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Title: La Maison
Author: Bordeaux, Henry, 1870-1963
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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LA MAISON


Henry Bordeaux.


_eorum memoriae qui domum et aedificaverunt et salvam servaverunt
sacrum_



LIVRE PREMIER

I

LE ROYAUME

--Où vas-tu?

--A la maison.

Ainsi répondent les petits garçons et les petites filles qu'on
rencontre sur les chemins, sortant de l'école ou revenant des champs.
Ils ont des yeux clairs et luisants comme l'herbe après la pluie, et
leur parole, s'ils ne sont pas effarouchés, pousse toute droite, à la
manière des plantes qui disposent de l'espace et ne sont pas gênées
dans leur croissance.

--Où vas-tu?

Ils ne disent pas «Nous rentrons chez nous.» Et pas davantage «Nous
allons à notre maison.» Ils disent la maison. Quelquefois, c'est une
mauvaise bicoque à moitié par terre. Mais tout de même c'est la
maison. Il n'y en a qu'une au monde. Plus tard, il y en aura d'autres,
et encore n'est-ce pas bien sûr.

Et même de jeunes hommes et de jeunes femmes, et des personnes d'âge,
et des gens mariés, s'il vous plaît, se servent encore de cette
expression. A la maison, on faisait comme ci, à la maison, il y avait
cela. On croirait qu'ils désignent leur propre foyer. Pas du tout:
ils parlent de la maison de leur enfance, de la maison de leurs père
et mère qu'ils n'ont pas toujours su garder ou dont ils ont changé les
habitudes, et c'est tout comme, mais qui est immuable dans leur
souvenir. Vous voyez bien qu'il n'y en a pas deux...

J'étais alors un collégien, oh! rien qu'un débutant de collège, sept
ou huit ans peut-être, sept ou huit ans je crois. Et je disais la
maison, comme on dit au lieu de la France la patrie. Cependant je
n'ignorais pas qu'on lui donnait d'autres noms qui pouvaient retentir
avec un son plus riche aux oreilles d'un enfant. Une nourrice
italienne, engagée pour le dernier-né, l'appelait il palazzio, en
arrondissant la bouche sur le second a pour susurrer ensuite avec une
douceur mourante la dernière syllabe. Le fermier qui apportait le
cens, ou seulement un acompte, ou seulement quelque volaille pour
inviter le maître à être patient, prononçait le château, avec
plusieurs accents circonflexes. Une dame, venue en visite, et qui
était de Paris, --on reconnaissait bien qu'elle était de Paris au
face-à-main dont elle se servait, --avait solennellement proclamé
votre hôtel. Et pendant la crise que je raconterai, quand on suspendit
à la grille un écriteau déshonorant, on pouvait lire sur l'inscription
Villa à vendre. Villa, hôtel, château, palais, comme tous ces termes
majestueux, malgré leur prestige, sont incolores! A quoi bon
emberlificoter la vérité? La maison, cela suffit. La maison, cela dit
tout.

Elle vit toujours: elle en a une longue habitude. Vous n'auriez pas
de peine à la trouver: dans tout le pays on l'appelle la maison
Rambert, parce que notre famille l'a toujours habitée. Et même on l'a
réparée avec soin, avec trop de soin, de la cave au grenier, rajustée
et rafistolée, recrépie et revernie à l'intérieur et à l'extérieur.
Sans doute on ne peut pas les laisser éternellement s'effriter, et la
vétusté des habitations ne se revêt de poésie que pour les visiteurs
de passage. Le train ordinaire des jours a ses exigences. Mais on ne
tient guère à la jeunesse de sa maison, pas plus, en somme, qu'on ne
tient à celle de ses parents. Jeunes, ils sont moins à nous, ils sont
encore à eux-mêmes, ils ont droit à une existence particulière, tandis
que, plus tard, notre vie est leur vie, et c'est tout ce que nous
demandons, car nous ne sommes pas difficiles.

Avant qu'on ne l'eût restaurée, je l'ai montrée à une dame, à une dame
de Paris comme celle du face-à-main. Il est probable, il est
vraisemblable, il est certain que je la lui avais excessivement
vantée. Ni les accents circonflexes du fermier, ni l'éclat et la
douceur mourante de la nourrice italienne n'avaient dû manquer à ma
description. Elle pouvait s'attendre à Versailles ou tout au moins à
Chantilly. Or, quand je la conduisis, dûment stylée, exaltée et mise
au point, devant l'immeuble incomparable, elle osa me demander sur un
ton de surprise «Est-ce bien ça?» Je compris son désappointement. Je
l'ai raccompagnée avec politesse jusqu'à sa voiture, --même dans la
colère on a des égards pour les femmes, --mais je ne l'ai pas revue
depuis lors, je n'ai jamais supporté de la revoir. On n'est pas
d'accord avec les étrangers sur les lieux ni sur les choses de son
enfance. Il y a des différences de dimensions. Leurs yeux ne savent
pas regarder, et il faut les plaindre. A la place de la maison, ils
n'aperçoivent, eux, qu'une maison. Comment, donc, pourrait-on
s'entendre?

Vous arrivez devant un portail de fer entre deux colonnes carrées de
pierre dure. C'est un portail peint à neuf, en trois parties, que des
battants fixés au sol retiennent pour ne laisser jouer que la porte du
milieu. On n'ouvre les trois que dans les grandes occasions, pour les
landaus et les limousines. Autrefois, c'était pour les chars de foin.
Autrefois, d'ailleurs, il n'y avait qu'à pousser un peu et l'on
entrait comme on voulait. La serrure ne fonctionnait pas. Toutes
sortes de gens imprévus pénétraient dans la cour, et ces intrusions
m'étaient fort désagréables. Les enfants sont des propriétaires
intransigeants.

--Qu'est-ce que ça fait? me disait mon grand-père.

Mon grand-père avait horreur des clôtures.

Les colonnes de pierre étaient recouvertes de mousse, tandis qu'on les
a revêtues de plantes grimpantes, disposées comme des draperies. On a
taillé les arbres, dont les branches trop rapprochées avaient l'air de
bénir le toit ou de frapper aux vitres des fenêtres. On ne devine
jamais la puissance des arbres; les quelques mètres qu'on leur
accorde, ils les ont bientôt mis à l'ombre, et peu à peu ils se
rapprochent comme des amis qui ont acquis le droit d'entrer.
Aujourd'hui qu'on les a écartés, momentanément, le soleil caresse les
murailles, et pour l'hygiène, c'est meilleur. L'humidité est malsaine,
surtout à l'automne. Mais voilà qui ne se comprend plus de mon temps,
je veux dire du temps que j'étais petit, il y avait un cadran solaire
qui se découpait en carré sur le mur. En haut se pouvait lire cette
inscription, déjà ternie et à demi effacée, dont je refusais de
pénétrer le secret: _me lux, vos umbra_. Mon père me l'avait traduite
et je me hâtais d'oublier son sens, pour lui garder la force de ses
mystérieuses syllabes. Au-dessous, la tige de fer dont la mince
projection devait le long du jour marquer l'heure, et tout autour des
noms de villes inconnues, Londres, Boston, Pékin, etc., destinés à
indiquer les différentes heures du monde, comme si le monde entier
n'était qu'une dépendance de la maison qui lui dictait les lois du
temps. Or, un tilleul, par inadvertance, avait rendu inutile le
travail de la lumière. On a élagué le tilleul, mais par une erreur
regrettable on a fait disparaître le cadran sous une couche de
badigeon en recrépissant la façade. O fâcheuse restauration! Mais n'en
suis-je pas responsable et ne l'ai-je pas ordonnée? Quand on est
grand, on accomplit des choses sacrilèges. On les fait sans penser à
mal. J'aurai dit, négligemment sans doute: «Ce pauvre cadran ne sert
plus à rien.» C'était avant la taille des arbres. On a tort de laisser
tomber sa pensée, car elle se ramasse. Un maçon qui m'avait entendu
crut m'obliger avec son pinceau, et quand je voulus l'arrêter dans son
zèle, il était trop tard. Et puis ces changements, que je me contrains
à énumérer, je vous le confesse, ne m'affectent guère. Ne me croyez
pas insensible pour autant. Je ne vois pas la maison telle qu'elle
est. On la barbouillerait du haut en bas que je ne m'en apercevrais
point. Je continue à la voir telle qu'elle fut de mon temps, du temps,
vous savez bien, que j'étais petit. Je l'ai dans les yeux pour le
restant de mes jours.

De bonnes vieilles lézardes, qui ressemblaient à des sourires et non
pas à des rides, ont été bouchées hermétiquement. Un corps de bâtiment
a été ajouté pour la commodité de l'aménagement intérieur. Et, comme
les tuiles tombaient, on les a remplacées par des ardoises. Je ne dis
pas de mal des ardoises. Il en est d'un gris presque mauve pareil au
plumage des tourterelles, et sous le soleil elles miroitent. Mais les
toits d'ardoises sont plats et monotones, uniformes et indifférents,
tandis que les tuiles inégales, arrondies, bossuées ont l'air de
bouger, de remuer, de s'étirer comme de bonnes tortues de jardin qui
soupirent après le beau temps ou font le gros dos pour protester
contre le vent et la pluie. Les teintes vont du rouge au noir, en
passant, avec lenteur ou brusquerie, par tous les tons dégradés. Et si
l'on a des yeux pour voir, on peut, rien qu'à leur patine, deviner
l'âge de la maison.

Mais cet âge est inscrit avec précision sur la plaque noircie de la
grande cheminée qui est la gloire de la cuisine. Dès que j'avais su
épeler mes lettres et mes chiffres, mon père m'avait donné à lire la
date dont je comprenais bien qu'il tirait de l'orgueil, tandis que mon
grand-père ricanait de la petite cérémonie et murmurait par derrière,
à mi-voix pour ne pas trop attirer l'attention et assez distinctement
pour que je l'entendisse néanmoins: «Laissez donc cet enfant
tranquille!» Est-ce 1610 ou 1670, on ne peut pas trancher la
difficulté avec certitude. Il faudrait convoquer toutes nos académies
locales. Le trait qui rejoint la barre est trop horizontal pour un 1,
et ne l'est pas assez pour un 7.

--Ça n'a aucune importance, m'expliqua mon grand-père à qui j'en
référai.

Cependant je ne doutai plus que ce fût 1810, lorsque mon manuel
d'histoire m'apprit que cette année-là fut assassiné Henri IV. Mon
imagination exigeait la rencontre d'un événement historique. «_Le roi
sortit du Louvre en carrosse. Il était au fond de sa voiture, dont les
panneaux se trouvaient ouverts. Un embarras de deux charrettes à
l'entrée de la rue de la Ferronnerie, qui était fort étroite, força le
carrosse royal de s'arrêter. Au même moment, un homme de trente-deux
ans, de physionomie sinistre, de grande taille et de forte corpulence,
barbe rouge et cheveux noirs, François Ravaillac, met un pied sur une
borne, l'autre sur l'un des rayons de la roue, et frappe le roi de
deux coups de couteau dont le second coupe la veine pulmonaire. Henri
s'écria: «Je suis blessé» et expira presque à l'instant._» J'ai
retenu mot pour mot le récit du manuel que je n'ai pas retrouvé. Le
terrible portrait qu'il trace du meurtrier a sans doute aidé ma
mémoire. Et je pouvais mesurer l'importance des dates à ce trait
significatif que la figure du coquin accusait infailliblement trente-
deux ans. Trente-deux, et non pas trente et un ni trente-trois. La
rapidité du drame n'empêchait point de noter ce détail avec
exactitude. Et quand l'historien ajoutait qu'en hâte on ramenait au
Louvre le roi tout percé du poignard de Ravaillac, je me représentais
le cortège à la porte de la maison. La maison, c'était notre Louvre.

La cuisine était peut-être, était sûrement la plus belle pièce, la
plus vaste, la plus confortable, la plus honorable: on aurait pu y
donner des banquets et des bals. C'était la mode autrefois et je ne
suis pas de ceux qui la blâment, croyez-le, bien que j'aie osé
transformer cette cuisine en un hall dallé de marbre blanc et noir,
bien encadré de panneaux boisés, bien éclairé par une baie vitrée qui
occupe tout le côté du couchant. Je continue d'y chercher des marmites
et des casseroles, surtout la broche qu'on tournait, et d'y humer le
fumet des ragoûts et des rôtis, et chaque fois que j'y vois entrer des
invités, je suis tenté de maudire la sottise des domestiques et de
m'écrier: «Quelle drôle d'idée de les faire passer par là!»

Là gouvernait alors Mariette la cuisinière. Son pouvoir était absolu.
Meubles et gens, tout tremblait sous son despotisme. L'espace,
heureusement, permettait d'échapper à sa surveillance. Il y avait des
coins d'ombre où l'on parvenait tant bien que mal à se dissimuler, et
notamment sous le vaste manteau de la cheminée. Cette cheminée avait
été mise à la retraite comme un vieux serviteur: je ne savais pas
pourquoi, mais je devine que c'était pour des raisons d'économie.

Elle eût consommé des forêts. On pouvait s'installer commodément à son
abri et s'asseoir sur des chenets de pierre qui étaient scellés. En
levant la tète, on voyait le jour tout en haut. Quand la nuit vient
plus vite en automne, je me penchais pour apercevoir une étoile. Et
même, un soir que je passais à contre-coeur dans la cuisine déserte et
obscure, je fus effrayé par un carré blanc qui gisait comme un drap
bien déplié juste sur la pierre du foyer. C'était la défroque d'un
fantôme: ils la rejettent peut-être ainsi au moment de s'évanouir et
la laissent comme un témoignage indéniable de leur visite. La lune
jouait au-dessus du toit.

Plus les allées et venues étaient nombreuses, plus Mariette se
réjouissait. Sa langue la démangeait dans la solitude. En temps
ordinaire, le facteur, le fermier, les ouvriers du jardin se
succédaient à intervalles réguliers. Ils buvaient du vin rouge sans
jamais omettre d'observer les rites. On lève le coude et l'on dit: «
A votre santé», après quoi il est permis de vider un verre; mais si
l'on veut en ingurgiter un autre, même sans désemparer, il faut
répéter la même formule. Aucun d'eux n'hésitait à la répéter. J'ai bu
quelquefois en leur compagnie, et sans doute dans le même verre.

Des villages on descendait aussi pour chercher mon père quand le cas
était grave. Mon père qui était médecin ne reculait pas devant le
dérangement. J'entends encore sa phrase d'accueil, à la fois
miséricordieuse et décidée, quand il traversait l'empire de Mariette
et le trouvait occupé:

--Qu'est-ce qui ne va pas, mon ami?

Mariette dévisageait les nouveaux venus d'un coup d'oeil hostile et
perspicace, qui démasquait les simulateurs et glaçait les malheureux
dont la présence importune coïncidait avec l'heure sacrée des repas.
J'ai assisté à bien des déballages de misères paysannes: elles ne
s'avouent que peu à peu et gardent la pudeur des plaintes, comme si la
maladie était une honte. Mais je ne comprenais pas cette réserve où je
ne voyais qu'une difficulté de parole.

Octobre qui est la saison des vendanges marquait le triomphe de la
cuisinière. C'étaient alors les entrées et sorties continuelles des
vignerons qui occupaient le pressoir et qu'il fallait nourrir grand
renfort de choux et de jambon, de boeuf bouilli et de pommes de terre
dont le mélange répandait une buée chaude et savoureuse. Nous
profitions de cette agitation, mes frères et soeurs et moi, pour nous
établir sur les chenets, les poches pleines de noix que le vent avait
secouées là-bas sur le chemin de la ferme, ou que nous avions sans
permission abattues avec des gaules. Un caillou nous servait de
marteau pour les écraser sur la pierre. Si la coque verte leur était
restée, il en jaillissait un jus qui tachait les mains et les habits,
et dont les meilleurs savons ne parvenaient pas à chasser les signes
révélateurs. Mais le fruit bien pelé, bien blanc, pareil à un poulet à
la broche pour dîner de poupée, craquait sous la dent délicieusement.
Ou bien nous faisions _brisoler_ des châtaignes, sournoisement, sur un
coin du fourneau. Et nous goûtions le plaisir d'avoir chaud par tout
le corps, après avoir subi au dehors, en traînant nos pieds dans les
feuilles sèches, les bises d'automne qui dans mon pays sont âpres et
rudes.

Plus d'une fois aussi, j'ai suivi avec curiosité les mouvements de
Mariette quand elle étouffait la volaille. Sa dextérité, comme son
indifférence, était extrême. Tel le bourreau le plus exercé, elle
décapitait les canards qui continuaient de courir sans leur tête, ce
qui me frappait d'admiration. Un jour, elle me demanda de maintenir
pendant l'opération un de ces volatiles récalcitrants. Comme je
refusais mon concours d'une voix indignée, elle me dit avec la
brusquerie qui lui était familière:

--Eh! faites le dégoûté vous en mangez bien!

Je ne vais pas vous conduire à travers toute la maison. Ce serait trop
long, car elle a deux étages, dont le second est beaucoup moins âgé
que le premier, plus un grenier et la tour. La tour, au sommet de
l'escalier en colimaçon, commande les quatre horizons de ses quatre
fenêtres. Cette vue multipliée, trop étendue à mon gré, ne
m'intéressait pas beaucoup. Je suppose que les enfants détestent ce
qui se perd, ce qui ne sert pas, les nuages, les paysages brouillés.
Les jours de gros temps, on entendait de là le vent qui menait un
vacarme infernal: on l'aurait pris pour un être vivant, puissant et
incivil qui insultait les murailles avant de les jeter bas. L'escalier
n'était pas trop clair, à la tombée de la nuit, on y prenait peur
facilement et, à cause des marches qui s'amincissaient en s'encastrant
dans la colonne de support, on risquait, si l'on allait vite, de se
_carabosser_. Carabosser est un verbe que tante Dine avait inventé
pour les chutes violentes obtenues par précipitation et d'où l'on se
relevait meurtri, éclopé et enflé: il doit venir de la mauvaise fée
Carabosse. Quant au grenier, nul de nous n'y aurait pénétré sans
compagnie. Une seule lucarne lui accordait avec parcimonie une lumière
insuffisante, de sorte que les tas de bois, les fascines et tous les
objets mis au rancart, qui peu à peu venaient à prolonger indéfiniment
leur existence inutile, prenaient des aspects bizarres d'instruments
de torture ou de personnages menaçants. En outre, les rats s'y
livraient des batailles rangées, et des pièces qui étaient au-dessous
on aurait cru assister à des courses organisées, avec sauts
d'obstacles. De temps à autre on y mettait le chat, un superbe angora
fainéant, gourmand et peu guerrier, qui sans doute craignait pour sa
fourrure et miaulait de frayeur jusqu'à ce que tante Dine, qui en
avait soin, le délivrât de sa corvée militaire, ce qui ne tardait
jamais.

Le salon, dont les volets, d'habitude, étaient fermés et qu'on
n'ouvrait que pour les jours de réception ou de cérémonie, nous était
formellement interdit, et de même le cabinet de mon père, encombré de
livres, d'appareils et de fioles, où l'on ne s'aventurait qu'au cours
d'explorations rapides, où je voyais entrer toutes sortes de tristes
figures qui, pour la plupart, se détendaient à la sortie. Mais, en
revanche, on nous abandonnait la salle à manger. Elle fut le théâtre
de scènes tumultueuses, et plus d'une fois les chaises durent être
rempaillées ou leur dossier remplacé. Nous envahissions en désordre la
chambre de ma mère qui était très grande, et disposée de telle sorte,
au centre de l'appartement, que tous les bruits y venaient. Ainsi ma
mère, doucement, sans qu'on le sût, veillait sur la maison; il ne s'y
passait rien qu'elle n'en fût aussitôt avertie. Et même, dans notre
avidité de conquête, nous nous emparions de la salle de musique, petit
salon octogone, d'une sonorité merveilleuse, qui donnait sur un balcon
orienté au sud. Les soirs d'été, les veillées se faisaient là, à cause
du balcon.

Il me reste à parler du jardin. Mais si j'en parle honnêtement, vous
croirez, comme la dame de Paris, qu'il s'agit de l'un de ces vastes
domaines qui entourent les châteaux historiques. Je n'arrive plus à
comprendre, quand je m'y promène, comment il a pu me paraître si
grand, et dès que je n'y suis plus, il reprend dans mon souvenir sa
véritable importance. C'est peut-être qu'il était alors si mal
entretenu qu'on avait l'impression de s'y perdre. Sauf le potager dont
les plates-bandes s'alignaient en bon ordre, tout y poussait à
l'aventure. Dans le verger, où les poires et les pêches que palpaient
nos doigts insinuants ne parvenaient pas à mûrir avant d'être
cueillies, montait une herbe drue et haute, aussi haute que moi, ma
parole! Et je songeais tout de suite aux forêts vierges que
traversaient _les enfants du capitaine Grant_. Une roseraie, chef-
d'oeuvre d'un aïeul ami des fleurs, s'épanouissait dans un coin
lorsque bon lui semblait, et sans le secours des tailles ni des
arrosoirs. Ma mère, quand elle avait des loisirs, bien rarement, lui
donnait ses soins, mais il aurait fallu un homme de l'art. Les allées
étaient envahies par la mauvaise herbe, et il fallait les chercher
pour les trouver. En revanche, d'autres qui n'avaient pas été tracées
surgissaient au milieu des pelouses. Et juste sous les fenêtres de la
chambre de ma mère coulait une fontaine: le jour, on ne l'entendait
pas, à cause de l'habitude, mais la nuit, quand tout se tait, sa
plainte monotone remplissait le silence et me prédisposait, sans que
je susse pourquoi, à la tristesse.

Je néglige une vigne qui aboutissait aux bâtiments de ferme, et dont
nous n'étions occupés que pour la soulager de ses raisins, et je viens
enfin au plus beau fouillis de buissons, de ronces, d'orties, de
toutes plantes sauvages, qui nous appartenait en propre. Là nous
étions les maîtres et seigneurs souverains. Il n'y avait plus, avant
le mur d'enceinte, qu'une châtaigneraie qui n'était que la
prolongation de notre territoire réservé. Quand je dis: une
châtaigneraie, c'est quatre ou cinq châtaigniers. Mais un seul fait
déjà une grande ombre. Il y en avait un dont les racines avaient
descellé un pan de muraille. Par cette brèche ouverte, dont je ne
m'approchais pas sans inquiétude, je m'imaginais que des voleurs
pénétraient.

Il est vrai que j'étais armé. Mon père m'avait raconté _l'Iliade_ et
_l'Odyssée_, la _Chanson de Roland_ et diverses autres épopées d'où je
sortais bouillant, impétueux et héroïque. J'étais tour à tour Roland
furieux ou le magnanime Hector. Avec une épée de bois je livrais aux
Grecs ou aux Sarrasins, que figuraient les buissons, des combats
meurtriers, dont pâtissaient quelquefois de paisibles choux et
d'inoffensives betteraves que je taillais en pièces.

Mes armes m'étaient fournies par un des singuliers ouvriers qu'on
employait au jardin ou à la vigne. Il y en avait jusqu'à trois qui
travaillaient isolément, chacun dans son coin, avec des attributions
spéciales, mais avec une besogne indéterminée. On évitait de les
réunir, car ils se détestaient. Où les avait-on recrutés?

Leur choix provenait sans doute de la mémorable incurie de mon grand-
père qui laissait tout le monde tranquille, et la terre pareillement,
ou de la bonté de ma mère bien capable d'avoir repêché ces tristes
débris.

Le premier en date, le plus ancien dans mon souvenir, mon armurier par
surcroît, s'appelait Tem Bossette. Nom et prénom étaient, je pense,
des surnoms. L'origine n'en est pas malaisée à découvrir. Tem devait
venir d'Anthelme qui est un saint vénéré dans ma province. Quant au
sobriquet de Bossette, j'ai cru longtemps que c'était une allusion
indélicate à la voûte qu'il portait sur le dos à force de se pencher
sur sa pioche. Mais j'ai trouvé une étymologie plus conforme à sa
paresse et à son caractère, et je la soumets humblement MM. les
philologues qui sauront lui consacrer, selon leur habitude, plusieurs
volumes in-folio. Chez nous, la bosse a plus d'un sens: elle désigne
notamment la futaille où l'on dépose la vendange pour la ramener
commodément des vignobles, et je vois encore l'effarement peint sur le
visage d'un ami à qui je faisais les honneurs de ma ville natale et
qui lisait une affiche, une simple petite affiche composée de ces
quelques mots: _A vendre une bosse ovale_. «Heureux pays, me dit-il,
où les bossus font commerce de leur gibbosité!» Et il se crut malin en
ajoutant: «Mais trouvent-ils acquéreurs? » Je lui expliquai sa
méprise. Or notre Tem était un ivrogne célèbre. Notre cave surtout le
savait. _Bossette, petite bosse_: lui aussi devait contenir la
vendange. Et, même, à la fin de sa vie, aurait-on pu supprimer le
diminutif.

Il me fabriquait des sabres avec les échalas de la vigne. En
récompense je lui portais des bouteilles supplémentaires que
j'obtenais de tante Dine, plus spécialement chargée de l'office, en
lui représentant la splendeur de mon armement. On se plaignait bien de
temps à autre que les ceps fussent dépourvus de tuteurs. Les sarments
sans attache se résignaient à ramper. Ils pompaient toute l'humidité
du sol. Mais grand-père, indifférent, ne blâmait personne, et veuillez
compter tous les échalas qui étaient indispensables à mon équipage. Il
m'en fallait pour mes panoplies, et il m'en fallait pour mes écuries.
Le nombre de mes chevaux attestait ma magnificence. Avec un bâton
entre les jambes, j'acquérais une étonnante vélocité, et pour chaque
bataille je changeais de monture.

Tem Bossette eût été grand s'il se fût tenu droit, mais il était gros
à n'en pas douter et sa tête ronde ressemblait assez à une courge. «
Grosse tête à rare esprit », disait de lui, en pinçant les lèvres,
Mimi Pachoux qui était jardinier, pépiniériste, lampiste, fumiste,
serrurier, menuisier, réparateur d'horloges et de faïences, frotteur
de parquets, scieur de bois, commissionnaire et je ne sais quoi
encore. Ah! si! quand la saison était mauvaise, il portait les morts.
Se présentait-il une difficulté, avait-on besoin d'une aide?--
Appelez Mimi! proclamait grand-père. Et l'on appelait Mimi, ce qui
demandait plusieurs heures, car on ne le trouvait jamais, de sorte
que, lorsqu'il arrivait enfin, le travail était fait, mais on lui en
attribuait le mérite:

--Ce Mimi, pas plus tôt venu, tout s'arrange!

Représentez-vous un petit bout d'homme mince, maigre, net, prompt, vif
et, par surcroît, invisible. Invisible, c'est comme je vous l'affirme,
à moins que vous ne préfériez lui accorder le don d'ubiquité. Il
entamait le matin plusieurs journées, à six heures chez l'un et
quelquefois en avance --oh! ce Mimi, quel zèle! --A six heures cinq
chez l'autre, et avant le quart chez un troisième, s'annonçait
bruyamment au premier, courait chez le second, volait chez le dernier,
se glissait en tapinois, sortait en secret, rentrait en catimini,
répondait ici, expliquait là, réclamait ailleurs, apparaissait,
disparaissait, reparaissait, commençait en hâte, continuait
précipitamment, n'achevait rien, et le soir touchait sa paie de trois
côtés à la fois. Mon grand-père rapportait que plusieurs personnes de
ses relations voyaient leur double. Mon père disait que c'était une
maladie bien connue et qu'il suffisait de boire. J'essayai, mais je
vis tout bouger. C'était Tem Bossette qui buvait, mais notre Mimi
Pachoux voyait son triple.

Quant au dernier ouvrier de notre équipe, il ne fallait pas le perdre
de vue une minute parce qu'il voulait absolument se pendre. Il avait
fait plusieurs tentatives qui avaient échoué. On se relayait pour sa
surveillance. Mariette lui refusait la moindre ficelle, même s'il en
avait le plus pressant besoin, et on l'utilisait spécialement dans les
espaces découverts. Les premiers temps on l'appelait Dante, mais son
nom était Béatrix. Son surnom lui venait du spirituel archiviste
départemental. Avec sa figure longue et malchanceuse il brûlait
d'aller aux Enfers, et sans cesse on lui coupait la corde. Peu à peu
il fut le Pendu et on ne le désigna plus autrement. Très peu de gens
consentaient à l'employer, à cause de la police qu'il exigeait pour
éviter une catastrophe. Ma mère fut sa providence. On lui confiait les
gros travaux, mais il les abandonnait généreusement à tante Dine qui
était forte, active et capable de remuer jusqu'aux tonneaux, ce qu'il
considérait avec admiration, les bras ballants et la bouche ouverte.
Cette bouche ne contenait que deux dents qui, par un hasard
merveilleux, se juxtaposaient avec exactitude, de sorte que,
lorsqu'elles s'appuyaient l'une contre l'autre dans ce désert, on
pouvait croire que c'était la même qui unissait les deux mâchoires.

Vous comprenez maintenant à quel point notre jardin était inculte.
L'aurais-je mieux aimé couvert de fleurs et de fruits que dans cet
état lamentable où il me semblait immense, profond et mystérieux? Cher
vieux jardin aux herbes folles, toujours un peu humide à cause de
l'ombre excessive des branches abandonnées à leurs caprices, où j'ai
tant joué et tant inventé de jeux, où j'ai connu la gloire des
combats, la curiosité des explorations, l'orgueil des conquêtes,
l'ivresse de la liberté, sans omettre l'amitié des arbres et la saveur
des fruits cueillis en cachette, vous êtes aujourd'hui méconnaissable.
Ratissé, peigné, taillé, arrosé, du sable fin dans les allées, un
gazon ras autour des corbeilles, ne pensez pas avec vos beautés
nouvelles m'éblouir...

Quand je m'y promène, c'est à l'aventure. J'écrase les plates-bandes,
je piétine les pelouses, je menace les fleurs jusqu'à ce que le
nouveau jardinier, qui a remplacé à lui seul, et trop bien, Tem
Bossette, Mimi Pachoux et le Pendu, me crie d'une voix altérée par
l'émotion:

--Faites donc attention, monsieur!

Il faut l'excuser. Il ne sait pas que je rends visite à mon jardin
d'autrefois.

Mais, pour compléter ce portrait de la maison, il manque... oh!
presque rien! Presque rien et presque tout, une ombre et un pas.

Le pas de mon père, personne ne s'y est jamais trompé. Rapide, égal,
sonore, il ne pouvait se confondre avec nul autre. Dés qu'on
l'entendait retentir, tout changeait comme par enchantement. Tem
Bossette enfonçait sa pioche avec une vigueur insoupçonnée; Mimi
Pachoux, qu'on avait cessé de voir, surgissait comme un diable d'une
botte; le Pendu se mesurait avec un fût important; Mariette activait
son feu, nous rentrions dans le rang, et grand-père, je ne sais
pourquoi, s'en allait. Y avait-il une question à trancher, un ennui à
supporter, une menace à craindre? Quand on avait annoncé: Il est là,
c'était fini, toute inquiétude se dissipait aussitôt, chacun respirait
comme après une victoire. Tante Dine surtout avait une manière de
proclamer: _Il est là!_ qui eût mis en fuite l'agresseur le plus
résolu. Cela signifiait: _Attendez donc vous allez voir ce qui va se
passer. Ce ne sera pas long! En un instant, justice sera rendue!_
Avertis de cette présence, nous nous sentions une force invincible.
C'était une impression de sécurité, de protection, de paix armée. Et
c'était aussi une impression de commandement. Chacun occupait son
poste. Mais grand-père n'aimait ni à commander ni à être commandé.

L'ombre, c'est, derrière le volet à demi clos de sa fenêtre, celle de
ma mère qui n'a pas tout son monde rassemblé autour d'elle. Elle
attend mon père, ou notre retour du collège. Quelqu'un est absent.
Elle craint pour lui. Ou bien le temps est orageux, elle interroge le
ciel pour savoir s'il faut allumer la chandelle bénite. Une autre paix
émanait d'elle, une paix, comment dirais-je? qui s'étendait au delà
des choses de la vie, qu'on recevait en dedans, qui calmait les nerfs
et les coeurs, une paix de prière et d'amour. Cette ombre, que je
guettais chaque fois que je rentrais, que je guette encore quand même
je sais bien qu'elle n'est plus là, qu'elle est ailleurs, c'était
l'âme de la maison qui transparaissait comme la pensée sur un visage.

Ainsi nous étions gardés.

Au delà de la maison il y avait la ville, en contre-bas comme il
convient, et plus loin un grand lac et des montagnes, et plus loin
encore, sans doute, le reste du monde. Ce n'étaient que des annexes.

II

LA DYNASTIE

En ce temps-là régnait mon grand-père.

Avant lui une longue suite d'ancêtres avait dû exercer le pouvoir, à
en juger par les portraits qu'on avait rassemblés au salon. De ces
portraits la plupart avaient beaucoup noirci, de sorte que, si l'on ne
laissait pas la lumière pénétrer à flots, il devenait assez difficile
de deviner le contenu des cadres. L'un des plus abîmés était celui qui
m'étonnait davantage. On ne voyait guère que le visage et la main, un
visage et une main de femme or, on m'avait appris son rôle important
aux armées, et je me demandais comment un homme si jeune et si joli
avant tant pu se battre. La dame à la rose me retenait aussi: j'avais
beau tourner autour d'elle, je recevais de tous les côtés sa fleur et
son sourire. Je passe sur d'autres bustes plus rébarbatifs, engoncés
dans de hauts cols et des foulards comme on en voit aux gens enrhumés,
et j'arrive aux deux tableaux qui occupaient la place d'honneur à
droite et à gauche de la cheminée: l'un portait l'habit bleu à galon
d'argent, le gilet écarlate, la culotte blanche et le tricorne noir
des gardes-françaises, l'autre le bonnet à poil et la capote bleue
boutons dorés et passepoils rouges aux manches et au col de grenadier
de la vieille garde. Le soldat du roi et le soldat de l'empereur se
faisaient pendant. Tous deux avaient bien servi la France, à en croire
leurs décorations. Mon père, avec orgueil, m'avait raconté leurs
exploits et révélé leur grade. Je ne les regardais pas sans une
certaine crainte révérencielle. Ils n'étaient pas beaux, ayant plus
d'os que de chair et des traits taillés à la diable. Mais je n'aurais
pas osé les déclarer vilains. Leurs yeux se fixaient sur moi
lourdement et m'inspiraient de la gêne. Ils me reprochaient de n'avoir
pas encore remporté de victoires extraordinaires comme le grenadier à
la Moskova, ou tout au moins subi d'héroïques défaites comme le garde-
française à Malplaquet. Longtemps, je n'ai su que ces deux noms de
batailles. Et je rougissais des sabres de bois de Tem Bossette et des
échalas que j'enfourchais. Je comprenais que mes chevauchées dans le
jardin, ce n'était pas sérieux, ce n'était pas vrai. Ces deux
portraits redoutables, tantôt m'exaltaient d'orgueil et tantôt
m'accablaient de leur importance. Un jour que je les considérais sans
plaisir, mon grand-père s'approcha de moi et me jeta négligemment avec
son petit rire sec et sa moue la plus impertinente:

--Peuh! ce n'est que de la mauvaise peinture.

Il est dangereux d'apprendre trop tôt l'esthétique aux enfants. Je me
réjouis que ce fût de la mauvaise peinture. Du coup, le soldat du roi
avec son tricorne et le soldat de l'Empire sous son bonnet à poil
perdirent tout prestige. Leur biographie ne me fut plus rien. J'étais
libéré de cette servitude à quoi oblige l'admiration. Je reprenais
l'avantage sur ce passé qui était mal peint et je pouvais mesurer avec
insolence la galerie des ancêtres.

Un jour il fut question de les exiler au galetas. Grand-père désirait
les remplacer par des gravures.

--Elles sont du dix-huitième siècle, expliquait-il pour mieux
convaincre.

Il formula sa proposition avec simplicité et politesse, comme la chose
la plus naturelle du monde. Mais tante Dine poussa des cris indignés,
et mon père déploya cette calme autorité qui brisait toute résistance.
Grand-père n'insista pas; il n'insistait jamais. Cependant je le
comprenais, puisque c'était de la mauvaise peinture.

Le gouvernement de mon grand-père était irrégulier et indifférent.
Autant dire qu'il n'y en avait pas. Quand je lus dans mon manuel
d'histoire, ou dans celui de mes frères aînés, le chapitre consacré
aux rois fainéants, je pensai immédiatement à mon grand-père. Il ne
tenait point du tout à ses prérogatives. Cependant il s'appelait
Auguste. Je le savais parce que ma grand'tante Bernardine; celle que
nous désignions sous le nom de tante Dine et qui était sa soeur,
l'appelait ainsi le plus rarement possible, car son prénom l'agaçait.

--Oui, déclara-t-il un jour, on m'a appelé Auguste, je ne sais fichtre
pas pourquoi. C'est encore un coup des ancêtres. On vous colle pour le
restant de vos jours une étiquette ridicule.

Bien que de taille moyenne, il donnait au premier abord une impression
de grandeur, à cause de sa belle tête dont il ne tirait point vanité
et qu'il portait avec nonchalance. Son nez fin se busquait légèrement.
Ses cheveux blancs, qu'il n'eût jamais fait tailler sans les brusques
interventions de tante Dine, bouclaient un peu, et sans cesse il
plongeait les mains dans sa longue barbe annelée, pareille à celle de
l'empereur Charlemagne sur les images, par crainte des grains de tabac
qu'elle pouvait recéler, car il fumait et prisait. De plus près, cette
impression de prophète s'atténuait, se volatilisait. Il regardait trop
souvent à terre, ou levait sur vous des yeux vagues qui ne
consentaient pas à vous voir. On sentait qu'on n'existait pas pour
lui, et rien n'est plus vexant. Il ne se souciait de rien, ni de
personne; ses vêtements lui tenaient au corps par la grâce de Dieu et
de tante Dine. Que leur coupe fût bonne ou mauvaise, il n'en a jamais
rien su. Volontiers, il eût attendu, pour en changer, qu'ils le
quittassent les premiers. Leur usure le mettait à l'aise. Il a
toujours ignoré, je pense, l'usage des bretelles, et celui des
cravates lui paraissait une concession misérable à la mode. Il
détestait tout ce qui le gênait et se serait accommodé pour la journée
entière d'une robe de chambre verte et d'un bonnet grec en velours
noir dont il se trouvait bien et qu'il lui arriva d'apporter au
déjeuner de midi. Quand nous le voyons apparaître dans cet
accoutrement, mes frères et moi, nous étouffions nos rires qu'un
regard de mon père suspendait, mais ce regard même contenait un blâme
pour la fameuse robe de chambre.

On avait beaucoup de peine à obtenir son exactitude aux repas.

--Eh! déclarait-il avec bonhomie, on mange quand on a faim. Cette
réglementation est absurde.

--Cependant, objectait mon père qui, visiblement, n'était pas content
et qui essayait de parler avec douceur, --mais de la douceur de mon
père se dégageait encore une impression d'autorité, --il faut de
l'ordre dans une maison.

--L'ordre, l'ordre, oh! oh!

Il fallait entendre ces _oh! oh!_ discrets, sourds, lancés à la
cantonade, qui atteignaient toute la régularité établie, et
qu'accompagnait un petit rire sec. Ce petit rire plaçait immédiatement
grand-père au-dessus de ses interlocuteurs. Je n'ai rien rencontré,
dans les expressions humaines, de plus inquiétant, de plus moqueur, de
plus ironique que ce petit rire. Il vous donnait aussitôt l'idée que
vous étiez une bête. Il me faisait l'effet de ces sécateurs bien
tranchants avec lesquels on élague les rosiers: ric, rac, les fleurs
tombent; ric, rac, il n'y a plus rien. Or grand-père en faisait
l'injure, involontaire sans doute, à tout le monde.

Sa présidence à table était honorifique et non effective. Non
seulement il ne dirigeait pas la conversation, mais il ne la suivait
que par hasard et quand ça lui chantait. Du reste, il ne s'occupait de
rien. Se promenait-il dans le jardin, poussait-il jusqu'à la vigne,
Tem, Mimi et Pendu réunis ne parvenaient pas à obtenir de lui une
indication. Il esquissait un geste vague qui signifiait: «Laissez-
moi en repos.» Le trio n'insistait pas outre mesure, car ce silence le
favorisait et les choses n'en marchaient pas mieux.

Une autre supériorité qu'il avait, outre son rire, c'était son violon.
Ne figurait-il pas dans la galerie des portraits, tout jeune et tout
frisé, avec une guitare dans les mains?

--De ma vie, je n'ai pincé de cette affreuse machine, protesta-t-il un
jour. Mais un Italien de passage a éprouvé le besoin de me
barbouiller.

--Tu étais si joli, proclama tante Dine. L'artiste fut enthousiasmé.

--Oh! l'artiste!

Il passait de longues heures dans sa chambre à jouer de son
instrument, mais demeurait plus longtemps encore à l'examiner avec
amour, à le palper, à tendre ou à détendre les cordes, à frotter
l'archet avec la colophane. Ainsi les faucheurs dans les champs
passent plus de temps à affûter leurs faux qu'à faucher; ils peuvent
taper dessus avec un caillou indéfiniment.

Quand il jouait, il exigeait qu'on s'en allât. Il jouait pour lui
seul, et un peu toujours les mêmes airs, car je l'écoutais de la
porte, assez souvent, et plus tard j'ai reconnu dans le _Freischütz_
et dans _Euryanthe_, dans _la Flûte enchantée_ et le _Mariage de
Figaro_, des passages qu'il affectionnait. Les rythmes clairs de
Mozart prenaient la forme de cette joie de respirer que l'on goûte
sans le savoir dans l'enfance, comme une eau limpide se soumet aux
contours d'une vase; mais Weber me donnait le désir imprécis de
choses que je ne pouvais définir: j'étais au choeur d'une forêt dont
les allées se perdaient. C'était une heureuse initiation.

Cependant tous les morceaux n'avaient pas ce mérite. Comment l'aurais-
je su? Tout est bon à une sensibilité qui s'élance. Je ne puis
aujourd'hui encore entendre l'ouverture de _Poète et Paysan_ sans être
secoué d'émotion. Un soir, à Lucerne, au bord du lac, le plus banal
des orchestres dans le plus banal des hôtels préluda à cette
ouverture. Autour de moi les convives en smoking et en robe décolletée
continuaient de causer et de rire, comme s'ils ne s'apercevaient de
rien, comme s'ils étaient sourds. Alors je sentis que j'étais seul, et
mon coeur se fondit, et je crus que j'allais pleurer. L'orchestre ne
jouait pas pour le public, il ne s'adressait qu'à moi. Ce n'était plus
l'art médiocre du compositeur autrichien, c'était le souvenir de mon
entrée enfantine dans l'empire mystérieux des sons et des rêves, dans
la forêt dont les allées se perdent.

A la même époque le chant d'un de mes camarades, au collège, acheva de
me bouleverser. Ce fut à une cérémonie de première communion. Je
n'étais pas encore admis à la Table Sainte et j'avais tout le loisir
de l'écouter. Il chanta cette mélodie de Gounod: _le Ciel a visité la
terre_, et c'était vrai que le ciel me visitait, m'envahissait,
m'emportait. Tout mon être vibrant faisait partie de ce chant. La voix
montait, montait, et bien sûr elle allait se briser. Elle n'était pas
assez forte pour résister à des notes aussi puissantes et qui
remplissaient toute la chapelle. Elle était pareille à ces jets d'eau
si minces que le vent les coupe et qu'on ne les voit plus retomber.
Elle s'est brisée en effet à l'âge de l'adolescence; la mort a pris
mon camarade à seize ans.

Il y avait aussi une boîte à musique que mon père m'avait apportée de
Milan où il avait été appelé en consultation. Quand la vis se
déclenchait, il en sortait de frêles notes fêlées, voilées, un peu
tremblantes, et une petite danseuse tournait sur le couvercle. Elle
posait gravement et en cadence ses pieds pointus, comme si elle
accomplissait un rite sacré. Cela composait un spectacle doux et
triste. Combien je fus désenchanté, plus tard, quand je constatai la
frivolité des danseuses au bal où je cherchais cette tendre douceur et
cette chère tristesse!

Les rois fainéants, dans mon abrégé d'histoire, étaient accompagnés
des maires du palais qui, de simples officiers d'abord chargés du
gouvernement intérieur, devinrent premiers ministres et les maîtres
mêmes de leur maître. Au collège, on nous citait avec éloge Pépin
d'Héristal et Pépin le Bref qui fut le père de Charlemagne. Grand-père
n'étant pas un roi très sérieux, je m'attendais à ce que mon père
s'emparât du pouvoir. Mais pourquoi témoignait-il tant de respect à
grand-père, au lieu de le déposséder? L'histoire m'enseignait une
attitude différente. Grand-père, c'était, pour les fermiers, ouvriers
et gens de service, _Monsieur_ tout court, ou _Monsieur Rambert_, et
père, c'était _Monsieur Michel_. Il ne serait venu à l'idée de
personne d'appeler Monsieur, de consulter Monsieur, de demander un
ordre à Monsieur. C'est Monsieur qui aurait protesté: --Qu'est-ce que
vous me voulez encore? Laissez-moi tranquille. Je n'ai pas le temps
(je n'ai jamais su pourquoi il n'avait pas le temps). Adressez- vous à
Monsieur Michel... Lui-même, ainsi, donnait l'exemple. J'en avais
conclu, comme tout le monde, qu'il n'était bon à rien. Et de temps à
autre, sans qu'on sût pourquoi, ne réclamait-il pas contre l'oubli où
l'on le mettait des affaires du palais, je veux dire de la maison?
Tandis que dès qu'il s'agissait d'une détermination grave, d'un ordre
important, on entendait de tous côtés ce cri de ralliement: --Où est
Monsieur Michel? Appelez Monsieur Michel...

J'ai parlé du pas de mon père. Il y avait aussi sa voix. Elle sonnait,
secouait, ragaillardissait. Il ne l'élevait jamais et il savait que
c'était inutile. Elle ouvrait les portes, pénétrait jusqu'aux chambres
les plus retirées, et en même temps versait aux coeurs une force
nouvelle comme en donne un bon verre de vin rouge, à ce que prétendent
les gens qui s'y connaissent. Quand il arrivait en retard pour le
dîner à cause de tous les clients qui se pendaient après lui, on
n'avait pas besoin d'agiter la cloche. De l'antichambre il proclamait
comme un édit:

--A table!

Et les habitants dispersés se rassemblaient en hâte.

--Quelle voix! protestait grand-père qui sursautait.

Je ne puis lire des phrases comme celles-ci qui reviennent, plus ou
moins, dans tous les manuels d'histoire, sauf dans ceux d'aujourd'hui
où les batailles sont escamotées comme si elles se gagnaient toutes
seules: --_A la voix de leur chef, les soldats s'élancèrent à
l'assaut... A la voix de leur général, les troupes se reformèrent_...
sans entendre cette voix de mon père dont toute la maison vibrait. Tem
Bossette, qui en avait une peur effroyable, l'entendait du fond de la
vigne. Le pas annonçait la présence, mais la voix ordonnait. Cependant
les ouvriers ne dépendaient pas de mon père; mais pour eux, mais pour
tous, il était le chef. Tout, chez lui, contribuait à donner cette
impression la taille, le visage aux traits droits, barré d'une
moustache dure et courte, les yeux perçants dont on ne supportait pas
volontiers le regard. De sa personne se dégageait une sorte de
fascination. Tante Dine, qui avait le sens populaire, l'exprimait rien
qu'en disant: _Mon neveu_. Elle en éclatait d'orgueil. Le grenadier
du salon ne devait pas arrondir autrement la bouche pour parler de
l'Empereur. A cette fascination je n'avais pas échappé, et même dans
ma révolte je ne cessai pas de lui rendre un culte secret. Mais
l'esprit de liberté nous porte à contredire nos plus sûrs instincts
sous prétexte d'affranchissement.

Ne croyez pas qu'il fût sévère avec nous. Il ne tirait sur la bride
que si nous prenions une fausse direction. Seulement, je n'ai jamais
rencontré chez personne une telle aptitude à commander. Malgré sa
profession absorbante, il trouvait le loisir de s'occuper de nos
études et de nos jeux, et même il les élargissait par les récits
d'épopée qu'il nous faisait avec un art accompli. Ma mémoire les a dès
lors retenus pour toujours. On voyait bien qu'il honorait les
portraits de famille. Il nous transmettait oralement le passé des
ancêtres, mais je ne pouvais oublier que ce n'était que de la mauvaise
peinture. Quand nous nous sentions observés par lui, nous devinions
qu'il y avait dans cet enveloppement de notre faiblesse par sa force
autre chose que de la tendresse et peut-être de la fierté, mais quoi?
Je sais maintenant qu'il cherchait sur nous les signes de notre
avenir. Son amour de la durée ne se contentait pas de l'ancienneté de
sa race, il voulait suivre celle-ci jusque dans l'obscur travail du
temps et consolider son destin. Notre bonheur même lui était moins
cher que la soumission de notre volonté à la tâche commune. Ce que
contient le regard paternel, l'enfant sait bien que c'est son image,
et cette certitude lui suffit.

Il nous enseigna tout petits le respect de ce qu'il appelait déjà
notre vocation. Nous en comprimes dès lors l'importance. Ma soeur
Mélanie qui était l'aînée de tous, mes frères Bernard et Etienne
avaient de très bonne heure annoncés leur choix qui était l'armée pour
Bernard, et les missions pour les deux autres. Il ne songeait pas à
les contrarier, bien qu'il dût renoncer peut-être à d'autres vues
qu'il avait sur eux. La rieuse Louise se marierait; ce n'était pas
pressé. Quant à Nicole et à Jacques, ils étaient tout de même trop
minuscules pour qu'on s'occupât de leur avenir.

--Et toi? m'avait demandé mon père.

Comme je n'avais rien trouvé à répondre, il avait exprimé tout haut
son désir:

--Tu nous resteras.

Ainsi était-il admis que je resterais pour garder la maison. Ce rôle,
que j'estimais peu séduisant, ne m'emballait pas, tandis que les
autres étaient parés de la poésie du départ. Je ne confirmais ni
n'infirmais l'opinion qu'on se faisait de mon sort. Mais j'éprouvais
une folle envie de me soustraire à ces arrangements, à ce pouvoir qui
me dominait. De sournois désirs de rébellion germaient en moi contre
cela même que j'aimais. Ils lèveraient plus tard, sous une influence
imprévue.

Je devrais maintenant parler de la reine. N'est-ce pas son tour?... En
vérité je ne le puis et il ne faut pas me le demander. L'ombre que je
cherche en rentrant, derrière la fenêtre, et dont notre absence
suffisait provoquer l'inquiétude... oui, je consens encore à l'évoquer
ainsi. C'est bien elle, mais lointaine et cachée. Si je veux
m'approcher, je ne trouve plus mes mots.

Avez-vous remarqué, aux beaux jours d'été, la buée bleue qui flotte
sur les pentes? Elle permet de mieux fixer les claires beautés de la
terre. Si je pouvais poser ce voile transparent sur le visage
maternel, il me semble que j'oserais mieux dire sa suavité et la
limpidité des yeux qui ne pouvaient croire au mal. Quelle force
inconnue recélait donc cette douceur? Mon grand-père, qui se gardait
de toute influence rien que par son petit rire si vexant, et qui même
devant son fils ne perdait pas ce moyen de défense, l'abandonnait
habituellement devant ma mère. Et mon père, dont l'autorité semblait
inébranlable et infaillible, se tournait vers elle comme s'il lui
reconnaissait une puissance mystérieuse.

Cette puissance, je le sais maintenant, c'était Dieu qui habitait en
elle, soit qu'elle fût allée Le chercher à la première messe avant que
personne fût réveillé, soit qu'elle Lui offrît ses travaux quotidiens
dans la maison...

Mes frères et soeurs et moi, nous composions le peuple. Dans tout
royaume il faut un peuple. Il est vrai que, dans la plupart des
maisons d'aujourd'hui, on cherche où le peuple a passé. Le roi et la
reine, tristes comme des saules pleureurs, se regardent vieillir avec
ennui. Ils n'ont rien à gouverner et ils n'emporteront pas leur
couronne. Chez nous, le peuple était nombreux et bruyant. Si vous
savez compter, vous n'ignorez déjà plus que nous étions sept, de
Mélanie qui me devançait de sept ans jusqu'à Jacques le dernier qui me
suivait à six ans de distance.

Tout ce bataillon, avant d'être conduit à la manoeuvre, recevait une
première inspection de tante Dine qui était préposée aux revues de
détail.

Elle était d'une activité que les années ne ralentissaient pas et que
les servantes, sauf Mariette, exploitaient sans vergogne toujours
allant et venant, de la cave au galetas, par les escaliers, car elle
oubliait la moitié des travaux qu'elle comptait entreprendre, ou
suspendait brusquement ceux qu'elle avait entrepris, commençant un
nettoyage, l'abandonnant pour chasser la poussière d'un meuble, menant
la guerre contre les toiles d'araignées au moyen d'une tête de loup,
sorte de brosse fixée au bout d'une perche, ou bondissant sur l'un de
nous qui avait crié. Elle nous a bercés, lavés, habillés, pouponnés,
pomponnés, gardés, amusés, occupés, soignés, caressés tous les sept,
et même un huitième qui est mort sans que je l'aie connu.

Encore conviendrait-il d'ajouter à ce chiffre imposant mon grand-père
à qui elle épargnait tout souci. Il n'était pas exigeant pourvu qu'il
eût immédiatement sous la main ce qu'il désirait, il ne réclamait rien
à personne. Et il fallait respecter le désordre de sa chambre qu'il
entretenait scrupuleusement, prétendant qu'on ne retrouve pas ce qui
est rangé. Il se laissait dorloter avec négligence et n'y prêtait pas
d'attention, sauf quand on l'agaçait par quelque exagération de soins.

Pour notre éducation et notre instruction, pour la direction morale,
tante Dine se mettait, malgré la différence d'âge, à la dévotion de ma
mère, pour qui elle professait un attachement, une admiration sans
bornes. Jusque dans la vieillesse, elle n'accepta que des fonctions
subalternes. Quand elle avait déclaré: «Valentine veut ceci,
Valentine a dit cela» (Valentine, c'était ma mère), il n'y avait pas à
discuter. Elle obéissait à la lettre sans même chercher à pénétrer
l'esprit. Aucune de ses pensées ne lui restait pour elle-même elle les
distribuait aux autres sans exception. A la gronderie elle n'entendait
rien et baissait la tête quand nous recevions une réprimande, en
manière de protestation contre la dureté du pouvoir. Non seulement
elle ne nous dénonçait pas, mais elle trouvait à nos pires fautes des
excuses inattendues, et si merveilleuses qu'elles désarmaient
quelquefois, rien que par l'étonnement qu'elles provoquaient.

--Cet enfant a pris des poires.

--C'était pour soulager l'arbre qui ne pouvait plus les porter.

--Cet enfant mange salement. Il a mis les mains dans son assiette
d'épinards.

--C'est dans la joie de voir de la verdure.

Nos études ne l'intéressaient pas. Mais elle avait cette culture de
l'âme qui communique à l'esprit sa fleur de délicatesse. On en savait
toujours assez si l'on était honnête et bon catholique. Et même elle
estimait qu'on remplissait de trop bonne heure notre cervelle, et d'un
tas de sciences inutiles. L'histoire des païens ne lui disait rien qui
vaille, et pour l'arithmétique, elle n'avait jamais su compter. En
revanche, notre santé, notre propreté, notre gaieté, étaient son
affaire. Elle chantait pour nous endormir, elle chantait pour nous
distraire, elle chantait pour nous faire marcher. Ses chansons
tintinnabulent dans mes souvenirs. Il y avait une berceuse où nous
devenions tour à tour général, cardinal, empereur, et dont le refrain
était destiné à nous inspirer de la patience par un avenir si
reluisant:

En attendant, sur mes genoux, Beau chérubin, endormez-vous.

Mais le beau chérubin ne se pressait pas de s'endormir.

Il y avait aussi le _Nid charmant_ que de _méchants petits lutins à la
mine éveillée_ voulaient détruire et qu'il fallait respecter, car

C'est l'espoir du printemps, C'est l'amour d'une mère.

Ou bien c'était Silvio Pellico prisonnier qui, d'une voix perçante,
réclamait sa brise d'Italie. Un de mes premiers jeux fut l'évasion de
Silvio Pellico, mais je ne savais pas qui c'était. Mes chansons
préférées étaient peut-être _l'Etang_ et _Venise_. Je les nomme ainsi,
faute d'en savoir davantage. _L'Etang_ racontait un effroyable drame
de noyade:

Petits enfants, n'approchez pas, Quand vous courez par la vallée, Du
grand étang qu'on voit là-bas, Qu'on voit là-bas sous la feuillée.

Écoutez ce qu'il arriva D'un enfant blond qui s'esquiva Des bras de sa
mè-è-è-ère.

L'enfant blond poursuivait une libellule et la _demoiselle aux ailes
d'or_ l'entraînait dans l'eau froide. Ça lui apprenait à s'esquiver
des bras maternels. Quant à _Venise_, j'en ai retenu pareillement les
premiers vers, y compris leur faute de français:

Si Dieu favorise Ma noble entreprise J'irai-z-à Venise Couler
d'heureux jours.

Est-ce la magie de ce nom de ville inconnue ou la mélancolie de la
ritournelle: je n'imaginais pas de plus beau voyage que de s'en aller
dans cette Venise dont on m'avait montré les gondoles au stéréoscope.
J'ai longtemps hésité, crainte d'une déconvenue, à réaliser ce projet
qui me venait d'une si lointaine musique, une de ces musiques que nous
continuons d'entendre en nous bien après les jours d'enfance. Faut-il
que ce soit l'une des plus sûres gardiennes du foyer qui, par l'effet
d'une simple romance chantée pour nous calmer, soit la première à nous
enflammer la cervelle? Et quand, plus tard, j'ai vu enfin la cité aux
rues mouvantes et aux palais roses, je l'ai abordée avec respect, me
souvenant que cette visite représentait une _noble entreprise_, comme
si, déjà, la puissance de son charme était contenue tout entière par
avance dans la naïve berceuse de tante Dine.

De ses innombrables chansons, quelques-unes, je le crois, étaient de
son invention. Ou, du moins, faute de se souvenir exactement de leur
texte, je suppose qu'elle les recomposait à sa manière. Certain _Père
Grégoire_, notamment, mi-parlé, mi-chanté, ne saurait figurer dans
aucun recueil. Une charmante vieille dame à qui j'en faisais part un
jour m'assura que le père Grégoire existait aussi dans le Berry, du
côté de la Châtre, sous le nom de père Christophe. C'est déjà de la
prose rythmée, et cela se déclame sur un ton de mélopée qui éclate
brusquement aux finales. Toute une petite comédie de la vanité y tient
en quelques phrases. Jugez plutôt, car je vais essayer de citer de
mémoire.

_Le père Grégoire est sorti de chez lui ce matin_. Jusque-là rien que
de naturel: le père Grégoire va se promener, c'est son droit, mais
attendez le détail qui caractérisera cette sortie: _Un beau bouquet
de coquelicots à son chapeau_. Il faut enfler la voix sur les
coquelicots. Cette fleur des champs devient un symbole de faste et
d'ostentation. Ah! eh! le père Grégoire n'est plus l'honnête homme qui
va respirer l'air de la campagne, c'est un vieux beau qui fait
fantaisie: il parade, il piaffe, il caracole, il entend qu'on le
regarde et qu'on l'admire. Mais vous serez puni, père Grégoire; un
mauvais destin vous guette! _Chemin faisant, son chien se prit de
querelle avec le mien_. On donne cette nouvelle simplement. Elle
semble au premier abord de mince importance. Fâcheuse affaire
cependant: une bataille de chiens dans une petite ville, --comment!
vous ne le savez pas? vous n'avez donc jamais vécu en province? -- une
bataille de chiens présente une gravité exceptionnelle. Les maîtres
interviennent, ils prennent parti, et le vaincu jure que ça ne se
passera pas de la sorte! Des familles se sont brouillées pour des
batailles de chiens. Quelle est l'origine de la haine des Capulets et
des Montaigus? peut-être une bataille de chiens. Et précisément notre
père Grégoire veut intervenir: son chien a le dessous, il est roulé
dans la poussière comme une quenelle dans la farine. _Le père
Grégoire, voulant les séparer, tomba le nez dans le corttin_. Il s'est
précipité, la canne haute, son pied a glissé, et le voilà par terre,
en triste posture, surtout le nez, car il n'a pas eu de chance dans
l'emplacement de sa chute. Ici, il convient de prendre un ton
lamentable, l'apostrophe qui suit doit revêtir une ampleur de
désolation infinie: _Pauvre père Grégoire!_ Un point de suspension.
On le plaint, car sa mésaventure est grande. Mais la plainte devient
tout à coup ironique et c'est l'orgueil qu'elle vise: _voilà son
bouquet de coquelicots bien loin de son chapeau_. Les insignes de sa
vanité sont souillés. Il peut rentrer chez lui se laver et se brosser.
Il ne rapportera pas les coquelicots. Sans les coquelicots, rien ne
lui serait arrivé.

J'attribue le _Père Grégoire_ à tante Dine à cause de la fertilité de
son imagination qui chaque jour lui fournissait de nouveaux contes
pour notre enchantement. Les grandes personnes ne sont pas volontiers
de plain-pied avec les enfants. Elles veulent trop se baisser. Tante
Dine trouvait d'instinct ce qui nous convenait. Ses histoires nous
tenaient haletants. Quand je cherche à les arracher au passé pour m'en
faire honneur, elles s'enfuient avec des sourires: «Non, non, me
disent-elles (car je les approche de tout près, mais nous sommes de
chaque côté d'un grand trou qui est profond s'il n'est pas bien large
et qui est la fosse commune de toutes mes années écoulées), à quoi bon
? tu ne saurais pas te servir de nous. Regarde: nous avons pris la
couleur du temps; comment la décrirais-tu?»

Lorsque le grand-père nous surprenait assis en rond autour de notre
conteuse, il secouait la tête en signe de désapprobation.

--Balivernes, murmurait-il, balivernes! On doit la vérité aux enfants.

Nous demandions à tante Dine ce que c'étaient que des balivernes.

--C'est, nous expliquait-elle par manière de vengeance, quand on joue
du violon.

Entre ses chants et le violon de grand-père, c'était quelquefois un
vacarme assourdissant.

Tante Dine possédait une autre faculté merveilleuse: celle de créer
des mots. Je vous ai cité _Carabosser_, mais elle en inventait par
centaines, et si bien adaptés aux objets qu'on les comprenait
aussitôt. Je ne puis davantage les transcrire. Transcrits, ils perdent
leur valeur. Ou bien je ne sais pas les orthographier: la langue
parlée n'est pas la langue écrite, et cette langue imagée avait la
verdeur et la saveur populaires. Tante Dine employait aussi des mots
rares --où diable les avait-elle découverts? car elle lisait peu --
qui étaient singuliers et sonores tout comme s'ils lui appartenaient
en propre, et que, plus tard, un peu surpris et bien amusé, j'ai
relevés dans le dictionnaire où je ne les eusse pas cherchés. Ainsi,
pour abaisser ma superbe, elle me qualifia un jour d'_hospodar_, et un
autre, de _premier moutardier du pape_. J'ignorais que les hospodars
étaient des tyrans de Valachie et que c'est avoir une haute opinion de
soi-même que de se croire le premier moutardier du pape. Mais ces
titres inconnus dont elle m'affublait me représentaient un gros homme
habillé de rouge, qui commandait avec de grands cris, et je ne voulais
pas lui être comparé.

Laissez-moi, chère grand'tante Bernardine, vous apostropher à la façon
du pauvre père Grégoire. Si mon enfance fait dans mon souvenir un
grand tintamarre, comme si elle était montée sur une de ces mules
toutes harnachées de grelots qui ne sauraient marcher sans musique et
qui, de loin, donnent l'impression d'un important convoi, je le dois à
vos histoires et à vos chansons. La voici qui s'avance joyeusement et
bruyamment dès que ma pensée l'appelle, c'est-à-dire tous les jours. A
cause d'elle, je ne pourrai jamais me plaindre du sort. Je l'entends
avant de la voir, mais quand elle surgit au détour du chemin qui vient
à moi du passé, elle porte dans ses bras toutes les fleurs du
printemps. Vous méritez bien que je vous en offre un bouquet, et même
un bouquet de coquelicots, pour toutes vos romances qui s'ajoutaient à
vos soins et à vos prières. Car vous priiez tout fort, sur l'escalier
comme à l'église, et même quand vous brandissiez la tête de loup. Le
silence vous était désagréable. C'est pourquoi, chère tante Dine, je
le romps ce soir et vous parle...

Tante Dine menait une garde sérieuse autour de la maison. Pour s'en
approcher, il fallait montrer patte blanche. Elle désignait sous le
nom de _ils_ les ennemis invisibles qui étaient censés nous investir.
Longtemps ces _ils_ mystérieux nous effrayèrent. Nous les cherchions
autour de nous dès qu'elle en parlait. A force de ne pas les
rencontrer, nous finîmes par en rire, sans savoir que ce rire nous
désarmait et que plus tard nous devions les retrouver en chair et en
os. Sa partialité ne fut jamais en défaut. Dès que la famille était en
cause, elle exigeait qu'on lui adressât des louanges immédiates, sans
quoi elle se rebiffait, prête au combat. Quelqu'un ayant hasardé un
blâme anodin se vit toiser de pied en cap et, pour masquer sa défaite,
voulut manier l'ironie.

--J'oubliais, déclara-t-il, que votre maison, c'est l'arche sainte.

--Et la vôtre l'arche de Noé, répliqua-t-elle du tac au tac, sachant
que son interlocuteur recevait toutes sortes de gens hétéroclites.

On pétrissait alors le pain à l'office, dans un pétrin quasi
séculaire, avant de le porter au four banal. Tante Dine, qui aimait
les gros ouvrages, surveillait cette opération et même, volontiers, y
mettait les mains. Un jour que j'y assistais, au moment où la servante
allait mélanger la farine, l'eau et le levain, ma tante la secoua avec
vivacité.

--A quoi pensez-vous, ma fille?

--A pétrir, mademoiselle.

--Vous oubliez le signe de la croix.

Car, dans les bonnes maisons on n'omet pas le signe de la croix sur la
farine blanche qui va se changer en pain. A table, mon père, avant
d'entamer la miche, ne manquait point de tracer une croix avec deux
entailles du couteau. Quand c'était grand-père qui remplissait
l'office de panetier, j'avais bien remarqué qu'il n'en faisait rien.

Ce fut l'un de mes premiers étonnements. Dès le début de la vie, je
compris l'importance des dissentiments religieux.

Grand-père jouait de son violon quand il lui plaisait. Mais lui-même
n'aimait pas à être dérangé. Nous en fîmes l'expérience. Ma soeur
Mélanie et mon frère Etienne, qui de leur première communion
conservaient une piété ardente et même un peu agressive, avaient
édifié une petite chapelle dans une armoire de ce salon octogone que
nous appelions la salle de musique parce que, jadis, on y donnait des
concerts et qu'on y avait laissé un vieux piano à queue. Etienne et
Mélanie, c'était décidé, quand ils seraient grands, évangéliseraient
les sauvages, comme Bernard l'aîné serait officier et reprendrait
l'Alsace-Lorraine, et Louise la cadette, toujours généreuse,
épouserait un fabricant de champagne, afin que nous puissions boire
librement de ce vin doré et vivant où nous n'avions jamais fait que
tremper nos lèvres les jours de fêtes de famille. Ainsi, l'avenir
s'organisait à merveille, sauf mon sort personnel qui demeurait
incertain. Mélanie tenait son nom de la petite bergère dauphinoise qui
jouissait alors d'une vogue considérable: on parlait à mots couverts
du secret de la Salette. Quelquefois je lui demandais si elle ne
demandait pas d'être mangée par les anthropophages dont ma géographie
illustrée m'avait révélé l'existence. Loin de ralentir son zèle, cette
affreuse perspective ne réussissait qu'à l'exalter. Etienne n'aspirait
pas moins violemment au martyre, bien qu'une mésaventure lui fût
arrivée au collège: ses camarades, admirant sa dévotion, avaient
compté qu'il accomplirait un miracle le jour de sa première communion
et, le miracle n'ayant pas eu lieu, ils l'en avaient un peu méprisé.

Je n'ai jamais su quelle sorte de vêpres ou de complies nous disions
devant l'armoire. Les cérémonies consistaient en cantiques vociférés
en choeur. J'étais, malgré mon jeune âge, convié à ces manifestations
cléricales. Ce jour-là nous déployions précisément une énergie de
catéchumènes. Mélanie surtout lançait éperdument ses notes sur le
diapason le plus élevé. Sa piété était en raison du bruit qu'elle
faisait. La salle de musique était malheureusement proche la chambre
du grand-père. Tout à coup, au beau milieu de notre ferveur, la porte
s'ouvrit et grand-père apparut. Il ne s'occupait jamais de nous, mais
quand nous entrions par hasard dans son rayon visuel, il nous traitait
avec bienveillance. Or, il semblait fort irrité: sa robe de chambre
dégrafée, son bonnet grec rejeté en arrière, sa barbe en désordre lui
donnaient un aspect terrible qui contrastait avec ses manières
habituelles. D'une voix aigre il nous interpella:

--Il n'y a pas moyen de reposer tranquillement dans cette maison!
Fermez-moi cette armoire, et tout de suite!

Nous avions troublé sa sieste, et son égalité d'humeur s'en
ressentait. Aussitôt nous fermâmes l'armoire. Et nous connûmes
d'avance l'horreur des décrets et des lois d'exception. La dévotion de
Mélanie et d'Etienne en fut augmentée, comme il arrive en temps de
persécution, mais la mienne, moins vive ou moins ancienne, je crains
qu'elle ne fût attiédie.

Elle subit peu après une autre atteinte. La Fête-Dieu se célébrait
dans notre ville avec une pompe et un éclat incomparables. On venait
de loin pour y assister. Qui nous rendra de si magnifiques, de si
imposants, de si nobles spectacles? On les a remplacés par des
réunions de gymnastes ou de sociétés de secours mutuels dont la
vulgarité est navrante. Je plains les enfants d'aujourd'hui qui n'ont
jamais eu l'occasion de sentir, parmi les acclamations populaires et
dans l'émotion générale, la présence de Dieu.

La rivalité des reposoirs divisait les quartiers; chacun luttait pour
sa bonne renommée. On les composait avec de la mousse et des fleurs,
que l'on disposait en forme de croix de lis, d'hortensias, de
géraniums ou de violettes, ou bien l'on combinait ingénieusement
d'autres dessins pieux plus compliqués. Pour eux l'on dépouillait
impitoyablement les jardins et les bois. Le plus beau était élevé sur
une terrasse plantée de vieux arbres, qui dominait le lac.

Le matin, toutes les fenêtres guettaient le jour, imploraient le ciel
pour obtenir un temps favorable. Les rues étaient bordées de sapins et
de mélèzes que les paysans, la veille ou l'avant-veille, apportaient
de la montagne dans leurs chars à boeufs. Les rubans, jetés d'un côté
à l'autre comme des câbles légers au-dessus d'un fleuve, supportaient
des couronnes, de sorte que l'on circulait sous des centaines d'arcs
de triomphe improvisés. Et de-ci, de-là, pour mieux orner sa façade,
chacun installait, sur une table recouverte d'une nappe immaculée, des
images, des vases, des statues avec un luminaire, et disposait des
corbeilles de roses pour ravitailler le bataillon des anges. Dans les
plus pauvres ruelles, des bonnes femmes étalaient au dehors tout ce
qu'elles avaient de précieux et jusqu'à des daguerréotypes de parents
ou des bonnets bien festonnés, afin de mieux honorer le passage du
Saint-Sacrement. Ainsi la ville entière se parait comme une jeune
mariée pour la cérémonie nuptiale.

Devant l'église on se rassemblait, les confréries en costumes avec
leurs bannières, les fanfares dont les cuivres frottés avec soin
reluisaient, les enfants des écoles, celles des filles et celles des
garçons dont les plus petits agitaient des oriflammes, et la
population massée derrière ces compagnies officielles qui étaient
rangées en bon ordre. Alors sur le parvis s'avançait avec lenteur le
cortège sacré, tandis que sonnaient toutes les cloches à la volée:
anges aux ailes de papier d'argent, qui puisaient dans un petit panier
suspendu à leur cou les pétales de fleurs dont ils jonchaient le
parcours; sacristains et clercs aux soutanes rouges, brandissant à
tour de bras les encensoirs d'où montaient la fumée bleue et l'odeur
poivrée; prêtres en surplis, chanoines en rochet d'hermine, et enfin
sous le dais couleur d'or pâle ou de froment mûr, surmonté aux quatre
angles d'aigrettes de plumes blanches, et escorté par quatre notables
en habit noir qui tenaient ses cordons, Monseigneur enveloppé dans une
chasuble d'or et tenant sur sa poitrine le grand ostensoir d'or.

C'était un instant solennel, et pourtant il y en avait un autre plus
impressionnant. Après avoir parcouru toute la ville, la procession
défilait pour une dernière bénédiction sur cette place qui forme
terrasse au-dessus du lac et que soutiennent les murs d'un ancien
château fort. Il était près de midi. Les rayons du soleil, tombant
d'aplomb sur l'eau du lac, s'en servaient comme d'un miroir pour
doubler leur lumière. Ils exaltaient toutes les couleurs et
principalement les ors où ils allumaient des étincelles. Autour du
reposoir s'étaient groupés les différents corps, étendards déployés.
Les soldats qui les encadraient --en ce temps-là, pour la dernière
fois, la troupe participait à la pompe religieuse --se rassemblèrent,
et l'on entendit commander: _Genou, terre!_ A ce commandement, tout
le monde s'agenouilla, les officiers saluèrent de leurs épées nues et
les clairons sonnèrent aux champs. Bien des vieilles femmes pleuraient
de bonheur en se prosternant, n'ayant plus besoin de rien voir pour
connaître que Dieu était là. Cependant un des prêtres, monté sur un
escabeau, retira l'ostensoir de sa niche fleurie et le remit à
Monseigneur, et l'auguste officiant, l'élevant en l'air, traça au-
dessus des fidèles le signe de la croix.

Le frisson qui m'agita à cette minute avait secoué toute la foule.
C'était un des de ces frissons collectifs qui révèlent à un peuple sa
foi commune.

Quand je rentrai dans mon uniforme de collégien, j'étais encore tout
vibrant. Ma mère m'attendait. Elle comprit ce que je venais
d'éprouver, et je vis ses yeux se remplir de larmes tandis qu'elle
m'embrassait avec orgueil. Elle-même, se sacrifiant, n'avait pas suivi
la cérémonie, parce qu'il fallait garder la maison et la préparer pour
les invités que nous devions recevoir ce jour-là. Mais elle était
allée s'agenouiller devant le portail, cachée par les sapins, quand la
procession avait passé. A travers les branches je l'avais bien vue.
Elle avait joint, pour un court moment, la part de Marie à celle de
Marthe.

A son tour mon père revint. Il avait chaud, il était fatigué, car on
lui avait fait l'honneur de lui offrir un des cordons du dais, et bien
qu'il fût chauve, il était resté découvert, au risque d'une
insolation.

--Chère femme! dit-il simplement.

Et il serra ma mère sur son coeur. Jamais, devant moi, il n'avait
montré sa tendresse, et c'est pourquoi j'en ai gardé mémoire. Lui
aussi, un grand enthousiasme l'animait.

Puis ce fut grand-père, tout souriant, tout pimpant, se redingote
boutonnée de travers et son chapeau noir un peu de côté, mais, à part
ces détails, d'un correction de tenue presque irréprochable.

--Eh bien! lui demanda ma mère avec une douceur triomphante, cette
fois vous y avez assisté?

Il paraît que les autres années il s'en allait et ne reparaissait que
le soir. Je comprenais à mille nuances que sur le terrain religieux il
n'y avait pas, chez moi, une entente absolue et que d'ordinaire on
évitait ce sujet de discussion. Mon grand-père ne put retenir son
petit rire impertinent que d'habitude il épargnait à ma mère:

--Superbe, superbe! On se serait cru à la fête du soleil. Les païens
n'auraient pas fait mieux.

Le visage de ma mère s'empourpra. Elle se pencha vers moi et m'envoya
au dehors sous un prétexte de commission. Au moment de sortir,
j'entendis la voix nette de mon père:

--Je vous en prie, ne plaisantez pas sur ce chapitre devant les
enfants.

Et l'ironique voix répondit:

--Mais je ne plaisante pas.

Dans la rue le reposoir le plus voisin gisait déjà comme une carcasse
de feu d'artifice après qu'on l'a tiré. Il n'en restait que les
échafaudages. En hâte on avait remisé la croix de fleurs, la mousse,
les candélabres, par crainte de la pluie, car le ciel se couvrait
brusquement, et aussi pour s'en aller dîner. Mon enthousiasme était
pareillement tombé sous une parole de doute.

A la fête de l'Epiphanie, chacun doit imiter les gestes du roi
d'occasion que la fève a désigné. S'il boit, on crie: «Le roi boit! »
et l'on se précipite sur son verre. Et si le roi se met à rire, tout
le monde rit aux éclats. Un roi ne doit-il pas savoir quand il faut
rire et quand il faut garder son sérieux?

III

LES ENNEMIS

Ce soir-là, c'était un samedi...

Je ne saurais fixer la date exacte, mais ce ne pouvait être qu'un
samedi, puisque je rencontrai devant le portail, en rentrant, Oui-oui
qui hochait la tête et la Zize Million qui vérifiait sur sa paume
ouverte le chiffre de sa rente.

Le samedi était le jour des pauvres. D'habitude nous regardions,
l'abri d'une vitre, leur défilé, car tante Dine, qui tenait pour la
différence des classes, nous mettait prudemment à l'écart de leur
vermineux contact. La Zize ou la Louise était une folle à qui l'on
versait régulièrement chaque semaine un modeste subside de cinquante
centimes qu'elle appelait sa rente. Sa folie ne diminuait pas ses
exigences: une nouvelle servante, mal informée, lui ayant fait grief
en ne lui octroyant que deux sous, reçut dans la figure cette monnaie
insuffisante. La tête lui avait tourné en attendant un gros lot. Elle
ne parlait que de millions et le nom lui en était resté.

Quant à Oui-oui, il devait ce sobriquet à son chef branlant dont il
soutenait le poids assez mal et qui remuait sans cesse de haut en bas
à la façon de ces animaux articulés qui sont l'ornement des bazars et
dont un marchand astucieux vante le mouvement pour augmenter leur
prix. Nous avions encouru sa colère, ma soeur Mélanie et moi, dans une
circonstance mémorable. Mélanie, ayant lu dans l'Evangile qu'un verre
d'eau donné à un pauvre nous serait rendu au centuple, s'avisa d'en
offrir un à Oui-oui. Elle voulut même, dans sa bonté, que je
participasse à son aumône. Je portais la carafe, prêt à proposer une
seconde tournée. Mais il considéra notre présent comme une injure.
Grand-père, quand il connut cette malheureuse tentative, acheva notre
déroute:

--Offrir de l'eau à cet ivrogne! Plutôt que d'en toucher, il préfère
ne pas se laver.

Et, devant nous, il tendit à Oui-oui un verre de vin rouge qui fut
englouti d'un trait, puis un second, puis un troisième. Toute la
bouteille y passa. Grand-père, s'il recevait cent fois son offrande,
serait copieusement abreuvé dans le royaume céleste.

Grand-père, quand il croisait des mendiants au moment de sa promenade
quotidienne, réclamait qu'on leur distribuât du pain et non pas de
l'argent.

--L'argent est immoral, déclarait-il. Partageons nos miches avec ces
braves gens.

Je ne comprenais pas pourquoi l'argent était immoral. Cependant on
retrouvait, émietté, devant la grille, au pied des colonnes de pierre,
tout le pain qu'on avait donné et que les pauvres avaient méprisé.

Ce devait être un samedi de juin. Il faisait grand jour encore, bien
qu'il fût plus de sept heures du soir quand je rentrai à la maison, et
au bord du jardin s'élevait une motte de foin que Tem Bossette avait
dû faucher, en prenant son temps. A peine marmonnai-je un: _Bonjour
Oui-oui, bonjour la Zize_, sans même attendre la réponse. Je ne
refermai pas le portail qu'ils avaient laissé ouvert, et je me glissai
dans le corridor qui conduisait à la cuisine, car je m'étais attardé,
au retour du collège, jouer avec des camarades dans un petit chemin
qu'on appelait _derrière les murs_, parce qu'il longeait des
propriétés fermées comme des forteresses. Je ne blâmais pas cette
farouche façon de se clore, bien que j'esse préféré ces barrières ou
ces haies qui permettent de satisfaire la curiosité et n'arrêtent pas
brusquement le regard; mais grand-père, quand il passait par là, ne
cachait pas son dégoût:

--La terre est à tout le monde, et on la ligote comme si elle voulait
se sauver!

Il en parlait comme d'une personne vivante. Hors de chez nous,
j'aurais bien admis que rien ne fût clos. La terre ne m'appartenait-
elle pas?

_Derrière les murs_, nous organisions de grandes parties de billes au
beau milieu de la route, certains de n'être pas dérangés. Si quelque
char s'y engageait, le conducteur, arrêté par nos protestations,
attendait patiemment que nous eussions fini, et parfois même
s'intéressait aux péripéties du jeu, après quoi il continuait son
chemin. Personne, alors, n'était pressé. Aujourd'hui, c'est le
boulevard de la Constitution, et il faut s'y garer des automobiles. Je
ne sais où s'en vont jouer les petits enfants d'aujourd'hui.

Ma hâte ne provenait pas de la crainte d'être grondé pour mon retard.
J'étais sûr qu'on n'y songerait même point. Mais rien qu'en approchant
de la grille, j'avais retrouvé l'inquiétude particulière qui habitait
alors la maison, comme une invitée cérémonieuse dont la présence
inspire de la gêne à tout le monde. Les drames domestiques s'annoncent
longtemps à l'avance, par des signes comparables ceux de l'orage: une
atmosphère pénible, presque irrespirable, des pluies de larmes
intermittentes, le murmure lointain des récriminations et des
plaintes. Or, il y avait de l'électricité dans l'air. Ma mère, qui ne
manquait pas d'allumer sa chandelle bénite dès que le tonnerre
commençait de rouler, multipliait ses prières, et je voyais bien
qu'elle avait du souci, car ses yeux clairs ne savaient rien
dissimuler. Tante Dine promenait dans les escaliers une fébrile ardeur
guerrière. La colère qui l'échauffait lui communiquait des forces
invincibles, dont le Pendu s'émerveillait et dont pâtirent des
araignées qui pouvaient se croire hors d'atteinte et que délogea sans
pitié la tête de loup vengeresse. Elle adressait des menaces à des
ennemis invisibles. Ah! les misérables, ils connaîtraient à qui ils
avaient affaire! Les _Ils_ recevaient d'avance de vigoureuses raclées.
Mon père même, d'habitude maître de lui, se montrait absorbé. A table
il lui fallait rejeter la tête en arrière pour chasser les
préoccupations qui le suivaient. Et plus d'une fois je l'aperçus qui
s'entretenait à voix basse avec ma mère, en lui donnant lecture de
papiers bleus dont je ne comprenais pas les termes. On attendait un
événement considérable, peut-être un bulletin de victoire ou quelque
malheur, comme il arrive dans un pays quand les armées sont à la
frontière.

Seul, au milieu de ces conciliabules secrets, de ces angoisses
visibles, mon grand-père gardait la plus parfaite indifférence.
Evidemment l'événement qui se préparait ne le concernait pas. Il
jouait du violon, il fumait sa pipe, il consultait son baromètre, il
inspectait le ciel, il prédisait le temps, comme s'il ne pouvait y
avoir de nouvelles plus importantes, et il allait se promener. Rien ne
changeait, rien ne pouvait changer que les nuages sur le soleil. Quant
aux choses de la terre, elles étaient dénuées de gravité. Une fois mon
père tenta de lui demander avis ou de lui représenter le péril d'une
situation que je ne pouvais guère soupçonner. Son discours fut
suppliant, émouvant, pathétique, et plein d'un respect qui ne
réussissait pas à en diminuer l'autorité. Etendu sur le plancher, je
n'en perdais rien, au lieu de lire mon livre de classe. Mais je ne
retenais que des mots qui peu à peu me remplissaient d'épouvante:
_Gestion irrégulière, responsabilité, hypothèque, condamnation, ruine
totale, vente aux enchères_. Enfin je reçus cette affreuse conclusion
comme un coup de canne sur la tête:

--Alors il nous faudra quitter la maison?

Quitter la maison! Grand-père, je le vois encore, leva un peu le bras
d'un geste fatigué, comme s'il écartait une mouche, le laissa retomber
le long de son corps et répliqua avec une grande douceur qui, tout
d'abord, me trompa sur ses intentions:

--Oh! moi, qu'on habite cette maison ou une autre, ça m'est
complètement égal.

Puis, s'accompagnant de son éternel petit rire, il ajouta:

--Eh! eh! quand on est locataire, on réclame des réparations. Chez soi
on n'en fait jamais.

Ce fut à ce moment que mon père m'aperçut. Ses yeux étaient si
terribles que j'eus peur et fus pris de la chair de poule. Il se
contenta de me dire, sans hausser la voix:

--Va-t'en d'ici, mon petit. Ce n'est pas ta place.

Je me sauvai, stupéfait de cette mansuétude qui contrastait si
étrangement avec son regard. Maintenant j'y trouve un témoignage du
prodigieux empire qu'il exerçait sur lui-même. Je m'élançai au jardin,
emportant, comme une bombe sous le bras, cette déclaration formidable
: _Qu'on habile une maison ou une autre..._ L'idée ne m'était jamais
venue, ne me serait jamais venue, qu'on pût habiter une autre maison.
J'avais l'impression d'avoir assisté à un sacrilège, et en même temps
ce sacrilège s'acclimatait dans mon cerveau parce qu'il n'avait pas eu
de sanction immédiate, et qu'il s'était accompli sans aucune solennité
comme un acte de rien du tout. Etait-il possible qu'une telle phrase
eût été prononcée à la cantonade, négligemment et du bout des lèvres?
Pour la première fois mes notions de la vie étaient bouleversées. Je
fis part de mon désarroi à Tem Bossette qui ruminait appuyé sur sa
pioche. Il me prêta une oreille complaisante, mais en profita pour me
confier cette histoire personnelle:

--J'avais un fils à l'hôpital. Quand j'ai vu qu'il allait mourir, je
l'ai plié dans une couverture et je suis parti avec mon paquet. Il a
passé chez nous.

Je ne saisissais pas l'actualité de son récit qu'il me débita
fièrement, comme s'il rappelait un trait d'héroïsme. Puis il
condescendit à des explications:

--C'est votre procès qui les travaille.

Notre procès? Nous avions un procès? Je ne savais pas ce que c'était,
et bien que j'eusse vergogne de mon ignorance, j'interrogeai le
vigneron:

--Qu'est-ce que c'est, un procès?

Il se gratta le nez, sans doute pour chercher une définition:

--C'est une affaire de justice. On gagne, on perd au petit bonheur.
Mais pour celui qui perd, c'est très embêtant. A cause des huissiers
qui entrent chez vous comme dans un moulin.

Les huissiers entreraient chez nous comme dans un moulin! Aussitôt je
les imaginai sous la forme d'insectes géants, d'énormes courtilières
qui pénétraient dans le jardin par la brèche du châtaignier et
s'avançaient en rangs serrés pour investir la maison. J'avais une peur
spéciale des courtilières qui ont un corps long et gluant et deux
antennes sur la tête, et qui jouissent dans le monde agricole d'une
réputation détestable: on leur attribue toutes sortes de méfaits,
elles ravagent des plates-bandes entières. J'en avais vu, précisément,
qui franchissaient la brèche et, devant leur invasion, les armes
fabriquées par Tem Bossette n'avaient pas suffi à me rassurer:
j'avais tourné bride, si je puis dire, sur mon échalas.

--C'est la faute à Monsieur, acheva l'ouvrier qui en avait lourd sur
le coeur. Qu'est-ce que vous voulez? Il se fiche de tout, et quand on
se fiche de tout, ça n'arrange rien. Heureusement il y a M. Michel.

Ainsi, d'un côté il y avait les courtilières et mon père de l'autre.
Un combat terrible allait se livrer dont la maison serait l'enjeu. Et
pendant la bataille, grand-père, indifférent, regarderait en l'air,
selon son habitude, pour savoir d'où venait le vent. Jusqu'alors je
pensais qu'il ne jouait aucun rôle, à la façon des rois fainéants,
mais voilà qu'il provoquait des catastrophes. D'un mot il fermait les
chapelles, supprimait les portraits des ancêtres, et surtout ça lui
était parfaitement égal d'habiter une maison ou une autre. Pourquoi
pas une de ces roulottes bourrées de bohémiens bronzés comme j'en
avais vu passer devant la grille, à la grande peur de tante Dine, qui
nous faisait précipitamment rentrer en recommandant de boucher toutes
les issues et de surveiller les légumes et les fruits?

Je revenais tout endolori de cette conversation quand je me heurtai à
tante Dine, dont le Pendu quêtait l'assistance pour quelque besogne
ardue qui réclamait du nerf et du muscle.

--Le procès? lui criai-je pour me soulager.

Elle s'arrêta net dans sa marche:

--Qui t'a parlé?

--Tem Bossette.

--Il faudra renvoyer cet individu. Béatrix et Pachoux suffiront.

Elle ne se comptait pas elle-même. Seule elle distribuait à Béatrix
son véritable nom. Comprit-elle à mon accent ou à ma figure le drame
intérieur que je traversais? Elle me secoua en riant:

--Mon petit, quand ton père est là, il n'y a jamais rien à craindre,
entends-tu?

Et je fus immédiatement consolé.

Déjà elle emboîtait le pas de l'ouvrier, avec, dans la main, un
peloton de ficelle rouge que Mariette, sans doute, avait refusé de
confier à celui-ci. En s'éloignant elle agitait la tête avec orgueil
comme un cheval qui encense, et je l'entendais qui _gongonnait_:

--Ah! bien, par exemple, il ne manquerait plus que ça!

...Par quels signes, ce samedi soir, fus-je averti que le combat était
livré et qu'on en attendait le résultat? Dans la cuisine, Mariette
n'était pas à son fourneau. Elle discutait violemment avec Philomène,
la femme de chambre, qui portait la soupière au risque d'en répandre
le contenu, et avec mon vieil ami Tem, plus rouge encore que de
coutume, qui s'efforçait de rassurer l'office en prophétisant:

--Mais non, mais non, ça ira. D'abord, moi, je ne veux pas quitter le
jardin.

Dès qu'on m'aperçut, le silence se fit et, reprenant bientôt son sang-
froid, Mariette me gourmanda:

--Vous êtes en retard, monsieur François. Le second coup de cloche est
sonné. Vous serez grondé.

Et se tournant vers Philomène:

--Pourquoi restes-tu là, plantée comme un poteau?

Nous fûmes ainsi dispersés. Je comptais bien rencontrer, dans le
vestibule qui précédait la salle à manger, tante Dine qui arrivait
toujours à table la dernière, parce qu'elle découvrait, le long de
l'escalier, trente-six opérations à commencer ou terminer qui
l'obligeaient à remonter et redescendre indéfiniment. Ma tactique
réussit. Afin d'éviter la gêne d'un interrogatoire, je pris
l'offensive:

--Et le procès?

--Tais-toi: on attend la nouvelle.

--Quelle nouvelle?

--C'est aujourd'hui qu'on le juge à la Cour.

Elle avait prononcé: la Cour, avec une inconsciente pompe. Et je
pensai à la cour de l'empereur Charlemagne que célébrait mon manuel
d'histoire. Un grand personnage, un roi avec une couronne d'or sur la
tête, et revêtu d'une chasuble d'or comme Mgr l'évêque à la
procession, s'occupait de notre affaire. C'était impressionnant, mais
flatteur.

Je gagnai rapidement ma place, dans l'ombre de tante Dine. Mes frères
et soeurs, par esprit de solidarité, évitèrent de signaler mon
arrivée, de sorte que je pus avaler ma soupe sans être remarqué.
D'ordinaire, ma mère venait dans la salle à manger avant nous, pour
servir le potage. La loquacité de Philomène avait empêché cette
opération préliminaire, et j'en bénéficiai. Mes parents, d'ailleurs,
ne prenaient pas la moindre attention à ma personne: j'en pouvais
conclure qu'il se passait quelque chose. Je mis les bouchées doubles
et, mon assiette vide, je jetai sur l'assistance un regard circulaire.

A la place d'honneur, le roi régnant, mon grand-père, se penchait sur
la nappe afin de ne pas laisser tomber de la soupe sur sa barbe, et
cette précaution l'absorbait visiblement tout entier. Je n'apprendrais
rien de lui, et pas davantage de mon père qui, de l'un des angles,
commandait la table et dont le regard me fit baisser les yeux, car j'y
lus distinctement la connaissance de ma faute. Après avoir interrogé
l'un ou l'autre de nous sur l'emploi de sa journée, il s'efforça de
donner à la conversation un tour général. Mais il parlait presque
seul. Son calme, sa bonne humeur même achevèrent de me rendre la
confiance que deux ou trois cuillerées bien chaudes avaient déjà
commencé de me communiquer. Tante Dine, qui ne pouvait rester inactive
pendant les intervalles du service, s'occupait à l'avance de battre la
salade dont elle conservait la spécialité, bien qu'il eût été souvent
question de lui retirer cet office à cause du vinaigre qu'elle
répandait sans ménagement. Tout en fatiguant les feuilles vertes, elle
baragouinait de vagues exorcismes contre les mauvais sorts. Ma soeur
Louise taquinait Etienne --le petit curé --qui était distrait et à qui
on aurait pu repasser indéfiniment le même plat. Cependant Bernard et
Mélanie, les deux aînés, levaient souvent les yeux dans la même
direction que je suivis. Ils regardaient ma mère, et ma mère regardait
mon père. De lui, à cette heure, semblait dépendre notre sécurité.

On avait allumé la suspension, mais il ne faisait pas encore nuit au
dehors. Seulement les arbres paraissaient se rapprocher, épaissir
leurs branches, verser une ombre plus profonde. Par les fenêtres
ouvertes, le jardin nous envoyait, pêle-mêle, l'air frais, une odeur
de fleurs et des phalènes qui, attirées par la lumière, s'en venaient
tourner dans l'abat-jour de la lampe. Je m'intéressais à leur course,
par instants, plus attentivement qu'à l'expression trop déconcertante
des visages.

Le repas touchait à son terme et déjà l'on servait le dessert. J'avais
fini par croire qu'il n'arriverait rien du tout. Soudain Mariette se
précipita dans la salle à manger, tenant à la main un télégramme. Elle
n'avait pas pris la peine de le poser sur un plateau, elle ne l'avait
pas remis à la femme de chambre qui était chargée de la table. Tel
qu'elle l'avait reçu du facteur, elle l'apportait en personne. Elle
aussi flairait quelque nouvelle d'importance et voulait sans délai en
être instruite.

--C'est pour M. Rambert, dit-elle.

Elle dépassa la place de mon grand-père et traversa la pièce dans
toute sa longueur, comme si elle accomplissait son devoir en allant
tendre le papier bleu à mon père qui était du côté des croisées. Mon
père le reçut, mais il le tendit au destinataire véritable.

--Le voulez-vous?

--Oh! non, merci, refusa grand-père avec son petit rire. Ouvre-le toi-
même.

Néanmoins il jeta un coup d'oeil rapide et vif, que j'attrapai au
passage, sur le télégramme. Son petit rire me rappela instantanément
une crécelle qu'on m'avait retirée parce qu'elle importunait tout le
monde. Ce fut le dernier bruit. Il se fit un silence presque solennel,
si complet que j'entendais la déchirure du papier. Comment mon père
pouvait-il l'ouvrir avec si peu d'impatience? Je m'imaginais l'ouvrant
à sa place crr... crrr... ça y était. Tous nos regards convergeaient
sur le travail prudent de ses deux mains, sauf ceux de grand-père qui,
tout aussi paisiblement, débarrassait de sa croûte un morceau de
fromage et se complaisait dans cette tâche mesquine. Mon père sentit
notre anxiété et voulut sans doute la secouer à tout hasard au lieu de
lire, il releva les yeux sur nous:

--Continuez de manger, dit-il. Ce n'est pas votre affaire.

Et se tournant vers la cuisinière qui était restée penchée derrière le
dossier de sa chaise en point d'interrogation:

--Vous pouvez aller, Mariette, je vous remercie.

Elle s'en fut, vexée, sans rien savoir, mais envoya bien vite
Philomène qui ne devait pas en apprendre davantage.

Mon père lut enfin. Autant il s'était montré lent dans les
préliminaires, autant il fut bref dans sa lecture. Il dut absorber le
texte d'un trait. Déjà il mettait le télégramme dans sa poche sans un
mot, sans même un jeu des muscles. Puis il fit des yeux le tour de la
table, et sous son regard nous replongeâmes le nez dans notre assiette
:

--Allons, allons! les enfants! déclara-t-il presque gaîment. Le jour
dure encore. Dépêchez-vous d'avaler votre dessert, et vous irez jouer
au jardin.

Il avait parlé de son ton habituel qui ragaillardissait et commandait
ensemble. C'était si simple que ma mère, un instant, en fut toute
réchauffée et illuminée. Je le constatai en relevant la tête, mais ce
ne fut qu'un instant fugitif, comme ce retour de la lumière sur les
cimes après le coucher du soleil. Tout de suite la brume recouvrit le
visage maternel, et même je surpris dans ses yeux deux gouttes d'eau
qui brillèrent et disparurent sans tomber. Elle avait compris. Je
compris après elle et par elle. La mystérieuse Cour avait jugé contre
nous. Le procès, le terrible procès était perdu. Nous étions tous
consternés sans connaître au juste pourquoi, mais nous avions senti
passer sur nous le vent de la défaite. Mon père, cependant, ne
manifestait aucune gène, aucune tristesse, et mon grand-père, après
son gruyère, trempait un biscuit dans son vin, ce qu'il aimait
particulièrement à cause de ses dents qui étaient mauvaises. Il
semblait n'avoir prêté aucune attention à cette histoire de
télégramme. L'assurance de l'un me stupéfiait autant que le
détachement de l'autre. Ils atteignaient au même calme par des voies
différentes. Quant à tante Dine, elle mordait avec rage dans une pêche
qui n'était pas mûre et craquait.

Nous quittâmes la table pour gagner le jardin que la nuit envahissait
à pas de loup. Je tentai de demeurer en arrière, mais je fus entraîné
par ma soeur Mélanie; elle devinait que mes parents désiraient causer
hors de notre présence. Je ne pouvais prendre goût à aucun jeu et je
fis bientôt bande à part. Mon imagination bondissait sur un monceau de
ruines. _Ils_ nous chassaient de ta maison, comme l'ange avait expulsé
Adam et Eve du paradis terrestre. _Ils_ entraient chez nous comme dans
un moulin. _Ils_ se partageaient nos trésors, comme avaient fait les
Grecs avec les dépouilles des Troyens. Qui, _ils_? Les _Ils_ de tante
Dine; je n'en savais pas davantage. Et dans cette catastrophe une
parole me revenait, incompréhensible, effroyable et cependant
obsédante: _Qu'on habite une maison ou une autre, qu'est-ce que ça
peut bien faire?_ Ce propos de mon grand-père me révoltait et en même
temps me stupéfiait, m'attirait presque par son audace. Il me donnait
une sorte de vertige. Comment acceptait-on d'abandonner sa maison,
sans la défendre jusqu'à la limite de ses forces? Intérieurement je
criais aux armes. Et pour réaliser ce qui se passait en moi, je saisis
une des épées fabriquées par Tem Bossette, j'enfourchai mon échalas
favori et, malgré la brusque venue des ténèbres qui éteignaient les
dernières lueurs crépusculaires et que je redoutais beaucoup, je
montai au galop jusqu'au sommet du jardin, jusqu'au bois de
châtaigniers, jusqu'à la brèche. L'ombre de la nuit était déjà entrée
par là, et après elle toutes les ombres. Elles rampaient, elles
grimpaient aux arbres, elles se traînaient par les chemins, elles
remplissaient les bosquets. Il y en avait une armée. C'étaient les
courtilières, les courtilières géantes, c'étaient les ennemis de la
maison. J'essayai bien de distribuer à droite et à gauche de grands
coups d'estoc. Mais je ne rencontrais rien, et c'était pire. Alors,
désespérément, je me sauvai. J'étais un vaincu.

Ce fut un soulagement pour moi d'entendre, en me rapprochant, la voix
de ma mère qui appelait:

--François! François!

Cet appel me sauva l'honneur; mon retour précipité cessait d'être une
fuite.

Ma chambre à coucher, dont les vastes proportions m'inquiétaient, mais
que je partageais heureusement avec Etienne et Bernard, était voisine
de la chambre maternelle. Je fus longtemps avant de m'endormir. Sous
la porte de communication, j'apercevais une raie de lumière. Cette
lumière dut briller très tard, et j'entendais le son alterné de deux
voix assourdies volontairement, celle de mon père et celle de ma mère.
Le sort de la famille se débattait à côté de moi avec calme.

IV

LE TRAITÉ

Quand on est enfant, on s'imagine que les événements vont se
précipiter les uns sur les autres comme les deux camps opposés dans
une partie de barres. Le lendemain, je m'attendais à des péripéties
extraordinaires qui se traduiraient en premier lieu par un congé.
Sûrement on ne travaillait pas lorsque la maison était menacée. Je fus
étonné d'être réveillé à l'heure accoutumée, alors que je pensais
rattraper le retard de mon sommeil, et conduit au collège très
régulièrement. Etienne, distrait et d'ailleurs occupé de ses prières,
n'avait rien remarqué. Mais Bernard, l'aîné, me parut manquer de son
entrain habituel; sans doute il me jugea trop petit pour me faire
part de sa tristesse. Et nous n'échangeâmes en chemin aucune
confidence tous les trois.

Ce silence était le commencement de l'oubli. Je me remis promptement
de l'alerte de la veille, et bientôt, puisque nous continuions
d'habiter la maison, je crus à une retraite inopinée de nos ennemis.

--_Ils_ n'oseront pas, avait déclaré tante Dine.

Cependant, à quelques jours de là, je me trouvais dans la chambre de
ma mère quand elle reçut la visite de sa couturière, une demoiselle
entre deux âges, avec des cheveux acajou comme je n'en avais jamais vu
à personne. Ma mère s'excusa de la déranger pour peu de chose,
seulement une réparation et non pas la commande d'une robe neuve.

--Quand on a sept enfants, ajouta-t-elle gentiment, il faut être
raisonnable. Et puis je ne suis plus assez jeune.

--Madame est toujours jeune et belle, protesta l'artiste.

Dans mon coin j'estimais cette protestation déplacée.

Ni l'âge, ni la figure de ma mère n'appartenaient à cette dame aux
cheveux acajou, mais bien et dûment à moi et à mes frères et soeurs.
Qu'elle fût jolie ou laide, jeune ou vieille, cela ne concernait que
nous.

--Alors, conclut ma mère, voici une toilette que vous pourriez
facilement arranger un peu; vous êtes si adroite.

--Madame l'a déjà beaucoup portée.

--Justement, on s'y attache.

Cette fois, je donnai raison à la couturière qui prit un air pincé
pour accepter cet ouvrage indigne d'elle. Incontestablement la robe
dont il s'agissait avait été beaucoup portée.

Sur le moment je n'opérai aucun rapprochement entre cet épisode et
notre drame de famille. Ma mère serait toujours assez belle, et les
toilettes n'y changeraient rien. Mais les conciliabules se tenaient
généralement dans le salon octogone, où l'on ne pénétrait qu'en
traversant notre chambre à coucher. Il était fort isolé, et l'on
pouvait être sûr de n'y pas être dérangé. Nous n'y entrions plus guère
que pour nos leçons de musique, depuis que la chapelle de l'armoire
avait été désaffectée.

Là j'avais perdu ma foi au miracle de Noël. Il est vrai que le rire
sec de mon grand-père, toutes les fois qu'il était question de la
descente du petit Jésus, m'avait préparé l'incrédulité. Le matin de ce
jour de fête que tous les enfants appellent et attendent, nous
trouvions dans cette pièce un sapin dont les branches pendaient sous
le poids des jouets et qu'illuminaient des bougies bleues et roses. Au
pied de l'arbre, un enfant de cire reposait sur la paille et tendait
vers nous ses petits bras. L'âne et le boeuf n'étaient pas oubliés,
mais l'enfant était plus gros qu'eux. Ce manque de proportions les
remettait à leur rang subalterne. Je supposais, sans en approfondir le
mystère, que ce sapin poussait tout seul, pendant la nuit, avec ses
fruits étranges qui suffisaient à détourner ma curiosité. Or, un soir
du 24 décembre, comme la curiosité me tenait éveillé, je vis passer
mon père et ma mère. Ils marchaient sur la pointe des pieds:
seulement, dans les vieilles maisons, il y a toujours des planches qui
crient et trahissent la présence. Il leur arrive même de crier quand
personne ne passe, comme si elles supportaient des pas invisibles, les
pas de tous les morts qui les ont foulées. Mes parents étaient chargés
de toutes sortes de paquets. Je compris dès lors leur collaboration
avec le petit Jésus.

Maintenant, de nouveau, je crois au miracle, bien qu'il soit descendu,
comme Jésus lui-même, du ciel sur la terre. C'était un miracle
d'amour.

Comment faisaient mon père et ma mère pour réaliser à la fois les
rêves de nos sept imaginations exaltées, et distribuer à chacun de
nous les objets de paradis qu'il avait désirés? Comment, surtout, ont-
ils fait pour ne rien diminuer de la générosité divine qu'ils
représentaient pendant la période douloureuse que nous devions
connaître? Je ne cesse pas de m'émerveiller quand je vois, le jour de
Noël, dans les quartiers pauvres, les enfants courir les mains
pleines. Ce sont des joujoux de quatre sous: ils portent en eux la
vertu du miracle...

Des conciliabules secrets de la salle de musique, malgré la sonorité
merveilleuse du lieu, je n'entendais rien. Ni l'un ni l'autre des deux
interlocuteurs ne haussait la voix; ils étaient toujours d'accord.
Cependant je devinais qu'ils parlaient du procès. Quelque chose de
grave se tramait dans l'ombre. On se préparait à repousser l'ennemi.
Et je me demandais pourquoi cet ennemi ne se montrait pas.

Un matin, --un jeudi matin, --comme nous rentrions, mes frères et moi,
pour le déjeuner de midi, quelle ne fut pas notre stupéfaction, notre
horreur, en apercevant, sur une des colonnes de pierre où s'encastrait
la grille du portail, un écriteau énorme où nous pouvions lire cette
inscription scandaleuse:

VILLA A VENDRE

Nous nous regardâmes, également indignés.

--C'est un affront, déclara Bernard qui avait déjà le sens militaire.

--Mais non, c'est une erreur, assura Etienne dont l'étonnement était
sans bornes.

D'esprit abstrait et distrait, et même un peu mystique, il n'avait pas
exercé une minute sa réflexion sur les faits terre à terre que nous
avions pu observer, Bernard et moi, et qui, en nous inspirant une
crainte sacrée, nous avaient préparés à cette catastrophe.

On nous eût souffletés tous les trois que nous n'eussions pas ressenti
plus de honte. Bernard, plus hardi, tenta d'arracher l'affiche, mais
elle était solidement fixée et résista. Nous nous précipitâmes, comme
une troupe de renfort, dans la maison assiégée que je m'attendais à
trouver pleine de courtilières. La première personne que nous
rencontrâmes fut tante Dine qui gesticulait et parlait toute seule. A
peine avions-nous ouvert la bouche qu'elle comprit notre émotion, et
sa fureur aussitôt dépassa de beaucoup la nôtre:

--Oui, _ils_ veulent tout nous prendre. _Ils_ prétendent emparer de
notre propriété. J'aurais dû mourir plutôt que de voir ça.

Le mot _propriété_ prenait sur ses lèvres une grandeur solennelle.
Ainsi donc, _ils_ avaient passé la brèche; en rangs serrés _ils_
avançaient. Hors cette constatation, il ne fallait pas attendre de
tante Dine des explications plus claires.

Grand-père, qui rentrait de sa promenade, fut aussitôt interrogé. Il
nous écarta d'un geste de superbe indifférence, et il nous parut
planer bien au-dessus de nos inquiétudes. N'avait-il pas déclaré qu'il
lui était indifférent d'habiter cette maison ou une autre? Il avait
marché au grand air par cette belle matinée de juillet où tout le pays
ensoleillé semblait remuer dans la lumière, il avait bonne mine, il
était radieux; comment eût-il toléré que nous lui gâtions son plaisir
par quelque fâcheux commentaire? Il souhaita, au contraire, de nous en
communiquer une parcelle.

--J'aime, nous dit-il, ce bon soleil d'été. Et personne ne peut nous
le prendre.

Cette réponse ne pouvait calmer nos alarmes. Dans sa singularité, elle
me frappa jusque dans un moment pareil, où nous n'avions pas trop de
toutes nos énergies combatives pour résister à la menace qui pesait
sur nous, elle attirait notre attention sur un bonheur tout simple qui
n'avait pas de propriétaire attitré et qui était hors d'atteinte.
C'était une remarque que nous n'avions jamais faite. On ne songe pas,
quand on est enfant, qu'on puisse jouir du soleil.

Ma mère tenait mes deux soeurs aînées serrées contre elle. Elle
tâchait à les consoler et n'y parvenait pas, car elle partageait leur
peine. A ses pieds, les deux derniers, Nicole et Jacquot, trépignaient
au hasard. Qu'on juge de l'effet que nous produisit ce groupe de
pleureuses! Louise elle-même, la rieuse Louise, s'abandonnait à ses
larmes.

--Voici votre père, s'écria maman tout à coup. Ne pleurez plus, je
vous en prie. Il a déjà bien assez de mal.

La première elle avait reconnu son pas. L'effet de ce bref discours
fut instantané. Chacun de nous se domina rapidement, et nous
descendîmes à la salle à manger avec des figures convenables.

A table, _le père_ commença de s'absorber dans ses pensées dont nous
suivions le cours. Nous l'appelions entre nous: _le père_, comme nous
disions _la maison_. Surprit-il l'angoisse de tous ces visages tendus
vers lui? Lut-il dans tous nos yeux l'inscription flétrissante:
_Villa à vendre?_ Il nous regarda bien en face tour à tour, et d'un
sourire franc il nous rassura. Allons! il gardait son air de chef qui
commande. Nous eûmes la sensation qu'il ne pouvait accepter une
pareille déchéance. L'appétit et la paix nous revinrent ensemble, et
rarement déjeuner fut plus gai que celui-là. Nous goûtions le bien-
être de nos nerfs détendus, à l'abri de cette force qui nous
protégeait.

Après le repas, tandis que mes frères, dont les études étaient déjà
importantes, terminaient un devoir, je courus au jardin: mon après-
midi m'appartenait. La silhouette de Tem Bossette émergeait de la
vigne. Je m'approchai de lui. Il attachait les sarments trop libres
aux échalas avec des liens de paille, mais il ne demandait qu'à
interrompre ses travaux qui, si l'on en jugeait par le nombre de ceps
déjà noués, n'avançaient guère. A ses pieds, une bouteille vide
prouvait la lutte obstinée qu'il soutenait contre la chaleur.
Visiblement, il me voyait venir avec satisfaction. J'entendais à
distance le son enrhumé de sa voix. Il marronnait dans sa solitude à
la façon de tante Dine. Plus tard, j'ai mieux compris le motif secret
de son indignation. Il se rendait compte, n'étant pas si sot que le
prétendait Mimi Pachoux son rival, que sa fantaisie et son ivrognerie
le rendaient partout ailleurs inutilisable; son sort était lié
étroitement au sort de la maison. Aussi ne décolérait-il pas et ne
cessait-il de se monter la tête, sa bonne grosse tête en forme de
courge, contre le roi régnant, dont il déplorait l'inertie, la
politique intérieure et extérieure et surtout les finances. Dès que je
fus en état de l'écouter, il précisa ses griefs qu'il débattait en
lui-même obscurément:

--Vous avez lu l'écriteau, monsieur François?

--Bien sûr, je l'ai lu.

Et par esprit de famille j'ajoutai aigrement:

--Qu'est-ce que ça peut vous faire, à vous?

Cette apostrophe le suffoqua. Les yeux lui sortirent de la tête, et la
fureur de la bouche:

--A moi? A moi!

De vieilles habitudes de respect le retinrent, et il se contenta
d'étaler mélancoliquement ses mérites.

--Je bûche ici depuis quarante ans (de toutes manières il exagérait).
C'est moi qui ai planté cette vigne et ce jardin.

A la vérité, il n'y avait pas de quoi en tirer de l'orgueil. Notre
jardin ressemblait tantôt à un pré et tantôt à un bois, et les
feuilles prématurément jaunies de la vigne témoignaient d'un état
chlorotique dont une médication énergique aurait sans doute eu raison.
Mais, d'accord avec son ouvrier, grand-père se méfiait des remèdes,
aussi bien pour les plantes que pour les gens.

--Où voulez-vous que j'aille en vous quittant? avoua Tem avec
franchise. Autant me jeter à l'eau.

Ce serait la seule occasion qu'il rencontrerait jamais d'en boire un
bon coup. Faudrait-il donc le surveiller aussi et n'était-ce pas assez
de la fatigante manie du Pendu? Je confesse pourtant que je ne pris
pas cette menace au sérieux et que je n'eus pas la peine de
représenter à Tem les avantages de la vie. Déjà sa lamentation suivait
un autre cours:

--Monsieur (c'était grand-père) avait bien besoin de se lancer dans
toutes ces manigances! Et le pavage de la ville, et l'exploitation des
ardoises, et le crédit agricole. Le crédit agricole! Comme si l'on
payait jamais quand on vous faisait crédit! A quoi ça servirait,
alors, le crédit, s'il fallait ensuite payer comme tout le monde? Sans
compter d'autres bricoles, ici et là, quand il n'a besoin que du
soleil et du grand air. Faut pas se mêler de diriger, quand on se
moque du tiers et du quart. On reste tranquille, avec sa rente, dans
son coin, et on laisse les autres travailler pour vous. M. Michel,
c'est une autre paire de manches. M. Michel, à la bonne heure en voilà
un qui s'entend au gouvernement. Avec lui, rien à craindre ça marche
comme sur des roulettes. Mais qu'est-ce que vous voulez qu'il fasse
quand l'autre ne veut rien savoir?

J'apprenais confusément les entreprises philanthropiques de mon grand-
père et les fâcheux effets de son administration qui aboutissait à
notre ruine. La longue harangue de Tem, débitée sans interruption,
l'avait soulagé et altéré ensemble. Il considéra la bouteille vide qui
gisait au pied d'un cep et qui était son unique provision jusqu'au
soir. Profitant de ce répit, j'essayai de voir plus clair dans notre
déconfiture:

--Mais pourquoi vendre la maison?

--Ben! c'est le procès. Quand on a perdu, on vous prend, on vous
saisit, on vous étrangle, on vous met à la porte, on s'installe chez
vous, et vous êtes bon à jeter aux chiens.

Ce tableau épouvantable ne devait pas me rassurer. Et loin de nous
plaindre, Tem, apercevant mon grand-père qui descendait l'allée
majestueusement, la canne à la main, le nez au vent, l'air gaillard,
redoubla d'irritation contre celui qui était la enlise de tous ces
dégâts:

--C'est bien fait. C'est bien fait. Quand on a mal conduit les
affaires, on est poursuivi, pincé, condamné. Faut pas vouloir
embrasser tous les hommes comme des frères, quand on a de la bonne
terre à garder. Avec de la terre on a déjà suffisamment de tracas: il
y a assez de monde pour rôder autour. Non, regardez-le passer. Il ne
nous a même pas vus. Ça lui est égal, tout lui est égal.

En temps ordinaire, Tem ne tenait pas à être remarqué. Cette fois, il
menait un grand vacarme pour attirer l'attention et n'y réussit point.
Cet échec acheva de le dégoûter, et aussi, je pense, la perspective de
finir cette après-midi sans boire. Il lâcha délibérément la paille qui
servait à ses ligatures et, désertant son poste, il m'abandonna par
surcroît.

--Je ne veux pas voir ça! Je ne veux pas voir ça! proférait-il en s'en
allant, écoeuré et colérique.

Voir quoi? L'invasion des courtilières? Moi non plus, je ne voulais
pas la voir.

De loin j'accompagnai le fuyard jusqu'à la grille où je relus trois ou
quatre fois l'écriteau pour mieux me pénétrer de l'étendue de notre
désastre. Puis, je revins lentement en arrière. Qu'allais-je devenir?
Mes chevaux, --les échalas, --mes épées de bois, mes jeux ne m'étaient
plus rien. Je laissais, pour la première fois de ma vie peut-être, mes
bras pendre inutilement le long de mon corps. Par ce sentiment de la
vanité universelle, je naissais à la douleur. J'apprenais à me séparer
de quelque chose. La cruauté des séparations, je l'ai toujours
ressentie depuis lors à l'instant où je les entrevoyais et bien avant
qu'elles ne s'accomplissent.

J'allai me coucher dans les hautes herbes du jardin que Tem avait
négligé de faucher et, le visage rapproché de la terre, je demeurai là
un temps que je ne puis évaluer. Tout le jardin m'enveloppait d'odeurs
et je respirais le jardin. La maison, de ses fenêtres ouvertes, me
regardait par-dessus les herbes, et je pleurais la maison. La force de
mon amour pour elle m'était inconnue comme mon coeur. C'était une
chaude et calme après-midi d'été, pleine de bourdonnements d'insectes
dans la lumière. Peu à peu, je me trouvai baigné dans une douceur
molle, comme une mouche s'englue dans le miel. Et peu à peu, je
devenais heureux malgré ma peine. J'ai connu aussi, plus tard, cette
injurieuse consolation qui nous vient de la beauté des jours quand la
mort a passé.

Je m'endormis comme un bébé dans ses larmes. Lorsque je me réveillai,
le soir était entré dans le jardin sans bruît et se tenait caché sous
les arbres. Je me levai et j'allai à sa poursuite dans la
châtaigneraie. On sonna la cloche du dîner, et je revins en arrière.

Je remarquais un tas de détails auxquels je n'avais jamais pris garde
encore: le son de la cloche, la couleur rose du ciel entre les
branches, la guirlande de clématites qui pendait au balcon, le manque
de symétrie des fenêtres et jusqu'au grincement de la porte que je
poussai et qui avait toujours dû grincer pareillement. Je découvrais
avec une ardeur sauvage tout ce que j'allais perdre...

Nous ne pûmes jamais nous habituer à retrouver sans révolte, quand
nous rentrions du collège, la néfaste inscription qui déshonorait le
portail. Tem Bossette n'avait pas reparu: nous apprîmes qu'il se
grisait dans tous les cabarets. Mimi Pachoux opérait ailleurs: le
navire prenait l'eau de toutes parts, l'équipage se sauvait. Seule, la
longue figure malchanceuse du Pendu se montrait parfois, ici ou là,
comme un signal de détresse ou comme le symbole agaçant de la
malchance qui nous poursuivait.

--Il est fidèle, déclarait tante Dine qui le couvrait de sa protection
et lui facilitait la besogne.

Plus fidèle encore et faisant bonne garde autour du foyer menacé, elle
vint un jour à notre rencontre jusqu'à la grille dans un état
d'agitation anormale.

--Je vous guette, mes petits1 nous dit-elle, pour vous avertir.

Que se passait-il encore? Nous ne l'ignorâmes pas longtemps.

--Il est venu un misérable, un misérable de Paris (c'était une
circonstance aggravante, car il ne pouvait rien venir de fameux de
cette Babylone corrompue et bonne à brûler), qui se permet de visiter
la maison de fond en comble, du grenier à la cave. Votre père
l'accompagne. Je ne sais pas comment il ne l'a pas encore précipité
par une fenêtre. Il faut qu'il ait une patience dont je suis bien
incapable.

Nous étions atterrés. Un inconnu osait pénétrer chez nous! Et notre
père --le père --consentait à lui servir de guide! Tante Dine avait
raison de s'épouvanter: les lois de l'univers étaient renversées.
Comme nous entrions piteusement à notre tour, la tète basse et le feu
de la honte aux joues, nous croisâmes ce visiteur qui redescendait et
prétendait revoir la cuisine. Tout haut il critiquait, dressait des
plans, évaluait les dimensions des chambres, tout en multipliant les
gestes comme s'il construisait déjà de ses propres mains un édifice
sur les ruines du nôtre.

--L'escalier est trop étroit. La cuisine est hors de proportions avec
les autres pièces: je la transformerai en salon.

Mon père le conduisait sans empressement, mais avec politesse. Il
avait son air calme et distant, et la loquacité de l'autre s'en
ressentit quand il voulut se tourner de son côté pour mieux lui
expliquer ses projets. Nous montâmes tout droit à la chambre de ma
mère, comme à notre refuge naturel. Ma mère, qui était agenouillée sur
son prie-Dieu, se leva en nous entendant. Son émotion transparaissait
sur son visage:

--Dieu nous protégera, dit-elle.

Quand elle prononçait le nom de Dieu, elle en était comme illuminée.
Je connus à cet instant la haine de l'étranger, de l'envahisseur. La
subordination de mon père, les larmes maternelles et la maison
piétinée, jugée, évaluée en argent, ce sont là des spectacles que je
ne puis oublier. Plus tard, dans mon histoire de France, quand j'ai lu
que les alliés avaient envahi les frontières en 1814 et en 1815 et
avaient pu venir cantonner dans notre capitale, quand j'ai su que les
Prussiens nous avaient arraché, comme un quartier de notre chair, la
Lorraine et l'Alsace, je n'ai pas eu de peine à donner à ces douleurs
passées une représentation matérielle: j'ai revu très nettement ce
monsieur qui se promenait chez nous du haut en bas de la maison, comme
s'il était chez lui.

--Pourquoi l'as-tu salué? demanda tante Dine à grand-père qui revenait
de son pas lent et nonchalant.

--Je suis poli avec tout le monde.

--On ne pactise pas avec l'ennemi.

Gomment mon père, qui ne passait pas pour commode, avait-il supporté
sans broncher cet outrage? Il avait la charge de notre sécurité, et
l'exercice du pouvoir impose des obligations que les irresponsables
négligent volontiers. Sa bonne humeur nous stupéfia même dans une
autre circonstance. Un jour, à table, il dit tout à coup à maman:

--Sais-tu la grande nouvelle qui se colporte en ville?

--Je n'ai vu personne.

--On annonce notre départ. La maison vendue, nous filons. Notre
orgueil bien connu n'accepterait pas une diminution de façade. Et qui
a répandu ce bruit? je te le donne en mille. Mais non, tu ne devineras
jamais, tu as trop d'illusions sur la bonté humaine. Mes chers
confrères. Ils ont découvert ce moyen pratique de se partager ma
clientèle. Tour à tour mes malades m'en informent:

--Est-ce vrai que vous partez? Restez avec nous. Qu'allons-nous
devenir?...

C'est très touchant. Mais je les ai rassurés.

Il riait d'un grand rire d'homme de guerre accoutumé à la bataille.
Nous étions trop jeunes pour comprendre ce que contenait de mépris et
de force ce rire vainqueur, dont nous nous serions volontiers
scandalisés dans notre indignation. Bernard et Louise, surtout, vifs
et susceptibles, protestèrent avec véhémence contre une si odieuse
manoeuvre, bien qu'ils ne fussent pas conviés à donner leur avis. Ma
mère, elle, avait rougi de tout le mal qu'on voulait nous faire et
qu'elle n'eût pas imaginé en effet. Quant à tante Dine, elle montrait
le poing à ces _ils_ enfin découverts:

--Ah! les monstres! ça ne m'étonne pas. Ils mériteraient qu'on leur
introduise de force toutes leurs drogues dans le corps.

Souhait qui suscita l'hilarité de grand-père, jusque-là impassible,
mais trop ennemi des médecins pour ne pas savourer la formule de
vengeance employée par sa soeur.

Ce fut encore elle qui nous apprit, quelques jours plus tard, la
délivrance. Comme une sentinelle avancée, elle s'était portée en
dehors de la grille et nous adressait de loin des signaux auxquels
nous ne pouvions rien entendre et que nous interprétâmes de plus près
dans un sens défavorable. Sûrement l'envahisseur s'était emparé de la
place, la maison était vendue. Nous n'avions plus de toit pour nous
abriter. Selon la prophétie de Tem, nous étions bons à jeter aux
chiens.

Lorsque nous fûmes à portée, elle nous héla:

--Venez vite, venez vite. La maison est à nous. La maison est à nous.

D'un élan fou, nous accourûmes.

--L'écriteau n'y est plus, observa Bernard qui nous devançait.

Il ne restait sur la colonne que les traces des clous.

--Ah! ah! continuait la voix qui éclatait en sonnerie de triomphe.
_Ils_ ont cru l'avoir. _Ils_ ne l'auront pas.

_Ils_ ne visait plus les médecins, mais le monsieur de Paris et
d'autres acquéreurs qui s'étaient présentés pendant que nous
travaillions au collège. De son bras levé, elle nous montrait la fuite
de cette troupe dispersée.

Elle nous conduisit, d'un pas rapide malgré l'âge, dans la salle de
musique où la famille s'était réunie, sauf grand-père qui sans doute
n'avait rien changé à ses habitudes de promenade et qui probablement
ignorait notre salut. Mariette nous suivit à une distance respectueuse
: son ancienneté lui donnait droit à un rang dans le cortège.

Ma mère, très émue, caressait les cheveux de mes deux soeurs aînées,
que la joie, comme le chagrin, faisait pleurer. Mais je n'attachais
pas d'importance aux larmes de mes soeurs qui en répandaient pour des
riens. Mon père, debout, appuyé au dossier de la chaise où ma mère
était assise, souriait. Je ne lui avais jamais vu le visage aussi
rayonnant. Et par la fenêtre, en arrière du groupe, le soleil entrait
comme un invité de marque.

--L'écriteau n'y est plus, répéta Bernard sans saluer personne.

--Oui, dit mon père, nous gardons la maison.

Et comme notre enthousiasme allait déborder, il ajouta:

--Vous le devez à votre mère, et aussi à votre tante Bernardine.

Celle-ci, dont les joues parcheminées s'empourprèrent rien que parce
qu'on avait parlé d'elle quand elle-même ne gardait ni ses pensées ni
ses biens et se dépouillait ainsi naturellement tous les jours, refusa
l'éloge avec une mâle énergie:

--Quelle plaisanterie, Michel! Pour une signature de rien du tout! Il
ne faut pas égarer ces enfants.

Ma mère l'approuva sans retard:

--Elle a raison c'est votre père qui nous a tous sauvés.

Et plus bas, tournée vers lui, elle murmura, mais je l'entendis:

--Tout ce que j'ai, n'est-ce pas à toi?

Je ne m'arrêtai guère, je l'avoue, à ce débat. Evidemment le salut de
la maison ne dépendait que de mon père. En quoi ma mère et tante Dine
auraient-elles pu intervenir? Il fallait jeter dehors le monsieur de
Paris en les autres envahisseurs, comme Ulysse rentrant à Ithaque
avait chassé les prétendants. C'était un exercice de force qui ne
convenait qu'à un homme. Mes notions de la vie étaient simples:
l'homme gouvernait, et la femme n'avait charge que des choses
domestiques. Que tante Dine eût sa part, même réduite, dans l'immeuble
dont on voulait nous exproprier, je ne l'aurais pas compris, et pas
davantage ce que c'était qu'une dot et comment le consentement de la
femme était nécessaire pour que le mari en disposât.

Cependant je me rappelai la scène de la couturière. Ma mère avait sans
doute réalisé des économies sur ses toilettes et les avait apportées.
Chacun ne devait-il pas sa contribution de guerre? Aussitôt je
m'esquivai de la chambre et, quand j'y revins, je tenais à la main la
tirelire où l'on m'invitait à placer les petits sous que je recevais.
Je m'attendais à une ovation pour la magnanimité de mon sacrifice.
Sans un mot, je tendis l'objet à mon père.

--Que veux-tu que j'en fasse? fut toute sa réponse.

Un peu interloqué, mais dévisagé par tous les regards, je déclarai en
rougissant:

--C'est pour la maison.

Cette fois, mon père m'attira et me donna publiquement l'accolade avec
un ordre du jour reluisant:

--Ce petit sera notre joie.

Ainsi l'Empereur récompensait sur le champ de bataille ses maréchaux:
on ne s'étonne plus de rien dans l'histoire quand on a vécu mon
enfance.

Comme il rentrait au son de la cloche, grand-père fut informé le
dernier de ce qui s'était passé par tante Dine qui le mit au courant
dans une harangue enflammée. Il écouta avec intérêt, mais sans
passion. Sa sérénité ne fut point troublée. Et quand le récit héroïque
fut terminé, il dodelina de la tête et se contenta de cette
approbation bien maigre:

--Allons, tant mieux!

Les choses s'arrangeaient sans qu'il s'en mêlât.

V

L'ABDICATION

Je compris les jours suivants, à toutes sortes de petits signes, sans
compter les propos de l'office, que la maison n'appartenait plus à
grand-père, mais à mes parents, et qu'une simple formalité marquait
pour que ce traité fût définitif. Grand-père n'en ayant plus la
charge, bien que cette charge ne l'incommodât guère, n'en désirait pas
garder l'honneur. J'entendis plus d'une fois mon père luit tenir des
discours de ce genre:

--Je veux que rien ne soit changé ici. Je veux que tout demeure comme
par le passé. Je ne veux vous ôter que les soucis.

--Eh! eh! répliquait grand-père avec son petit rire, tu as bien de la
chance de savoir tout ce que tu veux.

Et il lissat sa barbe blanche nonchalamment, comme si rien ne valait
la peine de rien. Cependant il mijotait un projet dont nous fûmes
bientôt avertis. Quand il avait une idée, on ne pouvait l'en faire
démordre, ni par supplications, ni par protestations. Il recevait tout
pêle-mêle, algarades de tante Dine, raisonnements brefs, nets, sans
réplique de mon père, prières de ma mère, avec la même tranquillité
d'humeur, et il n'écoutait personne. A son air aimable et détaché on
l'aurait cru persuadé aisément, quand le mauvais rire apparaissait et
ruinait toutes les espérances.

Nous sûmes un beau matin sa décision d'abandonner la pièce à deux
fenêtres qu'il occupait au coeur même de la maison et qui était vaste,
confortable et facile à chauffer, pour s'en aller où? Nul ne l'aurait
deviné: dans la chambre de la tour. Cette chambre était dès longtemps
déserte, et il y soufflait un vent du diable. Il n'eut pas plus tôt
signifié sa volonté que tout le monde, après d'infructueuses
tentatives pour obtenir son désistement, dut courir au plus pressé
afin de l'aider sur l'heure dans son installation. Lui-même, sans plus
attendre, prenait déjà l'escalier avec son matériel le plus précieux.

--Laisse-nous au moins balayer, nettoyer et épousseter, lui notifia
tante Dine, armée de la tête de loup.

--Ce n'est pas la peine, assura-t-il. On vit très bien avec les
araignées et la poussière.

Ce scandale fut évité. On le devança et il dut patienter quelques
minutes, ce qu'il n'aimait guère; après quoi, résolument, il s'empara
de la rampe, muni de son baromètre, de sa caisse à violon et de ses
pipes. Il redescendit pour remonter avec sa lunette d'approche. Le
reste de son déménagement ne l'intéressait pas. Ses vêtements, son
linge, ses meubles le suivraient ou ne le suivraient pas, au petit
bonheur. Il me témoigna sa confiance en m'invitant à porter un traité
d'astronomie, un volume sur les cryptogames dont je connaissais les
illustrations en couleur représentant les principales espèces de
champignons, et un autre ouvrage que je pris à son titre pour un livre
de piété: les _Confessions de Jean-Jacques Rousseau_. J'allais
oublier les _Prophéties de Michel Nostradamus_ et une collection du
_Véritable Messager boiteux de Berne et Vevey_, almanach fameux et
précieux à tous égards, mais principalement pour ses bulletins
météorologiques. Or grand-père s'occupait beaucoup de l'état de
l'atmosphère. Il le reniflait, pour ainsi dire, à sa fenêtre, le matin
et le soir, au risque d'attraper un rhume, et il observait le
mouvement des nuages et l'éclat des étoiles. Volontiers il citait
l'autorité d'un certain Mathieu de la Drôme, avec qui il était en
correspondance et que nous avions pris l'habitude de considérer comme
un sorcier ou un rebouteur du temps. Lui-même faisait des pronostics
et, si l'on voulait le flatter, on l'invitait à prédire. Il ne se
trompait guère, soit que la chance le favorisât, soit qu'il eût bien
interprété la direction des vents. Et cette petite réputation qui lui
était agréable le mêlait aux lois mystérieuses de la nature dont il
rendait les oracles.

Dès qu'il eut transporté sa bibliothèque et ses instruments, il se
trouva chez lui dans la chambre de la tour et se déclara satisfait.
Elle donnait sur le ciel et la terre de quatre côtés à la fois: le
moindre rayon de soleil, d'où qu'il vint, serait capté. Et quant à la
direction des vents, elle serait facile à déterminer. Un grand vacarme
lui apprit que son mobilier grimpait après lui. Tante Dine présidait
en personne à l'emménagement, non sans bougonner et ronchonner. Sous
un bras une descente de lit et, sous l'autre, un traversin, dans
chaque main un candélabre, elle précédait, en l'animant de la voix,
une escouade rangée en file indienne qui manoeuvrait sans beaucoup
d'ensemble. Le premier, surgit Tem Bossette avec un fauteuil sur la
tête: il avait consenti à une réconciliation scellée par l'octroi
d'une bouteille de vin rouge. Puis ce fut une oscillante armoire
portée par quatre jambes qui appartenaient --on le sut plus tard, au
sommet des marches --moitié à Pendu, et moitié (la petite moitié) à
Mimi Pachoux ramené au logis par la victoire.

--Franchement, déclara tante Dine à son frère pendant le défilé de ses
troupes, tu n'aurais pas pu rester en bas! Il faudra qu'on te hisse
chaque chose par cet escalier qui est étroit.

Comme grand-père, indifférent, esquissait un geste vague, elle lui
décocha des sarcasmes:

--Naturellement, cela ne trouble point Monsieur! Monsieur ne se
dérangera pas pour si peu. Bien assis dans le bon fauteuil que Tem a
inondé de sa sueur, Monsieur verra venir les événements. Et moi,
pendant ce temps-là, je monterai et descendrai cent fois par jour. Et
les servantes pareillement. Mais tu n'as cure de notre peine tu
trouveras toujours ici tout ce qu'il te faut.

L'attaque était directe et rude. Avant d'y répondre, grand-père jeta
un coup d'oeil effrayé sur le siège transporté par Tem, à cause de
l'inondation annoncée. Quand il le vit intact et sec, il se rasséréna
et put riposter en toute tranquillité d'esprit:

--Je ne demande rien à personne.

--Parce qu'il ne te manque jamais rien: tu vis comme un coq en pâte.

Ils avaient raison tous les deux. Grand-père n'élevait aucune
réclamation, mais on s'ingéniait à prévenir ses moindres voeux. Ainsi
ne formula-t-il aucune plainte contre les vents coulis qui
assiégeaient la tour: le lendemain de son installation, on
calfeutrait soigneusement la porte et les fenêtres.

La mauvaise humeur de tante Dine exprimait tout haut le sentiment
général. Cet exode imprévu, que rien ne motivait, assombrissait mon
père et ma mère qui en cherchaient vainement la raison:

--Pourquoi se loger si haut?

Et grand-père d'expliquer avec son mauvais petit rire:

--L'altitude m'a toujours réussi.

J'avoue que, dans cette circonstance, je tenais le parti de grand-
père. La chambre de la tour avec ses quatre horizons, son isolement,
son odeur spéciale --on ne l'ouvrait que pour y chercher les pommes
qui pendant tout l'hiver y mûrissaient --exerçait dès longtemps sur
moi un attrait irrésistible. Puisqu'elle était habitée désormais, je
me proposai de lui rendre des visites.

Cet épisode fut bientôt éclipsé par un autre, beaucoup plus grave et
qui devait frapper davantage encore mon imagination. A mon retour du
collège un matin, je fus avisé par mon informateur habituel, tante
Dine, que cette fois c'était définitif. Elle me donnait cette nouvelle
en grand mystère, mais le mystère même, chez elle, se manifestait
bruyamment. Le mot _définitif_ prenait sur ses lèvres une importance
formidable. Qu'est-ce qui était définitif?

--L'acte est signé. Tout à l'heure. Je suis bien contente.

Quel acte? Je n'y comprenais goutte.

--Eh bien! nous restons chez nous. _Ils_ ne peuvent plus rien.

Ne savais-je pas déjà qu'_ils_ étaient en pleine déroute, dispersés,
châtiés, vaincus, battus, réduits à néant, comme les Perses de mon
histoire ancienne qu'une poignée de Grecs précipita dans la mer?
Comment pensait-elle m'éblouir en me communiquant un secret vieux de
plusieurs jours, peut-être même de plusieurs semaines, et dont tout le
monde avait pu s'entretenir librement? Un enfant n'entre pas dans le
pays des préparations, des lenteurs, des formalités et des paperasses
judiciaires. Mais un événement capital allait illustrer la déclaration
de tante Dine.

Grand-père était rentré de sa promenade plus tôt qu'à l'ordinaire et,
comme l'un de nous remarquait cette ponctualité anormale, il s'était
éloigné sans souffler mot. Quand nous pénétrâmes, après le second coup
de cloche, l'estomac creux et les dents longues, dans la salle à
manger, notre surprise fut grande de l'y trouver déjà, assis devant la
table, et non pas à sa place officielle qui était la place d'honneur,
au centre, en face de ma mère, ainsi qu'il convient au chef de
famille, au roi régnant. Sans prévenir personne de ses intentions, il
avait changé les ronds de serviettes et s'était allé mettre au bout,
en face de la fenêtre. C'est vrai qu'il avait choisi une assez bonne
place, d'où il pouvait voir les arbres du jardin et même un peu de
ciel entre leurs branches. Pour un amateur de soleil, ce spectacle
n'était pas indifférent. Mais tout de même, c'était là une révolution
dans la vie de famille et dans toute l'économie domestique. Ou plutôt,
je ne m'y trompais pas, c'était une abdication.

Je me connaissais en abdications. N'avais-je pas dû apprendre dans mon
manuel celle des rois fainéants, à qui l'on coupait la chevelure avant
de les enfermer dans un cloître, et, malgré moi, je considérai les
jolis cheveux blancs de grand-père qui bouclaient légèrement. Surtout,
j'avais entendu réciter, par mon frère Bernard, l'histoire de Charles-
Quint dont j'avais été fort impressionné. Ce maître du monde, détaché
de la grandeur, se retira dans un monastère d'Estramadure dont il
réparait les pendules, et pour se donner un avant-goût de la mort, il
fit célébrer, vivant, ses funérailles. Des historiens affolés de
vérité m'ont affirmé, depuis lors, que ces détails étaient fictifs. Je
le regrette, car je ne les ai pas oubliés, tandis qu'une innombrable
quantité de faits démontrés me sont sortis de la mémoire. Mais en ce
temps-là je croyais, dur comme fer, à la retraite de Charles-Quint,
aux obsèques truquées et même aux pendules. Grand-père, lui aussi,
s'entendait à raccommoder les horloges et j'opérai aussitôt entre eux
un rapprochement.

Tante Dine, par hasard exacte, et ma mère, qui nous suivaient à peu de
distance, partagèrent notre étonnement. Puis, tous les regards se
fixèrent sur mon père qui entrait. D'un coup d'oeil il jugea la
situation, et la décision, chez lui, ne se faisait guère attendre. Il
s'avança d'un pas rapide:

--Non, non, dit-il, je ne veux pas. Rien ne doit être changé ici.
Père, reprenez votre place, je vous en prie.

Certes, aucun de nous n'aurait résisté à cette prière qui ordonnait.
Mais la force agissante et organisatrice de mon père se heurtait
devant nous à une autre force, dont je ne soupçonnais pas la puissance
et qui était l'immobilité. Grand-père ne bougea pas. Il avait résolu
de ne pas bouger.

Mon père, n'ayant pas obtenu de réponse, répéta plus doucement sa
demande. Je ne puis pas écrire plus humblement, car il gardait en
toute occasion, malgré lui, un air de fierté. Il reçut au visage un
éclat de l'éternel petit rire et cette phrase par surcroît:

--Oh! oh! que de bruit pour rien!

--Père, donnez-moi cette preuve de votre affection.

--Une place ou une autre, qu'est-ce que ça signifie? Je suis très bien
ici, j'y reste.

Et, avec un suprême dédain, grand-père ajouta:

--Si tu savais, mon pauvre Michel, comme cela m'est égal!

Tout lui était égal, Tem Bossette m'en avait averti: une place ou une
autre, une maison ou une autre. Ces phrases-là, prononcées devant
nous, avaient le don d'exaspérer mon père, mais il se contenait.

--Il faut, reprit-il, une hiérarchie dans les familles.

--Bah! nous sommes en République, et je tiens pour la liberté.

Mon père comprit qu'il était parfaitement inutile d'insister. Il se
contenta de conclure:

--Alors, vraiment, vous refusez de revenir?

--Je ne bouge plus.

Philomène, la femme de chambre, présentait le plat. Mon père lui fit
signe de l'offrir à grand-père, après quoi il dut se soumettre et
prendre la place d'honneur. Ce fut un soulagement pour tous chacun
sentait que cette place lui revenait de droit, et que lui seul
méritait de l'occuper. Le chef, c'était lui, dès longtemps, et pas un
autre. A la moindre difficulté ou contrariété, on s'adressait à lui,
on se tournait vers lui. Ce serait fini de cette anxiété qui pesait
sur la maison depuis tant de jours. Maintenant on serait dirigé. Plus
de rois fainéants! Les rênes du gouvernement, comme s'exprimait mon
manuel, seraient tenues par des mains fermes. Or, il était juste que
le chef eût les insignes de l'autorité. Un roi ne reste pas au second
rang. Mon père, évidemment, ne se fût pas lui-même couronné.

Ainsi, en notre présence, s'opéra la translation des pouvoirs.

Je ne m'attendais pas au revirement qui se fit alors en moi, presque
subitement. Le gouvernement de grand-père m'avait toujours paru
précaire et dérisoire. Dès qu'il eut refusé de l'exercer, j'admirai
son désintéressement et je découvris la poésie de l'abdication.

Ce mépris souverain des résultats matériels me parut plein de
grandeur, et j'allai même jusqu'à m'expliquer le propos que j'avais
estimé sacrilège: _Qu'on habite une maison ou une autre..._ S'il
n'avait rien accompli pour protéger la nôtre, c'est peut-être qu'il
considérait les choses de plus haut et de plus loin que nous. De la
chambre de la tour, il se mettait en communication avec les vents et
les astres et il prédisait l'avenir. Le temps et l'univers
l'absorbaient. Il ne pouvait plus se consacrer à des tâches communes.
Il y avait là une autre façon de comprendre la vie que je soupçonnais
sans me l'expliquer, et qui déjà m'attirait par sa singularité et son
énigme. Le roi déchu, paré du mystère qu'il recevait d'une science
inconnue, recouvrait son prestige et même reprenait, sans qu'il s'en
doutât, un peu d'empire sur mon esprit.

Je regardai tour à tour mon père et mon grand-père: mon père à sa
place normale, occupé de nous tous, répandant autour de lui la paix et
l'ordre, et portant sur le visage accentué et surtout dans les yeux
perçants le reflet de sa merveilleuse aptitude à commander; mon
grand-père aux traits fins, presque féminins, malgré la grande barbe
blanche, aux yeux toujours un peu noyés de brume, fréquemment
distrait, indifférent à son entourage, et plus volontiers intéressé
par les arbres du jardin ou le morceau de ciel qu'il apercevait par la
fenêtre. Et pour la première fois, je m'étonnai de les reconnaître si
différents. Cette remarque, je ne l'avais jamais faite ou je ne m'en
étais pas inquiété. Elle me frappa si fort que je faillis l'exprimer
tout haut. Elle m'eût sans doute échappé si je n'avais redouté son
inconvenance. Un fils devait ressembler à son père: aucun doute ne
pouvait exister à ce sujet. Ou bien, alors, ce n'était pas la peine
d'être le fils de quelqu'un. Et moi, à qui donc ressemblais-je?...

LIVRE II

I

LES IMAGES

Ces événements, que je retrouve si frais dans mon imagination,
flottèrent bientôt et même se perdirent momentanément dans le cours de
mes jours qui, pendant les vacances où nous entrions, se mit à couler
à pleins bords comme un beau fleuve.

Mon père, d'habitude, prenait ses vacances avec nous et en profitait
pour se rapprocher de nous davantage. Nous le vîmes beaucoup moins
cette année-là et nous fûmes un peu sevrés des récits héroïques dont
il nous régalait dans nos promenades, et qui nous agitaient d'un
furieux désir de livres des batailles et de remporter des victoires:
en l'écoutant, nous relevions la tête, nos yeux brillaient, nous
marchions plus vite et d'un pas cadencé. Pour faire face aux nouvelles
charges qu'il avait acceptées, il avait renoncé à son repos annuel.
Parfois il s'emparait d'une après-midi et tâchait hâtivement de
rétablir le contact avec nous. Ses malades le venaient relancer à
toute heure ou s'embusquaient sur son passage. Tout conspirait pour
nous l'arracher.

Cependant on devinait que sa direction s'exerçait partout. La façade
de la maison se lézardait: on y posa des supports de fer avant de la
recrépir. Les chambres furent retapissées, la mienne avec de
plaisantes scènes de chats et de chiens, et l'on changea les parquets
dont les planches se disjoignaient. La cuisine même, pour laquelle
Mariette s'obstinait à réclamer depuis des années et des années, sans
rien obtenir de grand-père qui lui répondait invariablement par un
vieux proverbe: _A blanchir la tête d'un nègre on perd sa lessive_,
la cuisine fut remise à neuf et pavée de monumentales briques rouges.
La grille du portail qui ne fermait plus fut réparée, et même il y eut
une clé, et une clé qui tournait dans la serrure. Le tilleul dégagé
permit au cadran solaire de recommencer à marquer les heures. La
brèche du mur par où les courtilières pénétraient, par où j'avais vu,
un soir fameux, nos ennemis s'introduire dans la place, reçut une
balustrade qui s'encastra dans le tronc du châtaignier. Et l'on vît ce
qu'on n'avait jamais vu: les trois ouvriers à leur poste et,
spectacle plus merveilleux encore, travaillant tous les trois.

Peu à peu le jardin, mon vieux jardin, pareil à une forêt de mauvaise
herbe où l'on n'avait jamais fini de découvrir des arbres ou des
plantes, tant ils étaient cachés, se transforma et s'ordonna. Les
allées furent tracées et sablées, les parterres dessinés et les
rosiers taillés. Les arbres contenus versèrent une ombre régulière.
Une prairie inutile devint un verger. Au coeur d'une pelouse, un jet
d'eau monta et, retombant en pluie fine, égrena des notes claires sur
le bassin. Il y eut des fleurs et des fruits à cueillir, des bouquets
et du dessert. Cependant nous n'osions plus tâter les poires ou les
pêches, et moins encore imprimer à leur manche le léger mouvement de
bascule qui les détachait. Dans l'espace découvert, on se serait
aperçu de notre larcin. Et je cherchais vainement, pour les mettre en
pièces, les taillis qui jadis foisonnaient au bord de la
châtaigneraie. D'ailleurs Tem Bossette refusait de me sculpter le
moindre sabre de bois, et il veillait sur ses échalas comme s'il les
avait payés.

Ces changements ne se firent pas d'un seul coup, et je mêle sans nul
doute leur chronologie. A peine les remarque-t-on pendant qu'ils
s'accomplissent lentement et progressivement, et, quand ils sont
terminés, voilà que déjà l'on ne se souvient plus de l'état des lieux
qui les précéda. Ils ne s'accomplirent pas sans perturbations. Tem
s'épongeait sans cesse le front et suait tout son vin. Mimi Pachoux ne
s'en allait plus: il menait grand bruit pour attester la continuité
de sa présence, et le Pendu penchait son triste profil dantesque sur
des besognes obscures et utiles. La communauté de leur sort n'avait
pas réussi à les réconcilier. Ils s'observaient et se surveillaient
les uns les autres, mais tous trois observaient et surveillaient
davantage encore la maison. Que craignaient-ils d'en voir sortir? Je
le compris un jour. Mon père, qui était devenu leur patron,
s'approchait d'un pas rapide. Il leur distribua de bonnes paroles
d'encouragement, mais il examina leur ouvrage en connaisseur.

--Tout de même il s'y entend, confessa Mimi avec admiration.

Je sus par Tem qu'après les avoir sermonnés durement, il avait
augmenté leur paie. Seulement il exigeait du bon travail. D'un mot, il
les ramenait à lui, s'ils renâclaient ou rechignaient devant la peine.
Mais, sans doute, il bouleversait toutes les vieilles habitudes d'un
pays où l'on aimait à se laisser vivre et à baguenauder en buvant du
vin frais. C'est pourquoi Tem Bossette, principalement, regrettait
l'ancien règne des rois fainéants où il vivait, tranquille et oublié,
dans sa vigne.

Il avait bien essayé, devant moi, d'apitoyer grand-père sur son sort:

--Mon ami, lui fut-il répondu, je ne suis plus rien ici: adressez-
vous ailleurs.

Jamais grand-père ne se montra aussi gai que depuis son abdication.
Non, certes, il ne regrettait pas le pouvoir et il ignorait
volontairement tous les actes du nouveau régime. Parcourait-il le
royaume? Il ne semblait pas se douter qu'on y faisait fleurir les
cailloux. Et puis, un jour qu'il se promenait au jardin, je le vis qui
se lissait la barbe et se grattait le sourcil, témoignage de
mécontentement: il lança en signe de mépris un jet de salive, et le
rire impertinent accompagna ces paroles incompréhensibles pour moi:

--Oh! oh! on met de l'ordre partout. Ce n'est pas un jardinier qu'il
faudrait, mais un géomètre.

Que trouvait-il à blâmer? Les parterres, les arbres, obéissant à la
main de l'homme, composaient un dessin d'une riche ordonnance. Mes
petites idées sur la vie s'y assemblaient et s'y disposaient avec plus
de bonheur. Et j'en voulais à grand-père de son manque d'enthousiasme.

--Regardez, lui dis-je au hasard, ces beaux cannas rouges autour du
bassin.

Mais il me prit le bras avec une rudesse inattendue.

--Prends garde, mon petit, tu vas salir le gazon.

Je posais le pied, en effet, sur l'herbe qui bordait l'allée. Et je
vis bien que grand-père se moquait de mon admiration en même temps que
du nouveau jardin. Je me rappelai l'ancien instantanément, sous
l'influence de cette ironie, l'ancien pareil à un fouillis sauvage, où
je pouvais fouler jusqu'aux plates-bandes, où de rares fleurs
poussaient à la débandade, où j'avais connu l'ivresse de la liberté.

Devant mon père, jamais grand-père ne se fût permis cette critique.
L'esprit attiré sur leurs dissemblances, j'avais remarqué la gêne de
leurs rapports. Toujours mon père faisait les avances. Il traitait
grand-père avec une déférence extrême, ne manquait point de s'informer
de sa santé, de ses promenades et même, pour flatter sa petite manie
de météorologie, il l'interrogeait sur le temps à venir. Grand-père
répondait brièvement, sans tenir le moins du monde à prolonger la
conversation qui ne tardait pas à tomber, ou bien il se servait de son
petit rire blessant, dès qu'on abordait un sujet où l'accord n'était
plus certain.

Un jour, mon père lui demanda en communication son livre de comptes
pour vérifier, expliquait-il, certains mémoires sur l'administration
de la propriété qui n'avaient pas encore été réglés et qui lui
paraissaient exagérés. Grand-père ouvrit de grands yeux:

--Mes livres de comptes?

--Sans doute.

--Je n'en ai jamais tenu.

Mon père hésita une seconde.

--Bien, conclut-il simplement.

Et il s'en alla.

Grand-père se complaisait dans sa tour, où il s'arrangeait, pour sa
toilette, de la fameuse robe de chambre verte et du bonnet grec en
velours noir orné d'un gland de soie. Avec son télescope fixé sur un
trépied, il suivait, le jour, les bateaux qui sillonnaient les eaux du
lac, et le soir il rapprochait les étoiles, mais seulement celles qui
évoluent du côté du sud, parce que, des fenêtres de sa chambre
précédente, il n'apercevait que cette partie du ciel et la connaissait
mieux. Bien plus souvent qu'autrefois, il descendait vers nous dans ce
costume d'astrologue, un monarque déchu ne tenant plus à la majesté.
Tante Dine obtenait à grand'peine qu'il s'accoutrât autrement pour se
promener en ville ou dans la campagne.

--Ça ne fait de mal à personne, observait-il.

Il consentait cependant, à force d'instances, à remplacer le bonnet
par un chapeau de feutre aux larges bords, et la robe par une
redingote qu'on frottait de benzine presque tous les jours pour la
tenir, malgré lui, en état. De ses promenades il rapportait des
plantes aromatiques, dont il composait des tisanes ou qu'il
introduisait dans des flacons d'eau-de-vie, et des champignons qui
excitaient la méfiance de tante Dine. Je les considérais, je les
flairais, mais pour rien au monde je n'en aurais goûté. Je ne pensais
pas alors qu'on pût rien trouver de bon à manger hors des magasins de
comestibles et, à la rigueur, de notre jardin.

Le règne de mon père durait depuis trois bonnes années, et même plutôt
quatre que trois, lorsqu'il advint dans mon existence d'enfant un
événement considérable: je tombai malade. L'année précédente, j'avais
fait ma première communion avec une si grande ferveur que ma mère
confiait à tante Dine:

--Va-t-il imiter Mélanie et Etienne? Dieu nous demanderait-il un
troisième enfant? Que sa volonté s'accomplisse!

Mon aventure fut à peu près celle de _l'enfant blond qui s'esquiva des
bras de sa mère_. Au cours d'une promenade de ma division, j'avais
glissé dans un ruisseau dont il nous était défendu de nous approcher,
et, plutôt que d'encourir un reproche, bien que trempé jusqu'à la
poitrine, j'avais préféré me taire. Le lendemain ou le surlendemain,
la fièvre se déclara. Je sus plus tard que c'était une bonne fluxion
de poitrine qui dégénéra en pleurésie. On crut mes jours en danger, et
mon mal devait être l'occasion de la crise intérieure qui faillit
désorienter ma jeunesse. Dans un demi-sommeil, j'entendais autour de
moi des chuchotements que j'interprétai sans retard:

--Est-ce que je vais mourir? demandai-je à ma mère et à tante Dine qui
se tenaient au bord de mon lit.

--Tais-toi, méchant! murmura tante Dine qui, aussitôt, se moucha en
sanglotant et poussant des soupirs que sans doute elle croyait
étouffer.

Ma mère, de sa voix douce et persuasive, me dit en me touchant le
front, et ce contact me rafraîchit:

--Ne t'inquiète pas nous sommes là.

Je savais très bien ce que c'était que la mort. Le portier du collège
étant décédé, une bizarre fantaisie de notre directeur nous avait
contraints à défiler, classe par classe, devant la bière où le corps
était déposé, avant qu'on vissât le couvercle. Or, ce portier était un
gros homme court, dont la dépouille exigeait une boîte cubique où il
nous parut si cocasse et grimaçant, que nous éclatâmes de rire. Il
nous fut impossible de réprimer ce rire scandaleux. Indigné, le
professeur qui conduisait notre pèlerinage manqué nous accabla des
plus durs reproches et ne craignit pas d'y joindre sans délai un
sermon sur nos fins dernières. Il nous annonça, sans aucun ménagement,
que nous mourrions tous, et peut-être bientôt, et que nos parents
mourraient, et que nous perdrions tout ce que nous aimions. Nos rires
cessèrent peu à peu. Une vague peur nous envahit à cause de la
répétition monotone de cette mort qu'on nous jetait à la tête. Quand
je rentrai à la maison ce matin-là, très ému, malgré moi, par un si
furieux discours, je regardai mon père et ma mère comme je ne les
avais encore jamais regardés. Ils allaient et venaient, comme à
l'ordinaire, sans deviner que je les observais. Ils rirent même d'une
réflexion de Bernard: je les entendis rire, d'un bon rire tout pareil
à celui que nous avait inspiré le malencontreux portier dans sa boîte.
Ah! ce rire, surtout celui de mon père qui était puissant et sonore et
donnait une magnifique impression de santé, quel soulagement pour moi,
et comme il chassa ma curiosité déjà pleine d'épouvante!

«Allons donc, pensai-je dans mon petit cerveau, mon professeur a menti
comme un arracheur de dents. Ils ne mourront pas, c'est certain. Ils
ne pourront pas mourir. D'abord, quand on rit, c'est qu'on ne meurt
pas.»

Cette constatation me suffit. Pour moi-même, la question ne se posait
pas. Ils étaient devant et moi derrière. Et, puisque eux-mêmes ne
risquaient rien, comment la mort aurait-elle pu me prendre en passant
par-dessus?

Mon interrogation: _Est-ce que je vais mourir?_ était donc simplement
destinée à me rendre intéressant. Leur présence me préservait.

Ma mère et tante Dine, m'évitant toute figure étrangère, me veillaient
à tour de rôle, ma mère deux nuits sur trois, et je la préférais. Elle
glissait dans la chambre comme une voile sur le lac, sans aucun bruit.

Je ne m'apercevais pas de ses mouvements. Ses soins se confondaient
avec ses caresses, tandis que tante Dine, la chère femme, au prix d'un
effort considérable, me secouait et me tarabustait.

Le rôle important que je jouais ne me déplaisait pas. Il me semblait
que j'étais redevenu plus petit que mon frère Jacques et ma soeur
Nicole, et qu'on pouvait bien me bercer avec des chansons. Je
réclamais _Venise_ ou _l'Etang_, surtout _l'Etang_, à cause de ma
propre noyade; et l'on croyait que je délirais. Je revois
distinctement dans ma mémoire ces deux visages penchés, et beaucoup
plus nettement encore celui de mon père, qui me rendait
continuellement visite et à qui je ne connaissais pas cette expression
attentive, immobile, presque durcie qu'il montrait en suivant sur mon
corps le travail de la maladie. C'était son visage professionnel après
l'examen, il se détendait, car la paternité l'éclairait.

Un jour, mon père amena un autre médecin, mais je compris très bien
que ce petit homme tremblait devant lui et répétait invariablement ce
qu'on lui disait. Avec une implacable logique, j'avertis mes fidèles
gardiennes:

--Pourquoi déranger ce monsieur? Père en sait plus long que lui. Père
n'a besoin de personne.

Je dus émettre à voix basse cet avis ou quelque chose d'approchant.
Aussitôt tante Dine d'approuver:

--Cet enfant a raison. Il parle si bien qu'il est déjà guéri.

Et elle répéta le propos à mon père, qui se tourmentait et qui sourit,
ce qui ne lui arrivait plus guère.

--Oui, déclara-t-il, nous le sauverons.

Je n'avais pas besoin de cette assurance. Je le sentais si fort que
cela me suffisait. Il ne prévoyait pas que ce mal même, dont il
triomphait par son art et sa volonté, serait plus tard l'origine du
drame familial où je m'écarterais de lui.

On amenait dans ma chambre, successivement, ou deux par deux, mes
frères et soeurs munis de toutes sortes de recommandations: ne pas
rester longtemps, ne pas faire de bruit, ne pas toucher aux fioles, de
sorte qu'ils s'ennuyaient très vite. Chacun d'eux s'attribuait une
part de mérite dans ma guérison, que je devais aux prières d'Etienne
et de Mélanie, aux martiales exhortations de Bernard et à la gaieté
réconfortante de Louise. Quant aux deux petits, on les tenait
prudemment à l'écart, depuis que Jacques, répétant sans doute un
propos de l'office, avait crié en trépignant d'enthousiasme:

--Fançois (car il prononçait difficilement les _r_), il est bientôt
mort.

Grand-père ne parut pas à mon chevet. Peut-être ne s'était-il douté de
rien. Je crois plutôt qu'il avait une peur invincible de la maladie et
de ce qui peut la suivre. Préoccupé de sa santé, il tenait un compte
rigoureux de ses visites à la garde-robe et, avec cette parfaite
politesse dont il ne se départait point et qui contrastait avec son
mépris de la mode et de la toilette, il ne manquait pas d'informer la
maison entière de l'accueil qu'il y avait reçu. Quand il était
éconduit, il se lamentait, et tante Dine sortait d'une armoire, afin
de le réparer et frotter, un clysopompe vénérable, encore bon pour le
service.

--Rien n'est plus important, déclarait-il devant nous en considérant
l'instrument d'un oeil satisfait.

Ma convalescence fut un enchantement, non pour la nouveauté qu'elle
rend à notre vie et dont on ne peut goûter la saveur que si l'on s'est
cru menacé, mais parce qu'elle m'ouvrit véritablement le mystérieux
royaume des livres. Je n'ignorais ni la _Bibliothèque rose_, ni le
chanoine Schmid, ni les romans de Jules Verne, ni même les contes de
Perrault et d'Andersen, mais je n'y avais pas rencontré ce mouvement
du coeur qui, le soir, vous tient au lit réveillé dans l'attente et la
crainte d'on ne sait quoi d'agréable et d'un peu dangereux, tel que me
l'avaient donné les histoires stupéfiantes de tante Dine et surtout
les récits épiques de mon père.

Pour ne pas me fatiguer, on commença par m'apporter des ouvrages
illustrés. Bernard me laissa feuilleter les albums d'Epinal qu'il
collectionnait pour les costumes militaires et qu'il ne prêtait pas
sans mérite. Je réclamai la Bible de Gustave Doré, dont on m'avait
montré une fois, par faveur spéciale, les gravures au salon sans me
permettre d'y toucher. On installa sur une table, en grande pompe, les
deux pesants volumes reliés en rouge et je passai de longues heures à
tourner les feuillets. Ma mère allait et venait dans la chambre, un
peu étonnée de ma sagesse, et même inquiète de mon silence. Elle
s'approchait et sans bruit regardait par-dessus mon épaule:

--Tu ne te fatigues pas?

--Oh! non.

--Tu ne t'ennuies pas?

--Oh! maman.

--C'est beau?

--Je ne sais pas.

On ne sait pas ce qui est beau quand on est enfant. Ce qui est beau,
c'est d'avoir le coeur plein. Quel élan recevait d'un seul coup tout
mon être sensible! Les contours de la terre, sans cadre, ne m'avaient
pas frappé. Maintenant que, transcrits, ils tenaient sur un carré de
papier, voici que je les voyais, non seulement sur la page immobile,
mais en plein air, et vivants. La maison avec ses grosses pierres, le
jardin clos de murs, je les touchais, je les comprenais, je les
possédais, et d'ailleurs, ils m'appartenaient. Mais, au delà,
commençait l'univers dont le manque de limites m'avait rebuté, de
sorte que je ne lui attribuais pas de formes précises. Et ces formes,
elles étaient là, devant moi à travers la Bible ouverte je les
découvrais.

A trente ans de distance, dans mes souvenirs qui n'ont pas besoin de
contrôle, je retrouve les images de Gustave Doré. Les pages se
tournent toutes seules, et mes chers fantômes apparaissent. Voici les
visions d'épouvante: le Léviathan qui soulève la mer, l'Ange
exterminateur qui détruit l'armée de Sennachérib, la rangée des
éléphants de Nicanor que Judas Macchabée va traverser, et la Mort de
l'Apocalypse sur son cheval pâle. Elles n'étaient pas mes préférées et
même, le soir, je les évitais. Mes préférées, c'étaient ces paysages
d'Orient reposés, apaisés, à peine estompés, comme si la lumière d'été
y soulevait des vapeurs, où croissaient des plantes étranges qui me
forçaient à leur comparer nos châtaigniers et nos chênes, où
passaient, dans le fond, des ombres de boeufs ou de chameaux,
lointaines comme ces bateaux que j'avais vus se profiler sur le lac
dans le brouillard.

La naissance d'Eve me fut douce. Tandis que dort Adam parmi les fleurs
du paradis terrestre, elle surgit droite et nue, les cheveux dénoués.
Un de ses genoux, --regardez, j'en suis sûr, --infléchi à peine, est
caressé par le jour. Par elle, par cette clarté de son genou, j'ai
pressenti la perfection pure de la nudité bien avant d'en soupçonner
le désir. Abraham conduit son troupeau dans la terre de Chanaan, et
les dos des moutons pressés ondulent comme les vagues que j'avais pu
observer de la grève. Le berceau de Moïse dérive sur le Nil: la fille
de Pharaon est sortie de son palais qu'on aperçoit dans le soleil:
elle s'avance vers le fleuve; une de ses suivantes arrête la petite
nacelle. Rebecca, aux longs voiles blancs, appuie sa cruche à la
margelle du puits et cause avec Eliézer, vieillard respectable, mais
je ne la distingue pas de la Samaritaine qui a pris la même pose. Ruth
agenouillée glane les épis. Les grands cèdres du Liban, abattus,
gisent sur le sol que recouvrait leur ombre: ils attendent de servir
à la construction du temple de Jérusalem. L'ange de l'Annonciation
flotte dans l'air, comme une feuille qui tombe et que le vent
maintient. Jésus, chez Lazare, est assis au bord de la fenêtre où le
clair de lune se glisse entre des palmiers: Marie, couchée à ses
pieds, l'écoute; Marthe, debout, s'occupe aux soins du ménage. Images
d'où la paix coule ainsi qu'une eau limpide, et qui ne sont que la
transposition de scènes quotidiennes, presque pareilles à celles que
j'avais pu voir à la maison et à la campagne, tableaux de vies
obscures où Dieu passe.

Un jour que je ne me souciais pas d'assister au retour de l'enfant
prodigue dans la maison paternelle, ma mère, qui aimait cette
parabole, me demanda la raison de ce dédain:

--Et cette page, pourquoi ne la regardes-tu pas?

Je fis le dégoûté. Elle me paraissait banale. Un père qui pardonne à
son fils, quoi d'étonnant?

Athalie qui accroche ses mains désespérées à la paroi du temple,
tandis que les soldats accourent qui vont la massacrer, rappela son
couvent à ma mère. Elle avait elle-même pris part aux choeurs de cette
tragédie que Racine écrivit pour les jeunes Saint-Cyriennes et que,
par une heureuse tradition, représentaient jadis tous les pensionnats
de jeunes filles: les vers lui en revenaient en foule:

Tout l'univers est plein de sa magnificence: Qu'on l'adore, ce Dieu!
qu'on l'invoque à jamais...

Elle les récitait avec cette émotion qu'elle apportait aux choses
religieuses, et son accent me touchait plus directement que cet art
savant qui me dépassait.

Un autre petit livre devait m'ouvrir à la poésie: c'était un livre de
ballades. Un chevalier ravissait dans une forêt, à Titania, reine des
elfes et des sylphes, la coupe du bonheur et l'emportait dans son
château au galop de son cheval. Une petite fille, au bord d'un
torrent, chantait la romance du nid de cygne caché parmi les roseaux
et rêvait d'un chevalier qui viendrait sur un cheval rouan. Le lord de
Burleigh épousait une bergère qui, dans le palais où il l'emmenait,
languissait et mourait du regret de son village et de sa chaumière.
Comme je partageais leurs désirs et leurs mélancolies! Leurs peines de
coeur me versaient un mal délicieux que je ne savais pas approfondir.
Cependant, je commençais à discerner que nous avons en nous-même une
source jaillissante de jouissances infiniment délicates.

Mon père se méfiât-il de ces excitations comme de la musique de grand-
père? Il m'apporta de courtes et claires biographies de grands hommes.
Ce n'est jamais trop tôt pour se colleter avec elles. On prend
l'habitude de se comparer à des héros et l'on ne manque pas de se dire
: «J'ai le temps devant moi. Je veux, à leur âge, les avoir
enfoncés...» Peu à peu on recherche ceux dont les exploits furent
tardifs. J'avais lu, sur je ne sais plus lequel de ces personnages
exemplaires, qu'il était entré à l'école de l'adversité. Et cette
école, que j'imaginais pour le moins aussi difficile que Polytechnique
ou Saint-Cyr, à quoi se destinait mon frère Bernard, je brûlais de m'y
présenter. Je ne savais pas que c'est la seule qui n'exige aucun
examen, aucune démarche, surtout aucune recommandation. Je confiai mon
désir à ma mère. Elle sourit, ce qui me contraria, et m'assura que je
m'y présenterais en effet, niais qu'elle souhaitait que ce fût le plus
tard possible.

Ces lectures se traduisaient chez moi par un état d'enthousiasme et de
gloire. Je n'eusse pas compris l'ironie. Dans ma famille, personne ne
s'en servait. Il n'y avait que le petit rire de grand~père. Mes
parents aimaient la gaieté, se plaisaient même au bruit que nous
faisions, mais ils ne se moquaient jamais. Ils prenaient la vie
sérieusement, comme une occasion de bien agir, et ils estimaient
qu'elle mérite les plus grands égards. A la première visite qu'il
daigna me faire après s'être assuré de ma guérison, grand-père,
feuilletant ma bibliothèque, laissa échapper des exclamations:

--Oh! oh! la Bible et les Hommes illustres! Pauvre petit! Attends,
attends, je t'en apporterai, moi, des livres.

Et il m'apporta, en effet, les _Scènes de la vie privée et publique
des animaux_ et les _Aventures de trois vieux marins_, tous deux ornés
d'illustrations. Ce dernier volume était dans un piteux état:
déficelées, les feuilles s'en allaient, et la fin manquait ainsi que
la couverture. Il devait être traduit de l'anglais et son humour me
déconcerta. Ces trois marins, échappés d'un naufrage, abordaient dans
une île déserte où ils étaient poursuivis par un tigre. Ils grimpaient
sur un arbre pour échapper à cette bête féroce, et on les voyait, sur
la gravure, agrippés au tronc, juchés les uns sur les autres, les
cheveux hérissés, les yeux hagards, les doigts de pieds crispés. Le
fauve bondissait pour les atteindre. On pouvait prévoir qu'avec un peu
d'entraînement il les atteindrait. Alors, dans une résolution
farouche, inspirée de la nécessité la plus impérieuse, les deux plus
haut perchés pesaient de tout leur poids sur celui du bas, afin de le
forcer à lâcher prise, espérant que cette proie suffirait à assouvir
la rage de l'assaillant. Et tout en s'alourdissant de leur mieux, ils
adressaient à leur malheureux compagnon des paroles funèbres et
touchantes:

--Adieu, Jérémie (c'était son triste nom), nous irons consoler votre
pauvre père et votre fiancée...

Mais Jérémie, comme Rachel, ne tenait pas aux consolations et se
raidissait pour ne pas lâcher prise. Accoutumé aux récits héroïques,
je me fâchai contre ces traîtres.

Les _Scènes de la vie des animaux_ me parurent plus chargées de sens.
C'était un recueil bigarré, que toutes les bibliothèques d'autrefois
s'enorgueillissaient de contenir. Les vignettes de Grandville me
révélaient chez les hommes, où je n'avais vu jusqu'alors que l'image
de Dieu, les traces de l'animalité. Les animaux du livre étaient
costumés en hommes et en femmes, et leur ressemblaient. Je me
familiarisai vite avec ce procédé: les déguisements étaient si
naturels! Voici l'hirondelle en facteur, le chien en laquais, le lapin
en petit employé subalterne, et voilà le vautour en propriétaire, le
lion en vieux beau, le dindon en banquier, l'âne en académicien. Le
mille-pattes joue du piano et la demoiselle danse sur la corde pendant
que le criquet se fait une trompette de la corolle d'un liseron. Le
caméléon, député, monte à la tribune pour affirmer qu'il est heureux
et fier d'être comme toujours de l'avis de tout le monde. Le requin et
la scie revêtent des blouses de chirurgiens et déclarent honnêtement:
«Nous allons inciser les muscles, trancher les os, en un mot guérir
les malades.» Le loup, meurtrier d'une brebis, lit dans sa prison les
_Idylles_ de Mme Deshoulières, tandis que la célébrité lui vient sous
la forme d'une complainte que vendent les camelots et qui se chante
sur l'air de _Fualdès_:

Écoutez, Canards et Pies, Geais, Dindons, Corbeaux et Freux, Le récit
d'un crime affreux Et bien digne des Harpies. L'auteur de cet attentat
Fut un loup peu délicat.

L'ours se plaît dans la solitude familiale: on le voit qui chauffe
son dernier-né en le tenant par les pattes devant le feu; sa femme
étend du linge à sécher, et un jeune ourson, dans un coin, retrousse
sa petite chemise pour prendre une précaution avant de s'aller coucher
; cependant on sonne à la porte, et la légende explique: «Nous vivons
entre nous, nous détestons les importuns et les visites.» Un perroquet
qui agite les ailes sans réussir à voler représente l'illustre poète
Kacatogan. Et la merlette, avec la pie et la corneille, compose un
trio de femmes de lettres. J'ignorais ce que pouvait être une femme de
lettres, mais le merle blanc, qui est poète comme le perroquet, me
l'apprit dans ses mémoires: _Tandis que je composais mes poèmes, elle
barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute
voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là.
Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne,
choisissant toujours les sujets les plus dramatiques: des parricides,
des rapts, des meurtres, et même jusqu'à des filouteries, ayant
toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prêcher
l'émancipation des Merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son
esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de
rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l'oeuvre.
C'était le type de la Merlette lettrée_.

Tante Dine aussi pondait ses histoires avec une facilité merveilleuse
: elle préférait les sujets terribles et volontiers attaquait le
gouvernement. Je la soupçonnais même de ne pas savoir, en commençant,
comment elle finirait et d'inventer au fur et à mesure la trame de ses
récits. Alors, pourquoi ne barbouillait-elle pas du papier? Le plus
simple était de le lui demander.

--Tante Dine, êtes-vous une femme de lettres?

Elle me pria de répéter deux fois ma question, comme si les femmes de
lettres appartenaient réellement au règne zoologique, dans la
catégorie des monstres. Après quoi, elle haussa les épaules et ne
daigna même pas me répondre directement:

--Cet enfant est complètement fou. Les bouquins d'Auguste lui ont
détraqué la cervelle.

Il fut question de me retirer les _Scènes de la vie des animaux_, dont
les caricatures parvinrent à rassurer et dérider mon père. L'incident
eut pour effet de m'attacher davantage au Merle blanc qui avait failli
être la cause de cette mise à l'index. Et je compris bientôt ce qui
séparait indubitablement tante Dine de la Merlette lettrée. Celle-ci,
d'un plumage immaculé, était toute peinte et enduite d'une couche de
farine qui lui donnait cet air de tomber du ciel. Le Merle blanc, qui
ne s'en doutait pas et croyait avoir découvert en elle un être unique
au monde, se méfiant d'un pot de colle dont il n'apercevait pas
l'usage, tenta une expérience qui fut désastreuse. Par le moyen de sa
poésie, il s'excita à la tendresse et versa d'abondantes larmes sur sa
compagne, ce qui fondit le badigeon, de sorte qu'il reconnut en elle
la plus banale des merlettes. Bien souvent j'avais pleuré dans les
bras de tante Dine: elle compatissait à mes maux sans rien perdre de
ses couleurs. Elle ne se servait ni de colle ni de farine non,
décidément, elle aurait beau imaginer les plus belles histoires, elle
ne serait jamais une femme de lettres.

Une autre science me vint du Merle blanc. J'appris de lui à subir le
charme des mots pour eux-mêmes, indépendamment de ce qu'ils
signifient. Après sa déconvenue conjugale, il s'en allait dans une
forêt conter ses peines au Rossignol et il lui confiait cette plainte
: _J'ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez dans les bois_.
Je n'en saisissais pas bien le sens à cause de la coordination des
fadaises qui m'échappait, et cependant j'aimais à me bercer de cette
phrase que je me répétais à moi-même à l'infini. La réponse du
Rossignol, plus chargée encore de mystère, me bouleversait: _Je suis
amoureux de la Rose_, soupirait-il, _Sadi, le Persan, en a parlé; je
m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas.
Son calice est fermé à l'heure qu'il est, elle y berce un vieux
Scarabée; et demain matin, quand je regagnerai mon lit, épuisé de
souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle s'épanouira pour qu'une
abeille lui mange le coeur_. Je ne me souciais ni du vieux Scarabée ni
de Sadi le Persan: le Rossignol épuisé et cette Rose au coeur dévore
me communiquaient, par la magie des syllabes, une sorte de
pressentiment lointain de la douleur amoureuse, où je trouvais de
vagues et ineffables mélancolies.

Ces mélancolies étaient fort passagères. Bien plutôt j'empruntai à mes
nouveaux amis, les animaux, un art de la moquerie dont je tirais un
vif agrément. Je ne pouvais voir personne sans trouver son double
parmi les bêtes. Avec sa face plate et ses yeux ronds, Tem Bossette
devint une grenouille, celle-là même qui veut se faire aussi grosse
que le boeuf; Mimi Pachoux, au pas fugitif et aux promptes
disparitions, fut comparé à un rat, et le Pendu, qui semblait toujours
gêné dans l'exercice de ses bras, au kangourou, dont les membres
antérieurs sont très courts.

Mon tour d'esprit choquait et même affligeait ma mère. Elle reçut, un
jour, en ma présence, une personne hors d'âge qui dirigeait un
ouvroir, fondait un orphelinat, bâtissait une école, en un mot
dirigeait dans la paroisse plus d'oeuvres qu'il n'y en avait. Elle
s'appelait Mlle Tapinois. Elle était longue et sèche, avec un nez
pointu, des épaules tombantes et un air gelé. Elle roucoulait à voix
basse sans interruption. Quand elle fut sortie, je montrai à ma mère,
sur mon livre, une vieille colombe en camisole de nuit, un bougeoir à
la patte:

--Mlle Tapinois, dis-je triomphalement.

Ma mère protesta contre mon inconvenante comparaison:

--C'est une sainte fille, conclut-elle pour m'émouvoir.

Mais je compris, sans en recevoir l'aveu, qu'elle avait apprécié la
ressemblance.

Encouragé par le demi-succès que me valut Mlle Tapinois, je guettai
désormais les visites pour leur infliger le même traitement, et la
facilité de ce jeu me surprit. Je trouvai sans peine un gros rentier
pour l'éléphant, un triste conservateur des hypothèques pour le hibou,
un pianiste pour le mille-pattes. Un vieux noble au nez busqué me
rappela le faucon que les révolutions avaient ruiné. Ma collection, en
peu de temps, s'enrichit de l'ours, du caméléon et de plusieurs lapins
sortis de l'enregistrement ou des contributions. Mais le pays manquait
alors de muses départementales dignes d'être cataloguées parmi les
merlettes. On m'assure qu'elles foisonnent aujourd'hui.

Grand-père, à qui je fis part de mes observations, m'approuva
entièrement:

--Tu sais maintenant, m'assura-t-il, que les animaux et les hommes
sont frères. Mais les animaux valent mieux que nous.

Cependant un secret instinct m'avertissait de ne pas consulter mes
parents à ce sujet.

II

LE DÉSIR



Les beaux jours étaient revenus. Trois mois nous séparaient encore des
vacances. Mon père, d'accord avec le petit collègue craintif qu'il
avait à nouveau consulté pour appuyer son propre avis, déclara que je
ne retournerais pas au collège avant la rentrée d'octobre:

--Cet enfant a besoin de grand air. Il faut, avant tout, lui refaire
une santé.

Je fus peiné de cette décision qui m'atteignait dans mon amour-propre.
Mis en congé pendant tout le dernier trimestre, je ne pouvais plus
songer à obtenir des couronnes à la distribution des prix. Or,
l'émulation me stimulait, et la première place m'était agréable, de
quoi grand-père se moquait:

--Ces classements ne signifient rien. Premier ou dernier, c'est tout
pareil.

Le programme de vie que mon père me traçait était bien simple: des
promenades matin et soir, loin des microbes de la ville, dans la
campagne où l'on respire un vent frais que les poitrines humaines
n'ont pas contaminé. Ainsi je reprendrais des forces et de l'appétit.
Mais qui m'accompagnerait et me conduirait? Qui assumerait ce
préceptorat ambulant? Mon père, déjà retardé par ma longue maladie,
appartenait son absorbante profession. Ma mère, dont la présence était
constamment requise par toute la famille, et surtout par les plus
petits, ne quittait guère la maison que pour l'église. Tante Dine
manquait de jambes au dehors, ce qui ne l'empêchait pas de monter et
descendre les escaliers cent fois par jour, de la cuisine à la tour et
de la tour à la cuisine. Restait grand-père. Il se promenait déjà
matin et soir pour son propre compte que lui coûterait-il de m'emmener
avec lui? Les choses s'arrangeaient à merveille, et cette solution
s'imposait. Je compris cependant qu'elle rencontrait de vives
résistances; car j'entendis de contrebande que mes parents la
discutaient, sur ce ton calme et confiant qu'ils avaient accoutumé de
prendre pour régler, d'un commun accord, les questions qui nous
concernaient.

--Je ne voudrais pas, disait mon père, qu'il le détournât de la
maison.

--Oh! répondait-elle comme si l'on était coupable de s'arrêter à cette
pensée, il ne ferait pas cela. Tu ne le crois pas de ton père, n'est-
ce pas? Sans doute il a ses lubies, et ses idées ne sont pas souvent
les nôtres. C'est Dieu qui lui manque. Mais il est bon, il te sera
reconnaissant de ta confiance. Et nous ne pouvons pas nous adresser à
un étranger.

--Je ne suis pas sans inquiétude, conclut mon père.

Et, un peu plus tard, il reprit:

--Je lui parlerai. C'est indispensable.

Grand-père, quand on lui proposa cette mission dont j'étais l'objet,
l'accueillit sans enthousiasme et sans hostilité, avec une
indifférence qui me vexa:

--Moi, je veux bien. Que je me promène seul ou avec quelqu'un, ça
m'est égal. (Naturellement!) Les enfants, il faut qu'ils vivent
dehors. Les études ne servent à rien. C'est comme les remèdes.

Mon père dut avoir avec lui un entretien auquel je n'assistai pas, et
ce fut une affaire décidée. Comment se comporterait vis-à-vis de moi
ce nouveau compagnon? Il nous traitait, mes frères et soeurs et moi,
et jusqu'aux deux plus jeunes, en personnes raisonnables, seulement un
peu plus amusantes que les autres, et il attachait autant de
considération à nos paroles qu'à celles des adultes; mais nous avions
l'impression qu'il nous confondait les uns avec les autres et qu'il se
passait de nous volontiers, ce qui nous semblait injurieux.

Pourquoi mon père avait-il avoué à ma mère qu'il n'était pas sans
inquiétude? Le matin de notre première sortie, je le revois sur le
seuil de la porte. Il m'inspecte, il m'enveloppe tout entier de son
regard, puis, d'un geste résolu, il me prend la main et la met dans
celle de grand-père avec une certaine solennité, convenable au roi
régnant, dont je fis la remarque:

--Voici mon fils, ajouta-t-il. Je vous le confie. C'est l'avenir de la
maison.

Grand-père reçut le précieux dépôt sans embarras et répliqua d'une
voix un peu bourrue, qui réduisait immédiatement l'incident à des
proportions familières:

--Sois tranquille, Michel. On ne te le prendra pas.

Entre les deux je souris. Comment grand-père m'aurait-il pris à mon
père?

Les moindres détails de cette promenade me demeurent présents. Rien
n'est plus équitable: elle a tant d'importance dans ma vie. Après la
pluie, les paysages mouillés ont l'air de se rapprocher, et, par
toutes leurs gouttes d'eau, les plantes reflètent la clarté du soleil.
Mes yeux, lavés par la maladie, devaient ainsi rayonner.

--Où irons-nous, grand-père?

Je penchais pour la direction de la ville, où nous rencontrerions des
attractions de toutes sortes, boutiques, bazars, étalages, et beaucoup
de visages, de bruit, de mouvement.

Nous commençâmes par nous heurter à la grille fermée dont nous avions
oublié d'emporter la clé.

--Va la chercher, me dit-il. Mais pourquoi diable barricader cette
porte?

C'était une des mille précautions de tante Dine, qui, la veille ou
l'avant-veille, avait aperçu de loin une roulotte et menait, dès lors,
autour de l'immeuble, une garde prudente. Je courus, un peu scandalisé
par cette réflexion. Ne fallait-il pas protéger la maison contre les
ennemis? Un royaume a des frontières dont il doit exiger le respect,
et n'était-ce pas assez des ténèbres qui, le soir, pénètrent partout
sans permission malgré les barrières?

Enfin nous voilà partis, et tout de suite grand-père tourne le dos à
la ville:

--Mon petit, je n'aime pas les villes.

Adieu, boutiques et visages! Nous n'avions pas marché dix minutes,
qu'il imagine de quitter la grand'route où nous cheminions à l'aise,
bien gentiment, sans nous presser, pour prendre un sentier de traverse
qui s'en allait à l'aventure parmi les champs.

--Vous vous trompez, grand-père.

--Pas du tout. Mon petit, je déteste les routes.

Ah! mais, il commençait de me surprendre beaucoup plus que lorsqu'il
descendait à la salle à manger avec son bonnet grec et sa robe de
chambre. J'avais toujours pensé que les routes étaient faites pour
qu'on s'en servit, et il les méprisait. Pourtant on ne pouvait pas
s'en passer quand on sortait.

Le sentier à peine tracé que nous suivions nous obligea à nous
dédoubler. Je passai devant, en éclaireur. D'un côté, poussait du
froment déjà haut, et de l'autre, des avoines légères qui tremblaient
sur leurs minces tiges. Je connaissais, par l'enseignement du fermier,
les cultures de la terre. Avoine et blé se rejoignirent bientôt
fraternellement devant moi.

--Grand-père, il n'y a plus de chemin.

C'était à prévoir. Notre sentier se perdait. Grand-père,
tranquillement, me devança, parut s'orienter, huma le vent, écrasa
quelques graminées et parvint à une haie qu'il franchit avec une
aisance étonnante pour son âge.

--Mon petit, me déclara-t-il en m'aidant à traverser à mon tour, j'ai
horreur des clôtures.

Notre association commençait bien. Point de routes, point de
barrières. Nous entrâmes bientôt dans un bois de châtaigniers qui ne
ressemblait pas à l'assemblée de quatre ou cinq arbres dont
s'enorgueillissait notre enclos. C'était, sur nous, une voûte épaisse
que les troncs et le jet des branches supportaient comme des piliers
colossaux. Je vis grand-père se pencher et cueillir dans la mousse un
champignon pareil à une petite ombrelle blanche grande ouverte.

--C'est, me dit-il, une espèce d'amanite. On la croit dangereuse quand
elle est comestible (pour me le prouver, il la goûta). Ce n'est pas
encore la saison. Je t'apprendrai à connaître tous ces cryptogames. Il
y en a très peu de mauvais. La nature est bonne et ne nous veut aucun
mal. Ce sont les hommes qui la gâtent. Je connais un curé qui vit de
bolets Satan et n'en est pas incommodé.

Et il rit tout seul de son curé qui absorbait le diable sans
indigestion.

Nous parvînmes enfin dans un espace découvert d'où l'on n'apercevait
aucune maison, et pas même des champs cultivés. Toute trace humaine en
était absente. Le bois nous séparait de la ville et du lac toujours
sillonné par quelques voiles. Nous étions adossés à une colline
rocheuse dont la pierre était à demi recouverte de bruyères et de
ronces. De la paroi tombait une mince cascade qui se changeait, à nos
pieds, en un ruisseau paisible et transparent. Nous foulions des
fougères et une herbe épaisse semée de toutes les fleurs du printemps.
L'eau donnait à cette végétation une puissance exubérante. Le bruit
monotone de la chute ne réussissait pas à rompre la solitude de ce
lieu âpre et doux ensemble, et si bien caché. On aurait pu s'y croire
à l'extrémité du monde ou à son origine. Je m'y sentais à la fois
heureux et abandonné. Certes, j'avais fait bien d'autres expéditions
avec mon père. Mais il nous menait sur des hauteurs qui commandaient
la plaine: il nous désignait par leurs noms les montagnes qui
servaient à l'horizon de limites, les villages que nous dominions, les
ports qui occupaient les deux rives. Il nous donnait l'impression
d'une terre habitée, et qui était belle et intéressante parce qu'elle
était habitée. Et voici que je découvrais l'attrait de la sauvagerie.

--Commuent cela s'appelle-t-il? demandai-je à grand-père, afin de me
rassurer.

--Et quoi donc? répondit-il sans comprendre.

--L'endroit où nous sommes.

Ma question l'étonna et me valut un petit rire assez désagréable:

--Cela n'a pas de nom.

--A qui est-ce?

--Mais à personne.

A personne! c'était bien étrange. De même que la maison avait toujours
dû nous appartenir, je pensais que la terre avait toujours été divisée
en propriétés.

--A nous, si tu veux, reprit grand-père.

Et son rire, son terrible petit rire commença de ruiner mes idées sur
la vie, mes croyances. Cela me faisait l'effet du coup de doigt que je
donnais quand je bâtissais des monuments avec mon jeu de
constructions. L'édifice montait, je touchais à peine une des colonnes
de base, et tout croulait.

--Oh! à nous! protestai-je.

On ne s'emparait pas, comme ça, du bien d'autrui, sous prétexte qu'on
ignorait le nom du propriétaire.

Toutes les notions que j'avais reçues s'y opposaient.

--Mais oui, petit nigaud, reprit-il. Chacun trouve son bien sur la
terre. Ce coin te plaît? il est à toi. Il est à toi comme le soleil
qui nous chauffe, l'air que nous respirons, la douceur de ces premiers
jours printaniers.

Je n'étais pas convaincu. Des résistances confuses se levaient en moi,
frémissantes: je ne parvenais pas à leur donner une expression et je
dus me contenter de cette objection piteuse:

--Oui, mais je n'y pourrais rien prendre.

--Tu y prends ton plaisir, c'est le principal.

Et, sûr de sa victoire, il l'acheva en invoquant le témoignage d'une
tierce personne.

--Jean-Jacques, mieux que moi, t'expliquerait que la nature contient
le bonheur de l'homme. Jean-Jacques aurait aimé cette retraite.

Il prononçait: _Jean-Jacques_, en arrondissant la bouche,
onctueusement et dévotement. Il en parlait comme tante Dine des saints
les plus notoires et les plus utiles, saint Christophe, par exemple,
qui protège contre les accidents, ou saint Antoine qui aide à
découvrir les objets perdus. Intrigué, je le questionnai sans retard:

--Qui ça, Jean-Jacques?

--Un ami: un ami que tu ne connais pas.

Mais si, je connaissais ou je croyais connaître les amis de grand-
père. Il recevait peu de visites. C'étaient d'autres vieillards qui
paraissaient plus âgés, qui étaient tristes et qui l'ennuyaient très
vite. Il y en avait un qui s'asseyait sans un mot et demeurait ainsi
longtemps, immobile et muet. Un jour, grand-père l'oublia dans sa
chambre. A son retour, il le trouva à la même place, endormi. Il se
plaignait ouvertement de la venue de tous ces vieux, comme il les
appelait, dont aucun, j'en avais la certitude, ne répondait au nom de
Jean-Jacques. Au contraire il descendait volontiers au salon quand il
pensait y rencontrer des dames.

L'heure nous pressant, nous retraversâmes le bois de châtaigniers,
mais pour sortir d'un autre côté, en trouant une seconde haie de
jeunes acacias. Je revis avec un plaisir manifeste des champs et des
maisons.

--Tiens, voilà des propriétés! fit grand-père devant ces cultures.

Et ses lèvres se chargèrent de mépris. Sans me déconcerter, je
réclamai une orientation:

--Où est la nôtre?

--Je n'en sais rien. Cherche là-bas, sur la gauche. Tu la verras bien
en rentrant. Moi, quand je me promène, c'est au hasard. On se retrouve
toujours.

Quand nous rejoignîmes le grand chemin, je me serrai contre mon
nouveau précepteur, à cause d'un spectacle bizarre et inquiétant que
j'apercevais:

--Grand-père, regardez la route.

Au delà d'un talus, elle semblait venir à nous, d'un mouvement lent et
uniforme. Tout à l'heure, elle serait là. Grand-père mit ses mains en
abat-jour pour mieux circonscrire sa vue et il me donna l'explication
du phénomène:

--Ce sont les moutons qui, au printemps, quittent la Provence pour
gagner les liants pâturages. On les conduit ainsi par petites étapes.
Rangeons-nous sur le bord, à l'abri de ce tas de cailloux, et nous les
verrons défiler.

Ainsi averti, je séparai bientôt du chemin presque blanc le troupeau
d'un ton gris-jaune et brun qui composait une masse unique et
grouillante, continuée au-dessus de tous ces dos balancés
régulièrement par un mince nuage de poussière qui, de chaque côté,
débordait sur les champs. Instantanément je revis l'image de ma Bible
qui représentait Abraham s'en allant dans la terre de Chanaan.

Au-devant marchait un berger enveloppé dans une grande cape qui avait
dû supporter le vent et la pluie bien des fois, car elle était de la
couleur verdâtre de ces toits de chaume sur lesquels de nombreux
hivers ont pesé. Malgré le soleil, il ne semblait pas gêné d'une si
ample couverture. Sans doute notre soleil n'était pas celui qu'il
avait quitté. Son chapeau rabattu noircissait d'ombre tout le haut du
visage dont ne ressortait nettement que la barbe qui était grise.
C'était déjà un vieil homme. Il avançait lentement avec un léger
dandinement de tout le corps. On aurait pu le confondre avec un
mendiant sans une involontaire majesté qui le recouvrait comme son
manteau, celle du capitaine qui dirige sa compagnie, celle du semeur
qui jette les grains. Il ne faisait pas plus vite un pas que l'autre.
Et le rythme de cette allure égale devait se transmettre jusqu'au bout
de la colonne. Il donnait l'impression que toute la campagne le
suivait, obéissait en cadence à la loi qu'il fixait, et les boeufs qui
tracent les sillons, et les faucheurs qui dévêtent les prairies, et le
matin et le soir dociles au retour, et même, la nuit, les étoiles qui
parcourent sans hâte une partie du ciel et que j'avais cru voir remuer
dans la lunette de grand-père.

Il me parut si important que je le saluai, mais il ne me rendit pas
mon salut et ne daigna pas se détourner de sa tâche absorbante. Grand-
père commença une phrase:

--Dites-moi, berger...

Et il jugea inutile de l'achever à cause de tant de gravité qu'il
avait reconnue.

Derrière l'homme qui avait un chien noir dans les jambes, venaient, en
triangle, trois bourriques pelées et efflanquées, chargées d'objets
qu'on ne voyait pas, car une bâche les cachait. Elles baissaient la
tête vers le sol, comme si elles voulaient le renifler ou le brouter.

Ensuite, c'était le gros de l'armée, le peuple des moutons pressés les
uns contre les autres, par huit ou dix de front quand on pouvait les
compter: la plupart du temps, les rangs étaient incertains et soumis
à des flux et à des reflux. Toute cette laine oscillait comme si elle
appartenait à une bête unique, interminable et rampante, secouée de
frissons continuels.

Je ne distinguai rien tout d'abord dans ce tas qu'un même mouvement
agitait. Puis, je remarquai les petites taches sombres que faisaient
les oreilles. Peu à peu, je m'habituai, et du groupe compact et
monotone quelques personnalités surgirent. Il y avait des béliers,
généralement plus hauts de taille, avec de longues cornes roulées et
des sonnailles pendues au cou par un collier de bois en forme de fer à
cheval. Il y avait des brebis d'une robe plus soignée que le commun,
blanches ou noires avec une certaine ostentation. Il y en avait aussi
de vagabondes, capricieuses comme des chèvres, qui auraient aimé à
sortir de la voie ordinaire, sans la vigilance des chiens qui
opéraient sur les flancs, chiens gris à longs poils, avec des yeux
luisants au fond d'une caverne de sourcils, attentifs et actifs, et
que rien ne pouvait distraire de leur travail de sergents. L'une
d'elles monta sur les pierres qui nous abritaient et fut imitée
aussitôt par quelques-unes de ses compagnes. Un des gardiens coupa
court à cette fantaisie et, gueule ouverte, les obligea à regagner
leur place.

Il en passa, il en passa. Je crus que cela ne finirait plus, et
j'estimai leur nombre à plusieurs milliers. Peut-être, en réalité, en
passa-t-il bien trois ou quatre cents. Le flot se ralentit. Les rangs
se desserrèrent. Sept ou huit moutons débandés clôturèrent le défilé.
Et ce fut enfin l'arrière-garde, composée de quatre bourricots bâtés
et d'un second berger, moins auguste et solennel que le premier. Quand
celui-ci fut à notre hauteur, grand-père, enhardi, posa la question
que l'autre n'avait pas écoutée:

--Eh! berger, comme ça, où allez-vous?

C'était un homme jeune, souple, maigre et musclé, le couvre-chef en
arrière, le veston court, une ceinture rouge autour des reins, et qui
ne devait se soucier ni du chaud ni du froid. Il montrait en pleine
lumière sa figure bronzée. Pour se distraire, il sifflait et, en
sifflant, il souriait comme s'il s'amusait de sa musique, ou peut-être
le pli des lèvres lui donnait-il l'air de sourire.

A la question de grand-père, il éclata de rire franchement; et dans
sa bouche les dents brillèrent, des dents comme j'en avais vu à des
loups ou à des fauves dans une ménagerie où l'on m'avait mené. Et,
avec simplicité, il répondit:

--A la montagne.

Quelle étrange résonance ont en nous certaines syllabes! Il aurait
désigné par son nom la montagne où son troupeau allait paître, que ce
renseignement ne m'aurait pas frappé. Tandis que son imprécision
inattendue me communiqua, par quel sortilège, la nostalgie de
l'altitude. Ce fut un choc inexpliqué et fulgurant. Du lieu désert et
sauvage dont je revenais avec grand-père je n'avais pas compris le
charme. Non seulement j'y fus initié instantanément, j'en élargis
encore l'isolement et la sauvagerie. Je sentis sur mon front un
souffle plus froid et plus rude, le vent des sommets que je ne
connaissais pas. Plus tard, des poèmes, des symphonies m'ont rendu
cette sensation imaginaire, mais en l'atténuant. Dans chaque
découverte qu'il fait, le coeur donne, comme un vierge, sa nouveauté.

Avant le passage des moutons, je m'étais orienté tant bien que mal. La
maison, en contre-bas de la route, au bord de la ville, au-dessus du
lac, je l'avais fièrement dévisagée, malgré les arbres qui
l'entourent. Elle qui m'avait toujours paru si grande, vaste comme un
royaume, voici que je commençais de la trouver petite et mesquine,
parce que j'entendais chanter en moi ces trois mots:

--A la montagne.

Je devais, quelques années plus tard, approcher et escalader nos
montagnes, celles qu'assiègent les pins et les mélèzes et celles dont
les glaces sont l'unique végétation, celles que l'herbe tapisse et qui
sont douces comme une chair fleurie, celles qui sont tout en muscles
et en os comme des personnages de Michel-Ange, celles dont la
blancheur perfide ne sort de son immobilité qu'aux embrasements du
soleil couchant. Elles m'ont appris la patience, le calme et, peut-
être aussi, le mépris, bien qu'un des plus durs préceptes chrétiens
nous oblige à ne mépriser personne. Là, j'ai rencontré et goûté tour à
tour la guerre et la paix, la lutte et la sérénité, l'enivrement de la
solitude et la gloire de la conquête dans l'aveuglante splendeur des
neiges. Elles ne m'ont rien donné qui ne fût contenu en germe dans la
réponse du pâtre...

A l'arrivée, quand nous ouvrîmes le portail, Tem Bossette et ses deux
acolytes piochaient, le nez penché vers la terre. L'un d'eux nous
ayant signalés, ils se reposèrent d'un commun accord. Notre complicité
leur était acquise.

Tante Dine me félicita de mes joues rouges, ma mère remercia grand-
père de ses attentions. Mon père me demanda:

--Es-tu content?

Et sur mon affirmation, il se réjouit. Personne ne soupçonnait, et
moi-même pas davantage, que ce petit garçon, jusqu'alors comblé et qui
n'imaginait rien au delà de la maison, rapportait de sa promenade le
désir.

III

LA DÉCOUVERTE DE LA TERRE



Cette période de ma vie est toute lumineuse dans mon souvenir. Il
semble plus tard que le soleil se soit un peu usé. Je me promenais
matin et soir avec grand-père, j'affermissais mes rapports avec la
nature et j'inaugurais un costume neuf. C'était le premier;
jusqu'alors, je portais ceux de mes frères aînés, qu'on rafistolait
pour moi. Une couturière ajustait et raccommodait sur place les
vêtements que l'on me destinait. Elle était laide à souhait et
recommandée par Mlle Tapinois qui pensait l'avoir formée à son
ouvroir. Pendant ma maladie, j'avais grandi excessivement. Quelle ne
fut donc pas ma surprise quand je fus informé qu'un tailleur, un vrai
tailleur, viendrait prendre mes mesures, les miennes et non pas celles
d'Etienne ou de Bernard! Ce tailleur se nommait Plumeau. Tout en
hauteur comme un piquet, il flottait dans une immense redingote.
Voulut-il, comme Dieu lorsqu'il créa l'homme, me faire à son image et
à sa ressemblance? Il me composa un complet vert olive qui accentuait
ma maigreur et pour lequel il n'avait rien négligé. Le veston,
rivalisant avec un pardessus, descendait jusqu'aux genoux, l'étoffe
défiait le temps par sa solidité. J'en avais, de toute évidence, pour
m'habiller jusqu'au baccalauréat. J'eus l'impression qu'on
m'avantageait trop et ma coquetterie regimba. Toute ma famille avait
été réunie pour me contempler et ratifier la livraison. On me
contraignait à me tourner et à me retourner comme un cheval sur le
marché, et je montrais une figure hostile, presque aussi longue que
mon veston.

--Ça ira, déclara mon père.

Ça irait? Oui, dans deux ou trois ans, quand j'aurais beaucoup grandi
encore. Ma mère n'osait pas trop donner son approbation. Mes frères se
contenaient, mais je devinais qu'ils étouffaient une envie de rire, ce
dont Louise ne se privait pas. Tante Dine sauva la situation qui se
gâtait. Elle arriva en retard, car elle ravaudait dans la chambre de
la tour quand on lui avait signalé le débarquement de M. Plumeau. On
l'entendit dans l'escalier avant de la voir. L'espoir, déjà, revint.
Et ce fut l'entrée de troupes fraîches sur le champ de bataille. Elle
décida du sort de la journée.

A peine m'eut-elle découvert dans le vêtement où je me perdais,
qu'elle s'écria:

--C'est admirable, François. Je ne vous le tairai pas plus longtemps:
je n'ai jamais vu personne aussi bien habillé.

Chacun respira et je fus réconforté. Je le fus même tant et si bien
que, ne voulant plus me séparer du fameux costume, je le revêtis pour
ma prochaine promenade. Grand-père n'y prêta aucune attention. Mais je
fus rejoint à la grille par tante Dine, essoufflée:

--Mauvais garnement, me dit-elle, sortir avec un habit de cérémonie!

Pour un peu, elle m'eût déshabillé dans la rue de ses propres mains.
Je dus rentrer sous sa garde pour échanger ma livrée contre une
défroque moins reluisante, et cette promenade-là fut gâtée. Mais les
suivantes me dédommagèrent. Ce fut la forêt et ce fut le lac.

Cette forêt faisait partie, avec des vignes et des fermes, d'un
domaine historique, dont le château, à demi croulant, avait subi des
sièges, reçu de grands personnages de guerre ou d'Eglise, et n'était
plus habitable. Le tout appartenait à un colonel de cavalerie en
retraite, fils d'un baron de l'Empire, qui n'avait pas de quoi
l'entretenir décemment et le laissait péricliter: il vivait seul et
montait du matin au soir l'un ou l'autre de ses vieux chevaux sans
sortir de ses propriétés. Nous y pénétrâmes, grand-père et moi, bien
qu'elles fussent closes de murs, par des brèches que nous avions
repérées.

Il m'entraînait sous les arbres, m'apprenait à ne pas confondre leurs
essences, et m'invitait à m'asseoir à leur ombre, mais sur la mousse
et non sur les bancs fallacieux que nous apercevions de loin en loin,
et dont les planches, travaillées par l'humidité, étaient pourries.
L'herbe poussait dans les allées. Pareilles à des voûtes sous les
branches, ces allées conduisaient le regard à des portes de lumière
qui, d'un côté, paraissaient bleues à cause de l'eau qui s'y
encadrait. On était au mois de juin. Mille nuances de vert
s'enchevêtraient, se mariaient autour de nous, depuis le vert clair du
gui parasite jusqu'au vert presque noir du lierre qui grimpait aux
chênes. Toutes les gammes du printemps chantaient. Et il y avait
encore, sous bois, des amas de feuilles rousses, vestiges de la saison
précédente.

J'éprouvais une vague peur à nous sentir seuls tous les deux parmi une
assemblée si imposante et silencieuse, et je voulus parler afin de
rendre plus réelle notre présence.

--Tais-toi, me dit grand-père, tais-toi et écoute.

Ecouter quoi? Et voici que peu à peu je perçus une multitude de
rumeurs. Nous n'étions plus seuls, comme je l'avais cru:
d'innombrables êtres vivants nous environnaient.

A de grandes distances, deux pinsons se répondaient régulièrement. Le
plus éloigné reprenait en sourdine le couplet que l'autre lançait à
plein gosier. D'arbre en arbre, celui-ci se rapprocha de nous. Je le
vis, et mon oeil rencontra le sien, tout petit et tout rond. Comme je
ne bougeais pas, il resta. Mais que pouvaient être ces coups sourds et
répétés? Les piverts aiguisaient leur bec contre les troncs. De
longues bandes de clarté se glissaient çà et là, à travers les
intervalles des branches, jusqu'au sol: dans leur rayonnement où le
découpage des feuilles s'accusait, des toiles d'araignées se
balançaient, dont je distinguais les moindres fils, et des guêpes
bourdonnaient en dansant. Je finissais par entendre remuer l'herbe.
C'était le travail secret de la terre sous l'action de la chaleur. Je
découvrais une vie que je n'avais pas soupçonnée.

--Grand-père, quel est ce cri? demandai-je à voix basse.

--Ce doit être un lièvre. Cachons-nous et peut-être, si tu es sage, ne
tarderons-nous pas à le voir.

Sur ce dialogue, nous nous coulâmes tous les deux derrière un buisson.
Je ne connaissais les lièvres que pour en avoir mangé en de rares et
fastueuses occasions, bien que tante Dine déplorât qu'on donnât du
civet aux enfants, à cause des serviettes et des joues maculées. De
nouveau le cri retentit, et cette fois plus près de nous.

--Il appelle sa hase, m'expliqua grand-père.

--Sa hase?

--Oui, sa femme. Tais-toi.

C'était un doux appel, langoureux et tendre infiniment. De très loin
nous parvint un appel semblable, à peine distinct. D'un bout à l'autre
du bois, le duo s'engageait. Et je pressentais que les bêtes, comme
les hommes, désirent de se voir et de se parler. Tout à coup, là,
devant moi, traversant l'allée, je vis deux longues oreilles et une
petite boule de corps brun qui semblait vouloir passer par-dessus. Sur
la lisière le lièvre s'arrêta, attendit la voix lointaine qui le
guidait, poussa de nouveau sa plainte déchirante et se perdit dans les
taillis voisins. Il courait rejoindre sa compagne, mais j'avais eu le
temps de le bien examiner.

Une autre fois, ce fut un renard. De son museau pointu il dut nous
flairer, car il s'enfuit la queue dans les jambes, à toute allure.
Instruit par les fables de La Fontaine et par les _Scènes de la vie
des animaux_, je prévins grand-père que c'était une ruse et qu'il
serait prudent de déguerpir.

--Tu es stupide, assura-t-il. Le renard est inoffensif.

De quoi je fus un peu scandalisé. Mais nos promenades ne jouissaient
pas toujours d'un tel calme. De notre coin préféré, il nous arriva
d'entendre, comme une pluie d'orage, le galop d'un cheval, et nous
venions à peine de nous dissimuler savamment derrière le tronc d'un
fayard, que le colonel débucha sur sa monture. Il avait le nez court,
une moustache rude, des joues creuses. Il se tenait le buste droit, le
genou saillant, et ses yeux ne regardaient rien. Au passage, il me fit
l'effet d'un terrible homme. Grand-père s'empressa de me rassurer:

--C'est une vieille bête, me dit-il, et son carcan ne sait plus
trotter.

L'un et l'autre, je l'ai su depuis, s'étaient battus à Reichsoffen.

Mais, dans une circonstance plus grave, grand-père donna le signal de
la déroute. Je le vis tendre l'oreille à la manière du lièvre, puis se
lever en hâte de l'herbe où nous étions assis:

--Des chiens, murmura-t-il effrayé. Allons-nous-en.

Nous gagnâmes le mur aussi vite que nous le permettaient ses jambes
vieillies et mes jambes trop neuves. Déjà les chiens se ruaient sur
nous, aboyant et menaçant, lorsque grand-père, qui m'avait poussé
devant lui, terminait son escalade. Cette alerte l'avait exaspéré, et
notre sécurité ne l'apaisa nullement:

--Voilà bien les propriétaires! déblatérait-il. Ils nous feraient
dévorer par leurs molosses.

Et tant de férocité lui fournissant une occasion d'enseigner, il se
tourna vers moi.

--Vois-tu, mon petit les hommes deviennent méchants dans les villes.
Ils sont comme les pommes qui pourrissent quand on les entasse. Et ne
faut-il pas qu'à leur tour ils pervertissent les animaux!

A la vérité, j'aurais pu soulever deux objections l'isolement du
domaine et la malfaisance naturelle des bêtes. Il ne me prêta que la
seconde et l'écrasa sans désemparer:

--Tu as vu le pinson et le lièvre, et même le renard. A l'état de
nature, ils sont incapables de nuire. Apprivoisées, les bêtes sont
toutes dangereuses, tôt ou tard, et perfides, féroces et fausses. Eh
bien! pour les hommes, c'est tout pareil. Libres, ils sont bons et
généreux. Abrutis par la discipline, comme ce vieux militaire, ils
deviennent effroyables.

Jamais encore il n'avait prononcé un si long discours, ni si
mystérieux pour moi. L'émotion de la poursuite le portait sans doute à
oublier pour la première fois, de façon directe, la promesse que mon
père avait exigée. Je m'étonnai de son éloquence à quoi rien ne
m'avait préparé, et j'en tirai aussitôt des conclusions pratiques. On
m'avait élevé à croire au bienfait de l'autorité: celle des parents,
celle des professeurs du collège. Et voilà que, pour être bon, il ne
fallait obéir à personne.

Cette aventure nous dégoûta de _notre_ forêt, et nous fréquentâmes des
bois plus modestes et moins troublés, de préférence situés sur les
fonds communaux, ce qui réjouissait grand-père dans sa haine des
propriétés privées. La propriété, pour lui, était un grand obstacle au
bonheur des hommes, mais j'hésitais à me ranger à cet avis; j'aimais
assez à posséder, de quoi il se moquait.

Ainsi qu'il s'y était engagé lors de ma première promenade, il me
communiqua sa science des champignons. Le bolet charnu, au pied
rebondi, au dôme couleur de la châtaigne un peu avant sa maturité,
l'oronge pareille à un oeuf dont on vient de briser la coquille, la
jaune chanterelle en forme de corolle, obtenaient ses faveurs. Il en
goûtait bien d'autres espèces qu'il déclarait volontiers inoffensives.
Je le vis mordre, comme le curé dont il m'avait conté l'histoire, dans
un de ces bolets Satan qui deviennent bleus quand on les coupe et dont
l'entaille prend aussitôt l'apparence d'une affreuse plaie. Dressé par
les craintes contagieuses de tante Dine, j'étais persuadé que ses
lèvres ne tarderaient pas, elles aussi, à bleuir. Je le regardai avec
terreur et curiosité, pour suivre les fâcheux symptômes. Mais il
digéra son poison à merveille:

--Tu vois, me dit-il, triomphant, ce brave homme de curé, pour une
fois, avait raison. La nature est une mère pour nous.

Fort de cette expérience, je cueillis aux buissons des baies rouges
qui étaient fort plaisantes à l'oeil, et j'eus de fortes coliques.
Grand-père devait être un peu sorcier. Quand nous rapportions de notre
chasse un plein mouchoir de ces cryptogames, tante Dine, méfiante, ne
manquait pas de s'écrier:

--Encore ces horreurs!

Elle les triait avec soin et ne conservait que les notoirement
comestibles, qu'elle excellait à faire sauter au beurre ou à préparer,
en hors-d'oeuvre, au court-bouillon, relevés d'un filet de vinaigre.
Ainsi accommodés, les petits bolets, frais, blancs et craquants,
embaumaient la bouche. Maintenant que j'en ramassais, je m'étais mis à
en manger.

De mes injurieuses baies je me rattrapai sur les airelles et les
fraises que je cueillais parmi la mousse. J'aimais à les brouter dans
la main pleine, comme les chèvres font du sel qu'on leur présente. Il
est vrai qu'on m'avait défendu les crudités: la notion du devoir
commençait de s'altérer en moi, et je préférais m'en tenir à la nature
maternelle que vantait mon grand-père et qu'il suffit d'invoquer pour
être servi à souhait. Grand-père la célébrait sans cesse. Il lui
adressait des litanies de louanges. Cependant il se moquait du
chapelet que récitait tante Dine et ma mère. Et il profitait de toutes
les occasions pour me prêcher l'aversion des villes et la douceur des
champs. Les cités, comme il disait, regorgeaient de gens féroces et
cupides qui s'entre-tuaient pour une pièce de monnaie, tandis qu'au
village tout le monde vivait heureux et paisible, et l'on s'aidait les
uns les autres d'un coeur fraternel.

Un jour, nous fûmes invités par un paysan qui nous offrit sa tonnelle
à demi défoncée pour y manger un de ces fromages blancs qu'on arrose
avec la crème du lait. Un bol de fraises des bois accompagnait ce mets
frugal et innocent. Nous en fîmes un mélange si savoureux que je fus
incliné à croire aveuglément désormais au bonheur universel, pourvu,
toutefois, que l'on consentit à abandonner les cités infectées de
pestes et de lèpres. A la campagne, tous les hommes étaient bons,
obligeants et libres par surcroît. Nous n'avions plus d'ennemis. Les
_ils_ de tante Dine n'existaient que dans son imagination de vieille
femme. Elle avait des idées étroites, elle ne s'élevait pas, comme
grand-père, au-dessus des petits détails quotidiens. J'étais
pacifique, j'étais béat, j'étais désarmé. Et je connaissais la fleur
des plaisirs champêtres, dont je n'ai jamais perdu le goût.

--Bourrez-vous, nous persuada notre hôte familièrement. Le docteur m'a
guéri d'un chaud et froid.

Nous devions à mon père cet accueil, mais nos préférions le supposer
habituel, pour la vérification de nos théories. M'étant trop bourré en
effet, j'eus, au retour, une indigestion, que grand-père aggrava par
sa mauvaise humeur.

--Tu n'iras pas t'en vanter, me dit-il, quand je fus débarrassé.

Je compris ce que signifiait le conseil et résolus de garder
prudemment un silence qui protégeait la fantaisie de nos excursions à
venir. Nous rentrâmes en retard: l'inexactitude me paraissait d'une
désinvolture élégante. Pourquoi dîner à une heure plutôt qu'à un autre
? Et même on peut ne pas dîner du tout, si l'on s'est rempli l'estomac
de crème et de fromage blanc. Grand-père expliqua d'où nous venions et
vanta en termes parfaits l'hospitalité paysanne.

--Ah! s'écria mon père, vous êtes tombés chez cette fripouille de
Barbeau. Je crois bien que je l'ai tiré de la mort. Il vit surtout de
braconnage et de contrebande, et il me doit encore sa note. J'aime
autant qu'il ne me la paie pas. La couleur de son argent n'est pas
nette.

J'estimai qu'il traitait bien sévèrement un homme si poli et si
généreux. Nous retournâmes chez Barbeau, et nous y fûmes reçus par sa
femme. C'était une vieille, noueuse et grise, aux yeux chassieux, qui
ne trouva à nous offrir qu'une méchante croûte de gruyère, de quoi
nous fûmes dépités. Elle se tut sur les occupations de son mari, mais,
pour parler des belles places de ses fils, elle arrondit la bouche en
cul de poule avant de nous en faire confidence. L'aîné était facteur à
la ville, le second employé à la gare, et quant au troisième, oh! oh !
il gagnait des mille et des cents:

--Garçon d'hôtel à Paris, monsieur Rambert, garçon d'hôtel meublé. Il
nous envoie de l'argent.

--Vilain métier, observa grand-père.

--Il n'y a pas de vilain métier, affirma la vieille. Le tout est de
ramasser de la monnaie.

--Et comme ça, il ne vous en reste point?

--Bien sûr que non qu'il n'en reste point! Pour manger des châtaignes
et boire du cidre, y a plus personne, monsieur Rambert. La terre,
voyez-vous, je crache dessus.

Et la mégère, en effet, cracha sur le blé déjà haut et d'un vert
décoloré prêt à se muer en or, qui touchait à sa masure. On eût dit
qu'elle maudissait toute la campagne avoisinante.

Je ne pensais pas que ces épis, c'était la farine qu'on bénit avant de
la pétrir, le pain dont mon père n'entamait pas une miche sans y
tracer le signe de la croix. Je vis là surtout une geste malpropre, et
du coup je laissai ma part de fromage que je rongeais sans plaisir.

--Allons-nous-en, me dit grand-père brusquement.

Le discours de la mère Barbeau le contrariait. Du moins, je n'eus pas
mal au coeur cette fois-là.

A la suite de cette conversation, il abandonna pendant quelque temps
la vie agricole et consentit à me conduire vers le lac que nous
n'avions pas encore exploré. Il m'y conduisit sans enthousiasme.

--C'est une eau fermée, prononça-t-il avec mépris.

Il y avait donc des eaux ouvertes? Sans doute: il y avait la mer. Ce
mot, jusqu'alors, ne m'avait pas frappé et je ne lui attribuais aucun
sens. Lorsque la brume recouvrait la rive opposée, le lac semblait ne
plus finir, et j'avais entendu dire autour de moi: c'est la mer. Je
n'y avais pas pris garde. La dédaigneuse définition de grand-père me
fit imaginer par contraste une immensité libre. Plus tard, quand j'ai
vu enfin la mer, --c'était à Dieppe, du haut des falaises, --je n'ai
pas eu de surprise: ce n'était qu'une eau ouverte.

--Veux-tu naviguer? me proposa grand-père un jour.

Si je le voulais! Je le désirais d'autant plus que cette expédition
représentait en quelque sorte pour moi la vie individuelle substituée
à la vie de famille. Mes parents m'avaient interdit les promenades en
bateau à la suite de la chute qui avait provoqué ma pleurésie. Ils
craignaient à la fois l'humidité et ma maladresse. J'étais, une fois
de plus, _l'enfant blond qui s'esquiva des bras de sa mère_. La
_demoiselle aux ailes d'or_ qui m'entraînait, c'était déjà mon bon
plaisir.

Nous prîmes un canot et sortîmes du port. Grand-père, qui se servait
des rames avec irrégularité, ce qui ne me rassurait guère, ne tarda
pas à les lâcher et nous laissa dériver.

--Où allons-nous? demandai-je un peu inquiet.

--Je n'en sais rien.

L'incertitude ajoutait au mystère de l'eau. Je m'amusai à tremper mes
mains en me penchant sur le rebord. La caresse froide que je recevais
et le petit danger que je courais ou pensais courir me causaient une
sensation mélangée, mais très excitante.

Que pouvaient signifier ces brefs éclairs d'argent qui s'allumaient à
la surface pour s'éteindre aussitôt? Autour de leur étincelle morte un
cercle naissait, qui s'élargissait en finissait par se perdre.
C'étaient les poissons qui venaient respirer. L'un d'eux, plus
rapproché, montra sa petite bouche et les écailles luisantes de sa
tête. Je prenais contact avec un monde nouveau, le monde sous-marin.

Quand il soufflait un peu de vent, grand-père me faisait asseoir au
fond du bateau, sur les planches qui étaient bien un peu mouillées. De
là, comme je n'étais pas haut, je n'apercevais plus guère que le ciel.
Je découvrais mieux sa coupole et la vibration continue de l'éther aux
beaux jours. Immobile, tandis que grand-père rêvait, j'étais heureux.
Je m'habituais à être heureux excessivement, sans savoir pourquoi,
comme si l'existence n'avait pas de limites et pas de but.

Grand-père se liait aussi avec des pêcheurs qui posaient leurs filets.

--Ce sont de braves gens, m'assurait-il. Le lac, c'est comme la
campagne. En retirant l'homme des cités, ça le rapproche de l'heureux
état de nature.

Par eux, nous connûmes les moeurs de la truite, de la perche, du
vorace brochet et de l'ombre-chevalier dont la chair est savoureuse à
l'égal de la chair rose du saumon.

--Eh! eh! lui confia l'un de ces braves gens avec allégresse, tout mon
ombre est retenu par l'hôtel Bellevue. On y bamboche le jour et la
nuit. Parlez-moi de ces clients-là.

Ainsi j'étais initié à la vie de la terre et de l'eau. Grand-père
commençait de s'intéresser à mes progrès dans l'amitié de la nature.
Il tenait un disciple qu'il n'avait point cherché. Le premier,
maintenant, je tournais le dos à la ville, franchissais les barrières,
traversais les champs, sans aucun soin des cultures. Il me traitait en
héritier, en infant digne d'être un de ces rois fainéants qui
possèdent le monde. Et comme nous avions gravi péniblement, sous la
chaleur de juillet, un monticule d'où l'on dominait la plaine, et la
forêt et le lac, il se mit à rire du bon tour qu'il préparait:

--Tu sais, mon petit, on croit que je n'ai rien, et que je suis tout
pareil aux claque-patins qui se tortillent sur les routes avec un
baluchon dans le dos. Quelle plaisanterie! Il n'y a pas de
propriétaire plus riche que moi, entends-tu.

Ce langage ne m'étonnait pas. J'avais perdu la notion du tien et du
mien qui sépare la richesse de la pauvreté.

--Cette eau, ces bois, ces prés, continuait-il, tout cela est à moi.
Je ne m'en occupe jamais, et c'est à moi tout de même.

Et, pour m'investir, me couronnant la tête de sa main, il acheva:

--C'est à moi, et je te le donne.

Ce fut un sacre gai et sans cérémonie. Tous les deux nous nous
amusions de cette idée. Malgré nos rires, cependant, j'avais
l'impression très nette que le monde m'appartenait en effet. D'un
petit destin borné je ne voulais plus.

Comme nous redescendions de notre belvédère, nous croisâmes sur le
chemin une jeune femme qui habitait une villa du voisinage. Elle
portait une robe blanche, qui laissait nus les avant-bras et le cou,
et sur la tête un chapeau orné de cerises rouges. Son ombrelle un peu
penchée en arrière servait d'auréole ou de fond au visage qui était
délicat et uni comme ces fleurs de magnolia dont j'aimais au jardin la
nuance, l'odeur et la forme d'oiseaux blancs aux ailes déployées.
Cependant je ne l'eusse pas remarquée, si grand-père ne s'était
arrêté, cloué par l'admiration, et n'avait dit tout haut:

--Oh! ce qu'elle est belle!

Le visage clair s'empourpra. Mais la jeune femme sourit à cet hommage
trop direct. Je la regardais alors, et tellement que je n'ai rien
oublié de cette vision, pas même les cerises. Je faisais d'ailleurs
mes réserves: elle me paraissait déjà âgée, peut-être trente ans.
C'est un âge avancé aux yeux impitoyables d'un enfant. A cause de son
teint de fleur, je pensais à l'aveu du Rossignol dont m'était venue,
un jour que je lisais les _Scènes de la vie des animaux_, tant
d'instable mélancolie: _Je suis amoureux de la Rose... Je m'égosille
toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas_. Et pour
la première fois j'associai, non sans un secret pressentiment, une
femme inconnue à l'amour plus inconnu encore.

A la suite de cette rencontre, grand-père m'emmena sur un coteau boisé
où nous n'étions jamais allés, et qu'il m'avait représenté comme dénué
d'agrément lorsque j'y voyais un but de promenade. Il fallait
traverser une rivière avant d'en atteindre la base. Pendant la marche,
il s'absorba en lui-même et ne m'adressa pas la parole. Au sommet, il
s'orienta et se dirigea tout droit vers un pavillon à l'écart, proche
une maison de ferme et dissimulé dans une clairière.

--C'est là, dit-il.

Je comprenais qu'il ne s'adressait pas à moi. Ce pavillon à un étage
me parut dans un piteux état. Le toit manquait d'ardoise, une galerie
circulaire pourrissait. On avait dû l'abandonner depuis longtemps.
Grand-père se réjouit de cet aspect délabré et inhabitable, ce qui
m'eût davantage étonné s'il ne m'avait pas accoutumé à ses
bizarreries.

--Tant mieux, murmura-t-il: il n'y a personne.

Et, revenant vers la ferme, il avisa un vieillard qui se chauffait au
soleil, sur un banc, et qui puisait avec une cuiller de bois dans un
pot de soupe. Il engagea avec lui une interminable conversation qui
m'ennuya et qui aboutit à un petit interrogatoire sur le pavillon.

--C'est bon à brûler, déclara le paysan.

--Autrefois, insinua grand-père, il y avait du monde.

--Autrefois, il y a bien des années.

Grand père eut l'air d'hésiter à continuer l'entretien, puis il reprit
:

--Oui, il y a bien des années. Mais vous et moi, nous ne sommes pas de
ce matin. Et dites-moi, vous ne vous souvenez pas d'une dame?

Je songeai aussitôt à la dame en blanc au chapeau de cerises et je
l'évoquai dans cette clairière à la porte du pavillon. Déjà mon
imagination travaillait sur un nouveau thème.

--Oh! moi, fit le vieux avant d'avaler la cuillerée qu'il tenait à la
main, les femmes, je m'en f...

Les yeux de grand-père s'injectèrent de fureur, et je crus qu'il
allait bousculer le bonhomme et son pot. Il leva la séance incontinent
sans un mot de plus. Mais, en s'en allant, il me prit à témoin de la
grâce du lieu:

--Tout de même, ici, comme c'est doux et sauvage! Les arbres n'ont pas
changé. Il n'y a qu'eux.

Je n'ai jamais su l'aventure du pavillon. Mais, un jour que nous
passions devant le château branlant du colonel, un autre souvenir,
moins direct sans doute, lui revint à la mémoire, et, sans
préparation, il me raconta:

--On l'appelait la belle Alix.

--Qui ça, grand-père?

--Elle a demeuré là. C'était sous l'Empire.

--Vous l'avez vue, grand-père?

--Oh! moi, non. C'est trop ancien. Je parle de l'Empereur premier.
Ceux qui l'ont vue, c'étaient des vieux quand j'étais jeune. Ceux qui
l'ont vue, rien qu'à dire son nom, éclataient d'orgueil.

Et ces brèves évocations disposaient pour moi un beau voile romanesque
sur nos promenades qui étaient _arrivées_ comme des histoires.

Il ne s'étendit jamais sur l'une ou sur l'autre, comme je m'y
attendais. Il ne supposait pas que je guettais ces moindres paroles-là
pour en exagérer l'importance. Sauf la dame blanche au chapeau de
cerises, qui ressemblait peut-être, qui ressemblait sans doute à
quelque lointaine image de son passé, il saluait les femmes le plus
honnêtement du monde et ne se permettait sur elles aucune réflexion.
Quand je lus, quelques années plus tard, un soir de collège, le fameux
passage de _l'Iliade_ sur les vieillards troyens disposés à pardonner
à Hélène à cause de sa beauté, semblable à celle des déesses
immortelles, tandis que mes camarades sommeillaient sur leur Homère,
je me revoyais aux côtés de mon grand-père sur le chemin par où venait
à nous la dame en blanc. Et, depuis lors, j'ai donné le nom d'Hélène à
cette inconnue.

Grand-père, qui prenait goût à notre amitié, consentit à m'accueillir
dans la chambre de la tour. Il ne s'y occupait d'ailleurs point de ma
présence, tantôt m'enveloppant de la fumée de sa pipe, et tantôt
jouant de son violon dont les sons se mêlaient pour moi à la forêt, au
lac, aux retraites perdues que nous connaissions. Là je continuais ma
vie libre du dehors. Les jours de mauvais temps, bien rares au cours
de ce lumineux été prédit par Mathieu de la Drôme, je regardais la
pluie tomber et l'horizon se désagréger, bercé et amolli par ce
spectacle de l'inutilité des choses. Quand le couchant était pur, je
voyais le soleil se projeter dans l'eau du lac en colonne de feu qui,
peu à peu, se changeait en glaive, puis se réduisait à un point d'or,
reflet de la petite étoile, posée sur l'épaule de la montagne, que le
soleil était devenu une seconde avant de disparaître. Le soir, après
dîner, j'obtenais la faveur de suivre les constellations dans le
télescope. A cause de l'orientation de sa chambre précédente qui était
tournée vers le sud, grand-père, je l'ai dit, ne connaissait qu'une
moitié du ciel et se refusait à déchiffrer l'autre. C'est pourquoi je
ne suis familier, la nuit, qu'avec Altaïr et Véga, Arcturus et l'Epi
de la Vierge, qu'on aperçoit au sud en juillet. Il fallait me pencher
pour distinguer Antarès au bord du toit. Les autres mois, tout se
brouille à mes yeux, et de même si je fixe le nord.

La maison applaudissait à mon nouveau régime. Plus d'une fois mon père
avait demandé à grand-père:

--Vraiment, le petit ne vous gêne pas?

--Oh! pas du tout, répondait invariablement grand-père.

Et mon père lui exprimait sa gratitude pour ma santé recouvrée. Tante
Dine déclarait que je n'avais plus ma figure de papier mâché et me
frottait les joues pour qu'elles devinssent plus rouges. Ma mère
voyait dans l'affection de mon grand-père un gage de paix et de
réconciliation. Pour moi, la vie s'était modifiée insensiblement. Le
collège, les devoirs, l'émulation, la régularité, le travail, tout
cela n'existait plus. Il n'y avait qu'à tourner le dos à la ville et à
s'abandonner à la belle nature. Je sentais cela, que je ne saurais
expliquer, à la fois nettement et confusément, confusément dans mon
esprit et nettement pour la pratique.

Cependant, au retour de nos promenades, grand-père, assez souvent, se
contentait de me ramener jusqu'au portail, puis s'esquivait du côté de
la cité maudite.

IV

LE CAFÉ DES NAVIGATEURS

Où donc s'en allait grand-père après m'avoir reconduit à la maison? Au
café, et un jour, il m'y emmena.

Je ne savais pas au juste ce que c'était qu'un café, et j'en éprouvais
une peur secrète. Mon père en parlait sur un ton méprisant qui ne
souffrait aucune contradiction, aucune réserve. Quand il disait de
quelqu'un: _Il passe son temps au café_, ou: _C'est un pilier de
café_, ce quelqu'un-là était jugé et condamné: il ne valait même pas
la corde pour le pendre. Je n'eusse pas imaginé que mon père y
pénétrât. De grand-père, cette audace m'étonnait moins; j'avais
remarqué déjà qu'en toutes choses il prenait le contre-pied des
opinions de mon père.

Nous y entrâmes, au lieu de nos promener, un matin qu'il faisait très
chaud, de sorte que se fut pour moi un petit scandale: nous manquions
doublement à notre programme. Il s'intitulait en lettres d'or: _Café
des Navigateurs_, et l'inscription était encadrée de queues de
billard. Bien situé au bord du lac, il se composait d'une tonnelle
d'où l'on voyait le port et d'une grande salle d'où l'on ne voyait
rien. Nous choisîmes cette salle. A cause de ses banquettes rouges, de
ses tables de marbre blanc et des glaces qui reflétaient le jour tant
bien que mal, je l'estimai extrêmement luxueuse. Deux ou trois groupes
causaient, fumaient, buvaient, et je fus immédiatement saisi à la
gorge par une âcre odeur de tabac mêlée de parfum d'anisette. Si vif
était l'attrait du lieu, qu'après avoir toussé, je trouvai ce mélange
agréable. Nous rejoignîmes le groupe le plus bruyant, et l'on y
accueillit avec des transports grand-père, qu'on appelait
familièrement: _le père Rambert_.

--Père Rambert par ici! Père Rambert par là!

On l'installa sur la banquette, à la place du milieu, et l'on commença
par lui demander des nouvelles de Mathieu de la Drôme. Grand-père
répondit qu'il était au beau fixe, avec une tendance à monter, et que
les vents favorables le maintiendraient vraisemblablement dans cette
posture, de quoi chacun se réjouit à cause de la vigne; le vin serait
fameux si Mathieu continuait à se bien tenir. Je compris enfin qu'il
s'agissait du baromètre et que l'on consultait grand-père sur le
temps, à cause de ses prophéties. Ces messieurs se servaient entre eux
d'un langage convenu qu'il importait de mettre au point, ce qui, pour
moi, compliquait la conversation. Personne ne s'occupait de ma
présence, et je restais debout, vexé de cet oubli, lorsque je fus
interpellé brusquement.

--Eh! le miochard, qu'est-ce que tu prends?

Ce surnom et ce tutoiement achevèrent de me déconcerter. Je me
redressai, la figure hargneuse, mais pour tout le monde je fus baptisé
_le miochard_. Grand-père, détaché, commanda avec majesté:

--Une verte.

--Au vin blanc? questionna quelqu'un.

--Je ne suis pas, comme vous, un sac à vin, riposta grand-père.

Cette réplique fut reçue avec enthousiasme. A la maison on raffinait
sur la politesse à l'égard des hôtes, tandis que ces messieurs
dépouillaient toute cérémonie dans leurs relations. Cependant la
servante disposait devant grand-père un matériel qu'elle retirait
pièce à pièce d'un plateau: un verre à pied haut et profond, une
petite pelle de fer percée de trous, un sucrier, une carafe d'eau et,
enfin, une bouteille dont je devinais pas le contenu. Le silence ce
fit, et j'eus l'impression d'assister à un rite solennel que personne
n'avait le droit de troubler. Décidément les habitudes étaient toutes
renversées: on se traitait avec sans-gêne, mais l'on vénérait la
boisson. Grand-père, sans se laisser impressionner par tous ces
regards braqués sur lui, versa jusqu'au quart du verre le liquide de
la mystérieuse bouteille, puis il disposa sur la pelle trouée mise en
travers du récipient deux morceaux de sucre en équilibre, les arrosa
d'eau goutte à goutte, jusqu'à ce qu'ils fondissent, après quoi il
inclina brusquement la carafe. Une bonne odeur d'anis caressa mes
narines. Le mélange s'épaississait à mesure que l'eau tombait, comme
ces beaux nuages opaques qui bordent l'horizon avant la pluie, et prit
enfin une couleur vert pâle que je n'avais point rencontrée dans nos
promenades. Aussitôt l'on recommença de parler, l'opération était
terminée.

Au _miochard_ on apporta, sur l'ordre de mon nouveau parrain, une
grenadine avec un flacon d'eau de seltz. Le rite observé fut plus
court et ne parvint pas à triompher de l'inattention générale. La
_verte_ rivale jouissait d'un crédit particulier. Une décharge dans le
sirop qui s'ennuyait au fond du verre, et ma mixture monta, mousseuse,
bouillonnante, tourbillonnante, d'un rose tendre, puis d'un rose doré
après que les gaz furent dissipés. Ce qui me toucha le plus, ce fut la
paille qu'on me remit pour boire à distance: il suffisait de pencher
un peu la tête et d'aspirer.

J'étais initié, rien qu'en aspirant, à une forme supérieure de
l'existence. Parfaitement heureux, je désirais en faire part à mes
voisins. Ils suçaient des composés divers. La plupart montraient de
bonnes figures rubicondes et des yeux un peu humides. Ils étaient tous
parfaitement heureux. Pourquoi grand-père m'enseignait-il que dans les
villes on ne l'était pas? Il n'y avait, pour l'être, qu'à entrer au
café.

Parmi ces têtes que j'examinais à loisir et avec une entière
sympathie, j'en remarquai une que je crus reconnaître. Elle
appartenait au voisin de grand-père, celui-là même qu'il avait
qualifié de sac à vin. Elle était piquée de taches de rousseur, qui,
d'ailleurs, se distinguaient à peine de la peau injectée de sang. La
chevelure, la barbe, les poils, de la même teinte rousse,
l'envahissaient de partout et menaçaient jusqu'au nez qui, point
central du spectacle, rutilait, magnifique. Malgré moi, je pensai à la
gravure de ma Bible où l'on voit le prophète Elie enlevé sur un char
de feu dans la gloire du soleil couchant, mais je repoussai cette
comparaison comme inconvenante. Où donc avais-je déjà vu ce chef
incandescent? Mes souvenirs se fixèrent peu à peu. Cela se passait
chez nous: du cabinet de consultation sortit un homme, non pas fier
et flambant comme celui du café, mais tout penaud, marmiteux,
déconfit. C'était bien le même, pourtant: ce tas de poils hirsutes,
ces taches de rousseur, je ne pouvais m'y tromper. Mon père le
reconduisait et s'efforçait de le réconforter en lui tapant sur
l'épaule:

--Gardez votre argent, mon ami. Vous êtes un peu de la maison. Vos
parents et les miens se tutoyaient. Mais il faut cesser de boire, à
tout prix. Si vous recommencez, vous êtes perdu. Promettez-moi de ne
plus fourrer les pieds au café.

--Je vous le jure, docteur.

--Ne jurez pas, mais tenez bon.

--Si, si, je vous le jure. De ma vie, on ne me reverra dans les
cabarets.

Cependant il était là, et il buvait, et il riait, et il se portait à
merveille. Mon père exagérait la sévérité. Oubliant qu'il m'avait
guéri, je le blâmai tout bas de l'effroi qu'il répandait et je lui
découvris une certaine dureté de coeur. Pourquoi vouloir priver ce
brave homme de son plaisir?

Mon rouge protégé répondait au nom de Cassenave, mais on le désignait
de préférence sous un sobriquet symbolique: on l'appelait Verse-à-
boire, ce qui pouvait servir à double fin. Tout de suite Verse-à-boire
me captiva par les extraordinaires aventures qu'il avait courues et
dont il composait des récits sans prétention. Il aurait pu figurer
dans le recueil des _Trois vieux marins_, où son poids eût sans doute
déterminé la chute de Jérémie offert au tigre en holocauste.

Dans sa jeunesse, ayant ouï vanter par les journaux l'oisiveté et la
bonne chère qui sont attachées à l'état de moine, il résolut d'en
tâter et frappa à la porte d'une capucinière, où promptement il dut
rabattre de ses espérances. Réveillé la nuit par un frère barbare pour
aller chanter l'office, nourri de légumes insuffisamment bouillis sur
le fourneau d'un cuisinier pourvu d'un incurable coryza, il
maigrissait et dépérissait. Son industrie seule le sauva d'un plus
grand désastre. Quand les moines, rangés en cercle, étaient invités à
se donner pieusement la discipline en récitant les psaumes de la
pénitence, il enroulait par malice sa corde à celle de son collègue le
plus proche, et pendant qu'ils les déroulaient sans hâte, expliquait-
il, «_le miserere_ coulait».

Cependant un prieur borné refusait de le garder et le restituait à la
société civile. Il y nouait les plus brillantes relations et, pour en
fournir la preuve, racontait que de belles dames, chaque soir, lui
rendaient visite dans son modeste appartement. Elles descendaient du
plafond, sans qu'on pût distinguer par quelle ouverture. A l'instant
il n'y avait personne, et tout à coup elles étaient là, en crinoline
et robes de soie, car elles en étaient restées aux modes du second
Empire.

Loin de demeurer inactives, elles lui mettaient dans la main une coupe
de dimensions raisonnables où, de leur bras incliné, elles vidaient --
_ziou_ --plusieurs bouteilles de champagne. Ce _ziou_ qui exprimait la
descente du vin dans le verre, avait, sur ses lèvres, un son chantant
et caressant. On croyait entendre sauter le bouchon et se précipiter
la mousse.

Mais il donnait des détails biographiques plus surprenants encore. Une
nuit, confondant son bougeoir avec le bec de gaz qui, de la rue,
éclairait sa chambre, il s'était précipité par la fenêtre pour le
souffler, et on l'avait ramassé, en chemise, un peu moulu, mais sain
et sauf. Ne lui arrivait-il pas de se promener avec lui-même? La
veille, précisément, il avait engagé avec son double une longue
conversation très intéressante et ne l'avait quitté qu'aux abords de
la ville en lui disant: «Au revoir.»

On l'écoutait sans l'interrompre, ou bien on lui donnait des signes
d'approbation en le pressant de continuer. Comment ne me serais-je pas
rendu à toutes ces merveilles qui ne rencontraient autour de moi
aucune incrédulité?

J'ignorais la profession qu'exerçait Cassenave, car il tranchait sur
tout avec compétence, et l'on pouvait supposer qu'il avait passé par
les métiers les plus divers, tandis que je discernai bien vite que
deux autres membres du groupe, Gallus et Mérinos, étaient des artistes
de génie. Gallus, musicien, s'adressait spécialement à grand-père
comme s'ils pouvaient seuls tous les deux, au milieu de l'imbécillité
générale, se comprendre et fraterniser dans la musique. Ils
affectaient de s'isoler et se contenaient d'ailleurs, pour leurs
apartés, de quelques brèves indications algébriques: le courant
aussitôt s'établissait et les voilà roulant des yeux blancs parce que
l'un ou l'autre avait fait allusion à l'allegro de la symphonie en
_ut_ mineur, à l'andante de la quatorzième sonate, ou au scherzo en
_si_ bémol du septième trio, qu'ils appelaient en se pressant les
mains, comme pour se féliciter, le divin trio de l'archiduc Rodolphe.
On ne les dérangeait point dans leur exaltation qu'un chiffre
suffisait à déchaîner, et même on les considérait avec respect. De
temps à autre, quelqu'un interrogeait Gallus, non sans une certaine
crainte d'être pris en pitié pour n'avoir pas employé les termes
exacts:

--Et votre drame lyrique sur la _Mort de l'Olympe_?

--Il avance, répondait imperturbablement le compositeur.

--Où en êtes-vous?

--Toujours au prélude. Je ne suis pas pressé. Une vie est à peine
suffisante pour achever un tel ouvrage, et je n'y travaille que depuis
une dizaine d'années.

Ce devait être un opéra prodigieux pour exiger tant d'efforts. Du
reste, rien qu'à regarder Glus, on devinait qu'il succombait sous le
poids d'une si vaste entreprise. Son corps était chétif, malingre,
rabougri comme un poirier que mon père avait ordonné d'arracher de la
cour. Une mèche barrait son front orageux. La chevelure qu'il
négligeait laissait échapper force pellicules dès qu'il passait la
main. Il portait, malgré la saison, un veston de velours noir et il
nouait autour du col une énorme lavallière violette. Les taches y
étaient innombrables. Toute la benzine de ma tante n'eût pas suffi au
nettoyage. Mais je me figurais qu'un artiste ne peut pas être habillé
comme tout le monde, sans quoi on eût été exposé à ne pas le
reconnaître. Ce petit homme malpropre, qui paraissait paisible,
soufflait brusquement la tempête. Alors il traînait dans la boue, par
la peau du cou, jusqu'à ce qu'ils fussent barbouillés d'ordures,
d'abominables criminels tels que les nommés Ambroise Thomas et Gounod,
coupables d'avoir soustrait frauduleusement l'admiration des foules et
corrompu irrémédiablement le goût public. Il accusait aussi les
bourgeois de la ville, dont il énumérait les complots et les
trahisons. Je me rendais compte que le terme de bourgeois était par
lui-même flétrissant et je tremblais d'en être un, et pareillement mon
père. Seul, grand-père, rebelle au classement, devait être épargné.
Cependant Glus, de son métier, je l'ai su depuis, était vérificateur
des poids et mesures. La société enfin reçut à son tour un blâme
sévère; mais qu'elle le méritât, je ne l'ignorais plus à la suite de
mes promenades. En sorte que mes nouveaux amis du café, que
j'imaginais plus heureux même que les paysans avec leurs fromages
blancs et leur crème de lait, étaient, en réalité, des persécutés, des
martyrs.

Comment garder le moindre doute à cet égard devant l'injustice qui
frappait le second artiste, Mérinos? Etait-ce son nom ou son surnom? A
la vérité, je ne l'ai jamais su. Le surnom s'appliquait à miracle à
cette face de mouton, longue et pleine ensemble, rose comme les joues
d'un enfant qui tète, et couronnée de cheveux bouclés. Il ressemblait
vaguement à Mariette notre cuisinière, mais l'aspect de celle-ci était
plus martial. Or, ces apparences plutôt avenantes étaient mensongères.
Mérinos avait l'âme ravagée, et je saisis des allusions aux passions
extraordinaires qu'il avait traversées. Les passions, pour moi,
c'était de montrer un visage lugubre et des yeux pleins de larmes.
C'est vrai qu'il était luisant et jovial, et l'on ne pouvait découvrir
la moindre trace d'humidité dans ses yeux à fleur de tête, tandis
qu'on en découvrait sans peine sous les cils de Cassenave, de Glus et
de presque tous les autres. Ainsi mon observation enfantine demeurait-
elle en défaut. Mérinos, comme Glus, avait longtemps vécu à Paris,
dans le quartier mystérieux de Montmartre, dont tous deux parlaient
comme de la terre promise. Il était peintre de portraits, mais il
avait renoncé à la peinture. Lui-même en donnait des raisons probantes
:

--Vous comprenez: les gens d'aujourd'hui affichent des prétentions
saugrenues. Ils exigent de la ressemblance. Comme si la ressemblance
avait jamais compté pour un artiste!

--C'est évident, ratifia le choeur.

Aussitôt je songeai à la collection d'ancêtres qui remplissait le
salon et qui était de la mauvaise peinture. Sûrement ils devaient être
ressemblants.

Ainsi écarté de la gloire par la sottise des bourgeois, Mérinos ne
cessait pas pour autant de fournir des preuves de son génie. Il
portait toujours sur lui du papier teinté et un fusain. Tout en
causant et fumant, il écrasait son fusain au hasard, puis rejoignait
au moyen de quelques traits les taches qu'il avait obtenues. Chose
curieuse, cela représentait, quand on considérait ces chefs-d'oeuvre
avec patience et bienveillance, des visages de travers, esquissés à
peine, que le groupe qualifiait à l'envi de tourmentés, de pervers, de
troublants. Quelques amateurs de la ville --il y en avait tout de même
--en achetaient à prix d'or, les déclarant prodigieux, et une dame
enthousiaste et délirante visitait régulièrement --personne ne
l'ignorait --l'atelier de Mérinos qui était, paraît-il, un taudis,
pour y recueillir humblement les moindres ébauches, même en se
traînant sur le plancher pour les chercher sous les meubles.
J'admirais de confiance, moi aussi.

Un jour que grand-père, à la maison, célébrait cet artiste méconnu, il
s'attira de mon père cette réponse:

--Oui, c'est la grande tromperie des oeuvres inachevées. Je n'aime
pour ma part ni les échafaudages, ni les ruines.

Qu'entendait-il par là? J'en connus simplement qu'il était incapable
de goûter comme nous l'art du Café des Navigateurs.

Il convient de maintenir une certaine distance entre ces deux
incompris et Galurin qui n'était qu'un ancien photographe déchu.
Celui-ci ne m'était pas plus étranger que Cassenave. On l'employait
de-ci de-là, à domicile, pour les besognes supplémentaires et,
notamment, comme extra pour servir à table. Comme il déplorait devant
nous cette servitude, grand-père lui rappela que Jean-Jacques l'avait
subie. L'exemple de Jean-Jacques parut consoler sa fierté
récalcitrante. Mais qui pouvait bien être ce Jean-Jacques?

Chez nous on avait renoncé à utiliser les bons offices de Galurin à la
suite d'un grand dîner où il reçut la charge des vins. On lui avait
recommandé de les annoncer. Triomphalement il ouvrit la porte de la
salle à manger, éleva la bouteille en l'air et cria d'une voix de
stentor:

--J'annonce le Moulin-à-vent.

Sa nouvelle fut accueillie par un fou rire qui le vexa, car il était
fort susceptible. Il quitta la serviette pour devenir porteur de
contraintes, titre coercitif un peu obscur et qui semble honorifique.
Pour augmenter ses ressources, il consentait à distribuer en ville les
billets de faire part quand un mariage ou un enterrement l'exigeait.
Une veille d'importantes funérailles, il s'oublia au Café des
Navigateurs, et tout le paquet de lettres de deuil demeura sur la
banquette. Quand il s'en aperçut, il était trop tard pour entreprendre
sa tournée. Adoptant aussitôt la mesure radicale que les circonstances
commandaient, il courut noyer le tas compromettant dans les eaux du
lac. A la suite de cette immersion, le mort s'en alla presque seul
s'emparer de son dernier gîte. Jamais on ne vit de si piteuses
obsèques, et il y eut beaucoup de froissements parmi les parents et
amis qui n'avaient pas été convoqués et s'empressèrent d'admettre
qu'on les avait omis sciemment et méchamment.

Galurin maudissait la société qui l'obligeait à de vils commerces et
dont il transmettait les contraintes d'une façon fantaisiste et
intermittente. Par surcroît, il réclamait le partage des biens, car il
ne possédait rien en propre.

Mais celui qui éteignait tous les autres dès qu'il s'emparait de la
tribune, celui qui excellait à imposer les contours arrondis de la
forme oratoire aux plaintes désordonnées de Glus et de Mérinos et aux
révoltes incohérentes de Galurin, c'était Martinod. Martinod, le plus
jeune de tous, avait le don exceptionnel de la gravité. Naturellement
solennel, il portait une longue barbe et ne riait jamais. On le voyait
très bien sur un mausolée, annonçant le jugement dernier dans un
buccin. L'ennui qui émanait de toute sa personne le recouvrait du
prestige des pompes funèbres dont le sérieux est indéniable. Au
commencement, ce Martinod me déplaisait; il ne regardait jamais en
face, et je le soupçonnais de ténébreux desseins. Mais j'avais subi,
comme tout le monde, la séduction de sa parole. Il débutait sur un ton
pleurard qui apitoyait. On l'aurait cru échappé des plus récentes
catastrophes. Quel mendiant il eût fait et que de pièces de cinquante
centimes il eût extraites des mains les plus crochues! Puis la voix
s'affermissait, ouvrant les coeurs et les cerveaux, et de la bouche
intarissable sortaient les plus sonores harmonies. Il annonçait les
temps futurs, un âge d'or qui réaliserait l'égalité, celle de la
fortune et celle du bonheur. Rien ne serait à personne, et tout serait
à tous. J'éprouvais quelque honte à ne pas très bien comprendre, parce
que, dans notre groupe, tous comprenaient et approuvaient. Et même,
aux tables voisines, on s'arrêtait de jouer et de boire pour l'écouter
mieux. Le spectacle qu'il dépeignait était d'une admirable simplicité
: les hommes en habits de fête célébraient la nature et s'embrassaient
comme des frères. Emerveillé, je le comparais à ma boîte à musique
dont la ritournelle faisait tourner une danseuse sur le couvercle.

D'autres fois, sombre, irrité et vindicatif, Martinod accablait la
société contemporaine de ses sarcasmes et de ses menaces, si elle ne
consentait pas à s'amener immédiatement selon ses conseils. Au nom de
la liberté, il mettait l'Europe entière à feu et à sang. J'étais
épouvanté, mais, au retour, grand-père me rassurait:

--Il était de mauvaise humeur aujourd'hui. Demain le monde ira mieux.

Ainsi l'humanité nouvelle et colorée que je fréquentais m'apparaissait
bien différente de celle où j'avais jusqu'alors vécu en famille ou au
collège. Quand nous rentrions, j'avais les joues enluminées: on
croyait que c'était le bon air de la campagne. Grand-père n'avait pas
eu besoin de me recommander le silence sur nos séances au Café des
Navigateurs. Un instinct sûr m'avertissait de n'en point parler à la
maison. C'était un secret entre lui et moi. Nous étions complices.

V

LE CONFLIT RELIGIEUX

--Tu as de la chance, m'assuraient mes frères aînés qui s'apprêtaient
à affronter les redoutables épreuves du baccalauréat et qui, malgré la
pénible chaleur de juillet, s'escrimaient du matin au soir sur leurs
manuels, pour toi point de collège, point d'examens, pas d'échec
possible.

--Et pas de piano, achevait Louise qui, montrant des dispositions pour
la musique, était vouée à d'innombrables exercices de doigté.

Jusqu'au petit Jacques qui, rebelle aux premières leçons de lecture et
d'écriture, expliquait à son inséparable Nicole que, lorsqu'il serait
grand, il ferait comme François.

--Et que fait-il, François?

--Rien.

Je voyais venir le mois d'août sans l'impatience que son prochain
retour me communiquait chaque année, et même j'en recevais quelque
égoïste regret. Avec les vacances, je perdrais la supériorité que ma
convalescence m'attribuait et je rentrerais dans la vie commune. Ou
plutôt je pensais y rentrer, mesurant assez mal moi-même le fossé qui
s'était creusé entre le petit garçon que j'étais hier et celui que
j'étais devenu. Quelqu'un l'avait mesuré avant moi.

Je me trouvais fort occupé entre mes promenades et mes stations au
Café des Navigateurs, où grand-père, qui ne pouvait plus se passer de
ma compagnie, m'emmenait régulièrement. Bien que je fusse peu porté à
observer les faits et gestes des miens, je surprenais de nouveau à la
maison un état d'inquiétude et ces conciliabules secrets qui me
rappelaient le temps où se débattait le sort du domaine.

La voix de mon père s'entendait à distance, même lorsqu'il la retenait
et croyait parler bas:

--Nous ne leur laisserons pas de fortune, disait-il. Ne négligeons
rien dans leur éducation. Il faut les armer pour la vie.

Nous armer? Pourquoi nous armer? Il n'y avait rien de plus facile que
la vie. J'avais renoncé aux épées de bois, aux biographies héroïques,
aux récits d'épopée. Il me suffisait de quelques outils pour gratter
la terre qui fournit abondamment aux hommes tout ce dont ils ont
besoin. On récolte le nécessaire, on se nourrit de fromage blanc, de
crème de lait et de fraises des bois, et l'on écoute Martinod qui
prêche la paix universelle et annonce l'âge d'or. Que ce programme
était simple! Dès lors, à quoi bon des armes?

Et ma mère répondait à mon père:

--Tu as raison. Nous ne devons rien négliger. Leur fortune, ce sera
leur foi et leur union.

Loin d'être touché par ces déclarations de principes, j'imaginais le
petit rire dont les accueillerait grand-père et, en me peignant, le
matin, devant la glace, je dressais mon visage à prendre des
expressions moqueuses.

Dans les conversations que je surprenais sans le vouloir, revenaient
les noms des collèges ou lycées de Paris qui préparaient plus
spécialement les jeunes gens aux grandes écoles, Stanislas ou la rue
des Postes, Louis-le-Grand ou Saint-Louis. Mes parents préféraient un
établissement religieux, en quoi tante Dine les approuvait violemment
:

--Pas d'école sans Dieu, affirma-t-elle. Tous les coquins sortent des
lycées.

--Oh! oh! protesta grand-père que cette véhémence divertissait, j'en
suis bien sorti.

Mais il reçut son paquet sans retard:

--Tu ne vaux déjà pas si cher.

Pour atténuer la rigueur de sa riposte, elle ajouta, il est vrai:

--Au moins, depuis que tu promènes le petit, tu es devenu bon à
quelque chose.

Mon père, comme s'il cherchait toutes les occasions de rapprochement,
transforma en éloge cette constatation bourrue:

--Oui, François vous devra la santé. Et toutes ces belles promenades
où vous le conduisez l'attacheront davantage au pays où il vivra et
qu'il connaîtra mieux.

Or, je me sentais parfaitement détaché de mon pays et même de la
maison. Ce que j'aimais, c'était la terre, la terre vaste et innommée,
et non pas tel ou tel lieu, et surtout la terre libre de culture, la
terre sauvage des bois, des taillis, des retraites perdues et, à la
rigueur, des pâturages, tout ce qui n'est pas labouré et ensemencé.
Sur les hommes j'admettais le nouvel évangile de grand-père qui les
cataloguait en paysans et citadins. A la campagne les braves gens,
tandis que les villes étaient habitées par de méchants individus et
notamment des bourgeois qui persécutent les hommes de génie, tels que
mes amis du café. Et dans les villes, il y avait des collèges où l'on
vous mettait en esclavage.

Le regard de ma mère, pendant que je me livrais à ces réflexions, se
posa sur moi, et je crus qu'elle voyait mes pensées, car je rougis.
C'est la preuve que je n'ignorais pas ma secrète indépendance.

--Il s'est bien fortifié, dit-elle. Ne pourrait-il pas reprendre tout
doucement sa classe? On l'installerait au jardin. Il respirerait le
bon air et cependant ne demeurerait pas inactif. L'oisiveté n'est
jamais bien bonne.

Je fus stupéfait d'entendre ma mère émettre une si menaçante
proposition, ma mère si attentive à écarter de moi toute fatigue, si
experte à me soigner, si minutieuse dans sa surveillance. Décidément
les rôles étaient renversés: mon père avait paru prendre ombrage de
mes sorties avec grand-père, et voilà que maintenant il ne se
contentait pas de les autoriser, il les encourageait:

--Non, non, déclara-t-il, une pleurésie est un mal trop grave. Il
risquerait encore de pâlir et de s'étioler. Vois comme il a belle
mine.

Et, en aparté, il ajouta:

--Mon père est si content de son petit compagnon. Depuis qu'il en a la
charge, il est tout changé et rajeuni. N'as-tu pas remarqué?

Ma mère, qui d'habitude l'approuvait, ne manifesta pas son sentiment.
Je devinai qu'elle s'inquiétait à mon sujet, mais pourquoi? Ne se
réjouissait-elle pas de ma gaieté et de mes joues pleines et roses?
Grand-père ne tentait nullement de m'accaparer: il m'emmenait et
rendait service de la sorte, et par surcroît, en route, il
m'instruisait de mille détails sur les arbres, les champignons, la
botanique: sa science était bien plus intéressante que l'histoire, la
géographie ou le catéchisme que m'enseignaient mes professeurs. Cette
inquiétude, une fois que mon instinct éveillé m'en eut averti, je ne
cessai plus de m'apercevoir qu'elle me suivait comme une ombre. Au
fond, elle me flattait. Même petit, on aime à inspirer de la crainte
aux personnes qui nous aiment: c'est un avantage qu'on prend sur
elles, on a déjà l'impression d'être un homme et de comprendre la vie
autrement qu'une faible femme.

Un jour ma mère causait dans sa chambre avec tante Dine. Je n'entendis
que la réponse de celle-ci qui ne savait rien dissimuler:

--Allons donc! ma pauvre Valentine, tu ne vas pas te mettre martel en
tête pour ce garçonnet de rien du tout. Il est sage comme une image.
D'abord, je sais bien de quoi ils parlent tous deux ensemble. C'est
des choses de la campagne, le bonheur des champs, la paix de la terre,
la bonté des bêtes. Un tas de calembredaines, quoi! mais c'est comme
les cataplasmes, ça ne fait pas de mal.

Je n'hésitai pas à croire qu'il s'agissait de moi, et je ne fus pas
fâché de jouer mon rôle, car on s'agitait beaucoup autour de mes
frères aînés qui, bacheliers, prendraient à la rentrée des classes le
chemin de Paris, Bernard pour se préparer à Saint-Cyr, et Etienne, qui
n'avait pas encore seize ans, pour terminer ses cours et s'orienter du
côté des mathématiques, à moins qu'il ne persistât dans son désir de
séminaire. Tante Dine se fâchait contre le prix exorbitant de la
pension et du trousseau, et nous vantait d'une voix émue le mérite de
nos parents qui ne reculaient devant aucun sacrifice financier pour
achever notre éducation.

--Ah! ah! ricanait grand-père, ces grands établissements religieux ne
s'ouvrent pas pour rien. On y saigne les clients aux quatre veines
pour l'amour de Dieu.

Enfin il était convenu que Louise irait passer deux ou trois années au
couvent des dames de la Retraite à Lyon. Elle y deviendrait plus
sérieuse, et, quand elle sortirait, elle serait une jeune fille
accomplie, comme Mélanie alors dans toute la fleur de sa jeunesse,
Mélanie qui, jadis, m'invitait à chanter les vêpres devant une armoire
ou à poursuivre, un verre d'eau à la main, Oui-oui l'ivrogne, et dont
la persistante piété présageait une vocation qu'elle affirmait petite
et qu'elle taisait maintenant, sauf peut-être à ma mère.

Ainsi, l'avenir de la famille réclamait, pour s'organiser, bien des
réflexions et des décisions. Nous y restions, grand-père et moi, fort
étrangers. Le portail franchi, nous ne regardions pas en arrière, ou
bien mon compagnon se moquait:

--Et pour toi, petit, qu'est-ce qui se mijote? Veux-tu toujours entrer
à l'école de l'adversité?

On m'avait beaucoup plaisanté sur ce chapitre, ce qui ne me
divertissait guère. J'avais renoncé à tout projet et ne songeais pas,
comme mes frères, à conquérir quelque situation brillante. Il me
suffisait de ces propriétés dont on jouit sans jamais s'en occuper, à
la mode de grand-père, le lac, la forêt, la montagne, sans compter les
étoiles pendant les belles nuits de juillet. Je ne sais même si je ne
leur préférais pas les banquettes rouges du Café des Navigateurs, où
j'avais l'impression d'être un homme en assistant à l'échange de
propos exceptionnels touchant la peinture, la musique et la politique.

Cependant, je ne cessais pas de sentir peser sur moi le regard de ma
mère. Pour ne pas me l'avouer, je prenais des allures de liberté. Avec
les _Scènes de la vie des animaux_, j'improvisais des ressemblances
blessantes pour toutes les personnes de nos relations; je tournais en
ridicule les choses et les gens, et j'affectais même, vis-à-vis de mes
frères et soeurs, un ton dégagé, destiné à leur montrer que j'étais
fixé sur la vie et n'avais plus rien à apprendre. Par un bizarre
phénomène, à mesure que l'on m'initiait à la simplicité des moeurs
rurales et à la bienfaisance de la nature, je vois bien maintenant que
je devenais plus compliqué. Et toujours, à travers mes attitudes
nouvelles, comme s'il cherchait mon coeur, ce regard me suivait.

Maman nous fit peur un jour que nous la croisâmes. Elle se rendait à
l'église pour le salut du soir, et nous au café pour notre plaisir.
Elle quittait si rarement la maison que nous ne songions pas à la
rencontrer. Le nez au vent, nous reniflions d'avance l'odeur spéciale
de tabac et d'anis qui nous attendait. Cette femme qui venait à nous,
si modeste, si grave qu'on ne songeait pas à la regarder, nous n'y
prêtâmes pas attention. Nous fûmes bien surpris quand elle nous aborda
et nous demanda:

--Où allez-vous?

Que répondrait grand-père? Nous avions affiché bien haut notre dédain
de cette ville que nous traversions allégrement. Livrerait-il le
secret que je savais si bien garder? Il ne fut pas embarrassé le moins
du monde:

--Acheter le journal, ma fille.

Lui non plus n'avouait pas nos visites au Café des Navigateurs. Ma
mère nous laissa continuer notre route. Quand elle eut tourné à gauche
dans la direction de l'église, grand-père se réjouit de la bonne farce
qu'il avait jouée. Cependant elle n'avait pas voulu paraître douter
d'une réponse qui ne l'avait pas trompée. Je le sais, parce que je la
vis rougir du mensonge que nous avions commis.

Une autre circonstance devait révéler directement sa clairvoyance et
ses alarmes.

Un dimanche matin, comme je franchissais la porte de la maison avec
grand-père, elle nous recommanda de rentrer bien exactement pour
l'heure de la messe. Elle m'y conduirait elle-même, bien qu'elle eût
déjà rempli ce devoir à la pointe du jour, comme elle en avait
l'habitude. Nous fûmes abordés au retour par Glus et Mérinos, couple
aimable et altéré qui nous entraîna, malgré nous, à l'apéritif. Nous
ne resterions que deux ou trois minutes, tout au plus, et nous étions
en avance. Mais nous tombâmes sur Martinod qui pérorait avec une verve
abondante. Toutes les tables l'écoutaient, le buvaient,
l'applaudissaient. Une atmosphère d'enthousiasme l'environnait, et la
fumée des pipes montait comme l'encens autour de lui: il décrivait
avec des détails si pittoresques et si colorés l'ère prochaine de la
Nature et de la Raison que l'on vivait par avance dans ces temps
glorieux. Quelle fête, celle d'une humanité généreuse qui renonçait
aux divisions de castes, de classes, de peuples, aux frontières et aux
guerres, aux gouvernements et aux lois et partageait fraternellement
les richesses de la terre! L'orateur transfiguré déchirait les voiles
de l'avenir et montrait le soleil futur comme l'ostensoir d'or à la
procession. Ce fut si beau que nous en oubliâmes la messe. Lorsque,
rassasiés d'éloquence, nous nous décidâmes à rentrer, l'heure de la
dernière était passée.

A la grille, grand-père, dégrisé, commença de manifester quelque
trouble. Moi, je n'éprouvais pas de remords. Une autre responsabilité
couvrait la mienne. Pourtant, quand j'aperçus, derrière la persienne à
demi close, l'ombre qui s'inquiétait si vite des absents, je me sentis
moins fier et j'eus conscience d'une mauvaise action. Ma mère
descendit à notre rencontre. Nous la trouvâmes déjà sur le pas de la
porte, et si pâle que nous ne pouvions plus nous méprendre sur
l'importance de notre retard. Sa voix livrait son anxiété quand elle
s'informa:

--Que vous est-il donc arrivé?

--Mais rien du tout, répliqua grand-père.

--Alors, pourquoi avoir fait manquer la messe à cet enfant?

--Ah! nous avons oublié l'heure.

Grand-père, cette fois, se grattait le sourcil et s'excusait comme un
coupable. Les yeux de ma mère se voilèrent immédiatement. Un instant
plus tôt ils étaient limpides. Leur rayon qui traversait cette
humidité soudaine m'atteignit. Atténué par la brume des larmes, il ne
pouvait pas être bien redoutable, il n'aurait pas dû me pénétrer, et
je n'en ai pas oublié la puissance. Les confesseurs de la foi devaient
fixer les bourreaux avec ces yeux-là. Leur flamme divine, je crois
bien l'avoir vue.

Si petit que je fusse, je compris que ma mère tremblait de respect
filial. Une obligation plus impérieuse la contraignait à parler, et
elle parla:

--Nous ne vous avons pas confié cet enfant, mon père, pour le
soustraire à ses devoirs religieux. Pour son âme et pour nous, vous ne
deviez pas l'oublier.

Elle avait parlé avec fermeté et douceur ensemble, et de l'effort
qu'elle avait fait son visage déjà pâle à notre arrivée était devenu
si blanc que pas une goutte de sang n'y demeurait.

...Plus tard, bien plus tard, j'étais un jeune homme, et je me
préparais à partir pour un rendez-vous. La femme que j'aimais --pour
combien de temps? --avait promis sa trahison à mon plaisir, mais je ne
songeais qu'à sa beauté. Ma mère entra dans ma chambre. Elle n'osait
pas me parler; comme autrefois elle tremblait et d'un autre respect
qui était le respect d'elle-même. Je ne savais pas où elle voulait en
venir, et j'éprouvais de la gêne d'être ainsi retenu. Elle me posa la
main sur l'épaule:

--François, me dit-elle, écoute-moi, il ne faut jamais prendre ce qui
est à autrui.

Je protestai de mes intentions et je secouai, en partant, cette
importune parole qui me rejoignit sur la route et m'accompagna. Par
quel avertissement de sa tendresse ma mère avait-elle deviné où
j'allais? Elle me regardait avec ces mêmes yeux voilés d'un peu de
brume. C'était déjà presque une vieille femme à cause du malheur bien
plutôt qu'à cause des années. Et dans cet amour léger, vers lequel je
courais en chantant, j'aperçus distinctement la faute...

Grand-père ne tenta pas de se défendre. Il n'appela pas à son aide le
petit rire sec qui lui servait si commodément à se débarrasser de ses
adversaires sans argumenter. Après avoir murmuré assez piteusement: «
Oh! mon Dieu, la belle affaire!» il chercha à gagner l'escalier pour
monter à sa tour. Là, du moins, il serait à l'abri de tous reproches.
Mon père, qui descendait, se trouva lui barrer la route. Le conflit
était imminent. Et, par la pente naturelle de mon enfantine logique,
voici que je me rappelais ce retour de la procession qui m'avait
révélé pour la première fois le même antagonisme: mes parents, tout
vibrants de la cérémonie que grand-père compara à la fête du soleil,
et mon enthousiasme fauché. Mais j'étais disposé à prendre ce souvenir
à la légère: sans m'en douter, j'avais changé de camp.

Grand-père, quand il entendit les pas sur les marches, me parut plus
gêné. Il ne pouvait éviter la rencontre. Or, elle se passa le plus
tranquillement du monde. On causa du bon temps, de la promenade, des
récoltes. Par générosité, par déférence, pour éviter une scène de
famille ou pour épargner un ennui à mon père, ma mère garda le secret
sur notre retard.

Mais elle ne me vit plus sortir avec grand-père sans poser sur moi ce
regard dont je sens encore l'angoisse. Par une ingénieuse combinaison,
elle nous adjoignit Louise ou même la petite Nicole qui trottinait
derrière nous et dont les jambes de sept ans avaient peine à nous
suivre. Nous partions en bande, et grand-père se montrait fort
mécontent de ces nouvelles recrues:

--Je ne vais pas, marmonnait-il, traîner après moi toute la smala. Je
ne suis pas une bonne d'enfants.

--Allons donc, répliquait tante Dine, de si jolies jeunesses, tu es
trop heureux de t'exhiber dans leur compagnie.

Cependant j'estimais comme lui que la présence de mes soeurs nous
gâtait nos courses. Avec les femmes, on ne peut plus causer de rien,
elles ne comprennent pas les choses de la terre, et elles se fâchent
dès qu'il s'agit de religion. Je n'étais pas éloigné, moi qui avais
montré tant de ferveur en premier communiant, de penser que ma mère
exagérait l'importance de notre office manqué. Je me croyais libre
parce que j'avais l'esprit fermé à tout enseignement qui ne me venait
pas de grand-père. Libre, chacun pouvait agir à sa guise. Nous
n'empêchions pas les autres d'aller à la messe, et même à la
grand'messe, et aux vêpres pardessus le marché.

Les vacances achevèrent de déranger nos tête-à-tête. Après les
vacances, ce serait la rentrée, et je reprendrais ma place parmi les
petits collégiens de mon âge sans même savoir que ces trois mois
écoulés m'avaient changé le coeur.

LIVRE III

I

LA POLITIQUE

Après cette longue convalescence, je retournai, en effet, au collège.
C'était un vieux collège où de bons religieux distribuaient une
instruction émoussée. On y pouvait travailler quand les camarades n'y
mettaient pas trop directement obstacle, mais il était plus commode de
s'y livrer à des industries clandestines, telles que l'élevage des
mouches et des hannetons, la caricature, les lectures défendues et
même les explorations dans les corridors. La surveillance n'y
dépassait pas l'instruction. Jamais l'idée ne m'était venue de
considérer comme une prison ce bâtiment tout percé de portes et de
fenêtres, où l'on entrait et d'où l'on sortait à volonté sous l'oeil
paterne d'un nouveau portier uniquement occupé de ses fleurs et d'une
tortue dont il observait les moeurs. Mais j'étais né au sentiment de
la liberté, et partant à la notion de l'esclavage. Je m'exerçai donc à
me trouver malheureux.

Les jours de sortie, je reprenais mes promenades avec grand-père.
Notre complicité, d'elle-même, s'établit. Si l'un ou l'autre de mes
frères et soeurs nous était adjoint, nous n'échangions que des propos
rassurants. Quand nous étions seuls, nous nous exaltions sur le
bonheur des champs et sur la fraternité des hommes, à quoi, seule, la
propriété, avec toutes ses clôtures, s'opposait. J'apprenais que
l'argent est la cause de tous les maux, qu'il convient de le mépriser
et supprimer, et que les seuls biens nécessaires ne coûtent rien, à
savoir la santé, le soleil, l'air pur et la musique des oiseaux, et
tout le plaisir des yeux. Mes professeurs, plus soucieux de latin que
de philanthropie, négligeaient de me l'enseigner autrement que par
leur exemple auquel je ne prêtais pas attention. Plus de villes, plus
d'armées (et Bernard qui préparait Saint-Cyr et qu'on avait oublié
d'informer de ces vérités!), plus de juges, plus de procès perdus,
plus de maisons. J'estimais que grand-père allait tout de même un peu
loin. Plus de maisons? et la nôtre? la nôtre qu'on avait réparée et
toute remise à neuf. Peu m'importaient les autres, pourvu qu'on
l'épargnât.

--Mais non, petit nigaud, les peuples de pasteurs dormaient à la belle
étoile. C'est plus hygiénique.

Abraham, quand il s'en allait dans la terre de Chanaan, devait dormir
à la belle étoile, et de même les bergers que nous avions rencontrés
menant leurs moutons à la montagne.

Nous revînmes aussi en pèlerinage au pavillon que je devais appeler le
pavillon d'Hélène, et l'on nous revit ensemble, de temps à autre, au
Café des Navigateurs, de sorte que je ne perdis pas entièrement
contact avec mes amis.



J'entrais dans ma quatorzième année, je crois, à moins que ce ne fût
un peu plus tard, lorsque la ville fut le théâtre de grands
événements. Par le moyen des élections, on entreprit le siège de la
mairie, et le cirque Marinetti installa sa tente et ses roulottes sur
la place du Marché. Je ne sais lequel de ces deux faits inégaux eut
pour moi le plus d'importance.

A la maison, avec les préoccupations nouvelles de notre avenir, le ton
de la conversation devenait plus grave. Plus d'une fois je surpris mon
père et ma mère qui s'entretenaient mystérieusement de la majorité de
Mélanie:

--Le moment approche, disait mon père. J'ai promis. Je tiendrai ma
promesse. Mais ce sera dur.

Et ma mère de répondre:

--Dieu le veut. Il nous donnera la force nécessaire.

Cependant elle montrait, moins que mon père, de la tristesse quand
elle parlait de ma soeur. De quelle promesse s'agissait-il et qu'est-
ce que Dieu voulait? Je me souvenais bien de la gravure de la Bible
qui représentait le sacrifice d'Isaac, mais, depuis la messe manquée,
j'étais moins crédule aux exigences de Dieu.

Mélanie fréquentait l'église, visitait les pauvres et répandait de
l'eau sur sa brosse le matin afin d'aplatir plus vite ses cheveux
blonds qui bouclaient naturellement et refusaient de se réduire en
bandeaux. Je savais ces détails par tante Dine, qui ne cessait de
répéter:

--Cette enfant est un ange.

On ne pouvait plus se disputer avec elle. Mes parents ne lui donnaient
plus d'ordres; ils s'adressaient à elle avec douceur, comme s'ils la
consultaient. Moi-même, sans savoir pourquoi, je n'osais pas la
brusquer et, m'accoutumant peu à peu au respect, je me détachais
d'elle et ne recherchais plus sa compagnie.

Les autres aînés ne reparaissaient qu'aux vacances. Louise, de son
pensionnat de Lyon, écrivait de tendres lettres que je trouvais un peu
niaises, parce qu'il y était souvent question de cérémonies
religieuses et des visites de la supérieure ou du passage de quelque
missionnaire. Bernard, brièvement, racontait sa vie à Saint-Cyr, où il
venait d'entrer. Et Etienne multipliait des allusions obscures à ses
projets qui s'accordaient avec ceux de Mélanie. Je ne pouvais
m'abaisser jusqu'à jouer avec mes cadets, la délicate Nicole qui ne
cessait de déranger ma mère pendant qu'elle écrivait aux absents, et
le tumultueux Jacquot pour qui j'eusse volontiers rétabli les fortes
disciplines dont je ne me souciais plus pour moi-même. Je les traitais
de mon haut: ils ne pouvaient me comprendre. De sorte que mon
véritable camarade, c'était grand-père.

Deux ou trois fois, mon père, choqué de mes silences ou de mes airs
sucrés, s'en plaignit dans ces conseils de famille dont les enfants ne
manquent guère d'attraper des bribes:

--Cet enfant est un cachottier.

Ma mère, toujours un peu inquiète à mon égard, ne protestait pas;
mais tante Dine, prête aux excuses, affirmait d'un ton doctoral que je
m'épanouirais sous peu. Loin d'être reconnaissant à cette inébranlable
alliée, je me moquais de son fanatisme pour bien afficher la
supériorité de mon intelligence.

Le cirque et les élections troublèrent donc la ville en même temps.
Chaque jour, en traversant la place du Marché, je m'intéressais au
lent dressage de la tente et à la pose des gradins, préliminaires des
représentations. A la maison, on causait plus volontiers de l'avenir
du pays. Je n'étais pas aussi étranger qu'on pouvait le croire à la
politique. Mes opinions seulement étaient incertaines. Je savais que
certains jours, tels que le 4 septembre et le 16 mai, étaient des
anniversaires inégalement célébrés, qu'on avait expulsé tous les
religieux, sauf les nôtres, et qu'il y avait une expédition en Chine.
Cette expédition, par hasard, ne rencontrait que des critiques.

--Qu'on laisse donc ces gens-là tranquilles! réclamait grand-père.

Et mon père de hocher la tête:

--On oublie le passé. Un peuple vaincu ne doit pas disperser ses
forces.

Je n'ignorais pas qu'il avait pris part à la guerre, --pour celle-ci
on disait simplement: la guerre, --et je l'imaginais très bien à la
tête d'une armée, tandis que grand-père avait dû toujours préférer son
violon et son télescope aux sabre, fusils, pistolets et autres engins
meurtriers. Le Café des Navigateurs avait beau mépriser tout entier la
gloire militaire, elle gardait encore pour moi son prestige.
Cependant, je ne comprenais pas très bien comment le garde-français et
le grenadier du salon avaient pu mourir l'un pour le Roi, l'autre pour
l'Empereur, et mériter néanmoins les mêmes éloges, alors que les
partisans de l'Empereur échangeaient des injures avec ceux du Roi.

--Pour les soldats, m'expliqua mon père, il n'y a que la France. Il
n'est pas de plus belle mort.

Grand-père, qui assistait à la scène, déclara que la plus belle, à son
avis, c'était de mourir pour la liberté. Mais il n'insista pas et je
vis qu'il avait fâché mon père, malgré le silence qui suivit.

Cette idée le tarabustait, car il y revint lors de notre prochaine
sortie et m'entretint, avec plus d'exaltation qu'à son ordinaire,
d'une époque resplendissante qu'il avait connu et auprès de laquelle
la nôtre n'était que ténèbres. La nôtre me semblait supportable avec
les promenades et le café. On avait alors, une seconde fois, délivré
la liberté, comme sous la Révolution, et quand la liberté est
délivrée, une ère de paix et de concorde universelle commence. Déjà
les citoyens d'un même élan fraternel, travaillaient en commun dans de
vastes ateliers nationaux. Une rémunération modeste, mais égale pour
tous, pour les faibles et pour les forts, pour les malingres et les
robustes, apportait à chacun le contentement du pain quotidien
désormais garanti.

--C'est, dis-je, ce que réclame M. Martinod.

--Martinod a raison, reprit mon compagnon, mais réussira-t-il où nous
avons échoué?

--Vous avez échoué, grand-père?

--Nous avons échoué dans le sang des journées de Juin.

_Nous avons échoué dans le sang des journées de Juin..._ Le sens de
ces mots pouvait m'échapper: ils faisaient une musique pareille à un
roulement de tambour. Autrefois, il y avait trois ou quatre ans, je
m'étais excité sur d'autres paroles mystérieuses telles que la plainte
du Merle blanc: _J'ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez
dans les bois_, et encore celle du Rossignol: _Je m'égosille toute la
nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas_. Maintenant, j'en
trouvais la mélancolie un peu fade, et je leur préférais ce nouveau
rythme douloureux et guerrier. Touché au coeur, je réclamai la suite,
comme pour les histoires de tante Dine quand j'étais petit:

--Et alors, qu'est-il arrivé?

--Un tyran.

Ah! cette fois, j'étais fixé. Un tyran, un hospodar, quoi! l'hospodar
de tante Dine, le fameux homme habillé de rouge qui commandait avec de
grands cris.

--Quel tyran? m'informai-je pour être complètement renseigné.

--Badinguet. Napoléon III. D'ailleurs, tous les empereurs et tous les
rois sont des tyrans.

Non, décidément, je ne comprenais plus. La lueur de vérité que
j'entrevoyais s'éteignait. Mon père, à table ou dans les conversations
qu'il avait avec nous, ne manquait pas de nous enseigner le respect et
l'amour pour la longue suite de rois qui avaient gouverné la France,
et que presque toute la mauvaise peinture du salon, sauf le grenadier
et les derniers portraits, avait servis. Il parlait de la puissance
des nations aussi souvent que grand-père de leur bonheur. Le grand
Napoléon, dont tous les collégiens connaissent l'épopée, avait ruiné
le pays, mais tout de même, c'était le plus grand génie des temps
modernes. Quant à Napoléon le petit, nous lui devions la défaite et
l'amoindrissement. Chose curieuse: ces événements dont il était
question à la maison ne me paraissaient avoir aucun lien avec ceux qui
figuraient dans mon manuel d'histoire. On ne reconnaît pas dans les
plantes d'herbier celles qui poussent dans les champs. Or, quand mon
père célébrait les rois, jamais grand-père ne soulevait une objection.
Il n'approuvait ni ne désapprouvait. Et voici qu'il me déclarait d'un
ton péremptoire que tous les rois étaient des tyrans. Pourquoi se
taisait-il à table quand il était si sûr de son opinion? Sans doute ne
voulait-il contrecarrer personne, afin de ne pas soulever de disputes,
et, dès lors, je m'expliquai son effacement par sa délicatesse, ce qui
m'incitait à lui donner raison.

Il me reparla une autre fois de ces mystérieuses journées de Juin où
l'on s'était battu pour briser les fers du prolétariat. Le prolétariat
ne me représentait pas quelque chose de bien net. Tem Bossette, Mimi
Pachoux et le Pendu étaient-ils des prolétaires? Je les imaginai
chargés de chaînes et enfermés dans une cave aux tonneaux vides, parce
que, si les tonneaux avaient été pleins, ils n'en seraient pas sortis
volontiers. Grand-père s'élançait à leur secours. J'appris de sa
propre bouche qu'à Paris il avait pris part à l'insurrection et tenu
un fusil.

--Vous avez tiré, grand-père? demandai-je avec surprise et peut-être
avec admiration, car je ne l'aurais pas cru capable d'un geste aussi
vif.

Il m'expliqua modestement qu'il n'en avait pas eu l'occasion.

Tante Dine m'avait montré, dans une armoire, le sabre qui avait servi
à mon père pendant la guerre. Pourquoi ne m'avait-on jamais parlé de
ce fusil? N'était-ce pas aussi un trophée de famille? Et grand-père
termina son récit un peu vague par cette réflexion familière:

--C'est papa qui n'était pas content.

Il me semblait si vieux, que je n'aurais jamais eu l'idée de songer à
ses parents qui n'étaient plus au salon que de la peinture. Et voici
qu'il disait _papa_ comme le petit Jacquot, pas même _père_, comme mes
frères aînés et moi. Amusé, je m'écriai:

--Votre papa, grand-père?

--Mais oui, l'homme des roses et des lois, le magistrat, le
pépiniériste.

Il le traitait sans aucun respect, et cette audace que j'estimais
inouïe m'attirait bien plus qu'elle ne me déconcertait. L'irrévérence
me semblait une chose prodigieuse qui suffisait à supprimer les rangs.
Avec elle, on se plaçait immédiatement au-dessus des autres hommes,
avec elle on pouvait se moquer de tout impunément. Je me promis d'être
irrespectueux pour montrer mon esprit.

Grand-père me fournit quelques explications sur le mécontentement de
son _papa_:

--Eh! oui! Il prétendait qu'il fallait un roi dans la nation, comme un
jardinier dans un jardin. Et toute la mauvaise peinture du salon
pareillement.

Toute la famille, quoi! Grand-père se mettait délibérément en dehors
des ancêtres. Il prétendait faire bande à part, marcher tout seul,
hors des routes, comme dans nos promenades. A quoi bon être une grande
personne, s'il faut encore dépendre d'autrui, ne pas agir à sa guise,
écouter les conseils et les remontrances? Il avait joliment bien fait
de prendre un fusil, puisque c'était pour la liberté.

Et, de son fameux rire impertinent, il cassa l'opinion paternelle en
invoquant la nature:

--C'est absurde. Comme s'il fallait tailler les arbres et les plantes
! Regarde s'ils savent pousser tout seuls, et si ça n'enfonce pas tous
les jardins du monde.

Nous arrivions devant un bois de fayards, de trembles, d'autres
essences encore. Les petites feuilles de printemps, d'un vert tendre,
ne suffisaient pas à recouvrir l'essor des branches. Avant ma
convalescence, j'aurais donné tort à grand-père. La transformation de
notre jardin, depuis que mon père avait pris les rênes du
gouvernement, l'arrangement des pelouses, le jet d'eau, le dessin des
parterres, la forme des bosquets, tout cet ordre harmonieux me
satisfaisait pleinement. Nos randonnées dans la campagne, peu à peu,
m'avaient ouvert les yeux à des beautés plus sauvages. Un fouillis de
fougères et de ronces, l'enchevêtrement des lianes aux buissons, des
rochers couronnés de bruyères roses, et les retraites les plus perdues
avaient mes préférences. De sorte que j'approuvai cet argument sans
hésitation. Mais je découvrais avec une sorte de stupeur qu'on pouvait
ne tenir aucun compte de l'avis de ses parents, et même les juger,
comme ça, avec tranquillité. Grand-père ne craignait pas de condamner
son père devant moi. C'était la plus forte leçon d'indépendance que
j'eusse reçue, et cette découverte, loin de m'enivrer, m'inspirait de
la crainte, et comme un retour de l'impression sacrilège qui m'était
venue de la mort. L'irrévérence n'était pas la liberté. On pouvait se
moquer et se soumettre ensemble. Tandis qu'on avait véritablement le
droit d'être libre, de ne pas accepter les idées de son père, de ne
pas obéir à ses ordres.

Je n'aurais pas osé formuler ces pensées qui m'assaillaient et je
revins à la politique:

--Alors, demandai-je, il n'y aura plus de rois?

--A mesure que les peuples se civilisent, les rois disparaîtront.

--Et le comte de Chambord?

--Oh! celui-là, il peut bien se tailler une chemise de nuit dans son
drapeau blanc.

Le comte de Chambord ainsi traité! Avant de me divertir, cette
plaisanterie me suffoqua. Le comte de Chambord était pour moi un
personnage de légende, aussi lointain et prestigieux que les
chevaliers de ces ballades qui avaient exalté ma convalescence. Sans
doute il n'avait pas soustrait à Titania, la blonde reine des elfes,
la coupe du bonheur; il ne rendait pas visite, sur un cheval rouan, à
la jeune fille de la romance du nid de cygne; mais je savais qu'il
vivait en exil, qu'il portait l'auréole des martyrs et qu'on
l'attendait. Tante Dine ne l'appelait jamais que: _notre prince_, et
hochait la tête avec orgueil dès qu'on prononçait son nom, comme s'il
lui appartenait. De temps à autre se tenaient au salon des
conciliabules où l'on s'entretenait de son prochain retour. Et il ne
rentrerait pas seul: Dieu l'accompagnerait, et il ramènerait le
drapeau blanc. Mon imagination l'évoquait sans peine à la tête d'une
foule qui brandissait des bannières, et je ne distinguais pas très
bien s'il conduisait une armée ou une procession.

A ces confrères prenaient part Mlle Tapinois qui ressemblait à la
vieille colombe de mon livre d'images, M. de Hurtin, vieux gentilhomme
pareil au faucon que les révolutions avaient ruiné, divers autres
personnages tirés, eux aussi, des _Scènes de la vie des animaux_, et
que je confonds un peu dans ma mémoire, et certain prêtre fougueux,
l'abbé Heurtevent, qui portait le nez en bataille, et dont les yeux
ronds et sortant de la tête ne voyaient que de loin, car il se
heurtait à tous les meubles, et, toujours en mouvement, menait la
guerre contre les vases et les potiches. Renversait-il un bibelot? il
ne s'excusait point:

--Un de moins, déclarait-il simplement.

Ces menus et frivoles objets le contrariaient dans ses gestes, et il
les détestait. Tante Dine lui pardonnait jusqu'à ses dégâts, à cause
de son éloquence. Sa tête se trouvait si haut perchée, quand il
restait debout, que je la cherchais comme une cime. Assis, au
contraire, il disparaissait presque dans les fauteuils, et ses genoux
pointaient sur le même plan que le menton: on l'eût dit replié en
trois morceaux de longueurs égales. Sa maigreur était d'un ascète.
Quoi d'étonnant? Il se nourrissait de racines, et c'était lui qui,
pendant la saison des cryptogames, vivait de bolets Satan. Il les
digérait, mais cela ne l'engraissait point. Cette alimentation
intéressait grand-père, qui le considérait comme un phénomène et pour
ses excentricités supportait ses opinions. Il ne l'appelait jamais que
: Nostradamus. Mon père, bien au contraire, ne se souciait que
médiocrement d'un tel allié et ne prisait pas beaucoup ces assemblées
quasi mystiques.

--Notre brave abbé, assurait-il, ne regarde qu'en l'air. Il interroge
le ciel et ne sait plus ce qui se passe.

Qu'avait-il besoin de le savoir, puisqu'il connaissait l'avenir? Il
collectionnait, en effet, toutes les prédictions qui se rapportaient à
la restauration monarchique et il en citait par coeur les passages
essentiels. A force de les avoir entendus, je les ai retenus assez
bien. La plus célèbre de ces prophéties était celle de l'abbaye
d'Orval. Elle avait annoncé la chute de Napoléon, le retour des
Bourbons et même le règne de Louis-Philippe et la guerre. Son
authenticité était ainsi garantie par tout un siècle. Comment, dès
lors, aurait-elle menti dans cette apostrophe que notre abbé
Heurtevent susurrait d'une voix mouillée et qui arrachait des larmes
aux dames: _Venez, jeune prince, quittez l'île de la captivité...
joignez le lion à la fleur blanche_. On parvenait subtilement à
expliquer l'île de la captivité et le lion qui, à la première
investigation, demeuraient obscurs. Cependant, je n'étais pas pressé
de voir le jeune prince obéir à cette injonction, à cause des
événements qui devaient suivre, à savoir la conversion de
l'Angleterre, celle des juifs et, pour finir, l'Antéchrist.
L'Antéchrist m'épouvantait: lui aussi, comme la Mort de ma Bible,
devait monter un cheval pâle.

--Oh! le jeune prince! ricanait grand-père quand je lui racontais ces
merveilles, car il refusait d'assister aux assemblées que présidait
l'abbé Nostradamus, jeune prince de soixante printemps!

Il y avait aussi les visions de certaine soeur Rose Colombe,
religieuse dominicaine décédée sur la côte d'Italie. Une grande
révolution éclaterait en Europe, les Russes et les Prussiens
changeraient les églises en écuries, et la paix ne renaîtrait que
lorsqu'on verrait les lis, descendants de saint Louis, fleurir à
nouveau le trône de France, ce qui arrivera. _Ce qui arrivera_
terminait le paragraphe, avertissait que ce n'était pas là une simple
hypothèse, comme les savants en peuvent construire, mais une vérité
incontestable prouvée par des extases.

--Oui, les lis refleuriront! aimait à répéter tante Dine, qui
attribuait un crédit particulier aux paroles de la soeur Rose Colombe.

Avec cette certitude, elle se précipitait plus superbement dans
l'escalier dès qu'elle pouvait supposer qu'on avait besoin de ses
services. Elle avait l'habitude d'accompagner d'interjections et
d'exclamations les innombrables travaux auxquels elle se livrait sans
répit. On l'entendait qui psalmodiait en balayant ou frottant, car
elle mettait la main à tout:

--Ils refleuriront pour le salut de la religion et de la France.

L'abbé ne se contentait pas des prédictions qui rétablissaient les
monarques chez nous. Sa sollicitude s'étendait jusqu'à la malheureuse
Pologne, et un soir, triomphalement, il apporta un journal de Rome où
se trouvait consignée l'apparition du bienheureux André Bobola, qui
informait un moine de la restauration de ce royaume après une guerre
qui mettrait aux prises toutes les nations.

--La Pologne, cette fois, est sauvée, conclut-il, satisfait.

--Pauvre Pologne, il était grand temps! appuya tante Dine qui
compatissait à toutes les infortunes.

Il n'en fallait pas moins passer par des catastrophes avant de
parvenir à ces miraculeuses renaissances. Notre abbé incendiait
bravement l'Europe et consentait à la noyer dans un fleuve de sang,
pourvu que les lis refleurissent.

Les dames se plaisaient à l'entendre vaticiner. Ses narines se
gonflaient comme des voiles sous les vents favorables, et ses yeux
ronds se projetaient hors de la tête avec tant d'ardeur que l'on
pouvait craindre de les recevoir tout brûlants. Il rompait aussi des
lances avec un parti qui admettait l'évasion de Louis XVII détenu à la
prison du Temple et l'authenticité de Naundorff. Mlle Tapinois,
notamment, prêchait le naundorffisme, ce qui lui valut de vertes
algarades. Elle avait failli entraîner tante Dine qu'un regard de
l'abbé Heurtevent suffit à maintenir dans la bonne cause. N'invoquait-
elle pas la Providence dont chacun savait qu'elle était le bras droit,
et qu'elle déclarait, on ne savait pourquoi hostile au retour du comte
de Chambord? Afin d'éclipser son adversaire, elle raconta que Jules
Favre, avocat de son Naundorff, avait reçu de lui, en témoignage de
gratitude, le cachet des Bourbons et que, n'en portant pas d'autre ce
jour-là, ce jour historique, il avait apposé le sceau royal sur le
traité de Paris après la signature du comte de Bismarck, comme s'il
n'agissait que par délégation de son prince? Cette anecdote ayant
obtenu un succès de curiosité, malgré cette remarque de mon père: «
Aucun Bourbon n'aurait eu à signer un traité pareil', l'abbé
Heurtevent, écoeuré d'être interrompu dans ses prédictions pour
l'audition de telles balivernes, haussa les épaules en signe
d'incrédulité, et du coin où je brouillais un jeu de cartes, je
l'entendis qui marmonnait:

--Quand l'âne de Balaam parla, le prophète se tut.

Je connaissais, par une gravure de ma Bible, l'aventure de Balaam.
Mais notre abbé eut aussi la sienne et il en fut pour sa courte honte.
Le vieux M. de Hurtin, dont le profil d'oiseau de proie servait à
abuser sur l'opiniâtreté de son caractère, ébranlé par les récits et
les affirmations de Mlle Tapinois, commença, lui aussi, de soulever
des objections contre Monseigneur, car on ne manquait point, fût-ce
pour le combattre, de lui donner son titre. Il alla jusqu'à lui
reprocher de ne pas avoir d'enfants.

--On lui en fera un, déclara M. Heurtevent dans une subite
illumination.

Cette réponse, lancée avec une grande force, souleva un _tollé_
général. Ces dames manifestèrent leur indignation par toutes sortes de
petits cris, et Mlle Tapinois, se voilant la face, protesta contre le
scandale qu'un homme de Dieu ne craignait pas de provoquer dans un
milieu honnête et respectable, et devant des enfants. L'abbé, tout
rouge et tout penaud, et plus accoutumé à infliger des semonces qu'à
en recevoir, levait les mains en l'air pendant cette harangue pour
avertir qu'il désirait s'expliquer. On ne le lui permit pas
immédiatement, et il dut patienter jusqu'à ce que l'émeute se calmât.
Il avait simplement voulu dire qu'on assurerait la continuité de la
dynastie et que la race royale n'était pas près de s'éteindre. Un
successeur légitime tient lieu d'enfant pour un roi. Ces explications
furent assez mal accueillies, et Mlle Tapinois, qui était ma voisine,
se tourna vers M. de Hurtin qu'elle catéchisait pour constater que le
prophète était bien mal embouché. Elle se vengeait de l'âne de Balaam
qui n'avait pas échappé à la finesse de son oreille.

Cet incident que j'ai retenu sans l'avoir bien compris, ainsi qu'il
arrive parfois dans les souvenirs, avait mis une sourdine aux réunions
royalistes quand la proximité des élections les vint ranimer.

--Je ne crois pas au salut par les élections, objecta mon père.
Cependant il ne faut rien négliger pour le service du pays.

On s'entretenait couramment d'un assaut à livrer à la mairie qui était
indignement occupée. Mais qui mènerait la bataille? Il faudrait un
homme de lutte, habile et décidé. Je ne passe plus devant le bâtiment
municipal en me rendant au collège, sans y chercher, dans une grande
confusion de tous les sièges de l'histoire, des mâchicoulis ou des
canons.

A tout instant on sonnait à la grille et ce n'était pas au médecin
qu'on en voulait. Des messieurs bien mis et qui se glissaient plutôt à
la tombée de la nuit, avec les ombres, des paysans, des ouvriers
envahissaient la maison, et les mêmes paroles revenaient sans cesse:

--Ne vous présenterez-vous pas, docteur?

--Monsieur le docteur, il faut marcher.

Et des vieux des faubourgs disaient plus familièrement:

--En route, monsieur Michel.

Les ouvriers et les paysans, je le remarquai, le sollicitaient avec
plus d'entrain et de conviction. Plus discrets, mieux élevés, les
messieurs bien mis n'insistaient pas, et l'un d'entre eux, gros et
digne, poussa le dévouement jusqu'à se proposer:

--Evidemment, nous comprenons vos scrupules, vos hésitations. C'est
une lourde charge, et très coûteuse. S'il le faut, j'accepterai la
candidature à votre place. Ce sera pour vous être agréable.

--Pas vous, prononça avec autorité un grand barbu qui portait une
blouse bleue. Vous n'auriez pas quatre voix. M. Michel, c'est autre
chose.

Le monsieur, ainsi brusquement éconduit, boutonna sa redingote avec
majesté.

Et quand ces intrus s'étaient retirés, la discussion reprenait,
paisible, grave, confiante, entre mon père et ma mère. Ils s'y
absorbaient au point de ne pas s'apercevoir que nous étions là.

--Tu ne peux pas, disait ma mère doucement en se servant presque des
mêmes mots que le gros monsieur. Compte les charges que nous
supportons. Tu as dû racheter le domaine pour épargner à ton père des
ennuis et je t'y encouragé, rappelle-toi. Dans les familles on est
solidaire les uns des autres. Les grandes Ecoles sont très coûteuses,
car nous n'obtiendrons pas de bourses bien que nous ayons sept
enfants. Tu es noté comme hostile aux institutions qui nous régissent.
D'ici quelques années, il nous faudra établir Louise, si Mélanie n'a
besoin que d'une toute petite dot. Et puis, songe à toi-même. Tu
travailles déjà trop, et tes malades absorbent tes forces. J'ai peur
que tu ne te fatigues. Nous ne sommes plus de la première jeunesse,
mon ami. La famille nous suffit, la famille est notre premier devoir.

Et mon père, comme s'il pesait le pour et le contre, gardait un
instant le silence, puis répondait:

--Je n'oublie pas la famille. Ne sois pas inquiète, Valentine, sur ma
santé. Je ne me suis jamais senti plus robuste ni plus résistant. Et
je ne puis m'empêcher de songer au rôle utile qui m'est offert, car la
mairie aujourd'hui, c'est la députation demain: dénoncer au pays la
bande qui le trompe et qui le gruge, préparer l'esprit public au
retour du roi, à ce retour nécessaire si nous voulons nous relever de
la défaite. Tous ces gens du peuple, qui viennent à moi, me touchent
et ébranlent ma résolution de me tenir à l'écart de la vie publique.
Je n'ai pas d'ambition personnelle. Mais là aussi peut-être, là aussi
sans doute, il y a un devoir à remplir.

C'était comme des strophes alternées, où la famille et le pays, tour à
tour, adressaient leurs pressants appels.

Le tableau que mon père traçait de la France restaurée ne ressemblait
pas tout de suite à celui de l'abbé Heurtevent qui s'en tenait aux
miracles: il donnait des détails circonstanciés que je ne suivais
pas, et à la fin, sans qu'on sût comment, on avait l'impression que
les provinces ressuscitées marchaient au doigt et à l'oeil sous
l'autorité du prince qui s'adressait à elles directement, et qui,
toutefois, s'en remettait, pour les choses religieuses, au pape de
Rome.

A cause de son aptitude à commander, j'eusse trouvé naturel qu'on lui
confiât le gouvernement, puisque le royaume de la maison ne lui
suffisait pas et qu'il en désirait un autre. Et puis, il n'aurait plus
le loisir de surveiller mes études et mes pensées, dont je voyais bien
qu'il s'inquiétait le soir avec ma mère.

Plus encore qu'à la maison, où je ne surprenais qu'un faible écho des
événements qui se préparaient, la vie était changée au Café des
Navigateurs. J'y accompagnai grand-père un jour de congé, sans
prévenir personne. Cassenave, seul, prématurément vieilli, continuait
de boire pour le plaisir, au milieu de l'inattention générale. Les
autres membres du groupe apportaient des préoccupations plus relevées.
Là, on ne parlait pas du Roi, mais de la liberté. J'apprenais que
l'hydre de la réaction, que l'on avait crue écrasée après le Seize-
Mai, commençait de relever la tête. Galurin, c'était son dada,
réclamait ouvertement le partage des biens. Glus et Mérinos
répudiaient une République bourgeoise et la voulaient à la fois
populaire et athénienne, assurant à chacun un salaire minimum pour une
besogne indéterminée et, par surcroît, accessible à la beauté et
protectrice des arts. D'avance, interrompant leurs oeuvres en cours,
ils ébauchaient l'un une symphonie, l'autre un fusain où l'ère
nouvelle était symbolisée. Mais je ne reconnaissais plus Martinod. Au
lieu de peindre, comme autrefois, à nos yeux éblouis les noces du
Peuple et de la Raison, voici qu'il abandonnait ses phrases aux deux
artistes. Avec une précision imprévue, il énumérait des réformes
urgentes, la diminution du service militaire en attendant sa
suppression, l'indépendance des syndicats, le monopole de l'Etat en
matière d'enseignement, sans compter la révision de la Constitution
sur quoi tout le monde était d'accord. L'indépendance des syndicats me
frappait tout spécialement, parce que mon voisin avait beau
m'expliquer en quoi elle consistait, je n'y comprenais goutte, de
sorte que j'y attachais un prix exceptionnel. Et même, lâchant ces
réformes malgré leur urgence, Martinod, qui amenait des recrues et les
abreuvait en les enseignant, s'exaltait sur un but plus rapproché qui
était la mairie. Décidément j'étais fixé: la bataille se livrerait là
et non ailleurs.

Bientôt il ne fut plus question que de noms propres. On oublia la
république populaire et athénienne, on oublia les réformes, et l'on
cita des individus dont un très petit nombre trouva grâce devant la
compagnie. La plupart furent considérés comme suspects: on ne les
estimait pas assez purs et l'on relevait contre eux toutes sortes de
tares accablantes, et notamment leur fréquentation des curés et
l'éducation cléricale de leurs enfants. Puis on s'entretint à mi-voix
--et je vis bien que Martinod coulait des regards furtifs tantôt dans
la direction de grand-père et tantôt dans la mienne, ce qui me flatta,
car d'habitude je n'existais guère pour un homme aussi considérable, -
- d'un chef redoutable qui serait le pire adversaire et qu'on ne
réduirait pas facilement.

--Il n'y a que lui, conclut Martinod. Les autres, tous des jean-
foutre ou des fesse-mathieu.

--Il n'y a que lui, approuva le choeur.

Cependant on évitait de le nommer. Je n'eus pas de peine, néanmoins, à
me le figurer énigmatique et formidable, conduisant ses troupes avec
la certitude de la victoire. Grand-père, distrait, écoutait le
dialogue de Cassenave avec son double. Martinod, qui l'observait
depuis une minute ou deux, tantôt à la dérobée et tantôt bien en face,
se pencha tout à coup vers lui et lui dit brusquement:

--Savez-vous une chose, père Rambert? C'est vous qui devriez nous
mener au combat.

--Moi! fit grand-père renversé. Oh! oh!

Et il se gargarisa de son petit rire. On le laissa se divertir tout à
son aise, après quoi Martinod reprit son offre.

--Sans doute, vous. Qui le mérite davantage? En quarante-huit, vous
avez failli mourir pour la liberté.

--Mais pas du tout, je n'ai pas failli mourir.

On n'insista pas davantage sur cette proposition. Et comme nous
rentrions ensemble à l'heure du dîner, il s'arrêta pour me dire:

--Il en a de bonnes, Martinod! Moi, leur candidat, c'est insensé!

Et il rit encore tout son saoul. Un peu plus loin, il répéta:

--Leur candidat, moi!

Et cette fois, il ne rit plus. Je compris que tout de même il n'était
pas fâché de l'invitation de Martinod.

II

LE CIRQUE

De ces préparatifs électoraux j'étais distrait par le cirque installé
sur la place du Marché. Son immense tente blanche, fixée enfin par de
solides piquets, portait, au-dessus de la toile qu'on soulevait pour
entrer, cette inscription en lettres d'or sur fond bleu: Cirque
Marinetti. Un tambour agitait frénétiquement ses baguettes pour
attirer l'attention du public, et de temps à autre, écartant la
portière, une princesse à la robe éclatante et aux bas roses
surgissait comme une apparition. Je passais par là en revenant du
collège, rien que pour entendre cet invariable tambour et apercevoir
cette dame qui tantôt était vieille et tantôt adolescente. Combien
j'aurais voulu pénétrer là dedans! J'entretenais du moins mon désir de
ce paradis défendu et vite je m'enfuyais au pas de course pour ne pas
me mettre en retard.

Une fois j'entrepris le tour extérieur de la tente, et ce fut la
découverte des coulisses. En arrière, les roulottes étaient
rassemblées. De leurs minces cheminées sortait une fumée épaisse: on
y devait brûler du bois vert. A en juger par l'odeur, il se préparait
d'inquiétantes ratatouilles. Des chevaux étiques se traînaient en
liberté, comme s'ils n'avaient pas la force d'aller bien loin, sous le
regard des chiens indulgents dont la paresse me rassura. Un perroquet
voletait d'un toit à l'autre. Assise sur un escalier, une femme vêtue
de haillons dont les larges trous révélaient sans pudeur la peau
ambrée, se peignait au soleil, et sa chevelure noire qu'elle ramenait
en avant répandait de l'ombre sur tout son visage dont je ne pus rien
savoir et qui, seul, m'intéressait. Un vieux bonhomme bronzé fumait sa
pipe avec une majesté comparable à celle du vieux pâtre au manteau
couleur de chaume qui marchait devant ses moutons et les emmenait à
une allure régulière vers la montagne. Des enfants demi-nus, bruns et
frisés, grouillaient entre les voitures, se bousculaient, échangeaient
des horions, quand tout à coup une porte s'ouvrait, d'où bondissait
une mégère, tenant une casserole de la main gauche: la droit lui
suffisait pour ramener la paix au moyen de quelques bonnes claques.

Ce spectacle ne refroidit point ma curiosité. L'envers du théâtre à-t-
il jamais ralenti l'empressement des amateurs ou le zèle des comédiens
? Quel ne fut pas mon contentement lorsque grand-père, au retour d'une
promenade, me proposa de pénétrer à l'intérieur! Je crois qu'il y
allait pour son propre compte et ne soupçonnait pas mes convoitises.
Nous y entrâmes. L'orchestre, composé d'un cornet à piston, de deux
petites flûtes et d'un clavier qu'on frappait avec deux règles, --le
tympanon m'était inconnu, --faisait tant de vacarme qu'on n'entendait
plus le fidèle et monotone tambour du dehors. On s'habituait peu à peu
et dans tout ce bruit je perçus une sorte d'appel indiciblement
triste, doux et autoritaire ensemble, et si insistant qu'on n'y
pouvait résister. Plus tard, les danses hongroises m'ont permis de
mieux comprendre la nostalgie que j'avais éprouvée. Cela m'évoquait de
l'inconnu, des pays lointains, et aussi le plaisir d'une incertaine
douleur. J'éprouvais l'envie de tendre les bras en avant pour presser
l'avenir. C'était comme une précision nouvelle de la sensation encore
trop vague que m'avait apportée, tout petit, la berceuse de tante Dine
:

Si Dieu favorise Ma noble entreprise, J'irai-z-à Venise Couler
d'heureux jours.

Et je me rendais compte obscurément que jamais la maison ne comblerait
mon rêve. On n'y entendait pas de ces musiques-là.

Des clowns enfarinés, avec de petits bonnets pointus et des costumes
mi-partie jaune et rouge, se jouèrent des tours qui déterminèrent les
rires de la foule et qui me dégoûtèrent. Je n'étais pas venu assister
à des pantalonnades et j'attendais, sans trop savoir quoi, une
représentation émouvante et noble. Heureusement une danseuse de corde
me rasséréna, car elle gardait péniblement son équilibre et semblait
se précipiter sur le sol à chaque instant.

Mais le numéro sensationnel fut le trapèze volant des deux frères
Marinetti. Plus d'un génial acrobate a sans doute débuté dans un de
ces cirques forains. Les deux frères Marinetti sont devenus célèbres:
l'un s'est tué à Londres en tombant, et l'autre est aujourd'hui un des
premiers mimes du monde. C'étaient alors deux tout jeunes gens, guère
plus âgés que moi. On eût dit qu'ils s'amusaient eux-mêmes et ne
prenaient aucun souci des spectateurs. Ils s'entr'aidaient avec une
sollicitude touchante et convenaient d'un bref signal pour l'exécution
de leurs tours d'ensemble, j'allais dire de leur duo, car il y avait
tant de rythme dans les souples mouvements de leurs deux corps que,
véritablement, cela chantait. Dans toute leur carrière, glorieuse ou
tragique, ont-ils jamais rien exécuté de plus hardi que ces vols d'un
trapèze à l'autre, sans la sécurité du filet et sous la surveillance
de la mort dont ils ne se souciaient pas plus qu'un épervier d'un
couteau. Un cri étouffé de femme dans l'assistance me révéla la danger
à quoi je ne songeais pas plus qu'eux, et dont j'eus brusquement la
perception. Ainsi projetés en l'air, je les admirais et les enviais.
Je ne concevais rien de plus héroïque et ma notion du courage se
modifiait. Jusqu'alors, à travers les épopées que m'avait racontées
mon père, je l'imaginais au service d'une cause. Hector défendait sa
ville contre les Grecs, et Roland sa foi contre les Sarrasins. Mais
n'était-il pas bien plus beau de jongler avec soi-même, pour rien,
pour le plaisir, car le public cessait de compter? Dans ce cirque mal
éclairé, au son de cet orchestre bizarre mais exaltant, j'ai pressenti
l'attrait du danger qui ne sert à rien.

Les clowns, la danseuse de corde et même les frères Marinetti
s'éclipsèrent comme par enchantement de mon imagination, lorsque sur
la piste s'élança la petite écuyère, debout sur un cheval noir qui
portait une selle large et plate comme une table. Je regardais à terre
pendant l'entracte: c'est pourquoi je distinguai le cheval, sans quoi
je n'aurais sûrement vu que la cavalière. Elle était vêtue d'une robe
d'or. Si les lampes avaient donné moins de fumée et plus de clarté, il
est probable que cette robe fripée ne m'eût point communiqué une telle
vision de luxe. Les bras étaient nus et les cheveux dénoués. Seule de
tous ces artistes basanés, elle était blonde, comme toutes les
héroïnes de mes ballades. Ce que nulle femme ne m'avait donné encore,
et pas même celle que j'avais rencontrée avec grand-père et que je
surnommais la dame du pavillon en attendant de l'appeler Hélène, cette
jeune fille me le donna rien qu'en s'élançant: non plus le sens de la
beauté auquel j'étais déjà parvenu, mais la peur d'approcher d'elle et
de ne la point tenir. Pourtant j'ai beau chercher ses traits dans ma
mémoire, je ne les retrouve pas. Je devais la rencontrer souvent, et
je me demande à présent si je l'ai jamais regardée, si jamais j'ai osé
la regarder vraiment. Je lui attribue des yeux dorés, un teint doré
comme à une vierge de vitrail que le soleil traverse. Quel âge avait-
elle? Seize ou dix-sept ans, pas davantage, et peut-être pas même
autant. Les fruits de son pays n'ont pas besoin de beaucoup de mois
pour mûrir. Elle paraissait plus grande qu'elle n'était à cause de sa
sveltesse. On ne pouvait la dire maigre sans lui faire injure: mince,
oui, mais d'une minceur pleine et musclée, et je m'étonnais des
rondeurs naissantes de son torse. Elle sautait dans les cerceaux qu'on
lui tendait et à chaque saut je craignais que le cheval ne se dérobât
ou qu'elle ne manquait la large selle. De trembler pour elle j'étais
content. Rassuré sur son adresse, je suivis le mouvement de ses
cheveux qui, chaque fois qu'elle bondissait, se soulevaient et
retombaient en cadence sur ses épaules. Si quelques-uns s'échappaient
par devant, elle les rejetait d'un geste irrité. Par la gravité de son
visage elle attestait qu'elle appartenait à son travail. Parfois elle
entr'ouvrait les lèvres et poussait de petits hop, hop, destinés à
exciter sa monture qui tournait en rond sans conviction. Quand, pour
se reposer, elle s'asseyait en amazone, les jambes pendantes, elle
inclinait la tête sous les applaudissements avec indifférence. Sa
respiration plus brève relevait et abaissait alors tout à tour la
poitrine libre dans la robe qui la moulait. Sa gravité, son
indifférence achevaient son isolement. Les jeunes filles que je
connaissais, les amies de mes soeurs, parlaient, jacassaient, riaient,
jouaient, se prenaient par la taille. Celle-là passait comme une
idole.

La représentation se termina par une pantomime que je retins scène par
scène. Rentré à la maison, je la reconstituai tant bien que mal en
mobilisant ma soeur Nicole et jusqu'à Jacquot pour un rôle subalterne,
plus deux petits camarades que j'amenais, et avec cette troupe
improvisée j'en voulus offrir le régal à mes parents, pour célébrer la
fête de l'un ou de l'autre. On nous interrompit au beau milieu sans
aucun respect de l'art dramatique. Seul, grand-père s'amusait
bruyamment, de quoi tante Dine le tança. En réfléchissant à cet
incident, j'ai compris dans la suite qu'il s'agissait d'un mari qu'on
bernait. L'innocente Nicole était chargée de ce soin et sur mes
instructions s'en acquittait à merveille. Et le cirque me fut
interdit.

La petite reine foraine qui du haut de son cheval n'avait fait qu'un
saut dans ma mémoire était sans doute destinée à demeurer pour moi un
souvenir magnifique et lointain. Mais grand-père aimait à fréquenter
les artistes, les irréguliers. Je le voyais bien au Café des
Navigateurs. Avec tout le groupe de Martinod il se rangeait contre les
bourgeois. Comme nous passions un jour sur la place du Marché, il
contourna la tente pour aller rejoindre les roulottes.

--Où allons-nous, grand-père? murmurai-je, car le coeur me battait.

--Je veux voir ces gens-là de près.

Et il s'arrêta, en effet, pour causer avec les hommes qui fumaient
leurs pipes, tandis que les femmes préparaient la soupe ou
raccommodaient les habits. Il leur parlait dans une langue inconnue
qui devait être l'italien. Sur ses lèvres, cette langue n'était pour
moi qu'incompréhensible. Il la prononçait à peu près comme les mots
dont nous nous servions. Tout au plus allongeait-il certaines syllabes
pour escamoter les suivantes. Tandis que, dans la bouche de ces hommes
bronzés, elle prenait un accent étrange, tantôt bas et tantôt aigu,
comme une pimpante musique.

Avions-nous affaire aux clowns ou aux acrobates? Les frères Marinetti
étaient absents. Les voir là m'eût rempli d'orgueil. Le seul
personnage important que je crus reconnaître, ce fut la danseuse de
corde. Encore était-elle couronnée de cheveux gris un peu
déconcertants. Elle ravaudait avec mélancolie une jupe de gaze
bouillonnante et sale. J'ignorais que cela s'appelle un tutu.

Cependant je cherchais des yeux, craintivement, la petite écuyère.
J'eusse préféré qu'elle ne fût pas la. Je la cherchais trop loin:
elle était à côté de moi. Elle épluchait des pommes de terre avec un
couteau ébréché. Au lieu de sa tunique d'or, elle portait de mauvaises
hardes bariolées. Ses pieds nus, ses pieds dorés, baignaient dans une
couche de poussière. Ainsi humiliée, je la trouvais aussi belle que
dans sa gloire, sur le piédestal de sa large selle, franchissant les
cerceaux et saluée des acclamations de la foule. Déjà l'illusion
m'illuminait. Je la trouvais aussi belle, et pourtant mon premier
geste fut de m'écarter, par timidité évidemment, et aussi, je le
confesse, parce que tante Dine m'avait communiqué, vis-à-vis des
bohémiens et des mendiants, sa peur de la vermine, qui, assurait-elle,
se ramasse si vite.

Explique qui pourra ces contradictions. Je reconnus en moi un obscur
sentiment nouveau rien qu'à la honte que me donna ce recul instinctif,
et, dans mon ardeur à mériter mon propre pardon, j'eusse immédiatement
partagé avec elle jusqu'à ses insectes.

J'admirais avec quelle noblesse elle pelait ses pommes et aussi avec
quelle habileté, ne se reprenant point dans son opération et se
contentant, chaque fois, d'une seule épluchure. Elle condescendait
sans impatience à cette infime besogne, et je lui étais reconnaissant
de s'abaisser. Comme là-bas, sur la piste, dans ses exercices
hippiques, elle demeurait sérieuse et impassible, toute à son travail.
Remarqua-t-elle néanmoins mes yeux écarquillés? Elle daigna me parler
la première:

--C'est long à peler, fit-elle.

--Oh! oui, répondis-je au comble du bonheur, c'est long à peler.

--J'aurais voulu, j'aurais dû l'aider, mais je n'osais pas. Un
scrupule pharisaïque me retenait. Dans mon zèle, je pouvais bien aller
jusqu'à la vermine qui se prend sans que personne le remarque, tandis
qu'éplucher des pommes de terre sur la place publique, devant des
roulottes, c'était un scandale extérieur qui m'épouvantait.

Nous ne dépassâmes pas ces confidences. Une voix gutturale appela tout
à coup:

--Nazzarena.

Elle abandonna ses légumes et partit sans me dire adieu. J'en fus très
affecté; du moins je savais son nom. Je revins à la maison au galop,
laissant derrière moi grand-père qui agitait les bras et qui criait:

--Holà! doucement!

Je ne pouvais pas ne pas courir. Des ailes m'avaient poussé aux
épaules, et pendant cette course affolée tout mon être chantait comme
la boîte à musique lorsqu'on a déclanché le ressort. Je pénétrai au
jardin en bousculant Tem Bossette qui ne s'était pas rangé assez tôt
et qui vociféra:

--Qu'est-ce que vous avez, monsieur François?

Et je répliquai en riant, mais sans m'arrêter:

--Mais rien du tout. Je n'ai rien du tout.

Je bondis par-dessus les cannas, et comme un poulain échappé,
j'arrivai dans le verger. Au bout de souffle, j'allai m'appuyer
brusquement contre un jeune pommier. Les arbres fleurissaient alors:
c'était le printemps. Sous le choc les branches tremblèrent, et je fus
aspergé d'une pluie de pétales roses.

Je ne soupçonnais pas que je cueillais pareillement l'amour en fleur,
l'amour qui ne mûrira pas.

Au collège le cirque Marinetti était devenu l'objet de nos
préoccupations et conversations. Les grands s'entretenaient dans la
cour, entre deux parties de barres, tantôt du trapèze volant qui
éblouissait les amateurs de sports, et tantôt de l'écuyère que
préférait le clan des philosophes. Je saisissais au passage quelques
fragments de ces appréciations et je brûlais d'étonner mes aînés en
leur montrant la supériorité que j'avais acquise sur eux tous. Ainsi
j'étais partagé entre mon secret et ma vanité. Ce fut celle-ci qui
l'emporta, et je convins un jour, avec une feinte modestie, que je lui
avais parlé. Mon but fut immédiatement atteint et même dépassé: on
m'entoura, on me congratula, on me pressa de questions. Je dus broder
un peu afin de satisfaire tant de curiosité.

--Tu as de la chance, m'assura Fernand de Montraut que je devinai
jaloux.

Fernand de Montraut était la parure de la rhétorique en même temps que
le dernier de la classe. Il passait pour le plus élégant du collège à
cause de ses cravates, et l'on s'inclinait devant sa compétence sur
tout ce qui touchait au domaine du sentiment, car il se vantait de
l'amitié de plusieurs jeunes filles. Malheureusement, il ajouta:

--Alors, tu es amoureux?

Ne sachant pas jusqu'alors ce que c'était que d'être amoureux, je
l'appris immédiatement par cette phrase et me livrai à une tristesse
que j'estimai plus convenable.

Grand-père s'étant lié avec les roulants qu'il fournissait de tabac,
je fus remis en présence de Nazzarena. J'étais tourmenté du désir de
lui donner quelque chose, d'autant plus que Fernand de Montraut, juge
autorisé, m'avait affirmé qu'on fait toujours des cadeaux aux dames.
Le choix seul m'embarrassait. Or, je cachais dans un tiroir une
collection de billes en cornaline auxquelles j'étais attaché comme à
des bijoux. Il y en avait de rouges tachetées et de noires avec des
cercles blancs. Je ne possédais rien qui me fût plus cher. Un instant,
j'hésitai devant un sacrifice aussi considérable et pensai du moins y
soustraire cette agate couleur de feu où la lumière transparaissait et
qui était ma favorite. Il m'apparut que si je conservais celle-là mon
offrande ne valait plus rien. D'un geste plus résigné qu'enthousiaste,
je pris le lot tout entier et courus le remettre gauchement à ma
nouvelle amie sans un mot d'explication. Elle fut un peu surprise, et
cependant n'hésita point à l'accepter:

--C'est zoli, me dit-elle. Vous êtes zentil.

Elle se servait de mots usuels, que j'entendais prononcer d'habitude
sans prendre garde à leur son, et c'était comme si elle les
transformait en un autre langage, tout fleuri et chantant. Je
m'enhardis jusqu'à lui parler à mon tour, poussé peut-être par une
idée de justice: je me privais de mes billes, une compensation
m'était due.

--Je sais, déclarai-je avec un peu d'emphase, que vous vous appelez
Nazzarena.

Aussitôt elle se réjouit de ma science:

--Ah! ah! il sait mon nom. Mais ce n'est pas Nazzarena, c'est Nazarre-
na. Répétez.

Je dus apprendre son accent. Après quoi elle m'interrogea:

--Et vous?

--François.

--Comme le saint d'Assise. Et d'où êtes-vous?

--Oh! d'ici, voyons.

Comment aurais-je pu être d'ailleurs? On habitait sa ville et sa
maison. Comprit-elle sa bévue? Elle ne me demanda plus rien, et c'est
moi qui repris, non sans timidité:

--Et vous?

--Je ne sais pas.

Quelle drôle de réponse! On sait toujours d'où l'on est. Enfin!

--Alors, vous n'avez pas de maison à vous?

--C'est ça, notre maison.

Elle me désigna de la main une des roulottes dont la devanture était
peinte en vert. Je ne pus me méprendre à sa moue de mépris. Bien vite,
elle se détourna pour regarder sur la place les bonnes grosses
bâtisses en pierre de taille qui la bordaient de tous les côtés: ma
ville est ancienne et rude, et l'on y construisait pour les siècles.
Elle mesurait peut-être la solidité de la vie sédentaire, j'imaginais
l'attrait de la vie nomade que je résumai ainsi:

--Ce doit être bien amusant.

--Quoi donc?

--De changer tout le temps de localité.

Le terme de localité était employé à dessein, pour lui donner de moi
une haute opinion.

--C'est selon, répliqua-t-elle. Il y a des endroits où la recette est
mauvaise. Une fois, nous avons fait sept francs cinquante.

Je ne m'arrêtai pas à ces détails et je conclus par l'aveu d'une
tendresse sans bornes pour ce genre d'existence. A cette déclaration,
elle ouvrit de grands yeux, bien étonnée sans doute qu'on pût l'envier
quand on habitait un de ces immeubles capables de braver toutes les
intempéries:

--Tout de même vous ne viendriez pas avec nous.

Cette hypothèse suffit à la réjouir: elle l'écarta sans retard comme
une extravagance:

--D'ailleurs, vous ne devez pas savoir grand'chose. Mais vous êtes
zentil.

Toujours cette épithète que j'estimais malsonnante pour mon amour-
propre. Je ne pouvais demeurer sous le coup d'une si méprisante
condamnation et fièrement je répliquai:

--Je sais monter à cheval.

On m'avait hissé quelquefois sur la jument aveugle du fermier, et même
j'avais ressenti une inquiétude voisine de la frayeur quand de longs
frissons lui parcouraient tout le corps. Mon amie parut enchantée et
me promit de me prêter son cheval noir.

Notre coeur change-t-il depuis l'enfance? Je ne songeais nullement à
partir, elle ne croyait point à mon départ; je ne possédais aucun
talent équestre, elle ne disposait pas de sa monture: sans nous être
concertés nous nous leurrions de connivence.

C'était comme un avant-goût délicieux de tout le mensonge qui s'abrite
sous les conversations d'amour.

Il me vint alors, comme nous nous taisions tous les deux, un souvenir
redoutable et obsédant. Du livre de ballades que j'avais lu et relu
pendant ma convalescence au point qu'il continuait de composer avec
quelques autres l'atmosphère de mes jours, une phrase, une toute
petite phrase se détachait. Je l'entendais en moi, comme si un autre
que moi la prononçait. Elle était tirée de la légende du lord de
Burleigh. Le lord de Burleigh s'adresse à une paysanne qui est la plus
jolie fille du village et la plus modeste, et il lui dit: Il n'est
personne au monde que j'aime comme toi. Certes, je n'aurais jamais
articulé tout haut cette phrase et même j'aurais plutôt serré les
lèvres pour être sûr de ne pas l'articuler. Mais je la sentais vivre
et elle m'exaltait. Et voici que j'en découvrais le sens prodigieux.
Comment pouvait-on dire une chose pareille à quelqu'un qui n'était pas
de sa famille et que l'on connaissait à peine? Personne au monde! Et
mon père, et ma mère? J'entrevoyais la puissance sacrilège de l'amour
et, pendant que j'étais penché sur cet abîme, Nazzarena, si grave
d'habitude, riait et montrait ses dents.

Un des hommes bronzés de la troupe passa devant nous et s'arrêta pour
nous dévisager. Puis, brusquement, en manière de jeu, il joignit nos
deux têtes en proférant dans son jargon un mot ou deux que je ne
saisis pas.

Le contact de cette joue me brûla et, me dégageant avec violence, je
me sentis devenir rouge jusqu'à la racine des cheveux. Elle se
contenta de rire davantage.

--Qu'a-t-il dit? balbutiai-je, partagé entre la colère et une émotion
toute nouvelle.

--Oh! rien, fit-elle. Que vous étiez mon petit amoureux.

--Moi! protestai-je, allons donc!

Je ne voulais pas que ce fût possible. L'amour qu'on exprimait devait
perdre toute importance. Et puis quoi? tout serait fini par là. Pour
que l'amour fût l'amour, il fallait nécessairement qu'on le gardât en
soi en qu'il fît mal...

III

LE COMPLOT

Comment personne ne s'aperçut-il, quand je rentrai à la maison, que
j'avais subitement changé et grandi? J'en fus presque scandalisé.

--Te voilà, toi! constata mon père qui commençait à se méfier de mes
absences.

Et tante Dine me poursuivit pour m'obliger à revêtir un autre veston
d'un usage plus évident. J'avais enfilé rapidement le plus beau pour
ma visite à Nazzarena. C'était peut-être encore le fameux vert olive
de ma convalescence, enfin convenable à ma taille après trois ou
quatre années d'attente, à moins qu'on ne l'eût mis à la retraite,
dans une armoire, sous le camphre et la naphtaline, jusqu'à la
croissance de Jacquot. On ne me respectait nullement, alors que tout
le monde aurait dû être frappé de ma nouvelle figure. Au lieu de ne
penser qu'à mon aventure que, d'ailleurs, je ne parvenais pas à
démêler, j'étais vexé de cette familiarité.

Nous nous trouvions réunis dans la chambre de ma mère, à cause de la
petite Nicole un peu grippée, qui exigeait une surveillance attentive,
étant de santé délicate. Je compris, malgré le secret qui m'absorbait,
qu'un événement capital se préparait. On enjoignit à Jacquot, trop
turbulent, de se tenir tranquille dans un coin. Mélanie, toujours un
peu dans la lune, --elle écoute ses voix comme Jeanne d'Arc, assurait
tante Dine, --s'occupa de distraire silencieusement sa soeur malade.
Et mon père enfin pu montrer à ma mère la lettre qu'il avait à la main
:

--C'est du secrétaire de Monseigneur, déclara-t-il en manière
d'avertissement.

Je crus qu'il s'agissait de l'évêque. Une fois l'an, il dînait à la
maison. Mais on prononça le nom du comte de Chambord. Quand il eut
terminé sa lecture que j'entendis assez mal, mon père ajouta
simplement:

--C'est bien, je me présenterai, puisque le prince désire que rien ne
soit négligé pour le bien du pays.

--Oh! le prince! murmura grand-père avec un tout petit rire étouffé.

Mon père fixa sur lui son regard droit, impérieux, qu'on soutenait
difficilement. Et grand-père, aussitôt, prit son air le plus innocent,
celui-là même que je lui avais vu prendre quand nous avions rencontré
maman dans la rue et qu'il avait dit: «Nous allons acheter un
journal.»

Ce chef mystérieux et terrible, dont Martinod craignait, au café,
l'intervention dans l'assaut donné à la mairie, je devinai
instantanément que c'était mon père. Ce ne pouvait être que lui, et
comment n'aurait-il pas gagné la bataille? Il suffisait de le
regarder. La victoire, il la portait sur lui. Les signes de la
supériorité, mes yeux d'enfant, encore loyaux et clairs, les voyaient
rayonner sur son front. Je ne crois pas les avoir ainsi distingués
plus tard chez personne. Et comment me serais-je douté que la
supériorité pour le succès ne signifie pas grand'chose, car on forge
contre elle dans l'ombre toutes sortes d'armes suspectes? Je pouvais
bien me glisser hors de l'influence de mon père, du moins je ne
songeais pas à le diminuer.

La surveillance que d'habitude on exerçait sur moi fut ralentie par la
maladie de Nicole qui exigeait continuellement la présence maternelle.
J'avais remarqué aussi que mon père profitait de ses rares loisirs
pour causer avec Mélanie, sortir avec Mélanie, se promener avec
Mélanie. Il lui témoignait, plus qu'à l'ordinaire, une affection à la
fois attendrie et réservée, presque respectueuse, et il la recouvrait
de sa force comme si quelqu'un menaçait sa fille aînée ou prétendait
la lui prendre. Quant à tante Dine qui professait un culte pour ses
neveux et nièces, chacun pris à part ou tous pris en bloc, elle
affirmait à travers les marches de l'escalier que j'étais un enfant
modèle et un fils exemplaire, et même attribuait à son frère une
portion de cet heureux résultat.

Je profitai de ce relâchement, d'ailleurs relatif, pour retourner au
cirque malgré la défense que j'en avais reçue. Avec une hypocrisie
déjà perspicace, je m'étais persuadé que je ne désobéissais pas en
contournant la tente pour gagner les roulottes. Les coulisses ne sont
pas le théâtre. Puis, de raisonnement en raisonnement, je parvins à
m'introduire à l'intérieur. N'était-ce pas grand-père qui m'y avait
conduit la première fois? Il était le plus âgé, il connaissait, mieux
que personne, ce qui devait me convenir. D'ailleurs, on ne le saurait
pas: sauf grand-père, mon complice, je ne risquais d'y rencontrer
aucun membre de ma famille. Nazzarena monta à cheval pour moi seul,
sauta dans les cerceaux pour moi seul, et quand elle saluait par
politesse afin de répondre aux applaudissements, c'était encore pour
moi seul. Sans peine je supprimais l'existence du public qui
m'entourait.

Néanmoins, comme je ne me sentais pas la conscience parfaitement
tranquille, je me serrais contre grand-père qui détournerait les
soupçons au besoin ou supporterait le poids des responsabilités. Je
l'accompagnais même au Café des Navigateurs, bien que j'en eusse
épuisé le plaisir et que je préférasse un autre commerce d'amitié.
Martinod s'y montra plus empressé que de coutume:

--Père Rambert, quelle joie de vous revoir! Père Rambert, asseyez-
vous à côté de moi, à la place d'honneur.

J'observai que, s'il excellait jadis à passer aux autres ses
soucoupes, il soldait maintenant à bourse ouverte, non seulement ses
consommations, mais encore celles d'autrui. Glus et Mérinos s'en
étaient aperçus avant moi et ne reculaient plus devant aucune
commande. Pour ce qui est de Cassenave et de Galurin, ils n'avaient
jamais pris garde au règlement. J'avais déjà remarqué auparavant la
volte-face de Martinod qui, de plus en plus, renonçait aux effets
oratoires et cessait de nous éblouir avec ses descriptions de fêtes où
fraternellement on s'embrassait. Il apportait des listes et des
chiffres, il énumérait des noms propres, et avec un bout de crayon
qu'il mouillait de sa salive il se livrait à des pointages.

Un marchand de journaux ayant déposé sur une table la gazette locale,
il la réclama à la servante d'une voix si impérative, que celle-ci en
fut bouleversée et faillit renverser un plateau qu'elle portait. A
peine eut-il déplié la feuille, qu'il s'écria:

--Ça y est! J'en étais sûr: il se présente.

Il n'avait pas besoin d'être désigné davantage. Tout le café le
reconnut sans hésitation, et moi pareillement. Notre groupe, qui,
jusqu'alors, n'avait probablement pas la certitude de cette
candidature, en parut très impressionné et même démoralisé. Tous, ils
allongeaient plus ou moins leurs figures sur leurs verres. Et en les
dévisageant un par un, sournoisement, je considérai leur bande, malgré
le nombre, comme incapable de lutter contre mon père. J'étais un
spectateur impartial.

Martinod laissait les autres, et surtout les néophytes dont il se
composait une cour et qu'il abreuvait, se remuer, s'exclamer, toujours
sans désigner l'ennemi. Lui, distrait ou méditatif, enveloppait grand-
père du regard.

Comme se manège se prolongeait, il me revint à la mémoire un passage
de mon histoire naturelle où il était question d'un serpent qui
fascinait les oiseaux, et je ris tout seul de cette idée saugrenue. Il
garda assez longtemps cette attitude; puis, après avoir commandé de
nouvelles consommations pour tout le monde excepté pour moi qu'il
oublia, il se pencha et, d'une voix câline, il glissa dans l'oreille
de son voisin ces paroles qui me parvinrent:

--Alors, père Rambert, vous n'êtes plus chez vous?

--Comment ça? riposta grand-père indifférent.

--Eh! non! ce beau château que vous habitez n'est plus à vous,
maintenant.

Il prononçait château, comme le fermier, sauf qu'il omettait quelques-
uns des accents circonflexes. Grand-père le remarqua et s'en divertit
:

--Oh! oh! le château! pourquoi pas le palais?

--Ma foi, continua Martinod, appelez-le comme vous voudrez. Toujours
est-il que c'est le plus bel immeuble du pays. Et bien placé: à la
fois ville et campagne. Tout de même, eh! eh! on vous a joué le tour
et vous n'êtes pas maître au logis.

Grand-père se gratta le sourcil, puis se tira la barbe. Il ne parlait
jamais à personne de son abdication, pas même à moi dans nos
promenades, et j'avais deviné que les allusions à cette histoire déjà
si vieille, vieille de plusieurs années, ne l'intéressaient pas. Je
savais qu'il méprisait la propriété et la tenait pour nuisible au bien
général. Mais n'était-ce pas là un dogme consacré au Café des
Navigateurs?

--Eh! oui! déclara-t-il en se décidant à rire, je ne suis plus chez
moi: en voilà une découverte! Mon pauvre Martinod, vos retardez. Il y
a belle lurette que je ne suis plus chez moi, et vous m'en voyez bien
aise. Plus de tracas, plus de soucis. Je ne suis plus le maître, mais
je suis mon maître.

Et le dialogue, sur cette réplique, continua sans arrêt, de plus en
plus gaiement:

--Ta, ta, ta! à votre âge, on ne s'habitue guère à camper chez autrui.

--A mon âge, on veut la tranquillité.

--Oui, oui, on vous a relégué au bout de la table.

--Je m'y suis bien mis tout seul et l'on y mange aussi bien qu'au
milieu.

--Ici, père Rambert, on vous donne la place d'honneur.

--Il n'y a point de place d'honneur au café.

--Et votre chambre? chacun sait qu'on vous a hissé au galetas.

--Chacun sait que j'aime la montagne.

Tout cela se débitait en badinant. Ils s'amusaient à se lancer les
questions et les réponses comme nous jouions au collège avec des
balles. En les écoutant, je fus un instant distrait du sentiment qui
m'occupait, et tout bas je me reprochai cette distraction comme une
faute.

Ce fut bientôt un thème de plaisanteries faciles. On parlait
couramment, au café, du bout de table du père Rambert, du galetas du
père Rambert. Lui-même en haussait les épaules et prenait joyeusement
les choses.

--Enfin, tout cela n'est-il pas vrai, père Rambert? insista un jour
Martinod.

--Oh! sans doute, cela est vrai dans un sens. C'est vrai si vous y
tenez. Mais qu'est-ce qui est vrai?

Comme si l'on ne savait pas ce qui est vrai et ce qui ne l'est point?
Grand-père aimait assez à tenir des propos obscurs. Cette même après-
midi, nous rentrions ensemble, lui vif et guilleret, moi la mine basse
pour n'avoir pas aperçu, fût-ce de loin (ce que je préférais),
Nazzarena. Au sommet de l'escalier, nous trouvâmes mon père qui nous
attendait et paraissait fort en colère. Sa main froissait un journal
et il le tendit sans préambule à grand-père qui ne se souciait point
de le prendre.

--Savez-vous, demanda-t-il, qui a écrit ça?

Avec quel mépris il prononçait le mot: ça? Je sentais qu'il se
contenait, mais que des événements graves se passaient à la maison.

--Comment le saurais-je? objecta grand-père. Je ne lis jamais les
journaux du pays.

--Eh bien! lisez celui-ci.

--Oh! non, merci, je ne m'en soucie pas.

--Alors, c'est moi qui vous le lirai.

--Si tu le veux absolument.

Je le vis entrer tous les deux dans le cabinet de consultation dont la
porte demeura ouverte, et je n'eus garde de m'en aller. Grand-père
s'assit docilement dans un fauteuil, et mon père commença de suite sa
lecture. Je me crus mal récompensé de la curiosité qui me maintenait
en place, car je ne compris goutte sur le moment à cet article pâteux,
grisâtre et filandreux, pareil à ce fromage râpé qui se détrempe dans
la bouillon d'oignon et devient une glu collante dont on ne peut
débarrasser ses gencives. Il était question des élections prochaines
et d'un personnage omnipotent et despotique, avide de conduire le
peuple à la baguette comme il avait conduit sa maison. Après quoi, on
parlait d'un grenier plein de rats, exposé à tous vents, assez bon,
néanmoins, pour recevoir le vénérable vieillard qui s'y trouvait
relégué et à qui l'on faisait expier sa charité sociale en le traitant
avec mépris et en lui infligeant le dernier rang dans sa propre
demeure. On terminait par un appel généreux à la justice et à la
bonté. Pas de nom de personne, pas même de nom de lieu. Comment
aurais-je soupçonné des allusions? C'était, pour un enfant, d'une
perfidie trop compliquée.

--C'est tout? interrogea grand-père quand la voix irritée se tut.

--Il me semble que c'est assez.

--Oh! il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Ce sont de vagues
généralités.

--Ah! c'est votre avis! déclara mon père. Ne sentez-vous pas tout ce
qu'il y a là dedans de venimeux et de déshonorant pour moi? N'avez-
vous pas toujours été bien traité ici? Qui a voulu prendre le bout de
la table? Qui s'est installé, malgré nous, dans la chambre de la tour
? Qui de nous vous a manqué de respect? Quand a-t-on négligé de vous
témoigner les soins les plus tendres et les plus déférents? De qui, de
quoi vous plaignez-vous? Père, je vous en prie, l'heure est grave:
dites-le-moi...

Les adjurations se pressaient, se multipliaient, se précipitaient, et
la voix leur communiquait je ne sais quel accent pathétique dont je
tressaillis des pieds à la tête. Du coup, cet article obscur s'éclaira
pour moi et j'en saisis toute la signification. On accusait mon père
de dureté envers mon grand-père. Et je revis la scène de l'abdication
et le déménagement où j'avais joué mon rôle en portant la collection
du Messager boiteux de Berne et Vevey.

--Je ne me plains de rien, expliquait grand-père, et je ne me suis
jamais plaint.

--Et de quoi vous seriez-vous plaint? Cette maison a continué d'être
la vôtre. Je ne m'en suis réservé que les charges et la direction qui
vous fatiguait. Cependant on n'a pas inventé ces calomnies.

--Oh! mon pauvre Michel, toutes ces histoires m'assomment. Je ne lis
pas les journaux et je m'en trouve fort bien. C'est un conseil que je
te donne.

--Parce que vous n'y êtes pas attaqué. Parce que je ne permettrai à
personne de vous y attaquer. Pour moi, le coup est parti du Café des
Navigateurs. Vous le fréquentez encore, j'en suis sûr. Je vous ai
pourtant informé que c'était le rendez-vous de nos ennemis. Mais vous
mettez dans ces gens-là toute la confiance que vous me refusez.

--Oh! je vais où je veux et je vois qui me plaît.

--Vous êtes libre, père, sans aucun doute. Mais, dans une famille,
tous les membres sont solidaires. Celui qui vous vise m'atteint. Celui
qui me diffame vous insulte.

--Je n'ai pas de la famille cette idée étroite. Je ne t'ai jamais
contrarié: fais-en autant.

A ce moment précis, mon père m'aperçut dans l'embrasure de la porte et
un soupçon dut lui traverser l'esprit, car il coupa net la discussion
en me montrant du doigt:

--J'espère que vous n'y conduisez pas cet enfant.

--Où donc?

--Au Café des Navigateurs.

Et se tournant vers moi, de ce ton qui ne supportait pas de réplique,
mon père ajouta:

--Va-t'en.

De sorte que je n'entendis pas la réponse. Je n'ai rien perdu de toute
la scène. Je suis certain de la reconstituer dans son intégrité, et
sinon dans les mêmes termes, du moins en termes équivalents. Comme
j'étais né successivement au mystérieux désir sur un mot du pâtre qui
conduisait ses moutons à la montagne, à la liberté pour m'être promené
dans les bois sauvages avec grand-père, à la beauté pour avoir
rencontré la dame en blanc, au trouble de l'amour parce que Nazzarena
m'avait appris en riant que j'étais son petit amoureux, je naissais à
la méchanceté humaine qui, de toute mon enfance, avait été absente.
Les fameux ils de tante Dine, dont je me moquais après les avoir
vainement cherchés autour de moi, existaient donc, et Martinod en
était, et le doux et gai Cassenave que mon père avait soigné, et
l'ancien photographe Galurin, et les deux artistes. Cette révélation
inattendue me renversait.

On allait au café pour s'amuser et non pour comploter. On y buvait des
consommations multicolores en tenant des propos comiques. Non, ce
n'était pas possible. Et il me vint un doute à cause du calme de
grand-père et aussi parce que le va-t'en qui me congédiait avait été
un peu brusque et me prédisposait à la contradiction. Peut-être ce
morceau de papier ne méritait-il pas la lecture.

Le lendemain, j'étais dans la chambre de ma mère quand mon père y
entra, la canne à la main, le chapeau sur la tête, revenant tout droit
du dehors sans s'être arrêté dans le vestibule. Il se découvrit
rapidement, et nous vîmes mieux son visage qui était coloré et
rayonnant. Il avait son grand air de bataille, il était content, il
riait:

--J'ai souffleté Martinod, dit-il avec simplicité, comme il aurait
annoncé: j'ai visité tel malade.

--O mon Dieu, murmura ma mère, que va-t-il inventer contre toi!

Et j'entendis le pas de tante Dine accourant, qui ébranlait le
corridor. Elle arriva en ouragan. La voix sonore de mon père l'avait
renseignée à distance.

--Bravo, Michel, bravo! s'écria-t-elle essoufflée. Ils sont battus:
c'est bien fait.

En voilà une qui ne barguignait pas sur la défense de la maison!

De cet insolite brouhaha je profitai sans retard pour m'éclipser. Que
Martinod fût giflé, je n'y voyais pas d'inconvénient, pourvu que j'en
profitasse en quelque manière. Je me sentais surveillé davantage et
les occasions de sortir devenaient rares. A toutes jambes je gagnai la
rue et m'élançai du côté de la ville. Mais, dès que j'atteignis la
place du Marché, je me remis au pas et même je m'efforçai de prendre
un air dégagé, indifférent, de flâneur qui n'a pas de but de promenade
et ne sait pas au juste où il va. Ainsi je m'acheminai vers le cirque
dont j'entrepris le tour en ayant soin de lever le nez en l'air pour
bien montrer que je marchais au hasard. Personne ne pouvait s'y
tromper. Que de fois j'avais exécuté ce petit manège que le succès ne
couronnait pas régulièrement! Si Nazzarena était là, occupée à quelque
besogne de ménage, ce n'était pas une raison pour que je m'approchasse
d'elle, ni même pour la saluer. La plupart du temps, je défilais sans
lui parler, raide comme un piquet. Notre première conversation avait
épuisé tout mon courage, et d'ailleurs je n'aurais pas su comment la
reprendre. Tantôt elle me regardait passer en se moquant, car pour
jouer avec moi ou de moi elle abandonnait sa gravité professionnelle
d'écuyère; tantôt elle m'appelait. Je me rendais à son appel, mais,
pour rien au monde, je ne l'eusse abordée.

Ce jour-là, elle menait boire son cheval à la fontaine publique, et ce
cheval, privé de son harnachement et de l'éclat des torches qui
éclairaient pendant les représentations l'intérieur de la tente, me
parut singulièrement pareil à la rosse aveugle de notre fermier qui
j'avais enfourchée quelquefois: c'était une longue bête osseuse, qui
remuait aussi la peau d'un bout à l'autre du corps afin de chasser les
mouches. Aussitôt je chassai de mon côté une si pénible vision pour
lui substituer le coursier rouan de la romance du Nid de cygne qui,
dans mon livre de ballades, conduit le chevalier auprès de la jeune
fille assise dans l'herbe au bord de la rivière où baignent ses pieds
nus.

Mon amie était absorbée dans son travail ou faisait semblant. Elle ne
daignait pas remarquer ma présence. J'étais forcé de continuer mon
chemin puisqu'elle ne regardait pas dans ma direction. Et ce cheval
qui n'en finissait pas de boire, qui était bien capable d'absorber
toute l'eau du bassin! Il y avait de quoi se désespérer. Enfin elle se
retourna. Elle riait, la mauvaise: donc, elle m'avait vu. Et de sa
voix la plus naturelle, comme si elle me découvrait tout à coup, elle
me souhaita le bonjour.

Ne m'y attendant plus, je ne trouvai rien à dire. Ma figure déconfite
la renseigna sans doute sur mes sentiments, car elle ne se fâcha point
de mon silence et même elle le souligna:

--Alors, vous êtes muet, aujourd'hui?

Et, riant plus fort, elle ajouta:

--Eh! eh! est-ce que vous n'êtes plus mon amoureux?

Je baissai la tête pour cacher ma honte. Si je ne l'aimais plus?
J'estimai sa question insensée parce qu'on ne pouvait qu'aimer
toujours. Et ce toujours qui ne me serait jamais venu aux lèvres
faisait en moi une musique étrange, si douce que rien ne devait être
plus doux sur la terre.

Tranquillement rassurée sur mon sort et sans doute sur l'effet qu'elle
me produisait, elle tira sur la corde de son cheval qui ne buvait plus
et dont les naseaux humides laissaient retomber des gouttes d'eau sur
le bassin.

IV

MA TRAHISON

Les jours qui suivirent, à cause de ce toujours qui chantait dans ma
poitrine, furent à la fois délicieux et acides comme ces fruits que je
cueillais trop tôt dans le jardin. J'étais sûr de l'avenir et même de
l'éternité. Je goûtais la plénitude de la tendresse qui ne cherche
rien encore au delà d'elle-même. Car le trouble léger que j'avais
ressenti au contact de la joue de Nazzarena poussée contre la mienne
en manière de jeu s'était bientôt dissipé. Il ne manquait
véritablement à mon bonheur que de ne pas voir mon amie; avec nos
rencontres commençait mon embarras. Si du moins je n'avais pas été
forcé de lui adresser la parole! Je n'aurais pu supporter de
l'embrasser et jamais je ne lui ai touché la main. Chacun de nous --
j'y pense maintenant --croyait peut-être à la supériorité de l'autre,
elle pour la solidité de la maison, et moi pour son cheval, sa robe
d'or, son talent d'écuyère, sa vie nomade et je ne sais quoi encore
qui lui venait de l'amour. Bientôt elle admit que la partie n'était
pas égale: elle paraissait en public et recevait les
applaudissements, je n'étais qu'un spectateur.

Consciente de sa domination, elle ne craignit plus de m'asservir. Il
lui arrivait de me réclamer de menus services, tels que lui acheter en
ville un dé à coudre ou du fil d'or et des aiguilles pour repriser sa
toilette de cérémonie, et je rougissais dans les magasins en demandant
ces objets qui sont en usage chez les filles et non chez les garçons.
S'il fallait fournir des explications complémentaires, je ne savais où
me cacher. Elle me fit peler des pommes de terre en sa compagnie et
jouit de ma gêne, ayant surpris les regards furtifs que je coulais du
côté de la place et m'enlevant du coup tout le bénéfice de mon
héroïsme:

--Rassurez-vous, mon petit homme, il ne passe personne.

Quotidiennement, le matin ou le soir, je m'arrangeais pour revenir du
collège par cette place du Marché qu'elle habitait. A quelles ruses
avais-je recours pour dépister les soupçons? Quelquefois mes parents
venaient me chercher, ou bien ils se contentaient, le parcours n'étant
pas long, de faire quelques pas à ma rencontre. Comment ai-je réussi à
ne pas leur donner l'éveil? L'un ou l'autre de mes camarades, ayant
surpris mon manège, entreprit de me blaguer. L'intervention de Fernand
de Montraut m'évita le désagrément des brimades. Comme on lui
objectait que je refusais de parler de la petite écuyère, il déclara
mon silence chevaleresque, et cette opinion d'un juge aussi autorisé
m'inspira beaucoup d'orgueil.

Le même jeune homme basané qui avait joint nos têtes avec ses mains,
me retrouvant un jour en conversation avec Nazzarena, lui baragouina
de nouveau une phrase dans leur jargon en me désignant du doigt, et
tous deux éclatèrent de rire. Moi, j'aurais pleuré.

Cependant cette passion, plus grande que moi, et trop lourde pour mes
quatorze ans, m'isolait peu à peu, me séparait de ma famille à mon
insu. J'oubliais les élections, et l'article du journal, et la gifle
de Martinod qui n'avait pas eu de suites immédiates comme le redoutait
ma mère. Tandis que j'aurais volontiers pris grand-père pour
confident, à cause de nos visites au pavillon et aussi de la dame en
blanc dont le souvenir, un peu incertain jusqu'alors, se fixait
définitivement en moi. Je respirais sur moi, comme un bouquet de
fleurs fraîches, le romanesque de nos promenades passées.
Mystérieusement leur charme opérait: ne leur devais-je pas l'émoi
précoce de ma sensibilité exaltée? Sans elles je n'eusse peut-être
songé qu'à jouer quelques bonnes farces à mes professeurs. Tout au
plus aurais-je soupiré ces premiers soirs de printemps, sans savoir
pourquoi.

Une après-midi de jeudi, --le jeudi nous avions congé, --comme je
m'étais échappé, non sans peine, afin d'assister aux jeux du cirque et
de guetter ensuite ma cavalière qui, cette fois-là, ne daigna pas
s'occuper de moi, ne sachant comment rentrer sans éveiller
l'attention, je m'avisai d'aller rejoindre grand-père au Café des
Navigateurs où j'avais quelque chance de le rencontrer. La discussion
qu'il avait soutenue contre mon père à ce sujet m'était déjà sortie de
la tête et je ne pensais qu'à me tirer d'affaire, non à Martinod et à
ses acolytes. J'entr'ouvris la porte avec un battement de coeur: pour
la première fois je pénétrais, seul, dans un pareil lieu. Grand-père
était là: j'étais sauvé. Du moment que je regagnerais le logis sous
sa protection, personne ne m'interrogerait, et mon absence se
justifierait d'elle-même.

Je m'assis dans un coin, attendant le signal du départ. Martinod, près
de moi, causait avec le patron de l'établissement que je connaissais,
car il se mêlait familièrement aux consommateurs et même, dans ses
jours d'humeur prodigue, leur offrait des tournées.

--Vous comprenez, expliquait celui-ci d'une voix larmoyante, c'est une
note de plusieurs années.

--Présentez-la au fils, conseillait Martinod.

--Ça ne le regarde pas.

--Eh! vous verrez qu'il la paiera. Je vous le garantis. C'est un bon
tour à lui jouer pour les élections. Et d'ailleurs, le petit a
consommé.

De qui s'agissait-il? je n'y pris pas garde. Tout à coup Martinod me
dévisagea, et sous son regard je me souvins instantanément du soufflet
qu'il avait reçu. J'éprouvai même un vague remords de me trouver là en
sa compagnie, mais grand-père continuait bien de le fréquenter. Après
tout, cette gifle, il l'avait reçue et non pas donnée. Et le voilà qui
lève les bras au ciel, comme si l'on avait commis à mon égard un crime
impardonnable:

--Cet enfant qui n'a rien à boire!

Jamais je n'aurais cru à tant de sollicitude. Dès longtemps on me
négligeait et même, sans la passion qui m'absorbait et m'inclinait aux
privations par goût de souffrir, j'eusse remarqué la pénurie des
verres de sirop. Aussitôt on répare l'oubli, on apporte devant moi le
matériel réservé aux hommes mûrs: solennellement on m'offrira une
verte, oh! une verte mitigée, noyée, inoffensive. Martinod déclare:

--Je la lui composerai moi-même.

--Je compte sur vous, précise grand-père désintéressé qui s'exalte
avec Glus sur l'andante de la deuxième sonate de Bach pour piano et
violon. Et pas de plaisanterie!

--Père Rambert, ne vous frappez pas.

Décidément, ce Martinod est bon garçon, complaisant et pas
susceptible. Sa joue est peut-être encore chaude et il me soigne comme
son propre moutard. Il ne compose pas la mixture de la même façon que
grand-père. Les morceaux de sucre superposés ont fondu: on peut
maintenant verser l'absinthe. Mazette! c'est qu'il me traite
sérieusement, et non pas en bébé gorgé de lait! Quelle jolie couleur
trouble! Ce breuvage doit être extraordinaire. Je le goûte et le
déclare aussitôt délicieux, sans bien savoir, pour mieux jouer mon
rôle, ce qui me vaut les suffrages de Cassenave et de Galurin.

--C'est la première, déclarent-ils, ce ne sera pas la dernière.

Je suis presque l'objet d'une ovation, et par gratitude je tourne vers
Martinod un oeil humide. Mais pourquoi me considère-t-il en silence,
avec cet air apitoyé? Ai-je donc une mine de papier mâché? Enfin il se
penche vers moi et murmure à mon oreille ces simples mots qui achèvent
de m'inquiéter:

--Pauvre petit!

Pourquoi diable m'appelle-t-il pauvre petit? Suis-je donc malheureux à
ce point? Sans doute il y a Nazzarena que je n'ai pas réussi à
rejoindre de tout le jour. Oui, évidemment, je suis malheureux,
puisque tout le monde le remarque. Seulement, on a tort de le
remarquer. C'est un secret caché au fond de mon coeur, et personne n'a
le droit de m'en parler, fût-ce pour me plaindre et m'adresser des
consolations. Aussitôt je montre un visage rébarbatif, destiné à
décourager les sympathies. Mais je ne puis soutenir cette attitude.
Depuis que j'ai vidé mon verre, je sens sur mes yeux comme un voile
et, dans tout mon corps, une chaleur, une torpeur amollissante et
comme un besoin d'affection et de confiance. D'ailleurs, je me suis
mépris sur les intentions de Martinod. Il ne songe pas à mon amour ou
ne sait rien de lui, et, sans crainte de me déjuger, maintenant je
regrette de ne pas lui entendre prononcer le nom de Nazzarena. Il me
fascine du regard, comme le serpent de mon histoire naturelle devait
fasciner les oiseaux, et, de sa voix aux inflexions caressantes,
insinuantes, câlines, il me donne à comprendre que dans ma famille je
suis méconnu. A mots couverts, avec toutes sortes de circonlocutions,
d'hésitations, de réticences, il me révèle la préférence de mon père
pour un de mes frères aînés. Lequel? Etienne ou Bernard? A distance,
je ne me rappelle plus celui qu'il me désigna. Bernard à cause de sa
tournure militaire, de sa démarche décidée, de sa gaîté, de son élan
et de la ressemblance? Etienne pour sa nature égale et fine, pour ses
bonnes notes, pour son application, pour ses distractions aussi? Ma
foi, je ne puis aujourd'hui trancher la question. Mes parents nous
traitaient sans aucune différence et chacun était l'objet d'une
attention spéciale où il était libre de voir une faveur. Pourtant, je
n'hésitai pas à croire cet étranger qui ne nous connaissait pas, qui
n'avais jamais mis les pieds à la maison, et dont je n'ignorais pas
que mon père venait de châtier les perfides manoeuvres.

Oui, j'étais méconnu dans ma famille. D'imperceptibles témoignages
sortirent de l'ombre, grossirent comme des nuages que le vent
rapproche. Sans cesse mon père nous entretenait des absents, et quand
il recevait de leurs nouvelles, il rayonnait. Leurs bulletins étaient
des bulletins de victoire. Il portait sur son front l'orgueil
paternel. Moi seul, j'étais tenu à l'écart systématiquement. Je ne
comptais pas. Avec quelle dureté, l'autre semaine, il m'avait crié:
va-t'en! Savait-il que je fréquentais le cirque malgré sa défense et
que je pelais des pommes de terre sur la place publique? Si Bernard ou
Etienne avaient été les coupables, il serait parvenu à le savoir et
les aurait grondés, tandis qu'on m'accueillait avec un mépris
outrageant. Moi qui portais le poids d'un si bel amour, je ne
récoltais que des humiliations et des avanies. Surtout, surtout mon
père ne m'aimait pas, je n'étais aimé de personne. Tout me
prédisposait à le croire, puisque de tout le jour je n'avais pas
rencontré Nazzarena. Il n'y avait que grand-père, et grand-père
s'absorbait dans ses conversations, dans sa musique, dans la fumée de
sa pipe, dans son télescope et ses almanachs. Je l'implorai du regard
: maintenant il s'enflammait avec Glus sur un quintette de Schumann.
Le monde n'existait pas pour lui à cette heure: de l'existence du
monde j'aurais consenti à me passer, pourvu qu'il s'occupât de moi.
J'eus la sensation horrible que j'étais abandonné de tous, et que cet
homme qui me glissait de tout près, d'une voix émue et compatissante,
ses condoléances, venait de m'annoncer un malheur irréparable.
J'aurais voulu pleurer, et à cause de tant de visages curieux, je
retins mes larmes. Mais, sur la banquette de ce café, je connus la
tristesse d'être incompris, la solitude au milieu de la foule, le
désespoir. Une vie se compose de beaucoup de chagrins: en ai-je
éprouvé de plus intenses que ce désespoir imaginaire?

Ainsi, désarmé par la tendresse même qui mettait à vif ma sensibilité,
et fasciné par le serpent, j'entrai, sans le savoir, dans le complot
qui se machinait contre mon père. Parvenu à son but, plus facilement
peut-être qu'il n'eût supposé, --car il ignorait qu'il avait l'amour
pour allié, --Martinod répéta d'une voix à fendre l'âme:

--Pauvre petit!

Mes sanglots contenus me suffoquaient. Il pouvait triompher tout haut
: il avait réussi au delà de ses espérances, la semence de ses
suggestions devait lever plus tard et produire ses fruits empoisonnés.
Mais ne jouait-il pas sur le velours? J'avais trop de candeur encore
pour me douter que la haine sait flatter et sourire, prendre un visage
aimable, protester de sa sympathie ou de sa pitié et serrer ses
phrases comme des liens autour de celui qu'elle veut immobiliser.
Cette haine-là, qui s'adresse, la bouche en coeur, aux amis, aux
parents de l'homme qu'elle poursuit et qu'elle atteindra plus sûrement
par ricochet, plus tard même on ne saura pas toujours la dénoncer. Il
n'y a plus guère de sentinelles, comme tante Dine, pour veiller sur
l'arche sainte de la famille.

Il était dit que les circonstances favorisaient le plan de Martinod.
Un dimanche après midi, comme je flânais à la fenêtre au lieu de
terminer un devoir, --c'était dans la chambre de la tour où je
m'installais volontiers, mais grand-père était absent, --quel
spectacle tout à coup me frappa d'étonnement et même d'épouvante! La
troupe du cirque envahissait notre jardin. Elle avait franchi la
grille qui, sans doute, malgré la vigilance de tante Dine, était
demeurée ouverte à cause des allées et venues plus fréquentes un jour
de fête. Elle débordait sur les pelouses, elle piétinait les plates
bandes sans vergogne. Il y avait des femmes toutes dépenaillées, qui
portaient des enfants dans les bras, il y avait les deux clowns que
j'avais fini par identifier, il y avait la vieille danseuse de corde
aux cheveux gris, et il y avait --ô douleur! --Nazzarena elle-même,
Nazzarena sans chapeau, mal peignée et débraillée. Pour la première
fois, je remarquai sa misère. Chez nous, dans l'allée bien ratissée,
on l'eût prise pour une pauvre fille de la campagne.

Muet de stupeur, je n'osais ni me cacher ni me pencher au dehors. La
peur de ce qui arriverait infailliblement me paralysait. Mais pourquoi
étaient-ils venus? que demandaient-ils? quel mauvais vent les amenait?
Notre jardin ne pouvait convenir à des roulants, à des bohémiens, à
des gens qui ne connaissent la terre que pour marcher dessus. Encore
si c'était le jardin d'autrefois où la mauvaise herbe poussait à
l'aventure et qu'on ne taillait ni n'arrosait jamais! Encore si grand-
père avait été là pour recevoir ces hôtes suspects! Nazzarena,
Nazzarena, retournez vite à votre roulotte et à la tente blanche où
vous régnez! Ici, je vous jure que ce n'est pas votre place.

Véritablement j'endurais le martyre à les voir s'ébattre sans retenue
sur notre gazon et nos corbeilles. J'aurais du moins voulu crier, les
prévenir, et je ne pouvais pas. A cette fenêtre ouverte je me sentais
prisonnier. Et dans une détresse infinie, je mesurais la distance qui
séparait de la maison mon amour.

Déjà l'un des clowns sonnait à la porte. Mon Dieu! qu'allait-il se
passer? A peine avait-on commencé de parlementer avec Mariette dont je
savais pourtant l'humeur peu accommodante, que se produisit la
catastrophe. Tante Dine accourut à la rescousse et fit tête à la
troupe entière de la belle façon. Distinctement, ce dialogue monta
jusqu'à ma croisée:

--Qu'est-ce que vous voulez, vous autres?

Une voix gazouillante répondit:

--C'est bien ici la maison au père Rambert?

--Que lui voulez-vous, au père Rambert? Passez votre chemin. Allez-
vous en.

Abominable injustice! Les mendiants de la ville recevaient bon
accueil, ils avaient même leur jour comme les dames de la société, et
la Zize Million qui était folle, et cet ivrogne de Oui-oui touchaient
des rentes à la porte. Alors, pourquoi ne pas attendre que ces
honorables acrobates s'expliquassent? Tante Dine, pourtant charitable
et toujours prête à porter secours, les expulsait avec violence, rien
que pour leur qualité d'étrangers. Ignominieusement chassés, ils se
révoltèrent et criblèrent d'invectives leur persécutrice qui, je dois
en convenir, ne fut pas en reste. Cela fit un boucan infernal. La
danseuse de corde surtout glapissait et se tapait les cuisses. Cette
fois, je me décidai à intervenir en faveur de mes amis, des amis de
Nazzarena. Soudain, au moment où j'allais quitter mon observatoire
pour voler au combat, mon père, sans doute attiré par le tumulte,
apparut sur le seuil. Il ne daigna même pas ouvrir la bouche. D'un
seul geste, mais quel geste catégorique! il montra le portail, et
toute la bande rugissante recula, s'entassa entre les deux colonnes
qui soutenaient la grille et s'enfuit. Ce fut immédiat et
extraordinaire.

Je fus outré d'une si rapide et si complète débâcle. Moi seul,
puisqu'il en était ainsi, je résisterais à cette autorité que nul ne
bravait en face. Et dans mon enthousiasme enfin retrouvé, je me
précipitai dans l'escalier et dégringolai les marches quatre à quatre,
au risque de me carabosser, pour rejoindre mon cher amour.

--Où vas-tu? me dit mon père qui n'avait pas encore quitté son poste
et me barrait la route.

Je gardai le silence. Déjà mon exaltation tombait.

--Remonte au plus vite, acheva-t-il, je te défends de sortir.

Sans broncher, mais gonflé de colère et me rongeant les poings, je
repris l'escalier. Personne donc ne lui résisterait jamais? Comme les
autres j'étais vaincu immédiatement, subjugué, médusé, rien que pour
l'avoir affronté. On croit qu'il est facile de se révolter contre le
pouvoir: j'apprenais que cela dépend des gouvernements. Et je
ressassai et remâchai les insinuations de Martinod dont je constatais
la sincérité. Celui-là voyait clair, celui-là se révélait un véritable
ami.

Cependant je ne cédai qu'en apparence. A peine avais-je réintégré la
tour que je guettai sournoisement le bruit des portes. Lorsque je fus
assuré que mon père avait regagné son cabinet et que la voie était
libre, je redescendis à pas de loup et me glissai hors de la maison.
La grille franchie, animé d'un courage nouveau, je respirai mieux et
me redressai. Cette fois, il ne s'agissait plus de biaiser, de ruser,
de donner le change aux promeneurs. Je courus tout droit à la place du
Marché. Devant la foule des dimanches qui s'amusait du déménagement,
les bohémiens roulaient les toiles de la tente, empilaient les bancs
les uns sur les autres. J'augurai mal de cette levée de camp. Enfin
j'aperçus Nazzarena qui ramassait des ustensiles épars. L'heure
n'était plus à la timidité, mais aux résolutions héroïques. Devant
tant de spectateurs, dont un grand nombre, sans doute, connaissait le
petit Rambert, tel un chevalier de mes ballades, je m'élançai vers mon
amie. Quand elle m'aperçut, elle me jeta un regard navré.

--On nous a chassés de chez vous, m'expliqua-t-elle avant que j'eusse
parlé.

Que répondre à cette douloureuse constatation? Sans doute elle me
rangeait parmi ses persécuteurs.

--Ce n'est pas moi, criai-je pour me séparer des miens sans retard.

--Oh! reprit-elle avec philosophie, c'est bien sûr que ce n'est pas
vous. Vous êtes trop petit. On allait prévenir votre grand-papa qu'on
s'en va demain. Demain matin.

--Demain! répétai-je, comme si je n'avais pas entendu ou pas compris.

--Oui, demain. Vous voyez bien. On charge le matériel sur les
voitures. Les frères Marinetti nous ont lâchés: point de matinée
aujourd'hui, une belle recette perdue.

A ma profonde surprise, elle ne m'en voulait pas de son expulsion et
même, jusque dans mon chagrin, je remarquai l'interversion inopinée
des rôles: elle me témoignait une considération nouvelle et je
prenais un vague petit air protecteur. A mon insu le prestige de la
force opérait. Aussi ne me proposa-t-elle pas de l'aider quand, la
veille encore, elle n'y eût pas manqué.

Une des mégères sortit de la plus prochaine roulotte sa longue tête
jaune et l'accusa de perdre son temps.

--On m'appelle, m'avertit Nazzarena. Ce qu'il y a d'ouvrage pour un
départ! Adieu, adieu, mon petit amoureux, je te souhaite une autre
bonne amie. Tu es zentil, tu la trouveras.

Elle ne me tendit pas la main, et peut-être n'osa-t-elle pas, à cause
du respect qui lui était venu depuis qu'elle avait vu la maison. Et
moi, je ne trouvais rien à lui répondre. Niaisement je souris à ses
étranges voeux qui me paraissaient abominables et sacrilèges, et le
tutoiement qu'elle avait employé me fut en même temps doux comme une
caresse. Son départ m'atterrait. Son départ me coupait bras et jambes
et me vidait la cervelle. Je restais là, comme un paquet. Pour moi, le
temps ni le lieu ne comptaient plus: elle partait. Je l'aperçus qui,
plus loin, portait péniblement le harnachement de son cheval. Elle
m'adressa un petit signe avant de disparaître derrière une des
guimbardes. J'eus la sensation qu'elle était déjà loin de moi, et je
réussis à m'en aller.

Où irais-je? Confondant la dureté de ma famille et l'exil de
Nazzarena, je ne songeais pas à rentrer chez nous. Quel appui, quelle
consolation y aurais-je rencontrés? Mon père m'avait défendu de sortir
: je pouvais préjuger l'accueil qui m'attendrait. J'errai dans la rue,
parmi les promeneurs endimanchés, heurtant dans ma distraction l'un ou
l'autre qui me traitait de maladroit ou de malotru, ce qui m'était
presque agréable, tant j'avais besoin de changer le cours de ma peine.
D'un pas automatique, et sans être le maître de ma direction, je
parvins au Café des Navigateurs. Grand-père me comprendrait, grand-
père me représentait le salut auquel ce cher Martinod collaborerait.

La salle était bondée, et tout de suite cette atmosphère de tabac et
d'anis, ce bruit de paroles, ce mouvement, cette agitation me
réconfortèrent. Je perdis la notion directe de ma douleur, et même je
perçus distinctement qu'il se passait quelque chose d'anormal et de
solennel. Une décision de premier ordre avait été prise et, à la façon
dont on en parlait, je devinai que c'était là un de ces événements
historiques que plus tard l'on apprend en classe. Grand-père était
l'objet de mille témoignages d'honneur et de sympathie. On
l'entourait, on le félicitait, on lui prenait les mains, bien qu'il
résistât. Et, suprême faveur, on apporta du champagne. Du champagne,
un jour comme celui-là! Je commençai d'en être écoeuré, d'autant plus
qu'on ne m'avait point donné de verre.

--Une coupe, --ordonna Martinod, ce cher Martinod qui décidément me
comblait, --une coupe au miochard.

Et il leva la sienne en l'air, d'un geste large en proclamant:

--A l'élection du père Rambert! à la victoire de la République!

--Bravo! approuva le fidèle Galurin.

Glus et Mérinos s'épanouissaient de bonheur: sans doute ils voyaient
s'ouvrir l'ère de la Beauté dont ils s'étaient entretenus devant moi
si souvent. Quant à Cassenave, il supportait des deux mains le poids
de sa tête, et, les yeux vagues, fixait peut-être quelque vision. La
servante inclinant la bouteille sur son verre, il dut imaginer que
l'une des belles dames en robe Empire qui descendaient par le plafond
de sa mansarde pour lui donner à boire lui rendait publiquement visite
:

--Ziou, fit-il en se redressant.

Et devant la mousse qui montait, suivie du vin d'or, il fut pris d'un
frisson convulsif. Ses mains tremblantes ne réussirent pas à atteindre
la coupe, et il hoquetait de convoitise et d'impuissance.

Grand-père, seul, manquait d'entrain et même de gaieté. Sa mauvaise
humeur était évidente. Il ne tenait point à la popularité, ni aux
acclamations. Tout ce monde qui ouvrait la bouche pour boire ou pour
crier le gênait, l'énervait, et je crois qu'il eût préféré se trouver
ailleurs, à la campagne par exemple, à manger des fraises arrosées de
crème de lait. Cependant on le contraignait à céder à l'enthousiasme
général.

--Après tout, peut-être bien, concédait-il. Surtout pas de tyrans. La
liberté.

Oh! non, pas de tyrans! Et je revis instantanément mon père, sur le
seuil de la porte, chassant de son bras tendu ces pauvres diables de
bohémiens. Et, par manière de protestation, je vidai ma coupe.

A ce moment précis, --je n'oublierai de ma vie ce spectacle, --mon
père, fait inouï, entra au Café des Navigateurs. Je tournais le dos à
la porte: par conséquent je ne pouvais l'apercevoir que dans la
glace. Or, ce fut le visage de Martinod qui me signala sa présence.
Martinod, tout à coup, devint blême, et la main qui tenait le verre
trembla comme celle de Cassenave, de sorte qu'un peu de champagne en
gicla. Déjà mon père, devant qui l'on s'écartait rapidement comme
devant un personnage d'importance ou comme si l'on avait peur de lui,
atteignait notre table. Il ôta son chapeau, et dit très poliment:

--Je vous salue, messieurs, je viens chercher mon fils.

Personne ne souffla mot. Il se fit un grand silence, non seulement
dans notre groupe, mais dans toute la salle attentive à cet incident.
L'apparition de Nazzarena sur son cheval noir dans le cirque ne
provoquait même pas tant de curiosité. On n'entendit qu'une
exclamation: oh! poussée par le patron qui, la serviette en main,
s'immobilisait devant son comptoir. Le premier, grand-père se remit et
répondit avec calme, presque avec impertinence:

--Bonjour, Michel. Veux-tu prendre quelque chose avec nous?

Cette offre fut accueillie dans l'assistance par de petits rires
narquois et les langues se délièrent. Mais la diversion ne dura pas.
Déjà mon père reprenait:

--Merci. Je viens chercher mon fils. Il est bientôt l'heure du dîner
et nous vous attendons tous les deux.

Par là, il invitait grand-père à se retirer avec nous. Comprenant que
son invitation n'était pas agréée, il toisa Martinod qui, pour
afficher son courage, ricanait maintenant:

--Dites donc, monsieur Martinod, puisque je me suis découvert, je vous
prie de vous découvrir.

C'était vrai que Martinod gardait son chapeau sur la tête, mais je
savais que c'était l'usage au café. Loin d'obtempérer à cet ordre, --
à cause du ton, personne ne s'y trompa malgré le je vous prie, --il
s'empressa d'enfoncer davantage son couvre-chef. La salle entière
intéressée et captivée, suivait les phases du dialogue, et dans un
coin un loustic lança:

--Saluera. Saluera pas.

Mon père s'avança et il me parut comparable à un géant. Seul contre
tous, c'était lui qui répandait la crainte. De sa voix nette que je
connaissais bien, qui remuait Tem Bossette au fond de la vigne et
rassemblait la maisonnée en un instant, il articula:

--Voulez-vous que je fasse sauter votre chapeau avec ma canne,
monsieur Martinod? Car ma main ne peut plus vous toucher.

Cette fois, on cessa de plaisanter. Le cas devenait tragique: on
aurait entendu tisser une araignée. Grand-père sauva la situation:

--Allons, Martinod, dit-il: il faut être poli.

--Père Rambert, c'est bien pour vous, concéda Martinod.

Tout de même il se découvrit. On vit mieux sa figure exsangue et sur
sa défaite ne subsista aucun doute. Déjà mon père, vainqueur, se
tournait vers Cassenave, perdu dans ses rêves:

--Vous aussi, mon ami, vous feriez mieux de rentrer chez vous.

Et Cassenave terrifié, s'écria en pleurant, ce qui détendit les nerfs
de chacun et parut extrêmement drôle:

--Je vous jure que je n'ai pas bu, monsieur le docteur.

Là-dessus nous sortîmes, mon père et moi, lui devant, moi derrière, et
bien que les tables déjà serrées fussent toutes garnies de
consommateurs, je circulai entre elles sans difficulté, à cause de la
place qu'on laissait respectueusement à mon guide. Pour ne pas
ressembler à Martinod, dont la lâcheté me dégoûtait, je m'efforçais de
me tenir droit et de prendre un air dégagé. Au fond, j'éprouvais une
peur indicible de ce qui se passerait dans la rue quand nous serions
seuls tous les deux. Jamais, sauf peut-être dans ma toute première
enfance, mes parents ne m'avaient infligé de châtiment corporel:
notre fierté faisait partie de notre éducation. Cette fois, je m'y
attendais. Pourvu que ce ne fût pas un soufflet, comme à Martinod?
Martinod était un ennemi de la maison et j'avais bu son champagne.
Mais je ne me souciais plus de la maison. Comme grand-père,
j'entendais être libre. Grand-père n'avait-il pas pris un fusil,
lorsqu'il avait échoué dans le sang des journées de Juin, contre la
défense de son propre père, le magistrat, le pépiniériste dont il se
moquait bien? On me frapperait, on me brutaliserait, on n'obtiendrait
rien de moi. Et, contre l'épouvante qui me tordait, je me crispais
jusqu'à atteindre enfin une sorte d'insensibilité, cette force de
résistance qui permet de tout supporter sans plier et sans se
plaindre.

Je n'eus pas à me servir de cette provision d'énergie que
j'emmagasinais en vue du martyre. Dehors, mon père se contenta de me
demander sans hausser la voix:

--Es-tu venu souvent dans ce café?

--Quelquefois.

--Tu n'y remettras jamais les pieds.

Je compris qu'en effet je n'y pourrais jamais remettre les pieds. Mais
serait-ce là toute ma punition? Nous marchions côte à côte, et très
vite. Bien qu'il ne manifestât plus rien de ses pensées, je ne saurais
dire à quel signe je le sentais agité d'une grande tempête en dedans.
Il pouvait me briser, me casser en deux, et il se taisait. Nous
passâmes ainsi sur la place du Marché. Je me découvrais semblable à
ces malfaiteurs que j'avais vu conduire en prison par un gendarme.
Pourvu que Nazzarena ne me reconnût pas? Elle me représentait la vie
libre, comme j'étais l'esclavage.

Enfin nous arrivâmes devant la porte de la maison. Mon père, avant de
l'ouvrir, se retourna vers moi et, m'enveloppant tout entier de son
regard sous lequel je baissai la tête, malgré moi, comme un coupable:

--Pauvre petit! dit-il (c'étaient les expression mêmes de Martinod),
qu'est-ce qu'on voulait faire de toi!

J'étais dans un tel état de tension que cette pitié soudaine eut
raison de ma révolte et que je fus sur le point de me jeter dans ses
bras en pleurant. Déjà il s'était repris et, de sa voix de
commandement, déclarait:

--Il faudra bien que tu obéisses. Il le faudra bien.

Du coup je me rebiffai de nouveau. Il affirmait son autorité dont il
n'avait pas abusé pourtant: ce serait pour moi la guerre sacrée de
l'indépendance.

Ma mère inquiète, dont j'avais déjà distingué l'ombre derrière la
fenêtre, guettait notre retour et vint au-devant de nous jusqu'au
sommet des marches.

--Il y était, expliquait simplement mon père, je ne m'étais pas
trompé.

--Oh! mon Dieu! murmura-t-elle comme si elle apprenait un malheur
qu'elle n'eût pas imaginé.

Et tante Dine qui la suivait leva les bras au ciel:

--Ce n'est pas possible! Ce n'est pas possible!

On ne me gronda pas davantage. Bon gré mal gré, on avait ramené
l'enfant prodigue. Et moi, loin d'être reconnaissant de cette
indulgence que je m'explique mieux aujourd'hui par l'incertitude de
mes parents sur les influences que j'avais subies et sur la façon de
me reconquérir, j'appelais de toutes mes forces récupérées ma douleur
d'amour que tous ces incidents avaient recouverte, en me répétant:

«Nazzarena part demain. Nazzarena part demain.»

V

LES DEUX VIES

Je ne dormis guère de la nuit, et dans un demi-sommeil je confondais
la guerre sacrée de l'indépendance et la perte définitive de
Nazzarena. Mon amour faisait partie de cette liberté que célébrait
grand-père et pour laquelle il avait pris un fusil. Au matin, j'étais
fermement résolu à ne pas me rendre au collège et à courir la suprême
chance d'assister au départ des forains. Les adieux de la veille
avaient été manqués: sans préparation, je n'avais rien trouvé à dire.
Non, non, cela ne pouvait finir ainsi.

Je prétextai donc un mal de tête, auquel on voulut bien croire. Je
compris qu'on me tenait pour ébranlé par la scène du Café des
Navigateurs. Et même tante Dine m'apporta en cachette un lait de poule
mousseux et digestif, favorable aux migraines, si savoureux que je
m'en délectai malgré mon chagrin, ce qui m'occasionna une humiliation
intérieure.

--Tu resteras au lit jusqu'à midi, conclut-elle en emportant la tasse.

Elle aussi, elle ajouta:

--Pauvre petit!

Ce qui lui retira immédiatement ma gratitude, car je n'entendais plus
désormais être traité en enfant, puisque j'aimais.

Dès qu'elle fut sortie, je m'habillai en hâte, mais non sans quelque
recherche, et grimpai dans la chambre de la tour, où grand-père
m'accueillit avec étonnement et avec des signes de plaisir.

--On t'as laissé monter? me demanda-t-il.

Pourquoi cette question? Je n'avais demandé la permission à personne.
Il se contenta de hausser les épaules, déjà revenu à sa philosophie.

--Oh! moi, ça m'est bien égal.

Des quatre fenêtres de la tour, on commandait tous les chemins. Mon
plan consistait à guetter de ce belvédère le défilé des roulottes.
Elles étaient chargées, elles avanceraient avec lenteur, je calculais
que j'aurais le temps de les rattraper. Par où s'en iraient-elles?
Aucun indice ne me renseignait. J'imaginais qu'elles prendraient la
route d'Italie, et je surveillai celle-là davantage. J'étais donc
installé devant une des croisées, a demi dissimulé par un meuble,
quand on frappa à la porte, et mon père entra. Je pensai qu'il venait
me chercher, et je sus immédiatement que, malgré mes résolutions, je
ne lui résisterais pas; il avait, comme la veille, son air calme
d'autorité souveraine et indiscutable. Absorbé par le but qu'il
poursuivait, il ne me vit pas et même, comme il marcha droit à grand-
père, il me tourna presque le dos. Jusqu'à mon intervention il devait
ignorer ma présence. Après un salut qui fut courtois et bref, il
montra le journal qu'il apportait, un journal du pays:

--Cette feuille annonce que vous vous présentez aux élections à la
tête de la liste de gauche: est-ce vrai, père?

Sous la forme interrogative de cette simple phrase, je devinais tout
un bouillonnement de colère qui se contenait encore. Au port de la
ville, un mur plat qui surplombait le lac était balayé des vagues les
jours de vent ou de tempête. Nous nous amusions quelquefois, mes
camarades et moi, à passer dessus, entre deux lames, au risque de
recevoir de l'écume ou des paquets d'eau. Mais, certains jours plus
mauvais, cette bravade devenait impossible. On disait alors du lac
soulevé qu'il fumait. J'eus la sensation que tout à l'heure, ainsi, la
route serait barrée.

Du dialogue qui suivit, comment aurai-je oublié un traître mot? Grand-
père, doucement et crânement ensemble, à son habitude (il détestait
les scènes et les évitait le plus souvent, mais la couardise d'un
Martinod n'était pas son fait), se contenta de répondre:

--Je suis libre, je pense.

--Personne n'est libre, reprit mon père avec une volonté de ne pas
hausser le ton qui m'impressionna jusqu'aux moelles. Nous dépendons
tous les uns des autres. Et vous n'ignorez pas que vous vous présentez
contre moi.

Cette fois la riposte de grand-père fut plus aigre: il ne céderait
pas, il se défendrait. Enfin!

--Je ne me présente contre personne, déclara-t-il, je me présente,
voilà tout. Et je n'empêche personne de se présenter. Je te le répète,
Michel: chacun est libre d'agir selon son bon plaisir.

Mon père, avec une éloquence qui peu à peu s'échauffait et qu'il
rompait alors, comme s'il était déterminé à ne pas se départir de la
forme la plus respectueuse et luttait sans cesse pour s'y maintenir
contre l'entraînement de sa parole, essaya de le convaincre par toute
une argumentation que même à distance je crois pouvoir résumer.
Pourquoi cette candidature de la dernière heure quand jamais grand-
père n'avait songé à jouer un rôle politique et quand il n'ignorait
point que son fils était le chef du parti conservateur? Comment n'y
pas reconnaître une manoeuvre de Martinod, trop heureux de venger son
soufflet et d'annoncer la désagrégation de la famille Rambert? Mais on
ne se laissait pas prendre au piège grossier d'un Martinod.

--Enfin, acheva-t-il, nous ne pouvons pas être candidats l'un contre
l'autre.

Le petit rire de grand-père accompagna sa réponse:

--Oh! oh! pourquoi pas? Ce sera nouveau et je n'y vois, pour ma part,
aucun inconvénient.

--Mais parce qu'une famille ne peut pas être divisée.

--Une famille, une famille, tu n'as que ce mot-là à la bouche. Les
individus comptent aussi, je suppose. Et d'ailleurs, pourquoi tes
convictions ne sont-elles pas les miennes, puisque tu es mon fils?

--Vous oubliez que mes convictions sont celles de tous les nôtres,
jusqu'à votre père.

--Oui, le pépiniériste. Tu oublies le soldat de l'Empereur...

--Il servait la France. La France passe première. Je n'admets pas les
émigrés.

--... Et ton grand-oncle Philippe Rambert, le sans-culotte?

--Ne parlons pas de luit: c'est notre honte. Toute famille a une
tradition. La nôtre, jusqu'à vous, était simple et belle: Dieu et le
Roi.

--Moi, la liberté me suffit. Je te laisse la tienne, laisse-moi la
mienne, une fois pour toutes.

--Mais je vous répète que la solidarité de notre nom et de notre race
vous oblige. Votre liberté n'est d'ailleurs qu'une chimère. Nous
sommes tous en état de dépendance. Me contraindrez-vous à vous
rappeler que cette dépendance, je l'ai acceptée avec toutes ses
charges? La maison même qui nous abrite et que j'ai sauvée est le
témoignage de notre durée et de notre unité sous le même toit.

Peu à peu, la conversation devenait une bataille. Mon père me semblait
si grand et si puissant que d'une chiquenaude il eût écrasé grand-
père, et pourtant grand-père lui tenait tête avec sa petite voix
pointue et un air crispé que je ne lui connaissais pas. De les voir
dressés l'un contre l'autre j'éprouvais de la peur et une horrible
gêne. Dans ma rébellion nouvelle contre l'autorité, je me sentais de
coeur avec grand-père. Cette liberté, dont on parlait pour l'attaquer
et la défendre, je lui donnais les traits de Nazzarena qui s'en
allait. Et il me parut que je commettrais une lâcheté comme, au Café
des Navigateurs, Martinod, quand il s'était découvert par ordre,
montrant sa face blême d'épouvante, si je n'intervenais pas en faveur
de mon compagnon, de mon camarade de promenades, de celui qui m'avait
transmis comme un radieux héritage --le seul dont il disposât --son
amour de la nature intacte, de la vie nomade, de l'indépendance qui
rejette fièrement toutes les règles, et peut-être le goût même de
l'amour qui, à lui seul, pouvait résumer tout cela. Je ne me
dissimulais pas les risques, je devinais la correction qui suivrait et
cependant je m'avançai, pareil à un petit martyr qui réclame le
supplice:

--Grand-père est libre, criai-je aussi fort que je pus.

Je crus avoir poussé un cri formidable, et c'est à peine si je
m'entendis moi-même. Je fus étonné et vexé de n'avoir pas fait plus de
bruit. J'en constatai néanmoins l'effet immédiat, qui suffit à ma
satisfaction et ne me rassura point. Mon père s'était brusquement
retourné, stupéfait de ma présence et de mon audace. Cette fois la
route était barrée, comme au bord du lac, les jours de tempête. Il
nous dévisagea tour à tour pour surprendre notre complicité, notre
entente. Devant lui, nous n'étions véritablement plus rien du tout. Sa
force pouvait nous briser tous les deux. Ses yeux déjà nous
foudroyaient. Sa voix retentirait sur nous comme un tonnerre. L'orage
qui s'amoncelait serait terrible.

Qu'attendait-il et pourquoi gardait-il le silence? Ce silence qui se
prolongeait devenait plus inquiétant, plus tragique. J'y écoutais ma
peur comme le tic-tac d'une horloge.

Mon père, ayant pris le temps de se ressaisir par un effort qui dut
être surhumain, se détourna de moi que son regard terrorisait pour
s'adresser à grand-père:

--C'est bien, dit-il avec une tranquillité et une douceur dont je fus
déconcerté, je ne suis plus candidat. Nous n'offrirons pas à la ville
le spectacle de nos divisions. Mais je me permettrai de vous donner un
conseil. Martinod, par mon désistement, obtient ce qu'il désire; il
ne poursuivait pas un autre but. Ne soyez pas plus longtemps
l'instrument de cet homme qui m'a bassement calomnié et renoncez de
votre côté à cette candidature dont vous n'avez que faire.

Grand-père, s'il fut surpris de ce revirement, ne le manifesta
d'aucune façon:

--Oh! tu as bien tort de te retirer. Tu aurais peut-être été élu, et
moi, ça m'est égal. Je tiens principalement à désavouer tes opinions
politiques. La famille ne nous commande pas nos idées.

Mon père dut hésiter une seconde à reprendre la discussion et il y
renonça définitivement. Il y renonçait parce qu'un autre sujet lui
tenait davantage au coeur:

--Laissons cela, déclara-t-il. Mais il s'est passé dans ma maison
quelque chose de plus grave encore et que je ne puis tolérer. Vous
m'avez pris cet enfant que je vous confiais.

Le débat changeait et j'en devenais l'objet tout d'un coup.
Instantanément je revis mon départ pour notre première promenade après
ma convalescence. Nous sommes tous les trois sur le pas de la porte.
Mon père joint ma main à celle de grand-père avec ces mots qui
m'étonnent: Voici mon fils. C'est l'avenir de la maison. Et grand-
père répond, en s'accompagnant de son rire: --Sois tranquille,
Michel, on ne te le prendra pas. Comment pouvait-on me prendre et que
signifiait ce propos?

--Quelle plaisanterie! répliquait déjà grand-père, je n'ai jamais rien
pris à personne. Et voilà que maintenant on m'accuse de voler les
enfants! Pourquoi pas de les manger?

Mais la moquerie ou l'ironie était une arme trop légère pour n'être
pas brisée dans l'attaque qui suivit. Aucun détail de cette scène ne
m'est sorti de la mémoire. Je les revois tous les deux, l'un fort et
coloré, en pleine vigueur et puissance, et cependant poussant une de
ces plaintes comme on en arrache aux arbres qu'on fend; l'autre si
vieux, ratatiné et délicat, et néanmoins insolent dans sa façon de se
dresser et de railler, --et moi, entre eux, comme l'enjeu de la partie
qui se jouait.

--Oui, reprenait mon père, je vous ai donné mon fils pour le guérir et
non pour le détourner. Vous-même, vous vous étiez engagé à ne rien
dire ni faire qui pût le mettre un jour en contradiction avec nos
traditions religieuses et familiales. Avez-vous tenu votre promesse?
Il y a quelque temps déjà que je soupçonnais le travail opéré dans
cette petite tête. J'en ai averti Valentine. Elle aussi, je m'en suis
rendu compte, redoutait ce malheur et, dans son respect pour vous,
craignait de vous attribuer à tort une mauvaise influence. Je ne sais
comment vous avez conquis cette cervelle d'enfant. Mais ce que je
n'ignore plus, c'est que vous avez conduit François au lieu même où
tous nos ennemis se rassemblent et abusent de votre faiblesse et de
votre générosité.

--Je ne te permets pas... voulut interrompre grand-père.

--De votre générosité, continua la voix plus ardemment, ou de la
mienne. Car j'ai reçu ce matin la carte à payer. Elle est chère.
Martinod a trouvé plaisant d'abreuver sa bande à mon compte.

--Qui t'a envoyé la note?

--Le patron du café. A qui voulez-vous qu'il l'envoie? Il est venu en
personne l'apporter, et, pour me convaincre, il s'est contenté
d'ajouter: «Le petit a consommé.» Mon fils en était comme mon père:
je suis responsable, car, moi, je crois à la solidarité de la famille.
J'ai payé pour Cassenave qui, dans son ivrognerie, porte déjà les
signes de la mort; pour Glus et Mérinos, pauvres ratés, incapables du
moindre travail; pour ce fainéant de Galurin et pour cette canaille
de Martinod. Payer n'est rien, et j'ai subi, vous le savez, de plus
rudes averses. Mais quelles erreurs avez-vous enseignées à ce petit?
Il faut maintenant que je les connaisse pour les extirper de son coeur
comme la mauvaise herbe du jardin. Où ira-t- il? Que fera-t-il dans la
vie avec cette utopie de la liberté que la réalité dément à toute
heure, sans les fortes disciplines de la maison, sans notre foi? Ce
qui soutient notre race, toutes les races, ne savez-vous pas que c'est
l'esprit de famille? La vie ne vous l'a- t-elle donc pas enseigné?

J'étais remué par l'accent de ces paroles. Sensible à la musique des
mots, je m'en emparais au passage, et c'est par eux qu'aujourd'hui je
remonte aisément aux idées qu'ils recouvraient et qui passaient alors
pardessus ma tête.

--Tu as fini? demanda grand-père avec une impertinence qui provoqua
mon admiration.

--Oui, j'ai fini. Et je m'excuse d'avoir élevé la voix devant cet
enfant. Qu'il sache au moins --vous pouvez en témoigner --que j'ai
toujours été un fils respectueux.

--Oh! tu as payé mes dettes. Et tu les paies encore.

--N'est-ce que cela? et n'avez-vous pas rencontré en toute occasion
l'appui de mon affection filiale?

--De ta protection.

--Ma protection ne s'est exercée que pour écarter ceux qui voulaient
votre ruine. Et ne comprenez-vous pas que c'est notre ruine future que
vous préparez en soustrayant ce garçon à mon autorité, en le désarmant
?

Grand père fit: oh! oh! et réclama son tour de parler:

--Mais quels reproches ai-je donc mérités? J'ai promené cet enfant qui
en avait besoin, je lui ai communiqué l'amour de la nature.

--Et non l'amour de la maison.

--Est-ce ma faute s'il préfère ma compagnie? Je ne cherche pas à
enseigner, moi. Je ne prêche pas, à tout bout de champ, l'ordre, la
tradition, les principes et la religion. J'ai seulement le respect de
la vie, de la liberté si tu préfères.

--Mais la liberté n'est pas la vie. Elle détruit tout ce qu'il faut
conserver.

--Oh! ne revenons pas sur cette discussion. Ce qui s'est passé pour
ton fils s'est passé pour le mien.

--Pour moi?

--Oui, pour toi. Quand tu étais petit, une autre influence s'est
substituée à la mienne. Le magistrat, le pépiniériste, l'homme des
roses...

--Votre père.

--Oui, t'a donné le goût des arbres taillés, des allées ratissées, des
lois divines et humaines, quoi!

--Pourquoi m'en vouloir de ressembler à notre race?

--Sous mes yeux, je t'ai vu changer. Sais-tu si je n'en ai pas
souffert, moi aussi?

--Oh! vous avez toujours été si détaché de moi et de...

Mon père n'acheva pas sa phrase et je ne l'achèverai pas aujourd'hui
davantage, bien que j'aie trop de crainte d'en deviner le sens. Le
respect qu'il a gardé, même à distance s'impose à moi. Tous deux
venaient de rouvrir une plaie secrète dont le sang n'était pas
entièrement tari. Ils restaient face à face, avec ce souvenir entre
eux, effrayés peut-être de ce qu'ils découvraient dans le passé et ne
voulaient pas approfondir devant moi, quand un secours inattendu leur
vint. Ma mère entra. Sans doute avait-elle de sa chambre entendu le
choc des voix et accourait-elle, tremblante, pour empêcher le conflit
de s'aggraver. Elle apportait la paix de la famille.

--Qu'y a-t-il? s'informa-t-elle avec douceur.

Déjà, par sa présence, elle les séparait, et j'eus l'impression que la
conversation n'offrirait plus d'intérêt pour personne.

--Je suis venu reprendre mon fils, déclara mon père.

Et grand-père m'abandonna:

--Reprends-le. Reprends-le.

On disposait de moi sans me consulter. Mais il ne put se tenir
d'ajouter, en manière de défi:

--Reprends-le si tu peux.

--Il ne faut pas l'écarter de Dieu, dit simplement ma mère qui se
rappelait notre messe manquée.

Et, comprenant que je n'étais pas à ma place, elle me poussa vers eux
comme un gage de réconciliation avec ces mots:

--Embrasse-les et descends vers tante Dine.

J'obéis. On m'accola négligemment ou à contre-coeur, et je m'élançai
dans l'escalier, sans savoir comment le rapprochement s'opéra. Je
pensais à Nazzarena qui partait. Un peu plus tard on m'appela dans le
jardin, mais je ne répondis pas.

Je courus jusqu'à la châtaigneraie qui bordait le domaine et je
grimpai sur le mur, à côté de la brèche qu'un des arbres avait jadis
ouverte rien que par la poussée de ses racines, et qu'on avait fermée
par une grille. De là, je dominais la route d'Italie. Il ne me restait
plus que cette chance: la troupe du cirque passerait-elle par là?
J'attendis assez longtemps, et ce ne fut pas en vain.

Les voici, les voici. D'abord les voitures qui portent la tente et les
bancs et tous les accessoires. Quels tristes chevaux les traînent! Je
cherche le coursier noir de Nazzarena, mais il ne se distingue pas des
autres haridelles. Puis ce sont les roulottes habitées. L'une ou
l'autre de leurs minces cheminées fume: on prépare le dîner pour la
route qui sera longue. Sur un balcon d'arrière, à côté de la perruche
que je connais bien, une vieille peigne les cheveux noirs d'une
fillette. Je cherche, je cherche de tous mes yeux les cheveux blonds
de mon amie.

Ah! je la vois enfin. C'est elle, là, sans chapeau, c'est son visage
uni et son teint doré. Elle conduit elle-même une des guimbardes. On
lui a confié une mission d'importance. Elle tient son fouet tout droit
en l'air, mais elle aime trop les bêtes pour les frapper. Elle
redresse le buste, elle porte fièrement la tête. Comme son cou est
bien dégagé! Pourquoi ne l'avais-je pas remarqué encore? Je ne l'ai
pour ainsi dire jamais vue: je veux la voir, je veux la voir. Quand
elle sort de l'ombre que verse le châtaignier, le soleil nimbe d'or la
chevelure qui frise et qui semble se mêler au jour sans qu'on sache où
ses boucles commencent, où le jour finit. A côté d'elle, sur le siège,
un jeune garçon est assis. Ils causent ensemble, ils rient ensemble.
Elle a montré ses dents blanches. Ses dents blanches, je les ai vues,
mais son regard, son regard doré ne se tournera-t-il pas vers moi?
Nazzarena, Nazzarena, ne devinez-vous pas que je suis là, tout près de
vous, perché sur le mur, sur ce mur au-dessus de vous?...

Elle rit, elle passe, elle a passé. La toiture de la roulotte me la
cache maintenant. Je ne l'ai pas appelée, elle ne m'a pas regardé.
Est-il possible que je ne voie plus son visage, ni ses yeux, ni son
teint doré? Est-il possible qu'un événement si considérable n'ait duré
que cette toute petite minute?

Mon coeur éclate dans ma poitrine, et je reste là sans bouger.
Pourquoi ne pas sauter du mur sur la route, pourquoi ne pas courir
après elle? Suis-je donc cloué à mon poste? Maintenant je sais qu'elle
est perdue pour moi, maintenant je sais qu'elle a toujours été perdue
pour moi. Comme ce berger qui menait son troupeau à la montagne et qui
d'un mot jeté au passage m'enseigna jadis le désir, ne m'a-t- elle
pas, rien qu'en s'en allant, appris la douleur des séparations
d'amour? La douleur des séparations d'amour s'est fixée pour moi dans
cette image: un petit garçon à cheval sur le mur de son héritage, et
une petite fille qui, dans la lumière du matin, s'en va sur la route,
qui s'en va sans se retourner...

Que nous tenons à nos souvenirs! Plus tard, quand je suis devenu le
maître, le fermier est venu me demander l'autorisation d'abattre cet
arbre qui la recouvrit de son ombre une dernière fois. «Monsieur, me
disait-il pour me convaincre, il a de la roulure, il est tout pourri
en dedans, il ne donne plus de fruits, il perd de son prix tous les
jours, et bientôt il se vendra pour rien.» Je résistais à ses assauts
et j'alléguais des raisons vagues. Comment faire entendre à un honnête
fermier qu'on veut conserver un châtaignier mort rien que parce qu'une
bohémienne a passé dessous, il y a tant d'années qu'on n'ose plus les
compter? S'il est des choses inexplicables, celles-là sûrement en est
une.

Mon homme n'a pas lâché prise. Ces paysans sont obstinés. «Monsieur,
monsieur, un de ces quatre matins, il écrasera le mur en tombant.» Et
je pense qu'un mur se remplace. «Monsieur, monsieur, un de ces quatre
matins, il écrasera un passant.» Ça, c'est plus grave. Un passant ne
se remplace pas. Allons, soyons raisonnable. Il n'écrasera donc en
tombant que mon coeur.

J'ai donné l'ordre d'abattre le témoin de mon premier chagrin d'amour.
Je me suis penché sur le trou que ses racines arrachées ont creusé
dans la terre, et je ne me suis pas étonné de tant de place qu'il
occupait. Maintenant le mur reconstruit a bouché la brèche et je me
sens plus enfermé dans mon enclos. A mesure qu'on avance dans la vie,
il semble que ce mur d'enceinte se resserre.

La nature change avant nous. La nature meurt avant nous. Nous perdons
peu à peu tout ce qui donnait un visage au passé. Aucun témoin ne
garantit plus la vérité de nos souvenirs. D'autres ombres que celles
des arbres peu à peu descendent sur nous. Et l'on a de la peine à
croire qu'on a été, comme tout le monde fut peut-être un jour, un
enfant à califourchon sur un mur, ne sachant pas s'il sautera dehors
vers la vie libre, vers la jeune fille qui rit, vers l'amour, ou s'il
rentrera, bien sagement, à la maison...

VI

PROMENADE AVEC MON PÈRE

Pendant ma longue convalescence, comme on ne me permettait pas de lire
sans répit, avec l'aide de tante Dine qui assujettissait patiemment
ses lunettes, dont elle ne se servait pas volontiers, afin de donner,
d'une main plus sûre, de grands coups de ciseaux, parfois malheureux,
dans les cartonnages, j'avais construit toutes sortes d'édifices,
châteaux, fermes, chaumières, et même cathédrales. Je les disposais
sur une grande table qu'on m'abandonnait. L'ensemble me représentait
une ville dont mes soldats de plomb entreprenaient le siège. Ces
soldats, légués par mon frère Bernard qui, tout petit, collectionnait
déjà les uniformes, ou offerts le soir de Noël par le belliqueux petit
Jésus, étaient innombrables: il y en avait des régiments, de grands
et de minuscules, de plats et de pleins, et des fantassins, et des
artilleurs, et des cavaliers. Parmi les cavaliers, les uns faisaient
corps avec leur monture, les autres s'en pouvaient détacher: un
appendice pointu qu'ils portaient au derrière permettait de les fixer
à volonté sur le dos perforé des chevaux. Un soir l'assaut fut
tragique. Le général dévissé --il était pourvu de l'appendice -- entra
par la brèche le premier, après quoi il remonta sur son coursier
alezan hissé à l'intérieur on ne sait par quel subterfuge. Dans
l'exaltation de la victoire, je mis le feu aux quatre coins de la cité
conquise et, quand je voulus en suspendre les ravages, il était trop
tard. Une minute après, l'incendie avait tout consumé, et tant de
maisons qui m'avaient coûté des semaines et dont l'achèvement me
procurait de l'orgueil ne formaient plus qu'un amas de cendres noires.
Encore fus-je sévèrement réprimandé pour avoir manqué de brûler le
mobilier. Et je demeurai stupide devant la rapidité de cette
incinération comparée au temps exigé pour bâtir.

La fin brusque de ma première tendresse --cette pauvre minute où il me
fut donné de voir Nazzarena dans le soleil --me causa une pareille
déception, un pareil découragement. Jour après jour, j'avais édifié en
moi ce sentiment d'abord si vague, et puis si grave et si riche. Sans
cesse j'y ajoutais quelque chose: un sourire, une parole, une
rencontre et même une moquerie qui venait d'elle; ou bien c'était
l'admiration pour ses exercices d'écuyère; ou j'avais seulement passé
sur la place du Marché et vu sa roulotte. Elle remplissait ma vie
beaucoup plus que je ne le soupçonnais, et maintenant il ne m'arrivait
plus rien. Ce vide, jusqu'alors inconnu, m'était plus pénible qu'une
véritable douleur. Je tâchais de m'y agiter sans aucun succès, car je
n'imaginais pas encore le parti qu'on peut tirer du souvenir. Comment
aurais-je su qu'il est possible de vivre hors de l'instant présent? Et
de Nazzarena partie, de Nazzarena perdue pour toujours, ce qui me
restait, c'était moins sa pensée qu'une langueur répandue en moi par
son départ, langueur où je me complaisais, où je la retrouvais encore,
et qui me rendait incapable de m'intéresser à quoi que ce fût.

Par elle je fus empêché de prêter beaucoup d'attention aux changements
survenus chez moi. Sans efforts je m'en accommodai, et l'on crut à la
facilité de mon humeur. Entre mon père et mon grand-père, depuis la
scène de la tour, subsistait un état de gêne que le tact de ma mère,
seul, réussissait à rendre supportable à l'un et à l'autre. Sans une
interdiction formelle, je cessai de me promener avec grand-père et
même de monter dans sa chambre. Il s'enfermait pour jouer du violon
une bonne partie de la journée. Quand nous nous retrouvions à table,
il ne cherchait nullement à se rapprocher de moi, comme s'il eût
renoncé définitivement à notre intimité, et je l'estimais un peu
ingrat, m'attribuant un rôle important pour l'avoir défendu. Les repas
étaient devenus maussades. L'un s'isolait, l'autre s'absorbait dans
ses pensées. Je compris que tous deux, par une entente tacite,
s'étaient retirés de la lutte municipale. Personne n'osait parler des
élections qui étaient toutes proches, mais les affiches des murs, que
je lisais sur le parcours de la maison au collège, me renseignaient.
Le nom de Martinod y figurait, et de même celui de Galurin, mais on
avait négligé Verse-à-boire et les deux artistes. Tante Dine, le long
de l'escalier, parlait toute seule d'événements extraordinaires et de
traîtres épouvantables. En somme, Martinod était parvenu à ses fins:
le candidat qu'il redoutait, le seul qu'il redoutât, s'était désisté.

Je compris encore que grand-père n'avait pas repris le chemin du Café
des Navigateurs, soit pour observer la trêve, soit pour éviter des
sollicitations auxquelles il eût été sans doute enclin à céder. En
apprenant qu'on venait d'appeler mon père au chevet de Cassenave
délirant, il parut très surpris et même affecté: donc il n'avait pas
revu ce compagnon.

--Cassenave malade! s'informa-t-il. Il aura trop bu.

A déjeuner, mon père nous annonça que Cassenave était mort.

--Je le lui avais prédit, assura-t-il. Il y a beau temps qu'il aurait
dû renoncer à la bouteille.

--C'était son goût, opina grand-père.

C'était son goût: cela excusait, justifiait toutes les actions, les
bonnes et les mauvaises, et je l'entendais bien ainsi. Je vis aux
lèvres de mon père une réponse prête, mais il la retint et se contenta
d'ajouter:

--J'ai prévenu Tem Bossette. Le même sort l'attend, s'il n'y prend pas
garde. Et il est déjà tard pour lui.

--Tous les ivrognes, conclut tante Dine, qui se plaisait aux
généralisations.

Le dimanche des élections vint enfin. Je le reconnus aux placards
multicolores qui garnissaient les façades et à l'affluence plus
nombreuse que je dus traverser pour me rendre à la messe du collège.
Personne, à la maison, n'y avait fait la moindre allusion. Après le
déjeuner qui fut sans entrain, à peine son café pris, grand-père mit
son chapeau et s'empara de sa canne.

--Où vas-tu? questionna tante Dine.

--A la campagne.

--Du moins as-tu voté?

--Bien sûr que non.

--C'est un devoir.

--Oh! ça m'est égal.

--Au fait, tant mieux! ajouta ma tante: tu aurais été capable de
donner ta voix à ces canailles.

Elle jugeait inutile de les désigner davantage.

Il avait failli solliciter les suffrages, comme disaient les affiches,
et il ne votait même pas. C'était son goût et je n'y voyais rien à
redire. Chacun pouvait agir à sa guise et changer à son caprice: sans
quoi la liberté, que serait-elle devenue? Comme il franchissait le
seuil, il se retourna tout à coup et me proposa de m'emmener avec lui.

--Ma casquette et j'y vais! criai-je, déjà bondissant, comme si
j'avais totalement oublié la scène de la tour.

Mon père, qui nous observait, arrêta mon élan par son intervention:

--Je vous remercie. Aujourd'hui, c'est moi qui le promènerai. J'ai
congé.

Il s'accordait bien rarement des congés. De plus en plus ses malades
l'accaparaient. Sa réputation avait dû s'étendre au loin à la ronde,
car on réclamait ses services à de grandes distances: ses absences,
ses voyages se multipliaient.

--Je ne m'appartiens plus, confiait-il ma mère. Et la vie passe.

--Mon ami, murmurait-elle, je t'en conjure, ne te fatigue pas.

Elle s'ingéniait à le soigner, à obtenir de lui qu'il se reposât. Pour
la rassurer, il riait, redressant sa haute taille, bombant la
poitrine. Jamais il n'avait besoin de repos. Ses robustes épaules
pouvaient porter le monde, et de fait ne portait-il pas le poids de la
maison et de nos sept avenirs? Par une complication étrange, tout en
continuant de me révolter intérieurement contre lui, je ne cessais pas
de l'admirer. Il me représentait la force contre quoi rien ne prévaut.
Je ne l'imaginais pas vaincu ou gémissant. La vie était pour lui une
perpétuelle victoire.

Je ne l'admirais qu'à distance. La perspective de cette promenade avec
lui m'épouvanta et je demeurai sur l'escalier, attendant je ne sais
quel événement qui viendrait y mettre obstacle.

--Allons, m'encouragea-t-il, va chercher ta casquette, dépêche-toi.
Les jours sont longs, nous irons loin.

Sa voix sonore était sans dureté. Elle avait même cet accent
bienveillant qui rendait l'espoir aux malades. En somme, soit à la
sortie du Café des Navigateurs, soit dans la chambre de la tour, il ne
s'était pas montré sévère à mon égard. Mais la bonté ne lui servait de
rien pour m'adoucir. Je ne lui en savais aucun gré et je le
considérais comme un tyran acharné à me retenir prisonnier. Dès qu'il
était là, je cessais d'être libre. Nous aurions beau gagner le coin le
plus abandonné, le plus farouche: autour de moi je verrais pousser
des murailles. Tandis qu'avec grand-père j'avais l'impression que les
clôtures disparaissaient et que la terre sans entraves appartenais à
tous ou n'appartenait à personne.

Pourquoi mon père m'imposait-il ce long tête-à-tête qui par avance me
glaçait? Les révélations de Martinod ne m'avaient-elles pas appris ses
préférences? Il s'enorgueillissait de Bernard et d'Etienne, il se
préoccupait sans cesse de Mélanie, et je surprenais quelquefois ses
regards posés sur elle avec une insistance bizarre, comme s'il ne
l'eût jamais vue ou comme s'il prenait son empreinte; quant à moi, e
ne comptais guère. De toute ma volonté je voulais être un enfant
incompris, un enfant malheureux, un enfant injustement délaissé. Cela
m'était nécessaire pour entretenir la langueur amoureuse dont je me
délectais. De sorte que je ne partis pas volontiers et le laissai
voir. Lui, au contraire, s'efforçait d'être gai et, comprenant qu'il
désirait me mettre en confiance, par esprit d'opposition, je me
réservai davantage.

Nous voilà sur la route, non point d'un pas lent de flâneurs qui vont
à l'aventure, comme c'était notre habitude à grand-père et à moi, mais
d'un pas allègre et vif, comme si une musique militaire nous
précédait.

--En marchant bien, m'expliquait-t-il, nous en aurons pour deux ou
trois heures.

Afin de montrer que cette promenade ne m'intéressait nullement, je ne
demandai pas où nous allions. Ce ne serait sûrement pas cet endroit
perdu où l'on foulait des fougères, où sur les parois de rochers les
bruyères s'agrippaient, où, séparé du reste du monde, loin des maisons
et des cultures, au bruit sourd d'une cascade j'avais connu
l'initiation à la nature sauvage.

Dans un village que nous traversâmes, je me souviens que je donnai un
grand coup de pied dans un tuyau de vieille gouttière arrachée qui
gisait sur le sol.

Nous eûmes aussitôt sur nos talons tous les chiens qui se
rassemblèrent en hurlant. Un peu effrayé de leurs gueules menaçantes
et de tout ce vacarme que j'avais provoqué, je me rapprochai de mon
rassurant compagnon:

--Laisse-les aboyer, me dit-il. Dans la vie, tu verras, c'est tout
pareil. Dès qu'on fait un peu de bruit, tous les chiens se
précipitent. Si l'on se retourne, c'est une lutte ridicule. Le mieux
est de ne pas s'occuper d'eux. Il faut laisser aboyer les chiens.

Comment ai-je compris qu'il s'agissait de Martinod et de sa gifle?
Quand nous fûmes hors d'atteinte, j'en voulus à mon père d'avoir
remarqué mon mouvement de peur.

Par un bon chemin muletier nous attaquâmes une colline. Lui,
cependant, à mesure que nous avancions et que nous respirions en
montant un air plus salubre, retrouvait sa belle humeur. C'était un
beau jour de la fin de mai ou du commencement de juin, déjà chaud mais
bien ventilé. Dans mon pays le printemps est lent à venir et la
végétation part tout d'un coup. Elle était venue la veille peut-être,
ou l'avant-veille, tant le vert des feuilles était luisant, l'herbe
grasse, les fleurs brillantes. Nous traversâmes un bois de chênes, de
fayards et de bouleaux. Les fûts blancs des bouleaux, gris et lisses
des fayards, bruns et rugueux des chênes formaient les colonnades d'un
immense temple voûté; le ciel ne s'apercevait pas.

--Ah! dit mon père, en s'arrêtant pour souffler un peu et en se
découvrant afin de mieux sentir la fraîcheur qui tombait des arbres,
comme il fait bon ici et quelle belle journée!

Je m'étonnai qu'il s'extasiât sur une chose si ordinaire dont j'avais
eu si souvent le profit, sans penser qu'il en avait, lui, rarement
l'occasion. Déjà il reprenait:

--C'est terrible d'être si occupé! On n'a pas le temps de jouir du
soleil et de l'espace, ni de causer autant qu'on le voudrait avec ses
fils. Autrefois, te rappelles-tu, François, je te racontais les
combats de l'Iliade et le retour à Ithaque.

Je ne l'avais pas oublié, mais les récits épiques me paraissaient
appartenir à une enfance déjà lointaine et dépassée. Ils dataient
d'avant cette convalescence qui m'avait changé le coeur. Ils dataient
devant mes promenades avec grand-père, d'avant la liberté et
Nazzarena, d'avant l'amour. Alors je ne m'en souciais plus. Hector se
battait pour garder sa maison, et Ulysse bravait les tempêtes pour
rentrer dans la sienne dont il voyait, de la mer, la fumée, et
j'entrevoyais un destin individuel où je ne dépendrais plus de rien ni
de personne.

Nous perçâmes bientôt le rideau des arbres et nous atteignîmes le
sommet de la colline. Les ruines d'une ancienne forteresse la
couronnaient. A en juger par les pans de murs écroulés ou croulants,
par la hauteur des tours encore debout et tout ajourées, elle avait dû
tenir une place considérable. Le lierre et les ronces envahissaient
ses vestiges. Elle subissait le dernier assaut de tous les végétaux
avides de la recouvrir.

--Les ruines ne me plaisent pas beaucoup, me déclara mon père. Elles
servent à la poésie, mais elles découragent d'agir. Elles nous
montrent la fin, quand le but de la vie est de construire. Encore
celles-ci ont-elles un rôle à jouer: elles évoquent un passé de lutte
et de gloire. C'était jadis le château fort du Malpas. Il commande la
route de la frontière. Il en a subi, des sièges et des attaques! En
1814, quand la France fut assaillie par trois armées, tout démantelé
qu'il était déjà, on y a hissé des canons pour tirer sur les
Autrichiens.

J'aurais dû penser que nous irions là. C'est un lieu célèbre dans
toute notre province. Célèbre par quoi? je le savais vaguement. Jamais
grand-père ne m'y avait conduit: il détestait les endroits fréquentés
«où, disait-il, on va le dimanche en famille, et qui sont pleins de
souvenirs, grands hommes, batailles et papiers gras.»

Mon père s'échauffait pour parler batailles. N'avait-il pas défendu
pareillement la maison contre nos ennemis, contre les ils de tante
Dine acharnés à sa conquête? Un instant captivé, je faillis lui poser
cette question: «Et pendant la guerre, père, où étiez-vous?». Je
savais qu'il avait pris du service et brassé la neige avec sa
compagnie, pendant un hiver rigoureux. Cependant la question ne
franchit pas mes lèvres. Elle eût avoué que je subissais son influence
et je me raidissais pour lui résister. Toute la forêt de chênes, de
bouleaux et de fayards, et ces ruines décoratives sur l'horizon, ne
valaient pas pour moi le châtaignier sous lequel Nazzarena avait
passé.

Il m'entraîna au bord de la terrasse que formait l'ancienne cour du
château dont on avait jeté bas la façade. De là on dominait, on
découvrait tout le pays, le lac avec ses rives dentelées, ses petits
golfes pleins de grâce, ses verts promontoires, la ville étagée au-
dessus, facile à déchiffrer à cause de ses places et de ses jardins
publics, les villages de la plaine à demi couchés dans l'herbe comme
des troupeaux immobiles, ceux des coteaux groupés au bas de leurs
églises en faction, et, pour fermer la vue, les montagnes, tantôt
boisées, tantôt rocheuses et nues. Une belle lumière d'après-midi,
tout en vibrant sur les choses, en précisait les contours. Ici ou là
un toit d'ardoise lui renvoyait ses flèches d'or. Aux différences de
teintes, aux nuance mêmes du vert on pouvait distinguer les cultures,
et toutes les limites des héritages, indéfiniment divisés, clos de
haies, de murs ou de barrières, et les petits cimetières blancs,
découpés en carrés, dans le voisinage des groupes de maisons.

Mon père distribua leurs noms à tous les lieux habités, puis aux
sommets et aux vallées. Il n'y avait aucun rapport entre son procédé
et celui de grand-père. Où nous cherchions, grand-père et moi, la
trace de la nature, fendue par la charrue ou la hache, défrichée et
écrasée par tous les travaux agricoles, et néanmoins survivante çà et
là dans sa pureté primitive, il montrait, au contraire, la constante
intervention de l'homme et le travail superposé des générations. Au
lieu de la terre libre, c'était la terre disciplinée, contrainte à
servir, à obéir, à produire. Et cette terre avait été arrosée de sang
dans le passé, traversée par des troupe armées, protégée par la force
contre l'étranger, comme il convient à une marche de France, bénie
enfin par des prières. Un saint même, un saint populaire qui avait
introduit le miracle dans la vie courante, notre saint François de
Sales, s'y était agenouillé pour l'offrir à Dieu. Elle nourrissait les
vivants. En elle reposaient les morts.

Terre féconde, terre glorieuse, terre sacrée, il célébra sa triple
noblesse avec tant de clarté que, malgré moi, je le suivais.

--Et la maison, acheva-t-il, ne vois-tu pas la maison?

Je la cherchai sans plaisir et constatai que j'avais perdu l'habitude
d'orienter mon regard de son côté. Il était pourtant facile de la
découvrir, au bord de la ville, isolée, avec, en arrière, le beau
domaine rustique par lequel elle rejoignait la campagne.

La parole de mon père, comme les spirales d'un oiseau qui plane, avait
tournoyé sur le pays tout entier. Voici que, resserrant ses cercles,
elle s'abattit soudainement sur notre toit. Et il me détailla la
maison comme les traits d'un visage.

On ne l'avait pas bâtie d'un seul coup. Elle ne se composait autrefois
que du rez-de-chaussée.

--Tu as bien vu la date sur la plaque de la cheminée, à la cuisine,
1610.

Et je pensai: «ou 1670», prêt à répéter comme grand-père, dont la
réflexion me revint à la mémoire: «ça n'a aucune importance.» Mais je
n'osai pas risquer tout haut ce commentaire. Un siècle plus tard, nos
ancêtres enrichis surélevaient d'un étage, construisaient la tour.
Limitée par la ville, la propriété s'étendait vers la plaine que des
bois occupaient. Et les bois abattus faisaient place au jardin, aux
champs et aux prairies. C'était une lutte continuelle contre les
difficultés, la fortune et contre des ennemis sans cesse renouvelés.
Mon père croyait donc, lui aussi, aux ils de tante Dine? Pour un peu,
j'aurais souri, mais il ne m'en laissa pas le loisir. Chaque
génération à la tâche commune avait apporté son effort, et l'une ou
l'autre, celle du garde-française, celle du grenadier, sa contribution
d'honneur. La chaîne n'avait pas été interrompue. Cependant j'éprouvai
l'envie d'objecter:

--Et grand-père?

Que m'aurait-il répondu? Mais voici qu'il y répondait de lui-même,
sans amertume. Quelquefois cette chaîne s'était tendue à se rompre, et
la maison avait traversé de mauvais jours. Il la représentait fendant
las vagues comme un solide vaisseau dont la barre est maintenue par un
pilote sûr. Sa voix qui jadis se plaisait à nous raconter les exploits
des héros composait peu à peu, avec une exaltation croissante, une
sorte d'hymne à la maison. C'était le poème de la terre, de la race,
de la famille, c'était l'histoire de notre royaume et de notre
dynastie.

A mesure que les années se sont enfuies, loin d'en être affaibli, le
souvenir de cette journée prend mieux tout son sens à mes yeux. Mon
père avait mesuré le chemin que j'avais parcouru pour m'éloigner de
lui. Il voulait me reprendre, me ressaisir, me rattacher. Avant d'en
appeler à son autorité, il tenait de frapper mon imagination et mon
coeur, de les reconquérir sur leurs chimères, de leur proposer un but
capable de les émouvoir. Seulement, de toutes parts pressé par la vie
quotidienne, il lui fallait se hâter, il ne disposait que d'un jour
entamé déjà, de quelques heures fugitives pour entreprendre ma
transformation. Il pensait en une fois regagner son fils perdu, il
comptait sur son art incomparable de diriger les hommes, de les
subjuguer.

Ce qu'il dit pour me convaincre, pour m'arracher l'émotion qui me
livrerait, je le comprends maintenant et bien tard, ce dut être beau
comme un chant d'Homère. J'en eus pourtant l'intuition immédiate. Je
ne sais si jamais paroles plus éloquents furent prononcées que celles
qu'il m'adressa sur cette colline, tandis que le soir commençait
lentement de fleurir le ciel et de pacifier la terre. Je ne trouve pas
d'autre mot: il me faisait la cour comme un amoureux qui ne se sent
pas aimé et connaît que son amour seul apportera le bonheur. Mais d'un
père l'affection descend, elle exige que la nôtre monte vers elle. La
sienne, par un privilège unique dont sa fierté n'était pas atteinte,
montait vers moi, m'enveloppait, m'implorait.

Oui, réellement, je crois que mon père m'implorait et je demeurais
impassible en apparence, tandis que j'aurais dû l'arrêter avec un cri
où tout mon être se fût jeté. Je n'étais pas impassible cependant. Il
y avait dans le son de sa voix trop de pathétique pour que ma
sensibilité, éveillée de bonne heure, n'en fût pas toute secouée.
Mais, par une contradiction singulière, ce que cette voix remuait en
moi, c'était précisément le désir, tous les désirs qu'elle voulait
chasser. Elle chantait les pierres de la maison bâtie pour triompher
du temps, l'abri du toit, l'union de la famille, la force de la race
qui se maintient sur le sol, la paix des morts que Dieu garde. Et
tandis que vibrait ce cantique, j'en entendais très distinctement un
autre que, pour moi seul, composaient la musique du vent vagabond,
l'immensité des espaces inconnus, la parole du pâtre qui s'en allait à
la montagne, et les fleurs de pommier qui avaient ruisselé sur mon
visage le premier jour de mon amour, et le rire de Nazzarena, et
l'ombre aussi, l'ombre désespérante du châtaignier sous lequel elle
avait passé.

Un instant, mon père se crut vainqueur. Ses yeux perçants qui me
fouillaient venaient de découvrir mon trouble. Par un besoin de
franchise, je me détournai en silence, et il comprit que j'étais loin
de lui. Sa voix cessa de retentir. Je le regardai à mon tour, surpris
de ce soudain silence, et je vis la tristesse l'envahir comme l'ombre,
l'ombre désespérante qui, du creux des vallées, gravit lentement les
sommets quand c'est l'approche de la nuit.

... Père, aujourd'hui j'interprète votre tristesse. Seul, j'ai refait
le pèlerinage du Malpas, et seul je vous entendais mieux. Vous songiez
à vos deux fils aînés qui, brûlés de sacrifice, s'en iraient au loin,
pour le service divin et pour celui de la patrie. Vous songiez à votre
chère Mélanie qui, attirée par le dur calme du cloître, attendait
l'heure de sa majorité. Les branches maîtresses de l'arbre de vie que
vous aviez planté se détachaient du tronc. Vous comptiez sur moi pour
continuer votre oeuvre, et je vous échappais. A vous seul, vous aviez
soutenu la maison chancelante, et la maison, en vous accablant de
travail et de souci, vous écartait des vôtres. C'est le malheur des
nécessités matérielles: elles ne laissent pas assez de temps pour la
direction des âmes. Mais le temps, vous pensiez le soumettre à force
de virile tendresse pour moi, et d'éloquence. En une promenade, en une
leçon, vous aviez espéré regagner le terrain perdu, sans toucher au
respect de votre père. C'est un coeur obscur que le coeur d'un enfant
de quatorze ans, surtout quand l'amour y est trop tôt venu. Je sentais
l'importance de votre enseignement et cependant je méditais de m'y
soustraire. Moins le terme de liberté était clair pour moi, plus il me
fascinait et m'attirait. Toute cette musique que j'entendais, c'était
la sienne...

L'échec de mon père se traduisit par un geste. Dans son chagrin de ne
pouvoir me reconquérir, il me saisit tout à coup par les deux bras
comme s'il voulait m'enlever de terre et marquer sa possession.

--Mais comprends-moi donc, pauvre petit, me dit-il. Il faut bien que
tu me comprennes. Il y va de ton avenir.

--Père, vous me faites mal, fut toute ma réponse.

Je mentais, car son étreinte ne m'avait causé que de la surprise. Il
essaya d'en plaisanter:

--Oh! voyons, ce n'est pas vrai. Je ne t'ai fait aucun mal.

--Si, c'est vrai, insistai-je méchamment.

Alors, avec bonté, il s'en excusa presque:

--Je ne l'ai pas voulu.

Ah! je pouvais être fier de moi! Cette force que je redoutais, elle
m'avait supplié au lieu de me briser: elle ne m'avait pas vaincu.

Sans doute pour écarter de mon esprit toute fâcheuse interprétation de
son geste, il me posa la main sur la tête, et bien qu'il n'appuyât
pas, je sentis qu'elle pesait. Quelques années auparavant, grand-père
m'avait investi, par la même imposition, de la propriété de toute la
nature.

--Rentrons, ordonna mon père. Rentrons à la maison.

Il disait: la maison, comme moi. Jusqu'alors cette expression était
trop habituelle pour me frapper. Cette fois elle me frappa.

Sur le chemin du retour, nous entendîmes les détonations des boîtes
qu'on tirait en l'honneur des élections.

--Déjà! fit-il. La liste Martinod est élue.

La déconvenue de sa vie publique s'ajoutait à sa déception paternelle.
Il inclina le front, mais ce ne fut qu'un instant.

Le clocher d'un village voisin sonna l'Angélus. Un autre, puis un
autre lui répondirent. Ils se transmettaient la sérénité du soir et de
la prière qui, par eux, se répandait sur toute la campagne.

Pour les écouter mieux, mon père s'arrêta, et il sourit. Par ce rappel
apaisant de l'Annonciation Dieu lui parlait, et sans doute il reprit
confiance.

--Marchons vite, me dit-il: ta mère pourrait s'inquiéter de notre
retard.

Moi, je songeais:

«Un jour je partirai. Un jour je serai mon maître, comme grand-père. »

VII

LE PREMIER DÉPART

Peu de jours après cette promenade manquée, et peut-être même le
lendemain, je voulus entrer dans la chambre de ma mère pour y chercher
un livre de classe oublié, et je tournais déjà le loquet de la porte,
lorsque j'entendis deux voix. L'une, celle de ma mère, était familière
à mon oreille: mais son accent était presque nouveau pour moi, à
cause de la fermeté qui se mêlait à sa douceur habituelle; petits,
elle nous parlait quelquefois ainsi quand elle exigeait de nous un peu
plus d'attention et de travail pour terminer nos devoirs ou apprendre
nos leçons. Quant à l'autre, elle devait appartenir à un étranger, et
même à un quémandeur, car elle me parvenait assourdie, voilée,
douloureuse. Quel était ce visiteur, que ma mère recevait chez elle,
et non au salon? Je n'osais pas ouvrir, ni lâcher la poignée que je
tenais et qui, en retombant, eût révélé ma présence, et je restai là,
immobilisé par ma timidité et ma curiosité ensemble, écoutant le
dialogue qui s'échangeait.

--Je t'assure que tu te trompes, disait ma mère. Cet enfant traverse
une crise: il n'est pas différent de ses frères et soeurs, il n'est
pas éloigné de nous.

--Le fossé est plus profond que tu ne crois, Valentine, répliquait
l'autre voix. Je sens que je le perds. Si tu l'avais vu au Malpas,
comme il se rebiffait, comme il résistait à mes exhortations, presque
à mes objurgations!

--C'est un enfant.

--Un enfant trop avancé. Je ne démêle pas encore ce qui le sépare de
nous: je le saurai. Ah! tu as beau tâcher de me tranquilliser, ma
pauvre amie: mon père a pu achever sa guérison, il y a trois ans, en
le menant au grand air, il ne nous l'a pas rendu tel que nous le lui
avions confié, il lui a changé le coeur, et c'est dans l'enfance que
le coeur se fait. Cet enfant n'est plus à nous.

Cet enfant n'est plus à nous: je tirai d'une telle déclaration une
sorte de vanité. Je n'étais à personne, j'étais libre. La liberté, que
grand-père n'avait pu conquérir, même dans le sang des journées de
Juin, du premier coup m'appartenait.

J'avais reconnu la voix de mon père, et c'est de moi qu'il était
question. Mais pourquoi mes parents intervertissaient-ils leurs
attitudes à ce point que j'avais hésité à les reconnaître? Je les
considérais comme immuables. Ma mère, pour un rien, se tourmentait.
Quand le vent soufflait ou que grondait le tonnerre, même au loin,
elle ne manquait pas d'allumer la chandelle bénite. Son ombre,
derrière la fenêtre de sa chambre, annonçait qu'elle guettait le
retour des absents. Elle ne goûtait un peu de paix que lorsque nous
étions tous rassemblés autour d'elle, ou bien encore dans la prière,
car elle vivait très près de Dieu. Il arrivait parfois que mon père la
plaisantait sur ses perpétuelles inquiétudes. Pendant ma maladie, et
plus anciennement, pendant que la maison fut mise en vente, c'était
lui, toujours lui qui relevait son courage de femme, qui lui
garantissait l'avenir, qui lui rappelait la constante protection de la
Providence. Je ne les imaginais pas autrement, et voici que les rôles
étaient renversés: ma mère remontait mon père découragé.

Je me serais dégoûté moi-même si j'avais écouté aux portes. Poussé par
mon amour-propre mêlé à mon sentiment de l'honneur, je n'eusse pas
hésité à pénétrer dans la pièce, sans les paroles suivantes qui furent
prononcées par mon père et qui me clouèrent sur place, le loquet en
main, sans qu'il me fût possible d'avancer ni de reculer, tant j'étais
saisi et captivé:

--Il se passe entre moi et lui ce qui s'est passé jadis entre mon père
et moi. Le même drame de famille.

--Oh! que dis-tu, Michel?

--Oui, mon père avait raison de le rappeler le jour où j'ai trouvé
François chez lui, où François s'est déclaré pour lui, contre moi, le
malheureux! Quand j'étais petit, j'ai subi, moi aussi, l'influence de
mon grand-père. Seulement, elle s'est exercée dans un autre sens. Il
avait été président de Chambre à la Cour. Rentré chez lui, à l'âge de
la retraite, il se plaisait à cultiver le jardin. C'est lui qui a
planté la roseraie. Il m'apprit l'importance, la beauté, oui, la
beauté de l'ordre qu'on impose à la nature et à soi-même. Je lui dois
peut-être d'avoir su diriger, dominer ma vie. Et mon père, qui ne
s'intéressait qu'à sa musique et à ses utopies, se moquait de nous: «
Il fera de cet enfant un géomètre», assurait-il. Lui, il a fait de mon
fils un révolté.

Et avec amertume, il ajouta:

--Un père ne doit, dans sa maison, abandonner son autorité à personne.
Pour soustraire François à cette influence qui l'emporte sur la
mienne, je n'hésiterais pas à le mettre plutôt en pension. Ce ne
serait que devancer d'un an ou deux le parti que nous avons pris pour
nos aînés. Et les études de notre collège deviennent d'ailleurs
insuffisantes.

--C'est une charge de plus, objecta ma mère.

--La fortune est peu de chose auprès de l'éducation.

Ainsi j'appris comment on songeait sans moi à disposer de mon avenir.
La pension, la prison, me punirait de mon indépendance. Je fus tout
d'abord atterré, puis, dans mon orgueil, je refusai d'accuser le coup.
Ne serait-ce pas reconnaître l'attrait de la maison? Puisqu'on
envisageait l'hypothèse de mon départ, je préviendrais ce complot et
demanderais moi-même à partir. Oui, ce serait la punition que
j'infligerais à mes parents. A mes parents seulement?

Je ne pouvais demeurer là au risque d'être surpris, et quelle honte
alors! J'achevai donc de tourner la poignée, et j'entrai. J'entrai
comme un personnage important, me raidissant contre l'émotion qui
m'étreignait.

--Je viens chercher un livre, déclarai-je pour justifier ma présence.

Mon père et ma mère, assis en face l'un de l'autre, me regardèrent,
puis échangèrent un regard. Je trouvai mon ouvrage sur la table qu'une
main diligente avait rangée, en hâte je m'en emparai et voulus m'en
aller.

--François! appela ma mère.

Je m'approchai d'elle avec le visage renfermé que je m'étais composé
pour résister aux larmes.

--Ecoute, mon petit, me dit-elle, --et dès qu'on me traitait de petit,
je me redressais, --il faut toujours obéir à ton père.

--Mais je l'écoute bien.

Obéir! ce mot m'était odieux. Mon père me fixait de ses yeux perçants
qui me gênaient comme si je sentais la pointe de leur rayon. Il parut
hésiter, et sans doute il hésita entre le désir d'une explication et
le sentiment de son inutilité. De sa voix redevenue naturelle, et
partant autoritaire, il se contenta de me témoigner sa confiance:

--Nous parlions de toit précisément, ajouta-t-il.

--Oui, de toi, répéta ma mère un peux anxieusement.

Et je subis une sorte d'interrogatoire:

--Que feras-tu plus tard? me demanda mon père; y songes-tu
quelquefois? Quelle vie aimeras-tu mener? Tu es en avance sur les
gamins de ton âge. Tu as déjà des goûts, des préférences. As-tu, comme
tes frères, choisi ta vocation?

Ma vocation? Je m'y attendais. On en parlait souvent à la maison, et
chacun devait remplir fidèlement la sienne. Pendant ma maladie, et au
début de ma convalescence, avant mes sorties avec grand-père, j'avais
souvent pensé et même proclamé que, plus tard, moi aussi, je serais
médecin. Je n'imaginais pas destin plus beau. J'avais causé à la
cuisine avec les paysans qui réclamaient le docteur, la bouche tordue
d'angoisse, et rencontré dans l'escalier le défilé des malades qui
s'en venaient à la consultation avec des mines basses et s'en
retournaient ragaillardis. Bien que j'eusse cessé d'en parler, on
admettait chez nous que je continuerais mon père.

--Je ne sais pas, répondis-je en me dérobant.

--Ah! reprit-il, étonné et déçu. Je croyais que tu voulais être
médecin.

--Oh! non, déclarai-je, subitement décidé par mon désir de
contradiction.

Il n'insista pas avantage sur cette succession qu'il avait caressée:

--En somme, tu as le temps de choisir. Avocat peut-être? on défend de
belles causes. Ou architecte? on bâtit des maisons, on restaure celles
qui tombent, on construit des écoles, des églises. Nous n'avons pas
ici de bons architectes. C'est une place à prendre.

Tout à tour, il vantait les professions qu'il me citait et qui
m'eussent retenu dans ma ville natale. Alors me vint l'idée perfide de
me séparer définitivement de la maison, d'achever la conquête de ma
liberté. Je cherchai un état qui m'obligeât à m'éloigner. Il n'y avait
dans le pays ni mines ni établissements de métallurgie.

--Je serai ingénieur, affirmai-je.

Je venais de le découvrir et je savais assez vaguement en quoi cela
consistait. Pour Etienne, on avait agité la question en famille.

--Vraiment? dit mon père sans insister. Nous en reparlerons.

--Seulement, ajoutai-je la tête basse sans regarder personne, un peu
étonné de vois comme les choses s'enchaînaient, seulement il faudrait
une autre préparation que celle du collège.

--Ton collège ne te suffit pas?

--Oh! ce sont de braves gens, repris-je avec mépris. Mais pour les
études, ça n'est guère brillant.

Mon père fit: ah! sans plus. Relevant les yeux, je constatai sa
surprise qui me fut agréable comme une victoire. Et peut-être aurais-
je pu découvrir sur ses traits une autre expression que celle de la
surprise. Je lui fournissais l'occasion de se débarrasser de moi selon
le désir que je lui prêtais; pourquoi ne se hâtait-il pas d'en
profiter? Il se tourna vers ma mère qui me parut chagrinée:

--Cela demande réflexion, conclut-il.

Comment peut-on, si tôt, éprouver une sorte de plaisir à tourmenter
ceux qui nous aiment? La gravure de ma Bible qui représente le retour
de l'enfant prodigue m'avait-elle donc appris les inépuisables
ressources de l'amour paternel? Mon père me paraissait si fort que je
ne pouvais craindre de lui faire du mal. Dans la vie, ce sont toujours
les mêmes sur lesquels on s'appuie, dont on use et dont on abuse sans
les laisser respirer, et l'on ne se dit pas qu'ils sentent aussi la
fatigue, car ils ne se plaignent jamais. Et, comptant sur leur santé
et leur énergie, on croit que l'on aura toujours le temps, au besoin,
de leur donner une petite compensation.

La plainte de mon père, je l'avais pourtant discernée à travers la
porte, et le son altéré de sa voix m'en avait livré la profondeur. Je
me demande même si cette plainte, loin de m'attendrir, ne le diminuait
pas à mes yeux accoutumés à le considérer comme un invincible chef,
n'altérait pas en moi l'image que, dès mes premiers regards
intelligents, il y avait déposée.

Les grandes vacances qui suivirent n'apportèrent pas, cette année-là,
leur habituelle diversion de gaieté. Le départ de Mélanie pour le
couvent, et celui d'Etienne, si jeune, pour le séminaire, étaient
devenus officiels. Ils attendraient le mois d'octobre: mon père
conduirait sa fille à Paris en même temps qu'il me placerait au
collège où mes deux frères aînés avaient terminé leurs études, car
j'avais obtenu gain de cause, et ma mère accompagnerait son fils à
Lyon. Ces nouvelles répandaient sur nos réunions et nos jeux une
teinte de tristesse que les intéressés tâchaient vainement à
éclaircir. Tante Dine, un peu alourdie, traînait maintenant les pieds
dans l'escalier, se mouchait bruyamment, priait très fort avec une
certaine violence qui devait secouer les saints dans le paradis, et
marmonnait: que votre volonté soit faite, d'un ton qui ne pouvait
passer pour celui de la soumission. Grand-père s'enfermait dans sa
tour, jouait du violon en tremblant légèrement, ce qui ajoutait des
notes, sortait à la tombée du soir sans prévenir personne, et semblait
vivre dans l'ignorance et dans l'indifférence de tous les événements
de famille. Quand il me rencontrait, il se contentait de cette
exclamation qu'il accompagnait de son petit rire:

--Ah! te voilà, toi!

Tandis qu'il n'arrêtait aucun de mes frères ou soeurs au passage. Mais
ce rire ne sonnait pas franc: mon oreille percevait que notre
séparation lui pesait. Je me serais volontiers précipité vers lui s'il
n'avait eu l'air de se moquer de tous les chagrins du monde. L'ombre
de mon père était toujours entre nous. Aucune consigne ne m'enjoignait
de l'éviter; notre séparation s'accomplissait tacitement. Nous
n'osions pas afficher notre complicité. Un jour cependant il ajouta:

--Alors, tu vas à Paris?

--Oui, grand-père, à la rentrée.

--Tu as de la chance. A Paris, on se sent plus libre qu'ailleurs. Tu
verras.

Se moquait-il encore? Paris, c'était, pour moi, l'internat, la prison.
Et d'ailleurs, ne m'avait-il pas souvent répété que les grandes villes
sont empoisonnées et qu'il n'y a de bonheur qu'aux champs? Il se
souciait bien peu de logique.

Mon prochain départ, ce départ que j'avais réclamé par orgueil et qui
m'inspirait une répulsion contre laquelle je me raidissais, faisait
peu d'effet à la maison, --ce qui m'irritait dans mon amour-propre, -
- et se perdait dans ceux de mes frères et de Mélanie, comme un petit
bateau dans le sillage des grands navires. Bernard, sorti de Saint-Cyr
avec un numéro de choix qui lui donnait l'infanterie de marine, s'en
irait à Toulon, où il s'embarquait un peu plus tard pour le Tonkin.
Or, sa première parole, à son retour, avait été celle-ci que je lui
avais entendu dire à tante Dine, accourue en soufflant pour lui ouvrir
la porte:

--On ne peut savoir le plaisir que j'éprouve à tirer le cordon de
cette sonnette.

Alors, pourquoi demandait-il la Chine? Et de même Etienne et Mélanie
échangeaient d'étranges confidences.

--Pourras-tu partir? demandait Etienne à sa soeur. On est si bien ici.
Moi, il y a des jours où je ne sais plus.

Et Mélanie, les yeux illuminés, répliquait:

--Il le faut bien, puisque Dieu m'appelle.

Et presque gaiement elle achevait:

--Mais j'emporterai des mouchoirs, au moins une douzaine, parce que je
sens bien que je verserai toutes les larmes de mon corps.

Pourquoi, mais pourquoi donc cette rage de s'en aller quand on se
déclare si heureux à la maison? Et moi-même, pourquoi tant souffrir à
l'avance de la quitter puisque je m'y découvrais incompris et délaissé
et puisque j'avais résolu de partir?...

Un soir de la fin d'août, notre ami, l'abbé Heurtevent, vint nous voir
avec une face de carême, si longue et si calamiteuse que nos
attendîmes tous l'annonce d'une catastrophe. Ma mère en hâte nous
compta:

--Monsieur l'abbé, que se passe-t-il, pour l'amour de Dieu?

--Ah! madame, Monseigneur est mort.

Je fus seul à croire, avec grand-père, au décès de son supérieur
hiérarchique. Les autres ne s'y trompèrent pas et déplorèrent la perte
du comte de Chambord que l'on savait malade de l'estomac depuis
plusieurs jours, ou plutôt, au dire de notre abbé, empoisonné par des
fraises. Tante Dine surtout manifesta un désespoir tumultueux, dont
mes soeurs entreprirent de la consoler, et mon père prononça cette
courte oraison funèbre qui me parut manquer de coeur:

--C'est un malheur pour la France, qu'il eût sagement gouvernée. Mgr
le comte de Paris lui succède: les deux princes se sont réconciliés
et c'est l'achèvement de cette noble vie. Mais qu'avez-vous, l'abbé?

Plus encore que tante Dine, l'abbé paraissait inconsolable. Grand-
père, qui de moins en moins manifestait ses opinions politiques depuis
l'affaire des listes électorales, ne put retenir sa langue en cette
occasion:

--Vous ne voyez donc pas que ses prophéties l'étouffent. Il songe à
l'abbaye d'Orval et à la soeur Rose-Colombe. Pas moyen de hisser son
jeune prince sur le trône! Le voilà qui meurt pour avoir mangé trop de
fruits. Et le nouveau prétendant n'est guère plus frais que l'ancien.

--Père, je vous en supplie! protesta mon père.

L'abbé effondré et gisant au fond d'un fauteuil redressa tout à coup
les lignes brisées de son corps qui s'allongea démesurément, au point
que l'on put croire qu'il grimpait sur un meuble pour vaticiner, et
d'une voix tonnante il affirma sa foi:

--Le roi est mort. Vive le roi! Et les lis refleuriront.

--Ils refleuriront, répéta tante Dine convaincue.

Paralysé dans sa vie publique, mon père reportait visiblement sur nos
avenirs ses ambitions: il s'achevait en nos. Seul je m'excluais de sa
sollicitude, mis en défiance depuis les insinuations de Martinod. Sans
peine, je continuais d'accumuler des griefs. Ainsi je me refusais à
tenir mon départ, ce départ qui était mon oeuvre, pour moins important
que celui de Bernard pour les colonies, d'Etienne pour le séminaire,
ou de Mélanie pour le couvent de la rue du Bac où les Filles de la
Charité passent le temps de leur noviciat. Celui de Mélanie surtout me
faisait du tort parce qu'il coïncidait avec le mien. Les visites que
l'on rendait à ma mère à l'occasion de l'«holocauste» de ma soeur,
ainsi que s'exprimait Mlle Tapinois, m'exaspéraient: il n'y était
point question de moi, personne ne plaignait mes parents de me perdre,
je passais inaperçu, je m'en irais par-dessus le marché. Et grand-père
lui-même ne prenait aucune mesure pour me retenir, ou tout au moins
pour me témoigner ses regrets.

Le jour de la séparation arriva, un jour gris, pluvieux, conforme à la
tristesse qui pesait sur la maison. La rieuse Louise s'attachait en
pleurant aux pas de Mélanie qui ne quittait point ma mère. On disait
des choses insignifiantes. Personne ne prononçait des paroles
appropriées, et le temps avançait. Il fallut se mettre en route pour
la gare. On y songea longtemps à l'avance, ma mère ajoutant à ses
inquiétudes celle de l'heure.

Grand-père ni tante Dine ne devaient prendre part au cortège. Le
premier redoutait les effusions, et tante Dine s'excusa auprès de
Mélanie: elle ne pouvait pleurer en silence et préférait la solitude
où l'on peut librement se livrer à son chagrin sans causer
d'esclandre, et ce disant, elle commença de se lamenter avec bruit.

Je montai avec ma soeur dans la chambre de la tour.

--Au revoir, grand-père, murmura Mélanie.

--Adieu plutôt, ma petite.

--Non, grand-père, au revoir, dans le ciel où nous irons tous.

Il esquissa un geste vague qui signifiait trop clairement: «Je ne
veux pas contrarier tes illusions», et il ajouta:

--Tu suis ton idée, tu as raison. Donc, au revoir dans la vallée de
Josaphat.

Pour moi, il ne manifesta pas plus d'attendrissement.

--Allons, mon petit: que Paris te soit propice!

Nous sortîmes ensemble, les derniers. Mélanie embrassa la vieille
Mariette qui murmurait: «Est-il possible?» et franchit le seuil de la
porte. Elle se retourna deux fois vers la maison, et la seconde fit un
signe de croix. Nous entendîmes le gémissement de tante Dine enfermée.

A la gare, nous arrivâmes en avance, et il nous fallut traîner dans la
salle d'attente et sur le quai. Mon père s'occupait des places et des
bagages. Quelques amis de la famille qui s'étaient dérangés pour ces
adieux nous rejoignaient avec des mines affligées et des paroles de
compassion. Nous dûmes subir ainsi Mlle Tapinois que je n'imaginais
plus autrement qu'en toilette de nuit et un bougeoir à la main, depuis
que je l'avais reconnue en vieille colombe dans les Scènes de la vie
des animaux, et M. l'abbé Heurtevent qui se voûtait et ne prédisait
plus que les malheurs depuis la mort de son monarque. Rien ne pouvait
s'accomplir sans que toute la ville s'en mêlât. Mariages, départs et
morts, le public en exige sa part. Ma mère remerciait avec politesse
ce monde qui la gênait bien: elle aurait souhaité d'être seule avec
sa fille et je voyais qu'elle était au martyre. Les derniers instants
passés en commun s'enfuyaient. Louise, Nicole et Jacquot formaient une
grappe suspendue à Mélanie. Bernard essayait d'animer la conversation,
mais ses plaisanteries faisaient long feu. Quant à Etienne, absorbé,
il songeait sans doute que ce serait bientôt son tour, ou bien il
priait.

Lorsque le moment fut venu, ma mère voulut passer après tous les
autres, et tint sa fille sur sa poitrine sans un mot, puis, rompant
l'étreinte, elle lui glissa tout bas:

--Mon enfant, je te bénis.

J'étais auprès d'elle, attendant mon tour de lui dire adieu. Je me
représentais la bénédiction des parents comme un acte solennel, tel
que je l'avais vue sur des gravures; elle se donnait en un clin
d'oeil et sans même lever la main.

Sauf les démonstrations de Mlle Tapinois, de l'abbé et de quelques
autres personnes qui avaient tenu à prononcer des paroles mémorables,
on aurait cru qu'il s'agissait d'un départ tout ordinaire. Le train
s'ébranla. Monté le dernier, je me trouvai le plus rapproché de la
portière. Mon père m'invita à laisser ma place à ma soeur. Je fus
blessé de cette invitation qui ressemblait trop à un ordre. Sans doute
j'aurais dû penser de moi-même à m'effacer.

Mélanie pencha la tête au dehors, sans crainte de la pluie qui
tombait. Elle agitait le bras, puis, la voie décrivant une courbe,
elle rentra dans le compartiment avec les yeux rouges, mais ce fut
pour gagner rapidement l'autre fenêtre. Je compris qu'elle cherchait
la maison que, de ce côté-là, on pouvait apercevoir. Après quoi, elle
s'assit et se cacha le visage dans les mains. Comme elle demeurait
ainsi sans bouger, mon père la prit doucement:

--Tu sais, ma petite, si tu as trop de chagrin, je te ramènerai.

Elle se redressa, toute ruisselante, et dans un sourire navré protesta
:

--Oh! père, c'est bien ma vocation. Seulement, j'ai été si heureuse
ici, et ne plus revoir la mère, ni la maison, c'est dur.

--Et pour nous? dit mon père.

Il se détourna. Peut-être si je m'étais rendu compte de son
attendrissement, aurais-je moins souffert, dans mon coin, de me croire
oublié. Mais comme il domptait sa douleur, je pus me ronger à l'aise.
Ma soeur en s'en allant suivait son idée, selon le mot de grand-père,
tandis qu'on m'envoyait en prison. Je ne pensais plus que je l'avais
demandé. Mais, à la maison, n'étais-je pas aussi un prisonnier? Et,
dans ma révolte, m'excitant avec l'image de Nazzarena sur le grand
chemin, les cheveux mêlés au soleil et le rire aux dents, je me
répétais cette phrase que rythmait la marche du train:

«Je veux être libre. Je veux être libre.»

LIVRE IV

I

L'ÉPIDÉMIE

Je me préparais à la liberté par des années de réclusion, dont je ne
transcrirai pas l'histoire après tant d'autres petits révoltés. Jamais
je ne pus m'accoutumer à cet internat que j'avais réclamé dans un
accès d'orgueil que pour rien au monde je n'eusse désavoué. Cependant
je passais pour un bon élève, à qui l'on ne reprochait qu'un peu de
réserve ou de dissimulation. Je souffris effroyablement de mon départ.
Au dortoir je pleurai, la tête enfouie dans mes couvertures, jusqu'à
ce que je ne me plaignis à personne.

Mes parents purent croire que j'acceptais ma nouvelle vie sans
difficulté. Régulièrement, mon père m'écrivait, et longuement; cette
correspondance représentait sans doute pour lui un surcroît
d'occupations dont je ne lui savais aucun gré. Par amour-propre,
j'écartais toutes les avances qu'il me faisait. Ignorant des
insinuations de Martinod, comment aurait-il deviné que j'apercevais
partout des injustices à mon égard, des marques de préférence pour mes
frères? Je dénaturais systématiquement phrases, sentiments, pensées.
Ecartait-il, dans sa virile tendresse, pour ne pas m'amollir, les
témoignages affectueux, je l'accusais de dureté. S'y laissait-il
aller, au contraire, c'était pour me donner le change et mieux
m'imposer son autorité que je grossissais au point de la supposer
partout et dont la soi-disant persécution m'était insupportable. Je
répondais plutôt à ma mère et il ne m'en adressa jamais l'observation.
Cependant il le remarqua: plusieurs de ses lettres en portèrent la
trace: «Je sais, me disait l'une d'elles, que tu n'aimes pas à te
confier à ton père...» Et ma mère, qui l'avait remarqué pareillement,
ne manquait aucune occasion de me parler de lui, de me vanter sa bonté
par-dessus tous ses autres mérites, de l'imposer à mon souvenir, ce
qui m'exaspérait. S'il se rendait compte de ma patiente et tenace
hostilité, il n'en soupçonnait pas la cause. Ainsi le fossé, qu'un
élan eût aisément franchi au début, s'élargissait entre nous.

Cette tension de mon esprit me communiquait une grande ardeur au
travail. Je réussissais brillamment, avec indifférence, et mes succès
contribuaient à tromper ma famille, qui y découvrait la preuve de mon
acceptation et de ma nouvelle discipline. Un _bon élève_, comme le
mentionnaient mes bulletins, ne pouvait être qu'un brave enfant et la
joie de son foyer. Tante Dine, d'une écriture malhabile, m'adressait
d'énormes compliments qui célébraient mon affection filiale. De grand-
père je ne recevais rien.

Mais qu'étaient ces résultats positifs auprès du drame intérieur qui
se jouait en moi? Je me relâchai peu à peu des pratiques religieuses,
et me composai pour moi-même une sorte de mysticisme où je pris
l'habitude de me réfugier. Mon imagination me remplaça mes promenades
dans les bois et les retraites sauvages et jusqu'à mes rencontres avec
Nazzarena par une notion quasi abstraite de la nature et de l'amour,
où je goûtais des joies intenses. Je me composais des paysages
élyséens et des passions idéales. J'étais à l'âge où l'on se meut avec
le plus d'aisance dans les chimères de la métaphysique: les idées se
confondent avec le coeur, et la sensibilité, pour bondir, n'a pas
encore besoin du tremplin de la réalité. Dans le rêve, j'étais mon
maître; en attendant celle de la vie, j'avais découvert
l'indépendance de notre cerveau, et qu'elle peut suppléer à tout ce
qui nous manque. Enfin je me jetai dans la musique comme dans une eau
qui prend notre forme: malléable et comme liquide, elle se prêtait à
tous mes désirs avec une docilité qui m'émerveillait. J'avais retrouvé
le _Freischütz_ et _Euryanthe_, la forêt dont les allées se perdent.
Elle était plus belle et surtout plus vaste que celle où, jadis, je
m'étais éveillé à la vie latente des choses. J'escaladais aussi des
montagnes plus hautes et plus inaccessibles que celles où le berger
menait son troupeau. Et parfois la douceur lancinante des notes que
j'arrachais à mon instrument me rappelait l'inoubliable lamentation du
rossignol amoureux de la rose: _Je m'égosille toute la nuit pour
elle, mais elle dort et ne m'entend pas_. Pour elle? je ne savais pas
son nom, je ne connaissais pas son visage, mais qu'elle existât je
n'en doutais point. Et, phénomène singulier, ce n'était déjà plus
Nazzarena, comme si la fidélité était encore une chaîne à briser.

Avec le secours de la musique ou celui de la pensée, je me
construisais un palais où nul n'était admis à me visiter: on me
croyait présent et simplement distrait quand j'avais gagné ma
solitude, le seul lieu où je fusse véritablement moi-même. Cette
faculté de concentration m'interdisait l'amitié. Aucun camarade ne fut
admis à se lier avec moi, de sorte que la famille même contre laquelle
je m'insurgeais me représentait l'humanité à elle seule.

Ainsi toutes les graines jetées pendant ma convalescence germaient en
moi, à quelques années d'intervalle. J'étais libre en dedans et
personne ne s'en doutait. Mes parents étaient satisfaits de mes places
et de ma conduite. Je passais pour tranquille, doux et sage, et à
l'abri de cette réputation je me laissais couler paisiblement dans un
heureux état où je ne reconnaissais plus d'autre loi que la mienne et
qui devait approcher de l'anarchie. Je sacrifiais aux contingences,
mais elles comptaient si peu auprès de ma vie intérieure. Quand je
retournais chez moi, aux vacances, mon indifférence, ma froideur
surprenaient, contristaient les miens. Ils l'attribuaient, ne pouvant
la comprendre, à de la timidité, de la retenue qui étaient dans mon
caractère, et ils se multipliaient pour me contraindre à rentrer dans
la voie naturelle, ce qui n'aboutissait qu'à m'éloigner davantage. Le
rire de Louise, qui était maintenant la fleur de la maison, ne me
dégelait pas plus que les exhortations martiales et pour moi agaçantes
de Bernard en congé. Et quant à mes deux cadets, Nicole et Jacquot, je
leur inspirais une certaine crainte, de sorte qu'ils m'évitaient:
après les avoir découragés, il ne me restait qu'à me froisser de leurs
mauvaises dispositions et je n'y manquai point. Tante Dine, cherchant
une explication flatteuse de mon changement d'humeur, avait trouvé
celle-ci:

--Il est si distingué!

Mon père, quand il me tenait et qu'il disposait d'un peu de temps,
essayait sous toutes les formes de reprendre avec moi la conversation
que nous avions eue sur la colline du Malpas, le jour des élections.
Il me voyait, avec un secret déplaisir que je sentais et qui, par
esprit de contrariété, m'ancrait dans mon attitude, fermer les yeux
sur tout ce qui appartenait au domaine de l'observation, que ce
fussent l'histoire, le passé, la tradition, les lois, les moeurs,
l'existence pratique et quotidienne, pour me confiner dans les études
abstraites, la philosophie, les mathématiques, ou m'absorber plus
complètement encore dans la musique, monde imprécis et sans lignes
arrêtées dont il redoutait les mirages. Atteint par le départ de
Mélanie et d'Etienne, par l'absence de Bernard qui n'était revenu
passer quelques mois à la maison que pour repartir à destination du
Tonkin où la guerre ne finissait pas, il aurait souhaité de causer
intimement avec moi, de me reprendre, de m'orienter. Je l'écoutais
courtoisement, je lui répondais à peine, et il ne pouvait se méprendre
à mon silence ou à mon air distant. Il ne cessait de me montrer, dans
toutes les professions, dans tout le cours de l'existence humaine, la
supériorité que distribue une vision nette des réalités. Ce qu'il dut
dépenser d'intelligence, de tact, de diplomatie même dans cette
poursuite où je me dérobais sans cesse, je m'en rends compte par le
souvenir. Nicole et Jacquot grandissant nous accompagnaient dans ces
promenades qui me pesaient et m'en rappelaient d'autres plus chères;
ils s'intéressaient à cette conversation qui tournait presque au
monologue, et plus tard j'ai retrouvé sur eux l'empreinte de cet
enseignement dont ils ont tout naturellement bénéficié, tandis que j'y
voulus être réfractaire. Quelquefois, je retrouvais dans la voix,
soudain plus impérieuse, cet accent qui, dans un jour fameux, m'avait
secoué jusqu'aux moelles, et je m'attendais à l'entendre comme alors:
_Mais comprends-moi donc, pauvre petit! Il faut bien que tu me
comprennes. Il y va de ton avenir..._ Puis la voix irritée se
modérait, ou bien elle se taisait. Mon père avait mesuré l'inutilité
de sons insistance.

Je savais aussi me dérober affectueusement aux sollicitations de ma
mère, qui recherchait mes confidences et qu'affligeait ma tiédeur
religieuse:

--Tu ne pries pas assez, me disait-elle. Tu ne sais pas comme c'est
nécessaire. C'est ce qu'il y a de plus vrai au monde.

Cependant j'avais habilement réussi à me rapprocher de grand-père sans
éveiller de soupçons. Nous faisions de la musique ensemble. Il
tremblait un peu, et son violon semblait chevroter. Ou bien nous
discutions des heures entières sur une sonate ou une symphonie. Ainsi
l'avais-je admiré jadis, au Café des Navigateurs, s'isolant avec Glus.
Si l'un ou l'autre voulait se mêler à notre conversation, nous le
toisions avec impertinence comme un profane incapable d'un avis
sérieux. La musique ne pouvait avoir de signification que pour nous:
elle nous appartenait et par elle nous rétablissions notre ancienne
intimité.

J'atteignis ainsi le début de ma dix-huitième année, lorsque survint
l'événement qui devait décider de ma vie. Les baccalauréats m'avaient
couvert d'honneur, et je me préparais à l'École Centrale depuis un an,
sans une attraction particulière, et même avec un détachement parfait.
Un certain goût pour les sciences naturelles, volontairement délaissé,
avait quelque temps donné à mon père l'illusion que je reviendrais à
mes projets d'enfant et le continuerais lui-même un jour. Mais j'avais
choisi la carrière d'ingénieur parce qu'elle me séparait de la maison
et que j'y serais mon maître...



Lorsque nous annoncions notre retour, la première silhouette que nous
ne manquions jamais d'apercevoir sur le quai de la gare, c'était celle
de mon père accouru à notre rencontre. La paternité, véritablement,
illuminait son visage. Moi, je le saluais comme si je l'avais quitté
la veille, mais il ne se laissait pas rebuter et m'ouvrait chaque fois
les bras comme s'il me retrouvait après m'avoir perdu. Ces effusions
en public me paraissaient bien bourgeoises et je m'y dérobais avec
art.

On était à la fin de juillet. Mes examens passés, je revenais pour les
vacances. Après m'avoir tout froissé en me serrant sur sa poitrine,
mon père me fit monter en voiture et, ma valise devant nos pieds, nous
nous engageâmes dans le chemin de la maison qui était à l'autre
extrémité de la ville et comme en dehors, ainsi que je l'ai décrite.

Nous traversions la place du Marché lorsqu'un groupe de gens du peuple
nous jeta des regards hostiles accompagnés de sourds grognements, puis
un cri se fit jour à travers ces murmures:

--A bas Rambert!

Etonné, je me tournai vers mon père, qui ne répondait pas et qui
souriait même aux insulteurs, oh! non pas de ce sourire que j'avais
déjà remarqué sur ses lèvres quand il se préparait à la bataille, mais
d'un sourire presque sympathique, de commisération. Pourquoi cette
impopularité soudaine? On pouvait ne pas l'élire, on le respectait et
surtout on le craignait. Déjà le cocher pressait son cheval: de loin
quelques huées nous poursuivirent. Je ne pus me tenir de l'interroger.

--Oh! rien, dit-il. De pauvres diables. Je t'expliquerai.

Toute la maisonnée se précipita dans l'escalier pour nous recevoir.
C'était le protocole habituel, à la rentrée de chaque absent. Grand-
père, seul, ne se dérangeait pas et j'entendis son violon qui, de la
chambre de la tour, envoyait sa plaintive mélopée. Mon père raconta la
manifestation dont nous avions été les victimes.

--Ah! les canailles! s'écria tante Dine qui, par l'effet d'un
rhumatisme à la jambe, clopinait un peu, mais qui n'avait rien perdu,
avec les ans, de sa vertu guerrière. _Ils_ se sont avancés jusqu'ici
tout à l'heure, ceux-là ou d'autres. Heureusement la grille était
fermée.

Elle nous barricadait contre nos ennemis.

--Oh! mon Dieu! murmura ma mère, pourvu, Michel, qu'il ne t'arrive
rien?

Mon père, enfin, résuma pour moi les derniers incidents. La
municipalité élue trois ans auparavant avait commandé, pour alimenter
les fontaines publiques, d'importants travaux de canalisation, et ces
travaux avaient été adjugés à un entrepreneur peu scrupuleux et même
taré, que soutenaient des influences politiques considérables. Or, ces
derniers jours, mon père avait constaté, soit à l'hôpital, soit dans
les quartiers ouvriers, deux ou trois cas de typhus qu'il attribuait à
l'eau récemment amenée en ville, et mal captée ou contaminée. Il
redoutait une épidémie, s'il avait diagnostiqué sans erreur l'origine
du mal. Aussi avait-il saisi sans retard la mairie d'une demande de
fermeture immédiate des fontaines suspectes et réclamé un arrêté
enjoignant de ne se servir que d'eau bouillie et prescrivant d'autres
mesures de précaution, à quoi le maire, un M. Baboulin, épicier,
conseillé par l'adjoint Martinod, s'était refusé par crainte de
l'opinion. Notre ville, en amphithéâtre au-dessus du lac, était
choisie, l'été, comme lieu de villégiature par toute une colonie
d'étrangers. Si l'on parlait de contagion, la saison, du coup, était
compromise. En outre, il eût fallu avouer l'échec de ces fameux
travaux d'aménagement, dont on avait tiré, selon l'usage, une bruyante
popularité. La querelle avait transpiré et le public prenait
violemment parti contre le prophète de malheur.

J'écoutais ce récit avec l'indulgence d'un voyageur qui doit se prêter
poliment aux intérêts de ses hôtes. C'étaient des histoires de
province, promptes à naître, promptes à s'éteindre, et j'arrivais de
Paris. Notre ami, l'abbé Heurtevent, vint à la nuit tombante les
renforcer. Depuis le décès du comte de Chambord, il ne prédisait plus
que des fléaux, guerres, cyclones et cataclysmes de tout genre. Déjà
il se sentait dans son élément et reniflait à l'avance une odeur de
choléra qui rétablirait sa réputation atteinte et punirait la
République.

--J'ai appris, annonça-t-il à mon père, qu'on vous donnerait ce soir
un charivari.

--Un charivari! répéta tante Dine. Nous verrons bien. Je leur verserai
sur la tête une lessiveuse d'eau bouillante puisqu'ils ne veulent pas
d'eau bouillie.

--Bien, répondit mon père, j'attendrai.

Après le dîner, ma mère, anxieuse, nous invita à réciter la prière en
commun. J'hésitai à me mêler à ces invocations que j'estimais puériles
et n'y participai que du bout des lèvres, uniquement, me disais-je,
pour ne pas semer dès le premier jour la discorde. Grand-père, lui,
avait bravement regagné sa tour pour braquer son télescope sur je ne
sais plus quelle planète.

Vers les neuf heures, nous entendîmes une clameur formidable, mais qui
venait de loin.

--J'ai tout fermé, déclara tante Dine pour nous rassurer.

Cependant cette clameur ne se rapprochait ni ne s'éloignait. La foule
qui la poussait devait piétiner sur place. Nous percevions
distinctement une sorte de refrain de trois notes dont nous ne
comprenions pas le sens. Tout à coup on sonne au portail.

--Les voilà! proclama tante Dine.

Mais non: sous le bec de gaz on n'apercevait qu'une ombre, et même
une ombre minuscule. Tante Dine et ma mère furent d'avis qu'il ne
fallait ouvrir qu'à bon escient.

--Il s'agit probablement d'un malade, observa mon père.

Et lui-même s'avança vers la grille. Il reconnut dans ce visiteur
nocturne Mimi Pachoux qui, furtivement, s'empressait de l'avertir:

--Il paraît, monsieur le docteur, qu'il y a d'autres cas. Alors, on
fait l'assaut de la mairie.

--Ah! vraiment? Et qu'est-ce que l'on crie?

--Démission! démission!

--C'est bien, mon ami, j'y vais.

Tante Dine, quand on lui rapporta le dialogue échangé, voulut célébrer
le dévouement de notre ouvrier, mais elle en fut empêchée par mon père
:

--Oh! ne vous pressez pas, ma tante; ces jours derniers, il me
fuyait. Il ne fait que passer devant le mouvement populaire, quand il
est bien sûr de sa direction.

Et se tournant vers moi, il me demanda:

--M'accompagnes-tu? Cela te changera de tes études.

Nous trouvâmes dehors une de ces belles nuits de juillet, sans lune,
où les étoiles semblent briller bien en avant de la voûte sombre,
comme des lampes suspendues, et nous arrivâmes sur la place de
l'Hôtel-de-Ville qui était noire de monde et toute remplie d'un cri
unique:

--Démission! démission!

La foule nous tournait le dos, trépignant et vociférant contre le
bâtiment municipal hermétiquement clos. Elle se composait de bandes de
citoyens accourus au sortir des cafés, où la nouvelle s'était sans
doute répandue, et aussi d'un bon public de famille, avec des enfants
dans les bras. Les femmes étaient encore plus surexcitées que les
hommes. Quelques-unes parlaient de noyer le maire dans la fontaine. A
la vérité, il eût fallu beaucoup de bonne volonté pour cette
exécution. Toutes ces ombres chinoises qui se découpaient devant nous
sous une lueur incertaine me paraissaient ridicules dans leurs
gesticulations. Isolé dans ma vie intérieure, je ne prenais aucun
intérêt à leurs ébats. Et tout à coup le salon de l'hôtel de ville,
qui donnait sur un balcon, s'éclaira. M. Baboulin se décidait à
rassurer ses administrés. Vainement il essaya de se faire entendre;
on le couvrit aussitôt d'injures, l'appelant empoisonneur, traître,
vendu, et le flétrissant d'autres épithètes plus malsonnantes mais
sonores. Un autre homme parut à ses côtés: l'adjoint Martinod, ma
vieille connaissance, comptant sur sa popularité et son talent de
parole, s'avançait pour le remplacer. Mais le vacarme redoubla, et
même on le traita avec une familiarité plus blessante. Je reconnus, à
la lumière d'un bec de gaz, Glus et Mérinos, inséparables, qui
conspuaient en conscience leur ancien ami.

--Voilà, me dit mon père sans se gêner, ce que c'est que le peuple.
Hier, il les acclamait, aujourd'hui il les insulte.

Je m'étonnai, je l'avoue, qu'il s'exprimât si librement, et de cette
voix forte qui retentissait et qui désespérait grand-père. Tout à
l'heure, quand nous revenions de la gare en voiture, ne l'avait-on pas
hué, lui aussi? Et si l'on recommençait? Nous n'étions pas protégés
par des murs et des agents de police. Justement un des manifestants se
retourna, la face injectée et la bouche ouverte. Un réverbère
l'éclairait en plein. Tem Bossette, en personne, nous dévisageait. Il
s'agitait plus que tous les autres. Aussitôt il poussa un cri:

--Vive Rambert!

Autour de lui, devant nous, ce fut un beau tumulte, et à ma
stupéfaction, chacun de reprendre: _Vive Rambert!_ à pleins poumons.
Mon père me toucha l'épaule et me glissa:

--Filons vite. En voilà assez!

Un peu plus, notre retraite était barrée et nous devions subir cette
ovation inattendue. Nous prîmes rapidement une ruelle transversale,
avant qu'on s'organisât pour nous accompagner, et nous rentrâmes à la
maison où l'on nous attendait. L'ombre derrière la fenêtre nous
avertit de l'état d'inquiétude causé par notre absence. Mon père
raconta gaiement ce qui s'était passé et l'intervention de Tem.

--Le brave garçon! approuva tante Dine.

Ce qui lui valut cette réplique:

--Oh! son cas est pire que celui de Mimi. Ces jours derniers, il ne me
saluait même plus.

--De quoi se mêle-t-il? opina grand-père que l'épidémie occupait, que
risque-t-il? Il n'a jamais trempé son vin.

--Ecoutez, murmura ma mère, si prompte à s'effrayer pour nous.

La clameur lointaine que nous avions entendue se rapprochait
distinctement, se précisait. Tout à l'heure, dans un instant, elle
deviendrait intelligible.

--O mon Dieu! ajouta-t-elle, que se passe-t-il encore?

Mon père la rassura en riant:

--Cette fois, Valentine, ce sont des acclamations. Je n'en demandais
pas tant. Après midi, j'étais bon à jeter à l'eau, et ce soir je suis
un sauveur.

Comme il se souciait peu de la faveur publique! Il avait son sourire
de bataille et je l'estimai bien méprisant. Dans le mysticisme où je
m'étais réfugié, je me tenais à l'écart des hommes; mais, pourvu que
je ne les fréquentasse pas, j'étais disposé à leur concéder toutes les
vertus, et même la logique. Déjà le cortège déferlait contre la grille
en chantant: _C'est Rambert, Rambert, Rambert, c'est Rambert qu'il
nous faut!_ N'y avait-il donc qu'un Rambert? Grand-père, que personne
ne réclamait, s'éloigna et, moi seul, je remarquai son mouvement de
retraite: il dut regagner sa tour et reprendre tranquillement son
télescope; la planète qu'il observait n'avait peut-être pas encore
atteint le bord de l'horizon. Volontiers je l'aurais suivi. Mon père,
cependant, m'invitait à regarder, et je voyais sans plaisir cette
masse confuse dont la houle battait le portail et le mur d'enceinte.
On eût dit un long et énorme serpent, une longue et énorme courtilière
dont le corps occupait toute la largeur de la rue et dont la queue
n'en finissait plus, là-bas, au tournant du chemin. La grille céda
tout à coup et la bête envahit, comme jadis les bohémiens, la courte
avenue et les plates-bandes. En un instant elle assaillit la maison.
Tante Dine, à côté de moi, était partagée entre le plaisir de la
popularité qu'elle savourait pour la première fois et la défense
instinctive de notre jardin.

Mon père, afin d'arrêter cet élan de la foule, ouvrit la croisée et
fut salué d'une tempête d'applaudissements. Il obtint facilement le
silence, et sa voix sonna comme une cloche d'église:

--Mes amis, dit-il, nous ferons ce que nous pourrons pour arrêter le
fléau. Comptez sur moi, rentrez chez vous et surtout invoquez le
secours de Dieu.

Invoquer le secours de Dieu! Mais c'était lui que l'on considérait
comme la Providence. Dans toute cette manifestation il n'y avait que
ma mère qui songeât à prier. Tante Dine buvait les paroles de son
neveu, dont l'éloquence ne me touchait pas. J'aurais souhaité quelque
bel éloge de la science, seule capable de vaincre l'épidémie et
d'éviter la contagion, et de la science mon père n'avait soufflé mot.
Je remarquai alors le nombre de bonnes femmes qui faisaient partie du
défilé et dont quelques-unes brandissaient des mioches à bout de bras
comme si elles les offraient à mon père. Sans doute avait-il parlé
pour les bonnes femmes.

Cependant il obtint ce qu'il désirait. La foule, peu à peu, se calma
et commença de s'écouler. On repassa le portail, et la belle nuit
d'été, qu'avaient déchirée tant de cris, lentement reprit sur les
derniers retardataires le jardin, son domaine, et les chemins et la
campagne, pour les restituer au silence.

Dès le lendemain les événements se précipitèrent les uns sur les
autres. Le conseil municipal, responsable des fâcheux travaux de
canalisation, démissionna sous les protestations et le mépris.

--Et voilà bien les électeurs! nous dit mon père à table. On avait
célébré la conquête de la mairie sur la réaction, et ce même conseil
acclamé, on le chasse honteusement et on le traîne dans la boue.

Instantanément, je me revis, quelques années plus tôt, au Café des
Navigateurs, buvant le champagne avec Martinod et ses acolytes, en
l'honneur de la candidature de grand-père qu'on opposait au chef du
parti conservateur. Ce souvenir, loin de me révolter, m'attendrit. Là,
j'avais goûté, enfant, une sorte d'abandon agréable qui ressemblait
déjà à cette langueur amoureuse, présent de Nazzarena fugitive, en
écoutant de belles théories qui n'étaient pas encore très claires pour
moi, mais qui me préparaient à la liberté.

En ville l'agitation croissait avec le nombre des morts, encore faible
pourtant. Les chiffres exacts que donnait mon père ne correspondaient
nullement à ceux que l'on imprimait dans les journaux ou qui volaient
de bouche en bouche. Il nous avait interdit d'aller en ville, en quoi
grand-père l'approuvait:

--On ne sait trop comment cela se ramasse. Il suffit quelquefois d'un
rien. Déjà tous ces malades qui circulent par ici, comme c'est peu
rassurant!

A mon retour, j'avais trouvé grand-père vieilli. Dame! il atteignait
ses quatre-vingt ans, mais il avait si longtemps gardé un air de
jeunesse dans la démarche restée allègre à force de promenades et dans
les yeux qui brillaient et dont les petites rides avoisinantes ne
faisaient que souligner la malice. Maintenant il se voûtait et le
regard s'embrumait. Cependant il tenait à la vie, et peut-être de plus
en plus à mesure qu'il la sentait plus fragile.

Les nouvelles les plus insensées et les plus contradictoires
circulaient, et toutes les passions politiques se donnaient libre
cours. On avait surpris un individu qui empoisonnait la rivière: un
prêtre, affirmaient les anticléricaux; un franc-maçon, leur
répliquait-on. La terrible manie du soupçon commençait de sévir. Un
malheureux, le visage couvert de boutons, faillit être écharpé sous le
prétexte qu'il propageait le mal, et ne fut sauvé que par
l'intervention de mon père.

--Les boutons du visage sont les seuls qui ne signifient rien! cria-
t-il à temps.

Il nous rapportait tous ces incidents et ces bruits, car nous ne
communiquions plus avec personne, et lui-même se désinfectait avec
soin en rentrant de ses tournées. Puis les villages en aval des
travaux de captation se crurent contaminés eux aussi. Atteint de
panique, leur population se replia sur la ville. On la vit passer avec
ses chars, ses troupeaux, ses meubles, comme une émigration devant la
guerre. Il y eut des bagarres, parce qu'on voulait l'expulser. Et
brusquement l'épidémie, jusqu'alors circonscrite et dont on avait fort
exagéré les ravages, soit par suite de l'agglomération et du manque
d'hygiène, soit parce que l'air était réellement vicié, prit des
proportions inquiétantes. L'effroi public devint lui-même un danger.
On annonça la peste et la famine. L'abbé Heurtevent, qui, tout en se
dévouant, puisait dans cette atmosphère de catastrophe une sorte de
réconfort à cause de la réalisation de ses prophéties et qui ne
pouvait s'empêcher de reconnaître les signes de l'intervention divine,
fut accusé formellement de sorcellerie et dut se terrer dans sa
chambre pendant quelques jours, sous menace d'un mauvais coup. Mlle
Tapinois avait donné le signal du départ, abandonnant son ouvroir, que
ma mère reprit sans rien dire. Les hôtels se vidaient, et les
habitants qui pouvaient fuir s'enfuyaient.

Le manque d'organisation venait augmenter le fléau. La municipalité
avait démissionné, et le préfet prenait les eaux en Allemagne.
D'urgence on convoqua les électeurs. Ce fut une ruée vers mon père.
Tous les jours on criait devant la grille: _Vive Rambert!_ ou:
_C'est Rambert qu'il nous faut!_ et tante Dine ne se rassasiait jamais
de ce refrain qui enchantait ses oreilles. Lui seul, il n'y avait que
lui.

Je n'ai pas vu, et je ne puis décrire la ville désespérée, aux
boutiques fermées de peur du pillage, déchirée par les partis, hantée
de tous les soupçons, travaillée par la haine et la misère, et livrée
à l'épouvante. Mais je l'ai vue de mes yeux, à nos pieds, là, sous nos
fenêtres, supplier un homme, se soumettre à lui, s'asservir à celui
dont, auparavant, elle n'avait pas voulu. Elle se traînait, elle
gémissait, elle poussait des cris d'amour comme une chienne en folie.
Et, ne comprenant pas sa détresse, je la méprisais.

Mon père avait perdu sur moi son autorité, non pour en avoir abusé,
malgré ses apparences où j'imaginais de la tyrannie, mais peut-être,
qui sait? pour n'en avoir pas usé, au contraire, le soir où il me
ramena du Café des Navigateurs, le jour où, dans la chambre de la
tour, pour défendre grand-père contre lui, je le bravai. Il ne pouvait
se douter ni de mon premier amour qui m'avait compliqué le coeur, ni
de la profondeur des mes aspirations vers la liberté lentement
infiltrées par tant de promenades et de causeries. Cependant il avait
pressenti mon détachement de la maison et pour me ramener il avait
compté sur sa clémence. Or cette clémence le réduisait à mes yeux. Son
prestige était fait de ses continuelles victoires, et chez ma mère ne
l'avais-je pas entendu se plaindre comme un vaincu? J'avais mesuré à
sa tristesse mon importance. Plus il attachait de prix à me
reconquérir, plus je me sentais fort pour lui résister. Et, peut-être,
sans cet excès de préoccupation paternelle, eût-il conservé plus
d'empire. Serait-il dangereux pour un souverain de prétendre trop à
dresser et préparer son héritier, et faut-il croire à la vertu des
affirmations et des actes plus qu'à l'influence qu'on cherche à
exercer sur les esprits? Une génération diffère de la précédente dans
l'expression des idées, sinon dans les idées mêmes. Elle tient à
croire tout recréer: la vie lui apprendra que rien ne se crée et que
tout continue par les mêmes procédés.

Cette autorité, à quoi je me dérobais, voici que dans le danger elle
s'imposait à tous. Mon père dirigeait les services médicaux. Elu à la
presque unanimité, on lui confia la ville.

II

L'ALPETTE

Mon père et ma mère tinrent un conseil de guerre d'où sortit la
résolution de nous renvoyer. Nous possédions, sur les pentes de l'une
des hautes vallées, un chalet qu'on appelait l'Alpette, isolé dans une
clairière au milieu des sapins. Quand la saison s'y prêtait, nous y
passions un mois pendant la période des vacances. Une patache
irrégulière montait en quatre ou cinq heures au village voisin. Le
ravitaillement n'y était pas très commode et il fallait s'y contenter
d'un ordinaire frugal et modeste. Mais on y respirait un air
balsamique. Là, nous serions à l'abri de la contagion.

--L'épidémie se propage, nous expliqua mon père. Vous partirez tous
demain matin, sauf votre mère qui ne veut pas me quitter.

Peut-être avait-il résolu de rester seul: il s'était heurté à ce
refus.

--C'est une excellente idée, approuva grand-père. Ici nous ne sommes
bons à rien du tout. Nous sommes plutôt une gêne.

--Oh! moi, d'abord, déclara tante Dine en secouant la tête, je ne m'en
vais pas. Je fais partie de l'immeuble.

Mon père lui objecta qu'elle aurait son frère à soigner; l'argument
fut accueilli assez mal:

--Il se soignera bien tout seul. Il se porte comme un charme. Et
d'ailleurs Louise veillera sur lui.

Louise protesta de son désir de rester. On crut qu'elle plaisantait,
car elle avait dit la chose en riant, mais elle insista bel et bien.
Ne pouvait-elle rendre des services, visiter les malades, les garder
même? N'avait-on pas besoin de toutes les bonnes volontés? Il y eut
entre elle et tante Dine un débat dont la générosité ne m'apparut
point sur le moment. Tante Dine _gongonna_ tant et si fort, qu'elle
obtint gain de cause.

Entraîné par l'exemple, je signifiai à mes parents mon intention
formelle de ne pas quitter la ville et d'y jouer aussi mon rôle. Ce
fut pour affirmer ma personnalité, --ma personnalité de dix-huit ans à
peine, --bien plutôt que par bravade de courage. L'idée de la mort ne
m'effleurait pas, ni pour moi, ni pour personne. Je n'apercevais
aucunement le danger. Sans doute mon père se trouvait le plus exposé
par sa profession et par ses fonctions, mais il me paraissait
immortel. Je pensais seulement à me donner de l'importance.

Mon père m'écouta patiemment, puis il me répondit que si j'avais
commencé mes études médicales, comme il l'avait espéré, il
n'hésiterait pas, malgré son affection et ses craintes, à m'utiliser,
--ce serait un droit que je pourrais revendiquer; --mais que, m'étant
orienté dans une autre voie, je n'avais aucune raison sérieuse de
demeurer dans une atmosphère viciée, sans servir à rien, au risque de
prendre le mal un jour ou l'autre. Il me remerciait de mon offre et ne
l'acceptait pas. La montagne, au contraire, serait favorable à ma
santé qui s'y raffermirait: j'étais un peu délicat, j'en reviendrais
plus vigoureux. Ce calme rejet eut le don de m'exaspérer. J'y
découvrais un insupportable mépris, et je m'obstinai à réclamer un
poste comme si mon honneur était engagé:

--Je regrette infiniment, père, de ne pas m'incliner dans cette
circonstance; mais j'estime que je dois rester, et je resterai.

Ces paroles me grandissaient. Il me fixa de ses yeux perçants et ne
haussa même pas la voix:

--Je commande dans ma maison avant de commander en ville, mon petit.
C'est un ordre que je te donne: tu partirais demain avec ton grand-
père, Louise et les deux cadets. J'ai la charge de toute la cité;
nous verrons si mon fils sera le premier à me désobéir.

Et il me laissa. Il avait parlé si péremptoirement que j'eus le
sentiment de l'impossibilité d'une résistance. Dès longtemps il me
ménageait. A ma réserve, il me pressentait indifférent, sinon hostile,
et il caressait le rêve de retrouver ma confiance. Voici qu'il
abandonnait tous les moyens de conciliation et me replaçait dans le
rang, comme un simple soldat, non pas même comme un futur chef. Sans
tenir le moins du monde à prendre du service actif parmi les
ambulanciers, je rongeai mon frein avec rage, comme si j'avais subi la
plus cruelle injure. Grand-père, que cette solution satisfaisait, me
consola avec bonne humeur:

--Oh! oh! que veux-tu? il a la manie d'ordonner. Nous serons très bien
là-haut.

Nos préparatifs occupèrent l'après-midi. Grand-père descendit lui-même
de la tour son baromètre, son violon, ses pipes et ses almanachs. Ces
divers voyages l'essoufflèrent, mais il n'écoutait personne. Le reste
du chargement ne l'intéressait pas et concernait tante Dine, à qui, de
tout temps, il avait abandonné le soin de son linge et de ses habits.
A la tombée de la nuit, l'abbé Heurtevent vint en visite. Mon père
était à l'hôpital ou à la mairie, et ma mère à son ouvroir où l'on
préparait des couvertures pour les malades pauvres. Grand-père, avec
une vigueur de résolution toute nouvelle, refusa d'ouvrir la porte et,
de la fenêtre, s'informa si notre ami avait été désinfecté.

Force fut à l'abbé de passer à l'étuve que l'on avait installée à la
maison, après quoi il fut accueilli gaiement, et même grand-père lui
offrit son exemplaire des prophéties de Michel Nostradamus. M.
Heurtevent accepta le cadeau sans enthousiasme: il connaissait les
Centuries et les estimait obscures et contradictoires.

--Oui, vous préférez la soeur Rose-Colombe et l'abbaye d'Orval. Et
quelles catastrophes nos apportez-vous, l'abbé?

--D'abord, votre ouvrier Tem Bossette est décédé ce matin du fléau.

--Ah! fit grand-père.

Mais il ajouta aussitôt, pour se dispenser de le plaindre:

--C'était un ivrogne.

--Pauvre Tem! soupira tante Dine. S'est-il confessé?

--Il n'en a pas eu le loisir. Le mal fut pour lui foudroyant.

--Un alcoolique, reprit grand-père.

Ma tante continua d'interroger notre hôte sur les personnes de notre
connaissance:

--Et Béatrix? et Mimi Pachoux?

--Rassurez-vous, mademoiselle, sur le sort de votre Mimi: il porte
les morts en terre et même dirige l'équipe des fossoyeurs. Son zèle
est magnifique, il se multiplie, il est de tous les convois. Quant au
Pendu, je le crois atteint.

--J'irai le voir, déclara simplement tante Dine, ce qui lui valut de
son frère un regard d'étonnement et même de réprobation.

Déjà l'abbé, avec une aisance incomparable, passait des infortunes
particulières aux calamités générales. La contagion ne tarderait pas à
se répandre au loin, elle finirait bien par atteindre Paris. Elle
décimerait la capitale, sentine de tous les vices, elle contraindrait
les hommes politiques à réfléchir. Pour le renouveau moral elle
vaudrait une guerre. Et les lis refleuriraient.

--Ils refleuriront, ne manqua pas de répéter gravement tante Dine.

Le récit de ces malheurs futurs affecta grand-père, qui changea le
cours de la conversation:

--Dites donc, l'abbé: si vous montez nous voir à l'Alpette, nous vous
donnerons des bolets Satan, et même, si vous ne nous apportez pas trop
de fâcheuses nouvelles, des bolets tête de nègre qui sont du moins
comestibles et d'un goût savoureux. Ou plutôt non, ne vous dérangez
pas. Il n'y a pas là-haut d'appareil à désinfecter, et vous seriez
capable de nous contaminer tous.

Le lendemain, un break attelé de deux chevaux, retenu spécialement
pour nous, vint nous prendre avec nos paquets. Mon père surveilla lui-
même l'embarquement qu'il précipita, car on le réclamait de tous les
côtés à la fois. A la maison, quand surgissait quelque difficulté, on
le cherchait immédiatement et ce n'était qu'une voix pour appeler:
_Monsieur Michel?_ où est _Monsieur Michel?_ Maintenant, dans la ville
entière, le cri de ralliement était: _Monsieur Rambert_ ou, plus
brièvement, le _docteur_ ou le _maire_.

--Oh! oh! persiflait grand-père, il a de quoi commander.

Grand-père se hissa le premier dans le véhicule, avec ses instruments
qui ne le quittaient pas, bien que la caisse à violon fût encombrante.
Il montrait, comme le petit Jacquot, une gaieté de collégien en
vacances. Jamais il n'avait témoigné un si vif attrait pour l'Alpette.
Louise, au contraire, et Nicole imitant sa soeur qu'elle admirait,
manifestaient une émotion que pour ma part j'estimais excessive. Elles
s'accrochaient à mes parents et versaient des larmes, comme s'il
s'agissait d'une absence prolongée.

--Allons, mes petites, dit mon père, dépêchez-vous et soyez sans
crainte.

Les adieux que je lui fis moi-même, à cause de la scène de la veille,
furent empreints de froideur. Il m'avait contraint à l'obéissance et
froissé dans mon orgueil: je ne pouvais l'oublier si vite et ma
dignité m'obligeait à prendre un air offensé.

Les moindres détails de ce départ, sur lequel devait tant s'exercer ma
mémoire pour chercher vainement à en amoindrir l'amertume,
m'apparaissent avec une netteté que le temps n'a pu obscurcir. Tout le
monde s'impatientait plus ou moins, les chevaux à cause des mouches
qui les harcelaient, le cocher par tendresse pour se bêtes, grand-père
et Jacquot dans leur hâte de goûter le plaisir de la course, Louise et
Nicole dans leur tristesse de s'en aller, tante Dine parce qu'elle
redoutait le fracas de sa sensibilité, moi pour en finir avec le
malaise que j'éprouvais. Ma mère tâchait de conserver son calme. Seul,
mon père y réussissait naturellement. Quand je montai à mon tour, le
dernier, il eut un court moment d'hésitation comme s'il voulait me
retenir, me parler. Je ne sais plus exactement ce qui me le révéla,
mais j'en suis certain. Et une fois assis, je ressentis une envie
irraisonnée de redescendre. Etait-ce un désir instinctif de
réconciliation? Combien j'aimerais en être assuré; mais ce fut trop
vague pour le pouvoir affirmer aujourd'hui. Installé sur la même
banquette que grand-père, je traduisis mon sentiment intime par un
geste de mauvaise humeur: je m'emparai de la caisse à violon qui me
heurtait les genoux et la déposai brusquement dans le fond de la
voiture.

--C'est délicat, observa grand-père en manière de protestation.

Je me souviens encore de la vibration de la lumière dans l'air et de
l'éclat de la route sous le soleil.

--Ça y est-il? s'informa le cocher grimpé sur son siège.

--En avant! ordonna mon père.

Et ma mère ajouta le voeu qu'elle formulait à chaque séparation:

--Que Dieu vous garde!

Déjà notre lourd véhicule s'ébranlait et ce furent les dernières
paroles que nous entendîmes. _En avant_ et _Que Dieu vous garde_:
elles se confondent, elles se mêlent, elles s'accompagnent toujours
l'une l'autre dans mon souvenir, et lorsqu'il m'arrive aujourd'hui de
me mettre en route, il me semble que je les entends.

Au tournant, là-bas, devant la grille du portail, je revois les trois
ombres qui se détachent dans le jour cru: celle de tante Dine un peu
massive; celle, plus fine, de ma mère et la grande ombre fière de mon
père qui redresse la tête. Pourquoi n'ai-je pas appelé? D'un seul mot
: «Père», il se fut contenté, et il eût compris. Sa silhouette
révélait tant de force, une si riche vitalité, et l'autorité d'un tel
chef, qu'il était sans doute bien inutile de songer à s'humilier pour
lui donner satisfaction. J'en aurais toujours le loisir, si je le
désirais: plus tard, plus tard.

Grand-père fourrageait mes jambes pour remettre à flot sa caisse à
violon, et je dus l'y aider. Nous passâmes sous le châtaignier qui
avait abrité --un instant --Nazzarena fugitive, Nazzarena qui riait en
montrant ses dents. Et la maison se perdit en arrière de nous.

Je ne tardai pas à oublier ce mauvais départ dans l'enchantement de ma
vie nouvelle au chalet L'Alpette. Pour la première fois j'étais le
maître absolu de mes jours. Grand-père n'exerçait aucune surveillance.
Il restait volontiers des heures assis sur un banc, devant la façade
la mieux exposée, à se chauffer au soleil en fumant sa pipe. Il ne se
promenait plus que dans le voisinage immédiat et gagnait péniblement
sa sapinière, car ses jambes étaient devenues molles et ne pouvaient
le transporter bien loin. Là, il se livrait à son goût favori qui
n'avait pas changé et qui était la chasse aux champignons. Il
poursuivait spécialement non sans succès, le bolet tête de nègre à qui
l'ombre des pins est propice. Jacquot et son inséparable Nicole
l'accompagnaient et se baissaient à sa place pour ramasser le gibier
qu'il leur désignait. Il préférait leur enfance à ma jeunesse et je
n'en étais pas jaloux. Notre intimité de jadis, il ne cherchait pas à
la recréer avec eux. Il évitait toute fatigue, toute conversation qui
eût nécessité des raisonnements, des explications. Il se contentait
des petits faits évidents qui ne peuvent se discuter. Moi, je
préférais ma solitude.

Soit qu'elle eût reçu des instructions à cet égard, soit par affection
fraternelle, Louise s'occupait de nous jusqu'à l'obsession: elle
aurait voulu se partager pour être à la fois avec moi et avec les deux
petits. Quand elle se fut rendue compte de la nature pacifique et
banale des propos que tenait grand-père, elle se tourna vers moi
davantage, souhaitant de devenir ma confidente et de prendre sur moi
un peu d'empire. Elle n'était que de deux ans mon aînée. Sa conduite
m'émerveillait, car rien, en bas, à la ville, ne la faisait prévoir et
l'altitude la modifiait du tout au tout. Jolie, gaie, insouciante, je
le jugeais peu sérieuse et même un brin fantasque, ce qui n'était pas
pour me déplaire. Tantôt elle se précipitait sur son piano avec une
fureur passionnée, et tantôt elle l'abandonnait pendant des semaines.
Elle remplissait la maison de ses rires, de sa charmante humeur, de
ses mouvements agiles. «Ce n'est pas elle qui me gênera», pensais-je
dans la voiture. Or, voici qu'elle se révélait brusquement pareille à
une directrice de communauté ou de pension de famille, prévenante et
gentille, mais exigeante, mais intransigeante. Il fallait manger à
l'heure, justifier ses absences, veiller sur ses paroles devant les
enfants, ne pas se moquer des principes ni des gens. Etait-ce sa
responsabilité qui la transformait et lui tarabustait la cervelle?
Elle remplaçait mes parents en conscience. Je lui donnai à entendre
que les garçons n'obéissent pas aux filles, et que les consignes
qu'elle avait reçues ne me concernaient pas: elle insista et nous
eûmes presque dès l'arrivée un conflit qui nous mit aux prises.

Ce fut le premier dimanche qui suivit notre installation. Le village
était distant de deux kilomètres et l'on n'y célébrait qu'une messe,
une grand'messe. Louise nous en informa et, quand elle jugea le moment
venu de nous y rendre, elle nous invita à nous mettre en route. Grand-
père, qui ne fréquentait pas l'église, souleva une objection
désintéressée:

--Les lieux publics sont les plus malsains. Prenez garde à l'épidémie.

--Dans toute la vallée il n'y pas un seul cas de typhus, affirma
Louise triomphante.

--Bien, dit grand-père.

Et il bourra sa pipe du matin.

Je déclarai alors à ma soeur que j'avais un projet de course et
regrettais de ne pouvoir la conduire. Elle me regarda, étonnée, si
étonnée que je vois encore la surprise de ses yeux limpides.

--Comment, tu ne viens pas à la messe, François? Il n'y en a qu'une.

--Non, répondis-je de mon air le plus assuré.

--Ce n'est pas possible!

Les yeux, les yeux limpides, se remplirent de larmes instantanément,
et je me rappelai la première messe que j'avais manquée. Mon amour-
propre exigeait que je ne cédasse pas, mon amour-propre et aussi la
foi nouvelle et incertaine que me fabriquait mon imagination. Louise
poussa devant elle Nicole et Jacquot et, son livre d'heures à la main,
se retourna dans l'espoir de m'attirer encore:

--Je t'en prie, viens avec nous.

Si elle avait ajouté: _pour me faire plaisir_, peut-être aurais-je
cédé, tant je la voyais alarmée. Elle eût jugé sans doute cet argument
indigne de son objet. Et je refusai plus durement cette fois.

--Je vais être obligée de l'écrire à maman, invoqua-t-elle en dernière
ressource.

--Si tu veux.

Cependant elle ne réalisa pas cette menace. Sa délicatesse
l'avertissait de ne pas augmenter les soucis de nos parents en pleine
bataille contre le fléau. Elle redoubla au contraire d'attentions pour
moi, s'efforçant de me ramener, d'obtenir mon amitié, ma confiance.
Avec un art inné, elle s'improvisait mère de famille, cherchait sans
cesse à nous réunir, à nous grouper, combattait l'isolement où je me
complaisais. Dès qu'une lettre nous parvenait, elle nous appelait pour
nous en donner lecture à haute voix. Nous en recevions de la ville
très régulièrement, et l'on nous transmettait celles de Mélanie, vouée
dans un hôpital de Londres au service des malades, de Bernard en
expédition au Tonkin, d'Etienne qui terminait à Rome ses études de
théologie. Par ses soins les absents nous visitaient, et s'il n'avait
tenu qu'à elle, nous eussions retrouvé à l'Alpette la même vie qu'à la
maison. C'était précisément ce qui me révoltait, et je m'insurgeais
contre cette volonté de vingt ans qui contrecarrait la mienne avec une
ténacité inattendue.

Pour me soustraire à son influence, je pris l'habitude de quitter
notre chalet dès le matin avec un livre et de n'y rentrer que pour les
repas. Inquiète, elle demeurait sur le pas de la porte jusqu'à ma
disparition, et à mon retour, bien souvent, je la retrouvais à la même
place, comme si elle ne m'avait pas perdu de vue. Son inquisition
s'étendait jusqu'à mes lectures. La bibliothèque de l'Alpette ne se
composait que de quelques ouvrages: un Buffon et un Lacepède
dépareillés, un _Dictionnaire de la conversation_ en cinquante
volumes, un _Jocelyn_ et je ne sais quoi encore de moins important. Le
_Dictionnaire_ même ne m'effrayait pas et j'emportais résolument les
notices consacrées à la biographie et aux systèmes des philosophes.
J'étais à l'aise dans leurs conceptions les plus hardies ou les plus
obscures. Je les comprenais avant d'en avoir achevé la démonstration,
qu'elles soumissent l'univers au _moi_ ou qu'elles assujettissent
l'homme à cet univers livré à lui-même. Cependant j'étais porté à
croire que tout dépendait de notre intelligence et qu'elle seule, par
sa puissance, insufflait l'être aux choses dont elle fixait les lois.
Je n'ai jamais pu retrouver tant de facilité à me mouvoir dans
l'abstrait, ni tant de plaisir, ni tant d'orgueil.

Un peu épuisé par ces aventures de métaphysique, je me désaltérais à
la poésie de _Jocelyn_. Elle s'harmonisait si parfaitement à la nature
environnante qu'elle en devenait le chant et que je ne songeais plus à
les démêler. Que de fois, parmi les sapins, me suis-je répété ces vers
fixés dès lors en mon souvenir:

J'allais d'un tronc à l'autre et je les embrassais, Je leur prêtais le
sens des pleurs que je versais, Et je croyais sentir, tant notre âme a
de force, Un coeur ami du mien palpiter sous l'écorce.

La tendresse que je ne voulais plus recevoir de la famille, j'avais
tant besoin de la sentir éparse autour de moi, dans l'âme des arbres
ou l'esprit de la terre. Quand j'atteignais quelque cime, c'était
alors l'apostrophe: O sommets de montagne! air pur! flots de
lumière!..._ par quoi s'exprimait mon exaltation. La sérénité des
nuits me parlait de _paix, d'amour, d'éternité_. J'y rêvais de
Laurence et n'avais pas de peine à l'évoquer, tant son portrait me
semblait un modèle de précision:_

_Jamais la main de Dieu sur un front de quinze ans_ _N'imprima l'âme
humaine en traits plus séduisants... _ _En faut-il davantage pour
alimenter un amour qui, n'ayant plus d'objet, se crée son image à lui-
même? _ _Cependant un autre livre devait pénétrer plus avant dans ma
sensibilité et correspondre à cet état d'indépendance et
d'affranchissement où je me croyais parvenu. Dans le tas des almanachs
apportés par grand-père s'était glissé l'exemplaire des _Confessions_
qui, déjà, m'avait intrigué tout petit et que j'avais pris pour un
manuel de piété. L'innocent _Messager boiteux_ de _Berne et Vevey_
conduisait par la main ce Jean-Jacques dont j'avais entendu parler
bien avant de le connaître, comme s'il vivait encore et comme si nous
pouvions le rencontrer dans nos courses. Je n'avais jamais lu de lui,
au collège, que de courts fragments dont je n'avais rien tiré de
personnel. Je me précipitai sur le récit de cette existence
tourmentée, mais ce fut tout d'abord du dégoût. Le vol du ruban chez
Mme de Vercellis et la lâche accusation qui le suit, certains détails
physiologiques que je m'expliquais assez mal, le titre de _maman_
décerné à Mme de Warens, me faisaient l'effet de confidences
impudiques et, bien que je fusse tout seul dans la forêt ou couché
dans l'herbe sur la crête des monts, je sentais, en les écoutant, la
rougeur me monter aux joues. Mon fonds naturel résistait, mais par une
pente insensible j'en vins à admirer qu'un homme pût s'humilier ainsi
par de tels aveux et, n'en apercevant pas l'orgueil, j'éprouvai le
vertige de la vérité._

_Le volume ne me quittait plus. Louise, inquiète de cette préférence,
voulut exercer son contrôle. Un soir, comme je rentrais de contempler
les étoiles, _--_celles du Sud que je déchiffrais mieux, _--_je la
trouvai qui, sous la lampe, ouvrait les _Confessions_. Elle ne me
voyait pas, je l'observais: brusquement elle ferma l'ouvrage et,
m'apercevant, laissa éclater son indignation:_

--_Tu n'as pas le droit de lire ce livre._

--_Je lis ce qui me plaît._

_Elle appela à son secours grand-père qui déclina toute responsabilité
: _ --_Oh! chacun est libre. Et d'ailleurs Jean-Jacques est sincère._

_Les passages de passion me surexcitaient, et ce qui me les rendait
plus chers et plus séduisants, c'étaient ces douces façons de vanter
en même temps le bonheur de la vie bucolique et la paix de la
campagne. Dans cette paix qui m'environnait, je sentais mieux les
mouvements de mon coeur. Je fus aux pieds de Mme Basile _sans même
oser toucher à sa robe. Un petit signe du doigt, une main légèrement
pressée contre ma bouche sont les seules faveurs que je reçus jamais
d'elle, et le souvenir de ces faveurs si légères me transporte en y
pensant_. Je tâchais de me représenter cet air de douceur des blondes
auquel le coeur ne résiste pas et, le croirait-on? je découvrais une
application individuelle à cette plainte qui frappait mes dix-huit ans
à peine révolus et déjà inquiets: _Dévoré du besoin d'aimer sans
jamais l'avoir pu satisfaire, je me voyais atteindre aux portes de la
vieillesse et mourir sans avoir vécu._ Quand je montais assez haut
pour distinguer de loin le lac au bas des pentes, je me répétais le
voeu si simple: Il me faut un ami sûr, une femme aimable, une vache
et un petit bateau_, et mon exaltation croissante se parait
d'ingénuité. J'aurais pleuré d'amour en mangeant des fraises arrosées
de crème de lait.

Ainsi la période que je traversais se reliait très exactement à celle
de ma convalescence dont elle devenait en quelque manière
l'achèvement. Je reprenais, seul, les promenades que j'avais faites
avec grand-père quelques années auparavant. Son ami Jean-Jacques le
remplaçait. Ce n'étaient pas les mêmes lieux, mais la nature ne
changeait guère. Elle gardait l'ensorcellement de sa sauvagerie,
l'émoi de sa végétation que le moindre souffle agite, la fraîcheur des
eaux, et même elle m'offrait, avec l'altitude, un air plus vif, des
espaces plus étendus et moins accessibles aux travaux des hommes, une
fierté nouvelle. A la montagne les héritages sont sans murs ni portes.
Aucune clôture n'enlaidit le sol et la propriété n'est pas apparente,
--la propriété qui, je le savais par l'enseignement de grand-père,
corrompt le coeur des hommes et le remplit d'avidité, de jalousie, de
cupidité. Là-haut, les bois et les prés sont à tout le monde et à
personne, comme le soleil et l'air, comme la santé. Les hauts
pâturages où le berger, qui d'une phrase m'avait révélé le désir,
conduisait ses moutons, n'en foulais-je pas l'herbe courte?
L'ascension me communiquait une ardeur de conquête. Et à chaque
victoire je pensais rencontrer celle que j'attendais et qui se
dérobait sans cesse. De préférence à Nazzarena que j'avais aimée et
que mes rêves dédaignaient maintenant, l'estimant trop jeune et trop
simple, j'appelais la dame inconnue du pavillon, ou, plutôt encore,
celle qui m'était apparue sur le chemin en robe blanche avec un
chapeau de cerises et un teint de fleur, celle à qui son ombrelle
servait d'auréole et que j'appelais Hélène depuis que je savais que sa
beauté était semblable à celle des déesses immortelles.

J'étais seul, délicieusement seul et amoureux sans amour. J'étais
parfaitement heureux et ne m'apercevais pas que je torturais ma soeur
Louise dont je méconnaissais l'affection. J'étais libre.

A cause des difficultés de ravitaillement, notre table était la plus
frugale du monde. Nous vivions d'oeufs, de pommes de terre, de
fromage. Le dimanche nous valait le luxe d'un poulet. Grand-père ne
cessait de nous vanter l'excellence de ce régime et les bienfaits de
l'existence pastorale. Je me persuadais aisément de l'excellence de
nos moeurs. De moins en moins je prêtais attention aux nouvelles de la
ville qui nous parvenaient par la diligence. Une fois ou deux, pour
nous renseigner plus abondamment, on nous envoya le fermier en
personne. Ainsi nous sûmes, dans notre ermitage, le chiffre des morts
et la violence du fléau. Le Pendu, décédé, avait fait une fin des plus
édifiantes, et tante Dine l'avait assisté jusqu'au bout. Glus et
Mérinos étaient sains et saufs.

--Ils ont toujours eu de la chance, observa grand-père.

Le fermier hochait la tête, ce qui signifiait que le dernier mot
n'était pas prononcé et que l'épidémie continuait ses ravages. De
Martinod on ne savait rien, il se tenait caché. Notre ami l'abbé
Heurtevent avait résisté, mais il demeurait ébranlé: il gardait assez
de vie pour annoncer des catastrophes.

--Et pouvons-nous redescendre? demandait chaque fois Louise dont la
question nous étonnait, grand-père et moi, car nous étions pas si
pressés.

--Pas encore, mademoiselle; M. Michel a dit comme ça que ce n'était
pas le moment.

Un lazaret avait été installé pour les cas douteux, les deux hôpitaux
regorgeaient de malades, les entrées et les sorties de la ville
étaient surveillées. Une série d'arrêtés avait été rendue par le
maire, ordonnant les plus minutieuses précautions.

--C'est terrible, concluait le fermier qui nous donnait ces détails.

Et grand-père déclarait que nous étions parfaitement bien à l'Alpette,
mais Louise se rongeait d'impatience.

Les jours peu à peu raccourcirent. Après le mois d'août qui fut très
chaud, septembre, plus ventilé, vint, et septembre passa. Les feuilles
des hêtres et des bouleaux, dans la forêt, changeaient de couleur
autour des sapins immuables, les premières toutes rouges et les autres
dorées. Sur les rochers les touffes d'airelles desséchées prirent une
teinte écarlate. Il m'arrivait d'être surpris par la nuit qui montait
en courant du creux de la vallée et de quêter, pour me remettre en
chemin, l'assistance d'un pâtre dans quelque hameau dont les petites
lumières m'avaient guidé.

Puis, nous fûmes informés que le fléau diminuait et que bientôt nous
pourrions quitter l'Alpette. J'en reçus la nouvelle sans plaisir. Ces
vacances m'avaient enivré de liberté. Cependant on nous accordait un
délai de quelques jours.

III

LA FIN D'UN RÈGNE

Toute la nuit il avait soufflé un grand vent qui tomba dans la
matinée. Octobre qui commençait s'annonçait mal. Après le déjeuner, je
sortis pour constater les dégâts de l'orage. L'automne était venu
brusquement. Dans les bois les feuilles des bouleaux et des fayards,
les feuilles rouges et les feuilles dorées, arrachées des arbres où
elles brillaient comme des fleurs, bruissaient sous mes pas, et comme
autrefois, quand j'étais petit et que j'allais cueillir des noix en
contrebande pour les écraser ensuite sur les chenets, je laissais
traîner mes pieds pour mieux entendre ce crissement aigu et plaintif.

A mon retour, le soir, je vis un char arrêté devant la porte du
chalet. Son fanal n'était pas allumé et le jour baissait, de sorte que
je ne reconnus qu'en m'approchant le véhicule de notre fermier. Le
cheval n'était pas dételé, mais personne n'en avait la garde: on
avait simplement pris la précaution de lui poser une couverture sur le
dos.

--Eh bien! Etienne, dis-je en entrant à la cuisine où le fermier se
chauffait, car il faisait déjà froid à la montagne, qu'est-ce qui vous
amène?

Nous l'appelions par son prénom, comme il est d'usage chez nous, bien
qu'il fût déjà vieux. Il tenait les mains en avant, vers le fourneau,
et il tourna vers moi sa figure ridée et rasée qu'éclairait la lampe
allumée à l'instant.

Ses yeux trop clairs, décolorés à force de servir par tous les temps,
ne semblaient pas me distinguer avec netteté:

--Ah! monsieur François! murmura-t-il presque bas en se levant.

Je ne sais pourquoi, cette exclamation insignifiante me causa une
impression désagréable.

--Vous ne venez pas nous chercher? demandai-je.

Il allait me répondre, quand nous fûmes rejoints par ma soeur Louise
qu'on avait avertie. Elle le salua amicalement et s'informa des
nouvelles qu'il apportait de la ville. Cependant il ne se pressait pas
de répondre.

--Il y a, finit-il par dire, que Madame vous réclame.

--Madame? remarqua Louise.

--Bien, fis-je. Et pour quand?

--Ce soir, bien sûr il est trop tard pour vous descendre. Ma bête est
fatiguée et la nuit est déjà là. Demain matin, de bon matin.

Pourquoi tant de hâte? A peine aurait-on le loisir de plier les
paquets. J'allais protester, mais le fermier se déroba: il fallait
rentrer le cheval à l'écurie et le char à la remise. Pendant son
absence, je m'élevai contre un délai si court. Au fond, la perspective
de quitter ces lieux me remplissait de tristesse et je retrouvais en
moi-même cette désolation que j'avais ressentie dans le bois jonché de
feuilles mortes. Louise ne m'écoutait pas, et je m'aperçus qu'elle
pleurait. Avait-elle tant de chagrin de partir?

--J'ai peur, m'expliqua-t-elle.

Peur de quoi? Grand-père, mis au courant, manifesta comme moi peu
d'enthousiasme pour le départ.

--On n'était pas mal ici, déclara-t-il. On faisait ce qu'on voulait.

Comme s'il ne l'avait pas toujours fait! Mais de quoi s'effrayait
Louise? Elle nous le confia peu à peu. Pour que le fermier fût venu
nous chercher, il fallait qu'il y eût un malade à la maison, un malade
gravement atteint. Il avait dit _Madame vous demande_. Donc, ce
n'était pas maman, ce ne pouvait être que mon père. Voilà ce qu'elle
imaginait et ce qu'elle nous avoua. Nous essayâmes d'en sourire et la
comparâmes à l'abbé Heurtevent qui portait la foudre sur lui et la
lançait à tout propos, mais sa peur nous gagnait. Et nous attendîmes,
un peu fébrilement, le retour du fermier que nous interrogions. Ce fut
Louise qui porta la parole:

--Père est malade, n'est-ce pas Etienne?

--Ah! mademoiselle, c'est un grand malheur.

--Est-ce qu'il a pris le mal?

--Ce n'est pas le mal qu'il a pris, c'est un chaud et froid.

Notre Louise se remit à verser des larmes. Elle appelait mon père
comme s'il pouvait lui répondre. Nous dûmes la consoler, non sans
blâmer ses excès, et le fermier lui-même s'en mêla.

--La demoiselle a tort. Monsieur Michel est solide. Il y en a d'autres
que lui qui ont pris des chauds et froid et qui sont aujourd'hui gras
et luisants.

Qu'il y eût un danger véritable, la pensée ne m'en effleurait pas. Mon
égoïsme m'empêchait d'y croire. Quel absurde pressentiment tourmentait
cette pauvre Louise! Je revoyais mon père, là, devant le portail,
avant que la voiture ne s'ébranlât. Son panama, un peu de côté,
projetait une ombre sur la moitié du visage. L'autre, en pleine
lumière, resplendissait de vie. Il donnait des ordres brefs et hâtait
l'aménagement, parce qu'on l'attendait à la mairie. Comme il savait
commander et comme on se précipitait pour lui obéir! Moi seul, j'avais
résolu de me dérober à son pouvoir, à son ascendant. Il se tenait
droit comme un chêne de la forêt, un de ces beaux chênes sains qui ne
perdent leurs feuilles qu'à la poussée des feuilles nouvelles et que
la tempête ne réussit pas à ébranler: au contraire, il se hérissent
et l'on dirait qu'ils se durcissent pour lui résister. J'entendais
aussi sa voix qui sonnait, sa voix qui disait: _En avant_, comme à la
bataille. Que cette force fût vaincue, je ne pouvais l'admettre. Sur
cette force-là je comptais, j'avais besoin de compter, afin d'avoir le
temps plus tard, si je le jugeais bon, et ma liberté conquise, de
revenir de mon plein gré en arrière pour témoigner à mon père un peu
de tendresse. Pourtant je me souvins du jour où je l'avais entendu
formuler, dans la chambre de ma mère, une plainte à mon sujet: _Cet
enfant n'est plus à nous..._ Mais je ne m'y attardai pas. Non, non, il
ne fallait rien exagérer. Ma mère nous rappelait parce que l'épidémie
décroissante n'offrait plus aucun danger, et parce que mon père,
malade, serait satisfait de nous revoir: elle nous rappelait pour ces
raisons-là, et non pour une autre...

Nous descendîmes le lendemain matin, Louise et moi sur le char du
fermier, grand-père et les deux petits, un peu plus tard, par la
diligence qui, tout de même, était plus confortable. Je me retournai
souvent pour mieux emporter l'image de cette vallée où dans la
solitude j'avais rencontré tant d'émotions créées par moi-même et
comme une sorte de bonheur où les autres n'avaient point de part.
Assise à côté de moi, Louise ne rompait le silence que pour se pencher
vers le siège et prier doucement notre vieil Etienne:

--Ne pourriez-vous pas aller un peu plus vite?

--Oui, mademoiselle, répondait-il, on essaiera. La Biquette est comme
moi, ça n'est plus bien jeune.

Il montrait sa jument, et du fouet lui enveloppait les flancs sans se
décider à la frapper. A mesure que nous approchions de la ville,
l'inquiétude de ma soeur augmentait et finissait par me prendre. Elle
me répétait son: _J'ai peur_ contagieux. Le bon soleil d'octobre qui
nous chauffait sur notre banc me permettait mieux de lutter contre un
pressentiment aussi absurde.

Enfin nous arrivâmes devant la grille. Personne ne nous attendait.
Tant de fois, à cette place, j'avais trouvé mon père qui interrogeait
le chemin et qui, dès qu'il nous apercevait, nous accueillait de sa
parole, de son geste, de toute sa joie paternelle. Je regardai la
fenêtre; derrière le rideau, l'ombre habituelle n'apparaissait pas.
Alors, pour la première fois, je connus que nous étions tous menacés.

Ma mère, dès qu'elle fut informée de notre retour, descendit pour nous
recevoir. Louise, sans un mot, se jeta dans ses bras. Par une
intuition parallèle, bien naturelle à des âmes qui se ressemblent,
elles s'étaient comprises. Je demeurai à l'écart, ne voulant pas
comprendre, me refusant à admettre la possibilité même d'un désastre
qui ne me laisserait pas le temps de jouer, au jour de ma convenance,
le rôle de l'enfant prodigue. Ma mère vint à moi:

--Il parle surtout de toi, me dit-elle. Dans son délire il t'appelait.

De cette prérogative je fus atterré. Pourquoi parlait-il surtout de
moi? Pourquoi étais-je sa préoccupation principale et --j'allai d'un
coup jusque-là, bouleversé de ma sacrilège audace --peut-être sa
dernière préoccupation?

--Maman, criai-je enfin, ce n'est pas possible!

Mais je regrettai aussitôt cet élan involontaire. Ma mère était la
vivante preuve que le danger n'existait pas, ou du moins pas encore.
Sans doute je remarquais ses yeux cernés et ses joues blanches. Elle
portait la trace des nuits de veille. Mais cette fatigue, dont elle
livrait le détail par chacun de ses traits, était néanmoins comme
inexistante: on sentait qu'une volonté supérieure la réduisait à rien
ou l'utiliserait tant qu'il serait nécessaire. Et par un phénomène
étrange, il y avait maintenant, dans sa façon de parler et de nous
conduire, quelque chose, --je ne saurais préciser davantage, mais j'en
suis certain, --quelque chose de l'autorité de mon père. Visiblement,
sans le savoir, elle le remplaçait. Or, s'il y avait eu un danger,
elle aurait montré sa faiblesse de femme, elle qui s'inquiétait si
vite et parfois pour des riens, elle si prompte à écouter le bruit de
l'orage pour allumer la chandelle bénite afin de nous préserver. Je ne
voyais même pas la sainte lumière qui dans son regard veillait, comme
la petite lampe d'autel dans le sanctuaire que la nuit envahit. Non,
non, s'il y avait eu un danger, elle aurait demandé notre secours et
de ma jeunesse je l'aurais soutenue.

--Quoi donc? répondit-elle à ma question, ce qui acheva de me
redresser.

Elle n'y répondit pas autrement, comme si elle l'avait mal entendue,
et d'une voix toute simple, d'une voix douce qui cherchait à ne pas
causer de la peine, elle nous résuma ce qui s'était passé pendant
notre longue absence:

--Il repose en ce moment. Votre tante Bernardine le garde: elle m'a
beaucoup aidée à le soigner. Tout à l'heure je vous mènerai dans sa
chambre. Vous ne pouvez vous imaginer l'effort qu'ont exigé de lui ces
derniers mois. C'est de cela qu'il est tombé malade, quand il a été le
maître du mal, quand sa tâche a été accomplie. Jusque-là je n'ai pu
obtenir de lui qu'il se ménageât. Le jour, la nuit, on venait le
chercher, on s'adressait à lui, comme s'il n'y avait que lui. Toute la
ville attendait ses ordres, quêtait son assistance. On ne se fiait
qu'à ses commandements, mais on exigeait de lui plus que ne le
permettent les forces humaines, et il est allé au delà en effet. On ne
lui a pas laissé un instant de répit. On le croyait plus dur que les
pierres qui portent la maison; mais les pierres mêmes se brisent sous
un poids trop lourd. Un soir, il y aura six jours ce soir, il est
rentré avec un grand frisson.

Et presque tout de suite la fièvre s'est déclarée. Ah! s'il ne s'était
pas autant surmené...

Elle s'arrêta, sans achever sa pensée; mais n'était-ce pas la suivre
que d'ajouter après s'être recueillie:

--J'ai prévenu Etienne à Rome. Hier soir il m'a télégraphié qu'il
partait. Je suis contente que son supérieur lui ait permis de partir.
Le voyage est bien long: il faut compter presque vingt-quatre heures.
A Bernard qui est si loin j'écris tous les jours. Et Mélanie prie pour
nous.

Ainsi rassemblait-elle la famille dispersée autour de son chef. Je
demandai:

--Pourquoi Mélanie ne vient-elle pas?

--Les Filles de la Charité ne rentrent jamais chez elles.

--Elles soignent les étrangers et ne pourraient pas soigner leur père
!

--C'est la règle, François.

Du moment que c'était la règle elle ne récriminait pas, elle
s'inclinait, elle acceptait, et moi, du moment que c'était la règle,
mon premier mouvement était de m'insurger. Sa timorée quand il était
là, voici qu'avec une présence d'esprit inaltérable, elle préparait ce
qu'il fallait en cas de malheur et ne cessait pas de tendre toutes ses
énergies devant ce malheur. Je connus la honte de n'avoir pas partagé
ses angoisses et d'avoir prétendu me soustraire à la solidarité de la
peine.

--La fièvre a diminué, reprit-elle, recherchant pour nous et pour elle
tous les symptômes rassurants. Les premiers jours il a beaucoup
déliré. Depuis hier, il est plus calme. Il suit lui-même la marche de
son mal, je le vois et il n'en dit rien. Ce matin, il a demandé un
prêtre. Notre ami, l'abbé Heurtevent qu'il a guéri, est venu.

_Il suit lui-même la marche de son mal et il a demandé un prêtre_: la
pauvre femme ne liait pas ces deux phrases, tant elle estimait naturel
le secours que l'on réclamait de Dieu. Mais moi, comment ne les
aurais-je pas rapprochées? Et pour la troisième fois, je sentis la
menace distinctement.

Nous entendîmes, sur le palier, le pas devenu pesant de tante Dine.
Elle appela: _Valentine_, à mi-voix, et nous nous précipitâmes dans
l'escalier.

--Oh! il va bien, expliqua-t-elle. Il est réveillé et te demande
toujours dès que tu n'as pas là.

--Tu peux m'accompagner, dit ma mère à Louise.

Et se tournant vers moi, elle ajouta qu'elle me ferait prévenir à mont
tour: il ne convenait pas d'entrer dans la chambre en trop grand
nombre, à cause de l'agitation que nos présences risquaient de causer
au malade.

Tante Dine, qui devait prendre beaucoup sur elle pendant ses gardes,
explosa quand nous fûmes seuls:

--Ah! mon petit, si tu savais! _Ils_ nous l'ont tué, _ils_ nous l'ont
tué sans pitié. Toute la ville était pestiférée et ne mettait plus son
espoir qu'en lui. J'en ai vu, moi qui te parle, de ces gens- là avec
leurs sales boutons sur tout le corps. Ils criaient comme des perdus,
et quand ton père apparaissait à l'hôpital, ils se taisaient, parce
qu'il l'exigeait, mais ils lui tendaient les bras. Ce qu'il en a
guéri! C'est lui qui les a tous sauvés, lui et pas un autre. Et les
fontaines fermées, et l'eau analysée, et les vêtements des morts
brûlés, et le lazaret installé: un tas de mesures d'hygiène, quoi,
tout ce qu'il y a de mieux. Il fallait voir comme il commandait tout
ça! «Monsieur le maire, c'est impossible. --Demain, il faut que cela
soit.» Sans lui, il n'y aurait plus personne aujourd'hui par les rues.
Et maintenant, maintenant, c'est tout juste si l'on vient réclamer de
ses nouvelles. Le bruit a couru qu'il avait attrapé le typhus, le
dernier. Ils ont peur, et les voilà partis. Ah! les misérables!

Ainsi me traça-t-elle le tableau de la lâcheté et de l'ingratitude
générales. Sur cette foule en désordre se détachait mon père. Déjà
tante Dine entreprenait un autre sujet:

--Ta mère est admirable. Elle ne s'est pas couchée depuis le
commencement du mal. Et elle reste calme. Tu as vu comme elle reste
calme. Moi, je ne peux pas la comprendre.

Je voulus, puisqu'elle sortait de la chambre, là-haut saisir toute la
vérité:

--Enfin, ma tante, est-ce que...

Mais je n'achevai pas, et déjà elle se jetait sur mon interrogation
dont l'impiété m'avait brûlé la bouche, comme sur une injure adressée
à l'arche sainte:

--Oh! non, non, non. Dieu nous protégera. Qu'est-ce que nous
deviendrions, mon pauvre petit, qu'est-ce que nous deviendrions? Un
homme comme il n'y a pas deux sur la terre.

Ce fut alors que Louise, descendue sans bruit, nous rejoignit, la
figure bouleversée. Mon père m'attendait.

Je m'arrêtai à la porte de sa chambre, le coeur lourd. A cette
oppression je ne pouvais douter que du drame intérieur de mon enfance
et de mon adolescence, de ma courte vie déjà si importante, il était
l'acteur essentiel. J'avais par lui vécu, mais je vivais contre lui.
Du jour où je m'étais dérobé à son influence, à travers l'exaltation
qui me transportait et me laissait néanmoins dans un état de malaise,
je me sentais libre mais hors cadre. Dans quel état m'apparaîtrait-il
? J'en avais peur, et c'est pourquoi je demeurai un temps avant
d'ouvrir. A mon départ, après l'avoir vu acclamé par toute une ville,
j'emportais l'image de mon père appuyé à la maison, vainqueur certain
du fléau comme il l'avait été jadis des fameuses courtilières, portant
allègrement le poids de la cité en détresse, comptant sur l'avenir
comme sur le passé, immortel en un mot, et que l'on pouvait ainsi
tourmenter dans son autorité sans scrupules, et j'allais, dans une
seconde, le retrouver comment? Il était là, derrière cette porte,
immobile, cloué, humilié, ne conduisant plus les autres comme une
troupe, se débattant pour son propre compte contre le mal sournois qui
le consumait. De ce contraste certain j'éprouvais une sorte
d'épouvante où il y avait, je dois le confesser, de l'horreur
personnelle pour le spectacle d'un abaissement.

Or, il n'y avait ni abaissement, ni contraste. J'entrai et je le vis.
Etendu dans ce lit de toute sa longueur, il semblait plus grand encore
que debout: c'était incontestable. Du visage renversé en arrière sur
le traversin, je découvrais surtout le front, le front immense, le
front lumineux dans le jour que tamisaient les rideaux. La maigreur
subite ne faisait qu'accentuer la fierté des traits. Rien ne
trahissait l'angoisse ni la crainte, et pour la douleur, si sa marque
y était, elle n'avait pas apporté avec elle une diminution. Il tenait
les yeux clos, et parfois les ouvrait tout grands, d'une façon presque
terrifiante. Quand donc les avais-je ainsi vus prendre l'empreinte des
objets qu'ils regardaient? Avant les définitifs adieux de Mélanie, ils
se fixaient sur ma soeur de cette manière, sur ma soeur qui s'en
allait pour toujours et qu'ils ne reverraient plus.

Toute l'attitude, toute l'expression se ramassaient ou plutôt se
raidissaient en un caractère suprême: il ne cessait pas de commander.
Et ma première parole, ma parole unique fut une adhésion à son
commandement.

--Père, dis-je au bord de son lit.

Je ne prononçai pas ce nom dans un sens de piété, mais parce que son
ascendant me subjuguait, s'imposait à moi. Qui, dans cette chambre mal
éclairée, envahie par une lourde odeur de remèdes, de sueur et de
fièvre, par cette odeur complexe qui est déjà comme un signe avant-
coureur d'agonie, je rentrais machinalement dans l'ordre, comme un
soldat, prêt à déserter, reprend sa place dans le rang sous l'oeil de
son chef. J'assistais à mon propre changement. Ce mysticisme où je
m'étais complu et qui m'isolait dans l'univers se désagrégeait comme
ces nuées que dissipent les premiers rayons de l'aube. J'apercevais ma
dépendance, et toute la vérité de mes idées enfantines quand elles
commençaient par faire le tour de la maison, et l'ancienneté, et la
justice du pouvoir qu'exerçaient encore ces mains défaillantes dont
les doigts pâles, rigides sur la couverture, serraient un petit
crucifix que je n'avais pas remarqué tout d'abord.

J'avais cru parler haut, mais il n'avait pas dû m'entendre: il ne se
retourna pas de mon côté. J'entendais sa voix basse --sa voix si
sonore dans ma mémoire --qui chuchotait comme s'il récitait des
litanies.

--Que dit-il? demandai-je tout bas à ma mère qui s'approcha.

--Vos noms, murmura-t-elle. Ecoute.

En effet, les uns après les autres, il nous énumérait. Déjà les noms
des trois aînés avaient dû franchir ses lèvres: il prononça celui de
Louise. C'était mon tour: il le passa et ce fut Nicole, puis Jacques.
Cette omission me fut cruelle: à peine l'avais-je remarquée que mon
nom vint, le dernier, détaché et mis à part. Alors je me souvins des
odieuses insinuations de Martinod sur la préférence accordée à l'un de
mes frères: je compris que nul de nous n'était le préféré, mais que
pour l'inquiétude que j'avais causée, j'avais été l'objet d'une
attention particulière. Et j'éprouvai l'envie irrésistible de lui
révéler d'un seul coup le travail qui s'accomplissait en moi
soudainement. Il se préoccupait avec tant de souci et même de respect
de notre vocation. Il présumait qu'elle serait la base de notre vie
tout entière. J'avais écarté systématiquement la mienne, pour attester
ma liberté. Voici que je la retrouvais avec certitude. Et m'avançant
un peu, je dis résolument:

--Père, je suis là. C'est moi. Là-haut j'ai réfléchi. Vous ne savez
pas? je veux être médecin comme vous.

Là-haut? c'était inexact: par pitié ne fallait-il pas lui cacher la
cause de mon revirement? Il ne me témoigna pas la joie que j'en
attendais, et peut-être ne pouvait-il plus témoigner aucune joie.
Peut-être un autre travail, le dernier, celui du détachement,
s'accomplissait-il en lui. Il leva sur moi ses yeux un peu effrayants
:

--François, répéta-t-il.

Et il tâcha de lever la main pour me la poser sur la tête. Bien que je
me fusse penché, il ne put achever le geste et le bras retomba. Je
m'agenouillai pour lui permettre de m'atteindre avec moins d'effort,
mais il ne l'essaya même plus comme je l'eusse souhaité, et de cette
voix basse qui m'avait tant frappé tandis qu'il nous appelait tour à
tour, il articula distinctement:

--Ton tour est venu.

Ma mère qui se trouvait un peu en arrière se rapprocha pour me poser
la question même que je lui avais posée:

--Que dit-il?

Instinctivement j'esquissai un mouvement, comme pour lui expliquer que
je ne savais pas au juste. Cependant j'avais bien entendu, et après un
instant d'hésitation le sens de cette phrase cessa de me paraître
mystérieux. Je pouvais y voir un témoignage de confiance dans le passé
: mon père n'avait pas admis ma trahison, mon affranchissement, il
était sûr que je lui reviendrais, il comptait sur moi. Mais dans sa
forme d'outre-tombe elle signifiait bien autre chose dont je fus
bouleversé: c'était la couronne royale de la famille que mon père
tendait à ma faiblesse en m'invitant à la porter après lui, puisque je
serais sur place son continuateur, son héritier. A cela je n'avais
point pensé.

Ma mère comprit-elle l'émotion qui me courbait les épaules et me
brisait? Elle m'assura que j'avais besoin d'une collation après ma
longue course au grand air et m'accompagne jusqu'au seuil.

--Valentine, murmura le malade.

--Mon ami, je ne te quitte pas.

Et elle m'abandonna pour aller à lui.

Mais je ne sortis pas de la chambre, et j'assistai à un drame quasi
muet, obscur en apparence et dont l'éloignement n'a fait qu'augmenter
la clarté pour moi.

Mon père commença par cette invitation:

--Ecoute.

Il ne regardait personne à ce moment-là; ses yeux se fixaient au-
dessus de lui, au plafond. Cependant il ne se pressait pas de parler:
il se recueillait. J'étais dans une angoisse sans nom. Je devinais que
ma présence l'avait ébranlé et qu'il rassemblait ses idées sur la
destinée de la famille. Ce qu'il allait dire à ma mère, ce seraient
ses dernières volontés sans nul doute. N'avais-je pas le droit de les
entendre, puisque _mon tour était venu_?

Ma mère, aussi, l'avait deviné peut-être. Elle se tenait au bord du
lit, penchée, et le drap qui pendait, où son genou s'appuyait, remuait
un peu. Je suis sûr de l'avoir vu remuer: était-ce ce genou qui
tremblait? Et puis, je ne vis plus qu'un visage.

Mon père continuait de se taire. Je percevais la plainte monotone de
la fontaine dans la cour. Ma mère, tendrement, le pressa:

--Mon ami, mon cher ami...

Il était en pleine lucidité. Il _avait suivi lui-même la marche de son
mal_, il savait exactement où il en était.

Alors il parut sortir des pensées où il s'abîmait. Il tourna un peu la
tête et regarda ma mère de ce regard un peu terrifiant, qui était trop
profond.

--Valentine, répéta-t-il simplement.

--Tu avais quelque chose à me dire?

Avec une infinie douceur il murmura:

--Oh! non, Valentine, je n'ai rien à te dire.

Il avait voulu, j'en suis assuré, lui recommander l'avenir de la
maison, et un regard avait suffi à l'en détourner. Rien que par ce
regard, il en avait compris l'inutilité. Celle qui était là, près de
lui, n'était-elle pas sa chair et son coeur? Tant d'années passées
ensemble, jour après jour, sans une contradiction, sans un nuage, ne
les liaient-elles pas indissolublement? Qu'est-ce qu'une parole,
contre cela, pourrait valoir? Un plus grand témoignage d'amour fut-il
jamais rendu à une femme que ce silence, cette confiance, cette paix
?...



Après des minutes si hautes, je connus cette forme de la lâcheté
humaine qui nous fait éprouver une sorte de soulagement hors de la
présence du malheur. Je sortis de la chambre. Grand-père descendait de
la diligence avec Nicole, déjà grandelette et sérieuse, et Jacquot,
plus léger de cervelle et dont les douze ans ne s'aggravaient encore
d'aucun pressentiment. Il surveilla avec méfiance le transport de sa
caisse à violon et de ses almanachs: lui-même ne consentit pas à
lâcher sa collection de pipes. Tante Dine voulut s'occuper en personne
des gros bagages. Malgré l'âge et un commencement de déclin, elle
s'imposait une besogne de servante. L'effort physique, seul, parvenait
à la distraire, et le chagrin se traduisait chez elle par un
redoublement d'activité.

Une fois dans la maison, grand-père y erra comme une âme en peine. Il
tournait autour de la chambre du malade, sans demander à y pénétrer.
Il n'osait pas s'informer et, dans son incertitude, il se plaignait à
tout le monde:

--Je deviens vieux. Je suis vieux.

Ils se revirent, mais je n'assistai pas à leur entrevue. Est-il
nécessaire d'y avoir assisté pour deviner ce qu'elle du être et que le
fils, inévitablement, y soutint le père? Si notre vie ne puisse pas
dans un coeur religieux la ferveur d'une constante ascension, ne
demeure-t-on pas tel qu'on fut? Aux uns le fardeau, aux autres
l'assistance. Et le voisinage de la mort même n'intervertit pas les
rôles.

Quand le soir vint, grand-père, qui se traînait d'une pièce à l'autre
en se lamentant, me proposa timidement de sortir.

--C'est une bonne idée, approuva tante Dine qui le connaissait. Et
voici deux ou trois commissions pour la pharmacie et l'épicerie.

Il manifesta une satisfaction enfantine de rendre service et je ne
refusai pas de l'accompagner. Après la solitude de la montagne et ce
silence qui remplit la nuit, nous retrouvâmes avec un plaisir secret
les rues éclairées et le mouvement de la population. L'épidémie était
définitivement enrayée: après les mesures sanitaires ordonnées ne
subsistait plus aucun péril. Réveillée de son cauchemar, la ville se
livrait à des transports de joie qui étaient sa revanche contre la
terreur. Je l'avais vue dans l'épouvante chercher en hurlant son salut
dans un homme, et je la retrouvais dans une ardeur et une insouciance
de fête. Une douceur d'automne flottait comme un parfum. Les boutiques
brillaient, les trottoirs regorgeaient de promeneurs et les cafés
débordaient jusque sur la chaussée. Les femmes portaient les robes
claires qu'elles n'avaient pu montrer de tout l'été et, pimpantes dans
leurs toilettes fraîches, transformaient la saison en un tardif
printemps. Au sortir de tant de deuil on jouissait de la vie et le
convoi des morts courait la poste.

J'étais le fils du sauveur, je m'attendais à la faveur populaire, et
l'on évitait notre approche. Je ne tardai pas à le remarquer. La
rencontre de ce vieillard et de ce jeune homme contraignait au
souvenir du bienfaiteur et, partant, à celui des mauvais jours qu'on
avait traversés. Personne ne s'en souciait évidemment. Nous eussions
aimé à causer de tant d'infortunes, et nul ne nous en fournissait
l'occasion. Enfin quelqu'un nous aborda, et ce fut Martinod, Martinod
la bouche en coeur et la barbe lisse, qui, sans me donner le temps de
l'écarter, nous parla de mon père avec admiration, avec éloquence,
avec enthousiasme. Il lui rendait pleine et entière justice, il
célébrait son courage, son talent d'organisation, sa valeur médicale,
son art merveilleux de diriger les hommes. Je m'étais résolu, en
l'apercevant, à lui tourner le dos avec mépris, et voici que, plein de
reconnaissance, je buvais ses paroles et j'oubliais ses calomnies, ses
basses manoeuvres, ses menées souterraines qui avaient failli briser
l'unité de la famille. J'aurais dû chercher sur son visage la marque
imprimée par la main de mon père, et je consentais à écouter ses
louanges effrontées. J'étais encore trop ingénu pour deviner ce qu'il
préparait.

Glus et Mérinos, toujours inséparables, qui nous croisèrent ensuite,
consentirent à nous entretenir d'eux-mêmes et des cruelles épreuves
dont ils avaient avantageusement triomphé. Nous essayâmes de citer le
pauvre Cassenave et le malheureux Galurin, mais ils glissèrent sur ce
sujet de conversation pour nous annoncer qu'ils composaient l'un une
Marche funèbre et l'autre une Danse macabre en commémoration de ce
typhus historique. Je n'ai jamais appris qu'ils les eussent achevées.

Quand nous rentrâmes, un peu ragaillardis par cette agitation, nous
trouvâmes à la porte Mariette, la cuisinière, fort irritée et
indignée. Elle nous servait depuis plus de vingt ans et ne se gênait
avec personne. Le petit médecin qui, jadis, m'avait visité pendant ma
pleurésie, avait tenté de lui mettre un louis dans la main en la
priant de donner son nom et son adresse aux malades, aux clients qui
continuaient d'affluer à la maison, et d'un geste vif elle lui avait
jeté son or à la tête.

--Le vilain individu! certifia tante Dine qui de l'escalier saisit
l'aventure. Ah! _ils_ sont bien tous les mêmes!

Et je cessai de nier l'existence de ces _ils_ qui nous entouraient et
nous savaient menacés.

Un peu plus tard dans la soirée, et guère avant l'heure du dîner,
comme on sonnait, j'allai ouvrir, pensant que peut-être mon frère
Etienne, prévenu la veille, nous arriverait de Rome. Je reconnus en
face de moi, dans l'ombre, --car la lampe du vestibule n'éclairait que
faiblement au dehors, --l'un de nos pauvres habituels, ce Oui- oui, au
chef toujours branlant. Je le savais survivant, tandis que la Zize
Million avait emporté dans la tombe ses rêves de fortune. Pourquoi
venait-il un autre jour que le samedi réservé aux aumônes?

--Attendez, lui dis-je, je vais chercher de la monnaie.

Mais il me retint par le bras presque familièrement.

--Oui, oui, commença-t-il. C'est pas ça.

--Et quoi donc?

--Oui, oui, il m'a guéri, vous comprenez. Alors, c'est pour savoir,
oui, pour savoir comment il va.

Reconnaissant, il accourait aux nouvelles. Je me radoucis pour lui
répliquer:

--Toujours la même chose, mon ami.

--Ah! ah! oui, oui, tant pis.

Pourquoi ne s'en allait-il pas? Espérait-il par surcroît un peu
d'argent? Tout à coup, à la façon d'un bègue qui a réussi à s'emparer
d'une phrase et la brandit, il me déclara presque sous le nez:

--Celui-là, c'était un homme. Oui, oui.

Et il se perdit très vite dans l'obscurité. Je regardai l'ombre où il
s'était engouffré et brusquement je fermai la porte, trop tard, car
j'avais l'impression que quelqu'un était entré, quelqu'un d'invisible,
qui prenait le chemin de l'escalier, du corridor, de la chambre. Je
voulus crier et aucun son ne me sortit de la bouche. Et je pensais
que, si j'avais crié, on m'aurait cru fou. Je restai là, paralysé,
sachant qu'on m'avait précédé à l'intérieur de la maison et que je ne
pouvais pas chasser celle qui était là, devant moi, celle qui ne
sortirait plus, celle qui montait sans bruit et dont personne ne
soupçonnait la présence réelle.

Ce que j'avais entrevu sans l'admettre encore, voici que j'en
comprenais le sens véridique, l'irréparable. Ce vieux pauvre bégayant
avait dit: _c'était un homme_. Il parlait de mon père au passé, il
parlait de mon père comme si mon père n'était plus. Et cette présence
invisible qui avait profité de la porte ouverte, c'était donc la mort.
Pour la première fois elle m'apparaissait agissante, pour la première
fois --il n'y a pas d'autre mot --elle m'apparaissait vivante.
Jusqu'alors je n'avais pas attaché d'importance à ses actes. Et, dans
mon horreur et mon impuissance, je laissai pendre mes bras inutilement
le long de mon corps. Autrefois, quand nous étions menacés de perdre
la maison, j'étais né au sentiment inconnu de la douleur, je naissais
maintenant au sentiment de la mort. Et la cruauté de la séparation, je
l'éprouvais avant qu'elle ne s'accomplît.

Comme autrefois, je m'enfuis dans le jardin où la nuit m'avait précédé
et je me couchai sur la pelouse. La terre était froide et semblait me
repousser. Le vent, qui s'était levé, tordait les branches des
châtaigniers. Elles craquaient en poussant des plaintes. Un des arbres
surtout, celui de la brèche, ne cessait pas de gémir et je m'attendais
à le voir tomber. Je me rappelais ceux que j'avais vus après un orage,
dans la forêt de l'Alpette, étendus sur le gazon, et si longs que de
leurs racines à leur cime l'oeil s'étonnait de les mesurer. Et je me
rappelais encore cette gravure de ma Bible qui représentait les hauts
cèdres du Liban, gisant sur le sol: ils étaient destinés à servir à
la construction du temple de Jérusalem.

Et après les arbres, comme les poutres de la toiture grinçaient, ce
fut l'écroulement de la maison que j'attendis. Qu'y avait-il
d'étonnant à ce qu'elle s'écroulât, puisque mon père mourait?...

IV

L'HÉRITIER

Ces douleurs-là ont leur pudeur, et je jetterai sur la mienne un
voile...

Je reprends donc ce récit au moment où la vie ordinaire recommence. Le
premier repas de famille en consacre la continuation, après qu'ont
cessé les allées et venues de parents et d'étrangers, et tout le
désordre apparent qui accompagne les deuils. Mon frère Etienne,
accouru de Rome, est reparti pour y achever ses études théologiques.
Mélanie, en se penchant davantage sur toutes les misères de l'hôpital
où elle sert, épuise sans doute son propre chagrin, et Bernard, à
distance, a, d'un bref câblogramme où nous avons pu mesurer son
attachement, accusé le coup. Nous autres, les restants, nous pouvons
nous compter comme des blessés après la défaite.

La cloche a sonné et il nous faut gagner la salle à manger. Voici
grand-père qui rentre de sa promenade: il s'est courbé et cassé, il
s'appuie sur sa canne, et il se plaint, sans que je puisse en savoir
la cause. Quelque chose lui manque, qu'il s'explique mal à lui-même:

--Ah! soupire-t-il, essoufflé, j'ai cru que je n'arriverais jamais
jusqu'à la maison.

Il s'exprime comme nous nous exprimions quand nous étions petits. Mais
avons-nous cessé de dire: la maison? Je le vois si faible et si
vieux, et ne me souviens plus que jadis il m'emmenait dans les bois et
sur le lac, du temps où nous allions bien tranquillement tous les deux
à la conquête de la liberté. Dépassant la mesure dans ma
transformation, voici que je l'observe, avec une commisération
excessive qui est presque du mépris.

Oui, quand les soldats sont aux remparts, la ville, n'est-ce pas?
argumente et discute; elle discute et argumente sur l'utilité des
fortifications et des armes, et leur destruction lui paraît un jeu.
Mais s'il n'y a plus de troupes et si l'ennemi est aux portes? Ainsi
pouvions-nous parler de nos désirs et de nos rêves, et de la cité
future, et surtout de notre chère liberté. Nous le pouvions, et
maintenant nous ne le pouvons plus, parce que personne ne nous défend
et que nous sommes face à face avec la vie, avec notre propre
destinée. Il n'est plus, grand-père, celui qui pour toute la famille
montait la garde aux remparts.

Tante Dine achève de mettre le couvert. Elle est bien âgée pour
s'imposer tant de tracas, du matin au soir, et jamais elle n'a de
repos.

--Laissez donc, ma tante, ce n'est pas votre affaire.

Mais elle proteste et _gongonne_, et se met à pleurer tout fort:

--Il ne faut pas me priver de m'occuper. J'ai moins de peine quand je
travaille.

Est-ce que j'ignore, d'ailleurs, qu'on ne maintiendra à l'office que
Mariette, parce que notre situation est changée? Chacun de nous devra
y mettre du sien, et tante Dine, à son habitude, prend de l'avance.

Louise n'a plus sa gaieté. Elle entre, en tenant par la main sa soeur
Nicole qu'elle protège. Pourquoi donc est-ce que je regarde leurs
cheveux blonds avec plus de tendresse? Songerais-je déjà à leur avenir
plus incertain? Jacquot, peu surveillé ces derniers temps, n'a pas été
sage, mais voilà ma mère qui le gronde. Il ne croyait plus sans doute
qu'elle penserait à le gronder. Il s'étonne, il obéit. Et maintenant
il faut s'asseoir autour de la table.

Ma mère a pris sa place du milieu. C'est vrai qu'elle porte maintenant
dans sa démarche, dans sa voix toujours aussi douce, je ne sais quelle
nouvelle autorité, inexplicable et cependant sensible. Elle se tourne
vers grand-père qui la suit:

--C'est à vous de _le_ remplacer.

Et elle désigne, en face d'elle, la chaise de mon père.

--Oh! pas moi, refuse grand-père en s'agitant. Valentine, je n'irai
pas là. Moi, je ne suis rien qu'une vieille bête.

Elle insiste, mais vainement; rien ne le fera céder. Alors ma mère
lève sur moi ce regard calme et effrayé ensemble qu'elle a depuis...
depuis qu'elle est veuve:

--Ce sera toi, dit-elle.

Sans un mot je m'assis à la place de mon père, et de quelques instants
il me fut impossible de parler. Pourquoi ce recueillement pour une
chose si simple et si naturelle? Si simple en effet et si naturelle
était la transmission du pouvoir.

J'ai comparé la maison à un royaume, et la suite des chefs de famille
à une dynastie. Voici que cette dynastie aboutissait à moi-même. Ma
mère exerçait la régence et je portais la couronne. Et cette couronne,
voici que j'en connaissais à la fois le poids et l'honneur. Comme
j'étais né précédemment à la douleur et à la mort, je naissais au
sentiment de ma responsabilité dans la vie. Je ne sais, en vérité, si
je puis comparer à ce sentiment qui m'envahissait aucune autre
émotion. Il me perçait le coeur de cette flèche aiguë et cruelle que
l'on attribue généralement à l'amour. Et de ma blessure jaillissait,
comme un sang rouge et abondant, l'exaltation qui devait teindre mes
jours. Ce sang-là, loin de diminuer les forces de la vie, se
répandrait pour la défense éternelle de la race.

Avant que j'eusse atteint l'âge d'homme, le grand combat qui se livre
immanquablement dans toute existence humaine entre la liberté et
l'acceptation, entre l'horreur de la servitude et les sacrifices
exigés pour durer, s'était livré en moi par anticipation. Un
précepteur aimable et dangereux m'avait révélé à l'avance le charme
miraculeux de la nature, de l'amour et de l'orgueil même qui croit
nous soumettre la terre, et ce charme trop doux et trop énervant ne me
retiendrait jamais plus tout à fait. Ma vie était fixée désormais à un
anneau de fer: elle ne dépendrait plus de ma fantaisie. Je ne
tendrais plus vers les mirages du bonheur que des mains enchaînées.
Mais ces chaînes-là, tout homme les reçoit un jour, qu'il monte
effectivement sur le trône ou que son empire ne soit que d'un arpent
ou d'un nom. Comme un roi, j'étais responsable de la décadence ou de
la prospérité du royaume, de la maison.

A quelques jours de là, puisque je commençais mes études de médecine,
je dus partir, moi aussi, momentanément. Cet éloignement me déchirait
: dans le zèle de mon rôle nouveau, je voulais croire ma présence
indispensable à ma mère. N'était-elle pas toute brisée par la perte de
celui qui était sa vie? Son calme, pourtant, m'étonnait, et aussi la
clarté de son jugement, et cette mystérieuse autorité nouvelle que
chacun sentait. Aux obsèques, Martinod avait sollicité l'honneur de
prononcer un discours pour rappeler aux assistants le dévouement de
mon père, et elle s'y était refusée. Pourquoi décourager cet
adversaire repentant? J'aurais volontiers émis un avis contraire. Et
peu après nous apprîmes que Martinod, songeant à reconquérir la
mairie, avait compté pour sa popularité sur cette exploitation de la
mort. Les _ils_ de tante Dine ne désarmaient pas. Ils ne désarmaient
jamais. Le foyer avait ses vigilantes gardiennes qui ne se laissaient
ni duper ni endormir.

Cependant elles seraient bien seules toutes les deux, avec Nicole et
Jacquot. Grand-père ne pouvait plus compter. Il déclinait maintenant
de jour en jour. Lui qui avait affiché tant d'horreur pour les
clôtures, s'informait presque chaque soir si les portes étaient bien
fermées au verrou. Que craignait-il? Une fois, comme il sortait d'un
demi-sommeil, il réclama son père avec insistance. Tante Dine l'en
reprit un peu rudement:

--Tu sais bien qu'il est mort depuis trente années.

A notre stupéfaction, il répliqua aussitôt:

--Mais non, pas celui-là, l'autre.

--L'autre? que veux-tu dire?

--Celui qui était là tout à l'heure.

Et il montrait la direction du cabinet de consultation.

Nous comprîmes alors que son cerveau commençait de brouiller les
générations. Il sentait bien qu'un appui lui manquait, et mon père,
tout naturellement, était devenu son père.

Très troublé par cette confusion, je me montrai plus juste envers lui.
Nous avions perdu ensemble l'empire de la liberté.

La veille de mon départ, j'avais rejoint ma mère dans sa chambre. Je
désirais de lui apporter du courage pour notre séparation, et j'étais
plus troublé et plus faible qu'elle.

--Je reviendrai, disais-je, définitivement. Et je tâcherai de _le_
continuer.

Nous ne le désignions pas davantage entre nous.

--Oui, me répondit-elle, _ton tour est venu_.

Elle avait donc entendu et compris. Et comme, la tête appuyée à son
épaule, je lui exprimais ma tristesse de la laisser dans la peine,
elle me rassura:

--Ecoute: il ne faut pas être triste.

Etait-ce elle qui parlait ainsi? Surpris, je me redressai et la
regardai: son visage consumé par l'épreuve, ciselé par la douleur du
plus profond amour, était presque décoloré. Toute son expression lui
venait des yeux, si doux, si purs, si limpides. Elle avait changé et
vieilli. Et cependant il y avait en elle cette fermeté insaisissable
qu'elle communiquait à son entourage sans qu'on sût comment.

--Ne t'étonne pas, reprit-elle. Je me suis sentie si désespérée la
première nuit que j'ai supplié Dieu de me prendre. J'ai crié vers Lui,
et Il m'a entendue. Il m'a soutenue, mais autrement. Je ne croyais pas
encore assez. Maintenant je crois comme il faut croire. Nous ne sommes
pas séparés, vois-tu, nous marchons vers la réunion.

Sur la table à ouvrage, à côté d'elle, était posé un livre d'heures.
Je le pris machinalement et de lui-même il s'ouvrit à une page qu'elle
avait dû bien souvent relire.

--Lis à haute voix, m'invita-t-elle.

C'était la prière des agonisants, qui se récite pendant qu'entre la
mort:

_« Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu, le Père tout-
puissant qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu
vivant qui a souffert pour vous; au nom des Anges et des Archanges,
au nom des Trônes et des Dominations; au nom des Principautés et des
Puissances, au nom des Chérubins et Séraphins, au nom des Patriarches
et des Prophètes, au nom des saints Apôtres et Evangélistes, au nom
des saints Martyrs et Confesseurs, au nom des saints Moines et
Solitaires, au nom des saintes Vierges, au nom de tous les Saints et
de toutes les Saintes de Dieu. Que votre demeure soit aujourd'hui dans
la paix, et votre habitation dans le saint Lieu!...»_

Tout le ciel est convié pour recevoir l'âme à qui s'ouvre la porte de
la vie.

_Nous ne sommes pas séparés, nous marchons vers la réunion_: je
compris le sens de ces paroles.

Dans le silence qui suivit ma lecture, je perçus de nouveau la plainte
régulière de la fontaine dans la cour, et je me souvins de la
confiance de mon père quand, prêt à parler, cette confiance lui avait
fermé la bouche. Qu'aurait-il dit à ma mère qu'elle eût ignoré de lui
? Elle achèverait son oeuvre, puis elle irait le retrouver. C'était si
simple, et c'est pourquoi elle était paisible.

Son calme gagnait tante Dine toujours au travail et qui même
recherchait les plus humiliantes besognes, telles que frotter les
parquets ou cirer les souliers, comme si elle voulait se punir d'avoir
survécu à son neveu. Et quand ma mère la reprenait doucement sur cet
excès de zèle, elle protestait avec des larmes comme pour réclamer une
faveur.

Comme on voit le soir, peu à peu, sur les pentes, s'allumer les feux
des villages, voici que je voyais les feux de la maison s'allumer par
delà notre horizon même, et jusqu'au bout du monde, et jusque par delà
le monde. Ils brillaient pour les absents comme pour les présents,
pour Mélanie au chevet des pauvres, pour Etienne à Rome, et pour
Bernard, soldat d'avant-postes, dans sa lointaine colonie. Et plus
haut ils brillaient encore.

Et il me sembla que les murs dont j'avais déploré l'étroitesse pendant
mes années d'adolescence, pendant ma course à la liberté, s'ouvraient
d'eux-mêmes pour me livrer passage. Ils ne me retenaient plus
prisonnier. Et pourquoi m'eussent-ils retenu prisonnier? Partout où
j'irais maintenant, j'emportais de quoi les reconstruire avec mes
souvenirs d'enfance, avec le passé, avec ma douleur, avec ma dynastie.
Partout où j'irais, j'emporterais un morceau de la terre, un morceau
de ma terre, comme si j'avais été pétri avec son limon ainsi que Dieu
fit du premier homme.

Ce soir-là, veille de mon départ, ma foi dans la maison fut la foi
dans la Maison Eternelle où revivent les morts dans la paix...

Avril 1908 --Décembre 1912.

FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Maison" ***

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