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Title: Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829
Author: Champollion le Jeune
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829" ***

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available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at
http://gallica.bnf.fr.



LETTRES

ÉCRITES

D'ÉGYPTE ET DE NUBIE

EN 1828 ET 1829

PAR

CHAMPOLLION LE JEUNE

NOUVELLE EDITION

1868



AVERTISSEMENT


Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle édition au public ont
été écrites par mon père, Champollion le jeune, pendant le cours du
voyage qu'il fit en Égypte et en Nubie, dans les années 1828 et 1829.
Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est
encore, au dire des personnes compétentes, le meilleur et le plus sûr
guide pour bien connaître les monuments et l'ancienne civilisation de la
vallée du Nil. Elles furent successivement adressées à son frère et
insérées en partie dans le _Moniteur universel_, pendant que mon père,
poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archéologiques qu'on
admire au musée égyptien du Louvre, dont il fut le fondateur, et
recueillait les documents précieux qu'il n'eut pas le temps de mettre en
lumière, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut enlevé à la science
et au glorieux avenir qui lui était réservé.

En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au
département des manuscrits de la Bibliothèque royale, publia, chez
Firmin Didot, une édition de ces lettres dont il possédait les
originaux. C'est cette édition, épuisée depuis longtemps déjà, que je
reproduis dans le présent volume.

Les savants qui ont marché dans la voie de Champollion le jeune m'ont
attesté que, malgré les progrès obtenus depuis trente ans dans la
science qu'il a fondée, ces lettres étaient encore d'une utilité
sérieuse et d'un grand intérêt; c'est cette conviction, unie à un vif
sentiment de respect pour la mémoire de mon père, qui m'a engagée à
faire cette nouvelle édition.

Z. CHÉRONNET-CHAMPOLLION.

Paris, le 15 septembre 1867.



MÉMOIRE

SUR

UN PROJET DE VOYAGE LITTÉRAIRE

EN ÉGYPTE

PRÉSENTÉ AU ROI EN 1827


PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE


On peut considérer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de nos
connaissances réelles sur l'ancienne Égypte, que les recherches des
savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de résultats complets,
de documents certains qu'à l'égard du seul système d'_architecture_
suivi, pendant une si longue série de siècles, dans ce pays où les arts
ont commencé; encore est-il juste de dire que les travaux qui fixeront
irrévocablement nos idées à cet égard ne sont point encore publiés, et
qu'il reste, de plus, à reconnaître les règles qui déterminaient le
choix des ornements et des décorations, selon la destination donnée à
chaque genre d'édifice. Ce point important pour la science ne peut être
éclairci que sur les lieux et par des personnes versées dans la
connaissance des symboles et du culte égyptiens, car les plus simples
ornements de cette architecture sont des emblèmes parlants; et telle
frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition
calculée pour l'oeil seulement, renferme un précepte, une date, ou un
fait historique.

Les doctrines le plus généralement adoptées sur _l'art égyptien_, et sur
le degré d'avancement auquel ce peuple était réellement parvenu, soit en
sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les nouvelles
découvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; mais ces
doctrines ne peuvent être ramenées au vrai et assises sur des fondements
solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands édifices
publics de Thèbes et des autres capitales de l'Égypte. C'est aussi
l'unique moyen de décider clairement l'importante question que des
esprits diversement prévenus agitent encore si vivement, celle de la
transmission des arts de l'Égypte à la Grèce.

Nos connaissances sur _la religion_ et le culte des Égyptiens ne
s'étendent encore que sur les parties purement matérielles; les
monuments de petites proportions nous font bien connaître les noms et
les attributs des divinités principales; mais comme ces mêmes monuments
proviennent tous des catacombes et des sépultures, nous n'avons de
renseignements détaillés que pour les personnages mystiques protecteurs
des morts, et présidant aux divers états de l'âme après sa séparation du
corps. La religion des hautes classes, qui différait de celle des
tombeaux, n'est retracée que dans les sanctuaires des temples et les
chapelles des palais: sur ces édifices couverts intérieurement et
extérieurement de bas-reliefs coloriés, chargés de légendes
innombrables, relatives à chaque personnage mythologique dont ils
retracent l'image, les divinités égyptiennes de tous les ordres,
hiérarchiquement figurées et mises en rapport, sont accompagnées de leur
généalogie et de tous leurs titres, de manière à faire complètement
connaître leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les fonctions
que chacune d'elles était censée remplir dans le système théologique
égyptien. Il reste donc encore à reconnaître sur les constructions de
l'Égypte, la partie la plus relevée et la plus importante de la
mythologie égyptienne.

Toutes les branches si variées des _arts_, et tous les procédés de
l'_industrie égyptienne_ sont encore loin de nous être connus. On a bien
recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives à un certain
nombre de métiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la tannerie,
la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du
charron, du forgeron, du cordonnier, de l'émailleur, etc., etc., etc.;
mais les voyageurs qui ont dessiné ces tableaux ont, pour la plupart,
négligé les légendes explicatives qui les accompagnent, et aucun d'eux
n'était en état de lire, sur les monuments où ces tableaux ont été
copiés, les dates précises de l'époque où ces divers arts furent
pratiqués. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont vraiment
d'origine égyptienne, propres à l'Égypte, ou s'ils ont été introduits
par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et
les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore
ici une question très-importante à éclaircir pour l'histoire de
l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et
d'un intérêt bien plus relevé.

«Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques et
ethnographiques, des scènes domestiques qui peignent les moeurs de la
nation et celles des souverains, etc., _il demande précisément les
objets qui sont le moins éclaircis._» Ainsi s'exprimait, il y a douze
ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingués de l'Allemagne; et
tout ce qu'on a publié depuis, loin de remplir cette importante lacune,
n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent
seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de séries immenses
de bas-reliefs, que les grands édifices de l'Égypte offrent encore,
sculptée dans tous ses détails, l'histoire entière de ses plus grands
souverains, et que des compositions d'une immense étendue y retracent
les époques les plus glorieuses de l'histoire des Égyptiens; car ce
peuple a voulu qu'on pût lire sur les murs des palais l'histoire de ses
plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait osé sculpter
sur la pierre de si grands objets et de si vastes détails.

L'Europe savante connaît l'existence de cet amas de richesses
historiques: son ardent désir serait d'en être mise en possession. Elle
a jugé que nos progrès dans les études égyptiennes demandent qu'un
gouvernement éclairé se hâte d'envoyer enfin en Égypte des personnes
dévouées à la science et convenablement préparées, pour recueillir, tant
qu'ils subsistent encore, les innombrables et précieux documents que la
magnificence égyptienne inscrivit jadis sur les édifices dont les masses
imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que
la barbarie, toujours croissante, détruit systématiquement ces
respectables témoins d'une antique civilisation, hâte de tous ses voeux
le moment où des copies fidèles de ces inscriptions et de ces
bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec certitude
les plus anciennes pages des annales du monde, en perpétuant ainsi les
témoignages si nombreux et si authentiques tracés sur tant de monuments
dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage littéraire en Égypte
est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre.
Mais ce n'est point à l'histoire seule de l'Égypte que le voyage proposé
dans ce Mémoire doit fournir des lumières qu'on chercherait vainement
autre part que dans les palais de Thèbes: c'est là qu'existent
également, et nous en avons la certitude, des notions aussi désirables
qu'inespérées, sur tous les peuples qui, dès les premiers temps de la
civilisation humaine, jouaient un rôle important en Afrique et dans
l'Asie occidentale. Les principales expéditions des Pharaons contre les
nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec
l'Égypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptées sur les monuments
érigés par les triomphateurs: on y lit les noms de ces peuples, le
nombre des soldats, les noms des villes assiégées et prises, les noms
des fleuves traversés, ceux des pays soumis, la quotité des tributs
imposés aux peuples vaincus; et les noms des objets précieux enlevés à
l'ennemi sont écrits sur des tableaux qui représentent ces trophées de
la victoire. Ces bas-reliefs, entremêlés de longues inscriptions
explicatives, sont d'autant plus utiles à connaître que les artistes
égyptiens ont rendu avec une admirable fidélité la physionomie, le
costume et toutes les habitudes des peuples étrangers qu'ils ont eu à
combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'étude directe de
cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, à
des époques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le pouvoir des
Pharaons en rivalisant avec l'Égypte, pour lui disputer l'empire de cet
ancien monde que nous n'apercevons encore qu'à travers mille
incertitudes, mais dont la réalité, déjà démontrée, n'en est pas moins
surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes scènes à
des époques beaucoup plus rapprochées de nous que ne le voulait un
esprit de système plus hardi que raisonné.

On ne saurait fixer l'importance des découvertes historiques que peut
amener une étude approfondie des bas-reliefs qui décorent les édifices
antiques de l'Égypte, et surtout ceux de Thèbes, sa vieille capitale. Ce
pays s'est en effet trouvé en relation directe avec tous les grands
peuples connus de l'antiquité: si ses vénérables monuments nous montrent
une foule de peuples à demi sauvages du continent africain, vaincus et
déposant aux pieds des Pharaons l'or, les matières précieuses, les
oiseaux rares et les animaux curieux de l'intérieur d'un pays encore si
peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes
des Égyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses nations
asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous peut-être),
nations qui combattent avec des armes égales et des moyens tout aussi
avancés que ceux des Égyptiens, leurs rivaux. Nous savons, à n'en point
douter, que les temples et les palais de l'Égypte offrent les images et
des inscriptions contemporaines des rois éthiopiens qui ont conquis
l'Égypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont
momentanément interrompu la longue et brillante succession. On y
recueillera les annales des rois égyptiens les plus renommés, tels que
les Osimandyas, Amosis, les Rhamsès, les Thouthmosis; ailleurs celles
des Pharaons Sésonchis, Osorchon, Sévéchus, Tharaca, Apriès et Néchao,
que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie à
la tête d'armées innombrables. On réunira les copies du peu de monuments
élevés sous la tyrannie des rois persans, les Darius et les Xerxès; on
notera les lieux où se lisent encore le grand nom d'Alexandre, celui de
son frère, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet homme qui
releva l'Égypte foulée par le gouvernement militaire des Perses. On
éclaircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des inscriptions
monumentales se terminera en recueillant, sur les mêmes édifices qui ont
précédé tant d'empires, leur ont survécu, et qui ont vu passer tant de
gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvernée par les
empereurs. Ainsi les monuments de l'Égypte conservent des inscriptions
qui se lient à l'histoire ancienne tout entière, et en recèlent une
grande partie que les écrivains ne nous ont point conservée: c'est
donner une idée de l'immense moisson de faits et des documents qu'un
gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux études
solides, en ordonnant l'exécution d'un voyage auquel sont directement
intéressés les progrès de toutes les sciences historiques. Ajoutons
enfin que ce voyage, où l'on pourra étudier et comparer entre elles le
nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de
l'Égypte, avancerait avec une merveilleuse rapidité nos connaissances
sur l'écriture hiéroglyphique, et qu'il fournira, sans aucun doute à cet
égard, des lumières qu'on ne pourrait peut-être point obtenir d'une
étude de plusieurs siècles faite en Europe sur les seuls monuments
égyptiens que le hasard y ferait transporter à l'avenir. Sous ce point
de vue seul, les résultats du voyage projeté seraient inappréciables.

Les travaux des Français qui firent partie de l'expédition d'Égypte
n'ont fait que préparer l'Europe savante à de tels résultats, en lui
montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments
historiques, tout ce qu'elle doit désirer encore, et tout ce qu'on peut
attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments seront
l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits
et jeter tant de lumières sur l'obscurité des temps antiques, étaient
impossibles alors. On n'avait, en effet, à la fin du siècle dernier et
dans les premières années du siècle présent, aucune donnée positive sur
le système des écritures égyptiennes; aussi les membres de la Commission
d'Égypte, et la plupart des voyageurs qui ont marché sur leurs traces,
persuadés peut-être qu'on n'arriverait jamais à l'intelligence des
signes hiéroglyphiques, ont-ils attaché moins d'intérêt à copier avec
exactitude les longues inscriptions en caractères sacrés qui
accompagnent les figures mises en scène dans les bas-reliefs
historiques; il les ont presque toujours négligées, et souvent même, en
copiant quelques scènes de ces bas-reliefs, on s'est contenté de marquer
seulement la place occupée par ces légendes. C'était cependant, sinon
pour cette époque, du moins pour l'avenir, la partie la plus
intéressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de
reconnaissance à ces voyageurs pour nous avoir appris, à n'en pouvoir
douter, qu'il ne dépend plus que de notre volonté de recueillir, par
exemple, dans le palais de Karnac à Thèbes, l'histoire des conquêtes de
plusieurs rois, et probablement aussi celle de la délivrance de l'Égypte
du joug des Pasteurs ou Hykschos, événement auquel se rattachent la
venue et la captivité des Hébreux; dans les sculptures de Kalabsché, le
tableau des conquêtes de Rhamsès II à l'intérieur de l'Afrique; dans les
galeries du palais de Médinet-Abou, les expéditions de Rhamsès-Meïamoun
contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des hauts
faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Aménophis II; dans le palais de
Kourna, ceux de Mandoueï et Ousireï, etc.; enfin, dans les palais de
Louqsor, les édifices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, les
détails les plus circonstanciés sur les conquêtes du grand Sésostris,
tant en Asie qu'en Afrique.

De nos jours, des dessins de la totalité de ces grandes scènes
historiques, qui s'éclairent les unes par les autres, et surtout des
copies exactes des inscriptions hiéroglyphiques qu'on y a mêlées en si
grand nombre, acquerraient un prix infini et réaliseraient, sinon en
totalité, du moins en très-grande partie, les hautes espérances qu'y
rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le
mécanisme de l'écriture hiéroglyphique sont assez avancées, et l'on a
reconnu le sens d'un nombre de caractères assez considérable, pour
retirer sur-le-champ, avec une certitude entière, les faits principaux
et les plus précieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces
inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin,
avec les connaissances nouvellement acquises sur les écritures de
l'ancienne Égypte, un voyage entrepris maintenant sur cette terre
classique, par un petit nombre de personnes bien préparées, produira
incontestablement des résultats scientifiques tels qu'on eût en vain osé
les espérer dans le temps même que l'Égypte, au pouvoir d'une armée
française, était livrée aux recherches d'une foule de savants qui ont
beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et mathématiques,
mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour
exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que
la fortune des armes livrait à leur examen. La France guerrière a fait
connaître à fond l'Égypte moderne, sa constitution physique, ses
productions naturelles, et les différents genres de monuments qui la
couvrent: c'est aussi à la France, jouissant de la faveur de la paix, si
propice au progrès des sciences et de la civilisation nouvelle, à
recueillir les souvenirs gravés sur ces monuments témoins d'une
civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une
terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour éclairer l'Europe
encore à demi sauvage lorsque l'Égypte était déjà déchue de sa première
splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques
origines.

Après cet exposé sommaire des motifs généraux du voyage, il reste à
indiquer l'ordre détaillé des travaux que doivent exécuter les personnes
chargées de cette entreprise littéraire.

1° Visiter un à un tous les monuments antiques de style égyptien, en
faire dessiner _l'ensemble_, et lever _le plan_ du petit nombre de ceux
que les voyageurs ont négligés ou n'ont point suffisamment étudiés.

2° Rechercher sur chaque _temple_ les inscriptions dédicatoires donnant
l'époque précise de leur fondation, et celles qui indiquent toujours
l'époque où ont été exécutées les différentes parties de la décoration.
C'est, en d'autres termes, recueillir les éléments positifs de
l'histoire et de la chronologie de l'art en Égypte.

3° Copier avec soin, dans tous leurs détails et avec leurs couleurs
propres, les images des différentes _divinités_ auxquelles chaque temple
était dédié. Recueillir les inscriptions religieuses relatives à ces
divinités, et tous les titres divers qui leur sont donnés.

4° Copier surtout les tableaux mythologiques où plusieurs divinités sont
mises en scène.

5° Dessiner les bas-reliefs représentant les diverses cérémonies
religieuses, et tous les instruments de culte.

Ces divers travaux auront pour résultat de faire connaître à fond
l'ensemble du culte égyptien, source de toutes les religions païennes de
l'Occident, et serviront à démontrer les nombreux emprunts que la
religion des Grecs fit à celle de l'Égypte. On terminera ainsi les
dissidences qui partagent les savants sur une matière mise en discussion
avant de posséder les éléments indispensables pour en éclaircir les
difficultés.

6° Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures
représentant les divers souverains de l'Égypte, et avec tous les détails
de costume, afin de former ainsi l'_iconographie_ des rois et des
reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'époque la plus ancienne,
offrant le _portrait_ des Pharaons, de leurs femmes et de leurs enfants.

7° Rechercher dans les palais de Thèbes, d'Ahydos, de Sohleb, et dans
tous les genres d'édifices, tous les _bas-reliefs historiques_; les
dessiner avec soin, figures et légendes, et copier les longues
inscriptions historiques qui les suivent ou les séparent.

8° Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce qui se
rapporte à la vie publique et privée des Pharaons.

9° Dessiner dans les catacombes de Thèbes ou des autres villes
égyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives à la _vie civile_
des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts,
les métiers et la vie intérieure des Égyptiens; faire le recueil des
costumes des diverses castes, etc.

10° Copier les inscriptions votives, gravées sur la plate-forme des
temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes les
fois que ces inscriptions porteront _une date_ clairement exprimée.

11° Recueillir toutes les _légendes royales_, sculptées sur les
édifices, avec leurs diverses variantes, et préciser le lieu où elles se
lisent, pour déterminer ainsi l'ancienneté relative de chaque portion
d'un même édifice, et l'état soit progressif, soit rétrograde de l'art.

12° Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs et
tableaux _astronomiques_, prendre les dates exprimées soit sur ces mêmes
sculptures, soit dans leur voisinage, pour démontrer sans réplique
l'époque assez récente de ces compositions, que l'esprit de système
s'obstine encore, malgré des démonstrations palpables, à considérer
comme remontant à des siècles fort antérieurs aux temps véritablement
historiques. On fixera également ainsi l'opinion encore incertaine des
savants à l'égard du point réel d'avancement auquel les Égyptiens
avaient porté la science de l'astronomie.

13° On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les _caractères
hiéroglyphiques_ de formes différentes, en notant les couleurs de chacun
d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet qu'il
sera possible de tous les caractères employés dans l'écriture sacrée des
Égyptiens.

14° On dessinera toutes les _inscriptions_ qui peuvent conduire soit à
confirmer, soit à étendre nos connaissances, relativement à la langue et
aux diverses écritures de l'ancienne Égypte.

15° Il est du plus pressant intérêt pour les études historiques et
philologiques de chercher dans les ruines de l'Égypte des _décrets
bilingues_, semblables à celui que porte la pierre de Rosette. Ces
stèles existaient en très-grand nombre dans les temples égyptiens des
trois ordres. Des fouilles seront donc dirigées dans l'enceinte de ces
temples, pour découvrir de tels monuments, par le secours desquels le
déchiffrement des textes hiéroglyphiques ferait un pas immense.

16° Le directeur du voyage ferait aussi exécuter des _fouilles_ sur les
points où il serait possible de rencontrer des monuments historiques de
divers genres: ceux des objets trouvés et qui mériteraient quelque
attention seraient emportés pour être placés au _Musée royal du Louvre_,
si ces objets étaient d'ancien style égyptien, et au _Cabinet des
antiques de la Bibliothèque royale_, si ces objets étaient des médailles
et des pierres gravées, ou autres monuments de style grec ou romain. Les
_statues grecques ou romaines_ appartiendraient aussi au Musée des
antiques du Louvre.

17° On pourrait faire également, à Thèbes et dans toutes les autres
parties de l'Égypte, des achats d'objets intéressants pour les
_collections_ royales; on pourrait compléter ainsi avec avantage les
diverses séries de monuments antiques qui existent dans ces
établissements.

18° On désire depuis longtemps que des personnes instruites dans les
langues orientales visitent les couvents de la vallée des lacs de Natron
et de la Haute-Égypte, et examinent les livres coptes ou autres que
renferment les _bibliothèques des moines chrétiens_, lesquelles peuvent
contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait être faite avec
soin pendant le voyage, et il serait facile peut-être d'acquérir des
manuscrits intéressants à peu de frais.

19° Quelques voyageurs en Égypte ont parlé d'inscriptions en _caractères
inconnus_, tracées ou gravées sur quelques monuments; on s'attacherait à
les recueillir, précisément parce qu'elles sont considérées comme
inconnues. Il en serait de même des _manuscrits_ ou _inscriptions en
phénicien_, dont il n'existe encore qu'un très-petit nombre en Europe,
ainsi que des inscriptions en caractères persépolitains ou
_cunéiformes_, dont l'alphabet n'est pas encore entièrement connu,
quoique les monuments où ils sont employés ne soient pas très-rares. La
découverte des hiéroglyphes phonétiques a concouru à accroître cet
alphabet au moyen d'une courte inscription en caractères cunéiformes et
en caractères égyptiens. On peut en trouver d'autres, qui seraient
soigneusement copiées.

20° Il manque à la Bibliothèque du Roi quelques-uns des plus utiles
ouvrages de la _littérature arabe_. On aurait peut-être l'occasion de
les acquérir à un prix convenable.

Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en Égypte.

Pour l'exécuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres du Roi.



LETTRES

ÉCRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE

Lyon, le 18 juillet 1828.

Me voici arrivé à Lyon en très-bonne santé. J'ai trouvé notre ami M.
Artaud prêt à me recevoir, et je me suis établi dans son musée.

J'ai trouvé dans celui de la ville, entre autres morceaux curieux, une
statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, représentant le dieu Nil,
morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon _Panthéon_:
c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir
rencontrée.

M. Artaud a écrit aujourd'hui à M. Sallier d'Aix, pour l'informer de mon
prochain passage par cette ville. Je m'attends donc à faire une bonne
récolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux jours
s'il le faut.

Toulon, 25 juillet 1828.

Je suis arrivé ici hier au soir en parfaite santé et après un voyage
moins pénible que la saison d'été et le ciel de Provence ne pouvaient le
faire supposer. Partis d'Aix à trois heures du matin, nous étions à
Toulon sur les six heures du soir; je me suis à peine aperçu de la
chaleur pendant la route, grâce aux fourrures en laine dont je suis
couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: _Qui pare le
froid pare le chaud_, doit être émané comme tant d'autres de la sagesse
des nations.

Il m'a été impossible d'écrire d'Aix comme j'en avais le projet: le
cabinet de M. Sallier m'a occupé pendant les deux jours que j'ai passés
dans cette vieille ville. J'y ai trouvé quelques pièces importantes que
j'ai copiées ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second jour que
M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus égyptiens non
funéraires, dans lequel j'ai trouvé: 1° un long papyrus en fort mauvais
état, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le tout en
belle écriture hiératique; 2° deux rouleaux contenant des espèces d'odes
ou litanies à la louange d'un Pharaon; 3° un rouleau dont les premières
pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de
Rhamsès-Sésostris en style biblique, c'est-à-dire sous la forme d'une
ode dialoguée, entre les dieux et le roi.

Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps
que j'ai donné à son examen m'a convaincu que c'est un vrai trésor
historique. J'en ai tiré les noms d'une quinzaine de nations vaincues,
parmi lesquelles sont spécialement nommés les Ioniens, _Iouni, Iavani_,
et les Lyciens, _Louka_, ou _Louki_; plus les Éthiopiens, les Arabes,
etc. Il est parlé de leurs chefs emmenés en captivité, et des
impositions que ces pays ont supportées. Ce manuscrit a pleinement
justifié mon idée sur le groupe qui qualifie les noms de pays étrangers,
et ceux de personnages en langues étrangères. J'ai relevé avec soin tous
ces noms de peuples vaincus, qui, étant parfaitement lisibles et en
écriture hiératique, me serviront à reconnaître ces mêmes noms en
hiéroglyphes sur les monuments de Thèbes, et à les restituer, s'ils sont
effacés en partie.

Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hiératique porte sa date à
la dernière page. Il a été écrit (dit le texte) _l'an IX, au mois de
Paoni_, du règne de Rhamsès le Grand. Je me propose d'étudier à fond ce
papyrus, à mon retour d'Égypte.

M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois
pierres qui portent les fragments du décret romain relatif au prix des
denrées et marchandises; je l'aurais faite moi-même, mais,
malheureusement, on a rempli en plâtre durci les lettres du texte: on
les fera laver et nettoyer.

Toulon, le 29 juillet.

J'ai reçu la première lettre de Paris, attendue déjà avec impatience. Ma
série de numéros ne commencera qu'après l'embarquement, et ma première
sera datée des domaines de Neptune, car j'espère que nous rencontrerons
en route quelque bâtiment revenant en Europe, et qu'il sera possible de
le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes
seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que
dans deux mois au plus tôt, les départs d'Alexandrie pour France étant
extrêmement rares. Notre corvette, destinée à convoyer les bâtiments
marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non
qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le
commerce avec l'Égypte est dans un état complet de torpeur; l'Égypte
elle-même n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, que nos
relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir,
du reste, des nouvelles positives sur notre position à l'égard de
l'Égypte, car je reçois à l'instant un rendez-vous au lazaret, de la
part de M. Léon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en trente-trois jours.
Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou espérer; le ton de sa
lettre est d'ailleurs très-rassurant, et je n'en augure que de bonnes
nouvelles.

Nos Parisiens sont arrivés ce matin; et nos Toscans le soir, après un
voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde à
traverser le cordon sanitaire établi à la frontière du Piémont par le
roi de Sardaigne, qui, trompé par les exagérations d'un capitaine
marchand de Marseille, débarqué à Gênes, s'est imaginé que la peste
ravageait la Provence; les régiments ont marché pour occuper tous les
débouchés des Alpes, et les lettres et journaux venant de France sont
tailladés et passés au vinaigre. Il est connu en Italie que nous mourons
ici et à Marseille par centaines: tandis que le temps est superbe, grâce
à une brise d'ouest qui rafraîchit l'air et nous jettera en pleine mer
en moins d'une heure.

La mer promet d'être excellente. J'ai déjà essayé mon estomac, et je le
crois assez bien amariné, ayant couru la rade en barque par une mer
assez grosse.


30 juillet.

Il m'a été impossible de voir M. de Laborde; la brise était trop forte
pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite
embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain à une
heure: mais à cette heure-là, je serai déjà loin de Toulon, puisque
notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros
effets sont à bord, et nous sommes prêts à dire adieu à la terre ferme.
On me fait espérer de toucher en Sicile. J'ai demandé à l'amiral qu'il
permît au commandant de nous débarquer quelques heures à Agrigente; cela
est accordé. C'est à la mer à nous le permettre maintenant. Si elle est
bonne, j'écrirai à l'ombre d'une des colonnes doriques du temple de
Jupiter.

Adieu; soyez sans inquiétude, les dieux de l'Égypte veillent sur nous.


En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 août 1828.

Je vais essayer d'écrire malgré le mouvement du vaisseau, qui, poussé
par un vent à souhait, marche assez rapidement vers la côte occidentale
de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence.
Jusqu'ici la traversée a été des plus heureuses, et le plus difficile
est fait: mon estomac a subi toutes ses épreuves, et je me trouve
parfaitement bien maintenant. Le repos forcé dont on jouit sur le
bâtiment, et l'impossibilité de s'y occuper avec quelque suite, ont
tourné au profit de ma santé, et je me porte à merveille.

Je ne parlerai point des deux jours passés, n'ayant eu sous les yeux que
le ciel et la mer. Le tableau, quoique varié par quelques évolutions de
marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, présenterait trop
d'uniformité. La sèche désolation des côtes de Sardaigne, pays bien
digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de bien
intéressant.

Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de débarquer au milieu des
temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour
demain au soir, si Éole et Neptune veulent bien nous octroyer cette
douceur.

Du 4.

Nous ayons tourné, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et
couru la côte méridionale, vraie succursale de l'Afrique. Ce matin nous
ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on aperçoit l'île
de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme
malencontreux nous empêche d'avancer.


Du 5.

Après une nuit passée à louvoyer, nous avons revu Maritimo de bon matin,
à deux ou trois lieues de nous. Le vent s'étant enfin levé, le vaisseau
a passé devant les îles de Favignana et Levanzo; nous avions en
perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont
Éryx si vanté dans l'Enéide. L'après-midi, nous avons passé devant
Marsalla et salué dévotement ses excellents vignobles: il s'est mêlé à
mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a dépassé cette ville
qui fut la vieille Lilybée, le principal établissement carthaginois en
Sicile. Cette côte méridionale est d'une beauté parfaite.


Du 6.

Je n'ai pu saluer les ruines de Sélinonte, nous les avons rasées de
nuit. La côte est ici un peu plus sèche, quoique pittoresque, et d'un
ton africain à faire plaisir. On a jeté l'ancre dans la rade
d'Agrigente; là sont une foule de monuments grecs que nous désirons
visiter et étudier. Mais il est probablement décidé que nous aurons le
déboire d'être venus à quatre cents toises de ces temples sans pouvoir
même les apercevoir. Nous payons chèrement la sottise du capitaine
marseillais qui a répandu à Gênes la nouvelle de la fameuse peste de
Marseille. Étant allés au lazaret d'Agrigente avec le commandant, on
nous a répondu que des ordres de Palerme, arrivés la veille, défendaient
expressément qu'on donnât pratique à aucun bâtiment venu des ports
méridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon était un port du _nord_;
le bon Sicilien a répondu qu'il le savait très-bien, mais que, n'ayant
aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre
de débarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province
d'Agrigente. On nous a promis une réponse pour demain à huit heures; et
nous avons regagné la corvette, la mort dans l'âme et sans l'espérance
d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien là jouer de malheur, et
je comprends enfin le supplice de Tantale.


Du 7, à six heures du matin.

Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout
espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et
demie d'ici à terre, pour tâcher de la faire mettre à la poste à travers
toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous à faire plaisir,
bon appétit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous
traiter en pestiférés! Je rouvrirais ma lettre si j'avais à vous
annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'à deux milles
de distance; je serais si heureux de débarquer au milieu de ces
vénérables ruines! Mais je n'ose y compter.

Si nous n'avons pas l'entrée à huit heures, nous mettrons immédiatement
à la voile, pour courir sur Malte.


Alexandrie, le 22 août 1828.

Je hasarde ces lignes par un bâtiment toscan qui part demain pour
Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en France
aussitôt que celle dont veut bien se charger notre excellent commandant
de l'Eglé, lequel retourne en Europe et met à la voile mardi prochain,
je mets un n° 1 provisoire à celle-ci, réservant tous les détails pour
la seconde, qui sera le véritable numéro premier.

Je suis arrivé le 18 août dans cette terre d'Égypte, après laquelle je
soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a traité en mère tendre, et
j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne santé que j'y apporte.
J'ai pu boire de l'eau fraîche à discrétion, et cette eau-là est de
l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nommé _Mahmoudiéh_ en
l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser.

J'ai pu voir M. Drovetti le soir même de mon arrivée, et là j'ai appris
qu'il m'avait écrit et conseillé d'ajourner mon voyage. Depuis la date
de cette lettre, heureusement arrivée trop tard à Paris, les choses sont
bien changées. Vous devez connaître déjà les conventions pour
l'évacuation de la Morée, consenties le 6 juillet par Ibrahim-Pacha et
signées il y a une douzaine de jours par le vice-roi Mohammed-Aly. Mon
voyage ne rencontrera aucun empêchement; le pacha est informé de mon
arrivée, et il a bien voulu me faire dire que j'étais le bienvenu; je
lui serai présenté demain ou après-demain au plus tard. Tout se dispose
au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que
j'ai déjà secoué tous les préjugés inspirés par de prétendus historiens.

J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement
délicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre d'exécution de nos
projets sur Alexandrie et ses environs est déjà réglé; ils comprennent
les obélisques dits de Cléopâtre, dont nous aurons enfin une copie
exacte, et ensuite la colonne de Pompée; il faut savoir enfin à quoi
s'en tenir sur son inscription dédicatoire, et si elle porte le nom de
l'empereur _Dioclétien_: nous en aurons une bonne empreinte.

Notre jeunesse est émerveillée de ce qu'elle a déjà vu.... A ma
prochaine les détails: la série de mes lettres d'observation commencera
réellement avec elle....

Adieu.



LETTRES

ÉCRITES

D'ÉGYPTE ET DE NUBIE

EN 1828 ET 1829



PREMIÈRE LETTRE


Alexandrie, du 18 au 29 août 1828.

Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, jour
de notre départ de Toulon sur la corvette du roi _l'Églé_, commandée par
M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de frégate, jusqu'au 7 août que nous avons
quitté la côte de Sicile après une station de vingt-quatre heures, et
sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'après les
informations parvenues de bonne source aux autorités siciliennes, nous
étions tous en proie à la _grande peste_ qui ravage Marseille, à ce
qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlementé avec des officiers
envoyés par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient qu'en
tremblant, à trente pas de distance; nous avons été déclarés bien et
dûment pestiférés, et il nous a fallu renoncer à descendre à terre, au
milieu des temples grecs les mieux conservés de toute la Sicile. Nous
remîmes donc tristement à la voile, courant sur Malte, que nous
doublâmes le lendemain 8 août au matin, en passant à une portée de canon
des îles Gozzo et Cumino, et de Cité-La-Valette, que nous avons
parfaitement vue dans ses détails extérieurs.

C'est après avoir reconnu successivement le plateau de la Cyrénaïque et
le cap Rasat, et avoir longé de temps à autre la côte blanche et basse
de l'Afrique, sans être trop incommodés par la chaleur, que nous
aperçûmes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la vieille
_Taposiris,_ nommée aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous approchions
ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous révélaient déjà
la colonne de Pompée, toute l'étendue du Port-Vieux d'Alexandrie, la
ville même dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et une
immense forêt de mâts de bâtiments, au travers desquels se montraient
les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entrée de la passe, un coup de
canon de notre corvette amena à notre bord un pilote arabe qui dirigea
la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute sûreté au
milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvâmes là entourés de vaisseaux
français, anglais, égyptiens, turcs et algériens, et le fond de ce
tableau, véritable macédoine de peuples, était occupé par les carcasses
des bâtiments orientaux échappés aux désastres de Navarin. Tout était en
paix autour de nous, et voilà, je pense, une preuve de la puissante
influence du vice-roi d'Égypte sur l'esprit de ses Égyptiens.

Nous en avions donc fini avec la mer, dès le 18 à cinq heures du soir:
il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous séparer de notre
commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable à tous égards, et des
autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont comblés de
prévenances et de soins, et nous ont procuré par leur instruction tous
les charmes de la plus agréable société; mes compagnons et moi
n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance.

A peine mouillés dans le port, plusieurs officiers supérieurs des
vaisseaux français vinrent à notre bord, et nous donnèrent d'excellentes
nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine évacuation de la
Morée par les troupes d'Ibrahim, en conséquence d'une convention
récente. On attend dans peu de jours la rentrée de la première division
de l'armée égyptienne.

M. le chancelier du consulat-général de France voulut bien aussi venir à
notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se trouvait
heureusement à Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir même, à six
heures, je me rendis à terre, avec notre brave commandant et mes
compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je
baisai le sol égyptien en le touchant pour la première fois, après
l'avoir si longtemps désiré. A peine débarqués, nous fûmes entourés par
des conducteurs d'ânes (ce sont les fiacres du pays), et, montés sur ces
nobles coursiers, nous entrâmes dans Alexandrie.

Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en
donner une idée complète; ce fut pour nous comme une apparition des
antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs étroits bordés
d'échoppes, encombrés d'hommes de toutes les couleurs, de chiens
endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous
les côtés et se mêlant à la voix glapissante des femmes, ou d'enfants à
demi nus; une poussière étouffante, et par-ci par-là quelques seigneurs
magnifiquement habillés, maniant habilement de beaux chevaux richement
harnachés, voilà ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. Après une
demi-heure de course sur nos ânes et une infinité de détours, nous
arrivâmes chez M. Drovetti, dont l'accueil empressé mit le comble à
toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrivée au milieu
des circonstances actuelles, il nous en félicita cependant, et nous
donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune
difficulté; son crédit, fruit de sa conduite noble, franche et
désintéressée, qui n'a jamais pour objet que le service de notre
monarque dont le nom est partout vénéré, et l'honneur de la France, est
une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore à
ses prévenances, en m'offrant un logement au palais de France, l'ancien
quartier-général de notre armée. J'y ai trouvé un petit appartement
très-agréable, c'est celui de Kléber, et ce n'est pas sans de vives
émotions que je me suis couché dans l'alcôve où a dormi le vainqueur
d'Héliopolis.

Du reste, le souvenir des Français est partout dans Alexandrie, tant
notre influence y fut douce et équitable. En arrivant, j'ai entendu
battre la retraite par les tambours et les fifres égyptiens sur les
mêmes airs qu'à Paris. Toutes les anciennes marches françaises pour la
troupe ont été adoptées par le Nizam-Gedid, et de vieux Arabes parlent
encore en français. Il y a trois jours, allant de grand matin visiter
l'obélisque de Cléopâtre, et au milieu des collines de sables qui
couvrent les débris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un Arabe
aveugle et âgé, conduit par un enfant: j'approchai, et l'aveugle,
informé que j'étais Français, me dit aussitôt ces propres mots en me
saluant de la main: _Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je n'ai
pas encore déjeuné._ Ne pouvant ni ne voulant résister à une telle
éloquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de France qui
me restaient; en les tâtant il s'écria aussitôt: _Cela ne passe plus
ici, mon ami._ Je substituai à cette monnaie française une piastre
d'Égypte: _Ah! voilà qui est bon, mon ami,_ ajouta-t-il; _je te
remercie, citoyen._ De telles rencontres dans le désert valent un bon
opéra à Paris.

Je suis déjà familiarisé avec les usages et coutumes du pays; le café,
la pipe, la siesta, les ânes, la moustache et la chaleur; surtout la
sobriété, qui est une véritable vertu à la table de M. Drovetti, où nous
nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi.

J'ai visité tous les monuments des environs; la colonne de Pompée n'a
rien de fort extraordinaire; j'y ai trouvé cependant à glaner. Elle
repose sur un massif construit de débris antiques, et j'ai reconnu
parmi ces débris le cartouche de Psammétichus II. Je n'ai pas négligé
l'inscription grecque qui dépend de la colonne, et sur laquelle existent
encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera
cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants cette
copie fidèle qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument
historique. J'ai visité plus souvent les obélisques de Cléopâtre,
toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un _bon
cabal_ (dénomination provençale). De ces deux obélisques, celui qui est
debout a été donné au Roi par le pacha d'Égypte, et j'espère qu'on
prendra les moyens nécessaires pour faire transporter cet obélisque à
Paris. Celui qui est à terre appartient aux Anglais. J'ai déjà copié et
fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hiéroglyphiques. On en
aura donc, et pour la première fois, je puis le dire, un dessin exact.
Ces deux obélisques, à trois colonnes de caractères sur chaque face, ont
été primitivement érigés par le roi Moeris devant le grand temple du
Soleil à Héliopolis. Les inscriptions latérales sont de Sésostris, et
j'en ai découvert deux autres très-courtes, à la face est, qui sont du
successeur de Sésostris. Ainsi, trois époques sont marquées sur ces
monuments; le dé antique en granit rosé, sur lequel chacun d'eux avait
été placé, existe encore; mais j'ai vérifié, en faisant fouiller par mes
Arabes dirigés par notre architecte M. Bibent, que ce dé repose sur un
socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine.

C'est le 24 août, à huit heures du matin, que nous avons été reçus par
le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec
beaucoup de soin dans le goût des palais de Constantinople; ces
édifices, de belle apparence, sont situés dans l'ancienne île du Phare.
Nous nous y sommes rendus en corps, précédés de M. Drovetti, tous
habillés au mieux, et les uns dans une calèche attelée de deux beaux
chevaux conduits habilement à toute bride dans les rues d'Alexandrie par
le cocher de M. Drovetti, et les autres montés sur des ânes escortant la
calèche.

Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes entrés
dans une vaste pièce remplie de fonctionnaires, et nous avons été
immédiatement introduits dans une seconde salle, percée à jour: dans un
de ses angles, entre deux croisées, était assise S.A., dans un costume
fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa
taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de
gaîté qui surprend dans un personnage occupé de si grandes choses. Ses
yeux ont une expression très-vive, et une magnifique barbe blanche
couvre sa poitrine. S.A., après avoir demandé de nos nouvelles, a bien
voulu nous dire que nous étions les bienvenus, et me questionner ensuite
sur le plan de mon voyage. Je l'ai exposé sommairement, et j'ai demandé
les firmans nécessaires; ils m'ont été accordés sur-le-champ, avec deux
chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite
parlé des affaires de la Grèce, et nous a fait part de la nouvelle du
jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livré à des Grecs
introduits dans sa chambre par des soldats infidèles soudoyés. Quoique
fort âgé, Ahmed s'est vigoureusement défendu, a tué sept de ses
assassins, mais a succombé sous le nombre. Le vice-roi nous a fait
donner ensuite le café, et nous avons pris congé de S.A., qui nous a
accompagnés avec des saluts de main très-bienveillants. C'est encore une
grâce de plus dont nous sommes redevables aux bontés inépuisables de M.
Drovetti.

La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a été reçue aussi
le lendemain, 25 août, par le vice-roi, présentée par M. Rosetti,
consul-général de Toscane. Elle a reçu le même accueil, les mêmes
promesses et la même protection. L'Égypte, disait S.A., devait être pour
nous comme notre pays même; et je suis persuadé que le vice-roi est
très-flatté de la confiance que nos gouvernements ont mise dans son
caractère, en autorisant notre entreprise dans les circonstances
actuelles.

Je compte rester à Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps est
nécessaire pour nos préparatifs. Les chaleurs du Caire, et une maladie
assez bénigne qui y règne, baisseront en attendant. Le Nil haussera en
même temps. J'ai déjà bu largement de ses eaux que nous apporte le canal
construit par l'ordre du pacha, et nommé pour cela le _Mahmoudiéh._ Le
fleuve sacré est en bon état; l'inondation est assurée pour le pays bas;
deux coudées de plus suffiront pour le haut. Nous sommes d'ailleurs ici
comme dans une contrée qui serait l'abrégé de l'Europe, bien reçus et
fêtés par tous les consuls de l'Occident, qui nous témoignent le plus
vif intérêt. Nous avons été tous réunis successivement chez MM. Acerbi,
Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de
Suède et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Méchain, consul de France à
Larnaka en Chypre, très-recommandable sous tous les rapports, et l'un
des anciens de l'expédition française en Égypte.

Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des grâces
infinies à la protection royale qui nous devance partout, et aux soins
inépuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part.

Je suis rempli de confiance dans les résultats de notre voyage:
puissent-ils répondre aux voeux du gouvernement et à ceux de nos amis!
Je ne m'épargnerai en rien pour y réussir. J'écrirai de toutes les
villes égyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons n'y
existent plus: je réserverai les détails sur les magnificences de Thèbes
pour notre vénérable ami M. Dacier; ils seront peut-être un digne et
juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits.
J'ai reçu les lettres de Paris de la fin de juillet par le _Nisus,_
arrivé en onze jours. Adieu.



DEUXIÈME LETTRE

Alexandrie, le 14 septembre 1828.


Mon départ pour le Caire est définitivement arrêté pour demain, tous nos
préparatifs étant heureusement terminés, ainsi que ce que je puis
appeler l'organisation de l'expédition, chacun ayant sa part officielle
d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est chargé de la santé
et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles,
ustensiles et engins; M. Lhôte, des finances; M. Gaëtano Rosellini, du
mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et
un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme à moi,
Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.

Deux bâtiments à voile nous porteront sur le Nil; l'un est le plus grand
_maasch_ du pays, et il a été monté par S.A. Mehemed-Ali: je l'ai nommé
_l'Isis;_ l'autre est une _dahabié,_ où cinq personnes logeront assez
commodément; j'en ai donné le commandement à M. Duchesne, en survivance
du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller à la chasse des
papillons dans le désert lybique. Cette _dahabié_ a reçu le nom
d'_Athyr:_ nous voguerons ainsi sous les auspices des deux déesses les
plus joviales du Panthéon égyptien. D'Alexandrie au Caire, nous ne nous
arrêterons qu'à _Kérioun,_ l'ancienne Chereus des Grecs, et à
_Ssa-el-Hagar,_ l'antique Saïs. Je dois ces politesses à la patrie du
rusé Psammétichus et du brutal Apriès; enfin, je verrai s'il reste
quelques débris de Siouph à _Saouafé,_ où naquit Amasis, et à Saïs,
quelques traces du collège où Platon et tant d'autres Grecs _allèrent à
l'école._

Notre santé se soutient, et l'épreuve du climat d'Alexandrie, qui est
une ville toute lybique, est d'un très-bon augure. Nous sommes tous
enchantés de notre voyage, et heureux d'avoir échappé aux dépêches
télégraphiques qui devaient nous retarder. Les circonstances de mauvaise
apparence ont toutes tourné pour nous; quelques difficultés inattendues
sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous
serons heureux partout.

Je viens à l'instant (huit heures du soir) de prendre congé du vice-roi.
S.A. a été on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai priée d'agréer notre
gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le
vice-roi a répondu que les princes chrétiens traitant ses sujets avec
distinction, la réciprocité était pour lui un devoir. Nous avons parlé
hiéroglyphes, et il m'a demandé une traduction des inscriptions des
obélisques d'Alexandrie. Je me suis empressé de la lui promettre, et
elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le
chancelier du consulat de France. S.A. a désiré savoir jusqu'à quel
point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assuré que nous
trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprimé ma
reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire qu'il
les repoussait d'une manière fort aimable; ces bons musulmans nous ont
traités avec une franchise qui nous charme. Adieu.

[Illustration: PLAN DES RUINES DE SAÏS.]



TROISIÈME LETTRE


Au Caire, le 27 septembre 1828.

C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitté Alexandrie, après
avoir arboré le pavillon de France. Nous avons pris le canal nommé
_Mahmoudiéh_, auquel ont travaillé MM. Coste et Masi; il suit la
direction générale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais il fait beaucoup
moins de détours, et se rend plus directement au Nil, en passant entre
le lac Maréotis, à droite, et celui d'_Edkou_, à gauche. Nous
débouchâmes dans le fleuve, le 15 de très-bonne heure, et je conçus dès
lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant les
sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et
sont frappés de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d'arbres
de toute espèce, au-dessus desquels s'élèvent les centaines de minarets
des nombreux villages qui sont dispersés sur cette terre de
prédilection. Ce spectacle est véritablement enchanteur, et la renommée
de la fertilité de la campagne d'Égypte n'est point exagérée.

Le fleuve est immense, et les rives en sont délicieuses. Nous fîmes une
courte halte à _Fouah_, où nous arrivâmes à midi. A sept heures et demie
du soir, nous dépassâmes _Désouk_; c'est le lieu où le respectable Salt
a expiré il y a quelques mois. Le 16, à six heures du matin, je trouvai,
en m'éveillant, le _maasch_ amarré dans le voisinage de _Ssa-el-Hagar_,
où j'avais recommandé d'aborder pour visiter les ruines de Saïs, devant
lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (_Voyez la planche N° 1._)

Nos fusils sur l'épaule, nous gagnâmes le village qui est à une
demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chassèrent en chemin, et
firent lever deux chacals, qui s'échappèrent à toutes jambes à travers
les coups de fusils. Nous nous dirigeâmes sur une grande enceinte que
nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui
couvrait une partie des terrains, nous força de faire quelques détours,
et nous passâmes sur une première _nécropole_ égyptienne, bâtie en
briques crues. Sa surface est couverte de débris de poterie, et j'y
ramassai quelques fragments de figurines funéraires: la grande enceinte
n'était abordable que par une porte forcée tout à fait moderne. Je
n'essayerai point de rendre l'impression que j'éprouvai après avoir
dépassé cette porte, et en trouvant sous mes yeux des masses énormes de
80 pieds de hauteur, semblables à des rochers déchirés par la foudre ou
par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette
immense circonvallation, et reconnus encore des constructions
égyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large et 5
d'épaisseur. C'était aussi une _nécropole,_ et cela nous expliqua une
chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs
momies les villes situées dans la Basse-Égypte, et loin des montagnes.
Cette seconde nécropole de Saïs, dans les débris colossaux de laquelle
on reconnaît encore plusieurs étages de petites chambres funéraires (et
il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de
longueur, et près de 500 de large. Sur les parois de quelques-unes des
chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait à
renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits
_canopes_. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre eux.

A droite et à gauche de cette nécropole existent deux monticules, sur
l'un desquels nous avons trouvé des débris de granit rose, de granit
gris, de beau grès rouge et de _marbre blanc,_ dit de Thèbes. Cette
dernière particularité intéressera particulièrement notre ami Dubois,
qui a tant travaillé sur les matières employées dans les monuments de
l'antiquité; des légendes de Pharaons sont sculptées sur ce marbre
blanc, et j'en ai recueilli de beaux échantillons.

Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces édifices sont
vraiment étonnantes. Le parallélogramme, dont les petits côtés n'ont pas
moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de
tour. La hauteur de cette muraille peut être estimée à 80 pieds, et son
épaisseur mesurée est de 54 pieds: on pourrait donc y compter les
grandes briques par millions.

Cette circonvallation de géant me paraît avoir renfermé les principaux
édifices sacrés de _Saïs_. Tous ceux dont il reste des débris étaient
des _nécropoles_; et, d'après les indications fournies par Hérodote,
l'enceinte que j'ai visitée renfermerait les tombeaux d'_Apriès_ et des
rois _saïtes_ ses ancêtres. De l'autre côté de ceux-ci serait le
monument funéraire de l'usurpateur _Amasis_. La partie de l'enceinte,
vers le Nil, a pu aisément contenir le grand temple de Néith, la grande
déesse de Saïs; et nous avons donné la chasse à coups de fusil à des
chouettes, oiseau sacré de Minerve ou Néith, que les médailles de Saïs
et celles d'Athènes sa fille portent pour armes parlantes. A quelques
centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des
collines qui couvrent une troisième nécropole. Elle était celle des gens
de qualité: on y a déjà fouillé, et j'y ai vu un énorme sarcophage en
basalte vert, celui d'un gardien des temples sous _Psammétichus II_.
M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la dépense
serait trop considérable, et le monument n'est pas assez important pour
la risquer. A mon retour en Basse-Égypte, je ferai faire des fouilles
sur ce point-là et sur quelques autres, si l'état des fonds me le
permet. Cette dernière remarque est importante; avec peu de fonds on
peut faire beaucoup, et je serais affligé de quitter ce pays sans avoir
pu assurer, à peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, les
plus propres à enrichir nos collections royales et à éclairer les
travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien
m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilité incontestable.

[Illustration: RESTAURATION DES RUINES DE SAÏS. _d 'après Hérodote._

1. _Grande Nécropole ou Memnonia._
2. _Tombeau d'Apriés et des rois Saïtes._
3. _Tombeau d'Amasis._
4. _Tombeaux divins._
5 6. _Pylônes._
7. _Temple de Néith??_
8. _Obélisques d'Amasis._
9. _Téménos du Temple._
10. _Colosses d'Amasis._
11. _Androsphynxs d'Amasis._
12. _Propylon d'Amasis._
13. _Enceinte générale de l'Hiéron._]

Cette première visite à Saïs ne sera pas la dernière; je quittai ce
lieu, à six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous passâmes
devant _Schabour_. Le 18, à neuf heures du matin, nous fîmes halte à
_Nader_, où des Almèh nous donnèrent un concert vocal et instrumental,
suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A
midi et demi, nous étions devant _Tharranéh_, où je vis des monticules
de natron, transportés des lacs qui le produisent. Le soir, nous
dépassâmes _Mit-Salaméh_, triste village assis dans le désert libyque;
et, faute de vent, nous passâmes une partie de la nuit sur la rive
verdoyante du Delta, près du village d'_Aschmoun_. Le 19 au matin, nous
vîmes enfin les Pyramides, dont on pouvait déjà apprécier les masses,
quoique nous fussions à huit lieues de distance. A une heure trois
quarts, nous arrivâmes au sommet du Delta (_Bathn-el-Bakarah_, le
Ventre-de-la-Vache), à l'endroit même où le fleuve se partage en deux
branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique,
et la largeur du Nil étonnante. A l'occident, les Pyramides s'élèvent au
milieu des palmiers; une multitude de barques et de bâtiments se
croisent dans tous les sens; à l'orient, le village très-pittoresque de
_Schoraféh_; dans la direction d'Héliopolis: le fond du tableau est
occupé par le mont _Mokattam_, que couronne la citadelle du Caire, et
dont la base est cachée par la forêt de minarets de cette grande
capitale. A trois heures, nous vîmes le Caire plus distinctement: c'est
là que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne arrivée.
L'orateur était accompagné de deux camarades habillés d'une façon
très-bizarre: des bonnets en pain de sucre, bariolés de couleurs
tranchantes; des barbes et d'énormes moustaches d'étoupe blanche; des
langes étroits, serrant et dessinant toutes les parties de leur corps;
et chacun d'eux s'était ajusté d'énormes accessoires en linge blanc
fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques,
figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs d'ancien
style. Quelques minutes après, notre _maasch_ donna sur un banc de
sable, et fut arrêté tout court; nos matelots se jetèrent au Nil pour le
dégager, en se servant du nom d'_Allah_, et bien plus efficacement de
leurs larges et robustes épaules; la plupart de ces mariniers sont des
Hercules admirablement taillés, d'une force étonnante, et ressemblant,
quand ils sortent du fleuve, à des statues de bronze nouvellement
coulées. Ce travail d'une demi-heure suffit pour dégager le bâtiment.
Nous passâmes devant _Embabéh_, et après avoir salué le champ de
bataille des Pyramides, nous abordâmes au port de _Boulaq_, à cinq
heures précises. La journée du 20 se passa en préparatifs de départ pour
le Caire, et plusieurs convois d'ânes et de chameaux transportèrent en
ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais
fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et
enfourchant nos ânes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je partis
pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman
était avec moi, et toute la jeunesse paradait à ma suite: je m'aperçus
que cela ne déplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: _Fransaouï_
(Français) avec une certaine satisfaction.

Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-là et le lendemain
étaient ceux de la fête que les musulmans célébraient pour la naissance
du Prophète. La grande et importante place d'_Ezbékiéh_, dont
l'inondation occupe le milieu, était couverte de monde entourant les
baladins, les danseuses, les chanteuses, et de très-belles tentes sous
lesquelles on pratiquait des actes de dévotion. Ici, des musulmans assis
lisaient en cadence des chapitres du Coran; là, trois cents dévots,
rangés en lignes parallèles, assis, mouvant incessamment le haut de leur
corps en avant et en arrière comme des poupées à charnière, chantaient
en choeur, _Là Ilâh ill Allâh_ (Il n'y a point d'autre dieu que Dieu);
plus loin, cinq cents énergumènes, debout, rangés circulairement et se
sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de leur
poitrine épuisée, le nom d'_Allah_, mille fois répété, mais d'un ton si
sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus
infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs
du Tartare. A côté de ces religieuses démonstrations, circulaient les
musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes de
tout genre étaient en pleine activité: ce mélange de jeux profanes et de
pratiques religieuses, joint à l'étrangeté des figures et à l'extrême
variété des costumes, formait un spectacle infiniment curieux, et que je
n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversâmes une partie de
la ville pour gagner notre logement.

On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort bien; et
ces rues de 8 à 10 pieds de largeur, si décriées, me paraissent
parfaitement bien calculées pour éviter la trop grande chaleur. Sans
être pavées, elles sont d'une propreté fort remarquable. Le Caire est
une ville tout à fait monumentale; la plus grande partie des maisons est
en pierre, et à chaque instant on y remarque des portes sculptées dans
le goût arabe; une multitude de mosquées, plus élégantes les unes que
les autres, couvertes d'arabesques du meilleur goût, et ornées de
minarets admirables de richesse et de grâce, donnent à cette capitale un
aspect imposant et très-varié. Je l'ai parcourue dans tous les sens, et
je découvre chaque jour de nouveaux édifices que je n'avais pas encore
soupçonnés. Grâces à la dynastie des _Thouloumides_, aux califes
_Fathimites_, aux sultans _Ayoubites_ et aux mamelouks _Baharites_, le
Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie
ait détruit ou laissé détruire en très-grande partie les délicieux
produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes premières
dévotions dans la mosquée de _Thouloum_, édifice du IXe siècle, modèle
d'élégance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, quoique à
moitié ruiné. Pendant que j'en considérais la porte, un vieux _cheïk_ me
fit proposer d'entrer dans la mosquée: j'acceptai avec empressement,
et, franchissant lestement la première porte, on m'arrêta tout court à
la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; j'avais
des bottes, mais j'étais sans bas; la difficulté était pressante. Je
quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir à mon janissaire pour
envelopper mon pied droit, un autre mouchoir à mon domestique nubien
Mohammed, pour mon pied gauche, et me voilà sur le parquet en marbre de
l'enceinte sacrée; c'est sans contredit le plus beau monument arabe qui
reste en Égypte. La délicatesse des sculptures est incroyable, et cette
suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai
ici ni des autres mosquées, ni des tombeaux des califes et des sultans
mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus magnifique
encore que la première; cela me mènerait trop loin, et c'en est assez de
la vieille Égypte, sans m'occuper de la nouvelle.

Lundi 22 septembre, je montai à la citadelle du Caire, pour rendre
visite à Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus estimés
par le vice-roi. Il me reçut fort agréablement, causa beaucoup avec moi
sur les monuments de la Haute-Égypte, et me donna quelques conseils pour
les étudier plus à l'aise. En sortant de chez le gouverneur, je
parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs énormes de grès,
portant un bas-relief où est figuré le roi _Psammétichus II_, faisant la
dédicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres blocs
épars, et qui ont appartenu au même monument de Memphis d'où ces
pierres ont été apportées, m'ont offert une particularité fort curieuse.
Chacune de ces pierres, parfaitement dressées et taillées, porte une
_marque_ constatant sous quel roi le bloc a été tiré de la carrière; la
légende royale, accompagnée d'un titre qui fait connaître la destination
du bloc pour Memphis, est gravée dans une aire carrée et creuse. J'ai
recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: _Psammétichus II_,
_Apriès_, son fils, et _Amasis_, successeur de ce dernier: ces trois
légendes nous donnent donc la durée de la construction de l'édifice dont
ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais
royal du fameux _Salahh-Eddin_ (le sultan Saladin), le chef de la
dynastie des Ayoubites; un incendie a dévoré les toits, il y a quatre
ans, et, depuis quelques mois, on démolit parfois ce qui reste de ce
grand et beau monument: j'ai pu reconnaître une salle carrée, la
principale du palais. Plus de trente colonnes de granit rosé, portant
encore les traces de la dorure épaisse qui couvrait leur fût, sont
debout, et leurs énormes chapiteaux de sculpture arabe, imitation
grossière de vieux chapiteaux égyptiens, sont entassés sur les
décombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajoutés à ces colonnes
grecques ou romaines, sont tirés de blocs de granit enlevés aux ruines
de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures
hiéroglyphiques: j'ai même trouvé sur l'un d'entre eux, à la partie qui
joignait le fût à la colonne, un bas-relief représentant le roi
_Nectanèbe_, faisant une offrande aux dieux. Dans une de mes courses à
la citadelle, où je suis allé plusieurs fois pour faire dessiner les
débris égyptiens, j'ai visité le fameux _puits de Joseph_, c'est-à-dire
le puits que le grand _Saladin_ (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait creuser
dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai
vu aussi la ménagerie du pacha, consistant en un lion, deux tigres et un
éléphant; je suis arrivé trop tard pour voir l'hippopotame vivant: la
pauvre bête venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant sa
sieste sans précaution; mais j'en ai vu la peau empaillée à la turque,
et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai visité
avant-hier _Mahammed-Bey_, defterdar (trésorier) du pacha. Il m'a fait
montrer la maison qu'il construit à Boulaq sur le Nil, et dans les
murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, _d'assez
beaux bas-reliefs égyptiens_, venant de Sakkarah; c'est un pas fort
remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renommé pour son
opposition à la réforme.

J'ai trouvé ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, et, parmi les
étrangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Félix, Anglais, qui
s'occupent beaucoup d'hiéroglyphes, et qui me comblent de bontés. Je
n'ai encore fait aucune acquisition; je présume que notre arrivée a fait
hausser le prix des antiquités; mais cela ne peut durer longtemps. Je
pars demain ou après pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire cette
année; nous débarquerons près de _Mit-Rahinéh_ (le centre des ruines de
la vieille ville), où je m'établirai; je pousserai de là des
reconnaissances sur _Sakkarah, Dahschour_ et toute la plaine de
_Memphis_, jusqu'aux grandes pyramides de _Giséh_, d'où j'espère dater
ma prochaine lettre. Après avoir couru le sol de la seconde capitale
égyptienne, je mets le cap sur Thèbes, où je serai vers la fin
d'octobre, après m'être arrêté quelques heures à Abydos et à Dendérah.
Ma santé est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il est vrai
que je suis un homme tout nouveau: ma tête rasée est couverte d'un
énorme turban; je suis complètement habillé à la turque, une belle
moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend à mon côté; ce
costume est très-chaud, et c'est justement ce qui convient en Égypte; on
y sue à plaisir et l'on s'y porte de même. Les Arabes me prennent
partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la
parole à celle des habits; je débrouille mon arabe, et à force de
jargonner, on ne me prendra plus pour un débutant. J'ai déjà recueilli
des coquilles du Nil pour M. de Férussac ... J'attends impatiemment des
lettres de Paris ... Adieu.



QUATRIÈME LETTRE


Sakkarah, le 5 octobre 1828.

Nous sommes restés au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir du même
jour nous avons couché dans notre _maasch_, afin de mettre à la voile le
lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. Le
1er octobre, nous passâmes la nuit devant le village de _Massarah_, sur
la rive orientale du Nil, et le lendemain, à six heures du matin, nous
courûmes la plaine pour atteindre de grandes carrières que je voulais
visiter, parce que Memphis, sise sur la rive opposée, et précisément en
face, doit être sortie de leurs vastes flancs. La journée fut
excessivement pénible; mais je visitai presque une à une toutes les
cavernes dont le penchant de la montagne de _Thorrah_ est criblé. J'ai
constaté que ces carrières de beau calcaire blanc ont été exploitées à
toutes les époques, et j'ai trouvé: 1° une inscription datée du mois de
Paophi de l'an IV _de l'empereur Auguste;_ 2° une seconde inscription de
l'an VII, même mois, d'un Ptolémée, qui doit être _Soter Ier_, puisqu'il
n'y a pas de surnom; 3° une inscription de l'an II du roi _Acoris_, l'un
des insurgés contre les Perses; enfin, deux de ces carrières et les plus
vastes ont été ouvertes l'an XXII du roi _Amosis_, le père de la
dix-huitième dynastie, comme portent textuellement deux belles stèles
sculptées à même dans le roc, à côté des deux entrées. Ces mêmes stèles
indiquent aussi que les pierres de cette carrière ont été employées aux
constructions des temples de _Phtha_, d'_Apis_ et d'_Ammon_, à Memphis,
et cette indication donne la date de ces mêmes temples bien connus de
l'antiquité. J'ai trouvé aussi, dans une autre carrière, pour l'époque
pharaonique, deux monolithes tracés à l'encre rouge sur les parois, avec
une finesse extrême et une admirable sûreté de main: la corniche de l'un
de ces monolithes, qui n'ont été que mis en projet, sans commencement
d'exécution, porte le prénom et le nom propre de _Psammétichus Ier_.
Ainsi, les carrières de la montagne arabique, entre _Thorrah_ et
_Massarah_, ont été exploitées sous les Pharaons, les Perses, les
Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela tient
à leur voisinage des capitales successives de l'Égypte, _Memphis,
Fosthat_ et le _Caire_. Rentrés le soir dans nos vaisseaux, comme les
Grecs venant de livrer un assaut à la ville de Troie, mais plus heureux
qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre à la voile
pour _Bédréchéin_, village situé à peu de distance, sur le bord
occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partîmes pour
l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; passé le
village de _Bédréchéin_, qui est à un quart d'heure dans les terres, on
s'aperçoit qu'on foule le sol antique d'une grande cité, aux blocs de
granit dispersés dans la plaine, et à ceux qui déchirent le terrain et
se font encore jour à travers les sables, qui ne tarderont pas à les
recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de _Mit-Rahinéh_,
s'élèvent deux longues collines parallèles, qui m'ont paru être les
éboulements d'une enceinte immense, construite en briques crues comme
celle de Saïs, et renfermant jadis les principaux édifices sacrés de
Memphis. C'est dans l'intérieur de cette enceinte que nous avons vu le
grand colosse exhumé par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner ce
monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus
agréablement surpris de trouver un magnifique morceau de sculpture
égyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, n'a pas
moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tombé la face
contre terre, ce qui a conservé le visage parfaitement intact. Sa
physionomie suffit pour me le faire reconnaître comme une statue de
Sésostris, car c'est en grand le portrait le plus fidèle du beau
Sésostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de la
ceinture, confirmèrent mon idée, et il n'est plus douteux qu'il existe,
à Turin et à Memphis, deux _portraits_ du plus grand des Pharaons. J'ai
fait dessiner cette tête avec un soin extrême, et relever toutes les
légendes. Ce colosse n'était point seul; et si j'obtiens des fonds
spéciaux pour des fouilles en grand à Memphis, je puis répondre, en
moins de trois mois, de peupler le Musée du Louvre de statues des plus
riches matières et du plus grand intérêt pour l'histoire. Ce colosse,
devant lequel sont de grandes substructions calcaires, était, selon
toute apparence, placé devant une grande porte et devait avoir des
pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le
temps me manquera. Un peu plus loin et sur le même axe, existent encore
de petits colosses du même Pharaon, en granit rosé, mais en fort mauvais
état. C'était encore une porte.

Au nord du colosse exista un temple de Vénus (_Hathôr_), construit en
calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du côté de l'orient: j'ai
continué des fouilles commencées par Caviglia; le résultat a été de
constater dans cet endroit même l'existence d'un temple orné de
colonnes-pilastres accouplées et en granit rosé, et dédié à _Phtha_ et à
_Hathôr_ (Vulcain et Vénus), les deux grandes divinités de Memphis, par
Rhamsès le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du côté de
l'est, une vaste nécropole semblable à celle que j'ai reconnue à Saïs.

C'est le 4 octobre que je suis venu camper à _Sakkarah_, car nous sommes
sous la tente; une d'elles est occupée par nos domestiques; tous les
soirs, sept ou huit Bédouins choisis d'avance font la garde de nuit et
les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand on
les traite en hommes.

J'ai visité ici, à Sakkarah, la plaine des momies, l'ancien cimetière
de Memphis, parsemé de pyramides et de tombeaux violés. Cette localité,
grâce à la rapace barbarie des marchands d'antiquités, est presque tout
à fait nulle pour l'étude: les tombeaux ornés de sculptures sont, pour
la plupart, dévastés, ou recomblés après avoir été pillés. Ce désert est
affreux; il est formé par une suite de petits monticules de sable
produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsemé
d'ossements humains, débris des vieilles générations. Deux tombeaux
seuls ont attiré notre attention, et m'ont dédommagé du triste aspect de
ce champ de désolation. J'ai trouvé, dans l'un d'eux, une série
d'oiseaux sculptés sur les parois, et accompagnés de leurs noms en
hiéroglyphes; cinq espèces de gazelles avec leurs noms; et enfin
quelques scènes domestiques, telles que l'action de traire le lait, deux
cuisiniers exerçant leur art, etc. Nos portefeuilles se grossissent du
fruit de ces découvertes ... Adieu.



CINQUIÈME LETTRE

Au pied des pyramides de Gizéh, le 8 octobre 1828.


J'ai transporté mon camp et mes pénates à l'ombre des grandes pyramides,
depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du
monde, sept chameaux et vingt ânes ont transporté nous et nos bagages à
travers le désert qui sépare les pyramides méridionales de celles de
Gizéh, les plus célèbres de toutes, et qu'il me fallait voir enfin avant
de partir pour la Haute-Égypte. Ces merveilles ont besoin d'être
étudiées de près pour être bien appréciées; elles semblent diminuer de
hauteur à mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant les blocs
de pierre dont elles sont formées qu'on a une idée juste de leur masse
et de leur immensité. Il y a peu à faire ici, et lorsqu'on aura copié
des scènes de la vie domestique, sculptées dans un tombeau voisin de la
deuxième pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront nous
prendre à Gizéh, et nous cinglerons à force de voiles pour la
Haute-Égypte, mon véritable quartier-général. Thèbes est là, et on y
arrive toujours trop tard.

Sauf un peu de fatigue de la journée d'hier, nous nous portons fort
bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu.



SIXIEME LETTRE


A Béni-Hassau, le 5; et à Monfaloutli, le 8 novembre 1828.

Je comptais être à Thèbes le 1er novembre; voici déjà le 5, et je me
trouve encore à _Béni-Hassan_. C'est un peu la faute de ceux qui ont
déjà décrit les hypogées de cette localité, et en ont donné une si mince
idée. Je comptais expédier ces grottes en une journée; mais elles en ont
pris quinze, sans que j'en éprouve le moindre regret; je vais reprendre
mon récit de plus haut.

Ma dernière lettre était datée des grandes pyramides, où je suis, resté
campé trois jours, non pour ces masses énormes et de si peu d'effet
lorsqu'on les voit de près, mais pour l'examen et le dépouillement des
grottes sépulcrales creusées dans le voisinage. Une, entre autres, celle
d'un certain _Eimaï_, nous a fourni une série de bas-reliefs
très-curieux pour la connaissance des arts et métiers de l'ancienne
Égypte, et je dois donner un soin très-particulier à la recherche des
monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands
tableaux de bataille des palais de Thèbes. J'ai trouvé autour des
pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands
personnages, mais peu d'inscriptions d'un très-grand intérêt.

Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et
gagner notre ancien campement de Sakkarah, à travers le désert, et de là
notre _flotte_, mouillée à _Bédréchéin_, où nous arrivâmes le soir même,
grâce à nos infatigables baudets et aux chameaux qui portaient tout
notre bagage. Nous mîmes à la voile pour la Haute-Égypte, et ce ne fut
que le 20 octobre, après avoir éprouvé tout l'ennui du calme plat et du
manque total de vent du nord, que nous arrivâmes à _Miniéh_, d'où je fis
partir tout de suite, après une visite à la filature de coton, montée en
machines européennes, et après l'achat de quelques provisions
indispensables. On se dirigea sur _Saouadéh_ pour voir un hypogée grec
d'ordre _dorique_, déjà décrit. De là nous cinglâmes vers
_Zaouyet-el-Maiétin_, où nous fûmes rendus le 20 même au soir; là
existent quelques hypogées décorés de bas-reliefs relatifs à la vie
domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait
d'intéressant, et nous ne les quittâmes que le 23 au soir, pour courir à
_Béni-Hassan_ à la faveur d'une bourrasque, à laquelle nous dûmes d'y
arriver le même jour vers minuit.

A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens étant allés, en
éclaireurs, visiter les grottes voisines, rapportèrent qu'il y avait
peu à faire, vu que les peintures étaient à peu près effacées. Je montai
néanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypogées, et je fus
agréablement surpris de trouver une étonnante série de peintures
parfaitement visibles jusque dans leurs moindres détails, lorsqu'elles
étaient mouillées avec une éponge, et qu'on avait enlevé la croûte de
poussière fine qui les recouvrait et qui avait donné le change à nos
compagnons. Dès ce moment on se mit à l'ouvrage, et par la vertu de nos
échelles et de l'admirable éponge, la plus belle conquête que
l'industrie humaine ait pu faire, nous vîmes se dérouler à nos yeux la
plus ancienne série de peintures qu'on puisse imaginer, toutes relatives
à la vie civile, aux arts et métiers, et ce qui était neuf, à la _caste
militaire_. J'ai fait, dans les deux premiers hypogées, une moisson
immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les
deux tombes les plus reculées vers le nord; ces deux hypogées, dont
l'architecture et quelques détails intérieurs ont été mal reproduits,
offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux
voisins), que la porte de l'hypogée est précédée d'un portique taillé à
jour dans le roc, et formé de colonnes qui ressemblent, à s'y méprendre
à la première vue, au _dorique_ grec de Sicile et d'Italie. Elles sont
cannelées, à base arrondie, et presque toutes d'une belle proportion.
L'intérieur des deux derniers hypogées était ou est encore soutenu par
des colonnes semblables: nous y avons tous vu le véritable type du vieux
_dorique grec_, et je l'affirme sans craindre d'établir mon opinion sur
des monuments du temps romain, car ces deux hypogées, les plus beaux de
tous, portent leur date et appartiennent au règne d'_Osortasen_,
deuxième roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par conséquent remontent
au IXe siècle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux
portiques, encore intact, celui de l'hypogée d'un chef administrateur
des terres orientales de l'Heptanomide, nommé _Néhôthph_, est composé de
ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les
beaux temples grecs-doriques.

Les peintures du tombeau de _Néhôthph_ sont de véritables _gouaches_,
d'une finesse et d'une beauté de dessin fort remarquables: c'est ce que
j'ai vu de plus beau jusqu'ici en Égypte; les animaux, quadrupèdes,
oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de _vérité_,
que les copies coloriées que j'en ai fait prendre ressemblent aux
gravures coloriées de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: nous
aurons besoin de l'affirmation des quatorze témoins qui les ont vues,
pour qu'on croie en Europe à la fidélité de nos dessins, qui sont d'une
exactitude parfaite.

C'est dans ce même hypogée que j'ai trouvé un tableau du plus haut
intérêt: il représente quinze prisonniers, hommes, femmes ou enfants,
pris par un des fils de _Néhôthph_, et présentés à ce chef par un scribe
royal, qui offre en même temps une feuille de papyrus, sur laquelle est
relatée la date de la prise, et le nombre des captifs, qui était de
trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute
particulière, à nez aquilin pour la plupart, étaient blancs
comparativement aux Égyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en
jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la _couleur de chair_. Les
hommes et les femmes sont habillés d'étoffes très-riches, peintes
(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames grecques
sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la
chaussure des femmes captives peintes à _Béni-Hassan_ ressemblent à
celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouvé sur la robe d'une
d'elles l'ornement enroulé si connu sous le nom de _grecque_, peint en
rouge, bleu et noir, et tracé verticalement. Ces détails piqueront la
curiosité et réveilleront l'intérêt de nos archéologues et celui de
notre ami M. Dubois, que j'ai regretté, ici plus qu'ailleurs, de n'avoir
pas à mes côtés, parce que notre opinion sur l'avancement de l'art en
Égypte y trouve des preuves _archi-authentiques_. Les hommes captifs, à
barbe pointue, sont armés d'arcs et de lances, et l'un d'entre eux tient
en main une _lyre grecque_ de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je le
crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure,
voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de leurs
habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe siècle
avant J.-C., peints avec fidélité par des mains égyptiennes. J'ai fait
copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute
particulière: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original.

Les quinze jours passés à _Béni-Hassan_ ont été monotones, mais
fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypogées dessiner,
colorier et écrire, en donnant une heure au plus à un modeste repas,
qu'on nous apportait des barques, pris à terre sur le sable, dans la
grande salle de l'hypogée, d'où nous apercevions, à travers les colonnes
en _dorique primitif_, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; le
soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du
repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le
lendemain.

Cette vie de tombeaux a eu pour résultat un portefeuille de dessins
parfaitement faits et d'une exactitude complète, qui s'élèvent déjà à
plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon voyage
d'Égypte serait déjà bien rempli, à l'architecture près, dont je ne
m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas été visités ou connus. Voici
un _petit crayon_ de mes conquêtes: cette note sera divisée par
matières, alphabétiquement rangées comme l'est mon portefeuille pendant
le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins déjà faits, et de
pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du même genre.

1° AGRICULTURE.--Dessins représentant le labourage avec les boeufs ou à
bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les béliers, et non
par les _porcs_, comme le dit Hérodote; cinq sortes de charrues; le
piochage, la moisson du blé; la moisson du lin; la mise en gerbes de ces
deux espèces de plantes; la mise en meule, le battage, le mesurage, le
dépôt en grenier; deux dessins de grands greniers sur des plans
différents; le lin transporté par des ânes; une foule d'autres travaux
agricoles, et entre autres la récolte du lotus; la culture de la vigne,
la vendange, son transport, l'égrenage, le pressoir de deux espèces,
l'un à force de bras et l'autre à mécanique, la mise en bouteilles ou
jarres, et le transport à la cave; la fabrication du vin cuit, etc.; la
culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la
culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux
suivants, avec légendes hiéroglyphiques explicatives; plus l'_intendant
de la maison des champs_ et ses secrétaires.

2° ARTS ET MÉTIERS.--Collection de tableaux, pour la plupart coloriés,
afin de bien déterminer la nature des objets, et représentant: le
sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le
peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre
peignant un tableau, avec son _chevalet_; des _scribes_ et commis aux
écritures de toute espèce; les ouvriers des carrières transportant des
blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les opérations; les
_marcheurs_ pétrissant la terre avec les pieds, d'autres avec les mains;
la mise de l'argile en cône, le cône placé sur le tour; le potier
faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la première _cuite_ au four,
la seconde au séchoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de cannes,
d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de
meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou
maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles à divers
métiers; le verrier et toutes ses opérations; l'orfèvre, le bijoutier,
le forgeron.

3° CASTE MILITAIRE.--L'éducation de la caste militaire et tous ses
exercices gymnastiques, représentés en plus de deux cents tableaux, où
sont retracées toutes les poses et attitudes que peuvent prendre deux
habiles lutteurs, attaquant, se défendant, reculant, avançant, debout,
renversés, etc.; on verra par là si l'art égyptien se contentait de
figures de profil, les jambes unies et les bras collés contre les
hanches. J'ai copié toute cette curieuse série de militaires nus,
luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures représentant des
soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un siège, la
_tortue_ et le _bélier_, les punitions militaires, un champ de bataille,
et les préparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication des
lances, javelots, arcs, flèches, massues, haches d'armes, etc.

4° CHANT, MUSIQUE ET DANSE.--Un tableau représentant un concert vocal et
instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est
secondé par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq femmes,
et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opéra tout
entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de _flûte
traversière_, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des danseurs
faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin,
une collection très-curieuse de dessins représentant les danseuses (ou
filles publiques de l'ancienne Égypte), dansant, chantant, jouant à la
paume, faisant divers tours de force et d'adresse.

5° Un nombre considérable de dessins représentant l'ÉDUCATION DES
BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espèce, les vaches, les
veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les
chevriers, les gardeurs d'ânes, les bergers et leurs moutons; des scènes
relatives à l'art vétérinaire; enfin la basse-cour, comprenant
l'éducation d'une foule d'espèces d'oies et de canards, et celle d'une
espèce de cigogne qui était domestique dans l'ancienne Égypte.

6° Une première base du recueil ICONOGRAPHIQUE, comprenant les
_portraits_ des rois égyptiens et de grands personnages. Ce portefeuille
sera complété en Thébaïde.

7º Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.--On y
remarque la _mourre_, le jeu de la _paille_, une sorte de _main-chaude_,
le _mail_, le jeu de _piquets plantés en terre_, divers jeux de force;
la chasse à la bête fauve, un tableau représentant une grande chasse
dans le désert, et où sont figurées quinze à vingt espèces de
quadrupèdes; tableaux représentant le retour de la chasse; le gibier est
porté mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux représentent la chasse
des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et
gouaché avec toutes les couleurs et le faire de l'original; enfin, le
dessin en grand des divers piéges pour prendre les oiseaux; ces
instruments de chasse sont peints isolément dans quelques hypogées;
plusieurs tableaux relatifs à la pêche: 1° la pêche à la ligne; 2° à la
ligne avec canne; 3° au trident ou au _bident_; 4° au filet; plus la
préparation des poissons, etc.

8º JUSTICE DOMESTIQUE.--J'ai réuni sous ce titre une quinzaine de
dessins de bas-reliefs représentant des délits commis par des
domestiques; l'arrestation du prévenu, son accusation, sa défense, son
jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et
l'exécution, qui se borne à la bastonnade, dont procès-verbal est remis,
avec le corps du procès, entre les mains du maître par l'intendant de la
maison.

9° LE MÉNAGE.--J'ai réuni dans cette série, déjà fort nombreuse, tout ce
qui se rapporte à la vie privée ou intérieure. Ces dessins fort curieux
représentent: 1° diverses maisons égyptiennes, plus ou moins
somptueuses; 2° les vases de diverses formes, ustensiles et meubles, le
tout colorié, parce que les couleurs indiquent invariablement la
matière; 3° un superbe palanquin; 4° des espèces de chambres à portes
battantes, portées sur un traîneau et qui ont servi de _voitures_ aux
anciens grands personnages de l'Égypte; 5° les singes, chats et chiens
qui faisaient partie de la maison, ainsi que des _nains_ et autres
individus mal conformés, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., servaient à
désopiler la rate des seigneurs égyptiens, aussi bien que, 1500 ans
après, celle de nos vieux barons d'Europe; 6° les officiers d'une grande
maison, intendants, scribes, etc.; 7° les domestiques portant les
provisions de bouche de toute espèce; les servantes apportant aussi
divers comestibles; 8° la manière de tuer les boeufs et de les dépecer
pour le service de la maison; 9° une suite de dessins représentant des
_cuisiniers_ préparant des mets de diverses sortes; 10º enfin, les
domestiques portant les mets préparés à la table du maître.

10º MONUMENTS HISTORIQUES.--Ce recueil contient toutes les
inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des
légendes royales, avec une date exprimée, que j'ai vus jusqu'ici.

11° MONUMENTS RELIGIEUX.--Toutes les images des différentes divinités,
dessinées en grand et coloriées d'après les plus beaux bas-reliefs. Ce
recueil s'accroîtra prodigieusement à mesure que j'avancerai dans la
Thébaïde.

12° NAVIGATION.--Recueil de dessins représentant la construction des
bâtiments et barques de diverses espèces, et les jeux des mariniers,
tout à fait analogues aux joûtes qui ont lieu sur la Seine dans les
grands jours de fête.

13° Enfin ZOOLOGIE.--Une suite de _quadrupèdes_, d'_oiseaux_, de
_reptiles_, d'_insectes_ et de _poissons_, dessinés et coloriés avec
_toute fidélité_ d'après les bas-reliefs peints ou les peintures les
mieux conservées. Ce recueil, qui compte déjà près de deux cents
individus, est du plus haut intérêt: les oiseaux sont magnifiques, les
poissons peints dans la dernière perfection, et on aura par là une idée
de ce qu'était un hypogée égyptien un peu soigné. Nous avons déjà
recueilli le dessin de plus de quatorze espèces différentes de _chiens_
de garde ou de chasse, depuis le _lévrier_ jusqu'au _basset à jambes
torses_; j'espère que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me sauront
gré de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle égyptienne en aussi bon
ordre.

J'espère compléter et étendre dignement ces diverses séries, puisque je
n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument égyptien; les grands
édifices ne commencent en effet qu'à Abydos, et je n'y serai que dans
dix jours.

J'ai passé, le coeur serré, en face d'_Aschmounéin_, en regrettant son
magnifique portique détruit tout récemment; hier, _Antinoé_ ne nous a
plus montré que des débris; tous ses édifices ont été démolis; il ne
reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer.

Je me suis consolé un peu de la perte de ces monuments, en en retrouvant
un fort intéressant et dont personne n'a parlé jusqu'ici. Nous avons
reconnu, dans une vallée déserte de la montagne arabique, vis-à-vis
_Béni-Hassan-el-Aamar_, un petit temple creusé dans le roc, dont la
décoration, commencée par _Thouthmosis IV_, a été continuée par
_Mandoueï_ de la XVIIIe dynastie; ce temple, orné de beaux bas-reliefs
coloriés, est dédié à la déesse _Pascht_ ou _Pépascht_, qui est la
_Bubastis_ des Grecs et la _Diane_ des Romains; les géographes nous ont
indiqué à _Béni-Hassan_ la position nommée _Speos Artemidos_ (la Grotte
de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple,
creusé dans le roc (le spéos de la déesse); et ce monument, qui ne
présente en scène que des images de _Bubastis_, la Diane égyptienne, est
cerné par divers hypogées de _chats sacrés_ (l'animal de Bubastis);
quelques-uns sont creusés dans le roc, un, entre autres, construit sous
le règne d'_Alexandre_, fils d'Alexandre le Grand. Devant le temple,
sous le sable, est un grand _banc_ de momies de chats pliés dans des
nattes et entremêlés de quelques chiens; plus loin, entre la vallée et
le Nil, dans la plaine déserte, sont deux très-grands entrepôts de
momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.

Cette nuit j'arriverai à _Osiouth_ (Lycopolis), et demain je remettrai
cette lettre aux autorités locales pour qu'elle soit envoyée au Caire,
de là à Alexandrie, et de là enfin en Europe; puisse-t-elle être mieux
dirigée que les vôtres! car je n'ai rien reçu d'Europe depuis mon départ
de Toulon. Ma santé se soutient, et j'espère que le bon air de Thèbes
m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.



SEPTIÈME LETTRE


Thèbes, le 24 novembre 1828.

Ma dernière lettre datée de _Béni-Hassan_, continuée en remontant le Nil
et close à _Osiouth_, a dû en partir du 10 au 12 de ce mois; elle
parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement
que celles qui, depuis mon départ de France, m'ont été adressées par
ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai reçu aucune! C'est hier
seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l'Égypte,
que j'ai appris que le Dr Pariset y était aussi arrivé et qu'il se
trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour
cela sur ma famille. S'il en était autrement, et que je fusse tranquille
sur la santé de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes;
car enfin je suis au centre de la vieille Égypte, et ses plus hautes
merveilles sont à quelques toises de ma barque. Voici d'abord la suite
de mon itinéraire.

C'est le 10 novembre que je quittai _Osiouth_, après avoir visité ses
hypogées parfaitement décrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je
reconnais chaque jour à Thèbes l'extrême exactitude. Le 11 au matin nous
passâmes devant _Qaou-el-Kebir_ (Antaeopolis), et mon maasch traversa à
pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a complètement
englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines
d'_Akhmin_ (celles de Panopolis) reçurent ma visite le 12, et je fus
assez heureux pour y trouver un bloc sculpté qui m'a donné l'époque du
temple, qui est de Ptolémée Philopator, et l'image du dieu _Pan_, lequel
n'est autre chose, comme je l'avais établi d'avance, que l'Ammon
générateur de mon _Panthéon_. L'après-midi et la nuit suivante se
passèrent en fêtes, bal, tours de force et concert chez l'un des
commandants de la Haute-Égypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses
gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, à
_Saouadji_, que j'avais quitté le matin, et où il fallut retourner bon
gré mal gré pour ne pas désobliger ce brave homme, bon vivant, bon
convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de
Marlborough, que nos jeunes gens lui chantèrent en choeur, le fit pâmer
de plaisir, et ses musiciens eurent aussitôt l'ordre de l'apprendre.
(_Voyez l'Extrait de_ l'Itinéraire et les lettres du mamour, _à la fin
de ce volume_.)

Nous partîmes le 13 au matin, comblés des dons du brave osmanli. A midi,
on dépassa Ptolémaïs, où il n'existe plus rien de remarquable. Sur les
quatre heures, en longeant le _Djebel-el-Asserat_, nous aperçûmes les
premiers crocodiles; ils étaient quatre, couchés sur un îlot de sable,
et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le
nombre était le _trochilus_ de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de
temps après nous débarquâmes à _Girgé_. Le vent était faible le 15, et
nous fîmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles,
semblaient vouloir nous en dédommager; j'en comptai vingt et un, groupés
sur un même îlot, et une bordée de coups de fusil à balle, tirée d'assez
près, n'eut d'autre résultat que de disperser ce conciliabule. Ils se
jetèrent au Nil, et nous perdîmes un quart d'heure à désengraver notre
_maasch_ qui s'était trop approché de l'îlot.

Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à _Dendérah_. Il faisait un clair de
lune magnifique, et nous n'étions qu'à une heure de distance des
temples: pouvions-nous résister à la tentation? Souper et partir
sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais
armés jusqu'aux dents, nous prîmes à travers champs, présumant que les
temples étaient en ligne droite de notre maasch. Nous marchâmes ainsi,
chantant les marches des opéras les plus nouveaux, pendant une heure et
demie, sans rien trouver. On découvrit enfin un homme; nous l'appelons,
mais il s'enfuit à toutes jambes, nous prenant pour des Bédouins, car,
habillés à l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc à capuchon,
nous ressemblions, pour l'Égyptien, à une tribu de Bédouins, tandis
qu'un Européen nous eût pris, sans balancer, pour un chapitre de
chartreux bien armés. On m'amena le fuyard, et, le plaçant entre quatre
de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable,
peu rassuré d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de
bonne grâce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'était une
_momie ambulante_; mais il nous guida fort bien et nous le traitâmes de
même. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de décrire
l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du
grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, c'est
impossible. C'est la grâce et la majesté réunies au plus haut degré.
Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec
notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions extérieures au
clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'à trois heures du matin pour
retourner aux temples à sept heures. C'est là que nous passâmes toute la
journée du 17. Ce qui était magnifique à la clarté de la lune l'était
encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les
détails. Je vis dés lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre
d'architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais style.
N'en déplaise à personne, les bas-reliefs de Dendérah sont détestables,
et cela ne pouvait être autrement: ils sont d'un temps de décadence. La
sculpture s'était déjà corrompue, tandis que l'architecture, moins
sujette à varier puisqu'elle est _un art chiffré_, s'était soutenue
digne des dieux de l'Égypte et de l'admiration de tous les siècles.
Voici les époques de la décoration: la partie la plus ancienne est la
muraille extérieure, à l'extrémité du temple, où sont figurés, de
proportions colossales, _Cléopâtre_ et son fils _Ptolémée César_. Les
bas-reliefs supérieurs sont du temps de l'empereur _Auguste_, ainsi que
les murailles extérieures latérales du _naos_, à l'exception de quelques
petites portions qui sont de l'époque de _Néron_. Le pronaos est tout
entier couvert de légendes impériales de _Tibère_, de _Caïus_, de
_Claude_ et de _Néron_; mais dans tout l'intérieur du naos, ainsi que
dans les chambres et les édifices construits sur la terrasse du temple,
il n'existe pas un seul cartouche sculpté: tous sont vides et rien n'a
été effacé; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles
de tout l'intérieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent
remonter plus haut que les temps de _Trajan_ ou d'_Antonin_. Elles
ressemblent à celle du propylon du sud-ouest (du _sud-est_?), qui est de
ce dernier empereur, et qui, étant dédié à _Isis_, conduisait au temple
de cette déesse, placé derrière le grand temple, qui est bien le temple
de _Hathôr_ (Vénus), comme le montrent les mille et une dédicaces dont
il est couvert, et non pas le temple d'_Isis_, comme l'a cru la
Commission d'Égypte. Le grand propylon est couvert des images des
empereurs _Domitien_ et _Trajan_. Quant au _Typhonium_, il a été décoré
sous _Trajan_, _Hadrien_ et _Antonin le Pieux_.

Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de
Coptos (_Kefth_): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont été
démolis par les chrétiens, qui employèrent les matériaux à bâtir une
grande église dans les ruines de laquelle on trouve des portions
nombreuses de bas-reliefs égyptiens. J'y ai reconnu les légendes royales
de _Nectanèbe_, d'_Auguste_, de _Claude_ et de _Trajan_, et plus loin,
quelques pierres d'un petit édifice bâti sous les Ptolémées. Ainsi la
ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquité, si
l'on s'en rapporte à ce qui existe maintenant à la surface du sol.

Les ruines de _Qous_ (Apollonopolis Parva), où j'arrivai le lendemain
matin 19, présentent bien plus d'intérêt, quoiqu'il n'existe de ses
anciens édifices que le haut d'un propylon à moitié enfoui. Ce propylon
est dédié au dieu _Aroëris_, dont les images, sculptées sur toutes ses
faces, sont adorées du côté qui regarde le Nil, c'est-à-dire sur la face
principale, la plus anciennement sculptée par la reine _Cléopâtre
Cocce_, qui y prend le surnom de _Philométore_, et par son fils
_Ptolémée Soter II_, qui se décore aussi du titre de _Philométor_. Mais
la face supérieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de
sculptures et terminée avec beaucoup de soin, porte partout les légendes
royales de _Ptolémée Alexandre Ier_ en toutes lettres; il prend aussi le
surnom de _Philométor_. Quant à l'inscription grecque, la restitution de
[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, proposée par M.
Letronne, est indubitable; car on y lit encore très-distinctement ...
[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale où sont les images et
les dédicaces de Cléopâtre Cocce et de son fils Ptolémée Philométor
_Soter II_.

Mais M. Letronne a mal à propos restitué [Greek: AeLIOI] là où il faut
réellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom égyptien du
dieu auquel est dédié le propylon; car on lit très-distinctement encore
dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouvé aussi
dans les ruines de Qous une moitié de stèle datée du 1er _de Paoni_ de
l'an XVI de Pharaon _Rhamsès-Meïamoun_, et relative à son retour d'une
expédition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop
lourd pour qu'on puisse penser à l'emporter.

C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, lassé de nous
contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du sanctuaire,
me permit d'aborder enfin à _Thèbes_. Ce nom était déjà bien grand dans
ma pensée, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de
la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du monde; pendant
quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier
jour, je visitai le palais de _Kourna_, les colosses du _Memnonium_, et
le prétendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres légendes que
celles de _Rhamsès le Grand_ et de deux de ses descendants; le nom de ce
palais est écrit sur toutes ses murailles; les Égyptiens l'appelaient le
_Rhamesséion_, comme ils nommaient _Aménophion_ le _Memnonium_, et
_Mandouéion_ le palais de Kourna. Le prétendu colosse d'Osimandyas est
un admirable colosse de _Rhamsès le Grand_.

Le second jour fut tout entier passé à _Médinet-Habou_, étonnante
réunion d'édifices, où je trouvai les propylées d'_Antonin_, d'_Hadrien_
et des _Ptolémées_, un édifice de _Nectanèbe_, un autre de l'Éthiopien
_Tharaca_, un petit palais de _Thouthmosis III (Moeris)_, enfin
l'énorme et gigantesque palais de _Rhamsès-Meïamoun_, couvert de
bas-reliefs historiques.

Le troisième jour, j'allai visiter les vieux rois de Thèbes dans leurs
tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans la montagne
de _Biban-el-Molouk_: là, du matin au soir, à la lueur des flambeaux, je
me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de
sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante fraîcheur;
c'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intérêt
pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout à
l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient sculptées les images
de la reine sa mère et celles de sa femme, qu'on a religieusement
respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun doute, le
tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. J'en ai vu un
second, celui d'un roi thébain _des plus anciennes époques_, envahi
postérieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de
stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi
des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour son prédécesseur. Il
faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle
funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point déplacer celui
de son ancêtre. A l'exception de ce tombeau-là, tous les autres
appartiennent à des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; mais on
n'y voit ni le tombeau de Sésostris, ni celui de Moeris. Je ne parle
point ici d'une foule de petits temples et édifices épars au milieu de
ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la
déesse _Hathôr_ (Vénus), dédié par Ptolémée-Épiphane, et un temple de
_Thoth_ près de _Médinet-Habou_, dédié par Ptolémée Évergète II et ses
deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolémée fait des
offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, Épiphane et Cléopâtre,
Philopator et Arsinoé, Évergète et Bérénice, Philadelphe et Arsinoé.
Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs surnoms grecs
traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple
est d'un fort mauvais goût à cause de l'époque.

Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour
visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord _Louqsor_, palais
immense, précédé de deux obélisques de près de 80 pieds, d'un seul bloc
de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de
même matière, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis
jusqu'à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le Grand. Les autres
parties du palais sont des rois Mandoueï, Horus et Aménophis-Memnon;
plus, des réparations et additions de Sabacon l'Éthiopien et de quelques
Ptolémées, avec un sanctuaire tout en granit, d'_Alexandre_, fils du
conquérant. J'allai enfin au palais ou plutôt à la ville de monuments, à
_Karnac_. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que
les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j'avais vu
à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme sur la rive
gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques
dont j'étais entouré. Je me garderai bien de vouloir rien décrire; car,
ou mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce qu'on doit
dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une faible
esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste,
peut-être même pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien
ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi
sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux
Égyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et
l'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques,
s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la
salle hypostyle de Karnac.

[Illustration: ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIÉ

_parmi les peuples vaincus par Sésac (Le Pharaon Sesonchis)_]

Dans ce palais merveilleux, j'ai contemplé les _portraits_ de la plupart
des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des
_portraits_ véritables; représentés cent fois dans les bas-reliefs des
murs intérieurs et extérieurs, chacun conserve une physionomie propre et
qui n'a aucun rapport avec celle de ses prédécesseurs ou successeurs;
là, dans des tableaux colossals, d'une sculpture véritablement grande et
tout héroïque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit
_Mandoueï_ combattant les peuples ennemis de l'Égypte, et rentrant en
triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de
Rhamsès-Sésostris; ailleurs, _Sésonchis_ traînant aux pieds de la
Trinité thébaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente
nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouvé, comme cela devait
être, en toutes lettres, _Ioudahamalek, le royaume des Juifs_ ou _de
Juda_ (Pl. 2.) C'est là un commentaire à joindre au chapitre XIV du
troisième livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivée de _Sésonchis_
à Jérusalem et ses succès: ainsi l'identité que nous avons établie entre
le _Sheschonck_ égyptien, le _Sésonchis_ de Manéthon et le _Sésac_ ou
_Scheschôk_ de la Bible, est confirmée de la manière la plus
satisfaisante. J'ai trouvé autour des palais de Karnac une foule
d'édifices de toutes les époques, et lorsque, au retour de la seconde
cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'établir pour
cinq ou six mois à Thèbes, je m'attends à une récolte immense de faits
historiques, puisque, en courant Thèbes comme je l'ai fait pendant
quatre jours, sans voir même un seul des milliers d'hypogées qui
criblent la montagne libyque, j'ai déjà recueilli des documents fort
importants.

Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une stèle que
j'ai vue à Alexandrie: elle est très-importante pour la chronologie des
derniers Saïtes de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies
d'inscriptions hiéroglyphiques gravées sur des rochers, sur la route de
_Cosseïr_, qui donnent la durée expresse du règne des rois de la
dynastie persane.

J'omets une foule d'autres résultats curieux; je devrais passer tout mon
temps à écrire, s'il fallait détailler toutes mes observations
nouvelles. J'écris ce que je puis dans les moments où les ruines
égyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et
de ces jouissances réellement trop vives si elles devaient se renouveler
souvent ailleurs comme à Thèbes.

Ma santé est excellente; le climat me convient, et je me porte bien
mieux qu'à Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: j'ai
dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1° un aga turc, commandant en
chef de Kourna, dans le palais de Mandoueï; 2° le Cheik-el-Bélad de
Médinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesséium et au palais de
Rhamsès-Meïainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se
prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Égypte. Je leur
fais porter de temps en temps des pipes et du café, et mon drogman est
chargé de les amuser pendant que j'écris; je n'ai que la peine de
répondre, par intervalles réglés, _Thaïbin_ (Cela va bien), à la
question _Ente-Thaïeb_ (Cela va-t-il bien)? que m'adressent
régulièrement toutes les dix minutes ces braves gens que j'invite à
dîner à tour de rôle. On nous comble de présents; nous avons un troupeau
de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci,
paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous
donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le
docteur Pariset vînt me joindre; nous pourrions causer Europe, dont je
n'ai aucune nouvelle, pas même d'Alexandrie. J'écrirai de Syène, avant
de franchir la première cataracte, si cependant j'ai une occasion pour
faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci à _Osiouth_, où j'ai
établi un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli à
Béni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Férussac; j'en ai trouvé
aussi de très-beaux à Thèbes. J'espère aussi que notre vénérable ami M.
Dacier trouvera quelque distraction à ses souffrances dans le peu que
j'ai pu dire des magnificences de cette Thèbes qui excitait tant son
enthousiasme à cause de l'honneur qui en revient à l'esprit humain; je
lui en dirai encore davantage. Il ne manque à mes satisfactions que
celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.



HUITIÈME LETTRE


De l'île de Philae, le 8 décembre 1828.

Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'île sainte d'Osiris, à la
frontière extrême de l'Égypte et au milieu des _noirs Éthiopiens_, comme
eût dit un brave Romain de la garnison de Syène, faisant une partie de
chasse aux environs des cataractes.

Je quittai Thèbes le 26 novembre, et c'est de ce monde enchanté que ma
dernière lettre est datée; il a fallu m'abstenir de donner des détails
sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques
lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est
après mon retour sur ce sol classique, après l'avoir étudié pas à pas,
que je pourrai écrire avec connaissance de cause, avec des idées
arrêtées et des résultats bien mûris. Thèbes n'est encore pour moi, qui
l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades,
d'obélisques et de colosses; il faut examiner un à un les membres épars
du monstre pour en donner une idée très-précise. Patience donc, jusqu'à
l'époque où je planterai mes tentes dans les péristyles du palais des
Rhamsès.

Le 26 au soir, nous abordâmes à _Hermonthis_, et nous courûmes le 27 au
matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosité que je
n'avais aucune notion bien précise sur l'époque de sa construction:
personne n'avait encore dessiné une seule de ses légendes royales; j'y
passai la journée entière, et le résultat de cet examen prolongé fut de
m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a été
construit sous le règne de la dernière _Cléopâtre_, fille de Ptolémée
Aulétès, et en commémoraison de sa grossesse et de son heureuse
délivrance d'un gros garçon, Ptolémée Césarion, le fruit de sa
bénévolence envers Jules César, à ce que dit l'histoire.

La cella du temple est en effet divisée en deux parties: une grande
pièce (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la place du
sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers
l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pièce
(laquelle est appelée _le lieu de l'accouchement_ dans les inscriptions
hiéroglyphiques) est occupée par un bas-relief représentant la déesse
Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu _Harphré_. La gisante
est soutenue et servie par diverses déesses du premier ordre:
l'_accoucheuse divine_ tire l'enfant du sein de la mère; la _nourrice
divine_ tend les mains pour le recevoir, assistée d'une _berceuse_. Le
père de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, accompagné
de la déesse Soven, l'Ilithya, la Lucine égyptienne, protectrice des
accouchements. Enfin, la reine Cléopâtre est censée assister à ces
couches divines, dont les siennes ne seront ou plutôt n'ont été qu'une
imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouchée représente
l'allaitement et l'éducation du jeune dieu nouveau-né; et sur les parois
latérales sont figurées _les douze heures du jour_ et _les douze heures
de la nuit_, sous la forme de femmes ayant un disque étoilé sur la tête.
Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessiné par la Commission
d'Égypte, pourrait bien n'être que le thème natal d'Harphré, ou mieux
encore celui de Césarion, nouvel Harphré. Il ne s'agirait donc plus,
dans ce zodiaque, ni de solstice d'été, ni de l'époque de la fondation
du temple d'Hermonthis.

En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit un
grand bas-relief sculpté sur la paroi à gauche de cette principale
pièce; il représente la déesse Ritho, relevant de couches, soutenue
encore par la Lucine égyptienne Soven, et présentée à l'assemblée des
dieux; le père divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la main comme
pour la féliciter de son heureuse délivrance, et les autres dieux
partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est décoré de
tableaux, dans lesquels le jeune Harphré est successivement présenté à
Ammon, à _Mandou_ son père, aux dieux _Phré_, Phtha, Sev (Saturne),
etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes
caractéristiques, comme se démettant, en faveur de l'enfant, de tout
leur pouvoir et de leurs attributions particulières, et Ptolémée
Césarion, à face enfantine, assiste à toutes ces présentations de son
image, le dieu Harphré dont il est le représentant sur la terre. Tout
cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout à fait dans le génie de
l'ancienne Égypte, qui assimilait ses rois à ses dieux. Du reste, toutes
les dédicaces et inscriptions intérieures et extérieures du temple
d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolémée Césarion et de sa mère
Cléopâtre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa construction.
Les colonnes de l'espèce de pronaos qui le précède n'ont point toutes
été sculptées; le travail est demeuré imparfait, et cela tient peut-être
au motif même de la dédicace du temple: Auguste et ses successeurs, qui
ont terminé tant de temples commencés par les Lagides, ne pouvaient être
très-empressés d'achever celui-ci, monument de la naissance du fils même
de Jules César, roi enfant dont ils ne respectèrent guère les droits. Du
reste, un _cachef_ a trouvé fort commode de s'y faire une maison, une
basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de
misérables murs de limon blanchis à la chaux.

Le 28 au soir, nous étions à _Esné_, avec le projet de ne pas nous y
arrêter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et débarquai sur la
rive orientale pour aller voir le temple de _Contra-Lato_. J'y arrivai
trop tard, on l'avait démoli depuis une douzaine de jours, pour
renforcer le quai d'Esné, que le Nil menace et finira par emporter.

De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il
avait abordé sur un point peu profond, et que, touchant bientôt, il
n'avait pu être entièrement coulé à fond. Il fallut le vider, et
retourner à _Esné_ le soir même, pour le radouber et faire boucher la
voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouillées, nous avons perdu
notre sel, notre riz, notre farine de maïs. Tout cela n'est rien auprès
du danger qui nous eût menacés si cette voie d'eau se fût ouverte
pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coulé
irrémissiblement. Que le grand Ammon soit donc loué! Pendant que nous
séchions notre désastre dans la matinée du 29, j'allai visiter le grand
temple d'_Esné_, qui, grâce à sa nouvelle destination de _magasin de
coton_, échappera quelque temps encore à la destruction. J'y ai vu,
comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des
sculptures détestables. La portion la plus ancienne est le fond du
pronaos, c'est-à-dire la porte et le fond de la _cella_, contre laquelle
le portique a été appliqué: cette partie est de Ptolémée Épiphane. La
corniche de la façade du pronaos porte les légendes impériales de
Claude; les corniches des bases latérales, les légendes de Titus, et,
dans l'intérieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes des
légendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de _Septime
Sévère_, que je trouve ici pour la première fois. Le temple est dédié à
Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hiéroglyphique de l'une des
colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit
remonter à l'époque de Thouthmosis III (Moeris). Mais tout ce qui est
visible à _Esné_ est des temps modernes; c'est un des monuments les plus
récemment achetés.

Le 29 au soir, nous étions à _Eléthya_ (El-Kab); je parcourus l'enceinte
et les ruines, la lanterne à la main; mais je ne trouvai plus rien: les
restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi démolis il y a
peu de temps pour réparer le quai d'_Esné_ ou quelque autre construction
récente. Avais-je tort de me presser de venir en Égypte?

Je visitai le grand temple d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna), dans
l'après-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en est
très-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de Ptolémée
Épiphane; viennent ensuite Philométor et Évergète II; enfin, Soter II et
son frère Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement travaillé;
j'y ai retrouvé la Bérénice, femme de Ptolémée Alexandre, que je
connaissais déjà par un contrat démotique. Le temple est dédié à Aroëris
(l'Apollon grec). Je l'étudierai en détail, comme tous les autres, en
redescendant de la Nubie.

Les carrières de Silsilis (Djébel-Selséléh) m'ont vivement intéressé;
nous y abordâmes le 1er décembre à une heure: là, mes yeux, fatigués de
tant de sculptures du temps des Ptolémées et des Romains, ont revu avec
délices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrières sont très-riches en
inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles
creusées dans le roc par Aménophis-Memnon, Horus, Rhamsès le Grand,
Rhamsès son fils, Rhamsès-Meïamoun, Mandoueï. Elles ont de belles
inscriptions hiératiques; j'étudierai tout cela à mon retour, et me
promets des résultats fort intéressants dans cette localité.

Le soir même du 1er décembre, nous arrivâmes à _Ombos_; je courus au
grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de Ptolémée
Épiphane, et le reste, de Philométor et d'Évergète II. Un fait curieux,
c'est le surnom de _Triphoene_ donné constamment à Cléopâtre, femme de
Philométor, soit dans la grande dédicace hiéroglyphique sculptée sur la
frise antérieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de l'intérieur;
c'est à vous autres Grecs d'Égypte d'expliquer cette singularité:
j'avais déjà trouvé ce surnom dans un de nos contrats démotiques du
Louvre. Le temple d'_Ombos_ est dédié à deux divinités: la partie droite
et la plus noble, au vieux _Sévek_ à tête de crocodile (le Saturne
égyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), à Athyr et au jeune dieu
Khons. La partie gauche du temple est consacrée à une seconde Triade
d'un ordre moins élevé, savoir: à Aroëris (l'Aroëris-Apollon), à la
déesse Tsonénofré et à leur fils Pnevtho. Dans le mur d'enceinte
générale des temples d'_Ombos_, j'ai trouvé une porte engagée, d'un
excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des édifices
primitifs d'_Ombos_.

Ce n'est que le 4 décembre au matin que le vent voulut bien nous
permettre d'arriver à _Syène_ (Assouan), dernière ville de l'Égypte au
sud. J'eus encore là de cuisants regrets à éprouver: les deux temples de
l'île d'_Éléphantine_, que j'allai visiter aussitôt que l'ardeur du
soleil fut amortie, ont aussi été démolis: il n'en reste que la place.
Il a fallu me contenter d'une porte ruinée, en granit, dédiée au nom
d'_Alexandre_ (le fils du conquérant), au dieu d'Éléphantine Chnouphis,
et d'une douzaine de _proscynemata_ (actes d'adoration) hiéroglyphiques
gravés sur une vieille muraille; enfin, de quelques débris pharaoniques
épars et employés comme matériaux dans des constructions du temps des
Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de Syène: c'est
ce que j'ai vu de plus misérable en sculpture; mais j'y ai trouvé, pour
la première fois, la légende impériale de _Nerva_, qui n'existe point
ailleurs, à ma connaissance. Ce petit temple était dédié aux dieux du
pays et de la cataracte, Chnouphis, Saté (Junon) et Anoukis (Vesta).

A Syène, nous avons évacué nos maasch, et fait transporter tout notre
bagage dans l'île de _Philae_, à dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir,
j'enfourchai un âne, et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une
douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu à Philae en
traversant toutes les carrières de granit rose, hérissées d'inscriptions
hiéroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et après
avoir traversé le Nil en barque pour aborder dans l'île sainte, quatre
hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque à pic, me
prirent sur leurs épaules et me hissèrent jusqu'auprès du petit temple à
jour, où l'on m'avait préparé une chambre dans de vieilles constructions
romaines, assez semblable à une prison, mais fort saine et à couvert des
mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le
Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter péniblement le grand temple;
au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relevé, vu que ma
goutte de Paris a jugé à propos de se porter à la première cataracte et
de me traquer au passage; elle est fort benoîte du reste, et j'en serai
quitte demain ou après. En attendant, on prépare nos barques pour le
voyage de Nubie: c'est du nouveau à voir. J'écrirai de ce pays, si j'ai
une occasion avant mon retour en Égypte; tout va très-bien du reste.

C'est ici, à Philae, que j'ai enfin reçu des lettres d'Europe, à la date
des 15 et 25 août et 3 septembre derniers, voilà tout; enfin, c'est
quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu.



NEUVIEME LETTRE


Ouadi-Halfa, deuxième cataracte, 1er janvier 1829.



Me voici arrivé fort heureusement au terme extrême de mon voyage: j'ai
devant moi la deuxième cataracte, barrière de granit que le Nil a su
vaincre, mais que je ne dépasserai pas. Au delà existent bien des
monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer à
nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles à trouver, courir des
déserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches veulent
au moins manger comme dix, et les vivres sont déjà fort rares ici: c'est
notre biscuit de Syène qui nous a sauvés. Je dois donc arrêter ma course
en ligne droite, et virer de bord, pour commencer sérieusement
l'exploration de la Nubie et de l'Égypte, dont j'ai une idée générale
acquise en montant: mon travail _commence réellement aujourd'hui_,
quoique j'aie déjà en portefeuille plus de six cents dessins; mais il
reste tant à faire que j'en suis presque effrayé; toutefois, je présume
m'en tirer à mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai
[mention manuscrite: mot barré et remplacé par: explorerai] la Nubie
pendant le mois de janvier, et à la mi-février je m'établirai à Thèbes,
jusqu'au milieu d'août que je redescendrai rapidement le Nil en ne
m'arrêtant qu'à Dendérah et à Abydos. Le reste est déjà en portefeuille.
Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie.

Ma dernière lettre était de _Philae_. Je ne pouvais être longtemps
malade dans l'île d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu de
jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot barré
et remplacé par: exploration] des monuments. Tout y est _moderne_,
c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine, à l'exception d'un petit
temple d'Hathôr et d'un propylon engagé dans le premier pylône du temple
d'Isis, lesquels ont été construits et dédiés par le pauvre Nectanèbe
Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple,
commencée par Philadelphe, continuée sous Évergète Ier et Épiphane,
terminée par Évergète II et Philométor, est digne en tout de cette
époque de décadence; les portions d'édifices construits et décorés sous
les Romains sont pires, et quand j'ai quitté cette île, j'étais bien las
de cette sculpture barbare. Je m'y arrêterai cependant encore quelques
jours en repassant, pour compléter la partie mythologique, et je me
dédommagerai en courant les rochers de la première cataracte, couverts
d'inscriptions du temps des Pharaons.

Nous avions quitté notre maasch et notre dahabié à _Assouan_ (Syène), ces
deux barques étant trop grandes pour passer la cataracte: c'est le 16
décembre que notre nouvelle escadre d'en deçà la cataracte se trouva
prête à nous recevoir. Elle se compose d'une petite dahabié (vaisseau
amiral), portant pavillon français sur pavillon toscan, de deux barques
à pavillon français, deux barques à pavillon toscan, la barque de la
cuisine et des provisions, à pavillon bleu, et d'une barque portant la
force armée, c'est-à-dire les deux chaouchs (gardes du corps du pacha)
avec leurs cannes à pomme d'argent, qui nous accompagnent et font les
fonctions du pouvoir exécutif. J'oubliais de dire que l'amiral est armé
d'une pièce de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, mamour
d'Esné, nous a prêtée à son passage à Philae: aussi avons-nous fait une
belle décharge en arrivant à la deuxième cataracte, but de notre
pèlerinage.

On mit à la voile de Philae, pour commencer notre voyage de Nubie, avec
un assez bon vent; nous passâmes devant _Déboud_ sans nous arrêter,
voulant arriver le plus tôt possible jusqu'au point extrême de notre
course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de
l'époque moderne. Le 17, à quatre heures du soir, nous étions en face
des petits monuments de _Qartas_, où je ne trouvai rien à glaner. Le 18,
on dépassa _Taffah_ et _Kalabsché_, sans aborder. Nous passâmes ensuite
sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entrés dans la zone torride,
nous grelottâmes tous de froid et fûmes obligés dès lors de nous charger
de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchâmes au delà de _Dandour_,
en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le
lendemain 19, aux monuments de _Ghirché_, qui sont du bon temps, ainsi
qu'au grand temple de _Dakkèh_, de l'époque des Lagides. Nous
débarquâmes le soir à _Méharraka_, temple égyptien des bas temps, changé
jadis en église copte. Le 20, je restai une heure à _Ouadi-Esséboua_ ou
la _Vallée des Lions_, ainsi nommée des sphinx qui ornent le dromos d'un
monument bâti sous le règne de Sésostris, mais véritable édifice de
province, construit en pierres liées avec du mortier. J'ai pris un
morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc.,
pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui faire
plaisir. Nous perdîmes le 21 et le 22 à tourner, malgré vents et calme,
le grand coude d'_Amada_, dont je dois étudier le temple, important par
son antiquité, au retour de la deuxième cataracte. Nous le dépassâmes
enfin le 23, et arrivâmes à _Derr_ ou _Derri_ de très-bonne heure. Là je
trouvai, pour consolation, un joli temple creusé dans le roc, conservant
encore quelques bas-reliefs des conquêtes de Rhamsès le Grand, et j'y
recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce
Pharaon.

Le cachef de _Derr_, auquel on fit une visite, nous dit tout franchement
que, n'ayant pas de quoi nous donner à souper, il viendrait souper avec
nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une idée de la splendeur et des
ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; cela
fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du
soleil, nous quittâmes Derri, passâmes sous le fort ruiné d'_Ibrim_ et
allâmes coucher sur la rive orientale, à _Ghébel-Mesmès_, pays charmant
et bien cultivé. Nous cheminâmes le 25, tantôt avec le vent, tantôt avec
la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce jour-là à
Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs ébats sur un îlot de
sable près du lieu où nous couchâmes.

Enfin, le 26, à neuf heures du matin, je débarquai à _Ibsamboul_, où
nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais jouir des plus beaux
monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. Il y a deux
temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de sculptures. La
plus petite de ces excavations est un temple d'_Hathôr_, dédié par la
reine Nofré-Ari, femme de Rhamsès le Grand, décoré extérieurement d'une
façade contre laquelle s'élèvent six colosses de trente-cinq pieds
chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant le Pharaon et sa
femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses filles, avec
leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; leur
stature est svelte et leur galbe très-élégant; j'en aurai des dessins
très-fidèles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait
dessiner les plus intéressants.

Le grand temple d'Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de Nubie: c'est
une merveille qui serait une fort belle chose, même à Thèbes. Le travail
que cette excavation a coûté effraye l'imagination. La façade est
décorée de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante-un pieds
de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, représentent Rhamsès le
Grand; leurs faces sont _portraits_, et ressemblent parfaitement aux
figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et partout ailleurs.
C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entrée;
l'intérieur en est tout à fait digne; mais c'est une rude épreuve que de
le visiter. A notre arrivée, les sables, et les Nubiens qui ont soin de
les pousser, avaient fermé l'entrée. Nous la fîmes déblayer; nous
assurâmes le mieux que nous le pûmes le petit passage qu'on avait
pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions possibles contre la
coulée de ce sable infernal qui, en Égypte comme en Nubie, menace de
tout engloutir. Je me déshabillai presque complètement, ne gardant que
ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai à plat-ventre à
la petite ouverture d'une porte qui, déblayée, aurait au moins 25 pieds
de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d'un four, et, me glissant
entièrement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphère chauffée à
cinquante et un degrés: nous parcourûmes cette étonnante excavation,
Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie à la
main. La première salle est soutenue par huit piliers contre lesquels
sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, représentant
encore Rhamsès le Grand: sur les parois de cette vaste salle règne une
file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du
Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, représentant son char de
triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, nègres, etc., de
grandeur naturelle, offre une composition de toute beauté et du plus
grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux
bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort curieuses. Le
tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre
belles statues, bien plus fortes que nature et d'un très-bon travail. Ce
groupe, représentant Ammon-Ra, Phré, Phtha, et Rhamsès le Grand assis au
milieu d'eux, mériterait d'être dessiné de nouveau.

Après deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les
bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il
fallut regagner l'entrée de la fournaise en prenant des précautions pour
en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et
mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu à la
lumière; et là, assis auprès d'un des colosses extérieurs dont l'immense
mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure
pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma
barque, où je passai près de deux heures sur mon lit. Cette visite
expérimentale m'a prouvé qu'on peut rester deux heures et demie à trois
heures dans l'intérieur du temple sans éprouver aucune gêne de
respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux
articulations; j'en conclus donc qu'à notre retour nous pourrons
dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de
quatre (pour ne pas dépenser trop d'air), et pendant deux heures le
matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le
résultat en est si intéressant, les bas-reliefs sont si beaux, que je
ferai tout pour les avoir, ainsi que les légendes complètes. Je compare
la chaleur d'Ibsamboul à celle d'un bain turc, et cette visite peut
amplement nous en tenir lieu.

Nous avons quitté Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arrêter à
_Ghébel-Addèh_, où est un petit temple creusé dans le roc. La plupart de
ses bas-reliefs ont été couverts de mortier par des chrétiens qui ont
décoré cette nouvelle surface de peintures représentant des saints, et
surtout saint Georges à cheval; mais je parvins à constater, en faisant
sauter le mortier, que ce temple avait été dédié à Thoth par le roi
Horus, fils d'Aménophis-Memnon, et je réussis à faire exécuter les
dessins de trois bas-reliefs fort intéressants pour la mythologie: nous
allâmes de là coucher à _Faras_. Le 29, un calme presque plat ne nous
permit d'avancer que jusqu'au-delà de _Serré_, et le 30, à midi, nous
sommes enfin arrivés à _Ouadi-Halfa_, à une demi-heure de la seconde
cataracte, où sont posées nos colonnes d'Hercule. Vers le coucher du
soleil, je fis une promenade à la cataracte.

C'est hier seulement que je me mis sérieusement à l'ouvrage. J'ai trouvé
ici, sur la rive occidentale, les débris de trois édifices, mais des
arases qui ne conservent que la fin des légendes hiéroglyphiques. Le
premier, le plus au nord, était un petit édifice carré, sans sculpture
et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup intéressé;
c'était un temple dont les murs ont été construits en grandes briques
crues, l'intérieur étant soutenu par des piliers en pierre de grès ou
des colonnes de même matière: mais, comme toutes celles des plus
anciennes époques, ces colonnes étaient semblables au dorique et
taillées à pans très-réguliers et peu marqués. C'est là l'origine
incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dédié à Horammon
(Ammon générateur), a été élevé sous le roi Aménophis II, fils et
successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constaté en faisant
fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de
piliers et de colonnes où j'apercevais quelques traces de légendes
hiéroglyphiques. J'ai été assez heureux pour trouver la fin de la
dédicace du temple sur les débris des montants de la première porte.
J'ai, de plus, découvert et fait désensabler avec les mains une grande
stèle, engagée dans une muraille en briques du temple, portant un acte
d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamsès Ier,
avec trois lignes ajoutées dans le même but par le Pharaon son
successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait
fouiller par tous nos équipages, avec pelles et pioches, dans le
sanctuaire (ou plutôt à la place qu'il occupait), et nous y avons trouvé
une autre grande stèle que je connaissais par les dessins du docteur, et
fort importante, puisqu'elle représente le dieu Mandou, une des grandes
divinités de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la
XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d'eux
inscrit dans une espèce de bouclier attaché à la figure, agenouillée et
liée, qui représente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici
leurs noms, ou plutôt ceux des cantons qu'ils habitaient: 1° _Sehamik_,
2° _Osaou_, 3° _Schôat_, 4° _Oscharkin_, 5° _Kôs_; trois autres noms
sont entièrement effacés. Quant à ceux qui restent, je doute qu'on les
trouve dans aucun géographe grec; il faudrait avoir le _Strabon_ de deux
mille ans avant Jésus-Christ.

Un second temple, plus grand, mais tout aussi détruit que le précédent,
existe un peu plus au sud: il est du règne de Thouthmosis III (Moeris),
construit également en briques, avec piliers-colonnes doriques
primitifs, à montants et portes en grès; c'était le grand temple de la
ville égyptienne de _Béhéni_ qui exista sur cet emplacement, et qui,
d'après l'étendue des débris de poteries répandus sur la plaine
aujourd'hui déserte, paraît avoir été assez grande. Ce fut sans doute la
place forte des Égyptiens pour contenir les peuples habitant entre la
première et la seconde cataracte. Ce grand temple était dédié à Ammon-Ra
et à Phré, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voilà tout
ce qui reste à Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais à la
première inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous adresse
mes souhaits d'heureuse année ... Je vous embrasse tous à cette
intention.



A M. DACIER.


Ouadi-Halfa, à la seconde cataracte, 1er janvier 1829.

Monsieur,

Quoique séparé de vous par les déserts et par toute l'étendue de la
Méditerranée, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pensée,
et de tout coeur, à ceux qui vous offrent leurs voeux au renouvellement
de l'année. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni moins
ardents, ni moins sincères; je vous prie de les agréer comme un
témoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos
bontés et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous
honorer mon frère et moi.

Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son
embouchure jusqu'à la seconde cataracte, j'ai le droit de vous annoncer
qu'il n'y a rien à modifier dans _notre Lettre sur l'alphabet des
hiéroglyphes_; notre alphabet est bon: il s'applique avec un égal
succès, d'abord aux monuments égyptiens du temps des Romains et des
Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand intérêt, aux
inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des époques
pharaoniques. Tout légitime donc les encouragements que vous avez bien
voulu donner à mes travaux hiéroglyphiques, dans un temps où l'on
n'était pas universellement disposé à leur prêter faveur.

Me voici au point extrême de ma navigation vers le midi. La seconde
cataracte m'arrête: d'abord par l'impossibilité de la faire franchir par
mon _escadre_ composée de sept voiles, et en second lieu, parce que la
famine m'attend au delà, et qu'elle terminerait promptement une pointe
imprudente tentée sur l'Éthiopie; ce n'est pas à moi de recommencer
Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attaché à mes compagnons de
voyage qu'il ne l'était probablement aux siens. Je tourne donc dès
aujourd'hui ma proue du côté de l'Égypte pour redescendre le Nil, en
étudiant successivement à fond les monuments de ses deux rives; je
prendrai tous les détails dignes de quelque intérêt, et d'après l'idée
générale que je m'en suis formée en montant, la moisson sera des plus
riches et des plus abondantes.

Vers le milieu de février je serai à Thèbes, car je dois au moins donner
quinze jours au magnifique temple d'_Ibsamboul,_ l'une des merveilles de
la Nubie, créée par la puissance colossale de Rhamsès-Sésostris, et un
mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la première
et la deuxième cataracte. Philae a été à peu près épuisée pendant les
dix jours que nous y avons passés en remontant le Nil; et les temples
d'Ombos, d'Edfou et d'Ésné, si vantés au détriment de ceux de Thèbes,
m'arrêteront peu de temps, parce que je les ai déjà classés, et que je
trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les
détails mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu'à des
sources pures. Je me bornerai à recueillir quelques inscriptions
historiques, et certains détails de costume qui sentent la décadence et
qu'il est utile de conserver.

Mes portefeuilles sont déjà bien riches: je me fais d'avance un plaisir
de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille Égypte,
religion, histoire, arts et métiers, moeurs et usages; une grande partie
de mes dessins sont coloriés, et je ne crains pas d'assurer qu'ils
reproduisent le véritable style des originaux avec une scrupuleuse
fidélité. Je serai heureux de ces conquêtes si elles obtiennent votre
intérêt et vos suffrages.

Je vous prie, Monsieur, d'agréer la nouvelle assurance de mon
très-respectueux attachement.



DIXIÈME LETTRE


Ibsamboul, le 12 janvier 1829.

J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique
excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la
première fois, et je regrette de n'être point muni de quelque lampe
merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin
de convaincre ainsi d'un seul coup les détracteurs de l'art égyptien.
Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons
entrepris, et dont le résultat aura quelque droit à l'attention
publique. Tout ceux qui connaissent la localité savent quelles
difficultés on a à vaincre pour dessiner un seul hiéroglyphe dans le
grand temple.

C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte _Ouadi-Halfa_ et la seconde
cataracte. Nous couchâmes à _Gharbi-Serré_, et le lendemain, vers midi,
j'abordai sur la rive droite du Nil, pour étudier les excavations de
_Maschakit,_ un peu au midi du _temple de Thoht_ à _Ghébel-Addèh,_ dont
j'ai parlé dans ma dernière lettre; il fallut gravir un rocher presque à
pic sur le Nil, pour arriver à une petite chambre creusée dans la
montagne, et ornée de sculptures fort endommagées. Je suis parvenu
cependant à reconnaître que c'était une chapelle dédiée à la déesse
_Anoukis_ (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un
prince éthiopien, nommé _Pohi,_ lequel, étant gouverneur de la Nubie
sous le règne de Rhamsès le Grand, supplie la déesse de faire que le
conquérant foule les Libyens _et les nomades sous ses sandales, à
toujours_.

Le 3 au matin, nous avons amarré nos vaisseaux devant le _temple
d'Hathôr_ à _Ibsamboul_; j'ai déjà donné une note sur ce joli temple.
J'ajouterai qu'à sa droite on a sculpté, sur le rocher, un fort grand
tableau, dans lequel un autre prince _éthiopien_ présente au roi Rhamsès
le Grand l'emblème de la victoire (cet emblème est l'insigne ordinaire
_des princes ou des fils des rois_) avec la légende suivante en beaux
caractères hiéroglyphiques: _Le royal fils d'Ethiopie a dit: Ton père
Ammon-Ra t'a doté, ô Rhamsès! d'une vie stable et pure: qu'il t'accorde
de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, à
toujours_.

Il paraît donc que, de temps en temps, les _nomades_ d'Afrique
inquiétaient les paisibles cultivateurs des vallées du Nil. Il est fort
remarquable, du reste, que je n'aie trouvé jusqu'ici sur les monuments
de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens, comme
gouverneurs du pays, sous le règne même de Rhamsès le Grand et de sa
dynastie. Il paraît aussi que la Nubie était tellement liée à l'Égypte
que les rois se fiaient complètement aux hommes du pays même, pour le
commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stèle encore
sculptée sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nommé _Maï,
commandant des troupes du roi en Nubie,_ et _né dans la contrée de
Ouaou_ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon
_Mandoueï Ier_, le quatrième successeur de Rhamsès le Grand, d'une
manière très-emphatique; il résulte aussi de plusieurs autres stèles que
divers _princes éthiopiens_ furent employés en Nubie par les héros de
l'Égypte.

Le 3 au soir commencèrent nos travaux à Ibsamboul: il s'agissait
d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux
bas-reliefs. Nous avons formé l'entreprise d'avoir le dessin _en grand
et colorié_ de tous les bas-reliefs qui décorent la grande salle du
temple, les autres pièces n'offrant que des sujets religieux; et lorsque
l'on saura que la chaleur qu'on éprouve dans ce temple, aujourd'hui
_souterrain_ (parce que les sables en ont presque couvert la façade),
est comparable à celle d'un bain turc fortement chauffé; quand on saura
qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissèle perpétuellement
d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, dégoutte sur le papier
déjà trempé par la chaleur humide de cette atmosphère, chauffée comme
dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens,
qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne
sortent que par épuisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs
jambes refusent de les porter.

Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous possédons déjà
_six grands tableaux_ représentant:

1er. Rhamsès le Grand sur son char, les chevaux lancés au grand galop;
il est suivi de trois de ses fils, montés aussi sur des chars de guerre;
il met en fuite une armée assyrienne et assiège une place forte.

2e. Le roi à pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en perçant un
second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une
composition admirables.

3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'armée; on vient lui
annoncer que les ennemis attaquent son armée. On prépare le char du roi,
et des serviteurs modèrent l'ardeur des chevaux, qui sont dessinés, ici
comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis,
montés sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de
chars égyptiens méthodiquement rangés. Cette partie du tableau est
pleine de mouvement et d'action: c'est comparable à la plus belle
bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent
involontairement.

4e. Le triomphe du roi et sa rentrée solennelle (à _Thèbes_, sans
doute), debout sur un char superbe, traîné par des chevaux marchant au
pas et richement caparaçonnés. Devant le char sont deux rangs de
prisonniers africains, les uns de race _nègre_ et les autres de race
_barabra,_ formant des groupes parfaitement dessinés, pleins d'effet et
de mouvement.

5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux
dieux de _Thèbes_ et à ceux d'_Ibsamboul_.

Il reste à terminer le dessin d'un énorme bas-relief occupant presque
toute la paroi droite du temple: composition immense, représentant une
bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les
chars, les bagages de l'armée, les jeux et les punitions militaires,
etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera terminé, mais
sans couleurs, parce que l'humidité les a fait disparaître. Il n'en est
point ainsi des six tableaux précédemment indiqués; tout est colorié et
copié jusque dans les plus minces détails avec un soin religieux. On
aura ainsi une idée de la magnificence du costume et des chars des vieux
Pharaons au XVIe siècle avant J.-C.; on pourra comprendre alors
l'étonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je
voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui
refusent de croire à l'élégante richesse que la sculpture peinte ajoute
à l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je réponds qu'ils
auraient _sué_ tous leurs préjugés, et que leurs opinions _a priori_ les
quitteraient par tous les pores.

Pour tous mes dessins je me suis réservé la partie des légendes
hiéroglyphiques, souvent fort étendues, qui accompagnent chaque figure
ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur
place ou d'après les empreintes lorsqu'elles sont placées à une grande
hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets
au net et les donne aussitôt aux dessinateurs, qui d'avance ont réservé
et tracé les colonnes destinées à les recevoir; j'ai pris la copie
entière d'une grande stèle placée entre les deux colosses de gauche,
dans l'intérieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux
lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parlé, et que j'ai bien
retrouvée à sa place; ce n'est pas moins qu'un _décret du dieu Phtha_,
en faveur de Rhamsès le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses
travaux et ses bienfaits envers l'Égypte; suit la réponse du roi au dieu
en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre
tout à fait particulier.

Voilà où en est notre _mémorable campagne d'Ibsamboul:_ c'est la plus
pénible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le
voyage. Nos compagnons français et toscans ont rivalisé de zèle et de
dévouement, et j'espère que vers le 15 nous mettrons à la voile pour
regagner l'Égypte avec notre butin historique. J'ai eu trois jours de
goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le
temple m'en ont délivré pour longtemps, je l'espère. Je n'ai encore reçu
que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonné d'avoir
entrepris mon voyage malgré ses amicales inquiétudes? Je l'ai pardonné,
de mon côté, depuis que j'ai touché à la seconde cataracte.... Adieu.



ONZIÈME LETTRE


El-Mélissah (entre Syène et Ombos), le 10 février 1829.

Nous jouons de malheur; depuis notre départ de Syène, à laquelle nous
avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin
d'avoir franchi la distance qui nous sépare d'_Ombos_, où l'on se rend
d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent du
nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait
pirouetter sur les vagues du Nil, enflé comme une petite mer. Nous avons
amarré, à grand'peine, dans le voisinage de _Mélissah_, où est une
carrière de grès sans aucun intérêt; du reste, santé parfaite, bon
courage, et nous préparant à explorer Thèbes de fond en comble, si ce
n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous
ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos
tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du
26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voilà, en y
ajoutant les deux précédentes, les seules lettres qui me soient
parvenues.

Je remercie bien notre vénérable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il
a bien voulu m'écrire le 26 septembre. J'espère qu'il aura reçu ma
lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien
pardonner à la vétusté de mes souhaits de jour de l'an, déjà caducs
lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde
cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de
telles distances.

J'écrirai de Thèbes à notre ami Dubois, après avoir vu à fond l'Égypte
et la Nubie; je puis dire d'avance que nos Égyptiens feront à l'avenir,
dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le passé; je
rapporte une série de dessins de grandes choses, capables de convertir
tous les obstinés.

Je transmets à M. Drovetti la lettre que m'a écrite M. de Mirbel, et je
suis persuadé qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha d'Égypte, qui ne
recule jamais devant les choses utiles.

Ma dernière lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre mon
itinéraire à partir de ce beau monument que nous avons épuisé, au risque
de l'être nous-mêmes par les difficultés de son étude.

Nous l'avons quitté le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous
abordâmes au pied du rocher d'_Ibrim_, la _Primis_ des géographes grecs,
pour visiter quelques excavations qu'on aperçoit vers le bas de cette
énorme masse de grès.

Ces _spéos_ (je donne ce nom aux _excavations dans la roche_, autres que
des _tombeaux_) sont au nombre de quatre, et d'époques différentes, mais
tous appartenant aux temps pharaoniques.

Le plus ancien remonte jusqu'au règne de Thouthmosis Ier; le fond de
cette excavation, de forme carrée comme toutes les autres, est occupé
par 4 figures (tiers de nature), assises, et représentant deux fois ce
Pharaon assis entre _le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)_, c'est-à-dire une
des formes du dieu Thoth à tête d'épervier, et la déesse _Saté, dame
d'Éléphantine_ et _dame de Nubie_. Ce spéos était une chapelle ou
oratoire consacré à ces deux divinités; les parois de côté n'ont jamais
été sculptées ni peintes.

Il n'en est point ainsi du second spéos; celui-ci appartient au règne de
Moeris, dont la statue, assise entre celles du _dieu seigneur d'Ibrim_
et de la déesse Saté (Junon), _dame de Nubie_, occupe la niche du fond.
Cette chapelle aux dieux du pays a été creusée par les soins d'un prince
nommé _Nahi_, grand personnage, portant dans toutes les légendes le
titre de _gouverneur des terres méridionales_, ce qui comprenait _la
Nubie_ entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau
sculpté, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le
roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres fonctionnaires
publics, présentant au souverain, à ce que dit l'inscription
hiéroglyphique (malheureusement très-courte) qui accompagne ce tableau,
les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des
_terres méridionales_ dont il avait le gouvernement. Sur la porte du
spéos est inscrite la dédicace que le prince a faite du monument.

Le troisième spéos d'_Ibrim_ est du règne suivant, de l'époque
d'Aménophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi
étaient administrées par un autre prince, nommé _Osorsaté_. Sur la paroi
de droite, ce roi Aménophis II est représenté assis, et deux princes,
parmi lesquels _Osorsaté_ occupe le premier rang, présentent au Pharaon
les tributs des _terres méridionales_ et les productions naturelles du
pays, y compris des _lions_, des _lévriers_ et des _chacals vivants_,
comme porte l'inscription gravée au-dessus du tableau, et qui spécifiait
le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: _quarante
lévriers_ et _dix chacals vivants_; mais le texte est dans un état si
déplorable de dégradation qu'il m'a été impossible d'en tirer autre
chose que les faits généraux. Au fond du spéos, la statue du roi
Aménophis est assise entre les dieux d'_Ibrim_.

Le plus récent de ces spéos, le quatrième, est encore un monument du
même genre et du règne de Sésostris, Rhamsès le Grand. C'est aussi un
gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux
d'_Ibrim_, Hermès à tête d'épervier et la déesse Saté, à la gloire du
Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités locales,
dans le fond du spéos. Mais à cette époque, _les terres du midi_ étaient
gouvernées par un prince éthiopien, dont j'ai retrouvé des monuments à
_Ibsamboul_ et à _Ghirché_. Ce personnage est figuré dans le spéos
d'_Ibrim_, rendant ses respectueux hommages à Sésostris, et à la tête de
tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on
compte deux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate
des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres _scribes_ sans
désignation plus particulière.

Il est à remarquer, à l'honneur de la galanterie égyptienne, que la
femme du prince éthiopien _Satnouï_ se présente devant Sésostris
immédiatement après son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela
montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la
civilisation égyptienne différait essentiellement de celle du reste de
l'Orient, et se rapprochait de la nôtre; car on peut apprécier le degré
de civilisation des peuples d'après l'état plus ou moins supportable des
femmes dans l'organisation sociale.

Le 17 janvier au soir, nous étions à _Derri_ ou _Derr_, la capitale
actuelle de la Nubie, où nous soupâmes en arrivant, par un clair de lune
admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus.
Ayant lié conversation avec un _Barabra_ du pays, qui, m'apercevant seul
à l'écart sur le bord du fleuve, était venu poliment me faire compagnie
en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait
le nom du _sultan_ qui avait fait construire le temple de _Derri_; il me
répondit aussitôt: qu'il était trop jeune pour savoir cela, mais que les
vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce _birbé_ avait
été construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que
tous ces vieillards étaient encore incertains sur un point, savoir si
c'étaient les _Français_, les _Anglais_ ou les _Russes_ qui avaient
exécuté ce grand ouvrage. Voilà comme on écrit l'histoire en Nubie. Le
monument de _Derri_, quoique moderne en comparaison de la date que lui
donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Sésostris. Nous y
restâmes toute la journée du 18, et n'en sortîmes, assez tard, qu'après
avoir dessiné les bas-reliefs les plus importants, et rédigé une notice
détaillée de tous ceux dont on ne prenait point de copie. Là j'ai trouvé
une liste, par rang d'âge, des fils et des filles de Sésostris; elle me
servira à compléter celle d'Ibsamboul. Nous y avons copié quelques
fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effacés ou
détruits. C'est là que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez
curieux: je veux parler du _lion_ qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et
de Derri, accompagne toujours le conquérant égyptien: il s'agissait de
savoir si cet animal était placé là _symboliquement_ pour exprimer la
vaillance et la force de Sésostris, ou bien si ce roi avait réellement,
comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'Égypte, un _lion
apprivoisé_, son compagnon fidèle dans les expéditions militaires. Derri
décide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur
les Barbares renversés par Sésostris, l'inscription suivante: _Le lion,
serviteur de Sa Majesté, mettant en pièces ses ennemis._ Cela me semble
démontrer que le lion existait réellement et suivait Rhamsès dans les
batailles.

Au reste, ce temple est un spéos creusé dans le rocher de grès, mais
sur une très-grande échelle: il a été dédié par Sésostris à Ammon-Ra, le
dieu suprême, et à Phré, l'esprit du Soleil qu'on y invoquait sous le
nom de _Rhamsès_, qui fut le patron du conquérant et de toute sa lignée.

Cette particularité explique pourquoi on trouve sur les monuments
d'Ibsamboul, de Ghirché, de Derri, de Séboua, etc., le roi Rhamsès
présentant des offrandes ou ses adorations à un dieu portant le même nom
de _Rhamsès_. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait
ce culte à lui-même. _Rhamsès_ était simplement un des mille noms du
dieu Phré (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus
qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au
dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopté, et quelquefois
même les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple;
cela se reconnaît même à _Philae_, dans la partie du grand temple
d'_Isis_, construit par Ptolémée Philadelphe. Toutes les _Isis_ du
sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoé, laquelle a une tête
évidemment de race grecque: mais la chose est bien plus frappante encore
sur les anciens monuments (les pharaoniques), où les traits des
souverains sont de véritables portraits.

Le 18 au soir nous descendîmes à _Amada_, où nous restâmes jusqu'au 20
après midi. Là j'eus le plaisir d'étudier à l'aise et sans être distrait
par les curieux, vu que nous étions en plein désert, un temple de la
bonne époque. Ce monument, fort encombré de sables, se compose d'abord
d'une espèce de pronaos, salle soutenue par douze piliers carrés,
couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux
nommer que _proto-doriques_, ou doriques prototypes, car elles sont
évidemment le type de la colonne dorique grecque; et, par une
singularité digne de remarque, je ne les trouve employées que dans les
monuments égyptiens les plus _antiques_, c'est-à-dire dans les hypogées
de Béni-Hassan, à Amada, à Karnac, et à _Bet-oualli_, où sont les plus
modernes, bien qu'elles datent du règne de Sésostris, ou plutôt de celui
de son père.

[Illustration: N° 1. Dédicace du Temple d'Amada.]

[Illustration: N° 2. Chanson pour le battage des grains.]

Le temple d'Amada a été fondé par Thouthmosis III (Moeris), comme le
prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la
dédicace, sculptée sur les deux jambages des portes de l'intérieur; et
dont je mets ici la traduction littérale pour donner une idée des
dédicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin. (V.
_le texte hiéroglyphique_, pl. N° 3.)

«Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de
l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modérateur de justice, a
fait ses dévotions à son père le dieu Phré, le dieu des deux montagnes
célestes, et lui a élevé ce temple en pierre dure; il l'a fait pour être
vivifié à toujours.»

Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur,
Aménophis II, continua l'ouvrage commencé, et fit sculpter les quatre
salles à la droite et à la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de
celle qui les précède; les travaux de ce roi sont détaillés dans une
énorme stèle, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes
copiées, à la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.

Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le
pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses
dédicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frappé par sa
singularité; en voici la traduction:

«Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux
autres dieux qui résident dans Thyri: Accourez et contemplez ces
offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple,
par le roi Thouthmosis (IV), à son père le dieu Phré, dieu grand,
manifesté dans le firmament!»

La sculpture du temple d'Amada, appartenant à la belle époque de l'art
égyptien, est bien préférable à celle de Derri, et même aux tableaux
religieux d'Ibsamboul.

Dans l'après-midi du 20, nos travaux d'Amada étant terminés, nous
partîmes et descendîmes le Nil jusqu'à _Korosko,_ village nubien, dont
je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrâmes l'excellent lord
Prudhoe et le major Félix, qui mettaient à exécution leur projet de
remonter le Nil jusqu'au Sennaâr, pour se rendre de là dans l'Inde en
traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre
s'arrêta, et nous passâmes une partie de la nuit à causer des travaux
passés et des projets futurs; je dis enfin adieu à ces courageux
voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent
dans une saison très-avancée. Que Dieu veille sur ces intrépides amis de
la science!

Le 21 nous étions à _Ouadi-Esséboua_ (la vallée des lions), qui reçoit
ce nom d'une avenue de sphinx placés sur le _dromos_ de son temple,
lequel est un _hémispéos_, c'est-à-dire un édifice à moitié construit en
pierres de taille, et à moitié creusé dans le rocher; c'est, sans
contredit, le plus mauvais travail de l'époque de Rhamsès le Grand; les
pierres de la bâtisse sont mal coupées, les intervalles étaient masqués
par du ciment sur lequel on avait continué les sculptures de décoration,
qui sont d'une exécution assez médiocre. Ce temple a été dédié par
Sésostris au dieu Phré et au dieu Phtha, _seigneur de justice_: quatre
colosses représentant Sésostris debout occupent le commencement et la
fin des deux rangées de sphinx dont se compose l'avenue; deux tableaux
historiques, représentant le Pharaon frappant les peuples du _Nord_ et
du _Midi_, couvrent la face extérieure des deux massifs du pylône; mais
la plupart de ces sculptures sont méconnaissables, parce que le mastic
ou ciment qui en avait reçu une grande partie est tombé, et laisse une
foule de lacunes dans la scène et surtout dans les inscriptions. Ce
temple est presque entièrement enfoui dans les sables, qui l'envahissent
de tous côtés.

Toute la journée du 22 fut perdue pour nous, à cause d'un vent du nord
très-violent, qui nous força d'aborder et de nous tenir tranquilles au
rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitâmes du calme pour gagner
_Méharrakah_, dont nous avions vu le temple en remontant: il n'est point
sculpté, et partant, d'aucun intérêt pour moi qui ne cherche que les
_hadjar-maktoub_ (les pierres écrites), comme disent nos Arabes.

Le soleil levant du 23 nous trouva à _Dakkèh_, l'ancienne _Pselcis_. Je
courus au temple, et la première inscription hiéroglyphique qui me tomba
sous les yeux m'apprit que j'étais dans un lieu saint, dédié à Thoth,
seigneur de _Pselk_: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom
hiéroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de
Nubie avec les noms antiques en caractères sacrés.

Le monument de Dakkèh présente un double intérêt sous le rapport
mythologique; il donne des matériaux infiniment précieux pour comprendre
la nature et les attributions de l'être divin que les Égyptiens
adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermès deux fois grand); une série de
bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les _transfigurations_
de ce dieu. Je l'y ai trouvé d'abord (ce qui devait être) en liaison
avec _Har-Hat_ (le grand Hermès Trismégiste), sa forme primordiale, et
dont lui, Thoth, n'est que la _dernière transformation_, c'est-à-dire
son incarnation sur la terre à la suite d'_Ammon-Ra_ et de _Mouth_
incarnés en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'à l'_Hermès céleste_
(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les
formes: 1° de _Pahitnoufi_ (celui dont le coeur est bon); 2°
d'_Arihosnofri_ ou _Arihosnoufi_ (celui qui produit les chants
harmonieux); 3° de _Meuï_ (la pensée ou la raison): sous chacun de ces
noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de
ces diverses transformations du second Hermès couvrent les parois du
temple de Dakkèh. J'oubliais de dire que j'ai trouvé ici Thoth (le
Mercure égyptien) armé du _caducée_, c'est-à-dire du sceptre ordinaire
des dieux, entouré de deux serpents, plus un scorpion.

Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne
de ce temple (l'avant-dernière salle) a été construite et sculptée par
le plus célèbre des rois éthiopiens, _Ergamènes_ (Erkamen), qui, selon
le récit de Diodore de Sicile, délivra l'_Éthiopie_ du gouvernement
théocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en égorgeant tous les
prêtres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y
éleva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa d'être soumise
à l'Égypte dès la chute de la XXVIe dynastie, celle des Saïtes, détrônée
par Cambyse, et que cette contrée passa sous le joug des Éthiopiens
jusqu'à l'époque des conquêtes de Ptolémée Évergète Ier, qui la réunit
de nouveau à l'Égypte. Aussi le temple de Dakkèh, commencé par
l'Éthiopien _Ergamènes_, a-t-il été continué par Évergète Ier, par son
fils Philopator et son petit-fils Évergète II. C'est l'empereur Auguste
qui a poussé, sans l'achever, la sculpture intérieure de ce temple.

Près du pylône de Dakkèh, j'ai reconnu un reste d'édifice, dont quelques
grands blocs de pierre conservent encore une portion de dédicace:
c'était un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voilà
encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les
Ptolémées, et l'Éthiopien Ergamènes lui-même, n'ont fait que
reconstruire des temples là où il en existait dans les temps
pharaoniques, et aux mêmes divinités qu'on y a toujours adorées. Ce
point était fort important à établir, afin de démontrer que les derniers
monuments élevés par les Égyptiens ne contenaient _aucune nouvelle forme
de divinité_. Le système religieux de ce peuple était tellement un,
tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté depuis un temps
immémorial d'une manière si absolue et si précise, que la domination des
Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les Ptolémées et les
Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Égypte, ce que les Perses
avaient détruit, et rebâti des temples là où il en existait autrefois,
et dédiés aux mêmes dieux.

Dakkèh est le point le plus méridional où j'aie rencontré des travaux
exécutés sous les Ptolémées et les empereurs. Je suis convaincu que la
domination grecque ou romaine ne s'est jamais étendue, _au plus_, au
delà d'Ibrim. Aussi ai-je trouvé depuis _Dakkèh_ jusqu'à _Thèbes_ une
série presque continue d'édifices construit à ces deux époques: les
monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolémées et des
Césars sont nombreux, et presque tous non achevés. J'en ai conclu que la
destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre
Thèbes et Dakkèh, en Nubie, doit être attribuée aux Perses, qui ont dû
suivre la vallée du Nil jusque vers Sébouâ, où ils ont pris, pour se
rendre en Éthiopie (et pour en revenir), la route du désert, infiniment
plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une armée,
à cause de nombreuses cataractes; la route du désert est celle que
suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armées et les
voyageurs isolés. Cette marche des Perses a sauvé le monument d'Amada,
facile à détruire puisqu'il n'est point d'une grande étendue. De Dakkèh
à Thèbes on ne voit donc plus que de _secondes éditions_ des temples.

Il faut en excepter le monument de _Ghirché_ et celui de _Bet-oualli_
que les Perses n'ont pu détruire, puisqu'il eût fallu abattre les
_montagnes_ dans lesquelles ils sont creusés au ciseau. Mais ces
_spéos_, et surtout le premier, ont été ravagés autant que le permettait
la nature des lieux.

Nous arrivâmes à _Ghirché-Hussan_ ou _Ghirf-Housseïn_ le 25 janvier.
C'est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à Sébouâ, un véritable
Rhamesséion ou _Rhamséion_, c'est-à-dire un monument dû à la munificence
de Rhamsès le Grand. Celui-ci est consacré au dieu _Phtha_, personnage
dont on retrouve une imitation décolorée dans l'_Hephaistos_ des Grecs
et le Vulcain des Latins. Phtha était le dieu éponyme de Ghirché, qui,
en langue égyptienne, portait le nom de _Pthahei_ ou _Thyptah_, _demeure
de Phtha_. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même nom sacré
que _Memphis_: il paraît que ces noms fastueux furent à la mode en
Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m'ont appris, par
exemple, que _Derri_ avait le même nom que la fameuse _Héliopolis_
d'Égypte, _demeure du Soleil_, et que le misérable village nommé
aujourd'hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se décorait du
nom d'_Amoneï_, celui même de la _Thèbes_ aux cent portes.

La portion construite de l'_hémispéos_ de Ghirché est, à très-peu près,
détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail immense, a été
dégradée avec une espèce de recherche. J'ai cependant pu relever le
sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des légendes. La
grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels on a
taillé six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare
à côté de bas-reliefs d'une fort belle exécution. Sur les parois
latérales sont huit niches carrées renfermant chacune trois figures
assises, sculptées de plein relief: le personnage occupant le milieu de
ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamsès,
le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu Grand, et comme
résidant dans _Phthaëi, Amoneï_ et _Thyri_, c'est-à-dire dans _Ghirché,
Sébouâ_ et _Derri_, où existent en effet des Rhamséion dédiés au dieu
Soleil Rhamsès, le même qu'on adore à Ghirché, comme fils de Phtha et
d'Hathôr, les grandes divinités de ce temple. L'étude des tableaux
religieux de Ghirché éclaircit beaucoup le mythe de ces trois
personnages.

La journée du 26 fût donnée en partie au petit temple de _Dandour_. Nous
retombons ici dans le _moderne_; c'est un ouvrage non achevé du temps de
l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son étendue, ce
monument m'a beaucoup intéressé, puisqu'il est entièrement relatif à
l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soirée
du 25 avait été égayée par un superbe écho découvert par hasard en face
de Dandour, où nous venions d'aborder. Il répète fort distinctement et
d'une voix sonore jusqu'à onze syllabes. Nos compagnons italiens se
plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, entremêlés de coups de
fusil qu'on tirait de tous côtés, et auxquels l'écho répondait par des
coups de canon ou les éclats du tonnerre.

Le temple de _Kalabschi_ eut son tour le 27; c'est ici que j'ai
découvert une nouvelle génération de dieux, et qui complète le cercle
des formes d'Ammon, point de départ et point de réunion de toutes les
essences divines. Ammon-Ra, l'Être suprême et primordial, étant son
propre père, est qualifié de mari de sa mère (la déesse Mouth), sa
portion féminine renfermée en sa propre essence à la fois mâle et
femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux égyptiens ne sont
que des formes de ces deux principes constituants considérés sous
différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de pures abstractions
du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une
chaîne non interrompue qui descend des cieux et se matérialise jusqu'aux
incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernière de ces
incarnations est celle d'_Horus_, et cet anneau extrême de la chaîne
divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus
(le grand Ammon, esprit actif et générateur) est l'Alpha. Le point de
départ de la mythologie égyptienne est une _Triade_ formée des trois
parties d'_Ammon-Ra_, savoir Ammon (le mâle et le père), Mouth (la
femelle et la mère) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'étant
manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et Horus. Mais la
parité n'est pas complète, puisque Osiris et Isis sont frères. C'est à
Kalabschi que j'ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les trois
membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade
initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mère; et le fils
qu'il a eu de sa mère Isis, et qui se nomme _Malouli_ (le _Mandouli_
dans les _proscynemata_ grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et
cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi la Triade finale
se formait d'Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, personnages
qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère Mouth et
leur fils Khons. Aussi _Malouli_ était-il adoré à Kalabschi sous une
forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et orné des mêmes
insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur
de Talmis, c'est-à-dire de Kalabschi, que les géographes grecs appellent
en effet _Talmis_, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions
des temples.

J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existé à Talmis trois
_éditions_ du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du règne
d'Aménophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolémées; et la
dernière, le temple actuel qui n'a jamais été terminé, sous Auguste,
Caïus Caligula et Trajan; et la légende du dieu _Malouli_, dans un
fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction
du troisième, ne diffère en rien des légendes les plus récentes. Ainsi
donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et
d'Égypte n'a jamais reçu de modification, on n'innovait rien, et les
anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés par
le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'étaient en quelque sorte
partagé l'Égypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de
_répartition féodale_. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Saté
régnaient à Éléphantine, à Syène et à Béghé, et leur juridiction
s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à Ibsamboul, à Derri et à Amada;
Phtha, à Ghirché; Anouké, à Maschakit; Thoth, le surintendant de
Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à Ghébel-Addèh
et à Dakkèh; Osiris était seigneur de Dandour; Isis, reine à Philae;
Hathôr, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. Mais Ammon-Ra règne
partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.

Il en était de même en Égypte, et l'on conçoit que ce culte partiel ne
pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par toute la puissance
des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif
dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les villes
voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme
syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien calculé, les
divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouvé à
Kalabschi les dieux de Ghirché et de Dakkèh au midi, ceux de Déboud au
nord, occupant une place distinguée; à Déboud, les dieux de Dakkèh et de
Philae; à Philae, ceux de Déboud et de Dakkèh, au midi? ceux de Béghé
d'Éléphantine et de Syène au nord; à Syène enfin, les dieux de Philae et
ceux d'Ombos.

C'est encore à Kalabschi que j'ai remarqué, pour la première fois, la
couleur violette employée dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par
découvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion appliquée
sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la _dorure_; ainsi
le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le précède ont été dorés
aussi bien que le sanctuaire de Dakkèh.

Près de Kalabschi est l'intéressant monument de _Bet-Oualli_, qui nous a
pris les journées des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'à midi. Là, mes
yeux se sont consolés des sculptures barbares du temple de Kalabschi,
qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en
contemplant les bas-reliefs historiques gui décorent ce spéos, d'un fort
beau style, et dont nous avons des copies complètes. Ces tableaux sont
relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples _africains_, les
_Kouschi_ (les Éthiopiens), et les _Schari_, qui sont probablement les
_Bischari_ d'aujourd'hui; campagnes de Sésostris dans _sa jeunesse_ et
_du vivant de son père_, comme le dit expressément Diodore de Sicile,
qui à cette époque lui fait soumettre, en effet, les _Arabes_ et
_presque toute la Libye_.

Le roi Rhamsès, père de _Sésostris_, est assis sur son trône dans un
naos, et son fils, en costume de prince, lui présente un groupe de
prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est représenté
comme vainqueur, frappant lui-même un homme de cette nation, en même
temps que le prince (Sésostris) lui présente les chefs militaires et une
foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son
fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiégée; le roi foule
aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amenée en
état de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux
historiques décorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle
principale du monument, en supposant que cette portion du _spéos_ ait
jamais été couverte.

La paroi de droite présente les détails de la campagne contre les
_Éthiopiens_, les _Bischari_ et des _nègres_. Dans le premier tableau,
d'une grande étendue, on voit les Barbares en pleine déroute, se
réfugiant dans leurs forêts, sur les montagnes, ou dans des marécages;
le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, représente le roi
assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils
aîné (Sésostris), qui lui présente, 1° un _prince éthiopien_ nommé
_Aménémoph, fils de Poeri_, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un
lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied du
trône du père de son vainqueur; 2° des chefs militaires égyptiens; 3°
des tables et des buffets couverts de _chaînes d'or_ et avec elles des
_peaux de panthère_; des sachets renfermant de l'_or en poudre_; des
troncs de bois d'_ébène_; des _dents d'éléphant_; des _plumes
d'autruche_; des faisceaux d'_arcs_ et de _flèches_; des _meubles
précieux_; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou imposé par la
conquête; 4° à la suite de ces richesses, marchent quelques _Bischari_
prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants
sur ses épaules et dans une espèce de couffe; suivent des individus
conduisant au roi des _animaux vivants_, les plus curieux de l'intérieur
de l'Afrique, le _lion_, les _panthères_, l'_autruche_, des _singes_ et
la _girafe_, parfaitement dessinés, etc., etc. On reconnaîtra là,
j'espère, la campagne de Sésostris contre les Éthiopiens, lesquels il
força, selon Diodore de Sicile encore, de payer à l'Égypte un tribut
annuel en _or_, en _ébène_ et en _dents d'éléphant_.

Les autres sculptures du spéos sont toutes religieuses. Ce monument
était consacré au grand dieu Ammon-Ra et à sa forme secondaire
Chnouphis. Le premier de ces dieux déclare plusieurs fois, dans ses
légendes, avoir donné toutes les mers et toutes les terres existantes à
son fils chéri «le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamsès
(II).» Dans le sanctuaire, ce Pharaon est représenté suçant le lait des
déesses Anouké et Isis. «Moi qui suis ta mère, la dame d'Éléphantine,
dit la première, je te reçois sur mes genoux, et te présente mon sein
pour que tu y prennes ta nourriture, ô Rhamsès!» «Et moi, ta mère Isis,
dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les périodes des
panégyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui
s'écouleront en une vie pure.» J'ai fait copier ces deux tableaux, ainsi
que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le
Pharaon vainqueur des peuples du _Midi_ et des peuples du _Nord_. Il ne
faut pas oublier que les Égyptiens appelaient les Syriens, les
Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.

Je dis adieu à ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; car c'était
le dernier de la belle époque et d'une bonne sculpture que je dusse
rencontrer entre Kalabschi et Thèbes.

Le 31, au coucher du soleil, nous étions à _Kardâssi_ ou _Kortha_, où
j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, dénué de sculpture,
à l'exception d'un bas-relief sur un fût de colonne. J'avais vu, deux
heures auparavant, les temples de _Tafah_ (l'ancienne _Taphis_),
également sans sculptures ni inscriptions hiéroglyphiques; mais on juge
facilement, à leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps
de la domination romaine.

Le 1er février, nous vîmes venir à nous une cange avec pavillon
autrichien: c'était du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher;
cependant, la barque avançait aussi vers nous, et je reconnus sur la
proue M. Acerbi, consul général d'Autriche en Égypte, qui m'appelait et
me saluait de la main. Nous arrêtâmes nos barques et passâmes quelques
heures à causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et
littérateur distingué, qui nous avait traités d'une manière si aimable
pendant notre séjour à Alexandrie. Nous nous séparâmes, lui pour
remonter jusqu'à la seconde cataracte, et moi pour rentrer en Égypte,
avec promesse de nous rejoindre à Thèbes, qui est le Paris de l'Égypte
et le rendez-vous des voyageurs, n'en déplaise à la grosse ville du
Kaire et à la triste Alexandrie.

Vers deux heures après midi, nous étions à _Déboud_ ou _Déboudé_: nous
étant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans
sculpture, je trouvai qu'il avait été bâti, en grande partie, par un roi
éthiopien nommé _Atharramon_, et qui doit être le prédécesseur ou le
successeur immédiat de l'_Ergamènes_ de Dakké. Le temple, dédié à
Ammon-Ra, seigneur de _Tébot_ (Déboud), et à Hathôr, et subsidiairement
à Osiris et à Isis, a été continué, mais non achevé, sous les empereurs
Auguste et Tibère. Dans le sanctuaire, encore non sculpté, gisent les
débris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des
Ptolémées.

Notre travail étant terminé, nous rentrâmes dans nos barques, pressés de
partir et de profiter du reste de la journée pour arriver à Philae,
rentrer ainsi en Égypte, et dire adieu à cette pauvre Nubie, dont la
sécheresse avait déjà lassé tous mes compagnons de voyage; d'ailleurs,
en remettant le pied en Égypte, nous pouvions espérer de manger du pain
un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous
régalait journellement notre boulanger en chef, tout à fait à la hauteur
du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier
cordon-bleu.

C'est à neuf heures du soir que nous retouchâmes enfin la terre
égyptienne, en abordant à l'île de Philae, rendant grâces à ses antiques
divinités Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas
dévorés entre les deux cataractes.

Nous avons séjourné dans l'île sainte jusqu'au 7 février, terminant les
travaux commencés au mois de décembre, et recueillant tous les tableaux
mythologiques relatifs à l'histoire et aux attributions d'Isis et
d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent
en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les époques des
principaux édifices de cette île.

Le petit temple du sud a été dédié à Hathôr, et construit par le Pharaon
Nectanèbe, le dernier des rois de race égyptienne, détrôné par la
seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui,
de ce joli petit édifice, conduit au grand temple, est de l'époque des
empereurs; ce qu'il y a de sculpté l'a été sous les règnes d'Auguste, de
Tibère et de Claude.

Le premier pylône est du temps de Ptolémée Philométor, qui a encastré
dans ce pylône un propylon dédié à Isis par le Pharaon Nectanèbe, et
l'existence de ce propylon prouve qu'avant le _grand temple d'Isis_
actuel il en existait déjà un autre sur le même emplacement, lequel aura
été détruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les débris de
sculpture plus anciens employés dans les colonnes du pronaos actuel du
grand temple.

C'est Ptolémée Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles
adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Évergète II, et le second
pylône, de Ptolémée Philométor. Les sculptures et bas-reliefs extérieurs
de tout l'édifice ont été exécutés sous Auguste et Tibère.

Entre les deux pylônes du grand temple d'Isis, il existe à droite et à
gauche deux beaux édifices d'un genre particulier. Celui de gauche est
un temple périptère, dédié à Hathôr et à la délivrance d'Isis qui vient
d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolémée
Épiphane ou de son fils Évergète II. Les bas-reliefs extérieurs sont du
règne d'Auguste et de Tibère. C'est Évergète II qui se donne les
honneurs de la construction de ce temple, dans les longues dédicaces de
la frise extérieure.

Le même roi s'est aussi emparé, par une inscription semblable, de
l'édifice de droite, qui, presque tout entier, est de son frère
Philométor, à l'exception d'une salle sculptée sous Tibère.

J'ai donné une journée presque entière à une petite île voisine de
Philae, l'île de _Béghé_, où la Commission d'Égypte indiquait le reste
d'un petit édifice égyptien. J'y ai, en effet, trouvé quelques colonnes
d'un tout petit temple de très-mauvais travail et de l'époque de
Philométor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'étais dans l'île de
_Snem_, nom de localité que j'avais rencontré souvent, depuis Ombos
jusqu'à Dakké, dans les légendes des dieux, et surtout dans celles du
dieu Chnouphis et de la déesse Hathôr. C'était là un des lieux les plus
saints de l'Égypte, et une île sacrée, but de pèlerinages longtemps
avant sa voisine l'île de Philae, qui se nommait _Manlak_ en langue
égyptienne. C'est de là qu'est venu le copte _Pilach_, l'arabe _Bilaq_,
et le grec _Philai_, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde
question de _fil_ (l'éléphant), comme l'ont prétendu de soi-disant
étymologistes.

Le temple de Snem (Béghé) était en effet dédié à Chnouphis et à la
déesse Hathôr, et le monument actuel était encore la _seconde édition_
d'un temple bien plus ancien et plus étendu, bâti sous le règne du
Pharaon Aménophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouvé les débris de
ce temple, et les restes d'une statue colossale du même Pharaon, qui
décorait un des pylônes de l'ancien édifice. J'ai recueilli dans cette
île, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine
d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et
des actes d'adoration faits dans l'île sainte de _Snem_ par de grands
personnages de la vieille Égypte, et entre autres: 1° un proscynéma d'un
_basilicogrammate commandant les troupes_, sous le Pharaon Aménophis III
(Memnon), grammate nommé _Aménémoph_; 2° une inscription attestant le
_pèlerinage d'un grand-prêtre d'Ammon_, prince de la famille de Rhamsès;
3° celui d'un prince éthiopien nommé _Mémosis_, sous le Pharaon
Aménophis III; 4° celui du prince éthiopien _Messi_, sous Rhamsès le
Grand; 5° celui d'un _grand-prêtre_ d'Anouké, nommé _Aménothph_; 6° un
proscynéma conçu en ces termes: «Je suis venu vers vous, moi votre
serviteur, vous tous, grands dieux, qui résidez dans Snem! accordez-moi
tous les bienfaits qui sont en vos mains, (_à moi_) l'intendant des
terres du roi seigneur du monde Aménophis (III), AMOSIS;» cet Amosis est
représenté à côté de l'inscription, levant ses mains en attitude
d'adoration; 7° enfin, vers le haut d'une montagne de grands rochers de
granit, j'ai copié une belle inscription attestant que l'an XXX, l'an
XXXIV et l'an XXXIX du règne de Rhamsès le Grand (Sésostris), un des
princes ses enfants a assisté à la _panégyrie_ de _Snem_, et l'a
célébrée par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions
purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les
légendes royales, sculptées en grand, des Pharaons Psammétichus Ier,
Psammétichus II, Apriès et Amasis, semblent avoir eu pour motif de
rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'île de _Snem_, soit même
de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette
île, où le granit est de toute beauté.

Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhôte, Lehoux et
Bertin, faire _une partie de plaisir_ à la cataracte, où nous prîmes un
modeste repas, assis à l'ombre d'un _santh_ (mimosa fort épineux), le
seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me
rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis débarquer en face
de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller à la chasse des
inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre
desquels est le roc taillé en forme de siège et qu'un de nos doctes
amis, M. Letronne, a cru pouvoir être l'_Abaton_ nommé dans les
inscriptions grecques de l'obélisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un
rocher comme un autre, avec cette différence qu'il est chargé
d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les
dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les
suivantes:

1º Une stèle sculptée sur le roc, mais à demi effacée, monument qui
rappelle une victoire remportée sur les Libyens par le Pharaon
_Thouthmosis IV_, l'an septième de son règne, le 8 du mois de Phaménoth;

2° Une stèle de son successeur Aménophis III (Memmon), assez bien
conservée, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de
soumettre les Éthiopiens, l'an cinquième de son règne, a passé dans ce
lieu et y a tenu une panégyrie (assemblée religieuse);

3º Un proscynéma à Néith et à Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph
(Smendès), de la XXIe dynastie;

4° Un proscynéma à Horammon, Saté et Mandou, pour le salut du roi
Néphérothph (Néphérites), de la XXIXe dynastie.

Je ne parle point d'une foule de proscynéma de simples particuliers, à
Chnouphis et à Saté, les grandes divinités de la cataracte.

Les rochers sur la _route de Philae à Syène_, et que j'ai explorés le 7
février, en portent aussi un très-grand nombre, adressés aux mêmes
divinités: j'y ai aussi copié des inscriptions et des sculptures
représentant des princes éthiopiens rendant hommage à Rhamsès le Grand
ou à son grand-père (Mandoueï); ce sont les mêmes dont j'ai trouvé de
semblables monuments en Nubie.

Je rentrai enfin à Syène, que j'avais quittée en décembre. En attendant
que nos bagages arrivassent de Philae à dos de chameau, et qu'on
disposât notre nouvelle escadre égyptienne (car nous avons laissé les
barques nubiennes à la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je
revis les débris du temple de Syène, consacré à Chnouphis et à Saté,
sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extrême décadence de l'art
en Égypte; il m'a intéressé toutefois, 1° parce que c'est le seul qui
porte la légende hiéroglyphique de _Nerva_; 2° parce qu'il m'a fait
connaître le nom hiéroglyphique-phonétique de Syène, _Souan_, qui est le
nom copte _Souan_, et l'origine du _Syéné_ des Grecs et de l'_Osouan_
des Arabes; 3° enfin, parce que le nom symbolique de cette même ville,
représentant un _aplomb_ d'architecte ou de maçon, fait, sans aucun
doute, allusion à l'antique position de Syène sous le tropique du
Cancer, et à ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient
d'aplomb le jour du solstice d'été: les auteurs grecs sont pleins de
cette tradition, qui a pu, en effet, être fondée sur un fait réel, mais
à une époque infiniment reculée.

J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syène, en
remontant vers la cataracte; j'y ai trouvé l'hommage d'un prince
éthiopien à Aménophis III, et à la reine Taïa sa femme; un acte
d'adoration à Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamsès le
Grand, de ses filles _Isénofré, Bathianthi_, et de leurs frères
_Scha-hem-kamé_ et _Mérenphtah_; le prince éthiopien _Mémosis_ (le même
dont j'avais déjà recueilli une inscription dans l'île de Snem),
agenouillé et adorant le prénom du roi Aménophis III; enfin plusieurs
proscynéma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux
divinités de Syène et de la cataracte, Chnouphis, Saté et Anouké.

Je visitai pour la seconde fois l'île d'_Éléphantine_, qui, tout
entière, formerait à peine un parc convenable pour un bon bourgeois de
Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois
faire un _royaume_, pour se débarrasser de la vieille dynastie
égyptienne des _Éléphantins_. Les deux temples ont été récemment
détruits, pour bâtir une caserne et des magasins à Syène; ainsi a
disparu le petit temple dédié à Chnouphis par le Pharaon Aménophis III.
Je n'ai retrouvé debout que les deux montants des portes en granit ayant
appartenu à un autre temple de Chnouphis, de Saté et d'Anouké, dédié
sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai,
de construction romaine, m'a offert les débris, entremêlés et mutilés,
de plusieurs des plus curieux édifices d'Éléphantine, construits sous
les rois Moeris, Mandoueï et Rhamsès le Grand. Dans les restes d'une
chambre qui termine l'escalier du quai égyptien, j'ai copié plusieurs
proscynéma hiéroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stèle
mutilée du Pharaon Mandoueï.

Étant allé rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien à voir ni à faire
sur l'ancienne _limite de l'empire romain_, je quittai les rochers
granitiques de Syène et d'Éléphantine, et nous nous dirigeâmes sur
_Ombos_, où le vent a juré de nous empêcher d'arriver, puisque, au
moment où j'écris cette ligne, nous sommes au 12 février; il est sept
heures du matin, et le Nil mugit à quatre pouces de distance du lit sur
lequel je suis assis.


Ombos, le 14 février à deux heures.

Je suis enfin arrivé avant-hier à _Ombos_, vers le milieu du jour. Nous
avons repris nos travaux du mois de décembre, et à cette heure-ci ils
sont terminés. Tout est encore ici de l'époque grecque: le grand temple
est cependant d'une très-belle architecture et d'un grand effet; il a
été commencé par Épiphane, continué sous Philométor et Évergète II;
quelques bas-reliefs sont même du temps de _Cléopâtre Cocce_ et de Soter
II. Ce grand édifice, dont les ruines ont un aspect très-imposant, était
consacré à deux Triades qui se partagent le temple, divisé, en effet,
longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant
presque toujours dans des massifs de la construction. Sévek-Ra (la forme
primordiale de Saturne, Kronos) à tête de crocodile, Hathôr (Vénus), et
leur fils Khons-Hôr, forment la première Triade. La seconde se compose
d'Aroëris, de la déesse Tsonénoufré et de leur fils Pnevtho; ce sont les
dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les médailles
romaines du nome ombite est l'animal sacré du dieu principal, Sévek-Ra.

La femme de Philométor, Cléopâtre, porte, dans les dédicaces et dans les
cartouches sculptés sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut
être que le grec _Tryphoene_ ou _Dropion_; mais la première lecture est
plus probable; il est répété trente fois, et il est impossible de s'y
tromper.

Le petit temple d'Ombos était, comme l'un de ceux de Philae et le
temple d'Hermonthis, un _eimisi_ ou _mammisi_, c'est-à-dire un édifice
sacré figurant le _lieu de la naissance_ du jeune dieu de la Triade
locale, c'est-à-dire une image terrestre du lieu où les déesses Hathôr
et Tsonénoufré avaient enfanté leur fils Khons-Hôr et Pnevtho, les deux
fils des deux Triades d'Ombos.

C'est en me glissant à travers les pierres éboulées de ce petit
monument, et en visitant une à une toutes celles qui bientôt seront
englouties par le Nil, lequel, ayant sapé les fondations, a déjà détruit
la plus grande partie du monument, que j'ai trouvé des blocs ayant
appartenu à une construction bien plus ancienne, c'est-à-dire à un
temple dédié par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Sévek-Ra, et
avec les débris duquel on avait construit une partie de l'_eimisi_, sous
Évergète II, Cocce et Soter II.

Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde édition: et
c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages
d'un tout petit propylon encastré aujourd'hui sur la face extérieure de
l'enceinte en brique qui environne les temples du côté du sud-est. Les
sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hiéroglyphique
de ce _propylon_, inscrit au bas des deux jambages, était _Porte_ (ou
propylon) _de la reine_ Amensé, _conduisant au temple de Sévek-Ra_
(Saturne). On n'a point oublié que ce roi-reine est Amensé, mère de
Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'époque de Philométor,
et conduisait au petit temple actuel.

Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la
nuit, nous en profiterons pour aller à _Ghébel-Selséléh_, où nous attend
une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que
conditionnellement.

_Toujours Ombos_, le 16. Je me réjouis d'avance en pensant que j'aurai
peut-être à Thèbes un nouveau courrier; j'y serai à la fin du mois. Je
trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis à
mille lieues de France, et les soirées sont si longues! Toujours fumer
ou jouer à la bouillotte! Il nous faudrait une bonne édition des petits
paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le droit
de l'être sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d'écrire,
et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands
bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde
cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont à pied, et que le
vent ne les arrête pas, je fais partir ce soir même celui qui nous a
apporté nos lettres de France.... Je n'ai pas oublié les notes de M.
Letronne; il apprendra avec intérêt que le listel sur lequel est gravée
l'inscription d'Ombos était doré, et que les lettres ont conservé une
couleur rouge vif encore très-visible; je n'ai pu vérifier ce qu'il y
avait sur Sérapis à _Tafah_, la pierre qui devait porter ce nom
n'existant plus.... Adieu.



DOUZIÈME LETTRE


Biban-el-Molouk (Thèbes), le 25 mars 1829.

J'ai écrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul
général d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis
d'expédier d'Alexandrie; par le premier bâtiment partant pour l'Europe.
J'annonçais notre arrivée, en très-bonne santé (tous tant que nous
sommes), à _Thèbes_, où nous rentrâmes le 8 mars au matin, après avoir
heureusement terminé notre voyage de Nubie et de la haute Thébaïdé; nos
barques furent amarrées au pied des colonnades du palais de _Louqsor_,
que nous avons étudié et exploité jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais
à profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce
magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'Égypte,
obstrué par des cahuttes de fellahs qui masquent et défigurent ses beaux
portiques, sans parler de la chétive maison d'un _bim-bachi_, juchée
sur la plate-forme violemment percée à coups de pic, pour donner passage
aux balayures du Turc, qui sont dirigées sur un superbe sanctuaire
sculpté sous le règne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique
palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour
y établir notre ménage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabié
et les petites barques, jusqu'au moment où nos travaux de Louqsor ont
été finis.

Nous passâmes sur la rive gauche le 23, et après avoir envoyé notre gros
bagage à une maison de _Kourna_, que nous a laissée un très-brave et
excellent homme nommé Piccinini, agent de M. d'Anastasy à Thèbes, nous
avons tous pris la route de la vallée de _Biban-el-Molouk_, où sont les
tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette vallée
étant étroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez élevées
et dénuées de toute espèce de végétation, la chaleur doit y être
insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc
d'exploiter cette riche et inépuisable mine à une époque où
l'atmosphère, quoique déjà fort échauffée, est cependant encore
supportable. Notre caravane s'y est donc établie le jour même, et nous
occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible
de trouver en Égypte. C'est le roi Rhamsès (le quatrième de la XIXe
dynastie) qui nous donne l'hospitalité, car nous habitons tous son
magnifique tombeau, le second que l'on rencontre à droite en entrant
dans la vallée de Biban-el-Molouk. Cet hypogée, d'une admirable
conservation, reçoit assez d'air et assez de lumière pour que nous y
soyons logés à merveille; nous occupons les trois premières salles, qui
forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 à 20 pieds de hauteur,
et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les
couleurs conservent presque tout leur éclat; c'est une véritable
habitation de prince, à l'inconvénient près de l'enfilade des pièces; le
sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux
_kaouas_ (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux
tentes dressées à l'entrée du tombeau. Tel est notre établissement dans
la vallée des Rois, véritable séjour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni
un brin d'herbe, ni êtres vivants, à l'exception des chacals et des
hyènes qui, l'avant-dernière nuit, ont dévoré, à cent pas de notre
_palais_, l'âne qui avait porté mon domestique barabra Mohammed, pendant
le temps que l'ânier passait agréablement sa nuit de Ramadhan dans notre
cuisine, qui est établie dans un tombeau royal totalement ruiné. Mais en
voilà assez sur le ménage.

Un courrier que j'ai reçu à Thèbes m'a apporté les lettres du 20
décembre; ce sont les plus récentes de toutes celles qui me sont
parvenues; je me réjouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et
surtout du bon état de notre vénérable M. Dacier. Je lui présente mes
félicitations et mes respects; j'espère que sa santé se sera soutenue,
et que mes voeux, partis de la deuxième cataracte le 1er janvier
dernier, seront exaucés pour l'année courante et à toujours.

L'annonce de la commission archéologique pour la Morée, donnée par S.
Ex. le ministre de l'intérieur à notre ami Dubois, m'a causé une vive
satisfaction; il y a vingt ans que nous rêvions ensemble les voyages
d'Égypte et de Grèce que nous exécutons aujourd'hui: ce rêve se réalise
enfin! Je puis donc écrire de Thèbes à Athènes: que de temps historiques
rapprochés dans un même but! C'est comme une fouille générale que fait
la civilisation moderne dans les débris de l'ancienne, et j'espère que
ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les
colonnades du Parthénon, ou dans l'Altis d'Olympie, à la tête de quatre
cents pionniers, ce qui serait encore mieux.

J'ai aussi fait commencer des fouilles à _Karnac_ et à _Kourna_. J'ai
réuni dix-huit momies de tout genre et de toute espèce; mais je
n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies
gréco-égyptiennes, portant à la fois des inscriptions grecques et des
légendes démotiques et hiératiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et
quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'à présent.
Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de _Karnac_, et tirés
des maisons mêmes de la vieille Thèbes, à quinze ou vingt pieds
au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un état d'oxydation
complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis à la tête de
mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M.
Drovetti, le nommé _Timsah_[Footnote: Timsah existait encore il y a peu
de temps et montrait avec orgueil le certificat que Champollion le jeune
lui avait donné.] (le crocodile), qui me paraît un homme adroit et qui
ne manque pas de me donner de grandes espérances. J'y compte peu, parce
qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient
pas. Je tâcherai cependant de donner un peu d'activité à mes fouilles
dans les mois de juin, juillet et août, époque à laquelle je serai fixé
sur les lieux, soit à Karnac, soit à Kourna. J'ai quarante hommes en
train, et je verrai si les produits compensent à peu près les dépenses,
et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui
fouillent à Kourna de compte à demi avec Rosellini. Il est évident que
je ne puis songer à emporter ce qui manque justement au Musée royal, de
grosses pièces, parce que le transport seul jusqu'à Alexandrie
épuiserait mes finances et de beaucoup.

Cela dit, je reprends le fil de mon itinéraire et la notice des
monuments depuis _Ombos_, d'où est datée ma dernière lettre.

Partis d'_Ombos_ le 17 février, nous n'arrivâmes, à cause de l'impéritie
du réis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le
18 au soir à _Ghébel-Selséléh_ (Silsilis), vastes carrières où je me
promettais une ample récolte. Mon espoir fut pleinement réalisé, et les
cinq jours que nous y avons passés ont été bien employés.

Les deux rives du Nil, resserré par des montagnes d'un très-beau grès,
ont été exploitées par les anciens Égyptiens, et le voyageur est effrayé
s'il considère, en parcourant les carrières, l'immense quantité de
pierres qu'on a dû en tirer pour produire les galeries à ciel ouvert et
les vastes espaces excavés qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la
rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.

On rencontre d'abord, en venant du côté de Syène, trois chapelles
taillées dans le roc et presque contiguës. Toutes trois appartiennent à
la belle époque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la
distribution, soit pour toute la décoration intérieure et extérieure;
toutes s'ouvrent par deux colonnes formées de boutons de lotus tronqués.

La première de ces chapelles (la plus au sud) a été creusée dans le roc
sous le règne du Pharaon Ousireï de la XVIIIe dynastie; elle est
détruite en très-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore
visibles, et ne présentent d'intérêt que sous le rapport du travail, qui
a toute la finesse et toute l'élégance de l'époque.

La seconde chapelle date du règne suivant, celui de Rhamsès II. Les
tableaux qui décorent les parois de droite et de gauche nous font
connaître à quelle divinité ce petit édifice avait été dédié par le
Pharaon. Il y est représenté adorant d'abord la Triade thébaine, les
plus grands des dieux de l'Égypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, ceux qu'on
invoquait dans tous les temples, parce qu'ils étaient le type de tous
les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phré, à Phtha, seigneur
de justice, et au dieu Nil, nommé, dans l'inscription hiéroglyphique,
_Hapi-Moou_, le père vivifiant de tout ce qui existe. C'est à cette
dernière divinité que la chapelle de Rhamsès II, ainsi que les deux
autres, furent particulièrement consacrées; cela est constaté par une
très-longue inscription hiéroglyphique, dont j'ai pris copie, et datée
de «l'an IV, le 10e jour de Mésori, sous la majesté de l'Aroéris
puissant, ami de la vérité et fils du Soleil, Rhamsès, chéri d'Hapimoou,
le père des dieux.» Le texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou
_Hapimoou_), l'identifie avec le Nil céleste _Nenmoou_, l'eau
primordiale, le grand Nilus, que Cicéron, dans son Traité sur la Nature
des Dieux, donne comme le père des principales divinités de l'Égypte,
même d'Ammon, ce que j'ai trouvé attesté ailleurs par des inscriptions
monumentales. La troisième chapelle appartient au règne du fils de
Rhamsès le Grand; il était naturel que les chapelles de Silsilis fussent
dédiées à Hapimoou (le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de
l'Égypte où le fleuve est le plus resserré et qu'il semble y faire une
seconde entrée, après avoir brisé les montagnes de grès qui lui
fermaient ici le passage, comme il a brisé les rochers de granit de la
cataracte pour faire sa première entrée en Égypte.

On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creusés
pour recevoir deux ou trois corps embaumés; tous remontent jusqu'aux
premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent à
des chefs de travaux ou inspecteurs supérieurs des carrières de
Silsilis. Nous avons aussi copié des stèles portant des dates du règne
de divers Rhamsès de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une grande
inscription de l'an XXII de Sésonchis.

Le plus important des monuments de Silsilis est un grand _spéos_, ou
édifice creusé dans la montagne, et plus singulier encore par la
variété des époques des bas-reliefs qui le décorent. Cette belle
excavation a été commencée sous le roi Horus de la XVIIIe dynastie; on
en voulait faire un temple dédié à Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu
Nil, divinité du lieu, et au dieu Sévek (Saturne à tête de crocodile),
divinité principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est
dans cette intention qu'ont été exécutés, sous le règne d'Horus, les
sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs
du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui décorent une longue
et belle galerie transversale qui précède ce sanctuaire.

Cette galerie, très-étendue, forme un véritable musée historique. Une de
ses parois est tapissée, dans toute sa longueur, de deux rangées de
stèles ou de bas-reliefs sculptés sur le roc, et, pour la plupart,
d'époques diverses; des monuments semblables décorent les intervalles
des cinq portes qui donnent entrée dans ce curieux muséum.

Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de
la paroi ouest: le Pharaon y est représenté debout, la hache d'armes sur
l'épaule, recevant d'Ammon-Ra l'emblème de la vie divine, et le don de
subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des Éthiopiens,
les uns renversés, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef
égyptien, qui leur reproche, dans la légende, d'avoir fermé leur coeur à
la prudence et de n'avoir pas écouté lorsqu'on leur disait: «Voici que
le lion s'approche de la terre d'Éthiopie (Kousch).» Ce lion-là était
le roi Horus, qui fit la conquête d'Éthiopie, et dont le triomphe est
retracé sur les bas-reliefs suivants.

Le roi vainqueur est porté par des chefs militaires sur un riche
palanquin, accompagné de flabellifères. Des serviteurs préparent le
chemin que le cortège doit parcourir; à la suite du Pharaon viennent des
guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier
sur l'épaule, sont en marche, précédés d'un trompette; un groupe de
fonctionnaires égyptiens, sacerdotaux et civils, reçoit le roi et lui
rend des hommages.

La légende hiéroglyphique de ce tableau exprime ce qui suit: «Le dieu
gracieux revient (en Égypte), porté par les chefs de tous les pays (les
nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin
seigneur de l'Égypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui conduit
(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'Éthiopie), race perverse;
ce roi directeur des mondes, approuvé par Phré, fils du Soleil et de sa
race, le serviteur d'Ammon, HÔRUS, le vivificateur. Le nom de sa majesté
s'est fait connaître dans la terre d'Éthiopie, que le roi a châtiée
conformément aux paroles que lui avait adressées son père Ammon.»

Un autre bas-relief représente la conduite, par les soldats, des
prisonniers du commun en fort grand nombre; leur légende exprime les
paroles suivantes, qu'ils sont censés prononcer dans leur humiliation:
«O toi vengeur! roi de la terre de Kémé (l'Égypte), soleil de Niphaïat
(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch
(l'Ethiopie), dont tu as foulé les signes royaux sous tes pieds!»

Tous les autres bas-reliefs de ce spéos, soit stèles, soit tableaux,
appartiennent à diverses époques postérieures, mais qui ne descendent
pas plus bas que le troisième roi de la XIXe dynastie. On y remarque,
entre autres sujets:

1° Un tableau représentant une adoration à Ammon-Ra, Sévek (le dieu du
nome) et Bubastis, par le basilicogrammate chargé de l'exécution du
palais du roi Rhamsès-Meïamoun dans la partie occidentale de Thèbes (le
palais de Médinet-Habou), le nommé _Phori_, homme véridique;

2º Trois magnifiques inscriptions en caractères hiératiques, rappelant
que le même fonctionnaire est venu à Silsilis l'an Ve, au mois de
Paschons, du règne de Rhamsès-Meïamoun, faire exploiter les carrières
pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de
Médinet-Habou);

3º Un grand bas-relief: le roi Rhamsès-Meïamoun adorant le dieu Phtha et
sa compagne Pascht (Bubastis).

Ces monuments démontrent, sans aucun doute, que tout le grès employé
dans la construction du palais de Médinet-Habou à Thèbes vient de
Silsilis, et que ce grand édifice a été commencé au plus tôt la
cinquième année du règne de son fondateur.

4° Une grande stèle représentant le même roi adorant les dieux de
Silsilis, et dédiée par le basilicogrammate _Honi_, surintendant des
bâtiments de Rhamsès-Meïamoun, intendant de tous les palais du roi
existants en Égypte, et chargé de la construction du temple du Soleil
bâti à Memphis par ce Pharaon.

Des tableaux d'adoration et plusieurs stèles, plus anciennes que les
précédentes, constatent aussi que Rhamsès le Grand (Sésostris) a tiré de
Silsilis les matériaux de plusieurs des grands édifices construits sous
son règne.

Plusieurs de ces stèles, dédiées soit par des intendants des bâtiments,
soit par des princes qui étaient venus en Haute-Égypte pour y tenir des
panégyries dans les années XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV de son règne,
m'ont fourni des détails curieux sur la famille du conquérant. Une de
ces stèles nous apprend que Rhamsès le Grand a eu deux femmes: la
première, Nofré-Ari, fut l'épouse de sa jeunesse, celle qui paraît,
ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; la
seconde (et dernière jusqu'à présent) se nommait _Isénofré_; c'était la
mère, 1° de la princesse _Bathianthi_, qui paraît avoir été sa fille
chérie, la benjamine de la vieillesse de Sésostris; 2° du prince
_Schohemkémé_, celui qui présidait les panégyries dans les dernières
années du règne de son père, comme le prouvent trois des grandes stèles
de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succéda en quittant son
nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeïothph (le
possesseur de la vérité, ou bien celui que la vérité possède); c'est le
Sésonsis II de Diodore, et le Phéron d'Hérodote. Ce fut aussi, comme son
père, un grand constructeur d'édifices, mais dont il ne reste que peu de
traces. On trouve dans le spéos de Silsilis: 1° une petite chapelle
dédiée en son honneur par l'intendant des terres du nome ombite, appelé
_Pnahasi_; 2º une stèle (date effacée) dédiée par le même Pnahasi, et
constatant qu'on a tiré des carrières de Silsilis les pierres qui ont
servi à la construction du palais que ce roi avait fait élever à Thèbes,
où il n'en reste aucune trace, à ma connaissance du moins. Cette stèle
nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait _Isénofré_, comme sa
mère, et son fils aîné _Phthamen_.

3° Une stèle de l'an II, 5e jour de Mésori, rappelant qu'on a pris à
Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thmeïothph à
Thèbes, et pour les additions ou réparations faites au palais de son
père, le Rhamséion (l'édifice qu'on a improprement nommé tombeau
d'Osimandyas et Memnonium).

Il existe enfin à Silsilis des stèles semblables relatives à quelques
autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux stèles
d'Aménophis-Memnon, le père du roi Hôrus, se voient sur la rive
orientale, où se trouvent les carrières les plus étendues; ces stèles
donnent la première date certaine des plus anciennes exploitations de
Silsilis. Il est certain qu'après la XIXe dynastie, ces carrières ont
toujours fourni des matériaux pour la construction des monuments de la
Thébaïde. La stèle de Sésonchis Ier le prouve; on y parle, en effet,
d'exploitations de l'an XXII du règne de ce prince, destinées à des
constructions faites dans la _grande demeure d'Ammon_; ce sont celles
qui forment le côté droit de la première cour de Karnac, près du second
pylône, monument du règne de Sésonchis et des rois bubastites, ses
descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les
matériaux des temples d'Edfou et d'Esné viennent en grande partie de ces
mêmes carrières.

Le 24 février au matin, nous courions le portique et les colonnades
d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa masse,
porte cependant l'empreinte de la décadence de l'art égyptien sous les
Ptolémées, au règne desquels il appartient tout entier; ce n'est plus la
simplicité antique; on y remarque une recherche et une profusion
d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la
noble gravité des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et
de si mauvais goût du temple d'_Esnéh_, construit du temps des
empereurs.

La partie la plus _antique_ des décorations du grand temple d'_Edfou_
(l'intérieur du naos et le côté droit extérieur) remonte seulement au
règne de Philopator. On continua les travaux sous Épiphane, dont les
légendes couvrent une partie du fût des colonnes et des tableaux
intérieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut terminé sous Évergète
II.

Les sculptures de la frise extérieure et des parois de l'extérieur des
murailles du pronaos furent décorées sous Soter II. Sous le même roi, on
sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie
de gauche appartient à Philométor, ainsi que toutes les sculptures des
deux massifs du pylône. J'ai trouvé cependant, vers le bas du massif de
droite, un mauvais petit bas-relief représentant l'empereur Claude
adorant les dieux du temple.

Le mur d'enceinte qui environne le naos est entièrement chargé de
sculptures; celles de la face intérieure datent du règne de Cléopâtre
Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolémée Alexandre Ier et de sa femme
la reine Bérénice.

Voilà qui peut donner une idée exacte de l'_antiquité_ du grand temple
d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits écrits
sur cent portions du monument, en caractères de 10 pouces, et
quelquefois de 2 pieds de hauteur.

Ce grand et magnifique édifice était consacré à une Triade composée: 1°
du dieu Har-Hat, la science et la lumière célestes personnifiées, et
dont le soleil est l'image dans le monde matériel; 2° de la déesse
Hâthor, la Vénus égyptienne; 3° de leur fils Harsont-Tho (l'Hôrus,
soutien du monde), qui répond à l'Amour (Éros) des mythologies grecque
et romaine.

Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois
divinités, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour
sur plusieurs parties importantes du système théogonique égyptien. Il
serait trop long ici d'entrer dans de pareils détails.

J'ai fait dessiner aussi une série de quatorze bas-reliefs de
l'intérieur du pronaos, représentant le _lever_ du dieu Har-Hat,
identifié avec le soleil, son _coucher_ et ses formes symboliques à
chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce
recueil est du plus grand intérêt pour l'intelligence de la petite
portion des mythes égyptiens véritablement relative à l'astronomie.

Le second édifice d'Edfou, dit le _Typhonium_, est un de ces petits
temples nommés _mammisi_ (lieu d'accouchement), que l'on construisait
toujours à côté de tous les grands temples où une Triade était adorée;
c'était l'image de la demeure céleste où la déesse avait enfanté le
troisième personnage de la Triade, qui est toujours figuré sous la forme
d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou représente en effet l'enfance et
l'éducation du jeune _Har-Sont-Tho_, fils d'Har-Hat et d'Hathôr, auquel
la flatterie a associé Évergète II, représenté aussi comme un enfant et
partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au
nouveau-né d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de
bas-reliefs de ce monument du règne d'Évergète II et de Soter II.

Nos travaux terminés à Edfou, nous allâmes reposer nos yeux, fatigués
des mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures égyptiennes du
temps des Lagides, dans les tombeaux d'_Éléthya_ (_El-Kab_), où nous
arrivâmes le samedi 28 février. Nous fûmes accueillis par la _pluie_,
qui tomba par torrents avec tonnerre et éclairs, pendant la nuit du 1er
au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hérodote du roi
Psamménite: De notre temps il a plu en Haute-Égypte.

Je parcourus avec empressement l'intérieur de l'ancienne ville
d'Éléthya, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui
renfermait les temples et les édifices sacrés. Je n'y trouvai pas une
seule colonne debout; les Barbares ont détruit depuis quelques mois ce
qui restait des deux temples intérieurs, et le temple entier situé hors
de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une à une les pierres
oubliées par les dévastateurs et sur lesquelles il restait quelques
sculptures.

J'espérais y trouver quelques débris de légendes, suffisants pour
m'éclairer sur l'époque de la construction de ces édifices et sur les
divinités auxquelles ils furent consacrés. J'ai été assez heureux dans
cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple d'Éléthya,
dédié à Sévek (Saturne) et à Sowan (Lucine), appartenait à diverses
époques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient été
construits et décorés sous le règne de la reine Amensé, sous celui de
son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons Aménophis-Memnon
et Rhamsès le Grand. Les rois Amyrtée et Achoris, deux des derniers
princes de race égyptienne, avaient réparé ces antiques édifices, et y
avaient ajouté quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouvé à
Éléthya qui rappelle l'époque grecque ou romaine. Le temple à
l'extérieur de la ville est dû au règne de Moeris.

Les tombeaux ou hypogées creusés dans la chaîne arabique voisine de la
ville, remontent pour la plupart à une antiquité reculée. Le premier que
nous avons visité est celui dont la Commission d'Égypte a publié les
bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, à la pêche et à la
navigation. Ce tombeau a été creusé pour la famille d'un hiérogrammate
nommé _Phapé_, attaché au collège des prêtres d'Éléthya (Sowan-Kah).
J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inédits de ce tombeau, et j'ai
pris copie de toutes les légendes des scènes agricoles et autres,
publiées assez négligemment. Ce tombeau est d'une très-haute antiquité.
Un second hypogée, celui d'un _grand-prêtre de la déesse Ilithya_ ou
_Éléthya_ (Sowan), la déesse éponyme de la ville de ce nom, porte la
date du règne de _Rhamsès-Meïamoun_; il présente une foule de détails
de famille et quelques scènes d'agriculture en très-mauvais état. J'y ai
remarqué, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de blé
par les boeufs, et au-dessus de la scène on lit, en hiéroglyphes presque
tous phonétiques, la _chanson_ que le conducteur du foulage est censé
chanter, car dans la vieille Égypte, comme dans celle d'aujourd'hui,
tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson
particulière.

Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution
adressée aux boeufs, et que j'ai retrouvée ensuite, avec de très-légères
variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:

Battez pour vous (_bis_),--ô boeufs,--Battez pour vous (_bis_),--Des
boisseaux pour vos maîtres.

La poésie n'en est pas très-brillante; probablement l'air faisait passer
la chanson; du reste, elle est convenable à la circonstance dans
laquelle on la chantait, et elle me paraîtrait déjà fort curieuse quand
même elle ne ferait que constater l'antiquité du _bis_ qui est écrit à
la fin de la première et de la troisième ligne. J'aurais voulu en
trouver la musique pour l'envoyer à notre respectable ami le général de
La Salette; elle lui aurait fourni quelles données de plus pour ses
savantes recherches sur la musique des anciens.

Le tombeau voisin de celui-ci est plus intéressant encore sous le
rapport historique. C'était celui d'un nommé _Ahmosis, fils de Obschné,
chef des mariniers_, ou plutôt _des nautoniers_: c'était un grand
personnage. J'ai copié dans son hypogée ce qui reste d'une inscription
de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole
à tous les individus présents et futurs, et leur raconte son histoire
que voici: Après avoir exposé qu'un de ses ancêtres tenait un rang
distingué parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe dynastie, il
nous apprend qu'il est entré lui-même dans la carrière nautique dans les
jours du roi _Ahmosis_ (le dernier de la XVIIe dynastie légitime); qu'il
est allé rejoindre le roi à Tanis; qu'il a pris part aux guerres de ce
temps, où il a servi _sur l'eau_; qu'il a ensuite combattu dans le Midi,
où il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres de l'an
VI du même Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; qu'il a
suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est monté par eau en _Éthiopie_ pour lui
imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit;
et qu'enfin il a commandé des _bâtiments_ sous le roi _Thouthmosis Ier_.
C'est là, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, sous le
Pharaon Ahmosis, ont presque achevé l'expulsion des Pasteurs et délivré
l'Égypte des Barbares.

Pour ne pas trop allonger l'article d'Éléthya, je terminerai par
l'indication d'un tombeau presque ruiné; il m'a fait connaître quatre
générations de grands personnages du pays, qui l'ont gouverné sous le
titre _sou-ten-si_ de _Sowan_ (princes d'Éléthya), durant les règnes des
cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Aménothph Ier
(Aménoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amensé et Thouthmosis III
(Moeris), auprès desquels ils tenaient un rang élevé dans leur service
personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Ataré et Ahmosis,
femmes des deux premiers rois nommés, et de Ranofré, fille de la reine
Amensé et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont
successivement nommés dans les inscriptions de l'hypogée, et forment
ainsi un supplément et une confirmation précieuse de la Table d'Abydos.

Le 3 mars, au matin, nous arrivâmes à _Esnéh_, où nous fûmes
très-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou gouverneur
de la province; avec son aide, il nous fut permis d'étudier le grand
temple d'Esnéh, encombré de coton, et qui, servant de magasin général de
cette production, a été crépi de limon du Nil, surtout à l'extérieur. On
a également fermé avec des murs de boue l'intervalle qui existe entre le
premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a dû se
faire souvent une chandelle à la main, ou avec le secours de nos
échelles, afin de voir les bas-reliefs de plus près.

Malgré tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il importait de
savoir relativement à ce grand temple, sous les rapports mythologiques
et historiques. Ce monument a été regardé, d'après de simples
conjectures établies sur une façon particulière d'interpréter le
zodiaque du plafond, comme le plus _ancien_ monument de l'Égypte:
l'étude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au
contraire, le plus _moderne_ de ceux qui existent encore en Égypte; car
les bas-reliefs qui le décorent, et les hiéroglyphes surtout, sont d'un
style tellement grossier et tourmenté qu'on y aperçoit au premier coup
d'oeil le point extrême de la décadence de l'art. Les inscriptions
hiéroglyphiques ne confirment que trop cet aperçu: les masses de ce
pronaos ont été élevées sous l'empereur _César Tibérius Claudius
Germanicus_ (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la
dédicace en grands hiéroglyphes. La corniche de la façade et le premier
rang de colonnes ont été sculptés sous les empereurs _Vespasien_ et
_Titus_; la partie postérieure du pronaos porte les légendes des
empereurs _Antonin_, _Marc Aurèle_ et _Commode_; quelques colonnes de
l'intérieur du pronaos furent décorées de sculptures sous _Trajan_,
_Hadrien_ et _Antonin_; mais, à l'exception de quelques bas-reliefs de
l'époque de _Domitien_, tous ceux des parois de droite et de gauche du
pronaos portent les images de _Septime Sévère_ et de GÉTA, que son frère
Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en même temps qu'il fit
proscrire son nom dans tout l'empire; il paraît que cette proscription
du tyran fut exécutée à la lettre jusqu'au fond de la Thébaïde, car les
cartouches noms propres de l'empereur _Géta_ sont tous _martelés_ avec
soin; mais ils ne l'ont pas été au point de m'empêcher de lire
très-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR CÉSAR GÉTA,
_le directeur_.

Je crois que l'on connaît déjà des inscriptions latines ou grecques dans
lesquelles ce nom est martelé: voilà des légendes hiéroglyphiques à
ajouter à cette série.

Ainsi donc, l'antiquité du pronaos d'Esnéh est incontestablement fixée;
sa construction ne remonte pas au delà de l'empereur Claude; et ses
sculptures descendent jusqu'à _Caracalla_, et du nombre de celles-ci est
le fameux zodiaque dont on a tant parlé.

Ce qui reste du naos, c'est-à-dire le mur du fond du pronaos, est de
l'époque de _Ptolémée Épiphane_, et cela encore est d'hier,
comparativement à ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons faites
derrière le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement dit a
été rasé jusqu'aux fondements.

Cependant, que les amis de l'antiquité des monuments de l'Égypte se
consolent: _Latopolis_ ou plutôt ESNÉ (car ce nom se lit en hiéroglyphes
sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) n'était
point un village aux grandes époques pharaoniques; c'était une ville
importante, ornée de beaux monuments, et j'en ai découvert la preuve
dans l'inscription des colonnes du pronaos.

J'ai trouvé sur deux de ces colonnes, dont le fût est presque
entièrement couvert d'inscriptions hiéroglyphiques disposées
verticalement, la notice des fêtes qu'on célébrait annuellement dans le
grand temple d'Esnéh. Une d'elles se rapportait à la commémoration de
la dédicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III
(_Moeris_); de plus il existe, et j'ai dessiné dans une petite rue
d'Esnéh, au quartier de Cheïk-Mohammed-Ebbédri, un jambage de porte en
très-beau granit rose, portant une dédicace du Pharaon Thouthmosis II,
et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'_Esnéh_
pharaonique. J'ai aussi trouvé à _Edfou_ une pierre qui est le seul
débris connu du temple qui existait dans cette ville avant le temple
actuel bâti sous les Lagides; l'ancien était encore de _Moeris_, et
dédié, comme le nouveau, au grand dieu _Har-Hat, seigneur d'_HATFOUH
(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en Thébaïde comme en
Nubie, avait construit la plupart des édifices sacrés, après l'invasion
des _Hykschos_, de la même manière que les Ptolémées ont rebâti ceux
d'Ombos, d'Esnéh et d'Edfou, pour remplacer les temples _primitifs_
détruits pendant l'invasion persane.

Le grand temple d'Esnéh était dédié à l'une des plus grandes formes de
la divinité, à Chnouphis, qualifié des titres NEV-EN-THO-SNÉ, _seigneur
du pays d'Esnéh, créateur de l'univers, principe vital des essences
divines, soutien de tous les mondes_, etc. A ce dieu sont associés la
déesse Néith, représentée sous des formes diverses et sous les noms
variés de _Menhi_, _Tnébouaou_, etc., et le jeune Hâke, représenté sous
la forme d'un enfant, ce qui complète la Triade adorée à Esnéh. J'ai
ramassé une foule de détails très-curieux sur les attributions de ces
trois personnages auxquels étaient consacrées les principales fêtes et
panégyries célébrées annuellement à Esnéh. Le 23 du mois d'Hathyr, on
célébrait la fête de la déesse _Tnébouaou_; celle de la déesse _Menhi_
avait lieu le 25 du même mois; le 30, celle d'_Isis_, tertiaire des deux
déesses précitées. Le 1er de Choïak, on tenait une panégyrie (assemblée
religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hâke, et ce même jour avait lieu
la panégyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier sacré sculpté
sur l'une des colonnes du pronaos: «A la néoménie de Choïak, panégyries
et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Esnéh; on
étale tous les ornements sacrés; on offre des pains, du vin et autres
liqueurs, des boeufs et des oies; on présente des collyres et des
parfums au dieu Chnouphis et à la déesse sa compagne, ensuite le lait à
Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie à la
déesse Menhi, une oie à la déesse Néith, une oie à Osiris, une oie à
Khons et à Thôth, une oie aux dieux Phré, Atmou, Thoré, ainsi qu'aux
autres dieux adorés dans le temple; on présente ensuite des semences,
des fleurs et des épis de blé au seigneur Chnouphis, souverain d'Esnéh,
et on l'invoque en ces termes,» etc. Suit la prière prononcée en cette
occasion solennelle, et que j'ai copiée, parce qu'elle présente un grand
intérêt mythologique.

C'est aux mêmes divinités qu'était dédié le temple situé au nord
d'Esnéh, dans une magnifique plaine, jadis cultivée, mais aujourd'hui
hérissée de broussailles qui nous déchirèrent les jambes, lorsque, le 6
mars au soir, nous allâmes le visiter, en faisant à pied une
très-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvâmes tout
nouvellement dévastées; ce temple n'est plus tel que la Commission
d'Égypte l'a laissé; il n'en subsiste plus qu'une seule colonne, un
petit pan de mur et le soubassement presque à fleur de terre: parmi les
bas-reliefs subsistants j'en ai trouvé un d'Évergète Ier et de Bérénice
sa femme; j'ai reconnu les légendes de Philopator sur la colonne; celles
d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en hiéroglyphes
tout à fait barbares, les noms des empereurs Antonin et Vérus. Le hasard
m'a fait découvrir, dans le soubassement extérieur de la partie gauche
du temple, une série de captifs représentant des peuples vaincus (par
Évergète Ier, selon toute apparence), et, à l'aide des ongles de nos
Arabes, qui fouillèrent vaillamment malgré les pierres et les plantes
épineuses, je parvins à copier une dizaine des inscriptions onomastiques
de peuples gravées sur l'espèce de bouclier attaché à la poitrine des
vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir subjuguées,
j'ai lu les noms de l'_Arménie_, de la _Perse_, de la _Thrace_ et de la
_Macédoine_; peut-être encore s'agit-il des victoires d'un empereur
romain: je n'ai rien trouvé d'assez conservé aux environs pour éclaircir
ce doute.

Le 7 mars au matin, nous fîmes une course pédestre dans l'intérieur des
terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille
_Tuphium_, aujourd'hui _Taôud_, située sur la rive droite du fleuve,
mais dans le voisinage de la chaîne arabique et tout près
d'_Hermonthis_, qui est sur la rive opposée. Là existent deux ou trois
salles d'un petit temple, habitées par des fellahs ou par leurs
bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs qui
m'ont donné le mythe du temple: on y adorait la Triade formée de Mandou,
de la déesse Ritho et de leur fils Harphré, celle même du temple
d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de _Tuphium_.

A midi nous étions à _Hermonthis_, dont j'ai parlé dans la lettre que
j'écrivis après avoir visité ce lieu lorsque nous remontions le Nil pour
aller à la seconde cataracte. Nous y passâmes encore quelques heures
pour copier quelques bas-reliefs et des légendes hiéroglyphiques qui
devaient compléter notre travail sur _Erment_, commencé à notre premier
passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un
_mammisi_ ou _eimisi_ consacré à l'accouchement de la déesse _Ritho_,
construit et sculpté, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en
commémoration de la reine Cléopâtre, fille d'Aulétès, lorsqu'elle mit au
monde _Césarion_, fils de Jules César, lequel voulut être le _Mandou_ de
la nouvelle déesse _Ritho_, comme Césarion en fut l'_Harphré_. Du reste,
c'était assez l'usage du dictateur romain de chercher à compléter la
_Triade_, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme Cléopâtre,
avaient en elles quelque chose de divin, sans dédaigner pour cela les
joies terrestres.

Une courte distance nous séparait de _Thèbes_, et nos coeurs étaient
gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi de
la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraîches,
arrivée à Louqsor, à mon adresse. C'était encore une courtoisie de
notre digne consul général, M. Drovetti, et nous avions hâte d'en
profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extrême, nous arrêta
pendant la nuit entre Hermonthis et Thèbes, où nous ne fûmes rendus que
le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.

Notre petite escadre aborda au pied du quai antique déchaussé par le
Nil, et qui ne pourra longtemps encore défendre le palais de _Louqsor_,
dont les dernières colonnes touchent presque aux bords du fleuve. Ce
quai est évidemment de deux époques; le quai _égyptien_ primitif est en
grandes briques cuites, liées par un ciment d'une dureté extrême, et ses
ruines forment d'énormes blocs de 15 à 18 pieds de large et de 25 à 30
de longueur, semblables à des rochers inclinés sur le fleuve au milieu
duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de grès est d'une époque
très-postérieure; j'y ai remarqué des pierres portant encore des
fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant d'édifices
démolis.

Notre travail sur _Louqsor_ a été terminé (à très-peu près) avant de
venir nous établir ici, à _Biban-el-Molouk_, et je suis en état de
donner tous les détails nécessaires sur l'époque de la construction de
toutes les parties qui composent ce grand édifice.

Le fondateur du _palais de Louqsor_, ou plutôt _des_ palais de Louqsor a
été le Pharaon _Aménophis-Memnon_ (Aménothph III), de la XVIIIe
dynastie. C'est ce prince qui a bâti la série d'édifices qui s'étend du
sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45
pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore à ce règne.
Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les
salles intérieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart
intactes, on lit, en grands hiéroglyphes d'un relief très-bas et d'un
excellent travail, des dédicaces faites au nom du roi Aménophis. Je mets
ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une idée de toutes les
autres, qui ne diffèrent que par quelques titres royaux de plus ou de
moins.

«La vie! l'Hôrus puissant et modéré, régnant par la justice,
l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce
que, grand par sa force, il a frappé les Barbares; le roi SEIGNEUR DE
JUSTICE, bien aimé du Soleil, le fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de
la région pure (l'Égypte), a fait exécuter ces constructions consacrées
à son père Ammon, le dieu seigneur des trois zones de l'univers, dans
l'Oph du midi; il les a fait exécuter en pierres dures et bonnes, afin
d'ériger un édifice durable; c'est ce qu'a fait le fils du Soleil
AMÉNOPHIS, chéri d'Ammon-Ra.»

Ces inscriptions lèvent donc toute espèce de doute sur l'époque précise
de la construction et de la décoration de cette partie de Louqsor; mes
inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques
expliquées par M. Letronne, et qu'on a chicanées si mal à propos; je
puis lui annoncer à ce sujet que je lui porterai les _inscriptions
dédicatoires égyptiennes_ des temples de _Philae_, d'_Ombos_ et de
_Dendérah_, où le verbe _construire_ ne manque jamais.

Les bas-reliefs qui décorent le palais d'_Aménophis_ sont, en général,
relatifs à des actes religieux faits par ce prince aux grandes divinités
de cette portion de Thèbes, qui étaient: 1° Ammon-Ra, le dieu suprême de
l'Égypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement à Thèbes, sa
ville éponyme; 2° sa forme secondaire, Ammon-Ra générateur, mystiquement
surnommé _le mari de sa mère_, et représenté sous une forme priapique;
c'est le dieu _Pan_ égyptien, mentionné dans les écrivains grecs; 3° la
déesse _Thamoun_ ou _Tamon_, c'est-à-dire _Ammon femelle_, une des
formes de Néith, considérée comme compagne d'Ammon générateur; 4° la
déesse Mouth, la grand'mère divine, compagne d'Ammon-Ra; 5° et 6° les
jeunes dieux Khous et Harka, qui complètent les deux grandes Triades
adorées à Thèbes, savoir:


   _Pères._      _Mères._    _Fils._

    Ammon-Ra.          Mouth.           Khons.

Ammon générateur.     Thamoun.          Harka.


Le Pharaon est représenté faisant des offrandes, quelquefois
très-riches, à ces différentes divinités, ou accompagnant leurs _bari_
ou arches sacrées, portées processionnellement par des prêtres.

Mais j'ai trouvé et fait dessiner dans deux des salles du palais une
série de bas-reliefs plus intéressants encore et relatifs à la personne
même du fondateur. Voici un mot sur les principaux.

Le dieu Thoth annonçant à la reine _Tmauhemva_, femme du Pharaon
_Thouthmosis IV_, qu'Ammon générateur lui a accordé un fils.

La même reine, dont l'état de grossesse est visiblement exprimé,
conduite par Chnouphis et Hathôr (Vénus) vers la chambre d'enfantement
(le _mammisi_); cette même princesse placée sur un lit, mettant au monde
le roi _Aménophis_; des femmes soutiennent la gisante, et des génies
divins, rangés sous le lit, élèvent l'emblème de la vie vers le
nouveau-né.--La reine nourrissant le jeune prince.--Le dieu Nil peint en
_bleu_ (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en _rouge_ (le
temps de l'inondation), présentant le petit Aménophis, ainsi que le
petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinités de
Thèbes.--Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le caresse.--Le
jeune roi institué par Ammon-Ra; les déesses protectrices de la haute et
de la basse Égypte lui offrant les couronnes, emblèmes de la domination
sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, c'est-à-dire
son prénom royal, _Soleil seigneur de justice et de vérité_, qui, sur
les monuments, le distingue de tous les autres _Aménophis_.

L'une des dernières salles du palais, d'un caractère plus religieux que
toutes les autres, et qui a dû servir de chapelle royale ou de
sanctuaire, n'est décorée que d'adorations aux deux Triades de Thèbes
par Aménophis; et dans cette salle, dont le plafond existe encore, on
trouve un second sanctuaire emboîté dans le premier, et dont voici la
dédicace, qui en donne très-clairement l'époque, tout à fait récente en
comparaison de celle du grand sanctuaire: «Restauration de l'édifice
faite par le roi (chéri de Phré, approuvé par Ammon), le fils du
Soleil, seigneur des diadèmes, Alexandre, en l'honneur de son père
Ammon-Ra, gardien des régions des Oph (Thèbes); il a fait construire le
sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes à la place de celui qui
avait été fait sous la majesté du roi Soleil, seigneur de justice, le
fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de la région pure.»

Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement à l'origine de la
domination des Grecs en Égypte, au règne d'Alexandre, fils d'Alexandre
le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage enfantin
du roi, représenté, à l'extérieur comme a l'intérieur de ce petit
édifice, adorant les Triades thébaines. Dans un de ces bas-reliefs, la
déesse Thamoun est remplacée par la _ville de Thèbes_ personnifiée sous
la forme d'une femme, avec cette légende:

«Voici ce que dit Thèbes (Toph), la grande rectrice du monde: Nous avons
mis en ta puissance toutes les contrées (les nomes); nous t'avons donné
KÉMÉ (l'Égypte), terre nourricière.»

La déesse Thèbes adresse ces paroles au jeune roi Alexandre, auquel
Ammon générateur dit en même temps: «Nous accordons que les édifices que
tu élèves soient aussi durables que le firmament.»

On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais
d'Aménophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant que sous
le rapport de la singularité. Dans une salle qui précède le sanctuaire,
existe une pierre d'architrave qui, ayant été renouvelée sous un
Ptolémée et ornée d'une inscription, produit, en lisant les caractères
qu'elle porte, une dédicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point inquiété
des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la dédicace
primitive; la voici:

1re _pierre moderne_. «Restauration de l'édifice faite par le roi
Ptolémée, toujours vivant, aimé de Ptha.»--2e _pierre antique_. «Monde,
le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Aménophis, a fait
exécuter ces constructions en l'honneur de son père Ammon, etc.»

L'ancienne pierre, remplacée par le Lagide, portait la légende:
«L'Aroëris puissant, etc., seigneur du monde, etc.» On ne s'est point
inquiété si la nouvelle légende se liait ou non avec l'ancienne.

C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les travaux
du règne d'Aménophis, sous lequel ont cependant encore été décorées la
deuxième et la septième des deux rangées, en allant du midi au nord. Les
bas-reliefs appartiennent au règne du roi _Hôrus_, fils d'Aménophis, et
les quatre dernières au règne suivant.

Toute la partie nord des édifices de Louqsor est d'une autre époque, et
formait un monument particulier, quoique lié par la grande colonnade à
l'_Aménophion_ ou palais d'Aménophis. C'est à Rhamsès le Grand
(Sésostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu l'intention, non
pas d'embellir le palais d'Aménophis, son ancêtre, mais de construire un
édifice distinct, ce qui résulte évidemment de la dédicace suivante,
sculptée en grands hiéroglyphes au-dessous de la corniche du pylône, et
répétée sur les architraves de toutes les colonnades que les cahuttes
modernes n'ont pas encore ensevelies.

«La vie! l'Aroëris, enfant d'Ammon, le maître de la région supérieure et
de la région inférieure, deux fois aimable, l'Hôrus plein de force,
l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de vérité, approuvé par Phré), le
fils préféré du roi des dieux, qui, assis sur le trône de son père,
domine sur la terre, a fait exécuter ces constructions en l'honneur de
son père, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce Rhamesséion dans la
ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil
(le fils chéri d'Ammon-Rhamsès), vivificateur à toujours.»

C'est donc ici un monument particulier, distinct de l'Aménophion, et
cela explique très-bien pourquoi ces deux grands édifices ne sont pas
sur le même alignement, défaut choquant remarqué par tous les voyageurs,
qui supposaient à tort que toutes ces constructions étaient du même
temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas.

C'est devant le pylône nord du _Rhamséion _de Louqsor que s'élèvent les
deux célèbres obélisques de granit rose, d'un travail si pur et d'une si
belle conservation. Ces deux masses énormes, véritables joyaux de plus
de 70 pieds de hauteur, ont été érigées à cette place par Rhamsès le
Grand, qui a voulu en décorer son _Rhamesséion_, comme cela est dit
textuellement dans l'inscription hiéroglyphique de l'obélisque de
gauche, face nord, colonne médiale, que voici: «Le Seigneur du monde,
Soleil gardien de la vérité (ou justice), approuvé par Phré, a fait
exécuter cet édifice en l'honneur de son père Ammon-Ra, et il lui a
érigé ces deux grands obélisques de pierre, devant le Rhamesséion de la
ville d'Ammon.»

Je possède des copies exactes de ces deux beaux monolithes[Footnote: Un
de ces deux obélisques a été apporté à Paris et dressé sur la place de
la Concorde.]. Je les ai prises avec un soin extrême, en corrigeant les
erreurs des gravures déjà connues, et en les complétant par les fouilles
que nous avons faites jusqu'à la base des obélisques. Malheureusement il
est impossible d'avoir la fin de la face est de l'obélisque de droite,
et de la face ouest de l'obélisque de gauche: il aurait fallu abattre
pour cela quelques maisons de terre et faire déménager plusieurs pauvres
familles de fellahs.

Je n'entre pas dans de plus grands détails sur le contenu des légendes
des deux obélisques. On sait déjà que, loin de renfermer, comme on l'a
cru si longtemps, de grands mystères religieux, de hautes spéculations
philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des
leçons d'astronomie, ce sont tout simplement des dédicaces, plus ou
moins fastueuses, des édifices devant lesquels s'élèvent les monuments
de ce genre. Je passe donc à la description des pylônes, qui sont d'un
bien autre intérêt.

L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de
sculptures d'un très-bon style, sujets tous militaires et composés de
plusieurs centaines de personnages. _Massif de droite_: le roi Rhamsès
le Grand, assis sur son trône au milieu de son camp, reçoit les chefs
militaires et des envoyés étrangers; détails du camp, bagages, tentes,
fourgons, etc., etc.; en dehors, l'armée égyptienne est rangée en
bataille; chars de guerre à l'avant, à l'arrière et sur les flancs; au
centre, les fantassins régulièrement formés en carrés. _Massif de
gauche_: bataille sanglante, défaite des ennemis, leur poursuite,
passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amène ensuite les
prisonniers.

Voilà le sujet général de ces deux tableaux, d'environ 50 pieds chacun;
nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions
entremêlées aux scènes militaires. Les grands textes relatifs à cette
campagne de Sésostris sont au-dessous des bas-reliefs. Malheureusement
il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des
copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des lignes
encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du règne du
conquérant, et que la bataille s'était donnée le 5 du mois d'Épiphi. Ces
dates me prouvent qu'il s'agit ici de la même guerre que celle dont on a
sculpté les événements sur la paroi droite du grand monument
d'_Ibsamboul_, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille
figurée dans ce dernier temple est aussi du mois d'Épiphi, mais du 9 et
non pas du 5. Il s'agit donc évidemment de deux affaires de la même
campagne. Les peuples que les Égyptiens avaient à combattre sont des
Asiatiques, qu'à leur costume on peut reconnaître pour des Bactriens,
des Mèdes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est expressément
nommé (_Naharaïna-Kah_, le pays de Naharaïna, la Mésopotamie) dans les
inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contrées de Schôt, Robschi,
Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher nécessairement dans la
géographie primitive de l'Asie occidentale.

Les obélisques, les quatre colonnes, le pylône, et le vaste péristyle ou
cour environnée de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce qui
reste du Rhamesséion de la rive droite, et on lit _partout_ les
dédicaces de Rhamsès le Grand, deux seuls points exceptés de ce grand
édifice. Il paraît, en effet, que vers le huitième siècle avant J.-C.,
l'ancienne décoration de la grande porte située entre ces deux massifs
du pylône était, par une cause quelconque, en fort mauvais état, et
qu'on en refit les masses entièrement à neuf; les bas-reliefs de Rhamsès
le Grand furent alors remplacés par de nouveaux, qui existent encore et
qui représentent le chef de la XXIVe dynastie, le conquérant éthiopien
_Sabaco_ ou Sabacon, qui, pendant de longues années, gouverna l'Égypte
avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumées aux dieux
protecteurs du palais et de la ville de Thèbes. Ces bas-reliefs, sur
lesquels on voit le nom du roi, qui est écrit _Schabak_ et qu'on y lit
très-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler à une époque
fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont très-curieux aussi sous le
rapport du style. Les figures en sont fortes et très-accusées, avec les
muscles vigoureusement prononcés, sans qu'elles aient pour cela la
lourdeur des sculptures du temps des Ptolémées et des Romains. Ce sont,
au reste, les seules sculptures de ce règne que j'aie rencontrées en
Égypte.

Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu également lieu
au Rhamesséion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le
chapiteau de la première colonne gauche du péristyle ont été renouvelés
sous Ptolémée Philopator, et l'on n'a pas manqué de sculpter sur
l'architrave l'inscription suivante: «Restauration de l'édifice, faite
par le roi Ptolémée toujours vivant, chéri d'Isis et de Phtha, et par la
dominatrice du monde, Arsinoé, dieux Philopatores aimés par Ammon-Ra,
roi des dieux.»

Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de
Rhamsès-Meïamoun, que l'on remarque en dehors du Rhamesséion, du côté de
l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu à un édifice contigu et
sans liaison réelle avec le monument de Sésostris.

Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je parlerai,
dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thébains que nous
exploitons dans ce moment ... Adieu.

P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant partir
ce matin même pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; toujours
bonne santé et bon courage. Je donne ce soir à nos compagnons une fête
dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousireï; nous y oublierons
la stérilité et le voisinage de la seconde cataracte, où nous avions à
peine du pain à manger. La chère ne répondra pas à la magnificence du
local, mais on fera l'impossible pour n'être pas trop au-dessous. Je
voulais offrir à notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et qui devait
ajouter aux plaisirs de la réunion; c'était un morceau de jeune
crocodile mis à la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on m'en
apportât un tué d'hier matin; mais j'ai joué de malheur, la pièce de
crocodile s'est gâtée: nous n'y perdrons vraisemblablement qu'une bonne
indigestion chacun.



TREIZIÈME LETTRE


Thèbes (Biban-el-Molouk), le 26 mai 1829.

Les détails topographiques donnés par Strabon ne permettent point de
chercher ailleurs que dans la vallée de _Biban-el-Molouk_ l'emplacement
des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vallée, qu'on veut
entièrement dériver de l'arabe en le traduisant par _les portes des
rois_, mais qui est à la fois une corruption et une traduction de
l'ancien nom égyptien _Biban-Ou-rôou_ (les hypogées des rois), comme l'a
fort bien dit M. Silvestre de Sacy, lèverait d'ailleurs toute espèce de
douté à ce sujet. C'était la _nécropole royale_, et on avait choisi un
lieu parfaitement convenable à cette triste destination, une vallée
aride; encaissée par de très-hauts rochés coupés à pic, ou par des
montagnes en pleine décomposition, offrant presque toutes de larges
fentes occasionnées soit par l'extrême chaleur, soit par des
éboulements intérieurs, et dont les croupes sont parsemées de bandes
noires, comme si elles eussent été brûlées en partie; aucun animal
vivant ne fréquente cette vallée de mort: je ne compte point les
mouches, les renards, les loups et les hyènes, parce que c'est notre
séjour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient attiré
ces quatre espèces affamées.

En entrant dans la partie la plus reculée de cette vallée, par une
ouverture étroite évidemment faite de main d'homme, et offrant encore
quelques légers restes de sculptures égyptiennes, on voit bientôt au
pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carrées, encombrées
pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la
décoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entrée dans
les _tombeaux des rois_. Chaque tombeau a la sienne, car jadis aucun ne
communiquait avec l'autre; ils étaient tous isolés: ce sont les
chercheurs de trésors, anciens ou modernes, qui ont établi quelques
communications forcées.

Il me tardait, en arrivant à Biban-el-Molouk, de m'assurer que ces
tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux
conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent
creusés), étaient bien, comme je l'avais déduit d'avance de plusieurs
considérations, ceux de rois appartenant _tous à des dynasties
thébaines_, c'est-à-dire à des princes, dont _la famille était
originaire de Thèbes_. L'examen rapide que je fis alors de ces
excavations avant de monter à la seconde cataracte, et le séjour de
plusieurs mois que j'y ai fait à mon retour, m'ont pleinement convaincu
que ces hypogées ont renfermé les corps des rois des XVIIIe, XIXe et XXe
dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties _diospolitaines_
ou _thébaines_. Ainsi, j'y ai trouvé d'abord les tombeaux de six des
rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, Aménophis-Memnon,
inhumé à part dans la vallée isolée de l'ouest.

Viennent ensuite le tombeau de Rhamsès-Meïamoun et ceux de six autres
Pharaons, successeurs de Meïamoun et appartenant à la XIXe ou à la XXe
dynastie.

On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le
choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait
creuser la sienne sur le point où il croyait rencontrer une veine de
pierre convenable à sa sépulture et à l'immensité de l'excavation
projetée. Il est difficile de se défendre d'une certaine surprise
lorsque, après avoir passé sous une porte assez simple, on entre dans de
grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement
soignées, conservant en grande partie l'éclat des plus vives couleurs,
et conduisant successivement à des salles soutenues par des piliers
encore plus riches de décorations, jusqu'à ce qu'on arrive enfin à la
salle principale, celle que les Égyptiens nommaient la _salle dorée_,
plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la
momie du roi dans un énorme sarcophage de granit. Les plans de ces
tombeaux, publiés par la Commission d'Égypte, donnent une idée exacte
de l'étendue de ces excavations et du travail immense qu'elles ont coûté
pour les exécuter au pic et au ciseau. Les vallées sont presque toutes
encombrées de collines formées par les petits éclats de pierre provenant
des effrayants travaux exécutés dans le sein de la montagne.

Je ne puis tracer ici une description détaillée de ces tombeaux;
plusieurs mois m'ont à peine suffi pour rédiger une notice un peu
détaillée des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment et pour copier
les inscriptions les plus intéressantes. Je donnerai cependant une idée
générale de ces monuments par la description rapide et très-succincte de
l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamsès, fils et successeur de
Meïamoun. La décoration des tombeaux royaux était systématisée, et ce
que l'on trouve dans l'un reparaît dans presque tous les autres, à
quelques exceptions près, comme je le dirai plus bas.

Le bandeau de la porte d'entrée est orné d'un bas-relief (le même sur
toutes les premières portes des tombeaux royaux), qui n'est au fond que
la _préface,_ ou plutôt le résumé de toute la décoration des tombes
pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil à
tête de bélier, c'est-à-dire le soleil couchant entrant dans
l'hémisphère inférieur, et adoré par le roi à genoux; à la droite du
disque, c'est-à-dire à l'orient, est la déesse Nephthys, et à la gauche
(occident) la déesse Isis, occupant les deux extrémités de la course du
dieu dans l'hémisphère supérieur: à côté du Soleil et dans le disque,
on a sculpté un grand scarabée qui est ici, comme ailleurs, le symbole
de la régénération ou des renaissances successives: le roi est
agenouillé sur la montagne céleste, sur laquelle portent aussi les pieds
des deux déesses.

Le sens général de cette composition se rapporte au roi défunt: pendant
sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient à l'occident, le
roi devait être le vivificateur, l'illuminateur de l'Égypte, et la
source de tous les biens physiques et moraux nécessaires à ses
habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement comparé au
soleil se couchant et descendant vers le ténébreux hémisphère inférieur,
qu'il doit parcourir pour renaître de nouveau à l'orient, et rendre la
lumière et la vie au monde supérieur (celui que nous habitons), de la
même manière que le roi défunt devait renaître aussi, soit pour
continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde céleste et
être absorbé dans le sein d'Ammon, le père universel.

Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures est
passé pour la vieille Égypte; tout cela résulte de l'ensemble des
légendes qui couvrent les tombes royales.

Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans ses
deux états pendant les deux parties du jour, est la clef ou plutôt le
motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va
le voir, que le développement successif.

Dans lé tableau décrit est toujours une légende dont suit la traduction
littérale: «Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti (région
occidentale, habitée par les morts): Je t'ai accordé une demeure dans la
montagne sacrée de l'Occident, comme aux autres dieux grands (les rois
ses prédécesseurs), à toi Osirien, roi seigneur du monde, Rhamsès, etc.,
encore vivant.»

Cette dernière expression prouverait, s'il en était besoin, que les
tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail
fort long, étaient commencés de leur vivant, et que l'un des premiers
soins de tout roi égyptien fut, conformément à l'esprit bien connu de
cette singulière nation, de s'occuper incessamment de l'exécution du
monument sépulcral qui devait être son dernier asile.

C'est ce que démontre encore mieux le premier bas-relief qu'on trouve
toujours à la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce tableau avait
évidemment pour but de rassurer le roi vivant sur le fâcheux augure qui
semblait résulter pour lui du creusement de sa tombe au moment où il
était plein de vie et de santé: ce tableau montre en effet le Pharaon en
costume royal, se présentant au dieu Phré à tête d'épervier,
c'est-à-dire au soleil dans tout l'éclat de sa course (à l'heure de
midi), lequel adresse à son représentant sur la terre ces paroles
consolantes:

«Voici ce que dit Phré, dieu grand, seigneur du ciel: Nous t'accordons
une longue série de jours pour régner sur le monde et exercer les
attributions royales d'Hôrus sur la terre.»

Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit également de
magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le
détail des privilèges qui lui sont réservés dans les régions célestes;
il semble qu'on ait placé ici ces légendes comme pour rendre plus douce
la pente toujours trop rapide qui conduit à la salle du sarcophage.

Immédiatement après ce tableau, sorte de précaution oratoire assez
délicate, on aborde plus franchement la question par un tableau
symbolique, le disque du soleil Criocéphale, parti de l'Orient, et
avançant vers la frontière de l'Occident, qui est marquée par un
crocodile, emblème des ténèbres, et dans lesquelles le dieu et le roi
vont entrer chacun à sa manière. Suit immédiatement un très-long texte,
contenant les noms des soixante-quinze parèdres du soleil dans
l'hémisphère inférieur, et des invocations à ces divinités du troisième
ordre, dont chacune préside à l'une des soixante-quinze subdivisions du
monde inférieur, qu'on nommait KELLÉ, _demeure qui enveloppe, enceinte,
zone_.

Une petite salle, qui succède ordinairement à ce premier corridor,
contient les images sculptées et peintes des soixante-quinze parèdres,
précédées ou suivies d'un immense tableau dans lequel on voit
successivement l'image abrégée des soixante-quinze zones et de leurs
habitants, dont il sera parlé plus loin.

A ces tableaux généraux et d'ensemble succède le développement des
détails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque
toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une
longue série de tableaux représentant la marche du soleil dans
l'hémisphère supérieur (image du roi pendant sa vie), et sur les parois
opposées on a figuré la marche du soleil dans l'hémisphère inférieur
(image du roi après sa mort).

Les nombreux tableaux relatifs à la marche du dieu au-dessus de
l'horizon et dans l'hémisphère lumineux sont partagés en douze séries,
annoncées chacune par un riche battant de porte, sculpté, et gardé par
un énorme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, et ces
reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent à
face étincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la flamme;
TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A côté de ces terribles gardiens
on lit constamment la légende: _Il demeure au-dessus de cette grande
porte, et l'ouvre au dieu Soleil_.

Près du battant de la première porte, celle du lever, on a figuré les
vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une étoile
sur la tête, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour marquer la
direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans
l'étude des tableaux, qui offrent un intérêt d'autant plus piquant que,
dans chacune des douze heures de jour, on a tracé l'image détaillée de
la barque du dieu, naviguant dans le fleuve céleste sur le _fluide
primordial_ ou _l'éther_, le principe de toutes les choses physiques
selon la vieille philosophie égyptienne, avec la figure des dieux qui
l'assistent successivement, et de plus, la représentation des _demeures
célestes_ qu'il parcourt, et les scènes mythiques propres à chacune des
heures du jour.

Ainsi, à la première heure, sa _bari_, ou barque, se met en mouvement
et reçoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les tableaux de
la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frère et
l'ennemi du Soleil, surveillé par le dieu Atmou; à la troisième heure,
le dieu Soleil arrive dans la zone céleste où se décide le sort des
âmes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs
nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son
tribunal, pesant à sa balance les âmes humaines qui se présentent
successivement: l'une d'elles vient d'être condamnée, on la voit ramenée
sur terre dans une _bari_, qui s'avance vers la porte gardée par Anubis,
et conduite à grands coups de verges par des cynocéphales, emblèmes de
la justice céleste; le coupable est sous la forme d'une énorme truie,
au-dessus de laquelle on a gravé en grand caractère _gourmandise_ ou
_gloutonnerie_, sans doute le péché capital du délinquant, quelque
glouton de l'époque.

Le dieu visite, à la cinquième heure, les _Champs-Élysées_ de la
mythologie égyptienne, habités par les âmes bienheureuses se reposant
des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur leur
tête la plume d'autruche, emblème de leur conduite juste et vertueuse.
On les voit présenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous
l'inspection du _Seigneur de la joie du coeur_, elles cueillent les
fruits des arbres célestes de ce paradis; plus loin, d'autres tiennent
en main des faucilles: ce sont les âmes qui cultivent les champs de la
vérité; leur légende porte: «Elles font des libations de l'eau et des
offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une
faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu Soleil
leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les dans
vos demeures, jouissez-en et les présentez aux dieux en offrande pure.»
Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et folâtrer dans
un grand bassin que remplit l'eau céleste et primordiale, le tout sous
l'inspection du dieu _Nil-Céleste_. Dans les heures suivantes, les dieux
se préparent à combattre le grand ennemi du Soleil, le serpent
_Apophis_. Ils s'arment d'épieux, se chargent de filets, parce que le
monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du
Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de liens;
on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un câble que la déesse
Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, secondés par une
_machine fort compliquée_, manoeuvres par le dieu _Sev_ (Saturne),
assisté des génies des quatre points cardinaux. Mais tout cet attirail
serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en bas
une _main énorme_ (celle d'Ammon) qui saisit la corde et arrête la
fougue du dragon. Enfin, à la onzième heure du jour, le serpent captif
est étranglé; et bientôt après le dieu Soleil arrive au point extrême de
l'horizon où il va disparaître. C'est la déesse _Netphé_ (Rhéa) qui,
faisant l'office de la Thétys des Grecs, s'élève à la surface de l'abîme
des eaux célestes; et, montée sur la tête de son fils Osiris, dont le
corps se termine en volute comme celui d'une sirène, la déesse reçoit
le vaisseau du Soleil, qui prend bientôt dans ses bras immenses le Nil
céleste, le vieil _Océan_ des mythes égyptiens.

La marche du Soleil dans _l'hémisphère inférieur_, celui des ténèbres,
pendant les douze heures de nuit, c'est-à-dire la contre-partie des
scènes précédentes, se trouve sculptée sur les parois des tombeaux
royaux opposées à celles dont je viens de donner une idée
très-succincte. Là le dieu, assez constamment peint en _noir_, de la
tête aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones auxquels
président autant de personnages divins de toute forme et armés de
glaives. Ces cercles sont habités par les _âmes coupables_ qui subissent
divers supplices. C'est véritablement là le type primordial de l'_Enfer_
du Dante, car la variété des tourments a de quoi surprendre; et je ne
suis pas étonné que quelques voyageurs, effrayés de ces scènes de
carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices humains
dans l'ancienne Égypte; mais les légendes lèvent toute espèce
d'incertitude à cet égard: ce sont des affaires de l'autre monde, et qui
ne préjugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.

Les âmes coupables sont punies d'une manière différente dans la plupart
des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figuré ces esprits
impurs, et persévérant dans le crime, presque toujours sous la forme
humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la _grue_, ou
celle de l'_épervier à tête humaine_, entièrement peints en _noir_, pour
indiquer à la fois et leur nature perverse et leur séjour dans l'abîme
des ténèbres; les unes sont fortement liées à des poteaux, et les
gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les
crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la
tête en bas; celles-ci, les mains liées sur la poitrine et la tête
coupée, marchent en longues files; quelques-unes, les mains liées
derrière le dos, traînent sur la terre leur coeur sorti de leur
poitrine; dans de grandes chaudières, on fait bouillir des âmes
vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou
seulement leurs têtes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqué des âmes
jetées dans la chaudière avec l'emblème du bonheur et du repos céleste
(l'éventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. J'ai des
copies fidèles de cette immense série de tableaux et des longues
légendes qui les accompagnent.

A chaque zone et auprès des suppliciés, on lit toujours leur
condamnation et la peine qu'ils subissent. «Ces âmes ennemies, y est-il
dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son
disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles
n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones.»
Tandis qu'on lit au contraire, à côté de la représentation des âmes
heureuses, sur les parois opposées: «Elles ont trouvé grâce aux yeux du
Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles où l'on vit de
la vie céleste; les corps qu'elles ont abandonnés reposeront à toujours
dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la présence du Dieu
suprême.»

Cette double série de tableaux nous donne donc le _système
psychologique égyptien_ dans ses deux points les pins importants et les
plus moraux, _les récompenses et les peines_. Ainsi se trouve
complètement démontré tout ce que les anciens ont dit de la doctrine
égyptienne sur _l'immortalité de l'âme_ et le but positif de la vie
humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idée de symboliser
la _double destinée_ des âmes par le plus frappant des phénomènes
célestes, le cours du soleil dans les deux hémisphères, et d'en lier la
peinture à celle de cet imposant et magnifique spectacle.

Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors
et des deux premières salles du tombeau de _Rhamsès V_, que j'ai pris
pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus
complet de tous. Le même sujet, mais composé dans un esprit directement
_astronomique_, et sur un plan plus régulier, parce que c'était un
tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la
longueur de ceux du second corridor et des deux premières salles qui
suivent.

Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsemé d'étoiles,
enveloppe de trois côtés cette immense composition: le torse se prolonge
sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie supérieure; sa
tête est à l'occident; ses bras et ses pieds limitent la longueur du
tableau divisé en deux bandes égales: celle d'en haut représente
l'hémisphère supérieur et le cours du soleil dans les douze heures du
jour; celle d'en bas, l'hémisphère inférieur, la marche du soleil
pendant les douze heures de la nuit.

A l'orient, c'est-à-dire vers le point sexuel du grand corps céleste (de
la déesse Ciel), est figurée la naissance du Soleil; il sort du sein de
sa divine mère _Néith_, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt
à sa bouche, et renfermé dans un disque rouge: le dieu _Méuï_ (l'Hercule
égyptien, la raison divine), debout dans la barque destinée aux voyages
du jeune dieu, élève les bras pour l'y placer lui-même; après que le
Soleil enfant a reçu les soins de deux déesses nourrices, la barque part
et navigue sur l'_Océan céleste_, l'Éther, qui coule comme un fleuve de
l'_orient à l'occident_, où il forme un vaste bassin, dans lequel
aboutit une branche du fleuve traversant l'_hémisphère inférieur,
d'occident en orient_.

Chaque heure du jour est indiquée sur le corps du Ciel par un disque
rouge, et dans le tableau par douze barques ou _bari_ dans lesquelles
paraît le dieu Soleil naviguant sur l'Océan céleste avec un cortège qui
change à chaque heure, et qui l'accompagne sur les _deux rives_.

A la première heure, au moment où le vaisseau se met en mouvement, les
esprits de l'Orient présentent leurs hommages au dieu debout dans son
naos, qui est élevé au milieu de cette bari; l'équipage se compose de la
déesse _Sori_, qui donne l'impulsion à la proue; du dieu Sev (Saturne),
à la tête de lièvre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et
dont il ne fait usage qu'à partir de la 8e heure, c'est-à-dire lorsqu'on
approche des parages de l'Occident; le réis ou commandant est Hôrus,
ayant en sous-ordre le dieu Haké-Oëris, le Phaëton et le compagnon
fidèle du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un
hiéracocéphale nommé _Haôu_, plus la déesse Neb-Wa (la dame de la
barque), dont j'ignore les fonctions spéciales, enfin le dieu gardien
supérieur des tropiques. On a représenté, sur les bords du fleuve, les
dieux ou les esprits qui président à chacune des heures du jour; ils
adorent le Soleil à son passage, ou récitent tous les noms mystiques par
lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les âmes des
rois ayant à leur tête le défunt Rhamsès V, allant au-devant de la bari
du dieu pour adorer sa lumière. Aux 4e, 5e et 6e heures, le même Pharaon
prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis
caché dans les eaux de l'Océan. Dans les 7e et 8e heures, le vaisseau
céleste côtoie les demeures des bienheureux, jardins ombragés par des
arbres de différentes espèces, sous lesquels se promènent les dieux et
les âmes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev (Saturne)
sonde le fleuve incessamment, et des dieux échelonnés sur le rivage
dirigent la barque avec précaution; elle contourne le grand bassin de
l'ouest, et reparaît dans la bande supérieure du tableau, c'est-à-dire
dans l'hémisphère inférieur, sur le fleuve qu'elle remonte d'occident en
orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme
il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la _bari_ du
Soleil est toujours tirée à la corde par un grand nombre de génies
subalternes, dont le nombre varie à chaque heure différente. Le grand
cortège du dieu et l'équipage ont disparu, il ne reste plus que le
pilote debout et inerte à l'entrée du naos renfermant le dieu, auquel la
déesse Thmeï (la vérité et la justice), qui préside à l'enfer ou à la
région inférieure, semble adresser des consolations.

Des légendes hiéroglyphiques, placées sur chaque personnage et au
commencement de toutes les scènes, en indiquent les noms et les sujets,
en faisant connaître l'heure du jour ou de la nuit à laquelle se
rapportent ces scènes symboliques. J'ai pris copie moi-même et des
tableaux et de toutes les inscriptions.

Mais sur ces mêmes plafonds, et en dehors de la composition que je viens
de décrire en gros, existent des textes hiéroglyphiques d'un intérêt
plus grand peut-être, quoique liés au même sujet. Ce sont des _tables
des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de
chaque mois de l'année_; elles sont ainsi conçues:

MOIS DE TÔBI, la dernière moitié.--_Orion_ domine et influe sur
l'oreille gauche.

Heure 1re, la constellation d'_Orion_ (influe) sur le bras gauche.

Heure 2e, la constellation de _Sirius_ (influe) sur le coeur.

Heure 3e, le commencement de la constellation _des deux étoiles_ (les
Gémeaux?), sur le coeur.

Heure 4e, les constellations _des deux étoiles_ (influent) sur l'oreille
gauche.

Heure 5e, les étoiles _du fleuve_ (influent) sur le coeur.

Heure 6e, la tête (ou le commencement) _du lion_ (influe) sur le coeur.

Heure 7e, _la flèche_ (influe) sur l'oeil droit.

Heure 8e, _les longues étoiles_, sur le coeur.

Heure 9e, les serviteurs des parties antérieures (du quadrupède) _Menté_
(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.

Heure 10e, le quadrupède _Menté_ (le lion marin?), sur l'oeil gauche.

Heure 11e, les serviteurs du _Menté_, sur le bras gauche.

Heure 12e, _le pied de la truie_ (influe) sur le bras gauche.

Nous avons donc ici une _table des influences_, analogue à celle qu'on
avait gravée sur le fameux cercle doré du monument d'Osimandyas, et qui
donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des
constellations _avec les influences de chacune d'elles_. Cela démontrera
sans réplique, comme l'a affirmé notre savant ami M. Letronne, que
l'_astrologie_ remonte, en Égypte, jusqu'aux temps les plus reculés;
cette question, par le fait, est décidée sans retour, c'est un petit
souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thèbes.

La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables qui
composent la série des levers, est certaine dans les passages où j'ai
introduit les noms actuels des constellations de notre planisphère;
n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance,
j'ai été obligé de donner partout ailleurs le mot à mot du texte
hiéroglyphique.

J'ai dû recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, ces restes
précieux de l'_astronomie antique_, science qui devait être
nécessairement liée à l'_astrologie_, dans un pays où la religion fut la
base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil système
politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes:
_la partie des faits observés_, qui constitue seule nos sciences
actuelles; _la partie spéculative_, qui liait la science à la croyance
religieuse, lien nécessaire, indispensable même en Égypte, où la
religion, pour être forte et pour l'être toujours, avait voulu renfermer
l'univers entier et son étude dans son domaine sans bornes; ce qui a son
bon et son mauvais côté, comme toutes les conceptions humaines.

Dans le tombeau de Rhamsès V, les salles ou corridors qui suivent ceux
que je viens de décrire, sont décorés de tableaux symboliques relatifs à
divers états du soleil considéré soit physiquement, soit surtout dans
ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un
ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils
n'occupent pas la même place dans les tombes royales. La salle qui
précède celle du sarcophage, en général consacrée aux quatre génies de
l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution
du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent
décider du sort de son âme, tribunal dont ne fut qu'une simple image
celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de
la sépulture. Une paroi entière de cette salle, dans le tombeau de
Rhamsès V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris,
mêlées aux justifications que le roi est censé présenter, ou faire
présenter en son nom, à ces juges sévères, lesquels paraissent être
chargés, chacun, de faire la recherche d'un crime ou péché particulier,
et de le punir dans l'âme soumise à leur juridiction. Ce grand texte,
divisé par conséquent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est, à
proprement parler, qu'une _confession négative_, comme on peut en juger
par les exemples qui suivent:

dieu (tel)! _le roi_, soleil modérateur de justice, approuvé d'Ammon,
_n'a point commis de méchancetés_.

Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point blasphémé_.

Le roi, soleil modérateur, etc., _ne s'est point enivré_.

Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point été paresseux_.

Le roi, soleil modérateur, etc., _n'a point enlevé les biens voués aux
dieux._

Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point dit de mensonges_.

Le roi, soleil, etc., _n'a point été libertin_.

Le fils du Soleil Rhamsès _ne s'est point souillé par des impuretés_.

Le roi, soleil, etc., _n'a point secoué la tête en entendant des paroles
dé vérité_.

Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point inutilement allongé ses paroles_.

Le roi, soleil, etc., _n'a pas eu à dévorer son coeur_ (c'est-à-dire, à
se repentir de quelque mauvaise action).

On voyait enfin, à côté de ce texte curieux, dans le tombeau de
Rhamsès-Meïamoun, des images plus curieuses encore, celles des péchés
capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont _la
luxure_, _la paresse_ et _la voracité_, figurées sous forme humaine,
avec les têtes symboliques de _bouc_, de _tortue_ et de _crocodile_.

La grande salle du tombeau de Rhamsès V, celle qui renfermait le
sarcophage, et la dernière de toutes, surpasse aussi les autres en
grandeur et en magnificence. Le plafond, creusé en berceau et d'une
très-belle coupe, a conservé toute sa peinture: la fraîcheur en est
telle qu'il faut être habitué aux miracles de conservation des monuments
de l'Égypte pour se persuader que ces frêles couleurs ont résisté à plus
de trente siècles. On a répété ici, mais en grand et avec plus de
détails dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux
hémisphères pendant la durée du jour astronomique, composition qui
décore les plafonds des premières salles du tombeau et qui forme le
motif général de toute la décoration des sépultures royales.

Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au
plafond, de tableaux sculptés et peints comme dans le reste du tombeau,
et chargées de milliers d'hiéroglyphes formant les légendes
explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un
grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblématiques, tout le
système cosmogonique et les principes de la physique générale des
Égyptiens. Une longue étude peut seule donner le sens entier de ces
compositions, que j'ai toutes copiées moi-même, en transcrivant en même
temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus
raffiné; mais il y a certainement, sous ces apparences emblématiques, de
vieilles vérités que nous croyons très-jeunes.

J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul
des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les
piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux
divinités de l'Égypte, et principalement à celles qui président aux
destinées des âmes, Phtha-Socharis, Atmou, la déesse _Mérésoehar_,
_Osiris_ et _Anubis_.

Tous les autres tombeaux des rois de Thèbes, situés dans la vallée de
Biban-el-Molouk et dans la vallée de l'Ouest, sont décorés, soit de la
totalité, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens
d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et
surtout plus ou moins achevés.

Les tombes royales véritablement achevées et complètes sont en
très-petit nombre, savoir: celle d'Aménophis III (Memnon), dont la
décoration est presque entièrement détruite; celle de Rhamsès-Meïmoun,
celle de Rhamsès V, probablement aussi celle de Rhamsès le Grand, enfin
celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incomplètes. Les unes
se terminent à la première salle, changée en grande salle sépulcrale
d'autres vont jusqu'à une seconde salle des tombeaux complets;
quelques-unes même se terminent brusquement par un petit réduit creusé
à la hâte, grossièrement peint, et dans lequel on a déposé le sarcophage
du roi, à peine ébauché. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au
commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le
trône; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fût terminé, les
travaux étaient arrêtés et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc
juger de la longueur du règne de tous les rois inhumés à
Biban-el-Molouk, par l'achèvement ou par l'état plus ou moins avancé de
l'excavation destinée à sa sépulture. Il est à remarquer, à ce sujet,
que les règnes d'Aménophis III, de Rhamsès le Grand et de Rhamsès V
furent, en effet, selon Manéthon, de plus de trente ans chacun, et leurs
tombeaux sont aussi les plus étendus.

Il me reste à parler de certaines particularités que présentent
quelques-unes de ces tombes royales.

Quelques parois conservées du tombeau d'Aménophis III (Memnon) sont
couvertes d'une simple peinture, mais exécutée avec beaucoup de soin et
de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du
soleil dans les deux hémisphères; mais cette composition est peinte sur
les murailles sous la forme d'un immense papyrus déroulé, les figures
étant tracées au simple trait comme dans les manuscrits et les légendes,
en hiéroglyphes linéaires, arrivant presque aux formes _hiératiques_. Le
Musée royal possède des rituels conçus en ce genre d'écriture de
transition.

Le tombeau de cet illustre Pharaon a été découvert par un des membres de
la Commission d'Égypte dans la vallée de l'Ouest. Il est probable que
tous les rois de la première partie de la XVIIIe dynastie reposaient
dans cette même vallée, et que c'est là qu'il faut chercher les
sépulcres d'Aménophis Ier et II, et des quatre Thouthmosis. On ne pourra
les découvrir qu'en exécutant des déblayements immenses au pied des
grands rochers coupés à pic dans le sein desquels ces tombe ont été
creusées. Cette même vallée recèle peut-être encore le dernier asile des
rois thébains des anciennes époques; c'est ce que je me crois autorisé à
conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un très-ancien
style, découvert dans la partie la plus reculée de la même vallée, celui
d'un Pharaon thébain nommé _Skhaï_, lequel n'appartient certainement
point aux quatre dernières dynasties thébaines, les XVIIe, XVIIIe, XIXe
et XXe.

Dans la vallée proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons admiré,
comme tous les voyageurs qui nous ont précédés, l'étonnante fraîcheur
des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousireï Ier, qui
dans ses légendes prend les divers surnoms de _Noubeï_, d'_Athothi_ et
d'_Amoneï_, et dans son tombeau celui d'Ousireï; mais cette belle
catacombe dépérit chaque jour. Les piliers se fendent et se délitent;
les plafonds tombent en éclats, et la peinture s'enlève en écailles.
J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet
hypogée, pour donner en Europe une idée exacte de tant de magnificence.
J'ai fait également dessiner la série de _peuples_ figurée dans un des
bas-reliefs de la première salle à piliers. J'avais cru d'abord,
d'après les copies de ces bas-reliefs publiées en Angleterre, que ces
quatre peuples, de race bien différente, conduits par le dieu Hôrus
tenant le bâton pastoral, étaient les nations soumises au sceptre du
Pharaon Ousireï; l'étude des légendes m'a fait connaître que ce tableau
a une signification plus générale. Il appartient à la 3e heure du jour,
celle où le soleil commence à faire sentir toute l'ardeur de ses rayons
et réchauffe toutes les contrées de notre hémisphère. On a voulu y
représenter, d'après la légende même, _les habitants de l'Égypte et ceux
des contrées étrangères_. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des
diverses _races d'hommes_ connues des Égyptiens, et nous apprenons en
même temps les grandes divisions géographiques ou _ethnographiques_
établies à cette époque reculée.

Les hommes guidés par le Pasteur des peuples, Hôrus, sont figurés au
nombre de douze, mais appartenant à quatre familles bien distinctes. Les
trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de _couleur rouge
sombre_, taille bien proportionnée, physionomie douce, nez légèrement
aquilin, longue chevelure nattée, vêtus de blanc, et leur légende les
désigne sous le nom de RÔT-EH-NE-RÔME, _la race des hommes_, les hommes
par excellence, c'est-à-dire les Égyptiens.

Les trois suivants présentent un aspect bien différent: peau couleur de
chair tirant sur le jaune, ou teint basané, nez fortement aquilin, barbe
noire, abondante et terminée en pointe, court vêtement de couleurs
variées; ceux-ci portent le nom de NAMOU.

Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui
viennent après, ce sont des _nègres_; ils sont désignés sous le nom
général de NAHASI.

Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur
de chair, ou peau blanche de la nuance la plus délicate, le nez droit ou
légèrement voussé, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute
et très-élancée, vêtus de peaux de boeuf conservant encore leur poil,
véritables sauvages tatoués sur diverses parties du corps; on les nomme
TAMHOI.

Je me hâtai de chercher le tableau correspondant à celui-ci dans les
autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les
variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu
figurer ici les habitants des _quatre parties du monde_, selon l'ancien
système égyptien, savoir: 1e _les habitants de l'Égypte_, qui, à elle
seule, formait une partie du monde, d'après le très-modeste usage des
vieux peuples; 2e les _Asiatiques_; 3e les habitants propres de
l'_Afrique_, les nègres; 4e enfin (et j'ai honte de le dire, puisque
notre race est la dernière et la plus sauvage de la série) les
_Européens_, qui à ces époques reculées, il faut être juste, ne
faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici
tous les peuples de race blonde et à peau blanche, habitant
non-seulement l'_Europe_, mais encore l'_Asie_, leur point de départ.

Cette manière de considérer ces tableaux est d'autant plus la véritable
que, dans les autres tombes, les mêmes noms génériques reparaissent et
constamment dans le même ordre. On y trouve aussi les Égyptiens et les
Africains représentés de la même manière, ce qui ne pouvait être
autrement: mais les _Namou_ (les Asiatiques) et les _Tamhou_ (les races
européennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.

Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vêtu dans le tombeau
d'Ousireï, l'Asie a pour représentants dans d'autres tombeaux (ceux de
_Rhamsès-Meïamoun_, etc.) trois individus toujours à teint basané, nez
aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costumés avec une rare
magnificence. Dans l'un, ce sont évidemment des _Assyriens_: leur
costume, jusque dans les plus petits détails, est parfaitement semblable
à celui des personnages gravés sur les cylindres assyriens: dans
l'autre, les peuples _Mèdes_, ou habitants primitifs de quelque partie
de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait
pour trait, sur les monuments dits _persépolitains_. On représentait
donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indifféremment. Il en
est de même de nos bons vieux ancêtres les _Tamhou_, leur costume est
quelquefois différent; leurs têtes sont plus ou moins chevelues et
chargées d'ornements diversifiés; leur vêtement sauvage varie un peu
dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe
conservent tout le caractère d'une race à part. J'ai fait copier et
colorier cette curieuse série ethnographique. Je ne m'attendais
certainement pas, en arrivant à Biban-el-Molouk, d'y trouver des
sculptures qui pourront servir de vignettes à l'histoire des habitants
primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur
vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle
nous fait bien apprécier le chemin que nous avons parcouru depuis.

Le tombeau de _Rhamsès Ier_, le père et le prédécesseur d'Ousireï, était
enfoui sous les décombres et les débris tombés de la montagne; nous
l'avons fait déblayer: il consiste en deux longs corridors sans
sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une étonnante
conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert
seulement de peintures. Cette simplicité accuse la magnificence du fils,
dont la somptueuse catacombe est à quelques pas de là.

J'avais le plus vif désir de retrouver à Biban-el-Molouk la tombe du
plus célèbre des Rhamsès, celle de _Sésostris_; elle y existe en effet:
c'est la troisième à droite dans la vallée principale; mais la sépulture
de ce grand homme semble avoir été en butte, soit à la dévastation par
des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont
comblée à très-peu près jusqu'aux plafonds. C'est en faisant creuser une
espèce de boyau au milieu des éclats de pierres qui remplissent cette
intéressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et malgré
l'extrême chaleur, jusqu'à la première salle. Cet hypogée, d'après ce
qu'on peut en voir, fut exécuté sur un plan très-vaste et décoré de
sculptures du meilleur style, à en juger par les petites portions encore
subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute
la découverte du sarcophage de cet illustre conquérant: on ne peut
espérer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute été
violé et spolié à une époque fort reculée, soit par les Perses, soit par
des chercheurs de trésors, aussi ardents à détruire que l'étranger avide
d'exercer des vengeances.

Au fond d'un embranchement de la vallée et dans le voisinage de ce
respectable tombeau reposait le fils de Sésostris; c'est un très-beau
tombeau, mais non achevé. J'y ai trouvé, creusée dans l'épaisseur de la
paroi d'une salle isolée, une petite chapelle consacrée aux mânes de son
père, Rhamsès le Grand.

Le dernier tombeau, au fond de la vallée principale, se fait remarquer
par son état d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont achevés et
exécutés avec une finesse et un soin admirables; la décoration du reste
de la catacombe, formée de trois longs corridors et de deux salles, a
été seulement tracée en rouge, et l'on rencontre enfin les débris du
sarcophage du Pharaon, en granit, dans un très-petit cabinet dont les
parois, à peine dégrossies, sont couvertes de quelques mauvaises figures
de divinités, dessinées et barbouillées à la hâte.

Son successeur, dont le nom monumental est _Rhamerri_, ne s'était
probablement pas beaucoup inquiété du soin de sa sépulture: au lieu de
se faire creuser un tombeau comme ses ancêtres, il trouva plus commode
de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son père, et l'étude
que j'ai dû faire de ce tombeau _palimpseste_ m'a conduit à un résultat
fort important pour le complément de la série des règnes formant la
XVIIIe dynastie.

Le temps ayant causé la chute du stuc appliqué par l'usurpateur
Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau
qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les
légendes d'une reine nommée _Thaoser_; et le temps, faisant aussi
justice de la couverte dont on avait masqué les premiers bas-reliefs de
l'intérieur, a mis à découvert des tableaux représentant cette même
reine, faisant les mêmes offrandes aux dieux, et recevant des divinités
les mêmes promesses et les mêmes assurances que les Pharaons eux-mêmes
dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la même place que
ceux-ci. Il devint donc évident que j'étais dans une catacombe creusée
pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine
ayant exercé par elle-même le pouvoir souverain, puisque son mari,
quoique portent le titre de roi, ne paraît qu'après elle dans cette
série de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les premiers et
les plus importants. _Ménéphtha-Siphtha_ fut le nom de ce souverain en
sous-ordre.

Comme j'avais déjà trouvé à Ghébel-Selséléh des bas-reliefs de ce prince
qui avait, après le roi Hôrus, continué la décoration du grand spéos de
la carrière, j'ai dû reconnaître alors dans la reine _Thaoser_ la fille
même du roi Hôrus, laquelle, succédant à son père, dont elle était la
seule héritière en âge de régner, exerça longtemps le pouvoir souverain,
et se trouve dans la liste des rois de Manéthon, sous le nom de la reine
_Achenchersès_. Je m'étais trompé à Turin, en prenant l'épouse même
d'Hôrus, la reine _Tmauhmot_, pour la fille de ce prince, mentionnée
dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom,
indifférente pour la série des règnes, n'aurait point été commise si la
légende de la reine, épouse d'Hôrus, eût conservé ses titres initiaux,
qu'une fracture a fait disparaître. _Siphtha_ ne porte donc le titre de
roi qu'en s'a qualité d'époux de la reine régnante; ce qui déjà avait eu
lieu pour les deux maris de la reine _Amensé_, mère de Thouthmosis III
(Moeris).

Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la reine
_Thaoser_ et de son mari _Siphtha_ par leur cinquième ou sixième
successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect dû
à des ancêtres, parce qu'il descendait directement de Rhamsès Ier et
que, d'après les listes, il était tout au plus le frère de la reine
Thaoser Achenchersès et continuait directement la ligne masculine à
partir du roi Hôrus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel occupant,
d'abord, d'avoir substitué partout à l'image de la reine la sienne
propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un
casque ou de vêtements et d'insignes convenables seulement à des rois et
non à des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc tous les
cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire
peindre sa propre légende. Cette opération a dû, toutefois, s'exécuter
fort à la hâte, puisque, après avoir métamorphosé la reine Thaoser en
roi Rhamerri, on n'a point eu la précaution de corriger, sur les
bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censés prononcer,
lesquels sont toujours adressés à la reine et ne sauraient l'être
convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu.

Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la vallée
encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri,
Rhamsès-Meïamoun; mais aujourd'hui le temps ou la fumée a terni l'éclat
des couleurs qui recouvrent la plupart de ces sépulcres; il se
recommande d'ailleurs par huit petites salles percées latéralement dans
le massif des parois du premier et du deuxième corridor, cabinets ornés
de sculptures du plus haut intérêt et dont nous avons fait prendre des
copies soignées. L'un de ces petits boudoirs contient, entre autres
choses, la représentation des travaux de la cuisine; un autre, celle des
meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisième est un
arsenal complet où se voient des armes de toute espèce et les insignes
militaires des légions égyptiennes; ici on a sculpté les barques et les
canges royales avec toutes leurs décorations. L'un d'eux aussi nous
montre le tableau symbolique de l'année égyptienne, figurée par six
images du Nil et six images de l'Égypte personnifiée, alternées, une
pour chaque mois et portant les productions particulières à la division
de l'année que ces images représentent. J'ai dû faire copier, dans l'un
de ces jolis réduits, les deux fameux joueurs de harpe avec toutes leurs
couleurs, parce qu'ils n'ont été exactement publiés par personne.

En voilà assez sur _Biban-el-Molouk_. J'ai hâte de retourner à Thèbes,
où l'on ne sera point fâché de me suivre. Je dois cependant ajouter que
plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le témoignage
écrit qu'elles étaient, il y a bien des siècles, abandonnées, et
seulement visitées, comme de nos jours, par beaucoup de curieux
désoeuvrés, lesquels, comme ceux de nos jours encore, croyaient
s'illustrer à jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures et les
bas-reliefs, qu'ils ont ainsi défigurés. Les sots de tous les siècles y
ont de nombreux représentants: on y trouve d'abord des Égyptiens de
toutes les époques, qui se sont inscrits, les plus anciens en
hiératique, les plus modernes en démotique; beaucoup de Grecs de
très-ancienne date, à en juger par la forme des caractères; de vieux
Romains de la république, qui s'y décorent, avec orgueil du titre de
_Romanos_; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers
empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noyés au milieu des
superlatifs qui les précèdent ou qui les suivent; plus, des noms de
Coptes accompagnés de très-humbles prières; enfin les noms des voyageurs
européens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le hasard
ou le désoeuvrement ont amenés dans ces tombes solitaires. J'ai
recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur
contenu, soit pour leur intérêt sous le rapport paléographique. Ce sont
toujours des matériaux[Footnote: A Bém-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau
du nommé Roteï (c'est l'hypogée composé d'une seule chambre
rectangulaire, ornée dans le fond de deux rangées de trois colonnes, et
dont la porte regarde à l'ouest et la vallée de l'Égypte), on remarque
sur la paroi méridionale un enfoncement régulièrement taillé comme pour
une armoire, et c'est dans l'épaisseur de cet enfoncement que j'ai
trouvé écrite au charbon, et presque effacée, cette inscription bien
simple: 1800. 3e RÉGIMENT DE DRAGONS. Je me suis fait un devoir de
repasser pieusement ces traits à l'encre noire avec un pinceau, en
ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. Champollion _restduit_).],
et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles égyptiens, qui auront
bien quelque prix translatés à Paris..... J'y pense souvent..... Adieu.



QUATORZIEME LETTRE


Thèbes, le 18 juin 1829.

Depuis mon retour au milieu des ruines de cette aînée des villes
royales, toutes mes journées ont été consacrées à l'étude de ce qui
reste d'un de ses plus beaux édifices, pour lequel je conçus, à sa
première vue, une prédilection marquée. La connaissance complète que
j'en ai acquise maintenant la justifie au delà de ce que je devais
espérer. Je veux parler ici d'un monument dont le véritable nom n'est
pas encore fixé, et qui donne lieu à de fort vives controverses: celui
qu'on a appelé d'abord le _Memnonium_, et ensuite le _Tombeau
d'Osimandyas_. Cette dernière dénomination appartient à la Commission
d'Égypte; quelques voyageurs persistent à se servir de l'autre, qui
certainement est fort mal appliquée et très-inexacte. Pour moi, je
n'emploierai désormais, pour désigner cet édifice, que son nom égyptien
même, sculpté dans cent endroits et répété dans les légendes des frises,
des architraves et des bas-reliefs qui décorent ce palais. Il portait le
nom de _Rhamesséion_, parce que c'était à la munificence du Pharaon
Rhamsès le Grand que Thèbes en était redevable.

L'imagination s'ébranle et l'on éprouve une émotion bien naturelle en
visitant ces galeries mutilées et ces belles colonnades, lorsqu'on pense
qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus célèbre
et du meilleur des princes que la vieille Égypte compte dans ses longues
annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends à la mémoire de
Sésostris l'espèce de culte religieux dont l'environnait l'antiquité
tout entière.

Il n'existe du Rhamesséion aucune partie complète; mais ce qui a échappé
à la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour restaurer
l'ensemble de l'édifice et pour s'en faire une idée très-exacte.
Laissant à part sa partie architecturale, qui n'est point de mon
ressort, mais à laquelle je dois rendre un juste hommage en disant que
le Rhamesséion est peut-être ce qu'il y a de plus noble et de plus pur à
Thèbes en fait de grand monument, je me bornerai à indiquer rapidement
le sujet des principaux bas-reliefs qui le décorent, et le sens des
inscriptions qui les accompagnent.

Les sculptures qui couvraient les faces extérieures des deux massifs du
premier pylône, construit en grès, ont entièrement disparu, car ces
massifs se sont éboulés en grande partie. Des blocs énormes de calcaire
blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils
sont décorés, ainsi que l'épaisseur des deux massifs entre lesquels
s'élevait cette porte, des légendes royales de Rhamsès le Grand, et de
tableaux représentant le Pharaon faisant des offrandes aux grandes
divinités de Thèbes, Amon-Ra, Amon générateur, la déesse Mouth, le jeune
dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi reçoit à son
tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal
d'entre eux, parce que c'est là que j'ai lu pour la première fois le nom
véritable de l'édifice entier.

Le dieu Atmou (une des formes de Phré) présente au dieu Mandou le
Pharaon Rhamsès le Grand, casqué et en habits royaux; cette dernière
divinité le prend par la main en lui disant: «Viens, avance vers les
demeures divines pour contempler ton père, le seigneur des dieux, qui
t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et régner
sur le trône d'Hôrus.» Plus loin, en effet, on a figuré le grand dieu
Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: «Voici ce que dit
Amon-Ra, roi des dieux, et qui réside dans le _Rhamesséion de Thèbes_:
Mon fils bien-aimé et de mon germe, seigneur du monde, Rhamsès! mon
coeur se réjouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as voué cet
édifice; je te fais le don d'une vie pure à passer sur le trône de Sev
(Saturne) (c'est-à-dire dans la royauté temporelle).» Il ne peut donc, à
l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom à donner à ce
monument.

Les tableaux militaires, relatifs aux conquêtes du roi, couvrent les
faces des deux massifs du pylône sur la première cour du palais; ils
sont visibles en assez grande partie, parce que l'éboulement des
portions supérieures du pylône a eu lieu du côté opposé. Ces scènes
militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont
sculptées dans l'intérieur du temple d'_Ibsamboul_ et sur _le pylône de
Louqsor,_ qui font partie du Rhamesséion ou Rhamséion oriental de
Thèbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces bas-reliefs se
rapportent évidemment à une même campagne contre des peuples asiatiques
qu'on ne peut, d'après leur physionomie et d'après leur costume,
chercher ailleurs, je le répète, que dans cette vaste contrée sise entre
le Tigre et l'Euphrate d'un côté, l'Oxus et l'Indus de l'autre, contrée
que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutôt le
pays qu'elle habitait, se nommait _Chto, Chéto, Scéhto_ ou _Schto_; car
je me suis aperçu, enfin, que le nom par lequel on la désigne
ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer
_Pscharanschétko, Pscharinschèto_ ou _Pscharéneschto_ (vu l'absence des
voyelles médiales), est composé de trois parties distinctes: 1e d'un mot
égyptien, épithète injurieuse _Pscharé_ qui signifie une plaie; 2e de la
préposition N (_de_) que j'avais d'abord crue radicale; 3e de _Chto,
Schto, Schéto,_ véritable nom de la contrée. Les Égyptiens désignèrent
donc ces peuples ennemis sous la dénomination de _la plaie de Schéto_,
de la même manière que l'Ethiopie est toujours appelée _la mauvaise race
de Kousch_. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me
portent à croire fermement que c'est de peuples du nord-est de la
Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici.

On a sculpté sur le massif de droite la réception des ambassadeurs
scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la présence de
Rhamsès, qui leur adresse des reproches; les soldats, dispersés dans le
camp, se reposent ou préparent leurs armes, et donnent des soins aux
bagages; en avant du camp, deux Égyptiens administrent la bastonnade à
deux prisonniers ennemis, afin, porte la légende hiéroglyphique, de leur
faire dire ce que fait _la plaie de Schéto_. Au bas du tableau est
l'armée égyptienne en marche, et à l'une des extrémités se voit un
engagement entre les chars des deux nations.

La partie gauche de ce massif offre l'image d'une série de forteresses
desquelles sortent des Égyptiens emmenant des captifs; les légendes
sculptées sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et apprennent
que Rhamsès le Grand les a prises de vive force la huitième année de son
règne.

Il manque près de la moitié du massif de droite du pylône; ce qui reste
offre les débris d'un vaste bas-relief représentant une grande bataille,
toujours contre les Schéto. Comme j'aurai l'occasion d'en décrire une
seconde, tout à, fait semblable et beaucoup mieux conservée, je passerai
rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a représenté l'un des
principaux chefs bactriens, nommé _Schiropsiro_ ou _Schiropasiro_,
blessé et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige aussi,
fuyant devant le vainqueur, un allié, le chef de _la mauvaise race du
pays de Schirbech_ ou _Schilbesch_. A côté de la bataille est un tableau
triomphal: Rhamsès le Grand, debout, la hache sur l'épaule, saisit de sa
main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on
lit: «Les chefs des contrées du Midi et du Nord conduits en captivité
par Sa Majesté.»

Les colonnades qui fermaient latéralement la première cour n'existent
plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et
les deux pylônes est encombré des énormes débris du plus grand et du
plus magnifique colosse que les Égyptiens aient peut-être jamais élevé:
c'était celui de _Rhamsès le Grand._ Les inscriptions qui le décorent ne
permettent pas d'en douter. Les légendes royales de cet illustre Pharaon
se lisent en grands et beaux hiéroglyphes vers le haut des bras, et se
répètent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse,
_quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur_, non compris
la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut.

Il faut admirer à la fois la puissance du peuple qui érigea ce
merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutilé avec tant
d'adresse et de soins.

Ce beau monument s'élevait devant le massif de gauche du second pylône
ou mur, détruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos fouilles
que je me suis assuré que l'on avait aussi couvert ce massif de
sculptures représentant des scènes militaires; j'y ai retrouvé le bas
d'un tableau représentant le roi, après une grande bataille, recevant
des principaux officiers le compte des ennemis tués dans l'action, et
dont les mains coupées sont entassées à ses pieds. Plus loin existait
une inscription toujours relative à la guerre contre les Schéto; le peu
qui reste des dernières ligues, interrompu par de nombreuses fractures,
m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques
abondants en noms propres et en désignations géographiques. Il y est
surtout question des honneurs que le roi accorde à deux chefs Scythes ou
bactriens, _Iroschtoasiro,_ grand chef du pays de Schéto, et
_Peschorsenmausiro,_ qualifié aussi de grand chef: ce sont
très-probablement les gouverneurs établis par le conquérant après la
soumission du pays.

Les sculptures du massif de droite du deuxième pylône ou mur subsistent
en très grande partie sous la galerie de la seconde cour à droite en
entrant; c'est le tableau d'une bataille livrée sur le bord d'un fleuve,
dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve,
et sur les murailles de laquelle on lit: _la ville forte Watsch_ ou
_Batsch_ (la première lettre est douteuse). Vers l'extrémité actuelle du
tableau, à la gauche du spectateur, l'on voit le roi Rhamsès sur son
char lancé au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et
de mourants. Il décoche des flèches contre la masse des ennemis en
pleine déroute; derrière le char, sur le terrain que le héros vient de
quitter, sont entassés les cadavres des vaincus, sur les-quels
s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nommé _Torokani,_ blessé d'une
flèche à l'épaule et tombant sur l'avant de son char brisé. Sous les
pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de
_Torokato, chef des soldats du pays de Nakbésou_, et ceux de plusieurs
autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, _Shiropasiro_,
se retire sur le bord du fleuve; les flèches du roi ont déjà atteint
_Tiotouro_ et _Simaïrosi_, fuyant dans la plaine et se dirigeant du côté
de la ville. D'autres chefs se réfugient vers le fleuve, dans lequel se
précipitent lès chevaux du chef _Krobschatosi_, blessé, et qu'ils
entraînent avec eux. Plusieurs enfin, tels que _Thotâro_ et _Mafèrima,
frère_ (allié) _de la plaie de Schêto _(des Bactriens), sont allés
mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels
que le Bactrien _Sipaphéro_, ont été assez heureux pour traverser,
secourus et accueillis sur la rive opposée par une foule immense
accourue pour connaître le résultat de la bataillé. C'est au milieu de
tout ce peuple amoncelé qu'on aperçoit un groupe donnant des secours
empressés à un chef que l'on vient de retirer du fleuve, où il s'est
noyé; on le tient _suspendu par les pieds, la tête en bas_, et on
s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler
à la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne
produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le mouvement
de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: «Le chef de la mauvaise
race du pays des _Schirbesch_, qui s'est éloigné de ses guerriers en
fuyant le roi du côté du fleuve.»

Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par _un pont_ jeté sur
l'une des branches du fleuve, on remarque des symptômes d'un prochain
changement dans l'état des esprits: un individu adresse un discours à
ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses
compatriotes à se soumettre au joug de Rhamsès le Grand; on lit en
effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une inscription
ainsi conçue: «Je célèbre la gloire du dieu gracieux, parce qu'il a
dit....» Le reste est détruit.

J'ai voulu, en entrant dans tous ces détails, donner une idée des
bas-reliefs historiques dont on décorait les grands monuments de
l'Égypte, de ces compositions immenses que je me plais à nommer des
_tableaux homériques_ ou de la sculpture héroïque, parce qu'ils sont
pleins de ce feu et de ce désordre sublimes qui nous entraînent, à la
lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, considéré à part, sera
trouvé certainement défectueux dans quelques points relatifs à la
perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines;
mais ces petits défauts de détails sont rachetés, et au delà, par
l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus _beaux vases grecs_
représentant des _combats_ pèchent précisément (si péché il y a) sous
les mêmes rapports que ces bas-reliefs égyptiens.

Sur le haut de cette grande paroi on a sculpté un long bas-relief,
mutilé au commencement et à la fin, représentant Rhamsès le Grand
célébrant la panégyrie du grand dieu de Thèbes, le double Hôrus, ou Amon
générateur. Comme j'aurai l'occasion de décrire une fête semblable
existant dans tout son entier au palais de Médinet-Habou, je me
contenterai de dire que c'est ici qu'existe une série de statuettes de
rois rangées par ordre de règne; ce sont: 1° Mènes (le premier roi
terrestre); 2° un prénom inconnu, antérieur à la dix-septième dynastie;
3° Amosis; 4° Aménothph Ier; 5° Thouthmosis Ier; 6° Thouthmosis III; 7°
Aménothph II; 8° Thouthmosis IV; 9° Aménothph III; 10° Hôrus; 11°
Rhamsès Ier; 12° Ousereï; 13° Rhamsès le Grand lui-même. Cette série ne
donne que la ligne directe des ancêtres du conquérant; ainsi Thouthmosis
II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) était fils d'une fille
de Thouthmosis Ier.

De nombreux bas-reliefs représentant des actes d'adoration du roi
Rhamsès aux grandes divinités de Thèbes couvrent trois faces des piliers
formant la galerie devant le pylône; sur la quatrième face de chacun
d'eux on voit, sculptée de plein relief, une image colossale du roi
d'environ trente pieds de hauteur. Voici les légendes les mieux
conservées des quatre qui subsistent encore:

«Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a élevées par
son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuvé par Phré, le
fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamsès, le bien-aimé d'Amon-Ra.

«Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a comblé de ses bienfaits,
lui, le roi soleil, etc.

«Le bien-aimé d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein de vigilance, le
plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contrées à sa domination,
lui, le roi soleil, etc., le bien-aimé de la déesse Mouth.»

Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquité s'est plu à
louer dans Sésostris: les grands ouvrages qu'il a fait exécuter, les
bonnes lois qu'il donna à sa patrie, et la vaste étendue de ses
conquêtes.

Les piliers ornés de colosses qui font face à ceux-ci et les colonnes
qui formaient la seconde cour du palais du côté droit se font aussi
remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les décorent. Les
piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour sont
entièrement détruits.

Je ne m'étendrai point sur les intéressants bas-reliefs qui couvrent la
partie gauche du mur du fond du péristyle; je me hâte d'entrer dans la
salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore intactes,
et charmeraient par leur élégante majesté les yeux même les plus
prévenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou romaine.

Quant à la destination de cette belle salle, à la disposition des
colonnes et à la forme des chapiteaux qui les décorent, je laisserai
parler sur ces divers points la dédicace elle-même de la salle,
sculptée, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en
très-beaux hiéroglyphes.

«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région
supérieure, et de la région inférieure, le défenseur de l'Égypte, le
castigateur des contrées étrangères, l'Hôrus resplendissant possesseur
des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde
(soleil gardien de justice approuvé par Phré), le fils du soleil, le
seigneur des diadèmes, le bien-aimé d'Ammon, RHAMSÈS, a fait exécuter
ces constructions en l'honneur de son père Amon-Ra, roi des dieux; il a
fait construire la _grande salle d'assemblée_ en bonne pierre blanche de
grès, soutenue par de _grandes colonnes_ à chapiteaux imitant des fleurs
épanouies, flanquées de colonnes plus petites à chapiteaux imitant un
bouton de lotus tronqué; salle qu'il voue au seigneur des dieux pour la
célébration de sa panégyrie gracieuse; c'est ce qu'a fait le roi de son
vivant.»

Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais égyptiens un
caractère si particulier, furent véritablement destinées, comme on le
soupçonnait, à tenir de grandes assemblées, soit politiques, soit
religieuses, c'est-à-dire ce qu'on nommait des _panégyries_ ou réunions
générales: c'est ce dont j'étais déjà convaincu avant d'avoir découvert
cette curieuse dédicace, parce que, observant la forme du caractère
hiéroglyphique exprimant l'idée _panégyrie_ sur les obélisques de Rome,
où ce caractère est sculpté en grand, je m'étais aperçu qu'il
représentait, au propre, une salle hypostyle avec des sièges disposés au
pied des colonnes.

C'est à l'entrée de la salle hypostyle du Rhamesséion, à droite,
qu'existe un bas-relief dans lequel on a représenté la reine mère du
conquérant. Elle se nommait _Taouaï_; une belle statue de cette
princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copié les inscriptions,
mais des fractures pouvaient donner lieu à quelques incertitudes; elles
sont levées par le bas-relief que j'ai sous les yeux.

On trouve du même côté un grand tableau historique, décrit ou dessiné
par tous les voyageurs qui ont visité l'Égypte; le seul dessin exact que
l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publié dans son _Voyage à
Méroé_. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, et j'ai transcrit
moi-même les légendes, qui sont intéressantes, quoique incomplètes sur
plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui
se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi
Rhamsès vient de vaincre les Schéto, qu'il a mis en pleine déroute. Deux
princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment
_Mandouhi Schopsch_ et _Schat-kemkémé_. C'étaient le quatrième et le
cinquième des enfants de Rhamsès. Les vaincus sont encore des peuples de
Schéto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville placée à
l'extrémité droite du tableau, où s'ouvre une nouvelle scène. Quatre
autres fils du conquérant, les septième, huitième, neuvième et dixième
de ses enfants, appelés _Méïamoun, Amenhemwa, Noubtei_ et _Setpanré_,
sont établis sous les murs de la place; les assiégés opposent une
vigoureuse résistance; mais déjà les Égyptiens ont dressé les échelles,
et les murailles vont être escaladées. Une fracture a malheureusement
fait disparaître la première partie du nom de la ville assiégée; il ne
reste plus que les syllabes.... _apouro_.

Des tableaux religieux, exécutés avec beaucoup de soin, existent sous le
fût des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on y voit
successivement toutes les divinités égyptiennes du premier ordre, et
principalement celles dont le culte appartenait d'une manière plus
spéciale au nome diospolitain, annoncer à Rhamsès les bienfaits dont
elles veulent le combler en échange des riches offrandes qu'il leur
présente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la
seconde cour, reparaissent en première ligne les divinités protectrices
du palais, auxquelles ce bel édifice était plus particulièrement
consacré: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement
par _résidant_ ou _qui résident dans le Rhamesséion de Thèbes_; à leur
tête paraît Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous celle de
générateur; viennent ensuite les dieux Phtha, Phré, Atmou, Meuï, Sev, et
les déesses Pascht et Hathôr. Chacune d'elles accorde au Pharaon une
grâce particulière. Voici quelques exemples de ces formules donatrices,
extraites des galeries et des colonnades du Rhamesséion:

«J'accorde que ton édifice soit aussi durable que le ciel (Amon-Ra).

«Je te donne une longue suite de jours pour gouverner l'Égypte (Isis).

«Je t'accorde la domination sur toutes les contrées (Amon-Ra).

«J'inscris à ton nom les attributions royales du soleil (Thôth).

«Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'être vigilant comme le fils
de Netphé (Amon-Ra).

«Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident (Amon-Ra).

«Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un règne joyeux
(Sev, Saturne).

«Je te donne l'Égypte supérieure et l'Égypte inférieure à diriger en roi
(Netphé, Rhéa).

«Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord à fouler sous tes
sandales (Thméi, la justice).

«Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi (le
Gardien des portes célestes).

«Je veux que ton palais subsiste à toujours (Meuï).

«Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du monde (la
déesse Pascht).

«Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares (la
déesse Pascht).»

La portion des murailles de la salle hypostyle échappée aux ravages des
hommes présente des scènes plus riches et plus développées: sur le mur
du fond, à la droite et à la gauche de la porte centrale, existent
encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des
figures et le fini de leur exécution. Dans le premier, la déesse Pascht
à tête de lion, _l'épouse de Phtha, la dame du palais céleste_, lève sa
main droite vers la tête de Rhamsès couverte d'un casque, en lui disant:
«Je t'ai préparé le diadème du soleil, que ce casque demeure sur ta
corne (le front) où je l'ai placé.» Elle présente en même temps le roi
au dieu suprême, Amon-Ra, qui, assis sur son trône, tend vers la face du
roi les emblèmes d'une vie pure.

Le second tableau représente l'_institution royale_ du héros égyptien,
les deux plus grandes divinités de l'Égypte l'investissant des pouvoirs
royaux. Amon-Ra, assisté de Mouth, la grande mère divine, remet au roi
Rhamsès la _faux de bataille_, le type primitif de la _harpé_ des mythes
grecs, arme terrible appelée _schopsch_ par les Égyptiens, et lui rend
en même temps les emblèmes de la direction et de la modération, le fouet
et le _pedum_, en prononçant la formule suivante:

«Voici ce que dit Amon-Ra qui réside dans le Rhamesséion: Reçois la faux
de bataille pour contenir les nations étrangères et trancher la tête des
impurs; prends le fouet et le _pedum_ pour diriger la terre de Kémé
(l'Égypte).»

Le soubassement de ces deux tableaux offre un intérêt d'un autre genre:
on y a représenté en pied, et dans un ordre rigoureux de primogéniture,
les enfants mâles de Rhamsès le Grand. Ces princes sont revêtus du
costume réservé à leur rang; ils portent les insignes de leur dignité,
le _pedum_ et un éventail formé d'une longue plume d'autruche fixée à
une élégante poignée, et sont au nombre de vingt-trois; famille
nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on
considère d'abord que Rhamsès eut, à notre connaissance, au moins deux
femmes légitimes, les reines Nofré-Ari et Isénofré, et qu'il est de plus
très-probable que les enfants donnés au conquérant par des concubines ou
des maîtresses prenaient rang avec les enfants légitimes, usage dont
fait foi l'ancienne histoire orientale tout entière. Quoi qu'il en soit,
on a sculpté au-dessus de la tête de chacun des princes, d'abord le
titre qui leur est commun à tous, savoir: le fils du roi et de son
germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus âgés par
conséquent), la désignation des hautes fonctions dont ils se trouvaient
revêtus à l'époque où ces bas-reliefs furent exécutés. Le premier se
trouve ainsi qualifié: porte-éventail à la gauche du roi, le jeune
secrétaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats
(l'armée), le premier-né et le préféré de son germe, Amenhischôpsch; le
second, nommé Rhamsès comme son père, était porte-éventail à la gauche
du roi et secrétaire royal, commandant en chef les soldats du maître du
monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisième,
porte-éventail à la gauche du roi, comme ses frères (titre donné en
général à tous les princes sur d'autres monuments), était de plus
secrétaire royal, commandant de la cavalerie, c'est-à-dire des chars de
guerre de l'armée égyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms
propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de
quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires
du roi au moment de leur naissance, tels que Nében-Schari (le maître du
pays de Schari), Nébenthonib (le maître du monde entier),
Sanaschténamoun (le vainqueur par Ammon), soit à des titres nouveaux
adoptés dans le protocole de Rhamsès le Grand, comme par exemple
Patavéamoun (Ammon est mon père), et Septenri (approuvé par le soleil),
titre qui se retrouve dans le prénom du roi.

J'observe en même temps dans cette série de princes un fait
très-notable: on y a, postérieurement à la mort de Rhamsès le Grand,
caractérisé d'une manière particulière celui de ses vingt-trois enfants
qui monta sur le trône après lui; ce fut son treizième fils, nommé
Ménephtha, qui lui succéda. Il est visible qu'on a en conséquence
modifié, après coup, le costume de ce prince, en ornant son front de
l'_uraeus_ et en changeant sa courte _sabou_ en longue tunique royale;
de plus, à côté de sa légende première, où se lit le nom de Ménephtha,
qu'il conserva en montant sur le trône, on a sculpté le premier
cartouche de sa légende royale, son cartouche prénom (soleil esprit aimé
des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son
règne.

En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans
une salle qui a conservé une partie de ses colonnes, et où la décoration
prend un caractère tout particulier. Dans la portion de palais que nous
venons de parcourir, des hommages généraux sont adressés aux principales
divinités de l'Égypte, comme il convenait dans des cours ou des
péristyles ouverts à toute la population, et dans la salle hypostyle où
se tenaient les grandes assemblées. Mais ici commencent véritablement la
partie privée du palais et les salles qui servaient d'habitation au roi,
le lieu qu'était censé habiter aussi plus particulièrement le roi des
dieux auquel ce grand édifice était consacré. C'est ce que prouvent les
bas-reliefs sculptés sur les parois à la droite et à la gauche de la
porte: ces tableaux représentent quatre grandes barques ou _bari_
sacrées, portant un petit naos sur lequel un voile semble jeté comme
pour dérober à tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces
_bari_ sont portées sur les épaules par vingt-quatre ou dix-huit
prêtres, selon l'importance du maître de la _bari_. Les insignes qui
décorent la proue et la poupe des deux premières barques sont les têtes
symboliques de la déesse Mouth et du dieu Chons, l'épouse et le fils
d'Amon-Ra; enfin, la troisième et la quatrième portent les têtes du roi
et de la reine, coiffés des marques de leur dignité. Ces tableaux, comme
nous l'apprennent les légendes hiéroglyphiques, représentent les deux
divinités et le couple royal venant rendre hommage au père des dieux,
Amon-Ra, qui établit sa demeure dans le palais de Rhamsès le Grand. Les
paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, aucun
doute à cet égard: «Je viens, dit la déesse Mouth, rendre hommage au roi
des dieux, Amon-Ra, modérateur de l'Égypte, afin qu'il accorde de
longues années à son fils qui le chérit, le roi Rhamsès.»

«Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta majesté, ô
Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure à ton fils, qui
t'aime, le seigneur du monde.»

Le roi Rhamsès dit seulement: «Je viens à mon père Amon-Ra, à la suite
des dieux qu'il admet en sa présence à toujours.»

Mais la reine Nofré-Ari, surnommée ici Ahmosis (engendrée de la lune),
exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: «Voici ce que
dit la déesse épouse, la royale mère, la royale épouse, la puissante
dame du monde, Ahmosis-Nofré-Ari: Je viens pour rendre hommage à mon
père Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections
(c'est-à-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans l'allégresse en
contemplant tes bienfaits; ô toi, qui établis le siège de ta puissance
dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamsès, accorde-lui
une vie stable et pure; que ses années se comptent par périodes de
panégyries!»

Enfin, la paroi du fond de cette salle était ornée de plusieurs tableaux
représentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les grâces
qu'Amon-Ra accordait au héros égyptien: il n'en reste plus qu'un seul, à
la droite de la porte. Le roi est figuré assis sur un trône, au pied de
celui d'Amon-Ra-Atmou, et à l'ombre du vaste feuillage d'un persea,
l'arbre céleste de la vie: le grand dieu et la déesse Saf qui présidait
à l'écriture, à la science, traçant sur les fruits cordiformes de
l'arbre le cartouche prénom de Rhamsès le Grand; tandis que d'un autre
côté le dieu Thôth y grave le cartouche nom propre du roi, auquel
Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: «Viens, je sculpte ton nom
pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre divin.»

La porte qui, de cette salle, conduisait à une seconde, également
décorée de colonnes, dont quatre subsistent encore, mérite une attention
particulière, soit sous le rapport de son exécution matérielle, soit
pour les sculptures qui la décorent.

Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un relief
tellement bas qu'il est évident qu'on les a usés avec soin pour en
diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et à la barbarie,
qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque,
ayant fait déblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu une
inscription dédicatoire de Rhamsès le Grand, dans les formes ordinaires
pour les dédicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que cette
porte a été _recouverte d'or pur_. J'ai étudié alors les surfaces avec
plus de soin. En examinant de plus près l'espèce de stuc blanc et fin
qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m'aperçus que
ce stuc _avait été étendu sur une toile_ appliquée sur les tableaux,
qu'on avait rétabli sur le stuc même les contours et les parties
saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce procédé m'ayant
paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici.

Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un intérêt bien
plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une
douzaine de petits bas-reliefs représentant le roi Rhamsès adorant les
membres de la triade thébaine: ces divinités tournent toutes le dos à
l'entrée de la porte en question, parce qu'elles sont seulement en
rapport avec la première salle et non avec la seconde, à laquelle cette
porte sert d'entrée. Mais au bas des jambages, et immédiatement
au-dessus de la dédicace, sont sculptées deux divinités, la face tournée
vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui était
par conséquent sous leur juridiction. Ces deux divinités sont, à gauche,
le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thôth à tête
d'Ibis, et à droite la déesse Saf, compagne de Thôth, portant le titre
remarquable de _dame des lettres présidente de la bibliothèque_ (mot à
mot, _la salle des livres_). De plus, le dieu est suivi d'un de ses
parèdres, qu'à sa légende et à un grand _oeil_ qu'il porte sur la tête
on reconnaît pour _le sens de la vue_ personnifié, tandis que le parèdre
de la déesse est _le sens de l'ouïe_ caractérisé par une grande oreille
tracée également au-dessus de sa tête, et par le mot _sôlem_ (l'ouïe)
sculpté dans sa légende; il tient de plus en main tous les instruments
de l'écriture, comme pour écrire tout ce qu'il entend.

Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels
bas-reliefs l'entrée d'une bibliothèque? Et à ce mot, la controverse qui
divise nos savants sur le fameux monument d'_Osimandyas_, si connu par
sa bibliothèque, et sur ses rapports avec le Rhamesséion. se présente
naturellement à ma pensée.

Dès les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du Rhamesséion la
description que Diodore nous a conservée du monument d'Osimandyas, je
fus frappé de retrouver autour de moi et dans le même ordre les parties
analogues et presque les mêmes détails du grand édifice dont Diodore
emprunte à Hécatée une notice si complète.

D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas à dix
stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas
tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).--Nous avons trouvé, en
effet, à une distance à peu près égale du Rhamesséion, une vallée
renfermant les tombeaux, encore ornés de peintures et d'inscriptions,
d'une douzaine de femmes, mais de reines égyptiennes, dont le premier
titre dans leur légende fut toujours celui d'_épouse d'Ammon_.

Le monument d'Osimandyas s'annonçait par un grand pylône _de pierre
variée_ ([Greek: lithou poikilou]).--Le premier pylône du Rhamesséion,
dont les massifs sont en grès rougeâtre et la porte en calcaire blanc, a
quelque analogie avec cette expression.

Ce pylône donnait entrée dans un péristyle dont les piliers étaient
ornés de figures colossales; on passait de là à un second pylône bien
plus soigné que le premier, sous le rapport de la sculpture, et à
l'entrée duquel se trouvait _le plus grand colosse de l'Égypte_, d'un
seul bloc de granit de Syène.--Tout cela se rapproche du Rhamesséion, à
quelques différences de mesures près; mais l'exactitude des anciens
copistes, transcrivant les quantités de ces mesures, est-elle certaine?
Là existent encore aujourd'hui les immenses débris _du plus grand
colosse_ connu de l'Égypte; il est en granit de Syène: ce sont là des
traits remarquables.

Dans le péristyle qui suivait le pylône, dit Hécatée, on avait
représenté le roi, qu'on appelle _Osimandyas_, faisant la guerre aux
révoltés de Bactriane, assiégeant une ville entourée des eaux d'un
fleuve, etc.--C'est la description exacte des bas-reliefs encore
existants sous le deuxième péristyle du Rhamesséion; et si l'on n'y voit
plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des
quatre princes commandant les divisions de l'armée, c'est que les murs
du fond du péristyle sont détruits et qu'il n'en subsiste pas la
huitième partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les monuments
d'Égypte, des rois assiégeant des villes _entourées par un fleuve_: cela
existe réellement à Ibsamboul, à Derri, sur les pylônes de Loùqsor et au
Rhamesséïon; mais tous ces monuments sont de Rhamsès le Grand, et
reproduisent les événements _de la même campagne_.

Sur le second mur du péristyle, dit la description du monument
d'Osimandyas, sont représentés les captifs ramenés par le roi de son
expédition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: et, sur le
mur de fond du péristyle du Rhamesséion, j'ai mis à découvert, par des
fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amène des prisonniers
au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupées.

Sur un troisième côté du péristyle du monument d'Osimandyas étaient
représentés _des sacrifices et le triomphe du roi au retour de cette
guerre_.--Au Rhamesséion, le registre supérieur de la paroi sur laquelle
est sculptée la bataille représente la fin d'une grande solennité
religieuse à laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau
commençait, sans aucun doute, sur le mur de fond du côté droit du
péristyle.

On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du
monument d'Osimandyas par trois portes ornées de deux colosses.--Tout
cela se trouve exactement au Rhamesséion, immédiatement aussi après le
second péristyle. Après la salle hypostyle de l'Osimandyéion venait un
espace désigné dans les traductions sous le nom de _promenoir_.--Dans le
Rhamesséion, une salle décorée des barques symboliques des dieux succède
à la salle hypostyle.

_Ensuite_, a dit Diodore, _venait la bibliothèque_; et c'est
effectivement sur la porte qui, du _promenoir_ du Rhamesséion, conduit
_à la salle suivante_, que j'ai trouvé des bas-reliefs si convenables à
l'entrée d'une _bibliothèque_.

La salle de la bibliothèque est presque entièrement rasée; il n'en reste
que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche de
la porte: sur ces murailles on a sculpté des tableaux représentant le
roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes divinités de
l'Égypte--à Amon-Ra, Mouth, Chons, Phré, Phtha, Pascht, Nofré-Thmou,
Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces
parois est occupée par deux énormes tableaux divisés en de nombreuses
colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues séries de noms de
divinités et leurs images de petite proportion; c'est un panthéon
complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux _synoptiques_,
fait nommément des libations et des offrandes à tous les dieux ou
déesses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec le
_monument d'Osimandyas_. _On voit dans la salle de la bibliothèque_, dit
en effet la description grecque, _les images de tous, les dieux de
l'Égypte; le roi leur présente de la même manière des offrandes
convenables à chacun d'eux_.

Cette comparaison des ruines du Rhamesséion avec la description du
monument d'Osimandyas conservée dans Diodore de Sicile, a été déjà
faite, et avec bien plus de détails encore, par MM. Jollois et
Devilliers dans leur _Description générale de Thèbes_, travail important
auquel je me plais à donner de justes éloges parce que j'ai vu les
lieux, et que j'ai pu juger par moi-même de l'exactitude de leur
description; mais j'ai dû reproduire rapidement ce parallèle dans cette
lettre, par le besoin de mettre à leur véritable place quelques faits
nouveaux que j'ai observés, et qui rendent si frappante l'analogie du
monument décrit par les Grecs avec le monument dont j'étudie les ruines.
Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur
_identité_, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma profession de
foi toute simple:

De deux choses l'une: ou le monument décrit par Hécatée sous le nom de
_monument d'Osimandyas_ est le même que le _Rhamesséion occidental de
Thèbes_, ou bien le _Rhamesséion_ n'est qu'une _copie_, à la différence
des mesures près, si l'on peut s'exprimer ainsi, du _monument
d'Osimandyas_.

Ici se terminent les débris du palais de Sésostris; il ne reste plus de
traces de ces dernières constructions, qui devaient s'étendre encore du
côté de la montagne. Le Rhamesséion est le monument de Thèbes le plus
dégradé, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l'élégante
majesté de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une impression
plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps
à son étude sans l'épuiser; mais d'autres monuments de la rive opposée
du Nil, où est toujours Thèbes, m'arrachent à ces merveilles.... Et je
pense à la France.... Adieu.



QUINZIÈME LETTRE


Thèbes, le 18 juin 1829.

En quittant le noble et si élégant palais de Sésostris, _le
Rhamesséion_, et avant d'étudier avec tout le soin qu'ils méritent les
nombreux édifices antiques entassés sur la butte factice nommée
aujourd'hui _Médinet-Habou_, je devais, pour la régularité de mes
travaux, m'occuper de quelques constructions intermédiaires ou voisines
qui, soit pour leur médiocre étendue, soit par leur état presque total
de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs.

Je me dirigeai d'abord vers la vallée d'_El-Assasif_, située au nord du
Rhamesséion, et qui se termine brusquement au pied des rochers calcaires
de la chaîne libyque: là existent les débris d'un édifice au nord du
tombeau d'Osimandyas.

Mon but spécial était de constater l'époque encore inconnue de ces
constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai à
l'examen des sculptures et surtout des légendes hiéroglyphiques
inscrites sur les blocs isolés et les pans de murailles épars sur un
assez grand espace de terrain.

Je fus d'abord frappé de la finesse du travail de quelques restes de
bas-reliefs martelés à moitié par les premiers chrétiens; et une porte
de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire
blanc, me donna la certitude que l'édifice entier appartenait à la
meilleure époque de l'art égyptien.

Cette porte, ou petit propylon, est entièrement couverte de légendes
hiéroglyphiques. On a sculpté sur les jambages, en relief très-bas et
fort délicat, deux images en pied de Pharaons revêtus de leurs insignes.
Toutes les dédicaces sont doubles et faites contemporainement au nom de
deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang
se nomme Aménenthé; l'autre ne marche qu'après, c'est Thouthmosis III,
nommé Moeris par les Grecs.

Si j'éprouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le reste de
l'édifice le célèbre Moeris, orné de toutes les marques de la royauté,
céder ainsi le pas à cet Aménenthé qu'on chercherait en vain dans les
listes royales, je dus m'étonner encore davantage, à la lecture des
inscriptions, de trouver qu'on ne parlât de ce roi barbu, et en costume
ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au féminin,
comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la dédicace
même des propylons.

«L'Aroëris soutien des dévoués, le roi seigneur, etc. Soleil dévoué à la
vérité! (_Elle_) a fait des constructions en l'honneur de son père (le
père d'_elle_), Amon-Ra seigneur des trônes du monde; _elle_ lui a élevé
ce propylon (qu'Amon protège l'édifice!) en pierre de granit: c'est ce
qu'_elle_ a fait (pour être) vivifiée à toujours.»

L'autre jambage porte une dédicace analogue, mais au nom du roi
Thouthmosis III, ou Moeris.

En parcourant le reste de ces ruines, la même singularité se présenta
partout. Non-seulement je retrouvai le prénom d'Aménenthé précédé des
titres _le roi souveraine du monde_, mais aussi son nom propre lui-même
à la suite du titre _la fille du soleil_. Enfin, dans tous les
bas-reliefs représentant les dieux adressant la parole à ce roi
Aménenthé, on le traite en reine comme dans la formule suivante:

«Voici ce que dît Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, _à sa fille
chérie_, soleil dévoué à la vérité: L'édifice que tu as construit est
semblable à la demeure divine.»

De nouveaux faits piquèrent encore plus ma curiosité: j'observai surtout
dans les légendes du propylon de granit, que les cartouches prénoms et
noms propres d'Aménenthé avaient été martelés dans les temps antiques et
remplacés par ceux de Thouthmosis II, sculptés en surcharge.

Ailleurs, quelques légendes d'Aménenthé avaient reçu en surcharge aussi
celles du Pharaon Thouthmosis II.

Plusieurs autres, enfin, offraient le prénom d'un Thouthmosis encore
inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme
Amensé, le tout encore sculpté aux dépens des légendes d'Aménenthé,
préalablement martelées. Je me rappelai alors avoir remarqué ce nouveau
roi Thouthmosis traité en reine, dans le petit édifice de Thouthmosis
III, à Médinet-Habou.

C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de
plusieurs observations du même genre, premiers résultats de mes courses
dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu
à compléter mes connaissances sur le personnel de la première partie de
la XVIIIe dynastie. Il résulte de la combinaison de tous les témoignages
fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de
développer ici:

1° Que Thouthmosis Ier succéda immédiatement au grand Aménothph Ier, le
chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines;

2° Que son fils Thouthmosis II occupa le trône après lui et mourut sans
enfants;

3° Que sa soeur Amensé lui succéda comme fille de Thouthmosis Ier, et
régna vingt et un ans en souveraine;

4° Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui comprit
dans son nom propre celui de la reine Amensé son épouse; que ce
Thouthmosis fut le père de Thouthmosis III ou Moeris, et gouverna au nom
d'Amensé;

5° Qu'à la mort de ce Thouthmosis, la reine Amensé épousa en secondes
noces Aménenthé, qui gouverna aussi au nom d'Amensé, et qui fut régent
pendant la minorité et les premières années de Thouthmosis III, ou
Moeris;

6° Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exerça le pouvoir
conjointement avec le régent Aménenthé, qui le tint sous sa tutelle
pendant quelques années.

La connaissance de cette succession de personnages explique tout
naturellement les singularités notées dans l'examen minutieux de tous
les restes de sculptures existant dans l'édifice de la vallée
d'_El-Assasif_. On comprend alors pourquoi le régent Aménenthé ne paraît
dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les
dieux adressent à la reine Amensé, dont il n'est que le représentant;
cela explique le style des dédicaces faites par Aménenthé, parlant
lui-même au nom de la reine, ainsi que les dédicaces du même genre dans
lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, qui joua
d'abord, le premier, un rôle passif, et ne fut, comme son successeur
Aménenthé, qu'une espèce de figurant du pouvoir royal exercé par la
reine.

Les surcharges qu'ont éprouvées la plupart des légendes du régent
Aménenthé démontrent que sa régence fut odieuse et pesante pour son
pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris à tâche de condamner
son tuteur à un éternel oubli. C'est en effet sous le règne de ce
Thouthmosis III que furent martelées presque toutes les légendes
d'Aménenthé, et qu'on sculpta à la place soit les légendes de
Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurpé l'autorité, soit
celles de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, le père même du roi
régnant. J'ai observé la destruction systématique de ces légendes dans
une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de Thèbes.
Fut-elle l'ouvrage immédiat de la haine personnelle de Thouthmosis III,
ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est
impossible de décider; mais le fait nous a paru assez curieux pour le
constater.

Toutes les inscriptions du monument d'_El-Assasif_ établissent
unanimement que cet édifice a été élevé sous la régence d'Aménenthê, au
nom de la reine Amensé et de son jeune fils Thouthmosis III. Cette
construction n'est donc point postérieure à l'an 1736 avant J.-C.,
époque approximative des premières années du règne de Thouthmosis III,
exerçant seul le pouvoir suprême. Ces sculptures comptent donc déjà plus
de 3,500 ans d'antiquité.

Il résulte de ces mêmes dédicaces et des sculptures qui décorent
quelques-unes des salles non détruites, que l'édifice intérieur était un
temple consacré à la grande divinité de Thèbes, Amon-Ra, le roi des
dieux, qu'on y adorait sous la figure spéciale
d'Amon-Ra-Pneh-enné-ghet-en-tho, c'est-à-dire d'Amon-Ra seigneur des
trônes et du monde; j'ai retrouvé dans Thèbes plusieurs autres temples
dédiés à ce grand être, mais sous d'autres titres, qui lui sont
également particuliers.

Ce temple d'Amon-Ra, d'une étendue assez considérable, décoré de
sculptures du travail le plus précieux, précédé d'un dromos et
probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'élevait au fond de
la vallée d'El-Assasif. Son sanctuaire pénétrait pour ainsi dire dans
les rochers à pic de la chaîne libyque, criblée, comme le sol même de la
vallée, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de sépulture
aux habitants de la ville capitale.

Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en
forme de voûte, de quelques-unes de ces salles, ont récemment trompé
quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet édifice était le
tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les détails que nous
avons donnés sur la construction et la destination de cet édifice sacré
détruisent une telle hypothèse. Ses divisions et ses accessoires nous le
feraient reconnaître pour un véritable temple, à défaut des inscriptions
dédicatoires qui le disent formellement. Sa décoration même et le sujet
des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes
n'ont rien de commun avec la décoration et les scènes sculptées dans les
hypogées et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples et les
palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois ancêtres
du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier genre
présentent un grand intérêt, parce qu'ils fournissent des détails
précieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe dynastie. Je
citerai d'abord, et à ce sujet, plusieurs tableaux sculptés et peints
représentant Thouthmosis, père de Thouthmosis III, et le Pharaon
Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu
Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant
toute la paroi de gauche de la grande salle voûtée, au fond du temple,
dans lequel on a figuré la grande _bari_ sacrée ou arche d'Amon-Ra, le
dieu du temple, adoré par le régent Aménenthé, ayant derrière lui
Thouthmosis III, suivi d'une très-jeune enfant richement parée, et que
l'inscription nous dit être sa fille, _la fille du roi qu'elle aime, la
divine épouse Rannofré_. En arrière de la _bari_ sacrée, et comme
recevant une portion des offrandes faites par les deux rois agenouillés,
sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son
épouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofré. L'histoire écrite ne
nous avait point conservé les noms de ces trois princesses; c'est là que
je les ai lus pour la première fois. Quant au titre de divine épouse
donné à la fille de Moeris encore en bas âge, il indique seulement que
cette jeune enfant avait été vouée au culte d'Aménenthé, étant du nombre
de ces filles d'une haute naissance, nommées _pallades_ et _pallacides_,
dont j'ai retrouvé les tombeaux dans une autre vallée de la chaîne
libyque.

Ce temple d'Amon-Ra terminant une des vallées de la nécropole de Thèbes,
reçut à différentes époques soit des restaurations, soit des
accroissements, sous le règne de divers rois successeurs d'Aménenthé et
de Thouthmosis III. J'ai retrouvé, en effet, dans les pierres provenant
des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps
peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie
aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties
d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de
l'édifice sous les règnes des rois Hôrus, Rhamsès le Grand et son fils
Ménephtha II, comme les fondateurs mêmes du temple. Enfin, la dernière
salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures
d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que j'éprouvai à la
vue de ces pitoyables bas-reliefs, comparés à la finesse et à l'élégance
des tableaux sculptés dans les deux salles précédentes, cessa bientôt à
la lecture de grandes inscriptions hiéroglyphiques, constatant que cette
belle restauration-là avait été faite sous le règne et au nom de
Ptolémée Évergète II et de sa première femme Cléopâtre. Voilà une des
mille et une preuves démonstratives contre l'opinion de ceux qui
supposeraient que l'art égyptien gagna quelque perfection par
l'établissement des Grecs en Égypte.

Je le répète encore: l'art égyptien ne doit qu'à lui-même tout ce qu'il
a produit de grand, de pur et de beau; et n'en déplaise aux savants qui
se font une religion de croire fermement à la génération spontanée des
arts en Grèce, il est évident pour moi, comme pour tous ceux qui ont
bien vu l'Égypte, ou qui ont une connaissance réelle des monuments
égyptiens existants en Europe, que les arts ont commencé en Grèce par
une imitation servile des arts de l'Égypte, beaucoup plus avancés qu'on
ne le croit vulgairement, à l'époque où les premières colonies
égyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de l'Attique
ou du Péloponnèse. La vieille Égypte enseigna les arts à la Grèce,
celle-ci leur donna le développement le plus sublime: mais sans
l'Égypte, la Grèce ne serait probablement point devenue la terre
classique des beaux-arts. Voilà ma profession de foi tout entière sur
cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des
bas-reliefs que les Égyptiens ont exécutés, avec la plus élégante
finesse de travail, 1700 ans avant l'ère chrétienne. Que faisaient les
Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne fais
qu'une lettre.... Adieu.



SEIZIÈME LETTRE


Thèbes, le 20 juin 1829.

J'ai donné toute la journée d'hier et cette matinée à l'étude des
tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne
Thèbes. Cette construction, comparable en étendue à l'immense palais de
Karnac, dont on aperçoit d'ici les obélisques sur l'autre rive du
fleuve, a presque entièrement disparu; il en subsiste encore quelques
débris, s'élevant à peine au-dessus du sol de la plaine exhaussée par
les dépôts successifs de l'inondation, qui recouvrent probablement aussi
toutes les masses de granit, de brèches et autres matières dures
employées dans la décoration de ce palais. La portion la plus
considérable étant construite en pierres calcaires, les Barbares les ont
peu à peu brisées et converties en chaux pour élever de misérables
cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une
bien haute idée de la magnificence de cet antique édifice.

Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de
longueur, nivelé par les dépôts successifs de l'inondation, couvert de
longues herbes, mais dont la surface, déchirée sur une multitude de
points, laisse encore apercevoir des débris d'architraves, des portions
de colosses, des fûts de colonnes et des fragments d'énormes bas-reliefs
que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni dérobés pour toujours à
la curiosité des voyageurs. Là ont existé plus de dix-huit colosses dont
les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de
diverses matières, ont été brisés, et l'on rencontre leurs membres
énormes dispersés ça et là, les uns au niveau du sol, d'autres au fond
d'excavations exécutées par les fouilleurs modernes. J'ai recueilli, sur
ces restes mutilés, les noms d'un grand nombre de peuples asiatiques
dont les chefs captifs étaient représentés entourant la base de ces
colosses représentant leur vainqueur, le Pharaon Aménophis, le troisième
du nom, celui même que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de
leurs mythes héroïques. Ces légendes démontrent déjà que nous sommes ici
sur l'emplacement du célèbre édifice de Thèbes connu des Grecs sous le
nom de _Memnonium_. C'est ce qu'avaient cherché à prouver, par des
considérations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans leur
excellente description de ces ruines.

Les monuments les mieux conservés au milieu de cette effroyable
dévastation des objets du premier ordre dont il me reste à parler,
établiraient encore mieux, si cela était nécessaire, que ces ruines sont
bien celles du Memnonium de Thèbes, ou palais de Memnon, appelé
_Aménophion_ par les Égyptiens, du nom même de son fondateur, et que je
trouve mentionné dans une foule d'inscriptions hiéroglyphiques des
hypogées du voisinage où reposaient jadis les momies de plusieurs grands
officiers chargés, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien de ce
magnifique édifice.

C'est vers l'extrémité des ruines et du côté du fleuve que s'élèvent
encore, en dominant la plaine de Thèbes, les deux fameux colosses,
d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit
d'une si grande célébrité sous le nom de _colosse de Memnon_. Formés
chacun d'un seul bloc de grès-brèche, transportés des carrières de la
Thébaïde supérieure, et placés sur d'immenses bases de la même matière,
ils représentent tous deux un Pharaon assis, les mains étendues sur les
genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherché à motiver à
mes yeux l'étrange erreur du respectable et spirituel Denon, qui a voulu
prendre ces statues pour celles de deux princesses égyptiennes. Les
inscriptions hiéroglyphiques encore subsistantes, telles que celles qui
couvrent le dossier du trône du colosse du sud et les côtés des deux
bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage
dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et
perpétuaient la mémoire. L'inscription du dossier porte textuellement:
«L'Arôëris puissant, le modérateur des modérateurs, etc., le roi soleil,
seigneur de vérité (ou de justice), le fils du soleil, le seigneur des
diadèmes, Aménothph, modérateur de la région pure, le bien-aimé
d'Amon-Ra, etc., l'Hôrus resplendissant, celui qui a agrandi la
demeure.....(lacune) à toujours, a érigé ces constructions en l'honneur
de son père Ammon; il lui a dédié cette statue colossale de pierre dure,
etc.» Et sur les côtés des bases on lit en grands hiéroglyphes de plus
d'un pied de proportion, exécutés, surtout ceux du colosse du nord, avec
une perfection et une élégance au-dessus de tout éloge, la légende ou
devise particulière, le prénom et le nom propre du roi que les colosses
représentent:

«Le seigneur souverain de la région supérieure et de la région
inférieure, le réformateur des moeurs, celui qui tient le monde en
repos, l'Hôrus qui, grand par sa force, a frappé les Barbares, le roi
soleil seigneur de vérité, le fils du soleil, Aménothph, modérateur de
la région pure, chéri d'Amon-Ra, roi des dieux.»

Ce sont là les titres et noms du troisième Aménophis de la XVIIIe
dynastie, lequel occupait le trône des Pharaons vers l'an 1680 avant
l'ère chrétienne. Ainsi se trouve complètement justifiée l'assertion que
Pausanias met dans la bouche des Thébains de son temps, lesquels
soutenaient que ce colosse n'était nullement l'image du Memnon des
Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nommé _Ph-Aménoph_.

Ces deux colosses décoraient, suivant toute apparence, la façade
extérieure du principal pylône de l'Aménophion; et, malgré l'état de
dégradation où la barbarie et le fanatisme ont réduit ces antiques
monuments, on peut juger de l'élégance, du soin extrême et de la
recherche qu'on avait mis dans leur exécution, par celle des figures
accessoires formant la décoration de la partie antérieure du trône de
chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptées dans la
masse même de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze pieds de
haut. La magnificence de leur coiffure et les riches détails de leur
costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont
elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hiéroglyphiques gravées
sur ces statues formant en quelque sorte les pieds antérieurs du trône
de chaque statue d'Aménophis, nous apprennent que la figure de gauche
représente une reine égyptienne, la mère du roi, nommée _Tmau-Hem-Va_,
ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine épouse du même
Pharaon, _Taïa_, dont le nom était déjà donné par une foule de
monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV,
_Tmau-Hem-Va_, mère d'Aménophis-Memnon, par les bas-reliefs du palais de
Louqsor, mentionnés dans la notice rapide que j'ai crayonnée de cet
important édifice.

Sur un autre point des ruines de l'Aménophion, du côté de la montagne
libyque, à la limite du désert et un peu adroite de l'axe passant entre
les deux colosses, existent deux blocs de grès-brèche, d'environ trente
pieds de long chacun, et présentant la forme de deux énormes stèles.
Leur surface visible est ornée de tableaux et de magnifiques
inscriptions formées chacune de vingt-quatre à vingt-cinq lignes
d'hiéroglyphes du plus beau style, exécutés de relief dans le creux. H
est infiniment probable que ces portions qu'on aperçoit aujourd'hui sont
les dossiers des sièges de deux groupes colossals renversés et enfouis
la face contre terre: j'ai manqué de moyens assez puissants pour
vérifier le fait.

Quoi qu'il en soit, les tableaux sculptés sur ces masses effrayantes
nous montrent toujours le roi Aménophis-Memnon, accompagné ici de la
reine Taïa son épouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou par
Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes expressément
relatifs à la dédicace du Memnonium ou Aménophion aux dieux de Thèbes
par le fondateur de cet immense édifice.

La forme et la rédaction de cette dédicace, dont j'ai pris une copie
soignée, malgré une foule de lacunes, sont d'un genre tout à fait
original et m'ont paru très-curieuses. On en jugera par une courte
analyse.

Cette consécration du palais est rappelée d'une manière tout à fait
dramatique; c'est d'abord le roi Aménophis qui prend la parole dès la
première ligne et la garde jusqu'à la treizième. «Le roi Aménothph a
dit: Viens, ô Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, toi qui résides
dans les régions de Oph (Thèbes)! contemple la demeure que nous t'avons
construite dans la contrée pure, elle est belle: descends du haut du
ciel pour en prendre possession!» Suivent les louanges du dieu mêlées à
la description de l'édifice dédié, et l'indication des ornements et
décorations en pierre de grès, en granit rosé, en pierre noire, en or,
en ivoire et en pierres précieuses, que le roi y a prodigués, y compris
deux grands obélisques dont on n'aperçoit plus aujourd'hui aucune trace.

Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu
Amon-Ra en réponse aux courtoisies du Pharaon. «Voici ce que dit
Amon-Ra, le mari de sa mère, etc.: Approche, mon fils, soleil seigneur
de vérité, du germe du soleil, enfant du soleil, Aménothph! J'ai entendu
tes paroles et je vois les constructions que tu as exécutées; moi qui
suis ton père, je me complais dans tes bonnes oeuvres, etc.»

Enfin, vers le milieu de la vingtième ligne commence une troisième et
dernière harangue; c'est celle que prononcent les dieux en présence
d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens
Aménothph, son fils chéri, d'en rendre le règne joyeux en le prolongeant
pendant de longues années, en récompense du bel édifice qu'il a élevé
pour leur servir de demeure, palais dont ils déclarent avoir pris
possession après l'avoir bien et dûment visité.

L'identité du Memnonium des Grecs et de l'Aménophion égyptien n'est donc
plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais fût une des plus
étonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en grand,
exécutées par un Grec nommé Iani, ancien agent de M. Salt, ont mis à
découvert une foule de bases de colonnes, un très-grand nombre de
statues léontocéphales en granit noir; de plus, deux magnifiques sphinx
colossals et à tête humaine, en granit rosé, du plus beau travail,
représentant aussi le roi Aménophis III. Les traits du visage de ce
prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de
physionomie un peu éthiopienne, sont absolument semblables à ceux que
les sculpteurs et les peintres ont donnés à ce même Pharaon dans les
tableaux des stèles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais de
Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la vallée de
l'Ouest à Biban-el-Molouk; nouvelle et millième preuve que les statues
et bas-reliefs égyptiens présentent de véritables portraits des anciens
rois dont ils portent les légendes.

A une petite distance du Rhamesséion existent les débris de deux
colosses en grès rougeâtre: c'étaient encore deux statues ornant
probablement la porte latérale nord de l'Aménophion; ce qui peut donner
une juste idée de l'immense étendue de ce palais, dont il reste encore
de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occupé des
inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand
colosse du nord, la célèbre _statue de Memnon;_ tout cela est bien
moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la
réalité des harmonieux accents que tant de Romains affirment unanimement
avoir ouï moduler par la bouche même du colosse, aussitôt qu'elle était
frappée des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, plusieurs
fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon,
aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon
attention du mélancolique tableau que je contemplais, la plaine de
Thèbes, où gisent les membres épars de cette aînée des villes royales.
Il y aurait matière à d'éternelles réflexions; mais je ne dois pas
oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques
ruines..... Adieu.



DIX-SEPTIEME LETTRE


Thèbes (rive occidentale), 25 juin 1829.

Je viens de visiter et d'étudier dans toutes ses parties un petit temple
d'une conservation parfaite, situé derrière l'Aménophion, dans un vallon
formé par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon qui
s'en est détaché du côté de la plaine. Ce monument a été décrit par la
Commission d'Égypte sous le nom de _Petit Temple d'Isis._

Le voyageur est attiré, dans ces lieux solitaires et dénués de toute
végétation, par une enceinte peu régulière, bâtie en briques crues, et
qu'on aperçoit de fort loin, parce qu'elle est placée sur un terrain
assez élevé. On y pénètre par un petit propylon en grès engagé dans
l'enceinte et couvert extérieurement de sculptures d'un travail
lourdement recherché. Les tableaux qui ornent le bandeau de cette porte
représentent Ptolémée Soter II faisant des offrandes, du côté droit, à
la déesse Hathôr (Vénus) et à la grande triade de Thèbes, Amon-Ra, Mouth
et Chons; du côté gauche, à la déesse Thmé ou Thmeï (la vérité ou la
justice, Thémis) et à une triade formée du dieu hiéracocéphale Mandou,
de son épouse Ritho et de leur fils Harphré. Ces trois divinités, celles
qu'on adorait principalement à Hennonthis, occupent la partie du bandeau
dirigée vers cette capitale de nome.

Ces courts détails suffisent, lorsqu'on est un peu familiarisé avec le
système de décoration des monuments égyptiens, pour déterminer avec
certitude: 1° à quelles divinités fut spécialement dédié le temple
auquel ce propylon donne entrée; 2° quelles divinités y jouissaient du
rang de syntrône; et il devient ici de toute évidence qu'on adorait
spécialement dans ce temple le principe de beauté confondu et identifié
avec le principe de vérité, de justice, ou, en termes mythologiques, que
cet édifice était consacré à la déesse Hathôr, identifiée avec la déesse
Thmeï. Ce sont, en effet, ces deux déesses qui reçoivent les premiers
hommages de Soter II; et comme l'édifice faisait partie de Thèbes et
avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'après une règle
de saine politique que j'ai développée ailleurs, des sacrifices en
l'honneur de la triade thébaine et de la triade hermonthite. On s'était
donc trop hâté de donner un nom à ce temple, d'après des aperçus
reposant sur de simples conjectures.

Les mêmes adorations sont répétées sur la porte du temple proprement
dit, qui s'ouvre par un petit péristyle que soutiennent des colonnes à
chapiteaux ornés de fleurs de lotus et de houppes de papyrus combinées;
les colonnes et les parois n'ont jamais été décorées de sculptures. Il
n'en est point ainsi du pronaos, formé de deux colonnes et de deux
piliers ornés de têtes symboliques de la déesse Hathôr, à laquelle ce
temple fut consacré. Les tableaux qui couvrent le fût des colonnes
représentent des offrandes faites à cette déesse et à sa seconde forme
Thmeï, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et
plusieurs formes tertiaires de la déesse Hathôr, adorée par le roi
Ptolémée Épiphane, sous le règne duquel a été faite la dédicace du
monument, comme le prouve la grande inscription hiéroglyphique sculptée
sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des
deux parties affrontées de cette formule dédicatoire:

(Partie de droite.) _Première ligne_. «Le roi (dieu Épiphane que
Phtah-Thoré a éprouvé, image vivante d'Amon-Ra), le chéri des dieux et
des déesses mères, le bien-aimé d'Amon-Ra, a fait exécuter cet édifice
en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour être vivifié à toujours.»

_Deuxième ligne_. «La divine soeur de (Ptolémée toujours vivant, dieu
aimé de Phtah), chéri d'Amon-Ra, l'ami du bien (Pmainoufé)..... (le
reste est détruit).»

(Partie de gauche.) _Première ligne_. «Le fils du soleil (Ptolémée
toujours vivant, dieu aimé de Phtah), chéri des dieux et des déesses
mères, bien-aimé d'Hathôr, a fait exécuter cet édifice en l'honneur de
sa mère la rectrice de l'Occident, pour être vivifié à toujours.»

_Deuxième ligne_. «La royale épouse (Cléopâtre, bien-aimée de Thmeï),
rectrice de l'Occident, a fait exécuter cet édifice..... (le reste
manque).»

Ces textes justifient tout à fait ce que nous avions déduit des seules
sculptures du propylon relativement aux divinités particulièrement
honorées dans ce temple; il est également établi que la dédicace de cet
édifice sacré a été faite par le cinquième des Ptolémées, vers l'an 200
avant J.-C.

Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche
du pronaos, ainsi que sur la façade du temple formant le fond de ce même
pronaos, appartiennent tous au règne d'Épiphane. Tous se rapportent aux
déesses Hathôr et Thmeï, ainsi qu'aux grandes divinités de Thèbes et
d'Hennonthis.

On a divisé le naos en trois salles contiguës; ce sont trois véritables
sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entièrement sculpté,
contient des tableaux d'offrandes à tous les dieux adorés dans le
temple, les deux triades précitées, et principalement aux déesses Hathôr
et Thmeï, qui paraissent dans presque toutes les scènes. Aussi n'est-il
question que de ces deux divinités dans les dédicaces du sanctuaire,
inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptolémée
Philopator:

«L'Hôrus soutien de l'Égypte, celui qui a embelli les temples comme
Thôth deux fois grand, le seigneur des panégyries comme Phtah, le chef
semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, l'éprouvé par
Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolémée toujours vivant, bien-aimé
d'Isis, l'ami de son père (Philopator), a fait cette construction en
l'honneur de sa mère Hathôr, la rectrice de l'Occident.» (Dédicace de
gauche.)

Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au
règne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme Arsinoé adorant les
deux déesses; deux seuls tableaux portent l'image de Ptolémée Épiphane,
fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite
et de gauche l'inscription suivante, relative à des embellissements
exécutés sous le règne postérieur, celui d'Évergète II et de ses deux
femmes:

«Bonne restauration de l'édifice, exécutée par le roi, germe des dieux
lumineux, l'éprouvé par Phtah, etc., Ptolémée toujours vivant, etc., par
sa royale soeur, la modératrice souveraine du monde, Cléopâtre, et par
sa royale épouse, la modératrice souveraine du monde, Cléopâtre, dieux
grands chéris d'Amon-Ra.»

C'est à la déesse Hathôr qu'appartenait plus spécialement le sanctuaire
de droite; cette grande divinité y est représentée sous des formes
variées, recevant les hommages des rois Philopator et Épiphane; les
dédicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.

Le sanctuaire de gauche fut consacré à la déesse Thmeï, la Dicé et
l'Alété des mythes égyptiens; aussi tous les tableaux qui décorent cette
chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait
cette divinité dans l'Amenti, les régions occidentales ou l'enfer des
Égyptiens.

Les deux souverains de ce lieu terrible, où les âmes étaient jugées,
Osiris et Iris, reçoivent d'abord les hommages de Ptolémée et d'Arsinoé,
dieux Philopators; et l'on a sculpté sur la paroi de gauche la grande
scène de la _psychostasie_. Ce vaste bas-relief représente la salle
hypostyle (Oskh) ou le prétoire de l'Amenti, avec les décorations
convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied de
son trône s'élève le lotus, emblème du monde matériel, surmonté de
l'image de ses quatre enfants, génies directeurs des quatre points
cardinaux.

Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rangés sur deux
lignes, la tête surmontée d'une plume d'autruche, symbole de la justice:
debout sur un socle, en avant du trône, le Cerbère égyptien, monstre
composé de trois natures diverses, le crocodile, le lion et
l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les âmes coupables; son
nom, Téouôm-énément, signifie la dévoratrice de l'Occident ou de
l'enfer. Vers la porte du tribunal paraît la déesse Thmeï dédoublée,
c'est-à-dire figurée deux fois, à cause de sa double attribution de
déesse de la justice et de déesse de vérité; la première forme,
qualifiée de Thmeï, rectrice de l'Amenti (la vérité), présente l'âme
d'un Égyptien, sous les formes corporelles, à la seconde forme de la
déesse (la justice), dont voici la légende: «Thmeï qui réside dans
l'Amenti, où elle pèse les coeurs dans la balance; aucun méchant ne lui
échappe.» Dans le voisinage de celui qui doit subir l'épreuve on lit les
mots suivants: «Arrivée d'une âme dans l'Amenti.»

Plus loin s'élève la balance infernale; les dieux Hôrus, fils d'Isis, à
tête d'épervier, et Anubis, fils d'Osiris, à tête de chacal, placent
dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prévenu, l'autre une
plume, emblème de justice: entre le fatal instrument qui doit décider du
sort de l'aine et le trône d'Osiris, on a placé le dieu Thôth
ibiocéphale, «Thôth le deux fois grand, le seigneur de Schmoun
(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le secrétaire de
justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de vérité.»
Ce greffier divin écrit le résiliât de l'épreuve à laquelle vient d'être
soumis le coeur de l'Égyptien défunt, et va présenter son rapport au
souverain juge.

On voit que le fait seul de la consécration de ce troisième sanctuaire à
la déesse Thmeï y a motivé la représentation de la psychostasie, et
qu'on a trop légèrement conclu de la présence de ce tableau curieux,
reproduit également dans la deuxième partie de tous les rituels
funéraires, que ce temple était une sorte d'édifice funèbre, qui pouvait
même avoir servi de sépulture à des membres très-distingués de la caste
sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothèse. Il est vrai que les
environs de l'enceinte qui renfermé ce monument ont été criblés
d'excavations sépulcrales et de catacombes égyptiennes de toutes les
époques. Mais le temple d'Hathôr et de Thmeï n'est point Je seul édifice
sacré élevé au milieu des tombeaux; il faudrait donc aussi considérer
comme des temples funéraires le palais de Sésostris ou le Rhamesséion,
le temple d'Ammon à El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce qui est
insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par
toutes les inscriptions égyptiennes qui en couvrent les parois. Mon
opinion est fondée sur l'examen attentif et détaillé des lieux. Je n'ai
pas encore fini à Thèbes, si même on peut réellement finir au milieu de
tant de monuments.....



DIX-HUITIEME LETTRE


Thèbes (Médinet-Habou), le 30 juin 1829.

On peut se rendre à la grande butte de Médinet-Habou soit en prenant le
chemin de la plaine, en traversant le Rhamesséion, l'emplacement de
l'Aménophion (Memnônium), et les restes calcaires du Ménéphthéion, grand
édifice construit par le fils et successeur de Rhamsès le Grand; soit en
suivant le vallon à l'entrée duquel s'élève le petit temple d'Hathôr et
de Thmeï.

Là existe, presque enfouie sous les débris des habitations particulières
qui se sont succédé d'âge en âge, une masse de monuments de haute
importance, qui, étudiés avec attention, montrent, au milieu des plus
grands souvenirs historiques, l'état des arts de l'Égypte à toutes les
époques principales de son existence politique: c'est en quelque sorte
un tableau abrégé de l'Égypte monumentale. On y trouve en effet réunis,
un temple appartenant à l'époque pharaonique la plus brillante, celle
des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la période
des conquêtes, un édifice de la première décadence sous l'invasion
éthiopienne, une chapelle élevée sous un des princes qui avaient brisé
le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des propylées de
l'époque romaine; enfin, dans une des cours du palais pharaonique, des
colonnes qui jadis soutenaient le faîte d'une église chrétienne.

Le détail un peu circonstancié de ce que renferment de plus curieux des
monuments si variés me conduirait beaucoup trop loin; je dois me
contenter de donner une idée rapide de chacune des parties qui forment
cet amas de constructions si intéressantes, en commençant par celles qui
se présentent en arrivant à la butte du côté qui regarde le fleuve.

On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres de
grès, peu élevée au-dessus du sol actuel, et dans laquelle on pénètre
par une porte dont les jambages, surpassant à peine la corniche brute
qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur
romain dont voici la légende hiéroglyphique, inscrite dans les deux
cartouches accolés: «L'empereur Csesar Titus Elius Hadrianus Antoninus
Pius.»

Le même prince est aussi représenté sur l'une des deux portes latérales
de l'enceinte, où il est en adoration devant la triade de Thèbes à
droite, et devant celle d'Hermonthis à gauche. C'est encore ici une
nouvelle preuve de ces égards perpétuels de bon voisinage que se
rendaient mutuellement les cultes locaux.

Au fond de l'enceinte s'élève une rangée de six colonnes réunies trois à
trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais reçu de
sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncelées provenant des
parties supérieures de cette construction, la légende impériale déjà
citée: l'enceinte et les propylées appartiennent donc au règne d'Antonin
le Pieux. C'est d'ailleurs ce que démontrait déjà le mauvais style des
bas-reliefs.

En traversant ces propylées, on arrive à un grand pylône dont la porte,
ornée d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, est
couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolémée Soter II,
présente des offrandes variées aux sept grandes divinités élémentaires
et aux dieux des nomes thébain et hermonthite.

Le mur de l'enceinte et les propylées d'Antonin, aussi bien que le
pylône de Soter II, m'ont offert une particularité remarquable: c'est
que ces constructions modernes ont été élevées aux dépens d'un édifice
antérieur et bien autrement important. Les pierres qui les forment sont
couvertes de restes de légendes hiéroglyphiques, de portions de
bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des têtes ou des corps
de divinités, des chars, des chevaux, des soldats, des prisonniers de
guerre, enfin de nombreux débris d'un calendrier sacré; et comme on lit
sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prénom ou le nom de
Rhamsès le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que ces
blocs ne proviennent des démolitions du grand palais de Sésostris, le
Rhamesséion, ravagé depuis longtemps par les Perses, à l'époque où, sous
Ptolémée Soter II et Antonin, on bâtissait les propylées et le pylône
dont il est ici question.

Au pylône de Soter succède un petit édifice d'une exécution plus
élégante, semblable en son plan au petit édifice à jour de l'île de
Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant
rasées jusqu'à la hauteur des murs des entrecolonnements. Tous les
bas-reliefs encore existants représentent le roi Nectanèbe, de la XXXe
dynastie, la sébennytique, adorant le souverain des dieux Amon-Ra, et
recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de Thèbes.

Cette chapelle, du IVe siècle avant J.-C., avait été appuyée sur un
édifice plus ancien; c'est un pylône de médiocre étendue, dont les
massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs
parties. Élevé sous la domination du roi éthiopien Taharaka, dans le
VIIe siècle avant notre ère, le nom, le prénom, les titres, les louanges
de ce prince avaient été rappelés dans les inscriptions et les
bas-reliefs décorant les faces des deux massifs, et sur la porte qui les
sépare. Mais à l'époque où les Saïtes remontèrent sur le trône des
Pharaons, il paraît qu'on fit marteler, par une mesure générale, les
noms des conquérants éthiopiens sur tous les monuments de l'Égypte.

J'ai déjà remarqué la proscription du nom de Sabacon dans le palais de
Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les
marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine tous
les éléments constitutifs dans le plus grand nombre des cartouches
existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription
relative à des embellissements exécutés sous Ptolémée Soter II:

«Cette belle réparation a été faite par le roi seigneur du monde, le
grand germe des dieux grands, celui que Phtah a éprouvé, image vivante
d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diadèmes, Ptolémée
toujours vivant, le dieu aimé d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT NOHEM),
en l'honneur de son père Amon-Ra, qui lui a concédé les périodes des
panégyries sur le trône d'Hôrus.»

Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse légende des Lagides, à
propos de quelques pierres qu'on a changées, avec les légendes que
l'Éthiopien, véritable fondateur du pylône, a fait sculpter sur le
bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante:
«La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aimé d'Amon-Ra, seigneur des
trônes du monde.»

Sur les deux massifs extérieurs du pylône, ce prince, auquel certaines
traditions historiques attribuent, la conquête de toute l'Afrique
septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a été figuré de proportion
colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, réunies en groupe,
de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.

Au delà du pylône de Taharaka et dans le mur de clôture du nord,
existent encore en place deux jambages d'une porte en granit rosé,
chargés de légendes exécutées avec soin et contenant le nom et les
titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre
sacerdotal, l'hiérograminate et prophète Pétaménoph. C'est le même
personnage qui fit creuser, vers l'entrée de la ville d'El-Assasif,
l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le
nom de _Grande Syringe._

On arrive enfin à l'édifice le plus antique, celui dont les propylées de
l'époque romaine, le pylône des Lagides, la chapelle de Nectanèbe et le
pylône du roi éthiopien ne sont que des dépendances; ces diverses
constructions ne furent élevées que pour annoncer dignement la demeure
du roi des dieux, et celle du Pharaon, son représentant sur la terre.

Ce vieux monument, qui porte à la fois le double caractère de temple et
de palais, se compose encore d'un sanctuaire environné de galeries
formées de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou moins
vastes.

Toutes les parois portent des sculptures exécutées avec une correction
remarquable et une grande finesse de travail; ce sont là des bas-reliefs
de la meilleure époque de l'art. Aussi la décoration de cet édifice
appartient-elle au règne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
reine Amensé, du régent Aménenthé et de Thouthmosis III, le Moeris des
historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a décoré la plus
grande partie de l'édifice; les dédicaces en ont été faites en son nom:
celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux conservées,
donne une idée de toutes les autres; la voici:

_Première ligne_. «La vie: l'Hôrus puissant, aimé de Phré, le souverain
de la haute et basse région, grand chef de toutes les parties du monde,
l'Hôrus resplendissant, grand par sa force, celui qui a frappé les neuf
arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil
stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du
monde, vivifié aujourd'hui et à toujours.»

_Deuxième ligne_. «Il a fait exécuter ces constructions en l'honneur de
son père Amon-Ra, roi des dieux; il lui a érigé ce grand temple dans la
partie occidentale du Thouthmoséion d'Ammon, en belle pierre de grès;
c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours.»

La plupart des bas-reliefs décorant les galeries et les chambres des
édifices représentent ce roi, Thouthmosis III, rendant divers hommages
aux dieux, ou en recevant des grâces et des dons; je citerai seulement
des tableaux sculptés sur la paroi de gauche de la grande salle ou
sanctuaire. Dans l'un, le plus étendu, le Pharaon casqué est conduit par
la déesse Hathôr et par le dieu Atmou, qui se tiennent par la main, vers
l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace
avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'épais feuillage, en disant:
«Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur l'arbre Oscht,
dans le palais du soleil!» Cette scène se passe devant les vingt-cinq
divinités secondaires adorées à Thèbes et disposées sur deux files, en
tête desquelles on lit l'inscription suivante: «Voici ce que disent les
autres grandes divinités de Toph (Thèbes): Nos coeurs se réjouissent à
cause du bel édifice construit par le roi soleil stabiliteur du monde.»

J'ai trouvé dans le second tableau, pour la première fois, le nom et la
représentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette princesse,
appelée Rhamaithé, et portant le titre de royale épouse, accompagne son
mari faisant de riches offrandes à Amon-Ra générateur; la reine reparaît
aussi dans deux tableaux décorant une des petites salles de gauche au
fond de l'édifice.

Les six dernières salles du palais, dans l'une desquelles existe,
renversée, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes de
bas-reliefs de l'époque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
reine Amensé et de son fils Thouthmosis III, dont les légendes
royales-sont sculptées en surcharge sur celles du régent Aménenthé,
martelées avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en pied
représentant ce prince, dont la mémoire fut aussi proscrite.

La fondation de cet édifice remonte donc aux premières années du XVIIIe
siècle avant J.-C. Il est naturel, par conséquent, de rencontrer, en le
parcourant avec soin, plusieurs restaurations annoncées d'ailleurs par
des inscriptions qui en fixent l'époque et en nomment les auteurs;
telles sont:

1° La restauration des portes et d'une portion du plafond de la grande
salle, par Ptolémée Evergète II, entre l'an 146 et l'an 118 avant notre
ère;

2° Des réparations faites vers l'an 392 avant notre ère aux colonnes
d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le
Pharaon Mendésien Acoris. On a employé pour cela des pierres provenant
d'un petit édifice construit par la princesse Neitocris, fille de
Psammétichus II;

3° Toutes les sculptures des façades supérieures sud et nord exécutées
sous le règne de Rhamsès-Méiamoun, au XVe siècle avant notre ère.

Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables de
tous, avaient été ordonnés sans doute pour lier, par la décoration, le
petit palais de Moeris avec le grand palais de Rhamsès-Méiamoun, qui,
avec ses attenances, couvre presque toute la butte de Médinet-Habou.

C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de ce
Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de l'Égypte, et
dont les exploits militaires ont été confondus avec ceux de Sésostris ou
Rhamsès le Grand, par les auteurs anciens et par les écrivains modernes.

Un édifice d'une médiocre étendue, mais singulier par ses formes
inaccoutumées, le seul qui, parmi tous les monuments de l'Égypte, puisse
donner une idée de ce qu'était une habitation particulière à ces
anciennes époques, attire d'abord les regards du voyageur. Le plan qu'en
ont publié les auteurs de la grande _Description de l'Égypte_ pourra
donner une idée exacte de la disposition générale de ces deux massifs de
pylônes unis à un grand pavillon par des constructions tournant sur
elles-mêmes en équerre; je ne dois m'occuper que des curieux bas-reliefs
et des inscriptions sculptées sur toutes les surfaces.

L'entrée principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux grands
massifs formant une espèce de faux pylône, ensevelis en partie sous des
buttes provenant des débris d'habitations modernes. Vers le haut règne
une frise anaglyphique composée des éléments combinés de la légende
royale du Rhamsès fils aîné et successeur immédiat de Rhamsès-Méiamoun,
«Soleil, gardien de vérité, éprouvé par Ammon.» On remarque de plus, sur
ces massifs, des tableaux d'adoration de la même époque, et deux
_fenêtres_ portant sur leur bandeau le disque ailé de Hat, et sur leurs
jambages les légendes royales de Rhamsès-Méiamoun, «Soleil, gardien de
vérité et ami d'Ammon.»

La porte qui sépare ces constructions appartient au règne d'un troisième
Rhamsès, le second fils de Méiamoun, «le soleil seigneur de vérité, aimé
par Ammon.»

Dans l'intérieur de cette petite cour s'élèvent deux massifs de pylônes,
ornés, ainsi que les construction qui les unissent au grand pavillon, de
frises anaglyphiques portant la légende du fondateur, Rhamsès-Méiamoun,
et de bas-reliefs d'un grand intérêt, parce qu'ils ont trait aux
conquêtes de ce Pharaon.

La face antérieure du massif de droite est presque entièrement occupée
par une figure colossale du conquérant levant sa hache d'armes sur un
groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures;
le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, présente au
vainqueur la harpe divine en disant: «Prends cette arme, mon fils chéri,
et frappe les chefs des contrées étrangères!»

Le soubassement de ce vaste tableau est composé des chefs des peuples
soumis par Rhamsès-Méiamoun, agenouillés, les bras attachés derrière le
dos par les liens qui, terminés par une houppe de papyrus ou une fleur
de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.

Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont
très-variés, offrent, avec toute vérité, les traits du visage et les
vêtements particuliers à chacune des nations qu'ils représentent; des
légendes hiéroglyphiques donnent successivement le nom de chaque peuple.
Deux ont entièrement disparu; celles qui subsistent, au nombre de cinq,
annoncent:


Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie),
Le chef du pays de Térosis,                               en Afrique
Le chef du pays de Toroao,



et

Le chef du pays de Robou,                         en Asie
Le Chef du pays de Moschausch,


Un tableau et un soubassement analogues décorent la face antérieure du
massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques;
on les a rangés dans l'ordre suivant:

Le chef de la mauvaise race du pays de Schéto ou Chéta;

Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumôr;

Le grand du pays de Fekkarb;

Le grand du pays de Schairotana contrée maritime;

Le grand du pays de Scha.....(le reste est détruit);

Le grand du pays de Touirscha, contrée maritime;

Le grand du pays de Pa..... (le reste est détruit).

Sur l'épaisseur du massif de gauche, Rhamsès-Méiamoun casqué, le
carquois sur l'épaule, conduit des groupes de prisonniers de guerre aux
pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conquérant: «Va! empare-toi des
contrées; soumets leurs places fortes et amène leurs chefs en
esclavage;»

Le massif correspondant et les corps de logis qui réunissent le pylône
au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait trop
long de détailler ici. On remarque des _fenêtres_ décorées
extérieurement et intérieurement avec beaucoup de goût, et des _balcons_
soutenus par des prisonniers barbares sortant à mi-corps de la muraille.

L'intérieur du grand pavillon, divisé en trois _étages_, fut décoré de
bas-reliefs représentant des scènes domestiques de Rhamsès-Méiamoun; je
possède des dessins exacts de tous ces intéressants tableaux, parmi
lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant
son repas, jouant avec ses petits enfants ou occupé avec la reine d'une
partie de jeu analogue à celui des _échecs_, etc., etc. L'extérieur de
ce pavillon est couvert de légendes du roi ou de bas-reliefs
commémoratifs de ses victoires.

C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions qu'on
arrive enfin devant le premier pylône du grand et magnifique palais de
Rhamsès-Méiamoun. L'édifice que nous venons de décrire n'en était qu'une
dépendance et une simple annexe.

Ici, tout prend des proportions colossales: les faces extérieures des
deux énormes massifs du premier pylône, entièrement couvertes de
sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'édifice
non-seulement par des tableaux d'un sens vague et général, mais encore
par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du conquérant
et de la divinité protectrice qui lui donne la victoire. On voit sur le
massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant à Rhamsès-Méiamoun
treize contrées asiatiques, dont les noms, conservés pour la plupart,
ont été sculptés dans des cartels servant comme de boucliers aux peuples
enchaînés. Une longue inscription, dont les onze premières lignes sont
assez bien conservées, nous apprend que ces conquêtes eurent lieu dans
la douzième année du règne de ce Pharaon.

Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la
forme de Phré hiéracocéphale, donne la harpé au belliqueux Rhamsès pour
frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de contrées
ou de villes subsistent encore; le reste a été détruit pour appuyer
contre le pylône des masures modernes. Le roi des dieux adresse à
Méiamoun un long discours dont voici les dix premières colonnes:
«Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe chéri, maître du monde, soleil
gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre
entière; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues sous tes
pieds; je te livre les chefs des contrées méridionales; conduis-les en
captivité, et leurs enfants à leur suite; dispose de tous les biens
existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront
se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai livré
aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes
sandales, etc.»

Une grande stèle, mais très-fruste, constate que ces conquêtes eurent
lieu la onzième année du roi. C'est à la même année du règne de
Rhamsès-Méiamoun que se rapportent les sculptures des massifs du premier
pylône du côté de la cour. Il s'agit ici d'une campagne contre les
peuples asiatiques nommés Moschausch.

Des masses de débris amoncelés couvrent toute la partie inférieure du
pylône et enfouissent en très-grande partie la magnifique colonnade qui
décore le côté gauche de la cour, ainsi que la galerie soutenue par des
piliers-cariatides formant cette même cour du côté droit. Déblayer
cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais
elle aurait pour résultat certain de rendre à l'admiration des voyageurs
deux galeries de la plus complète conservation, des colonnes couvertes
de bas-reliefs, de riches décorations ayant conservé tout l'éclat de
leurs couleurs, et enfin une nombreuse série de grands tableaux
historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions
dédicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des
élégantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur épanouie du
lotus.

Au fond de cette première cour s'élève un second pylône, décoré de
figures colossales, sculptées, comme partout ailleurs, de relief dans le
creux; celles-ci rappellent les triomphes de Rhamsès-Méiamoun dans la
neuvième année de son règne. Le roi, la tête surmonte des insignes du
fils aîné d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth,
conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et
enchaînés dans diverses positions; ces nations, appartenant à une même
race, sont nommées Schakalascha, Taônaou et Pourosato. Plusieurs
voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont
cru reconnaître en eux des peuples hindous. Sur le massif de droite de
ce pylône existait une énorme inscription, aujourd'hui détruite aux
trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui
en subsiste encore, qu'elle était relative à l'expédition contre les
Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Taônaou et les Ouschascha.
Il y est aussi question des contrées d'Aumôr et d'Oreksa, ainsi que
d'une bataille navale.

Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second
pylône. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et de
Phtah en décorent les jambages, au bas desquels on lit deux inscriptions
dédicatoires attestant que Rhamsès-Méiamoun a consacré cette grande
porte en belle pierre de granit à son père Amon-Ra, et qu'enfin les
battants ont été si richement ornés de métaux précieux qu'Ammon lui-même
se réjouit en les contemplant.

On se trouve après avoir franchi cette porte, dans la seconde cour du
palais, où là grandeur pharaonique se montre dans tout son éclat; la vue
seule peut donner une idée du majestueux effet de ce péristyle, soutenu
à l'est et à l'ouest par d'énormes colonnades, au nord par des piliers
contre lesquels s'appuient des cariatides, derrière lesquels se montre
une seconde colonnade. Tout est chargé de sculptures revêtues de
couleurs très-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, pour les
convertir, les ennemis systématiques de l'architecture peinte.

Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs
décorations; de grands et vastes tableaux sculptés et peints appellent
de toute part la curiosité des voyageurs. L'oeil se repose sur le bel
azur des plafonds ornés d'étoiles de couleur jaune doré; mais
l'importance et la variété des scènes reproduites par le ciseau
absorbent bientôt toute l'attention. Quatre tableaux formant le
registre inférieur de la galerie de l'est, côté gauche, et une partie de
la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de
Rhamsès-Méiamoun contre des peuples asiatiques nommés Robou, teint
clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un
surtout transversalement rayé bleu et blanc; ce costume est tout à fait
analogue à celui des Assyriens et des Mèdes figures, sur les cylindres
dits babyloniens ou persépolitains.

_Premier tableau_. Grande bataille: le héros égyptien, debout sur un
char lancé au galop, décoche des flèches contre une foule d'ennemis
fuyant dans le plus grand désordre. On aperçoit sur le premier plan les
chefs égyptiens montés sur des chars, et leurs soldats entremêlés à des
alliés, les Fekkaro, massacrant les Robou épouvantés, ou les liant comme
prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en
pied, sans compter les chevaux.

_Deuxième tableau._ Les princes et les chefs de l'armée égyptienne
conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des scribes
comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties
génitales coupées aux Robou morts sur le champ de bataille.
L'inscription porte textuellement: «Conduite des prisonniers en présence
de Sa Majesté; ceux-ci sont au nombre de mille; mains coupées, trois
mille; phallus, trois mille.» Le Pharaon, au pied duquel on dépose ces
trophées, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont retenus
par des officiers, adresse une allocution à ses guerriers; il les
félicite de leur victoire, et prodigue fort naïvement les plus grands
éloges à sa propre personne, «Livrez-vous à la joie, leur dit-il,
qu'elle s'élève jusqu'au ciel; les étrangers sont renversés par ma
force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont été remplis;
je me suis présenté devant eux comme un lion, je les ai poursuivis
semblable à un épervier; j'ai anéanti leurs âmes criminelles; j'ai
franchi leurs fleuves; j'ai incendié leurs forteresses; je suis pour
l'Égypte ce qu'a été le dieu Mandou; j'ai vaincu les Barbares: Amon-Ra
mon père a humilié le monde entier sous mes pieds, et je suis roi sur le
trône à toujours.»

En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription,
malheureusement fort endommagée, et relative à cette campagne, qui date
de l'an V du règne de Rhamsès-Méiamoun.

_Troisième tableau._ Le vainqueur, le fouet en main et guidant ses
chevaux, retourne ensuite en Égypte; des groupes de prisonniers
enchaînés précèdent son char; des officiers étendent au-dessus de la
tête du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est occupé par
l'armée égyptienne, divisée en pelotons marchant régulièrement en ligne
et au pas, selon les règles de la tactique moderne.

Enfin Rhamsès rentre triomphant dans Thèbes (quatrième tableau); il se
présente à pied, traînant à sa suite trois colonnes de prisonniers,
devant le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth; le roi harangue les
divinités et en reçoit en réponse les assurances les plus flatteuses.

Une immense composition remplit tout le registre supérieur de la galerie
nord et de la galerie est, à droite de la porte principale. C'est une
cérémonie publique qui n'offre pas moins de deux cents personnages en
pied; à cette pompeuse marche assiste tout ce que l'Égypte renfermait de
plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de
Rhamsès-Méiamoun, et la panégyrie célébrée par le souverain et son
peuple pour remercier la divinité de la constante protection qu'elle
avait accordée aux armes égyptiennes. Une ligne de grands hiéroglyphes,
sculptés au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce que
cette panégyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Hôrus (l'[Greek:
Alpha] et l'[Greek: Omega] de la théologie égyptienne) eut lieu à Thèbes
le premier jour du mois de Paschons. Cette légende contient en outre
l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour ainsi
dire le programme entier, de la cérémonie.

L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de cette
légende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptées dans le
bas-relief auprès de chaque personnage et au-dessus des groupes
principaux.

Rhamsès-Méiamoun sort de son palais porté dans un naos, espèce de chasse
richement décorée, soutenue par douze _oeris_ ou chefs militaires, la
tête ornée de plumes d'autruche. Le monarque, décoré de toutes les
marques de sa royale puissance, est assis sur un trône élégant que des
images d'or de la Justice et de la Vérité couvrent de leurs ailes
étendues; le sphinx, emblème de la sagesse unie à la force, et le lion,
symbole du courage, sont debout près du trône, qu'ils semblent protéger.
Des officiers agitent autour du naos les _flabellum_ et les éventails
ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent auprès du
roi, portant son sceptre, l'étui de son arc et ses autres insignes.

Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la caste
sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos à pied, rangés sur
deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; la
marche est fermée par un peloton de soldats. Des groupes tout aussi
variés précèdent le Pharaon: un corps de musique, où l'on remarque la
flûte, la trompette, le tambour et des choristes, forme la tête du
cortège; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, parmi
lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le _fils aîné_ de Rhamsès,
le chef de l'armée après lui, brûle l'encens devant la face de son père.

Le roi arrive au temple d'Hôrus, s'approche de l'autel, répand les
libations et brûle l'encens; vingt-deux prêtres portent sur un riche
palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des _flabellum_, des
éventails et des rameaux de fleurs. Le roi, à pied, coiffé d'un simple
diadème de la région inférieure, précède le dieu et suit immédiatement
le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Hôrus ou Amon-Ra, le mari de sa
mère. Un prêtre encense l'animal sacré; la reine, épouse de Rhamsès, se
montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe religieuse;
et, tandis que l'un des pontifes lit à haute voix l'invocation prescrite
lorsque la lumière du dieu franchit le seuil de son temple, dix-neuf
prêtres s'avancent portant les diverses enseignes sacrées, les vases,
les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres
prêtres ouvrent le cortège religieux, soutenant sur leurs épaules des
statuettes; ce sont les images des rois ancêtres et prédécesseurs de
Rhamsès-Méiamoun, assistant au triomphe de leur descendant.

Ici a lieu une cérémonie sur la nature de laquelle on s'est étrangement
mépris. Deux enseignes sacrées, particulières au dieu Amon-Hôrus,
s'élèvent au-dessus de deux autels. Deux prêtres, reconnaissables à leur
tête rasée et, mieux encore, à leur titre inscrit à côté d'eux, se
retournent pour entendre les ordres du grand pontife président de la
panégyrie, lequel tient en main le sceptre nommé _pat_, insigne de ses
hautes fonctions; un troisième prêtre donne la liberté à quatre oiseaux
qui s'envolent dans les airs.

On a voulu voir ici des _sacrifices humains_, en prenant le sceptre du
pontife pour un couteau, les deux prêtres pour deux victimes, et les
oiseaux pour l'emblème des âmes qui s'échappaient des corps de deux
malheureux égorgés par une barbare superstition; mais une inscription
sculptée devant l'hiérogrammate assistant à la cérémonie nous rassure
complètement, et prouve toute l'innocence de cette scène en nous faisant
bien connaître ses détails et son but.

Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition
même:

«Le président de la panégyrie a dit:

Donnez l'essor aux quatre oies;

Amset   |   Sis   |  Soumants  | Kebhsniv

Dirigez-vous vers

le Midi | le Nord | l'Occident |  l'Orient

dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux de
l'Occident | dites aux dieux de l'Orient

que Hôrus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiffé du
pschent, que le roi Rhamsès s'est coiffé du pschent.»


Il en résulte clairement que les quatre oiseaux représentent les quatre
enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, génies des quatre
points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer
aussi au monde entier qu'à l'exemple du dieu Hôrus, le roi
Rhamsès-Méiamoun vient de mettre sur sa tête la couronne emblème de la
domination sur les régions supérieures et inférieures. Cette couronne se
nommait _pschent_; c'est celle que porte ici, en effet, et pour la
première fois, le roi debout et devant lequel se passe la fonction
sacrée qu'on vient de faire connaître.

La dernière partie du bas-relief représente le roi, coiffé du _pschent_,
remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, précédé de tout le
corps sacerdotal et de la musique sacrée, est accompagné par les
officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille d'or
une gerbe de blé, et, coiffé enfin de son casque militaire comme à sa
sortie du palais, prendre congé, par une libation, du dieu Amon-Hôrus
rentré dans son sanctuaire. La reine est encore témoin de ces deux
dernières cérémonies; le prêtre invoque les dieux; un hiérogrammate lit
une longue prière; auprès du Pharaon sont encore le taureau blanc et les
images des rois ancêtres dressées sur une même base.

C'est en étudiant cette partie du tableau que j'ai pu m'assurer enfin de
la place relative qu'occupe Rhamsès-Méiamoun dans la série des dynasties
égyptiennes. Les statues des rois ses prédécesseurs sont ici
chronologiquement rangées, et comme cet ordre est celui même que leur
assignent d'autres monuments de Thèbes, aucun doute ne saurait s'élever
sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant
devant elles les cartouches prénoms des rois qu'elles représentent.
Rhamsès-Méiamoun, comme Rhamsès le Grand (Sésostris), ayant marqué son
règne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont été
confondus par les historiens grecs en un seul et même personnage. Mais
les monuments originaux les différencient trop bien l'un de l'autre pour
que la même confusion puisse avoir lieu désormais. Je me propose de
traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de détails.
Revenons à la décoration de la magnifique cour de Médinet-Habou.

On a sculpté dans le registre supérieur de la galerie de l'est, partie
gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde cérémonie
publique tout aussi développée que la précédente. Celle-ci est une
panégyrie célébrée par le roi en l'honneur de son père, le dieu
Sochar-Osiris, le vingt-septième jour du mois de Hathôr. Je possède
également des dessins fidèles de cette solennité et la copie des
nombreuses légendes explicatives qui l'accompagnent.

Il faut passer rapidement sur les scènes de consécration et les honneurs
royaux décernés par les dieux à Rhamsès-Méiamoun, et que reproduisent
une foule de grands bas-reliefs sculptés dans les registres inférieurs
des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me
dispenser de noter ici le nom des divinités auxquelles le Pharaon
présente des offrandes variées dans les cent quarante-quatre bas-reliefs
peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et ouest,
non compris tous ceux du même genre sculptés sur le fût des trois
grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit
l'intérieur de la galerie de l'ouest.

Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique formé par une double
rangée de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands
bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou les
bienfaits que les grandes divinités de Thèbes prodiguent au Pharaon
victorieux. Une série de figures en pied ornent le soubassement de cette
galerie et méritent une attention particulière.

Les légendes hiéroglyphiques inscrites à côté de ces personnages revêtus
du riche costume des princes égyptiens, dont ils tiennent en main les
insignes caractéristiques, constatent qu'on a représenté ici les enfants
de Rhamsès-Méiamoun par ordre de primogéniture. On a seulement fait deux
groupes distincts des enfants mâles et des princesses. Les princes, dont
les noms et les titres ont été sculptés à côté de leurs images, sont au
nombre de neuf, savoir:

1° Rhamsès-Amonmai, basilicogrammate commandant des troupes;

2° Rhamsès-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;

3° Rhamsès-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;

4° Phréhipefhbour, haut fonctionnaire dans l'administration royale;

5° Mandouschopsch, _idem_;

6° Rhamsès-Maithmou, prophète des dieux Phré et Athmou;

7° Rhamsès-Schahemkamé, grand prêtre de Phtah;

8° Rhamsès-Amonhischopsch, sans autre qualification que celle de prince;

9° Rhamsès-Méiamoun, _idem_.

Les trois premiers, après la mort de leur père Rhamsès-Méiamoun, étant
successivement montés sur le trône des Pharaons, leurs légendes ont dû
être surchargées pour recevoir les cartouches prénoms ou noms propres de
ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, à
propos de cette liste intéressante, qu'à cette époque le nom de
_Rhamsès_ était devenu en quelque sorte le nom même de la famille, et
que le conquérant avait concentré dans les membres de sa maison les
postes les plus importants de l'armée, de l'administration civile et du
sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais été sculptés.

Toute cette série de princes et de princesses forme la décoration du
soubassement à la droite et à la gauche d'une grande et belle porte
s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en
la traversant, dans une troisième cour environnée et suivie d'un
très-grand nombre de salles; les décombres ont depuis longtemps enseveli
toute cette partie du palais existante encore sous les débris entassés
des frêles constructions qui se sont succédé d'âge en âge. Des fouilles
en grand mettraient ici à découvert des tableaux et des inscriptions
d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser à les
entreprendre, je réservai les fonds dont je pouvais disposer pour le
déblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie
extérieure nord du palais, à partir du premier pylône, et la presque
totalité de la muraille extérieure sud, enfouie jusqu'à la corniche qui
couronne l'édifice entier.

La muraille nord offre une série de bas-reliefs historiques d'un haut
intérêt. Je donnerai ici un court abrégé du sujet de chacun d'eux, en
commençant par l'extrémité de la paroi vers l'ouest.

_Campagne contre les Maschausch et les Robou._

_Premier tableau._ L'armée égyptienne en marche, sur huit ou neuf
rangées de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites précèdent un
char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char s'élève un
grand mât surmonté d'une tête de bélier ornée du disque solaire. C'est
le char du dieu Amon-Ra, qui guide à l'ennemi le roi Rhamsès-Méiamoun,
également monté sur un char richement orné et qu'entourent les archers
de la garde ainsi que les officiers attachés à sa personne. On lit à
côté du char du dieu: «Voici ce que dit Amon-Ra, le roi des dieux: «Je
marche devant toi, ô mon fils!» «

_Deuxième tableau._ Bataille sanglante: les Maschausch prennent la
fuite; le roi et quatre princes égyptiens en font un horrible carnage.

_Troisième tableau._ Rhamsès, debout sur une espèce de tribune, harangue
cinq rangées de chefs et de guerriers égyptiens conduisant une foule de
Maschausch et de Robou prisonniers. Réponse des chefs militaires au
roi. En tête de chaque corps d'armée on fait le dénombrement des mains
droites coupées aux ennemis morts sur le champ de bataille, ainsi que
celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu à la bravoure des vaincus.
L'inscription porte à 2,525 le nombre de ces preuves de victoire sur des
hommes courageux et vaillants.

_Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de même race à
physionomie hindoue._

_Premier tableau_ (à la suite des précédents). Le roi Rhamsès-Méiamoun,
en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire agenouillés
devant lui, ainsi que les porte-enseignes des différents corps; plus
loin, les soldats debout écoutent les paroles du souverain qui les
appelle aux armes pour punir les ennemis de l'Égypte; les chefs
répondent à l'appel du roi en invoquant ses victoires récentes, et
protestent de leur dévouement à un prince qui obéit aux paroles
d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats,
divisés par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus grand ordre,
guidés par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, des
carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors
en usage.

_Deuxième tableau._ Le roi, tête nue et les cheveux nattés, tient les
rênes de ses chevaux et marche à l'ennemi; une partie de l'armée
égyptienne le précède en ordre de bataille; ce sont les fantassins
pesamment armés ou hoplites; sur le flanc s'avancent par pelotons les
troupes légères de différentes armes; les guerriers montés sur des chars
ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi
au germe de Mandou, s'avançant pour soumettre la terre à ses lois; ses
fantassins, à des taureaux terribles, et ses cavaliers, à des éperviers
rapides.

_Troisième tableau_. Défaite des Fekkaro et de leurs alliés. Les
fantassins égyptiens les mettent en fuite sur tous les points du champ
de bataille. Méiamoun, secondé par ses chars de guerre, en fait un
horrible carnage; quelques chefs ennemis résistent encore, montés sur
des chars traînés soit par deux chevaux, soit par quatre boeufs; au
milieu de la mêlée et à une des extrémités, plusieurs chariots traînés
par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont défendus par des
Fekkaro; des soldats égyptiens les attaquent et les réduisent en
esclavage.

_Quatrième tableau_. Après cette première victoire, l'armée égyptienne
se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus méthodique et le plus
régulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle traverse des
pays difficiles, infestés de bêtes sauvages; sur le flanc de l'armée, le
roi, attaqué par deux lions, vient de terrasser l'un et combat contre
l'autre.

_Cinquième tableau_. Le roi et ses soldats arrivent sur le bord de la
mer au moment où la flotte égyptienne en est venue aux mains avec la
flotte des Fekkaro, combinée avec celle de leurs alliés les
Schairotanas, reconnaissables à leurs casques armés de deux cornes. Les
vaisseaux égyptiens manoeuvrent à la fois à la voile et à l'aviron; des
archers en garnissent les hunes, et leur proue est ornée d'une tête de
lion. Déjà un navire fekkarien a coulé, et la flotte alliée se trouve
resserrée entre la flotte égyptienne et le rivage, du haut duquel
Rhamsès-Méiamoun et ses fantassins lancent une grêle de traits sur les
vaisseaux ennemis. Leur défaite n'est plus douteuse, la flotte
égyptienne entasse les prisonniers à côté de ses rameurs. En arrière et
non loin du Pharaon, on a représenté son char de guerre et les nombreux
officiers attachés à sa personne. Ce vaste tableau renferme plusieurs
centaines de figures, et j'en rapporte une copie très-exacte.

_Sixième tableau_. Le rivage est couvert de guerriers égyptiens
conduisant divers groupes mêlés de Schairotanas et de Fekkaro
prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, arrêté avec une
partie de son armée devant une place forte nommée _Mogadiro_. Là se fait
le dénombrement des mains coupées. Le Pharaon, du haut d'une tribune sur
laquelle repose son bras gauche appuyé sur un coussin, harangue ses fils
et les principaux chefs de son armée, et termine son discours par ces
phrases remarquables: «Amon-Ra était à ma droite comme à ma gauche; son
esprit a inspiré mes résolutions; Amon-Ra lui-même, préparant la perte
de mes ennemis, a placé le monde entier dans mes mains.» Les princes et
les chefs répondent au Pharaon qu'il est un soleil appelé à soumettre
tous les peuples du monde, et que l'Égypte se réjouit d'une victoire
remportée par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trône de son père.

_Septième tableau_. Retour du Pharaon vainqueur à Thèbes, après sa
double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux
chefs de ces nations conduits par Rhamsès devant le temple de la grande
triade thébaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours que sont
censés prononcer les divers acteurs de cette scène à la fois triomphale
et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la
traduction:

«Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui sont en la
puissance de Sa Majesté et qui glorifient le dieu bienfaisant, le
seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance
n'a point de bornes; tu règnes comme un puissant soleil sur l'Égypte;
grande est ta force, ton courage est semblable à celui de Boré (le
griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en
ton pouvoir à toujours.»

«Paroles du roi seigneur du monde, etc., à son père Amon-Ra, le roi des
dieux: Tu me l'as ordonné; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai combattu
toutes les parties de la terre; le monde s'est arrêté devant moi ...;
mes bras ont forcé les chefs de la terre, d'après le commandement sorti
de ta bouche.»

«Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, modérateur des dieux: Que ton
retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as
renversé tous les chefs, tu as percé les coeurs des étrangers et rendu
libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche
t'approuve.»

Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux
campagnes du conquérant égyptien dans la onzième année de son règne,
arrivent jusqu'au second pylône du palais: de ce point jusqu'au premier
pylône, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs tableaux
sont enfouis sous des collines de décombres. J'ai pu cependant avoir une
copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisième campagne du roi
contre des peuples asiatiques, avec des légendes en très-mauvais état.
L'un représente Rhamsès-Méiamoun combattant à pied, couvert d'un large
bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une
hauteur. Dans le second tableau, le roi, à la tête de ses chars, écrase
ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'armée
égyptienne pousse le siège avec vigueur; des soldats coupent des arbres
et s'approchent des fossés, couverts par des mantelets; d'autres, après
les avoir franchis, attaquent à coups de hache la porte de la ville;
plusieurs enfin ont dressé des échelles contre la muraille et montent à
l'assaut, leurs boucliers rejetés sur leurs épaules.

Sur le revers du premier pylône existe encore un tableau relatif à une
campagne contre la grande nation de Schéta ou Chéto: le roi, debout sur
son char, prend une flèche dans son carquois fixé sur l'épaule, et la
décoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats égyptiens
et les officiers attachés à la personne du roi marchent à sa suite,
rangés sur quatre files parallèles.

Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans
l'état d'enfouissement où se trouve aujourd'hui le magnifique palais de
Médinet-Habou, tout entier du règne de Rhamsès-Méiamoun, les successeurs
immédiats n'y ayant ajouté que quelques accessoires presque
insignifiants. Le nombre considérable de noms de peuples et de nations
asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ de
recherches à la géographie comparée; ce sont de précieux éléments pour
la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus
antique période de son histoire. Je crois possible de reconnaître la
synonymie de ces noms égyptiens de peuples avec ceux que nous ont
transmis les géographes grecs, et ceux surtout que contiennent les
textes hébreux et les mémoires originaux des nations asiatiques. C'est
un beau travail qui mérite d'être entrepris; il sera facilité et par la
connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de
ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms
avec ceux du même genre que j'ai trouvés, en bien plus grand nombre, sur
d'autres monuments de Thèbes et de la Nubie.

Toute la muraille extérieure du palais, du côté du sud, qu'il a fallu
faire déblayer jusqu'au second pylône, est couverte de grandes lignes
verticales d'hiéroglyphes contenant le calendrier sacré en usage dans le
palais de Rhamsès; la portion que nous avons fait excaver, à grands
frais, contient les mois de Thôth, Paophi, Hathôr, Choïac et Tôbi. Vers
l'extrémité du palais est un article du mois de Paschon, le neuvième
mois de l'année égyptienne. Ce calendrier indique toutes les fêtes qui
se célébraient dans chaque mois, et au bas de chaque indication de fête
on a sculpté, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte
d'offrande qu'on devait présenter dans la cérémonie. Pour donner une
idée de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la traduction de
quelques-uns de ces articles:

«_Mois de Thôth_, néoménie; manifestation de l'étoile de Sothis; l'image
d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire,
accompagnée par le roi Rhamsès ainsi que par les images de tous les
autres dieux du temple.»

«_Mois de Paophi_, le 19; jour de la principale panégyrie d'Ammon, qui
se célèbre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); l'image
d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux
synthrônes; le roi Rhamsès l'accompagne dans la panégyrie de ce jour.»

«_Mois d'Hathôr_, le 26; panégyrie de Phtah-Socbaris; le roi accompagne
l'image du dieu gardien du Rhamesséium de Méiamoun (le palais de
Médinet-Habou) de Thèbes sur la rive gauche, dans la panégyrie de ce
jour.»

Cette panégyrie continuait encore le vingt-septième et le vingt-huitième
jour du même mois; c'est celle qu'on a représentée dans les grands
bas-reliefs supérieurs des galeries de l'est et du sud de la seconde
cour du palais; du reste, je savais déjà, par un très-grand nombre
d'inscriptions, que les Égyptiens appelaient _Rhamesséium de Méiamoun_
le monument de Médinet-Habou dont je viens de donner une description
rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je
termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu.



DIX-NEUVIÈME LETTRE


Thèbes (environs de Médinet-Habou), le 2 juillet 1829. Afin de donner
une idée générale complète du quartier sud-ouest de la vieille capitale
pharaonique, voisin du nome d'_Hermonthis_, il me reste à présenter
quelques détails sur deux édifices sacrés, qui, bien moins importants, à
la vérité, que le palais du conquérant _Méiamoun_, présentent toutefois
quelque intérêt sous divers rapports historiques et mythologiques.

L'une de ces constructions s'élève au milieu de broussailles et de
grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et à une très-petite
distance de l'énorme enceinte carrée, en briques crues, qui environnait
jadis le palais et les temples de Médinet-Habou. C'est un édifice de
petites proportions, et qui n'a jamais été complètement terminé; il se
compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les
deux dernières seulement sont décorées de tableaux, soit sculptés et
peints, soit ébauchés, ou même simplement tracés à l'encre rouge. Ces
tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur
l'époque de sa construction. Il appartient au règne des Lagides, comme
le prouvent une double dédicace d'un travail barbare, sculptée
ultérieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits devant
les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration.

La dédicace annonce expressément que le roi _Ptolémée Évergète II, et sa
soeur, la reine Cléopâtre_, ont construit cet édifice et l'ont consacré
_à leur père_ le dieu _Thôth_, ou Hermès ibiocéphale.

C'est ici le seul des temples encore existants en Égypte qui soit
spécialement dédié au dieu protecteur des sciences, à l'inventeur de
l'écriture et de tous les arts utiles, en un mot, à l'organisateur de la
société humaine. On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui
décorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du sanctuaire.
On l'y invoquait sous son nom ordinaire de _Thôth_, que suivent
constamment soit le titre SOTEM qui exprime la suprême direction des
choses sacrées, soit la qualification _Ho-en-Hib_, c'est-à-dire _qui a
une face d'ibis_, oiseau sacré, dont toutes les figures du dieu,
sculptées dans ce temple, empruntent la tête, ornées de coiffures
variées.

On rendait aussi dans ce temple un culte très-particulier à _Nohémouo_
ou _Nahamouo_, déesse que caractérisent le vautour, emblème de la
maternité, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon
s'élevant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les légendes tracées à
côté des nombreuses représentations de cette compagne du dieu _Thôth_,
qui, d'après son nom même, paraît avoir présidé à la _conservation des
germes_, l'assimilent à la déesse _Saschfmoué_, compagne habituelle de
_Thôth_, régulatrice des périodes d'années et des assemblées sacrées.

Ces deux divinités reçoivent, outre leurs titres ordinaires, celui de
_Résidant_ à MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom antique de cette
portion de Thèbes où s'élève le temple de _Thôth_.

Le bandeau de la porte qui donne entrée dans la dernière salle du
temple, le _sanctuaire_ proprement dit, est orné de quatre tableaux
représentant Ptolémée faisant de riches offrandes, d'abord aux grandes
divinités protectrices de Thèbes, _Amon-Ra, Mouth_ et _Chons_,
généralement adorées dans cette immense capitale, et en second lieu aux
divinités particulières du temple, _Thôth_ et la déesse _Nahamouo_. Dans
l'intérieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande triade
thébaine, et même celles de la triade adorée dans le nome d'Hermonthis,
qui commençait à une courte distance du temple. Deux grands tableaux,
l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche,
représentent, selon l'usage, la bari ou _arche sacrée_ de la divinité à
laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de
THOTH-PEHO-EN-HIB (_Thôth à face d'ibis_), et l'arche de gauche, celle
de THOTH PSOTEM (Thôth le surintendant des _choses sacrées_). L'une et
l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes décorées de
têtes d'épervier, surmontées du disque et du croissant, à tête
symbolique du dieu _Chons_, le fils aîné d'Ammon et de Mouth, la
troisième personne de la triade thébaine, dont le dieu _Thôth_ n'est
qu'une forme secondaire.

Ici, comme dans la salle précédente, on trouve toujours le roi Ptolémée
_Évergète II_, faisant des offrandes ou de riches présents aux divinités
locales. Mais quatre bas-reliefs de l'intérieur du sanctuaire, sculptés
deux à gauche et deux à droite de la porte, ont fixé plus
particulièrement mon attention. Ce ne sont plus des divinités proprement
dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, _Évergète
II_, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de titre
à ces bas-reliefs, _brûle l'encens en l'honneur des pères de ses pères
et des mères de ses mères_. Le roi accomplit, en effet, diverses
cérémonies religieuses en présence d'individus des deux sexes, classés
deux par deux, et revêtus des insignes de certaines divinités. Les
légendes tracées devant chacun de ces personnages achèvent de démontrer
que ces honneurs sont adressés aux rois et aux reines lagides, ancêtres
d'Évergète II en ligne directe: et en effet, le premier bas-relief de
gauche représente _Ptolémée Philadelphe_, costumé en Osiris, assis sur
un trône à côté duquel on voit la reine _Arsinoé_ sa femme, debout,
coiffée des insignes de _Mouth_ et d'_Hathôr_. Évergète II lève ses bras
en signe d'adoration devant ces deux époux, dont les légendes
signifient: _Le divin père de ses pères_ PTOLÉMÉE, _dieu_ PHILADELPHE;
_la divine mère de ses mères_ ARSINOÉ, _déesse_ PHILADELPHE.

Plus loin, Évergète II offre l'encens à un personnage également assis
sur un trône et décoré des insignes du dieu _Socarosiris_, accompagné
d'une reine debout, la tête ornée de la coiffure d'Hathôr, la Vénus
égyptienne; leurs légendes portent: _Le père de ses pères_, PTOLÉMÉE,
_dieu créateur_. _La divine mère de ses mères_, BÉRÉNICE, _déesse
créatrice_. On peut donc reconnaître ici soit _Ptolémée Soter Ier_ et sa
femme _Bérénice_, fille de Magas, soit _Ptolémée Évergète Ier_ et
_Bérénice_, sa femme et sa soeur. L'absence totale du cartouche prénom
dans la légende du Ptolémée, objet de cette adoration, autoriserait
l'une ou l'autre de ces hypothèses. Mais si l'on observe que ces deux
époux reçoivent les hommages d'_Évergète II_, à la suite des honneurs
rendus, en premier lieu, à _Ptolémée_ et à _Arsinoé Philadelphe_, on se
persuadera que le second tableau concerne les enfants et les successeurs
immédiats de ces Lagides, c'est-à-dire _Évergète Ier_ et _Bérénice_, sa
soeur. Le titre de _Phter-Mounk, dieu créateur, dieu fondateur_ ou
_fabricateur_, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, à _Ptolémée
Soter Ier_, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la pleine
certitude que ce titre est prodigué sur les monuments égyptiens à une
foule de souverains autres que des chefs de dynasties.

Deux bas-reliefs, sculptés à droite de la porte, nous montrent Évergète
II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres ancêtres et
prédécesseurs, et toujours en suivant la ligne généalogique descendante:
ainsi, dans le premier tableau, le roi répand des libations devant le
_divin père de son père_, PTOLÉMEE, _dieu_ PHILOPATOR, _et la divine
mère de sa mère_, ARSINOÉ, _déesse_ PHILOPATOR; enfin, dans le second
tableau, il fait l'offrande du vin à son royal père PTOLÉMÉE, _dieu_
ÉPIPHANE, et _à sa royale mère_ CLÉOPATRE, _déesse_ ÉPIPHANE. Son père
et son aïeul sont figurés dans le costume du dieu Osiris; sa mère et son
aïeule, dans le costume d'Hathôr. Quant aux titres _Philadelphe,
Philopator et Épiphane_, ils sont placés à la suite des cartouches noms
propres, et exprimés par des hiéroglyphes phonétiques (représentant les
mots coptes équivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc la
généalogie complète d'Évergète II, et l'ordre successif des rois de la
dynastie des Lagides à partir de _Ptolémée Philadelphe_.

C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Égypte servent
pour le moins de confirmation aux témoignages historiques puisés dans
les écrits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point
éclaircir ou coordonner les notions vagues et incohérentes que ce même
peuple nous a transmises sur l'histoire égyptienne, surtout en ce qui
concerne les anciennes époques. L'usage constamment suivi par les
Égyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses
séries de tableaux représentant des scènes religieuses ou des événements
contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain régnant à
l'époque même où l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disons-nous,
a tourné bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a
conservé jusqu'à nos jours un immense trésor de notions positives qu'on
chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute vérité que,
grâce à ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les
accompagnent, chaque monument de l'Égypte s'explique par lui-même, et
devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprète. Il
suffit, en effet, d'étudier quelques instants les sculptures qui ornent
le sanctuaire de l'édifice situé à côté de l'enceinte de Médinet-Habou,
la seule portion du monument véritablement terminée, pour se convaincre
aussitôt qu'on se trouve dans un temple consacré au dieu _Thôth_,
construit sous le règne d'Évergète II et de sa soeur et première femme
_Cléopâtre_, mais dont les sculptures ont été terminées postérieurement
à l'époque du mariage d'Évergète II avec Cléopâtre sa nièce et sa
seconde femme, mentionnée dans les légendes royales qui décorent le
plafond du sanctuaire.

Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossièreté d'exécution des
hiéroglyphes, et le peu de soin donné à l'application des couleurs sur
les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les
inscriptions dédicatoires pour qu'on méconnaisse dans le petit temple de
Thôth un produit de la décadence des arts égyptiens, devenue si rapide
aux dernières époques de la domination grecque.

Mais un édifice d'un temps encore plus rapproché de nous présente aux
regards du voyageur un exemple frappant du degré de corruption auquel
descendit la sculpture égyptienne sous l'influence du gouvernement
romain. Il s'agit ici des ruines désignées, dans la _Description
générale de Thèbes_, par MM. Jollois et Devilliers, sous le nom de
_Petit Temple situé à l'extrémité sud de l'Hippodrome_, aux débris
duquel j'ai donné toute la journée d'hier.

Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini et
moi, nous courûmes sur Médinet-Habou, et, passant dans le voisinage du
petit temple de _Thôth_, nous gagnâmes la base des monticules factices
formant l'immense enceinte nommée l'_Hippodrome_ par la Commission
d'Égypte, et que nous longeâmes extérieurement à travers la plaine
rocailleuse qui s'étend jusqu'au pied de la chaîne libyque. Parvenus,
après une marche assez longue et très-fatigante, au midi de ces vastes
fortifications, qui jadis renfermèrent, selon toute apparence, un
établissement militaire, espèce de camp permanent qu'habitaient les
troupes formant la garnison de Thèbes et la garde des Pharaons, nous
gravîmes un petit plateau peu élevé au-dessus de la plaine, mais couvert
de débris de constructions et de fragments de poteries de différentes
époques.

Le premier objet qui attire les regards est un grand _propylon_ faisant
face à l'ouest, mais dans un état de destruction fort avancé, quoique
formé primitivement de matériaux d'un assez beau choix. Quatre
bas-reliefs existent encore du côté de l'hippodrome; tous représentent
l'empereur _Vespasien_ [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], costumé à
l'égyptienne et faisant des offrandes à différentes divinités; les
tableaux qui décorent la face du propylon tournée du côté du temple
montrent l'empereur _Domitien_ [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS
GRMNIKOS)] accomplissant de semblables cérémonies; enfin, neuf
bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la décoration
intérieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figuré soit
dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblème de la paresse,
soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrés: c'est
l'empereur _Othon_ [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].

Je lisais pour la première fois le nom de cet empereur, retracé en
caractères hiéroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur
toutes les constructions égyptiennes existantes entre la Méditerranée et
Dakkéh en Nubie, limite extrême des édifices élevés par les Égyptiens
sous la domination grecque et romaine. La durée du règne d'Othon fut si
courte que la découverte d'un monument rappelant sa mémoire excite
toujours autant de surprise que d'intérêt. Il paraît, au reste, que
l'Égypte se déclara promptement pour Othon, puisque c'est précisément la
province de l'empire où furent frappées les seules médailles de bronze
que nous ayons de cet empereur.

La présence du nom d'_Othon_ établit invinciblement que la décoration du
propylon, à en juger par ce qui reste des sculptures, fut commencée l'an
69 de l'ère chrétienne, et terminée au plus tard vers l'an 96, époque de
la mort de _Domitien_.

En avant, et à quelque distance du propylon, se trouve un escalier au
bas duquel était jadis une petite porte décorée de bas-reliefs d'un
travail barbare, comparativement à ceux du propylon; et cependant je
reconnus dans leurs débris la légende de l'empereur _Auguste_ ([Greek:
AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'à cette époque l'Égypte avait
simultanément de bons et de mauvais ouvriers.

Sur le même axe, et à soixante mètres environ du grand propylon, s'élève
le temple, ou plutôt une petite cella aujourd'hui isolée, et dont les
parois extérieures, à peine dégrossies, n'ont jamais reçu de décoration;
mais les salles intérieures sont couvertes d'ornements sculptés et de
bas-reliefs d'une exécution très-lourde et très-grossière. Presque tous
ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent à l'époque
d'_Hadrien_. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les
divinités adorées dans le temple; et à côté de chacune de ces images on
a répété sa légende particulière, [Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS
ATRIANS], _l'empereur César Trajan Hadrien_. J'ai remarqué enfin que la
corniche extérieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la légende
d'_Antonin_, ainsi conçue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS ATRIANS
ANTONINS EUSBS], _l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius_.

L'époque de la décoration du sanctuaire et des autres salles du temple
proprement dit étant clairement fixée par ces noms impériaux, il reste à
déterminer quelles furent les divinités particulièrement honorées dans
ce temple: ce point éclairci, il deviendra facile en même temps de
décider avec certitude si cet édifice appartenait jadis au nome
_diospolite_, ou à celui d'_Hermonthis_; car de l'étude suivie des
monuments de l'Égypte et de la Nubie, il résulte que la triade adorée
dans la capitale d'un nome reparaît constamment et occupe un rang
distingué dans les édifices sacrés de toutes les villes de sa
dépendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte particulier, et
vénérant les trois portions distinctes de l'Être divin sous des noms et
des formes différentes.

Les indications les plus positives à cet égard doivent résulter de
l'examen des sculptures qui décorent les sanctuaires, surtout lorsque
cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme
cela arrive précisément pour les ruines situées au sud de l'hippodrome.

Quatre grands bas-reliefs superposés deux à deux couvrent la paroi du
fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs supérieurs représentent
l'empereur _Hadrien_, costumé en fils aîné d'Ammon, adorant une déesse
coiffée du vautour, emblème de la maternité, et surmonté des cornes de
vache, du disque et d'un petit trône. Ce sont les insignes ordinaires
d'_Isis_, et la légende sculptée à côté des deux images de la déesse
porte en effet: ISIS _la grande mère divine qui réside dans la montagne
de l'Occident_. Les bas-reliefs inférieurs nous montrent le même
empereur présentant des offrandes au dieu _Monht_ ou _Manthou_, le dieu
éponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux _Amon-Ra_, le dieu éponyme de
Thèbes.

Guidés ici par une théorie fondée sur l'observation de faits
entièrement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune
exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple
fut particulièrement consacré à la déesse Isis, puisque ses images
occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire;
au-dessous d'elle paraissent les grandes divinités du nome de _Thèbes_
et du nome _hermonthite_, deux syntrônes adorés aussi dans ce même
temple. Mais le dieu _Manthou_ occupant la droite, quoique tenant dans
ces mythes sacrés un rang inférieur à celui du roi des dieux Amon-Ra,
qui occupe ici la gauche, il devient certain que le _Temple d'Isis_,
situé au sud de l'hippodrome, dépendait du nome d'_Hermonthis_ et non du
nome _diospolite_, puisque le dieu Mandou reçoit immédiatement après
_Isis_ et avant Amon-Ra, dieu éponyme de Thèbes, les adorations de
l'empereur Hadrien.

Ainsi la divinité locale, celle que les habitants de la [Greek: chomae]
ou _bourgade_ du nome hermonthite, qui exista jadis autour du temple,
regardaient comme leur protectrice spéciale, fut la déesse _Isis_, qui
réside dans PTÔOU-EN-EMENT (ou la _montagne de l'Occident_). Mais cette
qualification donne lieu à quelque incertitude: faut-il prendre les mots
_Ptôou-en-ement_ dans leur sens général et n'y voir que la désignation
de la _montagne occidentale_, derrière laquelle, selon les mythes, le
soleil se couchait et terminait son cours, montagne placée sous
l'influence d'_Isis_, de la même manière que la _montagne orientale_,
PTÔOU-EN-EIEBT, appartenait à la déesse _Nephthys_; ou bien, prenant les
mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis
_Hitem-ptôou-en-ement_ par: déesse qui réside dans PTÔOUENEMENT ou
_Ptôouement_, en considérant ici _Ptôouement_ comme le nom propre de la
bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait
alors analogue aux titres _Hitem Pselk_, résidant à Pselkis; _Hitem
Manlak_, résidant à Philae; _Hitem Souan_, résinant à Syène; _Hitem
Ebôu_, résidant à Éléphantine; _Hitem Snè_, résidant à Latopolis; _Hitem
Ebôt_, résidant à Abydos, etc., que reçoivent constamment Thôth, Isis,
Chnouphis, Saté, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur
élevèrent ces anciennes villes placées sous leur domination immédiate.
Mais comme les mots _Ptôou-en-ement_ ne sont pas toujours suivis, comme
_Pselk, Manlak, Souan_, etc., du signe déterminatif des noms propres de
contrées ou de lieux habités, nous pensons, sans exclure absolument
cette première hypothèse, qu'ils désignent ici plus directement la
_montagne occidentale céleste_, sur laquelle Isis partageait avec
_Natphé_, la Rhéa égyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu
Soleil, épuisé de sa longue course et mourant, ce même dieu que la soeur
d'Isis, Nephthys, avait reçu enfant, et sortant plein de vie du sein de
sa mère Natphé, sur la _montagne orientale_. Sous un point de vue plus
matériel encore, la _montagne occidentale_ désignera la chaîne libyque,
voisine du temple où sont creusés d'innombrables tombeaux, et par suite
l'enfer égyptien, l'_Amenté_, c'est-à-dire la _contrée occidentale_,
séjour redoutable où régnaient Isis et son époux Osiris, le juge
souverain des âmes. Les bas-reliefs sculptés sur les parois latérales
et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui décorent la porte
extérieure du naos et les restes du grand propylon, représentent aussi
l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes à Isis,
déesse de la montagne d'Occident, en même temps qu'aux dieux synthrônes
_Manthou_ et _Ritho_, les grandes divinités du nome hermonthite; de
semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thèbes, Amon-Ra,
Mouth et Chons, suivant l'usage établi d'adorer à la fois dans un temple
d'abord les divinités locales, ensuite celles du nome entier, et enfin
un dieu du nome le plus voisin; comme pour établir entre les cultes
particuliers de chacune des préfectures de l'Égypte une liaison
successive et continue qui les ramenait ainsi à l'unité. Tous les
temples de l'Égypte et de la Nubie offrent les preuves de cette
pratique, motivée sur de graves considérations d'ordre public et de
saine politique.

Tels sont les faits généraux résultant de l'étude que je viens de faire
des dernières ruines de la plaine de Thèbes, du côté sud-ouest; ces deux
monuments, l'un le _temple de Thôth_, l'autre le _temple d'Isis_,
marquent en outre l'état rétrograde de l'art égyptien à l'époque des
rois grecs comme à celle des empereurs romains; et les sculptures les
plus récentes, exécutées sous les règnes d'Hadrien et d'Antonin le
Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussée à l'extrême.



VINGTIÈME LETTRE


Thèbes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829.

Le premier monument de la partie occidentale de Thèbes que visitent les
Européens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument
de _Kourna_, situé non loin du beau sycomore au pied duquel s'arrêtent
habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de
combinaisons indépendantes de ma volonté, le dernier objet de mes
recherches sur la rive gauche du fleuve. Appelé d'abord au _Rhamesseum_
par le souvenir des scènes historiques et des tableaux religieux que
nous y avions remarqués en remontant le Nil, les masses de
_Médinet-Habou_ et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirèrent
ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'après avoir étudié à
fond les petits monuments situés dans leur voisinage. Cependant
l'édifice de _Kourna_, quoique très-inférieur en étendue à ces grandes
et importantes constructions, mérite un examen particulier, puisqu'il
appartient aux temps pharaoniques, et remonte à l'époque la plus
glorieuse dont les annales égyptiennes aient constaté le souvenir. Son
aspect présente d'ailleurs un caractère tout nouveau; et si son plan
général réveille l'idée d'une habitation particulière et semble exclure
celle de temple, la magnificence de la décoration, la profusion des
sculptures, la beauté des matériaux et la recherche dans l'exécution
prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant
souverain.

Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement l'extrémité
d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres
constructions liées sans doute avec l'édifice encore debout; tous les
débris épars sur le sol portent du moins des noms royaux appartenant aux
derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.

Sur le même axe que ces arrachements de constructions rasées, au milieu
de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, s'élève
un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de
hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le fût se compose d'un
faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette même
plante tronqués pour recevoir le dé. Cet ordre, qui n'est point
particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le
temple de Chnouphis à Éléphantine et dans un temple d'Éléthya, tous
deux très-récemment détruits par la barbare ignorance des Turcs,
appartient sans aucun doute aux vieilles époques de l'architecture
égyptienne, et ne le cède, sous le rapport de l'antiquité, qu'aux seules
colonnes cannelées semblables au vieux dorique grec, dont elle sont le
type évident, et que l'on trouve employées presque exclusivement dans
les plus anciens monuments de l'Égypte.

Sur les quatre faces du dé des chapiteaux du portique existent,
sculptées avec beaucoup de recherche, les légendes royales de _Ménephtha
Ier_ ou celles de _Rhamsès le Grand_. Les noms et les prénoms de ces
deux Pharaons sont également inscrits sur le fût des colonnes, mais
accolés ensemble et renfermés dans un tableau carré.

Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication
naturelle dans la double légende dédicatoire qui décore l'architrave du
portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi conçue:

«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région
inférieure, le régulateur de l'Égypte, celui qui a châtié les contrées
étrangères, l'épervier d'or soutien des armées, le plus grand des
vainqueurs, le roi _Soleil gardien de la vérité_, l'approuvé de Phré, le
fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSÈS, a exécuté des travaux en
l'honneur de son père Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le palais de
son père, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du Soleil,
MÉNEPHTHA-BOREÏ. Voici qu'il a fait élever ... (grande lacune) ... les
propylons du palais ... et qu'il l'a entouré de murailles de briques,
construites à toujours; c'est ce qu'a exécuté le fils du Soleil, l'ami
d'Ammon, RHAMSÈS.»

Cette dédicace constate deux faits principaux: le palais de Kourna fut
fondé et construit par le Pharaon _Ménephtha Ier_; et son fils, _Rhamsès
le Grand_, achevant la décoration de ce bel édifice, l'environna d'une
enceinte ornée de propylons et semblable à celle qui renferme chacun des
grands monuments royaux de Thèbes.

Tous les bas-reliefs qui décorent l'intérieur du portique et l'extérieur
des trois portes par lesquelles on pénètre dans les appartements du
palais représentent, en effet, _Ménephtha Ier_, et plus souvent encore
_Rhamsès le Grand_, rendant hommage à la triade thébaine et aux autres
divinités de l'Égypte, ou recevant de la munificence des dieux les
pouvoirs royaux et des dons précieux, qui devaient embellir et prolonger
la durée de leur vie mortelle. Mais il faut particulièrement remarquer
une série de vingt petits tableaux dans lesquels sont figurés
alternativement les dieux qui président au fleuve du Nil dans ses divers
États, et les déesses protectrices de la terre d'Égypte pendant chaque
mois, présentant à _Rhamsès le Grand_ tous les produits de la terre et
des eaux dans chaque saison de l'année; au-dessus de ces bas-reliefs
s'étend horizontalement l'inscription suivante:

«Voici ce que disent les dieux et les déesses qui résident dans la
région d'en bas à leur fils le dominateur des deux régions, le seigneur
du monde, _Soleil gardien de justice, l'approuvé de Phré_ (Rhamsès):
Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions
destinées aux offrandes; nous mettons à ta disposition tous les biens
purs, afin que tu puisses célébrer la panégyrie de la maison de ton
père, puisque tu es un fils qui aimes ton père comme le dieu Hôrus qui a
vengé le sien.»

Ces bas-reliefs et leur légende se rapportent évidemment à l'assemblée
sacrée ou panégyrie solennelle dans laquelle Rhamsès le Grand fit
l'inauguration du palais de Ménephtha Ier, son père, aussitôt que, par
ses soins pieux, la décoration intérieure et extérieure fut entièrement
terminée. Les seules sculptures de l'édifice, _postérieures à Rhamsès le
Grand_, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques placées
sur l'épaisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se lient
point à l'ensemble de la décoration primitive; toutes appartiennent au
règne de Ménephtha II, fils et successeur immédiat de Rhamsès le Grand,
à l'exception d'une seule, sculptée au-dessous du bas-relief des
offrandes et rappelant le nom, le prénom et les titres de _Rhamsès IV ou
Méiamoun_, cinquième successeur de _Rhamsès le Grand_, avec une date de
l'an VI.

La porte médiale du portique donne entrée dans une salle d'environ
quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus
considérable du palais. Six colonnes semblables à celles du portique
soutiennent le plafond, subsistant encore en très-grande partie; deux
longues inscriptions, toutes deux au nom de _Ménephtha Ier_, servent
d'encadrement aux vautours ailés qui décorent ce plafond. L'inscription
de droite contient la dédicace générale du palais, faite par son
fondateur à la plus grande des divinités de l'Égypte:

» ... Le seigneur du monde, _soleil stabiliteur de justice_, a fait ces
constructions en l'honneur de son père, _Amon-Ra_, le seigneur des
trônes du monde et qui réside dans la divine demeure du fils du soleil
_Ménephtha-Boreï_ à Thèbes, sur la rive gauche; il (le roi) a fait
construire l'_habitation des années_ (c'est-à-dire le palais) en pierre
de grès blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des dieux.»

Cette inscription nous fait connaître, en premier lieu, le nom que les
anciens habitants de Thèbes donnaient à l'édifice de Kourna. Ils
l'appelaient _demeure de Ménephtha_ ou _Menephtheum_, du nom même du
prince qui en jeta les fondements et en éleva toutes les masses; elle
explique en même temps le double caractère de temple et de palais que
présente cet édifice, qui, par la disposition même de son plan, paraît
destiné à l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, par toutes ses
décorations, la demeure sainte d'une divinité.

La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que
cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le
roi _Ménephtha Ier_, fut le _manôskh_, c'est-à-dire la salle d'honneur,
le lieu où se tenaient les assemblées religieuses ou politiques et où
siégeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum répond
ici à ces vastes salles des grands palais de Thèbes, soutenues par de
nombreuses rangées de colonnes, qu'on a désignées jusqu'ici sous la
dénomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de _manôskh_
dans les inscriptions égyptiennes sculptées sur leur plafond ou sur les
architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de
développer les considérations qui motivaient le nom de _manôskh_
(c'est-à-dire le _lieu de la moisson_, et par suite, le _lieu où l'on
mesure les grains_), donné par les Égyptiens aux salles les plus vastes
de leurs édifices publics.

De nombreux tableaux sculptés décorent les longues parois de droite et
de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, le
roi _Ménephtha Ier_, offrant des parfums, des fleurs, ou bien l'image de
son prénom mystique, à la triade thébaine, et particulièrement au chef
de cette triade, _Amom-Ra_, sous sa forme primordiale et sous celle de
générateur; c'était le dieu protecteur du palais qui renfermait un
sanctuaire consacré à cette grande divinité. Mais les petites parois à
droite et à gauche de la porte principale sont couvertes de bas-reliefs
représentant les membres de la triade thébaine adorés par un Pharaon
autre que _Ménephtha Ier_, portant le nom de _Rhamsès_, et qu'il ne faut
point confondre avec Rhamsès III, dit le Grand.

Une série de faits incontestables, recueillis dans les monuments
originaux, m'ont démontré que ce nouveau _Rhamsès_, le _Rhamsès II_ du
canon royal, succéda immédiatement à _Ménephta Ier_, son père, et fut
remplacé, après un règne fort court, par son frère Rhamsès III ou
Rhamsès le Grand, qui est le Sésostris de l'histoire.

Le bas-relief inférieur, à gauche de la porte, dans la salle hypostyle,
rappelle le sacre de Rhamsès II, après la mort de Ménephtha Ier. Le
jeune roi, présenté par la déesse Mouth et le dieu Chons, fléchit le
genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu suprême lui
accorde les attributions royales et les périodes des grandes panégyries,
c'est-à-dire un très-long règne, en présence de _Ménephtha Ier_, père du
nouveau roi, représenté debout derrière le trône d'Ammon, et tenant à la
fois les emblèmes de la royauté terrestre qu'il vient de quitter, et
l'emblème de la vie divine dont il jouit déjà dans la compagnie des
dieux.

Plus loin, on a figuré l'enfance de Rhamsès II en représentant le jeune
roi, debout, embrassé par Mouth, la grande mère divine, qui lui offre le
sein. La légende porte textuellement:

«Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, seigneur des
diadèmes, Rhamsès chéri d'Ammon, moi qui suis ta mère, je me complais
dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.»

Ce tableau fait pendant à une composition analogue, sculptée sur la
paroi opposée; la déesse _Hathôr_, la Vénus égyptienne, nourrissant le
roi _Ménephtha Ier_, et lui adressant les mêmes paroles.

La frise entière de la salle hypostyle se compose des noms et prénoms
répétés de ce Pharaon, environnés des insignes du pouvoir souverain. On
les retrouve aussi sur les dés et dans les ornements de la base des
colonnes, mais entremêlés aux cartouches de Rhamsès II. Les architraves
portent plusieurs inscriptions dédicatoires de la salle hypostyle; les
unes au nom du fondateur, Ménephtha Ier, d'autres au nom de Rhamsès II,
qui en acheva la décoration.

Les bas-reliefs sculptés sous le règne de ces deux princes sont
remarquables par la simplicité du style, la finesse de leur exécution et
l'élégante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier
coup d'oeil des sculptures appartenant à l'époque de Rhamsès le Grand;
celles-ci, traitées avec bien moins de soin, portent déjà des marques
évidentes de la décadence de l'art.

On sera frappé de cette différence très-sensible en comparant les
bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de
la première salle de droite, et en général toute la partie du palais à
droite de la salle hypostyle, décorée sous Rhamsès le Grand. Cette étude
n'est pas sans intérêt, et importe beaucoup à l'histoire de l'art en
général, surtout quand il s'agit d'époques bien antérieures aux premiers
essais des maîtres immortels qu'a produits le génie inépuisable des
Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette
importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans
cesse, ne fût-ce que comme sujet de distraction des magnificences de
notre château de Kourna, petite bicoque de boue à un étage, mais
dominant majestueusement ces tanières et ces terriers où se nichent nos
concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une température
de 32 à 38 degrés; mais on s'habitue à tout, et nous trouvons qu'on
respire très agréablement à 28 degrés; d'ailleurs, je ne suis au
château que la nuit.

Nos explorations à Thèbes avancent vers leur terme; le 1er août
prochain, nous passerons sur la rive orientale, où nous attendent les
immenses constructions de _Karnac_ et de _Louqsor_; ces dernières sont
déjà dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de
bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois,
et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scènes religieuses,
si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre
sérieusement en route pour Paris au commencement de septembre, époque à
laquelle nous dirons adieu à Thèbes, notre vieille mère. Nous reverrons
Dendérah en descendant, et après une station au Caire nous nous
retrouverons bientôt à Alexandrie.

Si l'on doit voir un obélisque égyptien à Paris, comme vous me
l'écrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thèbes se consolera de cet
enlèvement en gardant l'obélisque de Karnac, le plus beau de tous et le
plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhésion (dont
on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois
parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilège: tout
ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger
sur un radeau proportionné l'un des deux obélisques de Louqsor, et je
désigne celui de droite pour de très-bonnes raisons, quoique le
pyramidion en soit altéré et que le monolithe soit moins élevé de
quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation
emmèneraient facilement l'embarcation jusqu'à Alexandrie, et la mer
ferait le reste[Footnote: L'évènement a prouvé combien les prévisions de
Champollion le jeune étaient justes.]; voilà ce qui est possible, et le
seul plan que je puisse proposer, d'après la connaissance complète des
localités et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux échantillons des
grands travaux de l'architecture égyptienne, qui étaient si instructifs
pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est
vrai que toute l'histoire nationale y était inscrite, et nos monuments
modernes ne sont pas destinés à rendre de tels services à notre
postérité. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Médinet-Habou a fourni
une récolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et
d'Asie; il n'y a vraiment qu'à y regarder pour s'enrichir et pour
remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les
premières pages de l'histoire générale des hommes. J'espère que je
n'aurai pas travaillé sans utilité pour ce grand sujet de mes études
dans cette autre terre sainte.

A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archevêque
de Jérusalem a jugé à propos de nous décorer très-bénévolement de la
croix de chevalier du Saint-Sépulcre; que nos diplômes sont arrivés à
Alexandrie, où nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage,
fixés pour nous à cent louis pour chacun. Il paraît qu'on ignore sur les
bords du Cédron que les érudits des bords de la Seine ne sont pas des
Crésus, et que la roue de la Fortune ne tourne guère pour eux s'il ne
sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre
ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infidèles, je
dois renoncer à cet honneur et me contenter d'avoir été jugé digne de
l'obtenir; ce n'est pas à la pauvre érudition à supporter les charges du
siècle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe
de la sainte Sion.

J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril;
j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-même les
réponses.... Adieu.



VINGT ET UNIÈME LETTRE


Sur le Nil, près d'Antinoé, le 11 septembre 1829.

Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage de
recherches est terminé, et que je retourne au plus vite vers Alexandrie
pour regagner l'Europe et y trouver à la fois contentement de coeur et
repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je n'éprouve pas
un grand besoin; depuis Dendérah, que j'ai quitté le 7 au matin, j'ai en
effet vécu en chanoine; couché toute la journée dans la jolie cange de
notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai
mené une vie tout à fait contemplative, et mon occupation la plus
sérieuse a été de regarder, comme on le fait parfois à Paris, de quel
côté venait le vent et si nos rameurs faisaient leur devoir en
conscience. Le vent du nord nous a longtemps contrariés, malgré le
courant du fleuve, enflé outre mesure et au-dessus du maximum de sa
crue. L'inondation de cette année est magnifique pour ceux qui, comme
nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre intérêt
que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de même des pauvres et
malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a
déjà ruiné plusieurs récoltes, et le paysan sera obligé, pour ne pas
mourir de faim, de manger le blé que le pacha lui avait laissé pour
l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers délayés par
le fleuve, auquel ne sauraient résister de mesquines cahuttes bâties de
limon séché au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, s'étendent
d'une montagne à l'autre, et là où les terres plus élevées ne sont point
submergées, nous voyons les misérables fellahs, femmes, hommes et
enfants, portant en toute hâte de pleines couffes de terre, dans le
dessein d'opposer à un fleuve immense des digues de trois à quatre
pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de
provisions qui leur restent. C'est un tableau désolant et qui navre le
coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement ne
demandera pas un sou de moins, malgré tant de désastres.

C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que j'ai
dit adieu aux magnificences de Thèbes, que j'habitais depuis six mois.
Notre dernier logement a été, à Karnac, le temple de _Oph_ (Rhéa), à
côté du grand temple du sud, au milieu des avenues de sphinx, et à la
porte du grand palais des rois.

A notre retour à Thèbes, au mois de mars passé, nous avions exploité le
palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque
intérêt, en commençant par les immenses tableaux des deux massifs du
pylône; ce sont donc les seuls édifices de Karnac que nous avions encore
à étudier. Ce travail a été exécuté avec ardeur, et mes portefeuilles
renferment, sans exception, la série de tous les bas-reliefs
historiques, un peu conservés, du palais de Karnac, aussi beaux de style
et d'exécution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont même réellement
supérieurs. Tous concernent les campagnes de _Ménephtha Ier_ (Ousireï)
en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de
bas-reliefs qui méritent aussi le titre d'historiques, puisqu'ils
représentent des Pharaons qui complètent ou enrichissent plusieurs de
mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties.
Karnac est un amas de palais et de temples; étonnante réunion d'édifices
de toutes les époques de la monarchie égyptienne, constructions
merveilleuses devant lesquelles tout esprit de système sur les arts
devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions complètement
réalisées.

Parti de Thèbes le 4 septembre au soir, j'étais le 5 sous le portique de
Dendérah, dont l'architecture est aussi admirable que les bas-reliefs de
décor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de décadence qu'ils
offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions hiéroglyphiques
elles-mêmes sont de mauvais goût. Le scribe qui les a tracées a voulu
faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives,
il a visé au lazzi et même au calembour. Toutefois, la masse de
l'édifice est belle, imposante, frappe même les voyageurs qui, comme
nous, sont de vieux Thébains, et ont l'oeil encore rempli des belles
conceptions architecturales de l'époque des Pharaons.

Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert de
particulier; j'espère dans la nuit de demain arriver au Caire; là, rien
ne peut m'arrêter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons tout de
suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau prêt à nous
recevoir, je m'embarque immédiatement pour gagner Toulon.

C'est aussi sur le Nil, entre _Dendérah_ et _Haou_ (Diospolis parva),
que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, expédiés de
Thèbes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce temps-là nous
sommes restés sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant chaque jour
leur arrivée que le temps s'est écoulé sans que nous puissions écrire en
France. Du reste, comme nous, vous devez être accoutumés aux lacunes.
Ces courriers m'ont apporté les lettres du 12 mai et du 12 juillet;
heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraîches. Nous venons
d'apprendre l'arrivée du nouveau consul général de France, M. Mimaut; on
nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle
ressource.... Adieu.



VINGT-DEUXIÈME LETTRE


Le Caire, le 15 septembre 1829.

Nous voici de retour dans la capitale de l'Égypte, où je ne trouve ni
lettres ni nouvelles d'Europe. Je me hâterai de descendre à Alexandrie;
je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire à
Ibrahim-Pacha, dont je suis désireux de faire la connaissance. Je puis,
dans une conversation, laisser dans sa tête le germe de quelques bonnes
choses, et il est capable de les exécuter.

Je n'ai pas oublié le musée égyptien du Louvre dans mes explorations;
j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne
seront pas les moins intéressants. En objets de gros volume, j'ai choisi
sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des décorations
particulières, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le plus
beau bas-relief colorié du tombeau royal de Ménephtha Ier (Ousireï), à
Biban-el-Molouk; c'est une pièce capitale qui vaut à elle seule une
collection; il m'a donné bien du souci et me fera certainement un procès
avec les Anglais d'Alexandrie, qui prétendent être les propriétaires
légitimes du tombeau d'Ousireï, découvert par Belzoni aux frais de M.
Salt. Malgré cette belle prétention, de deux choses l'une: ou mon
bas-relief arrivera à Toulon, ou bien il ira au fond de la mer ou du
Nil, plutôt que de tomber en des mains étrangères. Mon parti est pris
là-dessus.

J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaïa, le plus beau des
sarcophages présents, passés et futurs; il est en basalte vert, et
couvert intérieurement et extérieurement de bas-reliefs, ou plutôt de
camées travaillés avec une perfection et une finesse inimaginables.
C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; c'est
un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est
fine et précieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure de femme
d'une sculpture admirable. Cette seule pièce m'acquitterait envers la
maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le
rapport pécuniaire; car ce sarcophage, comparé à ceux qu'on a payés
vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.

Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets égyptiens
qu'on ait envoyés en Europe jusqu'à ce jour. Cela devait de droit venir
à Paris et me suivre comme trophée de mon expédition; j'espère qu'ils
resteront au Louvre en mémoire de moi _à toujours_.



VINGT-TROISIÈME LETTRE


Alexandrie, le 30 septembre 1829.

Depuis dix jours nous sommes à Alexandrie; nous avons reçu de M. Mimaut,
le nouveau consul général de France, l'accueil le plus gracieux, et je
ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore
depuis que je suis chez lui; j'en suis pénétré de la plus vive
reconnaissance. Ma santé et celle de mes compagnons est des meilleures;
il ne manque à notre bonheur que de voir naître et s'élever de l'horizon
la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu
envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer est
déserte, pas même un vaisseau marchand! et notre patience s'use par
secondes.

Je n'ai quitté le Caire qu'après avoir fait une longue visite à
Ibrahim-Pacha, qui nous a reçus au mieux. Je l'ai beaucoup entretenu
d'un voyage aux _sources du Nil_, et j'ai affermi en lui l'idée qu'il
avait déjà, d'attacher son nom à cette belle conquête géographique, soit
en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en
préparant lui-même une petite expédition de voyageurs qu'il ferait
soutenir par quelques hommes d'armes. C'est là une semence jetée en
bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout l'intérêt de cette
entreprise et de son succès.

J'ai aussi présenté mes respects au vice-roi Mohammed-Aly, et lui ai dit
toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a
accordée; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les Français;
c'est dire qu'il l'a été infiniment pour nous.

Je profite de l'attente à laquelle je suis condamné pour mettre en ordre
mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espère que vous
en jugerez de même.

Mes jeunes gens passent leurs loisirs forcés à peindre des décorations
pour un théâtre que des amateurs français vont ouvrir incessamment; un
théâtre français à Alexandrie d'Égypte dit bien haut que la civilisation
marche; nous serons donc forcés de nous divertir en attendant
l'embarquement.



15 octobre 1829.

Nous sommes aujourd'hui tout aussi avancés qu'au 15 septembre,
c'est-à-dire toujours cloués à Alexandrie; ce qui augmente mes regrets
d'avoir quitté sitôt Thèbes et la Haute-Égypte, et cela pour venir le
plus tôt possible perdre notre temps sur les tristes rives de la
Méditerranée. Nous savons seulement que la corvette _l'Astrolabe_ a fait
annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est
commandée par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. Cela
n'empêchera pas que nous soyons encore à Alexandrie au 15 novembre
prochain, _l'Astrolabe_ devant préalablement conduire en Syrie M.
Malivoir, consul de France à Alep. Les Toscans ont perdu patience, et se
sont embarqués sur un navire marchand. Le voisinage de _l'Astrolabe_ m'a
détourné de la même résolution, et d'ailleurs je ne voudrais pas me
séparer de mon bagage archéologique.... Me voilà toujours avec la terre
de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez
tôt pour mon coeur.... Adieu.



VINGT-QUATRIÈME LETTRE


Alexandrie, le 10 novembre 1829.

Le mauvais temps ayant contrarié les projets de l'_Astrolabe_, a aussi
ajourné les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce mois;
mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme,
très-instruit et de la plus agréable société; c'est quelque chose
partout, bien plus encore sur mer.

Le beau sarcophage a été mis à bord hier, et fort heureusement; nous
continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans
quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut qu'un
ordre ministériel nous y précède pour la libre admission: 1° des caisses
contenant les monuments que je destine au Musée; 2° pour les divers
objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de
simple curiosité, tels que manteaux de laine dits _burnous_, chaussures
pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brodés en or, armes,
ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures
d'Égypte et de Nubie, que nous avons recueillis à nos dépens. Je ne
pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour
nous.

Les décorations du théâtre français d'Alexandrie sont terminées, et déjà
éprouvées; l'ouverture du théâtre a eu lieu le jour de la fête du roi, à
la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fête nouvelle
avait réunis.



28 novembre 1829.

Enfin il m'est permis de dire adieu à ma terre sainte, à ce pays de
merveilles historiques; je quitterai l'Égypte comblé des faveurs de ses
anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 décembre. Mon
fidèle aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. Lhôte,
Lehoux et Bertin resteront ici après nous, pour avancer un grand travail
qu'ils ont commencé, _le Panorama du Caire_, pour lequel ils ont fait
sur les lieux toutes les études nécessaires; ils veulent le terminer
ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. Pour
moi, je pars bien résolu contre les bourrasques et coups de vent qui ne
nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est à
ce prix: je l'accepte.

Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et
excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le général Guilleminot,
qui monte le brick _l'Éclipse_, et dont l'arrivée précédera la mienne
d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre
_Astrolabe_, corvette à l'épreuve de la bombe et des fureurs de l'Océan,
qu'elle a bravées plusieurs fois dans ses voyages autour du monde. Je ne
serai donc à Toulon que du 20 au 25 décembre, et sur pays chrétien que
vers le milieu de janvier, à cause de la quarantaine de trois à quatre
semaines que je ferai à Toulon, si je ne la fais pas à Malte dans
l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois
fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre
premiers actes; l'idée _France_ en constitue l'unité requise par la
vénérable antiquité.... Adieu.



VINGT-CINQUIÈME LETTRE


Toulon, le 25 décembre 1829.

«_Soyez sans inquiétude, tout ira bien_;» c'est en ces termes que je dis
adieu à mes amis au moment de mon départ de Paris; j'ai tenu parole, et
me voici en rade de Toulon, subissant avec résignation le triste devoir
de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les
vôtres sont remplis. C'est le 23 décembre, dans la rade d'Hyères, que
l'ancre de l'_Astrolabe_ mordit enfin sur la terre de France; c'est le
jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre
pour vos étrennes; il ne manque donc à ma satisfaction que d'avoir en
main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espère pour tout
cela dans les bontés habituelles de M. le préfet maritime.

Je ferai ma quarantaine à bord de l'_Astrolabe_, toutefois en prenant
une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu
d'exercice. J'y reverrai mon _Journal de voyage_ et j'y ajouterai ce
qui y manque sur mon dernier séjour au Caire et à Alexandrie. La
reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les
témoignages d'intérêt que j'ai reçus d'Ibrahim-Pacha, et les marques non
interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le
jour de la fête du roi, a ajouté à toutes ses bontés le présent d'un
magnifique sabre.

C'est une tête qui travaille avec activité sur le passé et _sur
l'avenir_: Son Altesse m'a demandé un abrégé de l'histoire de l'Égypte,
et j'ai rédigé un petit mémoire, selon ses vues, qui paraît l'avoir
vivement intéressé; je lui ai remis aussi une note détaillée qui a pour
objet la conservation des monuments principaux de l'Égypte et de la
Nubie. J'espère que ces deux mémoires porteront leur fruit.

Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux soins
et à l'affection de M. Mimaut, notre consul général; c'est un homme
parfait, qui m'est allé au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai
recommandé de nouveau à ses bontés MM. Lhôte, Lehoux et Bertin, qui
restent après moi à Alexandrie pour terminer leur panorama du Caire et
faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont
désiré.

Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de Ménephtha,
toutes mes caisses contenant les stèles, momies et autres objets
destinés au Musée, sont chargés sur l'_Astrolabe_; j'espère que la
douane épargnera ces propriétés nationales, et que je ne serai pas
obligé de déballer vingt ou trente caisses qui nous ont déjà coûté tant
de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'éviter le
transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit chargé de
conduire le chargement de l'_Astrolabe_ dans le port du Havre aussitôt
que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense,
pour être en avril au Havre, d'où un chaland emporterait le tout par la
Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il
suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait
pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces richesses
monumentales, qui serviront à compléter les salles basses du Musée.

Après ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours à Toulon, j'en
passerai quatre à Marseille, d'où je me rendrai à Aix, pour étudier les
papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite séance égyptienne, et j'espère
en reprendre l'habitude journalière à Paris; c'est un sort, et je m'y
résigne sans peine.... Adieu.



VINGT-SIXIÈME LETTRE


Au lazaret de Toulon, le 26 décembre 1829.

_À M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant général de la maison du roi._

MONSIEUR LE BARON,

Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de renouveler
l'expression de toute ma gratitude à la main protectrice qui, secondant
les hautes vues du roi pour l'avancement des études historiques, m'a
généreusement fourni les moyens d'accomplir la série des recherches que
la science montrait encore à faire dans l'Égypte entière et sur le sol
de la Nubie. Je me suis efforcé, par mon complet dévouement à
l'importante entreprise que vous m'avez mis à même d'exécuter, de ne
point rester au-dessous d'une si noble tâche et de justifier de mon
mieux les espérances que les savants de l'Europe ont bien voulu attacher
à mon voyage.

L'Égypte a été parcourue pas à pas, et j'ai séjourné partout où le temps
avait laissé subsister quelques restes de la splendeur antique; chaque
monument est devenu l'objet d'une étude spéciale; j'ai fait dessiner
tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient
fournir des lumières sur l'état primitif d'une nation dont le vieux nom
se mêle aux plus anciennes traditions écrites.

Les matériaux que j'ai recueillis ont surpassé mon attente. Mes
portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de
dire que l'histoire de l'Égypte, celle de son culte et des arts qu'elle
a cultivés ne sera bien connue et justement appréciée qu'après la
publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage.

Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les économies qu'il m'a
été possible de réaliser à des fouilles exécutées à Memphis, à Thèbes,
etc., pour enrichir le musée Charles X de nouveaux monuments; j'ai été
assez heureux pour réunir une foule d'objets qui compléteront diverses
séries du musée égyptien du Louvre; et j'ai enfin réussi, après bien des
doutes, à faire l'acquisition du plus beau et du plus précieux
_sarcophage_ qui soit encore sorti des catacombes égyptiennes. Aucun
musée de l'Europe ne possède un si bel objet d'art égyptien. J'ai réuni
aussi une collection d'objets choisis d'un très-grand intérêt, parmi
lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis,
entièrement incrustée en or, et représentant une reine égyptienne de la
dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre.

Je me hâterai, autant que l'obligation de la quarantaine et l'état de ma
santé pourront me le permettre, de me rendre à Paris le plus tôt
possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le
baron, tous les résultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux si vous
vouliez bien voir en eux une marque de mon zèle pour le service du roi,
et en même temps une preuve de la vive reconnaissance et du respectueux
dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron,
votre, etc.



VINGT-SEPTIÈME LETTRE


Toulon, le 26 décembre 1829.

_À M. le vicomte SOSTHÈNES DE LAROCHEFOUCAUD, directeur du département
des Beaux-Arts de la maison du roi._

MONSIEUR LE VICOMTE,

J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrivée en France, sur le
bâtiment du roi l'_Astrolabe_, entré hier au soir en rade après une
traversée de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en même temps à
votre connaissance les heureux résultats de mon voyage.

Sous le rapport des recherches scientifiques qui en étaient l'objet
principal, mes espérances ont été pour ainsi dire surpassées; la
richesse de mes portefeuilles ne laisse rien à désirer, et les dessins
qu'ils renferment, éclaircissant une foule de points historiques,
donnent en même temps des lumières du plus piquant intérêt sur les
formes de la civilisation égyptienne jusque dans ses plus petits
détails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour l'histoire
générale des beaux-arts, et en particulier pour celle de leur
transmission de l'Égypte à la Grèce.

C'était un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la division
égyptienne du musée royal de divers genres de monuments qui lui
manquent, et de ceux qui peuvent compléter les belles séries qu'il
renferme déjà. Je n'ai rien épargné pour atteindre ce but; tout ce que
j'ai pu économiser sur les fonds que la maison du roi et divers
ministères avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a été employé
à des fouilles et à des acquisitions de monuments égyptiens de toute
espèce, destinés au musée Charles X. J'ai fait scier à grand' peine et
tirer du fond d'une des catacombes royales de Thèbes un très-grand
bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce
superbe morceau, provenant du tombeau du père de Sésostris, pourra seul
donner une juste idée de la somptuosité et de la magnificence des
sépultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du premier ordre:
c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une
admirable finesse d'exécution, et du plus haut intérêt mythologique;
cette pièce, la plus belle de ce genre qu'on ait découverte jusqu'ici,
appartenait à Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le vice-roi
d'Égypte.

Tous les objets destinés au musée ont été embarqués à bord de
l'_Astrolabe_ et sont arrivés avec moi à Toulon; il ne s'agit plus que
de leur transport au musée royal; et comme il importe extrêmement à la
conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures
antiques, d'éviter le plus possible toute espèce de déplacement, il
serait très-désirable que la corvette l'_Astrolabe_, sur laquelle sont
embarqués ces objets précieux, fût chargée de les transporter de Toulon
au Havre aussitôt que la mer sera tenable. En obtenant cette décision du
ministre de la marine, vous assureriez à la fois, Monsieur le vicomte,
la conservation de ces monuments et leur arrivée à Paris vers le 1er
avril, époque où il est indispensable de les recevoir pour achever enfin
l'arrangement des salles basses du musée égyptien.

D'un autre côté, j'expédierai à Paris, par le roulage, huit à dix
caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent
supporter sans inconvénient le transport par terre. Les autres
arriveraient par mer avec les grands objets.

Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hâter la décision
de M. le ministre de la marine relativement à l'envoi de la corvette
l'_Astrolabe_ au Havre, où elle déposerait les antiquités appartenant au
musée royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, prendre pour
leur sûreté toutes les mesures convenables.

Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute ma
gratitude pour votre active bienveillance, à laquelle je dois attribuer
en grande partie le succès de mon voyage; veuillez agréer en même temps
l'hommage du respectueux et entier dévouement avec lequel j'ai l'honneur
d'être, Monsieur le vicomte, votre, etc.



VINGT-HUITIÈME LETTRE


En rade de Toulon, le 14 janvier 1830.

C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma liberté, perdre mon titre
de pestiféré, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues d'une ville
française. Le conseil de santé en a jugé autrement; considérant que
l'_Astrolabe_, avant de nous prendre à Alexandrie, était allée mettre M.
de Malivoir, consul d'Alep, à Latakié, sur la côte de Syrie, où un canot
l'avait déposé, l'_Astrolabe_ ayant ensuite mis à la voile pour
retourner en Égypte, ledit conseil a augmenté notre quarantaine de dix
jours de plus, en nous considérant comme _provenance brute_. Cette
décision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs l'ont
jugé ainsi selon leur bon plaisir. L'Égypte, depuis cinq ans, n'a pas vu
de peste; l'état sanitaire de Latakié était parfait; le canot seul
avait touché terre; quarante jours et plus s'étaient écoulés, à notre
entrée en rade de Toulon, depuis le départ de l'_Astrolabe_ de devant
Latakié; aucune maladie ne s'était montrée à bord; vingt autres jours de
quarantaine à Toulon, expirés hier 13, ajoutés aux quarante précédents,
donnent deux mois d'épreuve à la santé de l'équipage; et quand même, on
en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour rire
dans un tel acte, c'est que le brick l'_Éclipse_, avec les officiers et
les passagers duquel nous avons vécu tous les jours bras dessus bras
dessous à Alexandrie, est arrivé trois jours avant nous à Toulon, et n'a
été soumis qu'à vingt jours de quarantaine. Si nous avions la peste, les
personnes de l'_Éclipse_ doivent l'avoir prise de nous; s'ils sont
déclarés sains, c'est que nous le sommes nous-mêmes. Tout cela ne m'a
pas semblé très-rationnel, surtout quand il en résulte un supplément de
quarantaine.

Je vais écrire à M. le duc de Blacas, puisqu'il est de retour à Paris.
J'espère qu'il aura reçu les deux lettres que je me suis fait un devoir
de lui adresser, la première de Thèbes, en remontant le Nil, et la
seconde après avoir quitté la seconde cataracte; je donne dans celle-ci
une idée générale de mes conquêtes historiques en Nubie, et c'est à M.
le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage.

Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, auquel je
viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a demandés
au sujet du transport de l'obélisque de Louqsor. Dieu veuille que cette
belle entreprise s'achève! cela serait glorieux pour tous et pour tout.

Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformité. Ma santé et celle
de Salvador sont excellentes, malgré les vents, la pluie et la neige, et
l'impossibilité d'avoir du feu à bord; mais je passe une partie de la
journée dans une mauvaise chambre du lazaret, où je puis faire du feu.
Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degrés
d'Ibsamboul! Vous n'êtes pas mieux traités à Paris, et j'en grelotte
d'avance; mais enfin ce sera à Paris.... Adieu.



VINGT-NEUVIÈME LETTRE


Aix, le 29 janvier 1830.

Me voici établi chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du feu pour
me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau
climat de Provence. Je m'effraye de l'idée seule de monter subitement
vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. Jusqu'ici,
la goutte a bien voulu m'épargner sa visite habituelle du premier jour
de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle
arrivera à la première humidité qui me saisira.

Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai passé
que deux jours à Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que j'étais
en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son séjour jusqu'à ma sortie
définitive. Nous sommes partis tous deux au même instant, le 26, lui
pour l'orient, à Nice, et moi pour l'occident, à Marseille, où
j'arrivai le même jour d'assez bonne heure; j'y séjournai le 27 et la
nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a à voir, c'est-à-dire peu de chose
en antiquités égyptiennes. Au moment de partir, j'ai reçu la lettre de
notre ami Dubois, et j'ai traité pour la stèle égyptienne de M. Mayer,
qui s'est décidé à la céder; il va l'adresser directement au musée
royal.

J'ai certainement grande envie de me voir à Paris; mais les froids
rigoureux que vous éprouvez sous ce bienheureux ciel m'épouvantent
profondément; aussi suis-je décidé à diriger ma route de manière à ne
quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de ménager les
transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par
l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la
besogne à Aix pour sept à huit jours au moins, sur les papyrus de M.
Sallier; je veux les couler à fond, afin de n'être pas obligé d'y
revenir. De là je compte aller à Avignon voir le musée Calvet. Je
tournerai sur Nîmes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite
Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de là sur
Montauban, et à Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra en deux
ou trois jours à Paris.... A Paris donc.



TRENTIÈME LETTRE


Toulouse, le 18 février 1830.

Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir
Salvador presque à notre arrivée; il emporte mes gros bagages, contenant
les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces
précieux documents me serviront d'avant-garde et me précéderont de
quelques jours à Paris.

Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais pensé. Il a
fallu prolonger mon séjour, parce que mon excellent hôte m'a témoigné
l'envie de rester seul possesseur de son livre et le désir que je n'en
prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'étudier à fond.
Je ne l'ai quitté qu'après avoir mis en portefeuille des notes complètes
sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu
qu'il contient le récit dramatique de la guerre de Sésostris contre les
Scythes (Schéta), alliés avec la plupart des peuples de l'Asie
occidentale. Mais il est extrêmement piquant d'avoir reconnu aussi que
ce même texte est gravé en grands hiéroglyphes sur la paroi extérieure
_sud_ du palais de Karnac à Thèbes; ce texte historique est fort
endommagé et presque perdu à Karnac, devais-je m'attendre à le retrouver
à Aix dans toute son intégrité? Le rapprochement de ce double texte me
le donnera tout entier.

Continuant à chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi au travers
des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu à Nîmes, où j'ai
admiré l'amphithéâtre, et surtout la Maison carrée, qui, dans son état
actuel, est certainement le mieux conservé de tous les monuments romains
existants en Europe.

A Montpellier j'ai retrouvé l'excellent M. Fabre, que j'avais connu en
Italie; il m'a fait visiter en détail le beau musée de tableaux et la
riche bibliothèque dont il a fait don à sa ville natale. C'est une chose
merveilleuse qu'une telle réunion.

Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel démon
d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette année? J'en souffre
beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans
l'atmosphère brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y rentre,
et ce sera bientôt.... Adieu.



TRENTE ET UNIÈME LETTRE


Bordeaux, le 2 mars 1830.

Je me trouve enfin, en très-bonne santé, dans la belle ville de
Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon éducation et
finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte
dans le courrier, à dix heures du soir, pour arriver enfin à Paris
vendredi, à la pointe du jour.

Nous nous trouverons donc là où nous nous sommes quittés, il y aura
alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les résultats
que j'ai conquis sur le désert; on m'en saura un jour, peut-être,
quelque gré....



APPENDICE


N° 1

NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'ÉGYPTE, RÉDIGÉE A ALEXANDRIE POUR LE
VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.


Les premières tribus qui peuplèrent l'ÉGYPTE, c'est-à-dire la vallée du
Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'_Abyssinie_ ou
du _Sennaar_. Mais il est impossible de fixer l'époque de cette première
migration, excessivement antique.

Les anciens Égyptiens appartenaient à une race d'hommes tout à fait
semblables aux _Kennous_ ou _Barabras_, habitants actuels de la Nubie.
On ne retrouve dans les _Coptes_ d'Égypte aucun des traits
caractéristiques de l'ancienne population égyptienne. Les Coptes sont
le résultat du mélange confus de toutes les nations qui, successivement,
ont dominé sur l'Égypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les
traits principaux de la vieille race.

Les premiers Égyptiens arrivèrent en Égypte dans l'état de nomades, et
n'avaient point de demeures plus fixes que les Bédouins d'aujourd'hui;
ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de
civilisation.

C'est par le travail des siècles et des circonstances que les Égyptiens,
d'abord errants, s'occupèrent enfin d'agriculture, et s'établirent d'une
manière fixe et permanente; alors naquirent les premières villes, qui ne
furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le
développement successif de la civilisation, devinrent des cités grandes
et puissantes. Les plus anciennes villes de l'Égypte furent Thèbes
(_Louqsor_ et _Karnac_), _Esné_, _Edfou_ et les autres villes du _Saïd_,
au-dessus de _Dendérah_; l'Égypte moyenne se peupla ensuite, et la
Basse-Égypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n'est
qu'au moyen de grands travaux exécutés par les hommes, que la
Basse-Égypte est devenue habitable.

Les Égyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent
gouvernés par LES PRÊTRES. Les prêtres administraient chaque canton de
l'Égypte sous la direction du GRAND-PRÊTRE, lequel donnait ses ordres,
disait-il, au nom de Dieu même. Cette forme de gouvernement se nommait
_théocratie_; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, à celle qui
régissait les Arabes sous les premiers kalifes.

Ce premier gouvernement égyptien, qui devenait facilement injuste,
oppresseur, s'opposa bien longtemps à l'avancement de la civilisation.
Il avait divisé la nation en trois parties distinctes: 1° LES PRÊTRES;
2° LES MILITAIRES; 3° LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et le fruit
de toutes ses peines était dévoré par les prêtres, qui tenaient les
_militaires_ à leur solde et les employaient à contenir le reste de la
population.

Mais il arriva une époque où les soldats se lassèrent d'obéir
aveuglément aux prêtres. Une révolution éclata, et ce changement,
heureux pour l'Égypte, fut opéré par un militaire nommé _Méneï_, qui
devint le chef de la nation, établit le gouvernement royal et transmit
le pouvoir à ses descendants en ligne directe.

Les anciennes histoires d'Égypte font remonter l'époque de cette
révolution à six mille ans environ avant l'islamisme.

Dès ce moment, le pays fut gouverné par des ROIS, et le gouvernement
devint plus doux et plus éclairé, car le pouvoir royal trouva un certain
contre-poids dans l'influence que conservait nécessairement la classe
des prêtres, réduite alors à son véritable rôle, celui d'instruire et
d'enseigner en même temps les lois de la morale et les principes des
arts. THÈBES resta la capitale de l'État; mais le roi Méneï et son fils
et successeur ATHOTHI jetèrent les fondements de MEMPHIS, dont ils
firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista à peu de
distance du Nil, et on a trouvé ses ruines dans les villages de _Menf_,
_Mokhnan_, et surtout de _Mit-Rhahinéh_. Les anciens historiens arabes
nommèrent _Memphis_, _Mars-el-Qadiméh_, pour la distinguer de
_Mars-el-Atiqéh_ (_Fosthath_ ou le vieux Caire) et de _Mars-el-Qahérah_
(le Caire), la capitale actuelle.

Une très-longue suite de rois succéda à _Méneï_; diverses familles
occupèrent le trône, et la civilisation se développa de siècle en
siècle. C'est sous la IIIe dynastie que furent bâties les pyramides de
_Dahschour_ et de _Sakkarah_, les plus anciens monuments dans le monde
connu. Les pyramides de Ghizéh sont les tombeaux des trois première rois
de la Ve dynastie, nommés _Souphi Ier_, _Sensaouphi_ et _Mankhéri_.
Autour d'elles s'élèvent de petites pyramides et des tombeaux,
construits en grandes pierres, qui ont servi de sépultures aux princes
de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles
régnantes qui se succédèrent les unes aux autres, les sciences et les
arts naquirent et se développèrent graduellement. L'Égypte était déjà
puissante et forte; elle exécuta même plusieurs grandes entreprises
militaires au dehors, notamment sous des rois nommés _Sésokhris_,
_Aménémé_ et _Aménémôf_; mais les monuments de ces rois n'existent plus,
et l'histoire n'a conservé aucun détail sur leurs grandes actions, parce
qu'après le règne de ces princes un grand bouleversement changea la face
de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en Égypte, s'en
emparèrent et la ravagèrent en détruisant tout sur leur passage; Thèbes
fut ruinée de fond en comble.

Cet événement eut lieu environ 2800 ans avant l'islamisme. Une partie de
ces Barbares s'établit en Égypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs
siècles. La civilisation première égyptienne fut ainsi arrêtée et
détruite par ces étrangers, qui ruinèrent l'État par leurs exactions et
leurs rapines, en faisant disparaître par la misère une partie de la
population locale. Ces Barbares ayant élu un d'entre eux pour chef, il
prit aussi le titre de _Pharaon_, qui était le nom par lequel on
désignait dans ce temps-là tous les rois d'Égypte.

C'est sous le quatrième de ces chefs étrangers que _Ioussouf, fils de
Iakoub_, devint premier ministre et attira en Égypte la famille de son
père, qui forma ainsi la souche de la nation juive.

Avec le temps, diverses parties de l'Égypte supérieure s'affranchirent
du joug des étrangers, et à la tête de cette résistance parurent des
princes descendants des rois égyptiens que les Barbares avaient
détrônés. L'un de ces princes, nommé _Amosis_, rassembla enfin assez de
forces pour attaquer les étrangers jusque dans la Basse-Égypte, où ils
étaient le plus solidement établis, au moyen des places de guerre, parmi
lesquelles on comptait en première ligne _Aouara_, immense campement
fortifié qui exista dans l'emplacement actuel d'_Abou-Kecheid_; du côté
de _Salakiéh_.

Les exploits militaires d'_Amosis_ délivrèrent l'Égypte de la tyrannie
des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur
capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place
d'armes d'_Aouara_, dont le siège fut commencé. Amosis étant mort sur
ces entrefaites, son fils _Aménôf_ continua le blocus et força les
étrangers à une capitulation en vertu de laquelle ils évacuèrent
l'Égypte pour se jeter sur la Syrie, où s'établirent quelques-unes de
leurs tribus.

_Aménôf_, le premier de ce nom, réunit ainsi toute l'Égypte sous sa
domination et releva le trône des Pharaons, c'est-à-dire des rois de
race égyptienne. C'était le chef de la XVIIIe dynastie. Son règne entier
et celui de ses trois premiers successeurs, _Thouthmosis Ier_,
_Thouthmosis II_ et _Méris-Thouthmosis III_, furent consacrés à
reconstituer en Égypte un gouvernement régulier et à relever la nation
écrasée par les longues années de la servitude étrangère.

Les Barbares avaient tout détruit, tout était par conséquent à
reconstruire. Ces grands rois n'épargnèrent rien pour relever l'Égypte
de son abaissement; l'ordre fut rétabli dans tout le royaume; les canaux
furent recreusés; l'agriculture et les arts, encouragés et protégés,
ramenèrent l'abondance et le bien-être parmi les sujets, ce qui accrut
et perpétua les richesses du gouvernement. Bientôt les villes furent
reconstruites; les édifices consacrés à la religion se relevèrent de
toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les
bords du Nil appartiennent à cette intéressante époque de la
restauration de l'Égypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont
les monuments de _Semné_ et d'_Amada_, en Nubie, et plusieurs de ceux de
_Karnac_ et de _Médinet-Habou_, qui sont de beaux ouvrages de
Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi _Méris_.

Ce roi, qui a fait exécuter les deux obélisques d'Alexandrie, est celui
de tous les Pharaons qui opéra les plus grandes choses. C'est à lui que
l'Égypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses
travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'écluses, ce lac
devint un réservoir qui servait à entretenir, pour tout le pays
inférieur, un équilibre perpétuel entre les inondations du Nil
insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois
le nom de _lac Méris_, aujourd'hui _Birket-Karoun_.

Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir
conservé, dans toute sa plénitude, le pouvoir royal qu'ils avaient
arraché aux chefs des Barbares; mais ils n'en usèrent qu'à l'avantage du
pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la société
corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'Égypte au premier rang
politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.

Quelques peuples de l'Asie avaient déjà atteint à cette époque un
certain degré de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le
repos de l'Égypte. _Méris_ et ses successeurs prirent souvent les armes
et portèrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour établir la
domination égyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces États et
assurer ainsi la tranquillité de la nation égyptienne.

Parmi ces conquérants, on doit compter _Aménôf II_, fils de Méris, qui
rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; _Thouthmosis
IV_, qui envahit l'_Abyssinie_ et le _Sennaar_; enfin _Aménôf III_, qui
acheva la conquête de l'Abyssinie et fit de grandes expéditions en Asie.
Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit bâtir le
palais de _Sohleb_, en Haute-Nubie, le magnifique palais de _Louqsor_,
et toute la partie sud du grand palais de Karnac à Thèbes. Les deux
grands colosses de Kourna sont des statues qui représentent cet illustre
prince.

Son fils _Hôrus_ châtia une révolte d'Abyssins et continua les travaux
de son père; mais deux de ses enfants, qui lui succédèrent, n'eurent ni
la fermeté ni le courage de leurs ancêtres; ils laissèrent se perdre en
peu d'années l'influence que l'Égypte exerçait sur les contrées
voisines. Mais le roi _Ménephtha Ier_ releva la gloire du pays et porta
ses armes victorieuses en Syrie, à Babylone, et jusque dans le nord de
la Perse.

A sa mort, les peuples soumis s'étaient encore révoltés: _Rhamsès le
Grand_, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela toutes
les conquêtes de son père, et les étendit jusque dans les Indes; il
épuisa les pays vaincus et enrichit l'Égypte des immenses dépouilles de
l'Asie et de l'Afrique.

Cet illustre conquérant, connu aussi dans l'histoire sous le nom de
_Sésostris_, fut en même temps le plus brave des guerriers et le
meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlevées aux
nations soumises et les tributs qu'il en recevait à l'exécution
d'immenses travaux d'utilité publique; il fonda des villes nouvelles,
tâcha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une foule
d'autres de forts terrassements pour les mettre à couvert de
l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est à lui
qu'on attribue la première idée du canal de jonction du Nil à la mer
Rouge; il couvrit enfin l'Égypte de constructions magnifiques, dont un
très-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'_Ibsamboul,
Derri, Guirché-Hanan_ et _Ouadi-Essebouâ_, en Nubie; et en Égypte, ceux
de _Kourna_, d'_El-Médinéh_, près de Kourna, une portion du palais de
_Louqsor_, et enfin la grande salle à colonnes du palais de Karnac,
commencé par son père. Ce dernier monument est la plus magnifique
construction qu'ait jamais élevée la main des hommes.

Non content d'orner l'Égypte d'édifices aussi somptueux, il voulut
assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la
plus importante fut celle qui rendit à toutes les classes de ses sujets
le droit de propriété dans toute sa plénitude. Il se démit ainsi du
pouvoir absolu que ses ancêtres avaient conservé après l'expulsion des
Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours vénéré tant
qu'il exista un homme de race égyptienne connaissant l'ancienne histoire
de son pays. C'est sous le règne de Rhamsès le Grand, ou _Sésostris_,
que l'Égypte arriva au plus haut point de puissance politique et de
splendeur intérieure.

Le Pharaon comptait alors au nombre des contrées qui lui étaient
soumises ou tributaires: 1° l'Égypte, 2° la Nubie entière, 3°
l'Abyssinie, 4° le Sennaar, 5° une foule de contrées du midi de
l'Afrique, 6° toutes les peuplades errantes dans les déserts de l'orient
et de l'occident du Nil, 7° la Syrie, 8° l'_Arabie_, dans laquelle les
plus anciens rois avaient des établissements, un, entre autres, près de
la vallée de Pharaon, et aux lieux nommés aujourd'hui
Djébel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, où paraissent avoir
existé des fonderies de cuivre;

9° Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul);

10° Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure;

11° L'_île de Chypre_ et plusieurs îles de l'Archipel;

12° Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle aujourd'hui
la Perse.

Alors existaient des communications suivies et régulières entre l'empire
égyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande activité entre
ces deux puissances, et les découvertes qu'on fait journellement dans
les tombeaux de Thèbes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en
bois de l'Inde et de pierres dures taillées, venant certainement de
l'Inde, ne laissent aucune espèce de doute sur le commerce que
l'ancienne Égypte entretenait avec l'Inde à une époque où tous les
peuples européens et une grande partie des Asiatiques étaient encore
tout à fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer le
nombre et la magnificence des anciens monuments de l'Égypte, sans
trouver dans l'antique prospérité commerciale de ce pays la principale
source des énormes richesses dépensées pour les produire. Ainsi, il est
bien démontré que Memphis et Thèbes furent le premier centre du commerce
avant que _Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour_ (Palmyre) et
_Bagdhad_, villes toutes du voisinage de l'Égypte, héritassent
successivement de ce bel et important privilège.

Quant à l'état intérieur de l'ÉGYPTE à cette grande époque, tout prouve
que la police, les arts et les sciences y étaient portés à un très-haut
degré d'avancement.

Le pays était partagé en trente-six provinces ou gouvernements
administrés par divers degrés de fonctionnaires, d'après un code complet
de lois écrites.

La population s'élevait en totalité à cinq millions au moins et à sept
millions au plus. Une partie de cette population, spécialement vouée à
l'étude des sciences et aux progrès des arts, était chargée en outre des
cérémonies du culte, de l'administration de la justice, de
l'établissement et de la levée des impôts invariablement fixés d'après
la nature et l'étendue de chaque portion de propriété mesurée d'avance,
et de toutes les branches de l'administration civile. C'était la partie
instruite et savante de la nation; on la nommait la _caste sacerdotale_.
Les principales fonctions de cette caste étaient exercées ou dirigées
par des membres de la famille royale.

Une autre partie de la nation égyptienne était spécialement destinée à
veiller au repos intérieur et à la défense extérieure du pays. C'est
dans ces familles nombreuses, dotées et entretenues aux frais de l'État,
et qui formaient la _caste militaire_, que s'opéraient les conscriptions
et les levées de soldats; elles entretenaient régulièrement l'armée
égyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La première, mais la plus
petite, des divisions de cette armée, était exercée à combattre sur des
chars à deux chevaux, c'était la _cavalerie_ de l'époque (la cavalerie
proprement dite n'existait point alors en Égypte); le reste formait des
corps de fantassins de différentes armes, savoir: les soldats de ligne,
armés d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de l'épée; et les
troupes légères, les archers, les frondeurs et les corps armés de haches
ou de faux de bataille. Les troupes étaient exercées à des manoeuvres
régulières, marchaient et se mouvaient en ligne par légions et par
compagnies; leurs évolutions s'exécutaient au son du tambour et de la
trompette.

Le roi déléguait pour l'ordinaire le commandement des différents corps à
des princes de sa famille.

La troisième classe de la population formait la _caste agricole_. Ses
membres donnaient tous leurs soins à la culture des terres, soit comme
propriétaires, soit comme fermiers; les produits leur appartenaient en
propre, et on en prélevait seulement une portion destinée à l'entretien
du _roi_, comme à celui des _castes sacerdotale et militaire_; cela
formait le principal et le plus certain des revenus de l'État.

D'après les anciens historiens, on doit évaluer le revenu annuel des
Pharaons, y compris les tributs payés par les nations étrangères, au
moins de six à sept cents millions de notre monnaie.

Les artisans, les ouvriers de toute espèce, et les marchands,
composaient la quatrième classe de la nation; c'était la _caste
industrielle_, soumise à un impôt proportionnel, et contribuant ainsi
par ses travaux à la richesse comme aux charges de l'État. Les produits
de cette caste élevèrent l'Égypte à son plus haut point de prospérité.
Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqués par les anciens
Égyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou moins
avancées, qui formaient le monde politique de cette époque, avait pris
un grand développement.

L'Égypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce
régulier et fort étendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux
et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de
ses tissus de coton, égalant en perfection et en finesse tout ce que
l'industrie de l'Inde et de l'Europe exécute aujourd'hui de plus
parfait. Les métaux, dont l'Égypte ne renferme aucune mine, mais qu'elle
tirait des pays tributaires ou d'échanges avantageux avec les nations
indépendantes, sortaient de ses ateliers travaillés sous diverses formes
et changés soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets
de luxe et de parure recherchés à l'envi par tous les peuples voisins.
Elle exportait annuellement une masse considérable de poterie de tout
genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie
et d'émaillerie, arts que les Égyptiens avaient portés au plus haut
point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de
_papyrus_ ou _papier_ formé des pellicules intérieures d'une plante qui
a cessé d'exister depuis quelques siècles en Égypte; les anciens Arabes
la nommaient _berd_; elle croissait principalement dans les terrains
marécageux, et sa culture était une source de richesse pour ceux qui
habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaléh ou
Tennis.

Les Égyptiens n'avaient point un système monétaire semblable au nôtre.
Ils avaient pour le petit commerce intérieur une monnaie de convention;
mais pour les transactions considérables, on payait en _anneaux d'or
pur_, d'un certain poids et d'un certain diamètre, ou en anneaux
d'argent d'un titre et d'un poids également fixes.

Quant à l'état de la marine à cette ancienne époque, plusieurs notions
essentielles nous manquent encore. L'Égypte avait une _marine
militaire_, composée de grandes galères, marchant à la fois à la rame et
à la voile. On doit présumer que la marine marchande avait pris un
certain essor, quoiqu'il soit à peu près certain que le commerce et la
navigation de long cours étaient faits, en qualité de courtiers, par un
petit peuple tributaire de l'Égypte, et dont les principales villes
furent _Sour, Saïde, Beirouth_ et _Acre_.

Le bien-être intérieur de l'Égypte était fondé sur le grand
développement de son agriculture et de son industrie; on découvre à
chaque instant, dans les tombeaux de Thèbes et Sakkarah, des objets d'un
travail perfectionné, démontrant que ce peuple connaissait toutes les
aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation
ancienne ni moderne n'a porté plus loin que les vieux Égyptiens la
grandeur et la somptuosité des édifices, le goût et la recherche dans
les meubles, les ustensiles, le costume et la décoration. Telle fut
l'Égypte à son plus haut période de splendeur connu. Cette prospérité
date de l'époque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, à laquelle
appartient RHAMSÈS LE GRAND ou _Sésostris_; les sages et nombreuses
institutions de ce souverain terrible à ses ennemis, doux et modéré
envers ses sujets, en assurèrent la durée.

Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conservèrent
en grande partie ses conquêtes, que le quatrième d'entre eux, nommé
_Rhamsès-Méiamoun_, prince guerrier et ambitieux, étendit encore
davantage; son règne entier fut une suite d'entreprises heureuses contre
les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi bâtit le beau palais
de _Médinet-Habou_ (à Thèbes), sur les murailles duquel on voit encore
sculptées et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les
batailles qu'il a livrées sur terre ou sur mer, le siège et la prise de
plusieurs villes, enfin les cérémonies de son triomphe au retour de ses
lointaines expéditions. Ce conquérant paraît avoir perfectionné la
marine militaire de son époque.

Les Pharaons qui régnèrent après lui firent jouir l'Égypte d'un long
repos. Pendant ces temps d'une tranquillité profonde, l'Égypte, tout en
laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conquérant qui l'avait animée
sous les précédentes dynasties, dut nécessairement perfectionner son
régime intérieur et avancer progressivement ses arts et son industrie;
mais sa domination extérieure se rétrécit de siècle en siècle, à cause
des progrès de la civilisation qui s'était effectuée dans plusieurs de
ces contrées par leur liaison même avec l'Égypte, celle-ci ne pouvant
plus les contenir sous sa dépendance que par un développement de forces
militaires excessif et hors de toute proportion.

Un nouveau monde politique s'était en effet formé autour de l'Égypte;
les peuples de la Perse, réunis en un seul corps de nation, menaçaient
déjà les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; ceux-ci, visant
à dépouiller l'Égypte d'importantes branches de commerce, lui
disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des
tribus arabes pour inquiéter les frontières de leur ancienne
dominatrice. Dans ce conflit, les Phéniciens, ces courtiers naturels du
commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti à un autre,
suivant l'intérêt du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue; il
ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou
l'autre de ces puissants empires.

Les expéditions militaires du Pharaon _Chéchonk Ier_ et celles de son
fils _Osorkon Ier_, qui parcoururent l'Asie occidentale, maintinrent,
pendant quelque temps, la suprématie de l'Égypte. Elle eût pu jouir
longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des Éthiopiens (ou
Abyssins) n'eût tourné toute son attention du côté du midi. Ses efforts
furent inutiles. _Sabacon, roi des Éthiopiens, s'empara de la Nubie,
et passa la dernière cataracte avec une armée grossie de tous les
peuples barbares de l'Afrique. L'Égypte succomba après une lutte dans
laquelle périt son Pharaon _Bok-Hor_. La domination du conquérant
éthiopien fut douce et humaine; il rétablit le cours de la justice
interrompue par les désordres de l'invasion. Son second successeur,
éthiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue
expédition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en soumit
toutes les peuplades jusqu'au détroit de Gibraltar. Le roi nommé
TAHARAKA a bâti un des petits palais de _Médiniet-Habou_, encore
existant. Mais peu de temps après lui, la dynastie éthiopienne fut
chassée d'Égypte, et une famille égyptienne occupa le trône des
Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appelée _saïte_ parce que son chef,
STÉPHINATHI, était né dans la ville de _Saï_ (aujourd'hui
_Ssa-el-Hagar_), en Basse-Égypte.

Cette dynastie s'étant affermie, voulut relever l'influence de la patrie
sur les États asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la suprématie
commerciale. Le roi PSAMHÉTIK Ier ouvrit aux marchands étrangers le
petit nombre de ports que la nature a accordés à l'Égypte, et parmi
lesquels on comptait déjà celui d'_Alexandrie_, qui alors n'était qu'une
fort petite bourgade appelée _Rakoti_.

Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens,
peuples grecs établis en Asie; non-seulement il permit aux négociants de
ces nations de s'établir en Égypte, mais il commit l'énorme faute de
leur concéder des terres et de prendre à sa solde un corps
très-considérable de troupes ioniennes et cariennes. Les soldats
égyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient seuls le
privilège de combattre pour l'Égypte, s'irritèrent de ce que le roi
confiait la défense du pays à des étrangers et à des barbares fort en
arrière encore de la civilisation égyptienne. _Psammétik_ eut, de plus,
l'imprudence de donner à ces Grecs les premiers postes de l'armée.
L'irritation des soldats égyptiens fut à son comble. Ourdissant un vaste
complot, qui embrassa la presque totalité des membres de la caste
militaire, plus de cent mille soldats égyptiens quittèrent spontanément
les garnisons où le roi les avait confinés, et, abandonnant leur patrie,
passèrent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, où ils
établirent un État particulier.

Ainsi privée tout à coup de la masse presque entière de ses défenseurs
naturels, l'Égypte déchut rapidement, et la perte de son indépendance
politique devint inévitable.

Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de l'Égypte, leur
rivale, redoublèrent d'efforts. La Syrie devint le théâtre perpétuel du
conflit sanglant des deux peuples. Néko II, fils de _Psammétik 1er_,
refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontière
naturelle, et chercha dès lors à donner de nouvelles voies au commerce,
en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer
Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap le
plus méridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au détroit de
Gibraltar, rentrant ainsi en Égypte par la Méditerranée. Ce roi exécuta
aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et
la mer Rouge. La fin de son règne fut malheureuse; le roi de Babylone,
_Nebucade-Nésar_, défit les armées égyptiennes et les chassa de la
Phénicie, de la Judée et de la Syrie entière. _Psammétik II_, son fils,
essaya vainement de ressaisir ces provinces détachées de l'empire
égyptien; son successeur OUAPHRÉ fut plus heureux, il remit sous le joug
les peuples de _Sour_ et de _Saïde_, et l'île de _Chypre_; mais il
échoua en Afrique dans une expédition contre la ville de _Cyrène_
(Grennah). Cette malheureuse campagne porta à son comble l'exaspération
de ce qui restait de la caste militaire égyptienne; sa haine contre le
Pharaon _Ouaphré_, qui s'entourait de troupes ioniennes ou grecques,
malgré la terrible leçon donnée à son bisaïeul _Psammétik Ier_, éclata
tout à coup, et les soldats égyptiens révoltés, mettant la couronne sur
la tête d'un courtisan nommé AMASIS, marchèrent contre _Ouaphré_, qui
fut vaincu et entièrement défait à _Mariouth_, où il combattit à la tête
de ses troupes étrangères. _Amasis_ gouverna pendant quarante-deux ans.
Son règne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand essor et
les richesses affluaient en Égypte, non qu'elle fût forte par elle-même,
non qu'elle eût reconquis par les armes son influence au dehors, mais
parce que dans ce temps-là les rois de Babylone cessaient de menacer
l'Égypte pour résister aux peuples de la Perse, réunis sous un seul
chef, _Cyrus_, qui attaqua impétueusement l'Assyrie et en fit
graduellement la conquête, terminée par la prise et l'asservissement de
Babylone.

Dès ce moment, _Amasis_ prévit la fin prochaine de la monarchie
égyptienne. La dernière guerre civile avait affaibli ce qui restait de
l'année nationale, presque entièrement désorganisée par l'impolitique de
ses prédécesseurs; il ne pouvait compter sur la fidélité des troupes
grecques, qu'il avait retenues aussi à sa solde. Mais, heureux en ce qui
le touchait personnellement, _Amasis_ mourut après un règne prospère, au
moment même où les armées persanes s'ébranlaient pour fondre sur
l'Égypte.

A peine monté sur le trône que lui laissait son père, _Psammétik III_
nommé aussi _Psamménis_ dut courir à _Peluse_ (Thinéh ou _Farama_), la
plus forte des places de l'Égypte du côté de la Syrie; là il rassembla
tout ce qui lui restait de la caste militaire égyptienne et les troupes
étrangères qu'il avait à sa solde; les Perses, sous la conduite de leur
roi _Cambyse_, fils de _Cyrus_, favorisés par les Arabes, traversent
sans obstacle le désert qui sépare la Syrie de l'Égypte; et cette
immense armée se rangea en face des Égyptiens, campés sous les murs de
_Peluse_.

Le combat fut long et terrible; à la chute du jour les Égyptiens
plièrent, accablés sous le nombre; _Cambyse_ vainquit, et l'indépendance
nationale de l'Égypte fut à jamais perdue.

Les Perses poursuivirent leurs succès et prirent _Memphis_ d'assaut;
cette capitale fut livrée au pillage; la nation persane, encore barbare,
porta de tous côtés la destruction et la mort. Thèbes fut saccagée, ses
plus beaux monuments démolis ou dévastés; la population, courbée sous un
joug tyrannique, fut livrée à la discrétion des satrapes ou gouverneurs
établis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences disparurent
presque entièrement de ce sol qui les avait vus naître.

Quelques chefs égyptiens, pleins de courage, arrachèrent momentanément
leur patrie à la servitude; mais leurs généreux efforts s'épuisèrent
bientôt contre la puissance toujours croissante de l'empire persan.

Ce fut _Alexandre_ (Iskander) qui, à la tête d'une armée de Grecs,
renversa la domination des Perses en Asie, et l'Égypte respira enfin
sous ce nouveau maître. A la mort de ce grand homme, qui avait fondé la
ville d'_Alexandrie_, parce que cette position géographique semblait
appelée à devenir le centre du commerce du monde, les généraux grecs
partagèrent ses conquêtes. _Ptolémée_, l'un d'eux, se déclara roi
d'Égypte, et fut le chef de la _dynastie grecque_, qui gouverna l'Égypte
pendant près de trois siècles.

Sous ces rois, qui tous ont porté le nom de _Ptolémée_, la ville
d'Alexandrie accomplit les prévisions d'Alexandre. Elle devint
l'entrepôt du commerce de l'Asie et de l'Afrique entière avec l'Europe,
qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilisées. Mais les
débauches et la tyrannie des derniers rois grecs préparèrent la chute de
leur domination.

Cette famille fut détrônée par CÉSAR AUGUSTE, empereur des Romains, et
l'Égypte, perdant pour toujours le nom même de nation, devint une simple
province de l'empire romain et fut gouvernée par un préfet. Dès ce
moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont
elle dépendait, jusqu'à ce que les Arabes musulmans en firent la
conquête au nom du calife OMAR, sous la conduite de son général _Amrou
Ebn-el-As_.

       *       *       *       *       *

N° II.

NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE L'ÉGYPTE.


Alexandrie, novembre 1829.

Parmi les Européens qui visitent l'Égypte, il en est, annuellement, un
très-grand nombre qui, n'étant amenés par aucun intérêt commercial,
n'ont d'autre désir ou d'autre motif que celui de connaître par
eux-mêmes et de contempler les monuments de l'ancienne civilisation
égyptienne, monuments épars sur les deux rives du Nil, et que l'on peut
aujourd'hui admirer et étudier en toute sûreté, grâce aux sages mesures
prises par le gouvernement de Son Altesse.

Le séjour plus ou moins prolongé que ces voyageurs doivent faire,
nécessairement, dans les diverses provinces de l'Égypte et de la Nubie,
tourne à la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de leurs
observations, et à celui du pays lui-même, par leurs dépenses
personnelles, soit pour les travaux qu'ils font exécuter, soit pour
satisfaire leur active curiosité, soit même encore pour l'acquisition de
divers produits de l'art antique.

Il est donc du plus haut intérêt, pour l'Égypte elle-même, que le
gouvernement de Son Altesse veille à l'entière conservation des édifices
et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages
qu'entreprennent, comme à l'envi, une foule d'Européens appartenant aux
classes les plus distinguées de la société.

Leurs regrets se joignent déjà à ceux de toute l'Europe savante, qui
déplore amèrement la destruction entière d'une foule de monuments
antiques, démolis totalement depuis peu d'années, sans qu'il en reste la
moindre trace. On sait bien que ces démolitions barbares ont été
exécutées contre les vues éclairées et les intentions bien connues de
Son Altesse, et par des agents incapables d'apprécier le dommage que,
sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en
sont pas moins perdus sans retour, et leur perte réveille, dans toutes
les classes instruites, une inquiète et bien juste sollicitude sur le
sort à venir des monuments qui existent encore.

Voici la note nominative de ceux _qu'on a récemment détruits:_

1° _Tous_ les monuments de _Cheïk-Abadé_; il ne reste plus debout que
quelques colonnes de granit;

2° Le temple d'_Aschmouneïn_, l'un des plus beaux monuments de l'Égypte;

3° Le temple de _Kaou-el-Kébir_; ici le Nil a autant détruit que les
hommes;

4° Un temple au nord de la ville d'_Esné_;

5° Un temple vis-à-vis _Esné_, sur la rive droite du fleuve;

6° Trois temples à _El-Kab_ ou _El-Eitz_;

7° Deux temples dans l'île, vis-à-vis la ville d'Osouan,
_Géziret-Osouan_.

Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments antiques,
du nombre desquels trois surtout étaient du plus grand intérêt pour les
voyageurs et les savants.

Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues
conservatrices de Son Altesse étant bien connues de ses agents, ceux-ci
les suivent et les remplissent dans toute leur étendue; l'Europe entière
sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien
prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des
tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la
puissance et la grandeur de l'Égypte ancienne, et sont en même temps les
plus beaux ornements de l'Égypte moderne.

Dans ce but désirable, Son Altesse pourrait ordonner:

1° Qu'on n'enlevât, sous aucun prétexte, aucune pierre ou brique, soit
ornée de sculptures, soit non sculptée, dans les constructions et
monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de
l'_Égypte_ que de la _Nubie:_

1° EN ÉGYPTE:

_San_, sur le canal de Moez.--Basse-Égypte.
_Bahbeït_, près de _Samannoud_.--Basse-Égypte.
_Ssa-el-Hagar_.--Basse-Égypte.
_Kasr-Kéroun_, dans la province de _Faïoum_.
_Cheïk-Abadé_, pour le peu qui reste.
_El-Arabah_ ou _Madfouné_, au-dessus de _Girgé_.
_Kefth_.
_Kous_,
_Kourna_ et environs.
_Médinet-Habou_ et environs.
_Louqsor_ (El-Oqsour).
_Karnac_ et environs.
_Médamoud_.
_Erment_.
_Tâoud_, vis-à-vis _Erment_, sur la rive droite.
_Esné_,
_Edfou_.
_Koum-Ombou_.
_Osouan_, quelques débris.
_Géziret-Osouan_, quelques débris.

2° EN NUBIE, AU DELÀ DE LA PREMIÈRE CATARACTE:

_Géziret-el-Birbé_.
_Géziret-Béghé_.
_Géziret-Séhhélé_.
_Déboude_.
_Gkarbi-Dandour_.
_Beit-Ouali_, près de _Kalabschi_.
_Kalabschi_.
_Ghirsché-Hassan_ ou _Gerf-Hosseïn_.
_Daké_.
_Maharraka_.
_Ouadi-Essébouâ_.
_Amada_ ou _Amadon_.
_Derri_.
_Ibrim_.
_Ibsamboul_ ou _Abou-Sembil_.
_Ghébel-Addèh_.
_Maschakit_.
_Ouadi-Halfa_, quelques débris, sur la rive gauche.

3° AU DELÀ LA SECONDE CATARACTE:

_Sennèh, Sohleb, Barkal, Assour, Naga_, et autres lieux où existent des
monuments antiques jusqu'à la frontière du _Sennaâr_, où il n'en existe
plus.

2e Les monuments antiques creusés et taillés dans les montagnes sont
tout aussi importants à conserver que ceux qui sont construits en
pierres tirées de ces mêmes montagnes. Il est urgent d'ordonner qu'à
l'avenir on ne commette aucun dégât dans ces tombeaux, dont les fellahs
détruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger ainsi que
leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de
sculptures pour les vendre aux voyageurs, en défigurant pour cela des
chambres entières. Les principaux points à recommander sont, en
particulier, Les grottes (_magarah_) des montagnes voisines de:

_Sakkarah_.
_Béni-Hassan_ et environs.
_Touna-Gébel_.
_El-Tell._
_Samoun_, près de _Manfalouth_, _El-Eitz_ ou _El-Kab_.
_El-Arabah_.
_Kourna_ et environs.
_Biban-el-Molouk_, près de _Kourna_.
_Gébel-Selséléh_.

C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les plus
grandes dévastations; elles sont commises par les fellahs, soit pour
leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands d'antiquités
qui les tiennent à leur solde; je sais même, à n'en pas douter, que des
édifices ont été détruits par ces spéculateurs européens, sur l'espoir
de découvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les grottes
sculptées ou peintes, et que l'on découvre chaque jour à _Sakkarah_, à
_El-Arabah_, à _Kourna_, sont à peu près détruites presque aussitôt
qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidité des fouilleurs
ou de leurs employés. Il serait plus que temps de mettre un terme à ces
barbares dévastations, qui privent à chaque instant la science de
monuments d'un haut intérêt, et désappointent la curiosité des
voyageurs, lesquels, après tant de fatigues, n'ont souvent ainsi que
des regrets à exercer sur la perte de tant de sculptures ou de peintures
curieuses.

En résumé, l'intérêt bien entendu de la science exige, non que les
fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour,
par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumières inespérées,
mais qu'on soumette les fouilleurs à un règlement tel que la
conservation des tombeaux découverts aujourd'hui, et à l'avenir, soit
pleinement assurée et bien garantie contre les atteintes de l'ignorance
ou d'une aveugle cupidité.

       *       *       *       *       *

N° III.

LETTRES ÉCRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PRÉFET DE TAHTA, A CHAMPOLLION.


N° 1, LETTRE DU MAMOUR.

Lui (Dieu). le plus cher des amis, le trésor des compagnons, notre ami
chéri, le très-honoré, le général, le seigneur, le respectable, que le
Dieu très-haut le conserve.

Après la présentation de mes salutations avec le plus vif désir (de
vous voir), le but de cet écrit est: 1° de m'informer de votre glorieuse
personne; 2° hier nous convînmes avec Votre Excellence qu'au jour de la
date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour
augmenter l'amitié. Au jour de la date, nous fîmes les préparatifs
convenables; mais nous sommes allés le matin à Terrah pour une affaire,
et au retour nous avons vu que vous étiez parti en bonne santé. Par
suite de cela, vous avez une dette à acquitter envers nous; mais nos
réclamations sont pour l'époque de votre heureux retour, lorsque nous
vous reverrons dans la plus parfaite santé. Vous recevrez Salamè et
Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le
Dieu très-haut vous ramène sains et saufs, et puissions-nous vous revoir
eux et Votre Excellence doués de la plus parfaite santé; que le Dieu
très-haut vous conserve.

Écrit le 3 de djoumadi premier de l'année 44 (ou 1244 de l'hégire, 14
novembre 1828 de J.-C.).

De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdjé.


N° 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR.

Lui (Dieu).

O le plus cher des amis, le trésor des compagnons, notre ami chéri, le
bey magnifique, que sa vie soit longue.

Après vous avoir présenté mes salutations avec le plus vif désir de
vous voir, l'objet de cet écrit est: 1° de m'informer de l'état de votre
glorieuse personne, et de votre tempérament agréable, élégant et fort;
2° de faire parvenir à Votre Excellence la lettre que vous avez demandée
pour Son Excellence notre frère chéri, le mamour d'Esné. Plaise au Dieu
très-haut que vous voyagiez en bonne santé et que vous arriviez de même.
Puissions-nous revoir Votre Excellence comblée de toutes sortes de
biens; présentez nos salutations à nos honorables amis qui sont en votre
compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu très-haut vous
conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc.

Les lettres qu'on vient de lire étaient enfermées dans une enveloppe
avec l'adresse suivante:

«Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au trésor des compagnons,
notre ami chéri, le Français fils de bey, le magnifique, qu'il vive
longtemps au sein du bonheur.»


N° 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR.

Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu
très-haut le conserve!

Après les salutations précieuses et le grand désir de votre agréable
présence, le motif de la présente est que, dans ce moment, nous recevons
votre chère lettre, et votre discours m'a réjoui, et je remercie le Ciel
de votre santé, dont je désire la continuation, et à laquelle je dois la
lettre dont vous m'avez gratifié pour le commandant d'Esné, de laquelle
nous vous sommes infiniment obligé. Or, ma présente servira: 1° à
m'informer de votre chère santé; 2° si vous désirez des nouvelles de la
nôtre, grâce au Ciel, nous sommes parfaitement bien portant, et nous en
désirons autant et plus à vous, et nous ne serions jamais en état de
vous manifester le grand chagrin que nous éprouvâmes de votre
séparation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a séparés, il
daigne nous réunir de nouveau, car il est le très-puissant, et alors, à
notre heureux retour, s'il plaît à Dieu, et possédant votre chère
présence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. Cela et
rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations à qui vous
croirez de convenance.

Votre ami,

CHAMPOLLION.

15 novembre 1828.



TABLE DES MATIÈRES


AVERTISSEMENT
Mémoire sur le projet de voyage littéraire en Égypte
Lettres écrites pendant le voyage
LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE.

LETTRE Ire. Alexandrie, 18 août 1828
        II. Alexandrie
       III. Le Caire
        IV. Sakkarah
         V. Pyramides de Gizéh
        VI. Béni-Hassan et Monfalouth
       VII. Thèbes
      VIII. Philae
        IX. Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829
              Lettre à M. Dacier (même date)
         X. Ibsamboul
        XI. El-Mélissah
       XII. Thèbes (Biban-el-Molouk)
      XIII. Thèbes (Biban-el-Molouk)
       XIV. Thèbes (Rhamesséion)
        XV. Thèbes (El-Assassif)
       XVI. Thèbes (Aménophion)
      XVII. Thèbes (rive occidentale)
     XVIII. Thèbes (Médinet-Habou)
       XIX. Thèbes (environs de Médinet-Habou)
        XX. Thèbes (Kourua)

LETTRE XXI. Sur le Nil (Karnac et Lonqsor)
      XXII. Le Caire
     XXIII. Alexandrie
      XXIV. Alexandrie, 20 et 28 novembre 1829
       XXV. Toulon
      XXVI. Toulon, à M. le baron de La Bouillerie
     XXVII. Toulon, à M. le vicomte de Larochefoucauld
    XXVIII. Toulon, 14 janvier 1830
      XXIX. Aix
       XXX. Toulouse
      XXXI. Bordeaux


APPENDICE.

N° I.   Mémoire sommaire sur l'histoire d'Égypte, rédigé pour le
        vice-roi Mohammed-Ali
N° II.  Mémoire relatif à la conservation des monuments de l'Égypte
        et de la Nubie, remis au vice-roi
N° III. Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esné


Table des matières
Table alphabétique des noms de lieux

FIN DE LA TABLE DE MATIÈRES.



TABLE ALPHABETIQUE

DES NOMS DE LIEUX

A

Abaton (de Philae),
Afrique (côte blanche et basse),
Agrigente,
Aix,
Akhmin,
Alexandrie,
Amada,
Aménophion,
Amoneî. Voyez Esséboua.
Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kébir.
Antinoé,
Apollonopolis Magna. Voyez Edfou.
Apollonopolis Parva. Voyez Qous.
Arabique (chaîne),
Aschmoun,
Aschmounéin,
As-Souan. Voyez Syène.

B

Bathn-el-Bakarah,
Bédréchéin,
Béghé,
Béhéni,
Béni-Haasan,
Bet-Oualli,
Biban-el-Molouk,
Bordeaux,
Boulaq,

C

Caire,
  Citadelle,
  Palais du sultan Salabh-Eddin,
Carrières entre Thorrah et Massarah,
Cataracte (2e)
  (1re)
Chéreus. Voyez Kérioun.
Cité-Valette,
Colonne de Pompée,
Contra-Lato,
Coptos,
Cosseïr,
Cumino (île),
Cyrénaïque,

D

Dakkéh,
Dandour,
Déboud,
Dendérah,
Derr, Derri,
Desouk,
Djébel-el-Asserat,
Djébel-el-Mokatteb,
Djébel-Mesmès,
Djébel-Selséléh,

E

Edfou
Égypte. Notice sommaire sur son
  histoire
  --Sur la conservation de ses monuments
El-Assassif
Eléphantine
Eléthya. Voyez El-Kab.
El-Kab
El-Magara
El-Mélissah
Embabéh
Ennent. Voyez Hermonthis.
Esné
  --Temple au nord
Ethiopie
Ezbékiéh (place d', au Caire)

F

Faras
Fouah

G


Ghébel-Addèh
Ghirché, Ghirché-Hussan, Ghirf-Housseïn
Girgé
Girgenti
Gizéh
Gozzo (îles)

H

Héliopolis
Hermonthis (Erment)

I

Ibrim
Ibsamboul

K

Kalabsché
Kardâssi ou Kortha
Karnac
Kefth. Voyez Coptos.
Kémé, nom de l'Égypte
Kérioun
Korosko
Kourna
Kousch. Voyez Éthiopie.

L

Latopolis. Voyez Esné.
Libyque (montague)
Louqsor
  --Ses obélisques. Voyez ce mot.
Lycopolis. Voyez Osionth.
Lyon

M

Malte
Manlak. Voyez Philae.
Manthom
Marseille
Maschakit
Massarah
Médinet-Habou
  --Ses environs
Méharraka
Memnonium à Thèbes
Memphis
Ménephthéum
Miniéh
Mit-Rahinéh
Mit-Salaméh
Mokattam (mont)
Montpellier

N

Nader
Nécropole égyptienne de Sais
Nîmes
Niphaïat, les Libyens
Nubie

O

Obélisques de Louqsor
  --De Cléopâtre
Ombos
Oph (du midi), partie méridionale de
  Thèbes
  --Oph (les)
Osimandyas (tombeau d') à Thèbes,
Osiouth
Ouadi-Essébouâ (vallée des lions)
Ouadi-Halfa
Ouest (vallée de l') à Thèbea

P

Pallades, pallacides, leur tombeau,
Panopolis. Voyez Akhmin.
Philae
Phthaeï ou Typtah. Voyez Ghirché.
Primis. Voyez Ibrim.
Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh.
Ptolémaïs
Pyramides

Q

Qaou-el-Kébir
Qartas
Qous

R

Rasât (cap)
Rhamesséion à Thèbes

S

Sabouth-el-Kadim
Saïs ou Ssa-el-Hagar
Sakkarah
Saouadéh
Saouadji
Saouafé
Schabour
Schoraféh
Sennaâr
Serré, Gharbi-Serré
Silsilis. Voyez Djébel-Selséléh.
Siouph. Voyez Saouafé.
Snem. Voyez Béghé.
Souan, Osouan. Voyez Syène.
Sowan-Kah. Voyez Eléthya.
Speos-Artemidos
Spéos d'Ibrim
Ssa-el-Hagar. Voyez Sas.
Syène

T

Taffah
Talmis. Voyez Kalabschi.
Tâoud
Taphis. Voyez Taffah.
Taposiris (tour des Arabes)
Tébot. Voyez Déboud.
Tharranéh
Thèbes
  --Voyez Louqsor,
  Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk,
  Rhamesséion, Memnonium,
  Osimandyas (tombeau d'), Médinet-Habou,
  El-Assassif, Pallades,
  Aménophion, Manthom, Menephtheum.
Thorrah
Thouloum (mosquée de)
Toulon
Toulouse
Tuphium. Voyez Tâoud.
Tyri. Voyez Derri.

V

Vallée des Lions. Voyez Ouadi-Essébouah.

Z

Zaouyet-el-Maïétin

FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE





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