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Title: Benjamin Constant
Author: Castille, Hippolyte
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Benjamin Constant" ***

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(http://dp.rastko.net); produced from images of the
Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr



PORTRAITS HISTORIQUES

Au dix-neuvième siècle.

26



BENJAMIN CONSTANT.

PAR

HIPPOLYTE CASTILLE

       *       *       *       *       *

PARIS
FERDINAND SARTORIUS, ÉDITEUR,
9, RUE MAZARINE, 9.

(L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de traduction et de
reproduction à l'étranger.)

1857

[Image de BENJAMIN CONSTANT]

[Image d'écriture]

  IMPRIMERIE DE L. TINTERLIN ET Cº,
  RUE Ne-DES-BONS-ENFANTS, 3.

       *       *       *       *       *



BENJAMIN CONSTANT.

  «Tout en ne m'intéressant qu'à
  moi, je m'intéressais faiblement
  à moi-même. Je portais
  au fond de mon coeur un besoin
  de sensibilité dont je ne
  m'apercevais pas, mais qui, ne
  trouvant point à se satisfaire,
  me détachait successivement
  de tous les objets qui, tour à
  tour, attiraient ma curiosité.
  Cette indifférence sur tout s'était
  encore fortifiée par l'idée
  de la mort.»

  (BENJAMIN CONSTANT, _Adolphe_.)


Un soir, en décembre 1830, une foule immense s'engouffra dans la triste
rue de marbriers et de fossoyeurs qui meneau cimetière du Père-Lachaise.
Paris, ses hautes maisons et ses tours grises se perdaient dans la nuit.
Il pleuvait. Mais la foule émue, qui s'acheminait si tard vers la
funèbre colline de l'Est, ne sentait ni la pluie, ni le froid.

Des étudiants et des ouvriers traînaient, par ce servile instinct des
multitudes heureuses de s'atteler au char de la célébrité, le cadavre
d'un illustre acteur de la vie publique. Comme dans les images qui
représentent les funérailles de Werther, on voyait des gens armés de
torches, les uns à pied, les autres à cheval. L'émeute mortuaire qui se
fait autour des cercueils politiques, la bière qui s'était trouvée trop
grande pour le corbillard, le pavé glissant, les cris de _Vive la
liberté!_ avaient retardé le convoi.

De sorte que ce fut avec une mise en scène tout à fait théâtrale que le
Méphistophelès de la démocratie, M. Benjamin Constant, fut apporté à sa
dernière demeure.

M. de La Fayette prononça un discours, où l'éloge de la liberté se
mêlait à l'éloge du tribun décédé. La terre se referma ensuite sur ce
pauvre corps tourmenté, pendant quarante ans, par tant de passions plus
ou moins factices et par tant de vanités de l'esprit et du coeur.

La France, au dix-neuvième siècle est, quoi qu'elle en pense, plus
malade de son imagination que de son génie. À l'heure où j'écris,
l'activité tourne au positif et paraît se concentrer avec une énergie
singulière dans les questions d'intérêt matériel. Mais toute la première
moitié du siècle offre un caractère fort différent.

Ce n'est qu'à dater du règne de Louis-Philippe que la transformation
commence. Encore rencontre-t-on, à cette époque, une pléiade d'utopistes
qui prouve que l'imagination, pour avoir pris des aspects systématiques,
survit encore. Elle cherche à survivre, en dépit de la matière
envahissante, dans un romantisme économique qui rivalise avec le
débordement de vers et de feuilletons dont notre adolescence fut
inondée.

Les choses ont changé. _Adolphe_ aujourd'hui ne se nomme plus Benjamin
Constant; il se nomme tout simplement Monsieur Million, banquier,
déjeune en imagination de la tête de Rothschild et ne fait de victimes
qu'à la Bourse.

M. Benjamin Constant traversa les trois phases révolutionnaires,
militaire et parlementaire qui préparent l'ère encore inconnue vers
laquelle nous marchons, et que, jusqu'à présent, on a surnommée l'_ère
industrielle_.

Henri-Benjamin Constant de Rebecque fut un Flamand qui naquit à
Lausanne, le 25 octobre 1767. Ses aïeux ont guerroyé au seizième siècle,
sous Charles-Quint et sous Henri IV. C'était une famille
d'Aire-sur-la-Lys, bonne petite ville de l'Artois, qui dort paisiblement
entre ses hautes et pittoresques fortifications. Cette famille était
devenue protestante au seizième siècle.

Il perdit sa mère en naissant. Son enfance manqua de ces impressions
tendres qui, chez les hommes d'imagination, sont surtout nécessaires,
parce qu'elles assouplissent l'orgueil et l'égoïsme de leur
personnalité. Son père était un colonel suisse au service des
états-généraux de Hollande.

Le privilège de porter des armes, l'éclat barbare du costume, l'absolu
dans l'obéissance comme dans le commandement, engendre chez les
militaires une sécheresse d'esprit, un scepticisme, un matérialisme de
bonne humeur qui n'est pas ce qu'il y a de mieux pour l'éducation de la
jeunesse. Le militaire est toujours, dans sa propre pensée, un peu
conquérant, un peu irrésistible, et persuadé, avant tout, de la raison
de la force. Aussi reste-t-il fort léger en matière de sentiment.

Lisez les maximes du père d'_Adolphe_ sur les femmes et les conseils
qu'il donne à son fils. Cela vous aidera beaucoup à comprendre le coeur
de Benjamin Constant.

Mais chez un capitaine de troupes suisses à la solde étrangère, ces
principes se doublent d'un positivisme genevois et d'une impassibilité
de gendarme qui comblent la mesure.

Le père de M. Benjamin Constant avait conservé le flegme flamand de ses
ancêtres. Il y joignait un mélange d'ironie et de timidité qui tuèrent,
dans l'âme de son fils, la facilité de l'abandon; une des plus
précieuses facultés, en ce qu'elle aide à supporter la vie et crée des
sympathies.

L'abandon est comme la grâce, un don inestimable, un des précieux
joyaux des fées qu'on nomme l'_amabilité_.

Nous l'avons déjà vu dans Talleyrand, ces enfants sans mère et que le
caractère de leur père prive des épanchements du jeune âge, atteignent
souvent, dès l'enfance la plus tendre, une déplorable précocité. Le père
et le fils s'observaient. Quelquefois l'émotion les gagnait. Ils étaient
sur le point de se jeter dans les bras l'un de l'autre. Mais le père,
gourmé dans sa dignité, empêché par cette timidité qui envahit quiconque
se déshabitue d'être affectueux, attendait que son fils fît le premier
pas. Et le fils, bridé par l'apparente froideur du père, se tenait à
distance.

Tous deux devinrent à ce commerce contraints, ironiques, réservés dans
leurs sentiments et superficiels dans leur langage.

À douze ans le jeune Benjamin Constant était un petit homme,
c'est-à-dire un petit monstre d'esprit, d'impertinence, d'_expérience_,
de rectitude dans le style. Son père n'était pas partisan de l'éducation
de collège. Il lui donna des précepteurs; mais la plupart échouaient
contre l'indocilité de leur écolier.

L'un d'eux pourtant, c'est M. Benjamin Constant qui l'a rapporté,
réussit à lui enseigner quelque chose.

«Il me proposa, dit-il, de nous faire à nous deux une langue qui ne
serait connue que de nous.»

Cette proposition enflamma l'imagination du jeune Benjamin Constant.

On se met à l'oeuvre et on commence par inventer un alphabet. C'était le
précepteur qui traçait les lettres de la langue nouvelle. Après les
lettres vint un dictionnaire. Quel charme de ranger ces mots de son
invention sous des lois grammaticales! On apprend vite quand la passion
s'en mêle.

Bientôt _la langue à deux_, la langue inconnue, se trouva complète,
riche, colorée, pleine d'une grandeur, d'une magnificence, d'une grâce à
faire pâlir tous les idiomes vulgaires.

Cette langue, c'était du grec!

Selon la propre expression de M. Benjamin Constant lui-même, son
précepteur avait réussi à lui faire apprendre le grec en le lui faisant
_inventer_.

Dans une lettre, fort curieuse, écrite de Bruxelles, 17 novembre 1779,
par le jeune Benjamin Constant à sa grand'mère, lettre citée par la
plupart de ses biographes, la précocité dont nous parlions plus haut,
apparaît dans toute sa sécheresse.

La première partie de cette lettre, dans laquelle il reproche à sa
grand'mère sa paresse d'écrire et l'oubli qu'elle fait de lui, est un
chef-d'oeuvre de raison et de sensibilité. Mais l'arrangement et l'ordre
des idées ont quelque chose de si parfait, qu'on dirait d'une épître
dictée par un professeur ou par un père.

Mais, après avoir continué à l'avenant sur ses études: qu'il s'accuse de
négliger, il arrive à cette phrase: «Je voudrais qu'on pût empêcher mon
sang de circuler avec tant de rapidité et lui donner une marche plus
cadencée. J'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet: je joue des
_adagio_ et des _largo_ qui endormiraient trente cardinaux.»

Un poëte nerveux, une célébrité surmenée par les tiraillements de
l'amour-propre, les efforts de l'imagination, les irritations de la
lutte, raisonneraient-ils leurs sensations avec plus d'analyse?

Après un trait de grâce maniérée et d'esprit, car cet enfant a déjà de
l'esprit; «je crois, ma chère grand'mère, ajoute-t-il, en parlant de sa
légèreté, que le mal est incurable et qu'il résistera à la raison même;
je devrais en avoir quelque étincelle, car j'ai douze ans et quelques
jours; cependant je ne m'aperçois pas de son empire: si son aurore est
si faible, que sera-t-elle à vingt-cinq ans?»

Ne le croyait-on pas déjà à la tribune de la Chambre des députés? Voici
maintenant l'homme du monde et l'observateur.

«Savez-vous, ma chère grand'mère, que je vais dans le monde deux fois
par semaine! J'ai un bel habit, une épée, mon chapeau sous le bras, une
main sur la poitrine, l'autre sur la hanche; je me tiens droit et fais
le grand garçon tant que je puis. Je vois, j'écoute, et jusqu'à ce
moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde; ils ont tous l'air de
ne pas s'aimer beaucoup.

Voici maintenant le joueur.--Je note chaque point de cette lettre, parce
que nous retrouverons tout cela chemin faisant, dans l'homme fait, dans
le vieillard.

«Cependant, continue-t-il, le jeu et l'or que je vois rouler me causent
quelque émotion; je voudrais en gagner pour mille besoins que l'on
traite de fantaisie...»

Cet apprenti, déjà si avancé des salons du grand monde, fut enlevé la
même année à ses dangereuses contemplations, et placé par son père à
l'université d'Oxford. Il n'y apprit que la langue anglaise. Oxford est
pour les Anglais le couronnement d'une instruction solide et déjà
complète.

Son père rentra en Allemagne et le mit à l'université d'Erlangen.

En même temps qu'il poursuivait ses études, introduit à la cour de la
margrave de Baireuth, il continuait de fréquenter le monde.

M. Benjamin Constant a donné une idée de ces petites cours dans son
roman d'_Adolphe_, lorsqu'il parle de ces princes allemands qui
gouvernent avec douceur un pays de peu d'étendue, protègent les savants
et les artistes, et, par orgueil aristocratique, s'entourent de
courtisans très-nobles et très-imbéciles.

«Je fus accueilli dans cette cour, dit _Adolphe_, avec la curiosité
qu'inspire naturellement tout étranger qui vient rompre le cercle de la
monotonie et de l'étiquette.»

D'Erlangen, il alla achever ses études à Edimbourg, où il se lia avec
des whigs qui, depuis, ont fait du bruit dans le monde: la fréquentation
de Graham, de Wilde, d'Erskine, de Makintosh, dut laisser des traces
dans son esprit.

Nous le retrouvons ensuite à Paris, en 1787. Il a vingt ans. C'est pour
lui l'époque critique, l'époque des passions. Ici se nouent presque tous
les fils de cette existence si uniforme par les événements qui la
composent, si tourmentée pourtant, comme Benjamin Constant l'a fait
observer lui-même.

À Paris, d'après son propre aveu, il mena une vie folle. Il logeait dans
la maison Suard, où il rencontrait des gens de lettres très-avancés dans
la carrière et fortement empreints de la philosophie du dix-huitième
siècle, les Morellet, les Lacretelle, les La Harpe, les Marmontel.

Les fréquentations de la maison du professeur Stewart, à Oxford; celles
de la maison Suard, à Paris, lui laissèrent deux empreintes qu'il
conserva toujours; l'empreinte du whig et celle du voltairien. La cour
de Brunswick ajoutera une troisième nuance à cette capricieuse
individualité: le germanisme.

L'ensemble de ces choses constitua certainement une bonne partie de son
originalité extérieure.

Un des compagnons de cette vie folle et ruineuse de toutes les manières,
était ce Laclos, qu'on rencontre au début de la vie politique des
principaux acteurs de la comédie de quinze ans. Laclos est mêlé, comme
par une malice du diable, aux origines de la politique du Palais-Royal.
Il tient la plume dans les premières escarmouches de la monarchie
parlementaire qui tend à se faire jour. Il a été le premier confident et
le premier instrument de cette politique qui a amené le triomphe de la
classe moyenne en France, et qui a prétendu personnifier l'ordre, le
mérite et la vertu.

C'est durant ce premier séjour à Paris, que M. Benjamin Constant
rencontra chez M. Necker une femme-auteur qui occupa assez longtemps son
imagination, Mme de Charrière. Il ne paraît pas qu'il ait alors connu
Mme de Staël, absente sans doute à l'époque de ce court séjour.

Mme de Charrière, Hollandaise de naissance, qui a vécu en Suisse, et
dont la vraie place était à Paris, a écrit de jolies nouvelles. M.
Sainte-Beuve a publié une partie de sa Correspondance avec Benjamin
Constant. Cette Correspondance nous montre Mme de Charrière sous
l'aspect d'une femme du dix-huitième siècle, c'est-à-dire douée de
beaucoup de liberté d'esprit, d'une intelligence supérieure, bonne
femme, mais bizarre, paradoxale, et poussant trop loin l'analyse des
sentiments pour ne pas se heurter à l'épicuréisme et à la mort.

Les lettres de M. Benjamin Constant, beaucoup plus nombreuses, aident
singulièrement à la compréhension de cette nature complexe, qui échappe
si aisément au crayon.

Le futur tribun de la Restauration s'y montre tel qu'il exista sous la
pompe du langage, sous les grands mots dont fut bernée la jeunesse de
nos pères. On l'y voit avec ce mélange d'égoïsme et de sensibilité,
qu'il a si bien décrit lui-même, ironique et tendre, saturé du mépris
des hommes, indifférent au vice et à la vertu, mélancolique, paresseux,
violent, voilant l'aridité du fonds sous l'éclat de la forme, mobile,
incertain, sans foi religieuse ni philosophique, démocrate par humanité
peut-être, mais beaucoup aussi par une sorte d'esprit satanique à la
Byron; blasé, ennuyé, âme marchant avec l'idée constante et
décourageante de la mort, sans effroi ni appétition de ce qui peut
exister par de-là le tombeau.

Mme de Charrière avait connu Benjamin Constant au sortir de
l'enfance. À dater de leur rencontre à Paris, cette liaison devint plus
vive. Mme de Charrière avait alors quarante-cinq ans, et Benjamin
Constant entrait dans sa vingtième année. Il était alors fort amoureux
d'une demoiselle Jenny Pourrat, qui l'éconduisait doucement et
prudemment, ne se souciant point d'un pareil mari. Et, selon toute
apparence, Mme de Charrière n'en était encore vis-à-vis de lui qu'au
rôle d'amie indulgente avec laquelle un jeune homme _parle raison_.

Cependant M. de Constant le père, peu satisfait de la conduite de son
fils, le rappela près de lui à Bois-le-Duc, afin de l'obliger à choisir
une carrière.

L'amour, l'ennui, la contrariété et surtout ces coups de tête que
Benjamin Constant prenait si souvent pour du désespoir, s'en mêlant, au
lieu d'aller à Bois-le-Duc, il partit pour l'Angleterre avec trois
chemises, quelques bas, une paire de pantoufles en guise de souliers et
trente et un louis en poche.

Il arrive à Douvres, et le voilà courant à pied le pays, couchant dans
les auberges de villages et quelquefois dans une simple cabane, se
faisant en imagination un poëme d'aventure et de misère comme
Jean-Jacques Rousseau et Goldsmith. Mais tout est factice dans Benjamin
Constant. Il sait bien qu'à Londres il a des amis riches et puissants;
qu'une lettre, un avis, un mot, et sa bourse est remplie. Comme un
curieux au sommet d'une tour bordée d'un solide garde-fou, il regarde en
riant l'abîme et se donne le plaisir d'avoir peur.

«Ah! que je vais être heureux cet automne, s'écrie-t-il, avec du linge
blanc, une voiture et un habit sec et propre!»

À travers ses pérégrinations il entretient sa confidente de mille
projets fantastiques, de rêves d'agriculture en Amérique, etc., etc. Une
lettre du père qui promet son pardon à la condition qu'on reviendra au
logis, et qu'on acceptera un emploi de chambellan à la Cour du duc de
Brunswick.

Le 3 octobre, à huit heures du soir, M. Benjamin Constant, qui venait de
traverser à pied le canton de Vaud, arrivait à Colombiers et frappait à
la porte de Mme de Charrière. Il partit le lendemain pour Lausanne.
Mais, peu de jours après, il revint auprès de son amie et passa deux
mois à se refaire de ses fatigues, moitié malade, moitié bien portant,
dans une douce convalescence, dans de longues causeries, dans ce milieu
de petits soins qu'une femme amoureuse et sur son dernier déclin sait si
bien prodiguer au jeune homme dont elle désire se faire aimer.

L'amour vint en effet, amour maladif, bizarre, et portant en soi-même,
par la disproportion d'âge de l'amant et de la maîtresse, un prompt
germe de mort.

Mme de Charrière n'en laissa pas moins une impression durable chez M.
Benjamin Constant. Car, pendant huit années, il continua de lui écrire à
intervalles irréguliers il est vrai.

Mais dès son arrivée à la Cour de Brunswick, il est aisé de voir au ton
de cette correspondance que Mme de Charrière est déjà revenue à son
modeste rôle de confidente, et qu'elle en accepte avec résignation les
muettes douleurs.

D'abord ce sont des railleries sur la Cour du duc de Brunswick, sur ses
bals: «Vous ne tanze pas, monsieur le baron?»--«Non, Madame.»--«_Der
herr kammerjunker danzen nicht_.»--_Nein, Eure Excellenz_.»--«Votre
Altesse Sérénissime aime beaucoup la danse.»--Votre Altesse Sérénissime
dansera-t-elle encore?»--«Votre Altesse Sérénissime est infatigable.»

Mais voici qu'une blonde Wilhelmine console Benjamin Constant de la
stupidité de la noblesse brunswickoise et hambourgeoise. À qui fait-il
part de cette consolation? À Mme de Charrière. Il se marie. À qui
confie-t-il ses joies conjugales? À Mme de Charrière.

Bientôt il s'aperçoit que sa Wilhelmine aime un Brunswickois quelconque.
Benjamin Constant a de l'esprit, il s'en fait une arme. Mais Wilhelmine
a du caractère. Un divorce dénoue cette situation. Mais tout en
divorçant Benjamin Constant soupire. Il l'aime, sans doute? Lui, aimer,
non pas; cela ne dépend pas de lui, et il n'en est pas capable. Mais il
a besoin d'émotion; n'en pouvant trouver de vraies, il s'en crée de
fausses. Trop d'imagination unie à une grande sécheresse de coeur et à
un irrémédiable fonds de légèreté et de scepticisme expliquent cette
agitation dans le vide. Peu d'hommes ont mis autant d'art à se rendre
malheureux sans pouvoir même se bien convaincre de ce malheur.

Il est très-singulier qu'à travers cette existence de gentilhomme;
d'amoureux à la Werther et de joueur, car il contracta de bonne heure
cette fatale passion, M. Benjamin Constant ait conçu l'idée d'écrire un
livre sur les religions. Il y a des sujets endémiques comme certaines
maladies. La fin du dix-huitième siècle s'occupa beaucoup de
polytheïsme. C'était encore une façon de prêter des armes à la
philosophie contre l'église.

C'est à dix-neuf ans que lui vint la première pensée d'écrire ce livre.
Et, selon son propre aveu, il n'avait alors aucune des connaissances
nécessaires pour écrire quatre lignes raisonnables sur un pareil sujet.
Tout en faisant sa cour à Mme de Charrière, il griffonnait des lieux
communs sur des cartes à jouer et assemblait des faits. À la fin de sa
vie, il en réunit vingt ou trente mille, qu'il pouvait faire manoeuvrer
dans un sens ou dans un autre «comme des soldats,» disait-il. Ce qui
faisait plus d'honneur à son esprit qu'à ses convictions.

M. Benjamin Constant s'était marié en 1789: en 1793, le divorce était
consommé. «Hymen! Hymen! Hymen! quel monstre!» s'écriait-il six jours
avant la décision.

Détesté de l'aristocratie de Brunswick, supportant impatiemment ses
fonctions de gentilhomme ordinaire (il disait: «gentilhomme fort
extraordinaire»), son divorce ne put lui rendre que plus odieux un
pareil séjour.

Il se sentit atteint du mal du pays et revint à Lausanne.

Déjà depuis quelques années son esprit se dirigeait vers la politique,
et bientôt cet esprit si mobile va se fixer dans cette direction. À s'en
rapporter aux premières expressions de la pensée qui apparaît sans
masque dans cette correspondance tout à fait intime, «je crois, comme
vous, qu'on ne voit au fond que la fourbe et la fureur, dit-il, en
parlant de la démocratie. Mais j'aime mieux la fourbe et la fureur qui
renversent les châteaux forts, détruisent les titres et autres sottises
de cette espèce, mettent un pied légal sur toutes les rêveries
religieuses, que celles qui voudraient conserver et consacrer ces
misérables avortons de la stupidité barbare des Juifs, entée sur la
férocité ignorante des Vandales.»

Et, plus loin, il ajoute ces mots qui l'expliquent bien mieux que tous
les commentaires biographiques:

«Le genre humain est né sot et mené par des fripons; c'est la règle;
mais entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et aux
Barnave, plutôt qu'aux Sartine et aux Breteuil...»

Le vice secret de M. Benjamin Constant est là tout entier. Il fut
démocrate sans croyance à la démocratie; choisissant entre deux
_friponneries_ celle qui satisfait le mieux à l'ironie de son caractère
et à ses instincts littéraires.

Que deviendrait une nation faite à l'image d'un tel homme? Il est clair
qu'elle ne serait plus menée par des fripons de génie. Elle offrirait
bientôt l'exemple du scepticisme impuissant écrasé par la force
brutale.

De tels hommes, il faut avoir le courage de le dire, malgré l'admiration
dont leurs talents les ont rendus l'objet, sont les pires dissolvants
qui puissent se glisser au coeur d'un grand peuple. Si les Français n'y
prennent garde, l'aveugle adoration du talent les mènera vers l'abîme où
périt jadis la démocratie athénienne.

«Lisez de Thou, lisez Tacite, ne vous alambiquez l'esprit sur rien,
répondait madame de Charrière à ce malade de la pensée obligé de
s'avouer à lui-même son impuissance.

«Je m'accroche aux circonstances pour justifier mes défauts, disait-il.
Quand on est actif, on l'est dans tous les états, et quand on est aussi
paresseux et décousu que je suis, on l'est aussi dans tous les états.
Adieu. Répondez-moi une bonne longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je
vous envoie de la poussière, mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout
poussière. Comme il faut finir par là, autant vaut-il commencer aussi
par là.»

Toujours l'idée de la mort à côté de l'idée du doute. Et quelle
lassitude! quelle satiété se mêle à ce désabusement qui aurait pu servir
de modèle à certains héros poétiques de l'école dangereuse de lord Byron
et de M. de Musset!

«Je suis, dit ce Manfred ou ce Rolla, parvenu à ce point de désabusement
que je ne saurais que désirer, si tout dépendait de moi, et que je suis
convaincu que je ne serais dans aucune situation plus heureux que je ne
le suis. Cette situation et le sentiment profond et constant de la
brièveté de la vie, me fait tomber le livre ou la plume des mains,
toutes les fois que j'étudie... Nous n'avons pas plus de motifs pour
acquérir de la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon
livre, que nous n'en avons pour faire une promenade ou une partie de
whist.»

Et pourtant cet homme, qui se croit _tout poussière_, qui a un sentiment
si constant de la brièveté de la vie (ce qui devrait lui inspirer le
désir de la remplir par des actes utiles), est toujours en chasse de
chimères, de vanités et de passions amoureuses dans lesquelles il
n'apporte pas plus de foi d'ailleurs que dans ses doctrines politiques
et religieuses.

En arrivant à Lausanne, dans la plus belle saison de l'année, en juin
1793, M. Benjamin Constant éprouva un sentiment de bien-être moral aisé
à comprendre chez un homme de tant d'indépendance, il se sentait à la
fois débarrassé de l'habit de haute domesticité et de l'épaisse
atmosphère de la petite cour béotienne de Brunswick. Il respirait l'air
natal dans le plus pittoresque pays du monde.

Comme s'il eût voulu tout à fait dépouiller le vieil homme, il débuta au
retour par une brouille avec Mme de Charrière. Elle était à cet âge
où le demi-jour lui-même, où les mensonges de la toilette et des
lumières, ne permettent plus d'illusions. Les larmes n'ont plus d'empire
alors. Et la tristesse, dénuée des grâces touchantes que lui prête la
jeunesse, ne fait que rendre plus rigides ces lignes sévères de la
vieillesse, qui font honte à l'amour et obligent au respect.

Au printemps de la vie, l'Amour, alors même qu'il est prêt à choir,
s'accroche dans sa chute à tant de rameaux verts et fleuris, qu'il ne
tombe qu'après de longues péripéties. Mais, à l'âge que venait
d'atteindre Mme de Charrière, les ruptures vont vite. Le jeune homme
qui s'est laissé prendre à ces amours de vieilles femmes, fuit bien vite
avec une secrète confusion.

La correspondance continua longtemps encore, mais c'était jeu de beaux
esprits bien plus que commerce amoureux.

La famille de M. Constant ne comprit rien à son caractère, qui, depuis
quelques années, s'était développé, mais développé dans le sens d'une
ironie dont ces bonnes âmes n'avaient pas le secret. Il y a des gens
heureux et médiocres pour qui ces maladies de l'esprit ne sont même pas
appréciables. Ces sages et ces praticiens de la vie domestique haussent
les épaules à l'aspect de ces êtres factices et incompris qui leur font
un peu l'effet d'enfants indisciplinés ou de comédiens, à moins qu'ils
ne les prennent pour des débauchés ou des aigrefins.

La famille atténue la rigueur un peu obtuse de ces jugements. Aussi M.
Benjamin Constant fut-il seulement considéré, ainsi que le dit M.
Sainte-Beuve, «comme un très-jeune homme sans conséquence.»

Les Lausannais et les émigrés français furent plus sévères. M. Benjamin
Constant se moqua des uns et des autres, afficha un républicanisme
railleur, oscilla encore pendant un an, à cause des instances de sa
famille, entre Brunswick et la liberté, et revint à Lausanne désespérer
les bonnes gens du canton.

C'est pendant ce séjour, en 1794, que M. Benjamin Constant fit la
connaissance de Mme de Staël. Chacun sait que les _bleues_ se
détestent comme des poitrinaires. Peut-être que le spectacle de leur
propre maladie, chez les infortunées affligées du mal d'écrire, leur
rappelle trop visiblement leur condition. La jalousie aussi joue son
rôle, et ce serait une chose frémissante à penser que dix _bleues_
enfermées dans une même cellule.

Mme de Charrière, sans se douter qu'un jour Mme de Staël lui
succèderait dans l'imagination de M. Benjamin Constant, avait jeté sur
lui des préventions contre celle qu'elle nommait _l'ambassadrice_. Mais
les préventions causent quelquefois le contraire de ce qu'on en pourrait
attendre. La grâce et l'esprit, dans un objet contre lequel nous sommes
prévenus, nous surprennent agréablement. La prévention ne saurait tenir
contre des qualités réelles, et notre mobile esprit passe souvent alors
d'un extrême à l'autre.

À la première rencontre que M. Benjamin Constant fit de Mme de Staël,
le 30 septembre 1794, à Coppet, il commence à trouver que Mme de
Charrière a jugé _un peu sévèrement_ cette femme remarquable. Ce n'est
pas _uniquement une machine parlante_, comme l'a charitablement insinué
sans doute Mme de Charrière. Il remarque en elle de l'imprudence sans
doute, de l'activité par tempérament, beaucoup de paroles, mais de la
bonté, de la confiance, de l'abandon, de la bonne foi.

Trois semaines après c'est bien autre chose. La mine est chargée et
l'explosion éclate. De quel visage Mme de Charrière en dut-elle
recevoir le choc, quand, doublement vieillie par la douleur et par
l'âge, elle lut les lignes suivantes que M. Benjamin Constant lui
adressait le 21 octobre à propos de Mme de Staël:

«J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et
attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi
expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi
douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité,
d'abandon dans la société intime. C'est la seconde femme que j'ai
trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu être
un monde à elle seule pour moi: vous savez quelle a été la première.
Mme de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime
que dans le monde; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous ni moi
ne pensions; elle suit l'esprit des autres avec autant de plaisir que le
sien; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse
et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin, c'est un
être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être un
par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses
amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur.»

Ce n'est point un observateur impartial, on le comprend de reste. Il est
conquis. C'est un amoureux.

Ici l'amour et la politique vont marcher de front, car partout où se
trouve le salon mobile de Mme de Staël, la politique occupe une large
place[1].

[Note 1: Voir notre portrait de Mme de Staël.]

Il est assez curieux d'y observer l'attitude de M. Benjamin Constant,
saisie au vif dans une lettre écrite par un émigré à Mme de
Charrière. Arrivé à Paris en 1795, M. Benjamin Constant s'était logé rue
du Colombier. «J'ai cru voir dans ce choix un souvenir sentimental,» dit
le correspondant de Mme de Charrière.

M. Benjamin Constant venait de faire ses débuts politiques par la
publication de sa première brochure.

On devine ce que peut être sous le directoire l'homme, qui, le 14
octobre 1794, écrivait à Mme de Charrière: «Je suis devenu tout à
fait Tallieniste.» Si Tallien pouvait représenter quelque chose, c'était
la crapule et rien de plus. Il l'a bien prouvé à table et ailleurs. Dans
une ou deux conversations que je me souviens d'avoir eu dans ma jeunesse
avec le vieil Ouvrard, j'en ai plus appris sur le ménage Tallien qu'il
n'en faut pour fixer mes doutes, s'il m'en pouvait rester, sur la
moralité des Thermidoriens.

Le correspondant de Mme de Charrière nous dépeint M. Benjamin
Constant, sous la figure de ce qu'on nommait alors un muscadin. Pour les
airs et le costume, se rappeler les gravures du temps. Comme à Lausanne
il est fort silencieux. «On ne le prend pourtant pas pour un sot.» Il
est lié avec l'auteur des _Mémoires d'un détenu_, Riouffe, un des
hableurs qui se vantaient d'avoir rétabli l'ordre social, parce qu'ils
avaient ramené la France aux mauvaises moeurs du règne de Louis XV.

Ses autres amis sont Chénier, Daunou et le petit Louvet; _Adolphe_ et
_Faublas_.

Au salon de Mme de Staël, Talleyrand, de retour en France, occupait
le premier rang et tendait les fils de ses intrigues.

C'est dans ce monde du Directoire que brille M. Benjamin Constant.
Parisien d'esprit et de droit, car il s'est fait naturaliser Français en
vertu de la loi du 15 décembre 1790, qui accordait les droits civiques
aux protestants issus de famille expulsées jadis pour cause de religion.

Ce grand monde parisien, et surtout le salon de _l'ambassadrice_, le
correspondant de Mme de Charrière a le courage de le lui écrire: «lui
vaut mieux que le petit cabinet de Colombier.»

Il s'en excuse et ajoute: «Vous ne serez pas fâchée contre moi, n'est-ce
pas? Si vous n'étiez pas si sauvage, que vous voulussiez rassembler dans
votre cabinet vingt-cinq personnes, que l'un fût girondin, l'autre
thermidorien, l'autre platement aristocrate, l'autre constitutionnel, un
autre jacobin, dix autres rien, alors j'aimerais à voir Constant écouté
de tous à Colombier et goûté par tous. Le salon d'ici lui va mieux. S'il
n'y passait que deux heures par jour, il serait pour lui la meilleure
étude. Mais, hélas! il y passe dix-huit heures, il ne vit plus que dans
ce salon, et le salon le fatigue, il n'en peut plus. Sa santé se
délabre, son physique si grêle souffre déjà...» Adolphe se voûte, pense
à la retraite et soupire après les heures paisibles des petites
principautés allemandes. Il s'endort à déjeuner en mangeant des cerises
avec Riouffe.

La première brochure avait pour titre: _De la Force du Gouvernement
actuel et de la nécessité de s'y rallier_. Le _Moniteur_ l'imprima avec
un éloge mêlé pourtant de quelque réserve. M. Benjamin Constant était
trop assidu auprès de Mme de Staël, pour qu'on ne le soupçonnât pas
d'appartenir à la faction qui s'opposait à la réélection des deux tiers
de la convention.

M. Loëve-Weimar, dont il faut ici suivre les indications, publiées dans
un article de la _Revue des Deux-Mondes_ du 1er février 1844, prétend
que M. Benjamin Constant écrivit trois articles contre ces décrets. M.
de Loménie met ces articles en doute et déclare n'avoir pu les retrouver
s'ils existent.

La situation politique de M. Benjamin Constant nous paraît mieux
expliquée dans l'article d'un de ses amis et contemporains, M. Pagès (de
l'Ariége)[2].

[Note 2: Voir _le Dictionnaire de la Conversation_.]

La faiblesse du Directoire donnait naissance à des situations mal
définies: «Le club de Clichy luttait contre la révolution tout entière.
Le club _constitutionnel_ de Salm luttait à la fois contre les hommes de
la terreur et contre ceux du royalisme. Les haines s'envenimèrent.» Les
Jacobins avaient le club du Manége.

À ces nuances, il faut ajouter celle des adversaires de la réélection
des deux tiers de la convention citée plus haut. Cette nuance créait un
schisme dans le club de Salm, dont M. Benjamin Constant fut le
secrétaire. Mais les nuances de ce genre qui ne peuvent servir que
d'appoint aux réactions, sont promptement emportées par le courant
contre-révolutionnaire.

Le club constitutionnel de l'hôtel de Salm, essayait de réaliser au
profit de la République la politique du juste-milieu. Dans le fond, par
leurs moeurs, par la tournure de leur esprit, les républicains de
l'hôtel de Salm inclinaient purement et simplement vers la monarchie
constitutionnelle.

En publiant des brochures portant pour titre: _Des effets de la
Terreur_, dans un moment de réaction politique, il est évident qu'on
contribue soi-même à accélérer le mouvement de ces réactions.

Personne, aujourd'hui, excepté les historiographes consciencieux, ne
feuillette ces écrits de circonstance. Ils passeraient aujourd'hui pour
des lieux communs. Le style de tribune (défaut ordinaire des écrivains
orateurs) dans lequel ils sont conçus, n'est point de nature à les
sauver de l'oubli.

Ces divers opuscules ont été publiés en 1829 sous le titre de _Mélanges
littéraires et politiques_.

Le coup d'État du 18 fructidor permit de juger le caractère politique de
M. Benjamin Constant. Il n'y a pas de meilleure pierre de touche pour
les caractères, dans la vie publique, que les événements de ce genre.

Dans un discours prononcé au club de Salm, il articula des paroles
qu'il contredit plus tard, mais dans lesquelles il donnait alors son
approbation au coup d'État. Cela n'était pas très-conséquent avec le
libéralisme de ses opinions. Rien de plus fréquent d'ailleurs que cette
inconséquence chez les libéraux. La haine de la révolution, si mal
comprise pendant longtemps, les rejetait dans toutes les circonstances
périlleuses du côté du despotisme.

Avant le 18 fructidor, la ligne politique de M. Benjamin Constant, par
cela même qu'elle était douteuse, l'exposait aux récriminations et aux
attaques de tous les partis. Il eut un duel avec un journaliste nommé
Sibuet. Le duel faisait aussi partie de la politique du temps. Il
reparaît de temps en temps en France dans le monde politique et
littéraire, où il semble se concentrer; ce qui prouve uniquement que
l'amour-propre est plus développé dans les classes intellectuelles
qu'ailleurs.

La réaction allait grand train. M. Benjamin Constant reprit alors ce
rôle de frondeur qui n'a peut-être pas été sans utilité en France à
diverses époques de notre histoire, mais qu'il n'en faut pas moins
considérer comme un ingrédient politique dangereux aussi peu conforme au
génie de la monarchie qu'à celui d'une démocratie égalitaire et
gouvernementale comme la démocratie française.

Au tribunat, dont il fit partie après le 18 brumaire, M. Benjamin
Constant essaya de faire de l'opposition parlementaire comme s'il eût
été à la chambre des communes ou à l'assemblée constituante. Mais les
temps étaient changés. Par un abus de pouvoir qui faisait pressentir la
grande dictature militaire sous laquelle la France allait tomber,
Bonaparte épura (Mme de Staël disait _écréma_) le tribunat.

Depuis soixante ans, en France, les événements ont si complétement
dominé les hommes et violé si manifestement le droit apparent et la
justice écrite, que ces événements n'ont souvent été compris ni par ceux
qui les accomplissaient ni par ceux qui les subissaient. De telle sorte,
qu'au point de vue individuel, ils sont restés crime pour celui qui les
a commis, vertu pour qui s'y est opposé. Ce sont les destinées de la
Révolution qui, en vue d'un droit et d'une justice supérieurs, poursuit
sa marche à travers les institutions presqu'aussitôt brisées qu'elles
ont été créées.

La phase militaire de la Révolution ne fut comprise que comme
l'expression de l'ambition et du génie d'un homme superposant sa volonté
à la loi. C'était n'en voir que le côté mesquin et humiliant.

Le salon de Mme de Staël ne vit que ce côté-là. Avec tout l'esprit
qui s'y trouvait, on ne s'y éleva pas jusqu'à cette pensée altière et
républicaine: que les grands hommes sont de fragiles instruments
engendrés par et dans la mesure des situations, pour la déduction
logique des faits antérieurs. Ce sont les anneaux apparents de la chaîne
historique des nations. Mais quoique leur utilité soit incontestable, il
n'est pas moins certains pour quiconque médite l'histoire des sociétés
humaines, que ces hommes ne sont pas individuellement indispensables.
Les idées se développent sous la loi d'une harmonie pareille à celle
qui conduit les astres et les mondes, les peuples marchent sous
l'inspiration de cette loi du développement des idées et les grands
hommes qui dépassent çà et là les multitudes et qui semblent les guider,
ne les guident pas plus que le boeuf qui prend la tête du troupeau ne
guide le troupeau chassé par un être supérieur: le bouvier, c'est-à-dire
l'homme.

Mais il est utile pourtant à la marche des affaires humaines, à sa
régularisation, que certains hommes prennent les devants et se
précipitent les premiers dans les voies de la Providence.

Dans le salon de Mme de Staël, devenu l'asile des tribuns éliminés,
on fit de l'esprit sur le grand homme; on croisa vaillamment la parole
contre le sabre, ce qui était plus courageux que prudent et
qu'intelligent, peut-être. Il y a des instants ou la parole est à la
hache et au glaive. L'esprit doit alors laisser passer, avec cette
pensée que le sang humain ne coule pas en vain et qu'il a son éloquence
plus retentissante que les chuchotteries d'un cercle élégant réuni
autour d'une cheminée de boudoir.

Les hommes comme Napoléon qui vont si furieusement à la destinée,
s'impatientent du moindre obstacle. Le salon de Mme de Staël fut
dispersé comme un petit amas de feuilles sèches sous le vent d'ouest.

M. Benjamin Constant, qui venait de publier sa brochure intitulée _les
Suites de la contre-révolution de_ 1660 _en Angleterre_, s'aperçut, mais
trop tard, que le modérantisme tout aussi bien que l'anarchie conduit au
despotisme. Cet inconséquent alla en compagnie de la femme avec laquelle
il avait contracté une liaison si orageuse, transporter son joli bagage
d'humour et d'esprit de salon, dans une petite cour littéraire de
l'Allemagne, la cour de Goëthe et de Schiller, je veux dire celle de
Weimar.

La bonne Allemagne, pays des rêves, des légendes, des longs loisirs,
était un asile tout à fait convenable à ces gens qui firent tant de
dépense d'écritures et de paroles.

Là, M. Benjamin Constant traduisit _Wallenstein_ en vers détestables.
Mais où tourner ce surcroît d'inquiétudes et de besoin d'activité que
la politique absorbe si bien? Il fallut hélas! le décharger sur les
choses de la vie intime.

Ne pouvant plus faire d'opposition au gouvernement, il en faisait à sa
maîtresse. Et quelle opposition! M. Benjamin Constant, si malheureux une
première fois en ménage, s'était imaginé de songer à une union nouvelle.

Il voulut épouser Mme de Staël malgré elle. Épouser Corinne, quelle
fantaisie! quelle audace! quelle imprudence! combien un tel projet est
loin du sens commun!

Après les douleurs qui sont la fin ordinaire de ces unions illégitimes,
M. Benjamin Constant chercha des consolations dans un second mariage. Il
épousa en 1808 Mme de Hardenberg avec laquelle il a vécu à Goettingue
en bonne intelligence, quoique les derniers orages de sa rupture avec
Mme de Staël ne fussent pas encore terminés.

Pendant ce temps de repos et de convalescence du coeur, M. Benjamin
Constant travailla à son grand ouvrage sur la religion. Ce livre, qui
l'occupa toute sa vie et que la postérité lira peu, lui fut du moins
fort utile de son vivant. Cela lui faisait une occupation quand il était
souffrant, lorsqu'il avait éprouvé des revers en amour ou au jeu. M.
Benjamin Constant, l'esprit tout plein du sentiment de la vanité des
passions, rentrait alors chez lui et disait: «Travaillons à mon livre
sur les religions.»

Cet ouvrage se ressentait lui-même des passions de l'auteur. Versatile,
sec et bien inférieur à ce que le génie littéraire moderne a créé en ce
genre sous la plume éloquente des Lamennais, des Châteaubriant ou sous
la logique des Maistre et des Bonald. C'est un livre du passé, un livre
de l'ancien régime mal accommodé au régime nouveau. Ce livre commencé le
front haut, avec toute l'impudence philosophique imaginable, a l'air, en
finissant, d'un vieux libertin qui cherche à se convertir.

À côté de ces graves travaux, se succèdent vers la même époque de la vie
de M. Benjamin Constant plusieurs oeuvres littéraires; notamment le
roman d'_Adolphe_.

Ce petit roman, remarquable par l'analyse des sentiments, n'est
cependant pas, selon nous, digne du succès considérable qu'il a obtenu.
Le style en est clair, mais décoloré. L'impression générale qui résulte
du livre n'est pas de nature à élever l'esprit ou le coeur. Un sentiment
d'aride tristesse est à peu près tout ce qui reste au lecteur à la
dernière page de ce livre. Son mérite le plus positif est purement
moral. L'auteur déduit avec une expérience visible le danger des unions
illégitimes, particulièrement entre personnes d'âge disproportionné.

Dans la préface de la troisième édition d'_Adolphe_, M. Benjamin
Constant parle avec un dédain plus apparent que réel de ce livre dont il
n'a pas révélé le secret. «Sans la presque certitude qu'on voulait en
faire une contrefaçon en Belgique, dit-il, et que cette contrefaçon,
comme la plupart de celles que répandent en Allemagne et qu'introduisent
en France les contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et
d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me
serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'unique pensée de
convaincre deux ou trois amis, réunis à la campagne, de la possibilité
de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les personnages se
réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours la même.»

Si tel était l'unique but de l'auteur, il faut avouer que ce but ne
valait pas la peine d'écrire.

D'autres personnes prétendent qu'_Adolphe_ est une manière de confession
dans laquelle M. Benjamin Constant a versé le secret de ses douleurs et
de ses fautes à propos de sa rupture avec Mme de Staël.

Ici s'établit une petite controverse entre les biographes et les
commentateurs de M. Benjamin Constant. Les uns prétendent que le
personnage d'Ellenore n'est autre que Mme de Staël. D'autres font
observer avec quelque raison que dans cette liaison ce fut Mme de
Staël et non M. Benjamin Constant qui, par le refus de sa main, provoqua
une rupture; ce qui ne serait guère conforme au personnage d'Ellenore.

M. de Loménie va plus loin, il donne le nom de la personne qui servit
de modèle au romancier; ce fut, à ce qu'il prétend, une Anglaise, Mme
Lindsay, avec laquelle M. Benjamin Constant eut une liaison passagère.

Ce fut à peu près vers la même époque, qu'outre sa traduction de
_Wallenstein_, M. Benjamin Constant écrivit un autre ouvrage en vers
intitulé: _Florestan ou le sage de Soissons_. C'était une satire contre
ses ennemis politiques. Les vers de M. Benjamin Constant ne feront pas
oublier sa prose.

Nous préférons nous arrêter un instant à un autre ouvrage qu'il publia
pendant ses années d'exil, en 1813, sous ce titre: _De l'esprit de
conquête et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation
européenne_.

En dehors même des circonstances qui lui donnèrent un succès
d'opposition presqu'européen, cet écrit se distingue par des qualités
assez solides pour le faire survivre aux causes politiques qui l'ont
engendré. C'est une étude sérieuse sur le danger du régime militaire
appliqué aux affaires civiles, et sur l'impossibilité de rien fonder
sur l'usurpation.

La lecture de cet écrit est fortifiante pour l'esprit. Le style en est
ferme, clair, viril; la pensée en est droite, élevée, modérée,
satisfaisante. Telle était la brochure politique à l'époque où il
existait encore en France des publicistes sérieux.

Pendant son séjour en Hanovre, il avait eu quelques entretiens avec
Bernadotte, dangereuse fréquentation pour un proscrit. Elle fit médire
de M. Benjamin Constant. Nous disons médire parce qu'on supposa un
moment qu'il eût favorisé Bernadotte dans ses vues sur le trône de
France.

Rentré à la première Restauration avec M. Auguste de Staël, M. Benjamin
Constant soutint le gouvernement de Louis XVIII dans une série
d'articles qu'il publia du 15 avril 1814 au 19 mars 1815, dans le
_Journal des Débats_.

À cette dernière date, l'Empereur était déjà à Fontainebleau et Louis
XVIII montait en voiture. Or, le dernier article de M. Benjamin Constant
était une protestation fort vive contre le retour de Napoléon. Il
terminait en jurant qu'il n'aurait pas l'infamie de se traîner d'un
pouvoir à l'autre. Il se retira ensuite chez le consul américain, gagna
Nantes et revint à Paris neuf jours après.

En moins d'un mois le serment fut oublié. _Adolphe_ n'avait pas plus de
fidélité envers les républiques, les monarchies et les empires qu'à
l'égard des femmes.

L'empereur l'avait fait appeler, et après une conversation qui sans
doute convainquit ce récalcitrant, il le mit au conseil d'État.

Dans une lettre écrite à un de ses amis, M. Benjamin Constant explique
sa conduite par la magie du retour de Napoléon Ier, par l'assentiment
universel du peuple et de l'armée, par la mansuétude du maître envers
ses adversaires les plus animés, par son retour sincère aux principes
libéraux.

Ceci n'explique pas grand'chose.

Faut-il, d'un autre côté, s'en rapporter à M. Loëve-Weimar? Est-ce par
amour pour Mme de Récamier et pour vaincre les résistances de la
belle royaliste, que M. Benjamin Constant se compromit d'une façon
aussi éclatante? Hélas! il n'est guère permis d'en douter.

À quarante-huit ans, _Adolphe_ n'était pas guéri des maladies de
l'imagination; quoique chez lui le coeur n'ait peut-être jamais été bien
sérieusement engagé; le besoin de désespoir, le goût de l'excessif qui
tourmentaient cet homme blasé, le trompaient sur ses propres sentiments.

S'il a, d'ailleurs, été sérieusement épris, sa passion, pour arriver sur
le tard de la vie, n'en dut être que plus ardente. L'infortuné
Jean-Jacques Rousseau l'a bien prouvé.

Le journal _la Presse_ a commencé la publication des lettres de M.
Benjamin Constant à Mme de Récamier. Mais cette publication n'a pas
été continuée. Un procès l'a interrompue.

Le peu que nous connaissons de ces lettres est éclairé d'une belle
flamme amoureuse, d'un style pareil à une flambée de sarments.

Mais la vraie passion existe-t-elle dans ce foyer pétillant de toutes
les étincelles de l'esprit? Je n'oserais l'assurer.

L'amour et la politique, c'est trop à la fois. La politique est le
dernier amour et ne souffre point de partage. C'est pourquoi les femmes
ont l'instinctive horreur de la politique. M. Benjamin joua toute sa vie
avec l'amour et avec la politique; il leur demanda des émotions comme il
en demandait aux cartes et aux dés.

Combien les peuples, avant de prodiguer leur admiration et leur
confiance aux hommes célèbres, devraient s'enquérir jusqu'à quel point
ils en sont dignes!

Que penser, par exemple, d'un homme de quarante-huit ans qui, au moment
où son pays, plongé dans les plus vastes complications qui aient jamais
menacé l'existence d'un peuple, écrit à sa maîtresse: «Au milieu de tout
cela, j'ai le chagrin de n'être occupé que de vous seule. Le monde
croulerait, que je ne songerais qu'à vous.»

Son pays est menacé d'un incendie général. Les rois se disputent le
trône, et l'étranger, prêt à fondre sur la France comme sur une proie,
épie l'heure d'une défaillance. M. Benjamin Constant en profite pour
presser la dame de ses pensées de lui accorder le plus de temps
possible. Il se pose d'avance en victime, afin de se donner les grâces
du supplice, comme si les rois étaient assez fous pour couper ces têtes
sonores et légères, qu'ils savent bien être la propriété de tous les
pouvoirs qui veulent s'en servir sans trop compter sur elles.

Mme de Récamier, beauté froide et spirituelle, contemplait sans
s'émouvoir cette manoeuvre à la Werther, qui ne seyait pas beaucoup à un
homme de l'âge de M. Benjamin Constant. «Dans sa jeunesse, dit M. Pagès
(de l'Ariége), inexpérimenté et timide, il échouait souvent devant cet
esprit de finesse que la coquetterie donne aux femmes. Il demandait de
l'amour, on lui offrait de l'amitié, et il entrait en fureur contre
toutes les femmes qui ne disputaient avec lui que sur un synonyme.»

Sauf la timidité, dont il avait eu le temps de se guérir, la situation
était à peu près la même.

L'article du 19 mars fut donc le résultat de cette tactique amoureuse.
Il spéculait sur le danger. «J'ai besoin de ma tête, disait-il; je
l'expose pour une cause que vous aimez.»

Après l'article, il parle de _gaieté sur l'échafaud_, pourvu qu'_on_
l'aime.

Mais il manqua son effet, et l'Empereur envoya ce vieux fou travailler à
l'acte additionnel.

Dans ses _Mémoires sur les Cent-Jours_, M. Benjamin Constant expliqua sa
conduite. Mais on prouve tout ce que l'on veut. C'est une affaire de
dextérité d'esprit et de style. Ce qui est plus difficile, c'est de
convaincre. Il ne convainquit personne... pas même sa maîtresse, qui
peut-être le méprisait un peu plus que le public.

Alors, l'amant éconduit parle de _sombre carrière_. On dirait qu'il a
flairé le romantisme. Il ne demande plus que de l'amitié. Après
Waterloo, il sent venir l'insulte et le gentilhomme--ce qu'il y a de
plus réel en lui--se redresse un peu. Mais combien tout cela est peu
viril!

Sa défection lui a, du moins, servi à une chose, c'est à le ramener dans
le sentier national. «Vous verrez, écrit-il à Mme de Récamier, ce que
seront les Bourbons, doublés des Cosaques pour la seconde fois!»

Dans cette débâcle de 1815, M. Benjamin Constant vit Mme de Krudner.
Cette rencontre mystique acheva de mettre le désarroi dans ses idées. Il
tomba dans une sentimentalité religieuse assez originale de la part d'un
sceptique de cette force.

Ici commence, pour M. Benjamin Constant, un de ces retours d'agitations
qui venaient le surprendre bien tard. Il les affronta, d'ailleurs, avec
l'énergie, le courage et l'entrain d'un vaillant homme.

Réfugié d'abord en Angleterre, où il publia son roman d'_Adolphe_, il
rentra en France en 1816. On le dénonçait aux fureurs de la réaction; on
le provoqua, on l'attaqua même en pleine rue, à Saumur. Il se battit en
duel avec M. de Montlosier. Malade à ne pouvoir marcher, il eut aussi un
duel avec M. Barbier des Essarts. Il se battit dans un fauteuil.

La carrière politique de M. Benjamin Constant fut mieux remplie sous
les Bourbons qu'elle ne l'avait été précédemment. Envoyé à la Chambre
par le collège électoral de la Sarthe, en 1818, il prit place dans les
rangs de l'opposition constitutionnelle.

Il parla et écrivit beaucoup en faveur de la liberté. Ses discours ont
été réunis en deux volumes intitulés, un peu prétentieusement peut-être,
_Cours de politique constitutionnelle_.

Il écrivit un _Traité de la doctrine politique et des moyens de rallier
les partis en France_, vaste sujet toujours élaboré, toujours
inefficace. Il prêtait aussi le concours de sa plume élégante et souple
à la _Minerve_.

En même temps qu'il prodiguait ainsi les ressources de son esprit, ne
pouvant plus livrer ses forces épuisées aux travaux de l'amour, il les
abandonnait au démon du jeu. Un repaire, bien connu alors sous la
dénomination de _Cercle des Étrangers_, voyait chaque nuit apparaître ce
grand et précoce vieillard à ses tapis verts chargés d'or.

Accablé de maux, épuisé, en proie aux chirurgiens, il venait de subir
une redoutable opération, quand survint la révolution de juillet. «Il
se joue ici une partie où nos têtes servent d'enjeu, apportez la vôtre,»
lui écrit M. de Lafayette.

Il part, tout sanglant encore du bistouri, et arrive en chaise à
porteurs à l'Hôtel-de-Ville.

Louis-Philippe lui donna deux cent, d'autres disent trois cent mille
francs. M. Benjamin les accepta pour les remettre à M. Lafitte, à qui il
les avait empruntés.

Quelque sincérité qu'il ait pu mettre dans les paroles qu'il adressa à
Louis-Philippe, en le prévenant que dans sa pensée la liberté passait
avant la reconnaissance, il est triste de voir un homme d'État réduit
par ses vices à de pareilles extrémités.

M. Benjamin Constant mourut la même année, le 8 décembre, dans sa
soixante-troisième année.

Malgré ses fautes, son nom est resté presque populaire. Il aimait la
jeunesse. La jeunesse de la Restauration ne détestait ni les viveurs, ni
les libertins, ni les joueurs, pourvu qu'ils eussent d'éloquentes
paroles n faveur de la liberté. Elle se plaisait à contempler cette
tête encadrée avec je ne sais quelle négligence d'artiste et de grand
seigneur, de longs cheveux blonds et rares. Elle aimait ce visage sur
lequel toutes les passions avaient laissé comme un reflet de nos
agitations publiques.

Ces hommes du monde révolutionnaire rappelaient à la France, humiliée
sous le joug clérical et monarchique, de grands jours écoulés. Elle leur
passait leurs vices, leurs faiblesses, et saluait en eux l'ombre de la
Révolution!

FIN.





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