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Title: Mademoiselle Clocque
Author: Boylesve, René, 1867-1926
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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RENÉ BOYLESVE

MADEMOISELLE CLOQUE

Éditions de LA REVUE BLANCHE

1 rue Laffitte--Paris

1899



I

UNE ENTREVUE AVEC CHATEAUBRIAND


Vers 188.., vivait à Tours une vieille demoiselle très distinguée et
d'un grand mérite, qui avait eu, dans sa jeunesse, l'heureuse fortune de
voir et d'entendre le vicomte de Chateaubriand.

Cette circonstance était pour elle un motif de coquetterie bien
excusable et lui valait une renommée d'une originalité charmante.
Beaucoup de personnes l'écoutaient en souriant, à cause de la manie
qu'elle avait d'y faire des allusions fréquentes, et la quittaient
gagnées par l'accent de respectueuse émotion dont elle ne manquait point
d'embellir ce sujet.

Cela s'était passé en 1833, au moment où Chateaubriand, plus que jamais
célèbre, venait d'atteindre une grande popularité par sa défense
généreuse de la duchesse de Berry, suivie d'un procès personnel
retentissant. Il était sur le point de partir pour Prague, allant porter
à Charles X exilé et aux Enfants de France, un message secret de la mère
du jeune Henri V, enfermée à Blaye. Ce n'était pas une petite affaire à
une jeune fille qui n'avait pour se recommander que son enthousiasme,
d'aborder un personnage si considérable. Elle s'était rendue rue
d'Enfer, où il habitait une maison simple, entourée de verdure, presque
au milieu des champs. Quel prétexte à sa visite? Aucun. Elle voulait
seulement le voir et lui dire, si toutefois elle en trouvait la force:
«Monsieur, je vous admire, et chez moi, toute ma famille et les voisins,
et tous les gens que nous connaissons vous admirent...» et s'en aller
là-dessus, brisée peut-être par la secousse, mais soulagée pour
longtemps.

Un domestique lui avait ouvert et lui avait demandé:

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Je voudrais voir Monsieur le vicomte de Chateaubriand...

--Votre nom?

--Oh! ce n'est pas la peine; il ne me connaît pas; dites que je suis une
jeune fille.

On avait fait toutes sortes de difficultés. Le valet de chambre, puis
d'autres domestiques la regardaient d'un oeil soupçonneux. Sans doute
fût-elle demeurée longtemps dans l'antichambre si, par hasard, M. le
vicomte n'eût ouvert lui-même brusquement une porte, tout botté,
coiffé, la canne à la main. Il sortait, l'air préoccupé et chagrin. Il
faillit bousculer la pauvre fille. Elle tomba, mais volontairement,
s'étant jetée littéralement à ses pieds. Elle l'entendit qui disait:
«Qu'est-ce qu'il y a? que me veut-on?» Elle fut si épouvantée qu'elle
crut se trouver mal et poussa un cri désespéré. Chateaubriand se pencha,
lui prit la main et la releva avec bienveillance, à peine surpris quant
à lui de ces émotions féminines maintes fois causées par sa personne. Et
après l'avoir mise debout, il lui avait adressé cette question banale:

--Comment vous appelez-vous, mademoiselle?

Elle, avec simplicité:

--Athénaïs Cloque, monsieur le vicomte...

--Vous dites... Athénaïs...?

--Cloque, monsieur le vicomte.

Alors le grand homme avait souri, peut-être à la surprise de ce nom
modeste, peut-être à ses songes intérieurs. Mais, tout de suite, et avec
une grande facilité, il élevait la voix, comme s'il s'adressait à
plusieurs personnes, et il laissait tomber sur cette jeune fille émue
des paroles élégantes et désenchantées. Il s'en fallait qu'elle comprit
tout, tant était grand son trouble; mais elle retenait qu'il louait sa
jeune foi et sa faculté d'enthousiasme «si rares dans une période de
médiocrité où la France et le monde même semblaient s'engager pour une
durée indéterminable». N'avait-il pas dit aussi que «la nature humaine
elle-même allait sans cesse en s'amoindrissant,» ce qui eût mérité au
moins une explication? Enfin, et, comme il reconduisait doucement la
visiteuse, il avait cru devoir faire allusion au jeune prince, dernier
espoir de tous ceux qui manifestaient en ce moment leur reconnaissance
au défenseur de la duchesse de Berry, et c'est alors qu'il avait répété
un mot dont Mlle Cloque s'était sentie frappée définitivement:
«lui-même, avait-il dit, en parlant d'Henri V, s'il veut régner, devra
s'engager résolument dans la série des faits médiocres». Il ajoutait
encore: «Et qui sait s'il ne naîtra pas de ces tristes conditions de la
vie nouvelle, une sorte d'héroïsme que l'on a ignorée jusqu'ici?» Après
quoi, il la saluait et la congédiait.

Rien de plus. Elle le revoyait quelques minutes après, dans la rue
déserte, passant dans un cabriolet: il ne faisait même pas attention à
elle.

Cependant elle avait vécu cinquante ans du souvenir de cette étrange
démarche, sans jamais s'expliquer comment lui était venue l'audace de
l'accomplir, aussi stupéfaite aujourd'hui que le lendemain même de
l'entrevue. Des femmes lui avaient confié l'aveu de pareils désirs
irrésistibles éprouvés vis-à-vis de certains hommes célèbres;
quelques-unes étaient allées jusqu'à la porte de M. Alexandre Dumas
fils; et une de ses amies, de Tours même, avait tiré le cordon de la
sonnette de Mounet-Sully, mais était redescendue quatre à quatre. Mlle
Cloque clignait des yeux, disant à part soi: «Moi j'ai poussé jusqu'au
bout... et c'était Chateaubriand!»



II

LA MAISON DE LA RUE DE LA BOURDE


Mlle Cloque habitait une petite maison de la rue de la Bourde, derrière
les Halles et les ruines de l'église Saint-Clément qui tenaient encore
debout à cette époque. La rue de la Bourde n'était qu'un passage assez
étroit allant des Marchés couverts à une caserne de chasseurs à pied;
elle formait un boyau sombre et tortueux entre de très hauts murs de
jardins ou de pauvres logements. Il y avait en face de chez Mlle Cloque
un savetier que l'on voyait travailler à toute heure derrière sa rangée
de chaussures ressemelées, sans que l'on pût savoir à quel moment ce
diable d'homme prenait ses repas ou se reposait. Un peu plus bas, et
enclavé, pour des raisons inconnues, dans ce quartier quasi indigent, se
trouvait un assez bel hôtel particulier appartenant à M. le marquis
d'Aubrebie, petit vieillard assez spirituel et dont la femme était
folle. M. d'Aubrebie et sa voisine Mlle Cloque ne s'entendaient sur
aucun point, mais se voyaient assidûment. Il ne se passait guère de
journée sans qu'on pût les apercevoir de la rue, l'un en face de
l'autre, à une petite table de jeu où ils faisaient régulièrement et
successivement deux parties de bésigue et une partie de dames ou deux,
selon que la marquise, qui ne quittait point son hôtel, agitait un
mouchoir à sa fenêtre, ou consentait à rester tranquille. La pauvre
femme, d'une famille ultra-légitimiste, et dont le cerveau avait
toujours été débile, avait perdu la raison en 1873, au moment où s'agita
et se résolut d'une manière irrévocable la question de la restauration
de la royauté. Quand son mari n'était pas près d'elle, elle le
confondait avec le roi absent, se lamentait, et faisait monter les
domestiques pour leur demander s'ils pensaient que cette période
d'anarchie pût durer longtemps, enfin s'impatientait jusqu'à faire à la
fenêtre, du côté de l'exil, des signaux désespérés à l'aide d'un
mouchoir qu'elle croyait être un drapeau blanc. Mlle Cloque, l'oeil aux
aguets, prévenait le marquis. Il interrompait la partie et rentrait
mélancoliquement. C'était le rétablissement de la monarchie.

Et Mlle Cloque restait seule. S'il était encore de bonne heure, elle
prenait sur une petite étagère un livre de dévotion ou quelque ouvrage
du grand homme qui avait été le culte de sa vie _Atala_, _René_, ou
_les Mémoires d'Outre-Tombe_; et elle s'asseyait à sa fenêtre dans un
fauteuil de cretonne imprimée, pareil aux tentures de la chambre. Les
larges feuilles d'un catalpa haut comme la maison se balançaient
doucement sous ses yeux, presque au ras de la fenêtre; et, selon les
caprices de l'air, elle apercevait, entre les branches, une petite
fontaine située au milieu de la cour du locataire voisin. Cette fontaine
à double vasque de bronze, coulait nuit et jour, et son maigre murmure
monotone avait souvent flatté les rêves et l'imagination facile de celle
qui, à quinze ans, se jetait aux pieds d'un poète. Elle s'efforçait de
faire abstraction du bruit du savetier de la rue de la Bourde, de celui
des plombiers de la rue de l'Arsenal et des gémissements d'une scierie
mécanique que l'on entendait à certaines heures; et la chute régulière
et rafraîchissante des gouttelettes dans le bassin lui évoquait des
images du Jourdain où René s'était baissé puiser une bouteille d'eau, ou
bien la transportait au pays d'Atala.

Des songes, c'était toute sa vie. Elle avait passé au travers de la
réalité grâce à l'agilité de ses facultés imaginatives et à l'ardeur de
ses désirs. Elle avait été garantie de la marque déprimante que laisse
infailliblement la compréhension des grises et misérables nécessités.

Elle portait une sorte de velouteux duvet moral, que l'on ne saurait
comparer qu'à cette blonde lumière qui orne les joues de l'adolescence.
Elle avait gardé l'âge de tous les élans, de toutes les générosités,
l'âge où l'homme ignore l'impossible.

Elle ne s'était point mariée, non qu'elle fût laide ou méprisante, mais
parce qu'à la suite d'une enfance délicate, le bruit s'était répandu
qu'elle manquait de santé. D'excellentes amies de la famille assez
généreuses pour s'intéresser beaucoup à elle, avaient contribué, à force
de bons soins, à affermir cette opinion contre quoi rien n'avait
prévalu.

La vulgarité des hommes l'avait consolée du célibat. Longtemps,
cependant, elle avait espéré le héros que rêvent les jeunes filles. Il
en existait, puisqu'elle avait approché un Chateaubriand.

Elle était demeurée près de son frère qu'elle adorait. Il s'était marié,
avait eu des enfants; elle avait vu se dérouler à côté d'elle l'épisode
d'un court bonheur; puis des deuils, des malheurs de fortune étaient
survenus qui avaient réduit la famille à une nièce, Geneviève, grande
jeune fille de dix-sept ans, achevant son éducation au pensionnat du
Sacré-Coeur de Marmoutier.

Souvent, avant l'heure de dîner, Mlle Cloque descendait, sous le
prétexte de jeter un coup d'oeil à la cuisine, causer avec sa vieille
bonne, Mariette.

--Ah çà! voyons, Mariette, qu'est-ce que ça sent donc?

--Qu'est-ce que ça sent? Mais, Mademoiselle, je viens seulement
d'allumer mon fourneau, qu'est-ce que vous voulez donc que ça sente?

--Je vous dis que ça monte jusque là-haut... Je suis descendue voir si
vous laissiez brûler quelque chose.

--Ah! faisait Mariette, en secouant sa figure toute ridée, faut-il en
avoir un nez! faut-il en avoir un!...

Et sur cet innocent subterfuge qui lui servait presque quotidiennement
de préambule, Mlle Cloque échafaudait une conversation peu variée dont
deux sujets immuables faisaient les frais: le projet de mariage de sa
nièce Geneviève et le projet de la reconstruction de la Basilique de
Saint-Martin. Il semblait que tout l'avenir fût contenu dans la solution
de ces deux questions.

Et, en effet, les pieuses âmes de Tours ne doutaient pas que le sort de
la religion ne dépendît de l'église colossale qu'il s'agissait de
relever des ruines où l'avait réduite la Révolution, pour la faire
resurgir comme un hardi défi à la libre-pensée. Dans toute la ville il
n'était bruit que de cette affaire.

Quant à l'union de la petite Geneviève,--entretenue à grand'peine par sa
vieille tante, dans un couvent coûteux,--avec le jeune sous-lieutenant
Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour, c'était une perspective d'un
intérêt si vif et si immédiat qu'elle passionnait quiconque avait de
l'amitié pour Mlle Cloque.

Mlle Cloque poussait tout à coup un profond soupir.

--Allons, voyons! Mademoiselle, qu'est-ce qu'il y a encore? Votre
marquis ne vous a donc point dit des bêtises pour vous dérider un brin?

Mariette disait «votre marquis» avec une nuance accentuée de dédain, à
cause de la réputation d'irreligion de M. d'Aubrebie.

--Le marquis? Le marquis est un vieux sacripant qui ne croit ni à Dieu,
ni à diable. Il faut le plaindre et prier pour lui. Le pauvre homme n'a
que sa distinction naturelle; c'est un homme comme il faut, assurément,
et il est respectable à cause du grand malheur dont la Providence l'a
affligé; mais, voyez-vous bien, ma pauvre Mariette, ce ne sont pas ces
gens-là qui sont capables de vous donner un conseil...

--Un conseil? Ah! bien! Mademoiselle en a peut-être besoin d'un conseil?
Mais c'est-il pas à vous que toutes ces dames viennent en demander des
conseils, et à tout bout de champ, et quand bien même il ne s'agirait
que de savoir s'il faut prendre sa gauche ou sa droite!...

--Mettez donc vos lunettes pour trier votre salade, voyons, Mariette,
faudra-t-il que je vous le dise cent fois!... Ah! décidément, c'est une
grosse charge que d'avoir une jeune fille à caser. Quand on est son
père ou sa mère, on prend plus facilement une décision.

--S'il s'agissait de la marier à quelqu'un sans argent ou à un olibrius
qui ne lui plairait point, je comprendrais que vous ayez de la peine,
mais d'abord elle en est folle de son militaire, Mlle Geneviève, ça, on
peut le dire...

--Taisez-vous, Mariette, ne dites pas des choses comme cela! Vous ne
savez rien, et cette enfant est trop jeune, élevée comme elle est, à son
couvent, pour savoir seulement ce que c'est que...

--Que de sentir que ça lui fait toc toc sous sa médaille de sagesse?
Allez donc! faut pas vous tourmenter, Mademoiselle; la poule sait
chanter avant d'avoir pondu. Je vous donne ma parole...

--Allons! faites ce que vous avez à faire, vous bavarderez une
autrefois. Je vais voir si le journal est arrivé.

Le samedi soir, le _Journal du Département_ arrivait une heure plus tôt
que de coutume, et le porteur, s'il ne pleuvait pas, le glissait sans
sonner sous la porte du jardin donnant dans la rue de la Bourde. Mlle
Cloque traversa le petit parterre grand comme la main qui entourait deux
côtés de la maison. Avec des prodiges de soins et d'économies, elle y
entretenait elle-même des rosiers et quelques fleurs. Une haie de
fusains séparait son jardinet d'une grande cour encombrée de tuyaux de
poêle, de lames de zinc, de charrettes à bras, de ferrailles et des
mille accessoires qu'exigeait la profession du propriétaire, Loupaing,
entrepreneur de plomberie. Depuis une année ou deux, les arbustes
commençaient à être assez touffus pour que l'on se trouvât à peu près
garanti du contact des ouvriers de Loupaing, affreux borgne presque
toujours ivre, et des regards inquisiteurs de la mère Loupaing qui, de
sa fenêtre du premier, tout en tricotant des bas, passait sa vie à épier
le voisinage.

Le journal, plié en quatre, et tout «humide encore des baisers de la
presse.» ainsi que se fût exprimé le marquis d'Aubrebie, laissait
pencher une corne sur le pas de la porte, et des fourmis couraient sur
l'encre fraîche. Mlle Cloque le ramassa, fit sauter d'une chiquenaude
les petites bêtes, et, ayant aperçu en capitales énormes le mot
«TRAHISON EN HAUT LIEU» suivi, il est vrai, de plusieurs points
d'interrogation, elle s'inquiéta immédiatement et rentra par la salle à
manger, cherchant ses lunettes. Elle appela:

--Mariette! est-ce que je n'ai pas laissé mon étui dans la cuisine?...

--Attendez donc... Oui, mademoiselle, le voilà!

--Eh bien apportez-le moi!

Mariette apporta l'étui.

--Ma pauvre fille, que vous êtes donc sotte; vous ne sentez pas que cet
étui est vide? J'au-rai laissé mes lunettes en haut. Courez vite me les
chercher.

Les yeux de Mariette brillèrent.

--C'est-il bien la peine d'aller là-haut?

Mlle Cloque qui s'exténuait à prendre connaissance de l'alarmante
«Trahison en haut lieu???» frappa du pied et faillit s'abandonner à un
mouvement de colère.

--Dame! fit Mariette, sans plus se tourmenter, Mademoiselle a ses
lunettes sur le front!

C'était une des distractions ordinaires de cette pauvre demoiselle. Elle
était toujours vexée qu'on la lui fît remarquer.

Mais la lecture était trop captivante, et elle oublia de se fâcher. Elle
parcourait avidement l'article sans prendre garde que la servante était
retournée à la cuisine.

--En voilà bien d'une autre, par exemple! s'écria-t-elle.

Elle froissait le journal; elle s'aperçut qu'elle était seule et sentit
le besoin de s'épancher. Elle alla retrouver Mariette.

--Eh bien! ma fille, si ce qu'on dit est vrai, on peut s'attendre à en
voir du joli...

--Qu'est-ce qu'il y a encore? C'est toujours leur Tonkin, je parie...
Dire que j'ai mon pauvre garçon qui est à Toulon...

--Il ne s'agit pas de cela pour le moment: croiriez-vous, ma fille,
qu'il paraît que Monseigneur favorise en sourdine leur projet...

--Leur projet, à qui?

--Le projet à qui? mais le projet du conseil municipal parbleu! le
projet des architectes diocésains qui sont tous des libres-penseurs, à
ce qu'on dit, enfin le projet de tous les ennemis de l'Église, quoi!
C'est une indignité!

--C'est-il bien possible! Et qu'est-ce qu'ils veulent faire comme ça?

--Mais leur église bâtarde, une église de quatre sous, une baraque
informe qui sera une humiliation pour les fidèles en même temps qu'une
victoire pour toute la franc-maçonnerie!... Vous comprenez bien que ces
gens-là périraient de dépit si nous relevions la grande Basilique! Ha!
ha! cela les gênerait ce monument qui doit englober tout un quartier et
qui serait plus grand que la cathédrale! Vous connaissez les deux tours,
la tour de l'Horloge et la tour Charlemagne, n'est-ce pas? Eh bien, ces
tours forment les deux angles de la grande construction qu'on projette:
on bâtirait deux autres tours pareilles, aux deux autres coins, le tout
réuni par un bâtiment à cinq nefs, gigantesque!...

--Eh! là là, mon Dieu! faut-il! Et pourquoi faire mettre tant d'argent?

--Comment! pourquoi faire? Mais voulez-vous me dire pourquoi nos vieux
pères ont construit les cathédrales? C'est parce qu'ils pensaient que
rien n'était trop beau pour le bon Dieu. Ah! ceux-là ne regardaient pas
à la dépense! Et voulez-vous me dire où est-ce que nous irions prier
Dieu aujourd'hui, s'ils n'avaient pas bâti les cathédrales; et qu'est-ce
qui représenterait la religion aux yeux des ennemis de la foi, s'il n'y
avait pas toujours là ces beaux monuments qu'ils sont bien forcés
d'admirer comme tout le monde?...

--Mais, vous n'y allez seulement point dans vos cathédrales; voyons,
c'est-il pas vrai, mademoiselle? Est ce que vous n'êtes pas toujours
fourrés les uns sur les autres dans votre chapelle de Saint-Martin qui
est large comme la main et construite en bois, comme un hangar..., une
grange, si vous y tenez; mettons une grange?...

--Mais, têtue! vous ne comprenez donc pas que cela, c'est à cause de la
dévotion à saint Martin dont les restes vénérés sont là, dans votre
grange, comme vous dites si bien; et que c'est précisément pour qu'on
lui élève un sanctuaire plus digne que nous nous pressons dans cette
chapelle provisoire, afin de montrer en haut lieu qu'elle est devenue
trop petite, qu'elle n'est plus proportionnée au culte sans cesse plus
large qu'on rend au grand Thaumaturge!...

--Tout ça, c'est des bien beaux noms et des affaires qui ne me regardent
point... Vous allez pouvoir vous mettre à table, mademoiselle. Et tâchez
donc de ne point vous faire de la bile pour ces histoires-là; on a bien
assez des siennes... Je trempe ma soupe.

Mlle Cloque passa dans la salle à manger et fit son signe de croix en
s'asseyant à la petite table solitaire. Elle achevait l'article du
journal rempli d'insinuations alambiquées et de périphrases d'un travail
infini, où sous les apparences d'une attitude des plus respectueuses
envers l'archevêché, se dissimulaient des piqûres au venin administrées
savamment. Monseigneur trahissait la cause des catholiques purs; il
ouvrait définitivement l'ère depuis longtemps prévue, des concessions,
des louches compromissions, des pactes tacites et sans dignité, avec les
pouvoirs publics persécuteurs de l'Église. Enfin, allait donc se
manifester par un fait la justesse des sombres prévisions qui avaient
accueilli l'avènement de l'archevêque Fripière. Ce fils d'une marchande
à la toilette, haussé par sa seule habileté aux plus hautes fonctions
ecclésiastiques; cette sorte de philosophe que certains disaient païen
ou même athée, que l'on poussait à l'Académie française en raison
d'ouvrages presque exclusivement littéraires et à peine orthodoxes, se
préparait à passer impudemment à l'ennemi. Il ressortait nettement de
l'article «qu'à l'heure où paraîtraient ces lignes» l'archevêché aurait
pris position dans l'affaire de la Basilique, ce qui devait du même coup
hâter «d'une façon inattendue» le commencement des travaux. On savait
hélas quel était le sens de ces fameux plans tout prêts à être exécutés.
Exposés dans la crypte du tombeau de saint Martin, ils avaient été
lacérés, il n'y avait pas plus de trois semaines, par quelque pieux
basilicien demeuré inconnu.

Ce n'était pas tout; l'article se terminait par des lignes ambiguës
quant aux personnes visées, mais très claires quant au sens de
l'accusation. Elles flétrissaient la conduite équivoque de certaines
«notabilités» dont l'ostensible dévotion à saint Martin, jointe à la
compétence reconnue tant en matière d'archéologie qu'en «_la pratique
des affaires,_» avait fortement contribué à affermir l'espoir de voir se
relever la Basilique, alors que ces mêmes notabilités favorisaient
secrètement, et cela «_dans un but qu'il restait à élucider_», le
misérable projet de l'église bâtarde.

C'était là de quoi faire aller les imaginations et les langues.

Mlle Cloque ne pouvait qu'appartenir au parti des projets héroïques et
grandioses. Son âme s'était de tout temps inclinée du côté des
généreuses chimères. Rien n'était assez grand ni assez beau, au gré du
superbe élan de ses désirs. Depuis le mouvement qui l'avait jetée aux
pieds du plus magnifique génie de son temps, jusqu'à celui qui faisait
monter le rose d'une sainte colère à ses vieilles joues de femme
vertueuse, à propos de la Basilique, elle n'avait point hasardé un pas
qui ne fût orienté vers l'intransigeant idéal.

Une porte-fenêtre ouverte sur le jardin laissait venir l'arôme délicat
des fleurs, qui s'exalte un peu vers le soir. Et l'on entendait le bruit
de la lance d'arrosage de Loupaing sur la haie des fusains. Par des
trous que Mlle Cloque n'arrivait pas à combler dans le feuillage de ces
arbustes, elle avait le désagrément d'apercevoir la figure rouge et
l'oeil du plombier borgne. Chaque soir, il était là, au moment où elle
se mettait à table. C'était à croire qu'il le faisait exprès, et cela
était infiniment probable, car ils avaient eu une contestation
précisément au sujet de cette lance. La locataire s'était réservé le
droit d'en user pour l'entretien de son jardinet improvisé dans la cour
du propriétaire. Or Loupaing prétendait s'en servir pour laver sa cour,
à l'heure même où l'arrosage est avantageux pour les plantes. Jamais,
malgré nombre de réclamations, Mlle Cloque n'avait touché la lance, et
elle en était réduite à promener sur ses plates-bandes son petit
arrosoir à main, tandis que, de l'autre côté des fusains lavés sur une
seule face, Loupaing inondait sa cour à plaisir.

Mais la pauvre fille avait, ce soir, des soucis trop graves pour être
affectée de cette petite persécution qui d'ordinaire l'exaspérait; et
elle négligeait même de fermer la porte au nez de l'affreux borgne aux
aguets derrière les trous. Peut-être, à cause de cette indifférence,
était-ce aujourd'hui Loupaing qui rageait.

--Vous ne comprenez pas, dit-elle à Mariette qui apportait une omelette,
combien cette affaire est importante...

--Quelle affaire donc, mademoiselle?

--Mais la Basilique! voyons. Savez-vous bien que cela peut nous faire
manquer le mariage de Geneviève?...

Mariette leva les bras au ciel.

--C'est-il vrai, Dieu possible! Pour une histoire de «bâtisse» voilà
mademoiselle Geneviève qui ne se marierait pas?

Mlle Cloque se demanda si elle allait confier à sa bonne toute
l'étendue de ses angoisses. Elle pensa que cette femme ne comprendrait
jamais la liaison de choses en apparence si indépendantes.

--Vous verrez, ma pauvre Mariette, vous verrez! c'est moi qui vous le
dis.

Et elle se ressouvint des premières appréhensions qu'elle avait eues
lorsque s'ébaucha ce projet de mariage avec les Grenaille-Montcontour.
Certes c'était une des meilleures familles de Touraine, et la petite
Cloque, sans autre dot que sa grâce naturelle et le renom de vertu de sa
vieille tante, devait regarder comme une surprise heureuse le fait
d'avoir été distinguée par le jeune sous-lieutenant. A vrai dire,
c'était un bonheur inespéré, et personne autre que Mlle Cloque n'eût
aperçu là de nuage.

Elle en avait aperçu pour une raison d'une délicatesse toute
particulière.

Les Grenaille-Montcontour, d'authentique et très ancienne noblesse, mais
d'une fortune qu'on soupçonnait insuffisante à soutenir un train assez
brillant, avaient marié leur fils aîné à une jeune fille israélite.
L'amour l'avait voulu, à ce qu'on affirmait, et beaucoup d'âmes
généreuses en demeuraient persuadées. D'ailleurs, disait-on, il y a juif
et juif, et il fallait considérer que les Niort-Caen, bien avant leur
alliance avec les Grenaille-Montcontour, avaient donné au catholicisme
une précieuse recrue: une Niort-Caen, dont on rappelait la conversion
retentissante, dirigeait à Paris une institution religieuse. Enfin
c'était encore à l'occasion d'une conversion que les deux familles
destinées à s'unir étaient entrées en relations, depuis déjà plusieurs
années. Le zèle de la comtesse de Grenaille avait amené à la religion un
jeune protégé de la famille Niort-Caen, garçon intelligent et sans
fortune, qui depuis lors ayant prononcé ses voeux, se trouvait
aujourd'hui à la tête d'une petite boutique d'objets de piété, à la
porte de la chapelle Saint-Martin, en qualité de Frère vulgairement
appelé «à rabat bleu.» Ce Frère jouissait du privilège évangélique
attribué au «pécheur converti»; et il était, à lui seul, plus choyé que
«cent justes» par les fidèles de Saint-Martin.

C'en était assez, en vérité, pour que le monde le plus scrupuleux n'eût
pas lieu de faire la grimace. On ne la faisait pas trop; les Niort-Caen
chez les de Grenaille s'effaçaient, se faisaient oublier; et la jeune
femme était si charmante qu'on ne voyait pas de différence entre elle et
les femmes élevées le plus chrétiennement, sinon l'extraordinaire saveur
de sa beauté. Où donc, alors, était le nuage?

Le voici. Mlle Cloque avait observé finement, et dans mille petites
circonstances de l'apparence la plus insignifiante, qu'il y avait une
fêlure aux principes moraux, religieux ou politiques des
Grenaille-Montcontour. En quoi consistait-elle, il eût été bien
difficile de le préciser; cela n'était rien ou presque rien du tout,
puisque cela ternissait à peine la figure que faisait cette famille dans
la société tourangelle. Néanmoins, il y avait une indéfinissable issue
par où s'écoulait le suc qui maintient l'intégrité et l'originalité
absolues des vieilles maisons françaises.

    Le vase où meurt cette verveine
    D'un coup d'éventail fut fêlé...

D'une manière générale, cela pouvait se traduire par une sorte de
mollesse à soutenir certaines opinions qui, au gré de Mlle Cloque,
étaient fondamentales d'une société chrétienne. C'était, par exemple,
une nuance de libéralisme qui allait s'accentuant de jour en jour. On
commence par être libéral en matière politique; puis on le devient
rapidement en matière de religion et de morale. De là à l'opportunisme,
il est clair qu'il n'y a qu'un pas. On disait couramment: les Grenaille
_admettent_ ceci, admettent cela. Bon pour ceci ou cela; mais que
n'admettraient-ils pas demain? On citait ce trait bien significatif de
l'aisance avec laquelle cette maison glissait à toute évolution
inquiétante: à quelqu'un qui interrogeait M. le comte, à propos des
récentes persécutions des jésuites: «Mais, enfin, si vous aviez encore
des fils à instruire, les mettriez-vous au Lycée?» M. le comte de
Grenaille-Montcontour avait répondu: «Pourquoi pas?» Et quelques-uns
avaient frémi. C'était une réponse qu'il n'eût pas faite avant
l'influence des Niort-Caen.

Les Grenaille observaient une prudente réserve depuis le commencement de
l'affaire de la Basilique. Cependant on n'ignorait pas que le comte eût
des connaissances tout à fait exceptionnelles en matière d'archéologie.
C'était une question qui devait l'intéresser; il pouvait apporter aux
partisans de la reconstruction de l'antique monument l'appui précieux de
ses lumières. On n'osait pas l'interroger par crainte de l'entendre
émettre un avis défavorable, ce qui eût été le signal de la guerre.
Quant à lui, il se taisait. Lors du mouvement suscité par la lacération
des plans du projet gouvernemental, la famille de Grenaille était partie
pour Vichy.

Mais la question avançait; les grondements souterrains allaient aboutir
à un déchirement du sol déjà si oscillant; l'heure arrivait où il
deviendrait inévitable de prendre un parti. Que fallait-il pour cela? Un
éclat. L'article du journal le faisait prévoir comme prochain.

Et la pauvre Mlle Cloque achevait tristement son dîner en songeant à
cette menaçante perspective. La douleur de ses hautes aspirations
compromises était cruellement avivée par le souci du sort de sa chère
Geneviève qu'elle devait aller voir le lendemain, dimanche, à
Marmoutier.

Quand elle descendit au jardin, elle ne trouva pas la seille d'eau que
lui apportait régulièrement Mariette, et dans laquelle elle puisait avec
son petit arrosoir afin de soigner elle-même ses plantes. Elle alla vers
la cuisine et appela Mariette qui ne répondit point. Enfin, elle aperçut
la vieille bonne sous le porche par où la maison de plomberie
communiquait avec la rue de l'Arsenal; elle causait avec la mère
Loupaing, malgré la défense que lui en avait faite maintes fois sa
maîtresse. Elle se hâta d'accourir et prévint l'observation qui la
menaçait:

--Mademoiselle! Vous ne savez pas ce qu'il y a? Paraît que Loupaing se
présente au conseil municipal: les affiches sont commandées!

Mlle Cloque leva les yeux au ciel, en haussant une épaule.

--Loupaing, au conseil municipal! soupira-t-elle.

Et elle ne put se retenir de jeter un regard de pitié sur la maison de
cet ivrogne imbécile et méchant. Il scandalisait le quartier par sa
débauche, et le voisinage par les mauvais traitements infligés à sa
femme, une pauvre patiente laborieuse qui ne criait que sous les coups
par trop vifs, et ne se plaignait jamais. Entre les branches d'un
magnolia au feuillage rare, Mlle Cloque vit Loupaing accoudé ce soir, à
la fenêtre de sa chambre, côte à côte avec sa femme. Il était en gilet
de flanelle rouge, sans manches; les gros muscles de sa chair nue
formaient d'épaisses saillies. Il regardait fixement, sans que l'on sût
jamais où, de son oeil incertain. Sa femme était tranquille et muette,
près de lui, en camisole blanche.

--Paraît qu'il a promis de ne plus sortir le soir, d'ici l'élection, dit
Mariette; c'est Mme Loupaing qui est contente!...

--La malheureuse! elle veut donc qu'il ait le temps de la couper en
morceaux? Cet homme-là me fait peur. Tenez, je rentre; vous arroserez
vous-même, Mariette; et que je vous reprenne à bavarder!...

--Mademoiselle aimerait donc mieux ne pas apprendre ce qui se passe?

--Ce qui se passe? Ah! on l'apprend toujours bien assez tôt!

Mlle Cloque remonta à sa chambre, et se pencha un instant à la fenêtre
sur la rue de la Bourde. L'air de juillet était lourd, la nuit tombait
doucement. On entendait sans le voir le marteau de l'infatigable
savetier. A chaque porte, des femmes étaient assises ou debout, en
petits groupes immobiles. Un nouveau-né criait comme un animal qu'on
égorge; des enfants jouaient dans la rue, butant contre les jambes des
chasseurs à pied qui rentraient par trois ou quatre à la caserne. Sur la
droite, dans le ciel obscurci, on pouvait voir la tour de l'Horloge,
l'un des débris de la vieille Basilique. Un gros camion voiturant des
eaux minérales passa en faisant trembler les maisons. Une fenêtre
s'ouvrit à l'hôtel d'Aubrebie, et la marquise agita de nouveau le
«drapeau blanc»; sans doute le marquis faisait un tour de jardin et la
malheureuse folle éprouvait le vide de l'exil du prince. La grosse
cloche de l'horloge tinta; une sonnerie de clairon vint des casernes;
les soldats passaient en courant. Peu à peu les bruits s'apaisèrent; les
groupes, au pas des portes, disparurent; de temps en temps seulement
quelques coups de marteau sur le cuir marquaient que le savetier
travaillait encore.



III

LA CHAPELLE PROVISOIRE


Rien n'indiquait, dans la rue Descartes, l'existence d'une chapelle, si
ce n'était une simple croix de bois appliquée contre le mur au-dessus
d'une porte, et sur laquelle on lisait, en caractères à demi effacés:
SANCTO MARTINO. Un aveugle se tenait perpétuellement sur le pas de cette
porte avec une sébile de plomb à la main; il avait la figure rongée par
les piqûres de la petite vérole et il semblait que ses lèvres se fussent
épaissies et desséchées à force de murmurer, sans répit, du même ton de
mélopée plaintive: «Ayez pitié, Messieurs, Mesdames; ayez pitié d'un
pauvre aveugle...»

Les deux marches franchies, et avant de pousser les tambours de cuir
noir, on trouvait, à droite, un guichet ménagé au centre d'une étroite
vitrine où pendaient des chapelets et des scapulaires. En appliquant
l'oeil aux mauvais petits carreaux, on distinguait dans une pièce exiguë
et mal éclairée, des rangées de casiers et de tiroirs, une petite table,
et un «Frère à rabat bleu» fort laid, et portant sur un nez biblique une
énorme paire de lunettes aux verres du même ton que son rabat, ce qui le
faisait appeler communément le _Frère bleu_ par les personnes ignorant
qu'il avait reçu en religion le nom de Frère Gédéon.

La plupart de ces dames, en entrant dans la chapelle, avaient un mot à
dire ou une question à adresser au Frère Gédéon. Il était le vivant
répertoire de toutes les nouvelles ecclésiastiques, et sa complaisance
était sans bornes. Derrière son guichet, pareil au préposé aux
renseignements dans une banque ou une gare de chemin de fer, la lèvre
soulevée d'un facile sourire et la courbe du nez flexible comme un arc
décochant ses traits avec précision et sans cesse rebandé par un génie
mystérieux, il répondait et renseignait sur les offices, sermons,
bénédictions, missions, pèlerinages, déplacements d'évêques ou de
prédicateurs, nouvelles de Rome, nominations, mouvement de la
propagande, échelles des guérisons miraculeuses, etc., etc., au point de
constituer à lui seul une concurrence appréciable à la _Semaine
religieuse_. Beaucoup de fidèles négligeaient depuis qu'il était là de
s'abonner à cet organe de l'archevêché sous le prétexte que le Frère
Gédéon avait des renseignements de meilleure main.

Quand Mlle Cloque arriva pour la messe de neuf heures, au milieu d'un
sombre remous de vieilles dames, elle risqua un oeil au guichet, malgré
l'heure avancée. Elle était si avide d'apprendre ce que l'article du
_Journal du Département_ contenait de fondé! Le Frère Gédéon se leva,
contrairement à son ordinaire; il ouvrit même la porte de sa petite
boutique et fit signe à Mlle Cloque: «Entrez donc, Mademoiselle...»

Le coeur de la pauvre fille battait. Qu'est-ce qu'il pouvait y avoir,
mon Dieu?

--Eh bien, fit-elle, nous avons du nouveau?

--Je le crois bien! lui glissa le Frère, sur un ton confidentiel, et
c'est pour cela que je ne veux pas vous le dire devant tout le monde:
hier soir à neuf heures, le sous-lieutenant Marie-Joseph de
Grenaille-Montcontour s'est rendu aux bureaux du _Journal du
Département_, accompagné de deux officiers, et il a souffleté le
rédacteur en chef.

--Seigneur Jésus! s'écria Mlle Cloque.

Et elle ressentit à cette nouvelle un mouvement de soulagement et même
d'orgueil. Cette affaire était très désagréable à cause des suites
qu'elle comportait, mais elle lui donnait une haute satisfaction morale,
contrairement à ses appréhensions. C'était bien, ce qu'il avait fait là,
ce jeune homme; ce mouvement de bravoure chevaleresque flattait
immédiatement les plus intimes penchants de Mlle Cloque. Ce ne fut
qu'en se ressaisissant qu'elle se demanda: mais pourquoi a-t-il fait
cela?

Les yeux du Frère bleu brillottaient derrière ses conserves, et l'arc de
son nez se bandait et se détendait successivement sans qu'il prononçât
un mot. Enfin, voyant l'anxiété de la vieille fille, il dit tout bas, et
d'un air qui voulait signifier beaucoup de choses:

--Ce jeune homme est bien, imprudent...

Soudain, les yeux de Mlle Cloque chavirèrent. Elle crut comprendre la
réticence du Frère; elle la rapprocha, ainsi que la provocation du jeune
Grenaille, de la queue du fameux article.

--Quoi! fit-elle; c'étaient eux que l'on visait dans l'article? Mais je
vais me désabonner en sortant de la messe!... Comment c'étaient eux!
Mais c'est une infamie!

--Ce jeune homme, répéta le Frère, a été bien imprudent... Vous allez
manquer le commencement de la messe, Mademoiselle. M. le vicaire général
est à l'autel; je vous recommande son allocution, elle sera
intéressante.

Tout émue, toute frémissante, Mlle Cloque entra dans la chapelle déjà
entièrement garnie de monde. Elle s'engagea dans une contre-allée
qu'assombrissaient les tribunes, et se heurta à la chaisière qui lui fit
un signe de tête amical et, la main en cornet sur la bouche, lui
chuchota confidentiellement:

--Le sermon, Mademoiselle, écoutez-le bien: tout le monde en tremble
déjà!

Au troisième rang, devant la sainte-table, une seule chaise restait
libre, avec un prie-Dieu garni d'une petite boîte fermant à clef et
d'une plaque de cuivre portant gravé: «Mademoiselle Cloque.» Cette
chaise était placée au bord de l'allée; sa titulaire l'occupa sans
déranger personne et sans même lever les yeux pour répondre à une foule
de petits saluts tout prêts, suspendus à ce signe des paupières qu'elle
eût pu faire, mais que l'on ne se permet plus quand le prêtre en est
déjà à l'offertoire. Cependant elle fit une exception en faveur du comte
et de la comtesse de Grenaille, en raison de l'abominable calomnie dont
ils venaient d'être l'objet, et leur adressa en passant un fin sourire à
la fois douloureux et sympathique.

A gauche et à droite d'une sorte de balcon faisant face à l'assistance,
et servant de chaire, deux escaliers de bois conduisaient au choeur très
surélevé et orné d'une profusion de bannières portant des noms de villes
de France, adressées en hommage à saint Martin. Contre la balustrade du
balcon, étaient appendus des sabres et des épées, en ex-voto, formant
panoplies autour de cadres à fond de velours épinglé de nombreuses
décorations parmi lesquelles les anciennes croix de Saint-Louis et du
Saint-Esprit côtoyaient la Légion d'honneur et la médaille militaire.
Toute la surface des murailles, d'ailleurs, aussi bien du choeur que de
la grande et unique nef à toiture de bois, que Mariette appelait une
grange, était couverte de plaques de marbre revêtues d'inscriptions
chaleureuses et touchantes: «Reconnaissance à saint Martin»,
«Reconnaissance éternelle. Un père sauvé», avec les initiales et la
date; «Gloire à saint Martin: un mari et un fils conservés, 1870-71»,
«Grâce obtenue,» «Grâce obtenue,» etc., etc. Ces murs simples et qu'on
disait nus avaient la grandeur même et la beauté des angoisses humaines
et de l'inébranlable foi des créatures. Sous les hommages militaires des
panoplies et des croix, s'ouvrait une arcade grillée donnant sur la
crypte où reposaient les restes du Thaumaturge.

Beaucoup d'hommes, surtout des officiers, étaient mêlés au flot des
dévotes de saint Martin; çà et là, la tache claire du dolman d'un
chasseur ou une toilette de femme élégante fleurissaient la foule.

La chaisière allait de l'un à l'autre. Le tulle de deuil flottant sur
les ailes blanches de son bonnet, sa vivacité, sa façon de se poser
brusquement contre l'oreille d'une personne en lui vrillant toute la
longueur d'un cancan, puis de s'échapper soudain, butinant de ci de là,
jusqu'à telle autre oreille complaisante, l'avaient fait surnommer la
Mouche. Rarement la Mouche avait manifesté une aussi grande fébrilité
qu'aujourd'hui. Par son contact multiplié, chaque groupe venait de
recevoir, en même temps que la petite piqûre, une maladive impatience
touchant le sermon de M. l'abbé Janvier, vicaire général.

Cependant, quand il parla, on eut la secousse du coup de foudre attendu
et qui surprend infailliblement.

C'était un homme très savant et très écouté qui, six mois de l'année,
faisait à la chapelle Saint-Martin une sorte d'instruction positive et
documentée agréable aux esprits précis. Il s'enflammait rarement et ne
parlait que pour dire quelque chose, ce qui lui valait une réputation
d'originalité diversement appréciée. Quelques-uns le trouvaient froid et
sec, d'autres un peu terre à terre, sous le prétexte qu'il s'attachait
plutôt à l'histoire religieuse qu'à la théologie; certains l'accusaient
d'avoir l'esprit protestant.

Du même ton impassible et un peu monotone qu'il employait à raconter les
batailles de Constantin, il aborda le sujet brûlant de la construction
d'une église digne des précieux restes de saint Martin. Il tenait, comme
toujours, dans la main gauche, sa montre d'argent assujettie par une
petite ganse noire qui enmaillottait l'annulaire. Il parlait vingt
minutes, jamais plus, et son seul geste consistait à regarder l'heure au
creux de sa main.

Il affecta d'ignorer absolument qu'il eût jamais été question de
construire une Basilique. A l'entendre, c'était là un projet dont il
n'avait même pas eu vent. Il décida que l'heure était venue de réaliser
le voeu cher à tous les chrétiens. Grâce à la générosité des fidèles,
les capitaux recueillis étaient suffisants non seulement à entamer, mais
à parachever, dans un délai aisément appréciable, le pieux édifice
appelé à remplacer la présente chapelle provisoire. On eût dit qu'il
s'agissait de construire un bazar pour une vente de charité. A aucun
instant le souffle de l'enthousiasme n'ébranla sa parole. Et il y avait
là des centaines de personnes qui eussent vendu leur lit pour voir
surgir le monument grandiose, le manifeste universel de la puissance
catholique!

M. l'abbé Janvier poursuivait l'énumération des travaux prochains. Il
possédait pierre par pierre la future église de Saint-Martin. Il en
connaissait les moindres détails. Aucun terme technique ne lui manquait
ni ne lui faisait peur. Il ne s'excusa point de prononcer des chiffres,
et de donner à son allocution l'allure d'un mémoire d'architecte, au
pied même des autels. C'était, à lui, sa méthode. Au lieu d'évoquer dans
les esprits l'idée du monument à l'aide d'images apocalyptiques, il en
dressait petit à petit les assises solides, étayées à mesure sur ce
qu'il ne craignait point d'appeler: «ce point d'appui essentiel: les
capitaux disponibles».

Personne ne broncha. Autour de cette parole glaciale l'air lui-même se
figeait. Les assistants se pétrifiaient. Par tant de flegme et d'audace
ils semblaient anéantis. M. Janvier en qualité de vicaire général était
le porte-parole de l'archevêché. Ce que l'on annonçait là, c'était
l'irrévocable. Demain, probablement, les ouvriers entoureraient déjà
cette chapelle noble et belle dans sa pauvreté toute nue, pour la
remplacer par l'odieuse construction moderne dont le dessin et la plate
silhouette étaient en ce moment si distinctement évoqués par les plates
expressions de M. Janvier.

Peu à peu, une sorte de dégel se produisant à la suite de la première
surprise, des têtes se tournèrent, on échangea des regards
significatifs, une houle passa sur les épaules. Le respect du saint lieu
interdisait toute manifestation. Pas un fidèle ne sortit. Mais on
sentait comme à certains jours, sous la surface terne de la mer, la lame
profonde, plus dangereuse que la tempête.

Quand la vingtième minute fut écoulée, M. l'abbé Janvier avait achevé de
décrire jusqu'à la pointe du clocher futur et de prouver la possibilité
matérielle de son exécution. Alors, comme un maçon parvenu au faîte de
son ouvrage y plante un petit drapeau, il dit un mot qui, d'un seul
coup, parut résumer toutes ses réticences et faire claquer son pli
impertinent sur les creuses chimères d'une partie des cervelles
présentes: «Mes frères, il faut être de son temps. Ainsi-soit-il.» Puis
il fit son signe de croix et continua la messe.

On se contint jusqu'à la fin; mais la sortie fut fiévreuse. L'officiant
n'avait pas fermé le livre sur le dernier Évangile, que nombre de
personnes se hâtaient vers la porte, pressées d'échanger leurs
impressions. D'ordinaire, beaucoup descendaient à la crypte déposer un
cierge près du tombeau. Seuls, quelques soldats et des femmes pauvres se
dirigèrent aujourd'hui du côté de l'escalier. La porte extérieure, sur
la rue Descartes, était comparable à l'ouverture d'une ruche d'abeilles.

--Ayez pitié, messieurs, mesdames, ayez pitié d'un pauvre aveugle...

La malheureuse prière de l'aveugle était couverte par la rumeur
bourdonnante d'une centaine de femmes qui aussitôt à l'air libre
éclataient, laissaient fuser à grands jets leur indignation et leur
colère. Elles restaient là, sur place, coude à coude, par groupes confus
qui se déformaient ou se pénétraient d'un simple pivotement sur les
talons, une phrase commencée au nez de quelqu'un s'achevant brusquement
contre une autre figure: propos sans suite, incohérents, mais
s'emboîtant les uns les autres à cause d'une aigreur, d'une violence
communes; le ton seul harmonisait ce pot-pourri d'idées dont la
plupart, émises posément, se fussent trouvées contradictoires. Les plus
acharnées étaient les vieilles; on en voyait qui relevaient leur
voilette sur le front pour parler mieux, et qui brandissaient leur gros
paroissien entre leurs mains gantées. Et elles ne pouvaient se résigner
à s'en aller, comme si, à elles toutes, là, en force, elles allaient
faire quelque chose. Elles n'étaient plus cent; elles semblaient
innombrables; les tambours noirs vomissant toujours deux torrents de
lave humaine qui élargissaient, épaississaient et ranimaient cette
grande flaque de matière en ébullition.

La rue, peu fréquentée, permettait ce rassemblement. Quelques rares
fiacres rasaient le bord du trottoir opposé, le long du mur du couvent
de l'Adoration perpétuelle. Deux ou trois voitures attendaient des
personnes ayant assisté à la messe, entre autres le landau des
Grenaille, avec deux chevaux fort bien attelés.

Plusieurs avaient cherché un épanchement au guichet du Frère bleu, mais
le guichet était fermé.

Lorsque Mlle Cloque sortit, longtemps après le gros de la foule, il y
eut une forte poussée vers elle. D'un accord tacite et unanime, ce
mouvement la proclamait l'âme même de l'opposition. Nul ne doutait de
son opinion, déjà maintes fois exprimée; son importance morale au milieu
de tout le monde de la dévotion, et de plus, sa qualité actuelle de
présidente de l'ouvroir de Saint-Martin la plaçaient d'emblée à la tête
de la résistance.

Elle eut un mot heureux qui courut de bouche en bouche et donna une
consistance et une force inattendues au parti de la Basilique: près des
personnes qui l'entourèrent, elle étiqueta les plans et devis que venait
d'étaler le vicaire général, de «projet républicain». Le _Journal du
Département_ n'avait jamais poussé si loin, et c'était un tort, car,
prononcés en temps opportun, de tels mots ruinent un parti. Le Saint
Père n'ayant pas encore parlé à cette époque, aucun simulacre de paix
n'existait entre l'Église et la République. Le projet que venait
d'adopter l'archevêché, et que favorisait en secret le ministère, était
bien un projet teinté de républicanisme. On s'en doutait; mais il
fallait le dire. C'était fait.

Et toutes ces dames achevaient de se monter la tête avec cette épithète
malsonnante. Aucune d'elles ne doutait qu'il ne fût suffisant de la
prononcer pour rendre odieuse désormais l'idée même de toute
construction autre que l'ancienne, la grandiose, la sainte Basilique
démolie et rasée par les mains révolutionnaires. D'un coup, la question
qui, depuis des mois, agitait les esprits, changeait d'aspect. Elle
cessait de se présenter sous le caractère purement religieux et
esthétique qu'elle avait jusqu'alors revêtu, pour s'aggraver d'un
caractère politique. Il ne s'agissait plus de savoir s'il était ou non
plus convenable d'élever une église colossale ou une église moyenne.
L'église moyenne s'identifiait avec la République. Un bon catholique ne
frayait pas avec la République. Voilà qui était net. Cela allait éviter
à bien des esprits indécis ou paresseux à se prononcer, l'embarras de
formuler un jugement.

On n'osait pas trop parler de Monseigneur, car il est délicat de
s'exprimer sur la trahison d'un chef, et toute l'acrimonie s'accumulait
sur la tête du vicaire général.

--Est-il sorti? demandait-on.

--Non; on ne l'a pas vu.

--Peut-être déjeune-t-il avec M. le Chapelain?

--Ce n'est pas probable; il y a un grand déjeuner à l'archevêché en
l'honneur de Monseigneur l'évêque d'Héliopolis.

--Mademoiselle Cloque! Vous devez savoir cela, vous, par vos amis. M. le
comte de Grenaille n'est-il pas lié avec l'évêque d'Héliopolis?

--Certainement! certainement! fit l'héroïne de la matinée.

Elle était plus curieuse de voir sortir les Grenaille-Montcontour que le
vicaire général. Selon le raisonnement qu'elle s'adressait, M. de
Grenaille ne pouvait plus hésiter à déclarer son opinion, tenue
jusqu'ici si scrupuleusement secrète. Et, après l'article du journal
d'hier, auquel son propre fils avait attribué le sens précis d'une
insinuation injurieuse à son adresse, il était inadmissible qu'il ne
donnât pas à ses ennemis un éclatant démenti en se rangeant ouvertement
du côté des protestataires.

On eût voulu que le vicaire général se montrât au moment où
l'agglomération des fidèles dans la rue gardait un aspect imposant.
Quelle tête ferait-il en face de la manifestation? C'est ce dont il
serait assez plaisant d'être témoin. Quelques personnes, notamment Mlle
Jouffroy, deux soeurs âgées, pensionnaires au couvent de l'Adoration
perpétuelle, se déclaraient d'avis qu'on lui fournît un témoignage
démonstratif du mécontentement général. Qu'entendaient-elles par là? A
voir les plis courroucés de leur visage et le froncement de sourcils de
ces deux filles agitées par une pieuse colère, on pouvait s'attendre à
tout.

Malheureusement, le public commençait à se répandre et à se clairsemer.
On vit sortir l'organiste, M. Houblon, homme maigre et haut qui prêtait
gracieusement le concours de son talent à la chapelle de Saint-Martin
ainsi qu'à sa paroisse. Il éleva des bras pareils à des signaux de
détresse, et, suivi de ses quatre filles, se confondit dans la foule des
dévotes. Le vicaire général ne paraissait point, non plus que la famille
de Grenaille-Montcontour. Les chevaux du landau avaient des impatiences,
et le cocher était obligé de leur faire exécuter un mouvement de
va-et-vient dans la rue, tout en prêtant l'oreille à l'appel du groom
établi près de la porte de la chapelle.

Tout à coup, celui-ci siffla. M. et Mme de Grenaille causaient
amicalement avec le Frère bleu qui rentrait à son guichet. Mlle Cloque
s'avança les saluer, et ils descendirent ensemble le trottoir en se
dirigeant du côté de la voiture.

Le comte était un homme d'une soixantaine d'années, portant beau, de
haute taille, le teint chaud, les cheveux blancs, le menton rasé, avec
des moustaches et des favoris d'ancien blond, fort soignés, d'une vraie
distinction. La comtesse était une grande et forte femme, qui eût paru
obèse sans le port de grenadier qu'elle avait et qui semblait lui donner
la force de soutenir allègrement toute surcharge physique. Elle
conservait les dents superbes et des cheveux châtain foncé durs comme
crins. Elle conduisait elle-même, chassait à courre et tenait le verbe
haut. Avec cela, une mise toute provinciale: pas plus de goût pour sa
toilette que pour l'intérieur de sa maison.

Mlle Cloque n'osa placer aucune parole importante. Ils causaient du
beau temps qu'il faisait, lorsqu'un mouvement se produisit dans la
foule. On venait de voir surgir dans l'entre-bâillement de la porte la
figure ronde et rosée de M. le vicaire général. Il n'était pas encore
couvert et causait assez vivement avec quelqu'un demeuré à l'intérieur.

Que de malheureuses femmes frissonnèrent! On s'attendait à un scandale.

Il salua la personne avec qui il s'était attardé et s'avança
délibérément jusqu'au seuil de la chapelle, où il leva le nez, prit le
vent, mit son chapeau et se dirigea pour sortir, dans l'espace libre
qu'ouvraient devant lui instinctivement les manifestants. Il considéra
ce recul comme une marque de respect et avança en s'inclinant légèrement
jusqu'au groupe formé par les Grenaille-Montcontour et Mlle Cloque,
entre le landau et une grande porte ouverte sur la cour d'un droguiste.
La manifestation épiait ces quatre personnes. La pauvre Mlle Cloque
blêmit, et les jambes faillirent lui manquer.

Avec la plus chaleureuse cordialité, M. l'abbé Janvier aborda M. et Mme
de Grenaille-Montcontour. Il fut tout de suite apparent qu'ils
s'attendaient là, que c'était un rendez-vous. En effet, la comtesse dit
à Mlle Cloque que ces messieurs déjeûnaient à l'archevêché avec Mgr
l'évêque d'Héliopolis; et sur quelques mots très aimables et pleins de
promesses sous-entendues, pour sa charmante petite Geneviève, elle
tendit la main à la vieille fille. Le vicaire général monta à côté de la
comtesse; le comte s'assit lestement sur le strapontin; et le landau se
dirigea vers la rue Néricault-Destouches où il tourna et disparut.

Mlle Cloque murmura intérieurement:

--Mon Dieu! donnez-moi des forces; faites-moi la grâce de ne pas
tomber!...

Et, d'un courageux effort sur elle-même, elle se redressa et se tint
ferme.

La situation était plus tragique pour elle que pour aucune des personnes
présentes à cette volte-face. Car elle seule, sans doute, était informée
du véritable sens de l'article ambigu du _Journal du Département_. Elle
seule savait, à l'heure actuelle, la gravité de l'attitude que venait de
prendre le comte de Grenaille. En adoptant le parti de l'archevêché et
le «projet républicain», non seulement il trahissait la cause du parti
catholique dont il était l'ornement, mais il endossait la responsabilité
des insinuations calomnieuses du journal; il reniait l'acte
chevaleresque de son fils Marie-Joseph! C'était un coup d'état, une
révolution. Demain, ce soir, tout à l'heure peut-être, par les
feuilles de l'après-midi, tous apprendraient que M. le comte de
Grenaille-Montcontour publiquement accusé de soutenir les projets
gouvernementaux «_dans un but qu'il restait à élucider_» n'avait répondu
qu'en affirmant son adhésion à ces projets. C'était pour les Basiliciens
la perte d'un appui des plus précieux et sur lequel beaucoup avaient
témérairement compté; mais pour Mlle Cloque c'était la question du
mariage de sa nièce vis-à-vis de quoi venait de se creuser un précipice
beaucoup plus terrible qu'elle n'avait osé le redouter.

Les deux demoiselles Jouffroy vinrent les premières au-devant d'elle.
Elles ne dirent rien. La colère et l'indignation atteignent parfois un
degré d'intensité que l'expression verbale est inhabile à traduire. Mais
leur contenance parlait pour elles. Leurs traits, leurs bras, toute leur
personne étaient affaissés, échoués, abîmés. Leurs coques grises
tremblotaient de chaque côté de leurs yeux noyés. Toutes les deux
pareilles, elles se ressemblaient comme deux jumelles. Leur dépit
s'augmentait de la déconfiture de leurs belles menaces. Elles avaient
donné à entendre qu'elles briseraient les vitres au nez du vicaire
général. Et elles s'étaient écartées à son passage, comme tout le monde,
sans oser proférer un cri. Elles avaient assisté, comme tout le monde, à
l'espèce de défi que leur jetait à la face leur ennemi plein
d'insouciance et de bonne humeur en transformant en hommage--par
inconscience ou par une souveraine habileté--leur équivoque
manifestation.

Quelques mines abattues se joignirent à elles, tandis que la plupart
s'en allaient derrière M. Houblon dont les grands bras de sémaphore
annonçaient la tempête.

Ce fut la jeune femme du libraire catholique, Mme Pigeonneau-Exelcis,
qui fit remarquer la pâleur excessive de Mlle Cloque; et elle se hâta
de la soutenir en lui donnant le bras. Il n'était que temps; Mlle
Cloque allait céder à un étourdissement. Par bonheur, la porte du
couvent était entre-bâillée; ces demoiselles n'eurent qu'à la pousser,
et on installa promptement la malade sur une chaise qu'avança la soeur
tourière, dans une petite cour pavée où il y avait des lis en pots au
pied des murs. On alla chercher des sels, de l'éther, et tout en se
livrant à cette besogne charitable, on racontait à la tourière les
événements. La bonne vieille soeur, la figure embobelinée dans un bonnet
blanc tuyauté du front au menton, ne se laissait guère atteindre par ce
qui s'agitait de l'autre côté du cloître où elle était enfermée depuis
un demi-siècle, et elle dit, après le récit de si grandes choses:

--Monsieur l'aumônier a été pris d'une attaque de goutte ce matin, et la
messe de huit heures a eu quarante minutes de retard...

Mlle Cloque revint doucement à elle. On apercevait, par le jour d'un
porche, la verdure du jardin planté de hauts tilleuls. Deux formes
blanches passèrent au bout d'une allée. Puis on ne vit plus rien remuer;
et l'on n'entendait que le bruit d'un torchon époussetant les chaises du
parloir d'où il venait une grande fraîcheur. Mme Pigeonneau-Exelcis
demanda si elle ne pouvait pas profiter de l'occasion pour emmener sa
fillette, avant le déjeuner. Mais la soeur ouvrit des yeux comme si on
lui demandait d'abjurer sa religion:

--Y pensez-vous, madame Pigeonneau? Ces demoiselles sont à l'Instruction
religieuse, à cause du retard de la messe de ce matin...

--Ah! la messe a été en retard?

Et la bonne soeur répéta ce qu'elle avait dit un instant auparavant et
qu'on n'avait point écouté. Puis, pour réveiller tout à fait Mlle
Cloque, elle la taquina sur un sujet passé à l'état d'habitude:

--Vous voyez bien, Mademoiselle, si votre nièce était en pension ici,
elle serait venue vous embrasser, et c'est ça qui vous aurait
ragaillardie!...

--Mais non, dit en souriant la malade, puisque c'est l'heure de
l'Instruction religieuse...

--C'est vrai! c'est vrai! Ah! mademoiselle Cloque a réponse à tout.

Et ce sujet était plein d'amertume pour la vieille tante de Geneviève.
Car elle l'avait mise au Sacré-Coeur parce que l'on ne cite rien de
mieux que le Sacré-Coeur pour l'éducation d'une jeune fille. Elle allait
toujours aux extrêmes, en toutes choses. Et que de mérite elle avait à
cela! Car on ne cite rien non plus de plus coûteux que l'éducation au
Sacré-Coeur. Le couvent de l'Adoration perpétuelle eût été beaucoup plus
à la portée de ses ressources. Mais le moyen de marier brillamment une
jeune fille élevée côte à côte avec la petite Pigeonneau, fille du
libraire?

--Ma bonne amie, firent Mlles Jouffroy, vous déjeunerez avec nous. Nous
ne vous laisserons pas vous en aller chez vous après cette faiblesse...

--Vous êtes bien bonnes! Je n'ai guère d'appétit. Il faut pourtant que
je reprenne des forces pour aller voir ma Geneviève cet après-midi...
Mais Mariette; que dira Mariette si elle ne me voit pas rentrer?... Vous
ai-je averties que Loupaing va être conseiller municipal?

Tout le monde haussa les épaules.

--On fera prévenir Mariette, ne vous inquiétez pas; madame Pigeonneau va
avoir la complaisance d'envoyer un commissionnaire jusqu'à la rue de la
Bourde; n'est-ce pas, chère petite dame?

--Mais comment donc! Mais trop heureuse de pouvoir vous être agréable!
Je vais y aller moi-même, parce que votre bonne croirait sa maîtresse
perdue si un homme de peine lui expliquait cela tout de travers...

--Non, madame Pigeonneau, vous ne ferez pas cela, je ne le souffrirai
pas!

--J'y cours; j'en ai pour un moment. Au revoir, Mesdemoiselles, bonjour
ma chère soeur: je viendrai prendre ma fillette à deux heures et
demie...

Elle fit sonner l's douce: «z et demie» et s'esquiva.

--Vous êtes trop gentille! Au revoir, chère madame Pigeonneau.

Et quand la femme du libraire fut partie:

--Quelle excellente petite femme! dit Mlle Cloque.

--Bah! fit Mlle Jouffroy, la cadette, elle est enchantée de vous rendre
service; c'est une façon de vous dire: n'oubliez pas de prendre chez moi
le livre de mariage...

--Oh! la mauvaise!

Mlle Jouffroy, la cadette, avait la dent pointue. On reprochait
d'ailleurs, en secret, à madame Pigeonneau-Exelcis d'être jolie. Non pas
que personne eût pu jamais l'accuser de mésuser de sa beauté; mais, le
charme physique laisse toujours planer quelque inquiétude morale.

Mlle Cloque eut la force de monter jusqu'au premier, dans l'appartement
qu'occupaient ses amies. Le couvent recevait une douzaine de
pensionnaires libres, veuves ou célibataires, qui, moyennant un prix
modique, jouissaient dans cette paisible maison d'un confortable des
plus avantageux. La tante de Geneviève ne gravissait jamais sans un
profond soupir les larges escaliers de pierre à rampe de fer forgé,
donnant sur des paliers plus spacieux que son jardin et où s'ouvraient
les doubles portes soigneusement calfeutrées, rembourrées et lourdes
comme des portes d'église. De beaux christs d'ivoire, des images de la
Vierge, un peu mesquins sur l'immense surface des panneaux blanchis; une
atmosphère de quiétude et d'ordre intime; le parfum du voluptueux
servage divin et de l'éternité assurée, ornaient et emplissaient cet
enviable refuge. Quel délice de reposer ses yeux, par les hautes
fenêtres, sur la crête bien taillée des tilleuls, sur le pieux
va-et-vient des religieuses toutes blanches et sur les ébats innocents
d'enfants dont les voix et les cris venaient trois ou quatre fois par
jour vous revigorer l'esprit et le coeur! Ne plus voir l'oeil louche du
futur conseiller municipal, sa lance braquée sur le revers des fusains,
ni l'accablante tristesse du «drapeau blanc» de la folle, c'était le
rêve de Mlle Cloque; et elle y ajoutait encore le désir d'économiser le
loyer de la rue de la Bourde qui absorbait ses maigres revenus. Mais à
cause de Geneviève il fallait faire figure; tant que Geneviève ne serait
pas mariée, il ne fallait pas songer à venir s'enterrer dans une «maison
de retraite» dont le nom sonne une certaine fêlure de pauvreté.

Une soeur converse, au doux visage de bienheureuse, apportait le repas
dans de grands paniers cylindriques à plusieurs étages, en fer blanc
pour les plats chauds, en jonc pour le pain et les desserts. Elle était
chaussée de sandales de feutre, et son pas insonore la laissait prendre
tout à coup pour une apparition. Elle faisait sa besogne et recevait les
observations avec un étrange contentement; on eût dit qu'elle servait à
la table des Anges.

--Eh bien! soeur Brigitte, ça ne vous fait donc rien que le bon Dieu
soit frustré d'une si belle Basilique?

Soeur Brigitte sourit et répondit sans hésitation:

--Notre Seigneur Jésus-Christ a dit: «Mon royaume n'est pas de ce
monde...»

Et elle emporta le fromage, déjà retournée, quant à elle, à sa
tranquille béatitude.



IV

GENEVIÈVE


Quand Mlle Cloque allait voir sa nièce Geneviève, le dimanche
après-midi, elle prenait ordinairement le tramway qui partait de la rue
Royale, traversait la Loire sur le pont de pierre et s'arrêtait alors au
faubourg de Saint-Symphorien. Il y avait encore un bon kilomètre à faire
à pied, et c'était un de ses soucis d'être rencontrée sur cette route
poussiéreuse en été, boueuse en hiver, par les familles des compagnes de
sa chère pensionnaire, dont les voitures la devançaient. Elle disait que
le médecin lui ordonnait la marche; mais ce n'était qu'une des mille
économies secrètes qu'elle réalisait pour faire face aux frais de cette
pension luxueuse.

Mlles Jouffroy qui n'étaient pas assez sottes pour s'illusionner sur
ces tristes cachotteries, avaient saisi aujourd'hui l'occasion de
l'étourdissement que leur amie avait eu dans la matinée, pour aller voir
une de leurs petites parentes, élève aussi du Sacré-Coeur de Marmoutier,
et elles avaient fait monter mademoiselle Cloque en voiture avec elles.

Marmoutier est situé dans un lieu magnifique. Sur la rive droite de la
Loire basse et nonchalante, c'est un énorme bâtiment moderne construit
entre un vieux portail gothique qui date de l'antique abbaye, et des
collines boisées ou plantées de vignes et qu'agrémentent encore de très
anciens monuments ruinés. Dans la partie plane qui s'étend au long du
fleuve, ce sont des jardins à perte de vue, des allées ombreuses, des
massifs de fleurs; selon les heures, tout cela s'anime et se remplit de
cris, ou retombe instantanément au silence le plus complet.

Très lentement, après qu'on avait sonné à la porte, à gauche du porche
ogival, une vieille petite dame arrivait et vous toisait du bas des
marches en mettant sa main en auvent sur ses yeux effarouchés de la
lumière. Elle était d'origine italienne et s'appelait madame
Cantalamessa. Elle faisait la joie des pensionnaires qui lui trouvaient
la figure d'un polichinelle barbouillé de confitures, ce qui n'était
qu'exagéré. Quand madame Cantalamessa vous avait reconnu, elle vous
adressait un signe d'accueil qui pouvait aller jusqu'à l'amabilité. Mais
malheur à qui se présentait pour la première fois en venant demander de
voir une élève au parloir. C'était à croire que cette compatriote de
Juliette avait eu, contre toute vraisemblance, des aventures de
jeunesse, et il semblait qu'elle rêvât sans cesse à des complots
d'enlèvements contre les jeunes filles confiées à sa garde.

La formule d'un protocole sévèrement observé voulait que l'on s'informât
immédiatement de la santé de Madame de Montgomery, la Supérieure, ou
tout au moins de madame la Surveillante générale qui passait pour être
ni plus ni moins que la propre petite-fille de lord Byron. En vertu
d'une fiction non dépourvue de style, les parents ne venaient pas ici
voir leur fille dans une maison anonyme où l'on achète très cher une
éducation et une instruction choisies; ils venaient chez Madame de
Montgomery afin de lui présenter leurs hommages, après quoi ils
embrassaient leur enfant placée ici avant tout pour recevoir le lustre
d'un si grand nom.

Madame Cantalamessa prit un air embarrassé qui inquiéta les trois
vieilles filles. Mlle Cloque, volontiers superstitieuse et croyant que
tous les malheurs s'enchaînent et vous assaillent d'un coup, s'écria:

--Geneviève est malade! N'ayez pas peur de me le dire, je vous en
conjure, madame Cantalamessa!...

La religieuse se hâta de la rassurer.

--La chère enfant, Dieu merci, n'est pas malade...

--Alors, c'est Léopoldine! firent en même temps les demoiselles
Jouffroy.

Madame Cantalamessa pinça les lèvres tout en faisant de la tête un signe
de négation. On comprit immédiatement qu'il ne s'agissait pas de la
santé. D'un ton sententieux de président de tribunal, et en affectant de
répandre une amertume douloureuse sur le nom qu'elle prononçait, madame
Cantalamessa laissa tomber ces paroles du côté des demoiselles Jouffroy:

--Nous avons le regret de vous prévenir, mesdemoiselles, que l'élève
Léopoldine Archambault ne sera pas visible aujourd'hui, cette
malheureuse enfant s'étant rendue coupable d'une faute grave.

Ces demoiselles soupirèrent. Au fond, la santé seule avait pour elles de
l'importance, comme pour tous les parents, et elles étaient prêtes à
accueillir en souriant la communication qui leur était faite sur un ton
disproportionné. Ce n'était pas la première fois que l'on trouvait
Léopoldine en pénitence!

Mais Madame Cantalamessa ne riait pas. Pour atténuer seulement la
sévérité de la nouvelle, elle ajouta que toutes ces dames avaient
beaucoup prié afin d'appeler l'indulgence de Dieu sur «la malheureuse
enfant,» et que l'on espérait que l'esprit du mal n'était pas ancré en
elle...

--Elle est si jeune!... acheva la religieuse, afin de marquer, que,
quant à elle, elle lui pardonnait déjà.

Mais il fut impossible de savoir en quoi consistait la «faute grave»;
ces demoiselles verraient Madame la supérieure qui parlerait, elle, si
elle le jugeait convenable. Madame Cantalamessa les fit engager avec
Mlle Cloque dans un escalier de pierre, en colimaçon, où l'on
remarquait dans une niche une statuette de moine assis, très populaire
dans l'établissement; c'était celle de Saint-Brice, patron des mauvaises
têtes. On ouvrait tout à coup sur le _salon_ qu'il fallait bien se
garder d'appeler parloir, ce mot bas étant réservé aux Maisons de second
ordre.

Une immense pièce blanche, au parquet ciré, emplie d'une grand murmure.
Tout autour, en groupes plus ou moins épais, des familles, pères, mères,
grand'mamans, frères en uniforme de collège des P.P. Jésuites, et
pensionnaires de tout âge, depuis des fillettes de huit à neuf ans,
auxquelles on fait manger des bonbons, jusqu'à des jeunes filles
formées, presque toutes gauches sous le costume et la coiffure
réglementaires dont les rubans et les médailles de sagesse achèvent
l'aspect disgracieux.

A la vue de Mlles Jouffroy que l'on connaît pour venir fréquemment
demander Léopoldine Archambault, on dirait qu'un coup de vent a emporté
les voix. Mais elles reprennent aussitôt de plus belle, et l'on entend
dans chaque groupe des «Léopoldine» par-ci, «Léopoldine» par-là, et des
exclamations, et des réticences et des «chut!...» et des «ça ne se dit
pas!...» enfin, tant et si bien qu'une phrase articulée net et aigu par
une bambine de dix ans, arrive toute crue aux oreilles de Mlle Jouffroy
la cadette: «Léopoldine est à la soeur vachère!...»

--«Léopoldine est à la soeur vachère!...» Qu'est-ce que cela veut dire?
s'interrogent les trois vieilles amies.

C'est aussi ce que demandent les parents dans les groupes. Mais
personne, pas même les enfants qui répandent cette stupéfiante et
mystérieuse nouvelle, ne savent au juste ce qu'elle signifie. Mlles
Jouffroy reçoivent les discrètes condoléances de quelques personnes de
leur connaissance; Mlle Cloque dispose dans un coin favorable des
chaises pour recevoir sa Geneviève. Geneviève arrive, grande, mince,
d'abondants cheveux blonds, des yeux longs, taillés en amande, profonds
et veloutés. Des chaînes de cuivre et d'argent supportant des médailles
de différents ordres battent sa poitrine où passe en sautoir un ruban
bleu large de quatre doigts. Elle se jette au cou de sa pauvre tante qui
prépare des phrases pour la pressentir sur un sujet pénible.

--Dis donc, tante, tu sais? Léopoldine, est à la soeur vachère!...

--Ah çà! qu'est-ce que c'est que cette histoire-là! Qu'appelez-vous
comme cela?

--Oh! tante, mais c'est tout ce qu'il y a de plus grave! Tu ne te
souviens pas, il y a trois ans, c'est arrivé à une grande, nommée
Jeanne-Marie Legoëlec, qui avait introduit une romance très dangereuse.
Dès les premiers mots, je me rappelle, il y avait:

    _Espoir charmant! Sylvain m'a dit je t'aime._

--Oh!... Mais ça ne m'explique pas la soeur vachère?...

--Eh bien! voilà. On ne communique plus avec le couvent, pendant un
mois, deux mois peut-être; on est dans la ferme, à côté, avec la soeur
qui s'occupe des bestiaux; il paraît même qu'on couche dans l'étable;...
on dit qu'on trait les vaches!...

--Mais, enfin, qu'est-ce qu'elle a fait pour cela, cette malheureuse?...

--Qu'est-ce que tu veux? ça vaut toujours mieux que d'être renvoyée...
L'autre est renvoyée, par exemple.

--L'autre? quelle autre?

--La Brésilienne.

--Qu'est-ce que la Brésilienne vient faire là-dedans?

Et Mlle Cloque eut soudain peur d'apprendre des horreurs par la bouche
de sa nièce. Elle chercha à détourner la conversation, mais Geneviève
sans aucune gêne et avec une candeur qui ne laissait pas le moindre
soupçon d'arrière-pensée:

--Elles s'écrivaient des billets; c'est défendu.

--Ah!

Par une des grandes portes vitrées ouvertes sur une terrasse à
balustrade gothique donnant sur les jardins, on voyait passer et
repasser Mlles Jouffroy et madame de Montgomery dont le nez long et
distingué émergeait de profil, hors de la cornette tuyautée. A leur air
il était évident que l'affaire de Léopoldine bouleversait la maison.

Presque toutes les fois que Mlle Cloque venait voir sa nièce, il y
avait à Marmoutier un événement qui absorbait les esprits. C'était une
retraite, un sermon, la visite d'un évêque, la rougeole, une
canonisation ou des nouvelles alarmantes de la santé du pape. Et,
invariablement, il fallait consacrer cinq bonnes minutes pour le moins,
à tirer la jeune fille de ce réseau d'anxiétés dont la portée dépassait
rarement l'enceinte du couvent, mais qui s'exaltaient outre mesure dans
l'imagination de ce petit monde clôturé.

La pauvre tante ne savait par quel bout aborder le sujet de ses propres
tourments autrement intéressants pour Geneviève que les mésaventures de
Léopoldine. Telle est la force du milieu, que cette grande jeune fille
pour qui il était question d'un brillant mariage et qui avait manifesté
de son inclination naturelle pour le bel officier de cavalerie,
semblait, après avoir été replongée une semaine ou deux dans sa vie de
couvent, avoir à briser comme une coquille pour ressaisir le souvenir du
monde extérieur.

Et la détresse de Mlle Cloque s'augmentait à tort, de la crainte de
détruire par un mot les jolies chimères qui donnaient tant de grâce
ingénue à cette cervelle de dix-sept ans. Mlle Cloque s'imaginait que
l'on tue d'un mot les chimères! «Vais-je lui dire que ce mariage court
grand risque d'être compromis?» pensait-elle. «Vais-je lui donner à
entendre que si ce mariage ne s'accomplit point, elle aura désormais à
partager ma pauvreté que je lui ai à peu près dissimulée jusqu'ici en
l'entretenant à grand'peine dans cette maison?»

Elle lui prenait les mains, et, avant de lui parler encore, elle
s'attardait à examiner si ses ongles étaient bien taillés; si elle se
soignait les dents qu'elle avait délicates comme un grand nombre de
Tourangelles. Elle lui regarda les cheveux emprisonnés dans l'affreux
filet:

--On va donc enfin pouvoir coiffer comme il faut cette petite tête-là!
soupira-t-elle.

C'était une transition aux choses de la vie mondaine. Elle chercha à
lire dans les yeux de velours de la jeune fille, s'ils la suivaient sur
ce terrain. Geneviève rougit tout à coup.

L'image du sous-lieutenant Marie-Joseph se présentait à son esprit à
propos de cette question de coquetterie. La tante vit que les choses
allaient plus vite encore qu'elle ne l'avait prévu, et, surprise par
cette promptitude, elle donna de l'avant dans le sujet qu'elle se
préparait depuis une heure à adoucir au moyen de mille détours:

--Nous serions donc bien fâchée, petite coquine, si notre lieutenant
venait à nous manquer?

Et elle lui chatouillait le menton, du bout du doigt.

Geneviève se contenta de rougir davantage.

Évidemment elle n'avait pas compris, elle avait tenu au contraire cette
phrase pour une taquinerie heureuse. Le coeur de la pauvre vieille
battait. Elle s'étonnait d'avoir osé tant dire d'un coup et de n'avoir
pas semé la moindre inquiétude. Tout était à recommencer.

Madame de Montgomery opéra une diversion. Elle venait de prendre congé
des demoiselles Jouffroy, et, en traversant un coin du salon, elle
s'arrêta au groupe de Mlle Cloque et de sa nièce, ce qui était un
honneur pour la meilleure de ses élèves et pour sa digne parente.

Après une allusion discrète aux récompenses que la fin de l'année
scolaire réservait à Geneviève, elle toucha avec une prudence extrême à
«l'état» qui allait succéder pour elle à celui de jeune fille. Elle dit
qu'il était possible d'être une sainte au milieu du «siècle» comme à
l'abri du cloître, malgré les embûches sans cesse croissantes du démon.
De grands devoirs, d'ailleurs, s'imposaient actuellement aux femmes
chrétiennes. Quant à celles qui avaient l'honneur de partager le sort
des futurs héros de l'armée française...

Mlle Cloque ne put s'empêcher de l'interrompre, et lui lança à
brûle-pourpoint la nouvelle du scandale de la Basilique. Madame de
Montgomery l'écouta quelques instants avec condescendance, mais sans
passion, et, ayant entendu plusieurs expressions acrimonieuses à
l'endroit de «l'archevêque nageant dans les eaux du gouvernement», elle
salua avant de s'être compromise et se retira.

--Oui, ma pauvre enfant, continua Mlle Cloque, c'est une affaire bien
triste pour les consciences chrétiennes, et prions Dieu qu'elle ne soit
pas pour nous la cause de grandes déconvenues... de grands malheurs...

Geneviève écoutait avec le demi sourire des âmes innocentes et
tranquilles, rassurée quant au danger religieux de ces histoires, du
moment que Madame de Montgomery n'avait pas paru y ajouter d'importance.

--Tu ne sais pas, ma chère enfant, que le père de monsieur Marie-Joseph
s'est lancé dans le parti des adversaires de la Basilique?...

Une nouvelle roseur colora les joues de Geneviève. Les partis ne la
touchaient point, c'était bien clair; mais le nom de Marie-Joseph la
troublait dans des régions presque ignorées de sa conscience.
Osait-elle seulement penser à lui, avec cette étrange servilité d'esprit
des natures comme la sienne, foncièrement et scrupuleusement soumises
aux méthodes spirituelles imposées, aux examens de conscience
quotidiens, aux confessions très fréquentes? Qui sait si un directeur ne
lui avait pas interdit de reposer ses courts instants de rêverie sur
cette figure fascinante? Mais à son seul nom, son sang bougeait.

--Et si monsieur Marie-Joseph était du parti de son père et qu'il
s'entendît avec son père pour compromettre le triomphe de l'Église?

--Oh! quant à ça, dit Geneviève, je saurai bien l'empêcher d'être si
méchant!

--D'être aussi méchant que les autres, peut-être; mais tu ne
l'empêcherais pas d'être du parti de nos ennemis... Et toi, toi?
Qu'est-ce que tu ferais entre les deux camps?

--Moi?.. Dame! ma tante, il faudrait bien que je sois du parti de mon
mari...

Mlle Cloque trembla. Elle fut atterrée de cette phrase innocente et
instinctive à quoi aboutissaient quinze années de l'éducation la plus
sévère et la plus intransigeante. «Il faudra bien que je sois du parti
de mon mari.» Et c'était la meilleure élève du Sacré-Coeur de Marmoutier
qui disait cette phrase de taille à faire remuer sur leurs fondements
toutes les murailles du couvent! Que serait-ce de la multitude des
petites têtes de linottes élevées là autour de Geneviève qu'on leur a
sans cesse proposée comme exemple? Une fois la porte refermée sur la
figure de Mme Cantalamessa, cela se disperserait à tous les vents,
prendrait le premier chemin venu, se modèlerait au gré de maris
rencontrés dans les bals ou dans les casinos et ayant puisé eux-mêmes
leurs principes et leur direction de vie dans les casernes ou dans les
cafés du quartier latin!

--Et, si, par hasard,--je dis par hasard, bien entendu,--si, par hasard,
et sous le prétexte que la vieille tante n'est pas de son parti, ce
jeune homme ne... voulait plus t'épouser?...

Elle prenait des précautions, car elle croyait par ces mots d'utile
prévoyance semer la terreur dans l'âme de la jeune fille.

Mais Geneviève la décontenança par un sourire étrange et charmant, le
sourire que les peintres d'autrefois ont mis sur les lèvres des saintes
femmes, et qu'on ne voit qu'aux figures chrétiennes, le sourire de la
foi complète, absolue.

--Tu n'as pas peur que cela arrive?

--Non, fit Geneviève.

--Non! Mais pourquoi? voyons, ma chère petite, il faut penser à tout; il
faut tout prévoir, surtout le pire, hélas! en ce bas monde. Eh bien sur
quoi te fondes-tu pour avoir tant d'assurance? songe donc, mon enfant,
que ce jeune homme n'est même pas encore ton fiancé; il n'a pas été
autorisé à t'offrir une fleur; vous n'avez rien échangé?...

--Oh! si! s'écria Geneviève.

--Quoi donc, quoi donc? Voyons! Il t'a parlé; il t'a dit quelque chose?

--Oh! oui.

Geneviève confuse jeta sa jolie tête sur l'épaule de sa tante, et ses
yeux se mouillèrent sans qu'elle pût parler.

--Il t'a dit?... il t'a dit?... Allons, ma chère petite enfant, il t'a
dit quoi?... il t'a dit qu'il... t'aimais?

Geneviève toute troublée fit signe que oui, puis elle releva la tête en
regardant sa tante de ces yeux célestes qu'a la jeune fille qui atteint
l'âge de l'amour en étant demeurée complètement pure.

La bonne tante en frissonna de la tête aux pieds. Les larmes lui
montèrent à elle-même en face de tant de candeur et d'une foi si
touchante. Elle eut froid à la pensée de ce qui arriverait si un coeur
aussi honnête était trahi. Et comme elle était justement venue pour
préparer l'enfant à cette perspective, elle se sentit accablée. Elle
attira la jeune fille et l'embrassa.

Deux gamines de quatorze ans qui venaient de reconduire leurs parents
jusqu'à la porte du salon, arrivaient en faisant de gros yeux et
bavardant la main sur la bouche. Mlle Cloque qui berçait amoureusement
son trésor entendit qu'il était question de Léopoldine. En approchant,
l'une des petites péronnelles souffla tout bas:

--Chut!... c'est des choses qu'il ne faut pas dire devant Geneviève...

Au retour, les demoiselles Jouffroy furent amères. Habituellement, elles
plaisantaient volontiers des mésaventures éprouvées par Léopoldine qui
était rangée à Marmoutier dans la catégorie des élèves indisciplinées.
La grandeur de la punition affectant les proportions d'un scandale, les
avait profondément troublées aujourd'hui. L'une à côté de Mlle Cloque,
dans la voiture découverte, et la cadette assise en face, sur le
strapontin, elles faisaient de longues figures jaunes, parlaient peu,
évitaient de se regarder l'une et l'autre ainsi que leur infortunée
compagne de route, et baissaient les yeux sur les eaux sablonneuses de
la Loire.

Mlle Cloque qui cherchait à épancher ses propres tristesses se heurta
contre ses amies à de véritables brisants:

--Qu'est-ce que vous voulez, ma chère? on ne peut pas non plus tout
avoir. A votre place, je m'estimerais heureuse de voir ma nièce flattée,
adulée, encensée de droite et de gauche. Jusqu'ici elle a eu toutes les
récompenses; elle va enlever tous les prix; c'est une perfection. Peu
s'en faut qu'on ne vous la mette dans une niche et qu'on ne lui adresse
ses prières.

--Tout malheur a du bon, ajouta l'autre; je ne vois pas pourquoi vous
vous désolez tant à l'idée d'une anicroche à son mariage avec un
militaire: elle ne me paraît pas si taillée pour mener la vie de
garnison!

La pauvre Mlle Cloque se contentait de soupirer

--Chacun ses peines, dit-elle. Et vous? ajouta-t-elle sans penser que
toute parole peut être interprétée dans le sens d'une allusion
blessante, j'espère bien au moins que vous n'êtes pas inquiètes du sort
de cette chère petite Léopoldine. Vous avez intercédé pour elle auprès
de madame de Montgomery?

--Ah! ma bonne amie, dit l'aînée, je vous en prie, ne nous accablez pas!
C'est assez en vérité d'avoir subi là-bas toutes ces oeillades obliques,
comme si nous avions un parent au bagne...

Mlle Cloque ne se froissait point parce qu'elle ne concevait pas la
méchanceté. Elle dit encore, quelques minutes après:

--J'espère bien qu'on ne va pas vous la priver de vacances...

--Certainement non! Léopoldine sortira avec les autres: madame de
Montgomery a déjà prévenu les parents qu'il fallait la marier tout de
suite.



V

LA LIBRAIRIE PIGEONNEAU-EXELCIS


En sortant de la chapelle provisoire de Saint-Martin, si on tournait à
droite par la rue du même nom, on passait presque immédiatement devant
la librairie catholique Pigeonneau-Exelcis. C'était un magasin d'assez
grande importance quoique une bonne moitié de la longue devanture fût
composée d'une étroite langue léchant le mur même de la chapelle et tout
juste suffisante pour l'étalage.

On pouvait se fournir chez Pigeonneau-Exelcis de tous les objets du
culte, depuis les calices, ostensoirs, ciboires, jusqu'au modeste
chapelet en bois taillé, à trente centimes. Cette maison offrait le plus
grand choix d'ouvrages pieux, et même romanesques, ceux-ci triés, bien
entendu, avec le plus minutieux scrupule. Les familles y trouvaient le
grand avantage de pouvoir puiser les yeux fermés dans une bibliothèque
cependant très variée. Il est malaisé de faire soi-même son choix sans
courir le risque de tomber sur des insanités qui coûtent aussi cher que
les meilleurs livres et que l'on hésite quelquefois à brûler.

Mme Pigeonneau était une femme si délicieuse que beaucoup fréquentaient
sa maison pour le seul plaisir. Elle causait bien, et affectait de
n'être pas commerçante pour deux sous. Cependant il était rare qu'on
s'en allât de chez elle les mains vides: témoin le marquis d'Aubrebie,
dont l'impiété était notoire, qui venait là chaque matin se régaler de
sa vue, et qui amoncelait chez lui paroissiens, médailles et statuettes
de tous les saints.

--C'est pour ma pauvre femme, disait-il; il faut flatter ses innocentes
manies.

Et ces dames qui le taquinaient fort sur son irreligion se faisaient un
jeu de lui emplir les mains et les poches des mille articles du magasin
Pigeonneau.

--On n'éprouvera jamais trop l'efficacité des images saintes; leur
présence chez vous, monsieur le marquis, vous vaudra une fin
édifiante...

Une dame Chevillé, qui craignait toujours que l'on plaisantât des choses
de la religion, lança, d'un ton pointu:

--On a vu des cas bien extraordinaires!...

--Connaissez-vous celui de monsieur Dupont, surnommé le saint homme de
Tours? répliquait le marquis en jouant une conviction qui mettait
chacun mal à l'aise. Monsieur Dupont avait l'habitude de jeter des
médailles de saint Benoît dans les fondations ou autour des édifices
dont il voulait éloigner Satan. Lorsqu'il s'agit d'obtenir le
consentement des propriétaires pour les travaux destinés à découvrir les
fondations de l'ancienne Basilique, monsieur Dupont, fidèle à sa pieuse
industrie, fut aperçu plusieurs fois, dit-on, priant dans les ténèbres
et semant ses médailles dans les caves des maisons adjacentes aux ruines
de l'antique église...

--Mais parfaitement! monsieur, et le fait est si vrai qu'il est rapporté
dans une brochure de monsieur le chanoine Beauséjour; vous n'en nierez
pas en tout cas les résultats?...

--Certainement non, Madame, et j'aurai même l'avantage de vous fournir
ces résultats au complet.

On s'attendait à une des méchancetés de langue habituelles au marquis.

--Ces maisons, dit-il, aussitôt délivrées de Satan, ouvrirent quasiment
d'elles-mêmes leurs entrailles et présentèrent les débris sacrés
qu'elles y recélaient. Elles furent achetées, au nombre de vingt-sept,
par l'oeuvre dite de Saint-Martin qui se constitua alors en vue de la
reconstruction d'une basilique...

--Vous ne nous apprenez rien!

--Pardon! peut-être ignorez-vous que, par acte passé devant Me
Sautereau, notaire en cette ville, rue de la Scellerie, le 19 juillet
188..., à savoir samedi dernier, le Sequestre de la mense
archiépiscopale a revendu les vingt-sept maisons à la Société anonyme
immobilière de Touraine, moyennant...

Il n'y eut qu'un bond. Toutes les personnes présentes ce lundi matin
chez Pigeonneau-Exelcis se pressèrent autour du marquis d'Aubrebie, les
unes avec des gestes de doute, d'autres de dénégation, d'autres de
colère aveugle.

Ce qu'il annonçait n'avait cependant rien de surprenant, après le
manifeste du sermon de l'abbé Janvier. Mais quelque averti que l'on soit
des calamités, le coeur ne perd un secret espoir qu'en présence du fait
accompli.

Mme Pigeonneau était debout derrière une des tables de vente qui
faisaient le tour de la pièce carrée et où étaient étalées de superbes
Imitations de Jésus-Christ en maroquin, couchées chacune en son écrin de
soie blanche. La jeune femme appuyée sur les deux bras droit tendus,
présentait en agréable saillie les formes pleines de sa poitrine serrée
dans un jersey bleu marine. Elle dirigea ses yeux noirs sur le vieillard
qui semblait s'être fait un malin plaisir à annoncer cette catastrophe:

--Monsieur le marquis, dit-elle, en s'oubliant à relever un peu trop sa
lèvre ombrée sur la rangée inégale des dents qui étaient sa partie
faible, vous êtes, ce matin, un oiseau de bien mauvais augure...

Toutes ces dames la remercièrent d'un signe de tête, parce qu'elle
embrassait leur chagrin commun.

--Le sort de mon magasin, reprit Mme Pigeonneau, est lié à celui de la
chapelle. Si l'on nous met à la porte d'ici, où me conseillez-vous de le
porter? On ne peut cependant pas vendre des objets de dévotion dans la
rue Royale...

--En quelque endroit que vous fixiez votre saint commerce, ma bonne
petite, nous vous suivrons: n'en doutez pas!

--Vous pourriez vendre autre chose, opina le marquis.

On lui tourna le dos. On l'invectiva. On s'emporta. On commenta la
nouvelle avec chaleur et indignation.

Peu à peu l'entretien retomba aux petits sujets des préoccupations
habituelles:

--Dans un temps comme le nôtre il faut plus que jamais aider les
personnes bien pensantes.

--Vous avez joliment raison, madame, et tenez, je me permets, pour ma
part, de vous recommander l'épicier Duvignaud, rue du Commerce: il a une
petite femme très comme il faut, et il vote bien...

--A propos, savez-vous que Rocher, le directeur des Grands Magasins de
blanc, est franc-maçon?

--Allons donc!...

--Il assistait samedi au banquet du Conseil municipal!

--Grand Dieu! C'est à ne plus savoir où prendre ses fournisseurs. Mais
comment avez-vous appris cela? moi, j'y vais tous les jours dans cette
maison de blanc!...

--Je l'ai appris d'une source autorisée: c'est Mlle Cloque dont le
propriétaire, comme vous savez...

--Ah? Eh bien, tenez, vous ne me ferez jamais comprendre comment une
aussi sainte fille persiste à demeurer dans un pareil bourbier.
Figurez-vous que cet énergumène se promène dans son jardin, depuis les
chaleurs, en gilet de flanelle, les bras nus!...

--Le fait est que ce n'est pas un spectacle pour une petite pensionnaire
qui sort du couvent, car Mlle Cloque va avoir sa nièce ces jours-ci...

--Et l'on dit même qu'elle l'aura longtemps...

--Çà, c'est méchant. Qu'est-ce qui vous prouve que le mariage...

--Le mariage! mais vous ne savez donc pas ce qui se passe?

--En effet, est-ce que le jeune homme ne se bat pas en duel avec un
journaliste?

--Il s'agit bien de cela! L'affaire est arrangée; il y a eu des
explications... Il y en avait besoin, d'ailleurs... Si tant est que l'on
puisse s'expliquer dans un cas aussi...

--Que voulez-vous dire?

--Comment! Mais vous n'avez donc pas lu l'article de samedi soir?

--Si.

--Eh bien, la fin... la fin de l'article!... Ah! si vous n'avez pas
compris, tant pis pour vous! Ce n'est pas moi qui vous mettrai le doigt
dessus, ce serait de la médisance.

--... Que le comte de Grenaille aurait des intérêts dans les affaires de
Saint-Martin?

--Ce n'est pas moi qui vous le fais dire!...

--Je me suis laissé conter qu'il vit un peu aux crochets des bons juifs
qui ont épousé son fils aîné...

--Chut! Voici Mlle Cloque.

Mlle Cloque arrivait cahin-caha, flanquée de M. Houblon, l'organiste.
Deux fois grand comme la vieille fille qu'il accompagnait, il la
contraignait par le feu de sa parole à relever tout en l'air sa figure
défaite par les récentes émotions. Il était sanglé dans une redingote de
drap noir, malgré la chaleur, tandis qu'un léger chapeau de feutre mou
se retroussait sur son front ruisselant; il faisait des gestes
désespérés, et courbait et relevait tour à tour son échine, comme s'il
eût éprouvé par instants la chute du ciel sur ses épaules, et se fût
redressé successivement par l'effort d'une résistance héroïque.

Mlle Cloque l'affectionnait et elle disait de lui qu'il avait l'âme la
mieux trempée pour la lutte. Elle lui avait inspiré le culte de
Chateaubriand; il avait lu une partie de ses oeuvres et tirait de cette
noble admiration des avantages dans le monde.

L'entrée des deux amis au magasin Pigeonneau ranima les conversations.
Ils apportaient avec eux la force communicative de leur indignation
raffermie par la nouvelle de la vente des maisons, qu'ils venaient de
puiser toute fraîche au guichet du frère Gédéon.

--Alors, dit Mme Pigeonneau-Exelcis, il ne me reste plus qu'à fermer
boutique!...

--Madame, dit M. Houblon, je ne jurerais pas qu'avant huit jours on ne
vous signifiât congé: la maison que vous occupez--pour le bien de la
religion et pour notre agrément à tous,--cette maison, dis-je, est au
nombre des quatre immeubles,--que le ciel m'entende! je dis bien: des
quatre immeubles--sur vingt-sept!... qu'ait conservés la mense!... C'est
sur ce sol que s'élèvera la misérable masure, la bicoque, le chalet!...
que les temps modernes--oh! bien modernes!--se proposent d'élever à la
gloire de saint Martin!

Le mot de chalet, véritable trouvaille, fut saisi, relancé; il revint,
bondit à nouveau; chacun le voulut prononcer à son tour. On l'unit à
l'épithète jaillie la veille de la colère de Mlle Cloque, et l'église
future fut dès lors stigmatisée du nom de _Chalet républicain_.

--Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria Mme Pigeonneau, mais, où irons-nous?

--Rassurez-vous, Madame, fit M. Houblon avec fermeté, il passera encore
d'ici là de l'eau sous les ponts, et le parti des honnêtes gens n'a pas
dit son dernier mot!...

--Que comptez-vous donc faire? demanda M. d'Aubrebie.

--D'abord nous organiser...

--Oh! oh! mais, cela sent la guerre civile?

--Pourquoi pas? fit M. Houblon en se redressant de toute sa taille.

On admira beaucoup sa décision et sa hardiesse. Mlle Cloque, assise sur
une chaise qu'on s'était empressé de lui offrir, applaudit en criant:

--Bravo! cher monsieur, bravo!

Ce «pourquoi pas?» était encore un mot qui resterait.

--Cependant... allait répliquer M. d'Aubrebie.

Mais on lui ferma la bouche de dix cotés à la fois. D'abord il n'était
qu'un parpaillot, il n'avait pas voix au chapitre. Pouvait-on nier qu'il
y eût des guerres saintes? On cita les Croisades. Le mot de «Dieu des
armées» fut prononcé.

Le marquis était tout petit vis-à-vis de M. Houblon. Il avait la figure
rasée, mobile, expressive; il faisait peu de gestes, parlait sans
passion et n'élevait presque pas la voix. Il semblait que son
adversaire, pareil à un don Quichotte et qui ne remuait pas un membre
sans avoir l'air d'agiter des ailes de moulin à vent, l'assommât.

--Permettez! insista M. d'Aubrebie: c'est entre chrétiens que vous rêver
de vous exterminer, et mon modeste rôle ne saurait consister qu'à
marquer les points. Puis-je, en simple curieux, vous interroger sur les
forces respectives des deux camps?

--Peu importe! dit M. Houblon; nous combattons pour la justice: Dieu et
saint Martin sont avec nous!...

--Seront-ils contre l'archevêque?

Le débat allait s'échauffant et pouvait donner de l'inquiétude
lorsqu'entrèrent Mlles Jouffroy qui s'étaient attardées à converser
avec le Frère bleu. Les premiers mots qu'elles prononcèrent causèrent un
si grand étonnement que le ton de la discussion devenue générale baissa
d'un coup.

Elles apportaient un air résigné qui contrastait singulièrement avec
leur attitude provocante de la veille.

--Après tout... dirent-elles, et sur le ton particulier qui promet
toutes les concessions.

--Comment! «après tout»? leur fut-il vertement répliqué. Il n'y a pas
d'«après tout!»

C'est tout l'un ou tout l'autre, n'est-il pas vrai, Mesdames? C'est
l'Église digne de Dieu et du saint Thaumaturge, ou c'est la maçonnerie
des conseillers municipaux. Est-ce que ces demoiselles nous
apporteraient un projet intermédiaire?

Ce disant, M. Houblon ploya sa taille flexible en une sorte de point
d'interrogation dont l'impertinence provoqua un mouvement approbatif.

Ces demoiselles se retranchèrent aussitôt derrière leurs autorités:

--Le Frère Gédéon, dirent-elles, vient de nous parler d'une façon, ma
foi, fort sage...

--Le Frère Gédéon? interrompit Mlle Cloque, mais, mes bonnes amies,
nous venons de le quitter, monsieur Houblon et moi; est-ce qu'il serait
plus sage qu'il y a un quart d'heure?

--Toujours est-il, ma chère amie, que nous n'avons point entendu
jusqu'ici de paroles si sensées, si mesurées, n'est ce pas, Hortense?

--Ah! çà, mais de quoi se mêle-t-il, le Frère Gédéon? Il ne nous a
jamais donné son avis sur ces histoires!

--Le Frère Gédéon, insinua finement M. d'Aubrebie, est un garçon d'une
excessive prudence: il trie son grain et le sème selon la convenance des
terrains...

--Que voulez-vous dire? fit l'une des demoiselles Jouffroy?

--Rien du tout, Mademoiselle, continuez donc votre récit.

--Le Frère Gédéon nous disait tout simplement que c'était sur l'avis
formel du Pape, que monseigneur l'Archevêque avait penché vers
l'adoption du projet...

On s'exclama de nouveau. L'avis formel du Pape? Ah! par exemple! on ne
s'attendait pas à celle-là! L'avis formel du pape! Mais qu'est-ce qu'il
en savait, le Frère Gédéon? Est-ce que c'était à lui que Mgr Fripière
était venu raconter ses entretiens avec Sa Sainteté? Ne dirait-on pas en
vérité que le Frère Gédéon est à tu et à toi avec l'Archevêque;
n'allait-on pas aussi bientôt apprendre qu'il mangeait à sa table?...

--S'il ne mange pas à sa table, opina Mme Chevillé, tenez compte qu'il
est du dernier bien avec des personnes qui ne se font pas faute d'y
manger...

Tout le monde comprit l'allusion au comte de Grenaille-Montcontour. Le
déjeuner de la veille à l'archevêché, le départ en landau avec l'abbé
Janvier avaient fait assez de bruit. Par égard pour Mlle Cloque, on ne
la releva point, mais la pauvre fille sentit le poids de ce silence
intentionnel, et reçut une première fois, d'une manière positive, la
sensation du grand malheur qui la frappait, elle et sa nièce. On
comprenait qu'il ne fallait plus prononcer devant elle le nom du comte
de Grenaille.

Mais, M. Houblon, fouetté par le sentiment du danger s'exalta, pérora,
pesta, invoqua tous les saints du paradis, électrisa son auditoire,
l'étourdit, le tint comme fasciné sous l'éclat de son éloquence. Ah! il
avait de quoi foudroyer le Frère Gédéon; il eût retourné bout pour bout
l'avis du Pape! Tout au moins durant le temps qu'il parlait, Mlles
Jouffroy recouvrèrent leur première opinion. Il était magnifique. On eût
dit qu'il tenait les grandes orgues. Il fit tant de bruit que le
libraire Pigeonneau ouvrit la petite porte de son atelier de reliure et
parut, en longue blouse blanche, l'air effrayé derrière ses lunettes de
travailleur modeste.

Pigeonneau était un homme timide et calme qui se montrait rarement et
passait pour un niais à côté du brillant de sa femme. Cette apparition
et cette figure effarée donnèrent à comprendre à quel point l'air était
ébranlé; ce fut comme le signe tangible de la période de troubles qui
s'ouvrait.

Assurément il n'y avait là que le marquis d'Aubrebie qui ne tremblât
point. Il dit, sur un ton plaisant qui fit l'effet d'un jet d'eau froide
sur toutes les cervelles flambantes:

--Eh bien! monsieur Pigeonneau, vous voilà, encore là au lieu de
préparer vos paquets: il paraît qu'on vous fait déménager!...

--Déménager? dit Pigeonneau, complétement ahuri.

--Ces messieurs prétendent, lui dit sa femme, que l'on va commencer les
travaux de Saint-Martin.

--Ah! fit Pigeonneau.

On crut qu'il allait ajouter une réflexion appropriée au sujet, mais il
dit simplement, en homme qui n'a pas de temps à perdre, et du côté de sa
femme:

--Dis donc, ma bonne, as-tu prévenu monsieur le proviseur que ses
volumes seront prêts pour les quatre heures?

--Oui, oui, dit Mme Pigeonneau qui se hâta de baisser la tête en
inscrivant des chiffres sur une facture.

Mais quelques fines mouches s'étaient aperçu qu'elle avait rougi
légèrement à cause de l'impair que venait de commettre son mari en
risquant une allusion à l'établissement de l'État.

--Comment! dit une dame pincée qui venait d'entrer. Vous fournissez le
Lycée, à présent?

Cette phrase amère était prononcée par Mme Bézu, personne importante et
qui avait été candidate à la présidence de l'Ouvroir en même temps que
Mlle Cloque. On la soupçonnait de jalousie.

--Oh! se hâta de répondre Mme Pigeonneau, sans redresser encore la
tête, ce n'est rien: de simples impressions en or sur volumes de prix;
vous savez: deux petites branches de laurier et en dessous: «Offert par
le conseil général.» Il n'y a que mon mari qui fasse ici ce genre de
travail, vous comprenez, on ne peut pas refuser...

Et, comme ce petit incident était suivi d'un silence, Mme Pigeonneau
ajouta ingénuement:

--Encore, pour les branches de laurier, leur avons-nous mis celles qui
nous servent pour les Révérends Pères Jésuites...

--Mme Pigeonneau! s'écria le marquis, après cette réflexion charmante,
vous êtes adorable et Pigeonneau est le plus heureux des hommes.

Cela fit rougir encore Mme Pigeonneau toute courbée sur le pupitre de
la caisse, au point qu'on ne voyait d'elle que ses beaux cheveux, le
bout de son nez, et sa gorge bien serrée qui caressait les feuilles
commerciales. Mais le libraire n'entendant point les allusions
spirituelles, rentra à la reliure sans faire attention à ce que l'on
disait, et rassuré quant à lui, du moment qu'on ne se battait pas.

--Prenez garde, ma belle petite, reprit Mme Bézu, c'est par des
inconséquences de cette sorte que l'on perd sa maison. On ne peut pas
servir à la fois Dieu et le diable, fût-on aidée dans cette besogne par
tous les beaux esprits de la ville.

Le marquis répondit d'un sourire gracieux à l'inclinaison de tête qui
avait accompagné ce trait à son adresse.

--Les affaires sont les affaires, hasarda quelqu'un.

--Hélas! Madame, on ne le voit que trop! dit Mme Bézu dont les yeux
brillaient comme si elle avait une révélation à produire. Et il y a
mieux à dire: c'est que tout devient affaires par le temps qui court...
Voulez-vous que je vous dise le fond de ma pensée? eh bien, jusqu'à
preuve du contraire, je ne serais pas éloignée de croire que ce sont des
hommes d'affaires qui mènent en ce moment-ci la barque de
Saint-Martin...

--Oh!

--Il y a trop d'argent à remuer pour que quelque bon financier ne se
soit pas trouvé là et n'ait pas imposé adroitement sa volonté.

Ces paroles firent naître un nouvel embarras chez les personnes qui
voulaient éviter que l'on parlât de cette question en présence de Mlle
Cloque. Quelques-unes, gênées, se retirèrent; les autres souhaitaient
que M. Houblon reprît la parole: au moins celui-ci n'était pas
compromettant; on sentait qu'il disait toujours des choses excellentes,
quoiqu'on ne se souvînt jamais de ce qu'il avait dit.

M. Houblon était soufflant encore, non pas épuisé toutefois, et
visiblement prêt à recommencer au moindre signe, tant sa bonne volonté
était grande.

Mlle Cloque lui évita cette peine. L'âme de la malheureuse souffrait
toutes les angoisses. Elle comprenait les réticences généreuses de ses
amis, sans en pressentir encore complètement le sens. Elle résolut, en
rassemblant son courage, d'aborder carrément la question. Ses membres
tremblaient; il lui semblait qu'elle tînt sur les genoux sa chère petite
Geneviève et qu'elle l'étouffât comme un pauvre pigeon. Elle la
revoyait, hier encore, la tête sur son épaule, lui faisant son joli aveu
d'amour et de confiance en le jeune homme dont elle allait elle-même
placer le père sur le banc des accusés.

Elle avait fait signe qu'elle voulait parler, ce qui avait rendu
attentif autour d'elle, car elle était ordinairement comme un oracle
pour toutes ces dames; et l'émotion lui coupait la voix. Enfin, elle
dit:

--Il faut savoir tout sacrifier quand les grands intérêts de la religion
sont en jeu. Je ne voudrais pas que l'on s'interdît de rechercher la
lumière qui peut être très cruelle pour nous, mais qui peut aussi
innocenter ceux qui souffrent de nos soupçons...

Cinq ou six dames, qui parurent lancées par un ressort, sautèrent
confusément dans la brèche qu'ouvrait Mlle Cloque:

--Ma bonne amie, croyez qu'il est aussi douloureux pour notre coeur que
pour le vôtre de nous voir contraintes à juger sévèrement la conduite de
personnes...

--Ah! ça, s'écria M. Houblon, qu'est-ce que c'est que tout cela? De qui
voulez-vous donc parler?

--Comment! objecta quelqu'un, vous ne savez rien? D'où sortez-vous?

Immédiatement les demoiselles Jouffroy se ressaisirent:

--Vous nous parlez depuis une heure; vous nous dites des choses!... On
ne sait plus où en donner de la tête, et au fond vous n'êtes pas du tout
informé!...

--J'avoue... balbutia M. Houblon, que ce mystère...

--Allons! taisez-vous donc! dit vivement Mlle Jouffroy, la cadette, ce
n'est pas la peine de faire des embarras quand on en est à l'A. B. C. Si
vous voulez nous permettre de prendre l'histoire _ab ovo_, nous ne
serons pas en peine de vous prouver avec le Frère Gédéon...

--Pardon! mademoiselle, dit Mme Bézu qui avait allumé la mèche et qui
tenait absolument à mettre le feu aux poudres, si bien informées que
vous soyez par le Frère Gédéon, je doute que ce soit l'ancien protégé de
la famille Niort-Caen qui ait pris soin de vous éclairer sur la seule
question qui nous intéresse en ce moment: à savoir, s'il y a quelqu'un
qui ait été en mesure de mener en sous ordre l'affaire de la
construction de Saint-Martin; et, au cas où quelqu'un aurait été en
mesure de le faire, qui est le personnage. Or, nous nous trouvons
aujourd'hui en présence de deux faits: _primo_: la vente des maisons
dites de l'oeuvre de Saint-Martin à une société financière; _secundo_:
la présence, non officielle, bien entendu, mais effective et constatée
à la tête de ladite société d'une personne dont j'ai déjà prononcé le
nom...

--M. Niort-Caen! acheva elle-même Mlle Cloque.

Et elle fit un suprême effort pour supporter cette terrible nouvelle qui
dépassait ses appréhensions.

--Vous l'avez dit, ma chère, fit l'ancienne candidate à l'Ouvroir, en se
rengorgeant.

--Comment! fit-on de tous côtés, c'est Niort-Caen qui est à la tête de
la Société?

--Ce M. Niort-Caen n'est-il pas Israélite? demanda M. Houblon.

--Ça se sent assez! fit Mme Bézu. Il est vrai, ajouta-t-elle,
pour ceux qui pouvaient avoir oublié son union intime avec les
Grenaille-Montcontour, il est vrai qu'il a marié sa fille dans une
maison si catholique!...

--Mais, observa Mlle Cloque qui n'avait pas perdu la tête, qu'est-ce
que cela prouve? Il fallait bien vendre ces maisons à une société
quelconque, si l'on était résolu à ne pas en user, et la présence de M.
Niort-Caen dans cette société ne signifie pas...

--Comment! ne signifie pas! Mais c'est un juif, ma chère amie, faut-il
vous répéter que c'est un juif?... Tout le monde sait qu'il est fort
riche, riche à entretenir plusieurs familles--(ceci était d'une perfidie
atroce,)--et l'on connaît l'influence dont il dispose. Et vous voudriez
nous faire croire qu'il n'a pas usé de son ascendant pour faire échouer
un grand projet religieux?...

--Son ascendant! son ascendant sur le monde des libres-penseurs, je vous
le concède; mais il s'agissait là d'un projet intéressant surtout les
autorités ecclésiastiques...

--Et c'est vous, ma chère amie--vous qui avez mis hier en voiture M. le
comte de Grenaille-Montcontour avec M. le Vicaire général--qui allez
nous dire que M. Niort-Caen n'a pas dans son entourage de quoi peser sur
les autorités ecclésiastiques? Ah! non, je ne reconnais plus vos
lumières!... Perdrions-nous nos facultés, ma bonne? Serions-nous
décidément nous aussi en décadence? Qui ne sait deviner ne sait point
gouverner!...

Mme Bézu se vengeait en torturant sa concurrente à la présidence de
l'Ouvroir dans le présent, et en essayant de la compromettre dans
l'avenir.

Mlle Cloque avait trop de chagrin pour comprendre autre chose que la
gravité de la nouvelle.



VI

LA PELET


--Mademoiselle, il y a encore Loupaing qui regarde par ici!... je vois
son oeil sur la fenêtre.

--Eh bien! ma pauvre Mariette, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?
Fermez-la, votre fenêtre!

Mlle Cloque se souleva dans son fauteuil en abaissant ses lunettes, et
elle risqua un regard à travers le rideau de vitrage du côté de la
maison du propriétaire. Elle aperçut en effet le plombier borgne dont
l'oeil incertain semblait sans cesse fixé sur elle.

Loupaing ne sortait plus, depuis sa candidature, afin qu'on ne l'accusât
pas de courir les mauvais lieux et de rouler sous les tables des débits
de vin. Il avait remplacé sa mère à la fenêtre et ne quittait son poste
d'observation que pour faire à sa femme des scènes qui mettaient la
maison et le voisinage sens dessus dessous.

Mlle Cloque rentrait de la messe du matin, et, après une de ces
affreuses discussions chez le libraire qui s'accentuaient de jour en
jour, elle avait justement appris, de sa marchande de fruits, en
traversant les halles, que Loupaing ne cachait pas sa joie des ennuis de
sa locataire. Il s'était vanté qu'aussitôt membre du conseil municipal
il ferait gratter ou effacer toutes les croix qui offusquaient dans la
rue l'oeil du libre penseur, et interdire l'usage des cloches. En
parlant de la vieille fille à qui il avait voué une haine de brute, il
avait dit: «Je vas me payer quelque chose de rupin, ça sera de la voir
crever de dépit sous mes yeux.» «Sous mes yeux! répétait la marchande de
la halle, c'est qu'il ne sait seulement pas compter, car il n'en a
qu'un, le vilain monstre!...» Le bon mot avait couru tout le long de
l'étal des fruits. Mlle Cloque était seule à ne l'avoir pas trouvé
drôle.

--Allons, Mariette, dépêchez-vous de finir la chambre, c'est le jour de
vos pauvres; ils vont arriver avant le déjeuner.

--J'y vais, mademoiselle, j'y vais. Mais vous ne m'enlèverez pas de la
caboche que c'est cette canaille-là qui vous jette un mauvais sort avec
son oeil... Lui et puis votre marquis, mademoiselle en pensera ce
qu'elle voudra, mais en voilà assez pour nous faire damner, le temps de
notre éternité.

--Mariette, vous n'avez pas assez de confiance dans le bon Dieu; il est
plus fort que tous les méchants.

Les journaux de la semaine étaient en pile devant elle sur une commode
contenant des papiers, des souvenirs, les reliques sentimentales de sa
vie. Au mur, des photographies, des daguerréotypes, des images pieuses,
une lithographie de Chateaubriand, un portrait du comte de Chambord.

Malgré elle, elle reprit un journal de ces derniers jours, avec cet
acharnement que l'on a à relire vingt fois un paragraphe contenant la
preuve rigoureuse d'une vérité qui vous anéantit.

La semaine n'avait été qu'un orage aux formidables éclats. Les journaux
s'injuriaient; les journalistes se battaient à coups de plume et à coups
d'épée. Tous les républicains soutenaient le projet de la petite église,
et les conservateurs étaient divisés: la _Semaine Religieuse_ ayant pris
le parti de l'Archevêché ainsi qu'un journal bonapartiste qui avait osé
imprimer, sous l'image du petit chapeau de Napoléon, que les monuments
grandioses étaient antipopulaires. Le _Journal du département_, avec
quelques feuilles de choux sans importance, avait assumé tout le poids
de l'opposition aux pouvoirs civils et religieux.

En quelque endroit que l'on allât, on n'osait plus lever les yeux à
cause du sentiment pénible qu'il y a à rencontrer dans un ami de la
veille un adversaire armé jusqu'aux dents. Il n'était plus question que
de la Basilique ou du Chalet républicain.

Mlle Cloque comptait déjà plus de dix familles qui ne la voyaient plus.
Du côté des fournisseurs, elle avait elle-même brisé non seulement avec
le grand magasin de blanc du franc-maçon Rocher, mais avec son
charcutier et son marchand de comestibles qui avaient commis
l'imprudence d'avouer leur sympathie au projet de l'église moyenne. Par
contre, la petite épicerie Duvignaud située fort loin et affichant les
principes les plus ultramontains, était en train de s'attirer la
clientèle de tous les partisans de la Basilique.

Mlle Cloque avait retourné son fauteuil pour ne pas voir Loupaing. Elle
s'agitait, réfléchissait, implorait Dieu. Ses lunettes étaient relevées
sur son front; ses deux mains étaient jointes, les doigts croisés, sauf
les deux index tout droit tendus, appliqués en forme de compas, et dont
elle se fourrageait les lèvres en gardant des yeux fixes.

--Eh bien! criait Mariette dans l'escalier, faudra donc que je vous
appelle aujourd'hui pour déjeuner?

--J'y vais, ma fille, j'y vais. Est-ce que vos pauvres sont venus?

--Il n'y a que la Pelet qui est encore en retard, je lui ai pourtant
dit, la dernière fois, «Mademoiselle Pelet, si vous ne venez pas en
même temps que les autres il n'y aura plus rien pour vous...»

Mlle Cloque n'était pas à table depuis cinq minutes, que la cuisine
retentissait des gémissements ordinaires à la Pelet. Si on n'eût été au
courant de ses manières, on eût juré que la malheureuse venait de se
faire écraser.

--Mariette! dit mademoiselle Cloque, après avoir frappé sur son verre
pour bien montrer qu'elle était à table, donnez-lui tout de suite, et
qu'elle s'en aille; a-t-on idée de crier comme cela! Et puis, je ne veux
pas qu'elle entre sans sonner. Avez vous remarqué que depuis qu'elle ne
vient plus avec les autres, elle arrive par la rue de l'Arsenal? Elle
sait pourtant bien que je n'aime pas qu'on passe par chez Loupaing...

--Mademoiselle, c'est qu'elle dit qu'elle ne peut plus manger, rapport à
ses entrailles...

--Ses entrailles?... Eh bien! donnez-lui de quoi acheter quelque chose
pour se soigner.

--Ah! pardi, Mademoiselle, si vous voulez vous en débarrasser, vous
ferez aussi bien de venir vous-même, parce que, telle qu'elle est
aujourd'hui, moi, je n'en viendrai pas à bout...

--Allons! qu'est-ce que c'est encore que cela?

Mlle Cloque se leva et entre-bâilla la porte de la cuisine; elle tendit
une pièce de monnaie:

--Tenez mademoiselle Pelet, prenez donc cela, et laissez-nous, parce
que nous n'avons pas le temps de causer aujourd'hui.

La pauvresse était installée sur une chaise; elle se leva en poussant
des plaintes déchirantes:

--Eh! là, là, mon Dieu! là, là, mon Dieu! que la bonne Sainte Vierge
vous protège! Faut-il! faut-il! mon bon Jésus, endurer tant de mal sur
la terre!

--Où est-ce donc que ça vous fait mal?

--Eh! là, là! pardi, je n'en sais quasiment rien: on est si malheureux!

--Vous ne pouvez donc pas venir avec les autres? Je vous préviens que
c'est la dernière fois que je vous reçois à part...

--Heu! heu! faut-il! faut-il! J'ai encore eu bien du mal à arriver,
rapport à mon garçon que j'ai été voir là-bas, là-bas, à Saint-Avertin,
où ils l'ont mis, le pauvre chérubin...

--«Où ils l'ont mis?... le pauvre chérubin?» Mais, est-ce qu'il n'est
pas content de la place qu'on lui a obtenue dans les tramways? Vous
devriez pourtant vous estimer heureuse, mademoiselle Pelet; vous savez
combien j'ai eu à batailler avec ces dames de l'Ouvroir qui ne
s'occupent pas ordinairement des filles-mères, et qui n'aiment pas
beaucoup solliciter quelque chose des autorités?

--Eh! là, sans doute que ce n'est pas une mauvaise place; mais tout
n'est pas rose, non, tout n'est pas rose, surtout quand on a femme et
enfant.

--Oui, enfin, je vois que ça ne va pas si mal. Pour ce qui est du petit,
est-ce qu'on n'a pas fait remettre pour lui tout un paquet avec des
effets?

--Si bien, mademoiselle, tout un trousseau quasiment: des affaires si
belles, pardi, qu'on n'ose seulement point les mettre... Heu là, là! Mon
bon Dieu de misère, est-il possible aussi d'être si vieille quand on n'a
que ses bras et ses jambes?... Car pour le reste, autant ne point en
parler. Voyez-vous, mademoiselle, c'est les entrailles qui ont toujours
été chétives... Le pain, c'est comme si je le jetais dans le ruisseau et
que j'irais le voir passer à l'autre bout de la rue; mademoiselle, sauf
votre respect, c'est l'image exacte.

--Mariette, avez-vous encore un peu de bouillon? Faites-le lui donc
chauffer.

La vieille poussa des gémissements inarticulés en hochant la tête.

--Eh bien quoi? Ça ne vous va pas, le bouillon?

--Heu! heu! Si fait, mademoiselle, si fait; c'est ces messieurs qui
racontent aujour-d'aujourd'hui, que le bouillon c'est comme qui dirait
de l'eau à la rivière. Ce qu'il me faudrait, c'est du chocolat, je le
sais bien; mais il y a Mame Loupaing, la mère, qui m'a arrêtée par le
bras tout à l'heure histoire de me dire que tout ce que j'aurais à lui
demander, fallait pas me gêner, parce que son fils va être dans les
honneurs. C'est joli à son âge, et vu qu'il n'est qu'un simple
travailleur. Elle m'en a donné deux petites tablettes; je ne mourrai
toujours pas de faim d'ici après-demain; car pour ce que j'en mange,
c'est pas une souris qui s'en contenterait... Il y a encore du bon
monde...

--Ah! vous allez chez Loupaing, à présent? Est-ce que vous lui parlez
aussi du bon Dieu et de la Sainte Vierge?

--Eh! là! ma pauvre demoiselle, on va chez l'un comme chez l'autre.
C'est-il pas le plus généreux que le bon Dieu bénit, sans se préoccuper
s'il pense noir ou bien blanc? Voilà qu'ils disent à cette heure qu'on
ne peut pas avoir la puissance en même temps qu'on est dans la dévotion;
eh bien! faut-il pas qu'il y en ait qui soient au pouvoir? Eh! là,
pardi, que ça soit ceux-ci, que ça soit ceux-là...

--Dites-donc! mademoiselle Pelet, est-ce que c'est pour venir me parler
ce langage-là qu'on vous a donné du chocolat chez Loupaing? Je vous
préviens une fois pour toutes que cela ne me plaît pas et que si cela se
renouvelle, je vous prierai de passer devant ma porte sans vous arrêter.

--Heu! heu! je vous aurais-t-il fâchée, mademoiselle, qui êtes bonne
comme le bon Dieu en personne? Eh! là, là, j'ai-t-il du malheur! On dit,
on dit comme ça sans penser à mal; nous autres on n'est pas bien
habiles; et puis il y en a qui prennent de travers ce qu'on a dit!... Si
ça vous chagrine que j'aille chez Mame Loupaing, ma chère demoiselle, je
n'irai plus; je n'irai plus, j'en lève la main! Plutôt que de vous
chagriner, je le dis bien, j'aimerais mieux me laisser mourir sur mes
deux malheureuses tablettes de chocolat sans seulement y toucher de la
dent. Je me remettrai au pain, faudra bien: je m'y remettrai!... Tenez!
il y a plus fort encore, j'aimerais mieux que mon fils perde sa place
sous prétexte que je me fais entretenir par les bigotes, comme ils
disent, ou bien que je m'entends avec vous pour construire la Basilique!

Mademoiselle Cloque l'arrêta:

--Qu'est-ce que vous dites là? qu'est-ce que vous dites là? Que votre
fils perde sa place? les bigotes, la Basilique? Ah! ça, est-ce que
j'entends bien? Dieu me pardonne, c'est à ne pas en croire ses oreilles!
Qui est-ce qui lui a procuré sa place à votre fils, après l'avoir tiré
de la misère avec sa femme et son enfant, après l'avoir nourri trois
mois, habillé, logé? Est-ce que ce ne sont pas ces dames de l'Ouvroir?
C'est à elles, entendez-vous bien, à ces bigotes, comme vous les
appelez, que la compagnie des tramways à accordé la faveur de prendre
votre fils...

--Je le sais bien, ma chère demoiselle; je le sais bien, mais voilà
qu'ils disent à cette heure que c'est la Ville qui va reprendre les
tramways, enfin des affaires où je ne comprends goutte, vous pensez
bien!... et dame, la Ville, ça ne plaisante pas, et tous ceux qui ne
sont pas de leur bord, à ce qu'il paraît, va-t-en voir s'ils viennent!

Mlle Cloque joignit les mains et leva les yeux au ciel. Elle était
abasourdie par l'explication de la conduite que tenait depuis quelque
temps la Pelet.

--Je comprends, dit-elle, je comprends pourquoi vous vous cachez pour
venir chez moi, pourquoi vous avez dit sans doute aux pauvres qui
venaient avec vous que vous ne receviez plus la charité dans ma maison!
Vous vous fournissez à la maison d'en face! Vous passez par chez
Loupaing qui tâche de vous accaparer pour faire de vous sa créature. Il
vous gâte; il vous sucre votre pain; il vous nourrit au chocolat pour
que vous alliez chanter ses louanges! Bon, bon, à votre aise ma fille!
Vous avez l'âge de vous conduire n'est-ce pas? Eh bien! que je ne vous
gêne pas plus longtemps! Puisque vous me trouvez compromettante,
épargnez-vous donc désormais de respirer l'air de chez moi! Je lui
souhaite beaucoup d'avancement à votre fils; s'ils manoeuvre aussi
habilement que vous, il ira loin. Faites lui flatter les autorités!
Grand bien lui fasse! Quant à moi, mademoiselle Pelet, retenez bien
ceci: je n'aime ni les hypocrites, ni les ennemis de la religion, quels
qu'ils soient. Puisque vous avez pris le parti de ménager la chèvre et
le chou, allez avec ceux qui n'ont pas d'autres principes de conduite,
ils sont nombreux aujourd'hui. Allez! allez! vous pouvez dire à la mère
Loupaing que vous n'avez plus affaire avec la bigote du fond de la cour:
je vous y autorise.

Et Mlle Cloque ferma la porte au nez de la Pelet terrifiée de cette
décision à laquelle elle était loin de s'attendre, car elle n'avait
pensé qu'exciter la générosité de la vieille fille en lui soulevant une
concurrence. La nouvelle cliente de Loupaing reprit promptement ses
gémissements interrompus par la surprise, et quitta la cuisine à pas
lents:

--Et dites lui bien que ça ne lui portera pas bonheur à votre maîtresse,
fit-elle en s'adressant à Mariette avec un geste de menace, non, ça ne
lui portera pas bonheur, ni à elle, ni à sa nièce... On dit qu'elle ne
se mariera pas déjà si facilement qu'elle voudrait... la demoiselle...
Paraît qu'on y met des bâtons dans les roues; il est question de ça, par
ci, par là. Oh! oh! quand on a raté son premier pas, il y en a qui
disent qu'après ça c'est la guigne... ajouta-t-elle d'un oeil malin et
en élevant la voix pour épouvanter Mlle Cloque.

Mariette la poussa dehors, et revint trouver sa maîtresse. Elle souleva
le rideau de vitrage toujours baissé par où l'on voyait jusqu'à l'entrée
de la rue de l'Arsenal, sous le porche du plombier.

--Tenez! dit-elle, regardez-la moi cette engeance! Voilà tous les
Loupaing édifiés à l'heure qu'il est sur ce qui s'est passé ici, arrangé
à la couleur de son esprit, bien entendu... J'aurais-t-il grand honte!
Aussi je vous l'ai toujours dit, Mademoiselle: votre Pelet c'est une
filouse, méfiez-vous-en! Oh! la vieille sainte Nitouche!

On voyait la longue et noire Mlle Pelet stationnant devant la porte du
candidat au conseil municipal. Celui-ci était sorti avec sa mère et sa
femme, en entendant les hurlements de la pauvresse; il était en chemise
de nuit, de couleur, à ramages, fermée au menton par une cordelière
écarlate; il riait à se tenir les côtes en regardant dans la direction
de sa locataire.

--Et puis, dit Mariette, je ne sais pas pourquoi je vous montre ça; vous
devez être morte de faim! Et votre déjeuner qui est tout froid!... Allez
donc faire réchauffer des oeufs! autant ressusciter un mort!

--Ah! ma pauvre Mariette, mon déjeuner est fait, allez; je vous assure
que je n'ai pas faim; ces choses-là me mettent à l'envers! C'est triste
de renvoyer une malheureuse; mais voyez-vous bien, pour les gens qui ne
veulent pas aller tout droit leur chemin, je sens que je serai toujours
impitoyable. D'un côté il y a le bien, de l'autre il y a le mal; il faut
choisir; quant à louvoyer de l'un à l'autre, cela ne se peut pas, cela
ne se peut pas!

Dans l'après-midi Mlle Cloque faillit se fâcher à propos de la Pelet
avec le marquis d'Aubrebie qui était venu faire sa partie comme à
l'ordinaire. Le maintien des relations entre les deux vieillards tenait
d'ailleurs du miracle. Était-ce à l'opposition extrême de leurs
caractères ou à la puissance de l'attrait du jeu qu'ils étaient
redevables de demeurer unis au milieu des bourrasques qui renversaient
alors les amitiés les plus solides? En tous cas, leurs chamailleries
quotidiennes restaient sans effet sur le lendemain.

Le marquis faisait régulièrement la charité à la Pelet qui lui avait été
adressée par sa vieille amie.

--Je trouve, dit-il, que vous avez été avec elle un peu trop sévère...
pour une petite rouerie qu'elle vous a confessée d'ailleurs assez
maladroitement. Qu'eussé-je dû faire, moi, la première fois qu'elle m'a
volé?

--Qu'elle vous a volé! fit Mlle Cloque en laissant tomber ses cartes.

--Oui, dit le marquis, du ton tranquille dont il narrait parfois des
anecdoctes scandaleuses, dès la première fois que Mlle Pelet vint chez
moi sur votre recommandation, ma bonne amie, elle déroba à l'office
trois écrevisses...

Mlle Cloque bondit:

--Trois écrevisses!... Vous voulez vous moquer de moi, marquis...

--Point du tout! Elle fut prise sur le fait par la dame de compagnie de
la marquise, qui eut la bonne idée de me rapporter l'aventure avant d'en
avoir fait reproche à la coupable...

--Et vous ne m'avez pas avertie que la Pelet était une voleuse!

--A quoi bon? Vous lui eussiez coupé les vivres, et j'eus le
pressentiment qu'elle méritait plus d'indulgence.

--Comment! de l'indulgence?

--Qu'importait à mon dîner trois écrevisses de moins? Et ce goût pour
une friandise m'intéressa aussitôt à Mlle Pelet. Je donnai l'ordre
d'avoir l'air de fermer les yeux la première fois qu'elle viendrait.
Quand elle se présenta, on lui offrit un morceau de pain. Elle demanda,
des tomates. Notez bien ceci, ma chère amie, des tomates! On les lui
refusa.

--Alors?

--Alors, elle s'appropria clandestinement un petit bocal de pickles...
un petit bocal de pickles, mal bouché qui se répandit en partie dans sa
poche profonde, avant qu'elle ne fût sortie... On pouvait la suivre à la
trace: elle a dû manger son piment sans vinaigre.

--Des pickles! s'écriait Mlle Cloque au comble de l'indignation.

--Des pickles. Je n'eus plus aucun doute: Mlle Pelet était une ancienne
courtisane.

Mlle Cloque qui ne comprenait pas la relation fronça les sourcils, et
recula sa chaise.

--Oui, mon amie, je dis bien: mon flair éveillé par les écrivisses ne
m'avait pas trompé. Cette fille-là a vécu, m'étais-je dit. Ce n'est pas
une voleuse de profession, car elle est maladroite; c'est une gourmande
qui suit son impulsion. Additionnez écrevisses, tomates, condiments
et... le nouvel employé des tramways: j'avais en mains toutes les
marques d'un estomac et d'une conduite déréglés... Ne vient-elle pas de
vous demander du chocolat?

--Oui, oui, dit Mlle Cloque ahurie, elle a demandé du chocolat.

--Brillat-Savarin le recommande comme le meilleur élément réparateur de
la débauche...

--Et ces choses-là vous amusent! s'écria Mlle Cloque indignée.

--Pourquoi pas? dirait M. Houblon.

--Marquis, je vous ai prié une fois pour toutes de ménager vos allusions
et vos sarcasmes!

--Pardon, ma belle... Je reviens à notre Pelet. Après la perte de mes
pickles, je fus aux renseignements. Toutes mes prévisions furent
confirmées. Mlle Pelet, sous le nom d'Irma Bonheur, plus vulgairement
appelée la Chandelle Romaine, sur les champs de bataille, mena la vie
d'une gourgandine...

--Assez! assez! s'écria Mlle Cloque en se bouchant les oreilles. Il est
inutile de remuer toute cette fange. Et quand je pense que c'est M. le
curé de Notre-Dame-la-Riche, lui-même, qui me l'a recommandée comme une
de ses plus pieuses paroissiennes!...

--Ma bonne amie, permettez-moi de vous dire que vous vous laisserez
toujours tromper par l'étalage d'un sentiment qui, selon vous, doit
abriter toutes les vertus. Les fourbes sont informés de votre faiblesse
et ne manquent pas de l'exploiter. Pour vous, un chrétien est honnête,
un militaire est courageux et fier, un noble réunit les qualités d'un
militaire et d'un chrétien; un juif mérite d'être pendu. Ne serait-il
pas plus équitable de juger les hommes un à un et abstraction faite de
toute idée de communauté?

--Oh! je sais que vous avez toujours des idées à part. Vous n'avez pas
la prétention de changer les miennes, n'est-ce pas? Eh bien!
qu'allez-vous faire de votre Pelet, à présent que vous connaissez toute
cette turpitude?

--Je ferai d'elle ce qu'on fait des petits chats qui ont commis quelque
incongruité: on leur met le nez dedans. Je lui raconterai ses larcins
avec détails circonstanciés; elle aura peur, je la tiendrai dans la
main, et je lui ferai, en retour, me dire ses aventures qui m'amuseront
probablement. Cela lui vaudra un dîner qu'elle n'aura pas volé,
celui-là, du moins, la pauvre vieille... J'y mettrai des épices...

Mlle Cloque fut sur le point de jeter les cartes à la figure du
marquis. Elle fut ramenée à la pitié par le rappel des tristesses de
ménage de ce fâcheux esprit:

--Tenez, dit-elle, regardez donc!

On vit, de loin, la tête blanche de la marquise. La pauvre folle agitait
désespérément son mouchoir.

--Je me sauve, ma bonne amie, dit M. d'Aubrebie, à demain!

--A demain.

Mlle Cloque achevait de se préparer, et elle allait descendre pour
aller à la bénédiction du Saint-Sacrement, quand on sonna à la porte de
la rue de la Bourde. Elle avait entendu une voiture s'arrêter; la
curiosité la prit; elle pencha la tête avec précaution et regarda à
travers les jours de la persienne.

Elle eut une secousse en reconnaissant le landau des
Grenaille-Montcontour. Les chevaux piaffaient; un cocher magnifique se
tenait droit sur son siège. Le petit groom était descendu et avait la
main sur le bouton de la sonnette. Elle reconnut la comtesse. C'était la
première fois qu'on lui faisait une visite en si grand appareil. Les
gens de la rue de la Bourde sortaient aux portes voir l'équipage. Le
savetier lui-même s'était interrompu, et les deux mains appuyées contre
l'étal des chaussures, il penchait la tête au dehors.

Mariette criait du milieu de l'escalier:

--Mademoiselle, qu'est-ce qu'il faut dire?

Mlle Cloque réfléchit une seconde et répondit résolument:

--Je n'y suis pas!



VII

AUTOUR D'UNE BÉNÉDICTION DU SAINT SACREMENT


Ce n'était pas à Saint-Martin qu'il y avait ce soir-là bénédiction du
Saint Sacrement, mais à la chapelle du couvent de l'Adoration
perpétuelle. On s'y rendait par une petite rue située derrière les
halles et nommée rue Rapin, ou familièrement «la Mort aux Dévotes», à
cause des bronchites qu'y prenaient ces dames en hiver. Très étroite et
sinueuse, garantie du soleil par les vieux hôtels qui l'étreignaient,
elle recevait les courants glacés de quelques méchantes ruelles avant
d'aller aboutir à la rue Descartes, presqu'en face du droguiste dont le
sort était lié à celui du magasin Pigeonneau.

Mlle Cloque, parvenue au tournant de la rue Rapin, aperçut, en face de
la porte de la chapelle M. l'abbé Moisan chapelain de Saint-Martin, son
directeur de conscience, arrêté à causer avec le sous-lieutenant
Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour. La fatalité voulait qu'elle
tombât aujourd'hui sur quelque membre de cette famille. Dans le passage
où trois personnes de front se cognaient les coudes, il ne fallait pas
songer à éviter la rencontre.

Ces messieurs, d'ailleurs, vinrent vers elle aussitôt qu'ils l'eurent
reconnue, l'un son chapeau, l'autre son képi à la main.

Le sous-lieutenant de dragons était en petite tenue de cheval, éperonné
et botté. De sa cravache il se taquinait la cuisse; en parlant au
prêtre, il avait laissé tomber le monocle. Il était grand, bien fait,
élégant. Il avait une jolie figure avenante, le teint doré, la moustache
blonde déjà longue, ondulée au fer, très soignée, un nez dont on n'avait
rien à dire, les cheveux en brosse, coiffure alors à la mode, et des
yeux bleus un peu foncés, non d'un beau bleu à la vérité, mais qui vous
regardaient bien en face. Dès le premier abord, la personne la moins
prévenue avait la certitude que le jeune officier n'était pas
l'inventeur de la poudre, mais se sentait disposée à dire de lui: «un
brave garçon!»

Il parla tout de suite à Mlle Cloque, comme si de rien n'était. Il
s'informa de sa santé, de son entourage; il avait coutume de la taquiner
un peu cavalièrement à propos de son ennemi Loupaing; son intention
était d'amener le nom de Geneviève dont il attendait que la tante
parlât la première. L'abbé Moisan qui était rond en affaires, vint à son
aide, en faisant de petits yeux significatifs. Mlle Cloque répondit
d'une façon si brève et si sèche que les deux hommes furent étonnés. Le
chapelain se tenait, par apathie naturelle autant que par prudence, à
l'abri des querelles qui divisaient ses pénitentes, et il était clair
que Marie-Joseph, avec l'insouciance de sa jeunesse, n'attachait pas
d'importance à ces histoires.

Mlle Cloque qui ne voulait toutefois rien cacher et qui avait le parler
net, trouva que le moyen le plus prompt d'éclairer le jeune homme sur
les causes de sa présente réserve, était de le féliciter de la conduite
qu'il avait tenue «aux débuts des événements» et qui avait été en
opposition directe avec les agissements paternels.

--Aux débuts des événements? fit Marie-Joseph, semblant chercher dans sa
mémoire. Ah! parfaitement, mademoiselle, voilà comment c'est arrivé.
J'avais été prévenu qu'un certain X..., appartenant au _Journal du
Département_, en voulait à papa, et qu'il se vengerait prochainement.
Vous comprenez? Je n'attendais que le coup. Un soir, les camarades me
montrent le journal au café, en me disant: «Ça y est!»--«Bon! je finis
la partie et je vais giffler mon homme; qui est-ce qui vient avec moi?»
Deux de mes amis se nomment; l'un d'eux lit l'article et me prévient:
«Dis donc! c'est assez sale...»

--«Ça ne m'étonne pas de l'individu.» Je règle les consommations. On me
dit: «Mais, lis tout de même, au moins.» Je lis et ne comprends pas un
traître mot: «C'est de papa qu'on parle, là-dedans?...» Les uns
répondent: «Dame! puisque tu étais prévenu du coup!...» Les autres me
font: «C'est idiot.» Vous comprenez? Suffisait qu'il y eût un camarade
ayant dit oui pour que je lave ça à grande eau. Nous partons; je demande
l'auteur: on refuse de me le nommer. Je fiche ma main par la figure du
rédacteur en chef. Échange de cartes. Le lendemain: explications.
Journaliste affirme pas question papa; de son côté, papa furieux, menace
couper les vivres, et patati et patata! Moi, vous comprenez? me moquais
du reste: j'étais quitte vis-à-vis de l'honneur. Et voilà! dit-il, en se
cinglant la botte d'un coup de cravache.

--Quel enfant terrible! fit M. le chapelain, en croisant les deux mains.
Et dire qu'il ressemblait à un petit ange quand il a fait sa première
communion! Vous en souvenez-vous, mademoiselle? Je suis sûr que nous
avons oublié tous les excellents principes de notre Sainte Mère
l'Église: Notre-Seigneur a dit: «Si l'on vous frappe la joue gauche...

--Oui, oui, interrompit Mlle Cloque, mais voyez-vous, monsieur le
chapelain, on ne saurait trop recommander d'avoir avant tout les mains
nettes, par le triste temps où nous vivons. Sans doute il ne faut pas
aller contre les enseignements de la sainte Église, mais c'est une façon
d'honorer ses père et mère que de ne pas tolérer...

--Je m'en vais! je m'en vais! dit en souriant le bon abbé qui étendait
les deux mains comme pour éloigner le démon. Je ne veux pas entendre
davantage les paroles de mademoiselle--que l'on dit... hérétique!...
ajouta-t-il, la main sur la bouche, du côté du jeune homme, et en riant
franchement. Il faut que j'aille revêtir les vêtements sacerdotaux pour
remplacer M. l'aumônier qui a une attaque de goutte...

Il salua et disparut par la sombre petite porte de la chapelle.

--Et depuis lors, monsieur Marie-Joseph, vous n'avez plus relu les
journaux?

--Si fait! Je sais. On veut démolir papa, mais ça ne me regarde plus.
C'est des affaires de boutique... Que papa soit pour la grande église ou
pour la petite, m'en bats l'oeil, moi...

--Comment! mais, jeune homme! ce sont des choses qui ont cependant de
l'importance. Et, si M. le comte, accusé d'avoir fait volte-face au
parti de la Basilique, dans un but qui n'est pas tiré au clair, avait
soutenu résolument la Basilique--avec nombre d'honnêtes gens--il faisait
tomber du coup toute insinuation fâcheuse...

--Moi, vous savez, je ne connais pas bien ces machines-là. Chacun son
métier, n'est-ce pas? Papa fait comme il l'entend; d'ailleurs, m'a
défendu de mettre le nez dans ses affaires. Pour la volte-face, par
exemple, la vois pas. J'ai toujours entendu dire à papa que la
Basilique, c'était une ânerie. Qu'est-ce que vous voulez? C'est son
opinion à cet homme. Des goûts et des couleurs... N'est-ce pas?
mademoiselle, c'est pas ça qui nous empêchera d'aller notre petit
bonhomme de train?...

A propos! Maman a dû aller chez vous; l'avez-vous vue? Elle avait
quelque chose à vous dire...

Mlle Cloque était tout à coup suffoquée. Une telle insouciance des
choses qui lui boulversaient la vie, à elle, était-il possible qu'elle
l'entendît exprimer par la bouche de ce grand jeune homme franc et loyal
jusqu'à la brusquerie? Les causes de son tourment, de ses insomnies, de
sa haute tristesse, il en parlait le sourire aux lèvres! La grande idée
à laquelle elle était prête à sacrifier jusqu'au coeur de sa nièce, il
la traitait du bout de sa cravache! Et l'impeccabilité du nom paternel,
l'honneur, ce culte doublement héréditaire chez un officier et chez un
Grenaille-Montcontour, ne le réduisait-il pas, en somme, à une question
d'amour-propre vis-à-vis de ses camarades? Oh! certes, on est vite parti
en guerre: un soufflet, un coup d'épée, à la rigueur une goutte de sang,
et tout est dit, tout est «lavé à grande eau» selon l'expression même de
Marie-Joseph. Mais, la blessure intime et profonde qui assombrit une
âme noble, qui la fait se redresser pleine d'orgueil et de haine et
subordonner toutes choses à la pureté du rôle que l'on joue dans la vie;
est-ce qu'il y avait trace de cela sur la figure de ce garçon avide
avant tout de vivre et de jouir et qui débordait de santé et de bonheur?

--Je n'ai pas eu l'honneur de voir Mme la comtesse, dit froidement
Mlle Cloque.

Mais Marie-Joseph ne comprit pas. Il dit seulement, avec les mêmes yeux
pleins de sous-entendus très clairs qu'il avait eus en prononçant ces
mots pour la première fois:

--Elle aura beaucoup regretté. Elle avait des choses à vous dire...

Et il eut un sourire heureux. Il était tout content à l'idée d'un
mariage auquel il ne voyait pas d'inconvénient, lui. Évidemment la jeune
fille lui plaisait. Il ne tenait pas à une dot, du moment que papa avait
dit que «ça s'arrangerait très bien comme ça». Il n'avait quitté sa mère
que pendant les années de Saint-Cyr; les jeunes époux vivraient à la
maison paternelle; il y aurait deux enfants gâtés au lieu d'un. Il ne
voyait pas plus loin. Il trouverait même une économie à supprimer sa
«chambre en ville». Et il était pressé. En honnête garçon qu'il était,
peut-être évitait-il de nouer avec une maîtresse, dans la pensée qu'il
aurait bientôt une gentille petite femme à lui.

Mlle Cloque le quitta brusquement, sur son dernier mot, en lui faisant
un bref salut.

--Je vais être en retard à la bénédiction, dit-elle.

Et elle se confondit avec plusieurs dames qui pénétraient en même temps
qu'elle dans le couloir humide et sombre.

Mlle Cloque n'avait point ici de chaise particulière et tâchait
ordinairement de se placer au hasard de son arrivée, autant que possible
dans le voisinage de Mlles Jouffroy qui étaient là chez elles, ayant,
en qualité de pensionnaires du couvent, le droit d'entrer à toute heure,
par le couloir même des religieuses. Celles-ci ne paraissaient point au
rez-de-chaussée abandonné au public, hormis deux d'entre elles qui se
relevaient d'heure en heure devant le Saint Sacrement perpétuellement
exposé. Elles occupaient une tribune située très haut, au fond de la
nef, et se prolongeant à droite et à gauche en galerie étroite. Sur les
murs grossièrement blanchis à la chaux, on distinguait à peine, là-haut,
les deux longues théories de soeurs vêtues de flanelle blanche qui
venaient s'agenouiller silencieusement à la queue leu leu. Leurs chants
limpides et frais tombaient tout à coup comme une chute d'eau soudaine
sans qu'on les eût aperçues ou entendues venir.

La dévotion, passée à l'état de pratique favorite, tend à se réfugier
dans les plus petits sanctuaires, comme l'avait naïvement exprimé
Mariette en faisant observer à sa maîtresse qu'elle ne mettait jamais le
pied dans «ses cathédrales». Sans doute Mlle Cloque obéissait depuis
longtemps à cette loi en fréquentant plus assidûment Saint-Martin et la
chapelle de l'Adoration que l'église de Notre-Dame-la-Riche, sa
paroisse. Et il est probable que si le ciel eût permis qu'elle vît
réalisé son voeu de reconstruction de la grande Basilique, elle n'eût
jamais trouvé sous ces immenses voûtes le doux frisson d'intimité divine
que lui procurait l'exiguïté même de ces murs familiers. Mais, ce que
Mlle Cloque ne s'avouait pas non plus à elle-même, c'était que son
assiduité à la chapelle de l'Adoration redoublait, depuis quelque temps,
et que la cause en était qu'elle boudait Saint-Martin.

Elle boudait du moins le Frère bleu qui tenait à Saint-Martin une place
considérable. Depuis qu'il était avéré que le préposé à la petite
boutique d'objets de piété jouait un rôle militant dans la propagation
de l'idée du Chalet républicain, il répugnait aux ferventes
basiliciennes de passer en face du guichet de leur redoutable
adversaire. Et, peu à peu, sans se donner le mot, sans même peut-être y
prendre garde, sous les mille prétextes ingénieux que l'on se donne à
soi-même pour agir, elles émigraient vers la petite chapelle voisine.
Cela avait commencé par la messe de neuf heures du dimanche, où l'on ne
voulait plus, bien entendu, se retrouver en face de M. Janvier; et cela
gagnait les offices de la semaine.

C'était de la petite chapelle de l'Adoration qu'était partie la grande
protestation, signée de plusieurs centaines de noms et portée à
l'archevêché, il y avait de cela deux jours, par M. Houblon.

Mlle Cloque remarqua aussitôt que les demoiselles Jouffroy n'étaient
pas là. Elle s'agenouilla à côté de leurs prie-Dieu, et, à chaque
instant, elle tournait la tête du côté de la porte du couloir, afin de
voir si elles n'arrivaient point. Les deux soeurs, impressionnables et
versatiles, étaient devenues un sujet d'incessant tourment pour Mlle
Cloque. Elle les aimait malgré leurs travers, malgré leur
susceptibilité, leur jalousie, leur caractère pointu. Elle leur
pardonnait tout. Et ces deux malheureuses girouettes tournaient à tous
les vents. On les avait ramenées au parti de la Basilique et elles
avaient signé la protestation. Le soir même elles prenaient une voiture,
affolées, aux cent coups, et couraient après la fameuse liste qui
faisait le tour de la ville; elles ne voulaient plus signer; elles
voulaient qu'on effaçât leurs deux noms. Mlle Cloque ne parvenait pas à
les persuader que c'était impossible. Elle les menait chez M. Houblon
qui, après un discours de sept quarts d'heure, les rendait à leur amie
et à la Basilique, aplaties, écrasées, sans plus aucune idée, sans plus
aucune volonté: «des chiffons sortis de l'eau», avait-il dit lui-même,
en se flattant de sa victoire.

Pour n'être point à la bénédiction, où donc étaient-elles encore? Il
fallait les surveiller comme des enfants!

Par contre, il y avait là Mme Bézu, Mme Pigeonneau, les quatre filles
de M. Houblon, Mme Chevillé, et toutes ces dames de l'Ouvroir qui
avaient fidèlement suivi leur présidente dans sa révolte contre les
compromissions et la République. La chapelle était comble. Le pauvre
père Léonard, de l'ordre de Picpus, l'aumônier du couvent, s'était fait
apporter sur une chaise, dans le choeur, et, en proie à son attaque de
goutte, il grelottait, malgré la grande chaleur.

Mlle Cloque ayant compris que ces demoiselles ne viendraient pas, avait
appliqué les deux mains sur ses yeux, et, à genoux devant le brillant
ostensoir, elle se réfugiait en Dieu.

Sa foi et son amour étaient sans bornes. Elle eût fait une martyre. Et
ces instants d'anéantissement devant le Maître bien-aimé étaient, par
l'intensité de l'ivresse, une ample compensation à ses misères. Elle
n'apportait aucune jactance dans sa piété; ce n'était pas pour se
montrer, pour entretenir sa renommée de vertu qu'elle venait là. Elle
venait là comme à la source même de toute beauté, de toute pureté, de
tous désirs sublimes. Elle savait que l'être parfait était là, à
quelques mètres d'elle. Ses yeux pouvaient se porter sur l'apparence
même de l'incessant miracle. Et il lui arrivait de les sentir se
mouiller d'admiration et d'étonnement, à cause d'une si grande chose, si
proche d'elle. Même dans les moments de ses pires détresses, quand elle
venait tomber là pour prendre le ciel à témoin de sa douleur, si elle se
rendait compte de la présence de Dieu, elle demeurait bouleversée et ne
savait que dire: «Mon Dieu, je vous remercie!»

Il y avait à l'harmonium invisible, là-haut dans la tribune, une soeur
d'un très beau talent et dont la voix était délicieuse. M. Houblon
disait d'elle: «C'est une sainte Cécile.» Et en effet, il est rare
qu'une voix humaine vous communique une impression religieuse aussi vive
que le faisait l'organe de cette blanche recluse. La divine passion qui
l'animait et la candeur du sentiment d'amour qu'elle répandait dans
cette petite nef communiquaient aux pieuses filles réunies là un
avant-goût du ciel. Un jour, la soeur s'était interrompue de chanter, au
beau milieu d'une bénédiction. Elle était tombée évanouie, au bas de
l'harmonium. On avait mis vingt minutes à la ranimer. Elle avait dit, en
se réveillant, qu'elle avait vu les anges. On n'en était pas étonné; on
s'attendait à ce qu'elle fût quelque jour ravie en Dieu.

Le doux ébranlement de ce miracle possible donnait une solennité
particulière aux cérémonies de la chapelle de l'Adoration. Ah! comme on
était bien là pour oublier les misères de la vie! «Comment, disait Mlle
Cloque, ceux qui sortent d'aussi près de Dieu, peuvent-ils encore être
méchants?»

A un tintement de cloche qui vint de l'intérieur du couvent, les deux
soeurs adoratrices, qui portaient un long manteau d'écarlate sur leur
robe blanche, se relevèrent du pied de l'autel où elles étaient
prosternées depuis une heure, et firent, d'un même mouvement, une longue
et profonde génuflexion. Deux autres soeurs toutes pareilles entrèrent
et vinrent les relever de leur garde d'honneur.

M. l'abbé Moisan se leva et entama de sa bonne voix grasse le _Tantum
ergo_ dont une toute petite flûte, en haut, indiquait les premières
notes. A quoi l'harmonium trémolant et ronflant répondit d'un vaste
éclat sonore, toutes les soeurs, ainsi que le public, chantant à
l'unisson. Les nuages troublants de l'encens s'élevaient des cassolettes
balancées par deux petits enfants de choeur qui se faisaient des signes
des yeux et pouffaient, à cause du Père Léonard qui avait des grimaces
de douleur. Quand le moment de la bénédiction fut venu, le malheureux
goutteux fit signe au sacristain qu'il voulait se mettre à genoux. On
vit les gros bottons dans lesquels ses pieds malades étaient
emprisonnés, et l'un des deux gamins laissa éclater son rire pareil au
bruit d'un petit jet de vapeur. Le sacristain le giffla et eut à peine
le temps d'agiter la quadruple sonnette au tintement prolongé; M. Moisan
faisait décrire à la sainte hostie un grand signe de croix au-dessus des
têtes courbées des fidèles, et l'on entendait les gémissements étouffés
du Père Léonard à genoux.

Une sonnerie plus longue que la première relevait les têtes. Mais Mlle
Cloque demeurait alors souvent plongée dans une sorte de langueur
bienheureuse où se baignait sa pensée, où s'épanchait son coeur, où,
l'espace de quelques minutes d'illusion, elle touchait ses chimères.

Les cierges étaient éteints; il n'y avait plus que de rares personnes
dans la chapelle, et on n'entendait plus que le murmure charmant des
religieuses continuant à prier dans les tribunes, quand Mlle Cloque se
reprit à la vie. Elle reconnut Mme Pigeonneau-Exelcis qui avait eu la
gracieuseté de venir se mettre à côté d'elle, afin de la prendre à la
sortie. On échangea un signe des yeux:

--Comme c'est aimable à vous!

--Est-ce que vous venez?

--Mais certainement.

Et, dès qu'elles furent dans le corridor sombre allant à la rue Rapin:

--Vous ne savez pas ce qu'a fait Mme Bézu? dit Mme Pigeonneau, d'un
ton fiévreux et indigné. Figurez-vous qu'elle vient de me flibuster la
clientèle des Dames Delignac, un pensionnat qui nous valait plusieurs
mille francs d'affaires! Oh! j'ai reçu mon congé tantôt: un avis d'après
lequel on se fournira désormais uniquement chez l'éditeur Mame... C'est
assez clair.

--Mais, ma bonne, voyons! Qui est-ce qui vous dit que c'est Mme
Bézu?...

--- Qui est-ce qui me le dit? Vous étiez là l'autre matin, Mademoiselle,
quand elle a appris que nous faisions quelques petits travaux pour le
Lycée? Vous vous rappelez comme elle m'a secouée. Je me suis dit: «Mme
Bézu n'est pas femme à s'en tenir à une observation. Par où va-t-elle me
procurer du désagrément? Tiens! elle a sa demoiselle chez les Dames
Delignac; eh bien! ma fille, il va t'arriver une surprise de ce
côté-là.» Voilà la surprise. Et que je vous prévienne, mademoiselle
Cloque, elle a juré de vous supplanter à l'Ouvroir!...

--Quant à cela, si Mme Bézu est en mesure d'y accomplir plus de bien
que moi, je n'y vois pas d'inconvénient. C'est un honneur que je n'ai
pas ambitionné et j'ignorais jusqu'à présent qu'il s'obtînt par
l'intrigue. Mais, madame Pigeonneau, je suis bien attristée de ce que
vous me dites! Je le regrette d'autant plus que Mme Bézu est demeurée
des plus fidèlement dévouées au saint parti de la Basilique... Peu
m'importent les attaques personnelles, voyez-vous bien, du moment que
l'on est d'accord sur les principes...

--Ne vous fiez pas à cela, mademoiselle Cloque! Mme Bézu vous lâchera
quand elle le croira de son intérêt.

--Mon Dieu! qu'est-ce que vous me dites là? Ces dames avaient tourné
dans la rue Descartes, et, frôlant les murs du couvent, elles passaient
en face de la chapelle de Saint-Martin. Mlle Cloque saisit le bras de
Mme Pigeonneau-Exelcis:

--Qu'est-ce que je vois? dit-elle. Ah ça! est-ce que j'ai de bons yeux?
Voilà Mlles Jouffroy qui sont au guichet du Frère Gédéon!...

--Ah! s'écria Mme Pigeonneau, si vous voulez être édifiée du côté du
Frère Gédéon, sachez qu'il nous fait depuis quelques jours une
concurrence ouverte: nous n'avons pas un objet au magasin qui ne soit
aujourd'hui dans sa boutique!... Oui, Mademoiselle, vous n'avez qu'à y
aller voir. Il a toute la série des paroissiens, des Imitations, des
Journées du Chrétien, des livres de première communion!... J'y ai envoyé
hier quelqu'un, en cachette, demander un tome d'Henri Lasserre et les
lettres d'Ozanam: on me les a apportés immédiatement! Vous verrez qu'il
vendra des romans!...

--Oh!... madame Pigeonneau!

Une voix bien connue les appela, à une dizaine de pas en arrière:

--Ne courez donc pas si fort, mesdames!...

C'était M. Houblon qui avait été prendre ses quatre filles à la chapelle
de l'Adoration. Ces demoiselles, de dix-huit à vingt-trois ans, toutes
habillées de même et sans goût, grandes et plates et presque laides,
tenaient la largeur du trottoir, et leur papa marchait sur la chaussée,
la redingote toujours boutonnée, le petit chapeau de feutre mou relevé
négligeamment sur son front brûlant.

Mlle Cloque et la femme du libraire se retournèrent d'un même mouvement
et s'arrêtèrent. Mais la voix de M. Houblon était parvenue jusqu'à
Mlles Jouffroy qui, l'oeil appliqué au guichet, n'avaient pas aperçu
jusque-là ces dames. On se regarda de part et d'autre. Les deux soeurs
étaient prises.

On les vit aussitôt s'agiter dans cette petite entrée de la chapelle qui
était constamment grande ouverte sur la rue. Leur teint jaune, leurs
coques grises, les rubans violets de leurs chapeaux, vire-voletèrent
comme deux papillons levés soudain d'une même fleur. Que faire? Mon
Dieu! que faire? Elles ne savaient plus où donner de la tête. Comment
expliquer aux deux terribles enquêteurs Mlle Cloque et M. Houblon, leur
nouvelle visite au Frère bleu? Elles prirent rapidement congé de
celui-ci et foncèrent contre le danger comme deux bêtes affolées:

--Nous ne faisions que passer...

--Nous venions justement de chez vous, madame Pigeonneau...

--Nous avions absolument besoin d'un petit, renseignement...

Heureusement le groupe était assez nombreux, parla présence de Mlles
Houblon, et leur désarroi se trouva noyé dans les nouvelles de la santé
et des travaux des quatre jeunes filles:

--Comme elles ont bonne mine!

--Et la chaleur ne vous incommode pas?

--Toujours musicienne?... A la bonne heure.

--Dieu me pardonne! je crois qu'elles ont encore grandi!

--Mauvaise herbe croît toujours! dit le papa.

--Oh!

--Oh!

--Oh!

--Geneviève? Mais elle sort après-demain, jeudi.

--Léopoldine aussi, ajoutèrent immédiatement Mlles Jouffroy.

--Et on vous les amène toujours au _Faisan_? n'est-ce pas, Mademoiselle?
C'est vraiment bien commode...

--Certainement. L'omnibus du Sacré-Coeur sera à l'Hôtel du Faisan à
quatre heures moins le quart.

Les jeunes filles battaient des mains. Ne pourrait-on pas aller
embrasser Geneviève à la descente de l'omnibus?

--Et aussi Léopoldine? ajouta l'aînée des demoiselles Houblon qui avait
l'âge de savoir vivre.

--Mais oui! mais oui!

--Ah! quel bonheur!

Ce fut comme l'annonce d'un voyage d'agrément.

--Sont-elles gaies!

--Quelles charmantes fillettes!

--Ah! que c'est joli, la jeunesse!

--Dieu bénit les nombreuses familles.

--Hélas! soupira M. Houblon,--avec un à-propos digne d'un homme
éloquent,--comme les rois, qu'il bénit et qu'il découronne!...

Il faisait allusion à la perte de sa femme, morte depuis plusieurs
années, et qu'il s'obstinait à regretter malgré qu'elle l'eût à
demi-ruiné, rendu ridicule et beaucoup ennuyé.

Chacun eut une figure grave et les jeunes filles se turent.

Mais les demoiselles Jouffroy qui avaient absorbé au guichet l'influence
du Frère Gédéon, en manifestaient l'insurmontable oppression. Elles se
regardaient, à qui parlerait la première. Enfin, Hortense, la cadette,
leva tout à coup des yeux de suppliciée sur M. Houblon:

--Ah! monsieur Houblon, dit-elle, Dieu seul est juge de ce que vous nous
avez fait faire... Mais nous craignons, hélas, d'être bientôt les
victimes de notre bonne volonté. Cette malheureuse liste...

--Cette malheureuse liste? s'écria M. Houblon en se redressant de toute
sa taille, et déjà prêt, s'il le fallait, à parler sept quarts d'heure
de suite, comme la dernière fois.

En le voyant bondir, si résolu, les deux soeurs furent prises d'un
tremblement. Au fond elles ne demandaient pas mieux que d'être encore
une fois converties par lui, d'être persuadées qu'elles avaient bien
fait de signer.

--Mais, dit Hortense, il paraît que la liste a été copiée à la
préfecture, et les infortunés qui ont des parents fonctionnaires...

--Ah! ceux-là, par exemple, fit M. Houblon, en se frottant les mains,
ils sont fricassés!

La terreur envahit le visage de Mlles Jouffroy. Elles agitaient les
mains, roulaient des yeux, dodelinaient de la tête; elles bégayèrent.

--Eh quoi? fit Mlle Cloque, n'êtes-vous pas complètement indépendantes,
et libres de vos actes?

--Si, si, dirent-elles; mais... mais il y a... il y a le père de
Léopoldine, notre pauvre frère...

--Monsieur votre frère? Mais vous ne nous avez jamais donné à penser
qu'il fût fonctionnaire! Un homme qui met sa fille au Sacré-Coeur?

--Précisément! c'est précisément à cause de cela que nous n'en parlions
pas, d'abord pour éviter des tracasseries à la chère enfant, ensuite
pour ménager la situation du père, vous comprenez? On a besoin de faire
vivre sa petite famille, et si l'on savait qu'un receveur particulier...

--Où ça, est-il receveur?

--A Grenoble.

--C'est loin.

--Mais! que ne disiez-vous que vous aviez les mains liées? dit M.
Houblon.

--Alors, vous croyez réellement que notre signature peut
compromettre?...

--Tout est possible, par le temps qui court! s'écria l'auteur du fier
manifeste signé par trois cents fidèles. La franc-maçonnerie est
affamée, c'est une hydre aux cents bouches _quaerens quem devoret_!

Et il faisait des yeux effrayants, très sérieusement convaincu,
d'ailleurs, que le texte rédigé par lui était propre à allumer
l'incendie aux quatre coins du globe.

--Eh bien! dit l'aînée des demoiselles Jouffroy, en se mettant à
trépigner comme une enfant colère, ce que vous avez fait là, Monsieur,
est infâme. Je vous le dis à la face, et devant tous! Vous êtes un grand
coupable! Jeter ainsi des familles sur la paille!...

--Voyons! mon amie, voyons! fit Mlle Cloque en s'efforçant d'adoucir le
conflit, car elle sentait par les regards des deux soeurs qu'elles lui
donnaient à partager la responsabilité de la mésaventure.

--Ma chère, dit Hortense, sur un ton aigre, je ne vous conseille pas de
parler: vous avez assez mis la main à la pâte dans ces affaires, pour ne
pas vous montrer outrecuidante quand on vous ouvre les yeux sur les
précipices...

--Mais il n'y a pas de précipices! vous ne savez rien encore, ayez donc
la patience d'attendre un peu avant de compromettre la sainte cause...
Il n'y a point de grande chose accomplie sans quelques sacrifices...

Mme Pigeonneau s'agitait parce qu'elle avait hâte de rentrer au
magasin, et elle n'osait se retirer au milieu de la bagarre.

--Voyons! Mesdemoiselles, glissait-elle de temps en temps, il doit y
avoir malentendu...

Les quatre jeunes filles pâlissaient et se tenaient rangées derrière
leur père qu'elles tiraient à tour de rôle par la manche ou par les
basques de sa redingote en lui soufflant:

--Allons-nous-en! Allons-nous-en!

M. Houblon se trouvait dans un cruel embarras. Son désir était de se
mettre à parler et de convertir; mais, dans le cas présent, il se
heurtait au caractère éminemment dangereux de son manifeste: il ne
pouvait soutenir qu'il était anodin.

On était arrivé au coin de la rue Saint-Martin, vis-à-vis le grand
magasin de blanc mis à l'index par les Basiliciens, et les commis, de
l'intérieur, se montraient en souriant, entre des mouchoirs de batiste
et des cravates de soirée, ce combat de catholiques.

--Le Frère Gédéon ne nous a pas trompées!... s'écriaient les demoiselles
Jouffroy.

Au nom du Frère Gédéon, Mme Pigeonneau commit l'imprudence de se mêler
à la lutte:

--Le Frère Gédéon, dit-elle, ferait bien de s'occuper de ce qui le
regarde... On ne fait pas de commerce dans une église.

--Oh! vous, ma petite, dit Hortense, prenez: garde qu'il ne vous en
cuise de faire de la politique dans votre magasin!

--Mais, mesdemoiselles..

--Il n'y a pas de «mais, mesdemoiselles» et puisque vous parlez du Frère
Gédéon, nous vous ferons observer que si vous étiez aussi souvent à
votre boutique qu'il se trouve à la sienne, lui, peut-être ne
déserterait-on pas la vôtre pour aller chez lui... Chacun à sa place, en
ce bas-monde, ma petite, on ne vous l'envoie pas dire!...

Mlle Cloque aperçut les employés du libre-penseur qui s'amusaient
beaucoup derrière le linge blanc:

--Mesdames, dit-elle, je vous en supplie, ne nous donnons pas en
spectacle!...

Mais les demoiselles Jouffroy étaient montées, ne voyaient et
n'entendaient plus rien; elles croyaient tout perdu du moment que M.
Houblon ne se défendait pas, et elles parlaient à tort et à travers,
vidant d'un coup toutes leurs petites rancunes secrètes, et essayant de
compenser leur faiblesse de caractère par l'avidité de leurs propos.

Mlle Cloque fit signe, d'un geste impérieux:

--Séparons-nous!

Chacun tira immédiatement de son côté. Les deux soeurs se trouvèrent
isolées et parlant dans le désert. Ce fut le Frère Gédéon qui dut
essuyer la queue de la tempête. Mais, cette fois-ci, c'était lui qui les
tenait.



VIII

EN VACANCES


Le centre de la vie commerciale de Tours est la rue Royale, que Loupaing
s'était promis de faire débaptiser aussitôt assis au conseil. C'est une
grande et belle voie qui traverse toute la ville en se prolongeant en
ligne droite, sur une étendue de plusieurs kilomètres, par l'avenue de
Grammont d'un côté, et de l'autre, par le pont de pierre jeté sur la
Loire, et la Rampe de la Tranchée. C'est rue Royale que sont situés tous
les grands cafés, les cercles, les coiffeurs, les modistes, les
libraires, les marchands de musique ainsi que les dentistes et les
pâtissiers, renommée de la ville. Des tramways la parcourent d'un bout à
l'autre; on y voit à certaines heures des équipages assez brillants, des
charrettes élégantes conduites par un officier, voire même des mails
poudreux venus des châteaux des environs. Du temps de Mlle Cloque, il
y avait à Tours beaucoup d'Anglais venus--cela est obligatoire à
dire--«tant pour jouir de l'heureux climat du Jardin de la France, que
pour y prendre le langage le plus pur», et l'on rencontrait fréquemment
sur les trottoirs de la rue Royale, de blonds jeunes gens au visage
rasé, au teint généreux, au pas démesurément long, et tenant à la main
les accessoires du tennis. De quatre à cinq, avant le départ des trains,
l'animation atteignait son comble, surtout le samedi, et notamment
autour de chez Roche le célèbre confiseur.

L'hôtel du Faisan, un des plus importants, était situé rue Royale, et
précisément dans le voisinage de Roche et du dentiste Mönick dont la
gloire était alors presque européenne.

Mlle Cloque en s'acheminant vers le Faisan, ne manqua pas de jeter un
petit coup d'oeil aux pâtisseries destinées à être enlevées en un tour
de main par les pensionnaires de Marmoutier. Elle rencontra à travers
les glaces, le regarda la fois amical et hautain, réservé et serviable,
prometteur et sucré de Mlle Zélie, préposée depuis trente ans au
maintien de la qualité traditionnelle des babas. Elle lui répondit d'un
signe de tête: «A tout à l'heure!»

Pendant les vacances de Geneviève, on venait là souvent, l'après-midi,
et l'on était toujours sûre d'y rencontrer quelques figures amies.

Mlle Cloque arriva en même temps que deux grands omnibus remplis de
jeunes têtes tournant et virant de droite et de gauche, comme des
oiseaux échappés. Elle avait reconnu Geneviève. Les familles se
pressèrent autour du marchepied, avides d'embrasser leurs enfants, avant
même de se reconnaître entre elles.

Il y eut un instant de brouhaha indescriptible, de baisers,
d'interrogations sur la santé, sur les prix, sur mille détails
particuliers: «Mère chérie!... Et grand'maman?... Bonjour Tatave... Tu
as encore oublié tes peignes?... Madame de Montgomery... Mon étui à
musique... Non, figure-toi, on s'est gorgé de crème!... C'est mon
scapulaire... Sept fois nommée... Oh superbe! Monseigneur y était... Je
monterai à cheval, dis papa?... Les élections sont si mauvaises...»

Et, dès que sont prononcées ainsi les phrases essentielles qui
établissent le premier contact avec le monde, ce sont encore des doigts
sur la bouche, comme lors de la dernière visite de Mlle Cloque au salon
du couvent, et l'on entend dans chaque groupe: «Oh! cette Léopoldine!...
Non, cette fois, c'est vraiment trop fort!... Si tu avais vu la tête de
la malheureuse soeur converse!... Il faut que cette Léopoldine ait le
diable au corps!... Oui, oui, il paraît qu'elle est possédée!... Et pas
moyen de l'arrêter!... La soeur en fera une maladie... Nous avons ri de
tout notre coeur!...»

--Mais qu'est-ce qu'il s'est passé? interrogent les parents.

Et l'on se tourne vers Léopoldine qui, dès le premier abord avait attiré
tous les regards par un corsage et un chapeau d'une recherche qui
contrastait outrageusement avec le costume d'uniforme de toutes ces
demoiselles. Mlles Jouffroy et leur jeune parente étaient allées se
réfugier dans un coin de la cour de l'hôtel, entre des lauriers en
caisse, les deux vieilles filles complètement hébétées de la note
discordante de cette toilette et des clignements d'yeux et des
commentaires qu'elle provoquait.

--Figure toi, tante, dit Geneviève à Mlle Cloque, nous n'avions pas
passé la porte du couvent que la voilà qui se met à ouvrir un grand
carton à chapeau qu'elle tenait sur ses genoux, et à tirer de là-dedans
un corsage jaune et un chapeau! Avec elle, il faut toujours s'attendre à
des choses extraordinaires; mais, tu sais, on n'aurait pas tout de même
cru ça! La soeur qui était près de la portière, c'est-à-dire à l'autre
bout, et qui ne perdait pas Léopoldine des yeux, car il avait même été
question de l'envoyer toute seule à part, et c'est pour ne pas trop
l'humilier qu'on ne l'a pas fait--on a eu bien tort;--, où est-ce que
j'en étais? ah! eh bien! la soeur lui dit: «Mademoiselle, vous
regarderez dans votre carton à chapeau quand vous serez arrivée.
Jusque-là, tenez-vous comme tout le monde...» Si tu avais vu la figure
de Léopoldine! non, rien que d'y penser j'en tremble encore: «Je fais ce
qui me plaît!» dit-elle. La soeur converse, bien entendu, n'a pas grande
autorité, n'est-ce pas? elle lui dit: «Mademoiselle, je dirai à Mme de
Montgomery que vous avez été impolie!...»--«Vous direz à Mme de
Montgomery que je me f... d'elle et de sa boîte.» Oui, oui, c'est comme
ça qu'elle a parlé, croirais-tu? «Et puis, dit-elle, vous pouvez encore
lui _rapporter_, puisque c'est là votre joli métier, que je lui ai fait
un pied de nez, et que je lui ai tiré la langue; et à vous aussi, belle
dame!...» On a cru qu'elle devenait folle. La pauvre soeur était toute
rouge. Elle criait par la portière: «Arrêtez! arrêtez!» Mais,
figure-toi, nous entrions dans le faubourg de Saint-Symphorien; je fais
observer à la soeur: «Prenez garde, ma chère soeur, de donner lieu à un
scandale public, dans la rue; montée comme elle l'est, Léopoldine ne
saura plus se contenir.» Nous continuons à rouler. Mais voilà-t-il pas.
Léopoldine qui se met à ôter son corsage, en pleine rue! La soeur crie,
pleure, perd complètement la tête. C'était moi l'aînée, dans tout ça,
n'est-ce pas? Je dis à ces demoiselles: «Mesdemoiselles, détournez la
tête et baissez tous les stores! Nous demanderons pardon à Dieu de ce
qui s'est fait ici...» Alors, sans se tourmenter, tout comme si elle
avait été dans son alcôve, la malheureuse continue de se déshabiller et
elle prend dans son carton le corsage jaune que tu lui vois, et le
chapeau qu'elle a sur la tête... C'est encore heureux qu'elle n'ait pas
pu avoir une robe dans son carton?... Figure-toi qu'elle avait une
glace! Où la cachait-elle! C'est défendu, tu penses bien! Elle se
regarde, elle se bichonne, et puis, pan! elle jette à la figure de la
soeur son corsage d'uniforme: «Tenez! dit-elle, eh! là-bas, vous, la
dame du bout, voilà votre sale casaque! ça sent la vache; vous ne pensez
pas que je vais entrer dans le monde civilisé avec ça sur le dos!...
Vous voulez que je reste comme les autres? Alors pourquoi est-ce qu'on
ne me laisse pas avec les autres? Pourquoi est-ce qu'on me met à
l'écurie, et qu'on intercepte mes lettres, et qu'on m'empêche de crier à
mon père que je suis martyrisée dans votre jésuitière... Oui,
jésuitière! Vous n'êtes pas contentes? Eh bien, tenez: Vive la
République! entendez-vous, Vive la République!...» Il était temps que
nous arrivions!

Le même récit se répandait dans chaque groupe, et l'on voyait de tous
côtés, entre les omnibus, les voitures, les chevaux que l'on dételait ou
attelait, jusqu'au bord des cuisines où des marmitons en bonnet blanc
passaient affairés, des mamans, des papas, des soeurs ainées, tous
penchés et attentifs à une aventure assez grave pour absorber l'intérêt
du moment. Il n'y avait plus guère à cette heure que les deux
demoiselles Jouffroy, entre leurs caisses de lauriers, qui ignorassent
l'exploit dont l'héroïne au corsage jaune avait bien garde de se vanter.

Mlle Cloque fut saluée par plusieurs familles avec lesquelles elle
échangea quelques mots, mais Geneviève s'étonna de voir les parents de
ses bonnes amies du couvent et qui connaissaient sa tante de longue
date, lui adresser un maigre salut du haut de la tête, tout en prenant
des airs pincés.

--Tante, dit Geneviève, avant de nous en aller, il faut tout de même
dire bonjour à mesdemoiselles Jouffroy et à Léopoldine?

--Les demoiselles Jouffroy ne me disent plus bonjour, dit tristement
Mlle Cloque.

--Ah çà! tante, mais qu'est-ce qu'il y a donc? On tomba, à ce moment,
sur M. Houblon et ses filles. Ce fut, entre ces demoiselle, des
embrassements et des petits cris et des compliments à perte de souffle.
Les quatre filles de M. Houblon avaient été élevées à Marmoutier, et la
plus jeune, d'un an seulement en avance sur Geneviève, n'en était sortie
que l'année précédente. Prétexte à mille questions, au remuement de
nombreux souvenirs que dominait aujourd'hui le récit du scandale de
Léopoldine Archambault.

Les cinq jeunes filles, qui marchaient devant, entrèrent sans aucune
hésitation chez Roche, et il fallut répondre immédiatement aux
politesses de Mlle Zélie.

Mlle Zélie avait pris au contact d'une clientèle choisie les manières
d'une femme du monde. Elle avait la large bouche des bonnes personnes et
le regard d'une maîtresse de maison accueillante qui, avant la première
parole, semble vous dire: «vous voilà; je vous attendais.» Il ne
faudrait cependant pas croire que dans cette grande maison de la rue
Royale, régnât la petite intimité toute provinciale, la familiarité de
quartier d'un magasin Pigeonneau, par exemple. Il ne fût jamais venu à
l'idée de M. Houblon d'élever la voix chez Roche. Lui-même s'y fût jugé
ridicule. C'était déjà là une atmosphère de grande ville et le ton de la
passion y semblait déplacé.

Mlle Cloque fut grondée. Pourquoi ne la voyait-on plus? Mme la
comtesse de Grenaille venait tous les jours.

La pauvre tante de Geneviève fit ce qu'elle put pour maîtriser un
mouvement d'inquiétude et d'impatience au rappel d'une rencontre
possible avec les Grenaille qu'elle évitait. Depuis des semaines, elle
n'avait plus mis le pied rue Royale, et elle était d'ordinaire si peu
accoutumée à redouter de trouver la comtesse, lorsqu'elle venait
succomber ici à la gourmandise d'un baba, qu'elle n'y avait pas songé en
entrant.

--Je ne sors plus guère, mademoiselle Zélie; je me fais bien vieille,
voyez-vous...

Et l'oeil expert de Mlle Zélie voyait en effet qu'elle disait plus vrai
peut-être encore qu'elle ne croyait. Les traces des grands soucis de
Mlle Cloque s'accentuaient de jour en jour.

--Allons! allons! cette belle jeunesse-là va avoir vite fait de nous
ragaillardir!... Voyons, mesdemoiselles, faut-il que je vous serve? Tout
l'étalage est à vous... Ah! mille pardons!...

Mlle Zélie était appelée vers un autre groupe. Les cinq jeunes filles
se regardaient avant d'oser choisir dans leurs petits paniers plats
grillagés, un des gâteaux innombrables, frais, appétissants.

--Dépêche-toi, Geneviève, dit Mlle Cloque, je n'ai pas l'intention de
rester longtemps.

Geneviève étendait la main. Elle s'arrêta pour dire aux demoiselles
Houblon:

--La voilà!...

Elle montrait Léopoldine qui passait, semblant se disputer en dessous
avec ses deux tantes. Sans doute celles-ci avaient été averties de
l'épisode de l'omnibus par la soeur converse, et l'on essayait de vider
cet incident en famille, au lieu d'entrer comme tout le monde à la
pâtisserie.

Mais Léopoldine, s'avisant qu'on la regardait, fit volte-face, sans
consulter ses tantes qui furent obligées de la suivre, et elle apparut,
fière comme un paon, dans un des deux salons qui composaient la maison
Roche.

Très jolie, d'une beauté provocante, avec son teint mat et ses
magnifiques cheveux noirs, le nez bourbonnien un peu trop accentué
peut-être, mais une bouche exquise, une taille superbe pour ses dix-huit
ans, et une toilette, grâce au scandale de la voiture, qui éclaboussait
la modeste petite tenue réglementaire de Geneviève et les accoutrements
grotesques de Mlles Houblon. Elle vint, sans gêne aucune, tendre la
main à celles-ci qui se mirent assez gauchement à rougir pour elle et à
rester embarrassées, louchant sur leur soucoupe et sur leur papa, sans
savoir si elles devaient ou non répondre. Ce que voyant, Léopoldine,
sans plus se préoccuper, mangea avec un appétit féroce dû aux quinze
jours du régime de la soeur vachère.

Mlles Jouffroy, blêmes de dépit, entre leur nièce dont elles étaient
peu fières, et les deux principaux basiliciens vis-à-vis desquels elles
avaient eu l'humiliation d'avouer l'existence du «fonctionnaire de la
République», se drapaient dans une dignité artificielle, et pinçaient
les lèvres, croyant voir partout des provocations et jusque même dans
les amabilités de Mlle Zélie.

Les jeunes filles s'écartèrent peu à peu de Léopoldine qui, demeurée
seule, continua de manger face à la rue où des jeunes gens tournaient
longuement la tête, attirés par cette jolie fille à la bouche goulue et
éblouissante.

Tout à coup, Mlle Cloque, restée debout pour ne pas prolonger cette
station, demanda à M. Houblon une chaise et un verre d'eau.

--Qu'avez-vous? fit M. Houblon.

--Rien du tout, dit-elle; mais je me fatigue vite et il fait si
chaud!...

Elle avait vu entrer, dans le salon d'à-côté, M. et Mme de
Grenaille-Montcontour accompapagnés de Marie-Joseph et de leur jeune
belle-fille, la juive.

Et il fallait n'avoir pas l'air ému surtout devant Geneviève; et il
allait falloir affronter le contact et même les gracieusetés de ceux
qu'elle considérait comme les pires ennemis de toutes ses conceptions
morales, de la raison d'être de toute sa vie, de sa foi; et assister à
la rencontre des deux jeunes gens que sa conscience refusait d'unir,
mais qu'elle ne pouvait séparer brusquement en ce moment-ci sous peine
d'exposer la tendre et sensible Geneviève à donner lieu, malgré soi, à
un scandale plus grave aux yeux du monde que celui de Léopoldine: à
s'évanouir peut-être d'émotion, en face du sous-lieutenant.

Mlle Cloque pria Dieu de l'assister, et elle trouva la force de se
lever et de garder toute sa présence d'esprit lorsque la famille de
Grenaille pénétra dans la pièce. Elle les regarda s'approcher, les uns
derrière les autres, par la porte, entre les étagères de verre garnies
de bocaux de pralinés ou de boîtes de sucre d'orge en piles. C'était la
jeune juive qui venait d'abord, en toilette noire, un transparent sur
les bras nus, d'une beauté à faire retourner toutes les têtes sur son
passage. Le sous-lieutenant la suivait; puis venaient le comte et sa
femme aussi grande que lui.

Ce qui soutint Mlle Cloque dans l'attitude de réserve qu'elle
s'imposait, ce fut une indignation aussitôt éprouvée par elle à se
rendre compte de ce qu'elle appelait l'extraordinaire inconscience de
cette famille. Comment! C'étaient ces gens-là qui menaient toute
l'histoire de la Basilique; ils savaient que cette aventure passionnait
et révolutionnait la ville; ils étaient attaqués et traînés dans la boue
tous les jours par le parti adverse qui s'agitait sans cesse davantage;
ils se trouvaient en présence d'une sainte fille reconnue comme la tête
même de l'opposition, en face de M. Houblon, auteur de la protestation
d'hier,--et ils venaient, la main tendue, la figure souriante, poussant
devant eux leur fils qui ne demandait qu'à épouser, comme dans les
contes, «la fille de l'ennemi». Seulement, ici, c'était en pleine guerre
qu'on allait à la noce. C'était donc qu'ils n'attachaient aucune
importance à la guerre. Ne disait-on pas que, pour eux, la Basilique,
c'était une affaire qu'ils traitaient? Hors des heures de négociations,
ils n'y pensaient plus.

On entendait le petit bruit des cuillers contre les soucoupes, et le
babillage des jeunes filles. Subitement, tout s'interrompit.
Marie-Joseph s'inclinait profondément devant Mlle Cloque et se
retournait aussitôt vers Geneviève, en lui adressant de la tête et de
toute la souplesse de son corps le plus gentil des saluts. La jeune
fille rougit en lui donnant la main. Les quatre demoiselles Houblon se
reculaient, tandis que Léopoldine ouvrait des yeux émerveillés sur le
joli sous-lieutenant.

Le comte et la comtesse vinrent complimenter Geneviève de ses succès. On
se mêla et l'on dit des choses banales. On mit la réserve de Mlle
Cloque sur le compte de sa faiblesse, car elle était visiblement
troublée et ne parvenait point à dissimuler son malaise. Les conseils
lui furent prodigués; il n'était question que d'hygiène. Les Grenaille
excellaient dans les soins corporels. La comtesse nomma une méthode de
gymnastique suédoise. Dès le matin, au saut du lit, elle la pratiquait;
puis elle marchait un certain nombre d'heures; elle avait maigri de huit
livres. Elle mettait une telle ardeur à parler que sa voix couvrit
heureusement une phrase fâcheuse qu'adressait une des demoiselles
Houblon à la juive, en lui demandant si elle avait été élevée au
Sacré-Coeur.

Cet entretien tout physiologique sauvait la situation. On n'en était pas
redevable au seul hasard. Il répondait aux préoccupations dominantes et
aux habitudes familières des Grenaille-Montcontour. «Très bien, très
bien, mais la santé avant tout,» tel était le mot favori de la comtesse.

Mlle Cloque était retombée sur sa chaise, et elle avalait de temps en
temps une gorgée d'eau. Son chapeau, orné de dentelles noires, était
noué, sous le menton, par des brides de soie, au noeud bien fait. Sous
ses bandeaux de cheveux gris encore épais, ses yeux emplis d'anxiété
cherchaient un refuge illusoire au milieu d'une conversation qui lui
était étrangère. Elle n'avait jamais fait de gymnastique ni suédoise ni
autre, et la tournure toute morale de son esprit se refusait à
reconnaître l'importance de cette cure exclusivement matérielle. Elle
pensait qu'elle se porterait très bien si la religion était triomphante
et si sa nièce était heureuse.

--Est-ce que Mademoiselle a pris des leçons d'équitation? demanda la
comtesse.

C'était une chose à laquelle la vieille tante n'avait point songé.

--Comment! fit Mme de Grenaille, mais c'est indispensable!

--Pas pour faire une honnête femme, dit Mlle Cloque.

On trouva que Geneviève, qui tout à l'heure avait rougi assez vivement,
était pâlotte. Tout le monde la regarda, ce qui lui ramena le sang à la
figure.

--Elle est délicieuse, dit le comte. Quel est donc, ajouta-t-il, cette
jeune personne, au corsage jaune, qui goûte d'un si bon appétit?

Mlles Jouffroy qui étaient restées tapies au fond de la pièce, en
entendant ces mots s'agitèrent. La comtesse les reconnut et alla vers
elles, étonnée qu'elles ne fussent point mêlées au groupe de Mlle
Cloque et des Houblon. Ces demoiselles lui présentèrent avec
empressement Léopoldine. On appela le comte et le sous-lieutenant qui
s'inclinèrent, le papa extasié devant une si belle santé, le fils flatté
dans sa vanité de joli garçon, de l'attention que n'avait cessé de lui
accorder l'élégante jeune fille.

--Eh bien! s'écria la comtesse, du ton qu'elle avait pour commander de
seller son cheval, on voit que Mademoiselle ne sort pas de pension!

--Elle en sort, firent timidement les demoiselles Jouffroy.

Et leur conversation se perdit dans le bruit général. A cause de la
beauté de Léopoldine et de la juive, des messieurs étaient entrés et la
pâtisserie s'emplissait. Mlle Cloque profita de la circonstance pour se
lever et entraîner sa nièce. M. Houblon l'imita. Dans la mêlée, les
Grenaille ne les virent pas sortir.

Geneviève ne comprenait pas; elle crut que l'on passait seulement de
l'autre côté pour saluer quelqu'un. Sa tante la poussa dans la porte,
tout en jetant à Mlle Zélie le chiffre des gâteaux que l'on avait pris.
Ce ne fut qu'une fois dans la rue, que la jeune fille osa retourner la
tête, et elle vit, à travers les glaces, entre un Anglais tout blond et
un grand élève des Jésuites en redingote mal taillée, le sous-lieutenant
qui causait avec Léopoldine.

Alors, sans comprendre pourquoi elle avait lieu de s'attrister, elle se
sentit tout à coup le coeur gros, comme cela ne lui était jamais arrivé.
Elle fut sur le point d'interroger naïvement sa tante; mais quelque
chose encore d'inconnu lui fit avorter la question sur les lèvres. Elle
marchait avec les grandes demoiselles Houblon sur le large trottoir de
la rue Royale. Il lui sembla qu'elle ne voyait et n'entendait plus rien.
Elles étaient toutes, d'ailleurs, un peu timides et gauches dans la rue
et ne parlaient guère. Pour couper les silences, tantôt l'une, tantôt
l'autre de ses amies se retournait vers Geneviève et lui disait:

--Quelle chance, n'est-ce pas, d'être en vacances!

--Oui, répondait Geneviève.

M. Houblon reprenait près de sa vieille amie la question des suites
retentissantes qu'il prévoyait au manifeste anti-gouvernemental. On s'en
était ému dans les diocèses voisins, Dieu merci encore vierges du poison
républicain. A Poitiers, notamment, où l'évêque avait été l'ami et le
confident du comte de Chambord; à Angers, que gouvernait Mgr Freppel, un
mouvement se dessinait en faveur des catholiques tourangeaux et du grand
saint Martin. La pieuse agitation gagnerait Paris qui caressait alors,
lui aussi, le projet grandiose du Sacré-Coeur de Montmartre. S'il le
fallait on irait à Rome. Il était tout prêt à partir: il lançait un pied
et tout le corps en avant comme s'il exécutait déjà le premier pas de
cette noble mission.

--Hélas! soupirait Mlle Cloque, nos ennemis sont déjà bien avancés. On
ne rachètera pas les terrains vendus.

--Sauvons l'honneur! s'écriait M. Houblon en brandissant sa canne. Je
compte, dit-il, confidentiellement, frapper un grand coup à l'occasion
de la fête de Saint-Martin, au mois de novembre. Il nous faut 15.000
pèlerins autour du tombeau et une seule voix imposante s'échappant de
toutes ces poitrines pour flétrir les profanateurs!

--Dieu peut faire un miracle. Vous avez raison, mon ami, ne désespérons
jamais.

Ils avaient obliqué à droite par la rue de l'Ancienne Intendance qui
aboutissait à la rue Saint-Martin. On aperçut Mme Pigeonneau-Exelcis,
dans l'ombre de son magasin, qui adressait de discrets signes de la main
pour fêter le retour de Geneviève. Il fallut entrer. La librairie
semblait un peu désertée. Les ralliés au Chalet républicain
l'abandonnaient. D'un coin sombre se leva le marquis d'Aubrebie occupé à
palper des petites statuettes de saint Louis de Gonzague. Il avait
l'oeil pétillant comme lorsqu'il venait de dire une méchanceté ou de
lâcher quelque égrillardise enrubannée à la mode d'antan.

--Fi! le vilain coureur! dit Mlle Cloque.

--Hélas! ma bonne amie, je suis passé chez vous sans vous rencontrer;
vouliez-vous que je fisse ma partie avec Mlle Pelet?

--Vous l'avez donc vue?

--Je l'ai fait déjeuner.

--J'espère, au moins, que vous lui avez servi son paquet?

--Non, dit-il, je vins la voir, au dessert: elle était ivre.

--Comment! vous avez fait boire cette malheureuse! mais c'est ignoble!

--Ce qui est ignoble, c'est qu'elle ait perdu l'habitude de boire et de
manger. La seule vue de la table l'a grisée. Elle est si gourmande! Je
n'oserai jamais lui faire de chagrin.

--Oui, on sait qu'il suffit d'un défaut pour vous attendrir... Enfin!
Dieu vous pardonnera peut-être parce qu'il y a un peu de bonté en vous.

Mme Pigeonneau, montée sur un escabeau, venait d'atteindre des objets
soigneusement enveloppés et faisait de mystérieux gestes à Mlle Cloque:
«Venez donc voir! venez donc voir!...» Le marquis, tout en causant, ne
perdait pas une ligne de la taille de la jeune femme qu'il était
agréable de voir se tendre avec les bras levés, ou se courber soudain
sur la table, portant sur un seul coude, un petit doigt taquinant la
bouche.

Elle mouvait une demi-douzaine d'écrins tout frais déshabillés de leur
fine chemise de papier de soie. Le maroquin était vert sombre, noir,
chamois ou vieux rose.

--Qu'est-ce que c'est que ça? fit Mlle Cloque.

D'un mouvement du pouce, Mme Pigeonneau pesa sur les boutons de cuivre,
et de magnifiques missels de mariage apparurent dans leur lit capitonné.

--Ah! très bien! fit la pauvre tante de Geneviève; c'est très joli, en
effet, très joli... Nous avons bien peu de temps pour regarder vos
merveilles, madame Pigeonneau, nous avons seulement voulu vous dire
bonjour... Allons! fillettes...

Sur le pas de la porte, on se sépara de la famille Houblon. Le marquis
accompagna Mlle Cloque et sa nièce jusqu'à la rue de la Bourde.

Le savetier cognait à tour de bras sur le cuir. La folle agitait son
mouchoir blanc à la fenêtre de l'hôtel d'Aubrebie. Dans le temps d'un
clin d'oeil, Geneviève pensa au grand tumulte ordonné de la vie du
couvent, à la petite existence enclose derrière cette porte de la rue de
la Bourde, et à l'espoir chéri de l'avenir.



IX

EXÉCUTION


Mariette vint ouvrir, et ce furent aussitôt des exclamations qui
amenèrent les figures de Loupaing et de sa mère, à la fenêtre, derrière
le magnolia.

--Mademoiselle a encore grandi! Comme vous avez bonne mine! Dame! ce que
c'est que d'être sage!... Et des récompenses, en veux-tu en voilà, bien
sûr; ce n'est pas seulement la peine de le demander...

Et la bonne fille embrassait les mains de Geneviève en la retenant au
bas des marches.

--Ah! ce n'est pas trop tôt que Mademoiselle arrive, parce qu'il y a
notre tante qui se fait un mauvais sang!... Hou!... Il y a tant de
méchants sur la terre, voyez-vous!... Eh là là! chère mignonne, vous au
moins, vous êtes un ange, on en est sûr...

Avec cette clarté de vision des natures sensibles qui changent de lieu,
Geneviève regarda la petite allée sablée entre la porte de la salle à
manger et la haie des fusains, l'extrémité d'une corbeille ovale de
rosiers en face de l'autre flanc de la maison, et sous le magnolia, la
porte basse grillagée à hauteur de genoux, et peinte en vert, qui
ouvrait du côté de la plomberie, pour les personnes venant de la rue de
l'Arsenal.

--Tiens! dit-elle, les fusains ont poussé... Tante, tes rosiers ont
besoin d'eau.

Mais c'était pour dire quelque chose, car, au fond d'elle, elle
éprouvait l'angoisse étrange que donnent les endroits connus, où l'on
revient vivre après en avoir été séparé. Et, pour la jeune fille qui
n'avait passé ici que des vacances monotones et solitaires, beaucoup
moins gaies en vérité que les mois d'étude dans le beau couvent aux
jardins immenses, aux nombreuses figures souriantes, et où elle
jouissait en raison de son intelligence et de sa tenue, d'un traitement
un peu privilégié, cette petite allée, cette maigre verdure et cet
horizon borné par la grosse et vilaine maison du propriétaire,
produisaient l'effet d'une insurmontable oppression. Il s'y joignait
l'inquiétude sourde causée par tout ce qu'elle avait remarqué d'ambigu
autour de sa tante depuis la descente de l'omnibus: les demoiselles
Jouffroy qui ne lui disaient plus bonjour; bien d'autres personnes qui
lui faisaient grise mine, et surtout cette froideur vis-à-vis des
Grenaille-Montcontour, que l'on avait laissés, sans même leur serrer la
main, sans un petit adieu de la tête, pendant qu'ils tournaient le
dos...

A peine avait-on pénétré à l'intérieur, que Geneviève, succombant à la
commotion de ses nerfs, se jeta en pleurant au cou de sa tante.

--Eh bien! voyons, mon enfant, qu'est-ce qu'il y a?

--Rien, rien, tante, je suis heureuse de te voir...

Et Mlle Cloque se demandait: «Est-ce qu'elle a compris? Est-ce que je
ne vais pas être obligée de lui avouer tout?...»

On monta l'escalier; on installa Geneviève, dans la chambre toujours
réservée pour elle et qui était la plus luxueuse de la maison. Le
mobilier était en palissandre, un peu piqué, mais si soigneusement tenu
qu'il faisait encore bonne figure. Il datait du mariage du frère de
Mlle Cloque, et tout ce qui avait appartenu de plus intime à ce digne
homme victime de sa probité, avait été recueilli là. Il y avait une
armoire à glace, une chaise longue, et les tentures du lit et de la
fenêtre étaient de reps gris uni, quelque chose de sobre et de très
distingué dans ce temps-là. Une étagère montrait sur ses trois tablettes
les reliques du père et de la mère de Geneviève: un porte-feuille, une
bourse aux mailles d'acier, une pelote en tapisserie où étaient, piquées
des épingles à tête bleue ou blanche qui avaient servi autrefois, et
une de ces anciennes épingles de cravate à deux tiges réunies par une
chaînette d'or. Les photographies sur la cheminée, la pendule de marbre
noir avec, comme sujet, une chienne de bronze léchant un petit enfant
abandonné, tout était souvenir, tout rappelait le culte des parents
disparus.

Une grande fenêtre donnait sur les ferrailles, les tôles, les tuyaux,
les charrettes à bras de la cour de Loupaing; il fallait se pencher et
regarder directement en bas pour apercevoir les fleurs du jardinet et la
verdure des fusains. Au delà du mur de clôture, sur la rue de la Bourde,
on voyait l'hôtel d'Aubrebie.

Bien avant les événements qui avaient apporté tant de trouble en ses
projets, Mlle Cloque avait fait faire pour sa nièce plusieurs toilettes
d'un goût très entendu, qu'on était allé lui essayer à Marmoutier et qui
étaient là toutes prêtes, étendues sur la chaise longue. Leur vue fit
diversion, et Geneviève voulut s'habiller de suite.

--Va te reposer, tante, tu vas voir, j'irai t'embrasser...

--Mais, mon enfant, nous ne sortirons plus aujourd'hui!

--Qu'est-ce que ça fait! qu'est-ce que ça fait! je vais faire toilette
pour nous toutes seules...

Ce ne fut qu'après la porte refermée, et lors qu'elle se trouva
réellement seule dans cette chambre triste et silencieuse, qu'un second
mouvement d'angoisse étreignit ce coeur de dix-sept ans ouvert à toutes
les ardeurs et cultivé pour la tendresse par une éducation religieuse
surchauffée. Elle ne pouvait plus se sentir seule. Elle appela:

--Tante! Tante! non, reviens, tu m'aideras...

Mlle Cloque avait eu le temps de passer dans sa chambre séparée de
celle de Geneviève par la longueur d'un couloir; elle n'entendit pas.
Alors la jeune fille se ravisa à la pensée que sa tante se moquerait
d'elle, car elle était sévère pour les caprices et n'admettait pas que
l'on changeât d'idée.

Affalée sur la chaise longue et livrée à elle-même, ce qui n'arrivait
jamais au couvent, elle s'abandonna à la rêverie tout en enlevant son
corsage. La figure de Marie-Joseph passait et repassait à ses yeux. Et,
plus encore par un pressentiment de femme que par raison, elle avait
l'impression que quelque chose de mauvais s'était produit. Aussitôt,
elle joignit les mains, leva les yeux sur le crucifix, posé au chevet de
son lit, et dit: «Mon Dieu! mon Dieu! éloignez de moi le malheur!» Sa
piété était si naïve et si vraie qu'elle ne douta pas que Dieu ne fût
touché par son grand désir, et elle se releva, presque rassurée. Les
images qu'elle avait coutume de caresser dans ses moments heureux de
confiance se représentèrent à son esprit.

Une entre autres lui revenait sans cesse. C'était à la fin des vacances
de l'année précédente, aux derniers jours de septembre. Le matin, au
déjeuner, sa tante lui avait dit, avec toutes sortes de circonlocutions
coupées et recoupées par les entrées de Mariette, qu'une chose très
grave avait été sérieusement discutée entre elle et la famille de
Grenaille-Montcontour, et qu'il fallait en savoir beaucoup de gré à M.
le comte qui se contentait de la dot réglementaire exigée pour les
mariages d'officiers... Quels battements de coeur, pendant ce repas-là!
Et l'après-midi, on avait été faire visite à la comtesse, à l'hôtel du
boulevard Béranger. Il faisait beau; on avait fait un tour de jardin
avant de se quitter. C'était un jeudi, on entendait sur le mail la
musique militaire. Et on se promenait en causant, un peu à bâtons
rompus, dans les grandes allées droites bordées de buis. Mme de
Grenaille montrait à Mlle Cloque une frise de faïence artistique d'un
goût assez médiocre, qu'elle venait de faire appliquer sous la corniche
de l'hôtel. La jeune juive cueillait les dernières fleurs de la saison;
on lui voyait faire par moments une jolie grimace, en fronçant ses
sourcils bruns, épais et bien arqués, lorsqu'elle se piquait les doigts,
et aussitôt après elle souriait en regardant Geneviève de ses yeux
mauves et en montrant ses dents admirables. Une rose thé qui penchait la
tête au centre d'un massif était trop éloignée pour que la jeune femme
pût l'atteindre, et elle avait appelé Marie-Joseph. Le sous-lieutenant
s'était élancé, avait atteint adroitement la rose, et, au lieu de la
remettre à sa belle-soeur, il l'avait directement offerte à sa future
fiancée, en la regardant comme il n'avait jamais fait encore. Elle
l'avait reçue de sa main; leurs doigts se s'étaient même pas effleurés.
Elle avait rougi, puis pâli et tremblé. Pour se donner une contenance,
elle avait fait remarquer au jeune homme une gouttelette de sang qui lui
perlait à la main. «Oh! ce n'est rien!» avait-il dit simplement, sans
chercher à faire de madrigal; et il l'avait essuyée de son mouchoir.
Mais elle, deux fois avant de partir, lui avait demandé: «Et votre
blessure?...» Il lui avait répondu seulement par un sourire, mais qui
voulait dire beaucoup, du moins elle n'en doutait pas. Ils s'étaient
parlé au travers de cet incident de rien du tout. C'est le vrai langage
de l'amour. C'était une petite chose qu'ils ne pouvaient plus oublier.

Elle se leva, se recoiffa, enleva son affreux filet de pensionnaire et
noua négligemment l'épaisse torsade de ses cheveux; sur le front et sur
les tempes, ils frisaient naturellement et formaient une sorte de mousse
d'un blond d'or. Cette seule modification lui changeait complètement la
physionomie; avec ses doux yeux de velours, son nez bien fait et sa
bouche fine, elle était charmante. Deux toilettes la tentaient; mais
elle se dit qu'il fallait être raisonnable, et prit une robe unie et
une petite blouse écossaise. Dès qu'elle se jugea bien, elle alla
frapper chez sa tante.

Mlle Cloque était assise dans son fauteuil contre la fenêtre de la
cour. Elle avait ôté son chapeau remplacé par un bonnet noir. Ses
lunettes étaient relevées sur le front; elle croisait les mains, les
deux index en compas appuyés sur les lèvres; et ses yeux attristés
reposaient sur les feuilles du catalpa qu'un air faible agitait. La
scierie criait dans le lointain; les bruits métalliques de la plomberie
couvraient le clapotis de la fontaine.

Geneviève entra avec tout le parfum de la jeunesse, et sourit.

La vieille tante écarta les mains d'admiration, en la voyant
transformée.

--Oh! dit-elle, pourquoi t'es-tu faite si jolie?

--Embrasse-moi, tante!

Geneviève courut au fauteuil.

Quand elle releva la tête, sa tante la regarda avec un air si accablé
qu'elle eut peur. Quelque chose chavira visiblement, dans l'eau sombre
de ses yeux. Ce fut comme un naufrage de son espoir ébranlé mais que sa
dernière prière avait redressé tout à l'heure.

Mlle Cloque lui appuyait les deux mains sur les cheveux, et, du pouce,
relevait tendrement la mousse d'or de son front. La pauvre tante était
plus malheureuse que la nièce. Il lui semblait que le monde allait
s'écrouler, et que c'était elle-même qui donnait la chiquenaude fatale;
et elle s'épouvantait d'assister de si près, au supplice de sa chère
enfant. Elle ne disait rien. Ce fut Geneviève qui eut le courage de
demander:

--Dis-moi ce qu'il y a.

--Il n'y a rien! il n'y a plus rien! ma pauvre Geneviève; il ne faut
plus penser à... cela; à lui, oui ma fille chérie, il ne faut plus
penser à lui... tout est fini!...

Geneviève poussa un petit cri. Elle laissa tomber sa tête entre les
genoux de sa tante. Elle était abasourdie; elle ne songea même pas à
demander pourquoi tout était fini; elle sentait seulement le sol lui
manquer, tout fuir, s'ensauver d'elle, les choses, les gens, en tous
sens, dans une course folle qui la laissait isolée, avec une pente
vertigineuse autour d'elle.

Presque aussitôt, elle pleura. Les sanglots secouaient la lourde masse
de ses cheveux dans le giron de la tante qui fit comme elle.

Lorsque Geneviève s'essuya les yeux, elle aperçut par la fenêtre
Loupaing qui regardait. Elle s'enfuit à l'autre bout de la chambre.
Mlle Cloque ferma la fenêtre. Cet autre ennui tarit leurs larmes et
elles commencèrent à pouvoir parler. Alors la tante raconta ce qui était
arrivé.

Elle endossa elle-même les premières responsabilités. Elle dit à
Geneviève que si son père avait vécu, il n'aurait pas laissé cette
malheureuse liaison s'engager si avant, parce qu'il eût bien vu, lui,
comme elle l'avait fait elle-même sans avoir le courage de s'arrêter, le
défaut imperceptible mais dangereux de cette famille.

--Vois-tu, mon enfant, disait-elle, ce sont des gens qui donnent dans
toutes les nouveautés. Je ne prétends pas qu'il soit nécessaire de
rester perpétuellement encroûté; il y a des innovations qui sont bonnes,
mais il y a une chose qui ne change point, c'est l'honnêteté et c'est le
respect de notre sainte religion. On ne transige point avec cela. Quand
le moindre accroc se produit, tout se déchire. Sans doute, il faut être
bon, et je n'ai point de haine pour les infidèles; mais, cela n'empêche
pas que si vous recevez tous les jours à votre table des personnes qui
ne sont même pas chrétiennes, il y a des chances pour que la religion
soit reléguée au second plan dans la maison. Est-ce que c'est possible?
Est-ce qu'on t'a appris à admettre une chose pareille?

--Non, tante.

--La religion au second plan, c'est la religion foulée aux pieds, et
avec elle tous les principes, toute la morale. Après ça, c'est la
débandade... Ah! si j'avais su plus tôt le rôle que jouaient les
Niort-Caen dans la famille! Je me disais: ce sont des juifs, c'est vrai,
mais ils ont laissé leur fille abjurer; c'est déjà un bon pas de fait,
et il y a peut-être possibilité de les ramener au bien, à la vérité;
ç'aurait été une belle tâche pour toi! Mais, c'est tout le contraire qui
arrive; c'est le comte et la comtesse qui se laissent mener par le bout
du nez et qui suivent ces juifs partout où il leur plaît de les mener.
Je n'ose pas penser une pareille extrémité, mais je crains bien qu'ils
aient perdu la foi! Oui, oui, leur religion est toute extérieure, c'est
facile à voir; il n'y a qu'à regarder leur manière de vivre de plus en
plus agitée et toute matérielle, tout entière livrée aux soins du corps,
aux sports, aux plaisirs ou aux affaires...

Elle confessa qu'elle avait été fascinée par ce que cette union pouvait
avoir de flatteur et de brillant. C'était une grande faiblesse, elle
l'avouait. Elle ne savait pas qui avait pu lui mettre dans les veines ce
penchant insurmontable pour le panache. «Ce n'est que l'ombre de ce qui
est grand, mon enfant, il faut tâcher de ne pas confondre...»

Puis, elle raconta tous les incidents; les insinuations des journaux;
l'attitude du comte, l'influence des Niort-Caen dans l'affaire de la
vente des maisons de Saint-Martin, «Ce Niort-Caen, vois-tu, je ne le
connais pas, mais je jurerais que c'est quelque suppôt de l'enfer, vomi
pour notre perte, pour la ruine de tout ce que nous aimons!... Il agit
en dessous; on ne le voit pas; c'est lui qui mène tout!»

Elle dépliait la pile du _Journal du Département_; elle lisait les
articles à haute voix, ramenant ses lunettes sur les yeux ou les
relevant sur le front. Elle dit même très franchement la belle prouesse
de Marie-Joseph...

--Tu vois bien! fit Geneviève, il n'est pas comme son père!...

Alors Mlle Cloque raconta l'entrevue qu'elle avait eue avec le
sous-lieutenant, rue Rapin, d'où elle avait rapporté la certitude que
l'héroïsme du jeune homme ne dépassait pas les limites d'une question
d'amour-propre vis-à-vis des officiers de son régiment; elle dit avec
quelle facilité il avait accepté dès le lendemain les raisons ou les
ordres de son père qui le menaçait de lui couper les vivres.

--Ce n'est pas un mauvais garçon; il est bon et brave. Je ne doute pas
qu'il ne soit capable d'accomplir de belles actions sur le champ de
bataille; mais le plus difficile, à mon avis, c'est de les accomplir,
ces belles actions, sur le champ très terre à terre de la vie de chaque
jour. Au milieu du feu et au son des trompettes, j'imagine que le plus
poltron peut se couvrir de gloire; mais c'est une autre affaire quand il
s'agit de soutenir son honneur mordicus contre un papa qui vous menace
de vous priver de votre argent de poche...

--Mais tante, tante, disait Geneviève entre deux sanglots, réfléchis
aussi que c'était son père; il faut se soumettre aux volontés
paternelles...

--Non pas! quand votre père vous ordonne de ne pas le défendre contre
une odieuse accusation. L'intention du comte était bien évidente, il ne
voulait pas que l'on soulevât une question d'honneur qui eût pu
l'empêcher d'exécuter une opération financière avantageuse... Il a
préféré laisser dire qu'il trahissait la cause de Saint-Martin dans un
but intéressé. Et il n'a pas eu honte d'exécuter ouvertement ce qu'on
l'accusait de préméditer... Oui, ma fille, je le sais depuis hier
seulement, mais il faut que je te dise tout pour que nous soyons bien
d'accord sur ce que nous avons à faire; eh bien, le comte a acheté trois
maisons dans le lot dont la société s'était rendue acquéreur; trois
maisons, j'en suis sûre, puisque la maison où est situé l'Ouvroir en
fait partie; c'est en allant acquitter le loyer entre les mains du
notaire, en qualité de présidente, que j'ai su le nom de notre nouveau
propriétaire. On l'ignore encore; tu es la première personne à qui je le
dis... Il les a eues à moitié prix de leur valeur. Cela va mettre du
beurre dans leurs épinards! D'un coup de main, il avait là de quoi
compléter ta malheureuse petite dot, mon enfant!... C'est comme cela
qu'on fait aujourd'hui.

Geneviève ouvrit ses yeux humides; elle cherchait désespérément une
occasion d'innocenter le comte. Sa tante la devina:

--Oui, oui, tu vas me dire que c'était dans un but excellent qu'il
agissait en s'enrichissant de cette façon, et qu'il pensait à assurer le
bonheur de son fils. On n'arrondit pas sa fortune aux dépens de l'église
de Dieu! Mieux vaut cent fois la pauvreté!... Ah! ça, est-ce que ce
n'est pas ton avis?

--Si, ma tante, si, si, bien sûr; mais... enfin, c'était donc bien, bien
nécessaire, dis-moi, cette basilique? Voyons! puisqu'on construit tout
de même une église?...

Mlle Cloque leva les bras au ciel.

--Comment! s'écria-t-elle, tu en es là! C'est là que vous en êtes tous,
aujourd'hui! «Est-ce que c'était nécessaire!» Mais sache donc, ma pauvre
enfant, que tout ce qui s'est fait de plus beau et de plus grand dans le
monde n'était pas _nécessaire_. Est-ce qu'il était nécessaire que
Notre-Seigneur pérît sur la Croix? Est-ce qu'il n'aurait pas pu nous
sauver par un moyen plus simple, puisqu'il était tout-puissant? Non,
non! Il a voulu nous montrer la beauté du sacrifice pour lui-même, sans
utilité, sans autre but que de satisfaire un besoin secret que les
hommes ont longtemps porté dans leur coeur et qui consiste à désirer
faire bien, faire mieux, faire le mieux possible. Entends-tu? jamais on
ne fait assez bien, jamais on ne doit se dire même: «J'ai bien fait»,
parce qu'il y a mieux à faire. Regarde nos vieilles cathédrales qui ont
été bâties à l'âge de la foi; regarde leurs flèches qui montent,
montent tout le temps qu'elles peuvent; elles ne s'arrêtent que parce
que tous les moyens leur manquent d'aller plus haut proclamer la gloire
de Dieu. Aucune même n'est finie; la foi est tombée avant que ces braves
gens aient épuisé leurs dernières ressources; qui sait jusqu'où ils
seraient allés? Voilà des exemples!... Ah! aujourd'hui, ce n'est plus
cela, non! il s'agit, à l'heure qu'il est, de mesurer à un millimètre
près ce qu'il est indispensable que l'on fasse, après quoi on
l'accomplit ric-à-rac. Eh bien! ma fille, tout ce qui est exécuté dans
ces conditions-là est condamné d'avance et n'a ni vie ni durée, parce
que le coeur n'y est pas. C'est lui qui anime tout. Quand il y est, on
va sans compter. Voilà pourquoi si nous avions du coeur, on ne
marchanderait pas à Dieu quelques pouces de terrain; on ne lui dirait
pas: «Avec tant de mètres carrés on va vous faire une petite église très
convenable!» Quant à ceux qui lui rognent son terrain pour s'y faire des
maisons de rapport, non, mon enfant, non! je le dis bien haut, ces
gens-là n'auront jamais rien de commun ni avec moi ni avec les miens!...

Mlle Cloque s'échauffait. Sa nièce ne l'avait encore point entendue
parler si haut. Elle marchait dans la chambre; le plancher craquait, et,
sur la commode, les flacons et les verres tremblaient dans les plateaux.
En prononçant ses derniers mots, et comme pour leur donner la force
d'un serment, elle avait frappé l'un contre l'autre deux livres de piété
reliés en maroquin qui étaient posés sur la table du milieu; l'un en
retombant à faux avait bâillé et laissé échapper une image et des petits
papiers du Saint-Rosaire qui se mirent à voleter; des porte-plumes
avaient sauté dans l'écritoire.

Geneviève se pencha pour ramasser les papiers et l'image. Mlle Cloque
fut un peu effrayée de son propre emportement.

--Ma pauvre Geneviève, dit-elle, j'ai tort de me mettre comme cela en
colère, mais, vois-tu bien, il y a une chose que je n'ai jamais pu
supporter, c'est la tiédeur, c'est ce qui est fait à moitié; c'est ce
qui n'est ni bien ni mal. Malheureusement c'est ce qu'on veut nous
imposer aujourd'hui de tous côtés. Ah! il avait bien raison, le grand
homme qui m'a prédit un jour que nous entrions dans le règne de la
médiocrité. Nous y sommes plongés jusqu'au cou; nous y nageons à pleines
eaux. On parle d'une beauté nouvelle! «L'idéal Niort-Caen!» tu vois ça
d'ici? Mais comprends donc que c'est de cette contagion que je veux te
garantir. Ton père t'aurait parlé comme moi: je le connaissais bien, lui
qui a, toute sa vie, sacrifié son bien-être à ses opinions. Il aurait
préféré te donner à un aventurier qui s'en va avec sa seule bravoure
planter les couleurs de son pays au fin fond de l'Afrique, plutôt que
de t'assurer une sécurité établie à coups d'expédients. Je me suis
laissée tromper, comme une vieille sotte; que veux-tu? C'est difficile
de se faire à l'idée que nous ne vivons que sur des mots comme me l'a
dit cent fois ce vieux sacripant de marquis qui aurait quelquefois
raison s'il n'était pas un mécréant. Les Grenaille-Montcontour, c'était
un si vieux nom! Autrefois, un nom, cela signifiait quelque chose. Il y
a toute une lignée de braves dans leur galerie... Le comte, un homme si
bien, si distingué! Le fils officier: avec celui de prêtre, où trouver
un métier plus noble? Mais il paraît qu'il n'y a plus ni noms ni
métiers; on dit que tout cela, c'est des mots qui ne garantissent plus
rien; il faut encore aller là-dessous trier les bons et les mauvais...

Geneviève se redressa tout à coup. Elle crut avoir découvert un dernier
argument qui lui semblait irrésistible:

--Mais enfin, ma tante, comment expliques-tu qu'ils soient venus me
chercher, moi, qui ne suis pas riche, tant s'en faut? Est-ce que ce
n'est pas une preuve de désintéressement, ou tout au moins de la loyauté
de ses... de leurs sentiments?...

--C'est cela qui m'avait le plus touchée, ma fille; c'est cela qui m'a
fait donner tête baissée dans cette histoire; mais aujourd'hui le monde
est tellement bouleversé qu'il ne faut plus se fier à rien, à ce qu'il
paraît... Je ne vais pas jusqu'à dire que le jeune homme n'ait pas été
sincère, non, mon enfant, non; je crois bien que c'est lui qui t'a
distinguée spontanément, et j'ai même dans l'idée qu'il a trouvé au
commencement un soupçon de résistance de la part de la famille, et cela
à cause de ta situation modeste. C'est quelque temps après qu'il y a eu
un brusque revirement et que la famille s'est montrée la plus disposée à
la réussite du projet du fils. Qu'est-ce qu'il s'était donc passé? Les
raisons d'agir de ce monde-là sont tellement compliquées, il y a tant de
mystère dans leurs dessous qu'on s'y perd. Mais il y a une chose à
laquelle il faut penser, mon enfant, c'est que l'argent n'est pas la
seule richesse, et il est assez curieux de voir que ce sont les gens qui
font le plus les malins, qui sont les premiers à reconnaître cette
vérité de tous les temps. Ta dot n'est pas grosse; mais on sait ce que
tu vaux par toi-même; on sait comment tu as été élevée, la bonne
renommée que tu t'es faite au couvent; on sait aussi la belle droiture
de ton pauvre père; ta mère est morte bien jeune, mais tous ceux qui
l'ont approchée ont reconnu quelle sainte femme c'était... Tout ça vaut
bien un peu d'argent!...

Retiens ceci, c'est que, si nous devons être humbles de coeur comme
Notre-Seigneur nous le recommande, il ne faut pas tout de même être à
plat, nous autres pauvres, devant ceux qui ont la puissance de la
richesse, ni nous estimer trop heureux, parce qu'ils daignent nous
apprécier. En nous demandant d'unir notre sort au leur, ils y trouvent
quelquefois leur compte...

Mlle Cloque était retombée dans son fauteuil. Geneviève était venue
s'asseoir auprès d'elle, les coudes sur le bras du vieux siège de
cretonne, et se tamponnant des deux mains les yeux avec son mouchoir.

--On étouffe... dit la tante. Elle rouvrit la fenêtre.

En face, à travers le magnolia, Loupaing était toujours là qui
regardait. Geneviève surprit la douleur et le dégoût qu'éprouvait la
malheureuse à ce perpétuel espionnage. Elle connaissait les doux projets
de retraite de sa tante, aussitôt le mariage accompli. Et, une idée
imprévue, un argument suprême, lui monta, du fond de sa nature de femme.
Elle dit avec un gros soupir:

--Alors tante, te revoilà encore pour longtemps avec ce vis-à-vis-là?...
puisqu'il n'y aura rien de changé...

Mlle Cloque leva les yeux sur elle. Elle comprit tout à coup l'inanité
des raisonnements auxquels elle avait recours pour convaincre cette
petite fille qui aimait. Au moment où elle la croyait rendue, voilà
qu'un sourd instinct de finesse féminine s'éveillait en elle et qu'elle
essayait de tenter la pauvre vieille dans son goût d'un entourage pieux
et tranquille, qu'elle essayait de la flatter dans ce qu'elle avait
d'innocente sensualité!

Par cette enfant ignorante et naïve, la ténacité, l'aveuglement et la
sombre puissance de l'amour étaient révélés à la vieille Mlle Cloque. A
soixante-dix ans, elle trembla comme avait fait déjà Geneviève en
recevant la rose de la main de Marie-Joseph; et elle eut peur comme à la
présence soudaine d'un ennemi plus redoutable qu'elle n'en avait jamais
imaginé.

--Geneviève! dit-elle.

--Tante?

--Geneviève! tout ce que je te dis, c'est comme si je chantais!...

La jeune fille sans répondre se laissa retomber à genoux, se cachant la
figure contre la jupe de sa tante, et ses sanglots reprirent de plus
belle. Peu à peu, entre les spasmes qui la secouaient, et tout en
mâchonnant son mouchoir humide, elle tâchait d'articuler quelques mots:

--Non!... non!... ne crois pas ça... tante! je t'aime bien, va!... Si tu
savais!... tu as raison, tante... oui, oui... je suis sûre que tu as
raison. Je comprends bien, va, tout ce que tu me dis. Ah! si tu
savais!...

--Mais si je savais quoi? Voyons, ma chère enfant; quoi?

--Je ne sais pas! je ne sais pas!...

Et Geneviève secouait entre les genoux de sa tante, la masse épaisse de
sa chevelure blonde. Elle faisait signe: «Je ne sais pas! je ne sais
pas!» et elle mordait, mangeait son mouchoir pour ne pas crier.

A un mouvement que fit Mlle Cloque pour refermer la fenêtre, Geneviève
ouvrant les yeux, lui vit une figure si désespérée que ces mots lui
sortirent du coeur avant même qu'elle eût voulu les prononcer:

--Tante, je ferai ce que tu voudras!

--Tu me promets d'être raisonnable?

--Je te le promets.

Mlle Cloque était résolue à ne pas laisser traîner les choses. Sa
décision de rompre était irrévocable et elle voulait éviter le retour de
scènes aussi pénibles. Elle redressa doucement Geneviève, la mit debout,
l'embrassa. Puis elle alla prendre dans le buvard qui était sur la table
du milieu une lettre déjà sous enveloppe et à laquelle il ne manquait
plus que de mettre le nom et l'adresse.

--Mon enfant, dit-elle, je n'ai pas voulu agir d'une manière définitive
avant de te prévenir; mais puisque tu m'as promis d'être raisonnable, je
suis d'avis qu'il ne faut pas remettre à demain ce que nous devons faire
aujourd'hui. Voilà une lettre que j'adresse à M. le comte... Tu peux la
lire. Nous n'avons pas à le dégager d'une parole qui n'a pas encore été
prononcée officiellement: je le prie seulement de ne pas donner suite «à
un projet qui nous avait souri, mais que Dieu n'eût pas béni, je le
crains, puisqu'il n'admet pas deux poids et deux mesures, alors que nos
familles ont prouvé qu'elles n'usaient pas de la même balance pour peser
les choses les plus essentielles de ce monde». Je vais écrire l'adresse.
Nous irons la jeter à la boîte après le dîner. Cela nous fera une petite
promenade...

Geneviève, les larmes taries, lut la lettre sans un nouveau signe
d'émotion, et la rendit à sa tante qui l'embrassa de nouveau.

--Merci, mon enfant, lui dit-elle, tu es courageuse, je te reconnais
bien là. Si ton père te voyait, il serait content de toi. Sois comme lui
toujours; il n'a connu que son devoir; il lui a tout sacrifié.

Elles restèrent sans presque plus rien dire. Après la secousse violente,
elles étaient relativement apaisées. On ouvrit encore une fois la
fenêtre sut le jardin. Les parfums du soir commençaient à monter. Il
venait d'épaisses bouffées des fleurs du magnolia grêle. De temps en
temps, Geneviève se mouchait; et des restes décroissants de sanglots lui
donnaient comme un petit hoquet. Les bruits de la scierie et de la
plomberie étaient tombés. On ne voyait plus personne chez Loupaing.
Geneviève se pencha à la fenêtre:

--Il est là-bas qui arrose, dit-elle.

--C'est l'heure du dîner, fit Mlle Cloque, nous allons le trouver en
bas.

Mais elles dînèrent vite sans s'occuper beaucoup de cette brute. Le jet
de la lance contre les fusains venait par moments s'éperler en
gouttelettes jusque sur le pas de la porte entr'ouverte. Par deux fois
même la petite pluie fine frappa les vitres. Mais ce fut à peine si on
tourna la tête. On eût dit que la lettre à mettre à la poste les brûlât.
L'une et l'autre, pour des raisons diverses, avaient la même hâte d'en
finir. Sans qu'elles y fissent aucune allusion, tous leurs mouvements
semblaient combinés en vue de cette même action à accomplir. La tante la
considérait comme une fin, une conclusion définitive à la période
d'inquiétude et de tergiversations qu'elle venait de traverser.
Qu'est-ce donc qu'y voyait la nièce pour désirer ainsi l'achèvement de
ce qu'elle redoutait le plus? Qui sait jamais ce qui se passe dans les
jeunes têtes? La logique ne les gouverne point, et elles n'ont pas le
sentiment de l'irrévocable.

Il était encore presque jour quand elles sortirent, mais quelques femmes
de la rue de la Bourde étaient déjà installées aux portes pour prendre
le frais. Celles qui connaissaient Mlle Cloque lui adressaient un signe
de la tête; et toutes, sans distinction, se poussaient le coude en se
montrant Geneviève:

--La demoiselle à Mlle Cloque est arrivée...

On tournait soit à droite, soit à gauche de la vieille église
Saint-Clément en ruines et servant de halle au blé, pour atteindre
l'entrée de la rue Saint-Martin. Là, au coin d'un magasin de
quincaillerie, il y avait une boîte aux lettres. Mlle Cloque tenait la
lettre à la main sous son mantelet. Arrivée devant la boîte de fer, elle
s'approcha de tout près, car elle n'avait pas de bons yeux, pour voir la
fente; et elle y glissa l'enveloppe. Puis elle passa le doigt tout le
long de l'étroite ouverture et donna un petit coup sec au flanc de la
boîte, parce qu'elle n'avait pas entendu tomber la lettre. Ce fut tout.
On continua son chemin.

--Nous allons plus loin? demanda Geneviève.

--Qu'est-ce que tu dirais d'une petite prière à Saint-Martin?

--Je veux bien.

--J'y vais quelquefois le soir, parce qu'il n'y a personne. C'est ce
Frère surtout que je tiens à éviter depuis les _événements_, car il a
montré un cynisme dans toute cette affaire!...

Et elle apprit à Geneviève qui n'écoutait qu'à demi, le rôle de plus en
plus important qu'avait joué le Frère Gédéon dans la propagande en
faveur du Chalet Républicain, et l'extension croissante de sa boutique
de librairie, en concurrence avec cette pauvre petite dame Pigeonneau
qui était demeurée, elle, si «bien pensante» au milieu des
sollicitations des différents partis.

La rue s'allongeait devant elles sous la nuit tombante, et dans la
partie la plus éloignée qui inclinait un peu vers la droite au delà du
magasin Pigeonneau, les petites lumières jaunes des becs de gaz
naissaient une à une en se rapprochant. Les deux hautes tours de
l'ancienne basilique étaient déjà noyées dans l'ombre. La maison de
blanc de Rocher, le franc-maçon, fermait sa devanture à grand bruit.
Mlle Cloque cita à sa nièce les maisons où «l'on n'allait plus...»

Elles tournèrent à la rue Descartes et entrèrent à la chapelle
provisoire. Le guichet du Frère bleu était fermé et sans lumière. Elles
poussèrent la porte de cuir rembourré, avec le léger frémissement aux
épaules qu'ont les femmes vraiment pieuses et qui vont passer quelques
minutes en prière devant Dieu.

Il leur fallut tâtonner pour se diriger dans l'obscurité de l'intérieur.
Deux bougies seulement étaient allumées du côté de la chapelle de la
Vierge, et tout au loin, dans le grand trou noir du choeur, clignotait
la lampe au feu couleur de groseille. Les grandes baies aux vitres
blanches ne laissaient plus tomber qu'un jour malpropre qui semblait se
réfugier contre les murs plaqués de marbre.

Elles s'agenouillèrent dès les premières chaises venues et
s'absorbèrent, les mains sur les yeux. Mais un bruit venu de la chapelle
de la Vierge leur fit aussitôt relever la tête, et il fut facile de
reconnaître la voix bien timbrée du Frère Gédéon qui parlait assez
durement à des gamins rangés autour de lui. Presque au même instant
éclata un choeur de voix aigres soutenues par le Frère dont le bras
rythmant le chant passait et repassait à grands coups devant la flamme
d'une des bougies.

--Il exerce les enfants pour la fête de l'Assomption, chuchota Mlle
Cloque à l'oreille de Geneviève.

Le bras vigoureux du Frère semblait marteler chaque mot du cantique à la
Vierge, qui arrivait pointu comme le vinaigre, mais très nettement
articulé:

    _De Marie-e_
    _Qu'on publie-e._
    _Et la gloire et la grandeur!..._

Puis, après un sourd bougonnement du Frère penché sur les petites têtes,
on le vit se redresser, et il entonna, lui tout seul, un autre cantique,
pour leur donner le ton:

    _Le Saint Nom de Marie-e_
    _C'est le nom le plus beau,... etc._

Les enfants reprirent avec lui; mais cela allait tout de travers; il les
interrompit et recommença seul, patiemment. Aucun progrès n'étant
sensible, il se fâcha. Il les cognait sur les cheveux, sans leur faire
grand mal, avec une petite baguette de bois qu'il avait à la main Dans
un mouvement un peu vif, il atteignit une des bougies qui se renversa.
Les gamins furent saisis d'un fou rire. Il leur lança:

--Allez-vous-en! allez-vous-en! que je ne me mette pas en colère!...

Toute la marmaille s'enfuit pêle-mêle au travers des chaises, butant,
tombant, se relevant avec des cris étouffés. Malgré les culbutes, en un
clin d'oeil ils avaient atteint la porte de sortie. Alors on entendit le
Frère leur crier très-fort:

--Et que j'en pince un qui sorte sans faire son signe de croix!...

Dans l'ombre où leurs yeux s'accoutumaient, Mlle Cloque et sa nièce
distinguèrent la grappe de cette dizaine de bambins, chacun suspendu par
un bras au bénitier; elles entendirent le gargouillement de l'eau et
virent les enfants se signer d'un geste grand comme eux.

Puis le Frère se disposa à traverser la chapelle, sa bougie à la main.

«Mon Dieu! soupira Mlle Cloque, il va nous voir; j'aurais pourtant
préféré l'éviter...»

Il s'avançait, protégeant la flamme d'une main. La lumière qui donnait
en plein sur son visage, avivait le bleu cru du rabat. Il fit un
mouvement en reconnaissant Mlle Cloque qui le fuyait depuis plusieurs
semaines, ce qu'il savait très bien. Il n'hésita pas un instant; il
s'arrêta et dit:

--Comment! c'est vous, mademoiselle; vous avez donc été malade?...

Il fit un salut très digne à la jeune fille, et, vivement, sans attendre
la réponse de l'ancienne fidèle de Saint-Martin, qu'il soupçonnait
devoir être glaciale, il ajouta:

--Il faut que je vous montre une pierre provenant de la première des
Basiliques élevées sur ce sol même, dite Basilique de Saint-Perpet;
c'est du Ve siècle... Les fouilles donnent des résultats
merveilleux!...

Mlle Cloque prise immédiatement au siège de sa plus brûlante curiosité,
demanda:

--On a donc commencé les... travaux?

Le Frère jugea habile de ne pas l'incommoder par une réponse
affirmative.

--Oh! dit-il, d'un ton dédaigneux, toujours des fouilles, vous savez...

Et il glissa confidentiellement:

--Il y a quelques petites pierres vénérables que l'on m'a permis de
vendre!...

--Ah!...

--Je ne veux pas, vous comprenez, qu'elles tombent entre les mains du
premier venu. Je me disais justement: «Quel dommage que Mlle Cloque ne
passe pas par chez nous!...» Je vais vous faire voir les plans qu'on a
déjà pu lever... Vous y touchez du doigt les trois basiliques
superposées; c'est net comme le fond de l'oeil... Je vous attends à la
sortie.

Et il gagna sa boutique avant que Mlle Cloque eût eu la possibilité de
placer une réflexion. Elle demeura très ennuyée d'être ainsi prise au
piège. Plus moyen de sortir sans passer devant le Frère qui l'attendait.
Et ce qu'il lui avait proposé l'intriguait. Fort au courant de la
question de Saint-Martin, elle savait parfaitement que les premières
fouilles effectuées sous le sol de la chapelle provisoire, et arrêtées
déjà depuis longtemps, n'avaient pas permis de se rendre un compte exact
de cette fameuse hypothèse des trois basiliques successives, selon M. le
chanoine Beauséjour, ou des six basiliques selon l'architecte diocésain.
Si l'on avait pu dresser de nouveaux plans, si clairs, n'était-ce pas
que les travaux avaient repris en dehors de la chapelle, travaux non
plus seulement de fouilles, cette fois, mais préludes de la construction
hybride, de l'objet de l'aversion des basiliciens?

--Allons! dit-elle à sa nièce, en se levant; viens voir cela, mon
enfant; il faut en passer par là...

Elle ne put dissimuler sa surprise en trouvant la boutique du Frère
considérablement modifiée. Au lieu des trois ou quatre tiroirs pour les
chapelets et les médailles qui constituaient autrefois avec les feuilles
du Saint-Rosaire et les Annales de la propagation de la Foi, le petit
fond commercial du Frère Gédéon, c'était aujourd'hui un étalage de
rayons bondés d'ouvrages brochés et répandant l'odeur de la menuiserie
fraîche. On n'avait même pas eu le loisir de peindre; cela sentait son
provisoire, comme une maison qui se lance et qui n'attend que le terme
pour élargir ses murs. Et il y avait à même le sol une demi-douzaine de
ces hautes boîtes noires, à coins cuivrés, où les commis-voyageurs
enferment en un étroit espace de quoi monter des magasins On avait aussi
établi plusieurs étagères volantes portant un nombreux choix de
statuettes en biscuit ou en nickel, la plupart enveloppées encore dans
les chemises de papier de soie.

Le Frère Gédéon était assis sur une de ces fécondes armoires à
pacotille; un trousseau de clefs suspendu par l'anneau au petit doigt,
il rangeait sur la plate-forme des autres boîtes une série de pierres
informes sur chacune desquelles il avait fixé préalablement des
étiquettes en papier gommé.

En présence de tout cet appareil commercial, Mlle Cloque n'eut qu'une
idée qu'elle ne put retenir:

--Ah ça! mon cher Frère, s'écria-t-elle, savez-vous que Notre-Seigneur
chassa les vendeurs du temple?

Le Frère la regarda derrière ses lunettes, et l'on vit l'arc de son nez
éprouver sa flexibilité:

--C'est un sujet que j'ai là en chromolithographie à quarante-cinq
centimes sans le cadre, reproduction fidèle d'un tableau célèbre...

Et il désignait du doigt l'étage d'une des boîtes noires qui
scandalisaient Mlle Cloque. D'ailleurs, il poursuivit, sans perdre de
temps, et en présentant un des cailloux à la lumière:

--Voici de la Basilique de Saint-Perpet; voici de la Basilique
d'Hervé;... enfin voici un morceau qui provient certainement de la
Basilique qui était debout à la fin du siècle dernier...

--Celle qui a été brûlée par les mains des révolutionnaires!... dit
Mlle Cloque d'un air sarcastique.

--Elle a été détruite en 1802, dit le Frère, sans souligner davantage la
réfutation que comportait cette date.

Ils discutèrent sur les constructions élevées par Saint-Perpet et par
Hervé. C'étaient des thèses et des hypothèses dont les journaux locaux
étaient remplis depuis des mois.

--Mais les plans? dit Mlle Cloque.

Le Frère tint à lui mettre de côté une des pierres, moyennant cinq
francs, avant de lui montrer les plans.

Enfin, il tira de derrière un casier une immense feuille de papier
bristol qui produisit comme une imitation d'un bruit d'orage, au milieu
du silence. Mlle Cloque prit elle-même la bougie et se baissa sur les
grosses lignes bleu, rosé et rouge brique, sur les tronçons de courbe,
aussi de couleurs variées, qui se rejoignaient en se superposant sur le
plan:

--Voyons! dit-elle, voici la rue Descartes, voici la chapelle, voici la
limite de l'emplacement de la chapelle provisoire... C'est écrit en
toutes lettres... Voici le sol occupé par la maison de M. le
Chapelain... Eh bien! mais! dit-elle, sur le ton d'une inquiétude
croissante, comment a t-on pu lever le plan de toute cette partie-là qui
se trouve sous la maison du droguiste?

--Mais! dit le Frère, en jetant par terre la moitié de cette maison...
tout ce qui donnait sur la cour, par derrière...

--Ah! ah! la moitié de la maison est par terre! c'est cela que vous
appelez de simples fouilles! mais on est tout bonnement en train de nous
démolir! c'est commencé, votre construction de la nouvelle église! voilà
la preuve que c'est commencé!... La moitié du droguiste est par terre!
dit-elle en se retournant vers Geneviève, et on a déjà retourné le sol,
puisqu'on a pu dresser ces plans-là!... Voilà où nous en sommes, ma
pauvre fille...

Elle était reprise d'une sainte colère, comme si cette fatale échéance
la surprit encore, malgré toutes les confirmations successives qu'elle
avait eues de l'adoption définitive du projet moyen. Jamais, jamais,
elle ne cesserait d'espérer la reconstruction de la Basilique.

Sans s'émouvoir, le Frère Gédéon replaça sa feuille de bristol derrière
le casier. Il s'excusa d'avoir laissé tenir la bougie à Mlle Cloque et
revint à ses pierres:

--Vous n'en prenez qu'une?... C'est tout ce qui restera des fameuses
basiliques de Saint-Martin!...

Mlle Cloque, exaltée, entendit résonner cette parole dont l'impudence
lui échappa. Elle n'en retint que la triste réalité. Était-ce possible?
Dieu de Dieu! Était-ce possible? De ce monument trois ou quatre fois
relevé de ses ruines au cours des siècles, et chaque fois pour resurgir
plus grandiose, il ne subsisterait plus que ces quatre pierres qui
pouvaient tenir dans sa poche! ces quatre pierres... et puis le médiocre
Chalet Républicain!

--Je les prends toutes! dit-elle en happant de la main ces restes sacrés
des époques de foi et d'héroïsme.

Le Frère les enveloppa l'une après l'autre, posément, dans du papier de
soie; même il dégarnit un petit saint Michel argenté, pour mettre une
double enveloppe au morceau de Saint-Perpet qui était grumeleux. On
n'entendait que le friselis du papier mince et sec.

--Mais, dit Mlle Cloque en ouvrant son porte-monnaie, c'est que je ne
vais pas avoir assez d'argent sur moi pour vous régler cela...

Le Frère Gédéon achevait de lui faire un paquet du tout, et il le lui
mit dans la main:

--Ah! bien! par exemple! dit-il aimablement, j'espère que nous aurons
l'occasion de nous revoir!

Ces dames sortirent tristement, en reprenant pour rentrer, le chemin par
où elles étaient venues. Neuf heures sonnaient au-dessus de leurs têtes,
à la Tour de l'Horloge. En arrivant à l'extrémité de la rue
Saint-Martin, elles virent le facteur qui faisait la levée de la boîte.
La petite porte en était entre-bâillée, et Mlle Cloque distingua,
malgré sa vue basse, qu'un gros tas de correspondance passait de la
boîte dans le sac du facteur.

--Il y avait beaucoup de lettres, dit-elle, c'est pour cela que je
n'avais pas entendu tomber la mienne.

Elles s'étaient arrêtées toutes les deux, un instant inappréciable,
devant cette opération du facteur. Cela leur affirmait que la lettre
était bien partie, qu'elle suivait son chemin. Mlle Cloque, ranimée
dans son indignation contre le comte par la nouvelle du commencement des
travaux exécrés, se félicitait de l'acte qu'elle avait enfin accompli
aujourd'hui et qu'elle voyait se poursuivre et porter ses fruits par le
voyage de cette enveloppe. Dans sa délicatesse, elle était seulement
ennuyée que Geneviève fût rappelée à l'idée pénible pour elle, de la
lettre, par la rencontre du facteur.

Mais Geneviève, prenant tout à coup sa tante par le bras et s'appuyant
contre elle, avec l'attitude caressante et ardente qu'elle avait
souvent:

--Tout de même!... tante, si ta lettre allait les faire changer
d'opinion!...

Mlle Cloque faillit laisser tomber les quatre dernières pierres des
Basiliques de Saint-Martin.



X

MARCHE LENTE


Mlle Cloque venait de faire construire un petit hangar formant abri
au-dessus de la porte de la cuisine et pouvant contenir la provision de
bois et une cage à poules. Il fallait bien tâcher d'améliorer cette
maison, que cependant elle n'aimait guère, puisque les circonstances la
contraignaient d'y faire un nouveau bail. Les frais d'un déménagement
l'épouvantaient, car sa situation de fortune avait été aggravée par la
conversion; et, à prix égal, si elle eût pu éviter un odieux voisinage,
elle n'eût trouvé qu'un simple appartement, ce qui, aux yeux du monde
qu'il faut ménager quand on a une jeune fille, eût été déchoir.

Hélas, les amitiés s'égrenaient une à une autour d'elle. Les esprits
tournaient du côté du parti victorieux. La haute intransigeance de Mlle
Cloque effrayait les âmes faibles, et jusqu'au sein même de l'Ouvroir,
des défections inavouées étaient sensibles.

Elle passait les clous à Mariette pour qui c'était une joie que de
suspendre sous l'appentis nouveau mille objets encombrants. Un bruit
vint de la porte basse fermant le jardin sur la cour du plombier, et
Mlle Cloque et sa bonne purent reconnaître à travers le treillage, une
longue femme qui s'avançait, l'oeil vif et le teint animé,
méconnaissable; c'était la Pelet.

La Pelet venait chez Mlle Cloque avec autant d'aisance que si rien ne
se fût passé entre elles, et bien qu'on ne l'eût plus revue depuis trois
mois. Elle se mit aussitôt à parler sur un ton gaillard. Elle émettait
les idées les plus décousues.

--Voulez-vous bien vous sauver! fit Mariette en brandissant le marteau
qu'elle tenait à la main.

Mlle Cloque, charitable, allait implorer pour la pauvresse.

--Vous ne voyez pas, dit Mariette, qu'elle vient de chez Loupaing qui
fête son élection? Ils l'ont fait boire; elle est saoûle comme une
bourrique...

--Est-ce possible? soupira Mlle Cloque.

--Encore bien heureux si ce n'est pas lui qui l'envoie!...

--Oh!...

Mais, la Pelet, qui effectivement sentait le vin, reprit par coeur la
louange du nouveau conseiller municipal, qui lui avait si mal réussi
lors de sa dernière visite. Elle la colportait partout depuis lors; elle
avait contribué au succès de Loupaing et venait de toucher sa
récompense.

Mlle Cloque la poussa doucement jusqu'à une chaise, car elle titubait.

--Croyez-vous, dit Mariette, que ça ne mérite pas la damnation?

La Pelet, un peu calmée, après le premier flot de paroles, marmottait
sur sa chaise:

--Nous la tenons, il l'a bien dit, oui, nous la tenons, de ce coup-là,
la fraternité universelle!... Fallait un homme... le voilà! Le fait est
qu'il est bâti... et râblé... Mais qu'est-ce que je dis donc là, bonne
Sainte Vierge! devant cette chère demoiselle qui est confite en
dévotion?... Vous m'avez mise à la porte, je le sais: c'est une faute,
c'est pas diplomate--on me l'a dit, c'est pas moi qui le dis,--ça ne
fait rien, je ne suis pas rancunière pourvu qu'on prenne soin de mon
malheureux corps... Eh pardi! c'est toujours les entrailles qui sont
d'un chétif!... Elles ne veulent rien garder, ça je peux le dire,
mademoiselle Cloque: figurez-vous un caniveau où on passerait le balai à
toute heure... Ça n'empêche pas que si c'était un effet de votre bonté,
j'aimerais bien que vous me donniez à boire!...

La bonne et sa maîtresse levaient les mains et cherchaient un moyen de
dégriser la misérable.

Elle continuait, hypnotisée par celui qui venait de décréter, en buvant,
la fraternité universelle:

--Oh! il est fort, celui-là; il ira loin, à présent que le voilà un pied
dans l'étrier. Il y a de l'avenir pour les travailleurs... Faut pas
faire la bégueule, entendez-vous bien! et, quoique son beau-frère ne
soit qu'un gâcheur de plâtre...

Mariette haussa les épaules en reprenant son marteau:

--Bon! dit-elle, voilà le plâtrier à présent! paraît qu'il était aussi
de la réjouissance... C'est le frère à Mme Loupaing...

--... Qu'un plâtrier, oui!--vous-ne pourrez toujours pas dire qu'il n'a
pas les mains blanches... ah! ah!..--Eh bien! quand il viendra, cet
honnête homme, vous dire qu'il trouve votre demoiselle à son goût...

Les deux femmes se retournèrent d'un seul bond, comme si on avait
profané devant elles le Saint Sacrement.

--Allez-vous-en! dit Mlle Cloque, allez-vous-en! Je vous défends de
prononcer le nom de ma nièce...

Elle dut arrêter du bras Mariette qui allait lui casser la tête avec son
marteau. Elles la relevèrent à elles deux et la conduisirent dehors. La
Pelet avait peut-être eu peur. Elle semblait dégrisée tout à coup. Elle
s'éloigna en demandant pardon; elle se retourna plusieurs fois, dans la
petite allée, et murmura des excuses si humbles que Mlle Cloque
regretta sa violence et faillit rappeler la vieille. Mais elle craignit
que Mariette ne lui fit un mauvais sort.

Toutes les deux continuèrent, tristement, en plantant leurs clous, et
sans tenir compte des divagations de la Pelet, à déplorer l'élection
scandaleuse de Loupaing. Il avait eu cent cinquante voix de majorité sur
son adversaire, un ancien maire de Tours sous l'Empire, et qui se
présentait avec l'étiquette de conservateur.

--C'est le gâchis, dit Mariette.

--Dieu veut nous éprouver, dit Mlle Cloque.

Mariette hésita, tourna sa langue. Enfin elle lâcha:

--Mademoiselle!...

--Qu'est-ce qu'il y a?

--... Ah! tant pis, mademoiselle, faut que je vous dise!...

--Mais dites donc!

--Eh bien! c'est toujours rapport à Loupaing... faut vous méfier de cet
homme-là, il vous fera du mal. Voulez-vous savoir ce qu'il a dit?... Il
a dit qu'il attendait vos compliments pour son élection, avant que le
soleil soit couché!...

--Mes compliments pour son élection! s'écria Mlle Cloque, mais il est
fou!...

--Voilà ce qu'il a dit. Mademoiselle sait bien que c'est aujourd'hui
qu'elle va lui payer son terme... Faudra bien que mademoiselle lui
cause...

Mlle Cloque haussa les épaules en soupirant:

--Et ce n'est pas tout ça, mademoiselle, c'est que si vous ne faites pas
ce qu'il a dit, cet homme-là est capable de tout!... «Quand je me mets à
ma fenêtre, à la fraîcheur,--écoutez bien ce qui est sorti de sa
bouche,--et que je regarde autour de moi, je n'aurais-t-il qu'un oeil,
je veux que tous les gens que je vois soient des amis.» Voilà ses
paroles exactes!

--Ah! ça, mais, Mariette, qui est-ce qui vous avertit si bien de ce qui
se passe chez Loupaing?

Mariette leva une épaule sans répondre.

--Je parie que vous avez encore été bavarder! La vieille bonne cognait
sur un clou à tour de bras.

--Mais dites-le moi! avouez-le, au moins: Vous avez encore été
bavarder!...

Mariette bégaya sans regarder sa maîtresse et en lui prenant un clou
dans la main:

--Des fois... des fois, bien sûr que je leur ai parlé, comme ça, en
passant, par hasard. Mademoiselle ne se rend pas compte de ce qui est
possible et de ce qui n'est pas possible...

On sonna à la porte de la rue de la Bourde, ce qui évita à Mariette un
abatage!

--Allez donc ouvrir, tenez! ce doit être Geneviève qui revient avec les
demoiselles Houblon.

Mais, au lieu de Geneviève et des demoiselles Houblon, on vit venir par
la petite allée sablée M. l'abbé Moisan, chapelain de Saint-Martin. Il
tenait d'une main son parapluie et son bréviaire entr'ouvert d'un doigt
marquant la page, et de l'autre son chapeau, car il aimait marcher tête
nue. De chaque côté de sa bonne figure placide, envoyait trembloter ses
bajoues.

--Bonjour, Mademoiselle, lança-t-il de loin, d'une voix grasse où l'on
croyait toujours entendre comme la résonnance d'une voûte d'église, et
qui exerçait une mystérieuse onction sur les fidèles.

--Monsieur le chanoine... prononça Mlle Cloque avec une fine intonation
soulignant le titre honorifique.

Il étendit la main, en fermant les yeux, comme pour signifier:
«n'insistez pas...»

M. le chapelain de Saint-Martin avait été nommé chanoine honoraire, le
jour même où les démolisseurs avaient attaqué la maison qu'il occupait à
côté de la chapelle provisoire. On savait son goût prédominant pour le
repos et pour une calme demeure où l'attachaient de longues habitudes.
Aussi cette distinction--d'ailleurs bien due à ses mérites,--était-elle
venue à propos pour arrêter la grimace que l'abbé Moisan commençait de
faire au Chalet Républicain qui le dérangeait. Elle l'avait soudain
rendu raisonnable, et, lui qui souriait si complaisamment jusqu'ici aux
révoltes de Mlle Cloque, il venait aujourd'hui, à l'instigation, il est
vrai, des Grenaille-Montcontour, lui apporter des paroles de
conciliation et de paix. Il s'agissait non seulement d'essayer de faire
revenir la tante de Geneviève sur la rupture dont le bruit, répandu,
avait vivement blessé cette famille, mais encore d'éviter les
manifestations hostiles que préparaient à grand bruit les quelques
Basiliciens pour la fête de Saint-Martin qui tombe le 11 novembre. Dans
le fond, un attrait secret motivait sa visite, comme toutes celles qu'il
faisait à sa pénitente, et c'était l'espoir d'une partie de piquet.

Ceci, il ne l'avouait pas; une pudeur l'empêchait de demander à jouer;
il épiait une occasion et, en la saisissant aux cheveux, découvrait
maladroitement sa rouerie. Il parla d'abord de Geneviève:

--Cette pieuse enfant, partout où elle va, est un objet d'édification.
On dit qu'elle unit les qualités d'une maîtresse de maison aux plus
précieuses vertus morales. Quel dommage que cette union...

--Je ne regrette rien! déclara vivement Mlle Cloque.

--Si vous ne regrettez rien, il n'en est pas de même pour l'autre
partie, Mademoiselle, je vous prie de le croire, M. le comte et Mme la
comtesse, pour ne parler que de la famille, ont été bien durement
éprouvés par votre détermination.

--Je sais, je sais! M. d'Aubrebie qui fait exprès,--on le dirait ma
foi!--de fréquenter plus que jamais ces gens-là depuis que je ne les
vois plus, s'est chargé de me rapporter leurs insistances. Ils ont été
vexés de voir une malheureuse comme moi, abandonnée de tous, faire fi de
leurs gracieusetés. Ce n'est pas à nous qu'ils tiennent aujourd'hui,
c'est à repriser l'accroc de leur amour-propre. Peut-être aimeraient-ils
un retour de ma part pour se donner l'agrément de le repousser? Je
reconnais que tout ce qui était humainement possible pour me faire
revenir sur ma décision, ils l'ont fait... sauf une chose: c'est de
changer leur opinion et leur manière de vivre.

Le nouveau chanoine éprouvait de la timidité à défendre l'opinion des
Grenaille-Montcontour à laquelle il avait fait grise mine jusqu'à
présent.

--Leur... manière de vivre, dit-il? leur manière de vivre peut se
modifier...

Mlle Cloque le regarda d'un air incrédule.

--Sans doute, continua l'abbé. Ne disait-on pas que cette famille
alliée... la famille Niort-Caen, pour tout dire, était grandement
responsable du ton qui règne chez eux?...

--Eh bien! cette famille, elle n'est pas morte, que je sache?...

--Non, mais on parle... vous ne l'avez donc pas entendu dire?... on
parle... d'un... divorce!...

La sainte fille sauta de son fauteuil:

--Un divorce! s'écria-t-elle, et c'est ce scandale que vous venez me
proposer pour m'attendrir! monsieur l'abbé, voyons! vous n'y pensez pas!
Comment! c'est vous qui me dites cela? Mais, fit-elle, en voyant entrer
M. d'Aubrebie qui venait à son heure habituelle, mais, un méchant
parpaillot comme le marquis ne dirait pas pis!...

--Cependant, Mademoiselle, quand il s'agit d'expulser la brebis...

--... Galeuse! acheva le marquis, en refermant la porte. Mais d'abord il
n'y a plus de brebis galeuse de nos jours, pas plus qu'il n'y a de
lépreux, et précisément pour la bonne raison que l'on n'expulse plus: on
soigne; on traite; on s'accommode avec le mal; il vous livre ses secrets
et on le guérit. On n'arrache plus les dents, on les remet à neuf. Si,
au lieu de révoquer l'édit de Nantes, cette vieille bête de Louis...

Il s'arrêta et sourit en voyant toute la personne de sa vieille amie
s'enfler déjà, comme une soupe au lait:

--Tout beau! tout beau! dit-il, avec un geste apaisant de la main, j'ai
surpris le vilain mot de divorce en entr'ouvrant la porte, laissez-moi
vous rassurer: ce divorce n'aura pas lieu.

--Mais enfin! dit Mlle Cloque, «il aura lieu», «il n'aura pas lieu»,...
il y a donc un motif tout au moins?

--Curieuse! fit le marquis. Et, avec une affectation de plaisanterie:
puisque monsieur le chanoine a tant fait que de commencer ce chapitre,
nous aurons l'honneur de l'entendre nous en exposer lui-même les
péripéties...

L'abbé Moisan se récria:

--A vous, monsieur le marquis, à vous! Mlle Cloque fit remarquer:

--Est-il bien nécessaire d'entrer dans des détails?

--Oui, dit le marquis, car autrement, ma bonne amie, vous ne dormiriez
pas de cette nuit, en vous épuisant à les imaginer. Samedi dernier, la
belle Rachel...

--Qui ça, la belle Rachel?

--Mais la jeune Mme de Grenaille-Montcontour, la juive! Je vois
décidément qu'il faut vous mettre les points sur les i. La belle Rachel,
disais-je, suivant une chasse à courre dans la forêt d'Azay se
perdit!...

--... Corps et biens! lâcha l'abbé.

--Ce n'est pas encore le cas de le dire, monsieur l'abbé, vous allez
plus vite que les piqueurs. Rachel perdue, on la cherche, on l'appelle.
C'est en vain. Elle ne vient pas au déjeûner servi sur l'herbe au lieu
dit la Croix-du-Rond. On s'inquiète, on songe à l'étang qu'ont grossi
les pluies dernières. On y court, on reste un quart d'heure devant cette
eau saumâtre et profonde qui recouvre peut-être, Rachel sous sa
tranquillité perfide...

--Il fallait plonger au lieu de perdre du temps, observa Mlle Cloque.

--Mais on venait de déjeuner, ma chère amie.

--Et son mari? Est-ce que ce n'était pas son devoir de retrouver sa
femme avant de déjeuner?

--Justement, son mari n'assistait pas à cette chasse, ayant été retenu,
le matin, par une de ces migraines inopinées auxquelles il est sujet.
Bref, au lieu de courre le cerf, on passa la journée à la recherche de
la malheureuse jeune femme. Vers quatre heures, la comtesse, suivie du
capitaine de Champchevrette, atteignait, épuisée, une ferme de maigre
apparence, nommée la Ménardière, près de la lisière de la forêt.
«Entrons là, dit-elle au capitaine, nous y prendrons un bol de lait.»
L'endroit est clos de haies vives, les barrières sont fermées: «Il n'y a
personne là-dedans» fait M. de Champchevrette. Il met toutefois pied à
terre, enjambe une haie et court à la découverte à travers
d'interminables plants de choux. Aucun bruit, pas un chien, pas une âme.
Il heurte la porte à claire-voie de la cour; il fait fuir trois poules
effrayées, et remarque entre la clôture de bois barbelé d'une étable et
le pas humide de purin, la rondelle rosé d'un groin de porc. C'est tout.
Il fait le tour de la maison, penché sur chaque fenêtre, les deux mains
en auvent sur les tempes, l'oeil écarquillé contre les vitres. Tout à
coup, le voilà fixé à l'une d'elles avec la solidité de ces
bougeoirs-appliques que vous connaissez et que l'on fiche contre les
glaces à l'aide d'une sorte de petite ventouse en caoutchouc. Qu'a-t-il
vu? C'est une laiterie; il y a des pintes de grès, des faisselles à
fromages, une baratte à battre le beurre, et, contre un coffre de bois,
Rachel de Grenaille-Montcontour, née Niort-Caen, se faisant hausser à
portée de la bouche un grand seau de fer-blanc à demi plein du lait
qu'on vient d'y traire!... Le tableau, paraît-il, était exquis. Un
demi-jour venait de l'étable voisine où l'on apercevait la croupe de
plusieurs vaches. Et cette jeune femme dont toute la personne est une
volupté, comme chacun sait, la taille cambrée, la gorge tendue sous son
corsage d'amazone, arc-boutée à deux mains en arrière contre le coffre,
buvait avec ivresse une véritable rivière de lait!

--C'est bien innocent, dit Mlle Cloque.

--C'est la réflexion que se fait le capitaine de Champchevrette à qui,
d'ailleurs, il suffit d'avoir reconnu Rachel et de l'avoir vue vivante
pour n'insister pas davantage. Il ne songe pas à s'étonner qu'elle ait
pu leur fausser compagnie depuis le matin pour venir ici se gorger de
lait. Il court au-devant de Mme la comtesse. Il lui fait signe de loin:
«Accourez, madame, accourez!» Ses grands gestes d'allégresse
tranquillisent déjà la belle-mère. L'air mystérieux du capitaine, dès
qu'elle approche, et ses recommandations de «silence!... pas de
bruit!...» la préparent à une surprise agréable. Enfin, c'est en
souriant que la comtesse, relevant haut sa jupe, de la main qui tient
la cravache, se plaque à la petite fenêtre de la laiterie...

--«Cognez-vous même contre les carreaux! dit tout bas le capitaine; mais
ne la faites pas avaler de travers!...»

Ce fut ce pauvre Champchevrette qui faillit perdre la respiration. La
comtesse se retourne vers lui d'un air féroce, elle brandit sa cravache
et menace de lui en cingler la figure.

--«Ah! c'est comme cela que vous vous payez ma tête!...»

Le capitaine pare le coup, se relève ahuri, se remet à la fenêtre pour
avoir avant tout le mot de l'énigme. Il regarde; il veut pousser une
exclamation: elle est étouffée dans sa gorge...

Dois-je continuer?

M. l'abbé Moisan faisait une bouche en cul-de-poule, mais sa
physionomie, si grasse, exprimait une indulgence absolue. Mlle Cloque
avait soudain baissé les yeux, afin de ne dire ni oui, ni non. Le
marquis se répondit à lui-même:

--Vous le voulez! eh bien voici la scène dont furent témoins le
capitaine de Champchevrette conjointement avec Mme la comtesse de
Grenaille-Montcontour par la fenêtre de la laiterie. Toujours adossée au
coffre de bois, la belle Rachel qui venait d'absorber une nouvelle
lampée, fermait les yeux et penchait la tête sur le côté pour la mettre
au niveau d'un petit jeune homme...

--D'un petit jeune homme! s'exclama Mlle Cloque.

--D'un petit jeune homme qui regardait avec convoitise la raie blanche
demeurée entre les lèvres de la gourmande, et qui, s'étant approché,
l'épongea soigneusement du fin bout de la langue...

--Assez! s'écria Mlle Cloque, je ne veux pas entendre des abominations!

--C'est fini, dit le marquis. Le nom seulement du petit...

--Oh! oh! interrompit Mlle Cloque, peu importe! quand on s'entoure
comme font les Niort-Caen, d'une séquelle de gamins élevés sans foi ni
loi, d'un tas de blanc-becs qui, à quinze ans, sont déjà à la Bourse, il
ne faut par, s'étonner...

--... Mais ma bonne amie, celui-ci avait encore sur la tête la casquette
au velours violet des R. R. P. P. Jésuites. C'est le fils d'un notaire
d'Azay; que M. Niort-Caen fait sortir les jours de congé. On dit qu'il
est joli comme un amour; la comtesse elle-même raffolait de lui; même il
paraît...

--Marquis, taisez-vous! Je vous ai averti que je ne voulais plus rien
apprendre.

Le marquis tenait à son trait final; il en trouva un autre:

--Il paraît que ce n'est pas un mauvais élève: il fait partie de la
congrégation de la Sainte Vierge... On lui voyait trois ou quatre croix
de mérite qui balivotaient sur sa veste.

--Oh! dit Mlle Cloque, j'étais bien sûre que votre histoire finirait
par tourner contre la religion. Vous n'en faites jamais d'autres!...

--Vos prières, mademoiselle, dit l'abbé Moisan avec un geste conciliant,
finiront par attirer l'attention du bon Dieu sur M. le marquis, et il le
touchera de sa grâce. Tout s'arrange finalement. Ne disiez-vous pas,
monsieur le marquis, que le scandale d'un divorce qu'on avait, hélas,
redouté, serait épargné à nos fidèles populations tourangelles?

--Mais, dit le marquis, il n'est question de divorce que parmi les gens
qui s'amusent de ces historiettes. Dans la famille de Grenaille, il ne
se passera rien du tout...

--J'espère qu'on a pu éviter au mari, dit Mlle Cloque, la douleur
d'apprendre?...

--On n'a rien évité. Le tort de la comtesse a été de crier trop fort les
premiers jours, pour une malheureuse peccadille: une raie de lait! je
vous demande un peu, une raie de lait!

--Et sur laquelle le coupable lui-même avait pris soin de «passer
l'éponge»! dit le chanoine honoraire qui ne voyait que le plaisir de
faire un mot.

Le marquis sourit; Mlle Cloque s'indigna:

--Comment! c'est vous, monsieur l'abbé, qui vous mettez à plaisanter
aussi sur des choses qui intéressent l'honneur des familles! vous
n'êtes pas ému par ces déplorables moeurs?

--En bon chrétien, dit-il, je suis plus touché par le pardon que par la
faute, et il convient d'oublier la malheureuse pécheresse, en faveur du
mari qui a absous...

--Peuh! dit le marquis, le mari n'était guère en position de faire le
geste de l'absolution. On sut que sa migraine n'était que feinte et
qu'il avait passé la journée en compagnie d'une demoiselle de l'Alcazar.

--Mais, c'est abominable! dit Mlle Cloque, cette famille-là est
pourrie!

--L'eussiez-vous mieux aimée ensanglantée d'un meurtre? Il n'est rien de
tel que l'humilité de conscience, à savoir: l'assurance que l'on ne vaut
guère soi-même, pour vous porter à accueillir avec politesse les méfaits
d'autrui. N'est-ce pas votre avis, monsieur le chanoine?

--Nous sommes tous pécheurs, dit l'abbé en s'inclinant.

--Mais! avec ces systèmes-là, s'écria Mlle Cloque, vous encouragez tous
les vices! nous sommes pécheurs, je ne dis pas non, encore faudrait-il
s'entendre là-dessus, car il y a des degrés dans le mal; mais en tous
cas, nous devons tendre à ne pas l'être...

--La perfection engendre l'orgueil qui est bien détestable en société!
Je ne dis pas cela à votre intention, ma bonne amie, car je vous sais
cousue de petits défauts: monsieur votre directeur qui est là ne me
contredira pas...

M. l'abbé Moisan leva deux doigts, en prenant une attitude de haute
discrétion.

--Et puis, continua le marquis, si vous vouliez vous donner la peine d'y
regarder d'un peu près et de remonter aux origines, vous verriez que ce
goût de vertu farouche n'est nullement chrétien. Jésus n'a fait que
prêcher la douceur et l'indulgence. Pour le cas particulier de la femme
adultère, je n'ai pas besoin de vous rappeler ses paroles mémorables.
C'est M. Niort-Caen, le père de Rachel, qui les a citées, paraît-il, à
Mme la comtesse de Grenaille-Montcontour, non sans un manque de tact
qui est familier à cet homme d'affaires de génie, mais dont l'à-propos
me ravit. N'est-il pas piquant, en effet de voir une tradition si
intelligente de vie sociale, renouée à dix-huit siècles d'intervalle,
par un homme de sang sémite, comme l'était Jésus? et ceci contre une
société qui se pique d'être chrétienne et qui ne rêve en toutes choses
que la guerre et que le sang?...

--Marquis, en vérité, vous vous égarez. Songez au moins que vous êtes en
présence d'un ministre de Jésus-Christ!...

--Je sais, dit le prêtre, qu'il y a malheureusement beaucoup d'abus...

--Comme ce serait drôle, reprit le marquis, de voir les juifs nous
ramener au véritable christianisme!

--Il est clair que vous voulez rire, dit Mlle Cloque; j'aime mieux
cela!

--Je ne ris pas! Je dis seulement que notre religion et notre morale
sont formées à l'idéal de cette vieille Rome exclusive et cruelle où
j'eusse autant souffert d'être citoyen que d'être condamné aux galères.
L'essence même du christianisme, n'était-ce pas une certaine douceur
d'amour, un arôme pénétrant et charmeur, un parfum oriental qui se
heurta sans le pénétrer, au cerveau rationaliste des Latins? Cette vertu
subtile qui était propre à répandre tant de bonheur par le monde, ils
crurent l'analyser et en conserver l'efficacité en la réduisant en
formules écrites, qu'ils codifièrent, selon leur manie, et auxquelles
ils donnèrent enfin force de loi, ce qui était une de leurs plus grandes
satisfactions. La hache et les baguettes étaient là désormais et ne
faillirent plus à aucune époque et sous des formes variées, à éviter que
quelqu'un manquât du bienfait nommé «religion chrétienne» par les
docteurs, et «amour», tout simplement, par l'homme tendre qui l'avait le
premier répandu.

Mlle Cloque faisait des efforts surhumains pour ne pas bondir, et sous
le bord de la robe noire, sa pantoufle qui avait quitté le talon,
frémissait et tremblait. M. l'abbé Moisan avait repris ses lèvres en
cul-de-poule qui voulaient dire: «Heu! heu! que savons-nous de tout
cela?» et au fond: «Dieu est bon et tout est mieux que l'on ne dit».

Il trouvait toujours de l'à-propos aux paroles de chacun, et il opinait
tour à tour du côté de sa pénitente, et du côté du marquis. Il pensait à
part lui qu'une bonne partie de piquet les eût mis tous d'accord.

Mlle Cloque demanda au marquis à quel «arôme oriental» étaient selon
lui, parfumés les tripotages exécutés autour de l'affaire de la
Basilique.

--Ce n'est pas le moment, dit le marquis, de juger la question de la
Basilique; elle est trop brûlante...

--On n'y voit que du feu! jeta le chanoine.

--Comme vous dites, cher monsieur l'abbé. Quant aux «tripotages»
laissez-moi vous dire que je ne vois dans tout cela pas l'ombre d'une
opération qui ne soit licite...

--Licite! s'écria Mlle Cloque, licite!... c'est admirable en vérité;
ils ont des mots à eux pour justifier leur morale de boursicotiers, de
tripatouilleurs!... Pendant que vous y êtes, dites-moi donc s'il y a un
terme dans cet argot pour exprimer la filouterie et le vol commis au
préjudice d'une des grandes idées qui gouvernent le monde, telle par
exemple que la suprématie de la religion catholique?

--Ah! dit l'abbé, voilà un point que l'on nomme spécieux.

--Je me place, dit le marquis, au point de vue d'une morale...

--Il n'y a pas deux morales, monsieur le marquis, il y en a une seule et
unique!

L'abbé pour prévenir tout mécontentement hasarda:

--Toutefois, mieux vaut-il deux morales que pas du tout.

Ce n'était pas habile. Mlle Cloque frappa sur la table:

--C'est la même chose! dit-elle, d'une façon comme de l'autre, vous
n'aboutissez qu'à l'anarchie!

Sans s'émouvoir, le marquis poursuivait sa pensée:

--Si vous eussiez vu, dit-il, la figure de M. Niort-Caen lorsqu'il
apprit le double événement que j'ai eu l'avantage de vous exposer! Il ne
s'est point emporté, il n'a même pas manifesté de surprise,
contrairement à M. le comte de Grenaille qui voulait s'arracher les
cheveux et qui, néanmoins, a fort bien dîné. M. Niort-Caen a pris les
deux coupables, et il leur a tenu un petit discours si bien fait, que
chacun des époux fut convaincu qu'il avait commis une imbécillité. Ils
ne se sont point jeté dans les bras l'un de l'autre en larmoyant, en se
traitant de misérables; ils se sont regardés dans les yeux et ont
convenu qu'ils étaient des nigauds de s'être ainsi laissé prendre.
«Puisque nous sommes si maladroits séparément, a dit l'un d'eux en
souriant, ne nous quittons plus.» C'est ce qui fut décidé.

--Le joli monde! s'écria Mlle Cloque. Vos deux époux ne méritaient pas
mieux, en effet, que l'éloquence opportuniste de votre Niort-Caen,
puisqu'ils n'avaient fait que de jouer chacun de leur côté. Car on en
est là: on joue, on plaisante, on rit, même en adultère!...
Saperlipopette! lança-t-elle, en agitant le pied si fort que sa
pantoufle s'en alla, j'aimerais mieux encore une belle passion, une
grande flambée où l'on exposât ses jours, dût-elle être suivie d'un
cataclysme foudroyant!

--Oh! oh! dit l'abbé, comme vous y allez! mademoiselle Cloque!

Le marquis s'était baissé ramasser la pantoufle. Il la présenta
galamment à sa vieille adversaire. En se relevant, il aperçut par la
fenêtre le mouchoir blanc de sa femme et se retira.

Mlle Cloque haussa les épaules dès qu'il fut sorti:

--Ça lui va bien, dit-elle, de parler de l'aisance des moeurs: il a été
esclave toute sa vie. Avant la démence de sa femme il en était amoureux
fou; il a mangé une fortune à payer ses caprices politiques; il s'est
battu trois fois par jalousie, et il a failli mourir de chagrin quand
elle a perdu le peu d'esprit qu'elle avait. Et depuis, vous voyez avec
quelle pieuse fidélité il lui rend un culte qu'on peut comparer à celui
que nous avons pour les morts! Mais il nie la religion et le
sacrifice!...

--C'est une espèce de revanche que prennent certaines gens contre
l'infortune, dit l'abbé Moisan.

Et il insista en prononçant à plusieurs reprises le mot «revanche».
Enfin Mlle Cloque comprit:

--Sapristi! dit-elle, et moi qui oubliais que je vous en dois une au
piquet!

Le chanoine se frappa les genoux; il emplit la chambre de son gros rire.

--Eh bien, ma parole! ce n'est pas de refus.

--Avouez que vous l'attendiez! dit Mlle Cloque.

--Heu! heu!... Il ne faudrait pas vous imaginer que je ne prenne pas
plaisir à la conversation des hommes intelligents!...

Et comme il s'installait à la petite table de jeu:

--Cependant, Notre-Seigneur a dit: «Heureux les pauvres d'esprit...»

Mais Mlle Cloque s'étonna que Geneviève ne fût pas rentrée:

--Les demoiselles Houblon m'avaient juré de la ramener à quatre
heures;... il en est cinq, et bien sonnées.

L'abbé la rassura. Le nom de Geneviève lui rappelait le but premier de
sa visite. Il pensa que la conversation du marquis était peu favorable
à la poursuite d'un tel sujet, car elle avait aigri Mlle Cloque.
Décidément il était bien difficile de contenter tout le monde. A part
lui, pour le moment, sa partie de piquet lui suffisait. Il s'y absorba.
Mais cinq heures et demie sonnèrent sans que la jeune fille fût de
retour. La vieille tante avait des distractions qui rendaient le jeu
difficile. Elle prononça tout haut, malgré elle:

--Où est-elle?

--La voici, dit l'abbé en ramassant une carte qui était tombée.

--Je parle de ma nièce, dit Mlle Cloque.

--La chère enfant! fit M. Moisan que l'inquiétude n'atteignait point,
voyons, décidément, qu'en faisons-nous? Il faut pourtant la marier.

--Il vaut mieux attendre que de faire cela à la légère.

--Sans doute, sans doute.

--Il est vrai, que si je venais à lui manquer, la pauvre petite, je me
demande ce qu'elle deviendrait!

--On ne sait qui vit, qui meurt...

L'abbé était très embarrassé de placer ce qu'on l'avait évidemment
chargé de dire, et il voulait malgré tout s'en soulager, par acquit de
conscience. Il étendit la main au-dessus du petit tapis vert, jusque sur
le bras de sa partenaire, comme pour prévenir un mouvement de révolte,
et lui glissa sans la regarder:

--Si--à Dieu ne plaise,--il y avait jamais un malheur, mademoiselle
Cloque, soyez assurée que votre nièce trouverait une seconde mère en la
personne de Mme la comtesse... Pas plus tard qu'hier, Mme la comtesse
me disait...

Mlle Cloque l'interrompit d'un regard droit, qui alla chercher bon gré
mal gré ses yeux fuyants. Il y lut une si froide décision qu'il se
repentit d'avoir accompli sa mission. Et la vieille fille continuait à
le dévisager, luttant contre son respect inné, absolu, du prêtre, qui la
retenait de mépriser cette basse servilité vis-à-vis d'une maison
puissante.

--Monsieur l'abbé, dit-elle, je vous prie une fois pour toutes de ne
plus me reparler de ce sujet. Mme la comtesse doit bien se douter que
je n'ai pas pris sous mon bonnet la résolution de rompre avec sa
famille, mais que ma nièce a été consultée; et elle est de mon avis.
Nous n'en changerons ni l'une ni l'autre.

Elle surprit un léger étonnement sur la figure du chanoine:

--Oh! dit-elle, vous pensez que Geneviève a eu du chagrin de cette
rupture un peu brusque? C'était tout naturel. Cette union flattait son
imagination. Mais c'est une fille intelligente et courageuse, et la
raison a eu vite fait de prendre le dessus. Dieu merci! elle est bien
guérie.

--On la trouve pâlotte, dit le prêtre, en faisant une moue
interrogative.

--La pauvre enfant aurait besoin de distractions qu'une bonne femme
comme moi n'est guère en mesure de lui procurer. Elle sort tous les
jours avec les demoiselles Houblon... Elle n'est jamais rentrée si
tard!...

--Tenez, dit l'abbé en prêtant l'oreille, je suis sûr que la voilà...

--Non, c'est un fiacre qui s'arrête; elle ne revient jamais en voiture.

--Faisons-nous la belle? demanda-t-il en battant les cartes.

Mais Mlle Cloque s'était levée et regardait à la fenêtre de la rue:

--C'est curieux, dit-elle, il y a un fiacre à la porte de la maison;
avez-vous entendu sonner, monsieur l'abbé?

Sans attendre sa réponse, elle se précipitait dans la cage de
l'escalier. Elle entendit en bas une porte se fermer, une autre
s'ouvrir, puis des chuchottements. Elle descendit quelques marches; elle
aperçut le bonnet blanc de Mariette, qui passait rapidement de la salle
à manger à la cuisine:

--Mariette!

--La bonne referma promptement la porte de la cuisine comme si elle
n'avait rien entendu. Alors Mlle Cloque, tout en dégringolant
l'escalier, et la voix pleine d'angoisse, cria:

--Mariette! Mariette!

Mariette la sentant si près, se hâta de monter au-devant d'elle à
grandes enjambées et sans rien dire.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--N'y a rien du tout, mademoiselle... de quoi donc que vous vous
tourmentez?

--Vous mentez! qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?

Et avec une brusquerie et une agilité extraordinaires, Mlle Cloque
bouscula sa servante et fut en bas avant que celle-ci eût eu le temps de
formuler une réflexion.

Elle ouvrit la porte de la salle à manger et vit le dos des quatre
demoiselles Houblon tournées du côté du vieux fauteuil de velours rouge
qui garnissait le coin à gauche de la cheminée. En entendant la tante de
Geneviève, toutes les quatre firent en même temps:

--Ce n'est rien! ce n'est rien du tout!

L'une d'elles tenait à la main un flacon d'eau de mélisse des Carmes,
une autre un verre d'eau où elle remuait rapidement le sucre, en
l'approchant des lèvres de Geneviève.

Mlle Cloque avait fendu leur groupe et était venue tomber aux pieds de
sa nièce qu'elle pensait trouver morte. Geneviève lui sourit aussitôt,
au milieu de sa figure décomposée, et répéta comme les autres:

--Ce n'est rien, ce n'est rien du tout.

--Mais enfin, qu'est-ce qu'il lui est arrivé?

Au lieu de répondre directement, l'aînée des demoiselles Houblon dit:

--Oh! nous savions bien que ce ne serait rien, et nous ne voulions vous
prévenir que lorsque Geneviève irait tout à fait mieux... Je parie que
vous ne nous avez pas entendu sonner?

--Non, mais j'ai entendu la voiture.

Mlle Houblon se pinça les lèvres. Ah! on avait entendu la voiture. Plus
moyen de cacher à la tante que Geneviève avait été assez souffrante pour
ne pas revenir à pied.

--Enfin, me direz-vous ce qu'elle a eu?

--Une faiblesse, cela peut arriver à tout le monde. Elle était très
gaie; nous entrons chez Mme Pigeonneau; on cause de la pluie et du beau
temps--ah! vous savez, entre parenthèses, que Léopoldine Archambault est
revenue; nous l'avons vue passer justement, avec Mlles Jouffroy,--quand
voilà tout à coup cette pauvre Geneviève qui s'assied précipitamment,
qui pâlit, à propos de rien, et qui perd connaissance: un bon petit
évanouissement.

--Mais enfin, qu'avait-elle vu? qu'avait-on dit devant elle?

--Des riens, mademoiselle; ce que l'on dit tous les jours. Ce n'est pas
la vue de Léopoldine...

--Est-ce qu'on sait jamais, avec ces têtes-là?

--Oh! elle avait une de ces toilettes! dit en levant les yeux une des
demoiselles Houblon.

--On se demande, ajouta une autre, ce qu'elle revient faire à Tours.

--Ce n'est pas un petit trajet que le voyage de Grenoble!

Geneviève reprenait peu à peu ses forces. Elle se souleva dans le
fauteuil, et comme sa tante l'embrassait:

--Oh! ça va mieux! dit-elle, et elle se mit debout.

Mlles Houblon se retirèrent en promettant de venir prendre des
nouvelles dans la soirée.

--Pourquoi vous déranger encore?

--Papa va présider la réunion de ces messieurs de la confrérie du
Tiers-Ordre de Saint-François: il s'agit de s'entendre sur la conduite à
tenir pour la fête de Saint-Martin qui approche.--Vous savez qu'on
s'attend à du grabuge!--Aujourd'hui, l'important est de se compter afin
de connaître exactement ses forces, pour le jour de la lutte suprême...

--Ah! Monsieur votre père a bien du mérite! car la cause que nous
soutenons avec lui est ingrate. Mesdemoiselles, vous avez lieu d'être
fières de lui appartenir.

Remontée à sa chambre, Mlle Cloque fut toute confuse d'avoir oublié le
chanoine durant cette alerte:

--Monsieur l'abbé, que je vous fasse mes excuses: j'ai été retenue en
bas...

Mais l'abbé n'avait pas trouvé le temps long. Il faisait des réussites.
Mlle Cloque, dans sa précipitation avait laissé ouverte la fenêtre de
la rue de la Bourde. Il n'avait pas osé la fermer. Le vent d'octobre qui
soufflait fort dérangeait son jeu. Et il maintenait ses petits paquets
de cartes à l'aide des pierres des Basiliques qu'il avait prises sur la
cheminée.

--Comment! s'écria Mlle Cloque, mais ce sont des reliques de
Saint-Martin!

--Est-ce possible? dit l'abbé; elles constituent d'excellents
presse-papier.

Et il les remit lui-même en place, non sans respect, mais avec une
certaine familiarité d'homme habitué au toucher des objets sacrés.

Il se leva pour prendre congé. Il chatouilla du doigt le menton de
Geneviève:

--Elle est pâlotte, elle est pâlotte, dit-il en regardant la tante d'un
air entendu.

On envoya chercher le docteur Cornet, médecin de la maison. Puis on mit
Geneviève au lit dès avant le dîner, non qu'elle fût malade, mais à
cause de la fatigue qui résultait de son indisposition. La tante
préférait d'ailleurs que la jeune fille, déjà ébranlée, ne fût pas
témoin de l'entretien qu'elle devait avoir avec Loupaing, durant lequel
il était possible que l'on échangeât des paroles vives.

Elle avait coutume d'aller elle-même tous les trois mois, payer son
loyer, entre les mains du propriétaire. Elle tenait à honneur de s'y
rendre aujourd'hui plus que jamais, puisque celui-ci l'avait
grossièrement provoquée.

Le docteur Cornet arriva comme la nuit tombait. C'était un petit homme
aux cheveux gris, épais, mal peigné, plus mal mis encore, qui avait une
figure hideuse, une voix de femme et des manières brusques. Quoiqu'il
fût laid et bourru, il était agréable. Il pratiquait l'homéopathie.

Par une étrange contradiction avec la tournure de son esprit voué au
respect des plus vieilles traditions, Mlle Cloque allait en médecine
aux excentricités. Elle avait recours au médecin homéopathe, et encore,
pour son usage personnel, trahissait-elle en secret le docteur Cornet en
faveur d'une certaine médecine italienne, appelée électro-homéopathie et
qui était répandue dans le clergé. On en faisait venir les remèdes de
Bologne, en petits tubes remplis de granules blancs, ou en flacons de
verre coloré contenant un liquide étiqueté: électricité blanche, rouge,
jaune et bleue. Des brochures envoyées franco donnaient la manière de se
traiter soi-même.

Le docteur Cornet tâta le pouls de Geneviève couchée tristement sous ses
rideaux de reps gris passé. Une veilleuse répandait dans la chambre sa
pauvre lueur. Il voulut qu'on la remplaçât par une bonne lampe, au moins
jusqu'à dix heures du soir.

--Qu'est-ce que c'est que ce lumignon-là! dit-il. Il faut de la lumière
à cette jeunesse.

Quand on eut apporté la lampe, il s'approcha de la tête de Geneviève. Il
rabattait ses gros sourcils et la regardait attentivement dans les yeux.
Il ne lui fit pas tirer la langue, mais il lui posa des questions qui
avaient l'air d'être à cent lieues du cas présent. Il passait pour
original; on s'amusait de ses interrogations déconcertantes et on y
répondait sans méfiance. C'est ainsi qu'au milieu de vingt autres
sujets, il demanda à Geneviève si on avait l'habitude, à son couvent,
d'apprendre aux jeunes filles à composer des vers, si on les exerçait à
noter leurs impressions personnelles. Cette curiosité fit sourire la
nièce et sa tante.

--Ce docteur Cornet, on le ferait venir rien que pour vous égayer...
s'il n'était pas d'une indiscrétion!...

Mais en descendant l'escalier, il dit à Mlle Cloque qui lui demandait:
«qu'a-t-elle?»

--Elle a un secret. Il faut étourdir cette petite-là, coûte que coûte.

Et il ajouta, après une hésitation:

--A votre place, moi, je tâcherais de jeter un coup d'oeil dans le
pupitre de cette enfant. Je parierais qu'il y a là-dedans des pattes de
mouches qui nous renseigneraient mieux qu'elle ne le fera elle-même, la
petite coquine...

Mlle Cloque le regarda d'un air effaré:

--Qu'est-ce que vous voulez dire, docteur?

--Rien. Faites donc ce que je vous dis, faites donc!

Et il s'enfonça dans l'ombre de l'escalier en serrant autour de son cou
un foulard blanc sur lequel il releva le col d'un vieux pardessus. Il
mit son chapeau de feutre mou, presque gras. Il était fait comme un
voleur.

«Quel drôle de pistolet, pensa Mlle Cloque. On se demande où l'on va
pêcher la confiance que l'on a dans ces êtres-là.»

Elle remonta un moment près de Geneviève qu'elle crut devoir
tranquilliser en lui disant que le docteur ne la trouvait point malade.
Elle n'osa pas l'interroger, bien que la conclusion du médecin
l'inquiétât. Un secret! Geneviève! une fille si franche, si expansive
même, qui, à chaque instant, avait des candeurs enfantines! Elle ne
voyait qu'une hypothèse admissible à la rigueur: la persistance d'un
penchant pour le jeune Grenaille-Montcontour. Mais comment ne s'en
serait-elle jamais aperçue depuis trois mois que cette affaire était
enterrée et que Geneviève causait avec elle à coeur ouvert de toutes
choses et notamment de la construction de Saint-Martin qui ramenait à
chaque instant le nom du comte sur leurs lèvres? Quelle puissance de
dissimulation il eût fallu supposer à la pauvre petite! Ces médecins
s'imaginent toujours avoir affaire à des femmes romanesques. Sans doute,
il jugeait la nièce d'après la réputation qu'avait la tante de vivre
par l'imagination. Mais précisément une des surprises de Mlle Cloque
était de découvrir chez Geneviève une nature très positive, très calme,
très raisonnable. Elle lui avait dit à plusieurs reprises, en souriant:
«Toi, tu n'es pas de la famille! Nous n'avons jamais eu tant de bon
sens!» Quant à aller fouiller dans les pupitres, il fallait que le
docteur la connût bien peu pour croire qu'elle consentirait à commettre
un indélicatesse de cette taille!

--Ce malheureux docteur aura beau faire, dit-elle en bordant le lit, il
restera toujours un vrai paysan du Danube.

--Il est amusant, dit Geneviève; il ne fait pas peur.

--Il n'est peut-être bien pas si fort, après tout!... Il n'a rien
ordonné; il dit qu'il faut que tu manges et que tu t'amuses... Si tu es
encore faiblotte ce soir, je t'appliquerai sur les tempes une petite
compresse d'électricité rouge.

Et elle laissa la jeune fille en refermant doucement la porte de cette
chambre grise où la lampe à abat-jour opaque ne répandait qu'un cône de
lumière sur le pied du lit, sur la petite table au pupitre et sur une
chaise garnie d'effets; au plafond le halo sautillait, donnant
l'illusion de nuages fumeux et éphémères ou dansant en sarabande; sur
l'oreiller, dans la pénombre, penchait la tête gracieuse de Geneviève,
et sous le front droit que découvrait la mousse blonde, le mystère
était clos.

Mlle Cloque passa dans sa chambre prendre l'argent du terme; elle mit
son chapeau, ses gants, et descendit résolument chez Loupaing. Mariette
l'attrapa au passage:

--Vous y allez donc tout de même, mademoiselle! Voulez-vous de moi pour
vous donner un coup de main?

--En voilà une idée!

--Oh! mademoiselle, j'ai si grand peur de cet homme-là! Faites au moins
ce que je vous ai dit, sans ça il est capable de tout. Et qu'est-ce que
ça coûte un compliment, je vous le demande un peu?

--Laissez-moi donc tranquille et occupez-vous de ce qui vous regarde.
Vous monterez le bouillon à mademoiselle dès qu'il sera chaud.

Le coeur lui battait cependant, en ouvrant dans l'obscurité la petite
porte grillagée qui fermait son jardin, sous le magnolia; car il lui
répugnait d'affronter l'imbécile jacobin. Par une fenêtre éclairée du
rez-de-chaussée, elle aperçut coup sur coup les bonnets blancs de la
mère et de la femme de Loupaing. S'il était ivre, elle ne se trouverait
du moins pas seule vis-à-vis de lui.

Elle frappa à la porte entr'ouverte. Une voix de stentor répondit de
l'intérieur:

--Entrez donc nom de D...!

Et comme elle poussait la porte, la même voix ajouta:

--C'est la maison du peuple, chez moi, nom de D...! Ici tout le monde
est chez soi!

Mlle Cloque eut la présence d'esprit de dire:

--Pas moi, du moins, monsieur Loupaing, car vous ne me faites pas grâce
de mon loyer, que je sache?

Il y avait, en face de Loupaing, son beau-frère le plâtrier. Celui-ci
ôta sa casquette et se mit à rire.

--Ah! dit Loupaing, en frappant un grand coup sur la table où il était
assis, voilà mademoiselle Cloque, tonnerre de D...! Ne manquait plus que
ma bonne amie!...

Ce mot fit encore rire le plâtrier.

Mais la vieille fille regarda Loupaing d'un air si calme, si résolu et
si digne, qu'il n'ajouta plus rien, et fut, des deux, le plus mal à
l'aise.

Elle avait le noeud des brides de son chapeau, sous le menton,
irréprochable, comme toujours; ses bandeaux gris étaient bien lissés, sa
figure honnête de femme n'ayant connu jamais qu'une ligne de conduite,
qu'une foi, qu'un but, en imposait à tout le monde.

La mère et la femme de Loupaing arrivèrent en même temps de la pièce
voisine; elles dirent bonjour poliment à la locataire, et lui
demandèrent des nouvelles de sa nièce.

--On sait donc déjà qu'elle a eu une petite indisposition?

--C'est votre bonne qui nous a dit ça en passant.

--Ah!

--A cet âge-là, dit la mère Loupaing, d'un air entendu, les demoiselles
c'est comme du verre: faut y faire bien attention. Ma fille est là pour
vous le dire: si je ne l'avais pas tenue au doigt, à l'oeil, elle, de
son temps!... C'est-il pas vrai, Victorine?

--Elle est si comme il faut, votre petite demoiselle! observa Mme
Loupaing, en regardant son frère, ça serait grand dommage qu'elle ne
réussisse point dans ce qu'elle veut faire...

--Il n'y a rien de tel que de ne pas viser au-dessus de sa condition: ça
vous évite bien des déboires.

--Ah! dame! c'est qu'on ne commande point comme on veut à ses
fantaisies!...

---Faut avoir eu des filles pour savoir ce que c'est. C'est délicat, oh!
oh! c'est délicat.

Tandis que les deux femmes donnaient ainsi leur inévitable avis, sans
émouvoir autrement Mlle Cloque qui savait par coeur les moeurs de ce
petit monde, elles avaient saisi chacune un coin de leur tablier et le
passaient, en guise de torchon, sur la toile cirée de la table toute
maculée de ronds de vin rouge à bon marché et qui avait déjà déposé une
poussière de tartre. En même temps elles disaient l'une et l'autre dans
le nez de Loupaing:

--Lève-toi donc! lève-toi donc un peu pour dire bonjour!

Mais Loupaing était assis là comme au conseil municipal; il se carrait,
s'élargissait, se faisait, sur sa chaise, plus pesant que nature. Il
avait le teint allumé; il était rasé de frais, ce qui dessinait
nettement la ligne tombante des moustaches qu'il allongeait par un
emprunt sur les deux joues, pour se donner, disait-il, l'air d'un
tribun. Il était en gilet, et sa chemise mal boutonnée et souillée de
larmes de boisson violâtres, laissait entrevoir la flanelle rouge.

Mlle Cloque tira d'une enveloppe qu'elle tenait à la main, un billet de
banque. Elle le déposa sur la table et laissa tomber par-dessus, en les
comptant, des pièces d'or:

--Je viens m'acquitter de ma petite dette. Si vous avez eu l'obligeance
de me préparer ma quittance...

Loupaing frappa un nouveau coup sur la table, qui fit sauter les trois
louis:

--Nom de D!... dit-il, c'est pas tout ça!... Je ne refuse pas votre
argent, mais je suis un homme de coeur et qui est sensible au sentiment:
sacré mille millions de nom d'un nom! faut-il que je vous apprenne que
je suis nommé du conseil municipal?

--Je le sais, dit Mlle Cloque. Je pense que cela peut vous être utile
ainsi qu'à votre famille, et j'en suis heureuse pour elle et pour vous.
Mais, je me fais de ces fonctions une haute idée. Je crois qu'il y faut
à la fois des principes fermes et généreux, et des capacités éprouvées;
j'ajouterai que la vie même de ceux qui prétendent gouverner leurs
concitoyens devrait pouvoir leur être proposée en exemple... Vous me
trouvez difficile, mais c'est que je suis vieille et que je sais le prix
du mérite réel. J'ai vu bien des hommes élus, monsieur Loupaing, aux
plus hautes fonctions, même au trône de France, et je les ai vus
retomber sous les huées de ceux mêmes qui les avaient élevés. A mon âge,
on n'applaudit plus qu'aux belles actions, non aux succès.

--Autrement dit, vous vous f... de mes électeurs comme de moi, sous le
prétexte que je ne suis pas pour les calotins!...

--Je ne dis pas cela, monsieur Loupaing. Je dis seulement que je vous
ferai des compliments, à vous et à vos électeurs, le jour où vous aurez
montré que vous étiez digne de leur choix. L'occasion peut se présenter
un jour ou l'autre, il y a tant de bien à faire!...

--Nom de D!... faut-il, à l'âge que vous parlez, en avoir tout de même
un culot! Vous pouvez vous vanter que vous êtes la première personne qui
ose rouspetter devant moi et qui ne me tourne pas un compliment!...

Il fit glisser sa chaise en arrière, dans un mouvement de colère. Le
plâtrier roulait sa casquette entre ses doigts. Sa mère et sa femme se
penchaient de chaque côté du conseiller, pour le calmer.

--Mademoiselle est plus savante que nous autres, vois-tu bien! faut pas
lui en vouloir de ce qu'elle sait parler... Faites donc pas attention,
mademoiselle Cloque, il est un peu butor: c'est l'honneur qui le rend
injuste...

Il roulait un oeil furieux, en cherchant que dire; il allongea le bras
vers le billet et la monnaie d'or restés sur la table, et les attira à
lui; il les couvrit de ses deux mains arrondies comme s'il les y
chauffait. Et il sembla que la chaleur de ce petit brasier montât
dissiper l'hébétude de sa demi-ivresse. Il eut l'air de se raccrocher
tout à coup à une idée perdue. Le plâtrier lui lançait des regards à la
fois timides et brûlants; les deux femmes d'ailleurs insistaient:

--Tu oublies donc ce que tu sais bien! voyons Loupaing!

Il n'abandonna point toutefois son air farouche; il recogna sur la
table:

--Nom de D...! s'écria-t-il, en regardant Mlle Cloque qui attendait
tranquillement sa quittance: mais c'est qu'elle n'a pas peur!...

--Il n'y a que les méchants qui aient peur, monsieur Loupaing; il arrive
souvent malheur aux honnêtes gens, c'est vrai, mais ils ne le craignent
point.

--Eh bien! sacré nom! on s'aperçoit que vous êtes de la vieille garde,
vous! J'en connais plus d'un, avec du poil au menton, qui ne se
tiennent pas si droit sur les jambes... C'est pas du sang de navet qu'il
y a dans votre famille; ça se voit; c'est bon à retenir!... On en fera
peut-être bien son profit, soit dit en passant. Voulez-vous toper là et
qu'on soit bons amis?

Mlle Cloque étonnée d'un revirement si soudain, et sans comprendre le
sens énigmatique de ces paroles, dit, en acceptant simplement la
quittance qu'une des femmes lui tendait:

--Monsieur Loupaing, je ne demande pas mieux que nous vivions en bons
termes; il n'a pas dépendu de moi que nous ne l'ayons toujours fait...

Loupaing se leva en la voyant gagner la porte:

--Voulez-vous la lance?

--C'est un peu tard, dit Mlle Cloque, la saison est bien avancée pour
que j'arrose mes fleurs!

--Ça ne fait rien, dit Loupaing, je vous la porterai moi-même... A quoi
que ça sert de s'asticoter, voyons! on n'est-il pas des braves gens?...
Je vous la porterai. Je l'ai dit.

Mlle Cloque salua et sortit.

--Vous ne nous laisserez pas sans nouvelles de cette chère petite
demoiselle! cria la mère Loupaing, sous le porche.



XI

RÉUNION DE «ZÉLATRICES»


Mlle Cloque reçut une lettre anonyme en caractères d'imprimerie
découpés aux ciseaux et présentant une analogie frappante avec les
elzévirs épais de la _Semaine religieuse_:

     «_Si vous voulez connaître les embûches qui vous sont tendues au
     sein de l'Ouvroir, faites en sorte de ne pas être des ouvrières de
     la première heure, et tenez-vous dans les ténèbres du corridor
     extérieur. Alors, ceux qui auront des bouches parleront et ceux qui
     auront des oreilles entendront. On a trouvé une faute à vous
     reprocher. Vous saurez laquelle en méditant sur ce texte:_ Un
     bienfait n'est jamais perdu.»

               _Signé_ (sic):

     «_Quelqu'un de bien informé, sans être précisément dans la
     dévotion, et qui veut du bien à son prochain._»

Elle affirma à Geneviève et elle se déclara très sincèrement à elle-même
qu'il ne fallait tenir aucun compte de tel avis. Elle chiffonna la
lettre et la jeta au feu avec dégoût. Mais, de la nuit, elle ne ferma
l'oeil.

--Si tu veux venir avec moi, dit-elle, le lendemain, à sa nièce, tu
verras par toi-même le cas qu'il faut faire de ces sortes de paperasses.

Vers trois heures de l'après-midi, elles sortirent par un temps gris et
désolé de novembre. Mlle Cloque portait à la main son sac à ouvrage
ainsi qu'une petite chaufferette à braise chimique, en cuivre, dont les
dimensions dépassaient à peine celle d'un gros paroissien.

Geneviève promenait à côté de sa tante une figure résignée. Elle
l'accompagnait dans toutes ses courses et semblait partager l'agitation
que causait à la vieille fille l'approche des élections à la présidence
de l'Ouvroir et de la fête de Saint-Martin.

Elle ne donnait aucun signe d'émotion secrète. Elle montrait moins
d'entrain que du temps qu'elle était au couvent: mais elle avait
dix-huit ans sonnés, ce n'était plus une enfant. Elle n'était pas gaie:
mon Dieu, cela pouvait s'expliquer par le manque de jeunesse autour
d'elle. Enfin, si elle avait moins bonne mine qu'autrefois, cela tenait
évidemment au peu d'exercice qu'elle prenait; et on aviserait à y
remédier aussitôt après les fêtes.

Elles longèrent le mur de la chapelle provisoire, tronquée déjà de
l'appendice qu'habitait encore trois semaines auparavant M. l'abbé
Moisan, et offrant à vif la plaie de son flanc mutilé, sur le large
espace béant de l'ancienne maison du droguiste.

Elles allaient prendre une petite ruelle faisant suite à la rue Rapin,
pour gagner l'Ouvroir; mais elles la trouvèrent complètement obstruée
par les décombres, et firent le tour par la rue Néricault-Destouches.
Devant la porte, une demi-douzaine de voitures de maître attendaient
déjà celles de ces dames à qui leurs occupations ne laissaient que le
loisir de tirer quelques aiguillées à la salle de travail.

On rentrait de la campagne, et les premiers froids concordant avec le
zèle des commencements d'année et des intrigues de l'élection prochaine,
réunissaient au complet la pieuse association de bienfaitrices des
pauvres.

Bien que, au dire des méchantes langues, on travaillât moins en fait
qu'en paroles à l'Ouvroir de Saint-Martin, les résultats étaient
éloquents, et cette institution fournissait chaque année aux familles
nécessiteuses un lot considérable de brassières d'enfants, de petits bas
de laine, de layettes complètes, de couvre-pieds au crochet tunisien.
Qu'importait-il, après tout, que ces objets fussent imprégnés du subtil
parfum de charité qu'y laisse la main même de l'ouvrière mondaine, ou
qu'ils fussent achetés tout faits, à la dernière heure, par les
zélatrices paresseuses?

Dans une vaste salle dont la nudité absolue avait pour but de faire
pénétrer jusqu'aux moelles des femmes du monde, le sentiment des affres
de la pauvreté, elles se pressaient autour du petit poêle de fonte
ronflant, qui supportait une vieille boîte de conserves emplie d'eau, et
envoyait dans l'espace vide d'ornement l'éclair sinistre de son noir
tuyau en zig-zags. De tristes becs de gaz d'école primaire, efflanqués,
descendaient du plafond fumeux. Pour tout mobilier: des chaises
grossières; pas même un porte-manteau. Aux angles de la pièce, les
parapluies inclinés les uns sur les autres, dans une complète
promiscuité, prenaient des airs boudeurs ou pleurnichards. Le long du
mur, les socques et snow-boots, soigneusement séparés par paires,
chacune suintant sa petite mare, bâillaient avec contorsions leur
veuvage des pieds dévots. Au milieu du désert d'un panneau, pendait un
lamentable crucifix de grabat.

On respirait une odeur d'eau tiède, de roussi et de caoutchouc.

C'était là que Mlle Cloque,--depuis vingt ans l'âme de cette réunion,
depuis huit ans honorée annuellement de la présidence,--avait eu la
joie de remarquer, et précisément ces derniers jours, en dépit de la
lettre anonyme, «un regain de la belle union de jadis, de la féconde
entente des âmes et des coeurs dans l'amour de Notre-Seigneur, en vue du
bien».

Il était incontestable que la plupart de ces dames, depuis quelques
semaines surtout, lui manifestaient un empressement qui la touchait.
Elle y reconnaissait une consolation envoyée du ciel et destinée à lui
faire prendre en patience la méchanceté des temps. Non que ces dames se
fussent jamais ouvertement éloignées d'elle! La plupart ne lui avaient
point soulevé d'opposition déclarée: tout au plus donnaient-elles, en
tapinois, quelques gages timides au parti adverse. Peut-être ne leur
manquait-il, pour trahir, qu'une occasion du genre de celle qui avait
amené la rupture éclatante des deux soeurs du fonctionnaire de Grenoble.
Le fait était qu'elles n'avaient pas trahi.

La présidente entra en négligeant, cela va sans dire, de s'attarder aux
«ténèbres du corridor extérieur.»

--Eh bien! ma chère amie, dit aussitôt une de ces dames, vous seriez
arrivée une minute plus tôt, vous interrompiez un véritable panégyrique
prononcé en votre honneur par Mme Bézu!...

--Je ne m'en dédis pas, lança celle-ci.

--Oh! fit Mlle Cloque, en souriant, et d'un air confus, mesdames,
attendez que je sois morte!

Et, en prenant la chaise qui lui était réservée près du poêle:

--Ah! qu'il fait bon, mesdames, se sentir les coudes, par ces malheureux
temps de désordres et de haines! Dieu nous préserve de la division entre
nous!

--Voilà qui s'appelle être l'interprète du sentiment général! soupira
Mme Chevillé.

--Ce ne serait certes pas ma faute, dit Mme Bézu, si nous cessions
jamais de composer autour de vous comme une couronne d'un métal
inaltérable!

--Hélas! dit Mlle Cloque, en priant Geneviève de lui enfiler son
aiguille, il souffle autour de nous de telles tempêtes! Mais, comme rien
n'arrive ici-bas sans la permission de Dieu, il faudra bien qu'un jour
ou l'autre l'ordre soit rétabli... Les consolations nous viennent,
Mesdames, en se donnant la main, comme les malheurs. Et, tenez, voici
qui est de bonne augure, pour ne vous citer qu'un exemple: figurez-vous
que mon propriétaire, Loupaing, depuis son élection, est devenu doux
comme un agneau: il m'accable de prévenances...

--Ces gens-là sont tous les mêmes. Regardez nos farouches radicaux. Une
fois au pouvoir...

--Dieu ne permet jamais au mal de dépasser certaines limites: il y a
comme une soupape de sûreté qui s'ouvre au moment où l'on croit tout
perdu.

Mlle Cloque menait la conversation doucement et prudemment, asseyant
l'entente sur des sujets propres à tenir tout le monde d'accord.

Elle caressait en silence un projet cher à son coeur. Son désir était de
ramener, à l'occasion de la fête de Saint-Martin, les deux seules
zélatrices qui eussent brisé avec elle: elle se promettait secrètement
d'embrasser les demoiselles Jouffroy.

Par contre, on remarquait un embarras chez la plupart de ces dames.
Leurs phrases avaient des terminaisons biaisées, des pentes tortueuses
ou de brusques glissades, ménagées, semblait-il, en vue de faire
trébucher la plus pressée ou d'entraîner la plus hardie dans la
discussion d'un sujet qui les possédait toutes.

Mlle Cloque soupira:

--Je ne serai contente, que lorsque toutes les brebis seront rentrées au
bercail.

L'allusion aux dissidentes n'échappa à personne, et les pensées allèrent
aux deux soeurs qui ne venaient plus à l'Ouvroir à cause de Mlle
Cloque, mais qui voyaient les zélatrices des différentes oeuvres, et
s'étaient, disait-on, fort agitées ces dernières semaines.

Les paroles de la présidente furent suivies d'un silence trop complet.

On entendait les chutes molles de la braise sur la plaque de tôle, au
pied du poêle ronronnant. Une goutte d'eau coula au flanc de la boîte de
conserves, et, surprise par le contact de la fonte brûlante, jeta un
long «pfuiii» désespéré.

Cette gêne fut heureusement allégée par l'entrée de la femme de journée
préposée à l'entretien de la salle. Elle ouvrit la porte rougie du poêle
et y agita le charbon à l'aide d'une tige de fer. Elle alluma les quatre
becs de gaz, en annonçant qu'il pleuvait. Chacun tourna la tête du côté
de son parapluie.

Un bruit naquit aux environs de Mme Bézu. Il s'élargit aussitôt et
s'enfla, pareil à ces nouvelles que chacun sait et dont personne n'ose
parler le premier. Mlle Cloque le connaissait comme les autres, car
elle se hâta de dire:

--Ce n'est pas vrai! c'est un cancan.

La veille, pendant la messe, à la chapelle provisoire--où Mlle Cloque
retournait en vertu de sa sympathie pour les choses condamnées à
périr--la chaisière lui avait insufflé dans l'oreille: «Faut bien vous
dire ce qui est! Eh bien, la demoiselle à ces demoiselles Jouffroy a été
à la chasse avec M. le comte et tout le tremblement. Paraît que ce n'est
pas croyable, mademoiselle Cloque! Mais le pire, c'est que ces
demoiselles,--que l'on dit,--l'ont laissée aller à cheval avec plus de
trente messieurs et autant de militaires!... Moi, je n'y suis pour
rien.»

Immédiatement une longue protestation s'unit à celle de Mlle Cloque.

--Que résulte-t-il de cela, dit Mme Chevillé, même en mettant les
choses au pire? Que la jeune fille a été autorisée à suivre une chasse à
courre. Évidemment elle y était accompagnée de plusieurs personnes de
son sexe, et elle était sans doute confiée à la garde de Mme la
comtesse.

--Madame, dit Mme Bézu, ce n'est pas possible, cela ne se fait pas. Une
mère ne confie pas sa fille à une étrangère, surtout dans une partie de
plaisir de cette sorte!

--Mais, dit Mlle Cloque, Mme la comtesse n'est pas une étrangère pour
ces demoiselles.

--Enfin, vous, ma bonne, confieriez-vous votre nièce pour une chasse à
courre?

--Oh! moi, moi, je suis peut-être un peu rigoriste sur ces
questions-là... Et d'abord, j'aurais une bonne raison de refuser: c'est
que Geneviève ne monte pas à cheval.

--Est-ce que la jeune Archambault montait, à Marmoutier? demanda
quelqu'un en se tournant vers Geneviève.

La jeune fille répondit d'une voix blanche et qui semblait étouffée dans
sa gorge:

--Oh! non, madame, on ne faisait pas d'équitation à Marmoutier.

--Elle aura donc appris pendant les vacances.

Geneviève cousait avec une application, exagérée, la tête sur son
ouvrage.

--N'avez-vous pas mal à la gorge, ma chère petite?

--Oh! non, madame, c'est un chat...

--Méfiez-vous des granulations! Et puis, je me permettrai de vous faire
observer, mon enfant, qu'il est très malsain de travailler la tête
basse...

On fut promptement divisé en deux camps au sujet de l'affaire de
Léopoldine à la chasse à courre, l'un soutenu par Mme Bézu qui trouvait
que la conduite de ces demoiselles était d'une «inconséquence» et d'une
légèreté blâmables; l'autre enclin à l'indulgence et qu'avait paru
diriger d'abord la charitable Mlle Cloque, mais dont s'empara bientôt
la majorité des dames de l'Ouvroir avec une chaleur dépassant hardiment
l'opinion de condescendance de la présidente, et qui s'enflamma jusqu'à
l'apologie en règle de «ces deux saintes filles dont la vie, toute
d'humilité et d'abnégation, s'écoulait derrière les murailles d'un
cloître, et dont les opinions modestes n'avaient jamais heurté qui que
ce fût.»

Du coup, Mme Bézu s'emporta, et elle fut appuyée par Mlle Cloque. Mme
Bézu qui, au su de toutes briguait la présidence de l'Ouvroir, était
opposée d'instinct à ce qu'on exaltât aucune des zélatrices. Elle
s'éleva contre les tendances neutres et incolores des demoiselles
Jouffroy. En toutes choses, il était nécessaire d'avoir une foi, un
programme. Or, ces demoiselles allaient à l'aveuglette, se laissaient
mener par les événements comme des épaves à la dérive.

Mlle Cloque, qui ne savait point mentir à son opinion, dit:

--Mme Bézu a d'excellents principes.

Ivre de se sentir soutenue par celle même dont elle ambitionnait la
place, Mme Bézu se lança dans une diatribe à perte d'haleine contre les
demoiselles Jouffroy. Pour se ménager l'assentiment durable de Mlle
Cloque, elle introduisit de ci de là quelques pointes à l'endroit des
Grenaille-Montcontour avec qui ces demoiselles avaient entamé des
relations «qu'on ne s'expliquait pas».--«Dis-moi qui tu hantes et je te
dirai qui tu es.» «La fréquentation des gens à demi-tarés ne va pas sans
vous laisser aux mains quelques traces douteuses...»

Des allusions aussi malveillantes provoquèrent une explosion
d'indignation. Il surgit une armée de défenseurs aux Grenaille-Montcontour.
On vit tout de suite que leur parti était loin d'être affaibli, même dans
cette réserve d'élite du monde pieux. On les défendait pêle-mêle avec
les demoiselles Jouffroy. On eût dit que leur cause était commune.

Cette bagarre n'était pas préparée. Dans l'intervalle des cris, ces
dames se regardaient, s'interrogeaient des yeux: où allait-on? ne
s'égarait-on pas? qui donc allait trouver la transition?

Tout à coup, Mme Bézu blêmit. Sa tête maigre et bilieuse trembla, et
les arguments lui manquèrent. Le soulèvement en faveur des demoiselles
Jouffroy n'indiquait-il pas une arrière-pensée politique, un complot
organisé en vue d'opposer à sa candidature celle de l'une des deux
soeurs? Comment s'expliquer autrement cette entente chaleureuse en
faveur de filles sottes qui, jusque-là, n'avaient guère fait parler
d'elles? Une telle conjuration, tramée dans l'ombre, la prenait au
dépourvu. A quel philtre ces deux vieilles cruches avaient-elles eu
recours pour se constituer une clientèle si disciplinée, et comment
avaient-elles manoeuvré pour que leur projet eût pu échapper à ses
investigations?

Mme Bézu rapprocha sa chaise de Mlle Cloque et résolut d'unir
désespérément ses propres forces à celles dont pouvait encore disposer
sa rivale.

C'était un baiser de Judas, impudent et malhabile: la suite du
panégyrique. On n'en fut point dupe. Cette outrecuidance, au contraire,
excita les ennemies de Mme Bézu, tout en favorisant les intentions de
la plupart. Mais Mlle Cloque, toujours fascinée avant tout par les
principes, et jugeant que Mme Bézu avait raison dans la circonstance,
donna tête baissée dans le piège.

--Je suis fière, dit Mme Bézu, en prenant la main de sa voisine, de
pouvoir, dans ces malheureuses dissensions, tendre la main à notre digne
présidente. Je savais bien, en parlant comme je l'ai fait, attirer
l'approbation d'une personne d'un âge et d'un jugement si respectables,
et qui a fourni, elle la première, l'exemple de rompre avec les gens
dont les demoiselles Jouffroy semblent être devenues les créatures!...

Mlle Cloque, tout en lui laissant sa main, hochait la tête et lui
faisait signe de ne point manquer à la discrétion.

--Mlle Cloque, poursuivait Mme Bézu, a été encore la première à
flétrir la pusillanimité de ces demoiselles qui, lors de la grande
protestation du mois de juillet, se couvrirent de ridicule avec leur
aveu d'un fonctionnaire du gouvernement caché dans leur famille, là-bas,
à Grenoble.

--Permettez!... fit Mlle Cloque.

Mais Mme Bézu ne permettait plus rien; elle était lancée.

--Qui a tenu cachée, durant de longues années, l'existence de son propre
frère fonctionnaire, peut à bon droit être soupçonné de receler d'autres
flétrissures...

--Flétrissures! s'écria quelqu'un; mais, madame, il n'y a pas de
flétrissures à avoir un frère fonctionnaire.

--De la Sainte-République! n'est-ce, pas? reprit Mme Bézu d'un ton
sarcastique. Mais madame, ignorez-vous le rôle de propagandiste
révolutionnaire que doit jouer, pour se maintenir en place, le plus
petit percepteur des contributions?...

--Pardon! madame, vous ignorez sans doute que le frère de Mlles
Jouffroy vient d'obtenir une fort belle situation? il est nommé receveur
général...

--Ah?

--Mais!... s'il vous plaît!... prononcèrent en même temps plusieurs
personnes que ce nouveau titre éblouissait.

Mme Bézu, comme les autres, était sensible à la sorte d'ahurissement
que produit sur les cervelles l'évocation soudaine d'un personnage
puissant, fût-il républicain. L'image imprévue du «haut fonctionnaire et
jouissant d'un traitement de préfet...» lui coupa tous ses moyens.

Évidemment les demoiselles Jouffroy bénéficiaient du lustre que cet
événement jetait sur leur famille.

A la suite de cette petite douche, des voix aigres-douces s'élevèrent
dans le groupe qui penchait de plus en plus vers les compromissions.

--Si les hommes doués de hautes capacités se mettaient tous à refuser
obstinément leurs services au gouvernement, c'en serait promptement fait
de notre malheureux pays...

--Le régime de l'abstention a bien des inconvénients...

--Il nous faut des hommes politiques pour maintenir haut et ferme le
drapeau de la France vis-à-vis de l'étranger!

Ce langage était insupportable à Mlle Cloque.

--Un homme d'honneur, dit-elle, ne saurait prêter son concours à un
gouvernement anarchique et anti-chrétien, c'est coopérer à la ruine de
son pays!

Il se produisit un silence court et solennel. Toutes sentirent que la
vieille présidente ultramontaine avait mis le pied sur la
chausse-trappe. Il était urgent que quelqu'un l'achevât. Ce fut à qui
parlerait la première:

--Ma chère amie, fit Mme Chevillé, quand on fait tant que ça la petite
bouche vis-à-vis des autorités de son pays, on devrait bien ne pas
contribuer d'autre part à introduire des gens sans aveu dans
l'administration de la cité.

On eut les épaules allégées. On poussa des soupirs. Ouf! ça y était!

--Que voulez-vous dire? fit Mlle Cloque, anxieuse.

--Je m'entends, je m'entends... Il est préférable de ne pas revenir sur
un véritable traquenard où nous avons eu, toutes ici, la légèreté de
nous laisser introduire assez sottement.

--Pardon!... dit Mme Bézu.

On l'interrompit:

--Mme Bézu, votre alliée, proteste! Et en effet, il convient de lui
rendre cette justice que c'est elle qui nous a ouvert les yeux. Mme
Bézu n'a donc été ni légère, ni sotte, puisqu'elle a su, de ses propres
moyens, découvrir le pot aux roses...

--Je ne comprends pas, répéta Mlle Cloque.

--On va vous faire comprendre, ma bonne. On vient de parler à côté de
vous, de «créatures!» Eh bien! il faut convenir que vous en avez qui ne
vous font guère honneur. On se demande en vérité, dans quel but votre
beau zèle s'en va s'appliquer à secourir des voleurs de profession: une
misérable, dont la vie, passez-moi l'expression, mesdames, n'est qu'une
fosse à ordures! qu'on est venu nous prôner à l'égal d'une sainte, d'une
vierge-mère!...

Mlle Cloque s'aperçut qu'il s'agissait de la Pelet, et de son fils que
ces dames avaient contribué à placer dans les tramways.

--Vous voulez parler sans doute de la Pelet, dit-elle. Il est vrai,
hélas, qu'il m'est venu sur son compte de tristes renseignements;
j'ignorais...

--Mais, ma chère, il ne fallait pas ignorer! Par votre ignorance vous
nous avez mises dans de beaux draps!... Que ne vous êtes-vous documentée
plus tôt! Nous avions bien raison de nous méfier! Si nous n'avions pas
courbé aveuglément la tête devant votre toute-puissance de
présidente,--oh! oh! vous nous l'avez fait sentir, le poids de votre
dogmatisme!...--nous n'aurions pas dérogé, pour vous complaire, à nos
statuts qui nous recommandent la plus grande circonspection dans la
distribution de nos charités, et ne nous indiquent pas, que je sache,
de nous intéresser particulièrement aux filles-mères!...

--Elle m'était recommandée par le curé de Notre-Dame-la-Riche!

--Ta! ta! ta! nous savons ce que valent les recommandations des curés de
paroisses; ils nous adressent sans cesse le rebut de leurs oeuvres.

--La pauvre fille ainsi que son fils, sa bru et un petit enfant étaient
dans la plus noire misère. Si vous les eussiez vus dans le taudis d'où
on allait d'ailleurs les expulser, votre bon coeur...

--Ma chère amie, notre bon coeur c'est une autre affaire; il ne peut,
malheureusement, exercer sa commisération sur toutes les détresses de ce
monde. Il importe avant tout, pour le renom de notre Oeuvre, que nos
bienfaits ne s'égarent pas. La dignité de la vie et la rectitude des
opinions doivent nous servir incessamment de guides dans le choix de nos
protégés. Ce n'est pas à vous qui êtes si à cheval sur les principes, de
condamner cette sévérité.

--Je comprends plutôt la sévérité envers les grands qu'envers les
petits, dit Mlle Cloque.

Mais, elle n'osait blâmer absolument le langage de Mme Chevillé. Elle
se souvenait d'avoir chassé la Pelet qui avait émis devant elle des
opinions avancées.

--Ce qui est fait est fait, reprit Mme Chevillé. Mais il y a du
nouveau...

--Du nouveau? interrogea toute tremblante, Mlle Cloque.

--Si vous l'ignorez, ma chère, c'est que vous continuez à être mal
renseignée. Où donc vous informez-vous de ce qui se passe? Nous sommes
averties de source certaine--mon Dieu, je puis bien vous le dire, c'est
le Frère Gédéon qui nous a garanti le fait,--que M. Niort-Caen, pour
l'appeler par son nom, victime d'un vol de la part de _notre_ protégée,
va déposer une plainte en police correctionnelle. Mme la comtesse a été
volée, elle aussi; M. d'Aubrebie a avoué à Mme Pigeonneau qu'il avait
été volé; enfin Mlles Jouffroy l'ont été. M. Niort-Caen n'a pas de
ménagements à garder vis-à-vis de nous, et il a résolu de se plaindre.
Nous verrons un de ces jours dans les journaux républicains: _l'affaire
de la protégée de l'Ouvroir!_ Qu'est-ce que vous dites de cela?

Mlle Cloque était atterrée. Par une étrange ironie du sort, ces dames
soulevées contre elle à cause de son dogmatisme et de son
intransigeance, choisissaient pour l'attaquer le seul fait où son
dogmatisme et son intransigeance eussent été à demi tempérés par la
pitié. Elle s'était séparée, il est vrai, de la Pelet reconnue indigne,
mais elle n'avait pas osé lui nuire en la trahissant près des personnes
qui la secouraient.

--Mon Dieu, dit-elle, mais si cette malheureuse est condamnée, que vont
devenir ses enfants?

--Ses enfants, je vous conseille d'en parler! Savez-vous ce que fait son
fils, _notre_ protégé aussi, celui pour qui nous avons obtenu une place
honorable: il s'est improvisé orateur de club; il tient chaque soir des
discours incendiaires, et il serait mis à pied depuis longtemps si la
Compagnie n'était déjà entre les mains du conseil municipal.

--Mon Dieu! mon Dieu! soupira Mlle Cloque.

Mme Chevillé, le teint animé, venait de jeter sur le cercle de ces
dames le regard d'un _leader_ essoufflé qui n'attend plus que les
applaudissements de son parti. Quelques-unes baissèrent prudemment la
tête sur leur ouvrage; d'autres se regardaient avec des visages penchés,
soulevant les sourcils et les épaules, élargissant les coudes d'un air
qui voulait dire: «Dame! qu'est-ce que vous voulez! cette vieille Cloque
n'a que ce qu'elle mérite!...» Il y en avait de plus hardies qui
faisaient ouvertement les gros yeux en regardant la présidente, et qui
avançaient des lèvres menaçantes: «J'aurais grand'honte!» Enfin quelques
voix se firent entendre:

--Il nous est très pénible, ma chère amie, d'être obligées de vous
exprimer un reproche, mais l'affaire, vous êtes la première à le
comprendre, a un caractère de gravité tel!...

--Il s'agit de l'honneur de notre institution!...

--Avouez que vous avez été coupable d'une certaine incurie.

--Il faut appeler les choses par leur nom: ce que vous avez fait là,
c'est trahir les statuts!

Et toutes, aussitôt, se ruèrent à la curée:

--Il ne suffit pas, ma chère, d'avoir des principes!

--C'est très joli de se monter la tête avec des histoires de Basiliques!
et de faire signer des listes, et d'être plus catholique que Mgr
l'Archevêque ou que le Pape!

--On commet des gaffes, comme le dernier des mortels...

--La pire des imprudences, c'est de prétendre imposer ses opinions à
tous.

--Le mieux est l'ennemi du bien.

Et on entendait, dans le charivari de ces femmes vomissant leur bile:

--... Se plier aux nécessités...

--... Dieu ne demande pas l'impossible!

--... Envoyer promener ceux qui ne sont pas contents!

La pauvre Mlle Cloque que l'émotion suffoquait et qui ne voyait plus
clair, tourna la tête du côté de Mme Bézu qui, tout à l'heure, lui
pressait les mains.

On ne put s'empêcher de rire. Mme Bézu, à mesure que s'aggravait le cas
de Mlle Cloque, avait petit à petit retiré sa chaise, en se
garantissant les yeux, de ses mains sèches, comme si la chaleur du poêle
l'incommodait. Elle était maintenant à une bonne distance, et cousait
avec ardeur la manche d'une chemisette de nouveau-né.

Quelqu'un cria sur le petit ton chantant qu'on emploie en province pour
appeler la marchande en entrant dans un magasin:

--Mme Bézu!...

Mme Bézu releva une figure étonnée, absorbée. On eût juré qu'elle était
à cent lieues de la question.

Cependant elle comprit à tous les yeux dirigés vers elle, que l'on
exigeait son avis:

--Heu! heu! dit-elle, simulant de n'attribuer que peu d'importance à la
chose, il ne faut point perdre de vue les principes de la charité
chrétienne... Notre digne présidente a pu se laisser abuser... C'est
avec les meilleures intentions que l'on se laisse aller... parfois...
Mon Dieu! il faut tenir compte de son grand âge.

Geneviève, indignée, à bout de patience, et qui comprenait la perfidie
de ces dernières phrases doucereuses, prit sa tante par le bras:

--Tante! allons-nous-en!... viens, viens!...

--Pas encore, ma petite enfant, dit Mlle Cloque dont la voix tremblait;
il ne sera pas dit que même au grand âge auquel on fait allusion,
j'aurai manqué de tête autant qu'on me le reproche... Et, cependant, il
y aurait de quoi être troublée, car c'est à cet âge-là, et un pied déjà
dans la tombe, que j'aurai encouru le premier blâme de ma vie. Non, sans
doute, que je n'en aie mérité d'autres, car je n'ai point la prétention
d'être parfaite, mais j'ai l'orgueil de dire que la loyauté de mes
intentions m'avait jusqu'ici garantie de si grandes épreuves... Ce n'est
pas sans raison que Dieu m'envoie une humiliation... particulière. Je
l'accepte sans récriminer. Je ne quitterai point mécontente cette
réunion où, depuis vingt ans...

Sa voix chevrotta à ce rappel de si longues années de doux entretien
autour du poêle; et un mouvement se dessina dans la salle.

--... Où, depuis vingt ans, au milieu d'amitiés précieuses et de si
pieux devoirs pratiqués en commun, j'ai goûté sans doute trop de
plaisir--Dieu me le fait expier cruellement...--non, ce n'est pas
l'amertume aux lèvres, mais au contraire en exprimant ma reconnaissance
à tous les coeurs qui m'ont accordé jusqu'à ce jour le trésor de leur
sympathie et de leur confiance, à toutes les voix qui, depuis huit
années, m'ont comblée d'un honneur que je résigne aujourd'hui...

Il y eut des chuchotements, des trémoussements; quelques-unes de ces
dames se levèrent; on entendit des «Ma chère amie!...» «Mais ma bonne
amie, on ne vous demande pas cela!...»

--Mesdames, reprit Mlle Cloque, je remets ma démission entre vos mains.
Mes prières, soyez-en assurées, se joindront aux vôtres afin d'obtenir
du ciel qu'il vous guide sagement dans le choix d'une nouvelle
présidente. Mes voeux ne cesseront point d'appartenir à l'Oeuvre
sainte, à laquelle j'ai consacré presque le tiers de ma vie...

Après le premier mouvement de protestation contre la décision de Mlle
Cloque, on s'était rassis, on avait repris son ouvrage et on laissait
parler la vieille fille.

--Mais avant de me séparer de vous, continua-t-elle; je tiens à vous
avertir que le dommage que j'ai pu vous causer par ma faute, s'il est
encore réparable, sera réparé, dussé-je y épuiser le restant de mes
malheureuses ressources...

Il y eut çà et là de petits sourires d'incrédulité. On entendait de
droite et de gauche:

--Des mots!... des mots!...

--Oui, le mot de la fin!...

Mlle Cloque fit un violent effort sur elle-même; elle dit:

--Aucune répugnance ne m'arrêtera pour éviter que le nom de votre oeuvre
soit traîné dans la boue. En sortant d'ici, j'irai trouver M.
Niort-Caen...

On haussa les épaules. On savait qu'elle avait brisé l'avenir de sa
nièce pour ne pas la laisser approcher de cette famille; et elle parlait
d'aller trouver le juif Niort-Caen, le destructeur de la basilique
rêvée, et de l'aller trouver dans l'attitude d'une suppliante!

--J'irai trouver M. Niort-Caen, disait Mlle Cloque, et je le prierai de
renoncer à déposer sa plainte, de la retirer si la menace est
accomplie... Oh! oh! je saurai découvrir des termes pour l'adoucir: Dieu
m'aidera. Mais je fais ce serment que, moi vivante, l'Oeuvre de
l'Ouvroir de Saint-Martin ne sera pas tournée en dérision.

Sa résolution devenait inquiétante. On avait agité devant elle cette
image de Niort-Caen comme un épouvantail. On avait compté qu'à ce seul
nom, elle se fût effrondrée.

De tous côtés on s'exclama:

--Mais personne n'a exigé de vous une pareille démarche!

--Nous ne sommes pas si féroces!

--On dirait que nous vous mettons le couteau sous la gorge!

--Ça n'a pas de bon sens, vous n'obtiendrez rien...

--A quoi bon tant d'embarras?

Soudain on s'avisa que si, par hasard, elle revenait avec la victoire,
son ascendant pouvait renaître, une réparation lui serait due.
Quelques-unes s'offrirent à l'accompagner.

--Nous ne vous laisserons pas seule dans un moment si critique, dit Mme
Bézu.

--En effet, opina Mme Chevillé, on pourrait nommer une délégation...

Mais Mlle Cloque les arrêta fermement de la main:

--La faute que j'ai commise vous est étrangère, dit-elle, il ne
convient pas que vous en assumiez à aucun moment la responsabilité: je
serai seule à tenter de la réparer.

Dix personnes se précipitèrent pour lui présenter son parapluie, ses
caoutchoucs:

--Mon Dieu! mon Dieu! mademoiselle Cloque, que tout cela est donc
regrettable!

--Voyez comme les choses arrivent! qui est-ce qui aurait dit cela, il y
a seulement un quart d'heure?

--Enfin, il faut espérer qu'il n'y a rien de perdu. Tout s'arrangera!

--Et n'oubliez pas, quoi qu'il advienne, mademoiselle Cloque, que vous
avez une amie sur qui compter...

Geneviève l'attendait, une main sur le bouton de la porte.

Elles sortirent. Elles avaient toutes les deux le coeur si gros qu'elles
ne trouvèrent rien à se dire. La femme de journée les attrapa dans le
corridor:

--C'est-il bien possible que ces demoiselles s'en aillent par un temps
pareil! mais il pleut à plein temps! rentrez donc plutôt, je vous
préviendrai quand l'averse sera tombée.

--Non, non, nous sommes un peu pressées...

Dehors, il faisait sombre, la nuit étant venue avant que les réverbères
ne fussent allumés; la pluie jaillissait très haut sur les pavés. Les
deux pauvres femmes relevèrent leur robe, et le froid les saisit.

--Allons jusqu'à la station des voitures, dit Mlle Cloque. Je te
reconduirai à la maison, et j'irai tout de suite là-bas.



XII

NIORT-CAEN


Presque aussitôt assise dans le fiacre, Geneviève eut un grand frisson
suivi d'un tremblement nerveux qui ne s'arrêtait plus. Elle se contenait
depuis une demi-heure, à demi paralysée plutôt, par un aspect de la vie
bien nouveau pour elle. Tout d'abord, aux premiers mots ambigus adressés
à sa tante, elle avait cru se trouver mal; puis l'indignation l'avait
soutenue; aux attaques ouvertes, elle avait éprouvé elle-même la colère
qui lui semblait si affreuse sur la figure des autres; elle avait eu
envie de parler, elle aussi, mais les mots ne lui étaient pas venus, et
elle avait attendu, croyant qu'on allait se battre, ce qui ne lui eût
pas paru plus épouvantable. A la fin, le sentiment que ces dames étaient
arrivées à leurs fins, de longtemps préméditées, et que sa malheureuse
tante sortait de là sacrifiée, lui avait causé une suffocation.

--Mon enfant, voyons, ma petite enfant! nous traversons de grandes
épreuves; mais il faut du courage.

--Oh!... balbutiait Geneviève, comme elles sont méchantes!... as-tu
vu?...

--Nous devons les plaindre; elles sont dans l'erreur. Ce qui leur pèse,
ce sont mes idées arrêtées; elles croient qu'on peut faire le bien en se
laissant tourner aux quatre vents. L'expérience les instruira... Allons,
mon enfant, tâche de te remettre, on va se demander ce que tu as eu...

La voiture s'arrêta à la petite porte de la rue de la Bourde.

Geneviève embrassa sa tante qui lui dit:

--Va te reposer, je serai rentrée pour dîner.

--Oh, ma pauvre tante! quand je pense que tu vas là-bas... comme ça doit
te coûter!

La porte s'ouvrit avant qu'on eût sonné. C'était la mère Loupaing qui
sortait. Depuis qu'on se faisait assaut de prévenances, les Loupaing
avaient obtenu le droit à ce passage réservé par contrat à la seule
locataire.

--Baisse ta voilette, dit vivement Mlle Cloque.

Mais l'oeil alerte de la mère du plombier avait eu le temps de saisir, à
la lumière de la lanterne, les traces surabondantes de l'émotion de la
jeune fille.

--Eh! cette chère demoiselle! s'écria-t-elle, en ouvrant son parapluie
sur la tête de Geneviève, n'avez-vous point eu quelque accident, par
hasard?

--Mais non! mais non! lançait Mlle Cloque, de l'intérieur de la
voiture. Dépêche-toi de rentrer, Geneviève, tu vas être trempée...

--Eh! là, mon Dieu! dit la mère Loupaing, un malheur est si vite
arrivé!... Vous voilà donc repartie toute seule, mademoiselle Cloque,
faut-il que je dise au cocher où c'est que vous allez?

--Vous êtes trop bonne; dites-lui, s'il vous plaît, de me conduire
jusqu'à Notre-Dame-la-Riche.

Ce ne fut que plus loin, au tournant de la rue, devant la caserne, que
Mlle Cloque baissa la glace et dit au cocher:

--Vous me mènerez jusqu'à la Rampe de la Tranchée, à droite, vous savez
bien, la grande propriété avec une maison neuve...

Le cocher, ruisselant, montra la grimace de son profil:

--Chez le juif? dit-il.

--C'est ça.

La voiture roula, sous la pluie, dans la triste rue aux longs murs
monotones. Les becs de gaz s'allumaient; une troupe d'enfants sortait
d'une école, trois ou quatre sous le même parapluie, criant,
riant, courant. On passa devant la noire façade sculptée de
Notre-Dame-la-Riche; puis, par une série de petites rues où de vieilles
maisons du moyen âge formaient des saillies pittoresques, on aboutit
aux quais de la Loire, qu'on remonta jusqu'à l'entrée du pont de pierre,
entre les deux squares où les statues blanches de Rabelais et de
Descartes baignaient leur marbre dans l'ombre diluvienne.

De là, Mlle Cloque apercevait la double ligne droite indéfinie des
réverbères, prolongée au delà du pont immense par la Rampe de la
Tranchée qui s'élève en pente douce et se perd à l'horizon. Et elle
laissait ses yeux aller sur cette guirlande lumineuse établie là ce
soir, lui semblait-il, comme pour solenniser sa montée au calvaire. Le
vent d'Ouest plaquant l'eau à baquetées sur la glace de gauche, le large
fleuve ne se laissait deviner par elle que sur la droite, dessiné par
les lumières des jetées tant de fois parcourues lorsqu'elle allait à
Marmoutier. Des souvenirs nombreux et confus revenaient à son esprit
agité, troublé et meurtri par la rapidité des événements. Elle les
chassait; elle voulait ne s'appliquer qu'à préparer ce qu'elle allait
dire, en arrivant là-bas. Les battements de son coeur lui rappelaient
ses vingt ans, son pas de somnambule en arrivant dans la rue d'Enfer au
bout de laquelle était la maison du grand homme!...--Qui donc conduit
les timides, quelle force étrange les mène et les soutient dans ces
démarches résolues où ils vont comme à la mort?--Malgré elle, son
imagination parcourait l'intervalle entre l'émotion de jadis et celle
d'aujourd'hui.

Que de choses écoulées! que de tristesses! Et que de vérité dans les
paroles prononcées par le beau prophète, en la relevant, dans
l'antichambre, en présence des domestiques! La médiocrité? Elle pleuvait
comme l'eau du ciel. Tous l'adoptaient, la proclamaient ouvertement:
c'était la devise des temps nouveaux. On l'embrassait de cet élan
d'universelle paresse qui précipite le monde vers le moindre effort,
vers le petit confortable physique et moral, vers une espèce de sérénité
égoïste et sans grandeur. «Qui sait, cependant, avait ajouté
Chateaubriand, s'il ne naîtra pas de ces autres conditions de la vie
nouvelle, une sorte d'héroïsme que l'on a ignorée jusqu'ici?» Ah! quant
à cela, par exemple, elle n'en pressentait pas la réalisation! Elle
était trop vieille, elle n'assisterait qu'à la décrépitude...

Et la voiture était déjà engagée dans la Rampe de la Tranchée, que la
pauvre fille n'avait pas encore mis en ordre deux idées, parmi les
choses qu'il allait falloir dire tout à l'heure. «Mon Dieu! fit-elle,
nous voilà déjà arrivés!...» Elle eut un léger désir, à peine formulé,
un peu lâche: «Peut-être, ne sera-t-il pas chez lui!...» Mais son
sentiment du devoir lui redonna immédiatement du courage. Cependant,
comme le fiacre, ayant franchi la grille ouverte, s'élançait avec
coquetterie, au trot, sur la pente montante des allées du parc, une
idée glaciale la saisit: «Ce que je viens faire là, c'est par acquit de
conscience: je n'obtiendrai rien. Et tout le monde est contre moi, aussi
bien mes frères en Jésus-Christ que ce fils de ses bourreaux... Mon
Dieu, que vous ai-je fait pour que vous ayez voulu l'humiliation que je
vais souffrir ici?»

Après quoi, elle ne pensa plus qu'à une chose, à ne pas se faire arrêter
à la grande entrée, à passer d'abord par les communs demander si M.
Niort-Caen est là, si on peut lui parler à lui tout seul.

Mais, des communs, on renvoya la voiture devant le perron abrité par une
marquise et donnant sur le vestibule. Deux domestiques accueillirent
Mlle Cloque. On la débarrassa de son parapluie.

--M. Niort-Caen? demanda-t-elle. Je désirerais avoir un entretien
particulier.

Elle donna son nom. On la fit entrer dans une petite pièce chaude où une
lampe, sur une table à tapis de billard, éclairait des journaux et des
revues. L'impression dominante pour elle, ici, c'était que cette maison
était vide de toute pensée comme de tout signe chrétiens. Elle se
sentait sur une terre étrangère. Elle n'eût pas été étonnée si l'air
qu'elle y respirait y eût porté une odeur insolite.

Elle tressaillit. Une voix qu'elle reconnaissait pour être celle de la
«belle Rachel» appela dans une pièce voisine:

--Marie-Joseph!

Marie-Joseph était là. Mlle Cloque pensa à Geneviève, à ce qui aurait
pu être. Si les événements de Saint-Martin n'avaient pas fait éclater
brutalement les antinomies des moeurs et éclairé les penchants secrets,
Geneviève serait peut-être là, ce soir, et elle-même, s'apprêtant à
dîner à la table d'un juif.

Mlle Cloque ne connaissait pas Niort-Caen. Du temps qu'elle fréquentait
les Grenaille-Montcontour, le père de Rachel habitait encore Paris, la
maison présente n'étant pas achevée; et lorsqu'il venait par hasard chez
les parents de sa fille, il évitait, avec une prudence extrême, que sa
présence y fît la moindre sensation. Quant à lui, sans avoir jamais
rencontré la vieille fille, il était amplement édifié sur tout ce qui la
concernait, et par l'union qui avait failli se conclure, et par les
affaires de Saint-Martin.

Au bout d'un quart d'heure, on vint la prévenir que «Monsieur»
l'attendait. Le temps lui avait paru à la fois long et trop court. Elle
n'était pas prête. Elle se sentait des jambes «de chiffon»; elle
contenait son coeur. Elle trébucha contre la corne d'un tapis, et dut
s'appuyer au bras du domestique qui la précédait. Elle disait à cet
homme:

--Ce que c'est que d'avoir de mauvais yeux!

Cependant, quoique émue, elle gardait sa fierté. Elle croyait porter
derrière elle la grande ombre de la Basilique qu'elle avait agitée sur
la ville, et elle comptait être traitée par Niort-Caen avec la
considération qu'on accorde à l'ennemi.

On lui fit traverser de nouveau l'antichambre; on ouvrit une porte, puis
une autre, et, au fond d'une grande pièce, à une table encombrée de
dossiers et de paperasses, elle vit Niort-Caen.

Une lampe à globe dépoli laissait sa figure en pleine lumière; on n'en
apercevait qu'une masse adipeuse et de couleur jaune, et des cheveux
drus, à courte ondulation naturelle, grisonnants à peine et séparés par
une raie.

Il se leva lorsqu'on annonça la visiteuse, et sa taille se ploya sans
que sa physionomie exprimât rien. D'un geste bref il indiqua un siège.

Mlle Cloque fut blessée par sa première parole.

--Je vous ai fait attendre, dit-il, parce que j'avais un travail à
terminer et que je préférais vous écouter à mon aise.

Ce n'était pourtant que l'expression un peu crue d'une franche
serviabilité.

Elle lui exposa en quelques mots l'objet de sa visite, s'efforçant,
malgré elle, à supprimer les parenthèses, les mille considérations
morales qui faisaient corps dans son esprit avec la question principale,
mais qu'un secret instinct l'invitait à juger oiseuses, en face de cette
figure.

Il avait repris sa place à la table, un coude appuyé au fauteuil de
bureau; il se tenait la mâchoire inférieure, d'une main très blanche,
assez fine, que déparaient de vilains doigts. Il portait de courtes
côtelettes descendant des tempes. Toute la face était noyée dans une
graisse molle, cireuse et mobile où les yeux, le nez et la large bouche
rasée semblaient se déplacer et voguer en désordre comme des épaves sur
une eau mouvante. Sa main nerveuse remontait par moments jusqu'au front
aux rides puissantes, puis redescendait en appuyant fortement sur toute
cette cire qui en semblait modelée à nouveau. Était-ce un tic, une
lassitude des muscles, un massage réparateur, ou une manière de masquer
son visage? La tête penchée sur le côté, les genoux croisés dans une
attitude un peu sans façon, prêtant de biais sa large oreille, il se
pétrissait et se repétrissait.

Dès qu'il comprit que l'essentiel était dit, il arrêta Mlle Cloque,
d'un signe de la main, et, pour la première fois, la regarda.

Il ne voyait d'elle que la flamme ardente de ses yeux foncés, qui
étincelait dans sa face blême; le reste de sa personne, noire, se
confondait presque avec la teinte sombre du siège.

--Parfait! dit-il, d'un timbre métallique qui fut désagréable. En
résumé, mademoiselle, vous venez me trouver pour me prier de faire en
sorte qu'il n'y ait pas de suite à la plainte déposée par moi contre la
fille Pelet?

Comme il semblait peser ses expressions, Mlle Cloque comprit que la
plainte était déjà déposée. Elle dit:

--C'est cela même, monsieur.

--Il est clair, reprit-il, que vous devez porter à cette fille un
intérêt tout particulier pour vous être chargée d'une démarche...

Ce fut elle qui l'arrêta:

--Rien ne me coûte, monsieur, lorsqu'il s'agit non de moi, mais de
l'intérêt collectif d'une institution de bienfaisance.

Elle était choquée qu'il fît une allusion à la répugnance qu'elle devait
éprouver. Mais elle comprit, par la suite, qu'il n'y mettait point de
méchanceté; il s'informait seulement, sans souci de délicatesse.

--Je tenais, dit-il, et nullement froissé de sa riposte vive, à savoir à
quel degré vous étiez attachée personnellement à la fille Pelet.

--C'est bien simple, monsieur. Je l'avais chaudement recommandée; je
suis jusqu'à un certain point responsable...

--Il ne s'agit pas de cela! L'employiez-vous à quelque ouvrage? Vous
rendait-elle des services dont la privation dût vous être nuisible?...

--Mais non, monsieur.

--En quoi donc souffrirez-vous de son internement?

--Mais, je vous répète, monsieur, que j'ai crié sur les toits que
c'était une sainte femme, que je l'ai fait agréer au nombre des pauvres
de l'Ouvroir de Saint-Martin, et que toutes ces dames elles-mêmes se
trouvent compromises, en quelque sorte, par une poursuite contre leur
protégée...

Il se renversa dans son fauteuil, s'empoigna d'une main les sourcils
entre le pouce et l'index et en ramena la peau mobile, à gros plis,
jusqu'à la racine du nez. Sa bouche ébauchait une affreuse grimace
découvrant les dents.

--Je ne comprends pas bien, dit-il.

Elle allait reprendre, tout à fait étonnée de cet entêtement. Mais il
n'aimait pas se faire dire deux fois la même chose. Il l'arrêta:

--La fille Pelet m'a volé, dit-il; elle a commis autour de ma maison
plusieurs vols manifestes.

Mlle Cloque inclina la tête.

--Vous le reconnaissez. Il en résulte donc que vous avez été abusée en
tenant cette fille pour recommandable, et que vous avez abusé l'Ouvroir
de Saint-Martin, en la lui recommandant?

Mlle Cloque fit un signe d'acquiescement et de regret, toujours choquée
de son insouciance à éviter les termes pénibles.

--Cette fille, reprit Niort-Caen, nuisible par ses instincts, l'est
devenue dans des proportions beaucoup plus graves par l'ascendant
qu'elle a reçu de ce double concours. Voulez-vous donc lui maintenir
cette sorte de brevet qui lui permet d'opérer impunément?...

--Je ne dis pas...

--Que dites-vous donc?

--Je désirerais éviter du bruit...

--Du bruit? fit-il, comme s'il persistait à ne pas comprendre ce motif
d'ordre moral; mais il ne s'agit pas de bruit: il s'agit de coffrer une
voleuse.

--Nous craignons les commentaires des journaux... On est peu généreux,
par le temps qui court; la charité elle-même ne trouve pas grâce devant
les inimitiés politiques... Mon Dieu, monsieur, il est certes bien
délicat de m'ouvrir devant vous de ces questions, puisque, hélas! de
profonds fossés nous séparent... Je m'adresse à votre intelligence que
l'on dit très haute. Eh bien! monsieur, vous devez comprendre combien
c'est une chose pénible de voir une institution renommée pour ses
bienfaits à la cause de l'humanité (l'intimidation de Niort-Caen lui
faisait employer des mots qui n'étaient pas de la langue chrétienne), de
voir, dis-je, cette institution exposée aux railleries et aux quolibets
de plumitifs trop heureux...

--En un mot, interrompit Niort-Caen, l'Ouvroir de Saint-Martin _voudrait
ne s'être pas trompé?_

Il dit cela d'un ton doux, en appuyant sur les mots, mais sans ironie
apparente. C'était mettre si justement le doigt dans la plaie, qu'elle
n'osa dire oui.

Elle ouvrait de grands yeux et restait bouche bée. Il n'exigea point de
réponse. Mais il dit, et cette fois-ci, sans dissimuler la malignité du
ton:

--Il y a bien les faits qui sont là...

Il la regarda du coin de l'oeil. Elle ne perdit point l'équilibre, et
poursuivant le développement logique de son point de vue à elle:

--Il y a des considérations qui peuvent primer les faits. Sauvegarder,
par exemple, l'honneur d'une institution...

Il jeta tout à coup sa tête en avant:

--Hein? s'il vous plaît?...

--Je dis: sauvegarder l'honneur...

--Excusez-moi, dit-il, je n'entends pas bien le sens de tous vos termes.
L'honneur d'une institution me paraît être, lorsqu'elle a commis une
erreur, de le reconnaître loyalement, pour la réparer si c'est possible.

--Cependant, monsieur, s'il y avait moyen de réparer cette erreur sans
s'attirer la déconsidération qui ne manque pas de résulter d'un aveu de
faiblesse?...

Il ne put s'empêcher de sourire imperceptiblement.

--L'honneur! dit-il, je crois que j'arriverai à comprendre ce que c'est.
C'est une espèce de tyrannie d'origine despotique, qui décrète
l'impeccabilité soit d'un individu, soit d'un groupe, et prévoit les
moyens de coercition à employer pour maintenir, jusque malgré
l'évidence, la considération attachée à cette perfection arbitraire.
Celle-ci vient-elle à être prise en défaut, s'il s'agit d'un individu on
recourt à la force et on tire l'épée, selon d'antiques usages, pour
prouver que le fait imputé n'est pas vrai; s'agit-il d'un groupe, on
étouffe, encore par la force, les traces de la défaillance, et la
renommée est sauve...

--Oh, monsieur, je vous en prie, n'épiloguons point sur les mots, je
crains que nous ne nous entendions pas. Je ne suis pas assez éloquente,
moi, pour trouver des définitions. Tout ce que je sais, c'est que, dans
ce que nous entendons par l'honneur, de père en fils, il y a un idéal à
atteindre, tandis que je n'en vois guère dans ce qu'on nous propose de
mettre à la place. Celui qui tient absolument à ce que les taches ne
paraissent pas sur son habit--quelle que soit sa recette pour les
effacer,--est bien près d'éviter de se tacher. Quand il sera de mode que
tout monde se dégraisse sans pudeur, on ne prendra plus guère de
précautions pour garder ses vêtements intacts.

Niort-Caen leva ses sourcils en se frottant toujours la main sur la râpe
de sa peau rasée. L'éclair de ses yeux montrait qu'il comprenait. Et il
s'intéressait certainement à cette bonne femme assise là devant lui, qui
était sa dérisoire adversaire, d'avance vaincue, mais jamais découragée,
et qu'il sentait meurtrie jusqu'à n'être plus qu'une plaie vivante.

S'il eût été logique qu'il lui parlât, quel colloque!

Il était né sans aucune servitude d'esprit; il possédait un sens
critique impitoyable; il apportait dans ses entreprises une ténacité
humble, patiente et muette; il venait inculquer son fructueux
positivisme à une ville de province française toujours un peu prompte à
donner dans le miroir aux alouettes. Elle, elle était l'héritière fidèle
d'une race fière, sensible, capricieuse, imaginative. C'était par
orgueil encore qu'elle implorait le destructeur systématique de ses
dernières chimères. Elle l'implorait sans bassesse, et, à la froide
raison que lui opposait la nouvelle puissance, quand elle agitait, en
signe de négation, les maigres dentelles de son chapeau de dévote,
l'oeil d'un poète eût pu voir encore remuer en claquant au vent les
bannières des Croisés.

--Revenons au fait, dit Niort-Caen, en lui coupant le secret plaisir
qu'elle avait à faire parade de ses idées.

Elle étendit une main et pencha la taille, persuadée qu'il allait, d'un
mot, lui casser net toute espérance.

En effet, il dit:

--Ma plainte a été déposée régulièrement; l'affaire suit son cours. Je
n'y puis plus rien... Ce n'est pas à moi d'aller dire au juge: «Je me
suis mis le doigt dans l'oeil; je suis venu vous déranger inutilement:
la fille Pelet est la plus honnête mère de famille...»

Mlle Cloque se leva:

--C'est bien, monsieur, il ne me reste donc plus qu'à vous saluer.

--Croyez, mademoiselle, que je regrette personnellement de ne pouvoir
vous donner satisfaction.

Et elle répéta encore:

--Ainsi donc, rien?

--Rien du tout.

Elle s'était menti à elle-même en se disant sans espoir lorsqu'elle
était entrée ici: elle n'avait jamais cessé de croire qu'un mot,--que
Dieu lui inspirerait, peut-être,--parviendrait à troubler son ennemi.

Et, cinglée comme d'un coup de fouet, par les trois petits termes secs
et catégoriques de la négation de Niort-Caen, cette cervelle de
catholique que n'atteignait pas la notion de l'impossible, ne
franchissait encore qu'à petits pas le long tapis de la grande pièce,
dont chaque fleur imprimée au centre de losanges qu'elle comptait,
prenait la figure, pour sa foi tenace, d'une raison d'espérer.

Sur quoi comptait-elle? était-elle folle ou stupide?

Elle attendait de Niort-Caen ce qu'elle avait vainement attendu du ciel:
un mot! Un mot qui déposât en elle le germe d'une nouvelle série
d'espérances. Elle n'exigeait pas que ce mot fût logique ou reposât sur
des promesses solides et fécondes, mais bien qu'il fût un mot. Quand il
n'eût valu qu'à adoucir cette fin d'entretien un peu rude; quand il eût
été presque clairement mensonger; quand il n'eût été que gonflé de vent
comme une bulle; de savon éphémère mais qui monte et brille au soleil,
elle eût été heureuse.

La terrible et magnifique magie verbale s'imposait à cette vieille
imagination latine en détresse. Et, en couvrant une à une, de ses
bottines de satin humides, les fleurs inscrites dans les losanges du
tapis de Niort-Caen, elle pensait à cet autre homme qui l'avait jadis
reconduite aussi, avec une certaine froideur, à la porte de sa maison,
mais qui avait su déposer en elle des paroles dont elle avait vécu.

Niort-Caen n'eut pas l'idée de prononcer un mot. Il la salua.

Un domestique se présenta aussitôt pour l'accompagner à sa voiture. Elle
aperçut un brillant couvert mis dans la salle à manger. Comme elle
posait le pied sur la première marche de l'escalier descendant à la
marquise, elle entendit une porte s'entr'ouvrir avec précaution, et il
lui sembla, sans que ses yeux lui permissent de distinguer bien, que
quelqu'un la regardait par l'entre-bâillement.

--Voyons! Léopoldine! lança de l'intérieur une voix qu'elle reconnut.
C'était celle de Mlle Jouffroy, la cadette.

Tel était son trouble qu'elle ne chercha pas à s'expliquer la présence
des Jouffroy chez Niort-Caen; elle tomba dans le fiacre qui reprit sa
course sous la pluie.

Elle n'éprouvait qu'un aplatissement; il lui semblait qu'on se fût assis
sur elle, qu'on l'eût piétinée. Elle resta ahurie le long de la descente
de la Tranchée. Un employé de l'octroi en ouvrant la portière à l'entrée
de la ville, la fit sursauter.

--Rien à déclarer?

--Non, non! fit-elle, je n'ai rien à déclarer.

Et elle pensa à son dénuement. Elle revoyait, sous la lampe, au fond de
la grande pièce, la figure de celui contre qui elle venait de se briser
les ailes comme un pauvre oiseau de mer désemparé qui se heurte à la
dure lentille du phare. Son oreille était pleine du timbre métallique et
des syllabes nettes et comptées, qui tranchaient, au tissu de la
conversation, exactement ce qu'il fallait, exclusivement ce qu'il
fallait. C'était bien l'homme qui réduisait l'église de Saint-Martin à
la dimension d'un mouchoir de poche: l'indispensable pour la petite
piété moderne! l'homme qui transformait un quartier voué à Dieu en un
profane champ de foire! Et, tout ce qu'elle eût dû lui dire, lui montait
à présent à la tête et se formulait sur ses lèvres: «Mais non! fit-elle,
il n'aurait pas compris.» C'était pour la même raison qu'il était resté
silencieux.

La voiture s'engageait sur le pont; il y avait une foule pressée, sous
les parapluies, à la station des tramways; elle croisa deux de ceux-ci
qui se suivaient un peu plus loin, bondés et faisant chanter leur petite
corne.

Il se produisit un encombrement autour d'une grande tapissière dont les
chevaux étaient tombés sur le pavé glissant. Elle cria au cocher:

--Prenez bien garde!

Les choses extérieures s'emparaient peu à peu de son esprit fatigué.
Elle faisait des efforts pour distinguer les voitures et les piétons,
pantalons et jupes retroussés, comme si elle s'intéressait à quelque
chose.

Au lieu de reprendre les quais, le cocher fila tout droit par la rue
Royale, entre l'Hôtel de ville et le Musée municipal.

Elle vit l'hôtel du Faisan; elle reconnut Mlle Zélie qui apparaissait à
l'intérieur de la pâtisserie, comme si elle avait le cou et la taille
coupés par les étagères de verre. Elle lut, à haute voix, dans une
hébétude de pensée, les grandes lettres d'or de «Mönick,
chirurgien-dentiste américain». Et en les répétant, elle se souvint
qu'elle devait faire soigner Geneviève qui s'était plainte d'une dent.
«Pauvre enfant! dit-elle, pauvre petite enfant!» Et par le moyen de sa
nièce à qui elle se devait corps et âme, le sentiment de sa misère
présente lui remonta tout entier.

Pour la première fois de sa vie, elle éprouva l'amertume particulière
que cause l'isolement au milieu du monde: la sensation que tous les
êtres ne vous sont de rien, pensent autrement que vous, s'en vont, d'un
pas plus ou moins rapide, dans des directions contraires à la vôtre.

Le fiacre allait lentement dans l'étroite rue de l'Ancienne-Intendance.
A la rue Saint-Martin qui s'élargissait, il s'élança et passa rapidement
devant le magasin Pigeonneau-Exelcis. Mlle Cloque eut le temps de
distinguer qu'il était à peine éclairé. Cette pauvre Mme Pigeonneau,
qu'allait-elle devenir?

On tourna l'ancienne église Saint-Clément condamnée aussi. «Je suis
comme elle, se dit Mlle Cloque, je suis trop vieille, on me
supprime!...»

--Vous dites?... une heure trois quarts? fit-elle en tendant la monnaie
au cocher, autant dire deux heures, allez, allez!

--Merci bien, la bourgeoise.

Et il ajouta, satisfait de sa course:

--Pardi! c'est pas les plus riches qui sont les plus généreux.

De quel coeur elle embrassa sa nièce! Celle-ci, devant un tel élan, crut
que tout allait bien. Hé! non, c'était le contraire.

Mariette, aux cent coups, à cause du retard du dîner, «ce qui ne s'était
jamais vu; ah! on en voyait de belles au jour d'aujourd'hui!» les
pressa de se mettre à table. Quand Mlle Cloque eut achevé le récit de
sa visite, elle dit:

--Et tu ne sais pas qui est-ce qui dînait là-bas ce soir?

Geneviève eut un soubresaut de tout le corps, qu'elle comprima par un
effort de volonté. Et elle répondit aussitôt à sa tante qui ne l'avait
pas vue pâlir:

--Je parie que ce sont Mlles Jouffroy avec Léopoldine.

--Comment sais-tu ça?

--Je n'en sais rien, je devine. Qu'est-ce que ça a d'extraordinaire
d'ailleurs, qu'elles dînent là-bas, puisqu'elles vont bien à la chasse
avec... les autres?

--Les autres, les autres... oui, mais ces juifs?

--Eh bien! dit Geneviève, dont le coeur battait à rompre, et qui se
commandait une voix unie, une voix d'automate: c'est la même famille, en
somme, et comme Léopoldine ne tardera pas à en faire partie...

--Comment! s'écria la tante, qui est-ce qui t'a dit ça?

--Personne.

Il y eut un moment de silence.

--Personne ne t'a dit cela? reprit Mlle Cloque. Mais alors comment
t'es-tu mis cette idée-là dans la tête?... Il faut bien que tu aies
ruminé cela toute seule. Moi, je n'ai pas entendu parler de ce que tu
dis.

Geneviève ne répondait pas. La tante hésita, fut plusieurs fois sur le
point de prononcer un mot qui n'en finissait point de sortir. Elle lui
dit tout à coup:

--Mais tu y penses donc?

Geneviève eut un petit tremblement des paupières. Une de ses mains, sans
qu'elle y prît garde, tordait en bouchon la partie retombante de la
nappe, et des plis concentriques se formaient sur la table, jusqu'au
dessous de plat.

--Prends garde, dit Mlle Cloque, tu vas renverser la carafe...

Geneviève passa la main sur la table pour aplanir la nappe ainsi
soulevée. Elle dit en ayant l'air de rire:

--Crois-tu? j'ai encore des manies de pension: je m'amusais à faire
comme ça pendant qu'on mangeait des lentilles.

Et la question en resta sur ce détour qui voilait trop mal un terrible
aveu. Chacune de leur côté, les deux malheureuses tremblaient, Geneviève
épuisée du poids de son secret, prête à se rendre, secouée de l'ivresse
de crier sa douleur; sa tante éperdue, affolée, terrorisée, par-dessus
toutes les misères de cette journée néfaste, de découvrir l'horrible mal
qui rongeait le coeur de la jeune fille. Mlle Cloque, levant les
yeux--qui voyaient clair tout de même quand elle le voulait
absolument,--surprit une larme qui coulait sur la joue de Geneviève
tandis que ses lèvres se contractaient dans un effort de volonté
acharnée.

Elle se leva.

--Il ne faut pas te faire mal comme cela, si tu as envie de pleurer, ma
pauvre fille... Ce n'est pas de ta faute; mais nous sommes bien
malheureuses!...

Alors Geneviève éclata.



XIII

LES DEUX BLESSÉES


La première question de Mlle Cloque, après le tumulte de cette scène,
avait été:

--Mais pourquoi ne m'as-tu pas parlé?

--Tu crois que c'est facile! disait Geneviève; ça ne vient pas comme ça,
je t'assure... Et puis, à quoi bon te donner encore des ennuis,
puisqu'il n'y avait pas à revenir sur ce qui était fait? Je savais bien
que c'était impossible, va; je comprenais bien toutes tes raisons; je ne
t'ai jamais donné tort... Seulement j'avais espéré, oui, tout au fond de
moi, j'avais espéré toujours que peut-être _il_ comprendrait, lui, que
nous n'étions pas faites pour son monde et que, s'il le voulait bien,
nous pourrions vivre à part, lui et moi, avec toi, je ne sais où, je ne
sais comment. Mais est-ce qu'il n'y a pas toujours moyen de s'arranger
quand on y tient?...

--Alors tu comptais?...

--Je ne comptais sur rien; j'espérais!... Ce n'est que Léopoldine qui
m'a fait peur. Oh! quand je l'aie sue de retour ici, après ses vacances,
j'ai bien compris tout de suite pour qui elle revenait. Et, comme je la
connais, je me suis dit: elle arrivera à bout de ce qu'elle voudra. Tu
te souviens quand nous les avons laissés à la pâtisserie, en arrivant de
Marmoutier? Je les ai vus qui causaient ensemble. Il y a quelque chose
qui m'a serré le coeur, là, comme avec une griffe!

--Pauvre enfant! ma pauvre petite enfant!

-Et on avait essayé de se taire. Mais la porte des secrets demeurait
entr'ouverte, et les aveux inhabiles, alourdis par la longue prison, se
pressaient confusément à l'issue nouvelle. Geneviève s'ingénia à ramener
elle-même la conversation sur un sujet que la tante écartait. Elle en
vint à gêner la pauvre fille par l'exubérance de ses épanchements.

Elles travaillaient ou lisaient, chacune à son coin du feu, dans la
chambre aux tentures de cretonne. Le livre, la tapisserie ou le crochet
leur tombait des mains; on regardait les bûches crépiter; on tisonnait
un peu; on entendait un gros soupir; on recourait à des stratagèmes pour
éviter de se rencontrer les yeux; et en face de cette cheminée garnie de
pieuses images et qui portait les quatre vestiges des basiliques de
Saint-Martin, dans cette atmosphère d'austérité rigide, un flot fusait
soudain, comme par l'invisible défaut d'une cloison étanche,
grossissait, brisait les parois, inondait tout: le hardi débordement de
l'amour que soulève parfois le plus innocent des coeurs.

--Te souviens-tu, faisait tout à coup Geneviève, d'un jour que tu m'as
dit: «Mais qu'est-ce que tu trouves donc de si intéressant à ce catalpa,
pour le regarder comme cela?»

--Eh bien?

--Eh bien! entre les feuilles, en regardant à droite de la fontaine, il
y avait un trou qui dessinait exactement _son_ profil. Je t'assure, il y
avait jusqu'à une pointe pour la moustache qui revient comme cela en
avant...

Et à l'aide du doigt, elle indiquait le dessin, d'un petit geste en
spirale.

--Geneviève!...

La pauvre tante rougissait, croisait les mains, invoquait les Saints du
paradis. Ses remontrances se heurtaient à la candeur parfaite des
confessions de la jeune fille. Elle avait consulté l'abbé Moisan qui
avait conseillé la lecture d'ouvrages édifiants. Le marquis d'Aubrebie
avait surpris ce qui se passait et donné son avis sans qu'on le lui
demandât: «Laissez-la parler, ma chère amie, laissez-la parler, cela
s'échappe par là. Mais menez-la dehors, faites-lui faire des
promenades.»

L'abbé Moisan était revenu quelque temps après en proposant un mariage
avec un petit notaire «appartenant à une famille des plus honorables.»

--Comment voulez-vous, avait objecté Mlle Cloque, qu'il puisse être
question de mariage dans l'état où elle est? Laissons passer le temps.

Le temps avait passé non sans un accompagnement de cruautés nouvelles.
Les disgrâces particulières de la tante avaient fourni une triste
diversion aux souffrances de la nièce. C'était peut-être à l'excès même
de leur détresse qu'elles devaient l'une et l'autre d'avoir supporté ces
mois néfastes. Leurs infortunes les avaient rendues indulgentes à leurs
plaintes réciproques, et finalement, il leur montait un farouche plaisir
des pires sujets cent fois retouchés en commun, comme si la douleur
humaine portait en soi son remède, et, ayant atteint les extrêmes
limites, se pansait elle-même à l'aide de ses éclaboussures.

Un jour cependant, une pudeur avait clos les lèvres de la petite
amoureuse, c'était lorsque l'annonce du mariage de Marie-Joseph avec
Léopoldine était devenue officielle. Durant des semaines, on n'avait
plus prononcé un seul nom pouvant rappeler de près ou de loin les deux
familles parties momentanément pour Grenoble. Ce silence pesait autant à
la tante qu'à la nièce, car Mlle Jouffroy, l'aînée, avait été
récemment nommée présidente de l'Ouvroir, et il eût été bon d'exprimer
à ce propos son amertume.

Mlle Cloque était intimement confondue de la manière adroite dont les
Grenaille avaient mené les événements. Ils voulaient avoir par un de
leurs fils un pied dans le monde catholique--qu'ils jugeaient prudent de
ménager,--de même que par l'aîné ils s'étaient fermement appuyés sur le
monde des affaires. Et, ayant échoué devant l'intransigeance de la
vieille zélatrice, ils avaient fomenté contre elle une réaction,
l'avaient brisée et remplacée habilement par ce soliveau de Mlle
Jouffroy dont on élevait le frère à une haute fonction administrative et
prenait la nièce, belle et fraîche créature sans scrupules,
admirablement taillée pour leur genre de vie. Derrière cette forte
diplomatie, elle distinguait non pas le comte, qui, en vérité, n'avait
jamais été si malin, mais la figure haïssable et terrifiante de
Niort-Caen, tout jaune, tout mou, sa petite main blanche pétrissant ses
traits mobiles, derrière la grande table à dossiers: un cauchemar du
jour et de la nuit.

Depuis le mariage on restait muet.

Une après-midi de la fin d'avril, comme Mlle Cloque ouvrait la fenêtre
de la chambre de Geneviève pour faire l'inventaire des toilettes de
printemps, elle vit s'entre-bâiller la petite porte de la rue de la
Bourde, et distingua la mère Loupaing qui causait furtivement avec la
Pelet:

--Elle n'aura pas fait plus de bruit à sa sortie qu'à son entrée sous
les verrous...

C'était une allusion à la grâce, à elle refusée par Niort-Caen et sans
doute accordée à la nouvelle présidente, puisque l'affaire de la
protégée de l'Ouvroir avait passé presque inaperçue dans les journaux.
Seule Mlle Cloque en portait toute la responsabilité.

Geneviève, amaigrie, les yeux creusés, illuminés d'une sourde flamme,
épiait l'occasion qui ramènerait l'entretien sur leur douleur. Elle
brossait et secouait les robes avec des mouvements brusques. Dans l'état
de mélancolie qui la détachait de beaucoup de choses et tiédissait
jusque sa piété, elle gardait un goût vif pour la toilette. Même durant
les jours lugubres de l'hiver, où l'on ne sortait que le matin, dans la
boue neigeuse, pour aller jusqu'à la chapelle de l'Adoration, jamais
elle n'avait négligé de s'habiller. Elle dit à sa tante, gauchement,
avec une de ces fausses transitions dont la maladresse trahit
l'intention:

--Voilà une robe qui ne fera plus long feu... Tu te rappelles quand je
la portais?...

--Quand tu la portais, mon enfant?

--Ce n'est déjà pas d'hier! tu ne te souviens pas?... Dame, je l'ai déjà
rafistolée pour l'année dernière, et elle n'était même pas toute neuve
le jour que je veux dire, tu sais bien... Voyons! quand nous sommes
allées faire visite... il y aura deux ans à l'automne, tiens... avant
de rentrer à Marmoutier... là-bas... boulevard Béranger?

--Ah!

Mlle Cloque revoyait en effet cette visite chez la comtesse: le jardin,
les grandes allées bordées de buis, les sons de la musique militaire, la
jeune juive cueillant des roses.

--Eh bien! mon enfant, dit-elle, il faudra examiner si tes économies te
permettent de la remplacer, cette robe.

Geneviève, désappointée par la réponse de sa tante, regarda le pupitre
sur la table:

--Mes économies, dit-elle, elles sont là, tu peux voir.

Mlle Cloque jeta les yeux sur le pupitre muni de sa clef à la serrure.
Elle entendait encore les paroles du docteur Cornet descendant
l'escalier: «A votre place, moi, je regarderais dans le pupitre...» Elle
n'avait pas osé le faire. Et aujourd'hui, c'était Geneviève qui lui
disait elle-même: «Regarde donc dans le pupitre!»

--A quoi bon? tu dois savoir ce que tu as de côté?

--Non, non! regarde! regarde!

Mlle Cloque souleva la planchette du petit meuble.

Geneviève brossait, brossait; et, de l'ongle, envoyait des pichenettes
de ci, de là, aux endroits douteux de l'étoffe.

--Où c'est-il? dit la tante.

Elle répondit sans se détourner:

--Sous les papiers, dans la petite boîte ronde où il y a écrit: _pâte
pectorale_.

Mlle Cloque remarqua un amoncellement de papiers recouverts de
l'écriture haute, hachée et pointue qu'adoptent toutes les élèves du
Sacré-Coeur; elle distingua même des lignes inégales qui pouvaient être
des vers. Ce diable de docteur aurait-il eu l'intuition complète de la
réalité? Mais, qu'importait-il, maintenant? Elle ne saurait plus rien
apprendre des mémoires de Geneviève, quels qu'ils fussent. Elle fureta
du bout des doigts, sous les papiers, jusqu'à la boîte de pâte
pectorale, et referma le pupitre sans insister.

--Ah! bien! dit Geneviève, tu es meilleure chercheuse que moi. Tu
trouves tout de suite!

Alors elle vint elle-même au pupitre. Elle le rouvrit; et, pendant que
sa tante énumérait le contenu de la caisse, elle restait pensive devant
les papiers.

La tante continuait d'affecter de n'y pas prendre garde; Geneviève dit:

--En ai-je un désordre là-dedans! crois-tu? Tu ne me grondes pas de
tenir ainsi toutes mes affaires en pagaie? Ah! si j'étais encore au
couvent!...

Mlle Cloque recommençait de compter, croyant s'être trompée. Geneviève
poursuivit toute seule:

--Il est vrai que si j'étais au couvent, on ne me laisserait pas
barbouiller comme cela du papier...

--Dis donc! mon enfant, interrompit Mlle Cloque, il me semble que tu as
fait beaucoup de dépenses pour ta toilette! Sais-tu ce qu'il te reste
pour ta demi-saison?

Mais c'était au tour de Geneviève de ne pas entendre. Penchée sur le
pupitre ouvert, elle touchait de ses doigts longs, un peu trop maigres,
les feuilles de papier de tout format et de toutes nuances, que couvrait
son écriture. Elle attendait que sa tante comprît enfin et la grondât
d'écrire. Ah! comme elle désirait, de son coeur meurtri, de sa passion
étouffée, et de la frénésie de ses sens inconnus, comme elle désirait
être grondée à cause de _cela_! Il y avait si longtemps qu'on ne parlait
de rien!

Mlle Cloque comprenait trop bien. Sans y regarder de plus près, elle
devinait sur ces feuilles, les naïves confidences, les vers construits à
coups de dictionnaire des rimes, à l'imitation des pièces d'anthologie
ou des cantiques de couvent. Elle savait quel nom elle y lirait,
entrelacé probablement dans chaque strophe. N'avait-elle pas trouvé un
paroissien dont Geneviève se servait à Marmoutier, où, dans le texte des
évangiles, les noms de «Marie» et de «Joseph» étaient soulignés au
crayon ou à l'ongle autant de fois qu'ils y étaient imprimés?

La vieille tante ne broncha pas. Elle tenait toujours à la main la
boîte de pâte pectorale où elle faisait remuer les économies de
Geneviève. Elle dit:

--Allons, je vais violer notre petite constitution, je prendrai une
pièce sur les fonds secrets pour l'introduire dans cette boîte-là: nous
aurons de quoi nous offrir une robe? Allons-nous choisir l'étoffe
pendant qu'il fait jour?

--Comme tu voudras, dit Geneviève.

--Tu ne me remercies pas?

--Si, si, tante, tu es bonne...

Son regard déçu semblait se raccrocher dans l'espace à quelque nouvelle
chimère. Elle dit:

--Et, est-ce que nous irons aussi chez le dentiste, rue Royale?...

--C'est juste, mon enfant, il faudra y passer puisque nous avons pris
rendez-vous.

Sortir en ville était devenu un supplice pour Mlle Cloque. Non
seulement la rue Royale lui était désormais un lieu redoutable à cause
des rencontres que l'on courait le risque d'y faire, mais la traversée
de son quartier même lui déchirait le coeur.

Elle ne pouvait quitter la rue de la Bourde sans passer dans le nuage de
poussière des démolitions de l'église Saint-Clément. Une semaine durant,
on avait vu les sveltes arceaux gothiques dresser encore vers le ciel
leur échine tronquée, comme des martyrs tentés, au moment de mourir, de
désespérer de Dieu. Puis, les arceaux jetés à terre, ç'avait été le
tour du superbe jubé de la Renaissance, prostituant aux souillures du
grand jour ou de la pluie ses fines sculptures et sa délicate vocation
pour les seules caresses des lumières de cire ou pour les intimités
sacrées de l'ombre.

La place entière n'offrait plus à la vue qu'un chaos: des pyramides ou
des montagnes de moellons, des trous comme si l'on creusait des bassins,
et une forêt de mâts d'échafaudages donnant l'idée d'un port de mer; le
tout retentissant d'un bruit infernal: les bouleversements en vue de la
laïcisation commerciale du quartier; l'oeuvre de Niort-Caen.

La rue Saint-Martin venait d'être débaptisée et nommée rue des Halles.
Mais la rue Descartes offrait un spectacle plus affligeant encore.

De l'ancienne chapelle provisoire, il ne restait pas pierre sur pierre;
ce n'était qu'un espace béant, un vide qui semblait immense et laissait
à nu, tout alentour, les flancs écorchés et lamentables de hautes
maisons. De la rue, on ne voyait rien qu'une palissade de planches
hermétiquement closes, contre quoi les fervents ou les curieux, parfois,
appliquaient l'oreille. Par les temps secs, il s'élevait, avec le vent,
des nuées de terre friable. On entendait les grands coups sourds des
pioches défonçant le sol, et çà et là, des grignottements plus
circonspects qui laissaient supposer l'exhumation minutieuse des
antiques murailles. Une seule chose était demeurée intacte: le tombeau
du Thaumaturge. Les gens informés disaient qu'il était garanti par une
forte caisse de bois, dans le milieu même des travaux; cela formait un
petit cabanon, gênant, mais respecté. Les ouvriers ne le plaisantaient
point et ne s'en approchaient qu'avec crainte, à cause des innombrables
béquilles en _ex-voto_ qu'ils y avaient vues appendues précédemment.

Où était l'aveugle aux lèvres tuméfiées par la prière monotone? Où était
la Mouche? Où était le guichet du Frère bleu? Où était le Frère bleu
lui-même?

Un prodige d'équilibre maintenait debout l'angle de la maison
Pigeonneau, qui semblait encore aiguisé par son isolement. De longs
madriers penchés en arc-boutants lui prêtaient un appui dérisoire, en
attendant l'époque prochaine de la fin du bail. Pigeonneau, fort de son
contrat, avait refusé d'évacuer la place avant la dernière extrémité.

Les quelques personnes demeurées fidèles au magasin ultramontain y
tenaient encore parfois de tristes colloques. C'était le seul endroit où
l'on se retrouvât entre gens «bien pensants», où l'on se sentît à l'abri
des ralliés aux idées nouvelles. On s'y mêlait aux âmes fluctuantes que
le zèle inaltérable de M. Houblon reconquérait par hasard, mais pour une
période presque toujours éphémère. Cet apôtre donnait encore, dès qu'on
l'approchait, l'illusion d'une grande force. Il élevait si haut, en
parlant, un bras qui avait l'air de commander si loin, et comme à des
puissances inconnues, qu'en présence même de ses défaites les plus
évidentes, on hésitait à le déclarer vaincu. Mais malgré qu'il se
démenât, il ne pouvait être présent partout à la fois, et la vertu de
ses arguments disparaissait avec lui.

Le marquis d'Aubrebie que son scepticisme maintenait à l'écart des
révolutions, continuait à rendre quotidiennement ses devoirs à Mme
Pigeonneau. Celle-ci était plus charmante que jamais, et, au sein même
des troubles qui semblaient compromettre sa fortune, prenait de la mine
et quasiment de l'embonpoint. Pigeonneau lui-même, quand il montrait le
nez à la porte de la reliure, avait son immuable figure placide.

--Pigeonneau, disait le marquis, je vous trouve stoïque!

--Oh! ça m'est bien égal, répondait le relieur, on peut me dire ce qu'on
voudra, du moment que j'ai à travailler.

Pour taquiner ces dames, M. d'Aubrebie aimait à rappeler les dernières
batailles de M. Houblon. La plus chaude avait eu lieu lors de la fête de
saint Martin. Pendant des mois, le champion de la Basilique avait
escompté cette date pour l'accomplissement de grandes choses. Il
confessait tout bas avoir prévu des barricades.

Le 11 novembre de chaque année, on venait en effet à Tours, non
seulement du département, mais des diocèses voisins et circonvoisins.
Les évêques avaient coutume de se joindre à leur clergé et à leurs
fidèles, et la présence de nombreux princes de l'Église donnait un éclat
particulier à cette solennité. Avant l'interdiction des processions, les
reliques de saint Martin étaient portées dans les rues, et, du haut
d'une estrade adossée au pied de la vieille tour Charlemagne, en face de
la maison de blanc et du magasin Pigeonneau, tout au bout de la rue
Descartes, un cardinal donnait la bénédiction. «A un moment de cet
imposant spectacle, ne manquaient pas d'écrire, le lendemain, les
feuilles religieuses, on se fût cru sur l'immense place de Saint-Pierre,
dans la capitale même de la chrétienté, alors que le Très Saint Père
prononce _urbi et orbi_... etc.» Depuis qu'un maire radical avait
supprimé les manifestations extérieures du culte, la fête de saint
Martin se célébrait plus modestement, il est vrai, dans l'intérieur de
la chapelle. Mais, cette dernière année, on avait pu espérer un regain
de l'ancienne affluence, la _Semaine Religieuse_ et le _Journal du
Département_ ayant annoncé que la cérémonie de la fête de saint Martin
devait être la dernière célébrée à la vénérable chapelle provisoire.
C'était peu de jours après, en effet, que ce lieu devait être abandonné
«à la pioche des démolisseurs» pour être «dignement remplacé» disait le
premier organe, «par le magnifique temple nouveau élevé au grand
Thaumaturge des Gaules, grâce au _touchant accord_ des fidèles»; «pour
céder, disait l'adversaire, à la tyrannie occulte des franc-maçons et
des juifs, dont les mains unies à la même truelle imposaient désormais
jusques aux sols sacrés leurs humiliantes architectures».

M. Houblon avait lancé dix mille convocations à tous les cercles
catholiques, à toutes les associations de bienfaisance, à tous les
membres de la société de Saint-Vincent de Paul, de la Confrérie du
Tiers-Ordre de Saint-François, etc., etc. Il assistait à l'arrivée des
trains de pèlerins, en compagnie de «commissaires» choisis parmi les
jeunes gens des meilleures familles, et portant à la boutonnière un
insigne bleu céleste, frangé d'or, de la longueur de la main. Ces
messieurs distribuaient aux pèlerins d'autres insignes, acceptés
volontiers, prêtant à confusion: «Vive saint Martin!» y lisait-on en
caractères argentés. N'était-ce pas la dévotion à saint Martin qui
amenait effectivement tous ces étrangers?

M. Houblon avait eu des minutes de triomphe en conduisant par les
boulevards cette foule docile que son aspect honnête et sa parole
ardente échauffait le long du chemin. Il lui faisait crier: «Vive saint
Martin!» Et elle criait. Les personnes de la ville, croyant à une
opposition violente contre les choses accomplies, avaient eu peur un
moment.

--Où allons-nous? s'étaient risqués à demander quelques pèlerins.

--Au Cirque! avait répondu M. Houblon, afin de nous entendre sur la
conduite à tenir...

Il avait loué de ses propres deniers le Cirque de la ville, pour y
parler devant les pèlerins assemblés.

On ne comprit pas; on demanda des éclaircissements; il en donna; on
comprit moins encore. Enfin la lumière se fit; on ne s'était point du
tout entendus. Ces braves gens ignoraient pour la plupart l'existence du
parti basilicien. Ils venaient assister aux fêtes, quelles qu'elles
fussent. D'ailleurs ils pensaient premièrement à déjeuner. Ils se
disloquèrent, se répandant dans les hôtels et les auberges.

M. Houblon eut environ trente personnes au Cirque. Il parla néanmoins;
il les conquit, les maintint fermement tout le jour. Mais que faire d'un
troupeau si mince? On s'abstint: c'est la force du faible. Pendant les
cérémonies, et pour ne point entendre les paroles de triomphe de M.
l'abbé Janvier, M. Houblon, des plans à la main, promena pacifiquement
les trente protestataires autour de la colossale enceinte présumée de
l'ancienne Basilique. Ensemble ils foulèrent dans, toute son étendue
probable, le sol qu'honora jadis le monument deux fois ruiné par les
temps modernes. Très loin de la rue Saint-Martin et de la Chapelle,
ayant passé par un labyrinthe de petites rues, ils n'avaient pas atteint
l'emplacement de l'antique _atrium_, «ou déambulatoire» prononçait M.
Houblon. Il n'y avait pas à dire, les plans étaient là; on les leur
faisait toucher du doigt. Et le cicérone passionné décrivait la chose
énorme telle qu'elle avait dû être, telle que des yeux plus fortunés
l'avaient vue. Il prononçait des mots techniques mêlés à de fortes
images évocatrices. Si celles-ci laissaient un doute dans l'esprit des
auditeurs, on retombait inébranlablement sur les autres. Il parlait de
basiliques _trichores_ et d'absides _Pentachores_. Il citait des
descriptions tirées de manuscrits du IXe siècle:

--_Ingrediens templum_... etc.

Et se retournant tout à coup vers le nord, le plan à la main, un bras
étendu vers la droite:

--_A parte orientis_... s'écriait-il.

Par moments, dans son exaltation, il oubliait de traduire, ce qui ne
produisait pas mauvais effet.

--La tour? messieurs, dit-il, en répondant à une interrogation, mais la
tour elle-même, quel que soit son éloigneraient de la bâtarde
reconstitution actuelle, ne posait pas le pied en dehors de l'enceinte!

--Oh! s'écriait-on, en signe d'admiration.

Et il en citait la preuve tirée de Grégoire de Tours:

--Un pèlerin, disait-il, avait tenté d'emporter secrètement quelque
pieux souvenir de la Basilique: de la cire ou de la poussière du
tombeau. Il n'y put réussir et revint la nuit pour les vigiles. Ayant
alors rencontré le câble qui sert à mettre la cloche (_signum_) en
mouvement, il en coupa un fragment: _nocte ad funem illum de quo signum
commovetur advenit_. Ce texte, ajoutait-il, prouve clairement que la
tour n'était pas en dehors de l'église.

Tous, peu à peu, finissaient par voir comme lui le monument des temps
anciens englobant les deux tours survivantes. Il se grossissait à leurs
yeux, de tout ce qu'il eût fallu détruire pour le remettre debout. Et le
sentiment du gigantesque s'emparait de leur esprit. Ils allaient,
allaient, par de petites rues, débouchaient dans de grandes,
s'infiltraient à nouveau dans des boyaux tortueux:

--Jusque-là? demandait quelqu'un.

--Jusque-là! répondait victorieusement M. Houblon.

Il avait accompli seul déjà ce pèlerinage rétrospectif. Il s'enivrait
aujourd'hui, de fournir à ses trente compagnons un rêve grandiose.

--Voyez-vous? disait-il, en levant sa canne sur les misérables bicoques,
de bois.

Ils levaient les yeux. Ils voyaient la Basilique!

--Ce cher M, Houblon, disait Mme Pigeonneau, a dû dépenser beaucoup
d'argent dans ces histoires-là...

--On prétend qu'il est fort gêné.

--Et avec tout ça, il ne case point ses demoiselles. Enfin, monsieur le
marquis, quand on a charge de famille, est-ce qu'on ne devrait pas tout
de même penser un peu aux choses sérieuses?

--C'est un artiste, disait M. d'Aubrebie.

--C'est un saint! disait Mlle Cloque. Il n'a pas cessé un seul instant
d'avoir le courage de sa foi. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une
pointe de fierté, ne sommes-nous pas tous logés un peu à la même
enseigne? Vous-même, chère madame Pigeonneau, n'êtes-vous pas un
tantinet compromise?

--Oh! moi!...

Et l'aimable femme souriait, creusant à ses joues grasses deux fossettes
exquises. Elle semblait exempte d'inquiétude. On admirait sa confiance.

--Vous avez raison, madame Pigeonneau! Dieu n'abandonne jamais ceux qui
se confient à sa divine Providence.

La jeune femme souriait encore:

--Ce n'est pas dans l'intention de médire de la Providence, mademoiselle
Cloque, mais, pour en revenir encore à M. Houblon, regardez un peu ce
qui lui arrive:--soit dit entre nous, bien entendu, car je crois qu'il
serait joliment mécontent s'il apprenait qu'on parle de cela.--Il
paraît qu'il avait compté toucher ses cachets, comme organiste à
Notre-Dame-la-Riche. En tous cas, il en avait fait la demande. Vous
pensez s'il faut qu'il soit bas, le cher homme, pour en arriver là, lui
qui a toujours prêté gracieusement son concours. Eh bien! savez-vous ce
que la Fabrique a répondu à sa demande? Elle l'a prié de cesser ses
services, tout simplement! On va lui nommer sous le nez un autre
organiste appointé.

--Le pauvre homme, qui tenait l'orgue pour son plaisir! Il n'aura même
pas la consolation de s'entendre!

--On attendait toujours le résultat de la fameuse liste aux trois cents
signatures! observa le marquis; le voilà!

--Il faut avouer que ce n'était pas de ce côté-là qu'on l'attendait.

--On n'est jamais trahi que par les siens.

Bien qu'elle n'apprît plus guère, hélas, que de mauvaises nouvelles,
Mlle Cloque fut vivement affectée du malheur de son grand ami.

--Je l'ai vu hier, disait-elle à Geneviève, en s'acheminant vers chez le
dentiste; il était comme l'ordinaire; on n'aurait pas cru qu'il lui fût
arrivé quelque chose... Quel exemple que cet homme-là!

Elles traversèrent la rue Royale avec la rapidité d'oiseaux effarouchés,
tant on craignait,--du moins la tante,--la rencontre des Montcontour.

Il était loin le temps des stations chez Roche, des bonjours à Mlle
Zélie à travers les glaces: «à tout à l'heure!...» des promenades dans
le gai mouvement de cinq heures. Et le battement de coeur que donnait
autrefois l'hôtel du Faisan qui symbolisait l'arrivée en vacances! Il
semblait à Geneviève que des années avaient passé durant un seul triste
hiver.

Jadis, Mlle Cloque menait chaque année sa nièce se faire examiner la
bouche par Mönick. Mais l'illustre chirurgien ayant augmenté ses prix, à
mesure que diminuaient les ressources de la vieille fille, on avait fait
fléchir son amour-propre, et on allait pour la première fois chez le
concurrent, situé juste en face, moins cher, aussi fort, disait-on, et
nommé Stanislas de Wielosowsky.

C'était un Polonais blond et gras qui avait un violon et un pupitre à
musique derrière le terrible fauteuil machiné. Il parlait d'une voix
douce à l'accent agréable:

--Des dents de nacre, fit-il.

--Oh! oui, dit Mlle Cloque, elle a une dentition très délicate.

Il promenait le petit miroir entre le double hémicycle des fines dents
transparentes.

--Il y en a une piquée, dit-il. En voici une autre... Oh! oh!
ajouta-t-il, en soulevant la lèvre, d'un doigt parfumé: ce sont les
gencives!... qui est-ce qui soigne donc cette jeune fille-là?

Mlle Cloque n'osa prononcer le nom du médecin homéopathe, qu'elle
n'avait plus fait venir d'ailleurs, depuis la première faiblesse de
Geneviève.

--Mon Dieu, dit-elle, embarrassée, il n'y a que sept ou huit mois
qu'elle est sortie de pension... C'était le docteur Gatineau qui les
soignait là-bas, n'est-ce pas, mon enfant?

--Elle a besoin de fortifiants. Regardez-moi ça: est-ce que ce sont là
des gencives?

C'était le défaut de Mlle Cloque d'apporter trop peu d'attention aux
soins physiques. Peut-être était-elle coupable d'une certaine
négligence. Mais aussitôt son attention éveillée, voilà qu'elle croit
tout perdu; elle voit sa Geneviève en danger; elle s'accuse d'avoir
manqué de prévoyance; elle jetterait tout au feu pour sauver sa chère
enfant; son imagination est partie; le dentiste est obligé d'atténuer
ses premières paroles. Elle avait été jusqu'à lui dire:

--Mais enfin, Monsieur, y a-t-il _encore_ moyen de réagir?

Le chirurgien avait souri:

--Fichtre! je l'espère bien, Mademoiselle. Le médecin nous ordonnera
quelque régime ferrugineux, et nous nous occuperons de ces deux
dents-là.

Tout de suite, on courut chez Cornet.

Au premier aspect de Geneviève, il se mit en colère:

--Non d'une pipe! s'écria-t-il, vous n'avez donc pas fait ce que je vous
ai dit?

--Comment? s'écria la pauvre tante interloquée, mais, docteur, vous
n'aviez rien ordonné...

Il la regarda de son oeil gris qui, sous l'épais sourcil retombant,
semblait vous lorgner au travers d'une jalousie:

--Je n'avais rien ordonné!... je n'avais rien ordonné!

Il prononça cela sur un ton bougonnant qui signifiait: «Il faut donc
vous mâcher les choses? Il faut vous écrire cela sur un papier pour que
vous compreniez!...»

L'oeil et l'intonation étaient si expressifs, qu'elle saisit aussitôt
une allusion au pupitre. En effet, il lui avait conseillé de l'ouvrir.
C'était une ordonnance. Si elle l'eût suivie et eût fait part au docteur
de sa découverte, il eût peut-être trouvé un moyen, lui, d'éviter le
dépérissement de la jeune fille.

Mlle Cloque tremblait de tous ses membres, contrairement à Geneviève
qui ne s'impressionnait aucunement, conservant vis-à-vis de ces paroles
inquiétantes, la figure tranquille, muette et résignée qu'elle avait
toujours eue dans l'intervalle des crises de chagrin.

Cornet ayant fiché sur ses cheveux gris une toque grasse, s'était assis
à son bureau, et il écrivait.

--Cette fois-ci, dit-il, on va donc vous mettre sur du papier ce qu'il
faut faire. C'est une ordonnance cela!

Il plia son papier en deux après l'avoir séché devant un grand feu de
coke. Il ouvrit un petit tiroir du bureau, où des flacons minuscules,
étiquetés sur le bouchon, passaient le cou par les trous réguliers d'une
mince plaque de liège.

Sa main malpropre et savante glissa sur le clavier de poisons et
s'arrêta, sans le secours des yeux, à la petite bouteille qu'il fallait.
Il en versa quelques gouttes, comptées attentivement, dans un flacon
vide, et reboucha le tout en faisant grincer le liège. Puis il lut tout
haut l'ordonnance qui acheva d'exténuer Mlle Cloque. Elle fit observer,
d'une voix que couvrait la montée des larmes, en répétant quelques-unes
des prescriptions:

--«Changer de milieu, voir des figures nouvelles»; passe encore s'il le
faut, mais, mon cher docteur, comment voulez-vous que nous allions «dans
les montagnes?»... et en Suisse, par-dessus le marché! Je ne parle pas
de mon âge; Dieu merci, je me remue encore, mais il y a malheureusement
la question... pécuniaire.

--Le voyage n'est pas si cher, dit Cornet, et c'est là-bas que vous
pourrez trouver au meilleur compte le moyen de passer trois ou quatre
mois hors de chez vous, toutes conditions réunies. Allons! allons! si je
vous ordonne cela, c'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement.

Comme il les reconduisait, la jeune fille étant passée devant, il retint
la tante par le bras et lui dit dans l'oreille:

--Question de vie ou de mort.

Si elle ne mourut pas sur ce coup, elle, la pauvre vieille, ce fut que
son amour pour l'enfant opéra un miracle. Elle eut le courage de mentir
immédiatement à Geneviève:

--Heureusement, son dernier mot m'a rassurée.

--Ah! dit Geneviève.

Pendant trois semaines, la maison de la rue de la Bourde fut sens dessus
dessous. Mariette avait commencé par jeter les hauts cris à l'annonce du
voyage de ces demoiselles, et avait prononcé:

--C'est la fin de tout!

Les Loupaing étaient venus demander à la locataire «si ce n'était pas
une façon de donner congé.»

--Dame! est-ce qu'on sait jamais, quand on s'en va si loin!...

Et ils donnaient des signes d'inquiétude et de regret. Ils étaient
d'ailleurs d'une prévenance parfois obséquieuse. C'était à qui des trois
offrirait ses services, à tout propos, souvent sans propos aucun. Le
plombier avait fait poser un toit de zinc au petit hangar, et surveillé
lui-même le travail.

--Mais ça va me coûter les yeux de la tête! avait objecté Mlle Cloque.

--Taisez-vous donc! On s'arrangera. Est-ce que je vous demande quelque
chose?

Le plâtrier était venu en personne blanchir le pan de muraille où
s'adossait la cage à poules.

Et, bien avant que la lumière du printemps eût percé le ciel gris,
Loupaing armé de la lance arrosait le jardinet de sa locataire, de
préférence à sa propre cour.

--Si nous avions passé l'été ici, avouait Mlle Cloque, je crois que cet
être-là eût fini par devenir ennuyeux. On n'est plus chez soi.

C'était le moment où les bourgeons des rosiers commençaient à s'ouvrir,
et les fusains ranimaient le bout de leurs branches par un vert tendre
et frais. Entre les membrures du catalpa, les feuilles nouvelles
allaient bientôt redessiner de chimériques images. Et la fontaine, tarie
durant l'hiver, s'était remise à égrener son murmure favorable aux
songes.

--Pourquoi nous en aller? disait Geneviève enracinée aux lieux mêmes de
son lent martyre.

--Parce qu'il le faut! répondait la tante. Elle avait dû vendre des
titres pour faire face aux dépenses du voyage. Ce n'était pas assez que
ses revenus diminuassent: elle entamait son petit capital. Le pire,
peut-être, avait été de donner ordre à son banquier, à travers le
grillage: «Il s'agirait de vendre ces trois obligations...» Il la
connaissait pour lui payer ses coupons chaque trimestre. Il lui avait
fait remarquer que son intérêt consistait plutôt à...

--Si, si! vendez! je vous prie!

Elle avait cru qu'il la regardait avec un air de pitié.

Mais les mots de Cornet lui bourdonnaient sans cesse aux oreilles:
«Question de vie ou de mort.»

La tournée des adieux fut courte, puisque tous s'étaient retirés d'elle.
On recommanda au marquis d'éviter les mauvaises connaissances. On
embrassa Mme Pigeonneau et les rares personnes qui se trouvaient chez
elle. Ce fut en serrant la main de l'infortuné M. Houblon que le coeur
de sa vieille amie se souleva. L'ex-organiste ne confessait rien de sa
détresse; il parlait toujours, et d'espoir en l'avenir!

M. l'abbé Moisan sollicita de sa pénitente un moment d'entretien
particulier afin de lui toucher encore une fois un mot de son petit
notaire.

--Ce garçon est complètement gagné par le portrait qui lui a été fait de
mademoiselle votre nièce. Vous avez tort de ne pas accepter au moins une
entrevue avant votre départ... Il habite un pays sain; c'est pour ainsi
dire la pleine campagne, et à une heure d'ici, sur la grande ligne de
Paris-Bordeaux...

--Mais monsieur l'abbé...

--A quoi cela vous eût-il engagée? Une entrevue et tout est dit. Au cas
où la Providence eût regardé cette combinaison d'un oeil bienveillant,
la chère enfant eût pu trouver la santé et le bonheur quasi à votre
porte et sans recourir à des expéditions lointaines...

Mais Mlle Cloque traitait, à part soi, de rengaines la proposition de
l'abbé Moisan. Outre qu'elle jugeait imprudent de parler mariage en ce
moment à Geneviève, elle préférait encore pour celle-ci le voyage et son
imprévu, à la piteuse solution d'un véritable enterrement dans un
village.

--Plus tard, monsieur l'abbé, nous verrons; nous avons le temps de
penser à cela.

Vers le milieu de mai, un omnibus du chemin de fer vint prendre ces
demoiselles, rue de la Bourde. On empila les bagages brutalement
au-dessus de leurs têtes. A chaque heurt violent, elles sautaient, l'une
et l'autre, sur la banquette, car leur vie enclose et abritée des
rigueurs physiques leur donnait une sensibilité excessive.

Mariette bougonnait:

--C'est autant fait pour voyager que moi pour dire la messe!

--Adieu! adieu!

--Portez-vous bien!

Le gros vacarme de l'omnibus attira aux fenêtres quelques figures de
femmes hébétées. Elles se retournaient vers l'intérieur pour annoncer ce
qu'elles avaient vu. D'autres sortirent. Et, il s'en trouva un grand
nombre dehors pour commenter l'événement.



XIV

EXTRÉMITÉS


Elles passèrent cinq mois dans une pension suisse au bord du lac des
Quatre-Cantons, adonnées, par ordre du médecin, à un régime excellent
pour la jeune fille et qui fatiguait la tante. Chaque jour, on allait
prendre le repas de midi à la succursale située dans la montagne.
C'était une petite ascension de trois kilomètres en belle route, avec la
vue du lac sans presque aucune interruption. Les couleurs remontaient
aux joues et aux lèvres de Geneviève; Mlle Cloque soufflait et se
plaignait d'avoir un coeur de poulet. Elle demandait à Dieu de le lui
laisser battre jusqu'à temps que sa nièce fût ressuscitée. Et elle
tricotait des jambes, bien courageusement, le long des lacets poudreux
de ce beau chemin.

On revenait par une diligence où il y avait des prêtres très sales, en
pantalon et en chapeau de paille, et qui fumaient des cigares
nauséabonds. La roue, paralysée par le «sabot», labourait le sol incliné
en soulevant des nuages de poussière. Geneviève attentive à toutes
choses, comme une enfant, se disait en ballon, bien au-dessus de la
terre, et quand les nues s'entr'ouvraient sur la perspective magnifique
et vertigineuse, elle s'agrippait au bras de sa tante:

--Regarde là-bas, là-bas, dans le fond, comme c'est beau! Comme c'est
bon!...

La voiture, à son gré, n'allait jamais assez vite.

Les jolies montagnes se miraient avec des complaisances de femmes, à la
surface polie des eaux couleur d'olive, tandis que derrière leur écran,
un ciel de lilas et d'oranges se livrait à d'éclatantes débauches.

Les soirées étaient belles et douces. Dans le petit salon, on dansait
quelquefois. Ou bien on allait s'asseoir et causer en rêvant, au bord de
l'eau toujours lumineuse, même les nuits où l'on est privé du plaisir de
la lune.

Geneviève avait été demandée deux fois en mariage. D'abord par un
Genevois assez riche, très convenable et protestant, que l'on avait
écarté aussitôt. Ensuite par un jeune substitut de la Vendée, voyageant
avec sa famille, et qui, à l'énoncé de la dot, était parti.

Ni à l'une ni à l'autre de ces propositions, Geneviève ne s'était
révoltée. Sa forte raison renaissait avec la santé. Le va-et-vient
constant des touristes cosmopolites élargissait le monde à ses yeux.
Elle avait dit à sa tante:

--Ah! si on pouvait voyager toujours!...

Le souvenir du passé n'était plus assez vif pour qu'elle désirât même
s'en entretenir. Une seule allusion y avait été risquée au moment de
l'arrivée de plusieurs familles françaises:

--Ce serait drôle, avait dit Geneviève, qu'_ils_ aient l'idée de venir
faire leur voyage de noces par ici...

Tout allait si bien qu'on avait prolongé le séjour jusqu'aux extrêmes
limites de la saison.

Ces demoiselles ne rentrèrent à Tours qu'en octobre.

Ce fut tout juste si on les reconnut.

--Ah! bien! s'écria Mariette en recevant Geneviève au bas du marchepied
de l'omnibus, ça se voit que vous n'avez pas mangé de la vache enragée
dans vos pays!

Mais, en apercevant les cheveux tout blancs et la figure de la tante,
elle mâchonna cette réflexion:

--C'est celle-là qui a avalé tout le mauvais air.

Il se trouva des gens pour remarquer que, dès le lendemain de son
retour, Mlle Cloque avait été chez son banquier, place d'Aumont, avant
d'aller à la messe. La rue de la Bourde, excitée par le long voyage en
Suisse, prétendait que c'était «un fameux coup pour la vieille fille
d'avoir mis tant d'argent à l'étranger pour marier sa demoiselle et
d'être revenue bredouille:

--Faut être orgueilleux pour aller chercher si loin!

--Ça veut des princes, on est bien obligé d'aller en dénicher là où il y
en a...

--Dame! quand on a été rebutée par un comte, c'est bien le moins qu'on
prenne un marquis pour en effacer l'affront...

--Il y en a qui commenceraient par payer leur dû...

--Pas possible!... Qui est-ce qui vous a dit ça?

--Eh bien! et la Pelet pour quoi donc qu'elle est faite? C'est cette
pauvre Mme Loupaing qui en est pour ses deux termes de juillet et
d'octobre.

--Autrement dit: c'est les Loupaing qui paient le voyage.

Mlle Cloque, en froissant quelques billets de banque qu'elle repliait
avec soin dans son porte-carte, demanda à Mariette si le propriétaire
serait chez lui dans l'après-midi.

--C'est-il pour lui porter de l'argent? dit Mariette. Eh! pardi, ne vous
dépêchez donc point, un coup que le terme est passé. Il ne réclame rien:
allez donc au plus pressé.

--Au plus pressé? dit Mlle Cloque.

--Bien sûr! n'y a-t-il pas la couturière qui est venue ici trois fois
le mois dernier, avec sa note, rapport aux costumes de voyage de
Mademoiselle? Ah! dame! les déplacements, les voyages économiques, ça
n'est pas pour rien!... Elle a dit qu'elle reviendrait tantôt, du moment
que ces demoiselles étaient arrivées.

--C'est bon! c'est bon! fit Mlle Cloque en s'asseyant précipitamment.

--Faut-il bien vous faire de la bile comme ça, Mademoiselle! Profitez
donc de ce que votre propriétaire est gentil. Il a arrosé votre parterre
tous les jours. L'autre matin je l'ai pris qui béchottait le massif de
rosiers. Il n'y a pas d'homme plus comme il faut quand il s'agit de vous
et de Mademoiselle. «Son loyer? qu'il me disait encore, hier au soir, à
la brune, son loyer? est-ce que j'ai une figure à pressurer le monde? On
est au-dessus de ça; on est au-dessus de ça!»

--Ah!... il vous a dit?...

Ainsi Loupaing s'était flatté de faire des générosités à sa locataire!
On savait qu'elle avait deux termes en retard! Comment avait-elle commis
l'imprudence de croire à l'amitié dont l'accablait Loupaing? Comment en
était-elle arrivée à ne se point gêner pour lui écrire au mois de
juillet: «Nous sommes si loin... à cause des formalités d'expédition,
voulez-vous garder ma quittance jusqu'à notre retour?»

Et, ne pensant plus qu'au bien-être immédiat de sa nièce, elle avait
consacré à un prolongement de séjour la somme due à Loupaing. Elle
venait de toucher en arrivant quelques petits coupons qu'elle pensait
lui verser en acompte. Mais elle avait oublié la couturière: les
costumes supplémentaires commandés en hâte, pour partir au plus vite,
quand c'était pour Geneviève une «question de vie ou de mort!» Comment
se tirer de là?

Plutôt que d'avoir des obligations à Loupaing, elle résolut de
s'entendre avec la couturière. Mais celle-ci surprit ces demoiselles
pendant le déjeuner, étant entrée par le porche de la plomberie. Sans
même passer par la cuisine, et de l'air égaré d'une personne qui vient
pour la première fois, elle se présenta par la porte-fenêtre
entr'ouverte au doux soleil de la fin d'octobre.

--Ah! pardon! mesdemoiselles, je vous dérange? Je reviendrai.

--Mais non, mais non! entrez donc!

--Mon Dieu! que je suis donc fâchée! Voilà ce que c'est quand on ne
connaît pas les habitudes... C'était pour prendre les nouvelles
commandes de ces demoiselles... Vous avez fait un bon voyage, au moins?
Et alors, j'avais apporté en même temps la petite note...

Mlle Cloque, ordonnée comme les gens de fortune extrêmement modeste,
n'avait jamais fait attendre un fournisseur. Confesser sa gêne devant
Geneviève qui en était la cause involontaire, lui répugnait
particulièrement. Son mouvement d'ailleurs fut plus prompt que sa
pensée. Elle avait l'argent sur elle: elle paya, séance tenante, devant
Mariette qui acquiesçait de la tête.

--Mariette, fit Mlle Cloque, dès que fût partie la couturière, je vous
avais dit d'aller demander à Loupaing un rendez-vous pour cet
après-midi: je suis sûre que vous n'en avez rien fait?

--Bien sûr que non, Mademoiselle; on n'était-il pas d'accord que c'était
pas la peine?

--Je ne vous demande pas votre avis. Vous allez me faire le plaisir
d'aller tout de suite chez lui et le prier de me dire à quelle heure il
pourra me recevoir.

--C'est bon! Mademoiselle, c'est bon! On y va. Que je vous mette votre
dessert au moins...

Ces demoiselles se levaient de table, quand elles virent la bonne
entr'ouvrant la porte devant le conseiller municipal flanqué de sa mère
et de sa femme.

Mlle Cloque n'eut que le temps de dire à Geneviève:

--Sauve-toi, mon enfant, nous allons parler d'affaires.

Elle avait compté sur une demi-heure, après son déjeuner, pour trouver
une façon de confesser au propriétaire ses embarras momentanés.

--Ah! bien! fit la mère Loupaing qui montra son nez la première, faut
espérer que c'est pas nous qui faisons en aller votre petite
demoiselle... On en serait bien au regret.

Mlle Cloque répondit au hasard:

--Elle n'était pas habillée... Excusez-la.

--On peut dire qu'elle a profité, elle au moins, pendant son voyage
d'agrément! Je la montrais à ma bru, ce matin, par la fenêtre; c'est-il
pas vrai, Victorine? Eh! nom d'un petit bonhomme! que je lui disais, ça
fait-il une belle fille à cette heure: elle serait capable de donner
envie à un grenadier...

--On a voulu vous dire un petit bonjour, mademoiselle Cloque, disait
modestement la bru.

Le conseiller avait mis une jaquette, une chemise blanche, une petite
cravate noire au noeud soigné. Il était propre. Il ôta son chapeau:

--Nous voilà. On vient vous dire qu'on n'est pas fâché de se revoir,
entre amis. Dame! vous avez fichu le camp bougrement loin, à ce qu'il
paraît! Il n'y a que les millionnaires pour aller dans ces sacrés
pays-là. Mais ça ne fait rien, pas vrai? on est encore mieux chez soi,
et plus à l'économie?

--Nous ne revenons pas de si loin, monsieur Loupaing! dit Mlle Cloque
en les priant de s'asseoir, mais le médecin m'avait prévenue qu'il y
allait de la vie de la petite si je ne me décidais pas au sacrifice de
ce voyage...

--Voyez ce que c'est! tout de même, prononça la mère Loupaing; ils ne
savent qu'inventer au jour d'aujourd'hui pour transvaser l'argent en
dehors de la frontière. Si on avait dû mourir, de notre temps, nous
autres, sous peine d'aller en Suisse, où est-ce que nous serions, mes
bons amis? Les temps changent...

--Il n'y a qu'une chose qui ne change point, dit Victorine, c'est la
cherté de la vie.

--Dame, si! observa le plombier, puisqu'elle augmente...

Les trois Loupaing eurent la gorge secouée d'un rire commun.

Mlle Cloque, pour couper court aux allusions, résolut d'aborder
directement le sujet qu'elle sentait présent, sous chacun de leurs
termes, à l'esprit de ses propriétaires. L'appréhension lui en ébranlait
tous les membres.

--Monsieur Loupaing, prononça-t-elle, d'une voix qui, pour la première
fois de sa vie, chevrotait de crainte, je vous ai demandé un entretien
pour vous parler de mon retard à vous régler...

Loupaing l'interrompit d'un geste:

--Des bêtises! Allez-vous pas me parler de ces histoires-là, comme si on
en était de l'un à l'autre à un sou près? Eh bien! et l'amitié, alors, à
quoi donc qu'elle est bonne? voulez-vous me le dire?

--C'est que... dit-elle, sans trop savoir où elle allait, c'est que les
bons comptes font les bons amis...

--On établira ses comptes! ça n'est pas bien difficile. J'ai-t-il pas de
l'inquiétude? Ah! là, là! Mon argent est aussi bien placé dans votre
armoire que dans la mienne. Du moment qu'on vous tient! J'espère bien,
au moins, que vous n'êtes pas repartie pour les grandes Indes! Vous
n'allez pas vous remettre en chasse, à présent que vous voilà rentrée à
la niche? Eh bien! si ça vous arrange de ne pas me payer, moi, ça
m'arrange; et puisque je vois que ça peut vous rendre service...

Il s'arrêta sur ce mot qui resta suspendu sur le silence et retomba en
petites gouttelettes torturantes sur toute la surface de la sensibilité
de Mlle Cloque.

Sa nature se révoltait; son corps se soulevait pour protester, pour
refuser l'humiliation que lui infligeait en pleine figure ce butor, et
avec un raffinement qui sentait la préméditation.

Mais elle ne répliquait rien. Ce _service_ qu'il lui offrait de plein
gré, spontanément, n'était-ce pas celui qu'elle se proposait de lui
demander elle-même? Tandis que le mot résonnait encore dans la pièce,
elle pensait qu'il eût été pourtant moins pénible d'implorer que de
recevoir ainsi.

Loupaing ne sut pas cacher son triomphe. Sa joie montra qu'il n'avait eu
que des présomptions sur les embarras d'argent de sa locataire et que la
confirmation qu'il en recevait flattait ses desseins secrets.

Il se leva, la figure illuminée, et posa la main sur son coeur:

--Je mentirais si je disais le contraire, mademoiselle Cloque: j'ai du
plaisir à vous être agréable.

La malheureuse baissait la tête et ne disait rien; son être physique
refusait tout secours.

Il profita de cette faiblesse de vieillard pour mettre les pieds dans le
plat. Il l'accabla.

Il s'approcha d'elle, les deux mains dans les poches, et se baissa pour
lui parler sous le nez:

--Je savais ça! dit-il. On n'a qu'un oeil, mais c'est le bon! Dame! dans
la vie, il y a des haut et des bas... Ah! sacrédié! vous avez mis du
temps à reconnaître que j'étais un ami! Je vous avais-t-il pas dit:
topez-là! Vous vous en souvenez bien?

Elle fit un violent effort sur elle-même, et reprenant ses sens, elle se
releva:

--Ah! ça, voyons, dit-elle, monsieur Loupaing, il ne faudrait pas croire
qu'il y a péril en la demeure! Je veux bien user de votre obligeance à
me donner quelques... semaines, quelques mois tout au plus de répit pour
le paiement de mon loyer; mais vous serez payé, n'en doutez pas... Mes
coupons de novembre et ceux de janvier...

Il ricana:

--Vous y tenez donc bien?... Vous y tenez donc tant que ça?

Elle le regardait avec des yeux ronds de poule mourante:

--Je tiens à quoi? à quoi?

--Mais à me payer, donc!... Voyons, il y a pourtant bien des moyens de
s'arranger... quand on se cause d'ami à ami!...

--Quels moyens de s'arranger? fit-elle, ahurie.

Il avait arraché une de ses mains à son pantalon; il fut sur le point
d'en toucher, d'un geste goguenard, l'épaule de Mlle Cloque:

--Faites donc pas la bête!

Elle bondit.

--Monsieur Loupaing!

L'indignation lui étouffa toute réflexion.

--Allons! dit-il, allons! tout beau! Vous voilà partie comme une soupe
au lait!...

Et, se retournant vers les deux femmes, d'un ton admiratif:

--C'est-il du sang! nom d'un tuyau! C'est-il du sang qu'il y a dans
cette famille-là! Je vous l'ai-t-il pas toujours dit.

La mère Loupaing et sa bru, embarrassées, baissaient les yeux.

De sa main libre, le plombier fendit l'air tout autour de lui, comme
s'il prenait à témoin un nombreux auditoire:

--Voilà ce qu'il y a. Moi, je suis carré; je n'aime pas à tourner autour
du pot. C'est rapport à votre nièce...

--Ma nièce! s'écria Mlle Cloque.

--Bien sûr; c'est pas du pape que j'ai à vous parler. Eh bien! là, en
deux mots; j'ai quelqu'un à vous proposer.

--A me proposer?... mais pour quoi? Seigneur Jésus! Je ne vous comprends
pas.

--Tonnerre de D...! Vous ne me comprenez pas! Comment donc qu'il faut
vous parler?

Les deux femmes firent simultanément un geste destiné à l'apaiser. La
mère crut même devoir dire:

--Mon fils, prends garde! Tu vas aller contre ce que tu veux!

Victorine ajouta:

--Elle est si comme il faut, cette petite demoiselle! On a tant de
respect pour elle à la maison!

Mlle Cloque se tenait le coeur à poignée. Elle croyait que toute sa
machine intérieure allait se rompre.

Loupaing adoucit subitement sa voix, et modula sur un ton de gamin qui
demande du sucre:

--C'est pour mon beau-frère, le frère à ma femme, un honnête garçon qui
est bien établi.

D'un bond, Mlle Cloque fut debout. Jamais la colère ne lui était montée
si prompte et si incoercible. Elle ne se possédait plus:

--Fichez-moi la paix! s'écria-t-elle. Allez-vous-en! allez-vous-en! que
je n'entende plus jamais parler de vous!... Je vais vous payer. Votre
compte sera réglé ce soir! Mais que je ne vous voie plus,
entendez-vous? Que je ne revoie jamais vos figures!

Les deux femmes s'étaient levées. Victorine avait gagné aussitôt la
porte qu'elle tenait entr'ouverte. Aux cris de sa maîtresse, Mariette,
qui n'était pas loin, entre-bâillait aussi la porte du côté de la
cuisine. Le courant d'air emporta le journal déplié sur la table.

Loupaing n'était pas fier en face de la sincérité et de l'absolutisme de
cette indignation. Il n'était pas brave. Ce fut sa mère qui osa parler:

--C'est pas là peine de nous faire un affront. On n'a pas eu l'idée de
vous offenser. C'était une chose qui nous plaisait; on a voulu s'en
expliquer, c'est pas plus méchant que ça... Pardi, on sait bien que vous
n'estimez pas les travailleurs: c'est plutôt la dorure qui vous tape
dans l'oeil; mais c'est comme pour le reste: faut y mettre le prix. Vous
n'êtes pas non plus sans savoir, comme dit cet autre, que faute de
grives on mange des merles? Peut-être bien qu'un jour vous ne serez
point si faraude... Mais parle donc, toi aussi, ajouta-t-elle en
secouant le bras de son fils qui restait coi.

--Qu'est-ce que tu veux que je dise? fit-il. On a peut-être bien eu
tort: je vous l'avais-il pas dit aussi que ça n'irait pas comme on
voudrait?

--Mais cause-lui donc, dis-lui donc quelque chose à elle, avant de t'en
aller, pour raccommoder les affaires!

Mariette soutenait sa maîtresse; elle la posa, pâle comme une morte, sur
son fauteuil. Mlle Cloque dardait néanmoins des yeux furieux qui
continuaient de dire: «Allez-vous-en! allez-vous-en!»

Loupaing rassembla tous ses moyens et prononça:

--Nom de D....! C'est vexant.

Et il mit son chapeau.

Sa mère haussa les épaules. Mais tous trois sortirent.

On crut que Mlle Cloque allait mourir. On envoya chercher Cornet et
l'abbé Moisan. Ils étaient là tous les deux quand vint le marquis
d'Aubrebie. Elle les pria de la laisser un instant avec celui-ci. Ce fut
à son vieux mécréant d'ami qu'elle demanda le service de lui avancer de
quoi payer le propriétaire. M. d'Aubrebie faillit l'embrasser de joie:

--Enfin! dit-il, je vais donc être bon à quelque chose!

Le plaisir réel qu'il montra à lui être utile la soulagea de l'amertume
immense qu'elle éprouvait.

--Ah! dit-elle, en lui tendant sa vieille main brûlante, quand je serai
morte, je serai plus près du bon Dieu pour lui parler de vous.

On fit revenir le prêtre et le médecin. Elle leur raconta elle-même ce
qui s'était passé. On l'avait couchée. Dans l'ombre des rideaux de
cretonne, sous un bonnet blanc, sa figure blême paraissait toute menue;
ses cheveux relevés lui découvraient un grand front sec et bombé sous
lequel les deux yeux creux s'enfonçaient comme des portes sombres.

--Un dôme d'église! faisait remarquer l'abbé.

Quand elle eut senti qu'elle survivrait à cette secousse, elle se reprit
à espérer. Elle dit presque en souriant à Cornet:

--Allez-vous me faire une ordonnance cette fois-ci?

Il versait des gouttes de substance inconnue dans un verre d'eau. Il
griffonna un mot sur un bout de papier et le lui tendit:

Elle lut: «Marier la petite.»

L'abbé demanda à voir et applaudit. Le marquis donna aussi son
approbation. Elle comprit par là qu'ils voyaient tous la mort à son
chevet, et qu'il était urgent de régler le sort de Geneviève et de la
soustraire à des entreprises matrimoniales telles que l'on venait d'en
subir.

M. Moisan qui s'entêtait dans sa proposition déjà ancienne, se pencha à
son oreille:

--Voulez-vous que je lui écrive?

--A qui? dit-elle.

--A mon petit notaire... Simple entrevue... engage à rien?...

Le masque de la vieille imaginative se modela selon l'expression d'une
pesante tristesse. Ce n'était pas d'un petit notaire qu'elle avait rêvé
pour sa nièce! Cependant l'abominable tentative des Loupaing lui avait
montré les extrémités où l'on pouvait tomber. Avec les quelques sous
qu'elle laisserait à Geneviève, on mettait en fuite un substitut
vendéen, et on était convoitée par un plâtrier «bien établi». Sous le
«dôme» de son grand front décharné, Mlle Cloque réfléchissait, comme
dans toutes les occasions critiques de sa vie, aux paroles de
Chateaubriand.

--La médiocrité... prononça-t-elle, à demi-voix, se parlant à elle-même.

--S'il vous plaît? fit l'abbé qui avait mal entendu.

--Je dis que j'en parlerai à la petite, monsieur l'abbé. Quand vous
reviendrez me voir, nous reprendrons cela.

Mais un long temps s'écoula avant qu'elle consentît à revenir sur ce
sujet. «Quand je serai tout à fait mieux», disait-elle. Et, comme elle,
s'acharnait à remordre à la vie, ses amis attendaient. Quand elle alla
mieux, ce fut Geneviève qui manqua d'empressement. Pour peu qu'on
insistât, la jeune fille menaçait de rentrer au couvent, de se faire
religieuse. Secrètement, sa tante préférait cette solution, mais elle
n'osait le dire.

Elles passèrent encore un triste hiver, dans la chambre de cretonne,
entre la fenêtre de la rue de la Bourde et celle d'où l'on voyait
Loupaing dont l'hostilité réouverte se manifestait à toute occasion,
plus vive que jamais.

Il avait envoyé la note du petit toit de zinc posé par lui au hangar,
et, faute d'un acquittement immédiat, il était venu en personne, avec
des marteaux et des tenailles, un jour d'averse, et il avait arraché le
toit. Les volailles geignaient sous la pluie; la provision de bois était
trempée. Mariette terrorisée n'osait même plus passer par le porche de
la rue de l'Arsenal, elle avait cessé momentanément de parler aux
femmes.

Il fit froid. Au travers des branches dénudées du catalpa, on vit un
matin la double vasque de la fontaine pleurant des larmes immobiles sur
le bassin glacé, où, par hasard, un balai était pris. Durant de longues
semaines, on regarda chaque jour ce balai au long manche incliné et
gênant. Quelquefois, après l'heure du déjeuner, le dimanche, on
apercevait le voisin, le cou entouré d'un cache-nez, frappant du pied le
sol coriace, s'exercer contre le bâton et l'abandonner en hochant la
tête.

La neige vint doubler l'épaisseur des branches, et le manche à balai
aussi se hérissa de la pure fourrure. Les moineaux s'approchaient, en
pépiant, de la fenêtre où l'on répandait de la croûte de pain, et
Geneviève avait des frissons à les voir poser sur la neige leurs petites
pattes si fines. Pour couper le temps et occuper la jeune fille, on lui
faisait préparer du thé vers les quatre heures, au moment où venait M.
d'Aubrebie. Bien longtemps avant l'heure, l'eau, dans la bouillotte au
coin du feu, chantait. On se levait, à de fréquentes reprises, pour
éloigner un peu la bouillotte. Noël et le jour de l'an, avec les
almanachs, les catalogues et les publications illustrées, singulière
période d'énervement joyeux pour les familles nombreuses, n'apportèrent
aux deux pauvres femmes que des tristesses, en leur rendant l'isolement
plus sensible et en les forçant, à cause des souhaits et des voeux, à
penser davantage à l'avenir.

Enfin, le balai fut retiré de l'eau; on nagea quelque temps dans la boue
gluante; le soleil revint. L'abbé Moisan, ayant reçu de Monseigneur
l'assurance qu'il serait maintenu dans ses fonctions de chapelain, pour
la nouvelle église, et logé, répandait la joie autour de lui. M.
d'Aubrebie apportait à Geneviève des bouquets de violettes. Et elle dit
un jour que l'état de religieuse lui faisait peur.

--Alors il faut te marier, mon enfant.

A ce mot elle avait des tremblements et on entendait se choquer ses
dents de nacre.

--Enfin, soupira-t-elle, il faudra bien!... Mais, d'abord, comment
s'appelle-t-il, votre monsieur?

--Jules Giraud...

Ce seul nom fut la cause d'un retard de trois semaines. On la traita de
folle; on lui dit qu'il était honteux d'avoir, à son âge et dans sa
situation, des répugnances aussi puériles. Rien n'y fit. On crut tout
perdu.

Elle ne concevait pas qu'on épousât un homme qui s'appelait Jules
Giraud. D'abord ce prénom de Jules lui avait toujours porté sur les
nerfs; c'était un nom absurde, tout à fait idiot.

Elle était prête à passer sur bien des choses désagréables: qu'elle
habitât un «trou», elle s'en moquait pas mal; que son mari fût notaire
ou épicier, c'était bien le cadet de ses soucis; mais de crier le nom de
Jules du haut en bas de l'escalier, ou dans un jardin, lui semblait
au-dessus de ses forces. «Giraud,» çà, autant n'en pas parler, c'était
franchement commun, c'était le plus plat des noms. Mais elle
reconnaissait qu'elle n'était elle-même qu'une pauvre petite bourgeoise
au nom très médiocre, presque drôle, et qui faisait rire, au couvent,
les premières années; cela n'était rien. Ce qui importait c'était le nom
qui doit être inséparable de toutes les expressions de tendresse, sans
lesquelles elle n'imaginait pas le mariage.

Le marquis lui vantait «Jules» César. Elle répondait en objectant:
«Jules» Grévy, «Jules» Ferry.

--Le fait est... disait Mlle Cloque, qui avait ces hommes en horreur.

A cause de ces deux personnages, peu s'en fallut qu'elle ne fût de
l'avis de sa nièce.

Tout d'un coup, Geneviève se décida, comme les enfants prennent le
parti de se faire arracher une dent. L'abbé écrivit. Le notaire était
toujours prêt. Une entrevue fut convenue. Toutefois on la remit encore,
parce qu'on voulait avoir auparavant la photographie du jeune homme. On
l'obtint. Il n'était ni bien ni mal.

--C'est ce qu'il faut, dit Geneviève.

Mais elle grimaçait presque, en prononçant ces mots. On eût dit qu'elle
étouffait une sombre colère.

--Voyons! ma fille, personne n'exige que tu te fasse violence...

--Mais non! mais non! je t'assure que je suis décidée.

L'entrevue fut fixée au premier jeudi de mai, boulevard Béranger, au
concert de la musique militaire. C'était le seul endroit où l'on pût se
rencontrer comme par hasard, et passer inaperçus, au milieu de la foule.

Ces demoiselles arrivèrent les premières, très agitées, depuis longtemps
préparées, et se croyant en retard. Les musiciens n'étaient pas là
encore. Quelques rangées de chaises seulement étaient occupées par les
fanatiques. Elles eurent tout loisir pour le choix de leurs places.
Elles s'ingénièrent à ne se fixer ni trop près de la musique, ni trop
loin. Il fallait pouvoir causer sans être gênés par des voisins entassés
chaise contre chaise, éviter aussi de se planter au beau milieu d'une
clairière, ou bien d'aller se reléguer aux endroits éloignés où l'on
n'a pas l'air de venir pour la musique. Cependant il était non moins
nécessaire que ces messieurs, à leur arrivée, les aperçussent aisément.
Il ne manquerait plus qu'elles fussent obligées de leur faire signe!

Elles tâtonnaient; Geneviève énervée dit:

--Mettons-nous là! mettons-nous là, n'importe où.

Elles s'assirent. Elles étaient l'une et l'autre de mauvaise humeur.
Mlle Cloque reprochait à sa nièce le peu de frais de sa toilette.

--Peuh! si tu crois qu'on s'y connaît à la Celle-Saint-Avant!...

C'était le nom du petit endroit où Jules Giraud était notaire.

--Mais, mon enfant, ce jeune homme a peut-être été à Paris?

--Allons donc! est-ce que l'abbé ne nous a pas dit qu'il avait été clerc
à Châtellerault? Il n'a seulement pas fait son droit...

Mlle Cloque avait pris la précaution de garder deux chaises auprès
d'elle:

--Ça fait, dit Geneviève, que si l'on nous voit, il sera clair comme le
jour que nous attendons quelqu'un!

--Mais enfin! ma pauvre enfant, comment veux-tu nous arranger, aussi! Et
s'il n'y a plus de places auprès de nous quand ils arriveront:
faudra-t-il que ce soit nous qui nous dérangions pour les suivre?

En l'espace de quelques minutes, le mail se garnit. La double rangée des
grands ormes balançait ses hautes branches à l'air agréable de mai. Les
chaussées, de chaque côté du large terre-plein, portaient une foule déjà
compacte. Aux fenêtres de jolies maisons donnant sur le boulevard,
paraissaient quelques femmes accoudées. A une centaine de mètres à
peine, en tournant un peu la tête, on pouvait apercevoir, entre deux
bouquets d'arbres du parc, la frise de faïence courant au-dessous d'une
balustrade à l'italienne, qui décorait l'hôtel de Grenaille. Il venait,
des jardins voisins, des odeurs de clématite et de chèvrefeuille.

--Tiens! voici Mlle Cloque et sa charmante jeune fille! prononça la
voix grasse de M. l'abbé Moisan. Mesdemoiselles, voulez-vous me
permettre de vous présenter mon bon ami, M. Jules Giraud, qui était
précisément en train de faire avec moi un petit tour de promenade?

--Si Monsieur veut bien s'asseoir? dit Mlle Cloque, nous avons
justement deux chaises à côté de nous, où nous avions déposé nos
mantilles.

«Mon Dieu! mon Dieu! pensait Geneviève, est-il possible de parler comme
cela! Mieux vaudrait dire carrément que l'on attend, que de prendre des
détours si maladroits.»

Elle avait vu, tout en blâmant le langage de sa tante, que le notaire
avait les cheveux frisés, ce qu'elle n'aimait pas du tout. En outre, il
portait un lorgnon de myope, d'un numéro assez fort, qui déformait
complètement les yeux quand on le regardait de face. Elle pensa:

«C'est horrible: on dirait deux huîtres ouvertes.»

Sa barbe était assez bien, entière, blonde et frisée; mais il sortait de
chez le coiffeur qui lui avait rasé les joues à la tondeuse. Elle le
jugea stupide d'avoir été le chez le coiffeur avant de venir au
rendez-vous. Il avait d'assez jolies dents très blanches, mais presque
point de lèvres ni de moustache: une espèce de malheureux petit bout de
duvet d'un blond si clair qu'on aurait dit qu'il était blanc, et dont
trois ou quatre poils, un peu plus longs, descendaient de chaque côté de
la bouche.

«Jamais, pensa Geneviève, je ne me laisserai embrasser par cet
homme-là.»

Il était en redingote, soigneusement boutonnée, et en chapeau haut de
forme.

«Eh bien! se dit la jeune fille, comment serait-il, s'il venait
officiellement demander ma main?»

Il était surtout terriblement ému. On sentait sa crainte de laisser
échapper quelque sottise devant Geneviève, dans le premier moment, et il
parlait à la tante aussi troublée que lui.

L'abbé Moisan entretenait Geneviève qui n'écoutait que le notaire lancé
à bride abattue à la conquête de Mlle Cloque. Dans sa précipitation,
le malheureux conservait son lent parler tourangeau aux consonnes
lourdes, aux voyelles de brebis bêlante. Geneviève saisit au vol les
mots d'«hiver _rigoureux_», de «saison plus _propice_» et «d'air
_printanier_».

«Il est trop bête, non, décidément, il est trop bête!»

Combien de fois s'était-elle moquée, à Marmoutier, de ces expressions
endimanchées où excellaient les filles de parvenus!

Mlle Cloque s'étant ressaisie, avait dirigé le notaire sur une voie
plus intéressante, et il donnait la description de la Celle-Saint-Avant.
La musique militaire entamait un pas redoublé, et, dans l'intervalle des
éclats de piston, on entendait des «excellente étude... frais
généraux... amortissement... vignobles et sapinières... grande voie
ferrée... clientèle du château... société de l'endroit...» Il faisait
valoir sa marchandise.

Geneviève se refusait à admettre que l'on pût parler de ces choses-là de
prime abord, comme au marché.

Mlle Cloque ayant osé une allusion discrète aux «principes religieux»,
il parla de «sa vieille mère»; il s'étendit sur des détails intimes que
personne ne lui demandait. Il prononça quelques mots dont Geneviève
ignorait complètement la signification: «cadastre» et «main-levée
d'hypothèque légale». Ces termes, qui eussent pu lui être très
désagréables, lui donnèrent cependant à entendre que cet homme
possédait des connaissances techniques, une sorte de science, quelque
chose enfin qui le releva un peu à ses yeux. Mais quelle idée d'aller
parler de cela à une vieille fille qu'on n'a jamais vue!

L'abbé Moisan jugea qu'il était temps d'opérer un contact entre les deux
principaux intéressés. Il remua son siège, le posa de biais, cogna
contre des chaises voisines qu'on recula complaisamment par égard pour
un ecclésiastique; il parvint à faire vis-à-vis au notaire et lui tapa
sur le genou:

--Eh bien! dit-il, j'espère que vous êtes à votre affaire: on sait que
vous vous y connaissez en musique!

--Oh! oh! fit modestement le notaire.

--Monsieur est musicien? demanda Mlle Cloque.

--Oh! mon Dieu, Mademoiselle, je racle un peu de violon... comme tout le
monde...

--Comme tout le monde!... dit l'abbé, ah! que non pas! Ce n'est pas déjà
si commun.

--Et vous, Mademoiselle, dit le jeune homme à Geneviève, vous êtes
musicienne aussi, sans doute?...

C'était la première parole qu'il lui adressait.

Sa voix trébuchait sur un imperceptible trémolo, et, comme il s'était
commandé de profiter de cette occasion de parler, il avait débité cette
phrase sans aucun naturel, mais au contraire, du ton le plus haïssable
dans le genre commun et convenu.

Geneviève n'était aucunement intimidée; elle sentait clairement sa
supériorité sur cet homme. Elle n'éprouvait point de pitié pour lui,
malgré que son émotion fût touchante. Elle le détestait simplement
d'être si bête.

--Je fais de la musique de temps en temps, dit-elle sans complaisance.
J'ai surtout aimé cela autrefois. Mais, maintenant!...

Elle eut un petit geste qui signifiait: «Maintenant, vous savez, ce que
ça m'est égal!...»

Il la regardait en écoutant sa réponse, et, par une sorte d'attention
indéfinissable, il avait ôté son binocle. Elle lui en sut presque gré,
car ses yeux ainsi étaient moins laids, quoiqu'il les fermât à demi, et
que le double sillon rosé creusé par la pince, à la racine du nez,
donnât à leurs environs l'aspect pénible d'une blessure. Ils contenaient
une telle crainte de la minute présente, un tel désir de ne pas inspirer
d'antipathie, une si franche admiration des deux créatures dont on lui
avait des années durant vanté les mérites, enfin un si vif sentiment de
sa propre petitesse en face de cette jeune fille distinguée, que le
coeur de Geneviève fut un moment ébranlé. Elle se dit: «Comme il doit
être bon!» Mais aussitôt: «Jamais je n'aimerai cette tête-là!»

Elle n'ajouta rien à sa petite réponse sèche. Il comprit qu'il lui avait
déplu dès le premier coup d'oeil. Cela acheva de le démoraliser. Il
fallait parler. Il hasarda une réflexion qui parut saugrenue, à propos
de la Marche Indienne de Sellénick accueillie autour d'eux par des
applaudissements. Geneviève en conclut que, comme musicien, il était bon
à conduire les noces de village; et elle le vit, en imagination, faisant
grincer l'archet sur son instrument.

Mlle Cloque qui découvrait au notaire des qualités sérieuses sans
toutefois être séduite par un homme aussi simple, demeurait fort
embarrassée. L'abbé s'efforçait d'insuffler de la chaleur dans
l'entretien; à défaut de paroles heureuses, il remuait sans cesse, de
sorte qu'on remplissait les vides par de petites réflexions sans aucune
portée: «Oh! pardon, Mademoiselle!... J'ai failli vous marcher sur le
pied... On est beaucoup mieux ainsi... Je n'aime pas entendre la musique
de trop près... Si je me mets comme cela, je vais tourner le dos à ces
dames!... Nous aurons peut-être trouvé le moyen de nous caser, quand le
concert sera fini...» On faisait tout ce qu'on pouvait pour sourire à
chaque mot.

L'abbé remua si bien que les deux jeunes gens finirent par se trouver
l'un à côté de l'autre. Alors, il accapara la tante afin de leur
permettre de causer tous les deux.

Jules Giraud prit un parti héroïque. Il jugea qu'il perdrait son temps à
essayer de faire du luxe. Il nommait ainsi dans sa pensée les
tentatives de conversation sur des sujets généraux où il faut être
profond ou élégant si l'on n'est pas capable de singer l'un ou l'autre.
Il dit tout franchement à Geneviève que c'était bien inutile de chercher
midi à quatorze heures quand on avait très peu de temps à rester
ensemble et qu'on savait très bien pourquoi l'on se voyait. Elle fut un
peu surprise de cette netteté; puis elle réfléchit vite que ce qu'il
disait un peu gauchement, était précisément ce qu'elle avait pensé
elle-même. Et elle l'écouta.

Il tremblait moins et s'exprimait mieux. Rien n'est tel que d'aborder de
front le _sujet_. Il servit une partie des renseignements déjà fournis à
la tante, car, livré à lui-même, il n'avait pas une grande variété de
choses à dire et se bornait à ce qui lui semblait essentiel. Elle
entendit à nouveau la série des «frais généraux, des vignobles et
sapinières, de la grande voie ferrée et de la société de l'endroit.» Il
reparla avec une piété très réelle de sa «vieille bonne femme de maman»
qui pleurait de joie à l'idée d'avoir une fille. Il ne cherchait pas à
attendrir, ni à surfaire quoi que ce fût; il étalait avec sincérité le
«tableau de sa situation».

Il n'avait pas escompté l'avenir pour payer son étude. Tout était réglé;
le moindre bénéfice entrerait directement dans le ménage. Il avait tout
à fait repris son assiette, il allait, il allait, sans difficulté, se
sentant appuyé sur le terrain des faits positifs. De plus, et, sans
posséder une sensibilité très aiguë, il devinait la jeune fille plus
attentive. Elle le regardait de temps en temps d'un clin d'oeil bref qui
signifiait: «Oui, oui, je comprends». Mais son regard, alangui par les
longues rêveries et l'ennui, se relevait vers le lointain, semblant
s'accrocher à un oiseau invisible, à une feuille d'arbre, à la frise de
faïence qui se trouvait maintenant juste en face d'elle et qu'un rayon
de soleil rendait étincelante.

--Maintenant, dit-il, Mademoiselle, il s'agira de savoir si tout ça vous
convient?

--Si tout ça me convient? dit-elle, un peu comme si elle descendait d'un
rêve; mais, Monsieur, rien de tout cela ne me fait peur.

--Oh! merci! dit-il.

Il laissa déborder tout son bon coeur dans cette exclamation. Il était
soulagé d'un poids immense. Il respira. Elle sentit une nouvelle fois
l'excellence de cette nature d'homme, et le regarda, le temps d'un
éclair. Il avait de petites gouttelettes qui perlaient sur la surface
très blanche du front. Mais une force qui ne venait pas d'elle, et
qu'elle sentait tomber on ne sait d'où, lui releva les yeux là-bas, sur
le petit point brillant de la frise de faïence.

Le notaire interpréta mal la fuite de ce regard et crut comprendre
qu'elle savait par l'abbé tout ce qui le concernait, et qu'elle
attendait qu'il s'expliquât sur des points qui pouvaient lui «faire
peur». Il poursuivit, moitié souriant, mais une crainte revenue dans son
regard implorant:

--Il faut vous dire, Mademoiselle, que nous ne sommes pas sortis de la
cuisse de Jupiter. Mon «pauvre père», de son vivant, était sabotier.

Elle ne broncha pas à ce mot.

Chez lui, le Tourangeau reprit le dessus quand il ajouta sur un ton de
malice traînante:

--Ce qui ne l'a pas empêché d'amasser quelques sacs d'écus...

Et il rit.

Geneviève pensait aux fleurs de la juive, à la rose de Marie-Joseph, et
à la piqûre rouge au doigt... Cela avait été, là-bas, à cent mètres
d'ici, une après-midi. On entendait aussi la musique militaire.

Le rire de Jules Giraud l'éveilla; elle revint à elle et sourit par
complaisance. C'était bien malgré elle, que, durant un court instant,
elle avait perdu les paroles du notaire.

Il lui dit, rassuré par son sourire:

--Ça ne vous fait pas peur, ça non plus?

--Quoi donc?

--Oh! dit-il, vous ne voulez pas me le faire répéter!

Elle se demanda: «Que diable a-t-il bien pu dire?... Bah! qu'importe?»

Et elle continua de lui sourire en allumant un peu son oeil, mais, à la
façon des paresseux qui, pour s'épargner d'insister, préfèrent simuler
avoir compris.

Il se laissa prendre à ce genre de léger mensonge, inconnu des êtres
simples qui tiennent toujours à s'informer, et ne recueillit que le
sourire et que l'oeil animé qui l'avait un moment regardé en face, avec
un commencement presque de familiarité.

Le galop final tirait à sa fin; on était sur le point de se séparer. Il
avait encore quelque chose à dire. Il se dépêcha, en laissant tomber sa
voix. Cette fois, elle le regardait pendant qu'il parlait. Ce fut lui
qui baissa les yeux:

--Mademoiselle, dit-il, c'est bien le moins que vous me connaissiez
jusqu'au bout, puisqu'il s'agit de passer sa vie ensemble... Je ne veux
pas vous tromper, sur rien... Eh bien, je sais qu'il y a des personnes
qui sont plus ou moins difficiles, comme ça, sur les petites choses...
Voilà: je me suis fait mettre deux dents fausses.

Il allait les lui montrer. Un tonnerre d'applaudissements brouilla tout.
On se levait et chacun se déplaçait immédiatement. L'abbé regarda d'un
oeil malin les deux jeunes gens:

--Eh bien! dit-il, il me semble que nous avons rompu la glace!... Ah!
cette jeunesse!...

Pour ne pas être remarqués, on se sépara.

Le notaire dit qu'il était enchanté d'avoir fait la connaissance de ces
dames. Elles s'inclinèrent.

Elles se trouvèrent presque aussitôt nez à nez avec M. Houblon et deux
de ses filles.

--Tiens! s'écria une de celles-ci, comment! vous étiez là?

Le papa qui était la franchise même disait en même temps:

--Nous vous avions vues, mais comme vous étiez avec une personne
étrangère, nous n'avons pas osé, vous comprenez...

--C'était un ami de M. le Chapelain.

--Parfaitement! firent en choeur les trois Houblon, et ils affectèrent
de parler d'autre chose afin de prouver leur discrétion. Les deux
demoiselles Houblon qui n'étaient pas là, donnaient des leçons de
musique, et celles qui étaient là ne trouvaient pas à en donner. Cela ne
se disait pas et l'on ne faisait jamais allusion--par discrétion--à
l'absence des deux soeurs.

Geneviève songea que son entrevue avec Jules Giraud notaire à la
Celle-Saint-Avant, avait pu exciter des jalousies.



XV

LE PETIT BONHEUR


La grande route nationale, parallèle à la ligne de Paris-Bordeaux; sur
un espace de cent cinquante mètres environ, des maisons à droite et à
gauche: deux auberges avec l'enseigne de zinc représentant, l'une un
_Cheval blanc_, l'autre une _Lamproie_; la gendarmerie avec un drapeau
tricolore, également en zinc; un boulanger; la mairie, qui ne se
distingue des autres bâtiments que par les affiches sur papier blanc
fripé et le cadre grillagé contenant les actes de l'état civil; un
renfoncement formant une petite place: l'église; un chemin de
bifurcation; l'alignement reprend; on lit des réclames du chocolat
Menier et du _Petit Journal_ sur des murs gris; puis une grosse maison:
quatre fenêtres au rez-de-chaussée, autant au premier et unique étage,
la maison du notaire.

Les pannonceaux nouvellement dorés brillent au-dessus de la porte
d'entrée.

Et après, c'est la route encore, toute droite, soigneusement entretenue,
souvent déserte; au loin, la brouette du cantonnier portant un panier et
un gilet à manches; un blanc troupeau d'oies qui, gravement, traverse.

C'est la Celle-Saint-Avant.

Geneviève, connue ici depuis un an bientôt, sous le nom de Madame
Giraud, se tient d'ordinaire à la dernière fenêtre du rez-de-chaussée,
vis-à-vis d'un petit meuble à ouvrage; et les rares passants de la route
peuvent reconnaître son profil penché. Lorsque, fatiguée de lire ou de
travailler, elle lève la tête et hasarde un coup d'oeil au dehors, elle
voit le maréchal ferrant, le marteau levé, et la croupe d'un cheval de
trait présentant son sabot. L'odeur de la corne roussie l'oblige souvent
à fermer la fenêtre. Parfois ses yeux demeurent longtemps fixés sur
l'ardente petite flamme rouge de la forge, qui brûle au milieu d'un trou
d'ombre.

     «Ainsi, écrivait-elle à sa vieille tante, la vie est donc
     d'attendre la fin de chaque journée derrière une vitre en regardant
     toujours le même objet? Je me souviens de l'oeil de Loupaing, du
     catalpa, de la petite fontaine, et de ce pauvre balai pris dans la
     glace! Et, en face de mon forgeron, il me semble, je ne sais
     pourquoi, que ces choses d'autrefois étaient un spectacle très
     agréable... Pourtant, cet homme qui ferre ses bêtes du matin au
     soir, n'a point mauvaise figure et ne me veut pas de mal; tandis
     que le beau-frère du plâtrier (!!!... est-ce loin déjà ces
     histoires-là!) te fera mourir de chagrin si tu t'obstines à ne pas
     le quitter. Sans compter que rien ne s'oppose à ce que j'aille dans
     mon jardin qui est dix fois grand comme le tien, et qui pousse!
     c'est une vraie bénédiction. On espère qu'il y aura beaucoup de
     fruits cette année... Si tu voyais les poiriers! Je pense avec
     joie, ma bonne tante, que lorsque nous cueillerons nos poires, ton
     maudit bail sera expiré, et que tu seras là, avec nous. Tout de
     même, si tu avais été moins «entêtée» (attrape! tant pis!) tu
     aurais bien pu venir t'installer avec nous plus tôt. Enfin!...

     «Jules m'a encore emmenée hier avec lui en cabriolet. Ce sont des
     promenades qui ne sont pas bien attrayantes, car la voiture est
     très incommode et les chemins où il me mène sont atroces. Mais je
     n'ose pas refuser de l'accompagner tant il est heureux de m'avoir
     avec lui. Tant et si bien que j'ai attrapé un peu froid en
     l'attendant dehors, pendant qu'il faisait un inventaire; et je
     recommence à souffrir des dents. Il faudra donc bon gré mal gré que
     je me paie le voyage de Tours, probablement samedi prochain. Tu
     penses que ce sera _bon gré_! Jules me conseille d'y aller samedi,
     quoique les trains et le salon du dentiste soient bondés, à cause
     de la réduction sur les billets, qui est assez importante ce
     jour-là.

     «J'ai eu la lessive cette semaine. C'est ça qui en est un tracas!
     Heureusement la maman Giraud m'est d'un grand secours. Elle ne
     vient que lorsqu'il y a à payer de ses mains. On perdrait son latin
     à tenter de la faire asseoir. Quant à la mettre à table avec nous,
     c'est une affaire d'état! et encore je suis obligée de me regimber
     pour l'empêcher de nous servir.

     «Ah! quand j'entends les trains qui roulent là-bas, sur cette
     grande ligne qui n'en finit pas, ni par un bout ni par l'autre,
     tante, mon coeur se serre. Il en passe là, dans le temps d'une
     journée, des gens en costume de voyage--comme nous en avons tant
     vus, en Suisse, te rappelles-tu?--D'où viennent-ils? Où vont-ils?
     Pourquoi est-ce que j'ai une espèce de vertige à savoir qu'il y a
     des gens qui passent?... Je ne les vois pas; ils ne me voient pas
     derrière ma vitre: il y a, entre nous, le maréchal ferrant, et,
     plus loin, une rangée de peupliers... Voilà de drôles d'idées. Ne
     te moque pas de moi, au moins!

     «A bientôt, ma tante chérie, à samedi, je t'embrasse.

                       «Ta GENEVIÈVE.»

Le samedi matin, à 8 heures et demie, le cabriolet était attelé devant
la porte ornée des pannonceaux, et le notaire, debout, en flattant les
naseaux de sa jument, attendait «Madame». Elle qui se pressait si peu,
d'ordinaire, n'était jamais en retard pour aller à Tours; elle
descendait avec des cartons à chapeaux, un sac de voyage, mille
brinborions, et plus élégante que le dimanche. On s'élançait sur la
grande route droite, à l'opposé de la direction de Tours, pour aller
joindre la station de Port-de-Piles, à huit ou dix minutes. Jules Giraud
n'osait s'éloigner de sa bête toujours un peu fringante au sifflet des
locomotives; Geneviève le quittait avant d'entrer dans la gare:

--N'oublie pas de prendre un aller et retour!

--Sois tranquille. A ce soir!

Seule, elle se sentait les membres légers. Elle eût été au bout du
monde.

Le train rattrapait promptement le cabriolet sur la route parallèle.
Geneviève agitait son mouchoir par la portière, jusqu'à la rangée de
peupliers.

Quand elle se rasseyait, les personnes de son compartiment, quelles
qu'elles fussent, avaient régulièrement le petit sourire de sympathique
et maligne connivence: «Ah! bien, j'espère qu'on s'en fait des adieux!»

Une heure après, le train s'arrêtait et poussait de grands sifflements
pour demander la voie en vue de l'immense plaine, carrefour de lignes
de chemins de fer, terminée au loin par les douces collines de la Loire,
et où s'étend Tours, tout à plat. On ne voyait émerger de la ville que
les flèches grises de la cathédrale, quelques églises, les deux hautes
tours de l'ancienne basilique et, depuis peu de temps, une sorte de
pâtisserie informe, blanchâtre, comparable à une grosse cloche de
plâtre, qui était la nouvelle église de Saint-Martin.

En marche ralentie, on coupait l'extrémité de la longue avenue de
Grammont plantée d'arbres, et l'oeil de la jeune femme embrassait d'un
coup le prolongement en droite ligne: la rue Royale,--depuis peu nommée
rue Nationale,--le pont de pierre, la Rampe de la Tranchée, et tout
là-bas, adossé aux coteaux, le Sacré-Coeur de Marmoutier: un monde
d'évocations!

Avant l'heure du déjeûner, elle était dans les bras de sa tante. Et
c'étaient aussitôt des questions précipitées, superposées, enchevêtrées,
un babillage sans fin que ne réussissaient à interrompre ni la sombre
exaltation religieuse qui croissait chez Mlle Cloque d'une manière
inquiétante, ni l'appétit que ce déplacement matinal donnait à
Geneviève. A chaque fois, on eût dit qu'elle revenait d'un long voyage.

Aller chez le dentiste, après le déjeûner, était une vraie partie de
plaisir. Les personnes qui la rencontraient pendant les cinq ou six
heures qu'elle passait à Tours, déclaraient ne jamais l'avoir vue si
gaie. Elle voulait aller partout dans une seule après-midi, chez les
Houblon, chez l'abbé Moisan qui triomphait d'avoir fait le mariage, chez
Madame Pigeonneau nouvellement installée rue Nationale et à qui on avait
à remettre des romans en location, chez des amies de pension mariées, et
jusque même à Marmoutier, souhaiter un petit bonjour à ses anciennes
maîtresses.

--Mais ma pauvre enfant! tu manqueras ton train de 4 h. 55.

--Ah! bien! la belle affaire! pour une fois, je n'en mourrais pas!...
D'abord mon mari sait bien que tant que tu seras à Tours et qu'il y aura
chez toi une chambre pour moi, ce n'est pas la peine de me fouler la
rate pour attraper le train... Ah! par exemple, si tu n'habitais plus
ici, je n'y ferais pas long feu!...

Mais elle ne doutait pas que sa tante persistât à demeurer à Tours.
Mlle Cloque affirmait le contraire, et son désir était sincère d'aller
vivre près de sa nièce. Car elle-même ne se rendait pas compte des
racines secrètes et profondes qui la rivaient aux pieds des vieilles
tours de Saint-Martin, mieux même: au spectacle quotidien et
passionnément douloureux de l'exhaussement pierre à pierre du monument
nouveau, quitte à endurer jusqu'à sa dernière heure le voisinage et les
persécutions de Loupaing.

Pour quiconque connaissait bien Mlle Cloque, il était clair qu'elle
mourrait là, au milieu de ses habitudes de souffrir, et qu'elle mourrait
peut-être de la mystérieuse et cruelle volupté qu'il y a à contempler
avec orgueil l'outrageant triomphe de ce que l'on juge la pire chose du
monde.

--Tu ne sais pas ce que je souhaiterais? avait-elle dit elle-même à
Geneviève. Eh bien! ce serait de disparaître le jour où ils mettront la
dernière main à leur «cabanon moderne». C'est une grâce que je demande
tous les jours au bon Dieu. Je n'ai jamais compris qu'un chef survive à
une défaite, et il est encore beau de mourir de la main du vainqueur,
quel qu'il soit...

Dans leurs courses de l'après-midi, une fois passé le débordement des
premières confidences, la tante reprenait la rengaine de ses tristesses.
Geneviève, qui connaissait tout cela, écoutait d'un air distrait et
répondait en décrivant la «vie de cloportes» des gens de la
Celle-Saint-Avant, dont la momification prête à rire quand on y songe au
milieu du bruit des voitures et du va et vient de la grande ville.

--On dit déjà la messe dans la nouvelle crypte, figure-toi, ma chère
enfant. C'est M. Janvier qui l'a inaugurée. C'est un honneur qui lui
revenait de droit. Il sera évêque avant peu. Quant à l'église même, on
achève les mosaïques: c'est d'un mauvais goût! il faudra que tu voies
ça...

--Pourquoi, puisque ce n'est pas beau?

--Précisément! Il faut voir ça! Si nous avons une minute de reste, nous
entrerons... Ah! par exemple, je me prive de parler au Frère Gédéon!

--Il est donc toujours là?

--Lui! Ah bien! Puisque Mme Pigeonneau a eu la faiblesse d'abandonner
la place, tu penses qu'il en a profité! Tu verras le magasin qu'on lui a
réservé dans la nouvelle construction. Ça n'a pas d'apparence sur la
rue. On entre par la petite porte allant à l'escalier de la crypte, et
il y a là une magnifique salle pavée en mosaïque, avec des vitraux, et
consacrée à la vente. Il paraît que leur église lilliputienne était
encore trop grande: on a rogné dessus pour la boutique! Tu verras: avec
le dessin des fenêtres, ça a quelque chose d'oriental. Le marquis
prétend que le Frère est là dedans comme un juif d'Alger: il ne manque
que des babouches...

--Tu te montes la tête avec tout ça! disait Geneviève, laisse-les donc
tranquilles avec leur Saint-Martin!

Et, regardant à la pendule du salon d'attente de Stanislas de
Wielosowsky:

--Déjà deux heures et demie! dit-elle. A cette heure-là, tous les jours,
excepté le jeudi et le dimanche, il y a le vétérinaire qui passe en
tilbury... C'est le moment où le juge de paix de Port-de-Piles, qui suit
un régime contre le diabète, arrive à pied juste en face du maréchal
ferrant, et il se range pour éviter la poussière de la voiture...

Deux personnes devaient encore passer avant elle. Geneviève s'énervait,
impatiente d'aller dehors et de s'enivrer du mouvement de la ville. Elle
avait feuilleté, tout en causant à voix basse, un grand volume illustré;
elle marcha dans la pièce; s'arrêta en face de deux jolies têtes de
femmes au pastel, signées d'un nom imprononçable, un artiste compatriote
du dentiste, probablement. Enfin elle alla à la fenêtre sur la rue
Nationale, près de sa tante. Elle souleva le rideau. Tout à coup elle
fit:

--Tiens!

--Quoi donc, ma fille?

--... Oh! rien.

Comme elle continuait à regarder, Mlle Cloque tourna la tête contre la
vitre. Mais ses mauvais yeux lui firent faire la grimace.

--Qu'est-ce que c'est donc? répéta-t-elle.

--Ce sont eux, dit Geneviève.

L'esprit de Mlle Cloque alla tout droit aux Grenaille-Montcontour; car,
toutes les fois qu'elle venait dans cette rue, elle pensait à eux, pour
les éviter.

Et elle dit, de peur que le laconisme des deux questions et réponses ne
prît l'importance d'une réticence:

--Ils sortent sans doute de chez Roche?

--Oui, dit Geneviève.

Celle-ci ajouta:

--Léopoldine n'embellit pas.

Elles ne parlèrent plus.

La nature des souvenirs qui papillonnaient dans le silence les gênait
l'une et l'autre. On distinguait, de l'autre côté de la cloison, la voix
douce de Stanislas et le choc minuscule des petits instruments d'acier
qu'il posait sur la planchette mobile. Soudain, un léger cri de femme:
«Ho-a!»

Et leur tour vint de pénétrer dans le cabinet du dentiste. Celui-ci les
avertit que l'opération n'exigerait pas de longs soins.

--Oh! fit Geneviève, ne vous pressez pas.

--Le nerf n'est pas sensible; si vous aviez le temps aujourd'hui même,
nous pourrions en une seule séance...

--Non! non! non! je sais ce que c'est que les opérations trop vite
faites. J'y consacrerai autant de séances qu'il faudra... D'autant plus
que, justement aujourd'hui, j'ai pas mal de petites courses.

--Bien, bien! fit Stanislas de Wielosowsky, de son joli accent. En ce
cas, nous nous contenterons de ceci pour aujourd'hui.

Et il déposa dans la piqûre de la dent un tout petit coton imbibé
d'acide arsénieux.

--C'est dommage que ça sente mauvais, observa Geneviève.

Le dentiste sourit et dit, non sans une légère impertinence, et pour
montrer qu'il n'était pas dupe des stratagèmes employés par les dames
des environs pour venir à la ville:

--S'il n'y avait pas quelque inconvénient, nous aurions trop de monde...

Mais son timbre étranger était si aimable qu'on ne pouvait point se
froisser.

Il était néanmoins trop tard, quand elles sortirent, pour aller jusqu'à
Marmoutier. Mlle Cloque voulait entraîner Geneviève voir la nouvelle
église. C'était une idée fixe. La malheureuse passait désormais sa vie à
rôder autour du monument exécré.

--A quoi bon? dit la jeune femme. Je t'avoue que j'aime mieux les
endroits gais...

Elles allèrent s'asseoir dans le nouveau magasin Pigeonneau-Exelcis,
malgré que Mlle Cloque boudât encore la gracieuse titulaire de
l'ex-librairie ultramontaine, à cause du petit coup d'état qu'elle avait
accompli.

En s'établissant dans la rue ci-devant Royale, désormais Nationale, dont
le seul nom donnait des nausées à Mlle Cloque, la maison
Pigeonneau-Exelcis avait répudié carrément toute spécialité de commerce
religieux. C'était désormais une librairie profane, étalant à sa
devanture tous les ouvrages nouvellement parus, sans aucune distinction.
On y trouvait _Nana_ à côté du _Maître de forges_ et d'un roman qui
faisait alors beaucoup de bruit, l'auteur en étant renvoyé devant la
Cour d'assises. On y voyait une brochure de M. le chanoine Beauséjour
établissant par _a+b_ la superposition de trois Basiliques sur l'ancien
sol de Saint-Martin, et une brochure de l'architecte diocésain qui
contenait _in-extenso_ le texte du chanoine Beauséjour avec une
réfutation point par point en regard; une brochure de M. l'abbé Janvier
exaltant la construction prochainement achevée; une autre publiée à ses
propres frais par ce pauvre M. Houblon, anathématisant M. Janvier. Un
album en couleur reproduisant les traits de «_Nos célèbres
demi-mondaines_» grand ouvert sur l'étalage, couvrait en partie les
controverses religieuses.

Le jour où Mlle Cloque, en passant rue Nationale, avait aperçu ce
pot-pourri, au-dessous du nom de sa fidèle amie, Mme Pigeonneau,
inscrit en grandes lettres d'or sur les glaces, elle crut avoir une
attaque et ne dut son salut qu'à son accoutumance aux surprises les plus
pénibles.

--Je me demande, avait-elle dit à sa nièce, ce qu'il faudrait maintenant
pour m'abattre. Des trahisons, des scandales, des lâchetés, des
sacrilèges, j'aurai tout vu et me voilà encore debout!...

Mais Geneviève tenait à louer des romans pour rompre les longues heures
de la Celle-Saint-Avant, et on était entré à la nouvelle librairie.

Il y avait deux demoiselles de magasin, une caissière, un petit garçon
pour les courses.

La salle, vaste, était du haut en bas garnie de rayons où pressaient
leur dos jaune tous les exemplaires de la littérature romanesque. Çà et
là étaient appendues des chromolithographies doucereuses représentant en
général des jeunes femmes à l'air niais, avec de jolies épaules
largement découvertes, entourées d'oiseaux, de fleurs ou d'amours ailés.
A cheval sur de menues tigelles de fer les journaux de Paris laissaient
lire la moitié de leur titre: _Gil B..._, _Le Fig..._, _L'Intrans..._,
_La Lant..._

--Qu'est-ce que vous voulez? avait dit aussitôt Mme Pigeonneau en
venant au devant de ces dames, avec un petit air quasi contrit, il faut
bien suivre le mouvement!... On nous a mis à la porte de là-bas,
n'est-ce pas? et nous n'étions pas de force à soutenir la concurrence du
frère Gédéon.

--Tous mes compliments, avait prononcé un peu sèchement Mlle Cloque.
Mais que ne nous avez-vous averties de vos intentions; moi qui me suis
tant tourmentée de votre sort!

--Cette chère mademoiselle Cloque! Comme vous êtes bonne! J'avais mon
projet dans la tête, voyez-vous bien... Et, que je vous dise,
mademoiselle Cloque, pour tout ce qui est des ouvrages et des objets de
piété, vous les trouverez toujours aussi bien ici qu'ailleurs. Nous ne
les mettons pas à l'étalage, parce que ce n'est pas le genre du
quartier, mais nous en sommes très bien fournis.

Elle était un tantinet plus élégante. Elle conservait pour la vente ses
jerseys collants qui, s'ils avaient fait crier quelques dévotes,
s'harmonisaient exactement aux goûts de sa nouvelle clientèle. Mais elle
avait modifié sa coiffure, et portait des cheveux sur le front que Mlle
Cloque trouvait «immodestes» et qui lui donnaient un piquant
appréciable, sinon du meilleur aloi. Ses hanches s'arrondissaient: pour
un rien, elle sautait sur l'escabeau, levait un bras vers un rayon et
vous regardait de là-haut, le sourire aux yeux et aux fossettes des
joues, la lèvre abaissée soigneusement sur ses dents imparfaites.

Pigeonneau tenait tout l'entresol avec sa reliure. Il correspondait avec
sa femme par un tube acoustique, et ne descendait guère. Tout au plus,
quand on tardait à répondre à son coup de sifflet, voyait-on apparaître
le bas des jambes de son pantalon, dans un petit escalier tournant, à la
rampe garnie de serge verte. Et il ne se gênait pas pour faire allusion,
de là-haut, aux commandes du Conseil municipal ou du Lycée de jeunes
filles, nouvellement fondé.

M. le marquis d'Aubrebie, sans qu'il l'avouât, souffrait de cette
révolution. Il allongeait sa promenade jusqu'à la rue Nationale, et
achetait des almanachs et des photographies d'actrices au lieu de
statuettes et de médailles: là n'était point pour lui le grand dommage.
Mais, en face des demoiselles de magasin, de la caissière et des
acheteurs de passage, il perdait ses aises et ses moyens; ses madrigaux
sentaient le rance, et il avait des rivaux parmi les jeunes gens de la
ville.

--Vous vous moquiez de nos tourments, lui disait Mlle Cloque, vous
posiez au bel indépendant! Ta! ta! ta! mon bon ami, tout se tient; et
vous êtes, comme nous, une victime des affaires de Saint-Martin.

Il venait de sortir au moment même où Mlle Cloque et sa nièce entraient
à la librairie. Il avait attendu longtemps et, précisément, dans
l'espoir de voir ces dames. Il devait être allé manger un baba chez
Roche.

--Allons-y! dit Geneviève.

La tante hésitait.

--De quoi as-tu donc peur? Viens donc! Tu sais, mon déjeuner est déjà
loin: le dentiste, ça creuse...

Et Mlle Cloque se laissait entraîner par cette impitoyable jeunesse,
quoiqu'elle redoutât, d'instinct, cette rue Nationale, dans la mesure
même où Geneviève paraissait s'y plaire.

--Je ne comprends pas, disait-elle à la jeune femme, que tu n'aies pas
la curiosité de connaître _leur_ nouvelle église.

L'après-midi s'acheva tranquillement chez Roche, en compagnie du marquis
et de Mlle Zélie; et il ne se passa rien de remarquable. On vit une des
demoiselles Houblon qui marchait à grandes enjambées sur le trottoir,
avec un pauvre petit chapeau fripé, et sous le bras, un rouleau à
musique. Elle ne leva même pas la tête devant la pâtisserie. Mlle Zélie
haussa une épaule en signe de commisération.

--Quelle noble et digne famille! dit Mlle Cloque.

On commençait à prétendre que le papa était fou.

Geneviève reprit le train de 4 h. 55.

Le samedi suivant, elle revint avec son mari qui devait traiter une
affaire avec un avoué. Après le déjeûner chez la tante, on s'apprêtait à
sortir tous trois ensemble. Il faisait chaud; les persiennes étaient
rabattues à la porte-fenêtre donnant sur le jardinet. Le notaire
boutonnait assez maladroitement un des gants de sa femme. Deux fois il
avait recommencé déjà, ne mettant jamais le bouton en face de sa
boutonnière.

--Ne vous impatientez pas, dit Mlle Cloque, en regardant à travers les
jours de la persienne; nous avons le temps, et j'aimerais bien que cet
animal de Loupaing ne se trouvât pas sur notre passage. Regardez-le moi,
derrière les fusains: je vous demande un peu ce qu'il fait là!

Tout à coup, on entendit distinctement la voix du plombier qui adressait
des signaux du côté de sa maison:

--Venez donc! venez donc vite: on va voir défiler tout le cortège; la
douairière, la princesse et le cocu!...

Mlle Cloque quitta rapidement la persienne, et se laissa tomber dans le
fauteuil rouge, à gauche de la cheminée, où Geneviève, un jour, avait eu
aussi une faiblesse, après le retour de Léopoldine.

--Qu'est-ce que tu as? dit Geneviève en se précipitant vers sa tante.

--Rien, mon enfant, rien. Mais cet homme me tuera avec sa grossièreté.

--Qu'est-ce qu'il a donc dit? Il emploie un langage!

--De qui parle-t-il donc? fit le notaire encore tout rouge de son
application.

--Oh! ne vous en préoccupez pas, dit Mlle Cloque. Je connais les
habitudes de cet énergumène; il ne s'agit que de m'être désagréable.

Geneviève insista de grand coeur auprès de sa tante afin qu'elle quittât
cette maison et vînt habiter près d'elle:

--Vois un peu dans quel état tu te mets... Ah! là-bas, tu serais bien
tranquille.

Mlle Cloque encore tout ébranlée, leva jusqu'à ses lèvres les deux
index, en compas, comme toutes les fois qu'elle réfléchissait. Puis elle
tendit la main à Geneviève:

--Eh bien! oui, mon enfant, oui, mes chers enfants, puisque vous
insistez, je m'y déciderai. Aussi bien, je ne peux plus vivre ici, vous
le voyez, c'est intolérable. J'irai avec vous...

--Quand ça? quand ça?

--Ah! quand ça! dit Mlle Cloque.

Et elle réfléchit encore:

--Eh bien! dit-elle, à la prochaine fête de Saint-Martin... Je voudrais
les voir inaugurer leur église.

Les deux époux la regardèrent en hochant la tête. Que faire contre une
manie incurable? Ils sortirent tous les deux, la tante ne se sentant pas
suffisamment remise de sa secousse.

Le notaire admira la nouvelle halle au blé qui s'élevait à la place de
l'ancienne église Saint-Clément. Les maisons neuves, la propreté de la
place rajeunie, l'odeur humide des bâtiments tout frais lui étaient
agréables. Il avait ce que la maman Giraud appelait «le goût de la
bâtisse.»

Il s'extasia sur le quartier qu'on ne reconnaissait plus. La place et
les rues récemment pavées offraient à sa semelle le luxe d'une chapelure
de sable grésillant. Le rouge vif du coutil rayé qu'abaissaient les
magasins à leur devanture, lui rappelait des comices agricoles:

--Ça donne à la ville un air de fête... As-tu lu, dans le journal, que
le noyau de l'activité commerciale était désormais fixé ici?

Il ne trouva rien à redire à la construction de Saint-Martin. Il en
jugea le style «original» et l'ensemble «imposant». Il savait par les
journaux que cela s'appelait «romano-byzantin;» et il prononçait en
examinant chaque face, donnant le bras à sa femme, adossé au magasin de
blanc: «Romano-byzantin... romano-byzantin...»

--Tu trouves ça vilain?

Geneviève ne savait trop qu'en penser, ayant entendu dire tant de mal de
cette entreprise.

--C'est d'un mastoc! dit-elle, et cependant c'est tout petit. En somme
ce n'est pas plus grand que l'église de la Celle-Saint-Avant... On ne
sait pas de quoi ça a l'air... Tiens! ça ressemble à ces réductions en
plâtre qu'on fait des grands monuments. C'est prétentieux, et c'est
mesquin.

--Mais cependant, dit le notaire, tout le monde en semble très
satisfait... Je ne parle pas de ta tante, bien entendu!

Ils décidèrent de visiter l'intérieur, en commençant par la crypte.

L'aveugle de l'ancienne chapelle provisoire se tenait à la petite porte.
Il n'avait pas changé durant les années de démolition et de
reconstruction; et de ses lèvres tuméfiées tombait la plainte et la
prière d'autrefois: «Ayez pitié messieurs, mesdames, ayez pitié d'un
pauvre aveugle».

Comme à tous les rappels de ses années de jeune fille, Geneviève
frissonna.

Le Frère bleu la reconnut. Il sortit de sa boutique et l'accompagna pour
lui donner des explications, car il joignait désormais à son rôle de
vendeur les fonctions de cicerone.

--Je ne me permets pas de vous demander des nouvelles de mademoiselle
votre tante; nous la voyons tous les jours...

Et, en descendant l'escalier, il commença de réciter sa leçon:

--Ces messieurs et dames n'ont pas manqué de constater que
l'architecture du monument est inspirée par les belles et antiques
basiliques de Ravenne et la délicieuse chapelle de San-Miniato de
Florence; les façades du transept sont remarquables par le fini et le
goût des sculptures...

--Oui, oui, faisaient M. et Mme Giraud.

--La crypte, continua le Frère, est divisée en cinq nefs, et du sol
s'élèvent dix riches colonnes dont les fûts sont en marbre grenat
d'Ecosse.

La résonnance assez forte dans ce sous-sol bas et étroit où l'on ne
voyait que des colonnes prétentieuses, troublait la limpidité du langage
du guide, et certains mots tonnaient et en couvraient plusieurs autres.
On entendait: «Sarcophage... grès des Vosges... Sous ces voûtes
majestueuses... Anges gardiens du tombeau... insignes du soldat et de
l'évêque...» et par dessus tout: _Ciborium_, mot incompris, mais qui à
lui seul donnait l'idée d'une grande richesse sacrée.

--L'ange de droite, dit le Frère, en or massif, est un don de Mme la
comtesse de Grenaille-Montcontour...

Et il glissa un regard malin sur Geneviève.

--Presque toutes les personnes notables de la ville, ajouta-t-il, se
sont fait remarquer par leur générosité.

Il cita d'autres donateurs.

--Enfin, acheva le Frère, vous voyez, Messieurs et dames, dans la partie
qui sert de base à ce sarcophage, le caveau même où reposaient les
restes du saint Thaumaturge et qui fut recouvré de nos jours par une
permission spéciale de la Providence.

De l'ombre d'une colonne émergea la Mouche. Elle portait toujours le
tulle de deuil sur les ailes de son bonnet blanc, et dans les yeux une
envie terrible de parler. Elle esquissa deux ou trois courbettes
destinées à se concilier les faveurs du mari de Geneviève qui ne la
connaissait point.

--Tiens! vous êtes encore ici, vous aussi?

La chaisière indiqua du geste un grand plateau posé près de la porte de
sortie, qu'elle surveillait, et où s'entassaient des pièces de monnaie
blanche.

--- C'est pour l'embellissement de l'église, dit la Mouche.

Geneviève comprit et tira son porte-monnaie. La Mouche lui toucha le
bras, l'amena dans l'ombre et lui glissa à l'oreille:

--Vous avez joliment bien fait de vous marier, madame: paraît que ça ne
va pas bien du tout «de l'autre côté.» Ces demoiselles Jouffroy sont
bien ennuyées, allez!

--Ah? fit Geneviève.

Alors, l'ancienne chaisière lui souffla avec une odeur de tabac:

--Ce n'est pas moi qui le dis. On prétend que c'est un ménage
d'enfer!...

En passant devant le plateau, le Frère, un pied dans l'escalier, se
retourna:

--Les dons les plus modestes sont reçus avec reconnaissance, comme le
présent du riche.

Jules Giraud se crut, à son tour, obligé de déposer une pièce de
monnaie.

On remonta. Geneviève acheta des images pour les petits enfants de la
Celle-Saint-Avant.

--Maintenant, si vous voulez visiter l'église supérieure?

--Oh! bien, ma foi, ce sera pour un autre jour... Je viens souvent le
samedi.

--Mais, Monsieur n'a peut-être pas le loisir de venir si souvent? dit le
Frère, sur un ton ambigu qui montrait que, comme par le passé, il était
informé de tout. D'ailleurs, il était lancé et décrivait quand même
l'église supérieure:

--Cette partie de l'édifice, encore à-demi masquée par les échafaudages
des artistes-décorateurs, est tout à fait digne de l'attention du pieux
pèlerin. L'autel se dresse exactement au-dessus du Tombeau... Porté sur
ses quatre colonnes de marbre et orné d'un tabernacle avec colonnettes
de porphyre, cette oeuvre, pure de lignes, et sobre de détails, revêt un
cachet de véritable grandeur... La coupole, d'une noble élégance, est
surmontée de la statue du grand évêque...

Enfin, comme les jeunes époux s'en allaient, le Frère posa un doigt sur
la manche de Geneviève signifiant l'annonce d'une confidence précieuse
que l'on ne fait pas à tout le monde:

--Dans le bras de la statue, dit-il tout bas, sont déposées les reliques
de saint Martin, de saint Brice, de saint Perpet et de saint Grégoire de
Tours...

Et, plus bas encore, de peur du mari qui pouvait n'être pas bon
catholique:

--Il y a cent jours d'indulgence pour l'invocation «saint Martin priez
pour nous» prononcée en regardant la statue...

Jules tint à accompagner sa femme chez le dentiste:

--Tu n'aurais, dit-il, qu'à te trouver mal!... Oh! oh! toutes les fois
qu'il s'agit d'opérations, il ne faut pas plaisanter. Moi-même, qui suis
robuste, eh bien, pour ces choses-là, j'ai une sensibilité!...

A vingt-cinq pas de chez Stanislas de Wielosowsky, en passant devant une
porte étroite près de laquelle était une affiche coloriée donnant le
programme de la soirée à l'Alcazar, on vit sortir le lieutenant
Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour accompagné de son frère aîné.
Marie-Joseph reconnut Geneviève et la salua. Jules leva son chapeau,
avec embarras, ne connaissant pas l'officier.

--Qui est-ce donc? demanda-t-il à Geneviève qui avait rougi jusqu'aux
oreilles.

--Mais, c'est _lui_, dit-elle.

--Lui? qui?...

Et il parut comprendre tout a coup:

--Ah! parfaitement.

En honnête femme, ou bien, par un insatiable besoin de rouvrir les
anciennes blessures, elle avait fait à son mari la confidence de son
amour de jeune fille.

Il ajouta:

--Eh bien! tu vois qu'il vaut mieux que je sois avec toi. Tu aurais été
seule, ça aurait pu t'être pénible... Si, si, je sais ce que c'est.

Mais, huit jours après, quand elle revint, elle était seule. En passant
devant le Café de la Ville et sans lever les yeux, elle distingua le
lieutenant assis tout contre la porte, le monocle à l'oeil, surveillant
la rue.

Elle eut une peur inconnue d'elle jusqu'alors. Elle faillit s'arrêter
brusquement et rebrousser chemin. Pourquoi? «Mon Dieu! fit-elle, que je
suis donc sotte!» Elle ne s'avouait pas que, depuis des années, elle
était attirée vers cette grande rue par l'espoir de _le_ voir, lui, ou
même à son défaut quelqu'un des siens. Et à l'instant où elle le voyait,
elle eut voulu être à cent lieues. Elle regretta de ne pas avoir amené
sa tante fatiguée. On aurait pu prendre une voiture.

Ses jambes flageolèrent en sentant que l'officier s'était levé aussitôt
son passage et marchait derrière elle. Il la devança vite et fut à côté
d'elle, le képi à la main.

--Madame, dit-il, peut-être suis-je indiscret; mais j'avais un grand
désir de vous présenter mes hommages.

Elle avait rougi, et elle pâlissait. Il savourait son trouble
insurmontable. Il demanda des nouvelles de la tante. Elle crut devoir
s'informer de la santé de sa famille. Elle entendait sa propre voix
trembler.

Elle fut prise de honte, d'une honte soudaine, qui la stupéfia et
l'affola. Elle salua le jeune homme très sèchement et s'engouffra, comme
une plume que le vent chasse, dans le couloir du dentiste.

Elle montait l'escalier sans rien voir, la conscience anéantie, son
coeur faisant plus de bruit que ses pas. Quelqu'un montait plus vite
qu'elle. Elle se rangea. Elle poussa un cri. C'était lui qui l'avait
suivie. Il disait:

--Pardon! pardon!... Je ne pouvais pas vous quitter comme cela... Je
n'aurai peut-être jamais l'occasion de vous revoir... Je... Je vous aime
toujours.

Suffoquée, arrêtée malgré elle sur la marche, au lieu de fuir, elle eut
l'imprudence de dire:

--Ce n'est pas vrai! au lieu de manifester son indignation.

A ce mot, lui fut certain qu'elle l'aimait. Mais elle avait eu le temps
de se ressaisir. Elle se redressa et dit:

--Monsieur!... d'un air suffisamment blessé, cette fois-ci.

Elle monta vite. Il redescendit.

Pendant qu'elle attendait son tour, dans le salon du dentiste, en face
des deux dames au pastel, elle se disait: «Je vais en finir aujourd'hui
avec ces satanées dents. Je ne puis plus revenir ici.»

Stanislas de Wielosowsky lui proposa:

--Pendant que nous y sommes, nous ferions peut-être bien de procéder à
un petit nettoyage complet.

--Oh! croyez-vous que ce soit bien nécessaire? J'avais justement
l'intention de vous prier de terminer.

--C'est une mesure préventive. Mieux vaut profiter de la belle saison,
pour vous éviter de vous déplacer pendant l'hiver... Votre dentition est
très susceptible.

Elle palpitait sous ces paroles d'apparence anodine. Elle sentait du
froid aux extrémités de ses pieds et à ses mains. Ce n'était pas elle
qui décidait de son sort, en ce moment-ci. Elle avait dit
consciencieusement qu'elle voulait en finir.

--Et cela demandera longtemps?... C'est que voyez-vous, je ne pourrai
plus guère venir.

--Une seule séance, dit-il. La prochaine fois, nous terminerons tout
cela.



XVI

LES COMBINAISONS DE LA PROVIDENCE


C'était le mois de juin. Il y eut des pluies et des orages. Le temps
s'assombrissait; on entendait de très loin les trains siffler du côté du
sud. Les mouches harcelaient les chevaux chez le maréchal ferrant; et,
quand il passait sur la grande route une charrette fleurant bon le foin
et traînée par des boeufs accouplés, Geneviève éprouvait de la peine à
voir les beaux yeux mélancoliques des bêtes s'ouvrir et se fermer sans
défense sous les piqûres. Au premier roulement du tonnerre, elle fermait
la fenêtre, et elle appliquait un instant les mains aux vitres, pour
voir tomber le commencement de l'averse, en grosses gouttes d'eau.

Le notaire était souvent en courses, dans son cabriolet. Il revenait à
demi trempé et sentant le «chien mouillé». Il demandait à changer de
flanelle et de chaussettes. Et il venait achever de se remettre devant
une grande flambée de sarments dans la cheminée de la cuisine. Il se
frottait les mains vigoureusement, se tâtait, se tapotait d'un bout à
l'autre. Alors, il disait qu'il se trouvait bien, et qu'il faisait
joliment bon de vivre.

Avant le dîner, le ciel étant calmé, il chaussait des sabots et sa femme
de légères galoches à semelles de bois, et tous deux allaient au potager
donner la chasse aux limaçons. On cueillait les lentes coquilles mobiles
sur le sable humide, au milieu des allées, ou bien l'on s'amusait à
suivre les petits rubans visqueux jusque dans les bouillées d'oseille où
l'on détachait l'escargot crachant et renfonçant soudain sa mauvaise
humeur. «Pouah!» faisait Geneviève quand par hasard elle en écrasait un.
Elle criait aussi, lorsque, tandis qu'elle était penchée, un poirier lui
pleurait dans le cou. Son mari ayant été, à cette occasion, chargé de
l'essuyer, l'embrassa. Elle lui dit:

--Occupe-toi donc plutôt de tes sales bêtes!...

Et il alla devant, portant les limaçons dans un pot de grès recouvert
d'une assiette ébréchée.

Cependant la terre ayant reçu l'eau du ciel répandait un parfum de noces
mystérieuses, et, après la secousse de l'atmosphère, le silence des
petits vergers et des champs et l'apaisement universel des choses vous
soulevait le coeur, d'un désir à faire pleurer.

Un chat parut sur la crête d'un des murs; il marchait avec des
précautions sur les cimes à demi séchées des moellons. Il s'arrêta tout
à coup, une patte levée, en regardant fixement Jules et Geneviève de ses
yeux étranges de métal jaune.

Geneviève eut un petit rire nerveux en voyant ce chat. Son mari sourit
et lui dit:

--Comme tu es enfant! Qu'est-ce qui te fait rire?

Elle n'en savait rien.

De l'horizon encore sombre et troublé vint un dernier roulement de
tonnerre affaibli. Elle frissonna et rentra à la maison.

Le soir, comme ils achevaient de dîner, la fenêtre ouverte sur le même
potager, Jules lui dit:

--Mais, avec tout ça, on n'a pas réglé le compte du dentiste.

--Puisqu'il n'a pas fini, dit Geneviève.

--Sais-tu bien que tu es un peu capricieuse? Voyons; tu as eu cinq ou
six semaines pendant lesquelles il fallait absolument aller à Tours,
chaque samedi, pour te faire soigner la bouche. Tu ne laisses pas ton
dentiste aller jusqu'au bout, et maintenant tu ne veux plus y
retourner!... Je ne te comprends pas.

--Je voudrais que la dent me fît mal, dit Geneviève, alors j'y
retournerais... Mais, je t'en prie, laisse-moi tranquille avec ce
sujet-là!

--Les temps orageux te rendent nerveuse. Oh! je vois bien ça, depuis
quelque temps.

--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?... Sortons-nous?

Il alla dans le corridor prendre son chapeau et sa canne.

--Ta canne! dit-elle, je te demande un peu si tu as besoin d'une canne
pour aller faire les cent pas sur ta route où l'on ne rencontre pas âme
qui vive! C'est bien un endroit pour faire des embarras!...

Il reposa sa canne et reparut les deux mains libres. Elle haussa
imperceptiblement les épaules.

Ils allèrent le long de la route, comme chaque soir. Ils marchaient,
tantôt côte à côte et tantôt se donnant le bras, selon l'humeur de la
jeune femme, du côté de Port-de-Piles, jusqu'à la rencontre du rapide.
Ils s'arrêtaient pour voir passer cette barre lumineuse et ronflante
qui, tout à coup, rayait brutalement la nuit. La fuite éperdue des
trains vers l'horizon était toujours d'un grand effet sur Geneviève.

Son mari à qui elle avait confié son impression, la sentant trembler à
son bras, lui disait:

--Il n'y a pourtant pas de quoi être jaloux des gens qui sont là-dedans,
ce n'est pas déjà si agréable de voyager la nuit...

Il la serrait un peu contre lui, et ajoutait:

--Avoue qu'on est tout de même mieux ici, dans un bon dodo...

Et ils revenaient.

Selon le vent, telle ou telle cloche semait dans la campagne sa douce
invitation à la prière ou au repos du soir.

--Comme c'est joli! soupirait Geneviève, ces petites cloches, là-bas,
là-bas; on ne sait pas d'où cela vient...

--Si, si, disait le notaire. Et il se faisait une coquetterie de ne
jamais se tromper sur le nom de l'endroit d'où venait le son.

Elle rappelait les clochettes des troupeaux entendues en Suisse, et elle
revoyait la belle route en lacets, les chevaux de la diligence au galop,
la vallée profonde avec le lac tout en bas...

--Oh! oh!... faisait-elle; brrr!

Et elle se cramponnait au bras de son mari, comme si elle eût encore
éprouvé le léger vertige de la descente.

--Tu as une imagination! disait-il, tu te fatigues inutilement la tête.

Alors on discutait sur la nature des lumières qu'on apercevait au loin
devant soi:

--Je te dis que c'est une voiture.

--Non, puisque le dernier train est passé; c'est l'auberge.

--Et l'autre lumière en face?

--Je parie que c'est le maître d'école qui sort de la mairie avec sa
lanterne.

Un éclair blanchissait l'espace: et l'on distinguait une charrette
bâchée, au conducteur invisible, et s'avançant à pas de tortue. A dix
mètres du véhicule on entendait le chien aplati sur l'avant, qui
grognait; il semblait tenir entre les mâchoires un joujou à engrenage,
longuement remonté et dont les roues dentées se froissaient avec un
bruit de râpe. Puis le ressort se brisait d'un coup net: «ouap!» au
passage de Giraud et de Geneviève.

Et, presque tous les soirs, avant de toucher les premières maisons du
village, le notaire disait:

--Mais, m'aimes-tu un peu?

--Cette question! Est-ce que je ne suis pas ta femme? Est-ce que tu as à
te plaindre de moi?

--Oh! non! bien sûr que non!

Il ajoutait:

--Je suis trop heureux... Je ne méritais pas de t'avoir... Je n'avais
jamais espéré une femme comme toi.

Quelquefois, quand Geneviève voyait une grosse larme dégringoler
jusqu'aux quatre brins de moustache de son mari comme pour affirmer la
sincérité de ses paroles, elle l'embrassait de bon coeur.

Ce fut la vieille tante, qui, enfin, se plaignit de ce qu'on ne vînt
plus la voir. Geneviève exigea que son mari l'accompagnât à Tours. Et,
cette fois-ci, on alla chez le dentiste, tous les trois, après le
déjeuner.

Le lieutenant était au café de la Ville. Geneviève passa, sans tourner
la tête, toute fière et très solide, entre ses deux chaperons. Il
l'avait vue, avec sa tante et son mari; elle en était certaine. Elle se
félicitait, intimement, comme si elle eût remporté une grande victoire
sur elle-même. Au premier abord, elle ne s'était pas étonnée que
Marie-Joseph fût encore là, peut-être à l'attendre, à l'heure où il
l'avait déjà rencontrée le samedi. En y réfléchissant, elle se dit: «Il
faut qu'il en ait une patience!...» Elle se demanda s'il l'attendait
tous les jours. «Oh! non! il ne vient que le samedi.» Elle compta les
samedis qu'il avait dû l'attendre, depuis celui où il l'avait abordée,
où il avait eu le toupet de la suivre dans l'escalier, où il lui avait
dit--elle entendait sa voix, elle voyait le bout de soleil doré qui
tremblait sur la moustache ondulée: «Je... Je vous aime toujours!»

Le notaire observa que, puisque Mlle Cloque restait avec Geneviève, il
pouvait bien aller chez son avoué.

--Non! non! dit vivement Geneviève, ne t'en va pas!

--Quelle idée! tu n'es pas perdue, je suppose?

--Ne vous plaignez donc pas, dit Mlle Cloque, d'avoir une femme qui ne
veut pas se séparer de son mari. C'est sans doute pour cela que je ne la
vois plus, moi... Quand on pense qu'il y a six semaines que nous n'avons
causé!...

--Pauvre chère tante, dit Geneviève.

Afin de pouvoir causer à l'aise, elle permit à Jules de s'en aller. Il
était très flatté de la marque de sympathie que venait de lui donner
publiquement sa femme. Il eut une trouvaille d'amoureux:

--Allons! dit-il, je vais descendre, mais tu me regarderas un peu dans
la rue; tu me feras un petit signe de la main.

--Comme c'est gentil! dit Mlle Cloque, quand le notaire eut le dos
tourné; que je suis heureuse de vous voir ainsi tous les deux!...
Sais-tu bien, dit-elle, en regardant Geneviève dans les yeux, que tu es
ma seule consolation au milieu d'un monde qui s'en va tout entier à
vau-l'eau! Oui, mon enfant, partout, du haut en bas de l'échelle, je ne
vois que des gens qui suivent leurs petits intérêts mesquins et qui,
pour le plaisir de leur ventre--oh! il faut appeler les choses par leur
nom!--n'hésitent pas à renier Dieu et à trafiquer de leur âme...

Geneviève était debout et faisait à Jules, par la fenêtre, les signaux
convenus. Elle pensait: «S'_il_ est encore au café, il doit voir que mon
mari est en bons termes avec moi. Cela devrait suffire à le faire
partir...» Mais quelque chose, au dedans d'elle, et qui s'imposait
souvent à elle, en s'emparant de son intelligence et de ses membres, lui
soufflait: «Mais, s'il t'aime, s'il t'aime, crois-tu qu'il va partir
pour si peu?»--«S'il m'aime!» prononça-t-elle, presque des lèvres, en
ouvrant des yeux hébétés. Et l'abominable dialogue de cauchemar qui la
torturait depuis six semaines, se reformulait dans sa tête endolorie:
«Il t'aime! il t'aime!»--«Non! non!»--«Il t'aime! il t'aime! pourquoi
a-t-il monté l'escalier derrière toi?»--«Non! non! il ne m'aime pas.»
--«Et toi?»

C'est alors qu'elle devenait folle, qu'elle se mettait à rire parce
qu'elle voyait un chat s'arrêter sur un mur en la regardant; c'est alors
que le son des cloches dans la campagne, ou la fuite du train rapide, la
rendaient malade; c'est alors, parfois, qu'elle embrassait son mari. Et
la voix intérieure, odieuse et chérie, ajoutait en ce moment: «Il
t'attendait depuis six semaines à la porte du café, le monocle à l'oeil,
te guettant dans la rue...»

Elle restait les yeux fixés en bas, droit devant elle, sur les glaces de
la pâtisserie Roche, sans rien distinguer.

--Tu le vois encore? demanda Mlle Cloque.

--Qui ça? mon mari? Non.

A ce rappel, ses yeux se débrouillèrent et elle baissa aussitôt le
rideau du vitrage:

--Ah! bien! fit-elle, crois-tu? J'étais là à regarder tes ennemies en
face et je ne les voyais pas! C'est un peu fort!...

--Mes ennemies? demanda Mlle Cloque.

--Ces deux vieilles perruches de Jouffroy! Elles sont là chez Roche et
elles lorgnent par ici tant qu'elles peuvent...

--Vraiment?... Et tu crois qu'elles regardent par ici? Elles nous auront
peut-être vu monter... Pauvres filles! je ne les rencontre plus. Elles
ne vont aux offices qu'à la crypte de la nouvelle église... Oh! je ne
leur en veux pas! J'aurais tant aimé me réconcilier avec elles avant de
mourir...

--Tu as bien le temps, par exemple!... Elles ont été assez méchantes
avec toi!

--Est-ce qu'elles regardent encore?

Geneviève risqua un oeil sans toucher au rideau:

--On dirait qu'elles guettent... Qu'est-ce qu'elles peuvent bien faire
là?

--Mon Dieu! s'écria Mlle Cloque; elles ont peut-être la même pensée que
moi.

--Quelle pensée?

--Si elles avaient le désir de me revoir!...

--Ah! soupira Geneviève en soulevant les épaules, tu crois les gens bien
généreux!

--Ma fille chérie, quand on a mon âge, vois-tu bien, on juge les gens et
les choses autrement que dans la jeunesse. Je voudrais m'en aller de ce
monde sans que personne pût me reprocher de lui avoir manqué gravement,
et l'hostilité de ces deux soeurs, qui ont été si longtemps mes amies,
m'est bien pénible... Je te prierai, si je ne peux pas les embrasser
avant ma mort...

--Tante, dit Geneviève, avec impatience, je te supplie de ne pas me
parler toujours comme si ta dernière heure était arrivée! Est-ce que ça
a du bon sens? Tu ne te portes pas trop mal; tes jambes sont bien
meilleures qu'il y a dix-huit mois!...

--Je sais que ces sujets-là ne sont pas gais, mon enfant, mais, c'est
avec raison que je t'avertis parce que le Ciel m'a fait la grâce de
m'avertir moi-même, afin que j'aie le temps de me bien préparer...

--Comment ça? fit Geneviève, souriant à demi.

--Ma Geneviève! il faut te dire que j'ai eu dernièrement une petite
attaque...

Geneviève pâlit:

--Et tu ne m'as rien dit? tu ne m'as pas appelée?

--Cornet a dit tout de suite que c'était inutile, pour cette fois-là. Il
m'a administré je ne sais quelle drogue qui m'a tellement secouée qu'en
moins de huit jours j'étais debout. C'est à cause du tracas qu'a eu
cette pauvre Mariette que je lui ai donné quelques jours de congé pour
aller voir son fils. Si elle avait été ce matin à la maison, elle
t'aurait tout raconté, malgré ma défense.

Geneviève était bouleversée. Mais elle voulut cacher son inquiétude:

--Enfin, tante, c'est passé! Et tu vois que tu es solide, puisque te
voilà si bien rétablie!

Et elle embrassa sa tante. Il n'y avait plus personne dans le salon, et
Stanislas, en ouvrant à la dernière cliente qui devait passer avant
elles, leur avait adressé le sourire qui signifie: «A vous, tout à
l'heure!»

Soudain, Geneviève eut une émotion rétrospective et ne put contenir ses
larmes. Elle se jeta au cou de sa tante:

--Ah bien! dit-elle, tout de même, si je m'attendais à celle-là, par
exemple! Et dire que je n'ai rien su de tout cela... J'aurais bien dû
m'en douter... Je suis sûre que c'était cela qui me mettait la tête à
l'envers, là-bas...

--Mon enfant! ma chère petite enfant! disait Mlle Cloque, en la
pressant sur son coeur, ne te fais pas de chagrin; dis-toi que je m'en
irai bien tranquille puisque je te laisse honnête et pieuse femme, telle
que ton père eût souhaité te voir...

Elle ajouta, tout bas, en confidence:

--Je crois que le bon Dieu exaucera mes prières et me prendra dans ses
bras quand ils auront consommé l'abaissement de notre sainte religion
devant les pouvoirs publics...

Et elle mettait un doigt devant sa bouche, comme pour signifier: «Chut!
chut!... n'en dis rien!...» en faisant des yeux qui savouraient par
avance l'orgueilleux contentement d'une belle mort.

Mais elle revint à la minute présente.

--Est-ce qu'elles regardent encore?

--Oh! dit Geneviève, qu'est-ce que ça fait? laisse-les donc.

--Non! non! Va voir à la fenêtre, je t'en prie. J'ai mon idée.

--Oui, dit Geneviève: c'est même assez drôle: il y a Hortense qui ne
quitte pas des yeux soit la fenêtre, soit la porte. Elles ont l'air de
se cacher.

Mlle Cloque se leva:

--J'ai mon idée, répéta-t-elle. Mon enfant, ton tour va venir dans un
instant; je vais descendre, et si les choses se passent bien, tu me
retrouveras à la pâtisserie... J'ai mon idée; j'ai mon idée!...

Geneviève se prit le front. Des images discordantes et entremêlées se
dessinèrent à ses yeux. La lugubre confidence de sa tante, son héroïque
résignation devant la mort annoncée, sa joie mystique de vieille fille
vertueuse, et d'un autre côté cet acharnement à se réconcilier avec les
demoiselles Jouffroy,--maintenant les tantes de Marie-Joseph,--la
perspective d'un rapprochement entre les deux familles--après l'aventure
de l'escalier et le tumulte depuis lors de sa cervelle et de ses
sens,--lui causèrent une espèce d'affolement craintif. Elle pensa tout à
coup: «mais les Jouffroy sont là pour surveiller Marie-Joseph!...»

--N'y va pas! dit-elle à sa tante.

--Si, mon enfant, je sens que Dieu me commande cette action qu'il
approuve. Ne perdons pas de temps. A tout à l'heure. Je t'attendrai chez
Mlle Zélie.

Elle l'embrassa et descendit.

On entendait dans le cabinet du dentiste le ronronnement de la lime
mécanique ramonant par pesées réitérées la dent de la patiente, une dame
assez bien, que l'on avait vue longtemps, là, tranquille, à regarder des
images. Et, quand la lime cessait de mordre, la bouche, sans doute
maintenue ouverte par le doigt parfumé de Stanislas, émettait des sons
plaintifs, inarticulés: «ahan... ahan... ahan!...» sans que
s'interrompissent les coups réguliers de la pédale ébranlant l'étrange
rouet.

La porte donnant sur le palier fut vivement ouverte. Une tête d'homme
parut, qui inspecta d'un clin d'oeil toute la pièce. Geneviève crut
mourir. Elle avait vu Marie-Joseph.

Elle n'eut certainement pas la force de crier. Il était près d'elle. Il
disait:

--Il le fallait bien! il le fallait bien! Depuis le temps que je vous
attends... Je vous aime... Je vous aime... Geneviève!

Elle ramassa ses forces pour lui dire:

--Vous êtes perdu! allez-vous-en: vos tantes sont en face, chez Roche...

--Allons donc! dit-il; vous voulez me faire peur: mes tantes sont au
diable. En tout cas, je les y envoie...

--Mais la mienne, la mienne! ma tante sort d'ici.

--Je le sais bien! c'est pour ça que j'y suis!

--Vous êtes fou!

--Je ne dis pas non, mais je vous aime!...

Elle s'était levée pour lui montrer les demoiselles Jouffroy chez Roche.
S'il ne s'en allait pas, il ne lui restait à elle qu'un parti: fuir, et
sur-le-champ. Mais elle n'aperçut plus ces demoiselles chez Roche. Elle
vit Mlle Cloque y entrer. L'arrivée de celle-ci avait peut-être fait
reculer les deux soeurs. Il était possible, grâce à cette circonstance,
qu'elles n'eussent pas vu l'officier pénétrer dans le couloir du
dentiste. Et la scène qui allait inévitablement avoir lieu entre les
trois vieilles filles les retiendrait.

Elle pensa: «C'est un peu fort! il faut que Dieu lui-même s'en mêle!»

Le sentiment toujours stupéfiant des combinaisons qui semblent l'oeuvre
d'une ironique puissance souveraine, s'empara d'elle en même temps
qu'elle retombait anéantie sur une chaise.

--Puisque vous venez le samedi, balbutiait Marie-Joseph, je puis vous
voir... Je vous verrai...

Elle faisait signe de la tête: «non, non!...»

--Allez-vous-en! dit-elle, je vous en supplie! Vous vous perdez et vous
me perdez en même temps! Mon mari peut revenir: ma tante est à trois pas
d'ici...

--Geneviève! nous avons été séparés par des histoires stupides... C'est
vous qui deviez être ma femme...

--Oh! oh! si vous l'aviez bien voulu!...

--Ah! oui... fit-il, les parents... l'argent... On ne fait pas ce qu'on
veut... Je ne suis pas heureux.

--Vous n'êtes pas heureux...

Il s'aperçut que le mot qu'il venait de prononcer s'emparait de toute
l'attention de Geneviève.

--Non! non! insista-t-il. Il y a une femme qui nous est destinée, et si
on la manque, toute la vie est gâchée...

Elle trouva cela joli. Ses yeux remontèrent à ce niveau de l'espace où
elle avait coutume de rencontrer les rêves. Elle semblait regarder une
des têtes de femmes au pastel. Elle la voyait tout juste pour recueillir
sur ces traits séduisants les songeries qu'elle avait eues ici durant
les heures d'attente; et à toutes ces songeries, Marie-Joseph était
mêlé. Aujourd'hui, il était là; il lui parlait d'une voix émue; il
s'échauffait; il s'approchait d'elle. Même, elle avait déjà retiré sa
main qu'il essayait de prendre. Dans le petit mouvement, elle avait
rencontré les yeux du jeune homme, et vu le beau serpent d'or qui
ondulait sur sa lèvre.

--Allez-vous-en! disait-elle encore.

Mais elle ne pensait même plus à ce qu'elle disait. C'était à peine si
elle distinguait les paroles brûlantes que lui-même prononçait. Dans le
temps de quelques secondes, c'étaient ses trois années de torture
d'amour qui lui revenaient, jusque dans leurs moindres détails, avec
une précision qui lui incisait la chair à nouveau, et une abondance qui
l'étouffait. La rose et la goutelette de sang, la brusque entrevue chez
Roche, la lettre de la tante mise à la boîte, les papiers du pupitre, le
long hiver, le profil dans le catalpa, et jusqu'à la vue de la frise de
faïence, au concert militaire, pendant que Jules Giraud parlait du
sabotier!... Et son existence dans le village perdu: le maréchal
ferrant, le tilbury du vétérinaire et la promenade du diabétique; les
lessives étendues dans le jardin clos de murs, et l'ombre émouvante des
nuits sur la campagne, que les trains balafraient d'une longue
écorchure: pas un souvenir, pas une image, pas une parcelle du temps ou
de l'espace, pas une minute de ses jours ou de son sommeil qui n'eussent
été imprégnés du regret de lui, du secret et fol espoir de seulement lui
parler un jour! Si elle ne lui disait pas tout cela d'un coup, dans cet
instant unique, où elle respirait son souffle et sentait le parfum de
ses cheveux, il était donc inutile et vain d'avoir vécu ces longues
heures de martyre solitaire, et combien il était vain de recommencer à
vivre après cela!

Elle croyait qu'elle allait le lui dire, qu'elle allait s'abandonner en
dépit de tout; elle entr'ouvrait les lèvres.

Elle prononçait:

--Allez-vous-en! allez-vous-en!

De l'autre côté de la porte, les pesées rythmées de la pédale, mêlées
aux «ahan... ahan...» de la femme, et au léger murmure explicatif du
dentiste, accompagnaient en sourdine le colloque haché et fiévreux.

Geneviève dit encore:

--Allez-vous-en! je vous jure que vos tantes étaient là en face. C'est
un miracle qu'elles ne vous aient pas vu!...

Il ricana. Il était prêt à tout braver pour suivre son désir.

Et ce mépris de la minute qui vient exaltait la pauvre amoureuse. Elle
trouvait l'officier superbe et chevaleresque, aussi beau qu'elle l'avait
rêvé. Il la grisait par une longue litanie de mots d'amour dont elle
avait parfois imaginé quelques-uns, accoudée sur son pupitre aux
confidences, mais qu'elle n'avait jamais entendus.

Elle portait sur les genoux un petit sac qui tomba. Marie-Joseph le
ramassa et le lui remit. Un de ses doigts lui toucha la main. Elle eut
un mouvement nerveux et se recula, en faisant glisser sa chaise. Le
bruit l'affola; elle se leva; elle croyait que toutes les portes
s'ouvraient. Elle eut un regard de démente. Mais aucune porte ne
s'ouvrit; tout était tranquille. Dans le cabinet du dentiste,
l'opération semblait d'une lenteur anormale, bien qu'en réalité il n'y
eût pas dix minutes qu'elle durât.

--Comme je voudrais mourir! soupira-t-elle, en retombant sur sa chaise.

A ce mot, il comprit qu'elle était rendue. Il eut, avant de se
précipiter sur ses lèvres, la petite halte infinitésimale qui suit la
certitude de la victoire. Quoique innocente, elle comprit la solennité
de cette seconde, et son geste pour le repousser prévint celui qu'il
allait faire. Elle répéta:

--Allez-vous-en! allez-vous-en!

Il saisit la main qui l'écartait.

Mlle Cloque s'était acheminée avec de grands battements de coeur chez
Roche. Tout en traversant la rue Nationale, elle priait Dieu plutôt que
de préparer les termes d'un discours propre à gagner ses deux anciennes
amies. «Quand je leur ouvrirai les bras, se disait-elle, elles n'auront
pas la cruauté de me repousser!» La perspective de ce pardon la
comblait; elle goûtait par avance la douceur des larmes qu'on allait
répandre. Sa nièce, de là-haut, l'avait vue trottiner avec une légèreté
inaccoutumée.

Les demoiselles Jouffroy, faisant le guet derrière les glaces de la
pâtisserie, avaient été prises, en la voyant descendre seule, d'une
agitation qui n'était point calmée lorsqu'elle entra.

Elles étaient passées, en discourant avidement avec Mlle Zélie, dans le
second salon, ce qui fit que Mlle Cloque trouva la première pièce vide.
Elle tremblait un peu. Elle franchit la porte, entre les bocaux de
chocolat praliné et les boîtes de sucre d'orge, par où elle avait vu
s'avancer un jour toute la famille de Grenaille-Montcontour. Elle lut
immédiatement, et malgré sa vue basse, la plus grande gêne sur tous les
visages, y compris celui de Mlle Zélie.

Elle s'avança néanmoins. Sa grande honnêteté rayonnait sur sa figure.
Son coeur débordait. Elle sentait tout le Ciel se réjouir avec elle.
Elle souriait. Elle tendit ses deux mains franches, et elle dit sur un
ton qui faisait justice de toutes les malheureuses petites querelles
humaines:

--Voyons! Nous ne nous embrassons pas?

Ces demoiselles témoignèrent un ahurissement complet. Simultanément,
elles croisèrent les mains en les retournant à l'envers et abaissant les
bras. Elles eurent des yeux troubles, se regardèrent, prirent à témoin
Mlle Zélie qui cachait, elle aussi, une certaine émotion, en souriant à
tout le monde.

La cadette poussa une exclamation:

--Eh bien! ma chère, voilà ce qui s'appelle de l'aplomb!

Mlle Cloque qui gardait ses deux mains ouvertes, en offrande généreuse,
dit encore:

--Je ne m'attendais pas à être accueillie de la sorte... J'étais
là-haut, chez le dentiste, avec ma nièce qui vous a aperçues par la
fenêtre... Je n'ai pas résisté à un grand désir... A mon âge, il faut
saisir les occasions par les oreilles. J'ai pensé que Notre-Seigneur
m'envoyait celle-ci pour pratiquer son divin précepte: aimez-vous les
uns les autres...

Les deux soeurs étaient en ébullition. L'aînée, sans délier ses mains
unies à rebours par l'indignation, sautillait sur place en branlant la
tête. La cadette se démenait, courait jusqu'à son récent poste
d'observation, revenait précipitamment regarder sous le nez l'infortunée
messagère de paix. Elle dit, semblant cracher chacun de ses mots:

--Mais, Mademoiselle Cloque, vous exercez là un métier qui n'a guère de
nom!...

--Un métier? dit Mlle Cloque.

Mlle Zélie jetait déjà le bras sur ces demoiselles, comme pour apaiser
un incendie qui se déclare.

--Il est vrai, reprit Hortense, qu'_on_ vous le fait peut-être exercer
sans que vous vous en doutiez!...

Mlle Cloque les regardait tour à tour et levait les yeux au ciel. Elle
ne comprenait rien.

--Vous croyez peut-être que nous sommes ici, en face de votre dentiste,
pour notre bon plaisir? Savez-vous pourquoi nous sommes ici, ma soeur et
moi? Nous sommes ici pour chercher le secret du malheur de notre
nièce...

--Du malheur de votre nièce?...

--Oh! vous faites l'ignorante! Vous n'avez jamais rien su de ce qui se
passe! c'est comme pour l'affaire Pelet!... Il est vrai, encore, que
l'_on_ ne vous raconte sans doute pas tous _ses_ petits secrets...

Mlle Cloque se regimba:

--Qui çà, l'_on_? de qui çà, les petits secrets?

--Ma bonne, dit l'aînée qui n'avait point parlé, trêve de
circonlocutions. Je ne veux pas vous demander pourquoi vous êtes ici, en
ce moment et non chez le dentiste, près de Madame votre nièce, ni qui
vous a dépêchée vers nous dans le but attendrissant de tomber dans nos
bras! Je vais vous dire deux mots seulement qui vous ouvriront les yeux.
M. Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour trompe sa femme. Il la trompe
impudemment: c'est un coureur, un galantin, tout ce que vous voudrez,
ceci est la fable de la ville...--Avec qui trompe-t-il sa femme--tout au
moins une fois entr'autres?--Voilà ce qu'il importe que nous sachions
afin d'essayer d'extirper le mal en sa racine.--Or, vous allez
comprendre tout de suite où je veux en venir--c'est pourquoi nous sommes
ici, le samedi, en face du dentiste qui a la pratique de votre famille
et autour duquel le mari de notre pauvre Léopoldine rôde incessamment,
ce _jour-là_, depuis plus d'un mois.. Si Mme Giraud était descendue
avec vous, de chez le dentiste, elle eût pu vous confirmer immédiatement
nos paroles, puisqu'elle a parfois sans doute la bonne fortune de se
trouver sous les pas de M. Marie-Joseph, et puisqu'elle a même le
privilège de recevoir ses confidences, ce qui lui est arrivé notamment
il y a juste aujourd'hui six semaines...

--Vous en avez menti! s'écria Mlle Cloque, en s'appuyant contre une
console de marbre. Ce que vous dites est une infamie... Mon Dieu!
soupira-t-elle, pardonnez-leur, car elles ne savent ce qu'elles font.

--Voyons! mesdemoiselles! voyons! ânonnait Mlle Zélie, je suis sûre
qu'il y a dans tout cela un malentendu.

--Dites-leur, Mlle Zélie, dites-leur, je vous en prie, vous qui
connaissez Geneviève, que ce qu'elles imaginent est odieux!...

--Ah! ah! ah! fit Hortense: elle est bien bonne! C'est Mlle Zélie
elle-même qui a été témoin de la scène!

Mlle Cloque tomba sur une chaise. Mlle Zélie, furieuse qu'on ait abusé
de sa parole, levait les bras et disait tout haut:

--Ah! bien! si on m'y repince jamais, à dire quelque chose!...

Mais le mal était accompli. Il ne fallait songer qu'à l'atténuer.

--Oh! dit-elle: j'ai été témoin... j'ai été témoin de bien peu de
chose... Ne vous tourmentez donc pas, mademoiselle Cloque; ils ont fait
seulement un petit brin de causette devant la porte du dentiste...

Mlle Cloque recommença à respirer. Elle était certaine qu'il n'y avait
rien et que la vérité allait se découvrir sur-le-champ.

--Ah! ça, Mlle Zélie, s'écria Hortense, j'espère bien que vous n'allez
pas nous faire passer pour des menteuses ou des imbéciles! Et le
couloir, s'il vous plaît! qu'en faites-vous? Vous l'avez digéré, vous,
peut-être, le couloir? Mais pas nous, je vous le garantis.

--Qu'est-ce que c'est que ce couloir? demanda Mlle Cloque.

--Rien du tout! dit Mlle Zélie. Ces demoiselles se tourmentent,
voyez-vous! Dame, pour ces choses-là, on se monte vite la tête!...

--Le couloir! reprit elle-même Mlle Cloque; je suis curieuse de
connaître cette grave affaire du couloir.

--Allons donc! ça ne vaut pas la peine...

Mlle Cloque insistait ironiquement, en frappant le sol du bout de son
ombrelle:

--Le couloir! le couloir!

Les deux soeurs, sous leurs chapeaux à rubans violets, tout pareils,
avaient un même tremblement de la tête, et leurs yeux furibonds jetaient
un défi commun à Mlle Cloque et à Mlle Zélie.

--Mon Dieu! dit celle-ci; j'ai vu le militaire s'enfoncer dans le
couloir derrière cette chère petite dame: j'ai pensé tout de suite
qu'elle avait dû laisser tomber quelque chose qu'il a eu la complaisance
de lui reporter. Il faut dire qu'il est ressorti presque aussitôt.

--C'est tout?

--C'est la pure vérité, mademoiselle.

Mlle Cloque se releva.

--Et c'est de là que vous partez pour tenter de salir une malheureuse
femme qui a dû être tout simplement accostée dans la rue par un homme
qu'elle a connu étant jeune fille?...

--Oh! «connu!» Il y a connu et connu! dit Mlle Jouffroy. Il y a des
degrés de connaissance, après lesquels, quand on a une fois rompu, on ne
se connaît plus.

--Elle eût peut-être mieux fait de ne pas répondre au salut de M. de
Grenaille-Montcontour, mais remarquez que cette abstention eût été
injurieuse pour lui...

Hortense qui était encore une fois retournée à son poste d'observation,
dans l'autre pièce, revint les deux mains en l'air et les abaissa
aussitôt en s'en frappant les genoux:

--Il n'est plus au café! dit-elle; il n'est plus au café! Nous allons
bien voir!...

L'aînée se précipita elle-même aux glaces.

--Ah! ça, s'écria Mlle Cloque avec dégoût, est-ce que vous auriez la
prétention de me faire croire que l'on se donne des rendez-vous derrière
mon dos?

Les demoiselles Jouffroy se mirent à rire.

--- Cela suffit! dit Mlle Cloque. Je vais chercher ma nièce qui est
entre les mains du dentiste et je vais vous l'amener ici-même, si vous
voulez bien me faire l'honneur de m'y attendre. C'est devant elle,
entendez-vous, c'est devant elle que vous formulerez vos accusations!

Les deux soeurs se trémoussèrent devant les glaces, cherchant à
découvrir le lieutenant. Assurément il attendait la jeune femme au
passage; il était dissimulé quelque part; à moins qu'il n'eût eu le
front de pénétrer comme l'autre fois dans le couloir. Il ne serait pas
mauvais qu'il se trouvât nez à nez avec la vieille!

Mlle Cloque remontait tranquillement chez le dentiste. Elle avait
essuyé tant d'ignominies, ces dernières années, que l'abominable
calomnie des Jouffroy ne lui laissait que le désir d'en laver
immédiatement sa chère Geneviève: «Mon Dieu! disait-elle, en atteignant
le palier du second étage, devant la plaque de cuivre où était gravé:
«Entrez sans sonner», mon Dieu! je suis sûre que vous ne permettez les
méchancetés des hommes que pour donner plus d'éclat à la vérité et à la
justice!...»

Elle poussa la porte du salon, au moment où Marie-Joseph saisissait la
main de Geneviève.

Elle tomba, tout d'une pièce, en travers de la porte incomplètement
ouverte; on entendit très bien sa tête cogner contre la porte d'abord,
puis faire _blou_ en touchant le sol. Elle ne bougea plus.

Geneviève eut la force de contenir son cri, pour ne pas perdre
Marie-Joseph. Elle lui dit:

--Fuyez! fuyez! Que personne ne vous voie ici! Fuyez, je vais appeler...

Il enjamba le corps de la malheureuse, et Geneviève appela. Stanislas
arriva, sans trop se presser. Mais à la vue d'une femme étendue, il
activa son pas pesant, et comme il courait sur le parquet, les bobèches
tremblèrent aux chandeliers de la cheminée. D'un bras solide, il remit
la vieille fille debout. Elle n'était pas morte; elle balbutiait. Elle
avait une figure terreuse; le sourcil gauche, et l'oeil, du même côté,
étaient fortement relevés, tandis que le coin de la bouche s'affaissait,
comme si son visage si régulier et si uni, en tombant, se fût cassé en
plusieurs morceaux. Quand elle ouvrit l'oeil droit et qu'une lumière
encore parut sur ce beau masque d'honneur brisé, ce fut une épouvante,
et Geneviève faiblit.

En revenant à elle, après une courte absence, elle distingua sa tante
allongée sur le canapé, et auprès d'elle la personne que l'on avait vue
d'abord regarder les images et qui avait paru si longtemps pousser sous
la morsure de la lime ses petites plaintes inarticulées.

Le dentiste préparait lui-même des révulsifs, et il avait envoyé la
bonne chercher un médecin, un fiacre, des hommes pour transporter la
malade.

Geneviève, folle, se jetait aux pieds du dentiste et de la dame et les
suppliait de lui dire ce qu'avait sa tante et si elle allait garder
cette figure effrayante. Elle surprit sur les lèvres du dentiste le mot
d'hémiplégie, puis le salon s'emplit promptement de personnes de la
maison prévenues par la bonne avant le médecin. Enfin celui-ci arriva,
approuva les premiers soins du dentiste et autorisa le transport
immédiat au domicile «du moment qu'il y avait une personne de la
famille».

Deux commissionnaires étaient là; on n'utilisa que le plus vigoureux, un
colosse rouge qui répandait une odeur d'ail. Il prit à bras-le-corps la
paralytique, comme on soulève un enfant. On vit pendre sur le flanc de
l'homme les deux pieds inertes de Mlle Cloque, enfermés en de fines
bottines de satin, à élastiques, telles qu'elle en avait porté toute sa
vie. Sa tête épouvantable appuyait par le menton sur l'épaule de
l'hercule; elle n'ouvrait plus son oeil droit, mais sa bouche tordue
s'exténuait dans un perpétuel vagissement. Derrière l'homme, Geneviève
tendait son mouchoir pour essuyer ces lèvres désormais inhumaines, d'où
filait la salive.

Tout cela formait une bousculade, un gros remuement de pas sur le
palier. On se tria pour descendre. Le médecin prit les devants, puis le
porteur, et Geneviève. Sur les marches dépourvues de tapis, on
n'entendit plus alors que le bruit des lourds talons et le tâtonnement
du bout de la semelle de celui qui allait porter jusqu'à la voiture pour
une petite commission de quarante sous, l'informe paquet à quoi en était
réduite Mlle Cloque.

Le fiacre était au bord du trottoir, la portière ouverte.

En face, à la porte de chez Roche, les demoiselles Jouffroy qui avaient
vu sortir l'officier attendaient, campées fièrement, dans l'attitude de
la plus haineuse provocation, que la vieille fille osât leur amener sa
nièce. Et elles dégustaient d'avance la médiocre satisfaction de voir
seulement leurs têtes au débouché du couloir.

Au débouché du couloir, elles virent d'abord le médecin qu'elles ne
connaissaient point; puis le grand commissionnaire et son objet.

L'homme s'étant retourné, presqu'aussitôt dans la rue, afin de présenter
plus commodément le fardeau au docteur déjà introduit dans la voiture,
la tête de Mlle Cloque apparut sur l'épaule géante, par-dessus le
fiacre. On la reconnut de chez Roche, à ses bandeaux blancs demeurés
seuls paisibles dans le chaos de la figure pitoyable.

Instantanément, à cette vue, le mouvement de la rue s'arrêta. Seuls, un
tramway et deux ou trois fiacres qui passaient rapidement continuèrent
leur chemin. Mais tout ce qui était à pied convergea vers la voiture
stationnant à la porte du dentiste. Mlle Zélie faillit quitter la
pâtisserie. Les demoiselles Jouffroy s'avancèrent.

Mais la voiture se mit en marche; et le médecin, Geneviève et la malade
échappèrent promptement aux regards. Jusqu'au premier tournant, des
gamins couraient encore pour voir l'impressionnante ruine humaine.



XVII

LA FIN


Elle semblait assoupie dans son lit, sous les tentures de cretonne.
Mais, de minute en minute, le vagissement sinistre agitait sa lèvre
entr'ouverte, et un effort de volonté soulevait sa paupière.

Cornet avait déclaré toute médication inutile. L'abbé Moisan venait
d'administrer l'absolution à la mourante, et l'on attendait le curé de
Notre-Dame-la-Riche pour les derniers sacrements.

Le notaire, prévenu par le mouvement de la rue, tandis qu'il retournait
prendre ces dames chez Stanislas, avait regagné en courant la rue de la
Bourde. La tête à l'envers, il montait et descendait l'escalier, ouvrait
et fermait les portes. Et il demandait à tous:

--Mais enfin! comment c'est-il arrivé?

Personne ne le savait.

Il ouvrait des yeux stupides derrière son lorgnon. Il passait un doigt
dans son faux-col et disait:

--Moi, j'en ai ma chemise mouillée.

Geneviève présidait à tous les soins, Mariette se trouvant absente, et
la femme de journée qui la remplaçait étant complètement inhabile. Quand
Giraud croisait sa femme au cours de ses vaines allées et venues dans la
maison, il lui disait:

--Tu vas te tuer! Ménage-toi, je t'en prie!

--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? Aide-moi donc!

Mais il n'était bon à rien.

Le marquis vint pour faire sa partie, à quatre heures. La petite table
de jeu était recouverte d'une nappe blanche. On y avait posé un crucifix
avec calvaire à trois marches de bois, qui, d'ordinaire, se trouvait sur
la commode derrière les flacons de médecine italienne; et il était
flanqué de droite et de gauche par des candélabres. Le courant d'air que
fit la porte, en s'ouvrant, dérangea une maigre branche de buis séché,
passée entre le crucifié et la croix, et Jules Giraud se précipita pour
la redresser comme si cela eût de l'importance. M. d'Aubrebie alla tout
droit à sa vieille amie, et l'on vit sa face indifférente se creuser
instantanément sous l'influence d'une grande douleur.

Tous s'écartèrent du lit, respectueusement, parce qu'on savait la
mystérieuse force d'amitié de ces deux êtres qui n'avaient jamais pu
mettre une idée en commun. Elle lui avait toujours reproché sa légèreté,
et lui l'avait plaisantée sans cesse sur la gravité intraitable qu'elle
apportait à juger toutes choses. Il y eut un moment horrible. En face du
marquis profondément affecté, la malheureuse paralytique, sans doute
émue, fut prise d'un rire de faiblesse qui ne la quitta d'ailleurs
presque plus. Son oeil ouvert restait sérieux et sombre, et de cette
bouche tragiquement tordue, sortait le son seulement, le son d'un rire
de gavroche.

Ceux qui étaient témoins de cela se sentirent frémir, et Geneviève tomba
à genoux devant la petite table, aux pieds du Christ à la branche de
buis. Elle dit tout haut:

--Seigneur Jésus! Ayez pitié d'elle!...

Le notaire prit sa femme par la taille et voulut la relever:

--Je te défends de te faire du mal, entends-tu?

La gorge de la mourante continuait à livrer passage à cette suite de
petits hoquets hilares auxquels elle avait été soixante-treize ans
étrangère. Et cette trahison des organes s'accompagnait du sourd
balbutiement par quoi elle croyait probablement exprimer sa pensée. Le
marquis demeurait penché sur ce spectacle, et il portait son attention à
refouler deux larmes, une au coin de chaque oeil, que tout le monde
voyait. Enfin, elle parvint à lever le bras droit et à diriger l'index
vers le ciel, où son oeil l'accompagna. Et elle voulait prendre la main
du marquis, tout en faisant signe: «là-haut! là-haut!»

M. d'Aubrebie prononça:

--Vous dites que vous parlerez de moi au bon Dieu, n'est-ce pas?

Alors le rire atroce s'éleva plus haut et se continua un peu après que
le balbutiement fut arrêté. L'oeil se ferma un instant. Le marquis avait
deviné ce qu'elle voulait dire. La tête retomba sur l'oreiller. M.
d'Aubrebie s'enfuit dans le corridor.

Il faisait chaud. Cornet qui restait là, chassait avec un écran les
mouches au vol alenti autour du visage immobile. Il maintenait ouvertes
les deux fenêtres sur le jardin. Dans les moments de silence, le doux
froissement des feuilles du catalpa éveillait aux oreilles de Geneviève
de longues heures d'étés écoulés, et les grincements lointains de la
scierie mécanique exaspéraient la confusion complète de tout son être.
Elle ne pensait pas. Elle avait été trop secouée. Dans l'intervalle
d'une heure à peine, elle avait approché de l'unique ivresse que son
imagination et son coeur pussent concevoir; elle avait soutenu une lutte
qui dépassait ses forces, et n'avait été sauvée que par la plus grande
terreur. Ce fut dans cette première minute de calme, et abîmée aux pieds
du petit calvaire, sur la nappe blanche, que l'idée lui vint: «Mais je
suis maudite! Elle va mourir en me maudissant!... C'est, moi qui l'ai
tuée!...»

Elle se traîna par terre sur les genoux en priant l'abbé, le docteur et
son mari de sortir un moment parce qu'elle avait quelque chose à dire à
sa tante toute seule.

--Ça n'a pas de bon sens, dit Giraud, de se mettre en des états pareils;
tu vas te rendre malade et nous serons dans de beaux draps...

Il sortit cependant avec ces messieurs.

--Tante! tante! s'écria Geneviève, au bord du lit, tu sais qu'il n'y a
rien eu! Je lui disais: «Allez-vous-en! allez-vous-en!» quand il m'a
pris la main...

Mais Mlle Cloque ne parut pas comprendre. La circonstance qui l'avait
foudroyée ne laissait pas de trace en sa mémoire.

Geneviève reprit:

--Je suis honnête, tante! Je suis une honnête femme!

Ce mot attendrit la malade, et sans qu'elle saisit à quoi il faisait
particulièrement allusion, elle y retrouva l'un des grands soucis
perpétuels de sa vie de vertu, et son terrible rire éclata de nouveau,
tandis que son oeil se mouillait. Elle prit de sa main droite la main de
sa nièce et l'éleva vers le crucifix qui était pendu au chevet du lit.
Et on entendait, au milieu des éclats de joie de courtisane qu'un Dieu
cruel permettait d'émettre à cette bouche sainte:

--...ure... ure... ure!

Geneviève dit:

--Que je _jure_? c'est ce que tu demandes, n'est-ce pas? Oui, oui, ma
bonne tante! Je jure de rester honnête, toute ma vie!...

La main de Mlle Cloque retomba lourdement, à la suite de l'effort
qu'elle avait fait. L'hilarité s'éteignit et l'oeil, encore une fois, se
ferma. Elle devait savourer l'assurance de ce prolongement d'honnêteté,
par delà sa mort, au milieu des compromissions générales. Le ciel qui
l'avait tuée par le spectacle de la plus redoutable de celles-ci, du
moins lui faisait la grâce du souvenir.

Jules Giraud frappait à la porte:

--Dis donc! Geneviève: si tu venais un peu? C'est le propriétaire, je ne
sais pas comment m'en dépêtrer. Il ne veut pas croire au malheur; il
vient pour une question de bail.

--Rentrez doucement, dit Geneviève, je vais descendre le mettre à la
porte.

Comme elle apparaissait au bas de l'escalier obscur, Loupaing dit, avant
d'avoir vu ses larmes:

--Ah! voilà quelqu'un à qui parler. C'est rapport au bail à renouveler.
La bourgeoise n'est pas sans savoir que les loyers ont augmenté dans le
quartier, depuis que les affaires marchent...

--Ma tante a été frappée, il y a une heure, d'une attaque de paralysie;
on l'attend à passer d'un instant à l'autre...

--Comment ça se fait-il qu'on n'en sache rien à la maison? dit Loupaing,
en regardant la figure bouleversée de la jeune femme.

--C'est que Mariette n'est pas là! dit-elle. Et elle laissa le
propriétaire qui s'en alla. Derrière le prêtre qui apportait les saintes
huiles, les femmes Loupaing, aussitôt prévenues, accoururent. Elles
montèrent, ainsi que toute une séquelle de femmes voisines attirées par
la mort. Celles qui n'avaient pas eu le temps d'enlever leur tablier le
tenaient replié en triangle afin de n'en présenter que la face propre.
Elles s'agenouillèrent pêle-mêle dans la chambre, avec des mines
chagrines et des branlements de tête. Parmi elles était la Pelet qui
commandait les gémissements. La porte était restée ouverte, et toute la
rue de la Bourde entrait. M. Houblon, prévenu en hâte, apparut avec ses
quatre filles, au milieu des bonnets. Il enjamba et s'approcha, de
lourdes perles de sueur coulant de son front dénudé. Sous les onctions
sacrées, la pauvre vieille alliée de cet apôtre s'efforçait d'étouffer
son émotion pour retenir la suprême humiliation du rire spasmodique
dont, sans doute, elle se rendait compte. Elle taisait jusque son
murmure. Le mouvement désordonné de sa lèvre brisée indiquait sa prière
mentale.

Le curé, en surplis, toucha avec le coton imbibé son beau front pareil à
un dôme d'église. Et M. Houblon était assuré que la lueur de pensée qui
veillait encore sous cette voûte allait à la Basilique impossible, à la
résurrection glorieuse de la religion catholique.

Elle n'eut pas la consolation de reconnaître son grand ami. Elle reposa
longuement après le sacrement. A cinq heures, elle eut une secousse; on
se pressa autour d'elle et elle prononça presque distinctement:

--Pardon!... Pardon.

Mais sa paupière ne s'ouvrait plus. Elle reprit son vagissement. Elle
articulait mieux, mais les mots étaient sans suite.

On distingua encore des mots favoris: «Les quatre pierres...»
«médiocrité...»

Instinctivement les personnes présentes se retournèrent vers la cheminée
où étaient les vestiges des monuments de l'âge de foi, ainsi que la
lithographie de Chateaubriand de qui les paroles lui revenaient encore.
Pendant ce temps, elle eut son dernier souffle et le calme se répandit
sur son visage.

Geneviève, alors, fut prise de sanglots; les demoiselles Houblon, plus
pâles que la morte, ne savaient où se mettre; l'abbé, à genoux, priait à
haute voix; le marquis pleurait comme un enfant. On alluma les
candélabres et on ferma à demi les persiennes. L'air du soir amena
l'odeur du magnolia nouvellement fleuri. On entendait les coups de
marteau du savetier. Les personnes familières à la vie de la chambre de
Mlle Cloque éprouvèrent le grand vide que laissait ici cette âme
envolée. Et tous sentaient qu'elle emportait avec elle, comme un siècle
qui finit, quelque chose qui ne se retrouverait plus.

Pour la première fois, on vit M. Houblon, les épaules écrasées, donner
comme tout le monde les signes d'un grand abattement. Seule, à la
fenêtre de l'hôtel d'Aubrebie, la folle, agitant son drapeau dérisoire,
faisait encore un geste d'espérance.

FIN

Châteauroux--Typ. et Stér. A. MAJESTÉ et L. BOUCHARDEAU





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