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Title: Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie
Author: Bougeant, Guillaume Hyacinthe
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie" ***

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Guillaume-Hyacinthe Bougeant
VOYAGE DU PRINCE FAN-FEREDIN DANS LA ROMANCIE
(1735)


Table des matières

ÉPÎTRE
A Madame C B.
CHAPITRE 1
Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ du
Prince Fan-Férédin pour la romancie.
CHAPITRE 2
Entrée du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Description et
histoire naturelle du pays.
CHAPITRE 3
Suite du chapitre précédent.
CHAPITRE 4
Des habitans de la romancie.
CHAPITRE 5
Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.
CHAPITRE 6
De la haute et basse Romancie.
CHAPITRE 7
De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens.
CHAPITRE 8
Des bois d’amour.
CHAPITRE 9
Des voitures et des voyages.
CHAPITRE 10
Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les
propositions de mariage.
CHAPITRE 11
Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner
aux lecteurs le dénouëment de cette histoire.
CHAPITRE 12
Des ouvriers, métiers et manufactures de la Romancie.
CHAPITRE 13
Arrivée d’une grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués.
CHAPITRE 14
Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient
amoureux de la Princesse Rosebelle.
CONCLUSION
Catastrophe lamentable.
Guillaume-Hyacinthe Bougeant


ÉPÎTRE

A Madame C B.

Non, madame, je ne connois point de méchanceté pareille à celle que
vous m’avez faite. Il faut que le public en soit juge; je ne puis
souffrir les romans, vous le sçavez. Je vois que vous les aimez, et
je vous en fais la guerre. Vous me demandez pourquoi: je vous dis
mes raisons; et comme si vous étiez disposée à vous laisser
persuader, finement vous m’engagez à les mettre par écrit.

Mais quoi! Faire une dissertation raisonnée, une controverse de
casuiste ou de philosophe pédant? Non, dis-je en homme d’esprit; il
faut donner à mes raisons un tour agréable, les envelopper sous
quelque idée riante, sous quelque fiction qui amuse; et pour cela
j’imagine le voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin. Le voilà
fait: c’est un roman; et c’est moi qui l’ai fait. O ciel! C’est-à-
dire, que vous avez trouvé le moyen de me faire faire un roman, à
moi l’ennemi déclaré des romans, et cela dans le tems que je vous
reproche de les aimer. Avouëz-le, madame: c’est-là ce qu’on appelle
une trahison, une noirceur.

Mais je serai vengé. Vous n’aimez pas les loüanges; privilege bien
singulier pour une femme. Vous abhorrez une epître dédicatoire, vous
me l’avez dit. Eh bien, vous aurez l’un et l’autre. Car je le
déclare ici à tout le public. C’est à vous, et à vous toute seule,
c’est à Madame C B que je dédie cet ouvrage; et comme jamais
dédicace ne va sans éloges, il ne tient qu’à moi de vous en
accabler; c’est une belle occasion de satisfaire l’envie que j’en ai
depuis long-tems. Non, je crois vous entendre me demander grace, et
je n’ai pas le courage de vous refuser. Pour rendre ma vengeance
complette, il suffiroit de vous nommer; mais je m’en garderai bien,
parce que vous ne manqueriez pas de me rendre la pareille; et à dire
le vrai, je ne vous hais pas assez pour acheter à mes propres dépens
le plaisir de me venger. Gardez-moi donc le secret, je vous prie,
comme je vous le garderai; et je vous promets de plus que si ce
petit ouvrage répond à mes intentions, en vous inspirant vous et à
ceux qui le liront un juste dégoût de la lecture des romans, je vous
pardonnerai de me l’avoir fait écrire. J’ai l’honneur d’être,
madame, votre très-humble et très-obéïssant serviteur.


CHAPITRE 1

Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ du
Prince Fan-Férédin pour la romancie.

Je pourrois, suivant un usage assez reçû, commencer cette histoire
par le détail de ma naissance, et de tous les soins que la Reine
Fan-Férédine ma mere prit de mon éducation; c’étoit la plus sage et
la plus vertueuse princesse du monde; et sans vanité, j’ai
quelquefois oüi dire, que par la sagesse de ses instructions elle
avoit sçû me rendre en moins de rien un des princes les plus
accomplis que l’on eût encore vûs. Je suis même persuadé que ce
récit, orné de belles maximes sur l’éducation des jeunes princes,
figureroit assez bien dans cet ouvrage; mais comme mon dessein est
moins de parler de moi-même, que de raconter les choses admirables
que j’ai vuës, j’ai crû devoir omettre ce détail, et toute autre
circonstance inutile à mon sujet.

La Reine Fan-Férédine aimoit assez peu les romans; mais ayant lû par
hasard dans je ne sçai quel ouvrage, composé par un auteur d’un
caractere respectable, que rien n’est plus propre que cette lecture
pour former le coeur et l’esprit des jeunes personnes, elle se crût
obligée en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de
romans, pour m’inspirer de bonne heure l’amour de la vertu et de
l’honneur, l’horreur du vice, la fuite des passions, et le goût du
vrai, du grand, du solide, et de tout ce qu’il y a de plus
estimable. En effet, comme je suis né, dit-on, avec d’assez
heureuses dispositions, je ressentis bien-tôt les fruits d’une si
loüable éducation. Agité de mille mouvemens inconnus, le coeur plein
de beaux sentimens, et l’esprit rempli de grandes idées, je
commençai à me dégoûter de tout ce qui m’environnoit. Quelle
différence, disois-je, de ce que je vois et de tout ce que
j’entends, avec ce que je lis dans les romans! Je vois ici tout le
monde s’occuper d’objets d’intérêt, de fortune, d’établissement, ou
de plaisirs frivoles. Nulle avanture singuliere: nulle entreprise
héroïque. Un amant, si on l’en croyoit, iroit d’abord au dénouëment,
sans s’embarrasser d’aucun préliminaire. Quel procédé! Pourquoi
faut-il que je sois né dans un climat où les beaux sentimens sont si
peu connus? Mais pourquoi, ajoûtois-je, me condamner moi-même à
passer tristement mes jours dans un pays où l’on ne sçait point
estimer les vertus héroïques? J’y regne, il est vrai, mais quelle
satisfaction pour un grand coeur de regner sur des sujets presque
barbares? Abandonnons-les à leur grossiereté, et allons chercher
quelque glorieux établissement dans ce pays merveilleux des romans,
où le peuple même n’est composé que de héros.

Telles furent les pensées qui me vinrent à l’esprit, et je ne tardai
pas à les mettre en exécution. Après m’être muni secretement de tout
ce que je crûs nécessaire pour mon voyage, je partis pendant une
belle nuit au clair de la lune, pour tenter, en parcourant le monde,
la découverte que je méditois. Je traversai beaucoup de plaines, je
passai beaucoup de montagnes; je rencontrai dans mon chemin des
châteaux et des villes sans nombre; mais ne trouvant par-tout que
des pays semblables à ceux que je connoissois déja, et des peuples
qui n’avoient rien de singulier, je commençai enfin à m’ennuyer de
la longueur de mes recherches. J’avois beau m’informer et demander
des nouvelles du pays des romans; les uns me répondoient qu’ils ne
le connoissoient pas même de nom: les autres me disoient qu’à la
vérité ils en avoient entendu parler, mais qu’ils ignoroient dans
quel lieu du monde il étoit situé. La seule chose qui soûtenoit mon
courage dans la longueur et la difficulté de l’entreprise, c’est la
réflexion que je faisois, qu’après tout il falloit bien que la
romancie fût quelque part, et que ce ne pouvoit pas être une
chimere. Car enfin, disois-je, si ce pays n’existoit pas réellement,
il faudroit donc traiter de visions ridicules et de fables puériles
tout ce qu’on lit dans les romans. Quelle apparence! Eh! Que
faudroit-il donc penser de tant de personnes si raisonnables
d’ailleurs qui ont tant de goût pour ces lectures, et de tant de
gens d’esprit qui employent leurs talens à composer de pareils
ouvrages? Cependant malgré ces réflexions, j’avoue que je fus
quelquefois sur le point de me repentir de mon entreprise, et qu’il
s’en fallût peu que je ne prisse la résolution de retourner sur mes
pas. Mais non, me dis-je, encore une fois à moi-même: après en avoir
tant fait, il seroit honteux de reculer. Que sçais-je si je ne
touche pas au terme tant desiré? J’y touchois en effet sans le
sçavoir, et voici comment la chose arriva par un accident bizare,
qui par-tout ailleurs m’auroit coûté la vie.

Après avoir monté pendant plusieurs heures les grandes montagnes de
la Troximanie, j’arrivai enfin avec beaucoup de peine jusqu’à leur
cime, conduisant mon cheval par la bride. Là, je sentis tout-à-coup
que la terre me manquoit sous les pieds; en effet mon cheval roula
d’un côté de la montagne, et je culbutai de l’autre, sans sçavoir ce
que je devins depuis ce moment jusqu’à celui où je me trouvai au
fond d’un affreux précipice, environné de toutes parts de rochers
effroyables. Il est visible que quelque bon génie me soutint dans ma
chûte pour m’empêcher d’y périr; et je m’en serois apperçû dès-lors
si j’avois eû toutes les connoissances que j’ai acquises depuis.
Mais la pensée ne m’en vint point, et j’attribuai à un heureux
hasard ce qui étoit l’effet d’une protection particuliere de quelque
fée, de quelque génie favorable, ou de quelqu’une de ces petites
divinités qui voltigent dans le pays des romans en plus grand nombre
que les papillons ne volent au printems dans nos campagnes. On
n’aura cependant pas de peine à comprendre que dans la situation où
je me trouvai, après avoir levé les yeux au ciel pour contempler la
hauteur énorme d’où j’étois tombé, et avoir envisagé toute l’horreur
des lieux qui m’environnoient, je dûs m’abandonner aux plus tristes
réflexions. «pauvre Fan-Férédin, que vas-tu devenir dans cette
horrible solitude... par où sortiras-tu de ces antres profonds... tu
vas périr...» O que je dis de choses touchantes, et que je me
plaignis éloquemment du destin, de la fortune, de mon étoile, et de
tout ce qui me vint à l’esprit! Mais on va voir combien j’avois tort
de me plaindre; et par le droit que j’ai acquis dans le pays des
romans de faire des réflexions morales, je voudrois que les hommes
apprissent une bonne fois par mon exemple, à respecter les décrets
suprêmes qui reglent leur sort, et à ne se jamais plaindre des
événemens qui leur semblent les plus contraires à leurs desirs.
Cependant la nuit qui approchoit, redoubloit mon inquiétude, et je
me hâtai de profiter du peu de jour et de forces qui me restoient
pour sortir, s’il étoit possible, de l’abîme où j’étois. En vain
aurois-je essayé de gagner les hauteurs: elles étoient trop
escarpées. Il ne me restoit qu’à chercher dans les fonds une issuë
pour me conduire à quelque endroit habité, ou du moins habitable.
Nul vestige de sentier ne s’offrit à ma vûë. Sans doute j’étois le
premier homme qui fût descendu dans ce précipice. Je fûs ainsi
réduit à me faire une route à moi-même, et en effet je fis si bien,
en grimpant et sautant de rocher en rocher, tantôt m’accrochant aux
brossailles, tantôt me laissant couler sur le dos ou sur le ventre,
qu’après avoir fait quelque chemin de cette maniere, j’arrivai à un
endroit plus découvert et plus spatieux.

Le premier objet qui me frappa la vûë, fût une espece de cimetiere,
un charnier, ou un tas d’ossemens d’une espece singuliere. C’étoient
des cornes de toutes les figures, de grands ongles crochus, des
peaux seches de dragons ailés, et de longs becs d’oiseaux de toute
espece. Je me rappellai aussi-tôt ce que j’avois lû dans les romans,
des griffons, des centaures, des hippogriffes, des dragons volans,
des harpies, des satyres, et d’autres animaux semblables, et je
commençai à me flatter que je n’étois pas loin du pays que je
cherchois. Ce qui me confirma dans cette idée, c’est qu’un moment
après je vis sortir de l’ouverture d’un antre un centaure, qui
venant droit à l’endroit que j’observois, y jetta une grande
carcasse d’hippogriffe qu’il avoit apportée sur son dos, après quoi
il se retira, et s’enfonça dans l’antre d’où il étoit sorti. Quoique
je connusse parfaitement les centaures, par les lectures que j’avois
faites, et que d’ailleurs je ne manque point de courage, j’avoue que
cette premiere vûë me causa quelque émotion; je me cachai même
derriere un rocher pour observer le centaure jusqu’à ce qu’il se fût
retiré; mais alors reprenant mes esprits, et m’armant de résolution:
qu’ai-je à craindre, dis-je en moi-même, de ce centaure? J’ai lû
dans tous les romans que les centaures sont les meilleures gens du
monde. Loin d’être ennemis des hommes, ils sont toûjours disposés à
leur rendre service, et à leur apprendre mille secrets curieux,
témoin le centaure Chiron. Peut-être celui-ci me portera-t-il au
pays des romans; du moins il ne refusera pas de me tirer de ces
horribles lieux. Je marchai aussi-tôt vers l’antre, et m’arrêtant à
l’entrée, je l’appellai à haute voix en ces termes: «charitable
centaure, si votre coeur peut être touché par la pitié, soyez
sensible au malheur d’un prince qui implore votre générosité. C’est
le Prince Fan-Férédin qui vous appelle». Mais j’eus beau appeller et
élever ma voix, personne ne parut.

Plein d’inquiétude et d’une frayeur secrete, j’entrai dans la
caverne, et je vis que c’étoit un chemin soûterrain qui s’enfonçoit
beaucoup sous la montagne. Quel parti prendre? Je n’en trouvai pas
d’autre que de suivre le centaure, jugeant qu’il n’étoit pas
possible que je ne le rencontrasse, ou que je ne me fisse bien-tôt
entendre à lui. Mais avouerai-je ici ma foiblesse, ou ne l’avouerai-
je pas? Faut-il parler ou me taire? Voilà une de ces situations
difficiles, où j’ai souvent vû dans les romans les héros qui
racontent leurs avantures, et dont on ne connoît bien l’embarras que
lorsqu’on l’éprouve soi-même. Après tout, comme j’ai remarqué que
tout bien considéré, ces messieurs prennent toûjours le parti
d’avouer de bonne grace, j’avoue donc aussi qu’à peine j’eus fait
cent pas dans ce profond souterrain, en suivant toûjours le rocher
qui servoit de mur, que saisi d’horreur de me voir dans un lieu si
affreux sans sçavoir par quelle issuë j’en pourrois sortir, je me
laissai tomber de foiblesse, et presque sans connoissance. Il m’en
resta cependant assez pour me souvenir que dans une situation à peu
près semblable, le célebre Cleveland avoit eu l’esprit de
s’endormir; et trouvant l’expédient assez bon, je ne balançai pas à
l’imiter. Mais après un tel aveu, il est bien juste que je me
dédommage par quelque trait qui fasse honneur à mon courage. Je me
relevai donc bien-tôt après, et considérant qu’il falloit me
résoudre à périr dans ces profondes ténebres des entrailles de la
terre, ou trouver le moyen d’en sortir, je résolus de continuer ma
route jusqu’où elle me pourroit conduire. Qu’on se représente un
homme marchant sans lumiere dans un boyau étroit de la terre à deux
lieuës peut-être de profondeur, obligé souvent de ramper, de se
replier, de se glisser comme un serpent dans des passages serrés,
sans pouvoir avancer qu’en tâtant de la main, et qu’en sondant du
pied le terrain.

Telle étoit ma situation, et on aura sans doute de la peine à en
imaginer une plus affreuse. Le souvenir de cette avanture me fait
encore tant d’horreur, que j’en abrége le récit. Mais ce que je ne
puis m’empêcher de dire, c’est que je n’ai jamais mieux reconnu
qu’alors la vérité de ce que j’ai vû dans tous les romans, qu’on
n’est jamais plus près d’obtenir le bien qu’on désire, qu’au moment
que l’on en paroît le plus éloigné: car voici ce qui m’arriva. Après
avoir marché long-tems de la façon que je viens de raconter, je crus
que je commençois à appercevoir quelque foible lumiere. J’eus peine
d’abord à me le persuader, et je l’attribuai à un effet de mon
imagination inquiéte et troublée. Cependant j’apperçus bien-tôt que
cette lumiere augmentoit sensiblement, et je n’en pûs plus douter,
lorsque je vis que je commençois à distinguer les objets. ô quelle
joye je ressentis dans ce moment! Tout mon corps en tressaillit, et
je ne connois point de termes capables de l’exprimer. Je ne
comprends pas encore comment ce passage subit d’une extrême
tristesse à un si grand excès de joye, ne me causa pas une
révolution dangereuse. Quoiqu’il en soit, voyant que le jour
augmentoit toûjours, et jugeant que la sortie que je cherchois ne
devoit pas être éloignée, je doublai le pas, ou plûtôt je courus
avec empressement pour y arriver. Je la trouvai en effet, et je
vis... le dirai-je? Oüi, je vis les choses les plus étonnantes, les
plus admirables, les plus charmantes qu’on puisse voir. Je vis en un
mot le pays des romans. C’est ce que je vais raconter dans le
chapitre suivant.


CHAPITRE 2

Entrée du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Description et
histoire naturelle du pays.

La plûpart des voyageurs aiment à vanter la beauté des pays qu’ils
ont parcourus, et comme la simple vérité ne leur fourniroit pas
assez de merveilleux, ils sont obligés d’avoir recours à la fiction.
Pour moi loin de vouloir exaggérer, je voudrois aucontraire pouvoir
dissimuler une partie des merveilles que j’ai vuës, dans la crainte
où je suis qu’on ne se défie de la sincérité de ma relation. Mais
faisant réflexion qu’il n’est pas permis de supprimer la vérité pour
éviter le soupçon de mensonge, je prends généreusement le parti qui
convient à tout historien sincere, qui est de raconter les faits
dans la plus exacte vérité, sans aucun intérêt de parti, sans
exaggération, et sans déguisement. Je prévois que les esprits forts
s’obstineront dans leur incrédulité; mais leur incrédulité même leur
tiendra lieu de punition, tandis que les esprits raisonnables auront
la satisfaction d’apprendre mille choses curieuses qu’ils
ignoroient. Je reprends donc la suite de mon récit.

A peine fus-je arrivé à la sortie du chemin souterrain, que jettant
les yeux sur la vaste campagne qui s’offroit à mes regards, je fus
frappé d’un étonnement que je ne puis mieux comparer qu’à
l’admiration où seroit un aveugle né qui ouvriroit les yeux pour la
premiere fois: cette comparaison est d’autant plus juste, que tous
les objets me parurent nouveaux, et tels que je n’avois rien vû de
semblable. C’étoient à la vérité des bois, des rivieres, des
fontaines; je distinguois des prairies, des collines, des vergers;
mais toutes ces choses sont si différentes de tout ce que dans ce
pays-ci nous appellons du même nom, qu’on peut dire avec vérité que
nous n’en avons que le nom et l’ombre. La premiere réflexion qui me
vint à l’esprit, fut de songer qu’il y avoit sous la terre beaucoup
de pays que nous ne connoissions pas, ce qui me parut une
observation importante pour la géographie et la physique; mais il
est vrai qu’entraîné par la curiosité et l’admiration des objets qui
s’offroient à mes yeux, je ne m’arrêtai pas long tems à ces
réflexions philosophiques.

J’entrai dans la campagne sans trop sçavoir où je tournerois mes
pas, me sentant également attiré de tous côtés par des beautés
nouvelles, et pouvant à peine me donner le loisir d’en considérer
aucune en particulier. Je me déterminai enfin à suivre une charmante
riviere qui serpentoit dans la plaine. Cette riviere étoit bordée
d’un gazon le plus beau, le plus riant, le plus tendre qu’on puisse
imaginer, et ce gazon étoit embelli de mille fleurs de différente
espece. Elle arrosoit une prairie d’une beauté admirable, dont
l’herbe et les fleurs parfumoient l’air d’une odeur exquise, et si
en serpentant elle sembloit quelquefois retourner sur ses pas, c’est
sans doute parce qu’elle avoit un regret sensible de quitter un si
beau lieu. La prairie étoit ornée dans toute son étenduë de bosquets
délicieux, placés dans de justes distances pour plaire aux yeux, et
comme si la nature aimoit aussi quelquefois à imiter l’art, comme
l’art se plaît toûjours à imiter la nature, j’apperçus dans quelques
endroits des especes de desseins réguliers formés de gazon, de
fleurs et d’arbrisseaux qui faisoient des parterres charmans; mais
la riviere elle-même sembloit épuiser toute mon admiration. L’eau en
étoit plus claire et plus transparente que le crystal. Pour peu
qu’on voulût prêter l’oreille, on entendoit ses ondes gémir
tendrement, et ses eaux murmurer doucement; et ce doux murmure se
joignant au chant mélodieux des cygnes, qui sont là fort communs,
faisoit une musique extrêmement touchante. Au lieu de sable on
voyoit briller au fond de la riviere des nacres de perle, et mille
pierres précieuses; et on distinguoit sans peine dans le sein de
l’onde un nombre infini de poissons dorés, argentés, azurés,
pourpre, qui pour rendre le spectacle plus aimable, se plaisoient à
faire ensemble mille agréables jeux. C’est pourtant dommage, dis-je
tout bas, qu’on ne puisse point passer d’un bord à l’autre pour
joüir également des deux côtés de la riviere. Le croira-t-on? Sans
doute; car j’ai bien d’autres merveilles à raconter. à peine donc
eus-je prononcé tout bas ces paroles, que j’apperçus à mes pieds un
petit batteau fort propre. Je connoissois trop par mes lectures
l’usage de ces batteaux, pour hésiter d’y entrer. J’y descendis en
effet, et dans le moment je fus porté à l’autre bord de la riviere.
Que les incrédules osent après cela faire valoir de mauvaises
subtilités contre des faits si avérés. Voici dequoi achever de les
confondre, c’est que considérant un certain endroit de la riviere,
et trouvant qu’il eût été à propos d’y faire un pont, je fus tout
étonné d’en voir un tout fait dans le moment même; de sorte qu’on
n’a jamais rien vû de si commode.

Cependant je continuai ma route, et je puis dire, sans exagération,
qu’à chaque pas je rencontrai de nouveaux sujets d’admiration.
J’apperçus entr’autres un endroit dans la prairie qui me parut un
peu plus cultivé. J’eus la curiosité d’en approcher, et je trouvai
une fontaine. L’eau m’en parût si pure et si belle, que ne doutant
pas qu’elle ne fût excellente, j’en voulus goûter; mais que ne
sentis-je pas dans le moment au dedans de moi-même! Quelle ardeur,
quels transports, quels mouvemens inconnus, quels feux! Ces feux
avoient à la vérité quelque chose de doux, et il me semble que j’y
trouvois du plaisir; mais ils étoient en même-tems si vifs et si
inquiets, que ne me possédant plus moi-même, et tombant
alternativement de la plus vive agitation dans une profonde rêverie,
je marchois au travers de la prairie sans sçavoir précisément où
j’allois. Je rencontrai ainsi une seconde fontaine, et je ne sçais
quel mouvement me porta à boire aussi de son eau. Mais à peine en
eus-je avalé quelques gouttes, que je me trouvai tout changé. Il me
sembla que mon coeur étoit enveloppé d’une vapeur noire, et que mon
esprit se couvroit d’un nuage sombre. Je sentis des transports
furieux, et des mouvemens confus de haine et d’aversion pour tous
les objets qui se présentoient. Ce changement m’ouvrit les yeux. Je
me rappellai ce que j’avois lû des fontaines de l’amour et de la
haine, et je ne doutai plus que ce ne fussent celles dont je venois
de boire. Alors me souvenant que j’avois aussi lû que le lac
d’indifférence ne devoit pas être éloigné des deux fontaines, je me
hâtai de le chercher, et l’ayant rencontré (car dans ce pays-là on
rencontre toûjours tout ce qu’on cherche) j’en bus seulement
quelques gouttes dans le creux de ma main, et dans l’instant rendu à
moi-même, je sentis un calme doux et tranquille succéder au trouble
qui m’avoit agité.

Je ne dis rien des plantes singulieres que j’observai. On sçait
assez que le pays en est tout couvert. Ce n’est que dans la romancie
qu’on trouve la fameuse herbe moly, et le célébre lotos. Les plantes
mêmes que nous connoissons, et qui croissent aussi dans ce pays-là,
y ont une vertu si admirable qu’on ne peut pas dire que ce soient
les mêmes plantes; et je ne puis à cette occasion m’empêcher
d’admirer la simplicité de l’infortuné chevalier de la Manche, qui
crût pouvoir avec les herbes de son pays composer un baume semblable
à celui de Fierabras. Car il est vrai que nous avons des plantes de
même nom; mais il s’en faut beaucoup qu’elles ayent la même vertu;
c’est par cette raison que les philtres amoureux, les breuvages
enchantés, les charmes, et tous les sorts que nos magiciens
entreprennent de composer avec des herbes magiques ne réussissent
point, parce que nous n’avons que des plantes sans force et sans
vertu; et je m’imagine que c’est encore ce qui fait que nous ne
voyons plus de ces baguettes merveilleuses, de ces bagues
surprenantes, de ces talismans, de ces poudres, et mille autres
curiosités pareilles, qui operent tant d’effets prodigieux, parce
que nous n’avons pas dans ce pays-ci la véritable matiere dont elles
doivent être composées.

Mais ce que je ne dois pas oublier, c’est la bonté admirable du
climat. Je n’avois jamais compris dans la lecture des romans comment
les princes et les princesses, les héros et leurs héroïnes, leurs
domestiques mêmes et toute leur suite passoient toute leur vie, sans
jamais parler de boire ni de manger. Car enfin, disois-je, on a beau
être amoureux, passionné, avide de gloire, et héros depuis les pieds
jusqu’à la tête: encore faut-il quelquefois subvenir à un besoin
aussi pressant que celui de la faim. Mais il est vrai que j’ai bien
changé d’idée, depuis que j’ai respiré l’air de la romancie. C’est
premierement l’air le plus pur, le plus serein, le plus sain et le
plus invariable qu’on puisse respirer. Aussi n’a-t-on jamais oüi
dire qu’aucun héros ait été incommodé de la pluye, du vent, de la
neige, ou qu’il ait été enrhumé du serein de la nuit, lorsqu’au
clair de la lune il se plaint de ses amoureux tourmens. Mais cet air
a sur-tout une propriété singuliere, c’est de tenir lieu de
nourriture à tous ceux qui le respirent, en sorte qu’on peut dans ce
pays-là entreprendre le plus long voyage à travers les déserts les
plus inhabités, sans se mettre en peine de faire aucune provision
pour soi ni pour ses chevaux mêmes.

Voici encore une chose qui me frappa extrêmement. Nos rochers dans
tous ces pays-ci sont d’une dureté et d’une insensibilité si grande,
qu’on leur diroit pendant une année entiere les choses du monde les
plus touchantes, qu’ils ne les écouteroient seulement pas. Mais ils
sont bien différens dans la romancie. J’en rencontrai dans mon
chemin un amas assez considérable, et comme ma curiosité me portoit
à tout observer, je m’en approchai pour les considérer de plus près.
Je voulus même en tâter quelques-uns de la main; mais quel fut mon
étonnement de les trouver si tendres, qu’ils cédoient à l’effort de
ma main comme du gazon ou de la laine. J’avoue que ce phénomene me
parût si étrange, que j’en jettai un cri d’étonnement, et je ne
l’aurois jamais compris si on ne me l’avoit expliqué depuis. C’est
qu’il étoit venu la veille un amant des plus malheureux et des plus
éloquens du pays conter à ces rochers ses tourmens; et son récit
étoit si touchant, ses accens douloureux si pitoyables, que les
rochers n’avoient pû y résister malgré toute leur dureté naturelle.
Les uns s’étoient fendus de haut en bas, les autres s’étoient
laissés fondre comme de la cire, et les plus durs s’étoient
attendris et amollis au point que je viens de dire. Si les rochers
de la romancie sont si sensibles, il est aisé de juger quelle doit
être en ce pays-là la complaisance des echos pour ceux qui ont à
leur parler. Il n’y a rien de si aimable ni de si docile. Ils
répetent tout ce que l’ont veut. Si vous chantez, ils chantent; si
vous vous plaignez, ils se plaignent avec vous. Ils n’attendent pas
même pour répondre que vous ayez achevé de parler, et plûtôt que de
laisser un pauvre amoureux parler seul, ils s’entretiendront avec
lui une journée entiere. C’est une des grandes ressources qu’on ait
dans ce pays-là, quand on n’a personne à qui l’on puisse confier ses
peines secretes. Il n’y a qu’à aller trouver un echo, sur-tout si
c’est un echo femelle, et en voilà pour aussi long-tems qu’on veut.


CHAPITRE 3

Suite du chapitre précédent.

Les arbres de la romancie sont en général à peu près faits comme les
nôtres; mais il y a pourtant sur cela des remarques importantes à
faire. Car outre que leur feüillage est toûjours d’un beau verd,
leur ombrage délicieux, leurs fruits beaucoup meilleurs que les
nôtres, c’est dans la romancie seule qu’on trouve de ces arbres si
précieux et si rares, dont les uns portent des rameaux d’or, et les
autres des pommes d’or. Mais il est vrai que s’il est rare de les
rencontrer, il est encore plus difficile d’en approcher et d’en
cueillir les fruits, parce qu’ils sont tous gardés par des dragons
ou des geants terribles, dont la vûe seule porte la frayeur dans les
ames les plus intrépides. En vain se flateroit-on de pouvoir tromper
leur vigilance; ils ont toûjours les yeux ouverts, et ne connoissent
pas les douceurs du sommeil. D’un autre côté entreprendre de les
forcer, c’est s’exposer à une mort certaine; de sorte qu’il faut
renoncer à l’espoir de cueillir jamais des fruits si précieux, à
moins qu’on ne soit favorisé de quelque protection particuliere:
alors il n’y a rien de si aisé. Une petite herbe qu’on porte sur
soi, un miroir qu’on montre au dragon ou au geant, une baguette dont
on les touche, un brevage qu’on leur présente, le moindre petit
charme les assoupit; après quoi il est facile de leur couper la
tête, et de se mettre ainsi en possession de tous les trésors dont
ils sont les gardiens. Je dois pourtant avertir que ce que j’en dis
ici n’est que sur le rapport d’autrui; car comme ces arbres sont
fort rares, je n’en ai point trouvé sur ma route, et je n’ai eu
d’ailleurs aucun intérêt d’en aller chercher. Mais une chose que
j’ai vûe, et qu’on doit regarder comme certaine, c’est le goût que
les arbres ont dans ce pays-là pour la musique. Voici un fait qui
m’est arrivé, et qui me causa dans le tems beaucoup de surprise.

Un jour que je m’étois abandonné au sommeil dans un charmant bocage
de jeunes maronniers, je fus fort étonné à mon réveil de me trouver
exposé aux ardeurs du soleil, et entierement à découvert, sans que
je pûsse imaginer ce qu’étoient devenus les arbres qui m’avoient
prêté leur ombre il n’y avoit qu’un moment. Mais en regardant de
tous cotés, je les apperçus déja un peu loin qui marchoient comme en
cadence vers une petite plaine, où un excellent joueur de luth les
attiroit à lui, par le son harmonieux de son instrument. Quelques
rochers s’étoient mis de leur compagnie avec tout ce qu’il y avoit
de lions, de tigres et d’ours dans ce canton. C’est un des
spectacles qui m’ayent fait le plus de plaisir dans tout le cours de
mon voyage.

Pour ce qui est de ce que j’avois entendu raconter à un historien
célebre, que les arbres avoient entr’eux une langue fort
intelligible pour s’entretenir ensemble, lorsqu’un vent doux et
leger agitoit l’extrémité de leurs branches, j’ai eû beau m’y rendre
attentif dans les diverses forêts que j’ai vûes; il faut ou que
cette observation m’ait échappé, ou plûtôt que le fait ne soit pas
vrai, d’autant plus que cet historien n’est pas toûjours exact dans
ses récits. Il n’en est pas ainsi de ceux qui ont assuré que les
arbres servoient de demeure à des divinités champêtres; car c’est un
fait avéré, dont j’ai été souvent témoin. Rien même n’est plus
commun sur le soir, lorsque la lune commence à éclairer les ombres
de la nuit, que de voir sur tout les chênes s’entrouvrir, pour
laisser sortir de leur sein les dryades qui y passent la journée, et
se rouvrir le matin à la pointe du jour, pour les recevoir après
qu’elles ont dansé dans les champs avec les nayades. Comme il est
aisé de distinguer les arbres habités de ceux qui ne le sont pas,
ils sont extrêmement respectés, et nul mortel n’a la hardiesse d’y
toucher. Si quelque téméraire osoit y porter la coignée, on en
verroit aussi-tôt le sang couler en abondance; mais son impiété
seroit bien-tôt punie. Les faunes ont aussi leurs arbres comme les
dryades, et il y a des marques pour les distinguer. Mais cela ne
laisse pas de donner quelquefois occasion à des jeux fort plaisants.
Au retour du bal un jeune faune va s’emparer de l’arbre d’une
dryade. La dryade arrive et frape à son arbre pour le faire ouvrir.
Qui va là? La place est prise. Il faut composer. La dryade s’en
défend, s’échappe, et court se saisir à son tour du logement d’une
autre dryade. Celle-ci survient et fait du bruit, pendant lequel le
faune sortant doucement, vient par derriere pour la surprendre. Mais
elle s’en apperçoit et s’enfuit. Le faune court après; pendant qu’il
court, la premiere dryade regagne son arbre. Celle qui est
poursuivie en gagne un autre si elle peut; mais enfin il y a
toûjours une derniere arrivée qui paye pour les autres, et le jeu
finit ainsi. C’est à ce petit divertissement que nous sommes
redevables du jeu qu’on appelle aux quatre coins. Au reste, ce n’est
que pour quelques momens qu’il peut être permis à ces divinités de
se déloger ainsi. Car elles sont toutes obligées par les loix de
leur condition naturelle, de vivre et de mourir avec leurs arbres,
sans pouvoir s’en séparer autrement que par la mort. Il ne faut
pourtant pas croire qu’elles meurent réellement; leur mort ne
consiste qu’à passer sous quelque autre forme, lorsque l’arbre périt
enfin de vieillesse, ou par quelque accident. On distingue ainsi les
vieilles divinités des plus jeunes, et on reconnoît même à la
disposition de l’arbre celles de la divinité qui l’habite, c’est-à-
dire, si elle est heureuse ou non. On me fit remarquer entr’autres
un tremble, qui étoit habité par un faune des plus sages et des plus
vertueux de son espéce. Il avoit même, disoit-on, des qualités assez
aimables; mais après avoir long-tems vêcu dans l’indifférence, il
avoit eû le malheur d’aimer, et pendant plusieurs années il n’avoit
ressenti que les tourmens de l’amour, sans en éprouver jamais les
plaisirs. Le chagrin et le désespoir avoient enfin surmonté son
courage et sa raison. Il languissoit sans espérance de vivre long-
tems, ou plûtôt si quelque chose pouvoit encore lui plaire, c’étoit
l’espoir de mourir bientôt, et on s’en appercevoit à la pâleur de
ses feüilles, à la sécheresse de ses branches et de sa cime, qui
commençoit déja à se dépoüiller de verdure.

En continuant de marcher, je rencontrai quelques ruisseaux de lait
et de miel. Ils sont assez communs dans ce pays-là; et comme j’en
avois souvent entendu parler, je n’en fus pas beaucoup étonné; mais
j’ignorois quelle pouvoit être la source de ces ruisseaux charmans,
et j’eus le plaisir de la voir de mes yeux. C’est que dans la
romancie les vaches et les chevres sont si abondantes en lait,
qu’elles en rendent continuellement d’elles-mêmes, sans qu’on se
donne la peine de les traire; de sorte que dès qu’il y en a
seulement une douzaine ensemble, elles forment en moins de rien un
ruisseau de lait assez considérable. Les ruisseaux de miel sont
formés à-peu-près de la même maniere. Les abeilles s’attachent à un
arbre pour y faire leur miel, et elles en font une si prodigieuse
quantité, que les goutes qui en tombent sans cesse, forment un
ruisseau. Cela me donna occasion de considérer de plus près les
troupeaux qui paissoient dans la prairie. Je puis assûrer qu’ils en
valoient bien la peine, et on le croira aisément, puisque je vis en
effet dans ce pays-là tous les animaux qu’on ne voit pas ici. Les
troupeaux étoient séparés selon leurs espéces differentes en
différens parcs.

Je considérai d’abord un haras de chevaux, et j’en remarquai de
trois sortes. La premiere étoit de chevaux assez semblables aux
nôtres, mais d’une beauté incomparable. Ils étoient tous si vifs et
si ardens, que leur haleine paroissoit enflammée, et ce qui m’étonna
le plus, c’est qu’ils sont d’une agilité si surprenante, qu’ils
courent sur un champ couvert d’épis, sans en rompre un seul. Aussi
ne sont-ils pas engendrés selon les loix ordinaires de la nature.
Ils n’ont d’autre pere que le zéphyre, et pour en perpétuer la race,
il ne faut qu’exposer les cavalles lorsque ce vent souffle, et elles
sont aussi-tôt pleines. Il seroit sans doute bien à souhaiter que
nous eussions dans ce pays-ci de pareils haras; mais on n’en a
encore jamais vû que dans la Lybie. J’y remarquai sur tout une
jument d’une beauté admirable. On l’appelloit la jument sonnante,
parce qu’il lui pendoit aux crins de la tête et du col, une infinité
de petites sonnettes d’or, qui au jugement des fins connoisseurs en
harmonie, faisoient une fort belle musique. La seconde espéce est
des Pégases, c’est-à-dire, de ces chevaux aîlés qui volent dans les
airs aussi légerement que nos hirondelles. On sçait qu’il n’en a
paru qu’un seul dans notre hemisphere du tems de Bellerophon; mais
ils sont fort communs dans la romancie. La troisiéme espece est de
ces belles licornes blanches, qui portent une longue corne au milieu
du front. Elles sont fort estimées dans le pays quoiqu’elles n’y
soient pas rares.

Près du parc aux chevaux j’en vis un de griffons et d’hippogriffes.
Ces animaux sont terribles en apparence, et on ne peut considérer
sans quelque frayeur leurs griffes effroyables, leur bec crochu,
leurs grandes aîles, et leur queuë de lion; mais ils sont en effet
les plus dociles de tous les animaux, et fort aisés à apprivoiser.
Quand on en a une fois apprivoisé quelqu’un, on en fait tout ce
qu’on veut. Ils sont d’une commodité admirable pour atteler aux
voitures, et faire beaucoup de chemin en peu de tems. Pour ce qui
est des centaures, on voulut autrefois les faire parquer aussi comme
les chevaux et les griffons, parce qu’ils tiennent en effet beaucoup
du cheval; mais ils n’y voulurent jamais consentir, prétendant
qu’ils ne tenoient pas moins de l’homme; et comme en effet il est
assez difficile de décider si ce sont des hommes ou des chevaux,
l’affaire est demeurée indécise; et cependant on leur a laissé la
liberté de courir la campagne selon leur fantaisie, et de vivre à
leur maniere. Le parc des hircocerfs et des chimeres me parut un des
plus curieux à voir, et m’amusa fort long-tems. Tous ces monstres
étoient resserrés chacun dans une loge faite en forme de cage, qui
laissoit voir toute leur taille et leur figure, ce qui faisoit une
espéce de ménagerie fort divertissante d’une part, par l’assortiment
bizarre de divers animaux unis ensemble, et terrible de l’autre par
la figure monstrueuse et menaçante de ces bêtes farouches.

Aux deux côtés de cette ménagerie on avoit pratiqué deux grands
canaux, mais bien différens l’un de l’autre; car l’un étoit plein
d’un feu clair et vif, qu’on avoit soin d’entretenir
continuellement, c’étoit pour loger et nourrir un troupeau de
salamandres. L’autre étoit rempli d’une belle eau claire et
transparente. C’étoit la demeure de deux ou trois bandes de sirenes
qu’on y avoit logées comme dans une maison de force, pour les punir
des débauches effroyables, où elles avoient engagé par les charmes
de leur voix enchanteresse, quantité de heros vertueux. Outre la
retraite à laquelle elles étoient condamnées pour plusieurs années,
elles avoient défense de chanter, si ce n’étoit quelques morceaux de
l’opéra d’H parce qu’on jugeoit qu’il n’y avoit pas de danger d’en
être attendri; mais elles en trouvoient le chant si sauvage,
qu’elles aimoient mieux se taire, de sorte qu’elles étoient en effet
muettes comme des poissons. Outre ces deux canaux, il y avoit encore
un puits fort profond, qui servoit de demeure à des basilics. Mais
je me gardai bien de me présenter à l’ouverture du puits, pour ne
pas m’exposer à être tué par le regard meurtrier de ces monstres.

Je passai de là à un quartier où j’appercevois des moutons. Je n’ai
jamais rien vû de si aimable. Mais j’ai sur tout un plaisir
singulier à me rappeller le charmant tableau qui s’offrit à mes
yeux. On sçait comment sont faits parmi nous les bergers et les
bergeres; rien de plus abject ni de plus dégoutant; et n’en ayant
jamais vû d’autres, je m’étois persuadé que tout ce que je lisois de
ceux d’autrefois, sur tout de ceux qui habitoient les bords du
Lignon, n’étoit que jeu d’esprit et pure fiction. C’est moi qui me
faisois illusion à moi-même.

Non, rien n’est si galant ni si aimable que les bergers de la
romancie. Leur habillement est toûjours extrêmement propre; simple,
mais de bon gout: peu chargé de parures, mais élégant et bien
assorti à la taille et à la figure. Toutes leurs houlettes sont
ornées de rubans, dont la couleur n’est jamais choisie au hazard;
car elle doit marquer toûjours les sentimens et les dispositions de
leur coeur; et je n’en ai vû aucune qui ne fût en même tems chargée
de chiffres ingénieux et tout-à-fait galants. Si les bergeres
ignorent l’usage du rouge, du blanc, des mouches et de tous les
attraits empruntés, c’est que l’éclat et la vivacité naturelle de
leur teint surpasse tout ce que l’art peut prêter d’agrémens. Toute
la parure de leur tête consiste en quelques fleurs nouvelles, qui
mêlées avec les boucles de leurs cheveux, font un effet plus
charmant mille fois que ne feroient les perles et les diamans. Mais
ce qui acheve de les rendre les plus aimables personnes du monde, ce
sont ces graces touchantes et naturelles dont elles sont toutes
pourvûes. Qu’elles soient vives ou d’une humeur plus tranquille,
qu’elles chantent, qu’elles dansent, qu’elles sourient, qu’elles
soient tristes, qu’elles dorment ou qu’elles veillent, elles font
tout cela avec tant de grace et de gentillesse, qu’il n’y a point de
coeur si insensible qui n’en soit émû. L’aimable candeur et
l’innocente simplicité sont des vertus qui ne les quittent jamais.
Elles ignorent jusqu’au nom de la dissimulation, de la perfidie, de
l’infidélité, et de ces artifices dangereux, que la jalousie ou la
coquetterie mettent en usage. Le berger qui vit parmi elles est le
plus heureux des hommes; s’il aime, il est sûr d’être aimé; sa
tendresse est payée de tendresse, et sa constance de fidélité. Le
berger sans amour et qui chérit son indifférence, n’a point à
craindre d’être séduit par les amorces trompeuses d’une coquette
perfide ou volage. amour et simplesse, c’est leur devise, et l’age
d’or recommence tous les jours pour eux. Ce qu’il y a de plus
admirable, c’est qu’avec cette innocente simplicité qui fait leur
caractere, et les bergers et les bergeres, semblables à ceux du
Lignon, joignent tous les raffinemens les plus recherchés de l’amour
le plus délicat, et des coeurs les plus sensibles; mais il est inoüi
qu’ils en fassent jamais d’usage qu’au profit de l’amour même. Assis
à l’ombre des verds boccages, ou sur les bords d’un clair ruisseau,
on les voit toûjours agréablement occupés à chanter leurs amours, et
à faire retentir les échos des vallons du son de leurs chalumeaux,
et de leurs pipeaux champêtres. Les oiseaux ne manquent jamais d’y
mêler leur tendre ramage, en même tems que les ruisseaux y joignent
leur doux murmure. Les troupeaux se ressentent de la fécilité de
leurs maîtres, et l’on voit toûjours dans leurs prairies bondir les
moutons et les agneaux, sans que les loups osent leur donner la
moindre allarme. Au reste, ils ne songent jamais, ces heureux
bergers, aux noeuds de l’hymen. Ils mettent toute leur satisfaction
à recevoir quelques tendres marques d’amitié de leurs vertueuses et
chastes bergeres, et jusques à la mort ils préferent constamment
l’espérance de posséder aux fades douceurs de la possession même.
J’avouë, que touché d’un spectacle si riant et si gracieux, je fus
tenté de prendre sur le champ une pannetiere et une houlette, et de
fixer toutes mes courses dans un si beau lieu, pour y couler le
reste de mes jours dans la paix et l’innocence, et goûter à jamais
les douceurs d’un repos tranquille. Je ne suis pas même le premier à
qui cette pensée soit venuë à l’esprit, à la simple lecture des
biens parfaits que l’innocente simplicité fait trouver au bord des
fontaines, dans les prés, dans les bois et les forêts; mais faisant
réflexion que je serois toûjours le maître de choisir quand je
voudrois ce genre de vie, et que j’avois encore un grand pays à
parcourir, je continuai ma route.

Je remarquai en chemin quelques taureaux sans cornes, parce qu’on
les leur avoit arrachées pour en faire des cornes d’abondance. Je
vis d’autres taureaux qui avoient des cornes et des pieds d’airain,
des vaches d’une beauté admirable qui descendoient de la fameuse Io:
plusieurs chévres Amalthées, des cerberes ou grands chiens à trois
têtes, des chats bottés, des singes verds; et sur-tout je vis d’un
peu loin dans un petit lac une hydre effroyable qui avoit sept
têtes, dont chacune ouvroit une gueule terrible armée de dents
venimeuses et tranchantes. Comme je n’avois ni la massuë d’Hercule,
ni aucune épée enchantée, je n’eus garde de m’en approcher. Je me
hâtai même de m’en éloigner, et cela me donna occasion de rencontrer
enfin des habitans du pays.


CHAPITRE 4

Des habitans de la romancie.

J’etois surpris de n’avoir encore rencontré que des bêtes, excepté
les bergers dont je viens de parler. Je sçavois bien en général que
les romanciens sont grands voyageurs; mais je ne pouvois pourtant
pas m’imaginer que le pays fût absolument désert. Enfin regardant au
loin de tous côtés, j’apperçus un endroit qui me parut fort peuplé.
C’étoit en effet un lieu de promenade, où un nombre considérable
d’habitans des deux sexes, avoit coûtume de se rendre pour prendre
le frais. Je m’y acheminai, et j’eus le plaisir en chemin de
vérifier par moi-même ce que j’avois toûjours eû quelque peine à
croire, que les fleurs naissent sous les pas des belles. Car je
remarquai sur la terre plusieurs traces de fleurs encore fraîches,
qui aboutissoient au lieu de la promenade, et qui n’avoient sûrement
pas d’autre origine. Le lieu même où les belles se promenoient, en
étoit tout couvert; et dans la romancie on ne connoît point d’autre
secret pour avoir en toute saison des jardins et des parterres des
plus belles fleurs. Je trouvai tout le monde partagé en diverses
compagnies de quatre, de trois ou de deux, tant hommes que femmes,
et plusieurs qui se promenoient seuls un peu à l’écart. Comme je ne
connoissois personne, je crus devoir faire comme ces derniers, afin
d’éxaminer la contenance et les façons des romanciens avant que d’en
aborder quelqu’un.

La premiere observation que je fis, c’est que je n’appercevois ni
enfans, ni vieillards. Il n’y en a point en effet dans toute la
romancie, et on en voit assez la raison. Toute la nation par
conséquent est composée d’une jeunesse brillante, saine, vigoureuse,
fraîche, la plus belle du monde; et quand je dis la plus belle,
cette proposition est si exactement vraye, qu’on ne peut, sans une
injustice criante, faire sur cela la moindre comparaison. Les
françois, par exemple, passent pour une assez belle nation.
Cependant si on l’examine de près, on y trouvera beaucoup de gens
malfaits. Rien n’est même si commun que d’y voir des personnes
entierement contrefaites; on y voit d’ailleurs des visages si peu
agréables, des yeux si petits, des nez si longs, des bouches si
grandes, des mentons si plaisans. Or voilà ce qui ne se voit jamais
dans la romancie. Il est pourtant vrai qu’on y conserve de tout tems
une petite race extrêmement contrefaite d’hommes et de femmes pour
servir de contraste dans l’occasion, suivant le besoin des
ecrivains. Mais outre qu’elle est en très-petit nombre, c’est une
race aussi étrangere à la romancie, que les négres le sont à
l’Europe; et à cela près il est inoüi d’y rencontrer une personne
qui n’ait pas la taille parfaitement belle. Un nés tant soit peu
long, des yeux tant soit peu petits, y seroient regardés comme un
monstre. Tous, tant hommes que femmes, et sur-tout celles-ci, ont
tous les traits du visage extrêmement réguliers. C’est-là que la
blancheur du front efface celle de l’albâtre, que les arcs des
sourcils disputent de perfection avec l’iris, c’est-là que l’ébene
et la neige, les lys et les roses, le corail et les perles, l’or et
l’argent, tantôt fondus ensemble, tantôt séparément, concourent à
former les plus belles têtes et les plus beaux visages qu’on puisse
imaginer. Toutes les dames y ont sur-tout les yeux d’une beauté
admirable. J’en connois pourtant quelque part dans ce pays-ci
d’aussi beaux, mais ils sont rares; car ce sont des astres brillans,
dont l’éclat ébloüit, des soleils d’où partent mille traits de
flamme qui embrasent tous les coeurs. à leur aspect on voit fondre
la froide indifférence comme la glace exposée aux ardeurs du soleil.
L’amour y fait sa demeure pour lancer plus sûrement ses traits.
Aussi n’y a-t-il aucun coup perdu: eh! Quel coeur pourroit y
résister? On ne peut pas s’en défendre: tôt ou tard il faut se
rendre, et céder de bonne grace à de si puissans vainqueurs. Mais ce
qui acheve de faire des habitans de la romancie les plus belles
personnes qu’on puisse voir, c’est qu’avec tous ces traits de beauté
ils ont tous un air fin, une physionomie noble, quelque chose de
majestueux et de gracieux tout ensemble, de fier et de doux,
d’ouvert et de réservé, quelque chose de charmant, je ne sçais quoi
d’engageant, un tour de visage si attrayant, un certain agrément
dans les manieres, une certaine grace dans le discours, un sourire
si doux, des charmes qu’on ne sçauroit dire, mille choses qu’on ne
sçauroit exprimer, en un mot mille je ne sçais quoi qui vous
enchantent je ne sçais comment. Ce n’est pourtant pas encore tout.
Car comme si la nature se plaisoit à épuiser tous ses dons pour
former les habitans de la romancie aux dépens de tout le reste du
genre humain, on les voit joindre à tant d’avantages naturels toutes
les perfections de corps et d’esprit qu’on peut desirer. Ils dansent
tous admirablement bien; ils chantent à ravir; ils jouent des
instrumens dans la grande perfection; ils sont d’une adresse infinie
à tous les exercices du corps: s’il y a une joûte, ils remportent
toûjours le prix, et s’il y a un combat, ils en sortent toûjours
vainqueurs: que l’on juge après cela s’il n’y a pas sans comparaison
beaucoup plus d’avantage de naître citoyen romancien, que de naître
aujourd’hui prince ou duc, et autrefois citoyen romain.

J’avouë que ce ne fut pas sans une extrême confusion que je me vis
d’abord au milieu d’un peuple si bien fait. Car quoique je ne sois
pas difforme, je me rendois pourtant la justice de penser qu’auprès
de personnes si bien faites, je devois paroître un homme fort
disgracié de la nature. Cette pensée me frappa même tellement, que
dans la crainte d’être un objet de risée, je me retirai dans un lieu
écarté pour me dérober aux yeux des passans. Là, comme je déplorois
le désagrément de ma situation, mes réflexions me porterent
naturellement à tirer de ma poche un petit miroir pour m’y regarder.
Mais quel fut mon étonnement de me voir changé au point que je ne me
reconnoissois plus moi-même! Mes cheveux qui étoient presque roux,
étoient du plus beau blond; mon front s’étoit agrandi, mes yeux
devenus vifs et brillans, s’étoient avancés à fleur de tête, mon nés
trop élevé s’étoit rabaissé à une juste proportion; ma bouche trop
grande s’étoit rappetissée; mon menton trop plat, s’étoit arrondi,
toute ma phisionomie étoit charmante. Je compris tout d’un coup que
c’étoit à l’air du pays que j’étois redevable d’un si heureux
changement; mais j’eus la foiblesse... l’avouerai-je? Mes lecteurs
me le pardonneront-ils? ... n’importe; il faut l’avouer: il sied mal
à un ecrivain romancien de n’être pas sincere, et j’ai promis de
l’être. J’avoüe donc que je fus transporté de joye de me voir si
beau et si bien fait. Beauté, frivole avantage, méritez-vous
l’estime des hommes? Non sans doute; mais alors ces réfléxions ne me
vinrent point à l’esprit. Je ne pouvois me lasser de me regarder et
de m’admirer moi-même; j’étudiois dans mon miroir mille petites
minauderies agréables, je sautois d’aise, et me flattant de faire
incessamment quelque conquête importante, je me hatai de joindre les
compagnies d’hommes et de femmes que j’avois laissées. Je me joignis
successivement à plusieurs, avec toute la liberté que je sçavois que
les loix du pays permettoient de prendre, et je restai assez long-
tems dans ce lieu pour me mettre au fait de leurs moeurs, de leur
esprit, de leurs manieres, et de tout leur caractere. Tout ce détail
est si curieux, que les lecteurs seront sans doute bien aises de
l’apprendre.

On ne voit nulle part briller autant d’esprit que dans les
conversations romanciennes; mais c’est moins l’esprit qu’on y admire
que les sentimens, ou plûtôt la façon de les exprimer; car comme
l’amour est le sujet de tous leurs entretiens, et qu’ils aiment
beaucoup à parler, ils trouvent pour exprimer une chose que nous
dirions en quatre mots des tours si longs et si variés, qu’un jour
entier ne leur suffisant jamais, ils sont toûjours obligés d’en
remettre une partie au lendemain. Ils ont sur-tout le talent de
découper et d’anatomiser pour ainsi dire si bien toutes les pensées
de l’esprit, et tous les sentimens du coeur qu’on seroit tenté de
les comparer à des dentelles, ou à un réseau d’une finesse extrême.
Que les goûts des hommes sont différens! Ce que par un effet de
notre barbarie, nous traitons ici de verbiage et de galimatias,
voilà ce qui brille et ce qu’on estime le plus dans les
conversations romanciennes, entr’autres ces belles tirades de menuës
réfléxions sur tout ce qui se passe au dedans d’un coeur amoureux,
inquiet, incertain, soupçonneux, jaloux ou satisfait. Tout cela
exprimé longuement avec le pour et le contre, le oüi et le non, le
vuide et le plein, le clair et l’obscur, fait un discours qui
enchante. Ce sont mille petits riens, dont chacun ne dit que très-
peu de chose; mais tous ces petits riens, toutes ces petites choses
mises bout à bout font un effet merveilleux. Il est vrai qu’il faut
sçavoir la langue du pays, comme je dirai bien-tôt, sans quoi il
vous échappe beaucoup de beautés et de traits d’esprit; mais aussi
quand on la possede une fois, on goûte une satisfaction infinie;
c’est du moins mon avis, sauf au lecteur de penser autrement, s’il
le juge à propos; car il ne faut pas, dit-on, disputer des goûts.

Je passerai légerement sur la nourriture des romanciens: elle est
fort simple, comme j’ai dit ailleurs; et en effet quand on aime, et
encore plus quand on est aimé, qu’a-t-on besoin de boire et de
manger? Je ne dirai rien non plus de leur habillement. Il est pour
l’ordinaire assez négligé, par la raison que dans la romancie,
l’habillement recherché n’ajoûte jamais rien aux charmes d’une
personne: ce sont toûjours au contraire ses graces naturelles qui
relevent son ajustement. Mais quelques princesses ont dans ce pays-
là un privilege assez singulier, c’est de pouvoir s’habiller en
hommes, et de courir ainsi le monde pendant des années entieres avec
des cavaliers et des soldats, dans les cabarets et les lieux les
plus dangereux, sans choquer la bienséance. Ces sortes de
déguisemens étoient même autrefois estimés, et sur-tout, si la
demoiselle sous un habit de cavalier venoit à rencontrer un amant
sous un habit de demoiselle; cela faisoit un événement si singulier,
si nouveau et si ingénieusement imaginé, qu’on ne manquoit jamais
d’y applaudir; mais ce que les lecteurs seront sans doute bien aises
de connoître, c’est le caractere du peuple romancien. Il y a eu de
la méchanceté à celui qui le premier a représenté le dieu d’amour
comme un enfant; car il semble qu’il ait voulu insinuer par-là, que
l’amour n’est que puérilité, et que les amants ressemblent à des
enfans. Mais à qui le persuadera-t-on, lorsqu’il est si bien prouvé
par le témoignage des plus graves auteurs, que de toutes les
passions, l’amour est la plus belle et la plus héroïque, jusques-là
que depuis long-tems, tous les héros du théâtre, et même ceux de
l’opera, semblent ne connoître aucune autre passion que pour la
forme; mais on en jugera encore mieux par le caractere des habitans
de la romancie, qui sont les plus parfaits des amants. En voici les
principaux traits que je vais rapporter, pour en ébaucher seulement
le portrait.

Ils ont le talent de s’occuper fort sérieusement pendant tout un
jour, et un mois entier s’il le faut, de la plus petite bagatelle.
Ils pleurent volontiers pour la moindre chose; un regard
indifférent, un mot équivoque les fait fondre en larmes: c’est
qu’ils sont en effet extrêmement délicats et sensibles. La plûpart
sont en même-tems si inquiets, qu’ils ne sçavent pas eux-mêmes ce
qu’ils desirent, ni ce qui leur manque. Ils voudroient et ils ne
voudroient pas: on a beau leur assûrer vingt fois une chose;
doivent-ils croire ce qu’on leur dit, ou s’en défier? Doivent-ils
s’affliger ou se réjoüir? Sont-ils satisfaits ou non? Voilà ce
qu’ils ne sçavent jamais. Jaloux à l’excès, si quelqu’un par hazard
a dit un mot à leur princesse, ou si par malheur elle a jetté un
regard sur quelqu’un, toute leur tendresse se change en fureur.
Adieu toutes les assûrances et tous les sermens passés. Adieu les
lettres, les billets, les bracelets, les portraits, tout est oublié
de part et d’autre, déchiré, mis en pieces; on ne veut plus se voir,
on ne veut pas même en entendre parler... à moins pourtant qu’il ne
s’en présente quelque occasion; et par le plus grand bonheur du
monde, il ne manque jamais de s’en présenter quelqu’une. Comment
faire alors? Il faut s’éclaircir; et l’éclaircissement fait, il faut
bien se raccommoder: à tout raccommodement il y a toûjours de petits
frais; la princesse les prend sur son compte; et voilà la paix faite
jusqu’à nouvelle avanture. Mais ce qu’il y a de plus dangereux en
cette matiere, c’est lorsque l’un des deux s’obstine malicieusement
à cacher à l’autre le sujet de son mécontentement secret, comme la
trop crédule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems, à son
trop mélancolique et sombre amant; car cela donne toûjours lieu aux
plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste héros
auroit eû de la peine à parvenir à son cinquiéme volume; mais n’est-
ce pas aussi acheter trop cher l’avantage de faire un volume de
plus? Je pourrois ajoûter encore ici quelques autres traits du
caractere des romanciens; qu’ils sont naturellement réveurs et
distraits; qu’ils aiment beaucoup à jurer, et que les sermens ne
leur coûtent rien. Qu’ils les oublient pourtant assez aisément
lorsqu’ils ont obtenu ce qu’ils désirent, et d’autres traits
semblables; mais comme j’ai beaucoup de plus belles choses à dire,
je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet: aussi bien faut-il que
je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la forêt des
avantures.


CHAPITRE 5

Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.

Quoiqu’il ne fût pas difficile de reconnoître à mes manieres et à
mon langage que j’étois nouveau venu dans le pays, cependant tous
ceux à qui je me joignis et avec qui je m’entretins, trop occupés
apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque
point à me faire offre d’aucun service, quoique d’ailleurs ils me
fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma
présence importunoit peut-être, m’adressant la parole, me demanda si
j’avois passé par la forêt des avantures. Non, lui dis-je, car je ne
la connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout
votre tems jusqu’à ce que vous y ayez passé. Comme vous êtes
nouvellement arrivé, il est juste de vous instruire. Cette forêt est
appellée la forêt des avantures, parce qu’on n’y passe jamais sans
en rencontrer quelqu’une; et comme ce pays-ci est le pays des
avantures, il faut que tous les nouveaux venus, dès qu’ils arrivent,
passent par la forêt, pour se faire ensuite naturaliser dans la
romancie. Elle n’est pas bien loin d’ici, et en suivant ce petit
sentier à main droite, vous la rencontrerez.

Je remerciai le mieux qu’il me fut possible celui qui me donnoit un
avis si important, et m’étant mis en chemin, j’arrivai bien-tôt à la
forêt. J’entendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma
tête, et plus désagréable encore que celui que fait une troupe de
pies effarées, qui voltigent de la cime d’un arbre à l’autre pour se
donner mutuellement l’allarme. J’apperçus aussi-tôt quelle étoit
l’espece d’oiseaux qui faisoit ce bruit: c’étoient des harpies. On
sçait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne
sont pas moins gloutonnes, jusques-là qu’elles se jettent avec
fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est
chargée. Quoique je ne portasse aucunes provisions, je me mis à tout
événement sur mes gardes l’épée à la main. Je sçavois bien que
c’étoit le moyen de les écarter; mais je n’en reçus aucune insulte,
et j’en fus quitte pour essuier l’infection épouvantable dont elles
empestent l’air tout autour d’elles. Assez près delà je trouvai des
perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une
facilité admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des
corbeaux couleur de feu, des phenix, et quantité d’autres oiseaux
rares qu’on ne voit jamais dans ce pays-ci; mais ce spectacle
m’arrêta peu, parce qu’un objet imprévû attira mes regards.

J’apperçus un cavalier étendu sous un grand arbre et qui paroissoit
dormir d’un profond sommeil. Je m’en approchai aussi-tôt, et après
avoir contemplé quelque tems les traits de son visage, qui avoient
quelque chose de noble et d’aimable, et sa taille qui étoit fort
belle, je déliberai si je ne le reveillerois point, pour lui
demander les éclaircissemens dont j’avois besoin; mais je jugeai
qu’il seroit plus honnête d’attendre son reveil. J’attendis en effet
assez long-tems; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je
m’en approchai, je lui pris la main, je l’appellai, je le secouai
même, mais ce fut inutilement. Je ne sçavois que penser d’un sommeil
si extraordinaire, et m’imaginant que l’infortuné cavalier pouvoit
être tombé en létargie, je lui appliquai au nés et aux tempes une
eau divine que je portois sur moi; mais j’eus le chagrin de voir
échoüer mon remede. Enfin je m’avisai de songer que dans la romancie
les plantes avoient des vertus étonnantes. J’en cüeillis sur le
champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en
essayer l’effet, j’en frottai le visage du cavalier endormi: les
premieres ne réussirent pas; mais en ayant cüeilli d’une autre
espece, à peine la lui eus-je fait sentir, qu’il se réveilla dans
l’instant avec un grand éternuëment, qui fit retentir la forêt et
mit en fuite tous les oiseaux du voisinage.

Généreux Prince Fan-Férédin, me dit-il, en m’appellant par mon nom,
ce qui m’étonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service
que vous venez de me rendre. Vous m’avez réveillé, et dans trois
jours je possederai l’adorable anémone. Il faut, ajoûta-t-il, que je
vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute
l’obligation que je vous ai.

Je m’appelle le Prince Zazaraph. Il y a près de dix ans que par la
mort de mon pere, dont j’étois l’unique héritier, je devins grand
paladin de la Dondindandie. J’eus le bonheur de me faire aimer des
dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plutôt en pere qu’en
souverain; car il est vrai que tous les jours de mon regne étoient
marqués par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent d’épouser
quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes
etats. J’y consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je
n’en trouvai point, quoique d’ailleurs les dondindandinoises passent
pour être la plûpart très belles. L’une avoit de beaux yeux, de
beaux sourcils, le nés bien fait, le teint de lys et de roses, la
bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument
qu’elle avoit le menton tant soit peu trop long. L’autre avoit dans
le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce qu’il y
a de plus capable de charmer. Elle avoit même les mains belles, mais
il me parut qu’elle n’avoit pas les doigts assez ronds. Enfin une
autre sembloit réünir en sa personne avec tous les traits de la
beauté, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que
l’esprit a d’agrémens. J’en étois déja si épris, qu’on ne douta pas
qu’elle ne dût bien-tôt fixer mon choix: je le crus moi-même pendant
quelque tems, et je me félicitois d’avoir rencontré une princesse si
aimable et si parfaite; mais par le plus grand bonheur du monde, je
remarquai un jour qu’elle n’avoit pas les oreilles assez petites. Il
fallut m’en détacher, et désespérant de trouver ce que je cherchois,
je consultai un sage fort renommé pour les connoissances qu’il avoit
acquises par ses longues études.

Non, me dit-il, n’espérés pas trouver dans tous vos etats, ni dans
les royaumes voisins aucune beauté parfaite. On n’en voit de telles
que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-là
rendre un choix difficile, c’est que toutes les princesses y sont si
parfaitement belles, qu’on ne sçait à laquelle donner la préférence.
C’est votre coeur qui vous déterminera. Partez donc, et amenez nous
au plutôt une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant à
la route qu’il falloit tenir pour trouver la romancie, il m’assura
qu’il n’y en avoit point de fixe et de réglée, qu’il suffisoit de se
mettre en chemin, et qu’en continuant toûjours à marcher, on y
arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns
même par la lune et les astres.

J’entrepris donc le voyage, et après avoir parcouru beaucoup de
pays, je suis enfin heureusement arrivé depuis plusieurs années dans
la romancie, sans que je puisse dire comment; et tout ce que j’en ai
pû apprendre depuis que j’habite le pays, c’est qu’on y entre, dit-
on, par la porte d’amour, et qu’on en sort par celle de mariage.
Mais ce qui mit le comble à mon bonheur, c’est qu’à peine arrivé, je
rencontrai dans la Princesse Anémone tout ce qu’on peut imaginer de
beauté, de charmes, d’appas, d’attraits, d’agrémens, de perfections,
et beaucoup au delà. Après tous les préliminaires qui sont
absolument nécessaires en ce pays-ci, j’eus le bonheur de lui plaire
et d’en être aimé. Il ne s’agissoit plus que de nous unir par des
noeuds éternels; mais cette cérémonie éxige ici des formalités d’une
longueur infinie, et je n’ai pû obtenir dispense d’aucune. Il seroit
trop long de vous les raconter, et pour peu que vous séjourniez dans
le pays, vous les connoîtrez assez, parce qu’elles se ressemblent
toutes. Enfin je viens dessuyer la derniere épreuve. Il étoit écrit
dans la suite de mes avantures, qu’un rival jaloux de mon bonheur
trouveroit moyen par le secours d’un enchanteur, de m’endormir d’un
profond sommeil, et qu’il en profiteroit pour enlever la belle
Anemone: que je continuerois de dormir pendant un an, sans pouvoir
être réveillé que par le Prince Fan-Férédin, à qui il étoit réservé
de me désenchanter: que trois jours après mon réveil la belle
Anemone délivrée de son odieux ravisseur, qui devoit périr,
reparoîtroit à mes yeux plus belle et plus aimable que jamais, sans
avoir rien perdu entre des mains si suspectes de tout ce qui peut me
la rendre chere; que je ne laisserois pourtant pas d’avoir quelques
soupçons, que les soupçons seroient suivis d’une broüillerie, la
broüillerie d’un éclaircissement, et l’éclaircissement d’un
raccommodement, après lequel aucun obstacle ne s’opposeroit plus à
mon bonheur. Je suis donc sûr de revoir dans trois jours ma belle
princesse. Nous partirons aussi-tôt pour la Dondindandie, et c’est à
vous prince que j’ai de si grandes obligations.

Je fus extrêmement satisfait du récit du Prince Zazaraph, et d’avoir
trouvé quelqu’un qui pût me donner les instructions dont j’avois
nécessairement besoin dans un pays inconnu. Après lui avoir témoigné
combien j’étois charmé d’avoir eu occasion de lui rendre service, et
lui avoir expliqué comment le desir de voir de belles choses m’avoit
amené dans la romancie, je lui laissai entrevoir l’embarras où
j’étois, de trouver quelqu’un qui voulût bien prendre la peine de me
servir de guide, et de m’éclaircir sur ce que je pouvois ignorer
dans un pays, dont je n’avois nulle autre connoissance que celle que
donnent les livres. Croyez-vous, me dit-il obligeamment, qu’après le
service que vous venez de me rendre, je puisse laisser prendre ce
soin à tout autre qu’à moi? Non, non, ajoûta-t-il en m’embrassant
avec un air de tendresse dont je fus touché, je ne vous quitte
point. Aussi-bien n’ai-je rien de mieux à faire pendant les trois
jours qu’il faut que j’attende la belle Anemone, et trois jours vous
suffiront pour connoître toute la romancie, sans vous donner même la
peine de la parcourir toute entiere, parce qu’on ne voit presque
partout que la même chose. J’acceptai sans hésiter des offres si
obligeantes, et nous nous entretînmes ainsi quelque tems dans la
forêt.

Pendant cet entretien il n’eut pas de peine à s’appercevoir que je
ne sçavois pas la langue du pays, et je lui avoüai ingénument que
dans les entretiens que je venois d’avoir avec plusieurs romanciens,
ils avoient dit beaucoup de choses que je n’avois pas entenduës.
Cela ne doit pas vous étonner, me dit-il, car quoique dans la
romancie on parle toutes les langues, arabe, grec, indien, chinois,
et toutes les langues modernes, il est pourtant vrai qu’il y a une
façon particuliere de les parler, qu’on n’apprend qu’ici: par
exemple, comment nommeriez-vous une personne dont vous seriez
amoureux et aimé? Vous l’appelleriez tout simplement votre
maîtresse. Eh bien, ajoûta-t-il, on n’entend pas ce mot-là ici: il
faut dire, l’objet que j’adore, la beauté dont je porte les fers, la
souveraine de mon ame, la dame de mes pensées, l’unique but où
tendent mes desirs, la divinité que je sers, la lumiere de ma vie;
celle par qui je vis, et pour qui je respire. En voilà, comme vous
voyez, à choisir. Il est vrai, repris-je, mais comment ferai-je pour
apprendre cette langue que je n’ai jamais parlée? N’en soyez point
en peine, repliqua-t-il; c’est une langue extrêmement bornée, et
avec le secours d’un petit dictionnaire que j’ai fait pour mon usage
particulier, je veux en une heure de tems vous faire parler un
romancien plus pur que Cyrus et Cleopatre.

En effet après nous être assis au pied d’un gros cedre odoriférant,
le Prince Zazaraph me montra un petit livret proprement relié et
gros comme un almanach de poche, tout écrit de sa main, et dans
lequel il prétendoit avoir rassemblé toutes les phrases et tous les
mots de la langue romancienne avec les régles qu’il faut observer
pour la bien parler. Il me le fit parcourir avec attention, et en
moins de rien je fus au fait de toute la langue. Je pourrois donner
ici ce dictionnaire tout entier, mais j’ai cru qu’il suffiroit d’en
rapporter quelques régles principales et les phrases les plus
remarquables pour en donner seulement l’idée: car aussi bien il
seroit inutile d’entreprendre de parler le romancien dans ce pays-
ci. Il faut pour cela aller dans le pays même. Il y a sur-tout deux
régles essentielles. La premiere, de ne rien exprimer simplement,
mais toûjours avec exagération, figure, métaphore ou allégorie.
Suivant cette régle, il faut bien se garder de dire j’aime. Cela ne
signifie rien; il faut dire, je brûle d’amour, un feu secret me
dévore, je languis nuit et jour, une douce langueur me consume, et
beaucoup d’autres expressions semblables. Une personne est belle,
c’est-à-dire, qu’elle efface tout ce que la nature a fait de plus
beau, que c’est le chef-d’oeuvre des dieux, qu’il n’est pas possible
de la voir sans l’aimer, c’est la déesse de la beauté, la mere des
graces: elle charme tous les yeux; elle enchaîne tous les coeurs, on
la prend pour Venus même, et l’amour s’y méprend. La seconde régle
consiste à ne jamais dire un mot sans une ou plusieurs épithétes. Il
seroit par exemple ridicule de dire l’amour, l’indifférence, des
regrets, il faut dire: l’amour tendre et passionné, la froide et
tranquille indifférence, les regrets mortels et cuisans, les soûpirs
ardens, la douleur amere et profonde, la beauté ravissante, la douce
espérance, le fier dédain, les mépris outrageans; et plus il y a de
ces épithétes dans une phrase, plus elle est belle et vraiment
romancienne.

Pour ce qui est des mots qui composent la langue, ils sont en très-
petit nombre, et c’est ce qui facilite l’intelligence du romancien.
Les voici presque tous. l’amour, et la haine, transports, desirs et
soupirs, allarmes, espoir et plaisirs; fierté, beauté, cruauté,
ingratitude, perfidie, jalousie, je meurs, je languis, bonheur,
joüissance, désespoir, le coeur et les sentimens; les charmes, les
attraits et les appas, enchantement et ravissement, douleurs et
regrets, la vie et la mort, felicité, disgrace, destin, fortune,
barbarie; les soins, la tendresse, les larmes, les voeux, les
sermens, le gazon et la verdure, la nuit et le jour, les ruisseaux
et les prairies, image, rêverie et songes; voilà à peu près tous les
mots de la langue romancienne; il n’y a plus qu’à y ajoûter, comme
j’ai dit, diverses épithétes, comme, doux, tendre, charmant,
admirable, délicieux, horrible, furieux, effroyable, mortel,
sensible, douloureux, profond, vif, ardent, sincere, perfide,
heureux, tranquille; et sur-tout ces expressions qui sont les plus
commodes de toutes, que je ne puis exprimer, qu’on ne sçauroit
imaginer, qu’il est difficile de se représenter, qui surpasse toute
expression, au-dessus de tout ce qu’on peut dire, au de-là de tout
ce qu’on peut penser; avec ce petit recueil, on aura de quoi
composer un livre in-folio en langue romancienne. Il y a pourtant
une observation à faire, c’est qu’il faut tâcher de n’allier aux
mots que des épithétes convenables; car si quelqu’un par exemple,
s’avisoit de dire une chere et délicieuse tristesse, cela feroit une
expression ridicule et mal assortie.


CHAPITRE 6

De la haute et basse Romancie.

Les diverses réflexions que nous fîmes sur la langue romancienne,
donnerent occasion au Prince Zazaraph de m’apprendre un point de
géographie que j’ignorois; c’est qu’il y avoit une haute et basse
Romancie.

Nous sommes ici, me dit-il, dans la haute Romancie, et elle est
aisée à distinguer de la basse par toutes les merveilles dont elle
est remplie, et que vous avez dû remarquer en venant ici; au lieu
que la basse Romancie est assez semblable à tous les pays du monde.
Car par exemple dans la basse Romancie une prairie est une prairie,
et un ruisseau n’est qu’un ruisseau: mais dans la haute Romancie une
prairie est essentiellement émaillée de fleurs, ou du moins couverte
d’un beau gazon, et un ruisseau ne manque jamais de rouler des eaux
d’argent ou de crystal sur de petits cailloux pour leur faire faire
un doux murmure qui endorme les amans, ou qui réveille les oiseaux.
Mais, ajoûta-t-il, vous serez peut-être bien aise d’apprendre
l’origine de cette distinction. Il est vrai, lui dis-je, car tout ce
que je vois et ce que j’entends, ne fait qu’exciter de plus en plus
ma curiosité. Je le conçois aisément, reprit-il, et je crains même
que vous ne me fassiez secretement un crime de vous arrêter si long-
tems dans cette forêt où vous ne voyez rien de nouveau, au lieu de
vous mener à quelque habitation. Levons-nous donc, et nous
continuerons en marchant notre conversation.

Autrefois, continua-t-il, la Romancie étoit un pays fort borné.
Aussi n’y recevoit-on que peu d’habitans, encore étoient-ils tous
choisis entre les princes et les héros les plus célébres. On se
souvient du nom et des avantures de ces premiers habitans de la
Romancie, entr’autres d’Artus et des chevaliers de la table ronde,
Palmerin d’Olive, et Palmerin d’Angleterre, Primalem de Grece,
Perceforêt, Amadis, Roland, Merlusine, et plusieurs autres dont je
ne me rappelle pas les noms. Rien n’est si brillant que leur
histoire. On les voyoit se signaler par mille exploits inoüis pêle
mêle avec les génies, les fées, les enchanteurs, les géans, les
endryagues, les monstres, toûjours combattans, jamais vaincus. Aussi
le ciel et la terre s’intéressant à leurs succès, leur prodiguoient
continuellement les plus grands miracles. Ce qui faisoit de la
Romancie le plus beau pays du monde. Mais un si grand éclat ne
manqua pas d’attirer beaucoup d’étrangers dans le pays, entr’autres
Pharamond, Cléopatre, Cassandre, Cyrus, Polexandre, grands
personnages à la vérité, mais qui n’étant pas pour ainsi dire nés
héros comme les premiers, et ne l’étant que par imitation,
demeurerent beaucoup au-dessous de leurs modéles. Cependant comme
ils avoient une valeur et une vertu vraiment extraordinaire, on leur
donna place dans la haute Romancie. Mais les choses dégénérerent
bien autrement dans la suite; car on reçût dans la Romancie
jusqu’aux plus vils sujets, des avanturiers, des valets, des gueux
de profession, des femmes de mauvaise vie. Ce n’est pas que
plusieurs zélateurs romanciens n’ayent fait leurs efforts pour
rétablir toute la gloire et le sublime merveilleux des tems passés;
de-là sont venus les héros et les princes des fées, ceux des mille
et une nuit, des contes chinois, et beaucoup d’autres semblables;
mais on voit dans leur histoire les merveilles mêlées avec tant de
choses puériles, communes et vulgaires, qu’on ne sçait dans quelle
classe il faut les ranger. Enfin pour éviter la confusion, on a pris
le parti de diviser la Romancie en haute et basse. La premiere est
demeurée aux princes et aux héros célébres: la seconde a été
abandonnée à tous les sujets du second ordre, voyageurs,
avanturiers, hommes et femmes de médiocre vertu. Il faut même
l’avoüer à la honte du genre humain. La haute Romancie est depuis
long-tems presque déserte, comme vous avez pû vous en appercevoir
dans ce que vous en avez vû, au lieu que la basse Romancie se peuple
tous les jours de plus en plus. Aussi les fées et les génies se
voyant abandonnés, et presque sans pratique, ont pris la plûpart le
parti de s’en aller, les uns dans les espaces imaginaires, les
autres dans le pays des songes. C’est ce qui fait que vous ne voyez
plus la Romancie ornée comme elle étoit autrefois d’une infinité de
châteaux de crystal, de tours d’argent, de forteresses d’airain, ni
de palais enchantés.

Que je suis fâché, lui dis-je en l’interrompant, de ne pouvoir pas
être témoin d’un si beau spectacle! Il me seroit fort aisé, reprit-
il, de vous faire voir deux châteaux de cette espéce assez près
d’ici, si nous étions vous et moi assez las de notre liberté, pour
consentir à la perdre. à une lieuë d’ici sur la main droite, il y en
a un qui est habité par la fée Camalouca. Rien de si brillant ni de
si magnifique que les appartemens, les galeries, les salles qui
composent ce palais; mais rien de si dangereux que d’en approcher. à
trois cens pas tout à l’entour, la fée a formé une espéce de
tourbillon invisible, qui entraîne en tournoyant tous ceux qui ont
le malheur ou la fatale curiosité d’y entrer. Emportés ainsi jusqu’à
la cour du château, ils sont à l’instant engouffrés dans de grands
vases de crystal pleins d’eau, et au moment qu’ils y entrent, la fée
leur souffle sur le dos une grosse bulle d’air qui s’y attache, et
qui par sa légéreté les tient suspendus dans l’eau, où ils ne font
que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers
du crystal, et cet assemblage de diverses figures fait un
assortiment bizarre, dont la méchante fée se divertit: car on y voit
pêle mêle des dames et des seigneurs, des pontifes et des
prêtresses, des animaux de toute espéce, des monstres grotesques, et
mille figures différentes, qui se broüillent et se mêlent
continuellement. C’est sur ce modele qu’on fait en Europe de ces
longues phioles pleines d’eau, que l’on remplit de petits marmouzets
d’émail. L’autre palais qui est à main gauche, est la demeure de la
fée Curiaca, c’est bien le plus dangereux caractere qu’il y ait dans
toute la Romancie. Comme elle a beaucoup d’agrémens, rien ne lui est
si aisé que de captiver les coeurs de tous ceux qui la voyent, et
elle s’en fait un plaisir malin. Elle les mene ensuite promener dans
ses jardins, sur le bord d’une fontaine ou d’un canal, et là
lorsqu’ils s’y attendent le moins, elle les métamorphose en oiseaux,
qu’elle contraint par un effet de son pouvoir magique, à tenir
continuellement leur long bec dans l’eau, les laissant des années
entiéres dans cette ridicule attitude. C’est là tout le fruit qu’on
retire des soins qu’on lui a rendus; et c’est aussi ce qui a fondé
le proverbe de tenir quelqu’un le bec dans l’eau. Mes lecteurs sont
des personnes de trop bon goût pour ne pas sentir que ces récits
sont extrêmement agréables, et il est par conséquent inutile de les
avertir qu’ils me firent beaucoup de plaisir; je souhaite qu’ils en
trouvent autant dans la lecture du chapitre suivant.


CHAPITRE 7

De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens.

Nous vîmes venir à nous par la route que nous tenions, un cavalier
monté sur une espece de Griffon noir, l’air triste, rêveur et
distrait; mais dès qu’il nous eût apperçus, il détourna sa monture,
et prenant un chemin de traverse, il se déroba bien-tôt à nos yeux.

Quel est, dis-je au Prince Zazaraph, cette figure de misantrope? Je
n’en connoissois pas de cette espece dans la Romancie. Il s’y en
trouve pourtant plusieurs, me répondit-il, témoin le pauvre
Cardenio, qui se faisoit tant craindre des bergers dans les
montagnes de Sierra Morena. Celui-ci se nomme Sonotraspio. Que je le
plains! Prévenu contre les dangers d’une passion amoureuse, il
vivoit en philosophe indifférent, riant même de la foiblesse des
amans. Mais l’amour lui gardoit un trait que sa philosophie ne put
parer. Il aima enfin, et il aima Tigrine, dont le coeur étoit engagé
à un autre, et qui lui fit bien-tôt comprendre qu’il n’avoit rien à
espérer. Il le comprit en effet si bien, que pour étouffer dans sa
naissance un malheureux amour, il voulut prendre le seul parti qui
lui restoit, qui étoit de s’éloigner de l’objet qui l’avoit captivé.
Mais non, lui dit Tigrine, vos soins me font plaisir, vos services
me sont utiles, si vous m’aimez j’éxige que vous ne me fuyez pas. à
un ordre si absolu elle ajoûta quelques faveurs légeres, qui
acheverent de faire perdre à l’amant infortuné tout espoir de
liberté. Il ne lui étoit pas possible de voir Tigrine sans l’aimer:
il ne lui étoit pas permis de l’éviter: il n’en avoit pourtant rien
à espérer; quelle situation! Il s’y résolut pourtant avec un courage
qui marquoit autant la fermeté de son ame, que l’excès de sa
passion. Il se flatta d’arracher du moins quelquefois à la cruelle
de ces légeres faveurs, qu’elle lui avoit déja accordées. Il y
réussit en effet, au-delà même de ses espérances, et bornant-là tous
ses désirs et tout son bonheur, il traînoit sa chaîne avec quelque
sorte de satisfaction; mais ce bonheur apparent et si leger dura
peu. Tandis que Sonotraspio toûjours modeste et respectueux,
s’efforce de se persuader qu’il est encore trop heureux, un injuste
caprice persuade à Tigrine qu’elle en fait trop. C’en est fait, lui
dit-elle, n’espérez plus rien de moi, votre passion m’importune, vos
soins me sont devenus indifférens. Fuyez-moi, j’y consens, et même
je vous le conseille. Dieux! Quel fût l’étonnement de Sonotraspio!
Un coup subit de tonnerre cause moins de consternation à des femmes
timides, qu’un orage imprévû surprend dans une vaste campagne. Il
douta quelque-tems: il crût avoir mal entendu; mais son doute ne fut
pas long. Tigrine s’expliqua, et le fit avec toute la dureté
imaginable. Alors pénétré de douleur, et le désespoir peint dans ses
yeux, vous me permettez donc de vous fuir, lui dit-il; il en est
bien tems cruelle, après que... ses sanglots ne lui permirent pas
d’achever, et Tigrine même s’éloigna pour ne pas l’entendre. Ni les
larmes, ni les prieres les plus tendres ne pûrent la fléchir, ni lui
persuader même d’accorder à un malheureux, du moins pour une
derniere fois, quelque marque de bonté. Elle n’en parut au contraire
que plus fiere et plus dédaigneuse. Enfin l’infortuné Sonotraspio
outré de dépit et de douleur, s’est abandonné à tout ce que le
désespoir peut inspirer à un amant injustement maltraité. En vain il
s’efforce de se rappeller les sages leçons de la philosophie. Occupé
continuellement de son malheur, on le voit pour se distraire,
chercher tantôt la solitude, tantôt la dissipation, en courant comme
un insensé toute la Romancie. Il déteste le jour où il vit Tigrine
pour la premiere fois; il s’efforce de l’oublier; il voudroit la
haïr; mais rien ne lui réussit: la blessure est trop profonde, et il
y a lieu de craindre qu’il n’en guérisse jamais. En vérité, dis-je
alors au Prince Zazaraph, le pauvre Sonotraspio me fait pitié, je
voudrois que Tigrine ou ne lui eût jamais rien accordé, ou ne lui
eût pas refusé pour une derniere fois, quelques faveurs légeres;
mais, ajoûtai-je, il ne faudroit pas beaucoup d’exemples semblables
pour décréditer la Romancie. Vous avez bien raison, me dit-il, car
on seroit tenté de regarder tous ses habitans comme des fous; mais
c’est un effet de l’injustice et de l’ignorance des hommes; car il
est vrai qu’à ne consulter que la raison et les maximes de la
sagesse, il faut taxer de folie et d’égarement pitoyable, toute la
suite des beaux sentimens et des procédés réciproques de deux amans;
mais si d’une part on s’en rapporte à nos annalistes, dont
l’autorité est d’un poids d’autant plus grand, qu’il y en a
plusieurs qui ont un caractere respectable; et si de l’autre on en
juge par la façon toute sublime dont ils sçavent embellir les
passions, qui par elles-mêmes paroissent les moins sensées, on aura
des héros de la Romancie une idée beaucoup plus avantageuse.

Ici j’interrompis le grand paladin. Que vois-je, lui dis-je! Après
le tragique, n’est-ce pas du comique qui se présente ici à nous?
Qu’est-ce, je vous prie, que ces bandes de hannetons, de
sauterelles, ou de grosses fourmis que je vois traverser la forêt,
comme une petite armée qui défile? Quelle espece d’insectes est-ce
là?

Insectes, répondit le Prince Zazaraph en riant. De grace traitez
plus honnêtement une espece qui n’est rien moins qu’une espece
humaine. N’avez-vous jamais oüi parler des liliputiens? Les voilà.
Ces pauvres petits avortons de la nature humaine s’étoient établis
dans la Romancie, et sembloient d’abord y faire fortune; mais il
faut sans doute que l’air du pays leur soit contraire: ils n’ont
jamais pû s’y multiplier, et désesperés de voir leur race
s’éteindre, ils ont enfin pris le parti d’aller s’établir ailleurs.
Prenons garde en passant, ajoûta-t-il, d’en écraser quelques-uns
sous nos pieds; car c’est-là tout le danger que l’on court à les
rencontrer. Mais il n’en est pas de même des brobdingnagiens. Ces
géants monstrueux par un contraste bizarre s’établirent dans la
Romancie en même-tems que les liliputiens; et comme eux ils ont été
obligés de chercher une autre demeure, le pays entier ne pouvant
suffire à leur subsistance; mais malheur à tout ce qui s’est trouvé
sur leur passage. On ne sçauroit exprimer le ravage que ces colosses
effroyables ont fait dans toute leur route, écrasant les châteaux
sous leurs pieds, comme nous écrasons une motte de terre, et brisant
tous les arbres des forêts, comme des elephans briseroient des épics
de froment en traversant les campagnes. On ne sçait pas trop quel
motif avoit engagé les uns et les autres à s’établir dans la
Romancie; n’ayant d’autre mérite pour se distinguer, sinon, les uns
une petitesse qui faisoit rire, et les autres une grandeur
gigantesque qui faisoit horreur. Aussi les voit-on partir sans qu’on
s’empresse de les retenir, et tout ce que l’on en dit, c’est que ce
n’étoit pas la peine de faire un si grand voyage, pour apprendre ce
qu’on sçavoit déja; qu’il n’y a point dans le monde de grandeur
absoluë, et que la taille grande ou petite est une chose
indifférente à la nature humaine.

A propos de cela, dis-je au Prince Zazaraph, n’ai-je pas oüi dire
que les bêtes parlent dans ce pays-ci?

Rien n’est plus vrai, me dit-il, et c’étoit même autrefois une chose
assez commune du tems d’Esope, de Phedre, et d’un françois appellé
La Fontaine, qui avoient le secret de les faire parler, aussi-bien
et quelquefois mieux que les hommes mêmes. Mais il semble que
dégoûtées de cet usage, elles ayent pour ainsi dire perdu la parole,
sur-tout depuis qu’un autre françois nommé L M s’est avisé de leur
faire parler un langage peu naturel et forcé, qu’on a quelquefois de
la peine à entendre. Il ne laisse pourtant pas de se trouver encore
parmi elles quelques babillardes qui parlent autant et plus qu’on ne
voudroit; et tout récemment, une taupe vient de se rendre ridicule
par son babil extravagant, quoique quelques-uns ayent prétendu
qu’elle n’a fait qu’en copier une autre.

Tandis que le Prince Zazaraphe m’entretenoit ainsi, il me prit une
envie de bailler si prodigieuse, qu’il me fallut malgré mes efforts,
céder au mouvement naturel. Ah ah! Dit-il en riant, vous voilà déja
pris de la maladie du pays, c’est de bonne heure; mais de grace ne
vous contraignez point, car personne ici ne vous en sçaura mauvais
gré. C’est dans la Romancie un mal inévitable pour peu qu’on y fasse
de séjour, à peu près comme le mal de mer pour ceux qui font un
premier voyage sur cet élément. Comme le Prince Zazaraph achevoit de
parler, il se mit lui-même à bailler si démésurément, que je ne pûs
m’empêcher d’en rire à mon tour. Je vois bien, lui dis-je, que cette
maladie est en effet assez commune dans la Romancie. Mais je ne
comprens pas comment on peut y être sujet dans un pays si rempli de
merveilles; c’est aussi, me répondit-il, ce qui embarasse les
physiciens dans l’explication de ce phénomene, d’autant plus qu’on a
observé que dans les endroits où il y a le plus de merveilles,
entassées les unes sur les autres, par exemple dans la province
peruvienne, c’est-là précisément que l’on bâille le plus. Les
médecins de leur côté n’ont encore pû trouver d’autre remede à ce
mal, que de changer d’air. Il faut pourtant que je vous fasse voir
auparavant un de nos bois d’amour: car c’est à peu près ce qui vous
reste à voir de particulier dans le canton où nous sommes.


CHAPITRE 8

Des bois d’amour.

Comme nous étions donc déja hors de la forêt, nous tournâmes nos pas
vers un bois charmant qui étoit dans la plaine. C’étoit un de ces
bois d’amour dont le prince venoit de parler, et on en trouve dans
tous les quartiers de la Romancie beaucoup de semblables qu’on a
plantés pour la commodité des amans, comme on voit dans une terre
bien entretenuë des remises de distance en distance pour servir
d’asile et de retraite au gibier. Ces bois sont presque tous plantés
de lauriers odoriférans, de myrthes, d’orangers, de grenadiers et de
jeunes palmiers, qui entrelassent amoureusement leurs branches pour
former d’agréables berceaux. Ils sont admirablement bien percés de
diverses allées, qui forment des étoiles, des pates d’oye, des
labyrinthes, et dans les massifs on a ménagé divers compartimens,
dont le terrain est couvert d’un beau gazon semé de violettes et
d’autres fleurs champêtres: les palissades sont de rosiers, de
jasmin, de chevrefeüille, ou d’autres arbrisseaux fleuris, et chacun
a son jet d’eau, sa fontaine, ou sa petite cascade. Il ne faut pas
demander si dans ces bosquets délicieux les tendres zéphirs
rafraîchissent les amans par la douce haleine de leurs soupirs; ni
si les oiseaux font retentir le bocage des doux sons d’un amoureux
ramage; tout vit, tout respire, tout est animé, tout aime dans ces
bois d’amour; et comment pourroit-on s’en défendre, lorsqu’on y voit
les amours perchés sur les arbres comme des perroquets, s’occuper
sans cesse à lancer mille traits enflammés qui embrasent l’air même.
O que les conversations y sont tendres, vives et passionnées, qu’on
y pousse de soupirs, qu’on y forme de desirs! Qu’on y goûte de
plaisirs! Ne croyez pourtant pas, me dit le Prince Zazaraph, qu’il
soit indifférent de se promener dans les divers quartiers du bois.
Chaque bosquet a sa destination particuliere; ensorte qu’on
distingue le bosquet des amans heureux, et celui des mécontens; le
bosquet des soupçons jaloux, celui des broüilleries, celui des
raccommodemens, et plusieurs autres semblables. Il y a quelque tems
que des habitans peu instruits des loix et des anciens usages,
voulurent établir aussi dans les bois d’amour des bosquets de
joüissance; mais on s’opposa avec zéle à une innovation si
dangereuse, et il fut prouvé par le témoignage des annales
romanciennes, qu’il n’y avoit rien de si contraire aux intérêts de
la Romancie, par la raison que la joüissance éteint le desir et la
passion qui sont ici les nerfs du bon gouvernement. Mais que font là
bas, lui dis-je, ces personnes que je vois les unes debout, les
autres assis sous ce grand orme? Ce sont, me répondit-il, des gens
qui attendent leur compagnie pour entrer dans le bois. Cet orme a
été planté tout exprès pour être le lieu du rendez-vous. Les
premiers venus y attendent les autres; et comme il y en a tel
quelquefois qui attend en vain, c’est ce qui a fondé le proverbe,
attendez-moi sous l’orme. Au reste, ajoûta-t-il, nous pouvons, si
nous voulons, nous approcher des bosquets, voir tout ce qui s’y
passe, et entendre tout ce qui s’y dit: comment, repris-je, on fait
ici les choses si peu secretement? Sans doute, repliqua-t-il; eh!
Comment les auteurs qui composent les annales romanciennes
pourroient-ils autrement sçavoir si en détail tous les entretiens
les plus particuliers de deux amans jusqu’à la derniere syllabe?
Vous avez raison, lui dis-je, et vous m’expliquez-là une chose que
je n’avois jamais comprise. Mais avec tout cela je ne comprends pas
encore comment des ecrivains, par exemple, celui de Cyrus ou de
Cléopatre, peuvent écrire de si longues suites de discours sans en
perdre un seul mot. C’est, me répondit le Prince Zazaraph, que vous
ne sçavez pas comment cela se fait.

Mais, continua-t-il, entrons dans ce bosquet, qui est celui des
déclarations; vous pourrez par celui-là seul juger des autres, et
vous allez comprendre ce mystere. Voyez-vous, continua-t-il, ces
quatre grands tableaux d’écriture qui sont attachées à l’entrée du
bosquet? Ce sont quatre modéles différens de déclaration d’amour,
contenant les demandes et les réponses et s’il n’y en a que quatre,
c’est qu’on n’a pas encore pû en inventer un cinquiéme; car pour le
dire en passant, nos annalistes écrivent ordinairement assez bien;
mais ils ont rarement de cette imagination qu’on appelle invention,
et qui fait trouver quelque chose qu’un autre n’a pas dite avant
eux. C’est ce qui fait qu’ils ne font que se copier tous les uns les
autres. Or pour revenir à nos tableaux, tous les amans qui entrent
dans ce bosquet pour se déclarer leur amour, ne manquent pas de
prendre l’un de ces quatre modéles, qu’ils récitent tout de suite.
L’annaliste n’a ainsi qu’à observer lequel des quatre modéles on
employe, et il sçait tout d’un coup toute la suite de la
conversation. Il en est de même de tous les autres bosquets jusqu’à
celui des soupirs, dont le nombre est réglé, afin que l’annaliste
n’aille pas faire une bévuë ridicule contre la vérité de l’histoire,
en faisant soupirer quatre fois une princesse qui n’en aura soupiré
que trois. Si cela est, repris-je, il est inutile d’écouter ce que
disent tous les couples d’amans que je vois répandus dans ce bois.
Vous dites vrai, me répondit-il; car si vous vous donnez seulement
la peine de lire les tableaux qui sont suspendus en très-petit
nombre à l’entrée de chaque bosquet, vous sçaurez tout ce qui y a
jamais été dit, et tout ce qui s’y dira d’ici à mille ans; et il
faut avoüer que si cela ne fait pas l’éloge de l’esprit des
annalistes romanciens, c’est du moins pour eux et pour nous quelque
chose de très-commode: car on a par ce moyen toute l’histoire de la
Romancie en un très-petit abrégé.

Malgré cela il me prit envie d’écoûter un moment ce qui se disoit
dans les bosquets voisins, et j’y entrai avec le prince Zazaraph.
Mais je remarquai en effet que tout ce qui s’y disoit, n’étoit que
des répétitions de ce que j’avois déja lû dans tous les romans; et
les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je
ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je n’en fusse à
la fin incommodé, et pour prévenir le danger, il me proposa de
changer d’air. Aussi bien, ajoûta-t-il, n’avez-vous plus rien à voir
ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la
Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres
quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez également de
tout ce qui peut mériter votre curiosité, sauf à moi à vous faire
remarquer les différences, quand elles en vaudront la peine.
J’acceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage,
nous montâmes tous deux chacun sur une grande sauterelle sellée et
bridée. Ces montures, plus douces, mais moins vîtes que les
hipogriffes, ne font guéres que quatre ou cinq lieuës par saut, de
sorte qu’elles ne font faire que deux ou trois cens lieuës par jour;
mais c’est assez lorsqu’on n’est pas pressé. Il faut à cette
occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie.


CHAPITRE 9

Des voitures et des voyages.

Il y a un pays dans le monde qu’on dit être de tous les pays le plus
commode pour voyager, parce qu’on y trouve partout de grands chemins
frayés et de bonnes auberges; mais il paroît bien que ceux qui le
croyent ainsi, n’ont jamais voyagé dans la Romancie.

Je ne parle pourtant pas de la commodité admirable des anciennes
voitures, lorsqu’un batteau enchanté venoit vous prendre au bord de
la mer, orné de flâmes rouges, et d’un pavillon couleur de feu, pour
vous faire faire en moins de deux heures plus de la moitié du tour
du monde; ou lorsqu’on n’avoit qu’à monter sur la croupe d’un
Centaure, ou sur le dos d’un Griffon qui vous transportoit en un
instant au-delà de la mer Caspienne, dans les grottes du mont
Caucase, pour délivrer une princesse que le géant Coxigrus avoit
enlevée, et vouloit forcer à souffrir ses horribles caresses. Comme
les héros d’aujourd’hui ne sont pas tout-à-fait de la même trempe
que ceux d’autrefois, il a fallu changer l’ancienne méthode, et ne
les faire plus voyager que terre à terre, ou dans un bon vaisseau;
encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus l’ocean. Néanmoins on
n’a pas laissé de conserver de l’ancienne méthode de voyager, tous
les avantages et tous les agrémens qu’il a été possible. Il faut
seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des
lettres romanciennes en bonne forme.

Par exemple; deux hommes partent de Peking pour aller à Ispahan, ou
de Paris pour aller à Madrid; l’un en partant a pris de bonnes
lettres romanciennes; l’autre malheureusement n’a pris que des
lettres de change. Qu’arrive-t-il? Celui-ci fera tout simplement son
voyage, et feroit peut-être tout le tour du monde, sans qu’il lui
arrivât la moindre avanture. Il lui faudra manger toûjours à
l’auberge à ses dépens, encore trop heureux quelquefois d’en
trouver. Il sera moüillé, fatigué, embourbé, malade, prêt à mourir
sans secours: il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules,
ou ennuyeux; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la
moindre rencontre singuliere qu’il puisse raconter à son retour. En
un mot il reviendra tel qu’il étoit parti. Au lieu qu’un prince fils
du calife Scha-Schild-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou
un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres
romanciennes, rencontre à chaque pas les choses du monde les plus
singulieres. Partout où il loge il fait tourner la tête à toutes les
dames et princesses du canton; c’est un vrai tison d’amour, qui va
causant partout un embrasement général. De pluye et de mauvais tems,
il n’en est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois,
et quelquefois il s’égare dans un bois éloigné du grand chemin; mais
le guide qui l’égare sçait bien ce qu’il fait; c’est toûjours le
plus à propos du monde pour délivrer à son choix, soit un cavalier
attaqué par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve
dans une chasse, prête à être déchirée par un vilain sanglier. Il
est aussi-tôt conduit au château qui n’est pas loin, et de tout cela
que d’avantures nouvelles! Au reste quoiqu’il ait soin de cacher son
véritable nom, en sorte que des gens mal-avisés pourroient le
prendre pour un avanturier; par la vertu de ses lettres romanciennes
il est partout accueilli, caressé, choyé comme une divinité. Les
princes mêmes le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots
qu’il entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien
d’important où il n’ait part. En un mot je trouve cette façon de
voyager si agréable et si sûre, que je ne comprends pas comment on
peut se résoudre à sortir de chez soi, n’eût-on que cinq ou six
lieuës à faire, sans se munir de lettres romanciennes.

On peut même prendre encore une autre précaution très-avantageuse,
qui est d’emporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne
liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger à leur
exemple, dans les divers pays qu’on voudra parcourir. Car il y a
dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimées pour la commodité
des voyageurs; et j’en donnerai volontiers ici un échantillon
d’après un célébre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez
en Espagne, vous serez infailliblement bien reçû. à Madrid chez le
Comte De Ribaguora. C’est un grand d’Espagne, âgé de quarante-cinq
ans, qui a de fort belles manieres, et qui reçoit bonne compagnie
chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les françois.
Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a été ci-devant gouverneur du
Pérou, où il a amassé des biens immenses dont il aime à se faire
honneur. Il a cela de commode, que dès qu’il voit un etranger de
bonne mine qui s’appelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De
Belle-Forêt, il se prend tellement d’amitié pour lui, qu’il ne peut
plus s’en passer. à Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La
marquise est extrêmement aimable, et ses deux filles sont les deux
plus belles personnes d’Espagne. Elles sont l’objet des tendres
voeux de tout ce qu’il y a de plus brillant dans la noblesse
espagnole; mais un jeune etranger inconnu qui sçait se présenter à
elles de bonne grace, ne manque point de captiver le coeur de l’une
des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable.
Cependant comme il faudra que l’intrigue finisse, parce que le jeune
voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou
de quelque autre façon plus honnête si on peut l’imaginer.à
Sarragosse, chez D Felix Cartijo. C’est un gentilhomme à qui il est
arrivé beaucoup d’avantures, qu’il racontera tout de suite pour
servir d’épisode à l’histoire du voyage; et comme il ne manque
jamais d’arriver encore chez lui d’autres personnes qui racontent
aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere d’un volume
de juste grosseur. Ce petit échantillon suffit pour donner quelque
idée des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de
l’étendre d’avantage. Mais une chose dont il faut avertir les
voyageurs, et en général tous les héros romanciens, c’est qu’ils
doivent avoir une mémoire heureuse, pour se souvenir fidélement de
tous ceux avec qui ils ont eû dès le commencement quelque liaison
particuliere, ou qui leur ont commencé le récit de leurs avantures
sans pouvoir l’achever. Car ce seroit une chose extrêmement
indécente d’oublier ces gens-là, et de n’en plus faire mention. Un
voyageur auroit beau dire qu’il les a laissés à la Chine, ou dans le
fond de la Tartarie, il faut ou qu’il aille les retrouver, ou qu’ils
viennent le chercher, fût-ce des extrêmités du Japon. En un mot il
faudroit les faire tomber des nuës plutôt que d’y manquer. Les turcs
en particulier sont fort religieux sur cet article, et j’en connois
un qui pour rejoindre son homme, fit tout exprès le voyage d’Amasie
en Hollande. J’ai aussi été moi-même si scrupuleux sur cela,
qu’ayant perdu, comme on a vû, mon cheval la veille de mon entrée
dans la Romancie, je n’ai pas manqué de le retrouver à la sortie du
pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se
débarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans
une histoire, et dont on ne sçait plus que faire; c’est de les tuer
tout aussitôt, ou de les faire mourir de maladie. Mais à dire le
vrai, l’expédient est odieux, et on a sçû mauvais gré à un des
derniers voyageurs, d’avoir fait inhumainement mourir tant de monde.

Mais à propos de mémoire, je m’apperçois que je parle tout seul, et
j’oublie que j’ai un compagnon qui auroit dû partager avec moi le
récit que je viens de faire. J’en demande pardon à mes lecteurs, et
je vais réparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant
bon d’avertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons
aucune de ces belles régles que Lucien et tant d’autres ont données
pour écrire l’histoire, par la raison que nous avons un privilege
particulier pour écrire tout ce qui nous vient à l’esprit, sans nous
mettre en peine de ce qu’on appelle ordre, plan, méthode, précision,
vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit précéder;
d’autant plus que nous avons toûjours à notre disposition la date
des faits pour l’avancer, ou la reculer comme il nous plaît. C’est
ce qui me fait admirer la précaution qu’a prise un de nos modernes
annalistes, de mettre à la tête de son histoire une préface
raisonnée, pour justifier fort sérieusement les faits qu’il y
rapporte, comme si on ne sçavoit pas qu’en qualité d’annaliste
romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables,
sans qu’on ait celui de s’en formaliser.


CHAPITRE 10

Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les
propositions de mariage.

Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions
par les airs, bien montés sur nos grandes sauterelles, il me demanda
si mon dessein n’étoit pas de choisir quelque belle princesse de la
Romancie pour en faire mon épouse. Sans doute, lui dis-je, et ça été
en partie le motif qui m’a fait entreprendre ce voyage. Je m’en suis
douté, me répondit-il, d’autant plus qu’il vous sera difficile de
voir toutes les beautés dont ce pays-ci est peuplé, sans que votre
coeur se déclare pour quelqu’une. Mais disposez-vous à la patience,
et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour
qu’on commence à aimer, jusqu’à celui où l’on s’épouse. Il est vrai,
lui dis-je, que ces longueurs m’ont quelquefois impatienté dans les
avantures de Théagene, de Cyrus, de Cléopatre, et de plusieurs
autres. Mais ne puis-je pas abréger les formalités... eh si, me
répondit-il, vous siéroit-il de ne faire qu’un petit chapitre des
mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajoûta-t-il,
les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans
les grandes régles, et passer par tous les degrés de la milice
amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abréger le
tems.

Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est à propos de vous
mettre d’avance au fait des loix principales qu’il faut observer en
cette matiere. C’est ce qu’on appelle les formalités préliminaires.
Il y en a qui en comptent jusqu’à trente-six et plus, mais je vais
vous les expliquer sans m’arrêter à les compter. Vous comprenez
bien, continua-t-il, qu’il faut commencer par devenir amoureux. Or
cela est fort plaisant; car on l’est quelquefois une année entiere
sans le sçavoir, et il y en a tel qui ne s’en doute seulement pas.
S’il a arrêté ses regards sur une personne, c’est sans dessein: s’il
l’a trouvée extrêmement aimable, ses sentimens se sont bornés à
l’estime et à l’admiration; tout au plus il croit n’avoir pour elle
que de l’amitié. Il est vrai qu’il desire de la voir souvent, qu’il
a des attentions particulieres pour elle, qu’il n’est pas fâché
d’appercevoir qu’elle en a aussi pour lui; mais à son avis tout cela
ne signifie rien, ce n’est qu’un commerce de politesse, une liaison,
une inclination ordinaire où l’amour n’entre pour rien; mais, dit-il
enfin, que m’est-il donc arrivé depuis quelque-tems? Je m’apperçois
que je ne dors que d’un sommeil inquiet, il me semble que je deviens
distrait et mélancolique. Je perds mon enjouëment ordinaire. Ce qui
me plaisoit commence à m’ennuyer: ce que j’aimois le plus, me paroît
insipide. Vous êtes peut-être malade, lui dit quelqu’un qui ne
connoît pas les usages du pays romancien; non, répond-il, c’est
toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont là précisément les
premieres formalités de l’amoureuse poursuite. Il en est d’abord
tout étonné; moi amoureux, dit-il, moi qui n’ai jamais rien aimé!
Moi qui ai bravé tous les traits de l’amour! Moi qui jusqu’à présent
ai vû impunément toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le
cacher à lui-même. Ses soûpirs le trahissent; l’inquiétude, la
crainte, l’espérance, les transports se mettent de la partie. Il
faut l’avoüer de bonne grace, et il l’avouë enfin. Il me semble
pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que j’ai vû beaucoup de
héros ne pas attendre si long-tems à connoître leur état, et à la
premiere vûë d’une princesse devenir tout à coup éperdûment
amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et c’est même la maniere la plus
romancienne; mais après tout ils n’y gagnent rien; car il faut
toûjours, à moins qu’ils n’en obtiennent une dispense particuliere,
qu’ils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire
connoître le feu sécret dont ils sont consumés.

Au reste, ajoûta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalité
essentielle: c’est qu’il faut que la beauté qui a triomphé de
l’indifférence du héros, ait un nom distingué. Car si
malheureusement elle s’appelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce
seroit pour défigurer tout un roman; au lieu que quand elle
s’appelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms
toûjours accompagnés d’épithetes convenables, font un effet
merveilleux. Encore une formalité qui embellit infiniment
l’histoire; c’est lorsque le héros amoureux, loin de pouvoir se
flatter de posséder jamais l’objet qu’il adore, ne peut seulement
pas, vû la disproportion de sa condition, oser faire sa déclaration
aux beaux yeux qui ont enchaîné sa liberté. Car il est vrai qu’il
est en effet d’une très-haute naissance, et le légitime héritier
d’un grand royaume, comme il sera vérifié en tems et lieu: il est
certain d’ailleurs que la princesse l’adore dans le fond du coeur,
et qu’elle maudit sécretement le rang éminent qui lui ôte
l’espérance d’être jamais l’épouse d’un cavalier si parfait; mais
d’une part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui
l’ignore aussi ne peut l’écouter avec bienséance, quand même il
auroit l’audace de s’expliquer. Or cela fait une situation
admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi
nos annalistes l’ont-ils tournée et retournée en cent façons
différentes.

Vous voyez donc, ajoûta le grand paladin, que les formalités sont
plus longues que vous ne pensez; mais ce n’est pourtant encore là
que le commencement; la grande difficulté consiste à déclarer sa
passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement à une
belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous
l’aimez de l’amour le plus tendre et le plus respectueux, et que
vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la posséder
le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire
mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie.
Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut s’y
prendre avec tant de précaution et si doucement, qu’elle ne s’en
apperçoive presque pas. Il faut qu’elle le devine, ou tout au plus
qu’elle s’en doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour
cela, lorsqu’on en sçait faire usage et prendre son tems: par
exemple, la belle est à sa fenêtre ou sur un balcon, où elle prend
le frais: rodez à l’entour sans faire semblant de rien, et quand
vous êtes à portée, tirez-lui une révérence respectueuse,
accompagnée d’un regard moitié vif, et moitié mourant. Vous verrez
que vous n’aurez pas fait cela dix ou douze fois, qu’elle se doutera
de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si
peu intelligentes. La plûpart comprennent fort bien ce qu’on leur
dit, souvent même ce qu’on ne leur dit pas, et il y en a qui de cent
oeillades qu’on leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe.

Mais, repris-je à mon tour, à ce premier moyen ne pourroit-on pas en
ajoûter un second, qui est celui des sérénades pendant la nuit sous
les fenêtres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me répondit
le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous
commencez à vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui
dis donc que je croyois qu’un concert de voix et d’instrumens sous
les fenêtres de la beauté dont on porte la chaîne, me paroissoit un
assez bon expédient pour lui insinuer mélodieusement les tendres
sentimens qu’on a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais
l’expédient n’est guéres de mon goût, parce qu’il est sujet à trop
d’inconvéniens. Car premierement, il fait connoître à tout le
quartier qu’il y a de l’amour en campagne, ce qui redouble la
vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions.
Secondement, il ne faut pour troubler toute la fête, qu’un jaloux
brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades
terribles sans que souvent vous sçachiez seulement de quelle part
elles vous sont adressées. Je sçais bien que vous tuerez votre
homme; car c’est la regle. Mais cela même cause un grand embarras.
L’affaire éclate. Le mort appartient toûjours à des gens puissans et
accrédités. C’est pour l’ordinaire un fils unique. Il faut se cacher
et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien
des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un
amant donner la nuit des sérénades à sa belle. Car le moindre
malheur qu’il ait à craindre, c’est de n’en sortir qu’avec une
blessure dangereuse. Avoüez aussi, repris-je, que quand on a un
grand coup d’épée au travers du corps, et qu’on se voit en danger de
mourir, c’est une grande douceur lorsqu’on peut parvenir à sçavoir
que la belle pour qui on s’est exposé au danger paroît touchée d’un
si grand malheur.

Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il n’y a pas de baume
au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je
réponds que le blessé sera bientôt sur pied. Mais encore une fois ce
moyen me paroît trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une
lettre, par exemple, quatre lignes bien tournées sont d’un secours
merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la
belle Julie, ou on le laisse tomber à ses pieds, comme par mégarde,
pour exciter sa curiosité; ou si on ne peut pas autrement, on le lui
fait donner par une personne affidée. Ce pas une fois fait, il faut
compter que l’affaire est en bon train. L’amant ne laisse pas de
s’inquiéter et de se tourmenter sur le succès de son billet. L’a-t-
elle lû, l’a-t-elle rejetté? Quel sentiment a-t-elle fait paroître
en le lisant? C’est qu’il n’a pas encore d’expérience: car il est
vrai en général qu’il y a des belles trop réservées, qui font
quelque difficulté de recevoir et de lire un billet; mais la réserve
en cette occasion seroit tout-à-fait déplacée; et il seroit même
ridicule de ne pas faire au billet une réponse favorable, qui donne
de grandes espérances à l’amant; car c’est-là une des formalités les
plus indispensables dans les préliminaires dont nous parlons, et je
n’y ai jamais vû manquer.

C’est alors enfin, continua le prince, que l’on commence à respirer.
C’est alors que l’amour commence à paroître le dieu le plus aimable
et le plus charmant de l’Olympe. Qu’on lui fait alors des
remercîmens, de voeux et d’offrandes! Mais il faut qu’il continuë
son ouvrage. Ce n’est pas assez que la charmante Clorine, ou
l’adorable Florise ait laissé entendre qu’elle n’est pas insensible;
il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait l’assurance de sa
propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel excès de joye?
Non, il se pâmera. Que dis-je? Il en mourroit, s’il lui étoit permis
de mourir si-tôt; mais comme la chose seroit contre les bonnes
régles, il faut qu’il se contente de tomber aux pieds de sa toute-
belle sans voix et si transporté, quetout ce qu’il peut faire, c’est
de coller ses lévres sur la belle main de la lumiere de sa vie.

Ah! Prince Fan-Férédin, ajoûta le grand paladin, quel dommage qu’un
moment si doux ne soit qu’un moment! Mais on a eu beau faire jusqu’à
présent pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues
du monde y ont renoncé, et ce qu’il y a de plus triste, c’est que ce
moment est unique, et qu’on n’en peut pas trouver un second qui lui
ressemble parfaitement. Aussi en vérité un amant raisonnable devroit
s’en tenir-là; et cela seroit bien honnête à lui; mais y en a-t-il
des amans raisonnables? Il leur manque toûjours quelque chose. Après
un premier entretien, on en veut avoir un second; après le second on
en veut un troisiéme, et en l’attendant, les heures paroissent des
années. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au défaut du
portrait on obtient du moins tout ce qu’on peut, et ne fut-ce qu’un
ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on
n’avoit encore jusqu’alors ressenti que tourmens, langueurs,
martyre, craintes, défiances, allarmes, larmes et désespoirs; et
voilà qu’on voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des
douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye où l’on
nâge comme en pleine eau, des délices inexprimables. Qu’on ne
s’avise point alors d’aller offrir à un amant le thrône de Perse, ou
l’empire de Trébizonde, à condition d’abandonner la souveraine de
son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la
plus brillante fortune. Il préfére un si doux esclavage à la plus
belle couronne de l’univers.


CHAPITRE 11

Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner
aux lecteurs le dénouëment de cette histoire.

Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que
vous avez de rapprocher les choses, et de les abréger. Car ce que
vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je l’ai vû
dans plus de vingt romans différens, mais il y occupe des volumes
entiers. Ce n’est pas que j’aye le talent d’abréger, me répondit-il,
mais c’est que d’une part la plûpart des romans sont tous faits sur
le même modéle, et que de l’autre leurs auteurs ont le talent
d’allonger tellement les événemens et les récits, qu’ils font un
volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages à un ecrivain qui
n’entend pas comme eux l’art de la diffuse prolixité.

Remarquez pourtant, ajoûta-t-il, que je ne vous ai encore parlé que
des formalités préliminaires, et qu’avant que d’arriver à la
conclusion du mariage, il reste bien du chemin à faire. Car comme
dans un labyrinthe on sçait fort bien par où l’on entre, et que l’on
ignore par où l’on en sortira: ainsi ceux qui s’embarquent sur la
mer orageuse de l’amour, sçavent bien d’où ils sont partis, mais ils
ne sçavent point par où, comment, ni quand ils arriveront au port.
Deux jeunes personnes s’aiment comme deux tourterelles. Elles
semblent faites l’une pour l’autre. Elles mourront si on les sépare:
destin barbare! Faut-il... mais non, ce n’est point au destin qu’il
faut s’en prendre, c’est aux loix établies de tout tems dans la
Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix séveres, qui
défendent sous peine de bannissement perpétuel de procéder à l’union
conjugale de deux personnes qui s’adorent, avant que d’avoir passé
par les grandes épreuves prescrites dans l’ordonnance.

Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, j’aurai vû dans
les romans ce que vous appellez les grandes épreuves; mais je serai
bien aise de les connoître plus distinctement, et d’apprendre de
vous surquoi est fondée cette loy; et si elle est indispensable.

Si vous avez lû, me dit-il, les avantures du pieux Enée, vous avez
dû remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son
histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en
Italie, il épousoit la princesse latine, et voilà l’eneïde finie.
Mais son historien ayant habilement imaginé de lui donner Junon pour
ennemie, cette déesse implacable lui suscite dans son voyage mille
traverses, qui font une longue suite d’événemens extraordinaires, et
qui donnent matiere à une grande histoire. Or voilà sur quel modéle
nos annalistes ont établi la loy des grandes épreuves. Au défaut du
Neptune, d’Ulysse et de la Junon d’Enée, ils ont trouvé des fées et
des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persécutions
continuelles donnent lieu aux héros de signaler leur courage par
mille exploits inoüis; et comme il n’y a ni valeur, ni forces
humaines qui puissent résister à de si terribles épreuves, ils ont
soin de leur donner en même-tems la protection de quelque bonne fée,
ou de quelque génie puissant, comme Ulysse et Enée avoient l’un la
protection de Minerve, l’autre celle du destin. De-là il est aisé de
juger que cette loy dans la Romancie doit être indispensable, et
elle l’est en effet si bien, que les fils de rois, et les plus
grands princes sont ceux qu’elle épargne le moins.

Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plûpart des héros
modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinités ni les
génies, soit amis, soit ennemis?

Ce sont, me dit-il, des héros bourgeois, qui n’ont ni la noblesse ni
l’élévation qui est inséparable de l’idée d’un héros romancien. Mais
ils ne laissent pas d’être sujets comme les autres, à la loy des
épreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le
rendre heureux. Les parens de part et d’autre consentent au mariage;
point du tout. Il survient un prétendant plus riche et plus
puissant, qui met de son côté une partie des parens; quel parti
prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. S’il se bat, il
tuëra sûrement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voilà matiere
d’avantures pour plusieurs années. S’il enleve sa princesse; il faut
qu’il la consigne chez quelque parente qui veüille bien la cacher,
et qu’il ait bien soin de se cacher lui-même pour se dérober aux
recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir
que la belle enlevée prend le frais sur le bord de la mer avec sa
parente, il vient une tartane d’Alger qu’elle prend pour un bâtiment
du pays, et qui faisant brusquement descente à terre, enleve les
deux belles chrétiennes pour les mener vendre à leur dey. Quelle
épreuve pour un amant! Il ne sçait en quel pays du monde on a
transporté le cher objet de ses pensées, ni quel traitement on lui
fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire
fait voile en Afrique, il est attaqué, et pris par un vaisseau
chrétien, dont le commandant est précisément le rival de l’amant
infortuné. Voilà de quoi mourir mille fois de rage et de douleur,
sans qu’heureusement tous les romanciens ont la vie extrêmement
dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive à Alger; elle
est présentée au dey qui en devient amoureux, jusqu’à oublier toutes
les autres beautés de son sérail. Elle aura beau rebuter sa passion,
et faire la plus belle défense du monde: le dey ennuyé de ses
larmes, et las de sa résistance, veut enfin user de tout son
pouvoir. Le jour en est marqué, et il le fera tout comme il le dit.

Ah! Prince, m’écriai-je alors, que cette épreuve est terrible! J’en
fremis.

Non, non, repliqua-t-il, rassûrez-vous: dans la Romancie on trouve
remede à tout. L’amant a si bien fait par ses recherches, qu’il a
découvert le lieu où sa chere ame est captive, et il ne manque
jamais d’y arriver à point nommé la veille du jour fatal. Déguisé en
garçon jardinier, il entre dans le jardin du sérail; il trouve moyen
de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportée de
joye, se prépare à profiter de la nuit pour s’évader avec lui. Une
échelle de soye, des draps attachés à la fenêtre, une corde avec un
panier, que sçais-je? On trouve dans ces occasions mille expédiens,
qui ne manquent jamais de réussir. O! Que le dey fera le lendemain
un beau bruit dans son sérail! Que de têtes d’eunuques tomberont
sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant
exhaler toute sa fureur à loisir, auront trouvé au port un petit
bâtiment qui les attendoit, et ils sont déja bien loin. Au reste, ne
croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu
que vous ayez lû les annales romanciennes, vous devez avoir vû qu’il
n’y a rien de si commun. En voulez-vous d’une autre espéce, ajoûta-
t-il? L’amoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un
rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, où
de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est
demeurée entr’ouverte. Or le frere ou le pere de la princesse
voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant
ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisément tout le
reste: grand bruit; on attaque, on se défend, on apporte des
flambeaux, le cavalier ne se bat qu’en retraite; mais il a beau
faire, il faut de nécessité, et c’est encore là une régle capitale,
que le frere ou le pere de celle qu’il adore, s’enferre lui-même
dans l’épée de l’infortuné cavalier. Or jugez combien il faut
d’années pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en
attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient;
car en Flandre il est crû mort dans une bataille, et la désolée
Leonore après s’être arraché tous les cheveux de la tête pendant six
mois, prend enfin quelque parti funeste à son amant. En Hongrie on
est fait prisonnier et envoyé esclave en Turquie pour y travailler
au jardin, ou à entretenir la propreté des appartemens.

Je vous avouë prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les
épreuves, cette derniere est celle que j’aimerois le mieux: car j’ai
remarqué que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller être
esclaves en Turquie, à Tripoli ou à Alger, il n’y en a aucun qui ne
fasse fortune.

Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi qu’avant que de
partir, il n’y en a pas un qui ne prenne la précaution de sçavoir
bien danser, d’avoir une belle voix, de joüer des instrumens dans la
perfection, et d’être aimable et bien-fait. C’est par-là que tout
leur réussit. On fait voir l’esclave étranger à la sultane favorite
pour la réjoüir. Or l’esclave est un homme si admirable, et toutes
ces sultanes ont le coeur si tendre, qu’en moins de rien voilà une
intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecté. La
condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il n’y a
pas moyen: les loix de la Romancie sont extrêmement séveres sur ce
chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le sérail
et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du
bruit. On l’a entendu venir: la sultane craignant pour sa vie,
trouve le moyen de s’enfuir avec son charmant Bezibezu (c’est le nom
de l’esclave), et ils sont déja bien loin. En quatre jours la belle
maroquine arrive à Marseille ou à Barcelone; et le lendemain elle
est présentée au baptême. La seule chose qui me déplaît dans cette
avanture, c’est que les loix veulent encore que le coffre de
pierreries que la belle maure a emporté avec elle soit jetté à la
mer, ce qui la réduit à l’aumône.

Ces épreuves, repris-je à mon tour, me paroissent très-peu
agréables; mais j’en ai vû d’autres qui ne le sont guéres davantage.
Que dites-vous, par exemple, ajoûtai-je, d’un pauvre amant, qui
lorsqu’il est à la veille d’épouser tout ce qu’il aime, voit sa
princesse enlevée par des inconnus, et transportée dans un lieu
inconnu, sans qu’après mille recherches il puisse en apprendre la
moindre nouvelle? Vous m’avoüerez que voilà une des situations les
plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux
désespoirs.

Ah! Cher prince, s’écria le Prince Zazaraph, quel souvenir me
rappellez-vous? Je l’ai essuyée cette cruelle épreuve, et vous
pouvez demander à tous les echos de nos forêts tout ce qu’elle m’a
coûté de regrets douloureux, de sanglots pathétiques, et d’hélas
touchants. Oüi, je me serois donné mille fois la mort, si on n’avoit
eu la précaution, comme c’est l’ordinaire en ces occasions, de
m’ôter épée, poignard, pistolets, et tout instrument qui tuë. C’est
pour éviter les funestes effets d’un pareil désespoir, qu’au dernier
enlévement de ma princesse j’ai été condamné à dormir d’un si long
sommeil, parce qu’on n’a pas crû que je pûsse soûtenir sans mourir
une seconde épreuve de cette nature. Vous auriez du moins pû, lui
dis-je, dans un si triste accident vous munir d’un portrait de votre
princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient été à
son usage. Cela est d’une ressource infinie; car j’ai connu un
cavalier appellé le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouvé le
moyen d’avoir jusqu’aux chemises, aux bas et aux cotillons de sa
défunte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems à se les
mettre sur le corps, à les contempler et à les baiser l’un après
l’autre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me répondit le
prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation qu’à contempler et
à baiser mille fois par jour le portrait de l’adorable Anemone. Le
prince tira en même tems le portrait, et me le montra.

Dieux! Quel fût mon étonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop
préparé à cet incident; mais il est vrai qu’alors je ne m’y
attendois pas non plus moi-même; ainsi votre surprise ne sera pas
plus grande que la mienne. Je crûs reconnoître dans le portrait ma
soeur, l’infante Fan-Férédine. Il est vrai qu’elle me paroissoit
extraordinairement embellie; mais enfin c’étoient ses traits et
toute sa physionomie: de sorte que je n’aurois pas balancé un moment
à croire que c’étoit elle-même, si je n’en avois vû clairement
l’impossibilité. Car j’étois bien sûr qu’en partant pour la
Romancie, j’avois laissé ma soeur l’infante à la cour de Fan-
Férédia, auprès de la Reine Fan-Férédine ma mere. Ma soeur ne
s’étoit jamais d’ailleurs appellée la Princesse Anemone; ainsi je
crûs devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple
du hazard. Je ne pus cependant m’empêcher de dire au grand paladin
la pensée qui m’étoit venuë à l’esprit à la vûë du portrait.

Cela est admirable, me répondit-il; car dans ce même moment vous
observant aussi moi-même de plus près, j’ai crû appercevoir en vous
des traits de ressemblance très-frappants avec le frere de ma
princesse: de sorte que si elle ressemble à votre soeur, je puis
vous assûrer que vous ressemblez aussi beaucoup à son frere, à cela
près, que vous êtes beaucoup mieux fait, et que vous avez l’air plus
noble et plus aimable.

Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tenté de croire qu’il y a
ici de l’enchantement, ou quelque mystere caché; car je trouve aussi
qu’en vous regardant de certain côté, vous ressemblez si bien à un
jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur, que je
vous prendrois volontiers pour lui, si vous n’étiez incomparablement
plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand
paladin, au lieu qu’il n’est qu’un simple cavalier. Mais, lui
ajoûtai-je en interrompant cet entretien, il me semble que
j’apperçois une espece de ville ou de grande habitation, à deux ou
trois lieuës d’ici. Oüi, me dit-il, et c’est où nous allons
descendre: vous y verrez des choses assez curieuses.


CHAPITRE 12

Des ouvriers, métiers et manufactures de la Romancie.

Nous arrivâmes donc à l’entrée d’une grande et magnifique avenuë qui
étoit plantée d’orangers, de grenadiers et de myrthes, entremêlés de
buissons charmans d’arbrisseaux fleuris. Là nous descendîmes de nos
sauterelles que nous congédiâmes, et nous avançâmes en suivant
l’avenuë jusqu’à l’habitation. Le lieu où nous allons entrer, me dit
le Prince Zazaraph, n’est pas proprement une ville, puisqu’il n’y a
que des ouvriers et des boutiques; mais vous aurez sans doute de la
satisfaction à en parcourir les divers quartiers, et c’est un objet
digne de la curiosité des nouveaux venus. Eh! De quelle espece sont-
ils, lui dis-je, ces ouvriers? Vous l’allez voir par vous-même, me
répondit-il; mais je veux cependant bien vous en donner auparavant
une idée générale.

Comme tous ceux qui habitent la Romancie se trouvent toûjours
pourvûs de tout ce qui est nécessaire pour leur subsistance, sans
qu’ils se donnent seulement la peine d’y penser, vous devez juger
que les ouvriers de ce pays-ci ne s’amusent pas à faire des étoffes,
de la toile, des meubles, du pain, ou de la farine. Leur occupation
est beaucoup plus douce; et il y en a différentes especes, les
enfileurs, les souffleurs, les brodeurs, les ravaudeurs, les
enlumineurs, les faiseurs de lanternes magiques, les montreurs de
curiosité, et quelques autres encore.

Vous me dites là, lui dis-je, des noms de métiers dont je ne conçois
pas bien l’usage en ce pays-ci. Je vais vous l’expliquer, me
répartit-il.

Nous appellons ici enfileurs des ouvriers qui y sont assez communs
depuis un tems. Ces gens-là assemblent de divers endroits une
vingtaine ou une trentaine de petits riens, qu’ils ont l’adresse
d’enfiler et de coudre ensemble, et voilà leur ouvrage fait. Les
souffleurs au contraire ne prennent qu’un de ces petits riens; mais
ils ont l’art de l’enfler, et de l’étendre en le soufflant, à peu
près comme les enfans font des bouteilles de savon, en sorte que
d’une matiere qui d’elle-même n’est presque rien, ils en font un
gros ouvrage. Ces ouvrages comme on voit ne peuvent pas être fort
solides; mais ils ne laissent pas d’amuser des esprits oisifs. Les
femmes sur tout et les enfans aiment à voir voltiger en l’air ces
petites bouteilles enflées. Mais il est vrai que ce n’est qu’un
éclat d’un moment, et qu’on ne s’en ressouvient pas le lendemain.

L’ouvrage des brodeurs est d’une autre espece. Ils font venir de
quelque pays etranger quelques morceaux rares et curieux, dont ils
ornent le fond d’une broderie de dessein courant, qui ne laisse
presque plus distinguer le fond de la broderie même. Les ravaudeurs
sont moins ingénieux. Tout leur art consiste à donner quelque air de
nouveauté à des choses déja vieilles et usées; c’est pourtant
aujourd’hui l’espece d’ouvriers qui est en plus grand nombre.

Les vrais peintres sont ici fort rares; mais en récompense nous
avons des enlumineurs admirables, qui sont employés à enluminer des
couleurs les plus brillantes, soit les portraits, soit les figures,
ou les tableaux d’imagination. Il ne faut pas demander à ces gens-là
des portraits ressemblans, ni des tableaux dans le vrai; ce n’est
pas leur métier. Mais personne n’entend comme eux, l’art de charger
un tableau de rouge et de blanc, à peu près comme les poupées
d’Allemagne; et la seule chose qu’on puisse leur reprocher, c’est
que tous leurs portraits se ressemblent.

Les lanterniers ou faiseurs de lanternes magiques, sont encore des
ouvriers fort estimés. On les a ainsi nommés, parce que les ouvrages
qu’ils font ressemblent à des especes de lanternes magiques, où l’on
voit les choses du monde les plus incroyables, des tours d’airain,
des colonnes de diamant, des rivieres de feu, des chariots attelés
d’oiseaux ou de poissons, des géants monstrueux.

Les montreurs de curiosité font une espece d’ouvrage assez amusant.
C’est un amas de diverses choses curieuses qu’ils font venir de
loin. C’est pour cela qu’on leur a donné ce nom. Quand la matiere
sur laquelle ils travaillent est trop ingrate par elle-même, ils
trouvent l’art d’augmenter et d’orner leur tableau de divers objets
plus intéressans qu’ils présentent l’un après l’autre, comme le plan
de Londres, la cour de Portugal, le gouvernement de Venise, les
temples de Rome, à peu près comme un montreur de curiosité vous fait
voir dans sa boëte la ville de Constantinople, l’impératrice de
Russie, la cour de Peking, le port d’Amsterdam. Voilà, me dit le
Prince Zazaraph, à peu près les différentes especes d’ouvriers qui
travaillent en ce pays-ci; mais entrons dans leur habitation pour
les voir de plus près, car je suis sûr que cette vuë vous amusera.

Effectivement je fus charmé de la propreté et de l’ordre admirable
que je vis dans la distribution des boutiques. Les différentes
especes d’ouvriers sont partagées en différentes ruës, et chaque ruë
est formée par de petites boutiques rangées des deux côtés, les unes
auprès des autres, à peu près comme on le pratique dans les foires
célébres de l’Europe: cela fait un spectacle fort agréable, et si
l’on veut, un lieu de promenade fort amusant. J’admirai sur tout la
variété et la singularité des enseignes; j’en ai même retenu
quelques-unes, comme à la barbe bleuë, au chat amoureux, aux bottes
de sept lieuës, au portrait qui parle, à la bonne petite souris, au
serpentin vert, à l’infortuné napolitain, et quelques autres dans le
même goût. Tous les ouvriers sont d’ailleurs extrêmement polis et
prévenans, pour attirer chez eux les curieux et les marchands; et il
n’y a rien qu’ils ne mettent en usage pour faire valoir leur
marchandise. à les en croire, leur ouvrage est toûjours admirable,
singulier, curieux. C’est, dit l’un, le fruit d’un long et pénible
travail. C’est, dit l’autre, un reste précieux d’un tel ouvrier qui
a laissé en mourant une si grande réputation. C’est, dit un autre,
une imitation d’un ouvrage chinois ou indien, ouvrage extrêmement
recherché. Pour moi, dit un marchand plus désintéressé en apparence,
je n’avois nulle envie de communiquer mon ouvrage; mais mes amis et
des personnes de bon goût l’ayant vû, m’ont tellement pressé d’en
faire part au public, que je n’ai pû résister à leurs
sollicitations. Ils accompagnent en même tems ces discours de
manieres si honnêtes et si polies, qu’on ne peut guéres se défendre
de leur acheter quelque chose, au hazard de payer cher de mauvaise
marchandise, comme il arrive le plus souvent.

Le hazard nous ayant d’abord adressés au quartier des enfileurs,
j’eus la curiosité de parcourir avec le Prince Zazaraph quelques-
unes des boutiques; car il faudroit une année entiere pour les
parcourir toutes. J’admirai véritablement l’adresse avec laquelle je
vis ces ouvriers enfiler ensemble mille petites babioles. Un petit
fil très-mince leur suffit pour cela, et l’habileté consiste à faire
durer ce fil jusqu’à la fin sans le rompre: car s’il faut le
renoüer, ou en ajoûter un autre, l’ouvrage n’a plus le même prix; la
boutique qui me parut la plus achalandée, avoit pour enseigne, aux
mille et une nuits. L’ouvrier, dit-on, est un des plus célébres du
quartier. Comme son enseigne a eu succès, quelques-autres ouvriers
n’ont pas manqué de l’imiter, dans l’espérance de réüssir également.
L’un a pris les mille et un jours; l’autre a pris les mille et une
heures: un autre, les mille et un quarts d’heure. Leur fil en effet
est à peu près le même. Mais il faut qu’ils n’ayent pas été aussi
heureux que le premier dans le choix des babioles.

J’y remarquai encore quelques enseignes des plus distinguées, comme
aux soirées bretonnes, aux veillées de Thessalie, aux contes
chinois, etc.. Mais ces ouvriers, dit-on, ont plus de fécondité que
de force d’imagination. Trop foibles pour entreprendre un ouvrage
d’un seul sujet, ils n’ont de ressource que dans la multitude, à peu
près comme un homme qui n’ayant point assez d’étoffe pour faire un
habit, le compose de diverses piéces rapportées; bigarrure qui ne
peut jamais faire à l’ouvrier qu’un honneur médiocre. Le quartier
des souffleurs est presque désert depuis long-tems, parce qu’il se
trouve peu d’ouvriers qui ayent l’haleine assez forte pour fournir à
ce travail. Il semble que Cyrus soit leur enseigne favorite, du
moins plusieurs se la sont appropriée, et chacun l’a retournée à sa
façon. Quelques-uns même de ces messieurs trouvant que ce prince
étoit un sujet propre à achalander leur boutique, l’ont obligé, sans
trop consulter son inclination, à courir le monde comme un
avanturier, pour leur apporter de tous les pays étrangers des
matériaux curieux, propres à être mis en oeuvre. Il n’est pas bien
décidé s’il en est revenu plus homme de bien; mais on ne peut pas
douter qu’après de si longues courses il n’eut besoin de se mettre
quelque tems en retraite; et il a heureusement trouvé un nouveau
maître, homme d’esprit et charitable, qui a retiré le pauvre prince
chez lui, uniquement pour lui faire prendre du repos.

Il y a quelque tems, me dit le prince Zazaraph, qu’il parut dans ces
quartiers-ci un de ces génies rares et sublimes, tels que la nature
en produit à peine un dans chaque siécle. Il conçut que le travail
que vous voyez faire à ces ouvriers pourroit être de quelque secours
pour former le coeur et l’esprit des jeunes princes, s’il étoit bien
fait et manié avec art et avec sagesse. Il entreprit d’en donner un
modéle. Son enseigne étoit au Prince D’Ithaque, et ce lieu que vous
voyez qu’il semble que l’on ait voulu consacrer par respect pour sa
mémoire, étoit le lieu où il travailloit. Il est vrai qu’il fit un
chef-d’oeuvre qu’on ne pouvoit se lasser de voir, et où il trouva
l’art de mêler ensemble tout ce qu’il y a de plus riant et de plus
gracieux, avec tout ce que la sagesse et la religion ont de plus
parfait et de plus sublime. C’est cet ouvrage qui devroit
aujourd’hui servir de modéle à tous les ouvriers, et quelques-uns en
effet se sont efforcés de l’imiter; mais on est réduit à loüer leurs
efforts, et toûjours forcé de plaindre leur foiblesse.

Le prince me fit pourtant remarquer dans le même quartier quelques
boutiques qui étoient assez accréditées. Je me souviens sur-tout de
deux. La premiere avoit pour enseigne le Prince Sethos; et à juger
de ce prince par son portrait, c’étoit un homme d’esprit, à qui on
ne pouvoit reprocher qu’une trop forte application à l’étude de
l’antiquité. La seconde étoit occupée par une ouvriere d’un esprit
fin et solide qui s’étoit fait depuis peu de tems beaucoup de
réputation. Elle avoit pour enseigne la cour de Philippe Auguste, et
l’empressement du public à acheter ses ouvrages, ayant déja épuisé
sa boutique, elle en travailloit de nouveaux qu’on attendoit avec
impatience. Je ne trouvai rien dans la ruë des brodeurs qui me
frappât beaucoup. Ces ouvriers, me dit le Prince Zazaraph, n’ayant
point assez de talent pour créer eux-mêmes quelque chose de neuf,
gagnent leur vie à enjoliver des choses déja connuës, et qui
paroissent trop simples par elles-mêmes. Ainsi ils travaillent sur
un fond étranger, et ils ont l’art de le charger tellement de leur
broderie, qu’on ne distingue plus le fond de ce qui n’en est que
l’ornement; mais il est assez rare que leur ouvrage fasse fortune.
Voilà une boutique qui a pour enseigne Dom Carlos, et dont l’ouvrier
est estimé; mais en voilà un autre, qui n’a pas à beaucoup près si
bien réüssi dans le dessein d’amuser, quoique son enseigne promette
des amusemens h. Mais quoi! Dis-je au prince, ne vois-je pas-là cet
ouvrier des pays étrangers, qu’on nomme le p. L. Eh! Que fait-il
ici? Ce qu’il y fait, me répondit-il; il y figure très-bien parmi
nos brodeurs, et c’est aujourd’hui un des plus accrédités. Il est
vrai qu’il sembloit d’abord vouloir s’établir dans le pays
d’Historie; et en effet il y a levé boutique; mais il a mieux trouvé
son compte à faire de fréquentes excursions dans la Romancie; il y
est effectivement si souvent, qu’on ne sçait jamais de quel pays
sont ses ouvrages, et je crois qu’on en peut dire, avec vérité, que
c’est marchandise mêlée. Mais j’oubliois, ajoûta-t-il, de vous faire
remarquer une de nos plus belles boutiques. La voici, continua-t-il,
en me la montrant; elle a, comme vous voyez, pour enseigne la
Princesse De Cleves; et l’ouvrier joüit à juste titre d’une grande
réputation pour n’avoir jamais perdu de vûë dans un travail
extrêmement délicat les régles du devoir et de la plus austere
bienséance.

De-là nous passâmes au quartier des ravaudeurs. Ce sont, comme j’ai
déja dit, les ouvriers les moins estimés de la Romancie. Quel mérite
y a-t-il en effet, à r’habiller par exemple à la françoise un
ouvrage fait par un anglois ou un espagnol; ou à réduire à un
prétendu goût moderne des ouvrages faits dans le goût antique? Aussi
est-il assez rare que de tels ouvrages fassent quelque réputation à
leurs auteurs. Mais ce n’est pourtant pas pour cette raison que leur
quartier est presque désert; c’est que faute de police dans la
Romancie pour fixer chacun dans les bornes de son mêtier, tous les
ouvriers se mêlent d’être ravaudeurs, ensorte qu’il n’y en a presque
pas un seul qui dans la marchandise qu’il vous donne pour toute
neuve, n’y mêle quelques vieux morceaux qu’il a r’habillés et
retournés à sa façon; c’est ce qui fait que les ravaudeurs en titre
n’ont presque point de pratique, et c’est précisément le cas où se
trouvent aussi les enlumineurs. Trop de monde se mêle de leur
mêtier, jusqu’aux ouvriers même du pays d’Historie.

Les lanterniers, ou faiseurs de lanternes magiques, nous amuserent
quelque temps. Ces ouvriers ont l’imagination extrêmement féconde:
il ne leur manque que de l’avoir réglée par le bon sens et la vrai-
semblance; car il n’y a point d’invention si bizarre, dont ils ne
s’avisent et qu’ils n’exécutent, ou ne paroissent exécuter avec une
facilité surprenante. Demandez-leur des chariots volans, des palais
d’argent, des armes qui rendent invulnérable, des secrets pour
sçavoir tout ce qui se fait, et tout ce qui se dit à mille lieuës à
la ronde, des charmes pour se faire aimer, des statuës qui
s’animent, des ponts, des vaisseaux, des jardins impromptus, des
géans, des bêtes qui parlent, des montagnes d’or, d’argent et de
pierreries; rien ne leur coûte; de sorte qu’en un clin d’oeil leur
boutique est pleine de merveilles. Il est vrai que lorsqu’on
considere leurs ouvrages de plus près, il est aisé de s’appercevoir
que ce ne sont que des colifichets qui n’ont rien de solide ni
d’estimable; et je ne pûs m’empêcher de témoigner au Prince Zazaraph
que je ne comprenois pas comment ces ouvriers pouvoient trouver le
débit de pareilles marchandises. Mais il me détrompa. Si les
marchands d’Europe, me dit-il, qui étalent des boutiques de poupées,
de sifflets, de petits moulinets, de petites sonnettes, de
marmousets, et de mille autres especes de semblables colifichets que
l’on achete pour les enfans, gagnent leur vie à ce négoce, pourquoi
ne voulez-vous pas que ceux-ci fassent aussi quelque fortune? Car
vous voyez que leurs boutiques et leurs marchandises se ressemblent
parfaitement. Il faut même observer que la plûpart des personnes qui
s’occupent d’ouvrages de Romancie, sont des esprits oisifs et
paresseux, qui veulent être amusés comme des enfans, parce qu’ils
n’ont pas la force de s’occuper eux-mêmes de leurs propres pensées,
ni même de donner une application suffisante aux pensées d’autrui.
Proposez-leur quelque chose à méditer, un raisonnement à
approfondir, seulement une réflexion à faire, vous les accablez,
vous les ennuyez, comme des enfans à qui on propose une leçon à
étudier; au lieu qu’une suite de jolis colifichets qu’on leur fait
passer successivement sous les yeux, les divertit et les amuse sans
les fatiguer. Voilà ce qui fait le grand débit de cette marchandise;
à peine les ouvriers peuvent-ils en fournir assez; et dès qu’il
paroît quelque nouvelle lanterne magique, ou colifichet nouveau, on
se l’arrache des mains. Il faut pourtant avoüer une chose; c’est que
du moment que la premiere curiosité est satisfaite, il arrive de ces
ouvrages comme des colifichets d’enfans qui sont défaits, ou
démontés; on les laisse traîner dans un appartement, sans que
personne songe à les conserver, et leur sort ordinaire est d’être
enfin jettés dehors pêle mêle avec les ordures.

Nous voici, ajoûta le Prince Zazaraph, arrivés au quartier des
montreurs de curiosité. Leurs boutiques sont assez belles, comme
vous voyez, et même fort riches. Il est vrai aussi qu’ils ne
manquent pas de pratique, mais avec tout cela, ils sont peu
considérés, parce qu’ils ne travaillent qu’en subalternes selon que
d’autres ouvriers leur commandent, tantôt un plan de ville, tantôt
un portrait, une description, une bataille, un tournois, ou quelque
événement singulier pour remplir les vuides de leurs ouvrages ou
pour les grossir.

Mais tandis que nous considerions les diverses curiosités dont les
boutiques de ce quartier sont garnies, nous fûmes détournés par une
troupe comique de bouffons et de baladins de toute espece, qui
vinrent dans la grande place joüer une espéce de comédie. Ce
spectacle me divertit, et je trouvai de l’esprit dans l’invention,
dans la conduite et l’exécution de la piece. Un certain ragotin y
faisoit un des principaux rôles avec un nommé la rancune, et il ne
parut jamais sur le théâtre sans faire beaucoup rire les
spectateurs, autant par son air ridicule et comique, que par les
traits de plaisanterie qui lui échappoient. Toute la piece en
général me parût l’ouvrage d’un homme d’esprit, et on me dit que
c’étoit aussi ce que cet auteur avoit fait de meilleur. Ce spectacle
fût suivi d’une petite piece intitulée le diable boiteux, qui eût
aussi beaucoup d’applaudissement. Elle étoit en un acte, apparemment
qu’elle n’en demandoit pas davantage; car j’ai oüi dire que l’auteur
ne l’avoit pas embellie en voulant l’allonger. On promit pour le
lendemain une autre piece du même auteur, qui a pour titre, Gilblas
De Santillane, mais j’entendis dire à ceux qui étoient auprès de
moi, que quoiqu’il y eut de l’esprit et d’assez bonnes choses dans
cette piece, elle ne valoit pas la premiere. Enfin je vis paroître
ensuite une mascarade maussade, composée de gens déguisés en gueux
et en avanturiers que j’entendis nommer, Lazarille De Tormes, Dom
Guzman D’Alfarache, l’avanturier Buscon, et d’autres noms
semblables; mais le Prince Zazaraph m’avertit qu’il ne restoit
ordinairement à ce dernier spectacle que de la populace et des gens
de mauvais goût. Je remarquai en effet, que tous les honnêtes gens
se retiroient, et j’en fis autant avec mon fidéle interpréte. Ce ne
fût cependant pas sans difficulté; car pendant que nous nous
retirions, il survint une si grande multitude d’autres masques,
qu’on nomme la bande bleuë, et qui ont à leur tête un Gargantua, un
Robert Le Diable, Pierre De Provence, Richard Sans Peur, et d’autres
héros de même étoffe, que nous eumes de la peine à percer la foule
pour nous sauver d’une si mauvaise compagnie.

Allons-nous-en au port, me dit le prince, nous y verrons sûrement
arriver quelques vaisseaux, et ce spectacle est toûjours assez
curieux: j’ai aussi-bien un grand interêt de ne m’en pas éloigner,
puisque j’attends, comme vous sçavez, la Princesse Anemone qui doit
arriver incessamment.

Je veux vous y accompagner, répondis-je au prince, et je sens qu’il
n’est plus en mon pouvoir de me séparer de vous; mais de grace
expliquez-moi auparavant ce que c’est que ce bâtiment singulier que
j’apperçois dans cette place publique. C’est, me répondit-il, un
bâtiment où l’on garde les archives de la Romancie; assez mauvais
ouvrage, comme vous voyez. Le portail qui est aussi grand que le
corps même du bâtiment, n’est qu’un assemblage bizarre où l’on ne
voit ni méthode, ni principes, et qui choque le bon sens: aussi a-t-
il révolté tous les esprits sensez. Le corps du bâtiment ne vaut
guéres mieux; c’est un amas de pierres entassées les unes sur les
autres sans goût, sans ordre ni liaison; mais on ne devoit après
tout rien attendre de mieux de la part de l’entrepreneur. C’est un
homme qui se donnoit auparavant dans le pays d’Historie pour un
grand ouvrier, jusques-là qu’il faisoit la leçon à tous les autres,
et qu’il s’étoit érigé en censeur général; mais la forfanterie lui
ayant mal réussi, il s’est jetté de désespoir dans la Romancie, où
il n’a pû trouver d’autre moyen de subsister, que de s’y donner pour
architecte. C’est sur ce pied-là qu’il a été employé à construire le
bâtiment dont nous parlons; mais vous voyez par l’exécution, que le
prétendu architecte n’est qu’un médiocre maçon.

O dieux! M’écriai-je dans ce moment; quelle affreuse vapeur! Grand
paladin, quelle peste est-ceci? Ah! Dit-il, fuyons au plus vîte, et
sauvons-nous de l’infection. Nous courumes en effet, et quand nous
nous fûmes assez éloignés: j’avois oublié, me dit le prince, qu’il
faut éviter le chemin par où nous venons de passer, à moins qu’on ne
veüille s’exposer à être empesté: c’est, ajoûta-t-il, un jeune
lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme
Tancrebsaï. Fils d’un pere célébre par de beaux ouvrages, il n’a pas
rougi d’embrasser le métier de lanternier; et comme il est jeune et
sans expérience, en voulant faire une nouvelle composition pour
peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, qu’on a
été obligé de fermer son laboratoire; et après lui avoir fait faire
la quarantaine, on lui a défendu de travailler dans ce genre. Mais,
dit-il ensuite, nous voici tout près du port, et je crois voir déja
quelques vaisseaux qui arrivent; approchons-nous pour les considérer
de plus près, et être témoins du débarquement.


CHAPITRE 13

Arrivée d’une grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués.

A peine fûmes-nous arrivés, que nous vîmes le port se remplir d’un
grand nombre de vaisseaux qui s’empressoient d’y entrer. Les uns
étoient munis de passeports, les autres n’en avoient pas, parce que
sans doute ils étoient de contrebande; mais on n’y regardoit pas de
fort près, et je les vis entrer pêle mêle sans qu’on fit presque
d’attention à cette différence, pourvû que d’ailleurs ils ne
portassent rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et
de toutes les tailles. Ils étoient tous distingués par leurs
pavillons comme les vaisseaux d’Europe, et sur-tout par leurs
devises et leurs noms différens. J’aurois de la peine à me les
rappeller tous: c’étoient les quatre facardins, fleur d’epine, les
contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance
des promptes amours, Aurore et Phébus, et plusieurs autres, ce qui
faisoit un spectacle fort varié.

Hélas, me dit le Prince Zazaraph, je n’apperçois pas encore là ma
chere Anemone; mais un doux pressentiment me fait toûjours espérer
qu’elle arrivera incessamment; et ce retardement me laisse du moins
le loisir de vous donner des éclaircissemens sur tout ce que vous
voyez.

Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit d’admiration; et je doute
que celle des grecs qui venoient arracher Hélene d’entre les bras de
l’amoureux Paris, fût plus belle. Mais je ne sçais que penser d’un
autre spectacle que je vois qui se prépare à l’entrée du port. Que
prétend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de
magistrat et s’asséoir dans une espece de tribunal, accompagnée
d’hommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu d’assesseurs ou de
conseillers?

C’est en effet, me répondit-il, un vrai tribunal, et peut-être le
plus éclairé et le plus équitable de tous les tribunaux. Voici
quelle est sa fonction. Nous avons ici des armateurs qui
entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde à
nos héros et à nos héroïnes. Ils choisissent ceux qui leur
conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur
plaît. Les uns la font longue, les autres la font plus courte: l’un
va à l’orient et l’autre à l’occident. Mais il faut revenir enfin,
et rendre compte du voyage: or ce compte est toûjours très-
rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil
composé d’hommes et de femmes est très-éclairé. Il n’est cependant
pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien-
tôt de son erreur, et il réforme lui-même son jugement. Je suis
charmé, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice
aux femmes en les admettant au conseil public; car c’est une honte
qu’elles en soient excluës dans tous les autres pays du monde. Mais
expliquez-moi de grace en quoi consistent les jugemens de ce
tribunal. Ils consistent, me répondit-il, en ce que tous les
armateurs sont obligés à leur retour de se présenter à la présidente
du conseil pour lui rendre compte de tout ce qui leur est arrivé.
Elle les écoute, et après leur rapport, elle les punit ou les
récompense selon la bonne ou la mauvaise conduite qu’ils ont tenuë
dans le cours du voyage. S’ils ont conduit et gouverné leur monde
avec art et avec sagesse, on leur donne dans la Romancie un des
premiers rangs; si au contraire ils ont fait faire à leurs passagers
un voyage désagréable, ennuyeux, trop dangereux; s’ils les ont fait
échoüer, s’ils les ont traités avec trop de rigueur, en un mot s’ils
leur ont donné de justes sujets de plainte, le juge les punit en les
condamnant les uns à la prison, les autres au bannissement, ou à
quelque peine plus rigoureuse.

Cette procédure me parut assez curieuse pour mériter que je la visse
par moi-même, et je priai le Prince Zazaraph de s’approcher avec moi
du tribunal, pour être témoin de tout ce qui se passeroit au
débarquement des nouveaux venus. On aura peut-être de la peine à le
croire; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui
arriverent au port, à peine se trouva-t-il un armateur qui méritât
quelque récompense. Les uns n’avoient fait que suivre la route déja
tracée par ceux qui les avoient précédés, sans oser en tenter une
nouvelle. Les autres avoient causé une confusion effroyable dans
leur équipage, par la trop grande quantité de monde qu’ils avoient
prise sur leur vaisseau. D’autres n’avoient mené leurs passagers que
dans des pays incultes et arides, où ils avoient beaucoup souffert
de la disette et de l’ennuy. Quelques-uns avoient mis à bout la
patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de
fâcheuses avantures; quelques autres ne les avoient occupés que de
choses pueriles et extravagantes, de sorte qu’après avoir entendu
leur relation, le conseil loin de leur donner aucune récompense,
délibéra s’ils ne méritoient pas plûtôt d’être punis, pour avoir
inutilement tant perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux
autres. Mais il fut conclu à la pluralité des voix, que le peu de
considération et l’oubli dans lequel ils seroient condamnés à vivre
le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition.

Un armateur nommé L D F essuya dans cette occasion un assez grand
procès. Son héroïne dont le nom m’est échappé, se plaignit amérement
au conseil, que sans aucun égard aux bienséances de son sexe, il
l’avoit fait courir pendant un tems infini toûjours habillée en
homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de
femme, qu’au moment qu’elle arrivoit au port; ajoûtant que son
armateur sans nécessité et par pure méchanceté, avoit abusé de ce
déguisement ridicule, tantôt pour l’obliger à se battre contre des
cavaliers, tantôt pour la mettre dans des situations tout-à-fait
indécentes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, où
elle avoit vû mille fois son honneur en péril. La plainte de
l’héroïne parut d’abord si juste et si bien fondée, qu’elle révolta
tous les esprits contre l’armateur; et il alloit être condamné tout
d’une voix, lorsqu’un des plus anciens conseillers prit sa défense.
Il représenta au conseil qu’à considérer les choses en elles-mêmes,
il étoit vrai que L D F méritoit punition, pour avoir fait faire à
une honnête héroïne un voyage si dangereux et si peu décent; mais
que ces déguisemens, tout dangereux et tout indécens qu’ils étoient,
ayant toûjours été tolérés dans la Romancie, comme il étoit aisé de
le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins s’en
prendre à l’armateur, qu’à ceux qui lui avoient donné de si mauvais
exemples; qu’ainsi son avis étoit qu’on se contentât pour cette fois
d’admonester sérieusement l’armateur de ne plus suivre une pratique
si peu conforme aux loix de la bienséance, et que cependant pour
mettre en sûreté l’honneur des princesses romanciennes, il falloit
faire un nouveau réglement, qui abrogeât l’ancienne tolérance, et
défendre à tous les armateurs de donner dans la suite à leurs
héroïnes d’autres habits que ceux de leur sexe, à moins qu’ils ne
s’y trouvassent forcés par quelque nécessité indispensable. Cet avis
parut si raisonnable que tout le monde s’y rendit, de sorte que
l’armateur en fut quitte pour la peur. Un de ses confreres ne fût
pas si heureux. à peine arrivé de son premier voyage, il en avoit
entrepris tout de suite un second, et puis un troisiéme, de sorte
qu’il avoit jusques-là échappé aux poursuites de ses accusateurs et
à la sentence du conseil. Mais on le tenoit enfin alors à la fin de
son troisiéme voyage, et il fut obligé de comparoître. On voulut
d’abord incidenter sur ce qu’il s’étoit ingéré dans l’employ
d’armateur, qui convenoit mal à sa profession; mais il se justifia
du mieux qu’il put, en alléguant l’exemple de quelques armateurs
célébres, qui avoient auparavant exercé à peu près la même
profession que lui. Il n’en fût pas de même des autres chefs
d’accusation. un homme de qualité appellé le Marquis De parla le
premier, et entre autres griefs il accusa l’armateur. 1 de l’avoir
trompé en ce qu’il l’avoit obligé de s’embarquer pour courir les
risques d’une seconde navigation, après lui avoir promis de le
laisser vivre en paix dans la solitude dès la fin de son premier
voyage. 2 de l’avoir honteusement dégradé, en ne lui donnant dans le
second voyage qu’un employ de pédagogue ennuyeux, après lui avoir
fait joüer dans le premier le rôle d’un homme de qualité. 3 de
l’avoir accablé dans l’un et dans l’autre voyage des malheurs les
plus funestes, et dont le détail faisoit frémir. à ces trois chefs
d’accusation l’homme de qualité, en ajoûta quelques autres moins
considérables, ausquels on fit peu d’attention. Mais l’armateur
n’ayant pû répondre aux premiers, il fût jugé atteint et convaincu
de malversation; et on remit à prononcer sa sentence après qu’on
auroit entendu ses autres accusateurs.

Ce fut une femme qui se présenta ensuite. On la nommoit Manon
Lescot. Quelle femme! Je n’ai jamais rien vû de si éveillé; et je
n’aurois pas crû qu’un homme du caractere de pût se charger de la
conduite d’une telle princesse. Je ne me souviens pas bien du détail
de ses plaintes; mais elles se réduisoient en général à accuser son
armateur de l’avoir tirée de l’obscurité où elle vivoit, et à
laquelle elle s’étoit justement condamnée elle-même, afin de cacher
le dérangement de sa conduite, pour la produire sur la scêne au
grand jour, et lui faire courir le monde comme une effrontée qui
brave toutes les loix de la pudeur et de la bienséance.

Cette seconde plainte fut suivie d’une troisiéme pour le moins aussi
vive, mais beaucoup plus intéressante par la scene touchante dont
elle fut l’occasion. Les deux complaignans étoient le fameux
Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus
mélancolique qu’on ait peut-être jamais vû. La tristesse étoit
peinte sur leur visage: à peine pouvoient-ils lever les yeux. De
profonds soupirs précédoient, accompagnoient et suivoient toutes
leurs paroles; et à dire le vrai, il étoit difficile d’entendre le
récit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait
essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste
ressentiment qu’ils faisoient éclater contre lui. Barbare, s’écrioit
Cleveland, que t’ai-je fait pour m’accabler ainsi des plus cruels
malheurs, sans m’avoir donné dans tout le cours de ma vie presqu’un
seul moment de relache? N’étoit-ce pas assez de la triste situation
où me réduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de
m’avoir donné une éducation si sauvage dans une affreuse caverne?
Devois-tu m’en tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et
rassembler sur ma tête tous les malheurs, toutes les contradictions,
toutes les traverses de la vie humaine. Oüi, mesdames et messieurs,
ajoûtoit-il, en s’adressant aux juges, que l’on compte tous les
meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons,
les dangers effroyables, et tous les événemens tragiques dont il a
noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine à
comprendre comment je puis survivre à tant d’infortunes, et comment
on en peut soutenir même le récit. Encore si dans les malheurs où il
m’a plongé il avoit du moins suivi les régles ordinaires. Mais où a-
t’on jamais entendu parler d’une tempête pareille à celle qu’il nous
fit essuyer en passant d’Angleterre en France? Qui a jamais vû une
amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualités
contraires, la malice avec la bonté du coeur, l’extravagance avec la
raison, la passion la plus violente avec la modération de la simple
amitié? Que veut dire cette passion ridicule, qu’il me fait
concevoir dans un âge déja mûr, et dans le tems que j’ai le coeur
dévoré de mille chagrins? De quel droit me fait-il parler comme un
homme qui n’a que des principes vagues de religion, sans aucun culte
déterminé? Ah! Combien d’autres sujets de plainte ne pourrois-je pas
ajoûter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens à
oublier même la cruelle épreuve où il a mis ma constance, en faisant
brûler à mes yeux, et dévorer par des barbares ma chere fille et
l’infortunée Madame Riding. Je ne m’attache qu’à un dernier outrage
qui met le comble à tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma
femme, ma chere Fanny... dieux! Peut-on le croire: puis-je le dire?
Oüi, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le
malheureux Clevelant outré de douleur et ne pouvant plus se
soutenir, fut obligé de s’asseoir. Toute l’assemblée attendrie de
ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se
levant avec vivacité, attira sur elle l’attention des juges et des
spectateurs. Le crime d’infidélité que son époux venoit de lui
reprocher la piquoit jusqu’au vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air
de colere et de fierté, soutenu de cette assurance modeste que
l’innocence inspire, fais éclater tes plaintes contre notre
armateur, je partagerai avec toi l’accusation, puisque j’ai partagé
tes malheurs. Mais ne sois pas assez osé pour l’accuser aux dépens
de ma vertu. Il a pû rendre Fanny malheureuse, mais il ne l’a jamais
renduë infidéle. C’est toi, ingrat, qui n’a pas rougi de me préférer
une odieuse rivale, et le ciel sans doute l’a permis pour me punir
de t’avoir trop aimé. Eh! Quoi, madame, s’écria Cleveland, avec
beaucoup d’émotion, osez-vous nier que vous m’ayez abandonné pour
suivre le perfide Gélin? Il est vrai, repliqua-t-elle, j’ai voulu te
laisser renouveller en liberté tes anciennes amours avec Madame
Lallain; mais sçachez que si Gélin m’a aidée dans ma fuite; sa
passion pour moi n’a jamais eu lieu de s’applaudir du service qu’il
m’a rendu. Moi, Madame Lallain! S’écria Cléveland avec étonnement:
moi, Gélin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit l’un;
quelle imagination! Dit l’autre. On vous a trompé, madame: vous êtes
dans l’erreur, monsieur: le ciel m’en est témoin: je jure par les
dieux: ah! Je ne vous aimois que trop: hélas! Je sens bien moi que
je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien n’est plus vrai:
vous m’avez donc toûjours aimé? Vous m’avez donc toûjours été
fidéle? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah!
Cher Cléveland... ils s’embrasserent en effet avec mille transports
de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit
un spectacle pour le moins aussi touchant que la scêne d’Inés De
Castro. Et voilà comme après une explication d’un moment finit la
longue broüillerie de ces deux tendres époux. Mais l’armateur n’en
parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu
la dureté de les livrer au désespoir pendant des années entieres,
par la cruelle persuasion où il les avoit mis l’un et l’autre,
qu’ils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un
éclaircissement d’un moment. Il eut beau alléguer pour sa défense
qu’il avoit eu besoin de cet expédient pour prolonger son voyage,
auquel des vûës de profit l’engageoient à donner plus d’étenduë. Il
ne, fut point écouté, et le conseil, oüi le rapport, et toutes les
défenses de part et d’autre, condamna ledit D P à un bannissement
perpétuel de toutes les terres de la Romancie, avec défense d’y
rentrer jamais. L’arrêt fut exécuté sur le champ; et on dit que le
pauvre exilé veut se réfugier dans le pays d’Historie, où il a
quelques connoissances, et où il espere faire plus de fortune. à
peine cette affaire étoit finie, qu’on annonça dans l’assemblée
l’arrivée des princesses malabares.

Ce nom excita la curiosité. On s’empressa de leur faire place; mais
dès qu’elles eurent commencé à vouloir s’expliquer, tout le monde se
regarda avec étonnement pour demander ce qu’elles vouloient dire.
C’étoit un langage allégorique, métaphorique, énigmatique où
personne ne comprenoit rien. Elles déguisoient jusqu’à leur nom sous
de puériles anagrammes. Elles parloient l’une après l’autre sans
ordre et sans méthode, affectant un ton de philosophe, et une
emphase d’enthousiaste pour débiter des extravagances. On ne laissa
pas d’appercevoir au travers de ces obscurités insensées plusieurs
impiétés scandaleuses, et des maximes d’irreligion, qui révolterent
toute l’assemblée contre ces princesses ridicules. Il s’éleva un cri
général pour les faire chasser. Elles furent bannies à perpétuité,
et le vaisseau qui les avoit conduites, fut brûlé publiquement.
Heureusement pour l’armateur il s’étoit tenu caché depuis son
arrivée; car on l’eût sans doute condamné à un châtiment exemplaire;
mais il trouva moyen de se dérober aux recherches, et d’éviter ainsi
la punition qu’il méritoit.


CHAPITRE 14

Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient
amoureux de la Princesse Rosebelle.

Pendant que tout le monde étoit occupé du spectacle de ces scênes
différentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son
impatience, jettoit continuellement les yeux vers l’entrée du port.
Il étoit bien sûr que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer
d’arriver incessamment; et en effet il découvrit enfin le vaisseau
qui l’amenoit. La voilà, s’écria-t-il, transporté de joye: c’est la
Princesse Anemone elle-même. Je reconnois le vaisseau qui la porte,
et les doux mouvemens que je sens dans mon ame ne m’en laissent pas
douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-tôt pour recevoir la
princesse à la descente du vaisseau, et je l’accompagnai.

Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrevûë? Ce
seroit le sujet d’un volume entier, et pour qu’on ait lû de romans,
on le comprendra mieux que je ne pourrois le représenter:
transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable,
satisfaction inconcevable, témoignages d’affection réciproque, les
larmes mêmes, tout cela fut mis en oeuvre et placé à propos. Il
fallut ensuite raconter tout ce qui s’étoit passé durant une si
longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son récit,
n’ayant autre chose à dire, sinon qu’il avoit dormi pendant toute
l’année par la vertu d’un enchantement.

Mais l’histoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le
Prince Gulifax étoit entré chez elle un soir à main armée, et
l’avoit enlevée lorsqu’elle commençoit à se deshabiller pour se
mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses
cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger d’injures
le ravisseur. Il fallut partir et s’embarquer. Que ne fit-elle pas
dans le vaisseau, lorsqu’elle se vit éloignée de son cher prince
dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit
l’insolence de lui parler d’amour? Elle s’évanoüit plus de vingt
fois: vingt fois elle se seroit précipitée dans la mer, si on ne
l’en avoit empêchée. Mais il ne lui resta enfin d’autre ressource
que ses larmes et ses sanglots, foible défense contre un corsaire
brutal; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle légerement sur ce
chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien;
car je remarquai qu’à certains endroits de son récit le Prince
Zazaraph témoignoit quelqu’inquiétude. Elle raconta donc ensuite que
les dieux, protecteurs de l’innocence opprimée, l’avoient délivrée
miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince
plein de valeur et de générosité, avoit attaqué et pris le vaisseau
de Gulifax qui avoit péri dans le combat; mais comme son libérateur
la ramenoit, une tempête effroyable avoit englouti le vaisseau dans
les ondes. Elle s’étoit sauvée sur une planche, et elle avoit été
jettée à terre plus qu’à demi morte. Des pêcheurs après lui avoir
fait reprendre ses esprits, l’avoient présentée à leur prince, qui
en étoit devenu amoureux; mais toûjours intraitable sur ce chapitre,
quoique le prince fût beau et bien fait, elle n’avoit seulement pas
voulu l’écouter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph
fit encore une grimace; et ce fut bien pis, lorsqu’elle ajoûta
qu’elle avoit ensuite passé successivement sous la puissance de
trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y
tenir.

Il étoit écrit dans l’ordre de ses avantures, qu’il devoit au retour
de la belle Anemone se broüiller avec elle, et la chose ne manqua
pas d’arriver. Son inquiétude sur les périlleuses épreuves où la
vertu de la princesse avoit été mise, lui fit faire étourdiment
quelques questions imprudentes; la princesse rougit, pâlit, versa
des larmes, et parut offensée à un point, qu’on crut qu’elle ne lui
pardonneroit jamais; mais comme il étoit aussi écrit que le
raccommodement suivroit de près, quelques sermens équivoques d’une
part, et de l’autre mille pardons demandés avec larmes,
accommoderent l’affaire; et la vertu de la princesse fut reconnuë
pour être à l’épreuve de toutes les avantures et hors de tout
soupçon. Il ne resta plus qu’à achever le roman par un mariage
solemnel; mais il falloit pour cela sortir de la Romancie, où il
n’est pas permis de se marier, et le prince Zazaraph s’y disposa.

Au reste j’avouë que je fis peu d’attention au détail des avantures
de la Princesse Anemone. J’eus, pendant qu’elle racontoit son
histoire, l’esprit et le coeur occupés d’un objet plus intéressant.
Au bruit de son arrivée la Princesse Rosebelle, soeur du grand
paladin, et qui étoit liée d’une étroite amitié avec Anemone,
accourut pour la voir et l’embrasser. C’étoit-là le moment fatal que
l’amour avoit destiné pour me ranger sous ses loix. Voir la
Princesse Rosebelle, l’admirer, l’aimer, l’adorer, ce fut pour moi
une même chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me
persuadai-je qu’il n’avoit jamais rien paru de si aimable sur la
terre. C’étoit un petit composé de perfections le plus complet qu’on
puisse imaginer, et où l’on voyoit la jeunesse, la beauté, les
graces, l’esprit, l’enjoüement, la vivacité se disputer l’avantage.

Pendant tout le récit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre
chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus
même appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition
favorable; mais dès que la belle Anemone et le Prince Zazaraph
eurent achevé leur éclaircissement, et que j’eus la liberté de
parler, je ne fus plus maître de mes transports; et oubliant toutes
les loix de la Romancie, dont le prince m’avoit entretenu, je me
jettai tout éperdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui
déclarer la passion dont je brûlois pour elle. J’ai sçû depuis que
Rosebelle ne fut pas fâchée dans le fond de l’ame d’une si brusque
déclaration; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites
cérémonies accoûtumées. Pour ce qui est des spectateurs, après un
moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous à
soûrire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse
Rosebelle ne me répondoit rien, son frere prit la parole.

Ah! Prince, me dit-il, en m’obligeant à me relever, que vous êtes
vif! Eh! Que deviendra la Romancie, si l’on y souffre de pareilles
vivacités?

Eh! Que deviendrai-je moi-même, repartis-je avec transport, si
l’adorable Rosebelle n’est pas favorable à mes voeux; et si vous,
prince, qui pouvez disposer d’elle, vous refusez de me rendre
heureux! Je sçais tous les égards que méritent les loix de la
Romancie et ces formalités préliminaires dont vous m’avez instruit;
mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les
abreger? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me
permettra pas d’en soûtenir la longueur sans mourir.

Je vous ai déja dit, prince, me répondit le grand paladin, que c’est
une chose inoüie que depuis la fondation de la nation romancienne
aucun héros ait été dispensé des formalités, et des épreuves
ordonnées par les loix; mais il est vrai qu’il n’est pas impossible
d’obtenir du conseil public que le tems en soit abregé. Je me flatte
même d’obtenir cette grace pour vous, en considération des grands
exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de
donner à la Romancie dans les rudes et longues épreuves que nous
avons essuyées. C’est d’ailleurs une occasion si favorable de
m’acquitter envers vous du service que vous m’avez rendu, et de nous
unir étroitement ensemble, que je n’attends que le consentement de
la princesse ma soeur pour y travailler efficacement.

A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la
princesse, la fit paroître encore plus belle à mes yeux. Je
tremblois en attendant sa réponse. Mon frere, dit-elle, c’est à vous
à disposer de moi, et puisqu’il faut l’avoüer, je ne serai pas
fâchée que ce soit en faveur du Prince Fan-Férédin. Dieux! Quels
furent mes transports! Je ne me possedai plus. Je ne sçais ce que je
devins, je pleurai de joye, je moüillai de mes larmes la belle main
de Rosebelle; je voulois parler, et je ne faisois que bégayer; mon
amour m’étouffoit, et je crois que je fis en un quart-d’heure la
valeur de plus de quinze des formalités préliminaires dont j’ai
parlé.

Aussi cela fut-il compté pour quelque chose, lorsque le grand
paladin demanda que le tems des formalités et des épreuves fût
abregé pour moi. Il eut pourtant quelque peine à l’obtenir; mais il
avoit acquis dans la Romancie un si grand crédit et une réputation
si éclatante, qu’on ne put pas le refuser. On lui accorda même la
grace toute entiere, en n’exigeant de moi que trois jours pour
accomplir toutes les formalités et toutes les épreuves; après quoi
on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos
princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici
on s’imaginera peut-être que trois jours ne purent pas me suffire
pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de
plusieurs volumes; mais je puis assûrer que j’eus encore du tems de
reste, tant il est vrai que nos auteurs romanciens, ont un talent
admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages.

Comme j’étois déja fort avancé pour les formalités, j’achevai toutes
les autres dès le premier jour, et les deux jours suivans je fis
toutes mes épreuves.

Je commençai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut
fait en une heure; il est vrai que je reçûs une grande blessure,
mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au
bout d’une demie heure, et en état de me signaler le même jour dans
un grand combat naval qui se donna près du port, je ne me souviens
pas trop pourquoi. J’y fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un
vaisseau ennemi avec une intrépidité digne d’un meilleur sort; mais
n’ayant point été suivi, je fus pris, et déja l’on me menoit en
captivité, tandis que les ennemis faisoient leur descente à terre,
lorsque dans mon désespoir je m’avisai de mettre le feu au vaisseau.
Il fut consumé en un moment, et m’étant jetté à la mer, je fus assez
heureux pour gagner la terre, et m’y défendre contre ceux des
ennemis que j’y trouvai. J’en fis un horrible carnage, après quoi je
retournai pour me rendre auprès de ma chere Rosebelle. Hélas! Je ne
la trouvai plus: les ennemis en se retirant l’avoient enlevée avec
beaucoup d’autres captifs.

Quel désespoir! Il étoit déja presque nuit, je m’embarquai aussi-tôt
dans une simple chaloupe de pêcheurs avec un petit nombre de gens
déterminés, et à la faveur des ténébres, j’arrivai sans être reconnu
jusqu’à la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne
dût être dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit
remarquer entre les autres par ses fanaux: je m’en approchai
doucement. Aussi-tôt prenant un habit de matelot ennemi, j’y montai
sans obstacle, et me donnant pour un homme de l’équipage, je
m’informai adroitement ce qu’étoit devenuë la Princesse Rosebelle.
Je sçus qu’elle étoit dans une chambre où le capitaine venoit de la
laisser en proye à ses mortelles douleurs. J’y entrai, et je me fis
reconnoître à elle en lui faisant signe en même tems de me suivre
sur le pont, sous prétexte de prendre l’air un moment. Elle me
suivit, et à peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me
précipitai avec elle dans la mer.

Ici on va croire que nous devions périr l’un et l’autre; point du
tout: je profitai d’un stratagême admirable que j’avois appris dans
Cleveland. J’avois ordonné à mes gens de tenir dans la mer le long
du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer à eux dès
qu’ils m’entendroient tomber. Je fus obéï à point nommé: à peine
fûmes-nous deux minutes dans l’eau. Mes gens nous retirerent
Rosebelle et moi, et nous en fûmes quittes pour rendre un peu d’eau
sallée que nous avions bûë. Cependant notre chute avoit été entenduë
dans le vaisseau; mais on ne put pas s’imaginer ce que c’étoit, ou
du moins on ne le sçut que lorsque nous étions déja bien éloignés.

Nous n’arrivâmes au port qu’à la pointe du jour, et je me flattois
d’y être reçû avec des acclamations publiques; mais quel fut mon
étonnement, lorsque je me vis chargé de chaînes et conduit en
prison. J’étois accusé d’intelligence avec les ennemis, et le
fondement de cette accusation étoit la hardiesse avec laquelle
j’avois sauté dans un de leurs vaisseaux, et je m’étois mêlé parmi
eux sans recevoir aucune blessure; et c’est, ajoûtoit-on, pour prix
de sa trahison qu’on lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si j’avois
eu le tems de m’abandonner aux regrets et aux douleurs, il s’en
présentoit là une belle occasion; mais je n’avois pas de momens à
perdre; je me dépêchai d’accomplir en abregé tout le cérémoniel
douloureux qui convient en ces occasions, et à peine arrivé à la
prison, les juges mieux informés me rendirent la liberté en me
comblant même d’éloges et de remercimens. Il me restoit encore près
d’un jour entier, et par conséquent la moitié de l’ouvrage à faire.
Je n’en eus que trop.

Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invité. J’étois bien
sûr d’y remporter le prix, conformément aux loix de la Romancie, et
je n’y manquai pas. C’étoit un bracelet fort riche que le vainqueur
devoit donner suivant la régle à la dame de ses pensées. Or comme
les princesses avoient jugé à propos ce jour-là d’assister en masque
au tournois, je fis la plus lourde bévûë qu’on puisse imaginer.
J’allai présenter mon bracelet à la Princesse Rigriche, que je pris
pour l’objet adorable de mes voeux. Il ne faut pas demander si la
Princesse Rigriche fut satisfaite de mon présent. Elle en devint
toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les
petites façons les plus agréables qu’elle put inventer sur le champ.
Après quoi se démasquant suivant l’usage, elle me fit voir un visage
si laid, que croyant bonnement qu’elle avoit deux masques,
j’attendois qu’elle ôtât le second, et j’allois même l’en prier,
lorsque je reconnus ma méprise par un bruit qui se fit assez près de
moi. La Princesse Rosebelle étoit tombée évanoüie, et on la
remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment.

Cruelle situation! Je prévis toutes les suites de cette funeste
avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle! Hélas! Je ne
vois que trop ce qu’elle a déja pensé. Que dira son frere? Que vais-
je devenir? Toutes ces réfléxions que je fis dans un moment me
saisirent si vivement, que je tombai à mon tour sans connoissance,
accablé de ma douleur. On s’empressa de me secourir, et comme le
tems étoit précieux, je repris bientôt mes sens: j’ouvris les yeux,
et que vis-je? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras,
m’appellant, mon cher prince, avec l’action d’une personne qui
s’intéressoit vivement à ma conservation, et qui me regardoit sans
doute comme son amant. J’avoüë que j’en frémis; et dans toutes mes
épreuves, je crois que c’est le moment où j’ai le plus souffert. Je
la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle.
Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi,
et prétend que je dois lui faire raison du mépris que j’ai marqué
pour sa soeur. Moi du mépris pour la Princesse Rosebelle! Lui dis-
je, tout transporté. Ah! Je l’adore. Les dieux sont témoins... mais
j’eus beau dire; l’affaire, disoit-il, avoit éclaté, l’affront étoit
trop sensible. En un mot, il avoit déja tiré l’épée, et il menaçoit
de me deshonorer si je ne me mettois en défense. Que faire?

Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la
Romancie, me tira d’embarras. Il étoit défendu par les loix aux
princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les
magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de dégradation, de
remettre notre combat à un autre jour. C’étoit tout ce que je
souhaitois, dans l’espérance que j’avois de désabuser Rosebelle, et
d’en obtenir le pardon de ma méprise. En effet, l’étant allé
trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les
marques d’une passion si tendre et si véritable, que je m’apperçus
qu’elle étoit bien aise de me trouver innocent. La réconciliation
fut bien-tôt faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je
croyois toutes mes épreuves achevées, lorsque la Princesse Rigriche
vint y ajoûter une scêne fort embarrassante.

C’étoit une grosse petite personne aussi vive qu’on en ait jamais
vû. J’étois sans doute le premier amant qui eût rendu hommage à ses
attraits, et peut-être n’espéroit-elle pas en trouver un second.
Elle saisissoit, comme on dit, l’occasion aux cheveux. Quoiqu’il en
soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outrée de
la façon dont je l’avois quittée pour courir chez la Princesse
Rosebelle, elle vint elle-même m’y chercher, comme une conquête qui
lui appartenoit, ou comme un esclave échappé de sa chaîne. Elle
débuta par des reproches fort vifs, auxquels je ne sçus que
répondre. Ses reproches s’attendrirent insensiblement, jusqu’à
m’appeller petit volage, et à me faire espérer un pardon facile;
augmentation d’embarras de ma part, et tout ce que je pus faire, fut
de marmoter entre mes dents un mauvais compliment qu’elle n’entendit
pas. Cependant Rosebelle soûrioit d’un air malin, et le Prince
Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche s’en apperçut, et voyant
que je ne marquois de mon côté aucune disposition à réparer ma
faute, elle fit bien-tôt succeder aux douceurs des injures si
atroces, que je n’eus d’autre parti à prendre que de lui céder la
place. Elle se retira à son tour, le coeur gonflé de dépit; et comme
je n’y sçavois point de remede, nous oubliâmes sans peine cette
scene comique, pour nous disposer à partir tous ensemble le
lendemain. Je témoignai sur cela quelque inquiétude, parce que je
n’avois point d’équippage; mais le prince m’assura que je ne devois
pas m’en mettre en peine, parce que c’étoit l’usage de la Romancie,
de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habité, tout ce
qui leur étoit nécessaire en ces occasions, et que j’aurois lieu
d’être satisfait. En effet, nous étant levés le lendemain avec
l’aurore, nous trouvâmes des équipages tout prêts, et tels que la
Romancie seule en peut fournir.


CONCLUSION

Catastrophe lamentable.

O que les choses humaines sont sujetes à d’étranges vicissitudes!
Nous étions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux
héros, montés sur deux superbes palefrois. Des brides d’or, des
selles et des housses ornées de perles et de diamans relevoient la
magnificence de notre train. Les harnois de notre équipage n’étoient
guéres moins riches. L’or, l’argent et les pierreries y brilloient
de toutes parts, et répondoient à la richesse de nos livrées. Tous
nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine,
et se seroient même fait admirer, si l’avantage que nous donnoit
notre air noble et gracieux n’avoit attiré sur nous tous les
regards. Nous marchions ensemble aux deux côtés d’une magnifique
calêche, dont la richesse effaçoit tout ce qu’on peut imaginer de
plus beau. Quatre colonnes d’or autour desquelles on voyoit ramper
une vigne d’émeraude, dont les grappes étoient de rubis et de
saphirs, soutenoient l’impériale, et l’impériale elle-même étoit si
belle, qu’elle faisoit honte au firmament. Dans le fond d’un si beau
char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux
des plus beaux astres du ciel; l’éclat de leur beauté relevé par un
air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, ébloüissoit tout
le monde. On n’avoit jamais vû en hommes et en femmes un assemblage
si complet de perfections, grandes et petites. Les acclamations des
peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins
semés de fleurs, l’air parfumé d’odeurs exquises, et de distance en
distance des choeurs de musique qui chantoient nos exploits et la
beauté de nos princesses. Enfin après avoir déja fait un chemin
assez considérable, je me croyois sur le point d’arriver au terme,
lorsqu’un instant fatal me ravit un si parfait bonheur; mais pour
bien entendre ce cruel événement, il faut reprendre la chose de plus
haut, et prévenir les lecteurs que je vais changer de ton.

Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nommé M De La
Brosse, qui retiré dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne
celui de la lecture qu’il aime passionnément. Quoiqu’il sçache
préférer les bons livres aux mauvais, il ne laisse pas de lire
quelquefois des romans, moins par l’estime qu’il en fait, que parce
qu’il aime à lire tous les livres. Ce gentilhomme a une soeur qui
vient d’épouser un autre gentilhomme du voisinage appellé M Des
Mottes; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a épousé
en même tems la soeur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage
se négocioit, et lorsqu’il étoit déja à la veille de le conclure, M
De La Brosse ayant la tête remplie d’une longue suite de romans
qu’il avoit lûs récemment, rêva dans un long et profond sommeil
toute l’histoire qu’on vient de lire. Après s’être métamorphosé en
Prince Fan-Férédin, il fit de M Des Mottes un grand paladin
Zazaraph. Il changea sa soeur en Princesse Anemone, sa maîtresse en
Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu d’avantures qu’il
vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-Férédin;
c’est moi-même ne vous en déplaise, et jugez par conséquent quel fut
mon étonnement à mon réveil de me retrouver M De La Brosse. Je
demeurai si frappé de la perte que j’avois faite, que pendant toute
la journée je ne pus parler d’autre chose; et M Des Mottes m’étant
venu voir le matin: ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons
perdu tous deux! Comment se porte la Princesse Rosebelle? Avez vous
vû la Princesse Anemone? Que dites vous de la folie de Rigriche? ô
les beaux diamans! Que j’ai de regret à ce bracelet! Arriverons nous
bien-tôt dans la Dondindandie?

Il est aisé de penser que de tels propos étonnerent étrangement M
Des Mottes, et je vis le moment qu’il alloit croire que la tête
m’avoit tourné, lorsqu’un grand éclat de rire que je fis le rassura.
Il se mit à rire lui-même en me demandant l’explication de ce que je
venois de lui dire. Non, lui répondis-je, c’est une longue histoire
que je ne veux raconter que devant un auditoire complet. Nous devons
dîner aujourd’hui tous ensemble; après le dîner je vous régalerai du
récit de mes avantures, et même des vôtres que vous ignorez. Je tins
parole, et mon histoire ou mon songe leur fit à tous un si grand
plaisir, que depuis ce tems-là, pour conserver du moins quelques
débris de notre ancienne fortune, nous nous appellons encore souvent
en plaisantant les Princes Fan-Férédin et Zazaraph, et les
Princesses Anemone et Rosebelle. On a de plus exigé de moi que je
mîsse mon histoire par écrit. Ami lecteur vous venez de la lire. Je
souhaite qu’elle vous ait fait plaisir.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie" ***

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