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Title: La nuit de Noël dans tous les pays
Author: Chabot, Alphonse
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La nuit de Noël dans tous les pays" ***

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made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



  Prix franco: UN Franc.
  SE TROUVE CHEZ L'AUTEUR.
  18, Mail Ouest,
  PITHIVIERS.
  IMPRIMERIE MODERNE, I,
  IMPASSE DE L'ÉGLISE

  IMPRIMATUR
  Aurel., Die. 3 Décemb. 1907
  A. BRUANT,
  _vic. gén._



  Monseigneur CHABOT
  Prélat de Sa Sainteté
  CURÉ DE PITHIVIERS (LOIRET)



                              LA NUIT
                                DE
                               NOËL
                        DANS TOUS LES PAYS

                               1912



_Nous avons déjà publié, en 1905 et en 1906, deux brochures sur les
coutumes populaires de Noël dans tous les pays_: Noël dans les pays
étrangers _et_ Les Crèches de Noël. _Cette troisième publication_ La
Nuit de Noël _sera, nous l'espérons, mieux accueillie encore que ses
deux soeurs. Il suffira de lire le titre des chapitres qu'elle renferme,
pour se rendre compte de l'intérêt qu'elle peut offrir:

I. La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte.

II. La bûche de Noël.

III. Les particularités de la Messe de minuit.

IV. Le réveillon et les gâteaux de Noël.

V. Les cadeaux de Noël (l'arbre de Noël et le soulier de Noël).

Nous ne donnons, dans ce petit livre, qu'un exposé très succinct des
nombreux documents que nous avons recueillis depuis bien des années.
Comme nous l'avons déjà annoncé, nous nous proposons de faire paraître,
plus tard, deux autres brochures intitulées_ La Fête des Rois dans tous
les pays _et_ Noël dans l'Histoire _ou Éphémérides de Noël._

_Quatre provinces surtout nous ont fourni des documents nombreux, variés
et très intéressants pour cette nouvelle brochure: la _Normandie, _le_
Berry, _la_ Provence _et la_ Bretagne.

La Normandie, _que nous avons visitée tant de fois de Rouen à Caen et
du Mont-Saint-Michel à Saint-Vaast-la Hougue, nous est chère à bien des
titres. Nous avons connu et apprécié, pendant vingt-cinq ans, dans
notre paroisse de Pithiviers, le zèle et le dévouement de deux de ses
communautés dont le souvenir est encore très vivant parmi nous: les
Religieuses du Sacré-Coeur de Coutances et les Religieuses des Écoles
chrétiennes de la Miséricorde de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Puisse
notre petit livre leur porter, dans leur solitude et leur éloignement,
l'hommage de notre profonde gratitude et de notre inaltérable
attachement.--M. Georges Dubosc, le chercheur infatigable et l'écrivain
si distingué du_ Journal de Rouen, _qui a épuisé, pour ainsi dire, tout
ce qu'on peut dire sur les coutumes normandes, a été un de nos guides
les plus sûrs et les plus éclairés_.

Le Berry, _notre pays d'origine, a laissé dans nos souvenirs d'enfant
toutes ces vieilles et naïves légendes que l'on contait aux veillées
d'hiver, de Villemurlin à Châtillon-sur-Loire, et d'Aubigny à
Saint-Florent-le-Jeune.--Laisnel de la Salle, dans son savant ouvrage_:
Croyances et Légendes, _n'a rien oublié de ce qui se disait et se
passait, de son temps, dans les campagnes des bords de la Loire, de
l'Indre et du Cher. Nous lui avons fait, à titre de compatriote, des
emprunts presque _textuels, craignant d'altérer le charme et la couleur
locale qu'il sait si bien donner à ses récits._

La Provence _est riche en souvenirs de toutes sortes. Son musée d'Arles,
où l'on admire, dans la salle de Noël les deux scènes si vivantes,
si pittoresques du_ Gros Souper _et de la_ Bûche de Noël, _est, une
véritable merveille. Quelles poses gracieuses dans tous ces personnages,
quelles richesses dans tous ces costumes arlésiens!--L'éminent poète
provençal, Frédéric Mistral, malgré ses quatre-vingts ans, a bien voulu
correspondre avec nous et nous donner, de sa main, les détails les plus
intimes de la vie familiale en Provence, au temps de Noël.--Souvent
aussi, nous avons consulté les_ Miettes de Provence, _par Stéphen
d'Arve, la_ Revue de Provence _et le_ Clocher provençal, _qui
contiennent des pages ravissantes sur les coutumes méridionales_.

La Bretagne _a toujours eu pour nous des charmes indicibles avec ses
étroites vallées, son aspect sauvage, ses donjons en ruines, ses
vieilles abbayes, ses huttes couvertes de chaume, ses forêts de houx
grands comme des chênes, ses bruyères semées de pierres druidiques
autour desquelles planent les oiseaux de mer, ses landes, ses grèves,
une mer qui blanchit contre mille écueils: région solitaire, triste,
orageuse, couverte de nuages, où le bruit des vents et des flots est
éternel.--Aussi les légendes naissent nombreuses dans l'imagination vive
et néanmoins mélancolique des Bretons, si attachés à leur religion et à
leurs foyers.--Tout le monde connaît les ouvrages d'Emile Souvestre, de
Paul Féval et de Brizeux: ces écrivains évoquent souvent des souvenirs
bretons qui nous ont fourni de précieux documents sur les usages de Noël
au pays des dolmens et des menhirs.

Parmi les nombreux amis que nous ont faits nos recherches sur les
coutumes de Noël, il y en a plusieurs que nous voudrions nommer ici,
mais nous craindrions de blesser leur modestie. Quelques-uns nous ont
écrit avec autant d'empressement que de grâce et de talent: que ceux-là
surtout soient cordialement remerciés. Dans le cours de cet opuscule,
nous nous sommes permis de citer quelques initiales; la reconnaissance
nous en faisait un devoir; nous avons tenu cependant à garder la plus
absolue discrétion.

Montrer combien la fête de Noël est populaire dans le monde entier,
faire connaître et aimer davantage le divin Enfant de Bethléem, tels
sont les deux sentiments qui nous ont inspiré ce long travail, qu'avec
la grâce de Dieu et le concours de nos amis, nous espérons mener à bonne
fin.

Cette brochure et les deux précédentes «Noël dans les Pays étrangers» et
«Les Crèches de Noël dans tous les Pays» se vendent au profit des trois
Ecoles libres et des Oeuvres paroissiales de Pithiviers. Nous prions nos
lecteurs de les faire connaître autour d'eux.



LA NUIT DE NOËL
DANS TOUS LES PAYS



CHAPITRE PREMIER

LA VEILLÉE DE NOËL ET LES LÉGENDES QU'ON Y RACONTE

Quelles douces heures que celles des veillées de décembre et quel charme
elles ont laissé dans nos souvenirs d'enfance!

Alors au foyer brillent les joyeuses flambées, pendant que le vent
ébranle la maison et que la pluie bat les vitres. Vous voyez d'ici,
n'est-ce pas, la salle bien close la lampe sous son abat-jour, le feu de
sarments qui pétille avec un bruit sec, illuminant le plafond à solives.

Bébé, heureux et affairé, trottine dans la chambre; il touche au
soufflet, renverse la pelle et regarde avec étonnement et envie son
père qui tisonne, tandis que les flammes bleuâtres, longues et minces,
lèchent l'écusson de la vieille cheminée aux teintes noires et
luisantes.

Assis au coin du feu, le grand-père se chauffe tout pensif, tandis que
la marmite fait «glouglou» et que de chaque côté de son lourd couvercle
s'échappe un mince filet de vapeur.

La maîtresse du logis a quitté sa belle coiffe et pris le bonnet du
soir; debout, la main gauche posée sur la hanche, elle tourne et
retourne, de sa main droite, sa grande cuillère de bois dans le ragoût
qui «mijote» sur le fourneau.

Dans un coin de la chambre, grand'mère explique à sa petite-fille les
enluminures d'un vieil almanach déjà noirci par les années.

La vieille horloge, au large balancier de cuivre, frappe lourdement ses
coups...

Telles sont à peu près les veillées d'hiver dans la plupart des
campagnes.

La veillée de Noël revêt un caractère particulier, surtout dans le Midi
de la France.

Elle comprend:

_Le repas maigre_ (appelé en Provence _gros souper_);

Les _divertissements_;

Les _légendes_.



I.--LE REPAS MAIGRE.

«Il existe dans _notre Auvergne_ des coutumes qui, pour être moins
éclatantes, n'en ont pas moins un charme tout particulier et un sens
profondément chrétien. La veille de Noël, la nuit venue, la table est
dressée devant le foyer. On la couvre d'une nappe bien blanche, et,
au centre d'une magnifique brioche, on place un chandelier en cuivre
soigneusement fourbi. La maîtresse de la maison fouille dans la grande
armoire et revient avec une chandelle précieusement enveloppée dans du
papier gaufré.

«La belle chandelle prend place au milieu de la table.

«... Les préparatifs termines, mon vieux père, quoique malade, veut
assister au repas. Il prend, de sa main tremblante, la chandelle de
Noël, l'allume, fait le signe de la croix, puis l'éteint et la passe au
frère aîné. Celui-ci, debout et tête nue, l'allume à son tour, se signe,
l'éteint, puis la passe à sa femme. La chandelle passe ainsi de main en
main, pour que chacun, à son rang d'âge, puisse l'allumer. Elle arrive
enfin entre les mains du dernier né. Aidé par sa mère, celui-ci l'allume
à son tour, se signe et, sans l'éteindre, la place au milieu de la
table, où elle brille--bien modestement--pendant tout le repas.

«N'est-ce pas là le souvenir touchant de la _Lumière qui éclaire tout
homme venant en ce monde_[1]?

[Note 1: Joann. I, 9.]

«Ce rite accompli, le repas commence joyeux, animé, assaisonné par le
jeûne de la vigile, agrémenté par l'apparition de la traditionnelle
soupe au fromage et par les surprises que ménage la cuisinière. Et
quand les grâces sont dites, les enfants vont se coucher, bercés par
l'espoir--souvent trompé--d'aller à la Messe de minuit. On roule dans
le foyer une grosse souche, et on attend minuit, en chantant les vieux
Noëls ou en racontant les histoires d'autrefois.

«Quand l'heure est venue, quand les habitants des villages arrivent
de tous côtés, avec leurs lanternes et leurs torches de paille, on se
dirige vers l'église pour goûter les émotions toujours nouvelles de
cette bienheureuse nuit[2].»

[Note 2: D'après la _Semaine de Clermont._]

On nous écrit des Salces (Lozère):

«Quelquefois la ménagère, la mère de famille, n'a pas pu assister à la
Messe de minuit. Elle a dû préparer le réveillon. Ce repas consiste
souvent, dans nos montagnes, en lait bouilli et chaud, saucisses
fraîches et autres productions de la ferme, sans exclure la rasade de
vin pétillant.»

La chandelle de Noël, conservée précieusement, est allumée au matin du
premier jour de l'an, quand les parents et les amis viennent, avant
l'aube, offrir leurs voeux empressés. C'est elle encore qui éclaire de
ses dernières lueurs les royautés éphémères du jour de l'Épiphanie.

Cette gracieuse coutume a été célébrée par un de nos meilleurs poètes:


LES CHANDELLES DE NOËL

  Aujourd'hui que l'acétylène,
  Le gaz ou l'électricité
  Ont détrôné sans nulle gêne
  L'antique et fumeuse clarté

  De _la Chandelle,_
  Peut-on vraiment
  Vous parler d'elle
  En ce moment?

  Cependant elle vit encore
  Et se livre à de beaux exploits
  Quand, de Minuit jusqu'à l'Aurore,
  Elle rayonne en maints endroits.

  Venez plutôt dans la Lozère:
  Au début de tout Réveillon
  Une Chandelle seule éclaire
  La familiale collation.

  L'aïeule, d'une main tremblante,
  L'allume, se signe... et l'éteint;
  Puis, enfants, serviteurs et servante
  De même font, d'un tour de main.

  Précieusement conservée,
  _Dame Chandelle_, huit jours après,
  Avec sa mèche ravivée
  Éclaire encor voeux et souhaits.

  Et ce n'est qu'à l'Épiphanie,
  A ce joyeux banquet des Rois,
  Qu'à l'Étoile portant envie,
  Elle brille... et meurt à la fois!

  Comtesse O'MAHONY

_En Provence_, toute la famille se réunit à table pour le _gros souper_.
Dès sept heures du soir, les rues de la ville ou du village, sont
désertes et, par contre, toutes les maisons sont brillamment éclairées;
on oublie pour un jour l'économie du luminaire; la modeste lampe à
l'huile (_lou calèn_) est mise de côté et l'on place sur la table, d'une
façon symétrique, les belles chandelles cannelées, ornées de festons.

La place d'honneur appartient de droit au plus âgé, grand-père ou
quelquefois bisaïeul. Avant de passer à table, on allume dans la
cheminée l'énorme bûche de Noël (_cacho fio_) qui doit brûler une moitié
de la nuit.

Le plus jeune des enfants de la maison, muni d'un verre de vin, fait
trois libations sur la bûche, tandis que l'aïeul prononce, en provençal,
les paroles solennelles de la bénédiction:

  _Alegre! Diou nous alegre!
  Cacho-fio ven, tout ben ven.
  Diou nous fague la graci de veire l'an que ven,
  Se sian pas mai, siguen pas men!

Réjouissons-nous! Que Dieu nous donne la joie! Avec la Noël, nous
arrivent tous les biens. Que Dieu nous fasse la grâce de voir l'année
qui va venir! Et si l'an prochain nous ne sommes pas plus, que nous ne
soyons pas moins.

Tandis que la bûche flambe, on s'assied pour le plantureux repas. «Le
plus jeune enfant, avec une gentille gaucherie, bénit les mets, en
dessinant de ses mains mignonnes, lentement dirigées par l'aïeul, un
grand signe de croix au-dessus de la table. Il semble tout naturel
de choisir ce petit être innocent comme le représentant du Christ
nouveau-né[3]».

[Note 3: Nicolay, _Hist. des croyances_, t. II, p. 78.]

Ce repas, comme c'est jour d'abstinence, n'est composé que de plats
maigres, mais _servis à profusion_; poissons frais, poissons salés,
légumes, figues sèches, raisins, amandes, noix, poires, oranges,
châtaignes, pâtisseries du pays. C'est donc avec raison qu'on donne à ce
festin le nom _dou gros soupa._

Les enfants, qui ont obtenu, ce soir, la permission de tenir compagnie
aux vieux parents, regardent toutes ces gourmandises avec des yeux
émerveillés. Dans certaines familles, on met de la paille sous la table,
en souvenir de la crèche où naquit le Sauveur. Quelquefois, par esprit
de charité, on permet, ce jour-là, aux serviteurs de prendre leur repas
à la table du maître.

Le _gros souper_ commence parfois tristement, et cela se conçoit: les
convives se comptent et la mort cruelle fait que bien souvent il manque
quelque parent à l'appel. On cause un moment des absents, on adresse un
hommage ému à leur mémoire, on rappelle leurs qualités. Mais la grandeur
de la fête, la joie des enfants, mettent bientôt fin à ces tristes
souvenirs. Les conversations deviennent plus bruyantes, le vin circule,
le nougat se dépèce et, quand l'appétit est satisfait, les regards se
tournent vers la _Crèche_ qui représente le grand mystère du jour.

C'est devant la Crèche qu'après le gros souper, se continue la fête
de famille. On chante avec entrain les vieux noëls provençaux souvent
plusieurs fois séculaires: ceux de Saboly et ceux de Doumergue sont
les plus populaires. La soirée de famille se prolonge ainsi toute la
veillée. Alors tout le monde se rend à l'église pour assister à la Messe
de minuit[4].

[Note 4: D'après Fred. Charpin et François Mazuy.]

Pour les Provençaux, la fête la plus traditionnelle, la plus régionale,
c'est bien la Noël. Dans cette veillée, dont l'usage se perpétue avec
le même esprit familial depuis des centaines d'années, on s'unit plus
étroitement aux morts vénérés et aimés. Bien des inimitiés prennent fin
dans cette fête à laquelle on n'ose pas manquer et qui établit entre
tous les parents une profonde et chrétienne intimité. Rester seul, chez
soi, à l'écart, ce jour-là, serait regardé comme la marque d'un mauvais
naturel et d'un coeur peu chrétien.

Dans le _Comtat-Venaissin_, l'ordonnance de la collation de Noël est
de la plus grande simplicité. Du poisson ou des escargots, suivant les
ressources des convives, du céleri, des confitures, des fruits de toutes
sortes, verts ou secs. Au milieu de la table, un pain ou gâteau de forme
élevée et conique nommé _pan calendau_ ou _pain de Noël_; il ne doit pas
s'entamer avant le premier jour de janvier. Au-dessus de ce pain, un
rameau de houx frelon ou vert _bouissé_, garni de ses fruits rouges et
de ganses faites avec la moelle de jonc. Les chandelles ou bougies qui
éclairent le repas doivent être neuves et leur usage, ainsi que celui de
la bûche de Noël, doit se prolonger jusqu'au jour de l'an.

Nous ne saurions mieux faire que de laisser Frédéric Mistral lui-même
nous raconter _la veillée de Noël en Provence_:

Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la
veillée de Noël. Ce jour-là, les laboureurs dévalaient de bonne heure;
ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle galette à
l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues sèches, un fromage
du troupeau, une salade de céleri et une bouteille de vin cuit. Et qui
de-ci et qui de-là, les serviteurs s'en allaient, pour «poser la bûche
au feu», dans leur pays et dans leur maison. Au Mas, ne demeuraient que
les quelques pauvres hères qui n'avaient pas de famille; et, parfois,
des parents, quelques vieux garçons, par exemple, arrivaient à la nuit,
en disant:

--Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec vous
autres.

Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la «bûche de Noël»,
qui--c'était de tradition--devait être un arbre fruitier. Nous
l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un
bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions
faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer, mon
père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin cuit, en
disant:

  Allégresse! Allégresse,
  Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!
  Avec Noël, tout bien vient,
  Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine.
  Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins.

Et, nous criant tous: «Allégresse, allégresse, allégresse!» on posait
l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet de
flamme:

  A la bûche,
  Boutefeu!

disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions, à table.

Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la
famille complète, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_,
suspendu, à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait
de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles brillaient;
et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, c'était de mauvais
augure. A chaque bout, dans une assiette, verdoyait du blé en herbe,
qu'on avait mis germer dans l'eau, le jour de la Sainte-Barbe. Sur la
triple nappe blanche, tour à tour apparaissaient les plais sacramentels:
les escargots, qu'avec un long clou chacun tirait de la coquille; la
morue frite et le _muge_[5] aux olives, le cardon, le scolyme, le céleri
à la poivrade, suivis d'un tas de friandises réservées pour ce jour-là,
comme: fouaces à l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de
paradis; puis, au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on
n'entamait jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au
premier pauvre qui passait.

[Note 5: _Muge_, poisson de mer appelé aussi _mulet_.]

La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue, ce jour-là;
et, longuement, autour du feu, on y parlait des anciens ancêtres et on
louait leurs actions[6].

[Note 6: Frédéric Mistral.]

A _Marseille,_ pour le repas maigre de la veillée de Noël, il faut
invariablement un plat d'anguille, une _raïto,_ sorte de sauce au
poisson, et des légumes. Le dessert se compose de fruits secs, de
gâteaux, de confitures, en un mot de tout ce qu'on nomme, à Marseille,
les _Calenos._ Autrefois, suivant la coutume des anciens seigneurs
provençaux, la table demeurait couverte de mets pendant les trois jours
de fête; on se contentait de relever la nappe quand la repas était
terminé.

Pour compléter ce que nous avons déjà dit de la veillée de Noël en
Provence, nous citerons la description que nous fait de _gros souper_
Jeanne de Flandreysy dans le _Museon Arlaten_.

Le musée d'Arles, fondé en 1896 par Frédéric Mistral, est une véritable
reconstitution du passé intime, familial de la Provence.

L'illustre fondateur y a réuni, dans six grandes salles ouvertes au
public, tout ce qui a trait aux moeurs locales et régionales du pays.

Dans la première salle, dite _salle, de Noël (Salo Calendalo),_ est
représentée la cuisine d'un _mas_ (ferme, métairie). Nous y voyons,
entourant la grande cheminée, tous les meubles, ustensiles, table,
crédence, panetière, huche, armoires, dressoirs pour les étains,
horloge, chenets, la vaisselle, verriers, lampes, batterie de cuisine,
brocs de cuivre, poteries grossières, etc., en un mot tout le mobilier
traditionnel d'une ancienne maison agricole de Provence.

En voyant cette pièce, nous sentons parfaitement que nous sommes chez de
riches paysans. Les étables doivent être pleines, les mûriers doivent
donner des brassées de feuilles pour le réveil des vers à soie, et la
vigne doit saigner aux vendanges, comme un taureau blessé ensanglante
une arène.

... Sur la table, trois nappes, trois chandelles, symbolisent le mystère
de la sainte Trinité. A ses deux extrémités, cette table est garnie des
prémices de la moisson sous la forme de blé en herbe, et couverte de
tous les plats conventionnels: le _pain calendal (de Noël)_ portant une
incision cruciale (on en réserve un quart pour le premier pauvre qui
passe), le _muge_ (faute de muge, on mange de la morue), les escargots,
le cardon, le céleri et enfin _la fougasso (fouasse)_, galette percée de
trous.

Nous y voyons encore le _sauve-crestian,_ grosse bouteille renfermant
des grains de raisin dans l'eau-de-vie, et enfin le _barralet_, petit
tonneau contenant le vin cuit, ce fameux vin cuit dont les Provençaux
boivent une rasade dans leurs festins.

Nous terminerons par une lettre très intéressante que nous a écrite un
confrère de Bretagne[7].

[Note 7: A. G., ancien curé de Malestroit.]

«Dans beaucoup de familles, vous le savez comme moi, le réveillon de
Noël n'a plus de raison d'être. Bien des gens qui ne vont pas à la messe
et qui se vantent de ne plus croire à rien, croient encore au réveillon,
parce que c'est un prétexte à ripaille, mais ils ne se soucient
nullement de la naissance de l'Enfant Jésus. Eh bien! je crois que,
proportion gardée, on pourrait presque en dire autant du repas maigre.»

Assurément les Auvergnats et les Provençaux dont vous parlez sont encore
des croyants, puisqu'ils ont conservé la tradition du repas maigre à
la veillée de Noël; mais pourtant ce repas est trop plantureux et trop
varié pour qu'on puisse y voir une mortification. Évidemment tous ces
détails sont pleins d'intérêt et vous avez eu grandement raison de ne
pas les négliger, surtout au point de vue du pittoresque local. Mais, je
le répète, ces repas maigres sont de vrais festins et non des collations
de vigile, et, à la veillée de Noël, je les trouve tout à fait déplacés.
Est-ce bien, pour des chrétiens, le moment de faire bombance, quand
l'Evangile nous montre Marie et Joseph cherchant inutilement un gîte et
peut-être un morceau de pain?

Qu'après la Messe de minuit, on se réjouisse, on réveillonne, rien
de mieux, parce qu'alors les bergers sont déjà venus apporter des
provisions à la Crèche et que la Sainte Famille n'a plus à craindre la
disette; mais, avant minuit, je vous avoue que cela me choque, d'autant
plus que je ne vois, dans la soirée, aucun acte religieux préparatoire à
la fête de Noël.

En Bretagne, rien de plus frugal que le repas de la vigile de Noël. A
Bignan, par exemple, on fait cuire, dans le four de la ferme, un petit
pain rond pour chaque personne de la famille. Ce petit pain est mangé
tout sec, sans beurre et sans autre boisson qu'un verre d'eau. C'est là
tout le repas de la vigile.

On ne commence à manger qu'après le coucher du soleil et lorsqu'on a pu
compter au moins neuf étoiles, en mémoire des neuf mois pendant lesquels
la Vierge Marie a porté l'Enfant Jésus.

Ce maigre repas achevé, on s'assied autour de la bûche traditionnelle,
et la veillée se passe en prières. A Mohon, où j'ai été trois ans
recteur, avant de partir pour la messe de minuit, on tient à réciter
_«les mille Ave»_. Chacun dit un chapelet à son tour, pendant que les
autres répondent. Après trois ou quatre chapelets récités de la sorte,
on se délasse un peu en chantant quelque vieux Noël; puis on reprend la
prière, jusqu'à ce que soient achevés les vingt chapelets nécessaires
pour faire le total des _mille Ave_.

Voilà ce que devrait être, avec des variantes, selon les régions, la
veillée de Noël dans toute famille vraiment chrétienne: Ne prendre de
nourriture que ce qui est nécessaire pour soutenir le corps; puis, le
repas achevé, prier en union avec l'Ange, en saluant mille fois la
Vierge qui, dans quelques instants, sera la Mère de Dieu, mais qui, pour
le moment, erre encore dans les rues de Bethléem à la recherche d'un
gîte qui lui sera refusé. Tout à l'heure, au retour de la Messe de
minuit, la nature reprendra ses droits et on réveillonnera copieusement,
pour se réjouir de la naissance de Jésus et aussi pour réparer les
fatigues de la marche et de la veillée; mais alors la Sainte Famille
aura reçu la visite des bergers et ne sera plus dans le dénûment.»

Nous sommes bien de l'avis de notre aimable correspondant. Le véritable
esprit chrétien de la nuit de Noël doit consister dans la mortification
du repas maigre de la vigile et, après la Messe de minuit, dans la joie
exubérante du réconfortant réveillon auquel prend part la famille tout
entière.



II.--LES DIVERTISSEMENTS.

Nous allons citer quelques divertissements auxquels donne lieu la fête
de Noël.

Nous avons trouvé dans une notice sur Beaufort, commune de l'Anjou, une
très ancienne coutume dont il ne reste pas trace dans les traditions du
pays.

C'était, à Beaufort, un usage que tous les jeunes gens mariés dans
l'année se réunissent la veille de Noël, pour offrir au public un grand
divertissement.

A l'heure indiquée, ils se rendaient, escortés de toute la foule, sur
un pont situé sur une petite rivière, à l'extrémité de la ville. Là, au
signal donné par les premiers magistrats de la cité, et en présence du
seigneur du lieu qui présidait la cérémonie, ils se précipitaient dans
l'eau pour y saisir, en nageant, une pelote que l'on avait jetée dans le
courant. Les nageurs avaient la liberté d'arracher la pelote des mains
de ceux qui l'avaient saisie les premiers; c'était, on peut le penser,
une lutte fort longue et fort distrayante. Celui qui, le plus fort ou le
plus adroit, parvenait à se rendre maître de la pelote était proclamé
le vainqueur. Il recevait cinquante livres pour «monter son ménage» et
était reconduit chez lui au son de la trompe, au bruit des tambours, des
fifres et des hautbois.

Ceux des jeunes gens qui, n'étant pas malades, «ne voulaient pas
grelotter en nageant après la pelote», payaient une amende au profit du
vainqueur.

Une coutume à peu près semblable avait lieu en Normandie, au
Mesnil-sous-Jumièges et à Yville.

La dernière mariée de l'année--et c'était à qui se marierait la dernière
pour avoir cet honneur,--en présence de toute la paroisse assemblée,
jetait par-dessus l'église une boule ou une pelote où était enfermée une
somme d'argent. Chacun faisait ses efforts pour s'en emparer. Or, pour
en demeurer maître, il fallait rentrer chez soi et faire baiser la
pelote à la bûche de Noël, dans la cheminée. Quiconque touchait le
porteur, lui criait: «Lâche la pelote», et de nouveau la pelote était
lancée.

Souvent cette partie de balle lancée durait fort longtemps, et parfois
l'heureux possesseur de la balle demeurait éloigné du village deux eu
trois jours avant de rentrer chez lui, attendant que ses adversaires,
lassés, aient abandonné la partie. Une sorte de superstition s'en
mêlait, la pelote portant bonheur au hameau qui la possédait. C'était un
talisman qui assurait de belles récoltes à celui qui pouvait la garder.

Tout cela était très inoffensif, mais les bousculades, les batteries
qui s'ensuivaient, l'étaient moins, et, en 1866, on a supprimé
définitivement cette originale coutume normande[8].

[Note 8: _Journal de Rouen_, suppl. du 25 déc. 1898.]

Voici, d'après M. J. Carnandet[9], ce qui se passait, la veille de Noël,
dans les _villages champenois_.

[Note 9: Bibliothécaire de la ville de Chaumont.]

C'est à la nuit tombante que commencent les réjouissances de la fête de
Noël. Dès que la dernière lueur du jour s'est fondue dans l'ombre, tous
les habitants du pays ont grand soin d'éteindre leurs foyers, puis ils
vont en foule allumer des brandons à la lampe de l'église. Lorsque ces
brandons ont été bénits par le clergé, ils les promènent par les champs:
c'est ce qu'on appelle la _fête des flambarts_. Ces flambarts sont le
seul feu qui brûle dans le village: ce feu bénit et régénéré jettera
de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé dans quelques instants, image
symbolique de la renaissance spirituelle apportée au monde par
Jésus-Christ.

Puis on allume la bûche de Noël.

Pendant la veillée, les paysans, sur l'esplanade et dans les cours, se
livrent à mille passe-temps agréables et se divertissent au jeu des
_folles entreprises_. Les uns feignent de vouloir prendre la lune avec
les dents, les autres de rompre une anguille avec les genoux, les autres
d'étouper les quatre-vents, d'autres, enfin, de faire taire les femmes
_qui coulent la buie_ (la lessive).

Mais tous les jeux cessent à minuit, alors que les cloches tintent dans
les airs obscurcis. De tous côtés, s'en viennent à l'église de longues
files de paroissiens portant des brandons goudronnés, des torches
de poix ardente qui répandent de larges clartés sur les campagnes
éblouissantes et font scintiller le givre aux buissons des clôtures.

Nous avons reçu d'un de nos aimables confrères le récit le plus charmant
qu'on puisse désirer d'une veillée de Noël dans _le Rouergue_ [10].

[Note 10: M. l'abbé M..., du diocèse de Rodez.]

«Nos coutumes se perdent de plus en plus dans notre Rouergue, comme
partout ailleurs; à mesure que les progrès s'infiltrent dans nos
montagnes, les vieilles traditions disparaissent peu à peu pour faire
place à la monotone banalité de l'égoïsme et du bien-être.

«Voici cependant ce qui se passe généralement, à l'occasion de Noël,
dans la région montagneuse et accidentée qui entoure Rodez: c'est le
_vieux Rouergue_, qui sut se garantir du protestantisme et de l'invasion
anglaise.

«Là, dans les vastes plaines arides du Causse, comme sur les montagnes
du Levézou et les mamelons boisés du Ségala, il fait grand froid vers la
fin de décembre; aussi on ne ménage pas le bois dans la vaste cheminée
autour de laquelle se groupe toute la famille pour la veillée.

«Autrefois, les voisins arrivaient, eux aussi; on se réunissait,
ainsi, nombreux, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, on devisait
joyeusement, sans contrainte ni gêne aucune, grignotant de savoureuses
châtaignes grillées et les arrosant de cidre ou du petit vin blanc
qu'on récolte dans nos vallons. Hélas! la politique s'est glissée
sournoisement jusque chez nous--et finies nos patriarcales réunions.

«Groupée donc autour d'un grand feu, la famille cause doucement: tout
à coup, les cloches se font entendre. «Les carillons!» dit l'un des
anciens, et là-dessus, pour satisfaire l'avide curiosité des jeunes, on
rappelle toutes les antiques légendes de la fête de Noël, que tout le
monde sait déjà, mais qui plaisent toujours.

«On raconte que les cloches de telle ancienne paroisse détruite,
jetées dans quelque gouffre profond par les protestants ou les
révolutionnaires, se mettent à sonner d'elles-mêmes pour répondre aux
joyeux carillons de leurs soeurs qui chantent si gaiement dans le
clocher du village.

«Viennent ensuite les récits les plus variés sur la naissance du
Sauveur... Presque toujours ces récits se terminent par un cantique de
Noël--en patois, bien entendu:

  _Au miezo mièch,
  Lous pastrès quitou lou lièch,
  Per ona audoura la noissenço,
  Moun Dious!
  D'un Dious plé de puissenço
  Benez esse Dious!_

  A minuit,
  Les bergers quittent le lit,
  Pour aller adorer la naissance,
  Mon Dieu!
  D'un Dieu plein de puissance,
  Venez être Dieu!

«Que de fois n'ai-je pas ouï la voix chevrotante de ma bonne vieille
«Mimi», âgée de plus de quatre-vingts ans, qui me berçait sur ses genoux
au rythme mélancolique et suppliant de ce chant naïf.

«Avant de partir pour la Messe de minuit, on plaçait la bûche de Noël
(_souquo naudolenquo_). D'après la tradition, la bûche de Noël, dans
toute maison qui se respecte, doit durer jusqu'au 1er janvier, et même,
pour s'assurer une heureuse et prospère année, il faut qu'elle brûle
sans s'éteindre jusqu'à l'Épiphanie, afin que, si les Rois Mages
viennent à passer par là, ils aient de quoi réchauffer leurs membres
fatigués et glacés par l'âpre bise de nos montagnes. Aussi ce sont des
arbres entiers ou d'immenses souches de chêne que j'ai vu porter par
trois ou quatre valets de ferme dans la gigantesque cheminée de la
cuisine.»

Une plume très exercée a su mettre en scène l'antique veillée de Noël
_au pays lorrain_; nous sommes heureux de reproduire ce gracieux
tableau.

«C'était la veillée de Noël en pays lorrain. Dans la grande salle du
château, maîtres et serviteurs sont rassemblés, le souper vient de
finir; les pages apportent les galettes dorées et les aiguières de vin
vermeil qui doivent égayer la soirée. Au haut de la table, le comte
Raoul de Briamont a présidé le repas sur le grand fauteuil seigneurial
sculpté aux armoiries de sa maison; il a crié «Noël!» en élevant
gaiement la coupe d'argent, et sa voix sonore a éveillé, en même temps
que les échos de la grande salle, la joie dans tous les cours des
convives. Car tous les serviteurs de Briamont présents au festin de Noël
aiment leur jeune maître de quinze ans et respectent sa tête blonde,
comme ils respectaient jadis les cheveux blancs de son aïeul. A la
droite du comte Raoul se trouvent: le chapelain, messire Didier, qui,
tout à l'heure, célébrera dans la chapelle la Messe de minuit; puis
Alain, le vieil écuyer du défunt seigneur; dame Pernette, qui a nourri
et élevé l'enfant; les servantes, les hommes d'armes de la petite
garnison qui défend le château pendant ces jours troublés; les varlets,
les pages et, enfin, une famille de pauvres laboureurs qui est venue
le jour même chercher derrière les murs de Briamont un abri contre la
fureur des bandes pillardes qui dévastent la campagne. Et tous ont
répété: «Noël! Vive notre jeune seigneur!»

«--Merci à vous, mes bons serviteurs et amis, reprend le comte Raoul;
merci de votre affection et des soins dont vous m'avez entouré pendant
toute cette année, la dernière que je passe parmi vous et sous le toit
de mes pères. Bientôt sonnera l'heure du départ; bientôt, sous la
conduite de mon suzerain, j'irai trouver notre sire le roi Charles;
bientôt je serai chevalier, je pourrai courir sus à l'Anglais et aider,
s'il plaît à Dieu, à le chasser hors du royaume de France. Criez donc:
Noël! mais aussi: Vive notre gentil dauphin Charles VII![11]».

[Note 11: Marie de Lacertelle, _Ann. d'Orléans_, 7 janv. 1905.]

A _Paris_, comme dans toutes les grandes capitales, le mouvement et
l'animation redoublent la veille de Noël et se prolongent non seulement
fort avant dans la soirée, mais encore une partie de la nuit. La Noël,
l'une de nos plus grandes fêtes religieuses, l'une des plus touchantes
fêtes de famille, est en même tempe la plus franchement joyeuse des
fêtes populaires.

Dès la nuit tombée, les rues sont envahies par la foule: sur les
boulevards, auxquels les petites boutiques provisoires prêtent la
physionomie d'une fête enfantine, c'est un flot toujours croissant,
toujours renouvelé de promeneurs.

Les terrasses des cafés s'encombrent à vue d'oeil; à tous ces gens
attablés, des camelots viennent proposer le jouet du jour, en
accompagnant leur boniment des facéties les plus originales. Des
mendiants cherchent à exploiter la pitié des passants et des industriels
sans ressources s'improvisent artistes pour la circonstance.

Ces sortes de «minstrels» pullulent depuis quelques années. Certains
exercent leur talent sans collaboration, mais la plupart sont groupés
en duo ou trio pour donner leur concert. Ils débitent leur répertoire,
généralement insignifiant, devant un public peu exigeant, car c'est
d'une façon bien distraite qu'on les écoute. Ces virtuoses du pavé,
pauvres «cigales» de l'art, auxquelles la lumière électrique tient lieu
de «soleil», accompagnent souvent leurs chants de «danses» qui ne leur
assurent pas toujours ce qu'il faut «pour subsister».

Un usage des plus édifiants et des plus touchants existe encore au
village de _Montsecret_ (Orne). La veille et le matin du jour de Noël,
une jeune fille pieuse et estimée de tous va par les maisons porter
l'Enfant-Jésus de la Crèche et le fait baiser aux petits enfants. Les
parents remettent alors une offrande pour l'entretien de la lampe qui,
pendant tout le mois de janvier, brûle à l'église devant la Crèche.
Cette visite est regardée comme un honneur et une bénédiction par les
familles: les enfants l'attendent avec impatience et l'accueillent avec
joie[12].

[Note 12: D'après l'abbé V..., du diocèse de Séez.]



III.--LES LÉGENDES

Ce qui fait le plus grand charme de la veillée de Noël, ce sont
assurément les légendes qu'on y raconte: leur ensemble forme un des plus
captivants chapitres de la littérature populaire; elles sont tour à
tour terribles ou touchantes, dramatiques ou gracieuses. Il serait bien
difficile de dire quelle est l'origine de ces fables, historiettes ou
contes, qui ont trait à la naissance de l'Enfant-Dieu. Ces récits,
auxquels les vieillards savent donner tant de charmes, font toujours les
délices des enfants.

Les légendes de la veillée de Noël peuvent se diversifier d'après les
êtres qui entrent en scène. _Êtres inanimés, animaux, démons, récits
édifiants_; tel est l'ordre que nous suivrons.

_Être inanimés_

En _Franche-Comté_, on raconte qu'une roche pyramidale, qui domine la
crête d'une montagne, tourne trois fois sur elle-même pendant la Messe
de minuit, quand le prêtre lit la généalogie du Sauveur. En cette même
nuit, les sables des grèves, les rocs des collines, les profondeurs des
vallées s'entr'ouvrent et tous les trésors enfouis dans les entrailles
de la terre apparaissent à la clarté des étoiles.

Dans cette même contrée existe la légende de la _pierre qui vire_.
C'est une pierre pointue dressée en équilibre sur un rocher, entre les
villages de Scey-en-Varais et de Cler, et qui, dit-on, fait un tour
complet sur elle-même au coup de minuit, à Noël[13].

[Note 13: L'abbé V..., du diocèse de Besançon.]

_Dans les Vosges_, la _pierre tournerose_, bloc élevé qui existait près
de Remiremont, se mettait elle-même en mouvement quand les cloches de
Remiremont, de Saint-Nabord et de Saint-Etienne (deux paroisses voisines
de Remiremont) appelaient les fidèles à la Messe de minuit[14].

[Note 14: Richard, _Traditions populaires._]

C'est surtout au _pays de Caux_ (Seine-Inférieure) qu'existe la légende
des _pierres tournantes_. Ces pierres faisaient autrefois trois tours
sur elles-mêmes pendant la Messe de minuit, et les monstres qui étaient
censés y habiter exécutaient autour d'elles des danses folles qu'il eût
été dangereux de troubler. Citons la chaise de Gargantua à Duclair, la
pierre Gante à Tancarville, la pierre du Diable à Criquetot-sur-Ouville.

A _Millières_, dans le Cotentin (Manche), au carrefour des Mariettes, se
trouve un bloc de pierre pesant mille kilos, qui, dit-on, saute trois
fois, le jour de Noël, à minuit.

On croit encore, au pays de Caux, que les cloches perdues sonnent
pendant la Messe de minuit.

Certains affirment avoir entendu l'ancienne cloche de l'église des
moines d'Ouville-l'Abbaye, qui passe pour être enfouie dans le
«Bose-aux-Moines», à Boudeville.

Mais il faut surtout lire les _légendes bretonnes._

Nombreuses autant qu'énormes sont les pierres qui se déplacent pendant
la Messe de minuit, pour aller boire, comme des moutons altérés, aux
rivières et aux ruisseaux.

Un mégalithe, près de Jugon (Côtes-du-Nord), se rend à la rivière de
l'Arguenon. Dans le bois de Couardes, un bloc de granit, haut de trois
mètres, descend pour aller boire au ruisseau voisin et remonte à sa
place de lui-même.

Il y a, au sommet du mont Beleux, un menhir qui se laisse enlever par un
merle et qui met à découvert un trésor.

Il faut entendre surtout, telle qu'elle nous est contée par Emile
Souvestre, la jolie légende des pierres de Plouhinec qui vont boire à la
rivière d'Intel[15].

[Note 15: Emile Souvestre, _Le Foyer Breton_, tome II. p. 181.]

La plus célèbre était jadis la grosse pierre de Saint-Mirel, dont
Gargantua se servit pour aiguiser sa faux, et qu'il piqua, après la
fauchaison, comme on la retrouve encore aujourd'hui. Elle cachait un
trésor qui tenta un paysan des alentours. Ce paysan était si avare qu'il
n'eût pas trouvé son pareil: le liard du pauvre, la pièce d'or du riche,
il prenait tout; il se serait payé, s'il eût fallu, avec la chair des
débiteurs.

Quand il sut qu'à la Noël les roches allaient se désaltérer dans les
ruisseaux, en laissant à découvert des richesses enfouies par les
anciens, il songea, pendant toute la journée, à s'en emparer.

Pour pouvoir prendre le trésor, il fallait cueillir, durant les douze
coups de minuit, le rameau d'or qui brillait à cette heure seulement
dans les bois de coudriers et qui égalait en puissance la baguette des
plus grandes fées. Lors, ayant cueilli le rameau, il se précipita de
toute sa force vers le plateau où le rocher de Gargantua profilait sa
masse sombre, et, lorsque minuit eut sonné, il écarquilla les yeux.

Lourdement le bloc de pierre se mettait en marche, s'élevant au-dessus
de la terre, bondissant comme un homme ivre à travers la lande déserte,
avec des secousses brusques qui faisaient sonner au loin le terrain de
la vallée.

Jusqu'à ce moment la branche magique éclairait l'endroit que la pierre
venait de quitter. Un vaste trou s'ouvrait, tout rempli de pièces d'or.

Ce fut un éblouissement pour l'avare, qui sauta au milieu du trésor et
se mit en devoir de remplir le sac qu'il avait apporté. Une fois le
sac bien chargé, il entassa ses pièces d'or dans ses poches, dans ses
vêtements, jusque dans sa chemise. Dans son ardeur, il oubliait la
pierre qui allait venir reprendre sa place. Déjà les cloches ne
sonnaient plus. Tout à coup le silence de la nuit fut troublé par les
coups saccadés du roc qui gravissait la colline et qui semblait frapper
la terre avec plus de force, comme s'il était devenu plus lourd après
avoir bu à la rivière. L'avare ramassait toujours ses pièces d'or. Il
n'entendit pas le fracas que fit la pierre quand elle s'élança d'un bond
vers son trou, droite comme si elle ne l'avait pas quitté.

Le pauvre homme fut broyé sous cette masse énorme, et de son sang il
arrosa le trésor de Saint-Mirel[16].

[Note 16: Lectures pour Tous, déc. 1903, p. 190.]


_Animaux_

Il existe, en France surtout, une croyance populaire dont les formes
varient suivant les différentes contrées: c'est la conversation des
animaux entre eux pendant la Messe de minuit et surtout pendant la
lecture ou le chant de la Généalogie.

C'est sans doute une réminiscence de la représentation de l'ancien
«Mystère de la Nativité», pendant laquelle _on faisait parler les
animaux._

Cette croyance si répandue, avec de nombreuses variantes, peut se
résumer ainsi: un paysan, probablement ivre, ayant omis d'offrir à son
bétail le réveillon traditionnel, entend ce dialogue entre les deux
grands boeufs de son étable:

Premier boeuf: «Que ferons-nous demain, compère»?

Second boeuf: «Porterons notre maître en terre...»

Le maître, furieux, en entendant cette prédiction, saisit une fourche
pour frapper le prophète de malheur; mais, dans sa précipitation, il se
blesse maladroitement lui-même à la tête... et le lendemain les boeufs
le portent en terre.

Tel est le thème développé différemment suivant les provinces.

_Dans les Vosges_, à la Bresse, canton de Saulxures-sur-Moselotte, on a
soin de donner abondamment à manger aux animaux avant d'aller à la Messe
de minuit.

_A Cornimont_, au Val-d'Ajol, on croit encore que les animaux se lèvent
et conversent ensemble pendant la Messe de minuit. On raconte à ce sujet
qu'un habitant de Cornimont, jouissant de la réputation d'esprit fort,
voulut s'assurer de ce fait surnaturel. Il alla se coucher dans un coin
obscur de l'écurie située derrière sa maison.

A l'heure de minuit, il vit un de ses boeufs se réveiller, puis se lever
pesamment et demander, en bâillant, à son compagnon de fatigue, ce
qu'ils feraient tous deux le lendemain. Celui-ci lui répondit qu'ils
conduiraient leur maître au cimetière. La chose ne manqua pas d'arriver,
dit la tradition: notre esprit fort fut saisi d'une telle frayeur qu'il
en tomba raide mort sur place. Ainsi, sans doute, le racontèrent les
boeufs.

On assure aussi qu'une semblable aventure arriva à une femme de
Raon-aux-Bois, canton de Remiremont. Poussée par la curiosité, elle alla
visiter ses étables pendant la Messe de minuit. Elle apprit également de
ses boeufs qu'ils ne tarderaient pas à la conduire en terre[17].

[Note 17: _Traditions populaires_, par Richard. Remiremont, 1848.]

La nuit de Noël est célèbre par une vieille légende que les _paysans
landais_ racontent avec terreur, pendant les veillées d'hiver.

Ils prétendent que le jour de Noël, vers minuit, l'âne et le boeuf se
mettent à parler entre eux. Ils causent du temps où l'Enfant-Jésus
n'avait pour se réchauffer que leur haleine. Ce don miraculeux de la
parole est le cadeau envoyé tous les ans par le Ciel à ces deux animaux,
en souvenir des bons offices rendus à l'Enfant-Jésus dans l'étable de
Bethléem. Mais malheur à celui qui tente de surprendre leur mystérieuse
conversation.

Sa témérité est punie d'une manière terrible: il tombe mort à l'instant
même[18].

[Note 18: _Le Petit Landais_, 25 décembre 1902.]

Un bon paysan de Gaillères l'éprouva à ses dépens. Pour se convaincre
de la vérité du fait, il vint écouter à l'étable, et voilà qu'à minuit
juste, le boeuf dit à son voisin:

  «Hoù Bouêt?--Hoù Bortin.
  --Que haram-nous, douman matin?
  --Que pourteram lou boué ou clôt.
  E lou boué que mouri sou cop»[19].

[Note 19: _Sorcières et loups-garous dans les Landes_, p. 39.]

Voici comment Laisuel de Lasalle a gracieusement brodé cette légende: la
scène se passe _en Berry_ [20].

[Note 20: _Croyances et légendes_, tom. I, p. 17.]

«On assure qu'au moment où le prêtre élève l'hostie pendant la Messe
de minuit, toutes les _aumailles_ (bêtes à cornes) de la paroisse
s'agenouillent et prient devant la Crèche. On assure encore qu'après
cette oraison toute mentale, s'il existe dans une étable deux boeufs qui
sont frères, il leur arrive infailliblement de prendre la parole.

«On raconte qu'un _boiron_[21] qui, dans ce moment solennel, se trouvait
couché près de ses boeufs, entendit le dialogue suivant:

«--Que ferons-nous demain? demanda tout à coup le plus jeune du
troupeau.

[Note 21: On appelle _boiron_ le jeune garçon qui touche ou aiguillonne
les boeufs pendant le labourage.--On dit aussi _boyer_ pour bouvier--en
italien, _boaro_.]

«--Nous porterons notre maître en terre, répondit d'une voix lugubre un
vieux boeuf à la robe noire, et tu ne ferais pas mal, François, continua
l'honnête animal en arrêtant ses grands yeux sur le boiron qui ne
dormait pas, tu ne ferais pas mal d'aller l'en prévenir, afin qu'il
s'occupe des affaires de son salut.

«Le boiron, moins surpris d'entendre parler ses bêtes qu'effrayé du sens
de leurs paroles, quitte l'étable en toute hâte et se rend auprès du
chef de la ferme pour lui faire part de la prédiction.

«Celui-ci se trouvait attablé avec trois ou quatre francs garnements de
son voisinage et, sous prétexte de faire le réveillon, présidait à
une monstrueuse orgie, tandis que la _cosse de Nau_ (bûche de Noël)
flamboyait dans l'âtre et que sa femme et ses enfants étaient encore à
l'église.

«Le fermier fut frappé de l'air effaré de François à son arrivée dans la
salle.

«--Eh bien? Qu'y a-t-il? lui demanda-t-il brusquement.

«--Il y a que les boeufs ont parlé, répondit le boiron consterné.

«--Et qu'ont-ils chanté? reprit le maître.

«--Ils ont chanté qu'ils vous porteraient demain en terre; c'est le
vieux Noiraud qui l'a dit, et il m'a même envoyé vous en avertir, afin
que vous ayez le temps de vous mettre en état de grâce.

«--Le vieux Noiraud en a menti, et je vais lui donner une correction,
s'écria le fermier, le visage empourpré par le vin et la colère.

«Et, sautant sur une fourche de fer, il s'élance hors de la maison et se
dirige vers les étables. Mais il est à peine arrivé au milieu de la cour
qu'on le voit chanceler, étendre les bras et tomber à la renverse.

«Était-ce l'effet de l'ivresse, de la colère ou de la frayeur?

«Nul ne le sait.

«Toujours est-il que ses amis, accourus pour le secourir, ne relevèrent
qu'un cadavre et que la prédiction du vieux Noiraud se trouva accomplie.

«Depuis cette aventure, que l'on dit fort ancienne, les boeufs ont
toujours continué à prendre, une fois l'an, la parole; mais personne n'a
plus cherché à surprendre le secret de leur conversation.»

«A Romorantin, nous écrit un de nos correspondants, lorsque j'étais
enfant, on me recommandait de me trouver à la Crèche, le jour de Noël,
à minuit sonnant; c'était, me disait-on, l'heure où le boeuf et l'âne
empruntaient la voix humaine pour saluer le Christ naissant.»

Dans _le Cotentin_, où la foi est naïve, on est persuadé que toute la
création adore le petit Jésus, à Noël. A l'heure de minuit, dit-on, tous
les animaux de ferme s'agenouillent, et tel curieux qui voudrait alors
pénétrer dans l'étable, uniquement pour s'assurer du fait, serait
immédiatement puni de sa témérité[22].

[Note 22: Ces détails nous ont été donnés par un habitant de Millières
(Manche).]

_Démons et croyances superstitieuses._

Un ancien Noël nous donne une description frappante et naïve de la rage
du démon, à la venue du Messie:

  AIR: J'endève.

  Le démon, assurément,
  Dedans son coeur endève,
  Car Dieu vient présentement
  Pour sauver les fils d'Adam
  Et d'Eve, d'Eve, d'Eve!

  Il régnait absolument
  Sans nous donner de trêve,
  Mais ce saint avènement
  Délivre les fils d'Adam
  Et d'Eve, d'Eve, d'Eve!

  Chantons Noël hautement,
  Sortons de notre rêve,
  Bénissons le sauvement
  De tous les enfants d'Adam
  Et d'Eve, d'Eve, d'Eve[23]!

[Note 23: _Bible des Noëls_, p. 33.]

La nuit de Noël est la plus mystérieuse de toutes les nuits. Il semble
que Satan, exaspéré par l'échec que ce divin anniversaire lui remet en
mémoire, sente, à chaque retour de la grande fête, redoubler sa haine et
sa rage contre l'humanité. C'est alors qu'il sème dans les sentiers et
sur les _carroirs_[24] que doivent parcourir les pieuses caravanes de
la Messe de minuit, ces larges et splendides pistoles qui jettent dans
l'ombre de si magiques et de si attrayants reflets. C'est alors qu'il
ouvre, au pied des croix et des oratoires champêtres, ces antres béants
au fond desquels on voit ruisseler des flots d'or. Malheur à celui
qui tente de garnir son escarcelle de cette brillante monnaie. Chaque
pistole ramassée échappe aussitôt des mains, en laissant aux doigts une
empreinte noire, ineffaçable, avec une sensation de brûlure atroce,
pareille à celle du feu de l'enfer.

[Note 24: On donne le nom de _carroirs_ à tous les carrefours
Champêtres, c'est-à-dire à tout terrain vague ou désert où viennent se
croiser plusieurs chemins.]

Le _Maufait_ (le malfaisant, le diable) est partout, on le rencontre
courant la campagne sous les formes les plus imprévues.

Autrefois, au collège de _Saint-Amand_, un vieux domestique contait
ainsi l'aventure fantastique qui lui était arrivée le 25 décembre 1783.

Malgré les recommandations de son père, il avait tendu des collets dans
un ancien cimetière. Il y courut pendant la Messe de minuit et trouva
pris au piège un lièvre qui, au lieu de l'attendre, se coupa la patte
avec les dents. Lui de le poursuivre, l'autre de se sauver aussi vite
que le lui permettait sa blessure. Enfin, après une longue course, ils
arrivèrent tous les deux aux bords du Cher, et au moment où le chasseur
allait mettre la main sur sa proie, la maligne bête franchit la rivière
d'un seul bond. Alors se tournant vers le jeune homme épouvanté: «Eh
bien! l'ami, s'écria le Diable qui avait repris sa forme, est-ce bien
sauté pour un boiteux?»

_En Limousin_, dans les campagnes, existe cette croyance que les
maléfices, les sortilèges, toutes les oeuvres de l'Esprit du mal
perdent, la nuit de Noël, leur puissance; qu'il est possible de pénétrer
jusqu'aux trésors les plus cachés, la vigilance des monstres ou des
êtres surnaturels qui les gardent se trouvant en défaut, ou leur pouvoir
suspendu[25].

[Note 25: M. G., de la Société archéologique du Limousin.]

Shakespeare, le grand poète anglais, connaissait cette tradition quand,
dans _Hamlet_, il fait dire à Marcellus:

  Some say that ever'gainst that season comes,
  Wherein Our Saviour's birth is celebrated,
  The bird of dawning singeth a night long;
  And then, they say, no spirit dare stir abroad;
  The nights are wholesome; then no planets strike,
  No fairy takes, nor witch hath power to charm;
  So hallowed and so gracious is the time[26]!

  [Note 26: Shakespeare, _Hamlet_, acte I, scène I.]

  Il y en a qui disent que toujours à l'époque
  Où est célébrée la naissance de notre Sauveur,
  L'oiseau de l'aurore[27] chante tout le long: de la nuit;
  Alors, dit-on, aucun esprit n'ose errer dans l'espace:
  Les nuits sont sans malignité, nulle planète ne peut nuire,
  Nulle fée ne prend, et nulle sorcière n'a le pouvoir de jeter des sorts;
  Si béni et si plein de grâce est ce moment de l'année!

[Note 27: Le coq.]

Et, en effet, un moment vient où le Malin est enfin réduit à
l'impuissance: c'est lorsque tinte le premier coup de minuit. Écoutez
plutôt ce que lit Jean Scouarn, de Saint-Michel-en-Grève, près de
Ploumilliau (Côtes-du-Nord).

Un jour qu'il errait sur les grèves de Saint-Michel, il rencontra un
pauvre chemineau qui, pour le remercier d'un morceau de pain qu'il lui
avait donné, lui révéla le moyen de gagner la fortune et le bonheur. Il
lui apprit, en effet, qu'au milieu de la grève se dressait un château
habité par une princesse, belle comme une fée et riche comme les douze
pairs de France. Les esprits de l'Enfer la retenaient sous les eaux. A
Noël, au premier coup de minuit, la mer s'ouvrait et laissait voir le
château: si quelqu'un pouvait y entrer et aller prendre dans la salle du
fond une baguette magique, il pouvait devenir le mari de la châtelaine.
Mais il fallait avoir mis la main sur la baguette avant le dernier coup
de minuit; sinon, la mer revenait engloutir le château, et l'audacieux
chercheur était métamorphosé en statue.

Scouarn résolut de tenter l'aventure. A minuit, en effet, la mer
s'écarta comme un rideau qu'on tire et laissa voir un château
resplendissant de lumières. Scouarn ne fit qu'un bond vers l'entrée et
franchit la porte. La première salle était remplie de meubles précieux,
de coffres d'or et d'argent. Tout autour se dressaient les statues des
chercheurs d'aventures qui n'avaient pu aller plus loin. Une seconde
salle était défendue par des lions, des dragons et des monstres aux
dents grinçantes. Jean Scouarn était perdu s'il hésitait.

Comme le sixième coup de minuit sonnait, il réussit à passer au milieu
des bêtes enchantées qui s'écartèrent et pénétra dans un appartement
plus somptueux que tous les autres, où se tenaient les filles de la mer.
Il allait se laisser entraîner dans leur ronde, quand il aperçut tout au
fond la baguette magique: il s'élança et la saisit victorieusement.

Le douzième coup de minuit sonna.

Mais Scouarn tenait la baguette magique et il n'avait plus rien à
craindre. A sa voix, la mer mugissante s'éloigna du château, et les
esprits de l'Enfer, définitivement vaincus, s'enfuirent en poussant des
cris à faire trembler les rochers.

La princesse délivrée offrit sa main au vaillant sauveur.

Ce furent des noces splendides, et Jean Scouarn, dans sa reconnaissance
pour les Saints qui l'avaient protégé, employa la moitié des trésors à
construire une chapelle à l'archange saint Michel[28].

[Note 28: _Lectures pour Tous_, déc. 1903, p. 193.]

Nombreuses sont les _croyances superstitieuses_, à l'occasion de la fête
de Noël:

Dans les _villages bisontins_, on observé quel vent souffle au sortir de
la Messe de minuit: ce sera, paraît-il, le vent qui dominera durant la
nouvelle année.

Dans les _campagnes des Vosges_, les douze jours entre Noël et les
Rois indiquent le temps des douze mois de l'année[29]; ces jours sont
appelés, dans le pays, _jours des lots_.

[Note 29: Dans la _Vaucluse_, ce sont les douze jours qui précèdent Noël
qu'on appelle _jours compteurs_.

Dans les _environs de Gien_ (Loiret), on appelle _jours féviés_ (jours
de la _fève_) le temps qui s'écoule de Noël au premier janvier. Ils
indiquent, en général, la température dominante des six premiers mois de
l'année suivante, mais dans l'ordre inverse: le 31 décembre correspond à
janvier et le 26 décembre à juin.]

Pour connaître le temps qu'il fera, on prend les dispositions suivantes:

On place en ligne douze oignons creusés en forme de coquilles de noix et
cela dès le 25 décembre, dans l'ordre suivant:

  1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
  0 0 0 0 0 0 0 0 0  0  0  0

Dans chaque oignon ainsi creusé, on met quelques grains de sel. Le
premier oignon, en commençant par la gauche, correspond au mois de
janvier, et les autres oignons aux mois suivants, d'après leur rang.

Au jour des Rois, qui est le dernier des _jours des lots_, on examine
les oignons. Là où le sel n'est pas fondu, le mois correspondant doit
être sec; là où il est fondu, le mois correspondant doit être humide.

Dans _la Normandie_, on augure de la fécondité des pommiers, selon que
la lune éclaire plus ou moins les personnes qui vont à la Messe de
minuit ou qui en reviennent.

_Au pays de Caux_, on plaçait autrefois sur une jatte de bois ou un
plateau quelconque _un morceau de pain bénit de la Messe de minuit_. On
le laissait aller à la dérive sur les rivières jusqu'à ce que le plateau
s'arrêtât de lui-même, indiquant ainsi où se trouvait le corps d'un
noyé. Longtemps les Cauchois des rives de la Seine eurent cette
croyance.--Ils croyaient aussi que _le pain bénit de la Messe de minuit_
avait le pouvoir de délier la langue des enfants. Dans certaines
familles cauchoises, on le conserve comme un talisman ayant la vertu
d'indiquer l'état de santé des absents.

_En Corse_, les jeunes gens ont l'habitude de courir de maison en maison
de manière à faire _sept veillées avant la Messe de minuit_, afin
d'être jugés dignes d'apprendre, de vieilles femmes, certains
signes superstitieux qui leur permettent, le cas échéant, de rendre
impuissantes et inoffensives les piqûres des scorpions et des autres
animaux nuisibles. Ces signes ne peuvent valablement se communiquer que
la nuit de Noël et seulement à ceux qui ont fait les sept veillées.

La _Bretagne_ surtout peut être appelée la terre classique des légendes.
Interrogez les vieux paysans réunis aux veillées d'hiver. Pendant que
l'assistance frissonne d'épouvante et se presse autour du foyer où
brille un feu de genêts épineux, ils vous révéleront les noms de tous
les êtres mystérieux ou sinistres qui peuplent les nuits de la vieille
Armorique. C'est _pendant la nuit de Noël_ surtout que l'ordre ordinaire
de la nature est bouleversé. Quand la cloche annonce l'élévation de
la _Messe de minuit_, tout ce qu'il y a d'êtres créés sur la terre se
montre à la fois dans le monde. Prêtons l'oreille à l'antique tradition:
elle le mérite par sa poétique étrangeté!

Voici les fantômes qui s'avancent. Près des fées des bois et des eaux,
se montrent les korigans avec leurs marteaux et les dragons gardiens des
trésors. Ensuite apparaissent le garçon à la grosse tête, épouvantail
des nuits pluvieuses, l'homme-loup, le conducteur des morts et le cheval
trompeur.

Le char de l'_ankou_ porte l'oiseau de la mort et Jean de feu. Les
flammes bleues qui dansent dans les cimetières, les noyés qui sortent de
la mer, le diable des carrefours qui vient acheter la poule noire, le
sorcier qui cherche l'herbe d'or, les damnés qui soulèvent la pierre de
leur tombe pour demander des prières, les lavandières nocturnes... telle
est l'épouvantable procession qui chemine à travers la lande, pendant
que la neige tourbillonne et que les fidèles sont prosternés devant
l'autel[30].

[Note 30: _Noël_, chez Desclées, p. 78.]



_Récits édifiants_

Innombrables sont ces sortes de légendes. Nous n'en citerons qu'un petit
nombre.

On raconte qu'à _Marienstein_, ce sanctuaire aimé de la Suisse
septentrionale et de l'Alsace, éclosait, la nuit de Noël, une rose,
fermée toute l'année, et d'où s'échappaient une délicieuse odeur et une
lumière éclatante: c'était _la rose de Noël_ ou la rose des neiges.

On raconte, dit Albert de Mun, dans _nos landes de Bretagne_, que
lorsque les Mages arrivèrent à l'étable de Bethléem, ils y trouvèrent
les bergers qui, n'ayant rien autre à offrir au divin Enfant,
enguirlandèrent avec des fleurs des champs la Crèche où il était couché;
les Mages étalèrent leurs riches présents.

Ce que voyant, les bergers se dirent entre eux: «Nous voilà bien! A côté
de ces belles choses d'or et d'argent, que vont devenir nos pauvres
fleurs? L'Enfant ne les regardera seulement pas!»

Mais voilà que l'Enfant-Jésus, repoussant doucement du pied les trésors
entassés devant lui, étendit sa petite main vers les fleurs, cueillit
une marguerite des champs, et, la portant à ses lèvres, y posa un
baiser.

C'est depuis ce temps que les marguerites, qui jusqu'alors étaient
toutes blanches, ont au bout des feuilles une belle couleur rosée qui
semble un reflet de l'aurore, et, au coeur, le rayon d'or tombé des
lèvres divines.

Finissons par _la Noël des trépassés_.

C'était au temps du bon roi saint Louis, temps béni où la foi et la
piété régnaient au pays de France.

L'office de la nuit de Noël venait d'être achevé dans l'église abbatiale
de _Saint-Vincent du Mans_. Les moines s'étaient tous retirés et l'abbé
était rentré dans sa cellule. Accablé par l'âge, il s'était étendu
promptement sur son humble couchette. Un lourd sommeil s'empara bientôt
de son être. Tout à coup, un bruit étrange fait résonner la porte de
la cellule. L'abbé, réveillé en sursaut, se lève à demi. Le bruit se
renouvelle plus violent, plus fantastique. Le moine se précipite vers la
porte; il l'entr'ouvre.

Un spectacle terrifiant se présente à ses yeux.

Une foule immense d'êtres, revêtus de suaires blancs, sont là, dans le
long corridor. Tous portent une torche allumée. Un effroyable silence
plane sur cette multitude.

Saisi de frayeur, l'abbé, craignant quelque oeuvre diabolique, fait sur
lui d'abord, puis sur toute cette foule, un grand signe de croix. Ces
êtres s'inclinent alors, répétant tous le même signe sacré. Pour le
faire, ils écartent leur suaire, et l'abbé voit alors que ce sont des
squelettes décharnés. Une lueur lugubre est comme attachée à ces os
desséchés et ces squelettes semblent grandement souffrir de ces flammes.
Le moine, rassuré par le signe de la croix si pieusement fait par ces
fantômes, leur demande: «Qui êtes-vous? Que voulez-vous?» Point de
réponse. Les deux plus proches le saisissent par son scapulaire et
l'entraînent à leur suite. Une procession se forme après eux. Tous se
dirigent vers l'église.

Bientôt l'autel est préparé; les uns allument les cierges, les autres
disposent les ornements sacrés. L'abbé comprend que ces êtres veulent
assister au divin sacrifice de l'autel. Il revêt la chasuble et commence
la sainte Messe. Des voix gémissantes répondent aux versets que récite
le prêtre. Les squelettes sont agenouillés pieusement dans le choeur,
dans la nef; l'église en est remplie. Le silence est rompu seulement
par la voix du ministre de Dieu et par les prières des assistants.
A l'_Orate fratres_, lorsque l'abbé se retourne, il voit que les
squelettes ont quitté leurs linceuls. Le moment de la consécration
est arrivé; à la voix de son prêtre, Jésus descend invisiblement sur
l'autel. Alors, les gémissements cessent, une harmonie céleste remplit
l'église. Un chant sublime de triomphe et de délivrance se fait entendre
jusqu'à la fin de la Messe. Lorsque le moine se retourne, à l'_Ite missa
est_, les squelettes ont tous disparu; une nuée lumineuse montant vers
le ciel, l'écho affaibli de mystérieux cantiques, voilà tout ce qui
reste du sublime spectacle auquel il vient d'assister.

L'abbé rentre dans sa cellule profondément ému, heureux surtout d'avoir
été, dans cette circonstance, l'instrument de la miséricorde divine.

Depuis, chaque année, en l'abbaye de Saint-Vincent, on avait coutume de
célébrer, après l'office solennel de _la nuit de Noël_, une messe basse
pour les _angoisseux_ du Purgatoire[31].

[Note 31: Em. Louis Chambois, _Semaine du Mans_, 25 déc. 1903.]

Écoutons dom Guéranger nous décrire la veillée de Noël et nous en donner
le vrai sens chrétien:

«C'est là que nous avons vu, et nul souvenir d'enfance ne nous est plus
cher, toute une famille, après la frugale et sévère collation du soir,
se ranger autour d'un vaste foyer, n'attendant que le signal pour se
lever comme un seul homme et se rendre à la Messe de minuit. Les mets,
qui devaient être servis au retour et dont la recherche simple, mais
succulente devait ajouter à la joie d'une si sainte nuit, étaient là
préparés d'avance; et, au centre du foyer, un vigoureux tronc d'arbre,
décoré du nom de _bûche de Noël_, ardait vivement et dispensait une
puissante chaleur dans toute la salle. Sa destinée était de se consumer
lentement durant les longues heures de l'office, afin d'offrir, au
retour, un brasier salutaire pour réchauffer les membres des vieillards
et des enfants engourdis par la froidure.

«Cependant, on s'entretenait avec une vive allégresse du Mystère de la
grande nuit; on compatissait à Marie et à son doux Enfant exposé dans
une étable abandonnée à toutes les rigueurs de l'hiver; puis bientôt on
entonnait quelqu'un de ces beaux _noëls_, au chant desquels on avait
passé déjà de si touchantes veillées dans tout le cours de l'Avent.
Les voix et les coeurs étaient d'accord, en exécutant ces mélodies
champêtres composées dans des jours meilleurs. Ces naïfs cantiques
redisaient la visite de l'ange Gabriel à Marie et l'annonce d'une
maternité divine faite à la noble pucelle; les fatigues de Marie et de
Joseph parcourant les rues de Bethléem, alors qu'ils cherchaient en
vain un gîte dans les hôtelleries de cette ville ingrate; l'enfantement
miraculeux de la Reine du Ciel; les charmes du nouveau-né dans son
humble berceau; l'arrivée des bergers avec leurs présents rustiques,
leur musique un peu rude et la foi simple de leurs coeurs[32]. On
s'animait en passant d'un _noël_ à l'autre; tous soucis de la vie
étaient suspendus, toute douleur était charmée, toute âme épanouie.
Mais, soudain, la voix des cloches, retentissant dans la nuit, venait
mettre fin à de si bruyants et de si aimables concerts. On se mettait
en marche vers l'église; heureux alors les enfants que leur âge un peu
moins tendre permettait d'associer pour la première fois aux ineffables
joies de cette nuit solennelle, dont les fortes et saintes impressions
devaient durer toute la vie»[33].

[Note 32: Tels sont bien, en effet, les sujets traités dans nos anciens
noëls dont la poésie est si naïve et si pieuse.]

[Note 33: Dom Guéranger. _Le temps de Noël_, tome I, p. 161.]

Puissions-nous faire revivre ces chères et touchantes habitudes qui
confondaient les saintes émotions de la religion avec les plus intimes
jouissances de la famille!



CHAPITRE II



LA BÛCHE DE NOËL

La bûche de Noël réunissait autrefois tous les habitants de la maison,
tous les hôtes du logis, parents et domestiques, autour du foyer
familial.

La bénédiction de la bûche avec les cérémonies traditionnelles dont elle
se parait n'était que la bénédiction du feu, au moment où les rigueurs
de la saison le rendent plus utile que jamais: cet usage existait
surtout dans les pays du Nord. C'était la fête du feu, le _Licht_ des
anciens Germains, le _Yule Log_, le feu d'Yule des forêts druidiques,
auquel les premiers chrétiens ont substitué cette fête de _sainte
Luce_[34] dont le nom, inscrit le 13 décembre au calendrier, rappelle
encore la lumière.

[Note 34: Évidemment, _Lucie_ vient du latin _lux, lucis_, lumière.]

Il est tout naturel qu'on mette en honneur, au vingt-cinq décembre,
au coeur de l'hiver, le morceau de bois sec et résineux qui promet de
chauds rayonnements aux membres raidis sous la bise. Mais, souvent,
cette coutume était un impôt en nature, payé au seigneur par son vassal.
A la Noël, on apportait du bois; à Pâques, des oeufs ou des agneaux; à
l'Assomption, du blé; à la Toussaint, du vin ou de l'huile.

Il arrivait aussi, quelquefois, que les pauvres gens ne pouvant se
procurer des bûches convenables pour la veillée de Noël, se les
faisaient donner. «Beaucoup de religieux et de paysans, dit Léopold
Bellisle, recevaient pour leurs feux des fêtes de Noël un arbre ou une
grosse bûche nommée _tréfouet_». Le _tréfeu_, le _tréfouet_ que l'on
retrouve sous le même nom en Normandie, en Lorraine, en Bourgogne, en
Berry, etc., c'est, nous apprend le commentaire du Dictionnaire de Jean
de Garlande, la grosse bûche qui devait, suivant la tradition, durer
pendant les _trois jours de fêtes_. De là, du reste, son nom: _tréfeu_,
en latin _très foci_, trois feux.

Partout, même dans les plus humbles chaumières, on veillait autour de
larges foyers où flambait la souche de hêtre ou de chêne, avec ses
bosses et ses creux, avec ses lierres et ses mousses. La porte restait
grande ouverte aux pauvres gens qui venaient demander un gîte pour la
nuit. On leur versait en abondance le vin, la bière ou le cidre, suivant
les contrées, et une place leur était accordée à la table de famille.

On attendait ainsi la Messe de minuit.

Qu'on se représente les immenses cheminées d'autrefois: sous leur
manteau pouvait s'abriter une famille tout entière, parents, enfants,
serviteurs, sans compter les chiens fidèles et les chats frileux. Une
bonne vieille grand'mère contait des histoires qu'elle interrompait
seulement pour frapper la bûche avec sa pelle à feu et en faire jaillir
le plus possible d'étincelles, en disant: «Bonne année, bonnes récoltes,
autant de gerbes et de gerbillons».

La bûche de Noël était un usage très répandu dans presque toutes les
provinces de notre vieille France.

Voici, d'après M. J. Cornandet[35], le cérémonial que l'on suivait dans
la plupart des familles:

«Dès que la dernière heure du jour s'était fondue dans l'ombre de la
nuit, tous les chrétiens avaient grand soin d'éteindre leurs foyers,
puis allaient en foule allumer des brandons à la lampe qui brûlait dans
l'église, en l'honneur de Jésus. Un prêtre bénissait les brandons que
l'on allait promener dans les champs. Ces brandons portaient le seul feu
qui régnait dans le village. C'était le feu bénit et régénéré qui devait
jeter de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé.

[Note 35: Bibliothécaire de la ville de Chaumont]

«Cependant, le père de famille, accompagné de ses enfants et de ses
serviteurs, allait à l'endroit du logis où, l'année précédente,
ils avaient mis en réserve les restes de la bûche. Ils apportaient
solennellement ces tisons; l'aïeul les déposait dans le foyer et tout le
monde se mettant à genoux, récitait le _Pater_, tandis que deux forts
valets de ferme ou deux garçons apportaient la bûche nouvelle. Cette
bûche était toujours la plus grosse qu'on pût trouver; c'était la plus
grosse partie du tronc de l'arbre, ou même la souche, on appelait cela
la _Coque_[36] de Noël; on y mettait le feu et les petits enfants
allaient prier dans un coin de la chambre, la face tournée contre le
mur, afin, leur disait-on, que la souche leur fit des présents; et
tandis qu'ils priaient l'Enfant-Jésus de leur accorder la sagesse, on
mettait au bout de la bûche des fruits confits, des noix et des bonbons.

[Note 36: Le gâteau allongé en forme de bûche que l'on donne aux enfants
le jour de Noël porte encore dans certains pays le nom de _coquille_ ou
_petite bûche_, en patois, le _cogneu_.]

«A onze heures, tous les jeux, tous les plaisirs cessaient. Dès les
premiers tintements de la cloche, on se mettait en devoir d'aller à la
messe, on s'y rendait en longues files avec des torches à la main.

«Avant et après la messe, tous les assistants chantaient des Noëls, et
on revenait au logis se chauffer à la bûche et faire le réveillon dans
un joyeux repas.».

Un vieil auteur, Marchetti, expose le sens religieux de ces pratiques:
«La bûche de Noël, dit-il, représente Jésus-Christ qui s'est comparé
lui-même au bois vert. Dès lors, continue notre auteur, l'iniquité étant
appelée, dans le quatrième Livre des _Proverbes_ le vin et la boisson
des impies, il semble que le vin répandu par le chef de famille sur
cette bûche signifiait la multitude de nos iniquités que le Père Eternel
a répandues sur son Fils dans le mystère de l'Incarnation, pour être
consumées avec lui dans la charité, dont il a brûlé durant le cours de
sa vie mortelle.» J. J.[37]

[Note 37: _Semaine religieuse du diocèse de Langres_, 23 décembre 1905.]

Nous allons raconter ce que la bûche de Noël offrait de particulier en
Berry, en Normandie, en Provence et en Bretagne.


_La bûche de Noël en Berry_

En Berry, elle s'appelle _cosse de Nau_[38] et quelquefois _trèfoué,
trouffiau, trufau_ (trois feux).

[Note 38: _Cosse_ (codex), souche.

_Nau_ signifie Noël: ce mot était employé par nos pères dans ce sens:

  Au sainet Nau chanteray...
  Car le jour est fériau.
  Nau! Nau! Nau!
  Car le jour est fériau!

  (_Anciens Noëls._ Bibl. imp.).

]

Les forces réunies de plusieurs hommes sont nécessaires pour apporter
et mettre en place la _cosse de Nau_, car c'est ordinairement un énorme
tronc d'arbre destiné à alimenter la cheminée pendant les trois jours
que dure la fête de Noël.

A l'époque de la féodalité, plus d'un fief a été donné, à la charge,
par l'investi, de porter, tous les ans, la _cosse de Nau_ au foyer du
suzerain[39].

[Note 39: BOUTARIC, _Traité des drois seigneuriaux_, p. 645.]

La _cosse de Nau_ doit, autant que possible, provenir d'un chêne vierge
de tout élagage et qui aura été abattu à minuit. On le dépose dans
l'âtre, au moment où sonne la messe nocturne, et le chef de famille,
après l'avoir aspergé d'eau bénite, y met le feu.

C'est sur les deux extrémités de la bûche ainsi consacrée que les mères
et surtout les aïeules se plaisent à disposer les fruits, les gâteaux et
les jouets de toute espèce auxquels les enfants feront, à leur réveil,
un si joyeux accueil. Comme on a fait croire à ceux qui pleuraient pour
aller à la messe de minuit, qu'on les mènerait à la _messe du cossin
blanc_--c'est-à-dire qu'on les mettrait au lit,--on ne manque jamais,
le lendemain matin, de leur dire que, tandis qu'ils assistaient à cette
messe mystérieuse, toutes ces belles et bonnes choses ont été déposées
là, à leur intention, par le petit _Naulet_[40].

[Note 40: Le petit Jésus, _Naulet_, _Noëlet_, enfant de Noël.]

On conserve ces débris de la cosse de _Nau_ d'une année à l'autre: ils
sont recueillis et mis en réserve sous le lit du maître de la maison.
Toutes les fois que le tonnerre se fait entendre, on en prend un morceau
que l'on jette dans la cheminée, et cela est suffisant pour protéger la
famille contre le _feu du temps_, c'est-à-dire contre la foudre[41].

[Note 41: _Laisnel de La Salle_, tom. I, p. 1 et suiv.]

«Dans quelques vieilles maisons de notre Berry, je cherchais à
m'expliquer pourquoi l'un des deux grands chenets en fer forgé était
d'une seule pièce, tandis que l'autre se démontait en deux pièces par le
simple emboîtement de la branche verticale sur la branche horizontale
et formait, de cette manière, un simple tréteau: une octogénaire m'en a
donné l'explication suivante: Dans mon jeune temps, la veille de Noël,
on choisissait pour le _truffiau_ (tréfeu) le tronc d'un arbre assez
gros pour qu'on fût obligé de le faire traîner par un cheval, et les
chenets étaient ainsi faits pour pouvoir le hisser plus facilement. On
posait l'une des extrémités sur le grand chenet et l'on faisait glisser
latéralement l'autre extrémité sur le chenet démonté, à l'aide de
leviers, car cette bûche atteignait très souvent deux ou trois mètres
de long sur un mètre de circonférence. On se servait le plus souvent de
_trognards_ que l'on rencontre encore beaucoup dans nos haies: le bois
fendu était rigoureusement exclu. La longueur de ces bûches explique la
forme de ces cheminées géantes d'autrefois»[42].

[Note 42: H.-G., d'Henrichemont (Cher).]

Dans l'Orléanais, province voisine du Bercy, existaient à peu près les
mêmes usages.

La ménagère plaçait dans le foyer, au milieu d'un épais lit de cendres,
et enguirlandée de branches de bruyère ou de genièvre, la plus forte
souche du bûcher. C'était ordinairement une énorme _culée_ de chêne.

Dans la Beauce et le val Orléanais (rive gauche de la Loire), cette
bûche se nomme, selon les localités, _tréfoy_, _trifoué_ ou _trifouyau_.

Le moment de déposer, dans l'âtre nettoyé avec soin, la bûche
traditionnelle variait selon les pays. Ici on la plaçait aux premiers
coups de la cloche annonçant l'office de la nuit, là on attendait
l'instant où la cloche sonnait la _voix Dieu_, c'est-à-dire l'élévation
de la messe de minuit. C'était le grand-père, quelquefois le plus jeune
enfant qui, après l'avoir aspergé d'eau bénite, y mettait le feu en se
signant et en prononçant à haute voix: _In nomine Patris, et Filii, et
Spiritus Sancti. Amen!_

Le _tréfoué_ devait brûler, sans flamme, l'espace de _trois jours_,
afin d'entretenir une constante et douce chaleur dans la chambre où se
réunissaient, avant et après les offices, mais principalement avant et
après la messe de minuit, tous les membres de la famille. Cependant
la bûche de Noël se consumait lentement. Les fêtes terminées, on
recueillait les restes du _tréfoué_ et on les conservait d'une année à
l'autre.


_La bûche de Noël en Normandie_

Voici en quels termes Marchangy (1782-1826) parle de cet usage en
Normandie:

«Le père de famille, accompagné de ses fils et de ses serviteurs, va à
l'endroit du logis où, l'année précédente, à la même époque, ils
avaient mis en réserve les restes de la bûche de Noël. Ils rapportent
solennellement ces tisons qui, dans leur temps, avaient jeté de si
belles flammes à rencontre des faces réjouies des convives. L'aïeul les
pose dans ce foyer qu'ils ont connu et tout le monde se met à genou en
récitant le _Pater_. Deux forts valets de ferme apportent lentement la
bûche nouvelle, qui prend date, comme dans une dynastie. On dit la bûche
1re, la bûche 2e, la 20e, la 30e, ce qui signifie que le père de famille
a déjà présidé une fois, deux fois, vingt fois, trente fois semblable
cérémonie.

«La bûche nouvelle est toujours la plus grosse que le bûcheron puisse
trouver dans la forêt, c'est la plus forte partie du tronc de l'arbre
ou, le plus souvent, c'est la masse de ses énormes racines, qu'on
appelle la souche ou la coque de Noël.

«A l'instant où l'on y met le feu, les petits enfants vont prier dans un
coin de l'appartement, afin, leur dit-on, que la souche leur fasse des
présents, et, tandis qu'ils prient, on met à chaque bout de cette souche
des paquets d'épices, de dragées et de fruits confits». Qu'on juge de
l'empressement et de la joie des enfants à venir recevoir de pareils
présents!

De nos jours, l'usage de la bûche de Noël tend à disparaître des pays
normands.

Longtemps, les pauvres gens des campagnes, en attendant l'heure de la
messe de minuit, ont dû se réchauffer autour de l'énorme bûche éclairant
de sa lumière flamboyante la compagnie réunie sous la _hotte_ de la
cheminée. C'est assis, devant son brasier, qu'on restait jusqu'au moment
où, à travers champs, on allait gagner la pauvre église où devait se
célébrer la _Messe des bergers_. C'est devant l'âtre rougeoyant qu'on
se racontait toutes ces légendes merveilleuses de Noël, toutes ces
traditions qui, contées par la voix tremblante des aïeules, se sont
transmises jusqu'à nos jours: et les pierres tournantes, comme celles de
Gerponville, de Saint-Arnoult, de Malle-mains, qui tournent sept fois
pendant la nuit de Noël; et les trésors qui ne se découvrent que
lorsqu'on sonne le premier coup de la messe nocturne; et les feux
follets qui dansent pendant la nuit sur les tombes du cimetière et bien
d'autres contes fantastiques[43].

[Note 43: G. Dubosc. _Journal de Rouen_, 25 décembre 1898.]


_La bûche de Noël en Provence_

Les Provençaux apportaient au foyer le joyeux _cariguié_, ou vieux
tronc d'olivier choisi pour brûler toute la nuit; ils s'avançaient
solennellement en chantant les paroles suivantes:

  Cacho fio. Cache le feu (ancien).
  Bouto fio. Allume le feu (nouveau).
  Dieou nous allègre. Dieu nous comble d'allégresse!

Le plus ancien de la famille arrosait alors ce bois, soit de lait, soit
de miel, en souvenir de l'Eden, dont l'avènement de Jésus est venu
réparer la perte, soit de vin, en souvenir de la vigne cultivée par Noé,
lors de la première rénovation du monde. Le plus jeune enfant de
la maison prononçait, à genoux, ces paroles que son père lui avait
apprises:

«O feu, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des petits orphelins
et des vieillards infirmes, répands ta clarté et ta chaleur chez les
pauvres et ne dévore jamais l'étable du laboureur ni le bateau du
marin.»

Cette scène si touchante de la bûche de Noël occupe toute une salle du
musée d'Arles; en voici la description:

Neuf mannequins de grandeur naturelle sont groupés autour de la cheminée
dans laquelle flambe la bûche de Noël. La première personne de gauche
est l'aïeul, en costume du dix-huitième siècle. Il arrose, il bénit la
bûche avec du vin cuit et prononce les paroles sacramentelles. Cette
formule renferme tout à la fois une prière et d'heureux souhaits
pour toute la famille, debout devant la table chargée des plats
réglementaires.

  Alègre! Alègre! Dieu nous alègre.
  Calendo vèn, tout ben vèn
  E se noun sian pas mai, que noun fuguen men!
  Dieu vous fague la graci de veire l'an que vén.

«Dieu nous tienne en joie; Noël arrive, tout bien arrive! Que Dieu nous
fasse la grâce de voir l'année prochaine, et si nous ne sommes pas plus
nombreux, que nous ne soyons pas moins!»

En face, assise, l'aïeule file sa quenouille. Derrière elle, le fermier,
aîné des garçons, dit _lou Pelot_, s'appuie sur la cheminée, ayant
sa femme vis-à-vis. A côté du _Pelot_, sa jeune soeur, souriante et
rêveuse; elle s'entretient avec _lou rafi_ (valet de ferme). Près de la
table, à gauche, l'aînée des filles prépare le repas, tandis qu'au fond
le _guardian_, armé de son trident, et le berger avec son chien, se
préparent à assister au festin familial. Une jeune enfant écoute
religieusement la bénédiction du grand-père (_benedicioun d'où
cacho-fio_)[44].

[Note 44: _Le Museon Arlaten_, par Jeanne de Flandreysy.]

Mistral, quand il fut nommé membre de l'Académie marseillaise, en cette
langue provençale si colorée, qu'il parle si bien, nous a donné, dans
son discours, un tableau pittoresque de cette scène ravissante de la
bûche de Noël:

«Au bon vieux temps, la veille de Noël, après le grand repas de la
famille assemblée, quand la braise bénite de la bûche traditionnelle, la
bûche d'olivier, blanchissait sous les cendres et que l'aïeul vidait, à
l'attablée, le dernier verre de vin cuit, tout à coup, de la rue déjà
dans l'ombre et déserte, on entendit monter une voix angélique, chantant
par là-bas, au loin dans la nuit.»

Et le poète nous conte alors une légende charmante, celle de la Bonne
Dame de Noël qui s'en va dans les rues, chantant les Noëls de Saboly à
la gloire de Dieu, suivie par tout un cortège de pauvres gens, miséreux
des champs et des villes, gueux de campagne, etc., accourus dans la cité
en fête.

«Et vite alors, tandis que la bûche s'éteignait peu à peu, lançant ses
dernières étincelles, les braves gens rassemblés pour réveillonner
ouvraient leurs fenêtres, et la noble chanteuse leur disait: «Braves
gens, le bon Dieu est né, n'oubliez pas les pauvres!» Tous descendaient
alors avec des corbeilles de gâteaux, et de nougats--car on aime fort le
nougat dans le Midi--et ils donnaient aux pauvres le reste du festin».

Comment résister au désir que nous avons depuis longtemps de publier la
bûche de Noël de Frédéric Mistral qui a bien voulu correspondre avec
nous et nous donner des renseignements si intéressants sur les coutumes
de Noël.

Cette description si gracieuse, si poétique, faisait primitivement
partie du poème de _Mireille_: l'auteur a cru devoir la supprimer pour
éviter les longueurs[45].

[Note 45: Il faut être bien puissant et bien sûr de soi pour négliger
un tel tableau ou le reléguer dans les bas côtés de son oeuvre. Lisons,
relisons la traduction de ces beaux vers. Quelle naïveté! Quelle beauté
simple et pieuse! Quelle rusticité pleine de saveur! De plus, quelle
noblesse fière! Oui, c'est ainsi que doit être sauvée l'âme d'un peuple
et maintenue la haute tradition d'un pays. Chaque stance est soutenue
par un souffle divin (X***).]

«Ah! Noël, Noël, où est ta douce paix? Où sont les visages riants des
petits enfants et des jeunes filles? Où est la main calleuse et agitée
du vieillard qui fait la croix sur le saint repas?

«Alors le valet qui laboure quitte le sillon de bonne heure, et
servantes et bergers décampent, diligents. Le corps échappé au dur
travail, ils vont à leur maisonnette de pisé, avec leurs parents, manger
un coeur de céleri et poser gaiement la _bûche_ au feu avec leurs
parents.

«Du four, sur la table de peuplier, déjà le pain de Noël arrive, orné de
petits houx, festonné d'enjolivures. Déjà s'allument trois chandelles
neuves, claires, sacrées, et dans trois blanches écuelles germe le blé
nouveau, prémice des moissons.

«Un noir et grand poirier sauvage chancelait de vieillesse. L'aîné de la
maison vient, le coupe par le pied, à grands coups de cognée, l'ébranlé
et, le chargeant sur l'épaule, près de la table de Noël, il vient aux
pieds de son aïeul le déposer respectueusement.

«Le vénérable aïeul d'aucune manière ne veut renoncer à ses vieilles
modes. Il a retroussé le devant de son ample chapeau, et va, en se
hâtant, chercher la bouteille. Il a mis sa longue camisole de cadis
blanc, et sa ceinture, et ses braies nuptiales, et ses guêtres de peau.

«Cependant, toute la famille autour de lui joyeusement s'agite...--«Eh
bien? posons-nous la bûche, enfants?--_Allégresse!_ Oui». Promptement,
tous lui répondent: «_Allégresse_.»--Le vieillard s'écrie: «_Allégresse!
que notre Seigneur nous emplisse d'allégresse! et si une autre année
nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins!_»

«Et, remplissant le verre de clarette devant la troupe souriante, il en
verse trois fois sur l'arbre fruitier. Le plus jeune prend l'arbre d'un
côté, le vieillard de l'autre, et soeurs et frères, entre les deux, ils
lui font faire ensuite trois fois le tour des lumières et le tour de la
maison.

«Et dans sa joie, le bon aïeul élève en l'air le gobelet de verre: «_O
feu_, dit-il, _feu sacré_, fais que nous ayons du beau temps!»

«Bûche bénie, allume le feu! Aussitôt, prenant le tronc dans leurs mains
brunes, ils le jettent entier dans l'âtre vaste. Vous verriez alors
gâteaux à l'huile et escargots dans l'aïoli heurter dans ce beau festin
vin cuit, nougat d'amandes et fruits de la vigne.

«D'une vertu fatidique vous verriez luire les trois chandelles, vous
verriez des esprits jaillir du feu touffu, du lumignon vous verriez
pencher la branche vers celui qui manquera au banquet, vous verriez la
nappe rester blanche sous un charbon ardent et les chats rester Muets!»


_La bûche de Noël en Bretagne_[46]

[Note 46: Cette description de la _bûche de Noël en Bretagne_ a été
reproduite par un grand nombre de journaux, et revues: _les Annales
politiques, la Revue française_, etc.]

En Bretagne, la plus grande fête de l'année était la fête de Noël, et ce
que nous, pauvres paysans, nous aimions le plus dans cette fête, c'était
la Messe de minuit. Maigre plaisir, pour vous autres citadins qui aimez
vos aises; mais qu'était-ce pour nous, paysans, qu'une nuit blanche?
Même quand il fallait cheminer dans la boue et sous la neige, pas un
vieillard, pas une femme n'hésitait. On ne connaissait pas encore les
parapluies à Saint-Jean-Brévelay, ou du moins on n'y connaissait que
le nôtre, qui était un sujet d'étonnement et d'admiration. Les femmes
retroussaient leurs jupes avec des épingles, mettaient un mouchoir à
carreaux par-dessus leurs coiffes, et partaient bravement dans leurs
sabots pour se rendre à la paroisse. Il s'agissait bien de dormir!
Personne ne l'aurait pu. Le carillon commençait dès la veille après
l'_Angelus_ du soir, et recommençait de demi-heure en demi-heure
jusqu'à minuit! et pendant ce temps-là, pour surcroît de béatitude,
les chasseurs ne cessaient pas de tirer des coups de fusil en signe
d'allégresse; mon père fournissait la poudre. C'était une détonation
universelle. Les petits garçons s'en mêlaient, au risque de s'estropier,
quand ils pouvaient mettre la main sur un fusil ou un pistolet.

Le presbytère était à une petite demi-lieue du bourg; le recteur faisait
la course sur son bidet, que le quinquiss (le bedeau) tenait par la
bride. Une douzaine de paysans l'escortaient, en lui tirant des coups de
fusil aux oreilles. Cela ne lui faisait pas peur, car c'était un vieux
chouan, et il avait la mort de plus d'un bleu sur la conscience. Avec
cela, bon et compatissant, et le plus pacifique des hommes, depuis qu'il
portait la soutane, et que le roi était revenu.


On faisait ce soir-là de grands préparatifs à la maison. Telin-Charles
et Le Halloco mesuraient le foyer et la porte de la cuisine d'un air
important, comme s'ils n'en avaient pas connu les dimensions depuis
bien des années. Il s'agissait d'introduire la bûche de Noël, et de la
choisir aussi grande que possible. On abattait un gros arbre pour cela;
on attelait quatre boeufs, on la traînait jusqu'à Kerjau (c'était le nom
de notre maison), on se mettait à huit ou dis pour la soulever, pour la
porter, pour la placer: on arrivait à grand'peine à la faire tenir au
fond de l'âtre; on l'enjolivait avec des guirlandes; on l'assurait avec
des troncs de jeunes arbres; on plaçait dessus un gros bouquet de fleurs
sauvages, ou pour mieux dire de plantes vivaces. On faisait disparaître
la table du milieu; la famille mangeait un morceau sur le pouce. Les
murs étaient couverts de nappes et de draps blancs, comme pour la
Fête-Dieu; on y attachait des dessins de ma soeur Louise et de ma soeur
Hermine, la bonne Vierge, l'Enfant Jésus.

Il y avait aussi des inscriptions: _Et homo factus est!_ On ôtait toutes
les chaises pour faire de la place, nos visiteuses n'ayant pas coutume
de s'asseoir autrement que sur leurs talons. Il ne restait qu'une chaise
pour ma mère, et une tante Gabrielle, qu'on traitait avec déférence et
qui avait quatre-vingt-six ans. C'est celle-là, mes enfants, qui savait
des histoires de la Terreur! Tout le monde en savait autour de moi, et
mon père, plus que personne, s'il avait voulu parler. C'était un bleu,
et son silence obstiné était peut-être conseillé par la prudence, dans
un pays où il n'y avait que des chouans. L'encombrement était tel dans
la cuisine, tout le monde voulant se rendre utile et apporter du genêt,
des branches de sapin, des branches de houx, et le bruit était si
assourdissant, à cause des clous qu'on plantait et des casseroles qu'on
bousculait, et il venait un tel bruit du dehors, bruits de cloches, de
coups de fusil, de chansons, de conversations et de sabots, qu'on se
serait cru au moment le plus agité d'une foire.

A onze heures et demie, on entendait crier dans la rue: Naoutrou
Personn! Naoutrou Personn! (M. le recteur, M. le recteur). On répétait
ce cri dans la cuisine, et à l'instant tous les hommes en sortaient;
il ne restait que les femmes avec la famille. Il se faisait un silence
profond. Le recteur arrivait, descendait de son bidet que je tenais par
la bride (c'est-à-dire que j'étais censé le tenir, mais on le tenait
pour moi; il n'avait pas besoin d'être tenu, le pauvre animal). A peine
descendu, M. Moizan montait les trois marches du perron, se tournait
vers la foule découverte, ôtait lui-même son chapeau, et disait, après
avoir fait le signe de la croix: «_Angelus Domini nuntiavit Mariæ_». Un
millier de voix lui répondaient. La prière finie, il entrait dans la
maison, saluait mon père et ma mère avec amitié, M. Ozon, le maire, qui
venait d'arriver de Pénic-Pichou, et M. Ohio, le maréchal ferrant, qui
était greffier du juge de paix. M. Ozon, M. Ohio étaient les plus grands
seigneurs du pays. Ils savaient lire; ils étaient riches, surtout
le premier. On offrait au recteur un verre de cidre qu'il refusait
toujours. Il partait au bout de quelques minutes, escorté par M. Ozon
et M. Ohio, puis, aussitôt, on se disposait à bénir la bûche de Noël.
C'était l'affaire de dix minutes.

Mon père et ma mère se tenaient debout à gauche de la cheminée.
Les femmes que leur importance ou leurs relations avec la famille
autorisaient à pénétrer dans le sanctuaire, ce qui veut dire ici la
cuisine, étaient agenouillées devant le foyer en formant un demi-cercle.
Les hommes se tenaient serrés dans le corridor, dont la porte restait
ouverte, et débordaient dans la rue jusqu'au cimetière. De temps en
temps, une femme, qui avait été retenue par quelques soins à donner
aux enfants, fendait les rangs qui s'ouvraient devant elle, et venait
s'agenouiller avec les autres. Tante Gabrielle, revêtue de sa mante, ce
qui annonçait un grand tralala, était à genoux au milieu, juste en face
de la bûche, ayant à côté d'elle un bénitier et une branche de buis, et
elle entonnait un cantique que tout le monde répétait en choeur.

Vraiment, si j'en avais retenu les paroles, je ne manquerais pas de les
consigner ici; je les ai oubliées, je le regrette; non pas pour vous,
qui êtes trop civilisés pour vous plaire à ces souvenirs, mais pour moi.
Et, après tout, je n'ai que faire de la chanson de tante Gabrielle,
puisque je ne sais plus un mot de bas-breton. L'air était monotone et
plaintif, comme tout ce que nous chantons chez nous à la veillée; il
y avait pourtant un _crescendo_, au moment où la bénédiction allait
commencer, qui me donnait ordinairement la chair de poule....

Jules Simon.



CHAPITRE III

LES PARTICULARITÉS DE LA MESSE DE MINUIT

Ce chapitre est le plus intéressant de tous, car c'est la _Messe de
minuit_ qui donne surtout à la fête de Noël sa grande popularité.

Un ancien usage, qui semble remonter jusqu'au pape Télesphore (IIe
siècle), ou au moins jusqu'à saint Grégoire le Grand (homélie 8e sur
l'évangile du jour), permet aux prêtres de dire trois messes le jour de
Noël[47]. Il semble que l'intention de l'Eglise, en autorisant
cette coutume, a été d'honorer les trois naissances différentes de
Jésus-Christ.

[Note 47: En Espagne, les prêtres ont aussi le privilège de dire trois
messes _le jour des Morts_, à la condition de les appliquer à tous les
défunts et sans honoraires. Les Grecs unis ne disent qu'une seule messe
le jour de Noël.]

La première est sa _naissance temporelle_ à Bethléem, que l'Eglise
honore particulièrement à la _Messe de minuit_. Celle-ci se célèbre
à l'heure même où l'on pense communément que Notre-Seigneur a voulu
naître.

La seconde est sa _naissance spirituelle_ dans les coeurs des fidèles,
figurée par sa manifestation aux bergers qui est racontée dans
l'évangile qu'on lit à la _Messe de l'aurore_.

La troisième est sa _naissance éternelle_ dans le sein de son Père,
rappelée à la _Messe du jour_; l'Eglise nous y fait lire pour épître et
pour évangile deux passages de l'Écriture où la divinité de Jésus-Christ
est clairement énoncée.

Quoique les fidèles ne soient obligés, par le précepte de l'Eglise, qu'à
assister à une des trois messes de Noël, l'usage des personnes pieuses
est de les entendre toutes les trois.

A Rome, le Pape disait la première messe de Noël (la Messe de la nuit),
dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, à l'autel de la Crèche.

La seconde messe était célébrée dans l'église de Sainte-Anastasie,
martyre de Sirmich, dont les reliques étaient vénérées à Constantinople;
cette église se trouvait dans le quartier le plus central de Rome.

La troisième messe était célébrée dans l'Eglise de Saint-Pierre. C'est
pendant cette messe que le pape Léon III, en couronnant Charlemagne
empereur d'Occident, inaugura, en 800, le Saint-Empire romain.

Ordinairement le pape lui-même célébrait les trois messes.

La messe de la nuit, dite à Sainte-Marie-Majeure, était surtout
solennelle: une foule immense remplissait toujours la vaste basilique,
toute resplendissante avec ses mosaïques, ses bronzes, ses porphyres,
ses tabernacles d'or étincelants de pierres précieuses, et surtout sa
longue et majestueuse nef soutenue par trente-huit colonnes de marbre
blanc. Représentez-vous cette immense église aussi éclairée qu'en plein
jour. C'étaient partout des lumières, il en jaillissait des faisceaux de
chaque colonne; le sanctuaire surtout était tout en feu. Et toutes ces
lumières se détachaient sur des draperies de velours cramoisi à franges
d'or, dont l'église tout entière aussi bien que la colonnade était
ornée.

Les chanoines de la basilique allaient en grande pompe chercher la
pauvre Crèche qui servit de berceau à l'Enfant-Jésus.

Dès que la sainte relique était exposée à la vénération des fidèles,
le Souverain-Pontife commençait la Messe. Et quelle Messe! De quelles
suaves et indicibles émotions devaient être inondés les témoins mille
fois privilégiés de cette Messe de minuit, dite par le Chef de l'Eglise,
près du berceau du Sauveur, à l'heure même où l'Eglise rappelle le
souvenir de sa naissance!

Après avoir contemplé et admiré ces splendeurs, abaissons nos regards
sur l'humble église de nos villages. Comme la scène de la nuit de Noël
est belle dans sa touchante simplicité!

Dans une demi-obscurité, l'office commence.

Au-dessus de l'autel, dominant une Crèche de branchages, une sorte de
transparent reflète en vagues miroitements la lumière tremblante des
cierges.

Minuit! Un Sauveur nous est né! Chantons Noël!

L'enfantelet de cire, étendu sur la paille, semble baigné d'un flot d'or
perçant la claire-voie de l'étable.

Tout autour du choeur flamboie, en lettres d'un mètre de haut, le
cantique des Anges, le cri d'amour et d'adoration: _Gloria in excelsis
Deo!_

Le sanctuaire est bien humble, bien pauvre, si pauvre que les cierges
vacillants de l'autel et de la nef ont grand'peine à dissiper les
ténèbres et qu'il faut, pour suivre l'office dans le gros paroissien aux
lettres d'alphabet, s'aider du lumignon qui guidait tout à l'heure les
pèlerins à travers la campagne endormie.

Mais une foi ardente anime ces âmes croyantes, à la seule pensée du
Mystère qu'on commémore en cette nuit de Nativité. Une extase intérieure
illumine la petite enfant qui épelle, comme la vieille grand'mère qui ne
sut jamais lire[48].

[Note 48: Lire les belles pages que dom Guéranger a écrites sur le
_Temps de Noël_. ]

  _En allant à la Messe de minuit._

  «Jeannot, mon vieux, prends ta béquille;
  Faut aller voir l'Enfant-Jésus.
  La _coque_ en feu flambe et pétille,
  L'eau bénite a coulé dessus.
  Si la Bonne-Dame (à Dieu plaise!)
  Entre chez nous, toute la nuit
  Elle y trouvera de la braise
  Pour la bouillie à son petit[49].

  «J'ai mon bâton. La neige est dure,
  Tiens-toi bien, prends garde de choir;
  Déjà le vent de la froidure
  Éteint ma lanterne... il fait noir.
  Marchons doucement.--C'est peut-être
  La dernière fois, ô mon vieux,
  Que nous allons voir notre Maître,
  Si bon pour nous, les pauvres gueux?»

[Note 49: La _coque_ de Noël doit brûler toute la nuit, sans
interruption, même en l'absence des gens de la maison, car la sainte
Vierge peut avoir besoin d'entrer dans le logis pour faire de la
bouillie à l'Enfant-Jésus et il faut qu'elle trouve le feu tout prêt.]


_(Légende nivernaise)._

  --«Oui, nous avons passé sur terre,
  Tous deux, plus de septante-huit ans;
  L'heure est proche où notre misère
  Doit prendre fin... il est bien temps!
  Trimer, bûcher, voilà l'aubaine,
  Toujours minable et tracassé...
  Mais plus en ce monde l'on peine,
  Plus on sera récompensé!

  «Au Paradis, ma pauvre vieille,
  On n'aura plus ni froid ni faim;
  On n'y connaîtra pas, la veille,
  Le grand souci du lendemain.
  Nous prierons Jésus tout à l'heure
  De nous y faire entrer tous deux,
  Puisque la place la meilleure,
  Il l'a réserve aux malheureux.

  --«O mon vieux, ce que, moi, j'espère,
  C'est de revoir au Paradis
  Nos défunts, le père et la mère,
  D'y retrouver nos chers petits.
  Ah! Jésus pourvu que personne
  De chez nous ne manque là-haut!...
  Mais voici la cloche qui sonne,
  Nous arriverons comme il faut.»

  Ainsi, le dos rond sous la bise,
  Qui court le long du sentier blanc,
  Les vieux s'avancent vers l'église,
  Tout chevrotant et gambillant.
  Pauvres gens!--quoique la distance
  Ne soit pas grande, ils sont bien las;
  Mais, dans leur rêve d'espérance,
  Ils ne s'en aperçoivent pas.

  Oh! comme l'église flamboie!
  Oh! tant de cierges sur l'autel!
  Oh! Les beaux cantiques de joie!
  L'encens fume... Noël! Noël!
  Le chant, le parfum, la lumière
  Mettent en leurs coeurs éblouis
  Une allégresse avant-courrière
  Des liesses du Paradis.

  Ils n'ont jamais, depuis l'enfance,
  Manqué la messe de minuit:
  Avec la même confiance
  Les voilà qui prient aujourd'hui.
  --Votre prière n'est pas vaine,
  O bonnes gens agenouillés,
  Puisqu'elle charme votre peine
  Et que vos maux sont oubliés!...

  Ils partent. Simulant l'aurore,
  La lune éclat à l'horizon.
  Sur leurs lèvres murmure encore
  La douce et naïve oraison.
  Le couple en silence chemine
  Et, sous les piqûres du gel,
  Les vieux rentrent dans leur chaumine,
  Transis, contents... Noël! Noël!

Achille MILLIEN[50].

[Note 50: Cette ravissante poésie est extraite d'un des nombreux
ouvrages de l'éminent _poète nivernais_, intitulé _L'Heure du
Couvre-Feu_: cet ouvrage, comme plusieurs de ses aînés, a été couronné
par l'Académie française.]

à Beaumont-la-Ferrière (Nièvre).

Le vicomte Walsh, dans son admirable ouvrage des _Fêtes chrétiennes_,
nous raconte une _Messe de minuit pendant la Révolution_ qui a bien ce
caractère de simplicité dont nous venons de parler:

    «Je me souviens d'une Messe de minuit dite en cachette pendant les
    persécutions de 93.

    «En ce temps-là, il n'y avait plus d'église pour célébrer les Saints
    Mystères: une grange fut choisie par les habitants du hameau. Les
    femmes la décorèrent pendant la nuit précédente: des draps de
    grosse toile bien blanche furent tendus tout à l'entour. Une table
    rustique, recouverte des linges les plus blancs, devait servir
    d'autel; des branches de houx, à petites baies rouges, étaient
    placées comme bouquets de chaque côté du crucifix d'ébène; deux
    chandelles de résine furent mises dans des flambeaux de fer: c'était
    toute la pompe de ces temps de persécution.

    «Isolément et sans faire aucun bruit, les fidèles se rendirent à la
    grange préparée pour la fête. Avec quelle piété ces paysans bretons
    tombaient à genou devant cet autel si pauvre!

    «Quand le prêtre parut à l'autel, des pleurs s'échappèrent de tous
    les yeux.

    «Lui-même fut tellement ému qu'il répandait aussi des larmes qui
    n'étaient pas sans douceur. Confesseur de la foi quelques jours
    auparavant, il avait touché de près à la mort et le voilà qui va
    célébrer un mystère de sainte joie![51]».

[Note 51: V. «Une Messe de minuit en exil», _Noël dans les pays
étrangers_, page 33. ]

Avant d'aborder les très intéressantes particularités de la Messe
de minuit que nos amis ont bien voulu nous signaler dans toutes les
contrées de la France, on voudra bien nous permettre de citer une
ravissante nouvelle d'Auguste Nisard, qu'on pourrait intituler: _Une
Messe de minuit manquée_, et qu'on pourrait résumer ainsi:

«Notre mère attendait, pour nous emmener avec elle à la Messe de minuit,
que chacun de nous eût ses sept ans accomplis..... A onze heures et
demie, ma mère vint m'éveiller..... Las! je dormais d'un sommeil si
dur que je n'entendis pas cette voix chérie et continuai de ronfler de
toutes mes forces. A un second appel, je ne répondis pas davantage.....
Enfin, à la troisième sommation..... j'ouvris les yeux, je me
débrouillai comme je pus de mes visions nocturnes et, tirant de dessous
mes draps cette jambe-ci, puis cette autre, je tombai plutôt que je ne
fus sur mes jambes..... Je n'étais pas tout à fait endormi, et pas tout
à fait éveillé..... Voilà-t-il pas que je retombe lourdement, et je dis
à ma chère mère que je veux me recoucher..... A quoi celle-ci n'eut
garde de s'opposer.....

«Au matin je m'en voulus mal de mort de ma lâcheté. Je ne me suis jamais
consolé de cette _Messe de minuit manquée_.»


_Messe de minuit en Normandie_

C'est au pays de Caux surtout que la Messe de minuit se célébrait avec
une grande solennité, sous le nom de _fête des bergers_.

Son origine était complètement normande. Au début, cette fête ne fut,
en effet, qu'un de ces petits drames liturgiques latins que parfois
on intercalait, comme une sorte de jeu sacré, dans l'office solennel,
telles la _Messe de l'étoile_ et la _Messe de l'âne_, qui furent
représentées souvent, dans les premières années du Moyen Age, à la
cathédrale de Rouen.

On représentait aussi dans la même église le _Drame des pasteurs_,
adoration pieuse et naïve de l'Enfant-Jésus par les Bergers.[52]

[Note 52: Deux manuscrits de la Bibliothèque de Rouen nous ont conservé
toute cette mise en scène primitive qui a été publiée par Du Cange dans
son _Glossarium_.]

Ces pastorales donnèrent naissance à la _fête des bergers_. C'est la
même naïveté dans le _scénario_, avec un caractère rustique qui remplace
la gravité sacerdotale.

C'était aux garçons du village que revenait l'organisation de la fête. A
Goderville et à Froberville, ils élisaient même un _maître_ qui devait
recueillir les offrandes pour rachat d'un somptueux pain bénit.

A minuit, la vieille église du village s'estompait dans la brume
blanchâtre et glacée. Sous le porche et dans l'allée centrale
piétinaient, avec un perpétuel chuchotement, les curieux, étrangers à
la paroisse qui cherchaient, comme dans les théâtres des villes, «des
places assises d'où l'on puisse très bien voir.» Tous étaient attirés
par le charme de poésie touchante qui caractérisait cette pittoresque
cérémonie.

De tout ce mouvement, de tout ce bruit, sont presque scandalisés les
habitants du village, rangés dans leurs bancs bien cirés: cultivateurs
venus avec leurs valets par les chemins creux, vieux paysans aux
casquettes de poil et aux sabots de bois rembruni; bonnes femmes dont
le serre-tête de coton s'agite sans cesse d'un petit mouvement saccadé;
fermières et leurs servantes, bien au chaud dans leurs amples manteaux
de laine, dans leurs capelines sombres, qu'égayent de blancs pompons
légers et mouvants.

Dans le clocher de pierre, les douze coups de minuit viennent de sonner;
les chantres ont achevé le _Te Deum_, le silence se fait dans toute
l'église; qu'attend-on?

Réunis auprès des fonts baptismaux, se tenaient tous les garçons du
village, portant en écharpe une serviette blanche, tandis que le
_maître_ se distinguait au milieu d'eux par une sorte de petite nappe
à longs effilés, portée à la ceinture. À leur groupe se joignaient les
bergers du pays. Ceux-ci avaient revêtu leur costume traditionnel:
longue limousine rayée à pèlerine et à capuchon, chapeau de feutre à
larges bords, sabots aux pieds et houlette ornée à la main.

A un signal donné, le cortège ainsi formé se mettait en marche. Souvent
il était précédé par une sorte de chandelle allumée, mise en mouvement
et glissant, à l'aide d'un fil de fer, d'un bout de l'église à l'autre,
du portail à l'autel. C'était la _Marche à l'étoile_. Les bergers
tenaient en laisse ou portaient un bel agneau blanc tout enrubanné;
ils venaient l'offrir au Christ-Enfant couché dans une Crèche devant
l'autel.

Souvent on tirait la queue à la pauvre bête ou on la piquait avec
une épingle, afin qu'elle se mit à bêler dans les moments les plus
solennels.

Mais ce qui attirait surtout les regards de la foule, c'était la
_civière du pain bénit_, éblouissante de lumières, de cierges et de
chandelles allumées.

Cette civière, comme à Néville, près de Saint-Valéry, était un véritable
monument de menuiserie, en forme de pyramide, à plateaux ronds et
superposés, ornés de lumières et reliés par des girandoles illuminées;
elle était en outre parée de jolies _touailles_ ou nappes de broderies
et de dentelles. Au beau milieu se dressait un mât portant cinq plateaux
d'un diamètre de plus en plus diminué, en montant, et donnant l'aspect
d'un cône. Du sommet de ce mât, comme quatre haubans, descendaient
quatre branches de fer portant, de distance en distance, des bras de
candélabres et des torchères où brillaient de nombreuses bougies.
Une sorte de manivelle--pour employer le terme populaire une
_chincholle_--placée à la partie supérieure, actionnait tous les
plateaux qui tournaient alors sur leur axe, en projetant l'éclat de
mille petits cierges scintillants. Sur les plateaux reposaient les
couronnes de pain bénit, ornées de fleurs et de feuillage: houx,
laurier, lierre, roses de Noël; un bouquet terminait également le mât
pyramidal.

Tout ce cortège, dans lequel deux garçons étaient chargés de mettre le
mécanisme en mouvement, venait, à un moment donné, faire l'offrande du
pain bénit; les fameux plateaux tournants faisaient surtout un effet
magique.

Nous avons extrait ces détails d'un excellent article de M. Georges
Dubosc, dont tout le monde, en Normandie, connaît le talent et
l'érudition[53].

[Note 53: _Journal de Rouen_, 22 déc. 1901.]

A Saint-Victor-l'Abbaye, quatre petites filles, tout de blanc habillées,
couronnées de roses, portent sur leurs épaules le symbole vivant de
l'Enfant-Dieu, un agneau immaculé, incarnation d'innocence, de pureté et
de douceur. Couché sur un tapis moelleux de chauds lainages, l'agnelet
dresse sa petite tête placide et sereine, sous un dôme de verdure et de
fleurs, formé d'un entrelacement de feuilles de lierre et de branchages
de houx, piqué çà et là de roses, d'oeillets et de chrysanthèmes[54].

[Note 54: _Item_, 25 déc. 1904.]


_Messe de minuit en Picardie_

Dans la plupart des villages se formait un nombreux cortège de bergers
et de bergères vêtus de blanc. Le roi de la troupe, tout enrubanné et
couronné de fleurs, portait, dans une magnifique corbeille, un petit
agneau d'une blancheur de neige. On se rendait processionnellement
à l'église, au chant des Noëls locaux et au son des musettes et des
tambourins. Le prêtre bénissait l'innocente créature à la Messe de
minuit, au milieu de la joie universelle.

L'heureux agnelet était ramené à la bergerie où il était l'objet de
soins particuliers. On le laissait mourir de vieillesse; car, par une
pieuse naïveté, on le regardait comme le «sauveur du troupeau».

Cette vieille coutume picarde nous rappelle la touchante cérémonie qui a
lieu, chaque année, à Rome, dans l'église de Sainte-Agnès-hors-les-Murs,
le jour de la fête de la glorieuse martyre (21 janvier).

Après la messe, on organise une procession. En tête, s'avancent des
prêtres en grands manteaux noirs. Ils tiennent chacun sur les bras un
superbe coussin de damas rouge orné de franges d'or, sur lequel est
mollement couché un petit agneau blanc comme la neige, la tête couronnée
de roses. Ces agneaux sont placés sur l'autel et bénits par le
célébrant.

Ils sont fournis par les Pères Trappistes des Trois-Fontaines. Après la
cérémonie dont nous venons de parler, ils sont remis à deux chanoines
de Saint-Jean-de-Latran, qui les offrent au Pape. Le Pape les bénit de
nouveau et les confie aux Religieuses du monastère de Sainte-Cécile, au
Transtévère, qui en prennent le plus grand soin.

Leur toison est coupée au mois d'avril et sert à confectionner les
_Palliums_, manteaux d'honneur qui, après avoir été déposés sur le
tombeau de saint Pierre, au Vatican, sont envoyés par le Pape aux
archevêques comme symbole de leur union avec le Pontife romain.


_Messe de minuit en Champagne_

A Clinchamp (Haute-Marne), le pain bénit, surmonté d'un dôme de verdure
et de fleurs, est offert à la Messe de minuit par une jeune fille vêtue
de blanc, comme une première communiante.

Cette jeune fille porte le pain bénit non point sur le bras, comme cela
se fait ordinairement, mais sur la tête.

Le petit échafaudage, en forme de coupole, qui surmonte le pain bénit,
est orné, au sommet surtout, de petits cierges allumés.

La scène est des plus gracieuses: la jeune fille s'avance gravement,
portant d'une main un cierge bien décoré et de l'autre maintenant sur sa
tête le pain bénit tout resplendissant de lumières.

Bien que cette cérémonie excite la curiosité de tous les assistants,
elle s'accomplit toujours dans le recueillement le plus parfait.

Notre aimable confrère qui nous transmet ces ravissants détails nous en
expose le symbolisme frappant. Le pain bénit convient bien au Mystère
de _Bethléem_, _la maison du pain _[55], et les cierges allumés
représentent la céleste lumière qui environna les bergers quand l'Ange
leur annonça la joyeuse naissance de Celui qui est la «lumière du
monde». _Ego sum lux mundi_[56], _lumen ad revelationem gentium _[57].

[Note 55: Hom. Saint Greg., 7e lec., Mat. de Noël.]

[Note 56: Joann., VIII, 12.]

[Note 57: Luc, II, 32.]

_Au pays d'Armagnac_, au commencement de la Messe de minuit, on bénit le
pain de Noël. Chaque famille offre le sien. Au retour, on en coupe un
morceau qui est religieusement gardé pour la Noël prochaine. Le reste
est mangé de suite pour commencer le réveillon.

Dans le Condomois, tous les boulangers offrent en cadeau à leurs clients
le _gâteau de Noël_. C'est un pain spécial pétri avec des oeufs et de
l'anis et d'un goût excellent.

Les grandes familles reçoivent plusieurs de ces gâteaux de leurs
boulangers. Elles envoient le plus beau à l'église pour être distribué
aux fidèles à la Messe de minuit: ces pains sont donnés à l'assistance
en grande quantité.

Il est d'usage, dans un grand nombre, de _villages des Pyrénées_, de
faire bénir, à la Messe de minuit, des petits pains que l'on garde
pendant toute l'année et qu'on donne aux bestiaux quand ils sont
malades, principalement aux brebis.

Dans le _Rouergue_ (Aveyron), après l'élévation de la Messe de minuit,
on entonne le _Nodolet_ (chant de Noël), cantique particulier, embryon
de drame liturgique. Le choeur des jeunes filles, de ses voix les plus
douces--pour imiter les anges--s'exprime en _français_, annonçant le
Mystère de ce jour, et toute l'assistance, en choeur, répond, _en
patois_, demandant des explications et exprimant son étonnement de la
naissance d'un Dieu pauvre.

Identique pour le fond, le «Nodolet» varie beaucoup dans la forme,
suivant les diverses paroisses.

Ce chant dialogué se rencontre aussi en Provence et en Normandie.

_En Provence_, quatre jeunes gens, dont trois représentent des pasteurs
et le quatrième un ange, s'avancent à l'entrée de l'église, avant la
Messe de minuit: ils conduisent un agneau orné de rubans. Ils chantent
sur deux airs différents un dialogue, l'ange en français et les bergers
en provençal. L'ange invite les bergers à se livrer à l'allégresse et à
venir à Bethléem adorer le Messie. Un des bergers, surpris des paroles
auxquelles il ne comprend rien, appelle son camarade Jean, qui entend le
français, et il le prie de lui interpréter les paroles de cet inconnu.

Jean s'enquiert du voyageur, de l'objet de sa venue et pourquoi il fait
tant de bruit à la porte de leurs cabanes; alors l'ange leur annonce la
naissance de Jésus.

Quand ce dialogue est terminé, l'ange et les pasteurs entrent dans
l'église, s'approchent de la Crèche et, s'étant mis à genoux, ils
offrent l'agneau en chantant un dernier verset en choeur.

Une scène à peu près semblable a lieu, _en Normandie_, dans l'église de
Saint-Victor-l'Abbaye.

Avant la Messe de minuit, quatre jeunes filles, groupées au pied de
l'autel, se lèvent et lancent cet appel.

  Venez, bergers, accourez tous,
  Laissez vos pâturages.
  Un nouveau roi est né pour vous,
  Portez-lui vos hommages.
  N'oubliez pas vos chalumeaux,
  Ni vos douces musettes,
  Et faites de vos airs nouveaux
  Retentir ces retraites.

Ces jeunes filles figurent les anges annonciateurs de la venue du Messie
aux bergers endormis dans la plaine de Bethléem. Leurs voix pures et
fraîches nuancent avec délicatesse la naïve invitation. Mais, à la voix
des anges, quelqu'un répond du porche de l'église.

Rauque, angoissée, avec des intonations discordantes, sans aucun souci
du rythme et de la mesure, lançant les notes les plus fausses qu'il
soit possible d'entendre, c'est la voix d'un berger qui, volontairement
bourru, s'écrie:

  Quelle est cette importune voix
  Qui frappe mon oreille,
  Ne puis-je dormir une fois
  Sans que l'on me réveille?
  Tantôt c'est le coq par son chant,
  Tantôt l'enfant qui crie.
  On doit laisser dormir les gens
  Quand ils en ont envie.

Sans se laisser déconcerter par cet accueil quelque peu brutal, les
anges répètent leur invitation qui ne reçoit point de réponse: le berger
s'est sans doute rendormi.

Tout à coup, à la voûte du choeur, immédiatement au-dessus de l'autel,
la lueur fulgurante d'une traînée de fulmi-coton allumant les bougies
d'une vaste étoile symbolique illumine l'église tout entière.

Cette fois, le berger ne résiste plus; il lui fallait sans doute un
miracle...

  Ah! Quel éclat frappe mes yeux,
  Malgré la nuit profonde!
  Sans doute, c'est le Roi des cieux
  Qui vient de naître au monde.
  Je sens déjà dans mon esprit
  Sa grâce qui m'éclaire,
  Et sa lumière me suffit
  Pour un si grand mystère.

Les couplets se succèdent alors interminables, les anges multiplient
leurs exhortations et le berger ses louanges et ses protestations
d'amour et de fidélité[58].

[Note 58: Pierre Villette, _Journal de Rouen_, 25 déc. 1904.]

Ces dialogues rappellent la coutume qu'on avait autrefois de célébrer
par des scènes animées la naissance du Christ. Cet usage se pratiquait
dans nos anciennes provinces, pendant la nuit de Noël. Ces sortes de
représentations, connues sous le nom de _Pastorales_[59], finirent par
dégénérer en bouffonneries sur divers points et donnèrent lieu à de
sévères interdictions. Un chant, nommé _Chant des Pasteurs_, fut seul
maintenu dans nos anciennes basiliques comme dans les églises de
campagne: il précédait, dans les _Landes_, le cantique _Benedictus_;
alors la voix des fidèles, des chantres et des enfants de choeur
répétait à l'unisson les mêmes paroles, en s'unissant aux accords
harmonieux de l'orgue; quelquefois aussi ce chant était accompagné par
les musettes, les hautbois, les fifres et les tambourins.

[Note 59: De nos jours, à Paris et dans plusieurs villes de province,
on s'est mis à jouer des _Pastorales_ ou scènes de Noël, avec toute la
dignité et la piété qui leur conviennent.

A Pithiviers, la _Pastorale_ a été jouée, en 1911, avec un plein succès
par les jeunes filles de la Persévérance.]


_La Messe de minuit en Vendée_

En Vendée, Noël est toujours la grande fête populaire, exclusivement
religieuse.

Il n'y a pas de temps ni de chemins, si mauvais qu'ils soient, qui
empêchent les gens de venir à la Messe de minuit.

Les habitants du village de _Sallertaines_ (dans le Marais) se rendent
en bateau ou mieux en _yole_ à la Messe de minuit.

Il n'y a guère que de la Saint-Jean à la Toussaint qu'ils peuvent venir
à pied dans le village; le reste de l'année, ils ne peuvent sortir
qu'en bateau. Alors ils suivent les fossés qu'ils connaissent comme des
chemins et se rendent à l'entrée du bourg.

Comment décrire ces barques oscillantes au milieu des ténèbres, portant
à l'avant une lanterne accrochée à un bâton, «étoile menue qui fouille
les eaux, balancée par la marche et secouée par le vent[60]?»

[Note 60: René Bazin, _La terre qui meurt_.]

Au détour des fossés que cette lumière vacillante éclaire de ses
lueurs falotes en faisant étinceler le givre des arbres, on croit voir
d'étranges silhouettes. On entend le clapotis des lames sous les coups
de la _ningle_ (rame). «Quelquefois les herbes amoncelées en maint
endroit barrent le passage; des oiseaux se lèvent au frôlement des
roseaux, jetant un cri déchirant ou plaintif: vanneaux, pluviers,
bécassines[61].»

[Note 61: Id., loc. cit.--_Pithiviers_ s'est aussi appelé _Pluviers_;
quelques auteurs ont pensé que ce nom pourrait bien venir des _pluviers_
que l'on rencontrait autrefois dans la vallée de la rivière de l'Oeuf.
Aujourd'hui cet oiseau a complètement disparu. Il y a plusieurs sortes
de pluviers, comme on peut le voir au musée de Carnac (Morbihan); _le
pluvier doré_ est un gibier rare et très recherché.]

Des centaines de voix font entendre de joyeux _Noëls_ et les échos
répondent sur l'immense étendue des prairies inondées[62].

[Note 62: Quand, dans une ferme du _Marais_, il y a un malade qui doit
recevoir le saint Viatique, tous les habitants des hameaux voisins, à
deux ou trois kilomètres, sont prévenus. Une yole de chaque maison, avec
quelques personnes, se dirige vers le fossé que doit suivre le prêtre
avec le Saint-Sacrement. Dès que le prêtre est passé, chacune des
_yoles_ venues à sa rencontre se met à sa suite, et l'on arrive ainsi
avec toute une petite flottille à la demeure du malade. C'est très
poétique et très édifiant.]


_La Messe de minuit en Provence_

Les fêtes de Noël se passent avec beaucoup d'entrain, de religion, de
naïveté et de grâce dans toute la Provence et le Comtat.

Il existe, en Provence, un usage rappelant la coutume suédoise qui
associe les oiseaux à la solennité de Noël[63].

[Note 63: _Noël dans les pays étrangers_, le réveillon des petits
oiseaux, p. 14. 1°]

A _Entraigues_ (Vaucluse), la veille de Noël, les jeunes gens se
mettaient à poursuivre les roitelets que les Comtadins appellent
_Petouses_ (petoua). Lorsqu'ils étaient parvenus à en prendre un vivant,
ils en faisaient hommage au curé de la paroisse. «Celui-ci, d'après le
récit de Barjavel, dans son livre curieux _sur les Dictons et Sobriquets
patois de Vaucluse_, après la Messe de minuit, montait en chaire tenant
l'oiseau enrubanné de couleur rose et le lâchait dans l'église en
présence d'une nombreuse réunion. Le choix que l'on faisait, en cette
circonstance, d'un des oiseaux les plus petits avait peut-être pour but
de reporter l'esprit des fidèles vers le petit Enfant de Bethléem, et
la liberté accordée solennellement par le pasteur au passereau était
vraisemblablement la représentation naïve de l'affranchissement de
l'âme humaine, délivrée par la venue du Messie des chaînes du ravisseur
infernal.

Une coutume pareille se pratiquait aussi à _Mirabeau_, de temps
immémorial. Les jeunes gens apportaient un roitelet vivant à la
grand'messe au son du tambourin; ils recevaient la somme de trois francs
que leur remettait le curé.

A _Mazan_ et dans quelques pays voisins, un grand nombre de personnes
apportaient, à la Messe de minuit, des oiseaux de diverses espèces,
qu'on lâchait au moment de l'élévation et dont le gazouillement joyeux
venait ajouter un charme de plus à l'éclat de la fête.

Ce devait être un spectacle gracieux que ces multitudes de petits
oiseaux retrouvant dans la Crèche, qu'entouraient de nombreux et verts
branchages, une image imparfaite de leur retraite habituelle. L'éclat
d'une vive lumière, rappelant le soleil, ajoutait l'illusion, et le
chant des oiseaux semblait se mêler aux voix célestes des anges, pour
annoncera l'humanité tout entière l'auguste et consolant Mystère de
Noël[64].

[Note 64: _Le Clocher provençal_, 25 déc. 1905.]

Cet usage rappelle le lâcher d'oiseaux qui avait lieu dans la cathédrale
de Rouen le jour de la Pentecôte. Voici ce que raconte le vieux
chroniqueur normand: «Pendant le _Veni Creator_..., du haut des voûtes,
les domestiques du trésorier de la cathédrale jetaient en bas, sur une
foule de personnes qui s'y trouvaient, quantité de feuilles d'arbres,
des étoupes ardentes et _des oiseaux_ jusqu'à l'Evangile[65].»

[Note 65: Farin, _Histoire de Rouen_, tome Ier, 3e partie, au chap. des
_Processions générales_.]

On sait que la symbolique chrétienne a souvent représenté le
Saint-Esprit sous la forme d'une colombe mystique, descendant d'une nuée
lumineuse.

La petite ville _des Baux_[66], située à trois lieues d'un versant des
Alpines, a gardé intactes les traditions ancestrales, et, tous les ans,
pour Noël, une curieuse cérémonie se renouvelle.

[Note 66: Site grandiose qui attire le voyageur et l'artiste.]

Quand la Messe de minuit sonne, tous les bergers, toutes les bergères du
pays s'acheminent vers l'église où rayonne près de l'autel une immense
Crèche en rocailles.

On se presse, on s'agenouille autour, et lorsque tous les fidèles sont
rassemblés, qu'il ne manque plus une pastourelle, plus un pasteur, l'un
d'eux entonne un Noël. Après lui, un autre berger chante le second
couplet, celui-là en provençal. Et tous deux alternent ainsi, tandis que
le fifre et le tambourin donnent la ritournelle.

Puis _l'adoration des bergers_ commence. Un cortège pittoresque s'avance
vers l'autel. D'abord une petite charrette fleurie, attelée d'un bélier
enrubanné, caparaçonné d'or, où repose un agneau couché. Des bergères
suivent, en robes blanches et ceinture d'aurore et d'azur, accompagnées
de bergers aux manteaux sombres. Celui qui suit la charrette l'arrête
au pied de l'autel. Alors, délicatement, il prend l'agnelet sur sa
couchette, s'approche de l'officiant dont il baise l'étole, et se tourne
vers sa compagne. Il fait un salut; elle fait une révérence. Le berger
tend l'agneau à la bergère, qui se tourne à son tour vers son voisin,
pour lui remettre le présent. De mains en mains, l'agnelet passe ainsi
avec toujours les mêmes gracieux saluts, les mêmes révérences, pour
demeurer enfin le cadeau fait à la Crèche.

Quelques-unes des bergères doivent s'incliner avec beaucoup de
précaution devant l'agneau. Elles portent, en effet, une coiffure
fragile: une corbeille chargée d'an gâteau[67].

[Note 67: _Le Pèlerin_, déc. 1906.]

Une cérémonie à peu près semblable a lieu dans quelques communes _des
environs d'Arles_:

A la Messe de minuit, au moment de l'offrande, on voit s'avancer vers
l'autel le corps des bergers, précédé du tambourin, de la cornemuse et
de tous les instruments rustiques qu'on peut réunir dans le pays.
Ils portent de grandes corbeilles remplies de fruits et d'oiseaux de
différentes espèces. Les bergers suspendent ces corbeilles à leur
ceinture par un ruban et les femmes les portent sur leur tête.

A _Maussane_, les _prieuresses_ sont coiffées du _garbalin_; sorte de
gerbe élégante en forme de bonnet conique et, fort haut, garni tout
autour de pommes et d'oranges. A la suite du corps des bergers est un
petit char tout couvert de verdure, éclairé par une multitude de bougies
et traîné par une brebis dont la toison, d'une blancheur éclatante, est
encore relevée par des noeuds de rubans distribués en guise de flocons.
L'agneau sans tache est dans le char. Une seconde troupe de bergers
et de bergères, jouant et chantant des Noëls, ferme la marche. Les
_prieurs_ font l'offrande de l'agneau et des corbeilles, et le cortège
retourne dans le même ordre. Le même cérémonial est répété à la messe de
l'aurore et à celle du jour[68].

[Note 68: Ces détails nous sont fournis par les auteurs de _la
Statistique des Bouches-du-Rhône_.]

En 1872, dans le village des _Lagnes_ (Vaucluse), bergers et bergères,
costumés et chargés de présents rustiques, célébraient la _Nativité_.
Détails curieux: on y portait une étoile au bout d'un bâton nommé
_guérindon_ et le cortège se terminait par un groupe de jeunes filles
armées d'une épée à la pointe de laquelle se trouvait une pomme lardée
de pièces d'argent, qui était déposée dans la Crèche.

Nous citons textuellement le récit qu'on a bien voulu nous faire de la
_Procession des bergers_, à la Messe de minuit, à _l'Isle-sur-Sorgue_
(Vaucluse).

A la Messe de minuit, un peu avant qu'elle commence, tandis que le
_Te Deum_ qui termine les Matines est solennellement chanté aux sons
harmonieux de l'orgue, un mouvement bien prononcé se produit dans
l'église. On entend dans le lointain le bruit vague du tambourin et le
son aigu du fifre... Bientôt ils sont à la porte... Des enfants jettent
des cris: «la charrette! la charrette!»

La charrette est un petit chariot à deux roues; il est couvert, mais les
côtés ouverts sont fermés par de petits barreaux artistement tournés; il
est décoré de guirlandes de buis et enrubanné; il est traîné par deux
brebis à la blancheur d'hermine, précédé du tambourin, du fifre et des
_tinclettes_; les _bailes_ (ou fermiers) en tête, dont l'un porte un
tout petit agneau blanc.

Ils entrent dans l'église en jouant un air retentissant, rustique et
traditionnel dont il serait impossible de donner une juste idée, mais
dont l'entrain et la gaieté électrisent la nombreuse assistance. Ils
vont se ranger auprès de la Crèche qui occupe une des vastes chapelles
latérales, au centre de la nef. Le silence se fait, l'émotion religieuse
est visible; ce calme n'est interrompu de temps en temps que par le
bêlement de l'agneau auquel répond celui des brebis mères, bêlement
grave d'un octave plus bas mais dont le contraste est d'un effet
charmant et touchant.

L'office terminé, la grand'messe commence.

Après l'_Incarnatus est_, le diacre se détache, accompagné des enfants
de choeur (ils sont vingt-quatre, tous de rouge vêtus), et va à la
Crèche. Là, après avoir encensé l'Enfant-Jésus, il le prend et l'apporte
dans son frêle berceau; il est précédé des enfants de choeur et des
_bailes_, tenant des cierges allumés; le premier _baile_ place son cher
petit agneau blanc sur l'autel.

Le _Credo_ et l'offertoire terminés, l'orgue donne le signal du départ
en jouant l'air obligé (comme ci-dessus) qui est répété par les
tinclettes, le fifre et le tambourin. C'est le beau moment; tout est
préparé: les bailes en ligne, les torches allumées, la charrette où sont
attelées les brebis richement harnachées, le petit agneau entre les bras
du premier baile qui, la tête couronnée d'un étincelant diadème, couvert
d'un magnifique manteau écarlate, ouvre le cortège et se dirige vers
l'autel.

Quelle majesté! Quelle grâce naïve! Ils s'avancent lentement; tous, sous
le coup de l'émotion qui dut être celle des bergers auprès de la Crèche
de Bethléem.

L'agneau bêle de temps à autre. Tout le monde est debout: on veut voir
la brebis, la charrette toute illuminée dans laquelle on aperçoit des
pigeons, des poulets, de petits oiseaux, un lapin blotti au coin du
véhicule. L'enthousiasme est à son comble; des larmes coulent dans les
yeux de beaucoup de fidèles. C'est bien la scène de Bethléem, ce sont
bien les bergers qui arrivent à la Crèche pour adorer l'Enfant divin,
anéanti sous la forme humaine; on voudrait être du cortège qui arrive à
l'autel.

Le célébrant, qui a déjà baisé le divin Enfant, est là, entouré du
diacre, du sous-diacre et des enfants de choeur. Il tient dans ses mains
le petit Jésus qu'il fait baiser d'abord au suisse, qui a levé son
chapeau, puis à tous les _bailes_ et à ceux qui se sont joints à eux,
ensuite à la musique champêtre et aux bergers qui conduisent les brebis.
Tous font le tour de l'autel, suivant le char traîné par les brebis, et
de là retournent à la Crèche où le diacre va déposer le _Bambino_.

Ainsi se termine cette offrande qui sera répétée à la grand'messe du
jour et à celle de la Purification, le 2 février.


_Une Messe de minuit en Bretagne._

Brizeux, le poète breton par excellence (décédé en 1854), qui ne chante
que son pays natal:

  «La terre de granit recouverte de chênes»

à décrit, avec la fraîcheur et la sincérité de l'inspiration, une Messe
de minuit dans le pays des genêts et des bruyères».

  Ouvre! c'est moi, Joseph!--Quoi! si tard en voyage!
  N'as-tu pas rencontré les chiens par le village?
  Mon Dieu! Seul et si tard dans le creux des chemins!
  A ce feu de Noël viens réchauffer tes mains,
  Noël! t'en souvient-il? Quand, pour bâtir la Crèche,
  Les prêtres nous menaient cueillir la mousse fraîche?
  --Ne ris pas! C'est Noël qui chez toi me conduit:
  Je viens entendre encore la Messe de minuit.

  Par un gai carillon enfin fut annoncé
  L'office de minuit. Le chemin est glacé,
  Disait Joseph Daniel en traversant la lande:
  Chaque pas retentit. Comme la lune est grande!
  Entends-tu dans le pré, des voix derrière nous?
  --Oui, j'entends des chrétiens, des pasteurs comme vous.

  Ils ont vu cette nuit la légion des Anges
  Passer, et du Très-Haut entonner les louanges:
  Gloire à Dieu! Gloire à Dieu dans son immensité!
  Paix sur la terre aux cours de bonne volonté!
  Et tous vont adorer Jésus, l'Enfant aimable,
  Le roi des pauvres gens, le Dieu né dans l'étable».
  O vivants souvenirs! La nuit, par ce beau ciel,
  Tandis que nous marchions en célébrant Noël,
  Les arbres, les buissons, les murs du presbytère,
  Dans la brune vapeur passaient avec mystère.

  Toute l'église est pleine; et, courbant leurs fronts nus,
  Les pieux assistants chantent l'Enfant Jésus.
  Chaque femme, en sa main, porte un morceau de cierge.
  On a placé la Crèche à l'autel de la Vierge;
  Je reconnais les Saints, les lampes, les deux croix,
  Enfin, tout dans l'église était comme autrefois.
  Je restais comme une ombre, immobile à ma place.
  Muet, ou pour pleurer les deux mains sur ma face.

  A la communion, quand le prêtre arriva
  Offrant le corps du Christ, mon front se releva.
  Les hommes, les enfants et les femmes ensuite
  Marchèrent lentement vers la table bénite;
  Et, comme en un festin, où beaucoup sont conviés,
  Dès qu'un communiant avait reçu l'hostie,
  Du ciboire sortait la blanche Eucharistie.[69].

[Note 69: Brizeux, _Poème de Marie_.]



_Une Messe de minuit à Paris_.

«Parmi les souvenirs de ma toute petite enfance, écrit François Coppée,
il en est un, particulièrement doux, qui surgit en ce moment du fond de
ma mémoire: c'est celui d'une messe de Noël.

«La neige était tombée avec abondance les jours précédents, puis une
forte gelée avait durci le blanc tapis de frimas, et les rues, alors peu
fréquentées, de cette partie du faubourg Saint-Germain, faisaient songer
à la retraite de la Grande Armée à travers les steppes de Russie et au
passage de la Bérésina.

«Toute la famille s'était proposé d'assister à la Messe de minuit;
mais, devant la rigueur de la température, il fut décidé que les femmes
garderaient le coin du feu, et que seuls, les hommes--j'en étais un,
songez donc, cinq ans et demi,--se risqueraient à mettre le nez dehors.

«Donc, quand les cloches commencèrent à sonner dans le ciel étoilé, ma
mère nous emmitoufla soigneusement, mon père et moi, sous les paletots
et les cache-nez, et, faisant craquer la neige durcie sous nos semelles,
nous gagnâmes tous les deux, en suivant la rue Vanneau et la rue de
Varenne, la chapelle des Missions étrangères qui était alors notre
paroisse.

L'église bondée de foule, la chaleur étouffante, le violent parfum de
l'encens, l'harmonieux rugissement de l'orgue, les innombrables lumières
des cierges qui semblaient une pluie d'or immobilisée, je revois et
je ressens tout cela comme si j'y étais encore. La Crèche surtout, la
Crèche avec ses personnages et ses animaux de bois peint, et son petit
Jésus de cire que les brins de paille auréolaient comme des rayons,
émerveillèrent mes yeux d'enfant»[70].

[Note 70: François Coppée, _Lointain Noël_.]



_Une Messe de minuit dans l'église de Notre-Dame de Bethléem, à
Ferrières-en-Gâtinais._

La seconde année de son pontificat, saint Pierre avait envoyé saint
Savinien, saint Potentien et saint Altin, prêcher l'Evangile dans les
Gaules.

Après une longue marche pleine de périls, les nouveaux apôtres
arrivèrent en un lieu solitaire, situé au bord d'une petite rivière
appelée depuis la Cléry, non loin de l'endroit où la voie romaine qui
va d'Auxerre à Chartres se croise avec celle de Genabum à Sens, à neuf
lieues de cette dernière ville.

De rares habitants vivaient au milieu de la nature agreste de ces
contrées, demeurant dans des cabanes grossières que protégeaient les
grands bois silencieux. Ils recueillaient du _minerai de fer_, dont les
gisements abondants apparaissaient çà et là, et l'exploitaient dans des
fourneaux de forge qui plus tard firent donner à la ville bâtie en ce
lieu le nom de _Ferrières_.

C'était au milieu de l'hiver, à la fin du mois de décembre. Les trois
apôtres s'étaient retirés dans la cabane hospitalière de quelqu'un de
ces pauvres forgerons, élevée non loin de la rivière. Entourés de gens
du voisinage, accourus pour contempler ces étrangers, ils se mirent à
annoncer la religion de Jésus, mort sur une croix pour nous sauver.
Bientôt un grand nombre des habitants fut converti par leur parole et
surtout par les miracles dont elle était accompagnée.

Mais, de tous ces miracles, le plus éclatant fut celui qui arriva la
veille de Noël, vers minuit, dans une petite chapelle où la communauté
chrétienne était réunie pour prier et honorer l'anniversaire de la
naissance de l'Enfant Jésus.

Saint Savinien disait la sainte Messe. Tout à coup une lumière
mystérieuse remplit l'enceinte sacrée. Les assistants saisis d'émotion,
levant les yeux au ciel, purent contempler à loisir l'Enfant Jésus,
la Sainte Vierge, saint Joseph; au-dessus de la Crèche, les Anges
chantaient leur harmonieux cantique: _Gloria in excelsis Deo_. Saint
Savinien, transporté d'admiration et de joie, s'écria: «_C'est bien là
Bethléem!_»

Les envoyés de saint Pierre, ravis de bonheur, se crurent un instant
dans l'étable de la Nativité. C'est pourquoi ils donnèrent à leur
chapelle le nom de _Notre-Dame de Bethléem_[71].

[Note 71: Cette apparition est marquée d'un caractère particulier c'est
d'avoir eu lieu du vivant même de la Sainte Vierge.]

Telle est, d'après _les Actes de la Grande Passion de saint Savinien et
de ses compagnons martyrs_ (Ve siècle), l'origine du premier sanctuaire
consacré à la Mère de Dieu sur la terre de France. Tel fut le
commencement de ce culte toujours vivace qui, depuis dix-huit siècles,
amène chaque année, à Ferrières-du-Gâtinais, d'innombrables pèlerins
dans le sanctuaire de Notre-Dame de Bethléem[72].

[Note 72: Eugène Jarossay. _Histoire d'une abbaye_, p. 12-14.]


_La Fête des Ânes, à Rouen._

L'âne joue un certain rôle dans les offices du Moyen Age.

Bien que cet animal ait la réputation d'être sobre, patient, laborieux
et pour ainsi dire infatigable, ce n'est point pour ces précieuses
qualités qu'on le fêtait, mais uniquement à raison des divers épisodes
que rappelle l'Écriture.

Sans parler de l'ânesse fameuse du prophète Balaam, c'est sur un âne
que la Sainte-Famille fuit en Égypte; c'est sur un âne encore que
Notre-Seigneur entre triomphalement à Jérusalem, le jour des Rameaux.

La _fête de l'âne_ est, croit-on, originaire de Vérone[73] d'où elle se
répandit dans toute la chrétienté du Moyen Age.

[Note 73: D'après certaines traditions, Pane qui porta Notre-Seigneur
serait venu mourir dans cette ville.]

D'après Du Cange[74] qui reproduit l'ancien _Ordinaire_ de la cathédrale
de Rouen, on faisait dans cette église l'_Office des Pasteurs_ pendant
la nuit de Noël. Les chanoines habillés en bergers et les enfants
de choeur en anges, venaient après le _Te Deum_ des Matines adorer
Jésus-Christ dans la Crèche, derrière l'autel.

[Note 74: _Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis_,
Parisiis, 1733. Art. _Festum asinorum_, tome 3, coll. 424-427.]

Après Tierce, se faisait la _procession des ânes_.

Le cortège suivait le cloître et la grande nef. Les chanoines y
figuraient habillés en prophètes.

On y voyait Isaïe, Zacharie, Jean-Baptiste; Balaam même y était avec
son ânesse (ce qui fit donner le nom de _procession des ânes_),
Nabuchodonosor: les trois enfants dans la fournaise y paraissaient
aussi bien que Virgile et la Sybille. A la Messe, on ne manquait pas de
chanter la _Prose de l'âne_[75].

[Note 75: Farin, _Histoire de Rouen_, tome I, 3e partie, au chap. des
_Processions générales_.]

M. Nicolay, traduisant à peu près littéralement le _Glossarium_ de Du
Cange, nous décrit admirablement toute cette _Pastorale_[76].

[Footonote 76: Nicolay, _loc. cit._]

Au milieu de la nef de la cathédrale, on dressait une sorte de
bûcher composé de linges et d'étoupes, et, après avoir chanté
Tierce (_processio ordinetur post Tertiam_), le clergé faisait
processionnellement le tour du cloître, puis venait s'arrêter au centre
de l'église, entre deux groupes représentant, l'un les Juifs, l'autre
les Gentils; au bout de l'édifice étaient massés de nombreux personnages
destinés à jouer le rôle des prophètes dans l'Ancien Testament.

Les chantres commençaient par apostropher avec impétuosité les Juifs
et les Gentils, qui, de leur place, leur répondaient par un verset non
moins violent. Les mêmes chantres, s'adressant ensuite à celui qui
jouait le rôle de Moïse, disaient: «Voici Moïse, le législateur!» Un
Moïse à longue barbe, portant une corne au front (_cornuta facie_), vêtu
d'une aube et d'une chape, tenant une baguette dans une main et
les tables de la loi dans l'autre, entonnait à son tour un chant
prophétique, relatif à la naissance du Christ. Puis un cortège,
célébrant les louanges du Messie, conduisait Moïse près du brasier. Le
même cérémonial se renouvelait pour chacun des prophètes successivement
interpellés: ils s'avançaient à mesure qu'ils étaient appelés.

Moïse était suivi d'Amos, vieillard barbu, ayant un épi à la main,
ensuite venait Isaïe, vêtu d'une aube, le front ceint d'un bandeau
rouge; puis Aaron, couvert d'ornements pontificaux, la mitre en tête,
précédant Jérémie en habits sacerdotaux et tenant une petite boule à la
main. Daniel, représenté par un jeune ecclésiastique, était drapé dans
une tunique verte, et le prophète Habacuc, vieillard boiteux, suivait
orné d'une dalmatique; dans un vase étaient des racines qu'il mangeait
entre deux versets.

Après lui, Balaam, monté _sur une ânesse_, tirait la bride et frappait
l'ânesse de ses éperons, tandis qu'un jeune homme, lui barrant le
passage avec une épée, l'obligeait à s'arrêter. (Le jeune homme figure,
ici, l'ange armé dont parle l'Écriture dans l'épisode de Balaam). Un
clerc, se dissimulant sous l'ânesse, disait alors d'une voix étrange:
_Pourquoi me déchirez-vous ainsi avec l'éperon?_

Puis l'ange disait à Balaam: «Renonce à servir les desseins du roi
Balac». Et les chantres de dire: «Balaam prophétise».--Alors Balaam
répondait: «Une étoile sortira de Jacob!» _Orietur stella ex Jacob_[77].

[Note 77: Nombr. XXII-XXIV. Tunc Balaam ornatus, _sedens super asinam_
(_hinc festo nomen_) habens calcaria, retineat lora et calcaribus
percutiat asinam, et quidam juvenis, tenens gladium, obstet asinæ.
Quidam sub asina dicat: «Cur me calcaribus miseram sic læditis?» Hoc
dicto, angelus ei dicat: «Desine regis Balac præceptum perficere».
Vocatores: «Balaam, esto vaticinans». Tunc Balaam respondeat: «Exibit
stella ex Jacob!» (Du Cange, _loc. cit._).]

A Balaam succédait le prophète Samuel, puis David, paré des emblèmes de
la royauté. A la suite des prophètes, on voyait Zacharie, habillé en
juif et accompagné de sa femme Elisabeth, vêtue de blanc; leur fils
Jean-Baptiste avait les pieds nus.

Derrière lui se tenait le vieillard Siméon et enfin Virgile, au visage
resplendissant de jeunesse [78], qui devait s'étonner un peu de se
trouver en si sainte compagnie: c'était ordinairement lui qui fermait la
marche.

[Note 78: Tous les personnages du cortège, à l'exception de Daniel et de
Virgile, portaient la barbe; leur nom est toujours accompagné, dans Du
Cange, de l'épithète _barbatus_.]

Si l'on admettait le grand poète latin à la procession de Noël, c'est
qu'il était réputé avoir prédit la naissance du Sauveur.

On lit, en effet, dans l'églogue qu'il adressa au consul Pollion, les
vers suivants:

  _Ultima Cumæi jam carminis ætas:
  Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo,
  Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna;
  Jam nova progenies coelo demittitur alto.
  Tu modo nascenti puero, quo ferrea primun
  Desinet ac toto surget gens aurea mundo,
  Casta, fave, Lucina: tuus jam regnat Apollo!_[79]

[Note 79: _Buc_, Eglog. IV.]

Voici que le dernier âge prédit par l'oracle de Cumes est arrivé. La
grande révolution des siècles va recommencer son cours. Déjà _une Vierge
revient_ et Saturne nous ramène l'âge d'or; déjà _un Enfant va descendre
des cieux_.--Veille sur Lui avec un soin jaloux, ô chaste Lucine; c'est
par Lui que l'âge de fer cessera et que _l'âge d'or reviendra sur la
terre_; déjà règne ton Apollon!

La procession de Noël se terminait souvent, dit le _Mémorial de
Rouen_[80], par un clerc habillé en _sybille_, portant une couronne sur
la tête et chantant des versets contenant des prédictions.

[Note 80: _Ordinarium Rothomagense_, cité par Du Cange dans son
_Glossarium_, s. v. _Festum_.]

On est aussi étonné de voir la sibylle dans ce cortège. Cependant,
on admet assez généralement que les sibylles pouvaient connaître et
prévenir l'avenir. Saint Jérôme leur attribuait le don de prophétie, et
l'Eglise, dans la Prose des Morts, invoque l'autorité de la sibylle et
semble l'assimiler à l'autorité même de David:

  _Teste David cum sibylla._

C'est la raison pour laquelle Michel-Ange les a représentées dans les
célèbres fresques du plafond de la chapelle Sixtine, et Raphaël dans
l'église Santa-Maria-della-Pace, à Rome.

Quant à la _Prose de l'âne_, nous n'avons trouvé aucun document qui nous
prouve qu'elle ait été chantée à l'office de Noël. Farin seul l'affirme:
nous serions donc porté à croire qu'elle était chantée à la porte de
l'église.

Elle commençait par cette strophe:

  _Orientis partibus
  Adventavit asinus
  Pulcher et fortissimus,
  Sarcinis aptissimus._
  Hez, sire âne, hez!

Des contrées de l'Orient, il est arrivé un âne beau et fort, propre à
porter les fardeaux.--Hez, sire âne, hez!

Cette cantilène n'avait rien de choquant, ni pour le goût, ni pour les
convenances.

Telle était cette _fête de l'âne_ dont on a dit beaucoup de mal, parce
qu'elle prêtait à certains abus et dégénéra vite en un cortège peu digne
du sanctuaire, ce qui la fit interdire par l'autorité ecclésiastique.
Il n'en est pas moins vrai qu'elle naquit d'une pensée de foi, d'une
interprétation et d'une mise en scène ingénieuse des prophéties sur le
Messie.

Nous terminerons ce chapitre par le ravissant usage de:

  LA «SCALA» DE NOËL

  Dans un causse aride et sauvage,
  Aux flancs d'un rocher accroché,
  Est un ancien Pèlerinage
  Entre ciel et terre perché.

  C'est _Rocamadour_ qu'il s'appelle.
  Lieu saint et des plus vénérés,
  Où pour atteindre la chapelle
  Il faut gravir _deux cents_ degrés

  Là survit un touchant usage:
  A chaque soir de la Noel,
  Petits et grands de ce village
  Semblent faire l'assaut du ciel!

  La population tout entière
  Monte _à genoux_ chaque degré,
  En récitant sur _chaque pierre_
  De l'Archange le doux _Ave_.

  Et les prêtres sont à la tête
  De cette étrange ascension
  Faite au son gai de la musette
  Avec peine et dévotion.

  Telle, à Rome, la foule sainte
  Au Latran montant à genoux
  La _Scala Santa_ toute empreinte
  Du sang du Christ versé pour nous?

  (Comtesse O'Mahony.)



CHAPITRE IV



LE RÉVEILLON ET LES GÂTEAUX DE NOEL

La Messe de minuit, nous l'avons dit, était ordinairement précédée d'un
repas maigre, qu'on nommait, en Provence, le _gros souper_; elle était
suivie d'un repas gras qu'on était convenu d'appeler, dans tous les
pays, le _réveillon_.

Ce repas avait sa raison d'être par suite du jeûne de la veille, de la
privation de sommeil, de la longueur des offices de la nuit, qui souvent
duraient plusieurs heures[81] et aussi des fatigues d'une longue route
parcourue pour venir à l'église.

[Note 81: La grand'messe de minuit était précédée des trois Nocturnes
des Matines et suivie des Laudes.]

Telle a été l'origine du réveillon.

Nous parlerons successivement des groupes de _quêteurs_ en vue du
réveillon, du _repas_ lui-même et des _gâteaux_ de Noël.


I. LES QUÊTEURS


_L'Aguilloné dans le pays d'Armagnac_

L'_Aguilloné_ est le chant de joie de Noël; il est en patois gascon.
Pendant tout le mois de décembre, les jeunes gens qui doivent _tirer
au sort_ vont chanter l'_Aguilloné_, le soir, après souper, devant les
portes. Comme récompense, on leur donne quelques sous, des oeufs, de
la farine, des châtaignes. Avec le produit de cette quête, ils font le
_réveillon de Noël_.

L'_Aguilloné_ se chante sur un air très gracieux et très entraînant. Les
chanteurs (_lous aguillounès_) portent le béret bleu du pays, brodé avec
de la laine rouge, jaune, verte, blanche, le tout surmonté d'un pompon
aux multiples couleurs: c'est avec ce costume bigarré qu'ils se
promènent crânement dans les foires et marchés.

«Il ne faut pas oublier, nous dit notre aimable correspondant, que nous
sommes au doux pays d'Armagnac, pays du bon vin et du gai soleil, et on
aime beaucoup chez nous à rire et à s'amuser. Il y a de braves gens tout
de-même, et si les têtes sont un peu légères, les coeurs sont toujours
bons[82].»

[Note 82: M. l'abbé B., du diocèse d'Auch.]

  CHANT DE L'AGUILLONÉ

  1

  _Trois compagnons sont arrivés
  Devant la porte d'un chevalier._

  Refrain
  _Gentil Seignou,
  L'Aguilloné
  Il faut donné
  A ous coumpagnous_

  2

  _Aci qué bouha lou bént d'aoutan,
  Daoubrit la porto, qu'entreran.
  Gentil Seignou!_
  (et la suite du refrain qui se répète à chaque couplet).

  3

  _Brabos gens, allucat la candello,
  Bous pourtant no gran noubello._

  4

  _Inta Nadaou, escoutats ben,
  Jésus va néché à Bethléem._

  5

  _Dam-mous aoumen un bresserou,
  Inta coucha lou Salvadou._

  6

  Dam-mous un brioulletto,
  Indé bouta déguens sa manetto._

  7

  Enségnam-mous un cansoun,
  Indé hé risé lou maynatjoun._
  Etc., etc.



  TRADUCTION

  1

  Trois compagnons sont arrivés
  Devant la porte d'un chevalier.

  Gentil Seigneur,
  L'Aiguilloné
  Il faut donner
  Aux compagnons.

  2

  Ici souffle le vent d'antan.
  Ouvrez la porte, nous entrerons.

  3

  Braves gens, allumez la chandelle,
  Nous vous portons une grande nouvelle.

  4

  Pour Noël, écoutez bien,
  Jésus va naître à Bethléem.

  5

  Donnez-nous au moins un petit berceau.
  Pour y coucher le Sauveur.

  6

  Donnez-nous une violette,
  Pour mettre dans sa petite main.

  7

  Enseignez-nous une chanson,
  Pour faire rire le petit enfançon.

  Etc., etc.

Ainsi se continuent indéfiniment les couplets de l'Aguilloné qui se
termine toujours par des souhaits, en rapport avec l'aumône reçue ou
refusée.

Si les chanteurs ne reçoivent rien, ils disent les choses les plus
désagréables, par exemple:

  _Diou bous counserbe la santat
  Coumo l'aygo déguens tin bergat._

  Dieu vous conserve la santé
  Comme l'eau dans un panier percé.

Mais s'il se trouve un donateur généreux, on souhaite toutes sortes de
prospérités à sa maison, par exemple:

  _Lou boun Diou bous doungo aoutant d'aoucats
  Coumo d'herbetto deguens tous prats._

  Que le bon Dieu vous donne autant d'oies
  Qu'il y a de brins d'herbes dans les prés.

  _Diou benasisco aquesto maysoun,
  Mous an baillat caoucoun dé boun._

  Dieu bénisse cette maison,
  Car on nous a donné quelque chose de bon.

Cette chanson, comme on le voit par le texte lui-même, se rapporte
surtout à la fête de Noël. Elle est chantée à l'occasion des quêtes qui
ont lieu pendant tout le mois de décembre.

La chanson traditionnelle que répètent les enfants, pendant le temps
de l'Avent, la vieille chanson de quête, _aux environs de Rouen_, est
encore celle-ci:

  Aguignette,
  Miettes, miettes,
  J'ons des miettes dans not' pouquette,
  Pour les jeter à vos poulettes.
  Si elles pondent de gros oeufs,
  La maîtresse, donnez-m'en deux!
  Aguignolo!

_Dans les environs de Ploërmel, la veille de Noël_, quand le soir
arrive, des enfants, réunis par petits groupes de trois ou quatre, vont
de porte en porte, éclairés par une bougie que tient le chef de la
bande. Ils posent d'abord à la maîtresse de maison cette question:
«Faut-il chanter Noé?» Si la réponse est affirmative, ils entonnent le
couplet suivant:

  Chantons Noé,
  Ma bonne femme,
  Chantons Noé,
  Vous et moi.
  Pour eun' pomm', pour eun' peire,
  Pour un p'tit coup d' cidr' à beire,
  Chantons Noé, etc.

Puis, après avoir reçu quelques sous ou quelques friandises, ils s'en
vont à une autre porte répéter la même chanson.

Dans certaines paroisses des _Hautes-Pyrénées_, situées entre Lourdes
et Bagnères, les enfants s'en vont, _le matin de la veille de Noël_,
«musiquer» devant chaque maison; on donne à chacun un petit pain fait
exprès par la ménagère. Régulièrement, les enfants pauvres seuls
devraient aller à cette distribution d'aumônes, mais, par camaraderie
et par amusement, les enfants des familles aisées se joignent à eux. On
désigne ces joyeux quêteurs sous le nom patois de «Eis allégrès», en
français «les joyeux»; ce mot n'est jamais employé qu'à Noël.

Dans la _vallée d'Arros_, au centre du même département, il y a trente
ans, les enfants couraient de même, de maison en maison, _la veille de
Noël_, pour demander «la prouesse», c'est-à-dire des pommes, des noix et
des friandises. Cet usage a à peu près disparu.

Dans le _pays d'Auribat_ (Landes), les enfants de la campagne se
forment en groupes joyeux, _la veille de Noël_. Ils vont solliciter
des offrandes devant toutes les maisons _où il y a eu un baptême dans
l'année_. Ils chantent alors un refrain connu vulgairement sous le nom
de _lou Piguehoü_:

  Pigue hoü, hoü, hoü
  Pigue talhe, talhe, talhe
  Dat loumouyne à le canalhe.
  Pigue hus, hus, hus
  Les miches à ca de dus.
  Pigue, hégn, hégn, hégn
  Lé maye part que si lou mégn.

  Pigue hoü, hoü, hoü
  Pigue, taille, taille, taille,
  Donnez l'aumône à la marmaille.
  Pigue hus, hus, hus.
  Les miches[83] à chacun d'eux
  Pigue hégn, hégn, bégn
  La plus grande portion que ce soit la mienne.

[Note 83: Pain d'anis.]

Malheur à celui qui ferait la sourde oreille; les enfants, de leur ton
le plus aigu, hurleraient un refrain vengeur, mais trop grossier pour
pouvoir être reproduit.



II. le repas

Dans l'_Orléanais_, le réveillon avait des mets et des chants
traditionnels; le porc composait le menu de ce festin. C'était sous
toutes les formes et par parties que la victime était servie sur la
table. Partout son sang apparaissait sous la forme de boudin succulent,
et sa chair hachée sous celle de _crépinettes_, sorte de saucisses
longues qui, dans certaines communautés, étaient servies à chaque
personne, dès le retour de la Messe de minuit. La fin du repas était
égayée par le chant de Noëls. locaux.

Dans les _familles angevines_, il était d'usage, _à Noël_, de tuer un
des porcs mis à l'engrais.

Dès le matin, le boucher, accompagné de ses valets, se rendait à
domicile et, après avoir saigné, épilé [84] le porc, puis taillé sa
chair, se mettait à faire force saucisses et boudins, car il fallait en
envoyer à tous les parents et amis...

[Note 84: Épiler, enlever le poil.]

Le soir arrivé, une grande chaudière d'airain était posée sur le feu.
Cette chaudière était remplie de la chair du porc coupée en petits
morceaux et destinés à faire des _rilleaux_. Le chef de la famille
se signait, jetait de l'eau bénite sur le feu, puis plaçait dans la
chaudière trois mesures de sel.

A l'aube du jour, les _rilleaux_ étaient cuits, et alors on se
délassait, dans ce gai repas, des veilles de la nuit. Ensuite on
partait pour l'église paroissiale, en emportant sur un large plateau un
magnifique jambon couvert de verdure. Ce jambon était déposé devant le
maître-autel.

Un prêtre, en habit de choeur, venait le bénir et prononçait une prière
consacrée à cette cérémonie, prière qu'on retrouve encore dans nos
anciens rituels du Moyen Age.

Après la bénédiction, le jambon était reporté à la maison et suspendu
dans l'âtre de la cheminée; il y restait jusqu'à Pâques. Ce jour-là, il
était décroché et mis sur la table autour de laquelle la famille venait
s'asseoir et rompait avec cette viande bénite l'abstinence du Carême
[85].

[Note 85: Extrait du Bulletin historique et monumental de l'Anjou.]

Dans le _Rouergue_ (Aveyron), tout en se chauffant autour du
_souquonaudolengo_ qui flambe, on _réveillonne_ avec un bon morceau de
saucisse, cuite à point par les soins de la ménagère, ou, à défaut
de saucisse, on se régale tout bonnement d'un morceau de porc salé,
conservé depuis le carnaval passé. Et, comme dessert, une _rissole_ aux
prunes ou aux pommes bien chaude et bien dorée.

Le jour de Noël est un jour de grande liesse; c'est le maître, «le
bourgeois» qui «régale» la famille et les domestiques. C'est à lui
qu'incombe le soin de tout disposer, car c'est, ce jour-là, la fête
des petits, des humbles, des serviteurs; le maître «paie» à toute la
maisonnée.

Mais, en revanche, le jour des Rois sera sa fête à lui.

A leur tour, les domestiques paieront ou seront censés payer, et ce
soir-là encore, il y aura grande liesse dans la ferme, éclairée autant
par le grand feu de la cheminée que par la lampe du plafond[86].

[Note 86: L'abbé M----, du diocèse de Rodez.]

_En Poitou_, Lucas Le Moygne, curé de Notre-Dame de la Garde (Poitiers),
a composé un _nouël_ où il est raconté quel réveillon on faisait, après
la Messe de minuit:

  _Conditor_, le jour de Noël,
  Fit un banquet non pareil
  Qui fut faict, passé v'là longtemps,
  Et si le fit à tous venans.

Suit le _menu_: «perdrix, chapons, oiseaux sauvages, hérons, levrauts,
congnilz, faisans, sangliers, lymaces au chaudumé», voilà pour les
plats de résistance, et j'en oublie. Maintenant, pour le dessert: la
pâtisserie, «les fouaces», les crasemuseaux, gâteaux secs, pains de
chapitre, échaudés pour les mauvaises dents... avec du vin.

  ................de l'Ypocras,
  Vin carapy et faye Montjeau,
  Pour enluminer tout museau
  Nouël!

  Il y vint même un bouteillier
  Qui onc ne cessa de verser
  Tant que un quartault il assécha
  _In sempiterna secula_.

A défaut du petit vin clairet de Poitiers, on avait «de derrière les
fagots» quelque réserve, en cachette, «de pomme sans iau» ou «de poiré
doulcereux» pour arroser chansons qui ne tarissaient guère[87].

[Note 87: J. Noury.]

Dans les _Hautes-Alpes_, Noël est le grand jour de réunion familiale. Au
marché qui précède la fête, les femmes se pourvoient d'une bougie par
ménage, car, le soir de Noël, on ne s'éclaire ni avec le bouillon-blanc
trempé dans l'huile, ni avec le bois résineux qui sert là de lumière,
comme dans les villages russes.

Il est de coutume de manger, après la Messe de minuit, des soupes de
pâté qu'on appelle _sazanes_ ou _creusets_. Le chef de la famille prend
le premier un verre plein de vin et porte la santé de tous les siens; le
verre passe ensuite de main en main, la même santé se répète et, à la
fin du repas, chacun à son tour y boit à ceux des membres de la famille
que la nécessité retient absents.

_Dans le Var_, après la Messe de minuit, les tourtes, gros gâteaux ronds
faits avec du miel, de la farine, de la confiture, de l'huile, dérident
tous les fronts[88].

[Note 88: L'abbé Ch., du diocèse de Fréjus (Var).]

_En Armagnac_. Devant la souche de Noël, en partant à la Messe de
minuit, on laisse «mijoter» le pot de la _daube_, qui est la base du
réveillon. La _daube_ est un plat national et bien gascon: elle se
compose d'un morceau de boeuf cuit dans une sauce noire, faite avec du
vin rouge et force condiments. On ne comprendrait pas, en Armagnac, un
dîner de Noël sans la _daube_. Les familles les plus pauvres se paient
ce luxe gastronomique, et si leur misère était trop grande pour pouvoir
se donner ce régal, de charitables voisins se font un devoir de le leur
procurer.

Le réveillon se complète avec de longs morceaux de saucisses cuites sur
le gril, toujours avec les charbons de la souche. On termine par les
châtaignes grillées, arrosées de vin nouveau[89].

[Note 89: L'abbé B., du diocèse d'Auch.]

«Si vous voulez quelques notes sur les fêtes de Noël, dans notre _beau
Béarn_, je puis vous en donner. Tout se passait très simplement: les
amis se réunissaient, on chantait des Noëls béarnais, en attendant la
Messe de minuit. On nous faisait rôtir des marrons et on nous faisait
boire de cet excellent vin blanc qu'aimait tant notre _bon Henri_ (Henri
IV, le Béarnais); seulement on nous le donnait à très petite dose, car
il _porte_. Puis on nous mettait au _dodo_, en nous promettant de nous
réveiller au moment voulu... Et le lendemain grand désespoir de n'avoir
pas été réveillé à temps, mais le tour était joué.

    «Et l'on nous menait voir le petit Jésus dans sa Crèche, où nous lui
    promettions d'être sages. Ceci se passait dans ma petite enfance, il
    y a trois quarts de siècle[90]».

[Note 90: Mme la comtesse de X...]

Dans les _montagnes du Gévaudan_ (Lozère), on arrive à trois heures du
matin de la Messe de minuit. On prend _un air de feu_ et on se met à
table. Depuis des siècles, le _menu_ est toujours le même: oreille de
porc, riz au lait, saucisse, fromage.

Le tout était jadis arrosé de _Vivarais_, vrai nectar que les vieux
seuls ont connu. Aujourd'hui, c'est le _Languedoc_ qui figure à la table
de nos montagnards. Il _monte_ facilement à la tête, mais il ne réjouit
pas le coeur[91].

[Note 91: M. l'abbé R..., du diocèse de Mende.]

_En Corse_, dans les familles pauvres, on mange, au réveillon, la
traditionnelle _polenta_ (bouillie de farine de châtaignes ou de maïs),
avec des tranches de porc tué exprès la veille.

Dans le _pays bizontin_, on prend, au retour de la Messe de minuit,
un peu de vin chaud, avec une petite tranche de pain, c'est la
«mouillotte».

Pour la journée de Noël, on fait actuellement une grande fournée de
gâteaux. Autrefois, en montagne, quand on mangeait habituellement le
pain d'avoine et d'orge, on préparait, pour Noël, des pains d'orge
mélangée d'un peu de froment: chacun avait sa michotte. La mère de
famille avait soin d'en faire une de plus pour le premier pauvre qui
passait: on l'appelait la «pâ Dé» (la part à Dieu.)

Dans le _pays de Caux_ (Seine-Inférieure). Dans les campagnes, le
réveillon est réduit aux plus modestes proportions. Pendant que, dans
l'âtre, se consume la traditionnelle bûche de Noël, on se contente
d'un frugal repas où figure parfois, chez les pauvres, une «fricassée»
d'oiseaux pris, le soir à la «soutarde»; on termine aussi quelquefois
par une tasse de «flippe», boisson chaude et composée de cidre doux,
d'eau-de-vie et de sucre réduits au feu.

_En Alsace_, le réveillon se fait avec des saucisses, des jambons, des
boudins arrosés de vin blanc. C'est le _Kuttelschmauss_.

Nous avons dit qu'en Angleterre il se fait, à l'occasion de Noël, une
consommation considérable d'_oies grasses_[92]. Il en était ainsi
autrefois dans nos provinces méridionales de la France; il n'était pas
de fête, en Languedoc et en Béarn, où l'antique gardien du Capitole ne
figurât à la place d'honneur. Le plus souvent, le réveillon se composait
d'une bonne soupe aux choux, dont la marmite avait été enterrée sous la
cendre, avant le départ pour la Messe de minuit, d'une oie rôtie, d'une
saucisse fraîche et d'un pâté de foie gras.

[Note 92: _Noël dans les pays étrangers_, p. 16.]

Le jour de Noël, M. de Talleyrand avait l'habitude de servir à ses
invités l'oie traditionnelle dont il avait lui-même imaginé la recette.
Vous plaît-il de la connaître?

    «Foncez une casserole de bandes de lard et de tranches de jambon.
    Veuillez ajouter quelques oignons piqué de clous de girofle, une
    gousse d'ail, un peu de thym et de laurier. Sur ce matelas parfumé,
    posez une oie grassouillette, bien jeune, bien tendre, soigneusement
    farcie de son foie et de crêtes de coq; arrosez généreusement de
    sauternes, semez une pincée légère de muscade, et laissez tomber
    quelques gouttes d'orange amère. Couvrez enfin de papier beurré et,
    feu dessus, feu dessous, faites partir.»

Décidément, il avait beaucoup d'esprit, M. de Talleyrand!

L'oie de Noël est bien un vrai rôti de fête! Tandis que les cloches
égrènent dans le ciel leurs joyeux carillons, que le boudin fume et crie
sur le gril, que les marrons pétillent sous la cendre, que les gâteaux
de famille profilent leur coupole feuilletée, l'oie fumante est placée
au milieu de la table, aux applaudissements des convives. De ses flancs
embaumés s'échappent bientôt de succulents marrons: les enfants tendent
leur assiette en criant: Noël! Noël!

Et la douce voix des cloches semble leur répondre: «Réjouissez-vous,
enfants, car Jésus est né»[93].

[Note 93: Fulbert-Dumonteil.]

Mme de Sévigné, dans la nuit de Noël de l'an 1677, offrit un réveillon,
dans son merveilleux hôtel Carnavalet, aujourd'hui transformé en musée
de Paris historique, ancien et moderne.

D'après le cérémonial accoutumé, Coulange met le feu à la bûche de Noël,
dans la grande cheminée Henri II. La table est garnie au centre d'un
agneau tout entier. Sur l'immense dressoir, qui occupe tout un panneau
de la salle, des orangers encadrent les aiguières et la vaisselle
d'argent et de vermeil.

Les jets d'une haute fontaine les parfument encore de l'essence des
fleurs les plus odorantes et les plus variées.

Le réveillon se prolonge au milieu des huit services dont la simple
énumération, en sa consistance abondante et variée, suffirait à soulever
d'effroi les estomacs de notre temps.

Qu'il nous suffise d'indiquer qu'après les soupes, les entrées, les deux
services de rôtis, gros et menu gibier, le service des poissons: saumon,
truite et carpe, parurent deux énormes buissons d'écrevisses flanqués de
quatre tortues dans leur écaille. Au sixième service, on en était encore
aux légumes: cardons et céleris, et le huitième service termina le repas
par les amandes fraîches et les noix confites, les confitures sèches
et liquides, les massepains, les biscuits glacés, les pastilles et les
dragées.

Les meilleurs crus de Bourgogne et des côtes du Rhône avaient arrosé les
divers services du repas, le muscat de Languedoc restant réservé aux
babioles du dessert[94].

[Note 94: La Rouvraye.]

_A Paris_, le réveillon est plus à la mode que jamais, et la statistique
serait impuissante à établir la quantité de boudin grillé qui se
consomme, pendant la nuit du 24 au 25 décembre, dans la grande capitale.

Plus que toute autre ville, Paris subit l'influence des coutumes
étrangères. Il a pris à l'Angleterre les joies gastronomiques du
_Christmas_, à l'Allemagne son arbre de Noël si charmant et si poétique.
C'est seulement dans les quartiers paisibles du Marais et de l'île
Saint-Louis, loin des rues grondantes de la grande ville, où les chaudes
rôtisseries, les charcuteries enrubannées toutes grandes ouvertes, les
cafés et les restaurants illuminés offrent jusqu'au matin l'odeur et
le flamboiement d'un immense festin; c'est dans ce Paris ignoré qu'il
serait possible de retrouver quelques traces des vieux usages de nos
pères.


III. LES GÂTEAUX

A l'occasion de Noël, il se fait une grande consommation de gâteaux qui,
suivant les pays, portent différents noms.

_Dans les Vosges_, on réveillonne surtout avec du vin, de l'eau-de-vie
et des _coigneux_, gâteaux à forme particulière, fabriqués exprès pour
la fête de Noël. Il est d'usage que les parrains et marraines donnent à
leurs filleuls un coigneux à Noël. C'est un acompte sur les étrennes.

    «Le nom français de cette pâtisserie, dit X. Thiriat, n'existe pas
    dans le dictionnaire de l'Académie: il varie suivant les pays. A
    Saint-Amé, on dit _queugna_; à Dommartin, _queugno_; à Gérardmer,
    _coïeue_; à Rambervillers, _cogneu_[95].»

[Note 95: _La vallée de Cleurie_, p. 329.--_Coigneux_ et ses variantes
viennent peut-être de l'allemand _Kuchen_, gâteau.]

Les _Lorrains_ ont l'habitude de s'entredonner, à l'époque de Noël, des
_cognés_ ou _cogneux_, espèces de pâtisseries dont les unes figurent
deux croissants adossés et dont les autres, plus longues que larges, se
terminent également, à leurs extrémités, par deux croissants.

_Dans les Flandres_, on donne aux enfants, le jour de Noël, des
_kéniolles_ ou _coignolles_ ou _quégnolles_, gâteaux de forme oblongue,
au creux desquels un Enfant-Jésus en sucre est mollement couché, piquant
une note rose au sein de la pâte dorée.

Dans le département du Nord, ces mêmes gâteaux sont connus sous le nom
de _coquilles_. Dans certaines villes, les boulangers et les pâtissiers
en offrent à leurs clients, à titre d'étrennes, immédiatement après la
Messe de minuit[96].

[Note 96: M. D..., boulanger à W... (Nord), nous a envoyé, pour la Noël
1906, une succulente coquille que nous avons admirée et appréciée:
c'était en souvenir d'un voyage resté mémorable.]

Dans _le pays chartrain_ et _en Beauce_, on servait au réveillon des
_cochelins_, petites galettes feuilletées ovales ou losangées, qui
étaient saupoudrés de grains en sucre rose et blanc; ils servaient aussi
d'étrennes.

_En Normandie_, les indigents se pressent, à l'heure du réveillon, à la
porte des fermes, en demandant des _aguignettes_ (étrennes) et chantent
en choeur ce vieux couplet:

  Aguignette, Aguignon,
  Coupez-moi un p'tit cagnon;
  Si vous n'volez pas le coper,
  Donnez-moi l'pain tout entier.

Les _Aguignettes!_ Tout le monde connaît, _en Normandie_, ces galettes
feuilletées, ces gâteaux de deux sous, cousins germains des «cheminaux
tout chauds» et des vieilles «nourolles» découpées à l'emporte-pièce
et revêtant les formes les plus diverses, suivant les caprices du
boulanger.

Quelle jolie couleur elles vous ont à la sortie du four et comme elles
fleurent le bon beurre frais! Elles sont surtout succulentes, quand
un léger coup de feu leur a donné une teinte d'acajou et qu'elles
craquettent sous la...

[Texte détérioré--reliure défectueuse]

Quelles pâtisseries affriolantes que ces Aguignettes d'enfants!

_En Berry_[97], les pains ou gâteaux de Noël étaient de deux sortes: les
_cornabeux_ et les _naulets_. Les _cornabeux_ ou_ pains aux boeufs_ sont
confectionnés dans les fermes, et on les distribue aux pauvres dans la
matinée de Noël: ces pains sont en forme de _cornes_ ou de croissants.

[Note 97: D'après Laisnel de la Salle, _Croyances et Légendes_, t. I, p.
6.]

A Argenton, à Saint-Gaultier, etc., les _cornabeux_ sont connus sous
le nom de _holais_. Tous les laboureurs de ces contrées donnent aux
pauvres, le jour de Noël, autant d'_holais_ qu'ils possèdent d'animaux
de labour, boeufs ou chevaux.

Les _naulets_ sont ces petites galettes que fabriquent les boulangers
pour le jour de Noël. On leur donne, autant que possible, la forme d'un
petit Jésus, qu'au Moyen Age, on désignait quelquefois sous le nom de
_Naulet_ ou _Nolet_, pour Noëlet (petit Noël):

  J'ai ouï chanter le rossigneau
  Qui chantoit un chant si nouveau,
  Si gai, si beau,
  Si résonneau;
  Il m'y rompoit la tête,
  Tant il preschoit,
  Et caquetoit;
  A donc prins ma houlette,
  Pour aller voir _Nolet_[98].

[Note 98: _Bible des Noëls_, de Ribaut de Laugardière, p. 15, Bourges,
1857.]

Tous ces gâteaux n'auraient-ils pas pour origine ces _pains de Noël_,
espèce de redevance payée jadis par les vassaux à leur seigneur? [99].

[Note 99: Voir du Cange, _Glossarium_, s. v. _panis_.]

Nous pourrions citer encore une foule d'autres gâteaux que l'on sert
à l'occasion des fêtes de Noël et du jour de Tan; en Beauce, les
_nieules_, espèce d'échaudées; en Normandie, les _nieules_ [100],
petites gaufrettes un peu semblables aux _oublies_, pâtisserie légère
que fabriquait, à Rouen, la corporation des _oubleyeurs-neuliers_; on
les voit souvent figurer comme redevances, comme les _oublies_ les
_chemineaux_, les _fouaces_; en Provence, le _calendau_ et le _nougat_
que l'on sert orné de feuilles vertes; en Normandie, les _craquelins_,
qu'on appelle bourettes à Valognes, etc.

[Note 100: Les _nieules_ étaient surtout jetées, du haut des galeries,
dans la cathédrale de Rouen, le jour de la Pentecôte (Farin).]

A ces sortes de gâteaux doit se rapporter le petit pain blanc que,
chez nos voisins des _Amognes_ (Nièvre), les parrains et les marraines
offraient, naguère encore, aux approches de Noël, à leurs filleuls et
que l'on connaissait, dans ces contrées, sous le nom d'_apogne cornue_.

On pourrait encore ranger dans la catégorie des _apognes_, _l'ai gui
l'an_ de Vierzon (Cher), dont Raynal parle en ces termes [101]: «A
Vierzon pendant quelques jours des environs de Noël, tous les pâtissiers
vendent un petit gâteau de forme bizarre qu'on nomme _l'ai gui l'an._»

[Note 101: _Histoire du Berry_, tom. I, p. 17.]

«Dans notre province, comme en beaucoup d'autres, ajoute Raynal, on
donne encore les noms de _guilané, guilaneu_ aux aumônes spéciales ou à
de certains présents que l'on distribue aux premiers jours de l'an. Les
mots _guilané, guilaneu_ signifient, dit-on, _gui l'an neuf_[102]».

[Note 102: Les auteurs sont très partagés sur cette étymologie. V. le
_Barzaz-Breiz_, de M. de la Villemarqué, t. I, p. 396.]

_En Picardie_, il y a quelques années, les cabaretiers offraient, la
veille de Noël, à leurs clients des _cuignons_ ou _cuignots_, sorte de
tarte aux pommes en forme de croissants allongés.

Dans _la Flandre_ flamingante, les gâteaux de Noël se nomment
_Kerskoeken_ et représentent un porc ou un sanglier, comme les
_cougnoux_ de Namur.


_Le réveillon des animaux_[103]._

[Note 103: Voir _Noël dans les pays étrangers_, p. 13. _Le réveillon des
oiseaux_.]

Dans un grand nombre de pays, les animaux eux-mêmes font réveillon.

_En Berry_, les animaux de la ferme, à l'issue de la Messe de minuit,
reçoivent une provende extraordinaire du meilleur fourrage.

Il en est ainsi _en Lorraine_ et dans _le pays bisontin_. Dans un
village voisin de Besançon, à Mamirolle, il y a quelques années, un
cultivateur qui n'avait aucune religion se levait avec grande diligence,
pour conduire son bétail à l'abreuvoir public, tout au sortir de la
Messe de minuit. Il fallait, disait-il, que ses animaux eussent la
première eau de Noël. Cette habitude superstitieuse a quelque chose de
bien poétique et n'est que l'application abusive d'une idée admirable du
Mystère de Noël. [104]

[Note 104: L'abbé B..., du diocèse de Besançon.]

On nous écrit que, dans certaines paroisses perdues des _montagnes de
l'Auvergne_, à l'occasion de Noël, tous les animaux participent aux
réjouissances communes; «il n'est pas une tourterelle ni un pigeon qui
ne fasse réveillon.»

Le même usage existe _en Bretagne_. Au retour de la Messe de minuit,
on donne à tous les animaux une botte du meilleur foin qui se trouve à
l'étable. Les paysans bretons (de Bignan, au diocèse de Vannes) pensent
qu'il est convenable que les animaux eux-mêmes participent à la joie
universelle, la nuit de Noël, en mémoire de la place que Dieu leur
assigna, d'après la tradition, dans l'étable de Bethléem, au moment de
la Nativité.

_En Touraine_, dans plusieurs villages, la Messe de minuit terminée,
chacun regagne sa demeure. Mais avant d'aller prendre sa part au gai
repas du réveillon, le maître de la maison passe d'abord à l'étable. En
souvenir des deux animaux qui, de leur tiède haleine, ont réchauffé les
membres tremblants du Sauveur-Enfant, il donne à chacun de ses animaux
domestiques une double ration. C'est leur réveillon à eux [105].

[Note 105: M. l'abbé B... du diocèse de Tours.]

Le poète qui a si bien chanté le _réveillon des oiseaux_ devait aussi
chanter _le réveillon des animaux_; il l'a fait sous ce titre gracieux:


  LA GERBE DE NOËL

  Dans les nombreux pays où la sainte croyance
  Vit encor dans le coeur du campagnard heureux,
  --A l'heure où de Jésus l'on chante la naissance,
  On observe un usage aussi bon que pieux.

  La venue ici-bas de cet Enfant aimable
  Mit en liesse la terre, aux chants du Paradis;
  De même le croyant s'en va dans son étable
  Réjouir son bétail, ses agneaux, ses brebis.

  Il donne à l'âne, au bouf, une exquise provende,
  Aux chèvres, aux moutons, ou du sucre ou du sel:
  Car tout être vivant doit, suivant la légende,
  Faire _son réveillon_ dans la nuit de Noël[106].

[Note 106: Comtesse O'Mahony.]



CHAPITRE V

LES CADEAUX DE NOËL

(ARBRE DE NOËL ET SOULIER DE NOËL)

Aujourd'hui l'usage se répand de plus en plus de donner des cadeaux aux
enfants, à l'occasion de la fête de Noël.

On donne à cette coutume une double origine. Quelques auteurs ont voulu
la faire remonter aux Romains, qui s'envoyaient les uns aux autres des
présents, _afin de commencer la nouvelle année sous d'heureux auspices_.
Les nouveaux convertis eurent beaucoup de peine à se défaire de cette
coutume payenne.

A la fin du IVe siècle, saint Maxime de Turin la condamne avec
véhémence: il reproche aux chrétiens de donner des présents exagérés,
quelquefois même en contractant des emprunts[107].

[Note 107: Homil. C. _de Kalendis gentilium_, Migne, LVII, col.
492-493.]

Dans la suite, Noël _prit peu à peu la place des Calendes de janvier et
fut considéré comme le commencement de l'année_[108].

[Note 108: En provençal, Noël se dit _Caleno_ ou _Calendo_ pour cette
raison.--Noël fut appelé _Calendes_, nom qu'on donnait Auparavant au
premier janvier.]

Il nous semble exagéré de faire remonter aux Romains l'usage des cadeaux
de Noël; cette coutume chrétienne nous paraît avoir son origine toute
naturelle dans l'idée même de la fête. En effet, Noël, étant un jour de
joie universelle, est en même temps une fête de famille: les étrennes en
sont la conséquence.--Comme Dieu s'est donné en présent aux hommes pour
leur prouver son amour, les hommes se donnent entre eux des signes
d'amitié et de bienveillance. Les parents surtout pensent à réjouir
leurs enfants en souvenir du divin Enfant-Jésus, qu'ils leur montrent
comme leur meilleur ami et leur plus parfait modèle.

Les cadeaux de Noël se font surtout par l'_arbre de Noël_ et par le
_soulier de Noël_.


I. L'ARBRE DE NOËL

Partout l'arbre est regardé comme un symbole de vie, d'abondance et de
prospérité[109].

[Note 109: L'arbre joue un grand rôle dans la symbolique chrétienne. On
a souvent mis en face l'un de l'autre _l'arbre de la science du bien et
du mal_, principe de la déchéance de l'humanité, et _la croix_, principe
de rédemption et de salut.]

L'_arbre de Noël_ est un petit arbuste vert, le plus ordinairement
un sapin, aux branches duquel on attache les cadeaux que l'on veut
distribuer aux enfants, à l'occasion de la fête. Il apparaît tout
éclatant de lumières, tout chargé de jouets et de friandises. Cet arbre
merveilleux est pour les coeurs innocents le symbole de Celui qui est
«la lumière du monde» et la source de tout don céleste.

Cet arbre, en effet, a pour les enfants une signification chrétienne. Ce
sapin, qui reste vert au milieu du deuil de la nature et qui produit
des fruits absolument inusités, fournit l'occasion de parler aux petits
enfants de ce Jésus qui s'est fait enfant pour nous, de ce Jésus qui,
dans sa crèche, leur prêche la piété, l'obéissance, la pauvreté.
Ils écoutent comme on écoute quand on est enfant: plus tard ils se
souviendront!...

Qui donc peut assister sans être profondément ému à cette scène
ravissante d'un arbre de Noël dans _nos Écoles maternelles?_ «Devant les
yeux émerveillés des tout petits, le verdoyant sapin, illuminé de mille
petites lumières tremblotantes, se dresse tout chargé de jouets et de
cadeaux qui, pendant des heures, mettent du bonheur dans les âmes de
tout ce monde enfantin. A ces joujoux d'un jour, on joint quelquefois
une large distribution de bons vêtements chauds et de hardes neuves:
tricots qui recouvrent les petits membres grelottants, mitaines qui
préservent des engelures, foulards où s'enfouissent les petits nez
rougis par la bise, bonnes galoches qui sonnent sur le pavé au moment
des glissades. Et comme il n'est point de belles fêtes sans chanson, on
chante quelques-uns de ces jolis _noëls_ naïfs, sur des airs qui ont
traversé les siècles et qui n'en sont pas pas moins une bonne et
égayante musique[110]».

[Note 110: Nous empruntons cette description de l'arbre de Noël au
savant article, si documenté, si varié et si plein d'_humour_ de M.
Georges Dubosc (_Journal de Rouen_, 25 déc. 1897).]

Le romancier anglais Ch. Dickens décrit ainsi l'arbre de Noël[111]: «Cet
arbre, planté au milieu d'une large table ronde et s'élevant au-dessus
de la tête des enfants, est magnifiquement illuminé par une multitude de
petites bougies et tout garni d'objets étincelants. Il y a des poupées
aux joues roses qui se cachent derrière les feuilles vertes, il y a des
montres, de vraies montres, ou du moins avec des aiguilles mobiles, de
ces montres qu'on peut monter continuellement; il y a de petites tables
vernies, de petites armoires et autres meubles en miniature qui semblent
préparés pour le nouveau ménage d'une fée; il y a de petits hommes
à face réjouie, beaucoup plus agréables à voir que bien des hommes
réels--car si vous leur ôtiez la tête, vous les trouveriez pleins de
dragées.--Il y a des violons et des tambours, des livres, des boîtes à
ouvrage, des boîtes de bonbons... toutes sortes de boîtes; il y a
des toutous, des sabots, des toupies, des étuis à aiguilles, des
essuie-plumes et des imitations de pommes, de poires et de noix,
contenant des surprises. Bref, comme le disait tout bas devant moi un
charmant enfant à un autre charmant enfant, son meilleur ami: «Il y
avait de tout et plus encore!»

[Note 111: _Christmas carols_.]


_Comment installer et garnir l'arbre de Noël_

Il faut choisir, dans la forêt, un beau sapin aux branches épaisses et
bien vertes: on le plante dans une caisse profonde remplie de terre: les
parois sont ornementées de papier multicolore ou d'andrinople. C'est, à
Paris, au marché du quai aux Fleurs qu'on trouve à meilleur compte les
sapins de Noël; chaque année, les forêts de France et même de l'étranger
en envoient un stock considérable.

Il est bon de placer l'arbre au tiers de la pièce où l'on doit se
réunir, afin de laisser, en avant, un espace suffisant pour recevoir les
invités, grands et petits.

On peut établir, dans un coin de la salle, une sorte de cloison de
tentures, faite avec de longs rideaux épais. Derrière cette cloison,
on peut placer un piano ou un harmonium autour duquel grands frères et
grandes soeurs chanteront des _noëls_ populaires: leurs voix sembleront
se perdre dans un lointain mystérieux, et parfois imiter les Anges de
Bethléem, annonçant aux bergers la venue du Sauveur.

Il faut, sur le fond de verdure sombre qu'offre le sapin, placer des
boules de verre ou de petits miroirs qui refléteront, en mille facettes,
la lumière des petites bougies suspendues dans l'arbre. Souvent on
sème sur les branches quelques poignées de givre argenté et de neige
artificielle; on y ajoute aussi quelquefois de longs fils d'argent qu'on
appelle des «cheveux d'ange». Enfin, on accumule, avec art et bon goût,
tout ce qu'on peut trouver de petits rubans, de faveurs, et on agrémente
le tout de nombreuses bouffettes, de noeuds et de croisettes de bolduc
rose[112].

[Note 112: Grosse ficelle rose, plate.]

Quant aux bibelots, jouets et friandises à placer sur l'arbre de Noël,
on a le choix, assurément, mais il faut prévoir ce qui fera le plus
grand plaisir à l'assistance: les fruits et les jouets _à surprises_ ont
toujours le plus grand succès. Les enfants préfèrent souvent les objets
peu coûteux aux cadeaux de grand prix: il faut surtout savoir les
enjoliver et les présenter, sous les formes les plus gracieuses et les
plus attrayantes: par exemple, les petits paniers et les corbeilles
seront recouverts de percaline et doublés de satinette rose ou bleue;
on collera sur les panoplies des papiers de couleur, des papiers de
fantaisie à dessins comiques, etc.

Quelquefois, on place, au sommet de l'arbre de Noël, une étoile
lumineuse étincelante de rubis et d'émeraudes, ou un ange de carton aux
ailes d'or et aux mains pleines de présents.

On trouve dans les bazars et chez les marchands de jouets tous les
_accessoires_ d'un arbre de Noël à des prix très abordables.

Les savants ne sont pas d'accord sur l'origine de l'arbre de Noël: les
uns le font remonter au temps du paganisme, les autres lui donnent
une origine gauloise, d'autres, enfin, le font venir des plus pures
traditions germaniques.

_Origine payenne._ L'arbre de Noël, suivant une légende, remonterait aux
peuples payens, qui célébraient, par des réjouissances, les derniers
jours de l'année. Le sapin, «roi des forêts» [113], comme disent
encore certains chants populaires allemands, recevait alors un culte
idolâtrique: des sacrifices humains avaient même arrosé ses racines.
Cependant, il faut observer que, parmi les nombreuses espèces d'arbres
pour lesquels les anciens Germains avaient un culte, on ne vit jamais
figurer le sapin. Il faut aller jusqu'à l'extrême Scandinavie où, dans
les temps payens, lors des fêtes de _Youl_[114], célébrées à la fin
de décembre, en l'honneur du retour de la terre vers le soleil, on
plantait, devant la maison, un sapin auquel on attachait des torches et
des rubans de couleur.

[Note 113: Il faut visiter les belles forêts du mont Saint-Odile, en
Alsace, pour voir que le sapin mérite bien ce titre d'honneur.]

[Note 114: _Noël dans les pays étrangers_, p. 19.]

Le christianisme aurait transformé cette coutume et l'aurait appropriée
au _Mystère de Noël_, qui se célèbre à cette époque de l'année; cette
ancienne cérémonie serait tombée en désuétude avec le cours des siècles.

_Origine gauloise._ Vers 573, saint Colomban, poussé par un ordre
mystérieux de Dieu, quitta l'Irlande, son pays natal, et le monastère
de Bangor, où les fortes études n'empêchaient pas l'enthousiasme de
se développer. Il partit pour la Gaule dont, malgré la conversion de
Clovis, les habitants avaient grand besoin d'être évangélisés. L'ardent
missionnaire fut bien accueilli par Gontran, roi des Bourguignons.

Bientôt l'étroite enceinte du vieux château romain d'Annegray, que lui
avait concédé ce prince, fut insuffisante pour ses nombreux disciples.
Une portion de la nouvelle communauté dut se transporter à Luxeuil, au
pied des Vosges.

Un soir de Noël, saint Colomban prit avec lui quelques-uns de ses
religieux et parvint avec eux, en chantant des hymnes, jusqu'au sommet
de la montagne où se trouvait un antique sapin encore vénéré par
quelques habitants. Les religieux accrochent à l'arbre leurs lanternes
et leurs torches; un d'eux parvient jusqu'à son faîte et y dessine une
croix lumineuse.

Les paysans accourent et saint Colomban leur raconte les merveilles de
la nuit qui donna au monde un Sauveur.

Malgré ce fait, nous ne croyons pas que la tradition de l'arbre de Noël
soit née sur notre vieille terre française. Nous n'en trouvons aucune
trace dans nos vieux _noëls_ normands, gascons, bourguignons ou
provençaux. Dans toutes nos _Pastorales_, dans l'_Officium pastorum_,
même silence au sujet du vert sapin étoilé de lumières. Ce n'était point
le sapin, mais bien le chêne celtique qui était l'arbre symbolique par
excellence dans les vieilles forêts druidiques de l'ancienne Gaule[115].

[Note 115: _Noël dans les pays étrangers_, p. 18, note.]

_Origine allemande_. Il y a un siècle environ que l'arbre de Noël est
devenu populaire dans les contrées du Nord de l'Allemagne.

C'est en Norwège et en Suède qu'il fut d'abord adopté aux fêtes
chrétiennes de Noël, et tout indique qu'il a été propagé, en Allemagne,
par les Suédois, pendant la guerre de Trente ans.

C'est peut-être en Alsace qu'il faut chercher l'origine de l'arbre de
Noël. Dans ce pays, les charmes de la poésie ont enveloppé tous les
actes de la vie publique et privée.

Nous trouvons la plus ancienne mention de l'arbre de Noël dans une
description des usages de la ville de Strasbourg, en 1605. On y lit le
passage suivant: «Pour Noël, il est d'usage, à Strasbourg, d'élever des
sapins dans les maisons; on y attache des roses en papier de diverses
couleurs, des pommes, des hosties coloriées, du sucre, etc.»[116].

[Note 116: _Auf Weihnachten_ richtett man Dannenbaümen zu Strasburg
in den Stuben auf, daran hencket man rossen auss vielfarbigen. Papier
geschnitten, Aepfel, Oblaten, Zischgolt, Zucker (Rietschel, I. C., p.
144).]

En 1765 encore, Goëthe se trouvant à Leipsick, chez un ami, en face d'un
arbre de Noël, exprime la surprise que lui cause ce spectacle qu'il
voyait pour la première fois.

L'un des plus anciens vestiges de cette coutume se trouve dans
_l'Essence du Catéchisme_ que publia, vers le milieu du XVIIe siècle,
le pasteur protestant Dannhauer, de Strasbourg. Il constate que depuis
quelque temps, en Alsace, on suspend, à la Noël, pour la récréation des
enfants, des bonbons et des jouets aux branches d'un sapin. Il déclare
qu'il ignore d'où cet usage, qu'il blâme fortement, a pu tirer son
origine[117].

[Note 117: _Katechismusmilch_ (le lait du Catéchisme), 1642-1646, cité
par Rietschel. I. C., p. 145.]

L'arbre de Noël fut introduit à Paris, en 1840, par la princesse
Hélène de Mecklembourg, duchesse d'Orléans, et favorisé plus tard par
l'impératrice Eugénie.

Dans cette même année, le prince Albert, époux de la reine Victoria,
l'introduisit au palais royal de Buckingham, à Londres, et le mit en
honneur dans l'aristocratie et la bourgeoisie anglaise.

Cette touchante et délicieuse tradition de l'arbre de Noël, perpétuée à
travers les âges, semble aujourd'hui plus vivace encore que jamais. La
preuve en est dans l'immense quantité de sapins qui, dès l'aube, chaque
année, sont alignés sur les deux côtés de la Madeleine, à Paris.

Les sapins!... Ils sont là des centaines, des milliers, de toute taille,
de tout âge. Les uns, tout petits, les autres très grands avec d'énormes
racines. Ceux-là, de quelques centimètres de hauteur; ceux-ci atteignant
plusieurs mètres.

Et tous ces arbres de Noël, disposés en ordre, forment de grandes et de
petites allées... C'est comme une forêt en miniature, où l'oeil se perd
dans les masses de feuillage sombre, où l'esprit se reprend à rechercher
les images exquises de Pierre Dupont, le chantre des _Sapins_, évocateur
génial des beautés de la nature:

  Le _Sapin_ brave et l'hiver et l'orage,
  Chaque printemps lui fait un éventail;
  Droite est sa flèche et vibrant son feuillage;
  L'art grec s'y mêle au gothique travail...
  Dieu d'harmonie
  Et de beauté,
  J'adore ton génie
  Dans sa simplicité.

Qui de nous n'a contemplé, avec larmes, en 1870, l'arbre de Noël de nos
ennemis insolents et vainqueurs? Ces hommes du Nord abattaient les
rares sapins de nos bosquets et en détachaient la cime. Dressée dans un
tonneau, cette cime devenait leur arbre de Noël. Ils suspendaient à ses
branches des pommes au lieu d'oranges, et des saucisses en guise de
guirlandes: le tout était éclairé par des chandelles fumeuses. C'était
plutôt lugubre!...

Les Chartrains se rappellent encore cet épouvantable incendie qui, le
jour de Noël, détruisit le château du prince Napoléon, à Gourdez. Un
sapin immense était dressé dans les magnifiques salons. Pour célébrer
leur «Weihnachten», les Allemands suspendirent à ses branches toutes
sortes de victuailles; le tout était éclairé _a giorno_ par de
nombreuses bougies. L'on festoya, l'on dansa autour de l'arbre de Noël.
Le feu ne tarda pas à se déclarer; bientôt le château n'était qu'un
brasier, et malheur aux paroissiens de Morancez qui essayèrent de
conjurer l'incendie [118]!

[Note 118: L'abbé G..., du diocèse de Chartres.]

Nous avons donné dans notre premier opuscule une longue description de
l'arbre de Noël allemand [119], nous nous contenterons de citer _l'arbre
de Noël des petits forains_ et _l'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains à
Paris_.

[Note 119: _Noël dans les pays étrangers_, p. 39-49.]


_L'arbre de Noël des petits forains, à Paris_

Le 24 décembre, une vaste salle avait été mise gracieusement à la
disposition de l'École foraine; la réunion fut très belle. Un public
nombreux voulut prendre part à la joie des pupilles de Mlle Bonnefois.

M. Gaston Lacoin, avocat à la Cour d'appel, dans un à-propos très
brillant sur l'École foraine et sa fondatrice, fit savoir qu'elle
n'avait pas été oubliée par le bonhomme Noël, puisque le Conseil
général, sur la proposition de M. Duval-Arnoult, lui allouait une
subvention de 500 francs.

Cette heureuse nouvelle fut accueillie avec joie.

Mmes L. Vaillant et J. Jucquot ont ouvert le concert par un charmant
morceau à quatre mains. Mme Raucet-Banès a charmé l'auditoire par son
talent de fine diseuse. Mme Benoiste a brillamment exécuté une Étude de
Liszt et accompagné tous les artistes avec un réel talent. Deux jeunes
élèves de Mlle Caroline Brun ont fait entendre de ravissantes mélodies
avec des voix bien posées, une diction parfaite et un style impeccable.

La distribution des présents de toutes sortes suspendus à un splendide
arbre du Noël eut ensuite lieu au milieu de la joie générale; tous les
petits forains paraissaient être au comble du bonheur.

Mlle Bonnefois peut être heureuse et Mlle Giraud fière de ses petits
élèves. Puissent-elles longtemps encore assister à cette fête de
famille!


_L'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains, à Paris_

Il n'est pas un journal, en France et surtout en Alsace-Lorraine, qui
n'ait raconté, au moins une fois, cette cérémonie si particulièrement
touchante et patriotique.

Tout le monde connaît l'Association des Alsaciens-Lorrains, à Paris.
Cette oeuvre a distribué, depuis son origine, des millions de secours et
procuré du travail et des moyens d'existence à des milliers de familles
émigrées.

Comme l'arbre de Noël est en grand honneur dans toutes les familles
alsaciennes, on pensa, dès l'année qui suivit la guerre de 1870, à une
fête qui rappelât aux petits émigrés les joies du foyer natal.

Jules Claretie a raconté l'origine de cette fête, dans une salle de
café-concert, à l'Alcazar, où les petits Alsaciens étaient accourus. On
en attendait quelques centaines; il en était venu plus d'un millier.

«Les fillettes et les gamins, dit Jules Claretie montaient, tout émus,
les marches de l'estrade. Même après avoir pillé les épiciers du
voisinage, on n'allait bientôt plus avoir rien à leur donner. Il fallut
briser par fragments les tablettes de chocolat, pour que les derniers
emportassent quelque chose. C'est Gambetta qui les cassait en deux, ces
tablettes de chocolat, et les passait à Mme Floquet qui les distribuait
à ces petites mains tendues.»

Cette fête de famille, très modeste à l'origine, reçut dans la suite un
développement considérable; entourée de la sympathie universelle, elle
devint une manifestation charitable vraiment grandiose.

Qu'on en juge par le récit que nous en fait un journal de la capitale
[120]:

[Note 120: _Le Monde illustré_, 26 déc. 1881.]


    «Le 25 décembre 1881, a eu lieu, dans l'après-midi, à l'Hippodrome,
    la Noël des Alsaciens-Lorrains.

    «De patriotiques souvenirs planaient sur cette fête. Une foule émue
    et sympathique se pressait dans l'immense vaisseau, admirablement
    décoré pour la circonstance.

    «Des Alsaciens, au nombre de six mille, et environ quatre mille
    enfants, avaient été convoqués dans cette vaste enceinte, afin
    de participer aux libéralités que leur réservaient les Dames
    patronnesses de l'Oeuvre, sous la forme d'agréables et utiles dons,
    consistant en vêtements chauds, objets de toute espèce, jouets et
    bonbons.

    «Au centre de l'arène se dressait un énorme sapin, provenant des
    forêts d'Alsace [121], dont les gigantesques rameaux, ornés de
    rubans aux couleurs nationales, ployaient sous une charge coquette
    de joujoux et de Lanternes.

    [Note 121: Avant de l'expédier, ses racines avaient été
    soigneusement enveloppées d'une grosse motte de _terre alsacienne_.]

    «Des mâts, autour desquels s'enroulaient des oriflammes et des
    drapeaux tricolores, étaient plantés de place en place. Ils
    portaient tous, au centre, les armes des villes des pays annexés,
    ainsi que l'écusson de la ville de Paris.

    «Sur des tables placées au pied de ces mâts, s'amoncelaient des
    piles de cadeaux, qui attiraient les regards de la troupe enfantine,
    assise au milieu de l'ellipse.

    «Le reste de l'assistance s'étageait sur les gradins de
    l'amphithéâtre.

    «On y remarquait bon nombre de sénateurs, de députés, des élèves de
    l'École polytechnique, de l'École centrale...

    «La musique de la Garde républicaine et plusieurs sociétés chorales
    ont fait entendre, comme intermèdes, des morceaux très applaudis.

    «Des pièces de vers et des chants patriotiques ont été
    chaleureusement acclamés.

    «Ensuite a commencé le défilé des enfants qui sont venus,
    accompagnés de leurs parents, recevoir, des mains charitables, les
    dons destinés à chacun d'entre eux.

    «Les bienfaiteurs se sont retirés avec la conscience d'un doux
    et cher devoir de commisération accompli en faveur de frères
    malheureux.

    «Les Alsaciens pauvres ont mieux compris qu'ils faisaient toujours
    partie du territoire français, et que, en dépit des efforts faits
    pour les séparer de nous, la charité supprimait les frontières
    nouvelles.»

Ce spectacle charmant de l'arbre de l'Hippodrome fait retrouver aux
pauvres exilés, dans la douce fête de l'arbre de Noël, le souvenir
vivant de la patrie absente, et ceux qui veulent être généreux pour
l'enfance proclameront hautement «qu'elles sont bonnes et touchantes,
les traditions qui permettent ainsi de faire le bien et la charité, en
les parant de cette poésie émue et naïve qui, depuis dix-neuf siècles,
s'attache à la plus populaire de nos fêtes [122]».

[Note 122: _Le Journal de Rouen_, loc. cit.]

Rückert, le plus poétique révélateur, dit Baur, de l'amour divin
manifesté dans la grotte de Bethléem, nous a laissé une poésie très
aimée des enfants. C'est comme une perce-neige toute pure et toute
délicate qui s'est épanouie sur le bord de la Crèche; nous ne ferons que
résumer le poète allemand:


_L'arbre de Noël et l'enfant pauvre_

«Un petit enfant étranger parcourt les rues superbes d'une ville
inconnue: il admire les jouets exposés aux vitrines, la lumière
des palais et les étincelants sapins entrevus dans les salles bien
chauffées.

«Tout enfant, dit-il, a son petit arbre et sa bougie: tout enfant, chez
ses parents, a sa douce surprise, et, moi seul, je n'ai rien. Et il
frappe tristement à toutes les portes, et personne n'a pitié de lui et
ne l'invite à entrer.

«O saint Enfant-Jésus, s'écrie-t-il, je n'ai ni père, ni mère, je n'ai
que vous; puisque personne ne m'écoute, venez à mon secours.» Il joint
ses petites mains glacées par le froid, et, tout grelottant, il attend,
anxieux, dans la rue.

«Et voici que descend vers lui un autre petit enfant, entouré d'une
lumière étrange et qui lui dit:

«Je suis le divin Jésus... tout le monde te repousse, moi je viens à
toi... tu auras aussi ton arbre de Noël, regarde!»

«De la main, l'Enfant-Jésus lui montre alors le ciel dans lequel brille
un gigantesque arbre de Noël tout scintillant d'étoiles.

«L'enfant, dont l'âme est inondée de joie et de paix, se sent soulevé
lentement, doucement par mille petits anges qui se détachent de l'arbre
merveilleux.

«.....Il est retourné dans sa vraie patrie, et là il oublie toutes les
souffrances d'ici-bas!»

Il faut lire cette ravissante poésie dans le texte allemand pour en
savourer toute la suavité.

Après avoir célébré tous les charmes de l'arbre de Noël, parlons de la
coutume si française du _soulier_ ou du _sabot_ de Noël, mis dans l'âtre
pendant la Messe de minuit, pour le plus grand bonheur de nos naïfs
enfants.



II. LE SOULIER DE NOËL

L'heure de la veillée est déjà avancée; les plus petits enfants
consentent à assister à la Messe de minuit dans la _chapelle blanche_,
c'est-à-dire à dormir sous leurs blancs rideaux, pendant que leurs
parents iront à l'église. Mais auparavant, tout émus, ils déposent, avec
grand soin, leur soulier au pied des chenets de fonte. Pendant leur
sommeil, ils rêvent de sucre de pomme, de polichinelles, de bonbons et
de jouets de toutes sortes...

Maman attend que bébé soit bien endormi; puis, elle s'avance
discrètement et remplit l'escarpin mignon, largement ouvert, des objets
qu'elle sait que son cher petit désire le plus,--elle le lui a fait dire
tant de fois!...

Le lendemain, dès son réveil, l'enfant accourt, pieds nus, le cour
battant, l'oeil encore gros de sommeil et déjà brillant de plaisir, pour
contempler les trésors, objets de toutes ses espérances.

Malgré la nuit plus courte, avec quel empressement le père et la mère
sont debout, dès le jour naissant, pour guetter le réveil de leur fils,
pour être les heureux témoins de sa surprise, de sa joie exubérante,
quand il aperçoit les jouets, friandises et cadeaux de toutes sortes,
que lui envoie le petit Jésus par son fidèle messager _le bonhomme
Noël_[123].

[Note 123: _Lectures pour tous_, déc. 1903. Extrait d'un article de
François Veuillot.]

Quelquefois, quand les enfants n'ont pas été sages, quand ils ont été
espiègles, menteurs, gourmands, désobéissants ou colères, le petit Jésus
n'envoie, en souvenir... qu'une poignée de verges.

Qui de nous n'a été la naïve et heureuse victime de cette supercherie
toute imprégnée d'affection maternelle? Une petite fille disait à sa
maman: «Je ne sais pas pourquoi ma petite soeur Luce trouve toujours
dans son soulier de Noël précisément ce qu'elle désire?»

--«Ah! ma chère Lise, c'est qu'elle est toujours plus sage que toi!»

«Oh! que papa et maman vont être surpris et contents, disait un charmant
bébé, quand ils verront tout ce que le petit Jésus m'a apporté!»

Aussi, quand à notre raison plus complètement éveillée s'est dévoilé le
mystère, quelle amère déception, quel trouble dans nos joies enfantines!

Il n'y a rien de plus gracieux que cette fiction du soulier de Noël,
utilisée par les mamans pour rendre _raisonnables_ leurs bébés
capricieux.

Un critique connu la recommandait, et nous voulons reproduire le tableau
plein de fraîcheur que sa plume traçait il y a quelques années.

C'était aux environs de Noël, la scène se passait au bazar de la rue
d'Amsterdam; nous citons les paroles de l'éminent écrivain[124]:

[Note 124: Fr. Sarcey. _Annales polit. et littér._, du 22 déc. 1889.]

«Je suivais une jeune mère qui tenait par la main une petite fille.
L'enfant s'extasiait sur les poupées et les joujoux. Elle voulait qu'on
lui achetât le bazar tout entier.

--Non, lui disait doucement sa mère: c'est bientôt Noël et le petit
Jésus t'apportera dans ton soulier ce qu'il aura choisi pour toi.

--C'est ici, répond la petite, que l'Enfant Jésus vient acheter des
joujoux?

--Oui, sans doute, pour les enfants bien sages.

--Pour les petits enfants bien sages?

--Oui, le petit Jésus tient à leur faire une surprise pour les
récompenser.

--Alors, je serai bien sage!

«... Qu'est-ce que ce petit Jésus qui achète des jouets chez les
marchands... et qui s'introduit mystérieusement dans les cheminées? Les
enfants ne s'en rendent pas bien compte.

«Ce qu'il y a de certain, c'est que le petit Jésus n'est pas pour eux
une abstraction, un symbole. Ils le voient qui traverse l'air, qui
presse sur sa poitrine des mains pleines de gâteaux et de jouets, ils le
sentent au-dessus d'eux très bon et très juste: ils se disent qu'avec
Lui il faut marcher droit, ou sinon... les souliers resteront vides.
Quels cris de joie ils vont jeter quand ils verront que le petit Jésus a
justement choisi ce qu'ils désiraient le plus, ce qu'ils avaient demandé
dix fois à leur mère.»


Quelquefois l'Enfant-Jésus réserve aux pauvres et aux affligés ses
meilleurs cadeaux, comme le prouve la _légende des bigorneaux_.

Jadis vivait à Saint-Malo une pauvre femme dont presque tous les garçons
s'étaient noyés en mer. Un seul avait survécu. Sa mère le garda auprès
d'elle...

Un jour de décembre, elle tombe gravement malade.

Son fils l'entend qui pleure. Il se souvient qu'on est à la _veille de
Noël_. Donc, doucement il se déchausse et vient poser son sabot usé
auprès des cendres froides; puis il ouvre la fenêtre et se met à prier
en regardant le ciel. Soudain, au moment où les cloches annoncent la
Messe de minuit, il aperçoit un nuage lumineux qui s'arrête juste
au-dessus de la maison.

Ce n'était pas un nuage ordinaire, ou, pour mieux dire, c'était un
essaim de ces escargots de mer que l'on appelle des _bigorneaux_ et, que
l'on mange sur la côte bretonne. _Les premiers remplirent les sabots_,
les suivants couvrirent le plancher, et quand la place manqua dans la
pauvre chambre, ils rampèrent sur les panneaux de bois de la façade, ou
s'accrochèrent aux ardoises du toit.

Cependant la pauvre veuve émerveillée se sentait mieux... Elle remplit
en hâte plusieurs paniers qu'elle alla vendre le lendemain: jamais elle
n'avait fait de si belles recettes, car personne n'avait jamais vu
d'escargots de mer si beaux et si appétissants.

On sut bientôt, dans le pays, le prodige qui s'était opéré et l'on
appela la vieille maison le _château des bigorneaux_[125].

[Note l25: _Lectures pour Tous_, loc. cit.]

Nos poètes ont souvent traité ce sujet si touchant et si naïf du
_soulier de Noël_:

  Ainsi qu'ils le font chaque année,
  En papillotes, les pieds nus,
  Devant la grande cheminée
  Les bébés roses sont venus.
  A minuit chez les enfants sages
  Le joli Jésus qu'à genoux
  On adore sur les images
  Va, les mains pleines de joujoux,
  Du haut de son ciel bleu descendre;
  Et, de crainte d'être oubliés,
  Les bébés roses, dans la cendre,
  Ont tous mis leurs petits souliers.
  Derrière une bûche ils ont même,
  Tandis qu'on ne les voyait pas,
  Mis, par précaution suprême,
  Leurs petits chaussons et leurs bas.
  Puis, leurs paupières se sont closes
  A l'ombre des rideaux amis.
  Les bébés blonds, les bébés roses,
  En riant se sont endormis
  Et jusqu'à l'heure où l'aube enlève
  Les étoiles du firmament
  Ils ont fait un si joli rêve
  Qu'ils riaient encore en dormant[126].

[Note 126: Rostand.]

Nos enfants savent par coeur ces beaux vers d'André Theuriet:

  Il est minuit, l'étable est sombre,
  La Vierge rêve et Joseph dort;
  L'Enfant repose dans cette ombre
  Ayant au front l'étoile d'or.

  Vêtu de satin et de moire,
  Le front ceint d'un rayon vermeil,
  A travers la grande nuit noire,
  Jésus passe comme un soleil.

  Glissant sur un rayon de lune,
  Il pénètre dans les foyers.
  Seul le grillon, dans la nuit brune,
  _Voit remplir les petits souliers_.

  Noël! Jésus vient de naître.
  _Souliers et sabots de hêtre
  Sont rangés dans l'âtre noir._
  Noël! Enfants, venez voir
  Les merveilles qu'à la ronde,
  Jésus, pour le petit monde,
  Du haut des cieux fait pleuvoir!

Non moins gracieuse est la poésie suivante que nous envoie un de nos
bons amis du Canada[127].

[Note 127: Le rév. Père B***, qui, bien des fois, dans notre belle
église de Pithiviers, a su intéresser et charmer ses auditeurs.]

  Hier au soir, à l'Angélus,
  Quand la nuit étendait son voile,
  J'ai vu, de la plus belle étoile
  Descendre le petit Jésus.

  Sur le toit de chaque demeure,
  Il s'arrêtait pour écouter!
  Car à l'enfant méchant qui pleure
  Il ne viendra rien apporter.

  Celui qui manque sa prière,
  Ou qui déchire ses habits,
  N'aura qu'une verge sévère,
  Avec un morceau de pain bis.

  Mais Jésus, aux enfants bien sages,
  Apportera de beaux joujoux,
  Des livrets tout remplis d'images,
  Et des bébés aux grands yeux doux.

  Avec une plume éternelle,
  En caractères triomphants,
  Un ange écrivait sur son aile
  Le nom des bons petits enfants.

  Que ceux-là, dans la cheminée,
  Mettent sans crainte _leur soulier_
  Petit Jésus, dans sa tournée,
  Saura ne pas les oublier.



TABLE DES MATIÈRES


  PRÉFACE.

  CHAPITRE PREMIER.

  La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte.
  La veillée de Noël.

  I.--Le REPAS MAIGRE.
  En Auvergne.
  En Provence.
  Dans le Comtat-Venaissin.
  A Marseille.
  Le gros souper du musée d'Arles.
  En Bretagne.

  II.--LES DIVERTISSEMENTS.
  La fête de la pelote en Anjou.
  La fête de la pelote en Normandie.
  La fête des flambarts en Champagne.
  Une veillée de Noël dans le Rouergue.
  Une veillée de Noël au pays lorrain.
  Une veillée de Noël à Paris.
  Une pieuse coutume à Montsecret (Orne).

  III--LES LÉGENDES

  _Êtres inanimés_.
  En Franche-Comté.
  Dans les Vosges.
  Au pays de Caux.
  En Bretagne.

  _Animaux_.
  Dans les Vosges.
  Dans les Landes.
  En Berry.

  _Démons et croyances superstitieuses_.
  En Limousin.
  Opinion d'un poète anglais.
  A Saint-Michel-en-Grève.
  En Franche-Comté.
  Dans les Vosges.
  En Normandie.
  En Corse.
  En Bretagne.

  _Récits édifiants_.
  La rose de Marienstein.
  La Marguerite de Bethléem.
  La Noël des trépassés.
  La veillée de Noël (dom Guéranger).

  CHAPITRE II

  La Bûche de Noël.
  Origine de la bûche de Noël.
  En Berry.
  En Normandie.
  En Provence.
  En Bretagne.

  CHAPITRE III

  Les particularités de la Messe de minuit.
  Les trois messes de Noël.
  Les trois messes de Noël à Rome.
  La Messe de minuit au village.
  En allant à la Messe de minuit.
  Une Messe de minuit pendant la Révolution.
  Une Messe de minuit manquée.
  Une Messe de minuit en Normandie.
  Une Messe de minuit en Picardie.
  Les agneaux de Sainte-Agnès à Rome.
  Une Messe de minuit en Champagne.
  Une Messe de minuit au pays d'Armagnac.
  Une Messe de minuit dans le Rouergue.
  Une Messe de minuit en Provence.
  Une Messe de minuit à Saint-Victor-l'Abbaye.
  Une Messe de minuit en Vendée.
  Une Messe de minuit à l'Isle-sur-Sorgue.
  Une Messe de minuit en Bretagne.
  Une Messe de minuit à Paris.
  Une Messe de minuit à Ferrières.
  La fête des Ânes à Rouen.
  La _Scala_ de Noël.

  CHAPITRE IV

  Le réveillon et les gâteaux de Noël
  Origine du réveillon.

  I.--Les quêteurs.
  L'Aguilloné au pays d'Armagnac.
  Les Aguignettes en Normandie.
  A Ploërmel.
  Dans les Pyrénées.
  Dans les Landes.

  II.--Le repas.
  Dans l'Orléanais.
  Dans l'Anjou.
  Dans le Rouergue.
  Dans le Poitou.
  Dans le Dauphiné.
  Dans l'Armagnac.
  Dans le Béarn.
  Dans l'Auvergne.
  En Corse.
  En Franche-Comté.
  Dans le pays de Caux.
  L'oie de Noël.
  Le réveillon de Mme de Sévigné.
  Le réveillon à Paris.

  III.--LES GÂTEAUX.
  Dans les Vosges.
  En Lorraine.
  En Flandre.
  Dans le pays chartrain.
  En Normandie.
  En Berry.
  Le réveillon des animaux.

  CHAPITRE V

  Les cadeaux de Noël
  (l'Arbre de Noël et le Soulier de Noël)
  Origine des étrennes.
  I.--L'ARBRE DE NOEL.
  II.--LE SOULIER DE NOEL.





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