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Title: Oeuvres de Champlain
Author: Champlain, Samuel de, 1567-1635
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres de Champlain" ***

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by the BNQ (Bibliothèque Nationale du Québec) in pdf format



[Illustration: Samuel de Champlain, Sam01.png]



                             OEUVRES
                               DE
                            CHAMPLAIN


                            PUBLIÉES
                       SOUS LE PATRONAGE
                     DE L'UNIVERSITÉ LAVAL

                              PAR
                L'ABBÉ C.-H. LAVERDIÈRE, M. A.
          PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULTÉ DES ARTS
              ET BIBLIOTHÉCAIRE DE L'UNIVERSITÉ

                        SECONDE ÉDITION

                             TOME I


                             QUÉBEC
             Imprimé au Séminaire par GEO.-E. DESBARATS

                              1870



i           PRÉFACE

            Dès le moment que l'on commença à étudier plus intimement
            l'histoire du Canada, on sentit de suite la nécessité de
            recourir aux sources, et de s'appuyer sur des documents
            irréprochables. Naturellement, l'historien devait tout
            d'abord porter ses regards sur l'un des plus anciens, comme
            des plus fidèles témoins de nos origines canadiennes, sur
            celui que tout le pays peut à bon droit revendiquer comme
            son père et son fondateur, sur Champlain. La part immense
            qu'il prit aux premières fondations tant civiles que
            religieuses de ce pays, sa droiture, son intégrité,
            l'étendue et la variété de ses connaissances, la position
            avantageuse qu'il occupait vis-à-vis des personnages les
            plus influents de la cour de France, suffiraient sans doute
            pour donner à sa parole la plus haute autorité. Mais ce qui
            ajoute encore une valeur singulière aux écrits de Champlain,
            c'est qu'il est pour ainsi dire le seul de nos plus anciens
            auteurs que l'on puisse regarder comme source historique
            proprement dite. Que nous apprend Lescarbot, par exemple, en
ii          dehors de ce qui concerne l'Acadie? Presque tous les détails
            qu'il nous donne sur le fleuve Saint-Laurent, sur Québec et
            sur le reste du Canada, il les emprunte à Champlain, quand
            il ne cite pas Cartier. Sagard lui-même, à part les
            renseignements qu'il a pu recueillir de la bouche des
            religieux de son ordre, ne parle souvent que d'après le
            récit de Champlain, qu'il s'approprie sans lui en tenir
            compte. Sagard, d'ailleurs, ne fit que passer en Canada, par
            conséquent, dans bien des cas, il ne peut guères que parler
            sur le témoignage d'autrui, ce dont nous sommes loin, du
            reste, de lui faire un reproche.

            Tandis que Champlain est témoin oculaire de presque tout ce
            qu'il rapporte, et que son récit a l'immense avantage
            d'être comme un journal fidèle et régulier, où se trouvent
            consignées tour à tour les découvertes et les fondations, la
            narration pure et simple des événements, et l'appréciation
            des fautes ou des succès qui les accompagnèrent.

            La seule importance des ouvrages de Champlain suffisait donc
            pour en motiver une nouvelle édition. Mais à cette première
            raison venait s'en joindre une seconde: l'excessive rareté
            et par suite le prix exorbitant des éditions anciennes. On
            ne connaît qu'un seul exemplaire du Voyage de 1603, celui de
            la Bibliothèque Impériale de Paris. L'édition de 1613 est si
iii         rare, qu'à peine pourrait-on en trouver dix exemplaires dans
            tout le pays; encore n'y a-t-il que celui de la bibliothèque
            de l'Université Laval qui soit parfaitement complet, et qui
            renferme la grande carte de 1612, et les deux tirages de la
            petite carte. Nous avons nous-même, dans l'intérêt de la
            présente édition, payé cet exemplaire 500 fr. à Paris (somme
            que M. Desbarats a eu la générosité de nous rembourser plus
            tard). L'édition de 1619 est peut-être encore plus rare.
            Celle de 1632, que l'on trouve aussi très-difficilement, ne
            se vend pas moins de 200 fr., même sans la carte, et cette
            carte est si rare, qu'il n'y a, à notre connaissance, que
            l'exemplaire de la Bibliothèque Fédérale qui la renferme.

            Il devenait donc absolument nécessaire de rendre plus
            accessible une source aussi féconde. Mais comment trouver,
            en Canada, les moyens de reproduire dignement un travail
            si considérable, illustré de tant de dessins et de cartes?
            Pareille entreprise était, ce semble, réservée à quelque
            société littéraire ou scientifique. De fait, le président de
            la Société Littéraire et Historique de Montréal, M. l'abbé
            H. Verreau, Principal de l'école normale Jacques-Cartier,
            ami dévoué de notre histoire, admirateur sincère de
            Champlain, avait formé, à peu près en même temps que nous,
            le projet d'une publication qui fît honneur au père de la
iv          patrie. Mais il nous semblait que Québec devait se faire un
            devoir de publier les oeuvres de son fondateur, et la
            Société Historique de Montréal non-seulement n'y mit point
            d'obstacle, mais voulut même contribuer en quelque sorte à
            encourager cette entreprise, en nous permettant d'utiliser
            les matériaux qu'elle avait déjà commencé à réunir.

            C'était en 1858. Nous n'avions encore fait nous-même que
            quelques recherches préliminaires. Mais il était facile de
            prévoir dès lors deux difficultés, dont chacune pouvait à
            elle seule nous arrêter. Il fallait d'abord compter comme
            toujours avec les moyens pécuniaires; et, en second lieu,
            nous n'étions pas libre de disposer de tout le temps
            nécessaire à l'accomplissement d'une tâche aussi rude.

            Une pensée généreuse, due à l'un de ces hommes qui savent
            s'élever au-dessus des préjugés du vulgaire, pour ne
            chercher dans l'histoire que la pure et franche vérité, vint
            tout à coup aplanir les obstacles, et donner une nouvelle
            vie à toutes nos espérances. En 1864, M. John Langton,
            lauréat d'Oxford, président alors de la Société Littéraire
            et Historique de Québec, voulut lui aussi élever un monument
            à la mémoire de Champlain. La faiblesse des ressources que
            pouvait mettre à sa disposition la Société Historique, et
            plus encore peut-être un sentiment de délicatesse que nous
v           nous serions fait un reproche de n'avoir point apprécié,
            furent les seules causes, croyons-nous, qui empêchèrent M.
            Langton de réaliser le plan qu'il avait fort à coeur.
            Néanmoins, cette heureuse pensée ne fut pas perdue; elle
            fit naître au sein de la faculté des Arts de l'Université
            Laval la louable ambition de réaliser quelque chose de plus
            grand et de plus parfait. Il fut décidé que l'Université,
            secondée par le Séminaire de Québec, accorderait son
            patronage à la publication des oeuvres de Champlain telle
            que nous la méditions depuis plus de six ans.

            M. Geo.-E. Desbarats, qui avait déjà bien accueilli M.
            Langton, voulut dès lors ne rien épargner pour répondre à
            l'encouragement de l'Université. Obligé plus tard de quitter
            Québec, il poussa la libéralité jusqu'à laisser à notre
            disposition tout un matériel bien assorti de caractères
            antiques, avec le personnel nécessaire pour compléter
            l'oeuvre sous nos yeux. Enfin, la première édition était
            faite, les clichés transportés à Ottawa, l'impression
            presque terminée; lorsque un épouvantable incendie vint
            réduire en cendres l'atelier de M. Desbarats. Les seules
            épreuves tirées à Québec furent tout ce qui nous resta.

            Des pertes aussi sensibles étaient bien de nature à faire
            échouer complètement une entreprise qui paraissait devoir
vi          être si peu rémunérative. Mais voilà que tout à coup un
            redoublement de sympathie bien méritée vint ranimer le
            courage de M. Desbarats. Le 13 février 1869, il nous
            écrivait: «Cher monsieur, vos raisons et la conduite du
            Séminaire à mon égard, sont trop bonnes, pour que je ne
            cède pas, Champlain se réimprimera à Québec... Eh bien,
            Champlain m'aura coûté quelques trois mille louis» (60,000
            fr).»

            Pour nous, nous avions un tel sentiment des difficultés de
            notre travail, que nous n'étions pas fâché d'avoir à le
            refaire, ou du moins à le revoir en entier, heureux de
            pouvoir encore profiter des judicieuses remarques de
            plusieurs amis; heureux surtout d'avoir une occasion de
            réparer des inexactitudes ou des omissions qui avaient
            échappé à nos premiers efforts.

            Nous avons maintenant à expliquer au lecteur la marche que
            nous avons cru devoir suivre dans cette réimpression des
            oeuvres de Champlain.

            1° Après un examen attentif des diverses éditions des
            voyages de l'auteur, il nous a paru nécessaire de les
            publier toutes en entier, parce qu'elles se complètent et
            s'expliquent les unes les autres. C'est pour n'avoir pas eu
            sous les yeux les éditions complètes de Champlain, que bien
            des auteurs ne l'ont pas compris.

            2° Nous nous sommes fait une loi, nous pourrions dire un
vii         scrupule, de reproduire le texte absolument tel qu'il est
            dans les anciennes éditions, sans nous permettre même de
            supprimer les notes marginales, qui pourtant ne paraissent
            pas avoir toujours été faites par l'auteur, et notre
            fidélité sur ce point nous a porté à respecter jusqu'aux
            irrégularités d'orthographe et de typographie, parce que
            ces irrégularités mêmes jettent souvent du jour sur
            certaines questions qui peuvent avoir leur intérêt et leur
            importance.

            3° Chaque fois que nous avons constaté une faute, soit
            erreur typographique, soit méprise de l'auteur, nous avons
            jeté au bas de la page les notes nécessaires ou opportunes,
            en laissant le texte conforme à celui de l'édition
            originale. C'est ici la partie de notre travail qui nous
            a le plus coûté de temps et de recherches. Telle faute
            quelquefois sera facile à corriger; mais, que l'on tourne
            la page, il faudra, pour reprendre l'auteur, savoir
            non-seulement ce qu'il a voulu dire, mais encore où en était
            la science à son époque, si l'on ne veut pas s'exposer à
            être injuste. Il est vrai que nous n'avons point borné là
            notre tâche; nous nous sommes efforcé d'éclaircir certains
            passages obscurs, ou qui le sont devenus par le changement
            des circonstances et des temps. Rien de plus facile que de
            laisser passer inaperçues les difficultés de ce genre; mais
viii        approfondissez la question: il faut étudier les lieux,
            comparer les plans anciens et modernes, les concilier, les
            raccorder, recourir aux titres et aux documents primitifs;
            et, après un travail d'un grand mois, vous n'avez à mettre
            au bas de la page qu'une toute petite demi-ligne. Voilà,
            bien souvent, quels ont été la nature et le résultat de nos
            recherches.

            Qu'il nous soit maintenant permis d'offrir nos remerciements
            les plus sincères à un grand nombre d'amis qui ont bien
            voulu nous aider de leurs conseils, ou de leur puissant
            concours, en particulier à M. l'abbé Verreau, à M. J.-C.
            Taché, à M. l'abbé H.-R. Casgrain et à M. Ant. Gérin-Lajoie.

            Nous devons encore un large tribut de reconnaissance à la
            mémoire de deux personnes que nous avons bien des raisons
            particulières de regretter: M. l'abbé Ferland, sur les
            lumières et l'expérience duquel nous avions appris à
            compter, et M. l'abbé E.-G. Plante, qui a tant contribué à
            cette présente édition par la générosité avec laquelle il
            a toujours mis complètement à notre disposition sa riche
            collection d'ouvrages sur le Canada et l'Amérique.

ix


                          NOTICE BIOGRAPHIQUE
                                  DE
                              CHAMPLAIN

            On peut dire que la vie de Champlain est tout entière dans
            ses oeuvres. Il semblera donc peut-être superflu de mettre
            sa notice biographique en tête de ses ouvrages, surtout
            quand déjà tant d'écrivains de mérite lui ont consacré des
            pages remarquables.

            Cependant, comme ces auteurs n'avaient à en parler que d'une
            manière plus ou moins incidente, suivant le cadre qu'ils
            s'étaient prescrit, nous avons cru devoir essayer de
            compléter leurs observations, et même de les corriger au
            besoin, tout en résumant ici ce qui se trouve trop épars
            dans nos notes, et en y ajoutant des remarques que le temps
            ou l'espace ne pouvaient alors nous permettre.

            Champlain naquit en l'année 1567, si l'on en croit la
            Biographie Saintongeoise. Il est regrettable que cet ouvrage
            n'indique pas la source où cette date a été puisée; car,
            jusque aujourd'hui, les chercheurs les plus infatigables
x           n'ont encore pu réussir à trouver son acte de naissance.
            Une chose digne de remarque, c'est que notre auteur, dans le
            cours de toutes ses oeuvres, à travers le récit de tant
            d'événements divers, n'ait pas une seule fois trouvé
            l'occasion, ou jugé à propos de parler de son âge, même
            lorsqu'il était opportun de faire valoir ou de rappeler ses
            services passés. Cependant, si l'on n'a pas de preuve
            directe de l'exactitude de cette date donnée par la
            Biographie Saintongeoise, on peut établir d'une manière au
            moins approximative, qu'elle n'est pas loin de la vérité.

            Champlain nous apprend lui-même [1] qu'il était maréchal des
            logis dans l'armée de Bretagne, sous le maréchal d'Aumont,
            qui mourut au mois d'août 1595. De là on peut conclure, que,
            peu de temps auparavant, vers 1592 peut-être, il devait
            avoir vingt-cinq ans ou environ; puisqu'il occupait déjà
            un poste de confiance qui d'ordinaire ne se donne qu'à
            une personne de quelque expérience. Suivant ce calcul, sa
            naissance aurait donc eu lieu vers 1567.

[Note 1: Voyage aux Indes-Occidentales, p. 1.]

            La différence d'âge entre Pont-Gravé et Champlain, vient
            encore ajouter un certain degré de probabilité à la date
            assignée par le même ouvrage. Cette différence, quoiqu'elle
            ne soit nulle part donnée positivement, peut se déduire avec
            assez d'exactitude de plusieurs passages et entre autres de
            celui-ci: Pour le sieur du Pont, dit Champlain en 1619, son
            âge me le ferait respecter comme mon père. Cette manière de
            s'exprimer donne évidemment à entendre que Pont-Gravé avait
            au moins dix ou douze ans de plus que lui. Or, d'après
xi          Sagard, Pont-Gravé avait alors environ soixante-cinq ans.
            Si l'on suppose que Champlain avait douze ans de moins, on
            trouve qu'il était, en 1619, âgé de cinquante-deux ans
            environ, ce qui reporte sa naissance à 1567.

            Champlain naquit à Brouage en Saintonge. Suivant la même
            _Biographie Saintongeoise_, il était issu d'une famille de
            pêcheurs. Si cette assertion est fondée, il faut en conclure
            que ses parents réussirent, par leur mérite personnel ou
            par leur industrie, à s'élever au-dessus de leur humble
            profession; car, dans le contrat de mariage de Champlain,
            passé en 1610, son père, Antoine de Champlain, est qualifié
            _capitaine, de la marine_[2]. Le même document nous apprend
            que sa mère s'appelait Marguerite Le Roy. Il reçut au
            baptême le nom de Samuel [3]; du moins, c'est le seul qu'il
            prenne dans le titre de ses ouvrages, et les documents
            contemporains s'accordent à ne lui en point donner d'autre.

[Note 2: C'est là, suivant nous, toute la noblesse du père de
Champlain. L'auteur de l'_Histoire de la Colonie française en Canada_
prétend que, si Henri IV anoblit le fils, il anoblit aussi le père; et,
pour le prouver, il invoque le passage suivant du même contrat de
mariage: _noble homme Samuel de Champlain... fils de feu Antoine de
Champlain vivant capitaine de la Marine_, qu'il cite comme suit: _homme
noble de Champlain, fils de Noble Antoine_. On remarquera que le texte
du contrat ne dit pas _homme noble_, mais _noble homme_. A peu près
toutes les familles du Canada, en recourant à leurs anciens titres,
pourront constater qu'elles descendent de même d'un _noble homme_ qui
ne reçut jamais de lettres de noblesse.]

[Note 3: De ce que le nom de Samuel, donné à Champlain, était,
parait-il, inusité alors chez les catholiques, et en honneur chez les
protestants, l'auteur de l'_Histoire de la Colonie française en Canada_
insinue que Champlain aurait bien pu naître calviniste. Il y avait, ce
semble, une insinuation plus naturelle à faire: c'est que, dans cette
hypothèse, le père et la mère de Champlain avaient dû apostasier, car
son père s'appelait Antoine, et sa mère Marguerite, deux noms tout à
fait catholiques.]

            Dès ses premières années, Champlain se sentit une vocation
            particulière pour la carrière aventureuse de la navigation.
            «C'est cet art,» dit-il dans une épître adressée à la reine
xii         régente, et imprimée au commencement de son édition de
            1613, «qui m'a dès mon bas âge attiré à l'aimer, et qui m'a
            provoqué à m'exposer presque toute ma vie aux ondes
            impétueuses de l'océan.» Ce qui ne l'empêcha pas de
            profiter des occasions de s'instruire, comme le prouvent
            suffisamment ses écrits. On y trouve en effet, presque à
            toutes les pages, des observations judicieuses, qui
            attestent à la fois et de la variété de ses connaissances,
            et de la rectitude de son jugement.

            La faveur constante dont il jouissait à la cour dès 1603;
            la pension et les grades dont le roi se plut à l'honorer,
            l'amitié et la protection d'hommes aussi distingués que le
            commandeur de Chaste, le comte de Boissons, le Prince de
            Condé, le duc de Montmorency, le duc de Ventadour, le
            cardinal de Richelieu et beaucoup d'autres, montrent assez
            que son mérite et ses services ne tardèrent pas à être
            hautement appréciés. Avant même que le maréchal d'Aumont fût
            mort, c'est-à-dire, vers 1594, il était déjà maréchal des
            logis, et il continua à occuper ce poste sous les maréchaux
            de Saint-Luc et de Brissac, jusqu'à la pacification de la
            Bretagne en 1598[4].

[Note 4: Voyage aux Indes-Occidentales, p. 1.]

            Se trouvant sans emploi, et dans un désoeuvrement qui
            n'allait guère à son âme active et aventurière, Champlain
            forma le projet de se rendre en Espagne, dans l'espérance
            d'y trouver l'occasion de faire un voyage aux
            Indes-Occidentales.

            Un de ses oncles, le capitaine Provençal, «tenu pour un des
xiii        bons mariniers de France, et qui pour cette raison avait
            été entretenu par le roi d'Espagne comme pilote général de
            ses armées de mer», se trouvait alors à Blavet, et venait
            de recevoir du maréchal de Brissac l'ordre de conduire en
            Espagne les navires qui devaient repasser la garnison que
            les Espagnols avaient alors dans cette place. Il résolut
            de l'y accompagner.

            La flotte étant arrivée en Espagne, le _Saint-Julien_,
            «reconnu comme fort navire et bon voilier», fut retenu
            au service du roi. Le capitaine Provençal en garda le
            commandement, et son neveu demeura avec lui.

            Les quelques mois que Champlain passa en Espagne ne furent
            point un temps perdu. Il avait déjà, dans le trajet, levé
            une carte soignée des lieux où la flotte avait fait escale,
            le cap Finisterre et le cap Saint-Vincent avec les environs,
            pendant son séjour à Cadix, il utilisa ses loisirs en
            traçant un plan exact de cette ville; ce qu'il fit également
            pour San-Lucar-de-Barameda, où il demeura trois mois.

            Pendant cet intervalle, le roi d'Espagne, ayant reçu avis
            que Porto-Rico était menacé par une flotte anglaise, ordonna
            une expédition de vingt vaisseaux, du nombre desquels devait
            être le _Saint-Julien_. Champlain, accompagnant son oncle,
            se voyait ainsi sur le point de pouvoir réaliser son projet;
            lorsque, au moment où la flotte allait faire voile, on reçut
            la nouvelle que Porto-Rico avait été pris par les Anglais.
            Il fallut donc attendre une autre occasion, pour faire le
            voyage des Indes.

            Dans le même temps, arriva à San-Lucar-de-Barameda le
xiv         général Dom Francisque Colombe, pour prendre le commandement
            des vaisseaux que le roi envoyait annuellement aux Indes.
            Voyant le _Saint-Julien_ tout appareillé, et connaissant ses
            excellentes qualités, il résolut de le prendre au fret
            ordinaire. Le capitaine Provençal, dont on requérait les
            services ailleurs, commit, de l'agrément du général, la
            charge de son vaisseau à Champlain. Le général espagnol en
            parut fort aise, il lui promit sa faveur, et n'y manqua
            point dans les occasions.

            Enfin au commencement de janvier 1599, Champlain partit pour
            l'Amérique espagnole.

            Le voyage dura deux ans et deux mois. Champlain dans cet
            intervalle, eut le loisir de visiter en détail les lieux
            les plus intéressants tant aux Antilles, qu'à la
            Nouvelle-Espagne.

            C'est ici que l'on commence à remarquer en notre auteur une
            qualité infiniment précieuse, celle d'observateur scrupuleux
            et intelligent, qui ne manque aucune occasion de servir la
            louable ambition de la science, aussi bien que les intérêts
            de la patrie. Non-seulement il tient journal comme s'il
            était déjà chef de l'expédition; mais encore il note sur son
            passage la position des lieux, les productions du pays, les
            moeurs et les coutumes des habitants. Le Mexique surtout
            paraît avoir captivé toutes ses affections. «Il ne se peut
            voir, dit-il, ni désirer un plus beau pays que ce royaume de
            la Nove-Espaigne: grandes campagnes unies à perte de vue,
            chargées d'infinis troupeaux de bestial, qui ont les pâtures
            toujours fraîches; décorées de fort beaux fleuves et
            rivières, qui traversent presque tout le royaume;
xv          diversifiées de belles forêts remplies des plus beaux arbres
            que l'on saurait souhaiter.

            Mais, ajoute-t-il, tous les contentements que j'avais eus à
            la vue de choses si agréables n'étaient que peu au regard
            de celui que je reçus, lorsque je vis cette belle ville de
            Mexique» (Mexico). Puis il fait une description détaillée de
            toutes les richesses naturelles de ce royaume. Le plan de
            Mexico (pris en 1599) n'est pas le moins intéressant des
            soixante et quelques dessins qui accompagnent le _Voyage aux
            Indes_.

            Champlain était de retour en Espagne vers le commencement
            de mars 1601. Le vaisseau dont il s'était chargé, dut être
            retenu encore quelque temps, avant de pouvoir faire voile
            pour un autre port. De manière qu'il ne rentra probablement
            en France que vers la fin de cette année, sinon au
            commencement de 1602.

            Le rapport consciencieux et fidèle de son voyage aux
            Indes-Occidentales, fut sans doute ce qui engagea le roi
            Henri IV à accorder une pension à Champlain [5], et ce fut
            peut-être aussi pour la même raison que le commandeur de
            Chaste jeta les yeux sur lui pour l'accomplissement des
            grands desseins qu'il avait formés, et «dont je pourrais,
            dit Champlain [6], rendre de bons témoignages, pour m'avoir
            fait l'honneur de m'en communiquer quelque chose.»

[Note 5: Il semble, en effet, qu'au moment de son départ pour
l'Espagne, il s'était décidé de lui-même sans alléguer aucun motif
d'obligation particulière pour le roi, comme il le fait quand il s'agit
d'entreprendre le voyage de 1603, mais simplement «pour ne demeurer
oisif, se trouvant sans aucune charge ni emploi.» Il est vrai qu'il
s'était proposé d'en «faire rapport au vrai à Sa Majesté»; mais ce
Pouvait être là précisément le moyen qui lui parût alors le plus propre
à obtenir quelque faveur de la cour.]

[Note 6: Édit. 1632, p. 45.]

xvi         Après la mort du sieur Chauvin, M. de Chaste, ayant obtenu
            une nouvelle commission, chargea Pont-Gravé de la conduite
            d'un premier voyage d'exploration, «pour en faire son
            rapport, et donner ordre ensuite à un second embarquement»,
            auquel il se joindrait lui-même en personne, décidé à
            consacrer le reste de ses jours à l'établissement d'une
            bonne colonie chrétienne dans cette partie du nouveau monde.

            «Sur ces entrefaites, dit Champlain, je me trouvai en cour,
            venu fraîchement des Indes-Occidentales [7]. Allant voir de
            fois à autre le sieur de Chaste, jugeant que je lui pouvais
            servir en son dessein, il me fit cette faveur, comme j'ai
            dit, de m'en communiquer quelque chose, et me demanda si
            j'aurais agréable de faire le voyage, pour voir ce pays, et
            ce que les entrepreneurs y feraient.»

[Note 7: M. de Chaste dut commencer à s'occuper de son entreprise
dès 1602, et Champlain ne fut probablement de retour en France que vers
le commencement de cette même année.]

            Pareille démarche, de la part d'un homme de l'âge et de
            l'expérience du commandeur de Chaste, était un témoignage
            bien flatteur de l'estime qu'il faisait de son mérite.

            A cette demande, Champlain, à qui le roi avait depuis
            peu assuré une pension, répondit au commandeur que cette
            commission lui serait très-agréable, pourvu que Sa Majesté
            y donnât son consentement, ce que M. de Chaste se chargea
            volontiers d'obtenir. M. de Gesvre, secrétaire des
            commandements du roi, lui expédia en forme une lettre
            d'autorisation, «avec lettre adressante à Pont-Gravé, pour
xvii        que celui-ci le reçût en son vaisseau, lui fît voir et
            reconnaître tout ce qu'il pourrait, et l'assistât de ce
            qui lui serait possible en cette entreprise.»

            «Me voilà expédié, dit-il, je pars de Paris, et m'embarque
            dans le vaisseau de du Pont, l'an 1603.» Le vaisseau partit
            de Honfleur le 15 de mars, et relâcha au Havre-de-Grâce,
            d'où il put remettre à la voile dès le lendemain. Le voyage
            fut heureux jusqu'à Tadoussac, comme s'exprime l'édition de
            1632, c'est-à-dire, que la traversée se fit sans accident ou
            sans malheur bien grave, car du reste elle fut passablement
            orageuse, et dura plus de deux mois, le vaisseau n'entra
            dans le havre de Tadoussac que le 24 de mai[8].

[Note 8: Édit. 1603, p. 1 et suivantes.]

            Quelques bandes de Montagnais et d'Algonquins, cabanes à la
            pointe aux Alouettes au bas d'un petit coteau, attendaient
            l'arrivée des Français. Pont-Gravé, dans un voyage
            précédent, avait emmené en France deux sauvages, et il
            les ramenait cette année, afin qu'ils fissent à leurs
            compatriotes le récit de tout ce qu'ils avaient vu au-delà
            du _grand lac_. Le lendemain, il alla, avec Champlain, les
            reconduire à la cabane du grand sagamo, Anadabijou.

            C'est ici que commence cette alliance que la plupart de nos
            historiens n'ont pas assez remarquée, alliance qui nous
            donne la clef d'une des grandes difficultés de notre
            histoire, et la raison véritable de l'intervention des armes
            françaises dans les démêlés des nations indigènes.

            «L'un des sauvages que nous avions amenés, dit Champlain,
            commença à faire sa harangue, de la bonne réception que leur
xviii       avait fait le Roi, et le bon traitement qu'ils avaient reçu
            en France, et qu'ils s'assurassent que sa dite Majesté leur
            voulait du bien, et désirait peupler leur terre, et faire
            paix avec leurs ennemis, qui sont les Iroquois, ou leur
            envoyer des forces pour les vaincre. Il fut entendu avec un
            silence si grand qu'il ne se peut dire de plus.»

            Jusqu'ici, on pourrait croire que l'orateur n'agit que comme
            simple particulier, et que ce silence profond n'est que
            l'effet d'une curiosité toute naturelle. Mais, que l'on pèse
            bien toutes les circonstances du récit de Champlain, et l'on
            y verra autre chose que des discours de bienvenue.

            «La harangue achevée, le grand sagamo, l'ayant attentivement
            ouï, commença à prendre du petun, et en donner à Pont-Gravé
            et à Champlain, et à quelques autres sagamos qui étaient
            auprès de lui. Ayant bien petuné, il fit sa harangue à
            tous,» dans laquelle il insista sur les grands avantages que
            leur apporteraient l'amitié et la protection du grand chef
            des Français. Tout se termina par un grand festin, ou
            _tabagie_ et des danses solennelles.

            Ces harangues prononcées devant une assemblée de mille
            personnes[9], cette cérémonie surtout de la présentation du
            calumet, suivant la coutume des sauvages, sont des preuves
            évidentes, que l'on entendait, de part et d'autre, s'engager
            à une alliance offensive et défensive que l'on regardait
            comme les préliminaires indispensables d'une tentative
            d'établissement comme le voulait faire le commandeur de
            Chaste.

[Note 9: Édit. 1603, p. 10.]

xix         Pont-Gravé et Champlain, avec quelques matelots, se jetèrent
            dans un petit bateau fort léger, et remontèrent le fleuve
            jusqu'au grand saut (Saint-Louis), afin d'examiner
            conjointement les lieux les plus favorables à une
            habitation, décidés à pousser leurs investigations, s'il
            était possible, jusqu'aux sources mêmes de la _grande,
            rivière de Canada_; ce qu'aucun européen n'avait encore pu
            exécuter.

            Malgré la résolution de nos voyageurs, leur esquif, si
            léger, qu'il fût, ne put franchir les bouillons impétueux du
            grand saut, et, il leur fallut mettre pied à terre pour
            en voir la fin. «Tout ce que nous pûmes faire, ajoute
            Champlain, en résumant lui-même ce voyage, fut de remarquer
            les difficultés, tout le pays, et le long de la dite
            rivière, avec le rapport des sauvages de ce qui était
            dans les terres, des peuples, des lieux, et origines
            des principales rivières, notamment du grand fleuve
            Saint-Laurent.»

            De retour à Tadoussac, comme la saison n'était pas encore
            bien avancée, Champlain voulut employer le temps qui lui
            restait, à explorer ce qu'il pourrait du bas du fleuve. En
            attendant que la traite fût terminée, il descendit à Gaspé,
            pour y recueillir quelques renseignements sur les mines
            de l'Acadie, et sur les différents postes de traite et de
            pêche. Ce petit voyage lui donna occasion de relever une
            bonne partie de la côte du nord depuis Moisie jusqu'au
            Saguenay.

            Enfin le 16 d'août, le vaisseau quitta le havre de
            Tadoussac, et arrêta à Gaspé, pour avoir le rapport du sieur
            Prévert, sur les mines qu'il s'était chargé d'aller examiner
            par lui-même.

xx          Arrivé à Honfleur, Champlain eut le chagrin d'apprendre la
            mort du commandeur de Chaste, dont les généreux desseins lui
            avaient donné de si belles espérances. «En cette entreprise,
            disait-il en 1632, avec son expérience de trente ans, je
            n'ai remarqué aucun défaut, pour avoir été bien commencée.»

            Il ne tarda pas à se rendre auprès du roi, pour lui
            présenter le rapport de son voyage, avec une carte, qui
            malheureusement ne se retrouve plus aujourd'hui. Henri IV
            l'accueillit fort bien, et lui promit non-seulement de ne
            point abandonner le Canada, mais encore de prendre l'affaire
            sous sa protection.

            Malheureusement, les jalousies et les rivalités menaçaient
            déjà, dès cette époque, de ruiner toute entreprise qui ne
            pourrait compter, pour se soutenir, que sur les profits de
            la traite. M. de Monts, successeur de M. de Chaste, fut le
            premier à en faire la triste expérience.

            Le voyage qu'il avait fait avec M. Chauvin dès 1599; les
            souffrances et les privations auxquelles avaient été
            condamnés les quelques malheureux qui avaient consenti à
            hiverner à Tadoussac, l'avaient décidé à chercher un climat
            moins rigoureux. Champlain, qui avait encore présentes à son
            souvenir toutes les beautés du Mexique et des Antilles,
            ne dut pas être loin d'approuver ses idées. «M. de Monts,
            dit-il, me demanda si j'aurais agréable de faire ce voyage
            avec lui. Le désir que j'avais eu au dernier, s'était accru
            en moi, ce qui me fit lui accorder, avec la licence que m'en
xxi         donnerait Sa Majesté, qui me le permit, pour toujours lui en
            faire fidèle rapport.»

            Au printemps de 1604, Champlain fut donc chargé de conduire
            la petite colonie vers des régions plus méridionales, et
            M. de Monts, pour mieux assurer son choix, voulut suivre
            l'expédition en personne. Le temps fut si favorable, qu'au
            bout d'un mois on était au cap de La Hève. Mais, M. de Monts
            n'ayant pas eu, comme M. de Chaste, la précaution de faire
            explorer les lieux à l'avance, la grande moitié de l'été se
            passa à chercher un lieu qui fût du goût de tout le monde.

            Enfin, après avoir parcouru avec l'auteur toutes les côtes
            d'Acadie, pénétré jusqu'au fond de la baie Française
            (Fundy), il s'arrêta à une petite île «qu'il jugea
            d'assiette forte et à proximité d'un terroir qui paraissait
            très-bon[10].» Mais le manque d'eau douce et les ravages
            du scorbut le firent bientôt changer de résolution, et
            transporter ses colons au port Royal, dont il avait déjà,
            avec l'auteur, remarqué les avantages et les beautés
            naturelles.

[Note 10: Cette île est située à quelques milles au-dessus de
l'embouchure de la rivière Scoudic. On donna le nom de Sainte-Croix tant
à l'île qu'à la rivière.]

            Pendant les trois années qu'il passa à l'Acadie, Champlain
            donna de nombreuses preuves de l'infatigable activité de son
            esprit. Dès l'automne de 1604, il avait visité, avec M. de
            Monts lui-même, la côte des Etchemins, c'est-à-dire, une
            bonne partie du littoral de la Nouvelle-Angleterre.
            Le printemps suivant, il continua cette exploration
            jusqu'au-delà du cap Cod. Mais, dans toute cette étendue de
xxii        pays, M. de Monts ne trouva rien de préférable au port
            Royal, où dès lors il résolut de transporter son habitation
            (1605). L'année suivante, Champlain recommença le même
            voyage avec M. de Poutrincourt, qui trouvait peut-être M. de
            Monts trop difficile, et qui voulait du reste pousser les
            découvertes encore plus loin. Cette fois, nos voyageurs
            doublèrent le cap de Malbarre, et s'en revinrent sans être
            guère plus avancés.

            L'hiver passé à Port-Royal fut beaucoup moins pénible, grâce
            aux précautions que l'on prit, et au bon ordre qui régna
            constamment dans l'habitation. «Nous passâmes, dit
            Champlain, cet hiver fort joyeusement, et fîmes bonne chère,
            par le moyen de l'ordre de Bon-Temps que j'y établis, que
            chacun trouva utile pour la santé, et plus profitable
            que toutes les médecines dont on eût pu user.» Cet ordre
            consistait à faire passer à tour de rôle par la charge de
            maître-d'hôtel tous ceux de la table de M. de Poutrincourt,
            ce qui ne manqua pas de créer une espèce d'émulation, à qui
            ferait à la compagnie le meilleur traitement.

            Malheureusement pour M. de Monts, les affaires n'allaient
            pas si bien de l'autre côté de l'Océan. Son privilège lui
            avait suscité un orage auquel il était moralement impossible
            de résister. Les Bretons et les Basques se répandirent en
            plaintes amères, prétendant qu'on allait ruiner le commerce
            et la navigation, amoindrir le revenu des douanes du
            royaume, et réduire à la mendicité un grand nombre de
            familles qui n'avaient point d'autre moyen de subsistance.
            «Le sieur de Monts ne sut si bien faire, que la volonté du
xxiii       roi ne fût détournée par quelques personnages qui étaient
            en crédit, qui lui avaient promis d'entretenir trois cents
            hommes au dit pays. Donc, en peu de temps, sa commission
            Fut révoquée, pour le prix de certaine somme qu'un certain
            personnage eut sans que Sa Majesté en sût rien.» Comme
            compensation de plus de cent mille livres qu'il avait
            dépensées depuis trois ans, et des peines infinies qu'il
            s'était données pour fonder un établissement solide et
            durable en Amérique, «il lui fut accordé six mille livres,
            à prendre sur les vaisseaux qui iraient trafiquer des
            pelleteries. C'était, remarque Champlain, lui donner la
            mer à boire, la dépense devant surmonter la recette. Hé,
            bon Dieu! qu'est-ce que l'on peut plus entreprendre, si
            tout se révoque de la façon, sans juger mûrement des
            affaires, premier que d'en venir là?»

            De retour en France en 1607, Champlain alla trouver M. de
            Monts, lui fit un rapport fidèle de ses voyages et de tout
            ce qui s'était passé à Port-Royal depuis son départ. Il
            avait pris un plan de l'habitation de Sainte-Croix, de celle
            de Port-Royal, et fait en même temps la carte de tous les
            lieux les plus remarquables qu'il avait visités, tant avec
            lui qu'avec M. de Poutrincourt: l'île Sainte-Croix, le port
            Royal, le port aux Mines (Havre-à-l'Avocat), l'entrée de
            la rivière Saint-Jean et du Kénébec, la baie de Saco, de
            Gloucester, de Plymouth, de Nauset et de Chatam, sans
            compter plusieurs havres de la côte d'Acadie, comme La Hève,
            le port au Mouton et le port Rossignol.

            Malgré toutes ses pertes et ses désappointements, M. de
xxiv        Monts ne se découragea point. Il fit part à Champlain des
            nouveaux desseins qu'il avait formés. Celui-ci, qui avait
            maintenant une juste idée de la position des lieux et des
            avantages qu'on pouvait y trouver, lui conseilla cette fois
            «de s'aller loger dans le grand fleuve Saint-Laurent, où le
            commerce et trafic pouvaient faire beaucoup mieux qu'en
            l'Acadie, mal aisée à conserver à cause du nombre infini de
            ses ports, qui ne se pouvaient garder que par de grandes
            forces; joint qu'il y a peu de sauvages, et que l'on ne
            pourrait, de ce côté, pénétrer jusque parmi les nations
            sédentaires qui sont dans l'intérieur du pays, comme on
            pourrait faire par le Saint-Laurent.»

            M. de Monts, reconnaissant la sagesse de cet avis, suivit le
            parti que lui proposait Champlain. Le privilège exclusif de
            la traite lui fut accordé de nouveau, quoique pour un
            an seulement, et, au printemps de 1608, il équipa deux
            vaisseaux.

            Pont-Gravé, «député pour les négociations avec les sauvages
            du pays, prit les devants pour aller à Tadoussac; Champlain,
            que M. de Monts honora de sa lieutenance, partit après lui
            avec toutes les choses nécessaires à une habitation.»

            Champlain arriva à Québec le 3 juillet; «où étant, dit-il,
            je cherchai lieu propre pour notre habitation; mais je n'en
            pus trouver de plus commode, ni de mieux situé, que la
            pointe de Québec [11], ainsi appelé des sauvages, laquelle
            était remplie de noyers.»

[Note 11: L'auteur de l'_Hist. de la Colonie française en Canada_,
tome I, p. 125 et suivantes, prétend que «Champlain se fût
Probablement établi à Montréal en 1608, s'il en eût connu alors les
avantages.»--Sans doute, Champlain ne pouvait connaître à fond dès cette
époque, tous les avantages et la richesse naturelle de Montréal, ou du
Grand-Saut, comme on disait alors. Cependant nous croyons qu'il en
savait assez pour se décider sagement sur le choix qu'il avait à faire.
«L'air. dit-il entre autres choses des 1603, y est plus doux et tempéré,
et de meilleure terre qu'en lieu que j'eusse vu.» Il est donc évident
que, s'il eût cherché avant tout un terroir uni et facile à cultiver,
il suffisait de remonter soixante lieues plus haut; mais, comme il
fallait tenir compte de bien D'autres difficultés, il jugea que Québec
était déjà assez loin de Tadoussac, et présentait d'ailleurs une
position unique pour s'y fortifier et s'y maintenir contre un coup de
main. Ces raisons seules étaient d'un grand poids, et Champlain en
avait peut-être encore bien d'autres que nous ne pouvons qu'entrevoir,
ou même que nous ne connaissons pas.]

xxv         Aussitôt une partie des ouvriers est employée à abattre les
            arbres pour y faire l'habitation, à scier le bois, à creuser
            les caves et les fossés; les autres furent envoyés
            à Tadoussac, pour en rapporter le reste des
            approvisionnements.

            Pendant qu'on jetait ainsi les fondations de la ville de
            Québec, un malheureux complot faillit étouffer la colonie
            dès son berceau. Un serrurier normand, nommé Jean Duval,
            mécontent de la nourriture et dégoûté du travail, forma le
            projet d'assassiner Champlain, et d'aller ensuite se
            donner «aux Basques ou Espagnols qui étaient pour lors à
            Tadoussac.» Il réussit à s'assurer le concours de quatre
            autres, «qui promirent chacun de faire en sorte d'attirer le
            reste à leur dévotion.» Ils en étaient à chercher l'occasion
            favorable, lorsqu'un des conjurés, Antoine Natel, découvrit
            toute la trame. On saisit les quatre coupables, Champlain
            institua une espèce de jury, composé de Pont-Gravé, du
            capitaine du vaisseau, du chirurgien, du maître, du
            contre-maître et de quelques autres. Le chef de la
            conspiration fut exécuté, pour servir d'exemple, et les
            autres renvoyés en France, pour y subir leur procès. «Depuis
            qu'ils furent hors, tout le reste se comporta sagement en
            son devoir.»

xxvi        Pont-Gravé reconduisit les vaisseaux en France, et Champlain
            demeura avec vingt-sept ou vingt-huit personnes pour
            continuer les travaux commencés.

            «Le site que choisit Champlain, dit M. l'abbé Ferland,
            convenait admirablement à son dessein de créer et
            d'organiser une France Nouvelle dans l'Amérique. Placé à
            cent trente lieues de l'embouchure du Saint-Laurent, Québec
            possède un havre magnifique, qui peut contenir les flottes
            les plus nombreuses, et où les plus gros vaisseaux peuvent
            arriver facilement de la mer. A ses pieds coule le grand
            fleuve, qui fournit une large voie pour pénétrer jusqu'au
            centre de l'Amérique Septentrionale. Sur ce point, le
            Saint-Laurent se rétrécit considérablement, n'ayant au plus
            qu'un mille de largeur; de sorte que les canons de la ville
            et de la citadelle peuvent foudroyer les vaisseaux qui
            tenteraient de franchir le passage. Québec est donc la clef
            de la vallée du grand fleuve, dont le cours est de près de
            huit cents lieues; il est la sentinelle avancée de l'immense
            empire français que rêva Louis XIV, et qui devait se
            prolonger depuis le détroit de Belle-Isle jusques au golfe
            du Mexique.»

            Québec avait encore une autre épreuve à subir. Le scorbut et
            la dissenterie lui enlevèrent, pendant l'hiver, les trois
            quarts de ses premiers fondateurs. Quand les vaisseaux
            revinrent au printemps, vingt personnes avaient succombé à
            cette cruelle maladie.

            Le 7 juin 1609, Champlain, laissant pour commander à sa
            place le sieur Desmarais, alla rejoindre Pont-Gravé à
            Tadoussac.

xxvii       Ce n'était pas tout d'avoir fondé, à plus de cent lieues
            dans le fleuve, une frêle habitation qu'un souffle pouvait
            anéantir; il fallait étudier le pays, lier de nouvelles
            connaissances avec les tribus environnantes, sans l'amitié
            ou le concours desquelles tout essai d'établissement était
            absurde et impossible. C'est pourquoi, dès l'arrivée des
            vaisseaux, Champlain ne voulut rien entreprendre sans avoir
            l'avis de Pont-Gravé, dont il connaissait mieux que
            personne la longue expérience. Il fut résolu qu'il
            suivrait, avec une chaloupe de vingt hommes, les Montagnais
            et les nations alliées jusqu'au pays des Iroquois, tant
            pour les assister contre ces ennemis irréconciliables, que
            pour continuer les découvertes commencées.

            Les Montagnais ne manquèrent pas de représenter à Champlain,
            qu'on leur avait promis solennellement (dès 1603) du secours
            contre les Iroquois. En 1608, il en avait été empêché par
            les travaux qu'il fallait surveiller; mais, cette année, les
            Algonquins et les Hurons se joignirent aux Montagnais pour
            lui rappeler que Pont-Gravé et lui leur avaient témoigné,
            il n'y avait pas encore dix lunes, le désir de les assister
            dans une guerre regardée comme indispensable. C'était
            en effet le moment ou de se concilier ces nombreuses et
            puissantes tribus, ou de se les aliéner peut-être pour
            toujours. Champlain les suivit donc avec ses quelques
xxviii      français [12]. La petite armée remonta la rivière des
            Iroquois (ou de Sorel), et s'avança avec précaution jusqu'à
            une assez grande distance dans le lac qui depuis a toujours
            porté le nom de Champlain.

[Note 12: L'auteur de l'_Hist. de la Colonie française en Canada_
suppose à Champlain, dans cette expédition et les suivantes, des motifs
qu'on ne prêterait pas même à un marchand honnête. «On ne sera pas
étonné, dit-il, que l'intérêt des marchands l'ait détermine à s'armer
contre ces barbares, si l'on considère ce qu'il raconte lui-même à
l'occasion du vaisseau rochelois... qui se perdit, et _qui n'aurait pu
être pris_, dit Champlain, _qu'avec la perte de nombre d'hommes_. Si,
pour quelques pelleteries, on était résolu de verser le sang français,
il n'est pas étonnant que, dans l'espérance de s'assurer le commerce de
cette sorte de marchandise, Champlain n'ait pas craint de répandre le
sang des sauvages.» Puis, au lieu de résumer impartialement ces deux
expéditions, il n'en cite isolément que juste deux passages, qui,
séparés du contexte, sont de nature À laisser croire au lecteur, que
Champlain était allé à la guerre autant pour le plaisir cruel de
répandre le sang, que pour remplir un devoir envers les nations
alliées.--Nous avons relevé en son lieu (Édit. 1632, première partie, p.
239) l'injuste appréciation que cet auteur fait du passage dont il
s'appuie. Qu'il nous suffise ici de faire une comparaison qui, suivant
nous, ne manque pas de justesse. Le commandant de la _Canadienne_ est
chargé de croiser dans le golfe tout l'été pour y protéger nos
pêcheries; s'il attaque un vaisseau pris en flagrant délit, ou méprisant
son droit et son autorité, dira-t-on qu'il Est prêt à verser le sang
américain pour l'appât de quelques morues? Il est une chose, au reste,
qu'on ne devrait pas oublier, quand il s'agit des premières tentatives
d'établissement en Amérique: c'est que le commerce de la pêche et de la
traite des pelleteries était alors le seul moyen de soutenir de
pareilles entreprises. La France, à cette époque, ne s'occupait guère
plus du Canada, que le Canada lui-même ne se préoccupe aujourd'hui de
fonder une colonie à la baie d'Hudson; et, si l'on accorda des
commissions à M. Chauvin, à M. de Chaste, à M. de Monts, c'est
uniquement parce qu'ils le demandèrent.]

            Le soir du 29 juillet, sur les dix heures, on rencontra
            l'ennemi. Les Iroquois mirent à terre, et se barricadèrent
            de leur mieux, les alliés rangèrent leurs canots attachés
            les uns contre les autres, et gardèrent l'eau, à portée
            d'une flèche, jusqu'au lendemain matin. «La nuit se passa en
            danses et chansons, avec une infinité d'injures de part et
            d'autre.» Le jour venu, on prit terre, en cachant toujours
            soigneusement les français, pour ménager une surprise. Les
            Iroquois, au nombre de deux cents hommes forts et robustes,
            s'avancèrent avec assurance, au petit pas, trois des
            principaux chefs à leur tête. Les alliés, de leur côté,
            marchaient pareillement en bon ordre, ils comptaient avant
            tout sur l'effet foudroyant des armes à feu, dont les
            Iroquois n'avaient encore aucune idée. Champlain «leur
xxix        promit de faire ce qui serait en sa puissance, et de leur
            montrer, dans le combat, tout son courage et sa bonne
            volonté; qu'indubitablement ils les déferaient tous.»

            Quand les deux armées furent à la portée du trait, l'armée
            alliée ouvrit ses rangs. Champlain s'avança jusqu'à trente
            pas des ennemis, qui demeurèrent interdits à la vue d'un
            guerrier si étrange pour eux. Mais leur surprise fut au
            comble, quand, du premier coup d'arquebuse, ils virent
            tomber deux de leurs chefs, avec un autre de leurs
            compagnons grièvement blessé. Champlain n'avait pas encore
            rechargé, qu'un des français caché dans le bord du bois,
            tira un second coup, et les jeta dans une telle épouvante,
            qu'ils prirent la fuite en désordre. Les alliés firent dix à
            douze prisonniers, et n'eurent que quinze ou seize des leurs
            de blessés.

            M. de Monts avait écrit à Champlain toutes les difficultés
            que lui suscitaient les marchands bretons, basques,
            rochelois et normands; l'habitation, du reste, lui
            demeurait, par convention faite avec ses associés. Champlain
            crut donc à propos de repasser en France, et laissa à
            Québec, de l'avis de Pont-Gravé, «un honnête homme appelé
            le capitaine Pierre Chavin, de Dieppe, pour commander en sa
            place.»

            La commission de M. de Monts venait d'être une seconde fois
            révoquée. Cependant, il ne se rebuta pas encore, le rapport
            que lui fit Champlain de ses nouvelles découvertes, et des
            heureuses dispositions des sauvages, l'engagea à ne point
            renoncer à un si noble dessein. «Il se délibéra d'aller à
xxx         Rouen trouver ses associés, les sieurs Collier et Legendre,
            pour aviser à ce qu'ils avaient à faire l'année suivante.
            Ils résolurent de continuer l'habitation, et parachever de
            découvrir dans le grand fleuve Saint-Laurent, suivant les
            promesses des Ochatéguins (ou Hurons), à la charge qu'on
            les assisterait en leurs guerres, comme on leur avait
            promis.»

            M. de Monts s'en retourna à Paris avec Champlain, et essaya
            d'obtenir privilège au moins pour les «nouvelles découvertes
            que l'on venait de faire, où personne auparavant n'avait
            encore traité; ce qu'il ne put gagner, quoique les demandes
            et propositions fussent justes et raisonnables. Il ne laissa
            pas pourtant de poursuivre son dessein, pour le désir qu'il
            avait que toutes choses réussissent au bien et honneur de la
            France.»

            Avant de repartir pour le Canada, Champlain voulut savoir
            de M. de Monts s'il n'était point d'avis qu'il hivernât à
            Québec; celui-ci remit le tout à sa discrétion.

            Il s'embarqua à Honfleur dès le 7 de mars 1610, «avec
            quelque nombre d'artisans.» Les Montagnais l'attendaient à
            Tadoussac, impatients de savoir s'il les accompagnerait dans
            une nouvelle campagne contre les Iroquois. Il les assura
            qu'on était toujours dans la disposition de leur prêter
            main-forte, pourvu que de leur côté ils tinssent la parole
            qu'ils lui avaient donnée, «de le mener découvrir les
            Trois-Rivières, jusqu'à une grande mer dont ils lui avaient
            parlé, pour revenir par le Saguenay à Tadoussac.» Ils
            répondirent qu'ils avaient encore cette volonté, mais que ce
xxxi        voyage ne pouvait se faire que l'année suivante. Ce retard
            Contrariait Champlain. «Toutefois, dit-il, j'avais deux
            cordes à mon arc, les Algonquins et les Ochatéguins m'ayant
            aussi promis de me faire voir leur pays, le grand lac,
            quelques mines de cuivre et autres choses, si je consentais
            à les aider dans leurs guerres.»

            Il monta donc aux Trois-Rivières, où étaient déjà rendus les
            Montagnais. Un parti d'Algonquins devait venir les rejoindre
            à la rivière des Iroquois.

            Cette fois, on trouva les ennemis fortifiés, et entourés
            d'une barricade «faite de puissants arbres arrangés les
            uns sur les autres en rond.» La résistance fut longue et
            vigoureuse. Champlain, dès le commencement du combat, fut
            blessé d'un coup de flèche, qui lui fendit le bout de
            l'oreille, et pénétra dans le cou, ce qui ne l'empêcha
            pas cependant «de faire le devoir.» Enfin nos guerriers,
            encouragés par un renfort que leur amena le brave Des
            Prairies, parvinrent à rompre la barricade, tout fut tué,
            ou noyé dans la rivière, à la réserve de quinze, qui furent
            faits prisonniers[13].

[Note 13: Qui croirait qu'un auteur s'est bien donné la peine de
faire toute une dissertation pour prouver, ou du moins pour faire
semblant de prouver, «comment on peut justifier Champlain du meurtre
des Iroquois», dans ces deux premières expéditions?--Voir _Hist. de la
Colonie française en Canada_, tome I, p. 138 et suiv.]

            Les Algonquins consentirent à emmener avec eux un jeune
            français, à condition que Champlain accepterait en échange
            un jeune sauvage, nommé Savignon, pour lui faire voir la
            France.

            Après avoir fait achever la palissade de l'habitation,
            Champlain, qui avait appris la nouvelle des troubles arrivés
xxxii       à Brouage, et de la mort du roi (Henri IV), se décida à
            repasser la mer encore cette année. Du Parc, qui avait déjà
            hiverné avec le capitaine Pierre Chavin, demeura commandant
            de la place. Toute sa garnison se composait de seize hommes.

            Dans les derniers jours de l'année 1610, Champlain, engagé
            depuis plus de dix ans dans de longs voyages ou des
            expéditions aventureuses, conclut une alliance qui semble
            avoir été ménagée par le concours de M. de Monts. «Le 27
            décembre, il signa à Paris son contrat de mariage avec
            demoiselle Hélène Boullé, fille de Nicolas Boullé,
            secrétaire de la chambre du roi, et de dame Marguerite Alix.
            A cet acte assistèrent, comme témoins, le sieur de Monts,
            qui portait encore le titre de lieutenant-général du roi, et
            plusieurs membres de sa compagnie qui avaient contribué à la
            fondation de Québec. Le mariage se fit probablement vers le
            commencement de l'année 1611. Hélène Boullé n'avait encore
            que douze ans, et elle avait été élevée dans le calvinisme,
            tandis que Champlain était parvenu à un âge mûr, et se
            faisait gloire d'être catholique sincère; cette union
            fut cependant heureuse. Il instruisit lui-même la jeune
            personne, et eut le bonheur de la convertir à la foi
            catholique, à laquelle elle demeura toujours fermement
            attachée pendant le reste de sa vie. A cause de son extrême
            jeunesse, elle demeura à Paris auprès de ses parents, et
            ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle suivit son mari au
            Canada»[14].

[Note 14: Ferland, cours d'Hist. du Canada.--Voir Pièces
justificatives, n. xxxi, et Chroniques de l'Ordre des Ursulines, Vie de
madame de Champlain.]

xxxiii      Dès le premier mars 1611, Champlain et Pont-Gravé
            repartirent pour le Canada. La traversée fut longue et
            périlleuse. En approchant du Grand-Banc, le vaisseau se
            trouva enveloppé de brumes épaisses, au milieu d'énormes
            banquises de glaces. Nos voyageurs furent ainsi entre la
            mort et la vie pendant plus de deux mois, et n'arrivèrent à
            Tadoussac que le 13 de mai.

            A Québec, Du Parc et ses compagnons avaient passé un fort
            bon hiver, sans maladie, ni accident.

            Champlain se rendit immédiatement au Grand-Saut, où il
            arriva le 28, ramenant avec lui Savignon. Les Algonquins
            devaient y être rendus dès le 20, mais n'arrivèrent que le
            13 de juin.

            Les traiteurs, qui, l'année précédente, étaient montés
            au-devant des sauvages, jusqu'au cap de la Victoire [15],
            se rendirent cette année (1611) jusqu'au Grand-Saut. Une des
            raisons qui les fit aller si loin, fut sans doute d'épargner
            à ceux qui descendaient à la traite les dangers d'un long
            voyage et les attaques des Iroquois; mais la rivalité des
            marchands était surtout ce qui les faisait courir à la
            rencontre de ces barbares, pour enlever plus tôt leurs
            riches pelleteries.

[Note 15: Ainsi a-t-on désigné longtemps l'une des pointes voisines
de Sorel du coté de l'ouest, et, par extension, les environs de Sorel.
C'était apparemment en mémoire de la victoire de 1610, remportée à une
Petite distance de l'entrée de la rivière.]

            En attendant l'arrivée des sauvages, Champlain s'occupa
            à faire une exploration plus complète des environs du
            Grand-Saut, «afin de trouver un lieu convenable pour la
            situation d'une habitation, et d'y préparer une place pour y
xxxiv       bâtir [16]. Je considérai, dit-il, fort particulièrement le
            pays; mais en tout ce que je vis, je ne trouvai point de
            lieu plus propre, qu'un petit endroit qui est jusques où les
            barques et chaloupes peuvent monter aisément, néanmoins avec
            un grand vent, ou à la cirque, à cause du grand courant
            d'eau; car, plus haut que le dit lieu (qu'avons nommé la
            Place-Royale), y a quantité de petits rochers, et basses qui
            sont fort dangereuses... Ayant donc reconnu fort
            particulièrement et trouvé ce lieu un des plus beaux qui fût
            en cette rivière, je fis aussitôt couper et défricher le
            bois de la dite Place-Royale, pour la rendre unie et prête à
            y bâtir.»

[Note 16: Édit. 1613, p. 242.]

            Sans paraître regretter sa fondation première, Champlain
            prévoyait le moment où il deviendrait nécessaire d'établir
            de nouvelles habitations; et, en désignant d'avance
            l'emplacement de la florissante ville de Montréal, il ne
            montra pas moins de sagesse et de hauteur de vue que dans
            son premier choix. Malheureusement, l'état de dénuement dans
            lequel on le laissa pendant plus de vingt ans, ne lui permit
            pas de réaliser toute la grandeur de ses projets.

            L'affection et la confiance que lui témoignèrent, cette
            année, tous les sauvages qui vinrent à la traite, est une
            preuve frappante que la conduite qu'il avait tenue, était en
            effet le vrai moyen de s'attacher ces nations, et par
            suite de les amener insensiblement à la connaissance de
            l'évangile, et à la lumière de la civilisation.

            Aussitôt arrivé en France, Champlain se hâta d'aller trouver
xxxv        M de Monts, pour lui faire connaître les belles espérances
            qu'on pouvait se promettre des Algonquins et des Hurons,
            pourvu qu'on leur prêtât du secours dans leurs guerres,
            comme il leur avait été promis.

            Mais les associés, fatigués des dépenses, ne voulurent plus
            continuer l'association, parce que, sans privilège, le
            commerce devenait ruineux. «M. de Monts convint alors avec
            eux de ce qui restait en l'habitation de Québec, moyennant
            une somme de deniers qu'il leur donna pour la part qu'ils y
            avaient, et envoya quelques hommes pour la conservation de
            la place, en attendant qu'il pût obtenir une commission.
            Mais des affaires de conséquence lui firent abandonner
            sa poursuite,» et il remit la chose entre les mains de
            Champlain.

            Sur ces entrefaites, arrivèrent les vaisseaux de la
            Nouvelle-France (1612). Ils rapportèrent que les sauvages,
            cette année, étaient descendus au saut Saint-Louis au nombre
            de plus de deux cents, avec l'espérance d'y rencontrer
            l'auteur; qu'ils avaient paru fort contrariés de ne pas l'y
            voir, après les espérances qu'il leur avait données. On les
            avait assurés qu'il tiendrait sa promesse, et reviendrait
            l'année suivante, ce qu'il fit en effet. Mais certains
            traiteurs, poussés par la jalousie et l'esprit de lucre, ne
            manquèrent pas de profiter de cette circonstance, pour faire
            courir de faux bruits, et allèrent jusqu'à assurer à ces
            peuples que Champlain était mort, et qu'ils ne devaient plus
            compter sur son retour.

            Champlain, cependant, travaillait activement à remédier à
xxxvi       tous ces désordres. Il jugea que le plus sûr moyen de faire
            réussir une entreprise qui intéressait l'honneur de la
            religion et de la France, était de mettre la nouvelle
            colonie sous la protection de quelque personnage
            d'influence, et s'adressa au comte de Soissons, «prince
            pieux et affectionné en toutes saintes entreprises, lui
            remontrant l'importance de l'affaire, les moyens de la
            régler, et la ruine totale dont elle était menacée au grand
            déshonneur du nom français, si Dieu ne suscitait quelqu'un
            qui la voulût relever. Le comte promit, sous le bon plaisir
            du roi, d'en prendre la protection.»

            Champlain présenta, en conséquence, une requête au roi et à
            son conseil; et obtint que le comte de Soissons serait nommé
            gouverneur et lieutenant-général de la Nouvelle-France.
            Celui-ci reçut ses lettres de commission en date du 8
            octobre 1612[17], et, le 15 du même mois, l'auteur était
            nommé son lieutenant. Malheureusement, le comte de Soissons
            mourut quelques jours après, et le prince de Condé, qui lui
            succéda, était trop impliqué dans les troubles politiques,
            pour être bien utile à l'avancement de la colonie.

[Note 17: Moreau de Saint-Méry, Lettres du duc d'Anville. (Voir
Édit. 1613, p. 285, note I.)]

            De nouvelles difficultés, suscitées «par quelques
            brouillons, qui n'avaient cependant aucun intérêt en
            l'affaire,» retardèrent tellement la publication du
            privilège et des règlements de la nouvelle association,
            qu'il fut impossible à Champlain de rien faire encore cette
            année (1613) pour l'habitation de Québec, «dans laquelle il
xxxvii      désirait mettre des ouvriers pour la réparer et
            l'augmenter.» De sorte, qu'il fallut, pour le moment, se
            contenter de passeports, que le prince donna pour quatre
            vaisseaux prêts à faire voile, lesquels s'engageaient à
            fournir chacun quatre hommes pour la continuation des
            découvertes.

            Le voyage de 1613 fut pour l'auteur une déception, quoiqu'il
            n'ait pas été un des moins utiles. Champlain eut un moment
            l'espoir de trouver enfin le fameux passage du Nord-Ouest
            tant cherché par tous les navigateurs.

            Un de ceux qui étaient retournés du Canada en 1612, nommé
            Nicolas de Vignau, lui assura que le lac où l'Outaouais
            prenait sa source, se déchargeait dans la mer du Nord, sur
            le rivage de laquelle il disait avoir vu de ses propres yeux
            les débris d'un vaisseau et les chevelures de quatre-vingts
            anglais qui formaient l'équipage. Ce récit paraissait
            d'autant plus vraisemblable, que les Anglais avaient tout
            récemment poussé leurs courses aventureuses jusque dans les
            profondeurs de la baie d'Hudson. Le chancelier de Sillery,
            le maréchal de Brissac, le président Jeannin et autres
            personnes graves, furent d'avis que Champlain ne devait pas
            négliger de voir la chose en personne.

            Il partit donc de l'île Sainte-Hélène le 27 de mai 1613
            avec quatre français et un sauvage, et remonta l'Outaouais
            jusqu'à la résidence de Tessouat, chef des Algonquins de
            l'isle, c'est-à-dire jusqu'à l'île des Allumettes. Tessouat,
            qui avait déjà fait la connaissance de l'auteur les années
xxxviii     précédentes, reçut cette visite inattendue et inespérée
            avec toutes les marques de la plus vive satisfaction. Il
            prépara un grand festin, pour souhaiter la bienvenue à ces
            hôtes extraordinaires. Tous les principaux chefs devaient
            s'y trouver, et là Champlain leur ferait connaître ses
            intentions et le but de son voyage.

            Le repas fini, il fallut, suivant la coutume, fumer le
            calumet pendant une demi-heure, après quoi, Champlain leur
            exposa, qu'il était venu d'abord pour les visiter et lier
            avec eux une amitié encore plus durable, mais aussi
            pour leur demander ce qu'ils lui avaient déjà promis,
            c'est-à-dire, de lui faciliter le voyage de la mer du Nord,
            que de Vignau prétendait avoir vue l'année précédente.

            De Vignau, qui n'avait jamais été plus loin que la cabane de
            Tessouat, ne pouvait plus échapper à une conviction des plus
            humiliantes et des plus terribles. Tessouat et les autres
            capitaines, indignés d'une si impudente imposture,
            s'écrièrent «qu'il le fallait faire mourir, ou qu'il dît
            celui avec lequel il y avait été, et qu'il déclarât les
            lacs, rivières et chemins par lesquels il avait passé.» De
            Vignau n'avait garde d'accepter un pareil défi, il avait
            toujours compté que les difficultés incroyables d'un pareil
            voyage effraieraient Champlain, où qu'enfin quelque obstacle
            insurmontable finirait par lasser son courage, et qu'ainsi,
            après avoir fait sans dépense le voyage du Canada, il n'en
            toucherait pas moins la récompense promise à sa prétendue
            découverte.

xxxix       «Après avoir songé à lui,» il se jeta à genoux aux pieds de
            Champlain, et demanda son pardon. «Ainsi transporté de
            colère, dit l'auteur, je le fis retirer, ne le pouvant plus
            endurer devant moi.» Les Algonquins voulaient absolument en
            faire bonne justice, et, si Champlain ne leur eût défendu de
            lui faire aucun mal, ils l'eussent infailliblement mis en
            pièces.

            Cette expédition, quoique manquée dans son objet principal,
            eut néanmoins un excellent résultat. Tous ces peuples,
            l'année précédente, avaient été si mécontents des traiteurs,
            qu'ils avaient pris la résolution de ne plus descendre; et
            il fallut tout l'ascendant que Champlain avait sur eux pour
            les ramener à de meilleures dispositions.

            De retour en France, Champlain s'occupa de mener à bonne
            fin les négociations qui n'avaient pu se terminer avant
            le départ des vaisseaux, et réussit enfin à former une
            puissante compagnie, qui devait se composer des marchands de
            Saint-Malo, de Rouen et de la Rochelle; mais les Rochelois
            furent si longtemps à accepter les conditions, qu'on les
            laissa de côté; les Normands et les Bretons «prirent
            l'affaire moitié par moitié.»

            A peine cette société des marchands était-elle formée,
            que quelques malouins incommodes, fâchés de ne s'être pas
            présentés à temps, et ne pouvant contester les droits de
            la compagnie, eurent l'adresse de faire insérer «au cahier
            général des états» un article demandant que la traite fût
            libre pour toute la province. Champlain, voyant encore sur
            le point d'échouer un projet qui semblait promettre un
xl          meilleur avenir à sa chère colonie, alla trouver le prince
            de Condé, et lui représenta l'intérêt qu'il avait à ne
            point laisser annuler un privilège aussi nécessaire. Il
            plaida si bien la cause, que la société fut maintenue dans
            ses droits.

            Non content d'assurer le progrès matériel de la
            Nouvelle-France, Champlain s'occupait en même temps à lui
            procurer un bien encore plus précieux que tous les avantages
            temporels. Le spectacle de tant de peuples sans foi, ni loi,
            sans dieu et sans religion, comme il avait pu le constater
            dans tous ses voyages, avaient excité dans son âme une
            immense compassion pour ces pauvres et malheureux infidèles.
            «Je jugeai à part moi, dit-il, que ce serait faire une
            grande faute, si je ne m'employais à leur préparer quelque
            moyen pour les faire venir à la connaissance de Dieu.» Ce
            qui l'avait empêché jusque-là d'exécuter ce saint projet,
            «c'est qu'il fallait faire une dépense qui eût excédé ses
            moyens», et il comprenait mieux que personne la difficulté
            de pourvoir aux frais et à l'entretien d'une mission,
            surtout avec une compagnie dont plusieurs des membres
            étaient calvinistes.

            Ayant eu occasion de s'en ouvrir à plusieurs, et entre
            autres au sieur Houel, celui-ci lui suggéra de s'adressa aux
            Récollets, lui promettant son appui et toute l'influence
            qu'il pouvait avoir auprès du provincial, le P. du Verger.
            Afin de faciliter cette bonne oeuvre, Champlain alla
            lui-même trouver les cardinaux et les évêques qui s'étaient
            rendus à Paris pour la tenue des états généraux, et réussit
            à recueillir une somme de près de quinze cents livres pour
            l'achat des choses les plus nécessaires.

xli         Toute l'année 1614 fut ainsi employée à consolider les
            règlements de la compagnie des marchands, et à préparer
            les voies aux missionnaires. Enfin, au printemps de
            1615, Champlain repartit de France avec quatre religieux
            récollets: le P. Denis Jamay, commissaire, le P. Jean
            Dolbeau, le P. Joseph le Caron et un frère, nommé Pacifique
            du Plessis. Ils arrivèrent à Tadoussac le 25 de mai.

            Aussitôt que les barques furent prêtes, Champlain se rendit
            à Québec, où, de concert avec le P. Dolbeau, il détermina
            l'emplacement de la première église du pays, et du logement
            des Pères qui devaient la desservir.

            L'habitation occupait tout le milieu de la pointe de Québec,
            c'est-à-dire, le terrain renfermé entre la Place et les rues
            Notre-Dame, Sous-le-Fort et Saint-Pierre. Impossible de
            loger une chapelle dans l'enceinte; elle contenait déjà
            le magasin, trois corps de logis et quelques petites
            dépendances, et la plus petite bâtisse eût complètement
            absorbé tout l'espace qui servait de cour intérieure. Du
            côté du fleuve, il ne restait guères que la largeur de la
            rue Saint-Pierre, en arrière il fallait laisser un passage.
            Enfin du côté du Saut-au-Matelot, il n'y avait qu'une petite
            lisière de terre qui venait mourir au pied de la côte
            actuelle de la basse ville, une chapelle, placée de ce côté
            eût obstrué les défenses de la place, sans compter qu'elle
            eût été sérieusement exposée à nos trop fréquentes
            tempêtes de nord-est. Il n'y avait donc qu'un seul endroit
            convenable; Panse du Cul-de-Sac, dans le voisinage du jardin
xlii        de Champlain, offrait un assez joli fonds, retiré et
            solitaire, comme il convient à la maison de Dieu.

            Moins d'un mois après, le 25 de juin 1615, le P. Dolbeau y
            disait la première messe, et les offices continuèrent à s'y
            célébrer régulièrement tous les dimanches.

            Cette année enfin, après tant de retards et de
            désappointements, Champlain put réaliser et compléter
            ce qu'il n'avait pour ainsi dire qu'ébauché en 1613,
            l'exploration des pays de l'ouest, et un commencement de
            colonie chez les Hurons.

            Toutes ces entreprises, cependant, ne pouvaient être menées
            à bonne fin, que par le moyen et le concours des nations
            indigènes. Cette année, plus que jamais, les sauvages
            descendus à la traite, représentèrent vivement à Champlain,
            que, si on ne leur prêtait un secours efficace, il devenait
            de plus en plus impossible de quitter leur pays, pour
            venir de si loin s'exposer aux embûches que leur tendaient
            continuellement les Iroquois.

            «Sur quoi, dit l'auteur, le sieur du Pont et moi avisâmes
            qu'il était très-nécessaire de les assister, tant pour
            les obliger davantage à nous aimer, que pour moyenner la
            facilité de mes entreprises et découvertures, qui ne se
            pouvaient faire en apparence que par leur moyen, et aussi
            que cela leur serait comme un acheminement et préparation
            pour venir au christianisme [18].»

[Note 18: L'auteur de l'_Hist. de la Colonie française en Canada_
a bien soin de tronquer ce texte, et d'en retrancher ce qui
non-seulement justifie Champlain, mais encore est tout à sa louange.
On conçoit qu'avec de pareils moyens, il est facile de tirer des
conclusions comme celle-ci: «Cette campagne avait été entreprise pour
un motif d'intérêt particulier, et elle tourna au grand désavantage
de la religion et à celui de la France» (t. I, p. 141); et cela,
suivant le même auteur, parce que «les Français étaient allés
attaquer les Iroquois avec des armes à feu, incendier leur village»
(jusqu'alors aucun village iroquois n'avait été incendié), «et
répandre le sang des Iroquois, sans que ceux-ci leur eussent jamais
fait aucun mal ni donné quelque juste sujet de plainte.» L'injustice
de cette remarque est trop palpable, pour qu'il soit nécessaire de
la réfuter.]

xliii       Le chemin à suivre pour éviter les embûches des Iroquois,
            était excessivement long et pénible. Il fallait remonter
            l'Outaouais avec ses rapides, passer par le lac Nipissing,
            pour prendre ensuite le cours de la rivière des Français. Le
            pays des Hurons était, comme on sait, situé au fond de la
            baie Géorgienne, à l'ouest du lac Simcoe.

            Champlain rejoignit au pays des Hurons les quelques français
            qui étaient partis un peu auparavant avec le P. le Caron.
            Pendant les longs préparatifs de l'expédition projetée
            contre les Iroquois, il parcourut toutes les bourgades
            huronnes, observant attentivement les beautés du pays et les
            moeurs et coutumes des habitants.

            L'armée partit de Cahiagué le premier de septembre, et prit
            la direction de la rivière Trent et de la baie de Quinte.
            Quand on eut traversé le lac des Entouoronon (le lac
            Ontario), on cacha soigneusement les canots. Après avoir
            fait, à travers le pays des Iroquois, environ une trentaine
            de lieues, les alliés arrivèrent enfin devant le fort des
            ennemis.

            Un corps de cinq cents guerriers carantouanais qui devait
            venir faire diversion par un autre côté, n'arriva que
            plusieurs jours après le temps convenu. L'attaque eut lieu
            cependant; mais les sauvages se ruèrent sur le fort sans
            aucun ordre, et Champlain ne put jamais réussir à se faire
            entendre dans la chaleur du combat; ce premier assaut fut
            inutile.

xliv        Le soir, dans un conseil, Champlain proposa de construire,
            pour le lendemain, un cavalier, du haut duquel les
            arquebusiers français auraient plus d'avantage à tirer, et
            une espèce de mantelet pour protéger les assaillants contre
            les flèches et les pierres lancées de dessus les palissades.

            Quelques-uns voulaient qu'on attendît le renfort des
            Carantouanais; mais l'auteur, voyant que l'armée alliée
            était assez forte pour emporter la place, craignant
            d'ailleurs qu'un retard ne donnât aux ennemis le temps de
            se fortifier davantage, fut d'avis qu'on livrât de suite un
            second assaut.

            L'indiscipline des sauvages fit tout manquer; il fallut
            songer à la retraite. Champlain avait reçu deux blessures à
            la jambe et au genou.

            Quand les alliés furent de retour au lac Ontario, Champlain
            demanda qu'on le reconduisît à Québec. Mais les Hurons, qui
            avaient intérêt à le garder avec eux, firent en sorte qu'il
            n'y eût point de canot disponible; et il dut se résigner à
            passer l'hiver en leur pays.

            L'armée fut de retour à Cahiagué dans les derniers jours de
            décembre. Champlain, après s'être reposé quelques jours chez
            son hôte Darontal (ou Atironta), se rendit à Carhagouha pour
            y revoir le P. le Caron. Ils partirent tous deux ensemble
            le 15 février, et allèrent visiter la nation du Petun (les
            Tionnontatés), qui demeuraient plus au sud-ouest. De là, ils
            poussèrent jusqu'au pays des Andatahouat ou Cheveux-Relevés,
            et, si on ne les en eût détournés, ils voulaient se rendre
            jusqu'à la nation Neutre (les Attiouandaronk).

xlv         Enfin, le printemps venu, Champlain, se fit reconduire à
            Québec, où l'on était fort inquiet sur son sort. Avant le
            départ des vaisseaux, il fit agrandir l'habitation de plus
            d'un tiers, et en augmenta les fortifications. «Nous fîmes,
            dit-il, le tout bien bâtir de chaux et sable, y en
            ayant trouvé de très-bonne en un lieu proche de la dite
            habitation.»[19]

[Note 19: Il est probable que le fourneau dont on se servit pour
cuire la chaux à cette époque, est le même que celui dont fait mention
un acte de concession du 20 septembre 1649 (Acte de conc. à Dame
Gagner). Ce fourneau paraît avoir été situé entre l'ancien cimetière
et le terrain actuel de la Chambre d'Assemblée.]

            Le prince de Condé venait d'être arrêté, le premier de
            Septembre 1616. Champlain se douta bien que les ennemis de
            la société profiteraient de sa détention, pour exciter de
            nouveaux troubles et faire annuler la commission. Il ne
            cessait de remontrer aux marchands, que, si l'on ne prenait
            les moyens d'augmenter et de fortifier Québec, la traite
            finirait par leur être enlevée de force. Les associés
            objectaient, que les dépenses annuelles étaient énormes,
            et que, dans un moment de trouble comme on était alors en
            France, la compagnie, d'une année à l'autre, pouvait avoir
            le même sort que celle de M. de Monts, et qu'ils en seraient
            pour leurs frais. Champlain leur représenta que les
            circonstances étaient bien changées: M. de Monts n'était
            qu'un simple «gentilhomme, qui n'avait pas assez d'autorité
            pour se maintenir en cour contre l'envie, dans le conseil de
            Sa Majesté, mais que maintenant ils avaient pour protecteur
            et vice-roi du pays un prince qui les pouvait protéger
            envers et contre tous sous le bon plaisir du roi.»

xlvi        Deux années se passèrent, sans qu'il se fît beaucoup de
            progrès.

            En 1617 et en 1618, Champlain revint au Canada. Mais le
            manque de secours laissait toujours l'habitation dans le
            même état de langueur.

            A force de persévérance, il obtint enfin, pour l'année 1619,
            quelques munitions de guerre, et des provisions de bouche;
            la compagnie s'engageait à envoyer quatre-vingts personnes,
            «y compris le chef, trois pères récollets, commis,
            officiers, ouvriers et laboureurs.»

            L'année 1619 s'écoula, et, de toutes ces promesses de
            secours et d'hommes, aucune ne fut tenue. Cependant, on
            se plaignait partout de la compagnie, qui, jouissant
            d'un privilège fort avantageux, ne remplissait point ses
            engagements envers la colonie. D'une autre part, la concorde
            était loin de régner parmi les associés. Les huguenots
            avaient à coeur de ne pas voir la religion catholique
            s'enraciner dans le Canada; tandis que les catholiques se
            réjouissaient des efforts qu'on faisait pour l'y établir. De
            là naissaient des divisions et des procès; chaque parti se
            défiait de l'autre, et entretenait son commis particulier,
            chargé d'examiner tout ce qui se passait à Tadoussac et à
            Québec [20].

[Note 20: Ferland, Cours d'Hist, du Canada.]

            Franc, loyal et honnête, Champlain ne leur ménageait aucun
            reproche, au sujet de leur conduite. Aussi voulurent-ils se
            délivrer d'un censeur incommode, en l'obligeant à s'occuper
            de découvertes, pendant que Pont-Gravé resterait à Québec,
            revêtu du commandement, et chargé de la traite. Ils
xlvii       espéraient que ce dernier serait plus souple et plus
            traitable.

            Champlain leur répondit que, comme lieutenant-général
            du vice-roi, il avait l'autorité sur tous les hommes de
            l'habitation; qu'il l'exerçait partout, excepté dans leur
            magasin, où était placé leur premier commis; que le sieur
            de Pont-Gravé était son ami, qu'il le respectait comme son
            père, à cause de son âge, mais qu'il ne lui céderait jamais
            aucun de ses droits[21]; «qu'il n'entendait faire le voyage
            qu'avec la même autorité qu'il avait eue auparavant,
            autrement, qu'il protestait tous dépens, dommages et
            intérêts contre eux, à cause de son retardement.»

[Note 21: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.]

            La-dessus, il leur présenta une lettre dans laquelle le roi
            insistait sur l'exécution de ce qu'ils avaient promis, et
            leur marquait sa volonté expresse que la compagnie fournît
            à Champlain ce qui lui serait nécessaire, tant pour
            l'habitation, que pour les découvertes.

            Les marchands s'obstinèrent, et Champlain, qui s'était
            préparé à passer au Canada avec sa famille, se vit contraint
            de retourner à Paris, après avoir fait sa protestation.
            «Nous voilà à chicaner,» dit-il; et, avec son activité et
            son énergie ordinaires, il se rend à Tours, pour y suivre
            l'affaire devant le conseil. «Après avoir bien débattu,
            ajoute-t-il, j'obtiens un arrêt de messieurs du conseil,
            par lequel il était dit que je commanderais tant à Québec,
            qu'autres lieux de la Nouvelle-France, et défenses aux
xlviii      associés de me troubler ni empêcher en la fonction de ma
            charge; lequel arrêt je leur fais signifier en pleine
            bourse de Rouen.»

            Le prince de Condé ne pouvait guère s'occuper de la
            Nouvelle-France; il céda facilement tous ses titres au duc
            de Montmorency. Champlain, qui avait contribué à cette
            transaction [22], fut nommé son lieutenant, et se disposa
            à partir avec sa famille (1620). La compagnie, voyant ce
            changement d'un mauvais oeil, suscita encore de nouvelles
            tracasseries au sujet des pouvoirs qu'il devait exercer.
            Mais il n'eut qu'un mot à écrire au nouveau vice-roi; les
            associés reçurent un ordre formel et absolu du roi, de se
            désister de leurs poursuites.

[Note 22: Édit. 1632, première partie, p. 327.]

            Champlain partit enfin vers le 8 de mai, et arriva au moulin
            Baudé, après une traverse de deux mois. Son beau-frère,
            Eustache Boullé, fut agréablement surpris et étonné de voir
            que sa soeur avait eu le courage de braver les fureurs de
            l'Océan, pour venir se fixer dans un pays encore sauvage et
            dénué de tout.

            Le 11 juillet, Champlain partit de Tadoussac pour monter à
            Québec, où, en arrivant, il «se rendit à la chapelle, pour y
            rendre grâces à Dieu de l'avoir préservé, lui et sa famille,
            de tous les dangers d'un si long et si pénible voyage.» Le
            lendemain, après la messe, un des Pères fit une exhortation
            de circonstance, et, au sortir de la chapelle, on lut
            publiquement les lettres de commission royale, et celles du
            vice-roi. Chacun cria: _Vive le roi_; le canon fut tiré
            en signe d'allégresse, «et ainsi, dit Champlain, je pris
xlix        possession de l'habitation et du pays au nom de mon dit
            seigneur le vice-roi.»

            Champlain trouva de quoi exercer son zèle. «Je trouvai,
            dit-il, cette pauvre habitation si désolée et ruinée,
            qu'elle me faisait pitié. Il y pleuvait de toutes parts,
            l'air entrait par toutes les jointures du plancher; le
            magasin s'en allait tomber, la cour si sale et orde, que
            tout cela semblait une pauvre maison abandonnée aux champs
            où les soldats avaient passé.» En peu de temps, néanmoins,
            tout fut réparé, grâce à la diligence qu'il y mit.

            Un de ses premiers soins fut ensuite de faire commencer, sur
            le coteau qui dominait l'habitation, un petit fort, qu'il
            jugea plus que jamais nécessaire «pour éviter aux dangers
            qui peuvent advenir en un pays éloigné presque de tout
            secours. J'établis, dit-il, cette demeure en une situation
            très-bonne, sur une montagne qui commandait sur le travers
            du fleuve Saint-Laurent, qui est un des lieux des plus
            étroits de la rivière. Cette maison ainsi bâtie ne plaisait
            point à nos associés; mais pour cela il ne faut pas que je
            laisse d'effectuer le commandement de Mgr le Vice-roi; et
            ceci est le vrai moyen de ne point recevoir d'affront.»

            Le duc de Montmorency, voyant avec peine la mauvaise volonté
            de la compagnie des marchands, avait résolu de mettre un
            terme à un état de choses si préjudiciable aux intérêts de
            la colonie. Au printemps de 1621, on apprit, par le premier
            vaisseau, qu'il avait formé une compagnie nouvelle. M. Dolu,
            intendant des affaires du pays, fut chargé d'expédier à
l           Champlain copie des nouvelles commissions, pour le prévenir
            que le vice-roi avait remis entre les mains des sieurs de
            Caen la gestion de tout ce qui regardait la traite, et que
            c'était son désir qu'il ne se fît aucune innovation avant
            son arrivée.

            Malheureusement, le vaisseau de M. de Caen ne paraissait
            point. Les commis de l'ancienne société n'étaient pas
            d'humeur à lâcher prise si facilement, à moins que Champlain
            n'exhibât des ordres du roi; ce qu'il ne pouvait faire pour
            le moment. L'arrivée de Pont-Gravé et de plusieurs des
            anciens commis vint encore rendre la position plus critique.
            Il fallait agir avec une grande circonspection.

            Le petit fort que Champlain venait de commencer et qu'il se
            hâta de terminer de son mieux, fut en ce moment le salut
            de la patrie. Il y mit Dumais et son beau-frère avec seize
            hommes, et y jeta les armes et provisions nécessaires.
            «En cette façon, dit-il, nous pouvions parler à cheval.»
            Lui-même se chargea de la garde de l'habitation.

            Les commis de l'ancienne société furent contraints
            d'accepter un compromis, et d'attendre que M. de Caen fût
            arrivé. Enfin, après des allées et venues et des pourparlers
            qui durèrent jusqu'au mois d'août, Champlain, secondé par le
            P. George le Baillif, vint à bout de faire la paix entre les
            deux partis.

            Les habitants de Québec, alarmés d'un état de choses si
            déplorable, se réunirent dans une assemblée publique,
            Champlain à leur tête, pour signer et adresser au roi une
            humble pétition, afin que Sa Majesté voulût bien mettre un
            terme aux funestes divisions qui menaçaient de ruiner tout
li          le pays. Champlain ne pouvant s'absenter sans inconvénient
            et pour sa famille et pour l'intérêt de tous, on choisit
            pour cette mission le P. Georges le Baillif. Ce sage
            religieux vint à bout d'obtenir les principaux articles de
            son «cahier,» et un arrêt du conseil d'état réunit les
            deux compagnies en une seule (1622).

            Pendant les quatre ans que Champlain passa à Québec avec sa
            famille, son occupation principale fut de faire travailler à
            l'habitation, au fort et au château Saint-Louis; il saisit
            en même temps toutes les occasions de faire avec les
            Montagnais une alliance de plus en plus étroite.

            Un des moyens qui lui parût le plus propre à atteindre
            ce but, fut de conférer à quelqu'un de leurs capitaines
            certaines faveurs ou certains grades qui devaient
            naturellement les attacher aux Français.

            Le capitaine Miristou fut le premier à qui l'on accorda cet
            honneur. Il prit à cette occasion le nom de Mahigan-Atic
            (loup-cerf), pour donner à entendre, que, doux comme le
            cerf, il saurait, quand il serait nécessaire, avoir le
            courage et même la fureur du loup.

            Champlain, en 1624, se décida à reconduire sa femme en
            France. Accoutumée aux douceurs de la vie de Paris, elle
            avait dû souffrir beaucoup de la privation des choses
            considérées comme indispensables à son état. Son mari et son
            frère étant fort souvent absents, elle se trouvait ainsi
            exposée à bien des ennuis.

lii         L'année 1624 fut une époque d'améliorations pour Québec:
            Champlain ouvrit un chemin commode, conduisant du magasin au
            fort Saint-Louis sur la hauteur, afin de remplacer le
            sentier étroit et difficile dont on s'était servi
            jusqu'alors. Les ouvriers continuaient en même temps les
            travaux du fort. Reconnaissant le mauvais état de
            l'habitation, et désespérant de la pouvoir réparer
            convenablement, il entreprit d'en bâtir une nouvelle. Vers
            les premiers jours du mois de mai, il fit abattre tous les
            vieux bâtiments, à l'exception du magasin, et les fondations
            furent posées. Pour conserver la mémoire de cette
            reconstruction, l'on enfouit une pierre sur laquelle,
            étaient gravées les armes du roi, ainsi que celles du
            vice-roi, avec la date et le nom de Champlain, lieutenant du
            duc de Montmorency. Ces bâtiments devaient consister en un
            corps de logis, long de cent huit pieds, avec deux ailes de
            soixante pieds, et quatre petites tours aux quatre angles de
            l'édifice. Devant l'habitation et au bord du fleuve, était
            un ravelin, sur lequel on disposa des pièces de canon,
            le tout était environné de fossés, que traversaient des
            ponts-lévis[23].

[Note 23: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.]

            Le sieur Émeric de Caen demeura à Québec pour y commander.
            Champlain en partit le 15 août, et arriva à Dieppe le
            premier octobre. Il se rendit de là à Paris, afin de donner
            au roi et à M. de Montmorency des détails sur ce qui s'était
            passé dans la Nouvelle-France depuis quatre ans.

            De nouvelles contestations entre les anciens et les nouveaux
            associés achevèrent de dégoûter le duc de Montmorency de sa
liii        charge de vice-roi, «qui lui rompait plus la tête, que ses
            affaires plus importantes.» Il la céda à son neveu Henri de
            Lévis, duc de Ventadour. Celui-ci continua Champlain dans sa
            charge de lieutenant, et lui en expédia les lettres le 13
            février 1625.

            Le nouveau vice-roi, plein de zèle pour les intérêts de la
            colonie et pour l'avancement des missions, voulut d'abord
            que Champlain demeurât cette année auprès de lui pour
            l'instruire plus particulièrement des besoins du pays
            dorénavant soumis à sa juridiction, puis il encouragea
            de toutes ses forces le projet qui venait de se former,
            d'envoyer des missionnaires jésuites au Canada, pour venir
            en aide aux premiers missionnaires, les Récollets.

            M. de Caen fut chargé du voyage de 1625. A son retour, il y
            eut contre lui des récriminations graves, qui entraînèrent
            un procès. Il sut néanmoins se tirer d'affaire assez
            bien, l'arrêt du conseil lui alloua «trente-six pour cent
            d'intérêt sur un fonds de soixante mille livres, mais à
            condition qu'il exécuterait tous les articles auxquels la
            société s'était obligée envers le roi; qu'il donnerait
            caution dans trois jours, et nommerait un catholique au
            commandement de la flotte du Canada.»

            Le printemps venu, M. de Caen ne s'étant pas conformé aux
            décisions de la cour, les anciens associés le protestèrent.
            Il les appelle une seconde fois devant le conseil, et un
            nouvel arrêt lui accorde encore gain de cause, à condition
            toutefois qu'il donnera caution dans Paris, et qu'il
            nommera, en l'absence du vice-roi, un amiral catholique,
            lui-même ne devant point faire le voyage.

liv         Les vaisseaux appareillèrent à Dieppe. Champlain s'y
            embarqua, avec le sieur Destouches et son beau-frère, nommé
            son lieutenant, à bord de la _Catherine_, vaisseau de cent
            cinquante tonneaux. Émeric de Caen était vice-amiral, et
            commandait la _Flèque_.

            Champlain n'arriva à Québec que le 5 de juillet. Tous les
            _hivernants_ se portaient bien, même Pont-Gravé, qui avait
            pensé mourir de la goutte pendant l'hiver.

            Quoiqu'il eût, avant son départ, laissé «nombre de matériaux
            prêts,» il ne trouva pas les logements si avancés qu'il se
            l'était promis. Le fort était encore au point où il l'avait
            quitté en 1624; le château, qui renfermait quelques ménages,
            n'avait pas été terminé, quoiqu'il y eût du bois d'assemblé
            depuis deux ans.

            Une des raisons qui retardaient les travaux du fort et de
            l'habitation, c'est que les ouvriers étaient employés, «aux
            plus beaux et longs jours de l'année,» à l'entretien du
            bétail. Il fallait aller faire les foins à près de dix
            lieues de Québec, aux prairies naturelles du cap Tourmente,
            ce qui prenait quelquefois jusqu'à deux mois et demi. Pour
            obvier à cet inconvénient, Champlain établit une habitation
            auprès du Petit-Cap, au lieu même où sont aujourd'hui les
            bâtisses de la Petite-Ferme. Comme on était déjà au mois de
            juillet, il employa tous les ouvriers à y construire deux
            logis et une étable de soixante pieds de long. A partir
            de ce moment, le soin des bestiaux ne demandait plus que
lv          quelques personnes. Au mois de septembre, Champlain y
            envoya le sieur Foucher avec cinq ou six hommes, une femme
            et une petite fille.

            Considérant, d'un autre côté, que le fort de Québec «était
            bien petit, pour y retirer, dans un besoin, tous les
            habitants de la place, il résolut de l'abattre et de
            l'agrandir; ce que je fis, dit-il, jusqu'au pied, pour
            suivre mieux le dessein que j'avais; auquel j'employai
            quelques hommes qui y mirent toute sorte de soin.» Il
            y ménagea, «selon l'assiette du lieu, deux petits
            demi-bastions bien flanqués. La ruine du petit fort servit
            en partie à refaire le plus grand.» Il se composait de
            fascines, et de terrassements, en attendant un jour qu'on le
            fît revêtir de murailles.

            Après les travaux du fort, les logements de l'habitation et
            le magasin réclamaient la plus large part de son attention.
            Il fit couvrir la moitié du grand corps de logis, commencé
            depuis si longtemps, et faire quelques menues réparations.

            L'hiver de 1626 à 1627 fut un des plus longs que l'auteur
            eût passés dans le pays, et il fut marqué par la perte du
            premier habitant de Québec, Louis Hébert, qui mourut des
            suites d'une chute.

            Pendant ce même hiver, quelque nation voisine des
            établissements Flamands, à laquelle les Iroquois avaient
            tué vingt-quatre hommes (sans compter cinq flamands), parce
            qu'elle n'avait pas voulu leur donner passage pour
            aller faire la guerre aux Loups, offrirent des présents
            considérables aux sauvages alliés pour les engager dans une
            grande coalition contre ces ennemis implacables. Plusieurs
lvi         chefs montagnais, algonquins et autres les avaient acceptés,
            et l'on était sur le point de rassembler les forces
            suffisantes.

            Champlain en témoigna son mécontentement à Mahigan-Atic, qui
            lui fit part de ce projet. Il lui dit qu'il lui savait bon
            gré de son avis, mais qu'il trouvait fort mauvais que le
            Réconcilié et autres chefs eussent accepté ces présents, et
            se fussent engagés dans cette guerre sans l'en prévenir, vu
            qu'il s'était lui-même entremêlé de faire la paix pour eux
            avec les Iroquois, qu'ils allaient rompre un traité qu'on
            avait eu tant de peine à conclure, juste au moment où l'on
            commençait à en ressentir les heureux effets, et qu'il
            regarderait comme ses ennemis tous ceux qui prendraient part
            à cette malheureuse expédition.

            Mahigan-Atic comprit qu'ils avaient fait une grande faute,
            et il conseilla d'envoyer quelqu'un aux Trois-Rivières pour
            arrêter le coup. Champlain chargea son beau-frère de cette
            mission délicate. Boullé était digne de cette confiance; il
            réussit à convaincre les sauvages de l'imprudence de leur
            démarche, et il fut convenu qu'on ne ferait rien jusqu'à ce
            que tous les vaisseaux fussent arrivés, et que les autres
            nations qui devaient descendre fussent toutes assemblées.

            Aussitôt qu'Émeric de Caen fut prêt à monter à la traite,
            Champlain lui recommanda de faire tous ses efforts pour
            achever l'oeuvre de pacification si bien commencée. «Mais,
            ajoute l'auteur, il ne sut tant faire, ni tous les sauvages
            qui étaient là, que neuf ou dix jeunes hommes écervelés
            n'entreprissent d'aller à la guerre.» Ils revinrent avec
lvii        deux iroquois, que l'on fit passer par tous les tourments
            ordinaires. Voilà la paix rompue.

            Émeric de Caen crut devoir en écrire aussitôt à Champlain,
            lui mandant que sa présence était nécessaire pour arrêter
            ces désordres, et en prévenir les fâcheuses conséquences.
            Celui-ci partit sur le champ avec Mahigan-Atic. Dès qu'il
            y fut arrivé, on assembla un grand conseil. Champlain leur
            représenta qu'ils venaient de faire, en compromettant ainsi
            la paix, une démarche qui pourrait leur coûter bien cher, si
            l'on n'y trouvait quelque remède. Il se ferait un devoir de
            les assister en frère, comme il l'avait déjà fait, lorsque
            les Iroquois leur feraient la guerre mal à propos; mais
            il ne pouvait approuver qu'on allât ainsi les attaquer en
            pleine paix sans qu'ils eussent rien entrepris contre eux.

            Après que chaque capitaine eut fait sa harangue, il fut
            résolu, d'un consentement unanime, que l'on renverrait l'un
            des prisonniers, avec le Réconcilié et deux autres sauvages,
            et, «afin de mieux faire valoir leur ambassade, ils
            demandèrent un français pour les accompagner.» Il s'en
            présenta deux ou trois, entre autres Pierre Magnan, qui fut
            agréé de part et d'autre.

            Quelques semaines après, un sauvage apporta la nouvelle que
            les ambassadeurs avaient été cruellement massacrés. On sut
            plus tard qu'un algonquin de l'isle, pour satisfaire une
            vengeance personnelle, avait malicieusement fait croire aux
            Iroquois que cette députation n'était que pour les mieux
            trahir.

            Les vaisseaux, à leur départ en 1627, laissèrent
lviii       l'habitation assez mal approvisionnée. Il demeura à Québec
            cette année cinquante-cinq personnes, tant hommes que
            femmes et enfants, «sans comprendre les habitants du pays.»
            Sur ce nombre, il n'y avait que dix-huit ouvriers.

            Il en fallait plus de la moitié pour les travaux du cap
            Tourmente; l'habitation de Québec n'était point achevée. La
            compagnie et M. de Caen avaient promis dix hommes pour faire
            travailler au fort; mais, pour eux, l'habitation devait
            passer avant tout, et Champlain se vit réduit à ne pouvoir
            employer aux fortifications que les hommes qui étaient pour
            ainsi dire de reste.

            «Je jugeai dès lors, dit l'auteur, que la plus grande part
            des associés ne s'en souciaient beaucoup, pourvu qu'on leur
            donnât d'intérêt les quarante pour cent.» Il en dit son
            sentiment à M. de la Ralde, qui se trouvait lié par ses
            engagements; «c'est en un mot, ajoute-t-il, que ceux qui
            gouvernent la bourse font et défont comme ils veulent.»
            Il en écrivit au vice-roi, et, en attendant, il continua
            d'employer au fort tous les hommes dont il put disposer,
            sans toutefois négliger l'habitation.

            Quelque temps après le départ des vaisseaux, deux français,
            Henri, domestique de Madame Hébert, et un autre nommé
            Dumoulin, auxquels Champlain avait donné commission d'amener
            par terre quelques bestiaux du cap Tourmente, furent
            lâchement assassinés par un montagnais à qui l'on avait
            refusé un morceau de pain. Un semblable meurtre avait été
            commis vers le cap Tourmente quelques années auparavant,
            sans qu'on eût pu faire justice rigoureuse.

lix         Cette fois, Champlain jugea que ce serait une faiblesse que
            de ne point sévir contre de pareils attentats. Il mande à
            l'habitation les principaux chefs, leur remontre l'atrocité
            du crime commis par un de leur nation, et leur déclare
            nettement qu'il exige qu'on lui livre les auteurs de
            l'assassinat; en attendant, on garderait comme otage un
            certain montagnais, sur lequel on avait des soupçons, et que
            dorénavant on serait obligé de se tenir en garde contre leur
            perfidie.

            Les sauvages parurent, en cette occasion, réellement
            chagrins et mortifiés d'un événement si fâcheux; mais il n'y
            eut pas moyen de constater au juste quel était le coupable.

            Avant de partir pour la chasse, les Montagnais voulurent
            donner à Champlain un témoignage singulier de leur estime.
            Ils envoyèrent Mécabau, appelé Martin par les Français,
            demander au P. le Caron quel présent il leur conseillait
            de faire. «Il me souvient, lui dit Mécabau, qu'autrefois
            monsieur de Champlain a eu désir d'avoir de nos filles pour
            mener en France, et les faire instruire en la loi de Dieu
            et aux bonnes moeurs; s'il voulait à présent, nous lui en
            donnerions quelqu'unes; n'en serais-tu pas bien content?» Le
            Père répondit que oui, et qu'il fallait lui en parler. «Ce
            que les sauvages firent de si bonne grâce, ajoute Sagard,
            que le sieur de Champlain, voulant être utile à quelque
            âme, en accepta trois. Plusieurs croyaient que les sauvages
            n'avaient donné ces filles au sieur de Champlain que pour
            s'en décharger, à cause du manquement de vivres; mais ils se
lx          trompaient, car Chomina même, à qui elles étaient parentes,
            désirait fort de les voir passer en France, non pour s'en
            décharger, mais pour obliger les Français et en particulier
            le sieur de Champlain.» [24]

[Note 24: Sagard, Hist. du Canada, p. 912-14.]

            On était rendu à la fin de juin 1628, et les vaisseaux ne
            paraissaient point. Les vivres commençaient à faillir, et ce
            qu'il y avait de plus embarrassant, c'est que le sieur de
            la Ralde n'avait laissé aucune barque à Québec; en outre
            l'habitation était sans matelot ni marinier. «De brai,
            voiles et cordages, dit Champlain, nous n'en avions point;
            ainsi étions dénués de toutes commodités, comme si l'on nous
            eût abandonnés.»

            Tel était, par le mauvais vouloir des marchands, l'état de
            gêne où se trouvait la colonie, quand une flotte anglaise,
            conduite par un renégat français, vint encore augmenter
            l'embarras de Champlain.

            Trois frères huguenots, David, Louis et Thomas Kertk, dont
            la famille avait quitté la France pour passer au service
            de l'Angleterre, s'étaient chargés de détruire les
            établissements français du Canada.

            Au moment où l'on préparait une petite embarcation pour
            aller à Tadoussac chercher une barque, avec laquelle on pût
            aller à Gaspé, deux hommes arrivèrent en toute hâte du cap
            Tourmente, et apportèrent la triste nouvelle que les Anglais
            y avaient détruit et ruiné de fond en comble l'habitation
            qu'on venait d'y fonder.

            Champlain, ainsi assuré de la présence de l'ennemi, fit
            réparer à la hâte les retranchements de l'habitation, et
lxi         dresser des barricades autour du fort, dont il n'avait pu
            terminer les remparts. Il distribua ensuite sa petite
            garnison aux quartiers les plus exposés, de façon que chacun
            connût son poste, et y accourût au besoin.

            Le lendemain, 10 juillet, sur les trois heures de
            l'après-midi, l'on aperçut dans la rade une voile
            qui faisait mine de vouloir entrer dans la rivière
            Saint-Charles. Quoique une chaloupe seule ne pût faire un
            grand exploit, Champlain ne négligea pas de surveiller ses
            mouvements, il envoya de suite quelques arquebusiers au
            rivage. On reconnut que c'étaient des basques, auxquels les
            Kertk avaient confié la charge de ramener à Québec le sieur
            Pivert avec sa femme et sa petite nièce, faits prisonniers
            au cap Tourmente. Ils étaient en même temps porteurs d'une
            lettre par laquelle David Kertk invitait le commandant du
            fort à lui livrer la place.

            Champlain lut cette lettre devant Pont-Gravé «et les
            principaux habitants.» La conclusion fut, dit notre auteur,
            que, si l'Anglais «avait envie de nous voir de plus près,
            il devait s'acheminer, et non menacer de si loin.» Quoique
            chacun fût réduit à une ration de sept onces de farine de
            pois par jour, et qu'il n'y eût pas cinquante livres de
            poudre au magasin, Champlain fit une réponse si fière, que
            les Kertk, croyant l'habitation mieux approvisionnée qu'elle
            ne l'était, jugèrent prudent de ne pas aller plus loin, et
            se retirèrent après avoir brûlé ou emmené toutes les barques
            qui avaient été laissées à Tadoussac.

lxii        Le Canada était sauvé, si les vaisseaux de la nouvelle
            compagnie [25] avaient su éviter la rencontre de la flotte
            anglaise. Malheureusement, M. de Roquemont, qui les
            conduisait, au lieu de se réfugier dans un des nombreux
            havres du golfe, où il pouvait attendre en sûreté que les
            Anglais fussent partis, remonta le fleuve, et se vit bientôt
            dans la nécessité de livrer un combat inégal, où il perdit
            du coup toute la ressource d'une colonie déjà prête à
            succomber.

[Note 25: Cette nouvelle compagnie, formée (1627) par le cardinal de
Richelieu, avait pris le titre de Compagnie de la Nouvelle-France; on
l'a appelée aussi compagnie des Cent-Associés. Fondée sur des bases plus
larges que les précédentes, cette puissante société donna, dès que le
Pays fut remis à la France, un nouvel élan à la colonisation, au
défrichement des terres, et à la conversion des sauvages. Champlain en
fit partie plus Tard. (Du Creux, _Hist. Canadensis._)]

            Cette défaite jeta Champlain dans une grande perplexité.
            Québec se voyait menacé de la plus cruelle famine; l'on ne
            pouvait maintenant espérer de secours que dans dix mois,
            et les sauvages avaient peine à suffire à leur propre
            subsistance. Cependant il ne se laissa point décourager.
            Il exhortait ses compagnons à la patience, et leur donnait
            lui-même l'exemple de l'abnégation, en se soumettant au même
            régime que les autres. Le peu de grain récolté par les Pères
            Récollets, par les Jésuites, par la famille Hébert, avec le
            produit de la pêche et de la chasse, procurèrent assez de
            vivres pour empêcher les habitants de mourir de faim pendant
            l'hiver. Afin que les pois et autres légumes pussent donner
            plus de nourriture, Champlain, ingénieux à profiter de tout,
            imagina de les faire piler dans des mortiers de bois.

            Le travail était long et pénible, pour des hommes exténués
lxiii       par la disette, il eut la pensée de faire construire un
            moulin à bras. Mais, comme il n'avait point de meule, celles
            de la compagnie étant restées à Tadoussac, il chargea le
            serrurier de l'habitation de chercher de la pierre propre à
            en faire; celui-ci fut assez heureux pour en trouver. Un
            menuisier entreprit de monter une moulange; «de sorte que,
            dit Champlain, cette nécessité nous fit trouver ce qu'en
            vingt ans l'on avait cru être impossible.»

            Voyant le soulagement qu'apportait déjà cette première
            invention, il résolut de faire bâtir un moulin plus
            considérable, et de le faire mouvoir par l'eau. Ce plan,
            tout en soulageant la main-d'oeuvre, devait avoir le bon
            effet d'encourager les habitants à faire de plus grosses
            semences, et de les accoutumer à compter davantage sur leur
            industrie et sur les produits de la terre.

            Au printemps (1629), un sauvage appelé Érouachit, qui
            arrivait du pays des Abenaquis, soumit à Champlain, de la
            part de ces peuples, un projet dont celui-ci n'eût pas
            manqué de profiter, si les munitions n'avaient pas été aussi
            rares que les vivres.

            Cette nation demandait le secours des armes françaises
            contre l'ennemi commun, les Iroquois. Il était inutile de
            songer à prêter main-forte aux autres, quand on était réduit
            à un pareil état de faiblesse. Champlain voulut cependant
            tirer tout le parti possible de l'amitié de ces peuples, et
            se décida à leur envoyer une ambassade. Son beau-frère était
            bien l'homme de confiance à charger de cette commission,
            mais le besoin qu'il avait de ses services, dans la
            prévision du retour des Anglais, l'engagea à le retenir
lxiv        auprès de lui. Celui qui fut délégué à sa place, devait
            assurer les Abenaquis qu'on les assisterait contre leurs
            ennemis dès que les vaisseaux auraient rapporté l'abondance,
            pourvu qu'en attendant ils voulussent bien donner aux
            Français quelques secours en vivres. Champlain lui avait en
            même temps recommandé de bien observer les lieux, la
            qualité des terres et la bonté du pays.

            Voyant la saison déjà passablement avancée, Champlain prit
            le parti d'envoyer son beau-frère à Gaspé avec une trentaine
            d'autres, vingt d'entre eux consentirent d'avance à demeurer
            là avec les sauvages, et les autres préférèrent courir leur
            risque. La barque, avant d'arriver à Gaspé, rencontra le
            vaisseau d'Émeric de Caen, qui venait chercher une partie
            des hommes de la compagnie destituée, et apportait en même
            temps des vivres pour l'habitation. Ainsi assuré d'un prompt
            secours, Boullé prit quelques provisions, et se remit en
            route pour Québec. Malheureusement, il tomba entre les mains
            des Anglais avant d'avoir passé Tadoussac.

            Les Kertk étaient revenus cette année avec six vaisseaux
            et deux pinasses, décidés à faire un dernier effort
            pour achever leur conquête. A force de questionner les
            prisonniers, ils ne tardèrent pas à connaître au juste le
            triste état où était réduit Québec.

            Pendant ce temps-là, Champlain était dans une mortelle
            inquiétude. Les vivres manquaient, la saison était déjà bien
            avancée, et l'on commençait à désespérer de voir arriver
            des vaisseaux. Les sauvages, depuis l'arrestation de
lxv         Mahigan-Atic-Ouche, soupçonné d'avoir commis le meurtre
            des deux français, se tenaient sur la réserve, et, à
            l'exception du fidèle Chomina, on ne pouvait guère
            compter sur eux en ce moment.

            Pont-Gravé, à cause de son âge et de ses infirmités, causait
            à Champlain beaucoup plus d'embarras, qu'il ne pouvait lui
            être de service. Comprenant lui-même la délicatesse de sa
            position, il avait pris la résolution de descendre comme il
            pourrait à Gaspé, pour y chercher un vaisseau et se faire
            repasser en France. Le voyage préparé, il demanda à l'auteur
            s'il aurait agréable qu'il fît lire la commission que lui
            avait donnée M. de Caen, afin que celui-ci ne pût lui
            contester ses gages. Champlain ne voulut pas lui refuser
            cette satisfaction; mais il crut devoir lui observer, que M.
            de Caen «s'attribuait des honneurs et commandements qui
            ne lui appartenaient pas, anticipant sur les charges de
            vice-roi; que, pour le commerce des pelleteries, les
            articles de Sa Majesté lui donnaient tout pouvoir;»
            mais que, pour le reste, les commissions royales ne lui
            permettaient pas de s'en mêler.

            «Le lendemain, qui était un dimanche, au sortir de la
            sainte messe, Champlain, devant tout le peuple assemblé, fit
            lire les commissions,» celle que Pont-Gravé tenait du sieur
            de Caen, et celle qu'il tenait lui-même du vice-roi, en
            expliquant à tous la différence qu'il fallait mettre «entre
            le pouvoir que pouvait donner le dit sieur de Caen, et celui
            qui lui était conféré à lui-même par les lettres royales.
            Je vous fais commandement, dit-il à ceux qui composaient
lxvi        l'assemblée, de par le Roi et Mgr le Vice-Roi, que vous ayez
            à faire tout ce que vous commandera le sieur du Pont, pour
            ce qui touche le trafic et commerce des marchandises,
            suivant les articles de Sa Majesté que je vous ai fait lire;
            et, du reste, de m'obéir en tout et partout en ce que je
            commanderai, et où il y aura de l'intérêt du Roi et de mon
            dit Seigneur.»--«Je vois bien, dit Pont-Gravé, que vous
            protestez ma commission de nullité.»--«Oui, en ce qui heurte
            l'autorité du Roi et de Mgr le Vice-Roi, pour ce qui est de
            votre traite et commerce, suivant les articles de Sa
            Majesté, à quoi il se faut tenir.»

            «Cela se passa ainsi,» dit Champlain.

            Un jour que la plupart des habitants de Québec étaient
            occupés les uns à la pêche et les autres à chercher des
            racines, on vit paraître des vaisseaux derrière la pointe
            Lévis. Sur le flot, une chaloupe s'avança avec un pavillon
            blanc. Champlain fit mettre au fort un drapeau de même
            couleur. La chaloupe aborde, et un gentilhomme anglais s'en
            vient courtoisement lui présenter une lettre des deux frères
            Louis et Thomas Kertk, qui le sommaient de rendre la place,
            lui offrant une composition honorable.

            Champlain répondit, que l'état d'abandon où il se trouvait
            ne lui permettait pas de faire la même résistance que
            l'année précédente; que cependant les vaisseaux fissent
            attention de n'approcher à la portée du canon que lorsque la
            capitulation serait entièrement réglée.

            Sur le soir, le capitaine Louis Kertk renvoya la chaloupe
lxvii       pour avoir les articles de la composition, qui portait, en
            résumé: qu'on donnerait aux Français un vaisseau pour
            repasser en France; que les officiers au service de la
            compagnie pourraient emporter leurs armes, leurs habits et
            leurs pelleteries; aux soldats l'on accordait leurs habits
            avec une robe de castor, et aux religieux leurs robes et
            leurs livres. Ces conditions, signées de Louis et de Thomas
            Kertk, furent acceptées le dix-neuf juillet par Champlain et
            Pont-Gravé, et approuvées ensuite à Tadoussac par l'amiral
            David Kertk [26].

[Note 26: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.]

            Le capitaine Louis cependant avait mis une restriction, au
            sujet des petites sauvagesses que Champlain désirait
            emmener; le lendemain, les trois vaisseaux anglais étant
            entrés dans la rade, Champlain se rendit auprès de lui,
            anxieux de savoir pourquoi on ne voulait pas lui permettre
            de garder ces deux petites filles, qu'il instruisait avec
            soin depuis deux ans, et qui lui étaient fort attachées.
            Louis Kertk finit par lui accorder sa demande; ce que le
            général David cependant ne voulut jamais ratifier, quelque
            supplication que lui en fît l'auteur.

            Avant de livrer la place, Champlain demanda quelques soldats
            pour empêcher qu'on ne ravageât rien en la chapelle, chez
            les Pères Récollets, les Pères Jésuites, la veuve Hébert, et
            en quelques autres lieux; ce qui fut libéralement accordé.
            Le capitaine Louis descendit à terre avec cent cinquante
            hommes, et prit possession de l'habitation et du fort.
            «Voulant déloger de mon logis, dit Champlain, jamais il ne
lxviii      le voulut permettre, que je ne m'en allasse tout à fait hors
            de Québec, me rendant toutes les sortes de courtoisies qu'il
            pouvait s'imaginer.» Il lui permit encore de continuer à
            faire célébrer la sainte messe, et lui donna «un certificat
            de tout ce qui était tant au fort qu'à l'habitation.»

            Le dimanche, 22 juillet, le capitaine Louis «fit planter
            l'enseigne anglaise sur un des bastions, battre la caisse,
            et assembler ses soldats, qu'il mit en ordre sur les
            remparts, faisant tirer le canon des vaisseaux; après, il
            fit jouer toute l'escopetterie de ses soldats, le tout en
            signe de réjouissance.»

            «Depuis que les Anglais eurent pris possession de Québec,
            dit Champlain, les jours me semblaient des mois.» Louis
            Kertk lui permit de descendre à Tadoussac, en attendant le
            départ des vaisseaux. Il laissa au capitaine anglais une
            partie de son ameublement, et s'embarqua sur le vaisseau de
            Thomas Kertk.

            Au moment où Champlain allait partir, Guillaume Couillard,
            gendre de la veuve Hébert, et quelques autres qui avaient
            leur famille, voyant que les Anglais les traitaient bien et
            voulaient les engager à rester à Québec, vinrent le trouver
            pour lui demander son avis. Il leur représenta qu'ils
            devaient avant tout considérer l'intérêt et le salut de
            leurs âmes; que, pour cette année, cependant, s'il était à
            leur place, il ferait la cueillette des grains, et, après en
            avoir tiré le meilleur parti possible, il s'en reviendrait
            en France, si toutefois le Canada n'était rendu à ses
            premiers maîtres. «Ils me remercièrent, dit-il, du conseil
lxix        que je leur donnai; qu'ils le suivraient, espérant néanmoins
            nous revoir la prochaine année avec l'aide de Dieu.» [27]

[Note 27: Les familles qui restèrent à Québec étaient au nombre de cinq
(voir Édit. 1632, deuxième partie, p. 249, note 2). Ce sont ces familles
que l'auteur appelle quelquefois _habitants_, par opposition au
personnel de la traite, qui formait une population flottante et mobile.
Toutes les personnes qui n'étaient ici que pour le service de la
compagnie, retournèrent en France; les habitants demeurèrent.]

            Champlain quitta Québec le 24 juillet, avec Thomas Kertk. Le
            lendemain, comme on était par le travers de la Malbaie,
            on aperçut, du côté du nord, un vaisseau qui mettait
            sous voile, et tâchait de gagner le vent, pour éviter la
            rencontre. Il se trouva que c'était Émeric de Caen. Le
            capitaine anglais commanda d'approcher, pour le saluer de
            quelques canonnades, «qui lui furent aussitôt répondues par
            autres coups de meilleure amonition.» Comme il voulait en
            venir à l'abordage, il fit descendre Champlain et les autres
            français sous le tillac, et clouer les panneaux sur eux. Le
            vaisseau anglais aborda de bout, et cramponna une patte
            de son ancre à celui d'Émeric de Caen; de manière que les
            assaillants ne pouvaient entrer que par le beaupré, un à un,
            et ceux qui risquaient le passage étaient sûrs de se faire
            massacrer les uns après les autres. En attendant, l'équipage
            de Kertk se faisait foudroyer. Une partie de ses hommes se
            jetèrent au fond du vaisseau, et il se vit obligé de les
            faire remonter à coups de plat d'épée. Enfin Émeric de
            Caen, craignant peut-être de ne pouvoir conserver longtemps
            l'avantage de sa position, voyant d'ailleurs approcher les
            deux pataches anglaises, cria: Quartier! quartier! Thomas
            Kertk ne se fit pas prier; le combat cessa de part et
            d'autre.

lxx         Émeric de Caen, apprenant que Champlain était à bord du
            vaisseau anglais, demanda à lui parler. On fait ouvrir les
            panneaux, et Kertk, d'un ton un peu embarrassé, dit à
            l'auteur: «Assurez-vous que si l'on tire du vaisseau, vous
            mourrez. Dites-leur qu'ils se rendent; je leur ferai pareil
            traitement qu'à votre personne; autrement, ils ne peuvent
            éviter leur ruine, si les deux pataches arrivent plus tôt
            que la composition ne soit faite.»--«Il vous est facile,
            répondit Champlain, de me faire mourir en l'état que je
            suis. Vous n'y auriez pas d'honneur, en dérogeant à votre
            promesse et à celle de votre frère. Je ne puis commander à
            ces personnes-là, et ne peux empêcher qu'ils ne fassent leur
            devoir.» Il consentit néanmoins à les engager à accepter une
            composition équitable; ce qui se fit fort à propos, car, un
            moment après, les deux pataches arrivaient sur eux. Kertk
            leur fit défense de rien faire au vaisseau français.

            «L'exécution faite, dit l'auteur, nous nous en allâmes à
            la rade de Tadoussac, trouver le général Kertk.» Celui-ci,
            content de cette prise, fit à Champlain un fort bon accueil.

            Pendant son séjour à Tadoussac, Champlain eut occasion de
            faire de sévères remontrances aux perfides truchements
            Étienne Brûlé, Nicolas Marsollet et quelques autres, en
            particulier au traître Jacques Michel, qui s'était vendu aux
            Anglais, et s'était chargé de les piloter dans le fleuve.

            L'amiral David blâma fortement son frère Louis, d'avoir
            donné si facilement le certificat que lui avait demandé
            Champlain, et qui contenait l'inventaire de tout ce qui
lxxi        avait été trouvé à l'habitation de Québec, prétendant qu'il
            ne l'avait autorisé qu'à accepter les articles de la
            capitulation.

            La flotte anglaise quitta la rade de Tadoussac au mois de
            septembre, et repassa en France avec Champlain et tous
            ceux qui ne voulurent point rester à Québec, c'est-à-dire,
            Pont-Gravé et les employés de la traite, les religieux
            récollets et jésuites, et ceux qui, n'ayant point leur
            famille, n'avaient aucune raison de sympathiser avec de
            nouveaux maîtres.

            Le 27 octobre, Kertk était à Douvre, d'où Champlain écrivit
            à M. de Lauson pour le prévenir qu'il allait se rendre à
            Londres auprès de l'ambassadeur français, et qu'il prît des
            mesures nécessaires pour sauvegarder les intérêts de la
            société et du roi.

            En arrivant à Plymouth, l'amiral Kertk fut bien fâché
            d'apprendre que la paix avait été conclue entre la France et
            l'Angleterre avant la prise de Québec.

            Champlain demeura près de cinq semaines à Londres, auprès
            de l'ambassadeur. «Je donnai, dit-il, des mémoires, et
            le procès-verbal de ce qui s'était passé en ce voyage,
            l'original de la capitulation et une carte du pays pour
            faire voir aux Anglais les découvertures et possession
            qu'avions prise du dit pays de la Nouvelle-France premier
            que les Anglais.» Trouvant enfin que les négociations
            traînaient en longueur, il obtint de l'ambassadeur de
            pouvoir se rendre en France. M. de Châteauneuf le laissa
            partir avec l'assurance que le roi d'Angleterre consentirait
            à rendre le fort et l'habitation de Québec.

lxxii       Ce ne fut qu'au printemps de 1632, le 29 mars, que les
            difficultés furent définitivement réglées par le traité
            de Saint-Germain-en-Laye. Le temps que Champlain passa en
            France, fut employé à publier une nouvelle édition de tous
            ses Voyages, ou plutôt une histoire complète de tout ce
            qui s'était passé en Canada depuis la fondation de cette
            colonie.

            Comme la prise de Québec par les Anglais avait causé à M. de
            Caen de graves dommages, il semblait juste de lui fournir
            l'occasion de réparer ses pertes. En conséquence, le roi lui
            accorda la jouissance des revenus du pays pendant une année,
            après laquelle Champlain devait reprendre son ancienne
            charge. Émeric de Caen fut donc envoyé à Québec, comme
            commandant non-seulement de la flotte, mais encore de
            toute la colonie. Sous ses ordres fut placé le sieur
            du Plessis-Bochart, dont la présence était propre à
            contre-balancer les tendances calvinistes du chef[28].

[Note 28: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.]

            Au moment où elle allait prendre la direction de la colonie,
            la compagnie des Cent-Associés crut devoir user de beaucoup
            de prudence dans le choix de celui qu'on enverrait pour la
            gouverner. Personne ne parut plus propre que Champlain à
            remplir cette charge importante. Il fut donc présenté
            par les associés au cardinal de Richelieu, qui, par une
            commission en date du premier mars 1633, le nomma son
            lieutenant «en toute l'étendue du fleuve Saint-Laurent et
            autres.»

            Champlain partit de Dieppe le 23 mars 1633, avec trois
lxxiii      vaisseaux bien équipés, le _Saint-Pierre_, le _Saint-Jean_
            et le _Don-de-Dieu_. La petite flotte portait près de deux
            cents personnes, tant mariniers que colons, les Pères
            Ennemond Massé et Jean de Brebeuf, une femme et deux petites
            filles. Au moment d'entrer dans le golfe, une violente
            tempête de nord-ouest l'obligea de relâcher à Sainte-Anne du
            Cap-Breton; peu après, une seconde bourrasque la contraignit
            d'aller chercher un refuge à l'île de Saint-Bonaventure.
            Enfin, au bout de deux mois jour pour jour, le vaisseau qui
            portait Champlain mouilla devant Québec, le 23 mai[29].

[Note 29: Mercure français, t. xix. La Relation de 1633 fait arriver
Champlain le 22.]

            La joie des habitants du pays fut grande quand ils virent
            arriver le fondateur de la colonie. «Ce jour, dit le P. le
            Jeune, nous a été l'un des bons jours de l'année.» Tous
            connaissaient sa sagesse, son expérience et son admirable
            dévouement. On voyait renaître toutes les espérances du
            passé. Aussi l'on peut dire que dès lors la Nouvelle-France,
            si cruellement éprouvée, prit comme une nouvelle naissance,
            et se trouva bientôt assez forte pour vivre de sa propre
            vie, au milieu de ces grandes forêts du Nouveau-Monde.

            Aussitôt que le _Saint-Jean_ eut mouillé l'ancre dans la
            rade, Champlain fit sommer le sieur Émeric de Caen de
            remettre le fort et l'habitation entre les mains de M. du
            Plessis-Bochard, en vertu du commandement qui lui était fait
            de la part du cardinal de Richelieu.

            L'après-midi, le sieur de Caen quitta le fort avec ses
            hommes, et M. du Plessis-Bochard y entra avec les siens. Le
lxxiv       jour suivant, 24 de mai, les clefs furent remises entre les
            mains de Champlain. M. du Plessis prit alors la charge
            d'amiral de la flotte.

            Champlain, en possession de son nouveau gouvernement,
            s'occupa d'abord des affaires de la traite, qui pressaient
            davantage. Il venait d'arriver des Trois-Rivières dix-huit
            canots algonquins, et l'on savait que les Anglais avaient
            trois vaisseaux à Tadoussac, d'où ils étaient même monté
            jusqu'au Pilier.

            Champlain, se doutant que les sauvages pourraient aller
            les trouver jusque là, tint conseil avec eux, et leur fit
            entendre, par la bouche de l'interprète Olivier le Tardif,
            qu'ils prissent bien garde à ce qu'ils avaient à faire:
            ces Anglais étaient des usurpateurs, qui ne faisaient que
            passer; tandis que les Français demeuraient au pays d'une
            manière permanente, et qu'il était de l'intérêt de tous que
            leur ancienne amitié continuât toujours.

            Le chef algonquin répondit par une harangue aussi fine et
            délicate, que pleine d'une mâle éloquence. «Tu ne veux pas,
            dit-il en finissant, que nous allions à l'Anglais: je vais
            dire à mes gens qu'on n'y aille point; si quelqu'un y va,
            il n'a pas d'esprit. Tu peux tout: mets des chaloupes aux
            avenues, et prends les castors de ceux qui iront.»

            Afin d'ôter aux sauvages d'en haut la pensée de descendre
            au-devant des Anglais, Champlain établit un nouveau poste,
            sur l'îlet de Richelieu, qui commande l'un des passages où
            le chenal du fleuve est le plus étroit; ce lieu avait en
            outre l'avantage d'être assez rapproché de Québec pour que
            l'on pût, au besoin, faire monter dans quelques heures les
            marchandises et les objets nécessaires à la traite.

lxxv        Non content de veiller aux intérêts de la compagnie,
            Champlain, dès son arrivée, déploya toute l'ardeur de son
            zèle pour l'honneur du culte et le progrès des missions. Il
            se donna une peine infinie pour décider les Hurons à emmener
            avec eux quelqu'un des Pères qui avaient déjà commencé à
            instruire leur nation.

            A peine la traite finie, il voulut accomplir un voeu qu'il
            avait fait depuis la prise de Québec par les Anglais. Il
            érigea, tout près de l'esplanade du fort, à l'endroit où est
            aujourd'hui le maître autel de Notre-Dame de Québec,
            une nouvelle chapelle, qui fut appelée _Notre-Dame de
            Recouvrance_, tant en mémoire du _recouvrement_ du pays, que
            parce qu'on y plaça un tableau _recouvré_ d'un naufrage.

            Se voyant secondé de plus en plus efficacement par les
            bonnes dispositions de la compagnie, il entreprit une autre
            fondation, où l'on se promettait que les missionnaires
            pourraient faire un grand fruit; il envoya le sieur La
            Violette aux Trois-Rivières, pour y établir une habitation
            et un fort; ce qui fut commencé le 4 juillet 1634. Le P. le
            Jeune et le P. Buteux allèrent y résider aussitôt que le
            logement fut prêt à les recevoir.

            Enfin, après avoir donné à sa chère colonie, de nombreux
            témoignages d'un dévouement sans bornes et d'une piété aussi
            ardente qu'éclairée, «Champlain, comme dit si bien le P. le
            Jeune, prit une nouvelle naissance au Ciel le jour même de
            la naissance de notre Sauveur en terre;» il mourut le jour
            de Noël, 25 décembre 1635, aimé et respecté de tous ceux qui
            l'avaient connu.

lxxvi       «Nous pouvons dire, continue le même Père, que sa mort a été
            remplie de bénédictions. Je crois que Dieu lui a fait cette
            faveur en considération des biens qu'il a procurés à la
            Nouvelle-France. Il avait vécu dans une grande justice et
            équité, dans une fidélité parfaite envers son roi et envers
            Messieurs de la Compagnie; mais, à la mort, il perfectionna
            ses vertus, avec des sentiments de piété si grands, qu'il
            nous étonna tous. Quel amour n'avait-il point pour
            les familles d'ici! disant qu'il les fallait secourir
            puissamment, et les soulager en tout ce qu'on pourrait en
            ces nouveaux commencements, et qu'il le ferait si Dieu lui
            donnait la santé. Il ne fut pas surpris dans les comptes
            qu'il devait rendre à Dieu: il avait préparé de longue-main
            une confession générale, qu'il fit avec une grande douleur
            au P. Lalemant, qu'il honorait de son amitié. Le Père le
            secourut en toute sa maladie, qui fut de deux mois et demi,
            ne l'abandonnant point jusques à la mort. On lui fit un
            convoi fort honorable, tant de la part du peuple, que des
            soldats, des capitaines et des gens d'église. Le P. Lalemant
            y officia, et l'on me chargea de l'oraison funèbre, où je ne
            manquai point de sujet. Ceux qu'il a laissés après lui ont
            occasion de se louer; que s'il est mort hors de France, son
            nom n'en sera pas moins glorieux à la postérité.»



                               PRÉFACE
                       DE LA PREMIÈRE ÉDITION
                         du Voyage aux Indes

i/1         Il y a à peine quinze ans, on ignorait, en Canada,
            l'existence du manuscrit dont nous donnons aujourd'hui la
            première édition française. Dans une lettre, en date du
            15 décembre, 1855, M. de Puibusque racontait à feu le
            Commandeur Viger, comment il avait découvert, à Dieppe, cet
            écrit de Champlain, dont il n'avait jamais entendu parler
            auparavant.

            «Ce manuscrit, ajoute-t-il, est la propriété de M. Féret,
            le plus honnête républicain de France, ex-maire de 1848,
            antiquaire et poète, qui occupait, il y a un an à peine,
            la place de bibliothécaire de la ville, Quoique d'un abord
            assez froid et très-réservé avec les étrangers, comme le
            sont en général les Normands, M. Féret s'est montré d'une
            obligeance, extrême; il m'a confié son manuscrit, en
            m'autorisant à le copier, et à faire de ma copie tel usage
            que je voudrais. Informé par lui-même qu'un français et
            un américain avaient déjà joui d'un privilège semblable,
            j'aurais pu, sans indiscrétion, en user aussi; il m'a paru
ii/2        de meilleur goût de m'imposer la restriction qu'on ne
            m'imposait pas; je me suis borné à résumer la relation
            inédite, ne citant çà et là le texte de divers passages, que
            pour caractériser plus fidèlement la pensée et le style de
            Champlain.»

            C'est ce résumé qui fut envoyé alors au Commandeur Viger.
            M. l'abbé Verreau, devenu propriétaire de ce travail, l'a
            libéralement laissé à notre disposition tout le temps que
            nous avons voulu.

            Plein de sympathie pour tout ce qui était canadien, M.
            de Puibusque avait eu un instant l'espérance de faire
            l'acquisition du manuscrit de Dieppe, pour procurer à la
            ville de Québec un souvenir et comme une relique de son
            fondateur. «J'ai senti, dit-il en cette même lettre, qu'il y
            avait là une conquête inappréciable à faire pour le Canada,
            et j'ai osé l'entreprendre. D'abord, M. Féret semblait assez
            disposé à céder son manuscrit, qui n'a réellement aucun
            intérêt pour sa ville natale; je î'ai prié d'en fixer le
            prix, en m'engageant à le payer immédiatement de mes propres
            deniers, ou, s'il le préférait, à le mettre directement en
            rapport avec M. Faribault. Je promis en outre que, si mon
            offre était agréée, je ferais cession gratuite de mon
            acquisition à la ville de Québec. A mon grand étonnement, M.
            Féret, qui s'était avancé, recula; ses réponses évasives
            me firent soupçonner un obstacle caché; je ne me trompais
            pas...»

iii/3       L'analyse de M. de Puibusque était sans doute précieuse par
            elle-même; mais nous avons trop bien connu M. Viger pour
            croire qu'il approuvât complètement le motif de délicatesse
            qui ne lui valut qu'un résumé. Sous ce rapport, nous nous
            sentons l'âme un peu faite comme celle du Commandeur; nous
            aimons singulièrement les oeuvres complètes et les
            reproductions intégrales. Il nous en eût coûté beaucoup de
            ne publier qu'un compte-rendu, si bien fait qu'il puisse
            être, du premier voyage de Champlain, le seul peut-être qui
            ait échappé à la main d'un retoucheur.

            La providence se chargea d'arranger les choses.

            Une indisposition assez grave vint mettre notre ami M.
            l'abbé R. Casgrain dans une espèce de nécessité d'aller
            demander à l'Europe une distraction et un soulagement à
            sa santé délabrée. Il fut accueilli à Dieppe avec la même
            bienveillance que M. de Puibusque. M. Faret lui permit
            volontiers de copier non-seulement le texte, mais les
            soixante et quelques dessins dont il est illustré. Ici,
            nous ne savons auquel des deux nous devons plus de
            reconnaissance, ou à M. l'abbé Casgrain, qui n'a pas craint
            de s'exposer à aggraver ses souffrances, en s'astreignant à
            copier de sa main et à collationner avec un soin infini le
            précieux document, ou à M. Féret, qui a donné à notre ami et
            compatriote une pareille marque de confiance et un si beau
            témoignage de sa libéralité.

            Voici la description que M. de Puibusque fait du manuscrit:
iv/4        «Son format est in-quarto; il a 115 pages et 62 dessins
            faisant corps avec le texte, coloriés et encadrés de lignes
            bleues et jaunes. La couverture est en parchemin
            très-fatigué; le plat inférieur est déchiré, les derniers
            feuillets sont racornis, et la main d'un enfant y a tracé de
            gros caractères sans suite. L'écriture nette et bien rangée
            ressemble à celle des lettres conservées aux archives des
            Affaires Étrangères; cependant, ces dernières sont moins
            soignées, et il est aisé de remarquer la différence
            naturellement produite par l'âge après un intervalle de
            trente-cinq ans. Le manuscrit en effet est de 1601 à 1603.
            M. Féret en a fait l'acquisition, il y a longtemps et par
            hasard, d'une personne qu'il suppose descendant collatéral
            du Commandeur de Chaste.»

            L'original de cette lettre dont nous venons de donner
            quelques extraits, appartient aussi à M. l'abbé H. Verreau.

            L'excellente traduction que M. Alice Wilmere a faite du
            _Voyage aux Indes_, pour la Société Hakluyt, nous a été d'un
            grand secours, et nous avons abondamment puisé dans les
            curieuses et savantes notes de l'éditeur M. Norton Shaw.
            Le Canada doit savoir gré à cette société, d'avoir si bien
            apprécié le mérite de Champlain.

1/5

[Illustration]

                              BRIEF DISCOURS
                      DES CHOSES PLUS REMARQUABLES
                    QUE SAMMUEL CHAMPLAIN DE BROUAGE
                  A reconneues aux Indes Occidentalles

       _Au voiage qu'il en a faict en icelles en l'année mil vc
         iiij.xx xix. & en l'année mil vjc.j. [30] comme ensuit._


[Note 30: En l'année 1599 et en l'année 1601. Dans le manuscrit
original, ces deux dates, écrites d'une manière assez peu usitée, sont
presque illisibles. La traduction anglaise de la société Hakluyt porte:
_in the years one thousand five hundred and ninety-nine to one thousand
Six hundred and two_. Mais quiconque examinera le manuscrit avec
attention, se convaincra qu'il faut lire: 1599 et 1601, comme nous le
figurons ici dans le titre. Du reste, ce sont les seuls chiffres qui
s'accordent avec le texte.]


====================================================================


            Ayant esté employé en l'armée du Roy qui estoit en Bretaigne
            soubz messieurs le Mareschal d'Aumont[31], de St Luc [32], &
            Mareschal de Brissac[33], en qualité de Mareschal des logis
            de la dicte armée durant quelques années, & jusques à ce que
            Sa Majesté eust en l'année 1598, reduict en son obeissance
            ledict païs de Brestaigne, & licencié son armée, me voyant
            par ce moyen sans aucune charge ny employ, je me resolus,
            pour ne demeurer oysif, de trouver moyen de faire ung voiage
2/6         en Espaigne, y estant pratiquer & acquérir des cognoissances
            pour par leur faveur & entremise faire en sorte de pouvoir
            m'enbarquer dans quelqu'un des navires de la flotte que le
            Roy d'Espaigne envoye tous les ans aux Indes Occidentalles,
            affin d'y pouvoir m'y enbarquer[34] des particuliarités qui
            n'ont peu estre recongneues par aucuns Françoys, à cause
            qu'ils n'y ont nul accès libre, pour à mon retour en faire
            rapport au vray à Sa Majesté. Pour donc parvenir à mon
            desseing, je m'en allay à Blavet[35], où lors il y avoit
            garnison d'Espaignolz, auquel lieu je trouvay ung mien oncle
            nommé le Cappitainne Provençal, tenu pour ung des bons
            mariniers de France, & qui en ceste qualité avoit esté
            entretenu par le Roy d'Espaigne comme pillotte général en
            leurs armées de mer. Mon dict oncle ayant receu commandement
            de monsieur le Mareschal de Brissac de conduire les navires
            dans lesquels l'on feist embarquer les Espaignols de la
            garnison dudict Blavet, pour les repasser en Espaigne, ainsi
            qu'il leur avoit esté promis, je m'enbarquay avec luy dans
            ung grand navire du port de cinq cents thonneaux, nommé le
            St Julian, qui avoit esté pris & arresté pour ledict voiage,
            où estant partis dudict Blavet au commencement du moys
            d'aoust, nous arrivasmes dix jours après proche du cap
            Finneterre[36], que nous ne peusmes reconnoistre à cause
3/7         d'une grande brume qui s'éleva de la mer, au moyeu de
            laquelle tous nos vaisseaux se separerent, & mesme nostre
            admirande de La flotte se pensa perdre, ayant touché à une
            roche, & pris force eau, dans lequel navire & à toute la
            flotte commandoit le général Soubriago[37], qui avoit esté
            envoié par le Roy d'Espaigne à Blavet pour cest effect: le
            lendemain le temps s'estant esclarcy, tous nos mariniers se
            rejoignirent ensemble, & feusmes aux isles de Bayonne en
            Gallice, pour faire radouber ledict navire admiral qui
            s'estoit fort offensé.

[Note 31: Jean d'Aumont, né en 1522, et crée maréchal en 1579 par Henri
III; il périt d'un coup de mousqueton, le 19 août 1595.]

[Note 32: François d'Espinay de Saint-Luc, beau-frère du maréchal
d'Aumont. Il fut nommé, en 1596, grand-maître de l'artillerie, et fut
tué d'un boulet de canon le 8 septembre 1597.]

[Note 33: Charles de Cossé-Brissac, second du nom, maréchal de France,
auquel Louis XIII donna le titre de duc en 1612.]

[Note 34: Enquérir.]

[Note 35: Blavet, dernier poste occupé par les Espagnols en Bretagne,
fut rendu à la France par le traité de Vervins, en juin 1598. Cette
forteresse (aujourd'hui Port-Louis) était située à l'embouchure de la
rivière de Blavet. Ruinée pendant les guerres de la Ligue, elle fut
rebâtie avec les anciens matériaux, et fortifiée de nouveau par Louis
XIII, Qui lui donna son nom.]

[Note 36: Voir Planche I.]

[Note 37: Nom évidemment défiguré. (Note de M. de Puibusque.)]

            Ayant sejouré six jours auxdictes isles, feismes voille, &
            allasmes reconnoistre le cap de Sainct Vincent troys jours
            après: ledict cap est figuré en la page suivante[38].

            Le dict cap estant doublé nous allasmes au port de
            Callix[39], dans lequel estant entrés, les gens de guerre
            furent mis à terre, après laquelle descente les navires
            françoys qui avoient esté arrestés pour traict furent
            congédiez & renvoyez chacun en son lieu, hors mis ledict
            navire sainct Julian, qui ayant esté reconnu par ledict
            Soubriago général ung fort navire & bon de voille, fust par
            luy arresté pour faire service au Roy d'Espaigne, & par
            ainsy ledict cappitaine Provençal mon oncle demeura
            tousjours en iceluy, & sejournasmes audict lieu de Callis
            un moys entier, durant lequel j'eu le moyen de reconnoistre
            l'isle dudict Callis, dont la figure en suit [40].

[Note 38: Voir Planche II.]

[Note 39: Cadix.]

[Note 40: Voir Planche III.]

4/8         Partant dudict Callix nous fusmes à St Luc de Baramedo[41],
            qui est à l'entrée de la riviere de Siville, où nous
            demeurames troys moys, durant lesquels je feus à Siville,
            en pris le dessin, & de l'autre, que j'ay jugé à propos de
            representer au mieux qu'il m'a esté possible en ceste page &
            en la suivante[42].

[Note 41: San-Lucar de Barameda.]

[Note 42: Voir Planches. IV et V.]

            Pendant les troys moys que nous fusmes de sejour audict St
            Luc de Baramedo il y arriva une patache d'advis, venant de
            Portoricco, pour advertir le Roy d'Espaigne que l'armée
            d'Angleterre estoit en mer avec desseing d'aller prendre
            ledict Portoricco: sur lequel advis ledict Roy d'Espaigne,
            pour le secourir, fist dresser une armée du nombre de
            vingt vaisseaux & de deux mille hommes, tant soldats que
            mariniers, entre lesquels navires celuy nommé le St Julian
            fust reteneu, & fust commandé à mon oncle de faire le voiage
            en iceluy, dont je receus une extresme joye, me promettant
            par ce moien de satisfaire à mon desir, & pour ce je me
            resolus fort aisement d'aller avec luy, mais quelque
            diligence que l'on peut faire à radouber, avitaller &
            esquipper lesdicts vaisseaux, avant que pouvoir estre mis à
            la mer, & sur le point que nous debvions partir pour aller
            audict Portoricco, il arriva des nouvelles par une patache
            d'advis qu'il avoit esté pris des Anglois, au moien de quoy
            ledict voiage fust rompu à mon grand regret pour me voir
            frustré de mon esperance.

5/9         Or en mesme temps l'armée du Roy d'Espaigne, qui a
            accoustumé d'aller tous les ans aux Indes, s'appareilloit
            audict St Luc, il vint de la part dudict Roy ung seigneur
            nommé Domp Francisque Colombe, Chevalier de Malte, pour
            estre général de ladicte armée, lequel voiant nostre
            vaisseau appareillé & prest à servir, & sachant par le
            rapport qu'on luy avoit faict, qu'il estoit fort bon de
            voille pour son port, il resolut de s'en servir, & le
            prendre au fraict ordinaire, qui est ung escu pour Thonniau
            par mois, de sorte que j'eus occasion de me resjouir voiant
            naistre mon esperance, d'autant mesme que le Cappitaine
            Provençal mon oncle ayant esté reteneu par le général
            Soubriago pour servir ailleurs, & ne pouvant faire le
            voiage, me commist la charge dudict vaisseau pour avoir
            esgard à iceluy, que j'acceptay fort volontiers, & sur ce
            nous fusmes trouver ledict sieur général Colombe pour savoir
            s'il auroit agréable que je fisses le voiage, ce qu'il me
            promist librement, avec des tesmoignages d'en estre fort
            aise, m'ayant promis sa faveur & assistance, qu'il ne m'a
            depuis desniés aux occasions.

            La dicte armée fist à la voille au commencement du mois de
            janvier de l'an 1599, & trouvant tousjours le vent fort
            aigre, dans six jours nous reconusmes les illes Canaries.

            Partant desdictes illes Canaries nous allasmes passer par
            le goulphe de Las Damas, aiant vent en pouppe, qui nous
            continua de façon que deux mois six jours après nostre
            partement de St Luc nous eusmes la veue d'une ille nommée La
            Defeade, qui est la première ille qui faut que les pillottes
6/10        recognoissent nesessairement pour aller en toutes les autres
            illes & ports des Indes. Ceste ille est ronde, assez hault
            en mer, & contient en rond sept lieues, plaine de bois &
            inhabitée, mais il y a bonne radde à la bande de l'est.

            De la dicte Ille nous feusmes à une autre ille nommée
            La Gardalouppe, qui est fort montaigneuse, habitée de
            sauvages[43], en laquelle il y a quantité de bons ports, à
            l'un desquels nommé Nacou nous feusmes prendre de l'eau, &
            comme nous mettions pied à terre veismes plus de trois cents
            sauvaiges qui s'en fuirent dedans les montaignes sans qu'il
            fust à nostre puissance d'en attrapper un seul, estant plus
            disposts à la course que tous ceux des nostres qui les
            voulurent suivre. Ce que voiant, nous en retournasmes
            dans nos vaisseaux après avoir pris de l'eau & quelques
            refreschissements, comme chair & fruicts de plaisans goust:
            ceste ile contient environ vingt lieux de long & douze de
            large, dont la forme est telle que la figure suivante[44].

[Note 43: Le premier établissement à la Guadeloupe fut fait par les
Français en 1635, par les sieurs DuPlessis et Olive. (Note de l'éd. Soc.
Hakl.)]

[Note 44: Voir Planche VIII.]

            Apres avoir demeuré deux jours audict port de Nacou, le
            troisiesme jour nous nous remismes à la mer, & passasmes
            entre des iles que l'on nomme Las Virgines, qui sont en
            telle quantité que l'on n'en a peu dire le nombre au
            certain; mais bien qu'il y en a plus de huict cents
            descouvertes, elles sont toutes desertes & inhabitées,
            la terre fort haulte, plaine de bois, mesmes de palmes &
            ramasques qui y sont communes comme les chesnes & ormeaux
7/11        par deçà: il y a grande quantité de bons ports & havres
            entre lesdictes illes qui sont icy aucunement figurées[45].

[Note 45: Voir Planche IX.]

            D'icelles illes nous feusmes à l'isle de La Marguerite[46],
            où se peschent les perles: dans cette ile y a une bonne
            ville que l'on appelle du mesme nom La Marguerite. Elle est
            fort fertille en bleds & fruicts. Il sort tous les jours du
            port de ladicte ville plus de trois cents canaulx qui vont à
            une lieue à la mer pescher lesdictes perles à dix ou douze
            brasses d'eau. Ladicte pesche se faict par les naigres
            esclaves du Roy d'Espaigne, qui prennent ung petit panier
            soubs le bras, & avec iceluy plongent au fond de la mer,
            & l'enplissent d'ostrormes qui semblent d'huistres, puis
            remontent dans ledict port se descharger au lieu à
            ce destiné, où sont les officiers dudict Roy qui les
            reçoivent[47].

[Note 46: Voir Planche XI,]

[Note 47: Voir Planche X.]

            De ladicte ille nous allasmes à Portoricco [48], que nous
            trouvasmes fort desolé, tant la ville que le chatiau ou
            forteresse qui est fort bonne, & le port bien bon & à l'abry
            de tous vents fors de nordest qui donne droict dans ledict
            port. La ville est marchande: elle avoit esté puis peu de
            tems pillée des Anglois, qui avoient laissé des marques de
            leur veneue. La plus part des maisons estoient brûlées, & ne
            s'y trouva pas quatre personnes outre quelques naigres qui
            nous dirent que les marchands dudict [lieu] avoient esté la
            plus part enmenés prisonniers par les Anglois, & les autres
8/12        qui avoient peu s'estoient sauvés dans les montaignes, d'où
            ils n'avoient encor osé sortir pour la prehension qu'ils
            avoient du retour des Anglois, lesquels avoient chargé tous
            les douze navires dont leur armée estoit composée, de
            sucres, cuirs, Gingembre, or & argent, car nous trouvasmes
            encor en ladicte Ville quantité de sucres, gingembre,
            canisiste[49], miel de cannes[50] & conserve de gingembre
            que les Anglois n'avoient peu charger. Ils emportèrent aussy
            cinquante pièces d'artillerie de fonde qu'ils prindrent dans
            la forteresse en laquelle nous fusmes, & trouvasmes toute
            ruinée & les ranparts abbatus. Il y avoit quelques Indiens
            qui s'y estoient retirés, & qui commencoient à relever
            lesdicts ranparts: le général s'informa d'eux comme ceste
            place avoit esté prise en sy peu de temps. L'un d'iceux, qui
            parloit assez bon espaignol, luy dict que le gouverneur
            dudict chasteau de Portoricco ny les plus anciens du païs ne
            pensoient pas que à deux lieux de là y eust aucune descente,
            selon le rapport qui leur en avoit esté fait par les
            pillottes du lieu, qui asseuroient mesmes que à plus de six
            lieux du dict chasteau il n'y avoit aucun endrois où les
            ennemis peussent faire descente, ce qui fust cause que
            ledict gouverneur se tint moins sur ses gardes, en quoy il
            fust fort deceu, car demye lieue dudict chasteau, à la bande
            de l'est, il y a une descente où les Anglois mirent pied à
            terre fort commodément, laissant leurs vaisseaux qui
9/13        estoient du port de deux cents, cent cinquante & cent
            thonneaux en la radde en ce mesme lieu, & prindrent le temps
            sy à propos qu'ils vindrent de nuict à ladicte rade sans
            estre apperceus, à cause que l'on ne se doubtoit de cela.
            Ils mirent six cents hommes à terre avec dessainct de piller
            la ville seulement, n'ayant pas pensé de fere plus grand
            effet, tenant le chasteau plus fort & mieux gardé. Ils
            menèrent avec eux troys coulevreinnes pour batre les
            deffences de la ville, & se trouverent au point du jour à
            une portée de mousquet d'icelle, avec ung grand estonnement
            des habitans. Lesdicts Anglois mirent deux cents hommes à
            ung passage d'une petitte riviere qui est entre la ville &
            le chasteau, pour empescher, comme ils firent, que les
            soldats de la garde dudict château qui logeroient en la
            ville ny les habitans s'en fuiant n'entrassent en iceluy, &
            les autres quatre cents hommes donnèrent dans la ville, où
            ils trouverent aucune resistance[51] de façon que en moins
            de deux heures ils furent maistres de la ville: & ayant sceu
            qu'il n'y avoit aucuns soldats audict chasteau ny aucunne
            munition de vivre à l'occasion que le Gouverneur avoit
            envoyé celles qui y estoient par commandement du Roy
            d'Espaigne à Cartagenes, où l'on pensoit que l'ennemy feroit
            dessente, esperant en avoir d'autres d'Espaigne, estant le
            plus proche port où viennent les vaisseaux, les Anglois
            firent sommer le Gouverneur, & firent offrir bonne
10/14       composition s'il se vouloit rendre, sinon qu'ils luy
            feroient esprouver toutes les rigueurs de la guerre, dont
            ayant crainte ledict Gouverneur, il se rendict la vie sauve,
            & s'enbarqua avec lesdicts Anglois, n'osant retourner en
            Espaigne. Il n'y avoit que quinze jours que lesdicts Anglois
            estoient partis de Ladicte ville où ils avoient demeuré ung
            mois: après le Partement desquels, lesdicts Indiens
            s'estoient raliés, & S'eforçoient de reparer ladicte
            forteresse, attendant l'arrivée Dudict général, lequel fit
            faire une information du récit Desdicts Indiens, qu'il
            envoya au Roy d'Espaigne, & commanda Aux dicts Indiens qui
            portoient la parolle d'aller chercher Ceux qui s'estoient
            fuis aux montagnes, lesquels sur la parolle retournèrent en
            leurs maisons, recevant tel contentement de voir ledict
            général & d'estre delivrés des Anglois, qu'ils oublièrent
            leurs pertes passées. Ladicte ille de Portoricco est assez
            agréable combien qu'elle soit un peu montaigneuse, comme la
            figure suivante le montre[52].

[Note 48: Voir Planche XII.]

[Note 49: _Canijiste_, de _Caneficier_, nom donné, dans les Antilles, au
Cassia (_Cassia fistula_, LINN.) le _Keleti_ des Caraïbes, qui produit
le Cassia nigra du commerce. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 50: La mélasse.]

[Note 51: La traduction de la Société Hakluyt rend ces mots «aucune
résistance» par _no résistance_, ce qui fait un contre-sens; car _aucune
résistance_, sans la négative ne, équivaut à quelque résistance, ou
certaine résistance. C'est ce qui explique pourquoi l'éditeur trouve
Champlain en contradiction avec d'autres auteurs. (_Narrative of
Champlain's Voyage to the Western Indies_, p. 10, note I.)]

[Note 52: Voir Planche XII.--«La ville de Porto-Rico fut fondée en 1510.
Elle fut attaquée par Drake et Hawkins en 1595, mais les Espagnols,
informés de leur approche, avaient fait de tels préparatifs, que Drake
fut forcé de se retirer, après avoir brûlé les vaisseaux espagnols qui
étaient Dans le havre. En 1598, George Clifford, comte de Cumberland,
fit une expédition, pour s'emparer de l'île. Il débarqua ses hommes
secrètement, et attaqua la ville; quand, suivant les rapports espagnols,
il rencontra de la part des habitants une vigoureuse résistance; le
rapport de Champlain D'après des Témoins oculaires qui en avaient été
les victimes, est bien différent. (Voir la note précédente.) «Mais en
peu de jours, la garnison de quatre cents hommes se rendit, et toute
l'île se soumit aux Anglais. La possession de l'île étant jugée de
grande importance, le comte adopta la Cruelle mesure d'exiler les
habitants à Carthagene, et, en dépit des protestations et remontrances
des malheureux Espagnols, le plan fut mis à exécution; il N'en échappa
que fort peu. Cependant les Anglais se trouvèrent bientôt dans
L'impossibilité de garder l'île; une griève maladie Emporta les trois
quarts des troupes. Cumberland, déçu dans ses espérances, retourna en
Angleterre, laissant le commandement à Sir John Berkeley. La mortalité,
faisant de jour en jour de plus grands ravages, força les Anglais à
évacuer l'île, et les Espagnols, bientôt après, reprirent possession de
leurs demeures.--Le rapport que fait Champlain de l'état De l'île après
le départ des Anglais, et de la couardise du gouverneur, est curieux; il
y a cependant quelque confusion dans ses dates, et relativement à la
durée de l'occupation de l'île par les Anglais.» (Ed. Soc. Hakl.)]

11/15       Ladicte ille est emplye de quantité de beaux arbres, comme
            cèdres, palmes, sappins, palmistes, & une manière d'autres
            arbre que l'on nomme sonbrade.[53], lequel comme il croit,
            le sommet de ses branches tombant à terre prend aussy tost
            racine, & faict d'autres branches qui tombent & prennent
            racine en la mesme sorte, & ay veu tel [de] ces arbres de
            telle estendue qu'il tenoit plus d'une lieue & quart: il
            n'apporte aucun fruict, mais il est fort agréable, ayant la
            feuille semblable à celle du laurier, un peu plus tendre.

[Note 53: De l'espagnol _sombra_, «ombre feuillue.» _Ficus americana
maxima_, le _Clusea rosea_ de Saint-Domingue, ou Figuier maudit marron,
(Ed. Soc. Hakl.)--Voir Planche XIII.]

            Il y a aussy en ladicte Ile quantité de bons fruicts, à
            sçavoir plantes[54], oranges, citrons d'estrange grosseur,
            citroulles de la terre qui sont très bonnes, algarobbes[55],
            pappittes[56], & un fruict nommé coraçon[57], à cause qu'il
            est en forme de coeur, de la grosseur du poing, de couleur
            jaulne & rouge, la peau fort delicatte, & quand on le presse
            il rend une humeur odoriferente, & ce qu'il y a de bon dans
            ledit fruict est comme de la bouillye, & a le goust comme de
            la crème sucrée. Il y a beaucoup d'autres fruicts dont ils
            ne font pas grand cas, encores qu'ils soient bons: il y a
            aussy d'une racine qui s'appelle cassave[58], que les
12/16       Indiens mangent en lieu de pain. Il ne croit ne blee ny vin
            dans toute ceste ile, en laquelle il y a grande quantité de
            caméléons, que l'on dict qu'ils vivent de l'air, ce que je
            ne puis asseurer, combien que j'en aye veu par plusieurs
            fois: il a la taiste assez pointue, le corps assez long pour
            sa grosseur assavoir ung pied & demy, & n'a que deux jambes
            qui sont devant, la queue fort pointue, meslée de couleurs
            grise jaunastre. Le dict cameleon est cy representé [59].

[Note 54: Fruit du Plantanier, appelé aux Canaries _Plantano_,--Voir
Planche XLII.]

[Note 55: _Algaroba_, ou _Algarova_, nom donné par les Espagnols à
certaine espèce d'Acacia du nouveau monde, à cause de sa ressemblance
avec l'algarobe, caroubier ou fève de Saint-Jean, dont la gousse fournit
une Excellente nourriture pour les bestiaux. (Ed. Soc. Hakl.)--Voir
Planche XXXVI.]

[Note 56: Pappitte--_Curica papaya_ (LINN.), papayer. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 57: Coraçon. _Anona muricata_, ou Corassol, de l'espagnol
_corazon_, coeur, ainsi nommé de la forme du fruit. Quelques écrivains
font dériver ce nom de Curaçoa, supposant que la graine fut apportée par
les Danois. Le nom donné dans le pays était _memin_. (Ed. Soc. Hakl.)
Voir Planche XIV.]

[Note 58: Cassava.--_Jatropha Manihot_. (Ed. Soc. Hakl.)--Voir Planche
XXXIII.]

[Note 59: Voir Planche XV.]

            Les meilleures marchandises qui sont dans ladicte Ile sont
            sucres, gingembre, canisiste, miel de cannes, tabaco,
            quantité de cuirs, boeufs, vaches & moutons: l'air y est
            fort chaud, & y a de petits oyseaux qui resemblent à
            perroquets, que l'on nomme sus le lieu perriquites, de la
            grosseur d'un moineau, la queue ronde, que l'on apprend à
            parler, & y en a grande quantité en ceste ile[60]: laquelle
            ile contient environ soixante dix lieus de long, & de large
            quarante lieus, environnée de bons ports & havres, & gist
            est & ouest. Nous demeurâmes audict Portoricco environ un
            moys: le général y laissa environ troys cents soldats en
            garnison dans la forteresse, où il fist mestre quarante six
            pièces de fonte verte qui estoient à Blavet.

[Note 60: Voir Planche XVI.]

            Au partir dudict Portoricco nostre général separa nos
            galions en troys bandes: il en retint quatre avec luy, en
            envoya troys à Petronella & trois à la Neufve Espaigne,
            du nombre desquels estoit le navire où j'estois, & chacun
            galion avoit sa patache. Ledict général s'en alla à
13/17       Terre-Ferme, & nous costoyames toute l'ille de St Domingue
            de la bande du nord, & fusmes à ung port de ladicte ile
            nommé Porto Platte, pour prendre langue s'il y avoit en la
            coste aucuns vaesseaux estrangers, parce qu'il n'est permis
            à aucuns estrangers d'y traffiquer, & ceux qui y vont
            courent fortune d'estre pendus ou mis aux galleres & leurs
            vaisseaux confisqués: & pour les tenir en plus grande
            crainte d'aborder ladicte terre, le Roy d'Espaigne donne
            liberté aux naigres qui peuvent descouvrir ung vaisseau
            estranger, & en donner advis au général d'armée ou
            gouverneur, & y a tel naigre qui fera cents cinquante lieus
            à pied nuict & jour pour donner semblable advis & acquérir
            sa liberté.

            Nous mismes pied à terre audict Porto Platte, & fusmes
            environ une lieue dans la terre sans trouver aucune personne
            sinon un naigre qui se preparoit pour aller donner advis;
            mais nous rencontrant, il ne passa pas plus outre, & donna
            advis à nostre admirande qu'il y avoit deux vaisseaux
            françois au port de Mancenille, où ledict admirande se
            resolut d'aller, & pour ceste effect nous partismes du dict
            lieu de Porto Platte, qui est un bon port, à l'abry de tous
            vents, où il y a troys, quatre & cinq brasses d'eau, comme
            il est icy figuré [61].

[Note 61: Voir Planche XVII.]

            Du dict port de Platte, nous vinsmes au port de Mancenille,
            qui est icy representé [62], auquel port de Mancenille
            sceusmes que lesdicts deux vaisseaux estoient au port aux
            Mousquittes [63], près la Tortue, qui est une petitte isle
14/18       ainsy nommée qui est devant l'enboucheure dudict port,
            auquel estans arivés le lendemain sur les trois heures du
            soir, nous apperçumes les dicts deux vaisseaux qui mettoient
            à la mer pour fuir de nous, mais trop tard: ce qu'eux
            recognoissans, & Qu'ils n'avoient aucun moien de fuir, tous
            l'esquippage de L'un des vaisseaux qui estoit bien une lieue
            dans la mer, abandonnèrent leur dict vaisseau, & s'estant
            jetté dans leur bateau se sauverent à terre: l'autre navire
            alla donner du bout à terre & se brisa en plusieurs pièces,
            & en mesme temps l'esquippage se sauva à terre comme
            l'autre, & demeura seulement ung marinier qui ne s'estoit
            peu sauver à cause qu'il estoit boiteux & ung peu malade,
            lequel nous dit que les dicts vaisseaux perdeus estoient de
            Dieppe. Il y a fort belle entrée au dict port de Mousquitte
            de plus de deux mille pas de large, & y a ung banc de sable
            à ouvert, de façon qu'il faut ranger la grand terre du costé
            de l'est pour entrer audict port, auquel il y a bon
            ancreage: & y a une isle dedans où l'on se peut mettre à
            l'abry du vent qui frappe droict dans le dict port. Ce lieu
            est assez plaisant pour la quantité des arbres qui y sont:
            la terre est assez haulte; mais il y a telle quantitté de
            petites mouches, comme chesons ou coufins qui piquent de si
            estrange façon, que sy l'on s'endormoit & que l'on en fust
            picqué au visage, il esleveroit au lieu de la piqueure des
            bussolles enflés de couleur rouge, qui rendroient la
            personne difforme.

[Note 62: Voir Planche XVIII.]

[Note 63: Voir Planche XIX.]

            Ayans apprins de ce marinier boiteux pris dans ledict
            navire françois, qu'il y avoit traize grands vaisseaux tant
15/19       françois, anglois que flaments, armés moitye en guerre
            moitye en marchandise, nostre admiral se resolut de les
            aller prendre au port St Nicolas, où ils estoient, & pour ce
            se prépara avec trois galions du port de cinq cents
            thonneaux chacun & quatre pataches, & allasmes le soir
            mouiller l'ancre à une radde que l'on nomme Monte Cristo,
            qui est fort bonne & à l'abry du su, de l'est & de l'ouest,
            & est remarquée d'une montaigne qui est Droit devant ladicte
            radde, sy haulte que l'on la descouvre de quinze lieux à la
            mer: la dicte montaigne fort blanche & reluisante au soleil,
            & deux lieux autour dudict port est terre assez basse,
            couverte de quantité de bois, & y a fort bonne pescherye &
            ung bon port au dessoubs du dict Monte Cristo, qui est
            figuré en la page suivante[64].

[Note 64: Voir Planche XX.]

            Le lendemain matin nous feusmes au cap St Nicolas pour y
            trouver les dicts vaisseaux, & sur les trois heures nous
            arrivasmes dans la baye dudict cap, & mouillasmes l'ancre le
            plus près qu'il nous feust possible, ayant le vent contraire
            pour entrer dedans[65].

[Note 65: Voir Planche XXI.]

            Ayant mouillé l'ancré nous apperceusmes les vaisseaux
            desdicts marchands dont nostre admirante se pesiouit fort,
            s'asseurant de les prendre. Toutte la nuict nous fismes tout
            ce qu'il estoit possible pour essayer d'entrer dans ledict
            port, & le matin veneu l'admirante print conseil des
            cappitaines & pillottes de ce qui estoit à faire: ils luy
            dirent qu'il falloit juger au pire de ce que l'ennemy
            pouroit faire pour se sauver, qu'il estoit impossible de
16/20       fuir sinon à la faveur de la nuict, ayant le vent bon, ce
            qu'ils ne se hazarderoient pas de fere le jour, voiant les
            sept vaisseaux d'armes, & qu'aussy s'ils vouloient faire
            resistance Qu'ils se tiendroient à l'entrée dudict port,
            leurs navires Amarés devant & derrière, tous leurs canons
            d'une bande & leurs hauts bien pavoisés de cables & de
            cuirs, & que s'ils se voioient avoir du pire, ils
            abandonneroient leurs navires & se jetteroient en terre,
            pour à quoy remédier ledict admirante debvoit faire advancer
            ses vaisseaux le plus près du port qu'il pourroit pour les
            batre à coups de canon, & faire désendre cent des meilleurs
            soldats à terre pour empescher les ennemis de s'y sauver.
            Cela fust resolu, mais leurs ennemis ne firent pas ce que
            l'on avoit pensé: ains ils se préparèrent toute la nuict, &
            le matin veneu ils se mirent à la voille, vindrent pour nous
            gaigner le vent droict à nos vaisseaux, contre lesquels il
            leur falloit necessairement passer. Cette resolution fist
            changer de courage aux Espaignols & adoucir leurs
            rodomontades: ce fust donc à nous à lever l'ancre avec telle
            promptitude que dans le navire de l'admirande l'on couppa le
            câble sur les escubbiers, n'ayans loisir de lever leur
            ancre: ainsy nous fismes aussy à la voille, chargeants &
            estants chargés de canonnades. En fin ils nous gaignerent le
            vent, nous ne laissant pas de les suivre tout le jour & la
            nuict ensuivant jeusques au matin que nous les vismes à
            quatre lieux de nous: ce que voiant notre admirante il
            laissa ceste poursuitte pour continuer nostre route; mais il
            est bien certain que s'il eust voulu il les eust pris, ayant
17/21       de meilleurs vaisseaux, plus d'hommes & de munitions de
            guerre: & ne furent les vaisseaux estrangers preservez que
            par la faute de courage des Espaignols.

            Durant ceste chasse, il ariva vue chose digne de rizée qui
            mérite d'estre recitée. C'est que l'on vist une patache de
            quatre ou cinq thonneaux mellée parmy nos vaisseaux: l'on
            demanda plusieurs foys d'où elle estoit, avec commandement
            d'amener leurs voilles; mais l'on n'eust aucune responce,
            combien que l'on luy eust tiré des coups de canon, ains
            allans tousjours au gré du vent, ce qui meut nostre amirande
            de la faire chasser par deux de nos pataches, qui en
            moins de deux heures furent à elle & l'abordèrent, criant
            tousjours que l'on amenast leurs voilles sans avoir aucune
            response, ny sans que leurs soldats voulussent se jeter
            dedans, encores que l'on ne vist personne sur le tillac. En
            fin leur cappitainne de nos pataches, qui disoient que ce
            petit vaisseau estoit gouverné par ung diable, y firent
            entrer par menaces des soldats jusques à vingt, qui n'y
            trouverent rien, & prindrent seulement leurs voilles &
            laisserent le corps de ceste patache à la mercy de la mer.
            Ce rapport faict à l'admirante, & la prehension que les
            soldats avoient eu donna matière de rire à tous.

            Laissant ladicte Ille St Domingue, nous continuasmes nostre
            route à la Neufve Espaigne. Ladicte Isle sera figurée en la
            page suivante[66].

[Note 66: Voir Planche XXII.]

            La dicte isle de St Domingue est grande, ayant cent
            cinquante lieues de long & soixante de large, fort fertille
18/22       en fruicts, bestail & bonnes marchandizes, comme sucre,
            canisiste, gingenbre, miel de cannes, coton, cuir de boeuf &
            quelques foureures. Il y a quantité de bons ports & bonnes
            raddes, & seullement une seulle ville nommée
            l'Espaignolle[67], habitée d'Espaignolz; le reste du peuple
            sont Indiens, gens de bonne nature & qui ayment fort la
            nation françoise, avec laquelle ils trafficquent le plus
            souvent qu'ils peuvent en fere, toutesfois c'est à desçu des
            Espaignolz. C'est le lieu aussy ou les François traffiquent
            le plus en ces quartiers là, & là où ils ont le plus
            d'accès, quoy que peu libre.

[Note 67: Aujourd'hui Saint-Domingue.]

            Ceste terre est assez chaude, en partie montaigneuse; il n'y
            a aucunne mines d'or ny d'argent, mais seullement de cuivre
            [68].

[Note 68: Voir Planche XXIII.]

            Partant donc de ceste isle, nous allasmes costoyer l'isle de
            Cuba, à la bande du su, terre assez haulte. Nous allasmes
            reconnoistre de petites isles qui s'appellent les
            Caymanes[69], au nombre de six ou sept: en trois d'iscelles
            il y a trois bons ports, mais c'est ung dangereux passage,
            pour les basses & bancs qu'il y a, & ne faict bon s'y
            advanturer qui ne sçait bien la routte.

[Note 69: Voir Planche XXV.]

            Nous mouillasmes l'ancre entre les isles, & y fusmes ung
            jour: je mis pied à terre en deux d'icelles, & vis ung très
            beau havre fort agréable. Je cheminay une lieue dans la
            terre au travers des bois qui sont fort espais, & y prins
            des lappins[70] qui y sont en grande quantité, quelques
            oiseaux, & un lézard gros comme la cuisse, de couleurs grise
            & feuille morte.

[Note 70: Voir Planche XXIV.]

19/23       Ceste isle est fort unie, & toutes les autres de mesmes:
            nous feusmes aussy en terre en l'autre qui n'est pas sy
            agréable, mais nous en apportasmes de très bons fruicts, & y
            avoit telle quantité d'oiseaux, qu'à nostre entrée il s'en
            leva tel nombre qu'à plus de deux heures après l'air en
            estoit remply, & d'autres qui ne peuvent voller, de façon
            que nous en prenions assez aisement: ils sont gros comme une
            oye, la teste fort grosse, le bec fort large, bas sur les
            jambes, les pieds sont comme ceux d'une poulle d'eau. Quand
            les oyseaux sont plusmés, il n'y a pas plus gros de chair
            qu'une turtre, & est de fort mauvais goust[71]. Nous
            levasmes l'ancre le mesme jour au soir avec fort bon vent, &
            le lendemain sur les trois heures après midy nous arivasmes
            à ung lieu qui s'appelle La Sonde [72], lieu très dangereux,
            car à plus de cinq lieues de là ce ne sont que basses, fors
            ung canal qui contient... [73] lieues de long & trois de
            large. Quand nous fusmes au milieu du dict canal, nous
            mismes vent devant, & les mariniers jetterent leurs lignes
            hors pour pescher du poisson dont ils pescherent si grande
            quantité que les mariniers ne pouvoient fournir à mettre
            dans le bord des vaisseaux: ce poisson est de la grosseur
            d'une dorée [74], de couleur rouge, fort bon sy on le mange
            frais, car il ne se garde & saumure, & se pourit
            incontinent. Il faut avoir tousjours la sonde en la main en
            passant ce canal, à la sortye duquel l'une de nos pataches
20/24       se périt en la mer sans que nous en peussions sçavoir
            l'occasion: les soldats & mariniers se sauverent à la nage,
            les uns sur des planches, autres sur des advirons, autres
            comme ils pouvoient, & revindrent de plus de deux lieues
            [75] à nostre vaisseau, qu'il trouverent bien à propos, &
            les fimes recepvoir par nos bateaux qui alloient au devant
            d'eux.

[Note 71: Voir Planche XXIV.]

[Note 72: Voir Planche XXVI.]

[Note 73: Lacune dans le ms. D'après la carte de l'auteur, ce canal a
plus de trente lieues de long.]

[Note 74: _Sparus aurata_ (LINN.), Brame de mer. Celui de Bahama
s'appelle «porgy.» (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 75: M. de Puibusque et le traducteur de la Société Hakluyt ont
trouvé ici une lacune; la feuille du manuscrit original n'était que
repliée.]

            Huict jours après nous arivasmes à St Jean de Luz [76], qui
            est le premier port de la Neufve Espaigne, où les gallions
            du Roy d'Espaigne vont tous les ans pour charger l'or,
            l'argent, pierreries & la cochenille, pour porter en
            Espaigne. Ce dict port de St Jean de Luz est bien à quatre
            cents lieues de Portoricco. En ceste isle il y a une fort
            bonne forteresse, tant pour la situation que pour les bons
            ramparts, bien munie de tout ce qu'il luy est necessaire, &
            y a deux cents soldats en garnison, qui est assez pour le
            lieu. La forteresse comprend toute l'ille, qui est de six
            cents pas de long & de deux cents cinquante pas de large:
21/25       outre laquelle forteresse y a des maisons basties sur
            pilloties dans l'eau, & plus de six lieues à la mer, & ne
            sont que basses qui est cause que les vaisseaux ne peuvent
            entrer en ce port s'ils ne sçavent bien l'entrée du canal,
            pour laquelle entrée faut mettre le cap au surouest, mais
            est bien le plus dangereux port que l'on sçauroit trouver,
            qui n'est à aucun abry que de la forteresse du costé du
            nord, & y a aux muralles de la forteresse plusieurs boucles
            de bronze où l'on amare des vaisseaux qui sont quelque fois
            sy pressez les ungs contre les autres, que quand il vente
            quelque vent de nord, qui est fort dangereux, que les dicts
            vaisseaux se froissent, encor qu'ils soient amarés devant &
            derrière. Le dict port ne contient que deux cents pas de
            large & deux cents cinquante de long. Et ne tiennent ceste
            place que pour la commodité des gallions qui viennent comme
            dit est, d'Espaigne, pour charger les marchandises or &
            argent qui se tirent de la Neufve Espaigne.

[Note 76: Voir Planche XXVIII.--Évidemment, il est question du fort et
château de Saint-Jean d'Ulloa; mais portait-il ce nom quand Champlain y
alla, ou bien Champlain a-t-il confondu Saint-Jean de Luz avec San Juan
d'Ulloa? c'est un point contesté. Dans les cartes de Mercator et de
Hondius, Amsterdam 1628, 10e édition, Saint-Jean d'_Ulloa_ est placé sur
le vingt-sixième degré de latitude nord, à l'embouchure de la rivière De
_Lama_ (Rio del Norte). Villa-Rica est mis à la place actuelle de
Vera-Cruz; mais il n'y est fait aucune mention soit de Saint-Jean
d'Ulloa, Soit de Saint-Jean de Luz; et, dans le Voyage de Gage 1625,
cette ville est appelée San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz. «Le vrai
nom de la ville est San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz, de celui du
Vieux havre de Vera-Cruz, qui en est à six lieues. Mais le havre de
l'ancien Vera-Cruz, ayant été trouvé trop dangereux pour les vaisseaux,
à cause de La violence du vent de nort, fut entièrement abandonné par
les Espagnols, qui se retirèrent à San Juan d'Ulhua, où leurs navires
trouvèrent bon ancrage, grâce à un rocher qui sert de forte défense
contre les vents; et, pour perpétuer la mémoire de cet heureux
événement, qui arriva le Vendredi-Saint, ils ajoutèrent au nom de San
Juan d'Ulhua, celui de la Vraie-Croix, emprunté au premier havre, qui
fut découvert le Vendredi-Saint de l'année 1519.» (Gage, _Voy. Mexico_,
1625.)--Ed. Soc. Hakl.]

            Il y a de l'autre costé du chasteau, à deux mille pas
            d'iceluy en terre ferme, une petite ville nommée
            Bouteron[77], fort marchande. A quatre lieues du dict
            Bouteron il y a encores une autre ville qui s'appelle
            Verracrux[78], qui est en fort belle situation & à deux
            lieues de la mer.

[Note 77: Voir Planche XXV III.]

[Note 78: «Lavelle Croux,» dans la carte. Planche XXVII.]

            Quinze jours après nostre arrivée au dict St Jean de Luz,
            je m'en allay avec congé de nostre dict admiral, à Mechique
            [79], distant dudict lieu de cent lieux tousjours avant en
            terre. Il ne se peult veoir ny desirer ung plus beau païs
22/26       que ce royaulme de la Nove Espaigne, qui contient trois
            cents lieues de long & deux cents de large.

[Note 79: Mexico.]

            Faisant ceste traverse à Meschique, j'admirois les belles
            forests que l'on rencontre, remplie des plus beaux arbres
            que l'on sçauroit souhaitter, comme palmes, cèdres,
            lauriers, oranges, citronneles, palmistes, goujaviers,
            accoyates, bois d'ebene[80], Bresil[81], bois de
            campesche[82], qui sont tous arbres communs en ce pays là,
            avec une infinitté d'autres différentes sortes que je ne
            puis reciter pour la diversité, & qui donnent tel
            contentement à la veue qu'il n'est pas possible de plus,
            avec la quantité que l'on veoit dans les forests d'oiseaux
            de divers plumages. Apres l'on rencontre de grandes
            campaignes unies à perte veue, chargées de infinis
            trouppeaux de bestial, comme chevaux, mulets, boeufs,
            vaches, moutons & chevres, qui ont les pastures tousjours
            fraîches en toutes saisons, n'y ayant hiver, ains un air
23/27       fort tempéré, ny chaud ny froid: il n'y pleut tous les ans
            que deux fois, mais les rozées sont sy grandes la nuict que
            les plantes en sont suffisamment arrozées & nourries. Outre
            cela, tout ce pays là est décoré de fort beaux fleuves &
            rivieres, qui traversent presque tout le royaulme, & dont la
            pluspart portent batteaux. La terre y est fort fertille,
            rapportant le bled deux fois en l'an & en telle quantité que
            l'on sçauroit desirer, & en quelque saison que ce soit il se
            trouve tousjours du fruicts nouveaux très bons dans les
            arbres, car quand un fruict est à maturité, les autres
            viennent & se succedent ainsy les ungs aux autres, & ne sont
            jamais les arbres vuides de fruicts, & tousjours verds. Sy
            le Roy d'Espaigne vouloit permettre que l'on plantast de la
            vigne au dict royaulme, elle y fructiffiroit comme le bled,
            car j'ay veu des raizins provenans d'un cep que quelqu'un
            avoit planté pour plaisir, dont chacun grain estoit aussy
            gros qu'un pruniau, & long comme la moitye du poulce, & de
            beaucoup meilleurs que ceux d'Espaigne. Tous les
            contentements que j'avois eus à la veue des choses sy
            agréables n'estoient que peu de chose au regard de celuy que
            je receus lors que je vie ceste belle ville de Mechique, que
            je ne croiois sy superbement bastye de beaux temples,
            pallais & belles maisons, & les rues fort bien compassées,
            où l'on veroit de belles & grandes boutiques de marchands,
            plaines de toutes sortes de marchandises très riches. Je
            crois, à ce que j'ay peu juger, qu'il y a en ladicte ville
            douze à quinze mil Espaignols habitans, & six fois autant
            d'Indiens, qui sont crestiens aussy habitans, outre grand
            nombre de naigres esclaves. Ceste ville est environnée d'un
24/28       estang presque de tous costés, hors mis en ung endroit qui
            peut contenir viron trois cents pas de long, que l'on
            pourroit bien coupper & fortiffier, n'ayant à craindre que
            de ce costé, car de tous les autres il y a plus d'une lieue
            jusques aux bords dudict estang, dans lequel il tombent
            quatres grandes rivieres qui sont fort avant dans la terre,
            & portent batteaux: l'une s'appelle riviere de Terre-Ferme,
            une autre riviere de Chille, l'autre riviere de Caiou, & la
            quatriesme riviere de Mechique, dans laquelle se pesche
            grande quantité de poissons de mesmes especes que nous avons
            par deçà, & fort bon. Il y a le long de ceste riviere grande
            quantité de beaux jardins & beaucoup de terres labourables
            fort fretille[83].

[Note 80: Voir, plus loin. Planche LVI. Le traducteur de la Société
Hakluyt a rendu par _good Bresil_ ces mots _bois d'ebene Bresil_. Il a
lu sans doute _bois de bon Bresil_.]

[Note 81: Coesalpinia. Il y a deux espèces de bois de Brésil employés
dans la teinture: _Coes. Echinata_ (LAMARCK), et _Coes. Sappan_ (LINN.)
Le premier est le Brésil, ou Brasillette de Pernambouc, grand arbre qui
Croît naturellement dans l'Amérique du Sud, employé dans le commerce
pour la teinture rouge. Le second se retrouve dans l'Inde, où l'on s'en
sert pour le même usage, et il est connu dans le commerce sous le nom de
Brasillette des Indes, ou bois de Sappan. Plusieurs auteurs ont avancé
que le nom de Brésil a été donné à ce bois de teinture parce qu'il vient
du Brésil; malheureusement pour cette théorie, ce mot était employé bien
avant la découverte du pays qui porte le même nom. «Le Brésil, dit
Barros, porta d'abord le nom de Sainte-Croix, à cause de la croix qui y
fut érigée; mais le démon, qui perd, par cet étendard de la croix,
L'empire qu'il a sur nous et qui lui avait été enlevé par les mérites de
Jésus-Christ, détruisit la croix, et fit appeler ce pays Brésil du nom
d'un bois de couleur rouge. Ce nom a passé dans toutes les bouches, et
celui de la sainte croix s'est perdu, comme s'il était plus important
qu'un nom vînt d'un bois de teinture, plutôt que de ce bois qui donne la
vertu à tous les sacrements, instruments de notre salut, parce qu'il fut
teint du sang de Jésus-Christ qui y fut répandu.» Il est donc évident
que le nom de Brésil fut donné au pays par les Portugais, après la
découverte de Cabrai, à cause de la quantité de bois rouge qui y abonde.
(Ed. Soc. Hakl. En substance.)]

[Note 82: Hoematoxyllum Campechianum. (LINN.) Ed. Soc. Hakl.]

[Note 83: Voir Planche XXIX.]

            A deux lieues dudict Mexique il y a des mines d'argent que
            le Roy d'Espaigne a affermés à cinq millions d'or par an, &
            s'est reservé d'y emploier ung grand nombre d'esclaves pour
            tirer à son proffis tous ce qu'ils pouront des mines, &
            outre tire le dixiesme de tout ce que tirent les fermiers,
            par ainsy ces mines font de très bon revenu audict Roy
            d'Espaigne [84].

[Note 84: Voir Planche XXX.]

            L'on receulle audict païs quantité de cochenille qui croist
            dans les champs, comme font les pois de deçà, & vient d'un
            fruict gros comme une nois, qui est plain de graine par
            dedans. On le laisse venir à maturité jusques à ce que
            ladicte graine soit seche, & lors on la couppe comme du
            bled, & puis on la bat pour avoir la graine, dont ils
25/29       resement après pour en avoir d'autre. Il n'y a que le Roy
            d'Espaigne qui puisse faire servir & receullir ladicte
            cochenille, & faut que les marchands l'achaptent de ses
            officiers à ce commis, car c'est marchandise de grand prix
            & a l'estime de l'or & de l'argent.

            J'ay faict: icy une figure de la plante qui apporte la dicte
            cochenille [85].

[Note 85: Planche XXXI.--«_Cactus Opuntia_. La croyance que la
cochenille était la graine d'une plante subsistait encore longtemps
après la conquête du Mexique. Dans le dessin que Champlain nous donne de
cette plante, les graines sont figurées exactement comme les insectes
s'attachent aux feuilles pour s'en nourrir. La jalousie du gouvernement
espagnol, et le sévère monopole qu'il faisait de ce produit, empêchèrent
qu'on en connût la vraie nature et son mode de propagation, et donnèrent
naissance à diverses fables et conjectures.» (Ed. Soc. Hakl.)]

            Il y a ung arbre au dict pays que l'on talle comme la vigne,
            & par l'endroit où il est tallé il distille une huille qui
            est une espece de baume, appellée huille de Canime, du
            nom de l'arbre qui se nomme ainsy [86]. Ceste huille est
            singulliere pour toutes playes & couppures, & pour oster les
            douleurs, principallement des gouttes. Ce bois a l'odeur du
            bois de sappin. L'once de la dicte huille vault en ce pays
            là deux escus. Le dict arbre est icy figuré[87].

[Note 86: _Canimé_, ou _Animé_. Johnston en distingue deux espèces:
l'_animé Oriental_, et l'_animé Occidental_, appelé, dit-il, par les
Espagnols _Canimé_, Moquin-Tandon (Botanique Médicale) en distingue
aussi deux espèces: 1° le Courbaril diphylle, _Hymenoea Courbaril_
(LINN.), qui fournit une grande quantité de résine transparente, appelée
_résine animé occidentale_, ou _Copal d'Amérique_; 2° le Courbaril
verruqueux, _Hymenoea verrucosa_ (GAERTN.), _résine animé orientale_,
vulgairement appelée _Copal d'Orient_.]

[Note 87: Planche XXXII.]

            Il y a ung autre arbre que l'on nomme cacou, dont le fruict
            est fort bon & utille à beaucoup de choses, & mesmes sert
            de monnoye entre les Indiens, qui donnent soixante pour une
            realle. Chacun fruict est de grosseur d'un pinon & de la
26/30       mesme forme, mais il n'a pas la cocque sy dure: plus il est
            vieux & milleur est. Quand l'on veut achapter des vivres,
            comme pain, chairs, fruicts, poissons ou herbes, ceste
            monnoye peult servir, voire pour cinq ou six pièces l'on
            peult avoir de la marchandise pour vivre des Indiens
            seulement, car il n'a point cours entre les Espaignols, ny
            pour achapter marchandise autre que des fruicts. Quand l'on
            veult user de ce fruict, l'on le reduict en pouldre, puis
            l'on en faict une paste que l'on destrempe en eau chaude, où
            l'on mesle du miel qui vient du mesme arbre, & quelque peu
            d'espice, puis le tout estant cuit ensemble, l'on en boit au
            matin, estant chauffé, comme les mariniers de deçà prennent
            de l'eau de vye, & se trouvent sy bien après avoir beu de
            ceste eau, qu'ils se pourroient passer tout ung jour de
            manger sans avoir grand appétit. Cest arbre a quantité
            d'espinnes qui sont fort pointues, que quand on les arrache
            il vient ung fil, l'escorche du dict arbre, lequel l'on file
            sy delyé que l'on veult, & de ceste espine & du fil qui y
            est attaché, l'on peult coudre aussi proprement que d'une
            esguille & d'autre fil; les Indiens en font du fil fort
            beau & fort delyé, & neantmoins sy fort, qu'un homme n'en
            pourroit pas rompre deux brins ensemble, encores qu'ils
            soient delyés comme cheveux. La livre de ce fil, nommé fil
            de pitte[88], vaut en Espaigne huict escus la livre, &
            en font des dantelles & autres ouvrages: d'avantage de
            l'escorche dudict arbre l'on faict du vinaigre fort comme
            celuy de vin, & prenant du coeur de l'arbre qui est
27/31       mouelleux, & le pressant, il en fort du tresbon miel, puis
            faisant seicher la mouelle ainsi esprainte au soleil, elle
            sert pour allumer le feu. Outre plus pressant les feuilles
            de cest arbre, qui sont comme celles de l'olivier, il en
            sort du jut dont les Indiens font un breuvage. Ledict arbre
            est de la Grandeur d'un olivier, dont vous en verrez icy la
            figure [89].

[Note 88: Champlain décrit ici évidemment le Cacao et le _Metl_, ou
_Maguey_ (_Aloes Pitta, Aloes disticha, Agave Americana_), auquel se
rapporte presque toute la dernière partie de sa description, excepté
«les feuilles qui sont comme celles de l'olivier.» (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 89: Planche XXXIII.]

            J'ay cy devant parlé d'un arbre qui s'appelle gouiave[90],
            qui croist fort communement audict pays, qui rend ung fruict
            que l'on nomme aussy gouiave, qui est de la grosseur d'une
            pomme de capendu [91], de couleur jaulne, & le dedans
            semblable aux figues verdes; le jut en est assez bon. Ce
            fruict a telle propriété, que sy une personne avoit ung flux
            de ventre, & qu'il mangeast dudict fruict sans la peau, il
            seroit guery dans deux heures, & au contraire à ung homme
            qui seroit constipé, mangeant l'escorche seulle sans le
            dedans du fruict, il luy lâchera incontinent le ventre, sans
            qu'il soit besoing d'autre médecine.

            Figure du dict arbre [92].

[Note 90: «_Psidium_ (LINN.) Sa qualité est de resserrer le ventre,
estant mangé vert, dont aussi plusieurs s'en servent contre le flux de
sang; mais estant mangé meur il a un effet tout contraire.»--De
Rochefort, _Hist. des Antilles_, etc., 1658. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 91: «Espèce de pomme commune en Normandie, principalement au
pays de Caux.» (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 92: Planche XXXIV]

            Il y a aussy ung fruict qui s'appelle accoiates[93], de la
            grosseur de grosses poires d'hiver, fort verd par dessus,
            & comme l'on a levé la peau, l'on trouve de la chair fort
            espaisse que l'on mange avec du sel, & a le goust de
28/32       cherneaux, ou nois vertes: il y a ung noyau dedans de la
            grosseur d'une nois, dont le dedans est amer. L'arbre où
            croit ledict fruict est icy figuré, ensemble ledict
            fruict[94].

[Note 93: «_Ahuacahuitl_, nom indigène, dont on a fait par
corruption _Agouacat_, l'Avogade ou _Avogada_ des Espagnols.» (Ed. Soc.
Hakl.)]

[Note 94: Planche XXXV.]

            Aussy il y a d'un fruict que l'on nomme algarobe[95], de la
            grosseur de prunes Dabtes, long comme cosses de febves, qui
            a une coque plus dure que celle de la casse, de couleur de
            chataigner. L'on trouve dedans ung petit fruict comme une
            grosse febve verte, qui a ung noiau, & est fort bon. Il est
            icy figuré [96]. J'ay veu ung autre fruict qui s'appelle
            carreau [97], de la grosseur du poing, dont la peau est fort
            tendre & orengée, & le dedans est rouge comme sang, & la
            chair comme de prunes, & tache où il touche comme les
            meures, il est de fort bon goust, & dit-on qu'il est tresbon
            pour guérir les morceures de bestes venimeuses[98].

[Note 95: Voir plus haut, page 11, note 3.]

[Note 96: Planche XXXVI.]

[Note 97: Le fruit d'une des variétés du _Cactus Opuntia_, le Nuchtli
des Mexicains, appelé par les Français _raquette_, à cause de la forme
de ses feuilles. «Ce que nos François appellent _raquette_ à cause de la
figure de ses feuilles: sur quelques-unes de ces feuilles, longues &
herissées, croist un fruict de la grosseur d'une prune-datte; quand il
est meur, il est rouge dedans, & dehors comme de vermillon. Il a ceste
propriété, qu'il teint l'urine en couleur de fang aussi tost qu'on en a
mangé, de sorte que ceux qui ne savent pas ce secret, craignent de
s'estre rompu une veine, & il s'en est trouvé qui, aians apperceu ce
changement, se sont mis au lit, & ont creu estre dangereusement
malades.»--De Rochefort, _Voyage aux Antilles_, etc., 1658. (Ed. Soc.
Hakl.)]

[Note 98: Planche XXXVII.]

            Il y a encore d'un autre fruict qui se nomme serolles [99],
            de la grosseur d'une prune, & est fort jaulne, & le goust
            comme de poires muscades [100].

[Note 99: De l'espagnol Ciruela, prune. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 100: Planche XXXVIII.]

            J'ay aussy parlé d'un arbre que l'on nomme palmiste, que je
29/33       representeray icy [101], qui a vingt pas de hault, de la
            grosseur d'un homme, & neantmoins sy tendre que d'un bon
            coup d'espée on le peut couper tout à travers, parce que le
            dessus est tendre comme un pied de chou, & le dedans plain
            de mouelle qui est très bonne, & tient plus que le reste de
            l'arbre, & a le goust comme du succre, aussy doux &
            meilleur: les Indiens en font du breuvage meslé avec de
            l'eau, qui est fort bon.

[Note 101: Planche XXXIX.--«Au temps de Champlain, il n'y avait de
connues que deux espèces de Palmistes (excepté le cocotier, que l'on
appelait Palmiste par excellence): le Palmiste franc, _Areca oleracea_
(LINN.), et le Palmiste épineux, _Areca spinosa_ (LINN.)» (Ed. Soc.
Hakl.)]

            J'ay veu d'un autre fruict que l'on nomme cocques[102], de
            la grosseur d'une nois d'Inde, qui a la figure approchant de
            la teste d'un homme, car il y a deux troux qui representent
            les deux yeux, & ce qui s'avance entre ces deux troux
            semblent de nez, au dessoubs duquel il y a ung trou ung peu
            fendu que l'on peult prendre pour la bouche, & le hault
            dudict fruict est tout crespé comme cheveux frisez: par
            lesdicts troux il sort d'une eau dont ils se servent à
            quelque médecine. Ce fruict n'est pas bon à manger; quand
            ils l'ont cueilly, ils le laissent seicher & en font comme
            de petittes bouteilles ou tasses comme de nois d'Inde qui
            viennent du palmé[103].

[Note 102: «Le _Cocos lapidea_ de GAERTNER, dont le fruit est plus
petit que le coco ordinaire, et dont on fait de petits vases ou tasses,
etc.» (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 103: Planche XL.]

            Puisque j'ay parlé de palmes [104], encor que ce soit ung
            arbre assez commun, j'en representeray icy une figure [105].
            C'est un des plus haults & droicts arbres qui se voient, son
            fruict, que l'on appelle nois d'Inde, vient tous au plus
            hault de l'arbre, & sont grosses comme la teste d'un homme,
            & y a une grosse escorce verte sur la dicte nois, laquelle
30/34       escorce ostée, se trouve la nois, de la grosseur de deux
            poings ou environ: ce qui est dedans est fort bon à manger,
            & a le goust de cerneaux, il en sort une eau qui sert de
            fart Aux dames [106].

[Note 104: «_Cocos nucifera_.» (Ed. Soc, Hakl.)]

[Note 105: Planche XLI.]

[Note 106: «C'est ceste eau qui, entre ses autres vertus, a la
propriété d'effacer toutes les rides du visage, & de luy donner une
couleur blanche & vermeille, pourveu qu'on l'en lave aussi-tost que le
fruict est tombé de l'arbre.»--(De Rochefort.)]

            Il y a un autre fruict qui s'appelle plante [107], dont
            l'arbre peult avoir de hault vingt ou vingt cinq pieds, qui
            a la feuille sy large qu'un homme s'en pourroit couvrir. Il
            vient une racine dudict arbre où sont en quantité desdictes
            plantes, chacun desquelles est de la grosseur du bras,
            longue d'un pied & demy, de couleur jaulne & verd, de très
            bon goust, & sy sain que l'on en peult manger tant que l'on
            veult sans qu'il face mal [108].

[Note 107: La Banane.]

[Note 108: Planche XLII.]

            Les Indiens se servent d'une espece de bled qu'ils nomment
            mammaix[109], qui est de la grosseur d'un poys, jaulne &
            rouge, & quand ils le veulent manger, ils prennent une
            pierre cavée comme ung mortier, & une autre ronde en forme
            de pillon, & après que le dict bled a trempé une heure, ils
            le meullent & reduisent en farine en ladicte pierre, puis
            le petrissent & le font cuire en ceste manière: ils ont une
            platine de fer ou de pierre qu'ils font chauffer sur le feu,
            & comme elle est bien chaude, ils prennent leur paste &
            l'estendent dessus assez tenue, comme tourteaux, & l'ayant
            fait ainsy cuire, le mangent tout chaud, car il ne vault
            rien froid ny gardé[110].

[Note 109: Ou Maïs.]

[Note 110: Planche XLIII.]

31/35       Ils ont aussy d'une autre racine qu'ils nomment cassave,
            dont ils se servent pour faire du pain, mais sy quelqu'un en
            mangeoit de cru, il mourroit[111].

[Note 111: Planche XLIV--Voir, ci-dessus, p. 11, note 6.--«Pour faire la
Cassave, qui est le pain ordinaire du pays, après avoir arraché le
Manyoc, on ratisse ses racines comme on fait les naveaux, lorsqu'on les
veut mettre au pot; puis on esgruge toutes ses racines sur des râpes de
cuivre percées... & attachées sur des planches dont on met le bas dans
un vaisseau; & appuyant le haut contre l'estomac, l'on frotte à deux
mains la racine dessus la râpe, & tout le marc tombe dans le vaisseau…
Quand tout est égrugé ou rapé, on le met à la presse dans des sacs de
toile, & on en exprime tout le suc, en sorte qu'il ne demeure que la
farine toute seiche... Le suc qui en sort est estimé du poison par tous
les habitans, & mesme par tous les autheurs qui en ont écrit...» (Du
Tertre, _Hist. des Antilles_.)]

            Il y a d'une gomme qui se nomme copal[112], qui sort d'un
            arbre qui est comme le pin; ceste gomme est fort bonne pour
            les goustes & douleurs [113].

[Note 112: «_Rhus Copallinum_ (LINN.) Les Mexicains donnaient le nom
de _copal_ à toutes les résines et gommes odoriférantes. Le Copal par
excellence est une résine blanche et transparente, qui coule d'un arbre
dont la feuille ressemble à celle du chêne, quoique plus longue; cet
arbre s'appelle _copal-quahuitl_, ou arbre qui porte le copal. Ils ont
aussi le _copal-quahuitl-petlahuae_, dont les feuilles sont les plus
grandes de l'espèce, et semblables à celles du sumac, le
_copal-quauhxiotl_, à feuilles longues et étroites; le
_tepecopulli-quahuitl_, ou copal des montagnes, dont la résine est comme
l'encens du vieux monde appelé par les Espagnols _incensio de las
Indias_, et quelques autres espèces inférieures.» (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 113: Planche XLIV.]

            Il y a aussy d'une racine que l'on nomme patates [114], que
            l'on fait cuire comme des poires au feu, & a semblable goust
            aux chastaignes [115].

[Note 114: «Il y a huit ou dix sortes de patates, différentes en
goust, en couleur & en feuilles. Pour ce qui regarde les feuilles, la
différence est petite; car elles ont presque toutes la forme de coeur…
Il suffit d'en nommer les plus communes, qui font les _Patates vertes,
les Patates à l'oignon, les Patates marbrées, les Patates blanches, les
Patates rouges, Les Patates orangées, les Patates à suif, les Patates
souffrées_...» (Du Tertre, _Hist. des Antilles_.)]

[Note 115: Planche XLIV.]

            Il y a audict pays nombre de melons d'estrange grosseur, qui
            sont très bons, la chair en est fort orangée, & y en a d'une
            autre sorte qui ont la chair blanche, mais ils ne sont de sy
            bon goust que les autres. Il y a aussy quantité de cocombres
32/36       très bons, des artichauts, de bonnes lettues, qui sont
            comme celles que l'on nomme rommainnes, choux à pome, &
            force autres herbes potagères, aussy des citrouilles qui ont
            la chair orengée comme les melons.

            Il y a des pomes qui ne sont pas beaucoup bonnes, & des
            poires d'assez bon goust, qui sont creues naturellement à la
            terre. Je croy que qui voudroit prendre la paine d'y planter
            des bons fruittiers de par deçà, ils y viendroient fort
            bien[116].

[Note 116: Planche XLV.]

            Par toute la Nove Espaigne il y a d'une espece de couleuvres
            [117], qui sont de la longeur d'une picque & grosse comme le
            bras, la teste grosse comme ung oeuf de poulle, sur laquelle
            elles ont deux plumes. Au bout de la queue elles ont une
            sonnette qui faict du bruit quand elles se traînent: elles
            sont fort dangereuses de la dent & de la queue, néantmoins
            les Indiens les mangent, leur ayant osté les deux extrémités
            [118].

[Note 117: «Champlain parle évidemment da Serpent à sonnettes
(_Crotulus_); mais il paraît l'avoir confondu avec le serpent à cornes
(_horned snake_), à cause des _plumes de la tête_.» (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 118: Planche XLVI.]

            Il y a aussy des dragons d'estrange figure, ayants la teste
            approchante de celle d'un aigle, les ailles comme une
            chauvesouris, le corps comme ung lézard, & n'a que deux
            pieds assez gros, la queue assez escailleuse, & est gros
            comme ung mouton: ils ne sont pas dangereux, & ne font mal
            à personne, combien qu'à les voir l'on diroit le contraire
            [119].

[Note 119: Planche XLVII.]

            J'ai veu ung lézard de sy estrange grosseur, que s'il m'eust
            esté recité par ung autre, je ne l'eusse pas creu, car je
33/37          vous asseures qu'ils sont gros comme ung quart de pippe.
            Ils sont comme ceux que nous voions icy quand à la forme, de
            couleur de verd brun, & vert jaulne sous le ventre; ils
            courent fort viste, sifflent en courant; ils ne sont poinct
            mauvais aux hommes, encore qu'ils ne fuient pas d'eux sy on
            ne les poursuit. Les Indiens les mangent & les trouvent fort
            bons[120].

[Note 120: Planche XLVIII.--«Probablement _Lacerta Iguana_ (LINN.)»
(Ed. Soc. Hakl.)]

            J'ay veu aussy par plusieurs fois, en ce païs là, des
            animaux qu'ils appellent des caymans, qui sont, je croy, une
            espece de cocodrille, sy grands, que tels des dicts caymans
            a vingt cinq & trente pieds de long, & est fort dangereux,
            car s'il trouvoit ung homme à son advantaige, sans doute
            il le devoreroit: il a le dessoubs du ventre jaulne
            blanchastre, le dessus armé de fortes escailles de couleur
            de verd brun, ayant la teste fort longue, les dents
            estrangement aiguës, la geulle fort fendue, les yeux rouges,
            fort flamboiant: sur la teste il a une manière de coronne.
            Il a quatre jambes fort courtes, le corps de la grosseur
            d'une barique: il y en a aussy de moindres. L'on tire de
            dessoubs les cuisses de derrière du musq excelent, ils
            vivent dans les estangs & mares, & dans les rivieres d'eau
            doulce. Les Indiens les mangent[121].

[Note 121: Planche XLIX.]

            J'ay aussy veu des tortues d'esmerveillable grosseur, &
            telle que deux chevaux auroient affaire à en traîner une. Il
            y en a qui sont sy grosses, que dedans l'escaille qui les
            couvre trois hommes se pourroient mettre & y nager comme
            dedans ung batteau: elles se peschent à la mer, la chair en
34/38       est très bonne, & resemblent à chair de boeuf. Il y en a
            fort grande quantité en toutes les Indes: l'on en voit
            souvent qui vont paistre dans les bois[122].

[Note 122: Planche L.]

            Il y a aussy quantité de tigres [123], des fourreures
            desquels l'on faict grand estat: ils ne se jettent poinct
            aux hommes sy on ne les poursuit.

[Note 123: Planche LII.--«_Tigris Americana_ (LINN.)--Jaguar.»
(Ed. Soc. Hakl.)]

            Il se void aussy au dict pays quelques sivettes [124] qui
            viennent du Pérou, où il y en a quantité. Elles sont
            meschantes & furieuses, & combien que l'on en voye icy
            ordinairement, je ne laisse pas d'en faire icy une figure
            [125].

[Note 124: «_Viverra Civetta_ (LINN.) Le _Gato de Algalia_
des Espagnols.» (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 125: Planche LI.]

            Il vient du Pérou à la Nove Espaigne une certainne espece de
            moutons, qui portent fardeaux comme chevaux, plus de quatre
            cents livres à journée. Ils sont de la grandeur d'un asne,
            le col fort long, la teste menue, la laine fort longue, &
            qui resemble plus à du poil comme à celuy des chevres qu'à
            de la layne: ils n'ont point de cornes comme les moutons de
            deçà. Ils sont fort bons à manger, mais ils n'ont pas la
            chair sy delicatte comme les nostres [126].

[Note 126: Planche LIII.--Le _Llama_.]

            Le pays est fort peuplé de cerfs, biches, chevreux,
            sangliers, renars, lievres, lappains, & autres animaux que
            nous avons par deçà, dont ils ne sont aucunement différends
            [127].

[Note 127: Planche LIV.]

            Il y a d'une sorte de petits animaux [128] gros comme des
35/39       barbots, qui voilent de nuict, & font telle clarté en l'air,
            que l'on diroit que ce sont autant de petittes chandelles.
            Sy l'on avoit trois ou quatres de ces petits animaux, qui ne
            sont pas plus gros que des noisettes, l'on pourroit aussy
            bien lire de nuict qu'avec une bougie.

[Note 128: «_Fulgora suternaria_ (LINN.)» (Ed. Soc. Hakl.)]

            Il se voict dans les bois & dans les campaignes grand nombre
            de chancres [129], semblables à ceux qui se trouvent en la
            mer, & sont aussy communément dans le païs comme à la mer de
            deçà.

[Note 129: «_Gecarcinus, Cancer ruricolor_ (LINN.)» (Ed. Soc. Hakl.)]

            Il y a une autre petite espece d'animaulx faicts comme des
            escrevisses, hors mis qu'ils ont le derrière devestu de
            coquilles, mais ils ont ceste proprietté de chercher des
            coquilles de limassons vuides, & logent dedans ce qu'ils ont
            de descouvert, traisnant tousjours ceste coquille après soy,
            & n'en délogent poinct que par force [130]. Les pescheurs
            vont receullir ces petittes bestes par les bois, & s'en
            servent pour pescher, & quand ils veulent prendre le
            poisson, ayant tiré ce petit animal de dedans sa coque, ils
            l'attachent par le travers du corps à leur lingne au lieu
            d'ameçon, puis le jette à la mer, & comme les poissons les
            pensent engloutir, ils pinsent les poissons des deux
            maistresses pattes, & ne les quitte point: & par ce moien
            les pescheurs prennent le poisson mesme de la pesanteur de
            cinq ou six livres.

[Note 130: «_Pagurus streblany_ (LEACH); _Pagurus Bernardus_.
(FABRICIUS); _Cancellus marinus et terrestris_; Bernard l'hermite;
_Caracol soldada_ des Espagnols.» (Ed. Soc. Hakl.)]

            J'ay veu ung oyseau qui se nomme pacho del ciello [131],
36/40       c'est à dire oyseau du ciel, lequel nom luy est donné parce
            qu'il est ordinairement en l'air sans jamais venir à terre
            que quand il tombe mort. Il est de la grosseur d'un moyneau:
            il a la teste fort petite, le bec court, partye du corps de
            couleur vert brun, le reste roux, & a la queue de plus de
            deux piez de long, & sont presque comme celle d'une
            aigrette, & grosse estrangement au respect du corps: il n'a
            point de piedz. L'on dict que la femelle pont ung oeuf
            seulement sur le dos du malle, par la chaleur duquel ledict
            oeuf s'esclot, & comme l'oyseau est sorty de la coque, il
            demeure en l'air, dont il vit comme les autres de ceste
            espece: je n'en ay veu qu'un que nostre général achepta cent
            cinquante escus. On dît que l'on les prend vers la coste de
            Chille, qui est un contient de terre ferme, qui tient depuis
            le Pérou jusques au destrois de Magelano, que les Espaignols
            vont descouvrant & ont guerre avec les sauvages du pays,
            auquel l'on dit que l'on descouvre Des mines d'or &
            d'argent. J'ay mis icy la figure du dict oyseau[132].

[Note 131: «_Pacho del ciello.--Paradisia_, Oiseau du Paradis. On a
cru longtemps que cet oiseau vivait constamment en l'air, et n'avait
point de pieds. Les spécimens envoyés en Europe sont ordinairement
dépouillés des pattes, le corps et la queue étant les seules parties
employées à former les plumets et les aigrettes; de là la croyance que
ces oiseaux n'ont point de pieds.» (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 132: Planche LV.]

            J'ay pensé qu'il n'est pas hors de propos de dire que le
            bois d'ebene vient d'un arbre fort hault comme le chesne; il
            a le dessus de l'escorche comme blanchastre, & le coeur fort
            noir, comme vous le verrez de l'autre part representé[133].

[Note 133: Planche LVI.]

            Le bresil est arbre fort gros au respect du bois d'ebene,
            & de mesme hauteur, mais il n'est sy dur. Le dict arbre de
            bresil porte comme une manière de nois qui croissent à la
37/41       grosseur des nois de galle, qui viennent dedans des ormeaux.
            Apres avoir parlé des arbres, plantes & animaux, il faut que
            je face ung petit récit des Indiens & de leur nature, moeurs
            & créance. La plus part desdicts Indiens, qui ne sont point
            soubs la domination des Espaignols, adorent la lune comme
            leur dieu, & quand ils veulent faire leurs cérémonies,
            ils s'assemblent tant grands que petits au milieu de leur
            village & se mettent, en rond, & ceux qui ont quelque chose
            à manger l'apportent, & mettent toutes les vivres ensemble
            au milieu d'eux, & font la milleure chère qui leur est
            possible. Apres qu'ils sont bien rasassiés, ils se prennent
            tous par la main, & se mettent à danser, avec des cris
            grands & estranges, leur chant n'ayant aucun ordre ny
            suitte. Apres qu'ils ont bien chanté & dansé, ils se
            mettent le visage en terre, & tout à ung coup tous ensemble
            commencent à crier & pleurer en disant: O puissante & claire
            lune, fay que nous puissions vaincre nos ennemis, & que les
            puissions manger, à cette fin que ne tombions entre leurs
            mains, & que mourans nous puissions aller avec nos parents
            nous resjouir. Apres avoir faict ceste prière, il se
            relevent & se mettent à danser tous en rond & dure leur
            feste ainsy dansans, pryans & chantans environ six heures.
            Voila ce que j'ay appris de cérémonies & créances de ces
            pauvres peuples, privés de la raison, que j'ay icy figurés
            [134].

[Note 134: Planche LIX.]

            Quant aux autres Indiens qui sont soubs la domination du Roy
            d'Espaigne, s'il n'y donnoit ordre, ils seroient en aussy
            barbare créance comme les autres. Au commencement de ses
38/42       conquestes, il avoit establi l'inquisition entre eux, & les
            rendoit esclaves ou faisoit cruellement mourir en sy grand
            nombre, que le récit seulement en faict pityé. Ce mauvais
            traittement estoit cause que les pauvres Indiens, pour la
            prehension d'iceluy, s'enfuioient aux montaignes comme
            desesperés, & d'autant d'Espaignols qu'ils attrapoient, ils
            les mangeoient; & pour ceste occasion lesdicts Espaignols
            furent contraints leur oster ladicte inquisition, & leur
            donner liberté de leur personne, leur donnant une reigle de
            vivre plus doulce & tolerable, pour les faire venir à la
            cognoissance de Dieu & la créance de la saincte Eglise: car
            s'ils les vouloient encor chatier selon la rigeur de ladicte
            inquisition, ils les feroient tous mourir par le feu.
            L'ordre dont ils usent maintenant est que en chacun
            estance[135] qui sont comme vilages, il y a ung prestre qui
            les instruict ordinerement, ayant le prestre ung rolle de
            noms & surnoms de tous les Indiens qui habitent au village
            soubs sa charge. Il y a aussy ung Indien qui est comme
            procureur du village, qui a ung autre pareil rolle, & le
            dimanche, quand le prestre veult dire la messe, tous
            lesdicts Indiens sont teneus se presenter pour l'ouir, &
            avant que le prestre la Commence, il prend son rolle, & les
            appelle tous par leur nom & surnom, & sy quelqu'un deffault,
            il est marqué sur Ledict rolle, puis la messe dite, le
            prestre donne charge à l'Indien qui sert de procureur de
            s'informer particullierement où sont les defaillans, & qui
            les face revenir à l'église, où estant devant ledict
39/43       prestre, il leur demande l'occasion pour lequel ils ne sont
            pas veneus au service divin, dont ils allèguent quelques
            excuses s'ils peuvent en trouver, & sy elles ne sont trouvés
            véritables ou raisonnables, ledict prestre commande audict
            procureur Indien qui aye à donner hors l'eglise, devant tout
            le peuple, trente ou quarante coups de baston aux
            défaillants. Voilla l'ordre que l'on tien à les maintenir en
            la religion, en laquelle ils vivent partye pour crainte
            d'estre battus: il est bien vray que s'ils ont quelque juste
            occasion qui les empesche de venir à la messe, ils sont
            excusés.

[Note 135: De l'espagnol estancia, demeure.]

            Tous ces Indiens sont d'une humeur fort melancholique, & ont
            neantmoins l'esprit fort vif, & comprennent en peu de temps
            ce qu'on leur montre, & ne s'ennuient poinct pour quelque
            chose ou injure qu'on leur face ou dye. J'ay figuré, en
            ceste page & la suivante, ce qui se peult bien representer
            de ce que j'en ay discouru cy dessus[136].

[Note 136: Planche LX et LXI.]

            La pluspart des dicts Indiens ont leur logement estrange,
            & sans aucun arrest, car ils ont une manière de coches qui
            sont couvertes d'escorche d'arbres, attelés de chevaux,
            mulets ou boeufs, & ont leurs femmes & enfants dedans
            lesdicts coches, & sont ung mois ou deux en ung endroict
            [du] païs, puis s'en vont en ung autre lieu, & sont
            continuellement ainsy errans parmy le pays.

            Il y a une manière d'Indiens qui vivent & font leurs
            demeures en certains villages qui appartiennent aux
            seigneurs ou marchands, & cultivent les terres [137].

[Note 137: Planche LXII.]

40/44       Or pour revenir au discours de mon voiage, après avoir
            demeuré ung mois entier à Mechique, je retournay à St Jean
            de Luz, auquel lieu je m'enbarquay dans une patache qui
            alloit à Portovella[138], où il y a quatre cents ou cinq
            cents lieues. Nous feusmes trois sepmaines sur la mer avant
            que d'ariver au dict lieu de Portovella, où je trouvay bien
            changement de contrée, car au lieu d'une très bonne &
            fertille terre que j'avois trouvé en la Nove Espaigne, comme
            j'ay recité cy dessus, je rencontray bien une mauvaise
            terre, estant ce lieu de Portovella, la plus meschante &
            malsaine demeure qui soit au monde: il y pleut presque
            tousjours, & sy la pluye cesse une heure, il y faict sy
            grande chaleur que l'eau en demeure toute infectée, & rend
            l'air contagieux, de telle sorte que la pluspart des soldats
            ou mariniers nouveaux venneus y meurent. Le pays est fort
            montaigneux, remply de bois de sappins, & où il y a sy
            grande quantité de singes, que c'est chose estrange à voir.
            Neantmoins ledict port de Portovella est très bon; il y a
            deux chasteaux à l'entrée qui sont assez forts, dans
            lesquels il y a trois cents soldats en garnison. Joignant
            ledict port, où sont les forteresses, il y en a ung autre
            qui n'en est aucunement commandé, & où une armée pourroit
            descendre seurement. Le Roy d'Espaigne tient ce port pour
            une place de consequence, estant proche du Pérou, car il n'y
            a que dix sept lieues jusque à Bahama, qui est à la bande du
            sur.

[Note 138: Porto-Bello.]

41/45       Ce port de Panama, qui est sur la mer du [139], est très
            bon, & y a bonne radde, & la ville fort marchande, dont la
            figure ensuit [140].

[Note 139: Lacune dans l'original.]

[Note 140: A partir d'ici, l'auteur annonce des figures qui
manquent dans l'original.]

            En ce lieu de Panama s'assemble tout l'or & l'argent qui
            vient du Pérou, où l'on les charges, & toutes les autres
            richesses sur une petite riviere qui vient des montaignes,
            & qui descend à Portovella, laquelle est à quatre lieues de
            Panama, dont il faut porter l'or, l'argent & marchandises
            sur mulets: & estans enbarqué sur ladicte riviere, il y a
            encor dix huict lieues jusques à Portovella.

            L'on peult juger que sy ces quatre lieues de terre qu'il y a
            de Panama à ceste riviere estoient couppés, l'on pourroit
            venir de la mer du su en celle de deçà, & par ainsy l'on
            accourciroit le chemin de plus de quinze cents lieues[141];
            & depuis Panama jusques au destroit de Magellan ce seroit
            une isle, & de Panama jusques aux Terres noeusves une autre
            isle, de sorte que toute l'Americque seroit en deux isles.

[Note 141: «La jonction de l'océan Atlantique et de l'océan Pacifique à
travers l'isthme de Panama, n'est pas, comme on voit, une idée moderne.
Champlain a peut-être le mérite de l'avoir émise le premier.» (Ed. Soc.
Hakl.)]

            Sy ung ennemy du Roy d'Espaigne tenoit ledict Portovella,
            il empescheroit qu'il ne sortist rien du Pérou, qu'à grande
            difficulté & risque, & plus de despens qu'il ne reviendroit
            de proffit. Drac [142] fust au dict Portovella pour le
            surprendre, mais il faillit son entreprise, ayant esté
42/46       descouvert, dont il mourut de desplaisir, & commanda en
            mourant qu'on le mist en ung tombeau, & qu'on le jettast
            entre une isle & le dict Portovella. Ensuit la figure de
            ladicte riviere & plan du pays[143].

[Note 142: «Sir Francis Drake, après son infructueuse tentative sur
Porto-Rico, poursuivit son voyage à Nombre-de-Dios, où, ayant débarqué
ses hommes, il essaya de s'avancer jusqu'à Panama, dans le dessein de
ravager la place, ou, s'il trouvait la chose praticable, la garder et
la fortifier; mais il n'y rencontra pas les mêmes facilités que dans ses
premières entreprises. Les Espagnols avaient fortifié les passages, et
posté, dans les bois, des troupes qui incommodaient tellement les
Anglais par des escarmouches et des alarmes continuelles, que ceux-ci
furent contraints de s'en retourner sans rien faire. Drake lui-même, par
suite des intempéries du climat, des fatigues du voyage, et des chagrins
du désappointement, fut saisi d'une indisposition dont il mourut peu
après. (Voir Hume's _Hist. of England_, ann. 1597. Drake mourut le 30
décembre 1596, vieux style, ou le 9 janvier 1597, style neuf.) L'on
disposa de son corps de la manière mentionnée par Champlain.» (Ed. Soc.
Hakl.)]

[Note 143: Cette figure manque dans l'original.]

            Ayant demeuré ung moys audict Portovella, je m'en revins
            à St Jean de Luz, où nous sejournasmes quinze jours, en
            attendant que l'on fist donner carenne à nos vaisseaux pour
            aller à la Havanne, au rendez vous des armées & flottes. Et
            estants partis pour cest effect dudict St Jean de Luz, comme
            nous feusmes vingt lieues en mer, ung houracan nous prist de
            telle furye d'un vent de nord, que nous nous pensasmes tous
            perdre, & feusmes tellement escartés les ungs des autres,
            que nous ne nous peusmes rallier que à la Havanne; d'autre
            part nostre vaineau faisoit telle quantité d'eau, que nous
            ne pensions pas eviter ce péril, car sy nous avions une
            demye heure de repos sans tirer l'eau, il falloit travaller
            deux heures sans relache, & sans la rencontre que nous
            fismes d'une patache, qui nous remist à nostre route, nous
            allions nous perdre à la coste de Campesche, en laquelle
            coste de Campesche il y a quantité de sel qui se faict &
            engendre sans art, par retenue d'eau qui demeure après les
            grandes marés, & se congele au soleil. Nostre pillotte avoit
            perdu toute la cognoissance de la navigation, mais par la
            grâce de Dieu, [qui] nous envoya rencontre de ceste patache,
43/47       nous nous rendismes à la Havanne, dont avant que de parler
            je reprefenteray icy ladicte coste de Campesche [144].

[Note 144: Cette carte manque également dans l'original.]

            Arivames à la Havanne, nous y trouvasmes nostre général,
            mais nostre admirante n'y estoit pas encores arrivé, qui
            nous faisoit croire qu'il estoit perdu; toutesfoys il se
            rendict bien tost après avec le reste de ses vaisseaux. Dix
            huict jours après nostre arrivée audict lieu de la Havanne,
            je m'enbarquay en ung vaisseau qui alloit à Cartage[145], &
            feusmes quinze jours à faire ledict voiage. Ce lieu est ung
            très bon port, où il y a belle entrée, à l'abry de tous
            vents, fors du nord norouest, qui frape dans ledict port,
            dans lequel il y a troys isles: le Roy d'Espaigne y
            entretient deux galleres. Ledict lieu est en païs que l'on
            appelle terre ferme, qui est très bon, bien fretille, tant
            en bledz, fruict, que autres choses necessaires à la vye,
            mais non pas en telle abondance qu'en la Neufve Espaigne, &
            en recompense, il se tire aussy plus grand nombre d'argent
            audict lieu de terre ferme. Je demeuray ung mois & demy
            audict lieu de Cartagenes, & pris ung portraict de la ville
            & du port que j'ay icy raporté [146].

[Note 145: Carthagènes.]

[Note 146: Le plan manque dans l'original.]

            Partant dudict lieu de Cartagene, je m'en retournay à la
            Havanne trouver nostre général, qui me fist fort bonne
            reception, pour avoir veu par son commandement les lieux où
            j'avois esté. Ledict port de la Havanne est l'un des plus
            beaux que j'aye veu en toutes les Indes, il a l'entrée
            fort estroitte, très bonnes, & bien munies de ce qui est
44/48       necessaire pour le conserver, & d'un fort à l'autre il
            y a une chaine de fer qui traverse l'entrée du port. La
            garnison desdictes forteresses est de six cents soldats: à
            sçavoir, en l'une nommée le More, du costé de l'est, quatre
            cents, & en l'autre forteresse, qui s'appelle le fort neuf,
            & en la ville deux cents. Au dedans dudict port il y a une
            baye qui contient en rondeur plus de six lieues, ayant
            une lieue de large, où l'on peult mouller l'ancre en tous
            endroicts, à troys, quatre, six, huict, dix, quinze &
            saize brasses d'eau, & y peuvent demeurer grand nombre de
            vaisseaux: il y a une très bonne ville & fort marchande,
            laquelle est figurée en la page suivante [147].

[Note 147: Le plan manque dans l'original.]

            L'isle en laquelle sont ledict port & la ville de la Havanne
            s'appelle Cuba, & est fort montaigneuse, il n'y a aucune
            mine d'or ou d'argent, mais plusieurs mines de mestail,
            dont ils font des pièces d'artillerye en [148] la ville de
            la Havanne. Il ne croist ny bled ny vin dans ladicte isle:
            celuy qu'ils mangent vient de la Neufve Espaigne, de façon
            que quelque fois il y est fort cher.

[Note 148: Le manuscrit porte _et_, ou quelque chose de semblable;
pour former un sens raisonnable, nous avons cru pouvoir mettre _en_. Le
traducteur de la Société Hakluyt a rendu ce petit mot par _for_, pour.]

            Il y a en ladicte isle quantité de fruicts fort bons,
            entre autres ung qui s'appelle pines [149], qui ressemble
            parfaidement aux pins de par deçà. Ils ostent l'escorche,
            puis le couppent par la moityé, comme pommes, & a ung très
            bon goust, fort doux, come sucre.

[Note 149: Pina de Indias (espagnol), l'ananas. «Nos habitans, dit
le P. du Tertre (Hist. des Antilles), en distinguent de trois sortes,
ausquelles se peuvent rapporter toutes les autres: à sçavoir, le gros
Ananas blanc, le pain de sucre, & la pomme de rainette. Le premier a
Quelquefois huit ou dix pouces de diamettre, & quinze ou seize pouces
de haut... Quoy qu'il toit plus gros & plus beau que les autres, son
goust n'est pas si excellent; aussi n'est-il pas tant estimé... Le
second porte le nom de sa forme, parce qu'il est tout semblable à un
pain de sucre... Le troisième est le plus petit; mais c'est le plus
excellent... Tous conviennent en ce qu'ils croissent d'une mesme façon,
portent tous le bouquet de feuilles ou la couronne sur la teste, & ont
l'escorce en forme de pomme de pin, laquelle se leve pourtant & se
coupe comme celle d'un melon.»]

45/49       Il y a quantité de bestial, comme boeufs, vaches &
            pourceaux, qui est la milleure viande de toutes les autres
            en ce pays-là. En toutes ces Indes, ils tiennent grande
            quantité de boeufs, plus pour en avoir les cuirs que pour
            les chairs. Pour les prendre ils ont des naigres qui courent
            à cheval après ces boeufs, & avec des astes[150], où il y a
            un croissant au bout fort tranchant, couppent les jarets des
            boeufs, qui sont aussy tost escorchés, & la chair sy tost
            consommé, que vingt quatre heures après l'on n'y en
            recognoist, estant devoré de grand nombre de chiens sauvages
            qui sont audict pays, & autres animaux de proye.

[Note 150: _Hastes_, lances ou piques.]

            Nous feusmes quatre mois à la Havanne, & partant de là, avec
            toute la flotte des Indes qui s'y estoit assemblée de toutes
            parts, nous allâmes pour passer le canal de Bahan[151],
            qui est un passage de consequence, par lequel il faut
            necessairement passer en retournant des Indes. A l'un des
            costés d'iceluy passage, au nord, gist la terre de la
            Floride, & au su la Havanne: la mer court dans ledict canal
            de grande impetuosité. Ledict canal a quatre vingt lieues de
            long, & de large huict lieues, comme il est cy après figuré,
            ensemble ladicte terre de la Flouride, au moins ce que l'on
            recognoist de la coste[152].

[Note 151: Bahama.]

[Note 152: Cette carte manque dans l'original.]

46/50       En sortant dudict canal l'on va recognoistre la Bermude,
            qui est une isle montaigneuse, de laquelle il faict
            mauvais approcher, à cause des dangers qui sont autour
            d'icelle: il y pleut presque tousjours, & y tonne sy
            souvent, qu'il semble que le ciel & la terre se doibvent
            assembler; la mer est fort tempestueuse au tour de la dicte
            isle, & les vagues haultes comme les montaignes. Ladicte
            isle est icy figurée [153].

[Note 153: Cette figure manque également dans l'original.]

            Ayant passé le travers de ladicte isle, nous vismes telles
            quantité de poissons vollants [154], que c'est chose
            estrange: nous en primes quelques uns qui vindrent sur nos
            vaisseaux, ils ont la forme comme ung harents, les ailles
            plus grandes, & sont très bons à manger.

[Note 154: «_Exocetus volitans_ (LINN.)» (Ed. Soc. Hakl.)]

            Il y a certains poissons qui sont gros comme bariques, que
            l'on appelle tribons[155], qui courent après lesdicts
            poissons vollants pour les manger; & quand lesdicts poissons
            vollants voient qu'ils ne peuvent fuir autrement, ils se
            lancent sur l'eau, & vollent environ cinq cents pas, & par
            ce moien ils se guarantissent dudict tribon, qui est cy
            dessoubs figuré[156].

[Note 155: «_Tiburon_ (esp.) requin, confondu probablement avec le
 _bonito_, lequel, avec la dorade (_Sparus aurata_), est l'ennemi mortel
du poisson volant.» (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 156: La figure manque dans l'original.]

            Il faut que je dye encore qu'à costé dudict canal de Bahan,
            au sudsuest, l'on voict l'isle St Domingue, dont j'ay
            parlé cy dessus, qui est fort bonne & marchande en cuirs,
            gingembre & caffé, tabac, que l'on nomme autrement petung,
            ou herbe à la Royne, que l'on faict seicher, puis l'on en
47/51       faict des petits tourteaux. Les mariniers, mesme les
            Anglois, & autres personnes en usent & prennent la fumée
            d'iceluy à l'imitation des sauvaiges, encores que j'aye cy
            dessus representé ladicte isle de St Domingue, je figureray
            neantmoins icy la coste d'icelle vers le canal de
            Bahan[157].

[Note 157: Cette carte manque dans l'original.]

            J'ay parlé cy dessus de la terre de Flouride: je diray
            encores icy que c'est l'une des bonnes terres que l'on
            sçauroit desirer, estant très fretille sy elle estoit
            cultivée; mais le Roy d'Espaigne n'en fait pas d'estat,
            pour ce qu'il n'y a point de mines d'or ou d'argent. Il y a
            grande quantité de sauvaiges, lesquels font la guerre aux
            Espaignols, lesquels ont ung fort sur la pointe de ladicte
            terre, où il y a ung bon port. Ceste terre basse, la plus
            part, est fort agréable.

            Quatre jours après que nous eusmes passé la Bermude, nous
            eusmes une sy grande tourmente, que toute nostre armée fust
            plus de six jours sans se pouvoir rallier. Apres lesdicts
            six jours passés, le temps estant devenu plus beau, & la mer
            plus tranquille, nous nous rassemblasmes tous, & eusmes le
            vent fort à propos, jusques à la recognoissance des Essores
            mesme l'isle Terciere [158] cy figuré [159].

[Note 158: Terceire, ou Tercère, l'une des Açores.]

[Note 159: La figure manque dans l'original.]

            Il faut necessairement que tous les vaisseaux qui s'en
            reviennent des Indes recognoissent lesdictes isles des
            Essores, pour prendre là leur hauteur, autrement ils ne
            pourroient seurement parachever leur routte.

48/52       Ayants passé lesdictes isles des Essores, nous feusmes
            recognoistre le cap St Vincent, où nous prismes deux
            vaisseaux Anglois qui estoient en guerre, que nous menames
            en la riviere de Seville, d'où nous estions partis, & où
            fust l'achevement de nostre voiage, Auquel je demeuray
            depuis nostre partement de Seville, tant sur mer que sur
            terre, deux ans[160] deux mois.

[Note 160: A compter du départ de la flotte, qui fit voile de San
Lucar de Barameda dans les premiers jours de janvier 1599, l'auteur
aurait été de retour vers le commencement de mars 1601. Cependant, les
détails de l'expédition ne permettent guère de supposer que le voyage
ait duré plus de deux ans; et alors il faut admettre que Champlain fait
entrer en ligne de compte le temps qui s'écoula entre son départ de
Séville et le départ de la flotte. Dans tous les cas, nous ne voyons
pas comment le traducteur de la Société Hakluyt peut justifier la
correction qu'il fait au texte dans ce passage, en mettant _trois ans
et deux mois_, au lieu de _deux ans deux mois_ que porte l'original;
si ce n'est qu'il fallait mettre le texte en harmonie avec le titre
tel qu'il l'avait lu.]

                             FIN du Tome I.

49/53

[Illustrations: Planches N° I à LXII.]

(La prochaine page est 54, qui est la page titre du Tome II).



ii/54                          OEUVRES
                                 DE
                              CHAMPLAIN


                              PUBLIÉES
                          SOUS LE PATRONAGE
                       DE L'UNIVERSITÉ LAVAL
                 PAR L'ABBÉ C.-H. LAVERDIÈRE, M. A.
            PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULTÉ DES ARTS
                 ET BIBLIOTHÉCAIRE DE L'UNIVERSITÉ

                          SECONDE ÉDITION

                              TOME II

                              QUÉBEC

             Imprimé au Séminaire par GEO.-E. DESBARATS

                               1870



iii/55      _La première édition du_ Voyage de 1603 _est d'une excessive
            rareté. Il n'y en a, jusqu'à ce jour, qu'un seul exemplaire
            de connu; c'est celui de la Bibliothèque Impériale de Paris.
            Nous devons à l'extrême obligeance de M. l'abbé Verreau, la
            copie qui a servi à cette présente édition._

            Des Sauvages: _tel est le titre que l'auteur donna à sa
            première publication; tandis que ses autres relations sont
            intitulées_ Voyages. _L'auteur a-t-il choisi ces mots
            uniquement pour piquer la curiosité du lecteur, à une époque
            ou l'on n'avait encore sur les sauvages que quelques récits
            plus ou moins fabuleux? ou bien a-t-il voulu donner à
            entendre par là, qu'il ne publiait cet opuscule que comme un
            épisode d'un voyage dont il n'avait pas le commandement
            en chef? Cette dernière supposition expliquerait un peu
            pourquoi le nom de Pont-Gravé ne figure ni dans le titre, ni
            dans les préliminaires, bien qu'il fût officiellement chargé
iv/56       de la conduite de l'expédition. Quoiqu'il en soit, il semble
            Que la chose ait été remarquée dans le temps; car la
            Chronologie Septénaire, qui reproduit ce voyage, a presque
            l'air de vouloir tirer une petite vengeance en ne
            mentionnant que le nom de Pont-Gravé, sans dire même que la
            relation fût de Champlain.

            L'auteur, dans son édition de 1632, a peut-être voulu
            réparer cette omission, qui était de nature à blesser un peu
            la susceptibilité de celui_ qu'il respectait comme son père.
            _«Après la mort du sieur Chauvin, dit-il, le Commandeur
            de Chaste obtint nouvelle commission de Sa Majesté, et,
            d'autant que la dépense était fort grande, il fit une
            société avec plusieurs gentilshommes et principaux marchands
            de Rouen et d'autres lieux... Le dit Pont-Gravé, avec
            commission de Sa Majesté (comme personne qui avait déjà fait
            le voyage, et reconnu les défauts du passé), fut élu pour
            aller à Tadoussac, et promet d'aller jusques au saut
            Saint-Louis, le découvrir et passer outre, pour en faire
            son rapport à son retour, et donner ordre à un second
            embarquement.»

            C'était donc Pont-Gravé qui était commissionné pour ce
            voyage, et ce n'était que justice de le mentionner._


(Il n'y a pas de page 57)

ii/58                              DES
                                SAUVAGES
                                   OU
                            VOYAGE DE SAMUEL
                         CHAMPLAIN DE BROUAGE,
                      FAIT EN LA FRANCE NOUVELLE,
                       L'an mil six cens trois:

                               Contenant:

            Les moeurs, façon de vivre, mariages, guerres & habitation
            des Sauvages de Canadas.

            De la descouverte de plus de quatre cens cinquante lieues
            dans le païs des Sauvages. Quels peuples y habitent; des
            animaux qui s'y trouvent; des rivieres, lacs, isles &
            terres, & quels arbres & fruicts elles produisent.

            De la coste d'Arcadie, des terres que l'on y a descouvertes,
            & de plusieurs mines qui y sont, selon le rapport des
            Sauvages.


            A PARIS,

            Chez CLAUDE DE MONSTR'OEIL, tenant sa boutique en la cour du
            Palais au nom de Jésus.

            =================================================



            _Avec privilége du Roy._


iii/59                             EPISTRE

            TRES NOBLE HAUT & PUISSANT SEIGNEUR MESSIRE CHARLES
            DE MONTMORENCY, Chevalier des Ordres du Roy, Seigneur
            d'Ampville & de Meru, Comte de Secondigny, Vicomte de
            Meleun, Baron de Chateauneuf & de Gonnort, admiral de France
            & de Bretagne.

            _Monseigneur,

            Bien que plusieurs ayent escript quelque chose du pays de
            Canadas, je n'ay voulu pourtant m'arrester à leur dire, & ay
            expressement esté sur les lieux pour pouvoir rendre fidèle
            tesmoignage de la vérité, laquelle vous verrez (s'il vous
            plaît) au petit discours que je vous adresse, lequel je
iv/60       vous supplie d'avoir pour agreable, & ce faisant, je
            prieray Dieu, Monseigneur, pour votre grandeur & prosperité,
            & demeureray toute ma vie_

            Votre très humble &
            obeïssant serviteur
            S. CHAMPLAIN.



v/61                      LE SIEUR DE LA FRANCHISE
                                AU DISCOURS
                            DU SIEUR CHAMPLAIN.

              Muses, si vous chantez, vraiment ije vous conseille
              Que vous louiez Champlain, pour estre courageux:
              Sans crainte des hasards, il a veu tant de lieux,
              Que ses relations nous contentent l'oreille.
              Il a veu le Pérou [1], Mexique & la Merveille
              Du Vulcan infernal qui vomit tant de feux,
              Et les saults Mocosans [2], qui offensent les yeux
              De ceux qui osent voir leur cheute nonpareille.
              Il nous promet encor de passer plus avant,
              Réduire les Gentils, & trouver le Levant,
              Par le Nort, ou le Su, pour aller à la Chine.
              C'est charitablement tout pour l'amour de Dieu.
              Sy des lasches poltrons qui ne bougent d'un lieu!
              Leur vie, sans mentir, me paroist trop mesquine._

                                                 DE LA FRANCHISE.

[Note 1: Champlain a bien été jusqu'à Mexico, comme on peut le voir
dans son Voyage aux Indes Occidentales; mais il ne s'est pas rendu au
Pérou, que nous sachions.]

[Note 2: Mocosa est le nom ancien de la Virginie. Cette expression,
_saults Mocosans_, semble donner à entendre que, dès 1603 au moins,
l'on avait quelque connaissance de la grande chute de Niagara.]



vi/62                   EXTRAICT DU PRIVILEGE.

            Par privilege du Roy donné à Paris le 15 de novembre 1603,
            signé Brigard.

            Il est permis au Sieur de Champlain de faire imprimer par
            tel imprimeur que bon luy semblera un livre par luy composé,
            intitulé. _Des Sauvages, ou Voyage du Sieur de Champlain,
            fait en l'an 1603_, & sont faictes deffenses à tous
            libraires & imprimeurs de ce Royaume, de n'imprimer, vendre
            & distribuer ledict livre, si ce n'est du consentement de
            celuy qu'il aura nommé & esleu, à peine de cinquante escus
            d'amende, de confiscation & de tous despens, ainsi qu'il est
            plus amplement contenu audit privilege.

            Ledict Sieur de Champlain, suivant son dit privilege,
            a esleu & permis à Claude de Monstr'oeil, libraire en
            l'université de Paris, d'imprimer le susdict livre, & luy a
            cédé & transporté son dit privilege, sans que nul autre le
            puisse imprimer, ou faire imprimer, vendre & distribuer,
            durant le temps de cinq années, sinon du consentement dudict
            Monstr'oeil, sur les peines contenues audit privilege.



vii/63                       TABLE DE CHAPITRES.

            Bref du discours, où est contenu le Voyage depuis Honfleur
            en Normandie jusques au port de Tadousac en Canadas. Chap.
            I.

            Bonne réception faicte aux François par le grand Sagamo des
            Sauvages de Canada, leurs festins & dances, la guerre qu'ils
            ont avec les Irocois, la façon & de quoy sont faicts leurs
            canots & cabanes: avec la description de la poincte de
            Sainct Mathieu. Chap. II.

            La rejouissance que font les Sauvages après qu'ils ont eu
            victoire sur leurs ennemis; leurs humeurs; endurent la faim,
            sont malicieux; leurs croyances & fausses opinions; parlent
            aux diables; leurs habits, & comme ils vont sur les neiges,
            avec la manière de leur mariage, & de l'enterrement de leurs
            morts. Chap. III.

            Riviere du Saguenay, & son origine. Chap. IV.

            Partement de Tadousac pour aller au Sault; la description
            des isles du Lievre, du Coudre, d'Orléans & de plusieurs
            autres isles, & de nostre arrivée à Québec. Chap. V.

            De la poincte Saincte Croix, de la riviere de Batiscan, des
            rivieres, rochers, isles, terres, arbres, fruicts, vignes
            & beaux pays qui sont depuis Québec jusques aux
            Trois-Rivieres. Chap. VI.

            Longueur, largeur & profondeur d'un lac, & des rivieres qui
            entrent dedans, des isles qui y sont, quelles terres l'on
            voit dans le pays de la riviere des Irocois, & de la
            forteresse des Sauvages qui leur font la guerre. Chap. VII.

            Arrivée au Sault, sa description, & ce qui s'y void de
            remarquable, avec le rapport des Sauvages de la fin de la
            grande riviere. Chap. VIII.

            Retour du Sault à Tadousac, avec la confrontation du rapport
            de plusieurs sauvages touchant la longueur & commencement de
            la riviere de Canadas; du nombre des saults & lacs qu'elle
            traverse. Chap. IX.

            Voyage de Tadousac en l'isle Percée; description de la baye
            des Molues, de l'isle de Bonne-adventure, de la baye de
            Chaleurs, de plusieurs rivieres, lacs & pays où se trouvent
            plusieurs sortes de mines. Chap. X.

            Retour de l'isle Percée à Tadousac, avec la description des
            anses, ports, rivieres, isles, rochers, saults, bayes &
            basses, qui sont le long de la coste du Nort. Chap. XI.

viii/64     Les cérémonies que font les Sauvages devant que d'aller à la
            guerre: Des Sauvages Almouchicois & de leurs monstrueuses
            formes. Discours du sieur Prevert de Sainct Malo, sur la
            descouverture de la coste d'Arcadie, quelles mines il y a, &
            de la bonté & fertilité du pays. Chap. XII.

            D'un monstre espouvantable que les Sauvages appellent
            Gougou, & de nostre bref & heureux retour en France. Chap.
            XIII.



1/65                         DES SAUVAGES
                                  ou
                     VOYAGE DU SIEUR DE CHAMPLAIN
                         faict en l'an 1603.



            _Bref discours où est contenu le voyage depuis Honfleur en
            Normandie, jusques au port de Tadousac en Canadas._

                           CHAPITRE PREMIER.

            Nous partismes de Honfleur le 15e jour de mars 1603. Ce dit
            jour, nous relaschasmes à la rade du Havre de Grace, pour
            n'avoir le vent favorable. Le dimanche ensuyvant, 16e jour
            dudit mois, nous mismes à la voille pour faire nostre route.
            Le 17 ensuyvant, nous eusmes en veue D'orgny & Grenesey [3],
            qui sont des isles entre la coste de Normandie & Angleterre.
            Le 18 dudit mois, eusmes la congnoissance de la coste de
            Bretagne. Le 19 nous faisions estat, à 7 heures du soir
            estre le travers de Ouessans. Le 21, à 17 heures[4] du
            matin, nous rencontrasmes 7 vaisseaux flamans, qui, à nostre
2/66        jugement, venoient des Indes. Le jour de Pasques, 30
            dudit mois, fusmes contrariez d'une grande tourmente, qui
            paroissoit estre plustost foudre que vent, qui dura l'espace
            de dix-sept jours, mais non si grande qu'elle avoit faict
            les deux premiers jours, & durant cedict temps, nous eusmes
            plus de déchet que d'advancement. Le 16e jour d'apvril, le
            temps commença à s'adoucir, & la mer plus belle qu'elle
            n'avoit esté, avec contentement d'un chacun; de façon que
            continuans nostre dicte route jusques au 28e jour dudit
            mois, que rencontrasmes une glace fort haulte. Le lendemain,
            nous eusmes congnoissance d'un banc de glace qui duroit plus
            de 8 lieues de long, avec une infinité d'autres moindres,
            qui fut l'occasion que nous ne pusmes passer; & à l'estime
            du pilote les dittes glaces estoient à quelque 100 ou 120
            lieues de la terre de Canadas, & estions par les 45 degrez
            2/3, & vinsmes trouver passage par les 44.

[Note 3: Avrigny et Guernesey.]

[Note 4: Il est évident qu'il faut lire «7 heures,» vu qu'il n'est
point question d'une observation astronomique; d'ailleurs, même dans son
Traité de la Marine, Champlain sépare le jour en deux fois douze
heures.]

            Le 2 de may, nous entrasmes sur le Banc à unze heures du
            jour par les 44. degrez 2/3. Le 6 dudict mois, nous vinsmes
            si proche de terre, que nous oyons la mer battre à la coste;
            mais nous ne la peusmes recongnoistre pour l'espaisseur de
            la brume dont ces dittes costes sont subjectes, qui fut
            cause que nous mismes à la mer encores quelques lieues,
            jusques au lendemain matin, que nous eusmes congnoissance de
            terre, d'un temps assez beau, qui estoit le cap de Saincte
            Marie [5].

[Note 5: Jean Alphonse mentionne ce nom, de même que celui des îles
Saint-Pierre, dès l'année 1545, dans sa Cosmographie. (Biblioth.
impériale, _ms. fr. 676._)]

3/67        Le 12e jour ensuyvant, nous fusmes surprins d'un grand coup
            de vent, qui dura deux jours. Le 15 dudict mois, nous eusmes
            congnoissance des isles de Sainct Pierre. Le 17 ensuyvant,
            nous rencontrasmes un banc de glace, prés du cap de Raie,
            qui contenoit six lieues, qui fut occasion que nous
            amenasmes toute la nuict, pour éviter le danger où nous
            pouvions courir. Le lendemain, nous mismes à la voille, &
            eusmes congnoissance du cap de Raye, & isles de Sainct Paul,
            & cap de Sainct Laurens[6], qui est terre ferme à la bande
            du Su; & dudict cap de Sainct Laurens jusques audict cap de
            Raie il y a dix-huict lieues, qui est la largeur de l'entrée
            de la grande baie de Canadas [7]. Ce dict jour, sur les dix
            heures du matin, nous rencontrasmes une autre glace qui
            contenoit plus de huict lieues de long. Le 20 dudict
            mois, nous eusmes congnoissance d'une isle qui a quelque
            vingt-cinq ou trente lieues de long, qui s'appelle
            Anticosty[8], qui est l'entrée de la riviere de Canadas [9].
4/68        Le lendemain, eusmes congnoissance de Gachepé[10], terre
            fort haulte, & commençasmes à entrer dans la dicte riviere
            de Canadas, en rangeant la bande du Su jusques à
            Mantanne[11], où il y a, dudict Gachepé, soixante-cinq
            lieues. Dudict Mantanne, nous vinsmes prendre congnoissance
            du Pic [12], où il y a vingt lieues, qui est à laditte bande
            du Su; dudict Pic, nous traversasmes la riviere jusques à
            Tadousac, où il y a quinze lieues. Toutes ces dittes terres
            sont fort haultes élevées, qui sont sterilles, n'apportant
            aucune commodité.

[Note 6: Rigoureusement, le point du Cap-Breton le plus rapproché
du cap de Raie, est le cap de Nord, dont le cap Saint-Laurent est
éloigné de deux lieues.]

[Note 7: Cette expression «baie de Canada», pour désigner le golfe
Saint-Laurent, montre que pendant longtemps les deux noms ont été
employés simultanément; car on voit, par la carte de Thévet, que le
golfe Saint-Laurent portait, dès 1575, le même nom qu'aujourd'hui.
Cependant, ce que les auteurs de ce temps se sont accordés à appeler
communément _la Grande-Baie_, est cette partie du golfe comprise entre
la côte du Labrador et la côte occidentale de Terre-Neuve.]

[Note 8: L'île d'Anticosti a cinquante lieues de long. Ce nom
d'Anticosti, de même que ceux de Gaspé, de Matane, de Tadoussac et
autres, était déjà suffisamment connu à cette époque, pour que Champlain
se dispense de faire ici aucune remarque. En effet, dès l'année 1586,
Thévet, dans son Grand Insulaire, dit «que les sauvages du pays
L'appellent _Naticousti_»; ce que confirme Lescarbot du temps même de
Champlain: «Cette ile est appellée, dit-il, par les Sauvages du païs
 _Anticosti_.» D'un autre côté, Hakluyt (vers 1600), sur la foi sans
doute des voyageurs qu'il cite, l'appelle _Natiscotec_, et Jean de Lact
adopte, sans dire pourquoi, l'orthographe de Hakluyt. «Elle est nommée,
dit-il, en langage des sauvages _Natiscotec_.» Ce dernier nom se
rapproche davantage de celui de _Natascoueh_ (où l'on prend l'ours), que
lui donnent aujourd'hui les Montagnais. Jacques Cartier, en 1535, lui
donna le nom d'_Ile de l'Assomption_. Soit erreur, soit antipathie pour
le navigateur malouin, M. de Roberval et son pilote Jean Alphonse
l'appellent _Ile de l'Ascension_. Thévet la mentionne, dans sa
Cosmographie universelle, sous le nom de _Laisple_, et, dans son Grand
Insulaire, il l'appelle, comme Cartier, «Isle de l'Assomption, laquelle,
ajoute-t-il, d'autres nomment _de Laisple_.»]

[Note 9: Le fleuve Saint-Laurent.]

[Note 10: Ou Gaspé. Suivant M. l'abbé J.-A. Maurault, ce nom serait
une contraction du mot abenaquis «_Katsepisi_, qui est séparément, qui
est séparé de l'autre terre.» On sait, en effet, que le Forillon,
aujourd'hui miné par la violence des vagues, était un rocher remarquable
séparé du cap de Gaspé.]

[Note 11: Ou Matane. Jean Alphonse l'appelle rivière de Caën.]

[Note 12: Le Bic. Au temps de Jean Alphonse, on l'appelait Cap de
Marbre. Jacques Cartier, en 1535, avait donné au havre du Bic le nom
d'Isleaux Saint-Jean, parce qu'il y était entré le jour de la
Décollation de saint Jean.]

            Le 24 dudict mois, nous vinsmes mouiller l'ancre devant
            Tadousac [13], & le 26 nous entrasmes dans le dict port
            qui est faict comme une anse, à l'entrée de la riviere du
            Sagenay, où il y a un courant d'eau & marée fort estrange
            pour sa vitesse & profondité, où quelques fois il vient des
            vents impétueux [14] à cause de la froidure qu'ils amènent
            avec eux. L'on tient que laditte riviere a quelque
5/69        quarante-cinq ou cinquante lieues jusques au premier sault,
            & vient du costé du Nort-Norouest. Ledict port de Tadousac
            est petit, où il ne pourroit[15] que dix ou douze vaisseaux;
            mais il y a de l'eau assés à l'Est, à l'abry de la ditte
            riviere de Sagenay, le long d'une petite montaigne qui est
            Presque coupée de la mer. Le reste, ce sont montagnes
            Haultes élevées, où il y a peu de terre, sinon rochers &
            Sable remplis de bois de pins, cyprez[16], sapins, &
            quelques manières d'arbres de peu. Il y a un petit estang
            proche dudit port, renfermé de montaignes couvertes de bois.
            A l'entrée dudict port, il y a deux poinctes: l'une, du
            costé de Ouest, contenant une lieue en mer, qui s'appelle la
            poincte de Sainct Matthieu[17]; & l'autre, du costé de
            Su-Est, contenant un quart de lieue, qui s'appelle la
            poincte de tous les Diables [18]. Les vents du Su & Su-Suest
            & Su-Sorouest frappent dedans ledict port. Mais, de la
            pointe de Sainct Matthieu jusques à la pointe de tous les
            Diables, il y a prés d'une lieue, l'une & l'autre pointe
            asseche de basse mer.

[Note 13: Le P. Jérôme Lalemant (Relation 1646) dit que les sauvages
appelaient Tadoussac _Sadilege_; d'un autre côté, Thévet, dans son Grand
Insulaire, affirme que les sauvages de son temps appelaient le Saguenay
_Thadoyseau_. Il est probable qu'à ces diverses époques, comme encore
aujourd'hui, on prenait souvent l'un pour l'autre. Ce qui est sûr, c'est
que ces deux noms sont sauvages: _Tadoussac_ ou _Tadouchac_, veut dire
_mamelons_, (du mot _totouchac_, qui en montagnais veut dire
_mamelles_), et Saguenay signifie _eau qui sort_ (du montagnais
_saki-nip_).]

[Note 14: La copie originale portait probablement «importuns».
Lescarbot, qui reproduit ce voyage à peu près textuellement, a mis: «des
vents impétueux lesquels amènent avec eux de grandes froidures.»]

[Note 15: Le verbe _pouvoir_ s'employait alors activement, en parlant
de la capacité des objets.]

[Note 16: Comme il n'y a pas de vrai cyprès en Canada, on pourrait
croire d'abord que Champlain veut parler ici du pin gris, que nos
Canadiens appellent vulgairement cyprès, et que l'on trouve surtout dans
les environs du Saguenay, mais, outre que Champlain mentionne ici le pin
d'une manière générale, si l'on compare les différents endroits où il
parle du cyprès, on en viendra à la conclusion qu'il a voulu par ce
terme désigner notre cèdre (_thuja_), qui est un arbre très-commun dans
toutes les parties du pays; tandis que le pin gris ne s'y rencontre pas
partout. La chose devient évidente, si l'on fait attention que les
feuilles du thuja ont beaucoup de ressemblance avec celles du cyprès.
«Ses feuilles, dit Du Hamel, en parlant du _thuja_ (Traité des Arbres et
Arbustes), sont petites, comme articulées les unes aux autres, et elles
ressemblent à celles du cyprès.»]

[Note 17: Dans l'édition de 1613, Champlain l'appelle encore pointe
Saint-Matthieu, «ou autrement aux Alouettes.» Aujourd'hui elle n'est
plus connue que sous ce dernier nom.]

[Note 18: Aujourd'hui la pointe aux Vaches. Cette pointe a changé de
nom du vivant même de l'auteur. Dans l'édition de 1632, elle est appelée
_pointe aux roches_; mais il nous semble évident que ce dernier nom doit
être attribué à l'inadvertance de l'imprimeur: car Sagard, qui publiait,
cette année-là même, son Grand Voyage au pays des Hurons, mentionne
cette pointe à plusieurs reprises, et l'appelle absolument comme nous
l'appelons aujourd'hui, la pointe aux Vaches. D'ailleurs la ressemblance
que peuvent avoir, dans un manuscrit, les deux mots _roches_ et
_vaches_, rend l'erreur tout à fait vraisemblable.]



6/70        _Bonne réception faicte aux François par le grand Sagamo
            des Sauvages de Canadas, leurs festins & danses, la guerre
            qu'ils ont avec les Iroquois, la façon & de quoy sont faits
            leurs canots & cabannes: avec la description de la poincte
            de Sainct Matthieu._

                                    CHAPITRE II.

            LE 27e jour, nous fusmes trouver les Sauvages à la poincte
            de Sainct Matthieu, qui est à une lieue de Tadousac, avec
            les deux sauvages que mena le Sieur du Pont, pour faire le
            rapport de ce qu'ils avoient veu en France, & de la bonne
            réception que leur avoit fait le Roy. Ayans mis pied à
            terre, nous fusmes à la cabanne de leur grand Sagamo [19],
            qui s'appelle Anadabijou, où nous le trouvasmes avec quelque
            quatre-vingts ou cent de ses compagnons qui faisoient
            tabagie (qui veut dire festin), lequel nous receut fort bien
            selon la coustume du pays, & nous feit asseoir auprés de
            luy, & tous les sauvages arrangez les uns auprés des autres
            des deux costez de la ditte cabanne. L'un des sauvages que
            nous avions amené commença à faire sa harangue de la bonne
            réception que leur avoit fait le Roy, & le bon traictement
            qu'ils avoient receu en France, & qu'ils s'asseurassent que
7/71        saditte Majesté leur voulloit du bien, & desiroit peupler
            leur terre, & faire paix avec leurs ennemis (qui sont les
            Irocois), ou leur envoyer des forces pour les vaincre: en
            leur comptant aussy les beaux chasteaux, palais, maisons &
            peuples qu'ils avoient veus, & nostre façon de vivre. Il fut
            entendu avec un silence si grand qu'il ne se peut dire de
            plus. Or, après qu'il eut achevé sa harangue, ledict grand
            Sagamo Anadabijou l'ayant attentivement ouy, il commença à
            prendre du Petun, & en donner audict Sieur du Pont-Gravé de
            Sainct Malo & à moy, & à quelques autres Sagamos qui
            estoient auprés de luy. Avant bien petunné, il commença à
            faire sa harangue à tous, parlant pozément, s'arrestant
            quelquefois un peu, & puis reprenoit sa parolle en leur
            disant, que véritablement ils devoient estre fort contents
            d'avoir saditte Majesté pour grand amy. Ils respondirent
            tous d'une voix: _Ho, ho, ho,_ qui est à dire _ouy, ouy_.
            Luy, continuant tousjours saditte harangue, dict qu'il
            estoit fort aise que saditte Majesté peuplast leur terre, &
            fist la guerre à leurs ennemis; qu'il n'y avoit nation au
            monde à qui ils voullussent plus de bien qu'aux François.
            Enfin il leur fit entendre à tous le bien & l'utilité qu'ils
            pourroient recevoir de saditte Majesté.

            Après qu'il eut achevé sa harangue, nous sortismes de sa
            cabanne, & eux commencèrent à faire leur tabagie ou festin,
            qu'ils font avec des chairs d'orignac, qui est comme boeuf,
            d'ours, de loups marins & castors, qui sont les viandes les
            plus ordinaires qu'ils ont, & du gibier en quantité. Ils
            avoient huict ou dix chaudieres pleines de viandes, au
8/72        milieu de laditte cabanne, & estoient esloignées les unes
            des autres quelques six pas, & chacune a son feu. Ils sont
            assis des deux costez (comme j'ay dict cy-dessus), avec
            chascun son escuelle d'escorce d'arbre: & lorsque la viande
            est cuitte, il y en a un qui fait les partages à chascun
            dans lesdittes escuelles, où ils mangent fort salement; car,
            quand ils ont les mains grasses, ils les frottent à leurs
            cheveux ou bien au poil de leurs chiens, dont ils ont
            quantité pour la chasse. Premier que leur viande fust
            cuitte, il y en eut un qui se leva, & print un chien, & s'en
            alla saulter autour desdittes chaudières d'un bout de la
            cabanne à l'autre. Estant devant le grand Sagamo, il jetta
            son chien à terre de force, & puis tous d'une voix ils
            s'escrierent: _Ho, ho, ho_: ce qu'ayant faict, s'en alla
            asseoir à sa place. En mesme instant, un autre se leva, &
            feit le semblable, continuant tousjours jusques à ce que la
            viande fut cuitte. Or, après avoir achevé leur tabagie, ils
            commencèrent à danser, en prenant les testes de leurs
            ennemis, qui leur pendoient par derrière, en signe de
            resjouïssance. Il y en a un ou deux qui chantent en
            accordant leurs voix par la mesure de leurs mains, qu'ils
            frappent sur leurs genoux; puis ils s'arrestent quelquefois
            en s'escriant: _Ho, Ho, ho_, & recommencent à danser, en
            tournant comme un homme qui est hors d'haleine. Ils
            faisoient cette resjouïssance pour la victoire par eux
            obtenue sur les Irocois, dont ils avoient tué quelque cent,
            aux quels ils coupèrent les testes qu'ils avoient avec eux
            pour leur cérémonie. Ils estoient trois nations quand ils
            furent à la guerre, les Estechemins, Algoumequins &
9/73        Montagnez [20], au nombre de mille, qui allèrent faire la
            guerre auxdicts Irocois, qu'ils rencontrèrent à l'entrée de
            la riviere desdicts Irocois [21], & en assommerent une
            centaine. La guerre qu'ils font n'est que par surprise; car
            autrement ils auroient peur, & craignent trop lesdicts
            Irocois, qui sont en plus grand nombre que lesdicts
            Montagnés, Estechemins & Algoumequins.

[Note 19: Sagamo veut dire en montagnais grand chef. D'après Mgr
Laflèche, ce mot est composé de _tchi_, grand (pour _kitchi_), et de
_okimau_, chef; _tchi okinau_, grand chef.]

[Note 20: Les Etchemins, appelés plus tard Malécites, habitaient
principalement le pays situé entre la rivière Saint-Jean et celle de
Pentagouet ou Pénobscot. Les Algonquins qui se trouvaient en ce moment à
Tadoussac, y étaient descendus probablement pour la traite; car leur
Pays était situé sur l'Outaouais et au-delà. Les Montagnais, à
proprement parler, étaient chez eux; car ils habitaient surtout le
Saguenay et les pays environnants.]

[Note 21: La rivière de Sorel.]

            Le 28e jour dudict mois, ils se vindrent cabanner audict
            port de Tadousac, où estoit nostre vaisseau. A la poincte du
            jour, leur dict grand Sagamo sortit de sa cabanne, allant
            autour de toutes les autres cabannes, en criant à haulte
            voix, qu'ils eussent à desloger pour aller à Tadousac, où
            estoient leurs bons amis. Tout aussy tost un chascun d'eux
            deffit sa cabanne en moins d'un rien, & ledict grand
            capitaine le premier commença à prendre son canot, & le
            porter à la mer, où il embarqua sa femme & ses enfants, &
            quantité de fourreures, & se meirent ainsy prés de deux
            cents canots, qui vont estrangement; car encore que nostre
            chalouppe fust bien armée, si alloient-ils plus vite que
            nous. Il n'y a que deux personnes qui travaillent à la nage,
            l'homme & la femme. Leurs canots ont quelques huict ou neuf
            pas de long, & large comme d'un pas ou pas & demy par le
            milieu, & vont tousjours en amoindrissant par les deux
10/74       bouts. Ils sont fort subjects à tourner si on ne les sçait
            bien gouverner, car ils sont faicts  d'escorce d'arbres
            appellée bouille[22], renforcez par le dedans de petits
            cercles de bois bien & proprement faicts, & sont si légers
            qu'un homme en porte un aisément, & chaqu'un canot peut
            porter la pesanteur d'une pipe. Quand ils veulent traverser
            la terre, pour aller à quelque riviere où ils ont affaire,
            ils les portent avec eux.

[Note 22: Écorce de bouleau.]

            Leurs cabannes sont basses, faictes comme des tentes,
            couvertes de laditte escorce d'arbre, & laissent tout le
            haut descouvert comme d'un pied, d'où le jour leur vient, &
            font plusieurs feux droit au millieu de leur cabanne, où ils
            sont quelques fois dix mesnages ensemble. Ils couchent sur
            des peaux, les uns parmy les autres, les chiens avec eux.

            Ils estoient au nombre de mille personnes, tant hommes que
            femmes & enfans. Le lieu de la poincte de Sainct Matthieu,
            où ils estoient premièrement cabannez, est assez plaisant.
            Ils estoient au bas d'un petit costeau plein d'arbres, de
            sapins & cyprès. A laditte poincte, il y a une petite
            place unie, qui descouvre de fort loin; & au dessus dudict
            costeau, est une terre unie, contenant une lieue de long,
            demye de large, couverte d'arbres; la terre est fort
            sablonneuse, où il y a de bons pasturages. Tout le reste, ce
            ne sont que montaignes de rochers fort mauvais. La mer bat
            autour dudict costeau, qui asseiche prés d'une grande demy
            lieue de basse eau.



11/75       _La resjouïssance que font les Sauvages après qu'ils ont
            eu victoire sur leurs ennemis; leurs humeurs, endurent la
            faim, sont malicieux; leurs croyances & fausses opinions,
            parlent aux Diables; leurs habits, & comme ils vont sur les
            neiges; avec la manière de leur mariage, & de l'enterrement
            de leurs morts._

                                    CHAPITRE III.

            LE 9e jour de Juin, les Sauvages commencèrent à se resjouïr
            tous ensemble & faire leur tabagie, comme j'ay dict
            cy-dessus, & danser, pour laditte victoire qu'ils avoient
            obtenue contre leurs ennemis. Or, aprés avoir faict bonne
            chère, les Algoumequins, une des trois nations, sortirent
            de leurs cabannes, & se retirèrent à part dans une place
            publique, feirent arranger toutes leurs femmes & filles les
            unes prés des autres, & eux se meirent derrière, chantant
            tous d'une voix comme j'ay dict cy devant. Aussi tost toutes
            les femmes & filles commencèrent à quitter leurs robbes de
            peaux, & se meirent toutes nues, monstrans leur nature,
            neantmoins parées de matachias, qui sont patenoftres &
            cordons entrelacez, faicts de poil de porc-espic, qu'ils
            teignent de diverses couleurs. Après avoir achevé leurs
            chants, ils dirent tous d'une voix, _ho, ho, ho_; à mesme
            instant, toutes les femmes & filles se couvroient de leurs
            robbes, car elles sont à leurs pieds, & s'arrestent quelque
            peu, & puis aussi tost recommençans à chanter, ils laissent
12/76       aller leurs robbes comme auparavant. Ils ne bougent d'un
            lieu en dansant, & font quelques gestes & mouvemens du
            corps, levans un pied, & puis l'autre, en frappant contre
            terre. Or, en faisant ceste danse, le Sagamo des
            Algoumequins, qui s'appelle Besouat[23], estoit assis devant
            lesdittes femmes & filles, au millieu de deux bastons où
            estoient les testes de leurs ennemis pendues; quelques fois
            il se levoit, & s'en alloit haranguant & disant aux
            Montagnés & Estechemins: «Voyez comme nous nous resjouïssons
            de la victoire que nous avons obtenue sur nos ennemis: il
            faut que vous en fassiez autant, affin que nous soyons
            contens.» Puis tous ensemble disoient, _ho, ho, ho_.
            Retourné qu'il fut en sa place, le grand Sagamo avecque tous
            ses compaignons despouillerent leurs robbes, estans tous
            nuds hormis leur nature, qui est couverte d'une petite peau,
            & prindrent chascun ce que bon leur sembla, comme matachias,
            haches, espées, chauldrons, graisses, chair d'orignac,
            loup-marin, bref chascun avoit un present, qu'ils allèrent
            donner aux Algoumequins. Aprés toutes ces cérémonies, la
            danse cessa, & lesdicts Algoumequins, hommes & femmes,
            emportèrent leurs presens dans leurs cabannes. Ils feirent
            encore mettre deux hommes de chacune nation des plus dispos,
            qu'ils feirent courir, & celuy qui fut le plus viste à la
            course eut un present.

[Note 23: Probablement le même que Tessouat, grand sagamo des
Algonquins de l'Isle ou Kichesipirini. Quelques années plus tard, en
1613, ce chef accueille l'auteur comme une vieille connaissance; et
cependant ils n'avaient pas dû se rencontrer depuis 1603; car on ne voit
pas que Tessouat ait pris part aux expéditions contre les Iroquois, ni
qu'il soit descendu à la traite en 1611. D'ailleurs, dans un manuscrit,
_tesouat_ peut très-bien se prendre pour _besouat_.]

13/77       Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez joyeuse; ils
            rient le plus souvent; toutes fois ils sont quelque peu
            saturniens. Ils parlent fort pozément, comme se voullant
            bien faire entendre, & s'arrestent aussi tost, en songeant
            une grande espace de temps, puis reprennent leur parolle.
            Ils usent bien souvent de ceste façon de faire parmy leurs
            harangues au conseil, où il n'y a que les plus principaux,
            qui sont les anciens, les femmes & enfants n'y assistent
            poinct.

            Tous ces peuples patissent tant quelques fois, qu'ils sont
            presque constraints de se manger les uns les autres, pour
            les grandes froidures & neiges, car les animaux & gibier
            dequoy ils vivent se retirent aux pays plus chauts. Je
            tiens que qui leur monstreroit à vivre, & enseigneroit le
            labourage des terres & autres choses, ils l'apprendroient
            fort bien; car je vous asseure qu'il s'en trouve assez qui
            ont bon jugement, & respondent assez bien à propos sur ce
            que l'on leur pourroit demander. Ils ont une meschanceté en
            eux, qui est user de vengeance, & estre grands menteurs,
            gens en qui il ne fait pas trop bon s'asseurer, sinon
            qu'avec raison & la force à la main; promettent assez, &
            tiennent peu.

            Ce font la plus part gens qui n'ont point de loy, selon que
            j'ay pu veoir & m'informer audict grand Sagamo, lequel me
            dict qu'ils croyoient véritablement qu'il y a un Dieu, qui a
            créé toutes choses. Et lors je luy dy: Puisqu'ils croyoient
            à un seul Dieu, comment est-ce qu'il les avoit mis au monde,
            & d'où ils estoient venus? Il me respondit: «Aprés que Dieu
            eut fait toutes choses, il print quantité de flesches, & les
64/78       meit en terre; d'où il sortit hommes & femmes, qui ont
            multiplié au monde jusques à prêtent, & sont venus de ceste
            façon.» le luy respondy, que ce qu'il disoit estoit faux;
            mais que véritablement il y avoit un seul Dieu, qui avoit
            créé toutes choses en la terre & aux cieux. Voyant toutes
            ces choses si parfaictes, sans qu'il y eust personne qui
            gouvernast en ce bas monde, il print du limon de la terre, &
            en créa Adam nostre premier père. Comme Adam sommeilloit,
            Dieu print une coste dudict Adam, & en forma Eve, qu'il luy
            donna pour compagnie, & que c'estoit la vérité qu'eux & nous
            estions venus de ceste façon, & non de flesches comme ils
            croyent. Il ne me dict rien sinon, qu'il advoüoit plustost
            ce que je luy disois, que ce qu'il me disoit. Je luy
            demandis aussi, s'ils ne croyoient point qu'il y eust autre
            qu'un seul Dieu. Il me dict que leur croyance estoit, qu'il
            y avoit un Dieu, un Fils, une Mère & le Soleil, qu'estoient
            quatre; neantmoins que Dieu estoit par dessus tous, mais que
            le fils estoit bon, & le Soleil, à cause du bien qu'ils
            recevoient; mais la mère ne valloit rien, & les mangeoit, &
            que le père n'estoit pas trop bon. Je luy remonstray son
            erreur selon nostre foy, enquoy il adjousta quelque peu de
            créance. Je luy demandis, s'ils n'avoient point veu ou ouy
            dire à leurs ancestres que Dieu fust venu au monde. Il me
            dict qu'il ne l'avoit point veu; mais qu'anciennement il y
            eut cinq hommes qui s'en allèrent vers le soleil couchant,
            qui rencontrèrent Dieu, qui leur demanda: «Ou allez-vous?»
            Ils dirent: «Nous allons chercher nostre vie.» Dieu leur
15/79       respondit: «Vous la trouverez icy.» Ils passèrent plus
            outre, sans faire estat de ce que Dieu leur avoit dict,
            lequel print une pierre, & en toucha deux, qui furent
            transmuez en pierre, & dict de rechef aux trois autres: «Où
            allez-vous?» Et ils respondirent comme à la première fois, &
            Dieu leur dit de rechef: «Ne passez plus outre: vous la
            trouverez icy.» Et voyant qu'il ne leur venoit rien, ils
            passerent outre, & Dieu print deux bastons, & il en toucha
            les deux premiers, qui furent transmuez en bastons, & le
            cinquiesme s'arresta, ne voullant passer plus outre. Et Dieu
            lui demanda de rechef: «Où vas-tu?»--«Je vais chercher ma
            vie.»--«Demeure, & tu la trouveras.» Il demeura sans passer
            plus outre, & Dieu luy donna de la viande, & en mangea.
            Après avoir faict bonne chère, il retourna avecque les
            autres sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.

            Il me dict aussy qu'une autre fois il y avoit un homme
            qui avoit quantité de tabac (qui est une herbe dequoy ils
            prennent la fumée), & que Dieu vint à cet homme, & luy
            demanda où estoit son petunoir; l'homme print son petunoir,
            & le donna à Dieu, qui petuna beaucoup. Après avoir bien
            petuné, Dieu rompit ledict petunoir en plusieurs pièces, &
            l'homme luy demanda: «Pourquoy as-tu rompu mon petunoir? eh
            tu vois bien que je n'en ay point d'autre.» Et Dieu en print
            un qu'il avoit, & le luy donna, luy disant: «En voilà un que
            je te donne, porte-le à ton grand Sagamo, qu'il le garde,
            & s'il le garde bien, il ne manquera point de chose
16/80       quelconque, ny tous ses compagnons.» Le dict homme print le
            petunoir, qu'il donna à son grand Sagamo; lequel tandis
            qu'il l'eut, les sauvages ne manquèrent de rien du monde;
            mais que du depuis le dict Sagamo avoit perdu ce petunoir,
            qui est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelques
            fois parmy eux. Je luy demandis s'il croyoit tout cela; il
            me dict qu'ouy, & que c'estoit vérité. Or je croy que voilà
            pourquoy ils disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je luy
            repliquay, & luy dis, Que Dieu estoit tout bon, & que sans
            doubte c'estoit le Diable qui s'estoit montré à ces
            hommes-là, & que s'ils croyoient comme nous en Dieu, ils ne
            manqueroient de ce qu'ils auraient besoing; que le soleil
            qu'ils voyaient, la lune & les estoilles, avoient esté créez
            de ce grand Dieu, qui a faict le ciel & la terre, & n'ont
            nulle puissance que celle que Dieu leur a donnée; que nous
            croyons en ce grand Dieu, qui par sa bonté nous avoit envoyé
            son cher fils, lequel, conceu du Sainct Esprit, print chair
            humaine dans le ventre virginal de la Vierge Marie, ayant
            esté trente-trois ans en terre, faisant une infinité de
            miracles, ressuscitant les morts, guerissant les malades,
            chassant les Diables, illuminant les aveugles, enseignant
            aux hommes la volonté de Dieu son père, pour le servir,
            honorer & adorer, a espandu son sang, & souffert mort &
            passion pour nous & pour nos péchez, & rachepté le genre
            humain, estant ensevely est ressuscité, descendu aux enfers,
            & monté au ciel, où il est assis à la dextre de Dieu son
17/81       pere[24]. Que c'estoit là la croyance de tous les
            chrestiens, qui croyent au Père, au Fils & au Saint Esprit,
            qui ne sont pourtant trois dieux, ains un mesme & un seul
            dieu, & une trinité en laquelle il n'y a point de plus tost
            ou d'après, rien de plus grand ne de plus petit; que la
            Vierge Marie, mère du fils de Dieu, & tous les hommes &
            femmes qui ont vescu en ce monde faisans les commandemens de
            Dieu, & enduré martyre pour son nom, & qui par la permission
            de Dieu ont faict des miracles & sont saincts au ciel en son
            paradis, prient tous pour nous ceste grande majesté divine
            de nous pardonner nos fautes & nos péchez que nous faisons
            contre sa loy & ses commandemens. Et ainsi, par les prières
            des saincts au ciel & par nos prières que nous faisons à sa
            divine majesté, ils nous donne ce que nous avons besoing, &
            le Diable n'a nulle puissance sur nous, & ne peut faire de
            mal; que s'ils avoient ceste croyance, qu'ils feroient comme
            nous, que le Diable ne leur pourroit plus faire de mal & ne
            manqueroient de ce qu'ils auroient besoing.

[Note 24: Lescarbot fait sur ce passage la remarque suivante: «Je ne
croy point que cette théologie se puisse expliquer à ces peuples, quand
même on sçauroit parfaitement leur langue.» Il nous semble cependant que
cette théologie n'a rien qui soit beaucoup plus difficile à entendre que
la fable rapportée par le sagamo, puisque Champlain ne fait guère que
lui raconter des faits historiques qui ont au moins en leur faveur le
mérite de la vraisemblance. Supposé, au reste, que ce discours ne fût
pas tout à fait à la portée de son interlocuteur, il n'en serait pas
moins une preuve du zèle et des bonnes intentions de Champlain.]

            Alors ledict Sagamo me dict qu'il advouoit ce que je disois.
            Je luy demandis de quelle cérémonie ils usoient à prier
            leur Dieu. Il me dict, qu'ils n'usoient point autrement de
            cérémonies, sinon qu'un chascun prioit en son coeur comme il
18/82       voulloit. Voilà pourquoy je croy qu'il n'y a aucune loy
            parmy eux, ne sçavent que c'est d'adorer & prier Dieu, &
            vivent la plus part comme bestes brutes, & croy que
            promptement ils seroient reduicts bons chrestiens, si l'on
            habitoit leur terre; ce qu'ils desireroient la plus part.

            Ils ont parmy eux quelques sauvages, qu'ils appellent
            Pilotoua [25], qui parlent au Diable visiblement; & leur
            dict ce qu'il faut qu'ils fassent tant pour la guerre que
            pour autres choses, & que s'il leur commandoit qu'ils
            allassent mettre en exécution quelque entreprise, ou tuer un
            François, ou un autre de leur nation, ils obeïroient aussi
            tost à son commandement.

[Note 25: Quoique Champlain ait pu tenir des sauvages le mot
_pilotoua_ ou _piletois_, il paraît cependant qu'il leur est venu de la
langue des Basques; c'est du moins ce que dit le P. Biard (Relat. de la
Nouv. Fr., édit. 1858, p. 17), en parlant de l'_aoutmoin_, «que les
Basques, dit-il, appellent Pilotois, c'est-à-dire, sorcier.»]

            Aussi ils croyent que tous les songes qu'ils font sont
            véritables; & de faict il y en a beaucoup qui disent aveoir
            veu & songé choses qui adviennent ou adviendront. Mais, pour
            en parler avec vérité, ce sont visions du Diable, qui
            les trompe & seduict. Voilà toute la créance que j'ay pu
            apprendre d'eux, qui est bestiale.

            Tous ces peuples, ce sont gens bien proportionnez de leurs
            corps, sans aucune difformité; ils sont dispos, & les femmes
            bien formées, remplies & potelées, de couleur basanée, pour
            la quantité de certaine peinture dont ils se frottent, qui
            les faict devenir olivastres. Ils sont habillez de peaux;
            une partie de leur corps est couverte, & l'autre partie
            descouverte. Mais l'hyver ils remédient à tout, car ils sont
19/83       habillez de bonnes fourrures, comme d'orignac, loutre,
            castors, ours-marins, cerfs biches qu'ils ont en quantité.
            L'hyver, quand les neiges sont grandes, ils font une manière
            de raquette qui est grande deux ou trois fois comme celles
            de France, qu'ils attachent à leurs pieds, & vont ainsi dans
            les neiges sans enfoncer, car autrement ils ne pourroient
            chasser, ny aller en beaucoup de lieux.

            Ils ont aussi une forme de mariage, qui est que quand une
            fille est en l'aage de quatorze ou quinze ans, elle aura
            plusieurs serviteurs & amis, & aura compagnie avec tous ceux
            que bon luy semblera; puis au bout de quelques cinq ou six
            ans, elle prendra lequel il luy plaira pour son mary, &
            vivront ainsi ensemble jusques à la fin de leur vie, si ce
            n'est qu'après avoir esté quelque temps ensemble ils n'ont
            enfans, l'homme se pourra desmarier & prendre autre femme
            disant que la sienne ne vaut rien. Pour ainsi les filles
            sont plus libres que les femmes; or, despuis qu'elles sont
            mariées, elles sont chastes, & leurs maris sont la pluspart
            jaloux, lesquels donnent des presens au père ou parens de
            la fille qu'ils auront espousée. Voilà la cérémonie & façon
            qu'ils usent en leurs mariages.

            Pour ce qui est de leurs enterremens, quand un homme ou
            femme meurt, ils font une fosse, ou ils mettent tout le bien
            qu'ils auront, comme chaudrons, fourrures, haches, arcs &
            flesches, robbes & autres choses; & puis ils mettent le
            corps dedans la fosse, & le couvrent de terre, où ils
            mettent quantité de grosses pièces de bois dessus, & un bois
20/84       debout qu'ils peignent de rouge par le haut. Ils croyent
            l'immortalité des âmes & disent qu'ils vont se resjouïr en
            d'autres pays avec leurs parents & amis, quand ils sont
            morts.



            _Riviere du Saguenay & son origine._

                               CHAPITRE IV.

            Le 11e jour de juin, je fus à quelques douze ou quinze
            lieues dans le Saguenay, qui est une belle riviere, & a une
            profondeur incroyable: car je croy, selon que j'ay entendu
            deviser d'où elle procède, que c'est d'un lieu fort
            hault, d'où il descend un torrent d'eau [26] d'une grande
            impetuosité; mais l'eau qui en procède n'est point capable
            de faire un tel fleuve comme celuy-là, qui néantmoins ne
            tient que depuis cedict torrent d'eau, où est le premier
            sault, jusques au port de Tadousac, qui est l'entrée de la
            ditte riviere du Saguenay, où il y a quelques quarante-cinq
            ou cinquante lieues, & une bonne lieue & demye de large au
            plus, & un quart au plus estroict; qui faict qu'il y a grand
            courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu, ce ne sont que
            montaignes de rochers la pluspart couvertes de bois de
            sapins, cyprez & boulle, terre fort malplaisante, où je n'ay
            point trouvé une lieue de terre plaine tant d'un costé que
            d'autre. Il y a quelques montagnes de sable & isles en
21/85       laditte riviere, qui sont haultes eslevées. Enfin ce sont de
            vrais deserts inhabitables d'animaux & d'oiseaux; car je
            vous asseure qu'allant chasser par les lieux qui me
            sembloient les plus plaisans, je ne trouvay rien qui soit
            sinon de petits oiseaux, qui sont comme rossignols &
            airondelles, lesquelles viennent en esté, car autrement je
            croy qu'il n'y en a point, à cause de l'excessif froid
            qu'il y faict, ceste riviere venant de devers le Norouest.

[Note 26: On serait porté à croire d'abord qu'il est ici question de
la décharge du lac Saint-Jean; mais le contexte indique assez que les
sauvages lui ont décrit la route ordinaire des voyageurs, c'est-à-dire,
la rivière Chicoutimi, les lacs Kinogomi, Kinogomichiche et la
Belle-Rivière; et alors il est tout naturel que Champlain n'ait pas
trouvé de proportion entre la Décharge et le Saguenay.]

            Ils me firent rapport qu'ayant passé le premier sault, d'où
            vient ce torrent d'eau, ils passent huict autres saults, &
            puis vont une journée sans en trouver aucun, puis passent
            autres dix saults, & viennent dedans un lac[27], où ils sont
            deux jours à rapasser; en chasque jour ils peuvent faire à
            leur aise quelques douze à quinze lieues. Audict bout du
            lac, il y a des peuples qui sont cabannez[28], puis on
            entre dans trois autres rivieres, quelques trois ou quatre
            journées dans chascune; ou, au bout desdittes rivieres, il
            y a deux ou trois manières de lacs, d'où prend la source du
            Saguenay, de laquelle source jusques audict port de Tadousac
            il y a dix journées de leurs canots [29]. Au bord desdittes
22/86       rivieres, il y a quantité de cabannes, où il vient d'autres
            nations du costé du Nort, trocquer avec lesdicts Montagnés
            des peaux de castor & martre, avec autres marchandises que
            donnent les vaisseaux françois aux dicts Montagnés. Lesdicts
            sauvages du Nort disent qu'ils voyent une mer qui est salée.
            Je tiens que si cela est, que c'est quelque goulfe de ceste
            mer qui desgorge par la partie du Nort dans les terres [30];
            & de vérité il ne peut estre autre chose. Voylà ce que j'ay
            apprins de la riviere du Saguenay.

[Note 27: Le lac Saint-Jean, que les sauvages appelaient
_Piécouagami_.]

[Note 28: La nation du Porc-Épic (ou des Kakouchaki) demeurait au lac
Saint-Jean probablement dès ce temps-là.]

[Note 29: «Voilà,» dit Lescarbot (liv. III, ch. IX) «ce qu'a écrit
Champlain dés l'an six cens cinq» (lisez mil six cent trois) «de la
rivière de Saguenay. Mais depuis il dit en sa dernière relation que du
port de Tadoussac jusques à la mer que les Sauvages de Saguenay
descouvrent au nort, il y a quarante à cinquante journées; ce qui est
bien éloigné des dix que maintenant il a dit.»

Si Lescarbot avait examiné les choses plus attentivement, il aurait
remarqué que Champlain ne dit pas qu'il y ait dix journées de Tadoussac
à cette mer du nord qui est salée, c'est-à-dire, à la baie d'Hudson,
mais bien seulement de Tadoussac à la source du Saguenay; ce qui est
tout différent.]

[Note 30: La bonne foi avec laquelle Champlain consulte les sauvages
pour en apprendre ce qu'il ne pouvait reconnaître de ses yeux, contraste
singulièrement avec l'incrédulité de Lescarbot. Champlain, sur le simple
récit des sauvages, avait assez bien compris la position de la baie
d'Hudson, et Lescarbot, plusieurs années après la découverte faite,
disait encore: «Toutesfois je ne voudrois aisément croire lesdits
Anglois disans qu'il se trouve une mer dans les terres au cinquantième
degré: car il y a longtemps qu'elle seroit découverte, étant si voisine
de Tadoussac, & en même élévation» (liv. III, ch. IX).]



            _Partement de Tadousac pour aller au Sault, la description
            des isles du Lievre, du Coudre, d'Orléans, & de plusieurs
            autres isles & de nostre arrivée à Quebec._

                                    CHAPITRE V.

            Le mercredy, dix-huictiesme jour de juin, nous partismes de
            Tadousac, pour aller au Sault[31]. Nous passasmes prés d'une
            isle qui s'appelle l'Isle au Lievre[32] qui peut estre à
            deux lieues de la terre de la bande du Nort, & à quelques
            sept lieues dudict Tadousac, & à cinq lieues [33] de la
            terre du Su.

[Note 31: Le saut Saint-Louis.]

[Note 32: Cette île fut ainsi appelée par Jacques Cartier, parce que,
à son retour en 1536, il y trouva quantité de lièvres. Elle porte encore
le même nom aujourd'hui.]

[Note 33: Environ deux lieues et demie. La côte du sud, beaucoup moins
élevée que celle du nord, paraît être à une bien plus grande distance
qu'elle n'est réellement.]

23/87       De l'Isle au Lievre, nous rangeasmes la coste du Nort
            environ demye lieue [34], jusques à une poincte qui advance
            à la mer, où il faut prendre plus au large. Laditte poincte
            est à une lieue d'une isle qui s'appelle L'Isle au Coudre,
            qui peut tenir environ deux lieues de large, & de laditte
            isle à la terre du Nort, il y a une lieue. Laditte isle
            est quelque peu unie, venant en amoindrissant par les
            deux bouts, au bout de l'Ouest, il y a des prairies [35]
            & poinctes de rochers qui advancent quelque peu dans la
            riviere. Laditte isle est quelque peu agréable pour les bois
            qui l'environnent. Il y a force ardoise, & la terre quelque
            peu graveleuse; au bout de laquelle il y a un rocher qui
            advance à la mer environ demye lieue. Nous passasmes au
            Nort de laditte isle, distante de l'Isle au Lievre de douze
            lieues.

[Note 34: Par ce qui suit, on voit qu'il faut lire ici dix ou douze
lieues: car cette pointe, qui avance à la mer et qui est à une lieue, ou
un peu plus, de l'île aux Coudres, ne peut être que le cap aux Oies.]

[Note 35: Cette partie de l'île s'appelle encore aujourd'hui les
Prairies.]

            Le jeudy suyvant, nous en partismes, & vinsmes mouiller
            l'ancre à une anse dangereuse du costé du Nort, où il y a
            quelques prairies & une petite riviere[36] où les sauvages
            cabannent quelques-fois. Cedict jour, rangeant tousjours
            laditte coste du Nort jusques à un lieu où nous relaschasmes
            pour les vents qui nous estoient contraires, où il y avoit
            force rochers & lieux fort dangereux, nous fusmes trois
            jours en attendant le beau temps. Toute ceste coste n'est
            que montaignes tant du costé du Su, que du costé du Nort, la
            pluspart ressemblant à celle du Saguenay.

[Note 36: La Petite-Rivière a toujours gardé son nom depuis.]

24/88       Le dimanche, vingt-deuxiesme jour dudict mois, nous en
            partismes pour aller à l'isle d'Orléans [37], où il y a
            quantité d'isles à la bande du Su, lesquelles sont basses &
            couvertes d'arbres, semblans estre fort agréables, contenans
            (selon ce que j'ay pu juger) les unes deux lieues & une
            lieue, & autres demye; autour de ces isles ce ne sont que
            rochers & basses fort dangereux à passer, & sont esloignées
            quelques deux lieues de la grand'terre du Su. Et de là,
            vinsmes ranger à l'isle d'Orléans, du costé du Su. Elle est
            à une lieue de la terre du Nord, fort plaisante & unie,
            contenant de long huict lieues [38]. Le costé de la terre du
            Su est terre basse, quelques deux lieues avant en terre;
            lesdittes terres commencent à estre basses à l'endroict de
            laditte isle, qui peut estre à deux lieues de la terre du
            Su. A passer du costé du Nort, il y faict fort dangereux
            pour les bancs de sables, rochers qui sont entre laditte
            isle & la grand'terre, & asseiche presque toute de basse
            mer.

[Note 37: Cette île, suivant Thévet (Grand Insulaire), était appelée par
les sauvages _Minigo_ (peut-être _Ouinigo_, de l'Algonquin _Ouindigo_,
ensorcelé). «J'avois oublié à vous dire, que une isle nommée des
françoys Orléans & des sauvages _Minigo_, est l'endroit où la rivière
est la plus estroicte...... L'isle de Minigo sert de retraite au peuple
de ce pays, pour se retirer lorsqu'ils sont poursuivis de leurs
ennemis...... Les François,» ajoute-t-il plus loin, «la nommèrent Isle
d'Orléans, en l'honneur d'un fils de France, qui lors vivoit, & se
nommoit lors de Valois, Duc D'Orléans, fils de ce grand Roy Françoys de
Valois, premier du nom.» Si ce nom d'Orléans remonte, comme l'affirme
Thévet, à un fils de François I, ce ne peut être que Henri II, qui porta
le titre de Duc d'Orléans jusqu'à la mort de son frère aîné François,
c'est-à-dire, jusqu'à l'année 1536; car, cette année-là même, Jacques
Cartier, en retournant de son second voyage, dit «vinsmes poser au bas
de l'isle d'Orléans, environ douze lieues de Saincte Croix.» Il faut
donc supposer ou bien que le nom de _Bacchus_, donné à cette île par
Cartier lui-même l'automne précédent, aura été changé pendant l'hiver
que les Français passèrent ici, ou bien que cette île avait déjà reçu
son nom de quelque voyageur inconnu; ce qui n'est guère probable,
puisque alors Cartier, qui devait le savoir aussi bien en remontant le
fleuve qu'en descendant, ne pouvait, sans inconvenance, substituer un
nom assez indifférent en lui-même, à celui d'un fils de France, du fils
de son bienfaiteur.]

[Note 38: Sept lieues.]

25/89       Au bout de laditte isle, je vy un torrent d'eau [39], qui
            desbordoit de dessus une grande montaigne[40] de laditte
            riviere de Canadas, & dessus laditte montaigne est terre
            unie & plaisante à veoir, bien que dedans lesdittes terres
            l'on voit de haultes montaignes, qui peuvent estre à
            quelques vingt ou vingt-cinq lieues dans les terres [41],
            qui sont proches du premier sault du Saguenay.

[Note 39: L'auteur donna plus tard à ce torrent d'eau le nom de
Montmorency, qu'il porte encore aujourd'hui. Dans la carte des environs
de Québec qu'il publia en 1613, il l'appelle «le grand sault de
Montmorency.» Dans l'édition de 1632, il ajoute: «Que j'ay nommé le
sault de Montmorency.»]

[Note 40: C'est-à-dire, un côteau très-escarpé, haut d'environ 300
pieds.]

[Note 41: Ces montagnes, qui forment la chaîne des Laurentides, ne sont
pas aussi éloignées; mais elles s'étendent en effet jusqu'au bassin du
Saguenay.]

            Nous vinsmes mouiller l'ancre à Québec [42], qui est un
            destroict de laditte riviere de Canadas, qui a quelque trois
            cens pas de large [43]. Il y a à ce destroict, du costé du
            Nort, une montaigne assez haulte, qui va en abaissant des
26/90       deux costez; tout le reste est pays uny & beau, où il y a de
            bonnes terres pleines d'arbres, comme chesnes, cyprès,
            boulles, sapins & trembles, & autres arbres fruictiers
            sauvages, & vignes, qui faict u'à mon opinion, si elles
            estoient cultivées, elles seroient bonnes comme les nostres.
            Il y a, le long de la coste dudict Québec, des diamants dans
            des rochers d'ardoyse, qui sont meilleurs que ceux
            d'Alençon. Dudict Québec jusques à l'isle au Coudre, il y a
            29 lieues [44].

[Note 42: C'est ici la première fois que l'on rencontre le nom de
Québec, pour désigner ce que Jacques Cartier appelle tantôt Stadaconé,
tantôt Canada. Tous ces noms, sans se contredire ou s'exclure,
expriment, suivant la langue et le génie des sauvages, comme une
nuance particulière du tableau pittoresque que présente le site de
Québec. Stadaconé était bâti sur l'_aile_ que forme la pointe du cap
aux Diamants; or, suivant Mgr Laflèche, _stadaconé_, dans le dialecte
cris ou algonquin, veut dire _aile_, quoique d'autres linguistes
prétendent reconnaître dans ce mot une origine huronne (voir _Hist. de
la Colonie française en Canada_, I, 532, note **). Le mot Canada, dont
Cartier nous donne lui-même la signification («ils appellent une ville
canada»), semble avoir désigné l'importance relative que devait avoir
Stadaconé par l'avantage même de sa position. Enfin, il est naturel de
supposer que les sauvages, après la disparition ou le déplacement de
Stadaconé, n'aient pas trouvé, pour désigner le même lieu, d'expression
plus juste que celle de Kébec ou Québec, qui veut dire, comme le
remarque ici Champlain, _détroit, rétrécissement_, et même quelque chose
de plus expressif, _c'est bouché_. Ce passage resserré entre deux côtes
escarpées, est peut-être ce qui frappe davantage le voyageur qui remonte
le Saint-Laurent, jusque là si large et si majestueux. Or les sauvages
du bas du fleuve, et les Micmacs en particulier, se servent encore
actuellement du même mot _Kebec_, pour signifier un lieu _ou l'eau se
rétrécit ou se referme_. Inutile de réfuter ici les opinions plus ou
moins ingénieuses, qui Veulent trouver l'origine du nom de Québec dans
l'exclamation d'un matelot normand, _quel bec!_ c'est-à-dire, quel cap!
ou dans les armes de certain comte ou seigneur de Normandie. En face de
toutes ces suppositions, il y a toujours les témoignages imposants de
Champlain et de Lescarbot, qui affirment que ce mot est sauvage. (Voir
le Cours d'Histoire de M. Ferland, I, 90, note 3.)]

[Note 43: Le fleuve, devant Québec, a un quart de lieue de large.]

[Note 44: Ce chiffre est de beaucoup trop fort; la copie originale
portait probablement 19. Il y a environ 18 lieues.]



            _De la poincte Sainte Croix, de la riviere de Batiscan; des
            rivieres, rochers, isles, terres, arbres, fruicts, vignes
            & beaux pays qui sont depuis Quebec, jusques aux Trois
            Rivieres._

                                   CHAPITRE VI.

            Le lundy, 23. dudict mois, nous partismes de Québec, ou la
            riviere commence à s'élargir quelques-fois d'une lieue, puis
            de lieue & demye ou deux lieues au plus. Le pays va de plus
            en plus en embellissant; ce sont toutes terres basses,
            sans rochers, que fort peu. Le costé du Nort est remply de
            rochers & bancs de sable, il faut prendre celuy du Su comme
            d'une demy lieue de terre. Il y a quelques petites rivieres
            qui ne sont point navigables, si ce n'est pour les canots
            des sauvages, auxquelles il y a quantité de saults. Nous
            vinsmes mouiller l'ancre jusques à Saincte Croix [45],
27/91       distante de Québec de quinze lieues; c'est une poincte
            basse, qui va en haulsant des deux costez. Le pays est beau
            & uny, & les terres meilleures qu'en lieu que j'eusse veu,
            avec quantité de bois, mais fort peu de sapins & cyprès.
            Il s'y trouve en quantité des vignes, poires, noysettes,
            cerises, groiselles rouges & vertes, & de certaines petites
            racines de la grosseur d'une petite noix ressemblant
            au goust comme truffes, qui sont très-bonnes rôties &
            bouillies. Toute ceste terre est noire, sans aucuns rochers,
            sinon qu'il y a grande quantité d'ardoise; elle est fort
            tendre, & si elle estoit bien cultivée, elle seroit de bon
            rapport.

[Note 45: Champlain nous fait connaître lui-même (édit. 1613, liv, II,
ch. IV) l'origine de ce nom de Sainte-Croix. «Dés la première fois,»
dit-il, «qu'on me dit qu'il (Cartier) avoit habité en ce lieu, cela
m'estonna fort.... Ce que l'on appelle aujourd'huy Saincte Croix
s'appeloit lors Achelacy, destroit de la riviere fort courant &
dangereux... Or en toute ceste riviere, n'y a destroit depuis Quebecq
jusques au grand saut, qu'en ce lieu que maintenant on appelle Saincte
Croix, où on a transféré ce nom d'un lieu à un autre...» D'où l'on voit
1° que les navigateurs qui ont précédé Champlain croyaient que c'était
en ce lieu qu'avait hiverné Cartier de 1535 à 1536; 2° que c'est ce qui
leur a fait donner à ce même lieu le nom de Sainte-Croix. La cause
probable de cette erreur est la ressemblance qu'on a cru voir entre le
rapide du Richelieu, et ce «destroict dudict fleuve fort courant &
parfond» dont parle Cartier, et qu'il faut entendre de Québec.]

            Du costé du Nort, il y a une riviere qui s'appelle Batiscan,
            qui va fort avant en terre, par où quelques-fois les
            Algoumequins viennent; & une autre [46] du mesme costé, à
            trois lieues dudict Saincte Croix sur le chemin de Québec,
            qui est celle où fut Jacques Cartier au commencement de la
            descouverture qu'il en feit, & ne passa point plus outre
            [47]. Laditte riviere est plaisante, & va assez avant dans
            les terres. Tout ce costé du Nort est fort uny & aggreable.

[Note 46: La rivière Jacques-Cartier, qui en effet se jette dans le
fleuve à trois lieues environ de ce qu'on appelait alors la _pointe de
Sainte-Croix_, aujourd'hui le Platon.]

[Note 47: L'auteur, qui probablement n'avait point encore vu les
relations de Cartier, parle ici d'après les traditions ou les idées de
ceux qui le pilotaient, et vraisemblablement de Pont-Gravé en
particulier; car la Chronologie Septénaire, qui semble prendre les
intérêts de celui-ci, enchérit encore sur ce passage, et ajoute: «ny
autre après luy qu'en ce voyage.» Mais Champlain était trop bon
observateur pour ne pas concevoir quelques doutes sur la vérité de ces
faits, «ne voyant, comme il dit, apparence de riviere pour mettre
vaisseaux» (édit. 1613, liv. II, ch. IV). Aussi prouve-t-il, au même
endroit, que Cartier n'a pu hiverner ailleurs que dans la rivière
Saint-Charles. Au reste il n'a pas pu s'imaginer qu'il était le premier
à remonter le fleuve au-dessus de Sainte-Croix, comme l'insinue
Lescarbot, puisqu'il était avec Pont-Gravé, qui connaissait les
Trois-Rivières depuis au moins cinq ou six ans.]

28/92       Le mercredy, 24e jour[48] dudict mois, nous partismes dudict
            Saincte Croix, où nous retardasmes une marée & demye, pour
            le lendemain pouvoir passer de jour, à cause de la grande
            quantité de rochers qui sont au travers de laditte riviere,
            (chose estrange à veoir) qui asseiche presque toute de
            basse mer. Mais à demy flot, l'on peut commencer à passer
            librement; toutesfois il faut y prendre bien garde, avec la
            sonde à la main. La mer y croist prés de trois brasses &
            demye.

[Note 48: Le 24 était un mardi, et le contexte fait voir suffisamment
qu'on était au mardi.]

            Plus nous allions en avant, & plus le pays est beau. Nous
            fusmes à quelques cinq lieues & demye mouiller l'ancre à
            la bande du Nort. Le mercredy ensuyvant, nous partismes de
            cedict lieu, qui est pays plus plat que celuy de devant,
            plein de grande quantité d'arbres, comme à Saincte Croix.
            Nous passasmes prés d'une petite isle, qui estoit remplye de
            vignes, & vinsmes mouiller l'ancre à la bande du Su, prés
            d'un petit costeau; mais, estant dessus, ce sont terres
            unies. Il y a une autre petite isle [49], à trois lieues de
            Saincte Croix, proche de la terre du Su. Nous partismes
            le jeudi ensuyvant dudict costeau, & passasmes prés d'une
29/93       petite isle, qui est proche de la bande du Nort, où je fus,
            à quelques six petites rivieres, dont il y en a deux qui
            peuvent porter bateau assez avant, & une autre[50] qui a
            quelques trois cens pas de large, à son entrée il y a
            quelques isles; elle va fort avant dans la terre, est la
            plus creuse de toutes les autres; lesquelles sont fort
            plaisantes à veoir, les terres estans pleines d'arbres qui
            ressemblent à des noyers, & en ont la mesme odeur, mais je
            n'y ay point veu de fruict, ce qui me met en doubte. Les
            sauvages m'ont dict qu'il porte son fruict comme les
            nostres.

[Note 49: Cette île ne peut être que celle à laquelle il donna plus tard
le nom de Richelieu, et que l'on a appelée simplement île de
Sainte-Croix jusqu'en 1633. «Ce mesme jour» (3 juin 1633), dit le
Mercure français, t. XIX, p. 822, «le sieur de Champlain partit pour
aller à Saincte Croix faire porter des commoditez, pour édifier une
cabanne à faire la traitte, y arriva le jour ensuyvant, & le dimanche 5
de juin alla recognoistre l'isle dés le soir... Le lundy 6, ledit sieur
envoya des hommes à terre pour commencer à faire la cabanne pour la
traitte.» Et un peu plus loin: «Les ouvriers qui sont icy sont employez
aux habitations & fortifications qu'il faut faire à l'isle de Richelieu
& Trois Rivieres.» Suivant le P. Le Jeune (Rel. 1635, p. 13, édit.
1858), les sauvages appelaient cette île, _Ka ouapassiniskakhi_.]

[Note 50: La rivière de Sainte-Anne, dont il dit, dans son édit. de
1613, liv. II, ch. VII, «& l'avons nommée la riviere Saincte-Marie.»]

            Passant plus outre, nous rencontrasmes une isle qui
            s'appelle Sainct Eloy[51], & une autre petite isle, laquelle
            est tout proche de la terre du Nort. Nous passasmes entre
            laditte isle & laditte terre du Nort, où il y a de l'un à
            l'autre quelques cent cinquante pas. De laditte isle jusques
            à la bande du Su une lieue & demye, passasmes proche d'une
            riviere où peuvent aller les canots. Toute ceste coste
            du Nort est assez bonne; l'on y peut aller librement,
            néantmoins la sonde à la main, pour esviter certaines
            poinctes. Toute ceste coste que nous rangeasmes est sable
            mouvant; mais, entrant quelque peu dans les bois, la terre
            est bonne.

[Note 51: La Chronologie Septénaire, dit: «qu'ils appellerent
Sainct-Eloy.» Cette île, située en face de l'église actuelle de
Batiscan, n'est plus guère connue sous ce nom; mais le petit chenal qui
la sépare de la terre ferme porte encore aujourd'hui le nom de
Saint-Éloi.]

            Le vendredy ensuyvant, nous partismes de ceste isle,
30/94       costoyant tousjours la bande du Nort tout proche terre, qui
            est basse & pleine de tous bons arbres, & en quantité,
            jusques aux Trois Rivieres, où il commence d'y avoir
            température de temps quelque peu dissemblable à celuy de
            Saincte Croix, d'autant que les arbres y sont plus advancez
            qu'en aucun lieu que j'eusse encores veu. Des Trois
            Rivieres jusques à Saincte Croix il y a quinze lieues. En
            cette riviere[52], il y a six isles, trois desquelles sont
            fort petites, & les autres de quelques cinq à six cens pas
            de long, fort plaisantes, & fertilles pour le peu qu'elles
            contiennent. Il y en a une au milieu de laditte riviere
            qui regarde le passage de celle de Canadas, & commande aux
            autres esloignées de la terre, tant d'un costé que d'autre
            de quatre à cinq cens pas. Elle est eslevée du costé du Su,
            & va quelque peu en baissant du costé du Nort. Ce seroit
            à mon jugement un lieu propre à habiter, & pourroit-on le
            fortifier promptement, car sa scituation est forte de soy, &
            proche d'un grand lac [53] qui n'en est qu'à quelques quatre
            lieues; lequel joinct presque la riviere de Saguenay[54],
            selon le rapport des sauvages, qui vont prés de cent lieues
31/95       au Nort, & passent nombre de saults, puis vont par terre
            quelques cinq ou six lieues, & entrent dedans un lac[55],
            d'où ledict Saguenay prend la meilleure part de sa source, &
            lesdicts sauvages viennent dudict lac à Tadousac. Aussi que
            l'habitation des Trois Rivieres seroit un bien pour la
            liberté de quelques nations, qui n'osent venir par là, à
            cause desdicts Irocois leurs ennemis, qui tiennent, toute
            laditte riviere de Canadas bordée, mais, estant habitée, on
            pourroit rendre lesdicts Irocois & autres sauvages amis, ou
            à tout le moins, sous la faveur de laditte habitation,
            lesdicts sauvages viendroient librement sans crainte &
            danger, d'autant que ledict lieu des Trois Rivieres est un
            passage. Toute la terre que je vis à la terre du Nort est
            sablonneuse. Nous entrasmes environ une lieue dans laditte
            riviere, & ne pusmes passer plus outre à cause du grand
            courant d'eau. Avec un esquif, nous fusmes pour veoir plus
            avant, mais nous ne feismes pas plus d'une lieue, que nous
            rencontrasmes un sault d'eau fort estroict, comme de douze
            pas, ce qui fut occasion que nous ne peusmes passer plus
            outre. Toute la terre que je veis aux bords de laditte
            riviere, va en haussant de plus en plus, qui est remplie de
            quantité de sapins & cyprez, & fort peu d'autres arbres.

[Note 52: Le Saint-Maurice, auquel les auteurs ont le plus souvent
donné le nom de Trois-Rivières, parce que les deux îles principales qui
se trouvent à son embouchure le séparent en trois branches, appelées les
_Chenaux_. «Nous nommasmes icelle riviere,» dit Jacques Cartier,
«_riviere de Fouez_,» et Lescarbot ajoute entre parenthèses: «Je croy
qu'il veut dire Foix» (Lesc., liv. III, ch. XVIII). Comme poste de
traite, les Trois-Rivières étaient déjà connues, sous ce nom, depuis au
moins 1598: car, en 1599, lorsque M. Chauvin voulut s'établir à
Tadoussac, Pont-Gravé «remonstra audit sieur Chauvin plusieurs fois
qu'il falloit aller à mont ledit fleuve, où le lieu est plus commode à
habiter, ayant esté en un autre voyage jusques aux Trois Rivieres pour
trouver les Sauvages, afin de traiter avec eux» (édit. 1632, liv. I,
ch. VI). Le nom sauvage des Trois-Rivières était _Metaberoutin_.]

[Note 53: Le lac Saint-Pierre.]

[Note 54: Le Saint-Maurice a sa source sur les mêmes hauteurs que
plusieurs des rivières qui se déchargent dans le lac Saint-Jean,
considéré comme la source du Saguenay.]

[Note 55: Le lac Saint-Jean.]



32/96       _Longueur, largeur & profondeur d'un lac, & des rivieres qui
            entrent dedans, des isles qui y sont, quelles terres l'on
            void dans le pays, de la riviere des Irocois, & de la
            forteresse des sauvages qui leur font la guerre._

                                  CHAPITRE VII.

            Le samedy ensuyvant, nous partismes des Trois Rivieres, &
            vinsmes mouiller l'ancre à un lac, où il y a quatre lieues.
            Tout ce pays depuis les Trois Rivieres jusques à l'entrée
            dudict lac, est terre à fleur d'eau, & du costé du Su
            quelque peu plus haulte. Laditte terre est très bonne, & la
            plus plaisante que nous eussions encores veuë. Les bois y
            sont assez clairs, qui faict que l'on pourroit y traverser
            aisément.

            Le lendemain, 29 de juin[56], nous entrasmes dans le lac, qui
            a quelques quinze lieues de long [57], & quelques sept ou
            huict lieues de large. A son entrée du costé du Su environ
            une lieue, il y a une riviere [58] qui est assez grande, & va
            dans les terres quelques soixante ou quatre-vingts lieues, &
            continuant du mesme costé, il y a une autre petite riviere
            qui entre environ deux lieues en terre, & fort de dedans
            un autre petit lac [59] qui peut contenir quelques trois ou
33/97       quatre lieues. Du costé du Nort, où la terre y paroist fort
            haulte, on void jusques à quelques vingt lieues; mais peu à
            peu les montaignes viennent en diminuant vers l'Ouest comme
            païs plat.

            Les sauvages disent que la pluspart de ces montaignes sont
            mauvaises terres. Ledict lac a quelques trois brasses d'eau
            par où nous passasmes, qui fut presque au millieu. La
            longueur gist d'Est & Ouest, & de la largeur du Nort au Su.
            Je croy qu'il ne laisseroit d'y avoir de bons poissons,
            comme les especes que nous avons par deçà. Nous le
            traversasmes ce mesme jour, & vinsmes mouiller l'ancre
            environ deux lieues dans la riviere qui va au hault, à
            l'entrée de laquelle il y a trente petites isles[60]. Selon
            ce que j'ay pu veoir, les unes sont de deux lieues, d'autres
            de lieue & demye, & quelques unes moindres, lesquelles sont
            remplies de quantité de noyers, qui ne sont gueres differens
            des nostres, & croy que les noix en sont bonnes à leur
            saison; j'en veis en quantité sous les arbres, qui estoient
            de deux façons, les unes petites, & les autres longues comme
            d'un pouce; mais elles estoient pourries. Il y a aussi
            quantité de vignes sur le bord desdittes isles; mais quand
            les eaux sont grandes, la pluspart d'icelles sont couvertes
            d'eau. Et ce païs est encores meilleur qu'aucun autre que
            j'eusse veu.

[Note 56: Le jour de la Saint-Pierre. C'est pour cette raison sans
doute que ce lac a été appelé lac Saint-Pierre. Il avait porté
précédemment le nom d'Angoulême (Thévet, Cosmographie Universelle, t.
II).]

[Note 57: Dans sa plus grande longueur il n'a que neuf ou dix
lieues.]

[Note 58: Probablement la rivière de Nicolet; mais elle ne va pas si
loin dans les terres.]

[Note 59: Il semble ici que l'auteur parle de ce que nous appelons
aujourd'hui baie de La Valière.]

[Note 60: Les îles de Sorel, que l'on a appelées aussi îles de
Richelieu.]

            Le dernier de juin, nous en partismes, & vinsmes passer à
            l'entrée de la riviere des Iroquois, où estoient cabannez &
            fortifiez les sauvages qui leur alloient faire la guerre.
            Leur forteresse est faicte de quantité de bastons fort
34/98       pressez les uns contre les autres, laquelle vient joindre
            d'un costé sur le bord de la grande riviere, & l'autre sur
            le bord de la riviere des Iroquois, & leurs canots arrangez
            les uns contre les autres sur le bord pour pouvoir
            promptement fuyr, si d'adventure ils sont surprins des
            Iroquois: car leur forteresse est couverte d'escorces de
            chesnes, & ne leur sert que pour avoir le temps de
            s'embarquer.

            Nous fusmes dans la riviere des Iroquois quelques cinq ou
            six lieues [61], & ne peusmes passer plus outre avec nostre
            barque, à cause du grand cours d'eau qui descend, & aussi
            que l'on ne peut aller par terre, & tirer la barque, pour la
            quantité d'arbres qui sont sur le bord. Voyans ne pouvoir
            advancer davantage, nous prinsmes nostre esquif, pour veoir
            si le courant estoit plus adoucy; mais, allant à quelques
            deux lieues, il estoit encores plus fort, & ne peusmes
            advancer plus avant. Ne pouvant faire autre chose, nous nous
            en retournasmes en notre barque. Toute cette riviere est
            large de quelques trois à quatre cens pas, fort saine. Nous
            y veismes cinq isles, distantes les unes des autres d'un
            quart ou demye lieue ou d'une lieue au plus, une desquelles
            contient une lieue, qui est la plus proche, & les autres
            sont fort petites.

[Note 61: Champlain aurait donc, dès cette année 1603, remonté la
rivière de Chambly jusqu'au-delà de l'endroit où l'on a construit la
dame de Saint-Ours, laquelle a fait disparaître les rapides que
Champlain trouva plus haut.]

            Toutes ces terres sont couvertes d'arbres, & terres basses
            comme celles que j'avois veuës auparavant; mais il y a plus
            de sapins & de cyprez qu'aux autres lieux. La terre ne
            laisse d'y estre bonne, bien qu'elle soit quelque peu
            sablonneuse. Ceste riviere va comme au Sorouest[62].

[Note 62: Il faudrait: comme au Sud.]

35/99       Les sauvages disent qu'à quelques quinze lieues d'où nous
            avions esté, il y a un sault [63] qui vient de fort hault,
            où ils portent leurs canots pour le passer environ un quart
            de lieue, & entrent dedans un lac [64], où à l'entrée il y a
            trois isles, & estans dedans, ils en rencontrent encores
            quelques unes. Il peut contenir quelques quarante ou
            cinquante lieues de long, & de large quelques vingt-cinq
            lieues, dans lequel descendent quantité de rivieres, jusques
            au nombre de dix, lesquelles portent canots assez avant.
            Puis, venant à la fin dudict lac, il y a un autre sault, &
            rentrent dedans un autre lac [65], qui est de la grandeur
            dudict premier [66], au bout duquel sont cabannez les
            Iroquois. Ils disent aussi qu'il y a une riviere[67] qui va
            rendre à la coste de la Floride, d'où il y peut aveoir
            dudict dernier lac quelques cent ou cent quarante lieues.
            Tout le pays des Iroquois est quelque peu montagneux,
            neantmoins païs très bon, tempéré, sans beaucoup d'hyver,
            que fort peu.

[Note 63: Le rapide de Chambly.]

[Note 64: Champlain découvrit lui-même ce lac six ans plus tard, et
lui donna son nom.]

[Note 65: Les Iroquois l'appelaient _Andiatarocté (là où le lac se
ferme)_. Le P. Jogues le nomma _Saint-Sacrement_ en 1646; il est connu
aujourd'hui sous le nom de lac George.]

[Note 66: Les Sauvages qui donnaient à Champlain ces renseignements
s'étaient exagéré la grandeur de ce lac; car le lac Champlain a quarante
lieues de long, et le lac George n'en a que onze.]

[Note 67: L'Hudson, qui a à peu près cent vingt lieues de long.
C'était en effet la meilleure route à suivre pour aller à la côte de la
Floride, qui alors était regardée comme voisine du Canada.]



36/100      _Arrivée au Sault, sa description, & ce qu'on y void de
            remarquable, avec le rapport des sauvages de la fin de la
            grande riviere._

                                 CHAPITRE VIII.

            Partant de la riviere des Iroquois, nous fusmes mouiller
            l'ancre à trois lieues de là, à la bande du Nort. Tout ce
            pays est une terre basse, remplie de toutes les sortes
            d'arbres que j'ay dict cy-dessus.

            Le premier jour de juillet, nous costoyasmes la bande du
            Nort, où le bois y est fort clair, plus qu'en aucun lieu que
            nous eussions encore veu auparavant, & toute bonne terre
            pour cultiver. Je me meis dans un canot à la bande du Su, où
            je veis quantité d'isles, lesquelles sont fort fertilles en
            fruicts, comme vignes, noix, noysettes, & une manière de
            fruict qui semble à des chastaignes, cerises, chesnes,
            trembles, pible [68], houblon, fresne, érable, hestre,
            cyprez, fort peu de pins & sapins. Il y a aussi d'autres
            arbres que je ne cognois point, lesquels sont fort
            aggreables. Il s'y trouve quantité de fraises, framboises,
            groizelles rouges, vertes & bleues, avec force petits
            fruicts qui y croissent parmy grande quantité d'herbages. Il
            y a aussi plusieurs bestes sauvages comme orignas, cerfs,
            biches, dains, ours, porcs-espics, lapins, regnards,
            castors, loutres, rats musquets, & quelques autres sortes
            d'animaux que je ne cognois point, lesquels sont bons à
            manger, & dequoy vivent les sauvages.

[Note 68: Ce mot n'est, sans doute, qu'une contraction de _piboule_,
qui désigne une variété du peuplier.]

37/101      Nous passasmes contre une isle qui est fort aggreable, &
            contient quelques quatre lieues de long, & environ demye de
            large [69]. Je veis à la bande du Su deux hautes montaignes,
            qui paroissoient comme à quelques vingt lieues dans les
            terres, les sauvages me dirent que c'estoit le premier sault
            de laditte riviere des Iroquois.

[Note 69: L'auteur semble avoir pris ici pour une seule île les îles
de Verchères.]

            Le mercredy ensuyvant, nous partismes de ce lieu, & feismes
            quelques cinq ou six lieues. Nous veismes quantité d'isles,
            la terre y est fort basse, & sont couvertes de bois ainsi
            que celles de la riviere des Iroquois. Le jour ensuyvant,
            nous feismes quelques lieues, & passasmes aussi par quantité
            d'autres isles qui sont très bonnes & plaisantes, pour la
            quantité des prairies qu'il y a, tant du costé de terre
            ferme que des autres isles; & tous les bois y sont fort
            petits, au regard de ceux que nous avions passé.

            Enfin nous arrivasmes cedict jour à l'entrée du sault, avec
            vent en poupe, & rencontrasmes une isle [70] qui est presque
            au milieu de laditte entrée, laquelle contient un quart de
            lieue de long, & passasmes à la bande du Su de laditte isle,
            où il n'y avoit que de trois à quatre ou cinq pieds d'eau, &
            aucunes fois une brasse ou deux; & puis tout à un coup n'en
            trouvions que trois ou quatre pieds. Il y a force rochers
            & petites isles où il n'y a point de bois, & sont à fleur
            d'eau. Du commencement de la susditte isle, qui est au
            milieu de laditte entrée, l'eau commence à venir de grande
            force; bien que nous eussions le vent fort bon, si ne
38/102      peusmes-nous, en toute nostre puissance, beaucoup advancer;
            toutesfois nous passasmes laditte isle qui est à l'entrée
            dudict sault. Voyant que nous ne pouvions avancer, nou
            vinsmes mouiller l'ancre à la bande du Nort, contre une
            petite isle[71] qui est fertille en la pluspart des fruicts
            que j'ay dict cy-dessus. Nous appareillasmes aussi tost
            nostre esquif, que l'on avoit fait faire exprés pour passer
            ledict sault, dans lequel nous entrasmes ledict Sieur du
            Pont & moy, avec quelques autres sauvages que nous avions
            menez pour nous montrer le chemin. Partant de nostre barque,
            nous ne fusmes pas à trois cens pas, qu'il nous fallut
            descendre, & quelques matelots se mettre à l'eau pour passer
            nostre esquif. Le canot des sauvages passoit aysément. Nous
            rencontrasmes une infinité de petits rochers, qui estoient à
            fleur d'eau, où nous touschions souventes fois.

[Note 70: L'île qu'il appela lui-même plus tard Sainte-Hélène, du nom
d'Hélène Boullé, sa femme.]

[Note 71: Cette petite île, située dans le port de Montréal, est
maintenant réunie à la terre ferme par des quais.]

            Il y a deux grandes isles: une du costé du Nort [72],
            laquelle contient quelques quinze lieues de long, & presque
            autant de large, commence à quelque douze lieues dans la
            riviere de Canada, allant vers la riviere des Iroquois, &
            vient tomber par delà le Sault, l'isle qui est à la bande du
            Su a quelques quatre lieues de long, & demye de large [73].
            Il y a encore une autre isle[74] qui est proche de celle du
            Nort, laquelle peut tenir quelque demye lieue de long, & un
39/103      quart de large, & une autre petite isle, qui est entre celle
            du Nort, & l'autre plus proche du Su, par où nous passasmes
            l'entrée du Sault[75]. Estant passé, il y a une manière de
            lac, où sont toutes ces isles, lequel peut contenir quelques
            cinq lieues de long, & presque autant de large, où il y a
            quantité de petites isles, qui sont rochers. Il y a, proche
            dudict Sault, une montagne [76] qui descouvre assez loing
            dans lesdittes terres, & une petite riviere [77] qui vient
            de laditte montaigne tomber dans le lac. L'on void du costé
            du Su, quelques trois ou quatre montaignes, qui paroissent
            comme à quinze ou seize lieues dans les terres. Il y a aussi
            deux rivieres: l'une [78] qui va au premier lac de la
            riviere des Iroquois, par où quelquefois les Algoumequins
            leur vont faire la guerre; & l'autre [79] qui est proche du
            Sault, qui va quelques pas dans les terres.

[Note 72: Il paraît bien évident que Champlain veut ici parler de
l'île de Montréal, qui cependant n'a que dix lieues de long, et environ
trois lieues de large.]

[Note 73: L'île Perrot, qui n'a pas tout à fait les dimensions que lui
donne l'auteur, est située rigoureusement au sud de l'île de Montréal.]

[Note 74: L'île Saint-Paul.]

[Note 75: C'est-à-dire, «qui est entre l'île de Montréal et l'île
Sainte-Hélène par où nous passâmes l'entrée du saut.» Cette petite île
est l'île Ronde.]

[Note 76: La Montagne que Jacques Cartier appela Mont-Royal
(Montréal).]

[Note 77: La petite rivière de Saint-Pierre.]

[Note 78: La rivière de Saint-Lambert. De cette rivière, on tombe
dans celle de Montréal, qui se jette dans le bassin de Chambly; c'est ce
bassin que l'auteur appelle «premier lac de la rivière des Iroquois.»]

[Note 79: La rivière de la Tortue.]

            Venans à approcher dudict Sault avecq nostre petit esquif &
            le canot, je vous asseure que jamais je ne veis un torrent
            d'eau desborder avec une telle impetuosité comme il faict,
            bien qu'il ne soit pas beaucoup haut, n'estant en d'aucuns
            lieux que d'une brasse ou de deux, & au plus de trois. Il
            descend comme de degré en degré, & en chasque lieu où il y
            a quelque peu de hauteur, il s'y fait un esbouillonnement
            estrange de la force & roideur que va l'eau en traversant
40/104      ledict Sault, qui peut contenir une lieue. Il y a force
            rochers de large, & environ le millieu, il y a des isles qui
            sont fort estroittes & fort longues, où il y a sault tant du
            costé desdittes isles qui sont au Su, comme du costé du
            Nort, où il fait si dangereux, qu'il est hors de la
            puissance d'homme d'y passer un bateau, pour petit qu'il
            soit. Nous fusmes par terre dans les bois, pour en veoir la
            fin, où il y a une lieue, & où l'on ne voit plus de rochers,
            ny de saults; mais l'eau y va si viste, qu'il est impossible
            de plus; & ce courant contient quelques trois ou quatre
            lieues; de façon que c'est en vain de s'imaginer que l'on
            peust faire passer aucuns bateaux par lesdicts saults. Mais
            qui les voudroit passer, il se faudroit accommoder des
            canots des sauvages, qu'un homme peut porter aisément: car
            de porter bateau, c'est chose laquelle ne se peut faire en
            si bref temps comme il le faudroit pour pouvoir s'en
            retourner en France, si l'on y hyvernoit. Et en outre ce
            sault premier, il y en a dix autres, la plus part difficiles
            à passer; de façon que ce seroit de grandes peines & travaux
            pour pouvoir voir & faire ce que l'on pourroit se promettre
            par bateau, si ce n'estoit à grand frais & despens, & encore
            en danger de travailler en vain. Mais avec les canots des
            sauvages l'on peut aller librement & promptement en toutes
            les terres, tant aux petites rivieres comme aux grandes. Si
            bien qu'en se gouvernant par le moyen desdicts sauvages & de
            leurs canots, l'on pourra veoir tout ce qui se peut, bon &
            mauvais, dans un an ou deux.

            Tout ce peu de païs du costé dudict sault que nous
            traversasmes par terre, est bois fort clair, où l'on peut
41/105      aller aysément avecque armes, sans beaucoup de peines, l'air
            y est plus doux & tempéré; & de meilleure terre qu'en lieu
            que j'eusse veu, où il y a quantité de bois & fruicts, comme
            en tous les autres lieux cy dessus, & est par les 45. degrez
            & quelques minutes.

            Voyans que nous ne pouvions faire davantage, nous en
            retournasmes en nostre barque, où nous interrogeasmes les
            sauvages que nous avions, de la fin de la riviere, que
            je leur feis figurer de leurs mains, & de quelle partie
            procedoit sa source. Ils nous dirent que passé le premier
            sault que nous avions veu, ils faisoient quelques dix ou
            quinze lieues [80] avec leurs canots dedans la riviere, où
            il y a une riviere qui va en la demeure des Algoumequins
            [81], qui sont à quelques soixante lieues esloignez de la
            grand'riviere, & puis ils venoient à passer cinq saults[82],
            lesquels peuvent contenir du premier au dernier huict lieues
            [83], desquels il y en a deux où ils portent leurs canots
            pour les passer. Chasque sault peut tenir quelque demy quart
            de lieue, ou un quart au plus, & puis ils viennent dedans un
            lac [84], qui peut tenir quelques quinze ou seize lieues de
            long. Delà ils rentrent dedans une riviere [85] qui peut
            contenir une lieue de large, & font quelques lieues dedans;
            & puis rentrent dans un autre lac [86] de quelques quatre ou
42/106      cinq lieues de long, venant au bout duquel, ils passent cinq
            autres saults, distans du premier au dernier quelque
            vingt-cinq ou trente lieues [87], dont il y en a trois où
            ils portent leurs canots pour les passer, & les autres deux,
            il ne les font que traisner dedans l'eau, d'autant que le
            cours n'y est si fort ne mauvais comme aux autres. De tous
            ces saults, aucun n'est si difficile à passer, comme celuy
            que nous avons veu. Et puis ils viennent dedans un lac [88]
            qui peut tenir quelques 80 lieues de long, où il y a
            quantité d'isles; & que au bout d'iceluy l'eau y est salubre
            & l'hyver doux. A la fin dudit lac, ils passent un sault[89]
            qui est quelque peu élevé, où il y a peu d'eau, laquelle
            descend. Là, ils portent leurs canots par terre environ un
            quart de lieue pour passer ce sault; de là entrent dans un
            autre lac [90] qui peut tenir quelques soixante lieues de
            long, & que l'eau en est fort salubre. Estant à la fin ils
            viennent à un destroict[91] qui contient deux lieues de
            large, & va assez avant dans les terres. Qu'ils n'avoient
            point passé plus outre, & n'avoient veu la fin d'un lac [92]
            qui est à quelques quinze ou seize lieues d'où ils sont
            esté, ny que ceux qui leur avoient dict eussent veu homme
            qui le l'eust veu; d'autant qu'il est si grand, qu'ils ne se
            bazarderont pas de se mettre au large, de peur que quelque
            tourmente ou coup de vent ne les surprinst. Disent qu'en
43/107      esté le soleil se couche au nord dudict lac, & en l'hyver il
            se couche comme au milieu, que l'eau y est très mauvaise,
            comme celle de ceste mer.

[Note 80: Cinq ou six lieues, c'est-à-dire, la longueur du lac
Saint-Louis.]

[Note 81: C'est pour cette raison même qu'elle a été longtemps appelée
la rivière des Algonquins; plus tard, pour une raison analogue, on lui a
donné le nom d'Outaouais.]

[Note 82: Ce sont les Cascades, les Cèdres, et les rapides du
Côteau-du-Lac, qui se subdivisent en deux ou trois, suivant le chemin
que l'on prend.]

[Note 83: Du pied des Cascades au Côteau-du-Lac, il y a cinq ou six
lieues.]

[Note 84: Le lac Saint-François, qui a environ douze lieues de long.]

[Note 85: Le Long-Saut.]

[Note 86: C'est-à-dire, un espace où le fleuve est tranquille et sans
rapide.]

[Note 87: Depuis le rapide aux Citrons, ou les rapides Plats, jusqu'aux
Gallots, il y a en effet cinq rapides; mais cette distance de vingt-cinq
à trente lieues doit s'entendre de tout le trajet jusqu'au lac Ontario.]

[Note 88: Le lac des Entouhoronons, ou Ontario.]

[Note 89: La chute de Niagara.]

[Note 90: Le lac Erié, ou des Eriehoronons (nation du Chat).]

[Note 91: La rivière du Détroit, qui est une partie du Saint-Laurent.]

[Note 92: Le lac Huron, ou mer Douce.]

            Je leur demandis si depuis cedict lac dernier qu'ils avoient
            veu, si l'eau descendoit tousjours dans la riviere venant à
            Gaschepay: ils me dirent que non; que depuis le troisiesme
            lac elle descendoit seulement, venant audict Gaschepay; mais
            que depuis le dernier sault, qui est quelque peu hault,
            comme j'ay dict, que l'eau estoit presque pacifique, & que
            ledict lac pouvoit prendre cours par autres rivieres,
            lesquelles vont dedans les terres, soit au Su, ou au Nort,
            dont il y en a quantité qui y refluent, & dont ils ne voyent
            point la fin. Or, à mon jugement, il faudroit que si tant de
            rivieres desbordent dedans ce lac, n'ayant que si peu de
            cours audict sault, qu'il faut par necessité qu'il refflue
            dedans quelque grandissime riviere. Mais ce qui me faict
            croire qu'il n'y a point de riviere par où cedict lac
            refflue, veu le nombre de toutes les autres rivieres qui
            reffluent dedans, c'est que les sauvages n'ont vu aucune
            riviere qui prinst son cours par dedans les terres, qu'au
            lieu où ils ont esté: ce qui me faict croire que c'est la
            mer du Su, estant sallée[93], comme ils disent. Toutesfois
            il n'y faut pas tant adjouster de foy, que ce soit avec
            raisons apparentes, bien qu'il y en aye quelque peu.

[Note 93: Eau mauvaise ou salée était la même chose pour les
sauvages.]

            Voylà au certain tout ce que j'ay veu cy-dessus, & ouy dire
            aux sauvages sur ce que nous les avons interrogez.



44/108      _Retour du Sault à Tadoussac, avec la confrontation du
            rapport de plusieurs sauvages touchant la longueur & le
            commencement de la grande riviere de Canadas, du nombre des
            saults & lacs qu'elle traverse._

                                    CHAPITRE IX.

            Nous partismes dudict sault, le Vendredy, quatriesme jour de
            Juin [94], & revinsmes cedict jour à la riviere des Irocois.
            Le Dimanche, sixiesme jour de juin, nous en partismes &
            vinsmes mouiller l'ancre au lac. Le Lundy ensuyvant, nous
            fusmes mouiller l'ancre au Trois Rivieres. Cedict jour nous
            feismes quelques quatre lieues par delà lesdictes Trois
            Rivieres. Le Mardy ensuyvant, nous vinsmes à Québec, & le
            lendemain, nous fusmes au bout de l'isle d'Orléans, où les
            sauvages vindrent à nous, qui estoient cabannez à la
            grande terre du Nort. Nous interrogeasmes deux ou trois
            Algoumequins, pour sçavoir s'ils se conformeroient avec ceux
            que nous avions interrogez touchant la fin & le commencement
            de ladicte riviere de Canadas.

[Note 94: Dans cette phrase et la suivante, l'édition originale met,
par inadvertance, le mois de juin au lieu dejuillet.]

            Ils dirent comme ils l'ont figuré, que, passé le sault que
            nous avions veu, environ deux ou trois lieues, il y a une
            riviere en leur demeure, qui est en la bande du Nort,
            continuant le chemin dans ladicte grande riviere, ils
            passent un sault, où ils portent leurs canots, & viennent
            à passer cinq autres saults, lesquels peuvent contenir
            du premier au dernier quelques neuf ou dix lieues, & que
45/109      lesdicts saults ne sont point difficiles à passer, & ne font
            que traîner leurs canots en la pluspart desdicts saults,
            hormis à deux, où ils les portent. De là, viennent à entrer
            dedans une riviere qui est comme une manière de lac,
            laquelle peut contenir comme six ou sept lieues; & puis
            passent cinq autres saults, où ils traînent leurs canots
            comme auxdicts premiers, hormis à deux, où ils les portent
            comme aux premiers, & que du premier au dernier il y a
            quelques vingt ou vingt-cinq lieues. Puis viennent dedans un
            lac qui contient quelque cent cinquante lieues de long [95];
            & quelques quatre ou cinq lieues à l'entrée dudict lac, il y
            a une riviere [96] qui va aux Algoumequins vers le Nort, &
            une autre [97] qui va aux Irocois; par où lesdicts
            Algoumequins & Irocois se font la guerre. Et un peu plus
            haut à la bande du Su dudict lac, il y a une autre
            riviere[98] qui va aux Irocois; puis venant à la fin dudict
            lac, ils rencontrent un autre sault, où ils portent leurs
            canots, delà ils entrent dedans un autre très grand lac, qui
            peut contenir autant comme le premier. Ils n'y ont esté que
            fort peu dans ce dernier, & ont ouy dire qu'à la fin dudict
            lac, il y a une mer dont ils n'ont veu la fin, ne ouy dire
            qu'aucun l'aye veu; mais que là où ils ont esté, l'eau n'est
            point mauvaise, d'autant qu'ils n'ont point advancé plus
            haut; & que le cours de l'eau vient du costé du soleil
46/110      couchant venant à l'Orient, & ne sçavent si passé le dits
            lacs qu'ils ont veu il y a autre cours d'eau qui aille du
            costé de l'Occident; que le soleil se couche à main droite
            dudict lac, qui est, selon mon jugement, au Norouest peu
            plus ou moins; & qu'au premier lac l'eau ne gelle point, ce
            qui me fait juger que le temps y est tempéré. Et que toutes
            les terres des Algoumequins est terre basse, remplie de fort
            peu de bois; & du costé des Irocois est terre montaigneuse;
            neantmoins elles sont très bonnes & fertiles, & meilleures
            qu'en aucun endroict qu'ils ayent veu. Les Irocois se
            tiennent à quelque cinquante ou soixante lieues dudict grand
            lac. Voilà au certain ce qu'ils m'ont dist avoir veu, qui ne
            diffère de bien peu au rapport des premiers.

[Note 95: Jusqu'ici, ce second rapport s'accorde passablement avec le
premier, sauf les distances, qui diffèrent un peu.]

[Note 96: La rivière Trent et la baie de Quinte.]

[Note 97: La rivière Noire.]

[Note 98: La rivière de Cliouaguen, ou Oswego,]

            Cedict jour, nous fusmes proche de l'isle aux Coudres, comme
            environ trois lieues. Le Jeudy dudict mois, nous vinsmes à
            quelque lieue & demye de l'isle au Lievre, du costé du Nort,
            où il vint d'autres sauvages en notre barque, entre lesquels
            il y avoit un jeune homme Algoumequin, qui avoit fort
            voyagé dedans ledict grand lac: nous l'interrogeasmes fort
            particulièrement comme nous avions fait les autres sauvages.
            Il nous dict que, passé ledict sault que nous avions veu,
            qu'à quelques deux ou trois lieues il y a une riviere qui va
            ausdicts Algoumequins, où ils sont cabannez; & qu'allant
            en ladicte grande riviere, il y a cinq saults, qui peuvent
            contenir du premier au dernier quelque huict ou neuf lieues,
            dont il y en a trois où ils portent leurs canots, & deux
            autres où ils les traînent, que chascun desdicts saults peut
            tenir un quart de lieue de long. Puis viennent dedans un lac
            qui peut contenir quelque quinze lieues. Puis ils passent
47/111      cinq autres saults, qui peuvent contenir du premier au
            dernier quelques vingt à vingt-cinq lieues, où il n'y a que
            deux desdicts saults qu'ils passent avec leurs canots; aux
            autres trois ils ne les font que traîner. Delà ils entrent
            dedans un grandissime lac qui peut contenir quelques trois
            cents lieues de long[99]. Advançant quelque cent lieues
            dedans ledict lac, ils rencontrent une isle qui est fort
            grande, où, audelà de ladicte isle, l'eau est salubre; mais
            que passant quelques cent lieues plus avant, l'eau est
            encore plus mauvaise; arrivant à la fin dudict lac, l'eau
            est du tout salée. Qu'il y a un sault qui peut contenir une
            lieue de large, d'où il descend un grandissime courant d'eau
            dans le dict lac[100]; que passé ce sault, on ne voit plus
            de terre ny d'un costé, ne d'autre, sinon une mer si grande
            qu'ils n'en n'ont point veu la fin, ny ouy dire qu'aucun
            l'aye veu. Que le soleil se couche à main droite dudict lac,
            & qu'à son entrée il y a une riviere qui va aux
            Algoumequins, & l'autre aux Irocois, par où ils se font la
            guerre. Que la terre des Irocois est quelque peu
            montaigneuse, neantmoins fort fertile, où il y a quantité de
            bled d'Inde, & autres fruicts qu'ils n'ont point en leur
            terre. Que la terre des Algoumequins est basse & fertile.

[Note 99: Quelque trois cents lieues de tour, et encore ce serait
beaucoup.]

[Note 100: Malgré les inexactitudes qui précèdent, on ne peut
s'empêcher de reconnaître ici la chute de Niagara.]

            Je leur demandis s'ils n'avoient point cognoissance de
            quelques mines. Ils nous dirent qu'il y a une nation qu'on
            appelle les bons Irocois [101], qui viennent pour troquer
48/112      des marchandises que les vaisseaux françois donnent aux
            Algoumequins; lesquels disent qu'il y a à la partie du Nort
            une mine de franc cuivre, dont ils nous en ont montré
            quelques bracelets qu'ils avoient eu desdicts bons Irocois.
            Que si l'on y voulloit aller, ils y meneroient ceux qui
            seroient depputez pour cest effect.

[Note 101: Les bons Iroquois étaient sans doute les Hurons, qui
parlaient un dialecte de la même langue.]

            Voilà tout ce que j'ay pu apprendre des uns & des autres, ne
            se differant que bien peu, sinon que les seconds qui furent
            interrogez, dirent n'avoir point beu de l'eau salée, aussi
            ils n'ont pas esté si loing dans ledict lac comme les
            autres, & different quelque peu du chemin, les uns le
            faisant plus court, & les autres plus long: de façon que
            selon leur rapport, du sault où nous avons esté, il y a
            jusques à la mer salée, qui peut estre celle du Su, quelques
            quatre cents lieues. Sans doubte, suyvant leur rapport, ce
            ne doibt estre autre chose que la mer du Su, le soleil se
            couchant où ils disent.

            Le Vendredy, dixiesme [102] dudict mois, nous fusmes de
            retour à Tadousac, où estoit nostre vaisseau.

[Note 102: Le vendredi était le 11 du mois de juillet.]



            _Voyage de Tadousac en l'isle Percée, description de la baye
            des Molues, de l'isle de Bonne-adventure, de la Baye de
            Chaleurs, de plusieurs rivieres, lacs & pays où se trouve
            plusieurs sortes de mines._

                                    CHAPITRE X.

            Aussitost que nous fusmes arrivez à Tadousac, nous nous
            embarquasmes pour aller à Gachepay, qui est distant dudict
            Tadousac environ cent lieues. Le treiziesme jour dudict
49/113      mois, nous rencontrasmes une troupe de sauvages qui estoient
            cabannez du costé du Su, presque au milieu du chemin de
            Tadousac à Gachepay. Leur Sagamo qui les menoit s'appelle
            Armouchides, qui est tenu pour l'un des plus advisez &
            hardis qui soit entre les sauvages. Il s'en alloit à
            Tadousac pour troquer des flesches, & chairs d'orignac,
            qu'ils ont pour des castors & martres des autres sauvages
            Montaignes, Estechemains & Algoumequins.

            Le 15e jour dudict mois, nous arrivasmes à Gachepay, qui est
            dans une baye, comme à une lieue & demye du costé du
            Nort[103]; laquelle baye contient quelque sept ou huict
            lieues de long, & à son entrée quatre lieues de large. Il y
            a une riviere qui va quelques trente lieues dans les terres;
            puis nous vismes une autre baye, que l'on appelle la Baye
            des Moluës[104], laquelle peut tenir quelques trois lieues
            de long, autant de large à son entrée. De là l'on vient à
            l'Isle Percée, qui est comme un rocher fort haut, eslevée
            des deux costez, où il y a un trou par où les chaloupes &
            basteaux peuvent passer de haute mer; & de base mer, l'on
            peut aller de la grand'terre à laditte isle, qui n'en est
            qu'à quelques quatre ou cinq cens pas. Plus il y a une autre
            isle, comme au suest de l'isle Percée environ une lieue, qui
            s'appelle l'isle de Bonne-adventure, & peut tenir de long
50/114      une demye lieuë. Tous cesdits lieux de Gachepay, Baye des
            Moluës & Isle Percée, sont les lieux où il se fait la pesche
            du poisson sec & verd.

[Note 103: C'est-à-dire, comme à une lieue et demie du côté du nord de
la baie.]

[Note 104: Cette baie est au sud de celle de Gaspé; on l'appelle
aujourd'hui la Malbaie. Ce mot paraît être une corruption de
l'expression anglaise _Molue Bay_. Dès 1545, Jean Alphonse parle de la
baie des Molues et de toute cette côte, comme d'un lieu fréquenté depuis
longues années pour l'abondance et l'excellente qualité de la pêche. «Et
se est le poisson, dit-il, bien meilleur que celui de la dicte terre
neufve.» (Cosmogr. univ.)]

            Passant l'Isle Percée, il y a une baye qui s'appelle la Baye
            de Chaleurs [105], qui va comme à l'ouest-sorouest quelques
            quatre vingts lieues [106] dedans les terres, contenant de
            large en son entrée quelques quinze lieues. Les sauvages
            Canadiens disent qu'à la grande riviere de Canadas, environ
            quelques soixante lieues rangeant la coste du Su, il y a une
            petite riviere qui s'appelle Mantanne, laquelle va quelques
            dix huict lieues dans les terres, & estans au bout d'icelle,
            ils portent leurs canots environ une lieue par terre, & se
            viennent rendre à laditte baye de Chaleurs, par où ils vont
            quelquefois à l'isle Percée. Aussi ils vont de laditte baye
            à Tregate [107] & à Misamichy [108].

[Note 105: Ainsi nommée par Jacques Cartier en 1534. «Nous nommâmes
laditte baye, la Baye de Chaleurs.» (Prem. Voy. de Cartier, Relat.
originale, Paris, 1867.)]

[Note 106: Environ trente lieues.]

[Note 107: Tregaté, ou Tracadie. Ce lieu, qu'il ne faut pas confondre
avec celui qui porte le même nom dans la Nouvelle-Écosse, est situé à
mi-chemin environ entre la baie des Chaleurs et celle de Miramichi.]

[Note 108: Aujourd'hui, on dit _Miramichi_.]

            Continuant ladicte coste, on range quantité de rivieres,
            & vient-on à un lieu où il y a une riviere qui s'appelle
            Souricoua[109], où le sieur Prevert a esté pour descouvrir
            une mine de cuivre. Ils vont avec leurs canots dans cette
            riviere deux ou trois jours, puis ils traversent quelque
            deux ou trois lieues de terre, jusques à laditte mine, qui
            est sur le bord de la mer du costé du Su. A l'entrée de
            laditte riviere, on trouve une isle [110] environ une lieue
51/115      dans la mer; de laditte isle jusqu'à l'Isle Percée, il y a
            quelque soixante ou septante lieues. Puis continuant laditte
            coste, qui va devers l'Est, on rencontre un destroict qui
            peut tenir deux lieues de large & vingt-cinq de long[111].
            Du costé de l'Est est une isle qui s'appelle Sainct Laurens
            [112], où est le Cap-Breton, & où une nation de sauvages
            appelez les Souricois hyvernent. Passant le destroit de
            l'isle de Sainct Laurens, costoyant la coste d'Arcadie[113],
            on vient dedans une baye [114] qui vient joindre laditte
            mine de cuivre. Allant plus outre, on trouve une riviere
            [115] qui va quelques soixante ou quatre vingts lieues
            dedans les terres, laquelle va proche du lac des Irocois,
            par où lesdicts sauvages de la coste d'Arcadie leur vont
            faire la guerre. Ce serait un grand bien, qui pourroit
            trouver à la coste de la Floride quelque passage qui allast
            donner proche du susdict grand lac, où l'eau est salée, tant
            pour la navigation des vaisseaux, lesquels ne seroient
            subjects à tant de périls, comme ils sont en Canada, que
52/116      pour l'accourcissement du chemin de plus de trois cens
            lieues. Et est très certain qu'il y a des rivieres en la
            coste de la Floride que l'on n'a point encore descouvertes;
            lesquelles vont dans les terres, où le pays y est très bon &
            fertille, & de fort bons ports. Le pays & coste de la
            Floride peut avoir une autre température de temps, plus
            fertille en quantité de fruicts & autres choses, que celuy
            que j'ay veu; mais il ne peut y avoir des terres plus unies
            ny meilleures que celles que nous avons veuës.

[Note 109: Vraisemblablement, la rivière de Gédaïc, ou _Chédiac_. On
l'appelait alors Souricoua, sans doute parce que c'était le chemin des
Souriquois.]

[Note 110: L'île de Chédiac.]

[Note 111: Par le contexte, on voit que l'auteur parle du détroit de
Canseau, qui n'a cependant ni autant de longueur, ni autant de largeur.]

[Note 112: Le nom de Cap-Breton a prévalu.]

[Note 113: Acadie. Il est possible que Champlain ait cru retrouver, dans
ce mot, un nom de la vieille Europe; mais il ne tarda pas à revenir de
cette idée, si toutefois ce n'est point ici une simple faute de
typographie. La commission de M. de Monts, qui est du 8 novembre de
cette année 1603, renferme, entre autres, le passage suivant: «Nous
étans dés long temps a, informez de la situation & condition des païs &
territoire de la Cadie...» On lit, dans Jean de Laet, en tête d'un
chapitre de sa Description des Indes Occidentales: «_Contrées de la
Nouvelle-France qui regardent le Sud, lesquelles les François appellent
Cadie ou Acadie._» Si nous tenons ce nom des premiers voyageurs
français, il est très-probable qu'ils le tenaient eux-mêmes des sauvages
du pays: car ce mot se retrouve dans plusieurs noms de l'endroit ou des
environs, comme Tracadie, Choubenacadie, qui sont certainement d'origine
sauvage.]

[Note 114: La baie Française, aujourd'hui la baie de Fundy.]

[Note 115: La rivière Saint-Jean, que les sauvages appelaient
_Ouigoudi_. (Voir édit. 1613, ch. III).]

            Les sauvages disent qu'en laditte grande baye de Chaleurs il
            y a une riviere qui a quelques vingt lieues dans les terres,
            où au bout est un lac[116] qui peut contenir quelques vingt
            lieues, auquel y a fort peu d'eau; qu'en esté il asseiche,
            auquel ils trouvent dans la terre environ un pied ou un pied
            & demy, une manière de metail qui ressemble à de l'argent
            que je leur avois monstré; & qu'en un autre lieu proche
            dudict lac, il y a une mine de cuivre.

            Voilà ce que j'ay appris desdicts sauvages.

[Note 116: Probablement le lac Métapédiac. (Voir la carte de 1612.)]



            _Retour de l'Isle Percée à Tadousac, avec la description
            des ances, ports, rivieres, isles, rochers, ponts, bayes &
            basses qui sont le long de la coste du Nort._

                                  CHAPITRE XI.

            Nous partismes de l'Isle Percée le dix neuf jour du dict
            mois pour retourner à Tadousac. Comme nous fusmes à quelques
            trois lieues du Cap l'Evesque [117], nous fusmes contrariez
53/117      d'une tourmente, laquelle dura deux jours, qui nous feist
            relascher dedans une grande anse, en attendant le beau
            temps. Le lendemain, nous en partismes, & fusmes encores
            contrariez d'une autre tourmente. Ne voullant relascher, &
            pensant gaigner chemin, nous fusmes à la coste du Nort, le
            28e jour de juillet, mouiller l'ancre à une anse qui est
            fort mauvaise à cause des bancs de rochers qu'il y a. Cette
            anse[118] est par les 51e degré & quelques minutes [119].

[Note 117: La tradition, relativement à ce cap, ne paraît pas s'être
bien conservée; on ne le trouve même pas mentionné dans la plupart de
nos cartes modernes. Parmi les anciens géographes, les uns le placent à
peu près à mi-chemin entre le cap des Rosiers et Matane, et les autres à
quinze ou vingt lieues environ à l'est du cap Chate.]

[Note 118: Vraisemblablement la baie Moisie, à l'ouest de laquelle il y
a un banc de rochers très-dangereux.]

[Note 119: Cette hauteur, qui est celle du détroit de Belle-Isle, est
évidemment trop forte. Suivant Bayfield, le fond de la baie Moisie est à
50° 17'.]

            Le lendemain nous vinsmes mouiller l'ancre proche d'une
            riviere qui s'appelle Saincte Marguerite, où il y a de
            pleine mer quelques trois brasses d'eau, & brasse & demye de
            basse mer; elle va assez avant. A ce que j'ai vu dans terre
            du costé de l'Est, il y a un sault d'eau qui entre dans
            ladicte riviere, & vient de quelque cinquante ou soixante
            brasses de haut; d'où procède la plus grand part de l'eau
            qui descend dedans. A son entrée, il y a un banc de sable,
            où il peut avoir de basse eau demy brasse. Toute la coste du
            costé de l'Est est sable mouvant; où il y a une poincte à
            quelque demy lieue [120] de ladicte riviere qui advance une
            demie lieue en la mer, & du costé de l'Ouest, il y a une
            petite isle. Cedict lieu est par les 50 degrez. Toutes ces
            terres sont très mauvaises, remplies de sapins. La terre y
            est quelque peu haute, mais non tant que celle du Su.

[Note 120: «A quelques deux lieues,» se trouve la pointe à la Croix.
Il y a tout lieu de croire que le manuscrit portait _deux lieues_, et
que le typographe aura lu _demy lieue_.]

54/118      A quelques trois lieues, nous passasmes proche d'une autre
            riviere [121], laquelle sembloit estre fort grande, barrée
            neantmoins la pluspart de rochers. A quelques 8 lieues [122]
            de là, il y a une pointe [123] qui advance une lieue & demye
            à la mer, où il n'y a que brasse & demye d'eau. Passé cette
            poincte, il s'en trouve une autre [124] à quelque 4 lieues,
            où il y a assez d'eau. Toute cette coste est terre basse &
            sablonneuse.

[Note 121: La rivière des Rochers, qui se jette dans la baie du même
nom.]

[Note 122: «Dix-huit lieues.» (Voir la note suivante).]

[Note 123: Cette pointe doit être la pointe des Monts, qui est à
environ dix-huit lieues de la baie des Rochers; car, dans tous ces
parages, il n'y a pas d'autre pointe aussi considérable, et où il y ait
si peu d'eau. Peut-être ne faut-il voir ici qu'une faute de typographie;
cependant, il est possible aussi que l'auteur ait été trompé par les
courants. Au bas de la pointe des Monts, il se fait, du côté du nord,
comme un immense remous; de sorte que le vaisseau était porté sur la
pointe, lorsque l'on croyait avoir à lutter contre la marée.]

[Note 124: Le cap Saint-Nicolas.]

            A quelque 4 lieues de là, il y a une anse où entre une
            riviere [125]. Il y peut aller beaucoup de vaisseaux du
            costé de l'Ouest. C'est une poincte basse qui advance
            environ d'une lieue en la mer. Il faut ranger la terre de
            l'Est[126] comme de trois cents pas pour pouvoir entrer
            dedans. Voilà le meilleur port qui est en toute la coste du
            Nort; mais il y faict fort dangereux y aller, pour les
            basses & bancs de sable qu'il y en a en la plupart de la
            coste prés de deux lieues en mer.

[Note 125: La rivière de Manicouagan.]

[Note 126: Par rapport à la baie, ou à l'entrée de larivière, il
faudrait dire: «la terre du Nord.» Mais, par rapport au cours de la
rivière même, l'expression est juste.]

            On trouve, à quelques six lieues de là une baye [127] où il
            y a une isle de sable. Toute laditte baye est fort
            batturiere, si ce n'est du costé de l'Est, où il peut avoir
            quelque 4 brasses d'eau. Dans le canal qui entre dans
            laditte baye, à quelque 4 lieues de là, il y a une belle
55/119      anse, où entre une riviere. Toute cette coste est basse &
            sablonneuse. Il y descend un sault d'eau qui est grand. A
            quelques cinq lieues de là[128], il y a une poincte qui
            advance environ demy lieue en la mer, où il y a une
            ance[129]; & d'une poincte à l'autre, il y a trois lieues,
            mais ce n'est que battures où il y a peu d'eau.

[Note 127: La baie des Outardes.]

[Note 128: Une partie de ces cinq lieues doit se prendre dans l'entrée
de la rivière aux Outardes; car, comme l'auteur le remarque un peu plus
loin, la pointe aux Outardes et celle des Betsiamis ne sont guère qu'à
trois lieues l'une de l'autre.]

[Note 129: La pointe, l'anse et la rivière portent le nomde Betsiamis.]

            A quelque deux lieues, il y a une plage où il y a un bon
            port & une petite riviere, où il y a trois isles[130], & où
            des vaisseaux se pourroient mettre à l'abry.

[Note 130: Les îlets de Jérémie.]

            A quelque trois lieues de là, il y a une poincte de sable
            qui advance environ une lieue, où au bout il y a un petit
            islet [131]. Puis, allant à l'Esquemin[132], vous rencontrez
            deux petites isles basses & un petit rocher à terre. Ces
            dictes isles sont environ à demy lieue de Lesquemin, qui est
            un fort mauvais port entouré de rochers & asseche de basse
            mer. Et faut variser pour entrer dedans au derrière d'une
            petite poincte de rocher, où il n'y peut qu'un vaisseau. Un
            peu plus haut, il y a une riviere qui va quelque peu dans
            les terres, c'est le lieu où les Basques font la pesche des
            ballaines [133]. Pour dire vérité, le port ne vaut du tout
            rien.

[Note 131: Cette description ne peut guère convenir qu'à la pointe à
Mille-Vaches, quoiqu'elle soit à environ neuf lieues des îlets de
Jérémie. Comme il est difficile d'admettre que Champlain ait pu ne voir
que trois lieues là où il y en avait neuf, il faut supposer ou bien
qu'il y a eu quelque chose de passé dans le texte, ou bien que le
manuscrit Portait un 9, que le typographe aura pu prendre pour un 3.]

[Note 132: Aujourd'hui, on dit: les Escoumins.]

[Note 133: Environ une lieue plus haut que les Escoumins, se trouve
l'anse aux Basques.]

            Nous vinsmes de là audict port de Tadousac, le troisiesme
56/120      d'aoust. Toutes ces dictes terres cy-dessus sont basses à la
            coste, & dans les terres fort hautes. Ils ne sont si
            plaisantes ny fertilles que celles du Su, bien qu'elles
            soient plus basses.

            Voylà au certain tout ce que j'ay veu de cette ditte coste
            du Nort.



            _Les cérémonies que font les Sauvages devant que d'aller à
            la guerre. Des sauvages Almouchicois & de leur monstrueuse
            forme. Discours du sieur de Prevert de Sainct-Malo sur la
            descouverture de la coste d'Arcadie; quelles mines il y a, &
            de la bonté & fertilité du pays._

                                    CHAPITRE XII.

            Arrivant à Tadousac, nous trouvasmes les sauvages que nous
            avions rencontrez en la riviere des Irocois, qui avoient
            faict rencontre au premier lac, de trois canots irocois,
            lesquels se battirent contre dix autres de Montaignez, &
            apportèrent les testes des Irocois à Tadousac, & n'y eut
            qu'un Montaignez blessé au bras d'un coup de flèche, lequel
            songeant quelque chose, il falloit que tous les 10 autres le
            meissent à exécution pour le rendre content, croyant aussi
            que sa playe s'en doit mieux porter. Si ce dict sauvage
            meurt, ses parents vengeront sa mort soit sur leur nation,
            ou sur d'autres, ou bien il faut que les capitaines facent
            des presents aux parents du deffunct, affin qu'ils soyent
            contens, ou autrement, comme j'ay dict, ils useroient de
            vengeance, qui est une grande meschanceté entre eux.

57/121      Premier que lesdicts Montaignez partissent pour aller à la
            guerre, ils s'assemblerent tous, avec leurs plus riches
            habits de fourrures, castors & autres peaux, parez de
            patenostres & cordons de diverses couleurs, & s'assemblerent
            dedans une grand place publique, où il y avoit au devant
            d'eux un Sagamo qui s'appeloit Begourat, qui les menoit à la
            guerre; & estoient les uns derrière les autres, avec leurs
            arcs & flesches, massues & rondelles, de quoi ils se parent
            pour se battre, & alloient sautant les uns après les autres,
            en faisant plusieurs gestes de leurs corps, ils faisoient
            maints tours de limaçon. Après, ils commencèrent à danser à
            la façon accoustumée, comme j'ay dict cy-dessus, puis ils
            firent leur tabagie, & après l'avoir faict, les femmes se
            despouillerent toutes nues, parées de leurs plus beaux
            matachias, & se meirent dedans leurs canots ainsi nues en
            dansant, & puis elles se vindrent mettre à l'eau en se
            battant à coups de leurs avirons, se jettant quantité d'eau
            les unes sur les autres. Toutesfois elles ne se faisoient
            point de mal, car elles se paroient des coups qu'elles
            s'entre-ruoient. Après avoir faict toutes ces cérémonies,
            elles se retirèrent en leurs cabanes, & les sauvages s'en
            allèrent à la guerre contre les Irocois.

            Le seiziesme jour d'aoust, nous partismes de Tadousac, &
            le 18 dudict mois arrivasmes à l'isle Percée, où nous
            trouvasmes le sieur Prevert, de Sainct Malo, qui venoit de
58/122      la mine où il avoit esté[134] avec beaucoup de peine, pour
            la crainte que les sauvages avoient de faire rencontre de
            leurs ennemis, qui sont les Armouchicois, lesquels sont
            hommes sauvages du tout monstrueux pour la forme qu'ils
            ont[135]; car leur teste est petite, & le corps court, les
            bras menus comme d'un schelet, & les cuisses semblablement,
            les jambes grosses & longues, qui sont toutes d'une venue; &
            quand ils sont assis sur leurs talons, les genoux leur
            passent plus d'un demy pied par dessus la teste, qui est
            chose estrange, & semblent estre hors de nature. Ils sont
            neantmoins fort dispos & déterminez, & sont aux meilleures
            terres de toute la coste d'Arcadie[136]: aussi les Souricois
            les craignent fort. Mais, avec l'asseurance que ledict sieur
            de Prevert leur donna, il les mena jusqu'à laditte mine, où
            les sauvages le guidèrent [137]. C'est une fort haute
            montaigne advançant quelque peu sur la mer, qui est fort
            reluisante au soleil, où il y a quantité de verd de gris,
            qui procède de laditte mine de cuivre;_____.

[Note 134: Le sieur Prévert n'avait point vu par lui-même ce qu'il
rapporte ici à Champlain; il s'était contenté d'envoyer deux ou trois de
ses hommes, avec quelques sauvages, à la recherche des mines. Il ne faut
donc pas s'attendre à trouver beaucoup d'exactitude dans tout ce récit.
«Il nous faut,» dit Lescarbot, liv. III, ch. XXVIII, «retourner quérir
Samuel Champlein... afin qu'il nous dise quelques nouvelles de ce qu'il
aura veu & ouï parmi les sauvages... Et afin qu'il ait un plus beau
champ pour réjouir ses auditeurs, je voy le sieur Prevert de Sainct Malo
qui l'attend à l'isle Percée, en intention de lui en bailler d'une; &
s'il ne se contente de cela, lui bailler encore avec la fable des
Armouchiquois la plaisante histoire du _Gougou_, qui fait peur aux
petits Enfans, afin que par après l'Historiographe Cayet soit aussi de
la partie en prenant cette monnoye pour bon aloy.» Il n'y a là-dessus
qu'une remarque à faire: il était beaucoup plus facile à Lescarbot, cinq
ou six ans plus tard, de tourner en ridicule la crédulité de Champlain,
qu'à celui-ci de bien discerner du premier coup ce qu'il pouvait y avoir
de vrai ou de faux dans les récits d'un homme dont il n'avait peut-être
pas de raison alors de soupçonner la véracité.]

[Note 135: Les Souriquois étaient sans doute intéressés à donner au
sieur Prévert une aussi mauvaise idée que possible de leurs ennemis; et,
d'ailleurs, le sieur Prévert était assez disposé à en inventer au
besoin, comme Champlain put bientôt le constater par lui-même. «Les
Armouchicois,» dit Lescarbot, «sont aussi beaux hommes (souz ce mot je
comprens aussi les femmes) que nous, bien composés & dispos...» (Liv.
III, ch. XXIX.)]

[Note 136: Ce passage donnerait à entendre que, dans l'origine, on
comprenait sous ce nom d'Acadie une bien plus grande étendue de côtes,
puisque le pays des Armouchiquois ne commençait qu'au-delà du Kénébec;
c'est du moins ce que nous assurent Champlain et le P. Biard, qui tous
deux visitèrent les lieux. (Voir 1613, p. 39.)]

[Note 137: Champlain parle ici sur le rapport de Prévert.]

59/123      Au pied de laditte montaigne, il dit que de basse eau il y
            avoit en quantité de morceaux de cuivre, comme il nous en a
            monstré, lequel tombe du hault de la montaigne. Passant
            trois ou quatre lieues plus outre, tirant à la coste
            d'Arcadie, il y a une autre mine, & une petite riviere qui
            va quelque peu dans les terres, tirant au Su, où il y a une
            montaigne qui est d'une peinture noire, de quoy se peignent
            les sauvages. Puis, à quelques six lieues de la seconde
            mine, en tirant à la mer environ une lieue proche de la
            coste d'Arcadie, il y a une isle où se trouve une manière de
            metail qui est comme brun obscur, le coupant il est blanc,
            dont anciennement ils usoient pour leurs flesches &
            cousteaux, qu'ils battoient avec des pierres; ce qui me fait
            croire que ce n'est estain ny plomb, estant si dur comme il
            est; & leur ayant monstré de l'argent, ils dirent que celuy
            de ladicte isle est semblable; lequel ils trouvent dedans la
            terre comme à un pied ou deux. Ledict sieur Prevert a
            donné aux sauvages des coins & ciseaux, & d'autres choses
            necessaires pour tirer de ladicte mine, ce qu'ils ont promis
            de faire, & l'année qu'il vient d'en apporter, & le donner
            audict sieur Prevert.

            Ils disent aussi qu'à quelques cent ou 120 lieues il y a
            d'autres mines, mais ils n'osent y aller, s'il n'y a des
            françois parmy eux pour faire la guerre à leurs ennemis, qui
            les tiennent en leur possession.

            Cedict lieu où est la mine, qui est par les 44 degrez &
            quelques minutes [138] proche de ladicte coste de l'Arcadie
60/124      comme de cinq ou six lieues, c'est une manière de baye qui
            en son entrée peut tenir quelques lieues de large, & quelque
            peu davantage de long, où il y a trois rivieres qui viennent
            tomber en la grand'Baye proche de l'isle de Sainct
            Jean[139], qui a quelque trente ou trente-cinq lieues de
            long, & à quelque six lieues de la terre du Su. Il y a aussi
            une autre petite riviere qui va tomber comme à moitié chemin
            de celle par où revint ledict sieur Prevert, où sont comme
            deux manières de lacs en cette dicte riviere. Plus y a aussi
            une autre petite riviere qui va à la painture. Toutes ces
            rivieres tombent en laditte Baye au Su-Est environ de
            laditte isle que lesdicts sauvages disent y avoir ceste mine
            blanche. Au costé du Nort de laditte Baye [140] sont les
            mines de cuivre, où il y a bon port pour des vaisseaux, &
            une petite isle à l'entrée du port. Le fonds est vase &
            sable, où l'on peut eschouer les vaisseaux.

[Note 138: Si la description faite par le sieur Prévert, ou plutôt par
ses hommes, se rapporte au bassin des Mines, comme le comprit Champlain
lui-même (voir édit. 1613, ch. III), cette latitude est beaucoup trop
faible; le bassin des Mines est tout entier au-delà du
quarante-cinquième degré.]

[Note 139: Aujourd'hui l'île du Prince-Edouard.]

[Note 140: On croit reconnaître ici, avec Champlain (édit. 1613, ch.
III), l'entrée ou le canal du bassin des Mines, l'île Haute, et le port
ou havre à L'Avocat, où «le fonds est vaseux & sablonneux, & les
vaisseaux y peuvent eschouer.»]

            De ladicte mine jusques au commencement de l'entrée
            desdittes rivieres, il y a quelques 60 ou 80 lieues par
            terre. Mais du costé de la mer, selon mon jugement, depuis
            la sortie de l'isle de Sainct Laurent & terre ferme [141],
            il peut y avoir plus de 50 ou 60 lieues jusques à la ditte
            mine.

[Note 141: De cette sortie, qui est évidemment le détroit de Canseau,
jusqu'au bassin des Mines, il y a, par mer, environ cent soixante
lieues.]

            Tout ce païs est très beau & plat, où il y a de toutes les
            sortes d'arbres que nous avons veus allant au premier sault
            de la grande riviere de Canadas, fort peu de sapins &
            cyprez.

61/125      Voylà au certain ce que j'ay apprins & ouy dire audict sieur
            Prevert.



            _D'un monstre espouvantable que les Sauvages appellent
            Gougou, & de nostre bref & heureux retour en France.

                                  CHAPITRE XIII.

            Il y a encore une chose estrange, digne de reciter, que
            plusieurs sauvages m'ont asseuré estre vray[142]: c'est que,
            proche de la Baye de Chaleurs, tirant au Su, est une isle où
            faict residence un monstre espouvantable que les sauvages
            appellent Gougou, & m'ont dict qu'il avoit la forme d'une
            femme, mais fort effroyable, & d'une telle grandeur, qu'ils
            me disoient que le bout des mats de nostre vaisseau ne luy
62/126      fust pas venu jusques à la ceinture, tant ils le peignent
            grand; & que souvent il a devoré & devore beaucoup de
            sauvages; lesquels ils met dedans une grande poche, quand il
            les peut attraper, & puis les mange; & disoient ceux qui
            avoient esvité le péril de ceste malheureuse beste, que sa
            poche estoit si grande, qu'il y eust pu mettre nostre
            vaisseau. Ce monstre faict des bruits horribles dedans ceste
            isle, que les sauvages appellent le Gougou; & quand ils en
            parlent, ce n'est que avec une peur si estrange qu'il ne se
            peut dire plus, & m'ont asseuré plusieurs l'avoir veu. Mesme
            ledict sieur Prevert de Sainct Malo, en allant à la
            descouverture des mines, ainsi que nous avons dict au
            chapitre précèdent, m'a dict avoir passé si proche de la
            demeure de ceste effroyable beste, que luy & tous ceux de
            son vaisseau entendoient des sifflements estranges du bruit
            qu'elle faisoit, & que les sauvages qu'il avoit avec luy,
            luy dirent que c'estoit la mesme beste, & avoient une telle
            peur qu'ils se cachoient de toute part, craignant qu'elle
            fust venue à eux pour les emporter & qu'il me faict croire
            ce qu'ils disent, c'est que tous les sauvages en général la
            craignent & en parlent si estrangement, que si je mettois
            tout ce qu'ils en disent, l'on le tiendroit pour fables;
            mais je tiens que ce soit la residence de quelque diable qui
            les tourmente de la façon.

            Voylà ce que j'ay appris de ce Gougou.

[Note 142: Les premiers voyageurs qui abordèrent aux côtes du nouveau
monde étaient bien disposés à y trouver un ordre de choses tout
différent de celui du monde ancien; et Champlain tout le premier, en
parcourant des régions encore à peu près inexplorées, pouvait croire
trop facilement à l'existence de monstres fabuleux. Cependant, si l'on
considère ce récit dans son ensemble, on verra qu'il ne fait guère que
rapporter textuellement ce que les sauvages et le sieur Prévert étaient
unanimes à raconter. Mais, de ce qu'il admettait volontiers l'existence
du fait, il ne s'ensuit pas qu'il ait cru tout ce qu'on disait de ce
prétendu monstre. C'est ce que prouve assez la réflexion par laquelle il
termine: «Mais je tiens que ce soit (qu'il faut que ce soit) la
residence de quelque diable qui les tourmente de la façon.» Et Lescarbot
lui-même, après avoir employé plus de deux pages à expliquer _les causes
des fausses visions & imaginations_, et à prouver que le Gougou, _c'est
proprement le remord de la conscience_, finit aussi par dire: «Et n'est
pas incroyable que le diable possédant ces peuples ne leur donne
beaucoup d'illusions. Mais proprement, & à dire la vérité, ce qui a
fortifié l'opinion du Gougou a été le rapport dudit Prevert, lequel
contoit un jour au sieur de Poutrincourt une fable de même aloy, disant
qu'il avoit veu un Sauvage jouer à la croce contre un diable, & qu'il
voyoit bien la croce du diable jouer, mais quant à Monsieur le diable il
ne le voyoit point. Le sieur de Poutrincourt qui prenoit plaisir à
l'entendre, faisoit semblant de le croire, pour lui en faire dire
d'autres... Or si ledit Champlein a été credule, un sçavant personnage
que j'honore beaucoup pour sa grande literature, est encore en plus
grand'faute, ayant mis en sa Chronologie septenaire de l'histoire de la
paix imprimée l'an mille six cens cinq, tout le discours dudit Champlein
sans nommer son autheur, & ayant baillé les fables des Armouchiquois &
du Gougou pour bonne monnoye. Je croy que si le conte du diable jouant à
la croce eût aussi été imprimé, il l'eût creu, & mis par escrit, comme
le reste.»]

            Premier que partir de Tadousac pour nous en retourner en
            France, un des Sagamo des Montagnez, nommé Bechourat[143],
63/127      donna son fils au sieur du Pont, pour l'emmener en France, &
            lui fut fort recommandé par le grand Sagamo Anadabijou, le
            priant de le bien traiter & de lui faire veoir ce que les
            autres deux sauvages que nous avions remenez, avoient veu.
            Nous leur demandasmes une femme des Irocois qu'ils vouloient
            manger, laquelle ils nous donnèrent, & l'avons aussi amenée
            avec ledict sauvage. Le sieur de Prevert a aussi amené
            quatre sauvages: un homme qui est de la coste d'Arcadie, une
            femme & deux enfans des Canadiens.

[Note 143: Très-probablement le même que Begourat mentionné plus haut.
On sait que dans certaines écritures de l'époque de Champlain les deux
lettres _ch_ avaient beaucoup de ressemblance avec le _g_.]

            Le 24e jour d'aoust, nous partismes de Gachepay, le vaisseau
            dudict sieur Prevert & le nostre. Le 2e jour de septembre,
            nous faisons estat d'estre aussi avant que le cap de Rase.
            Le cinquième jours dudict nous entrâmes sur le banc où se
            fait la pesche du poisson. Le 16 dudict mois nous estions à
            la sonde qui peut estre à quelques 50 lieues d'Ouessant Le
            20 dudict mois, nous arrivasmes, par la grâce de Dieu, avec
            contentement d'un chascun, & tousjours le vent favorable, au
            port du Havre-de-Grace.

                                 FIN.

Fin du Tome II.

(La page suivante est la page 130 qui est la page couverture du
Tome III.)



130

                               OEUVRES
                                 DE
                              CHAMPLAIN

                               PUBLIÉES
                          SOUS LE PATRONAGE
                        DE L'UNIVERSITÉ LAVAL

                  PAR L'ABBÉ C.-H. LAVERDIÈRE, M. A.
              PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULTÉ DES ARTS
                   ET BIBLIOTHÉCAIRE DE L'UNIVERSITÉ

                           SECONDE ÉDITION

                              TOME III


                               QUÉBEC

               Imprimé au Séminaire par GEO.-E. DESBARATS

                                 1870


131      _L'édition de 1613, qui fait suite à celle de 1603, est
         peut-être la plus intéressante et la plus utile de toutes
         celles que publia Champlain. Les faits y sont racontés dans
         l'ordre, quoique simplement; les descriptions de lieux y sont à
         leur place; le texte est partout accompagné de cartes ou de
         dessins, qui jettent toujours beaucoup de lumière sur des
         événements si éloignés de nous_.

         _Bien des personnes, sans en avoir fait un examen assez
         attentif, ont cru que l'édition de 1632 pouvait y suppléer,
         parce quelle la reproduit en grande partie. Mais, quand elles
         voudront approfondir les choses, et s'en rendre exactement
         compte, elles s'apercevront bien vite que cette réimpression de
         1632 est tellement tronquée parfois, qu'il est impossible de
         s'y reconnaître, et elles se verront forcées de revenir à
         l'édition première, surtout pour ce qui concerne l'Acadie, et
         les cotes de la Nouvelle-Angleterre_.


132

                              LES VOYAGES
                         DU SIEUR DE CHAMPLAIN
                        XAINTONGEOIS, CAPITAINE

                         ordinaire pour le Roy,
                             en la marine.

                         DIVISEZ EN DEUX LIVRES.

                                  ou,

         _JOURNAL TRES-FIDELE DES OBSERVATIONS faites és descouvertures
         de la nouvelle France: tant en la description des terres,
         costes, rivieres, ports, havres, leurs hauteurs, & plusieurs
         déclinaisons de la guide-aymant; qu'en la créance des peuples,
         leurs superstitions, façon de vivre & de guerroyer: enrichi de
         quantité de figures_.

         Ensemble deux cartes geografiques: la première servant à la
         navigation, dressée selon les compas qui nordestent, sur
         lesquels les mariniers navigent: l'autre en son vray Méridien,
         avec ses longitudes & latitudes: à laquelle est adjousté le
         voyage du destroict qu'ont trouvé les Anglois, au dessus de
         Labrador, depuis le 53e. degré de latitude, jusques au 63e en
         l'an 1612. cerchans un chemin par le Nord, pour aller à la
         Chine.


         A PARIS,

         Chez JEAN BERJON, rue S. Jean de Beauvais, au Cheval
         volant, & en sa boutique au Palais, à la gallerie
         des prisonniers.


                              MDCXIII.

                       AVEC PRIVILEGE DU ROY.

iii/135

         [Illustration]

         AU ROY.

         _SIRE, Vostre Majesté peut avoir assez de
         cognoissance des descouvertures, faites pour son service de la
         nouvelle France (dicte Canada) par les escripts que certains
         Capitaines & Pilotes en ont fait, des voyages & descouvertures,
         qui y ont esté faites, depuis quatre vingts ans, mais ils n'ont
         rien rendu de si recommandable en vostre Royaume, ny si
         profitable pour le service de vostre Majesté & de ses subjects;
         comme peuvent estre les cartes des costes, havres, rivieres, &
         de la situation des lieux lesquelles seront representées par ce
         petit traicté, que je prens la hardiesse d'adresser à vostre
         Majesté, intitulé Journalier des voyages & descouvertures que
         j'ay faites avec le sieur de Mons, vostre Lieutenant, en la
         nouvelle France: & me voyant poussé d'une juste recognoissance
         de l'honneur que j'ay reçeu depuis dix ans, des commandements,
         tant de vostre Majesté, Sire, que du feu Roy, Henry le Grand,
         d'heureuse mémoire, qui me commanda de faire les recherches &
         descouvertures les plus exactes qu'il me seroit possible: Ce
         que j'ay fait avec les augmentations, representées par les
         cartes, contenues en ce petit livre, auquel il se trouvera une
iv/136   remarque particulière des perils, qu'on pourrait encourir s'ils
         n'estoyent evitez: ce que les subjects de vostre Majesté, qu'il
         luy plaira employer cy aprés, pour la conservation desdictes
         descouvertures pourront eviter selon la cognoissance que leur
         en donneront les cartes contenues en ce traicté, qui servira
         d'exemplaire en vostre Royaume, pour servir à vostre Majesté, à
         l'augmentation de sa gloire, au bien de ses subjects, & à
         l'honneur du service tres-humble que doit à l'heureux
         accroissement de vos jours._

         SIRE.

         Vostre tres-humble, tres-obeissant
         & tres-fidele serviteur & subject.

         CHAMPLAIN.

v/137

         [Illustration:]

                                  A
                          LA ROYNE REGENTE
                            MERE DU ROY.

         MADAME, Entre tous les arts les plus utiles & excellens, celuy
         de naviguer m'a tousjours semblé tenir le premier lieu: Car
         d'autant plus qu'il est hazardeux & accompagné de mille périls
         & naufrages, d'autant plus aussi est-il estimé & relevé par
         dessus tous, n'estant aucunement convenable à ceux qui manquent
         de courage & asseurance. Par cet art nous avons la cognoissance
         de diverses terres, régions, & Royaumes. Par iceluy nous
         attirons & apportons en nos terres toutes sortes de richesses,
         par iceluy l'idolâtrie du Paganisme est renversé, & le
         Christianisme annoncé par tous les endroits de la terre. C'est
         cet art qui m'a dés mon bas aage attiré à l'aimer, & qui m'a
         provoqué à m'exposer presque toute ma vie aux ondes impetueuses
         de l'Océan, & qui m'a fait naviger & costoyer une partie des
         terres de l'Amérique & principalement de la Nouvelle France, où
         j'ay tousjours en desir d'y faire fleurir le Lys avec l'unique
         Religion Catholique, Apostolique & Romaine. Ce que je croy à
         present faire avec l'aide de Dieu, estant assisté de la faveur
         de vostre Majesté, laquelle je supplie tres-humblement de
         continuer à nous maintenir, afin que tout reussisse à l'honneur
vi/138   de Dieu, au bien de la France & splendeur de vostre Regne, pour
         la grandeur & prosperité duquel, je prierai Dieu, de vous
         assister tousjours de mille benedictions & demeureray.

         MADAME,

         _Vostre tres-humble, tres-obeissant
         & tres-fidele serviteur & subject._

         CHAMPLAIN.

vii/139

                        AUX FRANÇOIS, SUR LES
                    voyages du sieur de Champlain.

                               STANCES.


           _La France estant un jour à bon droit irritée_
             _De voir des estrangers l'audace tant vantée,_
             _Voulans comme ranger la mer à leur merci,_
             _Et rendre injustement Neptune tributaire_
             _Estant commun à tous; ardente de cholere_
             _Appella ses enfans, & les tançoit ainsi._

         2

           _Enfans, mon cher soucy, le doux soin de mon ame,_
             _Quoy? l'honneur qui espoint d'une si douce flamme,_
             _Ne touche point vos coeurs? Si l'honneur de mon nom_
             _Rend le vostre pareil d'éternelle memoire,_
             _Si le bruit de mon los redonde à vostre gloire,_
             _Chers enfans, pouvés vous trahir vostre renom?_

         3

           _Je voy de l'estranger l'insolente arrogance,_
             _Entreprenant par trop, prendre la jouissance_
             _De ce grand Océan, qui languit aprés vous,_
             _Et pourquoy le desir d'une belle entreprise_
             _Vos coeurs comme autresfois n'espoinçonne & n'attise?_
             _Tousjours un brave coeur de l'honneur est jaloux._

         4

           _Apprenés qu'on a veu les Françoises armées_
             _De leur nombre couvrir les pleines Idumées,_
             _L'Afrique quelquefois a veu vos devanciers,_
             _L'Europe en a tremblé, & la fertile Asie_
             _En a esté souvent d'effroy toute saisie,_
             _Ces peuples sont tesmoins de leurs actes guerriers._

         5

           _Ainsi moy vostre mere en armes si féconde_
             _J'ay fait trembler soubs moy les trois parts de ce monde._
viii/140     _La quarte seulement mes armes n'a gousté._
             _C'est ce monde nouveau dont l'Espagne rostie._
             _Jalouse de mon los, seule se glorifie,_
             _Mon nom plus que le sien y doit estre planté._

         6

           _Peut estre direz vous que mon ventre vous donne_
             _Ce que pour estre bien, Nature vous ordonne,_
             _Que vous avez le Ciel clément & gracieux,_
             _Que de chercher ailleurs se rendre à la fortune,_
             _Et plus se confier à une traistre Neptune,_
             _Ce seroit s'hazarder sans espoir d'avoir mieux._

         7

           _Si les autres avoyent leurs terres cultivées,_
             _De fleuves & ruisseaux plaisamment abbreuvées_
             _Et que l'air y fut doux: sans doute ils n'auroyent pas_
             _Dans ce pays lointain porté leur renommée_
             _Que foible on la verroit dans leurs murs enfermée_
             _Mais pour vaincre la faim, on ne craint le trespas._

         8

           _Il est vray chers enfans, mais ne faites vous compte_
             _De l'honneur, qui le temps & sa force surmonte?_
             _Qui seul peut faire vivre en immortalité?_
             _Ha! je sçay que luy seul vous plaist pour recompense,_
             _Allés donc courageux, ne souffrez, ceste offense,_
             _De souffrir tels affrons, ce serait lascheté._

         9

           _Je n'en sentirois pas la passion si forte,_
             _Si nature n'ouvroit à ce dessein la porte,_
             _Car puis qu'elle a voulu me bagner les costés_
             _De deux si larges mers: c'est pour vous faire entendre_
             _Que guerriers il vous faut mes limites estendre_
             _Et rendre des deux parts les peuples surmontés._

         10

           _C'est trop, c'est trop long temps se priver de l'usage,_
             _D'un bien que par le Ciel vous eustes en partage,_
ix/141       _Allés donc courageux, faites bruire mon los,_
             _Que mes armes par vous en ce lieu soyent portées_
             _Rendés par la vertu les peines surmontées_
             _L'honneur est tant plus grand que moindre est le repos._

         11

           _Ainsi parla la France: & les uns approuverent_
             _Son discours, par les cris qu'au Ciel ils eslevèrent,_
             _D'autres faisoient semblant de louer son dessein,_
             _Mais nul ne s'efforçait de la rendre contente,_
             _Quand Champlain luy donna le fruit de son attente._
             _Un coeur fort généreux ne peut rien faire en vain._

         12

           _Ce dessein qui portait tant de peines diverses,_
             _De dangers, de travaux, d'espines de traversés,_
             _Luy servit pour monstrer qu'une entière vertu_
             _Peut rompre tous efforts par sa perseverance_
             _Emporter, vaincre tout: un coeur plein de vaillance_
             _Se monstre tant plus grande plus il est combattu._

         13

           _François, chers compagnons, qu'un beau desir de gloire_
             _Espoinçonnant vos coeurs, rende vostre mémoire_
            _Illustrée à jamais; venez braves guerriers,_
             _Non non ce ne sont point des esperances vaines._
             _Champlain a surmonté les dangers & les peines:_
             _Venés pour recueillir mille & mille lauriers._

         14

           _HENRY mon grand Henry à qui la destinée_
             _Impiteuse a trop tost la carrière bornée,_
             _Si le Ciel t'eust laissé plus long temps icy bas,_
             _Tu nous eusses assemblé la France avec la Chine :_
             _Tu ne méritais moins que la ronde machine,_
             _Et l'eussions veu courber sous l'effort de ton bras._

         15

           _Et toy sacré fleuron, digne fils d'un tel Prince,_
             _Qui luit comme un soleil aux yeux de ta Province,_
x/142        _Le Ciel qui te reserve à un si haut dessein,_
             _Face un jour qu'arrivant l'effect de mon envie,_
             _Je verse en t'y servant & le sang, & la vie,_
             _Je ne quiers autre honneur si tel est mon destin._

         16

           _Tes armes ô mon Roy, ô mon grand Alexandre!_
             _Iront de tes vertus un bon odeur espandre_
             _Au couchant & levant. Champlain tout glorieux_
             _D'un desir si hautain ayant l'ame eschauffée_
             _Aux fins de l'Océan plantera ton trophée,_
             _La grandeur d'un tel Roy doit voler jusqu'aux Cieux._


                                             L'ANGE Paris.


xi/143


         A MONSIEUR DE CHAMPLAIN Sur son livre & ses cartes marines.

                           ODE.

       _Que desire tu voir encore_
             _Curieuse témérité:_
             _Tu cognois l'un & l'autre More,_
             _En ton cours est-il limité?_
             _En quelle coste reculée_
             _N'es-tu pas sans frayeur allée?_
             _Et ne sers tu pas de raison?_
             _Que l'ame est un feu qui nous pousse,_
             _Qui nous agite et se courouce_
             _D'estre en ce corps comme en prison?_

       _Tu ne trouves rien d'impossible,_
             _Et mesme le chemin des Cieux_
             _À peine reste inaccessible_
             _A ton courage ambitieux._
             _Encore un fugitif Dédale,_
             _Esbranlant son aisle inégale_
             _Eut l'audace d'en approcher,_
             _Et ce guerrier qui de la nue_
             _Vid la jeune Andromede nue_
             _Preste à mourir sur le rocher._

        _Que n'ay je leur aisle asseurée,_
             _Ou celle du vent plus léger,_
             _Ou celles des fils de Borée_
             _Ou l'Hippogriphe de Roger._
             _Que ne puis-je par characteres_
             _Parfums & magiques mysteres_
             _Courir l'un & l'autre Element._
             _Et quand je voudrais l'entreprendre_
             _Aussi-tost qu'un daimon me rendre_
             _Au bout du monde en un moment._

        _Non point qu'alors je me promette_
             _D'aller au sejour eslevé_
             _Qu'avec une longue lunette_
             _On a dans la lune trouvé;_
             _Ny d'apprendre si les lumières_
             _D'esclairer au ciel coustumieres,_
xii/144      _Et qui sont nos biens & nos maux,_
             _D'humides vapeurs sont nourries,_
             _Comme icy bas dans les prairies_
             _D'herbe on nourit les animaux._

        _Mais pour aller en asseurance_
             _Visiter ces peuples tous nuds_
             _Que la bien heureuse ignorance_
             _En long repos a maintenus._
             _Telle estoit la gent fortunée_
             _Au monde la première née,_
             _Quand le miel en ruisseaux fondoit_
             _Au sein de la terre fleurie_
             _Et telle se voit l'Hetrurie_
             _Lors que Saturne y commandoit._

        _Quels honneurs & quelles louanges_
             _Champlain ne doit point esperer,_
             _Qui de ces grands pays estranges_
             _Nous a sçeu le plan figurer_
             _Ayant neuf fois tenu la sonde_
             _Et porté dans ce nouveau monde_
             _Son courage aveugle aux dangers,_
             _Sans craindre des vents les haleines_
             _Ny les monstrueuses Baleines_
             _Le butin des Basques légers._

        _Esprit plus grand que la fortune_
             _Patient & laborieux._
             _Tousjours soit propice Neptune_
             _A tes voyages glorieux._
             _Puisses tu d'aage en aage vivre,_
             _Par l'heureux effort de ton livre:_
             _Et que la mesme éternité_
             _Donne tes chartes renommées_
             _D'huile de cèdre perfumées_
             _En garde à l'immortalité._


                                              Motin.


xiii/145

                        SOMMAIRES DES CHAPITRES

         LIVRE PREMIER

         _Auquel sont descrites les descouvertures de la coste d'Acadie
         & de la Floride._

         L'utilité du commerce a induit plusieurs Princes à recercher un
         chemin plus facile pour trafiquer avec les Orientaux. Plusieurs
         voyages qui n'ont point réussi. Resolution des François à cet
         effect. Entreprise du sieur de Mons. Sa commission, &
         revocation d'icelle. Nouvelle commission au mesme sieur de
         Mons. Chap. I.

         Description de l'isle de Sable: Du Cap Breton, de la Heve: Du
         port au Mouton: Du port du cap Negre: Du cap & Baye de Sable:
         De l'isle aux Cormorans: Du cap Fourchu: De l'isle longue: De
         la baye saincte Marie: Du port saincte Marguerite, & de toutes
         les choses remarquables qui sont le long de ceste coste. Chap.
         II.

         Description du port Royal & des particularitez d'iceluy. De
         l'isle haute. Du port aux Misnes. De la grande baye Françoise.
         De la riviere sainct Jean, & ce que nous avons remarqué depuis
         le port aux Misnes jusques à icelle. De l'isle appellée par les
         Sauvages Methane. De la riviere des Etechemins & de plusieurs
         belles isles qui y sont. De l'isle de saincte Croix, & autres
         choses remarquables d'icelle coste. Chap. III.

         Le sieur de Mons ne trouvant point de lieu plus propre pour
         faire une demeure arrestée, que l'isle de saincte Croix, la
         fortifie & y fait des logemens. Retour des vaisseaux en France,
         & de Ralleau Secrétaire d'iceluy sieur de Mons, pour mettre
         ordre à quelques affaires. Chap. IV.

         De la coste, peuples & rivieres de Norembeque, & de tout ce qui
         s'est passé durant les descouvertures d'icelle. Chap. V.

         Du mal de terre, fort cruelle maladie. A quoy les hommes &
         femmes Sauvages passent le temps durant l'hyver: & tout ce qui
         se passe en l'habitation durant l'hyvernement. Chap. VI.

         Descouvertures de la coste des Almouchiquois, jusques au 42e
         degré de latitude: & des particularités de ce voyage. Chap.
         VII.

         Continuation des descouvertures de la coste des Almouchiquois,
         & de ce que nous y avons remarqué de particulier. Chap. VIII.

         Retour des descouvertures de la coste des Almouchiquois. Chap.
         IX.

         L'habitation qui estoit en l'isle de saincte Croix transportée
         au port Royal, & pourquoy. Chap. X.

         Ce qui se passa depuis le partement du sieur de Mons, jusques à
         ce que voyant qu'on n'avoit point nouvelles de ce qu'il avoit
         promis, on partit du port Royal pour retourner en France. Chap.
         XI.

         Partement du Port Royal, pour retourner en France. Rencontre de
         Ralleau au cap de Sable, qui fit rebrousser chemin. Chap. XII.

         Le sieur de Poitrincourt part du port Royal, pour faire des
         descouvertures. Tout ce que l'on y vit, & ce qui y arriva
         jusques à Malebarre. Chap. XIII.

         Continuation des susdites descouvertures, & ce qui y fut
         remarqué de singulier. Chap. XIV.

         L'incommodité du temps, ne permettant pour lors, de faire
         d'avantage de descouvertures, nous fit resoudre de retourner en
         l'habitation: & ce qui nous arriva jusques à icelle. Chap. XV.

xiv/146  Retour des susdites descouvertures & ce qui se passa durant
         l'hyvernement. Chap. XVI.

         Habitation abandonnée. Retour en France du sieur de
         Poitrincourt & de tous ses gens. Chap. XVII.

         LIVRE SECOND

         _Auquel sont descrits les voyages faits au grand fleuve sainct
         Laurens, far le sieur de Champlain._

         Resolution du sieur de Mons, pour faire les descouvertures
         par dedans les terres: sa commission & enfrainte d'icelle, par
         des Basques, qui desarmerent le vaisseau de Pont-gravé; &
         l'accord qu'ils firent après entre eux. Chap. I.

         De la riviere de Saguenay, & des Sauvages, qui nous y vindrent
         abborder. De l'isle d'Orléans, & de tout ce que nous y avons
         remarqué de singulier. Chap. II.

         Arrivée à Québec, où nous fismes nos logemens. Sa situation.
         Conspiration contre le service du Roy, & ma vie, par aucuns de
         nos gens. La punition qui en fut faite, & tout ce qui se passa
         en cet affaire. Chap. III.

         Retour du Pont-gravé en France. Description de nostre logement,
         & du lieu où sejourna Jaques Quartier en l'an 1535. Chap. IV.

         Semences & vignes plantées à Québec. Commencement de l'yver &
         des glaces. Extresme necessité de certains sauvages. Chap. V.

         Maladie de la terre à Québec. Le suject de l'hyvernement.
         Description dudit lieu. Arrivée du sieur de Marais, gendre de
         Pont-gravé, audit Québec Chap. VI.

         Partement de Québec jusques à l'isle saincte Esloy, & de la
         rencontre que j'y fis des sauvages Algoumequins, & Ochatequins.
         Chap. VII.

         Retour à Québec: & depuis continuation avec les sauvages
         jusques au saut de la riviere des Yroquois. Chap. VIII.

         Partement du saut de la riviere des Yroquois. Description d'un
         grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fismes audit
         lac, & de la façon & conduite qu'ils usent en allant attaquer
         les Yroquois. Chap. IX.

         Retour de la Bataille & ce qui se passa par le chemin. Chap. X.

         Retour en France & ce qui se passa jusques au rembarquement.
         Chap. XI.


                          SECOND VOYAGE DU SIEUR
                              de Champlain.

         Partement de France pour retourner en la nouvelle France: & ce
         qui se passa jusques à nostre arrivée en l'habitation. Chap. I.

         Partement de Québec pour aller assister nos sauvages alliez à
         la guerre contre les Yroquois leurs ennemis & tout ce qui se
         passa jusques à nostre retour en l'habitation. Chap. II.

         Retour en France. Rencontre d'une Baleine & de la façon qu'on
         les prent Chap. III.



xv/147                    LE TROISIESME VOYAGE DU
                    sieur de Champlain en l'année 1611.

         Partement de France pour retourner en la Nouvelle France. Les
         dangers & autres choses qui arriverent jusques en l'habitation.
         Chap. I.

         Descente à Quebec pour faire raccommoder la barque. Partement
         dudit Quebecq pour aller au saut trouver les sauvages &
         recognoistre un lieu propre pour une habitation. Chap. II.

         Deux cens sauvages rameinent le François qu'on leur avoit
         baillé, & remmenèrent leur sauvage qui estoit retourné de
         France. Plusieurs discours de part & d'autre. Chap. III.

         Arrivée à la Rochelle. Association rompue entre le sieur de
         Mons & ses associés les sieurs Colier & le gendre de Rouen.
         Envie des François touchant les nouvelles descouvertures de la
         nouvelle France. Chap. IV.

         Intelligence des deux cartes Geografiques de la nouvelle
         France.

xvi/148  Plus est adjouté le voyage à la petite carte du destroit
         qu'ont trouvé les Anglois au dessus de Labrador depuis le 53e
         degré de latitude, jusques au 63e qu'ils ont descouvert en
         ceste presente année 1612. pour trouver un passage d'aller à la
         Chine par le Nort, s'il leur est possible: & ont hyverné au
         lieu où est ceste marque, Q. Ce ne fut pas sans avoir beaucoup
         enduré de froidures, & furent contraincts de retourner en
         Angleterre: ayans laissé leur chef dans les terres du Nort, &
         depuis six mois, trois autres vaisseaux sont partis pour
         pénétrer plus avant, s'ils peuvent, & par mesmes moyens voir
         s'ils trouveront les hommes qui ont esté delaissez audict pays.


                             EXTRAIT DU PRIVILEGE.

         Par lettres patentes du Roy données à Paris, le 9 de janvier,
         1613. & de nostre règne le 3, par le Roy en son conseil
         PERREAU: & scellées en cire jaune sur simple queue, il est
         permis à JEAN BERJON, Imprimeur & Libraire en ceste ville de
         Paris, imprimer ou faire imprimer par qui bon luy semblera un
         livre intitulé. _Les Voyages de Samuel de Champlain
         Xainctongeois, Capitaine ordinaire pour le Roy en la Marine,
         etc._ pour le temps & terme de six ans entiers & consecutifs à
         commencer du jour que ledit livre aura esté achevé d'imprimer,
         jusques audit temps de six ans. Estant semblablement fait
         deffenses par les mesmes lettres, à tous Imprimeurs, marchans
         Libraires, & autres quelconques, d'imprimer, ou faire imprimer,
         vendre ou distribuer ledit livre durant ledit temps, sans
         l'exprès contentement dudit BERJON, ou de celuy à qui il en
         aura donné permission, sur peine de confiscation desdicts
         livres la part qu'ils seront trouvez, & d'amende arbitraire,
         comme plus à plein est déclaré esdictes lettres.


1/149

         [Illustration:]

                              LES VOYAGES
                        DU SIEUR DE CHAMPLAIN
                       XAINTONGEOIS, CAPITAINE
                        ordinaire pour le Roy,
                             en la marine.

         _OU JOURNAL TRES-FIDELE DES OBSERVATIONS faites és
         descouvertures de la nouvelle France: tant en la description
         des terres, costes, rivieres, ports, havres, leurs hauteurs, &
         plusieurs declinaisons de la guide-aymant; qu'en la créance des
         peuples, leurs superstitions, façon de vivre & de guerroyer:
         enrichi de quantité de figures._

         Ensemble deux cartes géographiques: la première servant à la
         navigation, dressée selon les compas qui nordestent, sur
         lesquels les mariniers navigent: l'autre en son vray Méridien,
         avec ses longitudes & latitudes: à laquelle est adjousté le
         voyage du destroict qu'ont trouvé les Anglois, au dessus de
         Labrador, depuis le 53e. degré de latitude, jusques au 63e en
         l'an 1612. cerchans un chemin par le Nord, pour aller à la
         Chine.



                             LIVRE PREMIER



         _L'utilité du commerce a induit plusieurs Princes à rechercher
         un chemin plus facile pour trafiquer avec les Orientaux.
         Plusieurs voyages qui n'ont pas reussy. Resolution des François
         à cet effect. Entreprise du sieur de Mons: sa commission,
         revocation d'icelle. Nouvelle commission au mesme sieur de Mons
         pour continuer son entreprise._

                               CHAPITRE I.

         Selon la diversité des humeurs les inclinations sont
         différentes: & chacun en sa vacation a une fin particuliere.
         Les uns tirent au proffit, les autres à la gloire, & aucuns au
2/150    bien public. Le plus grand est au commerce, & principalement
         celuy qui se faict sur la mer. De là vient le grand soulagement
         du peuple, l'opulence & l'ornement des republiques. C'est ce
         qui a eslevé l'ancienne Rome à la Seigneurie & domination de
         tout le monde. Les Vénitiens à une grandeur esgale à celle des
         puissans Roys. De tout temps il a fait foisonner en richesses
         les villes maritimes, dont Alexandrie & Tyr sont si célèbres: &
         une infinité d'autres, lesquelles remplissent le profond des
         terres aprés que les nations estrangeres leur ont envoyé ce
         qu'elles ont de beau & de singulier. C'est pourquoy plusieurs
         Princes se sont efforcez de trouver par le Nort, le chemin de
         la Chine, afin de faciliter le commerce avec les Orientaux,
         esperans que ceste route seroit plus brieve & moins perilleuse.

         En l'an 1496, le Roy d'Angleterre commit à ceste recherche Jean
         Chabot[1] & Sebastien son fils. Environ le mesme temps Dom
         Emanuel Roy de Portugal y envoya Gaspar Cortereal, qui retourna
         sans avoir trouvé ce qu'il pretendoit: & l'année d'après
         reprenant les mesmes erres, ils mourut en l'entreprise, comme
         fit Michel son frère qui la continuoit obstinément. Es années
         1534. & 1535, Jacques Quartier [2] eut pareille commission du
3/151    Roy François I, mais il fut arresté en sa course. Six ans après
         le sieur de Roberval l'ayant renouvelée, envoya Jean Alfonce
         Xaintongeois plus au Nort le long de la coste de Labrador, qui
         en revint aussi sçavant que les autres. Es années 1576, 1577 &
         1578 Messire Martin Forbicher[3] Anglois fit trois voyages
         suivant les costes du Nort. Sept ans après Hunfrey Gilbert [4]
         aussi Anglois partit avec cinq navires, & s'en alla perdre sur
         l'isle de Sable, où demeurèrent trois de ses vaisseaux. En la
         mesme année [5], & és deux suivantes Jean Davis Anglois fit
         trois voyages pour mesme subject, & pénétra soubs les 72
         degrez, & ne passa pas un destroit qui est appelé aujourdhui de
         son nom. Et depuis luy le Capitaine Georges en fit aussi un en
         l'an 1590, qui fut contraint à cause des glaces, de retourner
         sans avoir rien descouvert. Quant aux Holandois ils n'en ont
         pas eu plus certaine cognoissance à la nouvelle Zemble.

[Note 1: La commission fut donnée nommément à Jean Cabot et à ses fils
Louis, Sébastien et Sanche, et à leurs héritiers et ayans cause:
«_Dilectis nobis Ioanni Caboto, civi Venetiarum, Ludovico, Sebastiano &
Sancio filiis dicti Ioannis, & eorum ac cujuslibet eorum haeredibus ac
deputatis..._» (Mémoires des Commissaires, t. II, p. 409). Cette
commission est datée du 5 mars de la onzième année du règne de Henri
VII. Or Henri fut couronné le 30 octobre 1485. La commission est donc du
5 mars 1496, suivant le style nouveau, et 1495 suivant l'ancien style,
Pâques tombant cette année le 1er avril.]

[Note 2: L'auteur, dans la relation de son voyage de 1603, écrit Jacques
Cartier. Il semble que, dans celle-ci, il ait adopté l'orthographe de
Lescarbot; cependant le capitaine malouin signait Cartier, comme en font
foi les registres de Saint-Malo.]

[Note 3: Sir Martin Frobisher, natif de Doncaster, dans le comté d'York.
On peut voir la relation de ses voyages dans Hakluyt, tome III, et la
traduction française dans les _Voyages au Nord._]

[Note 4: Sir Humphrey Gilbert obtint une commission de la reine
d'Angleterre, dès l'année 1578. Mais le premier voyage qu'il entreprit
cette année manqua complètement, tant par la désertion d'un grand nombre
de ses associés, que par suite d'une violente tempête, qui le força de
retourner en Angleterre. En vertu de la même commission, il réalisa
enfin, cinq ans plus tard (1583), un voyage aux côtes de l'Amérique, où
il périt lui et tous ses compagnons.]

[Note 5: Le premier voyage de Davis eut lieu en 1585.]

         Tant de navigations & descouvertures vainement entreprises avec
         beaucoup de travaux & despences, ont fait resoudre noz François
         en ces dernières années, à essayer de faire une demeure
         arrestée és terres que nous disons la Nouvelle France, esperans
         parvenir plus facilement à la perfection de ceste entreprise,
4/152    la Navigation commençeant en la terre d'outre l'Océan, le long
         de laquelle se fait la recherche du passage desiré: Ce qui
         avoit meu le Marquis de la Roche en l'an 1598,[6] de prendre
         commission du Roy pour habiter ladite terre. A cet effect il
         deschargea des hommes & munitions en l'Isle de Sable: mais les
         conditions qui luy avoient esté accordées par sa Majesté lui
         ayant esté déniées, il fut contraint de quitter son entreprise,
         & laisser là ses gens. Un an aprez le Capitaine Chauvin en prit
         une autre pour y conduire d'autres hommes: & peu aprez estant
         aussi revocquée[7], il ne poursuit pas davantage.

         Aprez ceux cy[8], nonobstant toutes ces variations &
         incertitudes, le sieur de Mons voulut tenter une chose
         desesperée: & en demanda commission à sa Majesté: recognoissant
         que ce qui avoit ruiné les entreprinses précédentes, estait
         faute d'avoir assisté les entrepreneurs, qui, en un an, ny
5/153    deux, n'ont peu recognoistre les terres & les peuples qui y
         sont: ny trouver des ports propres à une habitation. Il proposa
         à sa Majesté un moyen pour supporter ces frais sans rien tirer
         des deniers Royaux, asçavoir, de lui octroyer privativement à
         tous autres la traitte de peleterie d'icelle terre. Ce que luy
         ayant esté accordé, il se mit en grande & excessive despence: &
         mena avec luy bon nombre d'hommes de diverses conditions: & y
         fit bastir des logemens necessaires pour ses gens: laquelle
         despence il continua trois années consecutives, aprez
         lesquelles, par l'envie & importunité de certains marchans
         Basques & Bretons, ce qui luy avoit esté octroyé, fut revocqué
         par le Conseil, au grand prejudice d'iceluy sieur de Mons:
         lequel par telle revocation fut contraint d'abbandonner tout,
         avec perte de ses travaux & de tous les utensilles dont il
         avoit garny son habitation.

[Note 6: «Lescarbot et Champlain,» dit M. Ferland, en parlant de
l'entreprise du marquis de la Roche (Cours d'Histoire du Canada, I, p.
60), «tenaient leurs renseignements du sieur de Poutrincourt. Nous
préférons suivre Bergeron, qui écrivait vers le même temps, parce que la
vérité de son récit est confirmée par une notice sur le marquis de La
Roche, insérée dans la Biographie Générale des Hommes Illustres de la
Bretagne.» Voici ce que dit Bergeron à ce sujet: «Le Marquis de la Roche
donc étant allé, suivant sa première commission» (1578), «dés le temps
de Henri III, en l'ile de Sable, & voulant découvrir davantage, il fut
rejeté par la violence du vent en moins de douze jours jusqu'en
Bretagne, où il fut retenu prisonnier cinq ans» (ou plus de sept,
suivant M. Pol de Courcy) «par le duc de Mercoeur. Cependant les gens
qu'il avoit laissé en l'île de Sable, ne vécurent tout ce temps-là que
de pèche, & de quelques vaches & autres bêtes provenant de celles que
dés l'an 1518 le baron de Lery y avoit laissées. Enfin le marquis étant
délivré de prison, comme il eut conté au Roy son adventure, le pilote
_Chef-d'hotel_ eut commandement allant aux terres neuves, de recueillir
ces pauvres gens; ce qu'il fit, & n'en trouva que douze de reste, qu'il
ramena en France. Mais le Marquis aiant obtenu sa seconde commission»
(1598) «ne peut continuer ces voyages, prévenu de mort bientôt après.»
(Traité de la Navigation, ch. XX.)]

[Note 7: Suivant l'édition de 1632, le sieur Chauvin fit de suite un
second voyage, «qui fut aussi fructueux que le premier. Il en veut faire
un troisiesme mieux ordonné; mais il n'y demeure longtemps sans estre
saisi de maladie, qui l'envoya en l'autre monde.» (Première partie, ch,
VI.)]

[Note 8: En 1603, après la mort du commandeur de Chastes.]

         Mais comme il eut fait raport au Roy de la fertilité de la
         terre; & moy du moyen de trouver le passage de la Chine[9],
         sans les incommoditez des glaces du Nort, ny les ardeurs de la
         Zone torride, soubs laquelle nos mariniers passent deux fois en
         allant & deux fois en retournant, avec des travaux & périls
         incroyables, sa Majesté commanda [10] au sieur de Mons de faire
         nouvel équipage & renvoyer des hommes pour continuer ce qu'il
         avoit commencé. Il le fit. Et pour l'incertitude de sa
         commission il changea de lieu, afin d'oster aux envieux
6/154    l'ombrage qu'il leur avoit apporté; meu aussi de l'esperance
         d'avoir plus d'utilité au dedans des terres où les peuples sont
         civilisez, & est plus facile de planter la foy Chrestienne &
         establir un ordre comme il est necessaire pour la conservation
         d'un païs, que le long des rives de la mer, où habitent
         ordinairement les sauvages: & ainsi faire que le Roy en puisse
         tirer un proffit inestimable: Car il est aisé à croire que les
         peuples de l'Europe rechercheront plustost cette facilité que
         non pas les humeurs envieuses & farouches qui suivent les
         costes & les barbares.

[Note 9: L'auteur, à cette époque, n'avait encore «sur la fin de la
grande riviere de Canada» que les renseignements qu'il avait pu obtenir
de quelques sauvages.]

[Note 10: Il s'agit ici de la commission de 1608.]



         _Description de l'isle de Sable: Du Cap Breton; De la Héve; Du
         port au Mouton; Du port du Cap Negre: Du cap & baye de Sable:
         De l'isle aux Cormorans: Du cap Fourchu: De l'isle Longue: De
         la baye saincte Marie: Du port de saincte Marguerite: & de
         toutes les choses remarcables qui sont le long de cette coste._

                                  CHAPITRE II.

         Le sieur de Mons, en vertu de sa commission [11], ayant par
         tous les ports & havres de ce Royaume fait publier les defences
         de la traitte de pelleterie à luy accordée par sa Majesté,
7/155    amassa environ 120 artisans, qu'il fit embarquer [12] en deux
         vaisseaux: l'un du port de 120 tonneaux, dans lequel commandoit
         le sieur de Pont-gravé: & l'autre de 150, où il se mit avec
         plusieurs gentilshommes.

[Note 11: Cette première commission de M. de Mons est du 8 novembre
1603. Elle est citée par Lescarbot, liv. IV, ch. I.]

[Note 12: Lescarbot donne, sur cet embarquement, quelques détails de
plus: «Le sieur de Monts,» dit-il, liv. IV, ch. II, «fit équipper deux
navires, l'un souz la conduite du Capitaine Timothée du Havre de Grâce,
l'autre du Capitaine Morel de Honfleur. Dans le premier il se mit avec
bon nombre de gens de qualité tant gentils-hommes qu'autres... Et le
sieur de Poutrincourt s'embarqua avec ledit sieur de Monts, & quant &
lui fit porter quantité d'armes & munitions de guerre.»]

         Le septiesme d'Avril mil six cens quatre, nous partismes du
         Havre de grace, & Pont-gravé le 10, qui avoit le rendes-vous à
         Canceau[13] 20 lieues du cap Breton [14]. Mais comme nous
         fusmes en pleine mer le sieur de Mons changea d'advis & prit sa
         route vers le port au Mouton, à cause qu'il est plus au midy, &
         aussi plus commode pour aborder, que non pas Canceau.

[Note 13: Ce mot, que les Anglois écrivent _Canso_, est d'origine
sauvage, suivant Lescarbot.]

[Note 14: Il s'agit ici du cap qui a donné son nom à l'île du
Cap-Breton. «En cette terre,» dit Thévet (Grand Insulaire), «il y a une
province nommée Campestre de Berge, qui tire au Sud-Est: en ceste
province gist à l'est le cap ou promontoire de Lorraine, ainsi par nous
nommé; & autres lui ont donné le nom de _Cap des Bretons_, à cause que
c'est là que les Bretons, Biscains & Normands vont & costoyent allans en
terre-neuve pour pescher des moluës.»]

         Le premier de May nous eusmes cognoissance de l'isle de Sable,
         où nous courusmes risque d'estre perduz par la faute de nos
         pilotes qui s'estoient trompez en l'estime qu'ils firent plus
         de l'avant que nous n'estions de 40 lieues.

         Ceste isle est esloignée de la terre du cap Breton de 30
         lieues, nort & su, & contient environ 15 lieues. Il y a un
         petit lac. L'isle est fort sablonneuse & ny a point de bois de
         haute futaie, se ne sont que taillis & herbages que pasturent
         des boeufz & des vaches que les Portugais y portèrent il y a
         plus de 60 ans, qui servirent beaucoup aux gens du Marquis de
         la Roche: qui en plusieurs années qu'ils y sejournerent prirent
         grande quantité de fort beaux renards noirs, dont ils
         conserverent bien soigneusesment les peaux. Il y a force loups
8/156    marins de la peau desquels ils s'abillerent ayans tout discipé
         leurs vestemens. Par ordonnance de la Cour de Parlement de
         Rouan il y fut envoié un vaisseau pour les requérir: les
         conducteurs firent la pèche de mollues en lieu proche de ceste
         isle qui est toute batturiere és environs.

         Le 8 du mesme mois nous eusmes cognoissance du Cap de la Héve,
         à l'est duquel il y a une Baye[15] où sont plusieurs Isles
         couvertes de sapins; & à la grande terre de chesnes, ormeaux &
         bouleaux. Il est joignant la coste d'Accadie par les 44 degrez
         & cinq minutes de latitude, & 16 degrez 15 minutes de
         declinaison de la guide-aimant, distant à l'est nordest du Cap
         Breton 85 lieues, dont nous parlerons cy aprez.

[Note 15: Cette baie est formée par l'embouchure de la rivière de La
Hève.]

         Le 12 de May nous entrasmes dans un autre port, à 5 lieues du
         cap de la Héve, où nous primes un vaisseau qui faisoit traitte
         de peleterie contre les defences du Roy. Le chef s'appeloit
         Rossignol,[16] dont le nom en demeura au port, qui est par les
         44 degrez & un quart de latitude.

[Note 16: Le port Rossignol porte aujourd'hui le nom de Liverpool.]

         Le 13 de May nous arrivasmes à un très-beau port, où il y a
         deux petites rivieres, appelé le port au Mouton [17], qui est à
         sept lieues de celuy du Rossignol. Le terroir est fort
         pierreux, rempli de taillis & bruyères. Il y a grand nombre de
         lappins, & quantité de gibier à cause des estangs qui y sont.
         Aussi tost que nous fusmes desembarquez, chacun commença à
9/157    faire des cabannes selon sa fantaisie, sur une pointe à
         l'entrée du port auprès de deux estangs d'eau douce. Le sieur
         de Mons en mesme temps depescha une chalouppe, dans laquelle il
         envoya avec des lettres un des nostres, guidé d'aucuns
         sauvages, le long de la coste d'Accadie, chercher Pont-gravé,
         qui avoit une partie des commoditez necessaires pour nostre
         hyvernement. Il le trouva à la Baye de Toutes-isles fort en
         peine de nous (car il ne sçavoit point qu'on eut changé
         d'advis) & luy presenta ses lettres. Incontinent qu'il les eut
         leuës, il s'en retourna vers son navire à Canceau, où il saisit
         quelques vaisseaux Basques qui faisoyent traitte de pelleterie,
         nonobstant les defences de sa Majesté; & en envoya les chefs au
         sieur de Mons: Lequel ce pendant me donna la charge d'aller
         recognoistre la coste, & les ports propres pour la seureté de
         nostre vaisseau.

[Note 17: Lequel ils appelèrent ainsi, dit Lescarbot, «à l'occasion d'un
mouton qui s'étant noyé revint à bord, & fut mangé de bonne guerre.» Il
n'est qu'à trois petites lieues du port du Rossignol.]

156b

[Illustration: Port de la Haie]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._
A Le lieu où les vaisseaux mouillent l'ancre.
B Une petite riviere (1) qui asseche de basse mer.
C Les lieux où les sauvages cabannent(2).
D Une basse à l'entrée du port(3).
E Une petite isle couverte de bois.
F Le Cap de la Héve (4).
G Une baye où il y a quantité d'isles couvertes de bois.
H Une riviere qui va dans les terres 6 ou 7, lieues, avec peu d'eau.
I Un estang proche de la mer.

(1) La petite rivière de _Chachippé_, ou simplement La Petite-Rivière.
Quelques auteurs ont étendu ce nom au port lui-même, et, d'après une
lettre du P. Biard, La Hève aurait encore été appelé port
Saint-Jean.--(2) Cette lettre C manque dans la carte; mais le dessin des
cabanes y supplée.--(3) La lettre D manque; mais la basse est
suffisamment reconnaissable.--(4) Cette lettre, dont le graveur a fait
un E, doit être à la pointe de l'île la plus avancée du côté du large,
au moins suivant la tradition; mais, comme l'auteur place le port de la
Hève à l'entrée de la Petite-Rivière, il semble que ce qu'il appelle cap
La Hève est la pointe la plus rapprochée de l'entrée de ce port.


156c

[Illustration: Port du Rossignol]

_Les chifres montrent les brasses d'eau_.
A Riviere qui va 25 lieues dans les terres.
B Le lieu où ancrent les vaisseaux.
C Place à la grande terre où les sauvages font leur logement.
D La rade où les vaisseaux mouillent l'ancre en attendant la marée.
E L'endroit où les sauvages cabannent dans l'isle.
F Achenal qui asseche de basse mer.
G La coste de la grande terre.
Ce qui est piquoté démontre les basses.



         Desirant accomplir sa volonté je partis du port au Mouton le 19
         de May, dans une barque de huict tonneaux, accompaigné du sieur
         Raleau son Secrétaire, & de dix hommes. Allant le long de la
         coste nous abordâmes à un port très-bon pour les vaisseaux, où
         il y a au fonds une petite riviere qui entre assez avant dans
         les terres, que j'ay appelé le port du cap Negre, à cause d'un
         rocher qui de loing en a la semblance, lequel est eslevé sur
         l'eau proche d'un cap où nous passames le mesme jour, qui en
         est à quatre lieues, & à dix du port au Mouton. Ce cap est fort
         dangereux à raison des rochers qui jettent à la mer. Les costes
         que je vis jusques là sont fort basses couvertes de pareil bois
         qu'au cap de la Héve, & les isles toutes remplies de gibier.
10/158   Tirant plus outre nous fusmes passer la nuict à la Baye de
         Sable [18], où les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre sans
         aucune crainte de danger.

         Le lendemain nous allâmes au cap de Sable, qui est aussi fort
         dangereux, pour certains rochers & batteures qui jettent
         presque une lieue à la mer. Il est à deux lieues de la baye de
         Sable, où nous passames la nuict précédente. De là nous fusmes
         en l'isle aux Cormorans [19], qui en est à une lieue, ainsi
         appelée à cause du nombre infini qu'il y a de ces oyseaux, où
         nous primes plein une barrique de leurs oeufs. Et de ceste isle
         nous fismes l'ouest environ six lieues travarsant une baye [20]
         qui fuit au Nort deux ou trois lieues: puis rencontrasmes
         plusieurs isles[21] qui jettent 2 ou trois lieues à la mer,
         lesquelles peuvent contenir les unes deux, les autres trois
         lieues, & d'autres moins, selon que j'ay peu juger. Elles sont
         la pluspart fort dangereuses à aborder aux grands vaisseaux, à
         cause des grandes marées, & des rochers qui sont à fleur d'eau.
         Ces isles sont remplies de pins, sapins, boulleaux & de
         trembles, un peu plus outre, il y en a encore quatre. En l'une
         nous vismes si grande quantité d'oiseaux appelez tangueux[22],
         que nous les tuyons aisement à coups de baston. En une autre
         nous trouvâmes le rivage tout couvert de loups marins, desquels
         nous primes autant que bon nous sembla. Aux deux autres il y a
11/159   une telle abondance d'oiseaux de différentes especes, qu'on ne
         pourroit se l'imaginer si l'on ne l'avoit veu, comme Cormorans,
         Canards de trois sortes, Oyees, Marmettes Outardes, Perroquets
         de mer, Beccacines, Vaultours, & autres Oyseaux de proye:
         Mauves, Allouettes de mer de deux ou trois especes; Hérons,
         Goillans, Courlieux, Pyes de mer, Plongeons, Huats[23],
         Appoils[24], Corbeaux, Grues, & autres sortes que je ne cognois
         point, lesquels y font leurs nyds. Nous les avons nommées,
         isles aux loups marins. Elles sont par la hauteur de 43 degrez
         & demy de latitude, distantes de la terre ferme ou Cap de Sable
         de quatre à cinq lieues. Après y avoir passé quelque temps au
         plaisir de la chasse (& non pas sans prendre force gibier) nous
         abordâmes à un cap qu'avons nommé le port Fourchu [25];
         d'autant que sa figure est ainsi, distant des isles aux loups
         marins cinq à six lieues. Ce port est fort bon pour les
         vaisseaux en son entrée: mais au fonds il asseche presque tout
         de basse mer, fors le cours d'une petite riviere, toute
         environnée de prairies, qui rendent ce lieu assez aggreable. La
         pesche de morues y est bonne auprès du port. Partant de là nous
         fismes le nort dix ou douze lieues sans trouver aucun port pour
         les vaisseaux, sinon quantité d'ances ou playes tresbelles,
         dont les terres semblent estre propres pour cultiver. Les bois
         y sont tres-beaux, mais il y a bien peu de pins & de sappins.
         Ceste coste est fort seine, sans isles, rochers ne basses: de
12/160   sorte que selon nostre jugement les vaisseaux y peuvent aller
         en asseurance. Estans esloignez un quart de lieue de la coste,
         nous fusmes à une isle, qui s'appelle l'isle Longue, qui git
         nort nordest, & sur surouest, laquelle faict passage pour aller
         dedans la grande baye Françoise [26], ainsi nommée par le sieur
         de Mons.

[Note 18: Aujourd'hui baie de Barrington.]

[Note 19: Probablement celle qui porte aujourd'hui le nom de Shag
Island.]

[Note 20: Cette baie est appelée un peu plus loin la baie Courante, et
ce que l'auteur dit ici, en parlant des îles de Tousquet, nous donne la
raison qui a fait donner ce nom à la baie: c'est qu'elle est «dangereuse
aux grands vaisseaux à cause des grandes marées,» et de la violence des
courants. Elle porte aujourd'hui le nom de baie de Townsend.]

[Note 21: Les îles de Tousquet.]

[Note 22: De là le nom d'_île aux Tangueux_ que lui donne l'auteur dans
la carte de 1632.]

[Note 23: Pour Huars, Huards.]

[Note 24: Suivant Vieillot, Apoa est une espèce de canard.]

[Note 25: Le cap Fourchu.]

[Note 26: Aujourd'hui la baie de Fundy. Cette baie paraît avoir porté le
nom de Norembègue, comme nous verrons plus loin, p. 31 note 4. «On ne
peut deviner,» dit M. Ferland (Cours d'Histoire, I, p. 65, note 2)
«pourquoi les Anglais l'ont nommée baie de Fundy. Auraient-ils traduit
par _Bay of Fundy_ les mots que portent d''anciennes cartes: _Fond de la
Baie?_»]

         Ceste isle est de six lieues de long: & a en quelques endroicts
         prés d'une lieue de large, & en d'autres un quart seulement.
         Elle est remplie de quantité de bois, comme pins & boulleaux.
         Toute la coste est bordée de rochers fort dangereux: & n'y a
         point de lieu propre pour les vaisseaux, qu'au bout de l'isle
         quelques petites retraites pour des chalouppes, & trois ou
         quatre islets de rochers, où les sauvages prennent force loups
         marins. Il y court de grandes marées, & principalement au petit
         passage de l'isle, qui est tort dangereux pour les vaisseaux
         s'ils vouloyent se mettre au hasard de le passer.

         Du passage de l'isle Longue fismes le nordest deux lieues, puis
         trouvâmes une ance où les vaisseaux peuvent ancrer en seureté,
         laquelle a un quart de lieue ou environ de circuit. Le fonds
         n'est que vase, & la terre qui l'environne est toute bordée de
         rochers assez hauts. En ce lieu il y a une mine d'argent
         tresbonne, selon le raport du mineur maistre Simon, qui estoit
         avec moy. A quelques lieues plus outre est aussi une petite
         riviere, nommée du Boulay, où la mer monte demy lieue dans les
13/161   terres à l'entrée de laquelle il y peut librement surgir des
         navires du port de cent tonneaux. A un quart de lieue d'icelle,
         il y a un port bon pour les vaisseaux où nous trouvâmes une
         mine de fer que nostre mineur jugea rendre cinquante pour
         cent[27]. Tirant trois lieux plus outre au nordest, nous vismes
         une autre mine de fer assez bonne, proche de laquelle il y a
         une riviere environnée de belles & aggreables prairies. Le
         terroir d'allentour est rouge comme sang. Quelques lieues plus
         avant il y a encore une autre riviere qui asseche de basse mer,
         horsmis son cours qui est fort petit, qui va proche du port
         Royal. Au fonds de ceste baye y a un achenal qui asseche aussi
         de basse mer, autour duquel y a nombre de prez & de bonnes
         terres pour cultiver, toutesfois remplies de quantité de beaux
         arbres de toutes les sortes que j'ay dit cy dessus. Cette baye
         peut avoir depuis l'isle Longue jusques au fonds quelque six
         lieues. Toute la coste des mines est terre assez haute,
         decouppée par caps, qui paroissent ronds, advançans un peu à la
         mer. De l'autre costé de la baye au suest, les terres sont
         basses & bonnes, où il y a un fort bon port, & en son entrée un
         banc par où il faut passer, qui a de basse mer brasse & demye
         d'eau, & l'ayant passé on en trouve trois & bon fonds. Entre
         les deux pointes du port il y a un islet de caillons qui couvre
         de plaine mer. Ce lieu va demye lieue dans les terres. La mer y
         baisse de trois brasses, & y a force coquillages, comme moulles
         coques & bregaux. Le terroir est des meilleurs que j'aye veu.
14/162   J'ay nommé ce port, le port saincte Marguerite [28]. Toute
         ceste coste du suest est terre beaucoups plus basse que celle
         des mines qui ne sont qu'à une lieue & demye de la coste du
         port de saincte Marguerite, de la largeur de la baye, laquelle
         a trois lieues en son entrée. Je pris la hauteur en ce lieu, &
         la trouvé par les 45 degrez & demy, & un peu plus de
         latitude[29], & 17 degrez 16 minuttes de declinaison de la
         guide-aymant.

[Note 27: «Il y a de la mine de fer & d'argent,» dit Lescarbot; «mais
elle n'est point abondante, selon l'épreuve qu'on en a fait par delà &
en France.» (Liv. IV, ch. III.)]

[Note 28: Dans sa carte de 1632, l'auteur indique le port de
Sainte-Marguerite à peu près en face du Petit-Passage de l'île Longue.
Il lui donna ce nom parce qu'il y entra probablement le 10 de juin, jour
de la fête de sainte Marguerite.]

[Note 29: Le fond de la baie Sainte-Marie n'est guère au-delà de 44° et
demi, même suivant la grande carte de l'auteur.]

         Après avoir recogneu le plus particulierement qu'il me fut
         possible les costes ports & havres, je m'en retourné au passage
         de l'isle Longue sans passer plus outre, d'où je revins par le
         dehors de toutes les isles, pour remarquer s'il y avoit point
         quelques dangers vers l'eau: mais nous n'en trouvâmes point,
         sinon aucuns rochers qui sont à prés de demye lieue des isles
         aux loups marins, que l'on peut esviter facilement: d'autant
         que la mer brise par dessus. Continuant nostre voyage, nous
         fusmes surpris d'un grand coup de vent qui nous contraignit
         d'eschouer nostre barque à la coste, où nous courusmes risque
         de la perdre: ce qui nous eut mis en une extresme peine. La
         tourmente estant cessée nous nous remismes en la mer: & le
         lendemain [30] nous arrivasmes au port du Mouton, où le sieur
15/163   de Mons nous attendoit de jour en jour ne sachant que penser de
         nostre sejour, sinon qu'il nous fust arrivé quelque fortune. Je
         lui fis relation de tout nostre voyage & où nos vaisseaux
         pouvoyent aller en seureté. Cependant je consideré fort
         particulièrement ce lieu, lequel est par les 44 degrez de
         latitude.

[Note 30: C'était vers la mi-juin. «En ce port,» dit Lescarbot, «ilz
attendirent un mois.» Or on était arrivé au port au Mouton le 13 de mai.
«Tandis,» ajoute-t-il, «on envoya Champlein avec une chaloupe plus avant
chercher un lieu propre pour la retraite, & tant demeura en cette
expédition, que sur la délibération du retour, on le pensa abandonner.»
(Liv. IV, ch. II.)]

162b

[Illustration: Port au mouton.]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Les lieux où posent les vaisseaux.
B Le lieu où nous fismes nos logemens.
C Un estang.
D Une isle à l'entrée du port, couverte de bois.
E Une rivière qui est assez basse d'eau.
F Un estang(l).
G Ruisseau assez grand qui vient de l'estang f.
H 6 Petites isles qui sont dans le port.
L Campagne où il n'y a que des taillis & bruyères fort petites(2).
M La coste du costé de la mer.

(1) Dans la carte la lettre F est remplacée par f.--(2) La lettre L
manque dans la carte; mais le dessin y supplée, l'auteur y ayant
représenté des roseaux.

         Le lendemain le sieur de Mons fit lever les ancres pour aller à
         la baye saincte Marie, lieu qu'avions recogneu propre pour
         nostre vaisseau, attendant que nous en eussions trouvé un autre
         plus commode pour nostre demeure. Rengeant la coste nous
         passames proche du cap de Sable & des isles aux loups marins,
         où le sieur de Mons se délibéra d'aller dans une chalouppe voir
         quelques isles dont nous luy avions faict récit, & du nombre
         infini d'oiseaux qu'il y avoit. Il s'y mit donc accompagné du
         sieur de Poitrincourt & de plusieurs autres gentilshommes en
         intention d'aller en l'isle aux Tangueux, où nous avions
         auparavant tué quantité de ces oyseaux à coups de baston.
         Estant un peu loing de nostre navire il fut hors de nostre
         puissance de la gaigner, & encore moins nostre vaisseau: car la
         marée estoit si forte que nous fusmes contrains de relascher en
         un petit islet, pour y passer celle nuict, auquel y avoit grand
         nombre de Gibier. J'y tué quelques oyseaux de riviere, qui nous
         servirent bien: d'autant que nous n'avions pris qu'un peu de
         biscuit, croyans retourner ce mesme jour. Le lendemain nous
         fusmes au cap Fourchu, distant de là, demye lieue. Rengeant la
         coste nous fusmes trouver nostre vaisseau qui estoit en la baye
         saincte Marie. Nos gens furent fort en peine de nous l'espace
         de deux jours, craignant qu'il nous fust arrivé quelque
16/164   malheur: mais quand ils nous virent en lieu de seureté, cela
         leur donna beaucoup de resjouissance.

         Deux ou trois jours [31] après nostre arrivée, un de nos
         prestres, appelle mesire Aubry [32], de la ville de Paris,
         s'esgara si bien dans un bois en allant chercher son espée
         laquelle il y avoit oublyée, qu'il ne peut retrouver le
         vaisseau: & fut 17 jours [33] ainsi sans aucune chose pour se
         substanter que quelques herbes seures & aigrettes comme de
         l'oseille, & des petits fruits de peu de substance, gros comme
         groiselles, qui viennent rempant sur la terre. Estant au bout
         de son rollet, sans esperance de nous revoir jamais, foible &
         débile, il se trouva du costé de la baye Françoise, ainsi
         nommée par le sieur de Mons, proche de l'isle Longue, où il
         n'en pouvoit plus, quand l'une de nos chalouppes allant à la
         pesche du poisson [34], l'advisa, qui ne pouvant appeller leur
         faisoit signe avec une gaule au bout de laquelle il avoit mis
         son chappeau, qu'on l'allast requérir: ce qu'ils firent aussi
         tost & l'ammenerent. Le sieur de Mons l'avoit faict chercher,
         tant par les siens que des sauvages du païs, qui coururent tout
17/165   le bois & n'en apportèrent aucunes nouvelles. Le tenant pour
         mort, on le voit revenir dans la chalouppe au grand
         contentement d'un chacun: Et fut un long temps à se remettre en
         son premier estat.

[Note 31: Lescarbot dit:«Après avoir sejourné douze ou treze jours.»
Mais, si Messire Nicolas Aubry se perdit pendant qu'on était à la baie
Sainte-Marie, et que M. de Monts le fit chercher lui-même, comme le dit
l'auteur quelques lignes plus loin, ce ne pouvait être que deux ou trois
jours après l'arrivée en cette baie; puisque M. de Monts en partit le l6
de juin, avec la barque (voir ci-après, p. 17), et qu'on ne dut pas y
arriver avant le 12 ou le 13, suivant Lescarbot lui-même.]

[Note 32: Nicolas Aubry, «jeune homme d'Église, parisien de bonne
famille,» à qui il avait pris envie de faire le voyage avec le sieur de
Mons, «& ce, dit-on, contre le gré de ses parents, lesquels envoyèrent
exprés à Honfleur pour le divertir & r'amener à Paris.» (Lescarbot, liv.
IV, ch. II, et IV.)]

[Note 33: Seize jours, suivant Lescarbot, liv. IV, ch. III.]

[Note 34: Suivant Lescarbot, «comme on étoit après déserter l'ile» (de
Sainte-Croix), «Champdoré fut renvoyé à la baie Sainte-Marie avec un
maître de mines qu'on y avoit mené pour tirer de la mine d'argent & de
fer: ce qu'ilz firent... là où après quelque sejour, allans pécher,
ledit Aubri les apperceut...» (Liv. IV, ch. IV.)]



         _Description du Port Royal & des particularités, d'iceluy. De
         l'isle Haute. Du port aux mines. De la grande baye Françoise.
         De la riviere S. Jean, & ce que nous avons remarqué depuis le
         port aux mines jusques à icelle. De l'isle appelée par les
         sauvages Manthane. De la riviere des Etechemins & de plusieurs
         belles isles qui y sont. De l'isle de S. Croix: & autres choses
         remarquables d'icelle coste._

                                CHAPITRE III.

         A Quelques jours de là le sieur de Mons se délibéra d'aller
         descouvrir les costes de la baye Françoise: & pour cet effect
         partit du vaisseau le 16 de May [35] & passâmes par le destroit
         de l'isle Longue. N'ayant trouvé en la baye S. Marie aucun lieu
         pour nous fortiffier qu'avec beaucoup de temps, cela nous fit
         resoudre de voir si à l'autre il n'y en auroit point de plus
         propre. Mettant le cap au nordest 6 lieux, il y a une ance où
         les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre à 4, 5, 6, & 7 brasses
         d'eau. Le fonds est Sable. Ce lieu n'est que comme une rade.
         Continuant au mesme vent deux lieux, nous entrasmes en l'un des
         beaux ports que j'eusse veu en toutes ces costes, où il
18/166   pourroit deux mille vaisseaux en seureté. L'entrée est large de
         huict cens pas: puis on entre dedans un port qui a deux lieux
         de long & une lieue de large, que j'ay nommé [36] port Royal,
         où dessendent trois rivieres, dont il y en a une assez grande,
         tirant à l'est, appellée la riviere de l'Equille, qui est un
         petit poisson de la grandeur d'un Esplan, qui s'y pesche en
         quantité, comme aussi on fait du Harang, & plusieurs autres
         sortes de poisson qui y sont en abondance en leurs saisons.
         Ceste riviere a prés d'un quart de lieue de large en son
         entrée, où il y a une isle[37], laquelle peut contenir demye
         lieue de circuit, remplie de bois ainsi que tout le reste du
         terroir, comme pins, sapins, pruches, boulleaux, trambles, &
         quelques chesnes qui sont parmy les autres bois en petit
         nombre. Il y a deux entrées en ladite riviere l'une du costé du
         nort[38]: l'autre au su de l'isle [39]. Celle du nort est la
         meilleure, où les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre à l'abry
         de l'isle à 5, 6, 7, 8 & 9 brasses d'eau; mais il faut se
         donner garde de quelques basses qui sont tenant à l'isle, & à
         la grand terre, fort dangereuses, si on n'a recogneu l'achenal.

[Note 35: On devait être au mois de juin, comme le prouve du reste le
nom de Saint-Jean donné à la rivière Ouigoudi. (Voir plus loin, p. 23.)]

[Note 36: «Ledit port pour sa beauté,» dit Lescarbot, «fut appelé LE
PORT ROYAL, non par le choix de Champlein, comme il se vante en la
relation de ses voyages, mais par le sieur de Monts, Lieutenant du Roy.»
(Liv. IV, ch. III.)--N'en déplaise à Lescarbot, le témoignage de
Champlain, qui était du voyage, vaut, pour le moins, autant que le sien.
Il y a plus: Champlain, dans son édition de 1632, a conservé ce passage
tel qu'il était, malgré la remarque de Lescarbot. Du reste, notre auteur
ne manque jamais de rendre justice aux autres en pareille matière: c'est
ainsi, par exemple, qu'il fait remarquer à plusieurs reprises que la
baie Française a reçu son nom de M. de Monts. (Voir ci-dessus, pp. 12 et
16.)]

[Note 37: Dans la carte de Lescarbot, cette île porte le nom de
Biencourville. Elle a été appelée plus tard l'île aux Chèvres.]

[Note 38: La Bonne-Passe.]

[Note 39: La Passe-aux-Fous.]


167b


[Illustration: Port-Royal]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Le lieu de l'habitation.
B Jardin du sieur de Champlain.
C Allée au travers les bois que fit faire le sieur de Poitrincourt.
D Isle à l'entrée de la riviere de l'Equille (1).
E Entrée du port Royal.
F Basses qui assechent de basse mer.
G Riviere sainct Antoine (2).
H Lieu du labourage où on seme le blé.
I Moulin que fit faire le sieur de Poitrincourt.
L Prairies qui sont innondées des eaux aux grandes marées.
M Riviere de l'Equille.
N La coste de la mer du port Royal.
O Costes de montaignes.
P Isle proche de la riviere sainct Antoine.
Q (3) Ruisseau de la Roche (4).
R Autre Ruisseau.
S Riviere du moulin.
T Petit lac.
V Le lieu où les sauvages peschent le harang en la saison.
X Ruisseau de la truitiere.
Y Allée que fit faire le sieur de Champlain.

(1) Dans la carte de Lescarbot, cette île porte le nom de
Biencourville.--(2) Lescarbot l'appelle rivière Hébert.--(3) _q_, dans
la carte.--(4) Ou rivière de l'Orignac, d'après la carte de Lescarbot.

19/167

         Nous fusmes quelques 14 ou 15 lieux où la mer monte, & ne va
         pas beaucoup plus avant dedans les terres pour porter basteaux:
         En ce lieu elle contient 60 pas de large, & environ brasse &
         demye d'eau. Le terroir de ceste riviere est remply de force
         chesnes, fresnes & autres bois. De l'entrée de la riviere
         jusques au lieu où nous fusmes y a nombre de preries, mais
         elles sont innondées aux grandes marées, y ayant quantité de
         petits ruisseaux qui traversent d'une part & d'autre, par où
         des chalouppes & batteaux peuvent aller de pleine mer. Ce lieu
         estoit le plus propre & plaisant pour habiter que nous eussions
         veu. Dedans le port y a une autre isle[40], distante de la
         première prés de deux lieues, où il y a une autre petite
         riviere [41] qui va assez avant dans les terres, que nous avons
         nommée la riviere sainct Antoine. Son entrée est distante du
         fonds de la baye saincte Marie de quelque quatre lieux, par le
         travers des bois. Pour ce qui est de l'autre riviere ce n'est
         qu'un ruisseau remply de rochers, où on ne peut monter en
         aucune façon que ce soit pour le peu d'eau: & a esté nommée, le
         ruisseau de la roche. Ce lieu est par la hauteur de 43 degrez
         de latitude [42] & 17 degrez 8 minuttes de declinaison de la
         guide-ayment.

[Note 40: Ile d'Hébert. Le sieur Bellin l'appelle île d'Imbert, et les
Anglais en ont fait _Bear_ Island.]

[Note 41: Cette rivière, appelée ici Saint-Antoine, a pris le nom
d'Hébert dès le temps même de l'auteur, comme l'attestent les cartes de
Lescarbot. Mais ce dernier nom a eu le même sort que celui de l'île qui
est à son embouchure, et les Anglais l'appellent aujourd'hui _Bear_
River.]

[Note 42: Cette première habitation, qui était au nord du port Royal, à
peu près en face du Port-Royal établi plus tard par M. d'Aulnay de
Charnisé, était à 44° et trois quarts de latitude. Comme on le voit,
c'est ce dernier Port-Royal qui a pris le nom d'Annapolis, et non pas le
premier.]

         Après avoir recogneu ce port, nous en partismes pour aller plus
20/168   avant dans la baye Françoise, & voir si nous ne trouverions
         point la mine de cuivre qui avoit esté descouverte l'année
         précédente [43]. Mettant le cap au nordest huict ou dix lieux
         rengeant la coste du port Royal, nous traversames une partie de
         la baye comme de quelque cinq ou six lieues; jusques à un lieu
         qu'avons nommé le cap des deux bayes [44]: & passames par une
         isle[45] qui en est à une lieue, laquelle contient autant de
         circuit, eslevée de 40 ou 45 toises de haut: toute entourée de
         gros rochers, hors-mis en un endroit qui est en talus, au pied
         duquel y a un estang d'eau sallée, qui vient par dessoubs une
         poincte de cailloux, ayant la forme d'un esperon. Le dessus de
         l'isle est plat, couvert d'arbres avec une fort belle source
         d'eau. En ce lieu y a une mine de cuivre. De là nous fusmes à
         un port [46] qui en est à une lieue & demye, où jugeâmes
         qu'estoit la mine de cuivre qu'un nommé Prevert de sainct Maslo
         avoit descouverte par le moyen des sauvages du païs. Ce port
         est soubs les 45 degrez deux tiers de latitude, lequel asseche
         de basse mer. Pour entrer dedans il faut ballizer &
         recognoistre une batture de Sable qui est à l'entrée, laquelle
         va rengeant un canal suivant l'autre costé de terre ferme: puis
         on entre dans une baye qui contient prés d'une lieue de long, &
         demye de large. En quelques endroits le fonds est vaseux &
         sablonneux, & les vaisseaux y peuvent eschouer.

[Note 43: Voir la relation de 1603, chapitres X et XII.]

[Note 44: Ce cap s'appelait encore ainsi à l'époque où le sieur Denis
publia sa Description des Côtes de l'Amérique, en 1672. Aujourd'hui il
est connu sous le nom de cap Chignectou.]

[Note 45: L'île Haute.]

[Note 46: Ce havre, que l'auteur appelle plus loin le port aux Mines,
porte aujourd'hui le nom de Havre à l'Avocat. Il est à 45° 25' de
latitude.]


168b

[Illustration: Port des Mines]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Le lieu où les vaisseaux peuvent eschouer.
B Une petite rivière.
C Une langue de terre qui est de Sable.
D Une pointe de gros cailloux qui est comme une moule.
E Le lieu où est la mine de cuivre qui couvre de mer deux fois le jour.
F Une isle qui est derrière le cap des mines.
G La rade où les vaisseaux posent l'ancre attendant la marée.
I Lachenal.
H L'isle haute qui est à une lieue & demye du Port aux mines.
L Le Petit Ruisseau.
M Costeau de montaignes le long de la coste du cap aux mines.


21/169   La mer y pert & croist de 4 à 5 brasses. Nous y mismes pied à
         terre pour voir si nous verrions les mines que Preverd nous
         avoit dit. Et ayant faict environ un quart de lieue le long de
         certaines montagnes, nous ne trouvasmes aucune d'icelles, ny ne
         recognusmes nulle apparence de la description du port selon
         qu'il nous l'avoit figuré: Aussi n'y avoit il pas esté: mais
         bien deux ou trois des siens guidés de quelques sauvages,
         partie par terre & partie par de petites rivieres, qu'il
         attendit dans sa chalouppe en la baie sainct Laurens[47], à
         l'entrée d'une petite riviere: lesquels à leur retour luy
         apportèrent plusieurs petits morceaux de cuivre, qu'il nous
         monstra au retour de son voyage. Toutesfois nous trouvasmes en
         ce port deux mines de cuivre non en nature, mais par apparence,
         selon le rapport du mineur qui les jugea estre tresbonnes.

[Note 47: La plupart des géographes anciens faisaient une distinction
entre _baie Saint-Laurent_ et _golfe Saint-Laurent_. La _baie
Saint-Laurent_ comprenait toute la partie méridionale du golfe, depuis
le cap des Rosiers jusqu'au port de Canseau, avec les îles du
Prince-Edouard, du Cap-Breton, de La Madeleine et autres. (Voir Denis,
vol. I, chapitres VII et VIII.)]

         Le fonds de la baye Françoise que nous traversames entre quinze
         lieux dans les terres. Tout le païs que nous avons veu depuis
         le petit partage de l'isle Longue rangeant la coste, ne sont
         que rochers, où il n'y a aucun endroit où les vaisseaux se
         puissent mettre en seureté, sinon le port Royal. Le païs est
         remply de quantité de pins & boulleaux, & à mon advis n'est pas
         trop bon.

         Le 20 de May[48] nous partismes du port aux mines pour chercher
         un lieu propre à faire une demeure arrestée afin de ne perdre
22/170   point de temps: pour puis après y revenir veoir si nous
         pourrions descouvrir la mine de cuivre franc que les gens de
         Preverd avoient trouvée par le moyen des sauvages. Nous fismes
         l'ouest deux lieux jusques au cap des deux bayes: puis le nort
         cinq ou six lieux: & traversames l'autre baye[49], où nous
         jugions estre ceste mine de cuivre, dont nous avons desja
         parlé: d'autant qu'il y a deux rivieres: l'une venant de devers
         le cap Breton: & l'autre du costé de Gaspé ou de Tregatté,
         proche de la grande riviere de sainct Laurens. Faisant l'ouest
         quelques six lieues nous fusmes à une petite riviere, à
         l'entrée de laquelle y a un cap assez bas, qui advance à la
         mer: & un peu dans les terres une montaigne qui a la forme d'un
         chappeau de Cardinal. En ce lieu nous trouvasmes une mine de
         fer. Il n'y a ancrage que pour des chalouppes. A quatre lieux à
         l'ouest surouest y a une pointe de rocher qui avance un peu
         vers l'eau, où il y a de grandes marées, qui sont fort
         dangereuses. Proche de la pointe nous vismes une ance qui a
         environ demye lieue de circuit, en laquelle trouvasmes une
         autre mine de fer, qui est aussi tresbonne. A quatre lieux
         encore plus de l'advant y a une belle baye qui entre dans les
         terres, où au fonds y a trois isles & un rocher: dont deux sont
         à une lieue du cap tirant à l'ouest: & l'autre est à
         l'emboucheure d'une riviere des plus grandes & profondes
         qu'eussions encore veues, que nommasmes la riviere S. Jean:
         pource que ce fut ce jour là que nous y arrivasmes: & des
23/171   sauvages elle est appelée Ouygoudy. Ceste riviere est
         dangereuse si on ne recognoist bien certaines pointes & rochers
         qui sont des deux costez. Elle est estroicte en son entrée,
         puis vient à s'eslargir: & ayant doublé une pointe elle
         estrecit de rechef, & fait comme un saut entre deux grands
         rochers, où l'eau y court d'une si grande vitesse, que y
         jettant du bois il enfonce en bas, & ne le voit on plus. Mais
         attendant le pleine mer, l'on peut passer fort aisement ce
         destroict: & lors elle s'eslargit comme d'une lieue par aucuns
         endroicts, où il y a trois isles. Nous ne la recogneusmes pas
         plus avant: Toutesfois Ralleau Secrétaire du sieur de Mons y
         fut quelque temps après trouver un sauvage appellé Secondon[50]
         chef de ladicte riviere, lequel nous raporta qu'elle estoit
         belle, grande & spacieuse: y ayant quantité de preries & beaux
         bois, comme chesnes, hestres, noyers & lambruches de vignes
         sauvages. Les habitans du pays vont par icelle riviere jusques
         à Tadoussac, qui est dans la grande riviere de sainct Laurens:
         & ne passent que peu de terre pour y parvenir. De la riviere
         sainct Jean jusques à Tadoussac y a 65 lieues [51]. A l'entrée
         d'icelle, qui est par la hauteur de 45 degrez deux tiers [52],
         y a une mine de fer.

[Note 48: Juin.]

[Note 49: Beau-Bassin, aujourd'hui la baie de Chignectou ou Chiganectou.
D'après Laët, elle s'est appelée aussi baie de Germes.]

[Note 50: Lescarbot l'appelle Chkoudun.]

[Note 51: Si l'auteur veut indiquer la distance qu'il peut y avoir
depuis l'endroit où l'on quitte la rivière Saint-Jean, jusqu'à
Tadoussac, ce chiffre est beaucoup trop fort. Si, au contraire, il parle
de la distance qu'il y a de l'embouchure de cette rivière jusqu'au même
lieu, le chiffre est trop faible; car, de l'embouchure de la rivière
Saint-Jean à Tadoussac, il y a, en ligne droite, à peu près cent
lieues.]

[Note 52: L'embouchure de la rivière Saint-Jean est par les 45° et un
tiers.]

171b

[Illustration: R. St. Jean]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Trois isles qui sont par delà le saut.
B Montaignes qui paraissent par dessus les terres deux lieues au su de
  la riviere.
C Le saut de la riviere.
D Basses quand la mer est perdue, où vaisseaux peuvent eschouer.
E Cabanne où se fortifient les sauvages.
F (1) Une pointe de cailloux, où y a une croix.
G Une isle qui est à l'entrée de la riviere.
H Petit ruisseau qui vient d'un petit estang.
I Bras de mer qui asseche de basse mer.
L Deux petits islets de rocher.
M Un petit estang.
N Deux Ruisseaux.
O Basses fort dangereuses le long de la coste qui assechent de basse
  mer.
P Chemin par où les sauvages portent leurs canaux quand ils veulent
  passer le sault.
Q Le lieu où peuvent mouiller l'ancre où la riviere a grand cours.

(1) De cette lettre le graveur a fait un P.


         De la riviere sainct Jean nous fusmes à quatre isles, en l'une
         desquelles nous mismes pied à terre, & y trouvasmes grande
24/172   quantité d'oiseaux appellez Margos, dont nous prismes force
         petits, qui sont aussi bons que pigeonneaux. Le sieur de
         Poitrincourt s'y pensa esgarer: Mais en fin il revint à nostre
         barque comme nous l'allions cerchant autour de isle, qui est
         esloignée de la terre ferme trois lieues. Plus à l'ouest y a
         d'autres isles: entre autres une contenant six lieues, qui
         s'appelle des sauvages Manthane[53], au su de laquelle il y a
         entre les isles plusieurs ports bons pour les vaisseaux. Des
         isles aux Margos nous fusmes à une riviere en la grande terre,
         qui s'appelle la riviere des Estechemins[54], nation de
         sauvages ainsi nommée en leur païs: & passames par si grande
         quantité d'isles, que n'en avons peu sçavoir le nombre, assez
         belles; contenant les unes deux lieues les autres trois, les
         autres plus ou moins. Toutes ces isles sont en un cu de sac
         [55], qui contient à mon jugement plus de quinze lieux de
         circuit: y ayant plusieurs endrois bons pour y mettre tel
         nombre de vaisseaux que l'on voudra, lesquels en leur saison
         sont abondans en poisson, comme mollues, saulmons, bars,
         harangs, flaitans, & autres poissons en grand nombre. Faisant
         l'ouest norouest trois lieux par les isles, nous entrasmes dans
         une riviere qui a presque demye lieue de large en son entrée,
         où ayans faict une lieue ou deux, nous y trouvasmes deux isles:
         l'une fort petite proche de la terre de l'ouest: & l'autre au
         milieu, qui peut avoir huict ou neuf cens pas de circuit,
         eslevée de tous costez de trois à quatre toises de rochers,
25/173   fors un petit endroict d'une poincte de Sable & terre grasse,
         laquelle peut servir à faire briques, & autres choses
         necessaires. Il y a un autre lieu à couvert pour mettre des
         vaisseaux de quatre vingt à cent tonneaux: mais il asseche de
         basse mer. L'isle est remplie de sapins, boulleaux, esrables &
         chesnes. De soy elle est en fort bonne situation, & n'y a qu'un
         costé où elle baisse d'environ 40 pas, qui est aisé à
         fortifier, les costes de la terre ferme en estans des deux
         costez esloignées de quelques neuf cens à mille pas. Il y a des
         vaisseaux qui ne pourroyent passer sur la riviere qu'à la mercy
         du canon d'icelle Qui est le lieu que nous jugeâmes le
         meilleur: tant pour la situation, bon pays, que pour la
         communication que nous prétendions avec les sauvages de ces
         costes & du dedans des terres, estans au millieu d'eux:
         Lesquels avec le temps on esperoit pacifier, & amortir les
         guerres qu'ils ont les uns contre les autres, pour en tirer à
         l'advenir du service: & les réduire à la foy Chrestienne. Ce
         lieu est nommé par le sieur de Mons l'isle saincte Croix[56].
         Passant plus outre on voit une grande baye en laquelle y a deux
         isles: l'une haute & l'autre platte: & trois rivieres, deux
         médiocres, dont l'une tire vers l'Orient & l'autre au nord: &
         la troisiesme grande, qui va vers l'Occident.

[Note 53: _Menane_. L'auteur corrige la faute lui-même un peu plus loin,
p. 46, de même que dans l'édition de 1632.]

[Note 54: La rivière _Scoudic_, ou de Sainte-Croix.]

[Note 55: La baie de Passamaquoddi.]

[Note 56: «Et d'autant qu'à deux lieues au dessus il y a des ruisseaux
qui viennent comme en croix se décharger dans ce large bras de mer,
cette ile de la retraite des François fut appellée SAINTE CROIX.»
(Lescarbot, liv. IV, ch. IV.) «L'île de Sainte-Croix, ou l'île Neutre
(Neutral Island), dit Williamson, est située dans la rivière (Scoudic,
ou Sainte-Croix) en face de la ligne de division entre Calais et
Robbinstown, où elle fait angle avec le bord de l'eau. Elle contient
douze ou quinze acres, et est droit au milieu de la rivière Scoudic,
quoique le passage des vaisseaux soit d'ordinaire du côté de l'est...
C'est ici que De Monts, en 1604, érigea un fort, et passa l'hiver; c'est
ici que les Commissaires nommés en vertu du traité de 1783, trouvèrent,
en 1798, les restes d'une fortification très-ancienne, et décidèrent
ensuite que cette rivière était vraiment celle de Sainte-Croix.»
(_History of Maine, Introduction._)]

26/174   C'est celle des Etechemins, dequoy nous avons parlé cy dessus.
         Allans dedans icelle deux lieux il y a un sault d'eau, où les
         sauvages portent leurs cannaux par terre quelque 500 pas, puis
         rentrent dedans icelle, d'où en après en traversant un peu de
         terre on va dans la riviere de Norembegue[57] & de sainct Jean,
         en ce lieu du sault que les vaisseaux ne peuvent passer à cause
         que ce ne sont que rochers, & qu'il n'y a que quatre à cinq
         pieds d'eau. En May & Juin il s'y prend si grande abondance de
         harangs & bars que l'on y en pourroit charger des vaisseaux. Le
         terroir est des plus beaux, & y a quinze ou vingt arpens de
         terre deffrichée, où le sieur de Mons fit semer du froment, qui
         y vint fort beau. Les sauvages s'y retirent quelquesfois cinq
         ou six sepmaines durant la pesche. Tout le reste du païs sont
         forests fort espoisses. Si les terres estoient deffrichées les
         grains y viendroient fort bien. Ce lieu est par la hauteur de
         45 degrez un tiers de latitude, & 17 degrez 32 minuttes de
         declinaison de la guide-ayment.

[Note 57: La rivière de Pénobscot.]



         _Le sieur de Mons ne trouvant point de lieu plus propre pour
         faire une demeure arrestée que l'isle de S. Croix, la fortifie
         & y faict des logements. Retour des vaisseaux en France & de
         Ralleau Secrétaire d'iceluy sieur de Mons, pour mettre ordre à
         quelques affaires._

174b


[Illustration: Isle de saincte Croix.]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Le plan de l'habitation.
B Jardinages.
C Petit islet servant de platte forme à mettre le canon.
D Platte forme où on mettoit du canon.
E Le cimetière.
F La chappelle.
G Basses de rochers autour de l'isle saincte Croix.
H Un petit islet.
I Le lieu où le sieur de Mons avoit fait commencer un moulin à eau.
L Place où l'on faisoit le charbon.
M Jardinages à la grande terre de l'Ouest.
N Autres jardinages à la grande terre de l'Est.
O Grande montaigne fort haute dans la terre.
P Riviere des Etechemins passant au tour de l'isle saincte Croix.



                                CHAPITRE IV.

         N'ayant trouvé lieu plus propre que ceste Isle, nous
         commençâmes à faire une barricade sur un petit islet un peu
27/175   separé de l'isle, qui servoit de platte-forme pour mettre
         nostre canon. Chacun s'y employa si vertueusement qu'en peu de
         temps elle fut rendue en defence, bien que les mousquittes (qui
         sont petites mouches) nous apportassent beaucoup d'incommodité
         au travail: car il y eust plusieurs de nos gens qui eurent le
         visage si enflé par leur piqueure qu'ils ne pouvoient presque
         voir. La barricade estant achevée, le sieur de Mons envoya sa
         barque pour advertir le reste de nos gens qui estoient avec
         nostre vaisseau en la baye saincte Marie, qu'ils vinssent à
         saincte Croix. Ce qui fut promptement fait: Et en les attendant
         nous passames le temps assez joyeusement.

         Quelques jours après nos vaisseaux estans arrivez, & ayant
         mouillé l'ancre, un chacun descendit à terre: puis sans perdre
         temps le sieur de Mons commança à employer les ouvriers à
         bastir des maisons pour nostre demeure, & me permit de faire
         l'ordonnance de nostre logement. Aprez que le sieur de Mons eut
         prins la place du Magazin qui contient neuf thoises de long,
         trois de large & douze pieds de haut, il print le plan de son
         logis, qu'il fit promptement bastir par de bons ouvriers, puis
         après donna à chacun sa place: & aussi tost on commença à
         s'assembler cinq à cinq & six à six, selon que l'on desiroit.
         Alors tous se mirent à deffricher l'isle, aller au bois,
         charpenter, porter de la terre & autres choses necessaires pour
         les bastimens.

         Cependant que nous bastissions nos logis, le sieur de Mons
         depescha le Capitaine Fouques dans le vaisseau de Rossignol,
28/176   pour aller trouver Pontgravé à Canceau, afin d'avoir ce qui
         restoit des commoditez pour nostre habitation.

         Quelque temps après qu'il fut parti, il arriva une petite
         barque du port de huict tonneaux, où estoit du Glas de Honfleur
         pilotte du vaisseau de Pontgravé, qui amena avec luy les
         Maistres des navires Basques qui avoient esté prins par ledit
         Pont en faisant la traicte de peleterie, comme nous avons dit.
         Le sieur de Mons les receut humainement & les renvoya par ledit
         du Glas au Pont avec commission de luy dire qu'il emmenast à la
         Rochelle les vaisseaux qu'il avoit prins, afin que justice en
         fut faicte. Cependant on travailloit fort & ferme aux logemens:
         les charpentiers au magazin & logis du sieur de Mons, & tous
         les autres chacun au sien; comme moy au mien, que je fis avec
         l'aide de quelques serviteurs que le sieur d'Orville & moy
         avions; qui fut incontinent achevé: où depuis le sieur de Mons
         se logea attendant que le sien le fut. L'on fit aussi un four,
         & un moulin à bras pour moudre nos bleds, qui donna beaucoup de
         peine & travail à la pluspart, pour estre chose pénible. L'on
         fit après quelques jardinages, tant à la grand terre que dedans
         l'isle, où on sema plusieurs sortes de graines, qui y vindrent
         fort bien, horsmis en l'isle; d'autant que ce n'estoit que
         Sable qui brusloit tout, lors que le soleil donnoit, encore
         qu'on prist beaucoup de peine à les arrouser.

176b

[Illustration: Habitation de l'isle S. Croix]

A Logis du sieur de Mons.
B Maison publique où l'on passait le temps durant la pluie.
C Le magasin.
D Logement des suisses.
E La forge.
F Logement des charpentiers.
G Le puis.
H Le four où l'on faisoit le pain.
I La cuisine.
L Jardinages.
M Autres jardins.
N La place où au milieu y a un arbre.
O Palissade.
P Logis des sieurs d'Orville, Champlain & Chandoré.
Q Logis du sieur Boulay, & autres artisans.
R Logis où logeoient les sieurs de Geneston, Sourin & autres artisans.
T Logis des sieurs de Beaumont, la Motte Bourioli & Fougeray.
V Logement de nostre curé.
X Autres jardinages.
Y La riviere qui entoure l'isle.


         Quelques jours après le sieur de Mons se délibéra de sçavoir où
         estoit la mine de cuivre franc qu'avions tant cherchée: Et pour
         cest effect: m'envoya avec un sauvage appellé Messamouet, qui
29/177   disoit en sçavoir bien le lieu. Je party dans une petite barque
         du port de cinq à six tonneaux, & neuf matelots avec moy. A
         quelque huict lieues de l'isle, tirant à la riviere S. Jean, en
         trouvasmes une de cuivre, qui n'estoit pas pur, neantmoins
         bonne selon le rapport du mineur, lequel disoit que l'on en
         pourroit tirer 18 pour cent. Plus outre nous en trouvasmes
         d'autres moindres que ceste cy. Quand nous fusmes au lieu où
         nous prétendions que fut celle que nous cherchions le sauvage
         ne la peut trouver: de sorte qu'il fallut nous en revenir,
         laissant ceste recerche pour une autre fois.

         Comme je fus de retour de ce voyage, le sieur de Mons resolut
         de renvoyer ses vaisseaux en France, & aussi le sieur de
         Poitrincourt qui n'y estoit venu que pour son plaisir, & pour
         recognoistre de païs & les lieux propres pour y habiter, selon
         le desir qu'il en avoit: c'est pourquoy il demanda au sieur de
         Mons le port Royal, qu'il luy donna suivant le pouvoir &
         commission qu'il avoit du Roy. Il renvoya aussi Ralleau son
         Secrétaire pour mettre ordre à quelques affaires touchant le
         voyage; lesquels partirent de l'isle S. Croix le dernier jour
         d'Aoust audict an 1604.



         _De la coste, peuples & riviere de Norembeque, & de tout ce qui
         s'est passé durant les descouvertures d'icelle._

                              CHAPITRE V.

         Aprés le partement des vaisseaux, le sieur de Mons se
         délibéra d'envoyer descouvrir le long de la coste de
         Norembegue, pour ne perdre temps: & me commit ceste charge, que
         j'eus fort aggreable.


30/178   Et pour ce faire je partis de S. Croix le 2 de Septembre avec
         une pattache de 17 à 18 tonneaux, douze matelots, & deux
         sauvages pour nous servir de guides aux lieux de leur
         cognoissance. Ce jour nous trouvasmes les vaisseaux où estoit
         le sieur de Poitrincourt, qui estoient ancrés à l'amboucheure
         de la riviere sainte Croix, à cause du mauvais temps duquel
         lieu ne pusmes partir que le 5 dudict mois: & estans deux ou
         trois lieux vers l'eau la brume s'esleva si forte que nous
         perdimes aussi tost leurs vaisseaux de veue. Continuant nostre
         route le long des costes nous fismes ce jour là quelque 25
         lieux: & passames par grande quantité d'isles, bancs, battures
         & rochers qui jettent plus de quatre lieux à la mer par
         endroicts. Nous avons nommé les isles, les isles rangées, la
         plus part desquelles sont couvertes de pins & sapins, & autres
         meschants bois. Parmy ces isles y a force beaux & bons ports,
         mais malaggreables pour y demeurer. Ce mesme jour nous passames
         aussi proche d'une isle qui contient environ 4 ou cinq lieux de
         long, auprès laquelle nous nous cuidames perdre sur un petit
         rocher à fleur d'eau, qui fit une ouverture à nostre barque
         proche de la quille. De ceste isle jusques au nord de la terre
         ferme [58] il n'y a pas cent pas de large. Elle est fort haute
         couppée par endroicts, qui paroissent, estant en la mer, comme
         sept ou huit montagnes rangées les unes proches des autres. Le
         sommet de la plus part d'icelles est desgarny d'arbres; parce
         que ce ne sont que rochers. Les bois ne sont que pins, sapins &
         boulleaux.

[Note 58: Lisez: «De ceste isle jusques au nord _à la terre ferme_.» Cet
étroit passage porte encore aujourd'hui, comme l'île, le nom de
Monts-Déserts (_Mount Desert narrows_).]

31/179   Je l'ay nommée l'isle des Monts-deserts[59]. La hauteur est par
         les 44 degrez & demy de latitude.

[Note 59: Suivant le P. Biard (Relation de la Nouvelle France, ch.
XXIII), les sauvages appelaient cette île _Pemetiq_, c'est-à-dire,
d'après M. l'abbé Maurault, _celle qui est à la tête_.]

         Le lendemain 6 du mois fismes deux lieux: & aperçeumes une
         fumée dedans une ance qui estoit au pied des montaignes cy
         dessus: & vismes deux canaux conduits par des sauvages, qui
         nous vindrent recognoistre à la portée du mousquet. J'envoyé
         les deux nostres dans un canau pour les asseurer de nostre
         amitié. La crainte qu'ils eurent de nous les fit retourner. Le
         lendemain matin ils revindrent au bort de nostre barque, &
         parlementerent avec nos sauvages. Je leur fis donner du
         biscuit, petum, & quelques autres petites bagatelles. Ces
         sauvages estoient venus à la chasse des Castors & à la pesches
         du poisson, duquel ils nous donnèrent. Ayant fait alliance avec
         eux, ils nous guidèrent en leur riviere de Peimtegoüet[60]
         ainsi d'eux appelée, où il nous dirent qu'estoit leur Capitaine
         nommé Bessabez [61] chef d'icelle. Je croy que ceste riviere
         est celle que plusieurs pilottes & Historiens appellent
32/190   Norembegue[62]: & que la plus part ont escript estre grande &
         spacieuse, avec quantité d'isles: & son entrée par la hauteur
         de 43° & 43° & demy: & d'autres par les 44 degrez, plus ou
         moins de latitude. Pour la declinaison, je n'en ay leu ny ouy
         parler à personne. On descrit aussi qu'il y a une grande ville
         fort peuplée de sauvages adroits & habilles, ayans du fil de
         cotton. Je m'asseure que la pluspart de ceux qui en font
         mention ne l'ont veue, & en parlent pour l'avoir ouy dire à
         gens qui n'en sçavoyent pas plus qu'eux. Je croy bien qu'il y
         en a qui ont peu en avoir veu l'embouchure, à cause qu'en effet
         il y a quantité d'isles, & qu'elle est par la hauteur de 44
         degrez de latitude en son entrée, comme ils disent: Mais
         qu'aucun y ait jamais entré il n'y a point d'apparence: car ils
         l'eussent descripte d'une autre façon, afin d'oster beaucoup de
         gens de ceste doute. Je diray donc au vray ce que j'en ay
         reconeu & veu depuis le commencement jusques où j'ay esté.

[Note 60: Ce mot, tel que l'écrit ici Champlain, semble venir de
_Pemetigouek (ceux de Pemetiq). Cependant, suivant M. l'abbé Maurault,
Pentagouet n'est autre chose que Pontegouit_, qui signifie _endroit
d'une, rivière où il y a des rapides_. Les Anglais ont toujours de
préférence désigné cette rivière sous le nom de _Pénobscot
(Penabobsket_, là où la terre est couverte de pierre. Hist. des
Abenaquis, p. 5).]

[Note 61: Le P. Biard dit qu'il était sagamo de Kadesquit. (Relation de
la Nouvelle France, ch. XXXIV.)]

[Note 62: Malgré le respect que nous avons pour Champlain et pour un
grand nombre d'auteurs qui semblent avoir adopté son opinion, nous osons
croire que la grande rivière de Norembegue n'est autre chose que la baie
Française, aujourd'hui la baie de Fundy. Pour ne point parler de Thévet
ni de Belleforest, qui sont fort peu explicites sur ce point, qu'il nous
suffise de citer le témoignage de Jean Alphonse, dont l'exactitude est
étonnante pour l'époque où il vivait: «Je dictz que le cap de sainct
Jehan, dict Cap à Breton, & le cap de la Franciscane, sont nordest &
surouest, & prennent un quart de l'est & ouest, & y a en la route cent
quarente lieues, & icy faict ung cap appellé le cap de Norembegue...
Ladicte coste est toute sableuse, terre basse, sans nulle montaigne. Au
delà du cap de Norembegue, descend la riviere dudict Norembegue, environ
vingt & cinq lieues du cap» (c'est précisément la largeur de l'Acadie).
«La dicte riviere est large de plus de quarente lieues de latitude en
son entrée, & va ceste largeur au dedans bien trente ou quarente
lieues...» Il est évident que Jean Alphonse décrit ici la côte sud-est
de l'Acadie (qu'il appelle Franciscane), le cap de Sable et la baie de
Fundy, qui a réellement une embouchure de près de quarante lieues si
l'on compte depuis le cap de Sable ou Norembègue jusques vers la sortie
du Pénobscot.]

         Premièrement en son entrée il y a plusieurs isles esloignées de
         la terre ferme 10 ou 12 lieues qui sont par la hauteur de 44
         degrez de latitude, & 18 degrez & 40 minutes de declinaison de
         la guide-ayment. L'isle des Monts-deserts fait une des pointes
         de l'emboucheure, tirant à l'est: & l'autre est une terre basse
         appelée des sauvages Bedabedec, qui est à l'ouest d'icelle,
33/181   distantes l'un de l'autre neuf ou dix lieues. Et presque au
         milieu à la mer y a une autre isle fort haute & remarquable,
         laquelle pour ceste raison j'ay nommée l'isle haute. Tout
         autour il y en a un nombre infini de plusieurs grandeurs &
         largeurs: mais la plus grande est celle des Monts-deserts. La
         pesche du poisson de diverses sortes y est fort bonne: comme
         aussi la chasse du gibier. A quelques deux ou trois lieues de
         la poincte de Bedabedec, rengeant la grande terre au nort, qui
         va dedans icelle riviere, ce sont terres fort hautes qui
         paroissent à la mer en beau temps 12 à 15 lieues. Venant au su
         de l'isle haute, en la rengeant comme d'un quart de lieue où il
         y a quelques battures qui sont hors de l'eau, mettant le cap à
         l'ouest jusques à ce que l'on ouvre toutes les montaignes qui
         sont au nort d'icelle isle, vous vous pouvez asseurer qu'en
         voyant les huict ou neuf decouppées de l'isle des Monts-deserts
         & celle de Bedabedec, l'on sera le travers de la riviere de
         Norembegue: & pour entrer dedans il faut mettre le cap au nort,
         qui est sur les plus hautes montaignes dudict Bedabedec: & ne
         verrez aucunes isles devant vous: & pouvez entrer seurement y
         ayant assez d'eau, bien que voyez quantité de brisans, isles &
         rochers à l'est & ouest de vous. Il faut les esviter la sonde
         en la main pour plus grande seureté: Et croy à ce que j'en ay
         peu juger, que l'on ne peut entrer dedans icelle riviere par
         autre endroict, sinon avec des petits vaisseaux ou chalouppes:
         Car comme j'ay dit cy-dessus la quantité des isles, rochers,
         basses, bancs & brisans y sont de toutes parts en sorte que
         c'est chose estrange à voir.

34/182   Or pour revenir à la continuation de nostre routte: Entrant
         dans la riviere il y a de belles isles, qui sont fort
         aggreables, avec de belles prairies. Nous fusmes jusques à un
         lieu où les sauvages nous guidèrent, qui n'a pas plus de demy
         quart de lieue de large: Et à quelques deux cens pas de la
         terre de l'ouest y a un rocher à fleur d'eau, qui est
         dangereux. De là à l'isle haute y a quinze lieues. Et depuis ce
         lieu estroict, (qui est la moindre largeur que nous eussions
         trouvée,) après avoir faict quelque 7 ou 8 lieues, nous
         rencontrasmes une petite riviere, où auprès il fallut mouiller
         l'ancre: d'autant que devant nous y vismes quantité de rochers
         qui descouvrent de basse mer: & aussi que quand eussions voulu
         passer, plus avant nous n'eussions pas peu faire demye lieue: à
         cause d'un sault d'eau qu'il y a, qui vient en talus de quelque
         7 à 8 pieds, que je vis allant dedans un canau avec les
         sauvages que nous avions: & n'y trouvasmes de l'eau que pour un
         canau: Mais passé le sault, qui a quelques deux cens pas de
         large, la riviere est belle, & continue jusques au lieu où nous
         avions mouillé l'ancre. Je mis pied à terre pour veoir le païs:
         & allant à la chasse je le trouvé fort plaisant & aggreable en
         ce que j'y fis de chemin. Il semble que les chesnes qui y sont
         ayent esté plantez par plaisir. J'y vis peu de sapins, mais
         bien quelques pins à un costé de la riviere: Tous chesnes à
         l'autre: & quelques bois taillis qui s'estendent fort avant
         dans les terres. Et diray que depuis l'entrée où nous fusmes,
         qui sont environ 25 lieux, nous ne vismes aucune ville ny
         village, ny apparence d'y en avoir eu: mais bien une ou deux
35/183   cabannes de sauvages où il n'y avoit personne, lesquelles
         estoient faites de mesme façon que celles des Souriquois
         couvertes d'escorce d'arbres: Et à ce qu'avons peu juger il y a
         peu de sauvages en icelle riviere qu'on appele aussi
         Etechemins. Ils n'y viennent non plus qu'aux isles, que
         quelques mois en esté durant la pesche du poisson & chasse du
         gibier, qui y est en quantité. Ce sont gens qui n'ont point de
         retraicte arrestée à ce que j'ay recogneu & apris d'eux: car
         ils yvernent tantost en un lieu & tantost à un autre, où ils
         voient que la chasse des bestes est meilleure, dont ils vivent
         quand la necessité les presse, sans mettre rien en reserve pour
         subvenir aux disettes qui sont grandes quelquesfois.

         Or il faut de necessité que ceste riviere soit celle de
         Norembegue: car passé icelle jusques au 41e degré que nous
         avons costoyé, il n'y en a point d'autre sur les hauteurs cy
         dessus dictes, que celle de Quinibequy, qui est presque en
         mesme hauteur, mais non de grande estendue. D'autre part il ne
         peut y en avoir qui entrent avant dans les terres: d'autant que
         la grande riviere saint Laurens costoye la coste d'Accadie & de
         Norembegue, où il n'y a pas plus de l'une à l'autre par terre
         de 45 lieues, ou 60 au plus large, comme il se pourra veoir par
         ma carte Géographique.

         Or je laisseray ce discours pour retourner aux sauvages qui
         m'avoient conduit aux saults de la riviere de Norembegue,
         lesquels furent advertir Bessabez leur chef, & d'autres
         sauvages, qui allèrent en une autre petite riviere advertir
         aussi le leur, nommé Cabahis, & lui donner advis de nostre
         arrivée.

36/184   Le 16 du mois il vint à nous quelque trente sauvages sur
         l'asseurance que leur donnèrent ceux qui nous avoient servy de
         guide. Vint aussi ledict Bessabez nous trouver ce mesme jour
         avec six canaux. Aussi tost que les sauvages qui estoient à
         terre le virent arriver, ils se mirent tous à chanter, dancer &
         sauter, jusques à ce qu'il eut mis pied à terre: puis après
         s'assirent tous en rond contre terre, suivant leur coustume
         lors qu'ils veulent faire quelque harangue ou festin. Cabahis
         l'autre chef peu après arriva aussi avec vingt ou trente de ses
         compagnons, qui se retirent apart, & se rejouirent fort de nous
         veoir: d'autant que c'estoit la première fois qu'ils avoient
         veu des Chrestiens. Quelque temps après je fus à terre avec
         deux de mes compagnons & deux de nos sauvages, qui nous
         servoient de truchement: & donné charge à ceux de nostre barque
         d'approcher prés des sauvages, & tenir leurs armes prestes pour
         faire leur devoir s'ils aperçevoient quelque esmotion de ces
         peuples contre nous. Bessabez nous voyant à terre nous fit
         asseoir, & commença à petuner avec ses compagnons, comme ils
         font ordinairement auparavant que faire leurs discours. Ils
         nous firent present de venaison & de gibier.

         Je dy à nostre truchement, qu'il dist à nos sauvages qu'ils
         fissent entendre à Bessabez, Cabahis & à leurs compagnons, que
         le sieur de Mons m'avoit envoyé par devers eux pour les voir &
         leur pays aussi: & qu'il vouloit les tenir en amitié, & les
         mettre d'accord avec les Souriquois & Canadiens leurs ennemis:
         Et d'avantage qu'il desiroit habiter leur terre, & leur montrer
         à la cultiver, afin qu'ils ne trainassent plus une vie si
37/185   miserable qu'ils faisoient, & quelques autres propos à ce
         subjet. Ce que nos sauvages leur firent entendre, dont ils
         demonstrerent estre fort contens, disant qu'il ne leur pouvoit
         arriver plus grand bien que d'avoir nostre amitié: & desiroyent
         que l'on habitast leur terre, & vivre en paix avec leur
         ennemis: afin qu'à l'advenir ils allassent à la chasse aux
         Castors plus qu'ils n'avoient jamais faict, pour nous en faire
         part, en les accommodant de choses necessaires pour leur usage.
         Apres qu'il eut achevé sa harangue, je leur fis present de
         haches, patinostres, bonnets, cousteaux & autres petites
         jolivetés: aprez nous nous separasmes les uns des autres. Tout
         le reste de ce jour, & la nuict suivante, ils ne firent que
         dancer, chanter & faire bonne chère, attendans le jour auquel
         nous trectasmes quelque nombre de Castors: & aprez chacun s'en
         retourna, Bessabez avec ses compagnons de son costé, & nous du
         nostre, fort satisfaits d'avoir eu cognoissance de ces peuples.

         Le 17 du mois je prins la hauteur, & trouvay 45 degrez & 25.
         minuttes de latitude: Ce faict nous partismes pour aller à une
         autre riviere appelée Quinibequy, distante de ce lieu de trente
         cinq lieux, & prés de 20 de Bedabedec[63]. Ceste nation de
38/186   sauvages de Quinibequy s'appelle Etechemins[64], aussi bien que
         ceux de Norembegue.

[Note 63: Quoique cette phrase donne à entendre que Champlain quitte la
rivière de Pénobscot, ce jour-là même, 17 de septembre, il est certain
que ce n'est pas ce qu'il a voulu dire. Rendu au point où il prend
hauteur, c'est-à-dire, à vingt-cinq ou trente lieues de l'embouchure de
cette rivière, suivant son calcul; ayant bien constaté qu'il n'y avait
pas même de trace d'aucune ville ou habitation considérable, l'auteur
considère l'exploration de cette rivière comme finie, et part pour venir
rejoindre la barque, qui était à l'ancré à une quinzaine de lieues de
l'embouchure, et continuer ensuite le voyage de découverte. La preuve
qu'il ne part pas directement pour le Kénébec, c'est que, trois jours
après, le 20 du mois, on en est encore à ranger la côte de l'ouest, et à
passer les montagnes de Bedabedec, ou hauteurs de Pénobscot, où l'on
mouille l'ancre, pour reconnaître, le même jour, l'entrée de la
rivière.]

[Note 64: C'est sans doute cette phrase qui a fait dire au P. F. Martin
(Appendice de sa trad. du P. Bressani) que Champlain donne au Kénébec le
nom de _rivière des Etchemins_. Cependant notre auteur, comme on le
voit, dit seulement que les sauvages du Kénébec étaient des Etchemins,
comme ceux de Pentagouet ou Pénobscot. Et ici Champlain est d'accord
avec le P. Biard, qui, dans le dénombrement approximatif qu'il fait des
nations sauvages dont il avait connaissance, assigne aux _Eteminquois_
ou Etchemins toute la côte comprise entre le pays des Souriquois et
Chouacouet, «J'ay trouvé, dit-il, par la relation des Sauvages mesmes,
que dans l'enclos de la grande riviere, dés les terres neuves jusques à
Chouacoët, on ne sauroit trouver plus de neuf à dix milles ames... Tous
les Souriquois 3000 ou 3500. Les Eteminquois jusques à Pentegoët, 2500;
dés Pentegoët jusques à Kinibequi, & de Kinibequi jusques à Chouacoët,
3000.» (Relat. de la Nouv. Fr., ch. VI.) Lescarbot prétend, il est vrai,
que «depuis Kinibeki, jusques à Malebarre, & plus outre, ilz s'appellent
Armouchiquois» (liv. IV, ch. VII); mais les témoignages de Champlain et
du P. Biard semblent avoir plus de poids, puisque ces auteurs ont visité
eux-mêmes les lieux et les nations dont ils parlent.]

         Le 18 du mois nous passames prés d'une petite riviere où estoit
         Cabahis, qui vint avec nous dedans nostre barque quelque douze
         lieues: Et luy ayant demandé d'où venoit la riviere de
         Norembegue, il me dit qu'elle passé le sault dont j'ay faict cy
         dessus mention, & que faisant quelque chemin en icelle on
         entroit dans un lac par où ils vont à la riviere de S. Croix,
         d'où ils vont quelque peu par terre, puis entrent dans la
         riviere des Etechemins. Plus au lac descent une autre riviere
         par où ils vont quelques jours, en après entrent en un autre
         lac, & passent par le millieu, puis estans parvenus au bout,
         ils font encore quelque chemin par terre, après entrent dans
         une autre petite riviere [65] qui vient se descharger à une
         lieue de Québec, qui est sur le grand fleuve S. Laurens. Tous
         ces peuples de Norembegue sont fort basannez, habillez de peaux
         de castors & autres fourrures, comme les sauvages Cannadiens &
         Souriquois: & ont mesme façon de vivre.

[Note 65: Comme on le voit, c'est précisément parce que les Etchemins
suivaient cette rivière pour venir à Québec, qu'on l'a appelée rivière
des Etchemins.]

39/187   Le 20 du mois rangeasmes la coste de l'ouest, & passâmes les
         montaignes de Bedabedec, où nous mouillasmes l'ancre: Et le
         mesme jour recogneusmes l'entrée de la riviere, où il peut
         aborder de grands vaisseaux: mais dedans il y a quelques
         battures qu'il faut esviter la sonde en la main. Nos sauvages
         nous quittèrent, d'autant qu'ils ne vollurent venir à
         Quinibequy: parceque les sauvages du lieu leur sont grands
         ennemis [66]. Nous fismes quelque 8 lieux rangeant la coste de
         l'ouest jusques à une isle distante de Quinibequy 10 lieux, où
         fusmes contraincts de relascher pour le mauvais temps & vent
         contraire. En une partye du chemin que nous fimes nous passames
         par une quantité d'isles & brisans qui jettent à la mer
         quelques lieues fort dangereux. Et voyant que le mauvais temps
         nous contrarioit si fort, nous ne passâmes pas plus outre que
         trois ou 4 lieues. Toutes ces isles & terres sont remplies de
         quantité de pareil bois que j'ay dit cy dessus aux autres
         costes. Et considerant le peu de vivres que nous avions, nous
         resolusmes de retourner à nostre habitation, attendans l'année
         suivante où nous esperions y revenir pour recognoistre plus
         amplement. Nous y rabroussames donc chemin le 23 Septembre &
         arrivasmes en nostre habitation le 2 Octobre ensuivant.

[Note 66: C'est peut-être cette circonstance qui a fait croire à
Lescarbot que le territoire des Almouchiquois s'étendait jusqu'au
Kénébec.]

         Voila au vray tout ce que j'ay remarqué tant des costes,
         peuples que riviere de Norembegue, & ne sont les merveilles
         qu'aucuns en ont escrites. Je croy que ce lieu est aussi mal
         aggreable en yver que celuy de nostre habitation, dont nous
         fusmes bien desceus.

40/188

         _Du mal de terre, fort cruelle maladie. A quoy les hommes &
         femmes sauvages passent le temps durant l'yver. Et tout ce qui
         se passa en l'habitation pendant l'hyvernement._

                               CHAPITRE VI.

         Comme nous arrivasmes à l'isle S. Croix chacun achevoit de se
         loger. L'yver nous surprit plustost que n'esperions, & nous
         empescha de faire beaucoup de choses que nous nous estions
         proposées. Neantmoins le sieur de Mons ne laissa de faire faire
         des jardinages dans l'isle. Beaucoup commancerent à deffricher
         chacun le sien; & moy aussi le mien, qui estoit assez grand, où
         je semay quantité de graines, comme firent, aussi ceux qui en
         avoient, qui vindrent assez bien. Mais comme l'isle n'estoit
         que Sable tout y brusloit presque lors que le soleil y donnoit:
         & n'avions point d'eau pour les arrouser, sinon de celle de
         pluye, qui n'estoit pas souvent.

         Le sieur de Mons fit aussi deffricher à la grande terre pour y
         faire des jardinages, & aux saults il fit labourer à trois
         lieues de nostre habitation, & y fit semer du bled qui y vint
         tresbeau & à maturité. Autour de nostre habitation il y a de
         basse mer quantité de coquillages, comme coques, moulles,
         ourcins & bregaux, qui faisoyent grand bien à chacun.

         Les neges commencèrent le 6 du mois d'Octobre. Le 3 de Décembre
         nous vismes passer des glasses qui venoyent de quelque riviere
         qui estoit gellée. Les froidures furent aspres & plus
41/189   excessives qu'en France, & beaucoup plus de durée: & n'y pleust
         presque point cest yver. Je croy que cela provient des vents du
         nord & norouest, qui passent par dessus de hautes montaignes
         qui sont tousjours couvertes de neges, que nous eusmes de trois
         à quatre pieds de haut, jusques à la fin du mois d'Avril; &
         aussi qu'elle se concerve beaucoup plus qu'elle ne feroit si le
         païs estoit labouré.

         Durant l'yver il se mit une certaine maladie entre plusieurs de
         nos gens, appelée mal de la terre, autrement Scurbut, à ce que
         j'ay ouy dire depuis à des hommes doctes. Il s'engendroit en la
         bouche de ceux qui l'avoient de gros morceaux de chair
         superflue & baveuse (qui causoit une grande putréfaction)
         laquelle surmontoit tellement, qu'ils ne pouvoient presque
         prendre aucune chose, sinon que bien liquide. Les dents ne leur
         tenoient presque point, & les pouvoit on arracher avec les
         doits sans leur faire douleur. L'on leur coupoit souvent la
         superfluité de cette chair, qui leur faisoit jetter force sang
         par la bouche. Apres il leur prenoit une grande douleur de bras
         & de jambes, lesquelles leur demeurèrent grosses & fort dures,
         toutes tachetés comme de morsures de puces, & ne peuvoient
         marcher à cause de la contraction des nerfs: de sorte qu'ils
         demeuroient presque sans force, & sentoient des douleurs
         intolérables. Ils avoient aussi douleur de reins, d'estomach &
         de ventre; une thoux fort mauvaise, & courte haleine: bref ils
         estoient en tel estat, que la pluspart des malades ne pouvoient
         se lever ny remuer, & mesme ne les pouvoit on tenir debout,
42/190   qu'ils ne tombassent en syncope: de façon que de 79 que nous
         estions, il en moururent 35 & plus de 20. qui en furent bien
         prés: La plus part de ceux qui resterent sains, se plaignoient
         de quelques petites douleurs & courte haleine. Nous ne pusmes
         trouver aucun remède pour la curation de ces maladies. L'on en
         fit ouverture de plusieurs pour recognoistre la cause de leur
         maladie.

         L'on trouva à beaucoup les parties intérieures gastées, comme
         le poulmon, qui estoit tellement altéré, qu'il ne s'y pouvoit
         recognoistre aucune humeur radicalle: la ratte cereuse &
         enflée: le foye fort legueux & tachetté, n'ayant sa couleur
         naturelle: la vaine cave, ascendante & descendante remplye de
         gros sang agulé & noir: le fiel gasté: Toutesfois il se trouva
         quantité d'artères, tant dans le ventre moyen qu'inférieur,
         d'assez bonne disposition. L'on donna à quelques uns des coups
         de rasoüer dessus les cuisses à l'endroit des taches pourprées
         qu'ils avoient, d'où il sortoit un sang caille fort noir. C'est
         ce que l'on a peu recognoistre aux corps infectés de ceste
         maladie.

         Nos chirurgiens ne peurent si bien faire pour eux mesmes qu'ils
         n'y soient demeurez comme les autres. Ceux qui y resterent
         malades furent guéris au printemps, lequel commence en ces pays
         là est en May[67]. Cela nous fit croire que le changement de
         saison leur rendit plustost la santé que les remèdes qu'on leur
         avoit ordonnés.

[Note 67: Pour ne pas nous exposer à faire dire à Champlain ce qu'il ne
voulait pas dire, nous laissons subsister ici une faute évidente, mais
dont on peut, ce semble, deviner la cause. L'auteur, encore sous
l'impression fâcheuse de ce malheureux hiver passé à l'île de
Sainte-Croix, aura mis d'abord dans son manuscrit que le printemps n'y
_commençait_ qu'en mai; réflexion faite, il se sera aperçu que ce
n'était pas rendre justice à la Nouvelle-France, que de la juger sur un
fait qui pouvait être exceptionnel, et il aura mis, que le printemps
_est_ en mai; enfin le typographe, pour contenter l'auteur, aura jugé à
propos de mettre les deux.]

43/191   Durant cet yver nos boissons gelèrent toutes, horsmis le vin
         d'Espagne. On donnoit le cidre à la livre. La cause de ceste
         parte fut qu'il n'y avoit point de caves au magazin: & que
         l'air qui entroit par des fentes y estoit plus aspre que celuy
         de dehors. Nous estions contraints d'user de tresmauvaises
         eaux, & boire de la nege fondue, pour n'avoir ny fontaines ny
         ruisseaux: car il n'estoit pas possible d'aller en la grand
         terre, à cause des grandes glaces que le flus & reflus
         charioit, qui est de trois brasses de basse & haute mer. Le
         travail du moulin à bras estoit fort pénible: d'autant que la
         plus part estans mal couchez, avec l'incommodité du chauffage
         que nous ne pouvions avoir à cause des glaces, n'avoient quasi
         point de force, & aussi qu'on ne mangeoit que chair salée &
         légumes durant l'yver, qui engendrent de mauvais sang: ce qui à
         mon opinion causoit en partie ces facheuses maladies. Tout cela
         donna du mescontentement au sieur de Mons & autres de
         l'habitation.

         Il estoit mal-aisé de recognoistre ce pays sans y avoir yverné,
         car y arrivant en été tout y est fort aggreable, à cause des
         bois, beaux pays & bonnes pescheries de poisson de plusieurs
         sortes que nous y trouvasmes. Il y a six mois d'yver en ce
         pays.

         Les sauvages qui y habitent sont en petite quantité. Durant
         l'yver au fort de neges ils vont chasser aux eslans & autres
         bestes: de quoy ils vivent la pluspart du temps. Et si les
         neges ne sont grandes ils ne font guerres bien leur proffit:
         d'autant qu'ils ne peuvent rien prendre qu'avec un grandissime
         travail, qui est cause qu'ils endurent & patissent fort.

44/192   Lors qu'ils ne vont à la chasse ils vivent d'un coquillage qui
         s'appelle coque. Ils se vestent l'yver de bonnes fourrures de
         castors & d'eslans. Les femmes font tous les habits, mais non
         pas si proprement qu'on ne leur voye la chair au dessous des
         aisselles, pour n'avoir pas l'industrie de les mieux
         accommoder. Quand ils vont à la chasse ils prennent de
         certaines raquettes, deux fois aussi grandes que celles de
         pardeçà, qu'ils s'attachent soubs les pieds, & vont ainsi sur
         la neige sans enfoncer, aussi bien les femmes & enfans, que les
         hommes, lesquels cherchent la piste des animaux; puis l'ayant
         trouvée ils la suivent jusques à ce qu'ils apercoivent la
         beste: & lors ils tirent dessus avec leur arcs, ou la tuent à
         coups d'espées emmanchées au bout d'une demye pique, ce qui se
         fait fort aisement; d'autant que ces animaux ne peuvent aller
         sur les neges sans enfoncer dedans: Et lors les femmes & enfans
         y viennent, & là cabannent & se donnent curée: Apres ils
         retournent voir s'ils en trouveront d'autres, & passent ainsi
         l'yver. Au mois de Mars ensuivant il vint quelques sauvages qui
         nous firent part de leur chasse en leur donnant du pain &
         autres choses en eschange. Voila la façon de vivre en yver de
         ces gens là, qui me semble estre bien miserable.

         Nous attendions nos vaisseaux à la fin d'Avril lequel estant
         passé chacun commença à avoir mauvaise opinion, craignant qu'il
         ne leur fust arrivé quelque fortune, qui fut occasion que le 15
         de May le sieur de Mons délibéra de faire accommoder une barque
         du port de 15 tonneaux, & un autre de 7 afin de nous en aller à
45/193   la fin du mois de Juin à Gaspé, chercher des vaisseaux pour
         retourner en France, si cependant les nostres ne venoient: mais
         Dieu nous assista mieux que nous n'esperions: car le 15 de Juin
         ensuivant estans en garde environ sur les onze heures du soir,
         le Pont Capitaine de l'un des vaisseaux du sieur de Mons arriva
         dans une chalouppe, lequel nous dit que son navire estoit ancré
         à six lieues de nostre habitation, & fut le bien venu au
         contentement d'un chacun.

         Le lendemain le vaisseau arriva [68], & vint mouiller l'ancre
         proche de nostre habitation. Le pont nous fit entendre qu'il
         venoit après luy un vaisseau de S. Maslo, appelé le S.
         Estienne, pour nous apporter des vivres & commoditez.

[Note 68: «Avec une compagnie de quelques quarante hommes,» dit
Lescarbot, liv. IV, ch. VIII, «& canonnades ne manquèrent à l'abord,
selon la coutume, ni l'éclat des trompetes.»]

         Le 17 du mois le sieur de Mons se délibéra d'aller chercher un
         lieu plus propre pour habiter & de meilleure température que la
         nostre: Pour cest effect il fit équiper la barque dedans
         laquelle il avoit pensé aller à Gaspé.



         _Descouvertures de la coste des Almouchiquois jusques au 42e
         degré de latitude: & des particularités de ce voyage._

                                CHAPITRE VII.

         Le 18 du mois de Juin 1605, le sieur de Mons partit de l'isle
         saincte Croix avec quelques gentilshommes, vingt matelots & un
46/194   sauvage nommé Panounias [69] & sa femme, qu'il ne voulut
         laisser, que menasmes avec nous pour nous guider au pays des
         Almouchiquois, en esperance de recognoistre & entendre plus
         particulierement par leur moyen ce qui en estoit de ce pays:
         d'autant qu'elle en estoit native.

[Note 69: Lescarbot l'appelle Panmiac.]

         Et rangeant la coste entre Menane, qui est une isle à trois
         lieues de la grande terre, nous vinsmes aux isles rangées par
         le dehors, où mouillasmes l'ancre en l'une d'icelles, où il y
         avoit une grande multitude de corneilles, dont nos gens
         prindrent en quantité; & l'avons nommée l'isle aux corneilles.
         De là fusmes à l'isle des Monts deserts qui est à l'entrée de
         la riviere de Norembegue, comme j'ay dit cy dessus, & fismes
         cinq ou six lieues parmy plusieurs isles, où il vint à nous
         trois sauvages dans un canau de la poincte de Bedabedec où
         estoit leur Capitaine; & après leur avoir tenu quelques
         discours ils s'en retournèrent le mesme jour.

         Le vendredy premier de Juillet nous partismes d'une des isles
         qui est à l'amboucheure de la riviere, où il y a un port assez
         bon pour des vaisseaux de cent & cent cinquante tonneaux. Ce
         jour fismes quelques 25 lieues entre la pointe de Bedabedec &
         quantité d'isles & rochers, que nous recogneusmes jusques à la
         riviere de Quinibequy, où à l'ouvert d'icelle il y a une isle
         assez haute, qu'avons nommée la tortue, & entre icelle & la
         grand terre quelques rochers esparts, qui couvrent de pleine
         mer: neantmoins on ne laisse de voir briser la mer par dessus.
         L'isle de la tortue & la riviere sont su suest & nort norouest.
         Comme l'on y entre, il y a deux moyenes isles, qui sont
47/195   l'entrée, l'une d'un costé & l'autre de l'autre, & à quelques
         300 pas au dedans il y a deux rochers où il n'y a point de
         bois, mais quelque peu d'herbes. Nous mouillasmes l'ancre à 300
         pas de l'entrée, à cinq & six brasses d'eau. Estans en ce lieu
         nous fusmes surprins de brumes qui nous firent resoudre
         d'entrer dedans pour voir le haut de la riviere & les sauvages
         qui y habitent; & partismes pour cet effect le 5 du mois. Ayans
         fait quelques lieues nostre barque pença se perdre sur un
         rocher que nous frayames en passant. Plus outre rencontrasmes
         deux canaux qui estoient venus à la chasse aux oiseaux, qui la
         pluspart muent en ce temps, & ne peuvent voler. Nous accostames
         ces sauvages par le moyen du nostre, qui les fut trouver avec
         sa femme, qui leur fit entendre le subject de nostre venue.
         Nous fismes amitié avec eux & les sauvages d'icelle
         riviere[70], qui nous servirent de guide: Et allant plus avant
         pour veoir leur Capitaine appelé Manthoumermer, comme nous
         eusmes fait 7 à 8 lieux, nous passames par quelques isles,
         destroits & ruisseaux, qui s'espandent le long de la riviere,
         où vismes de belles prairies: & costoyant une isle qui a
         quelque quatre lieux de long [71] ils nous menèrent où estoit
         leur chef, avec 25 ou 30 sauvages, lequel aussitost que nous
         eusmes mouillé l'ancre vint à nous dedans un canau un peu
         separé de dix autres, où estoient ceux qui l'accompaignoient:
48/196   Aprochant prés de nostre barque, il fit une harangue, où il
         faisoit entendre l'aise qu'il avoit de nous veoir, & qu'il
         desiroit avoir nostre alliance & faire paix avec leurs ennemis
         par nostre moyen, disant que le lendemain il envoyeroit à deux
         autres Capitaines sauvages qui estoient dedans les terres, l'un
         appelé Marchim, & l'autre Sazinou, chef de la riviere de
         Quinibequy. Le sieur de Mons leur fit donner des gallettes &
         des poix, dont ils furent fort contens. Le lendemain ils nous
         guidèrent en dessendant la riviere par un autre chemin que
         n'estions venus [72], pour aller à un lac: & partant par des
         isles, ils laisserent chacun une flèche proche d'un cap par où
         tous les sauvages passent, & croyent que s'ils ne le faisoyent
         il leur arriveroit du malheur, à ce que leur persuade le
         Diable, & vivent en ces superstitions, comme ils font en
         beaucoup d'autres. Par de là ce cap nous passames un sault
         d'eau fort estroit, mais ce ne fut pas sans grande difficulté,
         car bien qu'eussions le vent bon & frais, & que le fissions
         porter dans nos voilles le plus qu'il nous fut possible, si ne
         le peusme nous passer de la façon, & fusmes contraints
         d'attacher à terre une haussiere à des arbres, & y tirer tous:
         ainsi nous fismes tant à force de bras avec l'aide du vent qui
         nous favorisoit que le passames. Les sauvages qui estoient avec
         nous portèrent leurs canaux par terre ne les pouvant passer à
         la rame. Apres avoir franchi ce sault nous vismes de belles
         prairies. Je m'estonnay si fort de ce sault, que descendant
49/197   avec la marée nous l'avions fort bonne, & estans au sault nous
         la trouvasmes contraire, & après l'avoir passé elle descendoit
         comme auparavant, qui nous donna grand contentement.
         Poursuivant nostre routte nous vinsmes au lac[73], qui a trois à
         quatre lieues de long, où il y a quelques isles, & y descent
         deux rivieres, celle de Quinibequy qui vient du nort nordest, &
         l'autre du norouest, par où devoient venir Marchim & Sasinou,
         qu'ayant attendu tout ce jour & voyant qu'ils ne venoient
         point, nous resolusmes d'employer le temps: Nous levasmes donc
         l'ancre, & vint avec nous deux sauvages de ce lac pour nous
         guider, & ce jour vinsmes mouiller l'ancre à l'amboucheure de
         la riviere, où nous peschasmes quantité de plusieurs sortes de
         bons poissons: cependant nos sauvages allèrent à la chasse,
         mais ils n'en revindrent point. Le chemin par où nous
         descendismes ladicte riviere est beaucoup plus seur & meilleur
         que celuy par où nous avions esté. L'isle de la tortue qui est
         devant l'entrée de lad. riviere, est par la hauteur de 44
         degrez de latitude & 19 degrez 12 minutes de declinaison de la
         guide-aymant. L'on va par ceste riviere au travers des terres
         jusques à Québec quelque 50 lieues sans passer qu'un trajet de
         terre de deux lieues: puis on entre dedans une autre petite
         riviere [74] qui vient descendre dedans le grand fleuve S.
         Laurens. Ceste riviere de Quinibequy est fort dangereuse pour
         les vaisseaux à demye lieue au dedans, pour le peu d'eau,
50/198   grandes marées, rochers & basses qu'il y a, tant dehors que
         dedans. Il n'y laisse pas d'y avoir bon achenal s'il estoit
         bien recogneu. Si peu de pays que j'ay veu le long des rivages
         est fort mauvais: car ce ne sont que rochers de toutes parts.
         Il y a quantité de petits chesnes, & fort peu de terres
         labourables. Ce lieu est abondant en poisson, comme sont les
         autres rivieres cy dessus dictes. Les peuples vivent comme ceux
         de nostre habitation, & nous dirent, que les sauvages qui
         semoient le bled d'Inde, estoient fort avant dans les terres, &
         qu'ils avoient delaissé d'en faire sur les costes pour la
         guerre qu'ils avoient avec d'autres, qui leur venoient prendre.
         Voila ce que j'ay peu aprendre de ce lieu, lequel je croy
         n'estre meilleur que les autres.

[Note 70: Ici, Champlain n'est pas précisément, dans la rivière de
Kénébec, dont le capitaine était Sasinou, mais dans celle de Chipscot
_(Sheepscott)_, où était le capitaine de ces sauvages, Manthoumermer.]

[Note 71: L'île de Jérémysquam, qui sépare la baie de Monsouic, ou
_Monseag_, du chenal de la rivière de Chipscot.]

[Note 72: Ce passage est une nouvelle preuve que Champlain, en montant,
était passé par le côté oriental de l'île de Jérémysquam, et, par
conséquent, dans la rivière de Chipscot: car les sauvages, qui
connaissaient bien les lieux, durent conduire les français par le plus
court chemin pour aller au lac ou à la baie de Merry-Meeting.]

[Note 73: Ce lac, appelé la baie de Merry-Meeting, est formé par la
jonction des eaux du Kénébec, au nord, et de la rivière de Sagadahok ou
Amouchcoghin, dont on a fait Androscoggin.]

[Note 74: La rivière Chaudière.]


198a

[Illustration: Qui ni be guy]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Le cours de la riviere.
B 2 Isles qui sont à l'antré de la riviere.
C Deux rochers qui sont dans la riviere fort dangereux.
D Islets & rochers qui sont le long de la coste.
E Basses où de plaine mer vaisseaux du port de 60 tonneaux peuvent
  eschouer.
F Le lieu où les sauvages cabannent quand ils viennent à la pesche du
  poisson.
G Basses de sable qui sont le long de la coste.
H Un estang d'eau douce.
I Un ruisseau où des chaloupes peuvent entrer à demy flot.
L Isles au nombre de 4 qui sont dans la riviere comme l'on est entré
  dedans.


         Le 8 du mois partismes de l'emboucheure d'icelle riviere ce que
         ne peusmes faire plustost à cause des brumes que nous eusmes.
         Nous fismes ce jour quelque quatre lieux, & passames par une
         baye[75] où il y a quantité d'isles, & voit on d'icelle de
         grandes montaignes à l'ouest, où est la demeure d'un Capitaine
         sauvage appelé Aneda, qui se tient proche de la riviere de
         Quinibequy. Je me parsuaday par ce nom que c'estoit un de sa
         race qui avoit trouvé l'herbe appelée Aneda[76] que Jacques
51/199   Quartier a dict avoir tant de puissance contre la maladie
         appelée Scurbut, dont nous avons desja parlé, qui tourmenta
         ses gens aussi bien que les nostres, lors qu'ils yvernerent en
         Canada. Les sauvages ne cognoissent point ceste herbe, ny ne
         sçavent que c'est, bien que ledit sauvage en porte le nom. Le
         lendemain fismes huit lieues. Costoyant la coste nous
         apperçeusmes deux fumées que nous faisoient des sauvages, vers
         lesquelles nous fusmes mouiller l'ancre derrière un petit islet
         proche de la grande terre, où nous vismes plus de quatre vingts
         sauvages qui accouroyent le long de la coste pour nous voir,
         dansant & faisant signe de la resjouissance qu'ils en avoient.
         Le sieur de Mons envoya deux hommes avec nostre sauvage[77]
         pour les aller trouver: & après qu'ils eurent parlé quelque
         temps à eux, & les eurent asseurez de nostre amitié nous leur
         laissames un de nos gens, & eux nous baillèrent un de leurs
         compagnons en ostage: Cependant le sieur de Mons fut visiter
         une isle, qui est fort belle de ce qu'elle contient, y ayant de
         beaux chesnes & noyers, la terre deffrichée & force vignes, qui
         aportent de beaux raisins en leur saison: c'estoit les premiers
         qu'eussions veu en toutes ces costes depuis le cap de la Héve:
52/200   Nous la nommasmes l'isle de Bacchus[78]. Estans de pleine mer
         nous levasmes l'ancre, & entrasmes dedans une petite riviere,
         où nous ne peusmes plustost: d'autant que c'est un havre de
         barre, n'y ayant de basse mer que demie brasse d'eau, de plaine
         mer brasse & demie, & du grand de l'eau deux brasses; quand on
         est dedans il y en a trois, quatre, cinq & six. Comme nous
         eusmes mouillé l'ancre il vint à nous quantité de sauvages sur
         le bort de la riviere, qui commencèrent à dancer: Leur
         Capitaine pour lors n'estoit avec eux, qu'ils appeloient
         Honemechin[79]: il arriva environ deux ou trois heures après
         avec deux canaux, puis s'en vint tournoyant tout autour de
         nostre barque. Nostre sauvage ne pouvoit entendre que quelques
         mots, d'autant que la langue Almouchiquoise, comme s'appelle
         ceste nation, diffère du tout de celle des Souriquois &
         Etechemins. Ces peuples demonstroient estre fort contens: leur
         chef estoit de bonne façon, jeune & bien dispost: l'on envoya
         quelque marchandise à terre pour traicter avec eux, mais ils
         n'avoient rien que leurs robbes, qu'ils changèrent, car ils ne
         font aucune provision de pelleterie que pour se vestir. Le
         sieur de Mons fit donner à leur chef quelques commoditez, dont
         il fut fort satisfait, & vint plusieurs fois à nostre bort pour
         nous veoir. Ces sauvages se rasent le poil de dessus le crasne
         assez haut, & portent le reste fort longs, qu'ils peignent &
53/201   tortillent par derrière en plusieurs façons fort proprement,
         avec des plumes qu'ils attachent sur leur teste. Ils se
         peindent le visage de noir & rouge comme les autres sauvages
         qu'avons veus. Ce sont gens disposts bien formez de leur corps:
         leurs armes sont piques, massues, arcs & flèches, au bout
         desquelles aucuns mettent la queue d'un poisson appelé
         Signoc[80], d'autres y accommodent des os, & d'autres en ont
         toutes de bois. Ils labourent & cultivent la terre, ce que
         n'avions encores veu. Au lieu de charuës ils ont un instrument
         de bois fort dur, faict en façon d'une besche. Ceste riviere
         s'appelle des habitans du pays Chouacoet[81].

[Note 75: La baie de Casco. Ce mot, parait-il, n'est qu'une contraction
de l'ancien nom Acocisco. (Williamson, _Hist. of Maine, Introd._, sect.
II.)]

[Note 76: Cette phrase nous fait connaître quelques-unes des causes qui
ont empêché les Français de retrouver, en Acadie, le remède que les
sauvages du Canada avaient enseigné à Cartier pour guérir ses gens du
scorbut. D'abord, on avait défiguré un peu le nom de la plante: les
trois manuscrits qui existent du second voyage de Cartier sont unanimes
à l'appeler _amedda_, d'après M. d'Avezac (réimpression figurée de
l'édit. de 1545, publiée en 1863); tandis que Lescarbot écrit _annedda_,
et Champlain _aneda_. En second lieu, cette plante n'était pas une
herbe, mais bien un arbre de bonne taille; c'était probablement ce que
l'on a toujours appelé, en Canada, _l'épinette_. Voici ce qu'en dit le
capitaine malouin: «Lors ledict Dom Agaya envoya deux femmes avecq le
capitaine pour en quérir: lesquelz en apportèrent neuf ou dix rameaulx,
& nous monstrerent comme il failloit piler l'escorce & les fueilles
dudict boys, & mettre tout bouillir en eaue, puis en boire de deux jours
l'un, & mettre le marcq sur les jambes enflées & malades, & que de toute
maladie ledict arbre guerissoit, ilz appellent ledict arbre en leur
langaige Ameda... Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils eurent
l'advantage... Apres ce avoir veu & cogneu, y a eu telle presse ladicte
médecine, que on si vouloit tuer, à qui premier en auroit. De sorte que
ung arbre aussi gros & aussi grand que je viz jamais arbre a esté
employé en moins de huit jours: lequel a faict telle opération, que si
tous les médecins de Louvain & de Montpellyer y eussent esté avec toutes
les drogues de Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant faict en ung an,
que ledict arbre a faict en six jours.»]

[Note 77: Panounias, allié par sa femme à la nation almouchiquoise.
(Voir ci-dessus, p. 4.) Ce sauvage fut, quelque temps après, assassiné
par les Almouchiquois, et sa mort fut la cause d'une guerre sanglante
entre cette nation et celles des Souriquois et des Etchemins.]


[Note 78: Cette île, suivant la carte de 1632, est située vers le nord
de la baie de Saco ou Chouacouet. C'est probablement celle que l'on
trouve indiquée, dans les cartes anglaises, sous les noms de _Richmond_
et de _Richman's island_.]

[Note 79: Lescarbot l'appelle _Olmechin_. Il fut tué l'année suivante
par un parti d'Etchemins. (Voir ci-après, ch. XVI, et Lescarbot, _Muses
de la Nouvelle-France_.)]

[Note 80: L'auteur donne, un peu plus loin (chapitre VIII), la
description du _signoc_ ou _siguenoc_.]

[Note 81: Le nom de _Saco_, que porte aujourd'hui cette rivière, de même
que la baie où elle se jette, vient évidemment de ce nom sauvage
_Chouacouet_, ou, si l'on veut, de _Sawahquatok_, comme on le trouve
dans les auteurs anglais. De _Souacouet_, on a fait _Sacouet,_ et enfin
Saco.]

         Le lendemain le sieur de Mons fut à terre pour veoir leur
         labourage sur le bord de la riviere, & moy avec luy, & vismes
         leur bleds qui sont bleds d'Inde, qu'ils font en jardinages,
         semant trois ou quatre grains en un lieu, après ils assemblent
         tout autour avec des escailles du susdit signoc quantité de
         terre: Puis à trois pieds delà en sement encore autant; & ainsi
         consecutivement. Parmy ce bled à chasque tourteau ils plantent
         3 ou 4 febves du Bresil, qui viennent de diverses couleurs.
         Estans grandes elles s'entrelassent au tour dudict bled qui
         leve de la hauteur de cinq à six pieds: & tiennent le champ
         fort net de mauvaises herbes. Nous y vismes force citrouilles,
         courges & petum, qu'ils cultivent aussi[82].

[Note 82: Toutes ces plantes, le _petun_, ou tabac, les courges et
citrouilles, les fèves, le maïs, sont-elles indigènes dans les contrée
que parcourt ici Champlain? M. Asa Gray et le Dr. Harris, qui ont étudié
cette question, prétendent qu'elles ne le sont pas à une latitude plus
au nord que le Mexique, et, par conséquent, que la culture de ces
plantes a dû être transmise aux sauvages de la Nouvelle-Angleterre,
comme à ceux de la Nouvelle-France, par les nations plus méridionales.]

54/202   Le bled d'Inde que nous y vismes pour lors estoit de deux pieds
         de haut, il y en avoit aussi de trois. Pour les febves elles
         commençoient à entrer en fleur, comme faisoyent les courges &
         citrouilles. Ils sement leur bled en May, & le recueillent en
         Septembre. Nous y vismes grande quantité de noix, qui sont
         petites, & ont plusieurs quartiers. Il n'y en avoit point
         encores aux arbres, mais nous en trouvasmes assez dessoubs, qui
         estoient de l'année précédente. Nous vismes aussi force vignes,
         ausquelles y avoit de fort beau grain, dont nous fismes de
         tresbon verjust, ce que n'avions point encores veu qu'en l'isle
         de Bacchus, distante d'icelle riviere prés de deux lieues. Leur
         demeure arrestée, le labourage, & les beaux arbres, nous firent
         juger que l'air y est plus tempéré & meilleur que celuy où nous
         yvernasmes ny que les autres lieux de la coste: Mais que je
         croye qu'il n'y face un peu de froit, bien que ce soit par la
         hauteur de 43 degrez 3 quarts de latitude, non. Les forests
         dans les terres sont fort claires, mais pourtant remplies de
         chesnes, hestres fresnes & ormeaux: Dans les lieux aquatiques
         il y a quantité de saules. Les sauvages se tiennent tousjours
         en ce lieu, & ont une grande Cabanne entourée de pallissades,
         faictes d'assez gros arbres rengés les uns contre les autres,
         où ils se retirent lors que leurs ennemis leur viennent faire
         la guerre. Ils couvrent leurs cabannes d'escorce de chesnes. Ce
         lieu est fort plaisant & aussi aggreable que lieu que l'on
55/203   puisse voir. La riviere est fort abondante en poisson,
         environnée de prairies. A l'entrée y a un islet capable d'y
         faire une bonne forteresse, où l'on seroit en seureté.


202b

[Illustration: Chouacoit-R]

_Les chifres montrent les brases d'eau._

A La riviere.
B Le lieu où ils ont leur forteresse.
C Les cabannes qui sont parmy les champs où auprès ils cultivent
  la terre & sement du bled d'Inde.
D Grande compaigne sablonneuse, neantmoins remplie d'herbages.
E Autre lieu où ils font leurs logemens tous en gros sans estre
  separez après la semence de leurs bleds estre faite.
F (1) Marais où il y a de bons pasturages.
G Source d'eau vive.
H Grande pointe de terre toute deffrichée horsmis quelques arbres
  fruitiers & vignes sauvages.
I Petit islet à l'entrée de la riviere.
L Autre islet (2).
M Deux isles où vesseaux peuvent mouiller l'ancre à l'abry d'icelles
  avec bon fons.
N Pointe de terre deffrichée ou nous vint trouver Marchim.
O (3) Quatre isles.
P Petit ruisseau qui asseche de basse mer.
Q (4) Basses le long de la coste.
R La rade où les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre attendant le flot.

(1) f, dans la carte.--(2) Cet îlet est marqué I. Des deux qui sont
marqués de la même lettre, celui-ci est le plus éloigné de l'entrée de
la rivière.--(3) Des quatre O qui désignaient les quatre îles, le
graveur a fait quatre îles plus petites. Les quatre îles sont au
nord-ouest de la pointe H.--(4.) Dans la carte, c'est une lettre
minuscule.


         Le dimanche 12 [83] du mois nous partismes de la riviere
         appelée Chouacoët, & rengeant la coste aprés avoir fait quelque
         6 ou 7 lieues le vent se leva contraire, qui nous fit mouiller
         l'ancre & mettre pied à terre, où nous vismes deux prairies,
         chacune desquelles contenoit environ une lieue de long, & demie
         de large. Nous y aperceusmes deux sauvages que pensions à
         l'abbord estre de gros oiseaux qui sont en ce pays là, appelés
         outardes, qui nous ayans advisés, prindrent la fuite dans les
         bois, & ne parurent plus. Depuis Chouacoet jusques en ce lieu
         où vismes de petits oiseaux[84], qui ont le chant comme merles,
         noirs horsmis le bout des ailles, qui sont orangés, il y a
         quantité de vignes & noyers. Ceste coste est sablonneuse en la
         pluspart des endroits depuis Quinibequy. Ce jour nous
         retournasmes deux ou trois lieux devers Chouacoet jusques à un
         cap qu'avons nommé le port aux isles[85], bon pour des
         vaisseaux de cent tonneaux, qui est parmy trois isles. Mettant
56/204   le cap au nordest quart du nort proche de ce lieu, l'on entre
         en un autre port[86] où il n'y a aucun passage (bien que ce
         soient isles) que celluy par où on entre, où à l'entrée y a
         quelques brisans de rochers qui sont dangereux. En ces isles y
         a tant de groiselles rouges que l'on ne voit autre chose en la
         pluspart, & un nombre infini de tourtes [87], dont nous en
         prismes bonne quantité. Ce port aux isles est par la hauteur de
         43 degrez 25 minutes de latitude.

[Note 83: Le 12 de juillet était un mardi. Comme M. de Monts et l'auteur
semblent avoir visité ce lieu assez en détail, et qu'ils mirent à terre
le 10, il est probable qu'on ne repartit de Chouacouet que le 12.]

[Note 84: On donne à cet oiseau le nom de Commandeur (_Agelaius
Phoeniceus_, VIEILLOT). En Canada, on l'appelle Étourneau, parce qu'il a
avec ce dernier une certaine conformité de couleur et d'habitudes.]

[Note 85: Il ne faut pas confondre ce cap du Port-aux-Iles avec celui
que l'auteur appelle, un peu plus loin, le Cap-aux-Iles. Ce dernier
porte aujourd'hui le nom de cap Anne, et le premier celui de cap
Porpoise (cap au Marsouin). Williamson parle du cap Porpoise à peu près
dans les mêmes termes que Champlain. «Le cap Porpoise, dit-il, est un
havre étroit et de difficile accès.» Le nom de _Mousom_, que l'on a
donné à la rivière du cap Porpoise, est vraisemblablement une corruption
du mot _marsouin_; car il est impossible qu'il soit dérivé du nom
sauvage _Meguncouk_.]

[Note 86: Ce doit être l'entrée de la rivière Kenebunk, «qui est un bon
havre pour les petits vaisseaux,» dit Williamson. _(Hist. of Maine.)_]

[Note 87: Tourtres, ou Pigeons de passage (_Ectopistes migratoria_,
AUDUBON).]

         Le 15 dudit mois fismes 12 lieues. Costoyans la coste nous
         apperçeusmes une fumée sur le rivage de la mer, dont nous
         approchasmes le plus qu'il nous fut possible, & ne vismes aucun
         sauvage, ce qui nous fit croire qu'ils s'en estoient fuys. Le
         soleil s'en alloit bas, & ne peusmes trouver lieu pour nous
         loger icelle nuict, à cause que la coste estoit platte, &
         sablonneuse. Mettant le cap au su pour nous esloigner, afin de
         mouiller l'ancre, ayant fait environ deux lieues nous
         apperçeusmes un cap [88] à la grande terre au su quart du suest
         de nous, où il pouvoit avoir quelque six lieues: à l'est deux
         lieues apperçeusmes trois ou quatre isles assez hautes[89], & à
         l'ouest un grand cu de sac[90]. La coste de ce cul de sac toute
         rengée jusques au cap peut entrer dans les terres du lieu où
57/205   nous estions environ quatre lieues: il en a deux de large nort
         & su[91] & trois en son entrée: Et ne recognoissant aucun lieu
         propre pour nous loger, nous resolusmes d'aller au cap cy
         dessus à petites voilles une partie de la nuict, & en
         aprochasmes à 16 brasses d'eaue où nous mouillasmes l'ancre
         attendant le poinct du jour.

[Note 88: Le cap Anne.]

[Note 89: Les îles appelées _Isles of Shoals_ (îles de Battures.) «Ces
îles constituent le groupe auquel le célèbre capitaine John Smith donna
son propre nom; mais l'ingratitude de l'homme a refusé à sa mémoire ce
faible honneur.» _(Dict. of Am.)_]

[Note 90: On voit, par ce qui suit, que ce grand cul-de-sac désigne
évidemment la grande baie que forme la côte au nord du cap Anne. C'est
ce même cul-de-sac que l'auteur appelle ailleurs baie Longue. Les cartes
modernes ne lui assignent aucun nom particulier.]

[Note 91: A rigoureusement parler, la largeur de cette baie n'est pas
dans le sens nord et sud; mais il est évident que l'auteur ne prétend
point en donner ici une description mathématique, puisqu'il ne la décrit
que de loin et selon l'apparence qu'elle présente à la distance de
plusieurs lieues.]

         Le lendemain nous fusmes au susdict cap, où il y a trois isles
         proches de la grand terre, pleines de bois de diferentes
         sortes, comme à Chouacoet & par toute la coste: & une autre
         platte, où la mer brise, qui jette un peu plus à la mer que les
         autres, où il n'y en a point. Nous nommasmes ce lieu le cap aux
         isles [92], proche duquel apperçeusmes un canau, où il y avoit
         5 ou 6 sauvages, qui vindrent à nous, lesquels estans prés de
         nostre barque s'en allèrent danser sur le rivage. Le sieur de
         Mons m'envoya à terre pour les veoir, & leur donner à chacun un
         cousteau & du biscuit, ce qui fut cause qu'ils redanserent
         mieux qu'auparavant. Cela fait je leur fis entendre le mieux
         qu'il me fut possible, qu'ils me monstrassent comme alloit la
         coste. Apres leur avoir dépeint avec un charbon la baye [93] &
         le cap aux isles, où nous estions, ils me figurèrent avec le
58/206   mesme creon, une autre baye [94] qu'ils representoient fort
         grande, où ils mirent six cailloux d'esgalle distance, me
         donnant par là à entendre que chacune des marques estoit autant
         de chefs & peuplades [95]: puis figurèrent dedans ladicte baye
         une riviere que nous avions passée [96], qui s'estent fort
         loing, & est batturiere. Nous trouvasmes en cet endroit des
         vignes en quantité, dont le verjust estoit un peu plus gros que
         des poix, & force noyers, où les noix n'estoient pas plus
         grosses que des balles d'arquebuse. Ces sauvages nous dirent,
         que tous ceux qui habitoient en ce pays cultivoient &
         ensemensoient la terre, comme les autres qu'avions veu
         auparavant. Ce lieu est par la hauteur de 43 degrez, & quelque
         minutes [97] de latitude. Ayant fait demie lieue nous
         apperçeusmes plusieurs sauvages sur la pointe d'un rocher, qui
         couroient le long de la coste, en dansant, vers leurs
         compagnons, pour les advertir de nostre venue. Nous ayant
         monstré le quartier de leur demeure, ils firent signal de
         fumées pour nous monstrer l'endroit de leur habitation. Nous
59/207   fusmes mouiller l'ancre proche d'un petit islet, où l'on envoya
         nostre canau pour porter quelques cousteaux & gallettes aux
         sauvages; & apperçeusmes à la quantité qu'ils estoient que ces
         lieux sont plus habitez que les autres que nous avions veus.
         Après avoir arresté quelques deux heures pour considerer ces
         peuples, qui ont leurs canaux faicts d'escorce de boulleau,
         comme les Canadiens, Souriquois & Etechemins, nous levasmes
         l'ancre, & avec apparence de beau temps nous nous mismes à la
         voille. Poursuivant nostre routte à l'ouest surouest, nous y
         vismes plusieurs isles à l'un & l'autre bort. Ayant fait 7 à 8
         lieues nous mouillasmes l'ancre proche d'une isle où
         apperçeusmes force fumées tout le long de la coste, & beaucoup
         de sauvages qui accouroient pour nous voir. Le sieur de Mons
         envoya deux ou trois hommes vers eux dedans un canau, ausquels
         il bailla des cousteaux & patenostres pour leur presenter, dont
         ils furent fort aises, & danserent plusieurs fois en payement.
         Nous ne peusmes sçavoir le nom de leur chef, à cause que nous
         n'entendions pas leur langue. Tout le long du rivage y a
         quantité de terre deffrichée, & semée de bled d'Inde. Le pays
         est fort plaisant & aggreable: neantmoins il ne laisse d'y
         avoir force beaux bois. Ceux qui l'habitent ont leurs canaux
         faicts tout d'une pièce, fort subjets à tourner, si on n'est
         bien adroit à les gouverner: & n'en avions point encore veu de
         ceste façon. Voicy comme ils les font. Apres avoir eu beaucoup
         de peine, & esté long temps à abbatre un arbre le plus gros &
         le plus haut qu'ils ont peu trouver, avec des haches de pierre
60/208   (car ils n'en ont point d'autres, si ce n'est que quelques uns
         d'eux en recouvrent par le moyen des sauvages de la coste
         d'Accadie, ausquels on en porte pour traicter de peleterie) ils
         ostent l'escorce & l'arrondissent, horsmis d'un costé, où ils
         mettent du feu peu à peu tout le long de la pièce: & prennent
         quelques fois des cailloux rouges & enflammez, qu'ils posent
         aussi dessus: & quand le feu est trop aspre, ils l'esteignent
         avec un peu d'eau, non pas du tout, mais de peur que le bord du
         canau ne brusle. Estant assez creux à leur fantasie, ils le
         raclent de toutes parts avec des pierres, dont ils se servent
         au lieu de cousteaux. Les cailloux dequoy ils font leurs
         trenchans sont semblables à nos pierres à fusil.

[Note 92: Les Anglais lui ont donné le nom de la reine Anne.]

[Note 93: La baie dont l'auteur vient de parler, c'est-à-dire, la baie
Longue.]

[Note 94: La baie de Massachusets, au fond de laquelle est la baie de
Boston. En comparant le récit des auteurs anglais sur les sauvages
appelés Massachusets, avec ce que Champlain et les français de son temps
disent des Almouchiquois, on demeure convaincu que les uns et les autres
ont désigné par ces deux mots, en apparence si différents, une seule et
même nation, ou qu'ils ont étendu ce nom à toutes les tribus qui
faisaient cause commune avec ces sauvages contre les nations des côtes
d'Acadie. «Les Massachusets, dit Gookin, demeuraient principalement vers
cet endroit de la baie de Massachusets, où les Anglais sont maintenant
établis. Ils formaient un peuple grand et nombreux. Leur principal chef
avait autorité sur plusieurs capitaines subalternes... Cette nation
pouvait autrefois mettre sur pied environ trois mille hommes de guerre,
au rapport des vieux sauvages.» _(Collect. of the Mass. Hist. Soc._,
première série, vol. I.) Suivant le même auteur, les Massachusets
avaient pour alliés les Patoukets, qui demeuraient plus au nord. D'où
l'on voit que les peuples qui habitaient la plus grande partie des côtes
de la Nouvelle-Angleterre, étaient les Massachusets et leurs alliés. Or
ce sont précisément ces mêmes nations que les voyageurs français
comprenaient sous le nom d'Almouchiquois. Ce qu'il y a de certain, c'est
que les Français appelaient Almouchiquois plusieurs peuples ou tribus
que les Anglais comprenaient sous le nom de Massachusets, et, quelle que
soit la vraie signification de ces deux mots, on ne peut nier qu'ils
n'aient entre eux un certain air de parenté (_al-moussicoua-set_).]

[Note 95: C'étaient, d'après Gookin, les chefs de Weechagaskas, de
Neponsitt, de Punkapaog, de Nonantum, de Nashaway, et d'une partie des
Nipmucks, suivant le rapport des anciens.]

[Note 96: Le Merrimack.]

[Note 97: La latitude du cap Anne est d'environ 42° 38'.]

         Le lendemain 17 dudict mois levasmes l'ancre pour aller à un
         cap, que nous avions veu le jour précèdent, qui nous demeuroit
         comme au su surouest[98]. Ce jour ne peusmes faire que 5
         lieues, & passames par quelques isles remplies de bois. Je
         recognus en la baye tout ce que m'avoient dépeint les sauvages
         au cap des isles. Poursuivant nostre route il en vint à nous
         grand nombre dans des canaux, qui sortoient des isles, & de la
         terre ferme. Nous fusmes ancrer à une lieue du cap, qu'avons
         nommé S. Loys[99], où nous apperçeusmes plusieurs fumées: y
         voulant aller nostre barque eschoua sur une roche, où nous
         fusmes en grand danger: car si nous n'y eussions promptement
         remédié, elle eut bouleversé dans la mer, qui perdoit tout à
         l'entour, où il y avoit 5 à 6 brasses d'eau: mais Dieu nous
61/209   preserva, & fusmes mouiller l'ancre proche du susdict cap, où
         il vint quinze ou seize canaux de sauvages, & en tel y en avoit
         15 ou 16 qui commencèrent à monstrer grands signes de
         resjouissance, & faisoient plusieurs sortes de harangues, que
         nous n'entendions nullement. Le sieur de Mons envoya trois ou
         quatre hommes à terre dans nostre canau, tant pour avoir de
         l'eau, que pour voir leur chef nommé Honabetha, qui eut
         quelques cousteaux, & autres jolivetés, que le sieur de Mons
         luy donna, lequel nous vint voir jusques en nostre bort, avec
         nombre de ses compagnons, qui estoient tant le long de la rive,
         que dans leurs canaux. L'on receut le chef fort humainement, &
         luy fit-on bonne chère: & y ayant esté quelque espace de
         temps, il s'en retourna. Ceux que nous avions envoyés devers
         eux, nous apportèrent de petites citrouilles de la grosseur du
         poing, que nous mangeasmes en sallade comme concombres, qui
         sont tresbonnes; & du pourpié[100], qui vient en quantité parmy
         le bled d'Inde, dont ils ne font non plus d'estat que de
         mauvaises herbes. Nous vismes en ce lieu grande quantité de
         petites maisonnettes, qui sont parmy les champs où ils sement
         leur bled d'Inde.

[Note 98: Ce cap, appelé plus loin cap Saint-Louis, leur «demeurait
comme au sud-sud-ouest» dans la journée du 16.]

[Note 99: La pointe Brandt. On ne la désigne ordinairement que comme
pointe, parce que, suivant l'expression même de Champlain, c'est «une
terre médiocrement basse.»]

[Note 100: _Portulaca oleracea_. «Ce pourpier,» dit Miller (Dict. des
Jardiniers), «croît naturellement en Amérique et dans les parties les
plus chaudes du globe.» Il est assez probable que cette plante se sera
propagée jusqu'à cette latitude avec la culture du tabac.]

         Plus y a en icelle baye [101] une riviere qui est fort
         spatieuse, laquelle avons nommée la riviere du Gas [102], qui,
         à mon jugement, va rendre vers les Yroquois, nation qui a
         guerre ouverte avec les montaignars qui sont en la grande
         riviere S. Lorans.

[Note 101: Dans la baie de Boston.]

[Note 102: Du nom de M. de Monts, Pierre Du Gas. C'est probablement la
rivière Charles; mais elle vient du sud-ouest, plutôt que du côté des
Iroquois.]


62/210
         _Continuation des descouvertures de la coste des Almouchiquois,
         & de ce qu'y avons remarqué de particulier._

                              CHAPITRE VIII.

         Le lendemain doublasmes le cap S. Louys, ainsi nommé par le
         sieur de Mons, terre médiocrement basse, soubs la hauteur de 42
         degrez 3 quarts de latitude[103]; & fismes ce jour deux lieues
         de coste sablonneuse, & passant le long d'icelle, nous y vismes
         quantité de cabannes & jardinages. Le vent nous estans
         contraire, nous entrasmes dedans un petit cu de sac, pour
         attendre le temps propre à faire nostre routte. Il vint à nous
         2 ou 3 canaux, qui venoient de la pesche de morue, & autres
         poissons, qui sont là en quantité, qu'ils peschent avec des
         aims faits d'un morceau de bois, auquel ils fichent un os
         qu'ils forment en façon de harpon, & lient fort proprement, de
         peur qu'il ne sorte: le tout estant en forme d'un petit
         crochet: la corde qui y est attachée est d'escorce d'arbre. Ils
         m'en donnèrent un, que je prins par curiosité, où l'os estoit
         attaché de chanvre, à mon opinion, comme celuy de France, & me
         dirent qu'ils en cueilloient l'herbe dans leur terre sans la
         cultiver, en nous monstrant la hauteur comme de 4 à 5 pieds.
         Ledict canau s'en retourna à terre avertir ceux de son
         habitation, qui nous firent des fumées, & apperçeusmes 18 ou 20
         sauvages, qui vindrent sur le bort de la coste, & se mirent à
         danser. Nostre canau fut à terre pour leur donner quelques
63/211   bagatelles, dont ils furent fort contens. Il en vint aucuns
         devers nous qui nous prièrent d'aller en leur riviere. Nous
         levasmes l'ancre pour ce faire, mais nous n'y peusmes entrer à
         cause du peu d'eau que nous y trouvasmes estans de basse mer, &
         fusmes contraincts de mouiller l'ancre à l'entrée d'icelle. Je
         descendis à terre, où j'en vis quantité d'autres qui nous
         reçeurent fort gratieusement: & fus recognoistre la riviere, où
         n'y vey autre chose qu'un bras d'eau qui s'estant quelque peu
         dans les terres, qui sont en partie desertées; dedans lequel il
         n'y a qu'un ruisseau qui ne peut porter basteaux, sinon de
         pleine mer. Ce lieu peut avoir une lieue de circuit. En l'une
         des entrées duquel y a une manière d'icelle couverte de bois, &
         principalement de pins, qui tient d'un costé à des dunes de
         sable, qui sont assez longues: l'autre costé est une terre
         assez haute. Il y a deux islets dans ladicte baye, qu'on ne
         voit point si l'on n'est dedans, où autour la mer asseche
         presque toute de basse mer. Ce lieu est fort remarquable de la
         mer, d'autant que la coste est fort basse, horsmis le cap de
         l'entrée de la baye, qu'avons nommé, le port du cap sainct
         Louys[104], distant dudict cap deux lieues, & dix du cap aux
         isles. Il est environ par la hauteur du cap S. Louys.

[Note 103: La latitude de la pointe Brandt est d'environ 42° 6'.]

[Note 104: Ce port Saint-Louis est précisément le lieu où abordaient,
quinze ans plus tard, les fondateurs de la Nouvelle-Angleterre, appelés
les Pèlerins (Pilgrim Fathers). Ils lui donnèrent le nom de Plymouth, en
mémoire de la ville d'où ils étaient partis pour l'Amérique. (_Holme's
Annals, an. 1620._)]


211a

[Illustration: Port St-Louis]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Monstre le lieu où posent les vaisseaux.
B L'achenal.
C Deux Isles.
D Dunes de sable
E Basses.
F Cabannes où les sauvages labourent la terre.
G Le lieu où nous fusmes eschouer nostre barque.
H Une manière d'isle remplie de bois tenant aux dunes de sable.
I Promontoire assez haut qui paroist de 4 à 5 lieux à la mer.


         Le 19 du mois nous partismes de ce lieu. Rengeant la coste
         comme au su, nous fismes 4 à 5 lieues, & passames proche d'un
         rocher qui est à fleur d'eau. Continuant nostre route nous
64/212   apperçeusmes des terres que jugions estre isles, mais en estans
         plus prés nous recogneusmes que c'estoit terre ferme, qui nous
         demeuroit au nord nordouest, qui estoit le cap d'une grande
         baye contenant plus de 18 à 19 lieues de circuit, où nous nous
         engouffrasmes tellement, qu'il nous falut mettre à l'autre bort
         pour doubler le cap qu'avions veu, lequel nous nommasmes le cap
         blanc[105], pour ce que c'estoient sables & dunes, qui
         paroissent ainsi. Le bon vent nous servit beaucoup en ce lieu:
         car autrement nous eussions esté en danger d'estre jettés à la
         coste. Cette baye est fort seine, pourveu qu'on n'approche la
         terre que d'une bonne lieue, n'y ayant aucunes isles ny rochers
         que celuy dont j'ay parlé, qui est proche d'une riviere, qui
         entre assez avant dans les terres, que nommasmes saincte
         suzanne du cap blanc [106], d'où jusques au cap S. Louis y a
         dix lieues de traverse. Le cap blanc est une pointe de sable
         qui va en tournoyant vers le su quelque six lieues. Ceste coste
         est assez haute eslevée de sables, qui sont fort remarquables
         venant de la mer, où on trouve la sonde à prés de 15 ou 18
         lieues de la terre à 30, 40, 50 brasses d'eau jusques à ce
         qu'on vienne à 10 brasses en approchant de la terre, qui est
         très seine. Il y a une grande estendue de pays descouvert sur
         le bort de la coste devant que d'entrer dans les bois, qui sont
         fort aggreables & plaisans à voir. Nous mouillasmes l'ancre à
65/213   la coste, & vismes quelques sauvages, vers lesquels furent
         quatre de nos gens, qui cheminant sur une dune de sable,
         advisèrent comme une baye & des cabannes qui la bordoient tout
         à l'entour. Estans environ une lieue & demye de nous, il vint à
         eux tout dansant (à ce qu'ils nous ont raporté) un sauvage qui
         estoit descendu de la haute coste, lequel s'en retourna peu
         après donner advis de nostre venue à ceux de son habitation.

[Note 105: Sans aucun doute, l'auteur n'avait pas eu connaissance du
voyage du capitaine Gosnold, qui, un peu plus de deux ans auparavant,
s'était comme lui engouffré dans la même baie, et qui avait, dès 1602,
donné à ce cap le nom de cap Cod, parce qu'on y avait pris grande
quantité de morue (cod).]

[Note 106: Ce que l'auteur appelle la rivière de Sainte-Suzanne du cap
Blanc, est probablement la baie de Wellfleet, à l'entrée de laquelle se
trouve la batture de Billingsgate.]

         Le lendemain 20 du mois fusmes en ce lieu que nos gens avoient
         aperçeu, que trouvasmes estre un port fort dangereux, à cause
         des basses & bancs, où nous voiyons briser de toutes parts. Il
         estoit presque de basse mer lors que nous y entrasmes, & n'y
         avoit que quatre pieds d'eau par la passée du nort; de haute
         mer il y a deux brasses. Comme nous fusmes dedans nous vismes
         ce lieu assez spatieux, pouvant contenir 3 à 4 lieues de
         circuit, tout entouré de maisonnettes, à l'entour desquelles
         chacun a autant de terre qu'il luy est necessaire pour sa
         nourriture. Il y descend une petite riviere, qui est assez
         belle, où de basse mer y a quelque trois pieds & demy d'eau. Il
         y a deux ou trois ruisseaux bordez de prairies. Ce lieu est
         tresbeau, si le havre estoit bon. J'en prins la hauteur, &
         trouvé 42 degrez de latitude & 18 degrez 40 minuttes de
         declinaison[107] de la guide-aymant. Il vint à nous quantité de
         sauvages, tant hommes que femmes, qui accouroient de toutes
         parts en dansant. Nous avons nommé ce lieu le port de
         Mallebarre[108].

[Note 107: La déclinaison aujourd'hui n'y est que de 7° environ.]

[Note 108: Aujourd'hui le havre de Nauset, dont la latitude est de 41°
50'.]

66/214   Le lendemain 21 du mois le sieur de Mons prit resolution
         d'aller voir leur habitation, & l'accompaignasmes neuf ou dix
         avec nos armes: le reste demeura pour garder la barque. Nous
         fismes environ une lieue le long de la coste. Devant que
         d'arriver à leurs cabannes, nous entrasmes dans un champ semé
         de bled d'Inde à la façon que nous avons dit cy dessus. Le bled
         estoit en fleur de la hauteur de 5 pieds & demy. Il y en avoit
         d'autre moins avancé qu'ils sement plus tart. Nous vismes force
         febves du Bresil, & force citrouilles de plusieurs grosseurs,
         bonnes à manger, du petun & des racines, qu'ils cultivent,
         lesquelles ont le goust d'artichaut. Les bois sont remplis de
         chesnes noyers & de tresbeaux cyprès, qui sont rougeastres &
         ont fort bonne odeur [109]. Il y avoit aussi plusieurs champs
         qui n'estoient point cultivez: d'autant qu'ils laissent reposer
         les terres. Quand ils y veulent semer, ils mettent le feu dans
         les herbes, & puis labourent avec leurs bêches de bois. Leurs
         cabannes sont rondes, couvertes de grosses nattes, faictes de
         roseaux, & par enhaut il y a au milieu environ un pied & demy
         de descouvert, par où sort la fumée du feu qu'ils y font. Nous
         leur demandasmes s'ils avoient leur demeure arrestée en ce
         lieu, & s'il y negeoit beaucoup; ce que ne peusmes bien
         sçavoir, pour ne pas entendre leur langage, bien qu'ils s'y
         efforçassent par signe, en prenant du sable en leur main, puis
         l'espandant sur la terre, & monstrant estre de la couleur de
         nos rabats, & qu'elle venoit sur la terre de la hauteur d'un
67/215   pied: & d'autres nous monstroient moins, nous donnant aussi à
         entendre que le port ne geloit jamais: mais nous ne peusmes
         sçavoir si la nege estoit de longue durée. Je tiens neantmoins
         que le pays est tempéré, & que l'yver ny est pas rude. Pendant
         le temps que nous y fusmes, il fit une tourmente de vent de
         nordest, qui dura 4 jours, avec le temps si couvert que le
         soleil n'aparoissoit presque point. Il y faisoit fort froid: ce
         qui nous fit prendre nos cappots, que nous avions delaissez du
         tout: neantmoins je croy que c'estoit par accident, comme l'on
         void souvent arriver en d'autres lieux hors de saison.

[Note 109: La couleur rougeâtre et l'odeur de l'arbre mentionné en cet
endroit, font voir que l'auteur parle du cèdre rouge (_juniperus
virginiana_). C'est une nouvelle preuve que ce qu'il appelle cyprès dans
son voyage de 1603, n'est rien autre chose que notre cèdre ordinaire
_(thuja)_.]


         Le 23 dudict mois de Juillet, quatre ou cinq mariniers estans
         allés à terre avec quelques chaudières, pour quérir de l'eau
         douce, qui estoit dedans des dunes de sable, un peu esloignée
         de nostre barque, quelques sauvages desirans en avoir aucunes,
         espierent l'heure que nos gens y alloyent, & en prirent une de
         force entre les mains d'un matelot, qui avoit puisé le premier,
         lequel n'avoit nulles armes: Un de ses compagnons voulant
         courir après, s'en revint tout court, pour ne l'avoir peu
         atteindre, d'autant qu'il estoit plus viste à la cource que
         luy. Les autres sauvages voyans que nos matelos accouroient à
         nostre barque en nous criant que nous tirassions quelques coups
         de mousquets sur eux, qui estoient en grand nombre, ils se
         mirent à fuir. Pour lors y en avoit quelques uns dans nostre
         barque qui se jetterent à la mer, & n'en peusmes saisir qu'un.
         Ceux en terre qui s'en estoient fuis les appercevant nager,
68/216   retournèrent droit au matelot [110] à qui ils avoient osté la
         chaudière, & luy tirèrent plusieurs coups de flèches par
         derrière & l'abbatirent, ce que voyant ils coururent aussitost
         sur luy & l'acheverent à coups de cousteau. Cependant on fit
         diligence d'aller à terre, & tira on des coups d'arquebuse de
         nostre barque, dont la mienne creva entre mes mains & me pença
         perdre. Les sauvages oyans cette escopeterie se remirent à la
         fuite, qu'ils doublèrent quand ils virent que nous estions à
         terre: d'autant qu'ils avoient peur nous voyans courir après
         eux. Il n'y avoit point d'apparence de les attraper: car ils
         sont vistes comme des chevaux. L'on apporta le mort qui fut
         enterré quelques heures après: Cependant nous tenions tousjours
         le prisonnier attaché par les pieds & par les mains au bort de
         nostre barque, creignant qu'il ne s'enfuist. Le Sieur de Mons
         se resolut de le laisser aller, se persuadant qu'il n'y avoit
         point de sa faute, & qu'il ne sçavoit rien de ce qui s'estoit
         passé, ny mesme ceux qui estoient pour lors dedans & autour de
         nostre barque. Quelques heures après il vint des sauvages vers
         nous, faisant des excuses par signes & demonstrations, que ce
         n'estoit pas eux qui avoient fait ceste meschanceté, mais
         d'autres plus esloignez dans les terres. On ne leur voulut
         point faire de mal, bien qu'il fut en nostre puissance de nous
         venger.

[Note 110: C'était, suivant Lescarbot, un charpentier malouin. (Liv. IV,
ch. VII.)]

         Tous ces sauvages depuis le cap des isles ne portent point de
         robbes, ny de fourrures, que fort rarement, encore les robbes
         sont faites d'herbes & de chanvre, qui à peine leur couvrent le
         corps, & leur vont jusques aux jarrets. Ils ont seulement la
69/217   nature cachée d'une petite peau, & les femmes aussi, qui leur
         descendent un peu plus bas qu'aux hommes par derrière; tout le
         reste du corps est nud. Lors que les femmes nous venoient voir,
         elles prenoient des robbes ouvertes par le devant. Les hommes
         se coupent le poil dessus la teste comme ceux de la riviere de
         Chouacoet. Je vey entre autres choses une fille coiffée assez
         proprement, d'une peau teinte de couleur rouge, brodée par
         dessus de petites patenôtres de porceline: une partie de ses
         cheveux estoient pendans par derrière, & le reste entrelassé de
         diverses façons. Ces peuples se peindent le visage de rouge,
         noir, & jaune. Ils n'ont presque point de barbe, & se
         l'arrachent à mesure qu'elle croist. Ils sont bien
         proportionnez de leurs corps. Je ne sçay quelle loy ils
         tiennent, & croy qu'en cela ils ressemblent à leurs voisins,
         qui n'en ont point du tout. Ils ne sçavent qu'adorer ny prier.
         Ils ont bien quelques superstitions comme les autres, que je
         descriray en leur lieu. Pour armes, ils n'ont que des picques,
         massues, arcs & flèches. Il semble à les voir qu'ils soient de
         bon naturel, & meilleurs que ceux du nort: mais tous à bien
         parler ne vallent pas grande chose. Si peu de fréquentation que
         l'on ait avec eux, les fait incontinent cognoistre. Ils sont
         grands larrons; & s'ils ne peuvent attraper avec les mains, ils
         y taschent avec les pieds, comme nous l'avons esprouvé
         souventefois. J'estime que s'ils avoient dequoy eschanger avec
         nous, qu'ils ne s'adonneroient au larrecin. Ils nous troquèrent
         leurs arcs, flèches & carquois, pour des espingles & des
         boutons, & s'ils eussent eu autre chose de meilleur ils en
70/218   eussent fait autant. Il se faut donner garde de ces peuples, &
         vivre en mesfiance avec eux toutefois sans leur faire
         apperçevoir. Ils nous donnèrent quantité de petum, qu'ils font
         secher, & puis le reduisent en poudre[111]. Quand ils mangent
         le bled d'Inde ils le font bouillir dedans des pots de terre
         qu'ils font d'autre manière que nous [112]. Ils le pilent aussi
         dans des mortiers de bois & le reduisent en farine, puis en
         font des gasteaux & galettes, comme les Indiens du Pérou.

[Note 111: Il n'y a aucun doute que les Almouchiquois préparaient leur
tabac, ou petun, comme les sauvages du Canada, c'est-à-dire, qu'après
l'avoir fait sécher, comme, dit Champlain, ils le broyaient assez menu
pour pouvoir en charger commodément leurs pipes ou petunoirs, mais non
pas si fin que le tabac râpé. C'est ce que prouvent du reste les
intéressantes découvertes que vient de faire monsieur J. C. Taché. Le
riche musée d'antiquités huronnes que l'université Laval doit à la
générosité de cet infatigable antiquaire, renferme des échantillons
parfaitement conservés de pipes qui ont été trouvées encore toutes
chargées de leur tabac, et par lesquelles on peut constater que cette
espèce de poudre que les sauvages mettaient dans leurs calumets n'était
guère plus fine que notre tabac haché.]

[Note 112: Ces vases de terre n'étaient point faits au tour, comme les
poteries européennes, ni cuits au four, mais à feu libre. Voici, d'après
Sagard, comment les femmes huronnes, et sans doute aussi les femmes
almouchiquoises, s'y prenaient pour fabriquer leur poterie: «Elles ont
l'industrie de faire de bons pots de terre, qu'elles cuisent dans leur
foyer fort proprement, & sont si forts qu'ils ne se cassent point au feu
sans eau comme les nostres, mais ils ne peuvent aussi souffrir longtemps
l'humidité ny l'eau froide, qu'ils ne s'attendrissent & ne se cassent au
moindre heurt qu'on leur donne, autrement ils durent beaucoup. Les
Sauvagesses les font prenans de la terre propre, laquelle elles
nettoyent & petrissent très bien entre leurs mains, & y mestent, je ne
sçay par quelle science, un peu de grais pillé parmy; puis la masse
estant réduite comme une boulle, elles y font un trou au milieu avec le
poing, qu'elles agrandisent tousjours en frappant par dehors avec une
petite palette de bois, tant & si longtemps qu'il est necessaire pour
les parfaire: ces pots sont de diverses grandeurs, sans pieds & sans
ances, & tous ronds comme une boulle, excepté la gueulle qui sort un peu
dehors.» (Hist. du Canada, liv. II, ch. XIII.) L'université Laval doit
encore au même monsieur J. C. Taché le plus bel échantillon que l'on
connaisse de cette ancienne poterie huronne.]


218a

[Illustration: Malle Baiye]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Les deux entrées du port.
B Dunes de sable où les sauvages tuèrent un Matelot de la barque du
  sieur de Mons.
C Les lieux où fut la barque du sieur de Mons audit port.
D Fontaine sur le bort du port.
E Une riviere descendant audit port.
F Ruisseau.
G Petite riviere où on prend cantité de poisson.
H Dunes de sable où il y a un petit bois & force vignes.
I Isle à la pointe des dunes.
L Les maisons & habitations des sauvages qui cultivent la terre.
M Basses & bancs de sable tant à l'entrée que dedans ledit port.
O Dunes de sable.
P La coste de la mer.
q La barque du sieur de Poitrincourt quand il y fut deux aprés le sieur
  de Mons.
R Dessente des gens du sieur de Poitrincourt.


         En ce lieu, & en toute la coste, depuis Quinibequi, il y a
         quantité de figuenocs[113], qui est un poisson portant une
71/219   escaille sur le dos, comme la tortue: mais diferente pourtant;
         laquelle a au milieu une rangée de petits piquants de couleur
         de fueille morte, ainsi que le reste du poisson: Au bout de
         laquelle escaille il y en a une autre plus petite, qui est
         bordée d'esguillons fort piquans. La queue est longue selon
         qu'ils sont grands ou petits du bout de laquelle ces peuples
         ferrent leurs flèches, ayant aussi une rangée d'esguillons
         comme la grande escaille sur laquelle sont les yeux. Il a huict
         petits pieds comme ceux d'un cancre, & derrière deux plus longs
         & plats, desquels il se sert à nager. Il en a aussi deux autres
         fort petits devant, avec quoy il mange: quand il chemine ils
         sont tous cachez, excepté les deux de derrière qui paroissent
         un peu. Soubs la petite escaille il y a des membranes qui
         s'enflent, & ont un battement comme la gorge des grenouilles, &
         sont les unes sur les autres en façon des facettes d'un
         pourpoint. Le plus grand que j'aye veu, a un pied de large, &
         pied & demy de long.

[Note 113. C'est le Limule Polyphène (_limulus poltphemus_, LAMARCK). La
femelle, qui est plus grande que le mâle, a ordinairement une vingtaine
de pouces de longueur, et un peu moins de dix pouces de large. «Cette
espèce, commune dans nos parages», dit M. James-E. De Kay (_New-York
Fauna_), «est connue ici sous le nom vulgaire de pied-de-cheval
(horse-foot), à cause de sa forme, et retient encore dans quelques
districts le nom de king-crab que lui donnaient les premiers colons
anglais.» Jean de Laët fait aussi de ce singulier crustacé, une
description détaillée et accompagnée d'une figure.]

         Nous vismes aussi un oiseau marin [114] qui a le bec noir, le
         haut un peu aquilin, & long de quatre poulces, fait en forme de
         lancette, sçavoir la partie inférieure representant le manche &
         la superieure la lame qui est tenue, trenchante des deux costez
         & plus courte d'un tiers que l'autre, qui donne de
         l'estonnement à beaucoup de personnes, qui ne peuvent
72/220   comprendre comme il est possible que cet oiseau puisse manger
         avec un tel bec[115]. Il est de la grosseur d'un pigeon, les
         ailles fort longues à proportion du corps, la queue courte &
         les jambes aussi, qui sont rouges, les pieds petits & plats: Le
         plumage par dessus est gris brun, & par dessous fort blanc. Il
         va tousjours en troupe sur le rivage de la mer, comme font les
         pigeons pardeçà.

[Note 114: Le Bec-en-ciseaux ou Coupeur-d'eau _(rhynchops nigra_,
LATHAM). La singularité de ses habitudes et l'étrange conformation de
son bec, lui ont valu différents noms populaires surtout chez les
navigateurs anglais, comme ceux de _cutwater, shearwater, razorbill,
black skimmer, flood gull, skippang_ et autres. Il a le bec noir à
l'extrémité, et tirant sur le rouge près de la tête. Cependant l'on
rencontre des individus qui ont le bec entièrement noir, comme celui
dont parle ici l'auteur; mais ce n'est probablement qu'une variété
d'âge. Il se trouve principalement sur les rivages de la Caroline du
Sud, et du Texas, et quelquefois par volées immenses.]

[Note 115: Avec un bec en apparence si incommode, cet oiseau sait fort
bien trouver sa vie. Quand il veut pêcher, il rase lentement la surface
de la mer, et, coupant l'eau avec la partie inférieure de son bec, il
saisit en dessous le poisson, qui fait sa nourriture habituelle.]

         Les sauvages en toutes ces costes où nous avons esté, disent
         qu'il vient d'autres oiseaux quand leur bled est à maturité,
         qui sont fort gros; & nous contrefaisoient leur chant semblable
         à celuy du cocq d'Inde. Ils nous en montrèrent des plumes en
         plusieurs lieux, dequoy ils empannent leurs flèches & en
         mettent sur leurs testes pour parade, & aussi une manière de
         poil qu'ils ont soubs la gorge, comme ceux qu'avons en France:
         & disent qu'ils leur tumbe une creste rouge sur le bec. Ils
         nous les figurèrent aussi gros qu'une outarde, qui est une
         espece d'oye; ayant le col plus long & deux fois plus gros que
         celles de pardeça. Toutes ces demonstrations nous firent juger
         que c'estoient cocqs d'Inde. Nous eussions bien desiré voir de
         ces oiseaux, aussi bien que de la plume, pour plus grande
         certitude. Auparavant que j'eusse veu les plumes & le petit
         boquet de poil qu'ils ont soubs la gorge; & que j'eusse oy
         contrefaire leur chant, je croiyois que ce fussent de certains
         oiseaux [116], qui se trouvent en quelques endroits du Perou en
73/221   forme de cocqs d'Inde, le long du rivage de la mer, mangeans
         les charongnes autres choses mortes, comme font les corbeaux:
         mais ils ne sont pas si gros, & n'ont pas la barbe si longue,
         ny le chant semblable aux vrais coqs d'Inde, & ne sont pas bons
         à manger comme sont ceux que les sauvages disent qui viennent
         en troupe en esté; & au commencement de l'yver s'en vont aux
         pays plus chauts, où est leur demeure naturelle.

[Note 116: L'oiseau dont parle ici Champlain, est vraisemblablement
l'Aura (_vultur aura_, LINNÉE), appelé Ouroua par les Brésiliens, et
Suyuntu par les Péruviens, «se nourrissant plutôt de chair morte et de
vidanges, que de chair vivante», suivant Buffon.]



         _Retour des descouvertures de la coste des Almouchiquois._

                               CHAPITRE IX.

         Ayant demeuré plus de cinq sepmaines à eslever trois degrez
         de latitude, nous ne peusmes estre plus de six sepmaines en
         nostre voyage; car nous n'avions porté des vivres que pour ce
         temps là. Et aussi ne pouvans passer à cause des brumes &
         tempestes que jusques à Mallebarre, où fusmes quelques jours
         attendans le temps propre pour sortir, & nous voyans pressez
         par la necessité des vivres, le sieur de Mons délibéra de s'en
         retourner à l'isle de saincte Croix, afin de trouver autre lieu
         plus propre pour nostre habitation: ce que ne peusmes faire en
         toutes les costes que nous descouvrismes en ce voyage.

         Et partismes de ce port, pour voir ailleurs, le 25 du mois de
         Juillet, où au sortir courusmes risque de nous pardre sur la
         barre qui y est à l'entrée, par la faute de nos pilottes
         appelez Cramolet & Champdoré [117] Maistres de la barque, qui
74/222   avoient mal ballizé l'entrée de l'achenal du costé du su, par
         où nous devions passer. Ayans evité ce péril nous mismes le cap
         au nordest six lieues jusques au cap blanc: & de là jusques au
         cap des isles continuant 15 lieues au mesme vent: puis misme le
         cap à l'est nordest 16 lieues jusques à Chouacoet, où nous
         vismes le Capitaine sauvage Marchim, que nous avions esperé
         voir au lac de Quinibequy[118], lequel avoit la réputation
         d'estre l'un des vaillans hommes de son pays: aussi avoit il la
         façon belle, où tous ses gestes paroissoient graves, quelque
         sauvage qu'il fut. Le sieur de Mons luy fit present de beaucoup
         de choses, dont il fut fort satisfait, & en recompense donna un
         jeune garçon Etechemin, qu'il avoit prins en guerre, que nous
         emmenasmes avec nous, & partismes de ce lieu ensemblement bons
         amis, & mismes le cap au nordest quart de l'est 15 lieues,
         jusques à Quinibequy, où nous arrivasmes le 29 du mois, & où
         pensions trouver un sauvage appelé Sasinou, dont j'ay parlé cy
         dessus, que nous attendismes quelque temps, pensant qu'il deust
         venir, afin de retirer de luy un jeune homme & une jeune fille
         Etechemins, qu'il tenoit prisoniers. En l'attendant il vint à
         nous un capitaine appelé Anassou pour nous voir, lequel traicta
         quelque peu de pelleterie, & fismes allience avec luy. Il nous
75/223   dit qu'il y avoit un vaisseau [119] à dix lieues du port, qui
         faisoit pesche de poisson, & que ceux de dedans avoient tué
         cinq sauvages d'icelle riviere, soubs ombre d'amitié: & selon
         la façon qu'il nous despeignoit les gens du vaisseau, nous les
         jugeasmes estre Anglois, & nommasmes l'isle où ils estoient la
         nef: pour ce que de loing elle en avoit le semblance. Voyant
         que ledict Sasinou ne venoit point nous mismes le cap à l'est
         suest 20 lieues jusques à l'isle haute où mouillasmes l'ancre
         attendant le jour.

[Note 117: Pierre Angibaut dit Champdoré. (Lescarbot, Muses de la Nouv.
France, p. 48.)]

[Note 118: Voir ci-dessus p. 49, note 1.]

[Note 119: Les différentes circonstances de ce récit prouvent que le
vaisseau dont parle Anassou, était celui du capitaine Waymouth. 1°
_C'était un vaisseau anglais_, d'après la description qu'en fait le
capitaine sauvage. Or il ne paraît pas qu'il soit venu aux côtes du
Maine, en 1605, d'autre vaisseau anglais que l'_Arkangel, commandé par
George Waymouth. Il est vrai que ce vaisseau était reparti dès le 26 de
juin (nouveau style), c'est-à-dire, depuis plus d'un mois; mais Anassou
pouvait croire qu'il était encore dans ces parages, vu que le capitaine
anglais, avant de reprendre directement la route de l'Angleterre, était
retourné à son havre de la _Pentecôte_, situé en face de l'île de
Monahigan. Il est possible, en outre, qu'Anassou n'ait pas dit autre
chose sinon que les Anglais s'étaient retirés à cette île, et que les
Français aient compris qu'ils y étaient encore. 2° _A dix lieues du
port_. Précisément à dix lieues du port ou était mouillée la barque de
M. de Monts, se trouve cette île remarquable, appelée Monahigan, qui est
celle où, suivant les critiques anglais, a dû mouiller l'_Arkangel_ à
son arrivée, et non loin de laquelle Waymouth jeta l'ancre encore avant
que de repartir; c'est cette île que Champlain appelle la Nef. 3° _Qui
faisait pêche de poisson_. Quoique ce ne fut pas là le but principal du
voyage de Waymouth, l'équipage employa effectivement une bonne partie du
temps à faire la pêche soit à la ligne, soit à la seine. 4° _Que ceux de
dedans avaient tué cinq sauvages_. Le capitaine Waymouth, ayant de
bonnes raisons de croire que les sauvages voulaient le surprendre
traîtreusement, résolut de les devancer, et en fit saisir cinq d'entre
eux: Sassacomouet, Maneddo, Skitouarros, Amohouet, et un sagamo du nom
de Tahanedo. Anassou pouvait croire qu'on les avait tués; cependant le
capitaine anglais au contraire les traita si bien, qu'ils parurent
ensuite contents de leur sort. «Quoique, au moment de la surprise, dit
Rosier, ils aient résisté de leur mieux, ne sachant point nos vues, ni
ce que nous étions, ou ce que nous en prétendions faire; cependant, dès
qu'ils virent, par nos bons traitements que nous ne leur voulions point
de mal, ils ne parurent pas depuis mécontents de nous.» (Rap. du voy. de
Waymouth par Rosier, Coll. de la Soc. Hist. de Mass. 3e série, vol.
VIII.) 5° _Sauvages d'icelle rivière_. Ces sauvages étaient donc du
Kénébec. Cette circonstance vient à l'appui de l'ingénieuse dissertation
que M. John McKeen a publiée en 1867, dans le cinquième volume des
Collections de la Société Historique du Maine, et dans laquelle l'auteur
prouve aussi bien qu'il est possible de le faire, suivant nous, que
Waymouth a visité, non pas le Pénobscot, comme le prétend Belknap et
quelques autres auteurs, mais bien le Kénébec. 6° _Sous ombre d'amitié_.
L'intention de Waymouth n'était pas d'abord d'user de ruse ou de
trahison avec ces sauvages. «Ayant trouvé, dit Rosier, que ce lieu
répondait parfaitement au motif de notre voyage de découverte, savoir,
qu'on y pouvait faire un bon établissement, nous traitâmes ces gens avec
toute la bonté qu'il nous fut possible d'imaginer, ou dont nous les
croyions capables.» Cependant, il n'est pas surprenant qu'Anassou et les
autres sauvages aient attribue la conduite des Anglais à un motif qui
leur paraissait assez naturel. Ainsi, le vaisseau dont parle Anassou,
est évidemment celui de George Waymouth.]


         Le lendemain premier d'Aoust nous le mismes à l'est quelque 20
         lieues jusques au cap Corneille [120] où nous passâmes la nuit.
76/224   Le 2 du mois le mettant au nordest 7 lieues vinsmes à l'entrée
         de la riviere S. Croix du costé de l'ouest. Ayant mouillé
         l'ancre entre les deux premières isles, le sieur de Mons
         s'embarqua dans un canau à six lieues de l'habitation S. Croix,
         où le lendemain nous arrivasmes avec nostre barque. Nous y
         trouvasmes le sieur des Antons de sainct Maslo, qui estoit venu
         en l'un des vaisseaux du sieur de Mons, pour apporter des
         vivres, & autres commoditez pour ceux qui devoient yverner en
         ce pays.

[Note 120: La carte de 1612 et les distances données ici par l'auteur,
permettent de croire que ce cap est dans _Cross Island_ (ou _Crow's
Island?_)]



         _L'habitation qui estoit en l'isle de. S. Croix transportée au
         port Royal, & pourquoy._

                                 CHAPITRE X.

         Le sieur de Mons se délibéra de changer de lieu & faire une
         autre habitation pour esviter aux froidures & mauvais yver
         qu'avions eu en l'isle saincte Croix. N'ayant trouvé aucun port
         qui nous fut propre pour lors, & le peu de temps que nous
         avions à nous loger & bastir des maisons à cest effect, nous
         fit équipper deux barques, que l'on chargea de la charpenterie
         des maisons de saincte Croix, pour la porter au port Royal, à
         25 lieues de là, où l'on jugeoit y estre la demeure beaucoup
         plus douce & tempérée. Le Pont & moy partismes pour y aller, où
         estans arrivez cerchasmes un lieu propre pour la situation de
         nostre logement & à l'abry du norouest, que nous redoutions
         pour en avoir esté fort tourmentez.

77/225   Apres avoir bien cerché d'un costé & d'autre, nous n'en
         trouvasmes point de plus propre & mieux scitué qu'en un lieu
         qui est un peu eslevé, autour duquel y a quelques marescages &
         bonnes sources d'eau.

         Ce lieu est devant l'isle qui est à l'entrée de la riviere de
         la Guille[121]: Et au nord de nous comme à une lieue, il y a un
         costau de montagnes, qui dure prés de dix lieues nordest &
         surouest. Tout le pays est rempli de forests tres-espoisses
         ainsi que j'ay dit cy dessus, horsmis une pointe qui est à une
         lieue & demie dans la riviere, où il y a quelques chesnes qui y
         sont fort clairs, & quantité de lambruches, que l'on pourroit
         deserter aisement, & mettre en labourage, neantmoins maigres &
         sablonneuses. Nous fusmes presque en resolution d'y bastir:
         mais nous considerasmes qu'eussions esté trop engouffrez dans
         le port & riviere: ce qui nous fit changer d'advis.

[Note 121: Rivière de l'Equille. «On choisit la demeure,» dit Lescarbot,
«vis-à-vis de l'île qui est à l'entrée de la rivière de l'Equille, dite
aujourd'hui la rivière du Dauphin, laquelle fut appelée _l'Équille_,
parce que le premier poisson qu'on y print fut une Équille.» (Liv. IV,
ch. VIII et ch. III.)]

         Ayant donc recogneu l'assiette de nostre habitation estre
         bonne, on commença à défricher le lieu, qui estoit plein
         d'arbres; & dresser les maisons au plustost qu'il fut possible:
         un chacun s'y employa. Apres que tout fut mis en ordre, & la
         pluspart des logemens faits, le sieur de Mons se délibéra de
         retourner en France pour faire vers sa Majesté qu'il peust
         avoir ce qui seroit de besoin pour son entreprise. Et pour
         commander audit lieu en son absence, il avoit volonté d'y
         laisser le sieur d'Orville: mais la maladie de terre, dont il
         estoit atteint, ne luy peut permettre de pouvoir satisfaire au
         desir dudit sieur de Mons: qui fut occasion d'en parler au
78/226   Pont-gravé, & luy donner ceste charge; ce qu'il eut pour
         aggreable: & fit parachever de bastir ce peu qui restoit en
         l'habitation [122]. Et moy en pareil temps je pris resolution
         d'y demeurer aussi, sur l'esperance que j'avois de faire de
         nouvelles descouvertures vers la Floride: ce que le sieur de
         Mons trouva fort bon.

[Note 122: «A tant, dit Lescarbot, on met la voile au vent, & demeure
ledit sieur du Pont pour lieutenant par delà, lequel ne manque de
promptitude (selon son naturel) à faire & parfaire ce qui estoit requis
pour loger soy & les tiens: qui est tout ce qui se peut faire pour cette
année en ce pais la. Car de s'éloigner du parc durant l'hiver, mêmes
après un si long harassement: il n'y avoit point d'apparence. Et quant
au labourage de la terrer je croy qu'ils n'eurent le temps commode pour
y vacquer: car ledit sieur du Pont n'etoit pas homme pour demeurer en
repos, ni pour laisser ses gens oisifs s'il y eût eu moyen de ce faire.»
(Liv. IV, ch. VIII.)]



         _Ce qui se passa depuis le partement du sieur de Mons, jusqu'à
         ce que voyant qu'on n'avoit point nouvelles de ce qu'il avoit
         promis, on partist du port Royal pour retourner en France._

                                CHAPITRE XI.

         Aussi tost que ledit sieur de Mons fut party, de 40 ou 45 qui
         resterent, une partie commença à faire des jardins. J'en fis
         aussi un pour éviter oisiveté, entouré de fossez plains d'eau,
         esquels y avoit de fort belles truites que j'y avois mises, &
         où descendoient trois ruisseaux de fort belle eaue courante,
         dont la pluspart de nostre habitation se fournissoit. J'y fis
         une petite escluse contre le bort de la mer, pour escouler
         l'eau quand je voulois. Ce lieu estoit tout environné des
         prairies, où j'accomoday un cabinet avec de beaux arbres, pour
         y aller prendre de la fraischeur. J'y fis aussi un petit
79/227   reservoir pour y mettre du poisson d'eau sallée, que nous
         prenions quand nous en avions besoin. J'y semay quelques
         graines, qui proffiterent bien: & y prenois un singulier
         plaisir: mais auparavant il y avoit bien fallu travailler. Nous
         y allons souvent passer le temps: & sembloit que les petits
         oiseaux d'alentour en eussent du contentement: car ils s'y
         amassoient en quantité, & y faisoient un ramage & gasouillis si
         aggreable, que je ne pense pas jamais en avoir ouy de
         semblable.

         Le plan de l'habitation estoit de 10 toises de long, & 8 de
         large, qui font trentesix de circuit. Du costé de l'orient est
         un magazin de la largeur d'icelle, & une fort belle cave de 5 à
         6 pieds de haut. Du costé du Nord est le logis du sieur de Mons
         eslevé d'assez belle charpenterie [123]. Au tour de la basse
         court sont les logemens des ouvriers. A un coing du costé de
         l'occident y a une platte forme, où on mit quatre pièces de
         canon, & à l'autre coing vers l'orient est une palissade en
         façon de platte forme: comme on peut veoir par la figure
         suivante[124].

[Note 123: C'est le logis qui correspond aux lettres N, N, dans
l'_abitation du port royal_, dont l'auteur nous a conservé une vue.
Autant qu'on peut en juger par le dessin, ce logis devait avoir environ
quarante pieds de long.]

[Note 124: Dans la première édition, la figure de l'habitation était
intercalée dans le texte.]


227a

[Illustration: Habitation du Port Royal]

A Logemens des artisans.
B Plate forme où estoit le canon.
C Le magasin.
D Logement du sieur de Pontgravé & Champlain.
E La forge.
F Palissade de pieux.
G Le four,
H La cuisine.
0 Petite maisonnette où l'on retiroit les utansiles de nos barques;
  que depuis le sieur de Poitrincourt fit rebastir, & y logea le sieur
  Boulay quand le sieur du Pont s'en revint en France.
P (1) La porte de l'abitation.
Q (2) Le cemetiere.
R (3) La riviere.

(1) Cette lettre manque dans le dessin; mais la porte est bien
reconnaissable tant par sa figure que par l'avenue qui y aboutit--(2) K,
dans le dessin--(3) L, dans le dessin.


         Quelques jours après que les bastiments furent achevez, je fus
         à la riviere S. Jean, pour chercher le sauvage appellé
         Secondon, lequel avoit mené les gens de Preverd à la mine de
         cuivre, que j'avois desja esté chercher avec le sieur de Mons,
         quand nous fusmes au port aux mines, & y perdismes nostre
         temps. L'ayant trouvé, je le priay d'y venir avec nous: ce
80/228   qu'il m'accorda fort librement: & nous la vint monstrer. Nous y
         trouvasmes quelques petits morceaux de cuivre de l'espoisseur
         d'un sold; & d'autres plus, enchassez dans des rochers
         grisastres & rouges. Le mineur qui estoit avec nous, appellé
         Maistre Jaques, natif d'Esclavonie, homme bien entendu à la
         recherche des minéraux, fut tout au tour des costaux voir s'il
         trouveroit de la gangue; mais il n'en vid point: Bien trouva
         il à quelques pas d'où nous avions prins les morceaux de cuivre
         susdit, une manière de mine qui en approchoit aucunement. Il
         dit que par l'apparence du terrouer, elle pourroit estre bonne
         si on y travailloit, & qu'il n'estoit croyable que dessus la
         terre il y eut du cuivre pur, sans qu'au fonds il n'y en eut en
         quantité. La vérité est, que si la mer ne couvroit deux fois le
         jour les mines, & qu'elles ne fussent en rochers si durs, on en
         espereroit quelque chose.

         Apres l'avoir recogneue, nous nous en retournasmes à nostre
         habitation, où nous trouvasmes de nos gens malades du mal de la
         terre, mais non si griefvement qu'en l'isle S. Croix, bien que
         de 45 que nous estions il en mourut 12 dont le mineur fut du
         nombre, & cinq malades, qui guérirent le printemps venant.
         Nostre chirurgien appelle des Champs, de Honfleur, homme expert
         en son art, fit ouverture de quelques corps, pour veoir s'il
         recognoistroit mieux la cause des maladies, que n'avoient fait
         ceux de l'année précédente. Il trouva les parties du corps
         offencées comme ceux qui furent ouverts en l'isle S. Croix, &
         ne peut on trouver remède pour les guérir non plus que les
         autres.

81/229   Le 20 Decembre il commença à neger: & passa quelques glaces par
         devant nostre habitation. L'yver ne fut si aspre qu'il avoit
         esté l'année d'auparavant, ny les neges si grandes, ny de si
         longue durée. Il fit entre autres choses un si grand coup de
         vent le 20 de Fevrier 1605 [125] qu'il abbattit une grande
         quantité d'arbres avec leurs racines, & beaucoup qu'il brisa.
         C'estoit chose estrange à veoir. Les pluyes furent assez
         ordinaires, qui fut occasion du peu d'yver, au regard du passé,
         bien que du port Royal à S. Croix, n'y ait que 25 lieues.

[Note 125: Février 1606. C'est peut-être par inadvertance, plutôt que
par un reste de l'ancienne coutume de commencer l'année à Pâques, que
Champlain met ici 1605: car on peut voir plus loin, au chapitre XVI,
que, dès l'année suivante, il compte exactement comme nous.]

         Le premier jour de Mars, Pont-gravé fit accommoder une barque
         du port de 17 à 18 tonneaux, qui fut preste au 15 pour aller
         descouvrir le long de la coste de la Floride.

         Pour cet effect nous partismes le 16 ensuivant, & fusmes
         contraints de relascher à une isle au su de Menasne, & ce jour
         fismes 18 lieues, & mouillasmes l'ancre dans une ance de sable,
         à l'ouvert de la mer, où le vent de su donnoit, qui se renforça
         la nuit d'une telle impetuosité que ne peusmes tenir à l'ancre,
         & fallut par force aller à la coste, à la mercy de Dieu & des
         ondes, qui estoient si furieuses & mauvaises, que comme nous
         appareillions le bourcet sur l'ancre, pour après coupper le
         câble sur l'escubier, il ne nous en donna le loisir car
         aussitost il se rompit sans coup frapper. A la ressaque le vent
         & la mer nous jetterent sur un petit rocher, & n'attendions que
         l'heure de voir briser nostre barque, pour nous sauver sur
82/230   quelques esclats d'icelle, si eussions peu. En ce desespoir il
         vint un coup de mer si grand & favorable, après en avoir receu
         plusieurs autres, qu'il nous fit franchir le rocher, & nous
         jetta en une petite playe de sable, qui nous guarentit pour
         ceste fois de naufrage.

         La barque estant eschouée, l'on commença promptement à
         descharger ce qu'il y avoit dedans, pour voir où elle estoit
         offencée, qui ne fut pas tant que nous croyons. Elle fut
         racoustrée promptement par la diligence de Champdoré Maistre
         d'icelle. Estant bien en estat on la rechargea en attendant le
         beau temps, & que la fureur de la mer s'apaisast, qui ne fut
         qu'au bout de quatre jours, sçavoir le 21 Mars, auquel
         sortismes de ce malheureux lieu, & fusmes au port aux
         Coquilles, à 7 ou 8 lieues de là, qui est à l'entrée de la
         riviere saincte Croix, où y avoit grande quantité de neges.
         Nous y arrestasmes jusques au 29 dudit mois, pour les brumes &
         vents contraires, qui sont ordinaires en ces saisons, que le
         Pont-gravé print resolution de relascher au port Royal, pour
         voir en quel estat estoient nos compagnons, que nous y avions
         laissez malades. Y estans arrivés le Pont fut atteint d'un mal
         de coeur, qui nous fit retarder jusques au 8 d'Avril.

         Et le 9 du mesme mois il s'embarqua, bien qu'il se trouvast
         encores maldisposé, pour le desir qu'il avoit de voir la coste
         de la Floride, & croyant que le changement d'air luy rendroit
         la santé. Ce jour fusmes mouiller l'ancre & passer la nuit à
         l'entrée du port, distant de nostre habitation deux lieues. Le
         lendemain devant le jour Champdoré vint demander au Pont-gravé
83/231   s'il desiroit faire lever l'ancre, lequel luy respondit que
         s'il jugeoit le temps propre, qu'il partist. Sur ce propos
         Champdoré fit à l'instant lever l'ancre & mettre le bourcet au
         vent, qui estoit nort nordest, selon son rapport. Le temps
         estoit fort obscur, pluvieux & plain de brumes, avec plus
         d'aparence de mauvais que de beau temps. Comme l'on vouloit
         sortir de l'emboucheure du port, nous fusmes tout à un coup
         transportez par les marées hors du passage, & fusmes plustost
         sur les rochers du costé de l'est norouest, que nous ne les
         eusmes apperceus. Le Pont & moy qui estions couchez,
         entendismes les matelots s'escrians & disans, Nous sommes
         perdus: ce qui me fit bien tost jetter sur pieds, pour voir ce
         que c'estoit. Du Pont estoit encores malade, qui l'empescha de
         se lever si promptement qu'il desiroit. Je ne fus pas sitost
         sur le tillac, que la barque fut jettée à la coste & le vent se
         trouva nort, qui nous poussoit sur une pointe. Nous
         deffrelasmes la grande voille, que l'on mit au vent, & la
         haussa l'on le plus qu'il fut possible pour nous pousser
         tousjours sur les rochers, de peur que le ressac de la marée,
         qui perdoit de bonne fortune, ne nous attirast dedans, d'où il
         eust esté impossible de nous sauver. Du premier coup que nostre
         barque donna sur les rochers le gouvernail fut rompu, une
         partie de la quille, & trois ou quatre planches enfoncées, avec
         quelques membres brisez, qui nous donna estonnement: car nostre
         barque s'emplit incontinent; & ce que nous peusmes faire, fut
         d'attendre que la mer se retirast de dessoubs, pour mettre pied
         à terre: car autrement nous courions risque de la vie, à cause
84/232   de la houlle qui estoit fort grande & furieuse au tour de nous.
         La mer estant donc retirée nous descendismes à terre par le
         temps qu'il faisoit, où promptement on deschargea la barque de
         ce qu'il y avoit, & sauvasmes une bonne partie des commoditez
         qui y estoient, à l'aide du Capitaine sauvage Secondon, & de
         ses compagnons, qui vindrent à nous avec leurs canots, pour
         reporter en nostre habitation ce que nous avions sauvé de
         nostre barque, laquelle toute fracassée s'en alla au retour de
         la mer en plusieurs pièces: & nous bien heureux d'avoir la vie
         sauve retournasmes en nostre habitation avec nos pauvres
         sauvages, qui y demeurèrent presque une bonne partie de l'yver,
         où nous louasmes Dieu de nous avoir preservez de ce naufrage,
         dont n'esperions sortir à si bon marché.

         La perte de nostre barque nous fit un grand desplaisir, pour
         nous voir, à faute de vaisseau, hors d'esperance de parfaire le
         voyage que nous avions entreprins, & de n'en pouvoir fabriquer
         un autre, car le temps nous pressoit, bien qu'il y eust encore
         une barque sur les chantiers: mais elle eut esté trop long
         temps à mettre en estat, & ne nous en eussions peu servir qu'au
         retour des vaisseaux de France, qu'attendions de jour en autre.

         Ce fut une grande disgrace, & faute de prevoyance au Maistre,
         qui estoit opiniastre & peu entendu au fait de la marine, qui
         ne croioit que sa teste. Il estoit bon Charpentier, adroit à
         fabriquer des vaisseaux, & soigneux de les accommoder de choses
         necessaires: mais il n'estoit nullement propre à les conduire.
         Le Pont estant à l'habitation, fit informer à l'encontre de
85/233   Champdoré, qui estoit accusé d'avoir malicieusement mis nostre
         barque à la coste; & sur ses informations fut emprisonné &
         emmenotté, d'autant qu'on le vouloit mener en France pour le
         mettre entre les mains du sieur de Mons, & en requérir justice.

         Le 15 de Juin le Pont voyant que les vaisseaux de France ne
         revenoient point, fit desemmenotter Champdoré pour parachever
         la barque qui estoit sur les chantiers, lequel s'aquitta fort
         bien de son devoir.

         Et le 16 juillet, qui estoit le temps que nous nous devions
         retirer, au cas que les vaisseaux ne fussent revenus, ainsi
         qu'il estoit porté par la commission qu'avoit donnée le sieur
         de Monts au Pont, nous partismes de nostre habitation pour
         aller au cap Breton ou à Gaspé, chercher le moyen de retourner
         en France, puis que nous n'en n'avions aucunes nouvelles.

         Il y eust deux de nos hommes[126] qui demeurèrent de leur propre
         volonté pour prendre garde à ce qui restoit des commoditez en
         l'habitation, à chacun desquels le Pont promit cinquante escus
         en argent, & cinquante autres qu'il devoit faire valoir leur
         practique, en les venant requérir l'année suivante.

[Note 126: Lescarbot nous a conservé les noms de ces deux braves: l'un
s'appelait La Taille, et l'autre Miquelet. «Je ne puis que je ne loue,
dit-il, le gentil courage de ces deux hommes... & méritent bien d'être
ici enchassées, pour avoir exposé si librement leurs vies à la
conservation du bien de la Nouvelle-France. Car le sieur du Pont n'ayant
qu'une barque & une patache, pour venir chercher vers la Terre-neuve des
navires de France, ne pouvoit se charger de tant de meubles, blez,
farines & marchandises, qui etoient par-delà, léquels il eût fallu
jetter dans la mer (ce qui eût été à notre grand prejudice, & en avions
bien peur) si ces deux hommes n'eussent pris le hazard de demeurer là
pour la conservation de ces choses. Ce qu'ilz firent volontairement, &
de gayeté de coeur.» (Liv. IV, ch. XII.)]

86/234   Il y eut un Capitaine des sauvages appellé Mabretou[127] qui
         promit de les maintenir, & qu'ils n'auroient non plus de
         deplaisir que s'ils estoient ses propres enfans. Nous l'avions
         recogneu pour bon sauvage en tout le temps que nous y fusmes,
         bien qu'il eust le renom d'estre le plus meschant & traistre
         qui fut entre ceux de sa nation.

[Note 127: Lescarbot et le P. Biard écrivent _Membertou_.]



         _Partement du port Royal pour retourner en France. Rencontre de
         Ralleau au cap de Sable, qui fit rebrouser chemin._

                               CHAPITRE XII.

         LE 17 du mois, suivant la resolution que nous avions prise,
         nous partismes de l'emboucheure du port Royal avec deux
         barques, l'une du port de 18 tonneaux, & l'autre de 7 à 8 pour
         parfaire la routte du cap Breton ou de Campseau & vinsmes
         mouiller l'ancre au destroit de l'isle Longue, où la nuit
         nostre câble rompit & courusmes risque de nous perdre par les
         grandes marées qui jettent sur plusieurs pointes de rochers,
         qui sont dans & à la sortie de ce lieu: Mais par la diligence
         d'un chacun on y remédia & fit on en sorte qu'on en sortit pour
         ceste fois.

         Le 21 du mois il vint un grand coup de vent qui rompit les
         ferremens de nostre gouvernail entre l'isle Longue & le cap
         fourchu, & nous mit en telle peine, que nous ne sçavions de
         quel bois faire flesches: car d'aborder la terre, la furie de
         la mer ne le permettoit pas, par ce qu'elle brisoit haute comme
87/235   des montaignes le long de la coste: de façon que nous
         resolusmes plustost mourir à la mer, que d'aborder la terre,
         sur l'esperance que le vent & la tourmente s'appaiseroit, pour
         puis après ayant le vent en pouppe aller eschouer en quelque
         playe de sable. Comme chacun pensoit à part soy à ce qui seroit
         de faire pour nostre seureté, un matelot dit, qu'une quantité
         de cordages attachez au derrière de la barque, & traînant en
         l'eau, nous pourroit aucunement servir pour gouverner nostre
         vaisseau, mais ce fut si peu que rien, & vismes bien que si
         Dieu ne nous aidoit d'autres moyens, celuy là ne nous eust
         guarentis du naufrage. Comme nous estions pensifs à ce qu'on
         pourroit faire pour nostre seureté, Champdoré, qu'on avoit de
         rechef emmenotté, dit à quelques uns de nous, que si le Pont
         vouloit qu'il trouveroit moyen de faire gouverner nostre
         barque: ce que nous rapportasmes au Pont, quine refusa pas
         cette offre, & les autres encore moins. Il fut donc
         desemmenotté pour la seconde fois, & quant & quant prist un
         câble qu'il coupa, & en accommoda fort dextrement le
         gouvernail & le fit aussi bien gouverner que jamais il avoit
         fait: & par ce moyen repare les fautes qu'il avoit commises à
         la première barque qui fut perdue: & fut libéré de ce dont il
         avoit esté accusé, par les prières que nous en fismes au
         Pont-gravé qui eut un peu de peine à s'y resoudre.

         Ce jour mesme fusmes mouiller l'ancre prez la baye courante, à
         deux lieues du cap fourchu, & là fut racommodée la barque.

         Le 23 du mois de Juillet fusmes proche du cap de Sable.

88/236   Le 24 du dit mois sur les deux heures du soir nous apperçeusmes
         une chalouppe, proche de l'isle aux cormorans, qui venoit du
         cap de Sable, qu'aucuns jugeoient estre des sauvages qui se
         retiroient du cap Breton, ou de l'isle de Campseau: D'autres
         disoient que ce pouvoit estre des chalouppes qu'on envoyoit de
         Campseau pour sçavoir de nos nouvelles. Enfin approchant plus
         prez on vid que c'estoient François, ce qui nous resjouit fort:
         Et comme elle nous eust presque joints, nous recogneusmes
         Ralleau Secrétaire du sieur de Mons, ce qui nous redoubla le
         contentement. Il nous fit entendre que le sieur de Mons
         envoyoit un vaisseau de six vingts tonneaux [128], & que le
         sieur de Poitrincourt y commandoit, & estoit venu pour
         Lieutenant général, & demeurer au pays avec cinquante hommes: &
         qu'il avoit mis pied à terre à Campseau, d'où ledit vaisseau
         avoit pris la plaine mer, pour voir s'il ne nous descouvriroit
         point, cependant que luy s'en venoit le long de la coste dans
         une chalouppe pour nous rencontrer au cas qu'y fussions en
         chemin, croyans que serions partis du port Royal, comme il
         estoit bien vray: Et en cela firent fort sagement. Toutes ces
         nouvelles nous firent rebrousser chemin; & arrivasmes au port
         Royal le 25 [129] du mois, où nous trouvasmes ledict vaisseau,
         & le sieur de Poitrincourt, ce qui nous apporta beaucoup de
89/237   resjouissance, pour voir renaistre ce qui estoit hors
         d'esperance. Il nous dit que ce qui avoit causé son retardement
         estoit un accident qui estoit survenu au vaisseau, au sortir de
         la chaine de la Rochelle, d'où il estoit party, & avoit esté
         contrarié du mauvais temps sur son voyage [130].

[Note 128: C'était le _Jonas_, où se trouvait Lescarbot.]

[Note 129: Le 31 juillet, qui était un lundi. Pour que Pont-Gravé et
Champlain eussent pu retourner au port Royal dans l'espace d'environ
vingt-quatre heures, il eût fallu un concours de circonstances si
exceptionnelles, que l'auteur n'aurait pas manqué de le faire observer.
En outre, quand ils arrivèrent à Port-Royal, le vaisseau et M. de
Poutrincourt y étaient déjà rendus: or, suivant Lescarbot, qui, en cet
endroit, donne toutes les dates de ces diverses circonstances, le
vaisseau entra dans le port le jeudi 27 de juillet, et Pont-Gravé arriva
«le lundi dernier jour de juillet.» (Liv. IV, ch. XIII.)]

[Note 130: Toutes ces circonstances sont rapportées en détail dans
Lescarbot, liv. IV, chapitres IX-XIII.]

         Le lendemain le sieur de Poitrincourt commença à discourir de
         ce qu'il devoit faire, & avec l'advis d'un chacun se resolut de
         demeurer au port Royal pour ceste année, d'autant que l'on
         n'avoit descouvert aucune chose depuis le sieur de Mons, & que
         quatre mois qu'il y avoit jusques à l'yver n'estoit assez pour
         chercher & faire une autre habitation: encore avec un grand
         vaisseau, qui n'est pas comme une barque, qui tire peu d'eau,
         furette par tout, & trouve des lieux à souhait pour faire des
         demeures: mais que durant ce temps on iroit seulement
         recognoistre quelque endroit plus commode pour nous loger[131].

[Note 131: Tout en décidant qu'on hivernerait encore à Port-Royal, parce
qu'on n'avait pu, jusqu'ici, trouver de lieu plus commode, M. de
Poutrincourt devait suivre les instructions que lui avait données M. de
Monts, à son départ de France. «Le sieur de Monts, dit Lescarbot, ayant
desiré de s'élever au su tant qu'il pourroit & chercher un lieu bien
habitable par delà Malebarre, avoit prié le sieur de Poutrincourt de
passer plus loin qu'il n'avoit été, & chercher un port convenable en
bonne température d'air, ne faisant plus de cas de Port-Royal que de
sainte Croix, pour ce qui regarde la santé. A quoy voulant obtempérer le
dit sieur de Poutrincourt, il ne voulut attendre le printemps, sachant
qu'il auroit d'autres exercices à s'occuper.»]

         Sur ceste resolution le sieur de Poitrincourt envoya aussitost
         quelques gens de travail au labourage de la terre, en un lieu
         qu'il jugea propre, qui est dedans la riviere, à une lieue &
         demie de l'habitation du port Royal, où nous pensames faire
90/238   nostre demeure [132], & y fit semer du bled, seigle, chanvre, &
         plusieurs autres graines, pour voir ce qu'il en reussiroit. Le
         22 d'Aoust, on advisa une petite barque qui tiroit vers nostre
         habitation. C'estoit des Antons de S. Maslo, qui venoit de
         Campseau, où estoit son vaisseau[133], à la pesche du poisson,
         pour nous donner advis qu'il y avoit quelques vaisseaux au tour
         du cap Breton qui traittoient de pelleterie[144], & que si on
         vouloit envoyer nostre navire, il les prendroit en s'en
         retournant en France: ce qui fut resolu après qu'il seroit
         deschargé des commodités qui estoient dedans.

[Note 132: Voir ci-dessus p. 77. C'est précisément le lieu où est
maintenant Annapolis, au sud de la rivière de l'Équille (aujourd'hui
rivière d'Annapolis), et près de l'endroit où la rivière du Moulin se
jette dans celle de l'Équille.]

[Note 133: _Le Saint-Étienne_.]

[Note 134: «Quant au sieur du Pont, dit Lescarbot, il deliberoit en
passant d'attaquer un marchand de Rouen nommé Boyer (lequel contre les
deffenses du Roy étoit allé par delà troquer avec les Sauvages, après
avoir été délivré des prisons de la Rochelle par le consentement du
sieur de Poutrincourt, & souz promesse qu'il n'iroit point) mais il
étoit ja parti.» (Liv. IV, ch. XIII.)]

         Ce qu'estant fait, du Pont-gravé s'enbarqua dedans avec le
         reste de ses compagnons qui avoient demeuré l'yver avec luy au
         port Royal, horsmis quelques uns, qui fut Champdoré & Foulgere
         de Vitré. J'y demeuray aussi avec le sieur de Poitrincourt,
         pour moyennant l'aide de Dieu, parfaire la carte des costes &
         pays que j'avois commencé. Toutes choses mises en ordre en
         l'habitation, le sieur de Poitrincourt fit charger des vivres
         pour nostre voyage de la coste de la Floride.

         Et le 29 d'Aoust partismes du port Royal quant & Pont-gravé, &
         des Antons qui alloient au cap Breton & à Campseau pour se
         saisir des vaisseaux qui fesoient traitte de pelleterie, comme
         j'ay dit cy dessus. Estans à la mer nous fusmes contraints de
         relascher au port pour le mauvais vent qu'allions. Le grand
         vaisseau tint tousjours sa route & bientost le perdismes de
         veue.


91/239
         _Le sieur de Poitrincourt part du port Royal pour faire des
         descouvertures. Tout ce que l'on y vid: & ce qui y arriva
         jusques à Male-barre._

                              CHAPITRE XIII.

         Le 5 Septembre nous partismes de rechef du port Royal [135].

[Note 135: D'après Lescarbot, M. de Poutrincourt relâcha par deux fois.
«Quant au sieur de Poutrincourt, dit-il, il print la volte de l'ile
sainte Croix première demeure des François, ayant Champdoré pour maître
& conducteur de sa barque, mais contrarié du vent, & pour ce que sa
barque faisoit eau, il fut contraint de relâcher par deux fois.»]

         Le 7 nous fusmes à rentrée de la riviere S. Croix, où
         trouvasmes quantité de sauvages, entre autres Secondon &
         Messamouet. Nous nous y pensames perdre contre un islet de
         rochers, par l'opiniastreté de Champdoré, à quoy il estoit fort
         subject.

         Le lendemain fusmes dedans une chalouppe à l'isle de S. Croix,
         où le sieur de Mons avoit yverné, voir si nous trouverions
         quelques espics du bled, & autres graines qu'il y avoit fait
         semer. Nous trouvasmes du bled qui estoit tombé en terre, &
         estoit venu aussi beau qu'on eut sceu desirer[136], & quantité
         d'herbes potagères qui estoient venues belles & grandes: cela
         nous resjouit infiniment, pour voir que la terre y estoit bonne
         & fertile.

[Note 136: Monsieur de Poutrincourt «nous en envoya au Port Royal, dit
Lescarbot, où j'étois demeuré, ayant été de ce prié pour avoir l'oeil à
la maison, & maintenir ce qui y restoit de gens en concorde. A quoy
j'avoy condescendu (encores que cela eust été laissé à ma volonté) pour
l'asseurance que nous nous donnions que l'an suivant l'habitation se
seroit en païs plus chaut par delà Malebarre, & que nous irions tous de
compagnie avec ceux qu'on nous envoyeroit de France. Pendant ce temps je
me mis à préparer de la terre, & faire des clôtures & compartimens de
jardins pour y semer des légumes, & herbes de ménage. Nous fimes aussi
faire un fossé tout à l'entour du Fort, lequel étoit bien necessaire
pour recevoir les eaux & humidités qui paravant decouloient par dessouz
les logemens parmi les racines des arbres qu'on y avoit défrichez: ce
qui paraventure rendoit le lieu mal sain.» (Liv. IV, ch. XIII.)]

92/240   Apres avoir visité l'isle, nous retournasmes à nostre barque,
         qui estoit du port de 18 tonneaux, & en chemin prismes quantité
         de maquereaux, qui y sont en abondance en ce temps là; & se
         resolut on de continuer le voyage le long de la coste, ce qui
         ne fut pas trop bien consideré: d'autant que nous perdismes
         beaucoup de temps à repasser sur les descouvertures que le
         sieur de Mons avoit faites jusques au port de Malebarre, & eut
         esté plus à propos, selon mon opinion, de traverser du lieu où
         nous estions jusques audict Malebarre, dont on sçavoit le
         chemin, & puis employer le temps jusques au 40° degré, ou plus
         su, & au retour revoir toute la coste à son plaisir.

         Après ceste resolution nous prismes avec nous Secondon &
         Messamouet, qui vindrent jusques à Chouacoet dedans une
         chalouppe, où ils vouloient aller faire amitié avec ceux du
         pays en leur faisant quelques presens.

         Le 12 de Septembre nous partismes de la riviere saincte Croix.

93/241   Le 21[137] arrivasmes à Chouacoet, où nous vismes Onemechin
         chef de la riviere, & Marchin, lesquels avoient fait la
         cueillette de leur bleds. Nous vismes des raisins à l'isle de
         Bacchus qui estoient meurs, & assez bons: & d'autres qui ne
         l'estoient pas, qui avoient le grain aussi beau que ceux de
         France, & m'asseure que s'ils estoient cultivez, on en feroit
         de bon vin.

[Note 137: Lescarbot nous donne sur cette navigation de Sainte-Croix à
Chouacouet, quelques détails que Champlain omet sans doute parce qu'il
était ennuyé de suivre le même chemin, et qu'il avait déjà décrit tous
ces lieux, «Revenons au sieur de Poutrincourt, dit-il, lequel nous avons
laissé en l'ile Sainte-Croix. Apres avoir là fait une reveue, & caressé
les Sauvages qui y étoient, il s'en alla en quatre jours à _Pemptegoet_,
qui est ce lieu tant renommé souz le nom de _Norombega_. Et ne falloit
un si long temps pour y parvenir, mais il s'arrêta sur la route à faire
racoutrer sa barque: car à cette fin il avoit mené un serrurier & un
charpentier, & quantité d'ais. Il traversa les iles qui sont à
l'embouchure de la rivière, & vint à _Kinibeki_, là où sa barque fut en
péril à-cause des grans courans d'eaux que la nature du lieu y fait.
C'est pourquoy il ne s'y arrêta point, ains passa outre à la Baye de
_Marchin_, qui est le nom d'un Capitaine Sauvage, lequel à l'arrivée
dudit sieur commença à crier hautement _Hé, hé_: A quoy on lui répondit
de même. Il répliqua demandant en son langage: Qui êtes-vous? On lui dit
que c'étoient amis. Et là dessus à l'approcher le sieur de Poutrincourt
traita amitié avec lui, & lui fit des presens de couteaux, haches, &
_Matachiaz_, c'est à dire écharpes, carquans, & brasselets faits de
patenôtres, ou de tuyaux de verre blanc & bleu, dont il fut fort aise,
même de la confédération que ledit sieur de Poutrincourt faisoit avec
lui, reconnoissant bien que cela lui feroit beaucoup de support. Il
distribua à quelques uns d'un grand nombre de peuple qu'il avoit autour
de soy, les presens dudit sieur de Poutrincourt, auquel il apporta force
chairs d'Orignac, ou Ellan (car les Basques appellent un Cerf, ou Ellan,
Orignac) pour refraichir de vivres la compagnie. Cela fait, on tendit
les voiles vers _Chouakoet_.» (Liv. IV, ch. XIV.)]

         En ce lieu le sieur de Poitrincourt retira un prisonnier
         qu'avoit Onemechin, auquel Messamouet fit des presens de
         chaudières, haches, cousteaux, & autres choses[138]. Onemechin
         luy en fit au réciproque, de bled d'Inde, cytrouilles, febves
         du Bresil: ce qui ne contenta pas beaucoup ledit Messamouet,
         qui partit d'avec eux fort mal content, pour ne l'avoir pas
         bien recogneu, de ce qu'il leur avoit donné, en dessein de leur
94/242   faire la guerre en peu de temps: car ces nations ne donnent
         qu'en donnant, si ce n'est à personnes qui les ayent bien
         obligez, comme de les avoir assistez en leurs guerres.

[Note 138: «Messamouet, capitaine en la rivière du port de la Heve, sur
lequel on avoit pris ce prisonier,» & Secondon «avoient force
marchandises troquées avec les François, léquelles ilz venoient là
débiter, sçavoir chaudières grandes, moyennes, & petites, haches,
couteaux, robbes, capots, camisoles rouges, pois, fèves, biscuit, &
autres choses. Sur ce voici arriver douze ou quinze bateaux pleins de
Sauvages de la sujetion d'_Olmechin, iceux en bon ordre, tous peinturés
à la face, selon leur coutume, quand ilz veulent être beaux, ayans
l'arc, & la flèche en main, & le carquois auprès d'eux, léquels ilz
mirent bas à bord. A l'heure _Messamoet_ commence à haranguer devant les
Sauvages, leur remontrant comme par le passé ils avoient eu souvent de
l'amitié ensemble; & qu'ilz pourroient facilement domter leurs ennemis
s'ils se vouloient entendre, & se servir de l'amitié des François,
léquels ils voyoient là presens pour reconoitre leur pais, à fin de leur
porter des commodités à l'avenir, & les secourir de leurs forces,
léquelles il sçavoit, & les leur representoit d'autant mieux, que lui
qui parloit étoit autrefois venu en France, & y avoit demeuré en la
maison du sieur de Grandmont Gouverneur de Bayonne. Somme, il fut prés
d'une heure à parler avec beaucoup de véhémence & d'affection, & avec un
contournement de corps & de bras tel qu'il est requis en un bon Orateur.
Et à la fin jetta toutes ses marchandises (qui valoient plus de trois
cens escus rendues en ce païs-là) dans le bateau d'_Olmechin_, comme lui
faisant present de cela en asseurance de l'amitié qu'il lui vouloit
témoigner. Cela fait la nuit s'approchoit, & chacun se retira.»
(Lescarbot, liv, IV, ch. XIV.)]

         Continuant nostre routte, nous allasmes au cap aux isles, où
         fusmes un peu contrariez du mauvais temps & des brumes; & ne
         trouvasmes pas beaucoup d'apparence de passer la nuit: d'autant
         que le lieu n'y estoit pas propre. Comme nous estions en ceste
         peine, il me resouvint, que rengeant la coste avec le sieur de
         Mons, j'avois, à une lieue de là, remarqué en ma carte un lieu,
         qui avoit apparence d'estre bon pour vaisseaux, ou n'entrasmes
         point à cause que nous avions le vent propre à faire nostre
         routte, lors que nous y passames. Ce lieu estoit derrière nous,
         qui fut occasion que je dis au sieur de Poitrincourt qu'il
         faloit relascher à une pointe que nous y voiyons, où estoit le
         lieu dont il estoit question, lequel me sembloit estre propre
         pour y passer la nuit. Nous fusmes mouiller l'ancre à l'entrée,
         & le lendemain entrasmes dedans.

         Le sieur de Poitrincourt y mit pied à terre avec huit ou dix de
         nos compagnons. Nous vismes de fort beaux raisins qui estoient
         à maturité, pois du Bresil, courges, cytrouilles, & des racines
         qui sont bonnes, tirant sur le goust de cardes, que les
         sauvages cultivent. Il nous en firent quelques presens en
         contr'eschange d'autres petites bagatelles qu'on leur donna.
         Ils avoient desja fait leur moisson. Nous vismes 200 sauvages
         en ce lieu, qui est assez aggreable, & y a quantité de noyers,
         cyprès, sasafras, chesnes, fresnes, & hestres, qui sont
         tresbeaux. Le chef de ce lieu s'appelle Quiouhamenec, qui nous
95/243   vint voir avec un autre sien voisin nommé Cohouepech, à qui
         nous fismes bonne chère. Onemechin chef de Chouacoet nous y
         vint aussi voir, à qui on donna un habit qu'il ne garda pas
         long temps, & en fit present à un autre, à cause qu'estant
         gesné dedans il ne s'en pouvoit accommoder. Nous vismes aussi
         en ce lieu un sauvage qui se blessa tellement au pied, & perdit
         tant de sang, qu'il en tomba en syncope, autour duquel en vint
         nombre d'autres chantans un espace de temps devant que de luy
         toucher: après firent quelques gestes des pieds & des mains, &
         luy secouerent la teste, puis le soufflant il revint à luy.
         Nostre chirurgien le pensa, & ne laissa après de s'en aller
         gayement.

         Le lendemain comme on calfeustroit nostre chalouppe, le sieur
         de Poitrincourt apperceut dans le bois quantité de sauvages,
         qui venoyent en intention de nous faire quelque desplaisir, se
         rende à un petit ruisseau qui est sur le destroit d'une
         chaussée, qui va à la grande terre, où de nos gens
         blanchissoient du linge. Comme je me pourmenois le long
         d'icelle chaussée ces sauvages m'apperçeurent, & pour faire
         bonne mine, à cause qu'ils virent bien que je les avois
         descouvers en pareil temps, ils commancerent à s'escrier & se
         mettre à danser: puis s'en vindrent à moy avec leurs arcs,
         flesches, carquois & autres armes. Et d'autant qu'il y avoit
         une prairie entre eux & moy, je leur fis signe qu'ils
         redansassent; ce qu'ils firent en rond, mettant toutes leurs
         armes au milieu d'eux. Ils ne faisoient presque que commencer,
         qu'ils adviserent le sieur de Poitrincourt dedans le bois avec
96/244   huit arquebusiers, ce qui les estonna: toutesfois ne laisserent
         d'achever leur danse, laquelle estant finie, ils se retirèrent
         d'un costé & d'autre, avec apprehention qu'on ne leur fit
         quelque mauvais party: Nous ne leur dismes pourtant rien, & ne
         leur fismes que toutes demonstrations de resjouinance; puis
         nous revinsmes à nostre chalouppe pour la mettre à l'eaue, &
         nous en aller. Ils nous prièrent de retarder un jour, disans
         qu'il viendroit plus de deux mil hommes pour nous voir: mais ne
         pouvans perdre temps, nous ne voulusmes diferer d'avantage. Je
         croy que ce qu'ils en fesoient estoit pour nous surprendre. Il
         y a quelques terres desfrichées, & en desfrichoient tous les
         jours: en voicy la façon. Ils couppent les arbres à la hauteur
         de trois pieds de terre, puis font brusler les branchages sur
         le tronc, & sement leur bled entre ces bois couppez: & par
         succession de temps ostent les racines. Il y a aussi de belles
         prairies pour y nourrir nombre de bestail. Ce port est tresbeau
         & bon, où il y a de l'eau assez pour les vaisseaux, & où on se
         peut mettre à l'abry derrière des isles. Il est par la hauteur
         de 43 degrez de latitude; & l'avons nommé le Beau-port [139].

[Note 139: Aujourd'hui _Gloucester_.]


244a

[Illustration: Le beau port.]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Le lieu où estoit nostre barque.
B Prairies.
C Petite isle.
D Cap de rocher.
E Le lieu où l'on faisoit calfeutrer nostre chalouppe.
F [f] Petit islet de rochers assez haut à la coste.
G Cabanes des sauvages, & où ils labourent la terre.
H Petite riviere où il y a des prairies.
I Ruisseau.
L Langue de terre plaine de bois où il y a quantité de safrans, noyers &
  vignes.
M La mer d'un cul de sac en tournant le cap aux isles.
N Petite riviere.
0 Petit ruisseau venant des preries.
P Autre petit ruisseau où l'on blanchissoit le linge.
Q Troupe de sauvages venant pour nous surprendre.
R Playe de sable.
S La coste de la mer.
T Le sieur de Poitrincourt en embuscade avec quelque 7 ou 8
   arquebusiers.
V Le sieur de Champlain apersevant les sauvages.


         Le dernier de Septembre nous partismes du beau port, & passâmes
         par le cap S. Louys, & fismes porter toute la nuit pour gaigner
         le cap blanc. Au matin une heure devant le jour nous nous
         trouvasmes à vau le vent du cap blanc en la baye blanche à
         huict pieds d'eau, esloignez de la terre une lieue, où nous
         mouillasmes l'ancre, pour n'en approcher de plus prés, en
97/245   attendant le jour; & voir comme nous estions de la marée.
         Cependant envoyasmes sonder avec nostre chalouppe, & ne trouva
         on plus de huit pieds d'eau: de façon qu'il fallut délibérer
         attendant le jour ce que nous pourrions faire. L'eau diminua
         jusques à cinq pieds, & nostre barque talonnoit quelquefois sur
         le sable: toutesfois sans s'offencer ny faire aucun dommage:
         Car la mer estoit belle, & n'eusmes point moins de trois pieds
         d'eau soubs nous, lors que la mer commença à croistre, qui nous
         donna beaucoup d'esperance.

         Le jour estant venu nous apperceusmes une coste de sable fort
         basse, où nous estions le travers plus à vau le vent, & d'où on
         envoya la chalouppe pour sonder vers un terrouer, qui est assez
         haut, où on jugeoit y avoir beaucoup d'eau; & de fait on y en
         trouva sept brasses. Nous y fusmes mouiller l'ancre, &
         aussitost appareillasmes la chalouppe avec neuf ou dix hommes,
         pour aller à terre voir un lieu où jugions y avoir un beau &
         bon port pour nous pouvoir sauver si le vent se fut eslevé plus
         grand qu'il n'estoit. Estant recogneu nous y entrasmes à 2, 3 &
         4 brasses d'eau. Quand nous fusmes dedans, nous en trouvasmes 5
         & 6. Il y avoit force huistres qui estoient tresbonnes, ce que
         n'avions encores apperceu, & le nommasmes le port aux Huistres
         [140]: & est par la hauteur de 42 degrez [141] de latitude. Il
         y vint à nous trois canots de sauvages. Ce jour le vent nous
         vint favorable, qui fut cause que nous levasmes l'ancre pour
98/246   aller au Cap blanc, distant de ce lieu de 5 lieues, au Nord un
         quart du Nordest, & le doublasmes.

[Note 140: La baie de Barnstable. Il semble qu'elle ait légué son ancien
nom à une baie plus petite qu'elle renferme et que l'on appelle baie aux
Huîtres (Oysters Bay).]

[Note 141: L'entrée du port aux Huîtres est par les 41° 45'.]

         Le lendemain 2 d'Octobre arrivasmes devant Malebarre, où
         sejournasmes quelque temps pour le mauvais vent qu'il faisoit,
         durant lequel, le sieur de Poitrincourt avec la chalouppe
         accompagné de 12 à 15 hommes, fut visiter le port, où il vint
         au-devant de luy quelque 150 sauvages, en chantant & dansant,
         selon leur coustume. Apres avoir veu ce lieu nous nous en
         retournasmes en nostre vaisseau, où le vent venant bon, fismes
         voille le long de la coste courant au Su.



         _Continuation des susdites descouvertures: & ce qui y fut
         remarqué de singulier._

                                CHAPITRE XIV.

         Comme nous fusmes à quelque six lieues de Malebarre, nous
         mouillasmes l'ancre proche de la coste, d'autant que n'avions
         bon vent. Le long d'icelle nous advisames des fumées que
         faisoient les sauvages: ce qui nous fit délibérer de les aller
         voir: pour cet effect on esquipa la chalouppe: Mais quand nous
         fusmes proches de la coste qui est areneuse, nous ne peusmes
         l'aborder: car la houlle estoit trop grande: ce que voyant les
         sauvages, ils mirent un canot à la mer, & vindrent à nous 8 ou
         9 en chantans, & faisans signes de la joye qu'ils avoient de
         nous voir, & nous monstrerent que plus bas il y avoit un port,
         où nous pourrions mettre nostre barque en seureté.

99/247   Ne pouvant mettre pied à terre, la chalouppe s'en revint à la
         barque, & les sauvages retournèrent à terre, qu'on avoit
         traicté humainement.

         Le lendemain le vent estant favorable nous continuasmes notre
         routte au Nord[142] 5 lieues, & n'eusmes pas plustost fait ce
         chemin, que nous trouvasmes 3 & 4 brasses d'eau estans
         esloignez une lieue & demie de la coste: Et allans un peu de
         l'avant, le fonds nous haussa tout à coup à brasse & demye &
         deux brasses, ce qui nous donna de l'apprehention, voyant la
         mer briser de toutes parts, sans voir aucun passage par lequel
         nous pussions retourner sur nostre chemin: car le vent y estoit
         entièrement contraire.

[Note 142: Il faut lire au sud, comme le prouve assez cette expression
_continuasmes notre routte;_ c'est, du reste, ce que donne à entendre
tout le contexte.]

         De façon qu'estans engagez parmy des brisans & bancs de sable,
         il fallut passer au hasart, selon que l'on pouvoit juger y
         avoir plus d'eau pour nostre barque, qui n'estoit que quatre
         pieds au plus: & vinsmes parmy ces brisans jusques à 4 pieds &
         demy: Enfin nous fismes tant, avec la grâce de Dieu, que nous
         passames par dessus une pointe de sable, qui jette prés de
         trois lieues à la mer, au Su Suest, lieu fort dangereux.
         Doublant ce cap que nous nommasmes le cap batturier, qui est à
         12 ou 13 lieues de Malebarre[143], nous mouillasmes l'ancre à
         deux brasses & demye d'eau, d'autant que nous nous voiyons
         entournez de toutes parts de brisans & battures, reservé en
         quelques endroits où la mer ne fleurissoit pas beaucoup. On
         envoya la chalouppe pour trouver en achenal, à fin d'aller à un
100/248  lieu que jugions estre celuy que les sauvages nous avoient
         donné à entendre: & creusmes aussi qu'il y avoit une riviere,
         où pourrions estre en seureté.

[Note 143: La tête de Sankaty _(Sankaty Head)_, qui fait la pointe
sud-est la plus avancée de l'île Nantucket.]

         Nostre chalouppe y estant, nos gens mirent pied à terre, &
         considererent le lieu, puis réunirent avec un sauvage qu'ils
         amenèrent, & nous dirent que de plaine mer nous y pourrions
         entrer, ce qui fut resolu, & aussitost levasmes l'ancre, &
         fusmes par la conduite du sauvage, qui nous pilotta, mouiller
         l'ancre à une rade qui est devant le port, à six brasses d'eau
         & bon fonds: car nous ne peusmes entrer dedans à cause que la
         nuit nous surprint.

         Le lendemain on envoya mettre des balises sur le bout d'un banc
         de sable qui est à l'embouchure du port: puis la plaine mer
         venant y entrasmes à deux brasses d'eau. Comme nous y fusmes,
         nous louasmes Dieu d'estre en lieu de seureté. Nostre
         gouvernail s'estoit rompu, que l'on avoit accommodé avec des
         cordages, & craignions que parmy ces basses & fortes marées il
         ne rompist de rechef, qui eut esté cause de nostre perte.
         Dedans ce port il n'y a qu'une brasse d'eau, & de plaine mer
         deux brasses, à l'Est y a une baye qui refuit au Nort quelque
         trois lieues, dans laquelle y a une isle & deux autres petits
         culs de sac, qui décorent le pays, où il y a beaucoup de terres
         défrichées, & force petits costaux, où ils font leur labourage
         de bled & autres grains, dont ils vivent. Il y a aussi de
         tresbelles vignes, quantité de noyers, chesnes, cyprès, & peu
         de pins. Tous les peuples de ce lieu sont fort amateurs du
         labourage & font provision de bled d'Inde pour l'yver, lequel
         ils conservent en la façon qui ensuit.

101/249  Ils font des fosses sur le penchant des costaux dans le sable
         quelque cinq à six pieds plus ou moins, & prennent leurs bleds
         & autres grains qu'ils mettent dans de grands tacs d'herbe,
         qu'ils jettent dedans lesdites fosses, & les couvrent de sable
         trois ou quatre pieds par dessus le superfice de la terre, pour
         en prendre à leur besoin, & ce conserve aussi bien qu'il
         sçauroit faire en nos greniers.

         Nous vismes en ce lieu quelque cinq à six cens sauvages, qui
         estoient tous nuds, horsmis leur nature, qu'ils couvrent d'une
         petite peau de faon, ou de loup marin. Les femmes le sont
         aussi, qui couvrent la leur comme les hommes de peaux ou de
         fueillages. Ils ont les cheveux bien peignez & entrelassez en
         plusieurs façons, tant hommes que femmes, à la manière de ceux
         de Chouacoet; & sont bien proportionnez de leurs corps, ayans
         le teinct olivastre. Ils se parent de plumes, de patenostres de
         porceline, & autres jolivetés qu'ils accommodent fort
         proprement en façon de broderie. Ils ont pour armes des arcs,
         flesches & massues. Ils ne sont pas si grands chasseurs comme
         bons pescheurs & laboureurs.

         Pour ce qui est de leur police, gouvernement & créance, nous
         n'en avons peu juger, & croy qu'ils n'en ont point d'autre que
         nos sauvages Souriquois, & Canadiens, lesquels n'adorent ny la
         lune ny le soleil, ny aucune chose, & ne prient non plus que
         les bestes: Bien ont ils parmy eux quelques gens qu'ils disent
         avoir intelligence avec le Diable, à qui ils ont grande
         croyance, lesquels leur disent tout ce qui leur doit advenir,
         où ils mentent le plus souvent: Quelques fois ils peuvent bien
102/250  rencontrer, & leur dire des choses semblables à celles qui leur
         arrivent; c'est pourquoy ils ont croyance en eux, comme s'ils
         estoient Prophètes, & ce ne sont que canailles qui les
         enjaulent comme les Aegyptiens & Bohémiens font les bonnes gens
         de vilage. Ils ont des chefs à qui ils obeissent en ce qui est
         de la guerre, mais non autrement, lesquels travaillent, & ne
         tiennent non plus de rang que leurs compagnons. Chacun n'a de
         terre que ce qui luy en faut pour sa nourriture.

         Leurs logemens sont separez les uns des autres selon les terres
         que chacun d'eux peut occuper, & sont grands, faits en rond,
         couverts de natte faite de senne ou fueille de bled d'Inde,
         garnis seulement d'un lict ou deux, eslevés un pied de terre,
         faicts avec quantité de petits bois qui sont pressez les uns
         contre les autres, dessus lesquels ils dressent un estaire à la
         façon d'Espaigne (qui est une manière de natte espoisse de deux
         ou trois doits) sur quoy ils se couchent. Ils ont grand nombre
         de pulces en esté, mesme parmy les champs: Un jour en nous
         allant pourmener nous en prismes telle quantité, que nous
         fusmes contraints de changer d'habits.

         Tous les ports, bayes & costes depuis Chouacoet sont remplis de
         toutes sortes de poisson, semblable à celuy que nous avons
         devers nos habitations; & en telle abondance, que je puis
         asseurer qu'il n'estoit jour ne nuict que nous ne vissions &
         entendissions passer aux costez de nostre barque, plus de mille
         marsouins, qui chassoient le menu poisson. Il y a aussi
         quantité de plusieurs especes de coquillages, & principalement
         d'huistres. La chasse des oyseaux y est fort abondante.

103/251   Ce seroit un lieu fort propre pour y bastir & jetter les
         fondemens d'une republique si le port estoit un peu plus
         profond & l'entrée plus seure qu'elle n'est.

         Devant que sortir du port l'on accommoda nostre gouvernail, &
         fit on faire du pain de farines qu'avions apportées pour vivre,
         quand nostre biscuit nous manqueroit. Cependant on envoya la
         chalouppe avec cinq ou six hommes & un sauvage, pour voir si on
         pourroit trouver un passage plus propre pour sortir, que celuy
         par où nous estions venus.

         Ayant fait cinq ou six lieues & abbordant la terre, le sauvage
         s'en fuit, qui avoit eu crainte que l'on ne l'emmenast à
         d'autres sauvages plus au midy, qui sont leurs ennemis, à ce
         qu'il donna à entendre à ceux qui estoient dans la chalouppe,
         lesquels estans de retour, nous firent rapport que jusques où
         ils avoient esté il y avoit au moins trois brasses d'eau, & que
         plus outre il n'y avoit ny basses ny battures.

         On fit donc diligence d'accommoder nostre barque & faire du
         pain pour quinze jours. Cependant le sieur de Poitrincourt
         accompagné de dix ou douze arquebusiers visita tout le pays
         circonvoisin, d'où nous estions, lequel est fort beau, comme
         j'ay dit cy dessus, où nous vimes quantité de maisonnettes ça &
         la.

         Quelque 8 ou 9 jours après le sieur de Poitrincourt s'allant
         pourmener, comme il avoit fait auparavant, nous apperceusmes
         que les sauvages abbatoient leurs cabannes & envoyoient dans
         les bois leurs femmes, enfans & provisions, & autres choses qui
         leur estoient necessaires pour leur vie, qui nous donna soubçon
104/252  de quelque mauvaise intention, & qu'ils vouloyent entreprendre
         sur nos gens qui travailloient à terre, & où ils demeuroient
         toutes les nuits, pour conserver ce qui ne se pouvoit embarquer
         le soir qu'avec beaucoup de peine, ce qui estoit bien vray: car
         ils resolurent entre eux, qu'après que toutes leurs commoditez
         seroient en seureté, il les viendroient surprendre à terre à
         leur advantage le mieux qu'il leur seroit possible, & enlever
         tout ce qu'ils avoient. Que si d'aventure ils les trouvoient
         sur leurs gardes, ils viendroient en signe d'amitié comme ils
         vouloient faire, en quittant leurs arcs & flesches.

         Or sur ce que le sieur de Poitrincourt avoit veu, & l'ordre
         qu'on luy dit qu'ils tenoient quand ils avoient envie de jouer
         quelque mauvais tour, nous passames par des cabannes, où il y
         avoit quantité de femmes, à qui on avoit donné des bracelets, &
         bagues pour les tenir en paix, & sans crainte, & à la plus part
         des hommes apparens & antiens des haches, cousteaux, & autres
         choses, dont ils avoient besoing: ce qui les contentoit fort,
         payant le tout en danses & gambades, avec des harangues que
         nous n'entendions point. Nous passames partout sans qu'ils
         eussent asseurance de nous rien dire: ce qui nous resjouist
         fort, les voyans si simples en apparence comme ils montroient.

         Nous revinmes tout doucement à nostre barque, accompagnez de
         quelques sauvages. Sur le chemin nous en rencontrasmes
         plusieurs petites trouppes qui s'amassoient peu à peu avec
         leurs armes, & estoient fort estonnez de nous voir si avant
105/253  dans le pays; & ne pensoient pas que vinssions de faire une
         ronde de prés de 4 à 5 lieues de circuit au tour de leur terre,
         & passans prés de nous ils tremblotent de crainte que on ne
         leur fist desplaisir, comme il estoit en nostre pouvoir; mais
         nous ne le fismes pas, bien que cognussions leur mauvaise
         volonté. Estans arrivez où nos ouvriers travailloient, le sieur
         de Poitrincourt demanda si toutes choses estoient en estat pour
         s'opposer aux desseins de ces canailles.

         Il commanda de faire embarquer tout ce qui estoit à terre: ce
         qui fut fait, horsmis celuy qui faisoit le pain qui demeura
         pour achever une fournée, qui restoit, & deux autres hommes
         avec luy. On leur dit que les sauvages avoient quelque mauvaise
         intention & qu'ils fissent diligence, afin de s'embarquer le
         soir ensuivant, scachans qu'ils ne mettoient en exécution leur
         volonté que la nuit, ou au point du jour, qui est l'heure de
         leur surprinse en la pluspart de leurs desseins.

         Le soir estant venu, le sieur de Poitrincourt commanda qu'on
         envoyast la chalouppe à terre pour quérir les hommes qui
         restoient: ce qui fut fait aussitost, que la marée le peut
         permettre, & dit on à ceux qui estoient à terre, qu'ils eussent
         à s'embarquer pour le subject dont l'on les avoit advertis, ce
         qu'ils refuserent, quelques remonstrances qu'on leur peust
         faire, & des risques où ils se mettoient, & de la desobeissance
         qu'ils portoient à leur chef. Ils n'en feirent aucun estat,
         horsmis un serviteur du sieur de Poitrincourt, qui s'embarqua,
         mais deux autres se desembarquerent de la chalouppe qui furent
         trouver les trois autres, qui estoient à terre, lesquels
106/254  estoient demeurez pour manger des galettes qu'ils prindrent sur
         le pain, que l'on avoit fait. Ne voulans donc faire ce qu'on
         leur disoit, la chalouppe s'en revint à bort sans le dire au
         sieur de Poitrincourt qui reposoit & pensoit qu'ils fussent
         tous dedans le vaisseau.

         Le lendemain au matin 15 d'Octobre les sauvages ne faillirent
         de venir voir en quel estat estoient nos gens, qu'ils
         trouverent endormis, horsmis un qui estoit auprès du feu. Les
         voyans en cet estat ils vindrent doucement par dessus un petit
         costau au nombre de 400 & leur firent une telle salve de
         flesches, qu'ils ne leur donnèrent pas le loisir de se relever,
         sans estre frappez à mort: & se sauvant le mieux qu'ils
         pouvoient vers nostre barque, crians, à l'ayde on nous tue, une
         partie tomba morte en l'eau: les autres estoient tout lardez de
         coups de flesches, dont l'un mourut quelque temps après. Ces
         sauvages menoient un bruit desesperé, avec des hurlemens tels
         que c'estoit chose espouvantable à ouir.

         Sur ce bruit, & celuy de nos gens, la sentinelle qui estoit en
         nostre vaisseau s'escria, aux armes l'on tue nos gens: Ce qui
         fit que chacun se saisit promptement des tiennes, & quant &
         quant nous nous embarquasmes en la chalouppe quelque 15 ou 16
         pour aller à terre: Mais ne pouvans l'abborder à cause d'un
         banc de sable qu'il y avoit entre la terre & nous, nous nous
         jettasmes en l'eau & passames à gay de ce banc à la grand terre
         la portée d'un mousquet. Aussitost que nous y fusmes, ces
         sauvages nous voyans à un trait d'arc, prirent la fuitte dans
         les terres: De les poursuivre c'estoit en vain, car ils sont
107/255  merveilleusement vistes. Tout ce que nous peusmes faire, fut de
         retirer les corps morts & les enterrer auprès d'une croix qu'on
         avoit plantée le jour d'auparavant, puis d'aller d'un costé &
         d'autre voir si nous n'en verrions point quelques uns, mais
         nous perdismes nostre temps: Quoy voyans, nous nous en
         retournasmes. Trois heures après ils revindrent à nous sur le
         bord de la mer. Nous leur tirasmes plusieurs coups de petits
         espoirs de fonte verte: & comme ils entendoient le bruit ils se
         tapissoient en terre pour éviter le coup. En derision de nous
         ils abbatirent la croix, & desenterrerent les corps: ce qui
         nous donna un grand desplaisir, & fit que nous fusmes à eux
         pour la seconde fois: mais ils s'en fuirent comme ils avoient
         fait auparavant. Nous redressasmes la croix & renterrasmes les
         morts qu'ils avoient jettés ça & la parmy des bruieres, où ils
         mirent le feu pour les brusler, & nous en revinsmes sans faire
         aucun effect comme nous avions esté l'autre fois[144], voyans
         bien qu'il n'y avoit gueres d'apparence de s'en venger pour ce
         coup, & qu'il failloit remettre la partie quand il plairoit à
         Dieu.

[Note 144: D'autres exemplaires portent: «sans avoir rien fait contre
eux non plus que l'autre fois.»]

         Le 16 du mois nous partismes du port Fortuné [145] qu'avions
         nommé de ce nom pour le malheur qui nous y arriva. Ce lieu est
         par la haulteur de 41 degré & un tiers de latitude, & à quelque
         12 ou 13 lieues de Malebarre.

[Note 145: Le port Fortuné est bien évidemment le port de Chatham, à en
juger soit par la description que l'auteur en fait ici, soit par la
place qu'il lui assigne dans sa grande carte de 1632. Cependant, il
n'est pas à plus de sept ou huit lieues de Mallebarre, même par eau, et
sa latitude est de 41 degrés et deux tiers.]

255a

[Illustration: Port fortune.]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Estang d'eau sallée.
B Les cabannes des sauvages & leurs terres où ils labourent.
C Prairies où il y a deux petis ruisseaux.
C Prairies à l'isle qui couvrent à toutes les marées.
D Petis costaux de montaignes en l'isle remplis de bois, vignes &
  pruniers.
E Estang d'eau douce, où il y a quantité de gibier.
F Manières de prairies en l'isle.
G Isle remplie de bois dedans un grand cul de sac.
H Manière d'estang d'eau salée & où il y a force coquillages,
  entre autres quantité d'huîtres.
I Dunes de sable sur une lenguette de terre.
L Cul de sac.
M Rade où mouillasmes l'ancre devant le port.
N Entrée du port.
O Le port & lieu où estoit nostre barque.
P La croix que l'on planta.
Q Petis ruisseau.
R Montaigne qui descouvre de fort loin.
S La coste de la mer.
T Petite riviere.
V Chemin que nous fismes en leur pais autour de leurs logement, il est
   pointé de petits points.
X Bans & baze.
Y Petite montagne qui paroit dans les terres.
Z Petits ruisseaux.
9 L'endroit où nos gens furent tués par les sauvages prés la Croix.



108/256  _L'incommodité du temps ne nous permettant, pour lors, de faire
         d'avantage de descouvertures, nous fit resoudre de retourner en
         l'habitation. Et ce qui nous arriva jusques en icelle._

                             CHAPITRE XV.

         Comme nous eusmes fait quelques six ou sept lieues nous
         eusmes cognoissance d'une isle que nous nommasmes la
         soupçonneuse [146], pour avoir eu plusieurs fois croyance de
         loing que ce fut autre chose qu'une isle, puis le vent nous
         vint contraire, qui nous fit relascher au lieu d'où nous
         estions partis, auquel nous fusmes deux ou trois jours sans que
         durant ce temps il vint aucun sauvage se presenter à nous.

[Note 146: Dans l'édition de 1632, l'auteur dit qu'elle est «à une lieue
vers l'eau.» C'est donc vraisemblablement l'île qui porte aujourd'hui le
nom de Martha's Vineyard.]

         Le 20 partismes de rechef, & rengeant la coste au Surouest prés
         de 12 lieues, où passames proche d'une riviere qui est petite &
         de difficile abord, à cause des basses & rochers qui sont à
         l'entrée, que j'ay nommée de mon nom [147]. Ce que nous vismes
         de ces costes sont terres basses & sablonneuses. Le vent nous
         vint de rechef contraire, & fort impétueux, qui nous fit mettre
         vers l'eau, ne pouvans gaigner ny d'un costé ny d'autre, lequel
         enfin s'apaisa un peu, & nous fut favorable: mais ce ne fut que
109/257  pour relascher encore au port Fortuné, dont la coste, bien
         qu'elle soit basse, ne laisse d'estre belle & bonne, toutesfois
         de difficile abbord, n'ayant aucunes retraites, les lieux fort
         batturiers, & peu d'eau à prés de deux lieues de terre. Le plus
         que nous en trouvasmes, ce fut en quelques fosses 7 à 8
         brasses, encore cela ne duroit que la longueur du cable,
         aussitost l'on revenoit à 2 ou 3 brasses, & ne s'y fie qui
         voudra qu'il ne l'aye bien recogneue la sonde à la main.

[Note 147: L'auteur, dans sa grande carte de 1632, la marque comme
venant du nord-ouest. Or, dans l'espace d'environ douze lieues à l'ouest
du port Fortuné, il n'y a, croyons-nous, qu'une seule rivière qui suive
cette direction: c'est celle qui traverse le district de _Machpee_ et se
jette dans la baie de _Popponesset_, La plupart des cartes ne lui
assignent aucun nom.]

         Estant relaschez au port, quelques heures après le fils de
         Pontgravé appelé Robert, perdit une main en tirant un mousquet
         qui se creva en plusieurs pièces sans offencer aucun de ceux
         qui estoient auprès de luy.

         Or voyant tousjours le vent contraire & ne nous pouvans mettre
         en la mer, nous resolumes cependant d'avoir quelques sauvages
         de ce lieu pour les emmener en nostre habitation & leur faire
         moudre du bled à un moulin à bras, pour punition de l'assacinat
         qu'ils avoient commis en la personne de cinq ou six de nos
         gens: mais que cela se peust faire les armes en la main, il
         estoit fort malaysé, d'autant que quand on alloit à eux en
         délibération de se battre, ils prenoient la fuite, & s'en
         alloient dans les bois, où on ne les pouvoit attraper. Il
         fallut donc avoir recours aux finesses: & voicy comme nous
         advisames. Qu'il failloit lors qu'ils viendroient pour
         rechercher amitié avec nous les amadouer en leur montrant des
         patinostres & autres bagatelles, & les asseurer plusieurs fois:
         puis prendre la chalouppe bien armée, & des plus robustes &
110/258  forts hommes qu'eussions, avec chacun une chaîne de patinostres
         & une brasse de mèche au bras, & les mener à terre, où estans,
         & en faisant semblant de petuner avec eux (chacun ayant un bout
         de sa mèche allumé, pour ne leur donner soupçon, estant
         l'ordinaire de porter du feu au bout d'une corde pour allumer
         le petum) les amadoueroient par douces paroles pour les attirer
         dans la chalouppe; & que s'ils n'y vouloient entrer, que s'en
         approchant chacun choisiroit son homme, & en luy mettant les
         patinostres au col, luy mettroit aussi en mesme temps la corde
         pour les y tirer par force: Que s'ils tempestoient trop, &
         qu'on n'en peust venir à bout; tenant bien la corde on les
         poignarderoit: Et que si d'aventure il en eschapoit quelques
         uns, il y auroit des hommes à terre pour charger à coups
         d'espée sur eux: Cependant en nostre barque on tiendroit
         prestes les petites pièces pour tirer sur leurs compagnons, au
         cas qu'il en vint les secourir; à la faveur desquelles la
         chalouppe se pourroit retirer en asseurance. Ce qui fut fort
         bien exécuté ainsi qu'on l'avoit proposé.


258a

[Illustration]

A Le lieu où estoient les François faisans le pain.
B Les sauvages surprenans les François en tirant sur eux à coups de
  flesches.
C François bruslez par les sauvages.
D François s'enfuians à la barque tout lardés de flesches.
E Trouppes de sauvages faisans brusler les François qu'ils avoient tués.
F Montaigne sur le port.
G Cabannes des sauvages.
H François à terre chargeans les sauvages.
I Sauvages desfaicts par les François.
L Chalouppe où estoient les François.
M Sauvages autour de la chalouppe qui furent surpris par nos gens.
N Barque du sieur de Poitrincourt.
O Le port.
P Petit ruisseau.
Q François tombez morts dans l'eau pensans se sauver à la barque.
R Ruisseau venant de certins marescages.
S Bois par où les sauvages venoient à couvert.


         Quelques jours après que ces choses furent passées, il vint des
         sauvages trois à trois, quatre à quatre sur le bort de la mer,
         faisans signe que nous allassions à eux: mais nous voiyons bien
         leur gros qui estoit en embuscade au dessoubs d'un costau
         derrière des buissons, & croy qu'ils ne desiroient que de nous
         attraper en la chalouppe pour descocher un nombre de flesches
         sur nous, & puis s'en fuir: toutesfois le sieur de Poitrincourt
         ne laissa pas d'y aller avec dix de nous autres, bien équipez &
         en resolution de les combattre si l'occasion se presentoit.
111/259  Nous fusmes dessendre par un endroit que jugions estre hors de
         leur embuscade, où ils ne nous pouvoient surprendre. Nous y
         mismes trois ou quatre pied à terre avec le sieur de
         Poitrincourt: le reste ne bougea de la chalouppe pour la
         conserver & tenir preste à un besoin. Nous fusmes sur une butte
         & autour des bois pour voir si nous descouvririons plus à plain
         ladite embuscade. Comme ils nous virent aller si librement à
         eux ils leverent le siege & furent en autres lieux, que ne
         peusmes descouvrir, & des quatre sauvages n'en vismes plus que
         deux, qui s'en alloient tout doucement. En se retirant ils nous
         faisoient signe qu'eussions à mener nostre chalouppe en autre
         lieu, jugeant qu'elle n'estoit pas à propos pour leur dessein.
         Et nous voyans aussi qu'ils n'avoient pas envie de venir à
         nous, nous nous rembarquasmes & allasmes où ils nous
         monstroient, qui estoit la seconde embuscade qu'ils avoient
         faite, taschant de nous attirer en signe d'amitié à eux, sans
         armes: ce qui pour lors ne nous estoit permis: neantmoins nous
         fusmes assez proches d'eux sans voir ceste embuscade, qui n'en
         estoit pas esloignée, à nostre jugement. Comme nostre chalouppe
         approcha de terre, ils se mirent en fuite, & ceux de
         l'embuscade aussi, après qui nous tirasmes quelques coups de
         mousquets, voyant que leur intention ne tendoit qu'à nous
         decevoir par caresses, en quoy ils se trompoient: car nous
         recognoissions bien quelle estoit leur volonté, qui ne tendoit
         qu'à mauvaise fin. Nous nous retirasmes à nostre barque après
         avoir fait ce qu'il nous fut possible.

         Ce jour le sieur de Poitrincourt resolut de s'en retourner à
112/260  nostre habitation pour le subject de 4 ou 5 mallades & blessez,
         à qui les playes empiroient à faute d'onguens, car nostre
         Chirurgien n'en avoit aporté que bien peu, qui fut grande faute
         à luy, & desplaisir aux malades & à nous aussi: d'autant que
         l'infection de leurs blesseures estoit si grande en un petit
         vaisseau comme le nostre, qu'on ne pouvoit presque durer: &
         craignions qu'ils engendrassent des maladies: & aussi que
         n'avions plus de vivres que pour faire 8 ou 10 journées de
         l'advant, quelque retranchement que l'on fist, & ne sçachans
         pas si le retour pourroit estre aussi long que l'aller, qui fut
         prés de deux mois.

         Pour le moins nostre délibération estant prinse, nous ne nous
         retirasmes qu'avec le contentement que Dieu n'avoit laissé
         impuny le mesfait de ces barbares. Nous ne fusmes que jusques
         au 41 degré & demy, qui ne fut que demy degré plus que n'avoit
         fait le sieur de Mons à sa descouverture. Nous partismes donc
         de ce port.

         Et le lendemain vinsmes mouiller l'ancre proche de Mallebarre,
         où nous fusmes jusques au 28 du mois que nous mismes à la
         voile. Ce jour l'air estoit assez froid, & fit un peu de neige.
         Nous prismes la traverse pour aller à Norambegue, ou à l'isle
         Haute. Mettant le cap à l'Est Nordest fusmes deux jours sur la
         mer sans voir terre, contrariez du mauvais temps. La nuict
         ensuivant eusmes cognoissance des isles qui sont entre
         Quinibequi & Norembegue. Le vent estoit si grand que fusmes
         contraincts de nous mettre à la mer, pour attendre le jour, où
         nous nous esloignasmes si bien de la terre, quelque peu de
113/261  voiles qu'eussions, que ne la peusmes revoir que jusques au
         lendemain, que nous vismes le travers de l'isle Haute.

         Ce jour dernier d'Octobre, entre l'isle des Monts-deserts, & le
         cap de Corneille, nostre gouvernail se rompit en plusieurs
         pièces, sans sçavoir le subject. Chacun en disoit son opinion.
         La nuit venant avec beau frais, nous estions parmy quantité
         d'isles & rochers, où le vent nous jettoit, & resolumes de nous
         sauver, s'il estoit possible, à la première terre que
         rencontrerions.

         Nous fusmes quelque temps au gré du vent & de la mer, avec
         seulement le bourcet de devant: mais le pis fut que la nuit
         estoit obscure & ne sçavions où nous allions: car nostre barque
         ne gouvernoit nullement, bien que l'on fit ce qu'on pouvoit,
         tenant les escouttes du bourcet à la main, qui quelquefois la
         faisoient un peu gouverner. Tousjours on sondoit si l'on
         pourroit trouver fonds pour mouiller l'ancre & se préparer à ce
         qui pourroit subvenir. Nous n'en trouvasmes point; enfin allant
         plus viste que ne desirions, l'on advisa de mettre un aviron
         par derrière avec des hommes pour faire gouverner à une isle
         que nous apperceusmes, afin de nous mettre à l'abry du vent. On
         mit aussi deux autres avirons sur les costés au derrière de la
         barque, pour ayder à ceux qui gouvernoient, à fin de faire
         arriver le vaisseau d'un costé & d'autre. Ceste invention nous
         servit si bien que mettions le cap où desirions, & fusmes
         derrière la pointe de l'isle qu'avions apperceue, mouiller
         l'ancre à 21 brasses d'eau attendant le jour, pour nous
         recognoistre & aller chercher un endroit pour faire un autre
         gouvernail.

114/262  Le vent s'appaisa. Le jour estant venu nous nous trouvasmes
         proches des isles Rangées, tout environnés de brisans; &
         louasmes Dieu de nous avoir conservés si miraculeusement parmy
         tant de périls.

         Le premier de Novembre nous allasmes en un lieu que nous
         jugeasmes propre pour eschouer nostre vaisseau & refaire nostre
         timon. Ce jour je fus à terre, & y vey de la glace espoisse de
         deux poulces, & pouvoit y avoir huit ou dix jours qu'il y avoit
         gelé, & vy bien que la température du lieu differoit de
         beaucoup à celle de Malebarre & port Fortuné: car les fueilles
         des arbres n'estoient pas encores mortes ny du tout tombées
         quand nous en partismes, & en ce lieu elles estoient toutes
         tombées, & y faisoit beaucoup plus de froid qu'au port Fortuné.

         Le lendemain comme on alloit eschouer la barque, il vint un
         canot où y avoit des sauvages Etechemins qui dirent à celuy que
         nous avions en nostre barque, qui estoit Secondon, que
         Jouaniscou avec ses compagnons avoit tué quelques autres
         sauvages & emmené des femmes prisonnieres, & que proche des
         isles des Montsdeserts ils avoient fait leur exécution.

         Le neufiesme du mois nous partismes d'auprès du cap de
         Corneille & le mesme jour vinsmes mouiller l'ancre au petit
         passage[148] de la riviere saincte Croix.

[Note 148: C'est le passage de l'ouest.]

         Le lendemain au matin mismes nostre sauvage à terre avec
         quelques commoditez qu'on luy donna, qui fut tres-aise &
         satisfait d'avoir fait ce voyage avec nous, & emporta quelques
         testes des sauvages qui avoient esté tuez au port Fortuné.
115/263  Ledict jour allasmes mouiller l'ancre en une fort belle ance au
         Su de l'isle de Menasne.

         Le 12 du mois fismes voile, & en chemin la chalouppe que nous
         traisnions derrière nostre barque y donna un si grand & si rude
         coup qu'elle fit ouverture & brisa tout le haut de la barque: &
         de rechef au resac rompit les ferremens de nostre gouvernail, &
         croiyons du commencement qu'au premier coup qu'elle avoit
         donné, qu'elle eut enfoncé quelques planches d'embas, qui nous
         eut fait submerger: car le vent estoit si eslevé, que ce que
         pouvions faire estoit de porter nostre misanne: Mais après
         avoir veu le dommage qui estoit petit, & qu'il n'y avoit aucun
         péril, on fit en sorte qu'avec des cordages on accommoda le
         gouvernail le mieux qu'on peut, pour parachever de nous
         conduire, qui ne fut que jusques au 14 de Novembre, où à
         l'entrée du port Royal pensames nous perdre sur une pointe:
         mais Dieu nous delivra tant de ce péril que de beaucoup
         d'autres qu'avions courus.



         _Retour des susdites descouvertures & ce qui se passa durant
         l'hyvernement._

                             CHAPITRE XVI.

         A Nostre arrivée l'Escarbot qui estoit demeuré en l'habitation
         nous fit quelques gaillardises avec les gens qui y estoient
         restez pour nous resjouir[149].

[Note 149: «Le sieur de Poutrincourt arriva au Port-Royal le quatorzième
de Novembre, où nous le receumes joyeusement & avec une solennité toute
nouvelle par delà. Car sur le point que nous attendions son retour avec
grand desir, (& ce d'autant plus, que si mal lui fût arrivé nous
eussions été en danger d'avoir de la confusion) je m'avisay de
representer quelque gaillardise en allant audevant de lui, comme nous
fîmes. Et d'autant que cela fut en rhimes Françoises faites à la hâte,
je l'ay mis avec _Les Muses de la Nouvelle-France_ souz le tiltre de
THEATRE DE NEPTUNE, où je renvoyé mon Lecteur. Au surplus pour honorer
davantage le retour de nôtre action, nous avions mis au dessus de la
porte de notre Fort les armes de France, environnées de couronnes de
lauriers (dont il y a là grande quantité au long des rives des bois)
avec la devise du Roy, DUO PROTEGIT UNUS. Et au dessous celles du sieur
de Monts avec cette inscription, DABIT DEUS HIS QUOQUE FINEM: & celle-du
sieur de Poutrincourt avec cette autre inscription, INVIA VIRTUTI NULLA
EST VIA, toutes deux aussi ceintes de chapeaux de lauriers.» (Lescarbot,
liv. IV, ch. XV.)]

116/264  Estans à terre, & ayans repris halaine chacun commença à faire
         de petits jardins, & moy d'entretenir le mien, attendant le
         printemps, pour y semer plusieurs sortes de graines, qu'on
         avoit apportées de France, qui vindrent fort bien en tous les
         jardins.

         Le sieur de Poitrincourt, d'autre part fit faire un moulin à
         eau à prés d'une lieue & demie de nostre habitation, proche de
         la pointe où on avoit semé du bled. Le moulin estoit basty
         auprès d'un saut d'eau, qui vient d'une petite riviere qui
         n'est point navigable pour la quantité de rochers qui y sont,
         laquelle se va rendre dans un petit lac. En ce lieu il y a une
         telle abbondance de harens en sa saison, qu'on pourroit en
         charger des chalouppes, si on vouloit en prendre la peine, & y
         apporter l'invention qui y seroit requise. Aussi les sauvages
         de ces pays y viennent quelquesfois faire la pesche. On fit
         aussi quantité de charbon pour la forge. Et l'yver pour ne
         demeurer oisifs j'entreprins de faire un chemin sur le bort du
         bois pour aller à une petite riviere qui est comme un ruisseau,
         que nommasmes la truittiere[150], à cause qu'il y en avoit
         beaucoup. Je demanday deux ou trois hommes au sieur de
         Poitrincourt, qu'il me donna pour m'ayder à y faire une allée.
117/265  Je fis si bien qu'en peu de temps je la rendy nette. Elle va
         jusques à la truittiere, & contient prés de deux mille pas,
         laquelle servoit pour nous pourmener à l'ombre des arbres, que
         j'avois laisse d'un costé & d'autre. Cela fit prendre
         resolution au sieur de Poitrincourt d'en faire une autre au
         travers des bois, pour traverser droit à l'emboucheure du port
         Royal, où il y a prés de trois lieues & demie par terre de
         nostre habitation, & la fit commencer de la truittiere environ
         demie lieue, mais il ne l'ascheva pas pour estre trop pénible,
         & s'occupa à d'autres choses plus necessaires pour lors.
         Quelque temps après nostre arrivée, nous apperceusmes une
         chalouppe, où il y avoit des sauvages, qui nous dirent que du
         lieu d'où ils venoient, qui estoit Norembegue, on avoit tué un
         sauvage qui estoit de nos amis, en vengeance de ce que
         Jouaniscou aussi sauvage, & les siens avoient tué de ceux de
         Norembegue, & de Quinibequi, comme j'ay dit cy dessus, & que
         des Etechemins l'avoient dit au sauvage Secondon qui estoit
         pour lors avec nous.

[Note 150: Ce ruisseau était du côté de l'ouest de l'habitation, comme
le marque l'auteur dans sa carte du port Royal, tandis que son jardin
était du côté de l'est.]

         Celuy qui commandoit en la chalouppe estoit le sauvage appelle
         Ouagimou[151], qui avoit familiarité avec Bessabes chef de la
         riviere de Norembegue, à qui il demanda le corps de Panounia
         qui avoit esté tué: ce qu'il luy octroya, le priant de dire à
         ses amis qu'il estoit bien fasché de sa mort, luy asseurant que
         c'estoit sans son sçeu qu'il avoit esté tué, & que n'y ayant de
         sa faute, il le prioit de leur dire qu'il desiroit qu'ils
         demeurassent amis comme auparavant: ce que Ouagimou luy promit
         faire quand il seroit de retour. Il nous dit qu'il luy ennuya
118/266  fort qu'il n'estoit hors de leur compagnie, quelque amitié
         qu'on luy monstrast, comme estans subjects au changement,
         craignant qu'ils ne luy en fissent autant comme au deffunct:
         aussi n'y arresta il pas beaucoup après sa despeche. Il emmena
         le corps en sa chalouppe depuis Norembegue jusques à nostre
         habitation, d'où il y a 50 lieues.

[Note 151: Lescarbot écrit _Oagimont._]

         Aussi tost que le corps fut à terre ses parens & amis
         commencèrent à crier au prés de luy, s'estans peints tout le
         visage de noir, qui est la façon de leur dueil. Après avoir
         bien pleuré, ils prindrent quantité de petum, & deux ou trois
         chiens, & autres choses qui estoient au deffunct, qu'ils firent
         brusler à quelque mille pas de nostre habitation sur le bort de
         la mer. Leurs cris continuèrent jusques à ce qu'ils fussent de
         retour en leur cabanne.

         Le lendemain ils prindrent le corps du deffunct, &
         l'envelopperent dedans une catalongue rouge, que Mabretou chef
         de ces lieux m'inportuna fort de luy donner, d'autant qu'elle
         estoit belle & grande, laquelle il donna aux parens dudict
         deffunct, qui m'en remercièrent bien fort. Après donc avoir
         emmaillotté le corps, ils le parèrent de plusieurs sortes de
         _matachiats_, qui sont patinostres & bracelets de diverses
         couleurs, luy peinrent le visage, & sur la teste luy mirent
         plusieurs plumes & autres choses qu'ils avoient de plus beau,
         puis mirent le corps à genoux au milieu de deux bastons, & un
         autre qui le soustenoit soubs les bras: & au tour du corps y
         avoit sa mère, sa femme & autres de ses parens & amis, tant
         femmes que filles, qui hurloient comme chiens.

119/267  Cependant que les femmes & filles crioient le sauvage appelé
         Mabretou, faisoit une harangue à ses compagnons sur la mort du
         deffunct, en incitant un chacun d'avoir vengeance de la
         meschanceté & trahison commise par les subjects de Bessabes, &
         leur faire la guerre le plus promptement que faire se pourroit.
         Tous luy accordèrent de la faire au printemps.

         La harange faitte & les cris cessez, ils emportèrent le corps
         du deffunct en une autre cabanne. Après avoir petuné, le
         renveloperent dans une peau d'Eslan, & le lièrent fort bien, &
         le conserverent jusques à ce qu'il y eust plus grande compagnie
         de sauvages, de chacun desquels le frère du defunct esperoit
         avoir des presens, comme c'est leur coustume d'en donner à ceux
         qui ont perdu leurs pères, mères, femmes, frères, ou soeurs.

         La nuit du 26. Décembre il fist un vent de Surest, qui abbatit
         plusieurs arbres.

         Le dernier Décembre il commença à neger, & cela dura jusqu'au
         lendemain matin.

         Le 16. janvier ensuivant 1607, le sieur de Poitrincourt voulant
         aller au haut de la riviere de l'Equille la trouva scelée de
         glaces à quelque deux lieues de nostre habitation, qui le fit
         retourner pour ne pouvoir passer.

         Le 8 Fevrier il commença à descendre quelques glaces du haut de
         la riviere dans le port qui ne gele que le long de la coste.

         Le 10 de May ensuivant, il negea toute la nuict, & sur la fin
         du mois faisoit de fortes gelées blanches, qui durèrent jusques
         au 10 & 12 de Juin, que tous les arbres estoient couverts de
         fueilles, horsmis les chesnes qui ne jettent les leurs que vers
         le 15.

120/268  L'yver ne fut si grand que les années précédentes, ny les neges
         aussi ne furent si long temps sur la terre. Il pleust assez
         souvent, qui fut occasion que les sauvages eurent une grande
         famine, pour y avoir peu de neges. Le sieur de Poitrincourt
         nourrist une partie de ceux qui estoient avec nous, sçavoir
         Mabretou, sa femme & ses enfans, & quelques autres.

         Nous passames cest yver fort joyeusement, & fismes bonne chère,
         par le moyen de l'ordre de bontemps que j'y establis, qu'un
         chacun trouva utile pour la santé, & plus profitable que toutes
         sortes de medicines, dont on eust peu user. Ceste ordre estoit
         une chaine que nous mettions avec quelques petites cérémonies
         au col d'un de nos gens, luy donnant la charge pour ce jour
         d'aller chasser: le lendemain on la bailloit à un autre, &
         ainsi consecutivement: tous lesquels s'efforçoient à l'envy à
         qui feroit le mieux & aporteroit la plus belle chasse: Nous ne
         nous en trouvasmes pas mal, ny les sauvages qui estoient avec
         nous[152].

[Note 152: Lescarbot donne quelques détails de plus sur ce sujet: «Je
diray que pour nous tenir joyeusement & nettement, quant aux vivres, fut
établi un Ordre en la Table dudit sieur de Poutrincourt, qui fut nommé
L'ORDRE DE BON-TEMPS, mis premièrement en avant par Champlein, suivant
lequel ceux d'icelle table étoient Maitres-d'hotel chacun à son tour,
qui étoit en quinze jours une fois. Or avoit-il le soin de faire que
nous fussions bien & honorablement traités. Ce qui fut si bien observé,
que (quoy que les gourmans de deçà nous disent souvent que là nous
n'avions point la rue aux Ours de Paris) nous y avons fait ordinairement
aussi bonne chère que nous sçaurions faire en cette rue aux Ours, & à
moins de frais. Car il n'y avoit celui qui deux jours devant que son
tour vint ne fût soigneux d'aller à la chasse, ou à la pêcherie, &
n'apportât quelque chose de rare, outre ce qui étoit de notre ordinaire.
Si bien que jamais au déjeuner nous n'avons manqué de saupiquets de
chair ou de poisson: & au repas de midi & du soir encor moins: car
c'étoit le grand festin, là où l'Architriclin, ou Maitre-d'hotel (que
les Sauvages appellent _Atoctegic_) ayant fait préparer toutes choses au
cuisinier, marchoit la serviete sur l'épaule, le bâton d'office en main,
le collier de l'Ordre au col, & tous ceux d'icelui Ordre après lui
portant chacun son plat. Le même étoit au dessert, non toutefois avec
tant de suite. Et au soir avant rendre grâce à Dieu, il resignoit le
collier de l'Ordre, avec un verre de vin à son successeur en la charge,
& buvoient l'un à l'autre.» (Liv. IV, ch. XVI.)]


121/269  Il y eut de la maladie de la terre parmy nos gens, mais non si
         aspre qu'elle avoit esté aux années précédentes: Neantmoins il
         ne laissa d'en mourir sept; & un autre d'un coup de flesche
         qu'il avoit receu des sauvages au port Fortuné.

         Nostre chirurgien appelé maistre Estienne, fit ouverture de
         quelques corps, & trouva presque toutes les parties de dedans
         offencées, comme on avoit fait aux autres les années
         précédentes. Il y en eut 8 ou 10 de malades qui guérirent au
         printemps.

         Au commencement de Mars & d'Avril, chacun se mit à préparer les
         jardins pour y semer des graines en May, qui est le vray temps,
         lesquelles vindrent aussi bien qu'elles eussent peu faire en
         France, mais quelque peu plus tardives: & trouve que la France
         est au plus un mois & demy plus advancée: & comme j'ay dit, le
         temps est de semer en May, bien qu'on peut semer quelquefois en
         Avril, mais ces semences n'advancent pas plus que celles qui
         sont semées en May, & lors qu'il n'y a plus de froidures qui
         puisse offencer les herbes, sinon celles qui sont fort tendres,
         comme il y en a beaucoup qui ne peuvent resister aux gelées
         blanches, si ce n'est avec un grand soin & travail.

         Le 24 de May apperceusmes une petite barque du port de 6 à 7
         tonneaux qu'on envoya recognoistre, & trouva on que c'estoit un
         jeune homme de sainct Maslo appelé Chevalier qui apporta
         lettres du sieur de Mons au sieur de Poitrincourt, par
         lesquelles il luy mandoit de ramener ses compagnons en
122/270  France[153], & nous dit la naissance de Monseigneur le Duc
         d'Orléans [154], qui nous apporta de la resjouissance, & en
         fismes les feu de joye, & chantasmes le _Te deum_.

[Note 153: Lescarbot ajoute encore ici plusieurs autres détails, qui ne
manquent pas d'intérêt «Le soleil commençoit à échauffer la terre, &
oeillader sa maitresse d'un regard amoureux, quand le _Sagamos
Membertou_ (apres noz prières solennellement faites à Dieu, & le
desjeuner distribué au peuple, selon la coutume) nous vint avertir qu'il
avoit veu une voile sur le lac, c'est à dire dans le port, qui venoit
vers notre Fort. A cette joyeuse nouvelle chacun va voir, mais encore ne
se trouvoit-il persone qui eût si bonne veue que lui, quoy qu'il soit
âgé de plus de cent ans. Neantmoins on découvrit bientôt ce qui en
étoit. Le sieur de Poutrincourt fit en diligence apprêter la petite
barque pour aller reconoitre. Champ-doré & Daniel Hay y allèrent & par
le signal qu'ils nous donnèrent étans certains que c'étoient amis,
incontinent fimes charger quatre canons, & une douzaine de fauconneaux,
pour saluer ceux qui nous venoient voir de si loin. Eux de leur part ne
manquèrent à commencer la fête, & décharger leurs pièces, auxquels fut
rendu le réciproque avec usure. C'étoit tant seulement une petite barque
marchant souz la charge d'un jeune homme de saint-Malo nommé Chevalier,
lequel arrivé au Fort bailla ses lettres au sieur de Poutrincourt,
léquelles furent leuës publiquement. On lui mandoit que pour ayder à
sauver les frais du voyage, le navire (qui étoit encor le JONAS)
s'arreteroit au port de Campseau pour y faire pêcherie de Morues, les
marchans associez du sieur de Monts ne sachans pas qu'il y eût pêcherie
plus loin que ce lieu: toutefois que s'il étoit necessaire il fit venir
ledit navire au Port Royal. Au reste, que la societé étoit rompue,
d'autant que contre l'honnêteté & devoir les Holandois (qui ont tant
d'obligations à la France) conduits par un traitre François nommé La
Jeunesse, avoient l'an précèdent enlevé les Castors & autres pelleteries
de la Grande Rivière de Canada: chose qui tournoit au Grand detriement
de la societé, laquelle partant ne pouvoit plus fournir aux frais de
l'habitation de delà, comme elle avoit fait par le passé. Joint qu'au
Conseil du Roy (pour ruiner cet affaire) on avoit nouvellement révoqué
le privilège octroyé pour dix ans au sieur de Monts pour la traicte des
Castors, chose que l'on n'eût jamais esperé. Et pour cette cause
n'envoyoient persone pour demeurer là après nous. Si nous eûmes de la
joye de voir nôtre secours asseuré, nous eûmes aussi une grande
tristesse de voir une si belle & si sainte entreprise rompue; que tant
de travaux & de périls passez ne servissent de rien: & que l'esperance
de planter là le nom de Dieu, & la Foy Catholique, s'en allât evanouie.»
(Liv. IV, ch. XVII.)]

[Note 154: Il ne faut pas confondre ce duc d'Orléans, second fils de
Henri IV, avec son frère Gaston, qui ne prit le titre de duc d'Orléans
qu'après la mort de celui dont il est ici question. Ce second fils de
Henri IV mourut, sans être nommé, à Saint-Germain-en-Laye, le 17
novembre 1611. Il était né le 16 avril de cette année 1607. (Hist.
généalogique de la France, t. I, p. 146.)]

         Depuis le commencement de Juin jusqu'au 20 du mois,
         s'assemblerent en ce lieu quelque 30 ou 40 [155] sauvages, pour
         s'en aller faire la guerre aux Almouchiquois, & venger la mort
         de Panounia, qui fut enterré par les sauvages selon leur
123/271  coustume, lesquels donnèrent en aprés quantité de pelleterie à
         un sien frere. Les presens faicts, ils partirent tous de ce
         lieu le 29 de Juin pour aller à la guerre à Chouacoet, qui est
         le pays des Almouchiquois.

[Note 155: Environ quatre cents, d'après Lescarbot. «Au commencement de
Juin,» dit-il, liv. IV, ch. XVII, «les Sauvages, au nombre d'environ
quatre cens, partirent de la cabanne que le _Sagamos Membertou_ avoit
façonné de nouveau en forme de ville environnée de hautes palissades,
pour aller à la guerre contre les Almouchiquois... Les Sauvages furent
prés de deux mois à s'assembler là. Membertou le grand Sagamos les avoit
fait avertir durant & avant l'hiver, leur ayant envoyé hommes exprés,
qui étoient ses deux fils _Actaudin & Actauddinech_, pour leur donner là
le rendez-vous.» (Liv. IV, ch. XVII.)]

         Quelques jours après l'arrivée dudict Chevalier, le sieur de
         Poitrincourt l'envoya à la riviere S. Jean & saincte Croix pour
         traicter quelque pelleterie: mais il ne le laissa pas aller
         sans gens pour ramener la barque, d'autant que quelques uns
         avoient raporté qu'il desiroit s'en retourner en France avec le
         vaisseau où il estoit venu, & nous laisser en nostre
         habitation. L'Escarbot estoit de ceux qui l'accompagnèrent,
         lequel n'avoit encores sorty du port Royal: c'est le plus loin
         qu'il ayt esté, qui sont seulement 14 à 15 lieues plus avant
         que ledit port Royal [156].

[Note 156: «Je ne sçay, dit Lescarbot, à quel propos Champlein en la
relation de ses voyages imprimés l'an mil six cens treize, s'amuse à
écrire que je n'ay point été plus loin que Sainte-Croix, veu que je ne
di pas le contraire. Mais il est peu memoratif de ce qu'il fait, disant
là même, p. 151» (anc. édit.) «que dudit Sainte-Croix au port Royal n'y
a que quatorze lieues, & en la page 95» (p. 76 de cette édit.) «il avoit
dit qu'il y en a 25. Et si on regarde sa charte géographique, il s'en
trouvera pour le moins quarante.» (Liv. IV, ch. XVII.)--Il ne faut pas
faire un crime à Lescarbot d'avoir été piqué de la remarque de
Champlain; mais il est évident que la mauvaise humeur lui fait voir des
contradictions là où il n'y en a point. Champlain ne dit pas précisément
qu'il y ait quatorze lieues de Port-Royal à Sainte-Croix, mais seulement
que Lescarbot ne fut pas plus loin que quatorze ou quinze lieues au-delà
de Port-Royal; ce qui n'est point exact, il est vrai, si l'auteur veut
parler de la distance à Sainte-Croix; mais il est visible que Champlain,
dans cette phrase, reporte sa pensée sur la rivière Saint-Jean, où
Chevalier se rendait directement, et qui est en effet à quatorze ou
quinze lieues de Port-Royal. Quant aux distances marquées dans les
cartes de Champlain, il est impossible, avec toute la bonne volonté du
monde, de trouver même trente lieues de Sainte-Croix à Port-Royal. Ce
qui a trompé Lescarbot, sans doute, c'est que, dans les cartes de
Champlain, les chiffres de ses échelles, au lieu d'être marqués au bout
de chacune des divisions, sont placés au milieu de l'espace qui les
sépare.]

         Attendant le retour dudit Chevalier, le sieur de Poitrincourt
         fut au fonds de la baye Françoise dans une chalouppe avec 7 à 8
         hommes. Sortant du port & mettant le cap au Nordest quart de
124/272  l'Est le de la coste quelque 25 lieues, fusmes à un cap, où le
         sieur de Poitrincourt voulut monter sur un rocher de plus de 30
         thoises de haut, où il courut fortune de sa vie: d'autant
         qu'estant sur le rocher, qui est fort estroit, où il avoit
         monté avec assez de difficulté, le sommet trembloit soubs luy:
         le subject estoit que par succession de temps il s'y estoit
         amassé de la mousse de 4 à 5 pieds d'espois laquelle n'estant
         solide, trembloit quand on estoit dessus, & bien souvent quand
         on mettoit le pied sur une pierre il en tomboit 3 ou 4 autres:
         de sorte que s'il y monta avec peine, il descendit avec plus
         grande difficulté, encore que quelques matelots, qui sont gens
         assez adroits à grimper, luy eussent porté une haussiere (qui
         est une corde de moyenne grosseur) par le moyen de laquelle il
         descendit. Ce lieu fut nommé le cap de Poitrincourt [157], qui
         est par la hauteur de 45 degrez deux tiers de latitude.

[Note 157: Ce cap a été appelé depuis cap Fendu _(Cape Split)_. Sa
latitude est de 45° 22'.]

         Nous fusmes au fonds d'icelle baye [158], & ne vismes autre
         chose que certaines pierres blanches à faire de la chaux: Mais
         en petite quantité, & force mauves, qui sont oiseaux, qui
         estoient dans des isles: Nous en prismes à nostre volonté, &
         fismes le tour de la baye pour aller au port aux mines, où
         j'avois esté auparavant, & y menay le sieur de Poitrincourt,
         qui y print quelques petits morceaux de cuivre, qu'il eut avec
         bien grand peine. Toute ceste baye peut contenir quelque 20
         lieues de circuit, où il y a au fonds une petite riviere, qui
125/273  est fort platte & peu d'eau. Il y a quantité d'autres petits
         ruisseaux & quelques endroits, où il y a de bons ports, mais
         c'est de plaine mer, où l'eau monte de cinq brasses. En l'un de
         ces ports [159] 3 à 4 lieues au Nort du cap de Poitrincourt
         trouvasmes une Croix qui estoit fort vieille, toute couverte de
         mousse & presque toute pourrie, qui monstroit un signe evident
         qu'autrefois il y avoit esté des Chrestiens. Toutes ces terres
         sont forests tres-espoisses, où le pays n'est pas trop
         aggreable, sinon en quelques endroits.

[Note 158: Le bassin des Mines.]

[Note 159: Probablement la baie de Greville.]

         Estant au port aux mines nous retournasmes à nostre habitation.
         Dedans icelle baye y a de grands transports de marée qui
         portent au Surouest.

         Le 12 de Juillet arriva Ralleau secretaire du sieur de Mons,
         luy quatriesme dedans une chalouppe, qui venoit d'un lieu
         appelé Niganis[160], distant du port Royal de quelque 160 ou
         170 lieues, qui confirma au sieur de Poitrincourt ce que
         Chevalier lui avoit raporté.

[Note 160: Ou Niganiche, dans l'île du Cap-Breton, à six ou sept lieues
au sud du cap de Nord.]

         Le 3 Juillet [161] on fit équiper trois barques pour envoyer
         les hommes & commoditez qui estoient à nostre habitation pour
         aller à Campseau, distant de 115 lieues de nostre habitation, &
         à 45 degrez & un tiers de latitude, où estoit le vaisseau[162]
         qui faisoit pesche de poisson, qui nous devoit repasser en
         France.

[Note 161: Il est probable que le manuscrit de l'auteur portait le 30
juillet, ce qui s'accorderait assez bien avec le récit de Lescarbot.
Voici comment celui-ci rapporte les circonstances du départ. «Sur le
point qu'il falut dire adieu au Port Royal, le sieur de Poutrincourt
envoya son peuple les uns après les autres trouver le navire, à
Campseau... Nous avions une grande barque, deux petites & une chaloupe.
Dans l'une des petites barques on mit quelques gens que l'on envoya
devant. Et le trentième de Juillet partirent les deux autres. J'étois
dans la grande, conduite par Champ-doré». (Liv. IV, ch. XVIII.)]

[Note 162: C'était le _Jonas_, par lequel était retourné Pont-Gravé.
(Lescarbot, liv. IV, ch. XVII.)]

126/274  Le sieur de Poitrincourt renvoya tous ses compagnons, & demeura
         luy neufieme en l'habitation pour emporter en France quelques
         bleds qui n'estoient pas bien à maturité.

         Le 10 d'Aoust arriva de la guerre Mabretou, lequel nous dit
         avoir esté à Chouacoet, & avoir tué 20 sauvages & 10 ou 12 de
         blessez, & que Onemechin chef de ce lieu, Marchin, & un autre
         avoient esté tués par Sasinou chef de la riviere de Quinibequi,
         lequel depuis fut tué par les compagnons d'Onemechin & Marchin.
         Toute ceste guerre ne fut que pour le subject de Panounia
         sauvage de nos amis, lequel, comme j'ay dict cy dessus avoit
         esté tué à Norembegue par les gens dudit Onemechin & Marchin.

         Les chefs qui sont pour le jourd'huy en la place d'Onemechin,
         Marchin, & Sasinou, sont leurs fils, sçavoir pour Sasinou,
         Pememen: Abriou pour Marchin son père: & pour Onemechin
         Queconsicq. Les deux derniers furent blessez par les gens de
         Mabretou, qui les attrapèrent soubs apparence d'amitié, comme
         est leur coustume, de quoy on se doit donner garde, tant des
         uns que des autres.



         _Habitation abandonnée. Retour en France du sieur de
         Poitrincourt & de tous ses gens._

                            CHAPITRE XVII.

         L'Onsieme du mois d'Aoust partismes de nostre habitation dans
         une chalouppe, & rengeasmes la coste jusques au cap Fourchu, où
127/275  j'avois esté auparavant.

         Continuant nostre routte le long de la coste jusques au cap de
         la Héve (où fut le premier abort avec le sieur de Mons, le 8 de
         May 1604.) nous recogneusmes la coste depuis ce lieu jusques à
         Campseau, d'où il y a prés de 60 lieues: ce que n'avois encor
         fait, & la vis lors fort particulièrement, & en fis la carte
         comme du reste.

         Partant du cap de la Héve jusques à Sesambre, qui est une isle
         ainsi appelée par quelques Mallouins[163], distante de la Héve
         de 15 lieues. En ce chemin y a quantité d'isles qu'avions
         nommées les Martyres pour y avoir eu des françois autrefois
         tués par les sauvages. Ces isles sont en plusieurs culs de sac
         & bayes: En une desquelles y a une riviere appelée saincte
         Marguerite distante de Sesambre de 7 lieues, qui est par la
         hauteur de 44 degrez & 23 minuttes de latitude. Les isles &
         costes sont remplies de quantité de pins, sapins, boulleaux, &
         autres meschants bois. La pesche du poisson y est abbondante,
         comme aussi la chasse des oiseaux.

[Note 163: En souvenir d'une petite île du même nom qui est en face de
Saint-Malo. De Sésambre, on a fait S. Sambre, et les navigateurs
anglais, qui ne sont pas fort dévots aux saints, l'ont appelée
simplement Sambro.]

         De Sesambre passames une baye fort saine[164] contenant sept à
         huit lieues, où il n'y a aucunes isles sur le chemin horsmis au
         fonds, qui est à l'entrée d'une petite riviere de peu d'eau
         [165], & fusmes à un port distant de Sesambre de 8 lieues
         mettant le cap au Nordest quart d'Est, qui est assez bon pour
         des vaisseaux du port de cent à six vingts tonneaux. En son
128/276  entrée y a une isle de laquelle on peut de basse mer aller à la
         grande terre. Nous avons nommé ce lieu, le port saincte Helaine
         [166], qui est par la hauteur de 44 degrez 40 minuttes peu plus
         ou moins de latitude.

[Note 164: Cette baie Saine était appelée par les sauvages _Chibouctou_.
C'est la baie d'Halifax.]

[Note 165: C'est, sans doute, pour cette raison que l'auteur l'appelle
rivière Flatte, dans son édition de 1632.]

[Note 166: Le port de Sainte-Hélène est probablement celui qu'on a
appelé plus tard baie de Théodore, et dont on a fait _Jeddore_.]

         De ce lieu fusmes à une baye appelée la baye de toutes isles
         [167], qui peut contenir quelques 14 à 15 lieues: lieux qui
         sont dangereux à cause des bancs, basses & battures qu'il y a.
         Le pays est tresmauvais à voir, rempli de mesmes bois que j'ay
         dict cy dessus. En ce lieu fusmes contrariez de mauvais temps.

[Note 167: Ce qu'on a appelé, et ce qu'on appelle encore baie de
_Toutes-Iles_, n'est pas à proprement parler une baie. Dès les premiers
temps, on désignait sous ce nom tout l'archipel qui s'étend depuis la
chaîne de la rivière Théodore, jusqu'à quelques lieues en deçà de la
rivière Sainte-Marie; ce qui pouvait faire quatorze à quinze lieues,
comme dit Champlain. Aujourd'hui, ce que l'on appelle _baie des Iles_,
ne s'étend que du havre au Castor jusqu'à celui de Liscomb; c'est-à-dire
que la _baie des Iles_ d'aujourd'hui n'est pas même la moitié de la
_baie de Toutes-Iles_ d'autrefois.]

         De là passames proche d'une riviere qui en est distante de six
         lieues qui s'appelle la riviere de l'isle verte [168], pour y
         en avoir une en son entrée. Ce peu de chemin que nous fismes
         est remply de quantité de rochers qui jettent prés d'une lieue
         à la mer, où elle brise fort, & est par la hauteur de 45 degrez
         un quart de latitude.

[Note 168: Denys, dans sa Description de l'Amérique, t. I, p. 116, dit
que la rivière de l'île Verte «a elle nommée Sainte-Marie par La
Giraudière, qui s'y est venu habiter.» Près de l'entrée de cette
rivière, il y a une île appelée Pierre-à-Fusil _(Wedge Island)_, qui
doit avoir porté le nom d'île Verte, que l'on donne aujourd'hui à une
autre île, située à l'entrée du port Sandwich ou _Country harbour_; et
une des raisons qui viennent à l'appui de cet avancé, c'est l'expression
dont se sert ici Champlain, _pour y en avoir une en son entrée_. En
effet cette île est seule à l'entrée de la rivière de Sainte-Marie;
tandis que celle qu'on appelle aujourd'hui île Verte ou _Green island_,
est la plus petite des trois qui sont situées à l'entrée du «cul-de-sac»
dont parle l'auteur un peu plus loin.]

129/277  De là fusmes à un lieu où il y a un cul de sac [169], & deux ou
         trois isles, & un assez beau port, distant de l'isle verte
         trois lieux. Nous passames aussi par plusieurs isles qui sont
         rangées les unes proches des autres, & les nommasmes les isles
         rangées[170], distantes de l'isle verte de 6 à 7 lieues. En
         après passames par une autre baye [171], où il y a plusieurs
         isles, & fusmes jusque à un lieu où trouvasmes un vaisseau qui
         faisoit pesche de poisson entre des isles qui sont un peu
         esloignées de la terre, distantes des isles rangées quatre
130/278  lieues, & nommasmes [172] ce lieu le port de Savalette, qui
         estoit le maistre du vaisseau qui faisoit pesche qui estoit
         Basque, lequel nous fit bonne chère, & fut tres-aise de nous
         voir: d'autant qu'il y avoit des sauvages qui luy vouloient
         faire quelque desplaisir: ce que nous empeschasmes.

[Note 169: Ce cul-de-sac, à l'entrée duquel il y a trois îles, était
appelé autrefois Mocodome. Aujourd'hui il est connu sous le nom de
Country harbour. Le cap qui ferme le port du côté de l'ouest a seul
retenu le nom ancien.]

[Note 170: Ces îles sont près de la terre ferme, à l'est de l'entrée de
la rivière Sainte-Catherine.]

[Note 171: Cette baie est évidemment celle qui porte maintenant le nom
de _Tor bay_.]

[Note 172: Quand l'auteur emploie cette expression _nommâmes_, il veut
dire simplement que le nom a été donné ou suggéré par quelqu'un de la
troupe. Cette fois ce fut à Lescarbot. «Nous arrivâmes, dit-il, à quatre
lieues de Campseau, à un Port où faisoit sa pêcherie un bon vieillart de
Saint-Jean de Lus nommé le Capitaine Savalet, lequel nous receut avec
toutes les courtoisies du monde. Et pour autant que ce Port (qui est
petit, mais tres-beau) n'a point de nom, je l'ay qualifié sur ma Charte
géographique du nom de Savalet. Ce bon personnage nous dit que ce voyage
étoit le quarante-deuxième qu'il faisoit pardela, & toutefois les
Terreneuviers n'en font tous les ans qu'un. Il étoit merveilleusement
content de sa pêcherie, & nous disoit qu'il faisoit tous les jours pour
cinquante écus de Morues: & que son voyage vaudroit dix mille francs. Il
avoit seze hommes à ses gages: & son vaisseau étoit de quatre vints
tonneaux, qui pouvoit porter cent milliers de morues seches. Il étoit
quelquefois inquiété des Sauvages là cabannez, léquelz trop privément &
impudemment alloient dans son navire, & lui cmportoient ce qu'ilz
vouloient. Et pour éviter cela il les menaçoit que nous viendrions & les
mettrions tous au fil de l'épée s'ilz lui faisoient tort. Cela les
intimidoit, & ne lui faisoient pas tout le mal qu'autrement ilz eussent
fait. Neantmoins toutes les fois que les pécheurs arrivoient avec leurs
chaloupes pleines de poissons, ces Sauvages choisissoient ce que bon
leur sembloit, & ne s'amusoient point au Morues, ains prenoient des
Merlus, Bars, & Flétans qui vaudroient ici à Paris quatre écus, ou plus.
Car c'est un merveilleusement bon manger, quand principalement ilz sont
grands & épais de six doits, comme ceux qui se péchoient là. Et eût été
difficile de les empêcher en cette insolence, d'autant qu'il eût
toujours fallu avoir les armes en main, & la besogne fût demeurée. Or
l'honnêteté de cet homme ne s'étendit pas seulement envers nous, mais
aussi envers tous les nôtres qui passerent à son Port, car c'étoit le
passage pour aller & venir au Port-Royal. Mais il y en eut quelques uns
de ceux qui nous vindrent querir, qui faisoient pis que les Sauvages, &
se gouvernoient envers lui comme fait ici le gend'arme chez le bon
homme: chose que j'ouy fort à regret.» Plusieurs raisons nous font
croire que le port de Savalette est celui qu'on appelle aujourd'hui
_White haven_. Il est à environ quatre lieues des îles Rangées, et à six
de Canseau, comme l'auteur le remarque plus loin. Il est vrai que
Lescarbot le met à quatre lieues seulement de Canseau; mais rien, dans
son récit, ne vient confirmer son avancé: tandis que notre auteur marque
séparément la distance du port de Savalette aux îles Rangées et à
Canseau, et que ces deux distances réunies donnent exactement le nombre
de lieues qu'il y a des îles Rangées à Canseau. De plus, à l'entrée de
ce port, il y a plusieurs îles _qui sont un peu éloignées de la terre_;
et, dans le port même, certains noms que l'on y retrouve, semblent
rappeler la mémoire du vieux voyageur basque, comme l'île du Pêcheur, la
pointe au Pilote.]

         Partant de ce lieu arrivasmes à Campseau le 27 du mois, distant
         du port de Savalette six lieues, ou passames par quantité
         d'isles jusques audit Campseau, où trouvasmes les trois barques
         arrivées à port de salut. Champdoré & l'Escarbot vindrent
         audevant de nous pour nous recevoir. Aussi trouvasmes le
         vaisseau prest à faire voile qui avoit fait sa pesche, &
         n'attendoit plus que le temps pour s'en retourner: cependant
         nous nous donnasmes du plaisir parmy ces isles, où il y avoit
         telle quantité de framboises qu'il ne se peut dire plus.

         Toutes les costes que nous rengeasmes depuis le cap de Sable
         jusques en ce lieu sont terres médiocrement hautes, & costes de
         rochers, en la pluspart des endroits bordées de nombres d'isles
         & brisans qui jettent à la mer par endroits prés de deux
         lieues, qui sont fort mauvais pour l'abort des vaisseaux:
         Neantmoins il ne laisse d'y avoir de bons ports & raddes le
         long des costes Seines, s'ils estoient descouverts. Pour ce qui
         est de la terre elle est plus mauvaise & mal aggreable, qu'en
         autres lieux qu'eussions veus; si ce ne sont en quelques
         rivieres ou ruisseaux, où le pays est assez plaisant: & ne faut
         doubter qu'en ces lieux l'yver n'y soit froid, y durant prés de
         six à sept mois.

131/279  Ce port de Campseau [173] est un lieu entre des isles qui est
         de fort mauvais abord, si ce n'est de beau-temps, pour les
         rochers & brisans qui sont au tour. Il s'y fait pesche de
         poisson vert & sec.

[Note 173: Ce nom de Campseau ou Canseau, que les Anglais écrivent
_Canso_, est sauvage, suivant Lescarbot (page 221 de la 3e édition). Le
P. F. Martin (App. de sa trad. du P. Bressani, p. 320), après avoir
mentionné Lescarbot, au sujet de ce mot, ajoute: «Thévet, dans un
manuscrit de 1586, dit qu'il vient de celui d'un navigateur français
nommé «Canse.» Le passage du manuscrit de 1586 est extrait mot pour mot
de la Cosmographie Universelle de Thévet. Or, en cet endroit l'auteur
parle des Antilles, et non du Canada; et, en second lieu, il n'écrit pas
Canse, mais Cause. Voici le passage en entier: «Quant à l'isle de
Virgengorde & celle de Ricque» (Porto-Rico), «basse & sablonneuse, il
vous faut tirer à celle de Sainct Domingue, & conduire les vaisseaux
droit à la poincte de la Gouade» (del Aguada) «qui est au bout de
l'isle» (de Porto-Rico), «puis à celle de Mona, premièrement que venir
aborder & mouiller l'ancre à l'isle Espagnole. Passé qu'avez, & doublé
la haulteur de laditte isle, vous apparoist la terre de Cause, qui prend
son nom de l'un des vaillans Capitaines pilotes, natif d'une certaine
villette, nommée Cause» (Cozes), «en Xainctonge, une lieue de maison de
Madion.» (Cosm. Universelle, verso du fol. 993.) Thévet ne parle donc
point de Canseau, dans ce passage, et son témoignage n'infirme en rien
celui de Lescarbot.]

         De ce lieu jusques à l'isle du cap Breton qui est par la
         hauteur de 45 degrez trois quars[174] de latitude & 14 degrez
         50 minuttes[175] de declinaison de l'aimant y a huit lieues, &
         jusques au cap Breton 25, où entre les deux y a une grande baye
         [176] qui entre quelque 9 ou 10 lieues dans les terres & fait
         passage entre l'isle du cap Breton & la grand terre qui va
         rendre en la grand baye sainct Laurens, par où on va à Gaspé &
         isle parcée, où se fait pesche de poisson. Ce passage de l'isle
         du cap Breton est fort estroit: Les grands vaisseaux n'y
         passent point, bien qu'il y aye de l'eau assez, à cause des
         grands courans & transports de marée qui y sont: & avons nommé
         ce lieu le passage courant [177], qui est par la hauteur de 45
         degrez trois quarts de latitude.

[Note 174: L'extrémité la plus méridionale de l'île du Cap-Breton est à
45° 34', et la latitude du cap Breton lui-même est de 45° 57' environ.]

[Note 175: Il est assez probable qu'il faut lire 24° 50'. Aujourd'hui la
variation de l'aiguille au cap Breton est de prés de 24° de déclinaison
occidentale.]

[Note 176: La baie de Chédabouctou, que l'on a appelée quelque temps
baie de Milford.]

[Note 177: Le passage Courant a pris plus tard le nom de Fronsac, et
aujourd'hui on l'appelle passage ou détroit de Canseau.]

132/280  Ceste isle du cap Breton est en forme triangulaire, qui a
         quelque 80 lieues de circuit, & est la pluspart terre
         montagneuse: Neantmoins en quelques endroits fort aggreable. Au
         milieu d'icelle y a une manière de lac[178], où la mer entre
         par le costé du Nord quart du Nordouest, & du Su quart du Suest
         [179]: & y a quantité d'isles remplies de grand nombre de
         gibier, & coquillages de plusieurs sortes: entre autres des
         huistres qui ne sont de grande saveur. En ce lieu y a deux
         ports, où l'on fait pesche de poisson: sçavoir le port aux
         Anglois[180], distant du cap Breton quelque 2 à 3 lieues: &
         l'autre, Niganis, 18 ou 20 lieues au Nord quart du Nordouest.
         Les Portuguais autrefois voulurent habiter ceste isle, & y
         passèrent un yver: mais la rigueur du temps & les froidures
         leur firent abandonner leur habitation.

[Note 178: Le Bras-d'or, ou Labrador, dont le nom sauvage était
Bideauboch, d'après Bellin.]

[Note 179: L'auteur, dans sa carte de 1613, indique en effet une
communication entre le Bras-d'Or et les eaux du golfe vers le
nord-quart-de-nord-ouest; mais il n'en marque aucune du côté du sud-est.
On sait que le Bras-d'Or ne communique avec la mer que du côté de l'est
par la Grande et la Petite Entrées.]

[Note 180: Le port de Louisbourg.]

          Le 3 Septembre partismes de Campseau [181].

[Note 181: «Nous levâmes les ancres, dit Lescarbot, & avec beaucoup de
difficultez sortimes hors les brisans qui sont aux environs dudit
_Campseau_. Ce que nos mariniers firent avec deux chaloupes qui
portoient les ancres bien avant en mer pour soutenir notre vaisseau, à
fin qu'il n'allât donner contre les rochers. En fin étans en mer on
laissa à l'abandon l'une dédites chaloupes, & l'autre fut tirée dans le
Jonas, lequel outre notre charge portoit cent milliers de Morues, que
seches que vertes. Nous eûmes assez bon vent jusques à ce que nous
approchâmes les terres de l'Europe.» (Liv. IV, ch. XVIII.)]

         Le 4 estions le travers de l'isle de Sable.

         Le 6 Arrivasmes sur le grand banc, où se fait la pesche du
         poisson vert, par la hauteur de 45 degrez & demy de latitude.

         Le 26 entrasmes sur la Sonde proche des costes de Bretagne &
         Angleterre, à 65 brasses d'eau, & par la hauteur de 49 degrez &
         demy de latitude.

133/281  Et le 28, relachasmes à Roscou[182] en basse Bretagne, ou
         fusmes contrariés du mauvais temps jusqu'au dernier de
         Septembre, que le vent venant favorable nous nous mismes à la
         mer pour parachever nostre routte jusques à sainct Maslo[183],
         qui fut la fin de ces voyages [184], où Dieu nous conduit sans
         naufrage ny péril.

[Note 182: «Nous demeurâmes» à Roscou, dit Lescarbot, «deux jours & demi
à nous rafraîchir. Nous avions un sauvage qui se trouvoit assez étonné
de voir les batimens, clochers & moulins à vent de France: même les
femmes qu'il n'avoit onques veu vêtues à notre mode.»]

[Note 183: «En quoy je ne puis que je ne loue,» ajoute Lescarbot, «la
prévoyante vigilance de notre maître de navire Nicolas Martin, de nous
avoir si dextrement conduit en une telle navigation, & parmi tant
d'écueils & capharées rochers dont est remplie la cote d'entre le cap
d'Ouessans & ledit Saint Malo. Que si cetui ci est louable en ce qu'il a
fait, le capitaine Foulques ne l'est moins de nous avoir mené parmi tant
de vents contraires en des terres inconues où nous nous sommes efforcés
de jetter les premiers fondemens de la Nouvelle France.»]

[Note 184: Le vaisseau de Chevalier, qui était de Saint-Malo, était
rendu à sa destination. Champlain dut prendre de là le chemin de la
Saintonge. Messieurs de Poutrincourt, de Biencourt et Lescarbot, y
demeurèrent encore quelques jours, pendant lesquels ils visitèrent le
Mont-Saint-Michel et les pêcheries de Cancale; puis ils se mirent dans
une barque qui les conduisit à Honfleur. «En cette navigation,» dit
Lescarbot, «nous servit beaucoup l'expérience du sieur de Poutrincourt,
lequel voyant que nos conducteurs étoient au bout de leur latin, quand
il se virent entre les iles de Jersey & Sart» (Serck) «... il print sa
Charte marine en main, & fit le maitre de navire, de manière que nous
passames le Raz-Blanchart (passage dangereux à des petites barques) &
vinmes à l'aise suivant la côte de Normandie audit Honfleur.» (Liv. IV,
ch. XVIII.)]

         _Fin des voyages depuis l'an 1604, jusques en 1608._



135/283
[Illustration: Frise.]

                             LES VOYAGES
                        FAITS AV GRAND FLEUVE
                        SAINCT LAURENS PAR LE
                sieur de Champlain Capitaine ordinaire
                   pour le Roy en la marine, depuis
                    l'année 1608. jusques en 1612.


                            LIVRE SECOND.



         _Resolution du sieur de Mons pour faire les descouvertures par
         dedans les terres; sa commission, & enfrainte d'icelle par des
         Basques qui désarmèrent le vaisseau de Pont-gravé; & l'accort
         qu'ils firent après entre eux._

                             CHAPITRE I.

         Estant de retour en France après avoir sejourné trois ans au
         pays de la nouvelle France, je fus trouver le sieur de Mons,
         auquel je recitay les choses les plus singulieres que j'y
         eusse veues depuis son partement, & luy donnay la carte & plan
         des costes & ports les plus remarquables qui y soient.

         Quelque temps après ledit sieur de Mons se delibera de
         continuer ses dessins, & parachever de descouvrir dans les
         terres par le grand fleuve S. Laurens, où j'avois esté par le
         commandement du feu Roy HENRY LE GRAND en l'an 1603. quelque
136/284  180 lieues, commençant par la hauteur 48 degrez deux tiers de
         latitude, qui est Gaspé entrée dudit fleuve jusques au grand
         saut, qui est sur la hauteur de 45 degrez & quelques minuttes
         de latitude, où finist nostre descouverture, & où les batteaux
         ne pouvoient passer à nostre jugement pour lors: d'autant que
         nous ne l'avions pas bien recogneue comme depuis nous avons
         fait.

         Or après que par plusieurs fois le sieur de Mons m'eust
         discouru de son intention touchant les descouvertures, print
         resolution de continuer une si genereuse, & vertueuse
         entreprinse, quelques peines & travaux qu'il y eust eu par le
         passé. Il m'honora de sa lieutenance pour le voyage: & pour
         cest effect fit equipper deux vaisseaux, où en l'un commandoit
         du Pont-gravé, qui estoit député pour les negotiations, avec
         les sauvages du pays, & ramener avec luy les vaisseaux: & moy
         pour hyverner audict pays.

         Le sieur de Mons pour en supporter la despence obtint lettres
         de sa Majesté pour un an, où il estoit interdict à toutes
         personnes de ne trafficquer de pelleterie avec les sauvages,
         sur les peines portées par la commission qui ensuit.

          «HENRY PAR LA GRACE DE DIEU ROY DE FRANCE ET DE NAVARRE, _A
         nos amez & féaux Conseillers, les officiers de nostre Admirauté
         de Normandie, Bretaigne & Guienne, Baillifs, Seneschaux,
         Prevosts, Juges ou leurs Lieutenans, & à chacun d'eux endroict
         soy, en l'estendue de leurs ressorts, Jurisdictions &
         destroits, Salut: Sur l'advis qui nous a esté donné par ceux
         qui sont venus de la nouvelle France, de la bonté, fertilité
         des terres dudit pays, & que les peuples d'iceluy sont disposez
         à recevoir la cognoissance de Dieu, Nous avons resolu de faire
         continuer l'habitation qui avoit esté cy devant commencée audit
         pays, à fin que nos subjects y puissent aller librement
         trafficquer. Et sur l'offre que le sieur de Monts Gentil-homme
         ordinaire de nostre chambre, & nostre Lieutenant General audit
         pays, nous aurait proposée de faire ladite habitation, en luy
137/285  donnant quelque moyen & commodité d'en supporter la despence:
         Nous avons eu aggreable de luy promettre & asseurer qu'il ne
         serait permis à aucuns de nos subjects qu'à luy de trafficquer
         de pelleteries & autres marchandises, durant le temps d'un an
         seulement, és terres, pays, ports, rivieres & advenues de
         l'estendue de sa charge: Ce que voulons avoir lieu. Nous pour
         ces causes & autres considerations, à ce nous mouvans, vous
         mandons & ordonnons que vous ayez chacun de vous en l'estendue
         de vos pouvoirs, jurisdictions & destroicts, à faire de nostre
         part, comme nous faisons tres-expressement inhibitions &
         deffences à tous marchands, maistres & Capitaines de navires,
         matelots, & autres nos subjects, de quelque qualité & condition
         qu'ils soient, d'equipper aucuns vaisseaux, & en iceux aller ou
         envoyer faire traffic, ou trocque de Pelleteries, & autres
         choses avec les Sauvages de la nouvelle France, fréquenter,
         negotier, & communiquer durant ledit temps d'un an en
         l'estendue du pouvoir dudit sieur de Monts, à peine de
         desobeyssance, de confiscation entière de leurs vaisseaux,
         vivres, armes, & marchandises, au proffit dudit sieur de Monts
         & pour asseurance de la punition de leur desobeissance: Vous
         permettrez, comme nous avons permis & permettons audict sieur
         de Monts ou ses lieutenans, de saisir, appréhender, & arrester
         tous les contrevenans à nostre présente deffence & ordonnance,
         & leurs vaisseaux, marchandises, armes, vivres, & vituailles,
         pour les amener y remettre és mains de la Justice, & estre
         procedé, tant contre les personnes que contre les biens des
         desobeyssans, ainsi qu'il appartiendra. Ce que nous voulons, &
         vous mandons faire incontinent lire & publier par tous les
         lieux & endroicts publics de vosdits pouvoirs & jurisdictions,
         où vous jugerez, besoin estre, par le premier nostre Huissier
         ou Sergent sur ce requis, en vertu de ces presentes, ou coppie
         d'icelles, deuement collationnées pour une fois seulement, par
         l'un de nos amez & féaux Conseillers, Notaires & Secrétaires,
         ausquelles voulons foy estre adjoustée comme au present
         original, afin qu'aucuns de nosdits subjects n'en prétendent
         cause d'ignorance, ains que chacun obeysse & se conforme sur ce
         à nostre volonté. Mandons en outre à tous Capitaines de
         navires, maistres d'iceux, contre-maistres, matelots, & autres
         estans dans vaisseaux ou navires au port & havres dudit pays,
         de permettre, comme nous avons permis audit sieur de Monts, &
         autres ayant pouvoir & charge de luy, de visiter dans leursdits
         vaisseaux qui auront traicté de laditte Pelleterie, aprés que
         les presentes deffences leur auront esté signifiées. Nous
         voulons qu'à la requeste dudit sieur de Monts, ses lieutenans,
         & autres ayans charge, vous procédiez contre les desobeyssans &
         contrevenans, ainsi qu'il appartiendra: De ce faire vous
         donnons pouvoir, authorité, commission, & mandement special,
         nonobstant l'Arrest de nostre Conseil du 17e jour de Juillet
         dernier, clameur de haro, chartre normande, prise à-partie,
         oppositions, ou appellations quelsconques: Pour lesquelles, &
         sans prejudice d'icelles, ne voulons estre differé, & dont si
         aucune interviennent, nous en avons retenu & reservé à nous & à
         nostre Conseil la cognoissance, privativement à tous autres
         juges, & icelle interdite & défendue à toutes nos Cours &
         Juges: Car tel est nostre plaisir. Donné a Paris le septiesme
         jour de Janvier l'an de grâce, mil six cents huict. Et de
         nostre règne le dix-neufiesme. Signé, HENRY. Et plus bas. Par
         le Roy, Delomenie.

         Et seellé sur simple queue du grand seel de cire jaulne,_

         Collationné à l'original par moy Conseiller, Notaire &
         Secrétaire du Roy.»

138/286  Je fus à Honnefleur pour m'embarquer, où je trouvay le vaisseau
         de Pontgravé prest, qui partit du port, le 5 d'Avril; & moy le
         13 & arrivay sur le grand banc le 15 de May, par la hauteur de
         45 degrez & un quart de latitude, & le 26 eusmes cognoissance
         du cap saincte Marie, qui est par la hauteur de 46 degrez trois
         quarts [185] de latitude, tenant à l'isle de terreneufve. Le 27
         du mois eusmes la veue du cap sainct Laurens tenant à la terre
         du cap Breton & isle de sainct Paul, distante du cap de saincte
         Marie 83 lieues. Le 30 du mois eusmes cognoissance de l'isle
         percée, & de Gaspé qui est soubs la hauteur de 48 degrez deux
         tiers de latitude, distant du cap de sainct Laurens, 70 à 75
         lieues.

[Note 185: 46° 51'.]

         Le 3 de Juin arrivasmes devant Tadoussac[186], distant de Gaspé
         80 ou 90 lieues, & mouillasmes l'ancre à la radde du port [187]
         de Tadoussac, qui est à une lieue du port, lequel est comme une
         ance à l'entrée de la riviere du Saguenay, où il y a une marée
         fort estrange pour sa vistesse, où quelquesfois il vient des
         vents impétueux qui ameinent de grandes froidures. L'on tient
         que ceste riviere a quelque 45 ou 50 lieues du port de
         Tadoussac jusques au premier saut, qui vient du Nort Norouest.
         Ce port est petit, & n'y pourroit que quelque 20 vaisseaux: Il
         y a de l'eau assez, & est à l'abry de la riviere de Saguenay &
         d'une petite isle de rochers qui est presque coupée de la mer.

[Note 186: Ce que l'auteur dit ici de Tadoussac, est emprunté presque
mot pour mot au Voyage de 1603, p. 4-22.]

[Note 187: La rade du port de Tadoussac est le mouillage du
Moulin-Baude.]

139/287  Le reste sont montaignes hautes eslevées, où il y a peu de
         terre, sinon rochers & sables remplis de bois, comme sappins &
         bouleaux[188]. Il y a un petit estanc proche du port renfermé
         de montagnes couvertes de bois. A l'entrée y a deux pointes
         l'une du costé du Surouest, contenant prés d'une lieue en la
         mer, qui s'appelle la pointe sainct Matthieu, ou autrement aux
         Allouettes, & l'autre du costé du Nordouest contenant demy
         quart de lieue, qui s'appele la pointe de tous les
         Diables[189], pour le grand danger qu'il y a. Les vents du Su
         Suest frappent dans le port, qui ne sont point à craindre: mais
         bien celuy du Saguenay. Les deux pointes cy dessus nommées
         assechent de basse mer: nostre vaisseau ne peust entrer dans le
         port pour n'avoir le vent & marée propre. Je fis aussitost
         mettre nostre basteau hors du vaisseau pour aller au port voir
         si Pont-gravé estoit arrivé. Comme j'estois en chemin, je
         rencontray une chalouppe & le pilotte de Pont-gravé & un
         Basque, qui me venoit advertir de ce qui leur estoit survenu
         pour avoir voulu faire quelques deffences aux vaisseaux Basques
         de ne traicter suivant la commission que le sieur de Mons avoit
         obtenue de sa majesté, Qu'aucuns vaisseaux ne pourroient
         traicter sans la permission du sieur de Monts, comme il estoit
         porté par icelle.

[Note 188: L'auteur avait dit, en 1603, «pins, cyprez, sapins & quelques
manières d'arbres de peu.» Il semble avoir reconnu que ce qu'il appelait
cyprès n'en était pas réellement.]

[Note 189: Aujourd'hui la pointe aux Vaches. Voir 1603, note 2 de la
page 6.]

         Et que nonobstant les significations que peust faire Pont-gravé
         de la part de sa Majesté, ils ne laissoient de traicter la
140/288  force en la main, & qu'ils s'estoient mis en armes & se
         maintenoient si bien dans leur vaisseau, que faisant jouer
         touts leurs canons sur celuy de Pont-gravé, & tirant force
         coups de mousquets, il fut fort blessé, & trois des siens, dont
         il y en eust un qui en mourut, sans que le Pont fit aucune
         resistance: Car dés la première salve de mousquets qu'ils
         tirèrent il fut abbatu par terre. Les Basques vindrent à bort
         du vaisseau & enleverent tout le canon & les armes qui estoient
         dedans, disans qu'ils traicteroient nonobstant les deffences du
         Roy, & que quand ils seroient prés de partir pour aller en
         France il luy rendroient son canon & son amonition, & que ce
         qu'ils en faisoient estoit pour estre en seureté. Entendant
         toutes ces nouvelles, cela me fascha fort, pour le commencement
         d'une affaire, dont nous nous fussions bien passez.

         Or après avoir ouy du pilotte toutes ces choses je luy demanday
         qu'estoit venu faire le Basque au bort de nostre vaisseau, il
         me dit qu'il venoit à moy de la part de leur maistre appelé
         Darache, & de ses compagnons, pour tirer asseurance de moy, Que
         je ne leur ferois aucun desplaisir, lors que nostre vaisseau
         seroit dans le port.

         Je fis responce que je ne le pouvois faire, que premier je
         n'eusse veu le Pont. Le Basque dit que si j'avois affaire de
         tout ce qui despendoit de leur puissance qu'ils m'en
         assisteroient. Ce qui leur faisoit tenir ce langage, n'estoit
         que la cognoissance qu'ils avoient d'avoir failly comme ils
         confessoient, & la crainte qu'on ne leur laissast faire la
         pesche de balene.

141/289  Après avoir assez parlé je fus à terre voir le Pont pour
         prendre délibération de ce qu'aurions affaire, & le trouvay
         fort mal. Il me conta particulièrement tout ce qui s'estoit
         passé. Nous considerasmes que ne pouvions entrer audit port que
         par force, & que l'habitation ne fut pardue pour cette année,
         de sorte que nous advisasmes pour le mieux, (afin d'une juste
         cause n'en faire une mauvaise & ainsi se ruiner) qu'il failloit
         leur donner asseurance de ma part tant que je serois là & que
         le Pont n'entreprendroit aucune chose contre eux, mais qu'en
         France la justice se feroit & vuideroit le différent qu'ils
         avoient entr'eux.

         Darache maistre du vaisseau me pria d'aller à son bort, où il
         me fit bonne réception. Après plusieurs discours je fis
         l'accord entre le Pont & luy, & luy fis promettre qu'il
         n'entreprendroit aucune chose sur Pont-gravé ny au prejudice du
         Roy & du sieur de Mons. Que s'ils faisoient le contraire je
         tiendrois ma parole pour nulle: Ce qui fut accordé & signé d'un
         chacun.

         En ce lieu y avoit nombre de sauvages qui y estoient venus pour
         la traicte de pelleterie, plusieurs desquels vindrent à nostre
         vaisseau avec leurs canots[190], qui sont de 8 ou 9 pas de
         long, & environ un pas, ou pas & demy de large par le milieu, &
         vont en diminuant par les deux bouts. Il sont fort subjects à
         tourner si on ne les sçay bien gouverner, & sont faicts
         d'escorce de boulleau, renforcez par le dedans de petits
         cercles de cèdre blanc, bien proprement arrangez: & sont si
142/290  légers qu'un homme en porte aysement un. Chacun peut porter la
         pesanteur d'une pipe. Quand ils veulent traverser la terre pour
         aller en quelque riviere où ils ont affaire, ils les portent
         avec eux. Depuis Chouacoet le long de la coste jusques au port
         de Tadoussac ils sont tous semblables.

[Note 190: Ce qui est dit ici du canot sauvage, est emprunté au Voyage
de 1603, p. 9 et 10.]



         _De la riviere du Saguenay, & des sauvages qui nous y vindrent
         abborder. De l'isle d'Orléans; & de tout ce que nous y avons
         remarqué de singulier._

                              CHAPITRE II.

         Aprés cest accord fait, je fis mettre des charpentiers à
         accommoder une petite barque du port de 12 à 14 tonneaux, pour
         porter tout ce qui nous seroit necessaire pour nostre
         habitation, & ne peut estre plustost preste qu'au dernier de
         Juin.

         Cependant j'eu moyen de visiter quelques endroits de la riviere
         du Saguenay, qui est une belle riviere, & d'une profondeur
         incroyable, comme 150 & 200 brasses[191]. A quelque cinquante
         lieues de l'entrée du port, comme dit est, y a un grand saut
         d'eau, qui descend d'un fort haut lieu & de grande impetuosité.
         Il y a quelques isles dedans icelle riviere qui sont fort
         desertes, n'estans que rochers, couvertes de petits sapins &
         bruieres. Elle contient de large demie lieue en des endroits, &
143/291  un quart en son entrée, où il y a un courant si grand qu'il est
         trois quarts de marée couru dedans la riviere, qu'elle porte
         encore hors. Toute la terre que j'y ay veue ne sont que
         montaignes & promontoires de rochers, la pluspart couverts de
         sapins & boulleaux, terre fort mal plaisante, tant d'un costé
         que d'autre: enfin ce sont de vrays deserts inhabités d'animaux
         & oyseaux: car allant chasser par les lieux qui me sembloient
         les plus plaisans, je n'y trouvois que de petits oiselets,
         comme arondelles, & quelques oyseaux de riviere, qui y viennent
         en esté, autrement il n'y en a point, pour l'excessive froidure
         qu'il y fait. Ceste riviere vient du Norouest[192].

[Note 191: L'auteur donne ici au Saguenay une trop grande profondeur;
les plus forts sondages y sont de 150 brasses environ. Aussi
corrige-t-il cette erreur dans sa dernière édition.]

[Note 192: Ce que l'auteur dit ici du Saguenay, et de ce que lui ont
rapporté les sauvages, est du Voyage de 1603, avec quelques
corrections.]

         Les sauvages m'ont fait rapport qu'ayant passé le premier saut
         ils en passent huit autres, puis vont une journée sans en
         trouver, & de rechef en passent dix autres, & vont dans un lac,
         où ils font trois journées [193], & en chacune ils peuvent
         faire à leur aise dix lieues en montant: Au bout du lac y a des
         peuples qui vivent errans, & trois rivieres qui se deschargent
         dans ce lac, l'une venant du Nord [194], fort proche de la mer,
         qu'ils tiennent estre beaucoup plus froide que leur pays; & les
144/292  autres deux[195] d'autres costes par dedans les terres, où il y
         a des peuples sauvages errans qui ne vivent aussi que de la
         chasse, & est le lieu où nos sauvages vont porter les
         marchandises que nous leur donnons pour traicter les fourrures
         qu'ils ont, comme castors, martres, loups serviers, & loutres,
         qui y sont en quantité, & puis nous les apportent à nos
         vaisseaux. Ces peuples septentrionaux disent aux nostres qu'ils
         voient la mer salée[196]; & si cela est, comme je le tiens pour
         certain, ce ne doit estre qu'un gouffre qui entre dans les
         terres par les parties du Nort. Les sauvages disent qu'il peut
         y avoir de la mer du Nort au port de Tadoussac 40 à 50[197]
         journées à cause de la difficulté des chemins, rivieres & pays
         qui est fort montueux, où la plus grande partie de l'année y a
         des neges. Voyla au certain ce que j'ay appris de ce fleuve.
         J'ay desiré souvent faire ceste descouverture, mais je n'ay peu
         sans les sauvages, qui n'ont voulu que j'allasses avec eux ny
         aucuns de nos gens: Toutesfois ils me l'ont promis. Ceste
         descouverture ne seroit point mauvaise, pour oster beaucoup de
         personnes qui sont en doubte de ceste mer du Nort, par où l'on
         tient que les Anglois ont esté en ces dernières années pour
         trouver le chemin de la Chine.

[Note 193: Dans le Voyage de 1603, l'auteur avait dit «où ils sont deux
jours à rapasser; en chasque jour, ils peuvent faire à leur aise
quelques douze à quinze lieues»; ce qui était moins près de la réalité.
Le lac Saint-Jean a dix ou onze lieues de long; mais il est à remarquer
que, si les sauvages mettent deux ou trois jours à le passer, c'est
parce qu'ils ne se hasardent guère à le traverser, et qu'ils en font à
moitié le tour pour venir prendre l'une de ces grandes rivières dont
l'auteur parle un peu plus loin.]

[Note 194: La rivière Mistassini (grosse pierre), ou des Mistassins, qui
est le chemin de la baie d'Hudson. On l'a appelée aussi rivière des
Sables.]

[Note 195: Ces deux autres rivières sont: le Chomouchouan
(_Achouabmoussouan_, guet à l'orignal), qui vient du nord-ouest, et le
Péribauca (rivière Percée), qui vient du nord-est.]

[Note 196: La baie d'Hudson. Elle fut découverte en 1610 par Henry
Hudson, anglais de naissance, qui y passa l'hiver, et y périt
misérablement l'année suivante 1611. Voir le 4e vol. de Purchas et
_Belknap's Biog._ I, 394-407.]

[Note 197: Voir 1603, note 3 de la page 21.]


292a

[Illustration: R du Saguenay]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Une montaigne ronde sur le bort de la riviere du Saguenay.
B Le port de Tadoussac.
C Petit ruisseau d'eau douce.
D Le lieu où cabannent les sauvages quand ils viennent pour la traicte.
E Manière d'isle qui clost une partie du port de la riviere du Saguenay.
F (1) La pointe de tous les Diables.
G La riviere du Saguenay.
H La pointe aux allouettes (2).
I Montaignes fort mauvaises, remplies de sapins & boulleaux.
L Le moulin Bode.
M La rade où les vaisseaux mouillent l'ancre attendant le vent & la
  marée.
N Petit estang proche du port.
O Petit ruisseau sortant de l'estang, qui descharge dans le Saguenay.
P Place sur la pointe sans arbres, où il y a quantité d'herbages.

(1) _f_, dans la carte. Cette pointe s'appelle aujourd'hui la pointe aux
Vaches.--(2) La lettre H est placée plutôt sur la batture que sur la
pointe aux Alouettes.


         Je party de Tadoussac le dernier du mois [198] pour aller à
         Quebecq, & passames prés d'une isle qui s'apelle l'isle aux
145/293  lievres, distante de six lieues dudict port, & est à deux
         lieues de la terre du Nort, & à prés de 4 lieues [199] de la
         terre du Su. De l'isle au lievres, nous fusmes à une petite
         riviere, qui asseche de basse mer, où à quelque 700 à 800 pas
         dedans y a deux sauts d'eau: Nous la nommasmes la riviere aux
         Saulmons[200], à cause que nous y en prismes. Costoyant la
         coste du Nort nous fusmes à une pointe qui advance à la mer,
         qu'avons nommé le cap Dauphin [201], distant de la riviere aux
         Saulmons 3 lieues. De là fusmes à un autre cap que nommasmes le
         cap à l'Aigle[202], distant du cap Daulphin 8 lieues: entre les
         deux y a une grande ance, où au fonds y a une petite riviere
         qui asseche de basse mer[203]. Du cap à l'Aigle fusmes à l'isle
         aux couldres qui en est distante une bonne lieue, & peut tenir
         environ lieue & demie de long. Elle est quelque peu unie venant
         en diminuant par les deux bouts: A celuy de l'Ouest y a des
         prairies [204] & pointes de rochers, qui advancent quelque peu
         dans la riviere: & du costé du Surouest elle est fort
         batturiere; toutesfois assez aggreable, à cause des bois qui
146/294  l'environnent, distante de la terre du Nort d'environ demie
         lieue, où il y a une petite riviere qui entre assez avant
         dedans les terres, & l'avons nommée la riviere du gouffre[205],
         d'autant que le travers d'icelle la marée y court
         merveilleusement, & bien qu'il face calme, elle est tousjours
         fort esmeue, y ayant grande profondeur: mais ce qui est de la
         riviere est plat & y a force rochers en son entrée & autour
         d'icelle. De l'isle aux Couldres costoyans la coste fusmes à un
         cap, que nous avons nommé le cap de tourmente[206], qui en est
         à cinq lieues, & l'avons ainsi nommé, d'autant que pour pe
         qu'il face de vent la mer y esleve comme si elle estoit plaine.
         En ce lieu l'eau commence à estre douce. De là fusmes à l'isle
         d'Orléans, où il y a deux lieues, en laquelle du costé du Su y
         a nombre d'isles, qui sont basses, couvertes d'arbres, & fort
         aggreables, remplies de grandes prayries, & force gibier,
         contenant à ce que j'ay peu juger les unes deux lieux, & les
         autres peu plus ou moins. Autour d'icelles y a force rochers &
         basses fort dangereuses à passer qui sont esloignés de quelques
         deux lieues de la grand terre du Su. Toute ceste coste, tant du
         Nord que du Su, depuis Tadoussac jusques à l'isle d'Orléans,
         est terre montueuse & fort mauvaise, où il n'y a que des pins,
147/295  sappins, & boulleaux, & des rochers tresmauvais, où on ne
         sçauroit aller en la plus part des endroits.

[Note 198: Le 30 de juin.]

[Note 199: La côte du sud n'est qu'à environ 3 lieues; mais le peu
d'élévation qu'elle a, comparativement à celle du nord, la fait paraître
plus éloignée qu'elle n'est.]

[Note 200: Suivant toutes les apparences, cette rivière aux Saumons est
celle qui se jette dans le port à l'Équille, que l'on a appelé aussi
port aux Quilles (Skittles port). Son embouchure est à trois lieues du
cap au Saumon, et il n'y a point dans les environs d'autre rivière dont
la position réponde aussi bien à ce qu'en dit l'auteur. Il ne faut pas
la confondre avec le cap au Saumon.]

[Note 201: Ce nom a complètement disparu. Le cap Dauphin doit être le
même que le cap au Saumon. La pointe à l'Homme, sur laquelle il est
situé, avance à la mer d'une manière très-remarquable.]

[Note 202: Le cap aux Oies, qui est à près de deux lieues de l'île aux
Coudres. Ici la tradition est évidemment en défaut: car le cap à l'Aigle
d'aujourd'hui est bien à six lieues plus bas que celui auquel Champlain
a donné ce nom.]

[Note 203: Dans sa grande carte de 1632, l'auteur la désigne, par le
chiffre 4, sous le nom de rivière Platte. C'est celle de la Malbaie.
(Voir la note 2 de la page suivante.)]

[Note 204: Cette partie de l'île aux Coudres s'appelle encore Les
Prairies, ou Côte-des-Prairies.]

[Note 205: La rivière du Gouffre a gardé fidèlement son nom, malgré une
erreur qui s'est glissée dans l'édition de 1632. On y a reproduit tout
ce passage, en appliquant à la rivière du Gouffre une addition que
l'auteur destinait évidemment à celle de la Malbaie, comme le prouve
surabondamment la légende de la grande carte, où se trouvent ïndiquées
séparément la baie du Gouffre (la baie Saint-Paul, qui forme l'entrée de
la rivière du Gouffre) et la rivière Flatte ou Malbaie.]

[Note 206: Le cap Tourmente est à environ huit lieues de l'île aux
Coudres. La grande hauteur des Caps fait paraître les distances beaucoup
moindres.]

         Or nous rangeasmes l'isle d'Orléans du costé du Su, distante de
         la grand terre une lieue & demie: & du costé du Nort demie
         lieue, contenant de long 6 lieues, & de large une lieue, ou
         lieue & demie, par endroits. Du costé du Nort elle est fort
         plaisante pour la quantité des bois & prayries qu'il y a: mais
         il y fait fort dangereux passer, pour la quantité de pointes &
         rochers qui sont entre la grand terre & l'isle, où il y a
         quantité de beaux chesnes, & des noyers en quelques endroits; &
         à l'embucheure[207] des vignes & autres bois comme nous avons
         en France. Ce lieu est le commencement du beau & bon pays de la
         grande riviere, où il y a de son entrée 120.[208] Au bout de
         l'isle y a un torent d'eau[209] du costé du Nort, qui vient
         d'un lac[210] qui est quelque dix lieues dedans les terres, &
         descend de dessus une coste qui a prés de 25 thoises[211] de
         haut, au dessus de laquelle la terre est unie & plaisante à
         voir bien que dans le pays on voye de hautes montaignes, qui
         paroissent de 15 à 20 lieues.

[Note 207: Ou _embuchure_. Ce mot, qui ne paraît pas avoir été fort en
usage, doit signifier ici entrée du bois, et la phrase revient à
celle-ci: «et, _à l'entrée du bois_, (il y a) des vignes, et autres
bois comme en France.» Notre vigne sauvage, en effet, se rencontre
ordinairement le long des rivières ou à l'entrée des bois.]

[Note 208: Cent vingt lieues.]

[Note 209: Au chapitre suivant, dans la carte des environs de Québec,
l'auteur l'indique, à la lettre H, sous le nom de Montmorency, et dans
l'édition de 1632, il ajoute ces mots, «que j'ay nommé le sault de
Montmorency.» Il est assez probable que ce fut à ce voyage de 1608 que
Champlain lui donna ce nom, en l'honneur du duc de Montmorency, à qui il
avait dédié son Voyage de 1603.]

[Note 210: Le lac des Neiges.]

[Note 211: Le saut Montmorency a environ 40 toises de haut.]



148/296  _Arrivée à Quebecq, où nous fismes nos logemens, sa situation.
         Conspiration contre, le service du Roy, & ma vie, par aucuns de
         nos gens. La punition qui en fut faite, & tout ce qui se passa
         en cet affaire._

                             CHAPITRE III.

         De l'isle d'Orléans jusques à Quebecq, y a une lieue, & y
         arrivay le 3 Juillet: où estant, je cherchay lieu propre pour
         nostre habitation, mais je n'en peu trouver de plus commode, ny
         mieux situé que la pointe de Quebecq, ainsi appellé des
         sauvages[212], laquelle estoit remplie de noyers. Aussitost
         j'emploiay une partie de nos ouvriers à les abbatre pour y
         faire nostre habitation, l'autre à scier des aix, l'autre
         fouiller la cave & faire des fossez: & l'autre à aller quérir
         nos commoditez à Tadoussac avec la barque. La première chose
         que nous fismes fut le magazin pour mettre nos vivres à
         couvert, qui fut promptement fait par la diligence d'un chacun,
         & le soin que j'en eu.

[Note 212: Par ces mots «ainsi appelé des Sauvages» l'auteur veut dire,
suivant nous, que le mot _Québec_ est sauvage, et c'est ainsi que
Lescarbot l'a compris. Dans les différents dialectes de la langue
algonquine, le mot _kebec_ ou _kepac_ signifie rétrécissement. «_Kébec_,
en micmac,» dit un de nos missionnaires qui ont le mieux connu cette
langue (M. Bellanger), «veut dire _rétrécissement des eaux_ formé par
deux langues ou pointes de terre qui se croisent. Dans les premiers
temps que j'étais dans les missions, je descendais de Riscigouche à
Carleton; les deux sauvages qui me menoient en canot répétant souvent le
mot kebec, je leur demandai s'ils se préparaient à aller bientôt à
Québec Ils me repondirent: Non; regarde les deux pointes, et l'eau, qui
est resserrée en dedans: on appelle cela _kébec_ en notre langue.»
(Cours d'Hist. de M. Ferland, I, p. 90.) Cette pointe de Québec, où est
maintenant l'église de la basse ville, n'est presque plus reconnaissable
par suite de la disparution du Cul-de-Sac, à la place duquel on a fait
le marché Champlain.]


296a

[Illustration: Quebec]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Le lieu où l'habitation est bastie (1).
B Terre deffrichée où l'on seme du bled & autres grains (2).
C Les jardinages (3).
D Petit ruisseau qui vient de dedans des marescages (4).
E Riviere (5) où hyverna Jaques Quartier, qui de son temps la nomma
  saincte Croix, que l'on a transféré à 15 lieues audessus de Québec.
F Ruisseau des marais (6).
G Le lieu où l'on amassoit les herbages pour le bestail que l'on y avoit
  mené (7).
H Le grand saut de Montmorency qui descent de plus de 25 brasses de haut
  dans la riviere (8).
I Bout de l'isle d'Orléans.
L Pointe fort estroite (9) du costé de l'orient de Quebecq.
M Riviere bruyante, qui va aux Etechemains.
N La grande riviere S. Laurens.
O Lac de la riviere bruyante.
P Montaignes qui sont dans les terres; baye que j'ay nommé la nouvelle
  Bisquaye.
Q Lac du grand saut de Montmorency (10).
R Ruisseau de lours (11).
S Ruisseau du Gendre (12).
T Prairies qui sont inondées des eaux à toutes les marées.
V Mont du Gas (13) fort haut, sur le bort de la riviere.
X Ruiseau courant, propre à faire toutes sortes de moulins.
Y Coste de gravier, où il se trouve quantité de diamants un peu
  meilleurs que ceux d'Alanson.
Z La pointe aux diamants.
9 (14) Lieux où souvent cabannent les sauvages.

(1)C'est là proprement la pointe de Québec, qui comprenait l'espace
renfermé aujourd'hui entre la Place, la rue Notre-Dame et le
fleuve.--(2)Ce premier défrichement a dû être ce qu'on a appelé plus
tard _l'Esplanade du fort_, ou la _Grand-Place_, ou peut-être l'un et
l'autre. La Grand-Place devint en 1658 le fort des Hurons; c'était
l'espace compris entre la Côte de la basse ville et la rue du
Fort.--(3)Un peu au-dessus des jardinages, sur le penchant de la côte du
Saut-au-Matelot, on distingue une croix, qui semble indiquer que dès
lors le cimetière était où on le trouve quelques années après mentionné
pour la première fois.--(4)D'après les anciens plans de Québec, ces
marécages auraient été à l'ouest du Mont-Carmel et au pied des glacis de
la Citadelle. Le ruisseau venait passer à l'est du terrain des Ursulines
et des Jésuites, suivait quelque temps la rue de la Fabrique, jusqu'à la
clôture de l'Hôtel-Dieu, à l'est de laquelle il se jetait en bas du
côteau vers le pied de la côte de la Canoterie.--(5)La rivière
Saint-Charles. La lettre E n'indique pas précisément le lieu où hiverna
Jacques Cartier, mais seulement l'embouchure de la rivière (voir p.
156).--(6)A en juger par les contours du rivage, ce ruisseau, qui venait
du sud-ouest, se jetait dans le havre du Palais, vers l'extrémité ouest
du Parc.--(7)C'est probablement ce qu'on appela plus tard la grange de
Messieurs de la Compagnie, ou simplement la Grange, qui paraît avoir été
quelque part sur l'allée du Mont-Carmel.--(8)Le saut Montmorency a 40
brasses de haut, ou 240 pieds français, et même davantage.--(9)On voit
qu'en 1613, cette pointe n'avait pas encore de nom; en 1629, Champlain
l'appelle cap de Lévis: on peut donc conclure que cette pointe tire son
nom de celui du duc de Ventadour, Henri de Lévis, et qu'elle dut être
ainsi appelée entre les années 1625 et 1627, époque où il fut
vice-roi.--(10)Le lac des Neiges est la source de la branche ouest de la
rivière du Saut.--(11)La rivière de Beauport, qu'on appelle aussi la
Distillerie.--(12)Appelé plus tard ruisseau de la Cabane-aux-Taupiers,
rivière Chalifour, et enfin rivière des Fous, à cause du nouvel asile
des Aliénés, sur l'emplacement duquel il passe
aujourd'hui.--(13)Élévation où est maintenant le bastion du Roi à la
Citadelle. Ce nom lui fut donné sans doute en souvenir de M. de Monts,
Pierre du Gas.--(14)Ce chiffre se retrouve non-seulement à la pointe du
cap Diamant, mais encore le long de la côte de Beauport et au bout de
l'île d'Orléans.


         Quelques jours après que je fus audit Quebecq, il y eut un
149/297  serrurier qui conspira contre le service du Roy; qui estoit
         m'ayant fait mourir, & s'estant rendu maistre de nostre fort,
         le mettre entre les mains des Basques ou Espagnols[213], qui
         estoient pour lors à Tadoussac, où vaisseaux ne peuvent passer
         plus outre pour n'avoir la cognoissance du partage ny des bancs
         & rochers qu'il y a en chemin [214].

[Note 213: Lescarbot prétend encore ici trouver Champlain en défaut,
parce que «les conspirateurs (qui dévoient exécuter leur entreprise dans
quatre jours) avoient proposé de livrer la place aux Hespagnols,
laquelle toutefois n'étoit à peine commencée à bâtir.» (Liv. V, ch. II.)
Il suffit de considérer les différentes circonstances du récit de
Champlain, pour voir qu'il n'y a pas l'ombre de contradiction. Quand le
complot fut formé, il n'était point question de livrer aux Espagnols un
fort déjà construit, puisque Duval «les avoit induits à telle trahison,
dés qu'ils partirent de France,» comme le déposent les témoins (voir
ci-après, p. 154). Le complot consistait donc à choisir le moment
opportun pour s'emparer de tout, que le fort fût achevé ou non. Or,
comme l'auteur le remarque plus loin (p. 150), les conjurés n'eussent pu
venir à bout de leur dessein une fois les barques arrivées de
Tadoussac.]

[Note 214: Dans un temps où l'on n'avait encore pu faire que des
observations incomplètes, c'eût été une vraie imprudence que de risquer
à monter plus haut un vaisseau de gros tonnage, puisque, de nos jours
même, avec des études spéciales, avec le secours des cartes marines si
exactes de l'Amirauté, nos pilotes canadiens, qui certes n'ont pourtant
pas dégénéré de leurs ancêtres, regardent encore la Traverse comme la
partie la plus difficile de la navigation du fleuve. (Voir Bayfield, I,
partie II, ch. XI.)]

         Pour exécuter son malheureux dessin, sur l'esperance d'ainsi
         faire sa fortune, il suborna quatre[215] de ceux qu'il croyoit
         estre des plus mauvais garçons, leur faisant entendre mille
         faulcetez & esperances d'acquérir du bien.

[Note 215: «Champlain racontant ce fait,» dit Lescarbot, «se met au
nombre des juges & dit que du Val en débaucha quatre, comme ainsi soit
que par son discours il ne s'en trouve que trois.» (Liv. V, ch. II.) Si
Champlain, après avoir affirmé que Duval en avait débauché quatre,
disait ensuite qu'il n'en débaucha que trois la contradiction sauterait
aux yeux; mais il n'en est rien. L'auteur dit bien que Duval en débaucha
quatre, ce qui faisait cinq conjurés; mais, de ces cinq, il n'en restait
plus que quatre, dès que Champlain eut accordé le pardon à Natel;
c'est-à-dire, qu'il n'y en eut que quatre qui subirent leur procès, et
qui furent condamnés.]

         Après que ces quatre hommes furent gaignez, ils promirent
         chacun de faire en sorte que d'attirer le reste à leur
         devotion, & que pour lors je n'avois personne avec moy en qui
         j'eusse fiance: ce qui leur donnoit encore plus d'esperance de
         faire reussir leur dessin: d'autant que quatre ou cinq de mes
150/298  compagnons, en qui ils sçavoient que je me fiois, estoient
         dedans les barques pour avoir esgard à conserver les vivres &
         commoditez qui nous estoient necessaires pour nostre
         habitation.

         Enfin ils sceurent si bien faire leurs menées avec ceux qui
         restoient, qu'ils devoient les attirer tous à leur devotion, &
         mesme mon laquay, leur promettant beaucoup de choses qu'ils
         n'eussent sceu accomplir.

         Estant donc tous d'accord, ils estoient de jour en autre en
         diverses resolutions comment ils me feroient mourir, pour n'en
         pouvoir estre accusez, ce qu'ils tenoient difficile: mais le
         Diable leur bandant à tous les yeux: & leur ostant la raison &
         toute la difficulté qu'ils pouvoient avoir, ils arresterent de
         me prendre à despourveu d'armes & m'estouffer, ou donner la
         nuit une fauce alarme, & comme je sortirois tirer sur moy, &
         que par ce moyen ils auroient plustost fait qu'autrement: tous
         promirent les uns aux autres de ne se descouvrir, sur peine que
         le premier qui en ouvriroit la bouche, seroit poignardé: & dans
         quatre jours ils devoient exécuter leur entreprise, devant que
         nos barques fussent arrivées: car autrement ils n'eussent peu
         venir à bout de leur dessin.

         Ce mesme jour arriva l'une de nos barques, où estoit nostre
         pilotte appelé le Capitaine Testu, homme fort discret. Après
         que la barque fut deschargée & preste à s'en retourner à
         Tadoussac, il vint à luy un serrurier appelé Natel, compagnon
         de Jean du Val chef de la traison, qui luy dit, qu'il avoit
151/299  promis aux autres de faire tout ainsi qu'eux: mais qu'en effect
         il n'en desiroit l'exécution, & qu'il n'osoit s'en déclarer, &
         ce qui l'en avoit empesché, estoit la crainte qu'il avoit qu'il
         ne le poignardassent.

         Après qu'Antoine Natel eust fait promettre audit pilotte de ne
         rien déclarer de ce qu'il diroit, d'autant que si ses
         compagnons le descouvroient, ils le feroient mourir. Le pilotte
         l'asseura de toutes choses, & qu'il luy declarast le fait de
         l'entreprinse qu'ils desiroient faire: ce que Natel fit tout au
         long: lequel pilotte luy dist, Mon amy vous avez bien fait de
         descouvrir un dessin si pernicieux, & montrez que vous estes
         homme de bien, & conduit du S. Esprit. Mais ces choses ne
         peuvent passer sans que le sieur de Champlain le scache pour y
         remedier, & vous promets de faire tant envers luy, qu'il vous
         pardonnera & à d'autres: & de ce pas, dit le pilotte, je le
         vays trouver sans faire semblant de rien, & vous, allez faire
         vostre besoigne, & entendez tousjours ce qu'ils diront, & ne
         vous souciez du reste. Aussitost le pilotte me vint trouver en
         un jardin que je faisois accommoder, & me dit qu'il desiroit
         parler à moy en lieu secret, où il n'y eust que nous deux. Je
         luy dis que je le voulois bien. Nous allasmes dans le bois, où
         il me conta toute l'affaire. Je luy demanday qui luy avoit dit.
         Il me pria de pardonner à celuy qui luy avoit déclaré: ce que
         je luy accorday bien qu'il devoit s'adresser à moy. Il
         croignoit dit-il qu'eussiez entré en cholere, & que l'eussiez
         offencé. Je luy dis que je sçavois mieux me gouverner que cela
         en telles affaires, & qu'il le fit venir, pour l'oyr parler. Il
152/300  y fut, & l'amena tout tremblant de crainte qu'il avoit que luy
         fisse quelque desplaisir. Je l'asseuray, & luy dy qu'il n'eust
         point de peur & qu'il estoit en lieu de seureté, & que je luy
         pardonnois tout ce qu'il avoit fait avec les autres, pourveu
         qu'il dist entièrement la vérité de toutes chose, & le subjet
         qui les y avoit meuz, Rien, dit-il, sinon que ils s'estoient
         imaginez que rendant la place entre les mains des Basques ou
         Espaignols, ils seroient tout riches, & qu'ils ne desiroient
         plus aller en France, & me conta le surplus de leur
         entreprinse.

         Après l'avoir entendu & interrogé, je luy dis qu'il s'en allast
         à ses affaires: Cependant je commanday au pilotte qu'il fist:
         approcher sa chalouppe: ce qu'il fit; & après donnay deux
         bouteilles de vin à un jeune homme, & qu'il dit à ces quatre
         galants principaux de l'entreprinse, que c'estoit du vin de
         present que ses amis de Tadoussac luy avoient donné & qu'il
         leur en vouloit faire part: ce qu'ils ne réfuserent, & furent
         sur le soir en la Barque, où il leur devoit donner la
         collation: je ne tarday pas beaucoup après à y aller, & les fis
         prendre & arrester attendant le lendemain.

         Voyla donc mes galants bien estonnez. Aussitost je fis lever un
         chacun (car c'estoit sur les dix heures du soir) & leur
         pardonnay à tous, pourveu qu'ils me disent la vérité de tout ce
         qui s'estoit passé, ce qu'ils firent, & après les fis retirer.

         Le lendemain je prins toutes leurs depositions les unes après
         les autres devant le pilotte & les mariniers du vaisseau,
         lesquelles je fis coucher par escript, & furent fort aises à ce
         qu'ils dirent, d'autant qu'ils ne vivoient qu'en crainte, pour
153/301  la peur qu'ils avoient les uns des autres, & principalement de
         ces quatre coquins qui les avoient ceduits; & depuis vesquirent
         en paix, se contentans du traictement qu'ils avoient receu,
         comme ils déposerent.

         Ce jour fis faire six paires de menottes pour les autheurs de
         la cedition, une pour nostre Chirurgien appelé Bonnerme, une
         pour un autre appelé la Taille que les quatre ceditieux avoient
         chargez, ce qui se trouva neantmoins faux, qui fut occasion de
         leur donner liberté.

         Ces choses estans faites, j'emmenay mes galants à Tadoussac, &
         priay le Pont de me faire ce bien de les garder, d'autant que
         je n'avois encores lieu de seureté pour les mettre, &
         qu'estions empeschez à édifier nos logemens, & aussi pour
         prendre resolution de luy & d'autres du vaisseau, de ce
         qu'aurions à faire là dessus. Nous advisames qu'après qu'il
         auroit fait ses affaires à Tadoussac, il s'en viendroit à
         Ouebecq avec les prisonniers, où les ferions confronter devant
         leurs tesmoins: & après les avoir ouis, ordonner que la justice
         en fut faite selon le délict qu'ils auroient commis.

         Je m'en retournay le lendemain à Quebecq pour faire diligence
         de parachever nostre magazin, pour retirer nos vivres qui
         avoient esté abandonnez de tous ces belistres, qui
         n'espargnoient rien, sans considerer où ils en pourroient
         trouver d'autres quand ceux là manqueroient: car je n'y pouvois
         donner remède que le magazin ne fut fait & fermé.

         Le Pont-gravé arriva quelque temps après moy, avec les
         prisonniers, ce qui apporta du mescontentement aux ouvriers qui
154/302  restoient, craignant que je leur eusse pardonné, & qu'ils
         n'usassent de vengeance envers eux, pour avoir déclaré leur
         mauvais dessin.

         Nous les fismes confronter les uns aux autres, où ils leur
         maintindrent tout ce qu'ils avoient déclaré dans leur
         dépositions, sans que les prisonniers leur deniassent le
         contraire, s'accusans d'avoir meschament fait, & mérité
         punition, si on n'usoit de misericorde envers eux, en
         maudissant Jean du Val, comme le premier qui les avoit induits
         à telle trahison, dés qu'ils partirent de France. Ledit du Val
         ne sceut que dire, sinon qu'il meritoit la mort, & que tout le
         contenu és informations estoit véritable, & qu'on eust pitié de
         luy, & des autres qui avoient adhéré à ses pernicieuses
         vollontez.

         Après que le Pont & moy, avec le Capitaine du vaisseau, le
         Chirurgien, maistre, contre maistre, & autres mariniers eusmes
         ouy leurs dépositions & confrontations, Nous advisames que ce
         seroit assez de faire mourir le dit du Val, comme le motif de
         l'entreprinse, & aussi pour servir d'exemple à ceux qui
         restoient, de se comporter sagement à l'advenir en leur devoir,
         & afin que les Espagnols & Basques qui estoient en quantité au
         pays n'en fissent trophée: & les trois autres condamnez d'estre
         pendus, & cependant les remmener en France entre les mains du
         sieur de Mons, pour leur estre fait plus ample justice, selon
         qu'il adviseroit, avec toutes les informations, & la sentence,
         tant dudict Jean du Val qui fut pendu & estranglé audit
         Quebecq, & sa teste mise au bout d'une pique pour estre plantée
         au lieu le plus eminent de nostre fort & les autres trois
         renvoyez en France.



155/303  _Retour du Pont-gravé en France. Description de nostre logement
         & du lieu ou sejourna Jaques Quartier en l'an 1535._

                               CHAPITRE IV.

         Aprés que toutes ces choses furent passées le Pont partit de
         Quebecq le 18 Septembre pour s'en retourner en France avec les
         trois prisonniers. Depuis qu'ils furent hors tout le reste se
         comporta sagement en son devoir.

         Je fis continuer nostre logement, qui estoit de trois corps de
         logis à deux estages. Chacun contenoit trois thoises de long &
         deux & demie de large. Le magazin[216] six & trois de large,
         avec une belle cave de six pieds de haut. Tout autour de nos
         logemens je fis faire une galerie par dehors au second estage,
         qui estoit fort commode, avec des fossés de 15 pieds de large &
         six de profond: & au dehors des fossés, je fis plusieurs
         pointes d'esperons[217] qui enfermoient une partie du logement,
156/304  là où nous mismes nos pièces de canon: & devant le bastiment y
         a une place [218] de quatre thoises de large, & six ou sept de
         long, qui donne sur le bort de la riviere. Autour du logement y
         a des jardins qui sont très-bons, & une place de costé de
         Septemptrion qui a quelque cent ou six vingts pas de long, 50
         ou 60 de large [219]. Plus proche dudit Quebecq, y a une petite
         riviere [220] qui vient dedans les terres d'un lac distant de
         nostre habitation de six à sept lieues. Je tiens que dans cette
         riviere qui est au Nort & un quart du Norouest de nostre
         habitation, ce fut le lieu où Jaques Quartier yverna, d'autant
         qu'il y a encores à une lieue [221] dans la riviere des
         vestiges comme d'une cheminée, dont on a trouvé le fondement, &
         apparence d'y avoir eu des fossez autour de leur logement, qui
         estoit petit. Nous trouvasmes aussi de grandes pièces de bois
         escarrées, vermoulues, & quelques 3 ou 4 balles de canon.
         Toutes ces choses monstrent evidemment que c'a esté une
157/305  habitation, laquelle a esté fondée par des Chrestiens: & ce qui
         me fait dire & croire que c'est Jaques Quartier, c'est qu'il ne
         se trouve point qu'aucun aye yverné ny basty en ces lieux que
         ledit Jaques Quartier au temps de ses descouvertures, &
         failloit, à mon jugement, que ce lieu s'appelast sainte Croix,
         comme il l'avoit nommé, que l'on a transféré depuis à un autre
         lieu qui est 15 lieues de nostre habitation à l'Ouest, & n'y a
         pas d'apparence qu'il eust yverné en ce lieu que maintenant on
         appelle saincte Croix, ny en d'autres: d'autant qu'en ce chemin
         il n'y a riviere ny autres lieux capables de tenir vaisseaux,
         si ce n'est la grande riviere ou celle dont j'ay parlé cy
         dessus, où de basse mer y a demie brasse d'eau, force rochers &
         un banc à son entrée: Car de tenir des vaisseaux dans la grande
         riviere, où il y a de grands courans, marées & glaces qui
         charient en hyver, ils courroient risque de se perdre, aussi
         qu'il y a une pointe de sable qui advance sur la riviere, qui
         est remplie de rochers, parmy lesquels nous avons trouvé depuis
         trois ans un partage [222] qui n'avoit point encore esté
         descouvert: mais pour le passer il faut bien prendre son temps,
         à cause des pointes & dangers qui y sont. Ce lieu est à
         descouvert des vents de Norouest, & la riviere y court comme si
         c'estoit un saut d'eau, & y pert de deux brasses & demie. Il ne
         s'y voit aucune apparence de bastimens ny qu'un homme de
         jugement voulust s'establir en cest endroit, y en ayant
         beaucoup d'autres meilleurs quand on seroit forcé de demeurer,
158/306  J'ay bien voulu traicter de cecy, d'autant qu'il y en a
         beaucoup qui croyent que ce lieu fust la residence dudit Jaques
         Quartier[223]: ce que je ne croy pas pour les raisons cy
         dessus: car ledit Quartier en eust aussi bien fait le discours
         pour le laisser à la posterité comme il l'a fait de tout ce
         qu'il a veu & descouvert: & soustiens que mon dire est
         véritable: ce qui se peut prouver par l'histoire qu'il en a
         escrite.

[Note 216: Suivant toutes les apparences, ce premier magasin de Québec
était situé à angle droit avec les longs pans de l'église de la basse
ville, à peu près à l'endroit où est la chapelle latérale, et, comme ce
terrain continua d'appartenir au gouvernement jusqu'à ce qu'on y bâtit,
l'église, il y a tout lieu de croire que la limite de cette enceinte, du
côté du sud-ouest, était l'alignement du mur auquel est adossé le
maître-autel, avec l'encoignure des rues Saint-Pierre et Sous-le-Fort.]

[Note 217: Les deux corps de logis les plus rapprochés du fleuve
devaient faire entre eux un angle correspondant à celui que fait, un peu
plus en arrière, la rue Notre-Dame; par conséquent les deux pointes
d'éperons que figurent l'auteur dans la vue de ce premier logement,
enfermaient quelque peu l'habitation de ce côté. Cependant il semble
que, s'il n'y en avait eu que deux, Champlain n'aurait pas dit
plusieurs; en outre on remarque, dans ce dessin, la prolongation d'une
des faces de l'enceinte au-delà de l'angle oriental de l'habitation; ce
qui autorise à croire qu'il y avait une troisième pointe d'éperon du
côté du nord-est. Ceci est d'autant plus vraisemblable, que ce côté
était plus exposé à une attaque.]

[Note 218: Cette place forme aujourd'hui une partie de la rue
Saint-Pierre, dont la direction s'est trouvée déterminée sans doute par
la position du corps de logis qui était le plus à l'est, comme semble
l'indiquer le dessin que nous en a conservé l'auteur.]

[Note 219: La largeur de la rue Notre-Dame, avec les emplacements qui la
bordent du côté du Nord, forment en effet une profondeur d'une
cinquantaine de pas.]

[Note 220: Cette _Petite Rivière_ (car les habitants de Québec
l'appellent encore ainsi) vient du lac Saint-Charles, qui n'est qu'à
environ quatre lieues de Québec. Les Montagnais, au rapport du Frère
Sagard, l'appelaient _Cabirecoubat_, «à raison, dit-il, qu'elle tourne
et fait plusieurs pointes.» (Hist. du Canada, liv. II, ch. V.) Jacques
Cartier lui donna le nom de Sainte-Croix, parce qu'il y arriva le jour
de l'Exaltation de la sainte Croix, 14 septembre 1535; et enfin les
Récollets lui imposèrent le nom qu'elle porte généralement aujourd'hui,
et l'appelèrent rivière Saint-Charles, en mémoire du grand vicaire de
Pontoise, Charles Des Boues. (P. Chrestien LeClercq, Prem. établiss. de
la foi, vol I, p. 157.)]

[Note 221: Suivant l'auteur lui-même (édit. 1632, liv. I, ch. II),
Jacques Cartier hiverna à l'endroit où les PP. Jésuites fixèrent leur
demeure, «Or, dit M. Ferland (I, p. 26), les Jésuites bâtirent leur
première maison, ainsi que leur chapelle de Notre-Dame des Anges, à la
pointe formée par les rivières Saint-Charles et Lairet. C'est donc à
l'embouchure de la rivière Lairet, et vis-à-vis la pointe aux Lièvres,
que furent placés pour l'hiver la Grande et la Petite Hermine.» Il est
vrai que l'embouchure de la rivière Lairet n'est qu'à environ une
demi-lieue dans la Petite-Rivière; mais il est probable que Champlain
compte la distance depuis _l'habitation_.]

[Note 222: Le chenal du Richelieu. On sait combien il est difficile de
faire, dans un courant aussi rapide, des observations régulières et des
sondages suivis.]

[Note 223: Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que, un siècle plus tard,
Charlevoix, qui avait connaissance des relations et de Champlain et de
Cartier, soutienne encore une opinion si dénuée de vraisemblance. (Voir
Hist. gén. de la Nouv. France, liv I.)]


303a

[Illustration: Abitation de Quebecq]

A Le magazin.
B Colombier.
C Corps de logis où sont nos armes, & pour loger les ouvriers.
D Autre corps de logis pour les ouvriers.
E Cadran.
F Autre corps de logis où est la forge, & artisans logés.
G Galleries tout au tour des logemens.
H Logis du sieur de Champlain.
I La porte de l'habitation, où il y a pont-levis.
L Promenoir autour de l'habitation contenant 10 pieds de large jusques
  sur le bort du fossé.
M Fossés tout autour de l'habitation.
N Plattes formes, en façon de tenailles pour mettre le canon.
O Jardin du sieur de Champlain.
P La cuisine.
Q Place devant l'habitation sur le bort de la riviere.
R La grande riviere de sainct Lorens.


         Et pour monstrer encore que ce lieu que maintenant on appelle
         saincte Croix n'est le lieu où yverna Jaques Quartier, comme la
         pluspart estiment, voicy ce qu'il en dit en des descouvertures,
         extrait de son histoire, asçavoir, Qu'il arriva à l'isle aux
         Coudres le 5 Decembre[224] en l'an 1535. qu'il appella de ce
         nom pour y en avoir, auquel lieu y a grand courant de marée, &
         dit qu'elle contient 3 lieues de long, mais quand on contera
         lieue & demie c'est beaucoup [225].

[Note 224: Le 6 septembre. (Voir le second Voyage de Cartier.)]

[Note 225: L'île aux Coudres a deux lieues de long, et une lieue de
large.]

         Et le 7 du mois jour de nostre dame [226], il partit d'icelle
         pour aller à mont le fleuve, où il vit 14 isles distantes de
         l'isle aux Coudres de 7 à 8 lieues du Su. En ce compte il
         s'esgare un peu, car il n'y en a pas plus de trois [227]: & dit
         que le lieu où sont les isles susd. est le commencement de la
159/307  terre ou province de Canada, & qu'il arriva à une isle de 10
         lieues de long & cinq de large, où il se fait grande pescherie
         de poisson, comme de fait elle est fort abondante,
         principalement en Esturgeon: mais de ce qui est de sa longueur
         elle n'a pas plus de six lieues & deux de large, chose
         maintenant assez cogneue. Il dit aussi qu'il mouilla l'ancre
         entre icelle isle & la terre du Nort, qui est le plus petit
         passage & dangereux, & là mit deux sauvages à terre qu'il avoit
         amenez en France, & qu'après avoir arresté en ce lieu quelque
         temps avec les peuples du pays il fit admener ses barques, &
         passa outre à mont ledict fleuve avec le flot pour cercher
         havre & lieu de seureté pour mettre les navires, & qu'ils
         furent outre le fleuve costoyant ladite isle contenant 10
         lieues comme il met, où au bout ils trouverent un affour d'eau
         fort beau & plaisant, auquel y a une petite riviere & havre de
         barre, qu'ils trouverent fort propre pour mettre leurs
         vaisseaux à couvert, & le nommèrent saincte Croix [228], pour y
         estre arrivez ce jour là lequel lieu s'appeloit au temps, &
         voyage dudit Quartier Stadaca[229], que maintenant nous
         appelons Quebecq, & qu'après qu'il eust recogneu ce lieu, il
         retourna quérir ses vaisseaux pour y yverner.

[Note 226: Champlain cite ici fidèlement; mais le 7 de septembre était,
comme aujourd'hui, la veille, et non le jour, de la Nativité de
Notre-Dame. Aussi Ramusio met-il: _la vigilia della Madona_; et Hakluyt:
_being our Ladies even_.]

[Note 227: L'auteur eût mieux fait, ce semble, de ne pas reprendre ici
le capitaine malouin, qui, au fond, est plus exact que lui. Il est bien
vrai que ces quatorze îles sont environ trois lieues plus haut, dans le
fleuve, que ne l'est l'île aux Coudres; mais celle-ci est
très-rapprochée de la côte du nord; tandis que les autres sont du côté
du sud. En sorte que, de l'île aux Coudres au point le plus rapproché de
l'île aux Oies, il n'y a guère moins de cinq lieues; et même, pour
entrer dans cet archipel, qui ne commence sensiblement qu'au haut de
l'île aux Grues, il faut faire pour le moins sept ou huit lieues en
ligne droite.]

[Note 228: Voir la note 3 de la page 156.]

[Note 229: Stadaconé (Second Voyage de Cartier).]

         Or est il donc à juger que de l'isle aux Coudres jusques à
         l'isle d'Orléans, il n'y a que 5 lieues, au bout de laquelle
         vers l'Occidant la riviere est fort spacieuse, & n'y a audit
160/308  affour, comme l'appelle Quartier, aucune riviere que celle
         qu'il nomma saincte Croix, distante de l'isle d'Orléans d'une
         bonne lieue, où de basse mer n'y a que demie brasse d'eau, &
         est fort dangereuse en son entrée pour vaisseaux, y ayant
         quantité d'esprons, qui sont rochers espars par cy par là, &
         faut balisser pour entrer dedans, où de plaine mer, comme j'ay
         dict, il y a 3 brasses d'eau, & aux grandes marées 4 brasses, &
         4 & demie ordinairement à plain flot, & n'est qu'à 1500 pas de
         nostre habitation, qui est plus à mont dans ladite riviere, &
         n'y a autre riviere, comme j'ay dit, depuis le lieu que
         maintenant on appelle saincte Croix, où on puisse mettre aucuns
         vaisseaux: Ce ne sont que de petits ruisseaux. Les costes son
         plattes & dangereuses, dont Quartier ne fait aucune mention que
         jusques à ce qu'il partit du lieu de saincte Croix appelé
         maintenant Quebecq, où il laissa ses vaisseaux, & y fit édifier
         son habitation comme on peut voir ainsi qu'il s'ensuit.

         Le 19 Septembre il partit de saincte Croix où estoient ses
         vaisseaux, & fit voile pour aller avec la marée à mont ledit
         fleuve qu'ils trouverent fort aggreable, tant pour les bois,
         vignes & habitations qu'il y avoit de son temps, qu'autres
         choses: & furent poser l'ancre à vingt cinq lieues de l'entrée
161/309  de la terre de Canada [230], qui est au bout de l'isle
         d'Orléans du costé de l'oriant ainsi appelée par ledit
         Quartier. Ce qu'on appelle aujourd'huy S. Croix s'appeloit lors
         Achelacy[231], destroit de la riviere, fort courant &
         dangereux, tant pour les rochers qu'autres choses, & où on ne
         peut passer que de flot, distant de Quebecq & de la riviere où
         yverna ledit Quartier 15 lieues.

[Note 230: «Charlevoix,» dit M. Ferland (I, p. 24), «croit que Cartier
s'est trompé en restreignant le nom de Canada à une très-petite partie
du pays... Cependant, nonobstant la haute autorité de Charlevoix, il est
permis de croire que Cartier, dans ses rapports avec les sauvages
pendant les deux hivers qu'il a passés près de Stadaconé, a dû apprendre
les noms des différentes parties du pays. Il s'explique fort clairement
sur les divisions territoriales reconnues par les nations qui habitaient
les bords du grand fleuve; et, d'après leur témoignage, il établit
l'existence des royaumes de Saguenay, de Canada et de Hochelaga, chacun
desquels était soumis à un chef principal. Donnacona, dont la résidence
ordinaire était à Stadaconé et dont l'autorité ne s'étendait pas au-delà
de quelques lieues autour de sa bourgade, est toujours désigné comme roi
de Canada. Cartier lui-même, le routier de Jean-Alphonse et l'auteur du
voyage de Roberval, donnent le nom de Canada à Stadaconé et à la pointe
de terre sur laquelle était ce village. Ce fut plus tard que le nom de
rivière de Canada fut assigné par les Français au fleuve qui traverse le
pays.»]

[Note 231: L'auteur suit, pour ce mot, l'orthographe de Lescarbot; mais
les trois relations manuscrites du Second Voyage de Cartier, portent
_Achelaiy_ ou _Achelayy_, et l'édition de 1545 _Ochelay_.]

         Or en toute ceste riviere n'y a destroit depuis Quebecq jusques
         au grand saut, qu'en ce lieu que maintenant on appelle saincte
         Croix, où on a transféré ce nom d'un lieu à un autre qui est
         fort dangereux, comme j'ay descript: & appert fort clairement
         par son discours, que ce n'est point le lieu de son
         habitation, comme dit est, & que ce fut proche de Quebecq &
         qu'aucun n'avoit encore recerché ceste particularité, sinon ce
         que j'ay fait en mes voyages: Car dés la première fois qu'on
         me dit qu'il avoit habité en ce lieu, cela m'estonna fort, ne
         voyant apparence de riviere pour mettre vaisseaux, comme il
         descrit. Ce fut ce qui m'en fit faire exacte recerche pour en
         lever le soubçon & doubte à beaucoup.

         Pendant que les Charpentiers, scieurs d'aix & autres ouvriers
         travailloient à nostre logement, je fis mettre tout le reste à
         desfricher au tour de l'habitation, afin de faire des
         jardinages pour y semer des grains & grennes pour voir comme
         le tout succederoit, d'autant que la terre parroissoit fort
         bonne.

162/310  Cependant quantité des sauvages estoient cabannés proche de
         nous, qui faisoient pesche d'anguilles qui commencent à venir
         comme au 15 de Septembre, & finit au 13 Octobre. En ce temps
         tous les sauvages se nourrissent de ceste manne, & en font
         secher pour l'yver jusques au mois de Fevrier, que les neiges
         sont grandes comme de 2 pieds & demy, & 3 pieds pour le plus,
         qui est le temps que quand leurs anguilles & autres choses
         qu'ils font checher, sont accommodées, ils vont chasser aux
         Castors, où ils sont jusques au commencement de Janvier. Comme
         ils y furent, ils nous laisserent en garde toutes leurs
         anguilles & autres choses jusques à leur retour, qui fut au 15
         Décembre, & ne firent pas grand chasse de Castors pour les
         eaux estre trop grandes, & les rivieres desbordées, ainsi
         qu'ils nous dirent. Je leur rendis toutes leurs vituailles qui
         ne leur durèrent que jusques au 20 de Janvier. Quand leurs
         anguilles leur faillent ils ont recours à chasser aux Eslans &
         autres bestes sauvages, qu'ils peuvent trouver en attendant le
         printemps, où j'eu moyen de les entretenir de plusieurs
         choses. Je consideray fort particulièrement leurs
         coustumes[232].

[Note 232: L'auteur répète ici, avec quelques corrections, ce qu'il dit
dans son Voyage de 1603, ch. III.]

         Tous ces peuples patissent tant, que quelquesfois ils sont
         contraincts de vivre de certains coquillages, & manger leurs
         chiens & peaux dequoy ils se couvrent contre le froid. Je tiens
         que qui leur monstreroit à vivre, & leur enseigneroit le
         labourage des terres, & autres choses, ils apprendroient fort
         bien: car ils s'en trouve assez qui ont bon jugement &
163/311  respondent à propos sur ce qu'on leur demande. Ils ont une
         meschanceté en eux, qui est d'user de vengeance, & d'estre
         grands menteurs, gens ausquels il ne se faut pas trop
         asseurer, sinon avec raison, & la force en la main. Ils
         promettent assez, mais ils tiennent peu. Ce sont gens dont la
         pluspart n'ont point de loy, selon que j'ay peu voir, avec
         tout plain d'autres fauces croyances. Je leur demanday de
         quelle sorte de cérémonies ils usoient à prier leur Dieu, ils
         me dirent qu'ils n'en usoient point d'autres, sinon qu'un
         chacun le prioit en son coeur, comme il vouloit. Voila
         pourquoy il n'y a aucune loy parmy eux, & ne sçavent que c'est
         d'adorer & prier Dieu, vivans comme bestes bruttes, & croy que
         bien tost ils seroient réduits bons Chrestiens si on habitoit
         leur terre, ce qu'ils désirent la pluspart. Ils ont parmy eux
         quelques sauvages qu'ils appellent Pillotois, qu'ils croient
         parler au Diable visiblement, leur disant ce qu'il faut qu'ils
         facent, tant pour la guerre que pour autres choses, & s'ils
         leur commandoit qu'ils allassent mettre en exécution quelque
         entreprinse, ils obeiroient aussitost à son commandement:
         Comme aussi ils croyent que tous les songes qu'ils font, sont
         véritables: & de fait, il y en a beaucoup qui disent avoir veu
         & songé choses qui adviennent ou adviendront. Mais pour en
         parler avec vérité, ce sont visions Diabolique qui les trompe
         & seduit. Voila tout ce que j'ay peu apprendre de leur
         croyance bestialle. Tous ces peuples sont gens bien
         proportionnez de leurs corps, sans difformité, & sont dispos.
164/312  Les femmes sont aussi bien formées, potelées & de couleur
         bazannée, à cause de certaines peintures dont elles se
         frotent, qui les fait demeurer olivastres. Ils sont habillez
         de peaux: une partie de leur corps est couverte & l'autre
         partie descouverte: mais l'yver ils remédient à tout: car ils
         sont habillez de bonnes fourrures, comme de peaux d'Eslan,
         Loustres, Castors, Ours, Loups marins, Cerfs & Biches qu'ils
         ont en quantité. L'yver quand les neges sont grandes ils font
         une manière de raquettes qui sont grandes deux ou trois fois
         plus que celles de France, qu'ils attachent à leurs pieds, &
         vont ainsi dans les neges, sans enfoncer: car autrement ils ne
         pourroient chasser ny aller en beaucoup de lieux. Ils ont
         aussi une façon de mariage, qui est, Que quand une fille est
         en l'aage de 14 ou 15 ans, & qu'elle a plusieurs serviteurs
         elle a compagnie avec tous ceux que bon luy semble: puis au
         bout de 5 ou 6 ans elle prend lequel il luy plaist pour son
         mary, & vivent ensemble jusques à la fin de leur vie: sinon
         qu'après avoir demeuré quelque temps ensemble, & elles n'ont
         point enfans, l'homme se peut desmarier & prendre une autre
         femme, disant que la sienne ne vaut rien: Par ainsi les filles
         sont plus libres que les femmes.

         Depuis qu'elles sont mariés, elles sont chastes, & leurs maris
         sont la pluspart jaloux, lesquels donnent des presens aux
         pères ou parens des filles qu'ils ont espousez. Voila les
         cérémonies & façons dont ils usent en leurs mariages. Pour ce
         qui est de leurs enterremens: Quand un homme, ou une femme
         meurt, ils font une fosse, où ils mettent tout le bien qu'ils
         ont, comme chaudières, fourrures, haches, arcs, flèches,
165/313  robbes & autres choses: puis ils mettent le corps dans la
         fosse & le couvrent de terre, & mettent quantité de grosses
         pièces de bois dessus, & une autre debout qu'ils peindent de
         rouge par enhaut. Ils croyent l'immortalité des âmes, & disent
         qu'ils vont se rejouir en d'autres pays, avec leurs parens &
         amis qui sont morts. Si ce sont Capitaines ou autres ayans
         quelque créance, ils vont après leur mort, trois fois l'année
         faire un festin, chantans & dançans sur leur fosse.

         Tout le temps qu'ils furent avec nous, qui estoit le lieu le
         plus de seureté pour eux, ils ne laissoient d'aprehender
         tellement leurs ennemis, qu'ils prenoient souvent des alarmes
         la nuit en songeant, & envoyoient leurs femmes & enfans à
         nostre fort, où je leur faisois ouvrir les portes, & les
         hommes demeurer autour dudict: fort, sans permettre qu'ils
         entrassent dedans, car ils estoient autant en seureté de leurs
         personnes comme s'ils y eussent esté, & faisois sortir cinq ou
         six de nos compagnons pour leur donner courage, & aller
         descouvrir parmy les bois s'ils verroient rien pour les
         contenter. Ils sont fort craintifs & aprehendent infiniment
         leurs ennemis, & ne dorment presque point en repos en quelque
         lieu qu'ils soient, bien que je les asseurasse tous les jours
         de ce qu'il m'estoit possible, en leur remonstrant de faire
         comme nous, sçavoir veiller une partie, tandis que les autres
         dormiront, & chacun avoir ses armes prestes comme celuy qui
         fait le guet, & ne tenir les songes pour vérité, sur quoy ils
         se reposent: d'autant que la pluspart ne sont que menteries,
         avec autres propos sur ce subject: mais peu leur servoient ces
166/314  remonstrances, & disoient que nous sçavions mieux nous garder
         de toutes choses qu'eux, & qu'avec le temps si nous habitions
         leur pays, ils le pourroient apprendre.



         _Semences & vignes plantées a Quebecq. Commencement de l'hiver
         & des glaces. Extresme necessité de certains sauvages._

                               CHAPITRE V.

         Le premier Octobre, je fis semer du bled, & au 15 du seigle.

         Le 3 du mois il fit quelques gelées blanches, & les feuilles
         des arbres commencèrent à tomber au 15.

         Le 24 du mois, je fis planter des vignes du pays, qui vindrent
         fort belles: Mais après que je fus party de l'habitation pour
         venir en France, on les gasta toutes, sans en avoir eu soing,
         qui m'affligea beaucoup à mon retour.

         Le 18 de Novembre tomba quantité de neges, mais elles ne
         durèrent que deux jours sur la terre, & fit en ce temps un
         grand coup de vent. Il mourut en ce mois un matelot & nostre
         serrurier[233], de la dissenterie, comme firent plusieurs
         sauvages à force de manger des anguilles mal cuites, selon mon
         advis.

[Note 233: Antoine Natel (voir ci-dessus, p. 150).]

         Le 5 Fevrier il negea fort, & fit un grand vent qui dura deux
         jours.

         Le 20 du mois il apparut à nous quelques sauvages qui estoient
         de dela la riviere, qui crioyent que nous les allassions
167/315  secourir, mais il estoit hors de nostre puissance, à cause de
         la riviere qui charioit un grand nombre de glaces, car la faim
         pressoit si fort ces pauvres miserables, que ne sçachans que
         faire, ils se resolurent de mourir, hommes, femmes, & enfans,
         ou de passer la riviere, pour l'esperance qu'ils avoient que
         je les assisterois en leur extresme necessité. Ayant donc
         prins ceste resolution, les hommes & les femmes prindrent leurs
         enfans, & se mirent en leurs canaux, pensant gaigner nostre
         coste par une ouverture de glaces que le vent avoit faitte:
         mais ils ne furent sitost au milieu de la riviere, que leurs
         canaux furent prins & brisez entre les glaces en mille pièces.
         Ils firent si bien qu'ils se jetterent avec leurs enfans que
         les femmes portoient sur leur dos, dessus un grand glaçon.
         Comme ils estoient là dessus, on les entendoit crier, tant que
         c'estoit grand pitié, n'esperans pas moins que de mourir: Mais
         l'heur en voulut tant à ces pauvres miserables, qu'une grande
         glace vint choquer par le costé de celle où ils estoient, si
         rudement qu'elle les jetta à terre. Eux voyant ce coup si
         favorable furent à terre avec autant de joye que jamais ils en
         receurent, quelque grande famine qu'ils eussent eu. Ils s'en
         vindrent à nostre habitation si maigres & deffaits, qu'ils
         sembloyent des anathomies, la pluspart ne pouvans se
         soubstenir. Je m'estonnay de les voir, & de la façon qu'ils
         avoient passé, veu qu'ils estoient si foibles & debilles. Je
         leur fis donner du pain & des feves. Ils n'eurent pas la
         patience qu'elles fussent cuites pour les manger. Je leur
         pretay aussi quelques escorces d'arbres, que d'autres sauvages
168/316  m'avoient donné pour couvrir leurs cabanes. Comme ils se
         cabannoient, ils adviserent une charongne qu'il y avoit prés de
         deux mois que j'avois fait jetter pour attirer des regnards,
         dont nous en prenions de noirs & roux, comme ceux de France,
         mais beaucoup plus chargez de poil. Ceste charongne estoit une
         truye & un chien qui avoient enduré toutes les rigueurs du
         temps chaut & froit. Quand le temps s'adoulcissoit, elles puoit
         si fort que l'on ne pouvoit durer auprès: neantmoins ils ne
         laisserent de la prendre & emporter en leur cabanne, où
         aussitost ils la devorerent à demy cuite, & jamais viande ne
         leur sembla de meilleur goust. J'envoyay deux ou trois hommes
         les advertir qu'ils n'en mengeassent point s'ils ne vouloient
         mourir: comme ils approchèrent de leur cabanne, ils sentirent
         une telle puanteur de ceste charongne à demy eschauffée, dont
         ils avoient chacun une pièce en la main, qu'ils pencerent
         rendre gorge, qui fit qu'ils n'y arresterent gueres. Ces
         pauvres miserables acheverent leur festin. Je ne laissay
         pourtant de les accommoder selon ma puissance, mais c'estoit
         peu pour la quantité qu'ils estoient: & dans un mois ils
         eussent bien mangé tous nos vivres, s'ils les eussent eu en
         leur pouvoir, tant ils sont gloutons: Car quand ils en ont, ils
         ne mettent rien en reserve, & en font chère entière jour &
         nuit, puis après ils meurent de faim. Ils firent encore une
         autre chose aussi miserable que la première. J'avois fait
         mettre une chienne au haut d'un arbre, qui servoit d'appas aux
         martres & oiseaux de proye, où je prenois plaisir, d'autant
         qu'ordinairement ceste charongne en estoit assaillie: Ces
169/317  sauvages furent à l'arbre & ne pouvans monter dessus à cause de
         leur foiblesse, ils l'abbatirent, & aussitost enleverent le
         chien, où il n'y avoit que la peau & les os, & la teste puante
         & infaicte, qui fut incontinent devoré.

         Voila le plaisir qu'ils ont le plus souvent en yver: Car en
         esté ils ont assez de quoy se maintenir & faire des provisions,
         pour n'estre assaillis de ces extresmes necessitez, les
         rivieres abbondantes en poisson & chasse d'oiseaux & austres
         bestes sauvages. La terre est fort propre & bonne au labourage,
         s'ils vouloient prendre la peine d'y semer des bleds d'Inde,
         comme font tous leurs voisins Algommequins, Ochastaiguins[234]
         & Yroquois, qui ne sont attaquez d'un si cruel assaut de famine
         pour y sçavoir remédier par le soin & prevoyance qu'ils ont,
         qui fait qu'ils vivent heureusement au pris de ces Montaignets,
         Canadiens [235] & Souriquois qui sont le long des costes de la
         mer. Voila la pluspart de leur vie miserable. Les neiges & les
         glaces y sont trois mois sur la terre, qui est depuis le mois
         de Janvier jusques vers le huictiesme d'Avril, qu'elles sont
         presque toutes fondues: Et au plus à la fin dudict mois il ne
         s'en voit que rarement au lieu de nostre habitation. C'est
         chose estrange, que tant de neiges & glaces qu'il y a espoisses
         de deux à trois brasses sur la riviere soient en moins de 12
         jours toutes fondues. Depuis Tadoussac jusques à Gaspé, cap
170/318  Breton, isle de terre neufve & grand baye, les glaces & neges y
         sont encores en la pluspart des endroits jusques à la fin de
         May: auquel temps toute l'entrée de la grande riviere est
         scelée de glaces: mais à Quebecq il n'y en a point: qui montre
         une estrange différence pour 120 lieues de chemin en
         longitude[236]: car l'entrée de la riviere est par les 49, 50 &
         51 degré de latitude, & nostre habitation par les 46. & deux
         tiers [237].

[Note 234: C'est ainsi que Champlain a d'abord appelé les Hurons, du nom
d'Ochateguin, l'un de leurs chefs.]

[Note 235: A cette époque on comprenait sous le nom de _Canadiens_ les
sauvages qui demeuraient plus bas que le Saguenay, sur les bords de la
_grande rivière de Canada_. «Au costé gauche de ce fleuve» (du
Saguenay), dit Laët, «commence la province des Sauvages appelles
vulgairement _Canadiens_.» (Description des Indes Occidentales, liv. II,
ch. VIII.)]

[Note 236: Champlain n'ignorait pas que c'est surtout la différence de
latitude qui fait la différence des climats; mais ce qui paraît le
surprendre, c'est que, à une si petite distance dans le fleuve, il y ait
une si grande différence de température, lorsque la latitude ne diffère
que de trois ou quatre degrés.]

[Note 237: D'après le capitaine Bayfield, la latitude de Québec est de
46° 49' 8", au bastion de l'Observatoire.]



         _Maladies de la terre, à Quebecq. Le suject de l'yvernement.
         Description dudit lieu. Arrivée du sieur des Marais gendre de
         Pont-gravé, audit Quebecq._

                               CHAPITRE VI.

         Les maladies de la terre commencèrent à prendre fort tart, qui
         fut en Fevrier jusqu'à la my Avril. Il en fut frappé 18 & en
         mourut dix, & cinq autres de la disenterie. Je fis faire
         ouverture de quelques uns, pour voir s'ils estoient offencez
         comme ceux que j'avois veus és autres habitations: on trouva le
         mesme. Quelque temps après nostre Chirurgien [238] mourut. Tout
         cela nous donna beaucoup de desplaisir, pour la peine que nous
         avions à penser les malades. Cy dessus J'ay descript la forme
         de ces maladies.

[Note 238: Il s'appelait Bonnerme (voir, ci-dessus, p. 153).]

171/319  Or je tiens qu'elles ne proviennent que de manger trop de
         salures & légumes, qui eschaufent le sang, & gastent les
         parties intérieures. L'yver aussi en est en partie cause, qui
         reserre la chaleur naturelle qui cause plus grande corruption
         de sang: Et aussi la terre quand elle est ouverte il en sort de
         certaines vapeurs qui y sont encloses lesquelles infectent
         l'air: ce que l'on a veu par expérience en ceux qui ont esté
         aux autres habitations après la première année que le soleil
         eut donné sur ce qui estoit deserté, tant de nostre logement
         qu'autres lieux, où l'air y estoit beaucoup meilleur & les
         maladies non si aspres comme devant. Pour ce qui est du pays,
         il est beau & plaisant, & apporte toutes sortes de grains &
         grennes à maturité, y ayant de toutes les especes d'arbres que
         nous avons en nos forests par deçà, & quantité de fruits, bien
         qu'ils soient sauvages pour n'estre cultivez: comme Noyers,
         Serisiers, Pruniers, Vignes, Framboises, Fraizes, Groiselles
         verdes & rouges, & plusieurs autres petits fruits qui y sont
         assez bons. Aussi y a il plusieurs sortes de bonnes herbes &
         racines. La pesche de poisson y est en abondance dans les
         rivieres, où il y a quantité de prairies & gibier, qui est en
         nombre infiny. Depuis le mois d'Avril jusques au 13 de Décembre
         l'air y est si sain & bon, qu'on ne sent en soy aucune mauvaise
         disposition: Mais Janvier Fevrier & Mars sont dangereux pour
         les maladies qui prennent plustost en ce temps qu'en esté, pour
         les raisons cy dessus dittes: Car pour le traitement, tous ceux
         qui estoient avec moy estoient bien vestus, & couchez dans de
172/320  bons licts, & bien chauffez & nourris, s'entend des viandes
         salées que nous avions, qui à mon opinion les offensoient
         beaucoup, comme j'ay dict cy dessus: & à ce que j'ay veu, la
         maladie s'attacque aussi bien à un qui se tient délicatement, &
         qui aura bien soin de soy, comme à celuy qui fera le plus
         miserable. Nous croiyons au commencement qu'il n'y eust que les
         gens de travail qui fussent prins de ces maladies: mais nous
         avons veu le contraire. Ceux qui navigent aux Indes Orientalles
         & plusieurs autres régions, comme vers l'Allemaigne &
         l'Angleterre, en sont aussi bien frappez qu'en la nouvelle
         France. Depuis quelque temps en ça les Flamans en estans
         attacquez en leurs voyages des Indes, ont trouvé un remède fort
         singulier contre ceste maladie, qui nous pourroit bien servir:
         mais nous n'en avons point la cognoissance pour ne l'avoir
         recherché. Toutesfois je tiens pour asseuré qu'ayant de bon
         pain & viandes fraîches, qu'on n'y feroit point subject.

         Le 8 d'Avril les neges estoient toutes fondues, & neantmoins
         l'air estoit encores assez froit jusques en Avril[239], que les
         arbres commencent à jetter leurs fueilles.

[Note 239: En mai. L'auteur corrige lui-même dans l'édition de 1632.]

         Quelques uns de ceux qui estoient malades du mal de la terre,
         furent guéris venant le printemps, qui en est le temps de
         guerison. J'avois un sauvage du pays qui yverna avec moy, qui
         fut atteint de ce mal, pour avoir changé sa nourriture en
         salée, lequel en mourut: Ce qui montre evidemment que les
         saleures ne valent rien, & y sont du tout contraires.

173/321  Le 5 Juin arriva une chalouppe à nostre habitation, où estoit
         le sieur des Marais, gendre du Pont-gravé, qui nous aportoit
         nouvelles que son beau père estoit arrivé à Tadoussac le 28 de
         May. Ceste nouvelle m'apporta beaucoup de contentement pour le
         soulagement que nous en esperions avoir. Il ne restoit plus que
         huit de 28 que nous estions, encores la moitié de ce qui
         restoit esttoit mal disposée.

         Le 7 de Juin je party de Quebecq, pour aller à Tadoussac
         communiquer quelques affaires, & priay le sieur des Marais de
         demeurer en ma place jusques à mon retour: ce qu'il fit.

         Aussitost que j'y fus arrivé le Pont-gravé & moy discourusmes
         ensemble sur le subject de quelques descouvertures que je
         devois faire dans les terres, où les sauvages m'avoient promis
         de nous guider. Nous resolusmes que j'y irois dans une
         chalouppe avec vingt hommes, & que Pont-gravé demeureroit à
         Tadoussac pour donner ordre aux affaires de nostre habitation,
         ainsi qu'il avoit esté resolu, il fut fait & y yverna: d'autant
         que je devois m'en retourner en France selon le commandement du
         sieur de Mons, qui me l'avoit escrit, pour le rendre certain
         des choses que je pouvois avoir faites, & des descouvertures
         dudit pays. Après avoir prins ceste resolution je party
         aussitost de Tadoussac, & m'en retournay à Quebecq, où je fis
         accommoder une chalouppe de tout ce qui estoit necessaire pour
         faire les descouvertures du pays des Yroquois, où je devois
         aller avec les Montagnets nos alliez.


174/322
         _Partement de Quebecq jusques à l'isle saincte Esloy, & de la
         rencontre que j'y fis des sauvages Algomequins & Ochataiguins._

                              CHAPITRE VII.

         Et pour cest effect je partis le 18 dudit mois, où la riviere
         commence à s'eslargir, quelque fois d'une lieue & lieue & demie
         en tels endroits. Le pays va de plus en plus en embellisant. Ce
         sont costaux en partie le long de la riviere & terres unies
         sans rochers que fort peu. Pour la riviere elle est dangereuse
         en beaucoup d'endroits, à cause des bancs & rochers qui sont
         dedans, & n'y fait pas bon naviger, si ce n'est la sonde à la
         main. La riviere est fort abondante en plusieurs sortes de
         poisson, tant de ceux qu'avons pardeça, comme d'autres que
         n'avons pas. Le pays est tout couvert de grandes & hautes
         forests des mesmes sortes qu'avons vers nostre habitation. Il y
         a aussi plusieurs vignes & noyers qui sont sur le bort de la
         riviere, & quantité de petits ruisseaux & rivieres, qui ne sont
         navigables qu'avec des canaux. Nous passames proche de la
         pointe Ste. Croix, où beaucoup tiennent (comme j'ay dit
         ailleurs) estre la demeure où yverna Jacques Quartier. Ceste
         pointe est de sable, qui advance quelque peu dans la riviere, à
         l'ouvert du Norouest, qui bat dessus. Il y a quelques prayries,
         mais elles sont innondées des eaues à toutes les fois que vient
         la plaine mer, qui pert de prés de deux brasses & demie. Ce
         passage est fort dangereux à passer pour quantité de rochers
175/323  qui sont au travers de la riviere, bien qu'il y aye bon
         achenal, lequel est fort tortu, où la riviere court comme un
         ras, & faut bien prendre le temps à propos pour le passer. Ce
         lieu a tenu beaucoup de gens en erreur, qui croyoient ne le
         pouvoir passer que de plaine mer, pour n'y avoir aucun achenal:
         maintenant nous avons trouvé le contraire: car pour descendre
         du haut en bas, on le peut de basse mer: mais de monter, il
         seroit mal-aisé, si ce n'estoit avec un grand vent, à cause du
         grand courant d'eau, & faut par necessité attendre un tiers de
         flot pour le passer, où il y a dedans le courant 6, 8, 10, 12,
         15 brasses d'eau en l'achenal.

         Continuant nostre chemin, nous fusmes à une riviere qui est
         fort aggreable, distante du lieu de saincte Croix, de neuf
         lieues, & de Quebecq, 24 & l'avons nommée la riviere saincte
         Marie [240]. Toute ceste riviere [241] depuis saincte Croix est
         fort plaisante & aggreable.

[Note 240: Aujourd'hui rivière Sainte-Anne de La Pérade. Elle est à
environ neuf lieues de l'église actuelle de Sainte-Croix, et à une
vingtaine de lieues de Québec.]

[Note 241: Le fleuve Saint-Laurent,]

         Continuant nostre routte, je fis rencontre de quelques deux ou
         trois cens sauvages, qui estoient cabannez proche d'une petite
         isle, appelée S. Esloy[242], distant de S. Marie d'une lieue &
         demie, & là les fusmes recognoistre, & trouvasmes que c'estoit
         des nations de sauvages appelez Ochateguins & Algoumequins qui
         venoient à Quebecq, pour nous assister aux descouvertures du
         pays des Yroquois, contre lesquels ils ont guerre mortelle,
         n'espargnant aucune chose qui toit à eux.

[Note 242: Voir le Voyage de 1603, p. 29.]

176/324  Après les avoir recogneus, je fus à terre pour les voir, &
         m'enquis qui estoit leur chef: Ils me dirent qu'il y en avoit
         deux, l'un appelé Yroquet & l'autre Ochasteguin qu'ils me
         montrèrent: & fus en leur cabanne, où ils me firent bonne
         réception, selon leur coustume.

         Je commençay à leur faire entendre le subjet de mon voyage,
         dont ils furent fort resjouis: & après plusieurs discours je me
         retiray: & quelque temps après ils vindrent à ma chalouppe, où
         ils me firent present de quelque pelleterie, en me monstrant
         plusieurs signes de resjouissance: & de là s'en retournèrent à
         terre.

         Le lendemain les deux chefs s'en vindrent me trouver, où ils
         furent une espace de temps sans dire mot, en songeant &
         petunant tousjours. Après avoir bien pensé, ils commencèrent à
         haranguer hautement à tous leurs compagnons, qui estoient sur
         le bort du rivage avec leurs armes en la main, escoutans fort
         ententivement ce que leurs chefs leur disoient, sçavoir.

         Qu'il y avoit prés de dix lunes, ainsi qu'ils comptent, que le
         fils d'Yroquet m'avoit veu, & que je luy avois fait bonne
         réception, & déclaré que le Pont & moy desirions les assister
         contre leurs ennemis, avec lesquels ils avoient, dés longtemps,
         la guerre, pour beaucoup de cruautés qu'ils avoient exercées
         contre leur nation, soubs prétexte d'amitié: Et qu'ayant
         tousjours depuis desiré la vengeance, ils avoient solicité tous
         les sauvages que je voyois sur le bort de la riviere, de venir
         à nous, pour faire alliance avec nous, & qu'ils n'avoient
177/325  jamais veu de Chrestiens, ce qui les avoit aussi meus de nous
         venir voir: & que d'eux & de leurs compagnons j'en ferois tout
         ainsi que je voudrois; & qu'ils n'avoient point d'enfans avec
         eux, mais gens qui sçavoient faire la guerre, & plains de
         courage, sçachans le pays & les rivieres qui sont au pays des
         Yroquois; & que maintenant ils me prioyent de retourner en
         nostre habitation, pour voir nos maisons, & que trois jours
         après nous retournerions à la guerre tous ensemble, & que pour
         signe de grande amitié & resjouissance je feisse tirer des
         mousquets & arquebuses, & qu'ils seroient fort satisfaits: ce
         que je fis. Ils jetterent de grands cris avec estonnement, &
         principalement ceux qui jamais n'en avoient ouy ny veus.

         Après les avoir ouis, je leur fis responce, Que pour leur
         plaire, je desirois bien m'en retourner à nostre habitation
         pour leur donner plus de contentement, & qu'ils pouvoient juger
         que je n'avois autre intention que d'aller faire la guerre, ne
         portant avec nous que des armes, & non des marchandises pour
         traicter, comme on leur avoit donné à entendre, & que mon desir
         n'estoit que d'accomplir ce que je leur avois promis: & si
         j'eusse sceu qu'on leur eut raporté quelque chose de mal, que
         je tenois ceux là pour ennemis plus que les leur mesme. Ils me
         dirent qu'ils n'en croioyent rien, & que jamais ils n'en
         avoient ouy parler; neantmoins c'estoit le contraire: car il y
         avoit eu quelques sauvages qui le dirent au nostres: Je me
         contentay, attendant l'occasion de leur pouvoir montrer par
         effect autre chose qu'ils n'eussent peu esperer de moy.



178/326  _Retour à Quebecq, et depuis continuation avec les sauvages
         jusques au saut de la riviere des Yroquois.

                              CHAPITRE VIII.

         Le lendemain [243] nous partismes tous ensemble, pour aller à
         nostre habitation, où ils se resjouirent quelques 5 ou 6 jours,
         qui se passerent en dances & festins, pour le desir qu'ils
         avoient que nous fussions à la guerre.

[Note 243: Probablement le 22 de juin.]

         Le Pont vint aussitost de Tadoussac avec deux petites barques
         plaines d'hommes, suivant une lettre où je le priois de venir
         le plus promptement qu'il luy seroit possible.

         Les sauvages le voyant arriver se resjouirent encores plus que
         devant, d'autant que je leur dis qu'il me donnoit de ses gens
         pour les assister, & que peut estre nous yrions ensemble.

         Le 28 du mois [244] nous esquipasmes des barques pour assister
         ces sauvages: le Pont se mit dans l'une & moy dans l'autre, &
         partismes tous ensemble. Le premier Juin[245] arrivasmes à
         saincte Croix, distant de Quebecq de 15 lieues, où estant, nous
         advisames ensemble, le Pont & moy, que pour certaines
         considerations je m'en yrois avec les sauvages, & luy à nostre
         habitation & à Tadoussac. La resolution estant prise,
         j'embarqué dans ma chalouppe tout ce qui estoit necessaire avec
         neuf hommes, des Marais, & la Routte nostre pilotte, & moy.

[Note 244: Le 28 de juin.]

[Note 245: Le premier juillet.]

179/327  Je party de saincte Croix, le de Juin[246] avec tous les
         sauvages, & passames par les trois rivieres, qui est un fort
         beau pays, remply de quantité de beaux arbres. De ce lieu à
         saincte Croix y a 15 lieues. A l'entrée d'icelle riviere y a
         six isles, trois desquelles sont fort petites, & les autres de
         quelque 15 à 1600. pas de long, qui sont fort plaisantes à
         voir. Et proches du lac sainct Pierre[247], faisant quelque
         deux lieues dans la riviere[248] y a un petit saut d'eau, qui
         n'est pas beaucoup dificile à passer. Ce lieu est par la
         hauteur de 46 degrez quelques minuttes moins de latitude. Les
         sauvages du pays nous donnèrent à entendre, qu'à quelques
         journées il y a un lac par où passe la riviere, qui a dix
         journées, & puis on passe quelques sauts, & après encore trois
         ou quatre autres lacs de 5 ou 6 journées: & estans parvenus au
         bout, ils font 4 ou 5 lieues par terre, & entrent de rechef
         dans un autre lac [249], ou le Sacqué [250] prend la meilleure
         part de sa source. Les sauvages viennent dudit lac à Tadoussac.
         Les trois rivieres vont 40 journées des sauvages: & disent
         qu'au bout d'icelle riviere il y a des peuples [251] qui sont
         grands chasseurs, n'ayans de demeure arrestée, & qu'ils voyent
         la mer du Nort en moins de six journées. Ce peu de terre que
180/238  j'ay veu est sablonneuse, assez eslevée en costaux, chargée de
         quantité de pins & sapins, sur le bort de la riviere, mais
         entrant dans la terre quelque quart de lieue, les bois y sont
         tresbeaux & clairs, & le pays uny.

[Note 246: Le 3 juillet.]

[Note 247: C'est la première fois qu'on trouve le nom de Saint-Pierre
donné à ce lac. En 1603, Champlain y entra le jour de la Saint-Pierre,
29 juin, et c'est là probablement l'origine de ce nom. Thévet et
Wytfliet l'appellent lac d'Angoulême.]

[Note 248: Dans le Saint-Maurice. (Voir le Voyage de 1603, p. 31.)]

[Note 249: Le lac Saint-Jean.]

[Note 250: Sagné, pour Saguenay.]

[Note 251: Probablement les _Atticamègues_ ou Poissons-Blancs, qui
étaient en effet plus chasseurs que guerriers, et qui avaient des
rapports avec cinq ou six nations situées encore plus au nord qu'eux.
(Voir Relat. 1641, p. 32, éd. 1858.)]

         Continuant nostre routte jusques à l'entrée du lac sainct
         Pierre, qui est un pays fort plaisant & uny, & traversant le
         lac à 2, 3, & 4 brasses d'eau, lequel peut contenir de long
         quelque 8 lieues, & de large 4. Du costé du Nort nous vismes
         une riviere qui est fort aggreable, qui va dans les terres
         quelques 20 lieues, & l'ay nommée saincte Suzanne[252]: & du
         costé du Su, il y en a deux, l'une appelée la riviere du
         Pont[253],& l'autre de Gennes[254], qui sont tresbelles & en
         beau & bon pays. L'eau est presque dormante dans le lac, qui
         est fort poissonneux. Du costé du Nort, il parroist des terres
         à quelque douze ou quinze lieues du lac, qui sont un peu
         montueuses. L'ayant traversé, nous passames par un grand nombre
         d'isles, qui sont de plusieurs grandeurs, où il y a quantité de
         noyers & vignes, & de belles prayries avec force gibier &
         animaux sauvages, qui vont de la grand terre ausdites isles. La
         pescherie du poisson y est plus abondante qu'en aucun autre
         lieu de la riviere qu'eussions veu. De ces isles fusmes à
         l'entrée de la riviere des Yroquois, où nous sejournasmes deux
         jours & nous rafraichismes de bonnes venaisons, oiseaux, &
181/329  poissons, que nous donnoient les sauvages, & où il s'esmeut
         entre eux quelque différent sur le subject de la guerre, qui
         fut occasion qu'il n'y en eut qu'une partie qui se resolurent
         de venir avec moy, & les autres s'en retournèrent en leur pays
         avec leurs femmes & marchandises qu'ils avoient traictées.

[Note 252: Elle porte maintenant le nom de rivière du Loup.]

[Note 253: La rivière de Nicolet (voir la grande carte de 1612). Il est
probable que c'est par inadvertance que l'auteur l'indique sous le nom
de rivière du Gast, dans la grande carte de l'édition de 1632; puisque,
dans le texte, il reproduit le même passage en y laissant le nom de Du
Pont. Il est possible aussi que le graveur ait mis sur cette rivière le
chiffre que l'auteur destinait à la rivière dont il parle ci-dessus, p.
61, et à laquelle il avait donné le nom de Du Gast ou Du Gua.]

[Note 254: Probablement, la rivière d'Yamaska.]

         Partant de ceste entrée de riviere (qui a quelque 4. à 500. pas
         de large, & qui est fort belle, courant au Su) nous arrivasmes
         à un lieu qui est par la hauteur de 45 degrez[255] de latitude
         à 22 ou 23 lieues des trois rivieres. Toute ceste riviere
         depuis son entrée jusques au premier saut, où il y a 15 lieues,
         est fort platte & environnée de bois, comme sont tous les
         autres lieux cy dessus nommez, & des mesmes especes. Il y a 9
         ou 10 belles isles jusques au premier saut des Yroquois,
         lesquelles tiennent quelque lieue, ou lieue & demie, remplies
         de quantité de chesnes & noyers. La riviere tient en des
         endroits prés de demie lieue de large, qui est fort
         poissonneuse. Nous ne trouvasmes point moins de 4 pieds d'eau.
         L'entrée du saut est une manière de lac[256], où l'eau descend,
         qui contient quelque trois lieues de circuit, & y a quelques
         prairies où il n'y habite aucuns sauvages, pour le subject des
         guerres. Il y a fort peu d'eau au saut qui court d'une grande
         vistesse, & quantité de rochers & cailloux, qui font que les
         sauvages ne les peuvent surmonter par eau: mais au retour ils
         les descendent fort bien. Tout cedict pays est fort uny, remply
         de forests, vignes & noyers. Aucuns Chrestiens n'estoient
182/330  encores parvenus jusques en cedit lieu, que nous, qui eusmes
         assez de peine à monter la riviere à la rame.

[Note 255: Les rapides de Chambly sont à environ 45° 30' de latitude.]

[Note 256: Le bassin de Chambly.]

         Aussitost que nous fusmes arrivez au saut, des Marais, la
         Routte & moy, & cinq hommes fusmes à terre, voir si nous
         pourrions passer ce lieu, & fismes quelque lieue & demie sans
         en voir aucune apparence, sinon une eau courante d'une
         grandissime roideur, où d'un costé & d'autre y avoit quantité
         de pierres, qui sont fort dangereuses & avec peu d'eau. Le saut
         peut contenir quelque 600 pas de large. Et voyant qu'il estoit
         impossible coupper les bois & faire un chemin avec si peu
         d'hommes que j'avois, je me resolus avec le conseil d'un
         chacun, de faire autre chose que ce que nous nous estions
         promis, d'autant que les sauvages m'avoient asseuré que les
         chemins estoient aisez: mais nous trouvasmes le contraire,
         comme j'ay dit cy dessus, qui fut l'occasion que nous en
         retournasmes en nostre chalouppe, où j'avois laissé quelques
         hommes pour la garder & donner à entendre aux sauvages quand
         ils seroient arrivez, que nous estions allez descouvrir le long
         du dit saut.

         Après avoir veu ce que desirions de ce lieu, en nous en
         retournant nous fismes rencontre de quelques sauvages, qui
         venoient pour descouvrir comme nous avions fait, qui nous
         dirent que tous leurs compagnons estoient arrivez à nostre
         chalouppe où nous les trouvasmes fort contans & satisfaits de
         ce que nous allions de la façon sans guide, sinon que par le
         raport de ce que plusieurs fois ils nous avoient fait.

183/331  Estant de retour, & voyant le peu d'apparence qu'il y avoit de
         passer le saut avec nostre chalouppe, cela m'affligea, & me
         donna beaucoup de desplaisir, de m'en retourner sans avoir veu
         un grandicime lac, remply de belles isles, & quantité de beau
         pays, qui borne le lac, où habitent leurs ennemis, comme ils me
         l'avoient figuré. Après avoir bien pensé en moy mesme, je me
         resolus d'y aller pour accomplir ma promesse, & le desir que
         j'avois: & m'embarquay avec les sauvages dans leurs canots, &
         prins avec moy deux hommes de bonne volonté. Après avoir
         proposé mon dessein à des Marais, & autres de la chalouppe, je
         priay ledit des Marais de s'en retourner en nostre habitation
         avec le reste de nos gens soubs l'esperance qu'en brief, avec
         la grâce de Dieu, je les reverrois.

         Aussitost je fus parler aux Capitaines des sauvages & leur
         donnay à entendre comme ils nous avoient dit le contraire de ce
         que j'avois veu au saut, sçavoir, qu'il estoit hors nostre
         puissance d'y pouvoir passer avec la chalouppe: toutesfois que
         cela ne m'empecheroit de les assister comme je leur avois
         promis. Ceste nouvelle les attrista fort & voulurent prendre
         une autre resolution: mais je leur dis & les y sollicitay,
         qu'ils eussent à continuer leurs premier dessin, & que moy
         troisieme, je m'en irois à la guerre avec eux dans leurs canots
         pour leur monstrer que quant à moy je ne voulois manquer de
         parole en leur, endroit, bien que fusse seul, & que pour lors
         je ne voulois forcer personne de mes compagnons de s'embarquer,
         sinon ceux qui en auroient la volonté, dont j'en avois trouvé
         deux, que je menerois avec moy.

184/332  Ils furent fort contens de ce que je leur dis, & d'entendre la
         resolution que j'avois, me promettant tousjours de me faire
         voir choses belles.



         _Partement du saut de la riviere des Yroquois. Description d'un
         grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fismes audict
         lac, & de la façon & conduite qu'ils usent en allant attacquer
         les Yroquois._

                              CHAPITRE IX.

         Je party donc dudit saut de la riviere des Yroquois, le 2.
         Juillet[257]. Tous les sauvages commencèrent à apporter leurs
         canots, armes & bagages par terre quelque demie lieue, pour
         passer l'impetuosité & la force du saut, ce qui fut promptement
         fait.

[Note 257: Probablement le 12 juillet. Si les dates de l'arrivée de
Pont-Gravé à Tadoussac, et de Desmarais à Québec, sont exactes, la
petite flottille dut partir de Québec dans les derniers jours de juin,
et, par conséquent, arriver à Sainte-Croix, non le premier de juin, mais
le premier de juillet, comme nous l'avons remarqué ci-dessus. Elle en
repart le 3 du même mois: elle ne pouvait donc pas avoir passé le saut
de la rivière des Iroquois le 2 de juillet. Mais, si l'on suit
attentivement la marche de cette petite armée depuis Sainte-Croix
jusqu'au saut, c'est-à-dire, jusqu'aux rapides de Chambly, et depuis ce
lieu jusqu'à celui où elle rencontra l'ennemi, le 29, on en viendra à la
conclusion qu'elle devait avoir passé le saut vers le 12. Or il est
assez vraisemblable que le typographe, au lieu du 12, ait mis le 2.]

         Aussitost ils les mirent tous en l'eau, & deux hommes en chacun
         avec leur bagage, & firent aller un des hommes de chasque
         canot, par terre quelque trois lieues, que peut contenir ledit
         saut, mais non si impétueux comme à l'entrée, sinon en quelques
         endroits de rochers qui barrent la riviere, qui n'est pas plus
         large de 3. à 400 pas. Après que nous eusmes passé le saut, qui
         ne fut sans peine, tous les sauvages qui estoient allez par
185/333  terre, par un chemin assez beau & pays uny, bien qu'il y aye
         quantité de bois, se rembarquèrent dans leurs canots. Les
         hommes que j'avois furent aussi par terre, & moy par eau,
         dedans un canot. Ils firent reveue de tous leurs gens, & se
         trouva vingt quatre canots, où il y avoit soixante hommes.
         Après avoir fait leur reveue, nous continuasmes le chemin
         jusques à une isle[258] qui tient trois lieues de long, remplye
         des plus beaux pins que j'eusse jamais veu. Ils firent la
         chasse & y prindrent quelques bestes sauvages. Passant plus
         outre environ trois lieues de là, nous y logeasmes pour prendre
         le repos la nuit ensuivant.

[Note 258: L'île Sainte-Thérèse.]

         Incontinent un chacun d'eux commença, l'un à coupper du bois,
         les autres à prendre des escorces d'arbre pour couvrir leurs
         cabannes, pour se mettre à couvert: les autres à abbatre de
         gros arbres pour se barricader sur le bort de la riviere au
         tour de leurs cabannes, ce qu'ils sçavent si promptement faire,
         qu'en moins de deux heures, cinq cens de leurs ennemis auroient
         bien de la peine à les forcer, sans qu'ils en fissent beaucoup
         mourir. Ils ne barricadent point le costé de la riviere où sont
         leurs canots arrengez, pour s'embarquer si l'occasion le
         requeroit. Après qu'ils furent logez, ils envoyerent trois
         canots avec neuf bons hommes, comme est leur coustume, à tous
         leurs logemens, pour descouvrir deux ou trois lieues s'ils
         n'appercevront rien, qui après se retirent. Toute la nuit ils
         se reposent sur la descouverture des avant-coureurs, qui est
         une tresmauvaise coustume en eux: car quelque fois ils sont
         surpris de leurs ennemis en dormant, qui les assomment, sans
186/334  qu'ils ayent le loisir de se mettre sur pieds pour leur
         defendre. Recognoissant cela je leur remonstrois la faute
         qu'ils faisoient,& qu'ils devoient veiller, comme ils nous
         avoient veu faire toutes les nuits, & avoir des hommes aux
         agguets, pour escouter & voir s'ils n'appercevroient rien, & ne
         point vivre de la façon comme bestes. Ils me dirent qu'ils ne
         pouvoient veiller, & qu'ils travailloient assez de jour à la
         chasse: d'autant que quand ils vont en guerre ils divisent
         leurs troupes en trois, sçavoir, une partie pour la chasse
         separée en plusieurs endroits: une autre pour faire le gros,
         qui sont tousjours sur leurs armes; & l'autre partie en
         avant-coureurs, pour descouvrir le long des rivieres, s'ils ne
         verront point quelque marque ou signal par où ayent passé leurs
         ennemis, ou leurs amis: ce qu'ils cognoissent par de certaines
         marques que les chefs se donnent d'une nation à l'autre, qui ne
         sont tousjours semblables, s'advertissans de temps en temps
         quand ils en changent; & par ce moyen ils recognoissent si sont
         amis ou ennemis qui ont passé. Les chasseurs ne chassent jamais
         de l'advant du gros, ny des avant-coureurs, pour ne donner
         d'allarmes ny de désordre, mais sur la retraicte & du costé
         qu'ils n'aprehendent leurs ennemis: & continuent ainsi jusques
         à ce qu'ils soient à deux ou trois journées de leurs ennemis,
         qu'ils vont de nuit à la desrobée, tous en corps, horsmis les
         coureurs, & le jour se retirent dans le fort des bois, où ils
         reposent, sans s'esgarer ny mener bruit, ny faire aucun feu,
         afin de n'estre apperceuz, si par fortune leurs ennemis
         passoient; ny pour ce qui est de leur manger durant ce temps.

187/335  Ils ne font du feu que pour petuner, qui est si peu que rien.
         Ils mangent de la farine de bled d'Inde cuite, qu'ils
         destrempent avec de l'eau, comme bouillie. Ils conservent ces
         farines pour leur necessité, & quand ils sont proches de leurs
         ennemis, ou quand ils font retraite aprés leurs charges, qu'ils
         ne s'amusent à chasser, se retirant promptement.

         A tous leurs logemens ils ont leur Pilotois ou Ostemoy[259],
         qui sont manières de gens, qui sont les devins, en qui ces
         peuples ont créance, lequel fait une cabanne, entourée de petis
         bois, & la couvre de sa robbe: Aprés qu'elle est faitte, il se
         met dedans en sorte qu'on ne le voit en aucune façon, puis
         prend un des piliers de sa cabanne & la fait bransler,
         marmotant certaines paroles entre ses dens par lesquelles il
         dit qu'il invoque le Diable, & qu'il s'apparoist à luy en forme
         de pierre, & luy dit s'ils trouveront leurs ennemis, & s'ils en
         tueront beaucoup. Ce Pilotois est prosterné en terre, sans
         remuer, ne faisant que parler au diable, & puis aussitost se
         leve sur les pieds, en parlant & se tourmentant d'une telle
         façon, qu'il est tout en eau, bien qu'il toit nud. Tout le
         peuple est autour de la cabanne assis sur leur cul comme des
         singes. Ils me disoient souvent que le branlement que je voyois
         de la cabanne, estoit le Diable qui la faisoit mouvoir, & non
         celuy qui estoit dedans, bien que je veisse le contraire: car
188/336  c'estoit, comme j'ay dit cy dessus, le Pilotois qui prenoit un
         des bastons de sa cabanne, & la faisoit ainsi mouvoir. Ils me
         dirent aussi que je verrois sortir du feu par le haut: ce que
         je ne vey point. Ces drosles contrefont aussi leur voix grosse
         & claire, parlant en langage inconneu aux autres sauvages. Et
         quand ils la representent cassée, ils croyent que c'est le
         Diable qui parle, & qui dit ce qui doit arriver en leur guerre,
         & ce qu'il faut qu'ils facent.

[Note 259: Ces deux mots étaient employés en Acadie, pour désigner le
jongleur ou sorcier. Le mot _pilotais_, suivant le P. Biard (Rel. 1611,
p. 17), venait des Basques, et les Souriquois se servaient du mot
_autmoin_, que Lescarbot écrit _aoutmoin_, et Champlain _ostemoy_. Le P.
Lejeune, dans la Relation, de 1636 (p. 13), nous apprend que les
Montagnais appelaient leurs sorciers _manitousiouekhi_, et, d'après le
P. Brebeuf (Rel. 1635, p. 35), les Hurons désignaient les leurs par le
nom de _arendiouane_.]

         Neantmoins tous ces garniments qui sont les devins, de cent
         paroles n'en disent pas deux véritables, & vont abusans ces
         pauvres gens, comme il y en a assez parmy le monde, pour tirer
         quelque denrée du peuple, ainsi que sont ces galants. Je leur
         remonstrois souvent que tout ce qu'ils faisoient n'estoit que
         folie, & qu'ils ne devoient y adjouster foy.

         Or après qu'ils ont sceu de leurs devins ce qu'il leur doit
         succeder, les chefs prennent des bastons de la longueur d'un
         pied autant en nombre qu'ils sont, & signallent par d'autres un
         peu plus grands, leurs chefs: Puis vont dans le bois &
         esplanadent une place de 5 ou 6 pieds en quarré, où le chef,
         comme sergent major, met par ordre tous ces bastons comme bon
         luy semble: puis appelle tous ses compagnons, qui viennent tous
         armez, & leur monstre le rang & ordre qu'ils devront tenir lors
         qu'ils se battront avec leurs ennemis: ce que tous ces sauvages
         regardent attentivement, remarquant la figure que leur chef a
         faite avec ces bastons: & aprés se retirent de là, & commencent
         de se mettre en ordre, ainsi qu'ils ont veu lesdicts bastons:
189/337  puis se mettent les uns parmy les autres, & retournent de
         rechef en leur ordre, continuant deux ou trois fois, & à tous
         leurs logemens sans qu'il soit besoin de sergent pour leur
         faire tenir leurs rangs, qu'ils sçavent fort bien garder, sans
         se mettre en confusion. Voila la reigle qu'ils tiennent à leur
         guerre.

         Nous partismes le lendemain, continuant nostre chemin dans la
         riviere jusques à l'entrée du lac. En icelle y a nombre de
         belles isles, qui sont basses remplies de tres-beaux bois &
         prairies, où il y a quantité de gibier & chasse d'animaux,
         comme Cerfs, Daims, Faons, Chevreuls, Ours, & autres sortes
         d'animaux qui viennent de la grand terre ausdictes isles. Nous
         y en prismes quantité. Il y a aussi grand nombre de Castors,
         tant en la riviere qu'en plusieurs autres petites qui viennent
         tomber dans icelle. Ces lieux ne sont habitez d'aucuns
         sauvages, bien qu'ils soient plaisans, pour le subject de leurs
         guerres, & se retirent des rivieres le plus qu'ils peuvent au
         profont des terres, afin de n'estre si tost surprins.

         Le lendemain entrasmes dans le lac, qui est de grande estandue
         comme de 80 ou 100 lieues[260], où j'y vis quatre belles isles,
         contenant 10, 12 & 15 lieues de long[261], qui autres fois ont
         esté habitées par les sauvages, comme aussi la riviere des
         Yroquois: mais elles ont esté abandonnées depuis qu'ils ont eu
         guerre les uns contre les autres: aussi y a il plusieurs
         rivieres qui viennent tomber dedans le lac, environnées de
190/338  nombre de beaux arbres, de mesmes especes nous avons en France,
         avec force vignes plus belles qu'en aucun lieu que j'eusse veu:
         force chastaigners, & n'en avois encores point veu que dessus
         le bort de ce lac, où il y a grande abondance de poisson de
         plusieurs especes: Entre autres y en a un, appelé des sauvages
         du pays _Chaousarou_[262], qui est de plusieurs longueurs: mais
         les plus grands contiennent, à ce que m'ont dict ces peuples, 8
         à 10 pieds. J'en ay veu qui en contenoyent 5 qui estoient de la
         grosseur de la cuisse, & avoient la teste grosse comme les deux
         points, avec un bec de deux pieds & demy de long, & à double
         rang de dents fort agues & dangereuses. Il a toute la forme du
         corps tirant au brochet, mais il est armé d'escailles si fortes
         qu'un coup de poignard ne les sçauroit percer, & de couleur de
         gris argenté. Il a aussi l'extrémité du bec comme un cochon. Ce
         poisson fait la guerre à tous les autres qui sont dans ces
         lacs, & rivieres: & a une industrie merveilleuse, à ce que
         m'ont asseuré ces peuples, qui est, quand il veut prendre
         quelques oyseaux, il va dedans des joncs ou roseaux, qui sont
         sur les rives du lac en plusieurs endroits, & met le bec hors
         l'eau sans se bouger: de façon que lors que les oiseaux
191/339  viennent se reposer sur le bec, pensans que ce soit un tronc de
         bois, il est si subtil, que serrant le bec qu'il tient
         entr'ouvert, ils les tire par les pieds soubs l'eau. Les
         sauvages m'en donnèrent une teste, dont ils font grand estat,
         disans que lors qu'ils ont mal à la teste, ils se seignent avec
         les dents de ce poisson à l'endroit de la douleur qui se passe
         soudain.

[Note 260: Il était bien difficile de se faire ainsi, à première vue,
une idée exacte des dimensions d'un lac aussi étendu que celui de
Champlain. Aussi l'auteur lui donne-t-il presque trois fois la longueur
qu'il a réellement.]

[Note 261: Ces quatre îles sont sans doute celles de Contrecoeur (l'île
Longue et la Grande-Ile), l'île La Motte, et celle de Valcour. Elles ne
sont pas tout à fait aussi grandes que l'a cru notre auteur.]

[Note 262: Nous rapprocherons de cette description du Chaousarou celle
qu'en fait Sagard dans son Histoire du Canada (liv. ni, p. 765): «Au
lieu nommé par les Hurons Onthrandéen, & par nous le Cap de Victoire,...
je vis en la cabane d'un montagnais un certain poisson, que quelques-uns
appellent _Chaousarou_, gros comme un grand brochet. Il n'estoit qu'un
des médiocres, car il s'en voit de beaucoup plus grands, & qui ont
jusqu'à 8, 9 & 10 pieds, à ce qu'on dit. Il avoit un bec d'environ un
pied & demy de long, fait à peu prés comme celuy d'une becasse, sinon
qu'il a l'extrémité mousse & non si pointu, gros à proportion du corps.
Il a double rang de dens fort aiguës & dangereuses,... & la forme du
corps tirant au brochet, mais armé de très-fortes & dures escailles, de
couleur gris argenté, & difficile à percer.» D'après cette description,
ce poisson doit appartenir au genre des _Lépisostées_ de Lacépède. Mais
les individus décrits par les Ichtyologistes n'ont pas d'aussi grandes
proportions.]

         Continuant nostre route dans ce lac du costé de l'Occident,
         considérant le pays, je veis du costé de l'Orient de fort
         hautes montagnes, où sur le sommet y avoit de la neige. Je
         m'enquis aux sauvages si ces lieux estoient habitez, ils me
         dirent que ouy, & que c'estoient Yroquois[263], & qu'en ces
         lieux y avoit de belles vallées, & campagnes fertiles en bleds,
         comme j'en ay mangé audit pays, avec infinité d'autres fruits:
         & que le lac alloit proche des montagnes, qui pouvoient estre
         esloignées de nous, à mon jugement, de vingt cinq[264] lieues.
         J'en veis au midy d'autres qui n'estoient moins hautes que les
         premières, horsmis qu'il n'y avoit point de neige. Les sauvages
         me dirent que c'estoit où nous devions aller trouver leurs
         ennemis, & qu'elles estoient fort peuplées & qu'il falloit
         passer par un saut d'eau[265] que je vis depuis: & de là entrer
         dans un autre lac[266] qui contient quelque 9 ou 10 lieues de
192/340  long, & qu'estant parvenus au bout d'iceluy, il falloit faire
         quelque deux lieues de chemin par terre, & passer une
         riviere[267], qui va tomber en la coste de Norembegue, tenant à
         celle de la Floride[268], & qu'ils n'estoient que deux jours à
         y aller avec leurs canots, comme je l'ay sçeu depuis par
         quelques prisonniers que nous prismes, qui me discoururent fort
         particulièrement de tout ce qu'ils en avoyent cognoissance, par
         le moien de quelques truchemens Algoumequins, qui sçavoient la
         langue des Yroquois.

[Note 263: Si ce rapport des sauvages est exact, il faut croire que la
guerre entre les Mahingans et les Agniers, eut pour effet de rapprocher
ceux-ci des autres tribus iroquoises, et de les faire émigrer au côté
occidental du lac. Peut-être aussi les Montagnais qui accompagnaient
Champlain traitaient-ils d'iroquois les Mahingans eux-mêmes, qui alors
pouvaient être les alliés de la nation iroquoise: car le P. Jérôme
Lalemant, en parlant de ce qu'avaient été autrefois les Loups ou
Mahingans, dit (Rel. 1646, 3) i «Les Iroquois Annierronnons les ayans
domtez, ils se sont jettez de leur party.»]

[Note 264: L'édition de 1632 porte 15.]

[Note 265: Ticonderoga.]

[Note 266: Le lac Saint-Sacrement, aujourd'hui le lac George.]

[Note 267: La rivière Hudson.]

[Note 268: Il est probable que le manuscrit de l'auteur portait: «tirant
à celle de la Floride»; car Champlain ne devait pas ignorer qu'entre la
côte de Norembegue et la Floride, se trouvait la côte de la Virginie ou
les Virgines, comme il dit lui-même (Table de sa grande carte, édit.
1632).]

         Or comme nous commençasmes à approcher à quelques deux ou trois
         journées de la demeure de leurs ennemis, nous n'allions plus
         que la nuit, & le jour nous nous reposions, neantmoins ne
         laissoient de faire tousjours leurs superstitions accoustumées
         pour sçavoir ce qui leur pourroit succeder de leurs
         entreprises; & souvent me venoient demander si j'avois songé, &
         avois veu leurs ennemis: le leur disois que non: Neantmoins ne
         laissois de leur donner du courage, & bonne esperance. La nuit
         venue nous nous mismes en chemin jusques au lendemain, que nous
         nous retirasmes dans le fort du bois, pour y passer le reste du
         jour. Sur les dix ou onze heures, après m'estre quelque peu
         proumené au tour de nostre logement, je fus me reposer, & en
         dormant, je songay que je voyois les Yroquois nos ennemis,
         dedans le lac, proche d'une montaigne, qui se noyoient à nostre
193/341  veue, & les voulans secourir, nos sauvages alliez me disoient
         qu'il les falloit tous laisser mourir & qu'ils ne valoient
         rien. Estant esveillé, ils ne faillirent comme à l'acoustumée
         de me demander si j'avois songé quelque chose: je leur dis en
         effect ce que j'avois veu en songe: Cela leur apporta une telle
         créance qu'ils ne doutèrent plus de ce qui leur devoit advenir
         pour leur bien.

         Le soir estant venu, nous nous embarquasmes en nos canots pour
         continuer nostre chemin, & comme nous allions fort doucement, &
         sans mener bruit, le 29 du mois, nous fismes rencontre des
         Yroquois sur les dix heures du soir au bout d'un cap [269] qui
         advance dans le lac du costé de l'occident, lesquels venoient à
         la guerre. Eux & nous commençasmes à jetter de grands cris,
         chacun se parant de ses armes. Nous nous retirasmes vers l'eau,
         & les Yroquois mirent pied à terre, & arrangèrent tous leurs
         canots les uns contre les autres, & commencèrent à abbatre du
         bois avec des meschantes haches qu'ils gaignent quelquesfois à
         la guerre, & d'autres de pierre, & se barricadèrent fort bien.

[Note 269: Ce cap, ou cette pointe, qui s'avance dans le lac, non loin
de la décharge du lac George, comme l'indique la carte de 1632, nous
paraît correspondre à la pointe Saint-Frédéric (Crown point).]

         Aussi les nostres tindrent toute la nuit leurs canots arrangez
         les uns contre les autres attachez à des perches pour ne
         s'esgarer, & combattre tous ensemble s'il en estoit de besoin;
         & estions à la portée d'une flesche vers l'eau du costé de
         leurs barricades. Et comme ils furent armez, & mis en ordre,
         ils envoyerent deux canots separez de la trouppe, pour sçavoir
         de leurs ennemis s'ils vouloient combatre, lesquels
194/342  respondirent qu'ils ne desiroient autre chose: mais que pour
         l'heure, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence, & qu'il falloit
         attendre le jour pour se cognoistre: & qu'aussitost que le
         soleil se leveroit, ils nous livreroient le combat: ce qui fut
         accordé par les nostres: & en attendant toute la nuit se passa
         en danses & chantons, tant d'un costé, que d'autre, avec une
         infinité d'injures, & autres propos, comme, du peu de courage
         qu'ils avoient, avec le peu d'effet & resistance contre leurs
         armes, & que le jour venant, ils le sentiroyent à leur ruine.
         Les nostres aussi ne manquoient de repartie, leur disant qu'ils
         verroient des effets d'armes que jamais ils n'avoient veu, &
         tout plain d'autres discours, comme on a accoustumé à un siege
         de ville. Après avoir bien chanté, dansé & parlementé les uns
         aux autres, le jour venu, mes compagnons & moy estions
         tousjours couverts, de peur que les ennemis ne nous veissent,
         preparans nos armes le mieux qu'il nous estoit possible, estans
         toutesfois separez, chacun en un des canots des sauvages
         montagnars. Après que nous fusmes armez d'armes légères, nous
         prismes chacun une arquebuse & descendismes à terre. Je vey
         sortir les ennemis de leur barricade, qui estoient prés de 200
         hommes forts & robustes à les voir, qui venoient au petit pas
         audevant de nous, avec une gravité & asseurance qui me contenta
         fort à la teste desquels y avoit trois chefs. Les nostres aussi
         alloient en mesme ordre & me dirent que ceux qui avoient trois
         grands pannaches estoient les chefs, & qu'il n'y en avoit que
         ces trois, & qu'on les recognoissoit à ces plumes, qui estoient
         beaucoup plus grandes que celles de leurs compagnons, & que je
195/343  feisse ce que je pourrois pour les tuer. Je leur promis de
         faire ce qui seroit de ma puissance, & que j'estois bien fasché
         qu'ils ne me pouvoient bien entendre pour leur donner l'ordre &
         façon d'attaquer leurs ennemis, & que indubitablement nous les
         desferions tous; mais qu'il n'y avoit remède, que j'estois
         tres-aise de leur monstrer le courage & bonne volonté qui
         estoit en moy quand ferions au combat.

         Aussitost que fusmes à terre, ils commencèrent à courir quelque
         deux cens pas vers leurs ennemis qui estoient de pied ferme, &
         n'avoient encores aperçeu mes compagnons, qui s'en allèrent
         dans le bois avec quelques sauvages. Les nostres commencèrent à
         m'appeller à grands cris: & pour me donner passage ils
         s'ouvrirent en deux, & me mis à la teste, marchant quelque 20
         pas devant, jusqu'à ce que je fusse à quelque 30 pas des
         ennemis, où aussitost ils m'aperceurent, & firent alte en me
         contemplant, & moy eux. Comme je les veis esbranler pour tirer
         sur nous, je couchay mon arquebuse en joue, visay droit à un
         des trois chefs, & de ce coup il en tomba deux par terre, & un
         de leurs compagnons qui fut blessé, qui quelque temps après en
         mourut. J'avois mis quatre balles dedans mon arquebuse. Comme
         les nostres virent ce coup si favorable pour eux, ils
         commencèrent à jetter de si grands cris qu'on n'eust pas ouy
         tonner; & cependant les flesches ne manquoyent de costé &
         d'autre. Les Yroquois furent fort estonnez, que si promptement
         deux hommes avoyent esté tuez, bien qu'ils fussent armez
         d'armes tissues de fil de cotton, & de bois à l'espreuve de
196/344  leurs flesches; Cela leur donna une grande apprehension. Comme
         je rechargeois, l'un de mes compagnons tira un coup de dedans
         le bois, qui les estonna derechef de telle façon, voyant leurs
         chefs morts, qu'ils perdirent courage, & se mirent en fuite, &
         abandonnèrent le champ, & leur fort, s'enfuyans dedans le
         profond des bois, où les poursuivans, j'en fis demeurer encores
         d'autres. Nos sauvages en tuèrent aussi plusieurs, & en
         prindrent 10 ou 12 prisonniers: Le reste se sauva avec les
         blessez. Il y en eut des nostres 15 ou 16 de blessez de coups
         de flesches, qui furent promptement guéris.

         Après que nous eusmes eu la victoire, ils s'amuserent à prendre
         force bled d'Inde, & les farines des ennemis, & de leurs armes,
         qu'ils avoient laissées pour mieux courir. Après avoir fait
         bonne chère, dansé & chanté, trois heures après nous en
         retournasmes avec les prisonniers. Ce lieu où se fit ceste
         charge est par les 43 degrez & quelques minutes [270] de
         latitude, & fut nommé le lac de Champlain.

[Note 270: La décharge du lac George est environ à 44°.]


344a

[Illustration]

_Desfaite des Yroquois au Lac Champlain._

A (1) Le fort des Yroquois.
B Les ennemis.
C Les Canots des ennemis faits d'escorce de chesne, qui peuvent tenir
  chacun 10, 15, & 18 hommes.
D. E. Deux chefs tués, & un blessé d'un coup d'arquebuse par le sieur
  de Champlain.
F (2) Le sieur de Champlain.
G (3) Deux Arquebusiers du sieur de Champlain.
H (4) Montaignets, Ochastaiguins, Algoumequins.
I Canots de nos sauvages aliés faits d'escorce de bouleau.
K (5) Les bois.

(1) Cette lettre manque dans le dessin.--(2) La lettre manque; mais il
est facile de reconnaître Champlain posté seul entre les
combattants.--(3) Cette lettre manque dans le dessin, mais on reconnaît
aisément les deux arquebusiers sur la lisière du bois.--(4) La lettre H
a été mise par inadvertance sur les canots des alliés, où il y a déjà la
lettre I.--(5) Cette lettre, qui manque aussi, est facile à suppléer.



         _Retour de la bataille, & ce qui se passa par le chemin._

                               CHAPITRE X.

         Aprés avoir fait quelque 8 lieues, sur le soir, ils prindrent
         un des prisonniers, à qui ils firent une harangue des cruautez
         que luy & les siens avoyent exercées en leur endroit, sans
197/345  avoir eu aucun esgard, & qu'au semblable il devoit se resoudre
         d'en recevoir autant, & luy commandèrent de chanter s'il avoit
         du courage, ce qu'il fit, mais avec un chant fort triste à
         ouyr.

         Cependant les nostres allumèrent un feu, & comme il fut bien
         embrasé ils prindrent chacun un tizon, & faisoient brusler ce
         pauvre miserable peu à peu pour luy faire souffrir plus de
         tourmens. Ils le laissoient quelques fois, luy jettant de l'eau
         sur le dos: puis luy arrachèrent les ongles, & luy mirent du
         feu sur les extremitez des doigts & de son membre. Après ils
         luy escorcherent le haut de la teste, & luy firent dégoutter
         dessus certaine gomme toute chaude: puis luy percèrent les bras
         prés des poignets, & avec des bastons tiroyent les nerfs & les
         arrachoyent à force: & comme ils voioyent qu'ils ne les
         pouvoyent avoir, ils les couppoyent. Ce pauvre miserable
         jettoit des cris estranges, & me faisois pitié de le voir
         traitter de la façon, toutesfois avec une telle constance,
         qu'on eust dit quelquesfois qu'il ne sentoit presque point de
         mal. Ils me sollicitoyent fort de prendre du feu pour faire de
         mesme eux. Je leur remonstrois que nous n'usions point de ces
         cruautez, & que nous les faisions mourir tout d'un coup, & que
         s'ils vouloyent que je luy donnasse un coup d'arquebuze, j'en
         serois content. Ils dirent que non, & qu'il ne sentiroit point
         de mal. Je m'en allay d'avec eux comme fasché de voir tant de
         cruautez qu'ils exercoient sur ce corps. Comme ils virent que
         je n'en estois contant, ils m'appelèrent & me dirent que je luy
         donnasse un coup d'arquebuse: ce que je fis, sans qu'il en vist
         rien; & luy fis passer tous les tourmens qu'il devoit souffrir,
198/346  d'un coup, plustost que de le voir tyranniser. Après qu'il fut
         mort ils ne se contentèrent pas, il luy ouvrirent le ventre, &
         jetterent ses entrailles dedans le lac: après ils luy
         coupperent la teste, les bras & les jambes, qu'ils separerent
         d'un costé & d'autre, & reserverent la peau de la teste, qu'ils
         avoient escorchée, comme ils avoient fait de tous les autres
         qu'ils avoient tuez à la charge. Ils firent encores une
         meschanceté, qui fut, de prendre le coeur qu'ils coupperent en
         plusieurs pièces & le donnèrent à manger à un sien frère, &
         autres de ses compagnons qui estoient prisonniers, lesquels le
         prindrent & le mirent en leur bouche, mais ils ne le voulurent
         avaller: quelques sauvages Algoumequins, qui les avoient en
         garde le firent recracher à aucuns, & le jetterent dans l'eau.
         Voila comme ces peuples se gouvernent à l'endroit de ceux
         qu'ils prennent en guerre: & mieux vaudroit pour eux mourir en
         combatant, ou se faire tuer à la chaude, comme il y en a
         beaucoup qui font, plustost que de tomber entre les mains de
         leurs ennemis. Après ceste exécution faite, nous nous mismes en
         chemin pour nous en retourner avec le reste des prisonniers,
         qui alloient tousjours chantans, sans autre esperance que celuy
         qui avoit esté ainsi mal traicté. Estans aux sauts de la
         riviere des Yroquois les Algoumequins s'en retournèrent en leur
         pays, & aussi les Ochatequins[271] avec une partie des
         prisonniers, fort contens de ce qui s'estoit passé en la
         guerre, & de ce que librement j'estois allé avec eux. Nous nous
         departismes donc comme cela, avec de grandes protestations
199/347  d'amitié, les uns & les autres, & me dirent si je ne desirois
         pas aller en leur pays pour les asister tousjours comme freres:
         je leur promis.

[Note 271: Ochateguins, ou Hurons.]

         Je m'en revins avec les Montagnets. Après m'estre informé des
         prisonniers de leurs pays, & de ce qu'il pouvoit y en avoir,
         nous ployames bagage pour nous en revenir, ce qui fut avec
         telle diligence, que chacun jour nous faisions 25 & 30 lieues
         dans leurs dicts canots, qui est l'ordinaire. Comme nous fusmes
         à l'entrée de la riviere des Yroquois, il y eut quelques
         sauvages qui songerent que leurs ennemis les poursuivoient: ce
         songe les fit aussitost lever le siege, encores que celle nuit
         fut fort mauvaise à cause des vents & de la pluye qu'il
         faisoit; & furent passer la nuit dedans de grands roseaux, qui
         sont dans le lac sainct Pierre, jusqu'au lendemain, pour la
         crainte qu'ils avoient de leurs ennemis. Deux jours après
         arrivasmes à nostre habitation, où je leur fis donner du pain &
         quelques poix, & des patinostres, qu'ils me demandèrent pour
         parer la teste de leurs ennemis, qui les portent pour faire des
         resjouissances à leur arrivée. Le lendemain je feu avec eux
         dans leurs canots à Tadoussac, pour voir leurs cérémonies.
         Aprochans de la terre, ils prindrent chacun un baston, où au
         bout ils pendirent les testes de leurs ennemis tués avec
         quelques patinostres, chantants les uns & les autres: & comme
         ils en furent prests, les femmes se despouillerent toutes nues,
         & se jetterent en l'eau, allant au devant des canots pour
         prendre les testes de leurs ennemis qui estoient au bout de
         longs bastons devant leurs batteaux, pour après les pendre à
200/348  leur col comme si c'eust esté quelque chaîne precieuse, & ainsi
         chanter & danser. Quelques jours après ils me rirent present
         d'une de ces testes, comme chose bien precieuse, & d'une paire
         d'armes de leurs ennemis, pour les conserver, affin de les
         montrer au Roy: ce que je leur promis pour leur faire plaisir.

         Quelques jours après je fus à Quebecq, où il vint quelques
         sauvages Algoumequins, qui me firent entendre le desplaisir
         qu'ils avoient de ne s'estre trouvez à la deffaite de leurs
         ennemis, & me firent present de quelques fourrures, en
         consideration de ce que j'y avois esté & assisté leurs amis.

         Quelques jours après qu'ils furent partis pour s'en aller en
         leur pays, distant de nostre habitation de 120 lieues, je fus à
         Tadoussac voir si le Pont seroit de retour de Gaspé, où il
         avoit esté. Il n'y arriva que le lendemain, & me dit qu'il
         avoit délibéré de retourner en France. Nous resolusmes de
         laisser un honneste homme appelé le Capitaine Pierre Chavin, de
         Dieppe, pour commander à Quebecq, où il demeura jusques à ce
         que le sieur de Mons en eust ordonné.



         Retour en France, & ce qui s'y passa jusques au rembarquement.

                               CHAPITRE XI.

         Ceste resolution prinse nous fusmes à Quebecq pour l'establir,
         & luy laisser toutes les choses requises & necessaires à une
         habitation, avec quinze hommes. Toutes choses estant en estat
201/349  nous en partismes le premier jour de Septembre pour aller à
         Tadoussac, faire appareiller nostre vaisseau, à fin de nous en
         revenir en France.

         Nous partismes donc de ce lieu le 5 du mois, & le 8 nous fusmes
         mouiller l'ancre à l'isle Percée.

         Le jeudy dixiesme partismes de ce lieu, & le mardy ensuivant
         18[272] du mois arrivasmes sur le grand banc.

[Note 272: Le mardi était le 15.]

         Le 2 d'Octobre, nous eusmes la sonde. Le 8 mouillasmes l'ancre
         au Conquet en basse Bretagne. Le Samedy 10 du mois partismes de
         ce lieu, & arrivasmes à Honfleur le 13.

         Estans desembarqués, je n'y fis pas long sejour que je ne
         prinse la poste pour aller trouver le sieur de Mons, qui estoit
         pour lors à Fontaine-belau où estoit sa Majesté, & luy
         representay fort particulièrement tout ce qui s'estoit passé,
         tant en mon yvernement, que des nouvelles descouvertures, &
         l'esperance de ce qu'il y avoit à faire à l'advenir touchant
         les promesses des sauvages appelez Ochateguins, qui sont bons
         Yroquois. Les autres Yroquois leurs ennemis sont plus au midy.
         Les premiers entendent, & ne diferent pas beaucoup de langage
         aux peuples descouverts de nouveau, &qui nous avoient esté
         incogneus cy devant.

         Aussitost je fus trouver sa Majesté, à qui je fis le discours
         de mon voyage, à quoy il print plaisir & contentement.

         J'avois une ceinture faite de poils de porc-espic, qui estoit
         fort bien tissue, selon le pays, laquelle sa Majesté eut pour
202/350  aggreable, avec deux petits oiseaux gros comme des merles, qui
         estoient incarnats [273], & aussi la teste d'un certain poisson
         qui fut prins dans le grand lac des Yroquois, qui avoit un becq
         fort long avec deux ou trois rangées de dents fort aiguës. La
         figure de ce poisson est dans le grand lac de ma carte
         Géographique [274].

[Note 273: Cette description convient au _Pyranga rubra_, AUD.]

[Note 274: La grande carte de 1612. Voir plus haut, p. 190, la
description de ce poisson.]

         Ayant fait avec sa Majesté, le sieur de Mons se délibéra
         d'aller à Rouen trouver ses associez les sieurs Collier & le
         Gendre marchands de Rouen, pour adviser à ce qu'ils avoient à
         faire l'année ensuivant. Ils resolurent de continuer
         l'habitation, & parachever de descouvrir dedans le grand fleuve
         S. Laurens, suivant les promesses des Ochateguins, à la charge
         qu'on les assisteroit en leurs guerres comme nous leur avions
         promis.

         Le Pont fut destiné pour aller à Tadoussac tant pour la traicte
         que pour faire quelque autre chose qui pourroit apporter de la
         commodité pour subvenir aux frais de la despence.

         Et le sieur Lucas le Gendre de Rouen, l'un des associez,
         ordonné pour avoir soin de faire tant l'achat des marchandises
         que vivres, & de la frette des vaisseaux, esquipages & autres
         choses necessaires pour le voyage.

         Après ces choses resolues le sieur de Mons s'en retourna à
         Paris, & moy avec luy, où je fus jusques à la fin de Fevrier:
         durant lequel temps le sieur de Mons chercha moyen d'avoir
         nouvelle commission pour les traictes des nouvelles
         descouvertures, que nous avions faites, où auparavant personne
203/351  n'avoit traicté: Ce qu'il ne peut obtenir, bien que les
         demandes & propositions fussent justes & raisonnables.

         Et se voyant hors d'esperance d'obtenir icelle commission, il
         ne laissa de poursuivre son dessin, pour le desir qu'il avoit
         que toutes choses reussissent au bien & honneur de la France.

         Pendant ce temps, le sieur de Mons ne m'avoit dit encores sa
         volonté pour mon particulier, jusques à ce que je luy eus dit
         qu'on m'avoit raporté qu'il ne devroit que j'yvernasse en
         Canadas, ce qui n'estoit pas, car il remit le tout à ma
         volonté.

         Je m'esquipay des choses propres & necessaires pour hyverner à
         nostre habitation de Quebecq, & pour cest effet party de Paris
         le dernier jour de Fevrier ensuivant, & fus à Honfleur, où se
         devoit faire l'embarquement. Je passay par Rouen, où je
         sejournay deux jours: & de là fus à Honfleur, où je trouvay le
         Pont, & le Gendre, qui me dirent avoir fait embarquer les
         choses necessaires pour l'habitation. Je fus fort aise de nous
         voir prests à faire voile: toutesfois incertain si les vivres
         estoient bons & suffisans pour la demeure & yvernement.

205/353


[Illustration]

                          SECOND VOYAGE[275]
                       DU SIEUR DE CHAMPLAIN
                  fait en la Nouvelle France en
                          l'année 1610.


[Note 275: Ce voyage est le second que l'auteur ait fait dans la
Nouvelle-France avec une commission expresse et personnelle de fonder un
établissement permanent. Dans les deux voyages précédents, il n'avait
fait qu'accompagner M. de Monts ou ses lieutenants pour faire un rapport
fidèle des avantages que pouvaient offrir les pays nouvellement
découverts.]



         Partement de France pour retourner en la Nouvelle France, & ce
         qui se passa jusques à nostre arrivée en l'habitation.

                              CHAPITRE I

         Le temps venant favorable je m'enbarquay à Honfleur avec
         quelque nombre d'artisans le 7 du mois de Mars, & fusmes
         contrariez de mauvais temps en la Manche, & contraincts de
         relascher en Angleterre, à un lieu appelé Porlan[276], où
         fusmes quelques jours à la radde: & levasmes l'ancre pour aller
         à l'isle d'Huy[277], qui est proche de la coste d'Angleterre,
         d'autant que nous trouvions la radde de Porlan fort mauvaise.
         Estans proches d'icelle isle, la brume s'esleva si fort que
         nous fusmes contraincts de relascher à la Houque.

[Note 276: Portland.]

[Note 277: L'île de Wight.]

206/354  Depuis le partement de Honfleur, je fus persecuté d'une fort
         grande maladie, qui m'ostoit l'esperance de faire le voyage, &
         m'estois embarqué dans un batteau pour me faire reporter en
         France au Havre, & là me faire traicter, estant fort mal au
         vaisseau: Et faisois estat recouvrant ma santé, que je me
         rembarquerois dans un autre, qui n'estoit party de Honfleur, où
         devoit s'embarquer des Marests, gendre de Pont-gravé: mais je
         me fis porter à Honfleur, tousjours fort mal, où le 15 de Mars
         le vaisseau d'où j'estois sorty relascha, pour y prendre du
         l'aist, qui luy manquoit, pour estre bien en assiete. Il fut en
         ce lieu jusques au 8 d'Avril. Durant ce temps je me remis en
         assez bon estat: toutesfois encore que foible & débile, je ne
         laissay pas de me rembarquer.

         Nous partismes derechef le 18[278] d'Avril, & arrivasmes sur le
         grand banc le 19 du mois, & eusmes cognoissance des isles S.
         Pierre le 22. Estans le travers de Menthane nous rencontrasmes
207/355  un vaisseau de S. Maslo, où il y avoit un jeune homme, qui
         beuvant à la santé de Pont-gravé, ne se peut si bien tenir, que
         par l'esbranlement du vaisseau il ne tombast en la mer, & se
         noya sans y pouvoir donner remède, à cause que le vent estoit
         trop impétueux.

[Note 278: Le 8, ou, comme portait peut-être le manuscrit, le _dit
huit_, que l'on aura pris pour _dix-huit_, et traduit en chiffres.
Lescarbot n'a pas vu d'autre moyen de corriger ce passage que de faire
arriver Champlain le _26 de mai_, au lieu du _26 du mois_. Ce qui nous
surprend, c'est que M. Ferland, qui d'ordinaire est si exact, ait adopté
la supposition de Lescarbot, sans essayer lui-même de concilier ces
dates. Mais il est à remarquer premièrement, que la correction que nous
faisons, est motivée par les circonstances mêmes du récit de l'auteur,
puisque le vaisseau «fut en ce lieu jusqu'au 8», et que, dans
l'intervalle, Champlain se rétablit assez bien pour pouvoir se
rembarquer. En second lieu, cette seule correction obvie à toutes les
difficultés, tandis que celle de Lescarbot en laisse subsister d'assez
graves: comment Champlain serait-il parti le dix-huit, quand il vient de
dire que le vaisseau ne resta que jusqu'au huit? qu'aurait fait le
vaisseau dans l'intervalle? Champlain n'aurait-il pas mentionné la
raison de ce nouveau retard comme celle du premier? Enfin comment croire
que «depuis plus de soixante ans» on n'eût pas vu les vaisseaux arriver
à Tadoussac avant le 18 de mai, puisque la flotte du Canada partait
ordinairement aux grandes mers de mars? (Fournier, Hydrogr., liv. III,
ch. XLIX.) D'ailleurs, comme le vaisseau de Champlain avait d'abord fait
voile au commencement de mars, il est extrêmement probable que les
vaisseaux de traite, qui tenaient à n'être pas devancés, partirent aussi
dans la première moitié du même mois; alors, rien d'étonnant qu'ils
aient été rendus à Tadoussac dès le 18 d'avril. Champlain aurait donc
fait la traversée en dix-huit jours; ce qui n'est point incroyable,
puisqu'on a vu des traversées encore plus courtes. Il y a d'ailleurs
raison de croire que le même vent qui amena si tôt les vaisseaux de
traite à Tadoussac, dut favoriser également le vaisseau de Champlain.]

         Le 26 du mois arrivasmes à Tadoussac, où il y avoit des
         vaisseaux qui y estoient arrivez dés le 18, ce qui ne s'estoit
         veu il y avoit plus de 60. ans[279], à ce que disoient les
         vieux mariniers qui voguent ordinairement audit pays. C'estoit
         le peu d'yver qu'il y avoit fait, & le peu de glaces [280], qui
         n'empescherent point l'entrée desdicts vaisseaux. Nous sçeusmes
         par un jeune Gentilhomme appelé le sieur du Parc qui avoit
         yverné à nostre habitation, que tous ses compagnons se
         portoient bien, & qu'il n'y en avoit eu que quelques uns de
         malades, encore fort peu, & nous asseura qu'il n'y avoit fait
         presque point d'yver, & avoient eu ordinairement de la viande
         fraische tout l'yver, & que le plus grand de leur travail
         estoit de se donner du bon temps.

[Note 79: «Cette remarque,» dit M. Ferland, «prouve que depuis le
dernier voyage de M. de Roberval en 1649, les Basques, les Normands et
les Bretons avaient continué de faire le trafic des pelleteries à
Tadoussac.» (Cours d'Hist. du Canada, I, p. 157, note i.)]

[Note 280: Champlain, en indiquant cette raison, se contente de
mentionner un fait, sans prétendre le généraliser, et il reste dans le
vrai. Lescarbot, moins scrupuleux, tire de suite la conclusion que, si
l'entrée du golfe est obstruée de glaces à la fin de mai, elle doit
l'être à plus forte raison au commencement du même mois ou dans le mois
d'avril; ce qui cependant est contraire aux faits. «Là, dit-il, ilz
trouvèrent des vaisseaux arrivez dés huit jours auparavant, chose qui ne
s'étoit veue il y avoit plus de soixante ans, à ce que disoient les
vieux mariniers. Car d'ordinaire les entrées du golfe de Canada sont
seelées de glaces jusques à la fin de May.» (Liv. v, ch. v.)]

         Cest yver monstre comme se doivent comporter à l'advenir ceux
         qui auront telles entreprises, estant bien malaisé de faire une
         nouvelle habitation sans travail, & courir la première année
         mauvaise fortune, comme il s'est trouvé en toutes nos premières
208/356  habitations. Et à la vérité en ostant les salures, & ayant de
         la viande fraische, la santé y est aussi bonne qu'en France.

         Les sauvages[281] nous attendoient de jour en autre pour aller
         à la guerre avec eux. Comme ils sceurent que le Pont & moy
         estions arrivez ensemble, il se resjouirent fort, & vindrent
         parler à nous. Je fus à terre, pour leur asseurer que nous
         irions avec eux, suivant les promesses qu'ils m'avoient faites,
         Qu'après le retour de leur guerre, il me meneroient descouvrir
         les trois rivieres, jusques en un lieu où il y a une si grande
         mer[282] qu'ils n'en voyent point le bout, & nous en revenir
         par le Saguenay audit Tadoussac: & leur demanday s'ils avoient
         encore ceste mesme volonté: Ils me dirent qu'ouy: mais que ce
         ne pouvoit estre que l'année suivante: ce qui m'aporta du
         plaisir[283]: Toutesfois j'avois promis aux Algoumequins &
         Ochateguins de les assister aussi en leurs guerres, lesquels
         m'avoient promis de me faire voir leur pays, & le grand lac
         [284], & quelques mines de cuivre & autres choses qu'ils
         m'avoient donné à entendre: si bien que j'avois deux cordes à
         mon arc: de façon que si l'une failloit, l'autre pouvoit
         reussir.

[Note 281: Les Montagnais, comme la suite le fait voir.]

[Note 282: La Baie d'Hudson.]

[Note 283: Le contexte prouve assez qu'il faut «du desplaisir.»]

[Note 284: C'est-à-dire, leur grand lac, le lac Huron.]

         Le 28 dudit mois je party de Tadoussac, pour aller à Quebecq,
         où je trouvay le Capitaine Pierre[285] qui y commandoit, & tous
         ses compagnons en bon estat; & avec eux un Capitaine sauvage
209/357  appelé Batiscan, & aucuns de ses compagnons, qui nous y
         attendoient, lesquels furent fort resjouys de ma venue, & se
         mirent à chanter & danser tout le soir. Je leur fis festin ce
         qu'ils eurent fort aggreable, & firent bonne chère, dont ils ne
         furent point ingrats, & me convierent moy huictiesme qui n'est
         pas petite faveur parmy eux, où nous portasmes chacun nostre
         escuelle, comme est la coustume, & de la remporter chacun
         plaine de viande, que nous donnions à qui bon nous sembloit.

[Note 285: Pierre Chavin. (Voir plus haut, p. 200.)]

         Quelques jours après que je fus party de Tadoussac, les
         Montagnets arriverent à Quebecq au nombre de 60 bons hommes,
         pour s'acheminer à la guerre. Ils y sejournerent quelques
         jours, s'y donnant du bon temps, & n'estoit pas sans souvent
         m'importuner, sçavoir si je ne manquerois point à ce que je
         leur avois promis. Je les asseuray, & promis de rechef, leur
         demandant s'ils m'avoient trouvé menteur par le passé. Ils se
         resjouirent fort lors que je leur reiteray mes promesses.

         Et me disoient voila beaucoup de Basques & Mistigoches (ainsi
         appelent ils les Normans & Maslouins) qui disent qu'ils
         viendront à la guerre avec nous, que t'en semble? disent ils
         vérité? Je leur respondis que non, & que je sçavois bien ce
         qu'ils avoient au coeur, & que ce qu'ils en disoient n'estoient
         que pour avoir & attirer leurs commoditez. Ils me disoient tu
         as dit vray, ce sont femmes, & ne veulent faire la guerre qu'à
         nos Castors: avec plusieurs autres discours facetieux, & de
         l'estat & ordre d'aller à la guerre.

         Ils se resolurent de partir, & m'aller attendre aux trois
210/358  rivieres 30 lieues plus haut que Quebecq, où je leur avois
         promis de les aller trouver, & quatre barques chargées de
         marchandises, pour traicter de pelleterie, entre autres avec
         les Ochateguins, qui me devoient venir attendre à l'entrée de
         la riviere des Yroquois, comme ils m'avoient promis l'année
         précédente, & y amener jusques à 400 hommes, pour aller à la
         guerre.



         _Partement de Quebecq pour aller assister nos sauvages aliez à
         la guerre contre les Yroquois leurs ennemis, & tout ce qui se
         passa jusques à nostre retour en l'habitation._

                                CHAPITRE II.

         JE party de Quebecq le 14 Juin pour aller trouver les
         Montagnets, Algoumequins & Ochateguins qui se devoient trouver
         à l'entrée de la riviere des Yroquois. Comme je fus à 8 lieues
         de Quebecq, je rencontray un canot, où il y avoit deux
         sauvages, l'un Algoumequin, & l'autre Montagnet, qui me
         venoient prier de m'advancer le plus viste qu'il me feroit
         possible, & que les Algoumequins & Ochateguins seroient dans
         deux jours au rendes-vous au nombre de 200 & 200 autres qui
         devoient venir un peu après, avec Yroquet un de leurs chefs; &
         me demandèrent si j'estois content de la venue de ces sauvages:
         je leur dy que je n'en pouvois estre fasché, puis qu'ils
         avoient tenu leur promesse. Ils se mirent dedans ma barque, où
         je leur fis fort bonne chère. Peu de temps aprés avoir devisé
         avec eux de plusieurs choses touchant leurs guerres, le sauvage
211/359  Algoumequin, qui estoit un de leurs chefs, tira d'un sac une
         pièce de cuivre de la longueur d'un pied, qu'il me donna,
         lequel estoit fort beau & bien franc, me donnant à entendre
         qu'il y en avoit en quantité là où il l'avoit pris, qui estoit
         sur le bort d'une riviere proche d'un grand lac, & qu'ils le
         prenoient par morceaux, & le faisant fondre le mettoient en
         lames, & avec des pierres le rendoient uny. Je fus fort ayse de
         ce present, encores qu'il fut de peu de valleur.

         Arrivant aux trois rivieres, je trouvay tous les Montagnets qui
         m'attendoient, & quatre barques, comme j'ay dit cy dessus, qui
         y estoient allées pour traicter avec eux.

         Les sauvages furent resjouis de me voir. Je fus à terre parler
         à eux. Ils me prièrent, qu'allant à la guerre je ne
         m'embarquasse point, ny mes compagnons aussi, en d'autres
         canots que les leurs; & qu'ils estoient nos antiens amis: ce
         que je leur promis, leur disant que je voulois partir tout à
         l'heure, d'autant que le vent estoit bon, & que ma barque
         n'estoit point si aisée que leurs canots, & que pour cela je
         voulois prendre l'advant. Ils me prièrent instamment d'attendre
         au lendemain matin, que nous irions tous ensemble, & qu'ils ne
         feroient pas plus de chemin que moy; Enfin pour les contenter,
         je leurs promis, dont ils furent fort joyeux.

         Le jour ensuivant nous partismes tous ensemble vogans jusques
         au lendemain matin 19e jour dudit mois, qu'arrivasmes à une
         isle devant ladite riviere des Yroquois, en attendant les
         Algoumequins qui devoient y venir ce mesme jour. Comme les
212/360  Montagnets couppoient des arbres pour faire place pour danser &
         se mettre en ordre à l'arrivée desdits Algoumequins, voicy un
         canot Algoumequin qu'on aperceut venir en diligence advertir
         que les Algoumequins avoient fait rencontre des Yroquois, qui
         estoient au nombre de cent, & qu'ils estoient fort bien
         barricadez, & qu'il seroit malaisé de les emporter, s'ils ne
         venoient promptement, & les Matigoches avec eux (ainsi nous
         appelent ils.)

         Aussitost l'alarme commença parmy eux, & chacun se mit en son
         canot avec ses armes. Ils furent promptement en estat, mais
         avec confusion: car ils se precipitoient si fort que au lieu
         d'advancer ils se retardoient. Ils vindrent à nostre barque, &
         aux autres, me priant d'aller avec eux dans leurs canots, & mes
         compagnons aussi, & me presserent si fort que je m'y embarquay
         moy cinquiesme. Je priay la Routte qui estoit nostre pilotte,
         de demeurer en la barque, & m'envoyer encores quelque 4 ou 5 de
         mes compagnons, si les autres barques envoyoient quelques
         chalouppes avec hommes pour nous donner secours: Car aucunes
         des barques n'y voulut aller avec les sauvages, horsmis le
         Capitaine Thibaut qui vint avec moy, qui avoit là une barque.
         Les sauvages crioyent à ceux qui restoient qu'ils avoient coeur
         de femmes, & ne sçavoient faire autre chose que la guerre à
         leurs pelleteries.

         Cependant après avoir fait quelque demie lieue, en traversant
         la riviere tous les sauvages mirent pied à terre, & abandonnant
         leurs canots prindrent leurs rondaches, arcs, flesches, massues
         & espées, qu'ils amanchent au bout de grands bastons, &
213/361  commencèrent à prendre leur course dans les bois, de telle
         façon que nous les eusmes bien tost perdus de veue, & nous
         laisserent cinq que nous estions sans guides. Cela nous apporta
         du desplaisir: neantmoins voyant tousjours leurs brisées nous
         les suivions; mais souvent nous nous abusions. Comme nous
         eusmes fait environ demie lieue par l'espois des bois, dans des
         pallus & marescages, tousjours l'eau jusques aux genoux, armez
         chacun d'un corcelet de piquier qui nous importunoit beaucoup,
         & aussi la quantité des mousquites, qui estoient si espoisses
         qu'elles ne nous permettoient point presque de reprendre nostre
         halaine, tant elles nous persecutoient, & si cruellement que
         c'estoit chose estrange, nous ne sçavions plus où nous estions
         sans deux sauvages que nous apperceusmes traversans le bois,
         lesquels nous appelasmes, & leur dy qu'il estoit necessaire
         qu'ils fussent avec nous pour nous guider & conduire où
         estoient les Yroquois, & qu'autrement nous n'y pourrions aller,
         & que nous nous esgarerions dans les bois. Ils demeurèrent pour
         nous conduire. Ayant fait un peu de chemin, nous apperceusmes
         un sauvage qui venoit en diligence nous chercher pour nous
         faire advancer le plus promptement qu'il seroit possible,
         lequel me fit entendre que les Algoumequins & Montagnets
         avoient voulu forcer la barricade des Yroquois & qu'ils avoient
         esté repoussés, & qu'il y avoit eu de meilleurs hommes
         Montagnets tuez, & plusieurs autres blessez, & qu'ils
         s'estoient retirez en nous attendant, & que leur esperance
         estoit du tout en nous. Nous n'eusmes pas fait demy quart de
         lieue avec ce sauvage qui estoit Capitaine Algoumequin, que
214/362  nous entendions les hurlemens & cris des uns & des autres, qui
         s'entre disoient des injures, escarmouchans tousjours
         légèrement en nous attendant. Aussitost que les sauvages nous
         apperçeurent ils commencèrent à s'escrier de telle façon, qu'on
         n'eust pas entendu tonner. Je donnay charge à mes compagnons de
         me suivre tousjours, & ne m'escarter point. Je m'approchay de
         la barricade des ennemis pour, la recognoistre. Elle estoit
         faite de puissants arbres, arrangez les uns sur les autres en
         rond, qui est la forme ordinaire de leurs forteresses. Tous les
         Montagnets & Algoumequins s'approchèrent aussi de ladite
         barricade. Lors nous commençasmes à tirer force coups
         d'arquebuse à travers les fueillards, d'autant que nous ne les
         pouvions voir comme eux nous. Je fus blessé en tirant le
         premier coup sur le bord de leur barricade, d'un coup de
         flesche qui me fendit le bout de l'oreille & entra dans le col.
         Je prins la flesche qui me tenoit encores au col & l'arachay:
         elle estoit ferrée par le bout d'une pierre bien aiguë. Un
         autre de mes compagnons en mesme temps fut aussi blessé au bras
         d'une autre flesche que je luy arrachay. Neantmoins ma
         blesseure ne m'empescha de faire le devoir, & nos sauvages
         aussi de leur part, & pareillement les ennemis, tellement qu'on
         voyoit voler les flesches d'une part & d'autre, menu comme
         gresle: Les Yroquois s'estonnoient du bruit de nos arquebuses,
         & principalement de ce que les balles persoient mieux que leurs
         flesches; & eurent tellement l'espouvante de l'effet qu'elles
         faisoient, voyant plusieurs de leurs compaignons tombez morts,
         & blessez, que de crainte qu'ils avoient, croyans ces coups
215/363  estre sans remède ils se jettoient par terre, quand ils
         entendoient le bruit: aussi ne tirions gueres à faute, & deux
         ou trois balles à chacun coup, & avions la pluspart du temps
         nos arquebuses appuyées sur le bord de leur barricade. Comme je
         vy que nos munitions commençoient à manquer, je dy à tous les
         sauvages, qu'il les falloit emporter de force & rompre leurs
         barricades, & pour ce faire prendre leurs rondaches & s'en
         couvrir, & ainsi s'en aprocher de si prés que l'on peust lier
         de bonnes cordes aux pilliers qui les soustenoient, & à force
         de bras tirer tellement qu'on les renversast, & par ce moyen y
         faire ouverture suffisante pour entrer dedans leur fort: & que
         cependant nous à coups d'arquebuses repousserions les ennemis
         qui viendroient se presenter pour les en empescher: & aussi
         qu'ils eussent à se mettre quelque quantité après de grands
         arbres qui estoient proches de ladite barricade, afin de les
         renverser dessus pour les accabler, que d'autres couvriroient
         de leurs rondaches pour empescher que les ennemis ne les
         endommageassent, ce qu'ils firent fort promptement. Et comme on
         estoit en train de parachever, les barques qui estoient à une
         lieue & demie de nous nous entendoient battre par l'equo de nos
         arquebusades qui resonnoit jusques à eux, qui fit qu'un jeune
         homme de sainct Maslo plein de courage, appelé des Prairies,
         qui avoit sa barque comme les autres pour la traite de
         pelleterie, dit à tous ceux qui restoient, que c'estoit une
         grande honte à eux de me voir battre de la façon avec des
         sauvages, sans qu'ils me vinssent secourir, & que pour luy il
         avoit trop l'honneur en recommandation, & qu'il ne vouloit
216/364  point qu'on luy peut faire ce reproche: & sur cela se délibéra
         de me venir trouver dans une chalouppe avec quelques siens
         compagnons, & des miens qu'il amena avec luy. Aussitost qu'il
         fut arrivé il alla vers le fort des Yroquois, qui estoit sur le
         bort de la riviere, où il mit pied à terre, & me vint chercher.
         Comme je le vis, je fis cesser nos sauvages qui rompoient la
         forteresse, afin que les nouveaux venus eussent leur part du
         plaisir. Je priay le sieur des Prayries & ses compagnons de
         faire quelque salve d'arquebusades, auparavant que nos sauvages
         les emportassent de force, comme ils avoient délibéré: ce
         qu'ils firent, & tirèrent plusieurs coups, où chacun d'eux se
         comporta bien en son devoir. Et après avoir assez tiré, je
         m'adresse à nos sauvages & les incitay de parachever: Aussitost
         s'aprochans de ladite barricade comme ils avoient fait
         auparavant, & nous à leurs aisles pour tirer sur ceux qui les
         voudroient empescher de la rompre. Ils firent si bien &
         vertueusement qu'à la faveur de nos arquebusades ils y firent
         ouverture, neantmoins difficile à passer, car il y avoit
         encores la hauteur d'un homme pour entrer dedans, & des
         branchages d'arbres abbatus, qui nuisoient fort: Toutesfois
         quand je vey l'entrée assez raisonnable, je dy qu'on ne tirast
         plus: ce qui fut fait: Au mesme instant quelque vingt ou
         trente, tant des sauvages que de nous autres, entrasmes dedans
         l'espée en la main, sans trouver beaucoup de resistance.
         Aussitost ce qui restoit sain commença à prendre la fuitte:
         mais ils n'alloient pas loing, car ils estoient défaits par
         ceux qui estoient à l'entour de ladite baricade: & ceux qui
217/365  eschaperent se noyèrent dans la riviere. Nous prismes quelques
         quinze prisonniers, le reste tué à coups d'arquebuse, de
         flesches & d'espée. Quand ce fut fait, il vint une autre
         chalouppe & quelques uns de nos compagnons dedans, qui fut trop
         tart: toutesfois assez à temps pour la despouille du butin, qui
         n'estoit pas grand chose: il n'y avoit que des robes de castor,
         des morts, plains de sang, que les sauvages ne vouloient
         prendre la peine de despouiller, & se moquoient de ceux qui le
         faisoient, qui furent ceux de la dernière chalouppe: Car les
         autres ne se mirent en ce villain devoir. Voila donc avec la
         grâce de Dieu la victoire obtenue, dont ils nous donnèrent
         beaucoup de louange.

364a

[Illustration] _Fort des Yroquois._

A Le fort des Yroquois.
B Yroquois se jettans en la riviere pour se sauver poursuivis par les
  Montaignets & Algoumequins se jettant après eux pour les tuer.
D Le sieur de Champlain & 5 des siens.
E Tous nos sauvages amis.
F Le sieur des Prairies de S. Maslo avec ses compagnons.
G Chalouppe dudit sieur des Prairies.
H Grands arbres couppés pour ruiner le fort des Yroquois.


         Ces sauvages escorcherent les testes de ceux qui estoient
         morts, ainsi qu'ils ont accoustumé de faire pour trophée de
         leur victoire, & les emportent. Ils s'en retournèrent avec
         cinquante blessez des leurs, & trois hommes morts desdicts
         Montagnets & Algoumequins, en chantant, & leurs prisonniers
         avec eux. Ayant les testes pendues à des bastons devant leurs
         canots & un corps mort couppé par quartiers, pour le manger par
         vengeance, à ce qu'ils disoient, & vindrent en ceste façon
         jusques où estoient nos barques audevant de ladite riviere des
         Yroquois.

         Et mes compagnons & moy nous embarquasmes dans une chalouppe,
         où je me fis penser de ma blesseure par le chirurgien de Boyer
         de Rouen qui y estoit venu aussi pour la traicte. Tout ce jour
         se passa avec les sauvages en danses & chançons.

         Le lendemain ledit sieur du Pont arriva avec une autre
         chalouppe chargée de quelques marchandises & une autre qu'il
218/366  avoit laissée derrière où estoit le Capitaine Pierre qui ne
         pouvoit venir qu'avec peine, estant ladite barque un peu lourde
         & malaisée à nager.

         Cedit jour on traicta quelque pelleterie, mais les autres
         barques emportèrent la meilleure part du butin. C'estoit leur
         avoir fait un grand plaisir de leur estre allé chercher des
         nations étrangères, pour après emporter le profit sans aucune
         risque ny hazard.

         Ce jour je demanday aux sauvages un prisonnier Yroquois qu'ils
         avoient, lequel ils me donnèrent. Je ne fis pas peu pour luy,
         car je le sauvay de plusieurs tourmens qu'il luy eust fallu
         souffrir avec ses compagnons prisonniers, ausquels ils
         arrachoient les ongles, puis leur couppoient les doits, & les
         brusloient en plusieurs endroits. Ils en firent mourir ledit
         jour deux ou trois, & pour leur faire souffrir plus de tourmens
         ils en usent ainsi.

         Ils prindrent leurs prisonniers & les emmenèrent sur le bort de
         l'eau & les attachèrent tous droits à un baston, puis chacun
         venoit avec un flambeau d'escorce de bouleau, les brullans
         tantost sur une partie tantost sur l'autre: & les pauvres
         miserables sentans ce feu faisoient des cris si haut que
         c'estoit chose estrange à ouyr, & des cruautez dont ces
         barbares usent les uns envers les autres. Après les avoir bien
         fait languir de la façon, & les brullans avec ladite escorce,
         ils prenoient de l'eau & leur jettoient sur le corps pour les
         faire languir d'avantage: puis leur remettoient de rechef le
         feu de telle façon, que la peau tomboit de leurs corps, &
         continuoyent avec grands cris & exclamations, dansant jusques à
219/367  ce que ces pauvres miserables tombassent morts sur la place.

         Aussi tost qu'il tomboit un corps mort à terre, ils frappoient
         dessus à grands coups de baston, puis luy coupoient les bras &
         les jambes, & autres parties d'iceluy, & n'estoit tenu pour
         homme de bien entr'eux celuy qui ne couppoit un morceau de sa
         chair & ne la donnoit aux chiens. Voila la courtoisie que
         reçoivent les prisonniers. Mais neantmoins ils endurent si
         constamment tous les tourmens qu'on leur fait, que ceux qui les
         voyent en demeurent estonnez.

         Quant aux autres prisonniers qui resterent, tant aux
         Algoumequins que Montagnets, furent conservez pour les faire
         mourir par les mains de leurs femmes & filles, qui en cela ne
         se monstrent pas moins inhumaines que les hommes, encores elles
         les surpassent de beaucoup en cruauté: car par leur subtilité
         elles inventent des supplices plus cruels, & y prennent
         plaisir, les faisant ainsi finir leur vie en douleurs
         extresmes.

         Le lendemain arriva le Capitaine Yroquet & un autre Ochatagin,
         qui avoient quelques 80 hommes, qui estoient bien faschez de ne
         s'estre trouvez à la deffaite. En toutes ces nations il y avoit
         bien prés de 200 hommes qui n'avoient jamais veu de Chrestiens
         qu'alors, dont ils firent de grandes admirations.

         Nous fusmes quelques trois jours ensemble à une isle[286] le
220/368  travers de la riviere des Yroquois, & puis chacune des nations
         s'en retourna en son pays. J'avois un jeune garçon, qui avoit
         desja yverné deux ans à Quebecq, lequel avoit desir d'aller
         avec les Algoumequins, pour apprendre la langue. Pont-gravé &
         moy advisasmes que s'il en avoit envie que ce seroit mieux fait
         de l'envoyer là qu'ailleurs, pour sçavoir quel estoit leur
         pays, voir le grand lac, remarquer les rivieres, quels peuples
         y habitent; ensemble descouvrir les mines & choses les plus
         rares de ces lieux & peuples, afin qu'à son retour nous
         peussions estre informez de la vérité. Nous luy demandasmes
         s'il l'avoit aggreable: car de l'y forcer ce n'estoit ma
         volonté: mais aussi tost la demande faite, il accepta le voyage
         très-volontiers.

[Note 286: L'île de Saint-Ignace. Les sauvages, pour éviter les
surprises, ayant pour habitude de camper dans les îles, on peut
raisonnablement supposer que cette île était proprement le lieu de la
traite, quoiqu'on désignât ce lieu sous le nom de cap au Massacre, ou
cap de la Victoire, à cause de la proximité de ce dernier. Sans aucun
doute, le cap de la Victoire a dû son nom à la victoire remportée sur
les Iroquois dans cette expédition de 1610. «Ce lieu du Cap de la
Victoire ou de Massacre,» écrit Sagard en 1632 (Grand Voyage, p. 60),
est à douze ou quinze lieues au deçà de la Riviere des Prairies... La
riviere en cet endroit n'a environ que demye lieue de large, & dés
l'entrée se voyent tout d'un rang 6 ou 7 isles fort agréables &
couvertes de beaux bois.--A l'issue du lac,» ajoute le même auteur dans
son Histoire du Canada, «nous entrasmes peu après au port du Cap de la
Victoire... On voit du port six ou sept isles toutes de front,... qui
couvrent le lac S. Pierre & la riviere des Ignerhonons (nation
hyroquoyse) qui se descharge icy dans le grand fleuve, vis à vis du
port, beau, large & fort spacieux.» Plus loin, p. 765, il parle encore
du même lieu, «nommé, dit-il, par les Hurons Onthrandéen, & par nous cap
de la Victoire.» Un passage de Nicolas Perrot nous apprend d'une manière
un peu plus précise la position du cap de la Victoire: «Les Outaoüas,
dit-il, & toutes les autres nations qui commerçoient avec les
François... s'imaginoient que l'Irroquois estoit embusqué partout. Ils
n'en trouverent cependant qu'au cap Massacre, qui est l'endroit des
dernières concessions au bas de Saint-Ours.» (Mémoire de Nicolas Perrot,
édit. du P. Tailhan, p. 93.) Or on sait que la concession de Saint-Ours
finissait, sur le fleuve, à une lieue et demie au-dessus de Sorel. Enfin
la Relation de 1646 (p. 10) dit que «le cap nommé de Massacre était à
une lieue plus haut que Richelieu,» ou Sorel.]

         Je fus trouver le Capitaine Yroquet qui m'estoit fort
         affectionné, auquel je demanday s'il vouloit emmener ce jeune
         garçon avec luy en son pays pour y yverner, & le ramener au
         printemps: Il me promit le faire, & le tenir comme son fils, &
         qu'il en estoit tres-content. Il le va dire à tous les
         Algoumequins, qui n'en furent pas trop contens, pour la crainte
         que quelque accident ne luy arriva: & que pour cela nous leur
221/369  fissions la guerre. Ce doubte refroidit Yroquet, & me vint dire
         que tous ses compagnons ne le trouvoient pas bon: Cependant
         toutes les barques s'en estoient allées, horsmis celle du Pont,
         qui ayant quelque affaire pressée, à ce qu'il me dit, s'en alla
         aussi: & moy je demeuray avec la mienne, pour voir ce qui
         reussiroit du voyage de ce garçon que j'avois envie qu'il fit.
         Je fus donc à terre & demanday à parler aux Capitaines,
         lesquels vindrent à moy, & nous assismes avec beaucoup d'autres
         sauvages anciens de leurs trouppes; puis je leur demanday
         pourquoy le Capitaine Yroquet que je tenois pour mon amy, avoit
         refusé d'emmener mon garçon avec luy. Que ce n'estoit pas comme
         frère ou amy, de me dernier une chose qu'il m'avoit promis,
         laquelle ne leur pouvoit apporter que du bien; & que en
         emmenant ce garçon, c'estoit pour contracter plus d'amitié avec
         eux & leurs voisins, que n'avions encores fait, & que leur
         difficulté me faisoit avoir mauvaise opinion d'eux; & que s'ils
         ne vouloient emmener ce garçon, ce que le Capitaine Yroquet
         m'avoit promis, je n'aurois jamais d'amitié avec eux, car ils
         n'estoient pas enfans pour rejetter ceste promesse. Alors ils
         me dirent qu'ils en estoient bien contens, mais que changeant
         de nourriture, ils craignoient que n'estant si bien noury comme
         il avoit accoustumé, il ne luy arriva quelque mal dont je
         pourrois estre fasché, & que c'estoit la seule cause de leur
         refus.

         Je leur fis responce que pour la vie qu'ils faisoient & des
         vivres dont ils usoient, ledit garçon s'y sçauroit bien
         accommoder, & que si par maladie ou fortune de guerre il luy
222/370  survenoit quelque mal, cela ne m'empescheroit de leur vouloir
         du bien, & que nous estions tous subjects aux accidens, qu'il
         failloit prendre en patience: Mais que s'ils le traitoyent mal,
         & qu'il luy arriva quelque fortune par leur faute, qu'à la
         vérité j'en serois mal content; ce que je n'esperois de leur
         part, ains tout bien.

         Ils me dirent, puis donc que tu as ce desir, nous l'emmenerons
         & le tiendrons comme nous autres: Mais tu prendras aussi un
         jeune homme en sa place, qui ira en France: Nous serons bien
         aise qu'il nous rapporte ce qu'il aura veu de beau. Je
         l'acceptay volontiers, & le prins[287]. Il estoit de la nation
         des Ochateguins, & fut aussi fort aise de venir avec moy. Cela
         donna plus de subject de mieux traicter mon garçon, lequel
         j'esquippay de ce qui luy estoit necessaire, & promismes les
         uns aux autres de nous revoir à la fin de Juin.

[Note 287: «J'ay vu souvent, dit Lescarbot, ce sauvage de Champlein
nommé Savignon, à Paris, gros garson & robuste, lequel se mocquoit
voyant quelquefois deux hommes se quereller sans se battre, ou tuer,
disant que ce n'étoient que des femmes, & n'avoient point de courage.»
(Liv. v, ch. v.)]

         Nous nous separasmes avec force promesses d'amitié. Ils s'en
         allèrent donc du costé du grand saut de la riviere de Canadas,
         & moy, je m'en retournay à Quebecq. En allant je rencontray le
         Pont-gravé, dedans le lac sainct Pierre, qui m'attendoit avec
         une grande pattache qu'il avoit rencontrée audit lac, qui
         n'avoit peu faire diligence de venir jusques où estoient les
         sauvages, pour estre trop lourde de nage. Nous nous en
         retournasmes tous ensemble à Quebecq: puis ledit Pont-gravé
         s'en alla à Tadoussac, pour mettre ordre à quelques affaires
223/371  que nous avions en ces quartiers là; & moy je demeuray à
         Quebecq pour faire redifier quelques palissades au tour de
         nostre habitation, attendant le retour dudit Pont-gravé, pour
         adviser ensemblement à ce qui seroit necessaire de faire.

         Le 4 de Juin[288] des Marests arriva à Quebecq, qui nous
         resjouit fort: car nous doubtions qu'il luy fut arrivé quelque
         accident sur la mer.

[Note 288: Il est probable qu'il faut lire: le 4 de juillet.]

         Quelques jours après un prisonnier Yroquois que j'y faisois
         garder, par la trop grande liberté que je luy donnois s'en fuit
         & se sauva, pour la crainte & apprehension qu'il avoit:
         nonobstant les asseurances que luy donnoit une femme de sa
         nation que nous avions en nostre habitation.

         Peu de jours après, le Pont-gravé m'escrivit qu'il estoit en
         délibération d'yverner en l'habitation, pour beaucoup de
         considerations qui le mouvoient à ce faire. Je luy rescrivy,
         que s'il croyoit mieux faire que ce que j'avois fait par le
         passé qu'il seroit bien.

         Il fit donc diligence de faire apporter les commoditez
         necessaires pour ladite habitation.

         Après que j'eu fait parachever la palissade autour de nostre
         habitation, & remis toutes choses en estat, le Capitaine Pierre
         revint dans une barque qui estoit allé à Tadoussac voir de ses
         amis: & moy j'y fus aussi pour voir ce qui reussiroit de la
         seconde traite & quelques autres affaires particulières, que
         j'y avois. Où estant je trouvay ledit Pont-gravé qui me
         communiqua fort particulièrement son dessin, & ce qui
         l'occasionnoit d'yverner. Je luy dis sainement ce qu'il m'en
224/372  sembloit, qui estoit, que je croyois qu'il n'y proffiteroit pas
         beaucoup, selon les apparences certaines qui se pouvoient voir.

         Il délibéra donc changer de resolution, & despescha une barque,
         & manda au Capitaine Pierre qu'il revint de Quebecq pour
         quelques affaires qu'il avoit avec luy: & aussi que quelques
         vaisseaux, qui estoient venus de Brouage apportèrent nouvelles,
         que monsieur de sainct Luc estoit venu en poste de Paris, &
         avoit chassé ceux de la Religion, hors de Brouage, & renforcé
         la garnison de soldats, & s'en estoit retourné en Court; & que
         le Roy avoit esté tué, & deux ou trois jours aprés luy, le duc
         de Suilly, & deux autres seigneurs dont on ne sçavoit le
         nom[289].

[Note 289: Henri IV avait en effet été assassiné le 14 de mai; mais ni
le duc de Sully ni aucun autre Seigneur ne l'avaient été.]

         Toutes ces nouvelles apportèrent un grand desplaisir aux vrais
         François, qui estoient lors en ces quartiers là: Pour moy, il
         m'estoit fortmalaisé de le croire, pour les divers discours
         qu'on en faisoit, qui n'avoient pas beaucoup d'apparence de
         vérité: & toutesfois bien affligé d'entendre de si mauvaises
         nouvelles.

         Or après avoir sejourné trois ou quatre jours à Tadoussac, &
         veu la perte que firent beaucoup de marchans qui avoient chargé
         grande quantité de marchandises & équipé bon nombre de
         vaisseaux, esperant faire leurs affaires en la traite de
         Pelleterie, qui fut si miserable pour la quantité de vaiseaux,
         que plusieurs se souviendront long temps de la perte qu'ils
         firent en ceste année[290].

[Note 290: Lescarbot nous fait connaître la cause de cette affluence de
vaisseaux de traite. «Cette année, dit-il, le refus fait au sieur de
Monts de lui continuer son privilège, ayant été divulgué par les ports
de mer, l'avidité des Merchens pour les Castors fut si grande, que les
trois parts cuidans aller conquérir la toison d'or sans coup férir, ne
conquirent pas seulement des toisons de laine, tant étoit grand le
nombre des conquerans.» (Liv. v, ch. v.)]

225/373  Ledit sieur de Pont-gravé & moy, nous nous embarquasmes chacun
         dans une barque, & laissasmes ledit Capitaine Pierre au
         vaisseau & emmenasmes le Parc à Quebecq, où nous parachevasmes
         de mettre ordre à ce qui restoit de l'habitation. Après que
         toutes choses furent en bon estat, nous resolusmes que ledit du
         Parc qui avoit yverné avec le Capitaine Pierre y demeuroit
         derechef, & que le Capitaine Pierre reviendroit aussi en
         France, pour quelques affaires qu'il y avoit, & l'y
         appelloient.

         Nous laissasmes donc ledit du Parc, pour y commander, avec
         seize hommes, ausquels nous fismes une remonstrance, de vivre
         tous sagement en la crainte de Dieu, & avec toute l'obeissance
         qu'ils devoient porter audit du Parc, qu'on leur laissoit pour
         chef & conducteur, comme si l'un de nous y demeuroit; ce qu'ils
         promirent tous de faire, & de vivre en paix les uns avec les
         autres.

         Quand aux jardins nous les laissasmes bien garnis d'herbes
         potagères de toutes sortes, avec de fort beau bled d'Inde, & du
         froument, seigle & orge, qu'on avoit semé, & des vignes que j'y
         avois fait planter durant mon yvernement (qu'ils ne firent
         aucun estat de conserver: car à mon retour, je les trouvay
         toutes rompues, ce qui m'aporta beaucoup de desplaisir, pour le
         peu de soin qu'ils avoient eu à la conservation d'un si bon &
         beau plan, dont je m'estois promis qu'il en reussiroit quelque
         chose de bon.)

         Après avoir veu toutes choses en bon estat, nous partismes de
         Quebecq, le 8 du mois d'Aoust, pour aller à Tadoussac, afin de
         faire apareiller nostre vaisseau, ce qui fut promptement fait.



226/374  _Retour en France. Rencontre d'une balaine, & de la façon qu'on
         les prent._

                            CHAPITRE III.

         LE 13. dudit mois nous partismes de Tadoussac, & arrivasmes à
         l'isle Percée le lendemain, où nous trouvasmes quantité de
         vaisseaux faisant pesche de poisson sec & vert,

         Le 18 dudit mois, nous partismes de l'isle Percée & passames
         par la hauteur de 42 degrez de latitude, sans avoir aucune
         cognoissance du grand banc, où se fait la pesche du poisson
         vert, pour ledit lieu estre trop estroit en ceste hauteur.

         Estant comme à demy traversé, nous rencontrasmes une balaine
         qui estoit endormie, & le vaisseau passant par dessus, luy fit
         une fort grande ouverture proche de la queue, qui la fit bien
         tost resveiller sans que nostre vaisseau en fut endomagé, &
         jetta grande abbondance de sang.

         Il m'a semblé n'estre hors de propos de faire icy une petite
         description de la pesche des balaines, que plusieurs n'ont
         veue, & croyent qu'elles se prennent à coups de canon, d'autant
         qu'il y a de si impudens menteurs qui l'afferment à ceux qui
         n'en sçavent rien. Plusieurs me l'ont soustenu obstinement sur
         ces faux raports.

         Ceux donc qui sont plus adroits à cette pesche sont les
         Basques, lesquels pour ce faire mettent leurs vaisseaux en un
         port de seureté, ou proche de là où ils jugent y avoir quantité
         de ballaines, & équipent plusieurs chalouppes garnies de bons
227/375  hommes & haussieres, qui sont petites cordes faites du meilleur
         chanvre qui se peut recouvrer, ayant de longeur pour le moins
         cent cinquante brasses, & ont force pertusanes longues de demie
         pique qui ont le fer large de six pouces, d'autres d'un pied &
         demy & deux de long, bien tranchantes. Ils ont en chacune
         chalouppe un harponneur, qui est un homme des plus dispos &
         adroits d'entre eux; aussi tire il les plus grands salaires
         après les maistres, d'autant que c'est l'office le plus
         hazardeux. Ladite chalouppe estant hors du port, ils regardent
         de toutes parts s'ils pourront voir & descouvrir quelque
         balaine, allant à la borde d'un costé & d'autre: & ne voyant
         rien, ils vont à terre & se mettent sur un promontoire, le plus
         haut qu'ils trouvent pour descouvrir de plus loing, où ils
         mettent un homme en sentinelle, qui apercevant la balaine,
         qu'ils descouvrent tant par sa grosseur, que par l'eau qu'elle
         jette par les esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, & de
         la hauteur de deux lances; & à ceste eau qu'elle jette, ils
         jugent ce qu'elle peut rendre d'huille. Il y en a telle d'où
         l'on en peut tirer jusques à six vingts poinçons, d'autres
         moins. Or voyant cet espouvantable poisson, ils s'embarquent
         promptement dans leurs chalouppes, & à force de rames ou de
         vent, vont jusques à ce qu'ils soient dessus. La voyant entre
         deux eaues, à mesme instant l'harponneur est au devant de la
         chalouppe avec un harpon, qui est un fer long de deux pieds &
         demy de large par le bas, emmanché en un baston de la longueur
         d'une demie pique, où au milieu il y a un trou où s'attache la
228/376  haussiere, & aussi tost que ledit harponneur voit son temps, il
         jette son harpon sur la balaine, lequel entre fort avant, &
         incontinent qu'elle se sent blessée, elle va au fonds de l'eau.
         Et si d'adventure en se retournant quelque fois, avec sa queue
         elle rencontre la chalouppe, ou les hommes, elle les brise
         aussi facilement qu'un verre. C'est tout le hazard qu'ils
         courent d'estre tuez en la harponnant: Mais aussitost qu'ils
         ont jetté le harpon dessus, ils laissent filer leur haussiere,
         jusques à ce que la balaine soit au fonds: & quelque fois comme
         elle n'y va pas droit, elle entraine la chalouppe plus de huit
         ou neuf lieues, & va aussi viste comme un cheval, & sont le
         plus souvent contraints de coupper leur haussiere, craignant
         que la balaine ne les attire soubs l'eau: Mais aussi quand elle
         va au fonds tout droit, elle y repose quelque peu, & puis
         revient tout doucement sur l'eau: & à mesure qu'elle monte, ils
         rembarquent leur haussiere peu à peu & puis comme elle est
         dessus, ils se mettent deux ou trois chalouppes autour avec
         leurs pertusanes, desquelles ils luy donnent plusieurs coups, &
         se sentant frappée, elle descend de rechef soubs l'eau en
         perdant son sang, & s'affoiblit de telle façon, qu'elle n'a
         plus de force ne vigueur, & revenant sur l'eau ils achevent de
         la tuer: & quand elle est morte, elle ne va plus au fonds de
         l'eau, lors ils l'attachent avec de bonnes cordes, & la
         traînent à terre, au lieu où ils font leur degrat, qui est
         l'endroit où ils font fondre le lard de ladite balaine, pour en
         avoir l'huille. Voila la façon que elles se peschent, & non à
         coups de canon, ainsi que plusieurs pensent, comme j'ay dit cy
         dessus. Pour reprendre le fil de mon discours, Après la
229/377  blessure de la balaine cy devant, nous prismes quantité de
         marsouins, que nostre contre maistre harponna, dont nous
         receusmes du plaisir & contentement.

         Aussi prismes nous quantité de poisson à la grand oreille avec
         une ligne & un aim, où nous attachions un petit poisson
         ressemblant au hareng, & la laissions traîner derrière le
         vaisseau, & la grand oreille pensant en effect que ce fut un
         poisson vif, venoit pour l'engloutir, & se trouvoit aussitost
         prins à l'aim qui estoit passé dans le corps du petit poisson.
         Il est tresbon, & a de certaines aigrettes qui sont fort
         belles, & aggreables comme celles qu'on porte aux pennaches.

         Le 22 de Septembre, nous arrivasmes sur la sonde, & advisasmes
         vingt vaisseaux qui estoient à quelque quatre lieux à l'Ouest
         de nous, que nous jugions estre Flamans à les voir de nostre
         vaisseau.

         Et le 25 dudit mois nous eusmes la veue de l'isle de Grenezé,
         après avoir eu un grand coup de vent, qui dura jusques sur le
         midy.

         Le 27 dudit mois arrivasmes à Honfleur.



231/379

[Illustration:]

                              LE TROISIESME
                            VOYAGE DU SIEUR DE
                        Champlain en l'année 1611.



         _Partement de France pour retourner en la nouvelle France. Les
         dangers & autres choses qui arriverent jusques en
         l'habitation._

                            CHAPITRE I.

         Nous partismes de Honfleur, le premier jour de Mars avec vent
         favorable jusques au huictiesme dudit mois, & depuis fusmes
         contrariés du vent de Su Surouest & Ouest Norouest qui nous fit
         aller jusques à la hauteur de 42 degrez de latitude, sans
         pouvoir eslever Su, pour nous mettre au droit chemin de
         nostre routte. Après donc avoir eu plusieurs coups de vent, &
         esté contrariés de mauvais temps: Et neantmoins, avec tant de
         peines & travaux, à force de tenir à un bort & à l'autre, nous
         fismes en sorte que nous arrivasmes à quelque 80 lieux du grand
         banc où se fait la pesche du poisson vert, où nous
         rencontrasmes des glaces de plus de trente à quarante brasses
         de haut, qui nous fit bien penser à ce que nous devions faire,
         craignant d'en rencontrer d'autres la nuit, & que le vent
232/380  venant à changer, nous poussast contre, jugeant bien que ce
         ne feroit les dernières, d'autant que nous estions partis de
         trop bonne heure de France. Navigeant donc le long de cedit
         jour à basse voile au plus prés du vent que nous pouvions, la
         nuit estant venue, il se leva une brume si espoisse, & Ci
         obscure, qu'à peine voyons nous la longueur du vaisseau.
         Environ sur les onze heures de nuit les matelots adviserent
         d'autres glaces qui nous donnèrent de l'apprehension, mais
         enfin nous fismes tant avec la diligence des mariniers, que
         nous les esvitasmes. Pensant avoir passé les dangers nous
         vinsmes à en rencontrer une devant nostre vaisseau que les
         matelots apperceurent, & non si tost que nous fusmes presques
         portez dessus. Et comme un chacun se recommendoit à Dieu, ne
         pensant jamais esviter le danger de ceste glace qui estoit
         soubs nostre beau pré, l'on crioit au gouverneur qu'il fit
         porter: Car ladite glace, qui estoit fort grande drivoit au
         vent d'une telle façon qu'elle passa contre le bord de nostre
         vaisseau, qui demeura court comme s'il n'eust bougé pour la
         laisser passer, sans toutesfois l'offencer: Et bien que nous
         fussions hors du danger: si est ce que le sang d'un chacun ne
         fut si promptement rassis, pour l'apprehention qu'on en avoit
         eue, & louasmes Dieu de nous avoir delivrez de ce péril. Après
         cestuy là passé, ceste mesme nuit nous en passames deux ou
         trois autres, non moins dangereux que les premiers, avec une
         brume pluvieuse & froide au possible, & de telle façon que l'on
         ne se pouvoit presque réchauffer. Le lendemain continuant
         nostre routte nous rencontrasmes plusieurs autres grandes &
         fort hautes glaces, qui sembloient des isles à les voir de
233/391  loin, toutes lesquelles evitasmes, jusques à ce que nous
         arrivasmes sur ledit grand banc, où nous fusmes fort contrariez
         de mauvais temps l'espace de six jours: Et le vent venant à
         estre un peu plus doux & assez favorable, nous desbanquasmes
         par la hauteur de 44 degrez & demy de latitude, qui fut le plus
         Su que peusmes aller. Après avoir fait quelque 60 lieues à
         l'Ouest-norouest nous apperceusmes un vaisseau qui venoit nous
         recognoistre, & puis fit porter à l'Est-nordest, pour esviter
         un grand banc de glace contenant toute l'estandue de nostre
         veue. Et jugeans qu'il pouvoit avoir panage par le milieu de ce
         grand banc, qui estoit separé en deux, pour parfaire nostre
         dite routte nous entrasmes dedans & y fismes quelque 10 lieues
         sans voir autre apparence que de beau partage jusques au soir,
         que nous trouvasmes ledit banc seelé, qui nous donna bien à
         penser ce que nous avions à faire, la nuit venant, & au défaut
         de la lune, qui nous ostoit tout moien de pouvoir retourner
         d'où nous estions venus: & neantmoins après avoir bien pensé,
         il fut resolu de rechercher nostre entrée à quoy nous nous
         mismes en devoir: Mais la nuict venant avec brumes, pluye &
         nege & un vent si impetueux que nous ne pouvions presque porter
         nostre grand papefi[291], nous osta toute cognoissance de
         nostre chemin. Car comme nous croyons esviter lesdites glaces
         pour passer, le vent avoit desja fermé le passage, de façon que
         nous fusmes contraincts de retourner à l'autre bord, & n'avions
         loisir d'estre un quart d'heure sur un bord amurés, pour
         r'amurer sur l'autre, afin d'esviter milles glaces qui estoient
234/382  de tous costez: & plus de 20 fois ne pensions sortir nos vies
         sauves.

[Note 291: _Pacfi_, ou simplement _pafi_; c'est la plus basse voile du
grand mât.]

         Toute la nuict se passa en peines & travaux: & jamais ne fut
         mieux fait le quart, car parsonne n'avoit envie de reposer,
         mais bien de s'esvertuer de sortir des glaces & périls. Le
         froid estoit si grand que tous les maneuvres dudit vaisseau
         estoient si gelez & pleins de gros glaçons, que l'on ne pouvoit
         manouvrer, ny se tenir sur le Tillac dudit vaisseau. Après donc
         avoir bien couru d'un costé & d'autre, attendant le jour, qui
         nous donnoit quelque esperance: lequel venu avec une brume,
         voyant que le travail & fatigue ne pouvoit nous servir, nous
         resolusmes d'aller à un banc de glace, où nous pourrions estre
         à l'abri du grand vent qu'il faisoit, & amener tout bas, & nous
         laisser driver comme lesdites glaces, afin que quand nous les
         aurions quelque peu esloignées nous remissions à la voile, pour
         aller retrouver ledit banc, & faire comme auparavant, attendant
         que la brume fut passée, pour pouvoir sortir le plus
         promptement que nous pourrions. Nous fusmes ainsi tout le jour
         jusques au lendemain matin, où nous mismes à la voille, allant
         tantost d'un costé & d'autre, & n'allions en aucun endroit que
         ne nous trouvassions enfermez en de grands bancs de glaces,
         comme en des estangs qui sont en terre. Le soir apperceusmes un
         vaisseau, qui estoit de l'autre costé d'un desdicts bancs de
         glace, qui, je m'asseure, n'estoit point moins en soing que
         nous, & fusmes quatre ou cinq jours en ce péril en extrêmes
         peines, jusques à ce qu'à un matin jettans la veue de tous
         costez nous n'apperceusmes aucun passage, sinon à un endroit où
235/383  l'on jugea que la glace n'estoit espoisse, & que facillement
         nous la pourrions passer. Nous nous mismes en devoir & passames
         par quantité de bourguignons, qui sont morceaux de glace
         separez des grands bancs par la violance des vents. Estans
         parvenus audit banc de glasse, les matelots commencèrent à
         s'armer de grands avirons, & autres bois pour repousser les
         bourguignons que pourrions rencontrer, & ainsi passasmes ledit
         banc, qui ne fut pas sans bien aborder des morceaux de glace
         qui ne firent nul bien à nostre vaisseau, toutesfois sans nous
         faire dommage qui peust nous offencer. Estant hors nous
         louasmes Dieu de nous avoir delivrez. Continuans nostre routte
         le lendemain, nous en rencontrasmes d'autres, & nous
         engageasmes de telle façon dedans, que nous nous trouvasmes
         environés de tous costés, sinon par où nous estions venus, qui
         fut occasion qu'il nous fallut retourner sur nos brisées pour
         essayer de doubler la pointe du costé du Su: ce que ne peusmes
         faire que le deuxiesme jour, passant par plusieurs petits
         glaçons separez dudit grand banc, qui estoit par la hauteur de
         44 degrez & demy, & singlasmes jusques au lendemain matin,
         faisant le Norouest & Nor-nor-ouest, que nous rencontrasmes un
         autre grand banc de glace, tant que nostre veue se pouvoit
         estendre devers l'Est & l'Ouest, lequel quand l'on l'apperceut
         l'on croioit que ce fut terre: car ledit banc estoit si uny que
         l'on eust dit proprement que cela avoit esté ainsi fait exprés,
         & avoit plus de dixhuit pieds de haut, & deux fois autant soubs
         l'eau, & faisions estat de n'estre qu'à quelque quinze lieues
236/384  du cap Breton, qui estoit le vingtsixiesme jour dudit mois. Ces
         rencontres de glaces si souvent nous apportoient beaucoup de
         desplaisir: croyant aussi que le passage dudit cap Breton & cap
         de Raye seroit fermé, & qu'il nous faudroit tenir la mer
         longtemps devant que de trouver passage. Ne pouvans donc rien
         faire nous fumes contraincts de nous remettre à la mer quelque
         quatre ou cinq lieues pour doubler une autre pointe dudit grand
         banc, qui nous demeuroit à l'Ouest-surouest, & après
         retournâmes à l'autre bord au Norouest, pour doubler ladite
         pointe, & singlasmes quelques sept lieues, & puis fismes le
         Nor-norouest quelque trois lieues, où nous apperçusmes derechef
         un autre banc de glace. La nuit s'approchoit, & la brume se
         levoit, qui nous fit mettre à la mer pour passer le reste de la
         nuit attendant le jour, pour retourner recognoistre lesdites
         glaces. Le vintseptiesme jour dudit mois, nous advisasmes terre
         à l'Ouest-norouest de nous, & ne vismes aucunes glaces qui nous
         peuvent demeurer au Nor-nordest: Nous approchasmes de plus prés
         pour la mieux recognoistre, & vismes que c'estoit Campseau, qui
         nous fit porter au Nort pour aller à l'isle du cap Breton, nous
         n'eusmes pas plustost fait deux lieues que rencontrasmes un
         banc de glace qui fuioit au Nordest. La nuit venant nous fusmes
         contraincts de nous mettre à la mer jusques au lendemain, que
         fismes le Nordest, & rencontrasmes une autre glace qui nous
         demeuroit à l'Est & Est-suest, & la costoyasmes, mettant le cap
         au Nordest & au Nor plus de quinze lieux: En fin fusmes
         contraincts de refaire l'Ouest, qui nous donna beaucoup de
         desplaisir, voyant que ne pouvions trouver passage, & fusmes
237/385  contraincts de nous en retirer & retourner sur nos brisées: &
         le mal pour nous que le calme nous prit de telle façon que la
         houle nous pensa jetter sur la coste dudit banc de glace, &
         fusmes prests de mettre nostre batteau hors, pour nous servir
         au besoin. Quand nous nous fussions sauvez sur lesdites glaces
         il ne nous eut servy que de nous faire languir, & mourir tous
         miserables. Comme nous estions donc en deliberation de mettre
         nostre dit batteau hors, une petite fraischeur se leva, qui
         nous fit grand plaisir, & par ainsi évitasmes lesdites glaces.
         Comme nous eusmes fait deux lieues, la nuit venoit avec une
         brume fort espoisse, qui fut occasion que nous amenasmes pour
         ne pouvoir voir: & aussi qu'il y avoit plusieurs grandes glaces
         en nostre routte, que craignions abborder: & demeurasmes ainsi
         toute la nuit jusques au lendemain vingtneufiesme jour dudit
         mois, que la brume renforça de telle façon, qu'à peine pouvoit
         on voir la longueur du vaisseau, & faisoit fort peu de vent:
         neantmoins nous ne laissasmes de nous appareiller pour esviter
         lesdites glaces: mais pensans nous desgager, nous nous y
         trouvasmes si embarrassez, que nous ne sçavions de quel bort
         amurer: & derechef fusmes contraints d'amener, & nous laisser
         driver jusques à ce que lesdites glaces nous fissent
         appareiller, & fismes cent bordées d'un costé & d'autre, &
         pensasmes nous perdre par plusieurs fois: & le plus asseuré y
         perdroit tout jugement, ce qu'eust aussi bien fait le plus
         grand astrologue du monde. Ce qui nous donnoit du desplaisir
         d'avantage, c'estoit le peu de veue, & la nuit qui venoit, &
238/386  n'avions refuite d'un quart de lieue sans trouver banc ou
         glaces, & quantité de bourguignons, que le moindre eust esté
         suffisant de faire perdre quelque vaisseau que ce fust. Or
         comme nous estions tousjours costoyans au tour des glaces, il
         s'esleva un vent si impétueux qu'en peu de temps il separa la
         brume, & fit faire veue, & en moins d'un rien rendit l'air
         clair, & beau soleil. Regardant au tour de nous, nous nous
         vismes enfermez dedans un petit estang, qui ne contenoit pas
         lieue & demie en rondeur, & apperçeusmes l'isle dudit cap
         Breton, qui nous demeuroit au Nort, presque à quatre lieues, &
         jugeasmes que le partage estoit encore fermé jusques audit cap
         Breton. Nous apperçeusmes aussi un petit banc de glace au
         derrière de nostre dit vaisseau, & la grand mer qui paroissoit
         au delà, qui nous fit prendre resolution de passer
         par dessus ledit banc, qui estoit rompu: ce que nous fismes
         dextrement sans offencer nostredit vaisseau, & nous nous mismes
         à la mer toute la nuit, & fismes le Suest desdites glaces. Et
         comme nous jugeasmes que nous pouvions doubler ledit banc de
         glace, nous fismes l'est-nordest quelques quinze lieues, &
         apperçeusmes seulement une petite glace, & la nuit amenasmes
         jusques au lendemain, que nous apperçeusmes un autre banc de
         glace au Nord de nous, qui continuoit tant que nostre veue se
         pouvoit estendre, & avions drivé à demy lieue prés, & mismes
         les voiles haut, cottoyant tousjours ladite glace pour en
         trouver l'extrémité. Ainsi que nous singlions nous avisasmes un
         vaisseau le premier jour de May qui estoit parmy les glaces,
         qui avoit bien eu de la peine d'en sortir aussi bien que nous,
239/387  & mismes vent devant pour attendre ledit vaisseau qui faisoit
         large sur nous, d'autant que desirons sçavoir s'il n'avoit
         point veu d'autres glaces. Quand il fut proche, nous
         apperçeusmes que c'estoit le fils du sieur de Poitrincourt qui
         alloit trouver son père qui estoit à l'habitation du port
         Royal; & y avoit trois mois qu'il estoit party de France (je
         crois que ce ne fut pas sans beaucoup de peine) & s'ils [292]
         estoient encore à prés de cent quarante lieues dudit port
         Royal, bien à l'escart de leur routte. Nous leur dismes que
         nous avions eu cognoissance des isles de Campseau, qui à mon
         opinion les asseura beaucoup, d'autant qu'ils n'avoient point
         encore eu cognoissance d'aucune terre, & s'en alloient donner
         droit entre le cap S. Laurens, & cap de Raye, par où ils
         n'eussent pas trouvé ledit port Royal, si ce n'eust esté en
         traversant les terres. Après avoir quelque peu parlé ensemble,
         nous nous departismes chacun suivant sa routte. Le lendemain
         nous eusmes cognoissance des isles sainct Pierre, sans trouver
         glace aucune: & continuant nostre routte, le lendemain
         troisiesme jour du mois eusmes cognoissance du cap de Raye,
         sans aussi trouver glaces. Le quatriesme dudit mois eusmes
         cognoissance de l'isle sainct Paul, & cap sainct Laurens; &
         estions à quelques huit lieues au Nord dudit cap S. Laurens. Le
         lendemain eusmes cognoissance de Gaspé. Le septiesme jour dudit
         mois fusmes contrariez du vent de Norouest, qui nous fit driver
         prés de trente cinq lieues de chemin, puis le vent se vint à
         calmer, & en beauture, qui nous fut favorable jusques à
         Tadoussac, qui fut le tresiesme jour dudit mois de May, où nous
240/388  fismes tirer un coup de canon pour advertir les sauvages, afin
         de sçavoir des nouvelles des gens de nostre habitation de
         Quebecq. Tout le pays estoit encore presque couvert de neige.
         Il vint à nous quelques canots, qui nous dirent qu'il y avoit
         une de nos pattaches qui estoit au port il y avoit un mois, &
         trois vaisseaux qui y estoient arrivez depuis huit jours. Nous
         mismes nostre batteau hors, & fusmes trouver lesdicts sauvages,
         qui estoient assez miserables, & n'avoient à traicter que pour
         avoir seulement des rafraichissemens, qui estoit fort peu de
         chose: encore voulurent ils attendre qu'il vint plusieurs
         vaisseaux ensemble, afin d'avoir meilleur marché des
         marchandises: & par ainsi ceux s'abusent qui pensent faire
         leurs affaires pour arriver des premiers: car ces peuples sont
         maintenant trop fins & subtils.

[Note 292: _Et si_, pour _et cependant_.]

         Le dixseptiesme jour dudit mois je partis de Tadoussac pour
         aller au grand saut trouver les sauvages Algoumequins & autres
         nations qui m'avoient promis l'année précédente de s'y trouver
         avec mon garçon que je leur avois baillé, pour apprendre de luy
         ce qu'il auroit veu en son yvernement dans les terres. Ceux qui
         estoient dans ledit port, qui se doutoient bien, où je devois
         aller, suivant les promesses que j'avois faites aux sauvages,
         comme j'ay dit cy dessus, commencèrent à faire bastir plusieurs
         petites barques pour me suivre le plus promptement qu'ils
         pouroient: Et plusieurs, à ce que j'appris devant que partir de
         France, firent equipper des navires & pattaches sur
         l'entreprise de nostre voyage, pensant en revenir riches comme
         d'un voyage des Indes.

241/389  Le Pont demeura audit Tadoussac sur l'esperance que s'il n'y
         faisoit rien, de prendre une pattache, & me venir trouver au
         dit saut. Entre Tadoussac & Quebecq nostre barque faisoit grand
         eau, qui me contraignit de retarder à Quebecq pour l'estancher,
         qui fut le 21e jour de May.



         _Descente à Quebecq pour faire racommoder la barque, Partement
         dudit Quebecq pour aller au saut trouver les sauvages &
         recognoistre un lieu propre pour une habitation._

                              CHAPITRE II.

         Estans à terre je trouvay le sieur du Parc qui avoit yverné en
         ladite habitation, & tous ses compagnons, qui se portoient fort
         bien, sans avoir eu aucune maladie. La chasse & gibier ne leur
         manqua aucunement en tout leur yvernement, à ce qu'ils me
         dirent. Je trouvay le Capitaine sauvage appelé Batiscan &
         quelques Algoumequins, qui disoient m'attendre, ne voulant
         retourner à Tadoussac qu'ils ne m'eussent veu. Je leur fis
         quelque proposition de mener un de nos gens aux trois rivieres
         pour les recognoistre, & ne peu obtenir aucune chose d'eux pour
         ceste année, me remettant à l'autre: neantmoins je ne laissay
         de m'informer particulièrement de l'origine & des peuples qui y
         habitent: ce qu'ils me dirent exactement. Je leur demanday un
         de leurs canots, mais ils ne s'en voulurent desfaire en aucune
         façon que ce fut pour la necessité qu'ils en avoient: car
         j'estois délibéré d'envoyer deux ou trois hommes descouvrir
         dedans lesdites trois rivieres voir ce qu'il y auroit: ce que
242/390  je ne peu faire, à mon grand regret, remettant la partie à la
         première occasion qui se presenteroit.

         Je fis cependant diligeance de faire accommoder nostredicte
         barque. Et comme elle fut preste, un jeune homme de la Rochelle
         appelé Trefart, me pria que je luy permisse de me faire
         compagnie audit saut, ce que je luy refusay, disant que j'avois
         des dessins particuliers, & que je ne desirois estre conducteur
         de personne à mon prejudice, & qu'il y avoit d'autres
         compaignies que la mienne pour lors, & que je ne desirois
         ouvrir le chemin & servir de guide, & qu'il le trouveroit assés
         aisement sans moy. Ce mesme jour je partis de Quebecq, &
         arrivay audit grand saut le vingthuictiesme de May, où je ne
         trouvay aucun des sauvages qui m'avoient promis d'y estre au
         vingtiessme dudit mois. Aussitost je fus dans un meschant canot
         avec le sauvage que j'avois mené en France, & un de nos gens.
         Après avoir visité d'un costé & d'autre, tant dans les bois que
         le long du rivage, pour trouver un lieu propre pour la
         scituation d'une habitation, & y préparer une place pour y
         bastir, je fis quelques huit lieues par terre cottoyant le
         grand saut par des bois qui sont assez clairs, & fus jusques à
         un lac[293], où nostre sauvage me mena; où je consideray fort
         particulièrement le pays; Mais en tout ce que je vy, je n'en
         trouvay point de lieu plus propre qu'un petit endroit, qui est
         jusques où les barques & chalouppes peuvent monter aisement:
         neantmoins avec un grand vent, ou à la cirque, à cause du grand
         courant d'eau: car plus haut que ledit lieu (qu'avons nommé la
243/391  place Royalle) à une lieue du mont Royal, y a quantité de
         petits rochers & basses, qui sont fort dangereuses. Et proches
         de ladite place Royalle y a une petite riviere[294] qui va
         assez avant dedans les terres, tout le long de laquelle y a
         plus de 60 arpens de terre desertés qui sont comme prairies, où
         l'on pourroit semer des grains, & y faire des jardinages.
         Autresfois des sauvages[295] y ont labouré, mais ils les ont
         quitées pour les guerres ordinaires qu'ils y avoient. Il y a
         aussi grande quantité d'autres belles prairies pour nourrir tel
         nombre de bestail que l'on voudra: & de toutes les sortes de
         bois qu'avons en nos forests de pardeça: avec quantité de
244/392  vignes, noyers, prunes, serizes, fraises, & autres sortes qui
         sont très-bonnes à manger, entre autres une qui est fort
         excellente, qui a le goût sucrain, tirans à celuy des
         plantaines (qui est un fruit des Indes) & est aussi blanche que
         neige, & la fueille ressemblant aux orties, & rampe le long des
         arbres & de la terre, comme le lierre. La pesche du poisson y
         est fort abondante, & de toutes les especes que nous avons en
         France, & de beaucoup d'autres que nous n'avons point, qui sont
         très-bons: comme aussi la chasse des oiseaux aussi de
         diferentes especes: & celle des Cerfs, Daims, Chevreuls,
         Caribous, Lapins, Loups-serviers, Ours, Castors, & autres
         petites bestes qui y sont en telle quantité, que durant que
         nous fusmes audit saut, nous n'en manquasmes aucunement.

[Note 293: Le lac des Deux-Montagnes.]

[Note 294: La petite rivière Saint-Pierre.]

[Note 295: Les sauvages qui avaient cultivé ces terres étaient
évidemment ceux que Cartier y avait trouvés en 1535, dans sa visite à
Hochelaga et au Mont-Royal. «Commençasmes, dit-il, à trouver les terres
labourées, & belles grandes champaignes plaines de bledz de leur terre,
qui est comme mil de bresil, aussy gros ou plus que poix, dequoy vivent
ainsi comme nous faisons de fourment; & au parmy d'icelles champaignes
est située la ville de Hochelaga, prés & joignant une montaigne qui est
à l'entour d'icelle, labourée & fort fertile.» (Second Voyage, fol. 23
_b_.) Or, selon toutes les apparences, les habitants d'Hochelaga étaient
les mêmes que ceux auxquels plus tard on a donné le nom d'Iroquois.
D'abord ils étaient sédentaires; ce qui était propre à la grande famille
huronne-iroquoise; leurs villages, leurs cabanes avaient absolument la
disposition et la forme qu'ont toujours eu les villages et les cabanes
des Hurons et des Iroquois; tous les mots qui nous ont été conservés de
leur langue par les relations de Cartier, se retrouvent encore dans la
langue iroquoise; enfin les traditions qu'ont pu recueillir les
missionnaires et les premiers voyageurs, attestent que les environs de
Montréal et même de Québec étaient le pays des Iroquois. Nicolas Perrot,
si bien instruit des traditions et de l'histoire des sauvages, dit que
«le pays des Iroquois estoit autrefois le Montréal & les Trois
Rivieres,» et qu'ils s'en éloignèrent par suite d'un démêlé survenu
entre eux et les Algonquins (Mémoire de Nicolas Perrot, édit. du P.
Tailhan, p. 9); ce qui, explique pourquoi ceux-ci revendiquaient aussi
l'île de Montréal comme le pays de leurs ancêtres (Relations 1642, p.
38, et 1646, p. 34, édit. 1858). Le témoignage du P. Lafitau confirme
encore celui de Perrot: «Les Iroquois Agniers, dit-il, assurent qu'ils
errèrent longtemps sous la conduite d'une femme nommée Gaihonariosk;
cette femme les promena dans tout le nord de l'Amérique, & les fit
passer au lieu où est située maintenant la ville de Québec... C'est ce
que les Agniés racontent de leur origine.» (Moeurs des sauvages, t. I,
p. 101, 102.) Ce qu'il paraît y avoir de plus vraisemblable, c'est que
les iroquois ou hurons de Hochelaga furent d'abord contraints de laisser
leur pays aux Algonquins, qui alors avaient l'avantage sur eux; mais
qu'ensuite les Iroquois, s'étant aguerris, finirent par en chasser les
Algonquins, sans toutefois y revenir eux-mêmes, parce que leur nouveau
pays leur offrait autant d'avantages et plus de sécurité. (Voir Histoire
de la colonie française en Canada, t. I, p. 524 et s.)]

         Ayant donc recogneu fort particulièrement & trouvé ce lieu un
         des plus beaux qui fut en ceste riviere, je fis aussitost
         coupper & deffricher le bois de ladite place Royalle[296] pour
         la rendre unie, & preste à y bastir, & peut on faire passer
         l'eau au tour aisement, & en faire une petite isle, & s'y
         establir comme l'on voudra.

[Note 296: Cette place Royale que Champlain fit défricher, était sur la
pointe à laquelle on donna depuis le nom de Callières. (Voir la lettre A
de la carte du saut Saint-Louis.)]

         Il y a un petit islet à quelque 20 thoises de ladite place
         Royalle, qui a quelques cent pas de long, où l'on peut faire
         une bonne & forte habitation. Il y a aussi quantité de prairies
         de très-bonne terre grasse à potier, tant pour bricque que pour
         bastir, qui est une grande commodité. J'en fis accommoder une
         partie & y fis une mouraille de quatre pieds d'espoisseur & 3 à
245/393  4 de haut, & 10 toises de long pour voir comme elle se
         conserveroit durant l'yver quand les eaux descenderoient, qui à
         mon opinion ne sçauroit parvenir jusques à lad. muraille,
         d'autant que le terroir est de douze pieds eslevé dessus ladite
         riviere, qui est assez haut. Au milieu du fleuve y a une isle
         d'environ trois quarts de lieues de circuit, capable d'y bastir
         une bonne & forte ville, & l'avons nommée l'isle de saincte
         Elaine[297]. Ce saut descend en manière de lac, où il y a deux
         ou trois isles & de belles prairies.

[Note 297: L'auteur paraît avoir nommé ainsi cette île à l'occasion du
mariage qu'il venait de contracter, un peu avant son départ de France,
avec Demoiselle Hélène Boullé, fille de Nicolas Boullé, secrétaire de la
chambre du roi.]

         Le premier jour de Juin le Pont arriva audit saut, qui n'avoit
         rien sceu faire à Tadoussac; & bonne compagnie le suivirent &
         vindrent après luy pour y aller au butin, car sans ceste
         esperance ils estoient bien de l'arriére.

         Or attendant les sauvages, je fis faire deux jardins, l'un dans
         les prairies, & l'autre au bois, que je fis deserter, & le
         deuxiesme jour de juin j'y semay quelques graines, qui
         sortirent toutes en perfection, & en peu de temps, qui
         demonstre la bonté de la terre.

         Nous resolusmes d'envoyer Savignon nostre sauvage avec un
         autre, pour aller au devant de ceux de son pays, afin de les
         faire haster de venir, & se délibèrent d'aller dans nostre
         canot, qu'ils doubtoient, d'autant qu'il ne valoit pas
         beaucoup.

         Ils partirent le cinquiesme jour dudit mois. Le lendemain
         arriva quatre ou cinq barques (c'estoit pour nous faire
         escorte) d'autant qu'ils ne pouvoient rien faire audit
         Tadoussac.

         Le septiesme jour je fus recognoistre une petite riviere par où
246/394  vont quelques fois les sauvages à la guerre, qui se va rendre
         au saut de la riviere des Yroquois[298]: elle est fort
         plaisante, y ayant plus de trois lieues de circuit de prairies,
         & force terres, qui se peuvent labourer: elle est à une lieue
         du grand saut, & lieu & demie de la place Royalle.

[Note 298: En remontant la rivière Saint-Lambert, et en suivant celle de
Montréal, on arrive effectivement au bassin de Chambly, c'est-à-dire, au
pied du saut de la rivière des Iroquois.]

         Le neufiesme jour nostre sauvage arriva, qui fut quelque peu
         pardela le lac qui a quelque dix lieues de long, lequel j'avois
         veu auparavant[299], où il ne fit rencontre d'aucune chose, &
         ne purent passer plus loin à cause de leur dit canot qui leur
         manqua; & furent contraints de s'en revenir. Ils nous
         rapportèrent que passant le saut ils virent une isle où il y
         avoit si grande quantité de hérons, que l'air en estoit tout
         couvert. Il y eust un jeune homme qui estoit au sieur de Mons
         appelé Louys, qui estoit fort amateur de la chasse, lequel
         entendant cela, voulut y aller contenter sa curiosité, & pria
         fort instamment nostredit sauvage de l'y mener: ce que le
         sauvage luy accorda avec un Capitaine sauvage Montagnet fort
         gentil personnage, appelé Outetoucos. Dés le matin led. Louys
         fut appeler les deux sauvages pour s'en aller à ladite isle des
         hérons. Ils s'embarquèrent dans un canot & y furent. Ceste isle
         est au milieu du saut[300], où ils prirent telle quantité de
         heronneaux & autres oyseaux qu'ils voulurent, & se
247/395  rembarquerent en leur canot. Outetoucos contre la volonté de
         l'autre sauvage & de l'instance qu'il peut faire voulut passer
         par un endroit fort dangereux, où l'eau tomboit prés de trois
         pieds de haut, disant que d'autresfois il y avoit passé, ce qui
         estoit faux, il fut long temps à debatre contre nostre sauvage
         qui le voulut mener du costé du Su le long de la grand
         Tibie[301], par où le plus souvent ils ont accoustumé de
         passer, ce que Outetoucos ne desira, disant qu'il n'y avoit
         point de danger. Comme nostre sauvage le vit opiniastre, il
         condescendit à sa volonté: mais il luy dit qu'à tout le moins
         on deschargeast le canot d'une partie des oyseaux qui estoient
         dedans, d'autant qu'il estoit trop chargé, ou
         qu'infailliblement ils empliroient d'eau, & se perdroient: ce
         qu'il ne voulut faire, disant qu'il seroit assez à temps s'ils
         voyoient qu'il y eut du péril pour eux. Ils se laisserent donc
         driver dans le courant. Et comme ils furent dans la cheute du
         saut, ils en voulurent sortir & jetter leurs charges, mais il
         n'estoit plus temps, car la vitesse de l'eau les maistrisoit
         ainsi qu'elle vouloit, & emplirent aussitost dans les boullons
         du saut, qui leur faisoient faire mille tours haut & bas. Ils
         ne l'abandonnèrent de long temps: Enfin la roideur de l'eau les
         lassa de telle façon, que ce pauvre Louys qui ne sçavoit nager
         en aucune façon perdit tout jugement & le canot estant au fonds
         de l'eau il fut contraint de l'abandonner: & revenant au haut
         les deux autres qui le tenoient tousjours ne virent plus nostre
248/396  Louys, & ainsi mourut miserablement[302]. Les deux autres
         tenoient tousjours ledit canot: mais comme ils furent hors du
         saut, ledit Outetoucos estant nud, & se fiant en son nager,
         l'abandonna, pensant gaigner la terre, bien que l'eau y courust
         encore de grande vitesse, & se noya: car il estoit si fatigué &
         rompu de la peine qu'il avoit eue, qu'il estoit impossible
         qu'il se peust sauver ayant abandonné le canot, que nostre
         sauvage Savignon mieux advisé tint tousjours fermement, jusques
         à ce qu'il fut dans un remoul, où le courant l'avoit porté, &
         sceut si bien faire, quelque peine & fatigue qu'il eut eue,
         qu'il vint tout doucement à terre, où estant arrivé il jetta
         l'eau du canot, & s'en revint avec grande apprehention qu'on ne
         se vangeast sur luy, comme ils font entre eux, & nous conta ces
         tristes nouvelles, qui nous apportèrent du desplaisir.

[Note 299: Le lac des Deux-Montagnes. (_Conf_. p. 242, ci-dessus.)]

[Note 300: Cette expression _au milieu du saut_ tranche une difficulté
qui se rencontre dans la carte du Saut St. Louis, où manque la lettre Q,
tandis que la lettre P s'y trouve deux fois: l'île aux Hérons est celle
qui y est marquée R, et l'île au Diable, située au sud-ouest de la
première, devrait porter la lettre R. Nous regrettons d'être, sur ce
point, en désaccord avec l'auteur de l'_Histoire de la Colonie française
en Canada_; mais nous avons du moins la consolation d'être d'accord avec
la tradition.]

[Note 301: La _grand Tibie_ n'est rien autre chose que la grand Terre.
C'est une faute typographique, que l'auteur a corrigée lui-même dans
l'édition de 1632.]

[Note 302: C'est sans doute en mémoire de la mort de ce jeune Louis, que
l'on donna au Grand-Saut le nom de Saint-Louis, qu'il a toujours porté
depuis.]


396a

[Illustration: Le grand saut St Louis]

A Petite place que je fis deffricher.
B Petit estang.
G Petit islet où je fis faire une muraille de pierre.
D Petit ruisseau où se tiennent les barques.
E Prairies où se mettent les sauvages quand ils viennent en ce pays.
F Montaignes qui paroissent dans les terres.
G Petit estang.
H (1) Mont Royal.
I Petit ruisseau.
L Le saut.
M Le lieu où les sauvages passent leurs canots, par terre du costé du
  Nort.
N Endroit où un de nos gens & un sauvage se noyèrent.
O Petit islet de rochers.
P (2) Autre islet où les oyseaux font leurs nids.
Q (3) L'isle aux hérons.
R (4) Autre isle dans le saut.
S Petit islet.
T Petit islet rond.
V Autre islet demy couvert d'eau.
X (5) Autre islet ou il y a force oyseaux de riviere.
Y Prairies.
Z Petite riviere.
2 (6) Isles assez grandes & belles.
3 Lieux qui descouvrent quand le eaux baissent, où il se fait grands
  bouillonnements, comme aussi fait audit saut.
4 Prairies plaines d'eaux.
5 Lieux fort bas & peu de fonds
6 Autre petit islet.
7 Petis rochers.
8 Isle sainct Helaine.
9 Petit islet desgarny d'arbres.
oo Marescages qui s'escoulent dan le grand saut.

(1) La lettre H se trouve en double; l'une sur la montagne, et c'est là
sa place; l'autre au bas de 1 îlot Normandie. Cette dernière n'est
probablement que le chiffre 11, dont le graveur aura fait une lettre.
(2) La lettre P est en double. Evidemment, cet autre islet est entre N
et 0. (3) La lettre Q ne se trouve pas dans la carte. C'est la lettre H
qui est à sa place (voir note 3 de la page 246). (4) Cette lettre
devrait être à la place de celui des deux F qui désigne l'île au Diable,
c'est-à dire, cette _autre île dans le saut_ qui est au sud-ouest de
l'île aux Hérons. (5) _x_ dans la carte. (6) Ce chiffre 2 se trouve
tellement placé auprès de l'île Saint-Paul, qu'on le prendrait pour la
lettre N.

         Le lendemain [303] je fus dans un autre canot audit saut avec
         le sauvage, & un autre de nos gens, pour voir l'endroit où ils
         s'estoient perdus: & aussi si nous trouverions les corps, &
         vous asseure que quand il me monstra le lieu les cheveux me
         herisserent en la teste, de voir ce lieu si espouvantable, &
         m'estonnois comme les deffuncts avoient esté si hors de
         jugement de passer un lieu si effroiable, pouvant aller par
         ailleurs: car il est impossible d'y passer pour avoir sept à
         huit cheutes d'eau qui descendent de degré en degré, le moindre
         de trois pieds de haut, où il se faisoit un train &
         bouillonnement estrange, & une partie dudit saut estoit toute
         blanche d'escume, qui montroit le lieu le plus effroyable, avec
249/397  un bruit si grand que l'on eut dit que c'estoit un tonnerre,
         comme l'air retentissoit du bruit de ces cataraques. Après
         avoir veu & consideré particulièrement ce lieu & cherché le
         long du rivage lesdicts corps, cependant qu'une chalouppe assez
         légère estoit allée d'un autre costé, nous nous en revinsmes
         sans rien trouver.

[Note 303: Le 11 de juin. Nos trois chasseurs étaient partis le 10 au
matin, et vraisemblablement l'accident arriva le même jour.]



         _Deux cens sauvages ramènent le François qu'on leur avoit
         baillé, & remmenerent leur sauvage qui estoit retourné, de
         France. Plusieurs discours de part & d'autre._

                             CHAPITRE III.

         LE treisiesme jour dudit mois[304] deux cens sauvages
         Charioquois[305], avec les Capitaines Ochateguin, Yroquet &
         Tregouaroti frère de nostre sauvage amenèrent mon garçon. Nous
         fusmes fort contens de les voir, je fus au devant d'eux avec un
         canot & nostre sauvage, & cependant qu'ils approchoient
         doucement en ordre, les nostres s'apareillerent de leur faire
         une escopeterie d'arquebuses & mousquets, & quelques petites
         pièces. Comme ils approchoient, ils commencèrent à crier tous
         ensemble, & un des chefs commanda de faire leur harangue, où
         ils nous louoient fort, & nous tenant pour véritables, de ce
         que je leur avois tenu ce que je leur promis, qui estoit de les
         venir trouver audit saut. Après avoir fait trois autres cris,
250/398  l'escopeterie tira par deux fois de 13 barques ou pattaches qui
         y estoient, qui les estonna de telle façon qu'ils me prièrent
         de dire que l'on ne tirast plus, & qu'il y en avoit la plus
         grand part, qui n'avoient jamais veu de Chrestiens, ny ouy des
         tonnerres de la façon, & craignoient qu'il ne leur fit mal, &
         furent fort contans de voir nostredit sauvage sain, qu'ils
         pensoient mort, sur des rapports que leur avoient fait quelques
         Algoumequins qui l'avoient ouy dire à des sauvages Montagnets.
         Le sauvage me loua du traictement que je luy avois fait en
         France, & des singularitez qu'il avoit veues, dont ils
         entrèrent tous en admiration, & s'en allèrent cabaner dans le
         bois assez légèrement attendant le lendemain, que je leur
         monstrasse le lieu où je desirois qu'ils se logassent. Aussi je
         vis mon garçon qui vint habillé à la sauvage, qui se loua du
         traistement des sauvages, selon leur pays, & me fit entendre
         tout ce qu'il avoit veu en son yvernement, & ce qu'il avoit
         apris desdicts sauvages.

[Note 304: Le 13 de juin.]

[Note 305: Ce nom, que l'auteur remplace par celui de Hurons, dans son
édition de 1632, était probablement celui d'un chef de cette nation, de
même que celui d'Ochateguins.]

         Le lendemain venu, je leur monstray un lieu pour aller cabaner,
         où les antiens & principaux deviserent fort ensemble: Et après
         avoir esté un long temps en cest estat, ils me firent appeler
         seul avec mon garçon, qui avoit fort bien apris leur langue, &
         luy dirent qu'ils desiroient faire une estroite amitié avec
         moy, & estoient faschez de voir toutes ces chalouppes ensemble,
         & que nostre sauvage leur avoit dit qu'il ne les cognoissoit
         point, ny ce qu'ils avoient dans l'âme, & qu'ils voyoient bien
         qu'il n'y avoit que le gain & l'avarice qui les y amenoit, &
         que quand ils auroient besoin de leur assistance qu'ils ne leur
251/399  donneroient aucun secours, & ne seroient comme moy qui
         m'offrois avec mes compagnons d'aller env leur pays, & les
         assister, & que je leur en avois monstré des tesmoignages par
         le passé, en se louant tousjours du traictement que j'avois
         fait à nostre sauvage comme à mon frère, & que cela les
         oubligeoit tellement à me vouloir du bien, que tout ce que je
         desirerois d'eux, ils assayeroient à me satisfaire, &
         craignoient que les autres pattaches ne leur fissent du
         desplaisir. Je leur asseuray que non feroient, & que nous
         estions tous soubs un Roy, que nostredit sauvage avoit veu, &
         d'une mesme nation, (mais pour ce qui estoit des affaires,
         qu'elles estoient particulières) & ne devoient point avoir
         peur, estant aussi asseurez comme s'ils eussent esté dans leur
         pays. Après plusieurs discours, ils me firent un present de 100
         castors. Je leur donnay en eschange d'autres sortes de
         marchandise, & me dirent qu'il y avoit plus de 400 sauvages qui
         devoient venir de leur pays, & ce qui les avoit retardés, fut
         un prisonnier Yroquois qui estoit à moy, qui s'estoit eschappé
         & s'en estoit allé en son pays, & qu'il avoit donné à entendre
         que je luy avois donné liberté & des marchandises, & que je
         devois aller audit saut avec 600 Yroquois attendre les
         Algoumequins, & les tuer tous: Que la crainte de ces nouvelles
         les avoit arrestés, & que sans cela qu'ils fussent venus. Je
         leur fis response que le prisonnier s'estoit desrobé sans que
         je luy eusse donné congé, & que nostredit sauvage sçavoit bien
         de quelle façon il s'en estoit allé, & qu'il n'y avoit aucune
         apparence de laisser leur amitié comme ils avoient ouy dire,
         ayant esté à la guerre avec eux, & envoyé mon garçon en leur
252/400  pays pour entretenir leur amitié; & que la promesse que je leur
         avois si fidèlement tenue le confirmoit encore. Ils me
         respondirent que pour eux ils ne l'avoient aussi jamais pensé,
         & qu'ils recognoissoient bien que tous ces discours estoient
         esloignez de la vérité; & que s'ils eussent creu autrement,
         qu'ils ne fussent pas venus, & que c'estoit les autres qui
         avoient eu peur, pour n'avoir jamais veu de François que mon
         garçon. Ils me dirent aussi qu'il viendroit trois cens
         Algoumequins dans cinq ou six jours, si on les vouloit
         attendre, pour aller à la guerre avec eux contre les Yroquois,
         & que si je n'y venois ils s'en retourneroient sans la faire.
         Je les entretins fort sur le subjet de la source de la grande
         riviere, & de leur pays, dont ils me discoururent fort
         particulièrement, tant des rivieres, sauts, lacs, & terres, que
         des peuples qui y habitent, & de ce qui s'y trouve. Quatre
         d'entre eux m'asseurerent qu'ils avoient veu une mer fort
         esloignée de leur pays, & le chemin difficile, tant à cause des
         guerres, que des deserts qu'il faut passer pour y parvenir. Ils
         me dirent aussi que l'yver précédant il estoit venu quelques
         sauvages du costé de la Floride par derrière le pays des
         Yroquois, qui voyoient nostre mer Oceane, & ont amitié avec
         lesdicts sauvages: Enfin ils m'en discoururent fort exactement,
         me demonstrant par figures tous les lieux où ils avoient esté,
         prenant plaisir à m'en discourir: & moy je ne m'ennuiois pas à
         les entendre, pour estre fait certain des choses dont j'avois
         esté en doute jusques à ce qu'ils m'en eurent esclarcis. Après
         tous ces discours finis, je leur dis qu'ils traictassent ce peu
253/401  de commodités qu'ils avoient, ce qu'ils firent le lendemain,
         dont chacune des barques emporta sa pièce: nous toute la peine
         & advanture, les autres qui ne se soucioient d'aucunes
         descouvertures, la proye, qui est la seule cause qui les meut,
         sans rien employer ny hazarder.

         Le lendemain après avoir traité tout ce qu'ils avoient, qui
         estoit peu de chose, ils firent une barricade autour de leur
         logement du costé du bois, & en partie du costé de nos
         pattaches, & disoient que c'estoit pour leur seureté, afin
         d'esviter la surprinse de leurs ennemis: ce que nous prismes
         pour argent content. La nuit venue ils appellerent nostre
         sauvage qui couchoit à ma pattache, & mon garçon, qui les
         furent trouver: Après avoir tenu plusieurs discours, ils me
         firent aussi appeler environ sur la minuit. Estant en leurs
         cabannes, je les trouvay tous assis en conseil, où ils me
         firent assoir prés d'eux, disans que leur coustume estoit que
         quand ils vouloient s'assembler pour proposer quelque chose,
         qu'ils le faisoient la nuit, afin de n'estre divertis par
         l'aspect d'aucune chose, & que l'on ne pensoit qu'à escouter, &
         que le jour divertissoit l'esprit par les objects: mais à mon
         opinion ils me vouloient dire leur volonté en cachette, se
         fians en moy. Et d'ailleurs ils craignoient les autres
         pattaches, comme ils me donnèrent à entendre depuis. Car ils me
         dirent qu'ils estoient faschez de voir tant de François, qui
         n'estoient pas bien unis ensemble, & qu'ils eussent bien desiré
         me voir seul: Que quelques uns d'entre eux avoient esté battuz:
         Qu'ils me vouloient autant de bien qu'à leurs enfans, ayant
         telle fiance en moy, que ce que je leur dirois ils le feroient,
254/402  mais qu'ils se mesfioient fort des autres: Que si je
         retournois, que j'amenasse telle quantité de gens que je
         voudrois, pourveu qu'ils fussent soubs la conduite d'un chef: &
         qu'ils m'envoyoient quérir pour m'asseurer d'avantage de leur
         amitié, qui ne se romproit jamais, & que je ne fusse point
         faché contre eux: & que sçachans que j'avois pris deliberation
         de voir leur pays, ils me le feroient voir au péril de leurs
         vies, m'assistant d'un bon nombre d'hommes qui pourroient
         passer par tout. Et qu'à l'advenir nous devions esperer d'eux
         comme ils faisoient de nous. Aussitost ils firent venir 50
         castors & 4 carquans de leurs porcelaines (qu'ils estiment
         entre eux comme nous faisons les chaisnes d'or) & que j'en
         fisse participant mon frère (ils entendoient Pont-gravé
         d'autant que nous estions ensemble) & que ces presens estoient
         d'autres Capitaines qui ne m'avoient jamais veu, qui me les
         envoyoient, & qu'ils desiroient estre tousjours de mes amis:
         mais que s'il y avoit quelques François qui voulussent aller
         avec eux, qu'ils en eussent esté fort contens, & plus que
         jamais, pour entretenir une ferme amitié. Après plusieurs
         discours faits, je leur proposay, Qu'ayant la volonté de me
         faire voir leur pays, que je supplirois sa Majesté de nous
         assister jusques à 40 ou 30 hommes armez de choses necessaires
         pour ledit voyage, & que je m'embarquerois avec eux, à la
         charge qu'ils nous entretiendroient de ce qui seroit de besoin
         pour nostre vivre durant ledit voyage, & que je leur
         apporterois dequoy faire des presens aux chefs qui sont dans
         les pays par où nous passerions, puis nous nous en reviendrions
255/403  yverner en nostre habitation: & que si je recognoissois le pays
         bon & fertile, l'on y feroit plusieurs habitations; & que par
         ce moyen aurions communication les uns avec les autres, vivans
         heureusement à l'avenir en la crainte de Dieu, qu'on leur
         feroit cognoistre. Ils furent fort contens de ceste
         proposition, & me prièrent d'y tenir la main, disans qu'ils
         feroient de leur part tout ce qu'il leur seroit possible pour
         en venir au bout: & que pour ce qui estoit des vivres, nous
         n'en manquerions non plus que eux mesmes, m'asseurans de
         rechef, de me faire voir ce que je desirois: & la dessus je
         pris congé d'eux au point du jour, en les remerciant de la
         volonté qu'ils avoient de favoriser mon desir, les priant de
         tousjours continuer.

         Le lendemain 17e jour dud. mois ils dirent qu'ils s'en alloient
         à la chasse des castors, & qu'ils retourneroient tous. Le matin
         venu ils acheverent de traicter ce peu qu'il leur restoit, &
         puis s'embarquèrent en leurs canots, nous prians de ne toucher
         à leurs logements pour les deffaire, ce que nous leur
         promismes: & se separerent les uns des autres, faignant aller
         chasser en plusieurs endroits, & laisserent nostre sauvage avec
         moy pour nous donner moins de mesfience d'eux: & neantmoins ils
         s'estoient donnez le randez-vous par de là le saut, où ils
         jugeoient bien que nous ne pourrions aller avec nos barques:
         cependant nous les attandions comme ils nous avoient dit.

         Le lendemain il vint deux sauvages, l'un estoit Yroquet, &
         l'autre le frère de nostre Savignon, qui le venoient requérir,
         & me prier de la part de tous leurs compagnons que j'allasse
256/404  seul avec mon garçon, où ils estoient cabannez, pour me dire
         quelque chose de consequence, qu'ils ne desiroient communiquer
         devant aucuns François: le leur promis d'y aller.

         Le jour venu je donnay quelques bagatelles à Sauvignon qui
         partit fort content, me faisant entendre qu'il s'en alloit
         prendre une vie bien pénible aux prix de celle qu'il avoit eue
         en France; & ainsi se separa avec grand regret, & moy bien aise
         d'en estre deschargé. Les deux Capitaines me dirent que le
         lendemain au matin ils m'envoyeroient quérir, ce qu'ils firent.
         Je m'enbarquay & mon garçon avec ceux qui vinrent. Estant au
         saut, nous fusmes dans le bois quelques huit lieues, où ils
         estoient cabannez sur le bort d'un lac, où j'avois esté
         auparavant. Comme ils me virent ils furent fort contens, &
         commencèrent à s'escrier selon leur coustume, & nostre sauvage
         s'en vint audevant de moy me prier d'aller en la cabanne de son
         frère, où aussi tost il fit mettre de la cher & du poisson sur
         le feu, pour me festoyer. Durant que je fus là il se fit un
         festin, où tous les principaux furent invitez: je n'y fus
         oubligé[306], bien que j'eusse desja pris ma refection
         honnestement, mais pour ne rompre la coustume du pays j'y fus.
         Après avoir repeu, ils s'en allèrent dans les bois, tenir leur
         Conseil, & cependant je m'amusay à contempler le paisage de ce
         lieu, qui est fort aggreable. Quelque temps après ils
         m'envoyerent appeler pour me communiquer ce qu'ils avoient
         resolu entre eux. J'y fus avec mon garçon. Estant assis auprès
         d'eux ils me dirent qu'ils estoient fort aises de me voir, &
257/405  n'avoir point manqué à ma parolle de ce que je leur avois
         promis, & qu'ils recognoissoient de plus en plus mon affection,
         qui estoit à leur continuer mon amitié, & que devant que
         partir, ils desiroient prendre congé de moy, & qu'ils eussent
         eu trop de desplaisir s'ils s'en fussent allez sans me voir,
         croyant qu'autrement je leur eusse voulu du mal: & que ce qui
         leur avoit faict dire qu'ils alloient à la chasse, & la
         barricade qu'ils avoient faite, ce n'estoit la crainte de
         leurs ennemis, ny le desir de la chasse, mais la crainte qu'ils
         avoient de toutes les autres pattaches qui estoient avec moy à
         cause qu'ils avoient ouy dire que la nuit qu'ils m'envoyerent
         appeler qu'on les devoit tous tuer, & que je ne les pourrois
         deffendre contre les autres, estans beaucoup plus que moy, &
         que pour se desrober, ils userent de ceste finesse: mais que
         s'il n'y eust eu que nos deux pattaches qu'ils eussent tardé
         quelques jours d'avantage qu'ils n'avoient fait; & me prièrent
         que revenant avec mes compagnons je n'en amenasse point
         d'autres. Je leur dis que je ne les amenois pas, ains qu'ils me
         suivoient sans leur dire, & qu'à l'advenir j'yrois d'autre
         façon que je n'avois fait, laquelle je leur declaray, dont ils
         furent fort contens.

[Note 306: Oublié.]

         Et derechef ils me commencèrent à reciter ce qu'ils m'avoient
         promis touchant les descouvertures des terres, & moy je leur
         fis promesse d'accomplir, moyennant la grâce de Dieu, ce que je
         leur avois dit. Ils me prièrent encore de rechef de leur donner
         un homme: je leur dis que s'il y en avoit parmy nous qui y
         voulussent aller que j'en serois fort content.

258/406  Ils me dirent qu'il y avoit un marchand appelé Bouvier qui
         commandoit en une pattache, qui les avoit priés d'emmener un
         jeune garçon, ce qu'ils ne luy avoient voulu accorder
         qu'auparavant ils n'eussent sçeu de moy si j'en estois content,
         ne sçachant si nous estions amis, d'autant qu'il estoit venu en
         ma compagnie traicter avec eux; & qu'ils ne luy avoient point
         d'obligation en aucune façon: mais qu'il s'offroit de leur
         faire de grands presens.

         Je leur fis response que nous n'estions point ennemis, & qu'ils
         nous avoient veu converser souvent ensemble: mais pour ce qui
         estoit du trafic, chacun faisoit ce qu'il pouvoit, & que ledit
         Bouyer peut estre desiroit envoyer ce garçon, comme l'avois
         fait le mien pensant esperer à l'advenir, ce que je pouvois
         aussi prétendre d'eux: Toutesfois qu'ils avoient à juger auquel
         ils avoient le plus d'obligation, & de qui ils devoient plus
         esperer.

         Ils me dirent qu'il n'y avoit point de comparaison des
         obligations de l'un à l'autre, tant des assistances que je leur
         avois faites en leurs guerres contre leurs ennemis, que de
         l'offre que je leur faisois de ma personne pour l'advenir, où
         tousjours ils m'avoient trouvé véritable, & que le tout
         despendoit de ma volonté: & que ce qui leur en faisoit parler
         estoit lesdicts presens qu'il leur avoit offert: & que quand
         bien ledit garçon iroit avec eux, que cela ne les pouvoit
         obliger envers ledit Bouvier comme ils estoient envers moy, &
         que cela n'importeroit de rien à l'advenir, veu que ce n'estoit
         que pour avoir lesdicts presens dudit Bouvier.

         Je leur fis response qu'il m'estoit indifferent qu'ils le
259/407  prinssent ou non, & qu'à la vérité s'ils le prenoient avec peu
         de chose, que j'en serois fasché, mais en leur faisant de bons
         presens que j'en serois content, pourveu qu'il demourast avec
         Yroquet: ce qu'ils me promirent. Et après m'avoir fait entendre
         leur volonté pour la dernière fois, & moy à eux la mienne, il y
         eut un sauvage qui avoit esté prisonnier par trois fois des
         Yroquois, & s'estoit sauvé fort heureusement, qui resolut
         d'aller à la guerre luy dixiesme, pour se venger des cruautez
         que ses ennemis luy avoient fait souffrir. Tous les Capitaines
         me prièrent de l'en destourner si je pouvois d'autant qu'il
         estoit fort vaillant, & craignoient qu'il ne s'engageast si
         avant parmy les ennemis avec si petite trouppe, qu'il n'en
         revint jamais. Je le fis pour les contenter, par toutes les
         raisons que je luy peus alléguer, lesquelles luy servirent peu,
         me monstrant une partie de ses doigts couppez, & de grandes
         taillades & bruslures qu'il avoit sur le corps, comme ils
         l'avoient tourmanté, & qu'il luy estoit impossible de vivre,
         s'il ne faisoit mourir de ses ennemis, & n'en avoit vengeance,
         & que son coeur luy disoit qu'il failloit qu'il partist au
         plustost qu'il luy seroit possible: ce qu'il fit fort délibéré
         de bien faire.

         Après avoir fait avec eux, je les priay de me ramener en nostre
         pattache: pour ce faire ils equipperent 8 canots pour passer
         ledit saut & se despouillerent tous nuds, & me firent mettre en
         chemise: car souvant il arrive que d'aucuns se perdent en le
         passant, partant se tiennent les uns prés des autres pour se
         secourir promptement si quelque canot arrivoit à renverser. Ils
         me disoient si par malheur le tien venoit à tourner, ne sachant
260/408  point nager, ne l'abandonne en aucune façon, & te tiens bien à
         de petits bastons qui y sont par le milieu, car nous te
         sauverons aysement: le vous asseure que ceux qui n'ont pas veu
         ny passé ledit endroit en des petits batteaux comme ils ont, ne
         le pouroient pas sans grande apprehension mesmes le plus
         asseuré du monde. Mais ces nations sont si addextres à paner
         les sauts, que cela leur est facile: Je le passay avec eux, ce
         que je n'avois jamais fait, ny autre Chrétien, horsmis mondit
         garçon: & vinsmes à nos barques, où j'en logay une bonne
         partie, & j'eus quelques paroles avec ledit Bouvier pour la
         crainte qu'il avoit que je n'empeschasse que son garçon
         n'allast avec lesdits sauvages, qui le lendemain s'en
         retournèrent avec ledit garçon, lequel cousta bon à son
         maistre, qui avoit l'esperance à mon opinion, de recouvrir la
         perte de son voyage qu'il fit assés notable, comme firent
         plusieurs autres.

         Il y eut un jeune homme des nostres qui se délibéra d'aller
         avec lesdicts sauvages, qui sont Charioquois esloignez du saut
         de quelques cent cinquante lieues; & fut avec le frère de
         Savignon, qui estoit l'un des Capitaines, qui me promit luy
         faire voir tout ce qu'il pourroit: Et celuy de Bouvier fut avec
         ledit Yroquet Algoumequin, qui est à quelque quatre-vingts
         lieues dudit saut. Ils s'en allèrent fort contens &
         satisfaicts.

         Après que les susdicts sauvages furent partis, nous attendîmes
         encore les 300 autres que l'on nous avoit dit qui devoient
         venir sur la promesse que je leur avois faite. Voyant qu'ils ne
         venoient point, toutes les pattaches resolurent d'inciter
261/409  quelques sauvages Algoumequins, qui estoient venus de
         Tadoussac, d'aller audevant d'eux moyennant quelque chose qu'on
         leur donneroit quand ils seroyent de retour, qui devoit estre
         au plus tard dans neuf jours, afin d'estre asseurés de leur
         venue ou non, pour nous en retourner à Tadoussac: ce qu'ils
         accordèrent, & pour cest effect partit un canot.

         Le cinquiesme jour de Juillet arriva un canot des Algoumequins
         de ceux qui devoient venir au nombre de trois cens, qui nous
         dit que le canot qui estoit party d'avec nous estoit arrivé en
         leur pays, & que leurs compagnons estans lassez du chemin
         qu'ils avoient fait de rafraischissoient, & qu'ils viendroient
         bien tost effectuer la promesse qu'ils avoient faite, & que
         pour le plus ils ne tarderoient pas plus de huit jours, mais
         qu'il n'y auroit que 24 canots: d'autant qu'il estoit mort un
         de leurs Capitaines & beaucoup de leurs compagnons, d'une
         fievre qui s'estoit mise parmy eux: & aussi qu'ils en avoyent
         envoyé plusieurs à la guerre, & que c'estoit ce qui les avoit
         empeschez de venir. Nous resolusmes de les attendre.

         Voyant que ce temps estoit passé, & qu'ils ne venoyent point:
         Pontgravé partit du saut le 11e jour dudit mois, pour mettre
         ordre à quelques affaires qu'il avoit à Thadoussac, & moy je
         demeuray pour attendre lesdits sauvages.

         Cedit jour arriva une pattache, qui apporta du rafraichissement
         à beaucoup de barques que nous estions: Car il y avoit quelques
         jours que le pain, vin, viande & le citre nous estoient
         faillis, & n'avions recours qu'à la pesche du poisson, & à la
262/410  belle eau de la riviere, & à quelques racines qui sont au pays,
         qui ne nous manquerent en aucune façon que ce fust: & sans cela
         il nous en eust falu retourner. Ce mesme jour arriva un canot
         Algoumequin qui nous assura que le lendemain lesdits
         vingtquatre canots devoyent venir, dont il y en avoit douze
         pour la guerre.

         Le 12 dudit mois arriverent lesdits Algoumequins avec quelque
         peu de marchandise. Premier que traicter ils firent un present
         à un sauvage Montagnet, qui estoit fils d'Annadabigeau[307]
         dernier mort, pour l'appaiser & defascher de la mort de sondit
         père. Peu de temps après ils se resolurent de faire quelques
         presents à tous les Capitaines des pattaches. Ils donnèrent à
         chacun dix Castors: & en les donnant, ils dirent qu'ils
         estoyent bien marris de n'en avoir beaucoup, mais que la guerre
         (où la plus part alloyent) en estoit cause: toutesfois que l'on
         prist ce qu'ils offroyent de bon coeur, & qu'ils estoyent tous
         nos amis, & à moy qui estois assis auprès d'eux, par dessus
         tous les autres, qui ne leur vouloyent du bien que pour leurs
         Castors: ne faisant pas comme moy qui les avois tousjours
         assistez, & ne m'avoient jamais trouvé en deux parolles comme
         les autres. Je leur fis response que tous ceux qu'ils voioyent
         assemblez estoyent de leurs amis, & que peust-estre que quand
         il se presenteroit quelque occasion, ils ne laisseroyent de
         faire leur devoir, & que nous estions tous amis, & qu'ils
         continuassent à nous vouloir du bien, & que nous leur ferions
         des presens au reciprocque de ce qu'ils nous donnoyent, &
         qu'ils traitassent paisiblement: ce qu'ils firent, & chacun en
         emporta ce qu'il peut.

[Note 307: Ou _Anadabijou_. (Voir le Voyage de 1603, p. 7.)]

263/411  Le lendemain ils m'apportèrent, comme en cachette quarante
         Castors, en m'asseurant de leur amitié, & qu'ils estoient
         tres-aises de la deliberation que j'avois prinse avec les
         sauvages qui s'en estoyent allez, & que l'on faisoit une
         habitation au saut, ce que je leur asseuray, & leur fis quelque
         present en eschange.

         Après toutes choses passées, ils se delibererent d'aller querir
         le corps d'Outetoucos qui s'estoit noyé au saut, comme nous
         avons dit cy dessus. Ils furent où il estoit, le desenterrerent
         & le portèrent en l'isle sainte Helaine, où ils firent leurs
         cérémonies accoustumées, qui est de chanter & danser sur la
         fosse, suivies de festins & banquets. Je leur demanday pourquoy
         ils desenterroyent ce corps: Ils me respondirent que si leurs
         ennemis avoyent trouvé la fosse, qu'ils le feroyent, & le
         mettroient en plusieurs pièces, qu'ils pendroyent à des arbres
         pour leur faire du desplaisir, & pour ce subject ils le
         transportoyent en lieu escarté du chemin & le plus secrettement
         qu'ils pouvoyent.

         Le 15e jour du mois arriverent quatorze canots, dont le chef
         s'appelloit Tecouehata. A leur arrivée tous les autres sauvages
         se mirent en armes, & firent quelques tours de limasson. Après
         avoir assez tourné & dansé, les autres qui estoyent en leurs
         canots commencèrent aussi à danser en faisant plusieurs
         mouvemens de leurs corps. Le chant fini, ils descendirent à
         terre avec quelque peu de fourrures, & firent de pareils
         presens que les autres avoyent faict. On leur en fit d'autres
         au réciproque selon la valeur. Le lendemain ils traitterent ce
264/412  peu qu'ils avoyent, & me firent present encore particulièrement
         de trente Castors, dont je les recompensay. Ils me prièrent que
         je continuasse à leur vouloir du bien, ce que je leur promis.
         Ils me discoururent fort particulièrement sur quelques
         descouvertures du costé du Nord, qui pouvoyent apporter de
         l'utilité: Et sur ce subject ils me dirent que s'il y avoit
         quelqu'un de mes compagnons qui voulut aller avec eux, qu'ils
         luy feroyent voir chose qui m'apporteroit du contentement, &
         qu'ils le traiteroyent comme un de leurs enfans. Je leur promis
         de leur donner un jeune garçon, dont ils furent fort contens.
         Quand il prit congé de moy pour aller avec eux, je luy baillay
         un mémoire fort particulier des choses qu'il devoit observer
         estant parmi eux. Après qu'ils eurent traicté tout le peu
         qu'ils avoyent, ils se separerent en trois: les uns pour la
         guerre, les autres par ledit grand saut, & les autres par une
         petitte riviere qui va rendre en celle dudit grand saut: &
         partirent le dixhuictiesme jour dudit mois, & nous aussi le
         mesme jour.

         Cedit jour fismes trente lieues qu'il y a dudit saut aux trois
         rivieres, & le dixneufiesme arrivasmes à Québec, où il y a
         aussi trente lieues desdites trois rivieres. Je disposay la
         plus part d'un chacun à demeurer en laditte habitation, puis y
         fis faire quelques réparations & planter des rosiers, & fis
         charger du chesne de fente pour faire l'espreuve en France,
         tant pour le marrin lambris que fenestrages: Et le lendemain 20
         dudit mois de juillet en partis. Le 23, j'arrivay à Tadoussac,
         où estant je me resoulus de revenir en France, avec l'advis de
         Pont-gravé.

265/413  Après avoir mis ordre à ce qui despandoit de nostre habitation,
         suivant la charge que ledit sieur de Monts m'avoit donnée, je
         m'enbarquay dedans le vaisseau du capitaine Tibaut de la
         Rochelle, l'onziesme d'Aoust. Sur nostre traverse nous ne
         manquasme de poisson, comme d'Orades, Grande-oreille, & de
         Pilotes qui sont comme harangs, qui se mettent autour de
         certains aix chargez de poulse-pied, qui est une sorte de
         coquillage qui s'y attache, & y croist par succession de temps.
         Il y a quelquesfois une si grande quantité de ces petits
         poissons, que c'est chose estrange à voir. Nous prismes aussi
         des marsouins & autres especes. Nous eusmes assés beau temps
         jusques à Belle-isle[308], où les brumes nous prirent, qui
         durèrent 3 ou 4 jours: puis le temps venant beau, nous eusmes
         cognoissance d'Alvert[309], & arrivasmes à la Rochelle le
         dixsiesme Septembre 1611.

[Note 308: Belle-Ile, en Bretagne, ou Belle-Ile-en-Mer.]

[Note 309: Ou _Arvert_.]



         _Arrivée à la Rochelle. Association rompue entre le sieur de
         Mons & ses associez, les sieurs Colier & le Gendre de Rouen,
         Envie des François touchant les nouvelles descouvertures de la
         nouvelle France._

                               CHAPITRE IV.

         Estans arrivés à la Rochelle je fus trouver le sieur de Mons à
         Pont en Xintonge, pour luy donner advis de tout ce qui s'estoit
         passe au voyage, & de la promesse que les sauvages Ochateguins
         & Algoumequins m'avoient faitte, pourveu qu'on les assistast en
266/414  leurs guerres, comme je leur avois promis. Le sieur de Mons
         ayant le tout entendu, se délibéra d'aller en Cour pour mettre
         ordre à ceste affaire. Je prins le devant pour y aller aussi:
         mais en chemain je fus arresté par un mal'heureux cheval qui
         tomba sur moy & me pensa tuer. Ceste cheute me retarda
         beaucoup: mais aussi tost que je me trouvay en assés bonne
         disposition, je me mis en chemin, pour parfaire mon voyage &
         aller trouver ledit sieur de Mons à Fontaine-Bleau, lequel
         estant retourné à Paris parla à ses associez, qui ne voulurent
         plus continuer en l'association pour n'avoir point de
         commission qui peut empescher un chacun d'aller en nos
         nouvelles descouvertures negotier avec les habitans du pays. Ce
         que voyant ledit sieur de Mons, il convint avec eux de ce qui
         restoit en l'habitation de Québec, moyennant une somme de
         deniers qui leur donna pour la part qu'ils y avoyent: & envoya
         quelques hommes pour conserver ladite habitation, sur
         l'esperance d'obtenir une commission de sa Majesté. Mais comme
         il estoit en ceste poursuitte, quelques affaires de consequence
         luy survindrent, qui la luy firent quitter, & me laissa la
         charge d'en rechercher les moyens: Et ainsi que j'estois après
         à y mettre ordre, les vaisseaux arriverent de la nouvelle
         France, & par mesme moyen des gens de nostre habitation, de
         ceux que j'avois envoyé dans les terres avec les sauvages, qui
         m'aporterent d'assez bonnes nouvelles, disans que plus de deux
         cents sauvages estoient venus, pensans me trouver au grand saut
         S. Louys, où je leur avois donné le rendez-vous, en intention
         de les assister en ce qu'ils m'avoient supplié: mais voyans que
267/415  je n'avois pas tenu ma promesse, cela les fascha fort:
         toutesfois nos gens leur firent quelques excuses qu'ils prirent
         pour argent comptant, les assurant pour l'année suivante ou
         bien jamais, & qu'ils ne menquassent point de venir: ce qu'ils
         promirent de leur part. Mais plusieurs autres qui avoient
         quitté Tadoussac, traffic encien, vindrent audit saut avec
         quantité de petites barques, pour voir s'ils y pourroient faire
         leurs affaires avec ces peuples, qu'ils asseuroient de ma mort,
         quoy que peussent dire nos gens, qui affermoyent le contraire.
         Voila comme l'envie se glisse dans les mauvais naturels contre
         les choses vertueuses; & ne leur faudroit que des gens qui se
         hasardassent en mille dangers pour descouvrir des peuples &
         terres, afin qu'ils en eussent la dépouille, & les autres la
         peine. Il n'est pas raisonnable qu'ayant pris la brebis, les
         autres ayent la toison. S'ils vouloient participer en nos
         descouvertures, employer de leurs moyens, & hasarder leurs
         personnes, ils monstreroyent avoir de l'honneur & de la gloire:
         mais au contraire ils monstrent evidemment qu'ils sont poussez
         d'une pure malice de vouloir esgalement jouir du fruict de nos
         labeurs. Ce fruict me fera encore dire quelque chose pour
         monstrer comme plusieurs taschent à destourner de louables
         dessins, comme ceux de sainct Maslo & d'autres, qui disent, que
         la jouyssance de ces descouvertures leur appartient, pour ce
         que Jaques Quartier estoit de leur ville, qui fut le premier
         audit pays de Canada & aux isles de Terre-neufve: comme si la
         ville avoit contribué aux frais des dittes descouvertures de
         Jaques Quartier, qui y fut par commendement, & aux despens du
268/416  Roy François premier és année 1534 & 1535 descouvrir ces terres
         aujourd'huy appelées nouvelle France? Si donc ledit Quartier a
         descouvert quelque chose aux despens de sa Majesté, tous ses
         sujets peuvent y avoir autant de droit & de liberté que ceux de
         S. Maslo, qui ne peuvent empescher que si aucuns descouvrent
         autre chose à leurs despens, comme l'on fait paroistre par les
         descouvertures cy dessus descriptes, qu'ils n'en jouissent
         paisiblement: Donc ils ne doivent pas s'attribuer aucun droict,
         si eux mesmes ne contribuent. Leurs raisons sont foibles &
         débiles, de ce costé. Et pour monstrer encore à ceux qui
         voudroient soustenir ceste cause, qu'ils sont mal fondez,
         posons le cas qu'un Espagnol ou autre estranger ait descouvert
         quelques terres & richesses aux despens du Roy de France,
         sçavoir si les Espagnols ou autres estrangers s'attribueroient
         les descouvertures & richesses pour estre l'entrepreneur
         Espagnol ou estranger: non, il n'y a pas de raison, elles
         seroient tousjours de France: de sorte que ceux de S. Maslo ne
         peuvent se l'attribuer, ainsi que dit est, pour estre ledit
         Quartier de leur ville: mais seulement à cause qu'il en est
         sorty, ils en doivent faire estat, & luy donner la louange qui
         lui est deue. Davantage ledit Quartier au voyage qu'il a fait
         ne passa jamais ledit grand saut S. Louys, & ne descouvrit rien
         Nort ny Su, dans les terres du fleuve S. Laurens: ses relations
         n'en donnent aucun tesmoignage, & n'y est parlé que de la
         riviere du Saguenay, des trois rivieres & sainte Croix, où il
         hyverna en un fort proche de nostre habitation: car il ne
         l'eust obmis non plus que ce qu'il a descrit, qui monstre qu'il
269/417  a laissé tout le haut du fleuve S. Laurens, depuis Tadoussac
         jusques au 1611. grand saut, difficile à descouvrir les terres,
         & qu'il ne s'est voulu hasarder ny laisser ses barques pour s'y
         adventurer: de sorte que cela est tousjours demeuré inutile,
         sinon depuis quatre ans que nous y avons fait nostre habitation
         de Québec, où après l'avoir faite édifier, je me mis au hazard
         de passer ledit saut pour assister les sauvages en leurs
         guerres, y envoyer des hommes pour cognoistre les peuples,
         leurs façon de vivres & que c'est que de leurs terres. Nous y
         estans si bien employez, n'est-il pas raison que nous
         jouissions du fruit de nos labeurs, sa Majesté n'ayant donné
         aucun moyen pour assister les entrepreneurs de ces dessins
         jusques à present? J'espere, que Dieu luy fera la grâce un jour
         de faire tant pour le service de Dieu, de sa grandeur & bien de
         ses subjets, que d'amener plusieurs pauvres peuples à la
         cognoissance de nostre foy, pour jouir un jour du Royaume
         celeste.



270/418  _INTELLIGENCE DES DEUX cartes Geograffiques de la nouvelle
         France._

         IL m'a semblé bon de traicter aussi quelque chose touchant les
         deux cartes geografiques, pour en donner l'intelligence: car
         bien que l'une represente l'autre, en ce qui est des ports,
         bayes, caps, promontoires, & rivieres qui entrent dans les
         terres, elles sont toutesfois différentes en ce qui est des
         situations. La plus petite est en son vray méridien, suivant ce
         que le sieur de Castelfranc [310] le demonstre en son livre de
         la mecometrie de la guide-aymant, où j'en ay observé plusieurs
         declinaisons, qui m'ont beaucoup servi, comme il se verra en
         ladite carte, avec toutes les hauteurs, latitudes & longitudes,
         depuis le quarante uniesme degré de latitude, jusques au
         cinquante uniesme, tirant au pole artique, qui sont les confins
         de Canada ou grande Baye [311], où se faict le plus souvent la
         pesche de balaine, par les Basques & Espagnols. Je l'ay aussi
         observé en certains endroits dans le grand fleuve de S. Laurens
         sous la hauteur de quarante cinq degrez de latitude jusques à
         vingt ung degré de declinaison de la guide-aymant, qui est la
         plus grande que j'aye veue: & de ceste petite carte, l'on se
         pourra fort bien servir à la navigation, pourveu qu'on scache
271/419  appliquer l'aiguille à la rose des vents du compas: Comme par
         exemple, je desire m'en servir, il est donc de besoin, pour
         plus de facilité, de prendre une rose, où les trentedeux vents
         soyent marquez egalement, & faire mettre la pointe de la
         guide-aymant à 12, 15 ou 16 degrez de la fleur de lis, du costé
         du nortouest, qui est prés d'un quart & demy de vent, comme au
         Nort un quart du norouest, ou un peu plus de la fleur de lis de
         laditte rose des vents, & appliquer la rose dans le compas,
         quand l'on sera sur le grand banc, où se fait la pesche du
         poisson vert, par ce moyen l'on pourra aller cercher fort
         asseurement toutes les hauteurs des caps, ports & rivieres. Je
         sçay qu'il y en aura beaucoup qui ne s'en voudront servir, &
         courront plustost à la grande, d'autant qu'elle est fabriquée
         sur le compas de France, où la guide-aymant nordeste, d'autant
         qu'ils ont si bien prins ceste routine, qu'il est mal aisé de
         leur faire changer. C'est pourquoy j'ay dressé la grande carte
         en ceste façon, pour le soulagement de la plus-part des pilotes
         & navigateurs des parties de la nouvelle France, craignant que
         si je ne l'eusse ainsi fait, ils m'eussent attribué une faute,
         qu'ils n'eussent sceu dire d'où elle procedoit. Car les petits
         cartrons ou cartes des terres neufves, pour la pluspart sont
         presque toutes diverses en tous les gisemens & hauteurs des
         terres. Et s'il y en a quelques uns qui ayent quelques petits
         eschantillons assez bons, ils les tiennent si précieux qu'ils
         n'en donnent l'intelligence à leur patrie, qui en pourroit
         tirer de l'utilité. Or la fabrique des cartaux est d'une telle
         façon, qu'ils font du Nor-nordest leur ligne méridienne, & de
         l'Ouest-norouest, l'Ouest, chose contraire au vray méridien de
272/420  ce lieu, de l'appeler Nort-nordest pour le Nort: Car au lieu
         que l'aiguille doit norouester elle nordeste, comme si c'estoit
         en France. Qui a fait que l'erreur s'en est ensuivy &
         s'ensuivra, d'autant qu'ils ont cette vieille coustume
         d'ancienneté, qu'ils retiennent, encores qu'ils tombent en de
         grands erreurs. Ils se servent aussi d'un compas touché Nort &
         Su, qui est mettre la poincte de la guide-aymant droit sous la
         fleur de lis. Sur ce compas beaucoup forment leurs petites
         cartes, ce qui me semble le meilleur, & approcher plus prés du
         vray méridien de la Nouvelle France, que non pas les compas de
         la France Orientale qui nordestent. Il s'est doncques ensuivy
         en ceste façon, que les premiers navigateurs qui ont navigué
         aux parties de la nouvelle France Occidentale croioyent
         n'engendrer non plus d'erreur d'aller en ces parties que
         d'aller aux Essores[312], ou autres lieux proches de France, où
         l'erreur est presque insensible en la navigation, dont les
         pilotes n'ont autres compas que ceux de France, qui nordestent,
         & representent le vray méridien. Et naviguant tousjours à
         l'Ouest, voulant aller trouver une hauteur certaine, faisoient
         la routte droit à l'Ouest de leur compas, pensant marcher sur
         une paralelle où ils vouloient aller. Et allant tousjours
         droictement en plat, & non circulairement, comme sont toutes
         les paralelles sur le globe de la terre, après avoir faict une
         quantité de chemin, prés de venir à la veüe de la terre, ils se
         trouvoient quelquesfois trois, quatre ou cinq degrés plus Su
         qu'il n'estoit de besoing: & par ainsi se trouvoient desceus de
273/421  leur hauteur & estime. Toutesfois il est bien vray que quand le
         beau temps paroissoit, & que le soleil estoit beau, ils se
         redressoient de leur hauteur: mais ce n'estoit sans s'estonner
         d'où procedoit que la routte estoit fausse; qui estoit qu'au
         lieu d'aller circulairement selon ladicte paralelle, ils
         alloient droictement en plat; & que changeant de méridien, ils
         changeoient aussi d'airs de vent du compas: & par ainsi de
         routte. C'est donc une chose fort necessaire de scavoir le
         méridien & declinaison de la guide-aymant: car cela peut servir
         pour tous pilotes qui voyagent par le monde, d'autant que ne la
         sachant point, & principalement au Nort & au Su où il se fait
         de plus grandes variations de la guide-aymant: aussi que les
         cercles de longitude sont plus petits, & par ainsi l'erreur
         seroit plus grand à faute de ne scavoir ladicte declinaison de
         la guideaymant. C'est donques pourquoy laditte erreur s'est
         ensuivie, que les voyageurs ne l'ayant voulu ou ne le sçachant
         corriger, ils l'ont laissé en la façon que maintenant elle est:
         de sorte qu'il est mal aisé d'oster ceste dicte façon
         accoustumée de naviguer en cesdits lieux de la nouvelle France.
         C'est ce qui m'a fait faire ceste grande carte, tant pour estre
         plus particulière que la petite, que pour le contentement des
         naviguans qui pourront naviguer, comme si c'estoit sur leurs
         petits cartrons ou cartes: & m'excuseront si je ne les ay mieux
         faites & particularisées, d'autant que l'aage d'un homme ne
         pourroit suffire à recognoistre si exactement les choses, qu'à
         la fin du temps il ne se trouvast quelque chose d'obmis, qui
         sera que toutes personnes curieuses & laborieuses pourront
274/422  remarquer en voyageant des choses qui ne seront en ladicte
         carte & les y adapter: tellement qu'avec le temps on ne
         doutera d'aucunes choses de cesdicts lieux. Pour le moins il me
         semble que j'ay fait mon devoir en ce que j'ay peu, où je n'ay
         oublié rien de ce que j'ay veu à mettre en madicte carte, &
         donner une cognoissance particulière au public, qui n'avoit
         jamais esté descripte, ny descouverte si particulièrement comme
         j'ay fait, bien que quelque autre par le passé en ayt escript,
         mais c'estoit bien peu de chose au respect de ce que nous avons
         descouvert depuis dix ans en ça.

[Note 310: Guillaume de Nautonier, sieur de Castelfranc. Son ouvrage est
ainsi intitulé: «Mécométrie de l'eymant, c'est à dire la maniere de
mesurer les longitudes par le moyen de l'eymant, etc.» Champlain semble
avoir adopté le système du sieur de Castelfranc sur le moyen de
déterminer la longitude des lieux.]

[Note 311: Ce qu'on appelait autrefois la Grande-Baie est cette partie
du golfe Saint-Laurent qui aboutit au détroit de Belle-Isle, et qui
forme en effet comme une grande baie entre la côte occidentale de
Terreneuve et le Labrador.]

[Note 312: Açores.]

[Illustration:]

         Moyen de prendre la ligne Méridienne.

         Prenez une planchette fort unie, & au milieu posez une esguille
         C, de trois pousses de haut, qui soit droictement à plomb, & le
         posez au Soleil devant Midy, à 8 ou 9 heures, où l'ombre de
         l'esguille C, arrivera, soit marqué avec un compas, lequel fera
         ouvert, sçavoir une poincte sur C, & l'autre sur l'ombre B, &
         puis trasserez un demy cercle A, B, laissant le tout
         jusqu'aprés midy, qu'y verrez l'ombre parvenir sur le bort du
         demy cercle A. Puis partirez le demy cercle A. B. par la
         moitié, & aussi tost prendrez une reigle que poserez sur le
         poinct C. & l'autre sur le poinct D. & trasserez une ligne tant
         qu'elle pourra courir le long de ladicte planchette, qu'il ne
         faut bouger que l'observation ne soit faicte, & la ligne sera
         la Méridienne du lieu où vous serez.

         Et pour sçavoir la declinaison du lieu où vous ferez sur la
         ligne Méridienne, posez un quadran qui soit quarré, comme
         demonstre la figure cy dessus le long de la ligne Méridienne, &
         au fonds dudit quadran y aura un cercle divisé en 360. degrez,
         & partissez ledit cercle par entredeux lignes diamétrales, dont
         l'une est representée pour le septentrion, & l'autre pour le
         midy, comme monstrera E. F. & 1 autre ligne represente l'Orient
         & l'Occident, comme monstre G. H. & alors regardez l'aiguille
         de la guide-aymant, qui est au fonds du quadran, sur le pivot,
         laquelle verrez où elle décline de la ligne Méridienne fixe,
         qui est au fonds du quadran, & combien de degrez elle Nordeste
         ou Noroueste.

422a--Illustration--carte a

422b--Illustration--carte b



275/423

                           TABLE DES MATIERES.
         A

         Algoumequins. 261.

         Almouchiquois n'adorent aucune chose. 69. Ont des
         superstitions. 69. Leur naturel 69. ont un langage différent à
         celuy des Souriquois & Etechemins 52. vont tous nuds, hommes &
         femmes hormis leur nature 101. portent quelquesfois des robbes
         faictes d'herbes 68. ne font provision de pelleterie que pour
         se vestir 52. sont bien proportionnez de leurs corps 101. ont
         le tein olivastre 101. comment portent leurs cheveux 52, 69. se
         parent de plumes, de patenostres de porcelines & autres
         jolivetez 101. se peindent de noir rouge & jaune 69.
         s'arrachent le poil de la barbe 69. leurs logemens 66. 102. ont
         grande quantité de puces, mesmes parmy les champs 102. comment
         se comportent quand ils ont quelque mauvais dessein 103. 104.
         leurs armes 101. n'ont point de police, gouvernement, ny
         créance. 101. font entreprise sur les François. 104. voyez
         François. Amateurs du labourage 100. comment labourent les
         terres. 66. ont autant de terre qu'il est necessaire pour leur
         nourriture. 65. comment font leurs bleds d'Inde. 53. comment
         ils en conservent leur provision pour l'hyver. 101. comment
         l'accommodent pour le manger. 70. cultivent de certaines
         racines 66. sont fort vistes 107. voyez Sauvages.

         Aneda herbe recommandée par Jaques Quartier. 50.

         Aubry Prestre esgaré dixsept jours dans des bois. 16. 17.

         B

         Balaines comment se peschent 226. 227. 228.

         Basques pris faisant traitte de pelleterie. 28.

         Basques traitent la force en la main & leur violence contre le
         vaisseau de Pont-gravé.139. 140.141. Barque eschouée sur une
         roche miraculeusement sauvée. 60.

         Baye Françoise. 19, 21.

         Baye sainct Laurens. 21.

         Baye saincte Marie. 15. 17.

         Baye de toutes isles. 128.

         Bedabedec, pointe ainsi appelée des sauvages. 32. 33.

         C

         Cap de la Héve. 8.

         Cap Negre. 9.

         Cap de Sable. 10.

         Cap Fourchu. 11.

         Cap des deux Bayes. 20.

         Cap aux isles. 57.

         Cap sainct Louys. 60.

         Cap Blanc. 64.

         Cap Breton. 169.

         Cap Batturier. 99.

         Cap Dauphin. 145.

         Cap de l'Aigle. 145.

         Cap de tourmente. 146.

         Campseau. 130.

         Canada. 160.

         Canadiens ne font point de provision pour l'hyver. 169.

         Canots des sauvages. 59. 60. 141. 142.

         Champdoré pilote. 84. emmenoté, libéré. 87.

         Champ semé de bled d'Inde. 66.

         Chanvre. 62.

         Charioquois. 260.

         Chasse des sauvages. 43. 44,

         Chouacoet. 123.

         Chouassarou poisson. 190. 191.

         Citrouilles, 66.

         Commission du sieur de Mons. 136.

         Conspiration contre ma personne. 148. descouverte 150.
         conspirateurs pris 152 Procédures en leur procès. 152. 153.
         154.

         Corde faite d'escorce d'arbre. 62.

         Coste de Norembegue. 29. 30. 31. 32. 33. 34-35. 36. 37-38. 39.

         Coste des Almouchiquois. 45.

         Croix fort ancienne marque de Chrestiens. 125.

         Cul de sac où il y a plusieurs isles & beaucoup d'endrois pour
         mettre nombre de vaisseaux. 24

         D

         Danger proche de naufrage. 30. autre 81. autre 83. autre. 86.

         Première Defaite des Yroquois. 195. 196.

         Seconde Defaite des Yroquois. 216.

         E

         Espouvante des Montagnets à la riviere des Yroquois. 109.

         Equille poisson. 18.

         Etechemins n'ont point de demeure arrestée. 35.

         Habitent quelquefois la riviere de Quinibequi. 37.

276/424
         F

         Les Femmes sont un peu plus long habillées que les hommes 68.
         69. sont tous les vestemens 44. surpassent en cruauté les
         hommes. 219.

         François assistent les sauvages leurs alliés à la guerre contre
         leurs ennemis. 194. 195. 210. jusques à 217. Surpris par les
         Almouchiquois. 67. 68. 106, s'en vengent. 110.

         G Gaspé. 169.

         Gelées fort grandes. 43.

         Grande-oreille, poisson qui porte des égrettes. 229.

         H

         Habitation de l'isle saincte Croix. 26.

         Habitation du port Royal. 79.

         Habitation de Québec. 155.

         Harangue de Mantoumermer sauvage. 47-8.

         Hyver fort court. 207.

         J

         Jaques Quartier, & de son Hyvernement. 156. jusques à 161.

         I

         Isle de Sable. 7.

         Isle aux Cormorans. 10.

         Isles aux oyseaux. 10. 11. 15.

         Isles fort dangereuses. 10.

         Isles aux Loups-marins, 1l.

         Isle Longue. 12. 13.

         Isle Haute. 20. [autre du même nom] 33.

         Isle aux Margots. 24.

         Isle appelée des sauvages Menane. 24. 46.

         Isle saincte Croix. 25. 91. appelée autrefois des sauvages
         Achelacy.[313] 157. 159. 160. 161.

[Note 313: _L'Île de Sainte-Croix n'a jamais porté le nom d'Achelacy,
mais bien la pointe de Sainte-Croix, aujourd'hui le Platon, a environ
douze lieues au-dessus de Québec._]

         Isles rangées. 30. [autres à la côte d'Acadie]. 129.

         Isles des monts-deserts. 31.

         Isles aux Corneilles. 46.

         Isle de la tortue. 46.

         Isle de Bacchus. 51. 52.

         Isles Martyres. 127,

         Isle Percée. 131.

         Isle du cap Breton. 131. 132.

         Isle aux coudres. 145. 158. 159. plusieurs Isles fort agréables
         environnées de rochers & basses fort dangereuses. 146. 147.

         Isle d'Orléans. 146. 147. ainsi appelée par Jacques Cartier.
         161.

         Isle sainct Esloy. 17 5.

         Isle aux Hérons. 246.

         L

         Lac de trois à quatre lieues de long. 49.

         Lac sainct Pierre. 180.

         Lac des Yroquois. 189.

         Lac de Champlain. 196.

         Lac. 143.

         M

         Mal de la terre, voyés Scurbut.

         Mauves oyseaux. 124.

         Maslouins appelez Mistigoches par les Sauvages. 209.

         Mine d'argent. 12,

         Mines de cuivre. 20. 2l. 28. 29. 79. 80.

         Mines de fer. 13-22. 23.

         Montagnets vont demy nuds. 162. l'hyver se couvrent de bonnes
         fourrures. 162.164, sont bien proportionnez & les femmes aussi,
         qui se frottent de peinture, qui les rend basannées. 163. quand
         peschent les anguilles qu'ils font secher pour l'hyver. 162.
         quand vont à la chasse aux castors. 162. vont à la chasse aux
         eslans & autres bestes sauvages, lors que leurs anguilles leur
         manquent. 162. ont quelquefois de grandes famines, mangent
         leurs chiens & les peaux de quoy ils se couvrent. 162. pressez
         d'une extresme necessité. 166. jusques à 170. ne font point de
         provisions. 168. 169.

         Montagnets croyent l'immortalité de l'âme. 165. Disent qu'après
         leur mort ils se vont resjouir en d'autres païs. 165. croyent
         que tous les songes qu'ils font sont véritables. 163. n'ont
         point ny foy, ny loy. 163. sont fort meschans, grands menteurs,
         & vindicatifs. 163. n'entreprennent rien sans consulter leur
         Pilotois. 163. leurs cérémonies quand ils arrivent à leur pays
         au retour de la guerre. 199. 217. leurs mariages. 164. leurs
         enterremens. 164. 165. dansent trois fois l'année sur la fosse
         de leurs amis. 165. ont fort craintifs & redoutent fort leurs
         ennemis. 165.

         Miraculeusement sauvez d'un naufrage. 167. ont bon jugement.
         162.

         Mouches fort fascheuses. 27.

         N

         Normands appelés Mistigoches par les sauvages. 209.

277/425  O

         Ordre de bon temps, 120.

         Outarde oyseau. 72.

         Oyseau qui a le bec en façon de lancette. 71,72.

         Oyseaux comme coqs d'Indes. 72. 73.

         Oyseaux incarnats. 202.

         P

         Pierres à faire de la chaux. 124.

         Pilotois devineurs de bonne & mauvaise fortune. 163. leurs
         diableries & simagrées. 93.

         Place Royale. 242. 243. 244. 245.

         Pointe sainct Mathieu, autrement aux Allouettes. 139.

         Pointe de tous les Diables. 139.

         Poisson avec trois rangs de dens. 202.

         Port au Mouton. 8.

         Port saincte Marguerite. 13.

         Port Royal. 17. 18.

         Port aux mines. 20. 2l.

         Port aux isles. 55. 56.

         Port du cap sainct Louys. 63.

         Port de Malebarre. 65. 66.

         Beau Port. 94. 95. 96.

         Port aux huistres. 97.

         Port fortuné. 100.

         Port sainct Helaine. 127. 128.

         Port de Savalette. 129. 130.

         Port aux Anglois. 132.

         Port Niganis. 132.

         Q

         Quebecq. 145. 148. 155 170. 173. 264.

         R

         Racines que les sauvages cultivent. 66.

         Rencontre des Yroquois à qui nous allions faire la guerre. 193.

         Riviere du Boulay. 12.

         Riviere de l'Equille. 18. 19.

         Riviere sainct Antoine. 19.

         Riviere sainct Jean appelée des sauvages Ouygoudy. 22. 23.

         Riviere des Etechemins. 25. 26.

         Riviere de Pimptegouet appelée de plusieurs pilotes &
         historiens Norembegue. 31. 32. 33. 34. 35. 37. 38.

         Riviere de Quinibequi. 46. 49. 50.

         Riviere [lisez isle] de la tortue[314]. 46. 49.

[Note 314: _La Tortue était une île. Ce qui a donné occasion à la
méprise que nous corrigeons ici, est ce passage de la page_ 46: «L'isle
de la tortue & la riviere sont su suresst & nort norouest.» _Il va sans
dire que la_ rivière, _c'est le_ Quinibéqui. _A nos yeux, cela seul
suffit pour prouver que cette table n'a pas été faite par Champlain._]

         Riviere de Chouacoet. 53. 55.

         Riviere saincte Marguerite. 127.

         Riviere de l'isle verte. 128.

         Riviere de Saguenay. 142. 143. 144.

         Riviere aux saumons. 145.

         Grande Riviere de sainct Laurens. 170. 174. 175. 176. 177.

         Riviere saincte Marie. 175.

         Les trois Rivieres. 179.

         Riviere des Yroquois. 181. 184. 189.

         Saincte croix, nom transféré de lieu à autre. 156. 157. 158.
         159. 160. 161.

         Saincte Susanne du cap blanc. 64.

         Sault d'eau. 34.

         Grand Sault. 248. 249.

         Sauvages quand sont mal disposez, se tirent du sang avec les
         dents d'un poisson appelé Couaffarou. 191. Leur dueil. 118.
         Leurs cérémonies aux enterremens. 118. en leurs harangues. 36.
         Quand ils veulent délibérer de quelque affaire, font leurs
         assemblées la nuit. 253. Comment ils content les temps. 176.
         Leur façon de vivre en hyver. 44. en hyver ne peuvent chasser,
         si les neiges ne sont grandes. 43. attachent des raquettes
         soubs leurs pieds, quand ils vont chasser en temps de neige.
         44. 164. comment peschent le poisson. 62. vivent de coquillage;
         quand ils ne peuvent chasser, 44. comment desfrichent les
         terres. 96. Danssent & monstrent signes de resjouissance, quand
         ils voyent arriver des vaisseaux de France. 51. Font de grandes
         admirations quand ils voyent premièrement des Chrestiens. 219.
         Ont des gens parmi eux qui disent la bonne avanture ausquels
         ils adjoustent foy. 101. voyez Pilotois. Croyent les songes
         véritables. 192. 193. Quand ils entendent des coups de canon se
         couchent contre terre. 107.

         Sauvages quand vont à la guerre separent leurs troupes en
         trois, pour la chasse en avantcoureurs & le gros. 186. Font des
         marques, par où ils passent, par lesquelles ceux qui viennent
         après reconoissent si ce sont amis ou ennemis qui ont passé.
         186. Leurs chasseurs ne chassent jamais de l'avant du gros.
278/426  186. Envoyent descouvrir si on n'apercevra point d'ennemis.
         185. Toute la nuict se reposent sur la reveue des
         avantcoureurs. 185. Aprochans des terres de leurs ennemis ne
         cheminent plus que la nuict. 192. Leurs retranchemens. 185. Ont
         des chefs à qui ils obeissent, en ce qui est du faict de la
         guerre seulement. 188. Comment les chefs monstrent à leurs gens
         le rang & l'ordre qu'ils doivent tenir au combat. 188.
         Exécutent leurs desseins la nuict & non le jour. 105. Quand
         sont poursuivis se sauvent dans les bois. 109. Escorchent la
         teste de leurs ennemis tuez pour trophée de leur victoire. 217.
         comment traittent leurs prisonniers. 196. 197. 198. 2l8. 219.

         Sauvages alliez vont à la guerre contre les Yroquois leurs
         ennemis. 210. jusques à 217. voyez Algoumequins & Montagnets.

         Scurbut, ou maladie de la terre. 41. 80. 121. 175. Sa cause.
         170. 207. plusieurs régions en sont frappées. 172.

         Siguenoc. 70, 71.

         Superstition des Sauvages. 4.8.

         T

         Tadoussac. 138. 169.

         Température fort différente, pour 120 lieues. 170.

         Terres desertées où le sieur de Mons fit semer du froment. 26.
         autres terres défrichées. 63.

         Terre ensemencée par le sieur de Poitrincourt. 89. 90.

         Terres bonnes & fertiles. 91.

         Terres couvertes la plus part de l'année. 144.

         Terres couvertes de neiges jusques à la fin de May. 170.

         Terre neufve. 170.

         Traitte de pelleterie défendue. 139.

         V

         Vignes qui portent de tresbons raisins. 54.

         Y

         Yroquois. 191. desfaicts en guerre. 195. 196.



                                 FIN.

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                             QUATRIESME
                              VOYAGE DE
                           S. DE CHAMPLAIN
                      CAPITAINE ORDINAIRE POUR
                       LE ROY EN LA MARINE, ET
                    Lieutenant de Monseigneur le
           Prince de Condé en la Nouvelle France, fait en
                            l'année 1613.



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[Illustration]


                            A TRES-HAUT,
                   TRES-PUISSANT ET TRES-EXCELLENT
                       HENRY DE BOURBON PRINCE
              de Condé, premier Prince du Sang, premier
             Pair de France, Gouverneur & Lieutenant de
                        Sa Majesté en Guyenne.



         MONSEIGNEUR

         _L'honneur que j'ay reçeu de vostre grandeur en la charge des
         descouvertures de la nouvelle France, m'a augmenté l'affection
         de poursuivre avec plus de soing & diligence que jamais, la
         recherche de la mer du Nord. Pour cet effect en ceste année
         1613, j'y ay fait un voyage sur le rapport d'un homme que j'y
         avois envoyé, lequel m'asseuroit l'avoir veue, ainsi que vous
         pourrez voir en ce petit discours, que j'ose offrir à vostre
         excellence, où toutes les peines & travaux que j'y ay eus sont
         particulièrement d'escrits; desquels il ne me reste que le
         regret d'avoir perdu ceste année, mais non pas l'esperance au
         premier voiage d'en avoir des nouvelles plus asseurées par le
         moyen des Sauvages qui m'ont fait relation de plusieurs lacs &
         rivieres tirant vers le Nord, par lesquelles, outre
         l'asseurance qu'ils me donnent d'avoir la cognoissance de ceste
282/430  mer, il me semble qu'on peut aisément tirer conjecture des
         cartes, qu'elle ne doit pas estre loing des dernières
         descouvertures que j'ay cy devant faites. En attendant le temps
         propre & la commodité de continuer ces desseins, je prieray le
         Créateur qu'il vous conserve. Prince bien-heureux, en toutes
         sortes de félicités, oú se terminent les voeux que je fais à
         vostre grandeur, en qualité de son

         Tres-humble & tres-affectionné serviteur

         SAMUEL. DE CHAMPLAIN.

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                       QUATRIESME VOYAGE DU SIEUR
                 DE CHAMPLAIN, CAPITAINE ORDINAIRE POUR
      le Roy en la marine, & Lieutenant de Monseigneur le Prince de
                         Condé en la Nouvelle
                      France, fait en l'an 1613.



         _Ce qui m'a occasionné de recercher un reglement. Commission
         obtenue. Oppositions à l'encontre. En fin la publication par
         tous les ports de France._

                              CHAPITRE I.

         LE desir que j'ay tousjours eu de faire nouvelles
         descouvertures en la Nouvelle France, au bien, utilité & gloire
         du nom François: ensemble d'amener ces pauvres peuples à la
         cognoissance de Dieu, m'a fait chercher de plus en plus la
         facilité de ceste entreprise, qui ne peut estre que par le
         moyen d'un bon règlement: d'autant que chacun voulant cueillir
         les fruits de mon labeur, sans contribuer aux frais & grandes
         despences qu'il convient faire à l'entretien des habitations
         necessaires pour amener ces desseins à une bonne fin, ruine ce
         commerce par l'avidité de gaigner, qui est si grande, qu'elle
         fait partir les marchans devant la saison, & se précipiter non
         seulement dans les glaces, en esperance d'arriver des premiers
284/432  en ce païs; mais aussi dans leur propre ruine: car traictans
         avec les sauvages à la desrobée, & donnant à l'envie l'un de
         l'autre de la marchandise plus qu'il n'est requis, sur-achetent
         les danrées; & par ainsi pensant tromper leurs compagnons se
         trompent le plus souvent eux mesmes.

         C'est pourquoy estant de retour en France le 10. Septembre 1611
         j'en parlay à monsieur de Monts, qui trouva bon ce que je luy
         en dis: mais ses affaires ne luy permettant d'en faire la
         poursuitte en Cour, m'en laissa toute la charge [315].

[Note 315: Voir, ci-dessus, chapitre IV du Troisième Voyage, p. 265.]

         Deslors j'en dressay des mémoires, que je monstray à Monsieur
         le President Jeannin, lequel (comme il est desireux de voir
         fructifier les bonnes entreprises) loua mon dessein, &
         m'encouragea à la poursuitte d'iceluy.

         Et m'asseurant que ceux qui ayment à pescher en eau trouble
         trouveroient ce règlement fascheux, & rechercheroyent les
         moyens de l'empescher, il me sembla à propos de me jetter entre
         les bras de quelque grand, l'authorité duquel peust servir
         contre leur envie.

         Or cognoissant Monseigneur le Comte de Soissons [316] Prince
         pieux & affectionné en toutes sainctes entreprises, par
         l'entremise du sieur de Beaulieu, Conseiller & aumosnier
         ordinaire du Roy, je m'adressay à luy, & luy remonstray
         l'importance de l'affaire, les moyens de la régler, le mal que
         le desordre avoit par cy devant apporté, & la ruine totale dont
285/433  elle estoit menacée, au grand des-honneur du nom François, si
         Dieu ne suscitoit quelqu'sn qui la voulust relever, & qui
         donnast esperance de faire un jour réunir ce que l'on a peu
         esperer d'elle. Comme il fut instruict de toutes les
         particularités de la chose, & qu'il eust veu la Carte du
         pays que j'avois faicte, il me promit, sous le bon plaisir du
         Roy, d'en prendre la protection.

[Note 316: Charles de Bourbon, comte de Soissons, alors gouverneur de
Dauphiné et de Normandie. (Hist. généalogique, etc., par le P. Anselme,
t. I, p. 350.)]

         Aussi tost après je presentay à sa Majesté, & à Nosseigneurs de
         son Conseil une requeste avec des articles, tendans à ce qu'il
         luy pleust vouloir apporter un règlement en cet affaire, sans
         lequel, ainsi que j'ay dict, elle s'en alloit perdue, & pource
         sa Majesté en donna la direction & gouvernement à mondit
         Seigneur le Comte [317], lequel deslors m'honora de sa
         Lieutenance[318].

[Note 317: La commission du comte de Soissons est du 8 octobre 1612,
comme le prouve l'extrait suivant des lettres du duc d'Anville,
rapportées par Moreau de Saint-Méry, et reproduites dans les Mémoires et
Documents de la Société Historique de Montréal, page 110: «Voulant de
toute notre affection continuer le même dessein que les défunts Rois
Henri le Grand notre aïeul, et Louis XIII notre très-honoré Seigneur et
Père, avaient de favoriser la bonne intention de ceux qui avaient
entrepris de rechercher et découvrir ès pays de l'Amérique, des terres,
contrées, et lieux propres et commodes pour faire des habitations
capables d'établir des Colonies, afin d'essayer, avec l'assistance de
Dieu, d'amener les peuples qui en habitent les terres à sa connaissance,
et les faire policer et instruire à la Foi et Religion Catholique,
Apostolique et Romaine, et par ce moyen y établir notre autorité, et
introduire quelque commerce qui puisse apporter de l'utilité à nos
sujets: ayant été informé que par les voyages faits le long des Côtes et
Isles, desquelles nos prédécesseurs en auraient fait habiter
quelques-unes, il a été reconnu plusieurs Ports, Havres, et lieux
propres et bien commodes pour y aborder, habiter et donner un bon et
grand commencement pour l'entier accomplissement de ce dessein, et aussi
pour y découvrir et chercher chemin facile pour aller au pays de la
Chine, de Monoa et royaume des Incas, par dedans les Rivières et Terres
fermes du dit pays, avec assistance des habitants d'icelles; pour
faciliter laquelle entreprise ils auraient, par Lettres-Patentes du 8
Octobre 1612, donné la charge d'icelle à feu notre très-cher et bien amé
Cousin le Comte de Soissons, et icelui fait Gouverneur et notre
Lieutenant-Général du dit pays pour y représenter notre personne et
amener les peuples d'icelui pays à la connaissance de Dieu, et les faire
instruire à la Foi et Religion Catholique, Apostolique et Romaine, ainsi
qu'il est plus au long porté par les dites Lettres...»]

[Note 318: Dans l'édition de 1632, l'auteur rapporte lui-même cette
commission, qui est datée du 15 Octobre 1612.]

         Or comme je me preparois à faire publier la Commission du Roy
286/434  par tous les ports & havres de France, la maladie de
         Monseigneur le Comte arriva, & sa mort[319] tant regrettée, qui
         recula un peu ceste affaire: Mais sa Majesté aussi tost en
         remit la direction à Monseigneur le Prince [320], qui la remit
         dessus: & mondit Seigneur m'ayant honoré pareillement de sa
         Lieutenance[321], feit que je poursuivis la publication de
         ladite commission, qui ne fut si tost faicte, que quelques
         brouillons, qui n'avoyent aucun interest: en l'affaire,
         l'importunerent de la faire casser, luy faisant entendre le
         pretendu interest de tous les marchans de France, qui n'avoient
         aucun subject de se plaindre, attendu qu'un chacun estoit reçeu
         en l'association, & par ainsi aucun ne pouvoit justement