Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Physiologie de l'amour moderne
Author: Bourget, Paul, 1852-1935
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Physiologie de l'amour moderne" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE

par

PAUL BOURGET


DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE



Édition définitive


       *       *       *       *       *


PRÉFACE


Au mois de septembre 1888, _la Vie Parisienne_, ce curieux journal
d'observation et de raillerie, d'élégance mondaine et de philosophie
profonde, l'image en un mot de Marcelin,--ce dandy camarade de
Taine,--et que son esprit anime encore, publiait la lettre suivante,
adressée à son directeur par le signataire de la présente préface:


_«Je vous envoie, cher monsieur, le manuscrit que mon pauvre ami Claude
Larcher m'a légué avec mission de vous l'offrir sous ce titre_:
Physiologie de l'Amour moderne _ou_ Méditations de philosophie
parisienne sur les rapports des sexes entre civilisés dans les années de
grâce 188-.... _Je ne sais si vous trouverez dans ces pages, d'ailleurs
inachevées, la légèreté de main qu'il eût fallu. Quand il commença
cette_ Physiologie, _Claude suivait déjà cette carrière d'homme très
malheureux en amour, qui est celle de quelques jeunes gens à Paris. Il
avait, certes, d'excellentes raisons pour ne pas croire à la fidélité de
sa maîtresse, cette Colette Rigaud qu'il a trop affichée pour que ce
soit une indiscrétion de la nommer. Mais, à force d'en parler, il était
devenu un virtuose, presque un dilettante de sa propre infortune, au
point qu'il eût été fort embarrassé si elle lui avait offert de l'aimer
uniquement, fidèlement, et si elle avait tenu parole. Cette déception
lui fut épargnée. Il continua de gémir sur les perfidies de cette fille
avec une persévérance qui le rendit intolérable à ses meilleurs amis.
Moi-même, dois-je l'avouer? je l'évitais dans les derniers temps pour ne
plus subir le cinquantième récit de ses infortunes amoureuses. L'actrice
partit pour la Russie, et nous espérâmes que la manie de Claude
s'apaiserait. Elle grandit. Il allait au cercle des Mirlitons réciter
la liste des amants de Colette, au tiers, au quart, à des gens qu'il
connaissait de la veille, jusqu'à ce qu'un de nos camarades finit par
lui dire: «Laisse-nous donc tranquilles, nous savions tout cela avant
toi....» Sur ce mot, il prit le cercle en horreur, comme il avait déjà
fait le théâtre, parce qu'elle avait joué la comédie; le monde et le
demi-monde, parce qu'il s'y rencontrait avec des rivaux,--et des
rivales;--les cafés, parce que nos confrères le plaisantaient sur ses
doléances; son intérieur, parce qu'elle y était venue. Il fut la
victime, comme il arrive, de cette comédie, aux trois quarts sincère,
qu'il se jouait à lui-même et aux autres. Il crut, en effet, devoir à
ses désillusions de se livrer à l'alcool. Il ne sortit plus de deux ou
trois bars anglais où il s'intoxiquait de cocktails et de whisky en
compagnie de jockeys et de bookmakers. Une dyspepsie, causée par ces
absurdes excès, le força de quitter Paris au moment même où la reprise
fructueuse de sa première pièce allait lui permettre de régler ses
dettes les plus pressantes et de remonter le courant. Il se retira en
Auvergne, chez une vieille parente. Il dut ébaucher là les derniers
chapitres de sa_ Physiologie, _avant la crise de foie, mal soignée dans
cette campagne perdue, qui l'emporta en juin dernier. Vous voyez, cher
monsieur, que les quelque vingt méditations, peu cohérentes par les
dates et les endroits de travail, qui composent ce livre, sont l'oeuvre
d'un cerveau singulièrement morbide. Cela soit dit pour excuser de
nombreux paradoxes et des allusions qui font songer au vers classique et
regretter que le style de Claude_

    ...se ressente des lieux et fréquentait l'auteur....

_«Mon devoir d'exécuteur testamentaire m'interdisait de toucher même aux
passages qui peuvent choquer le plus mon goût personnel. Voici donc le
manuscrit intact avec son épigraphe: «Pas de pudeur devant le vrai pour
qui se sent un savant.» Publiez ce que vos abonnés en pourront supporter
sans trop d'ennui, et croyez-moi, etc.»_


Elle était bien nette, semble-t-il, cette lettre. C'était avertir le
lecteur dès la première page qu'il ne trouverait pas dans le livre,--ou
les fragments de livre,--ainsi présenté, un traité de l'amour à la Beyle
ou à la Michelet, avec un plan raisonné, avec des généralisations
savantes, avec une doctrine enfin, bonne ou mauvaise. Cette
_Physiologie_--dénommée de ce gros nom par naïf snobisme littéraire et
ressouvenir d'un vieux genre démodé--ne pouvait être, dans ces
conditions, qu'une mosaïque de notes écrites au jour la journée par un
humoriste désenchanté. L'étiquette annonçait une oeuvre sans suite, avec
des pages sans lien, au ton inégal, heurtées, parfois justes, plus
souvent excessives, quelque chose comme des propos de club ou de fumoir,
entre voisins qui goûtent la malice des anecdotes sans trop y croire,
qui ne peuvent se passer d'aimer et qui voudraient n'être pas trop
dupes, tout en se résignant d'avance à l'être beaucoup. Ce ne serait pas
du grand art, ce ne serait pas non plus de l'art très délicat, que la
notation d'une causerie de ce genre. Pourtant, cela pourrait être de
l'art encore, et tel fut évidemment le rêve de mon camarade tant
regretté. J'avais cru devoir accomplir les dernières intentions en
donnant au public ces débris d'un ouvrage qu'entre parenthèses je
considère comme impossible à jamais mettre sur pied d'ensemble. Le coeur
de chacun est un univers à part, et prétendre définir l'Amour,
c'est-à-dire tous les Amours, constitue, pour quiconque a vécu, une
insoutenable prétention, presque un enfantillage. Aussi craignais-je
surtout, je le confesse, que cette _Physiologie_ ne parût bien innocente
avec ses allures à demi dogmatiques. Plusieurs écrivains en jugèrent
ainsi. L'un d'eux, le plus raffiné des érotographes contemporains, me
fit déclarer que Claude professait sur l'amour les idées d'un bourgeois
du Marais. Que ne fût-ce l'avis universel? Je n'aurais pas reçu les
lettres dont il est parlé dans la _Méditation_ dernière et où mon pauvre
_alter ego_ des douloureuses années était traité de «Stendhal pour
Alphonses». Je n'aurais pas provoqué l'indignation des vertueuses
personnes du quartier Marbeuf qui ont déclaré à leurs protecteurs que
j'étais un homme à ne plus recevoir. Je n'aurais pas subi les conseils
attristés des amies qui me font le grand honneur de s'intéresser à la
conduite de mon oeuvre. Bref, ce fut un universel _tolle_ qui m'eût, je
le confesse encore, laissé cependant assez indifférent, car je le
trouvais un peu conventionnel et très inique, au lieu que je me suis
senti très troublé par des éloges qui me firent, eux, craindre vivement
que mon cher Claude n'eût fait fausse route.

Mon vieil ami, à travers bien des défauts d'esprit et les égarements de
ses sensualités, partageait ma conviction qu'un écrivain digne de tenir
une plume a pour première et dernière loi d'être un moraliste.
Seulement, c'est encore là un de ces mots qui paraissent simples et qui
enferment en eux des mondes de significations. Quand nous discutions
ensemble, jadis,--ce jadis qui me paraît si lointain, et il date
d'hier!--Claude définissait ce mot par des phrases dont je retrouve la
transcription dans mon journal:

--«Etre un moraliste,» disait-il, «ce n'est pas prêcher, l'hypocrite
peut le faire, ni s'indigner. Molière a oublié ce trait dans son
Alceste. Sur dix misanthropes professionnels, il y a neuf farceurs à qui
leur indignation à froid sert d'honorabilité. Ce n'est pas conclure, le
sophiste le peut. Ce n'est pas éviter les termes crus et les peintures
libres; les pires des livres libertins, ceux du dix-huitième siècle,
n'offrent pas une phrase brutale ni qui fasse image. Ce n'est pas
davantage éviter les situations risquées; il n'y en a pas une dans les
premiers romans de Mme Sand, et ce sont pour moi ceux d'entre les beaux
livres que l'on appellerait le plus justement immoraux,--quoique encore
ici cette beauté de la forme soit à sa manière une moralité. Non, le
moraliste, vois-tu, c'est l'écrivain qui montre la vie telle qu'elle
est, avec les leçons profondes d'expiation secrète qui s'y trouvent
partout empreintes. Rendre visibles, comme palpables, les douleurs de la
faute, l'amertume infinie du mal, la rancoeur du vice, c'est avoir agi
en moraliste, et c'est pourquoi la mélancolie des _Fleurs du mal_ et
celle d'_Adolphe_, la cruauté du dénouement des _Liaisons_ et la
sinistre atmosphère de _la Cousine Bette_ font de ces livres des oeuvres
de haute moralité.»

--«Il faut pourtant prendre garde à l'audace des peintures,»
l'interrompais-je, «trouverais-tu moral qu'un prédicateur te montrât une
gravure obscène en te disant: Voilà ce qu'il ne faut pas imiter de peur
de mourir d'une maladie de la moelle?...»

--«Oui,» reprenait-il, «je connais l'objection.... On l'a formulée d'une
manière plus digne en disant qu'il faut parler de la chasteté
chastement.... Et cependant interdire à l'artiste la franchise du
pinceau sous le prétexte que des lecteurs dépravés ne voudront voir de
son oeuvre que les parties qui conviennent à leur fantaisie sensuelle,
c'est lui interdire la sincérité, qui est, elle aussi, une vertu
puissante d'un livre.--Mon avis est qu'il faut résoudre ce problème,
quand il se présente, comme Napoléon résolvait ceux du Code. Il
s'imaginait, avant de faire une loi, un certain paysan, un bourgeois, un
noble, à qui cette loi devait s'appliquer. Imaginons-nous un lecteur de
vingt-cinq ans et sincère, que pensera-t-il de notre livre en le
fermant? S'il doit, après la dernière page, réfléchir aux questions de
la vie morale avec plus de sérieux, le livre est moral. C'est aux pères,
aux mères et aux maris d'en défendre la lecture aux jeunes garçons et
aux jeunes femmes, pour qui un ouvrage de médecine pourrait être
dangereux, lui aussi. Ce danger-là ne nous regarda plus. Nous n'avons,
nous, qu'à penser juste si nous pouvons et à dire ce que nous pensons.
Pour ma part, je m'en tiens à ce mot que me disait un saint prêtre:--«Il
ne faut pas faire de mal aux âmes, et je suis sûr que la vérité ne leur
en fait jamais....»

Je ne me charge pas de discuter les mille critiques qui peuvent être
soulevées contre cette thèse. Je la crois juste, sans me dissimuler que
la peinture de la passion offre toujours ce danger d'exercer une
propagande. Rendre l'artiste responsable de cette propagande, c'est
faire le procès non seulement à tel ou tel livre, mais à toute la
littérature. Larcher, lui, me débitait ces arguments, si j'ai bonne
mémoire, une nuit, et sur le seuil d'un de ces bars où il passait des
heures d'une si étrange abjection à se griser systématiquement. C'était
un peu, cette profession de foi, à cette heure et dans cet endroit, le
symbole de toute cette _Physiologie_. Pour y revenir, ce même devoir
d'exécuteur testamentaire m'imposait simplement de savoir si mon ami eût
jugé conforme à ses idées, vraies ou fausses, l'impression produite par
son livre. Je dois avouer que j'en ai douté quand je me suis trouvé en
présence de ceux de ses lecteurs qui m'ont dit:--«Ça devait être un rude
viveur que votre ami Claude!... Est-ce que vous n'avez pas encore de
côté quelques petites polissonneries de sa façon?...» Ou encore:--«Vous
savez, moi, j'aime les choses un peu montées. Et cette fois, ce n'est
pas le poivre qui manque!...» Devant ces éloges d'une affreuse ironie
pour un écrivain, chrétien d'inspiration et de pensée, sinon de
pratique, je voyais la colère qui eût saisi mon névropathe d'ami, et je
me demandais avec angoisse si j'avais eu raison d'obéir à son désir
d'une publicité posthume. Ce scrupule vis-à-vis de sa pauvre mémoire m'a
empêché deux ans de donner en volume ces morceaux épars dans les numéros
divers de _la Vie_. A parler franc, il ne portait, ce scrupule, que sur
certains détails des toutes premières méditations,--qui me paraissaient
compromettre, comme à plaisir, par des partis pris de plaisanterie
brutale, ce qu'il y a dans les autres d'analyse sérieuse et douloureuse.
«Si Claude pouvait revoir ses épreuves,» me disais-je, «avec deux ou
trois coups de crayon il mettrait ces vingt malheureuses pages au point,
et je me moquerais du prudhommisme et de la tartuferie des critiques sur
le reste....» Aussi quelle joyeuse surprise lorsque je reçus de Mlle
Claudia Larcher, la tante de mon malheureux ami, un dernier paquet de
notes, retrouvées dans un coin de secrétaire où Claude les avait sans
doutes cachées et oubliées! C'était un nouveau projet des deux premières
méditations. Il y reste trop d'inutile cynisme. Du moins ce texte-ci ne
permettra plus au lecteur de bonne foi de se méprendre sur l'intention
de l'écrivain. D'autre part, les curieux de variantes, s'il en est pour
ce livre incomplet, retrouveront à travers la collection de _la Vie
Parisienne_ les pages remplacées dans le volume par une version plus
conforme au ton général de l'oeuvre. Sur la feuille de garde qui
enveloppait les morceaux corrigés, Claude avait écrit: «Ces brutalités
sont nécessaires pour amener la _Méditation IV_, d'un si essentiel
enseignement.» On jugera de cet enseignement et de cette nécessité.
Quant à moi, quoiqu'il me fût cruel de voir lancer à mon meilleur ami le
reproche d'avoir spéculé sur le scandale, je n'aurais pas supprimé de
mon chef une ligne d'un manuscrit qui m'était sacré. Je me réjouis qu'un
hasard inattendu ait levé mes doutes, et je livre cet ouvrage, sans
crainte, aujourd'hui, qu'on y voie autre chose--j'entends
légitimement--qu'un recueil de remarques plus ou moins intéressantes sur
un sujet dont les sages passent leur vie à dire: «Il n'y a pas que cela
dans le monde,» et à prouver par leur conduite qu'il n'y a pourtant que
cela. Car cela, ce mystérieux et fatal charme d'amour,--heureux, c'est
le paradis,--malheureux, c'est l'enfer. J'ajouterai, pour ne pas manquer
au goût de ce que mon ami appelait _l'auto-ironie_, qu'il en est de cet
enfer comme de l'autre. «Ce grand roi,» disait le prince de Ligne de
Frédéric II, «attachait beaucoup d'importance à sa damnation. Il en
parlait trop....» J'ai souvent pensé à cette phrase en lisant les
plaintes de Claude.--Que sa sincérité lui serve d'excuse!

                                                               P.B.

    Rapallo, 3 octobre 1890.


       *       *       *       *       *


PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE

FRAGMENTS POSTHUMES D'UN OUVRAGE DE CLAUDE LARCHER


       *       *       *       *       *


MÉDITATION I

NUIT ÉTRANGE D'OÙ EST SORTI LE PRÉSENT LIVRE


J'avais dit beaucoup de mal de Colette dans la journée,--ce qui ne
m'avait ni changé ni soulagé. Je rentrai mécontent de moi, comme un
homme qui s'est abaissé à commettre l'action qu'il blâmerait le plus
chez un autre, et malade d'elle comme je ne l'avais jamais été. Ces fins
d'après-midi de février, avec leurs brumes aigres et cruelles, vous
pincent les nerfs à vous les casser. Mon domestique alluma la lampe. Je
m'assis au coin du feu dans mon «souffroir» de la rue de Varenne, qui
fut autrefois mon «aimoir». Des baisers de cet autrefois me revinrent,
un autrefois d'il y a pourtant deux ans, _grande meretricii oevi
spatium_, eût dit le père Aubert, mon vieux maître de rhétorique.--Je
sentis une amertume infinie noyer mon coeur, et, comme d'habitude, je me
raisonnai:

--«Hé quoi! Claude Larcher, mon ami, tu souffres, et tu l'as quittée!
Oui, c'est toi qui l'as quittée, et tu possèdes là, dans un tiroir à
la portée de ton bras, des lettres où elle te supplie de revenir et
auxquelles tu as répondu, comme il sied, par du persiflage. Ton imbécile
amour-propre d'homme doit être satisfait, que diable!... Elle est bien
jolie avec ses cheveux cendrés, ses yeux couleur d'eau et sa bouche à
la Botticelli. Mais n'a-t-elle pas prostitué cette beauté à tous tes
désirs? Y a-t-il une place de ce corps, si jeune et si frais, que tu
n'aies profanée dans des heures de délire? Donc, avec cette femme, pas
de recherche d'une sensation nouvelle. Quant à son coeur, c'est par
horreur de lui que tu l'as quittée, ayant éprouvé qu'il n'en est pas de
plus perfide, de plus gangrené par les vices de son métier de comédienne
en vogue, de plus incapable d'aimer. Pourquoi donc, pensant tout cela,
éprouves-tu cette brûlure affreuse à la seule idée de son existence, là,
sous le sein gauche? Pourquoi cette étreinte de ton cerveau par ce
souvenir que tout rappelle: une nuance du ciel, un mot entendu, un coin
de rue tourné, un camarade rencontré? Pourquoi surtout ce cuisant et
monstrueux désir de lui faire du mal?... Ah! si je pouvais aller jusqu'à
l'extrémité de ce désir!...»

Je fermai les yeux. Je vis devant moi ce corps dont je connais chaque
ligne, ces épaules pleines à la fois et minces, cette gorge souple, ces
hanches sveltes, toute sa nudité, et moi, avec un couteau, déchirant
cette chair, ensanglantant ces membres, et leur frémissement sous la
pointe de l'acier,--et _sa douleur_.... Non, je ne ferai jamais cela,
parce que chez moi, civilisé de décadence, l'action ne sera jamais la
soeur du désir.... Dieu juste! que je l'ai rêvé de fois, et rien que de
le rêver me soulage.--Ah! la hideuse chose!...

       *       *       *       *       *

--«C'est positif pourtant que cet accès de fureur m'a soulagé,» me
disais-je un peu plus tard, en vaquant aux soins de ma toilette de
soirée. J'eus un moment de franche gaieté à répéter tout haut la phrase
de Boisgommeux dans _la Petite Marquise_: «C'est ça, l'amour....» Ah!
j'aurais cette gaieté-là, le soir, j'en suis sûr, _je le sais_, si
j'avais tué Colette le matin, et puis, quel divin sommeil! Oui, comme je
dormirais bien avec la certitude que personne ne possédera plus ce corps
de femme, qu'aucune bouche ne la salira plus de ses baisers!... Si tout
à l'heure, dans la maison où je vais dîner, un des hommes de cercle qui
viendront là prononçait cette phrase, seulement cette petite phrase:
«Vous vous rappelez Colette Rigaud?... Elle est morte hier, à
Pétersbourg, subitement....» quel flot de délices inonderait mon coeur!
Non, ce ne serait pas assez, je voudrais apprendre qu'elle a
souffert.--Et je l'aime! Que lui souhaiterais-je donc si je la
haïssais?...»

J'avais fini de m'habiller en dégustant cette absinthe amère de la
rancune, qui a ceci de commun avec l'autre qu'elle ne donne guère
d'appétit et qu'elle rend méchant et fou. Je continuai dans mon fiacre,
et je me réveillai comme d'un songe quand j'entrai dans le vestibule de
l'hôtel où je devais dîner,--en plein décor du luxe le plus moderne, le
luxe du boursier qui peinait dans la coulisse, voilà dix ans, et que des
chances extraordinaires ont porté à un degré invraisemblable de fortune.
Simple remisier, Michel Mayence se donnait déjà les gants de frayer avec
des artistes. Il ne manquait pas une première, pas une ouverture
d'exposition. Avec son teint pâle et comme fané une fois pour toutes,
avec ses yeux noirs qui trahissent l'origine sémitique et qui prennent
dans cette face exsangue l'éclat des yeux d'un portrait, avec ses mains
maigres où luisent quelques bagues, avec son élégance impersonnelle et
irréprochable, sa moustache fine et son front dénudé,--il est le type de
ce personnage nouveau qui peut être bookmaker ou grand seigneur, simple
reporter ou grand financier, usurier ou emprunteur, diplomate habile ou
mondain véreux,--on ne sait pas. Le krach, qui a ruiné tant de
personnes, acheva de l'enrichir. Tout jeune, je ne lui ai connu que des
maîtresses utiles, et qu'il lâchait--avec une légèreté!--comme le pied
quitte une marche d'escalier pour se poser sur une autre. Voilà un homme
dont j'envie le coeur. Une fois riche, il s'est marié dans les mêmes
principes, à une femme laide comme la vertu, mais qui lui représentait
quatre millions de plus et un parentage de choix. Et il l'a réduite en
servitude avec les formes les plus courtoises, d'une manière si absolue
que c'en est beau de travail. C'est une des rares maisons où je me
plaise. Je m'y sens vengé de mes lâchetés devant le sexe. Aussi le dîner
se passa-t-il pour moi sans trop de mélancolie, à voir l'esclave aux
quatre millions, assise en face de son maître et seigneur, et médusée
par lui, du regard, comme une négresse, dont elle a la bouche, par son
négrier. Nous étions seize à table, en me comptant. Mais à quoi bon
nommer ces personnages, figurants de la coterie dont je fais un peu
partie? Toujours les mêmes, comme les soldats dans les pièces
militaires, ils s'asseyent tous les soirs dans les mêmes maisons, devant
le même dîner, pour dire les mêmes paroles. Il s'en trouve, de ces
coteries, cinquante à Paris, chacune avec ses anecdotes, ses préjugés,
ses exclusions. Et les anecdotes ne sont pas trop sottes ni les préjugés
trop étroits. Car c'est encore une des naïves fatuités répandues parmi
les gens de lettres que la croyance à la bêtise des gens du monde. C'est
comme de prétendre que leurs dîners sont mauvais et que leur luxe sent
le parvenu. Nous avons changé tout cela. Le dîner de Mayence était
remarquable, son château-margaux 74 de premier ordre, et Raymond Casal,
qui a consenti à parler, est, quand il le veut, un des plus jolis
diseurs de mots que je connaisse. C'est lui qui répondait un jour, ou
plutôt une nuit, à une drôlesse devenue sentimentale, et très occupée à
regarder la lune après boire en soupirant: «Comme elle est pâle!...»
--«Elle a passé bien des nuits.» Enfin la salle à manger, comme le
service, comme le salon, comme le fumoir où nous nous retirâmes après le
dîner, étaient du goût le plus exquis. Peu de tableaux dans cet hôtel,
mais de choix, entre autres un Pietro della Francesca, un profil de
femme aux cheveux blonds, presque blancs sous la coiffe roidie de
perles, qui vaut celui du musée Poldi-Pezzoli à Milan. Peu de
tapisseries, mais italiennes, celles qu'un duc de Ferrare fit exécuter
sur les dessins de Raphaël. Aucun encombrement de bibelots. Rien qui
sente le bric-à-brac. Il n'y a qu'un prince héritier ou un seigneur
d'Israël qui puisse s'offrir les quelques objets d'art dont se décore
cette demeure. Voilà encore un trait de nos moeurs contemporaines qui ne
sera dans aucun livre avant vingt ans: l'enrichi intelligent, si bien
conseillé ou de tant de flair qu'il cherche du coup la demi-teinte dans
le luxe, cette coquetterie par laquelle les vrais patriciens humiliaient
autrefois leurs rivaux.... Seulement,--il y a toujours un seulement au
travail où l'homme essaie de se passer du temps,--c'est un peu trop
réussi. On ne rencontre pas une fausse note, et de là une vague
impression de factice. C'est comme la politesse de Mayenne, c'est trop
égal, trop complet, trop soigné. On la croirait faite à la main, comme
les cigarettes de contrebande. Il a trop bien réalisé le type idéal de
l'homme du monde. Malgré moi, je songe, devant la perfection de ses
manières, à ce personnage de comédie que l'on accuse d'avoir volé de
l'argent dans la caisse, «Si c'est possible!» s'écrie-t-il; et, pour
mieux attester son innocence: «J'en ai remis....»

Nous étions donc, après dîner, dans le fumoir, à digérer paresseusement
et à prendre de la véritable eau-de-vie, de 1810, devant un Rubens
enlevé à la vente d'un duc anglais.--D'ici à cinquante ans, tous les
tableaux de valeur s'achèteront là-bas, à mesure que se dépècera cette
vieille aristocratie britannique. Notre hôte a deviné le premier le coup
à faire. Pour ma part, je regardais attentivement cette merveilleuse
toile, la musculature de l'Hercule étouffant le lion et le coloris
bleuâtre du paysage, tout en comparant ce faire au faire si différent du
Pietro, et pensant paresseusement à ce problème insoluble: les
conditions de la vie dans l'oeuvre d'art.... Le nom d'une femme dont
j'ai remarqué la beauté, à je ne sais quelle soirée, ayant frappé mon
oreille, j'écoutai, et il me fut donné d'assister à une des plus aiguës
et des plus complètes dissections de caractère que j'aie suivies. Je m'y
connais, c'est mon gagne-pain. L'opérateur était un joli et mince jeune
homme en gilet blanc, qui n'avait pas dit grand'chose à dîner. En ce
moment ses moindres phrases portaient, ne laissant rien d'intact de la
charmante femme, la montrant fausse dans sa nature plus encore que dans
ses actes, toujours en train de se jouer un personnage à elle-même,
incapable d'une émotion vraie, mais adroite en diable à se servir de ses
moindres nuances de sentiment, comme d'une mouche que l'on se pose au
coin de l'oeil, et une description physique non moins évocatrice. Je
voyais, tandis qu'il parlait, la créature fine et blonde, d'un blond
d'ondine, toujours comme les cheveux du portrait de Pietro, avec des
dents de jeune louve dans une bouche mince, avec un estomac d'acier sous
des formes frêles, des nerfs invincibles dans une langueur de jeune
saule.

--«Quel coup d'oeil!» dis-je à Casal comme nous sortions du fumoir;
«savez-vous qu'il aurait du talent s'il écrivait comme il parle, ce
jeune homme?...»

Raymond mit son doigt sur sa bouche:

--«C'est bête, et bourgeois, et de dixième ordre....» dit-il. «Mais la
haine ce soir l'a rendu étonnant.... Il a été son amant dix-huit mois,
à ma connaissance.... C'est toujours drôle, n'est-ce pas?»

       *       *       *       *       *

--«Casal a raison,» me disais-je en sortant de l'hôtel Mayence à pied,
et tout seul, par cette belle et froide nuit. «C'est toujours drôle....
Hé bien! je ne suis donc pas le seul que l'amour conduise à la fureur.
Faut-il que ce garçon déteste cette femme, pour en oublier ainsi les
plus élémentaires principes de la délicatesse et diffamer devant dix
personnes sa maîtresse d'hier, de demain peut-être? Et c'est ça
l'amour!... Une haine féroce entre deux accouplements....» Cette
définition m'amusa. Puis j'avais découvert un nouveau compagnon de
bagne. Cela console toujours. Bref, je marchai allègrement jusqu'au
boulevard, puis de là vers la place Vendôme. J'entrai au cercle,
espérant rencontrer un camarade avec qui tuer un peu de nuit avant
d'aller me coucher. Personne. Il était onze heures. L'idée me vint de
pousser jusqu'aux bureaux du journal _le Conservateur_, où je me croyais
sûr de trouver l'homme de Paris qui dit le plus volontiers du mal des
femmes, mon vieux confrère Rodolphe Accard, le journaliste de ce temps
qui a peut-être le plus écrit d'articles et qui en a le moins signé. Et
quel original!... Accard a cinquante ans environ aujourd'hui. Il est
sale, je dirais comme son peigne, s'il avait jamais peigné ses cheveux
embroussaillés et sa barbe inculte. Des dents fortes à broyer des noyaux
de pêche, mais jaunes comme le culot de sa pipe; des mains à croire
qu'il en ferait de l'encre au besoin, rien qu'en les lavant; la taille
d'un géant, une carrure de buveur de bière et l'oeil bleu le plus fin
derrière un lorgnon dont le cordon toujours cassé en vingt endroits a
l'air d'une petite corde à noeuds pour bateau d'enfants. Voilà un homme
aussi sage que Michel Mayence dans ses rapports avec le sexe. Ses moeurs
sont simples et franches. Il proteste lui-même n'avoir jamais fréquenté
que des «fenestrières». Pour s'expliquer ce goût particulier, il faut se
rendre compte que ces dames sont des personnes de l'après-midi, qu'elles
abondent rue Montmartre et dans le voisinage, que c'est là le quartier
où sont établis les bureaux de beaucoup de journaux et que ledit Accard
est le journaliste maniaque, le professionnel le plus enragé, celui qui
n'a qu'une passion, qu'une idée, qu'un vice: le Journal. Le vieux Buloz
était ainsi pour sa Revue. Depuis sa mort, je crois que personne n'a
aimé l'odeur de l'imprimerie comme Accard.

Vers deux heures, il arrive à la rédaction. Remarquez qu'il est
officiellement simple bulletinier. Mais ne faut-il pas lire les feuilles
du matin? A quatre heures, il les connaît toutes. Puis vient le tour des
dépêches, puis le compte rendu des commissions et de la Chambre. A six
heures, il s'enferme dans un petit bureau qu'il s'est fait attribuer et
que meuble une collection du journal depuis 1840, époque de sa
fondation, par Montalembert, s.v.p.! Il écrit un premier article, quitte
à en écrire un second, si l'actualité l'exige. Vers sept heures, il va
dîner, dans un petit restaurant,--pas loin du _Conservateur_,--où il
possède son rond de serviette. Vers huit heures, il fait sa promenade
hygiénique,--cent pas de long en large pendant quelque cinquante
minutes,--sur le trottoir du boulevard qui longe le journal. A neuf
heures, il monte. Personne encore. Le directeur dîne en ville. Le
rédacteur en chef est au théâtre. Les reporters courent les cafés. Le
secrétaire lui-même est en retard, ayant accepté une invitation chez un
romancier qui prépare le lançage de sa prochaine «Etude» psychologique,
intuitiviste, naturaliste, symboliste, vériste,--ou rienologiste! Alors
commence, pour le vrai, le pur ouvrier en journal, une petite angoisse
quotidienne. Elle lui représente ce que peut être, pour le cuisinier de
race, le dîner à ne pas manquer, le mat à donner pour le joueur
d'échecs, un contre à tromper pour l'escrimeur, une bataille à livrer
pour un général. Toutes les passions sont soeurs. Elles se ressemblent
par l'intensité du paroxysme et sa spécialité. Accard revoit en détail
toute la portion de la feuille déjà composée. Il s'agit de ne pas
laisser passer quelques-unes de ces monstrueuses bourdes qui déshonorent
notre presse: un lord Churchill au lieu d'un lord Randolph Churchill, un
sir Dilke au lieu d'un sir Charles Dilke. Et puis il reste la place vide
à remplir, et c'est au _filet_ que notre ami s'attaque. Ah! le filet,
les dix lignes où l'on rive son clou à tel ministre, où l'on donne sur
les doigts à tel confrère, où on larde d'une savante épigramme un
député!... Le filet! Voilà l'épreuve du journaliste! Avec quelle
mélancolie Accard rappelle ceux du _Français_, il y a encore un an!...
«Le moule en est perdu....» gémit-il. Vers minuit et demi, tout le monde
est sur les dents, excepté lui. Le directeur va se coucher. Le rédacteur
en chef aussi. Accard reste là, auprès du secrétaire, pour la _morasse_,
l'épreuve dernière du journal. Il la voit. Il la corrige. Il rentre au
logis, en chantonnant un air d'opéra que personne n'a jamais reconnu. Il
consacrera le lendemain matin à son grand ouvrage toujours inachevé:
«_Du droit divin dans ses rapports avec le droit historique_.» Il y
établit cette thèse d'où dépend, d'après lui,--et d'après moi,--l'avenir
du pays: l'identité entre la conception moderne et scientifique de
l'évolution par hérédité et la monarchie, entre la loi de sélection et
l'aristocratie, entre la réflexion et la coutume. Ce profond politicien,
qui s'appelle lui-même un Bonaldiste Tainien, est l'homme le plus
heureux que je sache. Quant aux femmes, son opinion est carrée sur
elles: «Il n'y en a pas une qui ait su corriger une épreuve. Pas même la
mère Sand.... Ah! sans Buloz!...»

--«M. Accard?» me dit le garçon de bureau. «Mais il est parti d'hier....
Sa mère est mourante....»

--«Ça n'arrive qu'à moi, ces choses-là....» murmurai-je dans un bel élan
d'égoïsme qui me divertit à constater. J'entrai malgré tout dans la
salle de rédaction, pour jeter un coup d'oeil sur les journaux du soir,
machinalement. J'y trouve deux jeunes gens, que je ne connais pas, en
train de boire de la bière; un troisième, que je connais un peu, qui
découpe des «échos»; un quatrième, que je ne connais plus depuis qu'il
m'a diffamé après m'avoir emprunté de l'argent pour l'accouchement de
sa maîtresse, qui joue au bilboquet. Je m'assieds sans trop savoir
pourquoi, je parcours deux ou trois feuilles, et je tombe sur ce fait
divers:

_--«Un drame épouvantable vient de consterner la jolie petite commune
de Saint-Sauve (Puy-de-Dôme). Un jeune cultivateur du nom de Pierre
Trapenard était sur le point d'épouser une fille du village. Tout était
préparé pour la noce, quand Trapenard reçut une lettre anonyme lui
racontant que cette fille avait été la maîtresse d'un des grands
propriétaires du pays. En proie à un accès de jalousie inexplicable
autrement que par la fureur de la passion, Trapenard, ayant surpris sa
fiancée en train de causer avec celui qu'il croyait son rival, les a
tués tous les deux et s'est pendu ensuite. La jeune fille avait reçu
plus de trente coups de couteau, dont vingt au visage, qui était comme
déchiqueté et méconnaissable.»_

       *       *       *       *       *

J'étais de nouveau sur le boulevard, et je songeais: «A la campagne
aussi, dans la libre nature, la haine toujours, comme dans le monde où a
aimé le jeune homme de tout à l'heure, comme dans le demi-monde où j'ai
aimé. Oui la haine, si l'on aime, et le désespoir;--et, si l'on n'aime
pas, si l'on traite la femme en instrument d'ambition, comme Mayence, ou
d'hygiène, comme Accard, c'est la paix absolue, la joie profonde. Et
poussé par une bizarre association d'idées, me voici m'acheminant vers
Phillips, le bar de la rue Godot-de-Mauroy, dans l'espérance, comme
c'était minuit, d'y trouver quelque membre de la société d'intempérance
mutuelle où je suis apprenti. Il y aura bien là toujours deux ou trois
amis avec qui aller chercher quelque maison de débauche,--celle que nous
appelons la maison-mère, ou une autre,

    De l'amour sans scandale et de plaisir _sans coeur_.

Et voilà qu'à la porte même du bar je me heurte à Machault l'escrimeur
et à La Môle, qui montent en voiture.

--«Venez-vous avec nous souper chez le petit Figon?» me dit ce dernier,
qui se tenait à peine sur ses jambes; «il y aura là Saveuse, Jardes et
Bohun avec quelques _bébés_. C'est moi qui invite....»

Et j'accepte, et qui trouvé-je parmi les cinq filles racolées au hasard
de la soirée par les viveurs? Mme de Saint-Elme,--«de la meilleure
noblesse de lit,» comme dit Gladys Harvey,--ou plus familièrement
Léda-Canot, par allusion à ses goûts peu distingués pour Bougival et la
Grenouillère. Mais elle s'appellerait d'un nom plus vulgaire encore:
Léda-Bouffe-toujours ou Léda-la-Soif, qu'elle ferait frémir mon coeur
malade, chaque fois que je la rencontre, d'un frisson presque sacré,
tant cette mince et jolie fille ressemble à Colette,--une Colette plus
usée, auprès de laquelle, depuis trois mois, je suis bien souvent allé
oublier à la fois et me rappeler l'autre!... Et, ce soir encore, je la
reconduisais chez elle vers les deux heures, dans le logement meublé
qu'elle habite, comme une débutante, rue de Téhéran. Il y a là une
maison qui sert au lançage des nouvelles recrues du Tout-Cythère. J'y ai
connu depuis dix ans bien d'autres créatures, mais aucune que j'aie
serrée contre moi avec la même sauvage ardeur que cette fausse Colette.
Dieu! l'étrange sensation que d'avoir à soi, là, dans ses bras, une
femme qui n'est pas celle que l'on aime, et sur la bouche de laquelle on
cherche les baisers de celle que l'on aime, parce que c'est presque le
même visage, les mêmes yeux, je ne sais quoi de si pareil! Et, pendant
ce temps-là, on se met à se figurer celle que l'on aime, et qui n'est
pas elle, dans les bras d'un homme, et qui n'est pas vous. Et il y a une
minute, une seconde, où la douleur de cette pensée, l'amertume de cette
substitution, l'ardeur de la chair, se fondent en une volupté si triste!
Ah! le plaisir sans coeur! Il faudrait, pour le goûter, n'avoir pas
l'âme malade que m'ont faite tant de souffrances. O folie! folie!...

J'étais assis sur une chaise, près du large lit de cette chambre de
prostituée, à la fois riche et pauvre, où il traîne des bracelets de
mille francs sur des tapis tachés de bougie, et nous fumions des
cigarettes de caporal, Léda, couchée, ses cheveux dénoués, un de ses
bras passé sous sa tête, et moi, rhabillé, la regardant avant de m'en
aller. Je voyais son joli visage, le frère de celui qui m'a fait si mal,
avec les profonds stigmates d'infinie fatigue dont l'a marquée son
existence de fille à cinq louis. Que j'aurais pleuré facilement, en
proie à l'inexprimable mélancolie de la débauche que je savais si bien
devoir trouver là! Léda m'est devenue, depuis ces trois mois que je la
connais, une espèce d'amie. Elle sait qui je suis, elle a vu mes pièces.
Des camarades lui ont raconté mon histoire.

--«Et ta Colette?» me dit-elle en me voyant si triste. «Tu y penses
toujours?»

--«Toujours....» fis-je en haussant les épaules.

--«Pauvre!» reprit-elle, «n'est-ce pas que ça fait mal d'aimer?»

Cette fille a une douceur infinie, quelque chose de vaincu, de lassé et
de tendre dans le vice qui me fait comprendre les pires _Rédemptoristes_,
ceux qui vont chercher leur maîtresse--leur femme quelquefois--dans des
entresols comme celui-ci, ou dans la susdite maison-mère et ses
succursales. Elle se dressa à demi pour me donner un baiser, par
compassion. Le geste qu'elle fit déplaça un petit ruban de velours
qu'elle portait au cou. Alors seulement je vis qu'elle y avait une place
toute meurtrie, une tache jaune de la grandeur d'un écu de cinq francs.
On avait dû la pincer avec une violence inouïe et tordre la peau exprès
pour lui faire plus de mal.

--«Ce n'est rien,» répondit-elle à ma question: «Qu'as-tu là?» et elle
ajouta avec son rire fanoché: «C'est Alfred!...»

--«Qui ça, Alfred?» lui demandai-je.

--«C'est mon amant,» dit-elle, «tu sais, pas comme toi, mais quelqu'un
qui m'aime....»

--«Il te bat?...» lui demandai-je.

--«Quelquefois,» dit-elle simplement.

--«Et tu l'aimes?...»

--«Oh! oui,» fit-elle, «et lui aussi. Qu'est-ce que tu veux? Il est
jaloux, c'est un pauvre employé. Il ne peut pas me prendre chez lui.
C'est tout naturel si ça le rend méchant....»

       *       *       *       *       *

Ce mot de fille--il n'y a qu'elles pour en trouver de si navrés dans
leur naïveté--s'accordait tellement avec les pensées qui m'avaient hanté
tout le soir, que je me le répétais encore, étendu dans mon lit, à moi,
une heure plus tard, après avoir quitté Léda pour ne pas connaître
l'horreur de la rentrée en habit à dix heures du matin. Je ne pouvais
pas dormir. La misérable luxure d'où je sortais avait exaspéré mon
énervement. Je pensais à Colette avec plus de malaise que jamais.
C'était comme un jet de bile qui m'inondait toute l'âme. Et puis je
reprenais: «C'est ça, l'amour....» mais, cette fois, sans les ironies de
Boisgommeux. Machinalement, un vieux fonds d'homme de lettres, qui vit
en moi et qui me suivra jusqu'à la mort, me faisait repasser en idée
toutes les définitions qui ont été données de ce mot «amour», celles du
moins que je me rappelais. Aucune ne correspondait à ce que je sentais
si vivement. Je me souvins alors que mon maître Adrien Sixte parle
quelque part avec admiration d'une phrase du dictionnaire de médecine de
Nysten, citée déjà par Dumas dans une de ses belles préfaces. Je saute à
bas de mon lit, et, à la lueur de la bougie, me voilà, dans ma
bibliothèque, cherchant ce gros livre que j'ai acheté, il y a cinq ans,
lorsque je croyais encore à cet autre mensonge: le travail, pour avoir
du génie,--comme si Prévost avait travaillé _Manon_, Diderot _le Neveu_,
Voltaire _Candide_, Benjamin _Adolphe_, tous chefs-d'oeuvre griffonnés
sans rature!--Et je découvre en effet dans ce dictionnaire les lignes
suivantes: «_Amour_. En physiologie, ensemble des phénomènes cérébraux
qui constituent l'instinct sexuel. Il devient le point de départ d'actes
intellectuels et d'actions nombreuses, variant suivant les individus et
les conditions,--et souvent il est la source d'aberrations que
l'hygiéniste, le médecin légiste et le législateur sont appelés à
prévenir ou à interpréter.... _Chez la plupart des mammifères et même
quelquefois chez l'homme, l'instinct de destruction entre en jeu en même
temps que l'instinct sexuel_....»

Le plaisir que me causa cette phrase fut si vif que je cessai de
souffrir, pour quelques minutes. Je me remis au lit, je soufflai ma
bougie. Nouvelle insomnie, nouvelles pensées, mais tout impersonnelles
celles-là, les pensées d'un docteur qui voit dans sa maladie un cas
curieux et qui l'étudié. Oui, cette phrase est vraie du mâle originel,
je le sens, et de moi aussi, qui en suis si loin. Etait-elle vraie du
temps de la chevalerie et de l'amour dantesque? Etait-elle vraie du
temps de Pascal et de son discours, de Racine et de ses tragédies?
Evidemment non, et pas même du temps de Beyle?... L'homme des
arrière-fins de civilisation rejoindrait il donc la brute primitive?
J'ai si souvent entrevu cette idée, quand je songeais à l'étrange Europe
où nous sommes en train de recommencer les grandes guerres des barbares,
avec la science en plus!... L'amour moderne et l'amour sauvage
seraient-ils donc la même chose, avec l'adultère, la prostitution et le
sadisme--par-dessus le marché?... L'amour moderne?... Je n'eus pas plus
tôt prononcé mentalement ces quatre syllabes--tout l'écrivain est là
dedans--que j'aperçus une couverture jaune, et en belles lettres:

_PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE_
      PAR CLAUDE LARCHER

Ce titre me fascine, ma tête s'exalte. J'oublie le fenestrier Accard,
le diplomatique Mayence, le jeune sycophante qui diffamait sa maîtresse
devant le Rubens, l'assassin Fauchery. J'oublie Casal, Machault, La
Môle!... J'oublie Colette! Je m'enveloppe de ma fourrure pour ne pas
avoir froid. Je me mets à la table de ma chambre à coucher, et j'écris
dare-dare ce premier chapitre,--sur l'envers d'une demi-douzaine de
lettres de faire part de mariage ou de mort. Si les autres m'amusent
autant à griffonner, cela vaudra bien autant que d'aller chez Phillips
m'entonner du gin, ou chez une Léda quelconque me «friper la moelle»,
comme il est dit dans le _Succube_.--Nous verrons bien.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION II

LES EXCLUS


Je ne voudrais cependant pas ressembler au parasite prodigieux que
nourrit si longtemps mon vieux camarade André Mareuil, et qui répondait
au nom fatidique de M. Legrimaudet. Un jour qu'André, revenu de voyage,
lui demandait:

--«Hé bien! monsieur Legrimaudet, comment vous êtes-vous porté durant
mon absence?»

--«Mais, pas mal,» répondit l'autre; «sauf que j'ai eu une petite
éruption, comme tout le monde.»

Et nous apprîmes par le docteur Noirot, qui soignait le malheureux
gratis, que cette petite éruption avait été, tout simplement,--la gale!
Chaque fois que je rencontre, dans un article ou dans un livre,
quelqu'une de ces généralisations auxquelles les écrivains actuels se
complaisent si volontiers,--prenant leur petite lèpre sentimentale pour
une grande maladie humaine, et leur expérience de boulevard ou de
brasserie pour de la vivante et large observation,--je me souviens du
«comme tout le monde» de feu Legrimaudet. Ne serait-ce pas le cas,
encore à présent?

Cet Amour cruel et si mêlé de haine que j'ai éprouvé, que j'éprouve;
cette passion si voisine du meurtre dont la formule de Nysten détermine
l'origine sauvage, ne serait-ce pas, même aujourd'hui, une maladie rare,
ou bien, en racontant mon coeur, raconterai-je le coeur de beaucoup de
mes frères? Ah! cette question, tout écrivain peut toujours se la poser,
à la fin de chaque livre, et qui lui répondra? C'est le grand doute du
métier, cela, et qui devrait à jamais nous démontrer la vanité de la
gloire. Qu'un lecteur nous dise, devant une de nos pages: «Je n'ai
jamais senti comme cela....» quelles raisons lui donner pour lui prouver
qu'il est dans le faux de l'Ame humaine, et que nous sommes, nous, dans
le vrai de cette même Ame? Le mieux est de rester simplement sincère et
de nous attendre à déplaire à ceux qui ne sont pas de notre race. Je
n'essaierai donc pas de savoir si, oui ou non, Nysten y a vu juste pour
tous les hommes, ni même si, en croyant retrouver des émotions pareilles
chez tant de mes contemporains, je suis la victime de ma jaunisse
morale. Je ne discuterai pas un point de départ qui ne peut être
légitime que pour mes collègues en sensibilité souffrante. Et pour ne
pas manquer à la politesse que l'on doit au lecteur ami, je demanderai
simplement à ce lecteur de ne pas aller plus avant dans ce livre, s'il
n'admet pas comme vrai l'axiome suivant,--toutes excuses faites pour
l'à-peu-près inévitable de la forme:

AXIOME

_Il existe un certain état mental et physique durant lequel tout
s'abolit en nous, dans notre pensée, dans notre coeur et dans nos sens:
ambition, devoir, passé, avenir, habitudes, besoins,--à la seule idée
d'un certain être, qui devient pour nous_ le bonheur. _J'appelle cet
état l'Amour_.

Et je prie ce même lecteur de considérer les trois propositions
suivantes comme démontrées par leur énoncé même:

I

_Tout amant qui cherche dans l'amour autre chose que l'amour, depuis
l'intérêt jusqu'à l'estime, n'est pas un amant_.

II

_L'amour complet suppose la possession, comme le courage suppose le
danger. Un amoureux est à un amant ce qu'est un soldat en temps de paix
à un soldat qui fait la guerre. Il ne connaît pas son coeur_.

III

_On n'est l'amant d'une maîtresse que si elle vous aime ou vous a aimé_.

Ceci fait, nous nous trouverons à l'aise pour entrer aussitôt au plein
de notre sujet en traitant le problème suivant, qui s'impose comme une
conséquence immédiate de ces trois principes:

PROBLÈME

_Tout homme peut-il être amant une fois dans sa vie_?

Si l'on raisonne _à priori_, et en s'appuyant sur cette idée que la
femme est par excellence l'être absurde, illogique, impossible à diriger
comme à prévoir, on doit répondre que oui. Et l'observateur superficiel
de triompher. Il énumère les divers cas de bonne fortune survenus à des
manchots, des bossus, des boiteux, des borgnes, des crétins--et des
malpropres! Il y a des proverbes là-dessus: «On trouve toujours
chaussure à son pied,» «Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se
_case_,» et des anecdotes: celle du Chinois échoué à _l'hôtel des
Grands-Hommes_, place du Panthéon. Lorsqu'il lui prenait fantaisie d'une
bonne fortune, ce subtil fils du ciel montait en omnibus. Il n'avait
même pas besoin de demander une correspondance. Il n'est jamais arrivé
au bout de la ligne sans avoir été cueilli par quelque curieuse. Mais,
avec un peu de réflexion, il est trop facile de reconnaître que ces cas
variés prouvent seulement cette vérité banale:

IV

_Les hommes ne sont jamais bons juges des qualités par lesquelles un
autre homme plaît ou déplaît aux femmes_.

Le succès du manchot, du bossu, du boiteux, du borgne, de l'imbécile,
du malpropre et du Chinois démontre que ni la droiture de la taille,
ni l'équilibre des bras, des jambes et des yeux, ni le brillant du
jugement, ni l'habitude du _tub_ quotidien, ni le blanc du visage, ne
représentent cette qualité nécessaire qui fait la séduction,--qualité
dont j'entendis un jour une vieille dame donner une formule simple, mais
frappante. Nous nous trouvions dans un salon où je m'occupais beaucoup
d'elle. Je faisais la cour à sa nièce, et, en galanterie, c'est comme
au billard, il faut quelquefois viser la blanche pour toucher la rouge.

--«Quel est donc ce monsieur qui entre?» me demanda-t-elle en me
montrant un visiteur qui venait de passer la porte. Je le lui nommai.
Elle le dévisagea avec son lorgnon, que maniaient d'une façon si
impertinente ses mains à mitaines, sèches et maigres, et elle me dit
d'un air de satisfaction:

--«Ce doit être un bon amant.»

J'avais quelques années de moins alors, et je me souviens que je
regardai la vieille dame avec stupeur et dégoût. J'avais interprété
son mot dans un sens tout physique, et cela m'étonna. Car l'homme en
question, robuste pourtant et bien planté, avec ses cheveux blonds et
son teint un peu pâle, ne donnait pas l'impression d'un de ces fougueux
payeurs d'arrérages qui font rêver certaines grosses femmes mariées à
des gringalets. Je compris plus tard que cette phrase de ma tante du
côté gauche signifiait autre chose, quand je vis en effet ce personnage,
épris d'une femme infiniment séduisante, dépenser pour la conquérir des
trésors d'énergie et de délicatesse, l'envelopper, l'emprisonner de sa
cour, et l'emporter auprès d'elle sur des rivaux qu'il n'égalait ni en
beauté, ni en fortune, ni en esprit, ni en audace. C'était un _amant
supérieur_. Nous verrons plus tard ce qu'il convient d'entendre par ce
mot. Pour en revenir au problème posé, j'ai repassé tous mes souvenirs,
remué des centaines de notes prises autrefois, et ma conclusion est que
les hommes, par rapport à cette qualité d'amants, se divisent en trois
grandes classes: ceux qui ne seront jamais amants, ou les Exclus;--ceux
qui le sont à une certaine époque de leur vie sous l'influence de
certaines circonstances, et jamais avant, jamais depuis, ou les
Temporaires;--ceux qui le sont, l'ont été, le seront toujours. Les
derniers seuls méritent d'être appelés les Amants.

       *       *       *       *       *

La monographie de l'Exclu mériterait seule un gros volume. Je me
contenterai d'indiquer quelques-unes des raisons en vertu desquelles un
homme traverse la vie sans arriver à cet incendie partagé du coeur qui
s'appelle l'Amour. On peut être exclu pour toujours du nombre des
amants:


1° _Par timidité_.--J'entends par là non point ce joli défaut dont les
femmes raffolent et qui consiste à se demander, le coeur battant, devant
une blanche main qui évente un blanc visage, comme Thomas Diafoirus:
«Baiserai-je, papa?» Non, mais cette timidité presque sauvage qui n'est
plus un ridicule, tant la douleur en est aiguë et paralysante. Rousseau
paraît avoir été timide de cette timidité-là, comme d'ailleurs la
plupart de ses confrères dans le triste péché de solitude qu'il a
confessé,--ce Rousseau dont ses ennemis ont prétendu, non sans
vraisemblance, qu'il s'était vanté d'avoir mis ses enfants à l'hôpital
pour faire croire qu'il était capable d'en avoir. Ce timide obscur et
farouche est souvent un homme qui adore les femmes, que son invincible
accablement en leur présence précipite en de dégradantes débauches, et
qui devient l'esclave de quelque bas et facile concubinage. La plupart
des _ancillaires_ (d'_ancilla_, servante), ceux dont la bourgeoise dit
avec un envieux mépris qu'ils aiment les poches grasses, sont des exclus
par timidité: ainsi le passionné et malheureux Sainte-Beuve, dont on n'a
pas assez admiré le mot si profond, si révélateur, comme on lui
demandait ce qu'il voudrait être: «Lieutenant de hussards!...»
répondit-il.


2° _Par schlémylade_.--C'est un mot d'origine juive, je crois, et qui
mériterait droit de cité dans la langue. Les Juifs, esprits éminemment
positifs et d'une analyse tout utilitaire, ont observé qu'il existe de
par le monde une espèce d'hommes auxquels il suffit de remuer le petit
doigt pour qu'ils fassent manquer l'affaire la mieux ajustée, la plus
voisine de la réussite. Ils ont appelé ces hommes-là des Schlémyls. Le
Schlémyl n'est pas exactement le «pas de chance»; il peut être né si
riche, par exemple, que ses pires maladresses ne lui nuisent en rien.
Ce n'est pas non plus le «gaffeur». Il y a des «gaffeurs» à qui leur
«gaffe» sert de moyen de succès. Un exemple fera mieux comprendre la
souplesse de ce terme, qui va d'un bout à l'autre des gaucheries et des
défaites de la vie. Celui de mes camarades de collège auquel je dois
cette révélation sur l'argot sémitique était atteint d'un rhumatisme
articulaire, qui gagna le coeur et l'emporta. Son père, après de longues
années de patient travail, avait réalisé une assez belle fortune et
acheté du coup un hôtel, une terre avec un château et un titre. «Hein!
papa,» disait Samuel à ce vieil homme dont il était le fils unique, «si
je meurs, quelle Schlémylade!...» Qui n'a connu le Schlémyl en amour?
Qui ne l'a été une heure? Qui n'a rencontré, à dix ans de distance, une
femme passionnément désirée autrefois, et qui vous dit avec un malicieux
sourire: Ah! tel jour, vous vous rappelez? Si vous aviez osé!...» Il y a
des gens pour qui la Schlémylade galante est l'habitude, voilà tout:
ceux qui choisissent, pour essayer de faire une déclaration à une femme,
un jour où elle agonise de migraine;--ceux qui tentent de lui ravir un
baiser quand le matin même elle est allée chez le dentiste et qu'elle a
encore dans sa jolie bouche l'affreux arôme de l'acide phénique ou de la
créosote;--ceux qui, à la campagne et pour se ménager une déclaration,
l'entraînent dans des chemins caillouteux et détournés, l'après-midi où
elle a aux pieds des bottines neuves qui lui écorchent la peau.... Ce
sont des mille riens que le Schlémyl ne sait pas deviner, sur lesquels
il marche comme il marcherait sur un cor, avec un sourire inconscient
qui achève de rendre furieuse la femme la mieux disposée. Et le
personnage reste bouche bée devant un accueil glacé, là où il avait
d'abord rencontré le plus engageant des sourires.


3° _Par donquichottisme_.--Ici le cas est plus compliqué. Il se
rencontre de par le monde une légion d'hommes toujours très délicats,
souvent très intelligents, qui n'ont qu'une infirmité d'esprit, mais
inguérissable, celle de prendre au sérieux les mystifications variées
des fausses pudeurs. Jamais ces mousquetaires du Royal-gogo n'admettront
qu'une femme qu'ils voient à cinq heures leur offrir du thé avec un
profil de madone, de grands yeux candides et des frissons de sensitive
lorsque l'on dit un mot léger, ait pu dans la journée monter en fiacre,
entrer dans un grand magasin, sortir par une autre porte, prendre un
autre fiacre, débarquer dans un appartement meublé et là....--«Mme une
telle, un amant!» dit le donquichottiste, «vous ne l'avez donc pas
regardée?» Comme vous êtes, par exemple, l'ami intime de l'amant de
cette dame, qui vous a dit avec sa délicatesse de fat, à propos d'elle:
«Ah! mon cher, il n'y a que les femmes du monde pour....» vous regardez,
vous, le donquichottiste avec une certaine curiosité, et vous
reconnaissez l'homme que les femmes estiment, par qui elles se font
accompagner en voiture, auprès de qui elles pleurent sans donner d'autre
raison qu'un: «C'est nerveux, mon ami, laissez-moi un peu, ça
passera,»--avec qui elles sont en correspondance suivie, qui fait leurs
menues commissions, dont elles disent avec sentiment: «En voilà un qui
sait ce que c'est qu'une femme....» Mais elles ont, en attendant, un
billet dans leur corsage qui leur fixe le prochain rendez-vous avec le
don Juan, lequel n'est bien souvent qu'un don Jeannot. Seulement Juan ou
Jeannot, celui-là sait que les robes des femmes galantes sont leur seul
spiritualisme, vérité que le donquichottiste ignorera jusqu'à
soixante-dix ans et qu'il ignore à vingt. Car il en est de tout âge, et
le platonisme dans lequel les relèguent les femmes auxquelles ils ont
consacré des années de ce culte ne sert qu'à prouver cet étrange mais
indiscutable paradoxe: ces poétiques personnes ne méprisent rien tant au
monde que le respect qu'on leur porte.


4° _Par beauté_.--Nous en avons tous connu, de ces trop jolis garçons,
astiqués, cirés, lustrés, qui se regardent dans toutes les glaces, se
sourient sans cesse en pensée, prennent des attitudes comme ils
respirent, sans le vouloir, contemplent inconsciemment leurs ongles, les
pointes de leurs bottines, la coupe de leurs pantalons. Nos ancêtres,
qui avaient le verbe libre et autant d'observation que de franchise, les
appelaient «des miroirs à _donzelles_».--C'est un mot plus cru qui tinte
dans le texte.--Quand vous voyez un de ces jolis garçons-là, vous pouvez
parier neuf fois sur dix, à coup sûr, que s'il est «l'amant
d'Amanda»,--comme disait la stupide chanson, jadis si chère au spirituel
Paris,--c'est à prix d'or, et qu'il traversera la vie sans jamais être
aimé pour lui-même. Si un homme de cette sorte de beauté se marie, soyez
certain que sa femme le trompera avec n'importe qui, fût-ce le Chinois
dont j'ai raconté l'histoire. Comment et pourquoi une certaine beauté
trop jolie et inexpressive de l'homme fait-elle horreur à la femme? En
joignant le scalpel au microscope, je ne peux arriver à découvrir la
fibre d'antipathie qui explique ce phénomène. Peut-être y a-t-il pour
elle quelque chose de répugnant à rencontrer dans notre sexe le défaut
le plus spécial au sien, cette sottise de la poupée en train de tourner
à la devanture du coiffeur qui vient de la friser et de la pomponner.
On objectera qu'elle aime le fat, mais le fat est fort différent du
Narcisse. Il est enivré des succès qu'il a eus ou qu'il aura, au lieu
que le Narcisse n'est enivré que de lui-même. Peut-être aussi le
Narcisse est-il un triple sot, préoccupé de sa propre figure avec tant
d'intensité qu'il néglige d'observer l'effet qu'il produit, ce qui le
conduit à tomber de Schlémylade en Schlémylade? Quoi qu'il en soit, le
pommadin est le plus exclu d'entre les exclus, et le plus ironiquement
de tous, attendu que chacun dirait volontiers de lui ce que Figaro dit
de Chérubin: «Si jamais celui-là manque de femmes!...»


5° _Par laideur_.--Ce triste motif a-t-il besoin de commentaires? Voici
quelque quarante ans, un écrivain de beaucoup de talent, G--- F---,
était l'amant d'une très jolie femme,--une des chaussettes bleues les
plus bleues et les plus ... chaussettes de l'époque. Un académicien, âgé
mais passionné, faisait, prétend-on, la cour à cette dame. F--- aurait
demandé à sa maîtresse d'assister à une des déclarations de l'Immortel
en train d'essayer de transformer son fauteuil en canapé. La gueuse, qui
n'avait guère de scrupules, cache un soir F---- et un poète de ses amis
derrière les rideaux,--comme au théâtre. L'Immortel arrive. Le flirt
commence,--un mélancolique flirt avec promesses d'articles dans les
journaux officiels.--Enfin, à bout d'éloquence, le galantin se jette à
genoux avec des sanglots: «Mais je suis si laid que j'aurais beau le
raconter, on ne me croirait pas....» Sur quoi F----, avec sa voix de
brigadier de dragons, aurait crié: «Allons-nous-en, ami, ce vieux est
trop répugnant....» Et les deux jeunes gens de passer avec des attitudes
de commandeurs indignés devant le pauvre Lovelace d'Institut, épouvanté
de la perfidie féminine. Si l'anecdote était authentique,--il suffit,
hélas! d'avoir subi la grande publicité pour savoir ce qu'elles
valent,--elle prouverait à quel degré la nature, si prodigue pour lui
d'autres dons avait refusé à F---- le sens psychologique. Le mot du
vieillard était admirable. C'était l'homme avouant, sous l'influence de
la passion, et cherchant à utiliser la conscience de sa laideur, le
supplice secret de toute sa vie. Il y a en effet une laideur qui tue
l'amour, et ceux qui en sont atteints s'en savent atteints dès leur
première adolescence C'est la laideur malheureuse et malsaine,
maladroite et chétive, pauvre et vieillie avant l'âge. Soyez bossu, mais
ayez de jolies dents, on vous aimera peut être de votre infirmité. Soyez
borgne, mais ayez un charmant profil. Soyez boiteux, avec un joli
regard. Soyez hirsute et sale, avec une encolure d'hercule. Soyez un
monstre même. Il y a des chercheuses qui vous désireront. Mais si votre
glace à barbe vous révèle chaque matin sur votre visage et toute votre
personne la _laideur commune_, n'attendez pas l'expérience pour suivre
le conseil que la courtisane vénitienne donnait à Jean-Jacques: _«Lascia
le donne e studia la matematica.»_


6° _Par profession_.--J'ai connu dans un hôpital de femmes un médecin
qui avait le génie de la statistique. Il s'appliquait, entre autres
curiosités, à dresser la liste des déflorateurs. Pas une malheureuse ne
lui passait par les mains qu'il ne lui posât cette question: «Quel a été
votre premier amant?» Il était devenu, de radical, réactionnaire
outrageux, parce que cette enquête lui avait révélé que les déflorateurs
appartiennent tous à la classe ouvrière. La profession qui en fournit le
plus est, chose étrange, celle des maçons, environ cinquante pour cent.
Puis viennent les domestiques et les autres corps de métier. Il y a de
la logique dans ces chiffres. Le maçon, c'est celui qui passe, que l'on
ne reverra plus. Le domestique, c'est celui qui est le voisin de la
pauvre fille dans ce dortoir de mansardes qui règne en haut des maisons
et où les maîtres chrétiens d'autrefois, ceux qui avaient, avec le souci
de leur salut, celui du salut de leurs serviteurs,--quelle noble et sage
vision du patronat!--n'auraient jamais laissé dormir une enfant de vingt
ans. Le bourgeois, lui, ignore ce que c'est que la virginité d'une fille
du peuple. Un des internes de ce docteur avait essayé autrefois, sur des
données malheureusement très incomplètes et un peu pour mystifier son
maître, de dresser un bilan des professions par rapport à l'amour. Les
résultats qu'il avait obtenus, pour approximatifs qu'ils puissent être,
contiennent une certaine philosophie sociale,--et cela vaut que l'on en
consigne ici quelques-uns:

                                                  Amants.
Magistrats (juges, procureurs, notaires, etc.)5 sur    100
Médecins                                     10 sur    100
Universitaires { Maîtres d'étude             45 sur    100
               { Professeurs                  5 sur    100
Officiers { Jusqu'à capitaine                95 sur    100
          { Au delà de capitaine              5 sur    100
Peintres                                     80 sur    100
Sculpteurs                                   50 sur    100
Musiciens                                    25 sur    100
Architectes                                  50 sur    100
Acteurs { tragiques                          20 sur    100
        { ténors                             60 sur    100
        { comiques                           99 sur    100
Commerçants { Commis                         95 sur    100
            { Chefs de rayon                 25 sur    100
            { Patrons                         5 sur    100
Hommes de { Journalistes                     50 sur    100
lettres.  { Auteurs dramatiques              20 sur    100
          { Romanciers                       15 sur    100
          { Poètes                           30 sur    100
          { Académiciens                      1 sur    100
Agents de change                              2 sur    100
Banquiers                                     2 sur    100
Chefs d'État (rois, présidents, ministres)    1 sur 10.000
Etc., etc., etc.

Il y aurait à dresser une liste contraire, qui serait celle des hommes
ayant possédé le plus de femmes, et l'on trouverait que les professions
les plus rebelles à l'amour désintéressé sont inversement les plus
propices à l'autre amour. Il est probable que les banquiers et les
médecins sont, par exemple, ceux qui ont eu le plus d'aventures. Mais la
femme du monde qui se donne au richissime Salomon Mosé, parce qu'elle a
une forte note à payer, ou la bourgeoise qui se laisse prendre par son
docteur parce qu'il est audacieux, discret, habile, et qu'elle a besoin
de son aide pour la direction de sa vie conjugale, ne cèdent ni l'un ni
l'autre à un sentiment qui, de loin ou de près, ressemble à l'amour.
J'ajouterai que la liste dressée plus haut, en l'admettant comme à demi
vraie, porterait avec elle son enseignement consolateur. Elle prouve en
effet que l'homme est d'autant plus aimé qu'il est moins haut dans la
société. Vous, magistrat ou professeur, vous avez voulu l'honorabilité,
la sécurité, le droit de censurer, de régenter, juger, condamner, vous
l'avez, mais pas l'amour.--Vous, homme d'affaires, vous avez voulu la
grosse fortune, la magnifique sécurité des dix millions, et le somptueux
décor que comporte un luxe princier. Vous avez tout cela, mais pas
l'amour.--Vous, ambitieux, vous avez voulu le pouvoir, vous l'avez, mais
pas l'amour.--Vous écrivain, vous avez voulu la renommée, le chiffre:
_quatre-vingtième mille_, sur votre dernier roman, les mots: _deux
centième représentation_, sur les affiches, au-dessous du titre de votre
pièce. Mais vous vous apercevez que votre maîtresse, en entrant dans
votre lit, vient coucher avec votre réputation ou votre influence,
tandis que le petit reporter anonyme qui se fait deux cents pauvres
francs au _Conservateur_ est aimé pour lui-même, ainsi que le peintre,
l'officier, le jeune employé de nouveautés, tous gens qui n'ont pas la
poche garnie, dont l'avenir est problématique; mais ils sont jeunes,
insouciants, et pour eux l'amour est la grande affaire, comme pour
l'académicien unique qui se rencontre toujours parmi les
Quarante.--Cherchez celui d'aujourd'hui.--Il y a soixante-dix ans, cet
académicien était tout bonnement le premier écrivain du siècle, ce
mystérieux et passionné Chateaubriand, qui désertait l'Abbaye-au-Bois,
sa femme, Mme Récamier, les _Mémoires d'outre-tombe_ et les commissions,
pour aller dans un petit restaurant, près du jardin des Plantes, se
faire chanter du Béranger par une personne aimable, qui raconta ces
déjeuners plus tard, en ajoutant: «Le reste du jour, le culte de deux
vieilles femmes m'était une garantie de sa fidélité!»--Laissons de côté
l'acteur comique, le triomphateur de la liste. C'est du magnétisme, un
inexplicable pouvoir de sorcellerie, un envoûtement J'entends encore une
jeune Anglaise, blanche comme un lis, dont elle avait la taille, une
bouche idéalement triste, des yeux de songe, me dire à la première
représentation du _Luthier de Crémone_, après avoir applaudi Coquelin à
en déchirer ses gants:

--«Si vous saviez comme je souffre, quand il joue un personnage où on
rit de lui....»


7° _Par scrupule_.--Si bizarre que puisse paraître ce phénomène aux yeux
d'un enfant du siècle, l'homme qui reste chaste pour obéir à l'Eglise se
rencontre de nos jours,--et très fréquemment en province. C'est
d'ordinaire, comme tous les solides croyants, un garçon de nature forte,
que le tempérament tourmente, et qui, vers la vingt-cinquième année, est
devenu chauve et très rouge. Il est à la fois usé et congestionné par la
tentation. On le marie. Et si par hasard sa femme devient malade ou
meurt, la congestion revient à la face du pauvre mari, qui reste
pourtant fidèle à cette épouse, qu'elle soit simplement alitée ou morte.
Il entre dans la politique et devient un merveilleux agent électoral. Au
temps jadis il eût été un héros des Croisades ou des guerres
religieuses, un chevalier de Malte comme celui que le Giorgione a peint
aux _Uffizi_, tournant son chapelet noir entre ses doigts, si
mélancolique de foi profonde et de passions vaincues. Nos sensations
comprimées nourrissent notre sentiment. La chair, une fois domptée,
ajoute à notre âme. Mais combien savent cette grande loi de la vie
morale, aujourd'hui?


8° _Par froideur_....


9° _Par mauvais goût_....

Mais le détail de ces catégories d'exclus serait infini. Si vous voulez
examiner maintenant, parmi les individus de votre entourage, ceux qui
doivent être rangés dans l'une ou l'autre des neuf classes que nous nous
sommes contenté d'indiquer, vous apercevrez cette triste mais
indiscutable vérité, que le nombre des civilisés mis en dehors de
l'amour tel que je l'ai défini est incalculable. Vous vous expliquerez,
par la même occasion, quelques phénomènes sociaux inintelligibles sans
cette analyse: par exemple, l'extraordinaire sottise avec laquelle la
plupart des hommes jugent les femmes, leur basse jalousie contre ceux
qu'elles ont l'air de distinguer, l'importance ridicule qu'ils attachent
au moindre semblant d'aventure, la férocité de leur mépris, ou plutôt de
leur rancune, contre les amoureuses, la joie profonde qu'ils éprouvent à
se mêler des intrigues galantes pour les brouiller, la félicité avec
laquelle ils voient vieillir une jolie femme et leur allégresse à dire:
«Ça y est; elle a reçu le coup de lapin...;» la bassesse de leurs
plaisirs, qui attesterait seule par sa voracité grossière le peu de
souvenirs délicats qu'ils ont au coeur; l'excès d'indignation qu'ils
déploient contre l'amant coupable de s'être fait aider par une
maîtresse,--ce qui, étant donnée l'opinion commune sur les beaux
mariages, constitue une des plus joyeuses hypocrisies de notre honnête
société;--bref, une quantité de menus faits qui découlent tous de cette
loi plus générale:

V

_L'homme qui n'a jamais été ou qui n'est plus aimé vit à l'état de
colère permanente contre tous les amants_.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION III

LE VRAI ET LE FAUX HOMME A FEMMES


Entre cette tumultueuse armée des Exclus et le groupe étroit des vrais
Amants, se range la légion de ceux que j'ai appelés les Temporaires,
mais que l'on nommerait avec plus de justesse et de simplicité à la
fois: les faux hommes à femmes. Vous en rencontrerez en grand nombre
parmi les attachés et les secrétaires d'ambassade, les auditeurs au
Conseil d'Etat, les jeunes gens frais échappés de l'Ecole de droit et
qui viennent d'entrer au Cercle. Ils abondent encore, pour descendre
de quelques degrés l'échelle des élégances, parmi les employés de
nouveautés et les étudiants. Le faux homme à femmes compte d'ordinaire
moins de trente-cinq ans, plutôt vingt-huit ou trente. Il est
nécessairement joli garçon et très correct dans sa tenue Tout dans sa
personne exhale cette je ne sais quelle demi-grâce indéfinissable qui se
traduit par le mot vaguement banal de «gentil». Les femmes disent aussi
de lui qu'il est «distingué». Plusieurs années durant, ses rapports avec
elles ont été de ceux que résumait devant moi un bourgeois qui se
croyait délicat. Il professait: «J'ai dit à mon fils: Amuse-toi, mon
garçon, c'est de ton âge; mais ménage ta santé, et mets toujours dans
tes plaisirs une pointe de sentiment: _ça te fera des souvenirs!_.... Le
faux homme à femmes a donc eu de gentilles maîtresses,--il est à base
de gentillesse comme un savon est à base de tel ou tel parfum, et les
moindres détails de sa vie en sont imprégnés.--Il les payait gentiment,
d'après sa position, et elles lui servaient un gentil semblant d'amour,
quitte à le tromper à chaque tournant de porte, pour cette raison
profonde que donnait carrément Christine Anroux, la pire amie de
Colette,--avant Aline,--lorsque je lui reprochais de trahir Elie
Laurence, le plus délicieux de nos jeunes diplomates, pour des cabotins
infâmes et des rouleurs abjects, de ceux que les filles désignent du
terme expressif de _paillassons_:

--«Que veux-tu?» disait Christine, «Elie est très gentil, mais il me
faut du vice, à moi, et il n'en a pas pour deux sous!...»

N'importe, malgré cette regrettable absence de vice,--ou peut-être à
cause d'elle,--le jeune homme «bien gentil» fait rêver un jour quelque
femme du monde romanesque ou bien une bourgeoise sensationniste,--ou
bien encore une camarade de rayon, s'il est employé; une grisette, s'il
est étudiant, la dernière grisette.--Il y a toujours cinq ou six filles
par an pour jouer ce personnage dans le quartier Latin.--Voilà notre
jeune homme de peu de vice promu à la dignité d'amant, sans qu'il s'en
doute plus qu'il ne se doutait autrefois du caractère peu amoureux de
ses amours. Si cette bonne fortune inattendue a pour théâtre le monde
et pour héros le diplomate ou l'auditeur, les étapes en seront réglées
comme les mesures d'un quadrille, depuis le premier rendez-vous jusqu'à
la rupture. Il y a une autre étiquette pour ces histoires-là dans les
régions plus simples de l'étudiant et de l'employé. Là, il est de règle
de se faire des scènes, de s'allonger des soufflets, de s'écrire des
lettres d'outrage. Puis, toutes ces tempêtes dans un bock--la brasserie
sert de cadre habituel à ces amours--se terminent _alla buona_, comme
disent les sages Italiens. Ce qu'il y a d'ailleurs de commun entre le
diplomate et l'employé, l'étudiant et l'auditeur, c'est que ni les uns
ni les autres n'ont rien compris à leur propre aventure. C'est là le
trait essentiel du faux homme à femmes. Il est aimé. Pourquoi? Il ne le
sait pas. Il cesse d'être aimé. Pourquoi? Il ne le sait pas davantage.
Il assiste à sa chance. Il ne la gouverne pas. Il en résulte que, s'il
tombe sur une créature dangereuse, tout lui arrive, comme à un mauvais
écuyer auquel on ferait cadeau d'un cheval de sang difficile et un peu
en l'air. Le faux homme à femmes est député; il a besoin de
considération. Un affreux scandale éclate sur lui qu'il n'a pas prévu,
qu'il se trouve incapable d'empêcher. Il porte un des grands noms de
France, avec de belles rentes, une existence bien simple, bien aisée. Il
s'arrange pour recevoir de sa maîtresse un coup de couteau ou une potée
de vitriol. Un procès a lieu, des brochures sont écrites pour ou contre
le droit des femmes à la vengeance. Comme il a de l'honneur et de la
délicatesse, le faux homme à femmes ne charge pas son ancienne amie:
elle est acquittée, et lui, blessé, compromis, avec une vie bouleversée
pour des années, et tout ce désastre parce qu'il n'a ni compris la
créature devant laquelle il se trouvait, ni inspiré à cette créature des
sentiments profonds, de ces sentiments que, même délaissée, une
maîtresse garde au coeur et qui la rendent bonne pour toujours à celui
qui sut la remuer ainsi. Vous rappelez-vous l'affaire Fenayrou? Il y
avait là un excellent exemplaire du faux homme à femmes, ce malheureux
pharmacien Aubert. Il avait été, durant des mois, l'amant de Mme
Fenayrou. Le mari apprend que sa femme l'a trompé. La jalousie agit sur
lui à l'état d'image impure. Elle l'exalte. Il revient à cette femme, il
s'en empare avec une simplicité brutale de mâle primitif qui la dompte
aussitôt. Il lui ordonne de fixer un rendez-vous à l'ancien amant, pour
l'assassiner. Aubert accepte, sans défiance aucune, tant il connaissait
peu cette maîtresse dont il avait pourtant reçu de l'argent.--Fiez-vous
donc aux apparences!--On l'assomme et on le noie, ligoté dans du plomb,
comme vous savez. Il avait si peu gravé son image dans le souvenir de la
dame qu'à l'audience elle n'a pas trouvé une larme, pas un mot de regret
pour sa victime. Et les exclus de s'écrier en choeur: «Voilà ce que
c'est que d'être l'amant d'une femme mariée!» Sans ajouter: «Quand on
n'est pas fait pour être un amant.»

       *       *       *       *       *

Les choses se passent d'ordinaire avec plus de bonhomie. La vie
ressemble à un volume de Labiche interfolié avec du Shakespeare. Fort
heureusement, il y a cent pages de vaudeville pour une de drame. Et tout
finit par des chansons, comme dans _la Folle Journée_,--ce qui veut dire
simplement que le faux homme à femmes se marie le plus souvent vers sa
trente-sixième année, quand l'âge des bonnes fortunes commence à passer,
persuadé qu'il connaît les femmes, qu'il connaît la vie et que le sort
d'un George Dandin n'est pas fait pour lui. Le diplomate est devenu
premier secrétaire, l'auditeur, maître des requêtes. Ils épousent dans
leur monde une jeune fille élégante et fine, car ils gardent dans leur
mémoire un joli frémissement de dessous parfumés, et ils ont déjà trop
goûté à la femme de plaisir pour ne pas caresser en imagination le rêve
d'un mariage qui unisse le charme de la galanterie aux sécurités de la
vertu, un pot-au-feu cantharidé! L'étudiant, lui, revenu dans sa ville
natale, épouse n'importe qui, pour la dot, et l'employé de nouveautés
fait de même. C'est alors, dans cette épreuve de mariage, qu'apparaît
leur inexpérience foncière. Le souvenir de leur passé ne leur sert qu'à
être un peu plus maladroits, un peu plus gauches que s'ils avaient
gardé, avec leur fleur d'innocence, ce fonds de naïveté pure qui est
une force puisqu'elle suppose une réserve sérieuse de forces! S'ils ont
épousé une niaise, au lieu de la former, ils se laissent déformer par
elle, et vous qui avez connu un célibataire pratiquant, fringant,
froufroutant, aimé de celle-ci, aimé de celle-là, vous vous retrouvez en
face d'un Prudhomme solennel qui vous dit: «Tu verras, quand tu seras
marié!» avec une componction béate. Si c'est une femme de tête et
honnête sur qui le Temporaire est tombé, elle le gouverne, et tout est
pour le mieux. Mais si la destinée veut qu'il rencontre une personne qui
ait dans son être le plus petit grain de bovarysme, avec quel soin
jaloux il cultive ce grain et le fait lever! Comme il se sert des idées
fausses acquises dans ses bonnes fortunes d'autrefois pour être avec
certitude et célérité ... ce que vous savez!--J'ai suivi de près
quelques-uns de ces ménages où le mari, ancien viveur de l'espèce des
faux hommes à femmes, se donnait une peine du diable afin de ne pas
manquer le Minotaure, et voici les conseils que je crois pouvoir
soumettre au lecteur désireux d'étudier sur lui-même les sensations de
Sganarelle,--comme nous le disait, pour excuser son mariage, après des
serments sans fin de ne jamais se marier, un jeune romancier de l'école
du document:--«Si ma femme me trompe, j'en profiterai pour peindre un
mari trompé d'après nature....» C'est beau, la conscience littéraire!

       *       *       *       *       *

_Recette-pour_ l'_être_.

La première condition pour _l_'être est de vous marier avec la ferme
volonté de ne pas _l_'être,--parce que vous _en_ avez fait. Vous
commencerez, à peine fiancé, par bien vous rappeler vos succès de jeune
homme et par en tirer quelques enseignements pratiques, que vous
appliquerez, dès les premiers jours, à votre jeune femme. Vous vous
empresserez de lui apprendre _tout_,--afin qu'elle n'ait plus de
curiosités. Vous la mènerez, suivant votre fortune, dans les petits
théâtres ou au café chantant, dans les cabinets particuliers de
restaurant, au bal de l'Opéra, ou dans les guinguettes de banlieue et
aux Folies-Bergère. L'essentiel est que vous vous trouviez avec elle
dans des endroits où vous êtes venu, comme garçon, et que vous le lui
laissiez entendre très clairement. Vous profiterez de l'occasion, et
vous lui raconterez quelques-unes de vos amours, arrangées pour la
circonstance. Vous aurez soin par exemple d'indiquer que plusieurs de
ces mystérieuses maîtresses étaient mariées. Il importe que votre jeune
femme perde peu à peu ce préjugé de son éducation bourgeoise que prendre
un amant est une chose rare, presque monstrueuse. Vous ne négligerez
donc pas, ce qui fera d'ailleurs valoir votre connaissance de la vie, de
lui dénoncer les intrigues galantes qui s'agitent autour de vous dans
votre société, et qu'elle pourrait ne pas voir. Partant du principe que
la mère et les amies d'enfance d'une femme sont ses alliées naturelles
contre le mari, vous la séparerez le plus vite possible de son sage
milieu de jeune fille. Vous ne négligerez pas de la détacher de
l'Eglise, en vertu de cet axiome qu'un mari doit être le confesseur de
sa femme, et d'ailleurs parce que vous êtes un esprit fort «qui ne donne
pas dans ces godants-là». Vous vous séparerez vous-même de vos amis et
de vos camarades de jeunesse, surtout des plus intimes. Ils n'auraient
qu'à garder assez d'honneur pour respecter votre passé commun dans celle
qui porte votre nom. Vous choisirez vos nouvelles relations parmi des
ménages analogues au vôtre,--de très jeunes mariés que vous connaissez à
peine, avec leurs très jeunes femmes que vous ne connaissez pas du tout.
Vous serez bien sûr ainsi d'activer la anamorphose complète de la jeune
fille que vous avez épousée. Vous ne manquerez pas de vous montrer
goulûment amoureux d'elle pendant les premières années, ni de suivre,
une fois obtenus le garçon et la fille réglementaires, les honnêtes
préceptes de Malthus, ce qui vous amènera, vers quarante-quatre ou
quarante-cinq ans, à un état de fatigue nerveuse très propice à la
pleine réussite de votre oeuvre. A votre première attaque de gastrite ou
de rhumatisme, d'entérite ou d'anémie, vous vous laisserez simplement
aller à votre instinct naturel et à cette préoccupation anxieuse de la
santé qui décèle les égoïstes lâches. Si vous n'oubliez pas de choisir
cette période pour transformer définitivement votre femme en lui
montrant une humeur de dogue, un despotisme inégal et irraisonné, une
jalousie insultante;--si vous avez soin aussi de resserrer les liens qui
vous unissent aux jeunes ménages maintenant un peu mûrs, comme le vôtre,
dont j'ai parlé;--si vous vous hâtez d'envoyer votre fils interne au
collège, dès ses huit ans, «pour lui tremper le caractère;»--enfin si
vous ne dédaignez pas quelques petits procédés accessoires, tels que de
chicaner votre femme sur ses dépenses de toilette intime, maintenant que
vous n'en profitez guère, d'ouvrir ses lettres, de l'interroger
amèrement sur l'emploi de sa journée,--vous avez pour vous, comme on
dit, quinte et quatorze en main au noble jeu du Ménélas. Et quand vous
apprendrez que votre femme vous trompe depuis des années avec le mari de
sa meilleure amie,--celle du premier ménage,--ou avec un des cousins de
cette meilleure amie, ou avec un célibataire que vous avez vu trois
fois, ou avec un autre que vous n'avez jamais vu, vous pourrez vous
rendre cette justice que l'amant de votre femme vous doit son succès, et
que vous triomphez dans sa personne, grâce à l'expérience acquise durant
vos bonnes fortunes de garçon. Vous seul avez planté, greffé, cultivé,
enrubanné le noble et fier appendice, comme eussent dit gaiement nos
pères, dont s'orne votre front, et à l'ombre duquel vous pouvez reposer
comme le héros du poème:

    Il dormait quelquefois à l'ombre de sa lance,
    Mais peu....

Je vous souhaite, moi, de dormir beaucoup à l'ombre de votre ramure,
vous l'avez bien gagné après un si dur labeur.

       *       *       *       *       *

Nous voici enfin face à face avec Lui, le vrai, l'unique, ce personnage
incarné par la légende dans le type fascinant de don Juan,--_l'Amant_,
pour l'appeler de son vrai et simple nom. Il y a deux sortes de traits à
marquer dans cette figure:--ceux qui sont les siens aujourd'hui, comme
ils l'étaient hier, comme ils le seront demain;--ceux qui datent, qui le
constituent _moderne_ et qui mériteront une méditation à part. Parmi les
premiers de ces traits, il en est un très particulier,--mais on ne
saurait trop y insister pour prouver combien l'amour est une force de la
nature, incompréhensible et ingouvernable.--Le véritable homme à femmes
est toujours aimé. Il l'est à quinze ans, et il s'appelle Chérubin. Il
l'est à vingt, à trente, à quarante, et vous pouvez, suivant le cas, lui
donner le nom de tous les jeunes premiers de tous les romans et de
toutes les pièces. Il l'est sur le bord de la vieillesse, comme le baron
Hulot. L'on en peut citer, entre autres exemples historiques, le premier
Lauzun et Richelieu, ces deux héros de séduction de l'ancien régime. Ils
furent bien réels, ceux-là, bien vivants, ils ne comptent point parmi
les fantaisies des écrivains. Ce ne sont que deux types illustres de
cette race Juanesque qui continue de se reproduire indéfiniment. Je me
souviens d'avoir rencontré en Italie le prince Nicolas Wérékiew, un
grand seigneur russe âgé d'au moins soixante ans qui aurait pu rivaliser
avec ces deux célèbres vieillards. Il était blanc comme neige, avec de
vagues reflets blonds qui doraient encore sa moustache, et il ne
cherchait à dissimuler son âge par aucun artifice de toilette. Il faut
ajouter qu'il n'avait pas perdu un pouce de sa taille de garde-noble,
qu'il était mince et souple comme un jeune homme, que son rire montrait
une rangée de dents très blanches, que ses yeux bleus y voyaient de tout
près et de loin, sans aucune lunette, enfin qu'il donnait, même à son
âge, l'impression d'un superbe animal humain. Sa première histoire
datait de 1843,--elle fit assez de tapage à l'époque pour qu'il dût
partir de Pétersbourg dans les vingt-quatre heures. Il avait été trouvé
trop charmant en trop haut lieu. Je l'ai connu en 188-, à Pise, où
l'avait appelé une mourante, la pauvre lady Florence Wadham, que je vois
toujours, avec son idéal visage de poitrinaire blonde. Elle avait
vingt-cinq ans, se savait condamnée, et elle n'avait pas voulu partir
sans dire adieu au seul homme qu'elle eût jamais aimé. Il n'y avait pas
huit jours que le prince était à Pise, et la marquise Branciforte y
débarquait. C'était la maîtresse actuelle, une des plus belles
Italiennes que j'aie rencontrées, le profil d'une médaille de Syracuse,
avec des yeux noyés, une pâleur ambrée, une chevelure d'un noir mat et
la stature d'une déesse. Folle de jalousie, elle venait se convaincre
que sa rivale était bien mourante, et le prince n'éprouvait pas le
moindre embarras entre ces deux femmes qui n'auraient pas osé se
plaindre devant lui, ni l'une ni l'autre, de peur de lui déplaire. Il ne
semblait pas soupçonner lui-même l'immoralité de sa propre conduite, ni
qu'il était marié, quelque part, en Europe, ni que son fils aîné devait
bien avoir trente ans. Mais c'est là un second trait de l'homme d'amour.
Il ignore tout scrupule quand il s'agit d'aimer et d'être aimé. S'il est
dans une carrière quelconque, il sera toujours prêt à sacrifier ses
devoirs et ses intérêts à un rendez-vous avec la reine du moment. Il
fera comme ce sous-officier qui, l'année dernière, offrait à un ministre
étranger de lui vendre le secret de fabrication d'un nouveau fusil pour
donner des bijoux à sa maîtresse. Il lui arrivera, comme à mon camarade
André Mareuil, de bouleverser une situation acquise et tout son avenir
pour une femme rencontrée il y a cinq minutes. André était chroniqueur
dans un journal du boulevard,--ci quinze cents francs par mois pour deux
articles par semaine. Il tenait le courrier dramatique dans une autre
feuille,--ci huit cents francs. Il y avait seize mois déjà que durait
cette situation, et André, que nous avions vu autrefois si fou, couvert
de dettes, saisi, affolé de désordre, nous semblait définitivement
classé parmi les bons ouvriers de lettres qui acceptent la copie comme
un métier et se font une vie aussi facile que sûre. Le directeur de son
premier journal le prie d'aller, pour un article à sensation, causer
avec une célèbre Impure qui revenait d'Egypte. Elle pouvait donner
quelques détails intéressants sur un personnage politique alors en
vedette. André arrive chez la dame. Il dînait à sept heures avec deux
confrères, puis tous les trois se rendaient à une première des Français.
Quatre heures sonnaient. Notre ami dit à son fiacre de l'attendre. Une
demi-heure de conversation,--une heure et demie pour la chronique,--le
reste pour s'habiller et passer au journal, puis du journal chez lui.
Ses minutes étaient comptées. On l'introduit dans un salon encore garni
de ses housses, les murs presque nus. La maîtresse de la maison paraît.
Ces deux êtres reçoivent à la fois le coup de foudre. André oublie son
fiacre, son dîner, son article, la première représentation. Il envoie
prendre, dans l'hôtel où il occupait un appartement, une valise,
quelques chemises, un costume; et il part, le soir même, pour une
campagne que la dame possédait près de Fontainebleau. Il y resta six
mois sans même avertir ses deux journaux, qui le remplacèrent dans la
semaine, sans écrire à un seul ami, sans régler sa note à son hôtel, où
ses papiers, ses livres et sa garde-robe étaient demeurés en gages,--bref,
sans penser à rien, sinon qu'il n'avait jamais été aimé comme cela. Et
voici le plaisant, la veille au soir, nous avions causé ensemble
longuement; il m'avait raconté son projet d'une installation nouvelle
et définitive. Il avait un peu d'argent d'avance, du crédit chez un
tapissier.

--«Que veux-tu,» me dit-il plus tard quand je lui rappelai ses sages
résolutions, «je voulais me mettre dans mes meubles, je me suis mis dans
les siens....»

       *       *       *       *       *

Ce mot fut jeté avec une grâce qui en sauvait le cynisme, la grâce-fille
des hommes trop aimés. Je n'eus pas le coeur de lui en faire honte. Je
sentais si bien qu'il avait accepté de loger chez sa maîtresse, et d'y
vivre une demi-année, comme il l'eût installée dans un hôtel en
dépensant deux millions pour elle, s'il les avait eus, avec cet oubli de
l'argent, avec cette insouciance absolue du tien et du mien qui fait
absoudre ces bohémiens galants de tant de fautes. Aussi est-ce un grand
malheur pour un de ces amants professionnels de n'être pas né riche. Les
femmes ont vite fait de le corrompre. Elles, non plus, quand il s'agit
d'amour, ne tiennent aucun compte de l'honneur et de la morale. Elles ne
connaissent pas de plus profond, de plus intime plaisir que d'entretenir
celui qu'elles aiment, non point, comme on l'a dit, pour avoir quelqu'un
à mépriser, mais tout au contraire pour l'adorer davantage. On l'a bien
vu, lors de l'affaire Pranzini, aux efforts désespérés que tenta sa
vieille maîtresse pour sauver cette «tête charmante», comme disait
Racine. Si abominable que fût ce scélérat, malgré son crime et son
infamie, il était resté pour elle _l'Amant_. Que dis-je? pour elle? Il
l'était resté pour d'autres femmes, témoignant ainsi par un exemple
aussi saisissant que monstrueux du pouvoir que le mâle d'une certaine
sorte exerce sur le féminin,--pouvoir que la pire ignominie dégrade sans
le détruire! Je parlais tout à l'heure du pharmacien Aubert, cette
victime. Comparez, pour mieux apprécier la différence entre le faux
homme à femmes et le vrai, sa piteuse figure à la physionomie de
l'assassin de la pauvre Marie Regnault. Quelle _maestria_ dans ce
dernier! Quelle certitude! Quel frémissement de curiosité autour de lui!
Quelle fidélité dans le dévouement inspiré! A l'heure présente, je
gagerais que cet ancien courrier de _sleeping-car_ est pleuré dans plus
d'un lit. On le revoit dans des rêves, on bénit les nuits où il est venu
montrer au regard de ses veuves ce corps dont plusieurs journaux--c'est
un respectable privilège que la liberté de la presse!--ont cru devoir
donner la description pour satisfaire leurs lectrices, et qui lui avait
valu ce nom prodigieux de «chéri magnifique ...» de la part d'une de ses
inconnues! Car il a eu des inconnues, l'affreux égorgeur d'enfants,
comme Mérimée, comme Balzac, comme lord Byron....--O ironie de la gloire
qui confond dans les mêmes triomphes le pur génie et l'abjecte crapule!

N'exagérons rien et n'outrageons pas les femmes en prétendant que, pour
les séduire, il suffit d'être un Alphonse doublé d'un Hercule. Pour ce
qui est du dernier point, le contraire serait plus exact. Parmi les
hommes à bonnes fortunes que j'ai bien étudiés physiologiquement, tantôt
avec envie, tantôt avec dégoût, toujours avec curiosité, huit sur dix
étaient plutôt nerveux que musclés, plutôt minces et souples que
robustes et athlétiques. Mais ils avaient tous ce fond de tempérament où
gît la force vitale. Ils mangeaient et digéraient supérieurement. Ils
avaient aussi cette indéfinissable faculté d'adaptation du mouvement qui
est l'adresse. Presque tous possédaient quelque talent tout physique:
bien danser, bien monter à cheval, bien jouer à la paume, bien tirer
des armes. En vertu de cette même agilité corporelle, ils étaient
admirablement habillés, ou ils en avaient l'air, sans d'ailleurs s'en
occuper davantage. L'élégance qui distingue l'Amant professionnel ne
réside en effet ni dans la coupe d'un vêtement ni dans le choix d'une
étoffe. Elle résulte d'une espèce de grâce animale qui ne s'apprend pas
et que les années n'enlèvent guère, témoin le plus fameux des Amants de
ce siècle, le seul peut-être qui ait cumulé une existence d'homme
d'amour, d'homme de pensée et d'homme d'action: Lamartine, adorable
séducteur qui demeura superbe d'allure jusqu'à la fin, et à travers
quelles dégradations! Vous aurez beau être habillé, chemisé, botté par
les meilleurs faiseurs, chapeauté, ganté, cravaté et blanchi à Londres,
manicuré, massé, rasé et peigné par les artistes les plus en renom, les
femmes diront de vous, si vous n'êtes pas né Amant, un simple: «M.
X----, oui, il est très soigné.» Et ce sera tout. Voilà qui prouve la
profondeur d'un mot naïf qui nous amusa tant, le spirituel poète
François C---- et moi, quand nous l'entendîmes. Nous causions avec un
secrétaire de théâtre d'une triste aventure: une comédienne distinguée,
soudain ruinée, à quarante ans passés, pour avoir confié toutes ses
économies à un jeune coulissier dont elle était folle. Il était parti
avec les quatre cent mille francs, laissant là sa maîtresse, qui ne
porta même pas plainte en justice. Nous admirions comment le personnage
avait pu duper de la sorte une femme de cet âge et de cette expérience:

--«Ah!» dit le secrétaire avec conviction, il était doué!...»

       *       *       *       *       *

Parmi ces dons, quelques-uns si dangereux, quelques-uns si séduisants,
il en est un sans lequel tous les autres ne serviraient de rien. C'est
le tact. Mais le tact de l'homme à femmes est quelque chose de très
particulier,--presque un organe, comme les antennes chez les
insectes,--presque un instinct, car l'éducation n'y ajoute guère. Cet
homme, par exemple, du premier coup d'oeil, juge exactement quel degré
de chance il a auprès d'une femme à laquelle il est présenté. Il sait
qu'il y a, de par le monde et la demi-monde, toute une classe à laquelle
il doit plaire et toute une classe à laquelle il ne plaira jamais, quoi
qu'il fasse. Il dira mentalement, ou tout haut, comme faisait le même
André Mareuil quand nous nous promenions ensemble dans Paris: «Celle-ci
est pour moi, celle-là, non....» Et, en pensant ou parlant ainsi, le
véritable Amant se trompe rarement. Il procède par intuition et par
analogie, un vertu de cet axiome:

VI

_Chaque femme n'aime jamais qu'un seul et même homme_.

Seulement ce type d'homme que cette femme porte dans le coin le plus
mystérieux de sa rêverie, où donc en trouver la réalisation vivante et
aimante? Et la femme cherche. Elle croit avoir trouvé et prend un amant.
Cet amant ressemble bien à l'homme qu'elle rêve, par quelques côtés,
--par d'autres, non. Le jour où la femme constate cette dissemblance, le
charme est rompu. Elle cherche ailleurs. Mais son inconstance est une
constance, son infidélité une fidélité. Elle croira voir dans son second
amant l'homme idéal qu'elle a cru voir dans le premier,--exactement le
même. Et cela va du moral au physique, si bien qu'en comparant les
photographies des divers «caprices» d'une fille ou d'une grande
dame,--j'entends les caprices vrais,--on demeure étonné de la fixité de
ces âmes soi-disant mobiles. Elles ne sont qu'enthousiastes tour à tour
et dégoûtées, mais toujours pour les mêmes raisons. Le véritable homme
à femmes, qui sait l'histoire de presque toutes les personnes de son
entourage,--ses maîtresses l'ont renseigné,--sait à un nom près quels
amants la femme qu'il rencontre a eus avant lui, et, si elle n'en a pas
eu, par qui elle se laisse plus volontiers approcher. Cela lui suffit
pour savoir de même ce qu'il peut et doit espérer. Il voit cette femme
deux fois, trois fois, et il devine avec une exactitude mathématique à
quelle phase elle en est de son existence, si elle est heureuse ou
malheureuse, occupée ailleurs et contente, lassée ou libre,--toutes
observations qui nuancent à l'infini la direction, l'intensité, la forme
et la marche de sa cour.

Dans cette cour même, le tact de l'Amant professionnel se manifeste par
des nuances encore, mais qui le différencient radicalement du _frôleur_,
du _toucheur_, du _plongeur_, toutes variétés de l'homme à prétentions
qui n'est jamais aimé. Il ne se permettra pas volontiers, par exemple,
une de ces indiscrétions de manières dont les personnages en question
sont coutumiers: baiser un bras un peu trop au-dessus du coude, tapoter
trop longuement une main qui s'abandonne, prendre un pied qui s'avance
sur un tabouret dans son soulier brodé et son bas de soie à jour,
guigner d'un oeil allumé une poitrine charmante et pencher la tête pour
en mieux saisir les contours. Qui de nous n'a vu de soi-disant hommes à
succès se livrer à ces vagues et puériles délices, témoignant ainsi
qu'ils n'avaient jamais eu une vraie maîtresse, par leur ignorance de
ces deux axiomes élémentaires en amour:

VII

_Toute caresse sans conséquence risque de diminuer votre pouvoir sur une
femme_.

VIII

_Une femme passionnément éprise peut seule pardonner une familiarité
physique devant témoins. Encore en est-elle toujours un peu blessée_.

Si vous aimez et si vous tenez les yeux ouverts malgré cet amour, ne le
redoutez pas, le familier, mais bien plutôt le personnage parfaitement
élevé, qui s'approche de votre maîtresse avec un visible respect, et de
vous avec des formes irréprochables. Observez son oeil discret et fin,
entre ses paupières un peu bridées. Remarquez comme votre maîtresse, qui
plaisante si aisément, si gaiement, avec l'un et avec l'autre, prend une
nuance de sérieux rien que pour offrir à celui-là une tasse de thé.
Parlez de lui avec elle et voyez comme elle s'attache aussitôt à
endormir votre jalousie, elle qui d'ordinaire s'amuse à l'éveiller. «Ce
qu'il y a de charmant avec M. N----» vous dira-t-elle, «c'est qu'on voit
si bien qu'il sait que je suis à vous....» Je l'ai entendu, ce mot,
voici des années, et j'y ai cru! Deux ou trois phrases comme celle-là,
et la présence de plus en plus fréquente de M. N---- chez votre amie,
sans qu'il semble faire aucun progrès dans son intimité,--vous pourrez
être convaincu que votre bonheur, ou ce que vous appelez de ce nom,
court un très grand risque, et convaincu aussi que vous êtes en présence
du véritable homme à femmes. C'est son procédé. Avec lui, un _minimum_
de drame, de scandale et d'étalage. Il n'opère qu'à coup sûr et dans le
tête-à-tête. Sur quoi, si vous appartenez à la catégorie des
«combinaisons financières», ou «mondaines», ou «littéraires»,--il en est
de tous ordres,--c'est-à-dire si vous n'êtes pas aimé pour vous-même,
soyez raisonnable, on vous gardera. Votre rival a trop de tact pour
demander qu'on vous sacrifie. Mais n'essayez pas de lutter contre lui.
Si vous appartenez au groupe des faux hommes à femmes, ne luttez pas non
plus. Passez la main avec grâce. C'est la seule manière de garder
l'amitié d'une ancienne maîtresse, quand elle vaut la peine qu'on reste
son ami. Si vous êtes vous-même un amant de la véritable espèce, passez
la main encore. Vous devez savoir qu'aucun homme d'amour ne s'occupe
d'une femme sans y avoir été encouragé. Concluez-en que votre maîtresse
aguiche votre rival. Par conséquent il faut déménager, sous peine
d'essuyer tous les plâtres de la petite maison où vous aviez niché votre
coeur et qui est en train de s'écrouler. Malheureusement, ce passage de
main est quelquefois difficile. L'amour-propre de l'homme s'y oppose,
et, qui pis est, celui de la femme. Elle veut bien vous trahir et vous
mettre à la porte. Elle ne veut pas que vous prévoyiez sa trahison et
que vous la preniez de vous-même, cette porte. Et puis il arrive que
l'on aime encore au moment où l'on n'est plus aimé. Tâchez cependant de
partir, même amoureux, en vous souvenant de ce principe:

IX

_Un bonheur qui a passé par la jalousie est comme un joli visage qui a
passé par la petite vérole. Il reste grêlé_.

Les amants supérieurs préféreront toujours le chagrin immédiat de
l'abandon à cette avilissante et indéfinie douleur du soupçon. Mais
toutes les supériorités sont rares, et la supériorité sentimentale plus
que toutes les autres.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION IV

DE L'AMANT MODERNE


--«Tu ne peux pas comprendre ça, papa, tu n'es pas assez _fin de siècle_
[1].»

Note:

[1] On se permet de faire remarquer qu'à l'époque ou _la Vie parisienne_
publiait cette _Méditation_ (septembre 1888) et à plus forte raison
quand feu Claude Larcher l'écrivait, ce mot n'était pas devenu une
plaisanterie courante et aussitôt banalisé.--P.B.

Cette phrase dédaigneuse se prononçait dans une salle à manger d'un
délicieux appartement de la rue François-Ier, toute garnie de
tapisseries à personnages représentant des scènes d'auberges, d'après
Téniers. La mère du jeune homme qui parlait ainsi était absente. Nous
achevions de déjeuner, le père, le fils et moi: le père, grand et fort,
un vrai type d'homme du second Empire, fils d'un paysan, un _self made
man_, comme disent les Anglais, avec de gros os, de larges mains, une
immédiate hérédité de rudes travailleurs dans ses larges épaules et son
teint rouge; le fils, long et maigriot, ayant déjà dans son torse
étriqué, dans sa pâleur, dans ses muscles appauvris, cette espèce
d'épuisement sans aristocratie qui se produit dès la troisième
génération dans notre bourgeoisie issue de la glèbe.--Cela n'empêche pas
nos politiciens, qui se soucient du problème de la race autant que de
leur premier programme, de s'extasier sur la société contemporaine et de
considérer comme un progrès l'universelle accession du peuple à cet
épuisement. Ils n'ont jamais compris qu'en mettant quelques obstacles au
passage des classes les unes dans les autres on ne fait arriver que les
familles vraiment dignes de primer. C'est rendre service aux autres que
de les maintenir dans la modestie de leurs habitudes.--Quand cette belle
phrase fut tombée de cette jeune bouche, le père et moi, nous nous
regardâmes, et nous devînmes tristes au lieu de sourire; lui, parce que
ce gommeux, dévirilisé déjà, était son fils; et moi, parce que j'avais
encore, en ces temps-là, l'observation amère, un des ridicules
pédantismes de l'époque, dont je ne suis pas assez guéri. Nos, aïeux-y
voyaient aussi avant que nous dans la sottise et l'infamie humaines.
Seulement, ils savaient raconter gaiement leur misanthropie. Et elle
était si gaie, je le comprends aujourd'hui, la mine de cet évidé à
monocle, jetant par-dessus bord sa vieille baderne d'honnête homme de
père,--lequel avait plus de jeunesse dans son petit doigt que l'autre
dans toute sa personne! Puis la formule était excellente et digne de
faire fortune. Elle marquait bien qu'il y a en France une nouvelle
poussée depuis la funeste guerre, de nouveaux venus et qui s'installent
dans la décadence nationale avec sérénité, presque avec verve. Et moi,
sur le point de rechercher quelques-uns des traits qui, dans la grande
espèce des amants, distinguent l'amant actuel, à la date du jour et de
l'heure, je me souviens de l'aimable évidé, et je l'entends qui ricane:
«Non, ce n'est pas encore assez fin de siècle....» Ce n'est pas faute,
enfant dégénéré, d'avoir regardé à la loupe le progrès que le cancer
parisien a fait dans ton coeur. Hélas! Je devrais ajouter, dans nos
coeurs.

       *       *       *       *       *

Ce sont toujours les mêmes qui sont Amants, disais-je ou à peu près dans
la _Méditation III_, pour faire pendant au mot célèbre: «A la guerre, ce
sont toujours les mêmes qui se font tuer.» Or, ce qui constitue l'Amant,
par-dessous l'enguirlandage des théories romanesques ou cyniques,--c'est
le Sexe. Pour bien définir la nuance des sentiments que les hommes dont
l'amour est l'unique affaire éprouvent auprès d'une femme, c'est leur
histoire sexuelle qu'il faudrait établir. Un laboureur, nourri de lard,
de fromage et de pommes de terre, qui peine tout le jour, qui n'ouvre
jamais un livre, quand il est assailli par la puberté, comme une bête,
vers ses dix-huit ans, peut-il être comparé à ce que nous étions, vous
ou moi, à cet âge où notre innocence valait à peu près celle d'un
capitaine de hussards? J'ai parlé du lard, du fromage et des pommes de
terre, car ce n'est pas seulement le plus ou moins de pratiques
amoureuses qui modifie l'instinct sexuel, c'est la nourriture et c'est
la boisson, c'est les occupations et c'est l'air respiré. L'ouvrier qui
travaille le caoutchouc perd sa virilité par la seule influence du
sulfure de carbone, et celui qui fabrique des allumettes, par celle du
phosphore. Voilà deux cas extrêmes d'un fait constant. L'hérédité
apparaît aussi comme un puissant modificateur de cet instinct. Entre la
fille d'un père chaste et celle d'un père qui a vécu, entre le fils
d'une honnête femme et le fils d'une femme galante; il y a la même
différence qu'entre les enfants d'un goutteux et ceux d'un phtisique....
Imaginons maintenant le jeune homme d'aujourd'hui, que la nature destine
à jouer le rôle d'Amant, et suivons les étapes de sa sensualité, en
tenant compte de ces quelques réflexions qui ne sont qu'un commentaire
du vieil adage: «_Totus homo semen est...._» lequel correspond à cet
autre: «_Tota mulier in utero...._» Je laisse au lecteur le soin de
traduire ces deux petites formules à mes lectrices, s'il en est qui
aient pu supporter l'atmosphère de laboratoire répandue à dessein sur
ces _Méditations_, pour en écarter le public à qui elles pourraient
nuire.

Le futur Amant vient d'entrer dans sa dixième année. Des deux animaux
qui vivent en nous, celui qui se nourrit, celui qui se reproduit, le
premier seul fonctionne en plein travail. Le second sommeille. C'est le
moment où d'ordinaire les parents mettent le petit garçon interne au
lycée. Si le père est occupé, il a trop de soucis en tête pour suivre
l'éducation du fils. S'il n'est pas occupé, il a trop de soucis encore,
entre le cercle et le théâtre, les visites et ses maîtresses. Et puis,
où prendrait-il les éléments d'une éducation qu'il n'a pas reçue
lui-même? Quant à la mère, elle doit tenir sa maison, ou, pour peu
qu'elle soit riche, elle est, elle aussi, huit fois sur dix, très «fin
de siècle»; et du jour où l'enfant cesse d'être un joli objet qui
marche, une poupée à parer, pomponner, friser, déshabiller, rhabiller, à
quoi lui servirait-il, d'autant plus qu'il n'est pas toujours commode à
faire taire? L'autre jour, un monsieur aux yeux de qui elle se pose en
madone arrive à la maison, s'assied sur une chaise, et, la trouvant peu
solide, change de siège: «C'est Seldron qui l'a cassée,» s'écrie
l'enfant. «Pourquoi ne vient-il plus, dis, maman?...» Ledit Seldron est
un grand et gros homme de quarante ans, taillé en portefaix, qui a été
l'amant de la dame pendant plusieurs années, et dont le postulant actuel
a la naïveté d'être jaloux,--dans le passé. C'est des paroles à la suite
desquelles une Parisienne de 1885, 6, 7 ou 8 sent en elle pour son fils
les entrailles de Médée. Et voilà pourquoi l'ex-enfant-bibelot, comme un
humoriste appelle les garçonnets riches dont la vitrine est un coussin
de coupé ou un fauteuil de salon, se trouve soudain transformé en un
potache qui, à dix ans, se lave à peine et mange ses ongles, à onze,
fume dans les cabinets des cigarettes de copeaux, chante à douze des
chansons de corps de garde, et, vers treize ou quatorze, entreprend sur
lui-même et sur ses camarades quelques études pratiques de physiologie
comparée.

Je ne voudrais pas les exagérer, ces vices du potache, ni leur donner
une importance plus grande que les intéressés eux-mêmes. Tous les pères
les connaissent, sinon toutes les mères, et comme ils continuent
d'envoyer leurs fils dans les internats de l'Université,--réservons
toujours les maisons religieuses, où la confession corrige tout,--ils
ont accepté cela, comme la coqueluche, la rougeole et le vaccin.
D'ailleurs, j'ai vu comment furent accueillis par la critique ceux de
mes confrères qui, dans leurs livres, ont paru s'intéresser avec passion
à ce problème évidemment grotesque:--la pudeur des enfants. Soit, le
potache perdra toute pudeur. Dès seize ans, il soignera quelque maladie
honteuse, de celles qui fournissent l'occasion à un concours de réclames
en plusieurs langues, sur certaines murailles, ce qui donne, entre
parenthèses, une étonnante idée du cosmopolitisme galant des
Parisiennes, et il en sera fier comme d'une belle action. Cela
l'initiera de meilleure heure à la vie. Il verra s'établir autour de lui
des liaisons entre grands et petits, les unes légères, d'autres
sérieuses, avec cadeaux et demi-entretien; d'autres avec accompagnement
de vers et de prose. Cela ne le préparera-t-il pas aux liaisons d'un
autre ordre qu'il trouvera dans le monde? Il chantera des chansons
obscènes. Tant mieux, il est mûr pour la caserne et le service
obligatoire, cette initiation que le patriotisme parlementaire impose à
toute la jeunesse, les futurs prêtres y compris; et nos législateurs ont
oublié de se demander ce que représente de destruction sociale la
promiscuité militaire sans foi religieuse ni morale d'aucune sorte. Il
s'agit d'abord de n'avoir pas une armée de prétoriens, n'est-ce pas? Le
collégien se livrera sur lui-même à de vilaines pratiques. Ce sont de
petites malpropretés qui passent, et puis, êtes-vous sûr que ce soit
même vrai? La surveillance du collège est excellente, les maîtres
d'étude choisis avec soin; le proviseur est officier de la Légion
d'honneur. On a fait beaucoup depuis quelques années pour assainir les
internats....

Comme c'est beau, l'optimisme; et quelle force! Elle m'a toujours
manqué, et je le déplore. Ainsi, quand je vois passer un troupeau de
collégiens en tunique, au lieu de me féliciter sur la bonne organisation
de notre démocratie qui assure à ces tendres élèves un enseignement
vraiment rationnel, j'ai la malheureuse idée de voir leur père en train
de s'amuser avec une catin, leur mère en train de rouler en fiacre avec
un amant, le pion qui les conduit en train de penser à une drôlesse.
Eux-mêmes, je les regarde, ils n'ont pas le teint très frais ni les yeux
très nets, malgré l'introduction des _sports_ d'outre-Manche dans les
lycées, et au lieu d'attribuer la pâleur de certains visages, la grêle
structure de certains corps, à des excès de travail, au _surmenage_, je
me souviens d'une conversation que j'eus autrefois avec le docteur
Ch----, mort aujourd'hui. Un affreux scandale venait d'éclater dans la
presse, au sujet d'un grave magistrat, marié, père de famille, et qui
vers cinquante-cinq ans, s'était déshonoré par une de ces fantaisies
contre nature dont parlent les livres médico-légaux. «Voilà ce que c'est
que d'avoir été un polisson au collège....» me dit le docteur, ancien
camarade d'enfance du personnage, et il insista, m'expliquant que les
mauvaises habitudes de l'adolescence reparaissent parfois sous forme de
vices abominables chez l'homme qui vieillit. Il affirmait que
l'ébranlement nerveux qui en résulte n'est, en tout cas, jamais
inoffensif, et tend à produire la _cérébration_;--il appelait ainsi
cette espèce de décomposition du cerveau et des sens qui, poussée très
loin, aboutit à des troubles étranges. L'homme ne peut plus ressentir la
volupté que dans des conditions imaginatives d'un certain ordre, comme
ce vieillard, très «fin de siècle», qui exigeait de ses maîtresses
qu'elles fissent les mortes sur un lit, immobiles, livides de céruse et
de poudre de riz, la bouche ouverte, les yeux clos, tandis que lui-même,
costumé en officier des pompes funèbres, venait constater le décès!
Enfin ce docteur pessimiste considérait les internats comme le poison de
notre classe moyenne française. Il me conjurait d'écrire contre eux un
livre fondé sur cette thèse que presque toutes les névroses ont leur
principe dans les désordres érotiques, et presque tous ces désordres
leur principe dans une mauvaise hygiène morale à l'époque de la puberté.
Ce vieux docteur, par exemple, n'était pas du tout «fin de siècle». Il
me citait, avec une naïve admiration, cette phrase des _Idées de madame
Aubray_: «Il faut reconstituer l'Amour en France, ou nous sommes
perdus.» Il croyait à la mission de la littérature, à notre devoir, à
nous, écrivains, de dire, plaisamment oui sérieusement, ce que nous
pensons des maladies de l'époque, brutalement même, s'il faut crier pour
être entendu;--un tas de sornettes qui ne mènent ni à l'Académie du pont
des Arts, ni à celle des Goncourt, ni à la députation, ni à
l'enthousiasme des jeunes, ni au culte des cénacles épris de l'art pour
l'art, ni à l'estime des républicains ou des réactionnaires, des hommes
du monde ou de la bohème, ni à rien enfin qu'à faire réfléchir les _gens
de bonne foi_. Il y a une amusante chanson du poète et philosophe Raoul
Ponchon pour laquelle ce titre conviendrait à merveille:

    Quand nous partîmes de Melun
        Nous étions un.
    En arrivant à Carcassonne,
        N'y avait plus personne....

       *       *       *       *       *

Il y a une grâce d'état pour les futurs amants,--et ils traversent le
lupanar scolaire sans trop s'y souiller,--parce qu'ils rêvent de femmes
aussitôt que l'instinct sexuel s'éveille en eux. Mettons donc que
l'énervement de l'internat n'exerce sur eux qu'un faible ravage, et
suivons-les, ces beaux jeunes gens, qui feront plus tard pleurer tant de
beaux yeux, dans leur première rencontre avec la Vénus naturelle.
Avouons-le tout de suite. Si la statistique des déflorateurs offre
quelques difficultés à l'observation consciencieuse, celle des
défloratrices est plus simple à dresser, et c'est dans les couvents de
plaisir, sous l'oeil protecteur de la police, que se fait la cueillette
de presque toutes ces jeunes virginités, si l'on peut donner ce nom à
des innocences déjà fort entamées;--des marguerites auxquelles il ne
reste plus qu'un pétale! Je revois en ce moment la cour des moyens, dans
le lycée de province où j'ai grandi, et le coin près de la vieille porte
condamnée, où nous nous complaisions par les heures de soleil. Les
vendredis matin,--nous sortions le jeudi,--il y avait toujours dans ce
coin un de nos camarades que nous regardions comme les Alpes,--celui
_qui y était allé!_... Où? Là-bas dans le faubourg. Nous nous montrions
la ruelle quand nous défilons en promenade. Plus tard, je suis venu
achever mes études dans un lycée de Paris, et les confidences des
Richelieus à venir sur leurs premières armes étaient exactement les
mêmes. Ce qui différait, c'étaient les secondes. Tandis que les pauvres
provinciaux continuaient de pèleriner vers l'unique endroit de leur
ville où ils pussent trouver de la belle femme pas trop cher, les
Parisiens, eux, commençaient à courir l'aventure. Durant l'année de ma
rhétorique, j'avais trois amis en compagnie desquels je me promenais
indéfiniment dans un préau planté d'arbres si maigres. Un d'eux
entretenait une passion dans le quartier, une fille de brasserie qui
répondait au nom gracieux de Maria la Soulote! Par littérature et
byronisme, notre ami l'appelait la Souliote. Elle était maigre et pâle
comme lui, et venait parfois le voir au parloir, costumée en homme.--Le
second était l'amant d'une veuve équivoque, rencontrée à une des
matinées organisées par feu M. Ballande pour l'instruction dramatique
des collégiens....--Le troisième, le plus fortuné, suivait une intrigue
poussée aussi avant qu'il est possible avec la fille d'une des amies de
sa mère. Et son honorable travail consistait à me ménager à moi-même une
aventure parallèle avec une des cousines de cette jeune fille. Ce plan
échoua, parce que nous découvrîmes que ladite cousine feuilletait déjà
son roman sous la forme d'une amie trop intime. Tel était le vertueux
objet de nos causeries tandis que, bras dessus bras dessous, et mordant
à même un pain doublé d'un peu de chocolat, nous tournions sous les yeux
des pions et des inspecteurs chargés de nous surveiller. Je viens de
lire dans un grave journal, qu' «aujourd'hui, dans les internats,
l'hygiène morale n'est pas aussi imparfaite ni aussi menacée qu'on le
dit....» Ils sont souvent gais, les journaux graves.

Pour rétablir l'équilibre, soyons graves cinq minutes dans cette oeuvre
de gaieté voulue, j'en conviens, où j'essaie de rire, comme dit l'autre,
afin de ne pas pleurer. Rien que de penser à tant de misère humaine fait
si mal. Mais pourquoi la taire? L'hypocrisie de certaines décences est
une lâcheté. Marquons plutôt les conséquences de l'hygiène sentimentale
et sensuelle que nous venons de décrire sur le futur papillon d'amour
qui n'en est encore qu'à la chenille. Il les oubliera, croyez-vous, ces
premières expériences? Lui, peut-être, mais non pas ses sens. Il y a une
mémoire du sexe bien connue de tous les libertins, et si indélébile que
le souvenir de nos débauches nous suit dans nos plus idéales amours.
C'est même une des terribles formes de cette mystérieuse justice qui
veut que tout se paie tôt ou tard, comme dans les banques bien tenues, à
un centime près.--Comment nier Dieu quand on a constaté cette loi qui ne
comporte pas d'exceptions?--Les conséquences? C'est d'abord une atteinte
portée au bon équilibre du système nerveux, dans l'âge de la formation
complète, atteinte d'autant plus profonde que le régime sédentaire, la
respiration comprimée, le travail forcé, y ajoutent leur influence, sans
parler de la nourriture médiocre et des lassitudes de l'estomac. De mon
temps, la punition ordinaire, celle qui nous était distribuée pour un
mot dit en étude, un retard, un geste maladroit, était la retenue durant
la récréation après le repas de midi. Le jeune homme sortira donc du
collège avec des nerfs ébranlés, et cet énervement sera pour sa vie
entière ce qu'est la première préparation de couleur pour un tableau. Il
donnera le ton à toutes ses sensations, et à la fin c'est lui qui
reparaîtra, dominant tout. Le jeune homme emportera encore, de cette
adolescence singulière, une flétrissure inévitable de l'idée de la
femme, une perception très précise qu'elle est très souvent une bête de
proie, et plus souvent encore une bête tout court. Il oscille en effet
de la fille qui l'exploite bassement à celle qui le corrompt par
gaminerie de vice, sans parler de la femme plus âgée qui fait de ce
jeune corps un docile et souple instrument de luxure. Le jeune homme
grandit, malgré ces causes diverses d'épuisement, et il ne cesse pas
d'être en effet un jeune homme avec les puissances d'enthousiasme et
d'illusion, de désir et de naïveté propres à son âge. Mais il en est de
l'âme comme du corps. Ayez à dix-huit ans une maladie infectieuse, de
celles qui firent la gloire et la fortune du vieux Ricord. Ses
successeurs vous _blanchiront_,--comme ils disent. Vous n'en aurez pas
moins le virus dans le sang, malgré vos apparences conservées
d'adolescent à peine épanoui. Il y a des virus aussi pour le coeur, et
contre lesquels on cherche en vain cette liqueur et ces pilules que
célébrait une autre chanson composée par un étudiant sans préjugés. Elle
donnera, celle-là, une idée de ce que le jeune homme trouve d'aliment de
vie morale dans l'atmosphère de sa vingtième année. Nous l'entendîmes,
Mareuil et moi, débitée par cet étudiant à une table d'hôte de la rue
Monsieur-le-Prince. Il s'agissait d'un carabin et de sa maîtresse. Et le
carabin roucoulait:

    Nous buvons dans le même verre
    La liqueur de Van Swieten,
    Et nous nous partageons en frères
    Les pilules de Dupuytren....

Et la table de reprendre en choeur:

    Les pilules de Dupuytren!

Résumons cette longue et médicale analyse par un aphorisme très simple:

X

_Le coeur d'un homme a toujours l'âge de son sexe_.

       *       *       *       *       *

Admettons que le coeur de l'amant moderne a d'ordinaire trente ans au
sortir des secousses de la Vénus scolaire. Quel âge a-t-il, ce coeur,
dix ans plus tard? C'est la question que je vous pose, à vous tous qui
constituez, à Paris, la légion des hommes vraiment aimés,--à vous,
clubman délicieux qui avez déshabillé des duchesses, inspiré des
caprices aux plus élégantes des impures et goûté le charme du
raffinement le plus exquis dans le plus nouveau décor de la grâce
féminine;--à vous, artiste déjà célèbre, qui avez profité du libre asile
de l'atelier pour comparer les baisers de vos plus jolis modèles à ceux
des grandes et des petites dames qui venaient chez vous faire faire leur
buste ou leur portrait;--à vous, écrivain connu, qui avez passé vos
années d'apprentissage à mettre en sonnets ou en nouvelles des filles de
brasserie et des bourgeoises, des actrices et des soi-disant
mondaines;--à vous, avocat, plus tendre que retors, et qui avez manié
plus de billets doux que de dossiers;--mais les divers corps de métiers
qui composent la classe moyenne figureraient pour une part ou pour une
autre dans le dénombrement de ladite légion. Et je la sais d'avance, la
réponse du légionnaire. Les campagnes de la galanterie comptent double,
celles de la passion, quadruple. L'homme a trente ans d'âge, mais son
coeur, lui, touche à la cinquantaine. La fameuse _cérébration_ prédite
par le docteur, et qui avait pour point de départ l'énervement de
l'adolescence, est installée chez cet homme fait. Il peut avoir et il a
un estomac excellent, des muscles agiles, tous ses cheveux, toutes ses
dents; c'est l'expérience qui date, et c'est les impressions reçues.
Celui-ci a fait le tour de tant de femmes, tant de plaisirs l'ont
travaillé, qu'il lui faut, pour que son système nerveux soit vraiment
excité, le piquant des sensations, les sentiments complexes, les drames
intimes, un âcre ragoût de romanesque scélératesse qui morde sur son
imagination. Cet autre est très fier que son cerveau ait acquis une
maîtrise complète de ses sens, si bien qu'il peut enivrer sa maîtresse
longuement sans perdre lui-même la tête. Mais ce pouvoir, qui fait de
l'homme un virtuose de volupté, capable de mieux s'emparer de l'âme et
du corps d'une femme, a son cruel revers: celui qui le possède a besoin
pour arriver au plaisir complet, même s'il est amoureux, de quelque
chose d'à côté qui est, suivant le cas, une corruption effrénée ou une
innocence entière,--une _idée_ enfin. Il faut que cette idée fouette les
sens, à demi blasés dans ce qu'ils éprouvent, quoiqu'ils soient demeurés
intacts dans leur puissance de faire éprouver,--anomalie singulière et
qui crée cette variété d'amants presque contre nature: des amoureux avec
libertinage.

Mais l'amant moderne n'est pas seulement un cérébral, il est aussi, en
vertu de son expérience acquise, une espèce d'analyseur inconscient;
autant dire qu'il présente cette seconde anomalie d'être un passionné
sans illusion. Aimer, pour lui, c'est involontairement épier dans le
geste par lequel on l'accueille, dans le regard qu'on lui jette, dans le
baiser qu'on lui donne, la fourberie possible, probable, certaine. Il a
trop vu le fonds et le tréfonds de la femme pour ne pas savoir de quelle
étonnante nouveauté dans le mensonge cette créature dangereuse et féline
est toujours capable. Chez l'homme naturel, et qui sent comme il agit,
dans la franchise de l'instinct premier, la défiance tue l'amour, et
l'amour crée la confiance. C'est le vieux mythe du petit dieu antique
avec un bandeau sur les yeux, et c'est la comédie fameuse: _les
Jocrisses de l'amour_. L'amant moderne pourrait presque fournir matière
à une autre comédie qui s'appellerait _les Jocrisses du soupçon_; car il
aime avec une partie de son être, et il se défie avec une autre, ce qui
l'amène souvent à des états de malheur aussi compliqués que lui-même. Je
me rappellerai toute ma vie un dîner chez Voisin, en tête à tête avec ce
Raymond Casal dont j'ai déjà parlé. Après une histoire assez mystérieuse
avec une certaine Mme de T----,--et qui dut lui faire du mal, car il
changea de caractère en un an,--il s'était lancé à coeur perdu dans une
liaison avec la terrible comtesse V----, et il en était, de cette
liaison, à une période affreuse. Il se savait trompé pour un parfait
drôle, et il savait que nous le savions, nous tous, depuis ses camarades
de la rue Royale jusqu'à moi, une simple connaissance du monde. Nous
nous étions rencontrés l'un et l'autre, autour d'une table à thé, à cinq
heures, chez la comtesse. Nous étions sortis ensemble. Il m'avait
demandé: «Où dînez-vous ce soir?...» d'un ton que je connais trop bien,
celui d'un homme qui a peur de s'asseoir seul à table, l'horrible peur
de l'épileptique pensant à l'accès prochain. Bref, nous nous étions
retrouvés au cabaret. Je n'avais pas manqué de lui parler de Colette, et
il en était venu à me parler de la comtesse, sans la nommer, et en
déguisant, dans la conversation, la couleur de ses cheveux. Il me
l'avait dépeinte blonde, au lieu qu'elle est brune--comme les blés
noirs. Il prenait aussi, vis-à-vis de sa délicatesse à lui-même, le soin
de mettre au passé toute une histoire que sa voix amère, ses yeux aigus,
la fébrilité de ses mains, attestaient actuelle et présente. «Et elle
m'a trompé,» disait-il, «et pour qui!... Mais est-ce que je ne devais
pas le prévoir?... J'ai une théorie, voyez-vous, c'est qu'une femme
mariée qui prend un amant ne cherche pas dans cet amant un second
mari.... Elle veut quelqu'un qui lui donne ce que son mari ne lui donne
pas, non plus la popote du coeur et des sens, mais de la cuisine de
restaurant, du relevé, de l'épicé, du poivré en diable. Et ce que je lui
en avais servi, de cette cuisine-là! Si vous aviez vu ce qu'elle était à
son début avec moi?... Mais voilà, il y a un chercheur dans tout savant,
et j'en avais fait une savante. Pouvait-elle ne pas me trahir?... Hé
bien! le coeur est si bête que je m'en suis étonné quand je l'ai su. Et
je me suis donné ma parole de la quitter, et puis j'y suis retourné.
J'avais une espèce d'atroce plaisir à penser aux caresses de l'autre en
la possédant, et surtout à la regarder me mentir.... Vous voyez que nous
nous ressemblons tous....»

Je l'écoutais me raconter presque mon histoire, avec la curiosité
particulière qu'éveillent les analogies d'âme. Elles sont si rares! Il
m'apparaissait comme le type, en effet, de l'Amant de nos
jours:--quarante-deux ans, entraîné à tous les sports, bon escrimeur et
meilleur paumier, cavalier hors ligne, un joli nom très parisien, celui
d'un des plus fidèles sénateurs de l'Empire, de la fortune, célibataire,
des yeux, des dents et une voix charmants. De l'esprit, avec cela, de
cet esprit qui va du mot profond à l'à-peu-près, il venait de me dire
cinq minutes avant, à propos de Mme Moraines et du baron qui la payait:
«Tout était pour le vieux dans le meilleur des demi-mondes....» Et en
a-t-il eu, des maîtresses! En a-t-il charmé et quitté, et peut-être
aimé!... Mais ce viveur comblé est au fond un déséquilibré, un
malade,--et, à lui aussi, comme a tous ses confrères en amour, on
pourrait appliquer le mot qu'un des grands philosophes de ce temps
disait sur un romancier de génie, fanfaron de débauche, qui devait finir
tragiquement: «C'est un taureau triste.»--«Cela vaut toujours mieux que
d'être un boeuf,» dit le romancier quand je lui répétai cette épigramme.
Mais les mots sont les mots, et on n'en est pas moins triste.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION V

DE LA MAITRESSE


Mettons-le sous le microscope, ce mot _maîtresse_, comme nous avons fait
pour le mot _amant_, en essayant de ne pas pleurer sur le verre dudit
microscope, ce qui n'a jamais été le moyen d'y voir clair, et commençons
par oublier les heures ou je disais à Colette: «Ah! chère, chère
maîtresse!» C'est qu'au premier regard il est si joli, si tendre, ce mot
de _maîtresse_, et comme on comprend que ses inventeurs ont voulu
signifier par lui la plus gracieuse des servitudes volontaires! La
maîtresse? C'est la Dame du chevaleresque moyen âge, mais descendue de
sa tour féodale. Elle vous sourit. Elle vous tend sa blanche et fine
main; elle daigne vous accepter comme esclave. C'est bien de la sorte
que l'entendaient les amoureux du temps jadis, et de quel air aussi,
orgueilleux, sentimental et fringant, les gentilshommes des premières
comédies de Corneille--ces scènes trop peu connues de la _Vie
parisienne_ sous Louis XIII--prononcent ces deux syllabes:

    Ma maîtresse m'attend pour faire une visite!...

Et notre Desgrieux, quand il rencontre sa Manon pour la première fois
dans une cour d'auberge: «Je m'avançai, dit-il, «vers la _maîtresse_ de
mon coeur....» Ils ne s'avisaient pas, ces naïfs jeunes premiers, qu'une
femme fût moins digne de leur respect pour leur avoir cédé. Ils
désignaient du même terme soumis et passionné celle dont ils ne
baisaient que le gant parfumé d'ambre et celle qui se donnait à eux tout
entière. Ah! temps de jadis en effet et plus loin de nous que les
paniers, les mouches, les chapeaux à plumes--et la courtoisie!... Si
vous voulez mesurer la route parcourue depuis ces jours romanesques
jusqu'au «parbleu» du brutal Camors, pratiquez un peu la simple
expérience suivante. Parlez à dix de vos amis ou camarades d'une femme
du monde soupçonnée d'avoir une liaison, et vantez-leur ses qualités, si
elle en a,--ce qui arrive,--son esprit et sa droiture, la sûreté de son
commerce et sa bonté, sa fidélité dans les amitiés et sa grâce dans
l'obligeance, enfin les rares vertus qui constituent ce que j'appelle
«un honnête homme de femme», et, sur les dix fois, vous obtiendrez la
réponse suivante:

--«Ça n'empêche pas qu'elle est la _maîtresse_ de M. Un Tel....»

Et ce mot de _maîtresse_ aura des sifflements de crachat sur cette
bouche de moraliste. Il est vrai, si le démon de l'ironie vous possède,
que vous pourrez aussitôt vous offrir un petit spectacle assez piquant
en mettant le même moraliste sur ses amours à lui, et ses lèvres
prendront des sourires de victoire pour laisser tomber la phrase
suivante:

--«Oui, mon cher, à cette époque-là, j'étais l'amant d'une très jolie
femme, mariée, et qui....»

Moi, qui n'ai gardé de mes anciens succès de mathématicien au lycée
qu'une habitude, mais incorrigible, celle de la logique, j'ai trop
souvent recueilli ces deux phrases ou d'autres analogues, et j'en ai
déduit cette évidente conclusion: dans notre société contemporaine,
avoir une femme hors du mariage est un des plus grands honneurs dont
puisse s'enorgueillir un homme, et, inversement, appartenir à un homme
hors du mariage est la pire honte pour une femme. Ce généreux sophisme
de la vanité et de l'égoïsme masculin me rappelle toujours le dialogue
échangé entre Casanova, qui avait acheté le titre de Seingalt, et
l'empereur Joseph II:

--«Je méprise ceux qui achètent la noblesse, monsieur Casanova....» dit
l'empereur.

--«Et ceux qui la vendent, sire?» répliqua l'audacieux Aventuros,--comme
l'appelait le prince de Ligne,--en s'inclinant.

Quand un Parisien de 1888 soupire à une femme: «Je vous aime,» c'est
donc à peu près comme s'il lui disait en termes précis: «Madame, je vous
invite à faire avec moi un acte que nous ne pouvons faire qu'à deux,
mais qui présente, outre ses agréments intrinsèques, cette particularité
qu'il me donnera le droit de nous considérer, moi avec la plus béate
satisfaction d'amour-propre, et vous avec le plus mérité des mépris....»
Et voilà une première définition du mot _maîtresse_ à inscrire dans le
dictionnaire galant:

DÉFINITION A (côté des hommes).

_Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel un homme flétrit la
conduite d'une femme qui a eu l'imprudence de se donner à lui ou à
quelqu'un de ses semblables_.

       *       *       *       *       *

Les optimistes qui croient au progrès pourront voir dans ce sentiment la
preuve d'une équité supérieure. «En pensant ainsi,» diront-ils, «l'homme
moderne se rend justice....» Quant à moi qui suis ici poux faire mon
métier d'analyste, je n'apprécie pas, je constate,--suivant la formule
consacrée.—Je continue à tenir ce mot de _maîtresse_ sous le microscope,
et, après y avoir reconnu cet absolu mépris de l'homme pour la femme qui
aime, j'y constate un mépris égal de la femme ... vous croiriez pour
l'homme?... Pas du tout, pour la femme encore, si bien que la bouche de
la Parisienne se fait aussi dédaigneuse, aussi insultante pour prononcer
la même petite phrase....

--«Mme X...? Ah! oui, la _maîtresse_ de M. Un Tel....»

Les deux sexes ennemis se rencontrent, semble-t-il, dans une commune
sévérité à l'égard des amours illégales. Mais, quand un homme et une
femme affirment la même idée dans les mêmes termes, on peut tenir pour
certain que ce touchant accord n'est qu'apparent. Et, de fait, tandis
que chez l'homme le mépris pour la maîtresse--pour la sienne et surtout
pour celle des autres--suppose comme arrière-fonds cette haine sauvage
du mâle primitif retrouvée chez le civilisé de décadence,--le mépris de
la femme n'est presque toujours qu'une comédie d'envie, des plus
divertissantes à regarder. Commençons, pour bien en comprendre
l'origine, par reconnaître cette vérité que, si l'Exclu mâle est à
l'état de colère permanente contre tous les amants, cette colère
devient, chez l'Exclue femelle, de la fureur, du délire, quelque chose
d'innomé qui n'a d'analogue que le sentiment d'un auteur sifflé pour un
auteur applaudi, ou la rancune d'un romancier sans articles contre le
vingtième «mille» d'un conteur en vogue. L'Exclu mâle, à quelque
catégorie qu'il appartienne, même hideux, même pauvre, trouve toujours
de quoi offrir de temps à autre une lippée de chair fraîche à sa
sensualité, et, s'il a quelque argent, c'est par centaines que se
présentent les aimables menteuses prêtes à lui jouer la comédie de
«Semblant d'amour»,--féerie-vaudeville en autant d'actes que l'Exclu
offrira de billets de banque, avec trucs et apothéose.... Mais l'Exclue
femelle, que lui reste-t-il pour tromper son appétit d'être aimée, si
cet appétit la consume? La laide, par exemple, la vraie laide, celle qui
ne peut pas dire comme une drôlesse méridionale que j'entendais crier
dans le jardin des Folies-Bergère, avec un accent de Marseille: «Pour la
tête, je ne dis pas, mais pour le corps,» elle prononçait _corpsse_, «à
moi la pige!...» la laide absolue et qui se sait laide, où
trouvera-t-elle l'homme disposé à lui mentir, à roucouler avec elle ce
duo de Roméo et de Juliette vers lequel la pauvre bâille comme un
pharmacien sans clientèle vers la prochaine épidémie? Il ne se tient pas
marché de mâles à tant la séance comme il se tient marché de femelles au
tournant de toutes les rues sombres, et si l'homme entretenu existe
aussi bien que la fille, avouons qu'il est rare dans les hautes classes,
plus rare encore dans la bourgeoisie. Oui, que reste-t-il à l'Exclue? Si
elle n'a pas de dot, sa meilleure chance est un mariage de hasard,
espèce d'association froide et triste, avec tromperie assurée dès la
première grossesse. Est-elle fortunée? Elle se payera le luxe d'un mari
joli garçon qui, lui, s'offrira aussitôt de belles filles avec l'argent
de la communauté. De quel regard une femme, ainsi épousée pour son
argent, caressée à peine, par devoir, négligée des années durant, et
jamais, jamais courtisée, peut-elle bien accueillir l'entrée dans un
salon d'une autre femme, rayonnante de jeunesse, de beauté, de bonheur,
et qui a dans son sourire, dans sa langueur triomphante, dans la grâce
de ses yeux lassés et celle de sa parure, dans son port de tête et dans
ses gestes, cet «air aimée» si perceptible à toute la gent féminine?
Là-dessus un indiscret montre à l'Exclue un homme jeune, élégant et
robuste.... «C'est l'amant de cette dame,» insinue-t-il. Si l'envie,
cette passion faite avec le résidu de nos espérances déçues, de nos
égoïsmes froissés, de nos ambitions rentrées, n'inondait pas de fiel le
coeur de la laide, ce serait à se prosterner devant elle comme devant
une sainte.--N'ayons pas peur d'user nos genoux à ces hommages!--La
frénésie de l'Exclue n'a de supérieure à cette minute que celle de la
femme, jadis galante, aujourd'hui vieillie, qui voit son passé
ironiquement évoqué devant elle dans la personne de la nouvelle arrivée.
Et ces deux rages en grande toilette en coudoient une troisième, celle
de la femme que le beau jeune homme a délaissée il y a un an. Et voici
les petits sifflements qui partent de ces trois bouches:

--«Si vous croyez que les honnêtes femmes n'ont pas eu, elles aussi,
leurs tentations?» dit l'Exclue après avoir exprimé son horreur profonde
pour la _maîtresse_ en question. Et l'Exclue se croit, en effet, honnête
femme, n'ayant à se reprocher que la calomnie, la méchanceté, l'avarice,
la paresse, la gourmandise, l'envie, le mensonge, enfin les divers
péchés mortels qui n'ont pas besoin de complice.

--«Je ne sais ce que peuvent avoir dans la tête les hommes
d'aujourd'hui, à aimer des créatures qui s'habillent et s'affichent
comme des cocottes?...» C'est la beauté vieillie qui parle. Elle a fini
par se croire sentimentale, tant elle est triste du regret de ne pouvoir
plus être franchement sensuelle.

--«Avec cela que c'est difficile d'avoir tous les hommes autour de soi
quand on se permet tout?...» glapit la supplantée, qui oublie de bonne
foi à quelles étranges complaisances elle a consenti pour retenir son
ancien amant.

Ces scènes et des milliers d'autres pareilles ne justifient-elles pas
cette seconde définition du mot _maîtresse_:

DÉFINITION B (côté des dames).

_Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel une femme flétrit les
personnes de son sexe avec qui un homme fait ce qu'il ne voudra jamais
ou ne veut plus faire avec elle_....

       *       *       *       *       *

et ne sommes-nous pas en droit d'y joindre ces deux notules?

XI

_Sur cent femmes vertueuses, il n'y a que cinq ou six honnêtes femmes.
Les quatre-vingt-quinze autres ne pardonneront jamais leur vertu au
reste de la corporation_.

XII

_Les femmes les plus galantes deviennent sincèrement vertueuses quand il
s'agit de condamner leurs rivales_.

       *       *       *       *       *

Sincère ou hypocrite, rancunier ou jaloux, ce mépris combiné du sexe
fort et du sexe faible pour la femme qui se donne, croyez-vous que cette
dernière l'ignore? Pas le moins du monde. Mais elle est femme, et
l'amour lui représente, malgré tout, ce pourquoi elle est faite,--ou se
croit faite. Ce qui revient au même. Comme les lois ne lui permettent
cet amour que dans le mariage, tandis que d'autre part les moeurs se
chargent d'empêcher le plus possible cette rencontre de l'amour et du
mariage, elle passe outre. Nous verrons pour quelles raisons d'ordre--ou
de désordre--très diverses, dans les _Méditations VI_ et _VII_. Avant
d'aborder ce problème: Pourquoi la femme moderne prend un amant? nous en
sommes à la considérer, cette femme moderne, dans ce qui précède la
faute, c'est-à-dire dans l'idée qu'elle s'en forme. Or, comme cette idée
est en grande partie le produit de l'éducation, nous arrivons à un
chapitre délicat et qui devrait faire pendant à notre étude sur le
développement de l'instinct sexuel chez l'homme moderne:--Du
développement de ce même instinct chez la jeune fille actuelle. Mais ici
c'est, pour l'analyste consciencieux, la nuit et l'abîme. Un médecin
doublé d'un confesseur n'arriverait pas à bien définir les causes de
toutes les modifications intimes chez celle que le chaste Vigny
appelait:

    ...l'enfant malade et douze fois impure....

tant la vie d'une fille de dix-huit à vingt ans, de nos jours et à
Paris, comporte de contrastes indéchiffrables. C'est un mélange
déconcertant d'ignorances réelles et de divinations anticipées, de
virginité intacte et de précoce connaissance du mal. Et il n'y a pas une
jeune fille moderne, il y en a deux cents, depuis la sournoise dont sa
mère soupire: «C'est un ange,» et qui lit _Faublas_ à l'insu de cette
mère béate, jusqu'à la fille très _fast_, comme disent les Anglais, la
gavrochine si finement dessinée par Gyp, et cette gavrochine est
quelquefois une Agnès avec un bagout de cocodette Pour ma part, j'ai là
non pas vingt, non pas trente, mais deux cents observations, recueillies
un peu partout et classées dans un portefeuille sous ce titre bizarre:
_Bocaux_,--par une irrévérencieuse allusion aux très réels bocaux où les
naturalistes conservent des reptiles dans de l'esprit-de-vin. J'avoue
qu'en passant la revue de cette collection très incomplète j'y rencontre
fort peu d'orvets désarmés ou d'innocentes couleuvres, mais un grand
nombre de redoutables vipères, si bien qu'après avoir plaint sincèrement
les femmes en songeant à l'Amant que leur fabrique cette usine à
névroses qui est la civilisation actuelle, je me prends à plaindre cet
Amant en considérant la femme que lui prépare la même usine. Henri Heine
disait du chevalier aimée de la fée Mélusine: «Heureux homme, dont la
maîtresse n'était serpent qu'à moitié ...»--mot de circonstance s'il en
fut et qui me ramène à mes bocaux. Voici, au hasard quelques
échantillons de ce musée contemporain:

_Peuple_.--Eugénie V----, dix-sept ans, ouvrière. Rencontrée rue
Rousselet, dans le fond du faubourg Saint-Germain. C'est une vieille rue
que borne d'un côté le long mur du jardin des frères Saint-Jean de
Dieu,--_les frères sergents de Dieu_, dit mon domestique Ferdinand. De
l'autre côté, c'est des maisons antiques, tassées, comme ventrues, avec
des boutiques de revendeurs, de savetiers, de blanchisseurs et de
marchands de vins au rez-de-chaussée. Eugénie, en cheveux, court sur le
trottoir. J'étais avec un de mes amis à causer de Stuart Mill.... Elle
ne nous voit pas. Nous ne la voyons pas. Elle nous heurte. Son rire
éclate, si engageant que nous lui parlons. Elle s'arrête pour nous
répondre, et, appuyée contre le mur, elle tire de sa poche un papier, de
ce papier, une côtelette de porc avec des cornichons, et la voilà qui
commence de déjeuner, toujours riant, avec ses cheveux blonds qui
luisent au soleil comme de la soie d'or, avec son visage à la fois
délicat, fané et crapuleux. Elle nous conte qu'elle travaille dans un
atelier, à deux pas, dans la rue Vaneau. Comme elle a une demi-heure
devant elle, nous l'emmenons, pour la faire causer, dans un café du
boulevard des Invalides, où mangeaient autrefois des confrères, employés
à l'Instruction publique. Je lui avais trouvé cette enseigne: _Aux
Affres du célibat_. Eugénie demande des escargots et du vin blanc, et
elle entame ses mémoires, comme Maria la sage-femme, dans le _Journal_
des Goncourt. Elle est née à deux pas, rue Saint-Romain, d'un père
menuisier et d'une mère repasseuse. Cinq enfants. Le père battait le
tout: mère, fils et fille, quand il avait bu. Elle nous dit cela
gaiement, et aussi que ce père est mort, qu'elle est maintenant avec sa
mère, et qu'elle a un petit amant. Elle nous le nomme: un garçon de sa
maison qui l'a attirée dans sa chambre, un dimanche que la mère et les
soeurs étaient absentes.--«Et voilà comme ça s'est fait....»--ajoute-t-elle;
et de rire encore et de boire. Elle a des mains piquées aux doigts, des
bottines éculées, les plus jolies dents du monde.--«Quand j'aurai un
chapeau,» dit-elle, «j'irai à Bullier ...»--et ses yeux brillent. Je
vois d'avance le commis de nouveautés ou l'étudiant qui la ramassera là.
Je tire un louis et je le lui donne pour s'acheter le chapeau. Ses yeux
brillent davantage, puis un éclair de défiance y passe.--«C'est une
pièce fausse?»--dit-elle, moitié figue et moitié raisin. Elle la mord
pour éprouver le métal, puis elle ajoute: «C'est que les hommes,
voyez-vous, je sais, c'est tous des _mufles_ ...!» Et elle repart pour
son atelier en gémissant:--«Ce que j'aimerais _louper_ ...»--puis, avec
son sourire gamin: «--Au revoir....» nous dit-elle en courant le long du
trottoir de nouveau, sans plus se soucier de nous que de ses escargots
vidés, du vin de Saumur avalé et de son histoire racontée.... Et voilà
le point de départ d'une Fille. Dans six mois, le quartier Latin; dans
un an, la Brasserie; dans cinq ou six, les Folies-Bergère ou un Eden
quelconque.... Ensuite?... C'est l'inconnu, qui va du petit hôtel à la
maison de prostitution. Mais point n'est besoin de lui dire, à celle-là,
que le mâle, c'est l'ennemi. Et tout en la regardant se sauver, déjà
perverse et encore si enfant, je ne sais pourquoi je songe au mot par
lequel une Fille aussi, mais de vingt-cinq ans près, résuma son opinion
sur l'homme en ma présence. Elle était avec une de ses camarades devant
la cage des singes au jardin des Plantes, et elle dit cette phrase
profonde: «Après tout, il ne leur manque que de l'argent!...»

       *       *       *       *       *

_Petite bourgeoisie_.--Mathilde M----, dix-huit ans, assez grande, très
mince, brune, un peu trop pâle, avec un lorgnon sur ses yeux, qu'elle a
très noirs. Le père est sous-chef dans un bureau. Environ huit mille
francs à dépenser par année dans le ménage. Deux enfants: cette fille et
un fils qui est boursier dans un lycée de province. La petite a étudié
pour être institutrice. Elle a suivi tout ce qui peut se suivre de cours
nouvellement fondés, et passé tout ce qui peut se passer d'examens. Ils
sont un peu mes parents, de très loin, et je vais dans la maison à cause
d'elle, qui me présente un produit curieux des nouvelles idées sur
l'éducation des filles.--Je la crois typique, sans en être absolument
sûr. Mais c'est l'écueil de toutes les observations. Où finit le cas? Où
commence la classe?--Elle a beaucoup lu, sans méthode, juste de quoi se
munir d'un tas de paradoxes au service de ses mauvais instincts. Son
père est un dégustateur assidu des journaux socialistes et un ennemi
juré des prêtres. Il prend pour des convictions la rancune, d'ailleurs
sincère, que lui laisse au coeur une destinée manquée de fonctionnaire
pauvre. La mère, faible et veule, se cache pour aller à la messe. Quant
à Mathilde, voici le dialogue que j'ai eu avec elle l'autre jour:

--«Vous croyez en Dieu, vous, monsieur Larcher?»

--«Ma foi, oui, mademoiselle, tout simplement, comme le charbonnier du
coin,» lui répondis-je. «J'ai fini par trouver que c'était l'hypothèse
la moins absurde qu'on ait encore imaginée pour expliquer le monde.»

--«Vous vous moquez de moi?» fit-elle en riant.

--«Pourquoi cela?»

--«Voyons,» ajouta-t-elle en haussant les épaules, «_est-ce que je ne
sais pas qu'il n'y a pas un homme intelligent qui croie en Dieu_?...»

Telle est sa logique. Avec cela quelques petits mots d'argot qui lui
échappent dans la conversation, et qui sentent le potache d'une lieue,
me prouvent qu'elle et son frère ont ensemble des causeries au moins
singulières. Quand je parle avec elle un peu longuement, je constate que
toutes ses associations d'idées se rapportent au faux Paris des journaux
du boulevard. Du fond de cet appartement des Ternes qui pue la
médiocrité, elle rêve «premières» et «monde». Elle a des anecdotes sur
tous les hommes connus, recueillies au hasard de ses lectures ou de
quelques conversations, et inexactes comme toutes les anecdotes. C'est
pour cela que les pédants de la jeune critique, naturaliste ou autre,
les appellent des documents? En attendant, Mathilde doit songer à donner
des leçons, ou prendre un mari dans le goût de son père. Mais ses
toilettes, déjà prétentieuses, ses yeux sans innocence, son menton
volontaire, annoncent que, dans dix ans, leçons et mariage seront très
loin, et elle, tout simplement une femme entretenue,--de la pire espèce,
celle qui veut rentrer dans la bourgeoisie régulière. Une fois le luxe
atteint, ces femmes-là vont à la chasse de l'homme qui les épousera,
avec la férocité du sauvage qui veut cueillir une chevelure. N'ont-elles
pas, elles, un nom honorable à scalper et à pendre à leur mocassin,--un
tout petit soulier verni qui luit si joliment sur le bas de soie?

       *       *       *       *       *

_Bourgeoisie riche_.--Marthe et Juliette R----, deux soeurs, dix-huit et
dix-neuf ans. Il y avait autrefois dans la maison cent mille livres de
rente. Mais les R---- sont atteints de la maladie de la réception, et
ils ont tant dépensé que, s'ils liquidaient, ils se trouveraient réduits
d'une fière moitié. Pour le moment, ils font comme les joueurs qui
courent après l'argent perdu. Ils continuent de recevoir dans leur petit
hôtel de la rue Rembrandt, et aussi de mener leurs filles de dîners en
soirées et de visites en sauteries. A ce régime, les deux petites, qui
avaient déjà le tempérament chétif de Parisiennes issues de Parisiens,
sont devenues maigriotes, avec ce teint à demi fané qui joue la
fraîcheur aux lumières. Et une conversation! Leurs parents et les amis
de leurs parents se sont permis tant d'allusions devant elles à des
liaisons mondaines, réelles ou imaginées;--le cercle des dames, autour
de la table à thé de leur mère, a tant de fois oublié qu'elles étaient
là;--leurs compagnes de jeunesse déjà mariées leur ont détaillé tant de
confidences, qu'il ne leur reste plus rien à savoir de l'amour que sa
brutalité physiologique. C'est des estomacs aussi usés déjà que leur
innocence, des tempéraments tout en nerfs à qui le médecin défendra la
maternité dès le second enfant. De la religion? Elles en ont comme du
papier à leur chiffre et de la maroquinerie du bon faiseur. Cela fait
partie d'une vie élégante. Des principes? Elles ont celui qu'une fille
se marie pour aller dans les petits théâtres, dépenser de l'argent sans
compter, sortir seule et lire de dangereux livres,--nos livres,
hélas!--«Ça, c'est pour quand je serai mariée....» m'a dit Marthe
l'autre jour en me parlant d'un roman à scandale. Elles savent ce qu'il
faut croire des sévérités du monde pour l'adultère, étant donné qu'elles
ont passé leur adolescence à voir leurs parents accueillir d'un sourire
et inviter ensemble des messieurs et des dames unis par la chronique,
mais aussi peu mariés que possible. L'autre jour, comme une visiteuse
entrait chez la mère avec son petit garçon, qui passe pour être le fils
d'un de mes meilleurs amis, involontairement le nom de cet ami vint aux
lèvres de Juliette, qui bavardait avec moi. Elle connaissait toute cette
histoire, je le vis à son sourire lorsque je la regardai, et qu'elle
comprit que je démêlais le fil de sa pensée. Toutes deux auront une très
petite dot. On les mariera richement à des parvenus en mal de
relations.--Dans dix ans, si le dégoût d'observer de pareilles misères
ne m'a pas chassé à jamais du monde parisien, je nettoierai le verre du
fameux microscope pour lire dans leur jeu.... Et dire qu'il y a dans
Paris quelque garçon de vingt à trente ans qui dort tranquille et dont
la destinée est d'être l'amant d'une de ces deux _rossinettes_-là.
--Pauvre diable!

       *       *       *       *       *

_Grand monde_.--Charlotte de Jussat-Randon....--Ici j'ai un
renseignement tout contraire, mais il est moins direct et moins précis.
D'ailleurs, c'est l'exception, tandis qu'Eugénie, Mathilde, Marthe et
Juliette sont ou me paraissent plus normales. Est-il besoin de tant
d'exemples pour démontrer que d'élever des enfants sans Dieu, sans
milieu de famille, parmi les exemples et dans l'atmosphère du monde
actuel, équivaut à préparer des prostituées implacables, des adultères
déséquilibrées, des séparées dangereuses, enfin le formidable déchet de
vertus féminines auquel nous assistons et assisterons de plus en plus
avec les internats de filles? On n'avait pas assez de ceux des garçons.
Et je préfère achever cette analyse par quelques réflexions que je
soumets aux commentaires du lecteur:

XIII

_Quand une femme se donne à un homme, ce dernier, s'il était poli,
enverrait ses cartes au père et à la mère de sa nouvelle maîtresse, en
écrivant au-dessous de son nom, comme il sied: «Avec mille
remerciements.» Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, il la leur doit_.

XIV

_Lorsqu'une femme qui est mère prend un amant, c'est presque toujours
comme si elle en donnait un à sa fille.

N.B.--Cet amant n'est pas toujours le même_.

XV

_La moralité d'une femme de trente ans, c'est la moralité de ses
dix-huit ans, moins ce que la vie lui a enlevé: o-x (zéro moins quelque
chose). Il y a des formules d'algèbre dans ce goût-là._

XVI

_Un père est ravi: «Ma fille,» dit-il, «n'a jamais lu un roman.» Mais il
la laisse causer sans contrôle avec son frère qui arrive du lycée, ou
s'enfermer dans sa chambre avec ses petites amies. Les plus mauvais
livres ne sont pas sur les rayons de la bibliothèque. Ils vont et
viennent dans les rues, reliés en tunique ou en robe demi-longue._

XVII

_Des virginités sans innocence,--c'est le tour de force de notre
civilisation. Les barbares qui violaient dans les villes prises
laissaient derrière eux des innocences sans virginité. Il y a progrès
indiscutable dans la délicatesse des procédés_.

XVIII

_Quand la société moderne a bien convaincu une femme, par le théâtre et
par le livre, par la musique et par la conversation, par les exemples et
par les conseils, qu'il n'y a, pour elle, de bonheur ici-bas que dans
l'amour, elle lui enjoint, par la voix d'un monsieur, ceint d'une
écharpe, de sacrifier cet unique bonheur ... à quoi? A la commodité d'un
homme qui a traîné quinze ans chez des drôlesses; aux hypocrisies d'une
coterie de femmes dont quelques-unes ont rôti tous les balais et la
plupart des autres regretté de n'avoir ni balai ni feu;--le tout pour
obéir aux injonctions d'une loi fabriquée, entre deux pots-de-vin, par
des législateurs, qui représentent une majorité d'inconscients et dont
neuf sur dix ont passé leur vie à renier leur programme. Tel est le
mariage civil dans toute sa noblesse, gâtée jusqu'ici par le mariage à
l'église qui lui succède. Mais cette tache tend à disparaître. Les loges
veillent_.

XIX

_Un des plus étonnants cynismes de l'homme consiste à prétendre que la
faute de la femme est pire que la sienne,--parce qu'il peut en résulter
des enfants,--comme si, entre une maîtresse qui devient enceinte et
l'amant qui l'engrosse, il y avait la plus légère différence de
responsabilité. Notons pourtant cette différence que pas un amant sur
cent n'irait à un rendez-vous, s'il avait une chance contre mille de
subir la grossesse, l'accouchement et le reste.... Patience! L'éducation
nouvelle et «sincèrement laïque», comme disent les programmes
électoraux, nous promet une génération de femmes qui, à vingt ans,
sauront cela et quelques autres choses. En ces temps-là, il ne restera
plus qu'à trouver un troisième sexe,--pour faire des enfants_.

XX

_La rencontre de deux dégoûts et le duel de deux dépravations, voilà ce
que les progrès de notre époque, si étrangement ignorante des lois de la
vie intérieure, sont en train de faire de l'Amour, haussé par le
Christianisme jusqu'aux sublimités de la religion! Il en sera de cela
comme du bordeaux moderne, où il entre de tout, excepté du vin. Il
entrera aussi de tout dans cet amour,--excepté de l'amour_.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION VI

DE LA MAITRESSE (_suite_)


Pour quelles raisons, sachant à quels dangers elle s'expose, à quelles
déceptions probables, à quelles angoisses certaines, une femme de nos
jours prend-elle un amant? Ce problème, posé dans la méditation
précédente, m'apparaît à cette minute comme aussi insoluble que celui de
la quadrature du cercle. Une femme? Quelle femme?... Un amant? Quel
amant?... A mesure que j'avance dans cette oeuvre d'analyse, commencée
un peu au hasard, je sens de plus en plus la difficulté d'arriver à la
découverte de la loi générale dans le plus individuel des sujets. Et je
me souviens d'un proverbe espagnol qui me fut enseigné par un philosophe
andalou dans des circonstances particulières. Ce philosophe exerçait la
profession de cocher et de guide tout à la fois. Il nous montrait, à un
de mes amis anglais, lord Herbert Bohun, et à moi, les Murillos de la
cathédrale de Séville. Il était de noir vêtu, fort malpropre, avec un
teint de cigare, des bottes éculées, peu de linge; mais quelle bouche,
d'une ironie et d'un désenchantement incomparables! Lord Herbert savait
l'espagnol, et comme nous achevions notre visite, le guide lui dit
quelques mots qui le firent sourire, étant à jeun et lucide, ce jour-là,
par exception.

--«Devinez ce que le drôle nous offre? Il voudrait, puisqu'il nous voit
amateurs de beauté, nous présenter à quelque beauté vivante, notamment à
une jeune fille qui est là, près du quatrième pilier à gauche, avec sa
mère.»

Je regardai dans cette direction, et j'aperçus deux formes de femmes en
train de prier, ou de s'éventer sous la mantille, deux types dignes de
Goya:--la fille avec de grands yeux noirs dans un teint d'une pâleur
chaude, et la mère, si maigre, la bouche rentrée, les prunelles
flambantes de cupidité. Le métier habituel de ces deux créatures et de
notre cocher-guide était trop évident. Mais j'avais dès lors un sinistre
goût à voir l'infamie humaine épanouir devant moi sa hideuse fleur; et
je dis à mon compagnon, qui se préparait à congédier le ruffian avec les
honneurs dus à son rang:

--«Causons plutôt avec lui. Demandez-lui s'il n'a pas honte de nous
faire une proposition pareille dans une église.»

--«Il dit que ça vaut mieux que dans la rue,» me répondit l'Anglais,
traduisant la réplique du personnage et souriant de nouveau,--malgré
lui;--car le pire des mauvais sujets d'outre-Manche garde un
arrière-fonds de respectabilité.

--«Demandez-lui quel âge a sa protégée et si elle est vierge,»
insistai-je, espérant une réponse singulière.

--«Il dit qu'elle a dix-sept ans,» rapporta de nouveau mon ami, «mais,
pour la virginité, il dit qu'il ne mettrait pas son doigt dans le feu
que la Giralda est vierge....»

Cette étonnante image empruntée à cette gigantesque figure de métal,
girouette mobile à la cime du beffroi de la cathédrale, nous donna cette
fois, à tous deux, un franc accès de fou rire, d'autant plus que le
scélérat continuait de conserver sur son visage un sérieux
d'ambassadeur. Ses yeux exprimaient, en nous étudiant, la profonde
attention du chasseur qui guette le gibier.

--«Dites-lui,» repris-je, «que la mère ne consentira certainement pas au
marché; elle a une physionomie bien sévère.»

--«Il répond qu'avec une clef d'argent on ouvre toutes les portes.»

--«Demandez-lui quel genre de vie mène la fille.»

--«Il dit qu'elle a une petite aisance, qu'elle est très honnête, et que
si nous n'étions pas des étrangers, nous n'arriverions seulement pas à
lui baiser la main....»

--«Voilà une singulière moralité,» m'écriai-je, découvrant le fonds de
Prudhomme que, nous autres Français, nous portons tous dans le coeur. Et
comme l'Anglais traduisait aussi, et flegmatiquement, cette exclamation,
le guide laissa tomber cette sentence que je n'ai jamais oubliée:

--«_Cada persona es un mundo_.... Chaque personne est un monde.»

Mon Dieu! que c'est loin, ce voyage en Espagne, et mon retour à l'hôtel,
avec le silencieux Herbert, le long de la rue des Serpents toute pleine
de _toreros_ à la veste courte, à la cadenette relevée, au menton rasé
et verdâtre, aux breloques énormes, et nos griseries de la nuit, où nous
mangions de la _pescadilla_, en buvant de _l'amontillado_, avec des
filles, des procureuses et des guitaristes, dans des coupe-gorge de
gitanes! Mais l'aphorisme du psychologue pratique de Séville m'est
revenu très souvent au cours de mes travaux, pour me décourager des
classifications précipitées. Essayons pourtant celle des maîtresses, en
écartant d'une manière absolue les distinctions tirées de l'ordre
social, en supprimant bien entendu le côté pécuniaire et intéressé, en
accordant enfin que les classes dont il s'agit sont sans cesse
bouleversées par les hasards et les complexités de la vie, et posons
cette hypothèse que les femmes se distribuent, par rapport à l'amant, en
trois groupes: celles qui se donnent par tempérament, celles qui se
donnent pour des raisons de coeur, celles qui se donnent pour des
raisons de tête. Bien des contradictions restent possibles: telle femme
aura été comédienne et cérébrale avec vous, qui sera dans cinq ans
amoureuse de quelqu'un par le coeur ou par les sens, quelquefois par les
deux. Telle autre aura calculé avec tel homme au point de lui dire le
mot presque naïf de Mme Ethorel à mon ami Casal, à propos du péril que
la jalousie du mari leur faisait courir: «Si tout se découvre, au moins
que je ne le sache pas!...» et, avec vous, elle aura tous les abandons,
tous les courages de la passion sincère. Mais c'est comme dans la
nature: de ce que certaines plantes insectivores sont à la fois des
animaux et des végétaux, il ne s'ensuit pas que le monde végétal et le
monde animal ne soient pas distincts, et de ce que les diverses espèces
de maîtresses se mélangent parfois dans la même créature, il ne s'ensuit
pas que ces espèces ne soient pas diverses. Voici donc quelques traits
qui me semblent caractériser cette diversité dans ces trois domaines du
tempérament, du coeur et de la tête.

       *       *       *       *       *

§ 1.--_Le tempérament_.

La femme à tempérament est beaucoup plus rare dans nos races fatiguées
que notre fatuité masculine n'en veut convenir, ou que notre niaiserie
ne l'imagine. Il est vrai que l'observation habituelle la confond
souvent avec la femme nerveuse, au lieu que cette dernière devrait être
rangée parmi les cérébrales, s'il en fut. Il y a un dialogue légendaire
entre deux filles dont il est toujours sage de se souvenir, quand des
camarades vous vantent les félicités dont ils enivrent leurs maîtresses:

PREMIÈRE FILLE.--«Un homme, ça te fait plaisir, à toi?»

SECONDE FILLE.--«Toujours au moins deux fois.... (_Silence_.) Quand il
me paye et quand il s'en va.»

Mais, rare ou fréquente, elle existe, cette femme à tempérament, et elle
peut se définir d'un mot: elle a, pour tout ce qui regarde les choses de
l'amour, la nature d'un homme. N'avez-vous pas entendu des vingtaines de
fois un monsieur vous dire: «Moi, quand j'ai été huit jours sage, j'ai
mes idées toutes brouillées.» Mettons quinze jours, mettons un mois,
mettons-en deux, pour n'être pas trop dupes des vantardises. La femme à
tempérament est ainsi. Les sexes vivent, chez elle, d'une vie inférieure
et comme séparée, à côté de la tête, en dehors du coeur. Elle se
présente d'ordinaire sous deux types très différents: la plantureuse et
la consumée.... Vous voyez dans ce salon cette femme de vingt-cinq ans,
presque trop grande, déjà un peu forte, avec beaucoup de gorge, des
épaules de zouave et des bras charnus, facilement rouges. Si vous l'avez
observée à table, vous aurez constaté qu'elle est sobre, quoiqu'elle
mange avec un réel appétit, mais seulement les plats très sains. Elle a
dans ses yeux plutôt petits, dans son nez droit à base large, dans sa
bouche plutôt épaisse, dans son menton carré, quelque chose de la
faunesse, et un rire qui découvre des dents serrées, blanches et solides
comme des dents de bête. C'est une très grande dame, avec un blason qui
remonte aux croisades, et vous sentez pourtant que n'importe où, à une
table d'auberge comme dans la foule d'un port, dans un théâtre borgne ou
dans un tripot élégant, elle saurait être à son aise, et, pour peu
qu'elle s'amuse, toujours bonne enfant. Si vous l'avez rencontrée au
moment d'une grande peine, après une mort, par exemple, vous aurez
observé en elle une sensibilité analogue à celle des gens du peuple,
simple, vraie, mais qui n'empêche pas la forte poussée animale de
continuer. C'est le paysan qui, au retour de l'enterrement de son père,
s'assied à dîner et mange de grand appétit, les yeux en larmes, le coeur
gros, tout en redemandant de la viande. Chez la femme à tempérament,
rien ne fait plaie, ni douleurs ni joies. Elle pleure un perfide qui l'a
trahie et fait comme une charmante bourgeoise qui, ayant pris le petit
René Vincy pour confident de ses chagrins, l'entraîne un jour dans sa
chambre à coucher, pousse le verrou et lui dit: «René, nous avons un
quart d'heure....» Le pauvre René, qui aimait toujours ailleurs et qui
avait la naïveté d'être fidèle, se conduisit comme le légendaire Joseph,
ce dont la dame ne lui en voulut pas. Elle dit seulement: «Ça m'aurait
pourtant fait bien plaisir....» Signe particulier, en effet, ces
femmes-là n'ont jamais de rancune. Elles n'ont guère de dépravations non
plus, et Lesbos demeure, pour elles, un port lointain où elles
n'abordent que par hasard et sans s'y arrêter.

Avec la seconde espèce de femme à tempérament, celle que j'ai appelée la
consumée, les pires dépravations sont au contraire possibles. Celle-ci
est mince d'ordinaire et de mine délicate, avec un visage dont le haut
est parfois idéal; mais la bouche, renflée, ourlée, aux coins tombants
et volontiers triste, contraste d'une façon inquiétante avec ce haut de
visage. Tandis que chez la plantureuse il y a plein accord entre la
force vitale et la sensualité, il semble que chez la consumée la passion
soit trop forte pour la machine physique. Elle est quelquefois une femme
romanesque et quelquefois une femme à principes, mais que les sens
tourmentent et qui devient alors silencieuse et sombre. Même honnête,
elle a du goût pour les beaux hommes, très grands et très athlétiques,
comme la plantureuse a du goût pour une certaine espèce de personnages
très bruns et très maigres, aux poignets velus, et noirs de barbe
jusqu'au coin des yeux. Le plus remarquable exemplaire de consumée
vertueuse que j'aie connu était la patronne d'un café de peintres, situé
pas trop loin du Luxembourg, et décoré par les habitués de pochades
rembranesquement enfumées. Elle se tenait, mince, immobile et pâle,
derrière le marbre de son comptoir, tandis que son mari causait avec ses
clients, dont plusieurs portent aujourd'hui des noms illustres. Les
garçons de café étaient toujours des hercules, dignes de prendre place
dans la collection de grenadiers du second roi de Prusse. Je m'amusais,
en feuilletant la _Gazette des Beaux-Arts_, à observer les yeux dont la
jeune femme suivait les allées et venues de ces géants, en train de
servir des bocks ou des absinthes. A de certains moments, sa plume en
tremblait sur les additions. C'était le brûlant trépied de la sibylle,
que la banquette de cuir où se tenait la pauvre enfant, qui finit,
devenue veuve, par épouser un des géants. Elle fut ruinée par le bel
homme, en deux temps trois mouvements. Le coup fait, le drôle la lâcha;
elle roula dans l'ivrognerie, et je la retrouvai, misérable, cette
année-ci, qui vint me demander l'adresse d'un confrère, resté débiteur
de quelque trente francs au petit café. Nous causâmes, et, me parlant de
ce second mari, qui l'avait mise sur le pavé:

--«Ah!» dit-elle, «si seulement j'avais eu un enfant de cette canaille!»

Cette constance est rare chez la femme à tempérament, et très fréquent
au contraire le coup de foudre sensuel, qui n'a rien de commun que la
soudaineté avec l'autre coup de foudre, celui du coeur. Voici une
anecdote que j'aimerais, celle-là, à croire authentique, car elle serait
très significative de cet égarement subit et irrésistible où le caprice
physique peut jeter cette sorte de femmes. D'ailleurs voici ma
référence: elle me fut contée par André Mareuil à l'époque même, et
pourquoi suspecter sa véracité? Il était allé, vers la fin de mai, dîner
à la campagne chez un musicien très connu. Il se trouve à table à côté
d'une très jolie femme de vingt-sept ans, pastelliste d'une rare
distinction de facture, et notoirement liée avec un des bons sculpteurs
d'aujourd'hui. André, qui savait cette histoire, ne pense même pas à
faire la cour à sa voisine. Il lui avait été présenté dix minutes avant
le dîner. C'était une frêle et gracieuse personne, avec des cheveux
châtains, des yeux bruns et doux, quelque chose de profondément correct
et convenable, n'eût été la bouche très rouge, très large et très
sensuelle. Il passait sur cette bouche, tandis qu'André lui parlait, un
trouble si étrange, les yeux se faisaient si fixes quand ils se posaient
sur le jeune homme, que ce dernier, très habitué aux aventures rapides,
osa parler à cette femme, d'abord avec familiarité, puis avec audace. Le
soir même, en rentrant à Paris, elle venait chez lui. A une heure du
matin, il la reconduisait en voiture chez le sculpteur, et il ne put
s'empêcher de mentionner à sa nouvelle maîtresse l'amant en titre. Cette
curiosité absurde était inévitable.

--«Depuis combien de temps as-tu cessé de l'aimer?» lui demanda-t-il.

--«Mais je l'aime toujours....» répondit-elle.

--«Pas d'amour, en tout cas?...» insista André.

--«Si, d'amour,» fit-elle, «et profondément.»

--«Hé bien! Et moi, alors?» interrogea-t-il avec la brutalité de l'homme
qui vient d'enlever une femme et qui la méprise. (Voir _Méditation V_.)

--«Ah! tais-toi,» dit-elle, «tu ne comprends pas.... Tu me fais du
mal....»

Il eut un second rendez-vous avec cette fille, un troisième, un
quatrième. Bref, ce caprice d'un soir devint entre eux une espèce de
liaison où elle apportait une sorte de fougue taciturne et presque
affolée. Et à chaque rendez-vous il en arrivait, un peu par cette même
curiosité, un peu par une inconsciente jalousie,--car elle lui plaisait
infiniment,--à parler de l'autre, et toujours la jeune femme répondait
comme la première fois:

--«Je l'aime.»

--«Et moi?» recommençait-il.

--«Toi, ce n'est pas la même chose,» répliquait-elle avec cette
tristesse qui semblait démentir l'emportement des caresses de tout à
l'heure.

--«Mais s'il te fallait choisir?...»

--«Ah! je le choisirais, lui, cent fois, mais je t'aime aussi,
autrement....»

--«Sais-tu que tu as un coeur monstrueux?» lui disait-il.

--«Je ne sais pas,» faisait-elle en haussant les épaules, «c'est mon
coeur....»

--«Evidemment,» concluait Mareuil après m'avoir rapporté ce bizarre
dialogue, «je n'ai d'elle que les sens, rien de plus. Et il faut croire
que les sens tout seuls ont par eux-mêmes quelque chose de hideux,»
ajouta-t-il après un silence et d'une voix devenue sérieuse, «car elle
finit par me faire peur, comme un monstre, en effet....»

Cette sensation du plus vivant d'entre les viveurs que j'ai connus est
celle que la femme à tempérament doit produire presque toujours sur le
civilisé de nos jours, tel que nous l'avons étudié. Il est trop loin de
la santé pour comprendre le naturel de certaines ardeurs païennes, trop
fatigué pour les partager, trop affiné pour ne pas répugner à la
sensualité simple et franche. Ce même Mareuil, qui a le mot empoisonné,
disait d'une autre femme à tempérament, une comédienne un peu forte et
qui venait de partir pour Madrid: «Elle est allée chercher un
_Vachéador_....» Plantureuses ou consumées, ce qu'il faut à ces femmes,
restées toutes voisines de ce que Baudelaire appelle quelque part «la
candeur de l'antique animal ...» c'est le François Ier aux
larges épaules, à la bouche humide, au nez gourmand, aux appétits joyeux
comme son rire. Au lieu de cela, on la marie, la tendre Faunesse, à
l'énervé dont j'ai raconté l'histoire sexuelle. Si elle est honnête et
qu'elle ne soit pas mère, la voilà qui sèche dans la solitude d'un
demi-veuvage. Elle grisonne avant le temps, ses dents se gâtent, son
teint se congestionne. Celle qui était née pour devenir une adorable
bacchante se fane dans la fièvre inutile de ses instincts comprimés.
C'est une malade et c'est une victime. Si elle se laisse aller à ses
instincts, la voilà devenue un bourreau:--bourreau physique d'abord,
parce qu'elle veut être aimée au sens réel du mot, ce qui représente un
_sport_ un peu dur pour un homme déjà entamé par une hérédité douteuse
et des expériences trop certaines;--bourreau moral ensuite, parce que
c'est la femme qui vous trahit au sortir de vos bras, avec vos baisers
sur la bouche et votre image dans le coeur, pour le monsieur qui passe
ou celui qui reste, comme Mme de Sauves a trompé, dit-on, ce délicieux
Hubert Liauran avec ce goujat de La Croix-Firmin. Lequel est le plus
douloureux pour l'amant, surtout s'il se trouve, comme l'homme de nos
jours, aussi merveilleusement outillé pour la jalousie qu'il l'est peu
pour la tendresse? Heureuse encore la pauvre Faunesse, si elle ne tombe
pas sur un de ces forbans en jaquette, du monde ou de la bourgeoisie,
pour qui la cristallisation à propos d'une femme se dessine par un: «Que
va-t-elle me rapporter?...» En est-ce assez pour conclure que la théorie
posée au début de ce livre sur le duel forcé entre les deux sexes se
trouve vérifiée avec cette première classe d'amoureuses,--celles qui
pourtant ne demandent à l'homme et ne lui offrent que le plaisir des
sens, ce plaisir qui rend l'âme si bonne, dit le proverbe,--si cruelle,
dit l'observation?

       *       *       *       *       *

§ II.--_Le coeur_.

Parmi les mensonges que les femmes servent aux hommes et auxquels ces
derniers ont cru et croiront toujours, le plus habituel est celui qu'il
faut appeler, faute d'un meilleur mot, le mensonge de la virginité
sensationnelle. Il consiste à soutenir qu'elles étaient, à l'époque où
elles ne vous connaissaient pas, la Galatée d'avant Pygmalion, la statue
de marbre où rien ne palpitait. C'est vous qui les avez éveillées, vous
à qui elles doivent la révélation d'elles-mêmes. Comme la plupart des
mensonges débités par ces fines et subtiles personnes, cette allégation
repose sur une vérité, à savoir que ce phénomène du réveil par l'amour
se rencontre en effet, sans que ce miracle physiologique puisse bien
s'expliquer. Un beau jour, et cela peut arriver à toutes les espèces de
femmes, celle qui n'avait jamais éprouvé le moindre frisson de volupté a
le coeur pris, et elle subit une métamorphose absolue de tout son être.
C'est même là ce qui distingue la maîtresse chez qui le don de sa
personne a pour principe le coeur, de la femme à tempérament. La
sensation voluptueuse se produit chez la seconde, qu'elle aime ou
qu'elle n'aime pas; la première ne sent que si elle aime.
Empressons-nous d'ajouter que ce phénomène est rare et que la crédulité
masculine doit en rabattre singulièrement. Il y a beaucoup de Galatées,
au moins par l'indifférence, mais elles demeurent telles d'ordinaire, et
l'Esther de Balzac, la fille insensible et dégradée qui s'élève, par la
vertu de l'exaltation sentimentale, aux plus brûlantes hauteurs de
l'amour, reste une exception aussi étonnante que le génie de son père
spirituel. Vous vous rappelez la lettre qu'elle écrit avant de mourir?
Elle va se tuer parce qu'elle s'est livrée à Nucingen pour Rubempré;
elle laisse à son poète sept cent cinquante mille francs, prix de ce
marché, et, gaminant au bord de la fosse pour qu'il ne soit pas trop
triste, elle lui dit: «Qui est-ce qui te fera, comme moi, ta raie dans
les cheveux?...» On raconte que Balzac, lisant cette lettre à haute voix
dans un salon, s'interrompit pour fondre en larmes en s'écriant: «Comme
c'est beau!...»--Aussi beau, hélas! que peu vraisemblable. Pour une de
ces métamorphoses possibles, que de comédies! On ne passe pas aussi
facilement d'un domaine dans l'autre. Pourtant le cas existe, quoique
peu commun. Le plus souvent la femme destinée à aimer de cet amour
complet qui absorbe dans un seul être, pour des années, pour la vie
quelquefois, les forces les plus secrètes de l'âme est une femme qui,
dès son enfance, a commencé de vivre beaucoup, de vivre uniquement par
ce coeur. Il est rare qu'elle soit belle, de cette beauté éclatante qui
constitue une sorte de royauté absolue, et qui, à ce seul titre,
corrompt ses dépositaires. La femme qui vit par le coeur n'est pas non
plus la laide. Laideur est presque toujours synonyme d'envie. Elle est
gracieuse plutôt que brillante, et son charme est un peu journalier.
Elle aura un joli regard que la passion rendra sublime, et un visage
dont la pleine éloquence ne se révélera que dans les moments d'émotion
suprême. Il est probable que l'esprit de conversation lui manque. Dans
un salon, elle se tient à une place volontiers modeste. Elle n'a ni la
dureté d'âme qu'il faut pour jouer au fleuret démoucheté avec des
phrases aiguës, ni la sécheresse vaniteuse qui se dissimule sous les
plus innocentes coquetteries. Deux analystes ont étudié ce type spécial,
Laclos et Beyle. Ils ont ainsi créé, le premier, la céleste Présidente
des _Liaisons_; l'autre, la Mme de Rénal de _Rouge et Noir_. Tous deux
ont indiqué soigneusement que la femme de coeur est d'ordinaire pieuse,
comme elle est timide, par une délicatesse de sa sensibilité qui fait
d'elle, quand elle a le malheur d'apparaître dans notre société
contemporaine, une proie aussi certainement vouée à la férocité de
l'homme que l'Andromède de la fable antique, enchaînée au rocher. C'est
la mondaine par qui un amant implacable se fait payer cent mille francs
de dettes, et qu'il trahit, le soir même, avec la première venue. C'est
la maîtresse qui balaie l'appartement et porte des robes de quatre sous
pour que l'homme qui vit avec elle ait le droit d'aller au jeu et de
rentrer ivre mort. C'est la femme abandonnée, compromise, outragée, qui
franchit des lieues et des lieues pour aller soigner celui qu'elle a
aimé et qu'elle sait malade à deux jours et deux nuits de Paris. J'ai vu
ces actions s'accomplir et d'autres pareilles, à l'époque où j'étais le
plus cruellement trompé par Colette et où j'agonisais de douleur. Je
constatais que ceux pour qui ces grandes amoureuses marchaient au
martyre ne les aimaient pas, et que moi, j'aimais d'autant plus mon
infâme maîtresse qu'elle me trahissait davantage. J'ai tiré de ce
contraste les quelques vérités suivantes, à joindre aux autres tas de
ces cailloux psychologiques, régulièrement cassés le long du chemin de
calvaire que décrit cette _Physiologie_:

XXI

_Dix-neuf fois sur vingt, pour une femme, mettre de son coeur au jeu de
l'amour, c'est jouer aux cartes avec un filou et des pièces d'or contre
des pièces fausses_.

XXII

_L'homme se venge sur les femmes tendres de n'avoir pas été aimé des
coquines. Il appelle cela être devenu très fort_.

XXIII

_Par une affreuse loi de la nature masculine, être aimé d'une femme sans
l'aimer nous rend méchants, et nos remords ensuite, quand nous l'avons
lassée, ressemblent au regret du paysan qui, ayant tué son chien de
garde à coups de pied, se repent--d'être moins défendu_.

XXIV

_Un poète de ma connaissance perdit sa maîtresse, une veuve avec de
petites rentes, qui l'avait fait vivre dix ans, en vue d'un
chef-d'oeuvre jamais commencé. Il l'avait abreuvée de vilenies sous
prétexte qu'il faut à l'artiste les expériences de la passion. «Je suis
très malheureux,» me dit-il, «je vais profiter de ma douleur pour écrire
un petit_ Intermezzo _très éloquent.» La pauvre femme a dû en frémir de
joie dans sa tombe. Elle l'entretenait après sa mort_.

XXV

_J'ai renoncé à plaindre les femmes qui aiment, depuis que j'ai entendu
cette même personne, la plus maltraitée de celles que j' aie connues, me
dire: «Il est bien dur, mais si je n'étais pas là, qui est-ce qui
s'occuperait de son linge?» Et elle eut un sourire d'ineffable
ravissement. Recoudre des boutons de chemise--pour lui--était son
bonheur. Je l'envie quand j'y songe, et je me rappelle avoir lu dans une
lettre adressée à Raymond Casal par une inconnue--sans doute cette Mme
de Corcieux qui faillit mourir par lui--cette étrange phrase. Elle le
faisait rire, et elle me donne après des années envie de pleurer: «Ne te
reproche pas mes chagrins. Si tu ne m'avais pas fait souffrir, tu ne
m'aurais pas connue.»_


       *       *       *       *       *


MÉDITATION VII

DE LA MAITRESSE (_suite et fin_)


§ III.--_La tête_.

Des mots, de tout petits mots jetés d'homme à homme, sur un canapé du
_club_,--d'un coin à l'autre d'une table de restaurant,--entre deux
bouffées de cigare, la nuit, revenant de quelque soirée,--en disent plus
long sur l'âme contemporaine que des pages et des pages de dissertation.
Combien de fois, causant ainsi d'une femme soupçonnée d'avoir des
caprices de tempérament, avez-vous dit ou entendu dire: «C'est une
malade ...» et d'une autre, précipitée par son coeur dans quelque
dangereuse et noble imprudence: «C'est une emballée ...» ou: «C'est une
gobeuse....» Pauvres femmes, quel cours de morale plus efficace pour
elles que tous les sermons de tous les carêmes, si elles pouvaient
entendre l'accent dont sont prononcées ces phrases-là, et se rendre
compte de l'effet que produisent, sur leurs soupirants en habit noir,
les franches ardeurs de la nature, comme les dangereux enthousiasmes du
sentiment? Il existe, en revanche, une troisième espèce de femmes, que
j'ai appelées _de tête_, faute d'un terme plus précis, et que ce même
langage masculin étiquète d'un terme aussi mérité que les deux autres
sont durs: les _détraquées_. C'est ici que je devrais--en véritable
physiologiste littéraire à prétentions plus ou moins justifiées de
physiologie scientifique--faire intervenir la Grande Névrose pour
décrire avec plus d'autorité professionnelle cette créature, suspecte
d'hystérie, qui ne connaîtra jamais ni les ivresses de la volupté
physique, ni les magnificences du profond amour, et qui pourtant est la
vraie maîtresse moderne, celle que l'Amant d'aujourd'hui rencontre
quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, comme l'attestent les comptes
rendus de la _Gazette des Tribunaux_ et les _faits divers_ des autres
feuilles,--ces instructifs procès-verbaux de la moralité contemporaine.
Dans ces drames multipliés de l'adultère ou de la jalousie auxquels vous
assistez chaque matin, commodément assis devant la table de votre
déjeuner en lisant votre journal, essayez donc de découvrir le moindre
élément d'une émotion vraie--ou sensuelle ou sentimentale.... (Pour plus
de détails, voir _Méditation XVI_.) Voilà une femme qui a tiré sur son
amant comme sur une bête fauve et qui arrive devant le tribunal, fière
de son action, heureuse du frisson de curiosité qu'elle soulève, en
toilette soignée et la bouche hautaine. Croyez-vous que si jamais son
coeur ou seulement ses sens avaient vibré une minute auprès de cet homme
qu'elle a tué, elle se pavanerait dans le cabotinage de sa vengeance
avec cette absolue sérénité? Et cette autre qui, elle, a vu hier son
amant assassiné par son mari et qui se laisse aujourd'hui interviewer
par un reporter, comme un auteur au lendemain d'une «première», que
pensez-vous des émotions que lui faisait éprouver cet amant vivant? Et
celle-ci qui s'est associée avec cet amant pour étrangler un malheureux
et le dévaliser, et qui à présent charge son complice de toute la
responsabilité du crime?... Fermez le journal ensuite et rappelez-vous
ces autres drames, sans dénouement sanglant, que colporte la chronique
des salons ou des coulisses: les implacabilités de certaines rancunes,
les perfidies froidement accomplies, les oublis et les froideurs des
lendemains de liaison. Autant de signes qui attestent qu'une femme peut
avoir suivi une longue intrigue, accepté des rendez-vous, compromis son
nom, donné sa personne, sans plus de palpitation intérieure que la
feuille de papier sur laquelle j'écris ces lignes. Ces amoureuses sans
amour, ces dévergondées sans jouissance, sont pourtant poussées à
commettre des folies. Par quoi?--Par une _idée_. Ce sont des
_cérébrales_, et en cela les vraies femelles du mâle déséquilibré
qu'elles ont presque toujours pour complice. Mais l'analyse de quelques
types de l'espèce précisera mieux cette thèse si contraire aux préjugés
reçus: à savoir qu'en galanterie les pires égarements viennent de la
tête, et que, plus une femme est froide du coeur, froide des sens, plus
elle ira dans la faute, du côté de la perversité. Et voici un léger
croquis des divers aspects sous lesquels se présente le plus souvent la
cérébrale.

       *       *       *       *       *

1° _La chercheuse_.--Est-il besoin de la définir, celle-ci, et qui ne
l'a rencontrée, ou dans sa vie ou dans celle d'un ami? C'est l'affolée
qui va poursuivant, à travers les expériences successives, et
d'aventures légères en aventures monstrueuses, une sensation dont elle
rêve et qui la fuit toujours. Et c'est aussi la romanesque à faux qui
multiplie autour d'elle les complications sentimentales, afin d'éveiller
dans son être intime un frémissement d'âme qu'elle ne connaîtra jamais,
malgré toutes les raisons de palpiter que son imagination donne à son
coeur.... Vous avez entendu parler de la première et raconter ses
audaces de libertinage. Le hasard vous met en sa présence, et vous
demeurez étonné de son masque presque tragique, qui semble démentir
toute son histoire, de son regard, aigu à la fois et fatigué, où se
devine la tristesse d'une déception éternelle. Elle cause, et son
cynisme sans gaieté, flétrissant comme celui d'un viveur blasé, vous
serre le coeur. Vous entrevoyez, dans cette femme qui passe pour une
assoiffée de plaisirs, et qui parfois a tout quitté, mari, famille et
société, afin de vivre en pleine fantaisie, des abîmes d'ennui, des
gouffres de détresse. Dans quelques années, c'est à la morphine qu'elle
demandera cette sensation vainement poursuivie dans la souillure de
toutes les pudeurs.--La romanesque, elle, a des chances de finir dans
une dévotion qui ressemble à la vraie piété comme ses folies volontaires
de jeunesse ressemblaient à l'amour. C'est cette figure, indéfinissable
par le mélange de corruption et d'angoisse, d'insensibilité foncière et
de frénétique démence, qui remplit les romans français modernes depuis
la _Madame Bovary_ de Flaubert. Ce grand prosateur fut le premier, avec
sa dureté chirurgicale d'ancien carabin, à déshabiller la chercheuse de
ses oripeaux poétiques. Qu'il a bien montré l'impuissance du coeur et
celle des sens dans l'arrière-fond de cette créature qui vous poussera
au crime, comme Emma y pousse Léon dans le célèbre roman, prête qu'elle
est elle-même à tout oser pour _vibrer_, ne fût-ce qu'une minute,--et
elle ne vibrera jamais!

       *       *       *       *       *

2° _La comédienne_.--Vous est-il arrivé de raconter une histoire à
laquelle vous aviez été mêlé, devant un camarade, témoin lui aussi de
cette histoire, qui vous a interrompu par un «mais non, mais non ...» et
il vous a prouvé, clair comme le jour, que vous veniez de fausser la
vérité--sans vous en apercevoir? Avez-vous réfléchi ensuite au petit
travail qui s'était accompli dans votre esprit, à la touche
d'inexactitude ajoutée ici, ajoutée là, et constaté combien il est aisé
de se duper soi-même, avec la plus naïve inconscience? Je me souviens
que nous assistions ensemble, Barbey d'Aurevilly et moi, voici des
années, à un spectacle d'acrobates. Nous vîmes là un trapéziste
mutilé--il ne lui restait qu'une jambe--qui exécutait d'incroyables
voltiges, à tour de poignet, sur une barre fixe. Cette agilité rendait
plus navrant le sautellement d'insecte blessé avec lequel, son exercice
fini, le malheureux gymnaste regagnait sa place, sur son pied unique.
Trois ans plus tard, mon grand ami m'interpelle d'un bout à l'autre de
la table d'un dîner: «Vous vous rappelez,» me dit-il, «ce danseur de
corde qui n'avait qu'une jambe?...» J'ai vainement essayé de lui prouver
qu'il se trompait. Sa mémoire de puissant artiste avait travaillé comme
un vin qui fermente, et il _voyait_ son souvenir, tel qu'il le
disait.--Ce phénomène du mensonge de bonne foi, très commun chez les
enfants, dont le faux témoignage en justice a fait condamner tant
d'innocents, devient chez certaines femmes une habitude constante. Il
s'établit réellement chez elles une seconde nature, factice et pourtant
sincère, à côté de l'autre. C'est alors un extraordinaire désordre
mental dans lequel cette femme elle-même ne se reconnaît plus. Et la
comédienne apparaît, non pas celle qui vous joue un rôle par intérêt,
mais celle qui se le joue d'abord, ce rôle, à elle et pour elle. Malheur
à vous si vous lui servez de prétexte, si, par exemple, elle se met en
tête d'avoir pour vous ce que le langage des modistes appelle encore une
«grande passion»! Il lui faut étaler du sentiment, et tous les moyens
lui seront bons pour y arriver: elle vous bouleversera votre vie, vous
traînera de scène en scène, vous trompera pour revenir vous le raconter,
s'empoisonnera et en échappera pour crier son suicide à toute la terre.
Et le pire de cette mise en scène éternelle sera que vous n'aurez même
pas eu, durant cette infernale liaison, cinq minutes de vraie douceur,
celle que le petit employé de nouveautés goûte le dimanche, sur la
Marne, avec sa maîtresse d'une après-midi, qui ne lui jure pas qu'elle
l'aime, qui ne sait que rire et que chanter en se balançant au fond du
canot.... Mais cette enfant possède ce charme incomparable hors duquel
il n'y a ni joie des baisers ni bonheur des larmes:--le Naturel.

       *       *       *       *       *

3° _La littéraire_.--Vous trouverez cette variété surtout en province.
Elle se rencontre aussi à Paris, en particulier depuis que le goût des
auteurs étrangers a commencé de se répandre et que la maladie du roman
russe a fait ses premiers ravages. La littéraire ressemble à la
comédienne par certains côtés, elle s'en distingue par un trait
essentiel: la véritable comédienne s'est créé à elle-même le type
qu'elle entreprend de réaliser, et elle en change parfois au cours de sa
vie, insinuante et rêveuse avec celui-ci, sceptique avec celui-là,
spirituelle avec un troisième, au demeurant géniale et très supérieure à
la liseuse qui copie servilement un poète ou un romancier, et dont
toutes les démarches, tous les billets, toutes les caresses pourraient
porter un renvoi comme les illustrations: page 25, colonne 2. Pendant de
longues années, la littéraire était presque toujours une Sandiste, en
train de _Valentiniser_ d'après la formule. De nos jours, vous risquez
de vous heurter à la Feuillettiste, qui rêvera, rue Belle-chasse, de
rendez-vous dans le pavillon d'un parc, au clair de la lune, comme dans
_la Petite Comtesse_ ou _Camors_;--à la Sully-Prudhommiste, qui vous
dira sur la plage de Dieppe, entre deux parties de petits chevaux:

    Il faut tenir des mains de femme
    Quand on rêve au bord de la mer....

--à la Coppéienne, qui ne manquera jamais d'arriver chez vous avec le
fameux vers sur sa jolie bouche, même si elle n'a pas trace de voile à
sa toque de fourrure:

    Oh! les premiers baisers à travers la voilette....

--à la Goncourtiste, qui vous écrit avec des néologismes qu'elle ne
comprend pas et prépare pour vous recevoir une robe de chambre japonaise
achetée au Bon Marché;--à la Tolstoïenne, qui vous décompose ses «états
d'âme», tout en vous offrant une tasse de thé;--à la Shelleyienne, qui
vous parle, à table, en dégustant une truffe au Champagne, «d'un monde
où le clair de lune, la musique et le sentiment ne font
qu'un»....--Pauvres grands écrivains! Il faut cependant leur pardonner
les misérables sottises auxquelles leur génie sert de prétexte. Et tous
y passent. J'ai lu une lettre adressée à un jeune étudiant de ma
connaissance, dans laquelle une femme de trente-sept ans lui proposait
de mourir avec lui: «Notre mort,» disait-elle, «sera celle des _Amants
de Montmorency_ d'Alfred de Vigny!...» Cette vieille folle avait trois
petits garçons en bas âge et un honnête homme de mari, qui peinait dans
une maison de commerce dix heures par jour, afin de lui gagner de quoi
avoir du papier à lettres _moyen âge_, le temps de lire des romans et du
vague à l'âme! Le jeune étudiant me déclamait cette phrase en pleurant,
et il ne me pardonna point de lui avoir cité la réponse de Casal à une
fille qui se précipitait dans ses bras en lui disant: «O mon beau Rolla,
tu me grises....»--«Non,» répondit Raymond, «je ne te grise pas, je te
claque ...» et il la souffleta bravement, exaspéré de ce surnom. «C'est
la seule fois que j'ai battu une femme,» me disait-il, mais aussi la
littérature mêlée à l'amour est certes la plus écoeurante mixture qu'ait
inventée la sottise humaine. Vous croyiez entendre un soupir, c'est une
citation;--serrer une femme sur votre coeur, c'est un volume. Sans
compter que la littéraire enferme toujours en elle un bas bleu possible.
Elle plane, suspendue sur votre front, la menace du réel volume où vous
serez peint avec votre nom à peine défiguré:--Rasal pour Casal, Barcher
pour Larcher,--votre maison photographiée, le tout enguirlandé des mille
et une calomnies qu'une maîtresse lâchée possède à son service.--(Voir
pour plus amples renseignements le livre de Mme Collet où figure un
certain Léonce qui de son vrai nom s'appelait tout simplement
Flaubert!)--C'est de quoi justifier à jamais la boutade prêtée à
Gautier.... «Je ne crois au mot: je t'aime, que lorsqu'il est écrit
_t'h-é_.»

       *       *       *       *       *

4° _La vaniteuse_.--C'est là une personne trop facile à classer pour
qu'il y faille une longue définition. Il existe de par le monde un très
grand nombre de ces paons-femelles que l'on pourrait appeler les
_snobinettes_ de l'amour et auprès desquelles l'homme dont on parle a
seul des chances de réussir. Elles se spécialisent d'ordinaire sur une
catégorie de célébrités: il y en a pour politiciens et il y en a pour
peintres. L'Institut fascine les unes, et d'autres le Théâtre. Les gens
de lettres ont les leurs, et les leurs aussi les gens titrés, les leurs
enfin les princes de la mode, ceux qui sont cités dans les feuilles pour
des _smokings_, et qui méritent, après leur mort, l'oraison funèbre
qu'un journal élégant consacrait à ce pauvre d'Avançon: «M. d'Avançon
vient d'être emporté hier.... C'était un homme mûr du meilleur style.»
J'ai connu une cantatrice, très jolie femme et très spirituelle, qui
avait ce snobisme de l'alcôve. Elle faisait collection, dans sa chambre
à coucher et dans son album, de personnages en vue. Quand elle avait dit
de quelqu'un: «C'est une tête,» j'étais sûr qu'avant huit jours elle
s'en croirait amoureuse, et qu'avant un mois la photographie de ladite
tête figurerait dans la galerie des souvenirs de cette doña Juana pour
Tout-Paris, qui avait elle-même une rivale préoccupée de lui souffler
successivement toutes ces _têtes_; et ce trait nous amène à....

       *       *       *       *       *

5° _L'imitatrice._--qui est, elle aussi, une vaniteuse, mais d'une
vanité circonscrite à la lutte contre une autre femme. L'imitatrice a
pris comme modèle tout ensemble et comme rivale une personne de son
entourage ordinairement, quelquefois d'une société supérieure; et alors
commence un _steeple-chase_ quotidien, avec ceci de plaisant que
l'enviée parfois ne s'en doute même pas. Cette enviée a un hôtel,
l'imitatrice aura un hôtel;--des chevaux, l'imitatrice en aura;--des
tableaux, et l'imitatrice en achète. L'enviée reçoit le lundi,
l'imitatrice prend le même jour. Si vous voulez, vous qui faites la cour
à cette imitatrice, la mener très loin et très vite, persuadez-lui que
l'enviée vous a distingué. Vous pourrez vous engager dans cette liaison
sans crainte. Vous aurez toujours un moyen assuré d'en sortir. Ce sera
de laisser croire à votre maîtresse par ricochet que cette enviée vous
dédaigne et en distingue un autre. Vous n'existerez plus pour
l'imitatrice, qui vous aura, par-dessus le marché, donné le comique
spectacle de la plus charmante inconscience, car elle ne manquera jamais
au gentil ridicule de vous dire, en parlant de l'autre: «Mme X----, qui
fait toujours tout ce que je fais....» Et elle le croira.

       *       *       *       *       *

6° _La voyageuse_.--C'est un joli mot d'argot mondain, que je n'ai
encore vu écrit nulle part. Il mériterait droit de cité dans la langue,
pour désigner ces ambitieuses, en train de voyager en effet de salon en
salon et de groupe en groupe; et chaque nouveau groupe où elles
s'introduisent est plus aristocratique ou plus élégant que celui dont
elles partent, chaque nouveau salon plus choisi. Parmi les procédés que
ces adroites intrigantes emploient volontiers, un des plus simples
consiste à découvrir l'homme influent de la coterie qu'elles visent et à
se l'attacher par des liens qui lui fassent un devoir--et un
orgueil--d'ouvrir devant sa maîtresse toutes les portes, d'abaisser
toutes les barrières. L'homme ainsi choisi devient en effet le pilote de
la voyageuse, et un pilote d'autant plus passionné qu'il tient à étaler
devant sa conquête les preuves de sa supériorité. Mais une fois
introduite dans le port, la voyageuse ne manque pas de témoigner au naïf
amant qui s'est cru aimé pour lui-même une ingratitude digne de celle
dont un nouveau roi gratifie les conspirateurs auxquels il doit son
trône. Elle a déjà mis le cap sur un autre îlot et confié le gouvernail
à un autre timonier. Il y a des voyageuses de tout ordre, depuis la
roturière qui veut entrer dans le faubourg Saint-Germain, grâce à
l'appui d'un grand seigneur, jusqu'à la femme d'employé qui se sert d'un
député pour procurer à son mari la place de sous-chef, sans parler de la
petite cocotte qui flatte un viveur sénile pour être invitée à des
dîners avec de grandes impures. Faut-il plaindre les échelons sur
lesquels ces industrieuses friponnes posent leur joli pied d'avoir été
quittés comme de simples échelons?... Cela dépend du pied, dirait un
sage, et de la jambe à laquelle appartient ce pied.

       *       *       *       *       *

7° _La dominatrice_.--L'orgueil est la seule flamme dont celle-ci ait
jamais brûlé; mais c'est une flamme inextinguible et qui la consumera
jusqu'à sa vieillesse. Vous la verrez plus tard tenir un salon, et elle
suffira au travail d'Hercule que ce métier-là représente en
correspondance, diplomatie, visites, dîners en ville, conversation,
etc., pour avoir la satisfaction de faire des académiciens ou des
ambassadeurs,--en un mot, pour régner. En attendant, comme elle est
jeune et jolie, c'est à inspirer des passions que se dépense tout cet
orgueil. Qu'un homme échappe à son pouvoir, et la voilà devenue aussi
malheureuse que Napoléon lorsqu'il pensait à Saint-Pétersbourg, la seule
capitale de l'Europe où il ne fût pas entré en vainqueur. Le plus
souvent, la dominatrice est une coquette. Elle sait que la fatuité
naturelle à l'homme en fait un esclave tout enchaîné pour celle qui
promet, promet toujours,--et ne donne rien. Mais elle sait aussi qu'avec
d'autres hommes ce jeu-là est inutile, et, changeant sa politique, elle
se donne juste assez pour accrocher celui dont elle veut être aimée.
Elle se donne une fois, deux fois,--et puis plus jamais.... Avez-vous vu
un poisson goulu avaler un appât dont il compte se régaler? Comme il
nageait gaiement vers sa proie! Et il se tord maintenant au bout de
l'hameçon; puis, tandis qu'il râle dans un coin du bateau, le pêcheur
continue de jeter sa ligne en supputant de combien de douzaines il
pourra se vanter demain.... De quoi vous plaignez-vous? La dominatrice
vous a couru après--comme ce pêcheur court après le poisson, tant qu'il
ne l'a pas pris,--dans la pleine sincérité du plus spontané désir....

       *       *       *       *       *

Et il faudrait encore énumérer, parmi les cérébrales, _l'Ennuyée_, celle
qui prend un amant pour avoir quelqu'un là sur qui elle passe ses nerfs
et avec qui elle trompe ... son temps;--la _Dépitée_, celle qui vous
ramasse, comme un enfant rageur fait un caillou, pour vous jeter à la
tête d'un homme qui la vexe;--la _Méchante_, qui ne peut pas supporter
le bonheur de ses semblables et vole leurs maris ou leurs amants aux
autres femmes, afin de détruire ce bonheur.... Pour peu que vous
rassembliez vos souvenirs, vous vous rendrez compte de ce que devient un
homme de coeur qui aime une de ces femmes-là, et de ce qui l'attend,
depuis l'abandon le plus brutal jusqu'à la plus cruelle perfidie,
suivant le cas, sans parler de la lettre anonyme et de la calomnie. Vous
comprendrez contre quelle monnaie de singe cet homme de coeur est en
tout cas assuré de donner ses vraies larmes, ses vraies douleurs, son
vrai sang, et peut-être ne trouverez-vous pas trop sévères les trois
remarques suivantes:

XXVI

_Le coeur fait de la femme un être sublime, les sens dans leur brutalité
en font un être vrai. Le monstre commence avec la froideur morale et
physique,--dans le cerveau_.

XXVII

_Dalila a dû trahir Samson avec l'espérance d'éprouver une sensation
entre ces bras qu'elle allait livrer aux chaînes_.

XXVIII

_On estimerait certaines femmes d'avoir un amant par plaisir_.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION VIII

DU FLIRT ET DES COQUETTES


Si une liaison d'amour entre l'amant et la maîtresse tels que j'ai tenté
de les décrire est le plus souvent une guerre, avec marches et
contremarches, batailles livrées et perdues, déroute finale et
massacre,--il existe aussi, comme pour les armées véritables, la petite
guerre entre les deux sexes, celle où tout n'est que jeu et que
simulacre. Cette petite guerre s'appelle le _Flirt_. Qui reconnaîtrait
dans ce monosyllabe britannique, sec et cinglant comme un coup de fouet,
le délicieux verbe du français d'autrefois: _Fleureter_ ou conter
fleurette? Et je me souviens d'une petite scène où j'eus par le
contraste la sensation si vive de la différence réelle entre les moeurs,
qui a produit la différence entre les deux mots. Voici de cela combien
de jours? J'avais découvert chez un marchand une boîte d'ivoire que
j'achetai pour Colette. C'était une boîte du dix-huitième siècle, ornée
d'une miniature qui représentait deux amoureux en train de danser un pas
de menuet, gaiement, tendrement, au son d'une espèce de musette tenue
par un nain, dans un paysage de rêve.... C'est presque l'automne, car le
feuillage des arbres prend par places des nuances blondes, comme on en
devine sous le rien de poudre qui blanchit les cheveux de la danseuse.
C'est encore l'été, car entre les branches luit un ciel d'un bleu doux
et pâle comme la soie du justaucorps du danseur. Il est de face, et il
rit en levant sa main restée libre, tandis qu'elle se montre, elle, en
profil perdu, et qu'elle tourne dans sa robe couleur de rose, un rose à
demi fané, un rose sur le point de passer, comme l'heure
charmante....--Mon Dieu! que j'étais peu né pour vivre dans ce Paris de
décadence où j'ai tant usé de mon coeur, peu né pour aimer la perverse
enfant à qui j'apportais cette miniature, par une nuit glacée d'hiver!
Je me vois encore montant l'escalier du Théâtre-Français et tirant la
boîte de ma poche pour regarder une fois de plus ces deux amants. Il
faut tout dire. Le jeune homme me ressemblait un peu, et la jeune femme
avait tant de Colette, par la ligne fine de la taille, par la grâce
triste dans le demi-sourire! L'idée que c'était, ce songe d'un peintre
mort, l'image de deux êtres jadis pareils à nous, mais heureux, me
jetait dans cette mélancolie presque folle qui ne fait que rendre si
sensibles les places les plus malades de l'âme. Et cela se passait dans
un couloir de théâtre, devant des portes de loges derrière lesquelles
des acteurs et des actrices s'habillaient pour le «deux» ou le
«trois»!... Quand j'entrai chez Colette, elle était assise devant sa
glace, occupée à faire sa figure. Je vis à son regard deux choses:
d'abord que je la gênais, et puis qu'elle traversait une de ses minutes
de blague sans esprit. Il y avait, vautré sur un des fauteuils de cette
loge, un élégant à mine de cocher, avec qui elle devait me tromper un
jour,--si ce n'était pas déjà fait? Je lui donnai la petite boîte
cependant, je ne sais pourquoi. Elle la prit, elle regarda la miniature,
puis la passant au monsieur: «Voyez donc, Salvaney,» dit-elle, «en voilà
une drôle de manière de _flirter_....» Pouvais-je lui répondre que la
danseuse en robe rose et le danseur en justaucorps bleu ne _flirtaient_
pas, mais qu'ils _fleuretaient_, et cette cuistrerie sentimentale
m'eût-elle empêché d'avoir le coeur navré, une fois de plus, en la
voyant, sitôt ma pauvre boîte posée parmi les pots de fard et les pattes
de lièvre, aguicher de nouveau ce Salvaney, devant moi, comme si je
n'eusse pas été là? Et voici que je me demande ce qu'elle a fait de la
pauvre miniature. Oui, devant quels _flirts_ de cette cruelle fille le
nain continue-t-il de jouer sa musique, les astres de blondir, le ciel
de bleuir, l'homme qui me ressemble de sourire et celle qui lui
ressemble, à elle, de tourner dans sa robe couleur de bonheur fini?...
Allons, allons, monsieur le docteur Claude, analyste professionnel,
misogyne patenté, prétendu connaisseur de l'âme de la femme, ramassez
votre scalpel et votre microscope, et montrez à l'honorable assemblée
les petites expériences que vous savez faire. Vous n'êtes pas là pour
cueillir des roses, mais pour étaler des fibres et pour disséquer des
morceaux de coeur humain.... Ah! que les roses ont un plus doux
parfum!...

       *       *       *       *       *

Il est donc bien mort, ce vieux verbe français, aussi mort que les
fleurettes blanches ou mauves de la saison où il fut inventé, et le dur
mot anglais triomphe. Il désigne: la chose d'abord, et votre maîtresse
vous dit: «Le _flirt_ m'amuse;»--l'habitude ensuite: «Je suis un peu
_flirt_,» dit-elle encore;--enfin le monsieur ou la dame avec laquelle
se pratique cette habitude: «Un tel,» dit toujours la même maîtresse,
«vous n'allez pas en être jaloux, c'est mon _flirt_,» et vous comprenez
qu'elle entend par là une cour légère et sans conséquence. Le bon
Littré, que je viens d'avoir la curiosité de consulter sur ce mot
nouveau, est de l'avis des femmes, et il le définit: «Mot anglais qui
signifie le petit manège des jeunes filles auprès des hommes et des
hommes auprès des jeunes filles....» Oh! ces philologues, quels discrets
personnages! Moi qui ne suis pas un philologue, mais qui ai été, suis et
serai jusqu'à la mort un jaloux,--un de ces insensés qui veulent à tout
prix savoir ce qui leur sera si dur ensuite à connaître,--c'était
justement le «petit manège» qui m'intriguait jusqu'à me torturer. Où
commençait-il? Où finissait-il?... Encore aujourd'hui que je suis, comme
on dit dans le bon peuple, retiré des voitures, je voudrais deviner au
moins ce que les femmes signifient au juste par ce terme à la fois si
clair et si indéfinissable. Un jour que je visitais Florence en
compagnie d'une dame américaine rencontrée par hasard, nous nous
arrêtâmes devant un tableau de _l'Angelico_ qui représentait une
résurrection. Des religieux sortaient de leur fosse ouverte, et des
séraphins auréolés d'or les embrassaient tendrement sur la bouche.

--«Regardez donc, monsieur Larcher,» me dit ma compagne avec la plus
aimable candeur, «ces petits moines qui flirtent avec les anges....»

Cette phrase me rendit rêveur, et le «petit manège» serait resté à
jamais flétri aux yeux de mon imagination troublée, si, à quelque temps
de la, ayant fait usage de ce terme _flirt_ devant une autre dame,
Anglaise celle-là, elle ne m'eût interrompu avec un mépris
anglo-saxon,--profond comme la mer qui sépare l'île vertueuse du
continent corrompu:

--«Pardon, monsieur, mais c'est un mot que je n'ai jamais entendu qu'en
France....»

Je me sentis, à cette phrase, couvert du flot de l'infamie
gallo-romaine, mais je n'en fus pas plus avancé dans la définition de ce
périlleux badinage, ou de cet amour sans amour, qui ressemble au vrai
duel des sexes comme un assaut d'escrime à une séance sur le
terrain.--Dans _fleureter_, il y a _fleuret_, aurait dit Victor
Hugo.--C'est vrai pourtant, qu'il est quelquefois innocent, ce badinage.
Avez-vous vu, dans un salon, une jeune femme entraîner un homme vieux ou
jeune vers quelque coin un peu à l'écart, divan drapé ou fauteuil
adossé? De son bras nu elle frôle la manche de l'habit noir. Son pied
chaussé de soie ajourée frémit nerveusement sur le coussin de vieille
étoffe. A chaque mouvement de l'éventail garni de plumes soyeuses,
l'homme sent venir à lui la douceur du parfum qui émane d'elle, de ses
épaules délicates, de sa robe frissonnante, de ses cheveux où chatoient
des pierreries. Elle lui parle, dans l'intimité de cet angle de salon,
avec une voix de tête-à-tête. Que lui dit-elle? Et que répond-il? Elle
rit, et ses dents apparaissent, si joliment blanches. Ses yeux, à lui,
brillent et traduisent la petite griserie d'amour-propre et aussi de
délice physique qui envahit un homme «distingué»--encore un mot exquis
du vieux français--par une jolie femme. Quand, une demi-heure après, le
couple se sépare, il se trouve toujours quelqu'un pour s'approcher de la
dame, d'un air ou mécontent, ou ironique, ou indulgent, ou léger:

--«Avez-vous assez flirté, ce soir?...»

--«Que voulez-vous?» me répondit une aimable personne à qui je servais
ce reproche obligatoire,--amicalement,--le _flirt_, c'est le péché des
honnêtes femmes.»

C'est encore une définition, celle-là, dont le seul malheur est de ne
convenir qu'au _flirt_ des honnêtes femmes, justement, et pas du tout au
_flirt_ des autres. Or, il faut croire que ces autres considèrent comme
licite tout ce qui n'est pas l'essentiel de la possession, depuis les
serrements de main jusqu'aux serrements de taille, en passant par les
baisers sur la nuque et les baisers sur les lèvres. Du moins, d'étranges
confidences faites par plusieurs de mes jeunes amis m'amènent à le
croire. J'en avais un qui venait chez moi de temps à autre m'apporter
des sonnets qu'il écrivait pour une fine marquise, séparée ou veuve, je
ne sais plus. Il me racontait, avec la discrétion naturelle à la
jeunesse,--qui est généralement celle des tambours,--ses rendez-vous
avec la dame, leurs promenades en fiacre, leurs courses dans les bois
près de Paris, le tout accompagné de menues privautés qui affolaient ce
garçon, et il ajoutait:

--«Elle est loyale.... Elle m'a prévenu qu'elle voulait bien _flirter_,
mais qu'elle n'aurait jamais d'amant....»

Dans ce cas-là, et si le _flirt_ est le péché des honnêtes femmes, il
serait l'honnêteté des pécheresses. Il conviendrait donc, si l'on
dessinait une carte moderne du Tendre, de distribuer cette province
spéciale en deux départements: celui de _Flirt et Vertu_, et l'autre,
celui de _Flirt inférieur_. Les amants, eux, ne font pas cette
distinction, et, en conservant un terme unique pour l'une et l'autre
sorte de familiarité, ils démontrent que cette funeste et trop lucide
jalousie est le vrai microscope de l'analyste. Pour ces logiciens de
douleur, la femme honnête et l'autre recherchent dans le _flirt_ la même
sensation; celle du désir de l'homme, ici respectueux, inavoué, poétique
comme un hommage; là provoqué, presque brutal et repoussé brutalement,
mais toujours le désir. C'est bien cela, c'est cette joie, ici naïve, là
corrompue, que la femme éprouve à se sentir souhaitée par un homme, dont
souffrent tous ceux qui aiment cette femme, car ces gêneurs admettraient
volontiers cet axiome:

XXIX

_Il n'y a pas de demi-pudeurs ni de demi-impudeurs_.

Ont-ils raison? J'ai toujours pensé: oui, quand il s'agissait de ma
maîtresse, et: non, quand il s'agissait des maîtresses des autres.--Ce
n'est pas là ma plus grande originalité.

       *       *       *       *       *

Lorsqu'on parle de relations qui vont ainsi du moins appuyé des
marivaudages à la plus raffinée indiscrétion de caresses, tout est
nuance; par suite on s'y trompe bien aisément. C'est ainsi que la femme
qui flirte est souvent confondue avec la coquette. Un abîme les sépare
pourtant. La première a le goût du frémissement qu'elle éveille chez
l'homme; elle veut être convoitée, déguster l'hommage que cette
convoitise rend à son charme, s'y prêter, s'en amuser,--et c'est fini.
La seconde veut être aimée sans aimer, et provoquer des passions qu'elle
ne partage pas. Aussi la première peut-elle être une délicieuse
créature, qui garde, sous des dehors de légèreté, les plus vraies
délicatesses, au lieu que la vraie coquette est toujours une cruelle,
qui, dans le fond du fond de ce qui lui sert de coeur, veut se procurer
_la sensation de faire souffrir_. Voyez aussi comme elles procèdent
l'une et l'autre, de manière diverse. Il y a de la plaisanterie, du
rire, un peu de gaminerie même dans le début du _flirt_ de la vraie
_flirteuse_,--le pétillement d'un vin de Champagne qui ne serait que de
la mousse, sans la moindre goutte d'alcool au fond du verre. La
coquette, elle, a toujours soin de vous prouver d'abord que vous avez
produit sur elle une impression profonde et surtout sérieuse. Elle veut
vous entraîner sur le chemin de la passion tragique, et la familiarité
piquante est un mauvais guide pour ce chemin-là. Il s'agit de vous
persuader que l'on vous a remarqué,--mais sérieusement. La coquette aura
donc l'art d'interroger ceux qui vous connaissent et de savoir les idées
qui vous plaisent: vos goûts particuliers en livres, en tableaux, en
pièces de théâtre, par exemple. Elle vous en parlera de manière à vous
convaincre que lorsque vous n'êtes pas là elle pense à vous longuement.
Entre sa façon de vous accueillir et ses relations habituelles avec les
autres hommes, elle mettra une différence dont votre vanité sera
chatouillée jusqu'à la pâmoison. Si elle est enjouée avec tout le monde,
avec vous elle sera grave, presque triste, et vous croirez découvrir en
elle une femme que personne ne connaît. Si elle est réservée d'habitude,
avec vous elle aura de l'abandon, comme une détente et une confiance que
vous vous imaginerez avoir provoquées. Si elle est musicienne, elle
choisira certains morceaux de piano qu'elle ne jouera que pour vous, et
de quel geste religieux elle fermera ce piano en se levant, comme si
entre vous et elle il venait de passer, pour vous bénir, l'Ame de
Chopin! Est-elle bibeloteuse? Elle vous consultera sur ses achats, prête
à renvoyer l'adorable éventail ancien que le marchand lui offre et qui
vous déplaît. Elle ne voudra plus lire que d'après vos conseils. Si par
bonheur elle n'est ni musicienne, ni artiste, ni littéraire, elle vous
soumettra sa toilette, et elle vous interrogera sur sa robe, avec un air
de mettre son destin à vos pieds. C'est l'A B C du traité de la
coquetterie que ces fines manoeuvres, traité écrit dans une langue dont
aucun homme n'a jamais pu déchiffrer plus de cinq lignes. Le volume a
cinq cents pages!--Quand la coquette vous a bien convaincu de la sorte
que vous êtes entré dans son coeur très avant, c'est elle qui se trouve,
vous ne savez comment, s'être installée dans le vôtre, et, votre vanité
aidant, elle se met à vous torturer avec le plus féroce plaisir, au lieu
que la vraie _flirteuse_, du jour où elle s'aperçoit que le badinage
tourne au sérieux, n'a qu'une seule idée, celle de l'interrompre. A
celle-ci, inspirer une passion cause une véritable répugnance. Ajoutons
tout de suite que, pareille aux grands capitaines qui changent de
tactique selon les terrains, la coquette sait employer le _flirt_ avec
certains hommes, ceux-là précisément qui ont la faiblesse de se croire
très forts et qui se défieraient de la grande impression produite par
eux. La coquette spécule alors sur cette loi, que le _flirt_ est un état
d'équilibre instable, toujours à la veille d'une culbute d'un côté ou de
l'autre. C'est d'ordinaire dans le néant que le _flirt_ verse, mais
quelquefois aussi la nature reprend ses droits. Elle se moque bien,
elle, la sauvage et l'indomptable, de nos petites combinaisons de salon,
«Je ferai joujou avec les sens....» dit la vertu qui ne veut pas leur
céder, ou le vice qui ne veut plus. Et voilà que l'animal s'éveille chez
l'homme et chez la femme, que toutes les colères de l'orgueil et de la
sensualité grondent d'un coup. Enfin, pour reprendre la comparaison de
tout à l'heure, c'est comme à l'assaut, lorsque le fleuret casse et que
l'escrimeur qui se sent touché jette un cri. Le fer a fait plaie. Le
sang coule, et le tireur tout pâle tombe à terre, frappé à mort.

       *       *       *       *       *

Suivons-les, une par une, les étapes que le _flirt_ peut et doit
franchir ainsi pour aboutir à la crise qui transforme en _opéra séria_
la musiquette, et en passion, parfois si douloureuse, l'innocent, le
léger badinage.--Première période: un après-midi vous allez en visite
chez une dame que vous rencontrez rarement. Vous vous abandonnez à un
accès de jolie humeur, et vous vous montrez plus aimable compagnon que
de coutume. Habituée qu'elle est à vous ranger parmi les visiteurs de
devoir et d'ennui, elle se surprend à s'amuser de votre causerie. Vous
le sentez aussitôt, et vous la quittez, content de vous, autant dire
content d'elle, l'ayant découverte, comme elle vous a découvert. Vous
retournez dans la maison peu après. Vous la trouvez seule, vaguement
désoeuvrée et qui s'égaie de votre présence. Elle vous taquine sur un
ton qu'elle ne prenait jamais avec vous auparavant. Vous lui répondez de
même, et rien que ce ton-là, c'est déjà du flirt. Il peut se faire qu'à
cette époque vous soyez, vous, en puissance de maîtresse. Alors cette
espèce d'amitié gaie avec une autre femme vous offre la petite saveur
piquante d'une infidélité inoffensive et permise, sans compter qu'il s'y
cache un délassement très doux de la corvée sentimentale. Vous
contractez donc la charmante habitude d'aller chez votre flirt le coeur
tranquille, vous croyant bien sûr que vous n'en serez jamais amoureux,
ni peu ni prou. Elle, de son côté, si elle n'a dans sa vie que des
devoirs, trouve à frôler le danger de ce quart d'intrigue juste le même
plaisir qu'à dîner au cabaret, puis à finir la soirée dans un mauvais
théâtre. C'est comme la tartine de caviar, à l'heure du thé. La
grignoter, ce n'est pas plus manger que flirter, ce n'est aimer. Si la
dame est en puissance d'amant,--_chè! Chè!_ comme on dit en
Toscane,--cet amant aura bien mérité qu'on le rende un peu jaloux. Il
faut toujours leur prouver, aux hommes, que la fidélité qu'on leur garde
a son prix, et que si on voulait.... Mais on ne veut pas. Vous ne
comptez pas, vous, puisque vous n'êtes qu'en flirt avec elle, un flirt
qui en est à sa lune de miel. Vaut-il la peine de passer à l'aphorisme
et à l'italique,--comme dans les sonates on passe au mineur, ou comme
dans leurs lettres certaines femmes passent à l'anglais, par
élégance,--pour insinuer que les lunes de miel ressemblent aux blondes
qui se teignent. Elles deviennent rousses en vieillissant.

       *       *       *       *       *

Seconde période: un des deux _flirteurs_ commence à éprouver les
premières atteintes d'une vague irritation, et ce pour des motifs de
l'ordre le plus divers. Elle découvre, elle, ce qu'elle ne savait pas à
ce degré, que vous aimez très profondément ailleurs, et la voilà qui se
trouve aussi froissée que si vous l'aviez trahie. Pourquoi? Elle n'en
sait rien, puisqu'elle ne vous aime pas, et que, si vous l'aimiez, vous
l'embarrasseriez beaucoup. L'amour-propre a de ces paradoxes. Vous
découvrez, vous, ce que vous ne soupçonniez guère, qu'il se cache un
homme dans la vie de cette femme, avec qui elle est engagée, aussi
sérieusement qu'elle l'est peu avec vous. Vous acceptiez avec joie
d'être la friandise, le goûter, la bouchée au caviar, quand vous pensiez
qu'il n'y avait pas de dîner. Vous voilà mécontent jusqu'à la fureur de
savoir qu'il y a un dîner véritable, et que vous n'êtes pas sur le menu.
Vous vous jugez un peu naïf, un peu jeunet, tranchons le mot, un peu
ridicule. Elle se réveille donc, elle, de son côté, un beau
matin....--entre parenthèses, pourquoi cette formule, comme si, sur
mille matins, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ne méritaient pas
l'épithète contraire?--bref, un matin, laid ou beau, elle se réveille
toute piquée de ce que vous observez avec bonne foi le contrat tacite
passé entre vous. Et vous vous réveillez, vous, décidé à lui prouver que
vous valez la peine que l'on ait un peu peur de vous. C'est l'époque des
inégalités volontaires d'accueil, de sa part, à elle; des discours
presque amers, de votre part, à vous. Elle se moque de vous, avec ces
justesses dans la raillerie qui transforment un mot dit plaisamment en
un mot qui fait mal. Vous avez avec elle des inquisitions de jaloux et
des duretés de mari. L'orage flotte dans l'air à chacune de vos visites,
et, s'il n'éclate pas, vous le pressentez tous les deux, comme des nerfs
malades souffrent de l'électricité de l'atmosphère, quand il n'y a pas
encore de nuages. Soyez tranquille, ils arrivent vers vous, ces nuages,
et avec eux les éclairs, le tonnerre, la grêle, de quoi couper sur pied
les jolies marguerites que vous étiez en train d'effeuiller, en espérant
toujours rester sur le _pas du tout_ du pétale consolateur!

       *       *       *       *       *

Troisième période: il n'y a plus de lune, ni emmiellée, ni rousse, mais
le ciel est devenu noir comme mon encre, ou comme le coeur de
Colette.--En cas de _match_, je parierais pour le coeur.--L'homme s'est
juré qu'il aurait cette femme dont il connaît parfois les beautés les
plus secrètes, comme on connaît un livre dont on a feuilleté, tourné
toutes les pages, vu toutes les gravures, manié la couverture en tous
sens, sans en lire le texte. Elle, étonnée autant qu'inquiète de voir
transformées en instruments d'attaque des privautés auxquelles elle
n'attachait pas de conséquence, montre soudain une indignation qui n'est
pas jouée. Ou bien c'est elle qui, jalouse de savoir jusqu'où irait sa
puissance sur vous, transforme en devoirs les assiduités que vous lui
rendiez. Vous vous rebellez, et la guerre commence, mais aussi un autre
chapitre de cette _Physiologie_, car, une fois là, vous sortez l'un et
l'autre de cette équivoque passagère et charmante de flirt sur laquelle
je voudrais encore, cédant, comme dans les fables, au souci de la
_Moralité_, formuler quelques aphorismes.

XXX

_Femme qui flirte, homme qui s'y complaît, signe de peu de tempérament,
comme le goût de l'aquarelle chez un peintre. Je réserve cette
préciosité pour une feuille d'album: «Le flirt, c'est l'aquarelle de
l'amour.»_

XXXI

_Une femme qui a vraiment aimé, autant dire souffert, regarde flirter
les autres avec les yeux d'une mère qui a perdu un enfant et qui voit
des petites filles jouer à la poupée_.

XXXII

_Certains flirts salissent une femme plus que la possession. La rose
coupée sur sa tige peut rester fraîche et pure. La rose, même en bouton,
même sur le rosier,--mais tripotée,--est pire que fanée._

XXXIII

_Le seul flirt absolument innocent serait celui d'une jeune fille qui ne
saurait rien des réalités physiques de l'amour. On en a connu
quelques-unes vers_ 1820, _à l'époque où paraissaient d'autres_
Méditations.

XXXIV

_On badinerait avec l'amour, quoi qu'en dise le fameux proverbe, s'il
n'était mélangé ni d'amour-propre, ni de bestialité. Ce n'est pas le
coeur qui colore en tragique le marivaudage à demi souriant, à demi
tendre. On est jaloux et on désire. Cela suffit pour métamorphoser le
gentil caprice en passion cruelle. On se croit sincère, et le pire est
qu'on le devient, en sorte que la femme qui vous aura fait le plus
souffrir est quelquefois une femme que vous n'aurez jamais aimée_.

XXXV

_Un joueur qui s'assoirait à une table et devant des cartes sous la
condition que, s'il gagne, il ne gagnera rien, et que, s'il perd, il
perdra toute sa fortune, passerait pour un fou. C'est pourtant ce que
font les hommes et les femmes qui s'engagent dans un flirt régulier,
puisque ce flirt ne peut finir que par le néant, s'il reste flirt, ou
par la douleur de la passion, s'il change de nature. Mais lequel de nous
ne mourrait pas désolé s'il n'avait pas connu la passion, ou du moins
s'il ne pouvait pas dire qu'il l'a connue?_

XXXVI

_«Les femmes qui flirtent, je les appelle des maîtresses sèches....»
C'est le mot d'une très honnête femme qui prétendait n'avoir jamais
flirté. Elle avait trop de mépris dans les yeux en le prononçant. Le
mépris trop intense a trop songé aux choses méprisées, et trop y songer,
c'est toujours les regretter_.

       *       *       *       *       *

Ou le néant ou la passion, ai-je écrit tout à l'heure, et j'avais tort.
Le flirt peut finir d'autre manière, par un sentiment assez rare, mais
qui existe. C'est même la nouveauté la plus heureuse qu'ait inventée la
civilisation dans les rapports entre les sexes: l'amitié. Il arrive en
effet que la femme qui a flirté avec vous,--il faut, par exemple, que ce
flirt ait été du plus pur gris perle, sans la moindre nuance trop
forte,--il arrive donc que cette femme possède des qualités réelles
d'esprit et de coeur. Elle a de l'âme, pour tout dire, sous la frivolité
de ses dehors. Un hasard vous le révèle. Dans cet esprit vous apercevez
la plus délicieuse finesse, dans ce coeur la plus vraie droiture.
C'était par une fin d'après-midi, cette fois. Vous vous sentiez un peu
trop triste, et, au lieu de verser dans le papotage d'habitude, vous lui
avez parlé comme vous vous parlez à vous-même, et elle vous a compris.
Le crépuscule tombait. Le domestique tardait à installer les lampes.
Elle aussi s'est laissée aller à vous découvrir un peu de cet
arrière-fonds mélancolique sur lequel vivent toutes les femmes, dignes
de ce nom, passé vingt-cinq ans, et lorsqu'elles se trouvent ne pas
avoir la destinée de leur coeur.--Si elles méritaient cette destinée,
soyez assuré qu'elles ne l'ont pas eue!--Vous étiez venu «potiner» en
prenant une tasse de thé; vous sortez, ayant rencontré une amie que vous
ne traiterez plus jamais comme auparavant, avec la légèreté d'un
indifférent qui jette une heure de son après-midi à lui dans le vide
d'une après-midi de femme, et qui l'oublie, sitôt la porte fermée. Hier,
si vous aviez appris que la chronique du monde accolait son nom au vôtre
dans une de ces calomnies qui sont le régal quotidien des conversations
parisiennes, vous auriez souri, passablement heureux au fond, avouez-le,
dans les coins scélérats de votre vanité d'homme. Aujourd'hui, cette
calomnie vous blesserait, et cruellement. Que cette impression de
sympathie et de confiance, éprouvée une fois, se renouvelle, et vous
connaîtrez la douceur de cette camaraderie féminine qui possède toutes
les grâces de l'amour sans aucune de ses terribles rancoeurs. Votre amie
se montrera dans sa vérité, puisqu'elle n'aura pas besoin de vous
mentir. Elle vous saura gré des diverses souffrances que les autres,
ceux qui l'ont aimée ou qui l'aiment d'amour, lui ont infligées et que
vous lui épargnez, vous, en ne la désirant pas. Elle déploiera pour vous
ce charmant esprit de la femme, qui seule sait observer et dire son
observation sans formules apprises. Les autres auront eu d'elle, si elle
est galante, la courtisane astucieuse et dépravée; si elle ne l'est pas,
ses sécheresses et ses défiances. Vous aurez, vous, les jolis abandons
de l'intimité la plus délicate,--pourvu que vous soyez de bonne foi, et
qu'elle, de son côté, appartienne au groupe des femmes qui peuvent
garder un ami. Il faut croire que ces deux conditions sont bien rarement
remplies, puisque ces adorables amitiés-là, ces amitiés voluptueuses,
comme disait finement un grand écrivain, sont très rares, aussi rares
que la poésie dans la galanterie, cette poésie qui teintait de rêve la
danse de l'homme en justaucorps bleu pâle et de la dame en robe couleur
de rose passée, sur la petite boîte d'ivoire donnée autrefois à
Colette....--Il fut un temps où je me disais: «Mon Dieu! que je voudrais
connaître le coeur humain!» Je suis devenu plus modeste, et voici que
j'oublie jusqu'au sujet de ces pages d'analyse plus ou moins justes et
que je soupire: si seulement je pouvais savoir les yeux qu'elle prend
pour regarder la miniature et se souvenir de moi? Et si elle lit ces
feuilles un jour, saura-t-elle que je les lui aurais données avec
ivresse pour en faire des papillotes, jusques et y compris l'aphorisme
final:

XXXVII

_Apprendre à connaître les femmes, c'est apprendre à connaître par
avance le détail du mal qu'elles vous feront, sans aucun moyen de vous
en garantir. Cette science-là consiste à augmenter la misère de l'amour
par la prévision lucide de cette misère_.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION IX

BONHEURS CONTEMPORAINS


LES DRAWBACKS


Il y a une providence pour les analystes. Je croyais bien ne venir
jamais à bout de ce chapitre sur «la rencontre des amants» qu'a célébrée
en vers subtils le poète Auguste Dorchain. Vous vous rappelez:

    ...Ni les pères ni leurs serments
    N'empêchent que tout aboutisse
    A la rencontre des amants....

J'avais décrit les deux animaux, le mâle et la femelle, chacun à part.
Puis, sur le point de les évoquer, s'affrontant, s'étreignant, se
dévorant, je me perdais. Voilà que l'autre soir, ayant esquissé un
vingtième plan de cette méditation fatale, dans le chiffre de laquelle
le X m'apparaissait comme un chevalet de torture, et déchiré ce plan
après dix-neuf autres, je sors de ma maison sans but de promenade.
J'arrive devant le Théâtre-Français. On donnait: _On ne badine pas avec
l'amour_. J'entre dans la salle pour entendre cette prose divine, sans
Colette, hélas! cette Colette qui jouait Camille, pour moi, comme aucune
comédienne ne la jouera jamais. Elle me rendait si bien cette fille
étrange qui sait tout de la vie et qui ne sait rien de son propre coeur,
qui se veut raisonnable et qu'un sourire de son cousin à Rosette affole,
qui repousse Perdican sincère et qui court après Perdican perfide! Naïve
coquette qui brise trois existences: la sienne, celle de son fiancé et
celle de Rosette ... pour rien, pas même pour le plaisir! Oui, Colette
était adorable de charme incertain, mélancolique et dangereux dans ce
rôle; aussi adorable que l'actrice de l'autre soir y était médiocre. Et
le Perdican! Et le Baron! Et le Bridaine! Tous des doublures!... Et
moi!... Mes souvenirs se firent si précis, les phrases du drame me
touchaient à une place si blessée de mon coeur, qu'après le deuxième
acte je n'y pus résister, et je quittai mon fauteuil. Dans le péristyle,
et devant le buste de Balzac, je me heurte au baron Desforges:

--«Où allez-vous?» me demande-t-il.

--«Où je n'entendrai plus ces comédiens,» lui répliqué-je.

Il sourit de ma boutade et sort avec moi. Il me prend le bras et nous
marchons ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis des mois. Il ne vieillit
guère. La moustache blonde est devenue tout à fait blanche. Le teint
s'empourpre un peu. Mais l'oeil demeure bien vif entre les paupières qui
le brident, et quoique le baron ait soixante ans sonnés, ses muscles,
grâce au massage quotidien du docteur Noirot, sont demeurés souples,
comme l'attestent ses moindres mouvements. Seulement plus de cigares,
plus de porto rouge,--et plus de Mme Moraines. Il a fort sagement
utilisé une nouvelle infidélité de cette charmante coquine pour fermer
les volets de sa boutique, comme il dit. Et il a dû très bien faire les
choses, car il continue d'aller dans la maison et d'y avoir son couvert
à côté de son successeur, un des jeunes barons Mosé. Desforges, depuis
cette rupture, a repris du goût pour moi,--sans doute parce que Suzanne
Moraines lui a dit jadis beaucoup de mal de ma pauvre personne. Et puis,
je l'écoute si complaisamment et je l'admire si sincèrement! Un homme
d'affaires qui s'est donné la peine de vivre, quel meilleur maître pour
un écrivain d'observation? Desforges m'entraîne sous les arcades de la
rue de Rivoli et me questionne sur mes travaux. Je lui détaille ma
_Physiologie_, le point où j'en suis et mon embarras.

--«Voilà une belle difficulté,» me dit-il. «Avez-vous la prétention de
donner une théorie complète de l'amour?...»

--«Je ne suis pas si nigaud,» répondis-je.

--«Alors, au lieu de vous perdre dans les généralités, prenez donc un
cas bien net, bien connu de vous, une histoire très simple et qui soit
dans la moyenne des intrigues galantes de ce temps-ci.... Qu'est-ce que
vous voulez savoir? Si l'affaire est bonne ou mauvaise?... Faites comme
pour une vraie affaire. Dressez un bilan: une colonne pour l'actif, une
pour le passif. Chiffrez le détail des bonheurs et des malheurs, des
plaisirs et de ce que les Anglais appellent les _drawbacks_,--les
inconvénients à subir pour chaque avantage.--Deux additions et une
soustraction, vous saurez à quoi vous en tenir sur ce que les gens
d'aujourd'hui ont fait de l'amour. C'est comme la politique. On ne parle
que de cela à Paris, et on s'y entend comme les acteurs que nous venons
de voir à dire du Musset.... Tenez, voulez-vous que nous établissions le
bilan, à nous deux, du bonheur de Mainterne dans sa liaison avec Mme de
Hacqueville? C'est un excellent exemple, cela.... Lui, trente-six ans,
trente mille livres de rente, du tact, dû goût, joli garçon, toutes ses
dents, tous ses cheveux, pas de rhumatismes. Elle, vingt-huit ans,
grande, élégante, beaucoup de branche, cent mille francs de rente dans
la maison, un seul enfant. Hacqueville, un trésor de mari, vous le
connaissez.... Ça a bien duré quatre ans. Vous voyez, pas de chaîne....
On en a parlé, mais pas trop.... Enfin, un joli souvenir, à première
vue; ce que souhaite un père raisonnable à son fils quand ce garçon
entre dans la vie, une de ces liaisons qui vous préparent au mariage....
Vous n'êtes pas pressé de rentrer?...»

--«Laissez-moi seulement allumer un cigare....»

Nous étions devant la porte d'un bureau de tabac.

--«Prenez plutôt un des miens,» dit le baron, en tirant un étui de sa
poche. «Je ne fume plus, mais j'ai toujours à offrir un de mes bons
cigares d'autrefois.... C'est tout l'art de vieillir, cela....»

       *       *       *       *       *

Le havane de cet homme aimable était réellement exquis, et, tout en
aspirant la fumée avec délice, je l'écoutais me mettre à nu l'envers
d'un de ces coquets romans mondains qui font rêver les petits jeunes
gens et soupirer les vieillards.

--«Commençons par le commencement,» disait le baron. «J'y ai assisté,
moi qui vous parle.... Lucie et Mainterne se connaissaient depuis dix
ans, sans jamais avoir pris garde l'un à l'autre.... Là-dessus, ils se
trouvent tous deux assis à une table de souper chez Mme de Hère, vers la
fin d'un bal costumé.... Elle était en pierrette et lui en arlequin....
Je la vois, leur petite table, et, dans ses yeux à lui, une flamme de
désir et d'espérance, celle d'un homme qui a du torse et du mollet, qui
les montre, qui sent qu'on les regarde et qui se dit: «Tiens? tiens?» Et
Mme de Hacqueville riait, riait.... Vers six heures, Mainterne rentrait
chez lui. Il a dû avoir un bon moment, en coupé, à se tenir à peu près
ce discours: «Mais, c'est qu'elle m'irait comme un gant, cette jolie
femme-là; c'est fin, c'est distingué, c'est jeune, ça n'a pas roulé....
Je serais le premier.... La maison est bien tenue.... On dit la table
excellente....»

--«Oh! baron!...» fis-je avec un peu de révolte.

--«Mais oui, mais oui,» insista-t-il, «ça entre en ligne de compte, ces
choses-là. On ne se l'avoue pas toujours: c'est la seule différence
entre les gens romanesques et les autres.... Voyez-vous, à Paris, pour
un homme qui a vécu et qui sait compter, comme Mainterne,--je vous
répète qu'il avait alors trente mille francs de rente, au plus
juste,--le chariot de Vénus doit porter à son fronton la devise du wagon
de déménagement! «Je suis capitonné.» La voiture Hacqueville était
capitonnée, voilà tout, et Mainterne a eu la cristallisation
confortable. Ça le ravissait, ce garçon, en revenant vers sa
garçonnière, de sentir que Lucie l'avait trouvé charmant, et ça le
ravissait deux fois parce qu'il n'avait, en songeant à une liaison
possible avec cette femme, que des perspectives de dîners choisis, et de
soirées dans un décor bien entendu.... Allez, mettons vingt à l'actif de
Mainterne, pour les idées qui lui ont papillonné dans le cerveau ce
matin-là et les matins suivants.»

--«N'avait-il pas,» interrompis-je, «une maîtresse à liquider, cette
Léona d'Asti qu'il partageait avec Audry, le banquier?...»

--«Parfaitement,» reprit Desforges. «Ah! il s'était organisé là une
combinaison idéale.... Léona avait cinquante mille livres de rente à
elle et un petit hôtel. Audry donnait six mille francs par mois; et
Mainterne était ce que j'appelle de demi-coeur, c'est-à-dire qu'il
représentait les loges au théâtre, les dîners au cabaret, un cadeau
par-ci, un cadeau par-là, et puis la gaieté. Il aimait la fête, à cette
époque; il amenait des amis et on s'amusait!... Seulement Léona n'était
plus jeune, elle était à l'âge où les petits coquins, comme disait je ne
sais plus qui, deviennent de grands pendards. Puis ça tournait entre eux
à la pantoufle et à la robe de chambre. Ils se parlaient de leur santé,
des plats qu'ils ne digéraient pas, des médecines qu'ils allaient
prendre, et Mainterne avait sa crise, celle où l'on veut connaître
l'Amour,--avec le plus grand des A----.--Bref, au souper chez Mme de
Hère succèdent les visites chez Lucie. Il fait sa cour, il se déclare,
elle se défend. Et un beau jour, patatras, elle lui parle de Léona. Le
scélérat avait bien espéré les garder toutes deux. C'eût été
possible,--s'il avait avoué. La franchise trouve toujours les femmes
désarmées. Elles ne s'y attendent jamais, et pour cause. Au lieu de
cela, Mainterne s'était cru rusé, comme l'autruche. Il avait compté sans
cette chronique de papotages qui fait la navette entre le monde et le
demi-monde. Lucie exige la rupture. Elle savait tout. Léona aussi,
d'ailleurs. Mais notre ami ne le comprit qu'au moment où il vint
apporter à cette dernière un chèque de dix mille francs comme cadeau
d'adieu. Léona prit ce papier, le roula entre ses jolis doigts, et elle
le lui jeta en ricanant: «Ramasse ta boulette; ça et ta femme du monde,
ça t'en fait deux....» Le pauvre garçon eut peur de quelque vengeance.
Il s'en alla droit vers la rue de la Paix acheter à Mme d'Asti un rang
de perles, un souvenir de plus de deux mille louis! C'est une somme,
pour le capital qu'il avait alors.... Passons-la aux profits et pertes.
Léona, renseignée par Audry, lui avait donné quelques heureux conseils
de placements.... Mais perdre une maîtresse comme celle-là, spirituelle,
bonne enfant, avec une installation piochée et définitive, un cabinet de
toilette dans le goût du mien, pas un embarras, pas un tracas! Nous
pouvons bien lui marquer quarante à son passif, pour cette sottise-là.»

--«J'inscris,» dis-je en riant: «avoir Mainterne, vingt; doit,
quarante.... Total, vingt de perte, au bilan.»

       *       *       *       *       *

--«Soyons justes,» continua Desforges, «cette rupture avec Léona fut
suivie de bonnes journées. Lucie et Mainterne en étaient à cette période
délicieuse où une femme s'est à peu près promise et ne s'est pas donnée.
C'est pour l'amoureux tous les plaisirs de la chasse et du voyage, avec
cette différence qu'à la chasse il y a toujours quelque boscard
maladroit pour vous flanquer du plomb dans le gras de la jambe et
quelque tompin pour vous _cirer_ au retour, dans le wagon. Quant aux
voyages, je ne les comprends qu'en Belgique et pour les caissiers
infortunés. Le vrai voyage, c'est celui que vous entreprenez autour de
la personne d'une femme aimée que vous n'avez pas encore, que vous allez
avoir demain, après-demain, dans une semaine.... Et vous découvrez un
univers de jolies choses dans son esprit, cet adorable esprit qui fait
que chaque matin les gavroches du télégraphe portent d'un bout à l'autre
de Paris de vrais chefs-d'oeuvre de grâce, de malice et de coquetterie,
sous la forme de petites dépêches bleues.... Plus tard, la dame se
servira de cet esprit contre vous. Elle l'emploie, en ce moment, tout
entier à vous séduire. Et puis c'est des nuances de son goût que vous ne
soupçonniez pas, c'est des façons de vous refuser ou de vous donner un
baiser, d'avancer ou de retirer son pied, sa main, de hocher ou de
pencher sa tête, qui vous font demeurer bouche bée devant cet être, pour
vous unique.... Quand elle vous propose une tasse de thé, elle a une
manière si à elle de prendre le sucre entre les pincettes, que vous la
regardez comme un boursier en voyage regarde la cote en constatant que
ses valeurs ont monté et qu'il a gagné deux cent mille francs rien qu'à
se promener.... Et puis chaque visite vous apprend à deviner mieux ses
beautés cachées. Vous explorez des pays inconnus, un peu
davantage,--votre futur royaume.... Enfin, c'est du désir, ce qu'il y a
de plus difficile à se procurer pour nous autres qui nous sommes assis à
tant de tables et qui nous en sommes toujours fourré jusque-là, comme
disait la chanson.... Du désir! J'ai connu autrefois un juif allemand,
cinquante fois millionnaire, devant qui un de nos amis se plaignait
d'être moins brillant avec les femmes, et le vieux banquier de répondre,
avec un accent que je ne peux pas vous imiter: «Moins brillant!... Vous
êtes bien heureux. Moi, je ne connais même plus les douceurs de
l'incertitude....»

--«J'inscris donc cinquante, n'est-ce pas? à l'actif de Mainterne,»
interrompis-je; «cinquante moins vingt....»

--«Pas si vite, jeune homme,» reprit le baron; «il faut décompter
quelques autres _drawbacks_, et d'abord la nécessité de retourner dans
le monde.... Quand Mainterne était l'amant de Léona, il choisissait ses
salons. Il ne faisait pas une visite. C'était un de ses axiomes, à lui:
«Si les gens sont assez susceptibles pour se formaliser d'un petit
manque d'égards, il vaut mieux se brouiller tout de suite ...» et il
pratiquait. Il arrivait au cercle vers les cinq heures, potinait,
cartonnait ou billardait jusqu'à sept. Il s'habillait là, neuf fois sur
dix, et tantôt il y dînait, tantôt il allait dîner dans quelque maison
où il était sûr de se plaire et de plaire. Il avait toujours quelques
invitations auxquelles il se rendait ou ne se rendait pas, suivant son
caprice. Quand il lui convenait de faire un tour à l'Opéra, il entrait
dans une loge à son goût ou n'y entrait pas. Enfin, c'était un Parisien
indépendant, l'espèce la plus rare, les seuls qui jouissent vraiment de
cette incomparable ville.... Du jour où il eut la petite Mme de
Hacqueville, là, dans sa tête, et là, dans son coeur, il l'eut aussi
dans sa vie.... Voyez-vous la scène? Elle, assise au coin du feu, après
avoir échangé les confidences des âmes soeurs: «Je vous verrai chez les
Taraval, mercredi?...» Lui, hypnotisé par un bas de soie gris perle,
aperçu au bord de petits souliers brodés: «Non. Ils ne m'invitent plus,
je n'y ai pas mis de cartes depuis si longtemps....»--«Hé bien! il faut
en mettre et faire votre paix avec Mme Taraval quand vous la
rencontrerez ici.... Elle est si bonne!» Et voilà Mainterne obligé
d'avaler les Taraval, qu'il ne peut pas supporter, et les Ethorel, et
les Sermoises, et les Donvé.... On le voit à des cinq heures.... On
l'invite à de grands dîners.... Vous savez? Ce _drawback_-là, pour moi,
c'est cinquante.»

--«Pauvre Mainterne!» dis-je à mon tour. «Toujours vingt à son passif.
Il est vrai qu'il n'en est encore qu'aux menus suffrages.»

--«Hé! pas si menus!» reprit Desforges en esquissant un geste qui
pouvait passer pour un commentaire de la formule de nos pères sur ce
qu'une jolie femme doit avoir de gorge: de quoi remplir la main d'un
honnête homme.

       *       *       *       *       *

Nous avions traversé la place de la Concorde, et nous remontions le
trottoir de gauche des Champs-Elysées. Je n'eus pas de peine à
comprendre qu'en me prodiguant ainsi les trésors de son expérience le
baron avait surtout pour motif le désir d'être reconduit jusqu'à sa
porte. Cela l'ennuyait de rentrée seul. Mais je l'aurais accompagné
jusqu'au pont de Neuilly pour l'entendre qui m'imitait Lucie d'une voix
ironique:

--«Enfin la minute solennelle arrive, celle où Mme de Hacqueville lui
soupire: «Hé bien! oui, mon ami, je ne veux pas que vous souffriez ...
je serai à vous ...» et le jour et l'heure, ce qui signifie en bon
français que l'heureux Mainterne dut recommencer à courir les
rez-de-chaussée meublés pour trouver un asile à son bonheur. Avec Léona,
il n'avait pas besoin _d'aimoir_,--c'est bien là un mot de votre
nouvelle écriture, n'est-ce pas?--et il avait compté que Lucie viendrait
chez lui. Elle avait eu le bon sens de ne jamais y consentir. C'est très
amusant, à vingt-cinq ans, ces courses-là, à la recherche des Paradis en
garni. A trente-six, c'est beaucoup moins drôle. Les mobiliers
paraissent flétris, fanés, fripés, inhabitables. Les gens vous
dévisagent avec des physionomies de maîtres-chanteurs. On se souvient de
Léona, de son large lit avec ses draps en fine toile de Hollande, du
fameux cabinet de toilette. Mettons vingt au passif pour ces misères-là,
ce qui fait quarante, et arrivons au rendez-vous.... Une femme du monde,
du meilleur monde, et qui en est à sa première faute, c'est très
flatteur pour l'amour-propre,--vingt à l'actif pour cette
flatterie-là,--mais, dans un lit, ce sont d'autres qualités qu'on
apprécie, et les trois quarts du temps vous avez là une ignorante qui ne
comprend rien et qui vous fait penser à des amours avec ces statues de
reines couchées sur les tombeaux. Et les quatre quarts cette ignorante
est une prudente qui a commencé par vous demander votre parole que vous
lui éviterez une grossesse parfaitement inopportune.... Et alors, avec
l'ignorance et la prudence combinées, pas un bon moment, ce que
j'appelle un bon moment.... C'est comme les repas dans les gares: quinze
minutes d'arrêt, buffet. Dîner exécrable, et il vous faut vous lever de
table avant d'avoir fini!... Et puis c'est un tas de petits _drawbacks_
de détail. Elle ne veut pas s'habiller devant vous. Elle ne sait plus
comment remettre ses bottines, car elle est venue en bottines pour ne
pas se compromettre. Et si son mari l'avait fait suivre? Et si on la
rencontrait? Ah! elle aimerait mieux cela. Elle serait à vous pour la
vie.... Voyez-vous la tête du Mainterne qui boutonne les bottines tant
bien que mal, qui vient d'avoir le triste plaisir que je vous ai décrit
et qui songe à cette belle perspective de la solitude à deux.... Il en a
la petite mort en y pensant.... Cinquante au passif pour ce premier
rendez-vous.»

--«Cinquante au passif ... plus quarante. Doit Mainterne
quatre-vingt-dix,» calculai-je; «mais il y a le second rendez-vous, le
troisième, le quatrième, et pour combien comptez-vous le plaisir
d'éveiller justement cette innocence, d'instruire cette ignorance, de
triompher de toutes ces pudeurs, afin d'avoir d'elle cette ingénuité de
sensations?...»

--«Hé là! Hé là!» fit Desforges avec l'intonation d'un cavalier qui veut
arrêter sa monture. «Ne nous emballons pas. Je vous accorde cinquante,
soixante, soixante-dix à l'actif de Mainterne pour ces félicités-là,
quoiqu'on amour, voyez-vous, les éducations ne m'aient jamais beaucoup
tenté. On travaille toujours pour d'autres. Quatre-vingt-dix moins
soixante-dix. Le passif redescend à vingt. Et puis passons au quinzième
de ces rendez-vous. Encore un _drawback_, et un terrible, celui-là!
C'est le jour et c'est l'heure fixes. Quand Mainterne était l'amant de
Léona, il allait chez elle, il n'y allait pas. Ça lui était incommode?
Il déplaçait son moment, voilà tout. Avec une femme surveillée comme Mme
de Hacqueville, qui arrivait à lui donner une heure sur vingt-quatre
chaque trente et un du mois, il n'y a pas à dire, il faut y aller, là,
comme chez le dentiste:--«On vous arrachera votre dent à quatre heures
et demie....»--«Mais ma dent ne me fait pas mal.»--«On vous l'arrachera
tout de même....» Ce bonheur sur commande, pour moi, c'est le plus grand
des _drawbacks_ dans ces liaisons avec les femmes du monde. Mais soyons
modérés: estimons à vingt-cinq cet ennui-là; nous avions vingt au passif
de Mainterne, va pour quarante-cinq, et nous mollissons.»

--«Et l'argent?» lui demandai-je triomphalement. «Au moins les femmes du
monde ne coûtent rien.»

--«J'y arrive,» répondit avec calme l'ancien protecteur de Mme Moraines,
sans être le moins du monde troublé par ma gaffe, dont je m'apercevais,
moi, en rougissant. «Ecoutez cette petite anecdote: Mme de Hacqueville a
un frère, le petit Seldron, le jeune, celui qui s'est marié l'année
dernière. Notre Mainterne s'était cru très habile en se liant avec toute
la famille. Il faisait le bésigue d'une vieille tante qui le trichait!
Il s'aplatissait devant trois vieux adorateurs platoniques dont Lucie
lui avait dit: «Ceux-là, ce sont mes amis, mes vrais amis, d'excellents
amis.... Vous serez gentil pour eux!» Et Mainterne était gentil, gentil
... si gentil qu'après l'avoir détesté, les trois vieux l'aimaient. Ils
l'aimaient trop, surtout le plus raseur. Mainterne ne pouvait plus
monter à cheval sans être accompagné de celui-là. Vous pensez s'il était
à tu et à toi avec le frère. Un matin, ce frère débarque chez son
meilleur ami, à neuf heures: «Ah! mon cher Mainterne, tu vois un grand
misérable.»--«Que se passe-t-il?» répond l'autre, flairant la
carotte.--«J'ai joué au cercle hier, j'ai perdu.... Si je n'ai pas payé
avant midi, je suis affiché....» Je vous passe le discours, qui peut se
résumer ainsi: «Cinq cents louis, ou je me brûle la cervelle.» La
cervelle du frère d'une femme à qui l'on jurait la veille un éternel
amour dans un rez-de-chaussée clandestin, c'est sacré, n'est-ce pas?
Mainterne a payé. «Surtout pas un mot à ma soeur....»--«Pas un mot....»
Il n'en a jamais parlé, en effet. C'est à sa tête que j'ai tout deviné,
moi qui savais l'embarras du frère et que ce garçon était brûlé partout,
y compris sa famille et les usuriers.... Ces petits embêtements-là, et
d'autres semblables que je vous passe sous silence: tels que
l'obligation de la correspondance d'été, lui qui tenait en sainte
horreur le papier, la plume et l'encre,--tels que les innombrables
cadeaux du jour de l'An chez tous les Taraval, Ethorel, Donvé, enfin les
vingt-cinq maisons solennelles où il faisait tapisserie le reste de
l'année,--c'est bien cinquante ou quarante de _drawback_, cela.»

--«Mettons trente?» interrompis-je.

       *       *       *       *       *

--«Soit; nous voilà à soixante-quinze,» reprit Desforges. «Je vais vous
étonner,» fit-il en prenant un temps: «je les lui passe à son actif, ces
soixante-quinze, pour l'amitié de Hacqueville. Mainterne n'avait pas
triomphé depuis six mois, qu'il était, bien entendu, le camarade intime
du mari. C'est classique, mais voici l'étonnant:--les deux hommes
étaient réellement faits l'un pour l'autre. Même âge, même genre
d'esprit, mêmes occupations, mêmes idées, mêmes goûts. Hacqueville est
réactionnaire comme trente-six gendarmes; Mainterne comme trente-sept.
Hacqueville abomine les voyages; Mainterne ne peut pas se supporter hors
de Paris. Hacqueville raffole de sport; vous savez l'allure de Mainterne
à cheval, et son coup de fusil. Ils aiment les mêmes vins, les mêmes
cigares, les mêmes pièces. Enfin, ils avaient le même tailleur, sans le
savoir, et choisissaient instinctivement les mêmes étoffes.... Vous me
demanderez alors: pourquoi Lucie a-t-elle pris Mainterne, ayant déjà
Hacqueville? Cruelle énigme, vous répondrai-je, monsieur le psychologue.
Mais y a-t-il jamais un pourquoi à la conduite des femmes? Ce sont des
charades sans mot. Que dites-vous de cette seconde énigme? Savez-vous ce
qui était le plus insupportable à Mainterne? C'était d'entendre Lucie
parler de Hacqueville, de cet autre lui-même, avec aigreur. «Ah! quel
homme! quel homme!» s'écriait-elle, «que je suis malheureuse!...»--«Mais
non,» répondait-il, «vous le méconnaissez....» Il le défendait. Elle
insistait, et elle finissait par lui reprocher de ne tenir à elle qu'à
cause de son mari. J'en appelle à tous les hommes de goût. Avoir un
excellent ami, envers qui l'on se sent des torts, que l'on chérit
d'autant plus, et se voir obligé d'écouter une femme qui ne le comprend
pas et qui en dit du mal toute la journée, c'est dur, c'est très dur.
Mettons vingt au passif de Mainterne....»

--«C'est comme au jeu de l'oie,» repris-je; «il revient toujours à cette
case....»

--«Patience,» reprit Desforges. «Ce mari-là nous mène à Laverdin, le
nouvel amant. Mainterne servit si souvent à Lucie l'éloge de
Hacqueville, et Hacqueville celui de Mainterne, qu'elle finit par les
prendre en une horreur égale tous les deux, et elle les trompa avec le
bellâtre en question. C'est ici que le passif de Mainterne grandit,
grandit. Attaques de _jalousite_ aiguë, coup sur coup, soupçons, scènes,
etc., cinquante,--certitude, cinquante,--ridicule au vu et su de tout
Paris, cinquante.--Brouille avec Hacqueville, que sa femme trouva le
moyen de reprendre quand elle eut mis Mainterne à la porte,
cinquante.--C'est deux cents au passif, plus les vingt de fondation, et
zéro à l'actif. Comment voulez-vous que Mainterne n'ait pas, quand on
parle de Lucie devant lui, le mauvais sourire de l'homme blessé qui ne
veut rien dire, et qu'elle ne lui porte pas, elle, une haine profonde?
Il n'y a que Hacqueville qui le regrette et qui dit: «Ce garçon-là a
déraillé.... Il s'est bien mal conduit avec nous, et pourtant je vous
assure qu'il valait mieux que ça....»

       *       *       *       *       *

Nous étions devant l'hôtel du cours la Reine. Le baron me tendait la
main pour me dire adieu.

--«Mais ce n'est qu'un cas,» fis-je, «et très spécial.»

--«Parce que Lucie était mariée?» répondit le baron. «Essayez donc
d'appliquer la même méthode du chiffre à tous les autres bonheurs de
votre connaissance, depuis celui qu'on goûte auprès de la grande actrice
jusqu'à la félicité que vous sert la femme entretenue, quand on l'aime,
sans parler de la veuve, de la séparée ou du demi-castor. Dressez vos
deux colonnes par doit et avoir.... Vous me direz des nouvelles du
résultat....»

--«Pourtant vous-même,» repris-je, «vous conveniez que Léona rendait
Mainterne très heureux?»

--«Oui,» dit le baron, «mais Léona ce n'était pas l'amour. C'était
l'habitude....»

Et il me dit adieu tout de bon sur ce mot,--qu'il avait un peu trop
souligné,--pour ne pas gâter son effet.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION X

BONHEURS CONTEMPORAINS


II

LES DÉSASTRES


--«Desforges est Desforges,» me disais-je, au lendemain de cette
conversation sur les _drawbacks_ du bonheur. Ce philosophe en habit noir
y voit très clair dans les faits; mais quand on a énuméré, classé,
étiqueté, chiffré les faits qui constituent l'histoire visible d'une
passion, on n'a rien dit sur cette passion. La preuve en est qu'un homme
exploité par une femme, trahi, moqué, déshonoré par elle, y retourne en
sachant très bien qu'il sera de nouveau tout cela et pire encore. C'est
que le simple contact physique de cette femme, de lui prendre la main
seulement, représente pour lui une intensité de sensation que rien
d'autre au monde ne lui procure. L'homme moderne est un animal qui
s'ennuie. Une émotion qui lui morde sur le coeur, voilà ce qu'il ne
saurait payer trop cher. Oui, que d'_ennuis_ nous subirions tous,
allégrement,--pour éviter l'_ennui_! Mais il arrive aussi que cette
émotion cherchée nous échappe, que cet ennui, cette torpeur de la
sensibilité fatiguée reparaît au milieu même d'une vie consacrée à la
poursuite de la sensation ou du sentiment. Les tracas dénombrés par le
baron sont des contrariétés. Les vrais désastres du bonheur commencent
avec les désordres intimes dont ce bonheur est l'occasion. Ces
désastres, c'est la jalousie, ce sont les déceptions du coeur qui s'est
imaginé rajeunir et qui se retrouve vieux, c'est l'impuissance à
sentir,--maladie des âges de décadence, qui n'a rien de commun avec
l'affaiblissement physiologique. Je ne sais pourquoi un exemple me
revient à la mémoire d'un de ces désastres-là, que j'ai envie d'évoquer
en regard du tableau dressé par Desforges, comme antithèse. Cette
anecdote, presque sans incidents, me fut contée par Berthe Vigneau, une
actrice camarade de Colette,--la seule dont l'influence ait été bonne
sur cette mauvaise fille. Aussi Colette cessa-t-elle de la voir, parce
que je lui conseillais de la garder comme amie. On le sait pourtant,
qu'il suffit de critiquer devant une femme quelqu'un qu'elle fréquente
pour qu'elle le fréquente davantage et de le louer pour qu'elle ne
veuille plus en entendre parler, puis l'on retombe toujours dans le même
chemin banal où tous les amants ont trébuché. Mais ce n'est pas sur
l'art de choisir les amis et les amies d'une maîtresse que je me suis
promis de méditer aujourd'hui. C'est sur une confidence faite par
Berthe, petit roman dont l'épigraphe pourrait être:

XXXVIII

_En amour, les grands malheurs et les grands bonheurs ont pour cause des
nuances de sentiment_.

       *       *       *       *       *

Berthe Vigneau était de ces femmes qui ne sont jolies qu'au second
regard. Elle avait, à l'époque où je l'ai connue,--voici sept ans,--un
charme délicat d'effacement, de douceur, de «comme il faut», qui
contrastait pour moi d'une manière cruelle avec les côtés canailles de
ma maîtresse. Celle-là me donnait si souvent l'horrible spectacle d'un
Botticelli disant des gueulées! Berthe était alors pensionnaire au
Théâtre-Français, et pensionnaire peu remarquée. Quoique les journaux de
Saint-Pétersbourg, où elle est engagée avec Colette, la vantent
beaucoup,--je doute que son jeu correct, mais froid et presque terne,
ait gagné ce je ne sais quoi de personnel qui ne s'apprend pas au
Conservatoire et que ma dangereuse maîtresse possédait. Est-ce une assez
triste chose encore, quand on aime une actrice, de se dire que le plus
original de son talent est fait quelquefois des vices qui la rendent si
méprisable comme femme? Sans la cruauté triste de son libertinage,
Colette aurait-elle jamais eu cet attrait moderne qui faisait d'elle,
dans certaines pièces de Musset ou de Dumas fils, une incarnation unique
du rêve de l'artiste? La pauvre Berthe, elle, n'était pas plus née
comédienne que je ne suis né musicien. Son corps frêle, la délicatesse
de son teint souffrant, la grâce menue de ses gestes, la rêverie triste
de ses yeux, laissaient deviner un de ces passés parisiens dans lesquels
il y a de tout: de la misère physique et morale, de la prostitution
précoce et d'innombrables déjeuners de pauvres, de l'infamie maternelle
et du travail acharné. Seulement, la nature est quelquefois plus forte
que les circonstances. A travers les hasards meurtriers d'une jeunesse
affreuse, Berthe était demeurée romanesque, et--comment dire?--non pas
pure, mais honnête de coeur, mais incapable d'une perfidie, et capable
d'un dévouement absolu, entier, silencieux. C'était une de ces femmes
timides, repliées, un peu farouches, qui cachent sous une enveloppe
discrète des abîmes de sensibilité frémissante. Comme toutes les
personnes de ce genre, elle avait mal aimé. Après avoir été vendue--ou à
peu près--par sa mère, elle s'était éprise follement d'un clubman dont
le seul talent consistait à s'habiller comme à Londres, avec une telle
perfection que les garçons de restaurant hésitaient à lui parler
français. Colette et moi, nous appelions ce mannequin ambulant
«Bas-de-plafond», à cause de ses cheveux plantés en effet très bas, et
de son extraordinaire stupidité. Ajoutez à cela qu'il se grisait au
whisky et au porto,--afin d'imiter mon noble ami lord Herbert Bohun,--et
alors il battait la pauvre Berthe à coups de canne jusqu'à la rendre
malade pour des semaines. Il l'entraînait dans les pires sociétés, la
forçant de fréquenter des filles de dernier ordre avec lesquelles il la
trompait, presque devant elle. Enfin ce fut une de ces liaisons dont on
reste stupéfié lorsqu'on y assiste du dehors et que l'on voit une
créature fine hypnotisée à la lettre par un drôle dont on ne voudrait
pas pour son valet de chambre. «Bas-de-plafond» lui en avait tant et
tant fait, qu'à la fin elle s'était révoltée, et qu'elle avait rompu. Le
seul avantage de cette horrible aventure fut de lui assurer environ dix
mille francs de rente. Car elle avait eu une fille de cet indigne amant,
et ce dernier, très heureux à la Bourse à cette époque, s'était retrouvé
en un jour d'aberration assez de coeur pour assurer l'avenir de cette
enfant et de la mère. Cet argent, joint à celui que Berthe gagnait par
son travail,--étant très courageuse,--lui permettait de vivre
indépendante. Elle avait gardé de ces cruelles amours une douloureuse
appréhension d'un sentiment nouveau, et une pitié profonde pour les
chagrins des autres. C'est cette pitié qui fit d'elle ma confidente dans
les plus tristes jours de ma vie.... Mon Dieu! En ai-je passé des heures
auprès d'elle, dans son petit salon, au second étage d'une maison de la
rue de l'Echelle,--un salon d'une bourgeoisie décente, à peine relevé de
minces brimborions, ici une aquarelle, là une figurine de saxe, qui
indiquaient l'artiste. Sous la lumière d'une lampe voilée de dentelles,
et par les mornes fins des après-midi d'hiver, je lui disais mes
agonies. Et elle m'écoutait si patiemment! C'est la plus forte épreuve
de la bonté d'une femme, cela:--se plaindre à elle du mal que vous fait
une autre. Il lui est si facile alors de vous répondre des mots qui
s'enfoncent dans votre plaie comme une aiguille empoisonnée. Mais il en
est d'adorables, et Berthe était du nombre, qui savent poser avec une
charité si tendre leur main sur votre main, leur doux esprit sur votre
esprit, leur sympathie consolante sur votre peine. Il faut tout avouer:
lorsqu'un amant outrage sa maîtresse et qu'il l'aime, comme j'aimais la
mienne, avec le délire de la passion et les amertumes du mépris, ce dont
il a besoin, c'est d'une voix qui plaide auprès de lui la cause de
l'infâme, qui le fasse douter de l'évidence, croire, espérer du moins.
Ah! ce salon bleu pâle de la rue de l'Echelle! Je n'en suis jamais sorti
sans avoir puisé dans les paroles de Berthe Vigneau de quoi supporter
l'insupportable angoisse. Elle avait cette sorte de délicatesse qui est
comme un toucher léger du coeur, et quel art divin de ne pas se lasser
d'une si monotone élégie! Enfin, causer avec elle dans ces temps-là,
c'était pour moi, comme par les nuits d'insomnie, verser dans le verre
tout préparé les gouttes noires du laudanum. Demain on retrouvera sa
douleur sur l'oreiller. Pour quelques heures on va l'oublier.

       *       *       *       *       *

Un beau jour, je cessai d'aller chez Berthe. Pourquoi? Les amoureux ont
de ces ingratitudes. Je voyageai. Ma maîtresse quitta Paris. Je me
plongeai dans ce tourbillon de sensations incohérentes par lesquelles on
essaie de tromper sa souffrance intime, quand on la sait inguérissable
comme un cancer. Puis, un soir que je me trouvais dans un petit théâtre,
j'aperçois dans une loge un visage de femme que je reconnais. C'est
Berthe avec une camarade.... Je vais la saluer. Elle me reproche de
l'avoir abandonnée. Le lendemain, j'étais chez elle. Et cette fois, ce
fut à mon tour de l'écouter, qui se plaignait, comme moi jadis, dans ce
même petit salon bleu. Seulement, elle trouvait, elle, dans mes douleurs
de ce jadis, des mots pour me consoler, et moi, je ne trouvais que de la
pitié silencieuse pour le drame moral qu'elle me raconta et qui me parut
si contemporain par l'état de l'âme qu'il révélait chez le héros! De cet
homme pourtant, je ne sus rien ce premier jour, sinon qu'il était du
monde, qu'il s'appelait Armand, et que Berthe s'était prise à l'aimer,
comme elle avait aimé «Bas-de-plafond», malgré ses serments de ne plus
donner son coeur,--à la folie; et voici la conversation que j'eus avec
elle, recopiée dans mon journal à la date du 6 février 1884:

--«Ainsi, vous aimez de nouveau?» lui dis-je, tout attendri par son
pauvre visage, que je retrouvais comme je l'avais connu, consumé de
passion souffrante.

--«Oui,» fit-elle, «et je suis très malheureuse.»

--«Il est dur pour vous, lui aussi?» demandai-je avec une grande
tristesse.

--«Non,» dit-elle, «Il ne _lui_ ressemble pas.... Il est si bon....»

--«Alors, il vous trompe?» demandai-je encore.

--«Non,» répondit-elle. «Il est très loyal.»

--«Il n'est pas libre; vous ne le voyez pas tant que vous voulez?»

--«Tant que je veux....» reprit-elle.

--«Il est souffrant? Vous avez peur pour sa santé? Ou ses affaires vont
mal? Il a quelque grand ennui?»

--«Non,» fit-elle de nouveau en secouant sa jolie tête.

--«Alors,» repris-je en riant, «je jette ma langue aux chats, comme on
dit. Un homme libre, jeune, riche, que vous voyez tant que vous voulez,
loyal, tendre, qui ne vous trompe pas.... Mais, c'est le bonheur, ma
chère amie!»

--«Ah!» dit-elle, «s'il m'aimait!...» Et songeuse, avec cette voix qui
vient de l'arrière-fond de nous-même, la voix que nous avons quand nous
nous parlons seul à seul, elle continua:--«Mais je vous paraîtrais
folle, si je vous disais tout, mon pauvre Claude. Et cependant, qui me
comprendra si ce n'est vous?... Rappelez-vous dans quelle disposition
j'étais quand vous veniez ici, et comme j'avais peur d'aimer. Ma
destinée voulut qu'avant de rencontrer Armand j'apprisse par un de ses
amis l'histoire de sa vie, que je vous dirai, en détail, un jour. Il y a
un roman à écrire dans ce roman réel. Imaginez-vous que, trompé par les
calomnies du monde, il se crut joué par une femme qui était la vérité
même. Il la chassa de chez lui en l'insultant. Dans la folie de la
vengeance, cette femme prit le plus indigne amant, pour venir lui crier
qu'il l'avait perdue. Et il acquit la preuve qu'en effet il avait jeté
au vice le plus noble coeur.... Il ne put ni la revoir ni se consoler de
ce qu'il appelait, Quand il en parlait à son ami: un crime d'amour.
Depuis, il vivait sur un fonds d'affreuse mélancolie. Ils sont si rares,
les hommes capables de ces remords-là, que je le plaignis sans le
connaître, et, quand je le vis, je l'aimai.... Nous nous étions trouvés
à dîner justement chez cet ami par lequel je savais son histoire. Il
était tellement l'homme de cette aventure, il avait une voix si
prenante, des manières si fines, quelque chose de si mâle à la fois et
de si brisé! Et puis, je vous le répète, c'était ma destinée.... Je
passai les heures qui suivirent ce dîner dans une anxiété inexprimable.
Il ne m'avait pas demandé la permission de venir chez moi. Mais je
jouais tous les soirs de cette semaine, et il lui était facile de me
revoir, s'il le voulait. Le voudrait-il?... Vous savez, nous autres,
nous fouillons la salle entière d'un coup d'oeil quand nous entrons en
scène. Vous devinez mon émotion, au lendemain de cette soirée, lorsque
j'aperçus Armand dans l'orchestre. Je faillis en manquer ma réplique. Je
me dis qu'il viendrait peut-être me saluer au foyer. Je devais changer
de costume entre les deux actes. Ah! vous auriez ri de me voir qui
montais l'escalier en courant pour être prête plus tôt. Quand j'y
revins, dans ce foyer, et que je le vis qui causait avec un des
habitués, je crus que j'allais tomber, tant mes jambes tremblaient sous
moi.... L'étrange chose pourtant que les pressentiments! Je ne me fis
pas beaucoup d'illusion. Je savais, à ce moment même, que cet homme me
ferait beaucoup souffrir. Je le savais, et un mois plus tard, j'étais à
lui....»

       *       *       *       *       *

Elle reprit, après un silence, en appuyant son menton amaigri sur ses
deux mains jointes,--ces deux petites mains nerveuses qui se serraient
fiévreusement l'une contre l'autre,--et ses prunelles regardaient le
feu, comme agrandies par les visions qu'elle évoquait:--«Je ne peux pas
bien vous rendre le charme de ces premiers temps de nos amours.... Nous
n'étions plus très jeunes ni l'un ni l'autre, puisque j'allais avoir
trente ans et qu'il en avait bien trente-cinq. Nous avions aimé déjà, et
nous connaissions les chagrins l'un de l'autre. Cela faisait un
sentiment tendre, triste, comme un peu craintif.... Nous avions l'air de
ne pas oser espérer.... La saison était en harmonie avec l'espèce de
gravité qui pesait sur notre passion naissante. C'était en novembre,--un
novembre tiède, bleu et doré. Notre plaisir était d'aller dans les bois
et de nous promener indéfiniment dans le grand silence. Pas un oiseau ne
chantait dans les branches sèches, pas une fleur ne s'ouvrait dans
l'herbe fanée.... Ces bois sans oiseaux et sans fleurs, c'était bien le
cadre qu'il fallait à la mélancolie de notre tendresse.... Et cela était
doux, ah! très doux!... Je m'abandonnais tout entière à cette sensation,
pour moi nouvelle, d'avoir enfin rencontré un homme devant qui je
pouvais être moi-même, qui ne se moquait pas de mes idées, qui
comprenait à demi-mot ce que je lui disais, enfin, qui avait l'air de
sentir comme moi.... Vous voyez, je dis: qui avait l'air.... Pour moi,
cette langueur dans l'amour, cette tristesse dans le bonheur, c'était
bien de l'amour, c'était du bonheur. Je m'enivrais durant ces
promenades, d'une ivresse sans gaieté, sans chanson,--puisqu'il n'y
avait ni fleurs ni oiseaux,--mais d'une ivresse si profonde! J'en avais
le coeur plein à pleurer. Lorsque nous revenions à Paris et que, seuls
dans le wagon, je mettais ma tête sur son épaule, il me semblait que je
rêvais, qu'une telle félicité, après tant d'années de misère, n'était
pas humaine.... Je lui prenais les mains quelquefois, et je les lui
baisais, comme une esclave, mais sans pouvoir lui dire la reconnaissance
infinie qui me débordait de l'âme pour ce qu'il me donnait. Il lui
arrivait alors, à lui aussi, d'avoir dans les yeux des larmes que je
buvais de mes lèvres.... Non, malgré tout, je ne payerai jamais assez
cher les sensations qu'il m'a données dans ces premiers mois. On peut
mourir quand on a goûté cette douceur-là. On a tant vécu!...»

--«Je devine,» lui dis-je, «vous êtes devenue jalouse de son passé, de
cette femme dont il portait l'ombre sur son coeur....»

--«Oui,» dit-elle, «mais pas longtemps.... Plût à Dieu que ce fût là mon
malheur!... Je lutterais, au moins. J'aurais quelque chose à combattre
de précis, de positif. Je ne m'agiterais pas dans le vide.... Après
quelques semaines de cette ivresse que j'ai essayé de vous décrire, et
quand je commençais à faire avec mon bonheur comme on fait dans une
maison où l'on s'installe et où l'on range tous les petits objets, je me
mis involontairement à observer Armand. Je fus frappée de voir qu'avec
notre intimité grandissante il subissait des heures de plus en plus
tristes, mornes, presque sombres, tandis que moi, je vivais dans une
extase toujours plus profonde, plus enveloppante, et qui ne me
permettait de m'apercevoir ni des ennuis de la vie, ni des petites
piqûres du théâtre, ni de rien, sinon qu'il était à moi et que je
l'aimais.... C'était surtout quand je lui prodiguais les marques de ma
passion, quand je lui disais combien il me rendait heureuse, que cette
tristesse inexplicable paraissait l'envahir. Il m'écoutait sans me
répondre. Ses yeux exprimaient non pas la félicité émue de l'amant à qui
sa maîtresse montre son amour, mais comme une pitié pour moi qui, au
lieu de m'être bienfaisante, me faisait mal. De quoi pouvait-il me
plaindre, puisque je l'avais là, lui que j'aimais tant?... D'autres
fois, cet être si bon, et que je savais si juste pour tout le monde dans
le fond de sa pensée, changeait soudain devant moi, comme si un démon se
fût emparé de lui.... Il était secoué par une folie d'ironie. A sa
conversation, d'ordinaire indulgente et volontiers câline, succédait un
persiflage qui m'était intolérable, quoique jamais il ne l'exerçât
contre moi.... Et je ne sais pas cependant si je ne préférais pas encore
ces heures de moquerie à d'autres où il roulait dans un silence de
torpeur. Je lui parlais. Il ne me répondait pas. Il s'asseyait au coin
du feu, là où vous êtes, et il semblait m'avoir oubliée. Ou bien il
prenait son chapeau, et il s'en allait, en me disant:--«J'ai besoin de
marcher....» Et un billet m'arrivait ces soirs-là, m'annonçant qu'il
avait trouvé un ami, qu'il ne pourrait pas me revoir avant le lendemain,
quelquefois qu'il était obligé de s'absenter pour deux jours.... Je me
rendais trop compte qu'il y avait en lui un principe de chagrin qu'il ne
m'avouait pas, une peine inconnue qui le rongeait.... Je suis toute
simple, moi. Je crus donc, comme vous l'avez supposé, comme c'était
naturel, qu'il pensait encore à cette femme autrefois méconnue, et qui
sait? qu'il l'aimait peut-être? Et je le lui dis, un jour, comme je le
croyais. Il m'aurait répondu qu'il ne pouvait pas s'en guérir tout à
fait, j'en aurais moins souffert que de cette obscure, de cette étrange
maladie de son âme que je constatai alors sans plus la comprendre
qu'aujourd'hui et contre laquelle je suis aussi désarmée que je le
serais devant une attaque mortelle dont il agoniserait devant moi. Je me
vois donc, au commencement d'une de ces crises de tristesse, lui disant,
osant lui dire:

--«Tu n'oublieras jamais cette femme?»

--«Quelle femme?» me répondit-il.

--«Celle que tu as aimée avant moi,» repris-je, et je la lui nommai.

--«On t'a raconté cette histoire?» fit-il en hochant la tête. «Ah! j'en
suis bien guéri. Elle est redevenue une honnête femme maintenant et ne
vit plus que pour son fils. La maternité l'a sauvée. Elle m'a pardonné;
et je me suis pardonné. Tout s'use, même le remords....»

--«Oh! mon Armand,» repris-je, «qu'as-tu, alors? Explique-moi comment tu
souffres, et auprès de moi!»

«Il commença par se défendre de me répondre. J'insistai. Je trouvai des
mots qui le touchèrent. Pensez donc. Je défendais mon seul bonheur.
C'est alors qu'il me dit sur lui-même des phrases qui me parurent
presque insensées en ce moment, et dont je sais aujourd'hui qu'elles
n'étaient que la simple expression de la vérité. Il me confessa que, dès
sa jeunesse, il y avait eu en lui quelque chose de lassé et de dégoûté,
même avant d'avoir vécu, qui le faisait rencontrer l'ennui dans les
plaisirs qu'il avait le plus désirés. Il me dit qu'il s'était cru, dans
cette jeunesse, incapable d'aimer complètement; qu'il était tombé, pour
tromper la sensation de vide que tout lui laissait, dans les pires excès
du libertinage; qu'il en était sorti en voyant le tort atroce dont un
débauché pouvait frapper des femmes comme cette maîtresse dont je venais
de lui parler. Il ajouta que depuis sa rupture avec elle, il avait été
victime de deux peurs égales et constantes: celle de faire du mal de
nouveau à un coeur sincère, et celle de retomber dans cette sorte
d'atonie intime, d'insensibilité invincible.... Il m'avoua qu'il s'était
engagé dans notre amour avec cette double défiance, qu'il était sûr
maintenant de ne jamais être cruel pour moi, mais qu'à de certains
moments, même auprès de moi, ce mal incompréhensible de la mort
intérieure s'emparait de lui. «Il me semble alors,» me disait-il, que
mon âme est usée, que je ne peux plus, que je ne pourrai jamais plus
sentir....» Je l'écoutais avec une impression que je ne saurais vous
décrire.... Ce qu'il me disait me paraissait si bizarre à la fois et si
amer! J'avais trop connu la vie déjà pour ne pas savoir qu'il existe des
hommes et des femmes d'une dureté que rien ne touche, et qui paraissent,
en effet, ne rien sentir. Mais cette insensibilité-là, c'était pour moi
de l'égoïsme, et qu'elle fût unie à la délicatesse d'âme d'un être comme
Armand, qui me montrait, à la même minute, cette bonté, voilà ce que je
ne pouvais pas admettre. Je me souviens que je me jetai dans ses bras en
lui disant avec frénésie: «Tais-toi, tais-toi; tu es fou.... Aime-moi
simplement....» Et tout de suite, au regard qui passa dans ses yeux, à
l'espèce d'effort imperceptible par lequel il me rendit mon baiser, je
compris....--qu'il ne m'aimait pas!

«Mon bon Claude, vous qui avez tant pensé à la vie du coeur,
m'expliquerez-vous ce que j'éprouve depuis ce jour, ce supplice qui
n'est que dans ma pensée et qui pourtant me martyrise? Ce qu'Armand fait
pour moi de si gentil, de si doux, de si tendre même, les attentions
dont il m'entoure, ses sourires, ses mots, ses caresses, son amour
enfin, tout m'est empoisonné par cette idée qu'il est ainsi par respect
de mon sentiment, qu'il m'aime pour moi et non pour lui, autant dire
qu'il ne m'aime pas. Si je le quittais, vous m'entendez, et s'il
acquérait la certitude que je ne souffrirais pas de son abandon,
peut-être regretterait-il la chaleur du dévouement que j'ai pour lui.
Mais rien ne manquerait à son bonheur. J'ai l'horrible sensation qu'il
s'est trompé en s'attachant à moi, qu'il a espéré m'aimer, qu'il sait
aujourd'hui qu'il s'est trompé et que, s'il me garde, c'est pour ne pas
recommencer son ancienne histoire, et avec elle ses anciens remords. Je
le vois, depuis cette fatale confidence, lutter contre des mélancolies
qui le saisissent auprès de moi,--et qu'il veut me cacher. Mais il a dit
vrai, jamais, jamais je n'arrive à le faire sentir vraiment, jamais à le
rendre heureux!... C'est une angoisse presque inintelligible, quand on
ne l'a pas traversée, et à laquelle je n'aurais pas cru autrefois, si on
me l'avait contée. Il est indulgent, il est gracieux, il est parfait
pour moi, et cette bonté, cette tendresse, cette douceur cruelle, ne
servent qu'à me prouver toujours et toujours cette affreuse vérité: il
ne m'aime pas.... J'en arrive à être injuste pour lui, à le tourmenter,
pour me rejeter ensuite sur sa poitrine, avec démence.... Je voudrais,
par instants, le quitter en effet, renoncer à cette liaison dans
laquelle, au fond, c'est moi qui fais preuve d'un égoïsme horrible,
puisque j'exploite la sympathie dévouée de cet homme au profit de ma
passion.... Je me sens incapable de me passer de ce que je sens n'être
qu'une comédie d'amour. Et puis, à d'autres minutes, je me dis que je
suis vraiment une folle et lui un fou, qu'il croit ne pas m'aimer et
qu'il m'aime, ne rien sentir et que c'est la chimère d'un esprit malade,
fatigué par une mauvaise jeunesse et par des douleurs trop longues....
Dites, vous qui comprenez tout, est-ce que cela finira?...»

       *       *       *       *       *

Tout finit, même le remords, comme disait Armand,--même des passions
comme celle de Berthe, puisqu'elle joue en Russie, et que cet Armand,
avec lequel j'ai voulu à tout prix me lier, vit à Paris. C'est un homme
beaucoup plus simple que sa pauvre maîtresse ne se l'imaginait, qui a
tout uniment été très libertin dans sa jeunesse, puis très coupable, et
qui est blasé, pour employer un vieux mot bien ridicule, le seul juste
pourtant. Seulement c'est un blasé devenu tendre, depuis son histoire
avec sa maîtresse martyrisée. C'est la pire espèce qui soit. Et Berthe
Vigneau, malgré ses rudes années de bohème et de théâtre, était une âme
d'une jeunesse intacte, en qui la vie n'avait rien entamé. J'ai souvent
vu se produire le phénomène inverse, et des hommes restés tout jeunes de
coeur aimer des femmes dont l'âme était aussi usée que leur visage était
frais et charmant. Ne fut-ce pas mon cas, hélas! Et quelles conclusions
en tirer sinon celles-ci:

XXXIX

_On n'aime jamais comme l'on est aimé; aussi l'art d'être heureux en
amour consiste-t-il à tout donner sans rien demander. C'est le mot
profond de Philine à Wilhelm, dans Goethe: «Si je t'aime, est-ce que
cela te regarde?...»_

XL

_Les vrais drames du coeur n'ont pas d'événements_.

XLI

_Pour un coeur passionné, la pire douleur est de ne pas suffire au coeur
qu'il aime_.

XLII

_On trahit un coeur qui aime vraiment, on ne le trompe jamais_.

XLIII

Il n'y a probablement rien de plus vieux que la vieille âme d'un jeune
homme ou d'une jeune femme moderne_.

XLIV

_A Paris, sur cent hommes d'amour pris au hasard, voici les chances
qu'une femme de coeur a d'être heureuse si elle en aime un: vingt
l'exploiteront, vingt la compromettront, vingt la corrompront, trente la
méconnaîtront. Restent dix amants dignes de ce nom, mais, sur ces dix,
neuf ont déjà vécu leur vie. Ils sont usés. Et le centième aime presque
toujours ailleurs_.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION XI

BONHEURS CONTEMPORAINS


III

LES DÉSASTRES (_suite_).--LES JALOUSIES


Des désastres de coeur, comme celui dont gémissait Berthe Vigneau, comme
ceux que tout amant peut connaître et qui résultent d'un irréparable
malentendu, c'est triste, c'est amer, c'est mortel, mais rendons pour
une fois hommage au bourgeois rencontré en chemin de fer: «ça vous fait
des souvenirs,» de bons souvenirs. Certains fruits sont ainsi, âcres au
goût dans leur fraîcheur, et très doux en confiture. J'arrive maintenant
au plus cruel de ces désastres, à celui qui empoisonne jusqu'aux
bonheurs du passé, parce qu'il vous en fait douter; jusqu'aux espérances
de l'avenir, parce qu'il montre en elles une duperie probable: la
jalousie. Certes, je n'ai pas la naïveté de croire que cette affreuse
maladie soit moderne et que nous l'ayons inventée comme le symbolisme,
le brutalisme, le décadentisme, le féminisme, le nervosisme, le zutisme,
l'impressionnisme, et autres ismes qui pourraient bien n'être que des
formes de ce que Flaubert appelait énergiquement le panmuflisme de la
seconde moitié du dix-neuvième siècle. Il est probable que la jalousie a
commencé dans le paradis terrestre, du jour où Adam a vu la curieuse Eve
pencher son front voilé de ses longs cheveux et prêter sa mignonne
oreille aux sifflements du serpent, enlacé à l'arbre et avançant sa tête
plate. Peut-être même ce pauvre Adam n'a-t-il mangé la pomme que pour
égaler en audace sacrilège son étrange rival aux yeux immobiles,
métalliques et tentateurs? Voici pourtant quelques raisons qui m'amènent
à supposer que la jalousie occupe dans l'amour moderne plus de place que
dans l'amour naturel, ou simplement robuste et bien équilibré. Je
formulerai la première de ces raisons dans un axiome qui a des
physionomies de paradoxe. Je le crois si vrai, pourtant.

XLV

_Dans un coeur qui aime vraiment, ou la jalousie tue l'amour, ou bien
l'amour tue la jalousie. C'est le contraire dans la passion_.

Or, c'est dans la passion que l'amant moderne s'agite presque toujours.
Il y est par l'ardeur souffrante avec laquelle il poursuit l'émotion. Il
y est par la demi-hystérie qu'il apporte dans ses ivresses, par les
inguérissables blessures de déception et de libertinage qui saignent en
lui au point de lui rendre cuisante même la légèreté du plaisir.
Jugez-en par la surcharge et la tristesse de ses débauches. Il y est par
le fond de haine sur lequel il roule et retombe sans fin, soupirant
après la tendresse et rencontrant la rancune, après le bonheur et
rencontrant le dégoût. Et puis, on aime comme on vit. Lorsqu'une société
ressemble à celle du Paris d'aujourd'hui, où, d'un bout à l'autre et du
haut jusqu'en bas, ce n'est que conflit, combat pour l'existence,
défiance à droite, par devant, par derrière, à gauche, défiance des
camarades et des inconnus, défiance de la famille et de l'étranger,
--lorsque les pièces de théâtre et les romans, les journaux et la
conversation ne sont qu'une école d'ironie et de misanthropie,
--pourquoi un homme dressé à cet enseignement découvrirait-il soudain en
lui une source de candeur confiante, et cela dans le sentiment qui remue
le mieux les bas-fonds de l'animal? Ajoutez que sur vingt amants de nos
jours, pour peu qu'ils appartiennent à la dure espèce des hommes à
femmes, il y en a dix-neuf qui n'ont pas le souvenir d'une seule
maîtresse à laquelle ils aient été fidèles. Et je poserai en passant cet
autre axiome:

XLVI

_Ce ne sont pas les trahisons des femmes qui nous apprennent le plus à
nous défier d'elles. Ce sont les nôtres_.

J'en conclus que nous pouvons tous, plus ou moins, fredonner comme dans
la chanson populaire:

    Le bouquet de jalousie
    Fleurira toute la vie....

Que de choses évoquent en moi ces deux vers si simples! Je les ai
entendus pour la première fois de la bouche d'une fille, morte depuis de
la poitrine, et qui venait de débarquer de son pays au quartier Latin.
Elle était, comme tant de créatures que j'ai connues là, fraîche encore
d'une fraîcheur d'églantine des haies, avec un délicieux et maladroit à
peu près d'élégance parisienne autour de sa rustique personne Ses bas de
soie moulaient une jambe musclée à courir les chemins caillouteux de la
montagne. Elle couvrait de poudre de riz un visage encore hâlé de
dix-huit ans de grand air. Elle écrivait, sur du papier honteusement
parfumé, des lettres d'une orthographe sauvage. Ses ongles, quoique
limés et soignés par une manicure,--établie rue Soufflot!--disaient
encore le travail des champs, et l'expression de ses yeux, qu'elle
passait au noir avec férocité, gardait un arrière-fonds de bête
tranquille. Enfin, c'était chez la Grande Gosse, comme nous l'appelions,
un joli charme de paysannerie maquillée, dans un décor de fêtes
d'étudiants. Je revois d'ici la chambre mal meublée, au troisième étage
d'une haute et mince maison de la rue Monsieur-le-Prince.... Il traîne
sur la table un quartier de brie qui n'est pas fini, et des bouteilles
vides, et du café dans des verres. Un garçon de marchand de vin dessert
le tout. Les pipes et les cigarettes s'allument, et avec son clair et
grêle filet de voix, une voix de fermière en train de plonger dans les
foins le râteau de bois,--la Gosse chante:

    Le bouquet de jalousie
    Fleurira toute la vie.
    J'aimerai qui m'aimera....

J'étais bien jeune alors et un peu amoureux, très peu, de la gaie
chanteuse, qui était la maîtresse de Jacques Molan, le propriétaire de
la chambre.--Il est aujourd'hui célèbre par ses romans de
_high-life_!--Il y avait là des poètes, des peintres, des musiciens, un
cénacle de bohémiens qui s'appelaient les _vivants_, et qui croyaient
inventer le monde, suivant la formule de tous les nouveaux venus. Mais
quand cette fille chantait ces trois vers, je devenais, pour _vivant_
que je fusse, stupidement sentimental, comme si je pressentais que cette
chanson me racontait d'avance la mélancolie de mes amours futures. C'est
pourtant vrai, que j'ai passé toutes mes journées, depuis lors, à les
respirer une par une, les fleurs du mortel bouquet. De ces trois vers,
il n'y a que le dernier qui m'ait menti!... Hélas! c'est la tristesse
des tristesses que ce mensonge du dernier vers. Mais cette tristesse-là,
quand je commence a vouloir la raconter, ma plume se met à trembler
entre mes doigts, mes larmes à tomber sur mon encre, les mots à s'en
aller de ma tête. On ne peut pas écrire le coeur de son coeur....

       *       *       *       *       *

    Le bouquet de jalousie....

Elles sont très nombreuses et de nuances aussi variées que des fleurs
cueillies dans la campagne, les renoncules de ce fatal bouquet,--ou,
pour parler sans métaphores, il y a beaucoup de manières très
différentes d'être jaloux. Aussi cette méditation porte-t-elle pour
titre un pluriel et non pas un singulier. Il semble que les observateurs
aient négligé de distinguer et de classer ces diverses jalousies. Le
langage vulgaire, lui non plus, n'admet pas de distinction entre l'une
et l'autre. «Il est jaloux....» dit une femme en parlant de son mari, de
son amant ou de son ami; et puis, comme glapissait l'incomparable Paulin
Ménier dans _le Courrier de Lyon_: «Enlevez, c'est pesé....» Examinons,
pourtant, quelques cas au hasard, et voyons s'il n'y a pas jaloux et
jaloux, comme il y a coquines et coquines.... Un jeune homme est l'amant
d'une femme, mariée elle-même à un homme jeune, ou simplement
entretenue. L'amant sait très bien que sa maîtresse se donne au mari ou
à l'entreteneur. Il ne lui est jamais venu à l'idée de lui reprocher ce
partage, qui fait même partie des petites combinaisons infâmes dont
l'amour libre a la spécialité. L'amant trouve cette communauté plus
sûre, et si, par hasard, il ouvre la fameuse _Fanny_ de Feydeau, il
hausse les épaules, et avec l'élégance que les jeunes gens d'aujourd'hui
apportent à leur appréciation de la vie, il marmonne: «En voilà un
gêneur!...» J'ai fait l'expérience et recueilli le mot. Hé bien! que
demain ce même amant constate les assiduités auprès de sa maîtresse d'un
nouveau venu, et le voilà inscrit d'office à l'Othello-club. C'est comme
dans une autre chanson: «_Ah! quand on est deux, quand on est deux,
mamz'elle Thèrèse_....» Ce délicat personnage veut bien partager avec
un. A trois, son indignation commence. Il n'y a pas besoin de microscope
ni de scalpel pour constater que celui-là est un jaloux par
amour-propre. C'est la tête qui travaille chez lui.--Soit dit sans
mauvais jeu de mots.--...En voici un autre qui se prend à aimer une
honnête femme, sans aucun espoir. Il sait qu'elle n'aura jamais d'amant,
et il en arrive à ne plus même désirer cette femme. Il lui semble que,
si elle se donnait à lui, il l'aimerait moins. En nature masculine, tout
est vrai, même ce subtil platonisme. Leurs relations deviennent quelque
chose de plus en plus spiritualisé, de plus en plus flottant et nuancé.
Elle ne lit plus que les livres qu'il lui désigne. Il n'aime plus que la
musique qu'elle lui joue. C'est entre eux une de ces liaisons
indéfinissables où il ne se prononce jamais un mot trop tendre, et tout
y est tendresse, où il ne se hasarde jamais un geste caressant, et tout
y est caresse. Que cette femme se mette à s'intéresser, avec un
platonisme semblable, à un autre ami, qu'elle se laisse aller à subir
une autre influence d'homme, cet amoureux sans espoir et sans droits
réels sera transformé du coup en un jaloux, tyrannique, violent, presque
cruel, quoiqu'il ne doute pas une minute de la vertu de son amie. Cette
dernière s'en aperçoit trop tard, et aussitôt elle lui offre de lui
sacrifier le second. Le jaloux refuse parce qu'il a l'âme généreuse, et
il continue d'être jaloux. Ce n'est pas l'amour-propre qui saigne chez
celui-là, c'est le coeur.--...Cet autre est marié depuis cinq ans, et
il adore sa femme comme au premier jour. Ils ont dîné en tête à tête.
Elle s'est habillée, et ils partent pour le bal. Dans le coupé qui les
emporte, elle le regarde avec des yeux noyés de félicité. Sa tête sort
de la fourrure, petite et souriante, et elle lui murmure en lui prenant
la main: «Je voudrais être la plus belle pour te faire honneur, mon doux
maître....» Ah! Quel enivrant parfum emplit ce coupé rapide! Ils sont
dans le bal maintenant. Elle a des épaules dignes de la femme qui puise
de l'eau à la fontaine, dans le _Concert_ de Giorgione, et elle les
montre. Elle tourne dans les bras de celui-ci, de celui-là. Elle est la
plus belle, comme elle l'avait dit, et aussi, comme elle l'avait dit,
elle ne pense qu'à son doux maître. Elle trouve le moyen de lui jeter un
mot de temps à autre sans en avoir l'air, de lui couler un regard sans
qu'on le remarque. Mais pourquoi ses yeux, à lui, se font-ils durs?
Pourquoi, en causant, a-t-il de ces distractions qui révèlent un souci
caché, au moment même où la fête rayonne du plus vif éclat? Pourquoi
enfin l'emmène-t-il avant le souper, et ne trouve-t-il rien à répondre,
dans la voiture qui les reconduit, aux questions anxieuses qu'elle lui
pose? Comment lui avouerait-il qu'à voir les regards des autres hommes
se poser sur sa gorge nue, à penser que ses épaules étaient près de
leurs lèvres, dans la valse; à sentir que d'autres la sentaient belle et
la désiraient, il a été saisi par un accès furieux d'une jalousie toute
physique?... Ne sont-ce pas là trois types divers du douloureux martyre:
la jalousie des sens, la jalousie du coeur, la jalousie de la tête?
Elles se mélangent quelquefois. Elles se succèdent souvent. Leurs
caractères sont pourtant un peu différents. Je voudrais essayer d'en
fixer quelques-uns.

       *       *       *       *       *

§ I.--_La jalousie des sens_.

C'est la plus simple de toutes et, je crois, la plus généralement
connue. Je trouve une ironie délicieuse à ce fait que la meilleure
définition de cette brutale folie ait été rédigée, par qui?... Je vous
le donnerais en dix, en cent, en dix mille.... Mais ne cherchez pas,
madame; où auriez-vous appris à connaître le nom de Baruch de Spinoza?
Cet homme, madame, était un petit juif qui écrivait, il y a un peu plus
de cent ans, en Hollande. Vous avez bien, accroché dans un coin de votre
_hall_ ou de votre petit salon, un tableautin flamand, quelque intérieur
de nuance rembrunie, quelque paysage noyé de vapeur, avec des pesées de
nuages sur l'horizon? A une fenêtre d'une de ces chambres paisibles et
devant un de ces horizons brouillés, évoquez la pâle, la chétive figure
d'un bonhomme, phtisique, au long nez chargé de besicles, et travaillant
pour gagner sa vie. Il polit des verres destinés à des astronomes. Ce
pauvre diable de solitaire s'interrompt de son labeur afin de manger une
soupe au lait que lui apporte une grosse fille de Flandre qui le regarde
avec la compassion d'une plantureuse servante pour un moribond de
trente-cinq ans. Le bonhomme s'amuse quelquefois à chercher une toile
d'araignée dans un coin de sa chambre, puis une autre. Il prend
l'araignée de la première toile et la jette dans le piège tendu par sa
voisine. Les deux bestioles se poursuivent, elles s'affrontent,
agrippées de leurs pattes velues aux mailles du réseau qui tremble. Une
d'elles triomphe et enveloppe sa rivale encore vivante d'un linceul
qu'elle tisse en quelques secondes. Sur quoi l'homme éclate de rire. Il
passe à son bureau, et, là, se met à écrire sur Dieu, sur l'Ame, sur les
passions humaines. Or, voici en quels termes il parle de cette jalousie
qui nous occupe: «Celui qui imagine que la femme qu'il aime se prostitue
à un autre ne s'attriste pas seulement de l'obstacle que cette
infidélité peut dresser contre sa passion, à lui, mais il est forcé
d'unir à l'image de ce qu'il aime l'image du sexe et des excrétions de
cet autre. A cette vue il prend cette femme en haine, et c'est la
jalousie qui consiste dans un trouble de l'âme, obligée d'aimer et de
haïr à la fois le même objet....» Oui, madame, cette phrase du juif
Spinoza se trouve dans son grand traité de _l'Ethique, partie III,
proposition XXXV, Scolie_....--«N'oublions pas que nous sommes des
cuistres,» disait un jour avec orgueil le philosophe Cousin, qui a été
ministre, académicien, grand-croix de beaucoup d'ordres, et qui n'a pas
écrit de sa vie une ligne de la force de celles qu'a tracées ce jour-là
l'homme aux araignées.

Cette image de souillure, cette vision de notre rival en train de salir
un corps adoré n'a pas la même intensité si ce corps de femme a été à
nous, ou si nous ne l'avons jamais possédé, cela est trop évident.
Notons donc aussitôt deux sortes de jalousie des sens. Dans le cas où
nous sommes jaloux physiquement d'une femme qui ne nous a jamais
appartenu, il y a de grandes chances pour que cette jalousie aboutisse
au dégoût et diminue notre désir. Si, au contraire, nous avons possédé
nous-même cette femme, l'image des caresses qu'elle prodigue à notre
rival réveille en nous avec une extraordinaire acuité le souvenir des
caresses semblables qu'elle nous a données. Par un détour singulier, ce
souvenir agit sur nous à l'état de vision luxurieuse et cette jalousie
des sens nous mène au désir. Les femmes le savent si bien que c'est un
de leurs procédés pour ramener un amant lassé.--Mais, direz-vous, dans
ce retour honteux d'un homme vers une maîtresse qui s'est donnée à un
autre, ne rentre-t-il pas aussi de l'amour-propre, la frénésie de la
reprendre à cet autre?--J'ai une anecdote sur cette sorte de retour qui
répond à cette question. Elle me fut contée à l'époque par Raymond
Casal, un soir ou plutôt une nuit que nous revenions ensemble le long
des Champs-Elysées, après avoir dîné et passé la soirée dans une même
maison. Elle me frappa tellement que je lui demandai la permission de la
noter, et lui, très galamment, le lendemain matin, m'envoyait les pages
que voici, écrites au crayon sur l'envers de formes de télégrammes. J'y
ai à peine changé quelques mots.

       *       *       *       *       *

«...Elle était,» m'écrivait donc Casal, «remarquablement belle et sa
beauté était tout son bonheur. Elle s'était donnée à moi, quoiqu'elle
fût une très grande dame, avec une impudeur qui venait justement de ce
que l'orgueil de sa chair dominait tout chez elle. Ce fut entre nous
aussi un amour tout physique et d'une volupté si entièrement dépourvue
d'âme que nous nous parlions à peine, entre des caresses que la brièveté
de non entrevues rendait plus ardentes encore. Par un hasard
particulier, l'absence de liberté, résultat de sa position, qui aurait
dû, semble-t-il, alléger pour moi les obligations de cette liaison, la
rendait très lourde. Voici comment. Pour des raisons qui tenaient au
genre de vie de son mari, elle ne pouvait jamais savoir à l'avance si
elle aurait quelques heures à elle ou non, et il me fallait attendre
tous les jours, chez moi, de deux heures à six heures, un mot qui
souvent n'arrivait pas, puis, le soir, ne pas bouger du cercle jusqu'à
dix heures, si bien que c'était toute ma vie prise. Le jour, par
prudence, nous changions sans cesse le lieu de nos rendez-vous. Le soir,
nous nous rencontrions toujours chez un ami intime que j'avais alors,
Robert de N----. Il habitait, rue Dumont-d'Urville, une maison qui avait
une porte de sortie sur la rue la Pérouse. C'était Robert lui-même qui
avait mis ainsi son appartement à ma disposition, pour ce moment-là. Il
était grand joueur, grand soupeur, et ne rentrait guère avant l'aube. Ma
maîtresse et moi, nous sortions toujours de chez lui avant les onze
heures.

«Cette liaison durait depuis huit mois à peine, et j'en étais arrivé à
une lassitude absolue, presque à un dégoût de cette femme. Pourquoi? A
cause de cet esclavage sans doute, et aussi à cause d'une indéfinissable
tristesse qui me serrait le coeur au sortir de ces rendez-vous, où il
n'y avait que de la sensualité brûlante, partagée, raffinée, mais
jamais, jamais une émotion. Je voulais rompre, et je ne savais comment
m'y prendre, parce qu'avec cela ma maîtresse était parfaite avec moi, et
que je n'ai jamais su avoir un procédé brutal avec une femme. Bref, un
soir que j'avais dîné au cercle et que je causais avec Robert, en
attendant le moment d'aller au rendez-vous, rue Dumont-d'Urville, je
reçois un billet d'elle qui me priait de remettre ce rendez-vous au
lendemain. A la dernière minute un contretemps l'avait empêchée. Je
jetai ce billet au feu, avec une si visible satisfaction sur ma figure,
que Robert le remarqua, et, ma foi, je lui en dis la cause.

--«Tu ne l'aimes donc plus?» me demanda-t-il.

--«Plus du tout,» lui répondis-je en riant, «et je crois que, dans huit
jours, je la détesterai. Ah! Ces fins de bonne fortune, c'est comme les
fins de voyage, c'est bien long!...»

Après un silence, Robert reprit:

--«Une simple question: As-tu jamais conduit chez moi une autre femme
que celle qui vient de t'écrire?»

--«Jamais d'autre,» répondis-je, «mais où veux-tu en venir?»

--«Hé bien!» dit-il, «puisque tu ne l'aimes plus?... J'ai un aveu, là,
sur le coeur; j'aime mieux te le faire franchement.... Il y a juste
quinze jours, tu avais ton rendez-vous chez moi, tu m'avais prévenu, et
j'étais ici, vers onze heures, à tailler de détestables banques. J'avais
perdu déjà avant dîner. Mon crédit était épuisé, et pas un ami à moi
dans le cercle. L'idée me vint de rentrer rue Dumont-d'Urville pour y
prendre de l'argent, afin surtout de couper la veine. «Raymond sera
parti,» me dis-je. J'arrive. Je vois sur la table du salon un éventail,
un boa et une fourrure. Vous étiez là encore. Que veux-tu? Une curiosité
folle me saisit, je marche à pas de loup vers la porte de la chambre à
coucher. Je regarde par le trou de la serrure, comme un Bartholo de
comédie. Elle venait de sortir du lit et se préparait à se rhabiller.
Elle se tenait devant la glace, dévêtue, tordant ses cheveux, et la
pleine lumière portait sur elle.... Ah! mon ami, pardon, mais quelle
femme! Quelle femme! Je n'ai pas vu le visage, mais le corps!... Non, je
n'aurais jamais dû te dire cela.... Ce n'est pas possible que tu ne
l'aimes plus....»

--«Pas possible,» fis-je en éclatant de rire; «tu n'as qu'à voir l'effet
que me produit ta confession.»

«Il me regarda très sérieusement, puis, d'une voix un peu sourde:

--«Alors, si tu ne l'aimes plus, présente-moi.»

--«Comme tu y vas!...» répondis-je en riant plus fort encore. «Te
présenter? Mais c'est impossible. Moi-même, je ne vais pas chez
elle....»

«Tout d'un coup, et tandis que je lui parlais, une idée traversa mon
cerveau; elle me parut si bouffonne, que je la lui dis tout de suite. Je
le tenais, le moyen de rupture si désiré.

--«Tu la trouves vraiment si belle?...» repris-je....

--«Pour que je t'aie parlé comme je t'ai parlé!...»

--«J'ai rendez-vous demain chez toi avec elle. Veux-tu y être à ma
place?»

--«Moi?» s'écria-t-il, «tu plaisantes. Et que lui dirais-je?»

--«Ça,» continuai-je en riant toujours, «ce n'est pas mon affaire, tu
lui expliqueras ta présence et mon absence comme tu voudras.... Tu auras
deux heures devant toi pour la convaincre de ta passion ou ne pas la
convaincre.... Moi, j'arrive à onze heures tapantes. Je vous surprends.
Je fais la scène de rigueur. J'ai l'air de me croire trahi sur toute la
ligne, même s'il n'y a rien eu.... Ce sera un peu canaille, mais je
serai libre!... Je ne te demande qu'une chose, ta parole de ne jamais
raconter à personne ce pacte de mauvais sujet, pas même à elle.»

«Et il accepta cette immorale combinaison renouvelée des _Marrons du
feu_ de Musset. J'employai la journée du lendemain à des préparatifs de
départ. J'avais justement l'envie de tuer cette fin d'hiver sur la
Corniche, et l'idée que j'allais en finir avec cette sujétion de ces
derniers mois me ravissait. A mesure que je me rapprochais du moment où
je devais apparaître comme la statue du Commandeur, deux craintes
m'angoissaient: celle de ne pas être capable de jouer mon rôle de
jaloux, tant je trouvais plaisante cette manière de rompre,--et celle
que ma maîtresse n'eût chassé Robert comme un domestique. Me voici donc
entrant dans l'appartement et traversant le salon, comme lui, l'autre
jour, sans faire de bruit. J'arrive à la porte de la chambre à coucher.
Je tourne le bouton. Le verrou était mis en dedans.... Je ne peux pas
mieux comparer la soudaineté de ce qui se passa en moi à cette minute
qu'à l'impression que j'ai ressentie aux Indes lors d'un tremblement de
terre, où Bohun ivre-mort me dit, en tombant, son fameux mot: «_I did'nt
believe I was so full_....» Ce fut quelque chose de si subit, un accès
si rapide et si violent de douleur et de colère, que je ne me souviens
pas en avoir jamais éprouvé un semblable. J'appelai Robert d'une voix
d'abord basse, puis impérieuse.... «Robert!»--Rien ne répondit. Je
frappai, même silence. Alors, ivre de rage, j'appuyai de l'épaule sur
cette porte fermée, avec une telle force que je l'enfonçai. J'allai
droit au lit. Ma maîtresse y était, qui me regardait avec des yeux
égarés. Je la saisis par le bras et je le lui serrai d'une manière si
cruelle, que mon ami, qui avait cru d'abord à une fureur simulée, dut me
repousser. Il sauta du lit et nous nous trouvâmes face à face.

--«Es-tu fou?» me dit-il tout bas, et très pâle, car il me voyait en
proie à une espèce de délire. J'eus alors, devant son costume, une
perception si nette du ridicule de cette scène après notre conversation
de la veille, et une telle peur de moi-même, que je me sauvai de cette
chambre comme un insensé. Mais, le lendemain matin, j'écrivais à ma
maîtresse une lettre de l'amour le plus effréné. Deux jours après je me
battais avec Robert, que je blessai, par bonheur, très légèrement. Nous
sommes sortis de cette affaire brouillés à mort, et j'ai gardé cette
femme trois ans!»

       *       *       *       *       *

Ce très authentique document ne permet-il pas d'établir, sur la jalousie
physique, un certain nombre de vérités au moins probables?

XLVII

_Nous avons beau connaître tout notre esprit et tout notre coeur, notre
bête ne nous est jamais connue tout entière, aussi ne faut-il jamais
dire: «Cette femme ne peut rien sur moi.» En amour, la seule victoire
est la fuite. C'est un mot du plus grand des psychologues modernes:
Napoléon_.

XLVIII

_La jalousie des sens survit à l'amour. Ce devrait être la consolation
de toutes les femmes abandonnées, lorsqu'elles sont sans coeur et
qu'elles souffrent seulement dans leur vanité. Elles n'ont, pour se
venger, qu'à prendre un amant. Elles ne ramèneront peut-être pas
l'infidèle, mais elles sont sûres de lui faire du mal. Voilà une grande
misère de l'animal homme_.

XLIX

_Ce n'est jamais ni l'honneur ni l'amour qui font qu'un homme trahi
pense à tuer une femme. Le meurtre vient des sens. La volupté, qui n'est
que physique, est toujours près d'être féroce_.

L

_Les coquettes vraiment savantes ne se refusent pas. Elles se donnent.
Elles savent que posséder une maîtresse, pour un homme passionné, c'est
être possédé par elle. Une femme qui ne nous aime pas et qui nous tient
par la jalousie des sens nous mène où elle veut. Le plus irrésistible
désir est fait avec la mémoire de la brute qui sommeille chez nous
tout_.

LI

_J'ai vu toute une salle de théâtre prise du fou rire quand Othello
entre chez Desdémone pour la tuer. Ce rire avait sa philosophie. Il
n'est jamais certain qu'un jaloux de cette espèce, venu pour assassiner
celle qu'il aime, ne va pas la réveiller et lui demander pardon. On
devrait broder la devise du bouclier spartiate sur cet oreiller vengeur
du Maure: «Ou dessous ou dessus.» L'un est si près de l'autre!_

LII

_La jalousie des sens se distingue des autres par ce signe qu'elle
procède par accès, comme les images qui la suscitent. C'est une
aliénation intermittente que nous infligent de sang-froid certaines
femmes très perverses. Nous aurions cette arme contre elles de mépriser
leur bassesse. Par malheur, ce mépris-là ne fait qu'activer le désir; et
leur bassesse, elles ne la sentent pas_.

LIII

_«On n'est jamais ni le premier ni le dernier amant d'une femme, c'est
ce qui m'a guéri de ma jalousie....» disait un de nos amis. Un autre lui
répondit: «Et moi, c'est ce qui m'a fait tant souffrir....» Le premier
parlait avec sa tête, le second avec ses sens_.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION XII

BONHEURS CONTEMPORAINS


IV

LES DÉSASTRES (_suite_.)--- LES JALOUSIES


§ II.--_La jalousie du coeur_.

Pour distinguer aussitôt la jalousie du coeur de la jalousie des sens,
qui a fait l'objet de la _Méditation XI_ et des diverses jalousies de
tête, qui feront l'objet de la _Méditation XIII_, je demande au lecteur
de ces notes, forcément incomplètes, de vouloir bien admettre comme
démontrée cette proposition:

LIV

_Aimer par le coeur, c'est avoir d'avance tout pardonné à ce qu'on
aime_.

Théorème auquel peut servir de commentaire la phrase que nous disait
Berthe Vigneau, à Colette et à moi, quand elle nous racontait les
infamies de son amant: «Je lui serai toujours reconnaissante de m'avoir
laissée l'aimer....» La raison de cette inépuisable bonté propre au
grand amour est aussi facile à donner que la raison de l'inépuisable
méchanceté propre aux sens. Aimer d'un amour où les sens dominent, c'est
désirer toujours et toujours souffrir de l'inassouvi. Aimer avec le
coeur, c'est trouver la volupté suprême dans le don absolu, dans
l'abdication de soi complète. Alors, même les douleurs que l'être aimé
vous inflige deviennent des joies. Mais vous voudriez en même temps que
personne n'eût aimé ainsi avant vous ce que vous aimez, que personne ne
l'aimât ainsi après vous, et c'est en quoi consiste exactement la
jalousie du coeur. J'ajoute bien vite, pour ne pas manquer au premier
devoir de l'observateur moderne,--la misanthropie,--que cette jalousie
du coeur, dégagée entièrement de celle des sens et de celle de tête, est
aussi rare qu'une femme qui n'a pas de second amant ou qu'un écrivain
sans envie. Tout se rencontre, même à Paris, surtout à Paris, et j'ai
là, dans mes notes, plusieurs cas singuliers de cette jalousie, nourrie
uniquement de tendresse, qui peut vous faire agoniser de désespoir,
ravager votre vie, consumer votre volonté, mais vous amener à la
férocité, à la haine, seulement à la rancune?--Jamais.

       *       *       *       *       *

_Premier cas_.--Roger Valentin, un de mes amis de première jeunesse,
avait eu, quelques mois après notre sortie du collège, un innocent roman
avec une jeune fille plus riche que lui. Ils s'étaient rencontrés durant
une saison à Pierrefonds. Je me rappelle la visite que je fis là cette
année même, en 1872, à mon camarade, nos courses au bord des étangs
bleuâtres, et dans cette forêt profonde, ses confidences, avec son
accent lorrain,--il était de Lunéville,--sous les branches, que remuait
un vent aussi doux que nos rêves de ces temps-là. Dieu! Comme à travers
les feuilles vertes de ces branches le ciel apparaissait lointain et
pur! Revenu à Paris, Valentin continua d'aimer sa compagne de ces
quelques semaines d'été. Il l'aima un an, il l'aima deux ans, il l'aima
trois ans, devenu rebelle à toutes les tentations de notre libre
existence. J'oubliais de dire qu'il était alors élève à l'Ecole
centrale. Ses examens de sortie passés, et brillamment, il demande la
main de la jeune fille. Les parents, qui ne s'étaient, comme de juste,
aperçus de rien, la lui refusent, d'abord parce qu'il avait à peine six
mois de plus qu'elle, ensuite parce qu'il ne possédait aucune espèce de
fortune. Je le vois arriver chez moi un matin, le visage rongé de
chagrin, mais l'air résolu.

--«Je viens te dire adieu,» fait-il.

--«Tu pars?»

--«Oui,» répondit-il. «Elle ne peut pas m'épouser maintenant.... Mais
dans dix ans je serai riche, je l'aimerai toujours, et alors qui
sait?...»

Il venait de signer un contrat pour Buenos-Ayres. Il n'avait pas quitté
Paris depuis dix mois que la jeune fille, objet de son culte, se
mariait. Je dois ajouter qu'il n'avait jamais osé lui parler ouvertement
de son amour. Je tremblais d'apprendre qu'à cette nouvelle Valentin se
fût tué. Mais non. Je sus qu'il travaillait et réussissait de mieux en
mieux. Une fois de plus, je me frottai les mains. J'avais trouvé un
coeur humain en flagrant délit de contradiction,--enfantin plaisir de la
cuistrerie pessimiste dont j'étais alors infecté.--Des années se
passent, la jeune femme devient veuve. Elle avait bien près de trente
ans alors, et, de son mariage, une petite fille. Valentin débarque
d'Amérique. Il avait gagné une grosse aisance, et, comme il me l'avait
dit en partant, il aimait toujours celle qu'il avait aimée à dix-neuf
ans, dans l'ombre des arbres de la forêt, «en robe claire, au bord de
l'eau.» Vous vous rappelez ces vers divins de Sully:

    L'épouse, la compagne à mon coeur destinée,
        Promise à mon jeune tourment....

Bref, il demande la main de cette femme, qui, touchée d'une pareille
fidélité, répond: oui. Le mariage a lieu. J'ai reçu depuis les
confidences de cet homme, qui se trouve avoir épousé la seule femme à
laquelle il ait jamais pensé. Il serait absolument, complètement
heureux, s'il n'y avait pas cette fille du premier lit et qui ressemble
à son père. «Ah!» m'a-t-il dit un jour en me parlant de cette enfant,
«je n'ai jamais pu l'embrasser sans avoir là comme une pointe aiguë qui
s'enfonçait dans mon coeur....» C'est que cette enfant, qui va et qui
vient, avec son rire gai, ses yeux purs, ses cheveux blonds, est la
preuve sans cesse renouvelée, la preuve vivante et parlante, au regard
de Valentin, que sa femme d'aujourd'hui a été, des années durant, la
femme d'un autre. Jamais cette femme ni l'enfant n'ont soupçonné cette
jalousie du passé chez cet homme qui, n'ayant pas d'enfant lui-même,
adore cette petite fille autant qu'il en souffre. «Explique-moi cela,»
me demandait-il avec des larmes au bord des paupières; et il ajoutait:
«Je ne suis pourtant pas jaloux.» Il l'était cependant, mais pas avec
les sens,--il eût détesté l'enfant,--pas avec la tête,--il l'eût
détestée encore, et la blessure de l'amour-propre eût saigné en lui.
Cette douleur, à la fois résignée et persistante, tendre dans sa
tristesse, et sans une pensée de reproche ou d'amertume, mais cette
douleur tout de même et inguérissable, qu'il y eût eu dans la vie de sa
femme un autre que lui, avant lui; qu'elle eût donné à cet autre sa
virginité, et qu'elle lui dût aussi la maternité, c'était la jalousie du
coeur dans toute sa misère et sa noblesse. Il me disait encore: «Non, je
ne suis pas jaloux. J'aime cette petite comme si elle était ma fille, et
quand je pense qu'elle ne l'est pas, c'est ce regret qui me fait si
mal....»

       *       *       *       *       *

_Deuxième cas_.--Celui-ci, je le copie exactement sur mon journal à une
date qui n'est pas lointaine: «...Mercredi, 16 mars 188-.... La vie, qui
dépasse l'imagination en brutalités, la dépasse aussi en délicatesses.
Eté aujourd'hui chez Mme R----, l'ancienne maîtresse de S---- B----.
L'ai trouvée seule, au coin de son feu, et causé avec elle du mariage de
son amant, mariage auquel elle a eu le courage d'assister après l'avoir
fait elle-même. Elle me raconte ses sentiments, l'horreur qu'elle a
toujours eue de voir la pitié remplacer chez lui l'amour. «Je n'ai pas
voulu qu'il me vît vieillir,» dit-elle. Le fait est que cette femme a
donné un des plus étonnants exemples que je sache du romanesque dans la
coquetterie. Quand elle eut décidé S---- B---- à ce mariage, elle lui
accorda un dernier rendez-vous, et, le lendemain matin, elle ordonnait
au coiffeur de lui poudrer tous les cheveux. «Ils commençaient à
blanchir,» a-t-elle dit à ses amies. C'était sa manière de lui prouver,
à lui, que, l'ayant perdu, elle devenait une vieille femme. Elle venait
d'avoir trente-huit ans.... Je la regardais donc, ce soir, assise dans
un fauteuil, au coin de ce feu paisible, et avec sa jeune physionomie
rendue plus jeune encore par cette gracieuse blancheur de sa chevelure,
et elle m'expliquait comment, le jour du mariage, elle avait beaucoup
pleuré. «...Mais de douces larmes. Je connaissais cette jeune fille. Je
le connaissais si bien lui-même, je savais qu'il serait heureux par
elle, et je trouvais une espèce de sauvage douceur, dans mon isolement
volontaire, à me dire que ce bonheur de chaque minute, il me le devrait.
Vous ne comprenez pas cela, cette ivresse du sacrifice, cette preuve
donnée à quelqu'un que personne, personne ne l'aimera comme vous l'avez
aimé?...»

--«Et vous n'avez jamais été jalouse?» lui demandai-je.

--«Si,» dit-elle après un silence, «quand j'ai su que, durant son voyage
de noces, il s'était arrêté dans une ville où nous avions passé quatre
jours ensemble, cachés, la première année de notre amour.... Il n'aurait
pas dû me faire cela.... Et puis, je le lui ai pardonné.... Mais moi, je
ne pourrais jamais retourner dans cette ville, maintenant.... Il y a là,
dans ce coin d'Allemagne, un paysage de fleuve que nous avons regardé
tous deux et tant aimé.... Comment a-t-il pu le regarder avec une
autre?»

Puis après un silence:--«Est-ce assez ridicule, pourtant? N'être pas
jalouse de toute la vie d'un homme puisqu'on la donne à une autre, et
être jalouse d'une impression qu'il a eue avec vous autrefois, et dont
on voudrait qu'il ne l'eût eue depuis avec personne!...»

       *       *       *       *       *

_Troisième cas_.--C'est une petite comédie, ou plutôt le scénario d'une
saynète à deux personnages qui pourrait porter comme titre le mot du
révolutionnaire: «Il n'y a que les morts qui ne reviennent point.» Les
pauvres morts! C'est affreux d'en médire, mais c'est quelquefois si
commode, en amour comme en politique et en littérature!_

_SCÈNE PREMIÈRE_

_Le théâtre représente un petit salon d'une femme à la mode, dans un
hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, pas bien loin de l'Arc.
Ameublement réglementaire: paravents, bibelots, vieilles étoffes, divans
avec coussins, lampes anglaises, etc., etc., (Voir pour plus amples
renseignements les romans mondains de cette année de grâce 188-.)--Une
table à thé de chez Leuchars. (Voir les mêmes romans.) La lampe brûle
sous la théière. Mme de Gesvres--Jeanne, de son petit nom--est seule
dans ce salon: trente ans, très blonde, avec des yeux noirs très doux.
Toilette de chez ----. (Voir comme plus haut.) Elle se promène de long
en large et regarde de temps à autre une montre microscopique enchâssée
dans son bracelet. (Toujours comme plus haut.) Elle se parle à
elle-même, tout bas_.

Cinq heures.... Dans quelques minutes il sera là. Que va-t-il me
dire?... La dernière fois qu'il est venu dans ce salon, il y a quinze
mois,--quinze petits mois,--Marthe était là! Pauvre Marthe!... Comme
elle l'aimait!... Il partait pour l'Amérique le soir même.... Et ils se
disaient adieu chez moi, encore une fois, après l'adieu de la
journée.... Oui, comme elle l'aimait!... Jusqu'au martyre, puisqu'elle
avait exigé qu'il acceptât de s'en aller, pour ne pas nuire à sa
carrière. On ne devrait jamais s'attacher à un diplomate quand on a le
coeur qu'elle avait, cette femme-là.... Et lui, comme il avait l'air de
l'aimer!... Et deux mois après, elle était morte.... Et depuis, il ne
m'a pas écrit trois fois, à moi qui lui représente pourtant tout ce qui
lui reste de cet amour, puisque j'ai été leur confidente, que je me suis
chargée de lui renvoyer tous ses souvenirs.... Allons, il l'aura
oubliée.... Ah! les hommes! Tous les mêmes.... Je suis curieuse de
savoir comment il se justifiera.... Ce silence de plus d'un an, et,
aussitôt de retour à Paris, ce billet pour me demander un
rendez-vous,--chez moi?... Ça ne me dit rien de bon.... Ce serait assez
canaille, mais bien dans la note, de vouloir profiter de nos anciennes
relations pour me faire la cour.... Il me regardait autrefois avec des
yeux!... Par exemple, si c'est avec ces intentions que ce monsieur
revient, il trouvera à qui parler....--_Longue rêverie_.--Et ce doit
être avec ces intentions-là. Une femme ne se trompe pas à cet instinct.
Nous verrons bien, et ce qu'il sera remis à sa place!... _Elle tend
l'oreille_.... Une voiture.... Elle s'arrête.... Deux coups de
cloche.... C'est lui....--_Elle s'assied sur le divan, à côté duquel est
une petite table garnie d'étuis anciens, de boites à miniature, de
flacons ciselés et de portraits. Elle prend un livre vêtu d'une gaine de
soie brochée, un des romans cités ci-dessus, et fait semblant de lire_.

_SCÈNE DEUXIÈME

La porte s'ouvre. Le domestique introduit M Raoul Garnier: trente-cinq
ans, tournure élégante, physionomie mâle et fine. Les tempes
grisonnantes, les yeux bridés, l'expression de tout le visage, révèlent
de grands chagrins. Il est visiblement ému. Il s'avance vers Mme de
Gesvres et lui baise la main en disant simplement d'une voix étouffée_:
Madame!...

JEANNE.--Mon ami!... _Elle lui prend les deux mains et les lui serre,
franchement, fraternellement_.... Mon pauvre ami....

_Un silence. Robert s'assied sur un fauteuil un peu bas, près du divan.
On entend le bruit de la théière sur la petite flamme et le craquement
du bois dans la cheminée. (Ici, longues banalités de conversation,
petits potins de société, nouvelles de celui-ci, de celui-là.) Tous deux
sont gênés. Silence_.

JEANNE, _après le troisième ou le quatrième de ces silences, prenant une
photographie sur la table et la tendant à Raoul_.--Avez-vous vu le
portrait de notre pauvre amie, que j'ai retrouvé depuis le malheur?...
N'est-ce pas, que c'est bien elle et tout son charme?...

RAOUL.--Oui, c'est bien elle!... _Nouveau silence; puis, comme se
parlant à lui-même_: Il me semble que c'était hier. Nous étions là tous
les trois: vous, juste où vous êtes; elle, ici, à côté de vous, sur ce
divan; moi, à cette même place ... à cette même heure.... Vous nous
disiez d'espérer.... Moi, j'avais un pressentiment que cette séparation
nous serait fatale.... J'avais la promesse d'être rappelé au ministère
au bout de six mois.... Six mois! En voici quinze que je suis parti, et
je ne la reverrai plus jamais, jamais....

JEANNE. _Elle a froncé imperceptiblement le sourcil en écoutant le jeune
homme, mais elle secoue la tète avec émotion_.--Comme c'est bon de vous
entendre parler ainsi! Il y a donc des sentiments vrais dans ce monde.
Vous me pardonnerez de vous dire cela.... En ne recevant pas de lettres
de vous depuis des mois et des mois, j'ai cru que vous aviez oublié
notre chère morte, et moi, qui sais ce que vous avez été pour elle, j'en
avais le coeur tout serré.... Je vois que je m'étais trompée....

RAOUL.--C'est vrai, madame, j'ai eu tort.... Mais que vous aurais-je
écrit?... J'ai été, pendant des semaines et des semaines, à la suite de
cette fatale nouvelle, dans un désespoir à ne pas trouver l'énergie de
quoi que ce fût.... Ç'a été d'abord une stupeur, presque une folie. Je
ne pouvais croire que ce fût vrai, que cette femme que j'avais connue si
tendre, si aimante, ne me regarderait plus avec ses yeux, ne me
parlerait plus avec sa voix, ne m'aimerait plus avec son coeur....
Ensuite, quand j'ai reçu, par vos soins, le paquet de mes lettres
qu'elle vous avait légué pour moi, j'ai voulu tromper ma douleur en
revivant tout ce passé.... Savez-vous comment?... Chaque jour, je
cherchais, dans cette correspondance, la trace de ce que nous faisions,
de ce que nous pensions, l'année précédente, à pareille date, et l'autre
année, celle d'auparavant, la première.... J'arrivais ainsi à me donner
une hallucination rétrospective qui me rendait Marthe vivante pour
quelques minutes, pour une heure quelquefois.... Le croiriez-vous? En
même temps que je me plongeais ainsi dans mon passé avec ce délire, j'en
avais peur, de ce passé.... Oui, j'avais peur de revoir Paris, de revoir
mon appartement où elle est venue, de vous revoir vous-même.... Quel
battement de coeur quand j'ai reçu votre billet m'accordant le
rendez-vous que je vous demandais!... J'allais donc, pour la première
fois depuis sa mort, parler d'elle.... Ah! j'avais tort d'avoir peur!
Cela fait tant de bien de souffrir tout haut!... Vous voyez, je l'aime
comme je l'ai aimée au premier jour.... Depuis la minute où je l'ai
rencontrée, elle a aboli toutes les femmes. Aucune n'a plus existé pour
moi. Aucune.... Il y a plus d'un an qu'elle est morte, et c'est la même
chose encore, et je sens que ce sera ainsi longtemps, bien longtemps....

JEANNE. _Elle a de nouveau froncé le sourcil, et elle s'est mordu la
lèvre tandis que Robert parlait. Son pied, qu'elle avançait sur un
coussin, s'est crispé dans le petit soulier verni, puis s'est retiré.
Lui n'a rien vu de ce manège_.--Mon Dieu! que n'est-elle là pour vous
entendre!... Elle aussi, elle me disait, en me parlant de vous: «Il m'a
tout fait oublier....» Hélas! elle n'avait pas été gâtée avant de vous
connaître....

RAOUL.--Mariée à dix-huit ans, presque par force, et à quel homme!...
Ah! si elle n'avait pas eu son fils, comme je l'aurais arrachée à cette
vie!...

JEANNE.--Oui, ce sont ces mariages-là qui nous perdent, nous autres
femmes.... On ne se sent pas comprise. On est malheureuse, et on fait
comme notre pauvre amie: on est la dupe de quelque libertin sans coeur
qui vous joue la comédie du grand sentiment, et c'est pire qu'avant, on
a le mépris de soi par-dessus le marché.... Et puis, quand, après ces
affreuses déceptions, on a la chance de rencontrer un vrai, un sincère
amour, qui vous panse toutes vos blessures, qui vous guérit de toutes
vos douleurs, il faut mourir....--_Un silence_.--Mais voilà que je
renouvelle encore vos peines ... et les miennes.... Allons! causons
plutôt de vous maintenant, dites-moi ce que vous allez devenir, et
d'abord laissez-moi vous offrir une tasse de thé.--_Elle se lève et
marche vers le plateau_.--Très fort ou léger? Deux morceaux de sucre ou
trois?...

RAOUL. _Les phrases que Jeanne vient de prononcer lui ont fait fixer les
yeux sur elle avec stupeur. Il s'est levé aussi et paraît embarrassé de
parler_.--Très léger, un morceau.--_Il trempe ses lèvres dans sa tasse
et cause de nouveau de choses indifférentes, puis avec timidité_: En
effet, elle avait l'air d'avoir traversé de bien dures épreuves....

JEANNE, _toujours debout en préparant sa tasse à elle_.--De bien
dures....

RAOUL.--Que de fois, quand je la voyais trop triste, j'ai été tenté de
l'interroger! Vous avouerai-je que je n'ai jamais osé?...

JEANNE.--Je reconnais bien là votre délicatesse.... Mais, soyez-en sûr,
elle ne vous a jamais menti. Du jour où elle a été à vous, elle n'a plus
rien eu à vous cacher dans sa vie....

RAOUL. _Ses mains tremblent et il a posé sa tasse. Nouveau
silence_.--Madame?...

JEANNE.--Qu'avez-vous? Vous tremblez?... Vous me faites peur!...

RAOUL.--Pardonnez-moi.... Mais je ne peux pas croire que tout à l'heure
je vous aie bien comprise.... Ainsi Marthe....

JEANNE. _Une stupeur supérieurement jouée; deux soupçons de larmes dans
ses yeux, puis quelques phrases comme_:--Ah! je devine.... Mais qu'ai-je
fait?... Comment? Vous n'en saviez rien?... Et c'est moi qui?... Ah!
malheureuse!...

RAOUL, _d'une voix sourde_.--C'est donc vrai? Elle avait eu un amant
avant moi?...

JEANNE.--Ne me demandez plus rien. Je ne répondrai pas.... Si j'avais pu
soupçonner!...

RAOUL.--Avant moi!... Quelqu'un que je connais sans doute, que je
rencontrais chez elle, à qui je serrais la main.... Ah! mon Dieu! mon
Dieu!... _Il se laisse tomber sur le fauteuil et appuie sa tête sur ses
mains. Jeanne le regarde et veut parler. Il ne l'écoute pas et ne lui en
laisse d'ailleurs guère le temps. Prenant son chapeau et se
levant_:--Vous avez raison, madame, je n'ai rien à vous demander de
plus.... Excusez-moi, si je ne me sens pas la force de continuer à
causer avec vous aujourd'hui. Vous ne pouvez pas savoir le mal que vous
m'avez fait.... Ce n'est pas votre faute.... Je vous demanderai la
permission de revenir ... bientôt.... Adieu, madame, adieu....--_Il
s'incline sans qu'elle lui tende la main, comme quelqu'un qui ne veut
pas éclater en sanglots. Il sort_.

_SCÈNE TROISIÈME_

JEANNE. _Pendant tout le temps que Raoul a parlé, elle est demeurée
immobile, tris émue. Elle entend le roulement de la voiture et passe les
doigts sur son front, comme se réveillant d'un mauvais songe_.--Non,
non, non.... Je ne veux pas avoir fait cela, c'est trop horrible....
Vite du papier, une plume, de l'encre.--_Elle s'assied à un mignon
bureau, derrière un paravent de cristal_.--Que je lui écrive pour lui
demander pardon!... Ah! ce que l'on a de mauvais en soi!... Cette
douleur ... cet amour.... J'ai été jalouse, atrocement jalouse. Est-ce
que je l'aimerais, par hasard?... Et puis cette idée de tout lui
apprendre de ce qu'elle avait mis tant de soin à lui cacher m'a traversé
l'esprit, là, subitement.... Et puis!... Je vais lui demander pardon de
cette infâme révélation, lui jurer que ce n'est pas vrai....--_Elle
commence une lettre, puis la déchire; une seconde, la déchire; une
troisième, la déchire_.--Non, je ne peux pas....--_Elle mord
distraitement la perle qui termine son porte-plume d'or_.--Et il a cru
cela tout de suite, sans un mot, sans une preuve?... Sans une preuve!...
Pauvre Marthe!...--_Elle se lève, et, refermant le buvard_:--Décidément,
il n'a que ce qu'il mérite. Sans une preuve!... Non, les hommes sont
vraiment par trop canailles....

_Rideau_.

       *       *       *       *       *

...Comment ai-je deviné le secret de la petite infamie commise par
l'ange blond aux yeux bruns de l'avenue du Bois contre la mémoire de la
pauvre morte, c'est mon secret, à moi, qui ne fut jamais celui de Raoul.
On voit que ce garçon n'avait jamais médité sur l'observation suivante:

LV

_On rencontre des femmes qui ne prendraient à une amie ni un mari ni un
amant. C'est leur honneur professionnel, cela. On en rencontre peu qui
supportent sans mauvaise humeur le sentiment absolu d'un homme pour
cette amie. On n'en rencontre pas qui aime ce sentiment_.

Toujours est-il qu'à partir de cette conversation l'amoureux de Marthe
tomba dans le plus étrange état de douleur imaginative que j'aie
constaté. Il était jaloux du passé d'une morte, et il me décrivait ainsi
cet état dans une lettre que j'ai relue bien souvent: «...J'aurais dû,»
m'y disait-il, «ne pas quitter Paris comme j'ai fait aussitôt après
cette affreuse révélation, revoir Mme de Gesvres, savoir le nom de cet
homme, et aussi les raisons de cette femme pour m'avoir ainsi empoisonné
un si doux souvenir.... A quoi bon?... J'ai tout compris de ma pauvre
maîtresse, et je lui ai tout pardonné. L'espèce de jalousie sans nom
dont je souffre réside en ceci, que je n'ai pas eu le premier l'éveil
spontané et volontaire de son coeur. Mais n'est-ce pas une forme de mon
égoïsme? Vois-tu, ce que je lui envie, profondément, à cet inconnu, ce
sont les années qu'il a eues pour l'aimer, pour lui faire oublier les
tristesses de sa vie, et, ces années, il les a employées à la
tourmenter, à lui faire du mal, et moi, que le temps où j'aurais pu la
rendre heureuse m'a été avidement mesuré!...» Cette confession,--en
ai-je reçu de pareilles, et provoqué, par le goût passionné que j'ai
toujours eu de sentir sentir!--cette confession, qui se prolonge durant
des pages, m'a servi, avec les deux premiers cas que j'ai cités et
d'autres analogues, à établir comme probablement exact le parallèle que
voici entre la jalousie des sens et celle du coeur. Cette dernière a
pour cause la pensée des sentiments éprouvés pour un autre coeur par le
coeur que l'on aime, tandis que la jalousie des sens a pour principe
l'image des sensations procurées par une autre chair à la chair que l'on
aime. Aussi la jalousie du coeur ne s'apaise-t-elle pas, comme la
jalousie des sens, par la présence et par la possession. Elle porte sur
le passé et sur l'avenir, précisément parce que la vie du coeur se
compose de souvenirs. Nous voudrions que le coeur dont nous sommes épris
nous dût toute la mémoire de ses bonheurs, dans ce passé et dans cet
avenir.--C'est pour la même raison que la jalousie du coeur ne procède
point par intermittences, comme la jalousie des sens. La pensée tourne à
l'idée fixe, tandis que l'image va et vient, changeante. La jalousie
physique s'exalte donc dans des crises, la jalousie du coeur s'épuise
dans la mélancolie continue. C'est de la dernière que l'on meurt.--La
jalousie des sens s'exagère de plus en plus dans la brutalité, celle du
coeur s'affine de plus en plus dans la nuance. La première est donc
plutôt masculine, la seconde, féminine.--La jalousie des sens présente
cette anomalie qu'elle peut être déloyale avec sincérité. Un homme est
souvent jaloux jusqu'à la fureur d'une femme qu'il trompe sans aucun
scrupule. Combien n'avons-nous pas vu de femmes, jalouses par le coeur,
surtout dans le mariage, refuser de se venger, même par la plus légère
coquetterie? «Si je me laissais faire la cour,» me disait une d'elles,
«je lui ressemblerais....» C'est que la vie du coeur est celle des
subtilités infinies, des susceptibilités intimes de plus en plus
maladives.--Enfin, si la jalousie des sens a pour résultat d'exciter le
désir, la jalousie du coeur a pour effet de l'éteindre quelquefois à
jamais. Une maîtresse jalouse, par exemple, de cette jalousie-là peut
devenir incapable d'éprouver une volupté quelconque entre les bras de
celui qu'elle aime.... Mais, pour épuiser la différence entre ces deux
sortes de maladies morales, il faudrait écrire un volume entier. Les
pages en seraient inintelligibles à ceux qui n'ont jamais aimé qu'avec
leurs sens, et à quoi bon convaincre les autres? Je préfère conclure par
cette réflexion qui, vraie pour toutes les jalousies, l'est surtout pour
celle qui fait la matière de ces quelques pages:

LVI

_La raison dit: «Une femme qui vous rend jaloux ne mérite pas que vous
l'aimiez. Toute jalousie est donc absurde.» Le coeur répond: «C'est
justement parce qu'elle ne mérite pas d'être aimée que je suis
jaloux....» Il ajoute souvent tout bas: «et que je l'aime!...»_


       *       *       *       *       *


MÉDITATION XIII

BONHEURS CONTEMPORAINS


V

LES DÉSASTRES (_suite_).--LES JALOUSIES


§ III.--_Les jalousies de tête_.

Condamneriez-vous Othello, si vous étiez juré?--Moi, certainement, parce
que le crime passionnel, considéré du point de vue de la défense
sociale, me paraît plus redoutable que tout autre. Mais si j'étais son
ami, peut-être le serais-je davantage encore après son crime, parce que
je croirais plus que jamais en sa sincérité, surtout s'il avait essayé
sérieusement de se tuer lui-même après....--Quel original, alors!--C'est
surtout que je le plaindrais. Autant dire que les _jaloux des sens_ me
paraissent des maniaques, capables des folies les plus dangereuses, mais
aussi des malheureux qui ne sont ni méprisables ni ridicules. Quant aux
_jaloux du coeur_, ce sont les martyrs de la religion d'amour. Qui ne
les envierait d'aimer jusqu'à l'agonie? Maintenant vont défiler les
grotesques de la bande, les jaloux qui ne désirent pas la femme dont ils
sont jaloux, qui ne l'aiment pas de coeur; mais la vanité ou la sottise
les pousse à tourmenter cette pauvre femme, et à se tourmenter eux-mêmes
sans l'excuse d'une sincérité de passion, sans la grâce d'une sincérité
de tendresse. Au premier abord cela paraît insensé qu'il y ait de par le
monde des hommes qui se fassent tout à la fois bourreaux et victimes,
qui s'engagent dans des aventures de drame quelquefois, de chagrin
toujours, simplement parce qu'ils se montent la tête, à froid et à vide.
Et cependant rien de plus fréquent, et pour ne pas discuter cette thèse
dans le vague, je choisis aussitôt quelques échantillons de ce que
j'appelle les _jaloux de tête_, pour faire pendant aux maîtresses du
même genre, et voici par quelles raisons diverses cette maladie
singulière peut naître:

       *       *       *       *       *

1° _Par amour-propre simple_.--C'est ici le cas le plus fréquent; il se
produit surtout dans les ruptures et au lendemain des ruptures. Cette
jalousie-là consiste à ne pas pouvoir supporter qu'une femme abandonnée
par vous continue sa vie. Vous avez accablé une maîtresse de mauvais
procédés. Vous avez répété à tous vos amis, à tous vos camarades, voire
à de simples connaissances: «Quelle corvée! mon Dieu! quelle corvée!...
Qui me débarrassera de ce crampon?...» Ou encore: «Ne souhaitez pas
d'être aimé, allez, ce n'est pas amusant!...» Ou encore: «Si je la
quittais, elle en ferait une maladie; c'est ce qui me retient....» Et
puis votre égoïsme l'a emporté, vous avez quitté la pauvre femme. Elle a
beaucoup pleuré. Elle a été malade. Pourtant elle a commis l'infamie de
ne pas mourir. Vous apprenez qu'elle reçoit les visites d'un
consolateur, qu'elle devient moins triste, qu'elle se remet, qu'elle est
heureuse, et voilà que vous ne parlez plus d'elle qu'avec une âcreté de
langage qui n'a d'égale que la fatuité de votre pitié hypocrite quand
vous vous lamentiez sur l'excès de ses sentiments. Cette jalousie par
amour-propre simple confine à celle que nous avons étudiée dans la
_Méditation XI_; elle s'en distingue par ce trait que le jaloux de tête
n'est pas tourmenté par des visions physiques. L'irritation ne le mène
pas au désir. Il méprise la femme qui a cessé de le pleurer,--et il la
méprise ingénument,--parce que l'idée de la douleur qu'il causait lui
constituait une délicieuse flatterie d'amour-propre, et il la hait d'en
être privé.

--«Je n'aurais jamais cru ça d'elle,» me disait un camarade, qui venait
d'apprendre qu'une ancienne maîtresse à lui s'était mise en ménage avec
un de nos amis communs, «moi qui ai hésité trois mois à la lâcher!...»

--«Ah! les femmes!...» lui dis-je sans lui laisser voir que son
exclamation me semblait d'un comique à réveiller un mort.

--«Je commence à croire que tu as raison,» me répondit-il avec un air
profond, «et que la meilleure ne vaut pas cher....»

Notez que le camarade qui me débitait cette colossale sottise était une
façon d'homme à bonnes fortunes, lequel continuait, quoique marié, à
courir les diverses sous-préfectures du département de la Haute-Noce (à
inscrire sur la carte du Tendre à côté des départements déjà signalés
dans la _Méditation VIII_). Il est assez curieux, en effet, de constater
que cette vanité grotesque de l'homme qui ne veut pas être remplacé se
rencontre surtout chez l'homme qui a beaucoup remplacé. Petit trait de
psychologie masculine à joindre à cet autre, que le mépris pour le sexe
féminin abonde spécialement chez ceux qui ont commis le plus de
coquineries galantes, bouffon détour du coeur qui peut se résumer
paradoxalement ainsi:

LVII

_Ce que certains hommes pardonnent le moins à une femme, c'est qu'elle
se console d'avoir été trahie par eux_.


2° _Par amour-propre composé_.--J'ai entendu un homme d'Etat,
intelligent,--aussi fait-il une merveilleuse carrière politique devant
le suffrage universel et vient-il d'échouer aux élections de son Conseil
général après avoir été tour à tour éliminé des ministères et de la
Chambre,--discuter entre intimes une loi sur le duel. «Il n'y a,» disait
ce sage, qu'un article à inscrire dans cette loi: Les comptes rendus des
rencontres sont rigoureusement interdits....» Hé bien! celui que
j'appelle le jaloux par amour-propre composé est le frère du duelliste
qui va sur le terrain pour la galerie, cette invisible galerie
constituée, suivant le cas, par les vagues lecteurs d'un journal, par
quelques membres d'une coterie, d'autres fois par les quatre habitués
d'un café. Vous souvenez-vous de ces deux étudiants qui faillirent se
tuer dans un combat, en chambre, au fleuret démoucheté, parce que la
maîtresse d'un d'entre eux avait parlé familièrement à l'autre «en plein
restaurant»? Un des témoins déposa gravement en ces termes à l'audience,
et il nomma le restaurant, qui était,--ô innocence!--connu dans le
quartier Latin sous le nom significatif de _Vacherie_! Le jaloux par
amour-propre composé est donc celui dont la jalousie commence à la
pensée de ce que l'_on_ dit. Cet _on_ si fuyant et si vain, toujours mal
renseigné et encore plus indifférent, que de sacrifices lui avons-nous
faits, tous tant que nous sommes! Et moi, le premier, aurais-je eu
contre ma maîtresse cette implacable rancune, si je n'avais songé au
foyer de la Comédie et aux discours que pouvaient, que devaient tenir
sur mon compte tel et tel pensionnaires dont je n'aurais pas voulu pour
jouer une panne dans une saynète en un acte? Cette jalousie par
amour-propre composé est certainement la plus misérable de toutes.
N'empêche que c'est elle qui pousse l'amant aux plus terribles éclats.
On pourrait presque affirmer qu'elle représente le moyen le plus sûr,
pour une femme, de savoir si elle n'est pas aimée. Au regard du
véritable amoureux, en effet, le public n'existe pas. S'il songe au
ridicule, c'est pour se réjouir que ce ridicule lui permette de montrer
à celle qu'il aime la profondeur de sa passion. Et nous arrivons aux
deux nouveaux aphorismes:

LVIII

_Pour un amant qui aime avec tout son coeur, une infidélité connue de sa
maîtresse offre encore cette douceur qu'il peut lui prouver son amour en
lui pardonnant_.

LIX

_L'amant pour qui la galerie existe ne voit dans sa maîtresse qu'une
occasion d'étonner cette galerie. C'est le moment pour cette femme
d'avoir vraiment peur_.


3° _Par suggestion_.--On a tant abusé de ce mot depuis quelques années,
qu'un écrivain qui se respecte éprouve quelque pudeur à
l'employer,--_Eppùre si muove_, disait le vieux Florentin.--Il existe un
certain nombre d'êtres de reflets et qui vont quêtant, si l'on peut
dire, les idées, les goûts, les émotions qu'ils _devraient_ avoir. Vous
les connaissez, ces miroirs ambulants dans la littérature et dans l'art.
C'est le Monsieur qui veut à tout prix être dans le mouvement. Il
applaudit aujourd'hui aux pièces dégoûtées et pessimistes, comme il eût
applaudi, voici cinquante ans, aux pièces romantiques. Il aime pêle-mêle
Degas et Wagner, les poètes anglais et les romanciers russes, parce
qu'il sait qu'il _faut_ penser ainsi, et il est sincère, comme il le
sera plus tard dans son dégoût pour ces mêmes artistes. Une affirmation
très décidée de tel ou tel personnage suffira. En politique, cette
suggestion se fait plus visible encore, parce qu'elle peut s'étendre
d'un individu à toute une foule. Napoléon a suggestionné la France; il
lui a persuadé qu'elle avait envie de conquérir l'Europe, et cette folle
de nation l'a cru! Dans un ordre d'idées tout simple, tout modeste, tout
bourgeois, celui qui nous occupe, où il semble bien que chacun devrait
penser et sentir par lui-même, rien de plus commun que la suggestion. La
preuve en est dans ce besoin de confidence qui tourmente tant de
soi-disant amoureux, quoique ce soit une vérité, connue comme le carré
de l'hypoténuse, que faire une confidence à un ami, c'est: 1° la faire à
deux, à trois, à dix, puisque votre ami n'a pas plus de raison de garder
votre secret que vous-même; 2° vous aliéner cet ami, qui sera
certainement un peu envieux de vous; 3° vous préparer bon nombre de
chances d'être trompé, si votre maîtresse et cet ami arrivent à se
connaître et à se parler.--Osons le dire, neuf fois sur dix, ce n'est
point parce que l'on aime que l'on fait ces imprudentes confidences.
C'est parce que on a fait ces confidences que l'on aime, ou que l'on
croit aimer, et on commence de subir la suggestion de l'ami choisi. «Que
penserais-tu à ma place?... Que dois-je croire?...» lui demande-t-on, ce
qui équivaut à lui demander: «Que dois-je sentir?...» Il se rencontre
des camarades qui répliquent à ces étranges questions par des conseils
de sentiments délicats et tendres. Ce sont ceux qui vous aiment vraiment
et qui vous souhaitent heureux.--La plupart du temps, l'ami nourrit,
sans même s'en douter, le secret désir que votre bonheur tourne mal. Et
entre parenthèses, c'est ici l'occasion de remarquer le profond bon sens
avec lequel les femmes pratiquent d'instinct l'aphorisme suivant:

LX

_Une maîtresse voit dans l'ami intime de son amant presque toujours son
pire ennemi,--à moins qu'elle n'y trouve un nouvel amant_.

Et alors s'ouvre la série des conseils perfides qui transforment le
confident en un Yago de bonne foi. «Moi, je ne supporterais pas
cela....» Avec cette petite phrase, dite d'un certain ton, le confident
fait sortir de votre tête l'Arnolphe extravagant qui reposait là, comme
les diablotins que l'on donne aux enfants reposent dans leur boîte, et
vous vous mettez à faire le jaloux que vous n'êtes pas, et, ce faisant,
à le devenir. D'autres fois c'est la femme elle-même qui vous suggère
d'être jaloux de celui-ci ou de celui-là, pour que vous négligiez de
l'être du rival qui a seul de l'importance à ses yeux, à elle. Ces
espèces de jalousies factices, qui ont fourni matière à tant de
comédies, sont bien voisines des jalousies d'amour-propre. Elles s'en
distinguent par ce trait que le jaloux de cette espèce ne pense pas à la
moquerie possible de son confident. C'est un jaloux à la suite, voilà
tout, et qui emboîte le pas aux conseils d'un autre, par esprit
d'imitation. Qui l'étudierait et le définirait bien, cet esprit,
expliquerait tant d'existences humaines, particulièrement dans ce Paris
où il est si malaisé d'être personnel, que les trois quarts des bipèdes
couchés à Montmartre, à Montparnasse ou au Père-Lachaise mériteraient
pour épitaphe: «_Ci-gît X..., Y..., Z... _, mort le.... C'est la
première fois qu'il n'a pris l'avis de personne.»--On avait déjà trouvé
cette autre à un politicien intrigant: «C'est ici la première place
qu'il n'ait pas sollicitée.»


4° _Par snobisme_.--Nos ancêtres, qui n'avaient pas le mot, avaient si
bien la chose, que la liste des maris ou des amants trompés par les
rois, et qui s'en sont réjouis, est, à la liste de ceux qui s'en sont
fâchés, dans les proportions de trois cents à un. Et je jurerais sur les
mânes réunis de Stendhal et de Benjamin Constant, ces deux grands
prêtres de la Sainte Analyse, que cette joie était presque toujours
désintéressée. La vanité du Snob est si totale, elle envahit si
complètement le champ rétréci de son âme! Je me rappelle ce mot du jeune
Figon, le fils d'un marchand d'habits devenu riche et qui jouait au
grand seigneur. Il s'était établi par _chic_, et pour succéder à des
princes, l'amant sérieux de la célèbre Gladys Harvey. Elle venait de le
quitter pour un employé de nouveautés dont elle s'engoua au point de
renoncer à son luxe, à son hôtel, à ses chevaux,--enfin une de ces
invraisemblables toquades comme il s'en rencontre une par génération
dans le demi-monde.

--«Si seulement,» gémissait Figon, «ç'avait été quelqu'un du Cercle!...»

C'était le jaloux par Snobisme dans toute sa candeur. A ce degré de
simplicité grandiose, cette jalousie est exceptionnelle, comme toutes
les supériorités. Mais rappelez vos souvenirs de vie galante, et dites
si vous n'avez pas connu bon nombre de vos compagnons qui toléraient
avec la plus singulière indifférence, presque avec plaisir, auprès de
leur maîtresse, les assiduités de tel ou tel personnage notable à un
titre quelconque, au lieu qu'ils professaient des exclusions féroces
pour celui dont la présence n'eût pas flatté leur amour-propre.
Expliquez ces faits comme vous voudrez, et je passe au jaloux de tête,
qui est le contraire de celui-là, je veux dire le jaloux


5° _Par envie_.--Un des types les plus saisissants que je connaisse de
cette jalousie envieuse a été donné, lors d'un procès célèbre, par ce
Fenayrou dont j'ai déjà parlé et qui tua si tragiquement le malheureux
Aubert. Dans la haine furieuse et tardive que le premier de ces deux
hommes avait vouée à l'autre, il entrait une part de jalousie physique
et une part aussi de cette envie professionnelle qui remue les pires
fanges de l'être. Fenayrou avait échoué dans son commerce de pharmacie.
Les affaires de l'ancien amant de sa femme prospéraient au contraire, et
chaque jour davantage. Il dut se produire alors dans l'âme du mari jadis
outragé un de ces _précipités_ moraux dont le dosage reste presque
impossible et que je formulerais à peu près ainsi:--il devint jaloux de
l'autre avec toute la force de son envie....--Au cours de mon existence
d'artiste, j'ai observé le même phénomène à l'occasion d'une femme très
rusée qui avait été la maîtresse d'un des plus délicats d'entre les
musiciens de cette époque. Il faut croire que cette femme portait dans
le coeur une pédale de piano et qu'elle aimait volontiers en musique,
car, ayant rompu avec le jeune maëstro, elle eut une aventure avec un
des confrères de ce premier amant. Ce second maëstro avait eu un ballet
joué à l'Opéra, tandis que l'autre tournait de plus en plus à l'opérette
et au «flon flon». Entre les deux, la dame avait donné place à un
aimable boursier. Je me trouvais à dîner un jour, chez elle, avec les
trois hommes, et je ne crois pas avoir vu souvent un spectacle plus
bouffon que l'extrême amabilité des deux musiciens pour le boursier et
leur aigreur l'un à l'égard de l'autre. J'oubliais de dire que les trois
histoires ayant été à peu près publiques, comme la dame, ils savaient
tous trois à quoi s'en tenir. Le boursier, qui avait son grain de
Snobisme, se montrait visiblement enchanté de la compagnie. Il eût dit
volontiers merci à ses collègues de la pédale; et chacun de ces deux
artistes était enchanté que l'autre eût été obligé de partager avec
l'homme de finance. Mais quand ils se regardaient, les deux croque-notes
se croquaient du regard, s'en dévoraient plutôt. Il y avait entre eux,
non pas la femme, puisqu'ils la pardonnaient au troisième, mais la
fatale, la furieuse passion qui fait qu'à certains hommes, et
quelquefois de grande valeur, le succès, ou simplement le talent d'un
confrère procure l'impression d'un calcul qui se retourne dans leur
foie. Et le plus piquant fut que, les connaissant tous doux, je reçus
leurs confidences.

--«Ce que je ne pardonnerai jamais à X..., dont j'adore le talent,» me
dit l'un d'eux, «c'est d'avoir été bien avec Madeleine.»

--«Vous savez le cas que je fais d'Y...,» me dit l'autre, «mais après
l'histoire de Madeleine, vous comprenez que toute amitié est finie entre
nous.»

Et tous les deux étaient de bonne foi!


6° _Par littérature_.--Cette anecdote sur deux compositeurs très habiles
pour qui j'ai écrit quelques mauvais vers m'amène à une autre jalousie
assez commune parmi les jeunes gens nourris de romans et parmi les
écrivains qui veulent «faire vécu», comme on dit à l'heure
actuelle.--Pauvre langue française, sur quel chevalet achèverons-nous de
te déformer?--Ces bons jeunes gens et ces honnêtes Trissotins abordent
l'amour avec un programme dans la tête, qu'il s'agit pour eux de
réaliser. Etre heureux, tranquillement, avec une aimable maîtresse;
aller avec elle à la campagne quand le ciel est joli, s'asseoir à ses
pieds, se sentir le coeur content, comme dit la chanson, à la bonne et
vieille manière, de ce qu'elle est jeune et caressante, de ce qu'il y a
des fleurs dans l'herbe, des oiseaux dans les branches, de l'eau
mouvante parmi les prairies, du printemps épars dans l'air et de la
volupté flottante dans ses yeux,--voilà qui ne ressemble guère au susdit
programme. On n'est pas pour rien né dans un âge de décadence, de
complexité, d'analyse à outrance, de dédoublement et de joies morbides!
Ceux dont on a lu les livres, qu'ils s'appelassent Baudelaire, Poe,
Flaubert, ont peut-être soupiré toute leur vie après la santé perdue du
corps et du coeur, après la simplicité de l'âme, après la joie douce et
pure. La fatalité d'un sort cruel a fait d'eux des malades
involontaires. La cuistrerie sentimentale du jeune homme moderne ou du
preneur de notes fait de ces deux personnages les plus volontaires des
malades, et les plus cocasses.--Hélas! J'ai connu moi-même tant d'heures
stupides où je cabotinais avec des chagrins pourtant trop réels, où je
pratiquais la coquetterie de mes rancunes, où j'étais presque fier, pour
tout dire, d'avoir été trahi si indignement, que j'ai presque mauvaise
grâce à railler ces candidats au _Dalilaïsme_, et leur passionné désir
de rencontrer une femme bien scélérate,--pour le raconter. On les voit
alors s'attacher aux pires drôlesses, par choix. Ils arrosent la fleur
de la jalousie dans leur coeur comme la grisette de jadis arrosait ses
volubilis. J'en ai connu un qui, me détaillant ainsi les perfidies dont
il avait été la victime, s'écriait d'un air de triomphe, après avoir
dénombré ses heureux rivaux, ainsi que le vieil Homère fait ses
guerriers:--«A la fin il y en avait un nouveau tous les jours!...»
D'habitude ces jalousies-là se terminent par de la prose ou des
vers,--avec néologismes, sensitivités, mourances, et dans l'entre-temps
une généreuse indignation sous forme de basses insultes pour les
confrères en vogue, bref, cette froide rhétorique de névrose volontaire
qui finira par nous ramener au style télégraphique, tant est écoeurante
cette monotone parodie de style. Mais il arrive aussi que ces amoureux
qui ont de «l'écriture artiste» plein le coeur poussent le cabotinage
jusqu'au drame. Quelle pitié alors que de rencontrer dans les faits
divers d'un journal une de ces tragédies où il n'y a de vrai que le sang
versé, et, comme dit l'autre: «tout le reste est littérature!»

7° _Par méchanceté_.--C'est la plus sincère des jalousies de tête et
pourtant la plus méprisable. La méchanceté dans l'amour--dont le marquis
de Sade a donné la théorie la plus complète--représente un phénomène
trop constant pour qu'il soit besoin d'en expliquer la cause, déjà
indiquée par l'auteur du présent livre dans la _Méditation I_. Mais le
divin marquis--ainsi que l'appellent ses fidèles--n'a étudié que le cas
extrême de cette méchanceté. Son Dolmancé incarne une espèce de Néron
philosophe qui dogmatise parmi les appareils de supplice mêlés à un
décor de plaisir. Ses rêves sanguinaires, d'une complication à la fois
tragique et imbécile, épouvanteraient les jaloux dont je veux parler.
Ces derniers ne vont pas sur ce chemin de la cruauté jusqu'à la petite
maison de la _Philosophie dans le boudoir_, où l'on torture le corps
dont on abuse. Ils se contentent de tourmenter l'âme. Leur joie lâche et
cruelle se borne à vouloir des pleurs dans les yeux qui les aiment, et
ils se font jaloux pour avoir le droit de faire verser ces larmes.
Comprennent-ils même toujours leur coeur et l'instinct pervers, caché
dans ce martyre du soupçon qu'ils infligent à leur maîtresse? Ces jaloux
par méchanceté ne laissent point passer l'occasion d'une défiance qui
leur permette un reproche. Leur maîtresse a parlé avec amitié d'un homme
qu'elle a rencontré autrefois,--cet homme a été son amant. Elle en a
parlé avec antipathie,--il a été son amant. Elle n'en parle pas,--il a
été son amant. Elle reçoit un monsieur avec un visible plaisir,--il lui
fait la cour. Elle déclare ne pas vouloir recevoir cet autre,--elle
cache une intrigue. Enfin, c'est pour la pauvre femme une flagellation
continue d'outrageantes phrases, de dures enquêtes, d'atroces reproches.
Et elle soupire, en parlant de cet amant détestable, un plaintif: «Que
lui ai-je fait?...» sans se douter que cette jalousie a pour cause la
monstrueuse infirmité propre à certains êtres: ne pouvoir aimer que ce
qui souffre, et qui souffre par eux....

Il serait aisé de multiplier les subdivisions et de nuancer à l'infini
cette analyse. Ces notes suffiront pour permettre de conclure, comme à
la fin de la _Méditation VII_, consacrée à la _Cérébrale_, que, dans
toutes les circonstances où la tête domine le coeur et les sens, l'amour
disparaît pour laisser la place à l'égoïsme, et à un égoïsme d'autant
plus détestable qu'il est souvent masqué de sentimentalité, gangrené de
vanité, pourri de cabotinage.--Seulement, et c'est là ce qui rend de
telles études un peu puériles, même quand elles sont justes, cet état
cérébral, une fois constaté, dure-t-il avec constance? N'y a-t-il pas
des moments où le jaloux de tête se transforme en un jaloux des sens et
en un jaloux du coeur? La nature humaine, si fragile, si instable dans
ce qu'elle a de meilleur, est-elle plus solide, plus fixe dans ce
qu'elle a de pire?... Evidemment non. Il reste cependant que l'on peut
demander à un homme de ne pas croire qu'il lui suffise de dire: «Je suis
jaloux,» pour avoir tous les droits de supplicier la femme qu'il aime.
Ces trois méditations sur les jalousies ont été écrites dans l'intention
de démontrer cette vérité: s'il y a des jalousies qui prouvent l'amour,
il y en a qui prouvent précisément le contraire de l'amour. Ni ces
pauvres pages ni des comédies comme _l'Ami des femmes_ ou _la Visite de
noces_ n'empêcheront d'ailleurs les femmes, tant que le monde ira son
train, de considérer la jalousie comme une preuve irréfutable de
tendresse, les jurés imbéciles d'acquitter les assassins qui se poseront
en bourreaux passionnels, et la badaude opinion de s'extasier devant les
Othellos de contrebande, aussi bien que devant les vrais, ce qui me
permet de conclure assez mélancoliquement:

LXI

_En amour, les actions ne montrent pas le fond du coeur. Le cabotinage
sentimental a fait commettre plus de meurtres et de suicides que la
passion vraie. D'autre part, les paroles ne prouvent rien non plus. Ici
donc, comme en religion, il n'y a qu'une sagesse: croire,--et cette
sagesse est une folie_.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION XIV

BONHEURS CONTEMPORAINS


VI

LES DÉSASTRES (_fin_.)--UNE ANECDOTE


Cette longue étude sur les Jalousies ne serait pas complète si je n'y
ajoutais un des «cas» les plus singuliers que j'aie connus et que je
transcris du _mémorandum_ où je l'ai noté à l'époque. C'est la preuve
qu'il y a dans le monde, comme disait l'autre, plus de choses que n'en
voit notre philosophie et que le cabotinage sentimental ne doit jamais
nous faire oublier que l'animal féroce est toujours près du civilisé.
Voici donc le fait, tout nu et sans commentaire.

       *       *       *       *       *

...Il existe à Paris, et surtout dans un certain monde, des traditions
de plaisir auxquelles nous nous obstinons tous, vous comme moi, même
quand les traditions nous représentent presque avec certitude la pire
des corvées: celle de l'amusement avorté. C'est ainsi que je me trouvais
cette nuit-là, qui était celle de Noël, réveillonner en nombreuse
compagnie dans un salon d'un restaurant à la mode. Je désignerai assez
l'endroit aux connaisseurs en géographie boulevardière, quand j'aurai
dit qu'un petit groupe de monarchistes intransigeants s'y réunit
d'habitude. Aussi le propriétaire du restaurant ne cède-t-il que
rarement, et aux personnes de sa clientèle préférée, cette pièce,
d'ailleurs étroite, et tour à tour étouffante ou glacée, que préside un
buste de Monseigneur le Comte de Chambord placé en permanence sur la
cheminée. Durant la nuit dont je parle, et qui ne remonte pas à beaucoup
d'années, ce marbre, sculpté à l'effigie mélancolique du plus pur et du
plus méconnu des princes, contemplait un spectacle moins pur, mais aussi
mélancolique, certes, que lui:--un souper triste! Nous avions tous été
priés par une excellente fille, la petite Marguerite Percy, qui gagne
aujourd'hui ses quarante mille francs par mois à courir les théâtres des
Etats-Unis. Elle se contentait alors d'être au Palais-Royal la plus
gamine des divettes, une vraie comédienne, capable tenir tous les rôles,
et tous avec un je ne sais quoi très à elle, et les tendres et les
moqueurs et les spirituels et les bouffons. Elle venait de remporter un
de ces triomphes, comme on en remporte à Paris, aussitôt oubliés, mais
retentissants comme un scandale, en mimant, dans une revue de fin
d'année, _l'Armée du Salut_. Vous la rappelez-vous, avec son visage où
il y avait du gavroche et du songe triste, et l'ombre d'un grand chapeau
fermé sur ce visage, et sa robe blanche de souple étoffe qui moulait son
corps d'éphèbe, et sur cette robe blanche l'effet des gants noirs et de
ses fines jambes prises dans leurs bas noirs, et la sveltesse de ses
pieds dans leurs souliers vernis,--et cette gigue qu'elle dansait avec
une espèce de furie froide? C'était bien la plus délicieuse parodie de
l'Anglaise que l'on ait jamais vue. Il y avait foule dans la petite loge
où elle rentrait au sortir de ce frénétique exercice, morte de fatigue,
trempée de sueur, le coeur défaillant, pâle sous son rouge, à effrayer.
La vanité de la comédienne la soutenait, et elle répondait par un
sourire aux compliments, par une malice aux épigrammes. Voilà pourquoi
elle avait, dans les derniers huit jours, prié à ce réveillon non pas
vingt personnes, mais cinquante, cent peut-être, elle n'en savait plus
rien elle-même, à peu près toutes celles qui étaient venues dans cette
loge depuis la minute où elle avait dit à son amant:

--«Veux-tu, mon vieux Gustave? Si nous faisions une fête avec les
camarades, pour Noël? On mangerait du boudin blanc, ça porte bonheur
pour toute l'année, et on rirait!»

L'a-t-elle prononcée de fois durant la semaine, cette dernière phrase!
Les camarades? C'est d'abord pour elle, la rivale, la petite comédienne
des _Variétés_, des _Bouffes_ ou des _Nouveautés_, qui n'a pu y tenir et
qui s'est échappée de son théâtre, entre le un où elle joue et le quatre
où elle reparaît, pour venir voir Percy danser son pas.

--«Etonnante, Margot, tu es étonnante.... Tu sais, moi, je suis franche,
je ne t'aimais pas dans la pièce d'avant.... Mais cette fois, ça y est,
et en plein....»

--«Tu es gentille, toi,» répond Marguerite, d'un air moitié figue et
moitié raisin. Puis un coup de griffe pour ne pas être en retard:
«Est-ce que c'est vrai qu'Alfred se marie?»--Alfred est l'ancien amant,
toujours aimé, de la petite actrice.--Puis un remords de cette question
méchante: «Qu'est-ce que tu fais de ton soir de Noël? Viens donc
réveillonner avec nous. On mangera du boudin blanc et on rira avec les
camarades!...»

Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins lié avec Gustave,
qui débarque dans la loge, le bouquet à la boutonnière, astiqué, lustré,
cosmétique, mais le chapeau en arrière et roulant un peu pour avoir bu à
dîner une bouteille de Léoville en trop. C'est le journaliste auquel on
sourit pour obtenir un nouvel «écho» très aimable. C'est un écrivain
auquel on voudrait beaucoup extorquer un rôle. C'est un ancien
«caprice». C'est un véritable ami, de ceux qui demeurent, comment?
pourquoi? dévoués à ces bohémiennes sans leur avoir jamais baisé le bout
du doigt. Et c'est la connaissance de hasard, comme moi. Et c'est
l'amant possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent
pour suffire à la maison.--«Il faut bien vivre, n'est-ce pas?...»--Et à
tous, elle débite la même phrase modulée avec d'autres nuances, ici
gaiement, là coquettement: «...le soir de Noël ... du boudin blanc....
On rira....» Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la naïveté
ou la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire,
c'est une autre affaire! Les bougies électriques qui simulent d'étranges
pistils, dans les calices de cristal du lustre, éclairent d'un jour dur
les physionomies rongées de ces forçats de Paris, pressés autour de
cette table où les fleurs trop ouvertes vont se faner, où les bouteilles
d'eau minérale montrent leur étiquette pharmaceutique à côté des carafes
de tisane frappée--_Truffe et Vichy_, c'est la vraie devise du soupeur
moderne.--Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a
joué deux fois depuis vingt-quatre heures, en matinée d'abord, puis le
soir, et joué, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon
pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans
les veines, tant elle reste pâle, même en se versant verres de champagne
sur verres de Champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa
moustache noire, défrisée d'un côté, avec l'air d'un homme qui a subi,
avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites
grues d'actrices, venues dans l'espérance d'une rencontre fructueuse, ne
cachent guère leur déception. Elles n'ont autour d'elles que des
vétérans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu
lancés dans la fête que le père Ebstein, le changeur; pourquoi diable
est-il ici, celui-là?--Noirot, le médecin de Marguerite; pourquoi
encore?--Machault, l'escrimeur; pourquoi toujours?... C'est, autour de
ce repas, des silences glacés où partent des rires faux, presque un
souper de théâtre, tant c'est lugubre, jusqu'à ce qu'un des convives, le
musicien Rochette, a l'idée charitable de se mettre au piano et
d'entonner une chanson de rapins:

    «Dans l'courant d'la s'main' prochaine,
          Si le temps est beau,
    Nous partirons pour Fontaine-
               bleau....»

Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une
conversation générale, et elle permet aux apartés de naître. Le souper
s'anime un peu, tous commençant de causer à mi-voix de leurs affaires
particulières. On n'entend plus la voix fatiguée de Marguerite
interpeller tour à tour les convives. «Dis donc, Machault, raconte-nous
donc ton duel avec Figon, c'était si drôle....--Dites donc, père
Ebstein, racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal à
l'estomac, c'est à mourir....» Et puis l'interpellé s'exécute et
personne ne rit.... Avec l'accompagnement tour à tour tintamarresque et
sentimental du piano et de la voix qui chante, les soupeurs fatigués se
raniment. D'autres femmes arrivent, des comédiennes qui réveillonnaient,
elles aussi, dans un autre salon. Ayant appris que Percy est là, elles:
ont quitté une table où elles s'ennuyaient sans doute autant que nous.
Il n'est pas jusqu'à la fumée des cigarettes et des cigares enfin
allumés qui ne contribue à réchauffer la fin de cette fête mal
commencée, en ouatant d'une atmosphère bleuâtre et transparente la
clarté crue de l'électricité. Malheureusement, il est plus d'une heure,
et les gens qui ont à travailler le lendemain matin--je serai du nombre,
pauvre manoeuvre littéraire, jusqu'à ma mort--profitent du petit tumulte
produit par l'entrée des nouvelles venues, et je m'esquive sans être
aperçu de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends mon
pardessus, je me heurte au docteur Noirot, qui s'échappe aussi, et,
comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de
soulager ma mauvaise humeur:

--«Ah! docteur,» lui dis-je, «penser que c'est vous la cause de cet
absurde souper! Etait-il assez raté, l'était-il?»

--«Moi? La cause?» demanda-t-il, étonné.

--«Mais oui. Mais oui.... Voyons vous êtes le médecin de la petite
Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites
son complice en venant souper à côté d'elle, avec la mine qu'elle a!...
C'était une morte ce soir, positivement une morte....»

--«C'est vrai,» répondit Noirot en hochant la tête «Je n'étais guère à
ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demandé si
gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on
changeait quoi que ce soit à son existence actuelle, savez-vous le
résultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme
la morphine. Cela tue à la longue, mais supprimez-les, et crac, c'est la
fin tout de suite.... Etre malade, c'est encore une façon de vivre.»

--«Je vous vois venir,» repris-je en riant, «vous êtes le médecin qui
conseille l'eau-de-vie à l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au
débauché....»

--«Pas tout à fait,» répondit-il sérieusement, «mais presque.... Le
proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus à
une nature.... Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont
pourtant une force qui soutient la bête.»

--«Au moins, vous êtes un original, vous,» lui dis-je. «J'ai mis du
temps à m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup à causer avec
vous.»

Nous étions sur le boulevard, comme je lui servais ce maladroit
compliment, exprimé, pour comble de gaucherie, avec une brusquerie
équivoque. Ni ma phrase ni mon ton ne parurent lui plaire, car, à la
lumière du bec de gaz sous lequel nous nous préparions à prendre congé
l'un de l'autre, je vis un froissement de susceptibilité courir sur son
visage: ses sourcils trop fournis se contractèrent un peu, sa bouche
rasée aux lèvres longues se serra, et ses yeux d'un gris si vif me
fixèrent. Ce ne fut qu'un passage, mais, pour ne pas quitter cet homme,
que j'estime vraiment de toutes manières, sur une aussi déplaisante
impression, je lui pris le bras, et, marchant avec lui, le long des
boutiques maintenant fermées, dont le 1er janvier tout proche
garnissait le boulevard:--«Oui,» insistai-je, «vous êtes un original.
Voyons, un médecin qui n'a jamais voulu être décoré, qui n'essaie les
remèdes nouveaux que lorsqu'il en est sûr, qui soigne des comédiennes
sans jamais accepter un coupon de loge, ni toucher ses honoraires en
nature, et qui ose proférer devant un profane les théories que vous
venez d'énoncer!... C'est-à-dire que vous êtes une bonne fortune pour un
romancier.... Vous n'y échapperez pas, je vous le promets....» Et, par
un retour involontaire sur la fête manquée de laquelle nous sortions:
«Savez-vous, docteur, que c'est là ce qui nous manque aujourd'hui, des
êtres vraiment personnels à peindre, des individus qui soient des
individus, de petits univers à part?... On trouve encore du tempérament
de-ci de-là, de la grosse fougue instinctive qui se prend pour de la
nature. Mais des caractères qui aient une saveur intense, c'est comme du
bordeaux authentique, on n'en fait plus.... Tout se banalise, jusqu'à la
débauche. Les viveurs, tous les mêmes. Les filles, toutes les mêmes. Les
amours d'aujourd'hui, toutes les mêmes. Voyez les joujoux que l'on
vendra demain dans ces baraques. La veille du jour de l'An, vingt mille
petits Parisiens s'amuseront avec le même pantin.... Ce monde
contemporain, quelle usine à médiocrités!...»

--«Vous avez eu tort de manger du foie gras,» répondit le docteur avec
flegme: «Vous ne le digérez pas.... Au lieu de rentrer chez vous en
voiture, voulez-vous que nous marchions, puisque nous sommes à peu près
voisins?... Cela vous permettra de dormir sans trop de cauchemars....
D'ailleurs vous venez de toucher là, chez moi, une corde sensible....
J'ai le regret d'être d'un avis absolument contraire au vôtre et de
croire que les passions fortes sont tout aussi fortes, davantage
peut-être, j'irai jusque-là, dans nos races soi-disant épuisées, les
caractères tranchés aussi tranchés, les personnalités vives aussi vives,
les tragédies privées aussi fréquentes qu'aux temps préconisés par votre
romantisme et celui de vos amis. Seulement, il y a plus de tenue et plus
de silence sur tout ce qui s'étalait autrefois au grand jour.... Si vous
saviez combien vous en coudoyez de ces drames vivants auprès desquels
vos drames imaginés sont des enfantillages, et vous ne les soupçonnez
pas....»

       *       *       *       *       *

Quand un homme qui n'est pas de la profession laisse tomber une phrase
pareille devant un écrivain, gare à l'anecdote et au sujet de roman! Il
se ménage d'ordinaire son petit récit, lequel est, quatre-vingt-dix-neuf
fois sur cent, d'une redoutable insignifiance. Mais avec son masque de
sorcier à lunettes, tout en os, en maxillaires, en menton et en nez, le
docteur Noirot est un de ces physiologistes qui savent voir l'animal
humain tel qu'il est. Je lui ai dû, à diverses reprises, des notes
précieuses, et je l'encourageai au «document».

--«Vous n'êtes pas le premier médecin à qui j'entends tenir un pareil
discours,» insinuai-je; «puis, quand il s'agit de vous détailler un de
ces drames extraordinaires, plus personne....»

--«Et le secret professionnel?» dit Noirot. «Pourtant,» ajouta-t-il
après une pause dont je ne devinai pas si elle était sincère et s'il
réfléchissait, ou jouée et s'il amorçait ma curiosité, «il y en a une,
parmi ces tragédies de la vie réelle, que j'ai l'envie de vous conter.
C'est sans doute l'anniversaire qui veut cela. Je n'ai que cette
histoire dans la tête depuis quelques heures. C'est un peu pour ne pas y
penser que j'étais venu à ce souper. Et voilà que je vous en parle. Vous
souriez de cette logique.... Après, vous sourirez moins.... N'avez-vous
jamais rencontré de par le monde un certain baron de Corsègues?»

--«Comment donc!» répondis-je, «un petit, l'air mauvais, couleur de
cigare, toujours rageur.... Un pilier de tripot avec cela.... Nous avons
même failli nous brouiller parce qu'à une partie au cercle, où je me
trouvais auprès de lui, je me permis de plaisanter à haute voix. Il
prétendit que j'avais porté la guigne au tableau. Nous échangeâmes
quelques mots aigres, et puis Machault justement m'expliqua qu'il était
devenu tout à fait braque depuis une atroce aventure: une jeune femme
qu'il adorait, dont la robe de bal avait pris feu et qui fut brûlée
toute vive.... Je suis renseigné, vous voyez....»

--«En effet,» reprit le docteur avec ironie; «et vous n'avez rien
déchiffré d'autre dans le personnage, ô psychologue?... Peut-être
savez-vous aussi que Corsègues est mort l'an dernier d'une maladie du
foie--une cirrhose? Et voilà enterré un des hommes les plus sinistrement
passionnés que j'aie connus et dont je suis sûr, vous entendez, sûr,
comme vous êtes là, qu'il avait deux meurtres sur la conscience, pas un
de moins.»

--«Vous n'allez pas me raconter qu'il avait mis le feu lui-même à la
robe de bal de sa femme,» m'écriai-je.

--«Vous en jugerez,» dit Noirot, sans répondre directement à ma
question. «Il y a de cela quinze années. C'est long, quinze années de
clientèle, à Paris, et l'on en voit, des misères!... Pourtant, je
n'oublierai jamais comme j'eus le coeur serré lorsque, par une nuit
pareille à celle-ci, et à cette date, un domestique vint de l'hôtel
Corsègues pour m'emmener tout de suite et qu'il me raconta le terrible
accident. La jeune baronne avait donné ce soir-là une fête à ses deux
petites filles et à leurs amies. Vers onze heures, et son monde parti,
elle avait distraitement passé près de l'arbre de Noël, dressé au milieu
du grand salon. Sa robe de dentelles avait effleuré une des bougies qui
descendaient jusqu'à terre et s'y était enflammée. En une minute, le feu
l'avait enveloppée. Maintenant elle était à l'agonie. Oui, voilà ce que
me raconta ce domestique dans le coupé qui nous emportait. Je l'avais
fait monter avec moi pour avoir ces détails. Vous auriez pu les lire
dans les journaux de l'époque. A cet instant, il ne me vint pas un doute
sur leur exactitude.--«Et les enfants?» demandai-je.--«Ils dorment.»
répondit le domestique.--«Et M. de Corsègues?»--«Monsieur ne quitte pas
la chambre de Madame. Il est debout à la cheminée. Il ne dit pas un mot.
Je ne serait pas étonné s'il devenait fou....» Pour vous faire
comprendre quelles émotions soulevaient en moi ces quelques phrases, il
faut vous avertir que j'avais toujours été un peu amoureux de la baronne
Alice,--c'était son nom,--depuis le jour où le professeur Salvan, mon
maître, m'avait envoyé chez eux, comme tout jeune médecin.... Quand je
dis amoureux! Ce sentiment d'un ex-interne à peine sorti de la salle de
garde avait surtout consisté dans une admiration intimidée pour cette
grande dame aux yeux d'un bleu si clair dans un visage si fin, et joli,
et des mains comme fragiles, et une grâce même dans cette
demi-familiarité des indispositions, si peu propice à la grâce! Et puis,
je l'avais plainte, la pauvre femme, d'être mariée à ce mari. Non qu'il
fût mauvais pour elle. Au contraire, il semblait l'aimer.... Vous me
comprendrez, trop l'aimer, et c'est justement le genre d'hommes qu'il ne
faut pas unir à ce genre de femmes. Lui, vous l'avez connu, brun, velu
comme un ours, l'haleine âcre, un fauve. Elle, vous allez rire de mon
vieux mot: une sensitive. Je ne sais pas, entre parenthèses, de
comparaison plus scientifiquement exacte que celle de cette plante, qui
frémit au moindre contact, et de ces créatures si nerveuses, qu'un geste
brusque, un son de voix dur, une brutalité quelconque, remuent des pieds
à la tête. Les paupières battent, les lèvres tressaillent, une pâleur
subite décolore le visage. Le mari ne le remarque même pas, mais nous
autres médecins, nous savons qu'en ce moment la circulation de la pauvre
femme est arrêtée, que son coeur lui fait mal, que sa gorge se serre à
l'étouffer; et il a suffi pour ce choc de cette interpellation du même
mari: «Ah! docteur, vous arrivez bien.... Vous allez me gronder cette
malade-là....»

--«C'est délicieux à fréquenter, des femmes de cette espèce,» dis-je en
riant....

--«Ah! si vous aviez connu la baronne Alice!» reprit Noirot. «Si vous
l'aviez vue marcher légère dans la chambre d'une de ses petites filles
quand l'enfant était malade, et si vous l'aviez retrouvée, comme je la
retrouvai, par la nuit de Noël dont je vous parle, tordant son pauvre
corps dans les souffrances de la plus atroce des agonies! Cette chambre,
où les moindres détails attestaient le raffinement d'une existence
comblée, étalait maintenant le désordre des heures de panique. Les
lambeaux de la toilette que la mourante avait portée dans la soirée
gisaient çà et là, arrachés par des mains affolées. Une odeur d'étoffe
brûlée me saisit à la gorge aussitôt entré. Plus rien des pudeurs
coquettes dont la femme élégante entourait ses moindres bobos. Le corset
coupé avec des ciseaux traînait dans un coin, les bas de soie déchirés
dans un autre. On avait enveloppé la malheureuse de linges pour étouffer
l'incendie, puis aussitôt dévêtue au milieu des cris terribles que
l'atrocité des brûlures dont elle était couverte avait dû lui arracher.
Ses heures étaient comptées. On ne pouvait que lui adoucir sa mort....
Tandis que je vaquais à ce devoir avec l'espèce de tremblement intérieur
qui nous remue plus souvent que vous ne le croiriez, devant certaines
extrémités de douleur humaine, je fus saisi d'une seconde impression,
très différente de la première, mais peut-être aussi tragique. Je sentis
que le drame matériel et visible, ce drame d'agonie où j'étais acteur,
se doublait d'un autre, et que cette femme si effroyablement atteinte
dans sa chair était la victime d'une épouvantable crise intérieure.
C'est l'_a b c_ du diagnostic, de discerner dans un malade la force de
réaction morale. Mme de Corsègues était secrètement en proie à une lutte
de sentiments si violente que même l'angoisse physique la plus affreuse
qui soit n'en triomphait pas. Quelle lutte? Quels sentiments? Que son
mari s'y trouvât mêlé, je n'en pouvais douter à voir l'expression de ses
regards lorsqu'elle rencontrait les yeux du baron, qui, debout contre la
cheminée, et tel que l'avait décrit le domestique, semblait immobilisé
dans une attitude de sombre attente. Il m'avait dit à peine deux mots
quand j'étais arrivé, d'une voix si sourde qu'elle n'avait plus
d'accent. Il continuait de se taire, les bras croisés, la face comme
durcie et serrée. Non, ce n'était pas l'homme que j'avais vu à mes
autres visites, lorsqu'il me faisait venir pour une simple migraine de
la jeune femme, toujours brusque, toujours quinteux, mais montrant une
sollicitude bonasse et grondeuse, et si inquiet qu'il en était gênant.
Il voulait, il exigeait que je lui expliquasse l'effet des moindres
remèdes. La foudroyante soudaineté de la catastrophe l'avait-elle en
effet bouleversé au point de lui donner un de ces accès de stupeur? Ce
coma momentané s'observe dans certaines crises. J'ai ainsi entendu un de
mes amis,--vous l'avez bien connu, ce pauvre Chazel, le grand
mathématicien,--qui avait perdu en trois jours une femme idolâtrée, ne
prononcer qu'une phrase, toujours la même: «On enterre Hélène demain
matin.... C'est extraordinaire....» Mais non, les prunelles de
Corsègues, ces prunelles si noires dans ce teint bistré que vous vous
rappelez, brillaient d'un sauvage éclat qui, à de certaines secondes,
ressemblait à du défi, à du triomphe. La baronne avait demandé un prêtre
qui tardait à venir. Par instants elle le nommait encore. A la première
de ces demandes, Corsègues avait rompu le silence dont il était comme
enveloppé pour me dire, de sa même voix sourde: «Il a fait répondre
qu'il venait....» Et il n'avait pas bougé, lui que je savais pratiquant,
presque dévot. Cela me parut prodigieux qu'il vît sa femme si mal et
qu'il ne se souciât pas davantage de lui assurer ces derniers
secours.... Cependant, l'agitation de la mourante augmentait à mesure
que les narcotiques dont j'avais fait usage pour la calmer commençaient
leur oeuvre. Elle luttait contre eux, je le sentais. Je sentais aussi
qu'elle voulait parler, qu'elle avait besoin de crier une certaine
phrase, et je l'entendais qui retombait sur son lit en disant: «Je ne
peux pas....» Ce que je vous raconte aujourd'hui dans ce détail, je ne
le saisis pas ainsi dans cette sinistre veillée. J'étais trop occupé par
des soins immédiats pour que ma sensation aboutît à un raisonnement très
net. Les anesthésiques, d'ailleurs, gagnaient du terrain. L'anxiété
affolée de cette âme cédait comme la douleur du corps, et la pauvre
femme s'assoupissait peu à peu. Je vous passe la description de ses
dernières heures, durant lesquelles elle ne reprit pas connaissance. Je
lui évitai du moins le retour des tortures auxquelles je l'avais trouvée
en proie. J'aimerais mon métier, voyez-vous, quand il n'aurait pour lui
que cela, d'adoucir l'horreur du suprême passage, dans les circonstances
désespérées....»

--«Je comprends,» lui dis-je. Comme de raison, ce que j'apercevais
surtout dans son histoire, c'était l'acte, cet acte féroce qu'il avait
prêté au baron, et je l'y ramenais pour qu'il ne s'en écartât pas, sous
l'influence d'une crise de sentimentalisme professionnel, «dans son
délire, elle a dénoncé son mari, qui l'avait brûlée par vengeance....»

--«Vous n'y êtes pas,» reprit Noirot «Lorsque je quittai l'hôtel, cette
nuit-là, et que je passai dans le grand salon devant l'arbre de Noël,
maintenant éteint, auquel la robe de la malheureuse femme avait pris
feu, pas un seul mot ne s'était échappé de sa bouche qui pût me mettre
sur la voie de la vérité. Je ne la soupçonnais même pas, cette vérité.
Je me disais:--Ce ménage allait mal. Elle aimait sans doute quelqu'un.
Elle avait un amant, le baron le savait et le supportait à cause des
petites filles. Il s'est vengé en empêchant qu'elle ne revît cet homme
avant de mourir ou qu'elle ne lui fît tenir un adieu....--Puis, je
repoussais même cette idée. Bien qu'on ancien carabin ne doive guère
nourrir de préjugés sur la vertu des femmes, j'avais trop profondément
respecté Mme de Corsègues pour admettre ainsi, sans preuves, qu'elle se
fût donnée à quelqu'un. Que voulez-vous? Précisément, parce que nous ne
nous payons pas de phrases, nous autres, et que ce grand mot: l'Amour,
nous représente l'acte physiologique dans sa simplicité animale, mous
éprouvons devant ce que vous appelez, vous, du nom magnifique de
passion, de ces dégoûts qui vous étonnent. Mais ce que j'ai pensé ou
senti pendant et après cette cruelle agonie n'intéresse point la suite
de mon histoire. Soyez patient. J'y arrive.... Pas beaucoup de temps
après la mort tragique de Mme de Corsègues, je commençai de voir venir
assez assidument à mes consultations un client qui m'avait été envoyé
par le baron lui-même, six ou sept mois auparavant. Il n'eut pas besoin
de me rappeler ce détail. Son nom m'avait frappé, par un air de rareté.
Vous savez, on dit: Tiens, un nom de héros de roman ... et puis, neuf
fois sur dix, on se trouve en présence d'un gros et lourd garçon, qui
vous fait penser à une bouchère affublée du prénom d'Yseult....»

--«J'ai bien connu,» l'interrompis-je, «chez un sculpteur, une bonne à
tout faire qui s'appelait Yolande Rosemonde, et une patronne de
brasserie, au quartier Latin, qui répondait au nom de Paule Meure....»

--«Mon client était moins poétiquement baptisé,» reprit le docteur. «Il
s'appelait Pierre de Créance. Quoiqu'il ne portât pas de titre, il
appartenait à une assez vieille famille dont Montluc parle dans ses
mémoires. C'est lui-même qui me raconta cela, je ne me souviens plus
dans quelle occasion, au cours des causeries que nous commençâmes
aussitôt d'avoir ensemble. Voici comment. M. de Créance arriva donc un
jour, dans mon cabinet, le dernier de toute ma consultation. Je vous le
répète, il n'y avait pas deux semaines que Mme de Corsègues était morte.
Il ne me fallut pas un grand effort pour reconnaître que sa visite était
presque inutile. Il venait m'interroger sur des troubles nerveux que je
jugeai imaginaires d'abord, puis simulés, quand je le vis traîner un
peu, une fois la consultation finie.... J'étais pressé cet
après-midi-là, et je me rappelle mon impatience devant son obstination à
rester, jusqu'au moment où il prononça le nom de la baronne Alice. Dans
l'éclair d'une intuition irrésistible, je compris alors qu'il n'était
venu que pour cela, poussé par quel sentiments? Toutes les imaginations
qui m'avaient traversé la tête depuis ma veillée au chevet de la
mourante me saisirent de nouveau devant la curiosité de ce jeune homme.
Je le regardais tandis qu'il me parlait de cette tragédie où je m'étais
trouvé mêlé,--comme les choeurs du théâtre antique,--mais mêlé tout de
même. Avec sa nature si évidemment fine et presque appauvrie, avec ses
manières délicates, sa voix douce; avec le charme féminin qui émanait de
tout son être; avec ses yeux bleus dans un visage au teint anémié, à la
barbe rare, il aurait presque pu être un frère, un cousin au moins, de
la pauvre morte. C'était physiquement le mâle de cette femelle, une
créature qu'elle devait aimer d'instinct, comme elle devait d'instinct
haïr Corsègues. A des systèmes nerveux comme avait été le sien, il faut
plus de caresse que de force, plus de tendresse que de désir, enfin, un
mari ou un amant doit être un peu un ami, j'allais dire une amie. Mme de
Corsègues avait-elle eu un sentiment pour M. de Créance? Ce sentiment
avait-il été innocent ou coupable? La première visite du jeune homme et
surtout celles qui suivirent n'étaient explicables que s'il l'avait,
lui, aimée? Je me heurtai tout de suite à un fait qui ne me permettait
pas de mettre ensemble mes diverses hypothèses. J'avais diagnostiqué,
dans la chambre de l'agonisante, un mystère de vengeance entre elle et
son mari. Puis ce que je savais des éléments de divorce cachés dans
l'animalité de ce ménage m'avait conduit à supposer un amour défendu
chez la jeune femme et la connaissance de cet amour chez le mari. M. de
Créance venait de m'apparaître comme le troisième personnage de ce
drame,--et tel que mon induction l'eût supposé si j'avais dû dépeindre
l'amant de Mme de Corsègues. Je comprenais qu'il avait besoin, oui,
besoin, comme on a faim et comme on a soif, de savoir jusqu'aux plus
petites circonstances de cette mort affreuse. Mais s'il y avait eu un
véritable drame, s'il avait été, lui, soit l'amant, soit l'ami
passionnément aimé de la morte, et si le mari l'avait su, comment
continuait-il, la femme morte, d'être le familier de la maison, l'ami
intime de ce mari? Je le constatais à chacun de nos entretiens. Car je
vous répète que, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, il
arrivait sans cesse à mon cabinet. Sans cesse aussi il essayait de
m'attirer, par quelque politesse que mon existence de travail ne me
permettait guère d'accepter: c'était une invitation à dîner, une loge au
théâtre, des gracieusetés à ma vieille mère qui vivait encore, enfin
tout le manège d'un homme qui rêve de s'introduire dans l'amitié d'un
autre, et vous pensez bien que je n'avais pas la naïveté de croire ces
gentillesses d'attentions désintéressées....»

--«Vous aviez peut-être tort,» lui dis-je; «un homme qui a aimé une
femme et qui l'a perdue est quelquefois sincère dans ses effusions pour
ceux qui la lui rappellent. Et ç'aurait pu être là une explication
encore de l'amitié qui unissait ce Pierre de Créance à Corsègues. Un de
mes confrères, le plus sensitif des humoristes, Henri Lavedan, a fait
une nouvelle délicieuse avec ce culte de deux hommes pour la même morte.
Cela s'appelle, je crois, _les Inconsolables_....»

--«Soit,» dit le docteur, «mais un de ces deux inconsolables-là n'était
pas Corsègues. J'ai su depuis que cette face noire ne mentait pas. Il y
avait du Maure dans son affaire. Son grand-père, officier de l'Empereur,
avait épousé une Andalouse, d'une famille originaire de Grenade, et
l'atavisme, voyez-vous, n'est pas un mensonge, quoique les romanciers en
aient abusé au point que vous-même vous n'oseriez plus vous en servir.
La nature aura toujours ceci de supérieur à l'art, qu'elle ne raffine
pas sur les moyens et qu'elle emploie les mêmes, indéfiniment.... Un
matin donc, je reçois un mot de M. de Créance qui me disait qu'étant
souffrant il me priait de passer chez lui le plus tôt possible.
L'écriture très tremblée du billet me donna une appréhension. Je
m'intéressais à ce jeune homme. Son amitié pour moi, quoiqu'elle eût un
mobile autre que moi-même, m'avait touché. Il avait su être gracieux
pour ma pauvre maman. J'aimais aussi le culte discret et douloureux que
je sentais si vivant en lui pour la baronne Alice. Mettez qu'il y eût,
par-dessus le marché, dans mon cas, un intérêt d'observateur. Il me
représentait ma seule chance d'avoir le fin mot de cette triste énigme.
Bref, je commence mes visites par lui. J'arrive, et je le trouve couché
dans son lit, et pâle, pâle!... Vous parliez de la pâleur de la petite
Percy, tout à l'heure. Vous n'avez pas vu ce visage. Nous ne fûmes pas
plus tôt seuls qu'il rejeta son drap sans rien me dire. Il avait là,
entre les deux côtes, une affreuse blessure. Il avait reçu une balle
tirée dans la direction du coeur et qui l'aurait tué sur place si, par
bonheur, ou par malheur, un tout petit détail ne l'avait sauvé, qui ne
ferait pas bien dans un livre, mais c'est ainsi. Le jeune homme portait
des bretelles anglaises d'un cuir assez épais qui avait légèrement
détourné le coup. L'hémorragie avait dû être extrêmement abondante, car
le pauvre garçon gardait à peine la force de me parler. On a beau avoir
été, pendant la guerre, aide-major dans une ambulance, comme les
camarades, et servi de médecin dans quelques duels, dont un suivi de
mort, celui de Paul Durieu,--je vous le raconterai un autre jour,--on ne
peut pas voir sans émotion une plaie comme celle-là, et sans une demande
que vous devinez:--«Qu'est-il arrivé? Expliquez-moi....»--Le jeune homme
mit son doigt sur sa bouche par un mouvement qui lui fut très pénible,
car son visage se contracta plus douloureusement encore. Ses yeux se
tournèrent vers la porte, pour m'indiquer qu'il avait peur d'être
écouté:--«Plus près.... Venez plus près....»--dit-il; et c'est là,
penché sur son lit, que je l'entendis me parler d'une voix qui n'était
presque qu'un souffle:--«Pour tout le monde, je dois être simplement
malade.... Pour mon valet de chambre, j'ai été blessé en duel....
Pouvez-vous me donner votre parole que si je vous dis la vérité, à vous,
vous ne dénoncerez personne?...»--«S'il y a assassinat, c'est
impossible,» lui dis-je.--«Ah!» fit-il, avec un râle que j'entends
encore, «impossible.... Je mourrai donc sans avoir pu confier l'enfant
au seul homme qui l'aurait défendue....»--Vous pensez si cette étrange
phrase, prononcée d'un accent de douleur, me remua jusqu'aux entrailles.
Je voulus, en ce moment, donner un dérivatif à l'état d'exaltation où je
le voyais et procéder au pansement de sa blessure. Il eut l'énergie de
me repousser:--«Non,» gémissait-il, «laissez-moi mourir....»--Il fallait
tout essayer pour le sauver; je lui donnai cette parole qu'il m'avait
demandée....--«Tenez,» ajouta, le docteur, «permettez-moi cette
parenthèse. Voilà un des cas de conscience de notre métier.
Qu'auriez-vous fait à ma place?»

--«Comme vous,» lui dis-je. «Mais c'est ensuite que la difficulté morale
aurait commencé pour moi. Doit-on tenir une parole ainsi donnée, quand
il s'agit d'un crime? Et si c'est Corsègues qui, après avoir brûlé sa
femme, avait encore voulu tuer le jeune homme, franchement, cette bête
sauvage de jaloux méritait les assises....»

--«Oui,» répondit le docteur avec un accent qui me prouva combien, en me
racontant cette histoire, sous un prétexte plus ou moins philosophique,
il avait surtout cédé au besoin de soulager d'anciennes et toujours
douloureuses anxiétés de scrupule. «Oui,» répéta-t-il, «Corsègues
méritait les assises. Mais les enfants? Pensez qu'il y avait deux
filles, deux petites filles que j'avais vues hautes comme cela. Pensez
que leurs jolis yeux bleus, de la couleur de ceux de la mère, m'avaient
regardé tour à tour avec tristesse, avec sympathie, avec malice, quand
elles étaient malades, convalescentes ou guéries. Pensez que je les
savais si frêles de santé, si peu capables de vivre parmi des soins
mercenaires. Et cette bête sauvage les aimait à la passion, comme un
barbare qu'il était sous sa redingote de civilisé. Que de fois il
m'avait répondu, lorsque je lui reprochais de trop les gâter:--«Je suis
jaloux de ceux qui les épouseront; je veux qu'elles regrettent toujours
la maison....» Si vous vous les étiez représentées comme moi, couchées
dans leur lit de bois de rose; si vous aviez vu en pensée leur chambre à
coucher tendue d'une étoffe de nuance bleu pâle, qui était déjà une
chambre à coucher de jeunes filles, avec mille brimborions épars et les
pièces d'argent de leur toilette qui attestaient cette gâterie;--enfin,
si vous les aviez senties si heureuses, je vous le jure, vous auriez
tenu votre parole à ce bonheur-là, comme j'ai tenu la mienne.... Songez
aux révélations irréparables que de parler seulement faisait éclater sur
ces deux pauvres têtes innocentes. Oui, Pierre de Créance avait été
l'amant de leur mère. Oui, mes divinations avaient eu raison, une
tragédie effroyable se jouait au chevet du lit de la baronne mourante.
Corsègues avait acquis la preuve de la trahison de sa femme, comment?
Par une lettre surprise? Par une dénonciation de domestique ou
d'envieux? Par un hasard? Par un espionnage? L'amant l'ignorait
lui-même. Tant il y a que, décidé à se venger et ne voulant à aucun prix
que les enfants soupçonnassent la vérité, cet homme à face d'Arabe avait
imaginé cette infernale combinaison: au sortir de cette fête de Noël, et
après s'être montré à tous, à l'amant lui-même, qui y avait assisté,
père joyeux, époux attentif, hôte empressé, il avait en quelques mots
écrasé sa femme devant l'évidence de sa faute, puis, avec sa force de
torero,--c'était un de ces corps noués de muscles sur des os où il n'y a
pas un kilo de chair,--il l'avait saisie et portée vers cet arbre de
Noël jusqu'à ce que la robe de dentelles de la malheureuse fût tout en
flammes, et puis il lui avait dit:--«Dénoncez-moi, maintenant, que vos
filles sachent qui vous êtes....»--«Mais comment Créance a-t-il su cette
scène, car ce n'est que de lui que vous la tenez?» interrogeai-je,
_empoigné_ par ce récit, pour employer ce mot si banal, mais si juste,
au point de ne pouvoir supporter le silence où le docteur était tombé
tout d'un coup. Il ne cherchait point à piquer mon intérêt par cette
suspension, je le sentis. L'image de la baronne Alice, comme il
l'appelait avec une tendresse cachée, venait sans doute de s'emparer de
lui, et elle lui faisait mal.

--«Comment?» répondit-il. «Ne devinez-vous pas que la vengeance de
Corsègues n'était pas complète, tant qu'il ne l'avait pas dite à l'amant
de sa femme? Voilà le mot du problème auquel je m'étais heurté
naïvement, niaisement: pourquoi ces deux hommes se fréquentent-ils? Je
manquais de la donnée première. On n'imagine pas des férocités de cet
ordre chez un personnage que l'on voit aller et venir dans les rues,
vêtu comme vous et comme moi, parlant de la politique, des valeurs
étrangères, de la pièce en vogue, du froid ou du chaud qu'il fait, comme
vous et moi. On a tort, je vous le répète, il n'y a ni de comme vous ni
de comme moi qui tiennent. Il y a des passions, aussi violentes, aussi
effrénées, aussi implacables, qu'aux temps où les grands singes des
cavernes dont nous descendons se faisaient sauter la cervelle les uns
aux autres à coups de troncs d'arbres pour les beaux yeux d'une guenuche
en train de sucer une noix de coco en haut d'un arbre....»

--«Oh! docteur, vous redevenez par trop docteur....» fis-je en riant.

--«Enfin,» reprit-il sans me répondre, «les six mois qui suivirent la
mort de sa femme furent soigneusement employés par Corsègues à bien
convaincre le pauvre Créance de son parfait aveuglement. Il avait son
idée, le sombre personnage. L'hiver avait passé, puis le printemps. On
était au milieu de l'été. Le veuf était venu prendre l'autre pour dîner
ensemble à la campagne dans un coin quelconque. La nuit était divinement
belle. Il propose à son compagnon de revenir à pied. Il fallait
traverser tout le bois de Boulogne pour rentrer. Et là, dans une allée
perdue, il saisit à la gorge ce garçon sans défense, et, acculé contre
un tronc d'arbre, il le força d'entendre le récit de tout ce que je
viens de vous dire avant de lui tirer en pleine poitrine le coup de
pistolet qui devait l'étendre raide mort et faire croire à une agression
de rôdeurs. Et voulez-vous savoir ce que c'est que la race tout de même,
le pouvoir d'un sang de gentilhomme transmis par des ancêtres qui ont
été des soldats? Ce frêle Pierre de Créance, ce jeune homme qui n'était
qu'un souffle, trouva l'énergie, n'étant pas mort sur place et revenu à
lui, de se relever, de gagner une allée d'où il pût héler un fiacre, et
il se fit conduire à son appartement, où il raconta cette histoire de
duel, pour que même l'ombre d'un soupçon ne pût atteindre son assassin
et, à travers cet assassin, la morte qu'il avait aimée.»

--«Permettez,» lui dis-je, «pourquoi vous a-t-il parlé, alors?»

--«Pourquoi?» fit Noirot «Parce que la seconde des petites filles était
la sienne, et il voulait lui léguer un protecteur au cas où le mari
étendrait la cruauté de sa vengeance jusqu'à l'enfant. Il est mort
tranquille sur ma promesse que j'ouvrirais les yeux et qu'au moindre
signe j'agirais.... Et je suis resté le médecin de cet assassin quand je
savais son double crime, et je suis retourné dans cette maison, et c'est
moi qui étais là quand il a passé.--Dieu, souffrait-il!--Mais je n'ai
pas eu à m'acquitter de la mission que m'avait donnée le jeune homme.
Jamais Corsègues n'a soupçonné le secret de la naissance de cette
enfant; il la préférait à l'autre. Quelle ironie!»

--«Mais,» fis-je à mon tour, «peut-être l'a-t-il soupçonné, ce secret,
et a-t-il considéré sa bonté pour cette fille qui n'était pas la sienne
comme une expiation? Car, enfin, il avait bel et bien commis deux
crimes, comme vous dites, et si la vengeance d'une heure d'affolement a
son excuse, cette vengeance-là, si féroce et si calculée, est une
scélératesse tout simplement.»

--«Lui, des remords?» reprit Noirot «S'il avait pensé que la fille fût
de Créance, il aurait plutôt coupé cette petite en morceaux que de lui
pardonner.... Je vous répète qu'il ne s'est pas défié. Par quelle
contradiction singulière?... Je n'en sais rien. Vous le regretterez
peut-être pour la beauté du drame, mais, tel qu'il est, ce drame,
direz-vous encore que les docteurs vous promettent toujours des récits
tragiques et qu'ils ne tiennent pas leur engagement?...»

       *       *       *       *       *

Qu'ajouter à ce récit, sinon d'en ramasser la moralité dans cette
pensée:

LXII

_Du civilisé au sauvage, il y a tout juste la distance qu'il y a de
l'amour à la jalousie. On trouvera un jour des instruments pour mesurer
ces infiniment petits_.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION XV

DE LA RUPTURE


I

AVANT


J'ai, dans ma chambre de la rue de Varenne, dans mon _souffroir_, ouvert
sur des jardins, que ma Colette déshonorait autrefois de sa présence, un
groupe du statuaire Rodin,--fragment détaché de sa Porte de l'Enfer, que
je ne regarde jamais sans une infinie mélancolie. C'est tout le symbole,
ce morceau de marbre, des luttes terribles dont s'accompagnent les fins
d'amour.... La femme est nue. Couchée sur le ventre, elle se cambre en
un suprême effort qu'attestent sa bouche serrée, ses jambes tendues, ses
mains crispées dans sa chevelure. Quel effort? Celui de s'arracher à
l'étreinte de l'homme qui, nu lui-même, se trouve couché sur ce dos de
femme comme sur une claie, épaules contre épaules, reins contre reins.
Et lui aussi voudrait arracher sa chair à cette chair, mais il est le
prisonnier de ces beaux seins que ses doigts affolés serrent d'une prise
farouche. Jamais, jamais il ne pourra s'en aller de cette gorge
torturante, et son visage exprime comme un halètement de douleur. Comme
ils se haïssent, ces deux êtres,--presque autant qu'ils se sont aimés!
Car ils se sont aimés, et jusqu'à la folie, on le devine à l'épuisement
de leurs corps consumés, au frémissement de leurs muscles raidis. Ils ne
se fuiraient pas de cette fuite sauvage s'ils ne s'étaient enlacés en
d'enivrantes caresses. Et maintenant que leurs regards ne se rencontrent
plus, que leurs lèvres s'évitent, que leurs âmes se maudissent, la
chaîne de luxure les tient encore serrés de ses imbrisables anneaux. Ah!
que le sculpteur, élève du sombre Florentin, a su donner une figure
d'une effrayante poésie à ce vulgaire dernier acte du drame de l'amour
que l'on appelle la rupture! Et je me souviens, durant des mois et des
mois que j'ai mis à quitter ma perfide maîtresse, en proie aux mortelles
hésitations d'une âme vaincue par son corps, cela me faisait mal
physiquement de regarder ce groupe étrange. Et puis, pour demeurer
fidèle à la consigne, je cherchais à m'analyser, et j'écrivais, devant
ce marbre, des poèmes en prose et des dissertations, des pages de
nouvelles et des scènes de comédie,--tristes essais que j'ai tous jetés
au feu, voyant qu'ils ne faisaient guère que commenter cette idée:

LXIII

_Pour deux amants, s'aimer du même amour est le premier bonheur, le
second est de cesser de s'aimer en même temps_.

       *       *       *       *       *

En même temps! Quand votre main se retire, que celle de votre maîtresse
se retire aussi! Quand vos yeux laissent transparaître auprès d'elle ce
désir d'être ailleurs qui décèle la satiété, que les siens deviennent
distraits de la même distraction! Quand vous en avez assez de ses
baisers, qu'elle-même n'ait plus envie des vôtres! Sinon c'est un
supplice à faire tenir dans un coin d'appartement parisien, garni de
bibelots et de peluches, tout un cycle de cet enfer du Dante, illustré
par le ciseau tourmenté de Rodin. Mais cet «en même temps» exige, pour
se produire, une absence totale d'amour-propre dans l'amour, et, comme
cette absence-là suppose une beauté d'âme presque héroïque, neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, toute passion s'achève dans un
déchirement aussi meurtrier que mesquin. Ni l'un ni l'autre des deux
amants ne veut en effet être quitté, et, comme il y en a toujours un qui
manifeste le premier l'intention de quitter l'autre, la rupture dégénère
en une odieuse bataille intime. C'est ce qui faisait dire à André
Mareuil, le plus réfléchi et le plus spirituel des mauvais sujets que
j'aie connus, cette phrase profonde:

--«_L'Art d'aimer_ vraiment moderne et nouveau s'appellera _l'Art de
rompre_....»

Et la preuve que Mareuil avait raison de vouloir l'écrire, ce traité si
nécessaire, c'est que la rupture à l'amiable, et qui laisse après elle
des rapports encore possibles, est aussi rare qu'une amitié d'homme de
lettres sans trahisons ou qu'une séance de parlement sans gros mots. Que
ce soit dans le monde ou dans le demi-monde, dans les coulisses d'un
théâtre ou dans un salon de la bourgeoisie, ce cinquième acte de la
comédie amoureuse se fait toujours amer. Le pire est qu'il dure en
général à lui tout seul autant que les quatre autres. On s'est aimé six
semaines, deux mois; on met deux ans à se lâcher. L'amour-propre n'est
pas seul coupable dans cette difficulté des ruptures. Si la passion
comportait uniquement cette rencontre de deux fantaisies et ce contact
de deux épidémies dont parle Chamfort, ce serait vite fait de chercher
fortune--et bonne fortune--ailleurs, pour l'amant et la maîtresse. La
vanité s'en mêle, et c'est déjà plus long de dénouer le noeud coulant
qu'elle excelle à passer au cou de ses victimes. Et il y a, outre la
vanité, tant d'autres attaches qui unissent les deux complices l'un à
l'autre et qu'il faut briser! L'amour, quand il s'agit d'amants
parisiens, ne compte que pour un dixième dans une liaison; les neuf
autres dixièmes sont remplis par l'oisiveté, par la commodité, par
l'intérêt, par l'habitude. Voilà le réseau hors duquel il est malaisé de
s'échapper et qu'il faut ronger comme le rat de la fable, maille par
maille et fil par fil....

       *       *       *       *       *

_Premier fil: l'emploi du temps_.--Quelle est la maîtresse dont le grand
travail, aussitôt qu'elle se laisse aimer, ne consiste pas à prendre,
sous un prétexte ou sous un autre, sinon toute la vie, au moins toutes
les heures de son amant? Et quel est l'amant qui ne se réjouit pas de
les donner, ces heures, minute par minute, avec délices, à celle qu'il
aime....--tant qu'il l'aime?... C'est une femme du demi-monde, et elle
vous demande aujourd'hui de dîner avec elle, demain de la conduire au
spectacle, après-demain de la mener à la campagne, ensuite de la
rejoindre chez une amie, puis de venir chez elle, puis de venir chez
vous. Elle a trop de tact pour vous forcer à l'afficher; mais, de menues
corvées clandestines en autres menues corvées, elle s'arrange pour que
toute la portion disponible de vos journées lui appartienne. Vous
trouvez cela délicieux, aussi délicieux que l'amant d'une actrice les
rendez-vous au théâtre. Celui-là inaugure la douce habitude de paraître
dans la loge de sa maîtresse à chacun des soirs où elle joue. Il appelle
les habilleuses par leur petit nom. Il reçoit les doléances des acteurs
mécontents de leur rôle, et les machinistes le saluent. Il en arrive à
demander le chiffre de la recette, et quand il prononce le sacramentel:
«Combien a-t-on fait aujourd'hui?...» il a des émotions égales à celles
du directeur. Il subit, sans se plaindre, les interminables pauses de
l'entre-deux des actes, assis sur un fauteuil canné, tandis que son amie
fait sa figure devant la glace.... Mais aussi quelle ivresse de lui
donner le bras pour descendre l'escalier et monter avec elle en voiture
devant les badauds--dire qu'il y en a toujours--qui guettent la sortie
des artistes!... A la même heure, l'amant qui a une liaison dans le
monde attend le moment où il causera avec sa maîtresse dans un angle du
salon, tandis que la musique du bal prolonge ses accords. Elle lui a
dit: «Vous viendrez, n'est-ce pas?...» Et il est venu, pour n'avoir rien
d'elle qu'un regard, que deux mots et la vue de ses épaules tandis
qu'elle valse entre les bras de ses danseurs. Mais elle est à lui, il le
sait, et voilà de quoi trouver adorable cette séance dans cette soirée
où il s'ennuierait à avaler sa langue, comme on dit dans le brave
peuple, s'il n'écoutait que ses goûts.... Puis il arrive un soir où ce
départ pour le restaurant, pour le théâtre ou pour un salon convenu,
paraît moins doux à cet amant. L'homme du demi-monde se met à songer,
tout en passant chez le confiseur commander des bonbons pour la
baignoire n° B... (théâtre au choix), qu'il y a bien du charme dans une
vraie société de vraies femmes du monde. L'homme du monde, lui, tout en
laissant son pardessus aux mains du valet de pied dans un vestibule
tendu de tapisseries, se souvient du demi-monde comme d'une oasis de
félicité libre et de bohémianisme délicat, tandis que l'homme des
coulisses réfléchit que le fait de venir chaque soir dans cette petite
boîte surchauffée, pour y respirer l'odeur combinée des fards, des
beurres de cacao, de la poudre de riz, du cold-cream, et pour y entendre
les mêmes ragots débités par les mêmes bouches passées au même rouge,
constitue un métier cruellement monotone. Cela n'empêchera pas les trois
personnages d'être à leur poste le lendemain. Mais ils y seront avec
cette nuance de physionomie à laquelle aucun «objet aimé» ne s'est
jamais trompé. Gavarni en a fait une légende célèbre.... «Déguisé en un
qui s'embête à mort....» Et alors commence un dialogue du type suivant:

L'OBJET.--«Vous avez (ou tu as) quelque chose ce soir?»

VOUS (_d'une voix blanche_).--«Moi, non, je vous (ou je t') assure.
Pourquoi?...»

L'OBJET (_qui sent soudain s'épanouir en lui cette fleur de chipisme
dont la graine sommeille dans les meilleures âmes de femmes_).--«Si
c'est pour être aussi aimable que cela que vous êtes venu, vous auriez
pu rester chez vous....»

Et une scène suit, dont la conclusion sera que vous demanderez pardon
d'avoir immolé ce qui vous eût amusé ce soir-là au devoir de faire votre
cour à votre maîtresse. Concluons:

LXIV

_Sacrifies un plaisir à une femme, elle vous en voudra, et elle aura
raison. S'il y a pour vous quelque chose d'agréable hors d'elle et loin
d'elle, vous ne l'aimez plus_.

       *       *       *       *       *

_Second fil: les relations_.--Ce même André Mareuil, qui se proposait si
cavalièrement d'écrire _l'Art de rompre_, tenait boutique d'axiomes sur
toutes les catégories de femmes, les uns vrais, les autres faux, témoin
celui-ci: «Pour être l'amant d'une femme du monde, il faut soi-même
devenir du monde. La plus belle ne vaut pas cette corvée-là.» Il avait
tort, et voici pourquoi. Il y a toujours un monde à côté d'une femme,
fût-elle figurante dans le pire bastringue de la banlieue. C'est, pour
la petite actrice, la mère, les soeurs, les camarades;--pour la femme
entretenue, c'est les amies et les amis;--et vous-même, bon gré, mal
gré, vous devez vous lier avec toute cette petite société, à moins que
vous ne vous décidiez à emmener l'Objet «dans une autre patrie». Cela se
chante à l'Opéra, et cela se fait aussi quelquefois dans la vie. Ne
parlons pas d'hypothèses aussi lugubres, et tenons-nous-en au cas
quotidien. L'Objet vous a présenté à toutes les personnes qui composent
son monde, et alors a commencé le gentil travail par lequel ledit Objet
vous accroche particulièrement à celle de ces personnes en qui elle a le
plus de confiance pour vous surveiller. Pauvre Objet! Comment
auriez-vous trouvé la force de lui dire «non» quand elle prenait de si
jolies mines pour vous demander, à la veille d'une partie projetée:
«Nous emmènerons Mathilde, pas?... Elle n'est pas gênante....» Et vous
emmenez Mathilde. Ou encore: «Maman sera là.... Ça ne te fait rien? Tu
sais, elle t'aime beaucoup, beaucoup, maman....» Et vous aviez des
sourires pour maman. Je doute qu'il soit plus cruel de faire le _patito_
à tous les cinq heures des amies de votre amie, si vous la choisissez
dans la catégorie proscrite par la fantaisie d'André. Une heure vient où
vous vous apercevrez que tous ces gens-là sont franchement
insupportables, et vous le dites, croyant de bonne foi que vous l'aimez,
votre objet, toujours, et que son milieu seul vous fait souffrir.

VOUS.--«Ah! Elle m'ennuie, Mathilde, à la fin. Je l'ai assez vue....»

L'OBJET.--«C'est ça, demandez-moi tout de suite de me brouiller avec
tous mes amis....»

Autre décor, scène analogue.

VOUS.--«J'ai refusé à dîner chez les Moraines, samedi. On s'y ennuie
trop, dans cette maison-là....»

L'OBJET.--«Naturellement Vous aimez mieux passer votre soirée au cercle
ou ailleurs.... Allez, mon ami, allez, vous n'avez pas besoin de vous
excuser.... Vous êtes libre....»

Quand une femme le prononce, ce «vous êtes libre», d'une certaine
manière, vous pouvez essayer de vous remuer, vous êtes garrotté jusqu'à
l'ongle du petit doigt et, de fait, vous invitez de nouveau Mathilde et
maman; et, après avoir refusé à dîner chez les Moraines, vous y allez le
soir, tout en méditant sur l'aphorisme que je vous soumets. Il y a
toujours une consolation à mettre en théorie ses misères:

LXV

_Toute maîtresse qui présente son amant à un de ses amis, à elle, entend
bien le présenter à un espion. Il en est de ces espions-là comme des
gendarmes. On n'y pense que lorsqu'on a envie de se sauver, et c'est
trop tard_.

       *       *       *       *       *

_Troisième fil: les services rendus_.--Lisez bien. Je dis rendus et non
reçus. Car l'homme assez détaché de tout préjugé pour accepter des
services sérieux d'une maîtresse est un philosophe serein que la pudeur
et l'ingratitude n'ont jamais retenu sur le chemin de l'abandon. Je veux
parler, moi, de ce sentiment, moins rare qu'on ne le croit, qui fait un
reste de moralité à tant d'immorales amours, cette croyance qu l'on se
juge utile, bienfaisant, nécessaire à une maîtresse, et l'on ne veut pas
s'en aller d'elle, de peur de la laisser dans la déchéance.
Imaginez--ces aventures arrivent--qu'un jeune homme de trente ans ait
encore du coeur, et qu'il se soit lié, à vingt-cinq, avec une femme très
galante, il l'a, non pas rachetée, comme le conseillaient les
romantiques, mais tout simplement aimée. Elle n'a gardé de son ancien
luxe qu'un cadre d'élégance, sans plus rien de ces folles prodigalités
qu'il faut payer comptant par de la prostitution clandestine et des
visites chez les vendeuses d'amour. Bref, elle est devenue cette
demi-honnête femme que tant d'irrégulières rêvent de devenir,--par
esprit de contradiction, sans doute. Le jeune homme qui a pu aider sa
maîtresse à vivre ainsi n'est pas assez riche pour lui assurer, le jour
où il la quitte, une fortune définitive. Il la voit, en pensée,
retournant peu à peu vers son ancienne vie, redescendant cet escalier
dont chaque marche est une honte. Et il hésite à rendre cette créature
qui lui fut chère à toutes les hideurs du vice. J'ai bien hésité, moi
qui écris ces lignes, à m'en aller de la vie de Colette. Elle me
trompait, je le savais, et avec qui. Mais elle s'en cachait encore un
peu, et je me disais que sa passion pour moi, car elle m'aimait malgré
tout, la retenait du moins assez pour qu'elle ne devînt pas ce qu'elle
est devenue depuis.--Ah! misère de nous deux!--Puis, j'analysais ce
sentiment, et, avec l'ironie habituelle, j'y discernais un curieux
mélange de générosité et d'égoïsme. Je jouais un noble et beau
personnage vis-à-vis de mon propre orgueil, en me jugeant indispensable
au dernier honneur de ma pauvre maîtresse. Je constatais ainsi qu'avec
la prodigieuse fatuité de l'animal masculin, son amour pour moi me
faisait l'estimer et ses caprices pour les autres la mépriser. Alors je
tombais dans cet état de gaieté terrible où de se moquer de soi-même
avec frénésie rafraîchit le coeur. Je prenais la résolution de rompre.
J'allais jusqu'à la rue de Rivoli, où elle habitait, et rien que de
passer son seuil me rendait si tendre pour elle qu'une contrariété dont
elle me parlait, une ligne désagréable sur son dernier rôle dans un
journal, une migraine, n'importe quelle misère, me faisaient me dire:
«Si je m'en vais, elle n'aura personne.» Et je restais. Je me demande
aujourd'hui si j'étais aussi nigaud que le petit René Vincy, lorsqu'il
redevint l'amant de Suzanne Moraines après son faux suicide.

--«Si je la quittais,» me disait-il pour se justifier, «elle reprendrait
Desforges....»

Il ne se doutait pas qu'elle n'avait plus Desforges, en effet, parce que
cet habile hygiéniste avait passé la main au jeune Abraham Mosé. Mais
quoi? Osons risquer d'être ridicules, si nous risquons en même temps
d'être délicats, et adoptons comme vraie cette maxime:

LXVI

_Se croire bienfaisant pour une femme, c'est, quatre-vingt-dix-neuf fois
sur cent, être un niais et un fat. Il vaut la peine de courir ces
quatre-vingt-dix-neuf chances pour éviter la centième, qui est de se
conduire comme un drôle?_

       *       *       *       *       *

_Quatrième fil: l'Opinion_.--Oui, l'amant voudrait bien rompre avec
l'Objet, mais quand il pense aux conséquences de cette rupture, il pense
aussi aux commentaires qui la suivront. Il voit, en imagination, le
salon du cercle et la fenêtre sur le jardin, à l'angle de laquelle se
trouvent les jugeurs. C'est pour l'homme qui a aimé dans le monde, cette
vision-là. L'homme du théâtre, lui, aperçoit distinctement une loge de
la _Comédie française_, ou du _Gymnase_, ou du _Vaudeville_, ou des
_Variétés_, et les deux ou trois plus malicieux d'entre les
pensionnaires en train de chuchoter et de ricaner sur son compte.
L'homme du demi-monde se figure une table couverte de fleurs dans un
restaurant de fête, et des viveuses et des viveurs discourant sur sa
rupture, entre deux bouffées de cigarettes russes. Et c'est les mêmes
petites phrases qui lui résonnent aux oreilles:

--«Allons donc, c'est elle qui l'a quitté.... Il l'assommait depuis des
mois....»

Ou bien:

--«Il s'est douté de quelque chose. Ce n'est pas trop tôt....»

Ou bien:

--«Il sera bientôt remplacé. X... était là qui tournait autour depuis
six mois....»

Cela l'ennuie, cet homme, d'être certain que l'on dira ces trois petites
phrases et d'autres pareilles, et il reste fidèle à l'Objet quelque
temps encore. Mon Dieu! Si les femmes qui aiment vraiment soupçonnaient
sur quels misérables racontars de salons, de tripots et de coulisses se
joue leur bonheur! Si elles le savaient? Hé bien!... Elles aimeraient
tout de même, comme faisait la pauvre petite Mariette, celle qui jouait
le rôle du _Génie du Trocadéro_ dans la Revue d'il y a six ans: _Par ici
la sortie_! Elle arrivait droit de Russie, où elle avait été séduite par
un de nos camarades, un confrère de passage à Pétersbourg. Elle avait
juste dix-neuf ans, et, depuis trois mois qu'elle était à Paris, cet
homme ne venait guère la voir. Elle vivait, je n'ai jamais su comment,
de dettes, de bijoux mis au mont-de-piété, et elle s'obstinait à rester
fidèle:

--«C'est tout simple,» me disait-elle en pleurant, au risque de se
démaquiller. «Il voit que je n'ai pas d'amant, et alors, comme il croit
que c'est parce que je n'ai rien trouvé, il me prend pour une dinde, et
il me méprise....»

Et elle ajoutait:

--«Je sais bien, pour le faire revenir, il faudrait qu'on lui dise que
je suis avec vous ou un autre de ses amis.... Mais je ne peux pas.... Je
l'aime trop....»

       *       *       *       *       *

Que vous ayez la patte prise à ce fil ou à un de ceux que vous
imaginerez parmi les autres, il est certain que, du jour où vous vous en
apercevrez, votre maîtresse s'aperçoit aussi que vous vous en apercevez,
et alors commence entre vous deux la comédie qui précède la rupture.
Elle consiste en ceci que, tous les soirs, vous essayez de donner un
coup de dent au susdit fil et que, tous les matins, vous le retrouvez
noué à votre patte d'un noeud plus serré.... C'est là une série de
mauvais moments à passer qui échappent à l'analyse, parce que les mille
détails de l'existence servent de prétexte à ce jeu du fil brisé puis
renoué. La comédie varie avec chaque amant et chaque maîtresse. Benjamin
Constant a écrit son chef-d'oeuvre pour raconter les tristesses de ce
jeu cruel, et tous les Adolphes de toutes les variétés trouveront dans
son livre l'étude minutieuse de leur aventure que dominent quelques
vérités bien connues, quoique peu avouées:

LXVI

_Beaucoup d'amants qui n'osent pas quitter leur maîtresse parlent de la
pitié qu'elle leur inspire. Les femmes discernent avec justesse que
cette pitié-là est une forme d'un abominable égoïsme. Il y a un
attendrissement sur les maux que l'on cause qui ressemble à la plus
cruelle férocité. Il est fait d'un délice de se sentir aimé sans aimer,
vilain sentiment dont l'homme s'excuse à ses propres yeux en plaignant
sa victime. Rien de plus raffiné comme hypocrisie_.

LXVII

_Pour un amant, chercher le moyen de dire à une maîtresse qui l'aime
encore: «Je ne t'aime plus,» sans la faire souffrir, c'est vouloir
mettre en pratique la célèbre fantaisie du guillotiné par persuasion_.

LXVIII

_Personne n'a songé, que je sache, à écrire la contre-partie d'_Adolphe,
_c'est-à-dire l'histoire d'une femme qui, ayant cessé d'aimer, garde son
amant par charité. C'est qu'une pareille femme n'existe guère, et leur
franchise, à elles, dans la rupture est vraiment ce qu'elles ont de plus
estimable_.

LXIX

_En amour, tout est rompu du jour où l'un des deux amants a pensé que la
rupture était possible. Dire seulement tout bas: «Quand j'aurai cessé
d'aimer ...» c'est avoir cessé d'aimer_.

LXX

_Osons cette banale réminiscence, tant elle est juste: un amour qui
meurt jeune est béni des dieux_.

LXXI

_Prolonger un adieu, c'est dire cent, mille, dix mille adieux, et chacun
vous déchire à nouveau toute l'âme. En amour, comme ailleurs, les plus
courtes agonies sont les seules souhaitables_.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION XVI

DE LA RUPTURE


II

APRÈS


Je m'en souviens. Le soir où j'eus rompu avec Colette d'une manière si
blessante que cette fois je la sentais définitive, je dînai gaiement et
de fort bon appétit. Je m'habillai en sifflant un air qu'elle chantait
autrefois, avec cette ironie solitaire qui nous venge de nos anciennes
faiblesses, et je me rendis de mon pied leste à une première
représentation où je rencontrai Masurier,--le plus délicieux des
amphitryons du demi-monde. C'est un homme d'environ quarante-cinq ans,
riche et célibataire, dont le grand plaisir est d'asseoir à sa table,
dans son petit hôtel de la rue Bayard, les plus jolies d'entre les
impures et les plus verveux d'entre les viveurs. La chère, chez lui, est
excellente, la cave choisie, et le maître de la maison vaut mieux encore
que sa cave et que sa cuisine, car il a toujours un billet de cinq cents
francs au service de ses convives ennuyés ou ennuyées,--sans
intérêts,--et un sage conseil à l'usage de ceux qui, comme moi, le
prennent pour confident de leurs affaires de coeur. Cet homme gros et
rieur, aux yeux bleus si pénétrants dans un visage de gai soupeur,
a-t-il traversé quelque drame d'amour déçu? Est-ce un sceptique qui se
souvient ou un dilettante qui vit par curiosité? Je ne le sais pas.
Masurier ne parle jamais de lui, et ses plus intimes avouent qu'ils
n'ont jamais reçu ses confidences, ni deviné ses secrets. Sceptique ou
dilettante, il a du goût pour moi, et je le sens. Les écrivains
possèdent un flair pour ces sympathies-là, comme les jolies femmes. Il
m'aborda donc à un tournant de couloir:

--«Vous avez l'air tout guilleret....» me dit-il. «Une bonne
fortune?...» Et il ajouta: «Souvenez-vous, l'homme aux aphorismes, qu'on
me doit celui-ci: «Il faut toujours faire contre bonne fortune mauvais
coeur.»

--«C'est le contraire,» lui répondis-je.--Et me voici lui racontant ma
rupture, et les détails, inutiles à rappeler ici, qui devaient la
rendre, en effet, irréparable.

--«Hé bien!» me dit Masurier, devenu sérieux, «vous avez eu le courage
de la quitter; aurez-vous celui de l'oublier?...» Puis, avec un sourire
et un hochement de tête:--«En amour, les faits ne sont rien. C'est
l'idée qui est tout. Tâchez de la quitter, maintenant, dans votre
pensée....»

Oui, je me souviens. Je regagnai mon fauteuil presque tout de suite,
sans prendre trop garde à la phrase que je venais d'entendre. Mais, le
lendemain et les jours suivants, ah! comme j'en constatai la terrible
justesse quand je reconnus que jamais ma cruelle amie ne m'avait fait
plus souffrir que depuis nos adieux!--Je ressemblais à ces mutilés qui
ont mal à leur jambe coupée.--Cela me parut d'abord une anomalie trop
bizarre pour ne pas m'être personnelle. Puis je regardai autour de moi.
Je causai avec celui-ci, avec celui-là, parmi les amants désenchaînés,
et je reconnus que mon cas était, la plupart du temps, le leur. J'en
conclus que les lendemains de rupture sont presque toujours
intolérables. «C'est le mal aux cheveux de l'amour....» disait encore
Masurier. Oui, presque toujours, et quelle que soit la situation de
l'amant. C'est aisé d'ailleurs à vérifier. Il y a deux hypothèses
principales, n'est-il pas vrai, dans toute rupture, et qui se
subdivisent chacune en deux? Ou l'amant a quitté sa maîtresse, ou bien
il en a été quitté; et il l'a quittée ne l'aimant plus ou l'aimant
encore; il en a été quitté grâce à une savante manoeuvre de sa part, à
lui, ou contre son gré. Cela fait bien quatre cas différents, et je ne
sais pas lequel est le pire, quand on les regarde au microscope les uns
après les autres.

       *       *       *       *       *

_Première hypothèse_.--Adolphe a donc rompu de lui-même, et il a rompu,
lassé de sa liaison jusqu'à l'écoeurement. Je l'appelle Adolphe, parce
que je le suppose ayant subi toutes les crises de _l'Adolphisme_ et
traversé toutes ses phases. Enfin, c'est fait, et il savoure les gaietés
du joyeux moment, celui que j'ai décrit à propos de moi tout à l'heure.
Mais le lendemain, le surlendemain, trois jours après, il commence,
comme moi, à éprouver une vague sensation de vide, et il s'aperçoit,
sans vouloir s'en rendre compte, qu'il lui manque quelque chose. Certes,
Lucie, Charlotte, Eugénie, Henriette,--un nom au hasard, pour
l'Ellénore,--était carrément insupportable; mais de se mettre en colère
contre elle, de se demander comment il la tromperait, de la tromper en
effet et d'échapper à son espionnage, cela l'occupait, cet amant sans
amour. Cette occupation une fois supprimée, notre homme ne sait plus à
quoi employer son temps. S'il a la chance de rencontrer tout de suite
une autre aventure, cet ennui passe. Mais c'est une loi bien connue des
hommes qui s'occupent des femmes: ayez-en une, vous en aurez dix; soyez
libre, vous n'en aurez plus une seule. Notre homme se lève un matin en
bâillant. Il maudissait sa maîtresse jadis de lui prendre deux ou trois
heures dans la journée. Ces deux ou trois heures lui bouchaient tout
l'horizon de sa liberté. Il les a maintenant, et les vingt et une autres
avec, et il se demande ce qu'il va en faire.... Suivant sa situation
sociale, il se rend au café, au théâtre, au cercle. Il retourne voir des
amis abandonnés depuis longtemps, des parents négligés. Ces gens
l'accueillent froidement. Il s'en aperçoit, et il se rappelle qu'il les
a en effet délaissés. C'est la première période qui suit les ruptures,
celle de l'_ahurissement_, où l'amputé essaie de marcher comme s'il
avait sa jambe, sans se souvenir qu'on la lui a--ou qu'il se
l'est--coupée.

Il y a une notable différence entre cette jambe pourtant et une
maîtresse. La jambe coupée, les chirurgiens l'emportent. Il peut être
mélancolique de penser que cette vieille amie qui nous servit jadis,
tout petits, à courir, plus tard à marcher vers d'heureux rendez-vous,
fut disséquée fibre à fibre par d'indiscrets carabins sur une table de
l'école pratique. Mais c'en est fini d'elle au moins, et nous ne
connaîtrons jamais le chagrin de penser qu'elle a été cousue au moignon
d'un autre,--ni l'ironie de le voir, cet autre, aller et venir devant
nous lestement sur cette jambe qui fut à nous.--La femme lâchée, elle,
continue sa vie. Elle pleure. Elle se désole. Mais il y a toujours
quelqu'un pour essuyer ces larmes-là et pour s'offrir lui-même comme
fiche de consolation. Malgré votre fatuité masculine qui vous
persuaderait aisément qu'on ne vous remplace pas, vous, un reste de bon
sens vous aide à penser qu'après tout vous êtes peut-être remplacé. «Ah!
cela vous est bien égal.... Ça vous amuse même....» A l'ami commun que
vous rencontrez et à qui vous demandez de _ses_ nouvelles, vous dites:
«Non, contez-moi donc ça. Puisque c'est moi qui l'ai quittée, qu'est-ce
que vous voulez que ça me fasse?...» Je m'entends encore la prononcer,
cette phrase. C'est la seconde période, celle de la _curiosité_. Vous le
poussez, l'ami commun: «Elle dit du mal de moi, n'est-ce pas?...» Il n'a
qu'à vous répondre: «Mais non, mais non ...» et à vous affirmer que
votre maîtresse lâchée ne vous en veut pas et qu'elle vous a pardonné,
pour jouir de la plus comique des comédies, celle de votre
mécontentement devant cette indulgence; et ce mécontentement se change
en une colère plus comique encore si l'on vous avoue qu'elle à pris un
nouvel amant. C'est la période de l'_indignation_ (déjà étudiée dans une
des méditations sur la jalousie), et une preuve entre mille à l'appui de
cet aphorisme:

LXXII

_Le rêve de l'amour, pour l'homme, c'est de tromper une maîtresse
fidèle_.

D'ordinaire, à cette période de l'indignation, succède aussitôt celle du
_regret_, et voilà notre Adolphe, qui, depuis des mois, soupirait après
son indépendance, qui n'aimait pas sa maîtresse, qui l'a quittée
volontairement, en train de redevenir amoureux d'elle, amour qui se
traduit d'ordinaire par le plus amer des persiflages. C'est le moment où
l'ancien sigisbée de la femme du monde, et qui se serait cru déshonoré
autrefois par la plus légère indiscrétion, commence à parler d'elle avec
la plus perfide cruauté,--où l'ancien adorateur de l'actrice ne lui
trouve plus aucun talent,--où l'ancien amant de la femme entretenue
raconte les infamies dont il fut victime et qu'il avait d'ailleurs
pardonnées. Et de cette période nous passons aussitôt à celle de la
_haine_.--Jolie combinaison de chimie sentimentale que ne comprend pas
la pauvre maîtresse délaissée. Après avoir eu beaucoup de peine, elle
s'est consolée comme elle a pu, mais elle ne demanderait pas mieux que
d'être restée votre amie. Elle le dit du moins, et peut-être le
pense-t-elle, quoique bien peu de femmes ignorent cette triste loi de
notre triste coeur:

LXXIII

_Avec un ancien amour on fait de tout, même un nouvel amour,--tout,
excepté de l'amitié_.

       *       *       *       *       *

_Seconde hypothèse_.--Ce fut mon cas avec Colette, et j'y ai tant pensé
que je devrais pourtant le connaître. Je l'aimais, cette malheureuse
femme, et je la méprisais. Cela faisait un sentiment affreux, que je ne
me pardonnais pas d'avoir, car toutes nos caresses, tous les mots
passionnés que je lui prodiguais dans cette chambre de la rue de Rivoli,
d'où l'on voyait, par les matins de printemps, les massifs fleuris des
Tuileries, et, par les après-midi d'hiver, la pesée basse du ciel sur
les arbres nus,--oui, ces misérables chutes dans l'abîme des sens
m'étaient une bonté à n'y pas survivre après ce que j'avais pensé, après
surtout ce que j'avais dit d'elle la veille, le matin quelquefois. Et
les fureurs de jalousie déshonorante et justifiée auxquelles je me
livrais au sortir de ces baisers de délire me prouvaient trop combien
j'étais un enfant malade, une âme démantibulée, incapable de vouloir et
de vivre. Je cessai donc de la voir--et de l'avoir. Mais, sauf cette
première soirée où de m'être enfin prouvé mon énergie me procura durant
quelques minutes un renouveau de ma propre estime, en quoi cette rupture
soulagea-t-elle ma douleur? Et il n'en va jamais autrement, après ces
adieux où, pour des raisons d'amour-propre ou de dignité, un amant a
quitté une maîtresse qu'il adorait. L'absence et la séparation, bien
loin de vous guérir de votre sentiment, lui donnent une acuité d'idée
fixe qui vous rend plus incapable d'y résister. Tant que vous aviez à
vous cette maîtresse, même si elle vous trompait, même si vous le
saviez, le lui crier en face était une douceur. On goûte de ces abjectes
joies quand on aime en méprisant. Assister de loin à ses galanteries,
s'être retiré à soi-même le droit de l'en outrager, s'être emprisonné
dans l'orgueil et s'être interdit jusqu'au soupir, c'est de quoi sans
doute s'attirer la considération des quelques personnes qui sont dans le
secret de vos agonies.... Ah! que l'on donnerait et ces considérations
et ces personnes pour dix minutes des anciennes folies, pour une gorgée
de ce verre d'eau bourbeuse et empoisonnée que la main de votre démon
vous faisait avaler autrefois, et cette boue vous rafraîchissait
pourtant un peu!... Allez au fond, tout au fond de la conscience chez
l'homme qui croit devoir quitter une femme quand il l'aime encore, vous
y trouverez caché l'espoir inavoué que cette femme ne le laissera pas
partir. Il s'en va pourtant et sa maîtresse lui court d'abord après.
Seulement, elle ne sait pas toujours lui courir après. Les femmes ont
beau être très adroites et très fines, il y a une chose dont elles ne
tiennent pas assez compte dans le coeur d'un homme, parce que la plupart
n'en ont pas trace dans le leur. Cette petite chose est la fierté. Leurs
moyens pour ramener celui qui les quitte s'adressent d'ordinaire à ce
qu'elles connaissent de nous: nos sens et notre vanité. S'introduire
dans notre chambre à coucher et se jeter dans nos bras pour que nous les
possédions dans un coup de désir physique; nous rendre jaloux pour que
nous leur revenions en proie à la frénésie de l'image impure; nous jouer
la comédie du désespoir et du faux suicide pour flatter notre niaise
infatuation;--tels sont les procédés habituels de ces habiles metteuses
en scène. Elles réussissent d'ordinaire à ramener l'infidèle, avec la
résolution bien arrêtée dans leur fine cervelle de lui faire payer avec
usure ses velléités d'indépendance, et de le lâcher lui-même au moment
où il s'y attendra le moins. Il arrive cependant qu'elles ont affaire à
un amant qui se dit: «Si j'y retournais, je me mépriserais trop ...» et
qui n'y retourne pas. Pour le dompter, celui-là, il faudrait une autre
stratégie et lui donner des raisons de revenir en s'estimant. Celle qui
aurait assez de délicatesse pour manoeuvrer de la sorte aurait assez de
délicatesse aussi pour être loyale en amour. La Dalila, elle, emploie un
des trois autres moyens. Et c'est pour l'amant qui a eu le courage de
s'en aller un comble de supplice. Car toutes les ruses de son ancienne
maîtresse pour le reconquérir lui prouvent qu'il a eu raison de la
mépriser et de la quitter. Il n'y a guère de situation morale plus
abominable, et c'est acheter cher le droit de se dire: «J'ai été le plus
fort.» Le même Masurier, avec qui je philosophais sur ce point,
prétendait, lui, qu'avec une maîtresse que l'on aime en la méprisant, il
n'y a qu'un remède, arriver au dégoût par la satiété.

--«Que cherchez-vous?» me disait ce philosophe sans scrupules, tandis
que nous déambulions sur le boulevard en revenant du théâtre ensemble,
«la destruction du désir que vous donne incessamment cette femme? Et
vous ne voyez pas qu'en vous privant d'elle vous exaspérez ce désir?»

--«Vous me conseillez de la reprendre, alors?»

--«Parfaitement,» répondit-il.

--«Non,» répliquai-je. «Je me vomirais moi-même.»

--«Oui,» dit-il, «et votre amour avec.... Attendez, mais ce sera plus
long.»

Et, comme il me savait en train d'écrire cette _Physiologie_, il ajouta:
«Puisque je travaille aussi dans les axiomes, je vous soumets les
suivants:

LXXIV

_«Vouloir se guérir d'une femme que l'on adore en la quittant, c'est
vouloir se guérir de la soif en ne buvant pas.»_

LXXV

_La plus sûre vengeance pour une maîtresse que nous quittons en l'aimant
est de nous prouver qu'elle méritait d'être quittée_.

--«Auquel je joindrais cet autre,» lui répondis-je:

LXXVI

_«Pour un fou, le pire des malheurs est de ne pas être fou tout à fait,
et, pour un amant, de juger son amour.»_

       *       *       *       *       *

_Troisième hypothèse_.--Ce mauvais sujet d'André Mareuil m'en a donné
une formule piquante, un jour que nous déjeunions chez D----, dans ce
café de la rue Royale, l'un des coins les plus parisiens de Paris,
quoiqu'il soit rempli d'Anglais, ou peut-être parce que.... Il faisait
bleu et gai à travers toutes les fenêtres. Des victorias passaient, avec
des ombrelles vertes ou rouges cachant à demi de jolis visages de
femmes. J'avais, moi, la physionomie ridicule d'un désespéré qui mange
avec appétit et qui pleure sur les perfidies de sa maîtresse dans son
verre de sauterne. Mareuil, lui, ayant arboré un gilet de piqué et une
chemise à corps de couleur avec la plus délicieuse des cravates d'été,
me racontait un projet de chapitre pour _l'Art de rompre_.

--«Vois-tu,» disait-il, en dépêchant un oeuf en cocotte, «étant donné
que la femme et l'homme sont deux vanités exaspérées par un sexe, le
problème pour se bien quitter consiste à satisfaire d'abord l'animal,
mais là, fortement,--ça, c'est facile,--puis à mettre d'accord les deux
vanités. Si tu savais comme c'est commode! Ça consiste simplement pour
l'homme à se faire lâcher,--mais exprès, mais à son heure, pas une
minute plus tôt, pas une seconde plus tard.... Il a son amour-propre en
paix, puisqu'il mystifie sa maîtresse en étant plus comédien qu'elle, et
elle s'en va, le coeur à l'aise, comme dit la chanson, puisqu'elle croit
vous jouer un bon tour.... Je conviens qu'il y faut du doigté, et que la
moindre faute de tact peut tout gâter.... Moi, j'ai un moyen très simple
et qui m'a réussi presque toujours.... Aussitôt que je commence à en
avoir assez d'une maîtresse, je l'assassine de bons procédés, je
l'accable de délicates attentions, je l'étouffé d'amour.... Je suis
toujours là, et toujours, à lui parler de ma tendresse, à l'obséder de
mes sentiments.... Je lui campe des scènes de jalousie à propos du
Monsieur qui passe, et je lui pardonne avec effusion.... Enfin, après
quinze jours de cette délirante ardeur, la dame, quelle qu'elle soit,
n'a plus qu'une idée: se débarrasser de moi. Et c'est ici mon triomphe.
J'accepte d'être ridicule pour redevenir libre. Elle se fait faire la
cour par n'importe qui, tant elle a hâte de me voir me fâcher.... Je ne
me fâche pas.... Je ne vois rien.... Je suis là, toujours là, de plus en
plus épris, de plus en plus ardent, de plus en plus confiant.... Elle me
trompe. Elle me le dit. Je prends mon chapeau, la porte, j'annonce que
je vais me brûler la cervelle, et je suis celui dont on parle en
soupirant: «Pauvre garçon, il m'aimait bien, lui....» Est-ce machiné,
cela?»

--«Mais pas trop mal,» fis-je, amusé par la verve avec laquelle il
m'avait dévoilé son cynique programme; «et si elle ne suffit pas tout de
même, cette machination?...»

--«Si elle ne suffit pas,» reprit-il, avec un air de triomphe à me
montrer les ressources de ses roueries, «hé bien! c'est que j'ai affaire
à une femme très amoureuse, et alors, c'est plus simple encore. Je
m'arrange pour avoir à ma disposition quelque créature très belle, très
jeune et très vénale. Je me livre sur elle à toute la frénésie du
plaisir, de manière à n'aborder jamais ma maîtresse que calme, très
calme.... Je lui parle de ma santé délabrée, de maux d'estomac,
incompatibles avec l'amour, de prescriptions médicales.... Ah! ça ne
traîne pas alors, et en quinze jours....»

--«Et tu n'as pas le moindre remords de ces canailleries?»

--«Pas le moindre,» fit-il.

--«Et pas de regrets?»

--«Encore moins.»

--«As-tu jamais été vraiment amoureux?»

--«J'ai cru l'être, mais je me suis convaincu très jeune qu'il n'y a
qu'un bonheur en amour, c'est de ne pas aimer....»

--«Et as-tu gardé des ennemies parmi tes anciennes?»

--«Pas une.»

C'est à la suite de cette conversation que j'écrivis, une fois rentré,
ces trois axiomes qui pourraient être signés Don Juan de La Palisse:

LXXVII

_Il n'y a qu'une manière d'être heureux par le coeur; c'est de ne pas en
avoir_.

LXXVIII

_Une femme vous est toujours reconnaissante de vous avoir lâché_.

LXXIX

_On n'est plus fort que la femme qu'à la condition d'être plus femme
quelle_.

Mais ces axiomes seraient incomplets si je n'ajoutais que je viens
d'apprendre le mariage d'André avec Christine Anroux, l'ancienne amie de
Colette, dont j'ai déjà parlé, et qu'il est brouillé avec moi parce
qu'il me soupçonne d'avoir été bien avec elle vingt-quatre heures
durant.--Elle le lui aura fait croire. Elle me détestait tant!--J'aime
encore mieux mes pauvres chagrins d'amant sans roueries.

_Quatrième hypothèse_.—C'est la plus banale et, si bizarre que puisse
paraître ce point de vue, la plus souhaitable. L'amant toujours
amoureux, que sa maîtresse quitte en pleine passion, parle peut-être de
se brûler la cervelle. Il y songe. Il dessine des pistolets dans la
marge de ses papiers, comme Beyle le raconte de lui-même dans ses
_Souvenirs d'Egotisme_: «Je fus préservé du suicide,» ajoute-t-il, «par
la curiosité politique et sans doute par la crainte de me faire du
mal....» Ce sont de cruelles heures à passer; mais voulez-vous que nous
comptions un peu les misères dont cet amoureux délaissé demeure exempt?
Du doute d'abord, cette pire des douleurs. Cet homme-là, qui aime
encore, qui a aimé et qui a été congédié, quelle silhouette amusante en
dessine cette jolie comédie de _Ma Camarade_, et comme Daubray jouait
finement le personnage! Sa maîtresse lui dit un brutal: «Petit-père,
c'est fini, nous deux ...» et elle prend la porte. Petit-père se couche.
Il sanglote ou presque.... Du bruit à la porte. «C'est elle!»
s'écrie-t-il avec conviction. «_Elle verra que je n'ai pas douté
d'elle_....» Le rire de l'Olympe secouait la salle à cette phrase. Et
moi, je riais aussi, d'un rire par trop voisin des larmes. J'aurais tant
voulu être trahi, outragé, lâché,--avec le sentiment, qu'exprime cette
phrase-là, dans le coeur!--Une seconde douleur que l'amant de cette
sorte ne connaît pas, c'est l'incertitude de la sensibilité, cette
espèce de va-et-vient dans l'émotion, aujourd'hui en haut, demain en
bas, qui finit par vous donner comme le mal de mer dans l'âme. Cet amour
était dans la confiance et la joie. Il est dans le désespoir et
l'évidence de l'abandon. C'est franc. C'est net. C'est simple. Il est de
son avis, cet homme, au lieu qu'André Mareuil, moi et tous les autres
Adolphes, adroits ou non, nous n'avons jamais été du nôtre. Il ne faut
pas se mêler d'aimer, ou il faut aimer ainsi, avec des emballements fous
dans le bonheur et des chagrins d'enfant, de vrais et complets chagrins,
dans le malheur. Aussi, remarquez-le, quand il a bien pleuré, dessiné
beaucoup de pistolets dans les marges de ses pages, et après que le
temps a fait son oeuvre, cet amant très simple et lâché ne garde pas
d'amertume au coeur. Il a été bien heureux, puis bien malheureux. Il ne
s'est pas empoisonné par la rouerie qui ne sert qu'à être trompé plus
complètement et plus amèrement, par la vanité d'être le plus fort qui
ridiculise davantage nos faiblesses, par la défiance qui attire la
trahison comme le paratonnerre attire la foudre,--un paratonnerre qui
propage l'incendie. Mais quoi! c'est un don d'être un amant simple, et
c'est une chance de rencontrer une femme qui vient vous dire le: «C'est
fini, nous deux ...» le jour où c'est vraiment fini. C'est un don de ne
jamais raisonner sur son amour quand on aime. C'est une chance de subir
sans les comprendre les lois exprimées dans ces quelques aphorismes qui
achèveront de définir les dangers des lendemains de rupture:

LXXX

_L'amour est une maladie, et le malade le plus sage, pour cette
maladie-là comme pour les autres, est celui qui, n'ayant jamais lu un
livre de médecine, ne sait pas ce qu'il a, et qui souffre sans penser,
comme une bête_.

LXXXI

_La maîtresse qui nous quitte quand nous l'aimons le mieux nous épargne
des mois ou des années de menues désillusions. L'homme est ingrat pour
ce service, comme pour les autres_.

LXXXII

_Il y a un plaisir délicat--aurait dit La Rochefoucauld--à serrer la
main du rival pour qui l'on a été trahi, quand il est trahi à son tour_.

LXXXIII

_Ce qui prouve que l'expérience ne sert à rien, c'est que la fin de nos
anciennes amours ne nous dégoûte pas d'en commencer d'autres_.

LXXXIV

_On n'est vraiment guéri d'une femme que lorsqu'on n'est plus même
curieux de savoir avec qui elle vous oublie_.

LXXXV

_Chaque fin d'amour est comme un déménagement. Cela ne va pas sans
casse. Au dixième, combien y a-t-il de meubles en état_?

LXXXVI

_Nous ne pardonnons à une maîtresse de nous avoir ennuyé de son amour
que si elle nous débarrasse d'elle sans nous remplacer_.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION XVII

DE LA RUPTURE


III

APRÈS (_suite_).--DE QUELQUES VENGEANCES


Décidément ce diable d'André Mareuil, avant d'avoir abdiqué, en se
mariant de la sorte, fut un profond philosophe. L'un n'empêche pas
l'autre. La Fontaine n'a-t-il pas fait une de ses jolies fables avec
l'histoire de l'astrologue qui se laisse tomber dans le puits? En
feuilletant mes notes, c'est toujours des conversations avec lui que je
rencontre, et la plupart se rapportant à ce fameux traité sur _l'Art de
rompe_ qu'il écrira peut-être, maintenant qu'il est enchaîné pour la
vie. Certains poètes sont ainsi et ne sentent bien la douceur des choses
que par _réaction_. Ces dilettantes célèbrent l'amour pur avec d'autant
plus de ferveur au sortir d'un mauvais lieu; ils goûtent les simples
félicités de la famille plus vivement dans l'atmosphère d'un café de
Bohémiens; ils aiment leur maîtresse avec une tendresse plus passionnée
quand ils la trompent. Ah! cette théorie de la vie de réactions, comme
elle nous fut chère autrefois, à André, à Simon, à Maurice Barrès, à
moi-même et à quelques autres! Il serait piquant que Mareuil s'avisât de
l'appliquer aujourd'hui. Mais, à l'époque des notes que je vais
transcrire, il se bornait à étudier par le menu des problèmes galants,
celui-ci, par exemple:--étant donnée une femme, découvrir à l'avance si
elle est capable d'une vengeance et de quelle vengeance, pour le
lendemain de la rupture.

--«En amour,» disait-il, «c'est comme en escrime; il faut connaître
d'abord le jeu de l'adversaire, quand on a la prétention, que nous
avons, d'être des tireurs de tête.... Hé bien! moi, je me vante, après
une demi-heure de conversation, de savoir si la personne dont je
m'encaprice sera, oui ou non, de celles qui nous font conjuguer le verbe
_j'ai aimé_ avec les variantes: «J'ai reçu un coup de pistolet, tu as
été vitriolé, il a été diffamé, nous avons été déshonorés.» Continue,
mon Claude; il y a de l'écho dans ton passé....»

Il me débitait son paradoxe en déjeunant à une table de ce même café
D---- où il m'avait, l'autre matin, initié aux mystères de ce qu'il
appelle plaisamment: le lâchage-paratonnerre. Et comme je haussais les
épaules, il continua:

--«Tu ne me crois pas, soit.... Regarde cette femme qui parle haut....
Là-bas, jolie, grande, un peu forte.... Tu la verras mieux dans la
glace. Si elle s'aperçoit que nous l'étudions, nous sommes perdus. Elle
posera, et, bonsoir, plus personne. Vois-tu comme le geste suit la
pensée chez elle, comme elle touche à ce dont elle parle, comme elle
dessine les objets en l'air, avec sa main, pour les montrer?... Ça a dix
ans de Paris et c'est aussi Méridional qu'au premier jour. Tu la vois
bien, et comme elle tourne la tête?...»

--«Parfaitement,» fis-je, après avoir regardé du côté qu'il m'indiquait.
«C'est une drôlesse pas très bien élevée, voilà tout.»

--«C'est le type de la femme au revolver,» reprit André avec autorité.
«Je ne la connais pas, mais je te parierais les droits d'auteur de
_l'Art de rompre_ contre ta prochaine _main_ au baccara, d'abord qu'à
chaque nouvel amant elle s'imagine que c'est son premier amour, ensuite
qu'à chaque rupture elle subit vingt-quatre heures d'absolue folie,
vingt-quatre heures durant lesquelles elle ne roule que des idées de
mort et de suicide.»

--«Entends comme elle rit,» lui dis-je pour le taquiner.

--«Mais oui, elle rit de tout son coeur, comme elle souffre de tout son
coeur et comme elle te _pistolerait_, et elle avec, de tout son coeur si
elle t'aimait,--es-tu content de cette allusion à ton vieux
L'Estoile?--si elle t'aimait et si tu la quittait;--comme elle te
soignerait ensuite de tout son coeur si tu en réchappais et elle aussi.
Tiens! elle riait. Regarde-la se fâcher....»

L'inconnue venait en effet, à la suite d'une maladresse de garçon qui
avait répandu un verre de vin sur la nappe, de froncer les sourcils
d'une manière très dure. Ses yeux s'étaient faits brillants, et la
pâleur de l'impatience décolorait si profondément son visage, que je ne
pus me retenir de répondre à André:

--«Ce n'est pas trop mal diagnostiqué. Et que conseilles-tu à tes
clients avec une femme comme celle-là?...»

--«C'est la _brune irascible_,» reprit-il. «Je la conseille, avant tout,
le moins que je peux. C'est la fausse bonne enfant qui a des exigences
insupportables pour des amoureux aussi compliqués que nous nous piquons
de l'être. Mais, enfin, tout arrive.... Admets que tu l'aimes. Alors, si
mon moyen, tu sais, celui de se faire lâcher le premier, ne réussit pas,
c'est très simple.... Quand tu veux rompre avec cette femme-là, prends
simplement le train sans tambour ni trompette, et laisse passer les
vingt-quatre heures du revolver. Pendant ces vingt-quatre heures, elle
crie, elle tempête, elle achète du laudanum, elle s'empoisonne, elle se
manque.--Elle double toujours la dose, là comme ailleurs.--Et quand tu
reviens, tu es remplacé....»

--«Par un autre candidat au vitriol,» interrompis-je en plaisantant.

       *       *       *       *       *

--«Ne dis donc pas de choses médiocres,» reprit André en m'arrêtant net.
«La femme qui se venge par le revolver ne se venge jamais, entends-tu,
par le vitriol. C'est comme les fous. Celui qui doit se suicider par la
pendaison n'est pas le même que celui qui doit se suicider par la
noyade. Est-ce que tu ne sais pas cela, que les maniaques de mort
volontaire choisissent chacun leur genre de mort, toujours spécial?»

--«Tu es vraiment très gai, ce matin,» lui dis-je. «Mais montre-moi
donc, parmi les jeunes personnes en train de déjeuner ici, la
prédestinée au vitriol.»

--«Elle n'y est pas,» me répondit-il le plus gravement du monde après
avoir dévisagé toutes les dames, françaises ou non, en train de déguster
des fraises de bois,--nous étions au mois de juin,--ou de déchiqueter
une caille à la gelée. «La femme qui se venge au vitriol, vois-tu, c'est
la blonde féline et pâle, ou la brune fantomatique, enfin l'être
d'apparence idéale, mais qui vit de ses nerfs et qui nous aime avec ses
nerfs. Il y a du serpent en elle, quelque chose qui vous enlace en vous
trahissant, et, remarque-le bien, je n'appelle pas seulement vitriol
cette liqueur corrosive qui s'achète chez le droguiste, et qui vous
défigure un amant ou une rivale en quelques secondes et pour la vie. Le
vitriol, c'est la vengeance sourde et qui s'embusque dans un angle de
mur; c'est la lettre anonyme écrite par une maîtresse délaissée au mari
de celle à qui l'amant volage fait la cour; c'est _l'écho_ inspiré dans
un journal où les nouvelles amours de l'inconstant sont dénoncées avec
initiales et indications concluantes; c'est la jolie petite calomnie qui
fait son chemin _piano, piano_.... La femme au vitriol a, par exemple,
aimé un médecin? Elle insinue que ce médecin abuse de ses malades. Elle
a aimé un avocat? Elle laisse entendre qu'il manque au secret
professionnel. Un écrivain? Elle l'accuse de vénalité ou de chantage. Et
c'est dit avec des tendresses dans la voix, des regrets d'avoir à mal
parler d'un ancien ami, «avec lequel il ne s'est rien passé....» Et elle
en donne la raison. Le malheureux avait la chasteté d'Abélard, par
force. Ou bien il aimait mieux frayer avec un sexe plus pareil au sien.
Ou bien il était affligé du mal dont Voltaire accuse si plaisamment
Christophe Colomb. Ou bien il souffrait de quelque infirmité répugnante,
d'une mauvaise haleine, d'un eczéma mal placé, que sais-je?--Elles ont
un art, ces vitrioleuses du discours, pour vous brûler votre réputation,
égal à celui que leurs soeurs du trottoir déploient à vous brûler votre
visage....»

--«Et à quoi les reconnais-tu, celles-là?» interrogeai-je.

--«Avant tout, au cabotinage,» répondit André. «Si la femme au
revolver,--et j'entends par là non seulement le coup de pistolet, mais
les scènes tragiques et intolérables dont je t'épargne la
nomenclature,--si cette femme-là, j'insiste, se décèle, au premier coup
d'oeil, par ce que les pédants, tes maîtres, appellent l'excès
d'impulsion,--la vitrioleuse se distingue par une vanité forcenée qui
lui fait attacher une importance désordonnée à sa petite personne....
As-tu suivi les procès de ces dernières années? Quand il s'agit d'une
basse vengeance, très misérable, très scélérate, très lâche, presque
toujours l'héroïne est une femme qui a eu des déceptions d'amour-propre
ulcérantes et mesquines: une actrice qui n'a pas réussi à se faire
applaudir, une institutrice qui n'a pas réussi à se faire imprimer, une
fille à demi galante qui n'a pas réussi à se faire épouser. Et l'amant
que l'on vitriolise d'une manière ou d'une autre n'est que la revanche
de ces existences manquées. Ce qui n'empêche pas les braves jurés, quand
c'est du véritable vitriol qu'il s'agit, de croire au crime passionnel
et d'acquitter la cabotine, raide comme fer, en flétrissant sa victime.
Ils sont étonnants, les jurés, dans ces occasions-là, et, pour citer la
vieille et toujours vraie légende, c'est ça qui donne une crâne idée de
l'homme!...»

--«Ton remède, maintenant?» lui demandai-je.

--«Il n'y en a qu'un,» répliqua-t-il carrément, «le seul qui convienne
quand on veut lutter contre un être lâche: lui faire peur. Nous autres,
gens de nuance, nous ne savons pas assez l'effet que produit sur les
femmes la déclamation. Nous n'osons pas leur dire que, si elles nous
trompent, nous les tuerons. Nous nous trouverions grotesques de leur
montrer un _Purdey_ nouveau modèle ou un couteau rapporté du Maroc en
leur laissant entendre que nous avons souvent pensé à pratiquer sur
elles le fameux: «Tue-la» du Maître.... Nous avons tort. Sois bien
persuadé, d'abord qu'elles croient toutes à la sincérité de ces
vantardises, ensuite qu'elles en sont flattées et reconnaissantes, enfin
qu'au moment de se venger de toi par une de ces _crasses_--comme elles
disent--dont elles ont le secret, elles n'oseront pas, s'il leur vient
l'idée que tu es bien capable de te venger d'elles, brutalement, toi, à
ton tour. C'est tout le secret, cette audace dans le mensonge, des
succès prodigieux de certains faquins dont tu ne voudrais pas pour cirer
tes souliers jaunes, mais qui roulent de gros yeux, frappent du poing
les tables, démantibulent les meubles, parlent d'étrangler leur
maîtresse et d'assommer leurs rivaux, comme toi et moi de mettre une
lettre à la poste. Ils peuvent aimer la vitrioleuse, ces gaillards-là.
La vipère pour eux se fera couleuvre, et douce, et craintive.»

--«Il y a du vrai dans ton paradoxe,» lui répondis-je. «Te rappelles-tu
la petite Ernestine qui jouait un rôlet dans ma première pièce? Je ne
connaissais pas encore Colette, et je ne pratiquais pas le sage précepte
qui dit qu'un auteur dramatique ne doit pas plus être l'amant d'une
actrice qu'un architecte ne doit trinquer avec le maçon.... Je trinquais
avec le maçon, et c'était même fort agréable.... Je fais, dans
l'entre-deux de ces trinquettes, un petit voyage en province, et le
maçon, lui, trinque avec un autre pendant ce temps-là. Je reviens. On me
raconte cette histoire. J'arrive chez Ernestine et je cherche à savoir
la vérité. Elle finit par m'avouer qu'elle est une infâme, et des
sanglots, et des larmes, et des cheveux épars, et des «mais je n'aime
que toi!...»--Tu sais que personne n'a moins d'amour que moi, quand je
n'en ai pas. Je la relève, car elle était tombée à genoux.... Et, la
poussant vers le lit: «Tu m'as trompé avec lui. Trompe-le avec moi,
maintenant,» lui dis-je. Et la voilà qui sèche ses larmes, rattache ses
cheveux, et, d'une voix sifflante: «Vous n'avez pas de coeur, vous ne
m'avez jamais aimée....» Il n'y a pas de misères qu'elle ne m'ait
faites. Mais, puisque tu es en veine de professer, peux-tu me dire si
c'est dans le _revolver_ ou le _vitriol_ que tu ranges la vengeance que
Colette a tirée de moi?»

--«Laquelle?» fit-il.

       *       *       *       *       *

--«Voici: quand je l'ai quittés, je venais d'avoir, avec le directeur du
Théâtre-Français, une conversation où cet aimable homme m'avait accablé
de reproches sur ma paresse. Il m'avait demandé d'écrire une comédie
nouvelle. Je lui avais dit mon sujet. Je m'étais donc mis au
travail....»

--«Lentement,» interrompit André.

--«Lentement, mais sûrement. Sais-tu ce que Colette a imaginé? Elle
savait que je travaillais à une comédie. Elle savait que Jacques Molan
en préparait une aussi. Et elle savait une troisième chose, par le
théâtre, c'est que l'oeuvre nouvelle d'un des fournisseurs habituels de
la maison, que l'on répétait alors, ne tiendrait pas l'affiche quinze
jours. Ah! elle est intelligente.... Elle imagine de se réconcilier avec
Molan, qu'elle détestait et avec qui je m'étais brouillé à cause d'un
article écrit contre elle!... Elle lui dit la situation et lui promet de
jouer dans sa pièce, si cette pièce est finie à temps. Jacques, prévenu,
travaille d'arrache-plume et voilà que j'apprends par les journaux que
sa comédie est reçue, et déjà à l'étude, tandis que la mienne n'en était
encore qu'au second acte sur le papier....»

--«Elle peut avoir eu tout simplement envie du rôle, cette fille....»
fit Mareuil.

--«Ah! que tu la connais mal! Et puis j'ai mes documents, et la peine
qu'elle s'est donnée pour me démolir dans le comité, et le fauteuil
qu'elle a eu l'ironie de m'envoyer pour la première! Et j'y suis
allé.... D'abord, quoique brouillés, j'aime beaucoup le talent de
Jacques....»

--«Comme on se connaît!...» reprit Mareuil.

--«Mais oui!» insistai-je, «et la preuve, c'est que j'ai applaudi cette
_Adèle_.... Et puis je trouvais cela plus crâne, d'accepter ce billet et
de ne pas avoir l'air de deviner la vengeance. Car c'en était une de
mettre tout son talent à faire réussir cette pièce qui reculait la
mienne de plus d'un an. C'en était une que de commander aux trois ou
quatre _soireux_ qui vont prendre le mot d'ordre chez elle des
chroniques où on laissait entendre que j'avais lu ma pièce à quelques
artistes qui m'avaient déconseillé de la présenter.... Mais passons....
Je détruisais tout ce petit échafaudage de méchanceté par ma simple
présence à cette première. Je fus assez content de mon calme dans le
péristyle et durant le premier acte. Mais dans la grande scène du
second, tu te souviens, celle où son amant l'accable de reproches,
devine ce qu'elle avait inventé? De donner à Molan quatre ou cinq des
meilleurs «mots» de ma pièce à moi. Je ne pouvais pas douter. Il n'y
avait qu'elle à qui je l'eusse montrée.... Alors, je n'ai pas pu
rester!...»

--«Ce n'était pas mal calculé,» fit André; «et d'abord que le simple
fait d'avoir compris que tu enviais Jacques et d'avoir compté sur cette
envie....»

--«Moi, j'envie Jacques?...»

--«Mais oui, mais oui, comme tu peux envier. Tu n'imprimerais, parbleu,
pas une fausse lettre de lui où il t'ait refusé de l'argent pour
enterrer ton père. Tu ne fabriquerais pas un roman à clef pour insinuer
sur lui une infamie. Ce n'est pas ton genre. Mais sa _Adèle_ était
tombée, tu aurais eu tout de même cinq jolies petites minutes d'une
abominable satisfaction. Et la preuve, c'est que tu viens de me servir,
sans t'en douter, la plus amusante confession de Vadius parlant de
Trissotin....»

--«Je ne crois pas,» fis-je en riant. «Mais où veux-tu en venir?»

--«Que ta Colette n'a procédé dans cette vengeance ni par le vitriol, ni
par le revolver. C'est une _empoisonneuse_....»

--«J'ai dit quelque chose comme cela dans un sonnet que j'ai fait sur
elle:

    Elle m'a, jour par jour, empoisonné le coeur,
    Et voici que j'y sens grandir l'affreuse fleur,
    Aux pétales glacés comme ses yeux: la haine....

«Pourquoi ris-tu? Mes vers ne te plaisent pas?»

--«Mais si ... mais si.... Seulement je réfléchis, en moi-même, qu'un
homme de lettres est vraiment un drôle de corps.... As-tu pensé à
dresser jamais la liste de ce que tu as déjà touché d'argent pour la
_copie_ où tu as utilisé ta douleur?»

--«Quel point de vue!»

--«C'est pourtant le vrai. Et tu te plains qu'elle t'ait trompé,
ingrat!... Enfin, revenons à nos moutons, ou, si tu veux, pour flatter
ta manie, à nos tigresses. J'appelle donc _empoisonneuse_ la femme qui
se venge froidement, longuement, d'une vengeance qui nous touche au vif
de la sensibilité, et pour le plaisir de nous voir souffrir. C'est très
différent de la _revolverienne_, toute d'impulsion, et de la
_vitrioleuse_, dans laquelle se déchaîne encore la fougue des nerfs
détraqués.... L'empoisonneuse est, avant tout, réfléchie et
observatrice. La première fois que tu l'as rencontrée, elle t'a regardé
d'un certain regard qui descendait jusqu'au fond de toi. Elle te connaît
dans ton fort et dans ton faible. Elle sait l'ami que tu préfères et
dans lequel elle peut t'atteindre.»

--«C'est vrai,» fis-je, «Colette m'a tant fait souffrir en devenant la
maîtresse du petit Vincy!»

--«Tu vois, et pas de moi, qui t'eusse été presque égal, ni de Molan,
tandis qu'elle a choisi, pour lui jouer sa pièce au lieu de la tienne,
ce camarade de ta jeunesse, celui dont tu ne peux pas ne pas être
jaloux. Tu _tiques_ encore, ô psychologue!... Et, remarque-le, cette
vengeance savante a ceci de supérieur qu'elle agit en effet, comme le
poison, longuement, lentement.... Une autre femme de cette espèce avait
imaginé d'infliger à un de mes amis un autre supplice: elle lui avait
montré durant leurs amours la passion la plus effrénée, et elle savait
que mon ami était, d'abord, un vaniteux. Tu les connais, ces hypocrites
égoïstes qui se lamentent sur les maux qu'ils causent, avec une si
risible fatuité? Il la quitte. Cette femme au désespoir eut l'énergie de
commencer une étonnante comédie d'indifférence à l'endroit du traître.
La première fois qu'ils causèrent ensemble, elle lui raconta, avec des
yeux clairs comme ce ciel, une bouche fraîche comme ces fraises et un
sourire à frapper cette carafe, qu'elle ne l'avait jamais aimé, qu'elle
voulait se faire épouser simplement, que c'était une partie perdue et
qu'elle préférait ne pas lui laisser ce remords.... Mon ami essaya de
douter. Il était atteint au plus saignant de son amour-propre, cet
homme.... Il voulait bien avoir lâché une amante à l'agonie, mais non
pas une personne qui se moquait de lui depuis des années.... La petite
ne se démentit pas un instant, et même quand elle le vit à ses pieds,
implorant une heure de l'ancienne tendresse, toujours ces yeux clairs,
toujours ce rire impassible sur cette bouche heureuse. Il lui a fallu, à
lui, deux ans pour se consoler. Voilà ce que j'appelle bien travailler.»

--«Et le remède, étonnant docteur?»

--«Le remède? Il est plus difficile d'application, celui-là. Il faut
être allé un peu à l'école chez Machiavel. Il consiste à savoir d'avance
que l'on serre sur son coeur une femme capable de trouver la place
malade de ce coeur, et à lui cacher cette place. Si tu avais dissimulé
avec Colette, elle n'aurait pas deviné que tu aimais d'une amitié
profonde ce petit nigaud de Vincy. Elle n'aurait pas soupçonné que les
grands succès de Jacques Molan, coïncidant avec tes échecs, t'ont rendu
odieux cet homme. Il fallait que l'empoisonneuse ignorât ce
sentiment-là. Voilà tout. Et elle le connaissait, tandis que toi-même,
tu en es encore à l'apprendre....»

--«Ça devient trop compliqué d'aimer ainsi,» m'écriai-je.

--«Pas plus compliqué que de vivre,» dit ce moraliste en veston, en
lavant le bout de ses doigts avec le citron de son bol.

       *       *       *       *       *

...Nous discutâmes encore une partie de l'après-midi sur les vengeances
féminines que Mareuil m'énumérait si complaisamment. Il m'en cita de
toute espèce, prodiguant axiomes, anecdotes, théories, paradoxes. Il
n'en oublia, parmi ces vengeances, qu'une seule, celle que Christine
Anroux exerça sur lui et dont j'ai déjà parlé: Elle consista--ayant su
dans les premiers temps de leur liaison qu'il parlait d'elle
cruellement--à se faire prendre comme maîtresse, puis épouser. Elle y
mit un art infini et lui servit un semblant d'amour à duper Valmont
lui-même, et je dis:

LXXXVII

_On ne prévoit jamais toutes les ruses d'une femme. Le plus sage est
donc de n'en prévoir aucune. A quoi bon se gâter sa sensation d'elle,
pour rien_?

LXXXVIII

_La plus cruelle vengeance d'une femme est quelquefois de nous rester
fidèle_.

LXXXIX

_Dire à sa maîtresse le nom de l'ami que l'on aime le plus, c'est trop
risquer de les perdre et l'un et l'autre_.

XC

_Puisqu'il faut finir par être dupe, soyons-le en restant magnanimes.
C'est la seule vengeance contre les vengeances_.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION XVIII

DE LA RUPTURE


IV

APRÈS (_fin_).--LES ENFANTS DE L'AMOUR


A l'époque où j'étais vraiment de ce monde et de ce demi-monde, je veux
dire quand je ne me réveillais pas le matin et ne me couchais pas le
soir martyr d'une idée fixe qui fait de moi un maniaque de mes
infortunes amoureuses,--ah! la manie lucide, c'est la moins guérissable,
hélas!--j'avais le goût passionné de la conversation des femmes. Grandes
ou petites dames, bourgeoises ou bohémiennes, filles de brasserie ou
d'atelier, servantes ou modèles, toute jupe m'était bonne pour la faire
bavarder. J'avais la chance en ces temps-là de hanter un ami du même
goût, mon grand aîné, ce chimérique d'Aurevilly, avec qui je me suis
tant plu! Et lui, le charmant et vibrant compagnon, comme il savait
l'art de leur parler, à toutes aussi,--aux plus dégradées comme aux plus
éthérées! Nous passions alors--c'était dans les étés de 72 et de 73--des
soirées de délices au cirque des Champs-Elysées, où travaillait sur la
corde raide une acrobate du nom d'Océanah, dont le vieux Barbey
raffolait:

--«Ses yeux ont l'air de la plaindre de son métier,» disait-il, avec un
de ces bonheurs du mot qui lui étaient si naturels. Et puis, Océanah
partie, nous partions. La nuit était douce. Nous descendions de pied
ferme la longue avenue, d'Aurevilly se laissant aborder par toutes les
vendeuses de tendresse qui errent sur les trottoirs, et il dépensait à
jouter de l'épigramme avec elles autant d'esprit que dans les deux ou
trois salons de son choix. Ces malheureuses, peu habituées à ce que des
passants leur tinssent des discours désintéressés, se trompaient parfois
étrangement sur mon compagnon, et je me souviens qu'un de ces soirs-là,
comme il venait de marivauder ainsi avec deux de ces errantes, l'une
d'elles, donnant son ombrelle à l'autre,--une ombrelle décorée d'une
énorme tête de dogue,--s'écria tout d'un coup:

--«Dieu! qu'il me plaît, ce Mexicain-là....»

Et elle prit Barbey à bras-le-corps et le souleva de terre, comme une
gigantesque poupée.... J'aimais tant d'Aurevilly, j'admirais si
profondément en lui le pittoresque écrivain, le parfait honnête homme,
l'étourdissant conversationniste, que j'éprouvai une sensation
d'horrible embarras devant cette scène si complètement indigne de son
âge et de son talent. Mais lui, quand l'autre l'eut lâché, avec un je ne
sais quoi de bonhomme et de grand seigneur qu'il savait allier au
besoin, se tourna vers moi, et, touchant l'épaule de cette fille du bout
de la canne-cravache qu'il portait toujours:

--«Elle est familière....» me dit-il simplement, et il lui fit raconter
son histoire.... Seigneur! Que ces soirées d'il y a douze ans me
semblent loin, si loin! Et loin, le vieux _laird_, comme nous
l'appelions; et loin, le sifflement de sa voix quand il me disait: «Les
femmes, voyez-vous, sont, avec quelques rares amis, les seules créatures
qui vaillent la peine qu'on leur parle.... Et toutes savent la vie,
parce que chacune a dû se faire sa vie.... Et puis, vous qui parlez
toujours d'hérédité, il n'y a qu'elles, entendez-vous bien, qui en
connaissent les secrets, parce qu'il n'y a qu'elles qui connaissent
vraiment de qui est leur enfant, quand elles en ont.... C'est pour
cela,» ajoutait-il, «que la confession permet seule de les conduire dans
l'éducation à donner à ces enfants.... A un fils de l'amour et à un fils
du devoir, il ne faut pas plus la même direction que la même culture à
deux plantes d'essence différente.... Quand on creuse ainsi la vie
humaine, on trouve toujours des raisons d'admirer davantage le
catholicisme.... Entendez-vous, monsieur le douteur....» J'étais en
effet noyé de scepticisme en ces temps-là. «Et puis,» disait-il encore,
«je ne serais pas catholique par conviction, voyez-vous, je le
deviendrais par mépris de cette triste époque, pour avoir un balcon d'où
cracher sur ce peuple....»

       *       *       *       *       *

Elles me sont revenues, ces phrases, au moment de commencer cette
méditation sur les lendemains de rupture et sur le sort des enfants qui
survivent, eux, à la passion dont ils sont les fils. Je me rappelle
avoir eu depuis, sur cette question douloureuse des enfants de l'amour,
bien des causeries avec des femmes;--aucune qui m'ait autant touché
qu'un entretien avec une personne aujourd'hui morte, Mme de S----. Je
l'avais rencontrée à Paris, dans le monde, puis retrouvée à Florence, en
avril 187-.... Elle était là, avec sa fille, une enfant de dix-sept ans,
aux beaux yeux purs, et d'un gris qui se fonçait dans l'émotion comme le
bleu gris des yeux de sa mère. Elle restait veuve, et, quoique jolie,
très jolie, malgré la quarantaine approchante, elle avait une manière
d'être qui excluait absolument l'idée d'une cour possible. Elle
voyageait en Italie pour la santé de cette fille, et elle avait encore
un fils, plus jeune de quatre ans, qui continuait ses études dans un
lycée de Paris. J'avais eu le bon sens de comprendre, dès le premier
jour, que je perdrais mon temps à espérer d'elle une bonne fortune, et
je la traitais, comme elle me traitait, en camarade. Nous visitions
ensemble les musées où tournent sur les gazons pâles les nymphes de
Botticelli, les églises où songent les rudes bourgeois toscans du
Ghirlandajo, les couvents où prient les anges de l'Angelico avec leurs
ailes mouchetées d'or, et nous roulions en Victoria le long des routes
bordées d'iris, jusqu'à cette chartreuse d'Ema si taciturne et si
fraîche, ou vers l'une de ces villas peintes, dont les jardins de roses
fleurissent entre les statues blanches et les cyprès sombres. Quand nous
étions avec sa fille, nous ne parlions guère que des choses de l'art,
dont l'enfant avait déjà une sensation sûre et fine; mais, quand nous
nous promenions en tête à tête par les après-midi où il soufflait, le
long du jaune Arno, un vent des Apennins, trop rude pour la faible
poitrine de Marie,--c'était le nom de la petite malade,--nous nous
plaisions, la mère et moi, à tourner et retourner ensemble ces
insolubles problèmes du coeur, qui sont, de vingt à quarante ans, de si
cruelles tortures, et qui laissent ensuite de si amers regrets. Ce fut
par un de ces jours de printemps florentin, sous une brise aiguë coupée
par les caresses d'un brillant soleil, que cette femme au sourire si
doux toujours, si triste quelquefois, me raconta l'histoire que voici. A
mon humble avis, elle en dit plus que cent dissertations sur les
mélancolies qui peuvent suivre certaines liaisons.

       *       *       *       *       *

--«...C'était ma meilleure amie,» commença Mme de S---- (Nous avions
parlé ce jour-là des romans de la vie vécue, plus étranges que tous les
romans écrits, et elle m'en avait annoncé un.) «C'était ma meilleure
amie, et j'aurais juré que jamais elle n'aurait d'aventures, tant elle
était, lors de son mariage, décidée à rester une honnête femme.
Permettez-moi de lui donner même un faux petit nom, pour qu'aucun hasard
ne puisse jamais vous faire connaître l'autre, le vrai. Admettez donc
qu'elle s'appelait Marthe. Marthe avait eu un enfant, un fils, dès la
première année de ce mariage,--autre raison, n'est-ce pas, qui aurait dû
la préserver pour toujours de toute faute....--Mais elle avait le coeur
passionné. Son mari était brutal, inintelligent et indifférent. Enfin
c'est la vieille histoire. Elle rencontra quelqu'un qui l'aima, qui sut
le lui dire. Des circonstances d'intimité particulièrement dangereuses
permirent à cet homme de la presser. Elle perdit la tête. Elle devint sa
maîtresse, et elle eut de lui un second fils.»

--«Oui,» repris-je, comme elle se taisait, «c'est une vieille histoire;
mais Henri Heine le dit dans une de ses chansons: en attendant, celui à
qui elle vient d'arriver a le coeur brisé. Je voudrais tant savoir les
émotions d'une femme qui vaut quelque chose, quand elle se trouve ainsi
entre deux hommes, dont l'un est le vrai père, dont l'autre se croit le
père de l'enfant?... Il y a là une tragédie en trois actes: avant,
pendant et après, qui doit être affreuse quand elle n'est pas très
comique....»

--«Affreuse,» fit Mme de S---- en secouant la tête, «et Marthe ne les
aurait pas supportées, les scènes de cette tragédie, si elle n'avait pas
eu son premier enfant.... Voilà ce que vous autres, romanciers, vous ne
comprenez pas assez, ces contrastes entre les sentiments que la femme
peut garder, qu'elle doit garder dans sa vie composite. Ce premier
enfant, Marthe ne l'avait pas chéri, le jour où elle l'avait eu, de
cette aveugle, de cette ardente affection à demi animale, par où
commence la maternité chez la plupart de nous.... Elle était plus
réfléchie qu'instinctive, plus raisonnée que spontanée. Ce fut au moment
où elle se sentit devenir mère une seconde fois qu'elle aima vraiment
son premier-né d'un amour plus tendre, par la pensée du tort qu'elle lui
faisait, en lui donnant un frère qui n'était pas entièrement de son
sang.... Je ne vous explique pas cela.... Je ne suis pas une savante,
moi, mais je suis sûre de ce que je vous dis, et que Marthe était
sincère en me racontant qu'au matin de la naissance du second fils elle
avait embrassé le premier en versant des larmes, avec un amour qu'elle
ne se connaissait pas pour ce pauvre petit être....»

--«C'est un cas bien curieux,» lui répondis-je, «car on prétend souvent
le contraire, et qu'une femme est toujours plus la mère des fils de
l'amour que des autres.... Cela semble naturel, puisque les fils de
l'amour lui rappellent le bonheur choisi, au lieu que les autres....»

--«_Sarà_, comme on dit ici,» continua Mme de S----, «c'est possible
pour d'autres, mais toujours est-il que ce premier sentiment d'extrême
tendresse envers le premier fils eut bientôt pour contre-partie, chez
Marthe, un sentiment de grande douleur à l'occasion du second fils....
Voici comment: l'homme à qui elle s'était donnée,--et, ici encore, je
n'insiste pas, afin de ne point vous livrer un secret que vous ne devez
pas savoir,--cet homme, donc, menait l'existence de désoeuvré riche que
vous connaissez. Il était de deux cercles fort élégants, il avait des
chevaux, il faisait courir, il jouait. Il avait, quand Marthe l'aima,
une de ces physionomies charmantes de la vingt-cinquième année, aussi
trompeuses chez vous autres que chez nous. C'est une grâce naturelle de
manières, une douceur d'accueil, une gentillesse de paroles, comme un
dernier reflet d'adolescence qui pare le jeune homme. Je ne crois pas
qu'il y ait rien de dangereux pour un caractère faible comme la gâterie
provoquée invariablement par ces façons-là. Le jeune homme finit,
rencontrant partout l'indulgence, par croire que tout lui est permis et
qu'il saura tout se faire pardonner. Il devient ainsi peu à peu un
enfant gâté, en effet. Mais un enfant gâté de trente ans, c'est du
triple, du quadruple extrait d'égoïsme.... C'est pire quelquefois....
Celui-ci, l'amant de Marthe, lancé à toutes guides dans cette grisante
vie parisienne, avait marché un peu vite.--C'est votre mot, n'est-ce
pas?--Il avait dépensé plus que son revenu, entamé son capital. Il
voulut se refaire et se mit à jouer davantage. Il gagna. Il perdit. Il
gagna de nouveau, puis il finit par perdre, perdre encore, jusqu'au jour
où il dut avouer à sa maîtresse que, si elle ne l'aidait pas de sa
bourse, il sombrait,--et elle l'aida....»

--«Permettez-moi,» interrompis-je en souriant, «de ne pas être aussi
indigné que vous.... Ces jolies petites scélératesses sont trop communes
parmi les jeunes gens qui font la fête, et, si l'on fouillait la
conscience de tous ceux qui, à cette heure-ci, descendent ou montent les
Champs-Elysées en conduisant eux-mêmes un cheval de trois cents
louis!...»

--«Permettez-moi,» interrompit-elle à son tour, «de vous dire que vous
ne savez pas, vous, ce que c'est que le coeur d'une femme, et comme elle
a besoin de ne pas mépriser celui qu'elle aime, ni comme cette estime
est lente à s'en aller. Non, Marthe ne s'indigna pas que son amant fût
venu lui demander de le tirer d'un mauvais pas.... Elle l'en aima, elle
voulut l'en aimer davantage. Mais elle exigea de lui un de ces serments
comme les femmes délicates ont la naïveté d'en demander à ces hommes-là.
Elle voulut qu'il lui jurât, sur la tête de leur enfant commun, de ne
plus toucher aux cartes. Il jura.... Il ne s'était pas passé deux mois
qu'il revenait, avouant une nouvelle perte, implorant une nouvelle
aide.... Elle lui donna de nouveau de l'argent. Elle possédait des
bijoux magnifiques sur lesquels elle emprunta. Mais, cette fois, le
mépris était entré en elle pour n'en plus sortir.... Que vous dire?»
insista Mme de S---- d'une voix presque altérée de dégoût. «La pauvre
femme eut la honte de voir cet homme qu'elle avait aimé revenir encore
et encore demander la même chose. Et le jour où elle dit non, il lui
fallut voir ce père de son second fils, la menace à la bouche, parlant
de lettres d'elle qu'il avait en main, avec lesquelles il pouvait la
perdre, et qu'elle dut racheter. Oui, elle dut les racheter, mendier
elle-même cet argent en avouant tout à sa mère, jusqu'à ce qu'elle pût
enfin mettre à la porte, comme un valet, celui pour qui elle avait trahi
les plus saints devoirs.... On vit pourtant, après des agonies
pareilles.... Comment? Par quelles énergies que l'on ne se connaissait
pas?...»

--«Mais ces énergies, c'est bien simple,» dis-je «Marthe a dû les
trouver dans ses deux enfants.»

--«Non, mon ami.»--Je crois que jamais Mme de S---- ne m'avait appelé
ainsi. Dire que je n'ai compris que plus tard pourquoi ce récit
réveillait en elle des cordes si vivantes!--«Non,» reprit-elle, «un de
ces deux enfants, le second, au lieu de lui servir d'appui dans cette
crise, lui devint une cause d'une angoisse plus tragique encore.... Ce
fils ressemblait à son infâme père d'une de ces ressemblances absolues,
totales, qui crient la vérité à faire se serrer le coeur de la mère,
lorsque quelqu'un regarde cet enfant de la faute un peu attentivement.
Et puis, on s'habitue à cette sensation-là aussi, à moins que l'on ne se
prenne, comme fit Marthe, à trop détester l'amant d'autrefois. Car alors
cette ressemblance emporte avec elle une souffrance d'un ordre bien
étrange. La mère ne peut s'empêcher de frémir quand elle retrouve dans
son fils les yeux, la bouche, les cheveux, le geste, l'_âme_ de celui
qu'elle méprise de ce terrible mépris. C'est d'abord une sorte de
honte.... Est-ce sa faute, à cet enfant, s'il ressemble à son père?
Vais-je me mettre aussi à détester mon fils? Je serais un monstre?...
Ces pensées traversent le cerveau de la pauvre femme, et elle les
chasse. Elle l'embrasse, ce fils, avec plus d'emportement, mais la
fatale ressemblance est toujours là, qui s'impose comme une obsession.
Et puis, une nouvelle pensée apparaît. Si cette ressemblance allait être
complète, si des traits elle passait au coeur, si ce fils devenait un
coquin comme son père?... Il faut que j'ajoute, pour vous justifier
Marthe de tout reproche, que son ancien amant était tombé, après leur
rupture, plus bas et toujours plus bas. Ç'avait été d'abord, autour de
lui, cette vague réputation d'aigrefin qui n'empêche pas un homme, à
Paris, d'être reçu partout; mais chacun sent que de se lier avec le
personnage est une imprudence. On dit: «C'est drôle. De quoi peut bien
vivre ce garçon-là?» On ajoute: «Après tout, ce ne sont pas mes
affaires.» Puis on formule quelques accusations, d'abord tout bas,
ensuite plus haut. Des anecdotes d'indélicatesses se colportent. L'homme
qui se sent déconsidéré tourne à l'insolent. Il cherche une affaire. Il
la trouve. Mais les amis intimes de son adversaire ont dit: «Vous avez
tort, mon cher; on ne se bat pas avec certaines gens....» Cette phrase
est encore répétée.... «Qu'y a-t-il?» Cette question court les cercles
et les salons. Et il y a qu'un jour l'aigrefin est attrapé en flagrant
délit de quelque vilenie, comme ce fut le cas pour l'amant de
Marthe.--Cet homme en vint à tricher au jeu. Il fut pris. On étouffa
l'affaire. Mais le drôle disparut pour ne plus revenir....»

--«Pauvre Marthe!» m'écriai-je presque malgré moi.

--«Ah! plus pauvre que vous ne le croirez jamais,» dit Mme de S---- en
secouant la tête. «Pour que vous puissiez bien comprendre tout son
martyre, il faut que vous sachiez qu'elle était redevenue une très
honnête femme. Elle a été de celles qui font mentir le proverbe, et pour
qui le premier amour est le dernier. Certaines expériences guérissent de
les recommencer--à jamais ... Marthe était pieuse avant sa faute; elle
le devint davantage ensuite. Elle avait conçu cette idée que Dieu la
punirait de cette faute dans ce fils de l'adultère qui grandissait
cependant, et, à mesure qu'il grandissait, la funeste ressemblance avec
le vrai père grandissait aussi. Ce n'était qu'un enfant, et il avait
déjà des vices de coeur presque développés, les tristes vices que la
mère avait appris à connaître dans son ignoble amant. Il était félin et
hypocrite, sensuel et faible, avec des égoïsmes mélangés de câlineries
qui ne la trompaient pas, la malheureuse! Elle avait tant souffert de ce
caractère d'homme dont elle retrouvait les linéaments reproduits en
miniature dans l'enfant! Son devoir, à elle, était tracé, n'est-ce pas?
Essayer d'élever cet enfant et combattre à l'avance les défauts futurs
de l'homme encore à former.... Mais, c'est ici que vous allez la
plaindre, elle ne le pouvait pas. Elle était mariée, et son mari s'était
mis dans la tête que c'était à lui d'élever ce fils. Une espèce d'atroce
ironie voulait qu'il adorât ce second enfant, et qu'au lieu de
développer à son égard la virile énergie qui eût été nécessaire, il le
traitât d'une façon exactement opposée à celle qu'exigeait cette nature.
C'était donc, entre le mari et la femme, des scènes continuelles à
propos de ce fils qui n'était qu'à elle et dont elle voyait l'avenir
écrit dans la destinée de l'_autre_, du scélérat qui lui avait
empoisonné sa vie. Le pire était qu'à travers ces angoisses secrètes,
ces remords, ces scènes, Marthe sentait sa tendresse pour ce second
enfant tarir de jour en jour, et augmenter son amour pour le premier,
qui lui ressemblait, à elle, et en qui elle voyait déjà s'épanouir sa
fine sensibilité.... Croyez-vous qu'il y ait beaucoup de romans plus
dramatiques dans les livres que celui de cette femme, et que la tragédie
morale qu'elle a traversée?...»

--«Et le dénouement?» m'écriai-je.

--«Il n'y en a pas eu,» me dit-elle; «l'enfant est mort trop jeune.»

       *       *       *       *       *

Je l'avais notée, cette histoire, à peu près dans les termes que je
viens de la transcrire, et elle m'avait tant frappé que je la racontai
justement à d'Aurevilly, par un de ces soirs où nous revenions du
Cirque. Je le vois encore s'arrêtant et me disant:

--«Et vous n'avez pas deviné que c'était son histoire, à elle?»

--«Pas possible!» lui dis-je.

--«Voyons, Claude,» reprit-il, en me mettant sur l'épaule sa main gantée
d'un de ces gants noirs brodés d'or, comme il en portait pour ces
sorties de demi-apparat, «est-ce que vous croyez qu'une amie lui eût
fait cette révélation? Rappelez-vous ce que je vous dis: il n'y a pas
une femme qui ait assez de confiance dans une autre pour lui révéler la
naissance d'un enfant dans de pareilles conditions.... Et qu'est devenue
Mme de S----?»

--«Morte aussi.»

--«Oui.... Mais le fils vit sans doute. Elle a dû vouloir vous dérouter
deux fois en changeant le sexe du premier enfant et vous donnant le
second pour mort.... Tâchez de le retrouver et de nettoyer votre
monocle. Nous en recauserons....»

Je répondis à mon grand ami par je ne sais plus quelle plaisanterie sur
le don de double vue dont il se targuait. Puis la vie passa, et voilà
qu'un jour, ou plutôt une nuit, chez Phillips, dans ce bar célèbre où je
buvais de l'alcool avec quelques fous de mes camarades de cercle, pour
faire l'Anglais et le sportsman,--ô naïveté!...--le nom de S---- me
frappe l'oreille, celui de la morte de Florence. Il était porté par un
très joli garçon de vingt-deux ans environ,--au chapeau luisant comme du
métal, au plastron plissé, à la boutonnière fleurie d'un brin de fougère
et de muguet sous le pardessus ouvert,--enfin un parfait _dandy_ de
l'heure présente, pour employer un mot démodé que d'Aurevilly aimait. Et
tout en avalant un _cocktail_ qui devait bien être le cinquième, à en
juger par le ton de ces messieurs, il disait:

--«Nous lui avons donné la grande culotte.... Six banques de mille
louis.... Il faudra bien qu'il saute!...»

Je sentis alors, à regarder ce garçon que toute la beauté d'un enfant de
l'amour enveloppait comme d'une auréole, combien d'Aurevilly avait vu
juste. Mme de S---- et Marthe ne faisaient qu'une. Oui, ma compagne de
Florence, en donnant un fils aîné à cette soi-disant Marthe au lieu
d'une fille,--et la suite,--avait voulu me dépister, et j'avais devant
moi le fils de l'Alphonse. Hélas! je n'ai plus le preux de Valognes--un
autre des sobriquets amicaux de Barbey--pour recauser avec lui du
dénouement qui approche. Car j'ai pris de nouveaux renseignements depuis
la visite chez Phillips, et je suis sûr, sûr comme de l'infamie de
Colette, que j'apprendrai demain, après-demain, quelque jour, que ce
jeune homme a fini comme son vrai père. Pauvre, pauvre Marthe!...
Décidément j'ai eu un bonheur avec cette Colette: celui que notre luxure
ait été stérile et que je ne doive jamais retrouver l'âme de cette
mauvaise femme incarnée dans quelque petit être, qui aurait à la fois
dans les veines de mon sang et du sien. L'atroce mélange!... Il est vrai
que j'aurais toujours eu cent raisons pour une de douter que ce fût mon
sang. La pelote était trop bien garnie.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION XIX

THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR


I

LA MÉTHODE DU DOCTEUR NOIROT


Depuis des années j'ai renoncé à la naïve habitude de relire les pages
que j'écris. Une fois jetées sur le papier, c'est comme un enfant qui
vient de naître. Chétif ou robuste, il est ce qu'il est, et qu'il aille
de par le vaste monde!... Les retouches aux phrases, c'est comme les
coups de peigne dans la chevelure dudit enfant. Bien vivant et mal
peigné,--telle est ma devise,--plutôt que rachitique et cosmétique. Je
viens pourtant de manquer à ce facile principe qui accorde si
merveilleusement la rhétorique et la paresse, et j'ai repris d'affilée
ces dix-huit premières méditations. Je voulais juger de leur ensemble et
vérifier si j'avais bien suivi le plan arrêté dans ma tête sur les trois
actes de la tragi-comédie d'Amour:--avant, pendant, après. Le résultat
ne s'est pas fait attendre. Un découragement immédiat s'est emparé de
moi, et je me suis senti incapable de continuer, incapable de remplir le
reste du programme ainsi indiqué sur mon livre de notes et qui devait
constituer comme l'épilogue:--XIX: _Des consolations_ (la débauche.
Montrer l'identité du Baudelairisme avec la doctrine des gnostiques
coupables, l'enseignement par exemple de Carpocrate et de son fils
Epiphane qui prêchaient l'affranchissement de l'âme par l'assouvissement
du corps et la volupté....); XX: _Le sadisme_ (son histoire. Montrer
qu'il y a comme un sadisme personnel dans notre complaisance à certaines
sortes de douleurs. De la différence entre la souffrance qui nous
améliore et celle qui nous déprave. Pourquoi?); XXI: _Lesbos_ (une
nouvelle affreuse, la simple histoire de mes jalousies pour Aline.
Analyser la fureur impuissante que cela développe, si spéciale et qui ne
ressemble pas à l'autre jalousie, à cause de la différence de l'image).
Je venais de voir trop clairement mon incapacité d'_expliquer_ tous ces
phénomènes moraux plus ou moins bien décrits, et de conclure. Et
qu'est-ce qu'un livre d'analyse sans explication et sans conclusion? Et
puis, un scrupule me saisit. Je me suis souvenu alors de ce que me
disait si justement l'abbé Taconet: «Peindre trop complaisamment sa
maladie, c'est la propager.» Si ce livre devait ainsi répandre le virus
qui me ronge, à quoi bon avoir employé à une oeuvre de corruption
l'encre de mon encrier? Mieux eût valu la boire, comme au collège. Cela
ne faisait de mal qu'à moi. Pourtant, un auteur est un auteur, et je ne
me suis pas trouvé le courage de jeter au feu ces dix-huit cahiers de
papier, qui m'ont tenu compagnie dans des heures noires, quand la femme
cruelle était là, devant les yeux de ma jalousie, offrant à d'autres sa
gorge aux pointes de laquelle j'ai bu ce philtre dont j'agonise. Quand
on a vraiment pleuré sur certaines pages, une espèce de vanité
singulière vous persuade que ces pages sont vos meilleures, comme si
l'on devait avoir, en talent, le bénéfice de ses larmes. C'est misérable
et c'est humain,--de cette étrange humanité littéraire où le factice et
le naturel, le faux et le vrai se combinent à ne les pouvoir pas
démêler. Oui, voilà deux des raisons, l'une tendre et noble, l'autre
sotte et mesquine, qui m'ont empêché de brûler ce livre, malgré tout;
puis j'ai cru les concilier l'une et l'autre et l'objection de l'abbé
Taconet, en me disant: «Mais si, après avoir étalé la maladie de mon
coeur, j'en donnais le remède? Ce serait une conclusion, cela.» Et tout
de suite ce problème se pose à mon esprit: «Y a-t-il un remède contre la
passion?» Cette question se traduit dans cette formule pittoresque: «Y
a-t-il une _Thérapeutique de l'amour_?» Le mot me semble paradoxal et
piquant. Je reprends courage, et je l'écris sous l'étiquette XIX, à la
place du titre projeté. Et je médite, je médite.... Je ne trouve rien.
«Allons,» me dis-je, «puisqu'il s'agit de thérapeutique et que d'après
Nysten et Buffon, entre autres, l'amour est à base physique, si j'allais
consulter un médecin?» Et dès le lendemain, vers les dix heures, je
m'installais dans l'ascenseur d'une maison du quartier Marbeuf, au
quatrième étage de laquelle j'étais sûr de trouver le docteur Noirot.

       *       *       *       *       *

Je l'ai connu, cet excellent docteur,--à qui j'ai dû la tragique
anecdote rapportée dans la méditation XIV,--au quartier Latin. Il était
interne à Bicêtre. J'ai bien souvent mangé en sa compagnie, dans la
salle de ce vieil hôpital affectée aux repas de ces messieurs, sur les
murs de laquelle se profile une suite d'inscriptions très étrange. Les
listes des internes y sont gravées, année par année, et dans chaque
liste, depuis quinze ans, il y a un nom à côté duquel se voient deux
initiales. Ce sont celles d'une femme de service qui, à chaque nouvelle
fournée, devient la maîtresse d'un des futurs docteurs envoyés dans cet
hôpital. J'ai suivi bien souvent Noirot dans la visite de ses malades,
quand le chef de service manquait. Il était dès cette époque, et il est
resté cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable, avec
un air d'employé plus que de praticien. Il est mon aîné et de beaucoup.
Il doit avoir aujourd'hui quarante-six ans, et il aurait fait une plus
belle fortune, s'il n'avait pas eu à soutenir une nombreuse famille,
casée par ses soins. Le souci forcé de la clientèle l'a empêché
d'arriver à l'agrégation, et il est probable qu'il ne sera même jamais
médecin des hôpitaux. A travers sa vie de labeur et de dévouement, le
cynisme dont je parlais a continué de se développer par le plus
singulier contraste que j'aie jamais rencontré. Matérialiste outrageux,
expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses,
Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à une âme
gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais qui ne
croit guère à la médecine, il s'est fait depuis des années une
spécialité du massage. Il sait, de ses longs doigts souples et noueux,
pétrir le corps humain d'une manière quasi miraculeuse, grâce à des
connaissances anatomiques de premier ordre. Le baron Desforges, qui
reste un de ses clients quotidiens, l'a beaucoup poussé, et, à l'heure
présente, Noirot gagne soixante mille francs par an. Il est venu se
loger, depuis la mort de sa mère, dans un appartement meublé à neuf, en
haut d'une maison neuve, afin que rien ne lui rappelle sa vie passée ni
la vieille femme dont il fut jusqu'au dernier jour l'admirable fils, ce
qui ne l'empêche pas, quand on discute devant lui l'immortalité de
l'âme, de passer au fil de sa féroce ironie ce qu'il appelle la plus
grotesque des vanités de l'homme. A-t-il des maîtresses? Je lui en ai
connu cinq ou six au Quartier, prises pour huit ou quinze jours,--et
pendant un an, la femme aux initiales, P.C., je crois,--mais jamais il
n'a aimé. Je me souviens que, me montrant un cheval de fiacre fortement
battu par son cocher et saignant sous la mèche, il me disait: «Une
passion, c'est, sur notre système nerveux, une place comme celle qu'a ce
cheval sur sa croupe. Tâchons de ne pas nous laisser faire de place au
coeur....» Je pensais à ce mot en gagnant la maison du docteur. Un homme
capable de comparer un amant malheureux à une rosse conduite par un
ivrogne doit avoir des panacées contre ce malheur, ou personne n'en a.

Noirot achevait de déjeuner. C'est une de ses théories que l'homme qui
travaille doit être nourri avant son travail. «Les Anglais ont raison,»
dit-il souvent, «dans l'organisation de leurs repas. C'est pour cela
qu'ils sont le peuple le plus actif de la terre....» A dix heures, il se
lève de table. Il a, de huit à neuf et demie, visité les deux ou trois
clients riches qu'il traite, comme Desforges, par le massage journalier.
De onze heures à trois heures, il fait ses courses. De trois heures à
six heures, il ouvre son cabinet de consultation. A sept heures, il
dîne. Autrefois, il donnait toutes ses soirées à sa mère. Il va
maintenant un peu dans le monde, un peu au théâtre, un peu chez les
trois soeurs qu'il a mariées.... Quand je lui eus expliqué que je
voulais causer avec lui, à propos d'un livre que j'écrivais:

--«Montez dans ma voiture,» me dit-il; «nous bavarderons entre mes
visites.»

       *       *       *       *       *

Nous voici donc roulant dans ce coupé au mois, comme en ont les
médecins, rempli d'instruments qui rappellent les chevets d'agonies, et
les grands yeux vitreux dans les faces pâles. Je pouvais voir, dans
l'espèce de tiroir sans couvercle ménagé sur le devant, un thermomètre
de poche, l'acier brillant de deux ou trois outils.--Noirot est un des
docteurs qui cumulent la médecine et la chirurgie. C'est même un
operateur très adroit.--Des brochures s'y mêlaient à quelques fioles de
pharmacie destinées aux malades pauvres. J'avais presque honte d'exposer
à mon compagnon, devant ces témoignages de la vraie douleur, ma douleur
à moi, vraie pourtant, elle aussi, quoiqu'elle ne soit que dans ma
pensée. Mais que la pensée paraît peu de chose à côté d'un os qui crie
sous le bistouri, ou d'un corps qui grelotte la fièvre!

--«Vous avez tort,» répondit le docteur, quand je lui eus communiqué,
avec le problème sur lequel je voulais le consulter, mon espèce de honte
à l'entretenir de maux par trop chimériques. «Pour un matérialiste comme
moi, un mal moral est un mal physique moins bien défini, voilà tout....
Et c'est parce qu'il est moins bien défini que les médecins ne s'en
occupent pas....»

--«Alors, à quelqu'un qui viendrait vous dire: «Docteur, je suis
amoureux, guérissez-moi,» vous n'éclateriez pas de rire au nez?...»

--«Pas le moins du monde.»

--«Et qu'ordonneriez-vous?» insistai-je. «Est-ce indiscret de vous le
demander?»

--«Cela dépendrait naturellement de l'individu,» fit le docteur, hochant
la tête. «Vous connaissez, comme moi, l'adage: Il n'y a pas de maladies,
il n'y a que des malades. Pareillement, il n'y a pas d'amours, il n'y a
que des amants. Je n'ai jamais beaucoup réfléchi à la question, parce
qu'elle ne m'a jamais été posée. Pourtant, j'entrevois tout de suite
quelques règles générales, d'après deux ou trois remarques que j'ai eu
souvent l'occasion de faire. Avez-vous observé d'abord que tous les
amoureux ont mal à l'estomac?... Tous ou presque tous.... Il y a un
proverbe qui dit:--Vivre d'amour et d'eau claire,--et qui n'est pas si
bête. Traduisez-le en bon français, il signifie qu'un amoureux ne
surveille plus l'hygiène de ses repas. Il mange à des heures quelconques
et n'importe quoi. A-t-il un rendez-vous à midi, il déjeune à deux
heures; un rendez-vous à une heure, il déjeune à midi, hâtivement,
goulûment. Puis, malgré les plus rigoureux principes, il court posséder
sa maîtresse, en plein travail de la digestion.... S'il reçoit une
mauvaise nouvelle de cette maîtresse, il n'a pas d'appétit; une bonne,
il n'en a pas non plus.--Vous riez? Vous avez tort de nouveau.... Vous
ne savez pas ce que c'est que l'estomac dans la vie. Avoir mal à
l'estomac, voyez-vous, pour un homme, c'est comme pour une plante avoir
mal à ses racines.... Je vous passe les considérations que je pourrais
vous faire sur les rapports du système nerveux avec ce précieux organe,
si précieux, si fragile, si négligé.... J'arrive à ma conclusion:
presque toujours les chagrins du coeur s'accompagnent d'un état
dyspeptique. L'amant est malheureux, et l'animal ne digère pas. L'un
s'additionne à l'autre, et les deux misères s'aggravent.... Je
conseillerais donc à mon sujet une première série de soins destinés à
lui procurer la félicité physique et irrésistible, dont s'accompagne la
bonne digestion.... Je sais, je sais.... Avec vos airs de mauvais sujet,
vous êtes un chrétien, au fond, tout au fond, et ma théorie vous fait
horreur.... Mais avez-vous assisté, à la campagne, aux déjeuners qui
suivent les retours d'enterrement? On s'assied à table les yeux rouges,
les lèvres tremblantes, l'âme navrée. On parle à peine. Le bruit des
pelletées de terre sur le cercueil retentit encore dans toutes les
oreilles, si bien que nos gens commencent par ne pas entendre le bruit
des cuillers dans les assiettes.... Cependant le boeuf arrive, puis le
poulet, puis les légumes, le tout arrosé d'un vieux vin de pays qui sent
le raisin.... Petit à petit les voix se haussent, le feu de la vie
revient aux yeux. Le sang empourpre les joues, et nos inconsolables ont
un bon moment, le premier depuis la catastrophe.»

--«J'ai déjà mentionné le fait dans une de mes méditations,»
interrompis-je avec un peu de vanité. «Pauvre nature humaine! Cela
prouve que nous avons un corps et une âme, simplement, et que la chair
est faible, très faible....»

--«Faiblesse ou force,» reprit le médecin, «pourquoi ne pas utiliser ce
procédé de consolation? A un amant possédé du délire du regret, comme
vous, par exemple, je dirais: Vous allez suivre un régime adapté à votre
état actuel, du grand air, beaucoup de grand air, et de l'exercice,
beaucoup d'exercice. Prendre et rendre, toute la vie est là, donc
dépenser et acquérir; et je vous rédigerais un régime de table qui vous
remette l'estomac au point. Plus de tabac, plus d'alcool, plus de vin
rouge; du vin blanc léger, additionné d'eau de Vals, des viandes rôties
et des légumes, à part égale; des heures régulières du déjeuner et du
dîner, et, par-dessus tout, une stricte observance des prescriptions....
En quinze jours, je vous rends le sommeil, et, après chaque repas, au
lieu de ces idées noires que le travail de la digestion laborieuse roule
dans votre cerveau, et qui ne sont sans doute que les résidus toxiques
d'une désassimilation incomplète,--je vous donne des idées légères, des
idées roses, celles d'un cheval qui a bien mangé son avoine, d'un chien
qui a bien lappé sa pâtée. Hé! hé! ce n'est pas à dédaigner, ce
bonheur-là. C'est le plus sûr.... Seulement, comme vous n'êtes ni un
cheval ni un chien, mais un animal raisonnable,--ou du moins qui
raisonne,--je vous explique ma méthode, pour vous donner à vous-même,
par-dessus le marché, le petit intérêt de suivre le progrès de votre
guérison. Au lieu de penser à votre maîtresse uniquement, vous commencez
de penser au remède que je vous prescris contre votre maîtresse.... Ce
jour-là, vous êtes sauvé,--ou, sinon sauvé, du moins soulagé. Mais nous
voici à la porte de la maison où je dois m'arrêter.... Attendez-moi dix
minutes, voulez-vous?...»

       *       *       *       *       *

Je restai non pas dix minutes, mais vingt-cinq, à cette porte, en train
de réfléchir sur le paradoxal remède de mon docteur. Tant-mieux et sur
cette métamorphose inattendue de l'antique rocher de Leucade en une
ordonnance suivant la formule. Comme la manie des axiomes me tourmente
un peu partout, j'essayai de résumer mon impression sur ce remède en
noircissant, du bout de mon crayon de poche, la feuille de garde d'une
brochure ramassée dans le tiroir de la voiture. Elle traitait de
l'_agoraphobie_ ou peur des espaces, de la _claustrophobie_ ou peur de
l'étroit, et de la _télénophobie_ ou peur des épingles. Mon Dieu! Que la
science moderne de l'esprit est donc singulière dans ses distinctions,
et que l'esprit lui-même apparaît, quand on le regarde à la loupe, comme
une machine délicate et facile à fausser! Mais je retranscris ici mes
axiomes:

XCI

_Pour certains physiologistes, l'âme est la maladie du corps. C'est
alors la maladie sacrée dont parlaient les anciens. Mourons-en plutôt
que de vivre sans elle_.

XCII

_Substituer une boîte de pilules à l'Evangile, c'est, au fond, le rêve
de dix-neuf savants sur vingt. Ils appellent cela servir le progrès_.

       *       *       *       *       *

Quand le docteur fut de nouveau assis à côté de moi, je lui tendis la
feuille où je venais de griffonner ces deux maximes. Il haussa les
épaules sans se fâcher, avec la sérénité d'un doucheur qui voit se
trémousser un fou, et il reprit, tandis que la voiture recommençait de
rouler le long des rues:

--«Parfait! Voilà qui prouve que vous avez la haine du remède. Cette
aversion est un phénomène constant dans les maladies dites morales. En
l'espèce, il dérive d'une conception fausse de la femme qui remonte en
droite ligne à la dame du moyen âge Comme Schopenhauer s'en est joliment
moqué! C'est votre maître, celui-là, le nierez-vous?»

--«Mon maître?...» répondis-je. «C'est un Chamfort à la choucroute.
J'aime mieux l'autre, qui était à l'ambre, en vrai fils au dix-huitième
siècle. Schopenhauer, causeur, me représente l'Allemand dont Rivarol
disait que, pour prouver qu'il est léger, il saute par la fenêtre.»

--«N'empêche,» continua le docteur, «que, cette fois, il est bien tombé,
et sur un des parterres où fleurit le plus abondamment la fleur de la
jocrisserie sentimentale.... Et je m'attacherais, dans ma cure d'un
amant malheureux, à ce point-ci tout particulièrement: rectifier l'image
du sexe, de cet organe qui est la cause de tant de souffrances, parce
qu'il est le principe de tant d'illusions.... Votre meilleur ami a écrit
un livre qui s'appelle _Cruelle Enigme_. Je n'entends rien à la critique
littéraire, mais vous pouvez lui dire de ma part que je connais peu de
titres qui appartiennent davantage à ce que j'appelle, excusez ma
franchise, l'école du doigt dans l'oeil. Etes-vous allé à la Maternité?»

--«A la Bourbe, boulevard du Port-Royal? Je crois bien. Ce vieux
couvent, qui fut la retraite de Nicole et d'Arnauld, me reste dans la
pensée comme un des coins curieux de Paris, avec ses arceaux voûtés, ses
couverts de tilleuls, son cloître paisible, ses longs toits qui
ressemblent à ceux de Nuremberg, et tant de souvenirs!...»

--«Il ne s'agit pas de ces fadaises,» dit Noirot; «avez-vous suivi là
une clinique?»

--«Non,» répondis-je; «l'odeur m'a dégoûté dès la première salle. Vous
savez que je n'ai jamais été très passionné pour ces spectacles, même
quand je jouais au carabin par paradoxe, en votre compagnie, dans les
salles de Bicêtre....»

--«Hé bien!» continua le docteur, «c'est ce dégoût que je demanderais à
l'amant malheureux de surmonter, et je le forcerais d'assister dans
cette Maternité à des séries d'opérations. Je le contraindrais de suivre
les visites à l'hôpital de Lourcine, qui n'est pas loin. Enfin je le
familiariserais avec le féminin dans ce qu'il a de plus endolori, de
plus répugnant, direz-vous, et moi, je dis, de plus salutaire. Le fameux
vers de Vigny:

    ...La femme, enfant malade....

que vous citez toujours, sans le comprendre, se traduirait alors pour
cet amant malheureux en images précises. Quand il penserait que sa
maîtresse l'a trahi, au lieu de voir dans le plus simple des faits la
cruelle énigme, il y verrait un phénomène vulgaire, quelque chose
d'aussi banal que la toux quand on a le rhume, ou que l'éternuement sous
un courant d'air. C'est Adrien Sixte qui l'a dit, et ce n'est pas mal
pour un benêt de philosophe: «L'amour, c'est l'obsession du sexe.» Et de
cette obsession-là il faut se débarrasser comme de toutes les autres,
par la vision bien nette de la misérable cause qui produit ce grand
effet.... Bon, me voici encore obligé de vous quitter; j'en ai pour cinq
minutes, cette fois.»

       *       *       *       *       *

Il en passa plus de cinquante. L'endroit était mal choisi pour m'y faire
stationner. C'était à deux pas de l'entrée du Vaudeville, rue de la
Chaussée-d'Antin. Or, à ce théâtre du Vaudeville se rattache un de mes
plus tristes souvenirs. J'ai vu ma maîtresse en sortir avec un de mes
rivaux, après que je l'avais laissée, trois heures auparavant, assise au
coin de son feu, me disant qu'elle se mourait d'une migraine. J'étais
moi-même rentré chez moi, et, le souci de sa santé m'ayant empêché de
travailler, j'avais quitté ma chambre et gagné à pied les bureaux d'un
journal. Désireux de causer pour tromper ma mélancolie, j'y avais
cueilli André Mareuil, et nous allions, devisant sur le boulevard, entre
Tortoni et l'Opéra, indéfiniment. Et puis le mauvais destin veut
qu'André s'arrête pour voir la sortie du théâtre. Et le reste!... Je me
rappelais, dans la voiture de Noirot, cette scène de trahison. Mes
sentiments d'alors me revenaient, après tant de jours, avec une
extraordinaire précision. Cela me déchirait à nouveau tout le coeur, et
je m'amusais à discuter mentalement avec le cynique docteur que je
venais de quitter:

--«Non,» me disais-je, «j'ai beau m'imaginer qu'en me trompant Colette a
obéi à des nécessités de pure, ou plutôt d'impure physiologie, cela ne
peut pas me consoler, puisque c'est là ma peine: qu'avec ce joli visage,
qui ressemble tant à mon rêve, elle soit soumise à cette perversion de
son coeur par ses sens. Quand même je croirais que son mensonge n'a
jamais été que de l'hystérie, et quand je posséderais la véritable
théorie de ce mal mystérieux, l'arche sainte de la doctrine nouvelle,
cette théorie m'empêcherait-elle d'éprouver que c'est là une grande
misère: ne jamais, jamais pouvoir croire aux paroles de cette bouche que
j'aime tant? Ah! ces bouches comme en peignait le divin Sandro, dont la
ligne est un peu renflée et fine, sensuelle avec un rien d'amertume dans
le pli qui touche à la joue, comment peuvent-elles tant mentir et rester
si belles?...»

Pour chasser l'image de cette bouche trop chérie, je me remis à
feuilleter la brochure sur l'_agoraphobie_, l'_oïchophobie_ ou peur des
maisons, sans doute, la _topophobie_ ou peur des endroits, je
suppose,--et, à la suite de mes réflexions de tout à l'heure, j'écrivis
l'aphorisme suivant sous la rubrique:--_Illogisme_.

XCIII

_Un savant me démontre, pour me consoler, les motifs physiologiques de
l'inconstance d'une femme que j'aime. Il y a des gens aussi qui vous
disent, quand vous pleurez un mort: «Vos larmes ne vous le rendront
pas.» Hélas! c'est justement pour cela que vous le pleurez_.

       *       *       *       *       *

Le docteur reparut. Il avait la figure toute soucieuse:

--«Je vous ai fait attendre,» reprit-il; «je viens d'assister à une
scène navrante. Un homme atteint d'un cancer et qui m'a supplié de lui
avouer son état pour qu'il arrangeât ses affaires.... Il en a pour un
mois.... Je le lui ai dit. Les raisons qu'il m'a données m'en faisaient
un devoir. C'est le plus dur de notre métier, cela.... Il a pris son
visage dans ses mains, et il a pleuré, sans parler, de grosses larmes
qui tombaient sur le drap.... Puis il m'a dit: merci, et il m'a demandé
que sa femme n'en sût rien.... Quand elle est rentrée, il causait avec
moi en souriant.... C'est toujours beau, un caractère....»

--«Et cela ne vous fait pas croire à l'âme, à quelque chose
d'indéfinissable, d'irréductible au scalpel, qui palpite à travers les
défaillances des organes?...»

--«Pas le moins du monde,» dit-il en secouant la tête; «un sentiment ne
doit jamais prévaloir contre une idée.... Mais dépêchons-nous, parce que
j'ai un pauvre diable à visiter très loin.... Encore une histoire
navrante....»

Il avait oublié notre discussion, et je n'eus pas le courage de la
reprendre. Je l'écoutais me détailler une infortune affreuse, comme il
n'y en a qu'à Paris. Je comprenais, sans qu'il me le dit, qu'il perdait
une heure de son temps chaque jour, depuis des semaines, à soigner ainsi
une pauvre famille.... Comment ce grand ouvrier des misères du corps
aurait-il le loisir d'apprendre à connaître les misères de l'âme, et à
quoi bon? C'est moi qui suis un égoïste et un insensé de venir ennuyer
un homme comme celui-là, entre le chevet d'un cancéreux et le chevet
d'un typhoïdique, en lui demandant un remède contre une maladie qui ne
se touche pas au doigt, qui ne s'apprécie pas au thermomètre, qui ne se
sonde pas, qui ne s'opère pas avec l'acier. Ah! que la religion était
intelligente, qui bâtissait les cloîtres, précisément pour ces
maladies-là! Mais, voilà! Port-Royal est devenu la Bourbe. La Bourbe a
sa raison d'être. Port-Royal l'avait aussi. Aujourd'hui il n'y a plus
que des Bourbes, et pas un seul Port-Royal. C'est une grande lacune dans
l'assistance publique. Noirot ne s'en doutera jamais. Les choses sont
mieux ainsi, car s'il s'en doutait, il y penserait trop, et s'il pensait
trop, il agirait moins.


       *       *       *       *       *


MÉDITATION XX

THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR


II

LE SYSTÈME DU PROFESSEUR SIXTE


J'ai pourtant essayé de suivre les deux conseils du docteur Noirot, en
vertu de la sage maxime que ce même docteur applique aux eaux minérales:
««Je recommande toujours,» dit-il, «celles qui ne peuvent pas faire de
mal.... Alors, si elles ne font pas de bien....» Et il hoche la tête. Je
retournai dans une célèbre salle d'armes de la rive gauche, tenue par un
ancien dragon de l'impératrice, espèce de géant maigre et roux, à profil
de don Quichotte, qui venait chez moi autrefois et qui me divertissait
par ses ingénieuses plaisanteries prononcées avec un accent méridional.
«Il y a neuf parades, monsieur Larcher,» me disait-il. Et il
m'expliquait la prime, la seconde, les autres jusqu'à l'octave: «Et la
neuvième,» continuait-il en clignant l'oeil gauche, «qui consiste à
ficher le camp....» Il m'accueillit fort cordialement dans sa petite
salle de la rue Jacob, puis, ayant visité mes fleurets délaissés depuis
des années, il en conclut que je devais en acheter de nouveaux, un
nouveau masque, une nouvelle veste, de nouvelles sandales, sans compter
une paire d'épées d'occasion qu'il prenait la liberté de me recommander:
«C'est pour rien,» me dit-il, «et nous les travaillerons ensemble, vous
verrez....» Car il est de l'école de ceux qui méprisent l'escrime
savante. Pour lui, la planche n'a de raison d'être que si elle vous
prépare au terrain. Aussi la salle est-elle fréquentée uniquement par
des utilitaires. Avec son jeu, sans élégance aucune, mais qui touche
beaucoup, le père Lecontre (niez donc la prédestination des noms!) s'est
fait une renommée de maître pratique aussi méritée que sa renommée de
terrible carottier. Si j'avais été encore l'homme d'autrefois, le
maniaque de caractères, capable de suivre un personnage de semaine en
semaine, par curiosité, je me serais plu dans cette petite salle,
véritable séminaire de spadassins, dont les habitués principaux sont:
quatre députés véreux, deux journalistes diffamateurs, cinq maris de
jeunes et jolies femmes, plusieurs amants professionnels. Hélas! Ma
pauvre machine nerveuse ne me permet plus le violent exercice des
muscles. Ils oublient cela, les médecins, quand ils vous conseillent la
vie d'athlète, que cette vie suppose d'abord l'athlétisme, et cet
athlétisme la santé. Après huit jours de plastronnage quotidien, je ne
mangeais plus, je dormais moins que jamais. Je pensais à Colette
davantage encore, et aux temps où j'étais du moins auprès d'elle à
griser de caresses ma jalousie. Je me récitais des vers écrits à cette
époque:

    ...Comme Samson sur les genoux de Dalila,
    Je sens la trahison enveloppante et tendre
    A chaque doux baiser sur ma tête descendre,
    Et je dis: «Trahis-moi, mais donne-moi tes yeux,
    «Donne-moi tes deux seins frais et délicieux,
    Et ta Beauté troublante ou se dissout mon être....»

Ces séances d'escrime alternaient, toujours d'après les conseils de
Noirot, avec des séances à l'hôpital, où je voyais des nudités féminines
à dégoûter du vice un équipage de marins en bordée. Mais non, ces corps
misérables et rongés des pires maladies de l'impureté, sur ces grabats
d'agonie, dans ce décor de chirurgie et de pharmacie, me rendaient plus
présente l'adorable ligne du corps de ma maîtresse, et le frissonnement
parfumé autour d'elle des batistes transparentes et des souples
dentelles, et sa chambre tendue de satin mauve, et nos enlacements dans
les draps de soie molle, et je me rappelais d'autres vers, tels que ce
fragment d'un sonnet perdu:

    Ton adorable corps, dont le regret me ronge,
    Tu t'en servis, ainsi que d'un sûr instrument,
    Afin de régner mieux sur un trop faible amant
    Toi qui savais l'extase où la Beauté me plonge....

Ah! qu'un physiologiste ne voie qu'un sexe dans chaque femme, toujours
le même, et qu'il me dise que je suis un romantique d'y voir autre
chose! Qu'est-ce que cela prouve? sinon qu'à lui aussi l'on peut jeter
cette éloquente apostrophe qui commence une strophe d'un poème, lu je ne
sais où:

    Tu ne la connaît pas, la funeste Beauté....

Et toutes les laideurs du monde ne font qu'augmenter la nostalgie de
cette Beauté quand on l'a possédée dans un cadre digne d'elle, et
perdue,--perdue volontairement! Quelle sottise!

       *       *       *       *       *

A la suite d'une de ces visites à l'hôpital, je me réveillai un matin
d'un sommeil hanté de cauchemars. J'avais vu Colette morte, étendue sur
la dalle de l'amphithéâtre, et un carabin me tendait un scalpel pour
l'enfoncer dans cette gorge blanche, à demi voilée de ses fins cheveux
blonds. Avec cela je ressentais dans toutes mes jointures la douloureuse
lassitude du muscle trop travaillé. «Si cela continue,» me dis-je, «je
deviendrai fou....» Et, réfléchissant à la méthode du docteur Noirot,
dans cette paresse du lit où la pensée se dévide toute seule, comme la
laine d'un rouet mis en branle par une main d'enfant, j'en aperçus avec
une extrême netteté le vice initial, que je formulai ainsi:

XCIV

_Un remède physique ne peut rien contre un mal moral, pour la même
raison qu'une liasse de billets de banque ne peut rien contre une
attaque de rhumatisme. L'âme seule agit sur l'âme_.

Mais qui connaît aujourd'hui les choses de l'âme? Les psychologues, sans
doute, puisque c'est leur métier. Si j'allais consulter le fameux Adrien
Sixte; l'auteur de l'_Anatomie de la Volonté_ et de la _Théorie des
Passions_? Il m'a fait le grand honneur de citer une phrase d'une de mes
pièces dans une note de son dernier ouvrage. Je ne l'en ai jamais
remercié. Ce sera l'occasion, et aussi de le connaître. Je m'habille en
me félicitant de cette résolution nouvelle.--On se raccrocherait à une
touffe d'herbes, avec une folie d'espérance, lorsqu'on se noie, la
lanterne au cou.--Je cherche l'adresse de Sixte dans le _Tout-Paris_.
Elle n'y est pas. Dans le Bottin? Pas davantage. Je me souviens qu'en
effet je n'ai jamais lu d'article personnel sur le célèbre analyste.
N'habiterait-il pas ici? Je cours chez son éditeur. Après bien des
pourparlers et en déclinant mon nom, j'arrive à savoir que le
psychologue demeure rue Guy-de-La-Brosse, près du Jardin des Plantes, et
le numéro. Me voici donc en fiacre, et roulant vers ce paisible fond du
quartier Latin où j'ai vécu mes années de jeunesse. Je dis au cocher de
prendre par le versant de la montagne Sainte-Geneviève qui regarde le
Val-de-Grâce, afin de longer la sombre rue de la Vieille-Estrapade, où
se trouve la pension Vanaboste. Je donnais des leçons dans cette
«boîte», il y a tantôt quinze ans. Que de fois j'ai franchi le seuil de
la porte peinte en vert pour aller empâter de latin et de grec les
estomacs récalcitrants des retoqués de tous les baccalauréats, et
j'étais si fervent alors, si passionné d'art!... Je composais des vers
entre deux conférences,--à quatre francs l'une. Je griffonnais des pages
de roman sur la table d'angle d'un petit estaminet, qui existe toujours,
auprès de la pension, en attendant l'heure de mon cours. Mon rêve unique
était de vivre de ma plume, afin d'écrire des chefs-d'oeuvre,--comme
Balzac. Mon temps à moi pour travailler, et je comptais remuer le monde!
O chute éternelle de l'éternel Icare! Qu'en ai-je fait, de cette liberté
conquise, de mon commencement de réputation, de mon temps pour
travailler? Qui m'eût dit alors que j'en arriverais à regretter les
froids matins de neige, où, levé à trois heures, ayant écrit jusqu'à
sept, sous l'influence d'un café plus noir que mon encre, je courais
chez le Vanaboste vers les sept et demie, déjeunant en route d'un
croissant et d'un verre de vin pris sur un comptoir, comme un ouvrier?
«Ah! pauvre, pauvre, qu'as-tu fait de ton Idéal?» me disent les pavés
sur lesquels mon fiacre tressaute et que je foulais jadis d'un pied si
fier.--Allons, allons, n'y pensons pas!... D'autant que la pente de la
montagne Sainte-Geneviève est dépassée. La voiture a descendu la rampe
de la rue Lacépède, elle tourne par la rue Linné et s'arrête devant la
maison du Maître:

--«Monsieur Sixte, s'il vous plaît?...» demandai-je à un vieux portier
qui travaillait à un ressemelage de bottes, et j'aperçus avec étonnement
qu'un coq au plumage lustré sautelait dans la loge sur le marbre d'une
commode en acajou, à côté du concierge-cordonnier. C'était la toute
petite loge d'une antique maison, avec des gravures familiales,
rappelant des premières communions, et une image coloriée de Napoléon
III à cheval, pendues sur le mur.

--«Au quatrième, la porte à droite,» glapit le vieillard, qui, jaloux
sans doute de montrer au visiteur les talents de son coq, s'écrie avec
une feinte colère:--«Ferdinand, veux-tu descendre, grand
_abateleux_....»

Ferdinand--c'était, paraît-il, le nom de ce coq familier--descendit en
voletant. Et moi, je gravissais l'escalier, ravi de cette entrée dans la
maison de l'illustre psychologue. «C'est là évidemment un sage,» me
disais-je, «un Spinoza moderne qui mène la vie que j'ai rêvé de mener
autrefois.» Ce fut donc avec un mélange de vénération et de curiosité
que je sonnai à la porte indiquée. Cette curiosité se changea en stupeur
quand je constatai, au bruit du battant tiré, qu'une chaîne de sûreté le
retenait à l'intérieur. Dans l'entre-bâillement, je via apparaître une
figure de grenadier, la dure face moustachue d'une servante aux yeux
perçants qui me demanda rudement ce que je voulais. Je lui nommai M.
Sixte, et je lui tendis ma carte, qu'elle prit en bougonnant: «J'vas
voir s'il est là ...» mais sans me faire entrer. Elle revint après deux
minutes, puis, décadenassant sa chaîne, et devenue un peu moins rogue:

--«J'vas vous dire, monsieur, c'est que nous avons été volés une fois,
par un quelqu'un qui avait demandé pour écrire un mot à Monsieur, et un
quelqu'un nippé comme vous.... Alors, vous comprenez....»

Et elle m'introduisit dans un cabinet tapissé de livres, où se tenait
assis à une méchante table un bonhomme en cheveux blancs, le chef coiffé
d'une calotte noire, le torse pris dans une redingote râpée, les bras
protégés par des manches de lustrine. Les lunettes noires de ce
personnage, sa face hâve, son air minable, lui donnaient un chétif
aspect de pauvre employé qui m'étonna un peu. Je distinguai bien de son
côté une certaine surprise à rencontrer l'écrivain d'analyse qu'il avait
cité dans ses graves livres, si jeunet encore et vêtu d'un costume de
gommeux. J'avais à la main, je m'en aperçus alors, une mince badine que
Colette m'avait donnée pour ma fête, et qui se terminait, faut-il
l'avouer? par un petit ivoire japonais représentant un singe en train de
se gratter. Nous faisions, le Maître et moi, un contraste éminemment
philosophique. Il était, lui, le Faust d'avant la Tentation et sans
Marguerite, et moi, le Faust d'après toutes les marguerites,--un Faust,
hélas! aussi effeuillé qu'elles. Derrière la fenêtre s'approfondissait
un horizon d'arbres nus, avec la masse noire du cèdre du Jardin des
Plantes. Le feu mourait dans la cheminée. Et nous échangions des
compliments embarrassés. J'en vins au fait, et j'expliquai au professeur
Sixte--comme l'appellent les revues allemandes: _Herr Professor_--que
j'écrivais, moi aussi, un livre sur l'amour, mais sous forme
humoristique, et que j'en étais à l'article des remèdes:

--«En connaissez-vous?» lui demandai-je.

       *       *       *       *       *

Le philosophe releva ses lunettes fumées sur son front, s'enfonça dans
son fauteuil, prit son coude droit dans sa main gauche, son menton dans
sa main droite, et me répondit:

--«Mais, comment? Comment?... C'est là un problème psychologique des
plus faciles à résoudre, pourvu qu'il soit nettement posé.... Qu'est-ce
que l'amour? N'entrons pas dans son essence. Entre parenthèses,
n'entrons jamais dans les essences, puisqu'il n'y en a pas.... L'amour,
c'est, au point de vue purement phénoménal, l'absorption de toutes les
forces de l'âme autour de l'idée d'un objet aimé. Admettez-vous cette
définition?»

«Je n'y vois pas d'inconvénients,» lui répondis-je, un peu interloqué
par son assurance et un peu confus aussi de penser que la définition
d'où je suis parti moi-même ressemble fort à celle-là et veut à peu près
dire comme elle: qu'est-ce que l'amour? C'est l'amour.

--«Précisons,» continua-t-il. «J'appelle grand A cet objet aimé, et les
diverses forces de l'âme absorbées par grand A, je les appelle _a' b' c'
d'_, etc. (_a_ prime, _c_ prime....)»

--«Seigneur Dieu!» soupirai-je intérieurement, «serait-ce là cette
psychologie moderne dont j'ai eu la religion? Consisterait-elle à
appeler Colette grand A, et nos sentiments _a', b', c', d'_?... Ce
serait fortement comique.... Mais oui! Déprime!» dis-je tout haut, sans
que le digne philosophe s'aperçût de mon infâme jeu de mots.

--«Cela posé,» continua-t-il, «vous admettez bien que grand A n'existe
point en soi?»

--«Comment,» interrompis-je, «la femme que j'aime n'existe pas en
soi?...»

--«Indiscutablement non,» dit le philosophe, «je veux dire que ce que
vous aimez en elle, c'est une image que vous vous faites d'elle, image
créée, développée et nourrie par les puissances de votre âme que j'ai
appelées _a', b', c', d'_....»

--«Si vous voulez dire que je l'aime parce que je l'aime....»

--«Justement,» reprit le philosophe, «allez au fond de tout et vous
trouverez une tautologie. Le problème de la guérison de l'amour consiste
donc à détourner sur d'autres objets quelconques ces puissances _a', b',
c', d'_.... Est-ce clair?» insista-t-il; et avec un air de triomphe: «La
psychologie, voyez-vous, ne sera constituée à l'état de science exacte
que si l'on s'habitue à parler de l'âme humaine comme on parle des
triangles et des carrés, ou plutôt des roues et des cylindres.... Au
fond, qu'est-ce que c'est qu'une âme? Une horloge qui sonne des idées et
des sentiments.»

--«Et qui peut faire aller ses aiguilles comme elle veut....» dis-je.

--«Elle se l'imagine,» répliqua le savant en haussant les épaules. «Mais
reprenons notre raisonnement. Posons donc l'équation suivante: grand
A=_a'+b'+c'+d'_.... Cela signifie que la force que vous concentrez sur
l'objet aimé doit et peut se décomposer en une série de forces moindres.
Ce n'est qu'une addition, et ce même problème de la guérison de l'amour
se ramène à cet autre: détacher successivement _a', b ', c', d'_,
jusqu'à ce que nous ayons grand A=_o_.»

--«Les choses du coeur sont pourtant plus complexes que cela....»
insinuai-je.

--«Traduisons simplement les formules. Vous allez comprendre,» dit le
philosophe; et il eut un: «C'est ici que je vous attendais,» d'une
audace égale à celle de l'Empereur, montrant un point de la carte à
Duroc et disant des ennemis: «Et ici je les battrai....» «Je vous résume
le chapitre sur l'Amour dans ma THÉORIE DES PASSIONS. Je le crois
complet. Le premier élément que nous rencontrons dans l'Amour, soit
_a'_, c'est la sensualité. Le second, _b'_, c'est l'amour-propre du
mâle, qui veut dominer la femelle, la posséder moralement autant que
physiquement, d'où cette forme de duel que revêt aussitôt l'amour. Le
troisième, _c'_, c'est l'instinct de destruction développé dans toutes
les créatures en même temps que l'instinct du sexe et qui pousse
certains animaux à tuer l'objet de leur jouissance aussitôt après cette
jouissance. L'araignée femelle, par exemple, dévore son mâle, à peine
fécondée. Quant à _d'_, ce sera ce besoin d'anxiété, cet appétit
d'émotion qui produit l'inquiétude des amoureux déjà signalée par
Lucrèce dans son admirable quatrième livre; _e'_....»

--«Je comprends,» dis-je en l'interrompant, «et arrêtons-nous à ces
quatre points.--C'est dommage,» pensai-je, «qu'il lui faille tant de
détours pour arriver à dire ce qu'il veut dire. Car il y voit juste.
Mais ne pouvait-il énoncer simplement cette vérité que l'amour est
d'ordinaire sensuel et orgueilleux, cruel et inquiet?»--Et le moqueur
que je porte au fond de mon esprit et qui s'est si souvent raillé de mes
propres idées faillit ajouter: «Mais, s'il énonçait une vérité simple
simplement, serait-ce encore de la psychologie?...»

--«Cherchons donc,» reprit Adrien Sixte, «le moyen de détacher d'abord
_a'_ de notre polynome. Il s'agit, ce qui est tout simple, d'appliquer
la sensualité à un autre objet que grand A.... J'ouvre Lucrèce et j'y
lis: «Celui qui évite l'amour ne manque pas pour cela des joies de
Vénus.... _Nec Veneris fructu caret is qui vitat amorem_....»

--«Ce qui veut dire que vous conseillerez à un amant malheureux de
prendre d'autres maîtresses?...»

--«Sans les aimer,» insista le philosophe, «sans les aimer. Tout est là.
Si vous pouvez parvenir à associer l'image de la volupté à des femmes
différentes de celle qui fait en vous idée fixe, il est évident que vous
serez plus fort pour lutter contre votre passion.»

--«Mais voilà,» dis-je, «c'est précisément en cela que consiste l'amour,
à ne pouvoir éprouver avec aucune autre femme les sensations que vous
donne votre maîtresse.»

--«Passons à _b'_,» reprit Sixte, qui paraissait n'avoir pas entendu ma
boutade. J'observai que son regard, au lieu d'aller au dedans au dehors,
se repliait du dehors au dedans pour mieux suivre son raisonnement--«Je
conseillerai en second lieu à cet amant malheureux de donner à son
amour-propre une puissante satisfaction dans son métier. Mon avis est
qu'il faut entendre dans ce sens la célèbre formule de Goethe: «Poésie,
c'est délivrance.» Poésie, traduisons toujours, c'est-à-dire
création.... Le simple fait de se rendre capable d'un travail en dehors
de l'amour constitue un triomphe qui produit en vous une certaine joie,
en vertu du théorème de Spinoza: «Quand l'âme contemple sa puissance,
elle se sent augmentée et elle est heureuse.» Je dirai à un avocat:
Plaidez et gagnez votre procès; à un marchand: Vendez beaucoup; à un
médecin: Augmentez votre clientèle; à un écrivain: Composez un grand
livre.»

--«Permettez,» interrompis-je encore, «du moment qu'un homme est capable
de s'occuper avec ardeur de son métier, il n'est plus amoureux.»

--«Justement. Je l'ai donc guéri,» dit le philosophe avec un bon
sourire. «Et j'arrive à _c'_.... Cet instinct de cruauté est plus
difficile à diriger. Pourtant il y a tels exercices, la chasse et la
pêche, par exemple, que j'ai le premier signalés, chez les Anglais,
comme les plus efficaces dérivatifs à la férocité du sexe. J'attribue à
leur prédominance la chasteté relative de ce peuple.... Voyez-vous,
monsieur, l'art de la civilisation, ce n'est pas de détruire les
dangereux instincts hérités de la brute ancestrale, du _pithecanthropus
erectus_ dont nous descendons, c'est de les employer savamment.
Considéré au point de vue de l'intérêt social, un vice bien appliqué est
l'équivalent d'une vertu. C'est ce que je me propose d'établir dans mon
traité de _Dynamique sociale_. Ainsi pour _d'_..., dans le sujet qui
nous occupe, je ne répugnerais pas à conseiller le jeu,--oh! à petite
dose,--comme un alibi à ce besoin d'anxiété, à cet appétit d'émotion
dont je vous parlais. Oui, le jeu, ou plutôt les dangers de grands
voyages.... Je me résume, j'ai détaché _a', b', c', d'_....»

       *       *       *       *       *

--«Et grand A égale zéro,» dis-je en riant.

--«Et grand A égale zéro,» répéta-t-il; et il eut de nouveau son bon
sourire en abaissant ses lunettes sur ses yeux; «ce qui veut dire encore
une fois que l'amoureux est guéri.»

--«Me permettrez-vous une question?» lui demandai-je en me levant, «car
je ne veux pas abuser de votre complaisance.»

--«Une et dix,» répliqua-t-il avec bonhomie. «Ces problèmes
m'intéressent beaucoup, et il est rare de pouvoir en causer avec un
homme qui les analyse comme vous.»

--«Avez-vous jamais été amoureux?»

--«Jamais, mon cher monsieur, jamais,» répondit-il; «je n'ai pas eu le
temps.... Mais j'ai une théorie, c'est que l'on comprend d'autant mieux
les passions qu'on les a moins éprouvées. On se place plus facilement au
point de vue objectif, comme disent les Allemands.»


       *       *       *       *       *


MÉDITATION XXI

THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR


III

LE PROCÉDÉ CASAL


Je partis de chez le philosophe Sixte, étonné d'avoir trouvé, dans ce
grand analyste, un côté....--oserai-je le dire?--un peu niais. Mais à
qui n'est-il pas arrivé de quitter un écrivain, admiré dans ses oeuvres,
sur cette impression-là? Au fond, il ne faudrait jamais voir de près
ceux dont on goûte les livres, pour cette simple raison que, chez la
plupart des hommes, l'être social et l'être intérieur ne se ressemblent
pas. Plus l'être intérieur est vigoureux et riche, ample et fécond, plus
il a de peine à se manifester dans sa vérité à travers l'être social.
D'où malaise, d'où timidité, d'où gaucherie chez l'homme célèbre à qui
l'admirateur rend visite; et, pour cet admirateur, déplaisir et
désillusion.--En y réfléchissant, je dus pourtant reconnaître que la
méthode du psychologue, traduite en termes par trop pédantesques et avec
une si maladroite précision, résumait quelques-uns des procédés capables
d'atténuer l'Amour, surtout complétée par les indications du docteur
Noirot. Je comprends qu'un amoureux qui la suivrait, cette méthode, en
tirerait un réel soulagement. Pourquoi donc éprouvé-je qu'elle est en
même temps très inefficace et jugerais-je grotesque d'en essayer la
sérieuse application? C'est tout uniment qu'elle repose sur une pétition
de principes, pour parler le dur langage cher aux Adriens Sixtes.
Pouvoir s'y soumettre suppose que l'on est déjà plus d'à moitié guéri.
C'est le désir premier de la guérison, un vrai désir, qu'il faudrait
susciter chez le malade d'amour, et ce désir, il ne l'a pas, tout
gémissant qu'il est sur son mal. Moi-même, depuis que j'ai commencé ce
livre, qu'ai-je fait d'autre que de me complaire dans ma misère en la
maudissant? Je souffre de ma maîtresse absente; mais, au fond, tout au
fond, j'aime cette souffrance dont j'agonise, et je me souviens du mot
étrange que me dit une femme abandonnée par Mareuil: «Ah! laissez-moi
pleurer, c'est tout ce qui me reste de mon bonheur....» Le voilà enfin
jeté, le triste aveu! Il justifie l'indifférence absolue des confidents
pour nos lamentations à nous autres, les amoureux professionnels, qui
arrivons toujours, comme des policiers chargés de rapports, avec des
perfidies nouvelles à dénoncer. Nous ressemblons à ces morphinomanes qui
se désespèrent sur les funestes conséquences de l'assoupissante drogue,
sur leur santé perdue, sur leurs énergies détruites,--et ils vous
quittent pour se piquer une fois de plus. Dieu! L'admirable phrase du
Père de l'Eglise, et si juste pour toutes les lèpres morales, pour ces
vices douloureux dont on est à la fois le Jérémie et le Narcisse: «Il
n'y a qu'un remède contre la tristesse, c'est de ne pas l'aimer!...»
Autant dire qu'il n'y en a pas, car pouvoir ne plus se complaire dans sa
tristesse, c'est n'être plus triste. Vouloir guérir, c'est être guéri,
ce qui revient à cet aphorisme, d'autant plus affreux qu'il est trop
évident:

XCV

_Le seul remède contre l'amour, c'est de ne plus aimer, comme le seul
remède contre la mort, c'est de vivre_.

       *       *       *       *       *

Je me souviens.... Je la formulai, cette peu consolante maxime, le soir
de ma visite à l'ermitage d'Adrien Sixte. J'avais dîné en tête à tête
avec mon spleen dans un restaurant quelconque, et puis tué une couple
d'heures dans une stalle du Cirque à suivre de ma lorgnette des
acrobates, de ceux dont cet étonnant Barbey me disait jadis: «C'est la
seule école de style, mon fils (il prononçait _fi_). Ce qu'ils font avec
leur corps, nous devons le faire avec notre esprit....» Le désoeuvrement
m'avait ramené, vers le tournant de minuit, au cercle de la place
Vendôme. J'entrai dans la vaste salle d'en bas, juste au moment où la
voix du valet de chambre criait: «Messieurs, il y a deux cents louis en
banque.» Les joueurs, épars de-ci de-là, s'approchaient de la table,
comme dans Virgile les essaims d'abeilles à l'appel de l'airain. Il y a
des années que je n'ai pas touché une carte. Mais la phrase de Sixte
m'étant revenue tout d'un coup: «Je conseillerais le jeu. Oh! à petite
dose....»--«Pourquoi pas?...» me dis-je, et je demande cinquante
modestes louis au maître d'hôtel chargé de ce service. «Quand je les
aurai perdus, je m'en irai....» Me voici, un râteau en main, accoudé sur
le tapis vert, entre deux camarades en frac de soirée, un crayon devant
moi et une petite carte à plusieurs colonnes avec les lettres fatidiques
B. et P. (Banque et Ponte) imprimées alternativement en tête de ces
colonnes, pour y pointer les coups,--«l'esprit de la taille,» disent les
joueurs. Et déjà les cartes commencent d'aller, et les discours entendus
autrefois à cette même place volent dans l'air, entre les «En
cartes.--J'en donne.--Huit.--C'est bien bon,» réglementaires.

--«Saveuse gagne toujours son premier coup....»

--«La main de Machault, c'est presque déloyal de la jouer. Il passe
toujours six fois....»

--«Voilà ce que c'est d'avoir tiré à cinq. Le tableau est
empoisonné....»

--«Moi, je ne bats jamais les cartes; c'est un principe....»

--«De Hère est à notre tableau. Rien d'étonnant si nous avons la
guigne....»

Il y a, comme cela, pour tout endroit spécial, des discours obligatoires
qui s'y prononcent nécessairement dans un intervalle d'une heure. Il y
en a pour les coulisses des théâtres, pour les boutiques de librairie,
pour les salles d'armes, pour les ateliers de peintres, pour les
cabinets de restaurants. Je dirais volontiers à ceux qui en sourient:
«Essayez de venir là deux fois, et vous prononcerez malgré vous ces
mêmes formules, car elles résument ce qui flotte dans l'atmosphère de
l'endroit.» Ces incohérents discours des joueurs ne font qu'exprimer la
sensation du hasard, et tous, même ceux qui jouent pour gagner et qui,
par conséquent, ne sont pas de vrais joueurs, c'est bien cette
sensation-là qu'ils viennent chercher ici. Le bonhomme Sixte n'avait pas
tort. Nous portons dans l'âme un besoin d'anxiété dont les moralistes à
courte vue n'ont jamais tenu compte. Mais de quoi tiennent-ils compte,
ces moralistes? Ils prononcent un solennel: «C'est malsain ...» et puis,
ils vous tracent le portrait de l'homme équilibré que vous devriez être.
Qui nous donnera des connaisseurs d'âme humaine assez courageux pour la
regarder en face, cette âme malade, assez lucides pour y lire, assez
tendres pour la plaindre, assez sages pour la diriger, assez complets
pour appliquer leur science avec ce je ne sais quel doigté d'artiste qui
manquera toujours aux philosophes de métier?...

Tout en avançant et retirant à mesure mes jetons blancs ou rouges, et
malgré les alternatives de la veine et de la déveine, je ne pouvais
arriver, moi, à m'intéresser vraiment au jeu, et je constatais, une fois
de plus, combien le virement moral, recommandé par mon psychologue, est
difficile à pratiquer. Depuis que la fatale manie de l'amour habite en
moi, je suis réfractaire à toute émotion qui n'est pas celle-là. J'ai
constaté que tour à tour l'amour-propre d'auteur s'en est allé, en allé
le goût de la culture, en allé le goût de la vie élégante. Les nobles et
les vilains appétits, mes aspirations hautes et mes prétentions
enfantines, la passion a tout fondu,--comme la petite vérole brouille
tous les traits d'un visage. Il n'est demeuré, de mon ancien «moi», que
cet étrange pouvoir de me dédoubler, de me servir de spectacle à
moi-même, qui fut mon orgueil à de certaines heures, mon remords à
d'autres, et qui est devenu ma distraction dernière. J'ai encore écrit
des vers là-dessus. Pourquoi me reviennent-ils tous, depuis quelques
jours, les âcres vers de ces dernières années?

    Je porte en moi, penché sur mon coeur, triste livre,
    Un insensible esprit qui me regarde vivre.
    Rien n'a pu l'endormir, hélas! ni le griser.
    Même à l'heure troublante et folle du baiser,
    Entre des bras lascifs et sur des seins de femme,
    L'étrange esprit est là, tout au fond de mon âme,
    Qui me voit m'exalter, trembler et m'attendrir,
    Comme à d'autres moments il me verra souffrir,
    Sans plus d'émotion ni de pitié bénie
    Qu'un médecin penché sur un lit d'agonie....

Je me regardais donc jouer,--et gagner,--car j'avais des mains, moi
aussi!--et perdre, en constatant que mon unique émotion était de savoir
le point de la carte donnée par le banquier,--tout juste cela, une
petite curiosité de rien.--Puis je regardais autour de moi, je cherchais
à savoir au juste quelles impressions diverses asseyaient à cette même
table les quinze ou seize personnes qui pontaient, le banquier qui
taillait, celui qui croupait, et les assistants qui, debout autour des
joueurs, suivaient les coups d'un regard attentif ou distrait. La
lumière du gaz éclairait ces visages de Parisiens du vrai jour qui sied
à des physionomies travaillées par la vie. Un bruit très spécial, celui
des jetons de nacre remués les uns contre les autres par des mains
énervées, accompagnait les diverses rumeurs de la table. Derrière la
plupart des figures, je pouvais mettre sinon une histoire, du moins une
situation et un caractère. Je me disais: «Celui-ci joue parce qu'il a
besoin d'argent et cet autre aussi, mais le premier est prudent, le
second non. Je vais voir l'un s'en aller après une série de pertes ou de
gains, l'autre rester et courir après ses mauvaises cartes.» Je
distinguais, chez quelques autres que je sais riches, et qui viennent
ici tous les soirs, ou presque, la machinale habitude, l'impossibilité
de se coucher qui veut qu'à Paris certains hommes arrivent à ne pas
pouvoir dormir avant cinq heures. J'en soupçonnais d'autres d'être là
par chic, afin de dire demain: «J'ai perdu ou gagné hier deux cents
louis.» D'autres, relégués en province une partie de l'année, jouent au
baccara comme ils vont aux courses ou chez les cocottes,--pour être dans
le train. D'autres étaient, comme moi, de la race des ennuyés qui
cherchent partout de quoi tromper leur peine. Je les éliminai
successivement pour arriver à concentrer mon attention sur trois
personnages, tous les trois célèbres pour avoir gagné et perdu d'énormes
sommes, et en ceux-là seuls je reconnus le Joueur,--le véritable amant
de la sensation du hasard, l'homme profondément, absolument possédé par
le démon. En étudiant leurs visages, j'y découvrais des traces de
volontés fortes, les signes de l'énergie puissante et violente qui
pousse l'homme aux pires dangers. Il y poursuit une certaine palpitation
qui, au fond, très au fond, est analogue à celle de la guerre. Je
comprenais, en regardant ces hommes, qu'il y a, dans toute passion
réellement complète, une poésie, un je ne sais quoi de tragique et de
presque grandiose. Un d'eux avait pris la banque. Il venait de la
remettre plusieurs fois et de perdre à peu près trente mille francs. Je
le savais marié, père de famille, un très intelligent et très galant
homme, pas très fortuné. Son visage, impassible et comme serré,
exprimait une espèce de résolution en donnant les cartes, qui dut être
celle de Bonaparte à la veille de Brumaire,--toutes proportions gardées.
Et au demeurant, y a-t-il des proportions à garder? Nous n'avons que
notre vie, et, de quelque manière que nous la risquions, de la risquer
avec plaisir est toujours saisissant, fût-ce un risque sans raison.
Mentalement, je me rappelais Benjamin Constant au _Cercle des
Etrangers_, demandant à ces mêmes cartes un dernier sursaut de
sensibilité. Et, tout en philosophant, je poussai devant moi la masse
entière de mes jetons, qui, à ce moment, était doublée. La main était à
moi, je retournai huit. Huit, sur l'autre tableau.... Il y eut un
silence. Les pontes avaient compté sur la déveine du banquier, qui
regarda, à sa gauche et à sa droite, les piles éparses des jetons. Le
coup était énorme. Il retourna ses cartes à son tour. Il avait neuf!
J'avais perdu mes cinquante louis, ce qui est bien une somme pour un
pauvre diable d'écrivain. Le plaisir que j'eus à constater l'immobilité
du masque de cet homme, que ce gain sauvait peut-être d'un suicide,--qui
sait?--fit que je me levai sans regrets. Je venais de voir le jeu
incarné dans un passionné, qui se brûlera certainement la cervelle un de
ces jours; mais, c'est vrai, il aura vécu. Et je l'enviai à l'idée que
je ne lui ressemblerai jamais, ni moi ni aucun amoureux. Nous n'avons
pas l'âme assez trempée.

       *       *       *       *       *

--«Et vous jouez, maintenant? Toutes les élégances....» me dit en me
frappant sur l'épaule, comme je quittais la table, quelqu'un en qui je
reconnus Raymond Casal. Depuis des mois je ne l'avais pas vu; mon Dieu!
oui, depuis le jour où il m'avait envoyé ses notes sur la Jalousie des
sens.--Il eut, pour me prononcer cette phrase, un sourire
d'imperceptible ironie. Je sens bien qu'il me considère un peu comme un
de ces hommes de lettres nigauds qui singent les hommes du monde. Cette
impression qu'il eut, voici quatre ou cinq ans, faillit être juste
alors. Elle ne l'est plus, et il l'ignore. Pourquoi lui en voudrais-je?
Ne sommes-nous pas tous ainsi les uns pour les autres, ne tenant jamais
compte de cette vérité, cependant banale, que tout change, surtout le
coeur, d'années en années, de mois en mois? Je ne relevai donc pas la
légère moquerie de Raymond, car il m'aime avec cela,--en me voyant un
_snobisme_ que je crois ne plus avoir. Après tout, je n'ai fait que
changer mon fusil d'épaule. Et n'est-ce pas un _snobisme_ encore que
d'attacher tant d'importance aux coucheries d'une maîtresse avec le
tiers et avec le quart?

--«Ma foi,» répondis-je à cet homme d'esprit, «je viens de payer
cinquante louis le plaisir de vérifier la niaiserie d'un homme de
génie....»

--«Ce n'est pas cher.... Mais comment cela?» me demanda-t-il; et, tous
deux assis sur un divan du salon, je lui raconte mes visites chez Noirot
et chez Adrien Sixte, mes questions à ce médecin et à ce philosophe,
leurs théories, mes tentatives diverses pour les appliquer. Ce prince
des viveurs m'écoutait en battant du bout de sa canne de théâtre la
pointe de son soulier verni. Lorsque je commençais de sortir un peu, et
quand mes premiers succès me jetèrent brusquement de ma cellule du
quartier Latin dans un opulent décor de haute vie, la tenue de Casal, je
m'en souviens, m'hypnotisait d'une manière qui m'eût valu de jolies
notes dans le journal de tel ou tel de mes confrères, s'ils avaient
soupçonné l'intensité de ma badauderie. Encore aujourd'hui j'ai une joie
d'artiste à constater que, si un Van Dyck--un peintre de la créature
comblée et de la poésie du costume, le Van Dyck de ce portrait étonnant
du marquis de Brignole-Sale dans le Palais Rouge, à Gênes--revenait au
monde, il trouverait dans ce grand Parisien un modèle digne de son
pinceau. Et puis Casal a aimé, il aime encore une femme de son monde
aussi perfide pour lui que le fut Colette pour moi, et, d'avoir senti
les mêmes rancoeurs, cela vous lie deux hommes, même quand l'un est un
_gentleman_ surveillé qui tait ses misères et l'autre un bohémien
détraqué qui raconte trop volontiers les siennes. Car je ne manquai pas
à ma déraisonnable habitude, et je ne lui cachai pas que c'était moi,
toujours moi, le malade à guérir. Casal haussa les épaules, et, passant
sa main restée libre sur sa moustache si longue et si fine:

--«Les philosophes et les médecins,» dit-il, «savent les passions comme
on sait la grammaire d'une langue que l'on n'a jamais parlée.... Noirot
vous a pris pour un dyspeptique et pour un hystérique; Adrien Sixte,
pour un débauché, pour un oisif et pour un agité.... Il y a de tout cela
dans votre affaire, mais à côté, hors de votre amour.... L'amour,
voyez-vous, ça ne s'analyse pas, ça ne se dissèque pas, ça ne se
raisonne pas....»

--«Vous êtes dur pour mon livre,» fis-je en l'interrompant.

--«Mais non, mais non,» dit-il; «vous vous soulagez en noircissant votre
papier. Il y aura toujours une dizaine de lecteurs qui vous ressemblent
et que cela soulagera de vous lire. C'est un résultat.... Mais vous
auriez mieux fait, pour votre guérison, en n'écrivant ni _physiologie_,
ni _psychologie_, ni rien en _logie_, et en voyant votre maîtresse le
matin, à midi; le soir, la nuit, et la possédant autant que vous auriez
pu....»

--«Et mon honneur d'homme,» m'écriai-je.

--«Vous appelez ça de l'honneur,» reprit-il, «tout au plus de la vanité
blessée.... Allez, moi aussi, j'ai réfléchi à ce que les gens d'Institut
appellent la philosophie, mais sans formules et d'après les faits.
Lorsqu'on rentre chez soi à deux heures du matin, en se disant que l'on
n'arrivera plus jamais, jamais, à se débarrasser d'une certaine image
que l'on a là devant les yeux, on regarde quelquefois son revolver, et
on se souvient des camarades qui se sont procuré l'oubli de tout avec ce
petit joujou d'acier. Puis on théorise aussi à sa manière. On se demande
pourquoi une ligne de bouche, pourquoi une couleur de prunelles,
pourquoi le contact et l'odeur d'une certaine peau, pourquoi une
certaine ardeur d'étreinte, dissolvent en vous les forces de l'être et
comment cela peut vous arriver sur le tard, à trente-six ans passés,
quand on se croyait vacciné,--et que, jusque-là!... Et on trouve qu'il
n'y a pas d'autre réponse, sinon que cela est parce que cela est. Une
fois cette vérité bien établie, vous n'avez que trois partis à prendre.
Le petit joujou, c'en est un. Mais ce parti-là, on ne le prend pas,
c'est lui qui vous prend. Le suicide est un accès de folie qui ne se
commande pas plus qu'il ne s'évite.... Le second parti, vous l'avez
suivi: il consiste à lutter. Depuis quand dure-t-il?»

--«Ah! des mois!» lui répondis-je.

--«Vous voyez avec quel succès. Vous avez subi les pires souffrances de
la passion, sans goûter aucune des joies qu'elle comporte,--joies
déshonorantes, joies empoisonnées, joies âcres et dures, joies féroces,
abjectes, je veux bien, mais des joies tout de même ...--Et c'est là le
troisième parti, le seul raisonnable, à mon avis, dans cette frénésie de
déraison qui est l'amour, s'accepter et accepter cet amour, et y
plonger, y enfoncer toujours plus avant, se griser, se saouler de cette
femme qui est votre vice.... Qui dit assouvi dit souvent guéri.... Et si
cet assouvissement n'aboutit pas à la guérison, c'est du moins un
bénéfice que vous aurez tiré de votre folie.... Voilà ma méthode, je
vous la donne pour ce qu'elle vaut. Et maintenant, il est deux
heures.... Voulez-vous prendre quelque chose avant de vous coucher?»

--«J'ai une manie,» lui dis-je, comme nous nous installions à la petite
table sur laquelle le bouillon et la viande froide étaient préparés.

--«Une autre?» demanda gaiement Raymond en dépliant sa serviette.

--«Celle de formuler en aphorismes les observations qui me semblent
justes.»

--«Comment,» dit-il, «vous travaillez dans la _pensée_? Vous n'avez donc
pas remarqué combien il est facile de retourner les plus célèbres? Et
elles sont aussi vraies.... Voulez-vous des exemples: _Le coeur vient
des grandes pensées.... On n'a pas toujours assez de force pour
supporter les maux d'autrui.... Le moi seul est aimable.... Rien n'est
vrai que le beau_.... Ce sont quelques célèbres maximes que je me suis
amusé à mettre ainsi à l'envers, et vous voyez....»

--«Vous me dépravez,» dis-je à moitié sérieux; «vous ne croyez donc à
rien?»

--«Puisque vous y tenez,» reprit-il, «cherchons vos aphorismes, ils ne
seront pas plus faux que d'autres.»

Et quand je rentrai chez moi, je pus noter les cinq réflexions
suivantes, produit de cette conversation de souper. Comme disait encore
Casal, cela valait mieux que de perdre de nouveau cinquante louis.

XCVI

_Plus on lutte contre un sentiment, plus on y pense, et y penser, c'est
l'exaspérer_.

XCVII

_Il n'y a que la femme que nous aimons qui puisse nous guérir
d'elle-même_.

XCVIII

_Se donner des raisons pour ne pas aimer, c'est pour un malade, se
démontrer qu'il est misérable d'être malade. Il en est plus misérable,
et aussi malade_.

XCIX

_On sait qu'on aime; mais on ignore pourquoi l'on aime, quand on a
commencé d'aimer, et combien, et comment. Le simple bon sens vous
conseille donc de ne compter, contre un pareil sentiment si
indéfinissable, si instinctif, si ténébreux, que sur cette idée, que
tout finit_.

C

_Quitter sa maîtresse pour l'oublier est une maxime à peu près aussi
sage que celle-ci: ne plus manger pour n'avoir jamais mal à l'estomac.
C'est donner à choisir à un gourmand entre mourir de faim ou
d'indigestion.--N'est-il pas insensé de choisir la faim_?


       *       *       *       *       *


MÉDITATION XXII

UN SENTIMENT VRAI


Du village de Saint-Saturnin (Puy-de-Dôme).

Un doute me vient. Ces troubles que j'ai essayé de définir pour les
avoir ressentis, cette affolante épilepsie intérieure dont j'ai raconté
les angoisses, ces rencontres du mâle et de la femelle dont j'ai
dénombré les cruautés mêlées de si cuisantes douceurs, cette plaie
ouverte dans l'âme dont j'ai demandé le remède, vainement, au cynisme
des médecins, à la logique des philosophes, au scepticisme des
viveurs,--tout cela, est-ce vraiment la vie? Oui, j'ai souffert par ma
maîtresse jusqu'à l'agonie. J'ai connu auprès d'elle et dans ses bras
des ivresses de volupté qui dépassaient les forces de mon être, si
intenses qu'elles confinaient au désespoir. La jalousie m'a tordu dans
sa dure tenaille, et, à de certaines minutes, quand de certaines images
passaient seulement devant ma pensée, les nerfs défaillaient en moi, une
invisible main me serrait la nuque, une pointe de couteau fouillait mon
coeur, mon cerveau se contractait, mes jambes se brisaient, et j'avais
mal. Ah! que j'avais mal!... Et maintenant je me demande: à travers tout
cela, ai-je _vécu_? Je veux dire, ai-je connu dans leur intensité
suprême les sensations qui peuvent émaner de la femme? Etrange question
que je me pose pour avoir, hier, dans ce coin perdu de province où je
suis venu passer quelques jours chez ma vieille tante, rencontré un de
mes camarades d'enfance, un pauvre médecin d'ici dont l'histoire m'a
remué,--comme la vérité seule nous remue. Puis cette histoire m'a donné
sur moi-même ces doutes singuliers qui vous saisissent au moment du
départ pour la vie, à vingt ans, et lorsqu'on se demande: «Suis-je dans
le vrai? Ne manquerai-je pas ma destinée en suivant cette route? Ne
serai-je pas un _raté_?»--C'est le mot d'à présent, vilain et veule
comme la chose.--Que je me suis donné de peine pour m'éprouver, pour
m'exaspérer au contact de toutes les impressions, et je trouve qu'un
pauvre garçon qui n'a pas quitté son trou de province en a eu plus que
moi et de plus fortes! A quoi bon, alors? A quoi bon ne pas m'être
laissé aller tranquillement au fil des jours, au lieu de m'empoisonner à
coups d'idées et de me paralyser par la plus vaine des analyses?...

       *       *       *       *       *

Auguste Dupuis--c'est le simple nom de ce simple docteur--était, dès le
collège, un timide, un petit, un humble. C'était l'écolier modèle qui ne
fait jamais parler de lui, qui tient ses cahiers de corrigés avec une
régularité irréprochable, et qui, du quinzième rang, passe au huitième,
vers la fin de l'année, à force de travail ordonné et continu. Un trait
pourtant distinguait Auguste de ses confrères en médiocrité méthodique.
Parmi les incohérences des sympathies momentanées qui tour à tour
enrôlaient tel collégien dans telle bande, puis dans telle autre, il
demeurait, lui, d'année en année, l'ami fidèle de deux autres camarades
adoptés dès son entrée au lycée, et avec lesquels il se promenait
toujours, ne les quittant ni dans les rangs, ni en étude, ni au
réfectoire. Nous les appelions «les trois Mages», plaisanterie assez
sotte que ne justifiait aucun des trois, et en particulier le pauvre
Auguste, lequel n'avait rien d'un roi, ni d'un mage, rien de Gaspard, de
Balthazar et de Melchior, ces somptueux pèlerins que les vieux peintres,
comme le Gozzoli de la chapelle du palais Riccardi, à Florence, nous
montrent vêtus de soie verte ou rouge, le chef couvert d'un turban à
pierreries, et cheminant à travers les défilés, parmi les dromadaires
chargés de coffres précieux? Notre Auguste, lui, offrait au regard cette
bonne physionomie placide où se reflète une longue hérédité de
soumissions bourgeoises. Tout était épais et commun chez ce garçon: le
visage, les pieds, les mains, le geste, la tenue,--tout, excepté les
yeux, de frais yeux bleus où riait une âme candide, des yeux de croyant,
comme ces mêmes maîtres primitifs en peignent dans la face pieuse des
donateurs agenouillés à l'angle modeste des éclatantes fresques. Ces
yeux disaient qu'un coeur très tendre habitait cette vulgaire enveloppe.
Je n'étais moi-même, à cette époque éloignée, qu'un adolescent peu
renseigné sur les différences des natures humaines, et pourtant un
instinct précoce me révélait la valeur de cette sensibilité du
_Pataud_».--C'était son second surnom, plus justifié que le premier par
sa pesante démarche. Je me souviens que je tentai d'entrer dans la
société des «trois Mages», à cause de lui, sans succès d'ailleurs; car
ces trois amis avaient fait voeu, assez solennellement, en se donnant
leur amitié, de ne pas admettre entre eux un quatrième compagnon, et
malgré que la maison du père Dupuis fût voisine de celle de mon père,
dans ce petit village de Saint-Saturnin, où je passais mes vacances,
jamais Auguste ce consentit à transgresser pour moi son enfantin
engagement. Je nous vois causant tous deux près de la Monne, une rivière
dont j'ai le bruit sous ma fenêtre en écrivant ceci,--le même bruit,
mais quelle autre âme pour l'écouter! Je nous vois courant sous les
saules et poursuivant les sauterelles aux ailes bleues que nous jetions
à l'eau ensuite, afin de suivre l'effort de ces bestioles en train
d'allonger par coups secs leurs grandes pattes unies, et de nager vers
une pierre. Je m'entends disant à Auguste: «Veux-tu être mon ami?...» et
lui me répondant: «Si je n'avais pas pour amis tel et tel, je voudrais
bien, mais c'est impossible....» O naïveté touchante et ridicule d'un
âge où l'on croit à ce point au sérieux du coeur, et que les nouvelles
sympathies sont une trahison envers les anciennes! A-t-on raison alors,
dans cette époque de l'exclusivisme jaloux, ou plus tard, quand on
pratique le proverbe commode: «Un de perdu, dix de retrouvés?...» Mais
qui n'a pas connu ces susceptibilités jalouses de l'affection fut-il
jamais un ami?

       *       *       *       *       *

La vie avait passé depuis les jours où nous lancions, innocents
bourreaux, les frêles insectes dans l'eau murmurante. Depuis la mort de
mon père et de ma mère, j'avais désappris le chemin de ce village perdu
au creux des montagnes, dans cette province du centre de la France qui
n'est sur la route d'aucune villa où un amant pût cacher ma Colette. Je
savais cependant, par les lettres de ma tante, que Dupuis avait fait sa
médecine,--tranquillement toujours. Il avait pris toutes ses
inscriptions à l'école de Clermont-Ferrand sans venir à Paris. Je savais
qu'il s'était établi comme praticien à Saint-Saturnin, qu'il s'était
marié avec une fille de Saint-Amant-Tallende, le gros bourg voisin, et
aussi que sa femme l'avait quitté pour courir le monde en compagnie d'un
journaliste venu dans le pays à une époque d'élection. La fuite de Mme
Dupuis était demeurée légendaire dans la contrée, et, quand ma pauvre
vieille tante croyait devoir m'adresser des lettres sur mes pièces ou
mes nouvelles,--que je lui envoyais, un peu par malice, et qu'elle
lisait consciencieusement,--elle ne manquait jamais de comparer mes
héroïnes à Mme Dupuis. Puis elle ajoutait quelques détails sur la vie de
cette malheureuse. Elle me demandait si je l'avais rencontrée à Paris,
s'imaginant que nous habitons, nous autres gens de lettres, une sorte de
Casino interlope où se donnent rendez-vous les pires déclassées de
France et d'Europe. Cette correspondance familiale avait subi, par ma
faute, de longues intermittences, et la bonne dame avait eu d'autres
questions à me poser, sur mes dettes et sur mes propres désordres. Aussi
fut-ce une nouvelle profondément imprévue pour moi quand, interrogée sur
Dupuis le soir même de mon arrivée, elle me dit:

--«Comment? Tu ne sais pas? il a repris sa femme....»

--«Je la verrai, alors,» répondis-je, me promettant d'avance un régal
littéraire et une distraction à causer avec cette Bovary authentique. Je
venais de débarquer à Saint-Saturnin pour m'y reposer de Paris, et déjà
le boulevard me manquait, lui que je déteste quand je m'y trouve
emprisonné. «Ni avec toi, ni sans toi....» dit une _petenera_ espagnole,
une de ces chansons que les gitanes chantent avec accompagnement de
_olé, olé_. Quelle devise pour toutes les amours de mon coeur inquiet,
pour tous ses goûts aussi!...

--«Elle est morte, il y a six mois,» répliqua ma tante, qui n'a jamais
entendu chanter de gitanes et qui pratique ingénument la devise
contraire, celle de la plante qui meurt où elle s'attache.--Que devient
l'hérédité avec des contrastes pareils?--Et elle continuait, me
détaillant avec horreur la fin de la mystérieuse Mme Dupuis: «Et
conçois-tu qu'elle avait eu le front, en revenant ici, d'amener avec
elle une petite fille qu'elle avait eue, Dieu sait avec qui?... Et le
docteur a gardé cette enfant. Si c'était par charité seulement.... Mais
non, il l'aime comme si c'était la sienne.... Oh! ça lui a fait beaucoup
de tort dans le pays....»

Cette naïve remarque m'eût bien diverti par ce qu'elle traduisait de
fausse moralité bourgeoise, si je n'avais été du coup intéressé au
dernier point par la bizarrerie sentimentale que ma tante venait de me
révéler chez cet Auguste Dupuis, dit «le roi Mage», dit «Pataud», et
considéré de tous temps, par moi, comme le plus banal des hommes. Couché
dans mon lit aux draps rudes, mais parfumés à la lavande fraîche, dans
ce silence de la campagne qui empêche de dormir plus que ne ferait un
bruit, au sortir du tumultueux Paris, j'oubliai de me ramentever--c'est
encore un mot de ma tante--mes souvenirs de jeunesse, pour tourner et
retourner en pensée le cas de mon ancien camarade des bords de la Monne,
rendu plus inintelligible pour moi par le souvenir du cas de Roger
Valentin (voir la _Méditation XII_).--Comme la plainte de la rivière se
faisait douce cette nuit-là, et qu'elle berçait ma rêverie avec une
mélancolique tendresse!--«Ainsi,» pensais-je, «Roger souffre de
l'existence d'une enfant que sa femme a eue d'un premier mari, quoique
l'existence de cette enfant ne représente ni une honte ni une perfidie,
au lieu qu'Auguste a devant lui, auprès de lui, à chaque heure, à chaque
minute, la preuve vivante de la trahison de sa femme incarnée dans cette
petite fille, et il supporte de la voir qui va, qui vient, qui sourit et
qui regarde, avec des sourires où il y a un peu de la ressemblance de sa
femme et de l'_autre_, le vrai père, avec des yeux où il retrouve la
couleur des prunelles qui lui ont menti, avec des cheveux où flottent
des reflets des cheveux que l'_autre_ a défaits et noués? Qu'il la
supporte, cela se comprend encore, mais ma tante prétend qu'il aime
l'enfant. Soit! C'est qu'il n'a jamais aimé sa femme. Et cependant ma
tante m'a prouvé elle-même le contraire. Je me rappelle ce qu'elle me
contait dans ses lettres, que la douleur de ce mari abandonné fendait le
coeur à tout le monde. Il en avait les esprits _lunés_. C'était son
expression à elle. Il paraît que ses cheveux ont grisonné en quelques
mois, et lui, si gai, si bon compagnon autrefois, il avait perdu le
rire. Comment mettre ensemble cet amour pour la femme infidèle et pour
l'enfant de l'adultère?...» Afin d'arriver à comprendre mon vieux
camarade, par analogie, je me figurais, moi, mes sentiments pour une
fille que Colette aurait eue d'un de mes rivaux, de Salvaney, par
exemple, ce bookmaker du monde dont j'ai eu le dégoût d'être jaloux. Je
la voyais, cette fille imaginaire, et il me semblait que sa seule
respiration m'eût fait crier. La douleur des plus anciennes angoisses se
fût réveillée du coup. Pourtant Colette était une maîtresse choisie par
moi dans un milieu de galanterie. Je n'ignorais pas, en la prenant, que
je prenais une créature possédée déjà par d'innombrables amants.--C'est
encore un problème, cela. On sait qu'une drôlesse s'est donnée à l'un et
à l'autre, que cet un l'a payée, et cet autre. Mais oui, elle a débuté
ainsi, au sortir du Conservatoire. On a entendu des camarades raconter
des anecdotes sur sa manière de se livrer. Ils vous ont décrit ses
secrètes beautés. On a éprouvé, à l'user, que ces anecdotes étaient
vraies, ces descriptions exactes, et puis on est jaloux de cette
maîtresse méprisée par avance, jaloux comme si l'on avait été le
premier.--Que doit être cette jalousie quand on a été réellement ce
premier, quand il s'agit d'une femme initiée par vous à la vie du coeur
et à celle des sens? Car l'un ne s'éveille réellement qu'après que les
autres ont parlé. Et cette jalousie ne saignerait pas chez un homme
jadis épris, devant une enfant que cette femme a eue d'un autre, quand
lui-même, et c'est là le cas pour Dupuis, n'en a pas eu d'elle?...
Allons donc!...» Et j'éclatais de rire tout seul, et très haut, avec
quelle amertume, à cause des images auxquelles je venais de me meurtrir
l'âme.

--«Hé bien!» me disais-je en continuant ces réflexions, «Auguste sera un
de ces héros de la moralité personnelle, comme en évoque Dumas. Le mari
de _Monsieur Alphonse_ pardonne, lui aussi, à sa femme d'avoir eu une
fille d'un autre. L'ai-je assez défendue, cette scène, quand la pièce
fut jouée pour la première fois, et avais-je si tort de soutenir qu'il y
a là, dans ce pardon, une humanité profonde? Dans _le Petit-Fils de
Mascarille_, ce moqueur de Meilhac se rencontre avec cet apôtre de
Dumas. La différence est grande, pourtant, car l'enfant de M. Alphonse
et celui de Valentine dans _le Petit-Fils_ sont tous deux _d'avant_ le
mariage, au lieu que l'enfant adoptée par Auguste est _d'après_. Un
abîme sépare les deux situations. Mais quoi! si feu Mme Dupuis est
arrivée repentante, si elle a joué à ce «pataud» la comédie classique:
«Ah! je t'ai méconnu, toi si bon, toi si noble.... Mais va, je n'ai
jamais aimé que toi....»--_Trémolo_ à l'orchestre!--Il y a des femmes
qui vous servent cette colossale bourde, qu'elles ne vous ont trompé que
pour vous préférer. C'est assez logique, puisqu'il n'y a pas de
préférence sans comparaison. Quand il était tout petit, Auguste avait
des yeux à devoir digérer de ces couleuvres, une fois homme. Qui sait
s'il n'aura pas cru par-dessus le marché qu'elle avait eu cette fille en
pensant à lui? Alfred de Vigny, prête bien ce vers étonnant à un mari
perfide:

    L'infidélité même était pleine de toi....

       *       *       *       *       *

Malgré ces réflexions, ou à cause d'elles, je m'acheminais aujourd'hui,
vers une heure, après le dîner, ce dîner de province pris copieusement
au milieu du jour, du côté de la maison du docteur, avec une curiosité
bien vive. Il habite à une extrémité du village la maison où il est né,
où son père est mort, où le grand-père Dupuis a vieilli, goutteux et
rieur. Que cet incorrigible Jacobin nous a chanté de fois l'inepte
chanson libérale de 1830:

               Grand-papa,
               Grand-papa,
    J'voudrais bien r'tourner par là!...

Je contemplais, en marchant d'un pied flâneur, cet horizon que j'ai
gardé si vaste dans ma mémoire et que je retrouvais tout rétréci, mais
plus intime, plus doux encore: une seule rue avec des maisons serrées et
qui dominent l'étroite vallée où court la Monne. De l'autre côté de la
petite rivière, une montagne étage ses pentes boisées et couronnées de
constructions étranges. Par une année de chômage, un grand seigneur
charitable imagina d'employer les ouvriers pauvres à fortifier la crête
de cette âpre colline avec des tourelles et des murailles formées de
pierre sans ciment. Par ce jour d'été d'un bleu intense, une brise
fraîche, venue des sommets lointains et comme conduite par le couloir de
la rivière, tempérait l'ardente chaleur. Je me demandais si je n'aurais
pas été sage de demeurer là, fixé au pays natal, apprivoisé à une vie
régulière, plutôt que de courir le monde à la poursuite de chimères
aussi vaines que le mince tire-bouchon de fumée bleue qui tremblotait
sur la cheminée d'une chaumière perdue dans le bois. Mais non, puisque
le docteur, mon ami d'enfance, a rencontré dans son coin de campagne la
même perfidie que moi dans les coulisses d'un théâtre parisien. Et il
n'a pas eu, pour le consoler de cette perfidie, un décor exquis autour
de sa misère, avec le souvenir de sensations dont le regret reste
voluptueux même dans la douleur....

Je m'arrêtai longtemps devant la maison Dupuis. Un jardinet la sépare de
la route. Je le connais si bien, comme le grand verger qui, par
derrière, dévale du côté de l'eau. J'observai que le colombier était à
la même place; à la même place le vieux cadran solaire, sur lequel le
grand-père avait lui-même gravé en latin l'inscription: «Il ne marque
que les heures sereines.» Mais l'aboiement du chien qui s'élança de sa
niche quand je poussai la grille me prouva que je n'étais plus l'hôte
familier de ce calme asile, comme aussi l'étonnement du gros homme qui
vint au-devant de moi lorsque la servante m'eut annoncé: «Comment, c'est
toi, Claude; pas possible!...» Et il me poussait dans un cabinet
encombré de livres et de brochures où jouait, assise sur un tapis un peu
râpé, une fillette, de huit ans peut-être, fine et menue, avec des
cheveux blonds, tressés en une natte épaisse, à qui le gros homme dit
d'une voix adoucie:

--«Allons, Louise, va au jardin.»

--«Oui, papa,» dit l'enfant, «mais j'emporte Lucie, n'est-ce pas?...» Et
elle sortit, enlevant, en effet, entre ses bras, une poupée qu'elle
était en train d'habiller. Le hasard me mettait du premier coup devant
la fille de _l'autre_, et je reconnus aussitôt les bons yeux mouillés de
mon vieux camarade du lycée de Clermont qui riaient, en regardant
l'enfant, dans le visage du médecin vieilli. Ses prunelles avaient
toujours leurs quinze ans. Seulement les rides précoces des joues et du
front, le grisonnement dont ma tante m'avait parlé et une expression
particulière de la bouche témoignaient que cet homme, né pour la gaieté
dans la bonhomie confiante, avait beaucoup souffert. Une photographie
presque de grandeur naturelle, pendue au-dessus du bureau, représentait
une femme très jolie et gracieuse, encore jeune. Je soupçonnai du
premier coup d'oeil, à la ressemblance, que c'était la mère de l'enfant.
Par la fenêtre ouverte, tandis qu'Auguste m'accablait d'affectueuses
questions, j'entendais le rire de la fillette, qui avait lâché sa poupée
pour jouer avec le chien, et la voix de la servante gourmandait la bête
d'être trop vive.

--«Et voilà ma vie,» conclut mon camarade, après m'avoir raconté un peu
pêle-mêle ses occupations; «et je suis, non pas heureux, mais content,
comme disait l'autre.» Puis, après un silence un peu embarrassé: «Tu as
su que j'ai été très malheureux?»

Il prononça cette phrase d'un ton triste et simple qui eût arrêté le
sourire sur la bouche la plus ironique, et qui me remua profondément.
Ah! je serai bien vieux quand je ne tressaillerai plus au contact de la
souffrance humaine!

--«Que veux-tu?» continua-t-il, «j'avais épousé une femme à laquelle il
fallait plus de tendresse que n'en pouvait donner un pataud comme moi.
C'était une artiste, une musicienne, élevée à Paris.... Et moi....»

Il se montra naïvement du geste. Je comprenais le motif de sa
confidence. Ma tante, il le devinait, avait dû me raconter toute sa
misère, et cela lui faisait de la peine que je condamnasse la femme
qu'il avait aimée, sans que rien plaidât pour elle. Et il insistait:

--«Ce que j'ai compris, vois-tu, mais trop tard, c'est qu'il y avait
beaucoup de ma faute, et lorsqu'elle m'a écrit qu'elle était seule,
pauvre et malade, et que je suis allé la chercher, si tu avais vu son
étonnement, ses larmes, sa reconnaissance! Les six derniers mois de sa
vie, elle m'a payé en bonheur toutes les larmes que j'avais versées....
Tu viens de voir l'enfant, comme elle est fine.... C'est sa mère, toute
sa mère.... Elle me la rappelle par ses moindres mots, ses moindres
gestes.... Oui, je sais que l'on m'a blâmé, que l'on me trouve faible,
ridicule....»

Il eut un haussement d'épaules, puis il dit, en secouant la tête et avec
une voix très basse:

--«Vois-tu, quand on a aimé une femme comme j'ai aimé la mienne, c'est
pour toujours, et on aime tout de ce qui vous la rend vivante.... Tout,
entends-tu bien?...»

       *       *       *       *       *

Je voyais, tandis qu'il me parlait, ses yeux, d'une si fraîche candeur,
se remplir de larmes, et, au lieu de trouver cette émotion ridicule,
j'en suis à me demander où est la vie profonde du coeur, entre le
sentiment qu'il garde à celle qui l'a honteusement trahi, si doux, si
tendre, si étranger à toute haine, et ma féroce, mon avilissante
rancune, à moi.--Hélas! Après avoir tant écrit sur l'amour, en avoir
tant joui, tant souffert, n'aurais-je jamais aimé?


       *       *       *       *       *


MÉDITATION XXIII [3]

PHYSIOLOGIE DU PHYSIOLOGISTE


Note:

[3] Quoique la préface actuelle du présent livre contienne des
indications suffisantes sur le but que s'était proposé feu Claude
Larcher, les lecteurs qui auront bien voulu suivre avec quelque
sympathie ce héros de la _Physiologie_, de _Mensonges_, de _Gladys
Harvey_, etc., etc., trouveront peut-être un intérêt aux documents trop
peu nombreux recueillis sur ses derniers jours. On a cru devoir laisser
à ces documents une forme qui les fait rentrer dans le plan général de
l'ouvrage, auquel ils servent de _postface_ et aussi de conclusion.


_A monsieur le Directeur de_ la Vie Parisienne.

Meggen, près Lucerne, septembre 1889.

Vous avez publié, mon cher directeur et ami, tout ce que je vous avais
envoyé du manuscrit de mon pauvre Claude Larcher, avec une bonne grâce
qui n'a pas été sans mérite. C'est qu'il est tombé chez vous et chez
moi, simple exécuteur testamentaire, des cinquantaines de lettres
atroces depuis le jour où le premier chapitre de cette _Physiologie_ a
paru dans les colonnes de _la Vie_! Nous ne nous doutions guère,
n'est-ce pas, que cette année d'un lamentable centenaire marquait une
restauration définitive de l'antique pudeur dans le domaine de la
littérature? Il faut le croire, pour ce qui nous concerne, tant nos
correspondants, et bon nombre de faiseurs d'articles, ont paru choqués
jusqu'au scandale du ton de ces analyses. Je viens de la relire,
cependant, cette suite de _Méditations_. J'en trouve quelques-unes
amères, d'autres assez brutales. Beaucoup m'ont semblé redire, sous une
forme plus ou moins heureuse, des vérités déjà dites par tous les
observateurs de tous les temps. Je vois nettement qu'il y manque un
grand et fort chapitre initial qui serve d'assise à l'ouvrage. Mais j'en
suis à chercher une phrase immorale dans cette oeuvre d'un artiste que
j'ai connu déséquilibré, compliqué, souvent partagé entre la poésie et
la sensualité, pénétré pourtant de Christianisme jusqu'aux moelles,
souffrant de ne pas croire davantage et toujours épris d'Idéal. J'ai
donc cherché ailleurs la raison pour laquelle les fragments de ce livre,
un peu incohérent et contradictoire, je l'avoue, ont déplu si vivement à
beaucoup de lecteurs. Cette raison, j'ai cru la trouver dans le
caractère même de l'auteur et dans un contraste que j'ai grande envie de
marquer ici, ne fût-ce que pour sauver sa mémoire du reproche d'avoir
spéculé, en vue d'un scandale fructueux, sur des crudités d'expression
et des audaces de peinture. D'ailleurs, la conclusion manquerait à ces
études, si un ami ne la donnait, et quel ami, sinon celui que l'auteur a
jugé assez fidèle pour lui confier le soin de revoir et de publier son
oeuvre inachevée?

       *       *       *       *       *

Quand je vivais avec Claude, dans cette familiarité des jeunes gens de
lettres où les natures se montrent ingénument, je m'étonnais souvent que
l'intelligence de mon camarade lui servît si peu à se diriger dans la
vie. Il lui arrivait, au cours du plus banal entretien, d'énoncer des
phrases qui prouvaient une curiosité de l'expérience vicieuse, trop
voisine du cynisme. Sa misanthropie précoce abondait en remarques
cruellement désenchantées. Puis ce cynique se laissait prendre aux plus
grossiers mensonges du premier venu; ce misanthrope était la dupe de
n'importe quel aigrefin ou de n'importe quelle _doucefine_ qui se
donnait la peine de le flatter. Il y avait en lui de l'enfant et du
vieillard, quelque chose de presque desséché par l'abus de la réflexion,
et une ingénuité inguérissable d'impression conservée malgré cela. Le
singulier malaise que j'éprouve moi-même à relire la _Physiologie_ me
paraît procéder de cette double tendance. Nous admettons le cynisme dans
la littérature et dans la vie, mais avec les qualités de décision
froide, avec ce décompte exact des hommes et des situations, avec cette
maturité de jugement qui complète la misanthropie chez un Mérimée ou un
Morny. Pareillement, le bel optimisme persistant de George Sand nous
fait lui pardonner le poétisme souvent irréel de ses idylles. N'y a-t-il
pas, au contraire, quelque chose d'anormal, de presque monstrueux, à
rencontrer, comme chez Claude, un lot de maximes qui visent à imiter
Chamfort, et, à côté, un lot de sentiments dignes d'un écolier? Ce
physiologiste professionnel, qui nous arrive avec ce titre à énormes
prétentions: _l'Amour moderne_, nous raconte sa petite histoire, et nous
apprenons, quoi? qu'une actrice galante, longtemps entretenue par le
tiers et le quart, l'a aimé quelques jours et trompé des années. Cette
fille va souper avec un de ses rivaux. Et voilà notre philosophe en
fureur et qui écrit des sonnets comme celui-ci, qu'il m'avait récité
autrefois. Je l'ai retrouvé dans ses papiers, recopié sous ce titre:
_l'Enfer_.

    J'ai connu le chagrin des pâles Danaïdes,
    Celui d'un dur labeur recommencé sans fin,
    T'ai-je assez prodigué de tendresses, en vain,
    Pour emplir de douceur tes yeux à jamais vides?

    Et j'ai connu Tantale et ses ardeurs avides.
    Tu donnais bien ta bouche à manger à ma faim,
    Décevante pâture!... Et là, dans ton beau sein,
    Ton âme était un fruit plein de sables arides.

    Et j'ai connu Sisyphe et son stérile effort;
    Hélas! en essayant de porter ton coeur mort
    Jusqu'au vivant éther de la passion vraie,

    Et, pour que tout l'enfer tînt dans ce triste amour,
    La jalousie, en moi, saigne comme une plaie
    Que ronge un immortel, un affamé vautour.

--«Sais-tu à quoi tu me fais songer?» lui demandai-je le jour où il me
débita ce sonnet, suivi de plusieurs autres qu'il voulait réunir sous ce
titre: _Ma Douleur_.

--«A quoi?» fit-il, un peu interloqué, car, en véritable homme de
lettres, il attendait un compliment.

--«Oh!» lui dis-je, «à un mot si célèbre qu'il en est banal; celui que
l'on fit sur Beaumarchais emprisonné ... avec une légère variante....»

--«Laquelle?»

--«Tu ne te fâcheras pas?»

--«Non,» fit-il.

--«Hé bien! Il ne suffit pas d'être trompé, il faut encore être
modeste....»

--«Tu as raison,» répondit-il en haussant les épaules; «mais comment
trouves-tu mes vers?...»

J'avais presque l'idée de transcrire ce bout de dialogue comme exergue à
cette _Physiologie_. Cette épigramme inoffensive avait amusé Claude, car
il avait cette coquetterie de se railler volontiers lui-même. Mais la
critique qu'elle enfermait était-elle absolument juste? Parmi des notes
de sa main que j'ai découvertes dans des circonstances assez
bizarres,--je les dirai tout à l'heure,--traînait celle-ci, où mon ami
semble avoir répondu par avance à cette objection: «Ecrire un livre
intéressant sur l'amour, c'est écrire un livre sur sa façon à soi de
sentir l'amour. Un tel livre a tout juste la valeur d'un mémoire rédigé
par un malade sur sa maladie. Beyle avait peur de ne noter qu'une
émotion lorsqu'il voulait noter une vérité. Etrange illogisme du plus
logique des analystes! Hé! quelle vérité cherchais-tu donc à dire, grand
disputeur, sinon des vérités sur des émotions?...» De ce point de vue,
même la misère enfantine de Claude, son impuissance à se débarrasser de
l'idée fixe, l'espèce d'anarchie intérieure dont la trace se retrouve
dans ses réminiscences, et qui le faisait vivre cette vie décomposée,
entre les voyages, le cercle, les restaurants, les théâtres et les
coulisses; cet étalage chirurgical à propos des plus humbles sensations,
cette sorte de pédantisme involontaire dans l'analyse, oui, tous ces
défauts me paraissent donner à ce livre une date, et du moins, par
suite, une valeur de document. Il est visible que la sensation heureuse
en est absente et absente aussi l'émotion simple. Mais le personnage en
était incapable, comme aussi de raisonner avec une suite ininterrompue
dans ses déductions. La vérité posée au commencement de son ouvrage, et
qui en fait la secrète moralité, à savoir que l'amour sensuel confine
sans cesse à la haine, méritait--quoique vieille comme le
demi-monde--une démonstration plus rigoureuse. C'est là ce chapitre
initial dont je regrettais tout à l'heure l'absence. Notre maniaque
s'est contenté de jeter sur le papier une série de notes capables de
servir à cette démonstration. Puis, comme il était naturellement curieux
de théories, de menues analyses et de dissections microscopiques, il a
mêlé à ces notes une foule de détails parasites que je lui aurais
conseillé d'enlever, par goût de la régulière ordonnance classique. A
quoi il m'eût sans doute répondu, comme à propos d'autres travaux:

--«Ce que j'aime le mieux dans les livres des autres, ce sont les
détails oiseux, les digressions et les défauts. Il n'y a que cela qui me
fasse penser....»

       *       *       *       *       *

Faire penser,--c'était là toute sa rhétorique.--Il prétendait que le
seul rôle de l'écrivain consiste à inquiéter, à suggérer. Parmi les
papiers dont je parlais, se trouvait encore la phrase suivante: «Un
livre qui ne me parle pas comme un homme, comme un ami, comme un frère,
qui ne me dise pas des mots _capables de me changer le coeur_, qu'en
ferais-je? L'art n'est rien sans l'âme. Les faits ne sont rien que par
l'âme et pour l'âme. La pensée est à la littérature ce que la lumière
est à la peinture....» Et sur une autre feuille: «Type idéal du roman:
_l'Imitation de Jésus-Christ_.» Je ne me charge pas d'expliquer ce que
Claude entendait au juste par là, ni comment il conciliait son
admiration, sans blasphème, pour le solitaire du moyen âge avec son goût
pour le prince des détraqués. Benjamin Constant, qu'il eût volontiers
traité de grand Saint, à la manière de mon autre ami, le subtil Maurice
Barrès. Il était coutumier de ces étrangetés, associant dans son
enthousiasme des oeuvres et des noms qui frémissent de se rencontrer:
_les Pensées_ de Pascal et _les Liaisons dangereuses_, par exemple. J'ai
entre les mains une sorte de volume _pot-pourri_, si l'on peut dire,
dans lequel il a fait relier ensemble:--dix pages détachées de
Baudelaire, le fragment sur Orphée dans _les Gèorgiques_ de Virgile, _la
Maison du berger_ de Vigny, _Mes Ecarts ou Ma Tête en liberté_ du prince
de Ligne, le fragment des Mémoires apocryphes de Richelieu sur Mme
Michelin, quelques feuillets de _Candide_ et la moitié d'une nouvelle
d'Hippolyte Castille, intitulée: _Histoire de ménage_!...--Autant que
j'ai bien compris ses paradoxes, il estimait avant tout, chez un
écrivain, le mélange de la passion, quelle qu'elle fût, coupable ou
sublime, et de la lucidité. Il lui fallait des âmes assez ardentes pour
vivre beaucoup, assez curieuses pour se connaître, assez hardies pour se
confesser,--c'est-à-dire pour conter d'elles non pas des actions, mais
des états; non pas des faits, mais des habitudes. Je l'ai vu ainsi
raffoler du _Journal_ d'Amiel, ce protestant si pur, pêle-mêle, et des
mémoires de ce ruffian de Casanova. «J'aime à sentir sentir....» cette
étrange formule qu'il a employée, je crois, au cours de son livre, il la
répétait sans cesse. Peut-être trouverez-vous, mon cher directeur, dans
le détail de ces goûts disparates, la clef des contradictions de cette
_Physiologie_, à qui vous avez donné une large hospitalité. Pourquoi ne
vous dirais-je pas aussi la raison qui lui fit désirer vivement d'être
publié dans votre journal? Claude cherchait ainsi à se prouver à
lui-même son parisianisme. Il avait eu, par-dessus le marché et à
travers le fatras de ses théories, de passagères prétentions à la vie
élégante. Je l'ai vu hypnotisé à la lettre par les pantalons et les
bouquets de boutonnière de son rival Salvaney, un clubman ignare comme
son cheval, et dont la principale aristocratie consistait à faire le
voyou anglais, mais de ce côté-ci du détroit, vous savez, ces _cads_ qui
disent: «_Arry, my boy_...» dans le _Punch_, sans h, et en traînant la
voix.

La vérité, et voilà le motif qui rend ce livre sur _l'Amour_ si
incohérent,--je reprends le mot dans son sens d'étymologie,
«_incohaerere, qui ne se tient pas_,» comme d'ailleurs toutes les autres
oeuvres de Claude,--la vérité, c'est que Larcher, pareil en cela aux
neuf dixièmes d'entre nous, avait grandi sans milieu définitif et
précis. Par suite il n'avait pu prendre ni une forme d'âme ni une forme
d'existence définitive et précise. Il était comme né hors la loi. Il le
sentait lui-même, car il avait, à la suite de la _Méditation IV_, sur
_l'Amant moderne_, copié cette phrase de Michelet: «...Dans leurs
livres, ils ont surabondamment parlé de la divagation, _jamais marqué la
grande voie simple_, féconde, de l'initiation que l'amour mieux inspiré
continuerait jusqu'à la mort. Il est arrivé à ces ingénieux romanciers
ce qui arriva jadis aux casuistes, Escobar et Busenbaum, grands
analyseurs aussi, et qui dans leurs recherches subtiles n'oublièrent
rien que ce qui faisait le fond même de leur science. _Ils ont perdu le
mariage de vue et réglementé le libertinage_.» Claude avait ajouté:
«Noble phrase, si saine, si lucide, si tristement vraie de mon oeuvre!
Mais dire les douleurs de la faute, n'est-ce pas aussi montrer la
route?... C'est l'épave qui marque où le navigateur a sombré et le récif
à fuir. Cela sert encore.... Et puis il ne faut pas mentir. Il faut
raconter ce que le sort a fait de nous, en nous souvenant du mot de
Marc-Aurèle: _Il y a à cela même une raison_. Oui, il y a une raison à
mon existence, aux contrastes étranges que la destinée m'a imposés.
Dieu! que cette vie fut contraire au coeur!» Il disait vrai en
qualifiant de la sorte son expérience. J'en ai eu la preuve une fois de
plus dans la visite que j'ai rendue le printemps dernier à sa vieille
tante, au cours d'un voyage en Auvergne. J'allais dans cette montagneuse
province chercher quelques notes exactes pour un roman auquel je
travaillais, et, me trouvant à trois heures seulement du petit village
de Saint-Saturnin, d'où est datée la _Méditation XXII_, je me décidai à
cette excursion. Tout en roulant dans un mauvais coupé de louage, je
regardais le paysage du bord de la Limagne, si joliment rustique et
laborieux. Les sarments secs des vignes s'enroulaient aux longs échalas
gris. Le blé pointait, vert sur la terre sombre. Les bourgeons germaient
sur les branches nues des arbres qui bordaient le chemin, et les fleurs
roses des pêchers me souriaient dans la lumière. Il y avait de la neige
sur les hautes montagnes, et, le long de l'Allier, deviné à la
dépression du terrain, flottait une buée douce et transparente. Je me
souvins de ce que Claude m'avait raconté sur son adolescence écoulée
tout entière dans ce pays perdu, et, comme nous nous étions arrêtés pour
faire boire le cheval à la porte d'une auberge, dans un hameau, je crus
voir l'image de ce qu'avait été mon ami enfant dans deux petits garçons
en train de se promener avec un vieux monsieur, quelque rentier de la
localité. Ils montraient de grands yeux si simples dans de si larges
faces. «Il est parti de là,» songeai-je, et, par opposition, je
l'évoquai tel que je l'avais vu tant de fois, assis à une table de
restaurant de nuit et me racontant, en phrases heurtées comme ses
sensations mêmes, sa journée d'homme de lettres, à moitié bohémienne, à
moitié mondaine. Entre le point d'arrivée et le point de départ, la
distance était trop grande. L'équilibre moral a pour première condition
que l'homme fait continue l'enfant. Faut-il chercher ailleurs la raison
du détraquement observable chez tant d'artistes modernes? Combien
d'entre nous peuvent dire que leur trentième année ressemble à leur
dixième? Et ce ne devrait être, cette trentième année, que la dixième
épanouie.

       *       *       *       *       *

Je roulais de nouveau, et je philosophais à perte de vue sur cette loi
de l'hygiène intellectuelle, lorsque j'arrivai à ce village de
Saint-Saturnin, fort pittoresquement dressé sur une colline. Son château
féodal, encore intact, domine une vallée où coule cette petite rivière
babillarde, décrite par Claude avec tant de complaisance. Il n'y a
qu'une rue dans le village, mais tortueuse et si mal entretenue que le
cocher me demanda de m'attendre au bas. Je m'engageai donc à pied dans
cette allée étroite, après m'être renseigné sur la demeure de Mlle
Claudia Larcher, la tante et la marraine de mon ancien compagnon de vie
littéraire. J'admirai combien la magie du souvenir métamorphose la
médiocrité des endroits, à constater la misère de la plupart des maisons
qui composent le village, jadis vanté par mon ami comme une oasis de
solitude fleurie. Des tas de fumier s'entassaient, bruns et suintants,
devant les portes, où des truies te vautraient, où des poules
picoraient, où des enfants jouaient, pieds nus et vêtus de haillons. Il
convient de dire qu'il avait plu les jours derniers, et qu'un mauvais
déjeuner pris en route m'avait indisposé contre le pays. Ma vilaine
humeur céda devant le clocher de l'église, du plus délicat roman
auvergnat, et, comme j'aperçus, en contournant le chevet, la porte du
cimetière, j'y entrai. Je n'eus pas de peine à trouver la sépulture de
la famille Larcher, tous notaires à Saint-Saturnin depuis trois
générations. «C'est ici qu'il repose,» pensai-je en regardant la pierre
mélancolique où le nom de mon terrible camarade, placé à la suite des
noms des honnêtes tabellions du village, ricanait ironiquement. Je vous
dispense, mon cher directeur, des réflexions éveillées en moi. Cette
antithèse ne semblait-elle pas prolonger par delà le tombeau les
contradictions sur lesquelles avait vécu ce fils de braves bourgeois,
devenu, par un caprice du sort, un auteur dramatique à la mode, puis,
par celui de l'amour, un névropathe et un maniaque, le tout pour finir,
usé par l'abus des alcools anglais, à l'ombre du clocher que ses pères
avaient eu la sagesse de ne jamais quitter?

    Naître, vivre et mourir dans la même maison!

Ah! le vers profond, le vers admirable de Sainte-Beuve! Comme j'en
sentais le charme nostalgique en quittant ce cimetière et la sépulture
de famille entretenue pieusement parmi son lierre, ses pétunias et ses
capucines, par les soins, sans doute, de la vieille tante! Et elle, la
digne femme, elle était un commentaire bien touchant de ce cri du plus
intime des poètes. Telle mon ami me l'avait décrite avec un _humour_
attendri, telle je la trouvai quand on m'introduisit dans l'espèce de
ferme bourgeoise où Claude avait passé les derniers mois de sa vie. Mlle
Larcher était vêtue de noir, avec un visage gaiement ridé, où souriait
cette innocence indulgente qui se remarque dans certaines physionomies
ecclésiastiques. Elle lisait de ses clairs yeux gris, le nez chevauché
par des lunettes montées en argent, un livre qu'elle posa sur la table,
et je pus voir que c'était l'_Imitation_. Pour quelles simples raisons
et combien étrangères, combien supérieures à celles qui faisaient dire à
Claude que c'est là le chef-d'oeuvre du roman d'analyse!...

--«Ah! monsieur,» gémit-elle, quand je me fus nommé et que je lui eus
expliqué mon désir de feuilleter les papiers laissés par mon vieux
complice, c'est de ce nom qu'il s'appelait lui-même, «si vous aviez vu
quel désordre et comme il avait emballé le tout au hasard dans une
grande caisse de bois, avant de quitter Paris?... Et il y avait de tout,
dans cette caisse, et des portraits de la mauvaise femme et des
lettres!...» Elle faillit se signer, tant ce qu'elle avait lu dans ces
lettres l'avait évidemment scandalisée.... «J'ai pris le conseil de M.
le curé, et j'ai tout brûlé,» continua-t-elle, «excepté le paquet à
votre nom qui était ficelé et prêt à être envoyé, et puis quelques
feuilles d'un papier très épais, où il n'y avait pas grand'chose, mais
il nous a été utile pour nos derniers pots de confitures.... Il y a bien
encore sur ce papier des lignes de son écriture. Voulez-vous les voir?»

       *       *       *       *       *

La sainte fille se leva, et, cherchant une clef parmi celles qui
battaient pendues à son trousseau, sous sa première jupe, elle alla pour
m'ouvrir un placard, et elle me tendit un pot de grès, puis un autre.
Sur le papier qui les fermait et qui était du papier du Japon,--qui
sait? peut-être un présent de Colette,--je reconnus en effet l'écriture
nerveuse de mon ami. J'ai recopié là ces deux ou trois remarques citées
au cours de cette oraison funèbre de celui que je surnommais, moi, à
cause de son amitié à mon égard et de ses folies: «mon frère ivre,» en
parodie du titre du beau roman de Pierre Loti. La tante, qui ne savait
comment recevoir le plus fidèle compagnon de ce neveu qu'elle avait
beaucoup aimé, n'eut pas de cesse que tous les pots ainsi recouverts du
papier de Claude ne fussent étalés sur la table, et elle bavardait,
pendant ce temps-là:

--«Je sais qu'il avait des moyens, monsieur,» disait-elle, «quoique je
n'aie jamais trop compris pourquoi il se plaisait à inventer de si
vilaines histoires. J'aurais voulu qu'il prît une place, qu'il se fît
nommer préfet, comme M. Mareuil, son confrère dans un journal, qui est
venu à son enterrement. Dans notre pays, il n'aurait pas eu à chasser
les soeurs, il aurait été si heureux! Quand il est arrivé, Jésus Dieu!
il avait une figure!... Et maigre et jaune!... J'ai bien vu qu'il était
malade, et puis je l'ai si bien soigné!... Tous les jours des truites du
vivier qu'il allait prendre lui-même, de la bonne viande, de la vraie,
et du vrai vin de notre vigne, de celui que défunt son père avait mis en
bouteille lui-même voici plus de vingt ans.... Mais il se rongeait, il
s'ennuyait, et alors il griffonnait sur ces carrés de papier, vous
voyez: ici, là, au milieu, un peu partout.... Enfin il est mort comme un
chrétien....»

Et Mlle Larcher essuyait ses larmes du coin de son tablier de soie
noire, tandis que je déchiffrais des fragments dont voici encore
quelques-uns, vers et prose mêlés. C'était d'abord un début de pièce,
avec cette indication: «pour _Ma Douleur_.»

    Notre douleur est comme un autel qui s'élève
    Vers toi, mystérieux Esprit de l'univers.
    Inconnaissable Esprit qui soutiens notre rêve,
    Tromperas-tu toujours nos pauvres bras ouverts?

Au-dessous, la tante avait écrit de son écriture un peu tremblée:
_Cassis_, et le jour de la mise en pot. Sur un autre papier où se
lisaient les mots: _Fraises blanches_, se trouvait l'axiome suivant: «On
aimerait mieux, si l'on ne savait pas qu'on aime.» Sur un autre et à
côté des mots: _Gelée de coings_: «Rien de dangereux comme les femmes
qui nous conduisent à la tendresse par le trouble des sens....» Sur un
autre, marqué encore _cassis_, cette stance:

    Je t'ai si tendrement, il follement chérie,
    Que la haine parfois le cède à la pitié.
    Le mal que tu m'as fait souffrir est oublié,
    Et je pleure ton âme à tout jamais flétrie.

Puis sur un autre, qui, heureusement, fermait une espèce de jarre, avec
cette inscription: _Résiné_, j'ai pu déchiffrer un dernier sonnet, qui
atteste un certain effort vers la santé, trop rare chez ce malheureux
garçon pour n'être pas signalé à son éloge:

    La lumière du tiède et bleu matin d'été
    Enveloppe les bois ou verdissent les mousses,
    L'air est plein de senteurs magnétiques et douces,
    Et jamais les oiseaux n'ont plus gaîment chanté.

    Depuis le papillon au corselet teinté
    D'émeraude et d'azur jusqu'aux génisses rousses
    Qui broutent l'herbe humide entre les jeunes pousses,
    Tout être semble vivre avec félicité.

    Et moi qui vais traînant dans cette forêt verte
    Ma blessure d'amour depuis des ans ouverte,
    Ne connaîtrai-je plus jamais de renouveau?

    N'oublierai-je jamais les trahisons passées
    Comme la terre oublie, en ce matin si beau,
    Et la neige et l'hiver et les bises glacées?

Permettez-moi, mon cher directeur, de clore cette lettre sur cette note
apaisée et plus fraîche. C'est la fenêtre ouverte dans une chambre
d'hôpital que ces vers de nature au terme de cette oeuvre pleine de
tristesse, d'ironie et de doute. Je ne sais si j'aurai dissipé ou
aggravé les préventions des lecteurs hostiles à Claude Larcher par le
récit de cette visite à son dernier asile. Son livre fournira peut-être
à un vrai maître en psychologie, de la race de M. Taine ou de M.
Ribot,--ou à un vrai moraliste de la tradition du hardi et pur
Lacordaire,--de quoi mettre une bonne annotation au bas d'une page, et
moi, j'aurai eu l'occasion de vous remercier au nom de mon ami pour
votre gracieux accueil et de me dire votre dévoué,

                                                 P.B.


Toblach, mai 1888.--Meggen, septembre 1889.


       *       *       *       *       *

TABLE DES MATIÈRES


PRÉFACE

    I.--Nuit étrange d'où est sorti le présent livre

   II.--Les Exclus

  III.--Le Vrai et le Faux Homme à femmes

   IV.--De l'Amant moderne

    V.--De la Maîtresse

   VI.--De la Maîtresse (_suite_)

  VII.--De la Maîtresse (_suite et fin_)

 VIII.--Du Flirt et des coquettes

   IX.--Bonheurs contemporains
        --I. Les Drawbacks

    X.--Bonheurs contemporains
        --II. Les Désastres

   XI.--Bonheurs contemporains
        --III. Les Désastres (_suite_).--Les Jalousies

  XII.--Bonheurs contemporains
        --IV. Les Désastres (_suite_).--Les Jalousies

 XIII.--Bonheurs contemporains
        --V. Les Désastres (_suite_).--Les Jalousies

  XIV.--Bonheurs contemporains
        --VI. Les Désastres (_fin_).--Une anecdote

   XV.--De la Rupture.
        --I. Avant

  XVI.--De la Rupture.
        --II. Après

 XVII.--De la Rupture.
        --III. Après (_suite_).--De quelques Vengeances

XVIII.--De la Rupture.
        --IV. Après (_fin_).--Les Enfants de l'Amour

  XIX.--Thérapeutique de l'Amour.
        --I. La Méthode du docteur Noirot

   XX.--Thérapeutique de l'Amour.
        --II. Le Système du professeur Sixte

  XXI.--Thérapeutique de l'Amour.
        --III. Le Procédé Casal

 XXII.--Un Sentiment vrai

XXIII.--Physiologie du Physiologiste





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Physiologie de l'amour moderne" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home