, l'armée russe a perdu
quatre-vingt pièces de canon, tous ses caissons, plus de douze cents
voitures de bagages, et douze mille hommes tués, blessés ou faits
prisonniers. Les mouvemens des colonnes françaises et russes seront un
objet de vive curiosité pour les militaires, lorsqu'ils seront tracés
sur la carte. On y verra à combien peu il a tenu que toute cette armée
ne fût prise et anéantie en peu de jours, et cela, par l'effet d'une
seule faute du général russe.

Nous avons perdu huit cents hommes tués, et nous avons eu deux mille
blessés. Maître d'une grande partie de l'artillerie ennemie, de toutes
les positions ennemies, ayant repoussé l'ennemi à plus de quarante
lieues, l'empereur a mis son armée en quartiers d'hiver.

Avant cette expédition, les officiers russes disaient qu'ils avaient
cent cinquante mille hommes: aujourd'hui ils prétendent n'en avoir eu
que la moitié. Qui croire, des officiers russes avant la bataille, ou
des officiers russes après la bataille?

La Perse et la Porte ont déclaré la guerre à la Russie. Michelson
attaque la Porte. Ces deux grands empires, voisins de la Russie, sont
tourmentés par la politique fallacieuse du cabinet de Saint-Pétersbourg,
qui agit depuis dix ans chez eux comme elle a fait pendant cinquante ans
en Pologne.

M. Philippe Ségur, maréchal-des-logis de la maison de l'empereur, se
rendant à Nasielsk, est tombé dans une embuscade de cosaques, qui
s'étaient placés dans une maison de bois qui se trouve derrière
Nasielsk. Il en a tué deux de sa main, mais il a été fait prisonnier.

L'empereur l'a fait réclamer; mais le général russe l'avait sur-le-champ
dirigé sur Saint-Pétersbourg.



De notre camp impérial de Pultusk, le 31 décembre 1806.

«M. l'archevêque (ou évêque), les nouveaux succès que nos armées ont
remportés sur les bords du Bug et de la Narew, où, en cinq jours
de temps, elles ont mis en déroute l'armée russe, avec période son
artillerie, de ses bagages et d'un grand nombre de prisonniers, en les
obligeant à évacuer toutes les positions importantes où elle s'était
retranchée, nous portent à désirer que notre peuple adresse des
remercîmens au ciel, pour qu'il continue à nous être favorable, et pour
que le Dieu des armées seconde nos justes entreprises, qui ont pour but
de donner enfin, à nos peuples, une paix stable et solide, que ne puisse
troubler le génie du mal. Cette lettre n'étant pas à autre fin, nous
prions Dieu, M. l'archevêque (ou évêque), qu'il vous ait en sa sainte
garde.

NAPOLÉON.



Varsovie, le 3 janvier 1807.

_Quarante-huitième bulletin de la grande armée._

Le général Corbineau, aide-de-camp de l'empereur, est parti de Pultusk
avec trois régiments de cavalerie légère, pour se mettre à la poursuite
de l'ennemi. Il est arrivé le 1er janvier à Ostrowiec, après avoir
occupé Brock. Il a ramassé quatre cents prisonniers, plusieurs officiers
et plusieurs voitures de bagages.

Le maréchal Soult, ayant sous ses ordres les trois brigades de cavalerie
légère de la division Lasalle, borde la petite rivière d'Orcye, pour
mettre à couvert les cantonnemens de l'armée. Le maréchal Ney, le
maréchal prince de Ponte-Corvo et le maréchal Bessières ont leurs
troupes cantonnées sur la gauche. Les corps d'armée des maréchaux Soult,
Davoust et Lannes, occupent Pultusk et les bords du Bug.

L'armée ennemie continue son mouvement de retraite.

L'empereur est arrivé le 2 janvier à Varsovie, à deux heures après midi.

Il a gelé et neigé pendant deux jours, mais déjà le dégel recommence,
et les chemins, qui paraissaient s'améliorer sont devenus aussi mauvais
qu'auparavant.

Le prince Borghèse a été constamment à la tête du premier régiment des
carabiniers, qu'il commande. Les braves carabiniers et cuirassiers
brûlaient d'en venir aux mains avec l'ennemi; mais les divisions de
dragons qui marchaient en avant ayant tout enfoncé, ne les ont pas mis
dans le cas de fournir une charge.

S.M. a nommé le général Lariboissière général de division, et lui a
donné le commandement de l'artillerie de sa garde. C'est un officier du
plus rare mérite.

Les troupes du grand-duc de Wurtzbourg forment la garnison de Berlin.
Elles sont composées de deux régimens qui se font distinguer par leur
belle tenue.

Le corps du prince Jérôme assiége toujours Breslaw. Cette belle ville
est réduite en cendres. L'attente des événemens, et l'espérance qu'elle
avait d'être secourue par les Russes, l'ont empêchée de se rendre; mais
le siége avance. Les troupes bavaroises et wurtembergeoises ont mérité
les éloges du prince Jérôme et l'estime de l'armée française.

Le commandant de la Silésie avait réuni les garnisons des places qui ne
sont pas bloquées et en avait formé un corps de huit mille hommes, avec
lequel il s'était mis en marche pour inquiéter le siége de Breslaw.
Le général Hédouville, chef de l'état-major du prince Jérôme, a
fait marcher contre ce corps le général Montbrun, commandant les
Wurtembergeois, et le général Minucci, commandant les Bavarois. Ils ont
atteint les Prussiens à Strehlen, les ont mis dans une grande déroute,
et leur ont pris quatre cents hommes, six cents chevaux, et des convois
considérables de subsistances que l'ennemi avait le projet de jeter
dans la place. Le major Erschet, à la tête de cent cinquante hommes
des chevau-légers de Linange, a chargé deux escadrons prussiens, les a
rompus, et leur a fait trente-six prisonniers.

S.M. a ordonné qu'une partie des drapeaux pris au siége de Glogau fût
envoyée au roi de Wurtemberg, dont les troupes se sont emparées de cette
place. S.M., voulant aussi reconnaître la bonne conduite de ces troupes,
a accordé au corps de Wurtemberg dix décorations de la Légion d'Honneur.

Une députation du royaume d'Italie, composée de MM. Prima, ministre des
finances, et homme d'un grand mérite; Renier, podestat de Venise,
et Guasta Villani, conseiller-d'état, a été présentée aujourd'hui à
l'empereur.

S.M. a reçu le même jour toutes les autorités du pays, et les différens
ministres étrangers qui se trouvent à Varsovie.



Varsovie, le 8 janvier 1807.

_Quarante-neuvième bulletin de la grande armée._

Breslaw s'est rendu. On n'a pas encore la capitulation au
quartier-général. On n'a pas non plus l'état des magasins de
subsistances, d'habillement et d'artillerie. On sait cependant qu'ils
sont très-considérables. Le prince Jérôme a dû faire son entrée dans la
place. Il va assiéger Brieg, Schweidnitz et Kosel.

Le général Victor, commandant le dixième corps d'armée, s'est mis en
marche pour aller faire le siége de Colberg et de Dantzick, et prendre
ces places pendant le reste de l'hiver.

M. de Zastrow, aide-de-camp du roi de Prusse, homme sage et modéré, qui
avait signé l'armistice que son maître n'a pas ratifié, a cependant
été chargé, à son arrivée à Koenigsberg, du porte-feuille des affaires
étrangères.

Notre cavalerie légère n'est pas loin de Koenigsberg.

L'armée russe continue son mouvement sur Grodno. On apprend que dans
les dernières affaires elle a eu un grand nombre de généraux tués et
blessés. Elle montre assez de mécontentement soldats disent que si l'on
avait jugé leur armée assez forte pour se mesurer avec avantage contre
les Français, l'empereur, sa garde, la garnison de Saint-Pétersbourg et
les généraux de la cour, auraient été conduits à l'armée par cette même
sécurité qui les y amena l'année dernière; que si, au contraire, les
événemens d'Austerlitz et ceux d'Jéna ont fait penser que les Russes ne
pouvaient pas obtenir des succès contre l'armée française, il ne fallait
pas s'engager dans une lutte inégale. Ils disent aussi: L'empereur
Alexandre a compromis notre gloire. Nous avions toujours été vainqueurs;
nous avions établi et partagé l'opinion que nous étions invincibles. Les
choses sont bien changées. Depuis deux ans on nous fait promener des
frontières de la Pologne en Autriche, de Dniester à la Vistule, et
tomber partout dans les piéges de l'ennemi. Il est difficile de ne pas
s'apercevoir que tout cela est mal dirigé.

Le général Michelson est toujours en Moldavie. On n'a pas de nouvelles
qu'il se soit porté contre l'armée turque qui occupe Bucharest et la
Valachie. Les faits d'armes de cette guerre se bornent jusqu'à présent à
l'investissement de Choczym et de Bender. De grands mouvemens ont lieu
dans toute la Turquie pour repousser une aussi injuste agression.

Le général baron de Vincent est arrivé de Vienne à Varsovie, porteur de
lettres de l'empereur d'Autriche pour l'empereur Napoléon.

Il était tombé beaucoup de neige, et il avait gelé pendant trois
jours. L'usage des traîneaux avait donné une grande rapidité aux
communications, mais le dégel vient de recommencer. Les Polonais
prétendent qu'un pareil hiver est sans exemple dans ce pays-ci. La
température est effectivement plus douce qu'elle ne l'est ordinairement
à Paris dans cette saison.



Varsovie, le 13 janvier 1807.

_Cinquantième bulletin de la grande armée._

Les troupes françaises ont trouvé à Ostrolenka quelques malades russes
que l'ennemi n'avait pu transporter. Indépendamment des pertes de
l'armée russe en tués et en blessés, elle en éprouve encore de
très-considérables par les maladies, qui se multiplient chaque jour.

La plus grande désunion s'est établie entre les généraux Kaminski,
Benigsen et Buxhowden.

Tout le territoire de la Pologne prussienne se trouve actuellement
évacué par l'ennemi.

Le roi de Prusse a quitté Koenigsberg, et s'est réfugié à Memel.

La Vistule, la Narew et le Bug, avaient, pendant quelques jours charrié
des glaçons; mais le temps s'est ensuite radouci, et tout annonce que
l'hiver sera moins rude à Varsovie qu'il ne l'est ordinairement à Paris.

Le 8 janvier, la garnison de Breslaw, forte de cinq mille cinq cents
hommes, a défilé devant le prince Jérôme. La ville a beaucoup souffert.
Dès les premiers momens où elle a été investie, le gouverneur prussien
avait fait brûler ses trois faubourgs. La place ayant été assiégée en
règle, on était déjà à la brèche lorsqu'elle s'est rendue. Les Bavarois
et les Wurtembergeois se sont distingués par leur intelligence et leur
bravoure. Le prince Jérôme investit dans ce moment et assiége à la fois
toutes les autres places de la Silésie. Il est probable qu'elles ne
feront pas une longue résistance.

Le corps de dix mille hommes que le prince de Pless avait composé de
tout ce qui était dans les garnisons des places, a été mis en pièces
dans les combats du 29 et du 30 décembre.

Le général Montbrun, avec la cavalerie wurtembergeoise, fut à la
rencontre du prince de Pless vers Ohlau, qu'il occupa le 28 au soir. Le
lendemain, à cinq heures du matin, le prince de Pless le fit attaquer.
Le général Montbrun, profitant d'une position défavorable où se trouvait
l'infanterie ennemie, fit un mouvement sur sa gauche, la tourna, lui tua
beaucoup de monde, lui prit sept cents hommes, quatre pièces de canon et
beaucoup de chevaux.

Cependant, les principales forces du prince de Pless étaient derrière la
Neisse, où il les avait rassemblées après le combat de Strehlen. Parti
de Schurgaft, et marchant jour et nuit, il s'avança jusqu'au bivouac de
la brigade wurtembergeoise, placé en arrière de d'Hubé sous Breslaw. A
huit heures du matin, il attaqua avec neuf mille hommes le village
de Grietern, occupé par deux bataillons d'infanterie et par les
chevau-légers de Linange, sous les ordres de l'adjudant-commandant
Duveyrier; mais il fut reçu vigoureusement et forcé à une retraite
précipitée. Les généraux Montbrun et Minucci, qui revenaient d'Hobleau,
eurent aussitôt l'ordre de marcher sur Schweidnitz, pour couper la
retraite à l'ennemi; mais le prince de Pless s'empressa de disperser
toutes ses troupes, et les fit rentrer par détachemens dans les places,
en abandonnant dans sa fuite une partie de son artillerie, beaucoup de
bagages et des chevaux. Il a, de plus, perdu dans cette affaire beaucoup
d'hommes tués et huit cents prisonniers.

S. M. a ordonné de témoigner sa satisfaction aux troupes bavaroises et
wurtembergeoises.

Le maréchal Mortier entre dans la Poméranie suédoise.

Des lettres arrivées de Bucharest donnent des détails sur les
préparatifs de guerre de Barayctar et du pacha de Widdin. Au 20
décembre, l'avant-garde de l'armée turque, forte de quinze mille hommes,
était sur les frontières de la Valachie et de la Moldavie. Le prince
Dolgoroucki s'y trouvait aussi avec ses troupes. Ainsi l'on était en
présence. En passant à Bucharest, les officiers turcs paraissaient fort
animés; ils disaient à un officier français qui se trouvait dans
cette ville: «Les Français verront de quoi nous sommes capables. Nous
formerons la droite de l'armée de Pologne; nous nous montrerons digne
d'être loués par l'empereur Napoléon.»

Tout est en mouvement dans ce vaste empire: les scheicks et les ulhemas
donnent l'impulsion, et tout le monde court aux armes pour repousser la
plus injuste des agressions.

M. Italinski n'a évité jusqu'à présent d'être mis aux Sept-Tours, qu'en
promettant qu'au retour de son courrier les Russes auraient l'ordre
d'abandonner la Moldavie, et de rendre Choczim et Bender.

Les Serviens, que les Russes ne désavouent plus pour alliés, se sont
emparés d'une île du Danube qui appartient à l'Autriche, et d'où
ils canonnent Belgrade. Le gouvernement autrichien a ordonné de la
reprendre.

L'Autriche et la France sont également intéressées à ne pas voir la
Moldavie, la Valachie, la Servie, la Grèce, la Romélie, la Natolie,
devenir le jouet de l'ambition des Moscovites.

L'intérêt de l'Angleterre dans cette contestation est au moins
aussi évident que celui de la France et de l'Autriche, mais le
reconnaîtra-t-elle? Imposera-t-elle silence à la haine qui dirige son
cabinet? Écoutera-t-elle les leçons de la politique et de l'expérience?
Si elle ferme les yeux sur l'avenir, si elle ne vit qu'au jour le jour,
si elle n'écoute que sa jalousie contre la France, elle déclarera
peut-être la guerre à la Porte; elle se fera l'auxiliaire de
l'insatiable ambition des Russes; elle creusera elle même un abîme dont
elle ne reconnaîtra la profondeur qu'en y tombant.



Varsovie, le 14 janvier 1807.

_Cinquante-unième bulletin de la grande armée._

Le 29 décembre, une dépêche du général Benigsen parvint à Koenigsberg,
au roi de Prusse. Elle fut sur-le-champ publiée et placardée dans toute
la ville, où elle excita les transports de la plus vive joie. Le roi
reçut publiquement des complimens, mais le 31 au soir, on apprit, par
des officiers prussiens et par d'autres relations du pays, le véritable
état des choses. La tristesse et la consternation furent alors d'autant
plus grandes, qu'on s'était plus entièrement livré à l'allégresse. On
songea dès-lors à évacuer Koenigsberg, et l'on en fit sur-le-champ
tous les préparatifs. Le trésor et les effets les plus précieux furent
aussitôt dirigés sur Memel. La reine, qui était assez malade, s'embarqua
le 3 janvier pour cette ville. Le roi partit le 6 pour s'y rendre. Les
débris de la division du général Lestocq se replièrent aussi sur cette
place, en laissant à Koenigsberg deux bataillons et une compagnie
d'invalides.

Le ministère du roi de Prusse est composé de la manière suivante:

M. le général de Zastrow est nommé ministre des affaires étrangères;

M. le général Ruchel, encore malade de la blessure qu'il a reçue à la
bataille de Jéna, est nommé ministre de la guerre;

M. le président de Sagebarthe est nommé ministre de l'intérieur.

Voici en quoi consistent maintenant les forces de la monarchie
prussienne:

Le roi est accompagné par quinze cents hommes de troupes, tant à pied
qu'à cheval.

Le général Lestocq a à-peu-près cinq mille hommes, y compris les deux
bataillons laissés à Koenigsberg avec la compagnie d'invalides;

Le lieutenant-général Hamberg commande à Dantzick, où il a six mille
hommes de garnison. Les habitans ont été désarmés. On leur a intimé
qu'en cas d'alerte, les troupes feront feu sur tous ceux qui sortiront
de leurs maisons.

Le général Gutadon commande à Colberg avec dix-huit cents hommes.

Le lieutenant-général Courbière est à Graudentz avec trois mille hommes.

Les troupes françaises sont en mouvement pour cerner et assiéger ces
places.

Un certain nombre de recrues que le roi de Prusse avait fait réunir, et
qui n'étaient ni habillées ni armées, ont été licenciées, parce qu'il
n'y avait plus de moyen de les contenir.

Deux ou trois officiers anglais étaient à Koenigsberg, et faisaient
espérer l'arrivée d'une armée anglaise.

Le prince de Pless a en Silésie douze ou quinze cents hommes enfermés
dans les places de Brieg, Neisse, Schweidnitz et Kosel, que le prince
Jérôme a fait investir.

Nous ne dirons rien de la ridicule dépêche du général Benigsen;
nous remarquerons seulement qu'elle paraît contenir quelque chose
d'inconcevable. Ce général semble accuser son collègue le général
Buxhowden; il dit qu'il était à Makow. Comment pouvait-il ignorer que le
général Buxhowden était allé jusqu'à Golymin, où il avait été battu? Il
prétend avoir remporté une victoire, et cependant il était en pleine
retraite à dix heures du soir, et cette retraite fut si précipitée,
qu'il abandonna ses blessés. Qu'il nous montre une seule pièce de canon,
un seul drapeau français, un seul prisonnier, hormis douze ou quinze
hommes isolés qui peuvent avoir été pris par les cosaques sur les
derrières de l'armée, tandis que nous pouvons lui montrer six mille
prisonniers, deux drapeaux qu'il a perdus près de Pultusk, et trois
mille blessés qu'il a abandonnés dans sa fuite. Il dit encore qu'il a eu
contre lui le grand-duc de Berg et le maréchal Davoust, tandis qu'il
n'a eu affaire qu'à la division Suchet, du corps du maréchal Lannes.
Le dix-septième d'infanterie légère, le trente-quatrième de ligne, le
soixante-quatrième et le quatre-vingt-huitième, sont les seuls régimens
qui se soient battus contre lui. Il faut qu'il ait bien peu réfléchi
sur la position de Pultusk, pour supposer que les Français voulaient
s'emparer de cette ville. Elle est dominée à portée de pistolet.

Si le général Buxhowden a fait de son côté une relation aussi véridique
du combat de Golymin, il deviendra évident que l'armée française a été
battue, et que, par suite de sa défaite, elle s'est emparée de cent
pièces de canon et de seize cents voitures de bagages, de tous les
hôpitaux de l'armée russe, de tous ses blessés, et des importantes
positions de Sieroch, de Pultusk, d'Ostrolenka, et qu'elle a obligé
l'ennemi à reculer de quatre-vingt lieues.

Quant à l'induction que le général Benigsen veut tirer de ce qu'il n'a
pas été poursuivi, il suffira d'observer qu'on se serait bien gardé de
le poursuivre, puisqu'il était débordé de deux journées, et que, sans
les mauvais chemins, qui ont empêché le maréchal Soult de suivre ce
mouvement, le général russe aurait trouvé les Français à Ostrolenka.

Il ne reste plus qu'à chercher quel peut être le but d'une pareille
relation. Il est le même, sans doute, que celui que se proposaient les
Russes dans les relations qu'ils ont faites de la bataille d'Austerlitz.
Il est le même, sans doute, que celui des ukases par lesquels l'empereur
Alexandre refusait la grande décoration de l'ordre de Saint-Georges,
parce que, disait-il, il n'avait pas commandé à cette bataille, et
acceptait la petite décoration pour les succès qu'il y avait obtenus,
quoique sous le commandement de l'empereur d'Autriche.

Il y a cependant un point de vue sous lequel la relation du général
Benigsen peut être justifiée. On a craint sans doute l'effet de la
vérité dans les pays de la Pologne prussienne et de la Pologne russe,
que l'ennemi avait à traverser, si elle y était parvenue avant qu'il
eût pu mettre ses hôpitaux et ses détachemens isolés à l'abri de toute
insulte.

Ces relations, aussi évidemment ridicules, peuvent avoir encore pour les
Russes l'avantage de retarder de quelques jours l'élan que des récits
fidèles donneraient aux Turcs, et il est des circonstances où quelques
jours sont un délai d'une certaine importance. Cependant l'expérience a
prouvé que toutes ces ruses vont contre leur but, et qu'en toutes choses
la simplicité et la vérité sont les meilleurs moyens de politique.



Varsovie, le 19 janvier 1807.

_Cinquante-deuxième bulletin de la grande armée._

Le huitième corps de la grande armée, que commande le maréchal Mortier,
a détaché un bataillon du deuxième régiment d'infanterie légère sur
Wollin. Trois compagnies de ce bataillon y étaient à peine arrivées,
qu'elles furent attaquées avant le jour par un détachement de mille
hommes d'infanterie, avec cent cinquante chevaux et quatre pièces de
canon. Ce détachement venait de Colberg, dont la garnison étend ses
courses jusque-là. Les trois compagnies d'infanterie légère française ne
s'étonnèrent point du nombre de leurs ennemis et lui enlevèrent un pont
et ses quatre pièces de canon, et lui firent cent prisonniers; le reste
prit la fuite, en laissant beaucoup de morts dans la ville de Wollin,
dont les rues sont jonchées de cadavres prussiens.

La ville de Brieg, en Silésie, s'est rendue après un siége de cinq
jours. La garnison est composée de trois généraux et de quatorze cents
hommes.

Le prince héréditaire de Bade a été dangereusement malade, mais il
est rétabli. Les fatigues de la campagne, et les privations qu'il a
supportées comme simple officier, ont beaucoup contribué à sa maladie.

La Pologne, riche en blé, en avoine, en fourrages, en bestiaux,
en pommes de terre, fournit abondamment à nos magasins. La seule
manutention de Varsovie fait cent mille rations par jour, et nos dépôts
se remplissent de biscuit. Tout était tellement désorganisé à notre
arrivée, que pendant quelque temps les subsistances ont été difficiles.

Il ne règne dans l'armée aucune maladie; cependant, pour la conservation
de la santé du soldat, on désirerait un peu plus de froid. Jusqu'à
présent, il s'est à peine fait sentir, et l'hiver est déjà fort avancé.
Sous ce point de vue, l'année est fort extraordinaire.

L'empereur fait tous les jours défiler la parade devant le palais de
Varsovie, et passe successivement en revue les différens corps de
l'armée, ainsi que les détachemens et les conscrits venant de France,
auxquels les magasins de Varsovie distribuent des souliers et des
capottes.



Varsovie, le 22 janvier 1807.

_Cinquante-troisième bulletin de la grande armée._

On a trouvé à Brieg (qui vient de capituler) des magasins assez
considérables de subsistances.

Le prince Jérôme continue avec activité sa campagne de Silésie. Le
lieutenant-général Deroi avait déjà cerné Kosel et ouvert la tranchée.
Le siège de Schweidnitz et celui de Neisse se poursuivent en même temps.

Le général Victor se rendant à Stettin, et étant en voiture avec son
aide-de-camp et un domestique, a été enlevé par un parti de vingt-cinq
hussards qui battaient le pays.

Le temps est devenu froid. Il est probable que sous peu de jours les
rivières seront gelées; cependant la saison n'est pas plus rigoureuse
qu'elle ne l'est ordinairement à Paris. L'empereur fait défiler tous les
jours la parade et passe en revue plusieurs régimens.

Tous les magasins de l'armée s'organisent et s'approvisionnent. On fait
du biscuit dans toutes les manutentions. L'empereur vient d'ordonner
qu'on établît de grands magasins et qu'on confectionnât une quantité
considérable d'habillemens dans la Silésie.

Les Anglais, qui ne peuvent plus faire accroire que les Russes, les
Tartares, les Calmoucks vont dévorer l'armée, française, parce que, même
dans les cafés de Londres, on sait que ces dignes alliés ne soutiennent
point l'aspect de nos baïonnettes, appellent aujourd'hui à leur secours
la dysenterie, la peste et toutes les maladies épidémiques.

Si ces fléaux étaient à la disposition du cabinet de Londres, point de
doute que non-seulement notre armée, mais même nos provinces et toute
la classe manufacturière du continent, ne devinssent leur proie. En
attendant, les Anglais se contentent de publier et de faire publier,
sous toute espèce de forme, par leurs nombreux émissaires, que l'armée
française est détruite par les maladies. A les entendre, des bataillons
entiers tombent comme ceux des Grecs au commencement du siége de Troie.
Ils auraient là une manière toute commode de se défaire de leurs
ennemis, mais il faut bien qu'ils y renoncent. Jamais l'armée ne s'est
mieux portée; les blessés guérissent, et le nombre des morts est peu
considérable. Il n'y a pas autant de malades que dans la campagne
précédente; il y en a même moins qu'il n'y en aurait en France en temps
de paix, suivant les calculs ordinaires. Varsovie, le 27 janvier 1807.



_Cinquante-quatrième bulletin de la grande armée._

Quatre-vingt-neuf pièces de canon prises sur les Russes sont rangées sur
la place du palais de la République à Varsovie: ce sont celles qui ont
été enlevées aux généraux Kaminski, Benigsen et Buxhowden, dans les
combats de Czarnowo, Nazielsk, Pultusk et Golymin. Ce sont les mêmes que
les Russes traînaient avec ostentation dans les rues de cette ville,
lorsque naguère ils la traversaient pour aller au-devant des Français.
Il est facile de comprendre l'effet que produit l'aspect d'un si
magnifique trophée sur un peuple charmé de voir humiliés les ennemis qui
l'ont si long-temps et si cruellement outragé.

Il y a dans les pays occupés par l'armée plusieurs hôpitaux renfermant
un grand nombre de Russes blessés et malades.

Cinq mille prisonniers ont été évacués sur la France, deux mille se sont
échappés dans les premiers momens du désordre; et quinze cents sont
entrés dans les troupes polonaises.

Ainsi, les combats livrés contre les Russes leur ont coûté une grande
partie de leur artillerie, tous leurs bagages, et vingt-cinq ou trente
mille hommes tant tués que blessés ou prisonniers.

Le général Kaminski, qu'on avait dépeint comme un autre Suwarow, vient
d'être disgracié; on dit qu'il en est de même du général Buxhowden,
et il paraît que c'est le général Benigsen qui commande actuellement
l'armée.

Quelques bataillons d'infanterie légère du maréchal Ney s'étaient portés
à vingt lieues en avant de leurs cantonnemens; l'armée russe en avait
conçu des alarmes, et avait fait un mouvement sur sa droite: ces
bataillons sont rentrés dans la ligne de leurs cantonnemens sans
éprouver aucune perte.

Pendant ce temps le prince de Ponte-Corvo prenait possession d'Elbing et
des pays situés sur le bord de la Baltique.

Le général de division Drouet entrait à Chrisbourg, où il faisait trois
cents prisonniers du régiment de Courbières, y compris un major et
plusieurs officiers.

Le colonel Saint-Genez, du dix-neuvième de dragons, chargeait un autre
régiment ennemi et lui faisait cinquante prisonniers, parmi lesquels
était le colonel commandant.

Une colonne russe s'était portée sur Liebstadt, au-delà de la petite
rivière du Passarge, et avait enlevé une demi-compagnie de voltigeurs du
huitième régiment de ligne, qui était aux avant-postes du cantonnement.

Le prince de Ponte-Corvo, informé de ce mouvement, quitta Elbing, réunit
ses troupes, se porta avec la division Rivaud au-devant de l'ennemi, et
le rencontra auprès de Mohring.

Le 25 de ce mois, à midi, la division ennemie paraissait forte de douze
cents hommes; on en vint bientôt aux mains; le huitième régiment de
ligne se précipita sur les Russes avec une valeur inexprimable, pour
réparer la perte d'un de ses postes. Les ennemis furent battus, mis dans
une déroute complète, poursuivis pendant quatre lieues, et forcés de
repasser la rivière de Passarge. La division Dupont arriva au moment où
le combat finissait, et ne put y prendre part.

Un vieillard de cent-dix-sept ans a été présenté à l'empereur, qui lui a
accordé une pension de cent napoléons, et a ordonné qu'une année lui fût
payée d'avance. La notice jointe à ce bulletin, donne quelques détails
sur cet homme extraordinaire.

Le temps est fort beau, il ne fait froid qu'autant qu'il le faut pour
la santé du soldat et pour l'amélioration des chemins, qui deviennent
praticables.

Sur la droite et sur le centre de l'armée, l'ennemi est éloigné de plus
de trente lieues de nos postes.

L'empereur est monté à cheval pour aller faire le tour de ses
cantonnemens; il sera absent de Varsovie pendant huit ou dix jours.

François-Ignace Narocki, né à Witki, près de Wilna, est fils de Joseph
et Anne Narocki; il est d'une famille noble, et embrassa dans sa
jeunesse le parti des armes. Il faisait partie de la confédération de
Bar, fut fait prisonnier par les Russes et conduit à Kasan. Ayant perdu
le peu de fortune qu'il avait, il se livra à l'agriculture, et fut
employé comme fermier des biens d'un curé. Il se maria en premières
noces à l'âge de soixante-dix ans, et eut quatre enfans de ce mariage. A
quatre-vingt-six ans il épousa une seconde femme, et en eut six enfans,
qui sont tous morts: il ne lui reste que le dernier fils de sa première
femme. Le roi de Prusse, en considération de son grand âge, lui avait
accordé une pension de vingt-quatre florins de Pologne par mois, faisant
quatorze livres huit sous de France. Il n'est sujet à aucune infirmité,
jouit encore d'une bonne mémoire, et parle la langue latine avec une
extrême facilité; il cite les auteurs classiques avec esprit et à
propos. La pétition dont la traduction est ci-jointe, est entièrement
écrite de sa main. Le caractère en est très-ferme et très-lisible.


_Pétition._

Sire,

Mon extrait baptistaire date de l'an 1690; donc j'ai à présent 117 ans.

Je me rappelle encore la bataille de Vienne, et les temps de Jean
Sobieski.

Je croyais qu'ils ne se reproduiraient jamais, mais assurément je
m'attendais encore moins à revoir le siècle d'Alexandre.

Ma vieillesse m'a attiré les bienfaits de tous les souverains qui ont
été ici, et je réclame ceux du grand Napoléon, étant à mon âge plus que
séculaire, hors d'état de travailler. Vivez, sire, aussi long-temps que
moi; votre gloire n'en a pas besoin, mais le bonheur du genre humain le
demande.

_Signé_ NAROCKI.



Varsovie, le 29 janvier 1807.

_Cinquante-cinquième bulletin de la grande armée,_

Voici les détails du combat de Mohringen:

Le maréchal prince de Ponte-Corvo arriva à Mohringen avec la division
Drouet, le 25 de ce mois, à onze heures du matin, au moment où le
général de brigade Pactod était attaqué par l'ennemi.

Le maréchal prince de Ponte-Corvo fit attaquer sur-le-champ le village
de Pfarresfeldehen par un bataillon du neuvième d'infanterie légère.
Ce village était défendu par trois bataillons russes, que l'ennemi fit
soutenir par trois autres bataillons. Le prince de Ponte-Corvo fit aussi
marcher deux autres bataillons pour appuyer celui du neuvième. La mêlée
fut très-vive. L'aigle du neuvième régiment d'infanterie légère fut
enlevée par l'ennemi; mais à l'aspect de cet affront, dont ce brave
régiment allait être couvert pour toujours, et que ni la victoire, ni la
gloire acquise dans cent combats n'auraient lavé, les soldats, animés
d'une ardeur inconcevable, se précipitent sur l'ennemi, le mettent en
déroute et ressaisissent leur aigle.

Cependant la ligne française, composée du huitième de ligne, du
vingt-septième d'infanterie légère, et du quatre-vingt-quatorzième,
était formée. Elle aborde la ligne russe, qui avait pris position sur un
rideau. La fusillade devient vive et à bout portant.

A l'instant même le général Dupont débouchait de la route d'Holland avec
les trente-deuxième et quatre-vingt-seizième régimens, il tourna
la droite de l'ennemi. Un bataillon du trente-deuxième régiment se
précipita sur les Russes avec l'impétuosité ordinaire à ce corps; il les
mit en désordre et leur tua beaucoup de monde. Il ne fit de prisonniers
que les hommes qui étaient dans les maisons. L'ennemi a été poursuivi
pendant deux lieues. La nuit a empêché de continuer la poursuite. Les
comtes Fabien et Gallitzin commandaient les Russes. Ils ont perdu trois
cents hommes faits prisonniers, mille deux cents hommes laissés sur le
champ de bataille, et plusieurs obusiers. Nous avons eu cent hommes tués
et quatre cents blessés.

Le général de brigade Laplanche s'est fait distinguer. Le dix-neuvième
de dragons a fait une belle charge sur l'infanterie russe. Ce qui est
à remarquer, ce n'est pas seulement la bonne conduite des soldats et
l'habileté des généraux, mais la rapidité avec laquelle les corps ont
levé leurs cantonnemens, et fait une marche très-forte pour toutes
autres troupes, sans qu'il manquât un seul homme sur le champ de
bataille; voilà ce qui distingue éminemment des soldats qui ne sont mus
que par l'honneur.

Un Tartare vient d'arriver de Constantinople, d'où il est parti le 1er
janvier. Il est expédié à Londres par la Porte.

Le 30 décembre la guerre contre la Russie avait été solennellement
proclamée. La pelisse et l'épée avaient été envoyées au grand-visir.
Vingt-huit régimens de janissaires étaient partis de Constantinople.
Plusieurs autres passaient d'Asie en Europe.

L'ambassadeur de Russie, toutes les personnes de sa légation, tous
les Russes qui se trouvaient dans cette résidence; et tous les Grecs
attachés à leur parti, au nombre de sept à huit cents, avaient quitté
Constantinople le 29.

Le ministre d'Angleterre et les deux vaisseaux anglais restaient
spectateurs des événemens, et paraissaient attendre les ordres du
gouvernement.

Le Tartare était passé à Widdin le 15 janvier. Il avait trouvé les
routes couvertes de troupes qui marchaient avec gaîté contre leur
éternel ennemi. Soixante mille hommes étaient déjà à Rodschuk, et
vingt-cinq mille hommes d'avant-garde se trouvaient entre cette ville et
Bucharest. Les Russes s'étaient arrêtés à Bucharest, qu'ils avaient fait
occuper par une avant-garde de quinze mille hommes.

Le prince Suzzo a été déclaré hospodar de Valachie. Le prince Ipsilanti
a été proclamé traître, et l'on a mis sa tête à prix.

Le Tartare a rencontré l'ambassadeur persan à moitié chemin de
Constantinople à Widdin, et l'ambassadeur extraordinaire de la Porte,
au-delà de cette dernière ville.

Les victoires de Pultusk et Golymin étaient déjà connues dans l'empire
ottoman. Le courrier tartare en a entendu le récit de la bouche des
Turcs avant d'arriver à Widdin.

Le froid se soutient entre deux et trois degrés au-dessous de zéro.
C'est le temps le plus favorable pour l'armée.



De notre camp impérial de Varsovie, le 29 janvier 1807.

_Message au sénat conservateur._

«Sénateurs,

Nous avons ordonné à notre ministre des relations extérieures de vous
communiquer les traités que nous avons faits avec le roi de Saxe et avec
les différens princes souverains de cette maison.

«La nation saxonne avait perdu son indépendance le 14 octobre 1755;
elle l'a recouvrée le 14 octobre 1806. Après cinquante années, la Saxe,
garantie par le traité de Posen, a cessé d'être province prussienne.

«Le duc de Saxe-Weimar, sans déclaration préalable, a embrassé la cause
de nos ennemis. Son sort devait servir de règle aux petits princes qui,
sans être liés par des lois fondamentales, se mêlent des querelles
des grandes nations; mais nous avons cédé au désir de voir notre
réconciliation avec la maison de Saxe entière et sans mélange.

«Le prince de Saxe-Cobourg est mort. Son fils se trouvant dans le camp
de nos ennemis, nous avons fait mettre le séquestre sur sa principauté.

«Nous avons aussi ordonné que le rapport de notre ministre des relations
extérieures, sur les dangers de la Porte-Ottomane, fût mis sous vos
yeux. Témoin, dès les premiers temps de notre jeunesse, de tous les maux
que produit la guerre, notre bonheur, notre gloire, notre ambition, nous
les avons placés dans les conquêtes et les travaux de la paix. Mais la
force des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons mérite notre
principale sollicitude. Il a fallu quinze ans de victoires pour donner
à la France des équivalens de ce partage de la Pologne, qu'une seule
campagne, faite en 1778 aurait empêché.

«Eh! qui pourrait calculer la durée des guerres, le nombre de compagnes
qu'il faudrait faire un jour pour réparer des malheurs qui résulteraient
de la perte de l'empire de Constantinople, si l'amour d'un lâche repos
et des délices de la grande ville l'emportait sur les conseils d'une
sage prévoyance? Nous laisserions à nos neveux un long héritage de
guerres et de malheurs. La tiare grecque relevée et triomphante, depuis
la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait de nos jours nos
provinces attaquées par une nuée de fanatiques et de barbares; et si
dans cette lutte trop tardive, l'Europe civilisée venait à périr, notre
coupable indifférence exciterait justement les plaintes de la postérité,
et serait un titre d'opprobre dans l'histoire.

«L'empereur de Perse, tourmenté dans l'intérieur de ses états comme le
fut pendant soixante ans la Pologne, comme l'est depuis vingt ans la
Turquie par la politique du cabinet de Pétersbourg, et animé des mêmes
sentimens que la Porte, a pris les mêmes résolutions, et marche en
personne sur le Caucase pour défendre ses frontières.

«Mais déjà l'ambition de nos ennemis a été confondue, leur armée a été
défaite à Pultusk et à Golymin, et leurs bataillons épouvantés fuient au
loin à l'aspect de nos aigles.

«Dans de pareilles positions, la paix, pour être sûre pour nous,
doit garantir l'indépendance entière de ces deux empires. Et si, par
l'injustice et l'ambition démesurée de nos ennemis, la guerre doit se
continuer encore, nos peuples se montreront constamment dignes, par leur
énergie, par leur amour pour notre personne, des hautes destinées qui
couronneront tous nos travaux; et alors seulement une paix stable et
longue fera succéder pour nos peuples, à ces jours de gloire, des jours
heureux et paisibles.

NAPOLÉON.



Arensdorf, le 5 février 1807.

_Cinquante-sixième bulletin de la grande armée._

Après le combat de Mohringen, où elle avait été battue et mise en
déroute, l'avant-garde de l'armée russe se retira sur Liebstadt. Mais le
surlendemain, 27 janvier, plusieurs divisions russes la joignirent, et
toutes étaient en marche pour porter le théâtre de la guerre sur le bas
de la Vistule.

Le corps du général Essen, accouru du fond de la Moldavie, où il était
d'abord destiné à servir contre les Turcs, et plusieurs régimens qui
étaient en Russie, mis en marche depuis quelque temps des extrémités de
ce vaste empire, avaient rejoint les corps d'armée.

L'empereur donna ordre au prince de Ponte-Corvo de battre en retraite,
et de favoriser les opérations offensives de l'ennemi, en l'attirant sur
le bas de la Vistule. Il ordonna en même temps la levée de ses quartiers
d'hiver.

Le cinquième corps commandé par le général Savary, le maréchal Lannes
étant malade, se trouva réuni le 31 janvier à Brok, devant tenir en
échec le corps du général Essen cantonné sur le Haut-Bug.

Le troisième corps se trouva réuni à Mysiniez;

Le quatrième corps à Willenberg;

Le sixième corps à Gilgenburg;

Le septième corps à Neidenburg.

L'empereur partit de Varsovie, et arriva le 31 au soir à Willenberg. Le
grand-duc s'y était rendu depuis deux jours, et y avait réuni toute sa
cavalerie.

Le prince de Ponte-Corvo avait successivement évacué Osterode, Tobau, et
s'était jeté sur Strasburg.

Le maréchal Lefebvre avait réuni le dixième corps à Thorn pour la
défense de la gauche de la Vistule et de cette ville.

Le 1er février, on se mit en marche. On rencontra à Passenheim
l'avant-garde ennemie qui prenait l'offensive et se dirigeait déjà sur
Willenberg. Le grand-duc, avec plusieurs colonnes de cavalerie, la fit
charger et entra de vive force dans la ville.

Le corps du maréchal Davoust se porta à Ortelsburg.

Le 2, le grand-duc de Berg se porta à Allenstein avec le corps du
maréchal Soult.

Le corps du maréchal Davoust marcha sur Whastruburg.

Les corps des maréchaux Augereau et Ney arrivèrent dans la journée du 3
à Allenstein.

Le 3 au matin, l'armée ennemie, qui avait rétrogradé en toute hâte, se
voyant tournée par son flanc gauche et jetée sur cette Vistule qu'elle
s'était tant vanté de vouloir passer, parut rangée en bataille, la
gauche appuyée au village de Moudtken, le centre à Joukowe, couvrant la
grande route de Liebstadt.

_Combat de Bergfrield._

L'empereur se porta au village de Getkendorf, et plaça en bataille le
corps du maréchal Ney sur la gauche, le corps du maréchal Augereau au
centre, et le corps du maréchal Soult à la droite, la garde impériale
en réserve. Il ordonna au maréchal Soult de se porter sur le chemin de
Custad, et de s'emparer du pont de Bergfried, pour déboucher sur les
derrières de l'ennemi avec tout son corps d'armée, manoeuvre qui donnait
à cette bataille un caractère décisif. Vaincu, l'ennemi était perdu sans
ressource.

Le maréchal Soult envoya le général Guyot, avec sa cavalerie légère,
s'emparer de Gustadt, où il prit une grande partie du bagage de
l'ennemi, et fit successivement seize cents prisonniers russes. Gustadt
était son centre des dépôts. Mais au même moment le maréchal Soult se
portait sur le pont de Bergfried avec les divisions Leval et Legrand.
L'ennemi, qui sentait que cette position importante protégeait la
retraite de son flanc gauche, défendait ce pont avec douze de ses
meilleurs bataillons. À trois heures après midi, la canonnade s'engagea.
Le quatrième régiment de ligne et le vingt-quatrième d'infanterie
légère, eurent la gloire d'aborder les premiers l'ennemi. Ils soutinrent
leur vieille réputation. Ces deux régimens seuls et un bataillon du
vingt-huitième en réserve, suffirent pour débusquer l'ennemi, passèrent
au pas de charge le pont, enfoncèrent les douze bataillons russes,
prirent quatre pièces de canon, et couvrirent le champ de bataille de
morts et de blessés. Le quarante-sixième et le cinquante-cinquième,
qui formaient la seconde brigade, étaient derrière, impatiens de se
déployer; mais déjà l'ennemi en déroute abandonnait, épouvanté, toutes
ses belles positions, heureux présage pour la journée du lendemain.

Dans le même temps, le maréchal Ney s'emparait d'un bois où l'ennemi
avait appuyé sa droite; la division St.-Hilaire s'emparait du village du
centre, et le grand-duc de Berg, avec une division de dragons placée
par escadrons au centre, passait le bois et balayait la plaine, afin
d'éclaircir le devant de notre position. Dans ces petites attaques
partielles, l'ennemi fut repoussé et perdit une centaine de prisonniers.
La nuit surprit ainsi les deux armées en présence.

Le temps est superbe pour la saison; il y a trois pieds de neige, le
thermomètre est à deux et trois degrés de froid.

A la pointe du jour du 4, le général de cavalerie légère Lasalle battit
la plaine avec ses hussards. Une ligne de cosaques et de cavalerie
ennemie vint sur-le-champ se placer devant lui. La canonnade s'engagea,
mais bientôt on acquit la certitude que l'ennemi avait profité de la
nuit pour battre en retraite, et n'avait laissé qu'une arrière garde
de la droite, de la gauche et du centre. On marcha à elle, et elle fut
menée battant pendant six lieues. La cavalerie ennemie fut culbutée
plusieurs fois; mais les difficultés d'un terrain montueux et inégal
s'opposèrent aux efforts de la cavalerie. Avant la fin du jour du 4,
l'avant-garde française vint coucher à Deppen. L'empereur coucha à
Schlett.

Le 5, à la pointe du jour, toute l'armée française vint coucher à
Deppen. L'empereur coucha à Schlett.

Le 5, à la pointe du jour, toute l'armée française fut en mouvement à
Deppen, l'empereur reçut le rapport qu'une colonne ennemie n'avait pas
encore passé l'Alle, et se trouvait ainsi débordée par notre gauche,
tandis que l'armée russe rétrogradait toujours sur les routes
d'Arensdorf et de Landsberg. Sa majesté donna l'ordre au grand-duc de
Berg et aux maréchaux Soult et Davoust de poursuivre l'ennemi dans cette
direction. Elle fit passer l'Alle au corps du maréchal Ney, avec la
division de cavalerie légère du général Lasalle et une division de
dragons, et lui donna l'ordre d'attaquer le corps ennemi qui se trouvait
coupé.

_Combat de Waterdorf._

Le grand-duc de Berg, arrivé sur la hauteur de Waterdorf, se trouva en
présence de huit à neuf mille hommes de cavalerie. Plusieurs charges
successives eurent lieu, et l'ennemi fit sa retraite.

_Combat de Deppen._

Pendant ce temps, le maréchal Ney se canonnait et était aux prises avec
le corps ennemi qui était coupé. L'ennemi voulut un moment essayer
de forcer le passage, mais il vint trouver la mort au milieu de nos
baïonnettes. Culbuté au pas de charge et mis dans une déroute complète,
il abandonna canons, drapeaux et bagages. Les autres divisions de ce
corps voyant le sort de leur avant-garde, battirent en retraite. A la
nuit, nous avions déjà fait plusieurs milliers de prisonniers, et pris
seize pièces de canon.

Cependant, par ces mouvemens, la plus grande partie des communications
de l'armée russe a été coupée. Ses dépôts de Gunstadt et de Liebstadt
et une partie de ses magasins de l'Alle avaient été enlevés par notre
cavalerie légère.

Notre perte a été peu considérable dans tous ces petits combats; elle se
monte à quatre-vingts ou cent morts, et à trois ou quatre cents blessés.
Le général Gardanne, aide-de-camp de l'empereur et gouverneur des pages,
a eu une forte contusion à la poitrine. Le colonel du quatrième
régiment de dragons a été grièvement blessé. Le général de
brigade Latour-Maubourg a été blessé d'une balle dans le bras.
L'adjudant-commandant, Lauberdière, chargé du détail des hussards, a été
blessé dans une charge. Le colonel du quatrième régiment de ligne a été
blessé.



A Preussich-Eylau, le 7 février 1807.

_Cinquante-septième bulletin de la grande armée._

Le 6 au matin, l'armée se mit en marche pour suivre l'ennemi: le
grand-duc de Berg avec le corps du maréchal Soult sur Landsberg, le
corps du maréchal Davoust sur Heilsberg, et celui du maréchal Ney sur
Worenditt, pour empêcher le corps coupé à Deppen de s'élever.

_Combat de Hoff._

Arrivé à Glodau, le grand-duc de Berg rencontra l'arrière-garde ennemie,
et la fit charger entre Glodau et Hoff. L'ennemi déploya plusieurs
lignes de cavalerie qui paraissaient soutenir cette arrière-garde,
composée de douze bataillons, ayant le front sur les hauteurs de
Landsberg. Le grand-duc de Berg fit ses dispositions. Après différentes
attaques sur la droite et sur la gauche de l'ennemi, appuyées à un
mamelon et à un bois, les dragons et les cuirassiers de la division du
général d'Hautpoult firent une brillante charge, culbutèrent et mirent
en pièces deux régimens d'infanterie russe. Les colonels, les drapeaux,
les canons et la plupart des officiers et soldats furent pris. L'armée
ennemie se mit en mouvement pour soutenir son arrière-garde. Le maréchal
Augereau prit position sur la gauche, et le village de Hoff fut occupé.
L'ennemi sentit l'importance de cette position, et fit marcher dix
bataillons pour la reprendre. Le grand-duc de Berg fit exécuter une
seconde charge par les cuirassiers, qui les prirent en flanc et les
écharpèrent. Ces manoeuvres sont de beaux faits d'armes et font le plus
grand honneur à ces intrépides cuirassiers. Cette journée mérite une
relation particulière; une partie des deux armées passa la nuit du 6 au
7 en présence. L'ennemi fila pendant la nuit.

A la pointe du jour, l'avant-garde française se mit en marche, rencontra
l'arrière-garde ennemie entre le bois et la petite ville d'Eylau.
Plusieurs régimens de chasseurs à pied ennemis qui la défendaient furent
chargés et en partie pris. On ne tarda pas à arriver à Eylau, et à
reconnaître que l'ennemi était en position derrière cette ville.



Preussich-Eylau, le 9 février 1807.

_Cinquante-huitième bulletin de la grande armée._

_Combat d'Eylau._

A un quart de lieue de la petite ville de Preussich-Eylau, est un
plateau qui défend le débouché de la plaine. Le maréchal Soult ordonna
au quarante-sixième et au dix-huitième régimens de ligne de l'enlever.
Trois régimens qui le défendaient furent culbutés, mais au même moment
une colonne de cavalerie russe chargea l'extrémité de la gauche du
dix-huitième, et mit en désordre un de ses bataillons. Les dragons de la
division Klein s'en aperçurent à temps; les troupes s'engagèrent dans
la ville d'Eylau. L'ennemi avait placé dans une église et un cimetière
plusieurs régimens. Il fit là une opiniâtre résistance, et après un
combat meurtrier de part et d'autre, la position fut enlevée à dix
heures du soir. La division Legrand prit ses bivouacs au-devant de la
ville, et la division Saint-Hilaire à la droite. Le corps du maréchal
Augereau se plaça sur la gauche, le corps du maréchal Davoust avait, dès
la veille, marché pour déborder Eylau, et tomber sur le flanc gauche de
l'ennemi, s'il ne changeait pas de position. Le maréchal Ney était en
marche pour le déborder sur son flanc droit. C'est dans cette position
que la nuit se passa.

_Bataille d'Eylau._

A la pointe du jour, l'ennemi commença l'attaque par une vive canonnade
sur la ville d'Eylau et sur la division Saint-Hilaire.

L'empereur se porta à la position de l'église que l'ennemi avait tant
défendue la veille. Il fit avancer le corps du maréchal Augereau, et fit
canonner le monticule par quarante pièces d'artillerie de sa garde. Une
épouvantable canonnade s'engagea de part et d'autre.

L'armée russe, rangée en colonnes, était à demi-portée de canon;
tout coup frappait. Il parut un moment, aux mouvemens de l'ennemi,
qu'impatienté de tant souffrir, il voulait déborder notre gauche. Au
même moment, les tirailleurs du maréchal Davoust se firent entendre, et
arrivèrent sur les derrières de l'armée ennemie; le corps du maréchal
Augereau déboucha en même temps en colonnes, pour se porter sur le
centre de l'ennemi, et, partageant ainsi son attention, l'empêcher de
se porter tout entier contre le corps du maréchal Davoust. La division
Saint-Hilaire déboucha sur la droite, l'une et l'autre devant manoeuvrer
pour se réunir au maréchal Davoust: à peine le corps du maréchal
Augereau et la division Saint-Hilaire eurent-ils débouché, qu'une neige
épaisse, et telle qu'on ne distinguait pas à deux pas, couvrit les deux
armées.

Dans cette obscurité, le point de direction fut perdu, et les colonnes,
appuyant trop à gauche, flottèrent incertaines. Cette désolante
obscurité dura une demi-heure. Le temps s'étant éclairci, le grand-duc
de Berg, à la tête de sa cavalerie, et soutenu par le maréchal Bessières
à la tête de la garde, tourna la division Saint-Hilaire, et tomba sur
l'armée ennemie: manoeuvre audacieuse, s'il en fut jamais, qui couvrit
de gloire la cavalerie, et qui était devenue nécessaire dans la
circonstance où se trouvaient nos colonnes. La cavalerie ennemie, qui
voulut s'opposer à cette manoeuvre, fut culbutée; le massacre fut
horrible. Deux lignes d'infanterie russe furent rompues; la troisième
ne résista qu'en s'adossant à un bois. Des escadrons de la garde
traversèrent deux fois toute l'armée ennemie.

Cette charge brillante et inouïe qui avait culbuté plus de vingt mille
hommes d'infanterie, et les avait obligés à abandonner leurs pièces,
aurait décidé sur-le-champ la victoire sans le bois et quelques
difficultés de terrain. Le général de division d'Hautpoult fut blessé
d'un biscaïen. Le général Dalhmann, commandant les chasseurs de la
garde, et un bon nombre de ses intrépides soldats moururent avec gloire.
Mais les cent dragons, cuirassiers ou soldats de la garde que l'on
trouva sur le champ de bataille, on les y trouva environnés de plus de
mille cadavres ennemis. Cette partie du champ de bataille fait horreur à
voir. Pendant ce temps, le corps du maréchal Davoust débouchait derrière
l'ennemi. La neige, qui, plusieurs fois dans la journée, obscurcit le
temps, retarda aussi sa marche et l'ensemble de ses colonnes.

Le mal de l'ennemi est immense, celui que nous avons éprouvé est
considérable. Trois cents bouches à feu ont vomi la mort de part et
d'autre pendant douze heures. La victoire, long-temps incertaine, fut
décidée et gagnée lorsque le maréchal Davoust déboucha sur le plateau
et déborda l'ennemi, qui, après avoir fait de vains efforts pour le
reprendre, battit en retraite. Au même moment, le corps du maréchal Ney
débouchait par Altorff sur la gauche, et poussait devant lui le reste de
la colonne prussienne échappée au combat de Deppen. Il vint se placer le
soir au village de Schnaditten, et par-là l'ennemi se trouva tellement
serré entre les corps des maréchaux Ney et Davoust, que, craignant de
voir son arrière-garde compromise, il résolut, à huit heures du soir, de
reprendre le village de Schnaditten. Plusieurs bataillons de grenadiers
russes, les seuls qui n'eussent pas donné, se présentèrent à ce village;
mais le sixième régiment d'infanterie légère les laissa approcher à bout
portant, et les mit dans une entière déroute. Le lendemain l'ennemi a
été poursuivi jusqu'à la rivière de Frischling. Il se retire au-delà de
la Pregel. Il a abandonné sur le champ de bataille seize pièces de canon
et ses blessés. Toutes les maisons des villages qu'il a parcourus la
nuit en sont remplies.

Le maréchal Augereau a été blessé d'une balle. Les généraux Desjardins,
Heudelet, Lochet, ont été blessés. Le général Corbineau a été enlevé
par un boulet. Le colonel Lacuée, du soixante-troisième, et le colonel
Lemarois, du quarante-troisième ont été tués par des boulets. Le colonel
Bouvières, du onzième régiment de dragons, n'a pas survécu à ses
blessures. Tous sont morts avec gloire. Notre perte se monte exactement
à dix-neuf cents morts et à cinq mille sept cents blessés, parmi
lesquels un millier qui le sont grièvement, seront hors de service. Tous
les morts ont été enterrés dans la journée du 10. On a compté sur le
champ de bataille sept mille Russes.

Ainsi l'expédition offensive de l'ennemi, qui avait pour but de se
porter sur Thorn en débordant la gauche de la grande armée, lui a été
funeste. Douze à quinze mille prisonniers, autant d'hommes hors de
combat, dix-huit drapeaux, quarante-cinq pièces de canon, sont les
trophées trop chèrement payés sans doute par le sang de tant de braves.

De petites contrariétés de temps, qui auraient paru légères dans toute
autre circonstance, ont beaucoup contrarié les combinaisons du général
français. Notre cavalerie et notre artillerie ont fait des merveilles.
La garde à cheval s'est surpassée; c'est beaucoup dire. La garde à pied
a été toute la journée l'arme au bras, sous le feu d'une épouvantable
mitraille, sans tirer un coup de fusil, ni faire aucun mouvement. Les
circonstances n'ont point été telles qu'elle ait dû donner. La blessure
du maréchal Augereau a été aussi un accident défavorable, en laissant,
pendant le plus fort de la mêlée, son corps d'armée sans chef capable de
le diriger.

Ce récit est l'idée générale de la bataille. Il s'est passé des
faits qui honorent le soldat français: l'état-major s'occupe de les
recueillir.

La consommation en munitions à canon a été considérable; elle a été
beaucoup moindre en munitions d'infanterie.

L'aigle d'un des bataillons du dix-huitième régiment ne s'est pas
retrouvée; elle est probablement tombée entre les mains de l'ennemi. On
ne peut en faire un reproche à ce régiment; c'est, dans la position
où il se trouvait, un accident de guerre; toutefois l'empereur lui en
rendra une autre lorsqu'il aura pris un drapeau à l'ennemi.

Cette expédition est terminée, l'ennemi, battu, est rejeté à cent lieues
de la Vistule. L'armée va reprendre ses cantonnements, et rentrer dans
ses quartiers-d'hiver.



A Preussich-Eylau, le 14 février 1807.

_Cinquante-neuvième bulletin de la grande armée_.

L'ennemi prend position derrière la Pregel. Nos coureurs sont sur
Koenigsberg, mais l'empereur a jugé convenable de mettre son armée en
quartiers, en se tenant à portée de couvrir la ligne de la Vistule.

Le nombre des canons qu'on a pris depuis le combat de Bergfried se
monte à près de soixante. Les vingt quatre que l'ennemi a laissés à la
bataille d'Eylau viennent d'être dirigés sur Thorn.

L'ennemi a fait courir la notice ci-jointe: tout y est faux. L'ennemi a
attaqué la ville, et a été constamment repoussé; il avoue avoir perdu
vingt mille hommes tués ou blessés. Sa perte est beaucoup plus forte. La
prise de neuf aigles est aussi fausse que la prise de la ville.

Le grand-duc de Berg a toujours son quartier-général à Wittemberg, tout
près de la Prégel.

Le général d'Hautpoult est mort de ses blessures. Il a été généralement
regretté. Peu de soldats ont eu une fin plus glorieuse. Sa division de
cuirassiers s'est couverte de gloire à toutes les affaires. L'empereur a
ordonné que son corps serait transporté à Paris.

Le général de cavalerie Bouardi-Saint-Sulpice, blessé au poignet, ne
voulut pas aller à l'ambulance, et fournit une seconde charge. Sa
majesté a été si contente de ses services, qu'elle l'a nommé général de
division.

Le maréchal Lefebvre s'est porté le 12 sur Marienwerder. Il y a trouvé
sept escadrons prussiens, les a culbutés, leur a pris trois cents
hommes, parmi lesquels un colonel, un major et plusieurs officiers, et
deux cent cinquante chevaux. Ce qui a échappé à ce combat s'est réfugié
dans Dantzick.



A Preussich-Eylau, le 17 février 1807.

_Soixantième bulletin de la grande armée._

La reddition de la Silésie avance. La place de Schweidnitz a capitulé.
Ci-joint la capitulation. Le gouvernement prussien de la Silésie a été
cerné dans Glatz, après avoir été forcé dans la position de Frankenstein
et de Neubrode par le général Lefebvre. Les troupes de Wurtemberg se
sont fort bien comportées dans cette affaire. Le régiment bavarois de la
Tour-et-Taxis, commandé par le colonel Teydis, et le sixième régiment de
ligne bavarois, commandé par le colonel Baker, se sont fait remarquer.
L'ennemi a perdu dans ces combats une centaine d'hommes tués, trois
cents faits prisonniers.

Le siége de Kosel se poursuit avec activité.

Depuis la bataille d'Eylau, l'ennemi s'est rallié derrière la Prégel. On
concevait l'espoir de le forcer dans cette position, si la rivière fût
restée gelée; mais le dégel continue, et cette rivière est une barrière
au-delà de laquelle l'armée française n'a pas intérêt de le jeter.

Du côté de Willemberg, trois mille prisonniers russes ont été délivrés
par un parti de mille Cosaques.

Le froid a entièrement cessé; la neige est partout fondue, et la saison
actuelle nous offre le phénomène, au mois de février, du temps de la fin
d'avril.

L'armée entre dans ses cantonnemens.



Preussich-Eylau, le 16 février 1807.

_Proclamation._

Soldats!

Nous commencions à prendre un peu de repos dans nos quartiers d'hiver,
lorsque l'ennemi a attaqué le premier corps et s'est présenté sur la
Basse-Vistule. Nous avons marché à lui; nous l'avons poursuivi l'épée
dans les reins pendant l'espace de quatre-vingts lieues. Il s'est
réfugié sous les remparts de ses places, et a repassé la Prégel. Nous
lui avons enlevé, aux combats de Bergfried, de Deppen, de Hoff, à la
bataille d'Eylau, soixante-cinq pièces de canon, seize drapeaux, et tué,
blessé ou pris plus de quarante mille hommes. Les braves qui, de
notre côté, sont restés sur le champ d'honneur, sont morts d'une mort
glorieuse: c'est la mort des vrais soldats. Leurs familles auront des
droits constans à notre sollicitude et à nos bienfaits.

Ayant ainsi déjoué tous les projets de l'ennemi, nous allons nous
approcher de la Vistule, et rentrer dans nos cantonnements. Qui osera
en troubler le repos, s'en repentira; car au-delà de la Vistule
comme au-delà du Danube, au milieu des frimas de l'hiver, comme au
commencement de l'automne, nous serons toujours les soldats français, et
les soldats français de la grande armée.



Landsberg, le 18 février 1807.

_Soixante-unième bulletin de la grande armée._

La bataille d'Eylau avait d'abord été présentée par plusieurs officiers
ennemis comme une victoire. On fut dans cette croyance à Koenigsberg
toute la matinée du 9. Bientôt le quartier-général et toute l'armée
russe arrivèrent. L'alarme alors devint grande. Peu de temps après, ou
entendit des coups de canon, et on vit les Français maîtres d'une petite
hauteur qui dominait tout le camp russe.

Le général russe a déclaré qu'il voulait défendre la ville; ce qui
a augmenté la consternation des habitans, qui disaient: Nous allons
éprouver le sort de Lubeck. Il est heureux pour cette ville qu'il ne
soit pas entré dans les calculs du général français de forcer l'armée
russe dans cette position.

Le nombre des morts dans l'armée russe, en généraux et en officiers, est
extrêmement considérable.

Par la bataille d'Eylau, plus de cinq mille blessés russes restés sur le
champ de bataille ou dans les ambulances environnantes, sont tombés au
pouvoir du vainqueur. Partie sont morts, partie légèrement blessés, ont
augmenté le nombre des prisonniers. Quinze cents prisonniers viennent
d'être rendus à l'armée russe. Indépendamment des cinq mille blessés qui
sont restés au pouvoir de l'armée française, on calcule que les Russes
en ont eu quinze mille.

L'armée vient de prendre ses cantonnemens. Les pays d'Elbing, de
Liebstadt, d'Osterode sont les plus belle parties de ces contrées. Ce
sont eux que l'empereur a choisis pour établir sa gauche.

Le maréchal Mortier est entré dans la Poméranie suédoise. Stralsund a
été bloqué. Il est à regretter que l'ennemi ait mis le feu sans raison
au beau faubourg de Kniper. Cet incendie offrait un spectacle horrible.
Plus de deux mille individus se trouvent sans maisons et sans asile.



Liebstadt, le 21 février 1807.

_Soixante-deuxième bulletin de la grande armée._

La droite de la grande armée a été victorieuse, comme le centre et la
gauche. Le général Essen, à la tête de vingt-cinq mille hommes, s'est
porté sur Ostrolenka, le 13, par les deux rives de la Narew. Arrivé au
village de Flacies-Lawowa, il rencontra l'avant-garde du général Savary,
commandant le cinquième corps.

Le 16, à la pointe du jour, le général Gazan se porta avec une partie
de sa division à l'avant-garde. A neuf heures du matin, il rencontra
l'ennemi sur la route de Nowogrod, l'attaqua, le culbuta et le mit en
déroute. Mais au même moment, l'ennemi attaquait Ostrolenka par la rive
gauche. Le général Campana, avec une brigade de la division Gazan, et
le général Ruffin, avec une brigade de la division du général Oudinot,
défendaient cette petite ville.

Le général Savary y envoya le général de division Reille, chef de
l'état-major du corps d'armée. L'infanterie russe, sur plusieurs
colonnes, voulut emporter la ville. On la laissa avancer jusqu'à la
moitié des rues; on marcha à elle au pas de charge; elle fut culbutée
trois fois, et laissa les rues couvertes de morts. La perte de l'ennemi
fut si grande, qu'il abandonna la ville et prit position derrière les
monticules de sable qui la recouvrent.

Les divisions des généraux Suchet et Oudinot avancèrent: à midi, leurs
têtes de colonne arrivèrent à Ostrolenka. Le général Savary rangea sa
petite armée de la manière suivante:

Le général Oudinot, sur deux lignes, commandait la gauche; le général
Suchet le centre; et le général Reille, commandant une brigade de
la division Gazan, formait la droite. Il se couvrit de toute son
artillerie, et marcha à l'ennemi. L'intrépide général Oudinot se mit à
la tête de la cavalerie, fit une charge qui eut du succès, et tailla en
pièces les cosaques de l'arrière-garde ennemie. Le feu fut très-vif,
l'ennemi ploya de tous côtés, et fut mené battant pendant trois lieues.

Le lendemain, l'ennemi a été poursuivi plusieurs lieues, mais sans qu'on
pût reconnaître que sa cavalerie avait battu, en retraite toute la nuit.
Le général Suwarow et plusieurs autres officiers ennemis ont été tués.
L'ennemi a abandonné un grand nombre de blessés. On en avait ramassé
douze cents; on en ramassait à chaque instant. Sept pièces de canon et
deux drapeaux sont les trophées de la victoire. L'ennemi a laissé treize
cents cadavres sur le champ de bataille. De notre côté, nous avons perdu
soixante hommes tués et quatre à cinq cents blessés; mais une perte
vivement sentie est celle du général de brigade Campana, qui était un
officier d'un grand mérite et d'une grande espérance. Il était né dans
le département de Marengo. L'empereur a été très-peiné de sa perte. Le
cent-troisième régiment s'est particulièrement distingué dans cette
affaire. Parmi les blessés sont le colonel Duhamel, du vingt-unième
régiment d'infanterie légère, et le colonel d'artillerie Nourrit.

L'empereur a ordonné au cinquième corps de s'arrêter et de prendre ses
quartiers d'hiver. Le dégel est affreux. La saison ne permet pas de rien
faire de grand: c'est celle du repos. L'ennemi a le premier levé ses
quartiers; il s'en repent.



Osterode, le 28 février 1807.

_Soixante-troisième bulletin de la grande armée._

Le capitaine des grenadiers à cheval de la garde impériale, Auzouï,
blessé à mort à la bataille d'Eylau, était couché sur le champ de
bataille. Ses camarades viennent pour l'enlever et le porter
à l'ambulance. Il ne recouvre ses esprits que pour leur dire:
«Laissez-moi, mes amis; je meurs content, puisque nous avons la
victoire, et que je puis mourir sur le lit d'honneur, environné de
canons pris à l'ennemi et des débris de leur défaite. Dites à l'empereur
que je n'ai qu'un regret; c'est que, dans quelques momens, je ne pourrai
plus rien pour son service et pour la gloire de notre belle France. A
elle mon dernier soupir.» L'effort qu'il fit pour prononcer ces paroles
épuisa le peu de forces qui lui restaient.

Tous les rapports que l'on reçoit s'accordent à dire que l'ennemi a
perdu à la bataille d'Eylau vingt généraux et neuf cents officiers tués
et blessés, et plus de trente mille hommes hors de combat.

Au combat d'Ostrolenka, du 16, deux généraux russes ont été tués et
trois blessés.

Sa Majesté a envoyé à Paris les seize drapeaux pris à la bataille
d'Eylau. Tous les canons sont déjà dirigés sur Thorn. Sa Majesté a
ordonné que ces canons seraient fondus, et qu'il en serait fait une
statue en bronze du général d'Hautpoult, commandant la deuxième division
de cuirassiers, dans son costume de cuirassier.

L'armée est concentrée dans ses cantonnemens, derrière la Passarge,
appuyant sa gauche à Marienwerder, à l'île du Nogat et à Elbing, pays
qui fournissent des ressources.

Instruit qu'une division russe s'était portée sur Braunsberg, à la tête
de nos cantonnemens, l'empereur a ordonné qu'elle fût attaquée. Le
prince de Ponte-Corvo chargea de cette expédition le général Dupont,
officier d'un grand mérite.

Le 26, à deux heures après-midi, le général Dupont se présenta devant
Braunsberg, attaqua la division ennemie, forte de dix mille hommes, la
culbuta à la baïonnette, la chassa de la ville et lui fit repasser la
Passarge, lui prit seize pièces de canon, deux drapeaux, et lui fit deux
mille prisonniers. Nous avons eu très-peu d'hommes tués.

Du côté de Gustadt, le général Léger-Belair se porta au village de
Peterswalde à la pointe du jour du 25, sur l'avis qu'une colonne russe
était arrivée dans la nuit à ce village, la culbuta, prit le
général baron de Korff qui la commandait, son état-major, plusieurs
lieutenans-colonels et officiers, et quatre cents hommes. Cette brigade
était composée de dix bataillons, qui avaient tellement souffert qu'ils
ne formaient que seize cents hommes présens sous les armes.

L'empereur a témoigné sa satisfaction au général Savary pour le combat
d'Ostrolenka, lui a accordé la grande décoration de la légion-d'honneur,
et l'a rappelé près de sa personne. Sa Majesté a donné le commandement
du cinquième corps au maréchal Masséna, le maréchal Lannes continuant à
être malade.

A la bataille d'Eylau, le maréchal Augereau couvert de rhumatismes,
était malade et avait à peine connaissance; mais le canon réveille les
braves: il revole au galop à la tête de son corps, après s'être fait
attacher sur son cheval. Il a été constamment exposé au plus grand feu,
et a même été légèrement blessé. L'empereur vient de l'autoriser à
rentrer en France pour y soigner sa santé.

Les garnisons de Colberg et de Dantzick profitant du peu d'attention
qu'on avait fait à elles, s'étaient encouragées par différentes
excursions. Un avant-poste de la division italienne a été attaqué, le
16, à Stutgard, par un parti de huit cents hommes de la garnison de
Colberg. Le général Bonfanti n'avait avec lui que quelques compagnies du
premier régiment de ligne italien, qui ont pris les armes à temps, ont
marché avec résolution sur l'ennemi, et l'ont mis en déroute.

Le général Teulié, de son côté, avec le gros de la division italienne,
le régiment de fusiliers de la garde et la première compagnie de
gendarmes d'ordonnance, s'est porté pour investir Colberg. Arrivé à
Naugarten, il a trouvé l'ennemi retranché, occupant un fort hérissé de
pièces de canon. Le colonel Boyer, des fusiliers de la garde, est
monté à l'assaut. Le capitaine de la compagnie des gendarmes, M. de
Montmorency, a fait une charge qui a eu du succès. Le fort a été pris,
trois cents hommes faits prisonniers et six pièces de canon enlevées.
L'ennemi a laissé cent hommes sur le champ de bataille.

Le général Dabrowsky a marché contre la garnison de Dantzick; il l'a
rencontrée à Dirschau, l'a culbutée, lui a fait six cents prisonniers,
pris sept pièces de canon, et l'a poursuivie plusieurs lieues l'épée
dans les reins. Il a été blessé d'une balle. Le maréchal Lefebvre était
arrivé, sur ces entrefaites, au commandement du dixième corps: il y
avait été joint par les Saxons, et il marchait pour investir Dantzick.

Le temps est toujours variable. Il gelait hier; il dégèle aujourd'hui.
L'hiver s'est ainsi passé. Le thermomètre n'a jamais été à plus de cinq
degrés.



Osterode, le 2 mars 1807.

_Soixante-quatrième bulletin de la grande armée._

La ville d'Elbing fournit de grandes ressources à l'armée: on y a
trouvé une grande quantité de vins et d'eaux-de-vie. Ce pays de la
Basse-Vistule est très-fertile.

Les ambassadeurs de Constantinople et de Perse sont entrés en Pologne,
et arrivent à Varsovie.

Après la bataille d'Eylau, l'empereur a passé tous les jours plusieurs
heures sur le champ de bataille, spectacle horrible, mais que le devoir
rendait nécessaire. Il a failli beaucoup de travail pour enterrer tous
les morts. On a trouvé un grand nombre de cadavres d'officiers russes
avec leurs décorations. Il paraît que parmi eux il y avait un prince
Repnin. Quarante-huit heures encore après la bataille, il y avait plus
de cinq cents russes blessés qu'on n'avait pas encore pu emporter. On
leur faisait porter de l'eau-de-vie et du pain, et successivement on les
a transportés à l'ambulance.

Qu'on se figure sur un espace d'une lieue carrée, neuf ou dix mille
cadavres, quatre ou cinq mille chevaux tués, des lignes de sacs russes,
des débris de fusils et de sabres, la terre couverte de boulets, d'obus,
de munitions, vingt-quatre pièces de canon auprès desquelles on voyait
les cadavres des conducteurs tués au moment où ils faisaient des efforts
pour les enlever: tout cela avait plus de relief sur un fond de neige.
Ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix et
l'horreur de la guerre.

Les cinq mille blessés que nous avons eus ont été tous évacués sur Thorn
et sur nos hôpitaux de la rive gauche de la Vistule, sur des traîneaux.
Les chirurgiens ont observé avec étonnement que la fatigue de cette
évacuation n'a point nui aux blessés.

Voici quelques détails sur le combat de Braunsberg.

Le général Dupont marcha à l'ennemi sur deux colonnes. Le général
Bruyer, qui commandait la colonne de droite, rencontra l'ennemi à
Ragern, le poussa sur la rivière qui se trouve en avant de ce village.
La colonne de gauche poussa l'ennemi sur Villenberg, et toute la
division ne tarda pas à déboucher hors du bois. L'ennemi, chassé de sa
première position, fut obligé de se replier sur la rivière qui couvre la
ville de Braunsberg: il a d'abord tenu ferme; mais le général Dupont a
marché à lui, l'a culbuté au pas de charge, et est entré avec lui dans
la ville, qui a été jonchée de cadavres russes.

Le neuvième d'infanterie légère, le trente-deuxième, le
quatre-vingt-seizième de ligne qui composent cette division, se sont
distingués. Les généraux Barrois, Lahoussaye, le colonel Semelle du
vingt-quatrième de ligne, le colonel Meunier du neuvième d'infanterie
légère, le chef de bataillon Bouge du trente-deuxième de ligne, et le
chef d'escadron Hubinet du neuvième de hussards, ont mérité des éloges
particuliers.

Depuis l'arrivée de l'armée française sur la Vistule, nous avons pris
aux Russes, aux affaires de Pultusk et de Golymin, quatre vingt-neuf
pièces de canon; au combat de Bergfried, quatre pièces, dans la retraite
d'Allenstein, cinq pièces; au combat de Deppen, seize pièces; au combat
de Hoff, douze pièces; à la bataille d'Eylau, vingt-quatre pièces; au
combat de Braunsberg, seize pièces; au combat d'Ostrolenka, neuf pièces:
total, cent soixante-quinze pièces de canon.

On a fait à ce sujet la remarque que l'empereur n'a jamais perdu de
canons dans les armées qu'il a commandées, soit dans les premières
campagnes d'Italie et d'Égypte, soit dans celle de l'armée de réserve,
soit dans celle d'Autriche et de Moravie, soit dans celle de Prusse et
de Pologne.



Osterode, le 10 mars 1807.

_Soixante-cinquième bulletin de la grande armée._

L'armée est cantonnée derrière la Passarge:

Le prince de Ponte-Corvo, à Holland et à Braunsberg;

Le maréchal Soult, à Liebstadt et Mohringen;

Le maréchal Ney, à Guttstadt;

Le maréchal Davoust, à Allenstein, Hohenstein et Deppen;

Le quartier-général, à Osterode;

Le corps d'observation polonais, que commande le général Zayonchek, à
Neidenbourg;

Le corps du maréchal Lefebvre devant Dantzick;

Le cinquième corps, sur l'Omulew;

Une division de Bavarois, que commande le prince royal de Bavière, à
Varsovie;

Le corps du prince Jérôme, en Silésie;

Le huitième corps, en observation dans la Poméranie suédoise.

Les places de Breslau, de Schweidnitz et de Brieg sont en démolition.

Le général Rapp, aide-de-camp de l'empereur, est gouverneur de Thorn.

On jette des ponts sur la Vistule, à Marienbourg et à Dirschau.

Ayant été instruit, le 1er mars, que l'ennemi, encouragé par les
positions qu'avait prise l'armée, faisait voir des postes tout le long
de la rive droite de la Passarge, l'empereur ordonna aux maréchaux Soult
et Ney de faire des reconnaissances en avant pour repousser l'ennemi. Le
maréchal Ney marcha sur Guttstadt; le maréchal Soult passa la Passarge
à Worditt. L'ennemi fit aussitôt un mouvement général, et se mit en
retraite sur Koenigsberg; ses postes, qui s'étaient retirés en toute
hâte, furent poursuivis à huit lieues.

Voyant ensuite que les Français ne faisaient plus de mouvemens, et
s'apercevant que ce n'étaient que des avant-gardes qui avaient quitté
leurs régimens, deux régimens de grenadiers russes se rapprochèrent et
se portèrent de nuit sur le cantonnement de Zechern. Le cinquantième
régiment les reçut à bout portant; le vingt-septième et le
trente-neuvième se comportèrent de même. Dans ces petits combats, les
Russes ont eu un millier d'hommes blessés, tués ou prisonniers.

Après s'être ainsi assurée des mouvemens de l'ennemi, l'armée est entrée
dans ses cantonnemens.

Le grand-duc de Berg, instruit qu'un corps de cavalerie s'était porté
sur Villenberg, l'a fait attaquer dans cette ville par le prince
Borghèse, qui, à la tête de son régiment, a chargé huit escadrons
russes, les a culbutés et mis en déroute, et leur a fait une centaine
de prisonniers, parmi lesquels se trouvent trois capitaines et huit
officiers.

Le maréchal Lefebvre a cerné entièrement Dantzick, et a commencé les
ouvrages de circonvallation de la place.



Osterode, le 14 mars 1807.

_Soixante-sixième bulletin de la grande armée._

La grande armée est toujours dans ses cantonnemens, où elle prend du
repos.

De petits combats ont lieu souvent entre les avant-postes des deux
armées.

Deux régimens de cavalerie russe sont venus, le 12, inquiéter le
soixante-neuvième régiment d'infanterie de ligne dans son cantonnement
de Liguau, en avant de Guttstadt.

Un bataillon de ce régiment prit les armes, s'embusqua, et tira à bout
portant sur l'ennemi, qui laissa quatre-vingts hommes sur la place.

Le général Guyot, qui commande les avant-postes du maréchal Soult, a eu
de son côté quelques engagemens qui ont été à son avantage.

Après le petit combat de Villenberg, le grand-duc de Berg a chassé
les cosaques de toute la rive droite de l'Alle, afin de s'assurer
que l'ennemi ne masquait pas quelque mouvement. Il s'est porté à
Wartembourg, Seeburg, Meusguth et Bischoffburg. Il a eu quelques
engagemens avec la cavalerie ennemie, et a fait une centaine de cosaques
prisonniers.

L'armée russe paraît concentrée du côté de Bartenstein sur l'Alle; la
division prussienne du côté de Creutsbourg.

L'armée ennemie a fait un mouvement de retraite, et s'est rapprochée
d'une marche de Koenigsberg.

Toute l'armée française est cantonnée; elle est approvisionnée par les
villes d'Elbing, de Braunsberg, et par les ressources que l'on tire de
l'île du Nogat, qui est d'une très-grande fertilité.

Deux-ponts ont été jetés sur la Vistule: un à Marienbourg, et l'autre
à Marienwerder. Le maréchal Lefebvre a achevé l'investissement de
Dantzick; le général Tenlié a investi Colberg. L'une et l'autre de ces
garnisons ont été rejetées dans ces places après de légères attaques.

Une division de douze mille Bavarois, commandée par le prince royal de
Bavière, a passé la Vistule à Varsovie, et vient joindre l'armée.



De notre camp impérial d'Osterode, le 20 mars 1807.

_Message de S.M. au Sénat._

SÉNATEURS,

«Nous avons ordonné qu'un projet de sénatus-consulte, ayant pour objet
d'appeler dès ce moment la conscription de 1808, vous soit présenté.

«Le rapport que nous a fait notre ministre de la guerre vous donnera à
connaître les avantages de toute espèce qui résulteront de cette mesure.

«Tout s'arme autour de nous. L'Angleterre vient d'ordonner une levée
extraordinaire de deux cent mille hommes; d'autres puissances ont
recours également à des recrutemens considérables. Quelque formidables,
quelque nombreuses que soient nos armées, les dispositions contenues
dans ce projet de sénatus-consulte nous paraissent, sinon nécessaires,
du moins utiles et convenables. Il faut qu'à la vue de cette triple
barrière de camps qui environnera notre territoire, comme à l'aspect
du triple rang de places fortes qui garantissent nos plus importantes
frontières, nos ennemis ne conçoivent l'espérance d'aucun succès, se
découragent, et soient ramenés enfin, par l'impuissance de nous nuire, à
la justice, à la raison.

«L'empressement avec lequel nos peuples ont exécuté les
sénatus-consultes du 24 septembre 1805 et du 4 décembre 1806, a vivement
excité en nous le sentiment de la reconnaissance. Tout Français se
montrera également digne d'un si beau nom.

«Nous avons appelé à commander et à diriger cette intéressante jeunesse,
des sénateurs qui se sont distingués dans la carrière des armes, et nous
désirons que vous reconnaissiez dans cette détermination la confiance
sans bornes que nous mettons en vous. Ces sénateurs enseigneront aux
jeunes conscrits, que la discipline et la patience à supporter les
fatigues et les travaux de la guerre, sont les premiers garans de la
victoire. Ils leur apprendront à tout sacrifier pour la gloire du trône
et le bonheur de la patrie, eux, membres d'un corps qui en est le plus
ferme appui.

«Nous avons été victorieux de tous nos ennemis. En six mois, nous avons
passé le Mein, la Saale, l'Elbe, l'Oder, la Vistule; nous avons conquis
les places les plus formidables de l'Europe, Magdebourg, Hameln,
Spandau, Stettin, Custrin, Glogau, Breslau, Schweidnitz, Brieg; nos
soldats ont triomphé dans un grand nombre de combats et dans plusieurs
grandes batailles rangées; ils ont pris plus de huit cents pièces de
canon sur le champ de bataille; ils ont dirigé vers la France quatre
mille pièces de siége, quatre cents drapeaux prussiens ou russes, et
plus de deux cent mille prisonniers de guerre; les sables de la Prusse,
les solitudes de la Pologne, les pluies de l'automne, les frimas de
l'hiver, rien n'a ralenti leur ardent désir de parvenir à la paix par la
victoire, et de se voir ramener sur le territoire de la patrie par des
triomphes. Cependant nos armées d'Italie, de Dalmatie, de Naples, nos
camps de Boulogne, de Bretagne, de Normandie, du Rhin sont restés
intacts.

«Si nous demandons aujourd'hui à nos peuples de nouveaux sacrifices pour
ranger autour de nous de nouveaux moyens de puissance, nous n'hésitons
pas à le dire, ce n'est point pour en abuser en prolongeant la guerre.
Notre politique est fixe: nous avons offert la paix à l'Angleterre,
avant qu'elle eût fait éclater la quatrième coalition; cette même paix,
nous la lui offrons encore. Le principal ministre qu'elle a employé dans
ses négociations a déclaré authentiquement dans ces assemblées publiques
que cette paix pouvait être pour elle honorable et avantageuse; il a
ainsi mis en évidence la justice de notre cause. Nous sommes prêts à
conclure avec la Russie aux mêmes conditions que son négociateur avait
signées, et que les intrigues et l'influence de l'Angleterre l'ont
contrainte à repousser. Nous sommes prêts à rendre à ces huit millions
d'habitans conquis par nos armes, la tranquillité; et au roi de
Prusse sa capitale. Mais si tant de preuves de modération si souvent
renouvelées ne peuvent rien contre les illusions que la passion suggère
à l'Angleterre; si cette puissance ne peut trouver la paix que dans
notre abaissement, il ne nous reste plus qu'à gémir sur les malheurs
de la guerre, et à rejeter l'opprobre et le blâme sur cette nation qui
alimente son monopole avec le sang du continent. Nous trouverons dans
notre énergie, dans le courage, le dévouement et la puissance de nos
peuples, des moyens assurés pour rendre vaines les coalitions qu'ont
cimentées l'injustice et la haine, et pour les faire tourner à la
confusion de leurs auteurs. Français! nous bravons tous les périls pour
la gloire et pour le repos de nos enfans.

NAPOLÉON.



Osterode, le 25 mars 1807.

_Soixante-septième bulletin de la grande armée._

Le 14 mars à trois heures après-midi, la garnison de Stralsund, à la
faveur d'un temps brumeux, déboucha avec deux mille hommes d'infanterie,
deux escadrons de cavalerie et six pièces de canon, pour attaquer une
redoute construite par la division Dupas. Cette redoute, qui n'était ni
fermée ni palissadée, ni armée de canons, était occupée par une seule
compagnie de voltigeurs du cinquante-huitième de ligne. L'immense
supériorité de l'ennemi n'étonna point ces braves. Cette compagnie ayant
été renforcée par une compagnie de voltigeurs du quatrième d'infanterie
légère, commandée par le capitaine Barral, brava les efforts de cette
brigade suédoise. Quinze soldats suédois arrivèrent sur les parapets,
mais ils y trouvèrent la mort. Toutes les tentatives que fit l'ennemi
furent également inutiles. Soixante-deux cadavres suédois ont été
enterrés au pied de la redoute. On peut supposer que plus de cent vingt
hommes ont été blessés; cinquante ont été faits prisonniers. Il n'y
avait cependant dans cette redoute que cent cinquante hommes. Plusieurs
officiers suédois décorés ont été trouvés parmi les morts. Cet acte
d'intrépidité a fixé les regards de l'empereur, qui a accordé trois
décorations de la légion d'honneur aux compagnies de voltigeurs du
cinquante-huitième et du quatrième léger. Le capitaine Drivet, qui
commandait dans cette mauvaise redoute, s'est particulièrement
distingué. Le maréchal Lefebvre a ordonné le 20, au général de brigade
Schramm, de passer de l'île du Nogat dans le Frich-Hoff, pour couper la
communication de Dantzick avec la mer. Le passage s'est effectué à trois
heures du matin; les Prussiens ont été culbutés et ont laissé entre nos
mains trois cents prisonniers.

A six heures du soir, la garnison a fait un détachement de quatre mille
hommes pour reprendre ce poste; il a été repoussé avec perte de quelques
centaines de prisonniers et d'une pièce de canon.

Le général Schramm avait sous ses ordres le deuxième bataillon du
deuxième régiment d'infanterie légère et plusieurs bataillons saxons qui
se sont distingués. L'empereur a accordé trois décorations de la légion
d'honneur aux officiers saxons, et trois aux sous-officiers et soldats
et au major qui les commandait.

En Silésie, la garnison de Neiss a fait une sortie. Elle a donné dans
une embuscade. Un régiment de cavalerie wurtembergeois a pris les
troupes sorties en flanc, leur a tué une cinquantaine d'hommes et fait
soixante prisonniers.

Cet hiver a été en Pologne comme il paraît qu'il a été à Paris, c'est
à dire variable. Il gèle et dégèle tour-à-tour. Cependant nous sommes
assez heureux pour n'avoir pas de malades. Tous les rapports disent
que l'armée russe en a au contraire beaucoup. L'armée continue à être
tranquille dans ses cantonnemens.

Les places formant tête de pont de Sierock, Modlin, Praga, Marienbourg,
et Marienwerder, prennent tous les jours un nouvel accroissement
de forces. Les manutentions et les magasins sont organisés, et
s'approvisionnent sur tous les points de l'armée. On a trouvé à Elbing
trois cent mille bouteilles de vin de Bordeaux; et quoiqu'il coûtât
quatre francs la bouteille, l'empereur l'a fait distribuer à l'armée, en
en faisant payer le prix aux marchands.

L'empereur a envoyé le prince de Borghèse à Varsovie avec une mission.



Osterode, le 39 mars 1807.

_Soixante-huitième bulletin de la grande armée._

Le 17 mars à trois heures du matin, le général de brigade Lefèvre,
aide-de-camp du prince Jérôme, se trouvant avec trois escadrons de
chevaux-légers et le régiment d'infanterie légère le Taxis, passa auprès
de Glatz pour se rendre à Wunchelsbourg. Quinze cents hommes sortirent
de la place avec deux pièces de canon. Le lieutenant-colonel Gerard les
chargea aussitôt et les rejeta dans Glatz, après leur avoir pris cent
soldats, plusieurs officiers et leurs deux pièces de canon. Le maréchal
Masséna s'est porté de Willemberg sur Ortelsbourg; il y a fait entrer
la division de dragons Becker, et l'a renforcée d'un détachement de
Polonais à cheval. Il y avait à Ortelsbourg quelques cosaques; plusieurs
charges ont eu lieu, et l'ennemi a perdu vingt hommes.

Le général Becker, en venant reprendre sa position à Willemberg, a
été chargé par deux mille cosaques; on leur avait tendu une embuscade
d'infanterie, dans laquelle ils ont donné. Ils ont perdu deux cents
hommes.

Le 26, à cinq heures du matin, la garnison de Dantzick a fait une
sortie générale qui lui a été funeste. Elle a été repoussée partout. Un
colonel, nommé Gracow, qui a fait le métier de partisan, a été pris
avec quatre cents hommes et deux pièces de canon, dans une charge du
dix-neuvième de chasseurs. La légion polonaise du Nord s'est fort bien
comportée; deux bataillons saxons se sont distingués.

Du reste, il n'y a rien de nouveau; les lacs sont encore gelés; on
commence cependant à s'apercevoir de l'approche du printemps.



Finckenstein, le 4 avril 1807.

_Soixante-neuvième bulletin de la grande armée._

Les gendarmes d'ordonnance sont arrivés à Marienwerder. Le maréchal
Bessières est parti pour aller en passer la revue. Ils se sont très-bien
comportés et ont montré beaucoup de bravoure dans les différentes
affaires qu'ils ont eues.

Le général Teulié, qui jusqu'à présent avait conduit le blocus de
Colberg, a fait preuve de beaucoup d'activité et de talent. Le général
de division Loison vient de prendre le commandement du siège de cette
place.

Le 19 mars, les redoutes de Selnow ont été attaquées et emportées par le
premier régiment d'infanterie légère italienne. La garnison a fait une
sortie. La compagnie de carabiniers du premier régiment léger et une
compagnie de dragons l'ont repoussée.

Les voltigeurs du dix-neuvième régiment de ligne se sont distingués à
l'attaque du village d'Allstadt. L'ennemi a perdu dans ces affaires
trois pièces de canon et deux cents hommes faits prisonniers.

Le maréchal Lefebvre commande le siège de Dantzick. Le général
Lariboissière a le commandement de l'artillerie. Le corps de
l'artillerie justifie, dans toutes les circonstances, la réputation de
supériorité qu'il a si bien acquise. Les canonniers français méritent, à
juste raison, le litre d'hommes d'élite. On est satisfait de la manière
de servir des bataillons du train.

L'empereur a reçu à Finckenstein une députation de la chambre de
Marienwerder; composée de MM. le comte de Groeben, le conseiller baron
de Schleinitz et le comte de Dohna, directeur de la chambre. Cette
députation a fait à S. M. le tableau des maux que la guerre a attirés
sur les habitans. L'empereur lui a fait connaître qu'il en était touché,
et qu'il les exemptait, ainsi que la ville d'Elbing, des contributions
extraordinaires. Il a dit qu'il y avait des malheurs inévitables pour le
théâtre de la guerre, qu'il y prenait part, et qu'il ferait tout ce qui
dépendrait de lui pour les alléger.

On croit que S. M. partira aujourd'hui pour faire une tournée à
Marienwerder et à Elbing.

La seconde division bavaroise est arrivée à Varsovie.

Le prince royal de Bavière est allé prendre à Pultusk le commandement de
la première division.

Le prince héréditaire de Bade est allé se mettre à la tête de son corps
de troupes à Dantzick. Le contingent de Saxe-Weymar est arrivé sur la
Warta.

Il n'a pas été tiré aux avant-postes de l'armée un coup de fusil depuis
quinze jours.

La chaleur du soleil commence à se faire sentir; mais elle ne parvient
point à amollir la terre. Tout est encore gelé: le printemps est tardif
dans ces climats.

Des courriers de Constantinople et de Perse arrivent fréquemment au
quartier-général.

La santé de l'empereur ne cesse pas d'être excellente. On remarque même
qu'elle est meilleure qu'elle n'a jamais été. Il y a des jours où S. M.
fait quarante lieues à cheval.

On avait cru, la semaine dernière, à Varsovie, que l'empereur y
était arrivé à dix heures du soir. La ville entière fut aussitôt et
spontanément illuminée.

Les places de Praga, Sierock, Modlin, Thorn et Marienbourg commencent à
être en état de défense; celle de Marienwerder est tracée. Toutes ces
places forment des têtes de pont sur la Vistule.

L'empereur se loue de l'activité du maréchal Kellermann à former des
régimens provisoires, dont plusieurs sont arrivés à l'armée dans une
très-bonne tenue, et ont été incorporés.

S. M. se loue également du général Clarke, gouverneur de Berlin, qui
montre autant d'activité et de zèle que de talent, dans le poste
important qui lui est confié.

Le prince Jérôme, commandant des troupes en Silésie, fait preuve d'une
grande activité, et montre les talens et la prudence qui ne sont,
d'ordinaire, que les fruits d'une longue expérience.



Finckenstein, le 9 avril 1807.

_Soixante-dixième bulletin de la grande armée._

Un parti de quatre cents Prussiens, qui s'était embarqué à Koenigsberg,
a débarqué dans la presqu'île, vis-à-vis de Pilau, et s'est avancé vers
le village de Carlsberg. M. Mainguernaud, aide-de-camp du maréchal
Lefebvre, s'est porté sur ce point avec quelques hommes. Il a si
habilement manoeuvré, qu'il a enlevé les quatre cents Prussiens, parmi
lesquels il y avait cent vingt hommes de cavalerie.

Plusieurs régimens russes sont entrés par mer dans la ville de Dantzick.
La garnison a fait différentes sorties. La légion polonaise du Nord et
le prince Michel Radzivil qui la commande, se sont distingués; ils ont
fait une quarantaine de prisonniers russes. Le siège se continue avec
activité. L'artillerie de siège commence à arriver.

Il n'y a rien de nouveau sur les différens points de l'armée.

L'empereur est de retour d'une course qu'il a faite a Marienwerder et à
la tête de pont sur la Vistule. Il a passé en revue le douzième régiment
d'infanterie légère et les gendarmes d'ordonnance.

La terre, les lacs, dont le pays est rempli, et les petites rivières
commencent à dégeler. Cependant, il n'y a encore aucune apparence de
végétation.



Finckenstein, le 19 avril 1807.

_Soixante-onzième bulletin de la grande armée._

La victoire d'Eylau ayant fait échouer tous les projets que l'ennemi
avait formés contre la Basse-Vistule, nous a mis en mesure d'investir
Dantzick et de commencer le siège de cette place. Mais il a fallu tirer
les équipages de siège des forteresses de la Silésie et de l'Oder, en
traversant une étendue de plus de cent lieues dans un pays où il n'y a
pas de chemins. Ces obstacles ont été surmontés, et les équipages de
siège commencent à arriver. Cent pièces de canon de gros calibre, venues
de Stettin, de Custrin, de Glogau et de Breslau, auront sous peu de
jours leur approvisionnement complet.

Le général prussien Kalkreuth commande la ville de Dantzick. Sa garnison
est composée de quatorze mille Prussiens et six mille Russes. Des
inondations et des marais, plusieurs rangs de fortifications et le fort
de Weischelmunde, ont rendu difficile l'investissement de la place.

Le journal du siège de Dantzick fera connaître ses progrès à la date du
17 de ce mois. Nos ouvrages sont parvenus à quatre-vingt toises de la
place; nous avons même plusieurs fois insulté et dépalissadé les chemins
couverts.

Le maréchal Lefebvre montre l'activité d'un jeune homme. Il était
parfaitement secondé par le général Savary; mais ce général est tombé
malade d'une fièvre bilieuse à l'abbaye d'Oliva, qui est à peu de
distance de la place. Sa maladie a été assez grave pour donner pendant
quelque temps des craintes sur ses jours. Le général de brigade Schramm,
le général d'artillerie Lariboissière et le général du génie Kirgener
ont aussi très-bien secondé le maréchal Lefebvre. Le général de division
du génie Chasseloup vient de se rendre devant Dantzick.

Les Saxons, les Polonais, ainsi que les Badois, depuis que le prince
héréditaire de Bade est à leur tête, rivalisent entre eux d'ardeur et de
courage.

L'ennemi n'a tenté d'autre moyen de secourir Dantzick que d'y faire
passer par mer quelques bataillons et quelques provisions.

En Silésie, le prince Jérôme fait suivre très-vivement le siége de
Neiss.

Depuis que le prince de Pletz a abandonné la partie, l'aide-de-camp du
roi de Prusse, baron de Kleist, est arrivé à Glatz par Vienne, avec le
titre de gouverneur-général de la Silésie. Un commissaire anglais l'a
accompagné, pour surveiller l'emploi de 80,000 mille livres sterling,
donnés au roi de Prusse par l'Angleterre.

Le 13 de ce mois, cet officier est sorti de Glatz avec un corps
de quatre mille nommes, et est venu attaquer, dans la position de
Frankenstein, le général de brigade Lefebvre, commandant le corps
d'observation qui protège le siège de Neiss. Cette entreprise n'a eu
aucun succès: M. de Kleist a été vivement repoussé.

Le prince Jérôme a porté, le 14, son quartier-général à Munsterberg.

Le général Loison a pris le commandement du siège de Colberg. Les moyens
nécessaires pour ses opérations commencent à se réunir. Ils ont éprouvé
quelques retards, parce qu'ils ne devaient pas contrarier la formation
des équipages de siège de Dantzick.

Le maréchal Mortier, sous la direction duquel se trouve le siège de
Colberg, s'est porté sur cette place, en laissant en Poméranie le
général Grandjean avec un corps d'observation, et l'ordre de prendre
position sur la Peene.

La garnison de Stralsund ayant sur ces entrefaites reçu par mer un
renfort de quelques régimens, et ayant été informée du mouvement fait
par le maréchal Mortier, avec une partie de son corps d'armée,
a débouché en force. Le général Grandjean, conformément à ses
instructions, a passé la Peene et a pris position à Anclam. La
nombreuse flottille des Suédois leur a donné la facilité de faire des
débarquements sur différens points et de surprendre un poste hollandais
de trente hommes, et un poste italien de trente-sept hommes. Le maréchal
Mortier, instruit de ces mouvemens, s'est porté, le 13, sur Stettin, et
ayant réuni ses forces, a manoeuvré pour attirer les Suédois, dont le
corps ne s'élève pas à douze mille hommes.

La grande-armée est depuis deux mois stationnaire dans ses positions.
Ce temps a été employé à renouveler et remonter la cavalerie, à réparer
l'armement, à former de grands magasins de biscuit et d'eau-de-vie, à
approvisionner le soldat de souliers: chaque homme, indépendamment de la
paire qu'il porte, en a deux dans le sac.

La Silésie et l'île de Nogat ont fourni aux cuirassiers, aux dragons, à
la cavalerie légère, de bonnes et nombreuses remontes.

Dans les premiers jours de mai, un corps d'observation de cinquante
mille hommes, français et espagnols, sera réuni sur l'Elbe. Tandis que
la Russie a presque toutes ses troupes concentrées en Pologne, l'empire
français n'y a qu'une partie de ses forces; mais telle est la différence
de puissance réelle des deux états. Les cinq cent mille Russes que les
gazetiers font marcher tantôt à droite, tantôt à gauche, n'existent que
dans leurs feuilles et dans l'imagination de quelques lecteurs qu'on
abuse d'autant plus facilement, qu'on leur montre l'immensité du
territoire russe, sans parler de l'étendue de ses pays incultes et de
ses vastes déserts.

La garde de l'empereur de Russie est, à ce qu'on dit; arrivée à l'armée;
elle reconnaîtra, lors des premiers événemens, s'il est vrai, comme
l'ont assuré les généraux ennemis, que la garde impériale ait été
détruite. Cette garde est aujourd'hui plus nombreuse qu'elle ne l'a
jamais été, et presque double de ce qu'elle était à Austerlitz.

Indépendamment du pont qui a été établi sur la Narew, on en construit un
sur pilotis entre Varsovie et Praga; il est déjà fort avancé. L'empereur
se propose d'en faire faire trois autres sur différens points. Ces ponts
sur pilotis sont plus solides et d'un meilleur service que les ponts de
bateaux. Quelque grands travaux qu'exigerait ces entreprises sur une
rivière de quatre cents toises de large, l'intelligence et l'activité
des officiers qui les dirigent, et l'abondance de bois, en facilitent le
succès.

M. le prince de Bénévent est toujours à Varsovie, occupé à traiter avec
les ambassadeurs de la Porte et de l'empereur de Perse. Indépendamment
des services qu'il rend à S. M. dans son ministère, il est fréquemment
chargé de commissions importantes relativement aux différens besoins de
l'armée.

Finckenstein, où S. M. s'est établie pour rapprocher son
quartier-général de ses positions, est un très beau château qui a été
construit par M. de Finckenstein, gouverneur de Frédéric II, et qui
appartient maintenant à M. de Dohna, grand-maréchal de la cour de
Prusse.

Le froid a repris depuis deux jours. Le printemps n'est encore annoncé
que par le dégel. Les arbustes les plus précoces ne donnent aucun signe
de végétation.



Finckenstein, le 13 avril 1817.

_Soixante-douzième bulletin de la grande armée._

Les opérations du maréchal Mortier ont réussi comme on pouvait le
désirer. Les Suédois ont eu l'imprudence de passer la Peene, de
déboucher sur Anklam et Demmin, et de se porter sur Passewalk. Le 16,
avant le jour, le maréchal Mortier réunit ses troupes, déboucha de
Passewalk sur la route d'Anklam, culbuta les positions de Belling et de
Ferdinandshoff, fit quatre cents prisonniers, prit deux pièces de canon,
entra pêle-mêle avec l'ennemi dans Anklam, et s'empara de son pont sur
la Peene.

La colonne du général suédois Cardell a été coupée. Elle était à
Uckermünde, lorsque nous étions déjà à Anklam. Le général en chef
d'Armfeld a été blessé d'un coup de mitraille; tous les magasins de
l'ennemi ont été pris.

La colonne coupée du général Cardell a été attaquée le 17 à Uckermünde,
par le général de brigade Veau. Elle a perdu trois pièces de canon
et cinq cents prisonniers; le reste s'est embarqué sur des chaloupes
canonnières sur le Haff. Deux autres pièces de canon et cent hommes ont
été pris du côté de Demmin.

Le baron d'Essen qui se trouve commander l'armée suédoise en l'absence
du général d'Armfeld, a proposé une trêve au général Mortier, en lui
faisant connaître qu'il avait l'autorisation spéciale du roi pour sa
conclusion. La paix et même une trêve accordée à la Suède remplirait les
plus chers désirs de l'empereur, qui a toujours éprouvé une
véritable douleur de faire la guerre à une nation généreuse, brave,
géographiquement et historiquement amie de la France. Et dans le fait,
le sang suédois doit-il être versé pour la défense de l'empire Ottoman
ou pour sa ruine! Doit-il être versé pour maintenir l'équilibre des mers
ou pour leur-asservissement? Qu'a à craindre la Suède de la France?
Rien. Qu'a-t-elle à craindre de la Russie? Tout. Ces raisons sont trop
solides pour que, dans un cabinet aussi éclairé, et chez une nation qui
a des lumières et de l'opinion, la guerre actuelle n'ait promptement un
terme. Immédiatement après la bataille d'Iéna, l'empereur fit connaître
le désir qu'il avait de rétablir les anciennes relations de la Suède
avec la France. Ces premières ouvertures furent faites au ministre
de Suède à Hambourg; mais elles furent repoussées. L'instruction de
l'empereur à ses généraux a toujours été de traiter les Suédois comme
des amis avec lesquels la nature des choses ne tardera pas à nous
remettre en paix. Ce sont-là les plus chers intérêts des deux peuples.
«S'ils nous faisaient du mal, ils le pleureraient un jour; et nous, nous
voudrions réparer le mal que nous leur aurions fait. L'intérêt de l'état
l'emporte tôt ou tard sur les brouilleries et sur les petites passions.»
Ce sont les propres termes des ordres de l'empereur. C'est dans ce
sentiment que l'empereur a contremandé les opérations du siège de
Stralsund, en a fait revenir les mortiers et les pièces qu'on y avait
envoyés de Stettin. Il écrivait dans ces ternies au général Mortier: «Je
regrette déjà ce qui s'est fait. Je suis fâché que le beau faubourg de
Stralsund ait été brûlé. Est-ce à nous à faire du mal à la Suède? Ceci
n'est qu'un rêve: c'est à nous à la défendre, et non à lui faire du
mal. Faites-lui en le moins que vous pourrez; proposez au gouverneur de
Stralsund un armistice, une suspension d'armes, afin d'alléger et de
rendre moins funeste une guerre que je regarde comme criminelle, parce
qu'elle est impolitique.»

Une suspension d'armes a été signée le 18, entre le maréchal Mortier et
le baron d'Essen.

Le siège de Dantzick se continue.

Le 16 avril, à huit heures du soir, un détachement de deux mille hommes,
et six pièces de canon de la garnison de Glatz, marcha sur la droite de
la position de Frankenstein; le lendemain, 17, à la pointe du jour, une
nouvelle colonne de huit cents hommes sortit de Silberberg. Ces troupes
réunies marchèrent sur Frankenstein et commencèrent l'attaque à cinq
heures du matin pour en déloger le général Lefebvre, qui était là avec
son corps d'observation.

Le prince Jérôme partit de Munsterberg au premier coup de canon, et
arriva à dix heures du matin a Frankenstein. L'ennemi a été complètement
battu et poursuivi jusque sur les chemins couverts de Glatz. On lui a
fait six cents prisonniers et pris trois pièces de canon. Parmi les
prisonniers, se trouvent un major et huit officiers; trois cents morts
sont restés sur le champ de bataille: quatre cents hommes s'étant perdus
dans les bois, furent attaqués à onze heures du matin, et pris. Le
colonel Beckers, commandant le sixième régiment de ligne bavarois, et le
colonel Scharfenstein, des troupes de Wurtemberg, ont fait des prodiges
de valeur. Le premier, quoique blessé à l'épaule, ne voulut point
quitter le champ de bataille; il se portait partout avec son bataillon,
et partout faisait des prodiges.

L'empereur a accordé à chacun de ces officiers l'aigle de la
légion-d'honneur. Le capitaine Brockfeld, commandant provisoirement les
chasseurs à cheval de Wurtemberg, s'est fait remarquer. C'est lui qui a
pris les pièces de canon.

Le siège de Neiss avance. La ville est déjà à demi-brûlée, et les
tranchées approchent de la place.



De notre camp impérial de Finckenstein, lo 5 mai 1807.

_Lettre de S. M. à son ministre des cultes, sur la mort de M.
Meyneau-Pancemont, évêque de Vannes._

Monsieur Portalis, nous avons appris avec une profonde douleur la mort
de notre bien-aimé évêque de Vannes, Meyneau-Pancemont. A la lecture de
votre lettre, les vertus qui distinguent ce digne prélat, les services
qu'il a rendus à notre sainte religion, à notre couronne, à nos peuples,
la situation des églises et des consciences dans le Morbihan, au moment
où it arriva à l'épiscopat; tout ce que nous devons à son zèle, à ses
lumières, à cette charité évangélique qui dirigeait toutes ses actions;
tous ces souvenirs se sont présentés à la fois à notre esprit. Nous
voulons que vous fassiez placer sa statue en marbre dans la cathédrale
de Vannes: elle excitera ses successeurs à suivre l'exemple qu'il leur
a tracé; elle fera connaître tout le cas que nous faisons des vertus
évangéliques d'un véritable évêque, et couvrira de confusion ces faux
pasteurs qui ont vendu leur foi aux ennemis éternels de la France et de
la religion catholique, apostolique et romaine, dont toutes les paroles
appellent l'anarchie, la guerre, le désordre et la rébellion. Enfin,
elle sera pour nos peuples du Morbihan une nouvelle preuve de l'intérêt
que nous prenons à leur bonheur. De toutes les parties de notre empire,
c'est une de celles qui sont le plus souvent présentes à notre pensée,
parce que c'est une de celles qui ont le plus souffert des malheurs des
temps passés. Nous regrettons de n'avoir pu encore la visiter; mais un
de nos premiers voyages que nous ferons à notre retour dans nos états,
ce sera de voir par nos propres yeux cette partie si intéressante de nos
peuples. Cette lettre n'étant pas à autre fin, nous prions Dieu qu'il
vous ait en sa sainte garde.

NAPOLÉON.



Elbing, le 8 mai 1807.

_Soixante-treizième bulletin de la grande armée._

L'ambassadeur persan a reçu son audience de congé. Il a apporté de
très-beaux présens h l'empereur de la part de son maître, et a reçu en
échange le portrait de l'empereur, enrichi de très-belles pierreries.
Il retourne en Perse directement: c'est un personnage très-considérable
dans son pays, et un homme d'esprit et de beaucoup de sagacité; son
retour dans sa patrie était nécessaire. Il a été réglé qu'il y aurait
désormais une légation nombreuse de Persans à Paris, et de Français à
Téhéran.

L'empereur s'est rendu à Elbing, et a passé la revue de dix-huit à vingt
mille hommes de cavalerie, cantonnés dans les environs de cette ville
et dans l'île de Nogat, pays qui ressemble beaucoup à la Hollande. Le
grand-duc de Berg a commandé la manoeuvre. A aucune époque, l'empereur
n'avait vu sa cavalerie en meilleur état et mieux disposée.

Le journal du siége de Dantzick fera connaître qu'on s'est logé dans le
chemin couvert, que les feux de la place sont éteints, et donnera les
détails de la belle opération qu'a dirigée le général Drouet, et qui
a été exécutée par le colonel Aimé, le chef de bataillon Arnault, du
deuxième léger, et le capitaine Avy. Cette opération a mis en notre
pouvoir une île que défendaient mille Russes, et cinq redoutes garnies
d'artillerie, et qui est très-importante pour le siége, puisqu'elle
prend de revers la position que l'on attaque. Les Russes ont été surpris
dans leurs corps-de-garde: quatre cents ont été égorgés à la baïonnette,
sans avoir le temps de se défendre, et six cents ont été faits
prisonniers. Cette expédition qui a eu lieu dans la nuit du 6 au 7,
a été faite en grande partie par les troupes de Paris, qui se sont
couvertes de gloire.

Le temps devient plus doux, les chemins sont excellens, les bourgeons
paraissent sur les arbres, l'herbe commence à couvrir les campagnes;
mais il faut encore un mois pour que la cavalerie puisse trouver à
vivre.

L'empereur a établi à Magdebourg, sous les ordres du maréchal Brune,
un corps d'observation qui sera composé de près de quatre-vingt mille
hommes, moitié Français, et l'autre moitié Hollandais et confédérés du
Rhin; les troupes hollandaises sont au nombre de vingt mille hommes.

Les divisions françaises Molitor et Boudet, qui font aussi partie de ce
corps d'observation, arrivent le 15 mai a Magdebourg. Ainsi on est en
mesure de recevoir l'expédition anglaise sur quelque point qu'elle se
présente. S'il est certain qu'elle débarquera, il ne l'est pas qu'elle
puisse se rembarquer.



Finckenstein, le 16 mai 1807.

_Soixante-quatorzième bulletin de la grande armée._

Le prince Jérôme ayant reconnu que trois ouvrages avancés de Neiss,
qui étaient le long de la Biélau, gênaient les opérations du siége, a
ordonné au général Vandamme de les enlever. Ce général à la tête des
troupes wurtembergeoises, a emporté ces ouvrages dans la nuit du 30
avril au premier mai, a passé au fil de l'épée les troupes ennemies qui
les défendaient, a fait cent vingt prisonniers et, pris neuf pièces de
canon. Les capitaines du génie Depouthou et Prost, le premier, officier
d'ordonnance de l'empereur, ont marché à la tête des colonnes, et ont
fait preuve de grande bravoure. Les lieutenans Hohendorff, Bawer et
Mulher, se sont particulièrement distingués.

Le 2 mai, le lieutenant-général Camrer a pris le commandement de la
division wurtembergeoise.

Depuis l'arrivée de l'empereur Alexandre à l'armée, il paraît qu'un
grand conseil de guerre a été tenu à Bartenstein, auquel ont assisté le
roi de Prusse et le grand-duc Constantin; que les dangers que courait
Dantzick ont été l'objet des délibérations de ce conseil; que l'on a
reconnu que Dantzick ne pouvait être sauvé que de deux manières: la
première en attaquant l'armée française, en passant la Passarge, en
courant la chance d'une bataille générale, dont l'issue, si l'on avait
du succès, serait d'obliger l'armée française à découvrir Dantzick;
l'autre en secourant la place par mer. La première opération paraît
n'avoir pas été jugée praticable, sans s'exposer à une ruine et à une
défaite totale; et on s'est arrêté au plan de secourir Dantzick par mer.

En conséquence, le lieutenant-général Kaminski, fils du feld-maréchal de
ce nom, avec deux divisions russes, formant douze régimens, et plusieurs
régimens prussiens, ont été embarqués à Pilau. Le 13, soixante-six
bâtimens de transport, escortés par trois frégates, ont débarqué les
troupes à l'embouchure de la Vistule, au port de Dantzick, sous la
protection du fort de Weischelmunde.

L'empereur donna sur le champ l'ordre au maréchal Lannes, commandant
le corps de réserve de la grande-armée, de se porter à Marienbourg, où
était son quartier-général, avec la division du général Oudinot, pour
renforcer l'armée du maréchal Lefebvre. Il arriva en une marche, dans le
même temps que l'armée ennemie débarquait. Le 13 et le 14, l'ennemi fît
des préparatifs d'attaque; il était séparé de la ville par une espace
de moins d'une lieue, mais occupé par les troupes françaises. Le 15, il
déboucha du fort sur trois colonnes; il projetait de déboucher par la
droite de la Vistule. Le général de brigade Schramm, qui était aux
avant-postes avec le deuxième régiment d'infanterie légère, et un
bataillon de Saxons et de Polonais, reçut les premiers feux de l'ennemi,
et le contint à portée de canon de Weischelmunde.

Le maréchal Lefebvre s'était porté au pont situé au bas de la Vistule,
avait fait passer le douzième d'infanterie légère et des Saxons, pour
soutenir le général Schramm. Le général Gardanne, chargé de la défense
de la droite de la Vistule, y avait également appuyé le reste de ses
forces. L'ennemi se trouvait supérieur et le combat se soutenait avec
une égale opiniâtreté. Le maréchal Lannes, avec la réserve d'Oudinot,
était placé sur la gauche de la Vistule, par où il paraissait la veille
que l'ennemi devait déboucher; mais voyant les mouvemens de l'ennemi
démasqués, le maréchal Lannes passa la Vistule, avec quatre bataillons
de la réserve d'Oudinot. Toute la ligne et la réserve de l'ennemi furent
mises en déroute et poursuivies jusqu'aux palissades, et à neuf heures
du matin l'ennemi était bloqué dans le fort de Weischelmunde. Le champ
de bataille était couvert de morts. Notre perte se monte à vingt-cinq
hommes tués et deux cents blessés. Celle de l'ennemi est de neuf cents
hommes tués, quinze cents blessés et deux cents prisonniers. Le soir
on distinguait un grand nombre de blessés, qu'on embarquait sur les
bâtimens qui, successivement, ont pris le large pour retourner à
Koenigsberg. Pendant cette action, la place n'a fait aucune sortie, et
s'est contentée de soutenir les Russes par une vive canonnade. Du haut
de ses remparts délabrés et à demi démolis, l'ennemi a été témoin de
toute l'affaire. Il a été consterné de voir s'évanouir l'espérance qu'il
avait d'être secouru. Le général Oudinot a tué de sa propre main trois
Russes. Plusieurs de ses officiers d'état-major ont été blessés. Le
douzième et le deuxième régimens d'infanterie légère se sont distingués.
Les détails de ce combat n'étaient pas encore arrivés à l'état-major.

Le journal du siège de Dantzick fera connaître que les travaux se
poursuivent avec une égaie activité, que le chemin couvert est couronné,
et que l'on s'occupe des préparatifs du passage du fossé.

Dès que l'ennemi sut que son expédition maritime était arrivée devant
Dantzick, ses troupes légères observèrent et inquiétèrent toute la
ligne, depuis la position qu'occupe le maréchal Soult le long de la
Passarge, devant la division du général Morand, sur l'Alle. Elles furent
reçues à bout portant par les voltigeurs, perdirent un bon nombre
d'hommes, et se retirèrent plus vite qu'elles n'étaient venues.

Les Russes se présentèrent aussi à Malga, devant le général Zayonchek,
commandant le corps d'observation polonais, et enlevèrent un poste de
Polonais. Le général de brigade Fischer marcha à eux, les culbuta, leur
tua une soixantaine d'hommes, un colonel et deux capitaines. Ils se
présentèrent également devant le cinquième corps, insultèrent les
avant-postes du général Gazan à Willenberg; ce général les poursuivit
pendant plusieurs lieues. Ils attaquèrent plus sérieusement la tête du
pont de l'Omulew de Drenzewo. Le général de brigade Girard marcha à eux
avec le quatre-vingt-huitième et les culbuta dans la Narew. Le général
de division Suchet arriva, poussa les Russes l'épée dans les reins, les
culbuta dans Ostrolenka, leur tua une soixantaine d'hommes, et leur
prit cinquante chevaux. Le capitaine du soixante-quatrième Laurin, qui
commandait une grand'garde, cerné de tous côtés par les Cosaques, fît la
meilleure contenance, et mérita d'être distingué. Le maréchal Masséna,
qui était monté à cheval avec une brigade de troupes bavaroises, eut
lieu d'être satisfait du zèle et de la bonne contenance de ces troupes.

Le même jour 13, l'ennemi attaqua le général Lemarrois, à l'embouchure
du Bug. Ce général avait passé cette rivière le 10 avec une brigade
bavaroise et un régiment polonais, avait fait construire en trois
jours des ouvrages de tête de pont, et s'était porté sur Wiskowo, dans
l'intention de brûler les radeaux auxquels l'ennemi faisait travailler
depuis six semaines. Son expédition a parfaitement réussi, tout a été
détruit; et dans un moment, ce ridicule ouvrage de six semaines fut
anéanti.

Le 13, à neuf heures du matin, six mille Russes, arrivés de Nur,
attaquèrent le général Lemarrois dans son camp retranché. Ils furent
reçus par la fusillade et la mitraille; trois cents Russes restèrent sur
le champ de bataille: et quand le général Lemarrois vit l'ennemi, qui
était arrivé sur les bords du fossé, repoussé, il fit une sortie et
le poursuivit l'épée dans les reins. Le colonel du quatrième de ligne
bavarois, brave militaire, a été tué. Il est généralement regretté. Les
Bavarois ont perdu vingt hommes, et ont eu une soixantaine de blessés.

Toute l'armée est campée par divisions en bataillons carrés, dans des
positions saines.

Ces événemens d'avant-postes n'ont occasionné aucun mouvement dans
l'armée. Tout est tranquille au quartier-général.

Cette attaque générale de nos avant-postes, dans la journée du 13,
paraît avoir eu pour but d'occuper l'armée française, pour l'empêcher de
renforcer l'armée qui assiège Dantzick.

Cette espérance de secourir Dantzick par une expédition maritime
paraîtra fort extraordinaire à tout militaire sensé, et qui connaîtra le
terrain et la position qu'occupé l'armée française.

Les feuilles commencent à pousser. La saison est comme au mois d'avril
en France.



Finckenstein, le 18 mai 1807.

_Soixante-quinzième bulletin de la grande-armée._

Voici de nouveaux détails sur la journée du 15. Le maréchal Lefebvre
fait une mention, particulière du général Schramm, auquel il attribue en
grande partie le succès du combat de Weischelmunde.

Le 15, depuis deux heures du matin, le général Schramm était en
bataille, couvert par deux redoutes construites vis-à-vis le fort de
Weischelmunde. Il avait les Polonais à sa gauche, les Saxons au centre,
le deuxième régiment d'infanterie légère à sa droite, et le régiment de
Paris en réserve. Le lieutenant-général russe Kaminski déboucha du
fort à la pointe du jour, et après deux heures de combat, l'arrivée du
douzième d'infanterie légère, que le maréchal Lefebvre expédia de la
rive gauche, et un bataillon saxon, décidèrent l'affaire. De la
brigade Oudinot, un seul bataillon put donner. Notre perte a été peu
considérable. Un colonel polonais, M. Paris, a été tué. La perte de
l'ennemi est plus forte qu'on ne pensait. On a enterré plus de neuf
cents cadavres russes. On ne peut pas évaluer la perte de l'ennemi à
moins de deux mille cinq cents hommes. Aussi ne bouge-t-il plus, et
parait-t-il très-circonspect derrière l'enceinte de ses fortifications.
Le nombre de bateaux chargés de blessés qui ont mis à la voile, est de
quatorze.

Dans la journée du 14, une division de cinq mille hommes prussiens et
russes, mais en majorité prussiens, partie de Koenigsberg, débarqua à
Pilau, longea la langue de terre dite le Nehrung, et arriva à Havelberg
devant nos premiers postes de grand'garde de cavalerie légère, qui se
replièrent jusqu'à Furtenswerder.

L'ennemi s'avança jusqu'à l'extrémité du Frich-Haff. On s'attendait à
le voir pénétrer par là sur Dantzick. Un pont jeté sur la Vistule à
Furtenswerder facilitait le passage à l'infanterie cantonnée dans l'île
de Nogat pour filer sur les derrières de l'ennemi. Mais les Prussiens
furent plus avisés, et n'osèrent pas s'aventurer. L'empereur donna ordre
au général Beaumont, aide de camp du grand-duc de Berg, de les attaquer.
Le 16, à deux heures du malin, ce général déboucha, avec le général
de brigade Albert, à la tête de deux bataillons de grenadiers de la
réserve, le troisième et le onzième régimens de chasseurs et une brigade
de dragons. Il rencontra l'ennemi entre Passenwerder et Stege, à la
petite pointe du jour, l'attaqua, le culbuta et le poursuivit l'épée
dans les reins pendant onze lieues, lui prit onze cents hommes, lui en
tua un grand nombre, et lui enleva quatre pièces de canon. Le général
Albert s'est parfaitement comporté; les majors Chemineau et Salmon se
sont distingués. Le troisième et le onzième régimens de chasseurs ont
donné avec la plus grande intrépidité. Nous avons eu un capitaine du
troisième régiment de chasseurs et cinq ou six hommes tués, et huit ou
dix blessés. Deux bricks ennemis qui naviguaient sur le Haff, sont venus
nous harceler. Un obus, qui a éclaté sur le pont de l'un d'eux, les a
fait virer de bord.

Ainsi, depuis le 12, sur les différens points, l'ennemi a fait des
pertes notables.

L'empereur a fait manoeuvrer, dans la journée du 17, les fusiliers de
la garde, qui sont campés près du château de Finckenstein dans d'aussi
belles baraques qu'à Boulogne.

Dans les journées des 18 et 19, toute la garde va également camper au
même endroit.

En Silésie, le prince Jérôme est campé avec son corps d'observation à
Frankenstein, protégeant le siège de Neiss.

Le 12, ce prince apprit qu'une colonne de trois mille hommes était
sortie de Glatz pour surprendre Breslau. Il fit partir le général
Lefebvre avec le premier régiment de ligne bavarois, excellent régiment,
cent chevaux et trois cents Saxons. Le général Lefebvre atteignit la
queue de l'ennemi le 14, à quatre heures du matin, au village de Cauth;
il l'attaqua aussitôt, enleva le village à la baïonnette, et fit cent
cinquante prisonniers; cent chevau-légers du roi de Bavière taillèrent
en pièces la cavalerie ennemie, forte de cinq cents hommes, et la
dispersèrent. Cependant l'ennemi se plaça en bataille et fit résistance.
Les trois cents Saxons lâchèrent pied, conduite extraordinaire qui doit
être le résultat de quelque malveillance; car les troupes saxonnes,
depuis qu'elles sont réunies aux troupes françaises; se sont toujours
bravement comportées. Cette défection inattendue mit le premier régiment
de ligne bavarois dans une situation critique. Il perdit cent cinquante
hommes gui furent faits prisonniers et dut battre en retraite, ce qu'il
fit cependant en ordre. L'ennemi reprit le village de Cauth. A onze
heures du matin, le général Dumuy, qui était sorti de Breslau à la tête
d'un millier de Français, dragons, chasseurs et hussards à pied, qui
avaient été envoyés en Silésie pour être montés, et dont une partie
l'était déjà, attaqua l'ennemi en queue: cent cinquante hussards à pied
enlevèrent le village de Cauht à la baïonnette, firent cent prisonniers,
et reprirent tous les Bavarois qui avaient été faits prisonniers.

L'ennemi, pour rentrer avec plus de facilité dans Glatz, s'était séparé
en deux colonnes. Le général Lefebvre, qui était parti de Schweidnitz le
15, tomba sur une de ces colonnes, lui tua cent hommes et lui fit quatre
cents prisonniers, parmi lesquels trente officiers.

Un régiment de lanciers polonais, arrivé la veille à Frankenstein, et
dont le prince Jérôme avait envoyé un détachement au général Lefebvre,
s'est distingué.

La seconde colonne de l'ennemi avait cherché à gagner Glatz par
Siberberg; le lieutenant-colonel Ducoudras, aide-de-camp du prince, la
rencontra et la mit en déroute. Ainsi cette colonne de trois à quatre
mille hommes, qui était sortie de Glatz, ne put y rentrer. Elle a été
toute entière prise, tuée ou éparpillée.



Finckenstein, le 30 mai 1807.

_Soixante-seizième bulletin de la grande armée._

Une belle corvette anglaise doublée en cuivre, de vingt-quatre canons,
montée par cent vingt Anglais, et chargée de poudre et de boulets, s'est
présentée pour entrer dans la ville de Dantzick. Arrivée à la hauteur
de nos ouvrages, elle a été assaillie par une vive fusillade des deux
rives, et obligée d'amener. Un piquet du régiment de Paris a sauté le
premier à bord. Un aide-de-camp du général Kalkreuth, qui revenait du
quartier-général russe, plusieurs officiers anglais ont été pris à bord.

Cette corvette s'appelle _le Sans-Peur_.

Indépendamment de cent vingt Anglais, il y avait soixante Russes sur ce
bâtiment.

La perte de l'ennemi au combat de Weischelmunde du 15, a été plus forte
qu'on ne l'avait d'abord pensé, une colonne russe qui avait longé la
mer, ayant été passée au fil de la baïonnette. Compte fait, on a enterré
treize cents cadavres russes.

Le 16, une division de sept mille Russes, commandée par le général
Turkow, s'est portée de Broc sur le Bug, sur Pultusk, pour s'opposer
à de nouveaux travaux qui avaient été ordonnés pour rendre plus
respectable la tête de pont.

Ces ouvrages étaient défendus par six bataillons bavarois, commandés par
le prince royal de Bavière.

L'ennemi a tenté quatre attaques. Dans toutes, il a été culbuté par les
Bavarois, et mitraillé par les batteries des différens ouvrages.

Le maréchal Masséna évalue la perte de l'ennemi à trois cents morts et
au double de blessés.

Ce qui rend l'affaire plus belle, c'est que les Bavarois étaient moins
de quatre mille hommes.

Le prince royal se loue particulièrement du baron de Wreden,
officier-général au service de Bavière, d'un mérite distingué. La perte
des Bavarois a été de quinze hommes tués et de cent cinquante blessés.

Il y a autant de déraison dans l'attaque faite contre les ouvrages du
général Lemarrois, dans la journée du 13, et dans l'attaque du 16 sur
Pultusk, qu'il y en avait il y a six semaines, dans la construction de
ce grand nombre de radeaux auxquels l'ennemi faisait travailler sur le
Bug.

Le résultat a été que ces radeaux, qui avaient coûté six semaines de
travail, ont été brûlés en deux heures, quand on l'a voulu, et que ces
attaques successives contre des ouvrages bien retranchés et soutenus de
bonnes batteries, leur ont valu des pertes considérables sans espoir de
profit.

Il paraîtrait que ces opérations ont pour but d'attirer l'attention de
l'armée française sur sa droite, mais les positions de l'armée française
sont raisonnées sur toutes les bases et dans toutes les hypothèses,
défensives comme offensives.

Pendant ce temps, l'intéressant siège de Dantzick continue à marcher.
L'ennemi éprouvera un notable dommage en perdant cette place importante
et les vingt mille hommes qui y sont renfermés.

Une mine a joué sur le Blockhausen et l'a fait sauter. On a débouché,
sur le chemin couvert, par quatre amorces, et on exécute la descente du
fossé.

L'empereur a passé aujourd'hui l'inspection du cinquième régiment
provisoire. Les huit premiers ont subi leur incorporation.

On se loue beaucoup dans ces régimens des nouveaux conscrits génois, qui
montrent de la bonne volonté et de l'ardeur.



Finckenstein, le 28 mai 1807.

_Soixante-dix-septième bulletin de la grande armée._

Dantzick a capitulé. Cette belle place est en notre pouvoir. Huit cents
pièces d'artillerie, des magasins de toute espèce, plus de cinq
cents mille quintaux de grains, des caves considérables, de grands
approvisionnemens de draps et d'épiceries, des ressources de toute
espèce pour l'armée, et enfin une place forte du premier ordre appuyant
notre gauche, comme Thorn appuie notre centre et Prag notre droite;
tels sont les avantages obtenus pendant l'hiver et qui ont signalé les
loisirs de la grande armée: c'est le premier, le plus beau fruit de la
victoire d'Eylau. La rigueur de la saison, la neige qui a couvert nos
tranchées, la gelée qui y a ajouté de nouvelles difficultés, n'ont pas
été des obstacles pour nos travaux. Le maréchal Lefebvre a tout bravé;
il a animé d'un même esprit les Saxons, les Polonais, les Badois, et
les à fait marcher à son but. Les difficultés que l'artillerie a eues
à vaincre étaient considérables. Cent bouches à feu, cinq à six cent
milliers de poudre, une immense quantité de boulets ont été tirés
de Stettin et des places de la Silésie. Il a fallu vaincre bien des
difficultés de transport, mais la Vistule a offert un moyen facile et
prompt. Les marins de la garde ont fait passer les bateaux sous le
fort de Graudentz avec leur habileté et leur résolution ordinaires.
Le général Chasseloup, le général Kirgener, le colonel Lacoste, et en
général tous les officiers du génie ont servi de la manière la plus
distinguée. Les sapeurs ont montré une rare intrépidité. Tout le
corps d'artillerie commandé par le général Lariboissière a soutenu sa
réputation. Le deuxième régiment d'infanterie légère, le douzième et les
troupes de Paris, le général Schramm et le général Puthod se sont fait
remarquer.

Un journal détaillé de ce siége sera rédigé avec soin. Il consacrera un
grand nombre de faits de bravoure dignes d'être offerts comme exemples,
et faits pour exciter l'enthousiasme et l'admiration.

Le 17, la mine fit sauter un blockhaus de la place d'armes du chemin
couvert.

Le 19, la descente et le passage du fossé furent exécutés à sept heures
du soir.

Le 21, le maréchal Lefebvre ayant tout préparé pour l'assaut, on y
montait lorsque le colonel Lacoste, qui avait été envoyé le matin
dans la place pour affaires de service, fit connaître que le général
Kalkreuth demandait à capituler aux mêmes conditions qu'il avait
autrefois accordées à la garnison de Mayence. On y consentit.

Le Hakelsberg aurait été enlevé d'assaut sans une grande perte, mais le
corps de place était encore entier; un large fossé rempli d'eau courante
offrait assez de difficultés pour que les assiégés prolongeassent leur
défense pendant une quinzaine de jours. Dans cette situation, il a paru
convenable de leur accorder une capitulation honorable.

Le 27, la garnison a défilé, le général Kalkreuth à sa tête.

Cette forte garnison, qui d'abord était de seize mille hommes, est
réduite à neuf mille, et sur ce nombre, quatre mille ont déserté. Il y
a même des officiers parmi les déserteurs. «Nous ne voulons pas,
disent-ils, aller en Sibérie.» Plusieurs milliers de chevaux nous ont
été remis; mais ils sont en fort mauvais état.

On dresse en ce moment les inventaires des magasins. Le général Rapp est
nommé gouverneur de Dantzick.

Le lieutenant-général russe Kamenski, après avoir été battu le 15,
s'était acculé sous les fortifications de Weischelmunde; il y est
demeuré sans rien oser entreprendre, et il a été spectateur de la
reddition de la place. Lorsqu'il a vu que l'on établissait des batteries
à boulets rouges pour brûler ses vaisseaux, il est monté à bord et s'est
retiré. Il est retourné à Pilau.

Le fort de Weischelmunde tenait encore. Le maréchal Lefebvre l'a fait
sommer le 29, et pendant que l'on réglait la capitulation, la garnison
est sortie du fort et s'est rendue. Le commandant, abandonné, s'est
sauvé par mer, ainsi nous sommes maîtres de la ville et du port de
Dantzick. Ces événemens sont d'un heureux présage pour la campagne.
L'empereur de Russie et le roi de Prusse étaient à Heiligenberg. Ils ont
pu conjecturer de la reddition de la place, par la cessation du feu. Le
canon s'entendait jusque-là.

L'empereur, pour témoigner sa satisfaction à l'armée assiégeante, a
accordé une gratification à chaque soldat.

Le siége de Graudentz commence sous le commandement du général Victor.
Le général Lazowski commande le génie, et le général Danthouard
l'artillerie. Graudentz est fort par sa grande quantité de mines.

La cavalerie de l'armée est belle. Les divisions de cavalerie légère,
deux divisions de cuirassiers et une de dragons ont été passées en revue
à Elbing, le 26, par le grand-duc de Berg. Le même jour, S.M. s'est
rendue à Bischoffverder et à Strasburg, où elle a passé en revue la
division de cuirassiers d'Hautpoult et la division de dragons du général
Grouchy. Elle a été satisfaite de leur tenue et du bon état des chevaux.

L'ambassadeur de la Porte, Seid-Mohammed-Emen-Vahid, a été présenté le
28 à deux heures après-midi, par M. le prince de Bénévent, à l'empereur,
auquel il a remis ses lettres de créance. Il est resté une heure dans
le cabinet de S.M.; il est logé au château, et occupe l'appartement du
grand-duc de Berg, absent pour la revue. On assure que l'empereur lui a
dit que lui et l'empereur Sélim étaient désormais inséparables, comme la
main droite et la main gauche. Toutes les bonnes nouvelles des succès
d'Ismaïl et de Valachie venaient d'arriver. Les Russes ont été obligés
de lever le siége d'Ismaïl et d'évacuer la Valachie.



De notre camp impérial de Finckenstein, le 28 mai 1807.

_Lettre de S.M. aux archevêques et évêques de France._

«Monsieur l'évêque de .... après la mémorable victoire d'Eylau, qui a
terminé la dernière campagne, l'ennemi, chassé à plus de quarante lieues
de la Vistule, n'a pu porter aucun secours à la ville de Dantzick.
Malgré la rigueur de la saison, nous en avons fait sur-le-champ
commencer le siége. Après quarante jours de tranchée, cette importante
place est tombée au pouvoir de nos armes. Tout ce que nos ennemis ont pu
entreprendre pour la secourir, a été déjoué. La victoire a constamment
suivi nos drapeaux. Des magasins immenses de subsistances et
d'artillerie, une des villes les plus riches et les plus commerçantes du
monde se trouvent par-là en notre pouvoir dès le début de la campagne.
Nous ne pouvons attribuer des succès si prompts et si éclatans qu'à
cette protection spéciale, dont la divine Providence nous a donné tant
de preuves. Notre volonté est donc qu'au reçu de la présente, vous
ayez à vous concerter avec qui de droit, et à réunir nos peuples pour
adresser de solennelles actions de grâces au Dieu des armées, afin qu'il
daigne continuer à favoriser nos armes et à veiller sur le bonheur
de notre patrie. Que nos peuples prient aussi pour que ce cabinet
persécuteur de notre sainte religion, tout autant qu'ennemi éternel
de notre nation, cesse d'avoir de l'influence dans les cabinets du
continent, afin qu'une paix solide et glorieuse, digne de nous et de
notre grand peuple, console l'humanité, et nous mette à même de donner
un plein essor à tous les projets que nous méditons pour le bien de la
religion et de nos peuples. Cette lettre n'étant pas à autre fin, nous
prions Dieu qu'il vous ait, monsieur l'évêque, en sa sainte garde.»

NAPOLÉON.



De notre camp impérial de Finckenstein, le 28 mai 1807.

_Message de S.M. l'empereur et roi au sénat._

«Sénateurs, par nos décrets du 30 mars de l'année 1806, nous avons
institué des duchés pour récompenser les grands services civils et
militaires qui nous ont été ou qui nous seront rendus, et pour donner de
nouveaux appuis à notre trône, et environner notre couronne d'un nouvel
éclat.

«C'est à nous à songer à assurer l'état et la fortune des familles qui
se dévouent entièrement à notre service, et qui sacrifient constamment
leurs intérêts aux nôtres. Les honneurs permanens, la fortune légitime,
honorable et glorieuse que nous voulons donner à ceux qui nous rendent
des services éminens, soit dans la carrière civile, soit dans la
carrière militaire, contrasteront avec la fortune illégitime,
cachée, honteuse de ceux qui, dans l'exercice de leurs fonctions, ne
chercheraient que leur intérêt, au lieu d'avoir en vue celui de nos
peuples et le bien de notre service. Sans doute, la conscience d'avoir
fait son devoir, et les biens attachés à notre estime, suffisent pour
retenir un bon Français dans la ligne de l'honneur; mais l'ordre de
notre société est ainsi constitué, qu'à des distinctions apparentes, à
une grande fortune sont attachés une considération et un éclat dont
nous voulons que soient environnés ceux de nos sujets grands par leurs
talens, par leurs services, et par leur caractère, ce premier don de
l'homme.

Celui qui nous a le plus secondé dans cette première journée de
notre règne, et qui, après avoir rendu des services dans toutes les
circonstances de sa carrière militaire, vient d'attacher son nom à un
siége mémorable où il a déployé des talens et un brillant courage,
nous a paru mériter une éclatante distinction. Nous avons voulu
aussi consacrer une époque si honorable pour nos armes, et par les
lettres-patentes dont nous chargeons notre cousin l'archi-chancelier de
vous donner communication, nous avons créé notre cousin le maréchal
et sénateur Lefebvre, duc de Dantzick. Que ce titre porté par ses
descendans, leur retrace les vertus de leur père, et qu'eux-mêmes ils
s'en reconnaissent indignes, s'ils préféraient jamais un lâche repos et
l'oisiveté de la grande ville aux périls et à la noble poussière des
camps, si jamais leurs premiers sentimens cessaient d'être pour la
patrie et pour nous! Qu'aucun d'eux ne termine sa carrière sans avoir
versé son sang pour la gloire et l'honneur de notre belle France; que
dans le nom qu'ils portent, ils ne voient jamais un privilège, mais
des devoirs envers nos peuples et envers nous. A ces conditions, notre
protection et celle de nos successeurs les distinguera dans tous les
temps.

«Sénateurs, nous éprouvons un sentiment de satisfaction en pensant
que les premières lettres-patentes qui, en conséquence de notre
sénatus-consulte du 14 août 1806, doivent être inscrites sur vos
registres, consacrent les services de votre préteur.»

NAPOLÉON.



De notre camp impérial de Finckenstein, le 28 mai 1807.

_Lettres-patentes de S.M. l'empereur et roi._

NAPOLÉON, par la grâce de Dieu et par les constitutions de la
république, empereur des Français, à tous présens et à venir, salut:

Voulant donner à notre cousin le maréchal et sénateur Lefebvre, un
témoignage de notre bienveillance pour l'attachement et fidélité qu'il
a toujours montrés, et reconnaître les services éminens qu'il nous a
rendus le premier jour de nôtre règne, qu'il n'a cessé de nous rendre
depuis, et auquel il vient d'ajouter encore un nouvel éclat par la
prise de la ville de Dantzick; désirant de plus, consacrer par un titre
spécial le souvenir de cette circonstance mémorable et glorieuse, nous
avons résolu de lui conférer et nous lui conférons, par les présentes,
le titre de _duc de Dantzick_, avec une dotation en domaines situés dans
l'intérieur de nos états.

Nous entendons que ledit duché de Dantzick soit possédé par notre cousin
le maréchal et sénateur Lefebvre, et transmis héréditairement à ses
enfans mâles, légitimes et naturels, par ordre de primogéniture, pour en
jouir en toute propriété aux charges et conditions, et avec les
droits, titres, honneurs et prérogatives attachés aux duchés par les
constitutions de l'empire, nous réservant, si sa descendance masculine
légitime et naturelle venait à s'éteindre, ce que Dieu ne veuille,
de transmettre ledit duché à notre choix et ainsi qu'il sera jugé
convenable par nous ou nos successeurs, pour le bien de nos peuples et
l'intérêt de notre couronne.

Nous ordonnons que les présentes lettres-patentes soient communiquées au
sénat, pour être transcrites sur ses registres.

Ordonnons pareillement qu'aussitôt que la dotation définitive du duché
de Dantzick aura été revêtue de notre approbation, l'état détaillé des
biens dont elle se trouvera composée, soit, en exécution des ordres
donnés à cet effet par notre ministre de la justice, inscrit au greffe
de la cour d'appel dans le ressort de laquelle l'habitation principale
du duché sera située, et que la même inscription ait lieu au bureau des
hypothèques des arrondissemens respectifs, afin que la condition desdits
biens, résultant des dispositions du sénatus-consulte du 14 août 1806,
soit généralement reconnue, et que personne ne puisse en prétendre cause
d'ignorance.

NAPOLÉON.



Heilsberg, le 12 juin 1807.

_Soixante-dix-huitième bulletin de la grande armée._

Des négociations de paix avaient eu lieu pendant tout l'hiver. On avait
proposé à la France un congrès général, auquel toutes les puissances
belligérantes auraient été admises, la Turquie seule exceptée.
L'empereur avait été justement révolté d'une telle proposition. Après
quelques mois de pourparlers, il fut convenu que toutes les puissances
belligérantes; sans exception, enverraient des plénipotentiaires au
congrès, gui se tiendrait à Copenhague. L'empereur avait fait connaître
que la Turquie étant admise à faire cause commune dans les négociations
avec la France, il n'y avait pas d'inconvénient à ce que l'Angleterre
fît cause commune avec la Russie. Les ennemis demandèrent alors sur
quelles bases le congrès aurait à négocier. Ils n'en proposaient aucune,
et voulaient cependant que l'empereur en proposât. L'empereur ne fit
point de difficulté de déclarer que, selon lui, la base des négociations
devait être égalité et réciprocité entre les deux masses belligérantes,
et que les deux masses belligérantes entreraient en commun dans un
système de compensations.

La modération, la clarté, la promptitude de cette réponse, ne laissèrent
aucun doute aux ennemis de la paix sur les dispositions pacifiques de
l'empereur; ils en craignirent les effets, et au moment même où l'on
répondait qu'il n'y avait plus d'obstacles à l'ouverture du congrès,
l'armée russe sortit de ses cantonnemens et vint attaquer l'armée
française. Le sang a de nouveau été répandu, mais du moins la France en
est innocente. Il n'est aucune ouverture pacifique que l'empereur n'ait
écoutée, il n'est aucune proposition à laquelle il ait différé de
répondre; il n'est aucun piége tendu par les fauteurs de la guerre que
sa volonté n'ait écarté. Ils ont inconsidérément fait courir l'armée
russe aux armes, quand ils ont vu leurs démarches déjouées, et ces
coupables entreprises, que désavouait la justice, ont été confondues. De
nouveaux échecs ont été attirés sur les armées de la Russie, de nouveaux
trophées ont couronné celles de la France. Rien ne prouve davantage que
la passion et des intérêts étrangers à ceux de la Russie et de la Prusse
dirigent le cabinet de ces deux puissances, et conduisent leurs braves
armées à de nouveaux malheurs, en les forçant à de nouveaux combats, que
la circonstance où l'armée russe reprend les hostilités: c'est quinze
jours après que Dantzick s'est rendu, c'est lorsque ses opérations sont
sans objets, c'est lorsqu'il ne s'agit plus de faire lever le siége de
ce boulevard, dont l'importance aurait justifié toutes les tentatives,
et pour la conservation duquel aucun militaire n'aurait été blâmé
d'avoir tenté le sort de trois batailles. Ces considérations sont
étrangères aux passions qui ont préparé les événemens qui viennent de
se passer; empêcher les négociations de s'ouvrir, éloigner deux princes
prêts à se rapprocher et à s'entendre, tel est le but qu'on s'est
proposé. Quel sera le résultat d'une telle démarche? où est la
probabilité du succès? Toutes ces questions sont indifférentes à ceux
qui soufflent la guerre. Que leur importent les malheurs des armées
russes et prussiennes? S'ils peuvent prolonger encore les calamités qui
pèsent sur l'Europe, leur but est rempli.

Si l'empereur n'avait eu en vue d'autre intérêt que celui de sa gloire,
s'il n'avait fait d'autres calculs que ceux qui étaient relatifs à
l'avantage de ses opérations militaires, il aurait ouvert la campagne
immédiatement après la prise de Dantzick; et cependant quoiqu'il
n'existât ni trêve, ni armistice, il ne s'est occupé que de l'espérance
de voir arriver à bien les négociations commencées.

_Combat de Spanden._

Le 5 juin, l'armée russe se mit en mouvement; ses divisions de droite
attaquèrent la tête de pont de Spanden, que le général Frère défendait
avec le vingt-septième régiment d'infanterie légère. Douze régimens
russes et prussiens firent de nouveaux efforts; sept fois ils les
renouvelèrent, et sept fois ils furent repoussés. Cependant le prince
de Ponte-Corvo avait réuni son corps d'armée; mais avant qu'il
pût déboucher, une seule charge du dix-septième de dragons, faite
immédiatement après le septième assaut donné à la tête de pont, avait
forcé l'ennemi à abandonner le champ de bataille et à battre en
retraite. Ainsi, pendant tout un jour, deux divisions ont attaqué sans
succès un régiment qui, à la vérité, était retranché.

Le prince de Ponte-Corvo visitant en personne les retranchemens, dans
l'intervalle des attaques, pour s'assurer de l'état des batteries, a
reçu une blessure légère, qui le tiendra pendant une quinzaine de jours
éloigné de son commandement. Notre perte dans cette affaire a été peu
considérable; l'ennemi a perdu douze cents hommes, et a eu beaucoup de
blessés.

_Combat de Lomitten._

Deux divisions russes du centre attaquaient au même moment la tête de
pont de Lomitten. La brigade du général Ferrey, du corps du
maréchal Soult, défendait cette position. Le quarante-sixième,
le cinquante-septième et le vingt-quatrième d'infanterie légère
repoussèrent l'ennemi pendant toute la journée. Les abattis et les
ouvrages restèrent couverts de Russes; leur général fut tué. La perte
de l'ennemi fut de onze cents hommes tués, cent prisonniers et un grand
nombre de blessés. Nous avons eu deux cents hommes tués ou blessés.

Pendant ce temps, le général en chef russe, avec le grand-duc
Constantin, la garde impériale russe et trois divisions, attaqua à la
fois les positions du maréchal Ney sur Altkirken, Amt, Guttstadt et
Volfsdorff; il fut partout repoussé, mais lorsque le maréchal Ney
s'aperçut que les forces qui lui étaient opposées étaient de plus de
quarante mille hommes, il suivit ses instructions, et porta son corps à
Ackendorff.

_Combat de Deppen._

Le lendemain 6, l'ennemi attaqua le sixième corps dans sa position de
Deppen sur la Passarge; il y fut culbuté. Les manoeuvres du maréchal
Ney, l'intrépidité qu'il a montrée et qu'il a communiquée à toutes ses
troupes, les talens déployés dans cette circonstance par le général de
division Marchand et par les autres officiers-généraux, sont dignes
des plus grands éloges. L'ennemi, de son propre aveu, a eu, dans cette
journée, deux mille hommes tués et plus de trois mille blessés; notre
perte a été de cent soixante hommes tués, deux cents blessés et deux
cent cinquante faits prisonniers. Ceux-ci ont été, pour la plupart,
enlevés par les cosaques qui, le matin de l'attaque, s'étaient portés
sur les dernières de l'armée. Le général Roger ayant été blessé, est
tombé de cheval, et a été fait prisonnier dans une charge. Le général de
brigade Dutaillis a eu le bras emporté par un boulet.

L'empereur arriva le 8 à Deppen au camp du maréchal Ney; il donna
sur-le-champ les ordres nécessaires. Le quatrième corps se porta sur
Volfsdorff, où, ayant rencontré une division russe de Kamenski, qui
rejoignait le corps d'armée, il l'attaqua, lui mit hors de combat quatre
ou cinq cents hommes, lui fit cent-cinquante prisonniers et vint prendre
position le soir à Altirken. Le 9, l'empereur se porta sur Guttstadt
avec les corps des maréchaux Ney, Davoust et Lannes, avec sa garde et la
cavalerie de réserve. Une partie de l'arrière-garde ennemie, formant
dix mille hommes de cavalerie et quinze mille hommes d'infanterie, prit
position à Glottau, et voulut disputer le passage. Le grand-duc de Berg,
après des manoeuvres fort habiles, la débusqua successivement de toutes
ses positions. Les brigades de cavalerie légère des généraux Pajol,
Bruyer et Durosnel et la division de grosse cavalerie du général
Nansouty triomphèrent de tous les efforts de l'ennemi.

Le soir, à huit heures, nous entrâmes de vive force à Guttstadt; un
millier de prisonniers, la prise de toutes les positions en avant de
Guttstadt, et la déroute de l'infanterie ennemie furent les suites de
cette journée. Les régimens de cavalerie de la garde russe ont surtout
été très-maltraités.

Le 10, l'armée se dirigea sur Heilsberg; elle enleva les divers camps
de l'ennemi. Un quart de lieue au-delà de ces camps, l'arrière-garde
se montra en position, elle avait quinze à dix-huit mille hommes de
cavalerie et plusieurs lignes d'infanterie. Les cuirassiers de la
division Espagne, la division de dragons Latour-Maubourg et les brigades
de cavalerie légère, entreprirent différentes charges et gagnèrent du
terrain. A deux heures le corps du maréchal Soult se trouva formé; deux
divisions marchèrent sur la droite, tandis que la division Legrand
marchait sur la gauche pour s'emparer de la pointe d'un bois dont
l'occupation était nécessaire, afin d'appuyer la gauche de la cavalerie.
Toute l'armée russe se trouvait alors à Heilsberg; elle alimenta ses
colonnes d'infanterie et de cavalerie, et fit de nombreux efforts pour
se maintenir dans ses positions en avant de cette ville. Plusieurs
divisions russes furent mises en déroute, et à neuf heures du soir, on
se trouva sous les retranchemens ennemis.

Les fusiliers de la garde, commandés par le général Savary, furent
mis en mouvement pour soutenir la division St.-Hilaire, et firent des
prodiges. La division Verdier, du corps d'infanterie de réserve du
maréchal Lannes, s'engagea, la nuit étant déjà tombée, et déborda
l'ennemi, afin de lui couper le chemin de Lansberg; elle y réussit
parfaitement. L'ardeur des troupes était telle, que plusieurs compagnies
d'infanterie furent insulter les ouvrages retranchés des Russes.
Quelques braves trouvèrent la mort dans les fossés des redoutes et au
pied des palissades.

L'empereur passa la journée du 11 sur le champ de bataille; il y plaça
les corps d'armée et les divisions pour donner une bataille qui fût
décisive, et telle qu'elle pût mettre fin à la guerre. Toute l'armée
russe était réunie; elle avait à Heilsberg tous ses magasins; elle
occupait une superbe position que la nature avait rendue très-forte, et
que l'ennemi avait encore fortifiée par un travail de quatre mois.

A quatre heures après-midi, l'empereur ordonna au maréchal Davoust de
faire un changement de front par son extrémité de droite, la gauche
en avant; ce mouvement le porta sur la basse Alle, et intercepta
complètement le chemin d'Eylau. Chaque corps d'armée avait ses postes
assignés; ils étaient tous réunis, hormis le premier corps, qui
continuait à manoeuvrer sur la basse Passarge. Ainsi les Russes, qui
avaient les premiers recommencé les hostilités, se trouvaient comme
bloqués dans leur camp retranché; on venait leur présenter la bataille
dans la position qu'ils avaient eux-mêmes choisie.

On crut long-temps qu'ils attaqueraient dans la journée du 11.

Au moment où l'armée française faisait ses dispositions, ils se
laissaient voir rangés en colonnes au milieu de leurs retranchemens,
farcis de canons.

Mais soit que ces retranchemens ne leur parussent pas assez formidables,
à l'aspect des préparatifs qu'ils voyaient faire devant eux, soit que
cette impétuosité qu'avait montrée l'armée française dans la journée du
10 leur en imposât, ils commencèrent, à dix heures du soir, à passer sur
la rive droite de l'Alle, en abandonnant tous les pays de la gauche, et
laissant à la disposition du vainqueur leurs blessés, leurs magasins et
ces retranchemens, fruit d'un travail si long et si pénible. Le 12, à
la pointe du jour, tous les corps d'armée s'ébranlèrent, et prirent
différentes directions.

Les maisons d'Heilsberg et celles des villages voisins sont remplies de
blessés russes.

Le résultat de ces différentes journées, depuis le 5 jusqu'au 12, a été
de priver l'armée russe d'environ trente mille combattans; elle a laissé
dans nos mains trois ou quatre mille hommes, sept ou huit drapeaux et
neuf pièces de canon. Au dire des paysans et des prisonniers, plusieurs
des généraux russes les plus marquans ont été tués ou blessés.

Notre perte monte à six ou sept cents hommes tués, deux mille ou deux
mille deux cents blessés, deux ou trois cents prisonniers. Le général de
division Espagne a été blessé; le général Roussel, chef de l'état-major
de la garde, qui se trouvait au milieu des fusiliers, a eu la tête
emportée par un boulet de canon; c'était un officier très-distingué.

Le grand-duc de Berg a eu deux chevaux tués sous lui. M. de Ségur, un
de ses aides-de-camp, a eu un bras emporté. M. Lameth, aide-de-camp du
maréchal Soult, a été blessé. M. Lagrange, colonel du septième régiment
de chasseurs à cheval, a été atteint par une balle.

Dans les rapports détaillés que rédigera l'état-major, on fera connaître
les traits de bravoure par lesquels se sont signalés un grand nombre
d'officiers et de soldats, et les noms de ceux qui ont été blessés dans
la mémorable journée du 10 juin.

On a trouvé dans les magasins d'Heilsberg plusieurs milliers de quintaux
de farine et beaucoup de denrées de diverses sortes. L'impuissance de
l'armée russe, démontrée par la prise de Dantzick, vient de l'être
encore par l'évacuation du camp de Heilsberg; elle l'est par sa
retraite; elle le sera d'une manière plus éclatante encore si les Russes
attendent l'armée française; mais dans de si grandes armées, qui exigent
vingt-quatre heures pour mettre tous les corps en position, on ne peut
avoir que des affaires partielles, lorsque l'une d'elles n'est pas
disposée à finir bravement la querelle dans une affaire générale.

Il parait que l'empereur Alexandre avait quitté son armée quelques jours
avant la reprise des hostilités. Plusieurs personnes prétendent que le
parti anglais l'a éloigné, pour qu'il ne fût pas témoin des malheurs
qu'entraîne la guerre et des désastres de son armée, prévus par ceux
mêmes qui l'ont excité à rentrer en campagne. On a craint qu'un si
déplorable spectacle ne lui rappelât les véritables intérêts de son
pays, ne le fît revenir aux conseils des hommes sages et désintéressés,
et ne le ramenât enfin, par les sentimens les plus propres à toucher un
souverain, à repousser la funeste influence que la corruption anglaise
exerce autour de lui.



De notre camp impérial de Friedland, le 15 juin 1807.

_Lettre de S. M. l'empereur et roi à MM. les archevêques et évêques._

Monsieur l'évêque de...... La victoire éclatante qui vient d'être
remportée par nos armes sur le champ de bataille de Friedland, qui a
confondu les ennemis de notre peuple, et qui a mis en notre pouvoir la
ville importante de Koenigsberg et les magasins considérables qu'elle
contenait, doit être pour nos sujets un nouveau motif d'actions de
grâce envers le dieu des armées. Cette victoire mémorable a signalé
l'anniversaire de la bataille de Marengo, de ce jour, où tout couvert
de poussière du champ de bataille, notre première pensée, notre premier
soin fut pour le rétablissement de l'ordre et de la paix dans l'église
de France. Notre intention est qu'au reçu de la présente vous vous
concertiez avec qui de droit, et vous réunissiez nos sujets de votre
diocèse dans vos églises cathédrales et paroissiales, pour y chanter
un Te Deum, et adresser au ciel les autres prières que vous jugerez
convenable d'ordonner dans de pareilles circonstances. Cette lettre
n'étant à d'autre fin, monsieur l'évêque de......., je prie Dieu qu'il
vous ait en sa sainte garde.

NAPOLÉON.



Wehlau, le 17 juin 1807.

_Soixante-dix-neuvième bulletin de la grande armée._

Les combats de Spanden, de Lomitten, les journées de Guttstadt et de
Heilsberg n'étaient que le prélude de plus grands événemens.

Le 12, à quatre heures du matin, l'armée française entra à Heilsberg. Le
général Latour-Maubourg avec sa division de dragons et les brigades
de cavalerie légère des généraux Durosnel et Wattier, poursuivirent
l'ennemi sur la rive droite de l'Alle dans la direction de Bartenstein,
pendant que les corps d'armée se mettaient en marche dans différentes
directions pour déborder l'ennemi et lui couper sa retraite sur
Koenigsberg, en arrivant avant lui sur ses magasins. La fortune a souri
à ce projet.

Le 12, à cinq heures après-midi, l'empereur porta son quartier-général
à Eylau. Ce n'étaient plus ces champs couverts de glaces et de neige,
c'était le plus beau pays de la nature, coupé de beaux bois, de beaux
lacs, et peuplé de jolis villages.

Le grand-duc de Berg se porta le 13 sur Koenigsberg avec sa cavalerie;
le maréchal Davoust marcha derrière pour le soutenir; le maréchal Soult
se porta sur Creutzbourg; le maréchal Lannes sur Damnau; les maréchaux
Ney et Mortier sur Lampaseh.

Cependant le général Latour-Maubourg écrivait qu'il avait poursuivi
l'arrière-garde ennemie; que les Russes abandonnaient beaucoup de
blessés; qu'ils avaient évacué Bartenstein, et continuaient leur
retraite sur Schippenbeil, par la rive droite de l'Alle. L'empereur se
mit sur-le-champ en marche sur Friedland; il donna ordre au duc de Berg,
aux maréchaux Soult et Davoust de manoeuvrer sur Koenigsberg, et avec
les corps des maréchaux Ney, Lannes, Mortier, avec la garde impériale et
le premier corps commandé par le général Victor, il marcha en personne
sur Friedland.

Le 13, le neuvième de hussards entra à Friedland; mais il en fut chassé
par trois mille hommes de cavalerie.

Le 14, l'ennemi déboucha sur le pont de Friedland. A trois heures du
matin, des coups de canon se firent entendre. «C'est un jour de bonheur,
dit l'empereur, c'est l'anniversaire de Marengo.»

Les maréchaux Lannes et Mortier furent les premiers engagés; ils étaient
soutenus par la division de dragons du général Grouchy et par les
cuirassiers du général Nansouty. Différens mouvemens, différentes
actions eurent lieu. L'ennemi fut contenu, et ne put pas dépasser le
village de Posthenem. Croyant qu'il n'avait devant lui qu'un corps de
quinze mille hommes, l'ennemi continua son mouvement pour filer sur
Koenigsberg. Dans cette occasion, les dragons et les cuirassiers
français et saxons firent les plus belles charges, et prirent quatre
pièces de canon à l'ennemi.

À cinq heures du soir, les différens corps d'armée étaient à leur place.
A la droite, le maréchal Ney; au centre, le maréchal Lannes; à la
gauche, le Maréchal Mortier; à la réserve, le corps du général Victor et
la garde.

La cavalerie, sous les ordres du général Grouchy, soutenait la gauche.
La division de dragons du général Latour-Maubourg était en réserve
derrière la droite, la division de dragons du général Lahoussaye et les
cuirassiers saxons étaient en réserve derrière le centre.

Cependant l'ennemi avait déployé toute son armée; il appuyait sa gauche
à la ville de Friedland et sa droite se prolongeait à une lieue et
demie.

L'empereur, après avoir reconnu la position, décida d'enlever
sur-le-champ la ville de Friedland, en faisant brusquement un changement
de front, la droite en avant, et fit commencer l'attaque par l'extrémité
de sa droite.

A cinq heures et demie, le maréchal Ney se mit en mouvement, quelques
salves d'une batterie de vingt pièces de canon furent le signal. Au même
moment, la division du général Marchand avança, l'arme au bras, sur
l'ennemi, prenant sa direction sur le clocher de la ville. La division
du général Bisson la soutenait sur la gauche. Du moment où l'ennemi
s'aperçut que le maréchal Ney avait quitté le bois où sa droite était
en position, il le fit déborder par des régimens de cavalerie,
précédés d'une nuée de cosaques. La division de dragons du général
Latour-Maubourg se forma sur-le-champ au galop sur la droite, et
repoussa la charge ennemie. Cependant le général Victor fit placer une
batterie de trente pièces de canon en avant de son centre; le général
Sennarmont, qui la commandait, se porta à plus de quatre cents pas en
avant et fit éprouver une horrible perte à l'ennemi. Les différentes
démonstrations que les Russes voulurent faire pour opérer une diversion
furent inutiles. Le maréchal Ney, avec un sang-froid, et avec cette
intrépidité qui lui est particulière, était en avant de ses échelons,
dirigeant lui-même les plus petits détails, et donnait l'exemple à un
corps d'armée, qui toujours s'est fait distinguer, même parmi les
corps de la grande armée. Plusieurs colonnes d'infanterie ennemie, qui
attaquaient la droite du maréchal Ney, furent chargées à la baïonnette
et précipitées dans l'Alle. Plusieurs milliers d'hommes y trouvèrent
la mort; quelques-uns échappèrent à la nage. La gauche du maréchal Ney
arriva sur ces entrefaites au ravin qui entoure la ville de Friedland.
L'ennemi, qui y avait embusqué la garde impériale russe à pied et à
cheval, déboucha avec intrépidité, et fit une charge sur la gauche du
maréchal Ney, qui fut un moment ébranlée; mais la division Dupont, qui
formait la droite de la réserve, marcha sur la garde impériale, la
culbuta et en fit un horrible carnage.

L'ennemi tira de ses réserves et de son centre d'autres corps pour
défendre Friedland. Vains efforts! Friedland fut forcé et ses rues
furent jonchées de morts.

Le centre, que commandait le maréchal Lannes, se trouva dans ce moment
engagé. L'effort que l'ennemi avait fait sur l'extrémité de la droite de
l'armée française ayant échoué, il voulut essayer un semblable effort
sur le centre. Il y fut reçu comme on devait l'attendre des braves
divisions Oudinot et Verdier, et du maréchal qui les commandait.

Des charges d'infanterie et de cavalerie ne purent pas retarder la
marche de nos colonnes. Tous les efforts de la bravoure des Russes
furent inutiles; ils ne purent rien entamer, et vinrent trouver la mort
sur nos baïonnettes.

Le maréchal Mortier, qui pendant toute la journée fit grandes preuves de
sang-froid et d'intrépidité, en maintenant la gauche, marcha alors en
avant, et fut soutenu par les fusiliers de la garde, que commandait le
général Savary. Cavalerie, infanterie, artillerie, tout le monde s'est
distingué.

La garde impériale à pied et à cheval, et deux divisions de la réserve
du premier corps n'ont pas été engagées. La victoire n'a pas hésité
un seul instant. Le champ de bataille est un des plus horribles qu'on
puisse voir. Ce n'est pas exagérer que de porter le nombre des morts, du
côté des Russes, de quinze à dix-huit mille hommes. Du côté des Français
la perte ne se monte pas à cinq cents morts, ni à plus de trois mille
blessés. Nous avons pris quatre-vingt pièces de canon et une grande
quantité de caissons. Plusieurs drapeaux sont restés en notre pouvoir.
Les Russes ont eu vingt-cinq généraux tués, pris ou blessés. Leur
cavalerie a fait des pertes immenses.

Les carabiniers et les cuirassiers, commandés par le général Nansouty,
et les différentes divisions de dragons se sont fait remarquer. Le
général Grouchy, qui commandait la cavalerie de l'aile gauche, a rendu
des services importans.

Le général Drouet, chef de l'état-major du corps d'armée du maréchal
Lannes; le général Cohorn, le colonel Regaud, du quinzième de ligne; le
colonel Lajonquière, du soixantième de ligne; le colonel Lamotte, du
quatrième de dragons, et le général de brigade Brun, ont été blessés.
Le général de division Latour-Maubourg l'a été à la main. Le colonel
d'artillerie de Forno, et le chef d'escadron Hutin, premier aide-de-camp
du général Oudinot, ont été tués. Les aides-de-camp de l'empereur,
Mouton et Lacoste, ont été légèrement blessés.

La nuit n'a point empêché de poursuivre l'ennemi; on l'a suivi jusqu'à
onze heures du soir. Le reste de la nuit, les colonnes qui avaient été
coupées ont essayé de passer l'Alle, à plusieurs gués. Partout, le
lendemain et à plusieurs lieues, nous avons trouvé des caissons, des
canons et des voitures perdus dans la rivière.

La bataille de Friedland est digne d'être mise à côté de celles de
Marengo, d'Austerlitz et d'Iéna. L'ennemi était nombreux, avait une
belle et forte cavalerie, et s'est battu avec courage.

Le lendemain 15, pendant que l'ennemi essayait de se rallier, et faisait
sa retraite sur la rive droite de l'Alle, l'armée française continuait,
sur la rive gauche, ses manoeuvres pour le couper de Koenigsberg.

Les têtes des colonnes sont arrivées ensemble à Wehlau, ville située
au confluent de l'Alle et de la Prégel. L'empereur avait son
quartier-général au village de Peterswalde.

Le 16, à la pointe du jour, l'ennemi ayant coupé tous les ponts, mit
à profit cet obstacle pour continuer son mouvement rétrograde sur la
Russie.

A huit heures du matin, l'empereur fit jeter un pont sur la Prégel, et
l'armée s'y mit en position.

Presque tous les magasins que l'ennemi avait sur l'Alle ont été par lui
jetés à l'eau ou brûlés. Par ce qui nous reste, on peut connaître les
pertes immenses qu'il a faites. Partout dans les villages, les Russes
avaient des magasins, et partout, en passant, ils les ont incendiés.
Nous avons cependant trouvé à Wehlau plus de six mille quintaux de blé.

A la nouvelle de la victoire de Friedland, Koenigsberg a été abandonné.
Le maréchal Soult est entré dans cette place, où nous avons trouvé des
richesses immenses, plusieurs centaines de milliers de quintaux de
blé, plus de vingt mille blessés russes et prussiens, tout ce que
l'Angleterre a envoyé de munitions de guerre à la Russie, entr'autres
cent soixante mille fusils encore embarqués. Ainsi la Providence a puni
ceux qui, au lieu de négocier de bonne foi pour arriver à l'oeuvre
salutaire de la paix, s'en sont fait un jeu, prenant pour faiblesse et
pour impuissance la tranquillité du vainqueur.

L'armée occupe ici le plus beau pays possible. Les bords de la Prégel
sont riches. Dans peu les magasins et les caves de Dantzick et
Koenigsberg vont nous apporter de nouveaux moyens d'abondance et de
santé.

Les noms des braves qui se sont distingués, les détails de ce que chaque
corps a fait, passent les bornes d'un simple bulletin, et l'état-major
s'occupe de réunir tous les faits.

Le prince de Neufchâtel a, dans la bataille de Friedland, donné des
preuves particulières de son zèle et de ses talens. Plusieurs fois il
s'est trouvé au fort de la mêlée, et y a fait des dispositions utiles.

L'ennemi avait recommencé les hostilités le 5: on peut évaluer la perte
qu'il a éprouvée en dix jours, et par suite des opérations, à soixante
mille hommes pris, blessés, tués ou hors de combat. Il a perdu une
partie de son artillerie, presque toutes ses munitions, et tous ses
magasins sur une ligne de plus de quarante lieues.



Tilsitt, le 19 juin 1807.

_Quatre-vingtième bulletin de la grande armée_.

Les armées françaises ont rarement obtenu de si grands succès avec moins
de perte.

Pendant le temps que les armées françaises se signalaient sur le
champ de bataille de Friedland, le grand-duc de Berg, arrivé devant
Koenigsberg, prenait en flanc le corps d'armée du général Lestocq.

Le 13, le maréchal Soult trouva à Creutzbourg l'arrière-garde
prussienne; la division de dragons Milhaud exécuta une belle charge,
culbuta la cavalerie prussienne, et enleva plusieurs pièces de canon.

Le 14, l'ennemi fut obligé de s'enfermer dans la place de Koenigsberg.
Vers le milieu de la journée, deux colonnes ennemies coupées se
présentèrent pour entrer dans la place. Six pièces de canon et trois à
quatre mille hommes qui composaient cette troupe furent pris; tous les
faubourgs de Koenigsberg furent enlevés; on y fit un bon nombre de
prisonniers: le général de brigade Buget a eu la main emportée par un
boulet.

En résumé, les résultats de toutes ces affaires sont quatre à cinq mille
prisonniers et quinze pièces de canon.

Le 15 et le 16, le corps d'armée du maréchal Soult fut contenu devant
les retranchemens de Koenigsberg, mais la marche du gros de l'armée sur
Wehlau obligea l'ennemi à évacuer Koenigsberg, et cette place tomba en
notre pouvoir.

Ce qu'on a trouvé à Koenigsberg en subsistances, est immense. Deux cents
gros bâtimens, venant de Russie, sont encore tous chargés dans le port.
Il y a beaucoup plus de vins et d'eaux-de-vie qu'on était dans le cas de
l'espérer.

Une brigade de la division Saint-Hilaire s'est portée devant Pilau pour
en former le siège, et le général Rapp a fait partir de Dantzick une
colonne chargée d'aller, par le Niérung, établir devant Pilau une
batterie qui ferme le Haff. Des bâtimens montés par des marins de la
garde nous rendent maîtres de cette petite mer.

Le 17, l'empereur porta son quartier-général à la métairie de Crucken,
près Klein-Schirau; le 18, il le porta à Sgaisgirren; le 19, à deux
heures après-midi, il entra dans Tilsitt.

Le grand-duc de Berg, à la tête de la plus grande partie de la cavalerie
légère, des divisions de dragons et de cuirassiers, a mené battant
l'ennemi ces trois jours derniers, et lui a fait beaucoup de mal. Le
cinquième régiment de hussards s'est distingué; les cosaques ont été
culbutés plusieurs fois et ont beaucoup souffert dans ces différentes
charges. Nous avons eu peu de tués et de blessés. Au nombre de ces
derniers se trouve le chef d'escadron Piéton, aide-de-camp du grand-duc
de Berg.

Après le passage de la Prégel, vis-à-vis Wehlau, un tambour fut chargé
par un cosaque, et se jeta ventre à terre; le cosaque prend sa lance
pour en percer le tambour; mais celui-ci conserve toute sa présence
d'esprit, tire à lui la lance, désarme le cosaque et le poursuit.

Un fait particulier, qui a excité le rire des soldats, a eu lieu pour la
première fois vers Tilsitt; on a vu une nuée de Kalmoucks se battant à
coup de flèches.

Nous en sommes fâchés pour ceux qui donnent l'avantage aux armes
anciennes sur les modernes; mais rien n'est plus risible que le jeu de
ces armes contre nos fusils.

Le maréchal Davoust, à la tête du troisième corps, a débouché par
Labiau, est tombé sur l'arrière-garde ennemie, et lui a fait deux mille
cinq cents prisonniers.

De son côté, le maréchal Ney est arrivé le 17 à Insterbourg, y a pris
un millier de blessés et a enlevé à l'ennemi des magasins assez
considérables.

Les bois, les villages sont pleins de Russes isolés, ou blessés ou
malades.

Les pertes de l'armée russe sont énormes; elle n'a ramené avec elle
qu'une soixantaine de pièces de canon.

La rapidité des marches empêche de connaître encore toutes les pièces
qu'on a prises à la bataille de Friedland; on croit que le nombre
passera cent vingt.

A la hauteur de Tilsitt, deux billets ont été remis au grand-duc de
Berg, et par suite le prince russe, lieutenant-général Labanoff a passé
le Niémen, et a conféré une heure avec le prince de Neufchâtel.

L'ennemi a brûlé en grande hâte le pont de Tilsitt sur le Niémen, et
parait continuer sa retraite sur la Russie. Nous sommes sur les confins
de cet empire.

Le Niémen, vis-à-vis Tilsitt, est un peu plus large que la Seine.

L'on voit, de la rive gauche, une nuée de cosaques qui forment
l'arrière-garde ennemie sur la rive droite.

Déjà l'on ne commet aucune hostilité.

Ce qui restait au roi de Prusse est conquis. Cet infortuné prince n'a
plus en son pouvoir que le pays situé entre le Niémen et Mémel.

La plus grande partie de son armée on plutôt de la division de ses
troupes, déserte ne voulant pas aller en Russie.

L'empereur de Russie est resté trois semaines à Tilsitt avec le roi de
Prusse.

A la nouvelle de la bataille de Friedland, l'un et l'autre sont partis
en toute hâte.



Tilsitt, le 21 juin 1807.

_Quatre-vingt-unième bulletin de la grande armée_.

A la journée d'Heilsberg, le grand-duc de Berg passa sur la ligne de la
troisième division de cuirassiers, au moment où le sixième régiment de
cuirassiers venait de faire une charge. Le colonel d'Avenay, commandant
ce régiment, son sabre dégouttant de sang, lui dit: «Prince, faites la
revue de mon régiment, vous verrez qu'il n'est aucun soldat dont le
sabre ne soit comme le mien.»

Les colonels Colbert, du septième de hussards, Léry, du cinquième, se
sont fait également remarquer par la plus brillante intrépidité. Le
colonel Borde-Soult, du vingt-deuxième de chasseurs, a été blessé. M.
Gueheneuc, aide-de-camp du maréchal Lannes, a été blessé d'une balle au
bras.

Les généraux aides-de-camp de l'empereur, Reille et Bertrand, ont
rendu des services importans. Les officiers d'ordonnance de l'empereur
Bongars, Montesquiou, Labiffe, ont mérité des éloges pour leur conduite.

Les aides-de-camp du prince de Neufchâtel Louis de Périgord, capitaine,
et Piré, chef d'escadron, se sont fait remarquer.

Le colonel Curial, commandant les fusiliers de la garde, a été nommé
général de brigade.

Le général de division Dupas, commandant une division sous les ordres du
maréchal Mortier, a rendu d'importans Les fils des sénateurs Pérignon,
Clément de Ris et Garran de Coulon, sont morts avec honneur sur le champ
de bataille.

Le maréchal Ney s'étant porté sur Gumbinnen, a arrêté quelques parcs
d'artillerie ennemie, beaucoup de convois de blessés, et fait un grand
nombre de prisonniers.



Tilsitt, le 22 juin 1807.

_Quatre-vingt-deuxième bulletin de la grande armée._

En conséquence de la proposition qui a été faite par le commandant de
l'armée russe, un armistice a été conclu.

L'armée française occupe tout le thalweg du Niémen, de sorte qu'il ne
reste plus au roi de Prusse que la petite ville et le territoire de
Mémel.



Au camp de Tilsitt, le 22 juin 1807.

_Proclamation de S. M. à la grande armée._

Soldats!

Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos cantonnemens par l'armée
russe. L'ennemi s'est mépris sur les causes de notre inactivité. Il
s'est aperçu trop tard que notre repos était celui du lion: il se repent
de l'avoir oublié.

Dans les journées de Guttstadt, de Heilsberg, dans celle, à jamais
mémorable, de Friedland, dans dix jours de campagne enfin, nous avons
pris cent vingt pièces de canon, sept drapeaux; tué, blessé, ou fait
prisonniers soixante mille Russes; enlevé à l'armée ennemie tous ses
magasins, ses hôpitaux, ses ambulances, la place de Koenigsberg, les
trois cents bâtimens qui étaient dans ce port, chargés de toute espèce
de munitions, cent soixante mille fusils que l'Angleterre envoyait pour
armer nos ennemis.

Des bords de la Vistule, nous sommes arrivés sur ceux du Niémen avec
la rapidité de l'aigle. Vous célébrâtes à Austerlitz l'anniversaire du
couronnement; vous avez cette année célébré celui de la bataille de
Marengo, qui mit fin à la guerre de la seconde coalition.

Français! vous avez été dignes de vous et de moi. Vous rentrerez en
France couverts de tous vos lauriers, après avoir obtenu une paix
glorieuse qui porte avec elle la garantie de sa durée. Il est temps
que notre patrie vive en repos, à l'abri de la maligne influence de
l'Angleterre. Mes bienfaits vous prouveront ma reconnaissance et toute
l'étendue de l'amour que je vous porte.



Tilsitt, le 23 juin 1807

_Quatre-vingt-troisième bulletin de la grande armée._

La place de Neiss a capitulé.

La garnison, forte de six mille hommes d'infanterie et de trois cents
hommes de cavalerie, a défilé le 16 juin devant le prince Jérôme. On
a trouvé dans la place trois cent milliers de poudre et trois cents
bouches à feu.



Tilsitt, le 24 juin 1807

_Quatre-vingt-quatrième bulletin de la grande armée_.

Le grand-maréchal du palais Duroc s'est rendu le 23 au quartier-général
des Russes, au-delà du Niémen, pour échanger les ratifications de
l'armistice qui a été ratifié par l'empereur Alexandre.

Le 24, le prince Labanoff ayant fait demander une audience à l'empereur,
y a été admis le même jour à deux heures après midi. Il est resté
long-temps dans le cabinet de S. M.

Le générai Kalkreuth est attendu au quartier-général pour signer
l'armistice du roi de Prusse.

Le 11 juin, à quatre heures du matin, les Russes attaquèrent en force
Druczewo. Le général Claparède soutint le feu de l'ennemi. Le maréchal
Masséna se porta sur la ligne, repoussa l'ennemi et déconcerta ses
projets. Le dix-septième régiment d'infanterie légère a soutenu sa
réputation. Le général Montbrun s'est fait remarquer. Un détachement du
vingt-huitième d'infanterie légère et un piquet du vingt-cinquième de
dragons ont mis en fuite les cosaques. Tout ce que l'ennemi a entrepris
contre nos postes dans les journées du 12 et du 12, a tourné à sa
confusion.

On a vu par l'armistice que la gauche de l'armée française est appuyée
sur Currisch-Haff, à l'embouchure du Niémen; de là notre ligne se
prolonge sur Grodno. La droite, commandée par le maréchal Massena,
s'étend sur les confins de la Russie, entre les sources de la Narew et
du Bug.

Le quartier-général va se concentrer à Koenigsberg, où l'on fait
toujours de nouvelles découvertes en vivres, munitions et autres effets
appartenant à l'ennemi.

Une position aussi formidable est le résultat des succès les plus
brillans; et tandis que toute l'armée ennemie est en fuite et presque
anéantie, plus de la moitié de l'armée française n'a pas tiré un coup de
fusil.



Tilsitt; le 24 juin 1807.

_Quatre-vingt-cinquième bulletin de la grande armée._

Demain les deux empereurs de France et de Russie doivent avoir une
entrevue. On a à cet effet, élevé au milieu du Niémen, un pavillon où
les deux monarques se rendront de chaque rive.

Peu de spectacles seront aussi intéressans. Les deux côtés du fleuve
seront bordés par les deux armées, pendant que les deux chefs
conféreront sur les moyens de rétablir l'ordre et de donner le repos à
la génération présente.

Le grand-maréchal du palais Duroc est allé, hier à trois heures après
midi, complimenter l'empereur Alexandre.

Le maréchal comte de Kalkreuth a été présenté aujourd'hui à l'empereur;
il est resté une heure dans le cabinet de S.M.

L'empereur a passé ce matin la revue du corps du maréchal Lannes. Il a
fait différentes promotions, a récompensé les braves, et a témoigné sa
satisfaction aux cuirassiers saxons.



Tilsitt, le 25 juin 1807.

_Quatre-vingt-sixième bulletin de la grande armée._

Le 25 juin, à une heure après midi, l'empereur accompagné du grand-duc
de Berg, du prince de Neufchâtel, du maréchal du palais Duroc et du
grand-écuyer Caulaincourt, s'est embarqué sur les bords du Niémen dans
un bateau préparé à cet effet; il s'est rendu au milieu de la rivière,
où le général Lariboissière, commandant de l'artillerie de la garde,
avait fait placer un large radeau, et élever un pavillon. A côté, était
un autre radeau et pavillon pour la suite de LL. MM. Au même moment,
l'empereur Alexandre est parti de la rive droite, sur un bateau, avec
le grand-duc Constantin, le général Benigsen, le général Ouwaroff, le
prince Labanoff et son premier aide-de-camp, le comte de Liéven.

Les deux bateaux sont arrivés en même temps; les deux empereurs se sont
embrassés en mettant le pied sur le radeau; ils sont entrés ensemble
dans la salle qui avait été préparée, et y sont restés deux heures. La
conférence finie, les personnes de la suite des deux empereurs ont
été introduites. L'empereur Alexandre a dit des choses agréables aux
militaires qui accompagnaient l'empereur, qui, de son côté, s'est
entretenu long-temps avec le grand-duc Constantin et le général
Benigsen.

La conférence finie, les deux empereurs sont montés chacun dans leur
barque. On conjecture que la conférence a eut le résultat le plus
satisfaisant. Immédiatement après, le prince Labanoff s'est rendu au
quartier-général français. On est convenu que la moitié de la ville de
Tilsitt serait neutralisée. On y a marqué le logement de l'empereur de
Russie et de sa cour. La garde impériale russe passera le fleuve et sera
cantonnée dans la partie de la ville qui lui est destinée.

Le grand nombre des personnes de l'une et l'autre armée, accourues sur
l'une et l'autre rive pour être témoins de cette scène, rendaient ce
spectacle d'autant plus intéressant, que les spectateurs étaient des
braves des extrémités du monde.



Tilsitt, le 26 juin 1807.

Aujourd'hui à midi et demi, S.M. s'est rendue au pavillon de Niémen.
L'empereur Alexandre et le roi de Prusse y sont arrivés au même moment.
Ces trois souverains sont restés ensemble dans le salon du pavillon
pendant une demi-heure.

A cinq heures et demie, l'empereur Alexandre est passé sur la rive
gauche. L'empereur Napoléon l'a reçu à la descente du bateau. Ils sont
montés à cheval l'un et l'autre; ils ont parcouru la grande rue de la
ville, où se trouvait rangée la garde impériale française à pied et à
cheval, et sont descendus au palais de l'empereur Napoléon. L'empereur
Alexandre y a dîné avec l'empereur, le grand-duc Constantin et le
grand-duc de Berg.



Tilsitt, le 27 juin 1807.

Le général de division Teulié, commandant la division italienne au
siége de Colbert, qui avait été blessé à la cuisse d'un boulet, le 12 à
l'attaque du fort Wolsberg, vient de mourir de ses blessures. C'était un
officier également distingué par sa bravoure et ses talens militaires.

La ville de Kosel a capitulé.

Le 24 juin à deux heures du matin, S.A.I. le prince Jérôme a fait
attaquer et enlever le camp retranché que les Prussiens occupaient sous
Glatz, à portée de mitraille de cette place.

Le général Vandamme, à la tête de la division, wurtembergeoise, ayant
avec lui un régiment provisoire de chasseurs français à cheval, a
commencé l'attaque sur la rive gauche de la Neisse, tandis que le
général Lefebvre avec les Bavarois attaquait sur la rive droite. En
une demi-heure, toutes les redoutes ont été enlevées à la baïonnette,
l'ennemi a fait sa retraite en désordre, abandonnant dans le camp douze
cents hommes tués et blessés, cinq cents prisonniers et douze pièces de
canon.

Les Bavarois et les Wurtembergeois se sont très-bien conduits. Les
généraux Vandamme et Lefebvre ont dirigé les attaques avec une grande
habileté.



Tilsitt, le 28 juin 1807.

Hier, à trois heures après midi, l'empereur s'est rendu chez l'empereur
Alexandre. Ces deux princes sont restés ensemble jusqu'à six heures.
Ils sont alors montés à cheval et sont allés voir manoeuvrer la garde
impériale. L'empereur Alexandre a montré qu'il connaît très-bien toutes
nos manoeuvres, et qu'il entend parfaitement tous les détails de la
tactique militaire.

A huit heures, les deux souverains sont revenus au palais de l'empereur
Napoléon, où ils ont dîné, comme la veille, avec le grand-duc Constantin
et le grand-duc de Berg.

Après le dîner, l'empereur Napoléon a présenté LL. Exc. le ministre des
relations extérieures et le ministre secrétaire d'état à l'empereur
Alexandre, qui lui a aussi présenté S. Exc. M. de Budberg, ministre des
affaires étrangères, et le prince Kourakin.

Les deux souverains sont ensuite rentrés dans le cabinet de l'empereur
Napoléon, où ils sont restés seuls jusqu'à onze heures du soir.

Aujourd'hui 28, à midi, le roi de Prusse a passé le Niémen, et est venu
occuper à Tilsitt le palais qui lui avait été préparé. Il a été reçu
à la descente de son bateau, par le maréchal Bessières. Immédiatement
après, le grand-duc de Berg est allé lui rendre visite.

A une heure, l'empereur Alexandre est venu faire une visite à l'empereur
Napoléon, qui est allé au-devant de lui jusqu'à la porte de son palais.

A deux heures, S.M. le roi de Prusse est venu, chez l'empereur Napoléon,
qui est allé le recevoir jusqu'au pied de l'escalier de son appartement.

A quatre heures, l'empereur Napoléon est allé voir l'empereur Alexandre.
Ils sont montés à cheval à cinq heures, et se sont rendus sur le terrain
où devait manoeuvrer le corps du maréchal Davoust.



Tilsitt, le 1er juillet 1807.

Le 29 et le 30 juin, les choses se sont passées entre les trois
souverains comme les jours précédens. Le 29, à six heures du soir, ils
sont allés voir manoeuvrer l'artillerie de la garde. Le lendemain, à
la même heure, ils ont vu manoeuvrer les grenadiers à cheval. La plus
grande amitié paraît régner entre ces princes.

A l'un de ces dîners qui ont toujours lieu chez l'empereur
Napoléon, S.M. a porté la santé de l'impératrice de Russie et de
l'impératrice-mère. Le lendemain, l'empereur Alexandre a porté la santé
de l'impératrice des Français.

La première fois que le roi de Prusse a dîné chez l'empereur Napoléon,
S. M. a porté la santé de la reine de Prusse.

Le 29, le prince Alexandre Kourakin, ambassadeur et ministre
plénipotentiaire de l'empereur Alexandre, a été présenté à l'empereur
Napoléon.

Le 30, la garde impériale a donné un dîner de corps à la garde impériale
russe. Les choses se sont passées avec beaucoup d'ordre. Cette réunion a
produit beaucoup de gaité dans la ville.

La place de Glatz a capitulé. Le fort de Silberberg est la seule place
de la Silésie qui tienne encore.



Tilsitt, le 7 juillet 1807.

La reine de Prusse est arrivée ici hier à midi. A midi et demi
l'empereur Napoléon est allé lui rendre visite.

Les trois souverains ont fait chaque jour, à six heures du soir, leurs
promenades accoutumées. Ils ont ensuite dîné chez l'empereur Napoléon
avec la reine de Prusse, le grand-duc Constantin, le prince Henri de
Prusse, le grand-duc de Berg et le prince royal de Bavière.

On a distribué à l'ordre de la grande armée la notice suivante:

Au quartier-général impérial à Tilsitt, le 9 juillet 1807.

_Notice pour l'armée._

La paix a été conclue entre l'empereur des Français et l'empereur de
Russie, hier 8 juillet, à Tilsitt, et signée par le prince de Bénévent,
ministre des relations extérieures de France, et par les princes
Kourakin et Labanoff de Rostow, pour l'empereur de Russie, chacun de
ces plénipotentiaires étant muni de pleins-pouvoirs de leurs souverains
respectifs. Les ratifications ont été échangées aujourd'hui 9 juillet,
ces deux souverains se trouvant encore à Tilsitt.



Tilsitt, le 9 juillet 1807.

L'échange des ratifications du traité de paix entre la France et la
Russie a eu lieu aujourd'hui à neuf heures du matin. A onze heures,
l'empereur Napoléon, portant le grand cordon de l'ordre de Saint-André,
s'est rendu chez l'empereur Alexandre, qui l'a reçu à la tête de sa
garde, et ayant la grande décoration de la légion-d'honneur.

L'empereur a demandé à voir le soldat de la garde russe qui s'était
le plus distingué; il lui a été présenté. S. M., en témoignage de son
estime pour la garde impériale russe, a donné à ce brave l'aigle d'or de
la légion-d'honneur.

Les empereurs sont restés ensemble pendant trois heures, et sont ensuite
montés à cheval; ils se sont rendus au bord du Niémen, où l'empereur
Alexandre s'est embarqué. L'empereur Napoléon est demeuré sur le rivage
jusqu'à ce que l'empereur Alexandre fût arrivé à l'autre bord. Les
marques d'affection que ces princes se sont données en se séparant, ont
excité la plus vive émotion parmi les nombreux spectateurs qui s'étaient
rassemblés pour voir les plus grands souverains du monde, offrir dans
les témoignages de leur union et de leur amitié un solide garant du
repos de la terre.

L'empereur Napoléon a fait remettre le grand cordon de la
légion-d'honneur au grand-duc Constantin, au prince Kourakine, au prince
Labanoff et à M. de Budberg.

L'empereur Alexandre a donné le grand ordre de Saint-André au prince
Jérôme Napoléon, roi de Westphalie, au grand-duc de Berg et de Clèves,
au prince de Neufchâtel et au prince de Bénévent.

A trois heures de l'après midi, le roi de Prusse est venu voir
l'empereur Napoléon. Ces deux souverains se sont entretenus pendant une
demi-heure. Immédiatement après, l'empereur Napoléon a rendu au roi de
Prusse sa visite; il est ensuite parti pour Koenigsberg.

Ainsi, les trois souverains ont séjourné pendant vingt jours à Tilsitt.
Cette petite ville était le point de réunion des deux armées. Ces
soldats qui naguères étaient ennemis, se donnaient des témoignages
réciproques d'amitié qui n'ont pas été troublés par le plus léger
désordre.

Hier, l'empereur Alexandre avait fait passer le Niémen à une dizaine de
Baschirs qui ont donné à l'empereur Napoléon un concert à la manière de
leur pays.

L'empereur, en témoignage de son estime pour le général Platow, hetman
des cosaques, lui a fait présent de son portrait.

Les Russes ont remarqué que le 27 juin (style russe, 9 juillet du
calendrier grégorien), jour de la ratification du traité de paix, est
l'anniversaire de la bataille de Pultawa, qui fut si glorieuse et qui
assura tant d'avantages à l'empire de Russie; ils en tirent un augure
favorable pour la durée de la paix et de l'amitié qui viennent de
s'établir entre ces deux grands empires.



Koenigsberg, le 12 juillet 1807.

_Quatre-vingt-septième bulletin de la grande armée._

Les empereurs de France et de Russie, après avoir séjourné pendant vingt
jours à Tilsitt, où les deux maisons impériales, situées dans la même
rue, étaient à peu de distance l'une de l'autre, se sont séparés le 9,
à trois heures après midi, en se donnant les plus grandes marques
d'amitié. Le journal de ce qui s'est passé pendant leur séjour, sera
d'un véritable intérêt pour les deux peuples.

Après avoir reçu, à trois heures et demie, la visite d'adieu du roi de
Prusse, qui est retourné à Memel, l'empereur Napoléon est parti pour
Koenigsberg, où il est arrivé le 10 à quatre heures du matin.

Il a fait hier la visite du port dans un canot qui était servi par
les marins de la garde. S. M. passe aujourd'hui la revue du corps du
maréchal Soult, et part demain, à deux heures du matin, pour Dresde.

Le nombre des Russes tués à la bataille de Friedland s'élève à dix-sept
mille cinq cents, celui des prisonniers est de quarante mille, dix-huit
mille sont passés à Koenigsberg, sept mille sont restés malades dans les
hôpitaux, le reste a été dirigé sur Thorn et Varsovie.

Les ordres ont été donnés pour qu'ils fussent renvoyés en Russie sans
délai, sept mille sont déjà revenus à Koenigsberg, et vont être rendus.

Ceux qui sont en France seront formés en régimens provisoires.
L'empereur a ordonné de les habiller et de les armer.

Les ratifications du traité de paix entre la France et la Russie avaient
été échangées à Tilsitt le 9; celles du traité de paix entre la France
et la Prusse l'ont été ici aujourd'hui.

Les plénipotentiaires chargés de ces négociations étaient, pour la
France, M. le prince de Bénévent; pour la Russie, le prince Kourakin et
le prince Labanoff; pour la Prusse, le feld-maréchal Kalkreuth et le
comte de Glotz.

Après de tels événemens on ne peut s'empêcher de sourire quand on entend
parler de la grande expédition anglaise et de la nouvelle frénésie qui
s'est emparée du roi de Suède.

On doit remarquer d'ailleurs que l'armée d'observation de l'Elbe et de
l'Oder était de soixante-dix mille hommes, indépendamment de la grande
armée, et non compris les divisions espagnoles qui sont en ce moment sur
l'Oder.

Ainsi, il aurait fallu que l'Angleterre mît en expédition toute son
armée, ses milices, ses volontaires, ses fencibles, pour opérer une
diversion sérieuse.

Quand on considère que, dans de telles circonstances, elle a envoyé six
mille hommes se faire massacrer par les Arabes, et sept mille hommes
dans les Indes espagnoles, on ne peut qu'avoir pitié de l'excessive
avidité qui tourmente ce cabinet.

La paix de Tilsitt met fin aux opérations de la grande armée, mais
toutes les côtes, tous les ports de la Prusse n'en resteront pas moins
fermés aux Anglais. Il est probable que le blocus continental ne sera
pas un vain mot.

La Porte a été comprise dans le traité. La révolution qui vient de
s'opérer à Constantinople est une révolution anti-chrétienne qui n'a
rien de commun avec la politique de l'Europe. L'adjudant-commandant
Guilleminot est parti pour la Bessarabie, où il va informer le
grand-visir de la paix, de la liberté qu'a la Porte d'y prendre part, et
des conditions qui la concernent.



Koenigsberg, le 13 juillet 1807.

L'empereur a passé hier la revue du quatrième corps d'armée. Arrivé au
vingt-sixième régiment d'infanterie légère, on lui présenta le capitaine
de grenadiers Roussel. Ce brave soldat, fait prisonnier à l'affaire de
Aoff, avait été remis aux Prussiens. Il se trouva dans un appartement
où un insolent officier se livrait à toute espèce d'invectives contre
l'empereur. Roussel supporta d'abord patiemment ces injures, mais enfin
il se lève fièrement en disant: «Il n'y a que des lâches qui puissent
tenir de pareils propos contre l'empereur Napoléon devant un de ses
soldats. Si je suis contraint d'entendre de pareilles infamies, je suis
à votre discrétion, donnez-moi la mort.» Plusieurs autres officiers
prussiens qui étaient présens, ayant autant de jactance que peu de
mérite et d'honneur, voulurent se porter contre ce brave militaire à des
voies de fait. Roussel, seul contre sept ou huit personnes, aurait passé
un mauvais quart-d'heure, si un officier russe, survenant à l'instant,
ne se fût jeté devant lui le sabre à la main: c'est notre prisonnier,
dit-il, et non le vôtre; il a raison, et vous outragez lâchement le
premier capitaine de l'Europe. Avant de frapper ce brave homme, il vous
faudra passer sur mon corps.

En général, autant les prisonniers français se louent des Russes, autant
ils se plaignent des Prussiens, surtout du général Ruchel, officier
aussi méchant et fanfaron qu'il est inepte et ignorant sur le champ de
bataille. Des corps prussiens qui se trouvaient à la journée d'Iéna, le
sien est celui qui s'est le moins bravement comporté.

En entrant à Koenigsberg, on a trouvé aux galères un caporal français
qui y avait été jeté, parce qu'entendant les sectateurs de Ruchel parler
mal de l'empereur, il s'était emporté et avait déclaré ne pas vouloir le
souffrir en sa présence.

Le général Victor, qui fut fait prisonnier dans une chaise de poste par
un guet-apens, a eu aussi à se plaindre du traitement qu'il a reçu du
général Ruchel, qui était gouverneur de Koenigsberg. C'est cependant le
même Ruchel qui, blessé grièvement à la bataille d'Iéna, fut accablé de
bons traitemens par les Français; c'est lui qu'on laissa libre, et à
qui, au lieu d'envoyer des gardes comme on devait le faire, on envoya
des chirurgiens. Heureusement que le nombre des hommes auxquels il faut
se repentir d'avoir fait du bien, n'est pas grand. Quoi qu'en disent
les misanthropes, les ingrats et les pervers forment une exception dans
l'espèce humaine.



Dresde, le 18 juillet 1817.

S. M. l'empereur est parti de Koenigsberg le 13 à six heures du soir; il
est arrivé le 14 à midi à Marienwerder, où il s'est arrêté pendant une
heure.

Il a passé à Posen le 14, à dix heures du soir; il s'y est reposé deux
heures; il y a reçu les autorités du gouvernement polonais.

Il est arrivé à Glogau le 16 à midi, et le 17, à sept heures du matin, à
Bautzen, première ville du royaume de Saxe, où il a été reçu par le roi.

Ces deux souverains se sont entretenus un moment dans la maison de
l'évêché. Le roi est monté dans la voiture de l'empereur; ils sont
arrivés ensemble à Dresde et sont descendus au palais.

Aujourd'hui à six heures du matin, l'empereur est monté à cheval pour
parcourir les environs de Dresde.

Les sentimens que S.M. à trouvés en Saxe sont semblables à ceux qui lui
ont été exprimés sur toute sa route en Pologne; un immense concours de
peuple était partout sur son passage.



Paris, le 12 août 1807.

_Réponse de l'empereur à une députation du royaume d'Italie._

«J'agrée les sentimens que vous m'exprimez au nom de mes peuples
d'Italie. J'ai éprouvé une joie particulière dans le cours de la
campagne dernière, de la conduite distinguée qu'ont tenue mes troupes
italiennes. Pour la première fois, depuis bien des siècles, les Italiens
se sont montrés avec honneur sur le grand théâtre du monde: j'espère
qu'un si heureux commencement excitera l'émulation de la nation; que les
femmes elles-mêmes renverront d'auprès d'elle cette jeunesse oisive qui
languit dans leurs boudoirs, ou du moins ne les recevront que lorsqu'ils
seront couverts d'honorables cicatrices. Du reste, j'espère avant
l'hiver aller faire un tour dans mes Etats d'Italie, et je me fais un
plaisir tout particulier de me trouver au milieu des habitans de ma
bonne ville de Venise. Le vice-roi ne m'a pas laissé ignorer les
bons sentiments qui les animent, et les preuves d'amour qu'ils m'ont
données.»

BONAPARTE.



En notre palais impérial de Saint-Cloud, le 14 août 1807.

_Message de Sa Majesté impériale et royale au sénat._

Sénateurs,

Conformément à l'article LVI de l'acte des constitutions de l'empire en
date du 28 floréal an 12, nous avons nommé membres du sénat.

MM. Klein, général de division; Beaunont, général de division, et
Béguinot, général de division.

Nous désirons que l'armée voie dans ce choix l'intention où nous sommes
de distinguer constamment ses services.

MM. Fabre (de l'Aude), président du tribunat; et Curée; membre du
tribunat.

Nous désirons que les membres du tribunat trouvent dans ces nominations
un témoignage de notre satisfaction pour la manière dont ils ont
concouru avec notre conseil d'Etat, à établir les grandes bases de la
législation civile.

M. l'archevêque de Turin.

Nous saisissons avec plaisir cette occasion de témoigner notre
satisfaction au clergé de notre empire, et particulièrement à celui de
nos départements au-delà des Alpes.

M. Dupont, maire de Paris.

Notre bonne ville de Paris verra dans le choix d'un de ses maires, le
désir que nous avons de lui donner constamment des preuves de notre
affection.

BONAPARTE.



_Autre message de S. M. impériale et royale au sénat._

Sénateurs,

Nous avons jugé convenable de nommer à la place de vice-grand-électeur
le prince de Bénévent; c'est une marque éclatante de notre satisfaction,
que nous avons voulu lui donner pour la manière distinguée dont il nous
a constamment secondé dans la direction des affaires extérieures de
l'empire.

Nous avons nommé vice-connétable notre cousin le prince de Neufchâtel:
en l'élevant à cette haute dignité, nous avons voulu reconnaître son
attachement à notre personne, et les services réels qu'il nous a rendus
dans toutes les circonstances par son zèle et ses talents.

NAPOLÉON.



Paris, le 16 août 1807.

_Discours de Sa Majesté l'empereur et roi à l'ouverture du corps
législatif._

«Messieurs les députés des départements au corps législatif, messieurs
les tribuns et les membres de mon conseil d'état,

Depuis votre dernière session, de nouvelles guerres, de nouveaux
triomphes, de nouveaux traités de paix ont changé la face de l'Europe
politique.

Si la maison de Brandebourg, qui, la première, se conjura contre notre
indépendance, règne encore, elle le doit à la sincère amitié que m'a
inspiré le puissant empereur du Nord.

Un prince français régnera sur l'Elbe: il saura concilier les intérêts
de ses nouveaux sujets avec ses premiers et ses plus sacrés devoir.

La maison de Saxe a recouvré, après cinquante ans, l'indépendance
qu'elle avait perdue.

Les peuples du duché de Varsovie, de la ville de Dantzick, ont recouvré
leur patrie et leurs droits.

Toutes les nations se réjouissent d'un commun accord, de voir
l'influence malfaisante que l'Angleterre exerçait sur le continent,
détruite sans retour.

»La France est unie aux peuples de l'Allemagne par les lois de la
confédération du Rhin, à ceux des Espagnes, de la Hollande, de la Suisse
et des Italies, par les lois de notre système fédératif. Nos nouveaux
rapports avec la Russie sont cimentés par l'estime réciproque de ces
deux grandes nations.

»Dans tout ce que j'ai fait, j'ai eu uniquement en vue le bonheur de mes
peuples, plus cher à mes yeux que ma propre gloire.

»Je désire la paix maritime. Aucun ressentiment n'influera jamais sur
mes déterminations: je n'en saurais avoir contre une nation, jouet et
victime des partis qui la déchirent, et trompée sur la situation de ses
affaires, comme sur celle de ses voisins.

»Mais quelle que soit l'issue que les décrets de la Providence aient
assignée à la guerre maritime, mes peuples me trouveront toujours le
même, et je trouverai toujours mes peuples dignes de moi.

»Français, votre conduite dans ces derniers temps, où votre empereur
était éloigné de plus de cinq cents lieues, a augmenté mon estime et
l'opinion que j'avais conçue de votre caractère. Je me suis senti fier
d'être le premier parmi vous.--Si, pendant ces dix mois d'absence et de
périls, j'ai été présent à votre pensée, les marques d'amour que vous
m'avez données ont excité constamment mes plus vives émotions.
Toutes mes sollicitudes, tout ce qui pouvait avoir rapport même à la
conservation de ma personne, ne me touchaient que par l'intérêt que vous
y portiez et par l'importance dont elles pouvaient être pour vos futures
destinée. _Vous êtes un bon et grand peuple._

»J'ai médité différentes dispositions pour simplifier et perfectionner
nos institutions.

»La nation a éprouvé les plus heureux effets de l'établissement de la
légion d'honneur. J'ai créé différens titres impériaux pour donner un
nouvel éclat aux principaux de mes sujets, pour honorer d'éclatans
services par d'éclatantes récompenses, et aussi pour empêcher le retour
de tout titre féodal, incompatible avec nos constitutions.

»Les comptes de mes ministres des finances et du trésor public
vous feront connaître l'état prospère de nos finances. Mes peuples
éprouveront une considérable décharge sur la contribution foncière.

»Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître les travaux qui ont été
commencés ou finis; mais ce qui reste à faire est bien plus important
encore, car je veux que dans toutes les parties de mon empire, même dans
le plus petit hameau, l'aisance des citoyens et la valeur des terres se
trouvent augmentées par l'effet du système général d'amélioration que
j'ai conçu.

»Messieurs les députés des départemens au corps législatif, votre
assistance me sera nécessaire pour arriver à ce grand résultat, et j'ai
le droit d'y compter constamment.»



Paris, le 19 août 1807.

_Décret qui supprime le tribunat._

ART. 1er. A l'avenir, et à compter de la fin de la session qui va
s'ouvrir, la discussion préalable des lois qui est faite par les
sections du tribunat, le sera, pendant la durée de chaque session, par
trois commissions du corps législatif, sous le titre, la première,
de _commission de législation civile et criminelle_; la seconde, de
_commission d'administration intérieure_; la troisième, de _commission
des finances_.

2. Chacune de ces commissions délibérera séparément et sans assistans;
elle sera composée de sept membres nommés par le corps législatif, au
scrutin secret et à la majorité absolue des voix. Le président sera
nommé par l'empereur, soit parmi les membres de la commission, soit
parmi les autres membres du corps législatif.

3. La forme du scrutin sera dirigée de manière qu'il y ait, autant qu'il
sera possible, quatre jurisconsultes dans la commission de législation.

4. En cas de discordance d'opinion entre la section du conseil d'état,
qui aura rédigé le projet de loi, et la commission compétente du corps
législatif, l'une et l'autre se réuniront en conférence, sous la
présidence de l'archi-chancelier de l'empire, ou de l'archi-trésorier,
suivant la nature des objets à examiner.

5. Si les conseillers d'état et les membres de la commission du corps
législatif sont du même avis, le président de la commission sera
entendu, après que l'orateur du conseil d'état aura exposé devant le
corps législatif les motifs de la loi.

6. Lorsque la commission se décidera contre le projet de loi, tous les
membres de la commission auront la faculté d'exposer devant le corps
législatif les motifs de leur opinion.

7. Les membres de la commission qui auront discuté un projet de loi
seront admis, comme les autres membres du corps législatif, à voter sur
le projet.

8. Lorsque les circonstances donneront lieu à l'examen de quelque projet
d'une importance particulière, il sera loisible à l'empereur d'appeler,
dans l'intervalle de deux sessions, les membres du corps législatif
nécessaires pour former les commissions, lesquelles procéderont,
de suite, à la discussion préalable du projet: ces commissions se
trouveront nommées pour la session prochaine.

9. Les membres du tribunal qui, aux termes de l'acte du sénat
conservateur, en date du 17 fructidor an 10 devaient rester jusqu'en
l'an 19, et dont pouvoirs avaient été, par l'article 89 de l'acte des
constitutions de l'empire, du 28 floréal an 12, prorogés jusqu'en l'an
21, correspondant à l'année 1812 du calendrier grégorien, entreront au
corps législatif, et feront partie de ce corps jusqu'à l'époque où leurs
fonctions auraient dû cesser au tribunat.

10. A l'avenir, nul ne pourra être renommé membre du corps législatif, à
moins qu'il n'ait quarante ans accomplis.



En notre palais royal de Milan, le 17 décembre 1807.

_Décret qui déclare en état de blocus les îles britanniques._

Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, et protecteur de la
confédération du Rhin.

Vu les dispositions arrêtées par le gouvernement britannique, en date
du 11 novembre dernier, qui assujettissent les bâtimens des puissances
neutres, amies et même alliées de l'Angleterre, non-seulement à une
visite par les croiseurs anglais, mais encore à une station obligée en
Angleterre et à une imposition arbitraire de tant pour cent sur leur
chargement, qui doit être réglée par la législation anglaise;

Considérant que, par ces actes, le gouvernement anglais a dénationalisé
les bâtimens de toutes les nations de l'Europe; qu'il n'est au pouvoir
d'aucun gouvernement de transiger sur son indépendance et sur ses
droits, tous les souverains de l'Europe étant solidaires de la
souveraineté et de l'indépendance de leur pavillon; que si, par une
faiblesse inexcusable, et qui serait une tache ineffaçable aux yeux de
la postérité, ou laissait passer en principe et consacrer par l'usage
une pareille tyrannie, les Anglais en prendraient acte pour l'établir
en droit, comme ils ont profité de la tolérance des gouvernemens pour
établir l'infâme principe que le pavillon ne couvre pas la marchandise,
et pour donner à leur droit de blocus une extension arbitraire et
attentatoire à la souveraineté de tous les états.

Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:

Art. 1er. Tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit, qui aura souffert
la visite d'un vaisseau anglais, ou se sera soumis à un voyage en
Angleterre, ou aura payé une imposition quelconque au gouvernement
anglais, est par cela seul déclaré dénationalisé, a perdu la garantie de
son pavillon et est devenu propriété anglaise.

2. Soit que lesdits bâtimens ainsi dénationalisés par les mesures
arbitraires du gouvernement anglais, entrent dans nos ports ou dans ceux
de nos alliés, soit qu'ils tombent au pouvoir de nos vaisseaux de guerre
ou de nos corsaires, ils sont déclarés de bonne et valable prise.

3. Les îles britanniques sont déclarées en état de blocus sur mer comme
sur terre. Tout bâtiment de quelque nation qu'il soit, quel que soit son
chargement, expédié des ports d'Angleterre ou des colonies anglaises, ou
des pays occupés par les troupes anglaises, ou allant en Angleterre, ou
dans les colonies anglaises, ou dans des pays occupés par les troupes
anglaises, est de bonne prise, comme contrevenant au présent décret; il
sera capturé par nos vaisseaux de guerre ou par nos corsaires, et adjugé
au capteur.

4. Ces mesures, qui ne sont qu'une juste réciprocité pour le système
barbare adopté par le gouvernement anglais, qui assimile sa législation
à celle d'Alger, cesseront d'avoir leur effet pour toutes les nations
qui sauraient obliger le gouvernement anglais à respecter leur pavillon.
Elles continueront d'être en vigueur pendant tout le temps que ce
gouvernement ne reviendra pas aux principes du droit des gens, qui
règle les relations des états civilisés dans l'état de guerre. Les
dispositions du présent décret seront abrogées et nulles par le fait,
dès que le gouvernement anglais sera revenu aux principes du droit des
gens, qui sont aussi ceux de la justice et de l'honneur.

5. Tous nos ministres sont chargés de l'exécution du présent décret, qui
sera inséré au bulletin des lois.

NAPOLÉON.



En notre palais royal de Milan, la 20 décembre 1807.

_Lettres-patentes._

Napoléon, par la grâce de Dieu et par les constitutions, empereur des
Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin, à tous
ceux qui les présentes verront; salut:

Voulant donner une preuve particulière de notre satisfaction à notre
bonne ville de Venise, nous avons conféré et conférons, par ces
présentes lettres-patentes, à notre bien-aimé fils le prince Eugène
Napoléon, notre héritier présomptif à la couronne d'Italie, le titre de
_prince de Venise_.

Nous mandons et ordonnons que les présentes lettres-patentes soient
enregistrées à la consulte d'état, transcrites sur le grand livre
qu'ouvrira à cet effet notre chancelier garde-des-sceaux, et insérées
au bulletin des lois, afin que personne ne puisse en prétexter cause
d'ignorance.

NAPOLÉON.



En notre palais royal de Milan, le 20 décembre 1807.

_Lettres-patentes._


Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin, à tous
ceux qui les présentes verront; salut:

Voulant donner une preuve particulière de notre satisfaction à notre
bonne ville de Bologne, nous avons conféré et conférons par les
présentes, le titre de _princesse de Bologne_ à notre bien-aimée
petite-fille la princesse Joséphine.

Nous mandons et ordonnons que les présentes lettres-patentes soient
enregistrées à la consulte-d'état, transcrites sur les registres du
sénat à la première session, inscrites sur le grand livre qu'ouvrira à
cet effet notre chancelier garde-des-sceaux, et insérées au bulletin des
lois, afin que personne ne puisse en prétexter cause d'ignorance.

NAPOLÉON.



En notre palais royal de Milan, le 20 décembre 1807.

_Lettres-patentes._

Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin, à tous
ceux qui les présentes verront; salut:

Voulant reconnaître les services que le sieur Melzi, chancelier
garde-des-sceaux de notre royaume d'Italie, nous a rendus dans toutes
les circonstances, dans l'administration publique, où il a déployé, pour
le bien de nos peuples et de notre couronne, les plus hauts talens et la
plus sévère intégrité;

Nous souvenant qu'il fut le premier Italien qui nous porta, sur le champ
de bataille de Lodi, les clefs et les voeux de notre bonne ville de
Milan, nous avons résolu de lui conférer le titre de _duc de Lodi_, pour
être possédé par lui ou par ses héritiers masculins, soit naturels, soit
adoptifs, par ordre de primogéniture; entendant que le cas d'adoption
ayant lieu par le titulaire et ses descendans, elle sera soumise à notre
approbation ou à celle de nos successeurs.

Nous mandons et ordonnons que l'état des biens que nous avons annexés
au duché de Lodi, soit envoyé par notre grand-juge aux cours d'appel du
lieu où ils sont situés, pour être inscrit au greffe, afin que personne
n'en puisse prétexter cause d'ignorance; notre intention étant que ces
biens soient exceptés des dispositions du Code Napoléon, et possédés
toujours et en entier par les titulaires du duché, comme en faisant
partie intégrante.

Les présentes lettres-patentes seront enregistrées à la consulte-d'état,
imprimées au bulletin des lois, et transcrites sur les registres du
sénat, à sa première session, et sur le grand livre qu'ouvrira à cet
effet notre chancelier garde-des-sceaux.

NAPOLÉON.



Milan, le 21 décembre 1807.

_Discours de l'empereur et roi au corps législatif italien, après la
lecture des lettres-patentes gui précèdent._

«Messieurs les possidenti, dotti et commercianti,

«Je vous vois avec plaisir environner mon trône.

«De retour, après trois ans d'absence, je me plais à remarquer les
progrès qu'ont faits mes peuples; mais que de choses il reste encore à
faire pour effacer les fautes de nos pères, et vous rendre dignes des
destins que je vous prépare!

«Les divisions intestines de nos ancêtres, leur misérable égoïsme de
ville, préparèrent la perte de tous nos droits. La patrie fut déshéritée
de son rang et de sa dignité, elle qui, dans des siècles plus éloignés,
avait porté si loin l'honneur de ses armes et l'éclat de ses vertus. Cet
éclat, ces vertus, je fais consister ma gloire à les reconquérir.

«Citoyens d'Italie, j'ai beaucoup fait pour vous; je ferai, plus encore.
Mais de vôtre côté, unis de coeur comme vous l'êtes d'intérêt avec
mes peuples de France, considérez-les comme des frères aînés. Voyez
constamment la source de notre prospérité, la garantie de nos
institutions, celle de notre indépendance, dans l'union de cette
couronne de fer avec ma couronne impériale.»



LIVRE SIXIÈME.



EMPIRE.

1808.



Paris, le 6 janvier 1808.

_Notes extraites du Moniteur._

[5]Nous sommes autorisés à déclarer qu'il n'a été pris, pendant les
conférences de Tilsitt, aucun engagement secret dont l'Angleterre puisse
se plaindre, et qui la concerne en aucune manière. Pourquoi le cabinet
de Londres, s'il est instruit d'engagemens secrets, contraires aux
intérêts de l'Angleterre, ne les fait-il pas connaître? Son manifeste
deviendrait inutile, et la seule communication de ces articles secrets
justifierait sa conduite aux yeux de l'Europe, et redoublerait la bonne
volonté et l'énergie de tout citoyen anglais. Mais c'est l'usage de
ce gouvernement de partir d'une assertion fausse pour autoriser ses
injustices, et pour chercher à justifier les vexations qu'il fait
éprouver sans distinction à tous les peuples du monde. Lorsqu'il jugea
convenable de ne point exécuter l'article du traité d'Amiens qui
exigeait l'évacuation de Malte, il fit dire au roi dans un message au
parlement: que tous les ports français étaient remplis de vaisseaux
prêts à effectuer une descente en Angleterre, et l'Europe entière
sait s'il y avait alors le moindre armement dans les ports de France.
Lorsqu'il voulut ravir quelques millions de piastres, que quatre
frégates espagnoles rapportaient du continent de l'Amérique, il fit
un mensonge non moins grossier, pour justifier l'agression la plus
honteuse. Lorsqu'enfin, il veut excuser l'inexcusable expédition de
Copenhague, il a recours à des suppositions d'une fausseté évidente pour
toute l'Europe.

[Note 5: Cette note est une réponse aux plaintes que faisait le
gouvernement anglais sur des engagement secrets auxquels aurait souscrit
la Russie lors du traité de Tilsitt.]

Mais si les dénégations formelles de la Russie et de la France, si
l'expérience si souvent renouvelée de l'infidélité des assertions de
l'Angleterre, si le défi qu'on lui fait de donner connaissance de
quelque article secret du traité de Tilsitt qui serait contraire à ses
intérêts, ne suffisent point pour convaincre tout homme impartial, un
très-petit nombre de réflexions prouvera que l'Angleterre ne croit pas à
ces engagemens secrets pris par la Russie contre elle.

En effet, si le cabinet de Londres croyait qu'il existait de tels
engagemens contre la France et la Russie, pourquoi, dans le moment même
où il avait fait cette découverte, qui le portait à attaquer Copenhague,
ne faisait-il pas attaquer l'escadre russe dans la Méditerranée, et lui
permettait-il de franchir librement le détroit de Gibraltar? Pourquoi
trois vaisseaux russes, qui venaient de la mer du Nord, traversaient-ils
l'escadre anglaise qui bloquait Copenhague? Pourquoi, s'il était
vrai que des conditions secrètes eussent été stipulées à Tilsitt, au
désavantage de l'Angleterre, le cabinet de Londres recourait-il à la
médiation de la Russie pour concilier ses différens avec le Danemarck?
Que ses ministres soient au moins d'accord avec eux-mêmes, et qu'ils
ne disent pas quelques pages plus bas ces propres mots: «Et cependant
jusqu'à la publication de la déclaration russe (c'est-à-dire jusqu'en
novembre), S.M. n'avait aucune raison de soupçonner que, quelle que pût
être l'opinion de l'empereur de Russie sur les événemens de
Copenhague, elle pût empêcher S.M.I. de se charger, à la demande de la
Grande-Bretagne, de ce même rôle de médiateur.» Ainsi les Anglais ont eu
recours à la médiation de la Russie pour s'arranger avec le Danemarck
plus de trois mois après le traité de Tilsitt; et ils prétendent, comme
on le verra encore plus bas, n'avoir fait l'expédition de Danemarck, que
pour s'opposer à l'exécution des ces arrangemens de Tilsitt, et pour
déjouer un des objets de ces arrangemens. Ils se sont emparés des
vaisseaux danois, à cause des arrangemens que l'empereur de Russie
avait faits à Tilsitt; ils ont laissé passer librement les vaisseaux de
l'empereur de Russie; ils étaient en paix avec la Russie, puisqu'ils
avaient recours à sa médiation; il n'est donc pas vrai qu'ils crussent
alors que la Russie avait pris des arrangemens contre eux; il n'est donc
pas vrai qu'ils croient aujourd'hui que ces arrangemens ont existé. Que
cette malheureuse nation est déchue! par quels misérables conseils ses
affaires sont-elles dirigées! Ses ministres, en arrêtant un manifeste de
quelques pages, n'ont pas même assez de bon sens et de réflexion pour
éviter des contradictions aussi grossières.

[6]La bonne foi du cabinet de Londres paraît ici dans tout son jour:
il espérait que l'empereur de Russie, après avoir pris des engagemens
contraires à l'Angleterre, y manquerait presque aussitôt. Le
gouvernement anglais en juge sans doute d'après ses propres sentimens.
Il révèle son secret à toute la terre. Les traités qu'il signe ne sont
que des actes éventuels; les obligations qu'il contracte ne sont que des
engagemens simulés, qu'il tient ou qu'il viole au gré de ses caprices ou
de ses intérêts. Nous le répétons, l'empereur de Russie n'a rien signé à
Tilsitt qui fût contraire aux intérêts de l'Angleterre; mais s'il l'eût
fait, son caractère, sa loyauté, n'autorisaient pas l'Angleterre à
penser qu'il aurait aussitôt violé ses engagemens. Nous ne relèverons
pas le ton de tout ce paragraphe où on représente la Russie cédant à un
moment d'alarme et d'abattement; les Russes y répondront mieux que
nous. Nous remarquerons seulement la différence qui existe entre la
déclaration de la Russie et la réponse de l'Angleterre. On trouve dans
la première le noble langage d'un prince qui respecte le rang suprême et
la dignité des nations; qui, s'il dit des faits honteux pour un état, ne
les dit que parce qu'il y est forcé pour exposer ses motifs de plainte.
Nous voyons au contraire, dans la réponse de l'Angleterre, la grossière
insolence d'un club oligarque qui ne respecte rien, qui cherche à
humilier par ses expressions, et qui, au défaut de bonnes raisons, a
recours à des imputations calomnieuses, et à des sarcasmes outrageans.

[Note 6: L'Angleterre paraissait croire que l'empereur de Russie ne
tarderait pas à revenir à son système.]

[7]Deux grandes nations égales en force, en courage, versaient des flots
du plus pur de leur sang pour le seul intérêt des oppresseurs des mers:
ces calamités ont touché les deux souverains; ils ont voulu les faire
cesser, et l'empereur de Russie, lors même qu'il était animé par un si
puissant motif, a désiré faire sentir à l'Angleterre les effets de son
ancienne affection: il a demandé que la France acceptât sa médiation,
condition que la générosité de l'empereur de Russie a rendu moins
pénible à l'empereur des Français. Elle pouvait l'être cependant,
puisque la médiation qu'il s'agissait d'accepter était celle d'un prince
si nouvellement réconcilié avec la France; et cette médiation ainsi
proposée, ainsi accueillie, l'Angleterre, au lieu de l'accepter
avec empressement, a répondu à tant de générosité avec une défiance
insultante; elle a demandé qu'avant tout, on lui communiquât les
articles secrets du traité de Tilsitt qui la concernaient; on lui a
répondu qu'il n'existait pas d'articles secrets qui la concernassent, et
il aurait fallu sans doute, que l'empereur de Russie en forgeât exprès
pour dissiper un odieux soupçon: lui qui, dans les négociations, a eu
toujours à coeur de laisser la porte ouverte aux arrangemens entre la
France et l'Angleterre. Il n'avait pas lieu de s'attendre à être si mal
récompensé de soins si généreux. En vérité, il est difficile de porter
plus loin l'oubli de toutes les convenances, de tout sentiment et de
toute raison.

[Note 7: Dans le paragraphe qui a motivé cette note, l'Angleterre
exigeait de la Russie communication des prétendus articles secrets qui
la concernaient.]

[8]Les ministres de Londres manquent de mémoire d'une manière bien
étrange. S'ils voulaient persuader à l'Europe qu'ils n'avaient aucune
liaison avec la Russie lorsque la guerre a éclaté entre la France et la
Prusse, il fallait effacer de tous les souvenirs, retirer de tous les
documens publics, les pièces qu'ils firent imprimer sur les événements
de 1805. Ces pièces publiées par l'Angleterre, ont appris que le cabinet
de Londres, pour éloigner l'orage qui se préparait à Boulogne, fit alors
un traité avec la Russie et l'Autriche. Ce fut contre opinion du prince
Charles et de tous les hommes éclairés, qu'une armée autrichienne se
précipita sur l'Iller. La faction que le gouvernement anglais avait
alors à Vienne, n'examina pas s'il convenait aux puissances de la
coalition d'attendre que les troupes russes fussent réunies aux troupes
autrichiennes: ce retard de trois mois effrayait l'Angleterre; les
longues nuits de l'automne la menaçaient d'un trop grand péril, et
Cobentzel envoya la note qui décidait la guerre, au moment même où
l'armée de Boulogne était embarquée; et Mack finissait ses destins à
Ulm, tandis que les Russes étaient encore en Pologne. Lorsqu'on
peut répondre à l'Angleterre par des faits aussi publics, comment
nierait-elle que c'est pour elle, et pour elle seule, que l'Autriche et
la Russie ont fait la guerre? L'Autriche ne tarda point à conclure
sa paix; la Russie resta en guerre avec la France. Depuis, un
plénipotentiaire russe signa un traité de paix à Paris; la Russie ne le
ratifia point, par la seule raison qu'ayant fait la guerre avec vous,
c'était avec vous qu'elle voulait faire la paix. Ainsi, après avoir fait
la guerre pour l'Angleterre, c'est encore pour elle que la Russie n'a
pas fait la paix; c'est encore pour elle que la Russie a continué la
guerre. Ce n'est point pour la Prusse, parce que la Russie ne devait
rien à cette puissance; elle ne devait rien à cette puissance, parce que
la Prusse, après avoir signé à Berlin un traité de coopération, l'avait
presque aussitôt fait désavouer à Vienne, s'était séparée de ses
alliés, et avait conclu avec la France ses arrangemens particuliers. La
possession du Hanovre, désirée par la Prusse, l'avait été non-seulement
sans l'intention de la Russie, mais contre ses intérêts et sa volonté.
C'est encore une vérité historique, que la Prusse a armé sur le bruit du
traité de paix signé à Paris par M. Doubril, et d'après l'assurance qui
lui fut donnée par le marquis de Lucchesini, que, par un article secret
de ce traité, la Pologne avait été cédée au grand-duc Constantin. Cet
inconcevable cabinet de Berlin, après avoir trompé tout le monde, avait
enfin été pris dans ses propres filets. Il est donc vrai que lorsque la
Prusse arma en 1806, ce fut tout à la fois contre la France et contre
la Russie; il n'est pas moins vrai que la bataille d'Iéna avait déjà
détruit l'armée prussienne, que les Français étaient déjà à Berlin et
sur l'Oder, lorsqu'il n'y avait point encore de traité entre la Prusse
et la Russie. La Russie dut marcher sur la Vistule, à cause de l'état
de guerre où elle se trouvait avec la France depuis 1805, et pour se
défendre elle-même. Cette confusion des événemens les plus récens, cette
ignorance des affaires de nos jours, sont dignes de l'administration
actuelle de l'Angleterre. Toute cette conduite enfin décèle l'égoïsme et
le machiavélisme de ce cabinet.

[Note 8: L'Angleterre se défend d'avoir eu, plus que la Russie, un
intérêt immédiat à la guerre de Prusse.]

[9]Ainsi l'empereur de Russie n'est pas fondé à se plaindre de ce que,
pendant qu'il était aux prises avec l'armée française, le cabinet
de Londres employait les forces britanniques pour le seul profit de
l'Angleterre. Si l'escadre anglaise qui a forcé les Dardanelles, avait
voulu se combiner avec l'escadre russe, si elle avait pris à bord les
dix mille hommes qui ont été envoyés en Ègypte, si elle les avait réunis
aux douze mille Russes de Corfou, l'attaque de Constantinople eût été
une diversion efficace pour la Russie. La conduite de l'Angleterre fut
dans un sens tout opposé: après avoir subi à Constantinople une honte
ineffaçable, elle fit son expédition d'Egypte, qui n'affaiblissait pas
le grand-visir d'un seul homme, et qui n'avait rien de commun avec la
querelle dans laquelle elle avait engagé la Russie.

[Note 9: La déclaration anglaise cherche à repousser le reproche
qu'on lui adressait de n'avoir rien tenté en faveur de ses alliés.]

Ainsi l'empereur de Russie ne doit s'en prendre qu'à lui, puisqu'il n'a
pas voulu attendre les secours que l'Angleterre était disposée à lui
accorder. Mais ces secours, il fallait les faire marcher lorsque
Dantzick était encore dans la possession de Kalkreuth. Si aux douze
mille hommes qui ont mis bas les armes et capitulé dans les rues de
Buénos-Ayres, l'Angleterre avait joint les quinze mille hommes qui
depuis ont incendié Copenhague, ces forces n'auraient pas sans doute
fait triompher les armes britanniques; la France était en mesure;
elle estimait assez l'Angleterre pour avoir compté sur de plus grands
efforts; mais la Russie n'avait pas à se plaindre. Il importait bien peu
au cabinet de Londres que deux nations du continent s'entr'égorgeassent
sur la Vistule; les trésors de Monte-Vidéo et de Buénos-Ayres excitaient
sa cupidité, et Dantzick n'a point été secouru.

S. M., disent les ministres, faisait les plus grands efforts pour
remplir l'attente de son allié. Et qu'ont produit ces grands efforts?
L'arrivée de six mille Hanovriens à l'île de Rugen, au mois de juillet,
c'est-à-dire, un mois après que la querelle était terminée. N'était-il
pas évident qu'une si misérable expédition avait été conçue dans le
seul but d'occuper le Hanovre, si l'armée russe avait été victorieuse?
n'est-il pas évident qu'elle n'arrivait à Rugen que pour le compte de
l'Angleterre? n'est-it pas évident que si l'armée française avait été
victorieuse, un secours de six mille hommes n'aurait été d'aucun effet?
n'est-il pas évident qu'au mois de juillet, l'armée française devait
être victorieuse ou battue? n'est-il pas évident que les vingt mille
Espagnols, que les quarante mille Français venus de l'armée d'Italie, et
dont une partie s'était trouvée disponible par la sûreté que donnait
à la France les expéditions d'Egypte et de Buénos-Ayres, réunis aux
vingt-quatre mille Hollandais qui étaient à Hambourg, formaient au mois
de juillet une armée plus que suffisante pour anéantir tous les efforts
de l'Angleterre?

Ce n'est donc pas au mois de juillet qu'il fallait envoyer des secours.
C'était en avril. Mais alors la légion hanovrienne n'était point formée,
et avant qu'on pût faire marcher ce ramas de déserteurs étrangers, les
ministres n'avaient à leur disposition que des troupes nationales, et
nous dirons pourquoi ils n'aiment pas à en disposer. Les quinze mille
hommes de Buénos-Ayres, réunis à quinze mille hommes des milices de la
Grande-Bretagne, pouvaient fournir au mois d'avril une armée de trente
mille Anglais; mais ce n'était point là ce qui convenait au cabinet
de Londres: le sang des peuples du continent doit seul couler pour
la défense de l'Angleterre. Qu'on lise attentivement les débats du
parlement, on y trouvera le développement de cette politique; et c'est
de cette politique que la Russie se plaint justement. Elle avait le
droit de voir débarquer quarante mille Anglais au mois d'avril, ou à
Dantzick ou même à Stralsund. L'Angleterre l'a-t-elle fait? Non; l'a-t
elle pu faire? Si elle répond négativement, elle est donc une nation
bien faible et bien misérable; elle a donc bien peu de titres pour être
si exigeante envers ses alliés. Mais ce qui manquait aux ministres,
c'était la volonté; il ne leur faut que des opérations de pirates; ils
calculent les résultats de la guerre à tant pour cent; ils ne songent
qu'à gagner de l'argent, et les champs de la Pologne n'offraient que
des dangers et de la gloire; et si l'Angleterre avait enfin pris part
à quelques combats, du sang anglais aurait été versé; le peuple de la
Grande-Bretagne, en apprenant quels sacrifices exige la guerre, aurait
désiré la paix; le deuil des pères, des mères pleurant leurs enfans
morts au champ d'honneur, aurait peut-être fait naître enfin, dans le
coeur des ministres, ces mêmes sentimens qu'une longue guerre a inspirés
aux Français, aux Russes, aux Autrichiens. Le cabinet britannique
n'aurait pu se défendre à son tour d'avoir horreur de la guerre
perpétuelle, ou bien les hommes de sang qui le composent seraient
devenus l'exécration du peuple. Il n'en est pas de la guerre de terre
comme de la guerre de mer: la plus forte escadre n'exige pas quinze
mille hommes parfaitement approvisionnés et n'ayant à souffrir aucune
privation; le plus grand combat naval n'équivaut pas une escarmouche
de terre, il coûte peu de sang et de larmes. La France, l'Autriche, la
Russie emploient à la guerre des armées de quatre cent mille hommes, qui
sont exposés à tous les genres de dangers et qui se battent tous les
jours. Le désir de la paix naît au sein même de la victoire; et pour
des souverains pères de leurs sujets, il se place bientôt parmi leurs
sentimens les plus chers. De tous les gouvernemens, l'oligarchie est le
plus dur; lui même cependant est aussi ramené vers la paix, quand la
guerre coûte tant de victimes. Le système qui a conduit l'Angleterre à
ne point secourir ses alliés, est la suite de son égoïsme, et l'effet
de sa maxime barbare d'une guerre perpétuelle. Le peuple anglais ne se
révolte point à cette idée, parce qu'on a soin d'éloigner de lui les
sacrifices de la guerre. C'est ainsi que, pendant quatre coalitions,
nous avons vu l'Angleterre rire a l'aspect des malheurs du continent,
alimenter son commerce de sang humain, et se faire un jeu des scènes de
carnage auxquelles elle ne prenait point de part. Elle rentrera dans
l'estime de l'Europe, elle sera digne d'avoir des alliés quand elle se
présentera en front de bandière avec quatre-vingt mille hommes; alors,
quel que soit l'événement, elle ne voudra pas une guerre perpétuelle;
son peuple ne se soumettra point aux caprices d'une ambition
désordonnée, ses alliés ne seront pas ses victimes. C'est en se battant
que les Russes, les Autrichiens, les Français ont appris à s'estimer;
c'est en se battant qu'ils ont appris à faire céder les passions
haineuses ou cruelles au désir de la paix. L'Angleterre a acquis sa
supériorité sur les mers par la trahison à Toulon et dans la Vendée:
elle n'a exposé aux convulsions qu'elle a suscitées, que quelques
vaisseaux et quelques milliers d'hommes; elle n'a éprouvé ni le besoin
de la paix, ni les pertes sanglantes de la guerre. Mais il est naturel
que le continent veuille la paix, et que les puissances continentales
aient en horreur la république d'Angleterre.

[10] Il est vrai que la cour de l'amirauté n'a condamné qu'un seul
bâtiment russe; mais ce raisonnement n'en est pas moins faux: plus de
cent bàtimens russes ont été détournés de leur navigation, assujettis
à d'odieuses visites et retenus en Angleterre. Depuis le manifeste du
cabinet de Londres, plus de douze de ces vaisseaux arrêtés pendant que
les Russes se battaient pour la cause de l'Angleterre, ont déjà été
condamnés. Ce n'est donc point à la cour de l'amirauté qu'il fallait
s'adresser pour vérifier les sujets de plaintes de la Russie: ce sont
les registres des croiseurs, ce sont ceux des capitaines de ports qu'il
faut consulter. C'est une étrange manière de chercher à persuader qu'on
n'a point de torts, que de chercher les preuves de ces torts où elles ne
sont pas.

[Note 10: Réfutation des griefs de la Russie, qui se plaignait des
vexations que son commerce avait éprouvées de la part des Anglais.]

[11] Le sophisme et l'hypocrisie ajoutent encore au sentiment de dégoût
qu'on éprouve en lisant de telles absurdités. Quelque horrible que
soit le principe de la guerre perpétuelle, il serait moins honteux
de l'avouer: il y a une sorte de grandeur à proclamer hautement la
scélératesse; l'Angleterre dit qu'elle n'a pas refusé la médiation
offerte par l'empereur de Russie, et le même jour où parut sa note en
réponse à cette offre, ses troupes entrèrent à Copenhague, déclarant
ainsi la guerre, non-seulement à la Russie, mais à l'Autriche, mais à
tout le continent. Sa réponse au cabinet de Saint-Pétersbourg a été lue
à la lueur de l'incendie de Copenhague. Que disait cette réponse? Que
l'Angleterre voulait connaître les bases de la négociation; ressource
misérable lorsqu'il s'agit de si grands intérêts. Lord Yarmouth, Lord
Lauderdale connaissent ces bases: qu'on leur demande s'ils pensent que
la France voulait la paix? La base la plus désirable se trouvait énoncée
dans les notes de la Russie, puisqu'elle offrait sa médiation pour
une paix juste et honorable. L'Angleterre demandait une garantie, et
l'empereur de Russie offrait la sienne. Etait-il sur la terre une
garantie plus puissante et plus auguste? Quant à la communication
des articles secrets vous concernant, qu'aviez-vous donc à demander,
puisqu'ils n'existaient pas? et que vouliez-vous réellement? refuser
la médiation? Vous l'avez refusée, et la main qui a signé ce refus
dégouttait du sang des Danois, le plus cher et le plus ancien des alliés
de la Russie.

[Note 11: L'Angleterre cherche à colorer son refus d'accepter la
médiation de la Russie pour traiter avec la France.]

[12] La Prusse avait perdu tous ses états; Memel était au moment
d'échapper au pouvoir du roi. Le cabinet de Londres était une des causes
de cette situation malheureuse, en insinuant à la Prusse que la France
voulait remettre le Hanovre au roi d'Angleterre. Est-ce avec le secours
des Anglais que le roi de Prusse est sorti d'une position désespérée?
C'est l'empereur de Russie qui a combattu pour lui et qui lui a fait
restituer sa couronne. Voilà une étrange manière d'abandonner ses
alliés. Les anciens alliés de l'Angleterre seraient bien heureux s'ils
n'avaient à se plaindre que d'un abandon de cette espèce. Sans doute la
France a proposé deux fois à la Prusse une paix séparée, mais il
était bien entendu, lorsqu'elle n'avait pas pour elle la généreuse
intervention de la Russie, que le territoire prussien n'aurait été
évacué que quand les Anglais auraient eux-mêmes fait la paix.

[Note 12: Elle prétexte l'abandon des intérêts de la Prusse.]

[13] Ce paragraphe ne contient que des assertions fausses. Aucune
nouvelle contribution n'a été mise sur les états prussiens, mais celles
qui avaient été imposées pendant la guerre doivent être acquittées. Tous
les pays entre le Niémen et la Vistule, formant une population de plus
d'un million, ont été évacués. Le reste ne l'est pas: il n'a pas dû
l'être, parce que le traité n'a pas fixé le temps; parce que les
arrangemens préalables avec le roi de Prusse ne sont pas terminés; parce
que l'expédition de Copenhague est venue jeter de nouvelles incertitudes
dans les affaires du Nord de l'Europe; parce que le ministre de Prusse,
qui, selon l'ancienne politique de son cabinet, a si bien instruit le
cabinet britannique par de fausses confidences, est encore à Londres;
parce que les vaisseaux anglais ont été reçus à Memel; parce
qu'enfin dans la circonstance extraordinaire où les injustices de
la Grande-Bretagne ont placé l'Europe, la Russie et la France ont à
s'entendre.

[Note 13: Elle allègue la conduite de la France à l'égard de la
Prusse.]

Quant à la mort d'individus sujets de S. M. prussienne, et à la remise
de forteresses prussiennes qui n'avaient pu être réduites pendant la
guerre, ces assertions sont tout à fait inintelligibles. La France a, au
contraire, rendu deux forteresses de plus à la Prusse, Cassel et Gratz.
Les Français font la guerre loyalement, et assurément ils ne tuent
point les sujets paisibles des pays conquis; ils ne prennent pas les
propriétés des particuliers, ils les protègent. Peuples du continent,
lisez le code maritime de l'Angleterre, et vous verrez quel serait son
code terrestre si elle était puissante sur terre comme sur mer. Elle ne
s'empare pas seulement des vaisseaux des princes avec lesquels elle
est en guerre, mais aussi des vaisseaux marchands qui transportent des
propriétés privées. Il n'y a aucune différence, aux yeux de l'équité,
entre les magasins de marchandises appartenant à des particuliers dans
les provinces conquises, et les marchandises qui appartiennent à des
négocians et qui naviguent sur bâtimens marchands; il n'y a point de
différence, sous le rapport de l'équité, entre les vaisseaux marchands
et les convois de marchandises transportées par terre de Hambourg à
Berlin, ou de Trieste en Allemagne. Et a-t-on jamais vu les armées
françaises arrêter des convois? n'a-t-on pas vu lord Keith vouloir
s'emparer à Gênes des vaisseaux qui étaient dans le port, et des denrées
qui se trouvaient chez les marchands de cette ville? il ne faisait
là qu'une application à la terre des principes du code maritime de
l'Angleterre. Les Autrichiens et le prince Hohenzollern qui les
commandait, furent indignés de ces vexations; ils s'y opposèrent, et
la journée de Marengo amenant, quelques jours après, les Français dans
Gênes, y ramena aussi la sécurité sur les propriétés privées. D'où
viennent donc des procédés si différens? Les uns sont le résultat de la
politique atrabilaire, injuste de l'Angleterre, les autres sont le fruit
de la politique libérale et de la civilisation de la France. Si, à son
tour, elle dominait sur les mers, on ne la verrait attaquer que les
vaisseaux armés; on la verrait protéger même les propriétés appartenant
aux sujets des états avec lesquels elle serait en guerre. Si l'on veut
comparer l'esprit de libéralité et la civilisation des deux nations,
il faut prendre pour termes de cette comparaison le code des Français
pendant la guerre de terre, et son application aux individus et aux
propriétés, et le code maritime des Anglais, et son application aux
individus et aux propriétés qui se trouvent sur les mers.

Mais quel est le motif qui a porté les ministres de Londres à faire
mention de la Prusse dans ce manifeste? est-ce l'intérêt de la Prusse?
Mais si l'intérêt de la Prusse les avait touchés, ils auraient accepté
la médiation de l'empereur de Russie. Pourquoi publier aujourd'hui ce
paragraphe indiscret qui laisse voir clairement que l'esprit qui a fait
faire tant de faux pas au cabinet de Berlin s'agite encore? est-ce pour
être utile à la Prusse, et lui concilier l'intérêt de la France dont
elle a tant besoin dans ces circonstances?

La France a évacué beaucoup de pays, et l'Angleterre n'en a pas évacué
un seul, et la base préalable de toutes ses négociations est _l'uti
possidetis_. Lorsque les Français traitent avec leurs ennemis, ou ils
changent les gouvernemens coupables de s'être unis à l'Angleterre contre
les intérêts du continent, ou, s'ils évacuent les pays conquis, ce n'est
qu'en conséquence d'une paix solide dont toutes les stipulations sont
observées: et de même qu'en ne les voit pas attaquer leurs alliés sans
déclaration de guerre, surprendre leurs capitales par trahison, de même
on ne les voit pas abandonner une place avant que les négociations
aient décidé de son sort. Les Anglais attaquent pour dépouiller, et se
retirent après le pillage et l'incendie. Cette guerre leur convient,
car c'est celle des pirates. Puisqu'ils étaient entrés à Copenhague, il
fallait qu'ils y demeurassent jusqu'à la paix. Ils ont joint à la honte
d'une entreprise atroce, le déshonneur d'une fuite honteuse.

Mais s'il était vrai que les Français fussent exigeans envers leurs
ennemis, il faut le dire, comment ne le seraient-ils point? Ils ont huit
cent mille hommes sur pied, et ils sont prêts à tous les sacrifices pour
doubler encore leurs forces si cela était nécessaire: non que les armes
soient leur métier naturel, et que tant de bras arrachés à la culture
d'un sol si fertile, ne soient pas pour eux un sensible sacrifice.
Possesseurs d'un beau pays, ils voudraient se livrer aux conquêtes du
commerce et de l'industrie; mais votre tyrannie les en empêche. C'est un
géant que vous avez excité et que vous irritez sans cesse. Depuis quinze
ans vos injustices n'ont fait qu'ajouter à son énergie et à sa puissance
que votre persévérance dans la tyrannie doit accroître encore.
Non-seulement il ne posera pas les armes, mais il augmentera ses forces
jusqu'à ce qu'il ait conquis la liberté des mers qui est son premier
droit et le patrimoine de toutes les nations. Si les suites affligeantes
de la guerre se prolongent, si le séjour des troupes françaises est à
charge aux pays qu'elles occupent, c'est à vous qu'il faut s'en prendre:
tous les maux qui ont tourmenté l'Europe sont venus de vous seuls. Les
lieux communs diplomatiques ne résolvent pas de si grandes questions.
Quand vous voudrez la paix, la France sera prête à la faire; vous ne
pouvez l'ignorer, vous ne l'ignorez point. On peut citer à ce sujet une
anecdote qui est généralement connue. Lorsque la garde impériale partit
pour Jéna, et que l'on sut que peu de jours après l'empereur devait
partir pour l'armée, lord Lauderdale demanda à M. de Champagny si, dans
le cas où l'Angleterre ferait la paix, l'empereur Napoléon consentirait
à s'arrêter et à contremander la marche de ses troupes contre la Prusse:
l'empereur fit répondre affirmativement. D'un seul mot vous auriez sauvé
la Prusse. En prévenant la chute de cette puissance, vous mainteniez sur
l'Elbe cette barrière si nécessaire à vos intérêts les plus chers, et
dont le rétablissement est désormais impossible.

[14]L'empereur de Russie a du être offensé de la communication que fit
M. Canning à M. Ryder, et dans laquelle le ministre anglais se disait
certain que la Russie garantirait le Danemarck du juste ressentiment de
la France, si, après avoir laissé violer son indépendance et ravir sa
flotte, le Danemarck se constituait province anglaise. Ce mensonge ne
fit qu'irriter le prince royal: il ne pouvait en imposer à personne.
L'Angleterre voulait que la Russie garantît le Danemarck du ressentiment
de la France, tandis qu'elle déclarait qu'elle ne faisait violence au
Danemarck que pour se garantir des engagemens secrets contractés à
Tilsitt par l'empereur de Russie. On ne sait, en vérité, ce qui est ici
le plus frappant, ou la déraison ou l'immoralité du cabinet de Londres.

[Note 14: Elle oppose à son refus d'accepter la médiation de la
Russie, celui fait par cette puissance de lui servir de médiatrice
envers le Danemarck.]

[15]Si l'empereur de Russie a montrée à l'Angleterre les premiers
symptômes d'une paix renaissante depuis la paix de Tilsitt, il n'est
donc pas vrai qu'il ait conclu à Tilsitt des arrangemens secrets qui
l'avaient mis en inimitié avec l'Angleterre. Si ces démonstrations ont
eu lieu au moment où l'on venait d'apprendre à Pétersbourg la nouvelle
de l'investissement de Copenhague, ce n'est pas que l'empereur de Russie
n'en éprouvât aucun ressentiment; c'est qu'il concevait quelqu'espoir
d'adoucir la férocité de l'Angleterre par de bons procédés; c'est qu'il
a désiré intervenir pour sauver son malheureux allié; c'est qu'ignorant
les causes de l'expédition de Copenhague, sachant qu'il n'y avait donné
lieu, ni directement, ni indirectement, il a pu croire pendant quelque
temps que l'Angleterre avait eu des motifs pour se porter à une démarche
si importante. Mais il fut éclairé par les communications du prince
royal, par les propres communications de l'Angleterre, par le manifeste
du général anglais qui expliquait les odieuses prétentions de son
gouvernement; et alors il demanda que l'attaque de Copenhague cessât.
L'Angleterre lui répondit en brûlant Copenhague et en enlevant la
flotte.

[Note 15: Elle insinue que les premiers symptômes de bienveillance
envers elle n'ont eu lieu a Saint-Pétersbourg qu'au moment où la
nouvelle du siège de Copenhague venait d'y arriver.]

Après cette opération la plus funeste pour l'Angleterre de toutes les
entreprises qu'elle ait jamais formées, elle n'avait que deux partis à
prendre: ou continuer à occuper Copenhague, et elle ne l'osait pas;
ou évacuer Copenhague, et elle sentit que le Sund lui serait à jamais
fermé. Elle eut alors la lâcheté de recourir à la médiation de la
Russie; elle mit à nu son caractère; elle crut qu'elle imposerait à
l'empereur Alexandre; mais elle ne put rien obtenir d'une démarche que
cette opinion rendait offensante: la Russie lui répondit par le silence
du mépris et en armant Cronstadt et ses côtes. Cette démarche de
l'Angleterre prouve donc une seule chose; c'est qu'elle ne pensait pas
que la Russie eût arrêté à Tilsitt des articles secrets contraires à ses
intérêts. Cette vérité démontrée dans ces notes de tant de manières,
fait crouler tout l'échafaudage du manifeste anglais.

[16]Comment l'Angleterre peut-elle ne pas convenir de l'inviolabilité
de la Baltique? Si cette mer n'est point une mer fermée, pourquoi les
vaisseaux anglais paient-ils à Elseneur?

[17]L'Europe va juger si ces conditions, sont en effet telles que la
guerre la plus heureuse de la part du Danemarck pourrait à peine les lui
faire obtenir. L'Angleterre demandait:

[Note 16: Elle nie avoir jamais acquiescé à la reconnaissance de
inviolabilité de la mer Baltique.]

[Note 17: Elle se targue des conditions avantageuses qu'elle offrait
au Danemarck.]

1º Que la marine danoise restât en dépôt jusqu'à la paix;

2º Que le juste ressentiment de l'outrage fait à Copenhague, fît place
à des sentimens d'amitié pour l'Angleterre;

3.° Que les armées danoises prissent parti contre la France et fissent
la guerre pour l'Angleterre.

Il faut ajouter à tous les avantages que présentaient de si belles
conditions accordées par l'Angleterre, la perte des possessions danoises
en Allemagne, dont la France se serait emparée, et sur le territoire
desquelles elle aurait battu les Anglais, si elle leur avait permis d'y
descendre.

On chercherait vainement la trace de quelques calculs, de quelque
apparence de raison dans de tels raisonnemens. Le fait est que la
précipitation et l'ignorance président aux conseils britanniques, et
qu'on ne peut trouver dans ce que ce gouvernement dit, fait ou veut, ni
but, ni vue, ni motif.

[18]Ainsi la Russie n'a point d'intérêt à faire la guerre à
l'Angleterre, car les intérêts du commerce et de la navigation ne
regardent pas les Busses: ils n'ont point d'intérêt à l'indépendance de
la Baltique, car un arrêt du conseil britannique a déchu la mer Baltique
de son indépendance; car une autre décision du même conseil peut décider
qu'ils n'ont point d'intérêt à la navigation de la Newa. Le but que se
proposent toutes les puissances en rétablissant la liberté des mers,
et en rendant la paix à l'Europe, est un but étranger à la Russie. La
Russie a retiré depuis cent ans un si grand avantage de ses liaisons
avec l'Angleterre, qu'elle n'a plus rien à désirer. Ce grand avantage
consiste dans un traité de commerce qui a entravé, ruiné l'industrie et
le commerce en Russie; mais puisque ce traité a contribué éminemment
à la prospérité de l'Angleterre, qu'importe qu'il équivaille pour la
Russie au fléau d'une gelée perpétuelle?

[Note 18: La Russie, suivant elle, se trouve engagée dans une guerre
contraire à ses Intérêts.]

[19]S. M. britannique éprouve ici un étrange embarras, et son conseil
n'est pas fertile en expédiens. La France, l'Autriche, la Russie
demandent que la flotte danoise soit rendue; que des réparations soient
faites au prince royal; que le peuple anglais, imitant ce que fit le
peuple romain en pareille circonstance, mette à la disposition du
prince royal, celui qui a conseillé au roi d'Angleterre l'expédition de
Copenhague; que les maisons incendiées à Copenhague soient reconstruites
aux frais de l'Angleterre; et qu'enfin S. M. britannique montre qu'elle
désavoue l'outrage fait à tous les souverains. Il y a loin de là aux
propositions que fait l'Angleterre.

[Note 19: Elle allègue les efforts qu'elle a faits pour terminer la
guerre avec le Danemarck.]

[20]Quand on veut soutenir une cause étrangère a toute justice, à toute
vérité; il faut du moins le faire avec talent, et ce talent ne se
manifeste point par l'aveu fort remarquable que contient ce paragraphe.
«La dernière négociation entre la France et l'Angleterre, a été rompue
pour des points qui touchaient immédiatement, non les intérêts de S. M.
britannique, mais ceux de son allié impérial.» Peuples de l'Europe, vous
l'entendez! Ce n'est pas la France qui s'est opposée à la paix, ce ne
sont pas des intérêts importans pour l'Angleterre qui ont empêché la
paix, c'est la Russie seule qui alors y mettait obstacle. Eh bien!
lorsque cet obstacle n'existe plus, pourquoi l'Angleterre se
refuse-t-elle à la paix? pourquoi, au lieu de négocier, demande-t-elle
sur quelles bases veut traiter la France? pourquoi continue-t-elle à
violer tous les pavillons? pourquoi maintient-elle le monde entier dans
cet état d'irritation et de violence qui opprime tous les peuples, qui
est à charge à tous les souverains? Tout Anglais doit rougir d'être
gouverné par de tels hommes.

[Note 20: Elle repousse l'idée de la conclusion d'un traité avec la
France, et s'excuse sur la forme offensante que la Russie aurait donnée
à cette proposition.]

Nous ne relevons point la phrase qui termine ce paragraphe. Le langage
insultant de souverain à souverain n'avilit que celui qui se le permet.
L'empereur de Russie méprisera l'insulte de l'Angleterre; mais la nation
russe ne manquera pas de s'en ressouvenir. On ne voit pas ce que le
manifeste aurait perdu à la suppression de cette phrase et de beaucoup
d'autres. La plus haute estime réunit la France et la Russie; leur union
fait le désespoir de l'Angleterre, et lui sera funeste. Si l'Angleterre
avait voulu qu'elle n'eût pas lieu, il ne fallait pas faire l'expédition
de Copenhague; il fallait ouvrir des négociations pour arriver à cette
paix, d'autant plus facile à conclure, que, selon les ministres anglais,
elle n'a été rompue que pour des points qui touchaient immédiatement aux
intérêts de S. M. impériale.

[21]Ce qui a maintenu la puissance maritime de l'Angleterre, ce ne
sont ni des principes, ni des maximes tyranniques; c'est la politique,
l'énergie, le bon sens, la bonne conduite de vos pères; c'est la
division qu'ils ont souvent eu l'adresse de semer sur le continent. Ce
qui contribuera essentiellement à sa ruine, c'est l'inconsidération, la
précipitation, la violence et la folle arrogance de leurs successeurs.
L'empereur de Russie désire la paix maritime; l'Autriche, la France,
l'Espagne partagent les mêmes sentimens.

[Note 21: Elle s'étaie des principes de droit maritime auxquels elle
attribue sa prospérité.]

Vous avez dit que la négociation avec la France n'avait été rompue que
pour des points qui touchaient les intérêts de la Russie; pourquoi
donc aujourd'hui, nous le répétons encore, continuez-vous la guerre?
Pourquoi? c'est que vous ne voulez pas la paix.

C'est parce que vous ne voulez pas la paix que vous élevez des questions
inutiles. La France, l'Autriche, l'Espagne, la Hollande, Naples, disent
comme l'empereur de Russie, qu'ils proclament de nouveau les principes
de la neutralité armée. Ces puissances ont sans doute le droit de
déclarer les principes qui doivent être la règle de leur politique;
elles ont le droit de dire à quelles conditions il leur convient d'être
neutres ou ennemies. Vous proclamez de nouveau les principes de vos
lois maritimes; eh bien! cette opposition de principes ne sera point un
obstacle au rétablissement de la paix; ils ne sont de part et d'autre
d'aucun effet en temps de paix; ils ne trouvent leur application que
quand vous êtes en guerre avec une puissance maritime; mais alors chaque
gouvernement a le droit et le pouvoir de considérer comme une hostilité
la première violation de son pavillon. Les circonstances où vous vous
trouvez, décideront la conduite que vous tiendrez alors; si c'est avec
la France que vous êtes en guerre, vous ne la jugerez pas une puissance
assez faible pour qu'il vous soit indifférent de vous attirer d'autres
ennemis, et vous userez de ménagemens avec le reste de l'Europe. Vous
n'en êtes venus à insulter tous les pavillons, qu'après avoir eu
l'adresse d'armer tout le continent contre la France. Vos principes
maritimes ont alors changé, et ils ont été plus violens, plus injustes à
mesure que vos liaisons continentales se resserraient, ou que vos alliés
soutenaient plus péniblement la lutte dans laquelle vous les aviez
engagés. C'est ainsi que quand la Russie était obligée de réunir tous
ses moyens contre les Français en Pologne, vous avez violé son pavillon;
vous lui avez refusé pour son traité de commerce, des concessions que
vous vous êtes montrés disposés à lui accorder, lorsqu'elle n'a plus eu
d'ennemis à combattre. Les puissances du continent, en proclamant de
nouveau les principes de la neutralité armée, ne font autre chose que
d'énoncer les maximes qu'elles se proposent d'adopter dans la prochaine
guerre maritime. Vous ne pouvez les empêcher de diriger leur politique
comme elles l'entendent; elles usent en cela d'un droit qui appartient
à tous les gouvernemens, et à l'usurpation duquel elles n'auraient à
opposer que l'_ultima ratio regum_. De votre côté, vous proclamez les
principes de vos lois maritimes, c'est-à-dire, les principes dont vous
voulez vous servir à la prochaine guerre. Le continent n'a aucun intérêt
à exiger de vous à cet égard ni des déclarations, ni des renonciations;
les déclarations seraient inutiles dès le moment où vous croiriez
pouvoir les oublier impunément; des renonciations sont sans objet, car
on ne renonce point à des droits qu'on n'a pas. Si l'on juge de ce que
vous ferez par ce que vous avez fait jusqu'à ce jour, on en conclura
que vous n'exigerez des puissances du continent, ni déclaration, ni
renonciation; et comme elles n'en exigeront pas de vous, il n'y a donc
aucune question à discuter, aucune difficulté à résoudre; il n'y a donc
rien ici qui puisse retarder d'un jour les bienfaits de la paix. Si
cependant vous éleviez l'étrange et nouvelle prétention d'imposer à la
France et autres puissances du continent, par un acte de votre seule
volonté, l'obligation de souscrire à vos lois maritimes, ce serait la
même chose que si vous exigiez que la législature et la souveraineté de
la Russie, de la France, de l'Espagne, fussent transportées à Londres:
belle prérogative pour votre parlement. Ce serait la même chose que si
vous proclamiez la guerre perpétuelle, ou du moins que si vous mettiez
pour terme à la guerre, le moment où vos armes se seraient emparées de
Pétersbourg, de Paris, de Vienne et de Madrid. Mais si tel n'est point
le fond de votre pensée, il n'y a donc plus aucun obstacle à la paix.
Car, selon vos propres expressions, les négociations n'ont été rompues
que pour des points qui touchaient immédiatement, non les intérêts de S.
M. britannique, mais ceux de son allié impérial; car l'allié impérial
de S. M. britannique vous a fait connaître que la paix est désormais le
principal but de ses voeux, le principal objet de son intérêt.



Paris, le 4 février 1808.

_Lettre de S. M. l'empereur et roi, à madame mère._

Madame.

J'ai lu avec attention les procès-verbaux du chapitre-général des soeurs
de la Charité. J'ai fort à coeur de voir s'augmenter et s'accroître le
nombre des maisons et des individus de ces différentes institutions,
ayant pour but le soulagement et le soin des malades de mon empire.

J'ai fait connaître à mon ministre des cultes ma volonté, que les
réglemens de ces différentes institutions fussent révisés et arrêtés
définitivement par mon conseil, dans l'année. Je désire que les chefs
des différentes maisons sentent la nécessité de réunir des institutions
séparées autant que cela sera possible; elles acquerront plus de
considération, trouveront plus de facilités pour leur administration,
et auront droit à ma protection spéciale. Toutes les maisons que les
députés ont demandées, tous les secours de premier établissement et
secours annuels que vous-avez jugé convenable de demander pour elles,
seront accordés. Je suis même disposé à leur faire de nouvelles et
de plus grandes faveurs, toutes les fois que les différens chefs des
maisons seconderont de tous leurs efforts et de tout leur zèle le voeu
de mon coeur pour le soulagement des pauvres, et en se dévouant avec
cette charité que notre sainte religion peut seule inspirer au service
des hôpitaux et des malheureux. Je ne puis, madame, que vous témoigner
ma satisfaction du zèle que vous montrez et des nouveaux soins que vous
vous donnez. Ils ne peuvent rien ajouter aux sentimens de vénération et
à l'amour filial que je vous porte. Votre affectionné fils.

NAPOLÉON.



Paris, le 15 février 1808. _Message de S. M. au Sénat-conservateur._

Sénateurs,

Nous avons jugé convenable de nommer notre beau-frère le prince Borghèse
à la dignité de gouverneur-général, érigée par le sénatus-consulte
organique du 2 du présent mois. Nos peuples des départemens au-delà des
Alpes reconnaîtront dans la création de cette dignité, et dans le
choix que nous avons fait pour la remplir, notre désir d'être plus
immédiatement instruit de tout ce qui peut les intéresser, et le
sentiment qui rend toujours présentes à notre pensée les parties même
les plus éloignées de notre empire.

NAPOLÉON.



Paris, le 27 février 1807.

_Réponse de S. M. à une députation de la deuxième classe de l'Institut._

Messieurs les députés de la seconde classe de l'Institut, si la langue
française est devenue une langue universelle, c'est aux hommes de génie
qui ont siégé, ou qui siégent parmi vous, que nous en sommes redevables.

J'attache du prix au succès de vos travaux; ils tendent à éclairer mes
peuples et sont nécessaires à la gloire de ma couronne.

J'ai entendu avec satisfaction le compte que vous venez de me rendre.

Vous pouvez compter sur ma protection.



Paris, le 5 mars 1808.

_Réponse de S. M. à une députation de la quatrième classe de
l'Institut._

Messieurs les président et députés de la quatrième classe de l'Institut,
Athènes et Rome sont encore célèbres par leurs succès dans les arts;
l'Italie dont les peuples me sont chers à tant de titres, s'est
distinguée la première parmi les nations modernes. J'ai à coeur de voir
les artistes français effacer la gloire d'Athènes et de l'Italie. C'est
à vous de réaliser de si belles espérances. Vous pouvez compter sur ma
protection.



Baïonne, le 16 avril 1808.

_Lettre de S. M. l'empereur au prince des Asturies._

Mon frère, j'ai reçu la lettre de votre altesse royale. Elle doit avoir
acquis la preuve, dans les papiers qu'elle a eus du roi son père, de
l'intérêt que je lui ai toujours porté. Elle me permettra, dans la
circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyauté. En
arrivant à Madrid, j'espérais porter mon illustre ami à quelques
réformes nécessaires dans ses états, et à donner quelque satisfaction
à l'opinion publique. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait
nécessaire pour son bonheur, et celui de ses sujets. Les affaires du
Nord ont retardé mon voyage. Les événemens d'Aranjuez ont eu lieu. Je ne
suis point juge de ce qui s'est passé, et de la conduite du prince de la
Paix; mais ce que je sais bien, c'est qu'il est dangereux pour les
rois d'accoutumer les peuples à répandre du sang et à se faire justice
eux-mêmes. Je prie Dieu que V. A. R. n'en fasse pas elle-même un jour
l'expérience. Il n'est pas de l'intérêt de l'Espagne de faire du mal à
un prince qui a épousé une princesse du sang royal et qui a si longtemps
régi le royaume. Il n'a plus d'amis: V. A. R. n'en aura plus, si jamais
elle est malheureuse. Les peuples se vengent volontiers des hommages
qu'ils nous rendent. Comment d'ailleurs pourrait-on faire le procès au
prince de la Paix, sans le faire à la reine et au roi votre père? Ce
procès alimentera les haines et les passions factieuses: le résultat en
sera funeste pour votre couronne. V. A. R. n'y a de droits que ceux que
lui a transmis sa mère. Si le procès la déshonore, V.A.R. déchire par là
ses droits. Qu'elle ferme l'oreille à des conseils faibles et perfides.
Elle n'a pas le droit de juger le prince de la Paix. Ses crimes, si
on lui en reproche, se perdent dans les droits du trône. J'ai souvent
manifesté le désir que le prince de la Paix fût éloigné des affaires;
l'amitié du roi Charles m'a porté souvent à me taire et à détourner
les yeux des faiblesses de son attachement. Misérables hommes que nous
sommes! faiblesse et erreur, c'est notre devise. Mais tout cela peut
se concilier: que le prince de la Paix soit exilé d'Espagne, et je lui
offre un refuge en France. Quant à l'abdication de Charles IV, elle a eu
lieu dans un moment où mes armées couvraient les Espagnes: et aux yeux
de l'Europe et de la postérité, je paraîtrais n'avoir envoyé tant
de troupes que pour précipiter du trône mon allié et mon ami. Comme
souverain voisin, il m'est permis de vouloir en connaître les motifs
avant de reconnaître cette abdication. Je le dis à V.A.R., aux
Espagnols, au monde entier: si l'abdication du roi Charles est de pur
mouvement, s'il n'y a pas été forcé par l'insurrection et l'émeute
d'Aranjuez, je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et je reconnais
V.A.R. comme roi d'Espagne. Je désire donc causer avec elle sur cet
objet. La circonspection que je porte depuis un mois dans ces affaires,
doit être garant de l'appui qu'elle trouvera en moi, si, à son tour, des
factions, de quelque nature qu'elles soient, venaient à l'inquiéter
sur son trône. Quand le roi Charles me fit part de l'événement du mois
d'octobre dernier, j'en fus douloureusement affecté; et je pense avoir
contribué par les insinuations que j'ai faites, à la bonne issue de
l'affaire de l'Escurial. V.A.R. avait bien des torts; je n'en veux pour
preuve que la lettre qu'elle m'a écrite, et que j'ai constamment voulu
ignorer. Roi à son tour, elle saura combien les droits du trône sont
sacrés. Toute démarche près d'un souverain étranger de la part d'un
prince héréditaire, est criminelle. V. A. R. doit se défier des écarts,
des émotions populaires. On pourra commettre quelques meurtres sur mes
soldats isolés, mais la ruine de l'Espagne en serait le résultat.
J'ai déjà vu avec peine qu'à Madrid on avait répandu des lettres du
capitaine-général de la Catalogne et fait tout ce qui pouvait donner du
mouvement aux têtes. V. A. R. connaît ma pensée toute entière. Elle voit
que je flotte entre diverses idées qui ont besoin d'être fixées. Elle
peut être certaine que dans tous les cas je me comporterai avec elle,
comme envers le roi son père. Qu'elle croie à mon désir de tout
concilier et de trouver des occasions de lui donner des preuves de mon
affection et de ma parfaite estime. Sur ce, etc., etc.

NAPOLÉON.



Baïonne, le 25 mai 1808.

_Proclamation._

Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la
confédération du Rhin, etc., etc., etc.

A tous ceux qui les présentes verront, salut.

Espagnols!

Après une longue agonie, votre nation périssait; j'ai vu vos maux, je
vais y porter remède; votre grandeur, votre puissance fait partie de la
mienne.

Vos princes m'ont cédé tous leurs droits à la couronne des Espagnes. Je
ne veux point régner sur vos provinces, mais je veux acquérir des titres
éternels à l'amour et à la reconnaissance de votre postérité.

Votre monarchie est vieille: ma mission est de la rajeunir.
J'améliorerai toutes vos institutions, et je vous ferai jouir, si
vous me secondez, des bienfaits d'une réforme, sans froissemens, sans
désordre, sans convulsions.

Espagnols, j'ai fait convoquer une assemblée générale des députations
des provinces et des villes. Je veux m'assurer par moi-même de vos
désirs et de vos besoins.

Je déposerai alors tous mes droits et je placerai votre glorieuse
couronne sur la tête d'un autre moi-même, en vous garantissant une
constitution qui concilie la sainte et salutaire autorité du souverain
avec les libertés et les priviléges du peuple.

Espagnols, souvenez-vous de ce qu'ont été vos pères: voyez ce que
vous êtes devenus. La faute n'en est pas à vous, mais à la mauvaise
administration qui vous a régis. Soyez pleins d'espérance et de
confiance dans les circonstances actuelles; car je veux que vos derniers
neveux conservent mon souvenir et disent; _Il est le régénérateur de
notre patrie._

NAPOLÉON.



Baïonne, le 6 juin 1808.

_Proclamation._

Napoléon, par la grâce de Dieu, empereur des Français, roi d'Italie,
protecteur de la confédération du Rhin, à tous ceux qui ces présentes
verront, salut.

La junte d'état, le conseil de Castille, la ville de Madrid, etc., nous
ayant, par des adresses, fait connaître que le bien de l'Espagne voulait
que l'on mît promptement un terme à l'interrègne, nous avons résolu de
proclamer, comme nous proclamons par la présente, notre bien-aimé frère
Joseph Napoléon, actuellement roi de Naples et de Sicile, roi des
Espagnes et des Indes.

Nous garantissons au roi des Espagnes l'indépendance et l'intégrité de
ses états, soit d'Europe, soit d'Afrique, soit d'Asie, soit d'Amérique.

Enjoignons au lieutenant-général du royaume, aux ministres, et
au conseil de Castille, de faire expédier et publier la présente
proclamation dans les formes accoutumées, afin que personne n'en puisse
prétendre cause d'ignorance.

NAPOLÉON.



_Notes contenues dans le Moniteur._

[22] Il est vrai que quarante mille hommes de la dernière conscription
se rendent en Allemagne pour renforcer les cadres de la grande armée,
et remplacer le double de vieilles troupes qui en sont retirées pour
l'Espagne; ainsi la grande armée sera plutôt diminuée qu'augmentée par
l'effet de cette mesure, qui n'indique donc aucun projet hostile.

[23] Jamais le royaume de Naples n'a été plus tranquille. Depuis cent
ans, il n'y a jamais eu moins d'assassinats et de brigandages, les
galériens que des frégates anglaises y ont débarqués, ont été pris
par les gardes du pays et livrés à la justice. La présence de l'armée
anglaise en Sicile ne s'y fait point sentir; elle est retranchée dans
Syracuse et Messine; l'expérience prouvera si elle saura défendre la
Sicile.

[24] Bruits d'agiotage; le comte de Metternich est à Paris, et, qui
mieux est, y est très-bien vu. Le général Andréossi est à Vienne. Les
troupes françaises sont dans leurs cantonnemens, et à plus de cent
lieues de l'Autriche proprement dite.

[25] Il est plaisant de mettre en doute si la France et ses alliés
peuvent à la fois faire la guerre à l'Autriche et à l'Espagne, lorsque,
sans alliés, elle a vaincu quatre coalitions dix fois plus redoutables;
n'importe, les Anglais verraient avec plaisir l'Autriche faire la
guerre dans le même esprit qu'ils ont excité la coalition de la Prusse,
quoiqu'ils prévissent bien ce qui arriverait à la Prusse; mais ils
vivent au jour le jour; une guerre qui ne durerait que six mois, serait
toujours autant de gagné pour eux; ils ne songent pas au résultat qui ne
pourrait qu'empirer leur position.

[Note 22: Les gazettes anglaises annonçaient une concentration de
troupes françaises sur le Rhin.]

[Note 23: Elles parlaient de troubles dans l'Italie.]

[Note 24: Elles donnaient comme certaines la nouvelle du rappel de
l'ambassadeur d'Autriche de Paris.]

[Note 25: Elles parlaient de la détermination qu'avait prise
Napoléon de faire marcher de front la guerre d'Espagne avec celle qu'il
méditait contre l'Autriche.]

[26] L'Angleterre connaît l'étroite union qui existe entre la France et
la Russie; elle sait que ces deux grandes puissances sont résolues
à réunir leurs forces, et à reconnaître pour ennemi tout ami de
l'Angleterre; elle sait que la paix ne sera pas troublée en Allemagne,
et elle ne conserve aucun espoir raisonnable de succès définitifs, en
fomentant des troubles et des désordres en Espagne; elle sait que c'est
du sang et des victimes inutiles; mais cet encens lui est agréable; les
déchiremens du continent sont ses délices; elle sait bien aussi qu'avant
que l'année soit révolue, il n'y aura pas un seul village d'Espagne
insurgé, pas un Anglais sur cette terre: mais qu'importe à l'Angleterre?
elle ne connaît ni honte ni remords; ses armées se rembarqueront et
abandonneront ses dupes; elle traitera les insurgés d'Espagne comme elle
a traité le roi de Suède. Elle a mis les armes à la main à ce souverain,
l'a flatté d'un secours puissant: vingt ou trente mille hommes devaient
le secourir contre le Danemarck et contre la Russie; mais les promesses
sont faciles. Le général Moore et cinq mille hommes sont arrivés et sont
restés deux mois mouillés sur la côte de Suède, pendant que la Finlande
était conquise, et que les Suédois étaient chassés de la Norwège. Il y a
peu de semaines, nous cherchions comment l'Angleterre pourrait se tirer
avec honneur de cette lutte folle du Nord; si elle débarque une armée,
disions-nous, cette armée sera prise pendant l'hiver; nous ne pouvions
nous attendre, quelque mauvaise opinion que nous eussions de la bonne
foi britannique, que cette perfide puissance abandonnerait la Suède à
son malheureux sort, et sortirait de là en donnant de nouvelles preuves
de ce que les alliés de l'Angleterre ont à attendre d'elle; trahison
et abandon. Les insurgés espagnols seront trahis et abandonnés de même
lorsque l'aigle française couvrira de ses ailes toutes les Espagnes.

[Note 26: Le journaliste regardait comme un devoir du gouvernement
anglais de fournir à ses alliés des subsides et des munitions.]

L'ineptie, le défaut de courage d'esprit ont fait essuyer quelques
échecs à nos armes; ils seront promptement réparés, et alors les Anglais
se précipiteront sur leurs vaisseaux; ils abandonneront leurs alliés,
et, comme à Quiberon, tireront sur les malheureux qu'ils auront laissés
sur le rivage.

Quant à l'Autriche, la paix sera maintenue sur le continent, parce que
l'Angleterre y est sans influence. Le mépris et la haine qu'elle inspire
sont communs à toutes les grandes puissances; toutes ont été ses
victimes; M. Adair a été chassé de Vienne, le jour où M. de Staremberg
est revenu de Londres.

Les armemens faits par l'Angleterre sous pavillon américain,
qu'escortaient à Trieste des frégates anglaises, ont été repoussés
et proscrits par un dernier édit de l'empereur François II. La bonne
intelligence n'a pas cessé de régner entre l'Autriche et la France.

Les agens obscurs que l'Angleterre solde, et qui se cachent dans cette
foule d'escrocs que poursuit la police de tous les gouvernemens de
l'Europe, ont dit à Vienne que la France allait faire la guerre à
l'Autriche; et à Paris, que l'Autriche levait de nouvelles armées pour
attaquer la France. Les oisifs avides de nouvelles et d'émotions, ont
pu, sur ces obscures rumeurs, supposer des marches, des contremarches,
et bâtir des plans de campagne aussi frivoles qu'eux; mais les deux
cabinets n'ont pas cessé d'être dans les relations les plus amicales.
Dans l'entrevue que l'empereur Napoléon a eue avec l'empereur Francois
II en Moravie, l'empereur François lui promit qu'il ne lui ferait plus
la guerre. Ce prince a prouvé qu'il tenait sa parole. Il est curieux de
voir que, tandis que le cabinet d'Autriche assure et déclare qu'il est
bien avec la France, que la France publie les mêmes assurances; il est
curieux, disons-nous, de voir que cette faction brouillonne, qui
se nourrit d'agiotage, de calomnies, de libelles, continue à jeter
l'inquiétude parmi les hommes paisibles.

Les affaires d'Espagne sont irrévocablement fixées; elles sont reconnues
par les grandes puissances du continent. Si l'on a été déçu dans
l'espoir de conduire ces peuples à un meilleur ordre de choses, sans
troubles, sans désordres, sans guerre, c'est une victoire qu'a obtenue
le génie du mal sur l'esprit du bien. Du reste et en définitif, cela
ne sera funeste qu'à l'Angleterre et à ses partisans. Ces vérités sont
évidentes, et il n'y a pas un homme de sens à Londres qui n'en soit
pénétré.

Que penser de la politique et de la raison d'un cabinet qui; ayant,
excité la Suède contre la Russie, espérait la soutenir avec une
expédition de cinq mille hommes?

Tant qu'il s'agira de calomnier, de séduire, de suborner, l'Angleterre
aura l'avantage dans ce genre de guerre; mais lorsqu'il verra l'aigle le
suivre de l'oeil, le léopard sentira fuir sous ses pas la terre ferme,
et ne trouvera de refuge que sur ses flottes et dans l'élément des
tempêtes.

La paix est le voeu de l'univers; les événemens qui ont changé la face
du monde depuis la rupture de la paix d'Amiens, c'est à la rupture de
cette paix qu'il faut les attribuer; les événemens si défavorables à
l'Angleterre qui se sont passés depuis la mort de Fox, c'est à sa
mort et à la rupture des négociations qu'il faut les attribuer; les
changemens survenus en Europe depuis la paix de Tilsitt, c'est au refus
d'accepter la médiation de la Russie qu'il faut les attribuer: ce qui
arrivera encore sur le continent, de contraire à la grandeur et
à l'intérêt de l'Angleterre, si la paix n'a pas lieu, il faudra
l'attribuer à cette obstination folle, à cette politique aveugle et
furibonde qui, malgré l'union des grandes puissances, met toujours son
avenir dans les rêves d'une division impossible, et du renouvellement
de coalitions qui ne peuvent exister que contre elle. C'est bien ici le
lieu d'appliquer cette maxime de Cicéron, que le parti le plus politique
est celui qui est le plus conforme à la justice. La continuation de la
paix d'Amiens eût laissé l'Europe dans le même état. La paix que voulait
Fox eût empêché la ruine de la Prusse et l'occupation des villes du
Nord. L'acceptation de la médiation offerte par la Russie eût empêché
les affaires de la Baltique et d'Espagne. Et si la paix n'a pas lieu
dans l'année, qui peut prédire les événemens contraires à l'intérêt de
l'Angleterre qui se se seront passés d'ici à un an?



Saint-Cloud, le 4 septembre 1808.

_Message de S. M. l'empereur et roi au sénat conservateur._

Sénateurs,

Mon ministre des relations extérieures mettra sous vos yeux les
différens traités relatifs à l'Espagne, et les constitutions acceptées
par la junte espagnole.

Mon ministre de la guerre vous fera connaître les besoins et la
situation de mes armées dans les différentes parties du monde.

Je suis résolu à pousser les affaires d'Espagne avec la plus grande
activité et à détruire les armées que l'Angleterre a débarquées dans ce
pays.

La sécurité future de mes peuples, la prospérité du commerce, et la paix
maritime sont également attachées à ces importantes opérations.

Mon alliance avec l'empereur de Russie ne laisse à l'Angleterre aucun
espoir dans ses projets. Je crois à la paix du continent; mais je ne
veux, ni ne dois dépendre des faux calculs et des erreurs des autres
cours; et puisque mes voisins augmentent leurs armées, il est de mon
devoir d'augmenter les miennes.

L'empire de Constantinople est en proie aux plus affreux bouleversemens;
le sultan Sélim, le meilleur empereur qu'aient eu depuis long-temps
les Ottomans, vient de mourir de la main de ses propres neveux; cette
catastrophe m'a été sensible.

J'impose avec confiance de nouveaux sacrifices à mes peuples; ils sont
nécessaires pour leur en épargner de plus considérables et pour nous
conduire au grand résultat de la paix générale, qui doit seul être
regardé comme le moment du repos.

Français, je n'ai dans mes projets qu'un but, le bonheur et la sécurité
de vos enfans, et, si je vous connais bien, vous vous hâterez de
répondre au nouvel appel qu'exige l'intérêt de la patrie. Vous m'avez
dit si souvent que vous m'aimiez! Je reconnaîtrai la vérité de vos
sentimens à l'empressement que vous mettrez à seconder des projets si
intimement liés à vos plus chers intérêts, à l'honneur de l'empire et à
ma gloire.



Paris, le 19 septembre 1808.

_Allocution à l'avant-garde des troupes de la grande armée, réunie à la
parade du 11 septembre 1808, dans la place du Carrousel._

Soldats!

Après avoir triomphé sur les bords du Danube et de la Vistule, vous
avez traversé l'Allemagne à marches forcées; je vous fais aujourd'hui
traverser la France sans vous donner un moment de repos.

Soldats, j'ai besoin de vous; la présence hideuse du léopard souille les
continens d'Espagne et du Portugal. Qu'à votre aspect il fuie épouvanté:
portons nos aigles triomphantes jusqu'aux colonnes d'Hercule: là aussi
nous avons des outrages à venger.

Soldats, vous avez surpassé la renommée des armées modernes; mais
avez-vous égalé la gloire des armées de Rome, qui, dans une même
campagne, triomphèrent sur le Rhin et sur l'Euphrate, en Illyrie et sur
le Tage?

Une longue paix, une prospérité durable seront le prix de vos travaux;
un vrai Français ne peut, ne doit prendre aucun repos jusqu'à ce que les
mers soient ouvertes et affranchies.

Soldats, tout ce que vous avez fait, tout ce que vous ferez encore pour
le bonheur du peuple français et pour ma gloire, sera éternellement dans
mon coeur.



Erfurth, le 12 octobre 1808.

_Lettre de LL. MM. les empereurs de France et de Russie à S. M. le roi
d'Angleterre._

Sire,

Les circonstances actuelles de l'Europe nous ont réunis à Erfurth. Notre
première pensée est de céder au voeu et aux besoins de tous les peuples,
et de chercher, par une prompte pacification avec Votre Majesté, le
remède le plus efficace aux malheurs qui pèsent sur toutes les nations.
Nous en faisons connaître notre sincère désir à Votre Majesté par cette
présente lettre.

La guerre longue et sanglante qui a déchiré le continent est terminée,
sans qu'elle puisse se renouveler. Beaucoup de changemens ont eu lieu
en Europe: beaucoup d'états ont été bouleversés. La cause en est dans
l'état d'agitation et de malheurs où la cessation du commerce maritime a
placé les grands peuples. De plus grands changemens encore peuvent avoir
lieu et tout contraires à la politique de la nation anglaise. La paix
est donc à la fois dans l'intérêt des peuples du continent comme dans
l'intérêt des peuples de la Grande-Bretagne.

Nous nous réunissons pour prier Votre Majesté d'écouter la voix de
l'humanité, en faisant taire celle des passions, de chercher, avec
l'intention d'y parvenir, à concilier tous les intérêts, et par là,
garantir toutes les puissances qui existent, et assurer le bonheur de
l'Europe et de cette génération à la tête de laquelle la Providence nous
à placés.

NAPOLÉON, ALEXANDRE.



Erfurth, le 12 octobre 1808.

_Lettre de S. M. l'empereur Napoléon aux rois de Bavière, de Saxe, de
Westphalie, de Wurtemberg, au grand-duc de Bade et au Prince-Primat._

Monsieur mon frère, les assurances données par la cour de Vienne que les
milices étaient renvoyées chez elles et ne seraient plus rassemblées,
qu'aucun armement ne donnerait plus d'inquiétude pour les frontières de
la confédération; la lettre que je reçois de l'empereur d'Autriche, les
protestations réitérées que m'a faites M. le baron de Vincent, et plus
que cela, le commencement d'exécution qui a eu déjà lieu en ce moment
en Autriche, de différentes promesses qui ont été faites, me portent
à écrire à V. M. que je crois que la tranquillité des états de la
confédération n'est d'aucune manière menacée, et que V. M. est maîtresse
de lever ses camps et de remettre ses troupes dans leurs quartiers de
la manière qu'elle est accoutumée de le faire. Je pense qu'il est
convenable que son ministre a Vienne reçoive pour instruction de tenir
ce langage, que les camps seront reformés, et que les troupes de la
confédération et du protecteur seront remises en situation hostile
toutes les fois que l'Autriche ferait des armemens extraordinaires et
inusités; que nous voulons enfin tranquillité et sûreté.

Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

NAPOLÉON.



Erfurt, le 14 octobre 1808.

_Lettre de Sa Majesté l'empereur Napoléon à Sa Majesté l'empereur
d'Autriche._

Monsieur mon frère, je remercie Votre Majesté impériale et royale de la
lettre qu'elle a bien voulu m'écrire, et que M. le baron de Vincent m'a
remise. Je n'ai jamais douté des intentions droites de Votre Majesté;
mais je n'en ai pas moins craint un moment de voir les hostilités se
renouveler entre nous. Il est à Vienne une faction qui affecte la peur
pour précipiter votre cabinet dans des mesures violentes qui seraient
l'origine de malheurs plus grands que ceux qui ont précédé. J'ai été le
maître de démembrer la monarchie de Votre Majesté, ou du moins de la
laisser moins puissante. Je ne l'ai pas voulu: ce qu'elle est, elle
l'est de mon voeu. C'est la plus évidente preuve que nos comptes sont
soldés et que je ne veux rien d'elle. Je suis toujours prêt à garantir
l'intégrité de sa monarchie; je ne ferai jamais rien contre les
principaux intérêts de ses états; mais Votre Majesté ne doit pas mettre
en discussion ce que quinze ans de guerre ont terminé; elle doit
défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La
dernière levée en masse aurait produit la guerre, si j'avais pu craindre
que cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la Russie. Je
viens de licencier les camps de la confédération. Cent mille hommes
de mes troupes vont à Boulogne pour renouveler mes projets sur
l'Angleterre; j'ai dû croire, lorsque j'ai eu le bonheur de voir Votre
Majesté, et que j'ai conclu le traité de Presbourg, que nos affaires
étaient terminées pour toujours, et que je pourrais me livrer à la
guerre maritime sans être inquiété ni distrait. Que Votre Majesté se
méfie de ceux qui, lui parlant des dangers de sa monarchie, troublent
ainsi son bonheur, celui de sa famille et de ses peuples. Ceux-là seuls
sont dangereux, ceux-là seuls appellent les dangers qu'ils feignent de
craindre. Avec une conduite droite, franche et simple, Votre Majesté
rendra ses peuples heureux, jouira elle-même du bonheur dont elle doit
sentir le besoin après tant de troubles, et sera sûre d'avoir en moi un
homme décidé à ne jamais rien faire contre ses principaux intérêts.
Que ses démarches montrent de la confiance, elles en inspireront. La
meilleure politique aujourd'hui, c'est la simplicité et la vérité.
Qu'elle me confie ses inquiétudes, lorsqu'on parviendra à lui en donner,
je les dissiperai sur-le-champ. Que Votre Majesté me permette un dernier
mot: qu'elle écoute son opinion, son sentiment, il est bien supérieur à
celui de ses conseils.

Je prie Votre Majesté de lire ma lettre dans un bon sens; et de n'y voir
rien qui ne soit pour le bien et la tranquillité de l'Europe et de Votre
Majesté.

NAPOLÉON



Paris, le 25 octobre 1808.

_Discours de l'empereur à l'ouverture du corps législatif._

Messieurs les députés des départemens au corps législatif,

Les Codes qui fixent les principes de la propriété et de la liberté
civile qui sont l'objet de vos travaux obtiennent l'opinion de l'Europe.
Mes peuples en éprouvent déjà les plus salutaires effets.

Les dernières lois ont posé les bases de notre système de finances.
C'est un monument de la puissance et de la grandeur de la France. Nous
pourrons désormais subvenir aux dépenses que nécessiterait même une
coalition générale de l'Europe, par nos seules recettes annuelles; nous
ne serons jamais contraints d'avoir recours aux mesures désastreuses du
papier-monnaie, des emprunts et des arriérés.

J'ai fait cette année plus de mille lieues dans l'intérieur de mon
empire. Le système de travaux que j'ai arrêté pour l'amélioration du
territoire se poursuit avec activité.

La vue de cette grande famille française, naguère déchirée par les
opinions et les haines intestines, aujourd'hui prospère, tranquille et
unie, a sensiblement ému mon âme. J'ai senti que pour être heureux, il
me fallait d'abord l'assurance que la France fût heureuse.

Le traité de paix de Presbourg, celui de Tilsitt, l'attaque de
Copenhague, l'attentat de l'Angleterre contre toutes les nations
maritimes, les différentes révolutions de Constantinople, les affaires
de Portugal et d'Espagne ont diversement influé sur les affaires du
monde.

La Russie et le Danemarck se sont unis à moi contre l'Angleterre.

Les Etat-Unis d'Amérique ont préféré renoncer au commerce et à la mer,
plutôt que d'en reconnaître l'esclavage.

Une partie de mon armée marche contre celles que l'Angleterre a formées
ou débarquées dans les Espagnes. C'est un bienfait particulier de cette
Providence, qui a constamment protégé nos armes, que les passions aient
assez aveuglé les conseils anglais pour qu'ils renoncent à la protection
des mers et présentent enfin leur armée sur le continent.

Je pars dans peu de jours pour me mettre moi-même à la tête de mon
armée, et, avec l'aide de Dieu, couronner dans Madrid le roi d'Espagne
et planter mes aigles sur les forts de Lisbonne.

Je ne puis que me louer des sentimens des princes de la confédération du
Rhin.

La Suisse sent tous les jours davantage les bienfaits de l'acte de
médiation.

Les peuples d'Italie ne me donnent que des sujets de contentement.

L'empereur de Russie et moi nous nous sommes vus à Erfurt. Notre
première pensée a été une pensée de paix. Nous avons résolu de faire
quelques sacrifices, pour faire jouir plus tôt s'il se peut les cent
millions d'hommes que nous représentons, de tous les bienfaits du
commerce maritime. Nous sommes d'accord et invariablement unis pour la
paix comme pour la guerre.

Messieurs les députés des départemens au corps législatif, j'ai ordonné
à mes ministres des finances et du trésor public de mettre sous vos yeux
les comptes des recettes et des dépenses de cette année. Vous y verrez
avec satisfaction que je n'ai besoin de hausser le tarif d'aucune
imposition. Mes peuples n'éprouveront aucune nouvelle charge.

Les orateurs de mon conseil-d'état vous présenteront différens projets
de lois, et entr'autres tous ceux relatifs au Code criminel.

Je compte constamment sur toute votre assistance.



Paris, le 27 octobre 1808.

_Réponse de l'empereur à une députation du corps législatif, et annonce
de son prochain départ pour l'Espagne._

Mon devoir et mes inclinations me portent à partager les dangers de mes
soldats. Nous nous sommes mutuellement nécessaires. Mon retour dans ma
capitale sera prompt. Je compte pour peu les fatigues, lorsqu'elles
peuvent contribuer à assurer la gloire et la grandeur de la France. Je
reconnais, dans la sollicitude que vous m'exprimez, l'amour que vous me
portez; je vous en remercie.



Paris, le 27 octobre 1808.

_Réponse de l'empereur à une députation de plusieurs départemens
d'Italie._

J'agrée les sentimens que vous m'exprimez au nom de mes peuples du
Musone, du Metauro et du Tronto. Je suis bien aise de les voir heureux
dans leur nouvelle situation. J'ai été témoin des vices de votre
ancienne administration. Les ecclésiastiques doivent se renfermer dans
le gouvernement des affaires du Ciel. La théologie, qu'ils apprennent
dans leur enfance, leur donne des règles sûres pour le gouvernement
spirituel, mais ne leur en donne aucune pour le gouvernement des armées
et pour l'administration.

Nos conciles ont voulu que les prêtres ne fussent pas mariés, pour que
les soins de la famille ne les détournassent pas du soin des affaires
spirituelles auxquelles ils doivent être exclusivement livrés.

La décadence de l'Italie date du moment où les prêtres ont voulu
gouverner et les finances et la police et l'armée.

Après de grandes révolutions, j'ai relevé les autels en France et en
Italie; je leur ai donné un nouvel éclat dans plusieurs parties de
l'Allemagne et de la Pologne. J'en protégerai constamment les ministres.

Je n'ai qu'à me louer de mon clergé de France et d'Italie. Il sait que
les trônes émanent de Dieu, et que le crime le plus grand à ses yeux,
parce que c'est celui qui fait le plus de mal aux hommes, c'est
d'ébranler le respect et l'amour que l'on doit aux souverains. Je fais
un cas particulier de votre archevêque d'Urbin. Ce prélat, animé d'une
véritable foi a repoussé avec indignation les conseils, comme il a bravé
les menaces de ceux qui veulent confondre les affaires du Ciel, qui ne
changent jamais, avec les affaires de la terre, qui se modifient selon
les circonstances de la force et de la politique. Je saurai faire
respecter en Italie comme en France les droits des nations et de ma
couronne, et réprimer ceux qui voudraient se servir de l'influence
spirituelle pour troubler mes peuples et leur prêcher le désordre et
la rébellion. Ma couronne de fer est entière et indépendante comme ma
couronne de France. Je ne veux aucun assujettissement qui en altère
l'indépendance.

Les sentimens que vous m'exprimez, et qui animent mes peuples du Musone,
du Metauro et du Tronto me sont connus. Assurez les que constamment ils
peuvent compter sur les effets de ma protection, et que la première fois
que je passerai les Alpes, j'irai jusqu'à eux.



Vittoria, le 9 novembre 1808.

_Premier bulletin de l'armée d'Espagne._

Position de l'armée française au 25 octobre: le quartier-général à
Vittoria.

Le maréchal duc de Conegliano, avec la gauche, bordant l'Aragon et
l'Ebre: son quartier-général à Rafalla.

Le maréchal duc d'Elchingen: son quartier-général à Guardia.

Le maréchal duc d'Istrie: son quartier-général à Miranda, occupant le
fort de Pancorba par une garnison.

Le général de division Merlin, occupant avec une division les hauteurs
de Durango, et contenant l'ennemi, qui paraissait vouloir tomber sur les
hauteurs de Mondragon.

Le maréchal duc de Dantzick étant arrivé avec la division Sébastiani et
Leval, le roi jugea à propos de faire rentrer la division Merlin.

Cependant l'ennemi ayant pris de l'audace, et ayant occupé Lérin, Viana
et plusieurs postes sur la rive gauche de l'Ebre, le roi ordonna au
maréchal duc de Conegliano de marcher sur lui. Le général Watier,
commandant la cavalerie, et les brigades des généraux Habert, Brun et
Razout, marchèrent contre les postes ennemis; l'ennemi fut culbuté
partout dans la journée du 27; douze cents hommes armés dans Lerin
voulurent d'abord se défendre, mais le général de division Grandjean
ayant fait ses dispositions pour les attaquer, les culbuta, fit
prisonnier un colonel, deux lieutenans-colonels, quarante officiers et
les douze cents soldats: ce sont les troupes qui faisaient partie du
camp Saint-Roch. Dans le même temps le maréchal duc d'Elchingen marchait
sur Logrono, passait l'Ebre, faisait à l'ennemi trois cents prisonniers,
le poursuivait à plusieurs lieues de l'Ebre, et rétablissait le pont de
Logrono. Par suite de cet événement, le général espagnol Pignatelli, qui
commandait les insurgés, fut lapidé par eux.

Les troupes du traître la Romana, et les Espagnols prisonniers en
Angleterre, que les Anglais avaient débarqués en Espagne, et les
divisions de Galice, formant une force de trente mille hommes, de
Bilbao, menaçaient le maréchal duc de Dantzick, qui, emporté par une
noble impatience, marcha à eux dans la journée du 31, et les culbuta
de toutes leurs positions, au pas de charge: les troupes de la
confédération du Rhin se sont distinguées, principalement le corps de
Bade.

Le maréchal duc de Dantzick poursuivit l'ennemi, l'épée dans les reins,
toute la journée du premier novembre, jusqu'à Guenès, et entra dans
Bilbao. Des magasins considérables ont été trouvés dans cette ville;
plusieurs Anglais ont été faits prisonniers. La perte de l'ennemi a été
considérable en tués et blessés; elle l'a été peu en prisonniers. Notre
perte n'a été que d'une quinzaine de tués et d'une centaine de blessés.
Tout honorable qu'est cette affaire, il serait à désirer qu'elle n'eût
pas eu lieu. Le corps espagnol était dans une position à être enlevé.

Sur ces entrefaites, le corps du maréchal Victor étant arrivé, fut
dirigé de Vittoria sur Orduna. Dans la journée du 7, l'ennemi renforcé
de nouvelles troupes arrivées de Saint-Ander, avait couronné les
hauteurs de Guenès. Le maréchal duc de Dantzick marcha à eux et
perça leur centre. Les cinquante-huitième et trente-deuxième se sont
distingués.

Si ces événemens se fussent passés en plaine, pas un ennemi n'eût
échappé; mais les montagnes de Saint-Ander et de Bilbao sont presque
inaccessibles. Le duc de Dantzick poursuivit toute la journée l'ennemi
dans les gorges de Valmaseda.

Dans ces dernières affaires, l'ennemi a perdu en hommes tués, blessés et
prisonniers, plus de trois mille cinq cents à quatre mille hommes.

Le duc de Dantzick se loue particulièrement du général de division
Leval, du général de division Sébastiani, du général hollandais Chassey,
du colonel Lacoste, du vingt-septième régiment d'infanterie légère,
du colonel Bacon, du soixante-troisième d'infanterie de ligne, et des
colonels des régimens de Bade et de Nassau, auxquels S. M. a accordé des
récompenses.

L'armée est abondamment pourvue de vivres; le temps est très-beau.

Nos colonnes marchent en combinant leurs mouvemens.

On croit que le quartier-général part cette nuit de Vittoria.



Burgos, le 12 novembre 1808.

_Deuxième bulletin de l'armée d'Espagne,_

Le duc de Dantzick est entré dans Valmaseda en poursuivant l'ennemi.

Dans la journée du 8, le général Sébastiani découvrit sur une montagne
très-élevée, à la droite de Valmaseda, l'arrière-garde des insurgés;
il marcha sur-le-champ à eux, les culbuta, et fit une centaine de
prisonniers.

Cependant, la ville de Burgos était occupée par l'armée d'Estramadure,
formée en trois divisions: l'avant-garde composée des gardes wallonnes
et espagnoles et du corps d'étudians des universités de Salamanque et de
Léon, formant plusieurs bataillons; plusieurs régimens de ligne et des
régimens de nouvelle formation, formés depuis l'insurrection de Badajoz,
portaient cette armée à environ vingt mille hommes.

L'empereur ayant donné le commandement de la cavalerie de l'armée au
maréchal duc d'Istrie, donna le commandement du deuxième corps au
maréchal duc de Dalmatie. Le 10, à la pointe du jour, ce maréchal marcha
à la tête de la division Mouton, pour reconnaître l'ennemi. Arrivé à
Gamonal, il fut accueilli par une décharge de trente pièces de canon:
ce fut le signal du pas de charge. L'infanterie de la division Mouton
marcha soutenue par des salves d'artillerie. Les gardes wallonnes et
espagnoles furent culbutées à la première attaque. Le duc d'Istrie, à la
tête de sa cavalerie, déborda leurs ailes; l'ennemi fut mis en pleine
déroute; trois mille hommes sont restés sur le champ de bataille,
douze drapeaux et vingt-cinq pièces de canon ont été pris, trois mille
prisonniers ont été faits; le reste est dispersé. Nos troupes sont
entrées pêle-mêle avec l'ennemi dans la ville de Burgos, et la cavalerie
le poursuit dans toutes les directions.

Cette armée d'Estramadure, qui venait de Madrid à marches forcées, qui
s'était signalée pour premier exploit, par l'égorgement de son infortuné
général, le comte de Torrès, toute armée de fusils anglais, et
spécialement soldée par l'Angleterre, n'existe plus. Le colonel des
gardes wallonnes et un grand nombre d'officiers supérieurs ont été faits
prisonniers. Notre perte a été très-légère; elle consiste en douze ou
quinze hommes tués et cinquante blessés au plus. Un seul capitaine a été
tué d'un boulet.

Cette affaire, due aux dispositions du duc de Dalmatie et à
l'intrépidité avec laquelle le duc d'Istrie a fait charger la cavalerie,
fait le plus grand honneur à la division Mouton; il est vrai que cette
division est composée de corps dont le seul nom est depuis long-temps un
dire d'honneur.

Le château de Burgos a été occupé et trouvé en bon état. Il y a des
magasins considérables de farines, de vin et de blé.

Le 11, l'empereur a passé la revue de la division Bonnet, et l'a dirigée
immédiatement sur les débouchés des gorges de Saint-Ander.

Voici la position de l'armée aujourd'hui:

Le maréchal duc de Bellune poursuivant vivement les restes de l'armée de
Galice, qui se retire par Villarcayo et Reynosa, point vers lequel
le duc de Dalmatie est en marche. Il ne lui restera plus d'autres
ressources que de se disséminer dans des montagnes, en abandonnant son
artillerie, ses bagages et tout ce qui constitue une armée.

S. M. l'empereur est à Burgos avec sa garde; le général Milhaud, avec
sa division de dragons, marche sur Palencia; le général Lasalle a pris
possession de Lerma.

Ainsi, dans un moment, les armées de Galice et d'Estramadure ont été
battues, dispersées et en partie détruites, et cependant tous les corps
de l'armée ne sont pas arrivés. Les trois-quarts de la cavalerie sont en
arrière, et près de la moitié de l'infanterie.

On a remarqué dans l'armée insurgée les contrastes les plus opposés. On
a trouvé dans la poche des officiers morts, des contrôles de compagnies
qui s'intitulaient compagnies de Brutus, compagnies del Populo;
c'étaient les compagnies des étudians des écoles; d'autres dont les
compagnies portaient des noms de saints; c'était l'insurrection des
paysans. Anarchie et désordres, voilà ce que l'Angleterre sème en
Espagne. Qu'en recueillera-t-elle? la haine de cette brave nation
éclairée et réorganisée. Du reste, l'extravagance des meneurs des
insurgés s'aperçoit partout. Il y a des drapeaux parmi ceux que nous
avons pris, où l'aigle impérial se trouve déchiré par le lion d'Espagne;
et qui se permet de pareilles allégories? Les troupes les plus mauvaises
qui existent en Europe.

La cavalerie de l'armée d'Estramadure a été battue de l'oeil. Du moment
que le dixième de chasseurs l'a aperçue, elle s'est mise en déroute, et
on ne l'a plus revue.

L'empereur a passé la revue du corps du duc de Dalmatie, comme il
partait de Burgos pour marcher sur les derrières de l'armée de Galice.
S. M. a fait des promotions, donné des récompenses, et a été fort
contente de la troupe. Elle a témoigné sa satisfaction aux vainqueurs
de Médina del Riosecco et de Burgos, le maréchal duc d'Istrie, et les
généraux Merle et Mouton.



An quartier-impérial de Burgos, le 12 novembre 1808.

_Au président du corps législatif._

Monsieur le président du corps législatif, mes troupes ayant, au combat
de Burgos, pris douze drapeaux de l'armée d'Estramadure, parmi lesquels
se trouvent ceux des gardes wallonnes et espagnoles, j'ai voulu profiter
de cette circonstance et donner une marque de ma considération aux
députés des départemens au corps législatif, en leur envoyant ces
drapeaux pris dans la même quinzaine où j'ai présidé à l'ouverture de
leur session. Que les députés des départemens et les collèges électoraux
dont ils font partie, y voient le désir que j'ai de leur donner une
preuve de mon estime. Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu
qu'il vous ait, monsieur le président du corps législatif, en sa sainte
et digne garde.



Burgos, le 13 décembre 1808.

_Troisième bulletin de l'armée d'Espagne._

L'armée de Galice, qui est en fuite de Bilbao, est poursuivie par le
maréchal duc de Bellune, dans la direction d'Espinosa; par le maréchal
duc de Dantzick, dans celle de Villarcayo, et tournée sur Reynosa, par
le maréchal duc de Dalmatie. Des événemens importans doivent avoir lieu.

Le général Milhaud, avec sa division de cavalerie, est entré à Palencia,
et a poussé des détachemens sur les débouchés de Reynosa, à la suite
d'un parc d'artillerie de l'armée de Galice.

Les jeunes étudians de Salamanque, qui croyaient faire la conquête de la
France, les paysans fanatiques qui rêvaient déjà le pillage de Baïonne
et de Bordeaux, et se croyaient conduits par tous les saints apparus à
des moines imposteurs, se trouvent déchus de leurs folles chimères. Leur
désespoir et leur consternation sont au comble; ils se lamentent des
malheurs auxquels ils sont en proie, des mensonges qu'on leur a fait
accroire, et de la lutte sans objet dans laquelle ils sont engagés.

Toute la plaine de Castille est déjà couverte de notre cavalerie. L'élan
et l'ardeur de nos troupes les portent à faire quatorze et quinze lieues
par jour. Nos grand'gardes sont sur le Duero. Toute la côte de Bilbao et
de Saint-Ander est nettoyée d'ennemis.

L'infortunée ville de Burgos, en proie à tous les maux d'une ville prise
d'assaut, fait frémir d'horreur. Prêtres, moines, habitans, se sont
sauvés à la première nouvelle du combat, menacés de voir les soldats de
l'armée d'Estramadure se défendre dans les maisons, comme ils en avaient
annoncé l'intention, pillés d'abord par eux, et ensuite par nos soldats
entrant dans les maisons pour en chasser les ennemis et n'y trouvant
plus d'habitans.

Il faudrait que des hommes comme M. de Stein, qui, au défaut de troupes
de ligne qui n'ont pu résister à nos aigles, méditent le sublime projet
de lever des masses, fussent témoins des malheurs qu'elles entraînent,
et du peu d'obstacle que cette ressource peut offrir à des troupes
réglées.

On a trouvé dans Burgos et dans les environs pour trente millions
de laines que S. M. l'empereur a fait séquestrer. Toutes celles qui
appartiendraient à des moines et à des individus faisant partie des
insurgés, seront confisquées et serviront de première indemnité aux
Français, pour les pertes qu'ils ont éprouvées; car à Madrid même, les
Français domiciliés depuis quarante ans, ont été dépouillés de leurs
biens; les Espagnols fidèles à leur roi, ont été déclarés émigrés. Les
biens de d'Aranza, le ministre le plus vertueux et le plus éclairé; de
Massaredo, le marin le plus instruit; d'Offarill, le meilleur militaire
de l'Espagne, ont été vendus à l'encan. Ceux de Campo d'Alange,
respectable par ses vertus, par son nom et par sa fortune, propriétaire
de soixante mille mérinos et de trois millions de revenus, sont devenus
la proie de ces frénétiques.

Une autre mesure que l'empereur à ordonnée, c'est la confiscation
de toutes les marchandises de fabrique anglaise, celle des denrées
coloniales débarquées en Espagne depuis l'insurrection. Les marchands de
Londres feront donc bien d'envoyer des marchandises à Lisbonne, à Porto
et dans les ports d'Espagne. Plus ils en enverront et plus grande sera
la contribution qu'ils nous paient.

La ville de Palencia, dirigée par un digne évêque, a accueilli nos
troupes avec empressement. Cette ville ne se ressent pas des calamités
de la guerre. Un saint évêque qui pratique les principes de l'évangile,
animé par la charité chrétienne, des lèvres duquel il ne découle que du
miel, est le plus grand bienfait que le Ciel accorde aux peuples.
Un évêque passionné, haineux et furibond, qui ne prêche que la
désobéissance et la rébellion, le désordre et la guerre, est un monstre
que Dieu a donné aux peuples dans sa colère, pour les égarer dans la
source même de la morale.

Dans les prisons de Burgos étaient renfermés plusieurs moines. Les
paysans les ont lapidés. «Malheureux que vous êtes, leur disaient-ils,
c'est vous qui nous avez entraînés dans ce comble d'infortunes. Nos
malheureuses femmes, nos pauvres enfans, nous ne les reverrons peut-être
plus. Misérables que vous êtes, le Dieu juste vous punira aux enfers de
tous les maux que vous causez à nos familles et à notre patrie.»



Burgos, le 15 novembre 1808.

_Quatrième bulletin de l'armée d'Espagne._

S. M. a passé hier la revue de la division Marchand, a nommé les
officiers et sous-officiers les plus méritans à toutes les places
vacantes, et a donné des récompenses aux soldats qui s'étaient
distingués. S. M. a été extrêmement contente de ces troupes, qui
arrivent presque sans s'arrêter des bords de la Vistule.

Le duc d'Elchingen est parti de Burgos. L'empereur a passé ce matin
la revue de sa garde dans la plaine de Burgos. S. M. a vu ensuite la
division Dessolles et a nommé à toutes les places vacantes dans cette
division.

Les événemens se préparent et tout est en marche. Rien ne réussit à la
guerre qu'en conséquence d'un plan bien combiné.

Parmi les prisonniers nous en avons trouvé qui portaient à la
boutonnière un aigle renversé percé de deux flèches, avec celle
inscription: _au vainqueur de la France_. A cette ridicule fanfaronnade,
on reconnaît les compatriotes de Don Quichotte. Le fait est qu'il est
impossible de trouver de plus mauvaises troupes, soit dans les montagnes
soit dans la plaine. Ignorance crasse, folle présomption, cruauté contre
le faible, souplesse et lâcheté avec le fort, voilà le spectacle que
nous avons sous les yeux. Les moines et l'inquisition ont abruti cette
nation.

Dix mille hommes de cavalerie légère et de dragons, avec vingt-quatre
pièces d'artillerie légère, s'étaient mis en marche le 11 pour courir
sur les derrières de la division anglaise que l'on disait être à
Valladolid. Ces braves ont fait trente-quatre lieues en deux jours,
mais notre espérance a été déçue. Nous sommes entrés à Palencia, à
Valladolid; on a poussé six lieues plus loin; point d'Anglais, mais bien
des promesses et des assurances.

Il paraît certain qu'une division de leur troupes a débarqué à la
Corogne, et qu'une autre division est entrée à Badajoz au commencement
du mois. Le jour où nous les trouverons sera un jour de fête pour
l'armée française. Puissent-ils rougir de leur sang ce continent qu'ils
dévastent par leurs intrigues, leur monopole et leur épouvantable
égoïsme! Puissent-ils, au lieu de vingt mille, être quatre-vingt ou cent
mille hommes, afin que les mères de famille anglaises apprennent ce que
c'est que les maux de la guerre, et que le gouvernement britannique
cesse de se jouer de la vie et du sang des peuples du continent. Les
mensonges les plus grossiers, les moyens les plus vils sont mis en
oeuvre par le machiavélisme anglais pour égarer la nation espagnole.
Mais la masse est bonne: la Biscaye, la Navarre, la Vieille-Castille, la
plus grande partie de l'Aragon même, sont animées d'un bon esprit. La
généralité de la nation voit avec une profonde douleur l'abîme où on la
jette, et ne tardera pas à maudire les auteurs de tant de maux.

Florida Blanca, qui est à la tête de l'insurrection espagnole, est le
même qui a été ministre sous Charles III. Il a toujours été ennemi
décidé de la France, et partisan zélé de l'Angleterre. Il faut espérer
qu'à sa dernière heure, il reconnaîtra les erreurs de la politique de sa
vie. C'est un vieillard qui réunit à l'anglomanie la plus aveugle, la
dévotion la plus superstitieuse. Ses confidens et ses amis sont les
moines les plus fanatiques et les plus ignares.

L'ordre est rétabli dans Burgos et dans les environs. A ce premier
moment de terreur a succédé la confiance. Les paysans sont retournés
dans leurs villages et à leur labour.



Burgos, le 16 novembre 1808.

_Cinquième bulletin de l'armée d'Espagne._

Les destinées de l'armée d'Estramadure se sont terminées dans les
plaines de Burgos. L'armée de Galice, battue aux combats de Durango,
de Guénès, de Valmaseda, a péri ou a été dispersée à la bataille
d'Espinosa. Cette armée était composée de l'infanterie de l'ancienne
armée espagnole qui était en Portugal et en Galice, et qui a quitté
Porto à la fin de juin; des milices de la Galice, des Asturies et de la
Vieille-Castille;

De cinq mille prisonniers espagnols que les Anglais avaient habillés et
armés à leurs frais et débarqués à Saint Ander;

Des volontaires de levées extraordinaires de la Galice, de la
Vieille-Castille et des Asturies;

Des régimens d'artillerie, des garnisons de marine, et des matelots des
départemens de la Corogne et du Ferrol;

Enfin des corps que le traître la Romana avait amenés du Nord et
débarqués a Saint-Ander.

Dans sa folle présomption, cette armée manoeuvrait sur le flanc droit de
l'armée française, et voulait couper la communication par la Biscaye.
Pendant l'espace de dix jours, elle a été menée battant de gorge en
gorge, de mamelon en mamelon. Enfin, le 10 novembre, arrivée à Espinosa,
elle voulut couvrir sa retraite, ses parcs, ses hôpitaux et ses
magasins.

Elle se rangea en bataille et se crut dans une position inattaquable.

Le maréchal duc de Bellune culbuta son arrière-garde, et se trouva
à trois heures après midi devant son front de bataille. Le général
Pacthod, avec les quatre-vingt-quatorzième et quatre-vingt-quinzième
régimens de ligne, eut ordre d'enlever un mamelon situé en avant de
la ligne de bataille qu'occupait la troupe du traître la Romana. La
position était belle; les soldats qui la défendaient, les meilleurs du
pays et soutenus par toute la ligne ennemie. Le général Pacthod gravit,
l'arme au bras, ces montagnes escarpées, et fondit sur ces régimens qui
avaient abusé de notre loyauté et faussé leurs sermens. Dans un clin
d'oeil ils furent rompus et jetés dans les précipices. Le régiment de la
Princesse a été détruit.

La ligne ennemie se porta alors en avant et combina des attaques pour
reprendre le plateau. Toutes les colonnes qui avancèrent disparurent et
trouvèrent la mort. La nuit obscure surprit les deux armées dans cette
position.

Pendant ce temps, le maréchal duc de Dalmatie filait sur Reynosa, seule
retraite de l'ennemi.

A la pointe du jour, le duc de Bellune fit déborder par le général de
brigade Maison, à la tête du seizième régiment d'infanterie légère, la
gauche de l'ennemi; de son côté le duc de Dantzick accourut au feu et
déborda sa droite.

Le général Maison, avec les braves du seizième, gravit sur des montagnes
escarpées à tout autre inaccessibles, et culbuta l'ennemi. Le duc de
Bellune fit alors avancer le centre; et l'ennemi coupé et tourné, fuit à
la débandade, jetant ses armes, ses drapeaux et abandonnant ses canons.

La division Sébastiani poursuivit les fuyards dans la direction de
Villarcayo, attaqua, tua, prit ou dispersa une division et lui enleva
ses canons.

Le duc de Dalmatie enleva à Reynosa tous les parcs, magasins, bagages,
et fit quelques prisonniers.

Le colonel Tascher, envoyé à la poursuite de l'ennemi à la tête d'un
régiment de chasseurs, a ramené un grand nombre de prisonniers.

Cependant l'ennemi qui nous menaçait avec tant d'ignorance et une si
aveugle présomption, était non-seulement tourné par Reynosa, mais encore
par Palencia, par la cavalerie qui déjà occupait les débouchés des
montagnes dans la plaine à vingt lieues de ses derrières.

Soixante pièces de canon, vingt mille hommes tués ou pris, le reste
dispersé; douze généraux espagnols tués; tous les secours en armes,
habillemens, munitions, que les Anglais avaient débarqués, tombés en
notre pouvoir, sont le résultat de cette affaire. La terreur est dans
l'âme du soldat espagnol. Il jette sa veste rouge au chiffre du roi
Georges, son fusil anglais, et cherche à se cacher dans des cavernes,
dans des hameaux sous l'habit de paysan. Blake se sauve errant dans les
montagnes des Asturies; la Romana, avec quelques milliers d'hommes,
s'est jeté sur la marine de Saint-Ander.

Cependant notre perte est de peu de conséquence. Aux combats de
Durango, de Guenès, de Valmaseda, d'Espinosa, nous n'avons perdu que
quatre-vingts hommes tués et trois cents blessés, aucun homme de marque.
On a brisé trente mille fusils et on en a pris en magasin à Reynosa.

S.M. a nommé le général de brigade Pacthod général de division, et
a accordé dix décorations de la légion d'honneur aux
quatre-vingt-quatorzième et quatre-vingt-quinzième régimens d'infanterie
de ligne et au seizième d'infanterie légère.



Burgos, le 18 novembre 1808.

_Sixième bulletin de l'armée d'Espagne._

Des quarante-cinq mille hommes qui composaient l'armée de Galice, partie
a été tuée et prise, le reste a été éparpillé. Les débris en tombent de
tous côtés dans nos postes. Le général de division Debelle a fait cinq
cents prisonniers du côté de Vasconcellos.

Le colonel Tascher, commandant le premier régiment provisoire de
chasseurs, a donné sur l'escorte du général espagnol Acebedo; l'escorte
ayant fait résistance, tout a été tué.

Le général Bonnet est tombé avec sa division sur la tête d'une colonne
de fuyards de deux mille hommes; partie a été prise et l'autre partie
détruite.

Le maréchal duc d'Istrie, commandant la cavalerie de l'armée, est entré
à Aranda, le 16 à midi. Nos partis de cavalerie vont sur la gauche
jusqu'à Soria et Madrid, et sur la droite jusqu'à Léon et Zamora.

L'ennemi a évacué Aranda avec la plus grande précipitation. Il y a
laissé quatre pièces de canon. On a trouvé dans cette ville un magasin
considérable de biscuit, quarante mille quintaux de blé, et une grande
quantité d'effets d'habillement.

A Reynosa on a trouvé beaucoup d'objets anglais, et des
approvisionnemens de toute espèce.

Les habitans de Montana, de toute la plaine de la Castille jusqu'au
Portugal, de la province de Soria, maudissent hautement les auteurs de
cette guerre, et demandent à grands cris le repos et la paix.

Le maréchal duc de Dantzick fait une mention particulière du général de
brigade Roguet. Il cite avec éloge le lieutenant de Coigny, aide-de-camp
du général Sébastiani, qui a eu un cheval tué sous lui.

Le duc de Bellune fait une mention particulière du général de division
Villatte.

Vingt mille balles de laine valant de quinze à vingt millions, saisis à
Burgos, ont été dirigées sur Baïonne. La vente publique en sera faite à
l'enchère au premier janvier. Tous les négocians de France pourront y
concourir. Sur le produit de cette vente le droit de vingt pour cent est
dû au roi. Le surplus servira soit à rendre aux propriétaires qui
n'ont point pris part à l'insurrection, le prix des laines qui leur
appartiennent, ce qui se réduit à peu de chose, servir d'indemnité aux
négocians français qui ont été pillés ou ont essuyé des confiscations en
Espagne.

S.M. a ordonné qu'une commission présidée par un maître des requêtes, et
composée de deux membres de chacune des chambres de commerce des villes
de Baïonne, Bordeaux, Toulouse et Marseille, un auditeur au conseil
d'État faisant les fonctions de secrétaire-général, se réunirait
à Baïonne, et que toutes les villes et corporations françaises et
italiennes qui auraient des réclamations à faire à raison des pertes et
confiscations qu'elles auraient essuyées en Espagne, s'adresseraient à
cette commission pour en poursuivre la liquidation. S.M. a chargé le
ministre de l'intérieur de faire un règlement sur la manière de procéder
de cette commission.

L'intention de S.M. est également que les biens qui sont en France, dans
le royaume d'Italie ou dans le royaume de Naples, appartenant à des
Espagnols insurgés, soient séquestrés pour servir également aux
indemnités.



Burgos, le 18 novembre 1808.

_Lettre de S.M. l'empereur au grand-juge, ministre de la justice._

Monsieur le comte Régnier, nous avons résolu de faire placer dans la
salle de notre conseil d'état les statues en marbre des sieur Tronchet
et Portalis, rédacteurs du premier projet du code Napoléon, et dont nous
avons été à même d'apprécier les grands talens dans les conférences qui
ont eu lieu lors de la rédaction dudit code; notre intention est que nos
ministres, conseillers d'état et magistrats de toutes les cours voient
dans cette résolution le désir que nous avons d'illustrer leurs talens
et de récompenser leurs services, la seule récompense du génie étant
l'immortalité et la gloire. Nous avons fait connaître nos volontés à
notre grand-maréchal du palais et à l'intendant de notre maison; mais
nous vous chargeons spécialement de porter tous vos soins à ce que les
statues soient promptement faites et ressemblantes. Nous désirons que
vous fassiez connaître ces dispositions à nos différentes cours.

Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa
sainte garde.

NAPOLÉON.



Burgos, le 20 novembre 1808.

_Septième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le 16, l'avant-garde du maréchal duc de Dalmatie est entrée à
Saint-Ander, et y a trouvé une grande quantité de farine, de blé, de
munitions de guerre et de poudre, un magasin de neuf mille fusils
anglais, des dépôts assez considérables de coton et de marchandises de
fabrique anglaise et coloniale.

Pendant que nos troupes entraient à Saint-Ander, il y avait à deux
lieues au large un grand convoi anglais chargé de troupes, de munitions
et d'habillemens; lorsqu'il a vu le drapeau français arboré et salué par
la garnison, il a pris le large.

On a trouvé à Saint-Ander un dépôt considérable de laines qui est
transporté en France.

Le 17, le colonel Tascher a rencontré à Cunillas les fuyards ennemis.
Il y a eu quelques coups de sabre de donnés; on a fait une trentaine de
prisonniers.

L'évêquè de Saint-Ander, animé plutôt de l'esprit du démon que de
l'esprit de l'évangile, homme furibond et fanatique, marchant toujours
un coutelas au côté, s'est sauvé à bord des frégates anglaises. Toutes
les lettres interceptées font voir la terreur et l'effroi qui agitent
cette partie de l'armée espagnole.

On a procédé au désarmement de la Montana, de Bilbao et de la partie de
la Biscaye qui s'est insurgée. On marche également du côté de Soria pour
désarmer cette province. Les provinces de Valladolid et de Palencia le
sont déjà.

Le général Franceschi, commandant un corps de cavalerie légère, a
rencontré à Sahagun, à six lieues de Léon, un grand convoi de bagages et
de malades de l'armée de Galice, qu'il a enlevé.

A Mayorga, un escadron de cavalerie légère a rencontré trois cents
hommes qu'ils a chargés; partie a été tuée, l'autre prise.

La cavalerie du général Lasalle a poussé des partis jusqu'à Somo-Sierra.

Des officiers des régimens espagnols de Zamora et de la Princesse, qui
étaient dans le Nord, et qui s'étaient sauvés à Zamora, ont été faits
prisonniers. «Vous avez prêté serment au roi, leur a-t-on dit. Ils
l'ont avoué;--Vous avez faussé votre serment.--Nous avons obéi à notre
général.--Vous faisiez partie de l'armée française, et vous avez reconnu
les meilleurs procédés par la plus infâme trahison.--Ils répondirent
encore qu'ils étaient sous les ordres de leur général, et qu'ils
n'avaient fait qu'obéir.--On aurait pu vous désarmer, a-t-on ajouté,
peut-être l'aurait-on dû; mais on a eu confiance en vos sermens. Il vaut
mieux pour la gloire de l'empereur qu'il ait eu à vous combattre, que de
s'être porté à un acte qui aurait pu être taxé de trop de méfiance. Vous
n'êtes plus couverts par le droit des gens que vous avez violé. Vous
devriez être passés par les armes; l'empereur veut vous pardonner une
seconde fois.» Au reste, les régimens de Zamora et de la Princesse ont
cruellement souffert; il en est peu resté aux drapeaux.



Burgos, le 23 novembre 1808.

_Huitième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le duc de Dalmatie poursuit ses succès avec la plus grande activité.

Un convoi chargé d'artillerie, de munitions et de fusils anglais, a été
pris dans le port de Cunillas au moment où il allait appareiller: on en
fait l'inventaire. On a déjà noté trente pièces de canon et une grande
quantité de malles d'officiers.

Le général Sarrut, à la tête de sa brigade, pousse vivement l'ennemi;
arrivé à Saint-Vicente, et cotoyant la mer, l'ennemi s'aperçut d'une
hauteur qui couvrait le défilé de Saint-Vicente, que le général Sarrut
n'avait que neuf cents hommes; il crut avoir le temps de tenir pour
passer le défilé qui est un pont de quatre cents toises sur un bras de
mer; mais il ignorait que ces neuf cents hommes étaient du deuxième
d'infanterie légère; il ne tarda pas à l'apprendre. A peine le général
Sarrut fut à portée, que ces braves chargèrent, et l'on vit neuf cents
hommes rompre et mettre en désordre six mille hommes bien postés, sans
éprouver de perte et sans presque coup férir. Cependant le colonel
Tascher avait habilement placé cent cinquante hommes de son régiment de
chasseurs en colonne serrée, par peloton, derrière celle avant-garde; et
aussitôt qu'il vit l'ennemi ébranlé, il chargea, sans délibérer, dans
le défilé, tua et jeta dans la mer et le marais, ou prit la plus grande
partie de cette colonne. On avait déjà fait un millier de prisonniers
lorsque le dernier compte a été rendu, et la colonne du général Sarrut
avait déjà dépassé la province de la Montana et était entrée dans les
Asturies. Les voltigeurs du trente-sixième régiment ont arrêté dans le
port de Santillana un convoi anglais chargé de sucre, de café, de coton
et d'autres denrées coloniales. Le nombre de bâtimens anglais, richement
chargés, qui ont été pris sur cette côte, était déjà de 25.

Dans la plaine, le général de division Milhaud annonce que le 19, non
loin de Léon, une reconnaissance a chargé dans le village de Valverde,
un bataillon d'étudians, dont un grand nombre a été sabré et le reste
dispersé.

Le septième corps de l'armée d'Espagne, que commande le général
Gouvion-Saint-Cyr, commence aussi à faire parler de lui. Le 6 novembre,
la place de Roses a été investie par les généraux Reille et Pino. Les
hauteurs de Saint-Pedro ont été enlevées par les Italiens avec cette
impétuosité qu'ils avaient au quinzième siècle, et dont les troupes du
royaume d'Italie ont donné tant de preuves dans la dernière campagne
d'Allemagne. Un grand nombre de miquelets et d'Anglais débarqués
occupaient le port de Selva. Le général Fontana, à la tête de trois
bataillons d'infanterie légère italienne et des grenadiers et voltigeurs
du septième régiment français, se porta sur Selva, chargea les miquelets
et les Anglais, les culbuta dans la mer, et s'empara de dix pièces
de 24, dont quatre de bronze, que les Anglais n'eurent pas le temps
d'embarquer.

Le 8, la garnison de Roses fit sortir trois colonnes protégées par
l'artillerie des vaisseaux anglais. Le général Mazuchelli les reçut à
bout portant et leur tua plus de six cents hommes.

Le 12, les ennemis voulurent encore faire une sortie; ils trouvèrent les
mêmes braves, et le général Mazuchelli en couvrit ses tranchées. Depuis
ce moment, la garnison a paru consternée et n'a plus voulu sortir.

Dans Barcelonne, le général Duhesme fait le plus grand éloge des vélites
et des troupes d'Italie qui sont sous ses ordres.

On croit que le quartier-général part cette nuit de Burgos.



Aranda, le 25 novembre 1808.

_Neuvième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le système militaire des ennemis paraît avoir été le suivant:

Sur leur gauche était l'armée de Galice, composée de la moitié des
troupes de ligne d'Espagne et de toutes les ressources de la Galice, des
Asturies et du royaume de Léon.

Au centre, était l'armée d'Estramadure, que les corps anglais avaient
promis d'appuyer, et qui était composée de toutes les ressources que
pouvaient fournir l'Estramadure et les provinces voisines.

L'armée d'Andalousie, de Valence, de la Nouvelle-Castille et d'Aragon,
que l'on porte à soixante-dix ou quatre-vingt mille hommes, occupait,
le 20 novembre, Calehorra, Tudela et les bords de l'Aragon. Cette armée
appuyait la droite de l'ennemi: elle était composée de toutes les
troupes qui se trouvaient au camp de Saint-Roch, en Andalousie, à
Valence, à Carthagène et à Madrid, de toutes les levées et de toutes les
ressources de ces provinces. C'est contre cette armée que les corps
de l'armée française manoeuvrent aujourd'hui, les autres ayant été
dispersés et détruits dans les batailles d'Espinosa et de Burgos.

Le quartier-général a été transporté le 22 de Burgos à Lerma, et le 23,
de Lerma à Aranda.

Le duc d'Elchingen s'est porté le 22 à Soria: cette ville, qui est
l'ancienne Numance, est un chef-lieu de province: c'est un des pays de
l'Espagne où les têtes avaient été le plus volcanisées, et c'est celui
qui a fait le moins de résistance. La ville a été désarmée, et un comité
composé de gens bien intentionnés a été chargé de l'administration de la
province.

Le duc d'Elchingen occupait par sa cavalerie légère Medina-Celi, et
battait la route de Sarragosse à Madrid; son avant-garde marchait sur
Agréda.

Le 22, les ducs de Montebello et de Conegliano faisaient leur jonction
au pont de Lodosa.

Le 24, le duc de Bellune portait son quartier-général à Venta-Gonnez.

Presque toutes les routes de communication de Madrid avec les provinces
du Nord se trouvent interceptées; un grand nombre de courriers et de
malles de poste aux lettres sont tombés entre les mains de nos coureurs.
La confusion paraît extrême à Madrid, et il règne dans toute la nation
un défaut de confiance et un désir du repos et de la paix que la puérile
arrogance et la criminelle astuce des meneurs ne parviennent pas à
détruire.

Il paraît difficile que l'armée qui forme la droite de l'ennemi et
qui est sur l'Ebre, puisse se replier sur Madrid et sur le Midi de
l'Espagne. Les événemens qui se préparent décideront probablement du
sort de cette autre moitié de l'armée espagnole.

Le temps est humide; un brouillard épais règne depuis trois jours: cette
saison est plus défavorable encore aux naturels du pays qu'aux hommes
accoutumés aux climats du Nord.

Le général Gouvion-Saint-Cyr continue à faire pousser vivement le siège
de Roses.



Aranda de Duero, le 26 novembre 1808.

_Dixième bulletin de l'armée d'Espagne._

Il paraît que les forces espagnoles s'élèvent à cent quatre-vingt-dix
mille hommes effectifs.

Quatre-vingt mille hommes effectifs faisant soixante mille hommes sous
les armes, qui composaient les armées de Galice et d'Estramadure, et que
commandaient Blake, la Romana et Galluzzo, ont été dispersés et mis hors
de combat.

L'armée d'Andalousie, de Valence, de la Nouvelle-Castille et d'Aragon,
que commandaient Castanos, Penas et Palafox, et qui paraissait être
également de quatre-vingt mille hommes, c'est-à-dire soixante mille
hommes sous les armes, aura sous peu de jours accompli ses destins. Le
maréchal duc de Montebello a ordre de l'attaquer de front avec trente
mille hommes, tandis que les ducs d'Elchingen et de Bellune sont déjà
placés sur ses derrières.

Reste soixante mille hommes effectifs qui peuvent donner quarante mille
hommes sous les armes, dont trente mille sont en Catalogne et dix mille
hommes existent à Madrid, à Valence et dans les autres lieux de dépôts,
ou sont en mouvement.

Avant de faire un pas au-delà du Duero, l'empereur a pris la résolution
de faire anéantir les armées du centre et de gauche, et de faire subir
le même sort à celle de droite du général Castanos.

Lorsque ce plan aura été exécuté, la marche sur Madrid ne sera plus
qu'une promenade. Ce grand dessein doit, à l'heure qu'il est, être
accompli.

Quant au corps de Catalogne, étant en partie composé des troupes de
Valence, Murcie et Grenade, ces provinces menacées retireront leurs
troupes, si toutefois l'état des communications le permet; dans tous les
cas, le septième corps, après avoir terminé le siége de Roses, en rendra
bon compte.

A Barcelonne, le général Duhesine, avec quinze mille hommes
approvisionnés pour six mois, répond de cette importante place.

Nous n'avons pas parlé des forces anglaises. Il paraît qu'une division
est en Galice, et qu'une autre s'est montrée à Badajoz vers la fin du
mois passé. Si les Anglais ont de la cavalerie, nous devrions nous
en apercevoir; car nos troupes légères sont presque parvenues aux
frontières du Portugal. S'ils ont de l'infanterie, ils ne sont pas
probablement dans l'intention de s'en servir en faveur de leurs alliés,
car voilà trente jours que la campagne est ouverte; trois fortes armées
ont été détruites, une immense artillerie a été enlevée; les provinces
de Castille, de la Montana, d'Aragon, de Soria, etc., sont conquises;
enfin le sort de l'Espagne et du Portugal est décidé, et l'on n'entend
parler d'aucun mouvement des troupes anglaises.

Cependant la moitié de l'armée française n'est point encore arrivée; une
partie du quatrième corps d'armée, le cinquième et le huitième corps
entiers, six régimens de cavalerie légère, beaucoup de compagnies
d'artillerie et de sapeurs, et un grand nombre d'hommes des régimens qui
sont en Espagne, n'ont pas encore passé la Bidassoa.

A la vérité, et sans faire tort à la bravoure de nos soldats, on
doit dire qu'il n'y a pas de plus mauvaises troupes que les troupes
espagnoles; elles peuvent, comme les Arabes, tenir derrière des maisons,
mais elle n'ont aucune discipline, aucune connaissance des manoeuvres,
et il leur est impossible de résister sur un champ de bataille, Les
montagnes même ne leur ont offert qu'une faible protection. Mais grâce à
la puissance de l'inquisition, à l'influence des moines, à leur adresse
à s'emparer de toutes les plumes et à faire parler toutes les langues,
on croit encore dans une grande partie de l'Espagne que Blake a été
vainqueur, que l'armée française a été détruite, que la garde impériale
a été prise. Quel que soit le succès momentané de ces misérables
ressources et de ces ridicules efforts, le règne de l'Inquisition est
fini; ses tribunaux révolutionnaires ne tourmenteront plus aucune
contrée de l'Europe; en Espagne comme à Rome l'inquisition sera abolie,
et l'affreux spectacle des auto-da-fé ne se renouvellera pas; cette
réforme s'opérera malgré le zèle religieux des Anglais, malgré
l'alliance qu'ils ont contractée avec les moines imposteurs qui ont fait
parler la Vierge d'el Pilar et les saints de Valladolid. L'Angleterre a
pour alliés le monopole, l'inquisition et les franciscains; tout lui
est bon pourvu qu'elle divise les peuples et qu'elle ensanglante le
continent. Un brick anglais, _le Ferrets_, parti de Portsmouth le 11 de
ce mois, a mouillé le 22 dans le port de Saint-Ander qu'il ne savait pas
être occupé par les Français; il avait à bord des dépêches importantes
et beaucoup de papiers anglais dont on s'est emparé.

On a trouvé à Saint-Ander une grande quantité de quinquina et de denrées
coloniales qui ont été envoyées à Baïonne.

Le duc de Dalmatie est entré dans les Asturies; plusieurs villes et
beaucoup de villages ont demandé à se soumettre pour sortir enfin de
l'abîme creusé par les conseils des étrangers, et par les passions de la
multitude.



Aranda de Duero, le 27 novembre 1808.

_Onzième bulletin de l'armée d'Espagne._

S. M., dans la journée du 19, avait fait partir le maréchal duc de
Montebello avec des instructions pour les mouvemens de la gauche dont
elle lui donna le commandement.

Le duc de Montebello et le duc de Conegliano se concertèrent le 20, à
Lodosa, pour l'exécution des ordres de S. M.

Le 21, la division du général Lagrange, avec la brigade de cavalerie
légère du général Colbert et la brigade de dragons du général Dijon,
partirent de Logrono par la droite de l'Ebre.

Au même moment, les quatre divisions composant le corps d'armée du duc
de Conegliano, passèrent le fleuve à Lodosa, abandonnant tout le pays
entre l'Ebre et Pampelune.

Le 22, à la pointe du jour, l'armée française se mit en marche. Elle
se dirigea sur Calahora, où était la veille le quartier-général de
Castanos; elle trouva cette ville évacuée. Elle marcha ensuite sur
Alfaro; l'ennemi s'était également retiré.

Le 23, à la pointe du jour, le général de division Lefebvre, à la tête
de la cavalerie et appuyé par la division du général Morlot, faisant
l'avant-garde, rencontra l'ennemi. Il en donna sur-le-champ avis au
duc de Montebello, qui trouva l'armée ennemie forte de sept divisions,
formant quarante-cinq mille hommes présens sous les armes, la droite en
avant de Tudela, et la gauche occupant une ligne d'une lieue et demie,
disposition absolument vicieuse. Les Aragonais étaient à la droite, les
troupes de Valence et de la nouvelle Castille étaient au centre, et
les trois divisions d'Andalousie, que commandait plus spécialement
le général Castanos, formaient la gauche. Quarante pièces de canon
couvraient la ligne ennemie.

A neuf heures du matin, les colonnes de l'armée française commencèrent
à se déployer avec cet ordre, cette régularité, ce sang-froid qui
caractérisent de vieilles troupes. On choisissait les emplacement pour
établir en batterie une soixantaine de canons; mais l'impétuosité des
troupes et l'inquiétude de l'ennemi n'en donnèrent pas le temps; l'armée
espagnole était déjà vaincue par l'ordre et par les mouvemens de l'armée
française.

Le duc de Montebello fit enfoncer le centre par la division du général
Maurice Mathieu.

Le général de division Lefebvre, avec sa cavalerie, passa aussitôt
au trot par cette trouée, et enveloppa, par un quart de conversion à
gauche, toute la droite de l'ennemi.

Le moment où la moitié de la ligne ennemie se trouva ainsi tournée et
culbutée, fut celui où le général Lagrange attaqua la ville de Cascante,
où était placée la ligne de Castanos, qui ne fit pas meilleure
contenance que la droite, et abandonna le champ de bataille, en
laissant son artillerie et un grand nombre de prisonniers. La cavalerie
poursuivit les débris de l'armée ennemie jusqu'à Tarracone, dans la
direction d'Agreda. Sept drapeaux, trente pièces de canon avec leurs
attelages et leurs caissons, douze colonels, trois cents officiers et
trois mille hommes ont été pris; quatre mille Espagnols sont restés sur
le champ de bataille, ou ont été jetés dans l'Ebre. Notre perte a été
légère; nous avons eu soixante hommes tués et quatre cents blessés;
parmi ces derniers se trouve le général de division Lagrange, qui a été
atteint d'une balle au bras.

Nos troupes ont trouvé à Tudela beaucoup de magasins.

Le maréchal duc de Conegliano s'est mis en marche sur Sarragosse.

Pendant qu'une partie des fuyards se retirait sur cette place, la gauche
qui avait été coupée, fuyait en désordre sur Tarraçone et Agreda.

Le duc d'Elchingen, qui était le 22 à Soria, devait être le 23 à Agreda;
pas un homme n'aurait échappé, mais ce corps d'armée se trouvant trop
fatigué, séjourna le 23 et le 24 à Soria; il arriva le 24 à Agreda assez
à temps pour s'emparer encore d'une grande quantité de magasins.

Un nommé Palafox, ancien garde-du-corps, homme sans talens et sans
courage, espèce de mannequin d'un moine, véritable chef de parti, qui
lui avait fait donner le titre de général, a été le premier à prendre la
fuite. Au reste, ce n'est pas la première fois qu'il agit de la sorte;
il a fait de même dans toutes les occasions.

Cette armée de quarante-cinq mille hommes a été ainsi battue et défaite,
sans que nous en ayons eu plus de six mille engagés.

Le combat de Burgos avait frappé le centre de l'ennemi, la bataille
d'Espinosa la droite, et la bataille de Tudela la gauche. La victoire a
ainsi foudroyé et dispersé toute la ligne ennemie.



Aranda de Duero, 28 novembre 1808.

_Douzième bulletin de l'armée d'Espagne._

A la bataille de Tudela, le général de division Lagrange, chargé de
l'attaque de Cascante, fit marcher sa division par échelons, et se mit
à la tête du premier échelon, composé du vingt-cinquième régiment
d'infanterie légère, qui aborda l'ennemi avec une telle décision, que
deux cents Espagnols furent percés dans la première charge par les
baïonnettes. Les autres échelons ne purent donner. Cette singulière
intrépidité avait jeté la consternation et le désordre dans les troupes
de Castanos. C'est dans cette circonstance que le général Lagrange, qui
était à la tête de son premier échelon, a reçu une balle qui l'a blessé
assez dangereusement.

Le 26, le duc d'Elchingen s'est porté par Tarraçonne, sur Borja. Les
ennemis avait mis le feu à un parc d'artillerie de soixante caissons
qu'ils avaient à Tarraçonne.

Le général Maurice Mathieu est arrivé le 25 à Borja, poursuivant
l'ennemi et ramassant à chaque instant de nouveaux prisonniers dont le
nombre est déjà de cinq mille; ils appartiennent tous aux troupes de
ligue; le soldat n'a pardonné à aucun paysan armé. Le nombre des pièces
de canon prises est de trente-sept.

Le désordre et le délire se sont emparés des meneurs. Pour première
mesure, ils ont fait un manifeste violent par lequel ils déclarent la
guerre à la France; ils lui imputent tous les désordres de leur cour,
l'abâtardissement de la race qui régnait, et la lâcheté des grands, qui,
pendant tant d'années, se sont prosternés de la manière la plus abjecte
aux pieds de l'idole qu'ils accablent de toute leur rage, aujourd'hui
qu'elle est tombée.

On se ferait en Allemagne, en Italie, en France, une bien fausse idée
des moines espagnols, si on les comparait aux moines qui ont existé dans
ces contrées. On trouvait parmi les bénédictins, les bernardins, etc.,
etc., de France, d'Italie, une foule d'hommes remarquables dans les
sciences et les lettres; ils se distinguaient et par leur éducation et
par la classe honorable et utile d'où ils étaient sortis; les moines
espagnols, au contraire, sont tirés de la lie du peuple, ils sont
ignares et crapuleux; on ne saurait leur trouver de ressemblance qu'avec
des artisans employés dans les boucheries; ils en ont l'ignorance, le
ton et la tournure. Ce n'est que sur le bas peuple qu'ils exercent leur
influence. Une maison bourgeoise se serait crue déshonorée en admettant
un moine à sa table.

Quant aux malheureux paysans espagnols, on ne peut les comparer qu'aux
fellahs d'Egypte; ils n'ont aucune propriété; tout appartient soit aux
moines, soit à quelque maison puissante. La faculté de tenir une auberge
est un droit féodal; et dans un pays aussi favorisé de la nature, on ne
trouve ni postes, ni hôtelleries. Les impositions même ont été aliénées
et appartiennent aux seigneurs. Les grands ont tellement dégénéré, qu'il
sont sans énergie, sans mérite et même sans influence.

On trouve tous les jours à Valladolid et au-delà, des magasins d'armes
considérables. Les Anglais ont bien exécuté cette partie de leurs
engagemens; ils avaient promis des fusils, des poignards, des libelles,
et ils en ont envoyé avec profusion. Leur esprit inventif s'est signalé,
et ils ont poussé fort loin l'art de répandre des libelles, comme
dans ces derniers temps ils s'étaient distingués par leurs fusées
incendiaires. Tous les maux, tous les fléaux qui peuvent affliger les
hommes, viennent de Londres.



Saint-Martin près Madrid, 2 décembre 1808.

_Treizième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le 29, le quartier-général de l'empereur a été porté au village de
Bozeguillas; le 30, à la pointe du jour, le duc de Bellune s'est
présenté au pied du Somo-Sierra; une division de treize mille hommes de
l'armée de réserve espagnole, défendait le passage de cette montagne.
L'ennemi se croyait inexpugnable dans cette position. Il avait retranché
le col que les Espagnols appellent _Puerto_, et y avait placé seize
pièces de canon. Le neuvième d'infanterie légère couronna la droite;
le quatre-vingt-seizième marcha sur la chaussée, et le vingt-quatrième
suivit à mi-côte les hauteurs de gauche. Le général Sennarmont avec six
pièces d'artillerie avança par la chaussée.

La fusillade et la canonnade s'engagèrent. Une charge que fit le général
Montbrun, à la tête des chevau-légers polonais, décida l'affaire; charge
brillante s'il en fut, où ce régiment s'est couvert de gloire et a
montré qu'il était digne de faire partie de la garde impériale. Canons,
drapeaux, fusils, soldats, tout fut enlevé, coupé ou pris. Huit
chevau-légers polonais ont été tués sur les pièces, et seize ont
été blessés. Parmi ces derniers, le capitaine Dzievanoski à été si
grièvement blessé qu'il est presque sans espérance. Le major Ségur,
maréchal-des-logis de la maison de l'empereur, chargeant parmi les
Polonais, a reçu plusieurs blessures dont une assez grave. Les seize
pièces de canon, dix drapeaux, une trentaine de caissons, deux cents
chariots de toute espèce de bagage, les caisses des régimens, sont
les fruits de cette brillante affaire. Parmi les prisonniers qui sont
très-nombreux, se trouvent tous les colonels et les lieutenans-colonels
des corps de la division espagnole. Tous les soldats auraient été pris,
s'ils n'avaient pas jeté leurs armes et ne s'étaient éparpillés dans les
montagnes.

Le premier décembre, le quartier-général de l'empereur était à
Saint-Augustin, et le 2, le duc d'Istrie, avec la cavalerie, est venu
couronner les hauteurs de Madrid. L'infanterie ne pourra arriver que le
3. Les renseignemens qu'on a pris jusqu'à cette heure, portent à penser
que la ville est livrée à toute espèce de désordre, et que les portes
sont barricadées.

Le temps est très-beau.



Madrid, 5 décembre 1808.

_Quatorzième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le 3, à midi, S. M. arriva de sa personne sur les hauteurs qui
couronnent Madrid, et où étaient placées les divisions de dragons des
généraux Latour-Maubourg et Lahoussaye, et la garde impériale à cheval.
L'anniversaire du couronnement, cette époque qui a signalé tant de jours
à jamais heureux pour la France, réveilla dans tous les coeurs les plus
doux souvenirs et inspira à toutes les troupes un enthousiasme qui se
manifesta par mille acclamations. Le temps était superbe et semblable à
celui dont on jouit eu France dans les belles journées du mois de mai.

Le maréchal duc d'Istrie envoya sommer la ville, où s'était formé une
junte militaire, sous la présidence du général Castellar, qui avait
sous ses ordres le général Morla, capitaine-général de l'Andalousie et
inspecteur-général de l'artillerie. La ville renfermait un grand nombre
de paysans armés qui s'y étaient rendus de tous côtés, six mille hommes
de troupes de ligne et cent pièces de canon. Depuis huit jours on
barricadait les rues et les portes de la ville; soixante mille hommes
étaient en armes; des cris se faisaient entendre de toutes parts; les
cloches de deux cents églises sonnaient à la fois et tout présentait
l'image du désordre et du délire.

Un général de troupes de ligne parut aux avant-postes pour répondre à la
sommation du duc d'Istrie; il était accompagné et surveillé par trente
hommes du peuple dont le costume, les regards et le farouche langage,
rappelaient les assassins de septembre. Lorsqu'on demandait au général
espagnol s'il voulait exposer des femmes, des enfans, des vieillards aux
horreurs d'un assaut, il manifestait à la dérobée la douleur dont il
était pénétré; il faisait connaître par des signes qu'il gémissait sous
l'oppression ainsi que tous les honnêtes gens de Madrid, et lorsqu'il
élevait la voix, ses paroles étaient dictées par les misérables qui
le surveillaient. On ne put avoir aucun doute de l'excès auquel
était portée la tyrannie de la multitude, lorsqu'on le vit dresser
procès-verbal de ses propres discours, et les faire attester par la
signature des spadassins qui l'environnaient.

L'aide-de-camp du duc d'Istrie, qui avait été envoyé dans la ville,
saisi par des hommes de la dernière classe du peuple, allait être
massacré, lorsque les troupes de ligne indignées le prirent sous leur
sauve-garde et le firent remettre à son général.

Un garçon boucher de l'Estramadure, qui commandait une des portes,
osa demander que le duc d'Istrie vint lui-même dans la ville les yeux
bandés; le général Montbrun repoussa cette audace avec indignation; il
fut aussitôt entouré, et il n'échappa qu'en tirant son sabre. Il faillit
être victime de l'imprudence avec laquelle il avait oublié qu'il n'avait
point affaire avec des ennemis civilisés.

Peu de temps après des déserteurs des gardes wallonnes se rendirent au
camp. Leurs dépositions donnèrent la conviction que les propriétaires,
les honnêtes gens étaient sans influence, et l'on dut croire que toute
conciliation était impossible.

La veille, le marquis de Perales, homme respectable qui avait paru jouir
jusqu'alors de la confiance du peuple, fut accusé d'avoir fait mettre
du sable dans les cartouches. Il fut aussitôt étranglé, et ses membres
déchirés furent envoyés comme des trophées dans les quartiers de la
ville. On arrêta que toutes les cartouches seraient refaites, et trois
ou quatre mille moines furent conduits au Retiro et employés à ce
travail. Il avait été ordonné que tous les palais, toutes les maisons
seraient constamment ouvertes aux paysans des environs, qui devaient y
trouver de la soupe et des alimens à discrétion.

L'infanterie française était encore à trois lieues de Madrid. L'empereur
employa la soirée à reconnaître la ville et à arrêter un plan d'attaque
qui se conciliait avec les ménagemens que méritent le grand nombre
d'hommes honnêtes qui se trouvent toujours dans une grande capitale.

Prendre Madrid d'assaut pouvait être une opération militaire de peu de
difficulté; mais amener cette grande ville se soumettre en employant
tour à tour la force et la persuasion et en arrachant les propriétaires
et les véritables hommes de bien à l'oppression sous laquelle ils
gémissaient, c'est là ce qui était difficile. Tous les efforts de
l'empereur dans ces deux journées n'eurent pas d'autre but; ils ont été
couronnés du plus grand succès.

A sept heures, la division Lapisse, du corps du maréchal duc de Bellune,
arriva. La lune donnait une clarté qui semblait prolonger celle du
jour. L'empereur ordonna au général de brigade Maison de s'emparer des
faubourgs, et chargea le général de division Lauriston de protéger cette
occupation par le feu de quatre pièces d'artillerie de la garde. Les
voltigeurs du seizième s'emparèrent des maisons et notamment d'un grand
cimetière. Au premier feu l'ennemi montra autant de lâcheté qu'il avait
montré d'arrogance pendant toute la journée. Le duc de Bellune employa
toute la nuit à placer son artillerie dans les lieux désignés pour
l'attaque.

A minuit, le prince de Neufchâtel envoya à Madrid un lieutenant-colonel
d'artillerie espagnole qui avait été pris à Somo-Sierra et qui voyait
avec effroi la folle obstination de ses concitoyens. Il se chargea de la
lettre ci-jointe (nº 1).

Le 3, à neuf heures du matin, le même parlementaire revint au
quartier-général avec la lettre ci-jointe (nº 2).

Mais déjà le général de brigade d'artillerie Sénarmont, officier d'un
grand mérite, avait placé ses trente pièces d'artillerie et avait
commencé un feu très-vif qui avait fait brèche aux murs du Retiro. Des
voltigeurs de la division Villatte ayant passé la brèche, leur bataillon
les suivit, et en moins d'une heure, quatre mille hommes qui défendaient
le Retiro furent culbutés. Le palais du Retiro, les postes importans de
l'observatoire, de la manufacture de porcelaine, de la grande caserne et
de l'hôtel de Medina-Celi et tous les débouchés qui avaient été mis en
défense furent emportés par nos troupes.

D'un autre côté, vingt pièces de canon de la garde jetaient des obus et
attiraient l'attention de l'ennemi sur une fausse attaque.

On se serait peint difficilement le désordre qui régnait dans Madrid, si
un grand nombre de prisonniers arrivant successivement n'avaient rendu
compte des scènes épouvantables et de tout genre dont cette capitale
offrait le spectacle. On avait coupé les rues, crénelé les maisons;
des barricades de balles de coton et de laine avaient été fermées; les
fenêtres étaient matelassées; ceux des habitans qui désespéraient du
succès d'une aveugle résistance, fuyaient dans les campagnes; d'autres
qui avaient conservé quelque raison, et qui aimaient mieux se montrer
au sein de leurs propriétés devant un ennemi généreux, que de les
abandonner au pillage de leurs propres concitoyens, demandaient qu'on ne
s'exposât point à un assaut. Ceux qui étaient étrangers à la ville
ou qui n'avaient rien à perdre, voulaient qu'on se défendît à toute
outrance, accusaient les troupes de ligne de trahison et les obligeaient
à continuer le feu.

L'ennemi avait plus de cent pièces de canon en batterie; un nombre plus
considérable de pièces de 2 et de 3 avaient été déterrées, tirées des
caves et ficelées sur des charrettes; équipage grotesque qui seul aurait
prouvé le délire d'un peuple abandonné à lui-même. Mais tous moyens de
défense étaient devenus inutiles: étant maître du Retiro, on l'est de
Madrid. L'empereur mit tous ses soins à empêcher qu'on entrât de maison
en maison. C'en était fait de la ville si beaucoup de troupes avaient
été employées. On ne laissa avancer que quelques compagnies de
voltigeurs que l'empereur se refusa toujours à faire soutenir.

A onze heures, le prince de Neufchâtel écrivit la lettre ci-jointe nº
3; S.M. ordonna aussitôt que le feu cessât sur tous les points.

A cinq heures, le maréchal Morla, l'un des membres de la junte
militaire, et don Bernardo Yriarte, envoyé de la ville, se rendirent
dans la tente de S.A.S. le major-général. Ils firent connaître que
tous les hommes bien pensans ne doutaient pas que la ville ne fût sans
ressources, et que la continuation de la défense était un véritable
délire; mais que les dernières classes du peuple et la foule des hommes
étrangers à Madrid voulaient se défendre et croyaient le pouvoir. Ils
demandaient la journée du 4 pour faire entendre raison au peuple. Le
prince major-général les présenta à S.M. l'empereur et roi, qui leur
dit: «Vous employez en vain le nom du peuple; si vous ne pouvez parvenir
à le calmer, c'est parce que vous-mêmes vous l'avez excité, vous l'avez
égaré par des mensonges. Rassemblez les curés, les chefs des couvens,
les alcades, les principaux propriétaires, et que d'ici à six heures du
matin la ville se rende, ou elle aura cessé d'exister. Je ne veux ni ne
dois retirer mes troupes. Vous avez massacré les malheureux prisonniers
français qui étaient tombés entre vos mains. Vous avez, il y a peu de
jours, laissé traîner et mettre à mort dans les rues deux domestiques de
l'ambassadeur de Russie parce qu'ils étaient nés Français. L'inhabileté
et la lâcheté d'un général avaient mis en vos mains des troupes qui
avaient capitulé sur le champ de bataille, et la capitulation a été
violée. Vous, monsieur Morla, quelle lettre avez-vous écrite à ce
général? Il vous convenait bien de parler de pillage, vous qui étant
entré en Roussillon avez enlevé toutes les femmes et les avez partagées
comme un butin entre vos soldats. Quel droit aviez-vous, d'ailleurs,
de tenir un pareil langage? La capitulation vous l'interdisait. Voyez
quelle a été la conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer
d'être rigides observateurs du droit des nations; ils se sont plaints de
la convention du Portugal, mais ils l'ont exécutée. Violer les traités
militaires, c'est renoncer à toute civilisation, c'est se mettre sur la
même ligne que les Bédouins du désert. Comment donc osez-vous demander
une capitulation, vous qui avez violé celle de Baylen? Voilà comme
l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de ceux
qui s'en s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte à Cadix; elle
était l'alliée de l'Espagne, et vous avez dirigé contre elle les
mortiers de la ville où vous commandiez. J'avais une armée espagnole
dans mes rangs: j'ai mieux aimé la voir passer sur les vaisseaux
anglais, et être obligé de la précipiter du haut des rochers d'Espinosa,
que de la désarmer; j'ai préféré avoir sept mille ennemis de plus à
combattre, que de manquer à la bonne foi et à l'honneur. Retournez à
Madrid. Je vous donne jusqu'à demain à six heures du matin. Revenez
alors, si vous n'avez à me parler du peuple que pour m'apprendre qu'il
s'est soumis. Sinon vous et vos troupes, vous serez tous passés par les
armes.»

Le 4 à six heures du matin, le général Morla et le général don Fernando
de la Vera, gouverneur de la ville, se présentèrent à la tente du
prince major-général. Les discours de l'empereur, répétés au milieu
des notables, la certitude qu'il commandait en personne; les pertes
éprouvées pendant la journée précédente avaient porté le repentir et
la douleur dans tous les esprits; pendant la nuit, les plus mutins
s'étaient soustraits au danger par la fuite, et une partie des troupes
s'était débandée.

A dix heures, le général Belliard prit le commandement de Madrid, tous
les postes furent remis aux Français, et un pardon général fut proclamé.

A dater de ce moment, les hommes, les femmes, les enfans se répandirent
dans les rues avec sécurité. Jusqu'à onze heures du soir les boutiques
furent ouvertes. Tous les citoyens se mirent à détruire les barricades
et à repaver les rues; les moines rentrèrent dans leurs couvens, et
en peu d'heures Madrid présenta le contraste le plus extraordinaire;
contraste inexplicable pour qui ne connaît pas les moeurs des grandes
villes. Tant d'hommes qui ne pouvaient se dissimuler à eux-mêmes ce
qu'ils auraient fait dans pareille circonstance, s'étonnent de la
générosité des Français. Cinquante mille armes ont été rendues, et cent
pièces de canon sont remises au Retiro. Au reste les angoisses dans
lesquelles les habitans de cette malheureuse ville ont vécu depuis
quatre mois, ne peuvent se dépeindre. La junte était sans puissance; les
hommes les plus ignorans et les plus forcenés exerçaient le pouvoir, et
le peuple, à chaque instant, massacrait ou menaçait de la potence ses
magistrats et ses généraux. Le général de brigade Maison a été blessé.
Le général Bruyère, qui s'était avancé imprudemment dans le moment
où l'on avait cessé le feu, a été tué. Douze soldats ont été tués,
cinquante ont été blessés. Cette perte faible pour un événement aussi
mémorable, est due au peu de troupes qu'on a engagées; on la doit aussi,
il faut le dire, à l'extrême lâcheté de tout ce qui avait les armes à la
main.

L'artillerie a, à son ordinaire, rendu les plus grands services.

Dix mille fuyards échappés de Burgos et de Somo-Sierra, et la deuxième
division de l'armée de réserve se trouvaient, le 3, à trois lieues de
Madrid; mais chargés par un piquet de dragons, ils se sont sauvés en
abandonnant quarante pièces de canon et soixante caissons.

Un trait mérite d'être cité:

Un vieux général retiré du service et âgé de quatre-vingts ans, était
dans sa maison à Madrid, près de la rue d'Alcala. Un officier français
s'y loge avec sa troupe. Ce respectable vieillard paraît devant cet
officier, tenant une jeune fille par la main et dit: Je suis un vieux
soldat, voilà ma fille: je lui donne neuf cent mille livres de dot;
sauvez lui l'honneur et soyez son époux. Le jeune officier prend le
vieillard, sa famille et sa maison sous sa protection. Qu'ils
sont coupables ceux qui exposent tant de citoyens paisibles, tant
d'infortunés habitans d'une grande capitale à tant de malheurs!

Le duc de Dantzick est arrivé le 3 à Ségovie. Le duc d'Istrie, avec
quatre mille hommes de cavalerie, s'est mis à la poursuite de la
division Pennas, qui s'étant échappée de la bataille de Tudela, s'était
dirigée sur Guadalaxara.

Florida Blanca et la junte s'étaient enfuis d'Aranjuez et s'étaient
sauvés à Tolède; ils ne se sont pas crus en sûreté dans cette ville, et
se sont réfugiés auprès des Anglais.

La conduite des Anglais est honteuse. Dès le 20, ils étaient à
l'Escurial au nombre de six mille, ils y ont passé quelques jours. Ils
ne prétendaient pas moins que franchir les Pyrénées et venir sur la
Garonne. Leurs troupes sont superbes et bien disciplinées. La confiance
qu'elles avaient inspirée aux Espagnols est inconcevable; les uns
espéraient que cette division irait à Somo-Sierra, les autres
qu'elle viendrait défendre la capitale d'un allié si cher; mais tous
connaissaient mal les Anglais. A peine eut-on avis que l'empereur était
à Somo-Sierra, que les troupes anglaises battirent en retraite sur
l'Escurial. De là, combinant leur marche avec la division de Salamanque,
elles se dirigèrent sur la mer. Des armes, de la poudre, des habits, ils
nous en ont donné, disait un Espagnol; mais leurs soldats ne sont venus
que pour nous exciter, nous égarer et nous abandonner au milieu de la
crise.--Mais, répondit un officier français, ignorez-vous donc les
faits les plus récens de notre histoire? Qu'ont-ils donc fait pour le
stathouder, pour la Sardaigne, pour l'Autriche? Qu'ont-ils fait plus
récemment encore pour la Suède? Ils fomentent partout la guerre, ils
distribuent des armes comme du poison, mais ils ne versent leur sang que
pour leurs intérêts directs et personnels. N'attendez pas autre chose
de leur égoïsme.--Cependant, répliqua l'Espagnol, leur cause était
la nôtre. Quarante mille Anglais ajoutés à nos forces à Tudela et à
Espinosa pouvaient balancer les destins et sauver le Portugal. Mais à
présent que notre armée de Blake à la gauche, que celle du centre, que
celle d'Aragon à la droite sont détruites, que les Espagnes sont presque
conquises, et que la raison va achever de les soumettre, que deviendra
le Portugal? Ce n'est pas à Lisbonne que les Anglais devaient le
défendre, c'est à Espinosa, à Burgos, à Tudela, à Somo-Sierra et devant
Madrid.



Devant Madrid, le 3 décembre 1808.

Nº 1. _A Monsieur le commandant de la ville de Madrid._

Les circonstances de la guerre ayant conduit l'armée française aux
portes de Madrid, et toutes les dispositions étant faites pour s'emparer
de la ville de vive force, je crois convenable et conforme à l'usage
de toutes les nations de vous sommer, monsieur le général, de ne pas
exposer une ville aussi importante à toutes les horreurs d'un assaut, et
rendre tant d'habitans paisibles victimes des maux de la guerre. Voulant
ne rien épargner pour vous éclairer sur votre véritable situation,
je vous envoie la présente sommation par l'un de vos officiers fait
prisonnier et qui a été à portée de voir les moyens qu'a l'armée pour
réduire la ville.

Recevez, monsieur le général, etc.

ALEXANDRE.



No. 2. _A S.A.S. le prince de Neufchâtel._

Monseigneur,

Avant de répondre catégoriquement à V.A., je ne puis me dispenser de
consulter les autorités constituées de cette ville et de connaître les
dispositions du peuple en lui donnant avis des circonstances présentes.

A ces fins, je supplie V.A. de m'accorder cette journée de suspension
pour m'acquitter de ces obligations, vous promettant que demain, de
bonne heure, ou même cette nuit, j'enverrai ma réponse à V.A. par un
officier-général.

Je prie V.A. d'agréer, etc.

F. marquis de CASTELAR.



Au camp impérial devant Madrid, le 4 décembre 1808, à onze heures du
matin.

Nº 3. _ Au général commandant Madrid._

Monsieur le général Castelar, défendre Madrid est contraire aux
principes de la guerre et inhumain pour les habitans. S.M. m'autorise
à vous envoyer une seconde sommation. Une artillerie immense est en
batterie; des mineurs sont prêts à faire sauter vos principaux édifices;
des colonnes sont à l'entrée des débouchés de la ville, dont quelques
compagnies de voltigeurs se sont rendues maîtresses. Mais l'empereur,
toujours généreux dans le cours de ses victoires, suspend l'attaque
jusqu'à deux heures. La ville de Madrid doit espérer protection et
sûreté pour ses habitans paisibles, pour le culte, pour ses ministres,
enfin l'oubli du passé. Arborez un pavillon blanc avant deux heures et
envoyez des commissaires pour traiter de la reddition de la ville.

Recevez, monsieur le général, etc.

Le major-général,

ALEXANDRE.



Madrid, 7 décembre 1808.

_Quinzième bulletin de l'armée d'Espagne._

Sa Majesté a nommé le général d'artillerie Sénarmont général de
division. Le major Ségur a été nommé adjudant-commandant. On avait
désespéré de la vie de cet officier; mais il est aujourd'hui hors de
danger.

Le comte Krazinski, colonel des chevau-légers polonais, quoique malade,
a toujours voulu charger à la tête de son corps.

Les sieurs Balecki et Wolygurski, maréchaux-des-logis, et Surzieski,
soldat des chevau-légers polonais qui ont pris des drapeaux à l'ennemi,
ont été nommés membres de la légion-d'honneur.

Sa Majesté a de plus accordé aux chevau-légers polonais huit décorations
pour les officiers, et un pareil nombre pour les soldats.

Le duc de l'Infantado a été une des premières causes des malheurs que
son pays a éprouvés; il fut le principal instrument de l'Angleterre dans
ses funestes projets contre l'Espagne; c'est lui qu'elle employa pour
diviser le père et le fils, pour renverser du trône le roi Charles,
dont l'attachement pour la France était connu; pour susciter des orages
populaires contre le premier ministre de ce souverain; pour élever à
la puissance suprême ce jeune prince, qui, dans son mariage avec une
princesse de l'ancienne maison de Naples, avait puisé cette haine contre
les Français dont cette maison ne s'est jamais départie. Ce fut le
duc de l'Infantado qui joua le premier rôle dans la conspiration
de l'Escurial, et c'est à lui que fut alors confié le pouvoir de
généralissime des armées d'Espagne. On le vit ensuite prêter serment
à Baïonne entre les mains du roi Joseph comme colonel des gardes
espagnoles. De retour à Madrid, on le vit jeter le masque et se montrer
ouvertement l'homme des Anglais. C'est chez lui que logeaient les
ministres de l'Angleterre; c'est dans sa société que vivaient les
agens accrédités ou secrets de cette puissance. Après avoir excité
ses concitoyens à une résistance insensée, on l'a vu, aussi lâche que
traître, s'enfuir de Madrid à Guadalaxara, sous le prétexte d'aller
chercher du secours, se soustraire par cette ruse aux périls dans
lesquels il avait entraîné ses concitoyens, et ne montrer quelque
sollicitude que pour l'agent anglais, qu'il emmena dans sa propre
voiture et auquel il servit d'escorte. Que lui vaudra cette conduite? Il
perdra ses titres, il perdra ses biens, qu'on évalue à deux millions de
rentes, et il ira chercher à Londres les mépris, les dédains et l'oubli
dont l'Angleterre a toujours payé les hommes qui ont sacrifié leur
honneur et leur patrie à l'injustice de sa cause.

Aussitôt que le rapport du chef d'escadron comte Lubienski fut connu,
le duc d'Istrie se mit en marche avec seize escadrons de cavalerie pour
observer l'ennemi. Le duc de Bellune suivit avec l'infanterie. Le duc
d'Istrie, arrivé à Guadalaxara, y trouva l'arrière-garde ennemie qui
filait sur l'Andalousie, la culbuta et lui fit cinq cents prisonniers.
Le général de division Ruffin et la brigade de dragons Bordesoult
informés que des ennemis se dirigeaient sur Aranjuez, se sont portés
sur ce point; l'ennemi en a été chassé, et ces troupes se sont mises
aussitôt à la poursuite de tout ce qui fuit vers l'Andalousie.

Le général de division Lahoussaye est entré le 5 à l'Escurial. Cinq à
six cents paysans voulaient défendre le couvent, ils en ont été chassés
de vive force.

Chaque jour les restes de la stupeur dans laquelle étaient tombés les
habitans de Madrid, se dissipent. Ceux qui avaient caché leurs meubles
et leurs effets précieux les rapportent dans leurs maisons. Les
boutiques se garnissent comme à l'ordinaire; les barricades et tous
autres apprêts de défense ont disparu. L'occupation de Madrid s'est
faite sans désordre, et la tranquillité règne dans toutes les parties de
cette grande ville. Un fusilier de la garde ayant été trouvé saisi de
plusieurs montres, et ayant été convaincu de les avoir volées, a été
fusillé sur la principale place de Madrid.

On a trouvé dans cette ville deux cents milliers de poudre, dix mille
boulets, deux millions de plomb, cent pièces de canon de campagne et
cent vingt mille fusils, la plupart anglais. Le désarmement continue
sans aucune difficulté; tous les habitans s'y prêtent avec la meilleure
volonté; ils reviennent avec empressement et de bonne foi à l'autorité
royale qui les soustrait à la malfaisance de l'Angleterre, à la violence
des factions et aux désordres des mouvemens populaires.

Le roi d'Espagne a créé un régiment qui porte le nom de royal-étranger,
et dans lequel sont admis les déserteurs et les Allemands qui étaient
au service d'Espagne. Il a aussi formé un régiment suisse de Réding
le jeune: cet officier s'étant comporté parfaitement et en véritable
patriote suisse; bien différent en cela du général Réding; l'un a bien
mérité de ses compatriotes, et obtiendra partout l'estime; l'autre,
généralement méprisé, ira dans les tavernes de Londres jouir d'une
centaine de livres sterling mal acquises et payées avec dédain; il sera
émigré du continent. Les régimens royal-étranger et Réding le jeune ont
déjà plusieurs milliers d'hommes.

Le cinquième et le huitième corps de l'armée d'Espagne et trois
divisions de cavalerie ne font que passer la Bidassoa; ils sont encore
bien loin d'être en ligne, et cependant beaucoup de victoires ont déjà
été obtenues, et la plus grande partie de la besogne est faite.



Au camp impérial de Madrid, 7 décembre 1808.

_Proclamation._

Espagnols,

Vous avez été égarés par des hommes perfides; ils vous ont engagés dans
une lutte insensée, et vous ont fait courir aux armes. Est-il quelqu'un
parmi vous qui, réfléchissant un moment sur tout ce qui s'est passé,
ne soit aussitôt convaincu que vous avez été le jouet des perpétuels
ennemis du continent qui se réjouissaient en voyant répandre le sang
espagnol et le sang français? Quel pouvait être le résultat du succès
même de quelques campagnes? Une guerre de terre sans fin et une longue
incertitude sur le sort de vos propriétés et de votre existence. Dans
peu de mois vous avez été livrés à toutes les angoisses des factions
populaires. La défaite de vos armées a été l'affaire de quelques
marches. Je suis entré dans Madrid: les droits de la guerre
m'autorisaient à donner un grand exemple, et à laver dans le sang des
outrages faits à moi et à ma nation: je n'ai écouté que la clémence.
Quelques hommes, auteurs de tous vos maux, seront seuls frappés. Je
chasserai bientôt de la Péninsule cette armée anglaise qui a été envoyée
en Espagne non pour vous secourir, mais pour vous inspirer une fausse
confiance et vous égarer.

Je vous avais dit dans ma proclamation du 2 juin que je voulais être
votre régénérateur. Aux droits qui m'ont été cédés par les princes de la
dernière dynastie, vous avez voulu que j'ajoutasse le droit de conquête.
Cela ne changera rien à mes dispositions. Je veux même louer ce qu'il
peut y avoir eu de généreux dans vos efforts, je veux reconnaître
que l'on vous a caché vos vrais intérêts, qu'on vous a dissimulé le
véritable état des choses. Espagnols, votre destinée est entre vos
mains. Rejetez les poisons que les Anglais ont répandus parmi vous; que
votre roi soit certain de votre amour et de votre confiance, et vous
serez plus puissans, plus heureux que vous n'avez jamais été. Tout ce
qui s'opposait à votre prospérité et à votre grandeur, je l'ai détruit;
les entraves qui pesaient sur le peuple, je les ai brisées; une
constitution libérale vous donne, au lieu d'une monarchie absolue, une
monarchie tempérée et constitutionnelle. Il dépend de vous que cette
constitution soit encore votre loi.

Mais si tous mes efforts sont inutiles, et si vous ne répondez pas à ma
confiance, il ne me restera qu'à vous traiter en provinces conquises,
et à placer mon frère sur un autre trône. Je mettrai alors la couronne
d'Espagne sur ma tête et je saurai la faire respecter des méchans, car
Dieu m'a donné la force et la volonté nécessaires pour surmonter tous
les obstacles.

NAPOLÉON.



Au camp impérial de Madrid, 7 décembre 1808.

_Circulaire aux archevêques, aux évêques et aux président des
consistoires._

M. l'évêque de......,

Les victoires remportées par nos armes aux champs d'Espinosa, de Burgos,
de Tudela et de Somo-Sierra, l'entrée de nos troupes dans la ville de
Madrid, et le bonheur particulier que nous avons eu de sauver cette
ville intacte des mains des brigands insurgés qui en tenaient tous les
honnêtes habitans sous l'oppression, nous portent à vous écrire cette
lettre. Nous désirons qu'aussitôt après sa réception, vous vous
concertiez avec qui de droit, afin d'appeler nos peuples dans les
églises, et de faire chanter un _Te Deum_ et telles autres prières que
vous vous voudrez désigner, pour rendre grâce à Dieu d'avoir protégé
nos armes et d'avoir confondu les ennemis de notre nation et de la
tranquillité du continent, qui, réveillant sans cesse l'esprit de
faction, cherchent à consolider leur monopole par les désordres publics
et par le malheur des peuples.

Sur ce, M. l'évêque d...., nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte
garde.

NAPOLÉON.



Madrid, le 8 décembre 1808.

_Seizième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le duc de Montebello se loue beaucoup de la conduite du général de
brigade Pouzet à la bataille de Tudela; du général de division Lefebvre,
du général de brigade d'artillerie Couin, de son aide-de-camp Gueheneuc.
Il fait une mention particulière des trois régimens de la Vistule. Le
général de brigade Augereau, qui a chargé à la tête de la division
Morlot, s'est fait remarquer. Messieurs Viry et Labédoyère ont pris une
pièce de canon au milieu de la ligne ennemie. Le second a été légèrement
blessé au bras.

S. M. a nommé le colonel Pépin général de brigade, et le major polonais
Kliki, colonel. Le colonel polonais Kasinowski, qui a été blessé, a été
nommé membre de la légion-d'honneur.

Le général de division Ruffin, ayant passé le Tage à Aranjuez,
s'est porté sur Orcanna et a coupé le chemin aux débris de l'armée
d'Andalousie qui voulaient se retirer en Andalousie et qui se sont jetés
sur Cuença.

Les divisions de cavalerie des généraux Lasalle et Milhaud se sont
dirigées sur le Portugal par Talavera de la Reina.

Le duc de Dantzick arrive aujourd'hui à Madrid avec son corps d'armée.

Le maréchal Ney, avec son corps d'armée, est arrivé à Guadalaxara venant
de Sarragosse.

S. M. voulant épargner aux honnêtes habitans de cette ville les horreurs
d'un assaut, n'a pas voulu qu'on attaquât Sarragosse jusqu'au moment
où la nouvelle des événemens de Madrid et de la dispersion des armées
espagnoles y serait connue. Cependant si cette ville s'obstinait dans sa
résistance, les mines et les bombes en feraient raison.

Le huitième corps est entré en Espagne. Le général Delaborde va porter
son quartier-général à Vittoria.

La division polonaise du générai Valence arrive aujourd'hui à Buitrago.

Les Anglais sont en retraite de tous côtés. La division Lasalle a
cependant rencontré seize hommes qu'elle a sabrés; c'était des traîneurs
ou des hommes qui s'étaient égarés.

Le maréchal Mortier arrivera le 16 en Catalogne, pour tourner l'armée
ennemie et faire sa jonction avec les généraux Duhesnie et Saint-Cyr.

Le 23 novembre, la brèche du château de la Trinité de la ville de Roses
était au moment de se trouver praticable. Le même jour, les Anglais ont
débarqué quatre cents hommes au pied du château. Un bataillon italien a
marché sur eux, leur a tué dix hommes, en a blessé davantage et a jeté
le reste dans la mer.

On a remarqué une trentaine de barques qui sortaient du port de Roses,
ce qui porte à penser que les habitans commencent à évacuer la ville.

Le 24, l'avant-garde ennemie, campée sur la Fluvia, forte de cinq à
six mille hommes, et commandée par le général Alvarès, est venue en
plusieurs colonnes attaquer les points de Navata, Puntos, Armodas et
Garrigas, occupés par la division du général Souham. Le premier régiment
d'infanterie légère et le quatrième bataillon de la troisième légère ont
soutenu seuls l'effort de l'ennemi et l'ont ensuite repoussé.

L'ennemi a été rejeté au-delà de la Fluvia, avec une perte considérable
en tués et blessés. On a fait des prisonniers, parmi lesquels se
trouvent le colonel Lebrun, commandant en second de l'expédition, et
colonel du régiment de Tarragone, le major et un capitaine du même
régiment.



Madrid, le 10 décembre 1808.

_Dix-septième bulletin de l'armée d'Espagne._

S. M. a passé hier, au Prado, la revue du corps du maréchal duc de
Dantzick, arrivé avant-hier à Madrid; elle a témoigné sa satisfaction à
ces braves troupes.

Elle a passé aujourd'hui la revue des troupes de la confédération du
Rhin, formant la division commandée par le général Leval. Les
régimens de Nassau et de Bade se sont bien comportés. Le régiment de
Hesse-Darmstadt n'a pas soutenu la réputation des troupes de ce pays et
n'a pas répondu à l'opinion qu'elles avaient donnée d'elles dans les
campagnes de Pologne. Le colonel et le major paraissent être des hommes
médiocres.

Le duc d'Istrie est parti le 6 de Guadalaxara; il a fait battre toute la
route de Sarragosse et de Valence, a fait cinq cents prisonniers et a
pris beaucoup de bagages. Au Bastan, un bataillon de cinq cents hommes,
cerné par la cavalerie, a été écharpé.

L'armée ennemie, battue à Tudela, à Catalayud, abandonnée par ses
généraux, par une partie de ses officiers et par un grand nombre de
soldats, était réduite à six mille hommes.

Le 8, à minuit, le duc d'Istrie fit attaquer par le général Montbrun à
Santa-Cruz un corps qui protégeait la fuite de l'armée ennemie. Ce corps
fut poursuivi l'épée dans les reins, et on lui fit mille prisonniers. Il
voulut se jeter dans l'Andalousie par Madridego. Il paraît qu'il a été
forcé de se disperser dans les montagnes de Cuença.



Madrid, 12 décembre 1808.

_Dix-huitième bulletin de l'armée d'Espagne._

La junte centrale d'Espagne avait peu de pouvoir. La plupart des
provinces lui répondaient à peine; toutes lui avaient arraché
l'administration des finances. Elle était influencée par la dernière
classe du peuple; elle était gouvernée par la minorité; Florida-Blanca
était sans aucun crédit. La junte était soumise à la volonté de deux
hommes, l'un nommé Lorenzo-Calvo, marchand épicier de Sarragosse, qui
avait gagné en peu de mois le titre d'excellence; c'était un de ces
hommes violens qui paraissent dans les révolutions; sa probité était
plus que suspecte; l'autre était un nommé Tilly, condamné autrefois aux
galères comme voleur, frère cadet du nommé Gusman, qui a joué un rôle
sous Robespierre dans le temps de la terreur, et bien digne d'avoir eu
pour frère ce misérable. Aussitôt que quelque membre de la junte voulait
s'opposer à des mesures violentes, ces deux hommes criaient à la
trahison: un rassemblement se formait sous les fenêtres d'Aranjuez, et
tout le monde signait. L'extravagance et la méchanceté de ces meneurs
se manifestaient de toutes les manières. Aussitôt qu'ils apprirent
que l'empereur était à Burgos et que bientôt il serait à Madrid, ils
poussèrent le délire jusqu'à faire contre la France une déclaration de
guerre remplie d'injures et de traits de folie.

Ce que les honnêtes gens ont à en souffrir de la dernière classe du
peuple se concevrait à peine, si chaque nation ne trouvait dans ses
annales le souvenir de crises semblables.

Récemment encore trois respectables habitans de Tolède ont été égorgés.

Lorsque le 11, le général de division Lasalle, poursuivant l'ennemi, est
arrivé à Talavera de la Reyna, où les Anglais étaient passés en triomphe
dix jours auparavant, en annonçant qu'ils allaient secourir la capitale,
un spectacle affreux s'est offert aux yeux des Français: un cadavre
revêtu de l'uniforme de général espagnol, était suspendu a une potence
et percé de mille coups de fusil: c'était le général Bénito San Juan,
que ses soldats, dans le désordre de leur terreur panique, et pour
donner un prétexte à leur lâcheté, avaient aussi indignement sacrifié.

Ils n'ont repris haleine à Talavera, que pour torturer leur infortuné
général, qui pendant tout un jour, a été le but de leur barbarie et de
leur adresse atroce.

Talavera de la Reyna est une ville considérable, située sur la belle
vallée du Tage et dans un pays très-fertile.

Les évêques de Léon et d'Astorga, et un grand nombre d'ecclésiastiques,
se sont distingués par leur bonne conduite et par l'exemple des vertus
apostoliques.

Le pardon général accordé par l'empereur et les dispositions qui
marquent l'établissement de la nouvelle dynastie par l'anéantissement
des maisons des principaux coupables, ont produit un grand effet. La
destruction de droits odieux au peuple et contraires à la prospérité de
l'état, et la mesure qui ne laisse plus à la classe nombreuse des moines
aucune incertitude sur son sort, ont un bon résultat.

L'animadversion générale se dirige contre les Anglais. Les paysans
disent dans leur langage, qu'à l'approche des Français, les Anglais sont
allés monter sur leurs chevaux de bois.

S. M. a passé hier la revue de plusieurs corps de cavalerie. Elle
a nommé commandant de la Légion d'Honneur, le colonel des lanciers
polonais Konopka. Le corps que cet officier commande s'est couvert de
gloire dans toutes les occasions.

S. M. a témoigné sa satisfaction à la brigade Dijon, pour sa bonne
conduite à la bataille de Tudela.



Madrid, 13 décembre 1808.

_Dix-neuvième bulletin de l'armée d'Espagne._

La place de Roses s'est rendue le 6; deux mille hommes ont été faits
prisonniers. On a trouvé dans la place une artillerie considérable; six
vaisseaux de ligne anglais qui étaient mouillés sur la rade, n'ont pu
recevoir la garnison à leur bord. Le général Gouvion-Saint-Cyr se loue
beaucoup du général de division Pino. Les troupes du royaume d'Italie se
sont distinguées pendant le siège.

L'empereur a passé aujourd'hui en revue, au-delà du pont de Ségovie,
toutes les troupes réunies du corps du maréchal duc de Dantzick.

La division du général Sébastiani s'est mise en marche pour Talavera de
la Reyna.

La division polonaise du général Valence est fort belle.

La dissolution des troupes espagnoles continue de tous côtés; les
nouvelles levées qu'on était occupé à faire, se dispersent de toutes
parts et retournent dans leurs foyers.

Les détails que l'on recueille de la bouche des Espagnols, sur la junte
centrale, tendent tous à la couvrir de ridicule. Cette assemblée était
devenue l'objet du mépris de toute l'Espagne. Ses membres, au nombre
de trente-six, s'étaient attribué eux-mêmes des titres, des cordons de
toute espèce, et soixante mille livres de traitement. Florida-Blanca
était un véritable mannequin. Il rougit à présent du déshonneur qu'il
a répandu sur sa vieillesse. Ainsi que cela arrive toujours dans de
pareilles assemblées, deux ou trois hommes dominaient tous les autres,
et ces deux ou trois misérables étaient aux gages de l'Angleterre.
L'opinion de la ville de Madrid est très-prononcée à l'égard de cette
junte, qui est vouée au ridicule et au mépris, ainsi qu'à la haine de
tous les habitans de la capitale.

La bourgeoisie, le clergé, la noblesse, convoqués par le corregidor, se
sont assemblés deux fois.

L'esprit de la capitale est fort différent de ce qu'il était avant le
départ des Français. Pendant le temps qui s'est écoulé depuis cette
époque, cette ville a éprouvé tous les maux qui résultent de l'absence
du gouvernement. Sa propre expérience lui a inspiré le dégoût des
révolutions; elle a resserré les liens qui l'attachaient au roi. Pendant
les scènes de désordre qui ont agité l'Espagne, les voeux et les regards
des hommes sages se tournaient vers leur souverain.

Jamais on n'a vu dans ce pays un aussi beau mois de décembre; on se
croirait au commencement du printemps. L'empereur profite de ce temps
magnifique pour rester à la campagne à une lieue de Madrid.



Paris, le 14 décembre 1808.

_Note extraite du Moniteur._

Plusieurs de nos journaux ont imprimé que S. M. l'impératrice, dans sa
réponse à la députation du corps législatif, avait dit qu'elle était
bien aise de voir que le premier sentiment de l'empereur avait été pour
le corps législatif qui représente la nation.

S. M. l'impératrice n'a point dit cela; elle connaît trop bien nos
constitutions; elle sait trop bien que le premier représentant de la
nation, c'est l'empereur; car tout pouvoir vient de Dieu et de la
nation.

Dans l'ordre de nos constitutions, après l'empereur, est le sénat; après
le sénat, est le conseil d'état; après le conseil d'état, est le corps
législatif; après le corps législatif, viennent chaque tribunal et
fonctionnaire public dans l'ordre de ses attributions; car, s'il y avait
dans nos constitutions un corps représentant la nation, ce corps serait
souverain; les autres corps ne seraient rien, et ses volontés seraient
tout.

La convention, même le corps législatif, ont été représentans. Telles
étaient nos constitutions alors. Aussi le président disputa-t-il
le fauteuil au roi, se fondant sur le principe que le président de
l'assemblée de la nation, était avant les autorités de la nation. Nos
malheurs sont venus en partie de cette exagération d'idées. Ce serait
une prétention chimérique et même criminelle, que de vouloir représenter
la nation avant l'empereur.

Le corps législatif, improprement appelé de ce nom, devrait être appelé
conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté de faire des lois, n'en
ayant pas la proposition. Le conseil législatif est donc la réunion
des mandataires des collèges électoraux. Ou les appelle députés des
départemens, parce qu'ils sont nommés par les départemens.

Dans l'ordre de notre hiérarchie constitutionnelle, le premier
représentant de la nation, c'est l'empereur, et ses ministres, organes
de ses décisions; la seconde autorité représentante, est le sénat;
la troisième, le conseil d'état qui a de véritables attributions
législatives; le conseil législatif a le quatrième rang.

Tout rentrerait dans le désordre, si d'autres idées constitutionnelles
venaient pervertir les idées de nos constitutions monarchiques.



Madrid, 15 décembre 1808.

_Réponse de l'empereur à une députation de la ville de Madrid._

J'agrée les sentimens de la ville de Madrid. Je regrette le mal qu'elle
a essuyé, et je tiens à bonheur particulier d'avoir pu, dans ces
circonstances, le sauver et lui épargner de plus grands maux.

Je me suis empressé de prendre des mesures qui tranquillisent toutes les
classes des citoyens, sachant combien l'incertitude est pénible pour
tous les peuples et pour tous les hommes.

J'ai conservé les ordres religieux en restreignant le nombre des moines.
Il n'est pas un homme sensé qui ne jugeât qu'ils étaient trop nombreux.
Ceux qui sont appelés par une vocation qui vient de Dieu, resteront
dans leur couvens. Quant à ceux dont la vocation était peu solide et
déterminée par des considérations mondaines, j'ai assuré leur existence
dans l'ordre des ecclésiastiques séculiers. Du surplus des biens des
couvens, j'ai pourvu aux besoins des curés, de cette classe la plus
intéressante et la plus utile parmi le clergé.

J'ai aboli ce tribunal contre lequel le siècle et l'Europe réclamaient.
Les prêtres doivent guider les consciences, mais ne doivent exercer
aucune juridiction extérieure et corporelle sur les citoyens.

J'ai satisfait à ce que je devais à moi et à ma nation; la part de la
vengeance est faite; elle est tombée sur dix des principaux coupables;
le pardon est entier et absolu pour tous les autres.

J'ai supprimé des droits usurpés par les seigneurs, dans le temps des
guerres civiles, où les rois ont trop souvent été obligés d'abandonner
leurs droits, pour acheter leur tranquillité et le repos des peuples.

J'ai supprimé les droits féodaux, et chacun pourra établir des
hôtelleries, des fours, des moulins, des madragues, des pêcheries et
donner un libre essor à son industrie, en observant les lois et les
réglemens de la police. L'égoïsme, la richesse et la prospérité d'un
petit nombre d'hommes nuisaient plus à votre agriculture que les
chaleurs de la canicule.

Comme il n'y a qu'un Dieu, il ne doit y avoir dans un état qu'une
justice. Toutes les justices particulières avaient été usurpées et
étaient contraires aux droits de la nation. Je les ai détruites.

J'ai aussi fait connaître à chacun ce qu'il pouvait avoir à craindre, ce
qu'il pouvait espérer.

Les armées anglaises, je les chasserai de la Péninsule.

Sarragosse, Valence, Séville seront soumises ou par la persuasion, ou
parla force de mes armes.

Il n'est aucun obstacle capable de retarder long-temps l'exécution de
mes volontés.

Mais ce qui est au-dessus de mon pouvoir,, c'est de constituer les
Espagnols en nation sous les ordres du roi, s'ils continuent à être
imbus des principes de scission et de haine envers la France, que les
partisans des Anglais et les ennemis du continent ont répandus au sein
de l'Espagne. Je ne puis établir une nation, un roi et l'indépendance
des Espagnols, si ce roi n'est pas sûr de leur affection et de leur
fidélité.

Les Bourbons ne peuvent plus régner en Europe. Les divisions dans la
famille royale avaient été tramées par les Anglais. Ce n'était pas le
roi Charles et le favori, que le duc de l'Infantado, instrument de
l'Angleterre, comme le prouvent les papiers récemment trouvés dans
sa maison, voulait renverser du trône, c'était la prépondérance de
l'Angleterre qu'on voulait établir en Espagne; projet insensé, dont le
résultat aurait été une guerre de terre sans fin, et qui aurait fait
couler des flots de sang. Aucune puissance ne peut exister sur le
continent, influencée par l'Angleterre. S'il en est qui le désirent,
leur désir est insensé et produira tôt ou tard leur ruine.

Il me serait facile, et je serais obligé de gouverner l'Espagne en y
établissant autant de vice-rois qu'il y a de provinces. Cependant, je ne
me refuse point de céder mes droits de conquête au roi, et à l'établir
dans Madrid, lorsque les trente mille citoyens que renferme cette
capitale, ecclésiastiques, nobles, négocians, hommes de loi, auront
manifesté leurs sentimens et leur fidélité, donné l'exemple aux
provinces, éclairé le peuple et fait connaître à la nation, que son
existence et son bonheur dépendent d'un roi et d'une constitution
libérale, favorable au peuple et contraire seulement à l'égoïsme et aux
passions orgueilleuses des grands.

Si tels sont les sentimens des habitans de la ville de Madrid, que ces
trente mille citoyens se rassemblent dans les églises, qu'ils prêtent,
devant le Saint-Sacrement, un serment qui sorte non-seulement de la
bouche, mais du coeur, et qui soit sans restriction jésuitique; qu'ils
jurent appui, amour et fidélité au roi; que les prêtres au confessionnal
et dans la chaire, les négocians dans leur correspondance, les hommes
de loi dans leurs écrits et leurs discours, inculquent ces sentimens au
peuple; alors je me dessaisirai du droit, de conquête, je placerai le
roi sur le trône, et je me ferai une douce tâche de me conduire envers
les Espagnols en ami fidèle. La génération pourra varier dans ses
opinions; trop de passions ont été mises en jeu; mais vos neveux me
béniront comme votre régénérateur; ils placeront au nombre des jours
mémorables, ceux où j'ai paru parmi vous; et, de ces jours, datera la
prospérité de l'Espagne.

Voilà, M. le corregidor, ma pensée tout entière. Consultez vos
concitoyens et voyez le parti que vous avez à prendre; mais quel qu'il
soit, prenez-le franchement et ne me montrez que des dispositions
vraies.



Valderad, 28 décembre 1808.

_Vingt-unième bulletin de l'armée d'Espagne._

Les Anglais sont entrés en Espagne le 29 octobre.

Ils ont vu dans les mois de novembre et de décembre, détruire l'armée de
Galice à Espinosa, celle d'Estramadure à Burgos, celle d'Aragon et de
Valence à Tudela, celle de réserve à Somo-Sierra; enfin, ils ont vu
prendre Madrid, sans faire aucun mouvement et sans secourir aucune des
armées espagnoles, pour lesquelles une division de troupes anglaises eût
été cependant un secours considérable.

Dans les premiers jours du mois de décembre, on apprit que les colonnes
de l'armée anglaise étaient en retraite, et se dirigeaient vers la
Corogne, où elles devaient se rembarquer. De nouvelles informations
firent ensuite connaître qu'elles s'étaient arrêtées, et que le 16 elles
étaient parties de Salamanque, pour entrer en campagne. Dès le 15, la
cavalerie légère avait paru à Valladolid. Toute l'armée anglaise passa
le Duero, et arriva le 23 devant le duc de Dalmatie à Saldagua.

Aussitôt que l'empereur fut instruit à Madrid de cette résolution
inespérée des Anglais, il marcha pour leur couper la retraite et se
porter sur leurs derrières; mais quelque diligence que fissent les
troupes françaises, le passage de la montagne de Guadarama, qui était
couverte de neige, les pluies continuelles et le débordement des
torrens, retardèrent leur marche de deux jours.

Le 22, l'empereur était parti de Madrid; son quartier-général était le
23 à Villa-Castin, le 25 à Tordesillas, et le 27 a Médina del Rio-Secco.

Le 21, à la pointe du jour, l'ennemi s'était mis en marche pour déborder
la gauche du duc de Dalmatie; mais dans la matinée ayant appris le
mouvement qui se faisait de Madrid, il se mit sur-le-champ en retraite,
abandonnant ceux de ses partisans du pays dont il avait réveillé
les passions, les restes de l'armée de Galice, qui avaient conçu de
nouvelles espérances, une partie de ses hôpitaux et de ses bagages, et
un grand nombre de traînards. Cette armée a été dans un péril imminent;
douze heures de différence, elle était perdue pour l'Angleterre.

Elle a commis beaucoup de ravages, résultat inévitable des marches
forcées de troupes en retraite; elle a enlevé les couvertures, les
mules, les mulets et beaucoup d'autres effets; elle a pillé un grand
nombre d'églises et de couvens. L'abbaye de Sahagun, qui contenait
soixante religieux et qui avait toujours été respectée par l'armée
française, a été ravagée par les Anglais; partout les moines et les
prêtres ont fui à leur approche. Ces désordres ont exaspéré le pays
contre les Anglais: la différence de la langue, des moeurs et de la
religion, n'a pas peu contribué à cette disposition des esprits; ils
reprochent aux Espagnols de n'avoir plus d'armée à joindre à la leur, et
d'avoir trompé le gouvernement anglais; les Espagnols leur répondent,
que l'Espagne a eu des armées nombreuses, mais que les Anglais les ont
laissé détruire sans faire aucun effort pour les secourir.

Dans les quinze jours qui viennent de s'écouler, on n'a pas tiré un coup
de fusil; la cavalerie légère a seulement donné quelques coups de sabre.

Le général Durosnel, avec quatre cents chevau-légers de la garde, donna,
à la nuit tombante, dans une colonne d'infanterie anglaise, en marche,
sabra un grand nombre d'hommes, et jeta le désordre dans la colonne.

Le général Lefebvre-Desnouettes, colonel des chasseurs de la garde,
détaché depuis deux jours du quartier-général, avec trois escadrons de
son régiment, ayant pris beaucoup de bagages, de femmes, de traînards,
et trouvant le pont de l'Ezla coupé, crut la ville de Bénavente évacuée;
emporté par cette ardeur qu'on a si souvent reprochée au soldat
français, il passa la rivière à la nage pour se porter sur Bénavente,
où il trouva toute la cavalerie de l'arrière-garde anglaise; alors
s'engagea un long combat de quatre cents hommes contre deux mille. Il
fallut enfin céder au nombre; ces braves repassèrent la rivière; une
balle tua le cheval du général Lefebvre-Desnouettes, qui avait été
blessé d'un coup de pistolet, et qui resté à pied, fut fait prisonnier.
Dix de ses chasseurs, qui étaient aussi démontés, ont également été
pris, cinq se sont noyés, vingt ont été blessés. Cette échauffourée a
dû convaincre les Anglais de ce qu'ils auraient à redouter de pareilles
gens dans une affaire générale. Le général Lefebvre a sans doute fait
une faute, mais cette faute est d'un Français: il doit être à la fois
blâmé et récompensé.

Le nombre des prisonniers qu'on a faits à l'ennemi jusqu'à cette heure,
et qui sont la plupart des hommes isolés et des traînards, s'élève à
trois cents.

Le 28, le quartier-général de l'empereur était à Valderas;

Celui du duc de Dalmatie, à Mancilla;

Celui du duc d'Elchingen, à Villafer.

En partant de Madrid, l'empereur avait nommé le roi Joseph, son
lieutenant-général commandant la garnison de la capitale; les corps des
ducs de Dantzick et de Bellune, et les divisions de cavalerie Lasalle,
Milhaud, et Latour-Maubourg, avaient été laissés pour la protection du
centre.

Le temps est extrêmement mauvais. A un froid vif, ont succédé des pluies
abondantes. Nous souffrons, mais les Anglais doivent bien souffrir
davantage.



Benavente, le 31 décembre 1808.

_Vingt-deuxième bulletin de l'armée d'Espagne._

Dans la journée du 30, la cavalerie, commandée par le duc d'Istrie, a
passé l'Ezla. Le 30 au soir, elle a traversé Benavente et a poursuivi
l'ennemi jusqu'à Puente de la Velana.

Le même jour, le quartier-général a été établi à Benavente.

Les Anglais ne se sont pas contentés de couper une arche du pont de
l'Ezla, ils ont aussi fait sauter les piles avec des mines, dégât
inutile, qui est très-nuisible au pays. Ils se sont livrés partout au
plus affreux pillage. Les soldats, dans l'excès de leur perpétuelle
intempérance, se sont portés à tous les désordres d'une ivresse brutale.
Tout enfin, dans leur conduite, annonçait plutôt une armée ennemie
qu'une armée qui venait secourir un peuple ami. Le mépris que les
Anglais témoignaient pour les Espagnols, a rendu plus profonde encore
l'impression causée par tant d'outrages. Cette expérience est un utile
calmant pour les insurrections suscitées par les étrangers. On ne
peut que regretter que les Anglais n'aient pas envoyé une armée en
Andalousie. Celle qui a traversé Benavente, il y a dix jours, triomphait
en espérance et couvrait déjà ses drapeaux de trophées; rien n'égalait
la sécurité et l'audace qu'elle faisait paraître. A son retour, son
attitude était bien changée; elle était harassée de fatigues et
paraissait accablée de la honte de fuir sans avoir combattu. Pour
prévenir les justes reproches des Espagnols, les Anglais répétaient sans
cesse qu'on leur avait promis de joindre des forces nombreuses à leur
armée; et les Espagnols repoussaient encore cette calomnieuse assertion
par des raisons auxquelles il n'y avait rien à répondre.

Lorsqu'il y a dix jours les Anglais traversaient le pays, ils savaient
bien que les armées espagnoles étaient détruites. Les commissaires
qu'ils avaient entretenus aux armées de la gauche, du centre et de la
droite, n'ignoraient pas que ce n'était point cinquante mille hommes,
mais cent quatre-vingt mille, que les Espagnols avaient mis sous les
armes; que ces cent quatre-vingt mille hommes s'étaient battus, tandis
que pendant six semaines les Anglais avaient été spectateurs indifférens
de leurs combats. Ces commissaires n'avaient pas laissé ignorer que les
armées espagnoles avaient cessé d'exister. Les Anglais savaient donc
que les Espagnol étaient sans armées, lorsqu'il y a dix jours ils
se portèrent en avant, enivrés de la folle espérance de tromper la
vigilance du général français, et donnant dans le piège qu'il-leur avait
tendu pour les attirer en rase campagne. Ils avaient fait auparavant
quelques marches pour retourner à leurs vaisseaux.

Vous deviez, ajoutaient les Espagnols, persister dans cette résolution
prudente, ou bien il fallait être assez forts pour balancer les destins
des Français. Il ne fallait pas surtout avancer d'abord avec tant de
confiance pour reculer ensuite avec tant de précipitation; il ne fallait
pas attirer chez nous le théâtre de la guerre, et nous exposer aux
ravages de deux armées; après avoir appelé sur nos têtes tant de
désastres, il ne faut pas en jeter la faute sur nous.

Nous n'avons pu résister aux armes françaises, vous ne pouvez pas leur
résister davantage; cessez donc de nous accuser, de nous outrager: tous
nos malheurs viennent de vous.

Les Anglais avaient répandu dans le pays qu'ils avaient battu cinq mille
hommes de cavalerie française sur les bords de l'Ezla, et que le champ
de bataille était couvert de morts. Les habitans de Benavente ont été
fort surpris, lorsque visitant le champ de bataille, ils n'y ont trouvé
que trois Anglais et deux Français. Ce combat de quatre cents hommes
contre deux mille, fait beaucoup d'honneur aux Français. Les eaux de la
rivière avaient augmenté pendant toute la journée du 29, de sorte qu'à
la fin du jour le gué n'était plus praticable. C'est au milieu de la
rivière, et dans le temps où il était prêt à se noyer, que le général
Lefebvre-Desnouettes ayant été porté par le courant sur la rive occupée
par les Anglais, a été fait prisonnier. La perte des ennemis en tués
et en blessés dans cette affaire d'avant-postes, a été beaucoup plus
considérable que celle des Français. La fuite des Anglais a été si
précipitée, qu'ils ont laissé à l'hôpital leurs malades et leurs
blessés, et qu'ils ont été obligés de brûler un superbe magasin de
tentes et d'effets d'habillemens. Ils ont tué tous les chevaux blessés
ou fatigués qui les embarrassaient. On ne saurait croire combien ce
spectacle, si contraire à nos moeurs, de plusieurs centaines de chevaux
tués à coups de pistolet, indigne les Espagnols; plusieurs y voient une
sorte de sacrifice, un usage religieux, et cela leur fait naître des
idées bizarres sur la religion anglicane.

Les Anglais se retirent eu toute hâte. Tous les Allemands à leur service
désertent. Notre armée sera ce soir à Astorga et près des confins de la
Galice.



Benavente, 1er janvier 1809.

_Vingt troisième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le duc de Dalmatie arriva le 30 à Mancilla où était la gauche des
ennemis, occupée par les Espagnols du général la Romana. Le général
Franceschi les culbuta d'une seule charge, leur tua beaucoup de
monde, leur prit deux drapeaux, fit prisonniers un colonel, deux
lieutenans-colonels, cinquante officiers et quinze cents soldats.

Le 31, le duc de Dalmatie entra à Léon; il y trouva deux mille malades.
La Romana avait succédé dans le commandement à Blake, après la bataille
d'Espinosa. Les restes de cette armée qui, devant Bilbao, était de
plus de cinquante mille hommes, formaient à peine cinq mille hommes
à Mancilla. Ces malheureux, sans vêtemens, accablés par la misère,
remplissent les hôpitaux.

Les Anglais sont en horreur à ces troupes qu'ils méprisent, aux citoyens
paisibles qu'ils maltraitent et dont ils dévorent la subsistance pour
faire vivre leur armée. L'esprit des habitans du royaume de Léon est
bien changé; ils demandent à grands cris et la paix et leur roi; ils
maudissent les Anglais et leurs insinuations fallacieuses; ils leur
reprochent d'avoir fait verser le sang espagnol pour nourrir le monopole
anglais et perpétuer la guerre du continent. La perfidie de l'Angleterre
et ses motifs sont maintenant à la portée de tout le monde et
n'échappent pas même à la pénétration du dernier des habitans des
campagnes. Ils savent ce qu'ils souffrent, et les auteurs de leurs maux
étaient sous leurs yeux.

Cependant les Anglais fuient en toute hâte, poursuivis par le duc
d'Istrie avec neuf mille hommes de cavalerie. Dans les magasins qu'ils
ont brûlés à Bénavente, se trouvaient, indépendamment des tentes, quatre
mille couvertures et une grande quantité de rhum. On a ramassé plus de
deux cents chariots de bagages et de munitions de guerre abandonnés sur
la route de Bénavente à Astorga. Les débris de la division la Romana se
sont jetés sur cette dernière ville et ont encore augmenté la confusion.

Les événement de l'expédition de l'Angleterre en Espagne fourniront le
sujet d'un beau discours d'ouverture du parlement. Il faudra annoncer à
la nation anglaise qui son armée est restée trois mois dans l'inaction,
tandis qu'elle pouvait secourir les Espagnols; que ses chefs, ou ceux
dont elle exécutait les ordres, ont eu l'extrême ineptie de la porter en
avant lorsque les armées espagnoles étaient détruites; qu'enfin elle a
commencé l'année, fuyant l'épée dans les reins, poursuivie par l'ennemi
qu'elle n'a pas osé combattre, et par les malédictions de ceux qu'elle
avait excités, fit qu'elle aurait dû défendre: de telles entreprises et
de semblables résultats ne peuvent appartenir qu'à un pays qui n'a pas
de gouvernement. Fox, ou même Pitt, n'auraient pas commis de telles
fautes. S'engager dans une lutte de terre contre la France qui a cent
mille hommes de cavalerie, cinquante mille chevaux d'équipages et neuf
cent mille hommes d'infanterie; c'est, pour l'Angleterre, pousser la
folie jusqu'à ses derniers excès; c'est être avide de honte, c'est enfin
diriger les affaires de la Grande-Bretagne comme pouvait le désirer le
cabinet des Tuileries. Il fallait bien peu connaître l'Espagne pour
attacher quelque importance à des mouvemens populaires, et pour espérer
qu'en y soufflant le feu de la sédition, cet incendie aurait quelques
résultats et quelque durée. Il ne faut que quelques prêtres fanatiques
pour composer et répandre des libelles, pour porter un désordre
momentané dans les esprits; mais il faut autre chose pour constituer une
nation en armes. Lors de la révolution de France il fallut trois années
et le régime de la convention pour préparer des succès militaires; et
qui ne sait encore à quelles chances la France fut exposée? Cependant
elle était excitée, soutenue par la volonté unanime de recouvrer les
droits qui lui avaient été ravis dans des temps d'obscurité. En Espagne,
c'étaient quelques hommes qui soulevaient le peuple pour conserver la
possession exclusive de droits odieux au peuple. Ceux qui se battaient
pour l'inquisition, les Franciscains et les droits féodaux, pouvaient
être animés d'un zèle ardent pour leurs intérêts personnels, mais ne
pouvaient inspirer à toute une nation une volonté ferme et des sentimens
durables. Malgré les Anglais, les droits féodaux, les Franciscains et
l'inquisition n'existent plus en Espagne.

Après la prise de Roses, le général Gouvion-Saint-Cyr s'est dirigé sur
Barcelonne avec le septième coups; il a dispersé tout ce qui se trouvait
aux environs de cette place, et il a fait sa jonction avec le général
Duhesme. Cette réunion a porté son armée à quarante mille hommes.

Les ducs de Trévise et d'Abrantès ont enlevé tous les ouvrages avancés
de Sarragosse. Le général du génie Lacoste prépare ses moyens pour
s'emparer de cette ville sans perte.

Le roi d'Espagne s'est rendu à Aranjuez pour passer en revue le premier
corps commandé par le duc de Bellune.



Astorga, 2 janvier 1809.

_Vingt-quatrième bulletin de l'armée d'Espagne._

L'empereur est arrivé à Astorga le 1er janvier.

La route de Bénavente à Astorga est couverte de chevaux anglais morts,
de voitures d'équipages, de caissons d'artillerie et de munitions de
guerre. On a trouvé à Astorga des magasins de draps, de couvertures,
et d'outils de pionniers. Dans la route d'Astorga à Villa-Franca, le
général Colbert commandant l'avant-garde de cavalerie du duc d'Istrie, a
fait deux mille prisonniers, pris des convois de fusils, et délivré
une quarantaine d'hommes isolés qui étaient tombés entre les mains des
Anglais.

Quant à l'armée de la Romana, elle est réduite presqu'à rien. Ce
petit nombre de soldats, sans habits, sans souliers, sans solde, sans
nourriture, ne peut plus être compté pour quelque chose.

L'empereur a chargé le duc de Dalmatie de la mission glorieuse de
poursuivre les Anglais jusqu'au lieu de leur embarquement, et de les
jeter dans la mer l'épée dans les reins.

Les Anglais sauront ce qu'il en coûte pour faire un mouvement
inconsidéré devant l'armée française. La manière dont ils sont chassés
du royaume de Léon et de la Galice, et la destruction d'une partie de
leur armée leur apprendra sans doute à être plus circonspects dans leurs
opérations sur le continent.

La neige a tombé à gros flocons pendant toute la journée du 1er janvier.
Ce temps, très-mauvais pour l'armée française, est encore plus mauvais
pour une armée qui bat en retraite.

En Catalogne, le général Gouvion-Saint-Cyr est entré à Barcelonne.

A Sarragosse, les ducs de Conegliano et de Trévise se sont emparés, avec
peu de perte, du Monte-Torrero; ils ont fait un millier de prisonniers,
et ont entièrement cerné la ville. Les mineurs ont commencé leurs
travaux.

Dans l'Estramadure, la division du général Sébastiani ayant passé le
Tage, le 24, au pont de l'Arzobispo, a attaqué les débris de l'armée
d'Estramadure. Une seule charge du vingt-huitième régiment d'infanterie
de ligne a suffi pour les mettre en déroute. Le duc de Dantzick avait en
même temps fait passer le Tage à la division du général Valence sur le
pont d'Almaraz. Quatre pièces de canon, douze caissons, et quatre ou
cinq cents prisonniers ont été le fruit de cette journée. On s'est
emparé de divers magasins, et notamment d'un immense magasin de tentes.

Tout ce qui reste de troupes espagnoles insurgées est sans solde depuis
plusieurs mois.



Benavente, 5 janvier 1809.

_Vingt-cinquième bulletin de l'armée d'Espagne._

La tête de la division Merle, faisant partie du corps du duc de
Dalmatie, a gagné l'avant-garde dans la journée du 3 de ce mois.

A quatre heures après-midi, elle s'est trouvée en présence de
l'arrière-garde anglaise qui était en position sur les hauteurs de
Prieros, a une lieue devant Villa-Franca, et qui était composée de cinq
mille hommes d'infanterie et six cents chevaux. Cette position
était fort belle et difficile à aborder. Le général Merle fit ses
dispositions. L'infanterie s'approcha, on battit la charge, et les
Anglais furent mis dans une entière déroute. La difficulté du terrain
ne permit pas à la cavalerie de charger, et l'on ne put faire que deux
cents prisonniers. Nous avons eu une cinquantaine d'hommes tués ou
blessés.

Le général de brigade Colbert, commandant la cavalerie de l'avant-garde,
s'était avancé avec les tirailleurs de l'infanterie, pour voir si le
terrain s'élargissait, et s'il pouvait former sa cavalerie. Son heure
était arrivée; une balle le frappa au front, le renversa, et il ne vécut
qu'un quart d'heure; revenu un moment à lui, il s'était fait placer sur
son séant, et voyant alors la déroute complète des Anglais, il dit: Je
suis bien jeune encore pour mourir, mais du moins ma mort est digne d'un
soldat de la grande armée, puisqu'en mourant je vois fuir les derniers
et les éternels ennemis de ma patrie. Le général Colbert était un
officier d'un grand mérite.

Il y a deux routes d'Astorga à Villa-Franca. Les Anglais passaient par
celle de droite, les Espagnols suivaient celle de gauche; ils marchaient
sans ordre; ils ont été coupés et cernés par les chasseurs hanovriens.
Un général de brigade et une division entière, officiers et soldats,
ont mis bas les armes. On lui a pris ses équipages, dix drapeaux et six
pièces de canon.

Depuis le 27, nous avons déjà fait à l'ennemi plus de dix mille
prisonniers parmi lesquels sont quinze cents Anglais. Nous lui avons
pris plus de quatre cents voitures de bagages et de munitions, quinze
voitures de fusils, ses magasins et ses hôpitaux de Bénavente, Astorga
et Bembibre. Dans ce dernier endroit, le magasin à poudre qu'il avait
établi dans une église, a sauté.

Les Anglais se retirent en désordre, laissant ainsi leurs magasins,
leurs blessés, leurs malades, et abandonnant leurs équipages sur
les chemins. Ils éprouveront une plus grande perte encore; et s'ils
parviennent à s'embarquer, il est probable que ce ne sera qu'après avoir
perdu la moitié de leur armée.

Sa Majesté, informée que celle armée était réduite au-dessous de vingt
mille hommes, a pris le parti de porter son quartier-général d'Astorga à
Bénavente, où elle restera quelques jours, et d'où elle ira occuper une
position centrale à Valladolid, laissant au duc de Dalmatie le soin de
détruire l'armée anglaise.

On a trouvé dans les granges beaucoup d'Anglais qui avaient été pendus
par les Espagnols. Sa Majesté a été indignée; elle a fait brûler les
granges. Les paysans, quel que soit le ressentiment dont ils sont
animés, n'ont pas le droit d'attenter à la vie des traînards de l'une
ou de l'autre armée. Sa Majesté a ordonné de traiter les prisonniers
anglais avec les égards dus à des soldats qui, dans toutes les
circonstances, ont manifesté des idées libérales et des sentimens
d'honneur. Informée que dans les lieux où les prisonniers sont
rassemblés, et où se trouvent dix Espagnols contre un Anglais, les
Espagnols maltraitent les Anglais et les dépouillent, elle a ordonné de
séparer les uns des autres, et elle a prescrit, pour les Anglais, un
traitement tout particulier.

L'arrière-garde anglaise, en acceptant le combat de Prieros, avait
espéré donner le temps à la colonne de gauche, composée pour la plus
grande partie d'Espagnols, de faire sa jonction à Villa-Francs. Elle
comptait aussi gagner une nuit pour rendre plus complète l'évacuation de
Villa-Franca.

Nous avons trouvé à l'hôpital de Villa-Franca trois cents Anglais
malades ou blessés. Les Anglais avaient brûlé dans cette ville un grand
magasin de farine et de blé; ils y avaient détruit beaucoup d'équipages
d'artillerie, et tué cinq cents de leurs chevaux. On en a déjà compté
seize cents laissés morts sur les routes.

Le nombre des prisonniers est assez considérable et s'accroît de moment
en moment. On trouve dans toutes les caves de la ville des soldats
anglais morts ivres.

Le quartier-général du duc de Dalmatie était, le 4 au soir, à dix lieues
de Lugo.

Le 2, Sa Majesté a passé en revue, à Astorga, les divisions Laborde et
Loison, qui formaient l'Armée de Portugal. Ces troupes voient fuir les
Anglais et brûlent du désir de les joindre.

Sa Majesté a laissé en réserve à Astorga le corps du duc d'Elchingen,
qui a son avant-garde sur les débouchés de la Galice, et qui est à
portée d'appuyer, en cas d'événement, le corps du duc de Dalmatie.

On a reçu la confirmation de la nouvelle de l'arrivée du général
Gouvion-Saint-Cyr avec le septième corps à Barcelonne. Il y est entré
le 17; le 15, il avait rencontré a Linas les troupes commandées par les
généraux Reding et Vivès et les avait mises dans une entière déroute. Il
leur a pris six pièces de canon, trente caissons et trois mille hommes.
Moyennant la jonction du septième corps avec les troupes du général
Duhesme, nous avons une grosse armée à Barcelonne.

Lorsque Sa Majesté était à Tordesillas, elle avait son quartier-général
dans les bâtimens extérieurs du couvent royal de Sainte-Claire. C'est
dans ces bâtimens que s'était retirée et qu'est morte la mère de
Charles-Quint, surnommée Jeanne la folle. Le couvent de Sainte-Claire a
été construit sur un ancien palais des Maures, dont il reste un bain
et deux salles d'une belle conservation. L'abbesse a été présentée
à l'empereur; elle est âgée de soixante-quinze ans, et il y avait
soixante-cinq ans qu'elle n'était sortie de sa clôture. Cette religieuse
parut fort émue lorsqu'elle franchit le seuil; mais elle entretint
l'empereur avec beaucoup de présence d'esprit, et elle obtint un grand
nombre de grâces pour tout ce qui l'intéressait.



Valladolid, 7 janvier 1809.

_Vingt-sixième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le général Gouvion-Saint-Cyr, aussitôt après son entrée à Barcelonne,
s'est porté sur Lobregat, a forcé l'ennemi dans son camp retranché, lui
a pris vingt-cinq pièces de canon, et a marché sur Tarragone dont il
s'est emparé. La prise de cette ville est d'une grande importance.

Les rapports du général Duhesme et du général Saint-Cyr contiennent le
détail des événemens militaires qui ont eu lieu en Catalogne jusqu'au 21
décembre; ils font le plus grand honneur au général Gouvion-Saint-Cyr.
Tout ce qui s'est passé à Barcelonne est un titre d'éloge pour le
général Duhesme, qui a déployé autant de talent que de fermeté.

Les troupes du royaume d'Italie se sont couvertes de gloire: leur belle
conduite a sensiblement touché le coeur de l'empereur; elles sont à la
vérité composées pour la plupart des corps formés par Sa Majesté pendant
la campagne de l'an 5. Les vélites italiens sont aussi sages que braves:
ils n'ont donné lieu à aucune plainte, et ils ont montré le plus grand
courage. Depuis les Romains, les peuples d'Italie n'avaient pas fait
la guerre en Espagne; depuis les Romains, aucune époque n'a été si
glorieuse pour les armes italiennes.

L'armée du royaume d'Italie est déjà de quatre-vingt mille soldats, et
bons soldats; voilà les garans qu'a cette belle contrée de n'être plus
le théâtre de la guerre.

Sa Majesté a porté son quartier-général de Benavente à Valladolid.

Elle a reçu aujourd'hui toutes les autorités de la ville. Dix des plus
mauvais sujets de la dernière classe du peuple ont été passés par les
armes. Ce sont les mêmes qui avaient massacré le général Cevallos, et
qui, pendant si long temps, ont opprimé les gens de bien.

Sa Majesté a ordonné la suppression du couvent des Dominicains dans
lequel un Français a été tué.

Elle a témoigné sa satisfaction au couvent de San-Benito dont les moines
sont des hommes éclairés, qui, bien loin d'avoir prêché la guerre et le
désordre, de s'être montrés avides de sang et de meurtre, ont employé
tous leurs soins et consacré les efforts les plus courageux à calmer le
peuple et à le ramener au bon ordre. Plusieurs Français leur doivent la
vie. L'empereur a voulu voir ces religieux, et lorsqu'il a appris qu'ils
étaient de l'ordre des Bénédictins, dont les membres se sont toujours
illustrés dans les lettres et dans les sciences, soit en France, soit
en Italie, il a daigné exprimer la satisfaction qu'il éprouvait de leur
avoir cette obligation.

En général, le clergé de cette ville est bon; les moines vraiment
dangereux sont ces dominicains fanatiques qui s'étaient emparés de
l'inquisition, et qui, ayant baigné leurs mains dans le sang d'un
Français, ont eu la lâcheté sacrilége, de jurer sur l'évangile que
l'infortuné dont on leur demandait compte, n'était point mort et avait
été conduit à l'hôpital, et qui ensuite ont avoué qu'après qu'il eut
été privé de la vie on avait jeté son corps dans un puits, où on l'a en
effet trouvé. Hommes hypocrites et barbares, qui prêchez l'intolérance,
qui suscitez la discorde, qui excitez à verser le sang, vous n'êtes
pas les ministres de l'évangile! Le temps où l'Europe voyait sans
indignation célébrer par des illuminations, dans les grandes villes, le
massacre des protestans, ne peut renaître. Les bienfaits de la tolérance
sont les premiers droits des hommes; elle est la première maxime de
l'évangile, puisqu'elle est le premier attribut de la charité. S'il
fût une époque où quelques faux docteurs de la religion chrétienne
prêchaient l'intolérance, alors ils n'avaient pas en vue les intérêts du
ciel, mais ceux de leur influence temporelle; ils voulaient s'emparer de
l'autorité chez des peuples ignorans. Lorsqu'un moine, un théologien, un
évêque, un pontife prêche l'intolérance, il prêche sa condamnation; il
se livre à la risée des nations.

Le duc de Dalmatie doit être ce soir à Lugo. De nombreuses colonnes de
prisonniers sont en marche pour se rendre ici.

Le général de brigade Duvernay s'est porté avec cinq cents chevaux sur
Toro. Il y a rencontré deux ou trois cents hommes restes des débris
de l'insurrection; il les a chargés et en a tué ou pris le plus grand
nombre. Le colonel des hussards hollandais a été blessé dans cette
charge.



Valladolid, 9 janvier 1809.

_Vingt-septième bulletin de l'armée d'Espagne._

Après le combat de Prieros contre l'arrière-garde anglaise, le duc de
Dalmatie jugea nécessaire de déposter promptement l'ennemi du col de
Piedra-Filla. Il fit une marche très-longue, et il en recueillit le
fruit. Il prit quinze cents Anglais, cinq pièces de canon, beaucoup de
caissons. Il obligea l'ennemi à détruire considérablement d'affûts, de
voitures, de bagages et de munitions. Les précipices étaient remplis
de ces débris; le désordre était tel, que les divisions Lorges et
Lahoussaye ont trouvé parmi les équipages abandonnés, des voitures
remplies d'or et d'argent: c'était une partie du trésor de l'armée
anglaise: on évalue ce qui est tombé entre les mains des divisions à
deux millions.

Le 4 au soir, l'avant-garde de l'armée française était à Castillo et à
Nocedo.

Le lendemain 5, l'arrière-garde ennemie a été rencontrée à Puente de
Ferrerya au moment où elle faisait une fougasse pour faire sauter le
pont; une charge de cavalerie a rendu cette tentative inutile. Il en a
été de même au pont de Crueril.

Le 5 au soir, les divisions Lorges et Lahoussaye étaient à Constantin,
et l'ennemi à peu de distance de Lugo.

Le 6, le duc de Dalmatie s'est mis en marche pour arriver sur cette
ville.

L'armée anglaise souffre considérablement; elle n'a presque plus de
munitions et de bagages, et la moitié de sa cavalerie est à pied. Depuis
le départ de Benavente jusqu'au 5 de ce mois, on a compté sur la route
dix-huit cents chevaux anglais tués.

Les débris du corps de la Romana errent partout. Dans la journée du 1er
janvier, le huitième régiment de dragons chargea un carré d'infanterie
espagnole et le culbuta. Les régimens du roi, de Mayorca, d'Ibernia, de
Barcelonne et de Naples ont été faits prisonniers.

Le général Maupetit ayant rencontré du côté de Zamora, avec sa division
de dragons, une colonne de huit cents fuyards, l'a chargée et dispersée,
et en a pris ou tué la plus grande partie.

Les paysans espagnols de la Galice et du royaume de Léon sont
impitoyables pour les traînards anglais. Malgré les sévères défenses qui
ont été faites, on trouve tous les jours beaucoup d'Anglais assassinés.

Le quartier-général du duc d'Elchingen est à Villa-Franca, sur les
confins de la Galice et du royaume de Léon.

Le duc de Bellune est sur le Tage.

Toute la garde impériale se concentre à Valladolid.

Les villes de Valladolid, de Palencia, de Ségovie, d'Avila, d'Astorga,
de Léon, etc., envoient de nombreuses députations au roi. La fuite de
l'armée anglaise, la dispersion des restes des armées de la Romana et de
l'Estramadure, et les maux que les troupes des différentes armées font
peser sur le pays, rallient les provinces autour de l'autorité légitime.

La ville de Madrid s'est particulièrement distinguée. Les procès-verbaux
constatant le serment prêté devant le saint-Sacrement par vingt-huit
mille sept cents chefs de famille, ont été mis sous les yeux de
l'empereur. Les citoyens de Madrid ont promis à Sa Majesté, que, si elle
place sur le trône le roi son frère, ils le seconderont de tous leurs
efforts et le défendront de tous leurs moyens.



Valladolid, 13 janvier 1809.

_Vingt-huitième bulletin de l'armée d'Espagne._

La partie du trésor de l'ennemi qui est tombée entre les mains de nos
troupes était d'un million huit cent mille francs. Les habitans assurent
que les Anglais ont emporté huit à dix millions.

Le général anglais jugeant qu'il était impossible que l'infanterie et
l'artillerie l'eussent suivi, et eussent gagné sur lui un certain nombre
de marches, surtout dans des montagnes aussi difficiles que celles de la
Galice, comprit qu'il ne devait avoir à sa poursuite que des voltigeurs
et de la cavalerie. Il prit donc la position de Castro, sa droite
appuyée à la rivière de Tamboya, qui passe à Lugo, et qui n'est pas
guéable.

Le duc de Dalmatie arriva le 6 en présence de l'ennemi. Il employa les
journées du 7 et du 8 à le reconnaître, et à réunir son infanterie
et son artillerie, qui étaient encore en arrière. Il forma son plan
d'attaque. La gauche seule de l'ennemi était attaquable; il manoeuvra
sur cette gauche. Ses dispositions exigèrent quelques mouvemens dans la
journée du 8, le duc de Dalmatie étant dans l'intention d'attaquer le
lendemain 9. Mais l'ennemi s'en étant douté, fit sa retraite pendant la
nuit, et le matin, notre avant-garde entra à Lugo. L'ennemi a abandonné
trois cents malades anglais dans les hôpitaux de la ville, un parc de
dix-huit pièces de canon et trois cents chariots de munitions. Nous lui
avons fait sept cents prisonniers. La ville et les environs de Lugo sont
encombrés de cadavres de chevaux anglais. Ainsi voilà plus de deux mille
cinq cents chevaux que les Anglais ont tués dans leur retraite.

Il fait un temps affreux; la neige et la pluie tombent continuellement.

Les Anglais gagnent à toute force la Corogne où ils ont quatre cents
bâtimens de transport pour leur embarquement. Ils ont déjà perdu
leurs bagages, leurs munitions, une partie même du matériel de leur
artillerie, et plus de trois mille hommes faits prisonniers.

Le 10, notre avant-garde était à Betancos, à peu de distance de la
Corogne.

Le duc d'Elchingen est avec son corps d'armée sur Lugo.

En comptant les malades, les hommes égarés, ceux qui ont été tués par
les paysans, et ceux qui ont été faits prisonniers par nos troupes, on
peut calculer que les Anglais ont perdu le tiers de leur armée. Ils
sont réduits à dix mille hommes et ne sont pas encore embarqués. Depuis
Sahagun, ils ont fait une retraite de cent cinquante lieues par un
mauvais temps, dans des chemins affreux, au milieu des montagnes et
toujours l'épée dans les reins.

On a de la peine à concevoir la folie de leur plan de campagne. Il faut
l'attribuer non au général qui commande, et qui est un homme habile
et sage, mais à cet esprit de haine et de rage qui anime le ministère
anglais. Jeter ainsi en avant trente mille hommes pour les exposer à
être détruits, ou à n'avoir de ressource que dans la fuite, c'est une
conception qui ne peut être inspirée que par l'esprit de passion, ou
par la plus extravagante présomption. Le gouvernement anglais, comme le
menteur du théâtre, est parvenu à se persuader lui-même; il s'est pris
dans son propre piége.

La ville de Lugo a été pillée et saccagée par l'ennemi. On ne peut
imputer ces désastres au général anglais; c'est une suite ordinaire
et inévitable des marches forcées et des retraites précipitées. Les
habitans du royaume de Léon et de la Galice ont les Anglais en horreur.
Sous ce rapport, les événemens qui viennent de se passer équivalent à
une grande victoire.

La ville de Zamora, dont les habitans avaient été exaltés par la
présence des Anglais, a fermé ses portes au général de cavalerie
Maupetit. Le général Darricau s'y est porté avec quatre bataillons. Il
a escaladé la ville, l'a prise, et a fait passer les plus coupables par
les armes.

De toutes les provinces de l'Espagne, la Galice est celle qui manifeste
le meilleur esprit; elle reçoit les Français comme des libérateurs qui
l'ont délivrée à la fois des étrangers et de l'anarchie. L'évêque de
Lugo et le clergé de toute la province manifestent les plus sages
dispositions.

La ville de Valladolid a prêté serment au roi Joseph, et a fait une
adresse à S.M.I. et R.

Six hommes, chefs d'émeutes et des massacres contre les Français, ont
été condamnés à mort. Cinq ont été exécutés. L clergé est venu demander
la grâce du sixième qui est père de quatre enfans. S.M. a commué sa
peine; elle a dit qu'elle voulait en cela témoigner sa satisfaction
pour la bonne conduite que le clergé séculier de Valladolid a tenue en
plusieurs occasions importantes.



Valladolid, 16 janvier 1809.

_Vingt-neuvième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le 10 janvier, le quartier-général du duc de Bellune était à Aranjuez.

Instruit que les débris de l'armée battue à Tudéla s'étaient réunis
du côté de Cuença et avaient été joints par les nouvelles levées de
Grenade, de Valence et de Murcie, le roi d'Espagne conçut la possibilité
d'attirer l'ennemi. A cet effet, il fit replier tous les postes qui
s'avançaient jusqu'aux montagnes de Cuença au-delà de Tarançon et de
Huete. L'armée espagnole suivit ce mouvement. Le 12 elle prit position
à Uclès. Le duc de Bellune se porta alors à Tarançon et à Fuente de
Padronaro. Le 13 la division Villatte marcha droit à l'ennemi, tandis
que le duc de Bellune, avec la division Ruffin, tournait par Alcazar.
Aussitôt que le général Villatte découvrit les Espagnols, il marcha
au pas de charge, et mit en déroute les douze ou treize mille hommes
qu'avait l'ennemi et qui cherchèrent à se retirer par Carascosa sur
Alcazar; mais déjà le duc de Bellune occupait la route d'Alcazar. Le
neuvième régiment d'infanterie légère, le vingt-quatrième de ligne, et
le quatre-vingt-seizième présentèrent à l'ennemi un mur de baïonnettes.
Les Espagnols mirent bas les armes. Trois cents officiers, deux
généraux, sept colonels, vingt lieutenant-colonels et douze mille
hommes ont été faits prisonniers. On a pris trente drapeaux et toute
l'artillerie. Le nommé Venegas, qui commandait ces troupes, a été tué.

Cette armée avec ses drapeaux et son artillerie, escortée par trois
bataillons, fera demain 17 son entrée à Madrid.

Ce succès fait honneur au duc de Bellune et à la conduite des troupes.
Le général Villatte a manoeuvré avec habileté. Le général Ruffin s'est
distingué. Il en a été de même du général Latour-Maubourg. Ses dragons
se sont comportés avec intrépidité. Le jeune Sopransi, chef d'escadron
au premier de dragons, s'est précipité au milieu des ennemis, en
déployant une singulière bravoure. Il a apporté six drapeaux au duc de
Bellune.

Le général d'artillerie Sénarmont s'est conduit comme il l'a fait dans
toutes les circonstances. Lorsque l'armée ennemie se vit coupée, elle
changea de direction. Le général Sénarmont était alors engagé dans une
gorge avec son artillerie, et c'est sur cette gorge que l'ennemi se
dirigea pour y chercher un passage. L'artillerie avait peu d'escorte,
mais les canonniers de la grande-armée n'en ont pas besoin. Le général
Sénarmont plaça ses pièces en bataillon carré et tira à mitraille. La
colonne ennemie changea encore de direction et se porta sur le point où
elle est venue mettre bas les armes. Le duc de Bellune se loue de M.
Château son premier aide-de-camp, et de M. l'adjudant commandant Aimé.
Il donne des éloges au général Sémélé, aux colonels Jamin, Meunier,
Mouton Duvernay, Lacoste, Pescheux et Combelle, tous officiers dont la
bravoure et l'habileté ont été éprouvées dans cent combats.

En Galice les Anglais continuent d'être poursuivis l'épée dans les
reins. Après avoir été chassés de Lugo, les trois quarts ont pris la
direction de la Corogne, et un quart celle de Vigo où les Anglais ont
des transports. Le duc de Dalmatie s'est porté sur la Corogne et le duc
d'Elchingen sur Vigo.

Des députations du conseil d'état d'Espagne, du conseil des Indes, du
conseil des finances, du conseil de la guerre, du conseil de marine, du
conseil des ordres, de la junte de commerce et des monnaies, du tribunal
des alcades de casa y corte, de la municipalité de Madrid, du clergé
séculier et régulier, du corps de la noblesse, des corporations majeures
et mineures et des habitans des paroisses et des quartiers, parties de
Madrid le 11, ont été présentées le 16 à S. M. I. et R. à Valladolid.



Valladolid, 21 janvier 1809.

_Trentième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le duc de Dalmatie partit le 12 de Betanzos. Arrivé sur le Meso, il
trouva le pont de Burgo coupé. L'ennemi fut délogé du village de Burgo.
Pendant ce temps, le général Franceschi remonta la rivière qu'il passa
sur le pont de Cela. Il intercepta la grande route de la Corogne à
Santyago et prit six officiers et soixante soldats. Le même jour un
poste de trente marins qui étaient à Meso sur le golfe, et qui y faisait
de l'eau, fut pris. Du village de Perillo on put observer la flotte
anglaise en rade de la Corogne.

Le 13, l'ennemi fit sauter deux magasins à poudre situés sur les
hauteurs de Sainte Marguerite, à une demi-lieue de la Corogne. La
détonation fut terrible et se fit sentir à plus de trois lieues dans les
terres.

Le 14, le pont de Burgo fut raccommodé et l'artillerie française put y
passer. L'ennemi était en position sur deux lignes, à une demi-lieue en
avant de la Corogne. On le voyait s'occuper à embarquer en toute hâte
ses malades et ses blessés, les espions et les déserteurs en portent le
nombre à trois ou quatre mille hommes. Les Anglais s'occupaient en même
temps à détruire les batteries de la côte, et à dévaster le pays voisin
de la mer. Le commandant du fort de Saint-Philippe se doutant du sort
qu'ils réservaient à la place, refusa de les y recevoir.

Le 14 au soir, on vit arriver un nouveau convoi de cent soixante voiles,
parmi lesquelles on comptait quatre vaisseaux de ligne.

Le 15 au matin, les divisions Merle et Mermet occupèrent les hauteurs
de Vallaboa où se trouvait l'avant-garde ennemie, qui fut attaquée et
culbutée. Notre droite fut appuyée au point d'intersection de la route
de la Corogne à Lugo, et de la Corogne à Santyago. La gauche était
placée en arrière du village d'Elvina. L'ennemi occupait en face de
très-belles hauteurs.

Le reste de la journée du 15 fut employé à placer une batterie de douze
pièces de canon, et ce ne fut que le 16, à trois heures après midi que
le duc de Dalmatie donna l'ordre de l'attaque.

Les Anglais furent abordés franchement par la première brigade de la
division Mermet qui les culbuta et les délogea du village d'Elvina. Le
deuxième régiment d'infanterie légère se couvrit de gloire. Le général
Jardon à la tête des voltigeurs fit paraître un notable courage.
L'ennemi culbuté de ses positions, se retira dans les jardins qui sont
autour de la Corogne. La nuit devenant très-obscure, on fut obligé de
suspendre l'attaque. L'ennemi en a profité pour s'embarquer en toute
hâte. Nous n'avons eu d'engagés pendant le combat, qu'environ six mille
hommes, et tout était disposé pour partir de la position que nos troupes
occupaient le soir, et profiter du lendemain pour une affaire générale.
La perte de l'ennemi est immense; deux batteries de notre artillerie
l'ont foudroyé pendant la durée du combat. On a compté sur le champ de
bataille plus de huit cents cadavres anglais, parmi lesquels on a trouvé
le corps du général Hamilton, et ceux de deux autres officiers généraux
dont on ignore les noms. Nous avons pris vingt officiers, trois cents
soldats et quatre pièces de canon. Les Anglais ont laissé plus de quinze
cents chevaux qu'ils avaient tués. Notre perte s'élève à cent
hommes; nous en avons eu cent cinquante blesses. Le colonel du
quarante-cinquième s'est distingué. Un porte-aigle du trente-unième
d'infanterie légère a tue de sa propre main un officier anglais qui,
dans la mêlée, s'était attaché a lui pour tâcher de lui enlever son
aigle. Le général d'artillerie Bourgeat et le colonel Fontenay se sont
très-bien montrés.

Le 17 à la pointe du jour, on a vu le convoi anglais mettre à la voile:
le 18 tout avait disparu. Le duc de Dalmatie avait fait canonner les
bâtiments des hauteurs du fort Sandiego. Plusieurs transports ont
échoué, et tous les hommes qu'ils portaient ont été pris.

On a trouvé dans l'établissement de la Payoza trois mille fusils
anglais. On s'est aussi emparé des magasins de l'ennemi et d'une
quantité considérable de munitions et d'effets appartenant à l'armée. On
a ramassé dans les faubourgs beaucoup de blessés. L'opinion des habitans
du pays et des déserteurs est que le nombre des blessés dans le combat
excède deux mille cinq cents.

Ainsi s'est terminée l'expédition anglaise envoyée en Espagne. Après
avoir fomenté la guerre dans ce malheureux pays, les Anglais l'ont
abandonné. Ils avaient débarqué trente-huit mille hommes et six mille
chevaux; nous leur avons pris de compte fait six mille cinq cents
hommes, non compris les malades. Ils ont rembarqué très-peu de bagages,
très-peu de munitions et très-peu de chevaux: on en a compté cinq
mille tués et abandonnés. Les hommes qui ont trouvé un asile sur leurs
vaisseaux sont harassés et découragés. Dans une autre saison, il n'en
aurait pas échappé un seul. La facilité de couper les ponts, la rapidité
des torrens qui, pendant l'hiver, deviennent de profondes rivières, le
peu de durée des journées et la longueur des nuits, sont très-favorables
à une armée en retraite.

Des trente-huit mille hommes que les Anglais avaient débarqués, on peut
assurer qu'à peine vingt-quatre mille hommes retourneront en Angleterre.

L'armée de la Romana, qui, à la fin de décembre, au moyen des renforts
qu'elle avait reçus de la Galice, était forte de seize mille hommes, est
réduite à moins de cinq mille hommes, qui errent entre Vigo et Santyago,
et sont vivement poursuivis. Le royaume de Léon, la province de Zamora
et toute la Galice que les Anglais avaient voulu couvrir, sont conquis
et soumis.

Le général de division Lapisse a envoyé en Portugal des patrouilles qui
y ont été très-bien reçues.

Le général Maupetit est entré à Salamanque. Il y a encore trouvé
quelques malades anglais.



_Trente-unième bulletin de l'année d'Espagne._

Les régimens anglais portant les numéros 42, 50 et 52 ont été
entièrement détruits au combat du 16 près la Corogne. Il ne s'est pas
embarqué soixante hommes de chacun de ces corps. Le général en chef
Moore a été tué en voulant charger à la tête de cette brigade, pour
rétablir les affaires. Efforts impuissans! cette troupe a été dispersée
et son général frappé au milieu d'elle. Le général Baird avait déjà été
blessé; il traversa la Corogne pour gagner son vaisseau, et ne se fit
panser qu'à bord. Le bruit court qu'il est mort le 19.

Après la bataille du 16, la nuit fut terrible à la Corogne. Les Anglais
y entrèrent consternés et pêle-mêle. L'armée anglaise avait débarqué
plus de quatre-vingts pièces de Canon; elle n'en a pas rembarqué douze.
Le reste a été pris ou perdu, et décompte fait, nous nous trouvons en
possession de soixante pièces de canon anglaises.

Indépendamment du trésor de deux millions que l'armée a pris aux
Anglais, il paraît qu'un trésor plus considérable a été jeté dans les
précipices qui bordent la route d'Astorga à la Corogne. Les paysans et
les soldats ont ramassé parmi les rochers une grande quantité d'argent.

Dans les engagemens qui ont eu lieu pendant la retraite, et avant le
combat de la Corogne, deux généraux anglais avaient été tués, et trois
avaient été blessés. On nomme parmi ces derniers le général Crawford.
Les Anglais ont perdu tout ce qui constitue une armée: généraux,
artillerie, chevaux, bagages, munitions, magasins.

Dès le 17, à la pointe du jour, nous étions maîtres des hauteurs qui
dominent la rade de la Corogne, et nos batteries jouaient contre le
convoi anglais. Il en est résulté que plusieurs bàtimens n'ont pu
sortir, et ont été pris lors de la capitulation de la Corogne. On a
trouvé aussi cinq cents chevaux anglais encore vivans, seize mille
fusils, et beaucoup d'artillerie de siège abandonnée par l'ennemi. Un
grand nombre de magasins sont pleins de munitions confectionnées que les
Anglais voulaient emmener, mais qu'ils ont été forcés de laisser. Un
magasin à poudre situé dans la presqu'île, contenant deux cents milliers
de poudre, nous est également resté. Les Anglais surpris par l'événement
du combat du 16, n'ont pas même eu le temps de détruire leurs magasins.
Il y nvait trois cents malades anglais dans les hôpitaux. Nous avons
trouvé dans le port sept bâtimens anglais; trois étaient chargés de
chevaux et quatre de troupes, lis n'avaient pu appareiller.

La place de la Corogne a une enceinte qui la met à l'abri d'un coup
de main. Il n'a donc été possible d'y entrer que le 20 par une
capitulation. On a trouvé à la Corogne plus de deux cents pièces de
canon espagnoles. Le consul français Fourcroy, le général Quesnel et son
état-major; M. Bougars, officier d'ordonnance, M. Taboureau, auditeur,
et trois cent cinquante Français, soldats ou marins qui avaient été pris
ou en Portugal ou sur le bâtiment l'_Atlas_, ont été délivrés. Ils se
louent beaucoup des officiers de la marine espagnole.

Les Anglais n'auront rapporté de leur expédition que la haine des
Espagnols, la honte et le déshonneur. L'élite de leur armée, composée
d'Écossais, a été blessée, tuée ou prise.

Le général Franceschi est entré à Santyago de Compostelle, où il a
trouvé quelques magasins et une garde anglaise qu'il a fait prisonnière.
Il a sur-le-champ marché sur Vigo. La Romana paraissait se diriger
sur ce port avec deux mille cinq cents hommes, les seuls qu'il ait pu
rallier. La division Mermet marchait sur le Ferrol.

L'air était infecté à la Corogne par douze cents cadavres de chevaux que
les Anglais avaient égorgés dans les rues. Le premier soin du duc
de Dalmatie a été de pourvoir au rétablissement de la salubrité si
importante pour le soldat et pour les habitans.

Le général Alzedo, gouverneur de la Corogne, paraît n'avoir pris
parti pour les insurgés, que contraint par la force. Il a prêté avec
enthousiasme le serment de fidélité au roi Joseph Napoléon. Le peuple
manifeste la joie qu'il éprouve d'être délivré des Anglais.



_Trente-deuxième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le duc de Dalmatie arrivé devant le Ferrol, fit investir la place. Des
négociations furent entamées. Les autorités civiles et les officiers
de terre et de mer paraissaient disposés à se rendre; mais le peuple,
fomenté par les espions qu'avaient laissés les Anglais, se souleva.

Le 24, le duc de Dalmatie reçut deux parlementaires. L'un avait été
envoyé par l'amiral Melgarejo, commandant l'escadre espagnole; l'autre,
qui passa par les montagnes, avait été envoyé par les commandans des
troupes de terre. Ces deux parlementaires étaient partis à l'insu du
peuple. Ils firent connaître que toutes les autorités étaient sous le
joug d'une populace effrénée, soudoyée et soulevée par les agens de
l'Angleterre, et que huit mille hommes de la ville et des environs
étaient armés.

Le duc de Dalmatie dut se résoudre à faire ouvrir la tranchée; mais
du 24 au 25, différens mouvemens se manifestèrent dans la ville. Le
dix-septième régiment d'infanterie légère s'étant porté à Mugardos, le
trente-unième d'infanterie légère étant aux forts de la Palma et de
Saint-Martin et à Lugrana, et bloquant le fort Saint-Philippe, le peuple
commença à craindre les suites d'un assaut et à écouter les hommes
sensés. Dans la journée du 26, trois parlementaires munis de pouvoirs
et porteurs d'une lettre arrivèrent au quartier-général et signèrent la
reddition de la place.

Le 27, à sept heures du matin, la ville a été occupée par la division
Mermet et par une brigade de dragons.

Le même jour à midi, la garnison a été désarmée: le désarmement a déjà
produit cinq mille fusils. Les personnes étrangères au Ferrol ont été
renvoyées dans leurs villages. Les hommes connus pour s'être souillés de
sang pendant l'insurrection, ont été arrêtés.

L'amiral Obregon, que le peuple avait arrêté pendant l'insurrection, a
été mis à la tête de l'arsenal.

On a trouvé dans le port, trois vaisseaux de cent douze canons; deux de
quatre-vingts; un de soixante-quatorze; deux de soixante-quatre; trois
frégates et un certain nombre de corvettes, de bricks et autres bâtimens
désarmés; plus de quinze cents pièces de canon de tous calibres, et des
munitions de toute espèce.

Il est probable que sans la retraite précipitée des Anglais, et sans
l'événement du 16, ils auraient occupé le Ferrol, et se seraient emparés
de cette belle escadre. Les officiers de terre et de mer ont prêté
serment au roi Joseph avec le plus grand enthousiasme. Ce qu'ils
racontent de ce qu'ils ont eu à souffrir de la dernière classe du peuple
et des boute-feux de l'Angleterre est difficile à concevoir.

L'ordre règne dans la Galice, et l'autorité du roi est rétablie dans
cette province, l'une des plus considérables de la monarchie espagnole.

Le général Laborde a trouvé à la Corogne, sur le bord de la mer, sept
pièces de canon que les Anglais avaient enterrées dans la journée du 16,
ne pouvant les emmener. La Romana, abandonné par les Anglais et par ses
troupes, s'est enfui avec cinq cents hommes du côté du Portugal, pour se
jeter en Andalousie.

Il ne restait à Lisbonne que quatre à cinq mille Anglais. Tous les
hôpitaux, tous les magasins étaient embarqués, et la garnison se
disposait à abandonner ce peuple, aussi indigné de la perfidie des
Anglais que révolté par la différence de moeurs et de religion, par
la brutale et continuelle intempérance des troupes anglaises, par cet
entêtement et par cet orgueil si mal fondés qui rendent cette nation
odieuse à tous les peuples du continent.



_Trente-troisième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le duc de Dalmatie est arrivé le 10 février à Tuy. Toute la province est
soumise.

Il réunissait tous les moyens pour passer le lendemain le Minho, qui
est extrêmement large dans cet endroit. It a dû arriver du 15 au 20 à
Oporto, et du 20 au 28 à Lisbonne.

Les Anglais s'embarquaient à Lisbonne pour abandonner le Portugal;
l'indignation des Portugais était au comble, et il y avait journellement
des engagemens notables et sanglans entre les Portugais et les Anglais.

En Galice, le duc d'Elchingen achevait l'organisation de la province.
L'amiral Messaredra était arrivé au Ferrol, et l'activité commençait à
renaître dans cet arsenal important. La tranquillité est rétablie dans
toutes les provinces sous les ordres du duc d'Istrie, et situées entre
les Pyrénées, la mer, le Portugal, et la chaîne de montagnes qui
couvrent Madrid. La sécurité succède aux jours d'alarmes et de
désordres.

De nombreuses députations se rendent de toutes parts auprès du roi à
Madrid. La réorganisation et l'esprit public font des progrès rapides
sous la nouvelle administration.

Le duc de Bellune marche sur Badajoz; il désarme et pacifie toute la
basse Estramadure.

Sarragosse s'est rendue. Les calamités qui ont pesé sur cette ville
infortunée, sont un effrayant exemple pour les peuples. L'ordre rétabli
dans Sarragosse, s'étend à tout l'Aragon, et les deux corps d'armée qui
se trouvaient autour de cette ville, deviennent disponibles.

Sarragosse a été le véritable siège de l'insurrection de l'Espagne.
C'est dans cette ville qu'existait le parti qui voulait appeler un
prince de la maison d'Autriche à régner sur le Tage. Les hommes de ce
parti avaient hérité de cette opinion qui fut celle de leurs ancêtres
à l'époque de le guerre de la succession, et qui vient d'être étouffée
sans retour.

La bataille de Tudela avait été gagnée le 23 novembre, et dès le 27,
l'armée française campait à peu de distance de Sarragosse.

La population de cette ville était armée. Celle des campagnes de
l'Aragon s'y était jointe, et Sarragosse contenait cinquante mille
hommes, formés par régimens de mille hommes, et par compagnies de cent
hommes. Tous les grades de généraux, d'officiers et de sous-officiers,
étaient remplis par des moines. Un corps de troupes de dix mille hommes
échappés de la bataille de Tudela, s'était renfermé dans la ville, dont
les subsistances étaient assurées par d'immenses, magasins, et qui était
défendue par deux cents pièces de canon. L'image de notre dame del
Pilar, faisait, au gré des moines, des miracles qui animaient l'ardeur
de cette nombreuse population, ou qui soutenaient sa confiance. En
plaine ces cinquante mille hommes n'auraient pas tenu contre trois
régimens; mais enfermés dans leur ville, excités par tous les chefs de
partis, pouvaient-ils échapper aux maux que l'ignorance et le fanatisme
attiraient sur tant d'infortunés?

Tout ce qu'il était possible de faire pour les éclairer, les ramener à
la raison, a été entrepris. Immédiatement après la bataille de Tudela,
on jugea que l'opinion où on était à Sarragosse, que Madrid ferait de
la résistance, que les armées de Somo-Sierra, du Guadarama, de
l'Estramadure, de Léon et de la Catalogne, obtiendraient quelques
succès, servirait de prétexte aux chefs des insurgés pour entretenir le
fanatisme des habitans. On résolut de ne pas investir la ville, et de la
laisser communiquer avec toute l'Espagne, afin qu'elle apprît la déroute
des armées espagnoles, et qu'elle connût les détails de l'entrée de
l'armée française à Madrid. Mais ces nouvelles ne parvinrent qu'aux
meneurs, et demeurèrent inconnues à la masse de la population.
Non-seulement on lui cachait la vérité, mais on l'encourageait par des
mensonges. Tantôt les Français avaient perdu quarante mille hommes à
Madrid, la Romana était entré en France; enfin l'armée anglaise arrivait
en grande hâte, et les aigles françaises devaient fuir à l'aspect du
terrible léopard.

Ce temps sacrifié à des vues politiques et à l'espoir de voir se calmer
des têtes exaltées par le fanatisme et par l'erreur, n'était pas perdu
pour l'armée française. Le général du génie Lacoste, aide-de-camp de
l'empereur et officier du plus grand mérite, réunissait à Alagon, les
outils, les équipages de mines et les matériaux nécessaires à la guerre
souterraine que S. M. avait ordonnée.

Le général de division Dedon, commandant l'artillerie, rassemblait une
grande quantité de mortiers, de bombes, d'obus et des bouches à feu de
tous calibre. On tirait tous ces objets de Pampelune, éloignée de sept
marches de Sarragosse.

Cependant on remarqua que l'ennemi mettait le temps à profit pour
fortifier le Monte-Torrero et d'autres positions importantes. Le 21
décembre, la division Suchet le chassa des hauteurs de Saint-Lambert,
et de deux ouvrages de campagne qui étaient à portée de la place.
La division du général Gazan culbuta l'ennemi des hauteurs de
Saint-Grégorio, et fit enlever par le vingt-unième d'infanterie légère
et le centième de ligne, les redoutes adossées aux faubourgs, qui
défendaient les routes de Suéva et de Barcelonne. I1 s'empara également
d'une grande manufacture située près de Galliego, où s'étaient
retranchés cinq cents Suisses. Le même jour, le duc de Conegliano
s'empara des ouvrages et de la position du Monte-Torrero, enleva tous
les canons, fit beaucoup de prisonniers et un grand mal à l'ennemi.

Le duc de Conegliano étant tombé malade, le duc d'Abrantès vint dans le
commencement de janvier, prendre le commandement du troisième corps.

Il signala son arrivée par la prise du couvent de Saint-Joseph, et
poursuivit ses succès le 16 janvier, en enlevant la tête du pont de
la Huerba, où ses troupes se logèrent. Le chef de bataillon Athal, du
quatorzième de ligne, se distingua à l'attaque du couvent Saint-Joseph,
et le lieutenant Victor de Buffon, monta des premiers à l'assaut.

L'investissement de Sarragosse n'était cependant pas encore terminé. On
persistait toujours dans les mêmes ménagemens, et on laissait à dessein
les communications libres, afin que les insurgés pussent apprendre la
déroute des Anglais et leur honteuse fuite au-delà des Espagnes. Ce fut
le 16 janvier, que les Anglais furent jetés dans la mer à la Corogne, et
ce fut le 26, que les opérations commencèrent à devenir sérieuses devant
Sarragosse.

Le duc de Montebello y arriva le 20 pour prendre le commandement
supérieur du siège. Lorsqu'il eut acquis la certitude que toutes les
nouvelles que l'on faisait parvenir dans la ville, ne produisaient
aucun effet, et que quelques moines, qui s'étaient emparés des esprits,
réussissaient, ou à empêcher qu'elles vinssent à la connaissance
du peuple, ou à les travestir de manière à perpétuer le délire des
assiégés, il prit le parti de renoncer à tous les ménagements.

Quinze mille paysans s'étaient réunis sur la gauche de l'Ebre à
Perdiguera. Le duc de Trévise les attaqua avec trois régimens, et malgré
la belle position qu'ils occupaient, le soixante-quatrième régiment les
culbuta et les mit en déroute. Le dixième de hussards se trouva dans
la plaine pour les recevoir, et un grand nombre resta sar le champ de
bataille. Neuf pièces de canon et plusieurs drapeaux furent les trophées
de cette rencontre.

En même temps, le duc de Montebello avait envoyé l'adjudant-commandant
Gasquet sur Zuer, pour y dissiper un rassemblement. Cet officier, avec
trois bataillons, attaqua quatre mille insurgés, les culbuta et leur
prit quatre pièces de canon avec leurs caissons attelés.

Le général Vattier avait en même temps été détaché avec trois cents
hommes d'infanterie et deux cents chevaux sur la route de Valence. Il
rencontra cinq mille insurgés à Alcanitz, les força dans la ville même à
jeter leurs fusils dans leur fuite; leur tua six cents hommes, et
prit des magasins de subsistances, de munitions et d'armes; parmi ces
derniers se trouvèrent mille fusils anglais. L'adjudant-commandant
Carrion de Nizas, à la tête d'une colon de d'infanterie, s'est conduit
d'une manière brillante; le colonel Burthe, du quatrième de hussards, et
le chef de bataillon Camus, du vingt-huitième d'infanterie légère, se
sont distingués.

Ces opérations se faisaient entre le 20 et le 26 janvier.

Le 26, on commença à attaquer sérieusement la ville, et l'on démasqua
les batteries. Le 27 à midi, la brèche se trouva praticable sur
plusieurs points de l'enceinte. Les troupes se logèrent dans le couvent
de San-Ingracia. La division Grandjean occupa une trentaine de maisons
dans la ville. Le colonel Chlopiscki et les soldats de la Vistule, se
distinguèrent. Dans le même moment, le général de division Merlot, dans
une attaque sur la gauche, s'empara de tout le front de défense de
l'ennemi.

Le capitaine Guetteman, à la tête des travailleurs et de trente-six
grenadiers du quarante-quatrième, est monté à la brèche avec une
hardiesse rare. M. Bobieski, officier des voltigeurs de la Vistule,
jeune homme âgé de dix-sept ans, et déjà couvert de sept blessures,
s'est présenté le premier à la brèche. Le chef de bataillon Lejeune,
aide-de-camp du prince de Neufchâtel, s'est conduit avec distinction,
et a reçu deux blessures légères. Le chef de bataillon Haxo a aussi été
légèrement blessé et s'est également distingué.

Le 30, les couvens de Sainte-Monique et des Grands-Augustins furent
enlevés. Soixante maisons furent prises à la sape. Les sapeurs du
quatorzième régiment de ligue se distinguèrent.

Le premier février, le général Lacoste fut atteint d'une balle,
et mourut sur le champ d'honneur. C'était un officier aussi brave
qu'instruit. Sa perte a été sensible à toute l'armée, et plus
particulièrement encore à l'empereur. Le colonel Rogniat lui succéda
dans le commandement de l'arme du génie et dans la direction du siège.

L'ennemi défendait chaque maison. Trois attaques de mines étaient
conduites de front, et tous les jours trois ou quatre mines faisaient
sauter plusieurs maisons, et permettaient aux troupes de se loger dans
plusieurs autres.

C'est ainsi qu'on arriva jusqu'au Corso (grande rue de Sarragosse),
qu'on se logea sur les quais, et que l'on s'empara de la maison des
écoles et de celle de l'université. L'ennemi tentait d'opposer mineurs
à mineurs; mais peu habiles dans ce genre d'opérations, ses mineurs
étaient sur-le-champ découverts et étouffés.

Cette manière de conduire le siège rendait sa marche lente, mais
certaine et moins coûteuse pour l'armée. Pendant que trois compagnies
de mineurs, et huit compagnies de sapeurs sont seules occupées à cette
guerre souterraine, dont les résultats sont si terribles, le feu est
presque constamment entretenu dans la ville par les mortiers qui
lancent, des bombes remplies de cloches à feu.

Il n'y avait que dix jours que l'attaque avait commencé, et déjà on
présageait la prochaine reddition de la ville. On s'était emparé de
plus du tiers des maisons et on s'y était logé. L'église où se trouvait
l'image de Notre-Dame del Pifar, qui par tant de miracles avait promis
de la défendre, était écrasée par les bombes, et n'était plus habitable.

Le duc de Montebello jugea alors nécessaire de s'emparer du faubourg de
la rive gauche, pour occuper tout le diamètre de la ville, et croiser
son feu. Le général de division Gazan enleva la caserne des Suisses,
par une attaque prompte et brillante. Le 17, une batterie de cinquante
pièces de canon qu'on avait établie, joua dès le matin. A trois heures
après midi, un bataillon du vingt-huitième attaqua un énorme couvent
dont les murs en briques avaient trois à quatre pieds d'épaisseur, et
s'en empara. Sept mille ennemis défendaient le faubourg. Le général
Gazan se porta rapidement sur le pont par où les insurgés avaient leur
retraite dans la ville. Il en tua un grand nombre, et fit quatre mille
prisonniers, au nombre desquels se trouvaient deux généraux, douze
colonels, dix-neuf lieutenans-colonels et deux cent trente officiers. Il
prit six drapeaux et trente pièces de canon. Presque toutes les troupes
de ligne de la place occupaient ce point important qui était menacé
depuis le 10.

Au même instant, le duc d'Abrantès traversait le Corso par plusieurs
canonnières, et faisait sauter, au moyen de deux fourneaux de mine, le
vaste bâtiment des écoles.

Après ces événemens la terreur se mit dans la ville. La junte, pour
obtenir quelques délais, et donner le temps à la frayeur des habitans de
se dissiper, demanda à parlementer; mais sa mauvaise foi était connue et
cette ruse lui fut inutile. Trente autres maisons furent enlevées à la
sape ou par des mines.

Enfin le 21, toute la ville fut occupée par nos troupes. Quinze mille
hommes d'infanterie et deux mille de cavalerie ont posé les armes a la
porte de Portillo, et ont remis quarante drapeaux et cent cinquante
pièces de canon. Les insurgés ont perdu vingt mille hommes pendant le
siège. On en a trouvé treize mille dans les hôpitaux. Il en mourait cinq
cents par jour.

Le duc de Montebello n'a pas voulu accorder de capitulation à la ville
de Sarragosse; il a seulement fait connaître les dispositions suivantes:

La garnison posera les armes le 21, à midi, à là porte de Portillo;
après quoi elle sera prisonnière de guerre. Les hommes des troupes
de ligne qui voudraient prêter serment au roi Joseph et entrer à son
service, pourront y être admis. Dans le cas où leur admission ne serait
pas accordée par le ministre de la guerre du roi d'Espagne, ils seront
prisonniers de guerre et conduits en France. La religion sera respectée.
Les troupes françaises occuperont, le 21 à midi, le château. Toute
l'artillerie et toutes les munitions de toute espèce, leur seront
remises. Toutes les armes seront déposées aux portes de chaque maison,
et recueillies par les alcades de chaque quartier.

Les magasins en blé, riz et légumes qu'on a trouvés dans la place, sont
très-considérables.

Le duc de Montebello a nommé le général Laval, gouverneur de Sarragosse.

Une députation du clergé et des principaux habitans est partie pour se
rendre à Madrid.

Palafox est dangereusement malade. Cet homme était l'objet du mépris de
toute l'armée ennemie, qui l'accusait de présomption et de lâcheté.

On ne l'a jamais vu dans les postes où il y avait quelques dangers.

Le comte de Fuentes, grand d'Espagne, que les insurgés avaient arrêté
dans ses terres, il y a sept mois, a été trouvé dans un cachot de huit
pieds carrés, et délivré. On ne peut se faire une idée des maux qu'il a
soufferts.



GUERRE D'AUTRICHE



Donswerth, 17 avril 1809.

_Proclamation à l'armée._

Soldats!

Le territoire de la confédération a été violé. Le général autrichien
veut que nous fuyions à l'aspect de ses armes, et que nous lui
abandonnions nos alliés; j'arrive avec la rapidité de l'éclair.

Soldats, j'étais entouré de vous lorsque le souverain d'Autriche vint à
mon bivouac de Moravie; vous l'avez entendu implorer ma clémence et me
jurer une amitié éternelle. Vainqueurs dans trois guerres, l'Autriche a
dû tout à notre générosité; trois fois elle a été parjure!!! Nos succès
passés sont un sûr garant de la victoire qui nous attend.

Marchons donc, et qu'à votre aspect l'ennemi reconnaisse son vainqueur.

NAPOLÉON.



Ratisbonne, 24 avril 1809.

_Premier bulletin de la grande armée._

L'armée autrichienne a passé l'Inn le 9 avril; par là les hostilités ont
commencé, et l'Autriche a déclaré une guerre implacable à la France, à
ses alliés et à la confédération du Rhin.

Voici quelle était la position des corps français et alliés.

Le corps du duc d'Auerstaedt à Ratisbonne.

Le corps du duc de Rivoli à Ulm.

Le corps du général Oudinot à Augsbourg.

Le quartier-général à Strasbourg.

Les trois divisions bavaroises, sous les ordres du duc de Dantzick:
placées, la première, commandée parle prince royal, à Munich; la
deuxième, commandée par le général Deroi, à Landshut; et la troisième,
commandée par le général de Wrede, a Straubing.

La division wurtembergeoise à Heidenheim.

Les troupes saxonnes campées sous les murs de Dresde.

Le corps du duché de Varsovie, commandé par le prince Poniatowski, sous
Varsovie.

Le 10, les troupes autrichiennes investirent Passau, où s'enferma
un bataillon bavarois; elles investirent en même temps Kufftein, où
s'enferma également un bataillon bavarois. Ce mouvement eut lieu sans
tirer un coup de fusil.

Les Autrichiens publièrent dans le Tyrol la proclamation ci-jointe. La
cour de Bavière quitta Munich pour se rendre à Dillingen.

La division bavaroise qui était à Landshut se porta à Altorff, sur la
rive gauche de l'Iser.

La division commandée par le général de Wrede se porta sur Neustadt.

Le duc de Rivoli partit d'Ulm et se porta sur Augsbourg.

Du 10 au 16, l'armée ennemie s'avança de l'Inn sur l'Iser. Des partis
de cavalerie se rencontrèrent, et il y eut plusieurs charges, dans
lesquelles les Bavarois eurent l'avantage. Le 16, à Pfaffenhoffen, les
deuxième et troisième régimens de chevau-légers bavarois culbutèrent les
hussards Stipschitz et les dragons de Rosemberg.

Au même moment, l'ennemi se présenta en force pour déboucher par
Landshut. Le pont était rompu, et la division bavaroise, commandée par
le général Deroy, opposait une vive résistance à ce mouvement; mais
menacée par des colonnes qui avaient passé l'Iser à Moorburg et à
Freysing, cette division se retira en bon ordre sur celle du général de
Wrede, et l'armée bavaroise se centralisa sur Neustadt.

_Départ de l'empereur de Paris, le 13._

L'empereur apprit par le télégraphe, dans la soirée du 12, le passage de
l'Inn par l'armée autrichienne, et partit de Paris un instant après. Il
arriva le 16, à trois heures du matin, à Louisbourg, et dans la soirée
du même jour à Dillingen, où il vit le roi de Bavière; passa une
demi-heure avec ce prince et lui promit de le ramener en quinze jours
dans sa capitale et de venger l'affront fait à sa maison, en le faisant
plus grand que ne furent jamais aucun de ses ancêtres. Le 17, à
sept heures du matin, S. M. arriva à Donswerth, où était établi le
quartier-général, et donna sur-le-champ les ordres nécessaires.

Le 18, le quartier-général fut transporté à Ingolstadt.

_Combat de Pfaffenhoffen, le 19._

Le 19, le général Oudinot, parti d'Augsbourg, arriva à la pointe du jour
à Pfaffenhoffen, y rencontra trois à quatre mille Autrichiens qu'il
attaqua et dispersa, et fit trois cents prisonniers.

Le duc de Rivoli, avec son corps d'armée, arriva le lendemain à
Pfaffenhoffen.

Le même jour, le duc d'Auerstaedt quitta Ratisbonne pour se porter sur
Neustadt et se rapprocher d'Ingolstadt. Il parut évident alors que le
projet de l'empereur était de manoeuvrer sur l'ennemi qui avait débouché
de Landshut, et de l'attaquer dans le moment même où, croyant avoir
l'initiative, il marchait sut Ratisbonne.

_Bataille de Tann, le 19._

Le 19, à la pointe du jour, le duc d'Auerstaedt se mit en marche sur
deux colonnes. Les divisions Morand et Gudin formaient sa droite; les
divisions Saint-Hilaire et Friant formaient sa gauche. La division
Saint-Hilaire, arrivée au village de Peissing, y rencontra l'ennemi
plus fort en nombre, mais bien inférieur en bravoure; et là s'ouvrit
la campagne par un combat glorieux pour nos armées. Le général
Saint-Hilaire, soutenu par le général Friant, culbuta tout ce qui
était devant lui, enleva les positions de l'ennemi, lui tua une grande
quantité de monde et lui fit six à sept cents prisonniers.

Le soixante-douzième se distingua dans cette journée, et le
cinquante-septième soutint son ancienne réputation. Il y a seize ans
ce régiment avait été surnommé en Italie _le terrible_, et il a
bien justifié ce surnom dans cette affaire, où seul il a abordé et
successivement défait six régimens autrichiens.

Sur la gauche, à deux heures après-midi, le général Morand rencontra
également une division autrichienne qu'il attaqua en tête, tandis que
le duc de Dantzick, avec un corps bavarois, parti d'Abensberg, vint la
prendre en queue. Cette division fut bientôt débusquée de toutes ses
positions, et laissa quelques centaines de morts et de prisonniers.
Le régiment entier des dragons de Levenher fut détruit par les
chevau-légers bavarois, et son colonel fut tué.

A la chute du jour, le corps du duc de Dantzick fit sa jonction avec
celui du duc d'Auerstaedt.

Dans toutes ces affaires les généraux Saint-Hilaire et Friant se sont
particulièrement distingués.

Ces malheureuses troupes autrichiennes qu'on avait amenées de Vienne au
bruit des chansons et des fifres, en leur faisant croire qu'il n'y avait
plus d'armée française en Allemagne, et qu'elles n'auraient affaire
qu'aux Bavarois et aux Wurtembergeois, montrèrent tout le ressentiment
qu'elles concevaient contre leurs chefs, des erreurs où ils les avaient
entretenues, et leur terreur ne fut que plus grande à la vue de ces
vieilles bandes qu'elles étaient accoutumées à considérer comme leurs
maîtres.

Dans tous ces combats, notre perte fut peu considérable en comparaison
de celle de l'ennemi, qui surtout perdit beaucoup d'officiers et de
généraux, obligés de se mettre en avant pour donner de l'élan à leurs
troupes. Le prince de Liechtenstein, le général de Lusignan et plusieurs
autres furent blessés. La perte des Autrichiens en colonels et officiers
de moindre grade, est extrêmement considérable.

_Bataille d'Abensberg, le 20._

L'empereur résolut de battre et de détruire le corps de l'archiduc Louis
et celui du général Hiller, forts ensemble de soixante mille hommes. Le
20, Sa Majesté se porta à Abensberg; il donna ordre au duc d'Auerstaedt
de tenir en respect les corps de Hohenzollern, Rosemberg et de
Liechtenstein, pendant qu'avec les deux divisions Morand et Gudin,
les Bavarois et les Wurtembergeois, il attaquait de front l'armée de
l'archiduc Louis et du général Hiller, et qu'il faisait couper les
communications de l'ennemi par le duc de Rivoli, en le faisant passer à
Freysing, et de là sur les derrières de l'armée autrichienne.

Les divisions Morand et Gudin formèrent la gauche et manoeuvrèrent sous
les ordres du duc de Montebello. L'empereur se décida à combattre ce
jour-là à la tête des Bavarois et des Wurtembergeois. Il fit réunir en
cercle les officiers de ces deux armées et leur parla long-temps. Le
prince royal de Bavière traduisait en allemand ce qu'il disait en
français. L'empereur leur fit sentir la marque de confiance qu'il leur
donnait. Il dit aux officiers bavarois que les Autrichiens avaient
toujours été leurs ennemis; que c'était à leur indépendance qu'ils en
voulaient; que depuis plus de deux cents ans les drapeaux bavarois
étaient déployés contre la maison d'Autriche; mais que cette fois il
les rendrait si puissans, qu'ils suffiraient seuls désormais pour lui
résister.

Il parla aux Wurtembergeois des victoires qu'ils avaient remportées sur
la maison d'Autriche, lorsqu'ils servaient dans l'armée prussienne,
et des derniers avantages qu'ils avaient obtenus dans la campagne de
Silésie. Il leur dit à tous que le moment de vaincre était venu pour
porter la guerre sur le territoire autrichien. Ces discours, qui
furent répétés aux compagnies par les capitaines, et les différentes
dispositions que fit l'empereur, produisirent l'effet qu'on pouvait en
attendre.

L'empereur donna alors le signal du combat et mesura les manoeuvres sur
le caractère particulier de ces troupes. Le général de Wrede, officier
bavarois d'un grand mérite, placé au devant du pont de Siegenburg,
attaqua une division autrichienne qui lui était opposée. Le général
Vandamme, qui commandait les Wurtembergeois, la déborda sur son flanc
droit. Le duc de Dantzick, avec la division du prince royal et celle du
général Deroy, marcha sur le village de Rennhause pour arriver sur la
grande route d'Abensberg à Landshut. Le duc de Montebello, avec ses deux
divisions françaises, força l'extrême gauche, culbuta tout ce qui était
devant lui, et se porta sur Rohr et Rothemburg. Sur tous les points,
la canonnade était engagée avec succès. L'ennemi, déconcerté par ces
dispositions, ne combattit qu'une heure et battit en retraite. Huit
drapeaux, douze pièces de canon, dix-huit mille prisonniers furent le
résultat de cette affaire, qui ne nous a coûté-que peu de monde.

_Bataille d'Eckmülh, le 22._

Tandis que la bataille d'Abensberg et le combat de Landshut avaient des
résultats si importans, le prince Charles se réunissait avec le corps de
Bohême, commandé par le général Kollowrath, et obtenait à Ratisbonne un
faible succès.

Mille hommes du soixante-cinquième, qui avaient été laissés pour garder
le pont de Ratisbonne, ne reçurent point l'ordre de se retirer. Cernés
par l'armée autrichienne, ces braves ayant épuisé leurs cartouches,
furent obligés de se rendre. Cet événement fut sensible à l'empereur; il
jura que dans les vingt-quatre heures le sang autrichien coulerait dans
Ratisbonne, pour venger cet affront fait à ses armes.

Dans le même temps, les ducs d'Auerstaedt et de Dantzick tenaient en
échec les corps de Rosemberg, de Hohenzollern et de Liechtenstein. Il
n'y avait pas de temps à perdre. Le 22 au matin, l'empereur se mit en
marche de Landshut avec les deux divisions du duc de Montebello, le
corps du duc de Rivoli, les divisions de cuirassiers Nansouty et
Saint-Sulpice et la division wurtembergeoise. A deux heures après-midi,
il arriva vis-à-vis Eckmülh, où les quatre corps de l'armée
autrichienne, formant cent dix mille hommes, étaient en position sous
le commandement de l'archiduc Charles. Le duc de Montebello déborda
l'ennemi par la gauche avec la division Gudin. Au premier signal, les
ducs d'Auerstaedt et de Dantzick, et la division de cavalerie légère
du général Montbrun, débouchèrent. On vit alors un des plus beaux
spectacles qu'aient offerts la guerre. Cent dix mille ennemis attaqués
sur tous les points, tournés par leur gauche, et successivement dépostés
de toutes leurs positions. Le détail des événemens militaires serait
trop long; il suffit de dire que, mis en pleine déroute, l'ennemi
a perdu la plus grande partie de ses canons et un grand nombre de
prisonniers; que le dixième d'infanterie légère, de la division
Saint-Hilaire, se couvrit de gloire en débouchant sur l'ennemi, et que
les Autrichiens, débusqués du bois qui couvre Ratisbonne, furent jetés
dans la plaine et coupés par la cavalerie. Le sénateur général de
division Demont eut un cheval tué sous lui. La cavalerie autrichienne,
forte et nombreuse, se présenta pour protéger la retraite de son
infanterie; la division Saint-Sulpice sur la droite, la division
Nansouty sur la gauche, l'abordèrent; la ligne de hussards et de
cuirassiers ennemis fut mise en déroute. Plus de trois cents cuirassiers
autrichiens furent faits prisonniers. La nuit commençait; nos
cuirassiers continuèrent leur marche sur Ratisbonne. La division
Nansouty rencontra une colonne ennemie qui se sauvait, la chargea et la
fit prisonnière; elle était composée de trois bataillons hongrois de
quinze cents hommes.

La division Saint-Sulpice chargea un autre carré dans lequel faillit
être pris le prince Charles, qui ne dut son salut qu'à la vitesse de
son cheval. Cette colonne fut également enfoncée et prise. L'obscurité
obligea enfin à s'arrêter. Dans cette bataille d'Eckmülh, il n'y eut que
la moitié à peu près des troupes françaises engagée. Poussée l'épée
dans les reins, l'armée ennemie continua de défiler toute la nuit par
morceaux et dans la plus épouvantable déroute. Tous ses blessés, la
plus grande partie de son artillerie, quinze drapeaux et vingt mille
prisonniers sont tombés eu notre pouvoir. Les cuirassiers se sont, comme
à l'ordinaire, couverts de gloire.

_Combat et prise de Ratisbonne, le 23._

Le 20, à la pointe du jour, on s'avança sur Ratisbonne; l'avant-garde
formée par la division Gudin et par les cuirassiers des divisions
Nansouty et Saint-Sulpice; on ne tarda pas à apercevoir la cavalerie
ennemie gui prétendait couvrir la ville. Trois charges successives
s'engagèrent: toutes furent à notre avantage. Sabrés et mis en pièces,
huit mille hommes de cavalerie ennemie repassèrent précipitamment le
Danube. Sur ces entrefaites, nos tirailleurs tâtèrent la ville. Par
une inconcevable disposition, le général autrichien y avait placé six
régiments sacrifiés sans raison. La ville est enveloppée d'une
mauvaise enceinte, d'un mauvais fossé et d'une mauvaise contrescarpe.
L'artillerie arriva; on mit en batterie des pièces de 12. On reconnut
une issue par laquelle, au moyen d'une échelle, on pouvait descendre
dans le fossé, et remonter ensuite par une brèche faite à la muraille.

Le duc de Montebello fit passer par cette ouverture un bataillon qui
gagna une poterne et l'ouvrit; on s'introduisit alors dans la ville.
Tout ce qui fit résistance fut sabré; le nombre des prisonniers passa
huit mille. Par suite de ses mauvaises dispositions, l'ennemi n'eut pas
le temps de couper le pont, et les Français passèrent avec lui sur
la rive gauche. Cette malheureuse ville, qu'il a eu la barbarie de
défendre, a beaucoup souffert; le feu y a été une partie de la nuit;
mais par les soins du général Morand et de sa division, on parvint à le
dominer et à l'éteindre.

Ainsi, à la bataille d'Abensberg, l'empereur battit séparément les deux
corps de l'archiduc Louis et du général Hiller. Au combat de Landshut,
il s'empara du centre des communications de l'ennemi et du dépôt général
de ses magasins et de son artillerie. Enfin, à la bataille d'Eckmülh,
les quatre corps d'Hohenzollern, de Rosemberg, de Kollowrath et de
Lichtenstein furent défaits et mis en déroute. Le corps du général
Bellegarde, arrivé le lendemain de cette bataille, ne put qu'être témoin
de la prise de Ratisbonne, et se sauva en Bohême.

Cette première notice des opérations militaires qui ont ouvert la
campagne d'une manière si brillante, sera suivie d'une relation plus
détaillée de tous les faits d'armes qui ont illustré les armées
française et alliées.

Dans tous ces combats, notre perte peut se monter à douze cents tués
et à quatre mille blessés. Le général de division Cervoni, chef
d'état-major du général Montebello, fut frappé d'un boulet de canon et
tomba mort sur le champ de bataille d'Eckmülh. C'était un officier de
mérite et qui s'était distingué dans nos premières campagnes. Au combat
de Peissing, le général Hervo, chef de l'état-major du duc d'Auerstaedt,
a été également tué. Le duc d'Auerstaedt regrette vivement cet officier,
dont il estimait la bravoure, l'intelligence et l'activité. Le général
de brigade Clément, commandant une brigade de cuirassiers de la division
Saint-Sulpice, a eu un bras emporté. C'est un officier de courage et
d'un mérite distingué. Le général Schramm a été blessé. Le colonel du
quatorzième de chasseurs a été tué dans une charge. En général,
notre perte en officiers est peu considérable. Les mille hommes du
soixante-cinquième qui ont été faits prisonniers, ont été pour la
plupart repris. Il est impossible de montrer plus de bravoure et de
bonne volonté qu'en ont montré les troupes.

A la bataille d'Eckmülh, le corps du duc de Rivoli n'ayant pu encore
joindre, ce maréchal est resté constamment auprès de l'empereur, il a
porté des ordres et fait exécuter différentes manoeuvres.

A l'assaut de Ratisbonne, le duc de Montebello, qui avait désigné le
lieu du passage, a fait porter les échelles par ses aides-de-camp.

Le prince de Neufchâtel, afin d'encourager les troupes et donner en même
temps une preuve de confiance aux alliés, a marché plusieurs fois à
l'avant-garde avec les régiments bavarois.

Le duc d'Auerstaedt a donné dans ces différentes affaires de nouvelles
preuves de l'intrépidité qui le caractérise.

Le duc de Rovigo, avec autant de dévouement que d'intrépidité, a
traversé plusieurs fois les légions ennemies, pour aller faire connaître
aux différentes colonnes l'intention de l'empereur.

Des deux cent vingt mille hommes qui composaient l'armée autrichienne,
tous ont été engagés hormis les vingt mille hommes que commande le
général Bellegarde et qui n'ont pas donné. De l'armée française, au
contraire, près de la moitié n'a pas tiré un coup de fusil. L'ennemi,
étonné, par des mouvemens rapides, et hors de ses calculs, s'est trouvé
en un moment déchu de sa folle espérance, et transporté du délire de la
présomption dans un abattement approchant du désespoir.



_Proclamation du général Jellachich aux habitons du Tyrol._

Tyroliens,

Si vous êtes encore ce que vous avez été il n'y a pas longtemps; si vous
vous rappelez le bonheur, la prospérité, la liberté véritable dont vous
avez joui sous le sceptre bienfaisant de l'Autriche; si la voix du
général que vous avez reconnu comme un des vôtres, lorsqu'on 1799 il
vous a sauvés d'un danger imminent par la victoire de Feldkirch, qui,
dans l'année suivante, a rendu inattaquable votre frontière depuis
Arbberg jusqu'à la vallée de Karabendel; si tout cela n'est pas effacé
de votre mémoire, écoutez ce que je viens vous dire; écoutez et soyez-en
pénétrés.

Votre seigneur légitime (je devrais dire votre père) vous recherche:
placez-vous sous son égide! Son coeur saigne de vous voir sous une
domination étrangère; vous, ses fidèles, redevenez les enfans de
l'Autriche, ne méconnaissez pas ce titre précieux!

Des armées autrichiennes plus nombreuses que jamais, plus animées et
plus patriotiques, vont entrer dans votre pays; considérez-les comme vos
frères, comme les enfans d'un même père; réunissez-vous à elles, suivant
l'exemple de tous les peuples qui rendent hommage au trône autrichien.
Enfin, comportez-vous en tout comme vous l'avez fait tout récemment à
l'admiration de toute l'Europe.

Tyroliens, Dieu est avec nous. Nous ne cherchons pas de nouvelles
conquêtes, mais nous voulons ramener dans le sein de notre père impérial
et gracieux des frères qui ont été détachés de lui. Rien ne nous
résiste, rien ne peut nous vaincre dès que nous nous unissons pour
notre bonheur et pour la conservation de notre existence. Croyez-moi,
Tyroliens, Dieu est avec nous!



Mulhdorf, 27 avril 1809.

_Deuxième bulletin de la grande armée._

Le 22, le lendemain du combat de Landshut, l'empereur partit de cette
ville pour Ratisbonne et livra la bataille d'Eckmülh. En même temps il
envoya le maréchal duc d'Istrie, avec la division bavaroise aux ordres
du général de Wrede, et la division Molitor, pour se porter sur l'Inn
et poursuivre les deux corps d'armée autrichiens battus à la bataille
d'Abensberg et au combat de Landshut.

Le maréchal duc d'Istrie, arrivé successivement à Wilsbiburg et à
Neumark, y trouva un équipage de pont attelé, plus de quatre cents
voitures, des caissons et des équipages, et fit dans sa marche quinze à
dix-huit cents prisonniers.

Les corps autrichiens trouvèrent au-delà de Neumark un corps de réserve
qui arrivait sur l'Inn; ils s'y rallièrent, et le 25 livrèrent à Neumark
un combat où les Bavarois, malgré leur extrême infériorité, conservèrent
leurs positions.

Le 24, l'empereur avait dirigé le corps du maréchal duc de Rivoli, de
Ratisbonne sur Straubing, et de là sur Passau, où il arriva le 26. Le
duc de Rivoli fit passer l'Inn au bataillon du Pô, qui fit trois cents
prisonniers, débloqua la citadelle et occupa Scharding.

Le 25, le maréchal duc de Montebello avait eu ordre de marcher avec son
corps, de Ratisbonne sur Mulhdorf; le 27, il passa l'Inn et se porta sur
la Salza.

Aujourd'hui 27, l'empereur a son quartier-général à Mulhdorf.

La division autrichienne, commandée par le général Jellachich, qui
occupait Munich, est poursuivie par le corps du duc de Dantzick.

Le roi de Bavière s'est montré de sa personne à Munich; il est retourné
ensuite à Augsbourg, où il restera encore quelques jours, attendant,
pour établir fixement sa résidence à Munich, que la Bavière soit
entièrement purgée des partis ennemis.

Cependant, du côté de Ratisbonne, le duc d'Auerstaedt s'est mis à la
poursuite du prince Charles, qui, coupé de ses communications avec l'Inn
et Vienne, n'a eu d'autre ressource que de se retirer dans les montagnes
de Bohême par Waldmunchen et Cham.

Quant à l'empereur d'Autriche, il parait qu'il était devant Passau,
s'étant chargé d'assiéger cette place avec trois bataillons de landwerh.

Toute la Bavière et le Palatinat sont délivrés de la présence des armées
ennemies.

A Ratisbonne, l'empereur a passé la revue de plusieurs corps, ci s'est
fait présenter le plus brave soldat, auquel il a donné des distinctions
et des pensions, et le plus brave officier, auquel il a donné des
baronnies et des terres. Il a spécialement témoigné sa satisfaction aux
divisions Saint-Hilaire et Friant.

Jusqu'à cette heure, l'empereur a fait la guerre presque sans équipages
et sans garde, et l'on a remarqué qu'en l'absence de sa garde, il
avait toujours autour de lui des troupes alliées bavaroises et
wurtembergeoises, voulant par là leur donner une preuve particulière
de confiance. Hier sont arrivés à Landshut une partie des chasseurs
et grenadiers à cheval de la garde, le régiment de fusiliers et un
bataillon de chasseurs à pied.

D'ici à huit jours, toute la garde sera arrivée.

On a fait courir le bruit que l'empereur avait eu la jambe cassée; le
fuit est qu'une balle morte a effleuré le talon de la botte de S. M.,
mais n'a pas même altéré la peau. Jamais S. M., au milieu des plus
grandes fatigues, ne s'est mieux portée.

On remarque comme un fuit singulier qu'un des premiers officiers
autrichiens faits prisonniers dans cette guerre, se trouve être
l'aide-de-camp du prince Charles, envoyé à M. Otto pour lui remettre la
fameuse lettre portant que l'armée française eût à s'éloigner.

Les habitans de Ratisbonne s'étant très-bien comportés, et ayant montré
l'esprit patriotique et confédéré que nous étions en droit d'attendre
d'eux, S. M. a ordonné que les dégâts qui avaient été faits seraient
réparés à ses frais, et particulièrement la restauration des maisons
incendiées, dont la dépense s'élèvera à plusieurs millions.

Tous les souverains et tous les pays de la confédération montrent
l'esprit le plus patriotique. Lorsque le ministre d'Autriche à Dresde
remit la déclaration de sa cour au roi de Saxe, ce prince ne put retenir
son indignation. «Vous voulez la guerre, dit le roi, et contre qui? Vous
attaquez et vous invectivez celui qui, il y a trois ans, maître de votre
sort, vous a restitué vos états. Les propositions que l'on me fait
m'affligent; mes engagemens sont connus de toute l'Europe; aucun prince
de la confédération ne s'en détachera.»

Le grand duc de Wurtzbourg, frère de l'empereur d'Autriche, a montré les
mêmes sentimens, et a déclaré que si les Autrichiens avançaient sur ses
états, il se retirerait, s'il le fallait, au-delà du Rhin; tout l'esprit
de vertige et les injures de la cour de Vienne sont généralement
appréciés. Les régimens des petits princes, toutes les troupes alliées,
demandent à l'envi à marcher à l'ennemi.

Une chose notable, et que la postérité remarquera comme une nouvelle
preuve de l'insigne mauvaise foi de la maison d'Autriche, c'est que
le même jour qu'elle faisait écrire au roi de Bavière la lettre, elle
faisait publier dans le Tyrol la proclamation du général Jellachich: le
même jour on proposait au roi d'être neutre et on insurgeait ses sujets.
Comment concilier cette contradiction, ou plutôt, comment justifier
cette infamie?



Ratisbonne, 24 avril 1809.

_Ordre du jour._

Soldats!

Vous avez justifié mon attente: vous avez suppléé au nombre par votre
courage; vous avez glorieusement marqué la différence qui existe entre
les soldats de César et les armées de Xerxès.

En peu de jours nous avons triomphé dans les trois batailles de Tann,
d'Abensberg et d'Eckmühl, et dans les combats de Peissing, Landshut et
de Ratisbonne. Cent pièces de canon, quarante drapeaux, cinquante mille
prisonniers, trois équipages attelés, trois mille voitures attelées
portant les bagages, toutes les caisses des régimens, voilà le résultat
de la rapidité de vos marches et de votre courage.

L'ennemi enivré par un cabinet parjure, paraissait ne plus conserver
aucun souvenir de vous; son réveil a été prompt; vous lui avez paru
plus terribles que jamais. Naguère il a traversé l'Inn et envahi le
territoire de nos alliés; naguère il se promettait de porter la guerre
au sein de notre patrie. Aujourd'hui, défait, épouvanté, il fuit en
désordre; déjà mon avant-garde a passé l'Inn; avant un mois nous serons
à Vienne.



Burghausen, 30 avril 1809.

_Troisième bulletin de la grande armée._

L'empereur est arrivé le 27, à six heures du soir, à Mulhdorf. S. M.
a envoyé la division du général de Wrede à Lauffen, sur l'Alza, pour
tâcher d'atteindre le corps que l'ennemi avait dans le Tyrol, et qui
battait en retraite à marches forcées. Le général de Wrede arriva le 28
à Lauffen, rencontra l'arrière-garde ennemie, prit ses bagages, et lui
fit bon nombre de prisonniers; mais l'ennemi eut le temps de passer la
rivière et brûla le pont.

Le 27, le duc de Dantzick arriva à Wanesburk et le 28 à Altenmarck.

Le 29, le général de Wrede avec sa division, continua sa marche sur
Salzbourg: à trois lieues de cette ville, sur la route de Lauffen,
il trouva des avant-postes de l'armée ennemie. Les Bavarois les
poursuivirent l'épée dans les reins, et entrèrent pêle-mêle avec eux
dans Salzbourg. Le général de Wrede assure que la division du général
Jellachich est entièrement dispersée. Ainsi, ce général a porté la peine
de l'infâme proclamation par laquelle il a mis le poignard aux mains des
Tyroliens.

Les Bavarois ont fait cinq cents prisonniers. On a trouvé à Salzbourg
des magasins assez considérables.

Le 28, à la pointe du jour, le duc d'Istrie arriva à Burghausen, et
posta une avant-garde sur la rive droite de l'Inn. Le même jour, le duc
de Montebello arriva à Burghausen. Le comte Bertrand disposa tout pour
raccommoder le pont que l'ennemi avait brûlé. La crue de la
rivière occasionnée par la fonte des neiges, mit quelque retard au
rétablissement du pont. Toute la journée du 29 fut employée à ce
travail. Dans la journée du 30, le pont a été rétabli et toute l'armée a
passé.

Le 28, un détachement de cinquante chasseurs, sous le commandement du
chef d'escadron Margaron, est arrivé à Dittemaning, où il a rencontré
un bataillon de la fameuse landwerh qui à son approche se jeta dans
un bois. Le chef d'escadron Margaron l'envoya sommer; après s'être
long-temps consultés, mille hommes de ces redoutables milices postés
dans un bois fourré et inaccessible à la cavalerie, se sont rendus à
cinquante chasseurs. L'empereur voulut les voir; ils faisaient pitié:
ils étaient commandés par de vieux officiers d'artillerie, mal armés et
plus mal équipés encore.

Le génie arrogant et farouche de l'Autrichien s'était entièrement
découvert dans le moment de fausse prospérité dont leur entrée à Munich
les avait éblouis. Ils feignirent de caresser les Bavarois; mais les
griffes du tigre reparurent bientôt. Le bailli de Mulhdorf, nommé Stark,
qui avait mérité une distinction du roi de Bavière, pour les services
qu'il avait rendus à ses troupes dans la dernière guerre, a été arrêté
et conduit à Vienne pour y être jugé. A Burghausen la femme du bailli,
comte d'Armansperd, est venue supplier l'empereur de lui faire rendre
son mari que les Autrichiens ont emmené à Lintz, et de là à Vienne, sans
qu'on en ait entendu parler depuis. La raison de ce mauvais traitement
est qu'en 1805, il lui fut fait des réquisitions auxquelles il
n'obtempéra point. Voilà le crime dont les Autrichiens lui ont gardé un
si long ressentiment et dont ils ont tiré cette injuste vengeance.

Les Bavarois feront sans doute un récit de toutes les vexations et
des violences que les Autrichiens ont exercées envers eux, pour en
transmettre la mémoire à leurs enfans, quoiqu'il soit probable que c'est
pour la dernière fois que les Autrichiens ont insulté aux alliés de la
France. Des intrigues ont été ourdies par eux, en Tyrol et en Westphalie
pour exciter les sujets à la révolte contre leurs princes.

Levant des armées nombreuses divisées en corps comme l'armée française,
marchant au pas accéléré pour singer l'armée française, faisant des
bulletins, des proclamations, des ordres du jour, en singeant même
encore l'armée française, ils ne représentent pas mal l'âne qui, couvert
de la peau du lion, cherche à l'imiter; mais le bout de l'oreille se
laisse apercevoir, et le naturel l'emporte toujours.

L'empereur d'Autriche a quitté Vienne et a signé en partant une
proclamation, rédigée par Gentz dans le style de l'esprit des plus
sots libelles. Il s'est porté à Scharding, position qu'il a choisie,
précisément pour n'être nulle part, ni dans sa capitale pour gouverner
ses états, ni au camp où il n'eût été qu'un inutile embarras. Il est
difficile de voir un prince plus débile et plus faux. Lorsqu'il a appris
la suite de la bataille d'Eckmülh, il a quitté les bords de l'Inn et est
rentré dans le sein de ses états.

La ville de Scharding que le duc de Rivoli a occupée, a beaucoup
souffert. Les Autrichiens en se retirant ont mis le feu à leurs magasins
et ont brûlé la moitié de la ville qui leur appartenait. Sans doute
qu'ils avaient le pressentiment, et qu'ils ont adopté l'adage que ce qui
leur appartenait, ne leur appartiendra plus.



Braunau, 1er mai 1809.

_Quatrième bulletin de la grande armée._

Au passage du pont de Landshut, le général de brigade Lacour a montré du
courage et du sang-froid. Le comte Lauriston a placé l'artillerie avec
intelligence, et a contribué au succès de cette brillante affaire.

L'évêque et les principales autorités de Salzbourg sont venus à
Burghausen implorer la clémence de l'empereur pour leur pays. S. M. leur
a donné l'assurance qu'ils ne retourneraient plus sous la domination de
la maison d'Autriche. Ils ont promis de prendre des mesures pour faire
rentrer les quatre bataillons de milices que le cercle avait fournis, et
dont une partie avait déjà été prise et dispersée.

Le quartier-général part pour se rendre aujourd'hui premier mai, à Ried.

On a trouvé à Braunau des magasins de deux cent mille rations de
biscuit et de six mille sacs d'avoine. On espère en trouver de plus
considérables à Ried. Le cercle de Ried a fourni trois bataillons de
milices; mais la plus grande partie est déjà rentrée.

L'empereur d'Autriche a été pendant trois jours à Braunau. C'est à
Scharding qu'il a appris la défaite de son armée. Les habitans lui
imputent d'être le principal auteur de la guerre.

Les fameux volontaires de Vienne, battus à Landshut, ont repassé ici,
jetant leurs armes et portant à toutes jambes l'alarme à Vienne.

Le 21 avril, on a publié dans cette capitale un décret du souverain qui
déclare que les ports sont rouverts aux Anglais, les relations avec
cet ancien allié rétablies, et les hostilités commencées avec l'ennemi
commun.

Le général Oudinot a pris entre Altain et Ried un bataillon de mille
hommes: ce bataillon était sans cavalerie et sans artillerie; à
l'approche de nos troupes, il se mit en devoir de commencer la
fusillade; mais cerné de tous côtés par la cavalerie, il posa les armes.

S. M. a passé en revue à Burghausen plusieurs brigades de cavalerie
légère, entre autres celle de Hesse-Darmstadt, à laquelle elle a
témoigné sa satisfaction. Le général Marulaz, sous les ordres duquel est
cette troupe, en fait une mention, particulière. S. M. lui a accordé
plusieurs décorations de la légion d'honneur.



Enns, 4 mai 1809.

_Cinquième bulletin de la grande armée._

Le premier mai, le général Oudinot, après avoir fait onze cents
prisonniers, a poussé au-delà de Ried où il en a encore fait quatre
cents, de sorte que dans cette journée il a pris quinze cents hommes
sans tirer un coup de fusil.

La ville de Braunau était une place forte d'assez d'importance,
puisqu'elle rendait maître d'un pont sur la rivière qui forme la
frontière de l'Autriche. Par un esprit de vertige digne de ce débile
cabinet, il a détruit une forteresse située dans une position frontière
où elle pouvait lui être d'une grande utilité, pour en construire une à
Comorn, au milieu de la Hongrie. La postérité aura peine à croire à cet
excès d'inconséquence et de folie.

L'empereur est arrivé à Ried, le 2 mai à une heure du matin, et à
Lambach le même jour à une heure après midi.

On a trouvé à Ried une manutention de huit fours organisés et des
magasins contenant vingt mille quintaux de farine.

Le pont de Lambach sur la Braun avait été coupé par l'ennemi; il a été
rétabli dans la journée.

Le même jour, le duc d'Istrie, commandant la cavalerie, et le duc de
Montebello, avec le corps du général Oudinot, sont entrés à Wels. On a
trouvé dans cette ville une manutention, douze ou quinze mille quintaux
de farine et des magasins de vin et d'eau-de-vie.

Le duc de Dantzick, arrivé le 30 avril à Salzbourg, a fait marcher
sur-le-champ une brigade sur Kufstein et une autre sur Rastadt, dans la
direction des chemins d'Italie. Son avant-garde poursuivant le général
Jellachich, l'a forcé dans la position de Colling.

Le premier mai, le quartier-général du maréchal duc de Rivoli était à
Sharding. L'adjudant commandant Tringualye, commandant l'avant-garde de
la division Saint-Cyr, a rencontré à Riedau, sur la route de Neumarck,
l'avant-garde de l'ennemi; les chevau-légers wurtembergeois, les dragons
badois et trois compagnies de voltigeurs du quatrième régiment de ligne
français, aussitôt qu'ils aperçurent l'ennemi, l'attaquèrent et le
poursuivirent jusqu'à Neumarck. Ils lui ont tué cinquante hommes et fait
cinq cents prisonniers.

Les dragons badois ont bravement chargé un demi-bataillon du régiment
de Jordis et lui ont fait mettre bas les armes; le lieutenant-colonel
d'Emmerade, qui les commandait, a en son cheval percé de coups de
baïonnette. Le major Sainte-Croix a pris de sa propre main un drapeau à
l'ennemi. Notre perte est de trois hommes tués et de cinquante blessés.

Le duc de Rivoli continua sa marche le 2, et arriva le 3 à Lintz.
L'archiduc Louis et le général Hiller, avec les débris de leurs corps
renforcés d'une réserve de grenadiers et de tout ce qu'avait pu
leur fournir le pays, était en avant de la Traun avec trente-cinq
mille-hommes; mais menacés d'être tournés par le duc de Montebello, ils
se portèrent sur Ebersberg pour y passer la rivière.

Le 3, le duc d'Istrie et le général Oudinot se dirigèrent sur Ebersberg
et firent leur jonction avec le duc de Rivoli. Ils rencontrèrent en
avant d'Ebersberg l'arrière-garde des Autrichiens. Les intrépides
bataillons des tirailleurs du Pô et des tirailleurs corses poursuivirent
l'ennemi qui passait le pont, culbutèrent dans la rivière les canons,
les chariots, huit à neuf cents hommes, et prirent dans la ville trois
à quatre mille hommes que l'ennemi y avait laissés pour sa défense. Le
général Claparède. dont ces bataillons faisaient l'avant-garde, les
suivait; il déboucha à Ebersberg et trouva trente mille Autrichiens
occupant une superbe position. Le maréchal duc d'Istrie passait le
pont avec sa cavalerie pour soutenir la division, et le duc de Rivoli
ordonnait d'appuyer son avant-garde par le corps d'armée. Ces restes
du corps du prince Louis et du général Hitler étaient perdus sans
ressource. Dans cet extrême danger l'ennemi mit le feu à la ville, qui
est construite en bois. Le feu s'étendit en un instant partout; le pont
fut bientôt encombré, et l'incendie gagna même jusqu'aux premières
travées qu'on fut obligé de couper pour le conserver. Cavalerie,
infanterie, rien ne put déboucher, et la division Claparède, seule, et
n'ayant que quatre pièces de canon, lutta pendant trois heures contre
trente mille ennemis. Cette action d'Ebersberg est un des plus beaux
faits d'armes dont l'histoire puisse conserver le souvenir.

L'ennemi voyant que la division Claparède était sans communications,
avança trois fois sur elle, et fut toujours arrêté et reçu par les
baïonnettes. Enfin, après un travail de trois heures, on parvint à
détourner les flammes et à ouvrir un passage. Le général de division
Legrand, avec le vingt-cinquième d'infanterie légère et le dix-huitième
de ligne, se porta sur le château que l'ennemi avait fait occuper par
huit cents hommes. Les sapeurs enfoncèrent les portes, et l'incendie
ayant gagné le château, tout ce qu'il renfermait y périt. Le général
Legrand marcha ensuite au secours de la division Claparède. Le général
Durosnel qui venait par la rive droite avec un millier de chevaux, se
joignit à lui, et l'ennemi fut obligé de se mettre en retraite en
toute hâte. Au premier bruit de ces événemens, l'empereur avait marché
lui-même par la rive droite avec les divisions Nansouty et Molitor.

L'ennemi, qui se retirait avec la plus grande rapidité, arriva la nuit
à Enns, brûla le pont, et continua sa fuite sur la route de Vienne.
Sa perte consiste en douze mille hommes, dont sept mille cinq cents
prisonniers, quatre pièces de canon et deux drapeaux.

La division Claparède, qui fait partie des grenadiers d'Oudinot, s'est
couverte de gloire; elle eu trois cents hommes tués et six cents
blessés. L'impétuosité des bataillons des tirailleurs du Pô et des
tirailleurs corses a fixé l'attention de toute l'armée. Le pont, la
ville, et la position d'Ebersberg, serons des monumens durables de leur
courage. Le voyageur s'arrêtera et dira: C'est ici, c'est de cette
superbe position, de ce pont d'une si longue étendue, de ce château si
fort par sa situation, qu'une armée de trente-cinq mille Autrichiens a
été chassée par sept mille Français.

Le général de brigade Cohorne, officier d'une singulière intrépidité, a
eu un cheval tué sous lui.

Les colonels en second Cardenau et Leudy ont été tués.

Une compagnie du bataillon corse poursuivant l'ennemi dans les bois, a
fait à elle seule sept cents prisonniers.

Pendant l'affaire d'Ebersberg, le duc de Montebello arrivait à Steyer où
il a fait rétablir le pont que l'ennemi avait coupé.

L'empereur couche aujourd'hui à Enns dans le château dit prince
d'Awersperg; la journée de demain sera employée à rétablir le pont.

Les députés des états de la Haute-Autriche ont été présentés à S. M. à
son bivouac d'Ebersberg.

Les citoyens de toutes les classes et de toutes les provinces
reconnaissent que l'empereur François II est l'agresseur: ils
s'attendent à de grands changemens, et conviennent que la maison
d'Autriche a mérité tous ses malheurs. Ils accusent même ouvertement de
leurs maux, le caractère faible, opiniâtre et perfide de leur souverain;
ils manifestent tous la plus grande reconnaissance pour la générosité
dont l'empereur Napoléon usa pendant la dernière guerre envers la
capitale et les pays qu'il avait conquis; ils s'indignent avec toute
l'Europe, du ressentiment et de la haine que l'empereur François II
n'a cessé de nourrir contre une nation qui avait été si grande et si
magnanime envers lui; ainsi, dans l'opinion même des sujets de notre
ennemi, la victoire est du côté du bon droit.



Saint-Polten, 9 mai 1809.

_Sixième bulletin de la grande armée._

Le maréchal prince de Ponte-Corvo qui commande le neuvième corps,
composé en grande partie de l'armée saxonne, et qui a longé toute la
Bohême, portant partout l'inquiétude, a fait marcher le général saxon
Guts Schmitt sur Egra. Ce général a été bien reçu par les habitans,
auxquels il a ordonné de faire désarmer la landwerh. Le 6, le
quartier-général du prince de Ponte-Corvo était à Retz, entre la Bohême
et Ratisbonne.

Le nommé Schill, espèce de brigand qui s'est couvert de crimes dans la
dernière campagne de Prusse, et qui avait obtenu le grade de colonel, a
déserté de Berlin avec tout son régiment, et s'est porté à Wittemberg,
frontière de la Saxe. Il a cerné cette ville. Le général Lestocq l'a
fait mettre à l'ordre comme déserteur. Ce ridicule mouvement était
concerté avec le parti qui voulait mettre tout a feu et à sang en
Allemagne.

S. M. a ordonné la formation d'un corps d'observation de l'Elbe, qui
sera commandé par le maréchal duc de Valmy, et composé de soixante mille
hommes. L'avant-garde est déjà en mouvement pour se porter d'abord sur
Hanau.

Le maréchal duc de Montebello a passé l'Enns à Steyer le 4, et est
arrivé le 5 à Amstetten, où il a rencontré l'avant-garde ennemie. Le
général de brigade Colbert a fait faire par le vingtième régiment de
chasseurs à cheval une charge sur un régiment de houlans dont cinq cents
ont été pris. Le jeune Lauriston, âgé de dix-huit ans, et sorti depuis
six mois des pages, a arrêté le commandant des houlans, et après un
combat singulier, l'a terrassé et l'a fait prisonnier. S. M. lui a
accordé la décoration de la légion d'honneur.

Le 6, le duc de Montebello est arrivé à Molk, le maréchal duc de Rivoli
à Amstetten, et le maréchal duc d'Auerstaedt à Lintz.

Les débris du corps de l'archiduc Louis et du général Hiller ont quitté
Saint-Polten le 7; les deux tiers ont passé le Danube à Crems; on les a
poursuivis jusqu'à Mautern où l'on a trouvé le pont coupé; l'autre tiers
a pris la direction de Vienne.

Le 8, le quartier-général de l'empereur était à Saint-Polten.

Le quartier-général du duc de Montebello est aujourd'hui à
Sigarhiztzkirchen.

Le maréchal duc de Dantzick marche de Salzbourg sur Inspruck, pour
prendre à revers les détachemens que l'ennemi a encore dans le Tyrol, et
qui inquiètent les frontières de la Bavière.

On a trouvé dans les caves de l'abbaye de Molck plusieurs millions de
bouteilles de vin qui sont très-utiles à l'armée. Ce n'est qu'après
avoir passé Molck qu'on entre dans les pays de vignobles.

Il résulte des états qui ont été dressés, que sur la ligne de
l'armée depuis le passage de l'Inn, on a trouvé dans les différentes
manutentions de l'ennemi, quarante mille quintaux de farine, quatre cent
mille rations de biscuit et plusieurs centaines de milliers de rations
de pain. L'Autriche avait formé ces magasins pour marcher en avant; ils
nous ont beaucoup servi.



Vienne, 13 mai 1809.

_Septième bulletin de la grande armée._

Le 10, à neuf heures du matin, l'empereur a paru aux portes de Vienne,
avec le corps du maréchal duc de Montebello; c'était à la même heure, le
même jour et un mois juste après que l'armée autrichienne avait passé
l'Inn, et que l'empereur François II s'était rendu coupable d'un
parjure, signal de sa ruine.

Le 5 mai, l'archiduc Maximilien, frère de l'impératrice, jeune prince
âgé de vingt-six ans, présomptueux, sans expérience, d'un caractère
ardent, avait pris le commandement de Vienne.

Le bruit était général dans le pays que tous les retranchemens qui
environnaient la capitale, étaient armés, qu'on avait construit des
redoutes, qu'on travaillait à des camps retranchés, et que la ville
était résolue à se défendre. L'empereur avait peine à croire qu'une
capitale si généreusement traitée par l'armée française en 1805, et que
des habitans dont le bon esprit et la sagesse sont reconnus, eussent été
fanatisés au point de se déterminer à une aussi folle entreprise. Il
éprouva donc une douce satisfaction, lorqu'en approchant des immenses
faubourgs de Vienne, il vit une population nombreuse, des femmes, des
enfans, des vieillards, se précipiter au devant de l'armée française, et
accueillir nos soldats comme des amis.

Le général Conroux traversa les faubourgs, et le général Barreau se
rendit sur l'esplanade qui les sépare de la cité. Au moment où il
débouchait, il fut reçu par une fusillade et par des coups de canon, et
légèrement blessé.

Sur trois cent mille habitans qui composent la population de la ville de
Vienne, la cité proprement dite, qui a une enceinte avec des bastions et
une contrescarpe, contient à peine quatre-vingt mille habitans et treize
cents maisons. Les huit quartiers de la ville qui ont conservé le nom de
faubourgs, et qui sont séparés de la ville par une vaste esplanade et
couverts du côté de la campagne, par des retranchements, renferment plus
de cinq mille maisons et sont habités par plus de deux cent vingt mille
ames, qui tirent leur subsistance de la cité, où sont les marchés et les
magasins.

L'archiduc Maximilien avait fait ouvrir des registres pour recueillir
les noms des habitans qui voudraient se défendre. Trente individus
seulement se firent inscrire; tous les autres refusèrent avec
indignation. Déjoué dans ses espérances par le bons sens des Viennois,
il fit venir dix bataillons, de landwehr et dix bataillons de troupes
de ligne, composant une force de quinze a seize mille hommes, et se
renferma dans la place.

Le duc de Montebello lui envoya un aide-de-camp porteur d'une sommation;
mais des bouchers et quelques centaines de gens sans aveu, qui
étaient les satellites de l'archiduc Maximilien, s'élancèrent sur le
parlementaire, et l'un d'eux le blessa. L'archiduc ordonna que le
misérable qui avait commis une action aussi infâme, fût promené en
triomphe dans toute la ville, monté sur le cheval de l'officier français
et environné par la landwehr.

Après cette violation inouie du droit des gens, on vit l'affreux
spectacle d'une partie d'une ville qui tirait contre l'autre, et d'une
cité dont les armes étaient dirigées contre ses propres concitoyens.

Le général Andréossi, nommé gouverneur de la ville, organisa dans chaque
faubourg, des municipalités, un comité central des subsistances, et une
garde nationale, composée des négocians, des fabricans et de tous les
bons citoyens, armés pour contenir les prolétaires et les mauvais
sujets.

Le général gouverneur fit venir à Schoenbrunn une députation des huit
faubourgs: l'empereur la chargea de se rendre dans la cité pour porter
une lettre écrite par le prince de Neufchâtel, major-général, à
l'archiduc Maximilien. Il recommanda aux députés de représenter à
l'archiduc, que, s'il continuait à faire tirer sur les faubourgs, et
si un seul de ses habitans y perdait la vie par ses armes, cet acte de
frénésie, cet attentat envers les peuples, briserait à jamais les liens
qui attachent les sujets à leurs souverains.

La députation entra dans la cité, le 11 à dix heures du matin, et l'on
ne s'aperçut de son arrivée que par le redoublement du feu des remparts.
Quinze habitans des faubourgs ont péri et deux Français seulement ont
été tués.

La patience de l'empereur se lassa: il se porta avec le duc de Rivoli
sur le bras du Danube qui sépare la promenade du Prater des faubourgs,
et ordonna que deux compagnies de voltigeurs occupassent un petit
pavillon sur la rive gauche, pour protéger la construction d'un pont.
Le bataillon de grenadiers qui défendait le passage, fut chassé par ces
voltigeurs et par la mitraille de quinze pièces d'artillerie. A huit
heures du soir, ce pavillon était occupé, et les matériaux du pont
réunis. Le capitaine Pourtalès, aide-de-camp du prince de Neufchâtel, et
le sieur Susaldi, aide-de-camp du général Boudet, s'étaient jetés des
premiers à la nage, pour aller chercher les bateaux qui étaient sur la
rive opposée.

A neuf heures du soir, une batterie de vingt obusiers, construite par
les généraux Bertrand et Navelet, à cent toises de la place, commença
le bombardement: dix-huit cents obus furent lancés en moins de quatre
heures, et bientôt toute la ville parut en flammes. Il faut avoir vu
Vienne, ses maisons à huit et neuf étages, ses rues resserrées, cette
population si nombreuse dans une aussi étroite enceinte, pour se
faire une idée du désordre, de la rumeur et des désastres que devait
occasionner une telle opération.

L'archiduc Maximilien avait fait marcher, à une heure du matin, deux
bataillons en colonne serrée, pour tâcher de reprendre le pavillon qui
protégeait la construction du pont. Les deux compagnies de voltigeurs
qui occupaient ce pavillon qu'elles avaient crénelé, reçurent l'ennemi
à bout portant: leur feu et celui des quinze pièces d'artillerie qui
étaient sur la rive droite, couchèrent par terre une partie de la
colonne; le reste se sauva dans le plus grand désordre.

L'archiduc perdit la tête au milieu du bombardement, et au moment
surtout où il apprit que nous avions passé un bras du Danube, et
que nous marchions pour lui couper la retraite. Aussi faible, aussi
pusillanime qu'il avait été arrogant et inconsidéré, il s'enfuit le
premier et repassa les ponts. Le respectable général O'Reilly
n'apprit que par la fuite de l'archiduc, qu'il se trouvait investi du
commandement.

Le 12, à la pointe du jour, ce général fit prévenir les avant-postes
qu'on allait cesser le feu, et qu'une députation allait être envoyée à
l'empereur.

Cette députation fut présentée à S. M. dans le parc de Schoenbrunn.
Elle était composée de messieurs le comte de Dietricshtein, maréchal
provisoire des états; le prélat de Klosternenbourg; le prélat des
Écossais; le comte Perges; le comte Veterain; le baron de Bartenstein;
M. de Mayenberg; le baron de Hafen, référendaire de la Basse-Autriche;
tous membres des états; l'archevêque de Vienne; le baron de Lederer,
capitaine de la ville; M. Wohlleben, bourguemestre; M. Meher,
vice-bourguemestre; Egger, Pinck, Staif, conseillers du magistrat.

S. M. assura les députés de sa protection; elle exprima la peine que
lui avait fait éprouver la conduite inhumaine de leur gouverneur, qui
n'avait pas craint de livrer sa capitale à tous les malheurs de la
guerre, qui, portant lui-même atteinte à ses droits, au lieu d'être le
père et le roi de ses sujets, s'en était montré l'ennemi et en avait été
le tyran. S. M. fit connaître que Vienne serait traitée avec les mêmes
ménagemens et les mêmes égards dont on avait usé en 1805. La députation
répondit à cette assurance par les témoignages de la plus vive
reconnaissance.

A neuf heures du matin, le duc de Rivoli, avec les divisions Saint-Cyr
et Boudet, s'est emparé de Léopoldstadt.

Pendant ce temps, le lieutenant-général O'Reilly envoyait le
lieutenant-général de Vaux, et M. Bellonte, colonel, pour traiter de la
capitulation de la place. La capitulation a été signée dans la soirée,
et le 13, à six heures du matin, les grenadiers du corps d'Oudinot ont
pris possession de la ville.



Schoenbrunn, 13 mai 1809.

_Ordre du jour._

Soldats,

Un mois après que l'ennemi passa l'Inn, au même jour, à la même heure,
nous sommes entrés dans Vienne.

Ses landwehrs, ses levées en masse, ses remparts créés par la rage
impuissante des princes de la maison de Lorraine, n'ont point soutenu
vos regards. Les princes de cette maison ont abandonné leur capitale,
non comme des soldats d'honneur qui cèdent aux circonstances et aux
revers de la guerre, mais comme des parjures que poursuivent leurs
remords. En fuyant de Vienne, leurs adieux à ses habitans ont été le
meurtre et l'incendie; comme Médée, ils ont de leurs propres mains
égorgé leurs enfans.

Le peuple de Vienne, selon l'expression de la députation de ses
faubourgs, délaissé, abandonné, veuf, sera l'objet de vos égards. J'en
prends les habitans sous ma spéciale protection: quant aux hommes
turbulens et méchans, j'en ferai une justice exemplaire.

Soldats! soyons bons pour les pauvres paysans, pour ce bon peuple qui a
tant de droits à notre estime: ne conservons aucun orgueil de tous nos
succès; voyons-y une preuve de cette justice divine qui punit l'ingrat
et le parjure.

NAPOLÉON.



Schoenbrunn, 13 mai 1809.

_Circulaire aux archevêques et évêques, et aux présidens des
consistoires._

Monsieur l'évêque de ... la divine providence ayant voulu nous donner
une nouvelle preuve de sa spéciale protection en permettant notre entrée
dans la capitale de notre ennemi, le même jour où, un mois auparavant,
il avait violé la paix, et manifester ainsi d'une manière éclatante,
qu'elle punit l'ingrat et le parjure, il est dans notre intention que
vous réunissiez nos peuples dans les églises pour chanter un _Te Deum_
en actions de grâce et toutes autres prières que vous jugerez convenable
d'ordonner. Cette lettre n'étant à autre fin, monsieur l'évêque de ...
nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.



Vienne, 16 mai 1809.

_Huitième bulletin de la grande armée._

Les habitans de Vienne se louent de l'archiduc Rainier. Il était
gouverneur de Vienne, et lorsqu'il eut connaissance des mesures
révolutionnaires ordonnées par l'empereur François II, il refusa de
conserver le gouvernement. L'archiduc Maximilien fut envoyé à sa place.
Ce jeune prince ayant toute l'inconséquence de son âge, déclara qu'il
s'enterrerait sous les ruines de la capitale. Il fit appeler les hommes
turbulens et sans aveu, qui sont toujours nombreux dans une grande
ville, les arma de piques, et leur distribua toutes les armes qui
étaient dans les arsenaux. Eu vain les habitans lui représentèrent
qu'une grande ville, parvenue à un si haut degré de splendeur, au
prix de tant de travaux et de trésors, ne devait pas être exposée
aux désastres que la guerre entraîne avec elle. Ces représentations
exaltèrent sa colère, et sa fureur était portée à un tel point, qu'il ne
répondait qu'en ordonnant de jeter sur les faubourgs des bombes et des
obus, qui ne devaient tuer que des Viennois, les Français trouvant
un abri dans leurs tranchées, et leur sécurité dans l'habitude de la
guerre.

Les Viennois éprouvaient des frayeurs mortelles, et la ville se croyait
perdue, lorsque l'empereur Napoléon, pour épargner à la capitale les
désastres d'une défense prolongée, en la rendant promptement inutile,
fit passer le bras du Danube et occuper le Prater.

A huit heures, un officier vint annoncer à l'archiduc qu'un pont se
construisait, qu'un grand nombre de Français avait passé la rivière à la
nage, et qu'ils étaient déjà sur l'autre rive. Cette nouvelle fit pâlir
ce prince furibond, et porta la crainte dans ses esprits. Il traversa
le Prater en toute hâte; il renvoya au-delà des ponts chaque bataillon
qu'il rencontrait, et il se sauva sans faire aucune disposition, et sans
donner à personne le commandement qu'il abandonnait. C'était cependant
le même homme qui, une heure auparavant, protestait de s'ensevelir sous
les ruines de la capitale.

La catastrophe de la maison de Lorraine était prévue par les hommes
sensés des opinions les plus opposées. Manfredini avait demandé une
audience à l'empereur, pour lui représenter que cette guerre pèserait
long-temps sur sa conscience, qu'elle entraînerait la ruine de sa
maison, et que bientôt les Français seraient dans Vienne. Bah! bah!
répondit l'empereur, ils sont tous en Espagne.

Thugut, profitant de l'ancienne confiance que l'empereur avait mise en
lui, s'est aussi permis des représentations réitérées.

Le prince de Ligne disait hautement: Je croyais être assez vieux pour
ne pas survivre à la monarchie autrichienne. Et lorsque le vieux comte
Wallis vit l'empereur partir pour l'armée: «C'est Darius, dit-il, qui
court au-devant d'Alexandre; il aura le même sort.»

Le comte Louis de Cobentzel, principal auteur de la guerre de 1805,
étant à son lit de mort, et vingt-quatre heures avant de fermer
les yeux, adressa à l'empereur une lettre fort pathétique. «V. M.,
écrivait-il, doit se trouver heureuse de l'état où l'a mise la paix de
Presbourg; elle est au second rang parmi les puissances de l'Europe;
c'est celui de ses ancêtres. Qu'elle renonce à une guerre qui n'a point
été provoquée et qui entraînera la ruine de sa maison. Napoléon sera
vainqueur et il aura le droit d'être inflexible, etc., etc.» Cette
dernière action de Cobentzel a jeté de l'intérêt sur ses derniers
momens.

Le prince de Zinzendorf, ministre de l'intérieur, plusieurs hommes
d'état demeurés étrangers comme lui à la corruption et aux fatales
illusions du moment, beaucoup d'autres personnages distingués, et ce
qu'il y avait de plus considérable dans la bourgeoisie, partageaient
tous, exprimaient tous la même opinion.

Mais l'orgueil humilié de l'empereur François II, la haine de l'archiduc
Charles contre les Russes, le ressentiment qu'il éprouvait en voyant la
Russie et la France intimement unies, l'or de l'Angleterre qui avait
corrompu le ministre Sladion, la légèreté et l'inconséquence d'une
soixantaine de femmelettes, l'hypocrisie et les faux rapports de
l'ambassadeur Metternich, les intrigues des Razumowski, des Dalpozzo,
des Schlegel, des Gentz et autres aventuriers que l'Angleterre
entretient sur le continent pour y fomenter des discussions, ont produit
cette guerre insensée et sacrilège.

Avant que les Français eussent été vainqueurs sur le champ de bataille,
on disait qu'ils n'étaient pas nombreux, qu'il n'y en avait plus en
Allemagne, que les corps n'étaient composés que de conscrits, que la
cavalerie était à pied, la garde impériale en révolte, les Parisiens en
insurrection contre l'empereur Napoléon. Après nos victoires, on a dit
que l'armée française était innombrable, qu'elle n'avait jamais été
composée d'hommes plus aguerris et plus braves, que le dévouement
des soldats à Napoléon, triplait et quadruplait leurs moyens, que la
cavalerie était superbe, nombreuse, redoutable, que l'artillerie, mieux
attelée que celle d'aucune autre nation, marchait avec la rapidité de la
foudre, etc., etc.

Princes faibles! cabinets corrompus! hommes ignorans, légers,
inconséquens! voilà cependant les pièges que l'Angleterre vous tend
depuis quinze années, et vous y tombez toujours; mais enfin la
catastrophe que vous avez préparée s'est accomplie, la paix du continent
est assurée pour jamais.

L'empereur a passé hier la revue de la division de grosse cavalerie
du général Nansouty. Il à donné des éloges à la tenue de cette belle
division qui, après une campagne aussi active, a présenté cinq mille
chevaux en bataille. S. M. a nommé aux places vacantes, a accordé le
titre de baron, avec des dotations en terres, au plus brave officier, et
la décoration de la Légion-d'Honneur, avec une pension de douze cents
francs, au plus brave cuirassier de chaque régiment.

On a trouvé à Vienne cinq cents pièces de canon, beaucoup d'affûts,
beaucoup de fusils, de poudre et de munitions confectionnées, et une
grande quantité de boulets et de fer coulé.

Il n'y a eu que dis maisons brûlées pendant le bombardement. Les
Viennois ont remarqué que ce malheur est tombé sur les partisans les
plus ardens de la guerre; aussi disaient-ils que le général Andréossi
dirigeait les batteries. La nomination de ce général au gouvernement
de Vienne, a été agréable à tous les habitans; il avait laissé dans la
capitale des souvenirs agréables, et il jouit de l'estime universelle.

Quelques jours de repos ont fait beaucoup de bien à l'armée; et le temps
est si beau que nous n'avons presque pas de malades. Le vin que l'on
distribue aux troupes est abondant et de bonne qualité.

La monarchie autrichienne avait fait pour cette guerre des efforts
prodigieux: on calcule que ses préparatifs lui ont coûté au-delà de
trois cents millions en papier. La masse des billets en circulation
excède quinze cents millions. La cour de Vienne a emporté les planches
de cette espèce d'assignats, hypothéqués sur une partie des mines de la
monarchie, c'est-à-dire, sur des propriétés presque chimériques, et
qui ne sont pas disponibles. Pendant qu'on prodiguait ainsi un
papier-monnaie que le public ne pouvait pas réaliser, et qui perdait
chaque jour davantage, la cour faisait acheter par les banquiers de
Vienne tout l'or qu'elle pouvait se procurer, et l'envoyait en pays
étranger. Il y a à peine quelques mois que des caisses de ducats d'or,
scellés du sceau impérial, ont été expédiées pour la Hollande, par le
nord de l'Allemagne.



Vienne, 19 mai 1809.

_Neuvième bulletin de la grande armée._

Pendant que l'armée prenait quelque repos dans Vienne, que ses corps
se ralliaient, que l'empereur passait des revues, pour accorder des
récompenses aux braves qui s'étaient distingués, et pour nommer
aux emplois vacans, on préparait tout ce qui était nécessaire pour
l'importante opération du passage du Danube.

Le prince Charles, après la bataille d'Eckmülh, jeté sur l'autre rive du
Danube, n'eût d'autre refuge que les montagnes de la Bohème.

En suivant les débris de l'armée du prince Charles dans l'intérieur de
la Bohème, l'empereur lui aurait enlevé son artillerie et ses bagages;
mais cet avantage ne valait pas l'inconvénient de promener son armée,
pendant quinze jours, dans des pays pauvres, montagneux et dévastés.

L'empereur n'adopta aucun plan qui pût retarder d'un jour son entrée
à Vienne, se doutant bien que, dans l'état d'irritation qu'on avait
excité, on songerait à défendre cette ville, qui a une excellente
enceinte bastionnée, et à opposer quelque obstacle. D'un autre côté, son
armée d'Italie attirait son attention, et l'idée que les Autrichiens
occupaient ses belles provinces du Frioul et de la Piave, ne lui
laissait point de repos.

Le maréchal duc d'Auerstaedt resta en position en avant de Ratisbonne,
pendant le temps que mit le prince Charles à déboucher en Bohème, et
immédiatement après, il se dirigea sur Passau et Lintz, sur la rive
gauche du Danube, gagnant quatre marches sur ce prince. Le corps du
prince de Ponte-Corvo fut dirigé dans le même système. D'abord il fit
un mouvement sur Egra, ce qui obligea le prince Charles à y détacher
le corps du général Bellegarde; mais par une contremarche, il se porta
brusquement sur Lintz, où il arriva avant le général Bellegarde, qui,
ayant appris cette contremarche, se dirigea aussi sur le Danube.

Ces manoeuvres habiles, faites jour par jour, selon les circonstances,
ont dégagé l'Italie, livré sans défense les barrières de l'Inn, de
la Salza, de la Traun et tous les magasins ennemis, soumis Vienne,
désorganisé les milices et la landwerh, terminé la défaite des corps de
l'archiduc Louis et du général Hiller, et achevé de perdre la réputation
du général ennemi. Celui-ci, voyant la marche de l'empereur, devait
penser à se porter sur Lintz, passer le pont, et s'y réunir aux corps de
l'archiduc Louis et du général Hiller; mais l'armée française y était
réunie plusieurs jours avant qu'il pût y arriver. Il aurait pu espérer
de faire sa jonction à Krems; vains-calculs! il était encore en retard
de quatre jours, et le général Hiller, en repassant le Danube, fut
obligé de brûler le beau pont de Krems. Il espérait enfin se réunir
devant Vienne; il était encore eu retard de plusieurs jours.

L'empereur a fait jeter un pont sur le Danube, vis-à-vis le village
d'Ebersdorf, à deux lieues au-dessous de Vienne. Le fleuve divisé en cet
endroit en plusieurs bras, a quatre cents toises de largeur. L'opération
a commencé hier 18, à quatre heures après midi. La division Molitor a
été jetée sur la rive gauche, et a culbuté les faibles détachemens qui
voulaient lui disputer le terrain et couvrir le dernier bras du fleuve.

Les généraux Bertrand et Pernetti ont fait travailler aux deux ponts,
l'un de plus de deux cent quarante, l'autre de plus de cent trente
toises, communiquant entre eux par une île. On espère que les travaux
seront finis demain.

Tous les renseignemens qu'on a recueillis portent à penser que
l'empereur d'Autriche est à Znaïm.

Il n'y a encore aucune levée en Hongrie: sans armes, sans selles, sans
argent, et fort peu attachée à la maison d'Autriche, cette nation paraît
avoir refusé toute espèce de secours.

Le général Lauriston, aide-de-camp de S. M., à la tête de la brigade
d'infanterie badoise et de la brigade de cavalerie légère du général
Colbert, s'est porté de Neustadt sur Bruck et sur la Simeringberg, haute
montagne qui sépare les eaux qui coulent dans la mer Noire et dans la
Méditerranée. Dans ce passage difficile il a fait quelques centaines de
prisonniers.

Le général Dupellin a marché sur Mariazell, où il a désarmé un millier
de landwehr et fait quelques centaines de prisonniers.

Le maréchal duc de Dantzick s'est porté sur Inspruck; il a rencontré le
14, à Vorgel, le général Chasteller avec ses Tyroliens. Il l'a culbuté
et lui a pris sept cents hommes et onze pièces d'artillerie.

Kufstein a été débloqué le 12. Le chambellan de S. M., Germain, qui
s'était renfermé dans cette place, s'est bien montré.

Voici quelle est aujourd'hui la position de l'armée:

Les corps des maréchaux duc de Rivoli et de Montebello, et le corps
des grenadiers du général Oudinot, sont à Vienne, ainsi que la garde
impériale. Le corps du maréchal duc d'Auerstaedt est réparti entre
Saint-Polten et Vienne. Le maréchal prince Ponte-Corvo est à Lintz, avec
les Saxons et les Wurtembergeois, il a une réserve à Passau. Le maréchal
duc de Dantzick est, avec les Bavarois, à Saltzbourg et à Inspruck.

Le colonel comte de Czernichew, aide-de-camp de l'empereur de Russie,
qui avait été expédié pour Paris, est arrivé au moment où l'armée
entrait à Vienne. Depuis ce moment, il fait le service, et suit S. M. Il
a apporté des nouvelles de l'armée russe, qui n'aura pu sortir de ses
cantonnemens que vers le l0 ou 12 mai.



Ebersdorf, 23 mai 1809.

_Dixième bulletin de la grande armée._

Vis-à-vis Ebersdorf, le Danube est divisé en trois bras séparés par deux
îles. De la rive droite à la première île il y a deux cent quarante
toises; cette île a à-peu-près mille toises de tour. De cette île à la
grande île, où est le principal courant, le canal est de cent vingt
toises. La grande île, appelée In-der-Lobau, a sept mille toises de
tour, et le canal qui la sépare du continent a soixante-dix toises. Les
premiers villages que l'on rencontre ensuite sont Gross-Aspern, Esling
et Enzersdorf. Le passage d'une rivière comme le Danube devant un ennemi
connaissant parfaitement les localités, et ayant les habitans pour lui,
est une des plus grandes opérations de guerre qu'il soit possible de
concevoir.

Le pont de la rive droite à la première île et celui de la première île
à celle de In-der-Lobau ont été faits dans la journée du 19, et dès le
18 la division Molitor avait été jetée par des bateaux à rames, dans la
grande île.

Le 20, l'empereur passa dans cette île, et fit établir un pont sur
le dernier bras, entre Gross-Aspern et Esling. Ce bras n'ayant que
soixante-dix toises, le pont n'exigea que quinze pontons, et fut jeté en
trois heures par le colonel d'artillerie Aubry.

Le colonel Sainte-Croix, aide-de-camp du maréchal duc de Rivoli, passa
le premier dans un bateau sur la rive gauche.

La division de cavalerie légère du général Lasalle et les divisions
Molitor et Boudet passèrent dans la nuit.

Le 21, l'empereur, accompagné du prince de Neufchâtel et des maréchaux
ducs de Rivoli et de Montebello, reconnut la position de la rive gauche,
et établit son champ de bataille, la droite au village d'Esling, et la
gauche à celui de Gross-Aspern, qui furent sur le champ occupés.

Le 21, à quatre heures après midi, l'armée ennemie se montra et parut
avoir le dessein de culbuter notre avant-garde et de la jeter dans le
fleuve; vain projet! Le maréchal duc de Rivoli fut le premier attaqué à
Gross-Aspern, par le corps du général Bellegarde. Il manoeuvra avec les
divisions Molitor et Legrand, et pendant toute la soirée, fit tourner à
la confusion de l'ennemi toutes les attaques qui furent entreprises.
Le duc de Montebello défendit le village d'Esling, et le maréchal duc
d'Istrie, avec la cavalerie légère et la division de cuirassiers Espagne
couvrit la plaine et protégea Enzersdorf. L'affaire fut vive; l'ennemi
déploya deux cents pièces de canon et à peu près quatre-vingt dix mille
hommes composés des débris de tous les corps de l'armée autrichienne.

La division de cuirassiers Espagne fit plusieurs belles charges, enfonça
deux carrés et s'empara de quatorze pièces de canon. Un boulet tua
le général Espagne, combattant glorieusement à la tête des troupes,
officier brave, distingué et recommandable sous tous les points de vue.
Le général de brigade Foulers fut tué dans une charge.

Le général Nansouty, avec la seule brigade commandée par le général
Saint-Germain, arriva sur le champ de bataille vers la fin du jour.
Cette brigade se distingua par plusieurs belles charges. A huit heures
du soir le combat cessa, et nous restâmes entièrement maîtres du champ
de bataille.

Pendant la nuit, le corps du général Oudinot, la division Saint-Hilaire,
deux brigades de cavalerie légère et le train d'artillerie passèrent les
trois ponts.

Le 22, à quatre heures du matin, le duc de Rivoli fut le premier engagé.
L'ennemi fit successivement plusieurs attaques pour reprendre le
village. Enfin, ennuyé de rester sur la défensive, le duc de Rivoli
attaqua à son tour et culbuta l'ennemi. Le général de division Legrand
s'est fait remarquer par ce sang-froid et cette intrépidité qui le
distinguent. Le général de division Boudet, placé au village d'Esling,
était chargé de défendre ce poste important.

Voyant que l'ennemi occupait un grand espace, de la droite à la gauche,
on conçut le projet de le percer par le centre. Le duc de Montebello se
mit à la tête de l'attaque, ayant le général Oudinot à la gauche, la
division Saint-Hilaire au centre et la division Boudet à la droite. Le
centre de l'armée ennemie ne soutint pas les regards de nos troupes.
Dans un moment tout fut culbuté. Le duc d'Istrie fit faire plusieurs
belles charges, qui toutes eurent du succès. Trois colonnes d'infanterie
ennemie furent chargées par les cuirassiers et sabrées. C'en était fait
de l'armée autrichienne, lorsqu'à sept heures du matin, un aide-de-camp
vint annoncer à l'empereur que la crue subite du Danube ayant mis à flot
un grand nombre de gros arbres et de radeaux, coupés et jetés sur les
rives, dans les événemens qui ont eu lieu lors de la prise de Vienne,
les ponts qui communiquaient de la rive droite à la petite île, et de
celle-ci à l'île de In-der-Lobau, venaient d'être rompus; cette crue
périodique, qui n'a ordinairement lieu qu'à la mi-juin, par la fonte des
neiges, a été accélérée par la chaleur prématurée qui se fait sentir
depuis quelques jours. Tous les parcs de réserve qui défilaient se
trouvèrent retenus sur la rive droite par la rupture des ponts, ainsi
qu'une partie de notre grosse cavalerie, et le corps entier du maréchal
duc d'Auerstaedt. Ce terrible contre-temps décida l'empereur à arrêter
le mouvement en avant. Il ordonna au duc de Montebello de garder le
champ de bataille qui avait été reconnu, et de prendre position, la
gauche appuyée à un rideau qui couvrait le duc de Rivoli, et la droite à
Esling.

Les cartouches à canon et d'infanterie, que portait notre parc de
réserve, ne pouvaient plus passer. L'ennemi était dans la plus
épouvantable déroute, lorsqu'il apprit que nos ponts étaient rompus. Le
ralentissement de notre feu et le mouvement concentré que faisait notre
armée, ne lui laissaient aucun doute sur cet événement imprévu. Tous
ses canons et ses équipages d'artillerie, qui étaient en retraite, se
représentèrent sur la ligne, et depuis neuf heures du matin jusqu'à sept
heures du soir, il fit des efforts inouïs, secondé par le feu de deux
cents pièces de canon, pour culbuter l'armée française. Ces efforts
tournèrent à sa honte; il attaqua trois fois les villages d'Esling et de
Gross-Aspern, et trois fois il les remplit de ses morts. Les fusiliers
de la garde, commandés par le général Mouton, se couvrirent de gloire,
et culbutèrent la réserve, composée de tous les grenadiers de l'armée
autrichienne, les seules troupes fraîches qui restassent à l'ennemi.
Le général Gros fit passer au fil de l'épée sept cents Hongrois qui
s'étaient déjà logés dans le cimetière du village d'Ësling. Les
tirailleurs sous les ordres du général Curial firent leurs premières
armes dans cette journée, et montrèrent de la vigueur. Le général
Dorsenne, colonel commandant la vieille garde, la plaça en troisième
ligne, formant un mur d'airain, seul capable d'arrêter tous les efforts
de l'armée autrichienne. L'ennemi tira quarante mille coups de canon,
tandis que, privés de nos parcs de réserve, nous étions dans la
nécessité de ménager nos munitions pour quelques circonstances
imprévues.

Le soir, l'ennemi reprit les anciennes positions qu'il avait quittées
pour l'attaque, et nous restâmes maîtres du champ de bataille. Sa perte
est immense; les militaires dont le coup d'oeil est le plus exercé ont
évalué à plus de douze mille les morts qu'il a laissés sur le champ de
bataille. Selon le rapport des prisonniers, il a eu vingt-trois
généraux et soixante officiers supérieurs tués ou blessés. Le
feld-maréchal-lieutenant Weber, quinze cents hommes et quatre drapeaux
sont restés en notre pouvoir. La perte de notre côté a été considérable;
nous avons eu onze cents tués et trois mille blessés. Le duc de
Montebello a eu la cuisse emportée par un boulet, le 22, sur les six
heures du soir. L'amputation a été faite, et sa vie est hors de danger.
Au premier moment on le crut mort. Transporté sur un brancard auprès de
l'empereur, ses adieux furent touchans. Au milieu des sollicitudes de
cette journée, l'empereur se livra à la tendre amitié qu'il porte depuis
tant d'années à ce brave compagnon d'armes. Quelques larmes coulèrent
de ses yeux, et se tournant vers ceux qui l'environnaient: «Il fallait,
dit-il, que dans cette journée mon coeur fût frappé par un coup aussi
sensible, pour que je pusse m'abandonner à d'autres soins qu'à ceux de
mon armée.» Le duc de Montebello avait perdu connaissance; la présence
de l'empereur le fit revenir; il se jeta à son cou en lui disant:
«Dans une heure vous aurez perdu celui qui meurt avec la gloire et la
conviction d'avoir été et d'être votre meilleur ami.»

Le général de division Saint-Hilaire a été blessé; c'est un des généraux
les plus distingués de la France.

Le général Durosnel, aide-de-camp de l'empereur, a été enlevé par un
boulet en portant un ordre.

Le soldat a montré un sang-froid et une intrépidité qui n'appartiennent
qu'à des Français.

Les eaux du Danube croissant toujours, les ponts n'ont pu être rétablis
pendant la nuit. L'empereur a fait repasser le 23, à l'armée le petit
bras de la rive gauche, et a fait prendre position dans l'île de
In-der-Lobau, en gardant les têtes de pont.

On travaille à rétablir les ponts; l'on n'entreprendra rien qu'ils ne
soient à l'abri des accidens des eaux, et même de tout ce que l'on
pourrait tenter contre eux: l'élévation du fleuve et la rapidité
du courant obligent à des travaux considérables et à de grandes
précautions.

Lorsque le 23, au matin, on fit connaître à l'armée que l'empereur avait
ordonné qu'elle repassât dans la grande île, l'étonnement de ces braves
fut extrême. Vainqueurs dans les deux journées, ils croyaient que le
reste de l'armée allait les rejoindre; et quand on leur dit que les
grandes eaux ayant rompu les ponts et augmentant sans cesse, rendaient
le renouvellement des munitions et des vivres impossible, et que tout
mouvement en avant serait insensé, on eut de la peine à les persuader.

C'est un malheur très-grand et tout à fait imprévu que des ponts formés
des plus grands bateaux du Danube, amarrés par de doubles ancres et par
des cinquenelles, aient été enlevés; mais c'est un grand bonheur
que l'empereur ne l'ait pas appris deux heures plus tard; l'armée
poursuivant l'ennemi aurait épuisé ses munitions, et se serait trouvée
sans moyen de les renouveler.

Le 23, on a fait passer une grande quantité de vivres au camp
d'In-der-Lobau.

La bataille d'Esling, dont il sera fait une relation plus détaillée qui
fera connaître les braves qui se sont distingués, sera, aux yeux de la
postérité, un nouveau monument de la gloire et de l'inébranlable fermeté
de l'armée française.

Les maréchaux ducs de Montebello et de Rivoli ont montré dans cette
journée tonte la force de leur caractère militaire.

L'empereur a donné le commandement du second corps au comte Oudinot,
général éprouvé dans cent combats, où il a montré autant d'intrépidité
que de savoir.



Ebersdorf, 24 mai 1809.

_Onzième bulletin du la grande armée._

Le maréchal duc de Dantzick est maître du Tyrol. Il est entré à Inspruck
le 19 de ce mois. Le pays entier s'est soumis.

Le 11, le duc de Dantzick avait enlevé la forte position de Strob-Pass,
et pris à l'ennemi sept canons et six cents hommes.

Le 13, après avoir battu Chasteller dans la position de Voergel, l'avoir
mis dans une déroute complète, et lui avoir pris toute son artillerie,
il l'avait poursuivi jusqu'au-delà de Rattenberg. Ce misérable n'a dû
son salut qu'à la vitesse de son cheval.

En même temps, le général Deroy, ayant débloqué la forteresse de
Kufstein, faisait sa jonction avec les troupes que le duc de Dantzick
commandait en personne. Ce maréchal se loue de la conduite du major
Palm, du chef du bataillon léger bavarois, du lieutenant-colonel
Habérman, du capitaine Laider, du capitaine Bernard du troisième
régiment de chevau-légers de Bavière, de ses aides-de-camp Montmarie,
Maingarnaud et Montelegier, et du chef d'escadron Fontange, officier
d'état-major.

Chasteller était entré dans le Tyrol avec une poignée de mauvais sujets.
Il a prêché la révolte, le pillage et l'assassinat. Il a vu égorger
sous ses yeux plusieurs milliers de Bavarois et une centaine de soldats
français. Il a encouragé les assassins par ses éloges, et excité la
férocité de ces ours des montagnes. Parmi les Français qui ont péri dans
ce massacre se trouvaient une soixantaine de Belges tous compatriotes de
Chasteller. Ce misérable couvert des bienfaits de l'empereur, à qui il
doit d'avoir recouvré des biens montant à plusieurs millions, était
incapable d'éprouver le sentiment de la reconnaissance, et ces
affections qui attachent même les barbares aux habitans du pays qui leur
a donné naissance.

Les Tyroliens vouent à l'exécration les hommes dont les perfides
insinuations les ont excités à la rébellion et ont appelé sur eux les
malheurs qu'elle entraîne avec elle. Leur fureur contre Chasteller
était telle, que lorsqu'il se sauva après la déroute de Voergel, ils
l'arrêtèrent à Hall, le fustigèrent et le maltraitèrent au point qu'il
fut obligé de passer deux jours dans son lit. Il osa ensuite reparaître
pour demander à capituler; on lui répondit qu'on ne capitulait pas
avec un brigand, et il s'enfuit à toute hâte dans les montagnes de la
Carinthie.

La vallée de Zillerthal a été la première à se soumettre; elle a remis
ses armes et donné des otages; le reste du pays a suivi cet exemple.
Tous les chefs ont ordonné aux paysans de rentrer chez eux, et on les
a vus quitter les montagnes de toutes parts, et revenir dans leurs
villages. La ville d'Inspruck et tous les cercles ont envoyé des
députations à S. M. le roi de Bavière, pour protester de leur fidélité
et implorer sa clémence.

Le Voralberg, que les proclamations incendiaires et les intrigues de
l'ennemi avaient aussi égaré, imitera le Tyrol; et cette partie de
l'Allemagne sera arrachée aux désastres et aux crimes des insurrections
populaires.

_Combat de Urfar._

Le 17 de ce mois, à deux heures après midi, trois colonnes autrichiennes
commandées par les généraux Grainville, Bucalowitz et Sommariva, et
soutenues par une réserve aux ordres du général Jellachich, ont attaqué
le général Vandamme, au village de Urfar, eu avant de la tête du pont
de Lintz. Dans le même moment arrivait à Lintz le maréchal prince de
Ponte-Corvo, avec la cavalerie et la première brigade d'infanterie
saxonne. Le général Vandamme, à la tète des troupes wurtembergeoises,
et avec quatre escadrons de hussards et de dragon saxons, repoussa
vigoureusement les deux premières colonnes ennemies, les chassa de leurs
positions, leur prit six pièces de canon et quatre cents hommes, et les
mit dans une pleine déroute. La troisième colonne ennemie parut sur
les hauteurs de Boslingberg, à sept heures du soir, et son infanterie
couronna en un instant la Crète des montagnes voisines. L'infanterie
saxonne attaqua l'ennemi avec impétuosité, le chassa de toutes ses
positions, lui prit trois cents hommes et plusieurs caissons de
munitions.

L'ennemi s'est retiré en désordre sur Freystadt et sur Haslach. Les
hussards envoyés à sa poursuite ont ramené beaucoup de prisonniers. On a
pris dans les bois cinq cents fusils et une quantité de voitures et
de caissons chargés d'effets d'habillement. La perte de l'ennemi,
indépendamment des prisonniers, est de deux mille hommes tués ou
blessés; la nôtre ne va pas à quatre cents hommes hors de combat.

Le maréchal prince de Ponte-Corvo fait beaucoup d'éloges du général
Vandamme. Il se loue de la conduite de M. de Leschwitz, général en chef
des Saxons, qui conserve, à soixante-cinq ans, l'activité et l'ardeur
d'un jeune homme; du général d'artillerie Mossel; du général Gérard,
chef d'état-major, et du lieutenant-colonel aide-de-camp Hamelinaie.



Ebersdorf, 26 mai 1809.

_Douzième bulletin de la grande armée._

On a employé toute la journée du 23, la nuit du 23 au 24, et toute la
journée du 24 à réparer les ponts.

Le 25, à la pointe du jour, ils étaient en état. Les blessés, les
caissons vides, et tous les objets qu'il était nécessaire de renouveler,
ont passé sur la rive droite.

La crue du Danube devant encore durer jusqu'au 15 juin, on a pensé que
pour pouvoir compter sur les ponts, il convenait de planter en avant des
lignes de pilotis auxquels on amarrera la grande chaîne de fer qui est
à l'arsenal, et qui fut prise par les Autrichiens sur les Turcs, qui la
destinaient à un semblable usage.

On travaille à ces ouvrages avec la plus grande activité, et déjà un
grand nombre de sonnettes battent des pilotis; par ce moyen, et avec les
fortifications qu'on fait sur la rive gauche, nous sommes assurés de
pouvoir manoeuvrer sur les deux rives à volonté.

Notre cavalerie légère est vis-à-vis de Presbourg, appuyée sur le lac de
Neusiedel.

Le général Lauriston est en Styrie sur le Simmeringberg et sur Bruck.

Le maréchal duc de Dantzick est en grandes marches avec les Bavarois. Il
ne tardera pas à rejoindre l'armée près de Vienne.

Les chasseurs à cheval de la garde sont arrivés hier; les dragons
arrivent aujourd'hui; on attend dans peu de jours les grenadiers à
cheval et soixante pièces d'artillerie de la garde.

Nous avons fait prisonniers lors de la capitulation de Vienne, sept
feld-maréchaux-lieutenans, neuf généraux-majors, dix colonels, vingt
majors et lieutenans-colonels, cent capitaines, cent cinquante
lieutenans, deux cents sous-lieutenans, et trois mille sous-officiers et
soldats, parmi lesquels ne sont pas compris les hommes qui étaient aux
hôpitaux, et qui montaient à plusieurs milliers.



Ebersdorf, 27 mai 1809.

_Proclamation à l'armée d'Italie._

Soldats de l'armée d'Italie,

Vous avez glorieusement atteint le but que je vous avais marqué; le
Simering a été témoin de voire jonction avec la grande armée.

Soyez les bienvenus! Je suis content de vous!!! Surpris par un ennemi
perfide avant que vos colonnes fussent réunies, vous avez dû rétrograder
jusqu'à l'Adige; mais lorsque vous reçûtes l'ordre de marcher en avant,
vous étiez sur le champ mémorable d'Arcole, et là, vous jurâtes sur les
mânes de nos héros de triompher. Vous avez tenu parole à la bataille de
la Piave, aux combats de Saint-Daniel, de Tarvis, de Gorice. Vous avez
pris d'assaut les forts de Malborghetto, de Pradel et fait capituler la
division ennemie retranchée dans Prévald et Laybach. Vous n'aviez pas
encore passé la Drave, et déjà vingt-cinq mille prisonniers, soixante
pièces de bataille, dix drapeaux avaient signalé votre valeur. Depuis,
la Drave, la Save, la Muer n'ont pu retarder votre marche. La colonne
autrichienne de Jellachich, qui la première entra dans Munich, qui donna
le signai des massacres dans le Tyrol, environnée à Saint-Michel, est
tombée dans vos baïonnettes. Vous avez fait une prompte justice de ces
débris dérobés à la colère de la grande armée.

Soldats, cette armée autrichienne d'Italie, qui un moment souilla par sa
présence mes provinces, qui avait la prétention de briser ma couronne de
fer, battue, dispersée, anéantie, grâces à vous, sera un exemple de la
vérité de cette devise: _Dieu me la donne, gare à qui la touche._

NAPOLÉON.



Ebersdorf, 28 mai 1809.

_Treizième bulletin de la grande armée._

Dans la nuit du 26 au 27, nos ponts sur le Danube ont été enlevés par
les eaux et par des moulins qu'on a détachés. On n'avait pas encore eu
le temps d'achever les pilotis et de placer la grande chaîne de fer.
Aujourd'hui, l'un des ponts est rétabli, on espère que l'autre le sera
demain.

L'empereur a passé la journée d'hier sur la rive gauche, pour visiter
les fortifications que l'on élève dans l'île d'In-der-Lobau, et pour
voir plusieurs régimens du corps du duc de Rivoli en position de cette
espèce de tête de pont.

Le 27, à midi, le capitaine Bataille, aide-de-camp du prince vice-roi, a
apporté l'agréable nouvelle de l'arrivée de l'armée d'Italie à Bruck. Le
général Lauriston avait été envoyé au devant d'elle, et la jonction a eu
lieu sur le Simmeringberg. Un chasseur du neuvième qui était en coureur
en avant d'une reconnaissance de l'armée d'Italie, rencontra un chasseur
d'un peloton du vingtième, envoyé par le général Lauriston, Après s'être
observés pendant quelque temps, ils reconnurent qu'ils étaient Français
et s'embrassèrent. Le chasseur du vingtième marcha sur Bruck, pour se
rendre auprès du vice-roi, et celui du neuvième se dirigea vers le
général Lauriston pour l'informer de l'approche de l'armée d'Italie.
Il y avait plus de douze jours que les deux armées n'avaient pas de
nouvelles l'une de l'autre. Le 26 au soir, le général Lauriston était à
Bruck au quartier-général du vice-roi.

Le vice-roi a montré dans toute cette campagne un sang-froid et un coup
d'oeil qui présagent un grand capitaine.

Dans la relation des faits qui ont illustré l'armée d'Italie pendant ces
vingt derniers jours, Sa Majesté a remarqué avec plaisir la destruction
du corps de Jellachich. C'est ce général qui fit aux Tyroliens cette
insolente proclamation qui alluma leur fureur et aiguisa leurs
poignards. Poursuivi par le duc de Dantzick, menacé d'être pris eu flanc
par la brigade du général Dupellin, que le duc d'Auerstaedt avait fait
déboucher par Mariazell, il est venu tomber comme dans un piége en avant
de l'armée d'Italie. L'archiduc Jean qui, il y a si peu de temps, et
dans l'excès de sa présomption, se dégradait par sa lettre au duc de
Raguse, a évacué Gratz, hier, 27, ramenant à peine vingt ou vingt-cinq
mille hommes de cette belle armée qui était entrée en Italie.
L'arrogance, l'insulte, les provocations à la révolte, toutes ses
actions portant le caractère de la rage, ont tourné à sa honte.

Les peuples de l'Italie se sont conduits comme auraient pu le faire les
peuples de l'Alsace, de la Normandie ou du Dauphiné. Dans la retraite de
nos soldais, ils les accompagnaient de leurs voeux et de leurs larmes;
ils reconduisaient par des chemins détournés, et jusqu'à cinq marches
de l'armée, les hommes égarés. Lorsque quelques prisonniers ou quelques
blessés, français ou italiens, ramenés par l'ennemi, traversaient les
villes et les villages, les habitans leur portaient des secours; ils
cherchaient pendant la nuit les moyens de les travestir et de les faire
sauver.

Les proclamations et les discours de l'archiduc Jean n'inspiraient que
le mépris et le dédain, et l'on aurait peine à se peindre la joie des
peuples de la Piave, du Tagliamento et du Frioul, lorsqu'ils virent
l'armée de l'ennemi fuyant en désordre, et l'armée du souverain et de la
patrie revenant triomphante.

Lorsqu'on a visité les papiers de l'intendant de l'armée autrichienne
qui était à la fois le chef du gouvernement et de la police, et qui a
été pris à Padoue avec quatre voitures, on y a découvert la preuve de
l'amour des peuples d'Italie pour l'empereur. Tout le monde avait
refusé des places, personne ne voulait servir l'Autriche: et parmi sept
millions d'hommes qui composent la population du royaume, l'ennemi n'a
trouvé que trois misérables qui n'aient pas repoussé la séduction.

Les régimens d'Italie qui s'étaient distingués en Pologne et qui avaient
rivalisé d'intrépidité dans la campagne de Catalogne avec les plus
vieilles bandes françaises, se sont couverts de gloire dans toutes les
affaires. Les peuples d'Italie marchent à grands pas vers le dernier
terme d'un heureux changement. Cette belle partie du continent, où
s'attachent tant de grands et d'illustres souvenirs, que la cour de
Rome, que, cette nuée de moines, que ses divisions avaient perdue,
reparaît avec honneur sur la scène de l'Europe.

Tous les détails qui suivent, de l'armée autrichienne, constatent que
dans les journées du 21 et du 22, sa perte a été énorme. L'élite de
l'armée a péri. Selon les aimables de Vienne, les manoeuvres du général
Danube ont sauvé l'armée autrichienne.

Le Tyrol et le Voralberg sont parfaitement soumis. La Carniole,
la Styrie, la Carinthie, le pays de Salzbourg, la Haute et la
Basse-Autriche sont pacifiés et désarmés.

Trieste, cette ville où les Français et les Italiens ont subi tant
d'outrages, a été occupée. Les marchandises coloniales anglaises ont été
confisquées. Une circonstance de la prise de Trieste a été très-agréable
a l'empereur: c'est la délivrance de l'escadre russe; elle avait eu
ordre d'appareiller pour Ancône; mais retenue par les vents contraires,
elle était restée au pouvoir des Autrichiens.

La jonction de l'armée de Dalmatie est prochaine. Le duc de Raguse s'est
mis en marche aussitôt qu'il a appris que l'armée d'Italie était sur
l'Izonso. On espère qu'il arrivera à Laybach avant le 5 juin.

Le brigand Schill qui se donnait, et avec raison, le titre de général au
service de l'Angleterre, après avoir prostitué le nom du roi de Prusse,
comme les satellites de l'Angleterre prostituent celui de Ferdinand
à Séville, a été poursuivi et jeté dans une île de l'Elbe. Le roi de
Westphalie, indépendamment de quinze mille hommes de ses troupes, avait
une division hollandaise et une division française; et le duc de Valmy a
déjà réuni à Hanau deux divisions du corps d'observation, commandées
par les généraux Rivaux et Despeaux, et composées des brigades Lameth,
Clément, Taupin et Vaufreland.

La pacification de la Souabe rend disponible le corps d'observation du
général Beaumont qui est réuni à Augsbourg, et où se trouvent plus de
trois mille dragons.

La rage des princes de la maison de Lorraine contre la ville de Vienne
peut se peindre par un seul trait. La capitale est nourrie par quarante
moulins établis sur la rive gauche du fleuve. Ils les ont fait enlever
et détruire.



Ebersdorf, 1er juin 1809.

_Quatorzième bulletin de la grande armée._

Les ponts sur le Danube sont entièrement rétablis. On y a joint un pont
volant, et l'on prépare tous les matériaux nécessaires pour jeter un
autre pont de radeaux. Sept sonnettes battent des pilotis; mais le
Danube ayant dans plusieurs endroits vingt-quatre et vingt-six pieds de
profondeur, on emploie toujours beaucoup de temps pour faire tenir les
ancres, lorsqu'on déplace les sonnettes. Cependant les travaux avancent
et seront terminés sous peu.

Le général de brigade du génie Lazowski fait travailler, sur la rive
gauche, à une tête de pont qui aura seize cents toises de développement,
et qui sera couverte par un bon fossé plein d'eau courante.

Le quarante-quatrième équipage de la flottille de Boulogne, commandé par
le capitaine de vaisseau Baste, est arrivé. Un grand nombre de bateaux
en croisière battent toutes les îles, couvrent le pont et rendent
beaucoup de services.

Le bataillon des ouvriers de la marine travaille à la construction de
petites péniches armées, qui serviront a maîtriser parfaitement le
fleuve.

Après la défaite du corps du général Jellachich, M. Mathieu,
capitaine-adjoint à l'état-major de l'armée d'Italie, fut envoyé avec
un dragon d'ordonnance sur la route de Salzbourg; ayant rencontré
successivement une colonne de six cent cinquante hommes de troupes de
ligne, et une colonne de deux mille landwehrs qui, l'une et l'autre
étaient coupées et égarées, il les somma de se rendre, et elles mirent
bas les armes.

Le général de division Lauriston est arrivé à Oedembourg, premier
comitat de Hongrie, avec une forte avant-garde. Il paraît qu'il y a de
la fermentation en Hongrie, que les esprits y sont très-divisés, et que
la majorité n'est pas favorable à l'Autriche.

Le général de division Lasalle a son quartier-général vis-à-vis
Presbourg, a poussé ses postes jusqu'à Altenbourg et jusqu'auprès de
Raab.

Trois-divisions de l'armée d'Italie sont arrivées a Neustadt. Le
vice-roi est depuis deux jours au quartier-général de l'empereur.

Le général Macdonald, commandant un des corps de l'armée d'Italie, est
entré à Gratz. On a trouvé dans cette capitale de la Styrie d'immenses
magasins de vivres et d'effets d'habillement et d'équipement de toute
espèce.

Le duc de Dantzick est à Lintz.

Le prince de Ponte-Corvo marche sur Vienne. Le général de division
Vandamme, avec les Wurtembergeois, est à Saint-Polten, Mauteru et Krems.

La tranquillité règne dans le Tyrol. Coupés par les mouvemens du duc
de Dantzick et de l'armée d'Italie, tous les Autrichiens qui s'étaient
imprudemment engagés dans cette pointe, ont été détruits, les uns par
le duc de Dantzick, les autres, tels que le corps de Jellachich, par
l'armée d'Italie. Ceux qui étaient en Souabe n'ont eu d'autre ressource
que de tâcher de traverser en partisans l'Allemagne, en se portant sur
le Haut-Palatinat. Ils formaient une petite colonne d'infanterie et de
cavalerie qui s'était échappée de Lindau et qui avait été rencontrée par
le colonel Reiset du corps d'observation du général Beaumont; elle a été
coupée à Neumarck, et la colonne entière, officiers et soldats, a mis
bas les armes.

Vienne est tranquille, le pain et le vin sont en abondance; mais la
viande que cette capitale tirait du fond de la Hongrie, commence à
devenir rare. Contre toutes les raisons politiques et tous les
motifs d'humanité, les ennemis font l'impossible pour affamer leurs
compatriotes et cette capitale qui renferme cependant leurs femmes et
leurs enfans. Il y a loin de cette conduite à celle de notre Henri
IV, nourrissant lui-même une ville qui était alors ennemie et qu'il
assiégeait.

Le duc de Montebello est mort hier à cinq heures du matin. Quelque temps
auparavant, l'empereur s'était entretenu pendant une heure avec lui. Sa
Majesté avait envoyé chercher par le général Rapp, son aide-de-camp, M.
le docteur Franck, l'un des médecins les plus célèbres de l'Europe; ses
blessures étaient en bon état, mais une fièvre pernicieuse avait fait
en peu d'heures les plus funestes progrès. Tous les secours de l'art
étaient devenus inutiles. S. M. a ordonné que le corps du duc de
Montebello soit embaumé et transporté en France pour y recevoir les
honneurs qui sont dus à un rang élevé et à d'éminens services. Ainsi a
fini l'un des militaires les plus distingués qu'ait eus la France.
Dans les nombreuses batailles où il s'est trouvé, il avait reçu treize
blessures. L'empereur a été extrêmement sensible à cette perte qui sera
ressentie par tous les Français.



Ebersdorf, 2 juin 1809.

_Quinzième bulletin de la grande armée._

L'armée de Dalmatie a obtenu les plus grands succès; elle a défait
tout ce qui s'est présenté devant elle aux combats de Mont-Kitta, de
Gradchatz, de la Liéca et d'Ottachatz. Le général en chef Sloissevich a
été pris.

Le duc de Raguse est arrivé le 28 à Fiume, et a fait ainsi sa jonction
avec l'armée d'Italie et avec la grande armée, dont l'armée de Dalmatie
forme l'extrême droite. On fera connaître la relation du duc de Raguse
sur ces différens événemens.

Le 28, une escadre anglaise de quatre vaisseaux, deux frégates et un
brick, s'est présentée devant Trieste, avec l'intention de prendre
l'escadre russe. Le général comte Cafarelli venait d'arriver dans ce
port. Comme la ville était désarmée, les Russes ont débarqué quarante
pièces de canon, dont vingt-quatre de 36 et seize de 24. On a mis ces
pièces en batterie, et l'escadre russe s'est embossée. Tout était prêt
pour bien recevoir l'ennemi qui, voyant son coup manqué, s'est éloigné.

Un millier d'Autrichiens ayant passé de Krems sur la rive droite du
Danube, ont été culbutés par le corps, wurtembergeois qui leur a fait
soixante prisonniers.



Ebersdorf, 4 juin 1809.

_Seizième bulletin de la grande armée._

L'ennemi avait jeté sur la rive droite du Danube, vis-à-vis Presbourg,
une division de neuf mille hommes, qui s'était retranchée dans le
village d'Engerau. Le duc d'Auerstaedt l'a fait attaquer hier par les
tirailleurs de Hesse-Darmstadt, soutenus par le douzième régiment
d'infanterie de ligne. Le village a été emporté avec rapidité. Un major,
huit officiers du régiment de Beaulieu, parmi lesquels se trouve le
petit-fils de ce feld-maréchal, et quatre cents hommes ont été pris.
Le reste du régiment a été tué, ou blessé, ou jeté dans l'eau; ce qui
restait de la division a trouvé protection dans une île pour repasser le
fleuve. Les tirailleurs de Hesse-Darmstadt se sont très-bien battus.

Le vice-roi a aujourd'hui son quartier-général à Oedembourg.

Les effets les plus précieux de la cour ont été transportés de Bude à
Peterswalde, où l'impératrice s'est retirée.

Le duc de Raguse est arrivé à Laybach.

Le général Macdonald est maître de Gratz; il cerne la citadelle qui fait
mine de résister.

A la bataille d'Esling, le général de brigade Foulers, blessé dans une
charge, fut précipité de son cheval, et le général de division
Durosnel, aide-de-camp de l'empereur, portant un ordre à la division de
cuirassiers qui chargeait, avait aussi été renversé. Nous avons eu la
satisfaction d'apprendre que ces deux généreux et cent cinquante soldats
que nous croyions avoir perdus, ne sont que blessés, et étaient restés
dans les blés, lorsque l'empereur ayant appris que les ponts du Danube
venaient de se rompre, ordonna de se concentrer entre Esling et
Gross-Aspern.

Le Danube baisse; cependant la continuation des chaleurs fait encore
craindre une crue.



Vienne, 8 juin 1809.

_Dix-septième bulletin de la grande armée._

Le colonel Gorgoli, aide-de-camp de l'empereur de Russie, est arrivé
au quartier-impérial avec une lettre de ce souverain pour S. M. Il
a annoncé que l'armée russe se dirigeant sur Olmutz avait passé la
frontière le 24 mai.

L'empereur a passé avant-hier la revue de sa garde, infanterie,
cavalerie et artillerie. Les habitans de Vienne ont admiré le nombre, la
belle tenue et le bon état de ces troupes.

Le vice-roi s'est porté avec l'armée d'Italie à Oedembourg, en Hongrie.
Il paraît que l'archiduc Jean cherche à rallier son armée sur Raab.

Le duc de Raguse est arrivé avec l'armée de Dalmatie, le 3 de ce mois, à
Laybach.

Les chaleurs sont très-fortes, et les gens-pratiques du Danube annoncent
qu'il y aura un débordement d'ici à peu de jours. On profite de ce temps
pour achever, indépendamment des ponts de bateaux et de radeaux, de
planter les pilotis.

Tous les renseignemens que l'on reçoit du côté de l'ennemi annoncent que
les villes de Presbourg, Brunn et Znaïm sont remplies de blessés. Les
Autrichiens évaluent eux-mêmes leur perte à dix-huit mille hommes.

Le prince Poniatowski, avec l'armée du grand-duché de Varsovie, poursuit
ses succès. Après la prise de Sandomir, il s'est emparé de la forteresse
de Zamosc, où il a fait éprouver à l'ennemi une perte de trois mille
hommes et pris trente pièces de canon. Tous les Polonais qui sont à
l'armée autrichienne désertent.

L'ennemi, après avoir échoué devant Thorn, a été vivement poursuivi par
le général Dombrowski.

L'archiduc Ferdinand ne retirera que de la honte de son expédition. Il
doit être arrivé dans la Silésie autrichienne, réduit au tiers de ses
forces.

Le sénateur Wibiski s'est distingué par ses sentimens patriotiques et
son activité.

M. le comte de Metternich «st arrivé à Vienne. Il va être échangé aux
avant-postes avec la légation française, à qui les Autrichiens avaient,
contre le droit des gens, refusé des passeports, et qu'ils avaient
emmenée à Pest.



Vienne, 13 juin 1809.

_Dix-huitième bulletin de la grande armée._

La division du général Chasteller, qui avait insurgé le Tyrol, a passé
le 4 de ce mois aux environs de Clagenfurth, pour se jeter en Hongrie.
Le général Rusca a marché à elle, et il y a eu un engagement assez vif,
où l'ennemi a été battu, et où on lui a fait neuf cents prisonniers.

Le prince Eugène, avec un gros corps, manoeuvre au milieu de la Hongrie.

Depuis quelques jours le Danube a augmenté d'un pied.

Le général Gratien, avec une division hollandaise, ayant marché
sur Stralsund, où s'était retranché le nommé Schill, a enlevé ses
retranchemens d'assaut. Schill avait donné ordre de brûler la ville pour
assurer sa retraite, mais sa bande n'en a pas eu le temps; elle a été
en entier tuée ou prise; lui-même a été tué sur la grande place près du
corps-de-garde, dans le moment où il se sauvait et cherchait à gagner le
port pour s'embarquer.

L'archiduc Ferdinand a évacué précipitamment Varsovie le 2 juin. Ainsi
tout le grand-duché est abandonné par l'armée ennemie, tandis que les
troupes que commande le prince Poniatowski occupent les trois quarts de
la Galicie.



Vienne, 16 juin 1809.

_Dix-neuvième bulletin de la grande armée._

L'anniversaire de la bataille de Marengo a été célébré par la victoire
de Raab, que la droite de l'armée commandée par le vice-roi, a remportée
sur les corps réunis de l'archiduc Jean et de l'archiduc Palatin.

Depuis la bataille de la Piave, le vice-roi a poursuivi l'archiduc Jean,
l'épée dans les reins.

L'armée autrichienne espérait se cantonner aux sources de la Raab, entre
Saint-Gothard et Comorn.

Le 5 juin, le vice-roi partit de Neustadt et porta son quartier-général
à Oedembourg, en Hongrie.

Le 7, il continua son mouvement, et arriva à Guns. Le général Lauriston,
avec son corps d'observation, le rejoignit sur la gauche.

Le 8, le général Montbrun, avec sa division de cavalerie légère, força
le passage de la Raabnilz, auprès de Sovenshaga, culbuta trois cents
cavaliers de l'insurrection hongroise, et les rejeta sur Raab.

Le 9, le vice-roi se porta sur Sarvar.

La cavalerie du général Grouchy rencontra l'arrière-garde ennemie à
Vasvar, et fit quelques prisonniers.

Le 10, le général Macdonald, venant de Gratz, arriva à Comorn.

Le 11, le général de division Grenier rencontra à Karako, une colonne de
flanqueurs ennemis qui défendait le pont, et passa la rivière de vive
force. Le général Debroc, avec le neuvième de hussards, a fait une belle
charge sur un bataillon de quatre cents hommes, dont trois cents ont été
faits prisonniers.

Le 12, l'armée déboucha par le pont de Merse sur Papa. Le vice-roi
aperçut d'une hauteur toute l'armée ennemie en bataille. Le général
de division Montbrun, général de cavalerie et officier d'une grande
espérance, déboucha dans la plaine, attaqua et culbuta la cavalerie
ennemie, après avoir fait plusieurs manoeuvres précises et vigoureuses.
L'ennemi avait déjà commencé sa retraite. Le vice-roi passa la nuit à
Papa.

Le 13, à cinq heures du matin, l'armée se mit en marche pour se porter
sur Raab. Notre cavalerie et la cavalerie autrichienne se rencontrèrent
un village de Szanak. L'ennemi fut culbuté et on lui fit quatre cents
prisonniers.

L'archiduc Jean, ayant fait sa jonction avec l'archiduc Palatin, près de
Raab, prit position sur de belles hauteurs, la droite appuyée à Raab,
ville fortifiée, et la gauche couvrant le chemin de Comorn, autre place
forte de la Hongrie.

Le 14 à onze heures du matin, le vice-roi range son armée en bataille,
et avec trente-cinq mille hommes, en attaque cinquante mille. L'ardeur
de nos troupes est encore augmentée par le souvenir de la victoire
mémorable qui a consacré cette journée. Tous les soldats poussent des
cris de joie à la vue de l'armée ennemie, qui était sur trois lignes et
composée de vingt à vingt-cinq mille hommes, restes de cette superbe
armée d'Italie, qui naguère se croyait déjà maîtresse de toute l'Italie;
de dix mille hommes commandés par le général Haddick, et formés des
réserves des places fortes de Hongrie; de cinq à six mille hommes
composés des débris réunis du corps de Jellachich, et des autres
colonnes du Tyrol, échappés aux mouvemens de l'armée, par les gorges de
la Carinthie; enfin, de douze a quinze mille hommes de l'insurrection
hongroise, cavalerie et infanterie.

Le vice-roi plaça son armée, la cavalerie du général Montbrun, la
brigade du général Colbert et la cavalerie du général Grouchy sur la
droite; le corps du général Grenier, formant deux échelons, dont la
division du général Serras formait l'échelon de droite, en avant; une
division italienne commandée par le général Baragucy-d'Hilliers, formant
le second échelon, et la division du général Puthod, en réserve. Le
général Lauriston, avec son corps d'observation, soutenu par le général
Sahuc, formait l'extrême gauche, et observait la place de Raab.

A deux heures après midi, la canonnade s'engagea. A trois heures, le
premier, le second et le troisième échelons, en vinrent aux mains. La
fusillade devint vive, la première ligne de l'ennemi fut culbutée,
mais la seconde ligne arrêta un instant l'impétuosité de notre premier
échelon qui fut aussitôt renforcé et la culbuta. Alors la réserve de
l'ennemi se présenta. Le vice-roi qui suivait tous les mouvemens de
l'ennemi, marcha, de son côté, avec sa réserve: la belle position des
Autrichiens fut enlevée, et à quatre heures la victoire était décidée.

L'ennemi, en pleine déroute, se serait difficilement rallié si un défilé
ne s'était opposé aux mouvemens de notre cavalerie. Trois mille hommes
faits prisonniers, six pièces de canon et quatre drapeaux, sont les
trophées de cette journée. L'ennemi a laissé sur le champ de bataille
trois mille morts, parmi lesquels on a trouvé un général major. Notre
perte s'est élevée à neuf cents hommes tués ou blessés. Au nombre des
premiers se trouve le colonel Thierry, du vingt-troisième régiment
d'infanterie légère, et parmi les derniers, le général de brigade
Valentin et le colonel Expert.

Le vice-roi fait une mention particulière des généraux Grenier,
Montbrun, Serras et Danthouard. La division italienne Severoli a montré
beaucoup de précision et de sang-froid. Plusieurs généraux ont eu leurs
chevaux tués; quatre aides-de-camp du vice-roi ont été légèrement
atteints. Ce prince a été constamment au milieu de la plus grande mêlée.
L'artillerie commandée par le général Sabatier, a soutenu sa réputation.

Le champ de bataille de Raab avait été dès long-temps reconnu par
l'ennemi, car il annonçait fort à l'avance qu'il tiendrait dans cette
belle position. Le 15, il a été vivement poursuivi sur la route de
Comorn et de Pest.

Les habitans du pays sont tranquilles, et ne prennent aucune part à la
guerre. La proclamation de l'empereur a mis de l'agitation dans
les esprits. On sait que la nation hongroise a toujours désiré son
indépendance. La partie de l'insurrection qui se trouve à l'armée avait
déjà été levée par la dernière diète; elle est sous les armes et elle
obéît.



Vienne, 20 juin 1809.

_Vingtième bulletin de la grande armée._

Lorsque la nouvelle de la victoire de Raab arriva à Bude, l'impératrice
en partit à l'heure même, ainsi que tout ce qui tenait au gouvernement.

L'armée ennemie a été poursuivie pendant les journées du 15 et du 16;
elle a passé le Danube sur le pont de Comorn. La ville de Raab a été
investie. On espère être maître sous peu de jours de cette place
importante. On a trouvé dans les faubourgs des magasins assez
considérables.

On a pris le superbe camp retranché de Raab, qui pouvait contenir cent
mille hommes. La colonne destinée à le défendre n'a pu s'y introduire;
elle a été coupée.

Un courrier venant de Bude, a été intercepté. Les dépêches écrites en
latin, dont il était porteur, font connaître l'effet qu'a produit la
bataille de Raab.

L'ennemi inonde le pays de faux bruits; cela tient au système adopté
pour remuer les dernières classes du peuple.

M. de Metternich est parti le 18 de Vienne. Il sera échangé entre Comorn
et Bude, avec M. Dodun et les autres personnes de la légation française.

M. d'Epinay, officier d'ordonnance de S.M., est arrivé à Pétersbourg. Il
a passé au quartier-général de l'armée russe. Le prince Serge-Galitzin
est entré en Galicie le 3 de ce mois, sur trois colonnes; savoir,
celle du général Levis par Drohyezim; celle du prince Gortszakoff par
Therespold, et celle du prince Suwarow par Wlodzimirz.



Vienne, 22 juin 1809.

_Vingt-unième bulletin de la grande armée._

Un aide-de-camp du prince Joseph Poniatowski est arrivé du
quartier-général de l'armée du grand-duché. Le 10 de ce mois le prince
Serge Galitzin devait être à Lublin et son avant-garde à Sandomir.

L'ennemi se complaît à répandre des bulletins éphémères, où il rapporte
tous les jours une victoire: selon lui, il a pris vingt mille fusils et
deux mille cuirasses à la bataille d'Esling. Il dit que le 21 et le
22 il était maître du champ de bataille. Il a même fait imprimer et
répandre une gravure de celle bataille, où on le voit enjambant de l'une
à l'autre rive, et ses batteries traversant les îles et le champ de
bataille dans tous les sens. Il imagine aussi une bataille, qu'il
appelle la bataille de Kitsée, dans laquelle un nombre immense de
Français auraient été pris ou tués. Ces puérilités, colportées par de
petites colonnes de landwehrs comme celle de Schill, sont une tactique
employée pour inquiéter et soulever le pays.

Le général Maziani qui a été fait prisonnier à la bataille de Raab, est
arrivé au quartier-général. Il dit que, depuis la bataille de la Piave,
l'archiduc Jean avait perdu les deux tiers de son monde; qu'il a ensuite
reçu des recrues qui ont à peu près rempli les cadres, mais qui ne
savent pas faire usage de leurs fusils. Il porte à douze mille hommes la
perte de l'archiduc Jean et du Palatin à la bataille de Raab. Selon le
rapport des prisonniers hongrois, l'archiduc Palatin a été le premier
dans cette journée à prendre la fuite.

Quelques personnes ont voulu mettre en opposition la force de l'armée
autrichienne à Esling, estimée à quatre-vingt-dix mille hommes, avec
les quatre-vingt mille hommes qui ont été faits prisonniers depuis
l'ouverture de la campagne; elles ont montré peu de réflexion. L'armée
autrichienne est entrée en campagne avec neuf corps d'armée de quarante
mille hommes chacun, et il y avait dans l'intérieur des corps de recrues
et de landwehrs; de sorte que l'Autriche avait réellement plus de quatre
cent mille hommes sous les armes. Depuis la bataille d'Ebensberg jusqu'à
la prise de Vienne, y compris l'Italie et la Pologne, on peut avoir fait
cent mille prisonniers à l'ennemi, et il a perdu cent mille hommes tués,
déserteurs ou égarés. Il devait donc lui rester encore deux cent mille
hommes distribués comme il suit: l'archiduc Jean avait à la bataille de
Raab cinquante mille hommes, la principale armée autrichienne avait,
avant la bataille d'Esling quatre-vingt-dix mille hommes; il restait
donc, vingt-cinq mille hommes à l'archiduc Ferdinand à Varsovie, et
vingt-cinq mille hommes étaient disséminés dans le Tyrol, dans la
Croatie et répandus en partisans sur les confins de la Bohème.

L'armée autrichienne à Esling était composée du premier corps commandé
par le général Bellegarde, le seul qui n'eût pas donné et qui fût encore
entier, et des débris du deuxième, du troisième, du quatrième, du
cinquième et du sixième corps qui avaient été écrasés dans les batailles
précédentes. Si ces corps n'avaient rien perdu et eussent été réunis
tels qu'ils étaient au commencement de la campagne, ils auraient
formé deux cent quarante mille hommes. L'ennemi n'avait pas plus de
quatre-vingt-dix mille hommes, ainsi l'on voit combien sont énormes les
pertes qu'il avait éprouvées.

Lorsque l'archiduc Jean est entré en campagne, son armée était composée
des huitième et neuvième corps, formant quatre-vingt mille hommes. A
Raab elle se trouvait de cinquante mille hommes. Sa perte aurait donc
été de trente mille hommes. Mais dans ces cinquante mille hommes étaient
compris quinze mille Hongrois de l'insurrection. Sa perte était donc
réellement de quarante-cinq mille hommes.

L'archiduc Ferdinand était entré à Varsovie avec le septième corps
formant quarante mille hommes. Il est réduit à vingt-cinq mille. Sa
perte est donc de quinze mille hommes.

On voit comment ces différens calculs se vérifient.

Le vice-roi a battu à Raab cinquante mille hommes avec trente mille
Français.

A Esling quatre-vingt-dix mille hommes ont été battus et contenus par
trente mille Français qui les auraient mis dans une complète déroute
et détruits, sans l'événement des ponts qui a produit le défaut de
munitions.

Les grands efforts de l'Autriche ont été le résultat du papier-monnaie,
et de la résolution que le gouvernement autrichien a prise de jouer le
tout pour le tout. Dans le péril d'une banqueroute qui aurait pu amener
une révolution, il a préféré ajouter cinq cents millions à la masse de
son papier-monnaie, et tenter un dernier effort pour le faire escompter
par l'Allemagne, l'Italie et la Pologne. Il est fort probable que cette
raison ait influé plus que toute autre, sur ses déterminations.

Pas un seul régiment français n'a été tiré d'Espagne, si ce n'est la
garde impériale.

Le général comte Lauriston continue le siège de Raab avec la plus grande
activité. La ville brûle déjà depuis vingt-quatre heures, et cette armée
qui a remporté à Esling une si grande victoire, qu'elle s'est emparée
de vingt mille fusils et de deux mille cuirasses; cette armée qui, à la
bataille de Kitsée, a tué tant de monde et fait tant de prisonniers;
cette armée qui, selon ses bulletins apocryphes, a obtenu de si grands
avantages à la bataille de Raab, voit tranquillement assiéger et brûler
ses principales places et inonder la Hongrie de partis, et fait sauver
son impératrice, ses dicastères, tous les effets précieux de son
gouvernement, jusqu'aux frontières de la Turquie et aux extrémités les
plus reculées de l'Europe.

Un major autrichien a eu la fantaisie de passer le Danube sur deux
bateaux à l'embouchure de la Marsch. Le général Gilly-Vieux s'est porté
à sa rencontre avec quelques compagnies, l'a jeté dans l'eau et lui a
fait quarante prisonniers.



Vienne, 24 juin 1809.

_Vingt-deuxième bulletin de la grande armée._

La place de Raab a capitulé. Cette ville est une excellente position
au centre de la Hongrie. Son enceinte est bastionnée, ses fossés sont
pleins d'eau, et une inondation en couvre une hommes, la principale
armée autrichienne avait, avant la bataille d'Esling quatre-vingt-dix
mille hommes; il restait donc, vingt-cinq mille hommes à l'archiduc
Ferdinand à Varsovie, et vingt-cinq mille hommes étaient disséminés dans
le Tyrol, dans la Croatie et répandus en partisans sur les confins de la
Bohème.

L'armée autrichienne à Esling était composée du premier corps commandé
par le général Bellegarde, le seul qui n'eût pas donné et qui fût encore
entier, et des débris du deuxième, du troisième, du quatrième, du
cinquième et du sixième corps qui avaient été écrasés dans les batailles
précédentes. Si ces corps n'avaient rien perdu et eussent été réunis
tels qu'ils étaient au commencement de la campagne, ils auraient
formé deux cent quarante mille hommes. L'ennemi n'avait pas plus de
quatre-vingt-dix mille hommes, ainsi l'on voit combien sont énormes les
pertes qu'il avait éprouvées.

Lorsque l'archiduc Jean est entré en campagne, son armée était composée
des huitième et neuvième corps, formant quatre-vingt mille hommes. A
Raab elle se trouvait de cinquante mille hommes. Sa perte aurait donc
été de trente mille hommes. Mais dans ces cinquante mille hommes étaient
compris quinze mille Hongrois de l'insurrection. Sa perte était donc
réellement de quarante-cinq mille hommes.

L'archiduc Ferdinand était entré à Varsovie avec le septième corps
formant quarante mille hommes. Il est réduit à vingt-cinq mille. Sa
perte est donc de quinze mille hommes.

On voit comment ces différens calculs se vérifient.

Le vice-roi a battu à Raab cinquante mille hommes avec trente mille
Français.

A Esling quatre-vingt-dix mille hommes ont été battus et contenus par
trente mille Français qui les auraient mis dans une complète déroute
et détruits, sans l'événement des ponts qui a produit le défaut de
munitions.



Vienne, 28 juin 1809.

_Vingt-troisième bulletin de la grande armée._

Le 25 de ce mois, S. M. a passé en revue un grand nombre de troupes sur
les hauteurs de Schoenbrunn. On a remarqué une superbe ligne de huit
mille hommes de cavalerie dont la garde faisait partie, et où ne se
trouvait pas un régiment de cuirassiers. On a remarqué également une
ligne de deux cents pièces de canon. La tenue et l'air martial des
troupes excitaient l'admiration des spectateurs.

Samedi 24, à quatre heures après-midi, nos troupes sont entrées à Raab.
Le 25, la garnison prisonnière de guerre est partie. Décompte fait, elle
s'est trouvée monter à deux mille cinq cents hommes.

S. M. a donné au général de division Narbonne le commandement de cette
place et de tous les comitats hongrois soumis aux armes françaises.

Le duc d'Auerstaedt est devant Presbourg. L'ennemi travaillait à des
fortifications. On lui a intimé de cesser ses travaux s'il ne voulait
pas attirer de grands malheurs sur les paisibles habitans. Il n'en a
tenu compte: quatre cents bombes et obus l'ont forcé de renoncer à son
projet, mais le feu a pris dans cette malheureuse ville, et plusieurs
quartiers ont été brûlés.

Le duc de Raguse avec l'armée de Dalmatie a passé la Drave le 22, et
marchait sur Dratz.

Le 24, le général Vandamme a fait embarquer à Molck trois cents
Wurtembergeois commandés par le général Kechler, pour les jeter sur
l'autre rive, et avoir des nouvelles. Le débarquement s'est fait. Ces
troupes ont mis en déroute deux compagnies ennemies, et ont pris deux
officiers et quatre-vingts hommes du régiment de Mitrowski.

Le prince de Ponte-Corvo et l'armée saxonne sont à Saint-Polien.

Le duc de Dantzick qui est à Lintz, a fait faire une reconnaissance sur
la rive gauche par le général de Wrede. Tous les postes ennemis ont été
repoussés. On a pris plusieurs officiers et une vingtaine d'hommes.
L'objet de cette reconnaissance était aussi de se procurer des
nouvelles.

La ville de Vienne est abondamment approvisionnée de viande;
l'approvisionnement de pain est plus difficile à cause des embarras
qu'on éprouve pour la mouture. Quant aux subsistances de l'armée, elles
sont assurées pour six mois: elle a des vivres, du vin et des légumes
en abondance. Le vin des caves des couvens a été mis en magasin pour
fournir aux distributions à faire à l'armée. On a réuni ainsi plusieurs
millions de bouteilles.

Le 10 avril, au moment même où le général autrichien prostituait son
caractère et tendait un piège au roi de Bavière, en écrivant la lettre
qui a été insérée dans tous les papiers publics, le général Chasteller
insurgeait le Tyrol et surprenait sept cents conscrits français qui
allaient à Augsbourg où étaient leurs régimens, et qui marchaient sur la
foi de la paix. Obligés de se rendre et faits prisonniers, ils furent
massacrés. Parmi eux se trouvaient quatre-vingt Belges nés dans la même
ville que Chasteller. Dix-huit cents Bavarois, faits prisonniers à la
même époque, furent aussi massacrés. Chasteller qui commandait fut
témoin de ces horreurs. Non-seulement il ne s'y opposa point, mais on
l'accusa d'avoir souri à ce massacre, espérant que les Tyroliens, ayant
à redouter la vengeance d'un crime dont ils ne pouvaient espérer le
pardon, seraient ainsi plus fortement engagés dans leur rébellion.

Lorsque S. M. eut connaissance de ces atrocités, elle se trouva dans une
position difficile: si elle voulait recourir aux représailles, vingt
généraux, mille officiers, quatre-vingt mille hommes faits prisonniers
pendant le mois d'avril pouvaient satisfaire aux mânes des malheureux
Français si lâchement égorgés. Mais des prisonniers n'appartiennent
pas à la puissance pour laquelle ils ont combattu; ils sont tous la
sauve-garde de l'honneur et de la générosité de la nation qui les a
désarmés. S. M. considéra Chasteller comme étant sans aveu; car, malgré
les proclamations furibondes et les discours violens des princes de la
maison de Lorraine, il était impossible de croire qu'ils approuvaient
de pareils attentats. S. M. fit en conséquence publier l'ordre du jour
suivant:



Au quartier-général impérial à Ens, le 5 mai 1809.

_Ordre du jour._

D'après les ordres de l'empereur, le nommé Chasteller, soi-disant
général au service d'Autriche, moteur de l'insurrection du Tyrol,
et prévenu d'être l'auteur des massacres commis sur les prisonniers
bavarois et français par les insurgés, sera traduit à une commission
militaire, aussitôt qu'il sera fait prisonnier, et passé par les armes
s'il y a lieu, dans les vingt-quatre heures qui suivront la saisie.

BERTHIER.


A la bataille d'Esling, le général Durosnel, portant un ordre à un
escadron avancé, fut fait prisonnier par vingt-cinq hulans. L'empereur
d'Autriche, fier d'un triomphe si facile, fit publier un ordre du jour
conçu en ces termes:

_Copie d'une lettre de S. M. l'empereur d'Autriche au prince Charles._

Mon cher frère,

J'ai appris que l'empereur Napoléon a déclaré le marquis de Chasteller
hors du droit des gens. Cette conduite injuste et contraire aux usages
des nations, et dont on n'a aucun exemple dans les dernières époques de
l'histoire, m'oblige d'user de représailles: en conséquence, j'ordonne
que les généraux français Durosnel et Foulers soient gardés comme
otages, pour subir le même sort et les mêmes traitemens que l'empereur
Napoléon se permettrait de faire éprouver au général Chasteller. Il
en coûte à mon coeur de donner un pareil ordre, mais je le dois à
mes braves guerriers et à mes braves peuples, qu'un pareil sort peut
atteindre au milieu des devoirs qu'ils remplissent avec tant de
dévouement. Je vous charge de faire connaître cette lettre à l'armée,
et de l'envoyer, par un parlementaire, au major-général de l'empereur
Napoléon.

_Signé_ FRANÇOIS.


Aussitôt que cet ordre du jour parvint à la connaissance de S. M., elle
ordonna d'arrêter le prince de Colloredo, le prince Metternich, le comte
de Pergen et le comte de Harddeck, et de les conduire en France, pour
répondre des jours des généraux Durosnel et Foulers. Le major-général
écrivit au chef d'état-major de l'armée autrichienne la lettre
ci-jointe:

_A monsieur le major-général de l'armée autrichienne._

Monsieur,

S. M. l'empereur a eu connaissance d'un ordre donné par l'empereur
François, qui déclare que les généraux français Durosnel et Foulers, que
les circonstances de la guerre ont mis en son pouvoir, doivent répondre
de la peine que les lois de la justice infligeraient à M. Chasteller,
qui s'est mis à la tête des insurgés du Tyrol, et a laissé égorger sept
cents prisonniers français et dix-huit à dix-neuf cents Bavarois; crime
inouï dans l'histoire des nations, qui eût pu exciter une terrible
représaille contre quarante feld-maréchaux-lieutenans, trente-six
généraux-majors, plus de soixante colonels ou majors, douze cents
officiers et quatre-vingt mille soldats, qui sont nos prisonniers, si S.
M. ne regardait les prisonniers comme placés sous sa foi ou son honneur,
et d'ailleurs n'avait eu des preuves que les officiers autrichiens du
Tyrol en ont été aussi indignés que nous.

Cependant, S. M. a ordonné que le prince de Colloredo, le prince
Metternich, le comte Frédéric de Harddeck et le comte Pergen, seraient
arrêtés et transférés en France, pour répondre de la sûreté des généraux
Durosnel et Foulers, menacés par l'ordre du jour de votre souverain.
Ces officiers pourront mourir, monsieur, mais ils ne mourront pas sans
vengeance: cette vengeance ne tombera sur aucun prisonnier, mais sur les
parens de ceux qui ordonneraient leur mort.

Quant à M. Chasteller, il n'est pas encore au pouvoir de l'armée; mais
s'il est arrêté, vous pouvez compter que son procès sera instruit, et
qu'il sera traduit à une commission militaire. Je prie votre excellence
de croire aux sentimens de ma haute considération.

Le major-général _Signé_ BERTHIER.


La ville de Vienne et le corps des états de la Basse-Autriche
sollicitèrent la clémence de S. M., et demandèrent à envoyer une
députation à l'empereur François, pour faire sentir la déraison du
procédé dont on usait à l'égard des généraux Durosnel et Foulers, pour
représenter que Chasteller n'était pas condamné, qu'il n'était point
arrêté, qu'il était seulement traduit devant les tribunaux; que les
pères, les femmes, les enfans, les propriétés des généraux autrichiens
étaient entre les mains des Français, et que l'armée française était
décidée, si l'on attentait à un seul prisonnier, à faire un exemple dont
la postérité conserverait long-temps le souvenir.

L'estime que S. M. accorde aux bons habitans de Vienne et aux corps des
états, la détermina à accéder à cette demande. Elle autorisa MM. de
Colloredo, de Metternich, de Pergen et de Harddeck à rester à Vienne,
et la députation à partir pour le quartier-général de l'empereur
d'Autriche.

Cette députation est de retour. L'empereur François a répondu à ses
représentations qu'il ignorait le massacre des prisonniers français en
Tyrol; qu'il compatissait aux maux de la capitale et des provinces; que
ses ministres l'avaient trompé, etc., etc., etc. Les députés firent
observer que tous les hommes sages voient avec peine l'existence de
cette poignée de brouillons qui, par les démarches qu'ils conseillent,
par les proclamations, les ordres du jour, etc., etc., etc., qu'ils font
adopter, ne cherchent qu'à fomenter les passions et les haines, et
à exaspérer un ennemi maître de la Croatie, de la Carniole, de la
Carinthie, de la Styrie, de la Haute et de la Basse-Autriche, de la
capitale de l'empire et d'une grande partie de la Hongrie; que les
sentimens de l'empereur pour ses sujets devaient le porter à calmer le
vainqueur, plutôt qu'à l'irriter, et à donner à la guerre le caractère
qui lui est naturel chez les peuples civilisés, puisque ce vainqueur
pouvait en appesantir les maux sur la moitié de la monarchie.

On dit que l'empereur d'Autriche a répondu que la plupart des écrits
dont les députés voulaient parler, étaient controuvés; que ceux, dont on
ne désavouait pas l'existence, étaient plus modérés; que les rédacteurs
dont on se servait, étaient d'ailleurs des commis français, et que,
lorsque ces écrits contenaient des choses inconvenantes, on ne s'en
apercevait que quand le mal était fait. Si cette réponse qui court dans
le public, est vraie, nous n'avons aucune observation à faire. On ne
peut méconnaître l'influence de l'Angleterre; car ce petit nombre
d'hommes, traîtres à leur patrie, est certainement à la solde de cette
puissance.

Lorsque les députés ont passé à Bude, ils ont vu l'impératrice; c'était
quelques jours avant qu'elle fût obligée de quitter cette ville. Ils
l'ont trouvée changée, abattue et consternée des malheurs qui menaçaient
sa maison. L'opinion de la monarchie est extrêmement défavorable à
la famille de cette princesse. C'est cette famille qui a excité à
la guerre. Les archiducs Palatin et Régnier sont les seuls princes
autrichiens qui aient insisté pour le maintien de la paix. L'impératrice
était loin de prévoir les événemens qui se sont passés. Elle a beaucoup
pleuré; elle a montré un grand effroi du nuage épais qui couvre
l'avenir; elle parlait de paix; elle demandait la paix; elle conjurait
les députés de parler à l'empereur François en faveur de la paix.
Ils ont rapporté que la conduite de l'archiduc Maximilien avait été
désavouée, et que l'empereur d'Autriche l'avait envoyé au fond de la
Hongrie.



Vienne, 3 juillet 1809.

_Vingt-quatrième bulletin de la grande armée._

Le général Broussier avait laissé deux bataillons du
quatre-vingt-quatrième régiment de ligne dans la ville de Gratz, et
s'était porté sur Vilden, pour se joindre à l'armée de Dalmatie.

Le 26 juin, le général Giulay se présenta devant Gratz, avec dix mille
hommes, composés, il est vrai, de Croates et de régimens des frontières.
Le quatre-vingt-quatrième se cantonna dans un des faubourgs de la ville,
repoussa les attaques de l'ennemi, les culbuta partout, lui prit cinq
cents hommes, deux drapeaux, et se maintint dans sa position pendant
quatorze heures, donnant le temps au général Broussier de le secourir.
Ce combat d'un contre dix, a couvert de gloire le quatre-vingt-quatrième
et son colonel, Gambin. Les drapeaux ont été présentés à S. M. à la
parade. Nous avons à regretter vingt tués et quatre-vingt-douze blessés
de ces braves gens.

Le duc d'Auerstaedt a fait attaquer le 30, une des îles du Danube, peu
éloignée de la rive droite, vis-à-vis Presbourg, où l'ennemi avait
quelques troupes.

Le général Gudin a dirigé cette opération avec habileté: elle a
été exécutée par le colonel Decouz et par le vingt-unième régiment
d'infanterie de ligne, que commande cet officier. A deux heures du
matin, ce régiment, partie à la nage, partie dans des nacelles, a passé
le très-petit bras du Danube, s'est emparé de l'île, a culbuté les
quinze cents hommes qui s'y trouvaient, a fait deux cent cinquante
prisonniers, parmi lesquels le colonel du régiment de Saint-Julien et
plusieurs officiers, et a pris trois pièces de canon que l'ennemi avait
débarquées pour la défense de l'île.

Enfin, il n'existe plus de Danube pour l'armée française: le général
comte Bertrand a fait exécuter des travaux qui excitent l'étonnement et
inspirent l'admiration.

Sur une largeur de quatre cents toises, et sur un fleuve le plus rapide
du monde, il a, en quinze jours, construit un pont formé de soixante
arches, où trois voitures peuvent passer de front; un second pont de
pilotis a été construit, mais pour l'infanterie seulement, et de la
largeur de huit pieds. Après ces deux ponts, vient un pont de bateaux.
Nous pouvons donc passer le Danube en trois colonnes. Ces trois ponts
sont assurés contre toute insulte, même contre l'effet des brûlots et
machines incendiaires, par des estacades sur pilotis, construites entre
les îles, dans différentes directions, et dont les plus éloignées sont
à deux cent cinquante toises des ponts. Quand on voit ces immenses
travaux, on croit qu'on a employé plusieurs années à les exécuter; ils
sont cependant l'ouvrage de quinze à vingt jours: ces beaux travaux
sont défendus par des têtes de pont ayant chacune seize cents toises de
développement, formées de redoutes palissadées, fraisées et entourées
de fosses pleins d'eau. L'île de Lobau est une place forte: il y a des
manutentions de vivres, cent pièces de gros calibre et vingt mortiers ou
obusiers de siège en batterie. Vis-à-vis Esling, sur le dernier bras
du Danube, est un pont que le duc de Rivoli a fait jeter hier. Il est
couvert par une tête de pont qui avait été construite lors du premier
passage.

Le général Legrand, avec sa division, occupe les bois en avant de
la tête du pont. L'armée ennemie est en bataille, couverte par des
redoutes, la gauche à Euzendorf, la droite à Gros-Aspern: quelques
légères fusillades d'avant-postes ont eu lieu.

A présent que le passage du Danube est assuré, que nos ponts sont à
l'abri de toute tentative, le sort de la monarchie autrichienne sera
décidé dans une seule affaire.

Les eaux du Danube étaient le premier juillet de quatre pieds au-dessous
des plus basses et de-treize pieds au-dessous des plus hautes.

La rapidité de ce fleuve dans cette partie est, lors des grandes eaux,
de sept à douze pieds, et lors de la hauteur moyenne, de quatre pieds
six pouces par seconde, et plus forte que sur aucun autre point. En
Hongrie, elle diminue beaucoup, et à l'endroit où Trajan fit jeter un
pont, elle est presque insensible. Le Danube est là d'une largeur de
quatre cent cinquante toises; ici il n'est que de quatre cents. Le pont
de Trajan était un pont de pierres fait en plusieurs années. Le pont de
César, sur le Rhin, fut jeté, il est vrai, en huit jours, mais aucune
voiture chargée n'y pouvait passer.

Les ouvrages sur le Danube sont les plus beaux ouvrages de campagne qui
aient jamais été construits.

Le prince Gagarin, aide-de-camp de l'empereur de Russie, est arrivé
avant-hier à quatre heures du matin à Schoenbrunn, au moment où
l'empereur montait à cheval. Il était parti de Pétersbourg le 8 juin. Il
a apporté des nouvelles de la marche de l'armée russe en Gallicie.

Sa Majesté a quitté Schoenbrunn. Elle campe depuis deux jours. Ses
tentes sont fort belles et faites à la manière des tentes égyptiennes.



Wolfersdorf, 8 juillet 1809.

_Vingt-cinquième bulletin de la grande armée._

Les travaux du général comte Bertrand et du corps qu'il commande,
avaient, dès les premiers jours du mois, dompté entièrement le Danube.
S. M. résolut, sur-le-champ, de réunir son armée dans l'île de Lobau,
de déboucher sur l'armée autrichienne et de lui livrer une bataille
générale. Ce n'était pas que la position de l'armée française ne fût
très-belle à Vienne; maîtresse de toute la rive droite du Danube, ayant
en son pouvoir l'Autriche et une forte partie de la Hongrie, elle se
trouvait dans la plus grande abondance. Si l'on éprouvait quelques
difficultés pour l'approvisionnement de la population de Vienne, cela
tenait à la mauvaise organisation de l'administration, à quelques
embarras que chaque jour aurait fait cesser, et aux difficultés qui
naissent naturellement de circonstances telles que celles où l'on se
trouvait, et dans un pays où le commerce des grains est un privilége
exclusif du gouvernement. Mais comment rester ainsi séparé de l'armée
ennemie par un canal de trois ou quatre cents toises, lorsque les moyens
de passage avaient été préparés et assurés? C'eût été accréditer les
impostures que l'ennemi a débitées et répandues avec tant de profusion
dans son pays et dans les pays voisins. C'était laisser du doute sur les
événemens d'Esling; c'était enfin autoriser à supposer qu'il y avait
une égalité de consistance entre deux armées si différentes, dont
l'une était animée et en quelque sorte renforcée par des succès et des
victoires multipliées, et l'autre était découragée par les revers les
plus mémorables.

Tous les renseignemens que l'on avait sur l'armée autrichienne portaient
qu'elle était considérable, qu'elle avait été recrutée par de nombreuses
réserves, par les levées de Moravie et de Hongrie, par toutes les
landwehrs des provinces; qu'elle avait remonté sa cavalerie par des
réquisitions dans tous les cercles, et triplé ses attelages d'artillerie
en faisant d'immenses levées de charrettes et de chevaux en Moravie, en
Bohême et en Hongrie. Pour ajouter de nouvelles chances en leur faveur,
les généraux autrichiens avaient établi des ouvrages de campagne dont la
droite était appuyée à Gros-Aspern et la gauche à Enzersdorf.

Les villages d'Aspern, d'Esling et d'Enzersdorf, et les intervalles qui
les séparaient, étaient couverts de redoutes palissadées, fraisées et
armées de plus de cent cinquante pièces de canon de position, tirées des
places de la Bohême et de la Moravie. On ne concevait pas comment il
était possible qu'avec son expérience de la guerre, l'empereur voulût
attaquer des ouvrages si puissamment défendus, soutenus par une armée
qu'on évaluait à deux cent mille hommes, tant de troupes de ligne
que des milices et de l'insurrection, et qui étaient appuyés par une
artillerie de huit ou neuf cents pièces de campagne. Il paraissait plus
simple de jeter de nouveaux ponts sur le Danube, quelques lieues plus
bas, et de rendre ainsi inutile le champ de bataille préparé par
l'ennemi. Mais dans ce dernier cas, on ne voyait pas comment écarter
les inconvéniens qui avaient déjà failli être funestes à l'armée, et
parvenir en deux ou trois jours à mettre ces nouveaux ponts à l'abri des
machines de l'ennemi.

D'un autre côté, l'empereur était tranquille. On voyait élever ouvrages
sur ouvrages dans l'île de Lobau, et établir sur le même point,
plusieurs ponts sur pilotis et plusieurs rangs d'estacades.

Cette situation de l'armée française, placée entre ces deux grandes
difficultés, n'avait pas échappé à l'ennemi. Il convenait que son armée
trop nombreuse et pas assez maniable, s'exposerait à une perte certaine,
si elle prenait l'offensive; mais en même temps, il croyait qu'il était
impossible de le déposter de la position centrale où il couvrait la
Bohême, la Moravie et une partie de la Hongrie. Il est vrai que
cette position ne couvrait pas Vienne et que les Français étaient en
possession de cette capitale; mais cette position était, jusqu'à un
certain point, disputée, puisque les Autrichiens se maintenaient maîtres
du Danube, et empêchaient les arrivages des choses les plus nécessaires
à la subsistance d'une si grande cité.

Telles étaient les raisons d'espérance et de crainte, et la matière des
conversations des deux armées, lorsque le premier juillet, à quatre
heures du matin, l'empereur porta son quartier-général à l'île Lobau,
qui avait déjà été nommée, par les ingénieurs, île Napoléon; une petite
île à laquelle on avait donné le nom du duc de Montebello et qui battait
Enzersdorf, avait été armée de dix mortiers et de vingt pièces de
dix-huit. Une autre île, nommée île Espagne, avait été armée de six
pièces de position de douze et de quatre mortiers. Entre ces deux îles,
on avait établi une batterie égale en force à celle de l'île Montebello
et battant également Enzersdorf. Ces soixante-deux pièces de position
avaient le même but et devaient, en deux heures de temps, raser la
petite ville d'Enzersdorf, en chasser l'ennemi, et en détruire les
ouvrages. Sur la droite, l'île Alexandre, armée de quatre mortiers, de
dix pièces de douze et de douze pièces de six de position, avaient pour
but de battre la plaine et de protéger le ploiement et le déploiement de
nos ponts.

Le 2, un aide-de-camp du duc de Rivoli passa avec cinq cents voltigeurs,
dans l'île du Moulin, et s'en empara. On arma cette île; on la joignit
au continent par un petit pont qui allait à la rive gauche. En avant, on
construisit une petite flèche que l'on appela redoute Petit. Le soir,
les redoutes d'Esling, en parurent jalouses: ne doutant pas que ce ne
fût une première batterie que l'on voulait faire agir contre elles,
elles tirèrent avec la plus grande activité. C'était précisément
l'intention que l'on avait eue en s'emparant de cette île; on voulait y
attirer l'attention de l'ennemi pour la détourner du véritable but de
l'opération.

_Passage du bras du Danube à l'île Lobau._

Le 4, à dix heures du soir, le général Oudinot fit embarquer, sur le
grand bras du Danube, quinze cents voltigeurs, commandés par le général
Conroux. Le colonel Baste, avec dix chaloupes canonnières, les convoya
et les débarqua au-delà du petit bras de l'île Lobau dans le Danube. Les
batteries de l'ennemi furent bientôt écrasées, et il fut chassé des bois
jusqu'au village de Muhllenten.

À onze heures du soir les batteries dirigées contre Enzersdorf reçurent
l'ordre de commencer leur feu. Les obus brûlèrent cette infortunée
petite ville, et en moins d'une demi-heure les batteries ennemies furent
éteintes.

Le chef de bataillon Dessales, directeur des équipages des ponts, et un
ingénieur de marine avaient préparé, dans le bras de l'île Alexandre, un
pont de quatre-vingts toises d'une seule pièce et cinq gros bacs.

Le colonel Sainte-Croix, aide-de-camp du duc de Rivoli, se jeta dans
des barques avec deux mille cinq cents hommes et débarqua sur la rive
gauche.

Le pont d'une seule pièce, le premier de cette espèce qui, jusqu'à
ce jour, ait été construit, fut placé en moins de cinq minutes, et
l'infanterie y passa au pas accéléré.

Le capitaine Buzelle jeta un pont de bateaux en une heure et demie.

Le capitaine Payerimoffe jeta un pont de radeaux en deux heures.

Ainsi, à deux heures après minuit, l'armée avait quatre ponts, et avait
débouché, la gauche à quinze cents toises au-dessous d'Enzersdorf,
protégée par les batteries, et la droite sur Vittau. Le corps du duc de
Rivoli forma la gauche; celui du comte Oudinot le centre, et celui du
duc d'Auerstaedt la droite. Les corps du prince de Ponte-Corvo, du
vice-roi et du duc de Raguse, la garde et les cuirassiers formaient la
seconde ligne et les réserves. Une profonde obscurité, un violent orage
et une pluie qui tombait par torrens, rendait cette nuit aussi affreuse
qu'elle était propice à l'armée française et qu'elle devait lui être
glorieuse.

Le 5, aux premiers rayons du soleil, tout le monde reconnut quel avait
été le projet de l'empereur, qui se trouvait alors avec son armée en
bataille sur l'extrémité de la gauche de l'ennemi, ayant tourné ses
camps retranchés, ayant rendu tous ses ouvrages inutiles, et obligeant
ainsi les Autrichiens à sortir de leurs positions et à venir lui livrer
bataille, dans le terrain qui lui convenait. Ce grand problème était
résolu, et sans passer le Danube ailleurs, sans recevoir aucune
protection des ouvrages qu'on avait construits, on forçait l'ennemi à se
battre à trois quarts de lieue de ses redoutes. On présagea dès-lors les
plus grands et les plus heureux résultats.

A huit heures du matin, les batteries qui tiraient sur Enzersdorf
avaient produit un tel effet que l'ennemi s'était borné à laisser
occuper cette ville par quatre bataillons. Le duc de Rivoli fit marcher
contre elle son premier aide-de-camp Sainte-Croix, qui n'éprouva pas
une grande résistance, s'en empara et fit prisonnier tout ce qui s'y
trouvait.

Le comte Oudinot cerna le château de Sachsengand que l'ennemi avait
fortifié, fit capituler les neuf cents hommes qui le défendaient, et
prit douze pièces de canon. L'empereur fit alors déployer toute l'armée
dans l'immense plaine d'Enzersdorf.

_Bataille d'Enzersdorf._

Cependant, l'ennemi, confondu dans ses projets, revint peu a peu de sa
surprise, et tenta de ressaisir quelques avantages dans ce nouveau champ
de bataille. A cet effet, il détacha plusieurs colonnes d'infanterie,
un bon nombre de pièces d'artillerie, et sa cavalerie tant de ligue
qu'insurgée, pour essayer de déborder la droite de l'armée française.
En conséquence, il vint occuper le village de Rutzendorf. L'empereur
ordonna au général Oudinot de faire enlever ce village, à la droite
duquel il fit passer le duc d'Auerstaedt, pour se diriger sur le
quartier-général du prince Charles, en marchant toujours de la droite a
la gauche.

Depuis midi jusqu'à neuf heures du soir, on manoeuvra dans cette immense
plaine; on occupa tous les villages, et à mesure qu'on arrivait à la
hauteur des camps retranchés de l'ennemi, ils tombaient d'eux-mêmes
et comme par enchantement. Le duc de Rivoli les faisait occuper sans
résistance. C'est ainsi que nous nous sommes emparés des ouvrages
d'Esling et de Gros-Aspern, et que le travail de quarante jours n'a été
d'aucune utilité à l'ennemi. Il fit quelque résistance au village de
Raschdorf, que le prince de Ponte-Corvo fit attaquer et enlever par les
Saxons. L'ennemi fut partout mené battant et écrasé par la supériorité
de notre feu. Cet immense champ de bataille resta couvert de ses débris.

_Bataille de Wagram._

Vivement effrayé des progrès de l'armée française et des grands
résultats qu'elle obtenait presque sans effort, l'ennemi fit marcher
presque toutes ses troupes, et à six heures du soir, il occupa la
position suivante: sa droite, de Stadelau à Gerardorf; son centre,
de Gerardorf à Wagram, et sa gauche, de Wagram à Neusiedel. L'armée
française avait sa gauche à Gros-Aspern, son centre à Raschdorf, et sa
droite à Gluzendorf. Dans cette position, la journée paraissait presque
finie, et il fallait s'attendre à avoir le lendemain une grande
bataille; mais on l'évitait et on, coupait la position de l'ennemi en
l'empêchant de concevoir aucun système, si dans la nuit on s'emparait du
village de Wagram. Alors sa ligne, déjà immense, prise à la hâte et par
les chances du combat, laissait errer les différens corps de l'armée
sans ordre et sans direction, et on en aurait eu bon marché sans
engagement sérieux. L'attaque de Wagram eut lieu, nos troupes
emportèrent ce village; mais une colonne de Saxons et une colonne de
Français se prirent dans l'obscurité pour des troupes ennemies, et cette
opération fut manquée.

On se prépara alors à la bataille de Wagram. Il parait que les
dispositions du général français et du général autrichien furent
inverses. L'empereur passa toute la nuit à rassembler ses forces sur son
centre où il était de sa personne à une portée de canon de Wagram. A cet
effet, le duc de Rivoli se porta sur la gauche d'Aderklau en laissant
sur Aspern une seule division qui eut ordre de se replier en cas
d'événement sur l'île de Lobau. Le duc d'Auerstaedt recevait l'ordre
de dépasser le village de Grosshoffen pour s'approcher du centre. Le
général autrichien, au contraire, affaiblissait son centre pour garnir
et augmenter ses extrémités auxquelles il donnait une nouvelle étendue.

Le 6, à la pointe du jour, le prince de Ponte-Corvo occupa la gauche,
ayant en seconde ligne le duc de Rivoli. Le vice-roi le liait au centre,
où le corps du comte Oudinot, celui du duc de Raguse, ceux de la garde
impériale, et les divisions de cuirassiers formaient sept ou huit
lignes.

Le duc d'Auerstaedt marcha de la droite pour arriver au centre.
L'ennemi, au contraire, mettait le corps de Bellegarde en marche sur
Stadelau. Les corps de Kollowrath, de Lichtenstein et de Hiller liaient
cette droite à la position de Wagram où était le prince de Hohenzollern,
et à l'extrémité de la gauche à Neusiedel, où débouchait le corps de
Rosemberg pour déborder également le duc d'Auerstaedt. Le corps de
Rosemberg et celui du duc d'Auerstaedt faisant un mouvement inverse, se
rencontrèrent aux premiers rayons du soleil, et donnèrent le signal de
la bataille. L'empereur se porta aussitôt sur ce point, fit renforcer le
duc d'Auerstaedt par la division de cuirassiers du duc de Padoue, et fit
prendre le corps de Rosemberg en flanc par une batterie de douze pièces
de la division du général comte de Nansouty. En moins de trois quarts
d'heure le beau corps du duc d'Auerstaedt eut fait raison du corps de
Rosemberg, le culbuta et le rejeta au-delà de Neusiedel après lui avoir
fait beaucoup de mal.

Pendant ce temps, la canonnade s'engageait sur toute la ligne et la
disposition de l'ennemi se développait de moment en moment. Toute sa
gauche se garnissait d'artillerie. On eût dit que le général autrichien
ne se battait pas pour la victoire, mais qu'il n'avait en vue que
le moyen d'en profiter. Cette disposition de l'ennemi paraissait si
insensée, que l'on craignait quelque piège, et que l'empereur différa
quelque temps avant d'ordonner les faciles dispositions qu'il avait à
faire pour annuler celles de l'ennemi et les lui rendre funestes. Il
ordonna au duc de Rivoli de faire une attaque sur un village qu'occupait
l'ennemi, et qui pressait un peu l'extrémité du centre de l'armée. Il
ordonna au duc d'Auerstaedt de tourner la position de Neusiedel et de
pousser de là sur Wagram au moment où déboucherait le duc de Rivoli.

Sur ces entrefaites, on vint prévenir que l'ennemi attaquait avec fureur
le village qu'avait enlevé le duc de Rivoli, que notre gauche était
débordée de trois mille toises, qu'une vive canonnade se faisait déjà
entendre à Gros-Aspern, et que l'intervalle de Gros-Aspern à Wagram
paraissait couvert d'une immense ligne d'artillerie. Il n'y eut plus à
douter; l'ennemi commettait une énorme faute; il ne s'agissait que
d'en profiter. L'empereur ordonna sur-le-champ au général Macdonald de
disposer les divisions Broussier et Lamarque en colonnes d'attaque; il
les fit soutenir par la division du général Nansouty, par la garde
à cheval, et par une batterie de soixante pièces de la garde et de
quarante pièces de différens corps. Le général comte de Lauriston, à la
tête de cette batterie de cent pièces d'artillerie, marcha au trot
à l'ennemi, s'avança sans tirer jusqu'à demi-portée de canon, et là
commença un feu prodigieux qui éteignit celui de l'ennemi, et porta la
mort dans ses rangs. Le général Macdonald marcha alors au pas de charge;
le général de division Reille, avec la brigade de fusiliers et de
tirailleurs de la garde, soutenait le général Macdonald. La garde avait
fait un changement de front pour rendre cette attaque infaillible. Dans
un clin d'oeil, le centre de l'ennemi perdit une lieue de terrain; sa
droite, épouvantée, sentit le danger de la position où elle s'était
placée, et rétrograda en grande hâte. Le duc de Rivoli l'attaqua alors
en tète. Pendant que la déroute du centre portait la consternation et
forçait les mouvemens de la droite de l'ennemi, sa gauche était attaquée
et débordée par le duc d'Auerstaedt, qui avait enlevé Neusiedel, et qui,
étant monté sur le plateau, marchait sur Wagram. La division Broussier
et la division Gudin se sont couvertes de gloire.

Il n'était alors que dix heures du matin, et les hommes les moins
clairvoyans voyaient que la journée était décidée et que la victoire
était à nous.

A midi, le comte Oudinot marcha sur Wagram pour aider à l'attaque du duc
d'Auerstaedt. Il y réussit et enleva cette importante position. Dès dix
heures, l'ennemi ne se battait plus que pour sa retraite; dès midi, elle
était prononcée et se faisait en désordre, et beaucoup avant la nuit,
l'ennemi était hors de vue. Notre gauche était placée à Jetessée et
Ebersdorf, notre centre sur Obersdorf, et la cavalerie de notre droite
avait des postes jusqu'à Shoukirchen.

Le 7, à la pointe du jour, l'armée était en mouvement et marchait
sur Kornenbourg et Wolkersdorf, et avait des postes sur Nicolsbourg.
L'ennemi, coupé de la Hongrie et de la Moravie, se trouvait acculé du
côté de la Bohême.

Tel est le récit de la bataille de Wagram, bataille décisive et à jamais
célèbre, où trois à quatre cent mille hommes, douze à quinze cents
pièces de canon se battaient pour de grands intérêts, sur un champ de
bataille étudié, médité, fortifié par l'ennemi depuis plusieurs mois.
Dix drapeaux, quarante pièces de canon, vingt mille prisonniers, dont
trois ou quatre cents officiers et bon nombre de généraux, de colonels
et de majors, sont les trophées de cette victoire. Les champs de
bataille sont couverts de morts, parmi lesquels on trouve les corps
de plusieurs généraux, et entre autres d'un nommé Normann, Français,
traître à sa patrie, qui avait prostitué ses talens contre elle.

Tous les blessés de l'ennemi sont tombés en notre pouvoir. Ceux qu'il
avait évacués au commencement de l'action, ont été trouvés dans les
villages environnans. On peut calculer que le résultat de cette bataille
sera de réduire l'armée autrichienne à moins de soixante mille hommes.

Notre perte a été considérable: on l'évalue à quinze cents hommes tués
et à trois ou quatre mille blessés. Le duc d'Istrie, au moment où il
disposait l'attaque de la cavalerie, a eu son cheval emporté d'un coup
de canon; le boulet est tombé sur sa selle, et lui a fait une légère
contusion à la cuisse.

Le général de division Lasalle a été tué d'une balle. C'était un
officier du plus grand mérite et l'un de nos meilleurs généraux de
cavalerie légère.

Le général bavarois de Wrede, et les généraux Seras, Grenier, Vignolle,
Sahuc, Frère et Defrance ont été blessés.

Le colonel prince Aldobrandini a été frappé au bras par une balle. Les
majors de la garde Daumesnil et Corbineau et le colonel Sainte-Croix,
ont aussi été blessés. L'adjudant-commandant Duprat a été tué. Le
colonel du neuvième d'infanterie de ligne est resté sur le champ de
bataille. Ce régiment s'est couvert de gloire.

L'état-major fait dresser l'état de nos pertes.

Une circonstance particulière de cette grande bataille, c'est que les
colonnes les plus rapprochées de Vienne n'en étaient pas à douze cents
toises. La nombreuse population de cette capitale couvrait les tours,
les clochers, les toits, les monticules pour être témoin de ce grand
spectacle.

L'empereur d'Autriche avait quitté Wolkersdorf le 6, à cinq heures
du matin, et était monté sur un belvédère d'où il voyait le champ de
bataille, et où il est resté jusqu'à midi. Il est alors parti en toute
hâte.

Le quartier-général français est arrivé à Wolkersdorf, dans la matinée
du 7.



Wolkersdorf, 9 juillet 1809.

_Vingt-sixième bulletin de la grande armée._

La retraite de l'ennemi est une déroute. On a ramassé une partie de ses
équipages; ses blessés sont tombés en notre pouvoir; on compte déjà
au-delà de douze mille hommes; tous les villages en sont remplis. Dans
cinq de ses hôpitaux seulement on en a trouvé plus de six mille.

Le duc de Rivoli, poursuivant l'ennemi par Stokerau, est déjà arrivé à
Hollabrunn.

Le duc de Raguse l'avait d'abord suivi sur la route de Brunn, qu'il a
quittée à Wolfersdorf pour prendre celle de Znaïm. Aujourd'hui, à
neuf heures du matin, il a rencontré à Laa une arrière-garde qu'il a
culbutée, et à laquelle il a fait neuf cents prisonniers. Il sera demain
à Znaïm.

Le duc d'Auerstaedt est arrivé aujourd'hui à Nicolsbourg.

L'empereur d'Autriche, le prince Antoine, une suite d'environ deux cents
calèches, carrosses et autres voitures, ont couché, le 6, à Erensbrunn;
le 7, à Hollabrunn, et le 8 à Znaïm, d'où ils sont partis le 9 au
matin: selon les rapports des gens du pays qui les conduisaient, leur
abattement était extrême.

L'un des princes de Rohan a été trouvé blessé sur le champ de bataille.
Le feld-maréchal lieutenant Wussakowicz est parmi les prisonniers.

L'artillerie de la garde s'est couverte de gloire; le major d'Aboville
qui la commandait, a été blessé. L'empereur l'a fait général de brigade.
Le chef d'escadron d'artillerie Grenier a eu un bras emporté. Ces
intrépides canonniers ont montré toute la puissance de cette arme
terrible.

Les chasseurs à cheval de la garde ont chargé, le jour de là bataille
de Wagram, trois carrés d'infanterie qu'ils ont enfoncés; ils ont pris
quatre pièces de canon. Les chevau-légers polonais de la garde ont
chargé un régiment de lanciers. Ils ont fait prisonnier le prince
d'Awersperg et pris deux pièces de canon.

Les hussards saxons d'Albert ont chargé les cuirassiers d'Albert, et
leur ont pris un drapeau. C'était une chose fort singulière de voir deux
régimens appartenant au même colonel combattre l'un contre l'autre.

Il paraît que l'ennemi abandonne la Moravie et la Hongrie et se retire
en Bohême.

Les routes sont couvertes de gens de la landwehr et de la levée en
masse, qui retournent chez eux.

Les pertes que la désertion ajoute à celles que l'ennemi a éprouvées,
en tués, blessés et prisonniers, concourent a l'anéantissement de cette
armée.

Les nombreuses lettres interceptées font un tableau frappant du
mécontentement de l'armée ennemie et du désordre qui y règne.

A présent que la monarchie autrichienne est sans espérance, ce serait
mal connaître le caractère de ceux qui l'ont gouvernée, que de ne pas
s'attendre qu'ils s'humilieront, comme ils le firent après la bataille
d'Austerlitz. A cette époque ils étaient, comme aujourd'hui, sans
espoir, et ils épuisèrent les protestations et les sermens.

Pendant la journée du 6, l'ennemi a jeté sur la rive droite du Danube
quelques centaines d'hommes des postes d'observation. Ils se sont
rembarques après avoir perdu quelques hommes tués ou faits prisonniers.

La chaleur a été excessive ces jours-ci; le thermomètre a été presque
constamment à vingt-six degrés.

Le vin est en très-grande abondance. Il y a tel village où on eu a
trouvé jusqu'à trois millions de pintes. Il n'a heureusement aucune
qualité malfaisante.

Vingt villages, les plus considérables de la belle plaine de Vienne, et
tels qu'on en voit aux environs d'une grande capitale, ont été brûlés
pendant la bataille. La juste haine de la nation se prononce contre les
hommes criminels qui ont attiré tous ces malheurs sur elle.

Le général de brigade Laroche est entré, le 28 juin, avec un corps de
cavalerie, à Nuremberg et s'est dirigé sur Bayreuth; il a rencontré
l'ennemi à Besentheim, l'a fait charger par le premier régiment
provisoire de dragons, a sabré tout ce qui s'est trouvé devant lui, et a
pris deux pièces de canon.



Znaïm, 13 juillet 1809.

_Vingt-septième bulletin de la grande armée._

Le 10, le duc de Rivoli a battu devant Hollabrunn l'arrière-garde
ennemie.

Le même jour à midi, le duc de Raguse, arrivé sur les hauteurs de Znaïm,
vit les bagages et l'artillerie de l'ennemi qui filaient sur la Bohême.
Le général Bellegarde lui écrivit que le prince Jean de Lichtenstein
se rendait auprès de l'empereur avec une mission de son maître, pour
traiter de la paix, et demanda en conséquence une suspension d'armes.
Le duc de Raguse répondit qu'il n'était pas en son pouvoir d'accéder
à cette demande, mais qu'il allait en rendre compte à l'empereur. En
attendant il attaqua l'ennemi, lui enleva une belle position, lui fit
des prisonniers et prit deux drapeaux.

Le même jour au matin, le duc d'Auerstaedt avait passé la Taya vis-à-vis
Nicolsbourg, et le général Grouchy avait battu l'arriére-garde du prince
de Rosemberg et lui avait fait quatre cent cinquante prisonniers du
régiment du prince Charles.

Le 11 a midi, l'empereur arriva vis-à-vis Znaïm. Le combat était engagé.
Le duc de Raguse avait débordé la ville, et le duc de Rivoli s'était
emparé du pont et avait occupé la fabrique de tabac. On avait pris à
l'ennemi, dans les différens engagemens de celle journée, trois mille
hommes, deux drapeaux et trois pièces de canon. Le général de brigade
Bruyères, officier d'une grande espérance, a été blessé. Le général de
brigade Guiton a fait une belle charge avec le dixième de cuirassiers.
L'empereur instruit que le prince Jean de Lichtenstein, envoyé auprès de
lui, était entré dans nos avant-postes, fît cesser le feu. Un armistice
fut signé à minuit chez le prince de Neufchâtel. Le prince de
Lichtenstein a été présenté à l'empereur dans sa tente à deux heures du
matin.



Znaïm, en Moravie, 13 juillet 1809.

_Circulaire aux évéques._

M. l'évêque de......, les victoires d'Enzersdorf et de Wagram, où le
Dieu des armées a si visiblement protégé les armées françaises, doivent
exciter la plus vive reconnaissance dans le coeur de nos peuples. Notre
intention est donc qu'au reçu de la présente vous vous concertiez avec
qui de droit pour réunir nos peuples dans les églises, et adresser au
ciel des actions de grâces et des prières conformes aus sentimens qui
nous animent.

Notre Seigneur Jésus-Christ, quoique issu du sang de David, ne voulut
aucun règne temporel. Il voulut au contraire qu'on obéît à César dans le
règlement des affaires de la terre; il ne fut animé que du grand objet
de la rédemption, et du salut des âmes. Héritier du pouvoir de César,
nous sommes résolus à maintenir l'indépendance de notre trône et de nos
droits. Nous persévérons dans le grand oeuvre du rétablissement de la
religion. Nous environnerons ses ministres de la considération que nous
seul pouvons leur donner. Nous écouterons leur voix dans tout ce qui a
rapport au spirituel et au règlement des consciences.

Au milieu des soins des camps, des alarmes et des sollicitudes de la
guerre, nous avons été bien aise de vous donner connaissance de ces
sentimens afin de faire tomber dans le mépris ces oeuvres de l'ignorance
et de la faiblesse, de la méchanceté ou de la démence, par lesquelles on
voudrait semer le trouble et le désordre dans nos provinces. On ne nous
détournera pas du grand but vers lequel nous tendons, et que nous avons
déjà en partie heureusement atteint, le rétablissement des autels
de notre religion, en nous portant à croire que ses principes sont
incompatibles, comme l'ont prétendu les Grecs, les Anglais, les
protestans et les calvinistes, avec l'indépendance des trônes et des
nations. Dieu nous a assez éclairé pour que nous soyons loin de partager
de pareilles erreurs: notre coeur et ceux de nos sujets n'éprouvent
point de semblables craintes. Nous savons que ceux qui voudraient faire
dépendre de l'intérêt d'un temporel périssable, l'intérêt éternel des
consciences et des affaires spirituelles, sont hors de la charité, de
l'esprit et de la religion de celui qui a dit: Mon empire n'est pas dans
ce monde. Cette lettre n'étant à d'autres fins, je prie Dieu, monsieur
l'évêque, qu'il vous ait en sa sainte garde.

NAPOLÉON.



Vienne, 14 juillet 1809.

_Vingt-huitième bulletin de la grande armée._

Le Danube a crû de six pieds. Les ponts de bateaux qu'on avait établis
devant Vienne depuis la bataille de Wagram, ont été rompus par les
effets de la crue. Mais nos ponts d'Ebersdorf, solides et permanens,
n'en ont pas souffert. Ces ponts et les ouvrages de l'île de Lobau sont
le sujet de l'admiration des militaires autrichiens. Ils avouent que de
tels travaux à la guerre sont sans exemple depuis les Romains.

L'archiduc Charles ayant envoyé le général-major Weisseuvof complimenter
l'empereur, et depuis, le baron Wimpffen et le prince Jean de
Lichtenstein ayant fait la même politesse en son nom, S. M., a jugé à
propos de lui envoyer le duc de Frioul, grand-maréchal du palais, qui
l'a trouvée Budweis et a passé une partie de la journée d'hier à son
quartier-général.

L'empereur est parti hier à neuf heures du matin de son camp de Znaïm,
et est arrivé au palais de Schoenbrunn à trois heures après-midi. S. M.
a visité les environs du village de Spilz qui forme la tête du pont de
Vienne. Elle a ordonné au général comte Bertrand différens ouvrages qui
doivent avoir été tracés et commencés aujourd'hui.

Le pont sur pilotis de Vienne sera rétabli dans le plus court délai.

S. M. a nommé maréchaux de l'empire le général Oudinot, le duc de Raguse
et le général Macdonald; le nombre des maréchaux était de onze. Cette
nomination le porte à quatorze: il reste encore deux places vacantes.
Les places de colonel-général des Suisses et de colonel-général des
chasseurs sont aussi vacantes.

Le colonel-général des chasseurs est, d'après nos constitutions,
grand-officier de l'empire.

S. M. a témoigné sa satisfaction de la manière dont la chirurgie
a servi, et particulièrement des services du chirurgien en chef
Heurteloup.

Le 7, S. M. traversant le champ de bataille a fait enlever un grand
nombre de blessés et y a laissé le duc de Frioul, grand-maréchal du
palais, qui y a passé toute la journée.

Le nombre des blessés autrichiens tombés en notre pouvoir s'élève de
douze à treize mille.

Les Autrichiens ont eu dix-neuf généraux tués ou blessés. On a remarqué
comme un fait singulier que les officiers français, soit de l'ancienne
France, soit des nouvelles provinces, qui se trouvaient au service
d'Autriche, ont pour la plupart péri.

On a intercepté plusieurs courriers, et l'on a trouvé dans les lettres
dont ils étaient porteurs, une correspondance suivie de Gentz avec le
comte Stadion. L'influence de ce misérable dans les grandes décisions
du cabinet autrichien est ainsi matériellement prouvée. Voilà les
instrumens dont l'Angleterre se servait comme d'une nouvelle boîte
de Pandore pour souffler les tempêtes et répandre les poisons sur le
continent.

Le corps du duc de Rivoli forme ses camps dans le cercle de Znaïm. Celui
du duc d'Auerstaedt dans le cercle de Brunn; celui du maréchal duc de
Raguse dans le cercle de Korn-Neubourg; celui du maréchal Oudinot, en
avant de Vienne à Spitz; celui du vice-roi, sur Presbourg et Gratz. La
garde impériale rentre dans les environs de Schoenbrunn.

La récolte est très-belle et partout d'une grande abondance. L'armée est
cantonnée dans de superbes pays, riches en denrées de toutes espèces, et
surtout en vins.



Vienne, 22 juillet 1809.

_Vingt-neuvième bulletin de la grande armée._

Les généraux Durosnel et Foulers sont arrivés au quartier-général. Les
conjectures qu'on avait formées au sujet du général Durosnel se sont
toutes trouvées fausses. Il n'a pas été blessé; il n'a pas eu de cheval
tué sous lui; mais en revenant de porter au duc de Montebello, dans la
journée du 22 mai, l'ordre de concentrer son mouvement à cause de la
rupture des ponts, il traversa un ravin où il trouva vingt-cinq hussards
qu'il croyait former un de nos postes. Il ne s'aperçut qu'ils étaient
ennemis qu'au moment où ils lui sautèrent au collet. Comme on avait
été long-temps sans avoir de ses nouvelles, et d'après quelques autres
indices, on l'avait cru mort.

Le général de division Reynier a pris le commandement des Saxons, et a
occupé Presbourg.

Le maréchal Macdonald s'est mis en marche pour aller prendre possession
de la citadelle de Gratz, où il doit être entré aujourd'hui.

Le maréchal duc de Raguse a campé ses troupes sur les hauteurs de Krems.

S. M. assiste tous les matins aux parades de la garde, qui sont fort
belles. Les vélites et les grenadiers à pied de la garde italienne se
font remarquer par une excellente tenue.

Le prince Jean de Lichtenstein revenant de Bude, a été présenté le 18 à
S. M. Il apportait une lettre de l'empereur d'Autriche.

Le comte de Bubna, général-major aide-de-camp de l'empereur d'Autriche,
a dîné plusieurs fois chez M. le comte Champagny.

Sur les rives du Danube on a rassemblé et réparé les bateaux du commerce
qui avaient été dispersés par les événemens de la guerre, et on les
charge partout de bois, de légumes, de blés et de farines. On en voit
arriver chaque jour.

Toute l'armée est campée.



Vienne, 30 juillet 1809.

_Trentième bulletin de la grande armée._

Le neuvième corps, que commandait le prince de Ponte-Corvo, a été
dissous le 8. Les Saxons qui en faisaient partie sont sous les ordres
du général Reynier. Le prince de Ponte-Corvo est allé prendre les eaux.
Dans la bataille de Wagram, le village de Wagram a été enlevé le 6,
entre dix et onze heures du matin, et la gloire en appartient tout
entière au maréchal Oudinot et à son corps.

D'après tous les renseignemens qui ont été pris, la maison d'Autriche se
préparait à la guerre depuis près de quatre ans, c'est'à-dire, depuis la
guerre de Presbourg. Son état militaire lui a coûté pendant trois années
trois cents millions de francs chaque année. Aussi son papier-monnaie,
qui ne se montait qu'à un milliard de francs, lors de la paix de
Presbourg, passe-il aujourd'hui deux milliards.

La maison d'Autriche est entrée en campagne avec soixante-deux régimens
de ligne, dix-huit régimens de frontières, quatre corps francs ou
légions, ayant ensemble un présent sous les armes de trois cent dix
mille hommes; cent cinquante bataillons de landwehr, commandés par
d'anciens officiers et exercés pendant dix mois, formant cent cinquante
mille hommes; quarante mille hommes de l'insurrection hongroise, et
soixante mille hommes de cavalerie, d'artillerie et de sapeurs; ce qui
a porté ses forces réelles de cinq à six cents mille hommes. Aussi la
maison d'Autriche se croyait-elle sûre de la victoire. Elle espérait
balancer les destins de la France, lors même que toutes nos forces
auraient été réunies, et elle ne doutait pas qu'elle s'avançât sur le
Rhin, sachant que la majeure partie de nos troupes et nos plus beaux
régimens étaient en Espagne. Cependant ses armées sont aujourd'hui
réduites à moins du quart, tandis que l'armée française est doublée de
ce qu'elle était à Ratisbonne.

Ces efforts, la maison d'Autriche n'a pu les faire qu'une fois. C'est un
miracle attaché au papier-monnaie. Le numéraire est si rare, que l'on
ne croit pas qu'il y ait dans les états de cette monarchie, soixante
millions de francs en espèces. C'est ce qui soutient le papier-monnaie,
puisque près de deux milliards, qui, moyennant la réduction au tiers, ne
valent que six à sept cents millions, ne sont que le signe nécessaire à
la circulation.

On a trouvé dans la citadelle de Gratz vingt-deux pièces de canon.

La forteresse de Sachsenbourg, située aux débouchés du Tyrol, a été
remise au-général Rusca.

Le duc de Dantzick est entré en Tyrol avec vingt-cinq mille hommes. Il a
occupé le 28 Lovers, et il a partout désarmé les habitans. Il doit en ce
moment être à Inspruck.

Le général Thielmann est entré à Dresde.

Le duc d'Abrantès est à Bayreuth. Il a établi ses postes sur les
frontières de la Bohême.



Schoenbrunn, 7 septembre 1809.

_Lettre de S. M. l'empereur et roi au ministre de la guerre._

Monsieur le comte de Hunebourg, notre ministre de la guerre, des
rapports qui sont sous nos yeux, contiennent les assertions suivantes:
le gouverneur commandant la place de Flessingue n'aurait pas exécuté
l'ordre que nous lui avions donné de couper les digues et d'inonder
l'île de Walcheren, aussitôt qu'une force supérieure ennemie y aurait
débarqué; il aurait rendu la place que nous lui avions confiée, l'ennemi
n'ayant pas exécuté le passage du fossé, le revêtement du rempart étant
sans brèche praticable et intact dès-lors, sans avoir soutenu d'assaut,
et même lorsque les tranchées des ennemis n'étaient qu'à cent cinquante
toises de la place, et lorsqu'il avait encore quatre mille hommes sous
les armes; enfin, la place se serait rendue par l'effet d'un premier
bombardement. Si telle était la vérité, le gouverneur serait coupable,
et il resterait à savoir si c'est à la trahison ou à la lâcheté que nous
devrions attribuer sa conduite.

Nous vous écrivons la présente lettre close, pour qu'aussitôt après
l'avoir reçue, vous ayez à réunir un conseil d'enquête, qui sera composé
du comte Aboville, sénateur; du comte Rampon, sénateur; du vice-amiral
Thévenard, et du comte Sougis, premier inspecteur-général de
l'artillerie. Toutes les pièces qui se trouveront dans votre ministère,
dans ceux de la marine, de l'intérieur, de la police, ou de tout autre
département, sur la reddition de la place de Flessingue, tant sous le
rapport de la défense, que de tout autre objet qui pourrait intéresser
notre service, seront adressées au conseil, pour nous être mises sous
les yeux, avec le résultat de ladite enquête.

Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu, monsieur le comte de
Hunebourg, qu'il'vous ait en sa sainte garde.

_Signé_ NAPOLÉON.



Paris, 3 décembre 1809.

_Discours de S. M. l'empereur, à l'ouverture du corps législatif._

Messieurs les députés des départemens au corps législatif, depuis votre
dernière session, j'ai soumis l'Aragon et la Castille, et chassé de
Madrid le gouvernement fallacieux formé par l'Angleterre.

Je marchais sur Cadix et Lisbonne, lorsque j'ai dû revenir sur mes pas,
et planter mes aigles sur les remparts de Vienne. Trois mois ont
vu naître et terminer cette quatrième guerre punique. Accoutumé au
dévouement et au courage de mes armées, je ne puis cependant, dans cette
circonstance, ne pas reconnaître les preuves particulières d'amour que
m'ont données mes soldats d'Allemagne.

Le génie de la France a conduit l'armée anglaise; elle a terminé
ses destins dans les marais pestilentiels de Walcheren. Dans cette
importante circonstance, je suis resté éloigné de quatre cents lieues,
certain de la nouvelle gloire qu'allaient acquérir mes peuples et du
grand caractère qu'ils allaient déployer. Mes espérances n'ont pas été
trompées. Je dois des remercîmens en particulier, aux citoyens des
départemens du Pas-de-Calais et du Nord ... Français! tout ce qui voudra
s'opposer à vous, sera vaincu et soumis. Votre grandeur s'accroîtra de
toute la haine de vos ennemis. Vous avez devant vous de longues années
de gloire et de prospérité à parcourir. Vous avez la force et l'énergie
de l'Hercule des anciens.

J'ai réuni la Toscane à l'empire. Ces peuples en sont dignes par la
douceur de leur caractère, par l'attachement que nous ont toujours
montré leurs ancêtres, et par les services qu'ils ont rendus à la
civilisation européenne.

L'histoire m'a indiqué la conduite que je devais tenir envers Rome. Les
papes, devenus souverains d'une partie de l'Italie, se sont constamment
montrés les ennemis de toute puissance prépondérante dans la Péninsule.
Ils ont employé leur influence spirituelle pour lui nuire. Il m'a donc
été démontré que l'influence spirituelle exercée dans mes états par un
souverain étranger, était contraire à l'indépendance de la France, à la
dignité et à la sûreté de mon trône. Cependant, comme je reconnais la
nécessité de l'influence spirituelle des descendans du premier des
pasteurs, je n'ai pu concilier ces grands intérêts qu'en annulant la
donation des empereurs français, mes prédécesseurs, et en réunissant les
états romains à la France.

Par le traité de Vienne, tous les rois et souverains, mes alliés, qui
m'ont donné tant de témoignages de la constance de leur amitié, ont
acquis et acquerront un nouvel accroissement de territoire.

Les provinces Illyriennes portent sur la Save les frontières de mon
grand empire. Contigu avec l'empire de Constantinople, je me trouverai
en situation naturelle de surveiller les premiers intérêts de mon
commerce dans la Méditerranée, l'Adriatique et le Levant. Je protégerai
la Porte, si la Porte s'arrache à la funeste influence de l'Angleterre:
je saurai la punir si elle se laisse dominer par des conseils astucieux
et perfides.

J'ai voulu donner une nouvelle preuve de mon estime à la nation suisse,
en joignant à mes titres celui de son médiateur, et mettre un terme à
toutes les inquiétudes que l'on cherche à répandre parmi cette brave
nation.

La Hollande, placée entre l'Angleterre et la France, en est également
froissée. Cependant, elle est le débouché des principales artères de
mon empire. Des changemens deviendront nécessaires; là sûreté de
mes frontiéres et l'intérêt bien entendu des deux pays l'exigent
impérieusement.

La Suède a perdu, par son alliance avec l'Angleterre, après une guerre
désastreuse, la plus belle et la plus importante de ses provinces.
Heureuse cette nation, si le prince sage qui la gouverne aujourd'hui eût
pu monter sur le trône quelques années plus tôt! Cet exemple prouve de
nouveau aux rois que l'alliance de l'Angleterre est le présage le plus
certain de leur ruine.

Mon allié et ami, l'empereur de Russie, a réuni à son vaste empire, la
Finlande, la Moldavie, la Valachie, et un district de la Gallicie. Je
ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver de bien à cet empire. Mes
sentimens pour son illustre souverain sont d'accord avec ma politique.

Lorsque je me montrerai au-delà des Pyrénées, le léopard épouvanté
cherchera l'Océan, pour éviter la honte, la défaite et la mort. Le
triomphe de mes armes sera le triomphe du génie du bien sur celui du
mal, de la modération, de l'ordre, de la morale, sur la guerre civile,
l'anarchie et les passions malfaisantes. Mon amitié et ma protection
rendront, je l'espère, la tranquillité et le bonheur aux peuples des
Espagnes.

Messieurs les députés des départemens au corps législatif, j'ai chargé
mon ministre de l'intérieur de vous faire connaître l'historique de la
législation, de l'administration et des finances, dans l'année qui vient
de s'écouler. Vous y verrez que toutes les pensées que j'ai conçues
pour l'amélioration de mes peuples, se sont suivies avec la plus grande
activité; que dans Paris, comme dans les parties les plus éloignées de
mon empire, là guerre n'a apporté aucun retard dans les travaux. Les
membres de mon conseil d'état vous présenteront différens projets de
lois, spécialement la loi sur les finances; vous y verrez leur état
prospère. Je ne demande à mes peuples aucun nouveau sacrifice, quoique
les circonstances m'aient obligé à doubler mon état militaire.



Paris, 2 janvier 1810.

_A M. le comte Dejean, ministre de l'administration de la guerre._

Monsieur le comte Dejean, j'accepte votre démission; je regrette de
ne plus vous compter parmi mes ministres. J'ai été satisfait de vos
services; mais cinquante années d'expérience vous rendent nécessaire
aux travaux que j'ai entrepris sur toutes mes frontières et que je suis
encore dans l'intention d'accroître. Vous continuerez là à me donner des
preuves de vos talens et de votre attachement à ma personne. Comptez
toujours sur mon estime: cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu,
monsieur le comte Dejean, qu'il vous ait en sa sainte garde.

NAPOLÉON.



Paris, 5 janvier 1810.

_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département
de la Drôme._

Messieurs les députés du collège du département de la Drôme, j'agrée les
sentimens que vous m'exprimez au nom de votre collège; je connais le
bon esprit des citoyens de votre département et leur attachement à ma
personne.

_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département
du Rhône._

Messieurs les députés du collège du département du Rhône, j'aime à vous
entendre; il me semble être dans ma bonne ville de Lyon. Dans toutes les
occasions, ses habitans se sont distingués par leur attachement à ma
personne. Ils doivent compter constamment sur mon amour.

_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département
de Saône-et-Loire._

Messieurs les députes du collège du département de Saône-et-Loire, tout
ce que le président de votre assemblée m'a dit sur le bon esprit qui y
a régné, m'a fait plaisir; soyez unis entre vous et avec les villes
voisines; il ne faut conserver le souvenir du passé, que pour connaître
la grandeur du danger que la patrie a couru. La monarchie et le trône
sont aussi nécessaires à l'existence et au bonheur de la France, que
le soleil qui nous éclaire: sans eux tout est trouble, anarchie et
confusion.

_A celle de la Sarthe._

Messieurs les députés du collège du département de la Sarthe, je
viendrai avec plaisir dans vos cités; je me félicite des bons sentimens
qui les animent. C'est aux collèges à donner l'exemple de l'union. Tous
les Français, de quelque classes qu'ils aient été, quelque conduite
qu'ils aient tenue dans des temps de discorde et de guerre civile, sont
également mes enfans.



Paris, 5 février 1810.

_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département
de la Dordogne._

Messieurs les députes du collège électoral du département de la
Dordogne, moi et mon allié l'empereur de Russie, nous avons tout
fait pour pacifier le monde, nous n'avons pu y réussir. Le roi de
l'Angleterre, vieilli dans sa haine contre la France, veut la guerre...
Son état l'empêche d'en sentir les maux pour le monde et d'en calculer
les résultats pour sa famille. Toutefois la guerre doit avoir un terme,
et alors nous serons plus grands, plus puissans et plus forts que nous
n'avons jamais été. L'empire français a la vie de la jeunesse; il ne
peut que croître et se consolider; celui de mes ennemis est à son
arrière-raison; tout en présage la décroissance. Chaque année dont ils
retarderont la paix du monde, ne fera qu'augmenter sa puissance.

_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département
du Doubs._

Messieurs les députés du collège du département du Doubs, j'ai eu
souvent occasion de distinguer vos citoyens sur le champ d'honneur.
Ce sera avec plaisir que je verrai vos campagnes; mais ma famille est
devenue bien grande. Cependant j'irai vous voir quand le canal qui doit
joindre le Rhin au Rhône passera par votre ville.

_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département
de l'Indre._

Messieurs les députés du collège du département de l'Indre, je vous
remercie des sentimens que vous m'exprimez; je les mérite de mes peuples
par la sollicitude que je porte constamment à tout ce qui les intéresse.

_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département
du Léman._

J'agrée vos sentimens; moi et ceux de mes descendans qui occuperont ce
trône, nous protégerons toute religion fondée sur l'évangile, puisque
toutes en prêchent la morale et en respirent la charité.

Ce n'est pas que je ne déplore l'ignorance et l'ambition de ceux qui,
voulant, sous le masque de la religion, dominer sur l'univers et y
lever des tributs à leur profit, ont donné un si précieux prétexte aux
discordes qui ont divisé la famille chrétienne.

Ma doctrine comme mes principes sont invariables. Quelles que puissent
être les clameurs du fanatisme et de l'ignorance, tolérance et
protection pour toutes les religions chrétiennes, garantie et
indépendance pour ma religion et celle de la majorité de mes peuples,
contre les attentats des Grégoire, des Jules, des Boniface. En
rétablissant en France, par un concordat, mes relations avec les papes,
je n'ai entendu le faire que sous l'égide des quatre propositions
de l'église gallicane, sans quoi j'aurais sacrifié l'honneur et
l'indépendance de l'empire aux plus absurdes prétentions.


_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département
de la Loire-Inférieure._

Messieurs les députés du collège du département de la Loire-Inférieure,
c'est en entrant dans vos murs que je reçus l'avis que des Français
avaient rendu mes aigles sans combattre, et avaient préféré la vie et
le déshonneur aux dangers et à la gloire. Il n'a fallu rien moins que
l'expression des sentimens des citoyens de ma bonne ville de Nantes pour
me rendre des momens de joie et de plaisir. J'ai éprouvé au milieu de
vous ce qu'on éprouve au milieu de ses vrais amis: c'est vous dire
combien ces sentimens sont profondément gravés dans mon coeur.

_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département
du Lot._

Messieurs les députés du collège du département du Lot, j'ai pensé à
ce que vous me demandez; le Lot sera rendu navigable aussitôt que les
canaux de l'Escaut au Rhin, du Rhin au Rhône, du Rhône à la Seine, et de
la Rance à la Vilaine, seront terminés. Ce sera dans six ans. Je connais
l'attachement de votre département a ma personne.

_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département
de la Roër._

Messieurs les députés du collège du département de la Roër, j'agrée vos
sentimens. Votre pays est celui de Charlemagne; vous faites aujourd'hui,
comme alors, partie du grand empire. J'apprends avec plaisir le bon
esprit qui anime vos habitans. Je désire que ceux de vos concitoyens
qui ont leurs enfans au service étranger, les rappellent en France. Un
Français ne doit verser son sang que pour son prince et pour sa patrie.

_Réponse de fa Majesté à la députation de la ville de Lyon, qui
sollicitait la permission d'élever dans ses murs une statue à Napoléon._

J'approuve la délibération du conseil municipal. Je verrai avec plaisir
une statue au milieu de ma bonne ville de Lyon; mais je désire qu'avant
de travailler à ce monument, vous ayez fait disparaître toutes ces
ruines, restes de nos malheureuses guerres civiles. J'apprends que
déjà la place de Bellecour est rétablie. Ne commencez le piédestal que
lorsque tout sera entièrement achevé.



Au palais des Tuileries, le 27 février 1810.

_Message au sénat._

Sénateurs,

Nous avons fait partir pour Vienne, comme notre ambassadeur
extraordinaire, notre cousin le prince de Neufchâtel, pour faire la
demande de la main de l'archiduchesse Marie-Louise, fille de l'empereur
d'Autriche.

Nous ordonnons à notre ministre des relations extérieures de vous
communiquer les articles de la convention de mariage entre nous et
l'archiduchesse Marie-Louise, laquelle a été conclue, signée et
ratifiée.

Nous avons voulu contribuer éminemment au bonheur de la présente
génération. Les ennemis du continent ont fondé leur prospérité sur ses
dissensions et son déchirement. Ils ne pourront plus alimenter la guerre
en nous supposant des projets incompatibles avec les liens et les
devoirs de parenté que nous venons de contracter avec la maison
impériale régnante en Autriche.

Les brillantes qualités qui distinguent l'archiduchesse Marie-Louise
lui ont acquis l'amour des peuples de l'Autriche. Elles ont fixé nos
regards. Nos peuples aimeront cette princesse pour l'amour de nous,
jusqu'à ce que, témoins de toutes les vertus qui l'ont placée si haut
dans notre pensée, ils l'aiment pour elle-même.

NAPOLÉON.



Au palais des Tuileries, 1er mars 1810.

_Message de S. M. l'empereur et roi au sénat._

Sénateurs,

Les principes de l'empire s'opposant à ce que le sacerdoce soit réuni à
aucune souveraineté temporelle, nous avons dû regarder comme non avenue
la nomination que le Prince-Primat avait faite du cardinal Fesch pour
son successeur. Ce prélat, si distingué par sa piété et par les vertus
de son état, nous avait d'ailleurs fait connaître la répugnance qu'il
avait à être distrait des soins et de l'administration de ses diocèses.

Nous avons voulu aussi reconnaître les grands services que le
Prince-Primat nous a rendus, et les preuves multipliées que nous avons
reçues de son amitié. Nous avons ajouté à l'étendue de ses états et nous
les avons constitués sous le titre de grand duché de Francfort. Il en
jouira jusqu'au moment marqué pour le terme d'une vie consacrée à faire
le bien.

Nous avons en même temps voulu ne laisser aucune incertitude sur le sort
de ses peuples, et nous avons en conséquence cédé à notre cher fils le
prince Eugène-Napoléon, tous nos droits sur le grand-duché de Francfort.
Nous l'avons appelé à posséder héréditairement cet état après le décès
du Prince-Primat, et conformément à ce qui est établi dans les lettres
d'investiture dont nous chargeons notre cousin le prince archichancelier
de vous donner connaissance.

Il a été doux pour notre coeur de saisir cette occasion de donner un
nouveau témoignage de notre estime et de notre tendre amitié à un jeune
prince dont nous avons dirigé les premiers pas dans la carrière du
gouvernement et des armes, qui, au milieu de tant de circonstances, ne
nous a jamais donné aucun motif du moindre mécontentement. Il nous a,
au contraire, secondé avec une prudence au-dessus de ce qu'on pouvait
attendre de son âge, et dans ces derniers temps, il a montré, à la tête
de nos armées, autant de bravoure que de connaissance de l'art de la
guerre. Il convenait de le fixer d'une manière stable dans le haut rang
où nous l'avons placé.

Élevé au grand duché de Francfort, nos peuples d'Italie ne seront pas
pour cela privés de ses soins et de son administration; notre confiance
en lui sera constante, comme les sentimens qu'il nous porte.

NAPOLÉON.



Paris, 4 mars 1810.

_Réponse de Sa Majesté à une adresse du sénat._

Sénateurs,

Je suis touché des sentimens que vous m'exprimez. L'impératrice
Marie-Louise sera pour les Français une tendre mère; elle fera ainsi mon
bonheur. Je suis heureux d'avoir été appelé par la Providence à régner
sur ce peuple affectueux et sensible, que j'ai trouvé dans toutes les
circonstances de ma vie, si fidèle et si bon pour moi.

_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département
de l'Herault._

Ce que vous me dites au nom de votre département me fait plaisir.
J'ai besoin de connaître le bien que mes sujets éprouvent; je ressens
vivement leurs moindres maux, car ma véritable gloire, je l'ai placée
dans le bonheur de la France.


_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département
de la Haute-Loire._

Messieurs les députés du collège du département de la Haute-Loire,

Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez. Si j'ai confiance
dans ma force, c'est que j'en ai dans l'amour de mes peuples.

_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département
des Basses-Pyrénées._

J'agrée vos sentimens; j'ai parcouru l'année passée votre département
avec intérêt.......... Si j'ai porté tant d'intérêt à fixer les
destinées des Espagnes et à les lier, d'une manière immuable à l'empire,
c'est surtout pour assurer la tranquillité de vos enfans.

_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège de Montenotte._

Messieurs les députés du collège du département de Montenotte,

Le nom que porte votre département réveille dans mon coeur bien des
sentimens. Il me fait souvenir de tout ce que je dois de reconnaissance
aux vieilles bandes de ma première armée d'Italie. Un bon nombre de ces
intrépides soldats sont morts aux champs d'Egypte et d'Allemagne; un
plus grand nombre, ou soutiennent encore l'honneur de mes aigles, ou
vivent couverts de glorieuses cicatrices dans leurs foyers. Qu'ils
soient l'objet de la considération et des soins de leurs concitoyens;
c'est le meilleur moyen que mes peuples puissent choisir pour m'être
agréable.

Je prends un intérêt spécial à votre pays; j'ai vu avec plaisir que les
travaux que j'ai ordonnés pour l'amélioration de votre port, et pour
ouvrir des communications avec le Piémont et la Provence, s'achèvent.



Paris, 4 avril 1810.

_Réponse de Sa Majesté au discours du président du sénat, après le
mariage de Napoléon._

Sénateurs,

Moi et l'impératrice, nous méritons les sentimens que vous nous
exprimez, par l'amour que nous portons à nos peuples. Le bien de la
France est notre premier besoin.

_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du sénat d'Italie._

Messieurs les députés du sénat de notre royaume d'Italie, Nos peuples
d'Italie savent combien nous les aimons. Aussitôt que cela sera
possible, moi et l'impératrice, nous voulons aller dans nos bonnes
villes de Milan, de Venise et de Bologne, donner de nouveaux gages de
notre amour à nos peuples d'Italie.

_Réponse de Sa Majesté au discours du président du corps législatif._

Messieurs les députés des départemens au corps législatif, Les voeux
que vous faites pour nous nous sont fort agréables. Vous allez bientôt
retourner dans vos départemens; dites-leur que l'impératrice, bonne mère
de ce grand peuple, partage tous nos sentimens pour lui. Nous et elle ne
pouvons goûter de félicité qu'autant que nous sommes assurés de l'amour
de la France.



Saint-Cloud, 3 juin 1810.

_Lettre de l'empereur au ministre de la police générale._

Monsieur le duc d'Otrante, les services que vous nous avez rendus dans
les différentes circonstances qui se sont présentées, nous portent à
vous confier le gouvernement de Rome jusqu'à ce que nous ayons pourvu
à l'exécution de l'article 8 de l'acte des constitutions du 17 février
dernier. Nous avons déterminé par un décret spécial les pouvoirs
extraordinaires dont les circonstances particulières où se trouvent ces
départemens, exigent que vous soyez investi. Nous attendons que vous
continuerez, dans ce nouveau poste, à nous donner des preuves de votre
zèle pour notre service et de votre attachement à notre personne.

Cette lettre n'étant à d'autre fin, nous prions Dieu, mon duc d'Otrante,
qu'il vous ait en sa sainte garde.

NAPOLÉON.



Paris, 3l juillet 1810.

_Paroles de Napoléon au jeune duc de Berg, fils de Louis Bonaparte,
après l'abdication faite par celui-ci de la couronne de Hollande._

Lorsque Napoléon eut reçu l'abdication de Louis, il fit venir le jeune
prince son neveu, le tint long-temps embrassé et lui parla en ces
termes:

«Venez, mon fils, lui a-t-il dit, je serai votre père, vous n'y perdrez
rien.

La conduite de votre père afflige mon coeur; sa maladie seule peut
l'expliquer. Quand vous serez grand, vous paierez sa dette et la vôtre.
N'oubliez jamais, dans quelque position que vous placent ma politique et
l'intérêt de mon empire, que vos premiers devoirs, même ceux envers les
peuples que je pourrais vous confier, ne viennent qu'après.»



Paris, 15 août 1810.

_Réponse de Napoléon à une députation du corps législatif batave, après
l'abdication du roi Louis._

Messieurs les députés du corps législatif, des armées de terre et de mer
de la Hollande, et Messieurs les députés de ma bonne ville d'Amsterdam,
vous avez été depuis trente ans le jouet de bien des vicissitudes.
Vous perdîtes votre liberté lorsqu'un des grands officiers de votre
république, favorisé par l'Angleterre, fit intervenir les baïonnettes
prussiennes aux délibérations de vos conseils: les constitutions
politiques que vous teniez de vos pères furent déchirées et le furent
pour toujours.

Lors de la première coalition, vous en fîtes partie. Par suite, les
armées françaises conquirent votre pays, fatalité attachée à l'alliance
de l'Angleterre.

Depuis la conquête, vous fûtes gouvernés par une administration
particulière; mais votre république fit partie de l'empire. Vos places
fortes et les principales positions de votre pays restèrent occupées par
mes troupes. Votre administration changea au gré des opinions qui se
succédèrent en France.

Lorsque la providence me fit monter sur le premier trône du monde, je
dus, en fixant à jamais les destinées de la France, régler le sort de
tous les peuples qui faisaient partie de l'empire, faire éprouver à tous
les bienfaits de la stabilité et de l'ordre, et faire disparaître chez
tous les maux de l'anarchie. Je terminai les incertitudes de l'Italie en
plaçant sur ma tête la couronne de fer; je supprimai le gouvernement
qui régissait le Piémont. Je traçai dans mon acte de médiation les
constitutions de la Suisse, et conciliai les circonstances locales de ce
pays, les souvenirs de son histoire, avec la sûreté et les droits de la
couronne impériale.

Je vous donnai un prince de mon sang pour vous gouverner: c'était un
lien naturel qui devait concilier les intérêts de votre administration
et les droits de l'empire. Mes espérances ont été trompées. J'ai, dans
cette circonstance, usé de plus de longanimité que ne comportaient
mon caractère et mes droits. Enfin, je viens de mettre un terme à la
douloureuse incertitude où vous vous trouviez, et de faire cesser une
agonie qui achevait d'anéantir vos forces et vos ressources. Je viens
d'ouvrir à votre industrie le continent. Le jour viendra où vous
porterez mes aigles sur les mers qui ont illustré vos ancêtres. Vous
vous y montrerez alors dignes d'eux et de moi. D'ici là, tous les
changemens qui surviendront sur la face de l'Europe auront pour cause
première le système tyrannique, aveugle et destructif de sa prospérité,
qui a porté le gouvernement anglais à mettre le commerce hors de la loi
commune, en le plaçant sous le régime arbitraire des licences.

Messieurs les députés du corps législatif, des armées de terre et de mer
de la Hollande, et messieurs les députés de ma bonne ville d'Amsterdam,
dites à mes sujets de Hollande que je suis satisfait des sentimens
qu'ils me montrent, que je ne doute pas de leur fidélité; que je compte
que leurs efforts se réuniront aux efforts de tous mes autres sujets,
pour reconquérir les droits maritimes que cinq coalitions successives
fomentées par l'Angleterre, ont fait perdre au continent. Dites-leur
qu'ils peuvent compter, dans toutes les circonstances, sur ma spéciale
protection.

_Réponse de Napoléon à une députation des provinces Illyriennes._

Messieurs les députés de mes provinces Illyriennes, j'agrée vos
sentimens. Je désire connaître les besoins de vos compatriotes et
assurer leur bien-être.

Je mets du prix à vous savoir contens, et je serai heureux d'apprendre
que les plaies de tant de guerres sont cicatrisées, et toutes vos pertes
réparées.

Assurez mes sujets de l'Illyrie de ma protection impériale.



Fontainebleau, 13 novembre 1810.

_Lettre de Sa majesté impériale et royale au président du sénat._

Monsieur le comte Garnier, président du sénat, la satisfaction que nous
fait éprouver l'heureuse grossesse de l'impératrice, notre très-chère et
bien aimée épouse, nous porte à vous écrire cette lettre pour que vous
fassiez part, en notre nom, au sénat de cet événement aussi essentiel
à notre bonheur, qu'à l'intérêt et à la politique de notre empire. La
présente n'étant à autre fin, nous prions Dieu qu'il vous ait, monsieur
le comte Garnier, président du sénat, en sa sainte et digne garde.

NAPOLÉON.



Paris, l0 décembre 1810.

_Message de Sa Majesté impériale et royale au sénat._

Sénateurs,

J'ordonne à mon ministre des relations extérieures de vous faire
connaître les différentes circonstances qui nécessitent la réunion de la
Hollande à l'empire.

Les arrêts publiés par le consul britannique en 1806 et 1807, ont
déchiré le droit public de l'Europe. Un nouvel ordre de choses régit
l'univers; de nouvelles garanties m'étant devenues nécessaires, la
réunion des embouchures de l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, de l'Ems,
du Wéser et de l'Elbe à l'empire, l'établissement d'une navigation
intérieure avec la Baltique, m'ont paru être les premières et les plus
importantes.

J'ai fait dresser le plan d'un canal qui sera exécuté avant cinq ans, et
qui joindra la Baltique à la Seine.

Des indemnités seront données aux princes qui pourront se trouver
froissés par cette grande mesure, que commande la nécessité, et qui
appuie sur la Baltique la droite des frontières de mon empire.

Avant de prendre ces déterminations, j'ai fait pressentir l'Angleterre;
elle a su que le seul moyen de maintenir l'indépendance de la Hollande
était de rapporter ses arrêts du conseil de 1806 et 1807, ou de revenir
enfin à des sentimens pacifiques; mais cette puissance a été sourde à la
voix de de ses intérêts comme au cri de l'Europe.

J'espérais pouvoir établir un cartel d'échange des prisonniers entre
la France et l'Angleterre, et par suite profiter du séjour des deux
commissaires, à Paris et à Londres, pour arriver à un rapprochement
entre les deux nations. Mes espérances ont été déçues. Je n'ai reconnu
dans la manière de négocier du gouvernement anglais qu'astuce et que
mauvaise foi.

La réunion du Valais est une conséquence prévue des immenses travaux
que je fais faire depuis dix ans dans cette partie. Lors de mon acte
de médiation, je séparai le Valais de la confédération helvétique,
prévoyant dès-lors une mesure si utile à la France et à l'Italie.

Tant que la guerre durera avec l'Angleterre, le peuple français ne doit
pas poser les armes.

Mes finances sont dans l'état le plus prospère. Je puis fournir à toutes
les dépenses que nécessite cet immense empire, sans demander à mes
peuples de nouveaux sacrifices.

NAPOLÉON.



Paris, 11 mars 1811. _Réponse de S. M. à différentes députations.

A la députation du département de Gènes._

«Mes peuples de Gènes connaissent la prédilection que j'ai eue pour eux
dès le premier moment où j'ai paru à la tête de mes armées en Italie.
Ils peuvent aussi se vanter avec raison de m'avoir été constamment
fidèles, et leur attachement n'a fait qu'acquérir une nouvelle chaleur
toutes les fois que la fortune de mes armes a été incertaine. Ils
fournissent aujourd'hui un grand nombre de matelots à mes escadres, et
lorsque mes amiraux m'ont rendu compte du zèle et du bon esprit qui les
animaient, mon coeur en a été vivement ému.

Les momens ne sont pas éloignés où je vous mettrai à même de surpasser
la gloire qu'ont acquise vos pères sur toutes les côtes de la
Méditerranée.»

_A la députation de Marengo._

«Je vous remercie de ce que vous me dites. Les grands travaux que,
depuis dix-huit ans, je fais faire à Alexandrie, rendent cette ville
l'une des plus fortes de l'Europe: je compte sur la fidélité et la
bravoure de mes peuples de Marengo.»

_A la députation de Tarn-et-Garonne._

«J'agrée vos-sentimens; j'en connais la sincérité. Lors de mon dernier
voyage, j'ai été satisfait de tout ce que j'ai vu dans vos belles
contrées, et spécialement dans ma bonne ville de Montauban. Comptez
toujours sur mon affection.»

_A la députation de la Vendée._

«Tout ce que vous me dites dans votre adresse, je l'ai éprouvé lors de
mon dernier voyage dans votre pays. Le spectacle que m'ont offert vos
villages, dix ans après la guerre, m'a paru horrible. J'ai fait la
guerre dans les trois parties du, monde, Je crois avoir des droits à
la reconnaissance des peuples que j'ai vaincus; car, six mois après la
guerre terminée, il n'en restait plus de traces sur leur territoire.
J'ai été touché des sentimens que mes peuples de la Vendée m'ont
témoignés. Ils ont raison de compter sur l'amour que je leur porte.
Faites disparaître promptement ces traces de nos malheurs domestiques.
J'ai mis, cette année, à la disposition de mon ministre de l'intérieur
de nouveaux moyens pour vous y aider. Lorsque vous relevez une ruine,
que vous rebâtissez une de vos maisons, songez que vous faites la chose
qui m'est le plus agréable; c'est une manière sûre de me plaire. La
première fois que vous reviendrez ici, dites-moi que toutes vos villes
et villages sont entièrement rebâtis, et que mes peuples de la Vendée
sont logés comme le comporte la fertilité de leur sol.»



Paris, 17 mars 1811.

_Réponse de l'empereur à une députation des villes de Hambourg, Lubeck
et Brême._

«Messieurs les députés des villes anséatiques de Hambourg, Brême et
Lubeck, vous faisiez partie de l'empire germanique: votre constitution
a fini avec lui. Depuis ce temps votre situation était incertaine. Je
voulais reconstituer vos villes sous une administration indépendante,
lorsque les changemens qu'ont produits dans le monde les nouvelles lois
du conseil britannique, ont rendu ce projet impraticable il m'a été
impossible de vous donner une administration indépendante, puisque vous
ne pouviez plus avoir un pavillon indépendant.

Les décrets de Berlin et de Milan sont la loi fondamentale de mon
empire. Ils ne cessent d'avoir leur effet que pour les nations qui
défendent leur souveraineté et maintiennent la religion de leur
pavillon. L'Angleterre est en état de blocus pour les nations qui se
soumettent aux arrêts de 1806, parce que les pavillons qui se sont ainsi
soumis aux lois anglaises, sont dénationalisés; ils sont Anglais. Les
nations, au contraire, qui ont le sentiment de leur dignité, et qui
trouvent, dans leur courage et dans leurs forces, assez de ressources
pour méconnaître le blocus par notification, vulgairement appelé _blocus
sur le papier_, et aborder dans les ports de mon empire, autres que ceux
réellement bloqués, en suivant l'usage reconnu et les stipulations du
traité d'Utrecht, peuvent communiquer avec l'Angleterre, L'Angleterre
n'est pas bloquée pour elles. Les décrets de Berlin et de Milan,
dérivant de la nature des choses, formeront constamment le droit public
de mon empire pendant tout le temps que l'Angleterre maintiendra ses
arrêts de 1806 et 1807, et violera les stipulations du traité d'Utrecht
sur cette matière. «L'Angleterre a pour principe de saisir les
marchandises appartenant à son ennemi sous quelque pavillon qu'elles
soient. L'empire a dû admettre le principe de saisir les marchandises
anglaises ou provenant du commerce de l'Angleterre, sur quelque
territoire que ce soit. L'Angleterre saisit les marchands, les
voyageurs, les charretiers de la nation avec laquelle elle est en guerre
sur toutes les mers. La France a dû saisir les voyageurs, les marchands,
les charretiers anglais sur quelque point du continent qu'ils se
trouvent et où elle peut les atteindre; et si dans ce système il y a
quelque chose de peu conforme à l'esprit du siècle, c'est l'injustice
des nouvelles lois anglaises qu'il faut en accuser.

Je me suis plu à entrer dans ces développemens avec vous, pour vous
faire voir que votre réunion à l'empire est une suite nécessaire des
lois britanniques de 1806 et 1807, et non l'effet d'aucun calcul
ambitieux. Vous trouverez dans mes lois civiles une protection que, dans
votre position maritime, vous ne sauriez plus trouver dans les lois
politiques. Le commerce maritime, qui a fait votre prospérité, ne peut
renaître désormais qu'avec ma puissance maritime. Il faut reconquérir à
la fois les droits des nations, la liberté des mers et la paix générale.
Quand j'aurai plus de cent vaisseaux de haut-bord, je soumettrai
dans peu de campagnes l'Angleterre. Les matelots de vos côtes et
les matériaux qui arrivent aux débouchés de vos rivières me sont
nécessaires. La France, dans ses anciennes limites, ne pouvait
construire une marine en temps de guerre: lorsque ses côtes étaient
bloquées, elle était réduite à recevoir la loi. Aujourd'hui, par
l'accroissement qu'a reçu mon empire depuis six ans, je puis construire,
équiper et armer vingt-cinq vaisseaux de haut-bord par an, sans que
l'état de guerre maritime puisse l'empêcher ou me retarder en rien.

Les comptes qui m'ont été rendus du bon esprit qui anime vos
concitoyens, m'ont fait plaisir; et j'espère, avant peu, avoir à me
louer du zèle et de la bravoure de vos matelots.»



Paris, 22 mars 1811.

_Réponse de l'empereur à une députation du sénat et du conseil d'état,
envoyée pour le féliciter sur la naissance de son fils le roi de Rome.

Au Sénat._

Sénateurs,

«Tout ce que la France me témoigne dans cette circonstance va droit
à mon coeur. Les grandes destinées de mon fils s'accompliront. Avec
l'amour des Français, tout lui deviendra facile.

J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.»

_Au conseil d'état._

Messieurs les conseillers d'état,

«J'ai ardemment désiré ce que la providence vient de m'accorder. Mon
fils vivra pour le bonheur et la gloire de la France. Nos enfans se
dévoueront pour son bonheur et sa gloire.

Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez.»



Saint-Cloud, 25 avril 1811.

_Lettre de l'empereur aux évêques de France, pour les inviter à se
rassembler en concile._

«Monsieur l'évêque de.....les églises les plus illustres et les plus
populeuses de l'empire sont vacantes; une des parties contractantes du
concordat l'a méconnu. La conduite que l'on a tenue en Allemagne
depuis dix ans a presque détruit l'épiscopat dans cette partie de la
chrétienté: il n'y a aujourd'hui que huit évêques; grand nombre de
diocèses sont gouvernés par des vicaires apostoliques; on a troublé les
chapitres dans le droit qu'ils ont de pourvoir, pendant la vacance du
siège, à l'administration du diocèse, et l'on a ourdi des manoeuvres
ténébreuses tendantes à exciter la discorde et la sédition parmi nos
sujets. Les chapitres ont rejeté des brefs contraires à leurs droits et
aux saints canons.

Cependant les années s'écoulent, de nouveaux évêchés viennent à
vaquer tous les jours: s'il n'y était pourvu promptement, l'épiscopat
s'éteindrait en France et en Italie comme en Allemagne. Voulant prévenir
un état de choses si contraire au bien de notre religion, aux principes
de l'église gallicane, et aux intérêts de l'état, nous avons résolu de
réunir, au 9 juin prochain, dans l'église de Notre-Dame de Paris, tous
les évêques de France et d'Italie en concile national.

Nous désirons donc qu'aussitôt que vous aurez reçu la présente, vous
ayez à vous mettre en route, afin d'être arrivé dans notre bonne ville
de Paris dans la première semaine du mois de juin.

Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa
sainte garde.»

NAPOLÉON.



Rambouillet, 18 août 1811.

_Lettre de l'empereur aux evêques._

«Monsieur l'évêque de........, la naissance du roi de Rome est une
occasion solennelle de prières et de remercîmens envers l'auteur de tous
biens. Le 9 juin, jour de la Trinité, nous irons nous-même le présenter
au baptême dans l'église de Notre-Dame de Paris. Notre intention est que
le même jour nos peuples se réunissent dans leurs églises pour assister
au _Te Deum_, et joindre leurs prières et leurs voeux aux nôtres.

Concertez-vous à cet effet avec qui de droit, et remplissez nos
intentions avec le zèle dont vous avez donné des preuves réitérées.
Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu, etc.»

NAPOLÉON.



Paris, 17 juin 1811.

_Discours de l'empereur à l'ouverture du corps-législatif._

«Messieurs les députés des départemens au corps-législatif,

La paix conclue avec l'empire d'Autriche a été depuis cimentée par
l'heureuse alliance que j'ai contractée: la naissance du roi de Rome a
rempli mes voeux et satisfait à l'avenir de mes peuples.

Les affaires de la religion ont été trop souvent mêlées et sacrifiées
aux intérêts d'un état du troisième ordre. Si la moitié de l'Europe
s'est séparée de l'église de Rome, on peut l'attribuer spécialement à la
contradiction qui n'a cessé d'exister entre les vérités et les principes
de la religion, qui sont pour tout l'univers, et des prétentions et des
intérêts qui ne regardaient qu'un très-petit coin de l'Italie. J'ai
mis fin à ce scandale pour toujours. J'ai réuni Rome à l'empire. J'ai
accordé; des palais aux papes, à Rome et à Paris: s'ils ont à coeur les
intérêts de la religion, ils voudront séjourner souvent au centre des
affaires de la chrétienté; c'est ainsi que Saint Pierre préféra Rome au
séjour même de la Terre-Sainte.

La Hollande a été réunie à l'empire; elle n'en est qu'une émanation.
Sans elle, l'empire ne serait pas complet.

Les principes adoptés par le gouvernement anglais, de ne reconnaître la
neutralité d'aucun pavillon, m'ont obligé de m'assurer des débouchés
de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, et m'ont rendu indispensable une
communication intérieure avec la Baltique. Ce n'est pas mon territoire
que j'ai voulu accroître, mais bien mes moyens maritimes.

L'Amérique a fait des efforts pour faire reconnaître la liberté de son
pavillon. Je la seconderai.

Je n'ai qu'à me louer des souverains de la confédération du Rhin.

La réunion du Valais avait été prévue dès l'acte de médiation, et
considérée comme nécessaire pour concilier les intérêts de la Suisse
avec les intérêts de la France et de l'Italie.

Les Anglais mettent en jeu toutes les passions. Tantôt ils supposent à
la France tous les projets qui peuvent alarmer les autres puissances;
projets qu'elle aurait pu mettre à exécution s'ils étaient entrés dans
sa politique: tantôt ils font un appel à l'amour propre des nations pour
exciter leur jalousie; ils saisissent toutes les circonstances que font
naître les événemens inattendus des temps où nous nous trouvons: c'est
la guerre dans toutes les parties du continent qui peut seule assurer
leur prospérité. Je ne veux rien qui ne soit dans les traités que j'ai
conclus. Je ne sacrifierai jamais le sang de mes peuples pour des
intérêts qui ne sont pas immédiatement ceux de mon empire. Je me flatte
que la paix du continent ne sera pas troublée.

Le roi d'Espagne est venu assister à cette dernière solennité. Je lui ai
accordé tout ce qui était nécessaire et propre à réunir les intérêts et
l'esprit des différens peuples de ses provinces. Depuis 1809, la plupart
des places fortes d'Espagne ont été prises après des sièges mémorables.
Les insurgés ont été battus dans un grand nombre de batailles rangées.
L'Angleterre a compris que cette guerre tournait à sa fin, et que les
intrigues et l'or n'étaient plus suffisans désormais pour la nourrir.
Elle s'est trouvée contrainte à en changer la nature; et d'auxiliaire,
elle est devenue partie principale. Tout ce qu'elle a de troupes de
ligue a été envoyé dans la péninsule: l'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande
sont dégarnies. Le sang anglais a enfin coulé à grands flots dans
plusieurs actions glorieuses pour les armes françaises.........Cette
lutte contre Carthage, qui paraissait devoir se décider sur les champs
de bataille de l'Océan ou au-delà des mers, le sera donc désormais dans
les plaines des Espagnes! Lorsque l'Angleterre sera épuisée, qu'elle
aura enfin ressenti les maux qu'avec tant de cruauté elle verse depuis
vingt ans sur le continent, que la moitié de ses familles sera couverte
du voile funèbre, un coup de tonnerre mettra un aux affaires de la
péninsule, aux destins de ses armées, et vengera l'Europe et l'Asie en
terminant cette seconde guerre punique.

Messieurs les députés des départemens au corps-législatif,

J'ordonne à mon ministre de mettre sous vos yeux les comptes de 1809
et 1810. C'est l'objet pour lequel je vous ai réunis. Vous y verrez la
situation prospère de mes finances. Quoique j'aie mis, il y a trois
mois, cent millions d'extraordinaire à la disposition de mes ministres
de la guerre, pour subvenir aux dépenses des nouveaux armemens qui alors
paraissaient nécessaires, je me trouve dans l'heureuse situation de
n'avoir à imposer aucune nouvelle surcharge à mes peuples. Je ne
hausserai aucun tarif; je n'ai besoin d'aucun accroissement dans les
impositions.»



Paris, 30 juin 1811.

_Réponse de l'empereur à une députation du corps-législatif envoyée
après le baptême du roi de Rome._

«Monsieur le président et messieurs les députés du corps-législatif,

J'ai été bien aise de vous voir auprès de moi dans cette circonstance si
chère à mon coeur.

Tous les voeux que vous formez pour l'avenir me sont très-agréables.
Mon fils répondra à l'attente de la France; il aura pour vos enfans les
sentimens que je vous porte. Les Français n'oublieront jamais que leur
bonheur et leur gloire sont attachés à la prospérité de ce trône que
j'ai élevé, consolidé et agrandi avec eux et pour eux: je désire que
ceci soit entendu de tous les Français. Dans quelque position que la
Providence et ma volonté les aient placés, le bien, l'amour de la France
est leur premier devoir.

J'agrée vos sentimens.»



Paris, 18 août 1811.

_Réponse de l'empereur à deux députations, l'une du département de la
Lippe et l'autre des Iles Ioniennes.

A celle de la Lippe._

«Messieurs les députés du département de la Lippe, la ville de Munster
appartenait à un souverain ecclésiastique, déplorable effet de
l'ignorance et de la superstition. Vous étiez sans patrie. La
Providence, qui a voulu que je rétablisse le trône de Charlemagne,
vous a fait naturellement rentrer, avec la Hollande et les villes
anséatiques, dans le sein de l'empire. Du moment où vous êtes devenus
Français, mon coeur ne fait pas de différence entre vous et les autres
parties de mes états. Aussitôt que les circonstances me le permettront,
j'éprouverai une vive satisfaction de me trouver au milieu de vous.»

_A celle des Iles Ioniennes._

«Messieurs les députés des Iles Ioniennes, j'ai fait faire dans votre
pays de grands travaux. J'y ai réuni un grand nombre de troupes et de
munitions de toute espèce. Je ne regrette pas les dépenses que Corfou
coûte à mon trésor; elle est la clé de l'Adriatique.

Je n'abandonnerai jamais des îles que la supériorité de l'ennemi sur mer
a fait tomber en son pouvoir. Dans l'Inde, comme dans l'Amérique,
comme dans la Méditerranée, tout ce qui est et a été Français, le sera
constamment. Conquis par l'ennemi, par les vicissitudes de la guerre,
ou par les stipulations de la paix, je regarderais comme une tache
ineffaçable à la gloire de mon règne, de sanctionner jamais l'abandon
d'un seul Français.

J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.»



FIN DU CINQUIÈME VOLUME.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres de Napoléon Bonaparte, Tome IV." ***

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