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Title: Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia
Author: Cherbonelle, Alice (aka Jean de la Brète)
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia" ***

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MON ONCLE ET MON CURÉ

ET

LE VŒU DE NADIA

PAR

JEAN DE LA BRÈTE

COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE, PRIX MONTYON

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en août 1889.

PARIS

LIBRAIRIE PLON

E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

RUE GARANCIÈRE, 10

_Tous droits réservés_



MON ONCLE ET MON CURÉ

I


Je suis si petite qu'on pourrait me donner la qualification de naine, si
ma tête, mes pieds et mes mains n'étaient pas parfaitement proportionnés
à ma taille. Mon visage n'a ni la longueur démesurée, ni la largeur
ridicule que l'on attribue aux nains et aux êtres difformes en général,
et la finesse de mes extrémités serait enviée par plus d'une belle dame.

Cependant, l'exiguïté de ma taille m'a fait verser des larmes en
cachette.

Je dis en cachette, car mon corps lilliputien renfermait une âme fière,
orgueilleuse, incapable de donner le spectacle de ses faiblesses au
premier venu..., et surtout à ma tante. Du moins, telle était ma façon
de sentir à quinze ans. Mais les événements, les chagrins, les soucis,
les joies, la pratique de la vie, en un mot, ont détendu rapidement des
caractères beaucoup plus rigides que le mien.

Ma tante était la femme la plus désagréable que j'aie jamais connue. Je
la trouvais fort laide, autant que mon esprit, qui n'avait jamais rien
vu ni rien comparé, pouvait en juger. Sa figure était anguleuse et
commune, sa voix criarde, sa démarche lourde et sa stature ridiculement
élevée.

Près d'elle, j'avais l'air d'un puceron, d'une fourmi. Quand je lui
parlais, je levais la tête aussi haut que si j'avais voulu examiner la
cime d'un peuplier. Elle était d'origine plébéienne et, semblable à
beaucoup de gens de sa race, prisait par-dessus tout la force physique
et professait pour ma chétive personne un dédain qui m'écrasait.

Son moral était la reproduction fidèle de son physique. Il ne
renfermait que des âpretés, des aspérités, des angles aigus contre
lesquels les infortunés, qui vivaient avec elle, se cassaient le nez
quotidiennement.

Mon oncle, gentilhomme campagnard dont la bêtise était devenue
proverbiale dans le pays, l'avait épousée par faiblesse d'esprit et de
caractère. Il mourut peu de temps après son mariage, et je ne l'ai
jamais connu. Quand je pus réfléchir, j'attribuai cette mort prématurée
à ma tante, qui me paraissait de force à conduire rapidement en terre
non seulement un pauvre sire comme mon oncle, mais encore tout un
régiment de maris.

J'avais deux ans, quand mes parents s'en allèrent dans l'autre monde,
m'abandonnant aux caprices des événements, de la vie et de mon conseil
de famille. D'une belle fortune, ils laissaient d'assez jolis débris:
quatre cent mille francs, environ, en terres, qui rapportaient un fort
bon revenu.

Ma tante consentit à m'élever. Elle n'aimait pas les enfants, mais, son
mari ayant mal administré, elle était pauvre et songeait avec
satisfaction que l'aisance entrerait avec moi dans sa maison.

Quelle laide maison! grande, délabrée, mal tenue; bâtie au milieu d'une
cour remplie de fumier, de boue, de poules et de lapins. Derrière
s'étendait un jardin dans lequel poussaient pêle-mêle toutes les plantes
de la création, sans que personne s'en souciât le moins du monde. Je
pense que, de mémoire d'homme, on n'avait vu un jardinier émonder les
arbres ou arracher les mauvaises herbes qui croissaient à leur guise,
sans que ma tante et moi nous eussions l'idée de nous en occuper.

Cette forêt vierge me déplaisait, car, même enfant, j'avais un goût inné
pour l'ordre.

La propriété s'appelait le Buisson. Elle était située au fond de la
campagne, à une demi-lieue de l'église et d'un petit village composé
d'une vingtaine de chaumières. Ni château, ni castel, ni manoir à cinq
lieues à la ronde. Nous vivions dans l'isolement le plus complet. Ma
tante allait quelquefois à C..., la ville la plus voisine du Buisson.
Je désirais vivement l'accompagner, de sorte qu'elle ne m'emmenait
jamais.

Les seuls événements de notre vie étaient l'arrivée des fermiers, qui
apportaient des redevances ou l'argent de leurs termes, et les visites
du curé.

Oh! l'excellent homme, que mon curé!

Il venait trois fois par semaine à la maison, s'étant chargé, dans un
jour de beau zèle, de bourrer ma cervelle de toutes les sciences à lui
connues.

Il poursuivit sa tâche avec persévérance, quoique je m'entendisse à
exercer sa patience. Non pas que j'eusse la tête dure, j'apprenais avec
facilité; mais la paresse était mon péché mignon: je l'aimais, je le
dorlotais, en dépit des frais d'éloquence du curé et de ses efforts
multiples pour extirper de mon âme cette plante de Satan.

Ensuite, et c'était là le point le plus grave, la faculté du
raisonnement se développa chez moi rapidement. J'entrais dans des
discussions qui mettaient le curé à l'envers; je me permettais des
appréciations qui heurtaient et froissaient souvent ses plus chères
opinions.

C'était un vif plaisir pour moi de le contredire, de le taquiner, de
prendre le contre-pied de ses idées, de ses goûts, de ses assertions.
Cela me fouettait le sang, me tenait l'esprit en éveil. Je soupçonne
qu'il éprouvait le même sentiment et qu'il eût été profondément désolé
si j'avais perdu tout à coup mes habitudes ergoteuses et l'indépendance
de mes idées.

Mais je n'avais garde, car, lorsque je le voyais se trémousser sur son
siège, ébouriffer ses cheveux avec désespoir, barbouiller son nez de
tabac en oubliant toutes les règles de la propreté, oubli qui n'avait
lieu que dans les cas sérieux, rien n'égalait ma satisfaction.

Cependant, s'il eût été seul en jeu, je crois que j'aurais résisté
quelquefois au démon tentateur. Ma tante avait pris la funeste habitude
d'assister aux leçons, bien qu'elle n'y comprît rien et qu'elle bâillât
dix fois par heure.

Or, la contradiction, lors même que sa laide personne n'était pas en
scène, la mettait en fureur; fureur d'autant plus grande qu'elle
n'osait rien dire devant le curé. Ensuite, me voir discuter lui
paraissait une monstruosité dans l'ordre physique et moral. Jamais je ne
m'attaquais à elle directement, car elle était brutale et j'avais peur
des coups. Enfin, ma voix,--cependant douce et musicale, je m'en
flatte!--produisait sur ses nerfs auditifs un effet désastreux.

En cette occurrence, on comprendra qu'il me fût impossible, absolument
impossible, de ne pas mettre en œuvre ma malice pour faire enrager ma
tante et tourmenter mon curé.

Cependant, je l'aimais, ce pauvre curé! je l'aimais beaucoup, et je
savais que, en dépit de mes raisonnements saugrenus qui allaient parfois
jusqu'à l'impertinence, il avait pour moi la plus grande affection. Je
n'étais pas seulement son ouaille préférée, j'étais son enfant de
prédilection, son œuvre, la fille de son cœur et de son esprit. À cet
amour paternel se mêlait une teinte d'admiration pour mes aptitudes, mes
paroles et mes actes en général.

Il avait pris sa tâche à cœur; il avait juré de m'instruire, de veiller
sur moi comme un ange tutélaire, malgré ma mauvaise tête, ma logique et
mes boutades. Du reste, cette tâche était devenue promptement la plus
douce chose de sa vie, la meilleure, si ce n'est la seule distraction de
son existence monotone.

Par la pluie, le vent, la neige, la grêle, la chaleur, le froid, la
tempête, je voyais apparaître le curé, sa soutane retroussée jusqu'aux
genoux et son chapeau sous le bras. Je ne sais si, de ma vie, je l'en ai
vu coiffé. Il avait la manie de marcher la tête découverte, souriant aux
passants, aux oiseaux, aux arbres, aux brins d'herbe. Replet et dodu, il
paraissait rebondir sur la terre qu'il foulait d'un pas alerte, et à
laquelle il semblait dire: «Tu es bonne, et je t'aime!» Il était content
de vivre, content de lui-même, content de tout le monde. Sa bonne
figure, rose et fraîche, entourée de cheveux blancs, me rappelait ces
roses tardives qui fleurissent encore sous les premières neiges.

Quand il entrait dans la cour, poules et lapins accouraient à sa voix
pour grignoter quelques croûtes de pain qu'il avait eu soin de glisser
dans sa poche avant de quitter le presbytère. Perrine, la fille de
basse-cour, venait lui faire la révérence, puis Suzon, la cuisinière,
s'empressait d'ouvrir la porte et de l'introduire dans le salon où nous
prenions nos leçons.

Ma tante, plantée dans un fauteuil avec la grâce d'un paratonnerre un
peu épais, se levait à son approche, lui souhaitait la bienvenue d'un
air maussade et se lançait au galop sur le chapitre de mes méfaits.
Après quoi, se rasseyant tout d'une pièce, elle prenait un tricot, son
chat favori sur ses genoux, et attendait, ou n'attendait pas, l'occasion
de me dire une chose désagréable.

Le bon curé écoutait avec patience cette voix rêche qui brisait le
tympan. Il arrondissait le dos comme si la mercuriale était pour lui, et
me menaçait du doigt en souriant à moitié. Dieu merci, il connaissait ma
tante de longue date.

Nous nous installions à une petite table que nous avions placée près de
la fenêtre. Cette position avait pour double avantage de nous tenir
assez éloignés de ma tante, qui trônait près de la cheminée, au fond de
l'appartement, puis de permettre à mes yeux de suivre le vol des
hirondelles et des mouches; et, en hiver, d'observer les effets de la
neige et du givre sur les arbres du jardin.

Le curé posait sa tabatière à côté de lui, un mouchoir à carreaux sur le
bras de son fauteuil, et la leçon commençait.

Quand ma paresse n'avait pas été trop grande, les choses allaient bien,
tant qu'il s'agissait des devoirs à corriger, car, quoiqu'ils fussent le
plus courts possible, ils étaient toujours soignés. Mon écriture était
nette et mon style facile. Le curé secouait la tête d'un air satisfait,
prisait avec enthousiasme, et répétait: «Bon, très bon!» sur tous les
tons.

Pendant ce temps, je comptais mentalement les taches qui couvraient sa
soutane, et je me demandais quelle apparence il pourrait bien présenter
s'il avait une perruque noire, des culottes collantes et un habit de
velours rouge, comme celui que mon grand-oncle portait sur son portrait.

L'idée du curé en culotte et en perruque était si plaisante, que je
partais d'un grand éclat de rire. Alors ma tante s'écriait:

«Sotte! petite bête!»

Et autres aménités de ce genre, qui avaient le privilège d'être aussi
parlementaires qu'explicites.

Le curé me regardait en souriant, et répétait deux ou trois fois:

«Ah! jeunesse! belle jeunesse!»

Et un souvenir rétrospectif sur ses quinze ans lui faisait ébaucher un
soupir.

Après cela, nous passions à la récitation, et les choses n'allaient plus
si bien. C'était l'heure critique, le moment de la causerie, des
opinions personnelles, des discussions, voire même des disputes.

Le curé aimait les hommes de l'antiquité, les héros, les actions presque
fabuleuses dans lesquelles le courage physique a joué un rôle
important. Cette préférence était étrange, car il n'était pas
précisément pétri de l'argile qui fait les héros.

J'avais remarqué qu'il n'aimait point à retourner chez lui à la nuit, et
cette découverte, tout en me le rendant plus cher, car j'étais moi-même
fort poltronne, ne pouvait me laisser aucune illusion sur son courage.

Ensuite, sa bonne âme placide, tranquille, amie du repos, de la routine,
de ses ouailles et du corps qui la possédait, n'avait jamais, au grand
jamais, rêvé le martyre. Je le voyais pâlir, autant du moins que ses
joues roses le lui permettaient, en lisant le récit des supplices
infligés aux premiers chrétiens.

Il trouvait très beau d'entrer dans le paradis d'un bond héroïque, mais
il pensait qu'il était bien doux de s'avancer tranquillement vers
l'éternité sans fatigue et sans hâte. Il n'avait pas de ces élans
exaltés qui inspirent le désir de la mort pour voir plus tôt le
souverain des mondes et du temps. Oh! point du tout! Il était décidé à
s'en aller sans murmurer quand son heure arriverait, mais il désirait
sincèrement que ce fût le plus tard possible.

J'avoue que mon tempérament, qui ne brille pas par la corde héroïque,
s'arrange de cette morale douce et facile.

Néanmoins, il en tenait pour ses héros; il les admirait, les exaltait,
les aimait d'autant plus, sans doute, que, le cas échéant, il se sentait
absolument incapable de les imiter.

Quant à moi, je ne partageais ni ses goûts, ni ses admirations.
J'éprouvais une antipathie prononcée pour les Grecs et les Romains. Par
un travail subtil de mon intelligence fantaisiste, j'avais décidé que
ces derniers ressemblaient à ma tante..., ou que ma tante leur
ressemblait, comme on voudra, et, du jour où je fis ce rapprochement,
les Romains furent jugés, condamnés, exécutés dans mon esprit.

Cependant le curé s'obstinait à barboter avec moi dans l'histoire
romaine, et je m'entêtais, de mon côté, à n'y prendre aucun intérêt. Les
hommes de la République me laissaient froide, et les Empereurs se
confondaient dans ma tête. Le curé avait beau pousser des exclamations
admiratives, se fâcher, raisonner, rien n'ébranlait mon insensibilité et
mon idée personnelle.

Par exemple, racontant l'histoire de Mucius Scévola, je terminais ainsi:

«Il brûla sa main droite pour la punir de s'être trompée, ce qui prouve
qu'il n'était qu'un sot!»

Le curé, qui m'écoutait un instant auparavant d'un air béat, tressautait
d'indignation.

«Un sot! mademoiselle... Et pourquoi cela?

--Parce que la perte de sa main ne réparait pas son erreur,
répondais-je, que Porsenna n'en était ni plus ni moins vivant, et que le
secrétaire ne s'en portait pas mieux.

--Bien, ma petite; mais Porsenna fut assez effrayé pour lever le siège
immédiatement.

--Ceci, monsieur le curé, prouve que Porsenna n'était qu'un poltron.

--Soit! mais Rome était délivrée, et grâce à qui? grâce à Scévola, grâce
à son action héroïque!»

Et le curé, qui, frémissant à l'idée de se brûler le bout du petit
doigt, n'en admirait que mieux Mucius Scévola, de s'exalter, de se
démener pour me faire apprécier son héros.

«J'en tiens pour ce que j'ai dit, reprenais-je tranquillement; ce
n'était qu'un sot, et un grand sot!»

Le curé, suffoqué, s'écriait:

«Quand les enfants se mêlent de raisonner, les mortels entendent bien
des sottises.

--Monsieur le curé, vous m'avez appris, l'autre jour, que la raison est
la plus belle faculté de l'homme.

--Sans doute, sans doute, quand il sait s'en servir. Puis, je parlais de
l'homme fait, et non des petites filles.

--Monsieur le curé, le petit oiseau essaie ses forces au bord du nid.»

L'excellent homme, un peu déconcerté, s'ébouriffait les cheveux avec
énergie, ce qui lui donnait l'air d'une tête de loup poudrée à blanc.

«Vous avez tort de tant discuter, ma petite, me disait-il quelquefois;
c'est un péché d'orgueil. Vous ne m'aurez pas toujours pour vous
répondre, et quand vous serez aux prises avec la vie, vous apprendrez
qu'on ne discute pas avec elle, qu'on la subit.»

Mais je me souciais bien de la vie! J'avais un curé pour exercer ma
logique, et cela me suffisait.

Lorsque je l'avais bien taquiné, ennuyé, harcelé, il s'efforçait de
donner à son visage une expression sévère, mais il était obligé de
renoncer à son projet, sa bouche, toujours souriante, se refusant
absolument à lui obéir.

Alors il me disait:

«Mademoiselle de Lavalle, vous repasserez vos empereurs romains, et vous
ferez en sorte de ne pas confondre Tibère avec Vespasien.

--Laissons ces bonshommes, monsieur le curé, lui répondais-je, ils
m'ennuient. Savez-vous que, si vous aviez vécu de leur temps, ils vous
auraient grillé vif, ou arraché la langue et les ongles, ou coupé en
petits morceaux menus comme chair à pâté!»

À ce sombre tableau, le curé tressaillait légèrement, et s'en allait en
trottinant, sans daigner me répondre.

Je savais que son mécontentement était arrivé à son apogée quand il
m'appelait Mademoiselle de Lavalle. Ce nom cérémonieux en était la plus
vive manifestation, et j'avais des remords, jusqu'au moment où je le
voyais apparaître de nouveau, les cheveux au vent et le sourire aux
lèvres.



II


Ma tante me brutalisait quand j'étais enfant, et j'avais tellement peur
des coups que je lui obéissais sans discuter.

Elle me battit encore le jour où j'atteignis mes seize ans, mais ce fut
pour la dernière fois. À partir de ce jour, fécond pour moi en
événements intimes, une révolution, qui grondait sourdement dans mon
esprit depuis quelques mois, éclata tout à coup et changea complètement
ma manière d'être avec ma tante.

En ce temps-là, le curé et moi nous repassions l'histoire de France, que
je me flattais de très bien connaître. Il est certain que, étant données
les lacunes et les restrictions de mon livre, mon savoir était aussi
grand que possible.

Le curé professait pour ses rois un amour poussé jusqu'à la vénération,
et, cependant, il n'aimait pas François Ier. Cette antipathie était
d'autant plus singulière que François Ier était valeureux et qu'il
est resté populaire. Mais il n'allait pas au curé, qui ne perdait jamais
l'occasion de le critiquer; aussi, par esprit de contradiction, je le
choisis pour mon favori.

Le jour dont j'ai parlé plus haut, je devais réciter la leçon concernant
mon ami. Je ruminai longtemps la veille pour trouver un moyen de le
faire briller aux yeux du curé. Malheureusement, je ne pouvais que
répéter les expressions de mon histoire, en émettant des opinions qui
reposaient beaucoup plus sur une impression que sur un raisonnement.

Il y avait une heure que je me cassais la tête à réfléchir, quand une
idée brillante me traversa l'esprit:

«La bibliothèque!» m'écriai-je.

Aussitôt, je traversai en courant un long corridor, et pénétrai, pour la
première fois, dans une pièce de moyenne grandeur, entièrement tapissée
de rayons couverts de livres réunis entre eux par les fils tenus d'une
multitude de toiles d'araignée. Elle communiquait avec les appartements
qu'on avait fermés après la mort de mon oncle pour ne plus jamais y
entrer; elle sentait tellement le moisi, le renfermé, que je fus presque
suffoquée. Je m'empressai d'ouvrir la fenêtre qui, très petite, n'avait
ni volets ni persiennes et donnait sur le coin le plus sauvage du
jardin; puis je procédai à mes recherches. Mais comment découvrir
François Ier au milieu de tous ces volumes?

J'allais abandonner la partie, quand le titre d'un petit livre me fit
pousser un cri de joie. C'étaient les biographies des rois de France
jusqu'à Henri IV exclusivement. Une gravure assez bonne, représentant
François Ier dans le splendide costume des Valois, était jointe à la
biographie. Je l'examinai avec étonnement.

«Est-il possible, me dis-je émerveillée, qu'il y ait des hommes aussi
beaux que cela!»

Le biographe, qui ne partageait pas l'antipathie du curé pour mon héros,
en faisait l'éloge sans aucune restriction. Il parlait, avec une
conviction enthousiaste de sa beauté, de sa valeur, de son esprit
chevaleresque, de la protection éclairée qu'il accorda aux lettres et
aux arts. Il terminait par deux lignes sur sa vie privée, et j'appris ce
que j'ignorais complètement, c'est que:

«François Ier menait joyeuse vie et aimait prodigieusement les
femmes. Qu'il préféra grandement et sincèrement belle dame Anne de
Pisseleu, à laquelle il donna le comté d'Étampes, qu'il érigea en duché
pour lui être moult agréable.»

De ces quelques mots, je tirai les conclusions suivantes: Premièrement,
ayant découvert, depuis un mois, que mon existence était monotone, qu'il
me manquait beaucoup de choses, que la possession d'un curé, d'une
tante, de poules et de lapins ne suffisait point au bonheur, je décidai
qu'une joyeuse vie étant évidemment le contraire de la mienne, François
Ier avait fait preuve d'un grand jugement en la choisissant;

Deuxièmement, qu'il professait certainement la sainte vertu de charité
prêchée par mon curé, puisqu'il aimait tant les femmes;

Troisièmement, qu'Anne de Pisseleu était une heureuse personne, et que
j'aurais bien voulu qu'un roi me donnât un comté érigé en duché pour
m'être «moult agréable».

«Bravo! m'écriai-je en lançant le livre au plafond et en le rattrapant
lestement. Voici de quoi confondre le curé et le convertir à mon
opinion.»

Le soir, dans mon lit, je relus la petite biographie.

«Quel brave homme que ce François Ier! me dis-je. Mais pourquoi
l'auteur ne parle-t-il que de son affection pour les femmes? Pourquoi
n'a-t-il pas écrit qu'il aimait aussi les hommes? Après tout, chacun a
son goût! mais si je juge les femmes d'après ma tante, je crois que
j'aurais une préférence marquée pour les hommes.»

Puis je me rappelai que le biographe était du sexe masculin, et je
pensai qu'il avait sans doute cru poli, aimable et modeste, de se
passer sous silence, lui et ses congénères.

Je m'endormis sur cette idée lumineuse.

Le lendemain, je me levai fort contente. D'abord j'avais seize ans;
ensuite, la petite créature, qui se regardait dans la glace, examinait
un visage qui ne lui déplaisait pas; puis je fis deux ou trois
pirouettes en songeant à la stupéfaction du curé devant ma science
nouvelle.

Dans mon impatience, j'étais installée à ma table depuis un temps assez
long, quand il arriva, rose et souriant. À sa vue, le cœur me battit un
peu, comme celui des grands capitaines à la veille d'une bataille.

«Voyons, ma petite, me dit-il quand les devoirs furent corrigés et qu'il
eut fait la grimace sur leur laconisme, passons à François Ier, et
examinons-le sous toutes les faces.»

Il s'établit commodément dans son fauteuil, prit sa tabatière d'une
main, son mouchoir de l'autre, et, me regardant de côté, se prépara à
soutenir la discussion qu'il prévoyait.

Je partis à fond de train sur mon sujet; je m'agitai, m'animai,
m'enthousiasmai; j'appuyai beaucoup sur les qualités prônées dans mon
histoire, après quoi je passai à mes connaissances particulières.

«Et quel charmant homme, monsieur le curé! Sa taille était majestueuse,
sa figure noble et belle; une si jolie barbe taillée en pointe et de si
beaux yeux!»

Je m'arrêtai un instant pour reprendre haleine, et le curé, effarouché,
se dressant tout raide comme ces diablotins à ressort enfermés dans des
boîtes en carton, s'écria:

«Où avez-vous pris ces balivernes, mademoiselle?

--Ceci, c'est mon secret», dis-je avec un petit sourire mystérieux.

Et brûlant mes vaisseaux:

«Monsieur le curé, je ne sais pas ce que vous a fait ce pauvre François
Ier! Savez-vous qu'il avait beaucoup de jugement? Il menait joyeuse
vie et aimait prodigieusement les femmes.»

Alors les yeux du curé s'ouvrirent si grands que j'eus peur de les voir
éclater. Il cria: «Saint Michel! saint Barnabé!» et laissa tomber sa
tabatière avec un bruit si sec, que le chat, étendu dans une bergère,
sauta à terre avec un miaulement désespéré.

Ma tante, qui dormait, se réveilla en sursaut et s'écria:

«Vilaine bête!»

En s'adressant à moi, non au chat, sans savoir de quoi il s'agissait.
Mais cette épithète composait invariablement l'exorde et la péroraison
de tous ses discours.

Certes, je m'attendais à produire un grand effet; cependant, je restai
un peu interdite devant la physionomie vraiment extraordinaire du curé.

Mais je repris bientôt imperturbablement:

«Il aima particulièrement une belle dame à laquelle il donna un duché.
Avouez, monsieur le curé, qu'il était bien bon, et que c'eût été bien
agréable d'être à la place d'Anne de Pisseleu?

--Sainte Mère de Dieu! murmura le curé d'une voix éteinte, cette enfant
est possédée!

--Qu'y a-t-il? cria ma tante en transperçant son chignon d'une de ses
aiguilles à tricoter. Mettez-la à la porte, si elle se permet des
impertinences.

--Mon enfant, reprit le curé, où avez-vous appris ce que vous venez de
me dire?

--Dans un livre, répondis-je laconiquement, sans faire mention de la
bibliothèque.

--Et comment pouvez-vous répéter de telles abominations?

--Abominations! dis-je, scandalisée. Quoi! monsieur le curé, vous
trouvez abominable que François Ier fût généreux et aimât les femmes!
Vous ne les aimez donc pas, vous?

--Que dit-elle? rugit ma tante, qui, m'écoutant attentivement depuis
quelques instants, tira de ma question les pronostics les plus
désastreux. Petite effrontée! vous...

--Paix, ma bonne dame, paix! interrompit le curé, paraissant-en ce
moment soulagé d'un grand poids. Laissez-moi m'expliquer avec Reine.
Voyons, que trouvez-vous de louable dans la conduite de François Ier?

--Vraiment, c'est bien simple, répondis-je d'un ton un peu dédaigneux,
en songeant que mon curé vieillissait et commençait à avoir la
compréhension lente. Vous me prêchez tous les jours l'amour du prochain,
il me semble que François Ier mettait en pratique votre précepte
favori: Aimez le prochain comme vous-même pour l'amour de Dieu.»

À peine eus-je fini ma phrase que le curé, essuyant son visage sur
lequel coulaient de grosses gouttes de sueur, se renversa dans son
fauteuil et, les deux mains sur le ventre, s'abandonna à un rire
homérique qui dura si longtemps que des larmes de dépit et de
contrariété m'en vinrent aux yeux.

«En vérité, dis-je d'une voix tremblante, j'ai été bien sotte de me
donner tant de mal pour apprendre ma leçon et vous faire admirer
François Ier.

--Mon bon petit enfant, me dit-il enfin, reprenant son sérieux et
employant son expression favorite lorsqu'il était content de moi, ce
qui m'étonna beaucoup, mon bon petit enfant, je ne savais pas que vous
professiez une telle admiration pour les gens qui mettent en pratique la
vertu de charité.

--Dans tous les cas, ce n'est pas risible, répondis-je d'un ton
maussade.

--Allons, allons, ne nous fâchons pas.»

Et le curé, me donnant une petite tape sur la joue, abrégea la leçon, me
dit qu'il reviendrait le lendemain et s'en alla confisquer la clef de la
bibliothèque qu'il connaissait sans que je m'en doutasse.

Il n'avait pas encore quitté la cour que ma tante s'élançait sur moi, et
me secouant à m'en disloquer l'épaule:

«Vilaine péronnelle! qu'avez-vous dit, qu'avez-vous fait pour que le
curé s'en aille si tôt?

--Pourquoi vous mettez-vous en colère, dis-je, si vous ne savez pas ce
dont il est question?

--Ah! je ne sais pas! n'ai-je pas entendu ce que vous disiez au curé,
effrontée?»

Jugeant que les paroles ne suffisaient pas pour exhaler sa colère, elle
me donna un soufflet, me frappa rudement, et me mit à la porte comme un
petit chien.

Je m'enfuis dans ma chambre, où je me barricadai solidement. Mon premier
soin fut d'ôter ma robe, et de constater dans la glace que les doigts
secs et maigres de ma tante avaient laissé des marques bleues sur mes
épaules.

«Vile petite esclave, dis-je en montrant le poing à mon image,
supporteras-tu longtemps des choses pareilles? Faut-il que, par lâcheté,
tu n'oses pas te révolter?»

Je m'admonestai durement pendant quelques minutes, puis la réaction se
produisant, je tombai sur une chaise et pleurai beaucoup.

«Qu'ai-je donc fait, pensai-je, pour être traitée ainsi? La vilaine
femme! Ensuite, pourquoi le curé avait-il une si drôle de figure pendant
que je lui récitais ma leçon?»

Et je me mis à rire, tandis que des larmes coulaient encore sur mes
joues. Mais j'eus beau creuser ce problème, je n'en trouvai pas la
solution.

M'approchant de la fenêtre ouverte, je contemplai mélancoliquement le
jardin et je commençais à reprendre mon sang-froid, quand il me sembla
reconnaître la voix de ma tante qui causait avec Suzon. Je me penchai un
peu pour écouter leur conversation.

«Vous avez tort, disait Suzon, la petite n'est plus une enfant. Si vous
la brutalisez, elle se plaindra à M. de Pavol, qui la prendra chez lui.

--Je voudrais bien voir ça! Mais comment voulez-vous qu'elle songe à son
oncle? C'est à peine si elle connaît son existence.

--Bah! la petite est futée! il lui suffira d'un instant de mémoire pour
vous envoyer promener, si vous la rendez malheureuse, et ses bons
revenus disparaîtront avec elle.

--Ah! bien, nous verrons... Je ne la battrai plus, mais...»

Elles s'éloignaient, et je n'entendis pas la fin de la phrase.

Après le dîner, où je refusai de paraître, j'allai trouver Suzon.

Suzon avait été l'amie de ma tante avant de devenir sa cuisinière.
Elles se disputaient dix fois par jour, mais ne pouvaient pas se passer
l'une de l'autre. On aura peine à me croire, si je dis que Suzon aimait
sincèrement sa maîtresse; cependant c'est l'exacte vérité.

Mais si elle pardonnait à ma tante personnellement son élévation dans
l'échelle sociale, elle s'en prenait, sans doute, au prochain, aux
circonstances et à la vie, car elle grognait toujours. Elle avait la
mine rébarbative d'un voleur de grands chemins, et portait constamment
des cotillons courts et des souliers plats, bien qu'elle n'allât jamais
à la ville vendre du lait et que son imagination ne trottât point comme
celle de Perrette.

«Suzon, lui dis-je en me plaçant devant elle d'un air délibéré, je suis
donc riche?

--Qui vous a dit cette sottise, mademoiselle?

--Cela ne te regarde pas, Suzon; mais je veux que tu me répondes et me
dises où demeure mon oncle de Pavol.

--Je veux, je veux, grogna Suzon; il n'y a plus d'enfant, ma parole!
Allez vous promener, mademoiselle! Je ne vous dirai rien, parce que je
ne sais rien.

--Tu mens, Suzon, et je te défends de me répondre ainsi. J'ai entendu ce
que tu disais à ma tante tout à l'heure!

--Eh bien, mademoiselle, si vous avez entendu, ce n'est pas la peine de
me faire parler.»

Suzon me tourna le dos et ne voulut répondre à aucune de mes questions.

Je remontai dans ma chambre, très agacée, et, restant longtemps accoudée
à la fenêtre, je pris la lune, les étoiles, les arbres à témoin que je
formais la résolution immuable de ne plus me laisser battre, de ne plus
avoir peur de ma tante et d'employer tout mon esprit à lui être
désagréable.

Et laissant tomber les pétales d'une fleur que j'effeuillais, je jetai
en même temps au vent mes craintes, ma pusillanimité, mes timidités
d'autrefois. Je sentis que je n'étais plus la même personne et
m'endormis consolée.

Dans la nuit, je rêvai que ma tante, transformée en dragon, luttait
contre François Ier qui la pourfendait de sa grande épée. Il me
prenait dans ses bras et s'envolait avec moi, tandis que le curé nous
regardait d'un air désolé et s'essuyait le visage avec son mouchoir à
carreaux. Il le tordait ensuite de toutes ses forces, et la sueur en
découlait comme s'il l'avait trempé dans la rivière.



III


Le lendemain, à peine étions-nous installés à notre table, le curé et
moi, que la porte s'ouvrit avec fracas et que nous vîmes entrer Perrine,
le bonnet sur la nuque et ses sabots bourrés de paille à la main.

«Le feu est-il à la maison? demanda ma tante.

--Non, madame, mais le diable est chez nous, bien sûr! La vache est dans
le champ d'orge qui poussait si bien, elle ravage tout, je ne peux pas
la rattraper; les chapons sont sur le toit et les lapins dans le
potager.

--Dans le potager! exclama ma tante, qui se leva en me lançant un regard
courroucé, car ledit potager était un lieu sacré pour elle et l'objet de
ses seules amours.

--Mes beaux chapons! grogna Suzon, qui jugea à propos de faire une
apparition et d'unir sa note bourrue à la note criarde de sa maîtresse.

--Ah! péronnelle!» cria ma tante.

Elle se précipita à la suite des domestiques en frappant la porte avec
colère.

«Monsieur le curé, dis-je aussitôt, croyez-vous que, dans l'univers
entier, il y ait une femme aussi abominable que ma tante?

--Eh bien, eh bien, ma petite, que veut dire ceci?

--Savez-vous ce qu'elle a fait hier, monsieur le curé? Elle m'a battue!

--Battue! répéta le curé d'un ton incrédule, tant il lui paraissait
incroyable qu'on osât toucher seulement du bout du doigt à un petit être
aussi délicat que ma personne.

--Oui, battue! et si vous ne me croyez pas, je vais vous montrer la
trace des coups.»

À ces mots, je commençai à déboutonner ma robe. Le curé regarda devant
lui d'un air effaré.

«C'est inutile, c'est inutile! je vous crois sur parole, s'écria-t-il
précipitamment, le visage cramoisi et baissant pudiquement les yeux sur
la pointe de ses souliers.

--Me battre le jour de mes seize ans! repris-je en rattachant ma robe.
Savez-vous que je la déteste!»

Et je frappai la table de mon poing fermé, ce qui me fit grand mal.

«Voyons, voyons, mon bon petit enfant, me dit le curé tout ému,
calmez-vous et racontez-moi ce que vous aviez fait.

--Rien du tout! Quand vous êtes parti, elle m'a appelée effrontée et
s'est jetée sur moi comme une furie. La vilaine femme!

--Allons, Reine, allons, vous savez qu'il faut pardonner les injures.

--Ah! par exemple! m'écrirai-je en reculant brusquement ma chaise et en
me promenant à grands pas dans le salon, je ne lui pardonnerai jamais,
jamais!»

Le curé se leva de son côté et se mit à marcher en sens inverse de moi,
de sorte que nous continuâmes la conversation en nous croisant
continuellement, comme l'ogre et le petit Poucet, quand celui-ci a volé
une des bottes de sept lieues et que le monstre est à sa poursuite.

«Il faut être raisonnable, Reine, et prendre cette humiliation en esprit
de pénitence, pour la rémission de vos péchés.

--Mes péchés! dis-je en m'arrêtant et en haussant légèrement les
épaules; vous savez bien, monsieur le curé, qu'ils sont si petits, si
petits que ce n'est pas la peine d'en parler.

--Vraiment! dit le curé qui ne put réprimer un sourire. Alors, puisque
vous êtes une sainte, prenez vos ennuis en patience pour l'amour de
Dieu.

--Ma foi, non! répliquai-je d'un ton très décidé. Je veux bien aimer le
bon Dieu un peu..., pas trop,--ne froncez pas le sourcil, monsieur le
curé,--mais j'entends qu'il m'aime assez pour ne point être satisfait de
me voir malheureuse.

--Quelle tête! s'écria le curé. Quelle éducation j'ai faite là!

--Enfin, continuai-je en me remettant en marche, je veux me venger, et
je me vengerai.

--Reine, c'est très mal. Taisez-vous et écoutez-moi.

--La vengeance est le plaisir des dieux, répondis-je en sautant pour
attraper une grosse mouche qui voltigeait au-dessus de ma tête.

--Parlons sérieusement, ma petite.

--Mais je parle sérieusement, dis-je en m'arrêtant un instant devant une
glace pour constater avec quelque complaisance que l'animation m'allait
très bien. Vous verrez, monsieur le curé! je prendrai un sabre et je
décapiterai ma tante, comme Judith avec Holopherne.

--Cette enfant est enragée! s'écria le curé d'un air désolé. Restez un
peu tranquille, mademoiselle, et ne dites pas de sottises.

--Soit, monsieur le curé, mais avouez que Judith ne valait pas deux
sous?»

Le curé s'adossa à la cheminée et introduisit délicatement une prise de
tabac dans ses fosses nasales.

«Permettez, ma petite; cela dépend du point de vue auquel on se place.

--Que vous êtes peu logique! dis-je. Vous trouvez superbe l'action de
Judith, parce qu'elle délivrait quelques méchants Israélites qui ne me
valaient certainement pas, et qui ne devraient guère vous intéresser,
puisqu'ils sont morts et enterrés depuis si longtemps!... et vous
trouveriez très mal que j'en fisse autant pour ma propre délivrance! Et
Dieu sait que je suis bien en vie! ajoutai-je en pirouettant plusieurs
fois sur mes talons.

--Vous avez bonne opinions de vous-même, répondit le curé, qui
s'efforçait de prendre un air sévère.

--Ah! excellente!

--Voyons! voulez-vous m'écouter, maintenant?

--Je suis sûre, dis-je en poursuivant mon idée, qu'Holopherne était
infiniment plus agréable que ma tante, et que je me serais parfaitement
entendue avec lui. Par conséquent, je ne vois pas trop ce qui
m'empêcherait d'imiter Judith.

--Reine! cria le curé en frappant du pied.

--Mon cher curé, ne vous fâchez pas, je vous en prie; vous pouvez vous
rassurer, je ne tuerai pas ma tante, j'ai un autre moyen pour me
venger.

--Contez-moi cela», dit l'excellent homme, déjà radouci et se laissant
tomber sur un canapé.

Je m'assis à côté de lui.

«Voilà! Vous avez entendu parler de mon oncle de Pavol?

--Certainement; il demeure près de V...

--Fort bien. Comment s'appelle sa propriété?

--Le Pavol.

--Alors, en écrivant à mon oncle au château de Pavol, près de V..., la
lettre arriverait sûrement?

--Sans doute.

--Eh bien, monsieur le curé, ma vengeance est trouvée. Vous savez que si
ma tante ne m'aime pas, en revanche elle aime mes écus?

--Mais, mon enfant, où avez-vous appris cela? me dit le curé, ahuri.

--Je le lui ai entendu dire à elle-même; ainsi je suis sûre de ce que
j'avance. Elle craint par-dessus tout je ne me plaigne à M. de Pavol et
que je ne lui demande de me prendre chez lui. Je compte la menacer
d'écrire à mon oncle; et il n'est pas dit, continuai-je après un instant
de réflexion, que je ne le fasse pas un jour ou l'autre.

--Allons! c'est assez innocent, dit le bon curé en souriant.

--Vous voyez! m'écriai-je en battant des mains, vous m'approuvez!

--Oui, jusqu'à un certain point, ma petite, car il est clair que vous ne
devez pas être battue, mais je vous défends l'impertinence. Ne vous
servez de votre arme qu'en cas de légitime défense, et rappelez-vous que
si votre tante a des défauts, vous devez cependant la respecter et ne
point être agressive.»

Je fis une moue significative.

«Je ne vous promets rien... ou plutôt, tenez, pour être franche, je vous
promets de faire précisément le contraire de ce que vous venez de dire.

--C'est une véritable révolte!... Je finirai par me fâcher, Reine.

--C'est plus qu'une révolte, répliquai-je d'un ton grave, c'est une
révolution.

--J'en perdrai la patience et la vie, marmotta le curé. Mademoiselle de
Lavalle, faites-moi le plaisir de vous soumettre à mon autorité.

--Écoutez, repris-je d'un ton câlin, je vous aime de tout mon cœur, vous
êtes même la seule personne que j'aime au monde...»

Le visage du curé s'épanouit.

«Mais je déleste, j'exècre ma tante; mes sentiments ne varieront jamais
sur ce sujet. J'ai beaucoup plus d'esprit qu'elle...»

Ici le curé, dont l'expression s'était rembrunie, m'interrompit par une
vive exclamation.

«Ne protestez pas, repris-je en le regardant en dessous, vous savez bien
que vous êtes de mon avis.

--Quelle éducation, quelle éducation! murmura le curé d'un ton piteux.

--Monsieur le curé, mon salut n'est pas compromis, soyez tranquille; je
vous retrouverai un jour ou l'autre dans le ciel. Je reprends: ayant
donc beaucoup plus d'esprit que ma tante, il me sera facile de la
tourmenter en paroles. Hier soir, je me suis promis à moi-même de lui
être très désagréable. J'ai pris la lune et les étoiles à témoin de mon
serment.

--Mon enfant, me dit le curé sérieusement, vous ne voulez pas m'écouter,
et vous vous en repentirez.

--Bah! c'est ce que nous verrons!... J'entends ma tante, elle est
furieuse, car c'est moi qui ai lâché la vache, les lapins et les
chapons, afin de rester seule avec vous. Donnez-lui une semonce,
monsieur le curé; je vous assure qu'elle m'a battue bien fort, j'ai des
marques noires sur les épaules.»

Ma tante entra comme un ouragan, et le curé, complètement abasourdi,
n'eut pas le temps de me répondre.

«Reine, venez ici!» cria-t-elle, le visage empourpré par la colère et la
course désordonnée qu'elle avait dû faire après les lapins.

Je lui fis un grand salut.

«Je vous laisse avec le curé», dis-je en adressant un signe
d'intelligence à mon allié.

La croisée, fort heureusement, était ouverte.

Je sautai sur une chaise, j'enjambai l'appui de la fenêtre et me laissai
glisser dans le jardin, au grand ébahissement de ma tante, qui s'était
placée devant la porte pour me couper la retraite.

Je confesse que je fis semblant de me sauver, mais qu'en réalité je me
cachai derrière un laurier et que j'entrai dans un accès de jubilation
sans pareil en écoutant les reproches du curé et les exclamations
furibondes de ma tante.

Le soir, pendant le dîner, elle avait l'air gracieux d'un dogue auquel
on a pris un os.

Elle grognait Suzon qui l'envoyait promener, maltraitait son chat,
jetait l'argenterie sur la table en faisant un tapage affreux; enfin,
exaspérée par mon air impassible et moqueur, elle prit une carafe et la
lança par la fenêtre.

Je saisis aussitôt un plat de riz, auquel elle n'avait pas encore goûté,
et le précipitai à la suite de la carafe.

«Misérable pécore! hurla ma tante en s'élançant sur moi.

--N'approchez pas, dis-je en reculant; si vous me touchez, j'écris ce
soir même à mon oncle de Pavol.

--Ah!... dit ma tante, qui resta pétrifiée, le bras en l'air.

--Si ce n'est pas ce soir, repris-je, ce sera demain ou dans quelques
jours, car je ne veux pas être battue.

--Votre oncle ne vous croira pas! cria ma tante.

--Oh! que si!... Vos doigts ont laissé leur empreinte sur mes épaules.
Je sais qu'il est très bon et je m'en irai avec lui.»

Je n'avais certes aucune notion sur le caractère de mon oncle, étant
âgée de six ans quand je l'avais vu pour la première et la dernière
fois. Mais je pensai que je devais paraître en savoir très long sur son
compte et que je faisais preuve ainsi d'une grande diplomatie.

Je sortis majestueusement, laissant ma tante s'épancher dans le sein de
Suzon.



IV


La guerre était déclarée et, dès lors, je passai mon temps à lutter
contre Mme de Lavalle. Autrefois, j'osais à peine ouvrir la bouche
devant elle, excepté quand le curé était en tiers entre nous; elle
m'imposait silence avant même que j'eusse fini ma phrase.

J'affirme que cette manière de procéder m'était particulièrement
pénible, car je suis extrêmement bavarde. Je me dédommageais bien un peu
avec le curé, mais c'était absolument insuffisant; aussi avais-je pris
l'habitude de parler tout haut avec moi-même. Il m'arrivait souvent de
me planter devant mon miroir et de causer avec mon image durant des
heures entières...

Mon cher miroir! ami fidèle! confident de mes plus secrètes pensées!

Je ne sais si les hommes ont jamais réfléchi sérieusement à l'influence
énorme que ce petit meuble peut exercer sur un esprit. Remarquez que je
ne détermine pas le sexe de cet esprit, étant bien convaincue que les
individus barbus tiennent autant que nous au plaisir d'observer leurs
qualités extérieures.

Si j'écrivais un ouvrage philosophique, je traiterais cette question:
«De l'influence du miroir sur l'intelligence et le cœur de l'homme.»

Je ne nie pas que mon traité serait peut-être unique dans son espèce,
qu'il ne ressemblerait en aucune façon à la philosophie dans laquelle
Kant, Fichte, Schelling, etc..., ont pataugé toute leur vie pour leur
plus grande gloire et le bonheur bien grand de la postérité, qui les lit
avec un plaisir d'autant plus vif qu'elle n'y comprend rien. Non, mon
traité n'irait point sur les brisées de ces messieurs: il serait clair,
net, pratique, avec une pointe de causticité, et il faudrait pousser
bien loin l'amour de la contradiction pour ne pas convenir que ces
qualités ne sont point l'apanage des philosophies ci-dessus
mentionnées. Mais, ne trouvant pas mon intelligence assez mûre pour ce
grand œuvre, je me contente de conserver à mon miroir une sincère
affection et de m'y regarder chaque jour très longtemps, par esprit de
reconnaissance.

Je sais bien que, devant cette révélation, quelques-uns de ces esprits
fâcheux, grincheux, qui voient tout en noir, insinueront que la
coquetterie joue un grand rôle dans le sentiment que je prétends
éprouver pour mon miroir. Mon Dieu! on n'est point parfait! et
remarquez, beau lecteur, que si vous êtes de bonne foi, ce qui n'est pas
certain, vous avouerez que l'intérêt personnel, pour ne pas dire un plus
gros mot, tient la première place dans la plupart de vos sentiments.

Pour en revenir à mon sujet, je dirai que, ayant rompu complètement avec
mes anciennes terreurs, je ne cherchais plus à modérer ma loquacité
devant ma tante. Il ne se passait pas un repas sans que nous eussions
des discussions qui menaçaient de dégénérer en tempêtes.

Quoique je ne connusse pas encore son origine, je n'avais pas tardé à
découvrir qu'elle était ignorante comme une carpe, et qu'elle éprouvait
une vive contrariété quand j'appuyais mes opinions sur mon savoir ou sur
celui du curé. Du reste, je n'hésitais jamais à donner la qualification
d'historiques à des idées tirées de mon propre cerveau. Malheureusement,
il m'était impossible de lutter contre l'expérience personnelle de ma
tante, et, lorsqu'elle m'affirmait que les choses se passaient de telle
et telle façon dans le monde, que les hommes n'étaient guère que des
sacripants, des suppôts de Satan, j'enrageais, car je ne pouvais rien
répondre. J'avais assez de bon sens pour comprendre que les personnages
avec lesquels je vivais ne pouvaient me donner qu'une idée très
imparfaite sur le genre humain dans les circonstances ordinaires de la
vie.

Le curé dînait tous les dimanches à la maison. Il avait, sans doute, ses
raisons secrètes pour ne point vanter devant moi le roi de la
création,--excepté quand il s'agissait de ses héros antiques dont il ne
pouvait plus craindre l'esprit entreprenant,--car il n'opposait que de
bien faibles dénégations aux affirmations de ma tante.

Le dîner du dimanche se composait invariablement d'un chapon ou d'un
poulet, d'une salade aux œufs durs et de lait _égoutté_, quand c'était
la saison. Le curé, qui faisait assez maigre chère chez lui, et dont le
palais savait apprécier la cuisine de Suzon, arrivait en se frottant les
mains et en criant la faim.

Nous nous mettions bien vite à table, et le commencement de la
conversation était non moins invariable que le menu du dîner.

«Il fait beau temps, disait ma tante, dont la phrase, s'il pleuvait,
n'était modifiée que par le changement du qualificatif.

--Un temps superbe! répondait le curé joyeusement. C'est charmant de
marcher par ce joli soleil!»

S'il avait plus, s'il avait neigé, s'il avait gelé, s'il était tombé de
la grêle, des pierres ou du soufre, le curé eût également exprimé sa
satisfaction, soit en s'étendant sur l'agrément d'un appartement bien
clos, soit en chantant les charmes d'un feu bien brillant.

«Mais il ne fait pas chaud, reprenait ma tante. C'est étonnant! De mon
temps on prenait des robes blanches à Pâques.

--Les robes blanches vous allaient-elles bien?» demandais-je vivement.

Ma tante, qui prévoyait quelque impertinence, me foudroyait d'un regard
préventif avant de répondre:

«Certainement, très bien.

--Oh! m'écriais-je, d'un ton qui ne laissait aucun doute sur mon intime
conviction.

--De mon temps, affirmait ma tante, les jeunes filles ne parlaient que
lorsqu'on les interrogeait.

--Vous ne parliez pas dans votre jeunesse, ma tante?

--Quand on m'interrogeait, pas autrement.

--Toutes les jeunes filles vous ressemblaient-elles, ma tante?

--Certainement, ma nièce.

--La vilaine époque!» soupirais-je en levant les yeux au ciel.

Le curé me regardait d'un air de reproche, et Mme de Lavalle laissait
ses regards errer sur les divers objets qui couvraient la table, avec la
tentation bien évidente de m'en lancer quelques-uns à la tête.

La conversation, arrivée à ce point... aigu, tombait subitement,
jusqu'au moment où les sentiments amers de ma tante, refoulés par les
efforts de sa volonté, éclataient tout à coup, comme une machine soumise
à une trop forte pression. Elle exhalait son courroux sur la création
entière. Hommes, femmes, enfants, tout y passait. De ces pauvres hommes,
il ne restait, à la fin du dîner, qu'un horrible mélange, non d'os et de
chairs meurtris, mais de monstres de toutes les espèces.

«Les hommes ne valent pas les quatre fers d'un chien», disait ma tante
dans le langage harmonieux et élégant qui lui était habituel.

Le curé, qui avait la certitude désolante de n'être point une femme,
baissait la tête et paraissait rempli de contrition.

«Quels mécréants! quels sacripants! reprenait-elle en me regardant d'un
air furieux, comme si j'avais appartenu à l'espèce en question.

--Hum! répondait le curé.

--Des gens qui ne pensent qu'à jouir, qu'à manger! continuait ma tante,
qui avait sur le cœur la pauvreté léguée par son mari. Quels suppôts de
Satan!

--Hum! hum! reprenait le curé en hochant la tête.

--Monsieur le curé, m'écriais-je avec impatience, hum! n'est pas un
argument très fort.

--Permettez, permettez, répondait le brave homme troublé dans la
dégustation de son dîner; je crois que Mme de Lavalle va au delà de
sa pensée en employant cette expression: suppôts de Satan. Mais il est
certain que beaucoup d'hommes ne méritent pas une grande confiance.

--Vous êtes comme François Ier, vous aimez mieux les femmes?
disais-je de mon petit air candide.

--Palsambleu! s'écriait ma tante, qui avait remplacé certains mots très
énergiques par cette expression empruntée à son mari et qui lui
paraissait tout aristocratique; palsambleu! taisez-vous, sotte!»

Mais le curé lui adressait un signe mystérieux, et l'excellente dame se
mordait les lèvres.

«Et vos héros, monsieur le curé? et vos Grecs? et vos Romains?

--Oh! les hommes d'aujourd'hui ne ressemblent guère à ceux d'autrefois,
disait le curé, bien convaincu qu'il exprimait une grande vérité.

--Et les curés? reprenais-je.

--Les curés sont hors de cause», répondait-il avec un bon sourire.

Ce genre de conversation, rempli de sous-entendus, avait pour privilège
de m'agacer énormément. J'avais conscience qu'un monde d'idées et de
sentiments, que je ne devais pas tarder du reste à découvrir, m'était
fermé. Je doutais que le jugement porté par ma tante sur l'humanité fût
absolument juste, mais je comprenais que j'ignorais beaucoup de choses
et que je risquais de croupir longtemps dans mon ignorance.

Un matin que je méditais sur cette lamentable situation, l'idée me vint
de consulter les trois personnes que j'étais à même de voir tous les
jours: Jean, le fermier, Perrine et Suzon.

Cette dernière ayant vécu à C..., je décidai que son appréciation devait
être basée sur une grande expérience, et je la gardai pour la bonne
bouche.

M'enveloppant dans un capulet, je pris mes sabots et m'acheminai vers la
ferme, située à un kilomètre de la maison.

Tout en barbotant, pataugeant, enfonçant, j'arrivai près de Jean, qui
nettoyait sa charrue.

«Bonjour, Jean.

--Ben le bonjour, mamselle! dit Jean en ôtant son bonnet de laine, ce
qui permit à ses cheveux de se dresser tout droits sur sa tête. Quand
ils n'étaient pas soumis à une pression quelconque, c'était une
particularité de leur tempérament de se livrer à ce petit exercice.

--Je viens vous consulter sur une chose très, très importante, dis-je en
appuyant sur l'adverbe pour éveiller son intelligence, que je savais
disposée à courir la prétantaine quand on le questionnait.

--À votre service, mamselle.

--Ma tante, dit que tous les hommes sont des sacripants; quel est votre
avis sur ce sujet, Jean?

--Des sacripants! répéta Jean, qui écarquilla les yeux comme s'il
apercevait un monstre devant lui.

--Oui, mais c'est l'opinion de ma tante et je veux avoir la vôtre?

--Dame! ça se pourrait ben tout de même!

--Mais ce n'est pas une opinion, cela, Jean! Voyons! croyez-vous, oui ou
non, que les hommes sont généralement des sacripants?»

Jean appuya le bout de son nez sur l'index de sa main droite, ce qui
est, comme on le sait, l'indice d'une profonde méditation.

Après avoir réfléchi une bonne minute, il me fit cette réponse claire et
décisive:

«Écoutez, mamselle, je vas vous dire! ça se pourrait ben que oui, mais
ça se pourrait ben que non.

--Buse!» lui dis-je, indignée de contempler un tel phénomène de bêtise.

Il ouvrit les yeux, il ouvrit la bouche, il ouvrit les mains, il eût
ouvert toute sa personne, s'il avait pu, pour mieux manifester son
étonnement.

Je revins dans la cour du Buisson, en pestant contre la boue, mes
sabots, Jean et moi-même.

«Perrine, criai-je, viens ici!»

Perrine, qui nettoyait les terrines de sa laiterie, accourut aussitôt,
une poignée d'orties à la main, les bras nus, le visage rouge comme une
pomme d'api et le bonnet sur le derrière de la tête, selon son habitude.

«Quelle est ton opinion sur les hommes? dis-je brusquement.

--Sur les hom...»

Et Perrine, de pomme d'api devenue pivoine, laissa tomber ses orties,
prit le coin de son tablier, releva la jambe gauche et resta perchée
sur la droite en me regardant d'un air ébahi.

«Eh bien, réponds donc! Que penses-tu des hommes?

--Mamselle veut rire, ben sûr!

--Mais non, je parle sérieusement. Réponds vite!

--Dame! mamselle, me dit Perrine en se remettant d'aplomb sur les deux
jambes, quand ce sont de beaux gas, m'est avis qu'il y a des choses pus
désagréables à regarder!»

Cette manière d'envisager la question me donna grandement à réfléchir.

«Je ne parle pas du physique, repris-je en haussant les épaules, mais du
moral?

--Ma foi! je les trouve ben aimables! répondit Perrine, dont les petits
yeux brillaient.

--Comment! tu ne les trouves pas mécréants, sacripants, suppôts de
Satan?»

Perrine se mit à rire à pleine bouche.

«Voyez-vous, mamselle, le parler des mécréants est si doux que...»

Ici, elle s'interrompit pour se donner un grand coup de poing sur la
tête. Elle tortilla son tablier, baissa les yeux, et me parut disposée à
prendre la poudre d'escampette.

«Après! Finis donc!

--Mamselle va me faire dire des sottises, ben sûr! je m'en vas.»

Et, m'adressant la plus belle de ses révérences, elle disparut dans les
profondeurs de sa laiterie, dont elle me ferma la porte au nez.

«Pourquoi dirait-elle des sottises?... Allons! je n'ai plus de ressource
que dans Suzon; reste à savoir si elle voudra parler.»

J'entrai dans la cuisine. Suzon, armée d'un balai, se préparait à le
faire fonctionner activement. Il me sembla qu'elle était dans ses jours
sombres, et je jugeai qu'il serait habile d'user de quelques précautions
oratoires avant de poser ma question.

«Comme tes cuivres sont beaux et reluisants! lui dis-je d'un air
gracieux.

--On fait ce qu'on peut, grogna Suzon. Après tout, ceux qui ne sont pas
contents n'ont qu'à le dire.

--Tu réussis très bien la fricassée de poulet, Suzon, continuai-je sans
me décourager, tu devrais m'apprendre à la faire.

--C'est pas votre besogne, mademoiselle; restez chez vous, et
laissez-moi tranquille dans ma cuisine.»

Mes moyens de corruption ne produisant aucun effet, je dirigeai mes
batteries sur un autre point.

«Sais-tu une chose, Suzon? Tu as dû être bien jolie dans ta jeunesse!»
dis-je, en pensant à part moi que, si j'avais été son mari, je l'aurais
mise à cuire dans le four pour m'en débarrasser.

J'avais touché la corde sensible, car Suzon daigna sourire.

«Chacun a son beau temps, mademoiselle.

--Suzon, repris-je, profitant de ce subit adoucissement pour arriver au
plus vite à mon sujet, j'ai envie de te faire une question!--Quelle est
ton opinion sur les hommes... et les femmes?» ajoutai-je, songeant qu'il
était ingénieux d'étendre mes études sur les deux sexes.

Suzon s'appuya sur son balai, prit son air le plus rébarbatif, et me
répondit avec une conviction entraînante:

«Les femmes, mademoiselle, sont des pas grand'chose, mais les hommes
sont des rien du tout.

--Oh! protestai-je, en es-tu bien sûre?

--C'est aussi sûr que je vous le dis, mademoiselle!»

Elle administra un grand coup de balai aux débris de légumes qui se
trouvaient par terre, et les fit disparaître avec autant de dextérité
que s'ils avaient représenté les bipèdes, objets de son antipathie.

Je me retirai dans ma chambre pour méditer sur l'axiome misanthropique
énoncé par Suzon, assez découragée en pensant que je n'étais pas
grand'chose, et que mes amis inconnus, les hommes, méritaient la
dénomination humiliante de rien du tout.



V


Néanmoins, mes études de mœurs me paraissant tout à fait insuffisantes,
je résolus de les poursuivre à l'aide des romans de la bibliothèque.

Précisément un lundi, jour de foire, ma tante, le curé et Suzon devaient
aller ensemble à C... Ma tante avait décidé, comme toujours, que je
resterais à la garde de Perrine, et pour la première fois de ma vie,
cette décision m'enchanta. J'étais sûre d'être livrée à moi-même,
Perrine s'occupant beaucoup plus de sa vache que de mes inspirations.

Pour ce genre d'excursions, le fermier, à huit heures du matin, amenait
dans la cour une sorte de carriole appelée dans le pays maringote. Ma
tante apparaissait en grande tenue, le chef orné d'un chapeau rond en
feutre noir, auquel elle avait ajouté des brides d'un violet tendre.
Elle le posait crânement sur le haut de son chignon. Elle était
enveloppée de fourrures, qu'il fît chaud ou froid, ayant, depuis son
mariage, adopté ce principe qu'une dame de qualité ne peut pas se mettre
en route sans porter sur elle la peau d'un animal quelconque. Quand elle
était ainsi vêtue, elle croyait fermement que toutes les tares qui
dénonçaient son origine étaient effacées.

Elle s'asseyait sur une chaise, au fond de la maringote, laquelle chaise
était recouverte d'un oreiller, afin que cette partie délicate de
l'individu, qu'une plume honnête se refuse à nommer, ne fût point
endommagée.

Suzon, chargée de conduire un cheval qui se conduisait tout seul, se
plaçait à droite, sur la banquette de devant, et le curé montait près
d'elle.

Alors, simultanément, ils se tournaient vers moi.

«Ne faites pas de sottises, disait ma tante, et n'allez pas dans le
potager.

--Ne mettez pas le désordre dans ma cuisine, criait Suzon, et
contentez-vous du veau froid pour déjeuner.»

Le curé ne soufflait mot, mais il m'envoyait un aimable sourire et
faisait un geste qui voulait dire:

«Elle n'a pas voulu, mais je vous aurais bien emmenée, moi.»

Ce mémorable lundi, les choses se passèrent comme à l'ordinaire. Je fis
quelques pas sur la route et je les vis bientôt disparaître, secoués
tous les trois comme des paniers à salade.

Sans perdre une minute, je mis à exécution un projet mûri depuis
longtemps. Il s'agissait de prendre possession de la bibliothèque, dont
le curé avait eu la malencontreuse idée d'emporter la clef, mais je
n'étais pas fille à me décourager pour si peu.

Je courus chercher une échelle que je traînai sous la fenêtre de la
bibliothèque; après des efforts surhumains, je réussis à la lever et à
l'appuyer solidement contre le mur. Grimpant lestement les échelons, je
cassai une vitre avec une pierre dont je m'étais munie; puis ôtant les
morceaux de verre encore attachés au châssis, je passai la partie
supérieure de mon corps dans l'ouverture et me glissai dans la
bibliothèque.

Je tombai la tête la première sur le carreau; je me fis une bosse énorme
au front, et, le lendemain, le curé m'apporta un onguent pour la guérir.

Mon premier soin, quand je me relevai et que l'étourdissement causé par
ma chute se dissipa, fut de fouiller dans les tiroirs d'un vieux bureau
pour découvrir une clef pareille à celle que le curé avait fait
disparaître. Mes recherches ne furent pas longues, et, après deux ou
trois essais infructueux, je trouvai mon affaire.

Après avoir supprimé, autant qu'il me fut possible, les traces de mon
effraction, je m'installai dans un fauteuil, et, pendant que je me
reposais de mes fatigues, mon regard fut frappé par les ouvrages de
Walter Scott placés en face de moi. Je pris au hasard dans la collection
et je m'en allai dans ma chambre, emportant comme un trésor la _Jolie
Fille de Perth_.

De ma vie je n'avais lu un roman, et je tombai dans une extase, dans un
ravissement dont rien ne pourrait donner l'idée. Je vivrais neuf cent
soixante-neuf ans, comme le bon Mathusalem, que je n'oublierais jamais
mon impression en lisant la _Jolie Fille de Perth_.

J'éprouvais la joie d'un prisonnier transporté de son cachot au milieu
des arbres, des fleurs, du soleil; ou, mieux encore, la joie d'un
artiste qui entend jouer pour la première fois, et d'une manière idéale,
l'œuvre de son cœur et de son intelligence. Le monde qui m'était
inconnu, et après lequel je soupirais inconsciemment, se révéla à moi
tout à coup. Une lueur se fit si soudainement dans mon esprit, que je
crus avoir été jusque-là stupide, idiote. Je me grisai, m'enivrai de ce
roman rempli de couleur, de vie, de mouvement.

Le soir, je descendis en rêvant dans la salle à manger, où le curé, qui
dînait avec nous, m'attendait avec impatience.

Il regarda mon visage avec une profonde commisération, et me demanda,
avec le plus grand intérêt, comment cet accident était arrivé.

«Un accident? dis-je d'un air étonné.

--Votre front est tout noir, ma petite Reine.

--La sotte aura monté dans un arbre ou une échelle, dit ma tante.

--Dans une échelle, oui, c'est vrai, répondis-je.

--Ma pauvre enfant! s'écria le curé désolé; vous êtes tombée sur la
tête?»

Je fis un signe affirmatif.

«Avez-vous mis de l'arnica, ma petite?

--Bah! c'est bien la peine! reprit ma tante. Mangez votre soupe,
monsieur le curé, et ne vous occupez pas de cette étourdie; elle n'a que
ce qu'elle mérite!»

Le curé ne dit plus rien; il me fit un petit signe d'amitié et m'observa
à la dérobée.

Mais je ne faisais pas grande attention à ce qui se passait autour de
moi. Je songeais à cette charmante Catherine Glover, à ce brave Henri
Smith, dont j'étais éprise, en attendant mieux, et voilà que, sans le
moindre préambule, j'éclatai en sanglots.

«Ah! mon Dieu! s'écria le curé en se levant vivement. Ma chère petite
Reine, mon bon petit enfant?

--Laissez donc! dit ma tante; elle est mécontente parce qu'elle ne nous
a pas accompagnés à C...

Mais le curé, qui savait que je détestais les pleurs et que j'étais trop
fière pour manifester devant ma tante un chagrin causé par elle,
s'approcha de moi, me demanda tout bas pourquoi je pleurais et s'efforça
de me consoler.

«Ce n'est rien, mon cher bon curé, dis-je en essuyant mes larmes et en
me mettant à rire. Voyez-vous, j'ai horreur de la souffrance physique,
la tête me fait mal, et puis je dois être affreuse.

--Pas plus qu'à l'ordinaire», dit ma tante. Le curé me regarda d'un air
inquiet. Il n'était pas satisfait de l'explication et se disait que
quelque chose d'anormal s'était passé dans la journée. Il me conseilla
d'aller me coucher sans plus tarder; ce que je fis avec empressement.

J'étais humiliée d'avoir fait une scène d'attendrissement; d'autant plus
humiliée que je ne savais pas pourquoi j'avais pleuré. Était-ce de
plaisir, de contrariété? Je n'aurais pu le dire, et je m'endormis en me
répétant qu'il était inutile de chercher à analyser mon impression.

Pendant le mois qui suivit, je dévorai la plupart des ouvrages de Walter
Scott. Certes, depuis ce temps, j'ai eu des joies profondes et
sérieuses, mais, quelque grandes qu'elles aient été, je ne sais si elles
ont surpassé de beaucoup en vivacité celles que j'éprouvais pendant que
mon esprit sortait de son brouillard comme un papillon de sa chrysalide.
Je marchais de ravissement en ravissement, d'extase en extase.
J'oubliais tout pour ne songer qu'à mes romans et aux personnages qui
excitaient mon imagination.

Quand le curé me définissait un problème, je pensais à Rébecca, que
j'avais laissée en tête à tête avec le Templier; quand il me faisait un
cours d'histoire, je voyais défiler devant mes yeux ces charmants héros
parmi lesquels mon cœur volage avait déjà choisi une quinzaine de maris;
quand il m'adressait des reproches, je n'en entendais pas la moitié,
étant occupée à me confectionner un costume semblable à celui
d'Élisabeth d'Angleterre ou d'Amy Robsart.

«Qu'avez-vous fait aujourd'hui? demandait-il en arrivant.

--Rien.

--Comment rien?

--Tout cela m'ennuie», disais-je d'un air fatigué.

Le pauvre curé était consterné. Il préparait de longs discours et me les
débitait tout d'une haleine, mais il aurait produit autant d'effet en
s'adressant à un Peau-Rouge.

Enfin, je devins subitement très triste. Si ma tante ne me battait plus,
elle se dédommageait en me disant des choses désagréables. Elle avait
deviné que j'étais peinée d'être si petite. Elle ne perdait pas
l'occasion de frapper sur ce point vulnérable, m'appelait avorton et me
répétait que j'étais laide.

Peu de temps auparavant, je me trouvais très jolie, et j'avais beaucoup
plus de confiance dans mon opinion que dans celle de ma tante. Mais, en
faisant connaissance avec les héroïnes de Walter Scott, le doute surgit
dans mon esprit. Elles étaient si belles, que je me désolais en songeant
qu'il fallait leur ressembler pour être aimée.

Le curé, par sympathie, perdit ses sourires et ses couleurs. Il
m'observait d'un air éploré, passait son temps à priser, en oubliant
toutes les règles de l'art, cherchait à deviner mon secret et employait
des moyens machiavéliques pour arriver à son but; mais j'étais
impénétrable.

Un jour, je le vis se diriger vers la bibliothèque, mais je n'avais
garde d'oublier la clef dans la serrure; il revint sur ses pas en
secouant la tête et en passant la main dans ses cheveux, lesquels, plus
ébouriffés que jamais, produisaient l'effet d'un panache.

Je m'étais cachée derrière une porte, et, quand il passa près de moi, je
l'entendis murmurer:

«Je reviendrai avec la clef!»

Cette décision me contraria vivement. Je me dis qu'il découvrirait
certainement mon secret et que je ne pourrais plus continuer mes chères
lectures.

J'allai aussitôt chercher plusieurs romans que j'emportai dans ma
chambre, et les remplaçai sur les rayons par des livres pris au hasard;
mais, malgré mes précautions, je jugeai que le carreau de papier dont je
m'étais servie pour remplacer la vitre brisée était un indice qui
m'accuserait hautement.

C'est ce jour-là que, en examinant des lettres trouvées dans le bureau,
je découvris l'origine de ma tante. C'était une arme contre elle, et je
résolus de ne pas tarder à m'en servir.

Le lendemain, à déjeuner, elle était de très mauvaise humeur. Dans
cette disposition morale, si elle ne trouvait pas un prétexte pour
m'être désagréable, elle s'en passait.

Je rêvais à cet aimable Buckingham qui me paraissait adorable avec son
insolence, ses beaux habits, ses bouffettes et son esprit, et je me
demandais pourquoi Alice Bridgeworth était au désespoir de se trouver
chez lui, quand ma tante me dit sans préambule:

«Que vous êtes laide ce matin, Reine!»

Je sautai sur ma chaise.

«Voilà! dis-je en lui passant la salière.

--Je ne demande pas le sel, sotte! En vérité, vous devenez aussi stupide
que laide!»

Il est à remarquer que ma tante ne me tutoyait jamais. Du jour où elle
était devenue la femme de mon oncle, elle avait cru se mettre à la
hauteur de sa situation en supprimant le tutoiement de son vocabulaire.
Elle disait vous même à ses lapins.

«Je ne suis pas de votre avis, répondis-je sèchement, je me trouve très
jolie.

--La bonne farce! s'écria ma tante. Jolie, vous! un petit avorton pas
plus haut que la cheminée!

--Mieux vaut ressembler à une plante délicate qu'à un homme manqué»,
répliquai-je.

Ma tante croyait fermement avoir été une beauté et n'entendait pas
raillerie sur ce sujet.

«J'ai été belle, mademoiselle, si belle qu'on nous avait donné le nom
d'une déesse, à ma sœur et à moi.

--Votre sœur vous ressemblait-elle, ma tante?

--Beaucoup, nous étions jumelles.

--Son mari a dû être bien malheureux», dis-je d'un ton pénétré.

Ma tante lança une imprécation que je ne permettrai pas à ma plume de
répéter.

«Du reste, repris-je avec calme, vous avez naturellement le goût d'une
femme du peuple, tandis que moi, je...»

Mais je restai la bouche ouverte au milieu de ma phrase; ma tante venait
de casser une assiette avec le manche de son couteau. Ce que j'avais
dit rendait inutiles les efforts qu'elle avait faits jusqu'alors pour me
cacher sa naissance et me vengeait entièrement de ses méchancetés envers
moi.

«Vous êtes un serpent! s'écria-t-elle d'une voix étranglée.

--Je ne crois pas, ma tante.

--Un serpent!

--Vous l'avez déjà dit, répondis-je en avalant tranquillement ma
dernière fraise.

--Un serpent réchauffé dans mon sein», répéta ma tante, qui était trop
en colère pour faire des frais d'imagination.

Je secouai la tête, et me dis que si j'étais serpent, je refuserais
certainement de me trouver bien dans cette position.

«Permettez, repris-je, j'ai étudié cet animal dans mon histoire
naturelle, et je n'ai jamais vu qu'il eût l'habitude d'être réchauffé
dans le sein de qui que ce soit.»

Ma tante, toujours déconcertée quand je faisais allusion à mes lectures,
ne répondit rien, mais l'expression de sa physionomie me parut si peu
rassurante que je m'esquivai en chantant à tue-tête:

«Il était une fois un oncle de Pavol, de Pavol, de Pavol!»

Nous étions au milieu de juin. Les papillons volaient de tous les côtés,
les mouches bourdonnaient, l'air était imprégné de mille parfums; bref,
le temps me parut si séduisant que j'oubliai ma prudence ordinaire. Je
pris mon livre et j'allai m'installer dans un pré, à l'ombre d'une meule
de foin.

J'avais le cœur un peu gros en songeant aux paroles de ma tante. Il est
certain qu'il était désolant d'être si petite, si petite! Qui donc
pourrait m'aimer jamais? Mais je me consolai en lisant _Péveril du Pic_.
Parmi les romans de Walter Scott, c'était un de ceux que je préférais,
précisément à cause de Fenella, dont la taille était certainement plus
exiguë que la mienne.

J'aimais, j'adorais Buckingham. J'étais en colère contre Fenella, qui
lui disait des choses vraiment très dures, et, au moment où elle
disparaissait par la fenêtre, je m'arrêtai dans ma lecture pour
m'écrier:

«La petite niaise! un homme si délicieux!»

En disant ces mots, je levai les yeux et jetai un grand cri en voyant le
curé, debout, devant moi. Les bras croisés, il me regardait avec
stupéfaction. Il semblait aussi consterné que ce personnage des contes
de fées qui trouve ses diamants changés en noisettes.

Je me levai un peu honteuse, car je l'avais abominablement attrapé.

«Oh! Reine..., commença-t-il.

--Mon cher curé, m'écriai-je en serrant _Péveril du Pic_ sur mon cœur,
je vous en prie, je vous en supplie, laissez-moi continuer.

--Reine, ma petite Reine, jamais je n'aurais cru cela de vous!»

Cette douceur m'attendrit d'autant plus que je n'avais pas la conscience
très nette, mais, par une tactique éminemment féminine, je m'empressai
de changer la question.

«C'était une distraction, monsieur le curé et je me trouve si
malheureuse!

--Malheureuse, Reine?

--Croyez-vous que ce soit amusant d'avoir une tante comme la mienne!
Elle ne me bat plus, c'est vrai, mais elle me dit des choses qui me font
tant de peine!»

Que je connaissais bien mon curé! Il avait déjà oublié ses griefs et ses
sermons; d'autant qu'il y avait un grand fonds de vérité dans mes
paroles.

«Est-ce pour cela que vous êtes si triste, mon bon petit enfant?

--Certainement, monsieur le curé. Pensez donc que ma tante me répète sur
tous les tons que je suis un avorton, que je suis laide à faire peur!»

Mes yeux s'emplirent de larmes, car ce sujet m'allait droit au cœur.

Le bon curé, très ému, se frotta le nez d'un air perplexe. Il était loin
de partager les idées de ma tante sur ce point, et se demandait quel
moyen il pourrait bien employer pour dissiper mon chagrin sans éveiller
dans mon âme l'orgueil, la vanité et autres éléments de damnation.

«Voyons, Reine, il ne faut pas attacher trop d'importance à des choses
qui périssent si vite.

--En attendant ces choses existent, répliquai-je, me rencontrant, à deux
siècles d'intervalle, avec la pensée de la plus belle fille de France.

--Et puis, vous verrez peut-être des gens qui ne penseront pas comme
Mme de Lavalle.

--Êtes-vous de ces gens-là, monsieur le curé? Me trouvez-vous jolie?

--Mais... oui, répondit le curé d'un ton piteux.

--Très jolie?

--Mais... mais oui, répondit le curé sur le même ton.

--Ah! que je suis contente! m'écriai-je en pirouettant. Que je vous
aime, mon curé!

--C'est très bien, Reine; mais vous avez commis une grande faute. Vous
vous êtes introduite dans la bibliothèque au risque de vous casser le
cou, et vous avez lu des livres que je ne vous aurais probablement
jamais donnés.

--Walter Scott, monsieur le curé, c'est Walter Scott! ma littérature en
dit beaucoup de bien.»

Et je lui narrai toutes mes impressions. Je parlai longtemps avec
volubilité, ravie de voir que non seulement le curé ne songeait plus à
me gronder, mais qu'il écoutait avec intérêt ce que je lui racontais.
Devant mon entrain et ma gaieté, reparus comme par enchantement, il
reprit subitement ses couleurs et sa physionomie souriante.

«Allons, me dit-il, je vous permets de continuer à lire Walter Scott; je
le relirai même pour en parler avec vous, mais promettez-moi de ne pas
recommencer votre escapade!»

Je le lui promis de grand cœur, et dès lors nous eûmes un nouveau sujet
de discussions et de disputes, car, bien entendu, nous ne fûmes jamais
du même avis.

Mais bientôt l'intérêt que je prenais à mes romans se trouva effacé par
un événement surprenant, inouï, qui arriva quelques semaines plus tard
au Buisson. Un de ces événements qui n'ébranlent pas les empires sur
leurs bases, mais qui jettent la perturbation dans le cœur ou
l'imagination des petites filles.



VI


C'était un dimanche.

Le dimanche, nous assistions régulièrement à la grand'messe, qui était
l'unique office du matin, le curé n'ayant pas de vicaire. Ma tante
entrait la première dans notre banc armorié, je la suivais
immédiatement; Suzon venait ensuite, et Perrine fermait la marche.

Notre petite église était vieille et misérable. La couleur primitive des
murs disparaissait sous une sorte de limon verdâtre, causé par
l'humidité; le sol, loin d'être uni, était formé d'une quantité de
crevasses et de monticules qui invitaient les fidèles à se casser le cou
et à profiter de leur présence dans un lieu sanctifié pour monter plus
tôt au ciel; l'autel était orné de figures d'anges peintes par le
charron du village, qui se piquait d'être artiste; deux ou trois saints
se contemplaient avec surprise, étonnés de se trouver si laids.
Plusieurs fois, en les regardant, je me suis dit que si j'étais une
sainte, et si les mortels me représentaient d'une manière aussi hideuse,
je serais absolument sourde à leurs prières; mais les saints n'ont
peut-être pas mon tempérament. Par une fenêtre privée de ses vitraux,
une rose blanche montrait sa tête parfumée et, par sa beauté, sa
fraîcheur, semblait protester contre le mauvais goût de l'homme.

Nous possédions un harmonium dont trois notes seulement pouvaient
vibrer; quelquefois le nombre en allait jusqu'à cinq, cet instrument
étant, grâce à la température, sujet à des caprices, comme les
rhumatismes de notre chantre, lequel rugissait pendant deux heures avec
la conviction si naïve et si profonde de posséder une belle voix qu'il
était impossible de lui en vouloir.

Le tabouret de l'officiant était placé au fond d'un précipice, de sorte
que, de ma place, je ne voyais que la tête et le buste du curé, qui
avait l'air en pénitence. Les enfants de chœur se faisaient des grimaces
et chuchotaient derrière son dos, sans qu'il eût l'idée de se fâcher.

Après l'évangile, il quittait sa chasuble et son étole devant nous, les
choses se passant en famille, trébuchait dans quelques trous et arrivait
à la chaire.

Parmi les êtres humains qui s'agitent sur la surface du globe, il n'y en
a pas, je suppose, qui, dans le cours de son existence, n'ait fait un
rêve. L'homme, que sa position soit infime ou élevée, ne peut vivre sans
désirs, et le curé, subissant la loi commune, avait, durant trente ans
de sa vie, rêvé la possession d'une chaire.

Malheureusement, il était très pauvre, ses paroissiens l'étaient
également, et ma tante, qui seule eût pu lui venir en aide, ne répondait
rien à ses timides insinuations; outre qu'elle était d'un intérêt
sordide quand il s'agissait de donner, elle avait la plus mince
considération pour le rêve de son prochain.

Enfin, à force d'économiser, le curé se trouva un jour à la tête d'une
somme de deux cents francs. Il résolut alors de réaliser son rêve tant
bien que mal.

Un matin, je le vis arriver hors d'haleine.

«Ma petite Reine, venez avec moi, s'écria-t-il.

--Où ça, monsieur le curé?

--À l'église, venez vite!

--Mais la messe est dite!

--Oui, oui, mais j'ai quelque chose de charmant à vous montrer.»

Il avait l'air si joyeux, sa bonne figure respirait une telle
allégresse, que je ris encore en y songeant et que sa joie est pour moi
un des meilleurs souvenirs de ce temps-là.

Il ne marchait pas, il volait, et nous arrivâmes tout courant à
l'église. On venait de poser la chaire, et le curé, en extase devant
elle, me dit à voix basse:

«Regardez, petite Reine, regardez! N'est-ce pas une heureuse invention?
Nous possédons enfin une chaire! Elle n'a pas l'air très solide, et
cependant elle tient très bien. Et voilà donc le rêve de ma vie
réalisé! Il ne faut jamais désespérer de rien, ma petite, jamais!»

Je regardais, un peu consternée, car je ne pouvais pas me dissimuler que
mon imagination m'avait représenté une chaire comme quelque chose de
grand, de monumental. Ce que j'avais sous les yeux était une sorte de
boîte en bois blanc posée sur des supports en fer si peu élevés que, à
la rigueur, on eût pu se passer de marches pour y entrer. Mais une
chaire sans marches, cela ne se serait jamais vu; aussi, pour que
l'honneur fût sauf, avait-on réussi à en placer deux, hautes chacune de
quinze centimètres.

«Voyez donc, Reine, me disait le curé, comme elle produit bon effet!
Quand j'aurai un peu d'argent, je lui ferai donner une couche de
peinture, ou, plutôt, je la peindrai moi-même; cela m'amusera, et puis
ce sera économique. Certainement elle pourrait être un peu plus élevée,
mais il ne faut pas avoir trop d'ambition.»

Et le pauvre excellent homme tournait autour de la chaire d'un air
admiratif. Les panneaux eussent été peints par Raphaël ou sculptés par
Michel-Ange qu'il n'eût pas été plus heureux.

Il ne songeait pas que la réalité, comme toujours, hélas! ne ressemblait
guère au rêve; il n'avait garde de faire des comparaisons, et jouissait
de son bonheur sans arrière-pensée.

«C'est moi qui ai donné le plan, mon cher enfant, et vraiment j'ai eu là
une bien bonne idée! Cependant il y a un revers à la médaille, et je
dois avouer que j'ai une petite dette; le prix qu'on me demande est plus
élevé que je ne l'avais supposé, mais il paraît que c'est toujours ainsi
quand on fait construire. Je comptais m'acheter une douillette, cet
hiver; eh bien, mon Dieu, je m'en passerai, voilà tout!»

Oh! oui, sa joie est pour moi un des meilleurs souvenirs de ce temps-là!
Jamais je n'ai vu un homme si heureux, et parer ainsi une joie si
médiocre des reflets de sa bonne nature et de son esprit un peu
enfantin.

«C'est qu'elle a tout à fait l'air d'une chaire!» disait-il en riant et
en se frottant les mains.

J'avais bien quelque doute sur ce point, mais je cachai ma déception et
m'extasiai de mon mieux sur cet objet extraordinaire qui, à cause de la
forme irrégulière de l'église, était placé dans un renfoncement, de
telle sorte que, lorsque le curé prêchait, les trois quarts de
l'auditoire ne voyaient qu'un bras et une mèche de cheveux blancs qui
s'agitaient avec éloquence, selon les diverses phases du discours.

Le curé était si content de se dire: «Je vais monter en chaire!» que
nous dûmes nous résigner à avoir un sermon tous les dimanches.

À peine avait-il ouvert la bouche que les bonnes femmes prenaient une
pose commode afin de faire un petit somme; que Perrine profitait de
l'assoupissement général pour lancer quelque œillade dans le banc voisin
du nôtre, et que Reine de Lavalle se préparait à méditer sur les
vicissitudes de la vie représentées par une tante et l'ennui des
sermons.

Je ne sais pourquoi le curé aimait à discourir sur les passions
humaines, mais, un jour qu'il s'était laissé entraîner par la chaleur de
l'improvisation, je lui fis, à dîner, des questions si indiscrètes et si
embarrassantes qu'il se promit bien de ne plus jamais aborder devant moi
certains sujets. Il se contenta dorénavant de parler sur la paresse,
l'ivrognerie, la colère et autres vices qui n'excitaient ni ma
curiosité, ni mon bavardage.

Pendant une heure, il nous mettait sous les yeux la grande iniquité dans
laquelle nous étions plongés; puis, lorsque notre état moral était
devenu vraiment tout à fait lamentable, il descendait d'un air radieux
avec nous dans les enfers et nous faisait toucher du doigt les supplices
que méritaient nos âmes ravagées par le péché; après quoi passant, par
un tour de phrase hardi, à des idées moins horribles, il émergeait peu à
peu des régions infernales, restait quelques instants sur la terre, nous
déposait enfin tranquillement dans le ciel et descendait de la chaire
du pas triomphant d'un conquérant qui vient de trancher quelque nœud
gordien.

L'auditoire se réveillait alors en sursaut, sauf Suzon, trop contente
d'entendre dire du mal de l'humanité pour s'endormir, et qui buvait une
tasse de lait pendant que le curé fustigeait ses ouailles de ses fleurs
de rhétorique.

C'était donc un dimanche. Il faisait une chaleur écrasante, et en
revenant à la maison, Suzon nous dit:

«Il y aura de l'orage avant la fin de la journée.»

Cette prophétie me fit plaisir; un orage était un incident heureux dans
ma vie monotone, et, malgré ma poltronnerie, j'aimais le tonnerre et les
éclairs, bien qu'il m'arrivât de trembler de tous mes membres lorsque
les roulements se succédaient avec trop de rapidité.

Pendant la première partie de l'après-midi, j'errai comme une âme en
peine dans le jardin et le petit bois. Je m'ennuyais à mourir, me
disant avec mélancolie qu'il ne m'arriverait jamais quelque aventure, et
que j'étais condamnée à vivre perpétuellement auprès de ma tante.

Vers quatre heures, rentrant dans la maison, je montai dans le corridor
du premier, et, le visage collé contre la vitre d'une grande fenêtre, je
m'amusai à suivre des yeux le mouvement des nuages qui s'amoncelaient
au-dessus du Buisson et nous amenaient l'orage annoncé par Suzon.

Je me demandais d'où ils venaient, ce qu'ils avaient vu sur leur
parcours, ce qu'ils pourraient me raconter, à moi qui ne savais rien de
la vie, du monde et qui aspirais à voir et à connaître. Ils s'étaient
formés derrière cet horizon que je n'avais jamais dépassé, et qui me
cachait des mystères, des splendeurs (du moins, je le croyais), des
joies, des plaisirs sur lesquels je méditais tout bas.

Je fus distraite dans mes réflexions en remarquant que Perrine, cachée
dans un petit coin, se laissait embrasser par un gros rustaud qui avait
passé un bras autour de sa taille.

J'ouvris vivement la fenêtre, et criai en frappant des mains:

«Très bien, Perrine; je vous vois, mademoiselle!»

Perrine, épouvantée, prit ses sabots dans sa main et courut se réfugier
dans l'étable. Le gros rustaud tira son chapeau et m'examina avec un
sourire niais qui lui fendait la bouche jusqu'aux oreilles.

Je riais de tout mon cœur, quand une voiture légère, que je n'avais pas
entendue approcher, entra dans la cour. Un homme sauta à terre, dit
quelques mots au domestique qui l'accompagnait et regarda autour de lui
pour trouver à qui parler.

Mais Perrine, dont je voyais poindre le bonnet blanc à travers
l'ouverture grillée de l'étable, ne bougeait pas, et son amoureux
s'était précipité à plat ventre derrière un pailler. Quant à moi,
stupéfiée par cette apparition, j'avais poussé un des battants de la
fenêtre et j'observais les événements sans faire un mouvement.

L'inconnu franchit en deux enjambées les marches délabrées du perron et
chercha la sonnette qui n'avait jamais existé; ce que voyant et la
patience n'étant point sa qualité dominante, il donna de grands coups de
poing dans la porte.

Ma tante, Suzon, surgirent ensemble devant lui, et je certifie que, dès
cet instant, j'eus la plus favorable opinion de son courage, car il ne
manifesta aucun effroi. Il salua légèrement, puis je compris d'après ses
gestes que, le ciel menaçant l'ayant inquiété, il demandait à se
réfugier au Buisson.

Au même moment, en effet, l'orage éclata avec une grande violence; on
n'eut que le temps de mettre la voiture et le cheval à l'abri.

Il est dit que la solitude rend timide; mais, dans certains cas, elle
produit l'effet contraire. Ne m'étant frottée à personne, n'ayant jamais
rien comparé, j'avais la plus grande confiance en moi-même, et
j'ignorais complètement ce que c'était que cet étrange sentiment qui
annihile les facultés les plus brillantes et rend stupide l'homme le
plus supérieur.

Néanmoins, devant cette aventure qui semblait évoquée par mes pensées,
le cœur me battait bien fort, et j'hésitai si longtemps à entrer dans le
salon que j'étais encore à la porte quand le curé arriva tout
ruisselant, mais bien content.

«Monsieur le curé, m'écriai-je en m'élançant vers lui, il y a un homme
dans le salon!

--Eh bien, Reine? un fermier, sans doute?

--Mais non, monsieur le curé, c'est un homme véritable.

--Comment, un homme véritable?

--Je veux dire que ce n'est ni un curé, ni un paysan; il est jeune et
bien habillé. Entrons vite!»

Nous entrâmes, et je faillis jeter un cri de surprise en remarquant que
ma tante avait une expression vraiment gracieuse et qu'elle souriait
agréablement à l'inconnu, qui, assis en face d'elle, semblait aussi à
l'aise que s'il s'était trouvé chez lui.

Du reste, son aspect seul eût suffi pour dérider l'esprit le plus
morose. Il était grand, assez gros, avec une figure épanouie, franche et
ouverte. Ses cheveux blonds étaient coupés ras, il possédait des
moustaches tordues en pointe, une bouche bien dessinée et des dents
blanches qu'un rire franc et naturel montrait souvent. Toute sa personne
respirait la gaieté et l'amour de la vie.

Il se leva en nous voyant entrer, et attendit un instant que ma tante
fît la présentation. Mais ce cérémonial était aussi ignoré d'elle que
des habitants du Groënland, et il se présenta lui-même sous le nom de
Paul de Conprat.

«De Conprat! s'écria le curé; êtes-vous le fils de cet excellent
commandant de Conprat que j'ai connu autrefois?

--Mon père est en effet commandant, monsieur le curé. Vous l'avez connu?

--Il m'a rendu service il y a bien des années. Quel brave, quel
excellent homme!

--Je sais que mon père est aimé de tout le monde, répondit M. de
Conprat, le visage plus épanoui que jamais. C'est pour moi un bonheur
toujours nouveau de le constater.

--Mais, reprit le curé, n'êtes-vous pas parent de M. de Pavol?

--Parfaitement; cousin au troisième degré.

--Voici sa nièce», dit le curé en me présentant.

Malgré mon inexpérience, je m'aperçus fort bien que le regard de M. de
Conprat exprimait une certaine admiration.

«Je suis enchanté de faire la connaissance d'une aussi charmante
cousine», me dit-il d'un ton convaincu en me tendant la main.

Ce compliment provoqua chez moi un petit frisson agréable, et je mis ma
main dans la sienne sans le moindre embarras.

«Pas précisément cousins, dit le curé en prisant d'un air de jubilation;
M. de Pavol n'est que l'oncle par alliance de Reine: sa femme était une
demoiselle de Lavalle.

--Ça ne fait rien, s'écria M. de Conprat, je ne renonce pas à notre
parenté. D'ailleurs, si l'on cherchait bien, on trouverait des alliances
entre ma famille et celle des de Lavalle.»

Nous nous mîmes à causer comme trois bons amis, et il me sembla que nous
nous étions toujours vus, connus et aimés. J'éprouvais cette impression
bizarre qui fait supposer que ce qui se passe immédiatement sous vos
yeux est déjà arrivé à une époque lointaine, si lointaine qu'on n'en a
gardé qu'un souvenir vague et presque effacé.

Mais j'avais beau passer en revue dans mon esprit tous les héros de
roman que je connaissais, je n'en trouvais pas un seul aussi dodu que
mon héros à moi. Il était gros, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute,
mais si bon, si gai, si spirituel, que ce défaut physique se transforma
promptement à mes yeux en une qualité transcendante. Bientôt même mes
héros imaginaires me parurent totalement dénués de charme. Malgré leur
taille élégante et toujours mince, ils étaient effacés, radicalement
effacés par ce bon gros garçon bien vivant et tout joyeux que je
revêtais mentalement d'une foule de qualités.

Cependant, quoique l'orage eût diminué de violence, la pluie ne cessait
pas, et, l'heure du dîner approchant, ma tante invita Paul de Conprat à
le partager avec nous. Il déclara aussitôt qu'il avait une faim de
cannibale et accepta avec un empressement qui me ravit.

Je m'esquivai un instant pour aller affronter la mauvaise humeur de
Suzon.

«Suzon, dis-je en entrant dans la cuisine, d'un air excité, M. de
Conprat dîne avec nous. Avons-nous un gros chapon, du lait, des fraises,
des cerises?

--Hé! Seigneur, que d'affaires! grogna Suzon; il y a ce qu'il y a,
voilà!

--Grande vérité, Suzon! mais réponds-moi donc! Un chapon, ce ne sera
peut-être pas suffisant?

--C'est pas un chapon, mademoiselle, c'est un dindon; voyez un peu!»

Et Suzon, avec un vif mouvement d'orgueil, ouvrit la rôtissoire et me
fit admirer l'animal, qui, bien empâté par ses soins et ceux de
Perrine, pesait au moins douze livres. La peau dorée se soulevait de
place en place, prouvant ainsi la délicatesse, la tendresse de la chair
qu'elle recouvrait et offrant à mes yeux charmés le spectacle le plus
réjouissant.

«Bravo! dis-je. Mais le lait égoutté, Suzon, est-il réussi? Y en a-t-il
beaucoup? Et la salade, assaisonne-la bien!

--J'ai l'habitude de réussir ce que je fais, mademoiselle. D'ailleurs,
ce monsieur n'est ni un prince ni un empereur, je suppose. C'est un
homme comme un autre, il s'arrangera de ce qu'on lui donnera.

--Un homme comme un autre, Suzon! dis-je indignée. Tu ne l'as donc pas
vu?

--Ma foi si, mademoiselle, je l'ai vu! et entendu, je peux bien le dire!
Est-il permis à un chrétien de cogner ainsi à tour de bras à la porte
d'une maison honnête? Après cela, amourachez-vous de lui, si vous
voulez!»

J'ouvrais la bouche pour répondre vertement, mais je m'arrêtai
prudemment, en songeant que, pour se venger et me contrarier, Suzon
serait bien capable de donner un coup de feu à son dindon.

Quelques instants après, nous passâmes dans la salle à manger, et je ne
pus m'empêcher de lancer un regard désolé sur la tapisserie sale et usée
qui tombait en lambeaux. Ensuite, Suzon avait une manière bien
singulière de mettre le couvert! Trois salières se promenaient au milieu
de la table en guise de surtout; l'argenterie était jetée à la bonne
franquette; les bouteilles couraient les unes après les autres, tandis
qu'une seule et unique carafe était placée de telle façon que chaque
convive devait se disloquer un peu pour l'attraper, la table étant trois
fois trop grande.

Pour la première fois de ma vie, j'eus l'intuition que toutes les lois
de la symétrie étaient violées par le goût fantasque de Suzon.

Mais M. de Conprat avait un de ces heureux caractères qui prennent
chaque chose du meilleur côté. Et puis il possédait la faculté de
s'identifier au milieu dans lequel il se trouvait.

Il examina la table d'un air joyeux, avala son potage sans cesser de
parler, fit des compliments à Suzon et poussa de véritables cris de joie
à l'apparition du dindon.

«Il faut avouer, monsieur le curé, dit-il, que la vie est une heureuse
invention, et qu'Héraclite était doué d'une forte dose de stupidité.

--Ne médisons pas des philosophes, répondit le curé, ils ont quelquefois
du bon.

--Vous êtes plein de bienveillance, monsieur le curé. Pour moi, si
j'étais gouvernement, je mettrais les fous dehors et les philosophes à
leur place, en ayant soin de ne pas les isoler les uns des autres, de
façon qu'ils puissent mieux se dévorer.

--Qu'est-ce que c'est qu'Héraclite? dit ma tante.

--Un imbécile, madame, qui passait son temps à pleurnicher. Était-ce
ridicule, mon Dieu! et l'avoir fait passer pour cela à la postérité!

--Peut-être, insinuai-je, vivait-il avec plusieurs tantes; ça lui avait
aigri le caractère.

M. de Conprat me regarda d'un air étonné et partit d'un grand éclat de
rire. Le curé me fit les gros yeux, mais ma tante, aux prises avec le
dindon, qu'elle découpait avec art, je dois l'avouer, n'avait pas
entendu.

«L'histoire passe ce fait sous silence, ma cousine.

--Dans tous les cas, repris-je, gardez-vous d'attaquer les hommes
antiques; M. le curé vous arracherait les yeux.

--Ah! les gredins, m'ont-ils fait enrager! Je n'ai gardé d'eux qu'un
souvenir: celui des pensums qu'ils m'ont valus.

--Permettez, dit le curé, qui fit un effort pour ramener sur l'eau ses
amis, en train de se noyer complètement dans mon opinion, permettez!
vous ne pouvez pas nier certaines belles vertus, certains actes
héroïques qui...

--Illusions, illusions! interrompit Paul de Conprat. C'étaient des
gredins insupportables, et, parce qu'ils sont morts, on les pare de
vertus incroyables pour humilier ces pauvres vivants qui valent mieux
qu'eux. Dieu! l'excellent dindon!»

Tout en parlant sans discontinuer, il mangeait avec un appétit et un
entrain sans pareils.

Les morceaux s'empilaient sur son assiette et disparaissaient avec une
vélocité si remarquable qu'il arriva un moment où ma tante, le curé et
moi nous restâmes, la fourchette en l'air à le contempler dans un muet
étonnement.

«Je vous avais bien prévenus, nous dit-il en riant, que j'avais une faim
de cannibale, ce qui m'arrive, du reste, trois cent soixante-cinq fois
par an.

--Quel argent vous devez dépenser pour votre table! s'écria ma tante,
qui avait la spécialité de saisir le côté mercantile des choses et de
dire ce qu'il ne fallait pas dire.

--Vingt-trois mille trois cent soixante-dix-sept francs, madame,
répondit M. de Conprat avec un grand sérieux.

--Pas possible! marmotta ma tante stupéfaite.

--Vous semblez parfaitement heureux, monsieur, dit le curé en se
frottant les mains.

--Si je suis heureux, monsieur le curé? Je crois bien! Et voyons, là,
franchement, est-il bien naturel d'être malheureux?

--Mais quelquefois, répondit le curé en souriant.

--Ah! bah! les gens malheureux le sont le plus souvent par leur faute,
parce qu'ils prennent la vie à l'envers. Voyez-vous, le malheur n'existe
pas, c'est la bêtise humaine qui existe.

--Mais voilà déjà un malheur, répliqua le curé.

--Assez négatif en lui-même, monsieur le curé, et, de ce que mon voisin
est bête, il ne s'ensuit pas que je doive l'imiter.

--Vous aimez le paradoxe, monsieur?

--Point; mais j'enrage quand je vois tant de gens assombrir leur
existence par une imagination maladive. Je suppose qu'ils ne mangent pas
assez, qu'ils vivent d'alouettes ou d'œufs à la coque, et se détraquent
la cervelle en même temps que l'estomac. J'adore la vie, je pense que
chacun devrait la trouver belle et qu'elle n'a qu'un défaut: c'est de
finir, et de finir si vite!»

Le dindon, la salade, le lait, tout était dévoré; et ma tante regardait,
avec une physionomie qui n'était plus du tout gracieuse, la carcasse du
volatile sur lequel elle avait compté pour festoyer durant plusieurs
jours.

Nous allions quitter le table quand Suzon entr'ouvrit la porte et,
passant la tête dans l'ouverture, nous dit d'un ton rogue:

«J'ai fait du café, faut-il l'apporter?

--Qui vous a permis..., commença ma tante.

--Oui, oui, dis-je en l'interrompant vivement, apporte-le tout de
suite.»

Je l'aurais bien embrassée pour cette bonne idée, mais ma tante ne
partageait pas mon avis. Elle disparut pour aller se disputer avec
Suzon, et nous ne la revîmes que dans le salon.

«Vous avez une excellente cuisinière, ma cousine, dit Paul de Conprat en
sirotant son café.

--Oui, mais si grognon!

--C'est un détail, cela.

--Et ma tante, comment la trouvez-vous? demandai-je d'un ton
confidentiel.

--Mais... assez majestueuse, répondit M. de Conprat un peu embarrassé.

--Ah! majestueuse... vous voulez dire désagréable?

--Reine! murmura le curé.

--Eh bien, parlons d'autre chose, monsieur le curé, mais je voudrais
bien avoir l'heureux caractère de mon cousin et découvrir le bon côté de
ma tante.

--Ayez un peu de philosophie pratique, charmante cousine, c'est là une
base sérieuse pour le bonheur et la seule philosophie qui me paraisse
avoir le sens commun.

--Quel malheur que vous ne soyez pas ma tante, comme nous nous
aimerions!

--Pour cela, j'en réponds! s'écria-t-il en riant, et nous n'aurions pas
besoin de philosophie pour arriver à ce résultat. Mais si cela vous
était égal, je préférerais ne pas changer de sexe et être votre oncle.

--Je ne demanderais pas mieux, car je ne suis pas comme François Ier,
moi! j'ai une antipathie prononcée pour les femmes.

--Vraiment, reprit-il en riant de tout son cœur, vous connaissez les
goûts de François Ier?»

Le curé fit un geste désespéré, auquel M. de Conprat répondit par un
clignement d'yeux expressif qui voulait dire: «Soyez tranquille, je
comprends!»

Cette pantomime me porta sur les nerfs, et je fis un violent effort pour
en saisir le sens caché.

«À propos d'oncle, dis-je, vous connaissez beaucoup M. de Pavol?

--Oui, beaucoup; ma propriété est à une lieue de la sienne.

--Et sa fille, comment est-elle?

--J'ai joué bien souvent avec elle, quand elle était enfant; mais,
depuis quatre ans, je l'ai perdue de vue. On la dit fort belle.

--Que je voudrais bien être au Pavol! soupirai-je. Nous nous verrions
souvent.

--Qui sait, petite cousine? peut-être ne vous plairais-je plus si vous
me connaissiez mieux. Cependant je puis certifier que je suis un brave
garçon; sauf que j'ai une passion pour le dindon et que j'aime les
jolies femmes à la folie, je ne me connais pas le plus petit vice.

--Aimer les jolies femmes, mais ce n'est pas un défaut! Moi, je déteste
les gens laids, ma tante, par exemple. Mais assimiler un dindon à une
jolie femme, c'est peu flatteur pour cette dernière, mon cousin.

--C'est vrai, je conviens que ma phrase était malheureuse.

--Je vous pardonne, dis-je avec vivacité. Ainsi, vous me trouvez jolie?»

Il y avait au moins deux heures que je me répétais, en mon for
intérieur, qu'il ne fallait pas laisser échapper l'occasion de
m'éclairer par un avis carré et compétent sur un sujet palpitant
d'intérêt pour moi. Depuis le commencement du dîner, j'attendais avec
impatience le moment de placer ma question. Non pas que j'eusse des
doutes sur la réponse; mais s'entendre dire, bien directement et bien en
face, qu'on est jolie par autre chose qu'un curé..., c'est vraiment
délicieux!

«Jolie, ma cousine! vous êtes ravissante! Jamais je n'ai vu de plus
beaux yeux et une plus jolie bouche!

--Quel bonheur! et comme c'est agréable, les hommes, quoi qu'en dise ma
tante!

--Madame votre tante n'aime pas les hommes? Il est certain qu'elle a
passé l'âge de la coquetterie.

--La coquetterie! on ne m'en parle jamais. Est-ce que vous trouvez qu'il
faut être coquette?

--Sans doute, cousine; à mes yeux, c'est une grande qualité.

--Vous ne m'avez pas appris cela, monsieur le curé!» m'écriai-je.

Le malheureux curé, pendant cette conversation, avait un avant-goût des
peines du purgatoire. Il s'épongeait la figure, et avalait avec effort
son café, qui lui semblait plein d'amertume.

«M. de Conprat se moque de vous, me dit-il.

--Est-ce vrai, mon cousin?

--Mais pas du tout, répondit Paul de Conprat, qui m'avait l'air de
s'amuser énormément. À mon avis, une femme qui n'est pas coquette n'est
pas une femme.

--Bien, je vais tâcher de le devenir alors!

--Passons dans le salon, mademoiselle de Lavalle», dit le curé en se
levant.

«Bon, pensai-je, voilà le curé fâché. Je n'ai pourtant rien dit de
travers.»

La pluie avait cessé, les nuages s'étaient dispersés, et je proposai à
Paul de Conprat de faire une promenade dans le jardin. Et nous voilà
partis sans attendre de permission, suivis du curé qui nous lançait des
regards presque sombres et pensait que sa chère brebis était en voie de
perdition.

Nous courions comme des enfants dans l'herbe mouillée, nous trempant les
pieds et les jambes en riant aux éclats. Nous causions, nous bavardions,
moi surtout, racontant les événements de ma vie, mes petits chagrins,
mes rêves et mes antipathies.

Oh! la bonne, la charmante, la délicieuse soirée!

M. de Conprat grimpa dans un cerisier, et l'arbre, secoué violemment,
laissa tomber sur moi toute la pluie dont il était chargé. La bouche
pleine de cerises, et du haut de son cerisier, il s'écriait que les
gouttes d'eau brillaient dans mes beaux cheveux comme une parure idéale
et qu'il n'avait jamais rien vu de si joli.

«Et Suzon, me disais-je, qui prétend que c'est un homme comme un autre!
Est-il possible d'être aussi sotte!»

Nous revînmes dans le salon, où l'on fit une grande flambée pour nous
sécher. Assis à côté l'un de l'autre, Paul de Conprat et moi, nous
continuâmes la conversation sur un ton mystérieux.

Ma tante, abasourdie par mon audace, ma liberté et la joie qui rayonnait
sur mon visage, ne disait rien. Le curé, ravi de me voir contente, n'en
était pas moins si vivement préoccupé qu'il oubliait de se mettre en
tiers entre nous. Ah! la bonne soirée!

Enfin, M. de Conprat se leva pour partir, et nous le conduisîmes dans la
cour.

Il fit des adieux affectueux au curé et remercia ma tante; puis, arrivé
à moi, il prit ma main et me dit à voix basse:

«J'aurais désiré que cette soirée n'eût jamais de fin, ma cousine.

--Et moi donc! mais vous reviendrez, n'est-ce pas?

--Certes; et dans peu de temps, j'espère!»

Il approcha ma main de ses lèvres, et il faut vraiment que la nature
humaine ait un fonds bien grand de perversité, car cet hommage fut pour
moi un plaisir si nouveau, si vif et si parfait que j'eus l'idée
incongrue de..., mon Dieu! faut-il l'avouer?--Oui, j'eus l'idée,--que je
n'exécutai pas,--de me jeter à son cou et de l'embrasser sur les deux
joues, malgré ma tante, malgré le curé qui nous surveillait comme un
dragon d'une nouvelle espèce, comme un excellent dragon joufflu et
débonnaire.



VII


Mon esprit, après le départ de M. de Conprat, vécut pendant plusieurs
jours dans une espèce de béatitude qu'il me serait difficile de décrire.
J'éprouvais des sensations multiples qui se manifestaient à l'extérieur
par des gambades ou des pirouettes, car ce dernier exercice, durant un
temps assez long, a été ma manière d'exprimer une foule de sentiments.

Quand j'avais bien pirouetté, je me jetais sur l'herbe, et, les yeux au
ciel, je songeais à une quantité de choses tout en ne pensant absolument
à rien. Cet état moral exquis, pendant lequel l'âme vit dans une sorte
de somnolence, dans une tranquillité rêveuse qui ressemble au sommeil,
quoiqu'elle soit très éveillée, m'a laissé le plus doux souvenir. C'est
même de ce temps que date ma passion folle pour la voûte céleste, qui,
depuis lors, m'a toujours paru digne de sympathiser avec mes pensées
qu'elles fussent tristes ou gaies, sérieuses ou légères.

Quand j'avais permis à mon imagination de s'égarer dans des sentiers
ombreux, si obscurs qu'elle galopait à tâtons, je la laissais revenir à
la lumière et contempler M. de Conprat. Je riais au souvenir de sa
figure franche, de son bon rire, de ses dents blanches. J'aimais le
baiser qu'il avait mis sur ma main, et j'éprouvais une véritable
allégresse en songeant que, si j'avais suivi mon idée, j'aurais pu
l'embrasser sur les deux joues. Je restais longtemps sur ces douces
sensations, jusqu'à ce que j'en vinsse à me demander pourquoi mon âme
passait par ces phases diverses.

Arrivée à ce point délicat, mon imagination commençait à entrer dans les
ténèbres, où elle se battait avec des idées vaporeuses, tellement
vaporeuses qu'en désespoir de cause j'abandonnais la partie pour penser
derechef à une bouche qui m'avait plu, à des yeux qui m'avaient souri,
à une expression que j'étais fermement décidée à ne jamais oublier.

Mais ces personnes bizarres, mes idées, ne me laissaient pas longtemps
en repos, et je retombais peu à peu en leur pouvoir. Aussi me
promenais-je dans le vague lorsque, m'avisant un jour de corroborer
certaines impressions avec celles de mes héroïnes préférées, la lumière
se fit sur un point capital.

Je découvris que j'étais amoureuse et que l'amour était la plus
charmante chose du monde. Cette découverte me transporta de la joie la
plus vive. D'abord, parce que ma vie se trouvait embellie d'un charme
qui, quoique vague, n'en était pas moins réel; ensuite, parce que si
j'aimais, j'étais certainement aimée. En effet, j'aimais M. de Conprat
parce qu'il m'avait paru charmant, par conséquent ma vue avait dû
produire le même ravage dans son cœur, car il me trouvait ravissante. Ma
logique, doublée d'une inexpérience complète, n'allait pas plus loin et
suffisait amplement à asseoir mes raisonnements et à me rendre
heureuse.

Une découverte en amène une autre, et j'en vins à penser que la charité
pouvait bien ne jouer qu'un rôle très effacé dans la sympathie que
François Ier éprouvait pour les femmes en général et Anne de Pisseleu
en particulier; que l'amour ne ressemblait point à l'affection, puisque
j'adorais mon curé et que je ne désirais jamais l'embrasser, tandis que
je ne me serais pas fait prier pour sauter au cou de Paul de Conprat;
qu'il était bien ridicule de prendre un ton mystérieux et des
faux-fuyants pour parler d'une chose si naturelle dans laquelle,
évidemment, il n'y avait pas l'ombre de mal.

«Mais un curé, pensais-je, doit avoir sur l'amour des idées erronées et
extraordinaires, car, puisqu'il ne peut pas se marier, il ne peut pas
aimer. Pourtant François Ier était marié, et... Je ne comprends rien
à tout cela! et il faut que je m'éclaire.»

Il y avait un tel chaos dans mes pensées que, malgré mes préventions
dédaigneuses sur les appréciations de mon curé, je résolus d'entamer
avec lui ce sujet scabreux.

Ce pauvre curé s'apercevait parfaitement que mon esprit était dans un
grand trouble, mais il avait trop de finesse et de bon sens pour avoir
l'air d'attacher de l'importance à des impressions auxquelles la
provocation d'une confidence aurait pu donner un corps. Il cherchait à
me distraire par tous les moyens à sa portée, et, prenant le parti de
venir chaque jour au Buisson, il prolongeait la leçon indéfiniment.

Nous étions assis à notre fenêtre; ma tante, souffrante depuis quelque
temps, s'était retirée dans sa chambre; j'errais dans la lune, et le
curé s'évertuait à m'expliquer mes problèmes.

«Voyez donc ce que vous avez fait, Reine! vous avez opéré sur des
kilogrammes au lieu d'opérer sur des grammes. Et ici, étant donnés 3/5
multipliés par...

--Monsieur le curé, dis-je, devinez quelle est la chose la plus
ravissante sur la terre?

--Quoi donc, Reine?

--L'amour, monsieur le curé.

--De quoi allez-vous parler, ma petite! s'écria le curé avec inquiétude.

--Oh! d'une chose que je connais très bien, répondis-je en secouant la
tête d'un air entendu. Je me demande même pourquoi vous ne m'en avez
jamais dit un mot, puisque cela se voit tous les jours.

--Voilà ce que c'est que de lire des romans, mademoiselle; vous prenez
au sérieux ce qui n'est qu'imaginaire.

--Que c'est mal de parler contre votre pensée, monsieur le curé! Vous
savez bien qu'on s'aime d'amour dans la vie et que c'est tout à fait
charmant.

--C'est là un sujet qui ne regarde pas les jeunes filles, Reine, vous ne
devez point en parler.

--Comment, cela ne regarde pas les jeunes filles! puisque ce sont elles
qui aiment et sont aimées.

--Que je suis malheureux, s'écria le curé, d'avoir affaire à une tête
pareille!

--Ne dites pas de mal de ma tête, mon curé; moi je l'aime beaucoup,
surtout depuis que M. de Conprat l'a trouvée si jolie.

--M. de Conprat s'est moqué de vous, Reine. Soyez bien convaincue qu'il
vous a prise pour une petite fille sans conséquence.

--Pas du tout, répliquai-je, offensée, car il m'a embrassé la main. Et
savez-vous quelle a été mon idée, dans ce moment-là?

--Voyons? répondit le curé, qui était sur les épines.

--Eh bien, monsieur le curé, j'ai été sur le point de lui sauter au cou.

--Stupidité! On ne saute au cou de personne quand on ne connaît pas les
gens.

--Oh! oui, mais lui!... Et puis, si ç'avait été une femme, je n'aurais
certainement pas eu cette idée-là.

--Pourquoi, Reine? Vous dites des bêtises.

--Oh! parce que...»

Un silence suivit cette réponse profonde, et j'examinais, en dessous, le
curé qui se trémoussait, prisait pour se donner une contenance.

«Mon bon curé, dis-je d'un ton insinuant, si vous étiez bien aimable?

--Quoi encore, Reine?

--Eh bien, je vous ferais quelques petites questions sur des sujets qui
me trottent par la tête?»

Le curé s'enfonça dans son fauteuil, comme un homme qui prend subitement
un grand parti.

«Eh bien, Reine, je vous écoute. Mieux vaut parler ouvertement de ce qui
vous préoccupe que de vous casser la tête et de divaguer.

--Je ne me casse rien du tout, monsieur le curé, et je ne divague pas;
seulement je pense beaucoup à l'amour, parce que...

--Parce que?

--Rien. Pour commencer, dites-moi comment il se fait que si vous
m'embrassiez la main je trouverais cela ridicule et pas très agréable,
bien que je vous aime de tout mon cœur, tandis que c'est exactement le
contraire quand il s'agit de M. de Conprat?

--Comment, comment? Que dites-vous donc, Reine?

--Je dis que j'ai trouvé très agréable que M. de Conprat m'embrassât la
main, tandis que si c'était vous...

--Mais, ma petite, votre question est absurde, et l'impression dont vous
parlez ne signifie rien et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe.

--Ah!... ce n'est pas mon avis. J'y pense souvent, et voici ce que j'ai
découvert: c'est que si l'action de M. de Conprat m'a paru agréable,
c'est parce qu'il est jeune et qu'il pourrait être mon mari, tandis que
vous êtes vieux et qu'un curé ça ne se marie jamais.

--Oui, oui, répondit machinalement le curé.

--Car on aime toujours son mari d'amour, n'est-ce pas?

--Sans doute, sans doute.

--Maintenant, monsieur le curé, dites-moi s'il est vrai qu'il arrive aux
hommes d'aimer plusieurs femmes?

--Je n'en sais rien, dit le curé, agacé.

--Mais si, vous devez savoir ça. Ensuite un mari aime une autre femme
que sa femme puisque François Ier aimait Anne de Pisseleu et qu'il
était marié?

--François Ier était un mauvais sujet, s'écria le curé, exaspéré, et
Buckingham, que vous aimez tant, en était un autre!

--Mon Dieu, repartis-je, chacun a son caractère, et je ne vois pas
pourquoi on leur ferait un crime d'aimer plusieurs femmes. La reine
Claude et Mme Buckingham ressemblaient peut-être à ma tante.
D'ailleurs, je viens de découvrir que les sentiments ne se commandent
pas, et ils ne pouvaient pas plus ne pas aimer que moi je.....

--Quoi, Reine?

--Rien, monsieur le curé. Mais j'ai peur d'avoir un faible pour les
mauvais sujets, car Buckingham est bien ravissant!

--Mais enfin, ma petite, j'ai pourtant essayé de vous faire comprendre
certaines choses depuis que vous lisez Walter Scott, et vous m'avez
l'air de n'avoir absolument rien compris.

--Écoutez, mon cher curé, vos explications ne sont pas très claires, et
il y a tant de vague dans ma tête!... Tout cela est bien singulier,
continuai-je en rêvant. Enfin, expliquez-moi pourquoi l'amour excite
votre indignation?

--Reine, dit le curé hors de lui, en voilà assez! Vous avez une telle
manière de poser les questions qu'il est impossible de vous répondre. Je
vous le dis très sérieusement, il y a des sujets dont vous ne devez pas
parler et que vous ne pouvez pas comprendre, parce que vous êtes trop
jeune.»

Le curé mit son chapeau sous son bras et s'enfuit. Je courus sur le pas
de la porte et je criai:

«Vous direz tout ce que vous voudrez, mon cher curé, mais je connais
bien l'amour; c'est la plus charmante chose du monde! Vive l'amour!»

Le curé resta deux jours sans venir au Buisson, si bien que, désolée de
l'avoir tant taquiné, je m'acheminai le troisième jour vers le
presbytère pour faire amende honorable. Je le trouvai dans sa cuisine,
en face d'un maigre déjeuner qu'il dévorait avec autant d'entrain que
d'appétit.

«Monsieur le curé, dis-je d'un ton relativement humble, vous êtes fâché?

--Un peu, petite Reine, vous ne voulez jamais m'écouter.

--Je vous promets de ne plus parler de l'amour, monsieur le curé.

--Tâchez, surtout, Reine, de ne pas penser à des choses que vous ne
comprenez pas.

--Oh! que je ne comprends pas..., m'écriai-je en prenant feu
immédiatement, je comprends très bien, et, en dépit de tous les curés de
la terre, je soutiendrai que...

--Allons, interrompit le curé, découragé, vous voilà déjà en défaut!

--C'est vrai, mon cher curé, mais je vous assure qu'un curé n'entend
rien à tout cela.

--Et Reine de Lavalle non plus. J'irai vous donner votre leçon
aujourd'hui, ma petite.»

C'est ainsi que se termina la dispute la plus grave que j'aie jamais eue
avec mon curé.

Cependant, les jours s'écoulant et Paul de Conprat ne revenant pas, mon
système nerveux s'ébranla et manifesta une irritabilité de mauvais
augure. Un mois après l'aventure mémorable, j'avais perdu mes
espérances, ma quiétude, et, l'ennui aidant, je tombai dans une morne
tristesse.

C'est alors que le curé se brouilla avec ma tante, qui le mit à la
porte.

Assise sous la fenêtre du salon, j'entendis la conversation suivante:

«Madame, dit le curé, je viens vous parler de Reine.

--Pourquoi cela?

--Cette enfant s'ennuie, madame. La visite de M. de Conprat a ouvert à
son esprit des horizons déjà éclaircis par les quelques romans qu'elle
avait lus. Il lui faut de la distraction.

--De la distraction! Où voulez-vous que je la prenne? Je ne peux pas
remuer, je suis malade.

--Aussi, madame, je ne compte pas sur vous pour la distraire. Il faut
écrire à M. de Pavol et le prier de prendre Reine chez lui pendant
quelque temps.

--Écrire à M. de Pavol!... certes non! La petite ne voudrait plus
revenir ici.

--C'est possible, mais c'est là une considération secondaire dont on
s'occupera plus tard. Ensuite, elle est appelée à vivre un jour ou
l'autre dans le monde, il me paraît nécessaire qu'elle change sa manière
de vivre et voie beaucoup de choses dont elle n'a pas la moindre idée.

--Je n'entends pas cela, monsieur le curé, Reine ne sortira pas d'ici.

--Mais, madame, repartit le curé qui s'échauffait, je vous répète que
c'est urgent. Reine est triste, sa tête est vive et travaille beaucoup,
je suis certain qu'elle s'imagine être éprise de M. de Conprat.

--Ça m'est égal! dit ma tante, qui était bien incapable de comprendre
les raisons du curé.

--On a écrit que la solitude était l'avocat du diable, madame, et c'est
parfaitement vrai pour la jeunesse. La solitude est contraire à Reine;
un peu de distraction lui fera oublier ce qui n'est, en somme, qu'un
enfantillage.»

«Qu'un curé a de drôles d'idées! pensai-je. Traiter légèrement une chose
si sérieuse et croire que j'oublierai un jour M. de Conprat!»

«Monsieur le curé, reprit ma tante de sa voix la plus sèche, mêlez-vous
de ce qui vous regarde. Je ferai à ma tête, et non à la vôtre.

--Madame, j'aime cette enfant de tout mon cœur et je n'entends pas
qu'elle soit malheureuse! répliqua le curé sur un ton que je ne lui
connaissais pas. Vous l'avez enterrée au Buisson, vous ne lui avez
jamais donné la moindre satisfaction, et je puis dire que, sans moi,
elle eût grandi dans l'ignorance, l'abrutissement, et qu'elle eût été
une petite plante sauvage ou étiolée. Je vous le répète, il faut écrire
à M. de Pavol.

--C'est trop fort! s'écria ma tante, furieuse; ne suis-je pas la
maîtresse chez moi? Sortez d'ici, monsieur le curé, et n'y remettez pas
les pieds.

--Très bien, madame, je sais maintenant ce que je dois faire, et je vois
clairement aujourd'hui que, si je n'ai pas agi plus tôt, c'est que
j'étais aveuglé par le plaisir égoïste de voir ma petite Reine
constamment.»

Le curé me trouva dans l'avenue tout éplorée.

«Est-il possible, mon bon curé!... Mis à la porte à cause de moi!...
Qu'allons-nous devenir si nous ne nous voyons plus?

--Vous avez entendu la discussion, mon petit enfant?

--Oui, oui, j'étais sous la fenêtre. Ah! quelle femme! quelle...

--Allons, allons, du calme, Reine, reprit le curé, qui était tout rouge
et tout tremblant. Ce soir même, j'écris à votre oncle.

--Écrivez vite, mon cher curé. Pourvu qu'il vienne me chercher tout de
suite!

--Espérons-le», répondit le curé avec un bon sourire un peu triste.

Mais différents devoirs l'empêchèrent d'écrire le soir même à M. Pavol,
et, le lendemain, ma tante, qui luttait depuis quelques semaines contre
la maladie, tombait dangereusement malade. Cinq jours plus tard, la mort
frappait à la porte du Buisson et changeait la face de ma vie.



VIII


Je me réfugiai au presbytère immédiatement après la mort de ma tante,
qui, pas une fois pendant sa maladie, ne demanda à me voir, et que Suzon
soigna avec beaucoup de dévouement.

Le curé avait écrit à M. de Pavol pour lui apprendre que Mme de
Lavalle était malade, mais les progrès du mal furent si rapides que mon
oncle reçut la dépêche lui annonçant le dénouement fatal avant d'avoir
pu répondre à la lettre du curé. Il télégraphia aussitôt pour nous
prévenir qu'il lui serait impossible d'assister au service funèbre.

Le lendemain, nous reçûmes une lettre dans laquelle il disait que,
imparfaitement remis d'un accès de goutte, il ne viendrait pas au
Buisson. Il priait le curé de me conduire quelques jours plus tard à
C..., espérant être assez bien pour venir m'y chercher.

Ma tante fut enterrée sans faste et sans cérémonie. Elle n'était pas
aimée et partit pour l'autre monde sans un grand cortège de sympathies.

Je revins de l'enterrement en faisant beaucoup d'efforts pour éprouver
un peu de désolation, mais sans pouvoir y parvenir. Quelles que fussent
les remontrances de ma conscience, un sentiment de délivrance s'agitait
dans ma tête et dans mon cœur. Cependant, si j'avais connu le mot d'un
homme célèbre, je me le serais certainement approprié, et j'affirme que
j'aurais crié dans un superbe accès de misanthropie:

«Je ne sais pas ce qui se passe dans le cœur d'une misérable, mais je
connais celui d'une honnête petite fille, et ce que j'y vois
m'épouvante!»

Mais, ce mot m'étant totalement inconnu, je ne pus pas m'en servir pour
satisfaire aux mânes de ma tante.

Mon oncle avait fixé le jour de mon départ au 10 août, nous étions au 8,
et je passai ces deux jours avec le curé, dont la bonne figure
s'altérait d'heure en heure à la pensée de notre séparation.

Le mardi matin, il me fit préparer un excellent déjeuner, et nous nous
installâmes une dernière fois en face l'un de l'autre pour essayer de
prendre des forces. Mais chaque bouchée nous étouffait, et j'avais
toutes les peines du monde à retenir mes larmes.

La nuit, pour le pauvre curé, s'était passée sans sommeil. Il avait trop
de chagrin pour dormir, et d'ailleurs, ne pouvant m'accompagner à C...,
il avait écrit à mon oncle une lettre de dix-sept pages dans laquelle,
comme je l'appris plus tard, il énumérait mes qualités, petites, grandes
et moyennes. De défauts, il n'était point question.

«Mon cher petit enfant, me dit-il après un long silence, vous
n'oublierez pas votre vieux curé?

--Jamais, jamais! dis-je avec élan.

--Vous n'oublierez pas non plus mes conseils. Méfiez-vous de
l'imagination, petite Reine. Je la compare à une belle flamme qui
éclaire, vivifie une intelligence lorsqu'on la nourrit discrètement;
mais si on lui donne trop d'aliments, elle devient un feu de joie qui
embrase la maison, et l'incendie laisse derrière lui de la cendre et des
scories.

--Je m'efforcerai de gouverner la flamme avec sagesse, monsieur le curé;
mais je vous avoue que j'aime assez les feux de joie.

--Oui, mais gare à l'incendie! Ne jouons pas avec le feu, Reine.

--Rien qu'un petit feu de joie, monsieur le curé, c'est charmant! Et si
on a peur de l'incendie, on jette un peu d'eau froide sur le foyer.

--Mais où trouve-t-on l'eau froide, ma petite?

--Ah! je n'en sais rien encore, mais je l'apprendrai peut-être un jour.

--Plaise à Dieu que! non! s'écria le curé. L'eau froide, mon cher petit
enfant, ce sont les désillusions et les chagrins, et je prierai chaque
jour ardemment pour qu'ils soient écartés de votre route.»

Les larmes me gagnaient en entendant mon curé parler ainsi, et j'avalai
un grand verre d'eau pour calmer mon émotion.

«Avant de vous quitter, repris-je, je dois vous prévenir que je me crois
un goût très prononcé pour la coquetterie.

--C'est là le point faible chez toutes les femmes, je sais cela, dit le
curé avec son bon sourire, mais pas trop n'en faut, Reine. Du reste, la
fréquentation du monde vous apprendra à équilibrer vos sentiments, et
votre oncle, d'ailleurs, saura bien vous guider.

--Que ce doit être charmant, le monde, monsieur le curé! et je suis sûre
de plaire, étant si jolie...

--Sans doute, sans doute, mais défiez-vous des compliments exagérés,
défiez-vous de la vanité.

--Bah! c'est si naturel d'aimer à plaire, il n'y a aucun mal à cela.

--Hum! voilà une morale un peu lâche, répondit le curé en s'ébouriffant
les cheveux. Enfin, ces raisonnements sont de votre âge, et, Dieu merci!
vous n'en êtes point encore à dire avec l'Ecclésiaste: Tout est vanité,
et rien que vanité!

--Que cet Ecclésiaste est exagéré! Et puis, il est si vieux! J'imagine
que ses idées doivent être bien surannées.

--Allons, allons, laissons cela. Je sais bien que l'Écriture sainte et
les pensées d'un pauvre curé de campagne ne peuvent pas être comprises
par une fille jeune, jolie, et qui me semble assez éprise de sa figure.»

Il me regarda en souriant, mais ses lèvres tremblaient, car l'heure du
départ approchait.

«Prenez garde d'avoir froid en route, Reine.

--Mais, monsieur le curé, nous sommes au mois d'août, on étouffe!

--C'est vrai, répondit le curé, qui perdait un peu la tête. Alors ne
vous couvrez pas trop, de peur d'attraper un refroidissement.»

Nous nous levâmes après avoir fait de vains efforts pour grignoter
quelques miettes de pain et de pâté.

«Que j'ai de chagrin, m'écriai-je en éclatant subitement en sanglots,
que j'ai de chagrin de vous quitter, mon cher curé!

--Ne pleurons pas, ne pleurons pas, c'est tout à fait absurde, dit le
curé, sans s'apercevoir que de grosses larmes coulaient le long de ses
joues.

--Ah! mon curé, repris-je, saisie d'un remords subit, je vous ai fait
bien enrager!

--Non, non, vous avez été la joie de ma vie, tout mon bonheur.

--Qu'allez-vous devenir sans moi, mon pauvre curé?»

Le curé ne répondit rien. Il fit quelques pas de long en large dans la
salle, se moucha fortement et réussit à dominer l'émotion qui,
l'étreignant à la gorge, ne demandait qu'à se faire jour par quelques
sanglots.

La maringote était à la porte. Perrine, dans tous ses atours, devait
m'accompagner jusqu'à C... et me mettre dans les bras de mon oncle.

Le fermier était chargé de nous conduire à la place de Suzon, qui, tout
entière à son chagrin, restait provisoirement à la garde du Buisson.

Je dis à Jean d'aller en avant, et le curé et moi nous fîmes à pied un
petit bout de chemin pour être plus longtemps ensemble.

«Je vous écrirai tous les jours, monsieur le curé.

--Je n'en demande pas tant, mon cher enfant. Écrivez-moi seulement une
fois par mois, et bien intimement.

--Je vous écrirai tout, absolument tout, même mes idées sur l'amour.

--Nous verrons ça! dit le curé avec un sourire incrédule. La vie que
vous aurez sera si nouvelle pour vous, remplie de tant de distractions,
que je ne compte pas beaucoup sur votre exactitude.»

Jean s'était arrêté pour nous attendre, et je vis qu'il fallait partir.
Je saisis les mains de mon curé en pleurant de tout mon cœur.

«La vie a de bien vilains moments, monsieur le curé!

--Ça passera, ça passera, répondit-il d'une voix entrecoupée. Adieu, mon
cher bon petit enfant, ne m'oubliez pas, et méfiez-vous, méfiez-vous...»

Mais il ne put achever sa phrase et m'aida précipitamment à monter dans
la carriole.

Je pris l'ancienne place de ma tante, écrasée d'un côté par une malle
qui n'avait plus de serrure, de l'autre par d'innombrables paquets, de
la forme la plus bizarre, confectionnés par Perrine.

«Adieu, mon curé, adieu mon vieux curé», m'écriai-je.

Il fit un geste affectueux et se détourna brusquement. À travers mes
larmes, je le vis s'éloigner à grands pas et mettre son chapeau sur sa
tête, preuve péremptoire que son moral était non seulement dans la plus
violente agitation, mais absolument sens dessus dessous.

Après avoir sangloté dix bonnes minutes, je jugeai qu'il était temps de
suivre l'avis de Perrine, laquelle répétait sur tous les tons:

«Faut se faire une raison, mamselle, faut se faire une raison!»

Je fourrai mon mouchoir dans ma poche et je me mis à réfléchir.

Vraiment, la vie est une chose bien étrange! Qui aurait cru, quinze
jours plus tôt, que mes rêves se réaliseraient si promptement et que je
verrais prochainement M. de Conprat? Cette idée séduisante chassa les
derniers nuages qui assombrissaient mon esprit, et je me pris à songer
que le firmament était beau, la vie douce, et que les tantes qui s'en
vont au ciel ou dans le purgatoire sont douées d'une raison supérieure.

Ma seconde pensée fut pour mon oncle. Je m'inquiétais extrêmement de
l'impression que j'allais produire sur lui, et j'avais conscience que la
robe noire et le singulier chapeau dont Suzon m'avait fagotée étaient
bien ridicules. Ce malheureux chapeau me causait une torture véritable,
j'entends une torture morale. Fabriqué avec du crêpe qui datait de la
mort de M. de Lavalle, il offrait l'apparence d'une galette que des
limaçons effrontés auraient choisie pour théâtre de leurs ébats. Il
m'enlaidissait évidemment, et, cette idée ne pouvant pas se supporter,
j'ôtai mon chapeau, j'en fis un bouchon et je le mis dans ma poche, dont
l'ampleur, la profondeur faisaient honneur au génie pratique de Suzon.

Ensuite j'étais tourmentée par la crainte de paraître stupide, car je
savais qu'une multitude de choses, qui semblent naturelles à tout le
monde, seraient pour moi la source de surprises et d'admirations. Je
résolus donc, pour ne point mettre mon amour-propre en péril de
moquerie, de dissimuler soigneusement mes étonnements.

Ces diverses préoccupations m'empêchèrent de trouver la route longue, et
je me croyais encore bien loin de C..., lorsque nous étions sur le point
d'y entrer. Nous nous rendîmes directement à la gare, après avoir
traversé la ville aussi rapidement que le permettaient les jambes raides
de notre cheval.

Mon oncle n'étant ni grand ni maigre, je me l'étais naturellement
figuré sec et long. Aussi fus-je assez étonnée quand je vis un bonhomme
à la démarche lourde s'approcher de la carriole et s'écrier,--si tant
est que mon oncle criât jamais:

«Bonjour, ma nièce; je crois vraiment que j'ai failli attendre.»

Il me donna la main pour descendre de voiture et m'embrassa
cordialement. Après quoi, m'examinant de la tête aux pieds, il me dit:

«Pas plus haute qu'une elfe, mais diablement jolie!

--C'est bien mon avis, mon oncle, répondis-je en baissant modestement
les yeux.

--Ah! c'est votre avis?

--Mais oui; et celui de mon curé, et celui de... Mais voici une lettre
du curé pour vous, mon oncle.

--Pourquoi n'est-il pas ici?

--Il a été retenu par plusieurs cérémonies religieuses.

--Tant pis, j'aurais été content de le voir. Vous n'avez pas de chapeau,
ma nièce?

--Si, mon oncle; il est dans ma poche.

--Dans votre poche! Pourquoi cela?

--Parce qu'il est affreux, mon oncle.

--Belle raison! A-t-on jamais vu porter son chapeau dans sa poche! On ne
voyage pas sans chapeau, ma petite. Dépêchez-vous de vous coiffer
pendant que je fais enregistrer vos bagages.»

Assez déconcertée par cette algarade, je replantai mon chapeau sur ma
tête, non sans constater qu'un voyage dans une poche n'était nullement
hygiénique pour ce spécimen de l'industrie humaine.

Après cela je fis mes adieux à Jean et à Perrine.

«Ah! mamselle, me dit Perrine, vous seriez une belle et bonne vache que
je n'aurais pas plus de chagrin en vous quittant.

--Grand merci! dis-je moitié riant, moitié pleurant. Embrassons-nous, et
adieu!»

J'embrassai les joues fermes et rouges de Perrine, sur lesquelles, je le
crains bien, plus d'un mécréant au parler doux avait déposé quelques
baisers furtifs ou retentissants.

«Adieu, Jean.

--À vous revoir, mamselle», dit Jean en riant bêtement, manière comme
une autre de manifester de l'émotion.

Quelques instants après, j'étais dans le train, assise en face de mon
oncle, absolument effarée étourdie par le mouvement de la gare et la
nouveauté de ma position.

Quand je fus un peu remise, j'examinai M. de Pavol.

Mon oncle, de hauteur moyenne, bien charpenté, avec des épaules larges,
des mains épaisses, rouges, peu soignées, n'offrait point au premier
abord un aspect aristocratique. Il avait le visage coloré, le front
haut, le nez gros et les cheveux en brosse coupés très court; les yeux
étaient petits, scrutateurs, profondément enfoncés sous des sourcils
touffus et proéminents. Mais, sous ces dehors communs, on découvrait
promptement l'homme du monde et l'homme de race. Le trait saillant de
son visage, ce qui frappait le plus chez lui, c'était sa bouche. D'un
dessin ferme, vigoureux et assez beau, quoique la lèvre inférieure fût
un peu épaisse, cette bouche avait une expression fine, ironique,
moqueuse, narquoise, gouailleuse qui démontait les moins timides et les
clouait au carreau. En l'étudiant, on oubliait complètement les
vulgarités que pouvait présenter le physique de mon oncle, ou, pour
mieux dire, on ne trouvait plus rien de vulgaire en lui, et l'on
convenait que sa nature rustique était un cadre qui faisait
admirablement ressortir cette bouche spirituelle.

Mon oncle ne parlait pas beaucoup, et toujours avec lenteur, mais le mot
portait généralement. Il se plaisait parfois à employer des expressions
énergiques qui produisait un effet d'autant plus singulier qu'elles
étaient dites lentement et posément. Il n'avait guère que soixante ans;
néanmoins, étant sujet à de fréquents accès de goutte, son esprit était
un peu alourdi par la souffrance physique. Mais, s'il n'avait plus la
vivacité de repartie d'autrefois, sa bouche, par un mouvement souvent
presque imperceptible, exprimait toutes les nuances qui existent entre
l'ironie, la finesse, la moquerie franche ou gouailleuse, et j'ai vu des
gens pulvérisés par mon oncle avant qu'il eût articulé un mot.

J'étais naturellement trop inexpérimentée pour faire immédiatement une
étude approfondie de M. de Pavol, mais je le regardais avec le plus
grand intérêt. Lui, de son côté, tout en lisant la lettre que j'avais
apportée, jetait de temps en temps un regard observateur sur moi, comme
pour constater que ma physionomie ne contredisait pas les assertions du
curé.

«Vous me regardez bien fixement, ma nièce, me dit-il; me trouveriez-vous
beau, par hasard?

--Pas le moins du monde.»

Mon oncle fit une légère grimace.

«Voilà de la franchise, ou je ne m'y connais pas. Et pourriez-vous me
dire pourquoi vous êtes si pâle?

--Parce que je meurs de peur, mon oncle.

--Peur! et de quoi?

--Nous allons si vite, c'est effrayant!

--Ah! très bien, je comprends, c'est la première fois que vous voyagez.
Rassurez-vous, il n'y a aucun danger.

--Et ma cousine, mon oncle, est-elle au Pavol?

--Certainement; elle se réjouit beaucoup de faire votre connaissance.»

Mon oncle m'adressa quelques questions sur ma tante, sur ma vie au
Buisson, puis il prit un journal et ne dit plus un mot jusqu'à notre
arrivée à V...

Nous montâmes alors dans un landau à deux chevaux, qui devait nous
conduire au Pavol. On empila comme on put mes colis grossiers dans cet
élégant véhicule, où ils faisaient une piètre figure qui m'humiliait
profondément.

À peine installé, mon oncle me donna un sac de gâteaux pour me
réconforter et se plongea dans un nouveau journal.

Cette manière de procéder commença à m'agacer.

Outre qu'il n'est pas dans ma nature de rester silencieuse très
longtemps, j'avais un grand nombre de questions à faire. De sorte que
lorsque je fus blasée sur le plaisir de me sentir emportée dans une
voiture jolie, douce, bien capitonnée, je me hasardai à rompre le
silence. «Mon oncle, dis-je, si vous vouliez ne plus lire, nous
pourrions causer un peu.

--Volontiers, ma nièce, répondit mon oncle en pliant immédiatement son
journal. Je croyais vous être agréable en vous abandonnant à vos
pensées. Sur quoi allons-nous disserter? Sur la question d'Orient,
l'économie politique, l'habillement des poupées ou les mœurs des
sapajous?

--Tout cela m'intéresse peu; et quant aux mœurs des sapajous, j'imagine,
mon oncle, que j'en sais autant que vous là-dessus.

--Très possible, en effet, répliqua M. de Pavol, assez étonné de mon
aplomb. Eh bien, choisissez votre sujet.

--Dites-moi, mon oncle, n'êtes-vous pas un peu mécréant?

--Hein! que diable dites-vous là, ma nièce?

--Je vous demande, mon oncle, si vous n'êtes pas un peu mécréant ou
sacripant?

--Vous... moquez-vous de moi? s'écria mon oncle en employant un verbe
fort peu parlementaire.

--Ne vous fâchez pas, mon oncle, c'est une étude de mœurs que je
commence, plus intéressante que celle concernant les sapajous. Je veux
savoir si ma tante avait raison; elle prétendait que tous les hommes
sont des sacripants?

--Votre tante n'avait donc pas le sens commun?

--Elle en a eu beaucoup quand elle est partie pour l'autre monde, mais
pas autrement», répondis-je tranquillement.

M. de Pavol me regarda avec une surprise manifeste.

«Ah! vraiment, ma nièce! voilà une manière un peu crue d'exprimer votre
pensée. Vous ne vous entendiez donc pas avec Mme de Lavalle?

--Pas du tout. Elle était très désagréable et m'a battue plus d'une
fois. Demandez au curé, qu'elle a mis à la porte à cause de moi parce
qu'il défendait mes intérêts. Et comment se fait-il, mon oncle, que vous
m'ayez laissée si longtemps avec elle? C'était une femme du peuple, et
vous ne l'aimiez pas.

--Quand vos parents sont morts, Reine, ma femme était très malade, et je
fus trop heureux que ma belle-sœur voulût bien se charger de vous. Je
vous revis lorsque vous aviez six ans; vous paraissiez alors gaie et
bien soignée, et depuis, ma foi! je vous avais presque oubliée. Je le
regrette vivement aujourd'hui, puisque vous n'étiez pas heureuse.

--Vous me garderez toujours auprès de vous maintenant, mon oncle?

--Certes, oui, répondit M. de Pavol presque avec vivacité.

--Quand je dis toujours..., je veux dire jusqu'à mon mariage, car je me
marierai bientôt.

--Vous vous marierez bientôt! Comment, vous sortez à peine de nourrice
et vous parlez vous marier! Le mariage est une sotte invention,
apprenez cela, ma nièce.

--Pourquoi donc?

--Les femmes ne valent pas le diable!» répondit mon oncle d'un accent
convaincu.

Je me rejetai, saisie, dans mon coin, tout en pensant que cette
appréciation n'était pas bien flatteuse pour ma tante de Pavol. Quand
j'eus ruminé la sentence de mon oncle, je repris:

«Mais puisque j'épouserai un homme, cela m'est parfaitement égal que les
femmes ne valent pas le diable. Mon mari se débrouillera avec moi comme
il pourra.

--Voilà de la logique. Vous savez raisonner, à ce qu'il paraît! Les
jeunes filles ont la rage de se marier, c'est connu.

--Ma cousine partage donc mes idées?

--Oui, répondit mon oncle, assombri.

--Ah! tant mieux! dis-je en me frottant les mains. Est-elle grande, ma
cousine?

--Grande et belle, répliqua M. de Pavol avec complaisance, une véritable
déesse et la joie de mes yeux. Du reste, vous allez la voir dans un
instant, car nous arrivons.»

Nous tournions en effet dans une avenue de grands ormes qui conduisait
au château.

Ma cousine nous attendait sur le perron. Elle me reçut dans ses bras
avec la majesté d'une reine qui accorde une grâce à ses sujets.

«Dieu, que vous êtes belle!» dis-je en la regardant avec stupéfaction.

Certes, il est rare de rencontrer des beautés incontestables, mais celle
de ma cousine s'imposait et ne pouvait être discutée. Elle ne plaisait
pas toujours, sa physionomie étant hautaine et parfois un peu dure, mais
ceux même qui l'admiraient le moins étaient obligés de dire avec mon
oncle:

«Elle est diablement belle!»

Elle avait des cheveux bruns plantés bas sur le front, un profil grec
d'une pureté parfaite, une carnation superbe, des yeux bleus avec des
cils foncés et des sourcils bien dessinés. Grande, forte, avec la
poitrine très développée, elle eût porté plus de dix-huit ans si sa
bouche, malgré un arc un peu dédaigneux qui menaçait de trop s'accentuer
plus tard, n'avait eu des mouvements enfantins dénotant une grande
jeunesse. Sa démarche et ses gestes étaient lents, un peu nonchalants,
toujours harmonieux sans aucune affectation. Un ami de M. de Pavol avait
dit un jour en riant qu'à vingt-cinq ans elle ressemblerait trait pour
trait à Junon. Le nom lui en resta.

Je me pris subitement d'une passion véritable pour ma splendide cousine,
et mon oncle s'amusait beaucoup de mon ébahissement.

«Vous n'avez donc jamais vu de jolies femmes, ma nièce?

--Je n'ai rien vu du tout, puisque j'étais enterrée vive dans un trou.

--Vous pouviez vous regarder dans la glace, Reine; M. de Conprat nous
avait bien dit que vous étiez jolie.

--Paul de Conprat? m'écriai-je.

--C'est vrai, reprit mon oncle, j'ai oublié de vous parler de lui. Il
paraît qu'il s'est réfugié au Buisson un jour d'orage?

--Je m'en souviens bien, répondis-je en rougissant.

--Viendra-t-il déjeuner lundi, Blanche?

--Oui, père; le commandant a écrit un mot aujourd'hui pour accepter
l'invitation. Qui donc vous a habillée, Reine?

--Suzon, un diminutif de ma tante pour le mauvais goût et la bêtise,
répondis-je avec dépit.

--Nous remédierons à la pénurie de votre toilette dès demain, ma nièce.
Seulement, ayez un peu plus de respect pour la mémoire de Mme de
Lavalle. Vous ne l'aimiez pas, mais elle est morte, et paix à son âme!
Venez dîner, Junon vous conduira ensuite dans vos appartements.»

Je passai une partie de la nuit à ma fenêtre, rêvant délicieusement et
contemplant les masses sombres des hauts arbres de ce Pavol, où je
devais rire, pleurer, m'amuser, me désoler, et voir ma destinée
s'accomplir.

Je me trouvais si heureuse que mon curé, ce soir-là, n'était plus dans
mes souvenirs qu'un point imperceptible.



IX


Mais je demande qu'on ne me suppose pas un cœur léger et inconstant, car
cet oubli ne fut que momentané, et, trois jours après mon arrivée au
Pavol, j'écrivis à mon curé la lettre suivante:

«Mon cher curé, j'ai tant de choses à vous dire, tant de découvertes à
vous apprendre, tant de confidences à vous faire que je ne sais par où
commencer. Figurez-vous que le ciel est plus beau ici qu'au Buisson, que
les arbres sont plus grands, que les fleurs sont plus fraîches, que tout
est plaisant, qu'un oncle est une heureuse invention de la nature, et
que ma cousine est belle comme une fée. Vous aurez beau me sermonner, me
gronder, me prêcher, mon cher curé, vous ne m'ôterez pas de la tête que
si François Ier aimait des femmes aussi belles que Blanche de Pavol,
il était doué d'un jugement bien solide. Vous-même, Monsieur le curé,
vous-même tomberiez amoureux d'elle en la voyant. Mais je vous avoue que
ses manières de reine m'intimident un peu, moi que rien n'intimide. Et
puis elle est grande.....et j'aurais bien voulu qu'elle fût petite, cela
m'eût consolée, quoique je sache aujourd'hui que ma taille, dans sa
petitesse, est souple, élégante, parfaitement proportionnée. C'est égal!
quelques centimètres de plus à ma hauteur, je vous demande un peu ce que
cela aurait fait au bon Dieu! Avouez, Monsieur le curé, que le bon Dieu
est quelquefois bien contrariant?

«Je ne vous parlerai pas de mon oncle, parce que je sais que vous le
connaissez, mais je vois déjà que je l'aimerai et que j'ai fait sa
conquête. C'est un grand bonheur d'avoir une jolie figure, mon cher
curé, beaucoup plus grand que vous ne vouliez bien me le dire; on plaît
à tout le monde, et quand je serai grand'mère, je raconterai à mes
petits-enfants que c'est là la première et ravissante découverte que
j'aie faite en entrant dans la vie. Mais nous avons le temps d'y penser.

«Bien que je marche de surprise en surprise, je suis déjà parfaitement
habituée au Pavol et au luxe qui m'entoure. Cependant, je jetterais
parfois des exclamations d'étonnement si je ne craignais pas de paraître
ridicule; je dissimule mes impressions, mais à vous, mon cher curé, je
puis confier que je suis souvent dans un grand ébahissement.

«Nous sommes allés à V... avant-hier, afin de m'acheter un trousseau,
les œuvres de Suzon étant décidément des horreurs. Ne nous faisons pas
d'illusions, mon pauvre curé, malgré votre admiration pour certaines
robes, je suis arrivée ici fagotée, horriblement fagotée.

«Ah! que c'est plaisant une ville! je me suis extasiée, émerveillée sur
les rues, les magasins, les maisons, les églises, et Blanche s'est
moquée de moi, car elle appelle V... un trou sur une hauteur. Que dire
du Buisson, alors? Après une séance de trois heures chez la couturière
et la modiste, ma cousine, qui est très dévote, est allée à confesse et
m'a laissée faire quelques emplettes avec la femme de chambre. Mon oncle
m'avait donné de l'argent pour l'employer à des acquisitions utiles et
pratiques; mais croiriez-vous que je ne sais point apprécier l'utile et
le pratique? J'ai commencé par courir chez le pâtissier et par me
bourrer de petits gâteaux; je m'en accuse humblement, mon curé, j'ai une
passion pour les petits gâteaux. Pendant que je me livrais à cet
exercice aussi utile qu'agréable, vous en conviendrez, car, après tout,
c'est un devoir important de nourrir ce corps de boue, j'ai remarqué de
bien jolis objets dans la boutique faisant face à celle du pâtissier.
J'y suis allée aussitôt et j'ai acheté quarante-deux petits bonshommes
en terre cuite, tout ce qu'il y avait dans le magasin. Après cela, non
seulement je ne possédais plus un sou, mais j'étais fortement endettée,
ce qui m'importe peu, car je suis riche. Ma cousine a beaucoup ri, mais
mon oncle m'a grondée. Il a voulu me faire comprendre que la raison
doit lester la tête des humains, grands ou petits, qu'elle est bonne à
tout âge et que sans elle on fait des bêtises. Exemple: on achète
quarante-deux bonshommes en terre cuite, au lieu de se pourvoir de bas
et de chemises. J'ai écouté ce discours d'un air contrit et humilié, mon
cher curé, mais pendant la fin, qui était, ma foi, très bien, mon esprit
rebelle donnait à la raison un corps disgracieux, un nez long, voire
même romain, une figure sèche et grincheuse, et ce personnage
ressemblait tellement à ma tante que, séance tenante, j'ai pris la
raison en grippe. Tel a été le résultat de l'éloquence déployée par mon
oncle. En attendant, j'ai quarante-deux bonshommes pleurant, souriant,
grimaçant, disséminés dans ma chambre et je suis contente.

«Hier soir, j'ai causé avec Blanche de l'amour, Monsieur le curé. Que me
disiez-vous donc qu'il n'existait que dans les livres et qu'il ne
regardait pas les jeunes filles?... Ah! mon curé, mon curé! j'ai peur
que vous ne m'ayez bien souvent attrapée.--Nous irons dans le monde
lorsque les premières semaines de deuil seront écoulées. Mon oncle me
trouve trop jeune, mais je ne puis rester seule au Pavol. S'il en était
question, vous comprenez, Monsieur le curé, que je n'aurais plus qu'une
chose à faire: ou me jeter par la fenêtre, ou mettre le feu au château.

«Il paraît que j'ai grandement raison de m'attendre à beaucoup de
succès, car si je suis jolie, en revanche j'ai une grosse dot. Blanche
m'a appris qu'une jolie figure sans dot n'a que peu de valeur, mais que
les deux choses combinées forment un ensemble parfait et un plat rare.
Je suis donc, mon cher curé, un mets savoureux, délicat, succulent, qui
sera convoité, recherché et avalé en un clin d'œil, si je veux bien le
permettre. Je ne le permettrai pas, soyez tranquille, à moins que...
Mais chut!

«Enfin, Monsieur le curé, j'attends lundi avec impatience, seulement je
ne vous dirai pas pourquoi. Ce jour-là, il se passera un événement qui
fait battre mon cœur, un événement qui me donne envie de pirouetter à
perte d'haleine, de lancer mon chapeau en l'air, de danser, de faire
des folies. Dieu! que la vie est une belle chose!

«Mais rien n'est parfait, car vous n'êtes pas ici et vous me manquez
bien. Je ne puis dire combien vous me manquez, mon pauvre curé!
J'aimerais tant à vous faire admirer le château et les jardins bien
entretenus qui ressemblent si peu au Buisson! J'aimerais tant à vous
faire jouir de la vie large et confortable que l'on a ici! La moindre
chose est en ordre dans ses plus petits détails, et vraiment je me crois
dans le Paradis terrestre. À chaque instant, j'ai quelque nouveau sujet
de plaisir et d'admiration, à chaque instant aussi je voudrais vous en
faire part; je vous cherche, je vous appelle, mais les échos de ce beau
parc restent muets.

«Adieu, mon cher bon curé; je ne vous embrasse pas, parce qu'on
n'embrasse pas un curé (je me demande pourquoi, par exemple!), mais je
vous envoie tout ce que j'ai dans le cœur pour vous, et ce tout est
rempli de tendresse. Je vous adore, Monsieur le curé. «REINE.»

Il est certain que je m'habituai immédiatement à l'atmosphère de luxe et
d'élégance dans laquelle j'étais brusquement transplantée. Il est
également certain que, quoique Blanche fût très aimable avec moi et
qu'elle eût décidé que nous nous tutoierions, elle m'intimida pendant
les premiers jours qui suivirent mon arrivée au Pavol. Son port de
déesse, son air un peu hautain, l'idée qu'elle avait beaucoup plus
d'expérience que moi, tout cela m'imposait et m'empêchait d'être très
libre avec elle. Mais cette impression eut la durée d'une gelée blanche
sous un soleil d'avril, et, à la suite d'une conversation que nous eûmes
le dimanche matin dans ma chambre, le prestige dont je l'avais parée
disparut entièrement.

J'étais encore dans mon lit, sommeillant à moitié, me dorlotant avec
béatitude, ouvrant de temps en temps un œil pour contempler avec
ravissement ma chambre gaie et confortable, mes petits bonshommes en
terre cuite et les arbres que je voyais par ma fenêtre ouverte. Blanche
entra chez moi, vêtue d'une robe traîtante, les cheveux sur les épaules
et le front soucieux.

«Aussi belle que la plus belle des héroïnes de Walter Scott! dis-je en
la regardant avec admiration.

--Petite Reine, me dit-elle en s'asseyant sur le pied de mon lit, je
viens causer avec toi.

--Tant mieux. Mais je ne suis pas bien éveillée et mes idées s'en
ressentiront.

--Même s'il est question de mariage? reprit Blanche, qui connaissait
déjà mon opinion sur ce grave sujet.

--De mariage? Me voilà très éveillée, dis-je en me redressant
subitement.

--Tu désires te marier, Reine?

--Si je désire me marier!... Quelle question! Je crois bien, et le plus
tôt possible. J'adore les hommes, je les aime bien plus que les femmes,
excepté quand les femmes sont aussi belles que toi.

--On ne doit pas dire qu'on adore les hommes, dit Blanche d'un air
sévère.

--Pourquoi cela?

--Je ne sais pas trop pourquoi, mais je t'assure que ce n'est pas
convenable pour une jeune fille.

--Tant pis!... D'ailleurs, c'est mon avis! répondis-je en me renfonçant
sous mes couvertures.

--Enfant! dit Blanche en me regardant avec une sorte de pitié qui me
parut assez offensante. Je suis venue pour te parler de mon père, Reine.

--Qu'y a-t-il?

--Voici. Comme toi, je veux me marier un jour ou l'autre; mon père a
déjà refusé plusieurs partis pour moi, mais cela m'est égal, parce que
je ne suis pas pressée. J'attendrai bien jusqu'à vingt ans; seulement je
voudrais savoir s'il s'opposera toujours à mon mariage.

--Il faut le lui demander.

--Ah! voilà, reprit Blanche, un peu embarrassée; je t'avoue que mon père
me fait peur, ou plutôt il m'intimide.»

Remplie de surprise, je me soulevai sur mon coude et j'écartai les
cheveux qui couvraient mon visage, pour mieux voir ma cousine. En ce
moment, elle dégringola des nuages olympiens sur lesquels je l'avais
placée, et, sous ce beau corps de Junon, je découvris une jeune fille
qui ne m'intimiderait plus jamais.

«Personne ne m'intimide, moi!» m'écriai-je en prenant mon oreiller pour
l'envoyer promener au milieu de la chambre.

Blanche me regarda d'un air étonné.

«Que fais-tu donc, Reine?

--Ah! c'est mon habitude... Quand j'étais au Buisson, je jetais toujours
mon oreiller n'importe où pour faire enrager Suzon, que cette façon
d'agir mettait hors d'elle.

--Comme Suzon n'est pas ici, je te conseille de renoncer à cette
habitude. Pour en revenir à ce que nous disions, te sens-tu le courage
d'avoir avec mon père une discussion sur le mariage, qu'il critique sans
cesse?

--Oui, oui, je suis très forte sur la discussion, tu verras! Tantôt
j'attaque mon oncle, et je mène les choses rondement.»

Pendant le dîner, j'adressai une pantomime expressive à ma cousine pour
lui apprendre que j'allais entrer en lutte. Mon oncle, qui flairait
quelque danger, nous observait sous ses gros sourcils, et Blanche, déjà
déconcertée, m'engagea par un signe à rester tranquille. Mais je fis
claquer mes doigts, je toussai avec force et sautai résolument dans
l'arène.

«Mon oncle, peut-on avoir des enfants si on n'est pas marié?

--Non certainement, répondit mon oncle, que ma question parut égayer.

--Serait-ce un malheur si l'humanité disparaissait?

--Hum! voilà une question grave. Les philanthropes répondraient oui, et
les misanthropes, non.

--Mais votre avis, mon oncle?

--Je n'ai guère réfléchi à cela. Cependant, comme je trouve que la
Providence fait bien ce qu'elle fait, je vote pour la perpétuation de
l'espèce humaine.

--Alors, mon oncle, vous n'êtes pas conséquent avec vous-même quand vous
blâmez le mariage.

--Ah! ah! dit mon oncle.

--Puisqu'on ne peut pas avoir d'enfants sans être marié et que vous
votez pour la propagation du genre humain, il s'ensuit que vous devez
adopter le mariage pour tout le monde.

--Ventre Saint-Gris! reprit M. de Pavol en relevant sa lèvre d'un air si
moqueur que Blanche en devint rouge, voilà ce qui s'appelle raisonner!
Qu'est-ce donc que le mariage à votre avis, ma nièce?

--Le mariage! dis-je avec enthousiasme; mais c'est la plus belle des
institutions qui existent sur la terre! Une union perpétuelle avec celui
qu'on aime! on chante, on danse ensemble, on s'embrasse la main... Ah!
c'est charmant!

--On s'embrasse la main! Pourquoi la main, ma nièce?

--Parce que c'est..., enfin, c'est mon idée! dis-je en adressant un
sourire plein de mystères à mon passé.

--Le mariage est une institution qui livre une victime à un bourreau,
grogna mon oncle.

--Ah!!!

Junon et moi, nous protestâmes avec la plus grande énergie.

«Quelle est la victime, mon père?

--L'homme, parbleu!

--Tant pis pour les hommes, répliquai-je d'un ton décidé, qu'ils se
défendent! Pour moi, je suis prête à me transformer en bourreau.

--Où voulez-vous en venir maintenant, mesdemoiselles!

--À ceci, mon oncle: c'est que Blanche et moi nous sommes les partisans
dévoués du mariage, et que nous avons résolu de mettre nos théories en
pratique. Je désire que ce soit le plus tôt possible.

--Reine! cria ma cousine, stupéfaite de mon audace.

--Je ne dis que la vérité, Blanche; seulement, tu veux bien attendre,
mais moi je n'ai aucune patience.

--Vraiment, ma nièce! Je suppose cependant que vous n'avez pas
d'inclination?

--Naturellement, dit Blanche en riant, elle ne connaît pas une âme!»

Depuis mon arrivée au Pavol, j'avais beaucoup réfléchi à mon amour et à
M. de Conprat, et je m'étais demandé plusieurs fois si je devais révéler
à ma cousine l'intime secret de mon cœur. Mais, toutes réflexions
faites, je me décidai, dans cette circonstance, à rompre avec tous mes
principes pour m'unir à l'Arabe et trouver avec lui que le silence est
d'or. Toutefois, devant l'assertion de Blanche et malgré ma ferme
résolution de garder mon secret, je fus sur le point de le divulguer,
mais je réussis à surmonter la tentation de parler.

«Dans tous les cas, j'aimerai un jour ou l'autre, car on ne peut pas
vivre sans aimer.

--En vérité! Où avez-vous pris ces idées, Reine?

--Mais, mon oncle, c'est la vie, répondis-je tranquillement. Voyez un
peu les héroïnes de Walter Scott: comme elles aiment et sont aimées!

--Ah!... est-ce le curé qui vous a permis de lire des romans et qui
vous a fait un cours sur l'amour?

--Mon pauvre curé! l'ai-je fait enrager à propos de cela! Quant aux
romans, mon oncle, il ne voulait pas m'en donner, il avait même emporté
la clef de la bibliothèque, mais je suis entrée par la fenêtre en
cassant une vitre.

--Voilà qui promet! Ensuite, vous vous êtes empressée de rêver et de
divaguer sur l'amour?

--Je ne divague jamais, surtout là-dessus, car je connais bien ce dont
je parle.

--Diable! dit mon oncle en riant. Cependant vous venez de nous dire que
vous n'aimiez personne!

--C'est certain! répliquai-je vivement, assez confuse de mon pas de
clerc. Mais ne pensez-vous pas, mon oncle, que la réflexion peut
suppléer à l'expérience?

--Comment donc! j'en suis convaincu, surtout sur un sujet pareil. Et
puis, vous m'avez l'air d'avoir une tête assez bien organisée.

--Je suis logique, mon oncle, simplement.

Dites moi, on n'aime jamais un autre homme que son mari?

--Non, jamais, répondit M. de Pavol en souriant.

--Eh bien! puisqu'on n'aime jamais un autre homme que son mari, qu'on
aime toujours naturellement son mari d'amour et qu'on ne peut pas vivre
sans aimer, j'en conclus qu'il faut se marier.

--Oui, mais pas avant d'avoir atteint l'âge de vingt et un ans,
mesdemoiselles.

--Cela m'est égal, répondit Blanche.

--Mais moi, ça ne m'est pas égal du tout. Jamais je n'attendrai cinq
ans!

--Vous attendrez cinq ans, Reine, à moins d'un cas extraordinaire.

--Qu'appelez-vous un cas extraordinaire, mon oncle?

--Un parti si convenable sous tous les rapports que ce serait absurde de
le refuser.»

Cette modification au programme de mon oncle me fit tant de plaisir que
je me levai pour pirouetter.

«Alors je suis sûre de mon affaire!» criai-je en me sauvant.

Je me réfugiai dans ma chambre, où Junon apparut bientôt d'un air
majestueux.

«Comme tu es effrontée, Reine!

--Effrontée! C'est ainsi que tu me remercies quand j'ai fait ce que tu
as voulu?

--Oui, mais tu dis les choses si carrément!

--C'est ma manière, j'aime les choses carrées.

--Ensuite, on eût dit que tu voulais taquiner mon père.

--Je serais désolée de le contrarier; il me plaît, avec sa figure
moqueuse, et je l'aime déjà passionnément. Mais ne changeons pas la
question, Blanche; c'est lui qui nous fait enrager en protestant contre
le mariage, et enfin tu sais ce que tu voulais savoir.

--Certainement», répondit Blanche d'un air rêveur.

M. de Pavol apprit bientôt à ses dépens que si les femmes ne valent pas
le diable, les petites filles ne valent pas mieux et foulent aux pieds
sans sourciller les idées d'un père et d'un oncle.



X


Le lundi matin, je me levai avec le sentiment d'un bonheur très vif.
Dans la nuit, j'avais rêvé à Paul de Conprat, et je m'étais éveillée en
jetant un cri de joie.

Le plaisir de mettre pour la première fois une robe telle que je n'en
avais jamais eu ajoutait encore à mon allégresse, et, lorsque je fus
habillée, je me contemplai longuement dans une admiration silencieuse.
Puis je me pris à tourbillonner dans un accès de bonheur exubérant, et
je faillis renverser mon oncle dans un corridor.

«Où courez-vous ainsi, ma nièce?

--Dans les chambres, mon oncle, pour me voir dans toutes les glaces.
Voyez comme je suis bien!

--Pas mal, en effet.

--N'est-ce pas que ma taille est jolie avec une robe bien faite?

--Charmante! répondit M. de Pavol, que ma joie paraissait enchanter et
qui m'embrassa sur les deux joues.

--Ah! mon oncle, que je suis heureuse! M'est avis, comme disait Perrine,
que le cas extraordinaire se présentera bientôt.»

Là-dessus je disparus et me précipitai comme une trombe dans la chambre
de Junon.

«Regarde! criai-je en tournant si vivement sûr moi-même que ma cousine
ne pouvait voir qu'un tourbillon.

--Reste un peu tranquille, Reine, me dit-elle avec son calme habituel.
Quand donc seras-tu pondérée dans tes mouvements? Oui, ta robe va bien.

--Regarde quel petit pied, dis-je en tendant la jambe.

--Ô coquette innée! s'écria Blanche en riant. Qui aurait cru qu'un loup
comme toi en serait déjà arrivé à un tel point de coquetterie?

--Tu verras bien autre chose, répondis-je gravement. Je sais, vois-tu,
que la coquetterie est une qualité, une sérieuse qualité.

--C'est la première fois que je l'entends dire. Qui t'a appris cela? Ce
n'est pas ton curé, je suppose?

--Non, non, mais quelqu'un qui s'y connaissait bien. Avons-nous d'autres
personnes que les de Conprat à déjeuner, Blanche?

--Oui, le curé et deux amis de mon père.»

Nous nous installâmes dans le salon en attendant nos convives, et
bientôt mon oncle arriva, accompagné du commandant de Conprat, auquel il
me présenta.

Mon Dieu, l'excellente figure que celle du commandant!

Il avait les yeux limpides comme ceux d'un enfant, avec des moustaches
et des cheveux blancs comme la neige; une physionomie si bonne, si
bienveillante, qu'il me rappela mon curé, bien qu'il n'y eût entre eux
aucune ressemblance véritable. Je me sentis aussitôt attirée vers lui,
et je vis que la sympathie était réciproque.

«Une petite parente dont j'ai entendu parler, me dit-il en me prenant
les mains; permettez-moi de vous embrasser, mon enfant, j'ai été l'ami
de votre père.»

Je me laissai embrasser de bonne grâce, non sans me dire tout bas qu'il
serait bien préférable que son fils le remplaçât dans cette opération
délicate.

Enfin, il entra!... et j'aurais bien échangé ma dot entière et ma jolie
robe par-dessus le marché contre le droit de courir à lui et de
l'embrasser à grands bras.

Il donna une poignée de main à ma cousine et me salua cérémonieusement
que je restai interdite.

«Donnez-moi donc la main, dis-je; vous savez bien que nous nous
connaissons.

--J'attendais votre bon plaisir, mademoiselle.

--Quelle bêtise!

--Eh bien, Reine! gourmanda mon oncle.

--Une fleur un peu sauvage, dit le commandant en me regardant avec
amitié, mais une jolie fleur, vraiment!

Ces paroles ne réussirent pas à dissiper l'irritation que j'éprouvais
sans trop savoir pourquoi, et je restai quelque temps silencieuse dans
mon coin, à observer M. de Conprat, qui causait gaiement avec Blanche.
Ah! qu'il me plaisait! et que le cœur me battait pendant que je
retrouvais en lui ce bon rire, ces dents blanches, ces yeux francs
auxquels j'avais tant rêvé dans mon affreuse vieille maison! Et ma
tante, mon curé, Suzon, le jardin mouillé, le cerisier dans lequel il
avait grimpé défilaient dans mes souvenirs comme des ombres fugitives.

Bientôt je me mêlai à la conversation, et j'avais recouvré une partie de
ma bonne humeur quand nous passâmes dans la salle à manger.

Placée entre le curé et M. de Conprat, j'attaquai immédiatement
celui-ci.

«Pourquoi n'êtes-vous pas revenu au Buisson? lui dis-je.

--Je n'ai pas été libre de mes actions, ma cousine.

--L'avez-vous regretté au moins?

--Vivement, je vous assure.

--Pourquoi donc ne me donniez-vous pas la main en arrivant?

--Mais c'était à vous de le faire, mademoiselle, selon l'étiquette.

--Ah! l'étiquette! vous n'y pensiez pas là-bas!

--Nous étions dans des conditions particulières et loin du monde, à coup
sûr! répondit-il en souriant.

--Est-ce que le monde empêche d'être aimable?

--Mais pas précisément; seulement, les convenances répriment souvent
l'élan de l'amitié.

--C'est bien niais!» dis-je d'un ton bref.

Mais je fus assez satisfaite de l'explication pour retrouver tout mon
entrain. Toutefois, je m'aperçus, en causant avec lui, qu'il n'attachait
point la même importance que moi aux paroles qu'il m'avait dites au
Buisson. Mais j'étais si heureuse de le voir, de lui parler, que, dans
le moment, cette petite déception glissa sur mon âme sans entamer sa
sécurité.

M. de Conprat nous apprit qu'il y aurait plusieurs bals dans le mois
d'octobre.

«J'en suis charmée, répondit Junon.

--Tu m'apprendras à danser, dis-je en sautant déjà sur ma chaise.

--Je demande à être professeur, s'écria Paul de Conprat.

--Paul est un valseur émérite, dit le commandant; toutes les femmes
désirent valser avec lui.

--Et puis il est charmant!» répliquai-je avec onction.

Le commandant et son fils se mirent à rire; le curé et les deux amis de
mon oncle me regardèrent en souriant et en hochant la tête d'une façon
paternelle. Mais le visage de M. de Pavol prit une expression
mécontente, et ma cousine releva ses sourcils par un mouvement qui lui
était particulier quand quelque chose lui déplaisait, mouvement rempli
d'un tel dédain que j'eus la sensation pénible d'avoir dit une bêtise.

Après le déjeuner, nous circulâmes dans les bois; j'avais retrouvé ma
gaieté et je parlais sans m'arrêter, m'amusant à contrefaire la tournure
et l'accent d'un de nos convives dont les ridicules m'avaient frappée.

«Reine, que tu es mal élevée! disait Blanche.

--Il parle ainsi», répondis-je en me pinçant le nez pour imiter la voix
de ma victime.

Et M. de Conprat riait; mais Junon s'enveloppait dans une dignité
imposante qui ne me troublait pas le moins du monde.

Il arriva un moment où je me trouvai près de lui pendant que ma cousine
marchait devant nous d'un air nonchalant. Je m'aperçus qu'il la
regardait beaucoup.

«Qu'elle est belle, n'est-ce pas?» lui dis-je dans l'innocence de mon
cœur.

--Belle, bien belle!» répondit-il d'une voix contenue qui me fit
tressaillir.

Un doute et un pressentiment me traversèrent l'esprit; mais, à seize
ans, ces sortes d'impressions s'envolent et disparaissaient comme les
papillons qui voltigeaient autour de nous, et je fus d'une gaieté folle
jusqu'au moment où nos invités prirent congé de M. de Pavol.

Quand ils furent partis, mon oncle se retira dans son cabinet et me fit
comparaître devant lui.

«Reine, vous avez été ridicule!

--Pourquoi donc, mon oncle?

--On ne dit pas à un jeune homme qu'il est charmant, ma nièce.

--Mais puisque je le trouve, mon oncle.

--Raison de plus pour ne pas le dire.

--Comment! repartis-je, interloquée. Alors je devais dire que je le
trouvais anticharmant?

--Vous ne deviez pas aborder ce sujet. Ayez l'opinion qu'il vous plaira
d'avoir, mais gardez-la pour vous.

--C'est pourtant bien naturel de dire ce qu'on pense, mon oncle!

--Pas dans le monde, ma nièce. La moitié du temps, il faut dire ce que
l'on ne pense pas et cacher ce que l'on pense.

--Quelle affreuse maxime! dis-je avec horreur. Jamais je ne pourrai la
pratiquer.

--Vous y arriverez; mais en attendant, conformez-vous à l'étiquette.

--Encore l'étiquette!» répondis-je en m'en allant de mauvaise humeur.

Le soir, en rêvant à ma fenêtre, ainsi que j'en avais pris l'habitude,
mes rêves furent troublés par une sourde inquiétude que je n'arrivai pas
à bien définir. Je méditai sur cette journée, attendue avec tant
d'impatience, et je ne pus pas me dissimuler que les choses ne s'étaient
point passées comme je l'avais désiré. Qu'avais-je espéré? Je n'en
savais rien, mais je me débitai à moi-même un long discours pour me
convaincre que M. de Conprat était amoureux de moi, et ma péroraison se
termina par un attendrissement de mauvais augure.

Néanmoins, le lendemain, mes inquiétudes avaient entièrement disparu,
mais, dans l'après-midi, je reçus une longue missive de mon curé,
missive remplie de bons conseils et se terminant ainsi:

«Petite Reine, votre lettre est venue me consoler et me réjouir dans ma
solitude, ne vous lassez pas de m'écrire, je vous en prie. Je ne sais
que devenir sans vous et je n'ose aller au Buisson de peur de pleurer
comme un enfant. Je me reproche mon égoïsme, car vous êtes heureuse,
mais, comme le dit l'Écriture, la chair est faible, et mon presbytère,
mes devoirs, mes prières n'ont pu encore me consoler.

«Adieu, cher bon petit enfant, mon dernier mot sera pour vous dire:
Méfiez-vous de l'imagination.»

Et cette phrase produisit une impression désagréable sur mon esprit
ébranlé.



XI


J'étais installée depuis trois semaines au Pavol et mon oncle prétendait
que j'avais assez embelli pour qu'il fût impossible au curé de me
reconnaître s'il me rencontrait. Il me comparait à une plante vivace,
qui pousse belle dans un terrain ingrat parce qu'elle a bon caractère,
et dont la beauté se développe tout d'un coup d'une façon incroyable
lorsqu'on la transplante dans une terre favorable à sa nature.

Quand je me regardais dans la glace, je constatais que mes yeux bruns
avaient un éclat nouveau, que ma bouche était plus fraîche et que mon
teint de Méridionale prenait des tons rosés et délicats qui excitaient
chez moi une vive satisfaction.

Cependant, peu de jours après le déjeuner dont j'ai parlé, j'avais
décidément découvert que, dans ma grande naïveté, je m'étais
grossièrement trompée en croyant M. de Conprat amoureux de moi. Mais je
n'ai jamais été pessimiste, et je m'empressai de me raisonner pour me
consoler. Je me dis que tous les cœurs nécessairement ne doivent pas
être construits de la même manière, que les uns se donnent en une
minute, mais que les autres ont le droit de méditer, d'étudier avant de
s'enflammer; que si M. de Conprat ne m'aimait pas, il en arriverait là
un jour ou l'autre, attendu qu'il était clair qu'une véritable
ressemblance existait entre nos goûts et nos caractères respectifs. De
sorte que, bien que la déception eût été grande, ma tranquillité, durant
bon nombre de jours, ne fut pas sérieusement troublée. Et je
m'épanouissais dans un milieu sympathique à tous mes goûts; je me
chauffais aux rayons de mon bonheur, comme un lézard aux rayons du
soleil.

Ma cousine était très musicienne. Le commandant, qui adorait la
musique, venait au Pavol plusieurs fois par semaine, et son fils
l'accompagnait toujours. La porte lui était d'ailleurs ouverte par ses
relations d'enfance avec Blanche et les liens de parenté qui unissaient
les deux familles. En outre, mon oncle voyait cette intimité avec
plaisir, car, de concert avec le commandant et malgré ses paradoxes sur
le mariage, il désirait vivement marier sa fille avec M. de Conprat,
trouvant avec assez de raison qu'il représentait un cas extraordinaire.

J'appris ce projet plus tard, en même temps que d'autres faits qu'il
m'eût été facile de découvrir si j'avais eu plus d'expérience.

En général, ces messieurs arrivaient pour déjeuner. Paul, doué de
l'appétit qu'on connaît, déjeunait plantureusement et collationnait
ensuite solidement vers trois heures. Après cela, si nous étions seuls,
Blanche me donnait une leçon de danse pendant que lui jouait avec
entrain une valse de sa composition. Quelquefois, il devenait
professeur: ma cousine se remettait au piano, le commandant et mon
oncle nous regardaient d'un air réjoui, et je tournais dans les bras de
M. de Conprat au milieu d'une joie inénarrable. Ah! les bons jours!

Nous ne faisions aucun projet sans qu'il y fût mêlé. Sa gaieté
communicative, son esprit conciliant, le génie de l'organisation et des
inventions drolatiques qu'il possédait au plus haut degré en faisaient
un compagnon charmant, égayaient notre vie et développaient mon amour.
Adroit, industrieux, complaisant, il était bon à tout et savait tout
faire. Quand nous cassions une montre, un bracelet, ou n'importe quel
objet, Blanche et moi nous disions:

«Si Paul vient aujourd'hui, il nous le raccommodera.»

Il peignait souvent et nous apportait ses œuvres. C'est le seul point
sur lequel je n'aie jamais pu m'entendre avec lui. J'avais une
antipathie invétérée pour les arts, mais surtout pour la musique, car la
maudite étiquette empêche de se boucher les oreilles, tandis qu'il est
facile de ne pas regarder un tableau ou de lui tourner le dos.
Toutefois, quand M. de Conprat jouait des airs de danse, je l'écoutais
volontiers et longtemps, mais c'était lui que j'aimais dans ses airs, et
non les airs en eux-mêmes. Je marque ce sentiment en passant, parce que
j'en fis un jour l'analyse, et que cette analyse me conduisit à une
terrible découverte.

«Pourquoi peindre des arbres, mon cousin? disais-je. L'arbre le plus
laid est encore mieux que ces petits paquets verts que vous mettez sur
votre toile.

--Est-ce ainsi que vous comprenez l'art, jeune cousine?

--Croyez-vous que Junon n'est pas mille fois plus belle en réalité que
sur son portrait?

--Si, certes, je le crois!

--Et ces petites fleurs bleues que vous mettez dans les arbres,
qu'est-ce que cela?

--Mais c'est un coin du ciel, ma cousine!»

Je pirouettais et m'écriais d'un ton pathétique:

«Ô cieux, ô arbres, ô nature, que de crimes se commettent en vos noms!»

Mon oncle avait de nombreux amis à V...; il était allié à la plupart
des familles du pays, et tenait table ouverte. Il était rare que nous
n'eussions pas quelques convives à déjeuner ou à dîner. C'était un moyen
pour moi de faire connaissance avec les usages mondains et d'apprendre,
comme me l'avait dit le curé, à équilibrer mes sentiments. Mais je dois
dire que je n'équilibrais pas grand'chose, et que je n'arrivais guère à
dissimuler des impressions et des pensées souvent aussi saugrenues
qu'impertinentes.

Mon oncle et Junon, absolument rigides sur le chapitre des convenances,
m'adressaient quelques objurgations bien senties; mais autant en
emportait le vent! Avec une ténacité vraiment désolante, je ne perdais
pas l'occasion de commettre une bévue ou de dire une bêtise.

«Tu as été très impolie avec Mme A..., Reine.

--En quoi, Junon hypocrite? Je lui ai laissé voir qu'elle me déplaisait,
voilà tout!

--C'est précisément ce qui est inconvenant, ma nièce.

--Elle est si laide, mon oncle! Voyez-vous, je ne me sens pas attirée
vers les femmes; elles sont moqueuses, méchantes, et vous examinent de
la tête aux pieds, comme si vous étiez une bête curieuse.

--Comment peux-tu leur reprocher d'être moqueuses, Reine? Tu passes ton
temps à saisir le ridicule des gens et à les mimer.

--Oui, mais je suis jolie, par conséquent tout m'est permis. M. C... me
le disait l'autre jour.

--Je ne vois pas bien la conséquence... Ensuite, crois-tu que les hommes
ne t'examinent pas de la tête aux pieds?

--Oui, mais c'est pour m'admirer, tandis que les femmes cherchent des
défauts à mon physique et en inventent au besoin. Vois-tu, j'ai déjà
remarqué une foule de choses.

--Nous le voyons bien, ma nièce, mais tâchez de remarquer que la tenue
est une qualité appréciable.»

Quand nos convives masculins étaient jeunes, ils nous faisaient la cour,
à Blanche et à moi, et je m'amusais bien, mais quand c'étaient des
vieux... Dieu! la politique qui surgissait toujours pour me donner la
migraine. Ah! m'a-t-elle ennuyée, cette politique!

Ces bonnes gens arrivaient fortement excités contre quelques méfaits du
gouvernement; ils en parlaient d'une façon discrète jusqu'au moment où
un bonapartiste fougueux s'écriait qu'il voudrait fusiller tous les
républicains pour les frapper de terreur. La naïveté du mot faisait
rire, mais ce massacre imaginaire était le branle-bas des irritations et
des radotages. Nous nous jetions la tête la première dans la politique
et nous barbotions jusqu'à la fin du repas. Tout le monde s'entendait
pour abominer république et républicains; mais quand chaque convive
venait à tirer de sa poche un petit gouvernement qu'il avait eu soin
d'apporter avec lui, on ne tardait pas à se lancer des regards furibonds
et à devenir rouges comme des tomates.

Le légitimiste se drapait dans la dignité de ses traditions, de ses
respects, de ses regrets et traitait l'impérialiste de révolutionnaire;
celui-ci, en son for intérieur, traitait le légitimiste d'imbécile;
mais la politesse ne lui permettant pas d'émettre son opinion, il criait
comme un brûlé pour se dédommager. Puis on tombait derechef sur les
républicains; on les accablait d'invectives, on les déportait, on les
fusillait, on les décapitait, on les mettait en marmelade, bonapartistes
et légitimistes s'unissant dans une haine commune pour balayer ces
malheureux bipèdes de la surface de la terre. On pérorait avec passion,
on gesticulait, on sauvait la patrie, on devenait cramoisi..., ce qui
n'empêchait pas les choses, hélas! d'aller leur petit bonhomme de
chemin.

Mon oncle, au milieu de ces divagations, lançait de temps à autre un mot
spirituel ou plein de sens et mettait la discussion sur un terrain plus
élevé que celui des intérêts personnels et des sympathies individuelles.
Nullement légitimiste, n'ayant d'ailleurs aucune opinion déterminée, il
n'en pensait pas moins que la France, depuis près d'un siècle, marche la
tête en bas, et que, cette position étant anormale, elle finira par
perdre l'équilibre et par tomber dans un précipice où on l'enterrera.

Il riait des mesquineries et de la bêtise des différents partis, mais il
éprouvait souvent des écœurements qui se manifestaient par quelque
phrase plaisante. Je ne l'ai jamais vu s'emporter; il conservait son
calme au milieu des rugissements divers de ses convives, sûr, du reste,
d'avoir le dernier mot, car il voyait juste et loin. Cependant ses
antipathies étaient vives et il exécrait les républicains. Non pas qu'il
fût trop passionné pour ne point rester dans un juste milieu; il eût
accepté une république s'il l'avait crue possible, et s'inclinait devant
l'honnêteté de certains hommes qui luttent de bonne foi pour une utopie.

Je l'entendais quelquefois appeler nos gouvernants des joueurs de
raquette, comparant les lois, que les deux Chambres se renvoient
journellement, à des volants que les Français, le nez au ciel, regardent
circuler d'un air béat jusqu'au moment où ils tombent sur leur
respectable cartilage et l'aplatissent bel et bien. D'où je tirai, pour
ma petite gouverne, quelques déductions que je raconterai en temps et
lieu.

M. de Pavol aimait la causerie et même la discussion. S'il parlait peu,
il écoutait avec intérêt. Sous une écorce rustique, il cachait des
connaissances générales, un goût sûr, élevé, délicat, et un grand bon
sens uni à une réelle hauteur de vue. Ce n'était ni un saint ni un
dévot. Comme la plupart des hommes, il avait eu, je suppose, ses
défaillances et ses erreurs; mais il croyait à Dieu, à l'âme, à la
vertu, et ne considérait point l'incrédulité, l'ergotage, l'esprit de
dénigrement, comme des signes de virilité et d'intelligence. Il aimait à
écouter les matérialistes et les libres penseurs développer leurs
systèmes, et sa bouche en disait bien long pendant qu'il observait son
interlocuteur en rejoignant ses gros sourcils qui lui cachaient presque
entièrement les yeux. Puis il répondait lentement, avec la plus grande
tranquillité:

«Morbleu, monsieur, je vous admire! Vous en êtes presque arrivé à la
parfaite humilité prêchée par l'Évangile. Je suis confus de ne pouvoir
marcher sur vos traces, mais j'ai un diable d'orgueil qui m'empêchera
toujours de me comparer à la chenille qui rampe à mes pieds ou au porc
qui se vautre dans ma basse-cour.»

Toujours en guerre avec le conseil municipal de sa commune, il n'aimait
pas les villageois, et prétendait que rien n'est plus fourbe et plus
canaille qu'un paysan. Aussi, bien qu'il fût estimé, respecté, il
n'était point aimé. Cependant il faisait des charités larges et acte de
complaisance quand l'occasion s'en présentait, mais il ne se laissait
jamais duper par les finasseries, les roueries des bons cultivateurs.

Enfin, si mon oncle n'avait embrassé aucune carrière, s'il n'avait été
ni médecin, ni avocat, ni ingénieur, ni soldat, ni diplomate, ni même
ministre, il remplissait sa tâche dans la vie en conservant des
traditions saines, en respectant ce qui est respectable, en ne se
laissant pas emporter dans les divagations du temps, en usant de son
influence pour diriger certains esprits vers ce qui est bon et juste. En
un mot, mon oncle était homme d'esprit, homme de cœur, homme de bien. Je
l'aimais beaucoup, et s'il n'avait jamais parlé politique, je l'aurais
cru sans défaut. Dans la vie privée, il était facile à vivre. Il adorait
sa fille et m'octroya rapidement une grande affection.

«Quelle chose épouvantable que les gouvernements! disais-je à M. de
Conprat. Il faudrait les supprimer tous; au moins nous n'entendrions
plus parler politique. Deux choses à supprimer: le piano et la
politique.

--Ma foi, je suis assez de votre avis, répondait-il en riant.

--Ah!... vous n'aimez pas le piano? Cependant vous écoutez Blanche avec
plaisir; du moins, vous en avez l'air.

--C'est que ma cousine Blanche a un talent véritable.»

Cette explication me fit éprouver la sensation énervante causée par des
moustiques qui s'agitent autour d'un dormeur: ils l'agacent sans
troubler complètement son sommeil. Évidemment la raison n'était guère
plausible, car, malgré le talent de Junon, moi qui n'aimais pas le
piano, j'avais toujours envie de crier ou de me sauver quand elle
exécutait des sonates de Mozart ou de Beethoven. Voilà des hommes qui
peuvent se vanter d'avoir ennuyé l'humanité! Je me sentais navrée en
songeant à leurs femmes.

Au milieu de cette vie douce, de mes espérances, de mes petites
inquiétudes qui s'évanouissaient devant un mot aimable et les
distractions d'une existence si nouvelle pour moi, nous arrivâmes à la
fin de septembre. Mon oncle, avec la mine funèbre d'un homme qu'on mène
à l'échafaud, se prépara à nous conduire dans les soirées annoncées par
M. de Conprat.



XII


Je réponds que mon esprit d'observation ne s'exerça point à mon premier
bal. De cette soirée, je me rappelle simplement un plaisir délirant et
les bêtises que j'ai dites, parce qu'elles me valurent le lendemain une
verte semonce.

De temps en temps, Junon me frappait sur le bras avec son éventail et me
soufflait dans l'oreille que j'étais ridicule; mais elle donnait là des
coups d'épée dans l'eau, et je m'envolais dans les bras de mes danseurs
en songeant que si la valse n'est pas admise dans le ciel, ce n'est
guère la peine d'y aller.

Parfois, mon cavalier croyait ingénieux de faire quelques frais de
conversation.

«Il n'y a pas longtemps que vous habitez ce pays-ci, mademoiselle?

--Non, monsieur: six semaines environ.

--Où demeuriez-vous avant de venir au Pavol?

--Au Buisson; une affreuse campagne, avec une affreuse tante qui est
morte, Dieu merci!

--Dans tous les cas, votre nom est très connu, mademoiselle; il y avait
un chevalier de Lavalle enfermé au Mont-Saint-Michel, en 1423.

--Vraiment! Que faisait-il là, ce chevalier?

--Mais il défendait le mont attaqué par les Anglais.

--Au lieu de danser? Quel grand nigaud!

--C'est ainsi que vous appréciez vos ancêtres et l'héroïsme,
mademoiselle?

--Mes ancêtres! Je n'y ai jamais pensé. Quant à l'héroïsme, je n'en fais
aucun cas.

--Que vous a-t-il fait, ce pauvre héroïsme?

--Les Romains étaient héroïques, paraît-il, et je déteste les Romains!
Mais valsons, au lieu de causer.»

Et je mettais mon danseur sur les dents.

Mon bonheur atteignit son apogée lorsque, dans ce salon plein de
lumière, sous les yeux de ces femmes en grande toilette, au milieu de ce
monde dont j'étais si loin peu de temps auparavant, je me vis valsant
avec M. de Conprat. Il dansait mieux que tous les autres, c'est certain.
Bien qu'il fût grand, et que je fusse extrêmement petite, sa jolie
moustache blonde tordue en pointe me caressait la joue de temps en
temps, et j'eus quelques petites tentations dont je ne parlerai pas, de
peur de scandaliser mon prochain.

Enivrée par la joie et les compliments qui bourdonnaient autour de moi,
je dis toutes les bêtises imaginables et inimaginables; mais je fis la
conquête de tous les hommes et le désespoir de toutes les jeunes filles.

Le cotillon provoqua chez moi le plus vif enthousiasme, et quand mon
oncle, qui avait l'air d'un martyr dans son coin, nous fit signe qu'il
était temps de partir, je criai d'un bout du salon à l'autre:

«Mon oncle, vous ne m'emmènerez que par la force des baïonnettes.»

Mais je dus me passer de baïonnettes et suivre Junon qui, belle et digne
comme toujours, s'empressa d'obéir à son père sans se soucier de mes
récriminations.

Rentrée dans ma chambre, je me déshabillai avec assez de calme; mais en
robe de nuit et sur le point de me coucher, je fus prise d'une fringale
irrésistible. Je saisis mon traversin et me mis à valser avec lui en
chantant à tue-tête.

Junon, dont la chambre n'était pas éloignée de la mienne, entra chez moi
d'un air un peu effrayé.

«Que fais-tu donc, Reine?

--Tu vois bien, je valse!

--Mon Dieu, es-tu enfant!

--Ma chère, si l'humanité avait de l'esprit, elle valserait jour et
nuit.

--Voyons, Reine, il fait froid, tu vas attraper du mal. Je t'en prie,
couche-toi.»

Je jetai mon traversin dans un coin et me glissai dans mes draps.
Blanche s'assit au pied du lit et improvisa une harangue. Elle s'efforça
de me prouver que le calme, dans tous les actes de la vie, est une
grande qualité, que chaque chose doit se faire en temps et lieu,
qu'après tout un traversin ne lui semblait point un danseur fort
agréable, et...

«Quant à cela, je suis de ton avis! dis-je en l'interrompant vivement,
il n'y a que les danseurs en chair et en os de sérieux et d'agréables,
surtout quand ils ont des moustaches; des moustaches blondes, par
exemple! Une petite, moustache qui vous caresse la joue en valsant, ah!
c'est vraiment déli...»

Sur ce, je m'endormis et ne me réveillai que dans la journée, à trois
heures.

Quand je fus habillée, M. de Pavol me pria de passer chez lui. Je me
rendis aussitôt à cette invitation, pensant que la cervelle de mon oncle
venait d'enfanter quelque sermon. À son air solennel, je vis que mes
conjectures étaient justes, et, comme j'ai toujours aimé mes aises aussi
bien pendant les sermons que dans les autres circonstances de la vie,
j'avançai un fauteuil dans lequel je m'étendis confortablement; je
croisai les mains sur mes genoux, et fermai les yeux dans une attitude
de profond recueillement.

Au bout de deux secondes, n'entendant rien, je dis:

«Eh bien! mon oncle, allez donc!

--Faites-moi la grâce de vous redresser, Reine, et de prendre une
attitude plus respectueuse.

--Mais, mon oncle, dis-je en ouvrant des yeux étonnés, je n'avais pas
l'intention de vous manquer de respect, je prenais une pose recueillie
pour vous mieux écouter.

--Ma nièce, vous me ferez perdre la tête!

--C'est bien possible, mon oncle, répondis-je tranquillement; mon curé
m'a dit bien des fois que je le ferais mourir à la peine.

--En vérité, croyez-vous que j'aie envie de m'en aller au diable à cause
d'une petite fille mal élevée?

--D'abord, mon oncle, j'espère que vous n'irez jamais au diable, bien
que vous aimiez assez ce personnage; ensuite, je serais bien désolée de
vous perdre, car je vous aime de tout mon cœur.

--Hum!... c'est bien heureux. Voulez-vous m'apprendre maintenant
pourquoi, après mes leçons et mes conseils, vous vous êtes conduite
cette nuit d'une façon si inconvenante?

--Spécifiez les accusations, mon oncle.

--Ce serait bien long, car tout ce que vous faisiez était mal fait, vous
aviez l'air d'un cheval échappé. Entre autres sottises, quand vous avez
aperçu M. de Conprat, vous l'avez appelé par son petit nom; j'étais près
de vous, et j'ai vu que votre danseur trouvait cela fort étonnant.

--Je l'en crois capable, il avait l'air d'une oie!

--Je ne suis pas une oie, Reine, et je vous dis que c'était inconvenant.

--Mais, mon oncle, c'est notre cousin, nous le voyons presque tous les
jours. Blanche et moi nous l'appelons toujours Paul quand nous en
parlons, et même quand nous nous adressons à lui directement.

--Cela passe dans l'intimité, mais non dans le monde, où chacun n'est
pas tenu de connaître la parenté et les relations des gens.

--Ainsi, il faut agir d'une façon chez soi et d'une autre dans le monde?

--Je m'évertue à vous le dire, ma nièce.

--C'est de l'hypocrisie, ni plus ni moins.

--Au nom du ciel, soyez hypocrite, je ne demande que cela! Ensuite, il
paraît que vous avez dit à cinq ou six jeunes gens qu'ils étaient très
gentils?

--C'était bien vrai! m'écriai-je dans un élan de sympathie pour mes
danseurs. Si charmants, si polis, si empressés! Puis je m'étais
embrouillée dans mes promesses et je craignais de les avoir contrariés.

--En attendant, vous me contrariez beaucoup, Reine; voilà près de sept
semaines que Blanche et moi nous essayons de vous apprendre qu'il est de
bon goût de pondérer ses mouvements et l'expression de ses sentiments;
néanmoins vous saisissez toutes les occasions de dire ou de faire des
sottises. Vous avez de l'esprit, vous êtes coquette, malheureusement
pour moi vous avez un visage dix fois trop joli, et...

--À la bonne heure! interrompis-je d'un ton satisfait, voilà comme
j'aime les sermons!

--Reine, ne m'interrompez pas, je parle sérieusement.

--Voyons, mon oncle, raisonnons. La première fois que vous m'avez vue,
vous avez dit: Vous êtes diablement jolie!

--Eh bien, ma nièce?

--Eh bien, mon oncle, vous voyez bien qu'on ne peut pas réprimer
toujours un premier mouvement.

--C'est possible, mais on doit essayer et surtout m'écouter. Malgré
votre grande jeunesse et votre petite taille, vous avez l'air d'une
femme, tâchez d'en avoir la dignité.

--La dignité! dis-je étonnée; pourquoi faire?

--Comment..., pourquoi faire?

--Je ne comprends pas, mon oncle. Comment, vous venez me prêcher la
dignité quand le gouvernement en a si peu!

--Je ne saisis pas le rapport... Quelle est cette nouvelle fantaisie?

--Mais, mon oncle, vous prétendez que le gouvernement passe son temps à
jouer à la raquette; pour un gouvernement, franchement, ça manque de
dignité. Pourquoi de simples individus seraient-ils plus dignes que des
ministres et des sénateurs?»

Mon oncle se mit à rire.

«Il est difficile de vous gronder, Reine, vous glissez entre les doigts
comme une anguille. Quoi qu'il en soit, je vous affirme que si vous ne
voulez pas m'écouter, vous n'irez plus dans le monde.

--Oh! mon oncle, si vous faisiez une chose pareille, vous seriez digne
des tortures de l'inquisition!

--L'inquisition étant abolie, je ne serai pas torturé, mais vous
m'obéirez, soyez-en certaine. Je ne veux pas que ma nièce prenne des
habitudes et des allures qui, supportables à son âge, la feraient passer
plus tard pour..., hum!

--Pour qui, mon oncle?»

M. de Pavol eut une violente quinte de toux.

«Hum! pour une femme élevée dans les bois, ou quelque chose
d'approchant.

--Ce ne serait pas si niais, cette appréciation! le Buisson et les bois
se ressemblent beaucoup.

--Enfin, ma nièce, soyez convaincue que j'ai parlé sérieusement.
Allez-vous-en, et réfléchissez.»

Pour le coup, je vis qu'il ne fallait pas plaisanter avec cette semonce
formidable. Aussi je m'enfermai dans ma chambre, où je boudai durant
vingt-huit minutes et demie, espace de temps pendant lequel je sentis
germer dans mon cœur le désir louable de faire connaissance avec la
pondération.



XIII


Je sus bientôt que parfois les proverbes n'usurpent point leur
réputation de sagesse, que, dans certains cas, vouloir c'est pouvoir, et
qu'avec un peu de bonne volonté je pourrais mettre en pratique les
conseils de mon oncle. Je ne veux pas dire par là que je n'aie plus
commis de sottises, oh! non, la chose arrivait encore assez fréquemment,
mais je réussis à me dégriser et à prendre possession d'un calme
relatif.

Du reste, si mon oncle m'avait grondée, c'était plutôt, comme il le
disait lui-même, en prévision de l'avenir, car je me trouvais dans un
milieu où mes actes et mes paroles étaient jugés avec la plus grande
indulgence. Milieu plein d'aménité, de politesse, de traditions
courtoises, dans lequel, sans m'en douter, j'avais bon nombre de
parents et d'alliés.

Grâce à mon nom, à ma beauté, à ma dot, beaucoup de péchés contre les
convenances me furent pardonnés. J'étais l'enfant gâté des douairières,
qui racontaient avec complaisance des anecdotes sur mes grands-parents,
mes arrière-grands-parents et certains aïeux dont les faits et gestes
avaient dû être bien remarquables pour que ces aimables marquises en
parlassent avec tant de chaleur. Je découvris avec satisfaction que les
ancêtres servent à quelque chose dans la vie, et couvrent de leur égide
poussiéreuse les hardiesses et les lubies des jeunes descendantes qui
sortent du fond des bois.

J'étais l'enfant gâté des maris en perspective qui, dans mes beaux yeux,
voyaient briller ma dot; l'enfant gâté des danseurs, que ma coquetterie
amusait, et je confesse bien bas, très bas, que j'éprouvais un immense
bonheur à ravager les cœurs et à métamorphoser certaines têtes en
girouettes.

Ô coquetterie, quelle charme renfermé dans chaque lettre de ton nom!

Il fallait que ce sentiment fût inné chez moi, car, après deux ou trois
soirées, j'en connaissais les détails, les nuances et les ruses.

Je voudrais être prédicateur, rien que pour prêcher la coquetterie à mon
auditoire et refuser l'absolution à mes pénitentes assez privées de
jugement pour ne pas se livrer à ce passe-temps charmant. Peut-être ne
resterais-je pas longtemps dans le giron de l'Église, mais, dans ma
courte carrière, je crois que je ferais quelques prosélytes. Je plains
les hommes qui, croyant tout connaître, ignorent les plaisirs les plus
fins, les plus délicats. À mes yeux, ils mènent une vie de cornichon...,
de melon tout au plus.

Pendant que je me donnais beaucoup de mouvement et que je révolutionnais
les cœurs, Blanche passait, belle et fière, trop sûre de sa beauté pour
faire des frais, trop digne pour s'abaisser aux agitations et aux
roueries qui faisaient ma joie.

Néanmoins, quand la première effervescence fut calmée, j'en vins bien
vite à réfléchir que M. de Conprat mettait un temps infini à s'éprendre
de moi. Il me voyait sous toutes les faces, en grande toilette, en
demi-toilette, coquette, sérieuse, parfois mélancolique, rarement, je
dois l'avouer, et, malgré cette diversité d'aspects qui empêchait la
monotonie de s'attacher à ma personne, non seulement il ne se déclarait
pas, mais il avait l'air vraiment de me traiter en enfant. Le mot de mon
curé: «Soyez sûre qu'il vous a prise pour une petite fille sans
conséquence», commençait à me troubler grandement.

Nonobstant ma coquetterie, mes plaisirs, mes nombreuses distractions,
jamais mon amour ne s'altéra un instant. Sans doute l'animation de ma
vie m'empêchait d'y attacher constamment ma pensée, et c'est ce qui
explique mon long aveuglement; mais je n'eus jamais l'idée de trouver un
homme plus charmant que Paul de Conprat.

Pourtant, dans la cour qui se pressait sur mes pas, plusieurs courtisans
offraient une similitude réelle avec les types de Walter Scott que
j'avais beaucoup admirés. Je me suis demandé maintes fois comment mon
gros héros au visage réjoui, à l'appétit merveilleux, avait pu
m'émouvoir à ce point étonnant, alors que mon esprit était sous
l'influence de personnages imaginaires qui lui ressemblaient fort peu.
Voilà un sujet psychologique que je livre aux méditations des
philosophes, car, moi, je n'ai pas le temps de m'y arrêter; je constate
le fait, je salue la philosophie et je passe.

Le 25 octobre, nous eûmes une dernière soirée dans un château situé près
du Pavol. Je mis une robe bleu lumière avec deux ou trois pompons piqués
dans mes cheveux noirs et me tombant sur le coin de l'oreille. J'étais
extraordinairement jolie et, ce soir-là, j'eus un succès fou. Succès si
sérieux que, la semaine suivante, cinq demandes en mariage me concernant
furent adressées à mon oncle. Mais j'étais inquiète, fébrile,
tourmentée, et, contre mon habitude, je ne jouis pas de l'engouement
provoqué par ma beauté.

J'attendais avec impatience M. de Conprat pour l'observer avec des yeux
qui commençaient à se dessiller. Il arrivait généralement fort tard,
avec trois ou quatre jeunes gens composant la haute société fashionable
de la contrée. Ces messieurs, étant blasés dès l'âge le plus tendre, et
trouvant extrêmement fatigant, pénible et navrant de valser avec de
jolies femmes, faisaient quelques invitations d'un air ennuyé,
nonchalant, et assez impertinent, sauf Paul de Conprat, trop excellent,
trop naturel, pour ne pas danser avec l'air satisfait que comportait la
circonstance. Toutefois je dois dire que mon entrain dissipait l'ennui
de ces victimes infortunées de l'expérience comme un beau soleil dissipe
un léger brouillard. Je savais si bien les exciter, les émoustiller, les
faire tourner à tous les vents de mes fantaisies, que mon oncle disait:
«Elle a le diable au corps!»

Honni soit qui mal y pense!

Je remarquai avec dépit que Paul valsait souvent avec Blanche, tandis
qu'il m'invitait rarement, sans y mettre ni formes ni empressement. Je
redoublai de coquetterie pour attirer son attention; mais que lui
importait! sa tête, son cœur étaient loin de moi, et je me réfugiai dans
un coin reculé en refusant énergiquement de danser.

Il y avait quelques instants que je me dissimulais dans les draperies
qui séparaient le grand salon d'un boudoir où plusieurs femmes étaient
assises, quand je surpris la conversation de deux respectables
douairières dont j'avais fait la conquête.

«Reine est ravissante, ce soir; comme toujours elle a tous les succès.

--Blanche de Pavol est plus belle, cependant.

--Oui, mais elle a moins de charme. C'est une reine dédaigneuse, et
Mlle de Lavalle une adorable petite princesse des contes de fées.

--Princesse est le mot; elle a de la race, et ce qui choquerait chez les
autres est charmant chez elle.

--On dit que le mariage de sa cousine est décidé avec M. de Conprat.

--Je l'ai entendu dire.»

Durant quelques secondes, orchestre, douairières, danseurs exécutèrent
devant moi une danse sans nom, et pour ne pas tomber je me cramponnai à
la draperie dans laquelle j'étais enfouie.

Lorsque je me remis de mon étourdissement, le salon brillant me parut
voilé d'un crêpe épais; à la grande surprise de Junon, j'allai la
supplier de partir immédiatement sans attendre le cotillon.

En revenant au Pavol je me disais: «Ce n'est pas vrai, je suis sûre que
ce n'est pas vrai! Pourquoi tant me troubler?»

Mais je me déshabillai en pleurant, avec l'idée qu'un immense malheur
allait fondre sur moi.

Néanmoins, comme rien n'est plus versatile qu'un esprit de seize ans, le
lendemain je me reprenais à espérer et traitais le bavardage de ces
dames de cancans sans portée. Je résolus d'observer soigneusement M. de
Conprat, et j'étais dans une disposition morale qui permettait au
moindre indice de donner un corps à des impressions même passées et
fugitives.

Dans l'après-midi de ce jour néfaste, nous étions tous dans le salon. Le
commandant et mon oncle faisaient une partie d'échecs, Blanche jouait
une sonate de Beethoven, et moi, étendue dans un fauteuil, j'examinais,
sous mes paupières à mi closes, l'attitude et la physionomie de Paul de
Conprat. Assis près du piano, un peu en arrière de Junon, il l'écoutait
d'un air sérieux, sans cesser de la regarder. Je trouvai que cette
expression sérieuse ne lui allait pas et pouvait se qualifier d'ennuyée.
Je me confirmai dans mon opinion en remarquant qu'il s'efforçait
d'étouffer quelques petits bâillements intempestifs. C'est alors que
subitement je fis un retour sur ma propre satisfaction quand il jouait
des airs de danse. Je compris que j'aimais non les airs, mais bien
l'exécutant, et que, pour lui, c'était identiquement le même sentiment.
Il se souciait bien de Beethoven! mais il était épris de Blanche, et les
choses antipathiques à sa nature lui plaisaient dans la femme qu'il
aimait.

Junon termina son affreuse sonate, et Paul lui dit dans un mouvement
d'enthousiasme dont je connaissais le motif caché:

«Quel maître que ce Beethoven! vous l'interprétez parfaitement, ma
cousine.

--Vous avez bâillé! m'écriai-je en sautant si brusquement sur mes pieds
que les joueurs d'échecs poussèrent un grognement furieux.

--Je te croyais endormie, Reine?

--Non, je ne dormais pas, et je te dis que Paul a bâillé pendant que tu
jouais de ton maudit Beethoven.

--Reine déteste tant la musique, dit mon oncle, qu'elle attribue aux
autres ses idées personnelles.

--Oui, oui, mes idées me font faire de belles découvertes! répondis-je
d'une voix tremblante.

--Qu'est-ce qui te prend, Reine? Tu es de mauvaise humeur parce que tu
n'as pas assez dormi cette nuit.

--Je ne suis pas de mauvaise humeur, Junon, mais je déteste
l'hypocrisie, et je répète, soutiens et soutiendrai jusqu'à la mort
exclusivement que Paul a bâillé, et encore bâillé.»

Après cette sortie, je m'enfuis avec le calme d'un tourbillon, laissant
les habitants du salon plongés dans la stupéfaction.

Je m'enfermai chez moi et me promenai de long en large dans ma chambre,
en maugréant contre mon aveuglement et en me donnant de grands coups de
poing sur la tête, d'après la mode de Perrine quand elle se trouvait
dans l'embarras. Mais les coups de poing sur la tête, outre qu'ils
peuvent ébranler le cerveau, n'ont jamais servi de remède à un amour
malheureux, et, profondément découragée, je me laissai tomber dans une
bergère, où je restai longtemps à me morfondre et à me désoler.

Ainsi que dans toutes les circonstances de ce genre, je me rappelais des
mots et des détails qui, me disais-je, auraient dû m'éclairer vingt fois
pour une. Le sentiment dominant en moi, au milieu de beaucoup d'autres
très confus, c'était celui d'une colère vive, et ma fierté, se
réveillant, grande et irritée, me fit jurer que personne ne
s'apercevrait de mon chagrin. J'étais sincère, et je croyais fermement
qu'il me serait facile de dissimuler mes impressions alors que j'avais
pour habitude de les jeter à la tête des gens.

Je traversais un de ces moments d'irritation pendant lesquels l'individu
le plus placide ressent un désir violent d'étrangler quelqu'un ou de
casser quelque chose. Les nerfs, qui ne peuvent se soulager par des
larmes, ont besoin d'une détente quelconque, et je m'en pris à mes
bonshommes en terre cuite dont les grimaces, les sourires me parurent
tout à coup odieux et ridicules. Aussitôt je les jetai par la fenêtre,
éprouvant un âpre plaisir à les entendre se briser sur le sable de
l'allée.

Mais mon oncle, qui passait par là, en reçut un sur son chef vénéré,
heureusement pourvu d'un chapeau, et, trouvant le procédé en dehors de
toutes les lois de l'étiquette, il y répondit par une exclamation
expressive.

«....À quel diable d'exercice vous livrez-vous là, ma nièce?

--Je jette mes bonshommes par la fenêtre, mon oncle, répondis-je en
m'approchant de la croisée dont je me tenais assez éloignée pour lancer
mes projectiles avec plus de force.

--Est-ce une raison pour me casser la tête?

--Mille pardons, mon oncle, je ne vous avais pas vu.

--Seriez-vous devenue folle subitement, ma nièce? Pourquoi brisez-vous
ainsi vos bibelots?

--Ils m'agacent, mon oncle; ils m'impatientent, ils m'énervent!...
Tenez, voilà la fin!»

J'en expédiai cinq à la fois, et, fermant brusquement la fenêtre, je
laissai M. de Pavol tempêter contre les nièces, leurs fantaisies et le
désordre de son allée.

Le soir, il me sermonna, mais je l'écoutai avec la plus grande
impassibilité, un misérable sermon, au milieu de mes soucis graves, me
produisant l'effet d'une bulle de savon crevant sur ma tête.

Après le dîner, j'allai contempler mes petits bonshommes en terre cuite
qui gisaient d'un air piteux dans l'allée. Brisés! pulvérisés!...
absolument comme mes illusions et mon bonheur que je croyais à tout
jamais perdu.



XIV


Peut-être s'étonne-t-on de mon manque de perspicacité, mais quel est
celui qui, sans avoir l'excuse de mes seize ans, n'a pas donné, au moins
une fois dans la vie, la preuve d'un aveuglement incroyable? Je voudrais
bien savoir s'il existe un seul homme qui ne se soit pas traité
d'imbécile en découvrant un fait qu'il ne voyait pas depuis longtemps,
bien qu'il fût très visible? Ah! qu'il est facile de se dire perspicace!
facile aussi de le prouver quand on vous met les points sur les i...

C'était un véritable supplice pour moi d'observer maintenant M. de
Conprat, de saisir toutes les attentions délicates qu'il avait pour
Blanche, en sachant fort bien quel en était le secret mobile. Comme je
pleurais en cachette! mais jamais, je crois, je n'éprouvai un grand
sentiment de jalousie contre Junon. Mon Dieu, non! j'étais une petite
créature qui aimait sincèrement, profondément, mais pas l'ombre de
passion farouche ne se mêlait à mon amour. Seulement j'étais dans une
perpétuelle irritation contre M. de Conprat. Il était le bouc émissaire
que je chargeais de ma mauvaise humeur avec mes chagrins et mes
amertumes en sous-entendus. Je ne cessais pas de le taquiner et de lui
dire des choses aigres-douces. Puis je me réfugiais dans ma chambre, où
je me promenais à grands pas en m'adressant des discours.

«Comme c'est spirituel de s'éprendre d'une femme dont la nature
ressemble si peu à la vôtre! Lui si gai, si bavard! aussi bavard que je
suis bavarde, certes! et elle grave, silencieuse, adoratrice de
l'étiquette, tandis qu'il en est quelquefois bien ennuyé, je le vois
parfaitement. Nous nous convenions si bien! Comment ne l'a-t-il pas vu?
Mais Blanche est aussi bonne que belle: il la connaît depuis longtemps,
et enfin l'amour ne se commande pas...»

Mais ces beaux raisonnements ne me consolaient point.

Je sanglotais le soir dans mon lit, même la nuit parfois, et, malgré ma
résolution bien prise de cacher mes impressions, au bout de quinze
jours, habitants et habitués du Pavol s'étonnaient de mes allures
fantasques. Le matin, j'étais gaie au point de rire durant des heures
entières; le soir, je me mettais à table d'un air sombre et je ne
desserrais pas les dents pendant le repas.

Ce silence, si contraire à mes habitudes, inquiétait beaucoup M. de
Pavol.

«Que se passe-t-il dans votre petite tête, Reine?

--Rien, mon oncle.

--Vous ennuyez-vous? Voulez-vous faire un voyage?

--Oh! non, non, mon oncle; je serais désolée de quitter le Pavol.

--Si vous tenez essentiellement à vous marier, ma nièce, vous êtes
libre, je ne suis pas un tyran. Regretteriez-vous le refus par lequel
vous avez accueilli les demandes qui se sont succédé depuis quelque
temps?

--Non, mon oncle; j'ai abandonné mon idée, je ne veux pas me marier.»

Ces malheureuses demandes ajoutaient encore à mes ennuis. Je ne pouvais
plus entendre parler de mariage sans avoir envie de pleurer. Si M. de
Pavol ne me pressait pas pour accepter, il me faisait voir les avantages
de chaque parti et insistait un peu pour que je consentisse au moins à
connaître mes chevaliers. Il les eût même assez facilement qualifiés de
cas extraordinaires, et, parmi les nombreuses découvertes que je faisais
journellement, l'inconséquence de mon oncle n'est pas celle qui m'ait le
moins étonnée. Au fond du cœur, je pense qu'il était légèrement effrayé
de la charge d'âme qui lui était incombée. Mais il me laissait
entièrement libre et se contenta, pour refuser quelques partis, de mes
raisons qui n'avaient ni queue ni tête.

«Pourquoi tant dire que tu étais pressée de te marier, Reine? me demanda
Blanche.

--Je ne me marierai pas avant d'avoir trouvé ce que je désire.

--Ah!... et que désires-tu?

--Je ne le sais pas encore», répondis-je, la gorge serrée.

Blanche me prit le visage à deux mains et me regarda avec attention.

«Je voudrais lire dans ta pensée, petite Reine. Aimes-tu quelqu'un?
Est-ce Paul?

--Je te jure que non, dis-je en échappant à son étreinte, je n'aime
personne! et quand j'aimerai, tu le sauras tout de suite.»

Si la mort n'était pas une chose si effrayante, je suis sûre que l'on
m'eût tuée dans ce moment-là, avant de me faire avouer mon amour pour un
homme qui aimait une autre femme, et quand cette autre femme était ma
cousine. Heureusement, il n'était question ni de pal ni de guillotine,
dont la vue eût probablement détruit mon stoïcisme.

«Je fais comme toi, Blanche, j'attends.

--Je n'ai pas les mêmes succès que mon petit loup du Buisson,
répondit-elle en souriant. Cinq demandes à la fois!

--Ne m'en parle plus, je t'en prie, cela me fatigue, m'ennuie,
m'excède!»

Par malheur, un sixième chevalier réunissant les qualités les plus
rares, les plus extraordinaires, les plus complètes, se mit tout à coup
sur le rang de mes adorateurs. Hélas! je récoltais ce que j'avais semé,
car, dès mon entrée dans le monde, j'avais eu soin de raconter à tout
venant que j'entendais me marier le plus tôt possible.

Mon oncle me fit appeler, et nous eûmes ensemble une longue conférence.

«Reine, M. Le Maltour sollicite l'honneur de vous épouser.

--Grand bien lui fasse, mon oncle!

--Vous plaît-il?

--Du tout.

--Pourquoi? Donnez-moi des raisons, de bonnes raisons; celles de l'autre
jour, pour les partis que vous avez refusés d'emblée, ne valaient rien.

--Ils n'étaient pas présentables, vos partis, mon oncle!

--Voyons, M. de P... était très bien.

--Oh! un homme de trente ans... Pourquoi pas un patriarche?

--Et M. C...?

--Un nom affreux, mon oncle!

--M. de N..., garçon de mérite, très intelligent?

--J'ai compté ses cheveux, il n'en a plus que quatorze à vingt-six ans!

--Ah!... et le petit D...?

--Je n'aime pas les bruns. Ensuite, c'est la nullité la plus parfaite.
Une fois marié, il adorerait sa figure, ses cravates et ma dot, voilà
tout!

--Je vous l'abandonne. Mais j'en reviens au baron Le Maltour; que lui
reprochez-vous?

--Un homme qui n'a jamais dansé que des quadrilles avec moi parce que je
ne valse pas à trois temps! m'écriai-je avec indignation.

--Sérieux grief! Reine, je vous le répète, je trouve absurde de se
marier si jeune; mais, malgré votre dot et votre beauté, peut-être ne
retrouverez-vous jamais un parti comme celui-là. C'est un charmant
cavalier, j'ai les meilleurs renseignements sur sa moralité et sur son
caractère; une fortune immense, un titre, une famille honorable et très
ancienne...

--Ah! oui; des aïeux! comme dit Blanche, interrompis-je avec dédain.
J'ai horreur des aïeux, mon oncle.

--Pourquoi cela?

--Des gens qui ne pensaient qu'à batailler et à se faire casser le nez!
Quel idiotisme!

--Eh bien! je sais que le greffier du tribunal de V... vous trouve
charmante; il n'a pas d'aïeux; voulez-vous qu'on lui dise que, pour
cette raison, Mlle de Lavalle est disposée à l'épouser?

--Ne vous moquez pas de moi, mon oncle, vous savez bien que je suis
patricienne jusqu'au bout des ongles, répondis-je en saisissant cette
occasion d'admirer ma main et l'extrémité de mes doigts effilés.

--C'est ce que je crois, si votre physique n'est pas trompeur.
Maintenant, ma nièce, écoutez-moi bien. Vous ne connaissez pas assez M.
Le Maltour pour avoir une appréciation sur lui, et je veux absolument
que vous le voyiez plusieurs fois avant de donner une réponse
définitive. Je vais écrire à Mme Le Maltour que la décision dépend de
vous, et que j'autorise son fils à se présenter au Pavol quand bon lui
semblera.

--Très bien, mon oncle, il en sera ce que vous voudrez.»

Cinq minutes après, j'errais dans les bois, en proie à la plus violente
agitation.

«Ah! c'est ainsi! disais-je en mordant mon mouchoir pour étouffer mes
sanglots; il sera bien reçu, ce Maltour! Dans quatre jours, je veux
qu'il ait disparu de mon existence. Et mon oncle qui ne voit rien, qui
ne comprend rien!...»

Je me trompais. Mon oncle, malgré mes prétentions soudaines à la
dissimulation, voyait très clair, mais il agissait sagement. Il ne
pouvait pas empêcher M. de Conprat d'aimer sa fille et renoncer au rêve
que lui et le commandant caressaient depuis longtemps. D'ailleurs, bien
convaincu que mon sentiment avait peu de profondeur et que beaucoup
d'enfantillage s'y mêlait, il pensait que le meilleur remède pour guérir
ce caprice c'était de détourner mes idées sur un homme qui, en m'aimant,
saurait se faire aimer, de par cet axiome: l'amour attire l'amour.

Le raisonnement eût été parfait, s'il n'avait pas péché par la base.

Deux jours plus tard, Mme Le Maltour et son fils arrivaient au Pavol,
le sourire aux lèvres et l'espoir dans le regard. L'excellente dame me
dit cent choses aimables, auxquelles je répondis avec la mine sinistre
et refrognée d'un portier de Jésuites.

Le baron était un bon garçon...; permettez, je ne veux point dire par là
que ce fût une bête; pas du tout! Il était intelligent, spirituel, mais
il n'avait que vingt-trois ans. Il était timide et très amoureux,
dernière particularité qui ne lui déliait pas l'esprit, mais que
j'aurais eu mauvaise grâce à lui reprocher.

Le lendemain, il vint nous voir sans sa mère et s'efforça de causer avec
moi.

«Regrettez-vous qu'il n'y ait plus de soirées, mademoiselle?

--Oui, répondis-je d'un ton aussi rogue que celui de Suzon.

--Vous êtes-vous amusée, l'autre jour, chez les ***?

--Non.

--C'était brillant, cependant. Quelle jolie robe vous aviez! Vous aimez
le bleu?

--Évidemment, puisque j'en porte.»

M. Le Maltour toussa discrètement pour se donner du courage.

«Aimez-vous les voyages, mademoiselle?

--Non.

--Vous m'étonnez! Je vous aurais cru l'esprit entreprenant et voyageur.

--Idiotisme! j'ai peur de tout.»

La conversation dura quelque temps sur ce ton. Déconcerté par mon
laconisme et l'intérêt avec lequel, de l'air le plus impertinent du
monde, je suivais les évolutions d'une mouche qui se promenait sur le
bras de mon fauteuil, le baron se leva un peu rouge et abrégea sa
visite.

Mon oncle le conduisit jusqu'à la porte du jardin et revint me trouver
en colère.

«Cela ne peut pas continuer ainsi, Reine! C'est de l'insolence, pardieu!
aussi bien pour moi que pour ce pauvre garçon qui est timide et que vous
démontez complètement. M. Le Maltour n'est pas un homme qu'on puisse
traiter comme un pantin, ma nièce! Personne ne vous forcera à l'épouser,
mais je veux que vous soyez polie et aimable. Dieu sait si vous avez la
langue bien pendue quand vous le voulez! Tâchez qu'il en soit ainsi
demain; M. Le Maltour déjeunera ici.

--Bien, mon oncle; je parlerai, soyez tranquille.

--Ne dites pas de sottises, au moins.

--Je m'inspirerai de la science, mon oncle, répondis-je avec majesté.

--Comment, de...

--Ne vous tourmentez pas, je ferai ce que vous désirez, je parlerai
sans désemparer.

--Il ne s'agit pas, ma nièce...»

Mais je laissai mon oncle confier sa pensée aux meubles du salon, et je
courus dans la bibliothèque chercher ce dont j'avais besoin pour
exécuter l'idée qui venait de me passer par la tête. J'emportai chez moi
la philosophie de Malebranche et une étude sur la Tartarie.

Malebranche faillit me donner un transport au cerveau, et je
l'abandonnai pour me rejeter sur la Tartarie, qui m'offrit plus de
ressources. Jusqu'à minuit, j'étudiai attentivement quelques pages, en
grognant et maugréant contre les habitants de la Boukharie, qui
s'affublent de noms si baroques. Je réussis cependant à retenir quelques
détails sur le pays et plusieurs mots étranges dont j'ignorais tout à
fait la signification. Je me couchai en me frottant les mains.

«Nous verrons, me dis-je, si Le Maltour résistera à cette épreuve. Ah!
mon brave oncle, j'aurai le dessus, soyez-en convaincu! et, dans
quelques heures, je serai débarrassée de cet intrus.»

Le jour suivant, il se présenta avec l'air heureux et dégingandé d'un
homme qui marche sur des aiguilles, mais je le reçus d'une façon si
gracieuse qu'il prit pied sur un terrain naturel et que les inquiétudes
de M. de Pavol se dissipèrent.

Les de Conprat et le curé déjeunaient avec nous. J'avais le cœur serré
en regardant Paul causer joyeusement avec Blanche, tandis que j'étais
condamnée à subir les prévenances timides de M. Le Maltour, dont la
jolie figure me portait sur les nerfs.

«J'ai changé d'avis depuis hier, lui dis-je brusquement, j'aime beaucoup
les voyages.

--Je partage votre goût, mademoiselle, c'est la plus intelligente des
distractions.

--Vous avez voyagé?

--Oui, un peu.

--Connaissez-vous les Ruddar, les Schakird-Pische, les Usbecks, les
Tadjics, les Mollahs, les Dehbaschi, les Pendja-Baschi, les Alamane?
dis-je tout d'un trait, confondant races, classes et dignités.

--Qu'est-ce que tout cela? demanda le baron, abasourdi.

--Comment! est-ce que vous n'êtes jamais allé en Tartarie?

--Mais non, jamais.

--Jamais allé en Tartarie! dis-je avec mépris. Connaissez-vous au moins
Nasr-Oullah-Bahadin-Khan-Melic-el-Mounemin-Bird-Blac-Bloc et le diable?»

J'ajoutai quelques syllabes de ma façon au nom de Nasr-Oullah pour faire
plus d'effet, pensant que l'ombre de ce digne homme ne sortirait pas de
la tombe pour me le reprocher.

Mon oncle et ses convives se mordaient les lèvres afin de ne pas rire,
la physionomie de M. Le Maltour offrant l'expression du plus complet
effarement, et Blanche s'écria:

«Perds-tu la tête, Reine?

--Mais non, du tout. Je demande à monsieur s'il partage ma vive
sympathie pour Nasr-Oullah, un homme qui avait tous les vices,
paraît-il. Il passait son temps à égorger son prochain, à jeter les
ambassadeurs dans des cachots où il les laissait pourrir; enfin, il
était doué d'énergie et ignorait la timidité, horrible défaut, à mon
avis! Et son pays!... Quel charmant pays! Toutes les maladies y règnent,
et j'y enverrai mon mari. La phtisie, la petite vérole, des vomissements
qui durent six mois, des ulcères, la lèpre, un ver appelé rischta qui
vous ronge; pour le faire sortir on...

--Assez, Reine, assez; laissez-nous déjeuner en repos.

--Que voulez-vous? mon oncle, je me sens attirée vers la Tartarie. Et
vous? dis-je à M. Le Maltour.

--Ce que vous dites n'est pas très encourageant, mademoiselle.

--Pour les gens qui n'ont pas de sang dans les veines! répondis-je
dédaigneusement. Quand je serai mariée, j'irai en Tartarie.

--Dieu merci, vous ne serez pas libre, ma nièce!

--Bien sûr que si, mon oncle; je ne ferai qu'à ma tête, jamais à celle
de mon mari. Du reste, je le mènerai à Boukhara pour qu'il soit mangé
par les vers.

--Comment? mangé par... murmura le baron timidement.

--Oui, monsieur, vous avez bien entendu. J'ai dit mangé par les vers,
car, à mes yeux, la plus charmante position dans la vie, c'est celle de
veuve...»

Haut et puissant baron Le Maltour, bien que d'une race de preux, ne
résista pas à l'épreuve. Comprenant le sens caché de mes lubies
_tartariennes_, il s'en alla et ne revint plus.

Mon oncle se fâcha, mais je ne m'en émus point. Je fis une pirouette et
lui dis d'un ton sentencieux:

«Mon oncle, qui veut la fin veut les moyens!»



XV


J'avais tenu ma promesse au curé, et je lui écrivais très exactement
deux fois par semaine. Cette habitude lui parut si douce, si consolante
que, lorsque j'interrompis tout à coup la régularité de ma
correspondance, il fut plongé dans le chagrin et l'inquiétude.

Absorbée par mes soucis, je restai quinze jours sans lui donner signe de
vie; puis, cédant à ses instantes sollicitations, je lui expédiai des
missives dans le genre de celle-ci:

«L'homme est stupide, Monsieur le curé, je viens de découvrir cela.
Qu'en pensez-vous, mon curé? Je vous embrasse en envoyant les
convenances au diable.»

Ou bien:

«Ah! mon pauvre curé, j'ai bien peur d'avoir découvert la source de
l'eau froide dont nous parlions il y a trois mois! Le bonheur n'existe
pas, c'est un leurre, un mythe, tout ce que vous voudrez, excepté la
réalité.

«Adieu; si la mort ne nous rendait pas si laids, je serais contente de
mourir. De mourir, oui, mon curé, vous avez bien lu.»

Il m'écrivit courrier pour courrier.

«Chère fille, que signifie le ton de vos derniers billets? Il y a trois
semaines, vous paraissiez si heureuse, dans la joie et la gloire de vos
succès mondains! Non, non, petite Reine, le bonheur n'est point un
mythe, il sera votre partage; mais, en ce moment, l'imagination vous
possède, vous emporte et vous empêche de voir juste. Vous n'avez pas
suivi mon conseil, Reine; vous avez abusé des feux de joie, n'est-ce
pas? Pauvre petit enfant, venez me voir, et nous causerons ensemble de
vos préoccupations.»

Je lui répondis:

«Monsieur le curé, l'imagination est une sotte, la vie une guenille, le
monde une loque assez brillante de loin, mais bonne tout au plus à
mettre dans un cerisier pour faire peur aux oiseaux. J'ai envie de me
jeter à la Trappe, mon cher curé! Si j'étais sûre qu'il me fût permis de
valser de temps en temps avec de charmants cavaliers tels que j'en
connais, j'irais certainement m'y réfugier, y ensevelir ma jeunesse et
ma beauté. Mais je crois que ce genre de distractions n'est pas admis
par les règlements. Donnez-moi quelques renseignements là-dessus,
Monsieur le curé, et soyez convaincu que vous n'êtes qu'un optimiste en
prétendant que le bonheur existe et m'est destiné. Vous menez la vie du
rat dans un fromage; non pas que vous soyez égoïste, mais vous ignorez
les catastrophes qui peuvent fondre sur la tête des gens vivant dans le
monde.

«Je n'ai plus d'illusions, mon curé. Je suis une vieille petite bonne
femme rabougrie, rétrécie, ratatinée,--au moral, j'entends, car je suis
plus jolie que jamais,--une petite vieille qui ne croit plus à rien, qui
n'espère rien, qui se dit que la terre est bien bête de continuer des
révolutions quand ses joies et ses rêves à elle sont broyés, pulvérisés,
réduits en atomes imperceptibles... Ma personne morale, si on pouvait la
dépouiller de son enveloppe charnelle qui trompe l'œil de l'observateur,
j'en conviens, ma personne morale, dis-je, n'est plus qu'un squelette,
un arbre mort, complètement mort, dépourvu de sève, privé de toutes ses
feuilles et tendant vers le ciel de grands bras raides et décharnés.
Pourvu que le moral n'abîme pas le physique, Monsieur le curé! J'en
tremble! N'avoir plus la moindre illusion à seize ans, n'est-ce pas
terrible?

«Au revoir, mon vieux curé.» Deux jours après avoir expédié cette
épître, qui devait donner au curé une idée assez triste de l'état de mon
âme, mon oncle décida que nous irions passer une après-midi au mont
Saint-Michel.

Ce jour-là, quelque chose de mauvais soufflait dans l'air; je le
pressentais. La veille, le commandant et M. de Pavol avaient eu une
conversation secrète et prolongée; Paul paraissait inquiet, nerveux, et
ma cousine était rêveuse.

Mon oncle et Junon, qui avaient une passion pour le mont Saint-Michel,
m'en firent les honneurs avec complaisance; mais, outre que l'art
architectural me touchait fort peu, je contemplais les choses à travers
le voile sombre de mon humeur positivement massacrante.

«Que c'est fatigant de grimper toutes ces marches! disais-je en geignant
à chaque pas.

--Plus que six cents à monter pour arriver jusqu'au haut, ma cousine.

--J'ai envie de m'arrêter là, alors!

--Allons, ma nièce, que diable, vous n'avez pas la goutte!»

Et mon oncle, tout en gravissant ces degrés foulés par les pas de tant
de générations, me racontait l'histoire du mont et l'incident de
Montgommery.

Mais qu'est-ce que cela me faisait, à moi, ce Montgommery, ces remparts,
cette abbaye merveilleuse, ces salles immenses, ces souvenirs multiples
qui dorment là depuis des siècles! Je me serais bien gardée de les
réveiller, car j'avais des choses cent fois plus intéressantes à
observer sur le visage de ce gros garçon qui entourait Blanche de soins,
de prévenances et ne pensait pourtant point à moi.

Que j'étais stupide! n'avoir pas vu son amour plus tôt! Il s'extasiait
sur la moindre pierre pour lui être agréable, et, de temps à autre, je
lançais de son côté quelques regards noirs qu'il ne daignait même pas
remarquer.

«Ah! nous voici dans la salle des chevaliers. Voyons, Reine, qu'en
dites-vous?

--Je dis, mon oncle, que si les chevaliers étaient là, cette salle
aurait du charme.

--Vous ne lui en trouvez pas par elle-même?

--Oh! nullement. Je vois de grandes cheminées, des piliers avec des
petites machines sculptées au haut, mais sans les chevaliers auxquels on
puisse faire tourner un peu la tête... peuh! ça ne signifie rien du
tout.

--Je n'avais pas pensé à cette manière d'envisager l'architecture
féodale», répondit mon oncle en riant.

Nous traversâmes des couloirs sombres, qui m'épouvantaient.

«Nous allons nous casser le cou! gémissais-je en me cramponnant au bras
du commandant, tandis que Paul offrait le sien à Blanche.

--Nous avons du chagrin, petite Reine? me dit le commandant tout bas.

--Vous parlez comme mon curé, répondis-je avec émotion.

--Voyons, voulez-vous avoir confiance en moi?

--Je n'ai pas de chagrin, repartis-je d'un ton bourru, et je n'ai
confiance en personne. Suzon m'a dit que les hommes étaient des rien du
tout, et je partage l'avis de Suzon.

--Oh! oh! dit le commandant en me regardant d'un air si bon que j'eus
peur d'éclater en sanglots; tant de misanthropie unie à tant de
jeunesse!»

Je ne répondis rien, et comme nous arrivions sur une sorte de longue
terrasse, je m'échappai et courus me cacher derrière une énorme arcade.
J'appuyai la tête sur une de ces pierres plusieurs fois centenaires, et
je me mis à pleurer.

«Ah! pensais-je, comme mon curé avait bien raison de me dire, il y a
longtemps, déjà bien longtemps, qu'on ne discute pas avec la vie, mais
qu'on la subit! Toute ma logique ne sert à rien devant les
circonstances. Qu'il est triste, mon Dieu, qu'il est triste de se voir
traitée comme une petite fille sans conséquence!»

Et je regardais à travers mes larmes ces grèves si vantées qui me
paraissaient désolées, ce monument dont la hauteur m'oppressait et me
donnait le vertige; mais, sans m'en rendre compte, j'éprouvais une sorte
de soulagement dans cette affinité mystérieuse d'une nature triste avec
mes propres pensées; dans la contemplation de ces grandes murailles qui
jetaient leurs grandes ombres mélancoliques et sur la terre et sur le
passé.

En revenant vers notre logis, lorsque nous fûmes dans le train, mon
oncle me dit:

«Eh bien, Reine, en somme, quelle est votre impression sur le mont
Saint-Michel?

--Je pense, mon oncle, qu'on doit y mourir de peur et y attraper des
rhumatismes.»

En suivant la route qui conduit de la gare de V... au Pavol, je
réfléchissais combien les choses d'ici-bas ont peu de stabilité. Il y
avait à peine trois mois, je parcourais le même chemin sous l'influence
de mes rêves heureux, dans l'enivrement de mes pensées joyeuses sur cet
avenir que je croyais si beau!... et maintenant la route me paraissait
jonchée des débris de mon bonheur.

Il était assez tard lorsque nous arrivâmes au château; cependant, mon
oncle emmena Blanche chez lui en disant qu'il voulait le soir même
causer sérieusement avec elle.

Je me couchai en pleurant de tout mon cœur, avec la conviction que
l'épée de Damoclès était suspendue sur ma tête.

Depuis longtemps, Junon s'était humanisée avec moi. Chaque matin, elle
venait s'asseoir sur mon lit et nous causions indéfiniment. Le
lendemain, dès sept heures, elle entra dans ma chambre avec une démarche
calme, tranquille, et ce sourire si charmant qui transfigurait sa
physionomie hautaine et que moi seule, peut-être, connaissais bien.

«Reine, me dit-elle aussitôt, Paul me demande en mariage.»

Le fil était cassé et l'épée de Damoclès me tomba sur la poitrine. Que
ce roi était donc dépourvu de sens commun pour attacher une masse si
lourde avec un simple fil! L'histoire ne parle-t-elle pas d'un cheveu?
Elle en est bien capable.

Sans doute je m'attendais à cette révélation, mais tant qu'un fait n'est
pas avéré, accompli, quelle est la créature humaine qui, au fond du
cœur, ne garde pas un peu d'espoir? Je devins très pâle; si pâle que
Blanche s'en aperçut, quoique la chambre fût plongée dans une
demi-obscurité.

«Qu'as-tu, Reine? Es-tu malade?»

--Une crampe, murmurai-je d'une voix faible.

--Je vais chercher de l'éther, dit-elle en se levant vivement.

--Non, non, repris-je en faisant un violent effort pour me raccrocher à
ma fierté qui s'en allait à vau-l'eau. C'est passé, Blanche, tout à fait
passé.

--Éprouves-tu ce malaise souvent, Reine?

--Non..., seulement quelquefois. Ce n'est rien, n'en parlons plus.»

Blanche passa la main sur son front comme une personne qui désire
chasser une pensée importune. Mais je repris la conversation d'une voix
si ferme qu'elle parut délivrée de son inquiétude.

«Eh bien! Junon, que comptes-tu faire?

--Mon père m'a dit que ce mariage comblerait tous ses vœux, Reine.

--Cela te plaît-il?

--Le mariage me plaît, évidemment; toutes les convenances sont réunies;
mais jusqu'ici je n'aime Paul que comme cousin.

--Que lui reproches-tu?

--Je ne lui reproche rien, si ce n'est de ne pas me plaire assez. C'est
un excellent garçon, mais je n'aime pas ce genre d'homme. D'abord il
n'est pas assez beau, puis cet appétit normand manque de poésie, tu en
conviendras!

--C'est pourtant bien logique de manger quand on a faim! répondis-je en
retenant mes larmes.

--Que veux-tu? je crois que nous ne nous convenons pas réciproquement.

--Alors, tu refuses, Junon?

--J'ai demandé un mois pour réfléchir, petite Reine. Je suis très
perplexe, car je redoute une déception pour mon père. D'ailleurs, à
certains points de vue, ce mariage réunit tout ce que je puis désirer;
enfin, l'homme est parfaitement estimable.

--Mais puisque tu ne l'aimes pas, Blanche!

--Mon père soutient que je l'aimerai plus tard, que, du reste, l'amour
proprement dit n'est pas nécessaire pour se marier et être heureuse en
ménage.

--Comment peux-tu croire une chose pareille! dis-je en bondissant
d'indignation. Mon oncle a vraiment des doctrines abominables!»

Mais Blanche me répondit tranquillement que son père était plein de bon
sens, qu'elle avait remarqué maintes fois qu'il se trompait peu dans ses
jugements, et qu'elle se sentait disposée à l'écouter.

«Paul t'aime beaucoup, Junon? marmottai-je du bout des lèvres.

--Oui, depuis longtemps.

--Tu le savais?

--Sans doute! une femme sait toujours ces choses-là. Et toi, ne
l'avais-tu pas vu?

--Si... un peu», répondis-je en envoyant à ma stupidité un souvenir
plein de mélancolie.

Blanche me quitta après m'avoir expliqué que Paul avait tardé à demander
sa main parce qu'il craignait d'être refusé.

C'était bien ce que je pensais! et je m'habillai fiévreusement en
songeant que, influencée par son père, elle finirait par donner son
consentement.

«À sa place, j'aurais dit oui en une seconde, et quinze jours après je
me serais mariée!»

Hélas! c'en était fait de mes rêves..., et je tombai dans un grand
découragement.



XVI


On convint que Paul resterait quelque temps sans venir au Pavol, et,
chose qui me parut incroyable, inouïe, Blanche, du jour où elle ne le
vit plus, sembla presque décidée à l'épouser. Nous en parlions
constamment, nous discutions même les toilettes de mariage et je faisais
preuve d'une résignation stoïque, digne des hommes antiques.

Mais cette résignation n'était qu'apparente.

Mon découragement augmentait, mes yeux se cernaient, et j'en vins à me
dire que la vie n'étant plus supportable loin de l'homme que j'aimais,
le plus simple était de m'en aller dans l'autre monde.

Ce projet évidemment était fort pénible, mais je m'y cramponnai avec
ardeur; je le méditai, le caressai avec une joie presque maladive. Par
exemple, je jure sur l'honneur que je n'eus jamais l'idée de m'asphyxier
ou d'avaler du poison, moyens d'en finir si chers aux humains de notre
temps. Mais, ayant lu dans je ne sais quel livre qu'une jeune fille
était morte de chagrin à propos d'un amour contrarié, je décrétai que je
suivrais cet exemple.

Mon parti pris, et ma mauvaise mine me confirmant dans mes pensées
lugubres, je décidai qu'il était poli, convenable, de prévenir le curé
et que, du reste, je ne pouvais pas mourir sans lui serrer la main.

Ceci bien déterminé, j'entrai un matin dans le cabinet de mon oncle et
je le priai de me laisser aller au Buisson.

«Il vaut mieux dire au curé de venir ici, Reine.

--Il ne pourra pas, mon oncle; il n'a jamais un sou devant lui.

--Ce n'est guère amusant de vous mener là, ma nièce.

--Ne venez pas, mon oncle, je vous en prie, vous me gêneriez beaucoup.
Je désire aller seule avec la vieille femme de charge, si vous le
permettez.

--Faites ce que vous voudrez. Ma voiture vous conduira jusqu'à C.....,
où il sera facile de trouver un véhicule quelconque pour vous mener au
Buisson. Quand partez-vous?

--Demain matin, de bonne heure, mon oncle, je désire surprendre le curé
et je coucherai au presbytère.

--Allons, soit! Je vous renverrai la voiture dans deux jours. Soyez à
C... après-demain vers trois heures.»

Il me regarda attentivement sous ses gros sourcils, en se frottant le
menton d'un air préoccupé.

«Êtes-vous malade, Reine?

--Non, mon oncle.

--Petite nièce, dit-il en m'attirant à lui, j'en suis presque arrivé à
souhaiter que mes désirs ne s'accomplissent pas.»

Je le regardai bien étonné, car je croyais toujours fermement qu'il
n'avait rien vu.

Je lui répondis avec beaucoup de sang-froid que je ne savais pas ce
qu'il voulait dire, que je me trouvais fort heureuse et que je faisais
des vœux, pour que tous ses projets réussissent. Il m'embrassa avec
affection et me congédia.

Je partis donc le lendemain matin, sans vouloir accepter la compagnie de
Blanche, qui désirait venir avec moi.

En route, je réfléchis aux paroles de mon oncle:

«Il sait tout, pensais-je. Mon Dieu, que je suis peu clairvoyante avec
mes prétentions! Mais quand même le mariage de Junon n'aurait pas lieu,
à quoi cela me servirait-il, puisque Paul est amoureux? Il ne peut pas
en aimer une autre maintenant! Je ne comprends pas mon oncle.»

Je ne croyais plus comme autrefois qu'on pût s'éprendre de plusieurs
femmes. Jugeant d'après mes propres sentiments, je me disais qu'un homme
ne peut aimer deux fois dans sa vie sans présenter au monde le spectacle
d'un phénomène extrêmement étonnant.

Ayant ainsi réglé les battements de cœur de la gent barbue, mes idées
prirent une autre direction, et je me réjouis à la pensée de revoir mon
curé. Je pris la résolution de lui sauter au cou, ne fût-ce que pour
prouver mon indépendance et le mépris que je professais pour
l'étiquette.

Arrivée au presbytère, j'entrai non par la porte, mais par le trou d'une
haie que je connaissais de temps immémorial, et je me glissai à pas de
loup vers la fenêtre du parloir, où le curé devait être en train de
déjeuner. Cette fenêtre était très basse, mais j'étais si petite que,
pour regarder dans l'intérieur de la salle, je dus monter sur une souche
placée contre le mur en guise de banc.

J'avançai la tête avec précaution au milieu du lierre qui formait un
encadrement touffu à la croisée, et je vis mon curé.

Il était à table et mangeait d'un air triste; ses bonnes joues avaient
perdu une partie de leurs couleurs et de leur forme arrondie; ses
abondants cheveux blancs n'étaient plus ébouriffés comme jadis, mais
aplatis sur sa tête avec un air de désolation inexprimable.

«Ah! mon pauvre bon curé!»

Je sautai à bas de la souche, je me précipitai dans le presbytère en
perdant mon chapeau et j'entrai comme une bombe dans le parloir.

Le curé se leva effaré; son aimable, son excellente figure resplendit de
joie en m'apercevant, et ce fut non pour rompre avec les traditions de
l'étiquette, mais dans un élan de vive tendresse, de grande émotion, que
je me jetai dans ses bras et que je pleurai longtemps sur son épaule.

Je sais bien que rien au monde n'est plus inconvenant que de pleurer sur
l'épaule d'un curé; que mon oncle, Junon et toutes les douairières de Sa
terre, en dépit de mes ancêtres, se seraient voilé la face devant un
spectacle si scandaleux; mais j'étais depuis trop peu de temps à l'école
de la pondération pour avoir perdu la spontanéité de ma nature.
D'ailleurs, je tiens pour certain qu'il n'y a que les sots, les poseurs
et les gens sans cœur qui prétendent ne jamais sacrifier des lois de
convention à un sentiment vrai et profond.

«La vie est une loque, mon curé, une misérable loque, disais-je en
sanglotant.

--En sommes-nous là, chère petite fille, en sommes-nous vraiment là?
Non, non, ce n'est pas possible!»

Et le pauvre curé, qui riait et pleurait à la fois, me regardait avec
attendrissement, passait la main sur ma tête et me parlait comme à un
petit oiseau blessé dont il aurait voulu guérir l'aile brisée par des
caresses et de bonnes paroles.

«Allons, Reine, allons, mon cher enfant, calmez-vous un peu, me dit-il
en m'écartant doucement.

--Vous avez raison, répondis-je en reléguant mon mouchoir au fond de ma
poche. Depuis trois mois, on me prêche le calme, et je n'ai guère
profité des leçons, comme vous voyez! Mangeons, monsieur le curé.»

Je me débarrassai de mes gants, de mon manteau et, par un de ces
revirements très communs chez moi depuis quelque temps, je me mis à
rire en m'installant joyeusement à table.

«Nous causerons quand nous aurons mangé, mon cher curé, je suis morte de
faim.

--Et moi qui n'ai presque rien à vous donner!

--Voilà des haricots, j'adore les haricots! et du pain de ménage, c'est
délicieux.

--Mais vous n'êtes pas venue seule, Reine?

--Ah tiens, c'est vrai! La femme de charge est restée perchée dans la
voiture, derrière l'église. Envoyez-la chercher, monsieur le curé, et
qu'on lui dise de ramasser mon chapeau qui se promène dans le jardin.»

Le bon curé alla donner ses ordres et revint s'asseoir en face de moi.
Pendant que je mangeais avec beaucoup d'appétit, malgré ma phtisie et
mes peines, lui ne songeait plus à déjeuner et me contemplait avec une
admiration qu'il cherchait vainement à dissimuler.

«Vous me trouvez embellie, n'est-ce pas, monsieur le curé?

--Mais... un peu, Reine.

--Ah! mon curé, si j'allais à confesse, que de gros péchés j'aurais à
vous dire! Ce ne sont plus les petits péchés d'autrefois que vous
connaissez bien.»

Et, sans cesser de manger, je lui racontais mes plaisirs vaniteux, mes
impressions, mes toilettes, mes idées nouvelles. Il riait, prisait sans
discontinuer, avec son ancien air de jubilation, et me regardait sans
songer certes à me gronder.

«Ne suis-je pas sur la route de l'enfer, monsieur le curé?

--Je ne pense pas, mon bon petit enfant. Il faut être jeune quand on est
jeune.

--Jeune, mon pauvre curé! si vous pouviez voir le fond de mon âme! Je
vous ai écrit que je n'étais plus qu'un squelette, et c'est bien vrai!

--Cela ne paraît pas, dans tous les cas.

--Nous en parlerons dans un instant, monsieur le curé, et vous verrez!»

Quand je fus rassasiée, la servante débarrassa la table, on fit un feu
superbe et nous nous assîmes chacun dans un coin de la cheminée.

«Voyons, Reine, causons sérieusement maintenant. Qu'avez-vous à me
dire?»

J'avançai mon petit pied à la flamme du foyer et je répondis
tranquillement:

«Mon curé, je me meurs.»

Le curé, un peu saisi, ferma brusquement la tabatière dans laquelle il
était sur le point d'introduire ses doigts.

«Vous n'en avez pas l'air, mon cher enfant.

--Comment! vous ne voyez pas mes yeux battus, mes lèvres pâles?

--Mais non, Reine; vos lèvres sont roses et votre visage est florissant
de santé. Mais de quoi mourez-vous?»

Avant de répondre, je regardai autour de moi en songeant que j'allais
prononcer un mot que cette salle modeste n'avait jamais entendu retentir
entre ses murs misérables; un mot si étrange, que la vieille horloge
sans ressort qui se dressait dans un coin et les images pieuses
accrochées aux murailles allaient probablement me tomber sur la tête
dans un transport de surprise et d'indignation.

«Eh bien, Reine?

--Eh bien, monsieur le curé, je me meurs d'amour!»

L'horloge, les images, les meubles conservèrent leur immobilité, et le
curé lui-même ne fit qu'un petit saut de carpe.

«J'en étais sûr, dit-il en passant la main dans ses cheveux, qui avaient
repris leur attitude ébouriffée du bon temps, j'en étais sûr! Votre
imagination a fait des siennes, Reine!

--Il n'est pas question de l'imagination, mais du cœur, monsieur le
curé, puisque j'aime!

--Oh! si jeune, si enfant!

--Est-ce une raison? Je vous répète que je meurs d'amour pour M. de
Conprat!

--Ah! c'est donc lui!

--Me prenez-vous pour une linotte, pour une tête à l'évent, mon curé?
m'écriai-je.

--Mais, petite Reine, au lieu de mourir, vous feriez mieux de l'épouser.

--Ce serait logique, mon cher curé, très logique; par malheur, je ne
lui plais pas.»

Cette assertion lui parut si extraordinaire qu'il resta quelques
secondes pétrifié.

«Ce n'est pas possible! me dit-il d'un accent si convaincu que je pus
pas m'empêcher de rire.

--Non seulement il ne m'aime pas, mais il en aime une autre; il est
épris de Blanche et l'a demandée en mariage.»

Je lui racontai ce qui était arrivé depuis quelques jours au Pavol: mes
découvertes, mon aveuglement et les hésitations de Junon. Je couronnai
cette narration en pleurant à chaudes larmes, car mon chagrin était très
réel.

Le curé, qui n'avait pu se décider jusque-là à prendre au sérieux mes
peines et mes paroles, offrait l'image de la consternation. Il approcha
son siège du mien, me prit la main et s'efforça de me raisonner.

«Votre cousine hésite, le mariage ne se fera peut-être pas.

--Qu'importe, puisqu'il l'aime! On ne peut pas aimer deux fois.

--Cela s'est vu cependant, mon petit enfant.

--Je n'en crois rien, ce serait affreux! Je suis bien malheureuse, mon
pauvre curé.

--L'avez-vous dit à votre oncle?

--Non, mais il a deviné mes pensées. À quoi bon, du reste? Il ne peut
pas forcer Paul à m'aimer et à oublier sa fille. Je ne voudrais pas
qu'il connût mon amour, j'aimerais mieux mourir!»

Un long silence suivit cette manifestation de ma fierté. Nous regardions
le feu comme deux bons petits sorciers qui cherchent à lire les secrets
de l'avenir dans la flamme et les charbons ardents.

Mais flammes et charbons restaient muets, et je pleurais
silencieusement, quand le curé reprit avec un demi-sourire:

«Il ne ressemble cependant ni à François Ier ni à Buckingham!

--Ah! monsieur le curé, répondis-je vivement, si François Ier et
Buckingham étaient là, ils ne se feraient pas prier pour m'aimer, et
j'en serais bien contente!

Hum! le curé trouva la réponse dénuée d'orthodoxie et pleine
d'interprétations fâcheuses. Il abandonna au plus vite le sujet hérissé
de pièges qu'il venait d'aborder et me prêcha la résignation.

«Pensez-donc, Reine, vous êtes si jeune! Cette épreuve passera, et vous
avez une longue vie devant vous.

--Je ne suis pas d'un caractère résigné, mon curé, apprenez cela. Si je
vis, je ne me marierai jamais; mais je ne vivrai pas, je suis phtisique,
écoutez!»

Et j'essayai de tousser d'une façon caverneuse.

«Ne plaisantons pas sur ce sujet, Reine. Dieu merci, vous êtes en bon
état.

--Allons, dis-je en me levant, je vois que vous ne voulez pas me croire.
Profitons de ce beau temps et des derniers moments qui me restent à
vivre pour aller au Buisson, monsieur le curé.»

Nous nous mîmes à trottiner vers mon ancienne habitation, sous un
agréable soleil de novembre, infiniment moins doux, moins réchauffant
que la tendresse de mon curé et la vue de son aimable visage redevenu
tout rose depuis mon arrivée. Je regardais avec satisfaction ses cheveux
voltiger au vent, sa démarche leste, toute sa personne replète et
réjouie que j'avais guettée tant de fois par la fenêtre du corridor,
pendant que la pluie fouettait les vitres et que le vent mugissait,
sifflait entre les portes délabrées de la vieille maison.

Après une visite à Perrine et à Suzon, je la parcourus du haut en bas.
En vérité, le temps ne devrait pas se mesurer sur la quantité des jours
écoulés, mais sur la vivacité et le nombre des impressions! Bien peu de
semaines auparavant j'avais quitté l'antique masure, et si l'on m'eût
dit que, depuis lors, plusieurs années avaient passé sur ma tête, je
l'aurais parfaitement cru.

J'entraînai le curé dans le jardin. Pauvre forêt vierge! Elle me
rappelait de tristes jours; néanmoins j'eus du plaisir à la parcourir en
tous sens.

Et puis le souvenir de quelques heures ravissantes me trottait par la
tête; souvenir encore charmant pour moi, malgré l'amertume des
déceptions qui avaient suivi un moment de bonheur.

«Vous rappelez-vous, monsieur le curé? dis-je en montrant le cerisier où
Paul avait grimpé.

--Pensons à autre chose, petite Reine.

--Est-ce possible, mon cher curé? Si vous saviez combien je l'aime! Il
n'a pas de défauts, je vous assure!»

Une fois lancée sur ce chapitre, nulle puissance humaine ou surnaturelle
n'aurait pu m'arrêter, d'autant qu'au Pavol j'étais obligée de
dissimuler mes idées. Je parlai si longtemps que le malheureux curé
était tout étourdi.

Nous passâmes la soirée à bavarder et à nous disputer. Le curé mit en
œuvre tout son talent oratoire pour me prouver que la résignation est
une vertu remplie de sagesse et facile à acquérir.

«Mon curé, répondais-je d'un air grave, vous ne savez pas ce que c'est
que l'amour.

--Croyez-moi, Reine, avec de la bonne volonté vous oublierez et
surmonterez aisément cette épreuve. Vous êtes si jeune!»

Si jeune!... c'était là son refrain. Ne souffre-t-on pas à seize ans
comme à n'importe quel âge? Ces vieillards sont étonnants!

De mon côté, je répétais en secouant la tête:

«Vous ne comprenez pas, mon curé, vous ne comprenez pas!»

Le lendemain, pendant qu'il me promenait dans son jardin, je lui dis:

«Monsieur le curé, j'ai ruminé une idée, cette nuit.

--Voyons l'idée, ma petite.

--J'ai envie que vous veniez à la cure du Pavol.

--On ne peut pas prendre la place des autres, Reine.

--Le desservant du Pavol est vieux comme Hérode, monsieur le curé; il
vieillit beaucoup, et je surveille les signes de son affaiblissement
avec une tendre sollicitude. Ne seriez-vous pas content de le
remplacer?

--Évidemment si; cependant j'aurais du chagrin en quittant ma paroisse.
Voilà trente-cinq ans que j'y suis, et je l'aime, maintenant.

--Maintenant! vous ne vous y êtes pas toujours plu?

--Mais non, Reine; vous savez combien c'est triste. Peut-être
n'avez-vous jamais pensé que j'ai été jeune. Mes rêves n'étaient pas
précisément les mêmes que les vôtres, mon petit enfant, mais j'aurais
aimé une vie active; j'aurais aimé voir, entendre bien des choses, car
je n'étais pas inintelligent et je désirais des ressources
intellectuelles qui m'ont toujours manqué. Ensuite, avant de vous avoir
dans mon existence, je ne possédais ni affection, ni amitié autour de
moi. Mais on surmonte l'ennui et tous les chagrins, Reine, quand on le
veut bien. J'étais bien heureux depuis longtemps avant votre départ du
Buisson; j'avais oublié les longues journées si tristes et si mauvaises
de ma jeunesse.»

Le bon curé regarda devant lui d'un air un peu rêveur, et moi, qui
n'avais jamais songé en le voyant toujours gai, satisfait, qu'il avait
pu souffrir dans un temps, je me sentis attendrie devant sa résignation
si vraie, si douce, sans le moindre fiel.

«Vous êtes un saint, mon curé, dis-je en lui prenant la main.

--Chut! Ne disons pas de sottises, cher enfant. J'ai souffert d'une
existence comprimée, mais c'est le sort, voyez-vous, de tous mes
confrères dont l'esprit est jeune et actif. Je vous ai parlé de cela
pour vous faire comprendre qu'on peut tout supporter, qu'on peut
retrouver le bonheur, la gaieté, lorsque les épreuves sont passées et
qu'on les endure avec courage.»

Je comprenais fort bien, mais le curé prêchait dans le désert. J'étais
trop jeune pour n'être pas très absolue dans mes idées, et je me disais
naturellement que, en fait de chagrins, rien n'est comparable à un amour
malheureux.

«Si la cure du Pavol est libre un jour, je serais content d'y aller,
Reine; seulement, ce changement ne dépend pas de moi.

--Oui, je sais, mais mon oncle connaît beaucoup l'évêque, il arrangera
cela.»

Le curé me reconduisit à C... Quand il me vit installée dans l'élégant
landau de mon oncle, il s'écria:

«Que je suis content de vous savoir à votre place, petite Reine! Cette
voiture cadre mieux avec vous que la carriole de Jean.

--Vous me verrez bientôt dans un beau château, répondis-je. Je vais
faire des neuvaines pour que le curé du Pavol s'en aille au ciel. C'est
une idée très charitable, puisqu'il est vieux et souffrant. Vous aurez
une belle église et une chaire, monsieur le curé, une vraie grande
chaire!»

Les chevaux partirent, et je me penchai à la portière pour voir plus
longtemps mon vieux curé, qui me faisait des signes d'amitié sans penser
à mettre son chapeau sur sa tête, car une heureuse, une joyeuse
espérance était entrée dans son cœur.



XVII


Cette visite au curé ne me fit qu'un bien momentané.

L'effet salutaire de ses paroles s'évanouit rapidement, je retombai dans
mes idées noires, et mon oncle, tout en maugréant intérieurement contre
les femmes, les nièces, leur mauvaise tête et leurs caprices, parlait de
nous conduire à Paris, Blanche et moi, pour me distraire, lorsque, bien
heureusement, les événements se précipitèrent.

A quelques jours de là, M. de Pavol reçut la lettre d'un ami qui lui
demandait la permission d'amener au château un de ses cousins, un M. de
Kerveloch, ancien attaché d'ambassade.

Mon oncle répondit avec empressement qu'il serait heureux de recevoir
M. de Kerveloch et l'invita à déjeuner sans se douter qu'il courait
au-devant de l'événement qui, en engloutissant son rêve, devait me
ressusciter à la joie et à l'espoir.

Le surlendemain,--j'ai de bonnes raisons pour me rappeler éternellement
ce jour fameux,--le surlendemain, il faisait un temps épouvantable.

Selon notre habitude, nous étions réunis dans le salon. Blanche, assise,
rêveuse, près du feu, répondait par monosyllabes à M. de Conprat. Cet
amoureux têtu, n'ayant pu supporter son exil, était réapparu au Pavol
depuis quarante-huit heures. Mon oncle lisait son journal, et moi je
m'étais réfugiée dans une embrasure de fenêtre.

Tantôt je travaillais avec une ardeur nerveuse, car j'avais une passion
pour les travaux à l'aiguille; tantôt je regardais le ciel noir, la
pluie qui tombait sans interruption; j'écoutais le vent rugir, ce vent
de novembre qui pleure d'une façon si lamentable, et je me sentais
fatiguée, triste, sans le moindre pressentiment heureux, quoique, dans
le même moment, le bonheur accourût vers moi au trot précipité de deux
beaux chevaux.

De minute en minute, et à la dérobée, je jetais un coup d'œil sur Paul.
Il regardait Blanche avec une expression qui me donnait envie de
l'étrangler.

«A-t-il l'air stupide, me disais-je, avec ses yeux grands ouverts,
fixes, presque hébétés! Oui, mais si j'étais à la place de Blanche, s'il
me contemplait de la même manière, je le trouverais charmant, plus
séduisant que jamais. Ô bêtise, ô inconséquence humaines!»

Et je piquai mon aiguille avec tant de rage qu'elle se cassa tout net.

En cet instant, nous entendîmes une voiture approcher du château. Mon
oncle plia son journal, Junon dressa l'oreille en disant: «Voilà une
visite!» et, quelques secondes plus tard, on introduisait près de nous
l'ami de mon oncle et son attaché d'ambassade.

Je ne sais pourquoi ce titre était inséparable, dans mon esprit, de la
vieillesse et de la calvitie. Cependant, non seulement M. de Kerveloch
sur son portrait, je n'avais jamais vu d'homme aussi bien physiquement.

Quand il entra, j'eus la pensée que sa belle tête renfermait des idées
matrimoniales. Il avait trente ans; sa taille était assez élevée pour
que Paul, auprès de lui, parût transformé en pygmée; son expression
était intelligente, hautaine, et telle que personne, à première et même
à seconde vue, ne lui eût octroyé l'auréole de la sainteté. Assez froid,
mais courtois jusqu'à la minutie, il avait de grandes manières et une
aisance qui subjuguèrent Blanche séance tenante.

M. de Kerveloch la regarda avec admiration, et lorsque, se levant pour
partir, je le vis debout près d'elle, je constatai avec une joie secrète
qu'il était impossible de voir un couple mieux assorti.

Chacun, je crois, fit à part soi la même remarque, car Paul nous quitta
avec un visage assombri. Junon joua dix fois de suite la dernière
pensée de Weber ou quelque chose d'aussi ennuyeux, indice chez elle
d'une grande préoccupation, tandis que mon oncle nous observait l'une et
l'autre d'un air soucieux et narquois. M. de Kerveloch vint déjeuner le
lendemain au Pavol; trois jours après, il demandait la main de Blanche,
et deux semaines avaient passé sur ce fait lorsque j'écrivis au curé:

«Mon cher curé, l'homme est un petit animal mobile, changeant,
capricieux; une girouette qui tourne à tous les caprices de
l'imagination et des circonstances. Quand je dis l'homme, j'entends
parler de l'humanité entière, car ma personne est aujourd'hui le petit
animal en question.

«Je ne suis plus désespérée, je n'ai plus envie de mourir, mon curé. Je
trouve que le soleil a retrouvé tout son éclat, que l'avenir pourrait
bien me réserver des joies, que l'univers fait bien d'exister, et que la
mort est la plus stupide invention du Créateur.

«Blanche se marie, Monsieur le curé! Blanche se marie avec le comte de
Kerveloch! Dieu, qu'ils se conviennent bien!... Et il s'en est fallu
d'un fétu, d'un atome, d'un rien, qu'elle acceptât M. de Conprat!... Un
homme qu'elle n'aimait pas et auquel elle reproche de trop manger! Trop
manger... est-ce absurde, cette considération? et n'est-il pas rationnel
de manger beaucoup quand on a bon appétit?--Si vous me demandez comment
les événements ont ainsi tourné brusquement au Pavol, c'est à peine si
je pourrai vous répondre. Je suis bouleversée, et tout ce que je puis
vous dire c'est qu'un beau jour, un jour radieux,--non, il pleuvait à
torrents, mais n'importe!--un jour, dis-je, M. de Kerveloch est arrivé
ici, conduit par un ami de mon oncle. En le voyant entrer, j'ai deviné
qu'il avait une idée de derrière la tête, deviné aussi qu'il plairait à
Blanche, car il a toutes les qualités qu'elle rêvait dans son mari. M.
de Kerveloch l'a regardée en homme qui sait apprécier la beauté, et,
quelques jours après, il sollicitait l'honneur de l'épouser, comme
disent mon oncle et l'étiquette.

«Junon est sortie de sa nonchalance habituelle pour déclarer avec
chaleur que jamais beau chevalier ne lui avait autant plu et qu'elle
refusait décidément M. de Conprat.

«Voilà, mon cher curé! C'est clair, simple, limpide, et depuis ce temps,
je rêve aux étoiles comme par le passé; je mets la bride sur le cou de
mon imagination, je la laisse trotter, trotter jusqu'à ce qu'elle ne
puisse plus courir, et je danse dans ma chambre quand je suis toute
seule. Ah! mon cher curé, je ne sais pourquoi je vous aime aujourd'hui
dix fois plus qu'à l'ordinaire. Votre excellente figure me paraît plus
riante que jamais, votre affection plus touchante, plus aimable, vos
beaux cheveux blancs plus charmants.

«Ce matin, j'ai regardé les bois sans feuilles, qui me paraissaient
frais et verts, le ciel gris, qui me semblait tout bleu, et,
soudainement, je me suis réconciliée avec l'imagination. Je me
repentirai toute ma vie de l'avoir traitée si vilainement l'autre jour.
C'est une fée, mon cher curé, une fée remplie de charmes, de puissance,
de poésie, qui, en touchant les choses les plus laides de sa baguette
magique, les pare de sa propre beauté.

«Que le petit animal est donc changeant! Je n'en reviens pas. À quoi
tiennent l'espérance, la joie? À quoi sert de se désoler, quand les
choses s'arrangent si bien sans qu'on s'en mêle? Mais pourquoi suis-je
si gaie quand rien n'est encore décidé pour mon avenir, et quand je
réfléchis qu'il n'est pas possible d'aimer deux fois dans le cours de
son existence? Quel chaos, mon curé! Il n'y a que des mystères en ce
monde, et l'âme est un abîme insondable. Je crois que quelqu'un, je ne
sais où, a déjà émis cette pensée, peut-être même l'ai-je lue pas plus
tard qu'hier, mais j'étais bien capable d'en dire autant.

«Cependant, quand mon agitation s'apaise, mes idées joyeuses sont
saisies d'une panique irrésistible; elles se sauvent, s'envolent,
disparaissent, sans que souvent je puisse les rattraper. Car enfin il
l'aime, Monsieur le curé, il l'aime! Le vilain mot, appliqué comme je
l'applique en ce moment!

«Vous m'avez dit qu'il n'était pas rare d'être amoureux deux fois dans
sa vie, mon curé; mais en êtes-vous sûr? Êtes-vous bien convaincu?
L'amour attire l'amour, dit-on: s'il savait mon secret, peut-être
m'aimerait-il? Vous qui êtes un homme de sens, Monsieur le curé, ne
trouvez-vous pas que les convenances sont idiotes? Il suffirait
probablement d'un aveu de ma part pour faire le bonheur de toute ma vie,
et voilà que des lois, inventées par quelque esprit sans jugement,
m'empêchent de suivre mon penchant, de révéler mes pensées secrètes,
d'apprendre mon amour à celui que j'aime! À vrai dire, je ne sais quoi,
au fond du cœur, m'obligerait également à garder le silence et... quand
je vous disais que l'âme est un abîme insondable! Mon cher curé, je vois
une procession d'idées noires qui s'avancent vers moi. Mon Dieu, que
l'homme est mal équilibré!

«Sans doute, les circonstances modifient les idées. Mon oncle va jusqu'à
prétendre que les imbéciles seuls ne changent jamais d'avis; mais en
est-il du cœur comme de la tête?

«Éclairez-moi, mon vieux curé.»

Quand un projet était décidé, M. de Pavol n'aimait point tergiverser
pour l'exécuter. Parlant de ce principe, il décida que le mariage de
Blanche aurait lieu le 15 janvier.

La déception avait été rude pour lui; mais il eut d'autant moins l'idée
de contrarier sa fille qu'il connaissait mon amour, qu'il était franc,
loyal, sensé et incapable de s'entêter dans un rêve, lorsque le bonheur
de sa nièce était en jeu.

Quant à Paul, il supporta son malheur avec un grand courage. Ainsi que
la petite créature qui l'aimait si tendrement sans qu'il s'en doutât, il
n'éprouvait pas la moindre velléité de passion farouche. Je certifie
qu'il n'eut jamais l'idée d'empoisonner son rival ou de lui couper
galamment la gorge dans quelque coin de bois solitaire et poétique.

Lorsqu'il sut ses espérances anéanties, il vint nous voir avec le
commandant. Il tendit la main à Blanche en lui disant d'un ton franc et
naturel:

«Ma cousine, je ne désire que votre bonheur, et j'espère que nous
resterons bons amis.»

Mais cette façon d'agir en héros de comédie ne l'empêchait pas d'avoir
beaucoup de chagrin. Ses visites au Pavol devinrent très rares; quand je
le voyais, je le trouvais changé moralement et physiquement.

Alors je pleurais de nouveau en cachette, tout en me mettant en rage
contre lui. Il eût été si logique de m'aimer! si rationnel de voir que
nos deux natures se ressemblaient énormément et que je l'aimais à la
folie!

Vraiment, si les hommes étaient toujours logiques, le monde n'en irait
pas plus mal, et le moral des gens non plus.



XVIII


Le 15 janvier, il faisait un temps superbe et un froid très vif. La
campagne, couverte de givre, avait un aspect féerique. Junon,
extrêmement pâle, était si belle dans ses vêtements blancs que je ne me
lassais pas de la regarder. Je la comparais à cette nature froide et
splendide qui, parée d'une blancheur éclatante, semblait s'être mise à
l'unisson de sa beauté.

Après le déjeuner, elle monta chez elle pour changer de costume. Elle
redescendit très émue; nous nous embrassâmes tous d'une façon
pathétique, et en route pour l'Italie!

«Le beau moment, le beau moment!» disais-je en moi-même.

Mes émotions multiples m'avaient fatiguée et j'avais soif de solitude.
Laissant donc mon oncle se débrouiller avec ses convives comme il
l'entendrait, je pris un manteau fourré et m'acheminai vers un endroit
du parc que j'aimais particulièrement.

Ce parc était traversé par une rivière étroite et courante; sur un
certain point de son parcours, elle s'élargissait et formait une cascade
que des pierres, habilement disposées, avaient rendue haute et
pittoresque. À quelques pas de la cascade, un arbre était tombé, le pied
d'un côté de la rivière, la tête sur l'autre berge. Il avait été oublié
dans cette position, et lorsque, au printemps suivant, mon oncle voulut
le faire enlever, il s'aperçut que la sève se manifestait par des
rameaux vigoureux qui poussaient sur toute la longueur du tronc. Il fit
jeter un autre arbre à côté du premier, relier les branches entre elles,
planter des lianes que l'on fit courir sur les deux souches, et, le
temps aidant, rameaux et lianes devinrent assez épais pour que mon oncle
eût un pont rustique et original que l'on pouvait traverser avec le seul
danger de s'empêtrer dans les branches et de tomber dans l'eau.

C'était cet endroit solitaire et assez éloigné du château que j'avais
choisi pour théâtre de mes méditations. Je m'arrêtai près du pont chargé
de givre, afin de réfléchir à l'avenir et d'admirer les énormes glaçons
qui pendaient à la cascade, que la gelée avait arrêtée dans sa course.

Je ne sais depuis combien de temps je réfléchissais ainsi, sans me
soucier du froid qui me piquait le visage, lorsque je vis s'avancer vers
moi l'objet de ma tendresse, comme dirait Mme Cottin.

Cet objet paraissait mélancolique et de fort méchante humeur. Avec une
canne que, dans un moment de distraction, il venait de dérober à mon
oncle, il administrait des coups énergiques aux arbres qui se trouvaient
sur son passage, et la poussière blanche qui les couvrait s'éparpillait
sur lui.

Je lui tournais le dos à moitié, mais il est de notoriété publique que
les femmes ont des yeux par derrière, et je ne perdais pas un de ses
mouvements.

Arrivé près de moi, il croisa les bras, regarda la cascade immobile, le
pont, les arbres et n'ouvrit pas la bouche. Occupée d'une petite branche
de sapin que je venais de casser, je retenais mon souffle en le
regardant de travers sans qu'il s'en aperçût.

«Ma cousine...

--Mon cousin?»

J'attendis quelques secondes la fin du discours. Mais voyant qu'il
s'arrêtait là, je daignai faire une demi-volte vers l'orateur pour
l'encourager.

Il fronça les sourcils et s'écria avec éclat:

«J'ai envie de me brûler la cervelle!

--Très bien, dis-je d'un ton sec, j'irai à votre enterrement.»

Cette réponse lui causa une telle surprise, qu'il laissa tomber ses bras
et me regarda fixement.

«Vous ne m'empêcheriez pas de me suicider, ma cousine?

--Non, certainement, répondis-je avec tranquillité. Pourquoi me
mêlerais-je de ce qui ne me regarde pas? J'aime la liberté, et si vous
avez envie de quitter cette vallée de larmes... hé! mon Dieu, je ne
lèverai pas un doigt pour vous en empêcher. Que chacun en cette vie
agisse comme il lui plaît!»

Sur ce, je me remis à étudier ma branche de sapin, pendant que mon
objet, déconcerté par la manière libérale avec laquelle j'envisageais
son lugubre projet, avait une expression assez déconfite.

«Je pensais que vous aviez un peu d'affection pour moi, mademoiselle ma
cousine. La première fois que vous m'avez vu, vous me trouviez si
plaisant!

--Hélas! monsieur mon cousin, que signifie l'appréciation d'une petite
campagnarde qui en est réduite à la société d'un curé, d'une tante
grincheuse et d'une cuisinière revêche?

--Cela veut dire que vous m'accordiez vos faveurs simplement parce que
je n'étais pas curé et que mon visage n'était pas tout à fait aussi
fané que celui de Mme de Lavalle?

--Vous l'avez dit, beau cousin.»

Il me regardait d'un air furieux en tordant sa moustache avec dépit, et,
prenant son chapeau avec humeur, il le lança sur le pont. Oh! que je
comprenais bien les mouvements de son âme! Il était heureux, heureux de
trouver un prétexte pour grogner et s'en prenait à moi de ses
déceptions, de même que j'avais déchargé mes amertumes sur mes
bonshommes en terre cuite et l'infortuné baron Le Maltour.

«Votre tante était horrible, mademoiselle, me dit-il brusquement.

--Mes beaux yeux faisaient compensation, monsieur, répondis-je sur le
même ton.

--Et la jolie table, le joli couvert! Tout était mis de travers!

--Oui, mais quel dindon! Comment n'êtes-vous pas mort d'une indigestion?
Je le croyais fermement, jusqu'au moment où je vous revis ici, mon
Dieu... parfaitement en vie.

--Je sais qu'il est impossible d'avoir le dernier mot avec vous,
mademoiselle. Je ne suis pourtant pas un cousin insupportable. Que vous
ai-je fait?

--Mais rien du tout. J'en donne la preuve en promettant d'accompagner
votre corps à sa dernière demeure.

--Mon corps! s'écria-t-il avec un frisson pénible. Je ne suis pas encore
mort, mademoiselle. Apprenez que je ne me tuerai pas et que je pars pour
la Russie.

--Bon voyage, monsieur mon cousin!»

Il s'était éloigné, et, le croyant parti pour bien longtemps, je croisai
les mains avec découragement, et de grosses larmes roulaient dans mes
yeux, quand je le vis revenir sur ses pas en courant.

«Voyons, Reine, ne boudons ni l'un ni l'autre. Pourquoi serions-nous
fâ... Eh quoi! vous pleurez?

--Je pensais à Junon, dis-je en réussissant à parler d'un ton naturel.

--C'est vrai, petite cousine, vous allez être bien seule. Donnez-moi la
main, voulez-vous?

--Volontiers, Paul.»

Hélas! il ne la baisa pas, mais il la serra avec mélancolie, car il
pensait à une main plus belle qu'il avait rêvé de posséder.

Et il partit pour ne pas revenir.

Malgré le froid, auquel je ne songeais pas, je m'assis en pleurant près
du pont, et, penchée sur la rivière, je voyais mes larmes tomber sur la
glace.

«Parler de se brûler la cervelle, me disais-je, il faut qu'il l'aime
prodigieusement! Je sais bien qu'il ne le fera pas, mais il est
probablement aussi épris d'elle que moi de lui, et je sens bien que je
ne pourrais jamais l'oublier. Est-ce niais, est-ce niais de devenir
amoureux d'une femme qui lui convenait si peu, tandis que près de lui
une petite...

--Que faites-vous là, Reine?» me dit mon oncle qui s'était approché de
moi, sans que je l'eusse entendu marcher.

Je me levai vivement, honteuse de ne pouvoir cacher mon émotion.

«Comment, nous pleurons!

--Que les hommes sont bêtes, mon oncle!

--Profonde vérité, ma nièce! Est-ce cela qui fait couler vos larmes?

--Paul a envie de se brûler la cervelle, dis-je en pleurant.

--Le croyez-vous capable de se porter à cette extrémité?

--Non, répondis-je en souriant malgré mes larmes. La violence est
certainement incompatible avec sa nature, mais son idée prouve que...

--Oui, je sais, ma nièce. Son idée prouve qu'il aime ma fille; mais
croyez-moi, il l'oubliera bien vite, et quand il reviendra ici, nous
ferons en sorte que son cœur ne s'égare plus.

--Vous pensez donc, mon oncle, qu'un homme peut aimer deux fois dans sa
vie sans être un phénomène?»

M. de Pavol me caressa la joue en me regardant avec une commisération
qui s'adressait autant à mon inexpérience qu'à mon chagrin.

«Pauvre petite nièce! les hommes qui aiment une seule fois dans leur
vie sont aussi rares que le pic de l'Aiguille-Verte.

--Alors, mon oncle, l'homme est un vilain animal!» dis-je avec
conviction.

Mais j'étais aussi enchantée qu'indignée, et je ne demandais qu'à
profiter de la vilenie inhérente à la nature humaine.

«Cependant, Junon est si belle!

--Regardez ce pont que vous aimez tant, Reine. Avant que les branches et
les plantes qui le couvrent aient reverdi Paul aura oublié, avant que
les feuilles aient eu le temps de jaunir et de tomber de nouveau il sera
revenu au Pavol et...»

Il sourit d'une façon expressive, puis s'en alla sans achever sa phrase,
et, toute saisie, je le regardai s'éloigner en pensant que les oncles
qui prédisent ainsi l'avenir avec tant d'aplomb sont vraiment des êtres
bien singuliers.

«C'est fort bien, me dis-je en reprenant à pas lents le chemin de la
maison, mais si son cœur change, il peut s'éprendre d'une femme dans ses
voyages. Précisément on dit que les femmes russes sont très belles...
Il faut l'envoyer chez les Esquimaux!»

Je me mis à courir de toutes mes forces, et j'arrivai devant la porte du
château au moment où le commandant montait en voiture.

Je le pris par le bras et l'entraînai à l'écart.

«Commandant, Paul part pour la Russie?

--Oui, son voyage est décidé.

--J'ai pensé... si vous vouliez que... Enfin il serait mieux...»

Décidément c'était beaucoup plus difficile à dire que je ne l'avais
supposé. Ma fierté faisait ses embarras et me prêchait le silence.

«Eh bien, chère enfant, parlez vite; je gèle là!

--Le sort en est jeté!» m'écriai-je à haute voix en frappant du pied.

Ma fierté et moi nous sautâmes le Rubicon, et je dis en baissant les
yeux:

«Mon cher commandant, je vous en supplie, conseillez à Paul d'aller chez
les Esquimaux.

--Pourquoi chez les Esquimaux?

--Parce que les femmes de ce pays-là sont affreuses, balbutiai-je, et
que les Russes sont très belles.»

Le bon commandant releva mon visage tout rose de confusion et me
répondit simplement:

«Soit, je lui conseillerai d'aller chez les Esquimaux.

--Que je vous aime! dis-je les larmes aux yeux en lui serrant la main.
Mais dites-lui de ne pas rester longtemps dans les huttes de ces bonnes
gens, de peur d'attraper du mal; il paraît que c'est une odeur atroce.»

Voyant arriver mon oncle, je m'enfuis en disant:

«Commandant, un homme d'honneur n'a que sa parole, tenez bien la vôtre!»

Je montai dans ma chambre avec la conviction très désagréable que
j'avais amplement suivi l'exemple du gouvernement, et que je venais de
fouler aux pieds tous les principes de la dignité.

Mais bah! si on ne s'aidait pas un peu dans la vie, comment pourrait-on
se tirer d'affaire? Cette réflexion fit taire mes remords. Je
m'installai à mon secrétaire et j'écrivis:

«Tout est fini, Monsieur le curé! Ils sont mariés, ils sont partis,
heureux, ravis, et j'aurais donné dix ans de mon existence pour être à
la place de Junon, avec celui que vous connaissez bien. Quand donc en
serai-je là?

«Savez-vous ce que mon oncle m'a dit? Il affirme que les hommes qui
aiment une seule fois dans leur vie sont aussi rares que le pic de
l'Aiguille-Verte. Mon curé, mon cher curé, je vous en supplie, dites
votre messe demain pour que M. de Conprat ne soit pas le pic de
l'Aiguille-Verte.

«Au revoir, Monsieur le curé, j'espère que vous viendrez bientôt à la
cure du Pavol.»



XIX


Le seul événement de la fin de l'hiver fut en effet l'installation du
curé dans la paroisse du Pavol, et je n'insisterai pas sur le bonheur
que nous eûmes à nous retrouver sans crainte d'une séparation prochaine.

C'était avec délices que je le voyais monter en chaire et prêcher d'un
air réjoui sur l'iniquité des hommes. Puis il arrivait au château, comme
jadis au Buisson, sa soutane retroussée, son chapeau sous le bras et ses
cheveux au vent.

Nous reprîmes nos causeries, nos discussions et nos disputes. Le temps
me paraissait bien long, et les lettres de Junon, qui respiraient le
bonheur le plus complet, n'étaient pas faites pour me consoler et me
faire prendre patience. Aussi allais-je sans cesse trouver le curé pour
lui confier mes soucis, mes inquiétudes, mes espérances et mes révoltes
contre l'attente que j'étais obligée de supporter.

Je savais que mon objet n'avait point, hélas! apprécié l'idée d'aller
chez les Esquimaux. Il se promenait tranquillement à Pétersbourg, et les
belles dames slaves me faisaient une peur terrible.

«Êtes-vous sûr qu'il ne tombera pas amoureux d'une Russe, monsieur le
curé?

--Espérons-le, petite Reine.

--Espérons-le!.. Répondez donc d'une façon plus catégorique, mon curé. À
quoi pensez-vous? Voyons! ce n'est pas possible qu'il s'éprenne d'une
étrangère; dites-moi que ce n'est pas possible et qu'il m'aimera un
jour.

--Je le désire ardemment, mon pauvre petit enfant; mais vous feriez
mieux de supposer le contraire et d'en prendre votre parti.

--Vous me ferez mourir d'impatience avec votre résignation, mon cher
curé.

--Ah! que vous avez peu de sagesse, Reine!

--La sagesse, à mon avis, consiste à vouloir le bonheur. Dites-moi qu'il
m'aimera, mon curé, je vous en prie.

--Mais je ne demande pas mieux, mon cher enfant», répondait le curé, qui
malgré son effroi pour la souffrance physique, eût bien été capable de
suivre l'exemple de Mucius Scévola et de brûler sa main droite, si mon
bonheur avait dépendu d'un tel sacrifice.

Néanmoins, malgré la joie de posséder mon curé, malgré la bonté de mon
oncle et de tous ceux qui m'entouraient, je devenais extrêmement triste.

J'aimais à parcourir seule les allées du bois. J'aimais à rester pendant
de longues heures près de la cascade, méditant sur notre dernière
entrevue, songeant à ce que je ferais si je le voyais apparaître gai,
charmant et les yeux pleins de cette expression qui m'avait tant plu au
Buisson, et que depuis je ne lui avais pas revue pour moi!

Cet amour de la solitude se développait de jour en jour, et ma
mélancolie grandissait en proportion. Enfin, je perdis peu à peu toute
ma loquacité, et si M. de Pavol, depuis longtemps déjà, n'avait pas pris
au sérieux mon amour, ce fait seul lui eût prouvé sa profondeur.

Six mois passèrent ainsi.

Un jour, l'anniversaire de mon arrivée au Pavol, j'étais assise dans le
jardin du presbytère. Deux heures auparavant, une pluie d'orage avait
rafraîchi l'atmosphère et arrosé les fleurs du curé. Il s'amusait à
chercher des limaçons pendant que, sous l'influence de pensées
agréables, j'appuyais la tête sur le mur près duquel mon banc était
placé et me laissais posséder par de joyeuses espérances. Les gouttes
d'eau, qui obligeaient les feuilles à se courber sous leur poids,
troublaient seules en tombant mes réflexions, et l'odeur de la terre
mouillée me rappelait les meilleures heures de ma vie.

De temps en temps, le curé me disait:

«C'est étonnant, tous ces limaçons! Croiriez-vous, Reine, que j'en ai
déjà trouvé plus de cinq cents?»

Je relevais la tête nonchalamment et contemplais en souriant le bon
curé qui continuait ses recherches avec ardeur. Puis je reprenais mes
rêveries et je finis par tomber dans un demi-sommeil.

Je fus réveillée par le grincement de la barrière qui fermait la haie du
jardin, et le son d'une voix pleine de gaieté me causa la plus violente
secousse que j'eusse jamais ressentie.

«Bonjour, mon cher curé, comment allez vous? Combien je suis content de
vous voir! Et Reine, où est-elle?»

Reine était toujours assise à la même place, dans l'impossibilité de
dire un mot et de faire un mouvement.

«Ah! la voilà, s'écria Paul en s'approchant de moi à grandes enjambées.
Chère petite cousine, que je suis heureux, mon Dieu, que je suis heureux
de vous revoir!»

Il prit ma main et l'embrassa...

J'assure que ce qui se passa ensuite fut indépendant de ma volonté, et
qu'il ne faut pas faire de suppositions malveillantes sur mon compte.

C'était de toutes mes forces, je l'affirme, que je luttais contre la
tentation; mais quand je sentis ses lèvres sur ma main, quand je compris
que cet acte n'était point inspiré par une galanterie banale, mais par
un sentiment plus profond, quand je le vis se pencher sur moi et me
regarder avec une expression inquiète, affectueuse, particulière, plus
ravissante cent fois que celle qui m'avait tant fait songer... ce fut
plus fort que mon énergie, et la fatalité, à laquelle je crois depuis ce
moment-là, m'emporta et me jeta dans ses bras.

J'eus à peine le temps de sentir l'étreinte qui répondit à mon élan. Je
me réfugiai, rouge et confuse, sur le banc, en cachant mon visage dans
mes mains, non sans avoir entrevu la figure du curé, dont l'air à la
fois stupéfait, effarouché, ravi, revint plus tard dans mes souvenirs.

«Chère Reine, murmura Paul à mon oreille, si j'avais connu votre secret
plus tôt, je ne serais pas resté si longtemps loin de vous.»

Je ne répondis pas, parce que je pleurais.

Il prit de force une de mes mains et la retint dans les siennes, tandis
que, saisie d'un accès de timidité comme je n'en avais jamais eu, je
détournais la tête en essayant de la retirer.

«Laissez-la-moi, cette main si petite et si jolie; elle m'appartient
maintenant. Tournez la tête de mon côté, Reine!»

Je regardai en face ces beaux yeux francs qui me souriaient, et je
m'écriai:

«Dieu soit loué! mon oncle avait raison, vous n'êtes pas le pic de
l'Aiguille-Verte.

--Le pic de l'Aiguille-Verte?... me dit-il, surpris.

--Oui, mon oncle prétendait..., mais n'importe! Qui donc vous a appris
ce que vous ignoriez en partant?

--Mon père, M. de Pavol, et beaucoup de choses que je me suis rappelées
depuis deux mois.

--Il est donc bien vrai que l'amour attire l'amour? dis-je innocemment.

--Rien n'est plus vrai, chère petite fiancée!» Oh! le doux nom! oui,
nous étions fiancés, et nous gardâmes le silence pendant que le curé
pleurait de joie, que des moineaux, sur le toit du presbytère, criaient
d'une façon assourdissante, et que les limaçons, s'échappant de la
prison où le curé les avait mis, couraient de tous côtés.

Bien certainement, le moineau n'est point un oiseau séduisant, son
plumage est terne et laid, son cri manque de mélodie, et certaines
personnes l'accusent d'être voleur et immoral, ce que je refuse de
croire: je ne sache pas non plus que les limaçons aient jamais passé
pour des animaux très poétiques; il n'en est pas moins vrai que, depuis
l'instant dont je viens de parler, j'adore les moineaux et les limaçons.

J'étais dans le ravissement, je croyais rêver... Je ne me lassais pas de
le regarder, d'écouter sa voix que j'aimais tant et de sentir ma main
serrée dans la sienne. Cependant, malgré moi, le souvenir de celle qu'il
avait aimée hantait mon esprit et troublait un peu ma joie, mais je
n'osais pas lui en parler.

«Mon oncle sait que vous êtes ici, Paul?

--Oui, j'arrive du Pavol, et j'ai voulu absolument venir seul auprès de
vous. Ce jardin mouillé ne vous rappelle-t-il rien, Reine?»

Je ne répondis pas directement à sa question, seulement je lui dis:

«Mais vous..., vous avez gardé un mauvais souvenir du Buisson?

--Moi! par exemple! jamais je n'ai passé une aussi bonne soirée!

--Oh! repris-je en le regardant en dessous, ma tante qui était horrible?

--Non, non, pas si horrible. Un peu commune, peut-être, mais vous n'en
paraissiez que plus charmante.

--Et le couvert si mal mis! Tout était de travers!

--Je n'ai jamais si bien dîné. Cet intérieur délabré vous faisait valoir
comme une fleur qui semble plus jolie, plus délicate, parce que le
terrain dans lequel elle s'élève est laid et inculte.

--Vous êtes devenu poète dans votre voyage, dis-je en souriant.

--Non, du tout, petite Reine.»

Il passa mon bras sous le sien et m'emmena à l'écart.

«Non, pas poète, mais amoureux de vous, ma cousine. Écoutez bien; je
vous aime dans toute la sincérité de mon cœur.»

Je savourai la douceur de ce mot et du regard qui l'accompagnait, en me
disant intérieurement qu'il était bien heureux que les hommes fussent
inconstants.

Mais ce changement me paraissait inouï, et je ne pus m'empêcher de
murmurer:

«C'est bien certain, vous ne l'aimez plus du tout, du tout?

--Vous parlerais-je comme je le fais, s'il en était autrement?
répliqua-t-il d'un ton sérieux. N'avez-vous pas confiance en ma loyauté?

--Oh! si», dis-je en croisant mes mains sur son bras dans un élan
affectueux.

C'était bien vrai, car, après sa réponse, l'image de Blanche ne vint
plus jamais me troubler. Je l'aimais sans la moindre arrière-pensée
jalouse ou défiante, et il méritait cette confiance parfaite.

«Tenez, voilà mon père et M. de Pavol qui arrivent.

--Eh bien! ma nièce, que vous semble de ma prédiction?

--Vous êtes peu discret, mon oncle, dis-je en rougissant.

--C'est le commandant qui a révélé le secret, Reine; il le connaissait
depuis longtemps.

--Oh! non, depuis huit mois seulement.

--Du premier jour que je vous ai vue, chère petite bru.

--Est-il possible!

--Et Paul n'est point allé chez les Esquimaux, reprit mon oncle en
riant.

Qu'on est heureux de vivre au milieu de braves gens! Je sentis vivement
ce bonheur en voyant avec quelle satisfaction ils jouissaient tous de ma
joie, avec quelle délicatesse, quelle bonté ils me plaisantaient sur ce
fameux secret que, sans m'en douter, j'avais jeté à tous les vents.

Alors commença cette époque ravissante des fiançailles, époque exquise à
nulle autre pareille dans la vie. Rien ne remplace ce temps d'amour
naïf, de foi, d'illusions complètes et d'enfantillages. Ah! que je
plains ceux qui n'ont jamais aimé ainsi! Que je plains ceux que leur
folie entraîne loin de l'ornière commune et des affections légitimes! Du
reste, jamais, jamais, quelle que soit l'éloquence des gens qui voudront
me convaincre, je ne croirai que l'amour vrai puisse exister sans avoir
l'estime pour base première.

Nous passions nos jours les plus agréables au presbytère, sous la garde
du curé. Nous le regardions trotter dans son jardin, attacher ses
plantes à des tuteurs, arracher les mauvaises herbes et s'arrêter dans
son travail pour lancer de notre côté un coup d'œil investigateur, afin
de nous apprendre qu'il était un mentor sérieux.

Nous nous regardions en riant, car nous connaissions la sévérité de
notre gardien débonnaire.

Je m'approchais de l'excellent homme pour m'extasier avec lui sur une
fleur, un arbuste ou un fruit, et je lui disais:

«Mon curé, vous rappelez-vous le temps où vous vouliez me persuader que
l'amour n'était pas la plus charmante chose du monde?

--Ah! mon petit enfant, je crois que Bossuet lui-même n'eût pu vous
convaincre.

--Voyons, n'avais-je pas raison?

--Je commence à croire que si, répondait-il avec son bon, son charmant
sourire.

Le jour de mon mariage se leva radieux pour moi. Jamais la voûte céleste
ne m'avait paru plus splendide. Depuis lors, on m'a affirmé que le ciel
était très couvert, mais je n'en crois rien.

Une foule sympathique se pressait dans l'église. On chuchotait:

«Quelle jolie mariée! comme elle a l'air heureux et tranquille!»

Il est certain que j'étais étonnamment calme.

Mais pourquoi me serais-je tourmentée? Mon rêve le plus cher
s'accomplissait, un avenir de bonheur s'ouvrait devant moi, et pas la
plus légère inquiétude ne venait m'agiter.

Je vis confusément quelques douairières qui souriaient sur mon passage,
et je fus prise d'une immense pitié en songeant qu'elles étaient trop
vieilles pour se marier.

L'orgue résonnait si joyeusement que, en ce moment, je revins un peu de
mes préventions sur la musique. L'autel était paré de fleurs, étincelant
de lumières, et tous les détails de l'arrangement, présidé par le goût
artistique de Junon, charmaient mes yeux.

Mon mari passa l'anneau nuptial à mon doigt d'une main mal assurée, en
mordant sa jolie moustache pour dissimuler le tremblement de ses lèvres.
Il était bien plus ému que moi, et son regard me disait ce que j'aurais
aimé à m'entendre répéter éternellement...

Et vraiment, on eût vainement cherché sur la terre, et dans toutes les
autres planètes de l'univers, un visage aussi rayonnant que celui de mon
curé.

FIN.

PARIS

TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie,

Rue Garancière, 8.

       *       *       *       *       *



LE VŒU DE NADIA

I.


Le prince Roubine fumait sur la terrasse son cigare d'après-dînée;
étendu dans un rocking-chair de bambou, il se balançait nonchalamment en
regardant le paysage doré par les rayons du soir.

Sous ses yeux s'étendait le golfe; la rive droite s'estompait dans une
vapeur rosée, où se dessinaient à peine en plus foncé les masses
granitiques de la côte de Finlande; l'eau bleue venait clapoter
doucement sur le rivage au bas de son jardin, dont les grandes avenues
descendaient jusqu'à la mer. À droite, la ville de Péterhof s'étalait en
amphithéâtre, déployant l'animation factice des villes d'eaux, où l'on
se hâte de vivre pendant les trois mois de la belle saison; les bateaux
à vapeur qui font le service de Pétersbourg fumaient et grondaient
auprès de la longue estacade, déposant de nombreux passagers, venus pour
entendre jouer la musique dans les jardins impériaux ou pour passer la
soirée près de quelque ami: d'élégants uniformes d'officiers de toutes
les armes parcouraient le quai; les robes claires des femmes semblaient
autant de fleurs sur la sombre masse de verdure du parc, et toute
l'exubérance de la vie mondaine russe semblait se résumer dans ce coin
de terre.

À gauche, les villas clair-semées dans les feuillages, la côte fuyante
qui semblait se dérober à l'étreinte de la mer, reposaient le regard et
l'esprit.

Le prince était blasé sur le spectacle de la ville, peut-être l'était-il
encore davantage sur celui de la mer et du paysage; mais sûrement il ne
l'était pas sur le charme d'un café brûlant et délicieux, d'un cigare
exquis, d'un fauteuil confortable; c'étaient des jouissances dont, loin
de s'amoindrir, l'intensité semblait s'augmenter avec l'habitude; aussi
s'étira-t-il dans son fauteuil avec un petit frisson de béatitude, au
moment où sa tasse de café vint se poser comme par enchantement près de
sa main.

--Oh! le vilain père, qui ne me dit pas merci! fit une voix railleuse en
même temps qu'une douce main caressante se posait sur l'épaule de
Roubine.

--C'est toi, Nadia? fit celui-ci en se retournant.

--Oui, c'est moi! Est-ce que votre café serait bon, s'il était versé par
une autre main que la mienne?

Le prince prit la main de sa fille, l'examina attentivement, en fit
tourner les bagues, puis regarda en souriant le joli visage penché vers
lui, et répondit:

--Non! c'est clair! Que fait-on, ce soir?

--On va à la musique. Il y a une quantité de belles promesses sur le
programme; les grandes eaux jouent, et on les éclaire à la lumière
électrique... Avec cela, un superbe concert...

--Que de splendeurs! Alors nous y allons?

--Certainement! j'ai dit d'atteler pour neuf heures; la calèche et les
chevaux isabelle.

--Très bien, fit nonchalamment l'heureux père. Assieds-toi, Nadia, tu
m'empêches de voir un bateau qui arrive à Cronstadt.

La jeune fille se retourna vivement, mit la main sur ses yeux, que le
soleil aveuglait, et regarda le grand navire, qui, après quelques
manœuvres habilement exécutées, s'arrêta devant la forteresse de granit.

Un fourmillement de barques se produisit immédiatement alentour. Le
prince allongea la main vers la longue-vue qui ne quittait pas cette
place, et observa un moment le lointain.

--Je ne sais pas ce que c'est que ce bateau, dit-il après un mouvement
d'attention.

--Quelque Allemand, dit négligemment sa fille.

Ils causèrent un instant de choses et d'autres, puis Roubine reprit sa
longue-vue.

--Regarde donc, Nadia, dit-il, voici un petit yacht à vapeur qui vient
ici!

En effet, un élégant bateau de plaisance traversait le golfe et se
dirigeait à toute vapeur vers Péterhof; le pavillon flottait à
l'arrière, trempant parfois dans l'eau bleue, et une flamme voltigeait
au haut du mât.

--Je parie que c'est Korzof! s'écria joyeusement le prince: c'est
Korzof! retour d'Allemagne. Il est venu par bateau pour se trouver à
Péterhof dès son arrivée, et il s'est fait chercher par son yacht. Cela
lui ressemble bien! Mais, Nadia, si c'est Korzof, il sera ici avant deux
heures!

--Il ne lui faut pas si longtemps, dit tranquillement la jeune fille,
qui tournait le dos au golfe.

--Accorde-lui le temps de faire un peu de toilette, fit observer son
père.

--Il peut accomplir cette opération à bord de son yacht, répondit Nadia
du même ton froid.

--Comme tu te montres indifférente! s'écria le prince en déposant la
longue-vue et en regardant sa fille. Je m'étais figuré que tu avais
beaucoup d'amitié pour lui!

--J'ai beaucoup d'amitié pour Dmitri Korzof, répliqua la jeune fille;
mais mon amitié, vous le savez, mon père, ne s'exprime pas à la façon de
celle des chiens, qui font cent tours en aboyant autour de l'objet de
leur tendresse.

--Oui, je sais, tu es pour les sentiments concentrés, fit le prince avec
un peu d'ironie.

Il reprit la longue-vue et observa la marche du yacht, qui se
rapprochait rapidement.

--Attends, dit-il, nous allons bien savoir si c'est Korzof.

Un coup frappé sur un timbre placé sur la table appela un domestique.
Roubine lui donna ses ordres et descendit de la terrasse dans le
parterre situé à quelques marches au-dessous. De là une trouée
habilement ménagée dans le sommet des arbres du jardin permettait de
découvrir une partie du golfe.

Au bout de quelques instants, un pavillon gigantesque, qui portait sur
fond rouge les armoiries des Roubine, se développa sur le toit de la
villa, et monta majestueusement jusqu'au sommet de la hampe.

La détonation d'une petite pièce d'artillerie répondit à ce signal;
Nadia put voir la fumée blanche s'envoler de l'arrière du yacht, et la
flamme du mât monta et redescendit rapidement. À son tour, le pavillon
princier descendit et remonta trois fois, puis s'abattit, comme un
oiseau qui replie ses ailes, et disparut.

--C'est lui, fit joyeusement le prince. Il a répondu tout de suite! Je
présume qu'il avait aussi sa longue-vue braquée sur la terrasse. Eh,
Nadia?

Nadia ne répondit rien. Le coup de canon avait amené à ses joues pâles
une rougeur légère. Elle se détourna et cueillit deux roses à un rosier
véritablement fabuleux, produit unique et sans prix de la serre célèbre
de Roubine, transplanté dans le parterre pour charmer les yeux et
l'odorat pendant quelques jours, puis y mourir et se voir remplacé par
un autre.

Une calèche attelée de deux chevaux bais, irréprochables de formes et
d'allures, passa rapidement sur la route; le prince se retourna à temps
pour les entrevoir ou plutôt les deviner à travers la grille.

--Et voilà l'équipage de Korzof qui va le chercher au débarcadère! C'est
très-amusant. Dis, Nadia, le coup de canon n'était peut-être pas pour
nous? C'était peut-être pour ses chevaux?

--Si les ordres n'avaient pas été donnés d'avance, répondit la jeune
fille de son ton froid, on n'aurait pas eu le temps d'atteler si vite.

--Ah! très-judicieux! fit le prince en regardant sa fille du coin de
l'œil.

Un de ses passe-temps favoris consistait à la taquiner discrètement,
sans paraître y mettre d'intention, ce qu'il faisait à merveille.

--Changes-tu de toilette pour aller à la musique? reprit-il après un
court silence, pendant lequel Nadia avait cueilli une poignée de fleurs,
qu'elle laissa tomber à ses pieds quand elle se retourna pour
l'écouter, ne gardant à la main que les deux roses.

Elle jeta un coup d'œil sur sa robe de batiste blanche, couverte de
dentelles, et répondit par un signe de tête négatif.

--Je me suis habillée avant le dîner, ajouta-t-elle.

--Je le sais, mais je pensais que tu aurais peut-être modifié tes
projets, continua le prince sur le même ton de léger persiflage.

--Pourquoi donc? demanda Nadia en le regardant bien en face, avec une
lueur hautaine dans ses beaux yeux gris foncé.

--Je t'adore, ma fille chérie! fit l'heureux père en l'attirant à lui
pour l'embrasser. Je suis un père terrible, je voudrais tout savoir...

--Vous savez tout! répondit-elle avec une franchise très-noble.

--Tout deviner, alors! continua Roubine en passant le bras de sa fille
sous le sien, deviner avant que tu saches toi-même!

Nadia baissa la tête; le prince continua:

--Je suis à la fois ton père et ta mère, ma Nadia chérie; j'ai peur de
ne pas t'aimer assez, ou de t'aimer mal, ou de t'aimer trop; si ton
admirable mère vivait, je serais tranquille sur ton bonheur; mais
puisque nous l'avons perdue, il faut nous aimer plus, d'abord, et puis
avoir plus de confiance encore l'un dans l'autre... Mais je ne suis pas
fait pour attirer ta confiance, Nadia...

--Oh! mon père! fit la jeune fille avec reproche, en s'inclinant pour
baiser la main qui retenait la sienne.

--Je veux dire que je suis un père trop jeune, un peu taquin, que je ne
suis pas l'homme absolument sérieux et patriarcal qui représente l'idéal
du père; je n'ai rien du confesseur, moi, Nadia! j'ai plutôt l'air d'un
camarade. C'est vrai! Au milieu de ces jeunes gens qui te font la cour,
je me sens aussi jeune qu'eux, et quand ils te font un compliment, pour
te dire que tu es gracieuse ou spirituelle, je me dis souvent qu'ils le
font mal et que je le ferais mieux, avec plus de grâce et parfois plus
de vérité. Avoue, Nadia, que je suis un père bien bizarre!

--Du tout! reprit la jeune fille en levant vers le prince son beau
regard plein de tendresse filiale; vous êtes un père adorable et un père
adoré.

--Et toi, tu es la plus charmante des filles! répliqua Roubine en la
regardant avec orgueil.

En effet, Nadia Roubine était une des plus belles personnes de la cour.
Grande et mince, avec cette flexibilité de roseau qui est un si grand
charme chez les jeunes filles russes, elle portait fièrement la lourde
et épaisse couronne de cheveux brun doré qui paraît sa tête; ses yeux
magnifiques n'avaient jamais menti: quand la politesse l'obligeait à se
taire, ils protestaient en dépit d'elle contre cette violation, de la
vérité. Sa bouche, un peu grande, était d'un dessin ferme et pur, et son
sourire découvrait des dents larges, légèrement écartées, mais parfaites
de forme et de couleur. Avec cela, la jeune princesse Roubine possédait
un sentiment artistique naturel qui lui faisait redouter les excès de
mauvais goût dans sa toilette et dans tout ce qui l'approchait; aussi ne
manquait-elle ni de flatteurs ni d'envieux.

Ils s'étaient arrêtés sur la terrasse, et Nadia regardait la mer, qui
changeait de couleur à la lueur décroissante du jour, lorsqu'une voiture
s'arrêta devant la villa, et les chevaux, devenus soudain immobiles,
firent danser le métal de leurs gourmettes.

Presque au même instant, Dmitri Korzof apparut dans l'embrasure de la
porte vitrée qui communiquait avec la terrasse.

--Bonjour, prince, dit-il; j'ai aperçu votre signal; je me permets de
venir vous remercier.

Il s'inclina devant la jeune fille, qui lui présentait sa main, et la
porta respectueusement à ses lèvres.

--Rentrant au logis après une absence de quatre mois, dit-il, vous ne
pouvez pas vous figurer combien la vue de votre pavillon m'a fait battre
le cœur.

--Plus que celle du pavillon national? demanda la jeune fille en
fronçant légèrement le sourcils.

--Ce n'était pas du tout la même chose, répondit le nouvel arrivé avec
un sourire lumineux qui seyait fort bien à son visage intelligent et
brave: le pavillon russe, c'était la patrie; le vôtre, princesse,
c'était... c'était l'amitié.

--Il n'a pas osé dire la famille! fit le prince en riant, pendant que
Korzof rougissait et que Nadia détournait la tête d'un air mécontent. Il
n'a pas osé, parce qu'il a une sœur féroce qui est jalouse de tous ses
amis! Toujours jalouse, la comtesse, eh?

--Toujours et plus que jamais, répondit Korzof en riant aussi. Mais cela
ne m'empêche pas, cher prince, de vous aimer comme un parent; au fond,
ma sœur le sait bien, et elle en est enchantée. Je ne vous demande pas
comment vous vous portez? L'air de la mer vous sied à merveille,
princesse.

--Quel aplomb d'appeler ça la mer! fit Roubine: un petit bras de golfe,
sans marées...

--Mais non sans tempêtes, interrompit le jeune voyageur. Voyons, prince,
soyez indulgent, et laissez le monde s'arranger de ce qu'il a. C'est de
la philosophie, cela, n'est-ce pas, princesse?

Nadia sourit et ne répondit pas.

--Vous viendrez à la musique, tantôt? demanda Roubine, au moment où
Korzof allait les quitter.

--Certainement! Sans cela je ne me serais pas tant pressé. Je passe chez
moi, pour y jeter un coup d'œil, et je vous rejoins. Vous y allez sans
doute?

Nadia fit un signe de tête affirmatif. Le jeune homme s'inclina devant
elle, serra la main de son père, et l'instant d'après la calèche passa
devant la grille du jardin, au grand trot de ses superbes chevaux.

Roubine regarda sa fille du coin de l'œil; elle paraissait très calme;
une légère rougeur teintait ses joues, ordinairement d'un ton mat.

--Comment le trouves-tu? demanda-t-il en passant le bras de Nadia sous
le sien.

--Mais, mon père... comme à l'ordinaire, répondit-elle tranquillement.
Un peu hâlé, mais c'est assez naturel; on dit qu'un voyage en mer
produit toujours cet effet.

Le prince, désappointé, quitta le bras de sa fille et fit deux pas vers
le salon.

--Voulez-vous un peu de musique, mon père? lui dit-elle en le rejoignant
aussitôt.

--La calèche est avancée, dit un valet de pied sur le seuil du salon.

Nadia mit un coquet chapeau de paille, s'enveloppa d'un léger burnous
brodé d'or et monta dans une élégante voiture basse, que connaissait
bien toute la brillante jeunesse de Péterhof. Son père s'assit auprès
d'elle, et ils roulèrent vers le parc, entraînés rapidement par deux
chevaux isabelle, uniques en Russie cette année-là, et sans prix.



II


Le soleil allait se coucher: en ces jours, les plus longs de l'année, il
ne disparaît de l'horizon que vers neuf heures et demie; ses derniers
rayons d'or rouge, colorant les coupoles du palais, enfilaient une haute
avenue et venaient illuminer le Samson colossal terrassant le lion, qui
semble taillé dans un bloc d'or massif, au milieu d'une vaste pièce
d'eau.

Tout à coup, un grondement sourd se fit entendre, et une énorme masse
d'eau s'élança vers le ciel tout d'une poussée, jaillissant de la bouche
du monstre, puis retomba en gerbe dans le bassin. Un bruit d'eaux
courantes se répandit dans tout le parc, et l'orchestre militaire, placé
devant le château, au milieu des parterres, fit entendre son premier
accord solennel.

C'est une fête dont la répétition a blasé ceux qui en sont les témoins
presque journaliers; mais Nadia n'était pas blasée. Tout en vivant au
milieu d'un luxe tel que bien peu le connaissent, elle avait conservé
une fraîcheur d'impressions rare parmi les jeunes filles de son âge et
de sa condition. Assise sur une chaise, au milieu d'un groupe
d'adorateurs, elle regardait se détacher sur la mer bleue, sur le ciel
déjà gris perle, la colonne gigantesque d'écume et de poussière d'eau
transparente que lançait le lion doré. Dans les jeux de la lumière et de
l'ombre, elle trouvait un charme captivant, qui berçait la mélancolie de
ses pensées secrètes.

Autour d'elle bruissait la vie mondaine: les belles promeneuses,
aimables et coquettes, s'installaient pour jouir de la fraîcheur du
soir, avec un bruit de soie froissée qui évoquait des idées de richesse
et de bien-être; les éperons des officiers de la garde faisaient
entendre un cliquetis sonore, et les dragonnes d'or filé retentissaient
sur le métal du fourreau de leurs sabres. Le roulement continu des
équipages, assourdi par une épaisse couche de sable, résonnait comme un
tonnerre lointain; l'orchestre continuait l'ouverture d'_Euryanthe_, qui
parle si bien des forêts et des solitudes, et sans entendre les propos
futiles, qui s'échangeaient auprès d'elle, Nadia, les yeux perdus au
ciel lointain, regardait s'allumer, dans l'azur clair encore, la
première étoile.

Elle jouissait profondément de toutes ces choses exquises, fruits d'une
civilisation brillante; le contraste d'un luxe artificiel avec la
richesse impérissable de la nature, le froissement des étoffes soyeuses
sous le murmure insensible des grands tilleuls, l'éclat du bronze doré
sur la demi-teinte opaline de la mer qui formait le fond de ce
magnifique tableau, doublaient la puissance de ses impressions. Mais,
tout en éprouvant le bien-être de cette jouissance artistique, elle ne
pouvait s'empêcher de se souvenir d'autres tableaux; ses lectures et la
tendance générale de son esprit la portaient à songer à ceux qui
travaillent obscurément pour produire l'or qui paye ces plaisirs et les
matériaux qui les composent. Privée trop jeune de sa mère, qui eût su
mettre plus de mesure dans ses enseignements, Nadia, élevée par une
institutrice anglaise, stricte observatrice des lois du devoir et de la
morale, avait pris d'elle un amour du peuple, une sympathie pour ses
souffrances, qui, peu à peu exagérée par sa tendance naturellement
enthousiaste, avait pris la force et l'empire d'une idée fixe.

Le bien qu'elle faisait autour d'elle ne lui suffisait pas: pendant les
années de son adolescence, sa bourse, sans cesse remplie par son père,
s'était sans cesse vidée dans des mains plus avides que méritantes.
Quelques désillusions dans cette voie lui inspirèrent le désir
d'attaquer le mal dans sa source, au lieu de chercher à l'amoindrir dans
ses effets. Nadia fit alors comme la plupart des jeunes filles riches de
son époque; elle eut à la campagne son école du dimanche, où les enfants
des villages voisins furent attirés par la promesse de récompenses; elle
fut au nombre des fondatrices d'une crèche, d'un orphelinat, d'une
maison de refuge. Son nom figura sur toutes les listes de charité à côté
de sommes considérables; mais, avant d'avoir dix-neuf ans, elle
connaissait l'inanité de ces œuvres, entreprises à grands frais par des
femmes inexpérimentées, qui dépensent dix fois la somme nécessaire pour
faire le bien et n'obtiennent qu'un résultat parfois nul, toujours
médiocre, faute de savoir ou de vouloir écarter toute ostentation
ruineuse et inutile.

--Et vous, princesse, en êtes-vous, du nouvel orphelinat? dit une voix
près d'elle.

Elle était si loin de Péterhof et du parterre, qu'elle ne put s'empêcher
de tressaillir.

--Pardon, répondit-elle en se remettant. Je pensais à autre chose. De
quoi parliez-vous?

--Du nouvel orphelinat fondé par la comtesse Brazof; elle a acheté une
maison au vieux Pétersbourg, pour y recevoir les filles d'ouvriers qui
resteraient orphelines. Vous en êtes sans doute?

--Non, répondit Nadia.

--Pourquoi? s'il m'est permis toutefois, princesse, de vous adresser
cette question, reprit le jeune aide de camp qui l'avait interrogée.

--Parce que toutes ces histoires-là finissent de même. Ou bien on n'a
pas d'orphelines, je ne sais pas pourquoi; ou bien on n'a pas
d'employés, parce qu'ils volent ou sont incapables; ou bien on n'a pas
d'argent, parce que les personnes charitables se lassent d'en donner,
voyant que cela n'avance à rien. Je ne suis pas pour les charités
collectives.

Un murmure d'approbation s'éleva du sein du groupe. Nadia eût dit
exactement le contraire, que l'approbation eut été la même. Il y avait
là une demi-douzaine de jeunes officiers de la garde, un général-major
de trente-deux ans et deux attachés au ministère des affaires
étrangères, qui étaient absolument abrutis par l'adoration que leur
inspirait la jeune princesse.

--Vous êtes si bonne, princesse! s'écria le général, vous faites plus de
bien à vous seule...

--Chut! fit la jeune fille en portant son éventail à ses lèvres,
respectez la musique!

La cour de Nadia tomba aussitôt dans un recueillement profond, et tout
le monde s'appliqua à écouter avec l'attention la plus soutenue le pot
pourri quelconque qu'exécutait l'orchestre militaire. Nadia échangea un
coup d'œil railleur avec son père, confident de toutes ses malices, et
ils se sourirent à la dérobée, puis reprirent l'apparence du sang-froid.

Deux ou trois dames s'approchèrent et causèrent un instant avec Nadia.
La comtesse Mazourine, sa tante, vint s'asseoir auprès d'elle comme elle
faisait d'ordinaire. C'est une dame d'honneur de la défunte impératrice,
une femme d'un grand cœur et d'un esprit fort sensé, qui remplaçait
autant que possible près de sa nièce la mère morte trop tôt. La
conversation continua par accès, au gré des caprices de la jeune fille,
qui causait pendant les morceaux de musique qui ne lui plaisaient pas et
qui ordonnait le silence pour les autres.

Les étoiles envahissaient rapidement le ciel toujours pâle, et la soirée
s'avançait; dix heures venaient de sonner, Korzof s'approcha du groupe
où trônait la jeune princesse.

--Enfin! dit Roubine, je pensais que vous nous feriez faux bond.

--Je vous cherche depuis une demi-heure. Vous avez changé le lieu de vos
audiences, mademoiselle? Jadis, l'an dernier, veux-je dire, on vous
trouvait plus près de l'orchestre.

--On est mieux ici, c'est presque une solitude, et plus je vis, plus
j'aime la solitude, répondit Nadia.

--Elle ne sera jamais où l'on vous trouve! fit galamment l'aide de camp.

Nadia sourit d'un air dédaigneux et remercia d'un léger signe de tête.
Korzof s'était assis en face d'elle; à la lueur de ces soirées de juin,
il pouvait lire comme en plein jour sur le visage de la jeune fille.

--Quelles nouvelles? demanda-t-il à son plus proche voisin. Je suis
depuis quatre mois sans communications avec le monde civilisé. Ces
voyages en bateau à vapeur sont presque la prison, sous ce rapport-là.

--En prison, on fait passer au moins une lime pour scier vos barreaux,
n'est-ce pas? fit Roubine, qui se sentait gai depuis l'arrivée du jeune
homme dans leur cercle.

--Oui, il y a cela, reprit Korzof, et puis enfin, si l'on est condamné,
c'est pour quelque chose, et cela vous occupe; tandis qu'à bord d'un
navire...

--Il vous arrive donc de ne savoir à quoi penser? demanda Nadia en
relevant la tête pour regarder son interlocuteur. Vous n'avez pas en
vous, ni au dehors, de quoi vous occuper l'esprit?

--Je vous demande pardon, mademoiselle, j'ai l'esprit et le cœur pleins
de choses graves; mais comme elles ne sont point encourageantes,--ni
encouragées,--ajouta-t-il plus bas, ces pensées sont des compagnes sans
gaieté. Dites-moi donc ce qu'on fait dans le monde; qui meurt, naît ou
se marie?

--Peu de morts, et pas intéressantes, repartit le prince; pas de
naissances, que je sache; mais des mariages,--tant qu'on en voudra. Olga
Rézine épouse Bachmakof; Moraline épouse mademoiselle Kouref...
attendez... Natacha Doubler épouse le vieux Serguinof...

--Mariage d'amour? demanda Korzof en souriant.

La voix de Nadia s'éleva un peu tremblante de colère ou d'émotion.

--Autant d'un côté que de l'autre, dit-elle.

La musique se taisait en ce moment; ils étaient loin des conversations
bruyantes; le seul bruit qui accompagnât sa voix était celui des eaux
jaillissantes, retombant en pluie dans les bassins.

--Natacha épouse un vieux mari parce qu'il lui apporte sa fortune, et
Serguinof épouse la jeune fille parce qu'elle est belle, bien élevée, et
qu'elle va lui faire un intérieur agréable pour ses vieux jours. C'est
un mariage d'intérêt... les autres aussi. Ce sont des fortunes qui
s'unissent, rien de plus. Est-ce que Olga ne devrait pas avoir honte,
elle qui a un million de dot, d'épouser Bachmakof qui en a un et demi?
N'y a-t-il donc plus, sur la terre, d'hommes jeunes et intelligents, de
filles généreuses et désintéressées, pour que tout mariage soit un
trafic ou un placement à de gros intérêts?

--Permettez, princesse, dit le général-major en se rengorgeant; la
richesse serait-elle, dans vos idées, un obstacle aux sentiments?

--Ce n'est pas cela que je veux dire, fit Nadia avec quelque impatience,
et vous le savez bien! Une fois que ces couples s'aiment ou croient
s'aimer, ils se marient... Mon Dieu! c'est très-naturel, et ils font
très-bien; ils n'ont d'ailleurs rien de mieux à faire! Mais que
voulez-vous qu'ils deviennent ensuite? Quel avenir leur est réservé, à
ces êtres qui n'ont rien à faire dans la vie que de s'amuser partout où
l'on s'amuse et de s'ennuyer à la maison, quand ils sont seuls? Tant
qu'ils sont jeunes, à force de se traîner réciproquement au bal, au
théâtre, à l'étranger, à Karlsbad ou à Monaco, ils passent le temps tant
bien que mal; puis, quand ils sont vieux, ils soignent leur goutte ou
leur maladie de foie. Croyez-vous qu'ils s'aiment alors, quand ils sont
lassés, écœurés l'un de l'autre? croyez-vous qu'ils se souviennent de
leur jeunesse, du temps où ils croyaient s'aimer?

Elle haussa les épaules avec dégoût.

--Nadia, lui dit sa tante avec douceur, tous les mariages ne sont pas
tels que tu les dépeins!

--Vous avez raison, ma tante! Il y a les gens qui se séparent, parce que
la vie en commun leur est intolérable, ou bien parce que... Mais
j'oublie que je suis une demoiselle bien élevée, et que certains sujets
de conversation me sont interdits.

--Nadia! fit doucement son père avec un accent de tendre reproche.

Elle allait parler, lorsque les cors anglais jouèrent une phrase
mélodieuse qui la fit tressaillir.

--Écoutez! dit-elle.

On écouta. La phrase se déroula avec une grâce et une souplesse
infinies, parcourant l'orchestre comme un ruban de lumière qui se
glisserait à travers la trame instrumentale; puis elle se perdit, comme
il arrive trop souvent, dans une explosion bruyante et banale. Nadia
releva la tête, qu'elle tenait baissée pour mieux entendre, et ses yeux
rencontrèrent le regard de Korzof.

--Quel serait donc votre idéal du mariage, princesse? dit-il doucement,
mais d'une voix, nette.

La jeune fille le regarda avec une sorte de défi.

--Je voudrais, dit-elle avec plus de force qu'elle n'en apportait
d'ordinaire à de simples conversations mondaines, je voudrais que chaque
être humain eût un but dans la vie: que ce soit l'art, la poésie, la
science, peu importe. Je voudrais qu'un homme ne se contentât pas de
vivre heureux et de dépenser son argent, l'argent qui lui vient de la
sueur de ses paysans ou du travail de ses pères, d'une façon quelconque,
satisfait d'en donner une part à ceux qui n'ont rien. Je voudrais qu'il
fît quelque chose, qu'il fût quelqu'un; je voudrais que ce fût aussi
vrai pour les femmes que pour les hommes; celles-ci ne peuvent payer de
leur personne, suivant les lois de notre société! Soit. Qu'au moins leur
fortune soit pour elles un moyen de faire le bien, que toute héritière
appelle à elle par le mariage un homme pauvre et intelligent... En
agissant ainsi, elle rachètera son péché originel, sa fortune, qui la
met d'avance au rang des inutiles!

Un chœur de réprobation s'éleva autour de Nadia.

--Oh! princesse! vous le dites, mais vous ne le feriez pas! s'écria l'un
des attachés au ministère.

Nadia se leva et promena sur ceux qui l'entouraient un regard assuré.

--Moi? Vous ne me connaissez pas! Eh bien, je le jure en présence de
vous tous, qui en êtes témoins, puisque le ciel a voulu me faire riche
et de haute naissance, je n'épouserai qu'un homme sans fortune; mais,
par son mérite et ses talents, il se sera fait une position honorable.
Je le jure!

Elle étendit sa main droite vers le ciel et la mer, pour les prendre à
témoin de son serment.

--Nadia! fit son père frappé au cœur.

--Je l'ai juré, mon père, répéta la jeune fille; mais vous savez bien
que je ne contrecarrerai pas vos désirs; je saurais vivre et mourir près
de vous, sans désirer d'autre bonheur.

La musique avait fini de jouer, la foule se dispersait, et le roulement
des équipages avait recommencé. Les eaux cessèrent de se faire entendre,
et le silence régna sous les grands arbres.

--Princesse, dit tout bas Korzof, j'aurais à vous parler; daignerez-vous
m'accorder un moment d'entretien?

--Quand il vous plaira, fit Nadia, les yeux encore pleins d'une flamme
hautaine.

Son cercle d'adorateurs l'escorta jusqu'à sa voiture, où elle monta avec
sa tante, pendant que Roubine s'asseyait aux côtés de Korzof, qui lui
avait proposé de l'accompagner. Les calèches s'éloignèrent, laissant les
adorateurs un peu penauds.

--Quelle personne extraordinaire! s'écria le général, quand elle eut
disparu.

--Vous savez, général, repartit l'aide de camp, ce sont des paradoxes:
il ne faut pas y faire attention!



III


Le lendemain de ce jour mémorable fut, comme le sont souvent les
lendemains de fête, une journée triste et grise; dès l'aube, les gouttes
de pluie s'acharnaient à battre les vitres; à onze heures, il fut
évident que tout espoir de beau temps était perdu.

Nadia descendit à ce moment de sa chambre, située au premier. Elle
savait que son père aimait à se lever tard, et elle avait à cœur de ne
pas se montrer devant lui dans les appartements du rez-de-chaussée, afin
de ne pas avoir l'air de faire un reproche à la paresse paternelle par
le spectacle de son activité. Comme elle entrait dans la grande salle à
manger vitrée de trois côtés, ainsi qu'une serre, le premier objet qui
attira son attention fut la grande pipe turque de son père, posée en
travers du petit guéridon qui portait tout un attirail de fumeur. Cette
pipe avait un air morose et abandonné, qui frappa la jeune fille, et ses
yeux se reportèrent du guéridon au prince lui-même, qui, le front appuyé
contre la fenêtre, regardait avec une persistance extraordinaire le
paysage rayé de pluie.

--Mon père! dit la douce voix de la jeune fille.

Un léger tressaillement des épaules du prince prouva à Nadia qu'il avait
fort bien entendu, mais il resta immobile. Elle s'approcha de lui, et
appuya son menton sur ses deux mains croisées, qu'elle posa sur l'épaule
du rêveur taciturne. Il ne bougea pas. Alors elle avança son aimable
visage, jusqu'à ce qu'il sentît les cheveux follets de la jeune fille
effleurer le bout de ses moustaches.

Il tourna alors un peu la tête, et rencontra le regard de Nadia, plein
de tendre malice et d'une raillerie qui cependant n'excluait pas le
respect. Il voulait se montrer sévère, mais ce fut impossible.

--On boude? dit-elle avec une inflexion de voix si comique, que Roubine
ne put y tenir.

--Sorcière! dit-il en souriant.

Il embrassa sa fille et se laissa conduire vers son fauteuil; Nadia
prit délicatement le tuyau de son houka, le lui mit dans la main, alluma
une allumette de papier roulé à la bougie qui brûlait perpétuellement
sur le guéridon, en attendant les caprices du fumeur, puis elle
s'agenouilla devant son père et mit le feu au tabac d'Orient blond et
parfumé, dont il tira machinalement quelques bouffées. Quand ce fut
fait, elle se rejeta légèrement en arrière, à demi assise, et elle
regarda le prince avec ce mélange de tendresse et de douce raillerie qui
la rendait si séduisante.

--On ne boude plus? fit-elle en souriant.

--Écoute, Nadia, dit son père d'un ton sérieux...

Elle fut aussitôt debout, et son visage prit une expression grave et
digne.

--Écoute, continua-t-il, je te passe tous tes caprices et bien des
folies; mais, hier soir, avoue que tu as dépassé la limite de ce que je
puis permettre...

Elle rejeta un peu la tête en arrière, comme si le poids de ses nattes
eût été trop lourd pour elle, et elle attendit la suite, avec calme.

--Quand tu prends solennellement à témoin les étoiles et le monde
entier, et les grandes eaux, et l'état-major, et les ministères, de ton
intention, continua le prince qui réchauffait en parlant sa mauvaise
humeur un instant refroidie, je voudrais au moins, par amour-propre pour
toi-même, que cette intention fût praticable; mais en déclarant que tu
épouseras un homme sans fortune, si tu mets à la porte de chez nous tous
les gens qui ont l'habitude du savon et du linge propre, tu ne prétends
pas m'infliger à leur place les porteurs d'eau de la capitale, et les
maîtres d'école de province?

La pluie frappait les vitres avec une violence redoublée, et le vent
faisait tourbillonner dans l'air des bouquets de feuilles vertes,
arrachées aux arbres du parc. Nadia jeta un coup d'œil du côté de la
fenêtre, et ne voyant aucun moyen d'éviter le choc, se prépara à la
bataille. Le prince la regarda brusquement, comme pour surprendre sur
son visage quelque expression rétive; mais elle ne se laissa point
prendre en défaut, et resta dans la même attitude, fière et pourtant
respectueuse.

--Eh bien, Nadia, réponds! fit-il enfin, ennuyé de ne pas trouver de
prétexte à une autre bouffée de colère.

--Mon père, dit-elle d'une voix tendre et soumise, je suis au désespoir
de vous avoir causé du chagrin, et il faut que vous ayez du chagrin pour
m'avoir parlé comme vous venez de le faire. Mais il s'agit de choses si
graves que je me permettrai de vous présenter quelques objections.

--Des objections! s'écria Roubine, il s'agit bien de cela! Tu as fait
hier une déclaration de principes, qui équivaut à une déclaration de
guerre...

--Oh! mon père!

--Oui, de guerre à tout ce qui a quelque bon sens! Si tu m'en avais
parlé d'avance, au moins! Si tu m'avais dit ce que tu voulais! Nous
aurions causé, nous serions peut-être venus à bout de nous entendre! Car
enfin, tu le sais bien, Nadia, je ne veux au monde que ton bonheur!

La voix du prince se brisa dans sa gorge, et il s'arrêta court. La jeune
fille se rapprocha de lui, s'agenouilla à ses pieds comme elle l'avait
fait l'instant d'avant, et posa ses deux coudes sur les genoux de son
père, en joignant les mains avec un geste charmant de repentir et de
prière.

--Mon père bien-aimé, dit-elle, j'ai eu grand tort de parler devant des
étrangers de choses si intimes, et qui touchent si profondément à notre
bonheur à tous deux, qui est le même, n'est-ce pas? J'aurais dû me taire
hier, causer avec vous, vous exposer mes idées; mais je ne savais pas,
je vous assure que je ne savais pas moi-même ce que je voulais, jusqu'au
moment où la conversation m'a apporté comme une grande lumière. En
entendant parler des mariages que le monde approuve, j'ai senti une
grande indignation... je ne voudrais d'aucun mariage à ce prix, mon
père, et vous, le voudriez-vous pour votre enfant?

--Mais, Nadia, dit le prince avec beaucoup de bon sens, tous les
mariages ne sont pas comme ceux-là! J'ai épousé ta mère, je t'assure que
ce n'était ni par manque d'occupation pour mon esprit oisif, ni pour
voir ma maison bien tenue, ni pour augmenter ma fortune; je l'ai épousée
tout simplement parce que je l'aimais! Tu trouves que cela ne suffit
pas?

--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit la jeune fille, légèrement
embarrassée. Ne pensez-vous pas, mon père, qu'on pourrait concilier
votre manière de voir et la mienne, en épousant un homme sans fortune
qu'on aimerait?

Roubine fit un mouvement, Nadia se leva rapidement et s'assit sur une
chaise basse en face de son père.

--Dis tout de suite que tu t'es éprise d'un étudiant pauvre et que tu
veux l'épouser pour donner à son génie des ailes d'or et de
papier-monnaie?

--Non, mon père, cela n'est pas, répondit-elle fermement, quoiqu'elle
fût devenue très-pâle; mais si cela était, y verriez-vous du mal?

--Certainement! Écoute bien, mon enfant: je ne mettrai pas d'obstacles
au mariage de ton choix, pourvu que tu m'amènes un gendre bien élevé,
homme du monde, un gendre digne de moi, et digne de toi; les étudiants
peuvent avoir du génie, Nadia, mais ils ont des familles impossibles.
Voyons! sois franche! accepterais-tu d'être la bru d'un prêtre de
village ou d'un petit épicier de province, ou d'un employé de
quatorzième classe au ministère des affaires étrangères... quand le
ministre actuel a demandé ta main il n'y a pas trois mois!

Nadia écoutait respectueusement sans la moindre apparence de rébellion,
mais avec la même fermeté de maintien.

--Mon père, dit-elle, le ministre avait cinquante ans, et pour mille
raisons qu'il serait superflu de vous donner, je ne pouvais l'aimer; par
conséquent, je ne pouvais l'épouser. Vous connaissez le respect que j'ai
de moi-même; pourquoi alors me prêter des pensées que je ne saurais
avoir? L'homme qui sera mon mari, qui sera votre gendre, sera forcément
un homme du monde, instruit et bien élevé; sans cela, comment
l'aimerais-je?

--Tu auras alors beaucoup de peine à mettre d'accord tes théories
utilitaires avec tes sympathies personnelles, fit le prince avec un
soupir.

--Alors j'aimerais mieux ne jamais me marier, répondit la jeune fille,
avec un sourire charmant.

--Si tu crois que tu m'ouvres là une perspective rassurante! s'écria
Roubine. Une vieille fille philanthrope et humanitaire, un vrai fléau!
Quel avenir!

--Ne grondez plus, mon père, je vais vous faire un peu de musique.

Elle penchait vers lui son beau visage avec tant de grâce câline, tant
d'abandon filial, que, malgré son humeur, il ne put y résister, et il
embrassa la joue fraîche qui s'offrait à lui.

--Pas de musique sérieuse, répondit-il; mais si tu me jouais une valse
de Strauss, cela changerait peut-être le cours de mes idées.

Nadia étouffa un soupir et se mit au piano. Le prince se croisa les
bras, et, tant que joua sa fille, il marcha de long en large dans le
vaste salon. Quand elle eut terminé, il se tourna vers elle.

--Tu n'aimes pas cette musique-là? dit-il en la regardant avec une sorte
de tendresse inquiète.

--Pas beaucoup, cher père.

--Oui; c'est de la musique inutile, n'est-ce pas? De mon temps, on
aimait cela; nous aimions les Italiens, Bellini, Rossini; Donizetti nous
paraissait déjà compliqué; vous autres jeunes, vous avez changé tout
cela; les classiques vous semblent trop simples; il vous faut du
Schumann! Et moi, je n'y entends rien... Est-ce nous qui nous faisons
vieux, ou vous qui voulez aller trop vite?...

La jeune fille écoutait, les mains jointes, la tête baissée; elle leva
les yeux sur son père.

--Tu es une utilitaire, n'est-ce pas? reprit le prince encore chagrin.
Tu veux, que tout serve à quelque chose? Tu ne comprends pas les belles
choses pour le plaisir de les avoir, de les voir; tu portes des robes
merveilleuses parce que cela fait travailler les couturières, et tu
cueilles des roses qui valent cinq roubles la pièce parce que cela fait
vivre les jardiniers... Tu m'as expliqué tout cela... mais moi, Nadia,
j'aime tes robes parce qu'elles te rendent plus jolie, et j'aime les
roses parce qu'elles sentent bon... Cela ne te suffit pas à toi?

--Vous êtes le meilleur des hommes et le plus adorable des pères,
répondit-elle en lui souriant; on ne vous demande rien de plus. Vous
avez rempli votre tâche sur la terre en étant un brave officier, un bon
père de famille, un propriétaire foncier des plus indulgents. Vous avez
le droit d'aimer les roses pour elles-mêmes, mes robes parce qu'elles me
vont bien, et les valses parce qu'elles vous rappellent d'heureux
souvenirs, ou parce qu'elles bercent doucement vos rêveries, sans que
vous ayez besoin de vous fatiguer le cerveau pour les comprendre. Soyez
indulgent pour votre enfant indocile, mon père, car elle vous aime
par-dessus tout en ce monde!

La paix était faite; aussi bien, le prince ne se sentait plus en état de
lutter pour ce jour-là; rien ne répugnait plus à sa bonne nature que le
ton de la réprimande, et le sentiment de son devoir paternel pouvait
seul le mettre en humeur de gronder. Heureux de pouvoir mettre de côté
les idées désagréables qui le hantaient depuis la veille, il s'abandonna
au plaisir d'écouter sa fille, qui feuilleta pour lui pendant une heure
un recueil complet de partitions italiennes.

La pluie tombait toujours: Nadia, fatiguée, avait quitté le piano, et
s'approchait de la fenêtre pour lire le journal, quand la porte
s'ouvrit, et un domestique, s'approchant de la jeune fille, lui dit
quelques mots à mi-voix.

--Qu'y a-t-il? demanda le prince en se retournant.

--Rien, mon père. C'est l'intendant qui envoie son fils nous apporter
les comptes pour le premier semestre de l'année.

--Pourquoi ne vient-il pas lui-même?

--Il est malade, paraît-il; voulez-vous le recevoir, ou préférez-vous
que je vous épargne cet ennui?

--Vas-y, fit Roubine avec un demi-sourire. Puisque tu aimes à te rendre
utile... Et puis, au bout du compte, c'est toi qui es mon ministre des
finances...

Nadia lui envoya un baiser du bout des doigts et quitta la salle à
manger. Le prince prit alors le journal abandonné et se mit à le lire,
mais le courage lui manqua bientôt; il déposa son houka, s'endormit d'un
paisible sommeil sur les dépêches de l'étranger.

Le fils de l'intendant était un beau garçon de vingt-quatre ans, d'une
structure un peu lourde, et qui devait encore s'alourdir avec l'âge;
mais pour le moment, ses cheveux et sa barbe d'un blond foncé, et ses
yeux bleus largement ouverts, donnaient à sa physionomie un certain
charme, qu'aurait démenti pour un observateur attentif une expression
rusée qui apparaissait de temps en temps dans le regard, si franc en
apparence. Il attendit debout dans la vaste pièce qui servait
d'antichambre, et s'inclina respectueusement devant la jeune princesse,
dont il porta la main à ses lèvres, suivant l'usage russe.

--Eh bien, Féodor, dit-elle, tout va-t-il bien à la campagne?

--Très-bien, princesse, avec l'aide de Dieu, répondit le jeune homme, en
souriant de façon a découvrir ses belles dents blanches.

--Venez par ici, fit Nadia en entrant dans le cabinet de son père, vaste
pièce assombrie déjà par d'épais rideaux foncés, où le jour triste et
pluvieux pénétrait à peine.

Elle s'assit devant le grand bureau de chêne et indiqua un siège près
d'elle au jeune homme, qui resta debout encore un instant.

--Vous avez apporté vos papiers? demanda-t-elle.

--Oui, princesse.

--Eh bien, asseyez-vous donc, et montrez-les-moi.

Avec un geste qui exprimait à la fois son sentiment de l'honneur qui lui
était fait et une certaine aisance familière, Féodor Stepline prit la
chaise qu'on lui désignait et tira d'une volumineuse serviette une
liasse de papiers que la princesse examina minutieusement un à un, tout
en ayant soin de reporter les chiffres qu'ils représentaient sur un
carnet à part. Quant la liasse fut complètement dépouillée, Nadia fit
l'addition des chiffres qu'elle avait notés, et la vérifia à plusieurs
reprises.

Pendant qu'elle opérait ce travail, les yeux du jeune homme
l'observaient attentivement, avec des expressions parfois très-diverses.
Tantôt ils s'arrêtaient avec admiration sur les lourdes tresses, sur le
cou blanc, incliné vers le papier, sur les doigts effilés, chargés de
bagues étincelantes; puis ils se reportaient sur les sommes inscrites
sur le carnet, et brillaient alors d'un éclat sombre et presque méchant.
Lorsque Nadia eut fini ses calculs, elle releva la tête et tourna son
visage vers Stepline.

--Total: trente-sept mille six cents roubles? dit-elle.

--Exactement, princesse, répondit Féodor en reprenant un air officiel.
Les voici.

Il tira du portefeuille plusieurs paquets de billets de banque et les
passa un à un à la jeune fille, qui les vérifia soigneusement, en les
mettant de côté à mesure dans un tiroir. Lorsque le dernier eut été
rejoindre les autres, elle ferma le tiroir, mit la clef dans sa poche,
tourna un peu son fauteuil vers Stepline, et lui dit avec grande
douceur:

--Maintenant, parlez-moi un peu de votre village.

Féodor Stepline prit aussitôt un air grave.

--Tout y va à souhait, princesse, dit-il; votre école est pleine
d'enfants... L'instituteur est parti il y a huit jours, mais les classes
continuent néanmoins.

--Parti? Pourquoi?

--Il s'ennuyait, je pense, dit Féodor en baissant les yeux. Depuis
longtemps il négligeait ses devoirs...

--Pourquoi ne pas me l'avoir écrit? fit Nadia avec animation. Les
classes ne devaient pas souffrir de sa négligence.

--Elles n'en ont pas souffert, répondit le jeune homme, toujours avec le
même air de modestie.

--Qui donc suppléait le maître?

--Moi. Excusez-moi, Votre Altesse, si j'ai encouru le risque de vous
déplaire, continua-t-il avec un redoublement d'humilité, mais je savais
que vous aviez cette école extrêmement à cœur, et j'ai remplacé le
maître toutes les fois qu'il a manqué sa classe.

Nadia allait le remercier chaleureusement, elle le regardait et ouvrait
la bouche pour parler, lorsque, soudain, elle s'arrêta dans son élan,
fixa les yeux sur lui avec une certaine persistance et dit d'un ton
calme:

--Je vous remercie.

Stepline n'avait pas remarqué ce changement; il reprit du même ton ému:

--Tout le monde à la campagne est pénétré de la bonté de notre
princesse. Les effets d'une initiative généreuse sont parfois bien
divers et bien inattendus... En voyant le mal que la princesse se donne,
plus d'un, qui ne songeait qu'à vivre honnêtement en remplissant son
devoir, a compris que cela n'était pas suffisant, et s'est adonné à
d'autres études. Le petit hôpital est trop petit, et mon père ne peut
plus suffire aux demandes des malades; le peu de connaissances qu'il a
en médecine, celles que notre princesse a bien voulu lui communiquer,
n'est plus à la hauteur des besoins... il nous faudrait un jeune
médecin, un officier de santé, tout au moins...

--Qui se dévouera assez à la cause de ceux qui souffrent, pour
s'enterrer dans un village de province, sans relations intellectuelles,
sans distractions d'aucun genre...

--J'avais pensé, reprit Stepline, de la même voix contenue et pour ainsi
dire étouffée, que si notre princesse daignait m'encourager...

--Eh bien? fit Nadia, un peu curieuse.

--J'aurais volontiers fait les études nécessaires... Ce n'est après tout
ni très-long ni très-difficile, et alors...

--Vous auriez consacré votre vie à notre petit hôpital? demanda la
jeune fille, un peu troublée par cette proposition inattendue.

Stepline la regarda.

--Certes, dit-il.

--Je vous croyais ambitieux.

Une lueur singulière passa dans les yeux du jeune homme.

--Ma plus haute ambition n'a jamais cessé d'être un simple vœu: celui de
me rendre digne des bontés de notre bienfaisante princesse, de mériter
un peu de son estime... un peu de cette affection qu'elle fait rayonner
sur tous ceux qui l'approchent...

Nadia baissa les yeux à son tour et se mordit les lèvres.

--Ce n'est pas uniquement l'ambition de bien faire, alors, qui vous
pousse dans cette voie? dit-elle, sans témoigner d'émotion.

Stepline prit une assurance nouvelle.

--Vous nous avez enseigné et répété, princesse, dit-il, et vos
enseignements ne sont pas tombés dans un terrain stérile, que l'homme
est le fils de ses œuvres, et qu'il n'est pas de situation à laquelle ne
puisse parvenir un homme vraiment résolu et intelligent. Vous nous avez
cité de nombreux exemples dans l'histoire de tous les pays, ajoutant
que si ces faits se produisaient plus rarement en Russie, c'était à
cause de l'inégalité des conditions, mais que peu à peu ces distances
s'effaceraient... Votre père a bien voulu affranchir le mien; je suis un
homme libre; pourquoi, dites-le, princesse, ne pourrais-je pas aspirer
aux destinées que vous m'avez fait entrevoir?

--Vous parlez bien, dit Nadia, vous avez reçu une bonne éducation.

--Mon père n'a rien ménagé pour m'instruire, répondit Féodor. Il sait à
peine lire lui-même, mais il m'a fait enseigner par le prêtre de notre
église tout ce que celui-ci pouvait m'apprendre. Pour le reste j'ai
passé deux ans à l'Université de Moscou...

--Et vous vous résigneriez à consacrer votre existence à de pauvres
souffreteux de village? demanda la jeune fille encore incrédule.

--Pour vous, que ne ferait-on pas? dit-il à voix basse.

Nadia se leva doucement et prit les liasses de papiers entre ses deux
mains.

--J'en parlerai à mon père, dit-elle. C'est à lui de juger ces
questions-là.

--Si vous vouliez parler en ma faveur, insista le jeune homme.

--C'est l'affaire du prince, répéta Nadia. Quand repartez-vous?

--Quand vous l'ordonnerez, répondit Stepline d'un ton soumis.

--Tout de suite, alors, dit la jeune fille d'un ton calme.

--Sans vous revoir?

Elle fixa sur lui le regard de ses beaux yeux fiers et tranquilles.

--Nous avons terminé nos affaires, dit-elle, je n'ai plus de temps à
vous donner. On vous écrira, relativement à la demande que vous venez de
faire.

--Et quand notre princesse daignera-t-elle visiter ses terres?

--Dans trois semaines environ; mais vous aurez la réponse de mon père
bien avant cela.

Stepline restait debout, dans une attitude humiliée.

--Vous direz aux enfants de notre école que je leur sais gré de leur
bonne conduite. Je vous remercie encore une fois d'avoir pris soin
d'eux... Nous enverrons un nouveau maître d'ici peu. En attendant, je
vous prie de bien vouloir leur continuer vos soins.

Elle parlait avec une urbanité parfaite, mais sans le moindre abandon.
Féodor Stepline sentit qu'il venait de perdre une grosse partie, et
pourtant, il n'avait pas conscience d'avoir mal joué.

--Au revoir, fit Nadia en le saluant d'un signe de tête.

Elle sortit du cabinet, et il la suivit l'air penaud. Elle entra dans la
salle à manger dont la porte se referma sur elle, et il quitta aussitôt
la maison.

--Qu'est-ce qu'il t'a conté, ce blanc-bec? demanda en français le prince
qui sortait de son doux sommeil.

--Il m'a compté vos revenus, dit Nadia en souriant. Nous sommes riches,
mon père; le rendement de nos terres du Volga seules donne pour le
semestre plus de trente-sept mille roubles.

--Eh bien, tant mieux! fit Roubine en étouffant un bâillement; tu
pourras t'acheter une autre voiture; tu avais envie d'un petit panier à
deux poneys que nous avons vu l'autre fois; veux-tu que je l'envoie
chercher? Je t'en fais cadeau.

--Non, merci, mon père, répondit la jeune fille d'un ton pensif. Je
vous demanderai peut-être autre chose.

--Fais ce que tu voudras. Dis, Nadia, est-ce qu'il va pleuvoir comme
cela toute la journée? continua Roubine d'un ton si piteux qu'elle ne
put s'empêcher de rire.

--Je crains, mon père bien-aimé, que même avec trente-sept mille roubles
dans votre tiroir, il ne vous soit impossible d'empêcher cela.

--Eh bien, au moins, envoie chez Korzof pour l'inviter à dîner. C'est
assommant, la pluie! on ne sait plus que faire de soi!

Sans faire d'objection, Nadia fit exécuter l'ordre de son père. Le
messager revint en peu de temps avec la nouvelle que Korzof acceptait
l'invitation, et se présenterait à cinq heures, ce qui parut satisfaire
Roubine, et lui rendit sa bonne humeur.

--Mon père, dit la jeune fille, qu'est-ce que c'est que Féodor Stepline?

--Un garçon intelligent: son père est un vieux coquin, mais autant le
garder comme intendant que d'en prendre un autre qui me volerait tout
autant: au moins, je suis accoutumé à la façon de voler de celui-là; un
autre, cela me changerait.

Mille impressions fugitives avaient passé sur le visage de Nadia
pendant que son père parlait; quand il eut terminé, elle resta un
instant silencieuse.

--Mais, dit-elle en hésitant, son fils n'en sait rien?

--Féodor? C'est lui qui fait les comptes! Son père est très-fort sur
l'addition et surtout sur la soustraction; il réussit même fort bien la
preuve, puisque je ne l'ai jamais pincé en flagrant délit, mais il
ignore les plus vulgaires éléments de l'orthographe, et c'est M.
Stepline fils qui aligne les belles écritures que voilà (il indiquait
les papiers); et pour une parfaite régularité, un commis aux écritures
les copie sur les registres. Tu les connais, nos beaux registres?
Sont-ils assez bien tenus!

Roubine riait bonnement; la pensée qu'en échange des huit ou dix mille
roubles qu'il lui volait annuellement, son intendant offrait à son
inspection de si beaux registres, lui semblait très-comique.

Nadia ne riait pas.

--Ce garçon complice de son père, dit-elle enfin, cela me passe! Comment
concilier...

--Concilier quoi? demanda le prince, amusé de la voir perplexe, car il
aimait à la taquiner.

En peu de mots, la jeune fille mit son père au courant des ambitions de
Féodor.

--Il t'a conté cela? fit Roubine devenu grave. En quels termes?

Nadia essayait de se rappeler exactement les paroles du jeune homme...
tout à coup une rougeur ardente envahit son visage, et elle s'arrêta
brusquement.

--Peu importe, dit-elle: évidemment, c'est un vulgaire ambitieux.

Son père la regardait avec une certaine inquiétude. Il leva un doigt en
l'air.

--Prends garde, ma fille, dit-il, avec tes idées de nivellement des
classes, tu pourrais faire naître dans des cerveaux détraqués des
pensées que tu n'as jamais voulu leur communiquer... Cet imbécile ne t'a
pas manqué de respect, j'espère, que te voilà si déconfite?

--Non, mon père, pas le moins du monde, répondit la jeune fille,
profondément mortifiée au souvenir des paroles de Féodor: «Pour vous,
que ne ferais-je pas?» Que lui répondez-vous?

--Oh! c'est bien simple: que mes malades n'ont pas le temps d'attendre
qu'il ait fini ses études, et que nous chercherons un officier de santé
tout prêt.

Nadia embrassa son père. La porte s'ouvrit, et Korzof entra.

--Il pleuvait tellement, dit-il en s'excusant de se présenter de si
bonne heure, et la journée me paraissait si longue, que je suis venu, au
risque d'être importun...

--Non, non! s'écria Roubine enchanté. Nous allons faire un whist avec un
mort, en attendant le dîner. Il n'y a encore que les cartes pour tuer
une journée qui ne veut pas mourir.

La table de jeu fut aussitôt dressée, et les trois partenaires
s'assirent gravement autour, comme si c'eût été un autel, prêt pour
quelque sacrifice. Avec l'entrée de Korzof une influence de joie et de
bien-être semblait être répandue dans l'appartement. Ils jouèrent ainsi,
jusqu'à l'heure du dîner, tout en causant de mille choses.

Vers sept heures, une éclaircie se fit dans le ciel gris, et une bande
jaune se montra à l'occident.

--Miracle, il ne pleut plus! s'écria Roubine en ouvrant la porte de la
terrasse.

Une bonne odeur de verdure mouillée pénétra dans la salle à manger, et
les trois amis se risquèrent au dehors. La vapeur d'eau montait de
partout en un brouillard léger que perçaient à peine des points plus
foncés représentant des édifices ou des masses d'arbres. Un peu de
soleil apparut, éclairant d'une joie mélancolique les arbrisseaux encore
abattus sous le poids de l'averse.

--Ah! on revit! s'écria Roubine en se dégourdissant les jambes à grands
pas.

Nadia était restée sur le seuil, pour ne pas mouiller ses petits
souliers. Korzof s'approcha d'elle.

--S'il fait beau, mademoiselle, lui dit-il, n'irez-vous pas vous
promener demain dans les parterres?

Elle fit un signe d'approbation.

--Me permettrez-vous de vous y rencontrer?

Elle répéta le même signe.

--Je vous remercie, fit Korzof avec beaucoup de dignité.

Elle comprit que celui-là était un homme; il savait le prix de ce qu'il
demandait, et se sentait digne de l'obtenir. Elle quitta la porte de la
terrasse et se dirigea vers le salon, où elle s'assit devant le piano.
Ses doigts errèrent distraitement sur les touches, jusqu'au moment où
les deux hommes vinrent la rejoindre.

Entre la musique et la conversation, ils passèrent une soirée
délicieuse.



IV


Un vent frais et joyeux faisait frissonner les feuilles des grands
tilleuls et secouait sur les avenues une jonchée de fleurs ailées et
odorantes, qui s'envolaient au loin jusque dans les parterres. Nadia
vint s'asseoir au bout des jardins, à l'endroit où ils rejoignent les
allées qui coupent les taillis, et elle resta rêveuse un instant, les
mains à demi enlacées sur ses genoux.

Elle était seule; sa dame de compagnie lui avait demandé une heure de
congé, et la jeune fille l'avait accordée, voyant dans ce hasard une
intention providentielle. C'était donc un véritable tête-à-tête qu'elle
allait accorder à Dmitri Korzof, car les rares passants n'étaient pas
des témoins, et la société de Péterhof, à cette heure brûlante de la
journée, se reposait à l'abri des pavillons de coutil, dans les jardins
des villas.

Nadia avait à peine eu le temps de penser à ce qu'elle allait dire,
lorsque Korzof parut au bout de l'avenue. Il marchait vite; en
l'apercevant, il ralentit le pas et s'approcha d'un air calme; mais son
visage sérieux, presque rigide, décelait l'effort qu'il faisait pour
conserver cette apparence.

--Je vous remercie d'être venue, mademoiselle, dit-il après l'avoir
saluée. Vous avez compris qu'il s'agissait pour moi d'une chose grave...
en un mot, c'est le bonheur de ma vie que vous tenez dans vos mains.

Nadia inclina la tête, sans le regarder. En l'écoutant, elle avait senti
au fond de son âme une émotion étrange et solennelle, comme le chant des
notes graves d'un orgue dans une haute cathédrale: c'était triste,
presque douloureux, et cependant mêlé d'une joie sérieuse, presque
sainte.

--Il y a longtemps que je vous aime, princesse, continua Korzof, qui
pâlissait de plus en plus. Je me suis efforcé de vaincre ce sentiment...
il me semblait que vous n'étiez pas disposée à l'encourager; dès lors,
pourquoi m'exposer à des chagrins inutiles?... J'ai combattu, vainement.
Je ne suis pas le plus fort. Si vous acceptez d'être ma femme, je serai
heureux toute ma vie, et je tâcherai d'être bon; si vous refusez...

La voix lui manqua. Il leva les yeux sur la jeune fille, et son regard
acheva la phrase commencée.

À son tour, Nadia le regarda; il vit sur son visage quelque chose de
tremblant et d'indécis, de tendre et de pénible, qui lui rendit soudain
le courage.

--Vous accepterez? lui dit-il à voix basse, en s'asseyant près d'elle.

La jeune fille reprit son empire sur elle-même.

--Il s'est passé, dit-elle, quelque chose de bien étrange dans mon
esprit. En vous écoutant parler, il m'a semblé que je devais vous
répondre oui... j'ai eu l'impression que nous serions heureux ensemble,
et puis...

--Quoi donc? demanda anxieusement Korzof.

--Et puis, je me suis dit que nos idées, notre façon de voir la vie ne
sont pas les mêmes, et que c'est une parfaite communauté de vues qui est
la vraie base du bonheur...

--Et l'amour, vous le comptez pour rien? fit le jeune homme presque en
souriant.

Nadia rejeta fièrement sa tête en arrière, d'un geste qui lui était
familier.

--L'amour passe, dit-elle; la communion d'esprit reste.

--Mais nos idées sont les mêmes, chère princesse, s'écria Korzof
enhardi. Nous voulons tous deux le bonheur de ceux qui nous entourent,
n'est-il pas vrai? Il ne s'agit que de s'entendre sur les moyens. Ce
n'est pas cela qui sera difficile. D'ailleurs, je voudrai tout ce qui
vous plaira.

Il parlait avec une chaleur communicative. Nadia sourit à son tour, puis
soudain redevint grave.

--J'ai fait un vœu, dit-elle, pendant que son beau visage
s'assombrissait.

--Un vœu téméraire, non avenu! Qui n'a jamais fait de semblables
serments?

--Moi! reprit Nadia; je n'ai jamais fait de serment que je ne fusse
résolue à tenir, celui-là comme les autres.

Mais, après avoir gagné tant de terrain, Korzof n'était pas disposé à le
perdre. Il se décida à défendre vaillamment ce qu'on voulait lui
reprendre.

--Qu'exigerez-vous de votre mari, princesse? dit-il d'un ton enjoué.
Qu'il soit bien élevé, d'abord, n'est-il pas vrai?

Nadia fit un signe affirmatif.

--Honnête? d'une vie sans tache? instruit? Il me semble, sans trop
d'amour-propre, que je puis me vanter de réunir ces avantages. Que
faut-il encore? Qu'il se dévoue à quelque grande idée. Montrez-moi le
chemin, je vous suivrai. Dans la voie du bien comme ailleurs, vous serez
mon étoile.

Une émotion nouvelle, plus tendre et plus délicieuse encore, envahit le
cœur de la jeune fille.

Cet homme était vraiment celui que le ciel lui destinait. Quel autre eût
jamais tenu ce langage? Mais le souvenir importun du vœu la troubla
aussitôt et détruisit toute sa joie.

--Vous êtes riche, dit-elle lentement et comme à regret.

Il y eut entre eux un silence; le vent bruissait gaiement dans le
feuillage, et l'on entendait à intervalles irréguliers le bruit d'une
goutte d'eau qui tombait dans quelque réservoir invisible.

--Mais, princesse, dit enfin Korzof, c'est parce que je suis riche que
je suis l'homme que vous connaissez. C'est précisément cette fortune qui
m'a donné les moyens d'acquérir l'instruction et les idées généreuses
que je me suis efforcé de développer en moi-même. Pauvre et obligé de
lutter avec la vie, qui sait si j'aurais songé au sort de mes
semblables?

--La fortune peut être un moyen, elle ne doit pas être un but, répondit
Nadia.

--Mais je ne cherche pas à m'enrichir! Au contraire! J'ai dépensé
beaucoup d'argent à des choses qui ne m'ont procuré que des jouissances
intellectuelles ou morales!...

--Ce n'est pas assez, interrompit vivement la jeune fille. C'est encore
de l'égoïsme, cela. Il faut travailler pour les autres.

Korzof ne répondit pas. Au bout d'un instant, contristé, il reprit:

--Vous pensez beaucoup aux autres, princesse, et pas du tout à moi. Je
crains bien de n'avoir pas réussi à vous inspirer la plus légère
sympathie.

D'un mouvement spontané, Nadia lui tendit la main.

--Ah! ne croyez pas cela, dit-elle.

Elle rougit aussitôt et retira sa main. Des larmes brûlantes montèrent à
ses yeux, et, pour la première fois de la vie, elle s'aperçut qu'elle
pourrait bien s'être trompée.

--Que voulez-vous de moi, alors? fit Korzof très-ému.

Ils étaient brisés tous les deux, comme après quelque violent effort
physique. La difficulté qu'ils trouvaient à s'entendre pesait sur eux
comme une montagne.

--Je voudrais, dit tout à coup Nadia, je voudrais que vous ne fussiez
pas riche. Je comprends que vous ne puissiez pas vous résigner à vous
dépouiller d'une fortune qui ne vous sert qu'à faire de nobles actions;
et moi, j'ai juré d'épouser un homme sans fortune...

--C'était un vœu téméraire, dit doucement Korzof.

--Il se peut, répondit-elle en détournant son visage couvert de rougeur;
mais il existe, ce vœu; je ne puis m'en dédire.

--Si je donnais ma fortune aux pauvres, m'épouseriez-vous? s'écria le
jeune homme en lui prenant les deux mains.

Elle eut bien envie de répondre oui, mais une autre pensée l'arrêta.

--Que feriez-vous sans votre fortune? dit-elle. À quoi emploieriez-vous
vos loisirs d'homme oisif et sans vocation particulière? Vous comprenez
bien que je ne puis avoir eu l'idée d'épouser un homme absolument
pauvre! Ce que je voulais, c'est qu'il gagnât par lui-même ses moyens
d'existence; c'est qu'il fût un travailleur, en un mot. Voilà ce que
vous ne pouvez être!

--Alors, reprit Korzof d'une voix brève, vous ne m'épouserez pas. Ce
sera pour jeter votre beauté, vos goûts raffinés, vos aspirations
généreuses dans les mains d'un autre, qui n'aura pour vous ni mon
ardente tendresse, ni mon respect passionné, ni mon inébranlable
résolution de faire toujours pour le mieux, en ce monde de luttes et de
difficultés. Celui-là n'aura rien de plus à vous apporter que moi-même,
il aura de moins le désir longtemps caressé de devenir digne de vous;
mais, comme il aura eu le bonheur de naître pauvre, il sera l'élu, et
moi, misérable et désolé, j'irai me consoler au bout du monde, en
dépensant ma fortune dans des fondations utiles dont vous ne me saurez
pas le moindre gré... Voyons, pour vous plaire, que faut-il que je
fasse? faut-il que je sois maçon, serrurier? Non? professeur?

--Non, dit Nadia indécise. Je ne sais pas ce que je veux.

--Mais vous savez ce que vous ne voulez pas! Vous ne voulez pas de moi?

Un instant, blessée par le ton d'amertume de Korzof, elle fut sur le
point de lui répondre durement un non définitif; mais elle comprit qu'il
souffrait et retint cette parole cruelle.

--Réfléchissez, dit-elle avec douceur; rendez-moi au moins cette justice
que je suis de bonne foi, que j'ai prononcé mon serment sous l'impulsion
d'un sentiment loyal et sincère...

--Ah! chère aveuglée, fit tristement Korzof, ce sont les plus grandes
âmes qui commettent les plus fatales erreurs!

--Encore ne sont-elles préjudiciables qu'à elles-mêmes! riposta la jeune
fille en se levant.

--Vous oubliez que je vous aime et que vous me faites beaucoup de
chagrin.

Elle hésita un instant, puis leva sur le jeune homme un regard franc et
pur.

--Si vous étiez pauvre, fit-elle, si vous étiez un de ceux qui
travaillent à la grandeur de la patrie ou de l'humanité...

--Faut-il que je reprenne le service militaire? dit Korzof en la
retenant du geste.

--Non: la Russie ne manque pas d'officiers.

--Alors vous refusez?

--J'ai juré, dit-elle en se détournant. Il vit que c'était avec regret.

--Princesse, ajouta-t-il à voix basse.

--Que voulez-vous?

--Donnez-moi votre main, de bonne amitié au moins.

Sans lever les yeux, elle lui présenta sa main souple et effilée, qu'il
serra chaleureusement. Elle le quitta aussitôt, sans un mot, sans un
regard en arrière.

Au milieu du parterre, Nadia rencontra sa dame de compagnie, qui venait
la chercher; elles reprirent ensemble le chemin de la villa, pendant que
Korzof, immobile à la même place, les suivait des yeux en méditant
profondément.

Deux jours s'écoulèrent. Le prince manifestait de temps en temps quelque
mauvaise humeur. Le beau temps continuait avec une sérénité engageante.
Les visites affluaient tout le jour soit dans le grand salon, soit sur
la terrasse; à tout moment, le piano résonnait sous la main de Nadia ou
sous celle de quelque autre jeune fille; mais la princesse elle-même,
tout en remplissant ses devoirs d'hospitalité avec la grâce sereine qui
était son apanage, ne pouvait secouer une gravité plus prononcée que de
coutume. C'était cet air sérieux, accompagné de longs silences, qui
pesait sur Roubine et lui donnait des accès d'impatience.

--Invite du monde, Nadia, dit-il un jour d'un ton décidé; il faut qu'on
s'amuse ici, il faut qu'on danse demain soir. Cette maison devient
triste comme un bonnet de nuit. Parce que tu as l'intention de te faire
religieuse, ce n'est pas une raison pour que je prenne le voile. Je n'ai
pas fait de vœu, moi!

Il parlait d'un ton railleur qu'il voulait rendre plaisant, mais où
perçait l'amertume. Sa fille le regarda avec des yeux pleins de
reproches, qu'il feignit de ne pas voir.

--Qui vas-tu inviter? Il faut qu'on danse. Je veux un peu de bruit et de
gaieté, que diable!

Nadia s'assit devant son petit bureau et prit dans son tiroir des cartes
de vélin sur chacune desquelles elle écrivit quelques mots. Sans mot
dire, son père s'assit en face d'elle et écrivit les adresses. Quand une
vingtaine de cartes furent prêtes, Roubine sonna et les remit au valet
de pied qui parut.

--As-tu invité Korzof? fit le prince en se retournant vers sa fille.

--J'ai oublié, répondit-elle en rougissant.

--C'est bien; j'y vais; je l'inviterai moi-même. Il prit son chapeau et
sortit. Restée seule, Nadia appuya sa tête sur sa main et se mit à
réfléchir. Au bout d'un instant, elle vit tomber une goutte brillante
sur le papier devant elle, porta la main à ses yeux, et s'aperçut
qu'elle pleurait.

À quoi bon la fierté, l'orgueil, la dignité, la sainteté des serments,
si elle ne pouvait s'empêcher de pleurer? Elle avait beau refouler avec
son mouchoir les larmes qui s'obstinaient à monter à ses yeux, elle
pleurait quand même, comme on pleure quand on s'est contenu trop
longtemps. Voyant qu'elle ne pouvait s'arrêter dans l'effusion étrange
d'un chagrin innommé, presque inconnu, elle monta dans sa chambre et se
jeta sur sa chaise longue, pour essayer de se calmer.

Lorsque son père rentra, il la trouva plus pâle que de coutume, mais
souriante et douce. Honteux de la façon un peu rude dont il lui avait
parlé, il l'embrassa tendrement et se mit à lui raconter ses
pérégrinations.

--J'ai été chez Lapoutine; excellents cigares, garçon bien ennuyeux,
mais si bon cœur! Amoureux de toi, Nadia. L'épouseras-tu? Non? Tu feras
bien. Ce gendre-là me ferait mourir d'un bâillement continu. Ensuite
chez Norof. Trop amusant, celui-là; il sait une anecdote sur le compte
de chacun; mais, si on le croyait, la société ne serait plus qu'un
repaire de brigands. J'y ai trouvé Lesghief. Ils viendront tous les
trois. J'ai été chez Korzof; pas trouvé Korzof. Son valet de chambre m'a
dit qu'il est à Pétersbourg depuis deux jours. Il reviendra ce soir ou
demain matin. Je lui ai envoyé un télégramme. Il faut qu'il vienne: il
n'y a pas de bonne partie sans lui.

Il regardait en dessous le visage de sa fille, devenue soudain
soucieuse.

--As-tu des réponses? reprit-il.

--Oui; tout le monde viendra.

--Parfait! Tâche que ce soit joli.

--Ce sera joli, mon père; n'ayez aucune inquiétude de ce côté.

Le lendemain soir, à huit heures et demie, Nadia descendit dans le grand
salon, toute prête à recevoir ses invités; comme elle s'y était engagée,
«c'était joli», et Roubine, enchanté, lui en témoigna aussitôt sa
satisfaction.

De longues guirlandes pendaient le long des murs, semblables à des
colonnes de verdure. Au haut de chacune se trouvait une couronne de
fleurs éclatantes; dans les coins, des gerbes immenses de plantes d'un
vert sombre et lustré, et partout, placés très-haut, de grands
candélabres chargés de bougies, qui brûlaient comme des torches dans
l'air tranquille. La terrasse, complètement close par des rideaux de
coutil, était décorée d'une façon analogue; dans un angle, un vaste
buffet chargé de cristaux et d'argenterie étincelait comme un
reliquaire, et des tables couvertes de rafraîchissements rayonnaient
tout autour.

Nadia se tenait debout à l'entrée du salon pour recevoir ses invités,
qui arrivaient déjà par groupes. Ce n'est guère que dans ces
villégiatures impériales de Russie qu'en vingt-quatre heures on peut
réunir soixante ou quatre-vingts invités choisis parmi ce que le monde
compte de plus élégant. Elle recevait avec une grâce parfaite, souriant
aux toutes jeunes filles avec une bienveillance presque maternelle,
montrant aux vieilles mamans une déférence filiale, trouvant pour chacun
un mot aimable, une prévenance appropriée à celui ou celle qui en était
l'objet.

On dansait déjà dans le grand salon; sous la vérandah, les mamans et
les vieux généraux jouaient aux cartes, répartis à des tables
nombreuses, éclairées chacune de deux bougies, ce qui donnait à la
terrasse un aspect bizarre et amusant. Nadia avait dansé la première
valse avec un de ses adorateurs les plus empressés, puis, prétextant ses
devoirs de maîtresse de maison, elle laissa les autres danses
s'organiser toutes seules parmi ses invités qui se connaissaient entre
eux, et elle revint dans le premier salon, où, atteinte soudain d'une
lassitude encore inconnue, elle s'assit sur un canapé, près de deux
vieilles dames peu bavardes; après avoir échangé deux ou trois paroles
avec ses voisines, elle put enfin rester silencieuse un moment.

--Pourquoi suis-je triste comme cela? se demanda-t-elle. D'où vient que
la vie me pèse ainsi? Il me semble que je porte sur mes épaules le poids
d'un crime, et pourtant je n'ai rien fait de mal!

Elle s'enfonçait dans ses méditations, surprise de s'y trouver de plus
en plus triste et découragée, lorsqu'un bel aide de camp s'inclina
devant elle en faisant sonner ses éperons dans un salut irréprochable.

--C'est le quadrille que vous m'avez promis, princesse, dit-il en
souriant de l'air le plus aimable.

--Déjà! faillit dire Nadia.

Elle se retint et accepta le bras qui s'arrondissait devant elle. La
contredanse lui parut intermiable; le verbiage de son cavalier lui
emplissait les oreilles d'un bruit confus; elle répondait de son mieux,
et, comme le bel officier n'écoutait guère que lui-même, il n'était pas
exigeant sur l'à-propos des réponses. Tout a un terme cependant, même
les contredanses qu'allongent des figures de cotillon; après une
demi-heure environ, Nadia, délivrée de son compagnon, entendit une
pendule sonner onze heures.

--Il ne viendra pas! se dit-elle, étonnée de se sentir plus misérable et
plus isolée au milieu de ce monde brillant qu'elle ne l'avait jamais été
jusque-là.

Elle leva soudain les yeux, et sur le seuil de la porte elle aperçut
Dmitri Korzof, qui venait d'entrer.

Une bouffée d'air vif et de joie sembla pénétrer jusqu'à elle; à un mot
que lui jetait une amie en passant, elle répondit par une boutade qui
fit rire aux larmes ceux qui l'entendirent, puis, involontairement,
elle fit un pas vers la porte.

Dmitri Korzof s'avançait vers elle, le visage tranquille, mais avec une
joie secrète dans le regard. Il lui tendit la main; elle y posa
rapidement ses doigts gantés, qu'elle retira aussitôt; mais, dans cette
étreinte passagère, elle avait senti quelque chose de confiant et
d'heureux que ne démentait pas le timbre de la voix du jeune homme.

--On s'amuse ici, dit-il.

--Oui, comme vous le voyez. Vous nous manquiez.

--J'arrive de Pétersbourg il n'y a qu'un instant.

Roubine passait derrière eux.

--Vous ne pouviez pas venir pour l'heure du dîner? dit-il d'un ton
plaisamment bourru.

--Non, prince, c'était impossible. Je l'ai regretté, je vous l'affirme.

Il n'avait pourtant pas l'air de regretter quoi que ce soit; c'est ce
que pensa Nadia, et tout à coup une sorte de jalousie bizarre et
irréfléchie s'empara d'elle.

--Il a l'air bien content, pour s'être vu refuser ma main! pensa-t-elle.

Une insurmontable envie de pleurer la saisit, et elle voulut s'enfuir,
mais l'orchestre jouait une valse; Korzof s'inclina devant elle, passa
un bras autour de sa taille, et ils commencèrent à valser au milieu d'un
tourbillon de traînes flottantes. Au second tour, elle fit un mouvement
indiquant qu'elle désirait se reposer, et il la conduisit vers un petit
canapé, placé entre deux portes, dans un endroit relativement
tranquille; elle s'assit et il resta debout devant elle.

--Je n'ai pas perdu mon temps à Pétersbourg, lui dit-il en souriant.

--Vraiment? fit-elle d'un air de doute.

--Je vous raconterai cela demain; non: demain, vous seriez trop fatiguée
pour m'entendre; mais après-demain, si vous le voulez.

--Soit! fit-elle avec un signe de tête.

Sans qu'elle s'en rendît compte, l'animation joyeuse de Korzof
commençait à la gagner, et elle se repentait de son ridicule soupçon de
tout à l'heure.

--Que diriez-vous d'une promenade en yacht pour varier un peu vos
plaisirs? continua-t-il, en jouant avec l'éventail de la jeune fille,
qu'elle lui avait laissé prendre.

--Pourquoi pas? Mais où aller?

Roubine s'était arrêté devant eux et les regardait avec complaisance.

--Où? dit-il. Chez nous! À notre campagne de Spask. Elle se trouve
justement sur le bord de la Néva, près du lac Ladoga; pour y aller d'ici
en voiture, c'est une histoire à n'en plus finir; en yacht à vapeur, ce
sera délicieux; c'est l'affaire de moins d'une journée. Eh! Nadia?

--Certainement, mon père.

--Alors c'est dit, quand?

--Après-demain matin, dix heures, voulez-vous?

--C'est entendu, tu seras prête, Nadia?

--Ne suis-je pas toujours prête? demanda-t-elle avec son joli sourire
gai, qui reparut sur son visage pour la première fois depuis plusieurs
jours.

La fête continuait, de plus en plus brillante; Korzof semblait aussi
heureux que si jamais rien ne fût venu contrecarrer ses projets.
Entraînée par cette belle gaieté, Nadia se laissa aller à une sorte de
joie mystérieuse qui pénétrait doucement dans son âme.

--À quoi bon, se dit-elle, demander au destin plus qu'il ne peut vous
donner? Aujourd'hui a sa part, nous verrons ce qu'apportera demain!

Demain n'apporta rien du tout: la journée s'écoula, semblable à toutes
les autres, dans une multitude de menus préparatifs pour le voyage du
lendemain, qui devait se prolonger plusieurs jours car Roubine entendait
bien ne pas s'être dérangé pour rien et examiner sa propriété de fond en
comble. Vers le soir, Korzof envoya demander si le projet tenait
toujours, et reçut par l'entremise de son valet de chambre une réponse
affirmative.

À dix heures précises, Nadia et son père parurent sur l'estacade, où le
joli yacht était accosté. Korzof était sur le pont, prêt à les recevoir;
ils traversèrent la passerelle, aussitôt retirée, et sur-le-champ le
gracieux navire se dirigea vers Pétersbourg, laissant derrière lui le
reflet des ombrages merveilleux de Péterhof se confondre dans le sillage
écumeux.

La journée était splendide, une tente de toile écrue ombrageait
l'arrière; les voyageurs restèrent sur le pont, pour admirer à l'aise
les villas qui se déroulaient le long du fleuve. Derrière eux, à leur
gauche, la lourde masse de granit de Cronstadt semblait s'enfoncer dans
la mer comme un énorme monitor, surmonté de quelques tourelles; les mâts
des vaisseaux abrités dans le port s'élevaient au-dessus, grêles et
élégants; tout cela se perdit bientôt dans le lointain, remplacé par les
îles verdoyantes de la Néva, où les membres de la société
pétersbourgeoise qui ne veulent pas s'exposer à un long et fatigant
voyage pour gagner leurs terres pendant l'été, louent pour une saison de
fastueuses maisons de campagne. Des palais appartenant soit à des
membres de la famille impériale, soit à de riches particuliers, se
dressent au milieu de la verdure, et les bras multiples du fleuve
immense disparaissent et reparaissent à travers les sinuosités comme de
petits lacs d'argent. L'onde est bleue, semée de paillettes brillantes;
le sable de la rive est jaune et doré; parfois on découvre un coin de
solitude qui semble inexploré; parfois, une masse de sombres sapins
évoque l'idée des climats toujours glacés; mais, l'instant d'après, le
frais coloris des tilleuls et des bouleaux délicats vient reposer les
yeux.

Pétersbourg dégagea soudain ses dômes d'or de cet océan de verdure et
apparut tout armé, tel que Minerve sortant du cerveau de Jupiter. La
cathédrale d'Isaac dominait de son dôme énorme l'ensemble varié des
palais et des clochers, pendant que les deux flèches rivales de la
forteresse et de l'Amirauté se dressaient dans le ciel comme deux
aiguilles d'or. Le yacht passa au milieu du gai tumulte des
bateaux-mouches et des barques agiles peintes en vert clair, avec des
yeux gigantesques, qui simulent à l'avant une tête de poisson, barques
solides en réalité, frêles en apparence, et qui remplacent à Pétersbourg
les ponts trop rares.

Sur les deux rives, les monuments se succédaient; à gauche, après la
forteresse, la masse foncée du parc Alexandre, puis la petite maison de
bois que Pierre le Grand habitait pendant que la ville naissante
s'élevait sous ses yeux, puis les colonnades interminables de l'Académie
de médecine et de l'École d'artillerie, surmontées dans l'air
transparent par les cheminées des fabriques qui peuplent cette rive. À
droite, en remontant le cours du fleuve, c'étaient les somptueux palais
qui, continuant la ligne du Palais d'hiver et de l'Ermitage, font de ce
quai l'un des plus curieux spectacles du monde civilisé. Puis des palais
encore, de marbre et de pierre, puis le Jardin d'été, entouré de canaux,
puis de nouveaux palais, et, dans le fond, au-dessus de tout cela, cent
dômes de couleurs diverses: les uns dorés comme des cuirasses, d'autres
en étain brillant comme l'argent, d'autres bleus ou verts, parsemés
d'étoiles, tous de formes étranges et capricieuses, tous peuplés de
cloches, dont les tintements font trembler le sol aux veilles des
grandes fêtes.

La rivière se resserrait un peu; à gauche, les maisons devenaient plus
rares, les jardins venaient baigner leurs troncs d'arbres dans l'eau,
qui coulait plus vive et plus pressée; le couvent de Smolna dressa à la
droite des voyageurs son haut clocher pointu; la masse énorme et
imposante du couvent d'hommes placé sous le patronage de saint Alexandre
Nevsky parut à son tour, puis se déroba en perspective, comme s'il
tournait sur lui-même, et les maisons disparurent. Seules les fabriques
continuèrent à puiser dans le fleuve prodigue la force motrice et l'eau
dont elles avaient besoin. À gauche, la nature avait repris ses droits,
et les vastes plaines, les rives désertes, à peine parsemées de quelques
osiers, semblaient appartenir à un pays lointain.

C'est à ce moment, où l'intérêt du voyage semblait s'amoindrir, que
Korzof pria ses hôtes de descendre dans la salle à manger, où les
attendait un somptueux déjeuner. Il était parfait dans son rôle de
maître de maison; rien en lui ne trahissait de préoccupations:
pourtant, ses yeux se posaient sur Nadia avec une satisfaction évidente,
si bien qu'à plusieurs reprises la jeune fille, inquiète, se demanda si,
par quelque malentendu ignoré, elle ne lui aurait pas laissé croire
qu'elle agréait sa recherche. Mais non, rien ne témoignait non plus en
lui la joie d'un homme qui croit toucher au but de ses désirs; la jeune
fille se résigna donc à attendre le mot d'une énigme qui finirait bien
par se faire connaître.

Enfin, à l'horizon parut un épais massif de tilleuls.

--Voilà Spask! s'écria le prince, enchanté. Sont-ils beaux, les tilleuls
de mon grand-père! Dites, Korzof?

--Ils sont énormes! Ils dominent tout le paysage. Quel âge ont-ils?

--Quelque chose comme quatre-vingts ans. Mon grand-père était jeune
lorsqu'il les a plantés. Nadia, dis, ce n'est pas déjà si bête de
planter des tilleuls! Il me semble que cela a bien son utilité pratique,
sans médire de la jeunesse moderne, qui ne plante pas d'arbres et qui se
contente de brûler ceux que nos aïeux avaient pris tant de peine à faire
croître.

Nadia sourit et ne répondit pas; Korzof la regardait avec une douceur
amicale et confiante qui lui ôtait toute envie de relever les
taquineries de son père.

Le yacht aborda à un vieil embarcadère vermoulu, dont les poutres,
verdies par l'humidité, noircies par l'âge, étaient d'une admirable
couleur de vieux bronze. Roubine et sa fille sortirent du bateau et
gagnèrent la rive, où les attendait une députation de paysans, commandée
par le staroste ou doyen. Korzof les suivit, après avoir donné quelques
ordres, et le joli yacht jeta l'ancre dans l'eau tranquille, que rien ne
troublait jamais et où les poissons, un instant effrayés, revinrent
prendre leurs ébats autour des vieilles poutres.

--Vous allez voir une singulière demeure, je vous en préviens, Korzof;
si vous tenez à vos aises, vous ferez bien d'aller coucher à bord de
votre bateau. Cette bicoque a été bâtie par mon aïeul, qui ne voulait
pas s'éloigner de la cour; cela remonte au temps de l'impératrice
Catherine, comme d'ailleurs la plupart des maisons de campagne de ce
côté-ci du pays.

Korzof sourit, et, les suivit. Ils entrèrent dans un vieux jardin, clos
de palissades, dont les allées principales avaient été jadis pavées en
briques, pour retenir le sol en pente à l'époque des dégels. De grands
massifs de lilas et de seringas se perdaient dans les taillis, formés
par les rejetons des vieilles souches jadis abattues du pied, mais dont
les racines étaient restées dans la terre. Au fond du jardin, sur une
petite éminence, se dressait la vieille maison de bois encore solide; la
couleur jaune dont elle était jadis badigeonnée avait fait place à la
patine du temps et reparaissait à peine ça et là.

--Ce n'est pas somptueux, Korzof, je vous le répète; vous qui avez un
yacht doublé en bois de citronnier...

--Je renonce au luxe, répondit le jeune homme en regardant Nadia avec le
sourire mystérieux qui ne le quittait plus; sérieusement, prince, je
fais vœu de pauvreté. Que ce toit modeste et patriarcal m'entende et me
soit propice, je le bénirai.

Nadia baissa les yeux. Il la suivit, et tous trois entrèrent dans la
vieille demeure, pendant que les paysans, qui les avaient escortés
respectueusement et de loin, restaient dehors, humblement découverts.



V


Le lendemain matin, Korzof fut éveillé de bonne heure; sa chambre
donnait sur un vieux parterre où les anciennes allées, tracées par un Le
Nôtre du cru, se dessinaient, encore visibles, entre leurs bordures de
buis centenaire. Il se leva, fit sa toilette sans trop se presser, et
descendit dans le jardin, qui l'attirait.

Tout y était vieux et vermoulu; les troncs des gros tilleuls, tout
solides qu'ils fussent, avaient un air humide et fragile, qu'ils
devaient à leurs écorces moussues. Le jardinier actuel avait beau
nettoyer les allées, l'herbe y poussait toujours, malgré tout; ce
n'était pas triste, cependant: le souffle éternellement jeune de la
nature flottait au-dessus de la maison surannée, du parterre vieillot,
du labyrinthe à la mode antique; les herbes folles et les fleurs d'été
donnaient chaque année une vie nouvelle et joyeuse au vieux domaine
presque abandonné.

Le soleil s'était levé dans la brume, et un frêle rideau de gaze grise
semblait suspendu au bas du ciel; bientôt les rayons dorés parurent
au-dessus de cette fragile barrière et vinrent colorer les arbres. La
chaleur était intense, mais si également répandue dans l'atmosphère
qu'on la supportait presque sans y songer. Cependant l'eau bleue
miroitait à travers les branches au bas du jardin, avec des paillettes
d'un éclat extraordinaire: Korzof prit machinalement une allée qui
conduisait au bord de la rivière.

Comme il mettait la main sur le loquet de la porte à claire-voie qui
fermait le jardin, il s'arrêta stupéfait. Quelqu'un, à Spask, s'était
levé plus tôt que lui: Nadia, assise sur le banc de bois de
l'embarcadère, regardait l'eau couler à ses pieds. Un grand chapeau de
paille entouré d'un velours noir cachait son visage; mais, au mouvement
de sa tête penchée, Korzof comprit qu'elle était très grave, peut-être
triste. Il hésitait à s'approcher, craignant d'être indiscret; mais elle
avait entendu le bruit de la porte tournant sur ses gonds, et elle lui
faisait déjà un joli geste amical... Il s'avança sur la petite
passerelle tremblante et se trouva près de la jeune fille.

--Il fait bon ici, n'est-ce pas? lui dit-elle, en rangeant sa robe pour
lui faire place à ses côtés. Dans une heure, ce ne sera plus tenable;
mais, tant que le soleil est caché derrière les tilleuls, la fraîcheur
est délicieuse.

En effet, l'endroit était à souhait: la Néva décrivait précisément un
coude en cet endroit, de sorte qu'elle apparaissait presque comme un
lac, clos de tous côtés par des rives verdoyantes; les aunes et les
osiers de l'autre rive suffisaient pour donner cette illusion au regard.
La grande masse des arbres du jardin jetait sur le rivage et sur la
rivière son ombre, percée çà et là de rayons dorés qui, se glissant
comme des flèches à travers les trouées de ce sombre massif, faisaient
reluire au soleil les petites vagues actives et pressées que poussait un
vent léger. Au bord, l'onde était plus calme; la profondeur moindre de
la petite crique lui donnait le repos et la transparence d'un étang. Les
vieux piliers de bois bronzés et verdis par l'humidité s'y miraient avec
le frêle édifice qu'ils portaient; jusqu'au chapeau de Nadia, tout se
reflétait et tremblait dans l'eau assombrie par un fond d'herbes
semblables à du velours. Un peu plus loin, le petit yacht dormait à
l'ancre. L'équipage était allé déjeuner à terre, ainsi que le témoignait
le canot amarré par une chaîne à un pieu spécial. Rien ne troublait la
solitude que le cri des martinets, qui rasaient la rivière, à la
poursuite des insectes ailés.

--Je vous ai promis, dit Korzof, de vous raconter ce que j'ai été faire
à Pétersbourg.

La princesse le regarda, puis ses yeux se baissèrent, et elle parut
écouter attentivement.

--Je me suis enquis, continua le jeune homme, de la somme de travail que
représente...

Il s'arrêta, le sourire aux lèvres, attendant une question. Nadia lui
jeta un regard rapide et furtif, mais continua à garder le silence.

--Vous n'êtes pas curieuse? demanda-t-il d'un accent tendre et ému.

Elle secoua négativement la tête, mais le geste négatif voulait
clairement dire: Oui.

--...De la somme de travail, reprit-il, que représente un diplôme de
médecin.

--Vous? s'écria Nadia en le regardant bien en face.

--Oui. J'ai appris que, avec mes études antérieures, car, pour être un
oisif, je ne suis pas absolument un ignorant, trois ans, deux ans et
demi peut-être, suffiraient pour me faire passer mon doctorat d'une
façon sinon brillante, au moins honorable... Qu'en dites-vous? faut-il
essayer?

Nadia s'était remise à regarder l'eau, et son chapeau cachait presque
entièrement son visage. Korzof continua, inquiet, quoiqu'il sût le
cacher, mais sa voix, le trahissait.

--Je sais bien que cela n'est pas assez; aussi j'ai encore fait autre
chose à Pétersbourg: je me suis informé du prix des constructions, du
prix des terrains... j'ai fait beaucoup de calculs... et voici ce que
j'ai conclu. Dans le plus pauvre quartier de Pétersbourg, aux Peski,
quartier voué de tout temps aux épidémies meurtrières, le terrain n'est
pas cher; on pourrait élever une construction dans l'esprit moderne,
saine et bien aérée; cela coûterait un million et demi de roubles... Mon
domaine de Korzova vaut cela, et même davantage à cause de sa forêt de
chênes... On bâtirait un hôpital, qui porterait votre nom, et où je
serais médecin... sous les ordres d'un chef, en attendant que je fusse
assez savant pour être directeur moi-même...

Sa voix s'était éteinte peu à peu, car Nadia restait immobile, et le
rêve généreux du jeune homme semblait s'écrouler devant lui avec les
ruines de l'hôpital imaginaire... Le silence régna sur l'embarcadère;
les oiseaux gazouillaient à plein gosier dans les vieux tilleuls...

Enfin Nadia releva lentement la tête et tourna vers Korzof ses grands
yeux d'où débordaient les larmes:

--Mon ami, dit-elle, que nous serons heureux! Heureux et bénis!

Korzof, sans s'approcher, prit la main qu'elle lui tendait, et ils
restèrent ainsi, immobiles, sans se regarder, suivant dans leur esprit
le couronnement de l'œuvre commune. Au bout d'un moment:

--Ce sera beau! dit-elle très-bas; sa main libre esquissa dans l'air le
contour du vaste édifice. C'est par de tels travaux qu'on devient
immortel, continua la jeune fille; on laisse un nom... cela n'est rien;
mais on laisse un exemple, c'est là ce qui fait qu'on est grand!

--Vous êtes contente? demanda Korzof d'un ton aussi tranquille.

Il lui semblait en ce moment que cela était convenu depuis longtemps, et
qu'ils ne faisaient que de continuer une conversation ancienne.

--C'est ce que je voulais, dit-elle avec un sourire divin. Et vous
l'avez trouvé tout seul; c'est cela qui est beau!

--Vous m'attendrez trois ans? fit-il avec une ombre de tristesse.

--Trois ans! qu'est cela auprès de la vie, et de l'éternité!

Ils retombèrent dans leur silence heureux. Jamais ils ne s'étaient
sentis si calmes ni l'un ni l'autre. Il leur semblait que cette
résolution avait jeté leurs vies dans un moule d'où elles sortaient avec
une forme définitive, immuable.

--Eh bien, je vous demande un peu ce qu'ils font là! s'écria le prince
en les apercevant, sur un embarcadère! À moins de pêcher à la ligne,
vraiment je ne vois pas...

Les deux jeunes gens s'étaient levés et avaient déjà franchi la
passerelle.

Nadia courut à son père, posa son front sous ses lèvres et se blottit
sous son bras avec un geste câlin. Korzof s'était approché plus
posément, et prit la main de la jeune fille, et, d'un même mouvement,
ils s'agenouillèrent devant le prince, sur l'herbe de la rive.

--Fiancés? s'écria Roubine, abasourdi, mais enchanté.

--Bénissez-nous, dit Korzof sans se relever.

Très-grave, trop ému pour parler, le prince fit sur eux le signe de la
croix, puis il les releva d'une étreinte affectueuse «t les tint
embrassés un instant.

Quand il fut un peu revenu à lui:

--Quelle drôle d'idée de choisir le bord de l'eau pour cette cérémonie!
Et à cette heure-ci encore! Mais, Nadia, tu ne fais jamais rien comme
personne!

Elle sourit et l'embrassa. Il se frotta les yeux du revers de sa main,
puis étira sa longue moustache, et raffermissant sa voix:

--C'était, à ce que je vois, reprit-il, une affaire d'endroit. À
Péterhof, tu ne voulais pas de Korzof; à Spask, tu l'acceptes... Que ne
l'as-tu dit plus tôt? Il y a longtemps que nous serions venus ici!

Nadia souriait toujours. Ils reprirent lentement le chemin de la maison.

--Et ce vœu, continua le prince, qu'en avons-nous fait? Ô Nadia! nous
écrirons ensemble un chapitre de philosophie intitulé: «De l'imprudence
des vœux téméraires.» Eh, ma fille?

Nadia ne souriait plus. Elle serra plus étroitement contre elle le bras
de son père, et d'un ton grave:

--Vous avez une grande affection pour Dmitri Korzof, n'est-ce pas, mon
père? dit-elle.

--Parbleu! s'écria le prince.

--L'aimeriez-vous autant s'il était ruiné?

--Ruiné! vous êtes ruiné, Korzof? fit Roubine en s'arrêtant court.

--S'il était ruiné, mon père, l'aimeriez-vous autant? seriez-vous aussi
bien disposé à l'accepter pour gendre?

--Lui! Dieu merci, je n'ai pas l'âme assez vile... Tu es assez riche
pour deux, Nadia, et un honnête homme ruiné n'en est que plus un honnête
homme!

Il serra vigoureusement la main de Korzof, et ils restèrent tous deux
immobiles, fort émus.

--Il est ruiné, mon père, reprit Nadia avec un accent de fierté; je l'ai
ruiné; j'en suis heureuse, mon âme est pleine d'orgueil quand je songe
qu'il a fait pour moi le sacrifice de sa fortune entière.

Roubine abasourdi se laissa tomber sur un des bancs de bois qui
longeaient l'avenue.

--Expliquez-moi, dit-il, car je n'y comprends rien.

L'explication ne fut pas longue. Quand elle fut terminée, il garda le
silence.

--C'est absurde, dit-il; c'est du dernier ridicule! Voyez-vous Korzof en
médecin avec une trousse? Vous ferez des saignées, Korzof; tu poseras
des sangsues?--car il faut que je te tutoie, mon gendre, je n'y puis
plus résister. Tu tâteras les cataplasmes, pour savoir s'ils sont au
degré de chaleur voulu: on les met contre la joue, tu sais, et, si ça ne
brûle pas, tu peux y aller! tu auras un petit thermomètre dans ta poche,
pour vérifier la température de tes malades? C'est du plus haut
comique... Et du diable, à présent, si je voudrais qu'il en fût
autrement. C'est grand, tu sais, c'est superbe, c'est... Mais que vous
allez donc être ridicules tous les deux! Mon Dieu!

Il éclata de rire, pendant que de vraies larmes d'attendrissement
roulaient sur ses joues. Il les essuya et repartit de plus belle:

--Mon Dieu! que c'est drôle! s'écria-t-il; j'en ris aux larmes!

Tout à coup il s'arrêta:

--Eh bien, non, ce n'est pas vrai, je ne ris pas aux larmes, je pleure
pour tout de bon, et je ne sais pas pourquoi j'en rougirais. Que Dieu
vous bénisse dans votre nouvelle vie, mes enfants! La bénédiction d'un
père appelle sur votre tête toutes les grâces du ciel.

Ils restèrent muets, la tête baissée, sentant que quelque chose de grave
s'accomplissait en eux à cette heure solennelle. Roubine se leva et se
dirigea vers la maison.

--C'est égal, dit-il en se retournant, les yeux encore humides et les
lèvres agitées par le fou rire qui le reprenait, en commandant ton
trousseau, Nadia, n'oublie pas les tabliers d'infirmière! Ô Nadia, quand
l'impératrice le saura, va-t-on se faire une pinte de bon sang à la
cour!

--Je ne crois pas, mon père, dit la jeune fille en souriant.

--Moi non plus, tu sais! Je n'en crois pas un mot. Mais il faut que je
rie; sans cela je pleurerais comme un imbécile. Et le yacht? À présent
que tu n'as plus le sou, mon gendre?

--Je le vendrai! repartit joyeusement Korzof.

--C'est cher, une machine comme celle-là?

--Cela vaut à peu près cent mille francs.

--Très-bien, je te l'achète. Nadia, je t'en fais cadeau. Avec l'argent,
vous fonderez quelques lits de plus dans votre hôpital. Ça ne fait rien,
mon Dieu! que c'est donc drôle d'avoir un gendre médecin! Tu
m'empêcheras d'avoir la goutte, dis, mon gendre?

--Je tâcherai! répondit le jeune homme en souriant.

Le vieux cuisinier s'était surpassé; mais personne ne put se rappeler ce
qu'on avait mangé à déjeuner ce jour-là.

Rien n'était moins pressé que de retourner à Péterhof; on avait mille
projets à arrêter, mille choses à se dire; Roubine était une mine
inépuisable d'objections, mais il se laissait convaincre par des
arguments raisonnables. Les deux jeunes gens, pleins d'ardeur, ne
reculaient devant aucune difficulté. Korzof avait ordonné de mettre son
domaine en vente; l'achat du terrain se débattait déjà entre les hommes
d'affaires; quelques jours de repos étaient bien nécessaires à
l'heureuse famille, avant qu'elle reprît la vie officielle et mondaine
de Péterhof. Les quelques jours se prolongèrent insensiblement, si bien
que près de trois semaines s'étaient écoulées depuis leur arrivée à
Spask, et le mois d'août était très-entamé.

--Quand partons-nous? demanda un soir Roubine, qui voyait s'épuiser sa
provision de cigares.

--Demain, si vous voulez! répondit sa fille. Le yacht est prêt, n'est-ce
pas, Dmitri?

--Il sera sous pression demain à cinq heures du matin.

--Cinq heures! fit le prince en frissonnant. Il y a donc des gens qui,
par goût, se lèvent à cinq heures? Disons huit, veux-tu, Korzof?

--Comme il vous plaira.

Après le dîner, le jeune homme voulut jeter le coup d'œil du maître à
son embarcation, et, profitant du moment où Nadia et son père semblaient
absorbés dans les explications assez confuses du staroste, il descendit
d'un pas rapide l'allée en pente qui menait au rivage. Son inspection
fut courte, car tout était irréprochable à bord; après avoir donné des
ordres pour le lendemain, il se préparait à rentrer, lorsque son
attention fut attirée par une masse sombre qui descendait lentement le
cours du fleuve.

C'était deux barques énormes, solidement amarrées l'une à l'autre, et
chargées de foin jusqu'à la hauteur d'un premier étage. Un toit de
planches disposé en dos d'âne complétait leur ressemblance avec une
maison. Les bateliers, pour la manœuvre, tournaient autour de la masse
épaisse, en courant sur le rebord, large d'un pied; sur cet étroit
passage, ils trouvent moyen d'accomplir les mouvements nécessaires;
parfois un maladroit tombe à l'eau, mais les bateliers russes nagent
comme des poissons, et, le rebord de la barque effleurant presque le
niveau du fleuve, le baigneur malgré lui a bientôt fait de se hisser à
bord, au milieu des quolibets de ses camarades.

Les barques accouplées s'avançaient, portées par le courant qui les
faisait insensiblement tournoyer; après les premières, d'autres
s'étaient montrées au détour de la Néva, et leur flottille sombre,
espacée à intervalles irréguliers, envahissait peu à peu la surface
brillante de l'onde. Le soleil s'était couché, la nuit tombait, tout
devenait gris, presque triste; ces masses gigantesques défilaient
lentement, comme sous une impulsion mystérieuse. Korzof s'arrêta pour
les regarder. Au même moment, il entendit les pas et les voix du prince
et de sa fille, qui venaient le rejoindre.

--Qu'est-ce que c'est que cela? on dirait des fantômes, fit Roubine en
s'arrêtant essoufflé sur le débarcadère.

--C'est le foin des prairies du Ladoga, qui va alimenter le marché de
Pétersbourg, répondit le jeune homme.

--Ça, des barques? sans lumière? Où sont leurs feux réglementaires?

--Les barques qui portent le foin n'ont pas de fanaux, à cause du danger
d'incendie. Elles s'arrêtent le soir, et, sans doute, celles-ci vont
passer la nuit près du village qui est un peu au-dessous de Spask.

La procession continuait à défiler lentement et sans bruit sur le fleuve
brillant comme de l'étain neuf.

--Elles ont l'air lugubre! reprit Roubine. Eh! enfants, cria-t-il à
pleine voix, chantez-nous quelque chose!

Quelqu'un, au large, répondit par une espèce de cri d'appel, et aussitôt
une voix de ténor jeune et riche entonna une mélodie traînante, en
mineur, aux inflexions douces et résignées, interrompue de temps en
temps par de longues tenues, sur une note très-haute. Un chœur à quatre
parties, court et bien rhythmé, servit de refrain; puis le chant reprit.
Pendant ce temps, la barque s'était éloignée et avait disparu au
tournant du fleuve; d'autres paysans sur d'autres barques qui venaient
à leur tour reprirent la mélodie, en la variant suivant les caprices de
leur mémoire ou de leur fantaisie, et toujours le chœur, à intervalles
égaux, reprenait le refrain, comme pour rappeler au chanteur qu'il
n'était pas tout seul ici-bas, perdu au milieu d'un large fleuve sur une
barque solitaire.

Peu à peu, les ombres flottantes se réunirent en une masse sombre dans
l'obscurité plus dense, le long de la berge; les chants cessèrent, et il
ne passa plus de barques. Des feux s'allumèrent sur la rive opposée.

--Bonne nuit, dit le prince. Ils vont dormir à la belle étoile: allons
nous coucher dans notre lit. C'est la philosophie de l'humanité, cela,
Korzof. Dis, Nadia, veux-tu que nous couchions aussi à la belle étoile,
par esprit d'égalité?

--Non, mon père, répondit-elle avec douceur; je voudrais seulement
qu'ils puissent avoir chacun un lit pareil au nôtre.

--Pas moyen de la prendre! fit Roubine en riant. Mais sais-tu, Nadia, un
lit avec des draps, ça les gênerait peut-être beaucoup, ces braves gens!
Ils n'en ont pas l'habitude.

--Mon père, ne me taquinez pas, fit-elle avec douceur.

Roubine l'embrassa tendrement, et ils rentrèrent dans le vieux logis
délabré, où le luxe de l'argenterie et du luminaire contrastait si
étrangement avec les tapisseries moisies et les meubles démodés.

Le départ était fixé pour huit heures; mais à quoi bon se hâter, quand
on est le maître de son temps? Nadia regrettait de quitter la vieille
maison, où elle venait de passer les heures les plus douces de son
existence; elle en parcourait tous les recoins avec une mélancolie
souriante, comme si elle voulait y laisser le souvenir de sa présence.
Roubine avait mille affaires à terminer avec son staroste et les
paysans; vers dix heures, il se souvint qu'il avait oublié de donner des
ordres pour la peinture extérieure de la maison, qu'il voulait faire
exécuter de fond en comble.

--Bah! dit-il, nous partirons après le déjeuner; si nous arrivons un peu
tard, le malheur ne sera pas grand, et d'ailleurs nous avons le courant
pour nous.

En effet, le départ fut si bien retardé qu'il était près de trois heures
quand le yacht quitta le débarcadère. Un remous dans l'eau tranquille,
causé par le mouvement de l'hélice, et la rive était déjà loin... Nadia
jeta un regard d'adieu sur les beaux tilleuls, sur les poutres
moussues...

--C'est le passé, dit doucement Korzof en s'approchant; l'avenir est
là-bas!

Il indiquait au couchant de Pétersbourg encore invisible. Elle lui
sourit, avec cette grâce qui la rendait irrésistible.

--Le présent est ici, dit-elle, et il renferme en lui toutes les joies.

Roubine fumait, sous la tente de coutil, l'air heureux et indolent.

--Eh! Nadia, fit-il sans se retourner, comment feras-tu quand tu ne
seras plus riche? Si je me mettais aussi à fonder un hôpital et si je
profitais de cela pour te déshériter?

--Plût à Dieu, mon père! répondit-elle avec un léger soupir.

Le prince la regarda de côté; elle était parfaitement sincère.

--Eh bien, non! dit-il en reprenant sa longue pipe, je ne ferai pas ce
beau coup-là. Je ne fonderai rien du tout, et je garderai mon argent; il
y aura peut-être, et même probablement, un jour de petits personnages
qui ne seront pas fâchés de le trouver, le temps venu.

Il reprit sa demi-somnolence, et Nadia, causant à demi-voix avec son
fiancé, se perdit bientôt dans d'innombrables rêves tous relatifs à leur
fondation projetée.

Les barques à foin avaient disparu; à cette heure, elles arrivaient au
port dans Saint-Pétersbourg.

La journée s'écoula tranquillement; un léger accident survenu à l'hélice
au moment du départ ralentissait le voyage; mais, ainsi que l'avait dit
le prince, ils avaient le courant pour eux; cependant, lorsqu'ils se
mirent à table pour dîner, les fabriques qui avoisinent Pétersbourg
commençaient à peine à se montrer sur la rive gauche du fleuve.

--Le plus sage, dit confidentiellement le mécanicien à Korzof, qui
s'inquiétait de cette lenteur, le plus sage serait de nous arrêter un
instant. En une demi-heure, j'aurais remplacé la pièce défectueuse, et
nous pourrions forcer la pression; sans cela, je crains fort de ne
pouvoir arriver à Péterhof que fort avant dans la nuit.

Le petit navire s'arrêta, pour mettre à effet ce prudent avis; pendant
que les amis dînaient, le dommage fut réparé, et à huit heures ils
reprirent leur route, cette fois avec toute la hâte désirable.

La nuit tombait lorsqu'ils traversèrent Pétersbourg; ils avaient allumé
leur fanaux et naviguaient avec prudence, pour éviter les collisions
avec les bateaux-mouches, dont l'équipage n'est pas toujours sobre quand
vient le soir; tout à coup, Nadia, qui regardait à l'arrière, s'écria:

--Voyez! qu'est-ce que c'est que cela?

Une masse de fumée énorme s'élevait dans la direction du couvent de
Smolna, qu'ils avaient dépassé depuis un instant, et presque en même
temps le ciel s'éclaira d'une lueur intense, qui retomba aussitôt pour
reparaître plus brillante et plus sinistre.

--Un incendie! Allons voir, dit Roubine.

Dans tous les pays du monde un incendie provoque la curiosité, mais
nulle part, croyons-nous, autant qu'en Russie, où, bien que le cas ne
soit pas rare,--grâce à l'abondance des constructions en bois,
essentiellement inflammables,--au cri: _Pajar_ (incendie)! chacun quitte
son ouvrage ou son occupation et court au lieu du sinistre. La curiosité
est la même chez les classes les plus élevées de la société et chez les
plus infimes; dans la foule qui se presse devant les bâtiments
enflammés, on trouverait autant de grands seigneurs et même de grandes
dames que de paysans. Pour voir un bel incendie, on fait volontiers
atteler sa voiture ou son traîneau.

--Allons! répondit Korzof, qui donna ordre au mécanicien de retourner en
arrière.

La lueur augmentait à chaque seconde; mais les voyageurs n'en pouvaient
voir le foyer, caché par un promontoire très avancé du fleuve qui décrit
à cet endroit un angle presque aigu. Les bateaux-mouches, les _yarles_
des bateliers, et un canot à vapeur de l'État, toujours sous pression
pour les cas d'accidents, se dirigeaient en hâte vers le point incendié;
on entendait sur les quais et dans les rues le tapage assourdissant des
pompes traînées sur le pavé par leurs attelages incomparables, et le
roulement continu d'innombrables véhicules, lancés au galop vers ce lieu
encore inconnu. De grandes gerbes d'étincelles montaient dans le ciel
comme des pièces d'artifice, indiquant que l'endroit était tout proche.

--Qu'est-ce qui peut bien brûler comme cela? dit Nadia, le cœur
indiciblement serré.

--Le marché au foin, je pense, répondit Korzof.

--Si ce n'est qu'une perte d'argent, commençait Roubine...

Il s'arrêta, muet de surprise; deux barques accouplées apparaissaient au
tournant du fleuve embrasées du bord jusqu'au faîte; elles s'avançaient
majestueusement, comme un gigantesque brûlot, flambant dans l'air
tranquille. Après celles-là, deux autres, puis deux autres encore. Le
feu ayant rompu leurs amarres, elles descendaient paisiblement le
fleuve, à la dérive, éclairant d'une lueur splendide et lugubre les
maisons et les monuments. C'était très calme, et c'était horrible.

Un cri d'épouvante retentit partout, sur le fleuve et sur les rives:

--Les ponts!

Le premier pont qui barrait le passage à ces brûlots d'un nouveau genre
était le grand pont Litéine, remplacé depuis par un monument de pierre,
mais qui, destiné à recevoir le premier choc des glaces venant du lac
Ladoga à l'époque du dégel, n'était alors composé que d'un grand nombre
de barques pontées, reliées entre elles par un solide tablier de bois.
Ce système permettait de replier le pont le long des rives lors du
passage redoutable des glaces. Trois grands ponts de cette espèce
traversaient la Néva sur son parcours dans la ville, et une quantité
considérable d'autres, moins importants comme dimension, facilitaient le
passage sur les divers bras qu'elle forme à son embouchure, reliant les
îles entre elles, sur un espace de plusieurs kilomètres. Si le premier
pont s'embrasait au contact des barques incandescentes, les débris
enflammés, descendant le fleuve, allaient porter l'incendie sur toutes
les rives, où s'amassaient d'innombrables navires de tout tonnage;
c'était une ruine incalculable.

Le petit canot de l'État, dirigé par un marin habile, avait déjà saisi
la chaîne de remorque du premier pont; les câbles des ancres, coupés par
des haches d'abordage, avaient coulé à fond, et lentement, avec une
précision extrême, comme si rien n'eût pressé, le pont, se repliant le
long du bord, laissa la voie libre au premier brûlot qui passa
tranquillement; on eût dit qu'il attendait cet hommage.

--Voilà un fier luron que ce pilote! s'écria Roubine, en admirant le
succès de la manœuvre.

À l'autre pont, mes enfants; nous n'avons pas le temps de nous amuser.

Le yacht fila à toute vapeur vers le pont Troïtzky, où des hommes zélés
coupaient déjà les câbles, en attendant un remorqueur. Korzof se fit
jeter un bout de chaîne, et le pont gigantesque, qui compte un kilomètre
de long, alla également se ranger contre la rive. Un bateau-mouche,
requis pour la circonstance, accomplit le même office pour le pont du
Palais, et la Néva fut libre. Toutes les barques, tous les bâtiments qui
n'étaient pas nécessaires au service de la police fluviale avaient
disparu et s'étaient cachés dans les recoins les plus inaccessibles.

Il était temps. La flottille embrasée tout entière descendait le noble
fleuve avec la majesté d'une puissance qui se sait invincible. Rien de
plus étrange que de voir à la surface de l'eau le feu faire rage, en
emportant des tourbillons d'étincelles et de fumée. Dans l'air
tranquille, sous le ciel bleu, cette apparition avait quelque chose de
fantastique. La foule, groupée sur les quais, apparaissait comme en
plein jour aux spectateurs de la rivière; les faces humaines, portant
toutes la même expression d'intérêt, d'admiration et d'horreur, se
distinguaient avec une netteté étonnante.

Nadia, appuyée sur le bastingage du yacht, ne pouvait détacher ses yeux
de ce spectacle. Roubine et Korzof donnaient sans cesse des ordres afin
de se maintenir au milieu du courant, tout en évitant les approches des
brûlots.

--Aux gaffes! cria quelqu'un dans un porte-voix.

En effet, deux des barques se dirigeaient vers le petit bras de la Néva,
où s'étaient réfugiés de nombreux navires et où les ponts n'avaient pu
être retirés. Les bateaux à vapeur disponibles, montés par de courageux
mariniers, s'avancèrent à la rencontre des monstres de feu pour leur
présenter un obstacle et les contraindre de rentrer dans le courant
principal, où elles devaient finir par aller s'échouer contre le pont
Nicolas, construit en pierre et par conséquent invulnérable.

C'était une lutte émouvante. Les gaffes n'étaient pas assez longues; on
prit des mâts de rechange, qu'il fallait tremper dans l'eau à tout
instant pour les empêcher de s'enflammer. Les hommes qui luttaient ainsi
étaient constamment inondés d'eau par leurs camarades; sans quoi ils
n'eussent pu supporter un instant ce terrible duel face à face avec le
feu.

--Impossible de regarder cela et de rester inutile, dit Korzof à ses
hôtes; permettez-moi de vous déposer à terre.

Roubine ne voulait pas y consentir. Nadia lui mit doucement la main sur
le bras, et il ne dit plus rien. L'instant d'après, ils étaient sur le
rivage, près de la forteresse, et Korzof, après s'être muni de gaffes,
repartait pour l'endroit menacé.

Son yacht, plus alerte que les bateaux-mouches, se prêtait à merveille à
ce genre de combat. Parfois, rien qu'en forçant sa marche, il entraînait
dans son sillage un brûlot prêt à faire fausse route; parfois, il se
plaçait bravement en travers, et, mettant la puissance de la vapeur au
service de la gaffe employée comme éperon, il fondait sur la masse
enflammée et la repoussait dans le courant. Près de quarante barques
avaient ainsi passé; beaucoup avaient sombré; d'autres s'étaient
échouées dans des endroits déserts, où elles ne pouvaient plus nuire:
deux ou trois flottaient au milieu du fleuve, à demi submergées. Une
dernière arriva, plus haute et plus large, nouvellement embrasée et
jetant des torrents d'étincelles, comme un soleil de feu d'artifice.
Elle se dirigea vers le point dangereux, avec la sûreté d'attaque d'un
être intelligent.

--Attention, enfants, pas de faux mouvement! s'écria Korzof, qui la
guettait.

Des marins se tenaient en arrêt; le mécanicien fit une fausse manœuvre;
le coup porta mal, et deux gaffes tombèrent dans la rivière. Une
troisième, piquée dans le foin embrasé, y resta suspendue; mais
l'impulsion avait suffi pour remettre la barque dans le courant.

--À droite! cria Korzof.

Le mécanicien, éperdu, comprit ou exécuta mal l'ordre reçu; il donna un
coup de barre, et le yacht accosta le brûlot. Ce fut sur la rive un cri
d'horreur.

--Une gaffe! cria Korzof, un bâton, n'importe quoi...

Il n'y avait rien sur le pont, et d'ailleurs la flamme voltigeait déjà
dans les agrès. Korzof se souvint qu'il avait de la poudre à bord.

--Au canot! cria-t-il.

Ses hommes y étaient déjà; il y descendit le dernier, laissa retomber la
chaîne, et la légère embarcation s'éloigna à force de rames. Sur le
fleuve, les autres bateaux qui s'étaient approchés pour lui porter
secours avaient reculé, comprenant le danger, et se tenaient à l'écart.

Au moment où le canot abordait aux pieds de Nadia, qui, penchée en
avant, cherchait à reconnaître son fiancé, la barque et le yacht,
toujours accolés, passèrent de conserve devant eux. Avec le bruit d'un
coup de canon, l'arrière du petit navire sauta, pendant que l'avant
s'enfonçait gracieusement comme un cygne qui plonge.

--Votre joli navire! s'écria Roubine, plein de regret.

Korzof tenait déjà le bras de Nadia passé sous le sien; le visage
enflammé, la barbe et les cheveux roussis, il paraissait à sa fiancée
plus beau qu'un demi-dieu.

--Que voulez-vous! dit-il en riant; il faut bien que le bonheur se paye.
Polycrate a jeté une bague à la mer,--nous y jetons notre navire,--et
nous gardons notre félicité.

Le lendemain, l'empereur se fit présenter Korzof, qu'il connaissait de
longue date.

--Que veux-tu pour ton yacht? lui dit-il, après l'avoir complimenté.

--Un terrain pour mon hôpital, répondit le jeune homme. Cela me
permettra de fonder cinquante lits de plus!

Huit jours après, la première pierre de l'hôpital fut solennellement
posée dans un terrain immense en partie planté d'arbres, don impérial;
et la princesse Roubine fut officiellement déclarée fiancée à Dmitri
Korzof.



VI


Après le premier brouhaha qui suivit les fiançailles publiques de la
jeune princesse, l'animation commença à se calmer; on s'était d'abord
récrié sur la grandeur du sacrifice, on se dit maintenant qu'il était
absurde. Est-ce que Pétersbourg ne comptait pas assez d'hôpitaux? Est-ce
que les docteurs manqueraient jamais? On n'avait qu'à regarder la foule
des étudiants pressée aux cours de la Faculté de médecine, pour
s'assurer que les malades ne mourraient pas faute de médecins. Bref,
après avoir exalté jusqu'aux nues le dévouement des fiancés, on les
couvrit de ridicule, ainsi qu'un sage eût pu le prévoir.

Ils ne s'inquétaient guère de tous ces bruits, absorbés qu'ils étaient
dans les préparatifs de départ et dans les préoccupations multiples
qu'occasionnait la vente des biens de Korzof. Il ne s'était réservé
qu'une petite terre, d'un revenu médiocre, afin, disait-il, de ne pas
perdre complètement l'habitude de la propriété. Les fonds résultant de
cette vente devaient, au fur et à mesure qu'ils rentreraient, servir à
payer les dépenses de l'hôpital naissant et être placés de façon à
fournir des revenus aussi avantageux que possible. La munificence
impériale s'était déjà manifestée, outre le don du terrain, par la
promesse d'une somme annuelle très-importante; la jeune fiancée avait
déclaré ne vouloir recevoir d'autres cadeaux de noce que des dons pour
la fondation nouvelle, et tout promettait à la grande œuvre des jeunes
gens l'avenir le plus brillant.

La seule ombre de ce tableau était le départ prochain de Korzof pour
Paris, où il se promettait de passer sa première année d'études
médicales. À force de parler des mêmes choses, de retourner les mêmes
idées, il s'était si bien identifié avec Nadia, que la pensée d'une
séparation était pour eux une véritable douleur. Le prince avait bien
proposé d'aller passer l'hiver à Paris, «pour dorer la pilule»,
disait-il; mais le jeune homme lui-même eut la force de refuser.

--Je sais bien que je ne travaillerais pas sérieusement, dit-il; n'ayons
pas du courage à moitié seulement, soyons véritablement forts.

À la fin d'octobre, il partit donc, et Nadia, rendue à la vie mondaine,
se prépara de son côté à des devoirs plus sérieux que ceux qu'elle avait
accomplis jusque-là. Elle sut partager son temps de façon à consacrer
chaque jour plusieurs heures à ses études, et cependant elle accomplit
tous ses devoirs envers le monde avec la plus rigoureuse ponctualité.
L'hiver passa plus rapidement qu'elle ne s'y attendait, et vers le mois
de juin, au moment de partir pour la campagne, elle alla faire sa visite
d'adieu aux constructions déjà avancées de l'hôpital.

L'hiver avait arrêté pendant plusieurs mois les travaux de bâtisse,
mais, dès les premiers beaux jours, on avait mis à l'œuvre tant
d'ouvriers, que l'énorme bâtiment sortait de terre littéralement à vue
d'œil. Nadia fit le tour des travaux, s'avança sur toutes les planches
qui servaient de passerelle, visita les sous-sols et les caves, examina
les travaux de canalisation pour l'aménagement des eaux; très experte
désormais dans l'étude des plans, elle causa longuement avec
l'architecte, et partit enfin, le cœur gonflé d'une joie orgueilleuse.

--Je n'y comprends rien, disait son père, ébahi; elle en remontre à
l'architecte, et elle connaît la qualité des briques mieux que
l'entrepreneur! Nadia, est-ce d'eux ou de moi que tu te moques?

Pour toute réponse, elle lui sourit d'un air heureux, et le soir même
elle envoya à son fiancé une longue lettre où le détail des travaux
exécutés tenait moins de place que l'épanchement joyeux de son âme. Elle
croyait déjà voir l'hôpital terminé offrir à l'œil reposé ses longues
files de lits propres et bien tenus.

--Personne n'y mourra, disait-elle; on n'y verra pas de larmes; tous
ceux qui y seront entrés en sortiront guéris et triomphants.

Quelques jours plus tard, ils partirent pour leur grande propriété du
gouvernement de Smolensk.

Le vieil intendant les reçut à l'arrivée, toujours pleurnichant et
geignant, tel qu'on le voyait depuis cinquante ans. Grâce à cette
habitude de se plaindre de tout: du temps, des récoltes, de son époque
et de sa santé, il s'était mis de côté une jolie fortune, et il avait
trompé le plus complètement du monde ceux à qui il avait affaire. Se
pouvait-il, pensaient les âmes simples, que cet homme toujours à deux
doigts de la mort fût capable de mystifier volontairement son prochain?

C'est ainsi qu'il s'était acquis une aisance plus que dorée, grappillée
sur les biens de son maître, et augmentée de jolis pots de vin,
consentis ou extorqués; pour lui, l'important était qu'ils entrassent
dans sa poche; une fois là, ils étaient bien sûrs de n'en plus sortir.
Mais quoiqu'il fût riche, quoique les paysans des environs eussent pu,
en causant entre eux avec franchise, estimer à quelques roubles près un
gros capital pour lequel ils lui payaient des intérêts énormes, on ne le
voyait jamais que graisseux et rapiécé. À peine en l'honneur des maîtres
se hasardait-il à tirer du coffre un cafetan moins sale que d'ordinaire;
quant à son bonnet de fourrure, rongé jusqu'à la peau, personne n'eût
seulement songé à le lui faire remplacer par une autre coiffure. Sans
son bonnet, Ivan Stepline n'eût plus été lui-même.

Son fils Féodor se tenait à ses côtés, droit comme un peuplier, écoutant
les jérémiades du vieillard d'un air à la fois ennuyé et convenable. Ces
plaintes prolixes n'étaient plus à la mode, et lui, qui se piquait
d'être de son temps, devait souffrir intérieurement, en voyant son père
jouer ce rôle qu'il trouvait avilissant. Aussi accompagna-t-il le prince
et sa fille, tête nue et sans dire un mot. Arrivé dans la grande salle,
il leur demanda d'un ton respectueux s'ils n'avaient point d'ordres à
lui donner, et, sur leur réponse négative, il se retira; Ivan Stepline
fut alors bien forcé de le suivre.

Le lendemain de grand matin, Nadia parcourait déjà les jardins et les
serres de son beau domaine. Elle avait toujours aimé cet endroit, où
parfois il lui semblait voir flotter l'image de sa mère, qui l'avait
tendrement chérie. C'est là que la princesse était née, c'est là qu'elle
avait mis au monde sa fille unique, c'est dans l'église, qui se dressait
en face du château, que reposait son corps depuis de longues années.
Dans son nouveau bonheur, dans son nouvel orgueil de fiancée
triomphante, Nadia avait besoin de parcourir tous ces endroits, pleins
des souvenirs de son enfance. Elle retrouvait ceux-ci aussi vifs
qu'autrefois, mais ils lui semblaient avoir singulièrement perdu de leur
importance et de leur intérêt; toute sa vie antérieure se noyait dans la
splendeur de sa joie présente et du glorieux avenir qui s'ouvrait devant
elle.

Vers onze heures, elle revint à pas lents vers la maison, portant une
brassée de fleurs qu'elle avait cueillies dans les parterres. Sur le
seuil, elle trouva son père, prêt à sortir; ils se dirigèrent
silencieusement vers l'église, où le prêtre les attendait vêtu de sa
chasuble de deuil. Au milieu du chœur, sur une petite table recouverte
d'une fine nappe de toile, était placée une assiette pleine de riz cuit
à l'eau, où des raisins secs dessinaient une croix. Les gens de service,
la livrée, l'intendant avec sa famille, et bon nombre de paysans,
s'étaient groupés dans l'église et ouvrirent respectueusement un passage
au prince et sa fille, qui se rangèrent à la place d'honneur, réservée
aux seigneurs du lieu et aux personnages marquants, sur le côté gauche,
à l'intérieur d'une petite grille, ouverte au milieu. Cette place, qui
fait vis-à-vis au groupe des chantres, est tout près des images du
Sauveur et des saints qui ornent l'iconostase, sorte de cloison qui
sépare le tabernacle de l'église proprement dite.

Le prêtre salua les fidèles, en commençant par les seigneurs, puis
s'adressant au chœur, et ensuite à la foule massée dans l'église, il
prit un encensoir fumant que lui présentait le diacre, revêtu comme lui
d'ornements de deuil, et il offrit l'encens à l'assiette de riz,
destinée à représenter dans les cérémonies funèbres le corps de la
personne défunte pour laquelle se disent les prières des morts. Il
entonna ensuite les versets funéraires, auxquels le chœur répondit sur
un mode plaintif.

La cérémonie, courte d'ailleurs, s'acheva selon les rites, et, quand
elle fut terminée, Roubine s'approcha d'une dalle, située un peu à la
droite du chœur; il y resta un instant incliné, le visage pâle et
pensif. Nadia s'agenouilla près de lui et laissa glisser son bouquet sur
la pierre qui recouvrait le caveau où reposait sa mère. De plus loin
qu'elle se souvînt, ce pieux pèlerinage était le premier acte de leur
séjour dans ce domaine; elle l'accomplissait toujours avec une tendresse
pieuse; mais cette fois, en apportant son offrande et sa prière à la
chère morte, la jeune fille lui dit tout bas, comme si elle avait pu
l'entendre: «Mère, je suis heureuse, bénis-moi dans mon nouveau
bonheur!»

En sortant de l'église, le prince et sa fille échangèrent quelques
paroles avec ceux, de leurs paysans qu'ils connaissaient plus
particulièrement et qui s'approchaient pour leur baiser la main. On
était au temps du servage, mais Roubine était aimé de tous ses serfs.
Ils eussent préféré un intendant moins rapace; à ce mal, nul ne
connaissait de remède: tous les intendants, sauf quelques différences
inappréciables, étant à peu près du même acabit; mais les rigueurs de
Stepline étaient bien adoucies par la présence annuelle du maître, qui
voyait de ses propres yeux l'état du pays, écoutait volontiers les
doléances et ne refusait jamais de donner du bois pour bâtir une isba
neuve, quand la vieille était décrépite. Nadia s'enquit de son hôpital,
où tout allait à merveille, grâce au nouvel officier de santé, qui
s'était trouvé être un homme actif et résolu, ancien chirurgien de
régiment, et qui avait établi dès le premier jour une discipline
militaire, fort utile toujours près des malades, mais plus utile
peut-être que partout ailleurs en Russie, où chacun est tant soit peu
disposé, par tempérament, à laisser les choses se faire toutes seules.

L'horloge de la demeure seigneuriale sonna midi; le prince prit congé de
ceux qui l'entouraient, pria le prêtre de venir quelques heures plus
tard dire les prières et bénir la maison, pour en chasser tout malheur,
ainsi qu'on le fait quand on s'installe quelque part, puis il rentra
chez lui avec sa fille. Dans l'après-midi, les prières furent dites en
effet, une collation fut offerte au prêtre et au diacre; après quoi, la
vie reprit sa routine ordinaire de plaisirs et de devoirs.

Le lendemain de cette journée bien employée à l'heure où Roubine et
Nadia venaient de passer après déjeuner dans un salon frais, situé au
nord, où ne se hasardaient guère les mouches, ce fléau de la Russie en
été, Stepline montra son nez bourgeonné dans l'embrasure de la porte,
toujours ouverte.

--Peut-on entrer? demanda-t-il avec la plus obséquieuse politesse.

Un signe de tête affirmatif l'ayant rassuré, il introduisit dans le
salon le reste de sa personne, qui avait toujours l'air de se présenter
de biais, pour tenir moins de place sans doute.

--Qu'y a-t-il? demanda Roubine sans quitter son journal des yeux.

--Voilà, _batiouchka_, répondit l'intendant, en se servant d'un terme
affectueux qui signifie littéralement: mon petit père, et qui s'emploie
en parlant aussi bien aux supérieurs qu'aux inférieurs, avec moins de
cérémonie que le mot _barine_, qui signifie maître ou seigneur. Vous
savez, batiouchka, que j'ai un fils, un beau garçon; il a eu l'honneur
de vous porter vos revenus au mois de juin.

--Je m'en souviens, interrompit le prince, qui savait Stepline prolixe
et qui n'aimait pas les longs discours. Eh bien?

--Eh bien, mon prince, le jeune homme est d'âge à se marier, qu'en
pensez-vous?

Les yeux pénétrants du vieillard allaient de Roubine à Nadia, avec la
régularité d'une de ces horloges de la forêt Noire où l'on voit un lion
qui roule un regard à la fois féroce et débonnaire.

--Qu'est-ce que tu veux que j'en pense? répondit Roubine en retournant
la page de son journal, derrière laquelle il disparut momentanément en
entier. C'est son affaire, à ce garçon.

Nadia avait rougi, plus de colère que de honte; elle resta immobile et
impassible.

--C'est, voyez-vous, batiouchka, qu'on m'a proposé une fiancée pour mon
fils, une jolie fille, bien élevée, et riche... et, sans votre
assentiment, je ne voudrais pas,... oh! pour rien au monde, sans votre
assentiment et celui de la princesse...

Ses yeux continuaient à aller de l'un à l'autre. Nadia se leva et prit
un livre sur la table.

--Qu'est-ce que tu veux? demanda Roubine, quittant enfin son journal.
Ma permission pour le mariage de ton fils? Voyons, qui est-elle, la
fiancée dont tu parles?

--Pour une demoiselle, ce n'est pas une demoiselle, c'est une simple
fille d'intendant, comme mon Féodor est fils d'intendant. Nous autres,
nous ne pouvons pas prétendre aux demoiselles, n'est-il pas vrai,
princesse? Mais une fille d'intendant qui a un peu d'argent, car cela ne
gâte rien, et qui sait tout ce que doit savoir une ménagère, c'est tout
ce qu'il nous faut, n'est-il pas vrai, princesse?

--Évidemment, répondit Nadia en se tournant vers lui, pour le regarder
bien en face. Pourquoi me faites-vous cette question, Stepline? Vous
aviez donc pensé à autre chose?

Elle avait parlé d'un ton calme et si fier, que les yeux mobiles du
vieillard se trouvèrent immobilisés sous ses paupières baissées.

--Non, princesse, fit-il humblement. Alors ce mariage a votre agrément?

--C'est mon père qui est maître ici, dit-elle avec hauteur,
adressez-vous à lui.

--Mon prince, ce mariage a votre agrément? répéta Stepline d'un ton
soumis.

--Je vous ferai observer, dit Roubine un peu irrité par la tournure
bizarre et pleine de sous-entendus que semblait prendre cet entretien,
vous m'entendez, Stepline, je vous ferai observer que cela ne me regarde
pas; je vous ai affranchi il y vingt ans, vous êtes libre, votre fils
est libre; il peut contracter mariage dans les conditions qui lui
semblent convenables, je n'ai rien à y voir.

--Mais, insista le veux madré, en reprenant son ton plaintif habituel,
si Votre Altesse retire ses bonnes grâces à mon fils après moi, et qu'il
ne soit pas intendant de Votre Altesse, que deviendront ses enfants, ses
pauvres petits enfants, qu'il aura quand il sera marié?

Roubine éclata de rire.

--Ah! toi, par exemple, dit-il, on peut dire que tu sais prévoir les
malheurs de loin! Eh bien, écoute-moi: je sais que tu me voles et que tu
pressures mes paysans; je ne t'en ai jamais fait de reproches trop
sévères; que ton fils fasse comme toi, je ne dirai rien; c'est dans
l'ordre. Mais, s'il dépasse la mesure, il n'y a rien de promis; je le
chasserai impitoyablement, quand même il aurait à ses trousses deux
douzaines de ces pauvres petits enfants dont tu parles.

--Alors vous consentez? Et la princesse aussi? fit le rusé personnage,
en rendant la liberté à ses deux yeux.

--Puisqu'on te le dit!

--Alors vous permettez que le fiancé se présente devant vous avec la
fiancée?

--Où sont-ils? fit Roubine surpris.

--Dans l'antichambre, où ils attendent le bon plaisir de Votre Altesse.

Roubine se renversa dans son fauteuil en se tenant les côtes.

--Mon Dieu! Stepline, s'écria-t-il entre deux éclats de rire, tu es bien
ce que l'on peut appeler un homme de précautions; tu me feras mourir de
joie!

Nadia ne riait pas, elle examinait attentivement le visage de
l'intendant, qui n'exprimait qu'une sorte de contentement bonasse;
doucement, sans parler, elle posa la main sur l'épaule du prince, qui
reprit sur-le-champ son sang-froid.

--Allons, dit-il, va les chercher! Ce n'est pas poli de les faire
attendre.

Stepline sortit, après avoir fait trois grandes salutations, plus bas
que la ceinture.

--Qu'est-ce que tu penses de cela? fit Roubine en regardant sa fille,
partagé entre une nouvelle envie de rire et un certain étonnement de
toute cette conversation.

--Je pense que cet homme est très-rusé, et que vous ferez bien de le
surveiller, ainsi que son fils; vous êtes trop bon, mon père; vous ne
songez jamais qu'avec tant de bonté vous puissiez vous faire des
ennemis, et cependant Stepline nous déteste...

Roubine, pétrifié de surprise, regardait encore sa fille, quand la porte
se rouvrit et laissa passer les fiancés, qui entrèrent en se tenant par
la main.

La jeune fille n'était ni laide ni jolie; son visage, d'une fraîcheur
éblouissante, comme celui de presque toutes les filles de son âge et de
sa condition, était très-ordinaire. Elle était destinée, selon toute
apparence, à être une bonne ménagère, une épouse modèle, une mère de
famille sans reproche, et à engraisser vers la trentaine d'une façon
désolante. Nadia la regarda avec un certain dédain, que le fiancé
surprit dans un coup d'œil rapide. Il rougit jusqu'à la racine des
cheveux et s'avança les yeux baissés vers le prince; arrivé devant lui,
ils firent le mouvement de se prosterner: Roubine les releva du geste,
avant qu'ils eussent accompli le cérémonial.

--Mes compliments, dit-il en souriant, d'un air moitié bienveillant,
moitié railleur; vous ne perdez pas de temps, vous autres! À peine les
dents de lait vous sont-elles tombées que vous songez déjà à vous
marier!

--Tant mieux, mon père, dit Nadia de sa voix douce, ils auront le temps
d'être heureux.

Un regard passa sur les paupières baissées de Féodor, et sa mâchoire se
contracta comme s'il avait envie de mordre, mais il ne dit rien; son
visage redevint immobile et n'exprima plus que la banale déférence d'un
subordonné devant ses supérieurs.

--Asseyez-vous, dit le prince. Nous allons boire à votre santé.

Nadia sonna, et aussitôt parut un plateau garni de verres et de carafes
contenant des vins étrangers décantés avec soin; le sommelier, qui
savait les usages, avait préparé d'avance cette inévitable marque
d'hospitalité. Les verres furent remplis, le prince éleva le sien en
disant: À votre prospérité! Les assistants firent de même en répondant:
Longue vie à Votre Altesse! nous vous remercions humblement! On
échangea un salut, et les verres furent vidés d'un seul coup, comme il
convient à de vrais Russes. Puis les fiancés et le vieux Stepline se
levèrent et se retirèrent avec un dernier salut.

Lorsque la porte de la pièce voisine se fut refermée sur eux, Roubine
regarda sa fille d'un air comique.

--Eh bien, elle n'est pas belle, la future madame Stepline, dit-il en
français. Je conçois que son futur n'en paraisse pas enthousiasmé; il ne
semble pas considérer ce mariage comme une promotion, eh, Nadia?

La jeune fille resta silencieuse un instant, puis leva sur son père un
regard ferme, d'où toute fausse honte, tout embarras puéril avait
disparu.

--Le vieillard, dit-elle, est un être retors, mais que je ne crois pas
méchant, bien qu'il nous déteste par principe. Quant au fils... ne vous
y trompez pas, mon père, sous son vernis de manières relativement
correctes, c'est un paysan grossier; il nous hait.

--Il nous hait! Bon Dieu, Nadia, que me chantes-tu là? Pourquoi nous
haïrait-il?

--Parce que nous sommes riches et qu'il l'est moins que nous; encore ne
l'est-il que de ce qu'il nous a volé. Parce que nous sommes civilisés,
et qu'il l'est juste assez pour sentir combien nous lui sommes
supérieurs. Parce qu'il est ambitieux et que ses ambitions sont
destinées à être déjouées...

--Nadia! C'est toi qui parles? Toi qui admets toutes les classes à
toutes les ambitions?

--À toutes les ambitions saines et loyales, oui mon père! Mais celui-ci
ne veut ni être plus instruit, ni meilleur, ni plus grand; il veut
dominer pour tyranniser; être puissant non pour créer, mais pour
détruire; être riche pour jouir, non pour panser les blessures de ceux
qui souffrent... Ces ambitions-là sont les plus fréquentes, par
malheur... Cet homme n'en connaît pas d'autres!

--À quoi as-tu vu tout cela, ma fille? demanda le prince bouleversé.

--Je ne saurais vous le dire exactement, répondit-elle en se troublant
un peu.

Féodor Stepline ne lui inspirait assurément ni sympathie ni pitié, mais
elle redoutait chez son père la plus terrible des colères s'il apprenait
ce qu'elle avait deviné, lors de son entrevue à Péterhof avec le fils de
l'intendant. Avec cette frayeur instinctive qu'ont les gens calmes de la
fureur des hommes violents, elle voulait éviter un esclandre, et elle
savait le prince d'une violence extrême.

--Vous savez, mon père, reprit-elle, que j'observe beaucoup, et souvent
sans m'en rendre compte; croyez-moi, je ne vous demande que de la
prudence: méfiez-vous de Féodor Stepline beaucoup plus encore que de son
père!

--Je fais tout ce que tu me dis, Nadia, répondit le prince avec une
soumission vraiment touchante; mais je veux bien être pendu si je
comprends ce que tu veux dire! Enfin, on sera prudent tout de même, mais
c'est bien pour t'obéir.

Féodor se maria huit jours après. La noce fut somptueuse, à la façon du
moins des noces de la classe sociale à laquelle il appartenait et dont
le luxe n'a rien de raffiné ni d'élégant. La veille du mariage, la
fiancée, qui était retournée chez ses parents, fut conduite à la maison
de bains de son village réservée aux femmes, avec toute la pompe de
rigueur; un essaim de jeunes filles l'accompagnait en chantant, et entra
avec elle dans l'étuve, où elle fut savonnée, frottée, étrillée à grand
renfort de _tille_[1] en guise d'éponge, et de verges de bouleau encore
garnies de leurs feuilles, pour terminer la cérémonie. Après quoi, on
servit la collation aux jeunes filles, toujours dans l'étuve et là, dans
cette chaleur de trente-cinq degrés, elles chantèrent des chansons et
dansèrent plusieurs heures. Quand la fiancée sortit de là, elle était
aussi rouge et aussi luisante qu'une planche d'acajou fraîchement
vernie.

[Note 1: _Tille_, sorte d'étoupe extraite de l'écorce de tilleul.]

De son côté, le fiancé avait subi le même traitement dans les bains des
hommes, où les rafraîchissements avaient plutôt consisté en spiritueux
qu'en solides; pendant ce temps, des chariots traînés par le plus grand
nombre de chevaux qu'on avait pu y atteler, déposaient dans une maison
préparée depuis longtemps, mais qui n'avait encore jamais été habitée,
le trousseau et les meubles de la future. Les meubles, plus massifs
qu'élégants, furent rangés dans les deux pièces dont se composait la
demeure, suivant un ordre toujours le même dans toutes les maisons; une
armoire triangulaire, nommée kiota, spécialement réservée aux images
saintes, fut placée dans le coin consacré, garnie seulement d'une toute
petite image, destinée à sanctifier la maison en attendant les autres,
qui ne devaient venir qu'avec la future elle-même. Les coffres de bois
peint et orné de fleurs rouges et jaunes furent transportés dans la
chambre du fond; ils contenaient le linge et les vêtements de la jeune
fille, et devaient servir d'armoires pour tout le temps de son
existence, les meubles européens n'ayant encore à cette époque aucun
accès dans les maisons de la bourgeoisie russe.

Le lendemain, les jeunes hommes, amis ou camarades du fiancé, formèrent
un grand cortège composé d'autant de télègues (charrettes) qu'ils purent
en rassembler, et allèrent dès le matin chercher la mariée dans son
village. La course était longue; ils ne revinrent que dans l'après-midi.
Du plus loin qu'on entendit les clochettes de leurs troïkas enrubannées,
les cloches de l'église sonnèrent, car c'était une noce très brillante,
et le futur se rendit à l'église, pour attendre celle qui dans quelques
instants serait sa femme. Elle entra presque aussitôt, pendant que les
chevaux couverts de sueur défilaient lentement devant le parvis, et que
les chantres, qui avaient salué l'arrivée de Féodor par une antienne,
chantèrent un chant de bienvenue. Le père de la jeune fille la conduisit
près du futur devant un pupitre recouvert d'une étoffe brodée, où ils
se tinrent debout tous deux, silencieux et immobiles. Le prêtre, escorté
du diacre, sortit alors du tabernacle, et la cérémonie commença. Chacun
des époux reçut un cierge allumé orné de roses blanches, de fleurs
d'oranger et de nœuds de ruban blanc, qui devait, après avoir brûlé en
cette circonstance, être conservé pieusement pour ne plus être allumé
que dans des occasions très-solennelles de la vie de famille, telles que
naissances, morts ou périls graves, et le oui irrévocable fut échangé.
Un morceau de satin rose fut alors étendu devant eux; toutes les jeunes
filles de l'assistance allongèrent le cou pour voir si la jeune femme
parviendrait à y poser le pied la première, car ce serait pour elle le
présage d'une autorité incontestée dans la mai$on de son époux; mais
Féodor avait déjà écrasé de sa botte le coin encore mal déplié du
satin... Il n'entendait pas voir chez lui d'autre maître que lui-même.
La jeune femme baissa tristement la tête, prête à pleurer; les anneaux
furent remis aux mariés et passés à leur doigt, puis échangés; leurs
flambeaux, qu'on leur avait ôtés des mains pour faciliter cette
opération, leur furent rendus, et les garçons d'honneur, appelés à
prêter leur concours, reçurent du prêtre les deux lourdes couronnes de
métal doré, ornées d'images saintes en porcelaine émaillée, qu'ils
avaient mission de tenir au-dessus de la tête des jeunes gens. Ceux-ci
burent par trois fois tour à tour à la même coupe le vin béni, qui
représente la vie; puis le prêtre, réunissant leurs mains sous un pan de
son étole, leur fit faire trois fois aussi le tour du pupitre qui
supportait les livres saints. Pendant ce temps, les garçons d'honneur
suivaient les mariés, tenant les couronnes au-dessus de leurs têtes,
ainsi qu'on le fait pour les gens favorisés de la fortune, car les
pauvres sont assez robustes pour supporter le poids des lourds ornements
de métal, tandis que les riches se sentiraient blessés par cet incommode
fardeau.

La cérémonie tirait à sa fin, le prêtre adressa une courte exhortation à
ceux qui venaient de jurer de partager ensemble les peines et les joies
de la vie, exactement comme s'ils s'aimaient, et enfin il leur ordonna
de s'embrasser, afin que l'Église consacrât ce premier baiser par sa
présence. Ils obéirent, la jeune femme avec une indifférence passive,
Féodor Stepline avec une sorte de forfanterie. Nadia et son père avaient
dû assister à cette cérémonie, sans quoi tout le pays eût cru
l'intendant tombé en disgrâce. Ils s'approchèrent tous deux des nouveaux
époux, qui venaient d'offrir leurs dévotions aux images placées sur
l'iconostase, et leur firent un petit compliment; Nadia tira de son
doigt une bague ornée d'un diamant et la remit à la jeune femme, qui
rougit de plaisir; puis la foule s'entr'ouvrit pour laisser passer les
mariés, qui regagnèrent à pied leur domicile, où les avait devancés le
petit garçon choisi dans la famille, qui portait devant eux une image
sainte, destinée à rappeler à leurs prières le souvenir de cette
journée.

Féodor Stepline s'était montré impassible pendant la cérémonie; il passa
devant la foule le front haut, conduisant comme si elle eût été la plus
belle des créatures, sa jeune épouse ridiculement empaquetée dans des
vêtements de couleur voyante. Il garda le même sang-froid sous le parvis
et sur la place; mais, à ce moment, Nadia, qui traversait le cimetière
au bras du prince pour rentrer au château par le plus court chemin,
rencontra le regard du nouveau marié, qui la suivait avec une expression
farouche. Instinctivement, elle se serra contre son père.

--Qu'as-tu? dit celui-ci. Un frisson?

--Oui, mon père, ce n'est rien.

Et elle parla d'autre chose.

Après cet événement, qui défraya pendant longtemps les discours du
village et des environs, le calme le plus parfait s'établit sur le
château; pendant deux mois, les lettres de Dmitri Korzof arrivèrent
régulièrement deux fois par semaine, parlant, malgré la saison, qui ne
prêtait guère aux études sérieuses, de travaux sans relâche et de
recherches ardentes. Nadia répondait, racontait sa vie, espérant dans
l'avenir, parlant des trois années, à peine entamées, qui les séparaient
encore de leur réunion, comme d'un jour qui s'achèverait bientôt...

Tout à coup, un fait sans précédent se produisit un matin: la poste
n'apporta point de lettre de Korzof.

--C'est un retard, dit Roubine; il aura manqué le courrier.

--Sans doute, répondit la jeune fille sans détendre les traits de son
visage douloureusement contractés.

Elle alla ce jour-là dans les jardins, comme de coutume, fit sa tournée
dans les écuries, les étables, les granges, s'assura, seule ou
accompagnée de son père, que l'ordre accoutumé régnait partout, puis
elle rentra et se mit au piano; mais en vain les sons se déroulaient
sous ses doigts, la musique courait sous ses yeux, elle jouait
machinalement, sans voir et sans entendre. Le soir venu, elle resta
longtemps assise à sa fenêtre fermée, regardant le petit lac qui
brillait au bout du parterre. La nuit était froide, car octobre
approchait; mais les poêles, chauffés dans le jour, répandaient une
chaleur égale et douce dans toute la maison; la lune brillait sur
l'étang avec une clarté métallique et presque cruelle, qui fit mal à
Nadia. Elle se détourna doucement et prit un livre. J'aurai ma lettre
demain, se dit-elle. Mais si ses yeux pouvaient se contraindre à
parcourir les pages, son esprit ne pouvait s'assujettir à les
comprendre; elle gagna son lit, espérant que le sommeil l'amènerait
paisiblement jusqu'au lendemain; elle eut grand'peine à s'endormir, et
son repos fut agité par des rêves inquiets.

Le lendemain, la poste apporta une quantité de correspondances, que
Nadia éparpilla d'un geste sur la grande table; l'écriture de Korzof ne
s'y trouvait pas davantage. Elle leva les yeux sur son père, et la
consolation banale qui montait aux lèvres de celui-ci s'arrêta court à
la vue du souci profond qui avait déjà creusé les traits de sa fille.

--Demain, dit-il.

Et il sortit, ne trouvant rien à ajouter.

Le lendemain fut pareil, et deux autres jours encore; l'espoir, un
instant caressé, qu'une lettre pouvait s'être perdue, fut démenti par la
prolongation de ce silence; une lettre, passe encore, mais deux! Le soir
du huitième jour, où la troisième lettre aurait dû arriver, Nadia, après
avoir versé une tasse de café à son père, comme elle le faisait chaque
jour, lui mit la main sur le bras, avec le joli geste qui leur était
familier, empreint cette fois d'une douleur muette et d'une indicible
lassitude.

--Mon père, dit-elle, Dmitri est malade, peut-être mort... Allons le
retrouver!



VII


Roubine et sa fille arrivèrent à Paris par une triste soirée d'octobre;
la pluie battait les vitres de leur voiture, et les rares passants qui
couraient sur les trottoirs avec des parapluies, le long des magasins
fermés, sous la lueur tremblotante des réverbères, avaient l'air de fuir
devant quelque invisible ennemi.

Depuis leur départ de la campagne, le prince n'avait obtenu aucune
réponse ni à ses lettres ni à ses télégrammes; aussi l'anxiété des
voyageurs, toujours croissante, était-elle arrivée jusqu'à la fièvre.
Roubine avait eu au moins la ressource, tout le long de l'Allemagne, de
déverser sa mauvaise humeur sur les employés, sur les buffets où rien
n'est mangeable, sur les inévitables retards et sur le mauvais temps;
mais Nadia, enfoncée dans son coin, silencieuse, les yeux fixés sur
quelque objet invisible, toujours douce, prévenante, toujours prête à
sourire si son père la regardait, était pour lui le spectacle le plus
douloureux.

--Mets-toi donc en colère, une bonne fois! s'était-il écrié entre Berlin
et Cologne.

--À quoi cela servirait-il, mon père? avait-elle répondu en souriant
tristement.

Ils arrivaient enfin; quelques tours de roue les séparaient seulement de
l'hôtel où ils auraient des nouvelles de Korzof; ce fut bientôt franchi.
Roubine sortit le premier et offrit la main à sa fille.

--M. Korzof? demanda-t-il au domestique qui attendait des ordres.

--C'est ici, monsieur; il est bien malade.

--Qu'est-ce qu'il-a?

--Une sorte de fièvre cérébrale. Nous l'avons bien soigné, monsieur.
Est-ce que monsieur vient pour le voir?

--Parbleu! gronda Roubine; vous ne vous figurez peut-être pas que j'ai
fait cinq jours et cinq nuits de wagons pour vous voir, vous? Annoncez
le prince Roubine.

--Oh! fit le domestique saisi de respect, ce n'est pas la peine
d'annoncer. M. Korzof n'entend rien du tout. Que Votre Hautesse prenne
la peine de passer par ici.

--Bien! fit Roubine, Nadia, va dans le salon, et attends-moi.

--Pourquoi donc, mon père? dit-elle de sa voix tranquille. Je vous suis.

Roubine ne répondit rien et passa devant. Ils entrèrent dans une chambre
spacieuse, bien éclairée par deux grandes fenêtres; une sœur de charité,
debout près de la cheminée, préparait une potion; au fond, dans un lit
dont les rideaux avaient été relevés aussi haut que possible et fixés
avec des épingles, Korzof, les cheveux et la barbe coupés ras, les yeux
brillants et incertains, roulait sa tête ça et là sur l'oreiller en
parlant bas et vite. Le prince courut au lit et prit dans les siennes la
main brûlante qui gisait sur le drap.

--- Mon pauvre enfant, dit-il, mon cher Dmitri, tu me reconnais, dis?

Le malade le regarda sans le voir, puis recommença à se parler à
lui-même. Roubine recula d'un pas, effrayé. Nadia s'était approchée et
reprit doucement la main qu'il venait de quitter. Korzof tressaillit et
la regarda. Il ne la voyait pas encore; mais, derrière le voile de
pensées confuses qui obscurcissait son cerveau, il percevait vaguement
la ressemblance de cette image aimée. La sœur de charité s'approcha et
lui parla. Il s'était accoutumé à cette figure et à cette voix, et la
reconnaissait presque toujours.

--On est venu vous voir, dit-elle; savez-vous qui?

--Non, fit Korzof en passant son autre main sur ses yeux; ses doigts
tenaient bien fort ceux de Nadia, mais il en avait à peine conscience.
Qui est venu?

La sœur interrogea la jeune fille du regard.

--Nadia, dit doucement celle-ci.

--Nadia? répéta Dmitri avec une expression soucieuse. Oui; mais cette
fois, il ne faut pas qu'elle s'en aille.

La jeune fille fit un signe de tête; on lui approcha une chaise; elle se
laissa dépouiller de son pardessus et resta assise auprès du lit, sans
quitter la main du malade. Au bout d'un quart d'heure, celui-ci desserra
ses doigts et s'endormit profondément. La sœur constata la température
du corps, qui avait sensiblement diminué.

--C'est vous qu'il appelait sans doute? dit-elle discrètement à Roubine.
Il n'a jamais cessé de vous demander, mais on n'a pas pu se procurer
votre adresse.

Elle indiquait du doigt le petit tas formé sur le bureau par les lettres
et les télégrammes accumulés depuis quinze jours. Le prince haussa les
épaules et emmena sa fille, afin qu'elle prît un peu de nourriture.

Le médecin se montra satisfait lors de sa visite. Si troublé que fût le
cerveau de Korzof, il avait pourtant vaguement conscience de la présence
autour de lui d'êtres chers. Une des choses les plus douloureuses pour
le malade, dans ces grands orages de la santé humaine, c'est
l'impression qu'il est abandonné et que personne ne pense à lui. Les
circonstances particulières où se trouvait le jeune homme le portaient
plus que tout autre à souffrir de cet abandon. Quand il eut compris que
Nadia se penchait sur lui, lui parlait, l'encourageait, plusieurs fois
dans le jour, il se sentit heureux et consolé, sans chercher à pénétrer
par quel mystère ses amis, laissés là-bas, se trouvaient près de lui.
Peu à peu, son cerveau se dégagea, non sans rechutes subites et
inquiétantes; mais la bonne constitution de Korzof prit le dessus, et un
beau matin, assis dans son lit, au milieu de toute une légion
d'oreillers, il apprit l'histoire de ce voyage, qui leur paraissait
maintenant à tous trois quelque chose de fantastique et
d'invraisemblable.

Une joie profonde remplit le cœur de Dmitri. Si parfois, en se rappelant
les refus de Nadia, avec ce besoin de se tourmenter lui-même et de se
faire souffrir, qui est le propre de l'homme, il s'était demandé jusqu'à
quel point la jeune fille avait cru remplir un devoir en l'acceptant
pour époux, maintenant il se sentit rassuré; la tendresse sérieuse et
dévouée de sa fiancée était bien ce qu'il avait attendu d'elle; il avait
là de quoi remplir sa vie de bonheur et de nobles satisfactions: quoi
qu'il voulût, quoi qu'il tentât, ils le voudraient ensemble et
l'accompliraient d'un commun accord. Aux yeux de Nadia elle-même, Korzof
avait reçu désormais le baptême du travail; il était digne de prendre
part à la grande œuvre de compassion et de fraternité.

Pour achever la guérison du convalescent, le Midi fut ordonné; ils
partirent tous les trois, gais comme des écoliers en vacances; vainement
le jeune homme avait essayé de parler du temps qu'il avait perdu, de
celui qu'il allait perdre, Roubine ne voulait à aucun prix entendre de
cette oreille-là. À vrai dire, il n'avait jamais complètement accepté
l'idée de voir son gendre devenir médecin. Pour l'hôpital, passe encore!
c'était une fantaisie comme une autre; mais à quoi bon se bourrer
l'esprit de choses incongrues, quand il est si facile de les laisser
apprendre par d'autres,--d'autres spécialement créés pour cela par une
Providence qui avait évidemment voulu en faire des savants, puisqu'elle
avait négligé de leur donner une fortune qui leur permît de vivre à ne
rien faire!

Nadia avait mis la paix entre eux, en exigeant, d'accord avec le
médecin, deux mois encore de repos complet, avant qu'il pût être
question de reprendre les études; ces deux mois furent une véritable
fête pour les trois amis. La douceur du climat, la beauté du soleil, cet
attendrissement facile des convalescents, qui leur donne tant de petites
émotions délicieuses, prêtaient un charme extraordinaire à leur séjour
dans ce beau pays.

--C'est un été par-dessus le marché! disait Roubine en se délectant de
se voir dehors au mois de janvier, sans fourrures et même sans paletot.

Mais le prince était un être remuant, qui s'ennuyait vite, à moins que
le _chez-soi_ ne le retînt par ses milliers de liens intimes; il avait
horreur des hôtels, horreur des villes d'eaux et du monde qu'on y
rencontre.

--Mais, mon père, vous en faites partie, de ce monde! Si les gens que
vous rencontrez et que vous traitez de la sorte disaient la même chose
de vous, qu'en penseriez-vous? fit un jour Nadia en riant.

--Moi? Parbleu, je penserais qu'ils ont raison! On ne saurait faire plus
sotte figure qu'en vaguant ainsi hors de chez soi, comme du bétail égaré
qui ne sait plus retrouver son pâturage.

--Alors, il vous tarde de rentrer au bercail, dans ce cher Pétersbourg,
loin duquel vous ne pouvez vivre?

--Certainement! D'abord, les habitudes sont la moitié de la vie,--je ne
dis pas que ce soit la meilleure, mais à coup sûr...

--C'est la plus incommode! hasarda Dmitri, qui aimait assez à taquiner
son futur beau-père. Ils se mirent tous trois à rire. Et cela ne vous
fait pas pitié de me laisser derrière vous, comme un pauvre colis oublié
dans une gare?

Nadia jeta un regard sur son fiancé, encore si maigre et si pâle. Elle
sentait bien que depuis quelque temps son père s'ennuyait de cette
existence en camp volant, et cependant elle ne pouvait supporter la
pensée de laisser Dmitri seul, absorbé dans ses travaux arides, sans
distractions, car il craignait, s'il s'amusait au dehors, de ne plus
apporter à l'étude un esprit assez libre...

--Pourquoi diable voulez-vous être médecin? s'écria Roubine. Vous êtes
comte, ça me suffisait! Mais c'est mademoiselle qui n'est jamais
contente!

Il adressait à sa fille un geste moitié grandeur, moitié tendre. Nadia
crut le moment favorable pour l'entreprendre sur un chapitre fort
délicat, qu'elle n'avait encore osé aborder.

--Père, dit-elle, je crois en effet qu'il est urgent que vous retourniez
à Pétersbourg...

--Eh bien, et toi?

--Moi... c'est moins urgent... l'hôpital marchera très-bien sans moi;
d'ailleurs vous connaissez parfaitement les travaux, vous y êtes aussi
entendu qu'un entrepreneur...

--Ce n'est pas exact, gronda le prince, charmé néanmoins; mais je ne
comprends pas.

--Vous allez retourner à Pétersbourg; la maison est prête à vous
recevoir; on a posé les tapis, cloué les tentures et tout ce qui
s'ensuit; vous serez heureux là-bas, comme un oiseau qui a retrouvé son
nid; et puis le club Anglais...

--Nadia, ne te moque pas de moi; explique-toi tout de suite!

Elle s'approcha de son père avec un geste câlin, contre lequel il se
savait sans ressources.

--Moi, dit-elle, pendant ce temps-là, je resterai à Paris avec mon mari.

Dmitri avait bondi et s'était emparé de la main de la jeune fille:
Roubine, en fixant son regard sur elle, vit deux visages au lieu d'un
qui l'imploraient de façon à attendrir des pierres.

--Eh bien, voilà une idée! s'écria-t-il, se marier à l'étranger, sans
trousseau, sans famille; et puis cette autre idée! se débarrasser de
moi, m'envoyer là-bas... Je le crois bien que vous ne vous ennuierez pas
ensemble, mais moi, tout seul...

--Mon père, fit Nadia avec son joli sourire à demi railleur, vous dînez
en ville trois fois par semaine!

--Oui, riposta Roubine, mais je déjeune toujours chez moi! Voyons,
Nadia, c'est une plaisanterie.

--Mon cher père, si vous m'ordonnez de vous suivre, j'obéirai, vous le
savez bien, mais cela me fera de la peine.

--Cela ne t'en fera pas de me laisser partir seul?

Les yeux de la jeune fille s'emplirent de larmes.

--Vous savez bien le contraire, mon père; mais qui vous empêche de
passer les étés avec nous, en France ou en Allemagne? Et puis nous irons
vous voir à la campagne, pas à Pétersbourg, n'est-ce pas, Dmitri? Nous
ne rentrerons à Pétersbourg que lorsque l'hôpital sera terminé.

À cette proposition, Roubine s'emporta, tempêta, déclara que ce mariage
avait toujours été traité d'une façon ridicule, que sa fille voulait le
rendre plus ridicule encore, et que, puisqu'elle avait perdu l'esprit,
il aimait mieux retirer totalement le consentement qu'il avait eu la
faiblesse d'accorder. Tout le monde pouvait aller au diable, mais il
n'entendait pas qu'on se moquât de lui.

--Alors, dit Korzof, qui avait conservé son sang-froid dans cette
bourrasque, vous ne voulez pas être mon beau-père?

Roubine éclata de rire. Nadia, qui pleurait, en fit autant; on
s'embrassa, Roubine se rassit, car il s'était levé pour gesticuler plus
à son aise, et l'on finit par où l'on aurait dû commencer; mais si l'on
commençait toujours par là, ce serait trop simple! On s'expliqua. Il
écouta les raisons que lui donnait sa fille, convint avec elle que
Korzof n'avait point commis de crime qui méritât un exil de trois
ans,--cet exil fût-il réduit de six mois,--et le résultat fut que le
mariage aurait lieu à Paris, dès le lendemain de leur retour
c'est-à-dire au bout d'une quinzaine.

Il eut lieu en effet, non tel que Roubine, et peut-être Nadia elle-même,
l'avait rêvé, dans tout l'éclat du luxe et d'une haute position. Dans
les fantaisies de son imagination, elle s'était représenté ce mariage
somptueux, à la chapelle de leur hôpital, inauguré le jour même, au
milieu de tout ce que la cour et la ville offraient de plus brillant:
elle avait aimé à se figurer la pompe d'une telle cérémonie, assez
semblable à une prise de voile, un adieu définitif à sa vie passée de
princesse oisive, une entrée triomphale dans son existence modeste de
«la femme du docteur». Les réalités de la vie, moins poétiques,
poignantes parfois, avaient fait écrouler ce rêve, dont Nadia foulait
maintenant les débris aux pieds avec joie. Qu'importait le renoncement
à cette splendeur un peu théâtrale, si elle entreprenait la tâche
vraiment digne d'elle et de lui, de soutenir son mari dans ses études,
souvent pénibles? C'est beau pour l'orgueil d'une femme que de faire du
don de sa personne la récompense de longs efforts! Il y a là quelque
chose de bien fait pour flatter l'amour-propre d'une jeune fille. Mais
n'est-il pas plus simple et plus touchant de partager les peines et les
fatigues que l'on impose, se grandissant dès lors jusqu'au rôle de
compagne et d'amie, au lieu de se renfermer dans la froide dignité d'une
souveraine qui condescend?

Ces réflexions furent le premier pas de Nadia dans une voie nouvelle.
Jusqu'alors, elle n'avait envisagé sa propre personnalité que vis-à-vis
d'elle-même; obligée de l'envisager vis-à-vis des autres, elle s'aperçut
que les principes trop étroits menacent de craquer, comme les vêtements,
lorsqu'ils se trouvent en désaccord avec les événements. Elle se rendit
compte surtout de la profondeur du sentiment qu'elle inspirait à Korzof,
et, au lieu de venir à lui avec le sourire d'une reine qui récompense,
elle s'appuya contre le cœur de son mari avec la tendre confiance d'une
femme qui sait de quelle grandeur est le sacrifice qu'elle a su
inspirer.

Point de splendeurs de toilettes, point de trousseau princier. Les amis
que comptaient les époux dans la colonie russe à Paris assistèrent à la
cérémonie et au lunch qui suivit, puis Roubine partit le soir même pour
Pétersbourg, et les jeunes mariés restèrent dans un joli petit
appartement meublé qu'ils s'étaient fait arranger non loin de l'École de
médecine. Nadia aimait mieux renoncer de temps en temps à une promenade
au bois de Boulogne que d'obliger son mari à faire tous les jours une
longue course pour regagner un logis situé dans un quartier plus
brillant. Roubine en partant avait laissé un équipage à deux chevaux à
sa fille, qui n'avait jamais su ce que c'était que d'aller à pied, sauf
à la campagne et pour son plaisir. À la fin du premier mois, Nadia
congédia ce supplément d'embarras, comme elle l'appelait, et son plus
grand plaisir fut de faire ses courses en fiacre. Elle eut même un jour
l'audace de se montrer ainsi autour du Lac à l'heure élégante, et les
mines effarées que provoqua son apparition chez ceux qui la reconnurent
fournirent pendant longtemps matière à son hilarité.

--Pense donc, Dmitri, disait-elle en riant, ils se demandaient s'ils
devaient nous saluer!

Leur appartement était bien exposé au soleil; Dmitri ne parvint pas à
l'encombrer d'assez de livres pour que sa femme à son tour ne pût
l'encombrer de fleurs: ils passèrent là un temps qui fut certainement le
plus heureux de leur vie.

Roubine ne put tenir longtemps loin de sa fille; dès les premiers jours
du printemps, il revint à Paris, et, aussitôt que les cours furent
fermés, il emmena le jeune couple, ou plutôt il le suivit, là où les
études et les préoccupations de Korzof devaient l'entraîner. Ils
voyagèrent ainsi pendant deux années, tantôt réunis tous trois, tantôt
séparés du prince, et, malgré leur désir de prendre dans la vie une
assiette définitive, ce temps leur parut court.

Nadia jouait à la maîtresse de maison modeste d'une façon merveilleuse.
Son père riait aux larmes, quand il la voyait revenir du marché avec des
fraises dans un panier, elle qui n'avait jamais tiré d'argent de sa
bourse que pour faire l'aumône. Elle le laissait rire, arrangeait
elle-même les fruits sur une assiette avec des feuilles de vigne, et le
prince, enchanté, déclarait qu'il n'avait jamais rien goûté d'aussi
parfait. La jeune femme apprit, dans ce commerce journalier avec les
hommes et les choses d'en bas, bien des préceptes que ne comporte point
la sagesse des gens du monde et qui ne se trouvent pas non plus dans les
livres destinés à la jeunesse, quoique ce soit leur véritable place.

Le moment vint enfin pour Korzof de passer sa thèse; il était plein de
craintes, et Nadia tremblait comme si son mari eût été sous le coup
d'une sentence de mort. Le prince était venu, afin d'assister au
triomphe de son gendre, et il ne tarissait pas en railleries sur
l'émotion de ses deux enfants.

--Voyons, Dmitri, disait-il, sois un homme, que diable! N'as-tu pas
passé des examens, jadis? Souviens-toi du corps des pages! Tu n'étais
pas gêné dans ce temps-là pour faire des tours à tes examinateurs et
avoir de bonnes notes tout de même!

--Ce n'est pas du tout la même chose, répondait le jeune homme, en riant
de cette façon d'envisager le doctorat. Si je les attrapais, mes
examinateurs,--et ceci me paraît plus que douteux, c'est moi qui serais
encore le plus attrapé de tous!

--Non, fit Nadia, ce seraient tes malades!

Ils riaient, mais c'était pour faire contre fortune bon cœur. Enfin le
grand jour arriva, et non seulement Korzof fut reçu, mais il obtint des
félicitations unanimes.

--Je me sens un homme, dit-il en rentrant chez lui; jamais je n'ai
éprouvé rien de semblable. C'est-à-dire que je me demande comment on
peut vivre sans travailler, sans sentir qu'on sera utile. Quelle vie
misérable on traîne...

--Tout beau, mon gendre, fit Roubine; si vous n'en voulez point, n'en
dégoûtez pas les autres; je n'ai jamais vécu autrement que de cette vie
misérable, et je ne m'en trouve pas plus mal. Allons, Nadia, allons
dîner au restaurant; je vous invite; nous allons lui laver la tête avec
du Champagne; ça l'empêchera de dire des bêtises.

Nadia les quitta pour mettre son chapeau, mais son mari la rejoignit
aussitôt.

--C'est à toi que je dois ce bonheur, ma chère femme, lui dit-il en la
prenant dans ses bras. C'est toi qui a fait de moi un homme intelligent,
désireux de servir ses semblables, je te remercie, et je te bénis.

--C'est moi qui te dois de la reconnaissance, lui répondit-elle tout
bas. Tu m'as fait descendre de mon paradis chimérique pour m'apprendre
la vie réelle. Oh! mon cher mari, que de bien nous allons faire! Une
seule terreur me hante depuis quelque temps...

--Dis-la bien vite pour que je te rassure, fit Dmitri en souriant.

--Je me suis demandé souvent si je n'avais pas eu tort de te lancer dans
une profession dangereuse; si quelque épidémie survenait, Dmitri, si tu
étais atteint, si tu étais frappé...

Korzof resta un instant silencieux, appuyant contre sa poitrine la tête
de la chère femme qu'il aimait par-dessus tout, et pour laquelle il
représentait toutes les joies de la vie.

--Ce serait bien dur, fit-il enfin, mais de tels événements arrivent...
Quel que soit mon destin, aujourd'hui, dans la force et la joie, comme
plus tard dans le malheur et les larmes, s'il faut en arriver là, pour
ce que tu as fait de moi, Nadia, je te le répète, je te bénis et je te
remercie. Et, si je meurs un jour au champ d'honneur, eh bien, tu seras
fière de moi!

Il l'embrassa tendrement, et, quand ils reparurent devant Roubine,
celui-ci ne se fût jamais douté de la grave question qu'ils venaient
d'agiter.

Bien des formalités restaient à remplir; mais qu'on soit impatient ou
non, les jours n'en ont pas une demi-heure de moins. Les époux étaient
prêts à rentrer en Russie; l'hôpital n'était pas prêt à les recevoir.
Roubine partit en avant pour presser les retardataires, et après une
longue attente, qui parut interminable aux jeunes gens, car ils étaient
en vacances et s'ennuyaient à périr de leur oisiveté nouvelle, il leur
télégraphia enfin qu'ils pouvaient revenir.

Lorsque le train qui les amenait ralentit sa marche pour entrer en gare
de Pétersbourg, Nadia se tourna vers son mari, dans le compartiment
réservé qu'ils occupaient seuls.

--Voici que nous allons toucher notre rêve du doigt, lui dit-elle, et
maintenant j'ai peur!

--Peur de quoi, ma chérie?

--Je ne sais pas... d'une désillusion peut-être! Il lui prit la main
avec tendresse.

--Il n'y a pas de désillusion possible quand on a rêvé de faire un bien
possible. Que l'hôpital soit ou ne soit pas ce que nous avons souhaité,
nous y guérirons des êtres souffrants, et cela nous consolera de tout.

Le train s'arrêta; Roubine était sur le quai, qui les attendait tout
seul; il les embrassa et sauta dans son drochki, qui partit comme le
vent; les nouveaux arrivés montèrent dans leur coupé et furent vite
emportés vers le quartier, jadis désert, qu'ils habiteraient désormais.
Ils ne se disaient rien, mais se tenaient la main fortement serrée; ce
moment de leur existence leur apparaissait plus solennel encore que
l'heure de leur mariage. Ils étaient tout près maintenant; le coupé
tourna le coin d'une rue...

--Oh! Dmitri, fit Nadia à voix basse, le voilà!

L'hôpital se dressait devant eux, dans sa splendeur architecturale,
surmonté d'une haute croix dorée qui indiquait au milieu la place de la
chapelle. Les angles et les entablements étaient en pierre blanche; la
brique composait les murailles, et la haute façade à trois étages se
dressait sur le ciel avec fierté. Ils avaient étudié les plans et les
savaient par cœur; mais jamais ils ne s'étaient figuré cette masse
grandiose, qui représentait une fortune colossale; tout l'or des Korzof
était là dedans, et jamais il n'avait tenu sur la terre une si noble
place.

Les chevaux s'arrêtèrent devant le perron. Roubine, la tête nue,
attendait déjà sur le seuil; l'aumônier, revêtu d'ornements sacerdotaux
et accompagné de la croix, se tenait sur le porche; les jeunes gens
s'avancèrent muets, saisis d'une émotion qui leur coupait la
respiration; le porte-croix se mit lentement en marche, entra dans le
grand vestibule éclairé d'en haut, où la lumière tombait à flots, et
commença de monter l'escalier. Le vestibule était plein de monde, toutes
les têtes s'inclinaient sur leur passage, ils rendaient machinalement
les saluts, mais ne reconnaissaient personne. Des voix mystérieuses
chantaient quelque part un hymne religieux dont ils ne distinguaient pas
les paroles. Ils arrivèrent ainsi au premier et pénétrèrent dans la
chapelle. Elle était simple et toute blanche, mais les peintures de
l'iconostase en faisaient tout l'ornement; les images saintes des deux
familles réunies étincelaient d'or et de pierres précieuses le long des
murs, garnis de lampadaires.

Les chantres les accueillirent par un chant triomphal, et ils restèrent
toujours muets, toujours se tenant par la main, devant les portes du
sanctuaire. Celles-ci s'ouvrirent presque aussitôt, et le prêtre
apparut. Le _Te Deum_ d'actions de grâces fut chanté; pendant ce temps,
les jeunes époux se remettaient un peu de leur émotion. Lorsque le
dernier verset eut retenti sous les voûtes et que les assistants eurent
baisé la croix que leur présentait le prêtre, Nadia vit enfin autour
d'elle des visages aimés et connus. La chapelle était pleine d'amis;
tous ceux qui n'avaient pu assister à son mariage étaient venus la
complimenter. Les dignitaires de l'État, convoqués pour l'inauguration
de l'hôpital, entouraient son mari; un aide de camp leur apporta les
félicitations de l'Empereur et de l'Impératrice; des bouquets furent
présentés par des petits enfants, sans que Nadia eût la moindre idée de
ce que cela voulait dire, et enfin, machinalement, elle suivit son père
et l'architecte, qui leur livraient les clefs de l'hôpital. Appuyée au
bras de son mari, tout étourdie, elle marchait le long des corridors
cirés, qui sentaient encore le sapin neuf, approuvant des détails dont
elle ne comprenait pas un mot, et ressentant au fond de son cœur, trop
plein pourtant, le manque bizarre de quelque chose qu'elle ne pouvait
définir.

Tout à coup, le médecin en second s'avança à son tour et ouvrit une
porte...

--Les voilà! dit tout bas la jeune femme.

C'étaient eux, qu'elle cherchait, qu'elle voulait, eux, les maîtres de
cette demeure, les malades! Ils étaient là, couchés dans leurs lits
blancs, gardés par des infirmières proprettes; le linge blanc brillait
partout, et la faïence commune reluisait de propreté sur les tablettes.
Il y avait donc de vrais malades, qui seraient soignés là, qui
guériraient, qui retourneraient dans leurs familles, en bénissant la
main qui leur avait rendu la santé! Le calme de Nadia ne put y tenir, et
appuyant la tête sur l'épaule de son mari, elle pleura.

Le rêve était réalisé; quelques millions allaient redonner la vie à des
centaines d'hommes et de femmes; avec leur argent, ils allaient donc
racheter cette chose sans prix: la vie humaine! Sans doute, ils
échoueraient parfois, la mort ne se laisserait pas toujours corrompre:
de pauvres cercueils sortiraient par la porte de derrière, emportant des
êtres pour lesquels le secours était venu trop tard; mais la vie est
ainsi faite, de joies et de chagrins; ne devaient-ils pas s'estimer
assez heureux s'ils pouvaient sauver au prix de toute leur fortune un
père pour ses enfants, une femme pour son mari?

--C'est trop beau, trop bon, je ne puis le supporter! fit Nadia,
lorsqu'enfin rendue à elle-même, elle s'assit sur un fauteuil dans
l'appartement que son père lui avait préparé avec une recherche qu'elle
eût blâmée si elle l'eût osé. Je pensais bien être heureuse en voyant
tout ceci, mais ma joie dépasse mes espérances, en vérité!

--Souviens-toi de cela, ma fille, dit Roubine, devenu soudain grave. On
n'a pas souvent dans la vie l'occasion de dire une semblable parole. Que
ce jour soit pour toi un tel souvenir, qu'à tes heures de chagrin il te
serve de consolation.

Nadia saisit la main qu'il posait sur sa tête inclinée et la porta à ses
lèvres. Ce père d'apparence frivole était au fond un homme d'un grand
cœur.

--Mais, reprit-elle au bout d'un instant, lorsqu'elle et son mari eurent
bien remercié le père qui leur avait préparé une si douce surprise, vous
avez dû vous donner un mal énorme, mon cher père!

--Énorme! répéta-t-il gravement; je commence à m'y connaître un peu,
néanmoins. Mais vous ne vous douteriez jamais de ce qui m'a coûté le
plus de peine à trouver? Je ne pouvais m'en procurer ni pour or ni pour
argent.

Ses enfants le regardaient d'un air si ébahi qu'il n'eut pas le courage
de les faire attendre.

--Des malades! reprit-il en perdant son sérieux. Oui, vous n'avez pas
besoin d'avoir l'air effaré comme cela! Des malades! J'ai été obligé
d'aller les racoler moi-même dans les autres hôpitaux et de prendre ceux
qu'on refusait. Je ne les ai pas choisis, allez! Vous en avez une bien
drôle de collection! Et encore ils ne voulaient pas entrer.--Ceux qui
pouvaient parler disaient que c'était trop propre, que ça ne pouvait pas
être un hôpital. Je les ai persuadés en leur soutenant que ça ne
resterait pas propre comme ça, mais qu'il fallait bien excuser un
édifice neuf!

L'excellent homme riait, mais ses yeux étaient pleins de larmes. Nadia
les sécha dans un baiser. L'hôpital était inauguré. Korzof et sa femme
n'avaient plus qu'à travailler. Ils s'endormirent le soir l'âme pleine
de bénédictions.



VIII


Quand un édifice est sorti de terre, qu'un toit le couvre, qu'on
l'habite même, il n'est pas terminé pour cela. Deux années entières
s'écoulèrent avant que Korzof et sa femme eussent organisé tous les
aménagements intérieurs, et surtout fait un règlement utile et
appréciable. Ce malheureux règlement, semblable d'ailleurs en ceci à
tous les règlements du monde, ne pouvait parvenir à s'adapter ni aux
gens ni aux choses. À peine allait-il d'un côté, que de l'autre se
découvrait quelque empêchement formidable, énorme, et tout était à
recommencer. C'est qu'on ne s'improvise pas organisateur; le plus petit
travail de ce genre, si médiocre qu'il soit, a réclamé de longues
méditations, et plus d'une fois son auteur a dû se prendre la tête entre
les mains en disant: Cela n'ira jamais! En effet, généralement, cela ne
va pas.

Mais Korzof était doué d'une ferme volonté; de plus, il n'avait point de
sot amour-propre et recherchait volontiers les conseils; en même temps,
il avait assez de jugement pour ne prendre parmi ceux-ci que les bons.
Avec le temps et une inépuisable patience, il arriva à ses fins; le jour
vint où le vrai règlement, définitif et immuable,--jusqu'à nouvel
ordre,--trôna sur tous les murs, imprimé sur grand papier et encadré de
bois noir.

Le jeune et brillant officier d'autrefois avait fait place à l'homme
sérieux et bon que l'on appelait le docteur Korzof. Malgré les
supplications réitérées de bon nombre de membres de l'aristocratie
pétersbourgeoise, qui eussent été heureux d'avoir pour médecin un des
leurs, homme du monde et aimable, il avait absolument refusé de se faire
une clientèle en dehors de l'hôpital. Tout au plus, dans les cas
d'accident, consentait-il à donner les premiers soins, et encore sous la
condition expresse que ce serait à titre gracieux. Les malades de
l'hôpital, portés maintenant au nombre de trois cents, suffisaient a
l'emploi de son temps; encore avait-il dû s'adjoindre plusieurs aides,
et le concours d'un chirurgien renommé.

La première fois que le jeune médecin se vit en face d'un homme qui
attendait de lui la vie ou la mort, pauvre être inconscient, abattu par
la souffrance, indifférent désormais à tout, hormis à un souffle de
bien-être qui le relèverait; la première fois qu'après avoir reconnu la
gravité du cas qu'il avait sous les yeux, il se vit obligé de puiser
dans les ressources de sa mémoire, de son raisonnement, de sa science,
et d'écrire une ordonnance, il se sentit trembler de la tête aux pieds.
S'il se trompait? Si la mort allait venir à son ordre, au lieu de la
santé? Jusqu'à quel point serait-il responsable, si l'on enlevait demain
le cadavre de cet homme, tué par lui,--ou simplement laissé mourir par
la faute de son ignorance ou de son erreur?

Le médecin en second, vieux praticien aux cheveux grisonnants, le
regardait surpris, se demandant pourquoi son jeune chef hésitait de la
sorte. Il ne tournait pas la plume si longtemps dans son encrier, lui,
pour écrire une ordonnance! Enfin Korzof se décida, et de sa belle
écriture rapide traça quelques lignes. Au moment de remettre le papier
à l'interne de service, il s'adressa au vieux docteur:

--Qu'est-ce que vous auriez prescrit, vous? lui demanda-t-il.

Le médecin indiqua un traitement. Korzof, avec un demi-sourire, lui
montra l'ordonnance.

--C'est exactement mon avis, dit le vieillard; mais je n'aurais pas
songé au bain que vous prescrivez... évidemment cela ne peut faire que
du bien.

--C'est le nouveau système, dit Korzof; on ne l'emploie guère ici, on y
viendra.

Le traitement réussit. Cinq jours plus tard, le malade, assis dans son
lit, mangeait un léger potage; Korzof vint chercher sa femme et l'amena
devant le bonhomme.

--C'est lui, vois-tu, dit-il, il est vivant. Nadia, j'ai empêché un
homme de mourir.

Ils s'en allèrent doucement, sans se toucher, sans se parler, pleins
d'une joie trop profonde pour s'épancher en paroles.

Tous les jours ne furent pas aussi heureux: la première fois qu'il y eut
une mort à l'hôpital, Nadia passa toute une journée à pleurer. Par une
immunité singulière, pendant deux mois toutes les cures avaient réussi,
lorsqu'une épidémie emporta coup sur coup plusieurs malades. Cet
accident consola en quelque sorte Korzof et sa femme, en leur prouvant
que les décès n'étaient pas dus à quelque erreur du traitement ou à
quelque négligence d'hygiène, mais bien à un état endémique contre
lequel ils étaient impuissants.

Puis ils s'accoutumèrent à ces fluctuations de la mortalité, qui avaient
d'abord assombri Nadia. Elle s'était figuré que personne ne mourrait
jamais chez elle; mais entre la possibilité lointaine de ces choses et
leur réalisation immédiate, il y avait tout un monde. Elle s'habitua à
voir sur les listes consultées chaque jour les croix qui marquaient les
terminaisons fatales, et ne ressentit plus qu'une tendre pitié pour ceux
que tout le dévouement de son mari uni au sien n'avait pu sauver.

Une seule chose attristait la jeune femme: il semblait que le destin la
trouvât suffisamment occupée du soin de tant d'êtres humains et ne
voulût point lui accorder d'enfants. Quatre ans s'étaient écoulés depuis
son mariage lorsqu'elle eut enfin le bonheur de se voir mère d'un fils.
L'année suivante, elle eut une fille; dès lors, elle considéra son
bonheur comme complet. Ses enfants grandirent près d'elle, remplissant
de joie et de bruit les hautes et vastes pièces de l'appartement
jusqu'alors un peu tristes, et lorsque Korzof, fatigué ou attristé par
les spectacles du jour rentrait le soir dans ce logis bien séparé, bien
clos, afin que nul danger de contagion ne pût s'y glisser, il trouvait
deux têtes blondes groupées sur le sein de leur mère, qui l'attendaient
pour lui donner à la fois le baiser de bienvenue. Quelques années
s'écoulèrent de la sorte, aussi parfaitement heureuses que peut les
offrir la vie humaine, qui n'est jamais exempte de soucis.

Roubine venait souvent les voir, et jamais sans se plaindre de
l'éloignement, car il avait conservé sa maison patrimoniale, sur le quai
de la cour.

--Mais, mon père, fit un jour observer Nadia, c'était tout aussi loin
autrefois, et vous ne songiez pas à vous en plaindre! Du temps qu'on
bâtissait l'hôpital, vous veniez deux fois par jour!

--C'était moins loin, puisque j'étais plus jeune! répondit
philosophiquement Roubine; mes os se font vieux, vois-tu! J'ai acheté un
huit-ressorts tout neuf, l'autre jour; eh bien, il ne paraît pas aussi
doux que les télègues de mon jeune temps! C'est la vieillesse qui vient,
Nadia, il faut bien en convenir! Au moins, c'est une heureuse
vieillesse, et je n'ai pas à m'en plaindre.

Il embrassa ses petits-enfants, qui s'appuyaient sur ses genoux, un de
chaque côté, et les envoya jouer; puis il rapprocha confidentiellement
son fauteuil de celui de sa fille.

--Je vais profiter de l'absence de ton mari pour te faire des reproches,
Nadia, lui dit-il avec bonté; tu sais que je ne te grondais guère
autrefois, et que depuis ton mariage je ne t'ai plus grondée du tout;
j'ai pourtant lieu de te blâmer, mais je n'en parlerai qu'à toi seule.

--Mon Dieu! qu'ai-je fait, mon cher père? dit Nadia stupéfaite en
joignant les mains.

--Voici: tu vis parfaitement heureuse ici, avec ton mari et tes enfants,
tu fais le plus de bien possible; je crois même, Dieu me pardonne! que
tu fais des rentes à tes malades quand ils quittent l'hôpital...

--Pas à tous, mon père! fit la jeune femme en souriant; c'est arrivé
deux ou trois...

--Ce n'est pas là qu'est ton crime, reprit Roubine en riant aussi,
puisque j'ai participé moi-même à ces égarements, en patronnant un de
vos réchappés. Mais tu ne t'aperçois pas, ma chère fille, concentrée
dans ton bonheur et dans ta vie de famille, que la comtesse Korzof ne va
plus du tout dans le monde, et que tu te laisses oublier par ceux-là
mêmes qui ont été tes meilleurs amis. Avant-hier, la princesse Adouïef
dressait une liste d'invitations pour son prochain raout. Quelqu'un a
prononcé ton nom; sais-tu ce qu'elle a répondu?--Oh! ce n'est pas la
peine d'inviter Nadia, elle ne va nulle part!

--C'est vrai, mon père! mais puisque le monde ne m'amuse plus, je vais
chez mes amis; seulement je n'assiste plus à leurs fêtes. Est-ce que
cela ne vaut pas mieux que de laisser seuls mes jolis bébés?

--Tu es dans le vrai; seulement, dans douze ou quinze ans d'ici, quand
ta fille sera en âge d'être mariée, à qui la marieras-tu?

--Oh! mon père, s'écria Nadia en levant les bras au ciel, il vous tarde
donc bien d'être deux fois grand-père!

--Pas le moins du monde! mais réponds à ma question: à qui marieras-tu
ta fille?

--À l'homme qu'elle aimera! répondit promptement la jeune femme.

--Parfaitement répondu. Mais, dis-moi, à présent que tu connais un peu
la vie, que tu as vu des êtres partis d'en bas arriver en haut de
l'échelle sociale, comme vous dites à présent, donneras-tu ta jolie
enfant, que tu vas élever à merveille, à un de ces hommes dont
l'intelligence seule est cultivée, mais dont les mœurs et les habitudes
sont restées grossières? J'ai vu dîner à votre table un de vos internes;
il a beaucoup de talent, à ce que dit mon gendre; j'en suis convaincu;
mais il ne nettoie pas ses ongles, qui portent à perpétuité le deuil de
ses bonnes manières... Voudrais-tu de celui-là ou de tout autre du même
genre pour l'époux de ta délicate Sophie? Accepterais-tu pour ta bru une
jeune fille qui aurait les manières d'une servante, quel que fût
d'ailleurs son mérite moral?

Nadia baissait la tête, ne trouvant rien à répondre.

--Vois-tu, ma fille, autrefois, quand tu affirmais hautement tes
intentions d'élever à toi un homme sorti des rangs du peuple, je
ressentais des révoltes intérieures; tu as cru que c'était mon vieux
sang de patricien qui parlait... Eh bien, non, c'était un sentiment de
dignité, si complexe que je ne pouvais le formuler. Les années m'ont
appris à vivre,--oui, ma fille, à moi aussi, malgré mes cheveux, qui
étaient gris alors, qui sont blancs aujourd'hui... Je sais maintenant ce
qui m'inspirait une répugnance instinctive; c'était ce manque
d'éducation première, d'éducation de l'enfance, où une mère élevée dans
des principes d'élégance,--et pourquoi ne le dirais-je pas? de
propreté,--vous enseigne certaines choses qu'on n'oublie plus dans la
suite, qu'on fait machinalement et auxquelles on reconnaît aussitôt, à
ne jamais s'y méprendre, ce qu'on appelle un homme bien élevé. Eh bien,
Nadia, tu auras beau dire et beau faire, un homme qui ne sait pas
marcher, qui ne sait pas saluer, qui n'a pas une certaine correction de
langage et de tenue, cet homme eût-il du génie, il n'est pas des nôtres,
et tu ne peux pas lui donner ta fille!

Nadia réfléchissait, suivant dans son esprit les raisonnements de son
père.

--Mais, dit-elle doucement, s'il a du génie, cela ne peut-il racheter
certains défauts extérieurs?...

--C'est là que je t'attendais, ma fille! Ces défauts ne sont pas
purement extérieurs; si ces messieurs voulaient se donner la peine de
s'observer, de veiller sur leurs manières et leur langage, ils
obtiendraient bientôt une apparence de correction qui nous rendrait
indulgents pour le reste; mais s'ils ne savent rien de ce que doit
savoir un homme du monde, s'ils ont l'air de valets de charrue en habit
noir, c'est parce qu'ils se trouvent bien comme cela, parce que leur sot
orgueil leur fait revendiquer leurs mauvaises manières comme une preuve
de leur origine et, par conséquent, de la distance qu'ils ont dû
franchir pour arriver à se mêler à notre société. J'appelle leur orgueil
sot, parce que ce n'est ni de la fierté ni de la dignité; ces deux
vertus les contraindraient au contraire à tenir un tel rang dans le
monde, que chacun fût heureux de leur serrer la main et s'honorât de
leur conversation; mais ils tiennent au contraire à afficher sur toute
leur personne: «Nous n'étions rien, nous sommes un tel; admirez-vous le
chemin que nous avons parcouru!» S'ils l'osaient, ils l'écriraient sur
une banderole à leur chapeau... Vois-tu, Nadia, on s'est longtemps
moqué, non sans quelque raison, des parvenus de la fortune; je ne vois
pas pourquoi l'on ne traiterait pas de même les parvenus de
l'intelligence! Et ceux-ci sont moins excusables que les premiers, car
leur intelligence devrait précisément les prémunir contre une telle
sottise! Et remarque bien que je n'entends pas ici préconiser les dons
de la naissance: le prince Mirof, mon cousin par sa mère, passe ses
journées avec ses jockeys et ses nuits avec des boxeurs anglais; on le
prendrait pour un maquignon, tant il en parle bien le langage. Ce n'est
un parvenu de rien du tout, celui-là, c'est un déchu de tout! Et, tout
prince qu'il est, je le tiens en piètre estime! Mais je ne puis
comprendre, je l'avoue ceux qui ont pu, à force de travail, s'assimiler
les sciences les plus ardues, et qui ne veulent pas apprendre la
civilité puérile et honnête!

--Évidemment, mon père, dit Nadia, lorsqu'il s'arrêta pour reprendre
haleine, vous avez raison sur tous ces points; seulement, je crois
qu'avec le temps ceux dont vous parlez reconnaîtront la nécessité de ces
formes extérieures, plus importantes en effet qu'elles ne le paraissent
à première vue.

Le prince secoua la tête.

--Ne crois pas cela! dit-il. La Russie subit en ce moment la réaction
d'un état de choses despotique qu'elle a accepté longtemps et contre
lequel elle commence à se révolter. Tu voulais épouser un homme sans
naissance; jamais Korzof ne se doutera de ce qu'il t'a épargné!... Mais
je n'y aurais pas consenti, et nous aurions passé des années en
désaccord, tandis que, grâce à lui, à son sacrifice, à sa grandeur
d'âme, nous avons une vie heureuse, avec toutes les garanties d'honneur
et d'avenir que l'on peut désirer. Tu avais cette lubie; elle ne s'était
pas formée toute seule dans ton cerveau; d'autres que toi l'ont eue,
mais ce n'étaient pas des demoiselles aussi entêtées; elles ont toutes
épousé des chevaliers-gardes ou des attachés au ministère des affaires
étrangères. Les hommes de ton âge n'ont pas échappé à ces faux
sentiments d'égalité qui font rejoindre en bas ce que l'on devrait
tâcher d'élever à soi... Déjà les manières sont moins correctes, moins
sévères qu'autrefois...

--Mais autrefois on les poussait jusqu'à l'exagération!

--Et maintenant on exagère en sens contraire... Sais-tu, Nadia, que
bientôt surgira en Russie ce qui existe déjà en Allemagne: une classe de
gens, hommes et femmes, fort intelligents, savants même, qui voudront
prendre d'assaut notre société actuelle, qui feront fi des bonnes mœurs
comme des bonnes manières, et qui, à force d'abolir des supériorités,
faisant table rase de tout, aboliront même la supériorité de
l'intelligence, de sorte que, par une bizarre logique à eux
particulière, chacun étant l'égal de tout le monde, le premier crétin
venu sera l'égal de Platon! Et ce seront les parvenus de l'intelligence
qui auront décrété cela! Sors-toi de là si tu peux!

--C'est qu'ils emploient le mot égalité dans deux sens différents:
l'égalité morale et l'égalité devant la loi...

--Ta, ta, ta, ils ne vont point chercher si loin! Ils s'embrouillent
dans leurs propres idées jusqu'à ne plus y voir clair, et bien fier qui
les débrouillera! Ils tiennent tant à ne pas être débrouillés! As-tu vu
passer dans les rues des demoiselles vêtues de noir, sans crinoline,
avec un carton ou un livre sous le bras, les cheveux plats coupés court
sous leur toque et leur tombant derrière les oreilles, avec des lunettes
bleues qui cachent immanquablement leurs yeux quelconques? Ce sont les
demoiselles nihilistes; jusqu'à présent, leur folie est considérée comme
inoffensive et n'est que ridicule; mais un jour viendra peut-être où
l'on sera bien forcé d'y prendre garde. On commence par nier la
nécessité des belles manières, et l'on finit par nier l'existence du
sens moral... Nadia, renoue tes relations, va dans le monde, et marie ta
fille à un homme bien élevé, quand même il n'aurait pas de génie. Qu'il
ait le respect de la femme,--de sa femme;--qu'il ne choque pas ses
oreilles par des paroles grossières, ni sa pudeur par des façons de
cabaret; ce n'est pas cela qui lui donnerait du génie, d'ailleurs! Tâche
seulement qu'il ait du sens moral, car nous n'en avions déjà pas à
revendre, et, du train dont nous allons, d'ici vingt ans on n'en
trouvera plus que chez les collectionneurs!

Nadia l'écoutait pensive, se rappelant bien des mots, bien des discours
dont son esprit n'avait pas été frappé d'abord, et auxquels les paroles
de son père semblaient faire écho maintenant.

--Vous avez raison, dit-elle enfin; je vais retourner dans le monde. Il
ne faudrait pas que mon indolence fût préjudiciable à mes enfants. Ils
sont encore bien petits, mais...

--Mais puisque tu as l'intention de leur donner une éducation
libérale,--et je ne t'en blâme pas,--cherche un contre-poids dans la
fréquentation d'une société élégante. Tu corrigeras ainsi ce que chaque
milieu pourrait avoir d'exagéré.

Le prince semblait avoir donné à sa fille dans son entretien une sorte
de testament moral; peut-être, en effet, avait-il parlé avec tant
d'énergie et de conviction parce qu'il sentait en lui quelque chose
d'anormal. Peu de jours après cette conversation, il se mit au lit, et
les soins assidus de son gendre ne purent le sauver.

--Si j'avais été guérissable, tu m'aurais guéri n'est-ce pas? dit-il à
Korzof dans un de ses derniers moments lucides. Au moins, nous n'avons
rien à nous reprocher. Va, mon fils, nous avons été très-heureux; tout
est bien! Surveille l'éducation de tes enfants, fais-en des êtres
honnêtes surtout; cela se perd tous les jours...

Il mourut sans agonie, dans une sérénité presque gaie, tel qu'il avait
vécu. Ses petits-enfants se trouvèrent possesseurs de sa grande fortune,
dont il avait ordonné de capitaliser les revenus jusqu'à leur majorité.

--Ma fille n'ayant besoin de rien, portait le testament, je crois me
conformer à ses désirs en donnant mon bien à mon petit-fils Pierre et à
ma petite-fille Sophie, qui se souviendront ainsi de leur grand-père.

Roubine fut sincèrement regretté. Il était au nombre de ces êtres
aimables qui cachent de grandes qualités sous une enveloppe un peu
frivole, de sorte que le monde ne leur rend guère justice qu'après leur
mort. Nadia et son mari s'aperçurent plus d'une fois que la sagesse
mondaine de leur père leur faisait défaut maintenant; aussi se
résolurent-ils à obéir à ses derniers conseils, en recherchant la
société qui avait été la leur jusqu'au moment où les préoccupations de
leur grande œuvre les en avaient écartés. Leur deuil les contraignait,
pour un temps du moins, à la solitude; il fut convenu que Nadia
partirait avec ses enfants pour la terre de Smolensk, qui devait avoir
besoin du coup d'œil du maître, et que Dmitri irait les rejoindre deux
mois plus tard, à l'époque des vacances qu'il s'accordait chaque année.

Nadia trouva de grands changements. L'émancipation venait de passer par
là, donnant aux paysans d'autres droits et d'autres devoirs; ils
n'avaient compris très-bien ni les uns ni les autres, et se trouvaient
presque lésés en voyant qu'on ne leur avait pas accordé au moins la
moitié des domaines seigneuriaux; mais, au milieu de ce conflit
d'intérêts, ils étaient encore assez maniables, grâce à l'extrême bonté
que leur avait toujours témoignée le prince de son vivant.

Le vieux Stepline était mort; son fils lui avait succédé dans ses
fonctions d'intendant. Depuis son mariage, il ne cherchait plus à
plaire, et sa toilette n'y gagnait pas; ses habits à l'européenne--car
il eût dédaigné les cafetans que portait son père--venaient de chez un
petit tailleur allemand du gros bourg le plus voisin et n'avaient rien
de commun avec les modes anglaises. Sa femme avait engraissé au point
d'avoir l'air d'une tonne; il avait maigri, lui; mais ses doigts
allongés au bout de ses manches étriquées lui donnaient un air d'âpreté
au gain, que rien ne démentait d'ailleurs.

La première fois qu'il fut admis en présence de Nadia, le jour même de
son arrivée, elle retrouva la vieille impression qu'elle avait jadis
exprimée à son père d'une façon si nette: «Cet homme nous hait!» En
effet, sous les façons doucereuses, sous l'extrême politesse du langage,
perçait une sourde colère, une rancune longtemps contenue. Cet homme,
resté inférieur, ne pouvait pardonner à Nadia d'être toujours riche,
toujours grande dame,--peut-être toujours belle,--alors que sa femme
n'était plus qu'une masse informe et ridicule, après avoir été dix ans
une pauvre sotte sans malice et sans jugement.

--Madame, me permettez-vous de vous présenter mes enfants? dit-il.

Tout en gardant les formes d'une politesse respectueuse, il avait banni
les formules hyperboliques de l'ancien régime et s'abstenait même de
donner à Nadia le titre de comtesse qui lui appartenait.

--Certainement, fit Nadia avec bonté. Elle appela son fils et sa fille,
qui jouaient dans la pièce voisine, pendant que Féodor allait chercher
les siens. Il entra bientôt, poussant doucement devant lui par les
épaules deux garçons, dont l'aîné avait neuf ans environ et le second
avait quatre ans à peine, et deux fillettes, mal attifées, engoncées
dans leurs vêtements de lourde laine, mais dont les joues étaient
fraîches et les yeux brillants.

--Vous êtes plus riche que moi, dit Nadia en souriant.

Elle étendit la main pour appeler les enfants, mais ils ne
s'approchèrent point pour la baiser, comme l'ordonnait la coutume,
coutume observée à cette époque même chez les enfants des meilleures
familles, lorsqu'une parente ou une amie les engageait à s'approcher.
Ils restèrent immobiles, regardant en dessous les enfants de la dame,
comme des animaux rares ou des objets de curiosité.

--Allons, dit Nadia, un peu étonnée, faites connaissance, mes enfants.
Pierre, Sophie, allez embrasser les enfants de Féodor Ivanitch.

Pierre et Sophie s'avancèrent avec empressement; dès leur plus tendre
enfance, leur mère les avait accoutumés à échanger un innocent baiser de
paix avec les enfants pauvres de leur âge, même ceux qu'ils
rencontraient dans la rue, pourvu que ceux-ci eussent un aspect de
santé. Dans l'esprit de madame Korzof, ce baiser de ses enfants était le
complément nécessaire de leur aumône.

Les petits reçurent cette caresse sans la rendre, et les six enfants
restèrent immobiles, embarrassés de leur personne, sous le regard des
parents, qui pensaient beaucoup et ne disaient rien.

--Allez jouer dans le parterre! fit Nadia, en songeant qu'elle avait
peut-être tort; mais ce sentiment involontaire lui fit honte l'instant
d'après. En quoi ces innocents étaient-ils responsables de l'antipathie
que lui inspirait leur père?--Et maintenant, monsieur Stepline,
reprit-elle, parlons de nos affaires, je vous prie.

Féodor obéit; approchant une chaise comme autrefois à Péterhof, il tira
du portefeuille qu'il avait posé sur la table une liasse de papiers et
de billets de banque. Madame Korzof revit instantanément la scène telle
qu'elle avait eu lieu alors, et un flot de colère lui fit monter le
rouge au visage. Elle vit sur la figure de son intendant que lui aussi
s'en souvenait; d'un geste irréfléchi, elle mit la main sur la sonnette,
afin de faire jeter cet insolent à la porte par ses serviteurs. Elle
s'arrêta. En pleine province, si loin de toute force et de toute
justice, était-elle sûre même du dévouement de ses gens, habitués de
longue date à obéir à l'intendant? Sauf deux ou trois femmes, tout son
personnel était l'ancien domestique de son père.

--Les revenus ont considérablement baissé cette année, avait commencé
Féodor de sa voix traînante d'homme d'affaires: le manque de bras,
occasionné par l'abolition partielle des corvées nous a obligés de
laisser en jachère une partie des champs de froment.

Il continua, énumérant les causes qui avaient diminué presque de moitié
l'ancienne splendeur du domaine. Nadia le laissait dire, pensant
secrètement que bien d'autres propriétaires avaient subi les mêmes
inconvénients, et que leur revenu, quoique diminué, ne l'était pas de
moitié; elle le laissa parler, cependant; d'ailleurs ce n'était pas le
lieu de discuter. Prouver à cet homme sa mauvaise foi était impossible
pour le moment; tout ce qu'elle aurait pu, c'eût été de le chasser sur
l'heure, mais elle ne pouvait s'y résoudre sans avoir consulté son mari;
en ces temps troublés, on n'était pas sûr de ses paysans, et qu'eût-elle
fait dans une révolte, seule avec ses deux enfants?

--Alors, vous approuvez mes comptes? fit Féodor en terminant son
énumération.

--Je les accepte, répondit-elle, en appuyant sur le mot.

Il la regarda en dessous et rencontra le regard de ses beaux yeux bruns,
pleins d'un tranquille dédain. Il se leva et allait donner quelque
explication supplémentaire, lorsque des cris d'enfant se firent
entendre dans le jardin. Nadia, reconnaissant la voix de Pierre, courut
à la fenêtre; mais elle ne put rien voir. Au moment où elle se
précipitait vers la porte, les enfants entrèrent en courant dans le
salon, Sophie et Pierre en avant, très-rouges et très-indignes. Les
quatre petits Stepline venaient derrière; ils s'arrêtèrent près de la
porte, tout contre leur père, qui les regarda sans rien dire. Sous ce
regard, ils tremblèrent et se tinrent cois.

--Qu'y a-t-il? pourquoi ce bruit? Ne pouvez-vous jouer tranquillement?
fit Nadia, contenant à grand'peine la colère qui se réveillait en elle,
à l'aspect sournois des enfants de l'intendant.

--Maman, c'est le plus âgé, fit Pierre en indiquant l'aîné; nous jouions
au cheval, il a trouvé que je n'allais pas assez vite, et il m'a battu.

--Avec le bout de la corde? demanda Nadia toute pâle.

--Non, maman, avec une baguette qu'il avait arrachée à un arbre.

Il releva la manche de sa petite chemise et montra son bras délicat, où
se voyait la marque rouge et enflée d'un coup de baguette. Nadia
rabattit la manche et releva la tête.

--Comment n'as-tu pas eu honte? dit-elle au coupable,--un enfant plus
jeune que toi et qui ne t'avait fait aucun mal!

Le délinquant la regarda de son regard faux et sournois, puis détourna
les yeux et ne dit rien.

--Il sera puni, madame, dit Stepline de sa voix mordante; vous pouvez y
compter. Il faut les excuser de leurs manières, ce ne sont pas des
enfants de prince.

Rassemblant son troupeau devant lui, il sortit avec un salut, pendant
que Nadia entourait ses enfants de ses bras. Le lendemain, elle écrivit
à son mari de quitter ses affaires et de venir la rejoindre tout de
suite.



IX


Korzof arriva au bout de quelques jours; la lettre de Nadia, sans rien
lui apprendre de précis, lui avait fait pressentir un danger, et il
avait tout quitté pour venir protéger sa famille. Quand il put causer
avec sa femme de ce qui avait motivé ses craintes, il fut le premier à
reconnaître que si les faits n'offraient aucune gravité par eux-mêmes,
ils étaient le symptôme d'un état de choses peu satisfaisant.

La question qui se posait d'abord était de savoir s'il fallait garder
Féodor Stepline pour ménager les circonstances, ou s'il fallait s'en
débarrasser immédiatement, et faire place nette. Après quelques
pourparlers, Dmitri et sa femme tombèrent d'accord pour garder Stepline,
au moins momentanément: comme il leur était impossible de savoir au
juste jusqu'à quel point l'intendant s'était mis d'accord avec les
paysans en volant les maîtres, le plus sage était d'éviter tout ce qui
aurait pu provoquer une révolte, surtout pendant que la famille se
trouvait à la merci des uns et des autres.

--Enfin, dit Nadia avec un soupir, tout le plaisir que je me promettais
de mon séjour ici est perdu maintenant: ce que nous avons de mieux à
faire est de nous en aller. Tu nous emmèneras, Dmitri.

--Je vous emmènerai tous, c'est convenu, répondit-il, mais en quoi le
plaisir est-il gâté? Cette maison n'est-elle pas toujours celle de tes
parents? N'y trouves-tu pas, comme auparavant, de nombreux et chers
souvenirs? N'est-ce pas là ton patrimoine reçu en héritage et transmis à
nos enfants, par la volonté de ton excellent père? Et n'es-tu pas
heureuse de te sentir ici chez eux, plus encore que chez toi?

--Non, répondit Nadia, je ne suis pas heureuse; je vois qu'un misérable
dépouille nos enfants de ce qui leur revient légalement, je sais qu'il
le fait parce qu'il compte sur notre indulgence et notre faiblesse, et
cela me fait souffrir dans ma dignité de mère. Tu crois que le silence
est le parti le plus sage: je pense comme toi, parce que je crois tout
ce que tu me dis; mais sache que je ne me soumets pas à la présence
journalière de ce coquin sans une révolte secrète de tout mon être
intérieur, et je te demande comme une grâce d'abréger mon séjour ici.

--S'il en est ainsi, dit Korzof, tu partiras la semaine prochaine, et
dès que les enfants et toi vous serez en sûreté, je chasserai cet homme
qui t'inspire un si violent dégoût.

La jeune femme remercia son mari avec la plus tendre effusion; elle
brûlait de lui dire le motif principal de son aversion pour Stepline;
mais en présence de tant d'intérêts divers, et surtout mue par la
crainte d'occasionner quelque scène violente dont les résultats seraient
incalculables, elle se résolut à garder encore le silence, quoi qu'il
lui en coûtât.

Féodor Stepline ne se montrait guère, et ses enfants semblaient avoir
rentré sous terre. Les principes d'égalité qu'il leur avait inculqués,
et qui consistaient principalement dans une application aussi étendue
que possible de la loi du plus fort, s'exerçaient dorénavant soit entre
eux,--sous prétexte qu'il est sage de laver son linge sale en
famille,--soit sur de petits paysans sans conséquence, accoutumés à
recevoir des coups, et capables au besoin de les rendre, mais à qui
jamais ne pouvait venir l'idée biscornue d'aller se plaindre à des
parents, plus disposés à augmenter de quelques claques le stock déjà
reçu, qu'à porter plainte contre les enfants de M. l'intendant.

Lorsque Korzof se rencontrait avec Féodor pour quelque entretien
indispensable, celui-ci était aussi soumis et aussi dévoué que possible.
L'intendant était de ceux qui ne sont insolents qu'avec les femmes, ou
encore avec des êtres faibles et indulgents, incapables de se
venger,--soit que leur silence provienne d'un sentiment de pudeur, soit
qu'ils se disent que l'offense ne pourrait que grandir si elle se
trouvait ébruitée. Les gens de cette espèce ne sont pas rares; enhardis
par l'impunité, ils poursuivent le cours de leurs entreprises, jusqu'au
jour où ils se trouvent acculés en face d'un homme brave et intelligent
qui les démasque et les soufflette.

Heureusement pour la nature humaine, ce jour finit infailliblement par
arriver. Stepline avait senti que Korzof serait cet homme; aussi en sa
présence se faisait-il poli, docile, irréprochable. Nadia eût donné
bien des choses pour le voir s'oublier un jour, pour donner prise à
quelque apostrophe un peu rude; mais ce plaisir ne devait pas lui être
accordé: Féodor était trop bien sur ses gardes.

On fut fort étonné dans le village et dans les environs d'apprendre que
la famille des seigneurs quittait le pays après une si courte
apparition; le prince avait habitué son monde à de plus longs' séjours:
mais personne ne songea à s'en plaindre.

L'acte d'émancipation avait éveillé tant d'ambitions, soulevé tant de
convoitises, que les anciens bienfaits ne comptaient plus dans la
mémoire de ceux qui les avaient reçus; les femmes et les vieillards
seuls conservaient un tendre souvenir pour les bons maîtres, qui pendant
tant d'années n'avaient refusé ni le bois nécessaire pour construire une
maison, ni la poignée de laine qui devait servir à tisser un cafetan.
Mais les hommes pour la plupart auraient considéré la reconnaissance
comme une faiblesse. Il n'y avait pas là de quoi leur faire un crime; en
cela, ces paysans ignorants ne se montraient pas si différents des
membres ordinaires de la société même la plus civilisée.

Une seule chose parlait en faveur des maîtres et provoquait un sentiment
de sympathie.

C'était l'espèce d'hospice installé jadis à peu de frais par Roubine sur
la demande de sa fille. Les paysans avaient vite reconnu le bienfait
réel de cette fondation; ils y étaient toujours venus en foule, et si la
plupart avaient préféré se faire soigner chez eux, au moins avaient-ils
profité avec joie des conseils et des médicaments toujours donnés
gratuitement. Ils savaient d'ailleurs parfaitement faire la différence
entre les maîtres, qui à leur avis détenaient encore beaucoup trop de la
terre et de ses biens, mais qui parlaient avec bonté et agissaient
suivant la loi,--et l'intendant rapace, qui pillait de tous côtés et ne
grugeait pas moins le paysan que le seigneur.

Tout résolu que fût Korzof à subir un état de choses désagréable plutôt
que d'endosser la responsabilité de quelque conflit, dont personne ne
pouvait mesurer les conséquences, il résolut de profiter de l'ascendant
que lui donnait précisément son titre de médecin, joint à la bonne
influence de l'hospice et de la pharmacie. Pendant plusieurs jours, il
alla lui-même à la consultation et délivra les remèdes de sa propre
main.

Tout en causant ainsi, il obtint bien des confidences qu'il n'eût jamais
pu arracher autrement, et avant que la semaine fût écoulée, il s'était
convaincu de toutes façons que les paysans détestaient Féodor autant que
celui-ci pouvait les détester lui-même.

Aussitôt qu'on sut dans les villages que le docteur n'était pas l'ami de
l'intendant, ainsi que celui-ci s'en était constamment vanté, chacun
s'empressa de venir conter ses doléances; mais avec cet esprit de ruse
qui n'abandonne jamais le paysan, ce fut sous le prétexte plus ou moins
justifié de demander une ordonnance. On se plaignait de ses maux
physiques, puis on passait aux ennuis de la vie, plus durs encore à
supporter, et Korzof avait une nouvelle pièce à ajouter au dossier qu'il
composait pour Stepline.

--Je crois, dit-il un matin à Nadia, qui, toute prête au départ
n'attendait plus qu'une résolution définitive de son mari,--je crois que
nous tenons le coquin. J'ai de quoi lui faire passer le reste de sa vie
en prison, si je veux faire faire une enquête, mais cela me répugne
indiciblement; non pour lui, il a mérité tous les châtiments, et ce que
je lui pardonne le moins, c'est d'avoir abusé du nom de ton père pour
pressurer les paysans--mais il a des enfants, irresponsables et
innocents...

Nadia garda le silence. Elle se rappelait la scène du jour de son
arrivée, la marque livide du coup de baguette sur le poignet de son
fils, et se disait que si les enfants étaient irresponsables pour le
moment, un jour viendrait où les instincts paternels ne seraient pas
moins forts chez eux; mais elle ne dit rien.

--Je crois, Nadia, insista Korzof, qu'il sera plus sage de nous
débarrasser du drôle sans le livrer à la justice, et que ce ne sera pas
très-difficile.

--De quelque manière que ce soit, fit la jeune femme en levant sur son
mari son beau regard honnête, je respirerai plus à l'aise le jour où je
saurai qu'il a quitté cet endroit.

Si pénible que fût l'entretien qu'il prévoyait, Korzof se résolut à
l'aborder franchement; maintenant qu'il savait Féodor hors d'état
d'exciter les paysans contre lui, il avait hâte de terminer cette
affaire, et ne voulait rien laisser derrière lui. Il fit donc appeler
l'intendant chez lui, sur l'heure, et l'attendit de pied ferme, avec
toute la résignation d'un homme qui a devant lui la perspective d'une
corvée, et la fermeté de celui qui s'est préparé à l'accomplissement du
devoir.

Stepline entra, d'un air délibéré comme d'habitude. Il avait renoncé aux
manières obséquieuses aussi bien qu'aux vêtements russes de ses
ancêtres.

--Asseyez-vous, je vous prie, dit Korzof en indiquant une chaise.

L'intendant obéit, sans quitter des yeux le visage du docteur, où il
voyait une expression qui ne lui plaisait guère.

--Depuis mon arrivée ici, continua le jeune médecin, j'ai pris des
informations sur toutes choses, ainsi que doit le faire un propriétaire
et un père de famille soucieux du bien de ses enfants, et j'ai constaté
entre vous et les paysans d'une part, moi et vous de l'autre,
l'existence de plusieurs malentendus...

Le mot était d'une extrême modération; mais, à l'air de Korzof,
l'intendant avait compris qu'il était démasqué.

Le coup ne le prenait point au dépourvu: on ne vit pas dans la pratique
journalière de la fraude sans s'attendre à quelque événement fâcheux,
une fois ou l'autre; avec l'extrême mobilité qui caractérisait son
esprit retors, il entrevit un moyen de sortir de la situation d'une
manière honorable, au moins en ce qui concernait les apparences. Il
perdait sa position, mais sa pelote était faite en conséquence, et s'il
sauvait l'honneur, c'était plus qu'il n'avait osé espérer. Il se leva
avec dignité, et se tint debout devant Korzof.

--Je comprends, dit-il d'une voix émue; j'ai été calomnié. Je savais que
je le serais, j'avais prévu ce jour. Ce n'est pas sans une émotion
profonde que je me vois arrivé à cette extrémité longtemps redoutée;
mais du moment où M. le comte peut avoir un doute sur l'efficacité de
mes services, je n'ai qu'une chose à faire: lui offrir ma démission.

Korzof resta abasourdi de tant d'audace; en même temps, la situation se
dénouait d'une manière si facile, qu'il eut à réprimer une forte envie
de rire.

--Cela se trouve à merveille, dit-il; cette démission, j'allais
justement vous la demander; vous m'avez épargné l'ennui de cette
démarche, je vous en remercie, monsieur Stepline.

Féodor était devenu pâle sous le sarcasme; il resta les yeux fixés à
terre, de peur que son regard ne trahît tous les sentiments haineux qui
s'agitaient en son âme.

--Quand faudra-t-il vous présenter mes comptes? demanda-t-il d'une voix
étouffée.

--À ma connaissance, vous n'avez pas de comptes à présenter, répondit
tranquillement Korzof; il y a une quinzaine de jours, ma femme a accepté
ceux que vous lui avez présentés; depuis, nous n'avons ordonné aucun
emploi de nos fonds, ce n'est pas la saison des ventes;--il ne doit pas
avoir été distrait un kopeck du capital d'exploitation resté entre vos
mains; vous me le remettrez quand vous voudrez, dans une heure, par
exemple, ou après le déjeuner, si vous préférez.

Stepline s'inclina en silence. On lui arrachait sa dernière planche de
salut, qu'il espérait bien limer et rogner encore avant d'aborder au
rivage. Il se dirigeait vers la porte, lorsque Korzof le rappela.

--Que comptez-vous faire désormais? lui demanda-t-il, mû par un
sentiment de compassion pour cet homme qui se trouvait subitement déchu
d'une situation héréditaire.

--Je compte habiter avec ma famille la maison qui m'appartient, jusqu'au
moment où j'aurai trouvé une position qui me convienne, répondit
Stepline en relevant la tête; je ferai du commerce. Je me servirai pour
cela du petit capital que m'a légué mon père.

Il regardait Korzof avec une sorte de défi. Le docteur se leva
tranquillement, et leurs yeux se trouvèrent sur le même niveau; Stepline
baissa les siens. Le regard de cet honnête homme lui causait une sorte
de rage.

--Votre père était un homme prudent, monsieur Stepline; je vous souhaite
de faire fortune, dit Korzof.

--Je vous remercie, répondit l'intendant en refermant la porte.

Tout ceci n'avait pas duré deux minutes. Korzof regarda la petite
pendule de voyage qui ne quittait jamais son bureau, et fut étonné du
peu de temps qui suffit à changer une situation de fond en comble.
Enchanté et encore tout ébahi, il courut annoncer la grande nouvelle à
Nadia, qui ne pouvait en croire ses oreilles.

Une heure plus tard, Féodor apporta le capital d'exploitation et le
remit aux mains de Korzof. Cette cérémonie s'effectua sans inutile
échange de paroles. Deux heures après, les enfants de Nadia coururent à
la fenêtre, attirés par un bruit de roues... Le drochki léger de
l'intendant, traîné par deux excellents chevaux, disparaissait déjà dans
la poussière sur la route qui menait au bourg voisin.

--C'est l'intendant qui vient de partir? demanda Nadia au vieux
sommelier.

--Oui, madame. Sa femme et ses enfants iront le rejoindre la semaine
prochaine. Il vient de vendre sa maison au doyen du village... une fois
et demi ce qu'elle lui a coûté, et encore elle n'est pas neuve! Il
s'entend aux affaires, celui-là! conclut le vieillard en secouant la
tête d'un air de mécontentement.

Restés seuls, Dmitri et Nadia se regardèrent et éclatèrent de rire.

--Cela n'a pas été long, au moins! fit-elle. Tu t'entends, Dmitri, à
donner un coup de balai. Eh bien, qui est-ce qui va être intendant, à
présent?

--Sois tranquille; un proverbe prétend que faute d'un moine l'abbaye ne
chôme pas... Quelque chose me dit qu'il y a en Russie plus d'intendants
que de biens en disponibilité. Nous en trouverons un, bon ou mauvais.

--Et s'il est mauvais?

--Nous le changerons.

--Et en attendant?

--Nous restons! Et nous allons avoir des vacances, Nadia! Et les chers
petits vont s'en donner, du bon air et de la liberté au soleil!

Les prévisions de Dmitri se réalisèrent de point en point. Il eut
bientôt un intendant qu'au bout de huit jours il troqua contre un autre.
La propriété n'en alla pas plus mal, d'après le proverbe russe qui dit:
Un nouveau balai balaye toujours bien, et Nadia eut l'inexprimable
soulagement de penser qu'elle était enfin débarrassée de cet homme dont
la présence lui avait si longtemps inspiré une insurmontable répugnance.

Les deux mois de vacances s'écoulèrent comme un rêve. Nadia et son mari,
débarrassés de tout souci, se croyaient rajeunis de plusieurs années, et
au lieu de le descendre, pensaient remonter le cours de la vie. Sans le
regret que leur causait la perte encore récente du prince, ils n'eussent
jamais connu de temps plus heureux. Mais ce regret même était tempéré
par la douceur de cette pensée: jamais rien n'avait affligé l'excellent
homme depuis la mort de sa femme, qu'il avait tendrement aimée. Il
semblait que la Providence eût voulu lui asséner le plus rude de ses
coups en une seule fois, pour lui laisser ensuite couler l'existence la
plus heureuse.

Dans le chagrin que nous inspire la mort de ceux que nous aimons, qui
pourrait dire quelle est la part des remords pour les peines qu'on leur
a causées, de la pitié pour le destin malheureux qui les a empêchés
d'aimer la vie, de la déception pour les espérances que l'on avait
fondées sur eux et qui ne se sont pas réalisées?

Ici, rien de pareil. L'existence de Roubine avait passé sans nuages, il
s'était éteint sans souffrances; un tel destin est mieux fait pour
inspirer l'envie que la pitié.

C'est ce que pensèrent ses enfants, et ils réprimèrent l'exagération de
leurs regrets, en se disant que l'excellent homme n'aurait pas connu de
plus grande douleur que de les voir trop affligés de sa perte.

Mais tout a une fin, surtout les vacances! Korzof devait rentrer à
Pétersbourg, pour permettre à ses aides de se reposer aussi à tour de
rôle. Nadia l'accompagna et alla s'installer à Spask pour le reste de la
belle saison, si courte dans ce pays. Là Dmitri pouvait aller et venir,
grâce aux bateaux à vapeur qui maintenant sillonnaient le fleuve,
établissant un service régulier entre Schlusselbourg et
Saint-Pétersbourg.

--C'est maintenant qu'il nous faudrait le yacht! dit Nadia en souriant,
comme le bateau s'arrêtait au milieu de la Néva pour se laisser accoster
par une barque venue à leur rencontre.

--C'est fini, ma chère femme, nous ne sommes plus au nombre des riches
de ce monde! fit son mari en s'asseyant au gouvernail. Non que ton père
ne nous ait laissé une grande fortune; mais avec le nouveau système, nos
revenus sont diminués de moitié, et pour que nos enfants soient à leur
aise plus tard, il faut nous résigner à aller en bateau à vapeur, comme
tout le monde. Donnerais-tu l'hôpital pour un yacht?

Nadia lui répondit par son beau sourire.

Le petit embarcadère moussu existait toujours, si vieux et si décrépit
qu'on n'osait plus guère y aborder; d'ailleurs, le tirant d'eau des
bateaux à vapeur leur interdisait l'approche des rives autrement que par
l'intermédiaire d'un ponton. La barque qui portait toute la nichée des
Korzof s'enfonça mollement dans le sable humide, et les enfants furent
descendus sur un petit plancher étroit des plus modestes.

--Te souviens-tu, Dmitri? fit Nadia en lui mettant la main sur le bras
et en désignant la frêle construction qui semblait trembler au-dessus de
l'eau limpide.

--Si je me souviens! Chère âme, c'est là que tu m'as donné la vie en te
donnant toi-même.

--Écoute, Dmitri, répondit la jeune femme, je crois que c'est toi qui me
l'as donnée. J'étais alors si égoïste, si vaniteuse, si...

Il lui mit doucement la main sur la bouche pour l'empêcher de parler.

--Ne te calomnie pas devant tes enfants, ajouta-t-il en riant; n'oublie
pas que c'est à nous de leur inspirer le respect de la famille!

Après quelques heureuses semaines, qui auraient été plus gaies si le
soleil ne s'était pas couché tous les jours un peu plus tôt que la
veille,--et la veille c'était trop tôt, comme disaient les
enfants,--tout le monde rentra à Saint-Pétersbourg, afin d'y commencer
la vie pour tout de bon.

C'est ainsi, du moins, que Dmitri Korzof parla à son fils Pierre,
lorsqu'il le conduisit pour la première fois dans la salle d'étude, qui
n'avait servi à rien jusque-là.

--Vois-tu, lui dit-il, le tableau noir, les cartes de géographie, les
globes et tous les livres qui sont dans ces armoires? Il faut que d'ici
quelques années tu saches l'emploi de tout cela, tout ce qu'il y a dans
ces livres, et une infinité d'autres choses encore plus difficiles et
plus longues à connaître. Ceux qui ne savent pas cela ne sont ni rien ni
personne; s'ils n'ont pas pu l'apprendre, faute de moyens, ils sont très
à plaindre; s'ils n'ont pas voulu, ils sont très à blâmer; car
l'instruction est aussi nécessaire à l'homme que le pain: sans le pain,
il ne se développe et ne se fortifie pas; sans l'instruction, il reste
sot ou méchant, souvent les deux. Si tu m'as bien compris, que vas-tu
faire?

--Je vais me dépêcher d'apprendre ce qu'il y a là, répondit bravement
Pierre, afin que tu m'enseignes bientôt le reste, qui est plus
difficile.

Korzof posa la main sur la tête de son petit garçon, et sentit qu'en
vérité la vie avait été miséricordieuse pour lui.

On avait essayé de séparer Sophie de son frère aux heures d'étude, car
outre qu'elle était plus jeune d'un an, elle était frêle et délicate;
mais il fallut les réunir, tant ils étaient nerveux et malheureux l'un
sans l'autre.

Nadia surveillait leurs leçons et les complétait elle-même par
quelqu'une de ces explications lumineuses que les professeurs, même les
plus intelligents, ne trouvent pas toujours, et dont les mères ont
souvent l'intuition.

Elle avait eu le courage de se refuser le plaisir de les instruire
elle-même, craignant d'amoindrir, dans les petits frottements
inséparables d'une éducation même la plus sagement dirigée, cette grande
dignité de la mère, qui ne doit pas se dépenser en détail dans les
petites occasions de la vie journalière.

Nadia voulait être au-dessus des petites récompenses et des punitions de
détail.

Ce qu'elle perdit en menues joies, elle le retrouva dans la tendresse
profonde, dans la vénération attendrie de ses enfants, qui la voyaient
toujours semblable à elle-même, digne et sereine comme l'incarnation de
la Justice sur la terre.

Avant même que l'année de son deuil fût expirée, madame Korzof se
conforma aux derniers avis de son père en resserrant avec le monde ces
relations qu'elle avait laissées un peu trop se dénouer. Partout elle
fut accueillie avec joie: le spectacle de son grand désintéressement, la
simplicité avec laquelle elle s'était jadis détachée de ce qui est
ordinairement le plus envié, avaient inspiré à son égard un respect qui
serait facilement devenu plus froid que ce n'était nécessaire. En la
voyant plus simple que jamais, en s'apercevant qu'elle ne cherchait à
jouer aucun rôle ni à se poser sur aucun piédestal, ses amis, qui
avaient toujours été fiers d'elle, se rapprochèrent; mieux connue, elle
inspira plus de dévouement, et sans rien perdre en grandeur, elle gagna
tout en sympathies.

Les fêtes de Pâques de l'année qui suivit furent très-brillantes; on
sortait d'un deuil de cour, et chacun avait hâte de s'amuser; tout était
prétexte à sauterie; on fit danser les enfants, afin de pouvoir danser
soi-même une fois de plus. Les jolis enfants de Nadia, dont la beauté et
la grâce étaient passées en proverbe, furent de toutes les fêtes, et
leur mère n'eut garde de leur refuser cet innocent plaisir, encore sans
inconvénient à leur âge.

Chez une de ses parentes, qui lui avait jadis servi de chaperon et qui,
veuve sans enfants, mettait tout son plaisir à faire plaisir aux autres,
Nadia remarqua un jour une jeune fille de quatorze ans environ, dont la
figure, sans posséder rien de ce qui caractérise la beauté, rayonnait
d'un attrait singulier.

La fillette était très-simplement vêtue d'une robe de mousseline blanche
tout unie; un velours noir serrait les nattes de ses cheveux bruns, qui
lui tombaient plus bas que la ceinture. Elle était assise sur un des
bancs qui garnissent les salles de bal, près du piano. Un petit garçon
de deux ans environ plus jeune se tenait près d'elle; ils ne se
parlaient pas et ne parlaient à personne.

En voyant la maîtresse de la maison qui traversait le salon pour venir à
elle, la fillette se leva, et très-simplement s'assit sur le tabouret du
piano. Son frère se tint debout, prêt à tourner les pages de la musique
placée sur le pupitre. Nadia les regardait tous deux, étonnée. La jeune
fille se mit à jouer très en mesure, avec beaucoup de goût, pendant que
les jeunes danseurs s'en donnaient à cœur joie.

--Qu'est-ce que c'est que cette petite qui fait si bien danser? demanda
madame Korzof intéressée par ces deux enfants, qui n'avaient pas l'air
d'être venus pour s'amuser, et dont l'excellente tenue était de tout
point semblable à celle des mieux élevés parmi les petits invités.

--Ah! ma chère Nadia, fit l'excellente femme en s'asseyant auprès de sa
nièce, c'est un triste roman. Ces petits sont d'excellente famille:
leur mère était une princesse Rourief;--mais vous l'avez connue! Elle a
eu le malheur d'épouser un viveur, qui l'a ruinée; il s'est pris à
boire, et il a fini par mourir misérablement. Alors elle s'est mise à
donner des leçons de piano pour élever les deux enfants que vous voyez
là. Elle leur a donné la meilleure éducation qui se puisse imaginer; le
petit était entré au gymnase, où il faisait d'excellentes études; la
fillette, qui est un peu plus âgée, donnait déjà quelques leçons de
piano aux petits commençants, lorsque la mère est morte d'une fluxion de
poitrine, il y a un an à peu près. Voyez-vous d'ici les petits
malheureux sans feu ni lieu?

--Alors vous les avez recueillis? fit Nadia en souriant.

--Non pas! Je suis d'avis qu'il faut laisser à chacun son initiative.
Lorsqu'un enfant a été jeté à l'eau, et qu'il sait déjà nager tant bien
que mal, on ne saurait lui rendre de plus mauvais service que de le
repêcher et de le mettre à sec sur un rivage où il n'a rien à attendre
de personne. J'ai trouvé une brave femme qui sert de chaperon à la
petite, et qui mange là ses petites rentes, plus agréablement que si
elle les mangeait toute seule; elle vit avec eux; le frère va au
gymnase, travaille comme un enragé, et se destine à la médecine; lui,
naturellement, coûte quelque peu et ne gagne rien. La sœur a gardé plus
de la moitié des leçons de sa mère; que voulez-vous, cette petite, on a
eu pitié d'elle! Et malgré ses robes demi-longues, ses élèves en font
grand cas.

--Comment se fait-il qu'elle joue ici pour faire danser? demanda Nadia
qui regardait avec intérêt les deux orphelins.

--Je lui ai rendu quelques services,--du moins je n'ai pu m'en cacher
assez pour qu'elle l'ignorât, et elle m'a demandé comme une faveur de
faire danser chez moi toutes les fois que j'aurais du monde. C'est sa
façon à elle de payer la dette de la reconnaissance. Ces enfants-là ont
des manières et un cœur qui font honneur à leur malheureuse mère.

La contre-danse était finie, les danseurs s'éparpillaient; la fillette
prit son petit mouchoir, le passa sur son visage, le remit dans sa
poche, et sourit à son frère avec une expression de tendresse si
extraordinaire que Nadia vint auprès d'elle pour lui parler.

--Cela ne vous ennuie pas, mademoiselle, de faire danser les autres,
sans danser vous-même? lui demanda-t-elle.

La jeune fille leva les yeux sur cette dame inconnue, et rassurée par le
sourire, elle répondit avec une tranquille fierté:

--Oh! non, madame; cela me fait plaisir, au contraire.

--Cela ne vous fatigue pas?

--Quelquefois, à la fin de la soirée, mais pas ce soir; je n'ai pas joué
du piano cette après-midi, exprès.

Nadia la regarda plus longuement, puis examina aussi le jeune garçon:
ils supportaient ce regard sans fausse honte, sans embarras, comme des
enfants modestes et bien élevés, avec une nuance de réserve en plus,
ainsi qu'il arrive à ceux qui se trouvent sur un pied d'infériorité là
où ils savent qu'ils sont les égaux de tout le monde.

--Si je vous faisais danser, dit tout à coup madame Korzof, cela vous
ferait-il plaisir?

Les yeux du petit garçon pétillèrent de joie, et il regarda sa sœur,
mais ne dit rien. La jeune fille remercia et refusa, avec un sourire
très-franc qui illumina son visage.

--Et votre frère, pourquoi ne danse-t-il pas?

--Parce que ma sœur ne peut pas danser.

--Eh bien, faites ensemble un tour de valse, dit Nadia en ôtant ses
gants et en se mettant au piano. Allez, cela vous dégourdira les jambes.
N'est-ce pas, ma tante? fit-elle à la comtesse qui s'approchait.

Celle-ci ayant approuvé de la tête, le jeune couple partit au milieu du
brouhaha des autres petits danseurs; ils dansaient à merveille, avec une
grâce juvénile qui faisait plaisir à voir. Lorsque Nadia cessa de jouer,
ils revinrent vers elle; ils la remercièrent avec beaucoup de dignité et
une effusion contenue qui toucha madame Korzof; elle se pencha vers la
jeune fille pour lui parler bas.

--Voulez-vous venir me voir, mademoiselle? Mademoiselle...

--Marthe Drévine, répondit la jeune fille à l'interrogation des yeux de
Nadia.

--Mademoiselle Marthe, reprit celle-ci, voulez-vous venir me voir? J'ai
une petite fille qui a bien envie de commencer le piano; je suis sûre
qu'elle serait enchantée de vous avoir pour professeur.

--Je vous remercie infiniment, madame, répondit la jeune fille. Quand
pourrai-je me présenter chez vous sans vous déranger?

--Demain à midi. Au revoir.

Elle enveloppa les deux enfants dans un même signe de tête affectueux et
les quitta. L'instant d'après, Marthe courut à sa bienfaitrice, qui
passait dans les groupes.

--Madame, lui dit-elle à demi-voix, j'ai une nouvelle leçon, chez cette
belle et bonne dame qui nous a fait danser! Je vous remercie tant,
madame!

Ses yeux remerciaient plus encore que ses lèvres. La comtesse lui fit un
signe amical et continua son chemin.

Huit jours plus tard, la petite Sophie Korzof demandait à avoir une
leçon de piano tous les jours.

--Ce n'est pas pour le piano, disait-elle, c'est pour voir plus souvent
Marthe Drévine!



X


--Hop! fais attention, tiens bon!

Et s'enlevant sur ses deux mains, Pierre Korzof passa à saut de mouton
sur le dos de Volodia Drévine; le petit garçon avait à peine eu le temps
de se mettre en position, que Volodia lui passait par dessus la tête, à
trois pieds du sol.

--Bravo! cria Sophie en applaudissant avec enthousiasme. Oh! que je
voudrais être un garçon, pour pouvoir sauter comme cela!

--Saute à la corde! lui répondit Marthe.

--À la corde, c'est toujours la même chose, fit Sophie avec une petite
moue. C'est le cheval fondu qui est amusant!

--Parce que tu ne peux pas y jouer, répliqua son frère en tirant
doucement sur une de ses nattes. Si ce n'était pas défendu, tu ne
trouverais pas ça plus amusant qu'autre chose. Voyons, Volodia sautons
tous à la corde, à la hauteur; cela, c'est permis aux demoiselles. Eh
bien? Marthe, vous n'en êtes pas?

--Je suis trop vieille, dit celle-ci en riant, j'ai seize ans passés! et
puis il faut bien que quelqu'un tienne la corde. On peut bien en
attacher un bout au montant du trapèze; mais s'il n'y avait pas
quelqu'un pour tenir l'autre bout, vous vous casseriez tous le bout du
nez en tombant, et Dieu sait que ce serait une perte irréparable, car
aucun de nous n'a le nez même suffisamment long!

Les quatre enfants éclatèrent de rire. Korzof, qui passait devant la
porte de la salle d'étude, transformée en salle de jeu par une pluvieuse
après-midi de novembre, s'arrêta pour les regarder et les entendre.

--Voilà ce qu'il leur fallait, dit-il à Nadia, qui l'avait rejoint; nos
petits avaient besoin de la gaieté et de la vitalité des autres. Nous
sommes trop sérieux pour eux, nous! Même quand nous rions, c'est en
grandes personnes; il faut aux enfants la société des enfants. Je suis
bien aise d'avoir fait entrer Pierre au gymnase cette année.

--Moi aussi, répondit sa femme, mais sans Volodia, ç'aurait été bien
difficile. Pierre est belliqueux,--ce n'est pas un crime; seulement
quand on attaque les autres, il faudrait avoir la force musculaire
nécessaire pour faire face aux difficultés...

--De son caractère! interrompit Korzof en riant et en reprenant sa
promenade dans le grand couloir qui servait de préau pendant les jours
d'hiver. Pierre entame les querelles, et Volodia, comme un _deus ex
machina_, arrive à point pour les arranger ou les prendre à son compte!
Rien de mieux! Voilà ce qui prouve directement l'intervention de la
Providence!

--Ne plaisante pas! fit Nadia, nous avons eu un bonheur inouï de
rencontrer ce brave garçon, si bon, si loyal, si intelligent, qui semble
fait exprès pour être l'ami de notre Pierre. Nous avons du bonheur,
Dmitri, c'est vrai! tout nous a réussi! C'est au point que je me demande
parfois quel est l'épouvantable malheur qui doit fondre sur nous à
quelque jour, et nous faire payer notre insolente félicité.

Dmitri serra contre lui le bras de sa vaillante compagne. Depuis si
longtemps qu'ils marchaient ensemble sur le chemin de la vie, plus d'une
fois il s'était trouvé trop heureux, et son cœur s'était serré, comme à
l'approche visible d'une catastrophe. Chaque fois cependant l'orage
s'était détourné, et leur existence avait repris son cours, avec son
inévitable cortège de petits ennuis et de menues misères, mais en leur
épargnant ces grands coups de foudre qui bouleversent tout, et ne
laissent derrière eux que des ruines.

--Tout le monde ne peut pas être si cruellement éprouvé, ma chère femme,
dit-il; nombre d'hommes achèvent leur existence sans avoir enduré de
grandes calamités. La mort de ton excellent père, les maladies qu'ont
traversées nos enfants, la diminution constante des revenus que nous
donnent nos biens-fonds, ne sont-elles pas des preuves suffisantes que
le destin ne nous favorise point outre mesure, et que nous ne devons pas
craindre de la part de cette aveugle puissance la sorte de revanche que
tu sembles redouter?

Nadia sourit et soupira en même temps: en effet, elle n'avait aucune
raison de redouter l'avenir, mais sa longue félicité l'avait rendue
craintive.

En voyant grandir ses enfants, en admirant combien la nature avait été
clémente envers eux et leur avait donné des facultés précieuses, elle se
sentait plus impuissante encore à se défendre de ces tristes
pressentiments. Cependant, comme elle était forte et courageuse, elle
comprit d'elle-même quelle folie et quelle faiblesse il y aurait à se
laisser aller à des impressions absolument irraisonnées; après quelques
efforts, elle se ressaisit tout entière, et recommença sa vie de travaux
journaliers.

Elle avait entrepris de surveiller elle-même tout le service des femmes.
Non qu'on la vit très-souvent dans les salles de l'hôpital: elle s'y
montrait rarement, afin de ménager cette ressource pour les cas où
quelque épidémie agissait très fortement sur le moral des malades.
Lorsqu'elle apprenait que les femmes se montraient trop effrayées d'une
succession de décès rapides, lorsque le terrible mot: contagieux, répété
d'un lit à l'autre, faisait courir sous les hauts plafonds bien aérés un
bruit de sanglots étouffés, Nadia apparaissait un beau matin, dans la
robe de toile grise qu'elle avait imposée aux infirmières, comme moins
susceptible de retenir les miasmes que la classique robe de laine noire.
Elle allait d'un lit à l'autre, avec de bonnes paroles consolantes.

--On vous a parlé de contagion, disait-elle; vous voyez bien que ce
n'est pas vrai, puisque me voici parmi vous! Est-ce que je viendrais
s'il y avait du danger?

Elle passait, relevant les courages abattus, souriant aux plus valides,
consolant les plus malades; comme un rayon de soleil dont la chaleur
pénètre les recoins humides refroidis par l'hiver, elle apportait le
bienfait de sa présence, et laissait une chaude impression de bien-être
derrière elle. Mais, enseignée par son mari, elle avait le courage de
s'abstenir de ces téméraires démonstrations si tentantes pour ceux qui
ont fait d'avance le sacrifice de leur vie et qu'un fol héroïsme inspire
à ce point qu'on a du mérite à les écarter. Jamais en péril de contagion
on ne la vit se pencher sur une mourante, lui essuyer le front de son
mouchoir ou prendre dans les siennes les mains que glaçait la mort
prochaine; cela ne pouvait servir à rien, et c'était une source de
dangers. Aussi les infirmières disaient-elles de madame Korzof:--Elle
est très-bonne, mais un peu froide.

C'est précisément à ceux qui dépensent le plus de leur cœur que ce
reproche est fait d'ordinaire: ils prodiguent tant les dons de leur âme
qu'il ne leur en reste plus pour de puériles démonstrations extérieures,
et le vulgaire ne prise que celles-là.

Nadia avait demandé à son mari de lui livrer l'inspection générale du
service des infirmières, parce qu'elle croyait, non sans raison,
découvrir plus facilement qu'un homme les qualités et les défauts de son
personnel. Bien des petites choses, en effet, passèrent sous ses yeux et
l'avertirent du degré de confiance qu'elle pouvait accorder à l'une ou à
l'autre des employées. Le service de la lingerie lui était aussi revenu
de droit, et elle exerçait déjà à l'ordre et aux soins nécessaires sa
fille Sophie, qui en grandissant lui ressemblait de plus en plus, avec
l'exagération du côté enthousiaste et romanesque, calmé chez Nadia par
l'expérience et les années.

Marthe Drévine était aussi devenue pour elle une aide précieuse. Cette
jeune fille, élevée par une mère admirable, et ensuite éprouvée par les
difficultés de la vie d'une façon si rude, avait un sens pratique qui
exaspérait Sophie et qui charmait madame Korzof.

Celle-ci n'avait pas renoncé à ses anciennes admirations; son culte pour
le bien par-dessus tout, sa recherche du bon et de l'honnête malgré
tout, s'exprimaient dans les mêmes termes: elle donnait à ses enfants
les mêmes préceptes qui avaient régi sa vie; l'application seule avait
changé, elle n'eût certes pas fait à trente-cinq ans ce qu'elle avait
fait jadis à vingt. Mais c'était une nuance dont elle ne s'apercevait
pas.

Son mari, meilleur juge, eût pu le voir; parfois, en effet, il sentait
quelque désaccord entre la façon dont Nadia exprimait ses idées si
hautes et si généreuses, et celle dont tous deux, ils les mettaient
aujourd'hui à exécution; mais c'était si peu de chose, que la nuance de
ce désaccord était presque insaisissable.

Korzof avait bien eu de temps en temps l'impression qu'il y avait là un
danger pour l'esprit de leurs enfants; mais comment les en garantir?
comment prévenir Nadia? Elle ne se doutait pas que sa propre façon
d'agir n'était plus tout à fait d'accord avec ses principes, et
quiconque le lui eût dit, lui eût causé un chagrin réel.

Une fois, cependant, le hasard vint en aide au docteur et lui permit
d'imprimer dans l'esprit de ses enfants une véritable leçon.

Un soir de carême, la famille se trouvait réunie comme de coutume dans
la salle à manger, où le thé venait d'être servi, et l'on causait
gaiement de choses et d'autres.

La famille se composait maintenant aussi de Marthe et de Volodia
Drévine. Après une épreuve de deux années, Korzof et sa femme avaient
compris qu'ils ne pouvaient mieux faire que de s'adjoindre dans l'œuvre
d'éducation ces deux enfants, déjà si raisonnables, et dont l'amitié
serait pour Pierre et Sophie la plus précieuse ressource. Aussi
vivaient-ils dans la maison.

Volodia travaillait avec Pierre, et lui faisait préparer ses leçons
mieux que ne l'eût fait un étudiant de vingt ans, livré à d'autres
préoccupations; Marthe donnait au dehors des leçons, qui, largement
payées maintenant, lui permettaient de n'accepter de madame Korzof que
la table et le logement pour elle et son frère, en échange des leçons et
des soins qu'elle prodiguait à Sophie. Celle-ci avait des professeurs,
mais rien ne lui était si cher que sa bonne Marthe; le retour de
celle-ci était toujours signalé par une explosion de joie qui était pour
tout le monde le moment heureux de la journée.

Non qu'elles fussent toujours d'accord cependant. Sophie était
l'imagination, Marthe était le bon sens incarné; il ne se passait pas de
jour qu'elles n'eussent maille à partir ensemble; mais ainsi qu'il
arrive à des esprits très-élevés, enfants ou vieillards, leurs
différends portaient toujours sur des questions générales, et jamais sur
des faits personnels, de sorte qu'elles pouvaient se chamailler une
heure durant, sans que leur amitié en fût le moins du monde ébranlée.

Ce soir-là, on avait peu de chose à dire; le carême n'est point à
Saint-Pétersbourg une époque fertile en événements mondains; les
concerts battaient leur plein, et Marthe avait trop de musique dans les
oreilles le jour pour apporter un vif enthousiasme à s'en occuper le
soir: elle eut une idée lumineuse.

--Madame, dit-elle à Nadia, qui rêvait devant le samovar éteint, suivant
dans sa pensée quelque souvenir de sa jeunesse, vous ne m'avez jamais
dit comment il se fait que vous, qui êtes comtesse, vous vous fassiez
appeler madame Korzof tout court, et pourquoi vous avez construit cet
hôpital, car c'est bien vous qui l'avez fait construire, n'est-ce pas?
Tout le monde vous admire beaucoup, mais personne n'a pu me dire le
pourquoi de cette histoire. Ce n'est pas un secret, j'espère? car si
c'était un secret...

--Un secret en pierres de taille me paraît assez difficile à cacher,
fit Nadia en rougissant un peu; elle riait cependant et se tourna vers
son mari, qui entrait. Ce n'est pas un secret, mais c'est l'histoire de
notre vie... Nos enfants ont le droit de la connaître... faut-il,
Dmitri?

Elle interrogeait du regard Korzof, qui répondit gravement:

--Oui, je crois qu'il en est temps. Les enfants doivent tenir l'histoire
de leurs parents de la bouche de leur parents mêmes.

Pierre et Sophie regardaient alternativement leur père et leur mère. Ils
ne s'étaient pas attendus à les voir devenir si sérieux; une sorte de
frayeur respectueuse s'était emparée d'eux, et ils écoutèrent avec
déférence.

--Quand j'étais jeune fille, commença Nadia, j'avais un caractère très
entier; je pourrais même dire entêté, n'est-ce pas, Dmitri?

--Non, fit Korzof en secouant gravement la tête, on n'est pas entêtée
lorsqu'on se rend aux bonnes raisons; nous dirons: tenace, ce sera plus
vrai.

--Soit! reprit Nadia en souriant. J'avais lu une masse de livres, et
comme j'étais trop jeune pour discerner les théories vraies des théories
absurdes, je m'étais fait un idéal de la vie, qui passait auprès de la
réalité, à peu près comme les chemins de fer passent auprès des ville,
c'est-à-dire à une distance souvent assez considérable. Je m'étais dit
entre autres choses qu'il fallait appeler le peuple à nous, nous autres
riches et nobles, afin d'avancer l'avènement du règne de l'égalité; me
comprenez-vous, mes enfants?

--Oui, dit Sophie, qui écoutait les yeux grands ouverts. Tu avais
raison, maman!

--Évidemment, j'avais raison; mais le tout était de s'entendre sur les
moyens. Or, votre père et moi, nous étions les êtres les mieux faits du
monde pour nous entendre et vivre heureux ensemble, nous l'avons bien
prouvé depuis; mais lorsque votre père me demanda en mariage, je le
refusai.

--Oh! s'écrièrent à la fois les quatre jeunes auditeurs.

--Je le refusai, sous prétexte qu'il était trop riche, trop noble, et
surtout trop inutile, pour épouser une demoiselle également riche, noble
et inutile...

--C'est alors, mes enfants, reprit Korzof, que votre mère, sollicitée
par moi, mit pour condition à son consentement que je cesserais d'être
riche, en consacrant ma fortune à construire cet hôpital;--que mon
titre, que je suis d'ailleurs loin de déprécier, ne serait qu'un appoint
à notre situation morale, et non pas un piédestal sur lequel nous nous
hausserions à défaut de mérite personnel;--et enfin que je cesserais
d'être inutile, en consacrant ma vie à la médecine. Vous voyez que votre
mère a réalisé son programme; de plus, elle m'a rendu parfaitement
heureux, et vous élève à merveille, ce qui prouve qu'elle a eu raison.

Les yeux des jeunes gens brillaient d'une émotion contenue, mais leur
respect était si grand qu'ils n'osèrent la témoigner d'abord. Après un
silence, pendant lequel Korzof et sa femme échangèrent un regard qui
résumait leurs longues années de bonheur, Pierre se leva doucement de sa
place, et vint baiser la main de sa mère, sur laquelle il appuya
longuement ses lèvres, puis il alla rendre à son père le même hommage.
Sophie avait caché sa tête sur l'épaule de Nadia, et tenait serrée une
main du docteur. Marthe et son frère restaient immobiles, pénétrés d'une
grande vénération pour ces êtres vraiment supérieurs, qui parlaient si
simplement des grandes choses qu'ils avaient accomplies.

--J'ai eu raison dans le fait, reprit Nadia au bout d'un moment, pendant
lequel elle avait revécu sa vie; ou plutôt le fait m'a donné raison;
mais si votre père n'avait pas été l'homme qu'il est, je ne sais trop ce
qui en serait advenu.

--Rien que de bon, ma mère aimée, fit Sophie; tu as l'âme trop grande
pour que de toi soit venu autre chose que de noble et d'élevé.

--Ce n'est pas sûr, reprit madame Korzof. Dans tous les cas, j'ai changé
ma manière de voir, car autrefois je n'aurais pu comprendre qu'on agît
autrement; maintenant je ne me risquerais pas à conseiller à qui que ce
soit de rompre ainsi avec toutes les coutumes sociales, et surtout de
pratiquer les principes d'égalité qui faisaient alors ma force.

--Pourquoi as-tu changé, mère? demanda Pierre, devenu soucieux.

--C'est la vie qui m'a changée, répondit madame Korzof: à vingt ans, on
ne voit qu'un côté des choses; en vieillissant, on court le danger de ne
plus voir que l'autre côté. Ce qu'il faut tâcher de faire, c'est de voir
les deux côtés avec une égale impartialité. Mais vous êtes encore bien
jeunes tous les deux pour de si graves conversations, et nous aurons le
temps d'en reparler. Que le récit de notre vie ne soit pas perdu pour
vous, mes enfants, et qu'il vous apprenne à porter vos efforts vers le
bien, comme nous nous sommes efforcés de le faire, votre père et moi.

Cette scène fut entre les enfants le sujet d'interminables causeries.
Sophie surtout ne pouvait se lasser d'admirer sa mère, grandie soudain
pour elle à la taille des héroïnes de l'histoire. Marthe ne demandait
pas mieux que d'admirer sa bienfaitrice, à laquelle elle avait depuis
longtemps voué un culte dans son cœur; mais avertie par les restrictions
qu'apportait madame Korzof dans le jugement de sa propre conduite, elle
pensait aussi que dans l'application des principes d'égalité qui avaient
jadis séduit la noble femme, se trouvait la possibilité de certains
dangers.

Sophie ne voulait rien entendre; grisée elle-même, à l'âge où l'on se
forge le plus aisément des chimères, par l'atmosphère d'abnégations, de
générosité, de charité universelle, qui circulait dans la maison
paternelle, elle devint peu à peu plus enthousiaste, plus chimérique,
que Nadia ne l'avait jamais été.

Souvent, dans leurs causeries, sa mère essaya de l'arrêter dans cette
voie, mais il était bien difficile de faire entrer de force la sagesse
dans la tête d'une fillette de quatorze ans, si développée qu'elle fût
pour son âge. Dmitri, consulté par sa femme au sujet de ce débordement
de jeunes aspirations, fut d'avis de les laisser s'épuiser
d'elles-mêmes.

--Ne sommes-nous pas là, disait-il, pour en régler le cours, et au
besoin l'arrêter?

La vie continua de la sorte à l'hôpital, pendant une heureuse année. Le
dix-septième anniversaire de Pierre fut fêté en grande pompe. Après
avoir terminé ses études par de brillants examens, il venait de se faire
inscrire comme étudiant à l'Académie de médecine, estimant qu'aucune
carrière ne pouvait être aussi honorable pour lui que celle de son père;
son devoir n'était-il pas, d'ailleurs, de travailler sous ses ordres, et
de le remplacer à l'hôpital, quand serait venu l'âge du repos?

Volodia, depuis un an, l'avait précédé dans cette voie, ne rêvant pas
d'autre bonheur que d'être le second et l'ami de son cher Pierre,
pendant le reste de sa vie.

Après la fête de famille, tout intime, un grand dîner réunit le soir
ceux qui servaient sous le ordres de Korzof et tout ce qui de près ou
de loin, parmi les relations même les plus éloignées, avait contribué à
l'éducation de celui qui entrait de ce jour dans sa carrière d'homme.

La joie des convives était sincère; cette famille en qui s'étaient
concentrés les plus nobles sentiments, était l'objet de l'amour et du
respect universels; l'espoir de voir se perpétuer la tradition de tant
de vertus était bien fait pour inspirer la satisfaction; ce jour fut
dans la vie des enfants une date inoubliable.

Le lundi suivant, Korzof rentra soucieux; un nombre considérable de
malades s'était présenté la veille à l'admission, tous présentant les
mêmes symptômes bizarres d'une maladie oubliée depuis de longues années,
et qui venait de faire une apparition dans des provinces éloignées.
Jusqu'alors, rien n'indiquait qu'elle dût se révéler à Pétersbourg, où
on ne l'avait encore pas étudiée, si ce n'est à l'état de cas isolés et
sans gravité.

Interrogé par sa femme, Dmitri, pour la première fois de sa vie, essaya
de lui cacher la vérité, et prétexta un surcroît de fatigue, causé par
le nombre considérable des malades qu'il avait examinés ce jour-là.

Nadia était si bien habituée à croire son mari qu'elle accepta cette
explication, mais le lendemain, l'hôpital étant plein, lorsqu'elle vit
sur son visage la même expression anxieuse, elle se sentit troublée;
elle fit quelques questions, et rencontra une volonté évidente de ne pas
lui donner de réponse claire. Dès lors, elle redouta quelque calamité;
mais sortant peu, elle n'avait pas encore eu l'occasion de s'éclairer au
dehors, lorsque le troisième jour, Pierre en rentrant du cours dit tout
à coup à Korzof:

--Est-ce vrai, mon père, que la peste s'est déclarée à
Saint-Pétersbourg, et qu'elle nous a déjà enlevé plusieurs malades?

Nadia s'était arrêtée à la place où elle se trouvait. Très-pâle, elle
regardait son mari, attendant sa réponse avec une angoisse inexprimable.

--C'est vrai, dit Korzof. J'espérais pouvoir vous le cacher encore. La
peste est ici, et nous en avons perdu onze malades depuis dimanche.

--Sur combien? demanda Nadia, toujours immobile.

--Sur dix-sept, entrés avec l'infection; mais demain ou après-demain
toutes les salles seront contaminées. J'ai donné ordre qu'on ne laisse
plus entrer personne, que des pestiférés; il est inutile d'exposer des
gens à mourir d'un mal pire que celui dont ils souffrent. On construit
dans le jardin un baraquement qui nous sera fort utile, et nous pourrons
alors, après les avoir désinfectées, rendre nos salles à leur véritable
destination.

Il parlait pour s'étourdir et pour étourdir sa femme, pour l'empêcher de
prononcer certaines paroles, qu'il devinait sur ses lèvres. Pierre
baissa la tête; il avait entendu les récits qui couraient par la ville,
il connaissait l'effroyable danger qui menaçait les siens.

Dans ce silence, ils entendaient distinctement les coups de marteau des
charpentiers, qui travaillaient à la construction de planches destinée à
abriter les malheureux, et peut-être, grâce à l'air pur qu'ils
respireraient, à les sauver. Le jeune homme sortit, pour aller voir les
progrès du baraquement. Korzof et sa femme restèrent seuls.

--Dmitri, fit Nadia... elle s'arrêta.

Il la regardait, et elle lut dans ses yeux ce qu'elle craignait d'y
voir, en même temps qu'elle eût rougi d'y voir autre chose.

--Oui, répondit-il à son regard. Mais vous allez partir.

--Jamais, fit-elle en posant avec fermeté sa main sur le bras de son
mari. Jamais, puisque tu restes.

--Envoie les enfants, alors.

--Ils n'y consentiront pas.

Ils se turent. Le bruit des marteaux retentissait de plus en plus
bruyant. Korzof s'approcha de la fenêtre et vit son fils armé d'un
maillet qui travaillait comme un simple manœuvre.

--Dmitri, reprit Nadia, c'est très-dur!

--C'est le devoir, répondit-il, en lui prenant la main, qu'il garda.

--Ah! soupira-t-elle, si j'avais su!...

--Tu l'aurais fait tout de même! D'ailleurs, cela ou autre chose!...

--Non, ceci est plus dur. Autre chose, on ne sait ni quand ni comment,
tandis que ceci... et puis ces souffrances horribles, car c'est
horrible, n'est-ce pas?

--On le dit, fit le docteur en détournant son visage, mais je te
répéterai ce que je viens de dire: cela ou autre chose!... Et puis, il y
en a qui en réchappent! Et enfin, pourquoi l'aurais-je plutôt que les
internes, plutôt que tout autre? Ne sommes-nous pas dans d'excellentes
conditions hygiéniques?

--Oui, sans doute, mais tu les verras chaque jour...

--Nadia, fit-il à voix basse, c'est le devoir; nous l'avons voulu, nous
le voulons encore, nous le voudrons jusqu'au dernier jour, ce jour
fût-il demain, ou ne dût-il arriver que dans trente ans.

--C'est juste, dit-elle avec un profond soupir. Mais je ne savais pas à
quel point je t'aime!

Les enfants furent prévenus qu'ils allaient partir pour Spask; mais
Pierre refusa obstinément de quitter son père.

--Quel drôle de médecin je ferais, dit-il, si je quittais mon poste au
moment du danger! Volodia se moquerait de moi!

Sophie refusa également d'abandonner ses parents, Marthe se mit à rire
quand on lui en fit la proposition. Ces êtres vaillants et jeunes
avaient en eux tant de force et de vie qu'ils ramenèrent la sérénité et
même la gaieté dans le cœur de Korzof et de sa femme.

Les nouvelles étaient mauvaises cependant; la mortalité augmentait tous
les jours; on ne voyait plus que des figures renversées et des gens
inquiets qui à la moindre démangeaison, au moindre bouton, se croyaient
pestiférés et faisaient leur testament.

Les classes aisées étaient, comme toujours, presque épargnées par le
fléau; cependant quelques cas mortels, absolument inexplicables,
achevèrent d'effrayer la population.

Dès les premiers jours, Nadia avait renoncé à toute communication
personnelle avec le dehors, afin de ne point encourir la responsabilité
de quelque accident parmi ses amis et ses proches.

Les semaines passèrent; Korzof, toujours ferme et bien portant, ne se
refusait à aucune fatigue, et maintenait par son exemple le courage dans
les rangs de ses aides et de ses infirmiers; aucun d'eux n'avait encore
été atteint, ce qui parlait hautement en faveur de la bonne tenue
matérielle et morale de cette maison vraiment unique. À force de vivre
dans le péril, les habitants de l'hôpital avaient fini par se croire
indemnes, et même on plaisantait de ceux des Pétersbourgeois qui,
garantis par toutes les précautions imaginables, trouvaient moyen
d'attraper la peste, et avaient la chance de n'en pas mourir.

Le nombre des malades décroissait, et l'épidémie semblait devoir bientôt
finir. C'est alors qu'une grande fatigue tomba sur la famille Korzof
tout entière. Ils semblaient avoir usé leurs forces dans la résistance
qu'ils avaient si vaillamment opposée à la contagion. Le docteur
lui-même était devenu moins prudent.

Un matin, il s'éveilla tard; un sommeil de plomb l'avait assailli la
veille et jeté dans son lit presque sans qu'il en eût conscience. Il se
mit sur son séant et regarda autour de lui, comme si les objets, si
familiers cependant, lui étaient devenus soudainement étrangers. Il
passa la main sur son front, avec une étrange sensation de torpeur et de
faiblesse; puis sentant quelque chose qui le gênait, il toucha du doigt
sa poitrine près de l'aisselle et resta immobile; sa pensée venait de
plonger dans un gouffre sans fond, dont jamais aucune puissance humaine
ne pouvait plus le retirer. Il avança l'autre main vers la sonnette
placée auprès de son lit. Ce fut Nadia qui parut; le regard qu'elle jeta
sur son mari lui apprit d'un seul coup la vérité tout entière, et elle
se jeta vers lui, les bras ouverts...

--Ne me touche pas, dit Korzof, en mettant dans ses yeux que fermait une
indicible lassitude, toute la tendresse d'une dernière supplication. Ne
me touche pas si tu m'aimes. Empêche les enfants d'entrer, et fais
chercher le vieux médecin.

Sans faire d'objection, Nadia retourna dans la pièce voisine, donna à
Marthe et à Sophie une commission qui devait les tenir éloignées
plusieurs heures, avertit Pierre qu'il s'attardait et que l'heure était
venue d'aller à son cours, répondit à leurs questions que leur père
était bien et qu'il allait se lever, puis envoya prévenir le médecin que
réclamait son mari et retourna près de lui. Très-abattu, il eut encore
la force de lui sourire, puis il ferma les yeux et s'endormit.

Quand le vieux docteur arriva, il n'eut pas besoin de constater
l'existence du bouton de la peste pour savoir que son chef était perdu.
Depuis six semaines, il avait vu trop de ces visages pour s'y méprendre
un instant. Le personnel fut averti, on envoya chercher toutes les
sommités médicales de Pétersbourg, qui se hâtèrent d'accourir et tinrent
consultation.

--Il ne souffrira pas longtemps, dit l'un d'eux; c'est tout ce que la
nature peut faire pour lui maintenant.

Le lendemain matin, Nadia, qui ne l'avait pas quitté une minute, vit la
respiration de son mari se ralentir, puis se manifester à de longs
intervalles... Elle en attendait chaque fois le retour avec une angoisse
sans bornes... elle attendit longtemps... la respiration ne revint pas.

--C'est fini! fit-elle à vois, basse au vieux docteur qui la regardait,
les yeux pleins de larmes; il ne me le défendra plus maintenant! Je puis
l'embrasser.

Les yeux secs, elle se penchait déjà vers le corps de Korzof. Le médecin
la prit par le bras et l'arrêta.

--Vos enfants! dit-il simplement.

--Ah! c'est vrai! j'ai mes enfants, fit-elle d'un ton indifférent.

Et elle se laissa emmener sans résistance.



XI


La nouvelle de la mort du docteur Korzof, en se répandant dans
Pétersbourg, y causa une immense consternation. Oubliant la frayeur de
la contagion, qui jusqu'alors les avait tenus éloignés, les amis de la
famille s'empressèrent autour de ceux qui restaient. On eût dit que le
fléau devait être désarmé, maintenant qu'il avait choisi sa dernière
proie parmi les plus nobles et les meilleurs. En effet, l'épidémie
décroissait rapidement, et bientôt il ne resta plus de la terrible
apparition que le deuil de ceux qui avaient aimé les victimes, et le
sentiment de leur perte irréparable.

Nadia, qui avait supporté le premier coup avec une fermeté inexplicable,
fut une année entière sans parvenir à reprendre possession d'elle-même.
Elle accomplissait tous ses devoirs avec une régularité mécanique;
jamais, même durant les jours qui avaient suivi la mort de Korzof, elle
n'avait ralenti sa surveillance ou négligé quelque occupation. On la
trouvait toujours prête à répondre, à donner un conseil, à réparer
l'oubli d'un autre; mais sa pensée était ailleurs: on voyait qu'elle
vivait uniquement dans son passé, et que le sentiment de la
responsabilité était seul à la soutenir. Ses enfants mêmes, qui lui
étaient si chers, semblaient lui appartenir plutôt par les devoirs
qu'elle avait envers eux que par l'affection qu'elle leur portait; l'âme
entière de Nadia avait suivi son mari au delà de la vie.

Une année s'écoula ainsi; les enfants souffraient plus qu'on peut se
l'imaginer de cet état qu'ils comprenaient être maladif, mais qui n'en
était pas moins plein pour eux d'amertumes et de tristesses. Pierre,
déjà mûri par le travail et de sérieuses méditations, devenu presque un
homme, s'expliquait mieux l'état d'esprit de sa mère; mais sa sœur, dont
la nature spontanée, toute d'élans et de passion, supportait mal la
réserve et la froideur, se débattait contre la rigidité extérieure,
contre l'indifférence apparente de cette mère tant aimée, et Sophie
devenait presque méchante à force de souffrir.

Vainement Marthe s'efforçait de la consoler et de lui prouver que cet
état ne pouvait durer; qu'un jour elle retrouverait tout entière la mère
qu'elle pleurait maintenant comme si elle avait été morte elle-même:
Sophie ne voulait rien entendre.

--Tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer si tendrement quelqu'un qui ne
vous aime pas! s'écria-t-elle un jour, fondant en larmes. Vous non plus,
Volodia, vous ne le savez pas! Cela fait tellement mal qu'on serait bien
aise de mourir pour en avoir fini.

Marthe restait silencieuse, impuissante à trouver des arguments; Volodia
leva gravement les yeux sur la jeune fille.

--Vous parlez comme une enfant, Sophie, dit-il d'une voix presque
sévère. Nous savons tous ce que c'est que d'aimer quelqu'un qui nous
aime moins que nous ne le désirons. Cela fait bien mal, en vérité; mais
quand on a dans l'âme le sentiment des grandes choses, on ne se désole
pas pour cela, on prend son mal en patience, on attend, même lorsqu'on
n'espère pas; pour vous, vous n'êtes pas à plaindre, vous savez
parfaitement combien vous êtes aimée; vous savez mal aimer vous-même,
si vous ne pouvez permettre à ceux que vous chérissez d'avoir un chagrin
qui momentanément les éloigne de vous... Est-ce que vous seriez égoïste,
Sophie?

La jeune fille, prête à se révolter, leva les yeux sur l'ami de son
enfance; les paroles de reproche et de colère qu'elle allait proférer
s'arrêtèrent sur ses lèvres, tant il paraissait grave et triste.

Volodia, comme sa sœur Marthe, ne dépensait pas son affection en
démonstrations; il la concentrait, au contraire, afin d'en montrer tout
le trésor seulement dans les occasions qui en valaient la peine. Plus
d'une fois Sophie l'avait trouvé de bon conseil; dans les petites
indignations que soulevaient parfois en elle les réprimandes, il s'était
montré rigoureusement partisan du devoir, et, si dépitée qu'elle fût de
se voir blâmer quand elle espérait se faire plaindre, elle n'avait pu
s'empêcher de s'avouer que le jeune homme avait raison.

--Égoïste? non, dit-elle. Je ne rêve, et vous le savez aussi bien que
moi, Volodia, que d'employer ma vie au service d'autrui, que de me
rendre utile par quelque sacrifice...

Il l'interrompit d'un geste grave et lui prit la main.

--Les sacrifices tels que vous les comprenez, dit-il, sont des choses
brillantes, des objets de luxe, pour ainsi dire; ce sont des ornements
pour la vie qui se les impose; ils vous attirent l'admiration des autres
et vous apportent par là une prompte récompense. Le sacrifice tel que je
l'entends est terne et muet; il n'a point d'apparence et ne fait pas
parler de lui. Lorsque vous avez grande envie de déranger une personne
que vous aimez dans son travail ou ses méditations pour lui faire vos
confidences, c'est lui qui vous conseille de la laisser à ses pensées;
c'est lui qui vous fait excuser la peine que vous causent des êtres
chers, mais étourdis ou égoïstes... Ce sacrifice-là, Sophie, personne ne
le connaît que nous-même, et si vous saviez le pratiquer, il vous
commanderait de respecter la douleur de votre mère... Vous ne savez pas
ce que c'est que de perdre le compagnon de sa vie... rien n'est aussi
cruel.

Il quitta la main qu'il tenait et se détourna un peu, en ajoutant à voix
basse:

--Si ce n'est de savoir qu'on ne sera jamais rien pour ce qu'on aime.

Sophie le regarda, indécise. Plus d'une fois elle avait cru sentir dans
l'attitude du jeune homme une tendresse confiante, plus grave et plus
profonde que l'amitié fraternelle. Mais pourquoi la grondait-il
toujours? Pourquoi la blâmait-il sans cesse? Quand on aime, on ne prend
pas à tâche de se rendre partout et toujours si désagréable...

La jeune fille soupira et quitta la salle d'étude théâtre ordinaire de
leurs escarmouches.

Marthe n'avait rien dit. Patiente et sérieuse, elle assistait à la vie
des autres avec un désintéressement parfait; non qu'elle n'y participât
généreusement de tout ce qu'elle avait en elle-même de courage et
d'activité; mais elle se sentait faite pour les rôles à côté, comme elle
le disait plaisamment.

--Je suis née tante, belle-sœur, marraine, tout ce qu'on voudra,
disait-elle enfin, pourvu qu'on ne me demande pas de me lancer pour mon
compte au milieu de la mêlée.

Volodia s'approcha de l'excellente fille, qui le regardait avec une
douce pitié.

--Je t'assure, lui dit-elle, répondant à la pensée intérieure de son
frère, je t'assure qu'elle est très-bonne au fond; elle est pleine de
qualités précieuses, mais en ce moment elle souffre, et cela la rend
injuste.

--À qui le dis-tu! fit-il en se détournant.

Après un silence, il reprit:

--Sais-tu, Marthe, j'ai envie de partir pour une académie de province,
Moscou ou Kief; je crois que là-bas je ferais mieux mon chemin qu'ici.

Sa sœur ne répondit rien, mais resta toute pâle, les yeux fixés sur lui,
attendant une explication.

--Je ne suis plus ici ce que j'ai été, reprit-il. Je ne sais si c'est
parce que je suis un pédant insupportable, toujours prêt à morigéner,
mais Sophie n'est pas seule à s'éloigner de moi: Pierre aussi cherche
d'autres amitiés. Il s'est lié depuis peu avec un certain Nicolas
Stepline, dont je n'augure rien de bon.

--Stepline? fit Marthe en cherchant dans sa mémoire; ce nom ne m'est pas
inconnu.

--C'est un de ces jeunes gens de provenance plébéienne, qui n'ont plus
les vertus du peuple et qui n'ont pas su acquérir celles des classes
supérieures: il est mal élevé, sournois, grossier dans le fond,
quoiqu'il s'efforce de paraître modeste; impossible de m'expliquer ce
qui peut attirer Pierre vers lui, si ce n'est la loi des contrastes, car
notre Pierre est tout l'opposé de ce garçon désagréable... Eh bien, ils
sont toujours ensemble; la seule chose qui m'étonne, c'est qu'il n'ait
pas encore songé à l'amener ici.

Volodia resta pensif; puis, appuyant sa main sur l'épaule de sa sœur:

--C'est pour cela, Marthe, dit-il en forme de conclusion, que je ferai
bien de m'en aller. Lorsque l'amitié n'est plus utile, sa dignité exige
qu'elle se retire.

--C'est au moment où Pierre fait de mauvaises connaissances que tu te
trouves inutile? demanda la jeune fille, jusque-là silencieuse.

Volodia haussa les épaules d'un air chagrin, sans répondre.

--Que dirait le docteur Korzof s'il t'entendait parler ainsi?
continua-t-elle avec un accent d'autorité étrange dans la bouche de
cette personne modeste, qui semblait ne rien vouloir juger par
elle-même. Et Nadia, que dirait elle, si elle savait ce que tu
prémédites? Comment, tu profiterais de ce que, absorbée dans sa douleur,
elle ne regarde pas à ce qui se passe au tour d'elle, pour abandonner
lâchement ses enfants? Tu n'as donc pas vu que depuis la mort du
docteur, c'est toi et moi qui continuons sa tâche? que cette malheureuse
femme, noyée dans son chagrin, ne se rend guère compte de se qui se
passe autour d'elle, et que sans nous, les enfants n'auraient plus ni
d'avis ni de conseils? Ah! mon frère, tu n'as pas réfléchi, quand tu as
permis à cette pensée de défaillance de pénétrer dans ton esprit.

Le jeune homme porta lentement la main de sa sœur à ses lèvres.

--Tu es la sagesse et le dévouement incarnés, Marthe, dit-il, mais tu
resteras, toi... Vois-tu, la tâche est devenue bien pénible pour moi...
Depuis que Sophie me déteste, cette tâche est au-dessus de mes forces.

Marthe plongea son regard compatissant jusqu'au fond de l'âme de
Volodia.

--Oui, dit-elle, je sais. Mais où serait le mérite, mon frère, si le
sacrifice était aisé, si la tâche était facile? En quoi vaudrait-on
mieux que les lâches, si l'on reculait devant la douleur, quand il faut
remplir son devoir? Crois-tu que moi je ne souffre pas de te voir
souffrir? Mais notre devoir de reconnaissance envers la mémoire de
Dmitri Korzof et envers sa femme ne nous permet pas d'agir lâchement.
Nous resterons, mon frère, aussi longtemps que nous serons utiles, et le
jour est bien loin où nous aurons cessé de l'être.

Le jeune homme prit sa sœur dans ses bras, et les deux orphelins se
serrèrent étroitement l'un contre l'autre.

--Je crains, reprit-il lorsqu'il eut repris son calme, que Sophie ne
soit devenue orgueilleuse et qu'elle ne me considère comme fort
au-dessous d'elle, à cause de ma position dépendante.

--Quand cela serait, répliqua Marthe, il faudrait encore nous y
résigner, et lui pardonner ce travers pour l'amour de son père et de sa
mère.

Elle regardait son frère et lut dans ses yeux qu'un tel travers serait
pour lui la mort de tout ce que depuis l'enfance il cultivait
religieusement dans son âme.

Il avait aimé Sophie comme il aimait Pierre, parce que c'était l'enfant
de ses bienfaiteurs; puis cette affection dévouée avait pris une autre
forme avec les années. Il l'aimait trop maintenant; il eût sacrifié sa
jeunesse entière pour vaincre l'attrait puissant, l'irrésistible
sentiment qui le donnait à elle tout entier; mais si l'on peut se
défendre d'aimer lorsqu'on se doute du péril, il est autrement difficile
de se reprendre lorsqu'on a laissé son âme s'en aller vers une autre à
son insu. Il aimait Sophie, et bonne ou mauvaise, il l'aimerait
toujours. Suivant qu'elle serait bonne ou mauvaise, elle remplirait de
joie ou de douleur la vie de celui qui l'aimait.

--Enfin, dit-il, je ferai mon devoir, quoi qu'il m'en coûte.

Ils se serrèrent la main comme des camarades oui vont ensemble au feu.
Dans toutes les luttes de la vie, ces deux êtres vaillants s'étaient
serrés l'un contre l'autre et avaient marché côte à côte. Ce serait à
jamais leur récompense et leur consolation.

Quand la famille se trouva réunie au thé du soir, Pierre, qui depuis
quelque temps s'absentait volontiers à cette heure, se montra
particulièrement aimable avec sa mère et sa sœur. Au moment où madame
Korzof se préparait à rentrer dans sa chambre, son fils s'approcha
d'elle pour lui dire bonsoir et lui baiser la main comme de coutume.

--Ma mère, lui dit-il, j'ai une requête à vous présenter. Me
permettrez-vous d'amener ici un de mes camarades, étudiant en médecine
comme moi?

--Qui est-ce? demanda Nadia distraitement.

--Il se nomme Nicolas Stepline, dit Pierre en rougissant légèrement.

--Stepline? répéta madame Korzof en cherchant dans sa mémoire. Son fils
attendait sa réponse, un peu inquiet.--Est-il bien, ce garçon? Volodia
le connaît-il?

--Je le connais, répondit laconiquement le jeune homme.

--Est-ce un homme qu'on puisse recevoir?

--Si vous me demandez mon humble avis, reprit Volodia, je pense que vous
pouvez l'admettre dans votre maison sans plus d'inconvénients qu'un
autre.

Nadia sembla sortir de son engourdissement habituel.

--Que voulez-vous dire par là? fit-elle.

--Simplement que M. Stepline partage avec beaucoup d'autres jeunes gens
l'inconvénient de n'avoir qu'une demi-éducation, de ne pas être un homme
du monde, en un mot. Il sort du peuple, et vous connaissez ces jeunes
gens sortis du peuple; moralement ils peuvent avoir beaucoup de mérite,
mais leur société n'est pas toujours de nature à plaire à des êtres plus
raffinés...

--Oh! vous, fit Nadia avec un sourire maternel, vous avez beau faire,
Volodia, vous resterez toujours un aristocrate! Eh bien, Pierre, tu peux
nous amener ton ami; mais sois prudent, n'est-ce pas? Tu sais avec
quelle circonspection il faut former dans la jeunesse des liaisons que
l'on peut ensuite traîner comme un boulet toute sa vie!

La petite société se sépara, et chacun rentra chez soi.

Nadia lisait, seule dans sa chambre, lorsqu'elle entendit frapper.
Pensant que c'était sa femme de chambre, venue pour réparer quelque
oubli, elle dit d'entrer. À sa grande surprise, ce fut Marthe qui se
présenta.

--Que voulez-vous, mon enfant? dit madame Korzof avec sa bonté
habituelle.

--Je suis venue vous demander un moment d'entretien, répondit la jeune
fille. Je ne vous dérange pas?

--Non, sans doute, puisque vous avez besoin de moi, répliqua Nadia, un
peu surprise.

Marthe s'assit près d'elle sur un siège bas, et la regarda avec cette
expression de ferme confiance qui donnait tant de charme à ce visage
honnête.

--Une confidence? fit madame Korzof pour l'encourager.

--Non, ma bienfaitrice, répondit la jeune fille. Oh! si vous saviez
combien ce que j'ai à vous dire est difficile et pénible! Si je ne
parviens pas à me faire comprendre, vous allez me détester me chasser de
votre présence,--et pourtant, je vous affirme que c'est l'affection la
plus pure, le respect le plus sincère qui m'amènent ici...

--Qu'y a-t-il donc? demanda Nadia en fronçant légèrement les sourcils.

--Sophie a du chagrin, fit bravement Marthe sautant à pieds joints au
beau milieu de la difficulté. Sophie se figure que vous ne l'aimez plus.
Son caractère change, et je n'ai pas assez d'empire sur elle pour la
diriger comme je voudrais.

--Sophie? dit Nadia avec étonnement, je pensais que c'était de vous que
vous vouliez me parler?

Il y avait un peu de hauteur dans ce ton, un peu de dédain dans ces
paroles; mais Marthe était bien résolue, et rien ne pouvait la
décourager.

--C'est de Sophie. Elle croit que vous ne l'aimez plus, répéta
courageusement la jeune fille.

--Où a-t-elle pris cela? fit la mère mécontente.

Là était la grande difficulté, l'obstacle presque insurmontable. Marthe
reprit haleine avant de parler.

--Parce que vous ne vous occupez plus d'elle, dit-elle enfin, tout d'une
haleine.

Nadia fit un mouvement si brusque que son livre, resté jusqu'alors sur
ses genoux, tomba brusquement à terre. La jeune fille le releva et le
déposa sur la table.

--Je ne m'occupe plus de ma fille? fit madame Korzof d'un ton froid.
Est-ce elle ou vous qui dites cela?

--C'est elle qui le dit, et qui le pense; elle en souffre, elle en
pleure, elle devient amère et injuste, parce que le cœur de sa mère,
absorbé dans une irrémédiable douleur, n'a plus de pensées que pour son
deuil. Ô ma bienfaitrice, mon cœur saigne pendant que je vous parle et
que vous me regardez avec vos yeux courroucés,--et pourtant c'est vrai!
Vous vivez avec votre cher mort, et vous ne voyez plus les vivants! si
j'ose vous le dire, c'est parce que vos enfants souffrent... qui sait ce
qu'ils auront encore à souffrir dans l'avenir, si vous laissez se
détourner d'eux votre sollicitude maternelle!

Nadia se taisait; les lèvres pressées l'une contre l'autre, les yeux
baissés, elle livrait une grande bataille à son orgueil.

--Sophie se plaint d'être négligée par moi? dit-elle enfin d'un ton
radouci.

--Elle dit que vous ne l'aimez plus... Oh! ne soyez pas sévère pour
elle! C'est l'excès de sa tendresse filiale qui l'égare.

Marthe se tut; le visage de madame Korzof avait pris une expression
douloureuse et résignée qui commandait le silence.

--C'est vrai, dit-elle au bout d'un instant; j'ai vécu repliée sur
moi-même au milieu de mes souvenirs; je croyais remplir mon devoir, je
me trompais sans doute. Vous avez bien fait, Marthe, de m'avoir montré
le vrai chemin... Et mon fils, que dit-il?

--Il ne dit rien, madame, mais...

--Quoi?

--Je n'ai rien à vous apprendre. Vous serez meilleur juge que moi de ce
qu'il convient de faire. Vous me pardonnez mon audace? ajouta-t-elle
humblement.

Nadia l'attira sur son cœur.

--Je vous remercie, lui dit-elle en l'embrassant avec tendresse. Mes
enfants vous devront peut-être la paix et le bonheur de leurs vies.

Le lendemain soir, au moment où la famille se réunissait autour du
samovar dans la salle à manger. Pierre entra, accompagné de son ami
Nicolas Stepline, qu'il présenta à sa mère et à sa sœur. Madame Korzof
l'enveloppa d'un regard et le jugea ainsi: rustaud et ambitieux.

Sophie ne porta aucun jugement. Tout entière à la joie d'avoir retrouvé
les caresses de sa mère, qui était venue la réveiller avec un baiser,
comme elle le faisait jadis, elle vivait dans une sorte d'extase, et
avait perdu momentanément le sentiment de la vie réelle. Tout lui
semblait beau, bon, élevé; elle eût voulu avoir à faire quelque chose de
très-difficile, pour l'accomplir vite et d'enthousiasme; sa
reconnaissance envers le destin qui lui rendait cette mère adorée, si
longtemps perdue, se déversait sur ce qui l'entourait, même sur Marthe,
qui souriait silencieusement, et gardait son secret. Rien n'eût pu
mortifier l'excellente fille plus que de voir dévoiler le mystère par
lequel cette mère se trouvait rendue à ses enfants.

Certains êtres ont la pudeur de leur bonnes actions: c'est sans doute
pour compenser la forfanterie que d'autres ont de leurs crimes.

Une vie nouvelle, une sorte de résurrection de joie et d'amour,
refleurit à l'hôpital. Le souvenir du père, martyr de son devoir,
planait encore sur toutes les âmes, mais, ainsi qu'il l'eût souhaité
lui-même, c'était comme une auréole, et non comme une ombre.

Nadia elle-même se reprit à aimer l'existence, non pour ses joies, elle
ne pouvait plus en connaître, mais pour ses devoirs. On s'attache à ses
devoirs infiniment plus qu'à ses plaisirs; cette mère, sentant qu'elle
avait quelque chose à se reprocher, se mit à observer attentivement ses
enfants, et constata qu'en effet elle les avait longtemps négliges.

Pierre était devenu très indépendant, trop peut-être, dans ses
relations, ses habitudes et ses goûts. Au moment où la surveillance
paternelle qui faisait défaut eût dû être remplacée par celle de la
mère, il s'était trouvé à peu près maître de sa personne:
inévitablement, il s'était servi de sa liberté pour commettre des
inconséquences.

Une des plus importantes avait été sa liaison avec Nicolas Stepline.

Celui-ci était le représentant d'un groupe et d'une idée, si tant est
qu'on puisse appeler «idée» ce qui consiste à n'en avoir aucune. Rustaud
et ambitieux, tel que madame Korzof l'avait jugé, Stepline était de plus
très-rusé. Il se faisait une force de ce qu'un autre eût considéré
comme une faiblesse; son manque d'usage, la grossièreté native de sa
personne étaient pour lui des moyens d'action; il disait carrément une
chose désagréable à n'importe qui, et tout aussitôt passait pour un
homme si franc qu'il ne pouvait cacher sa manière de voir.

Ce rôle de paysan du Danube était, il est vrai, le seul auquel Stepline
pût prétendre; mais c'était quelque chose que d'y être entré de
plain-pied, sans jamais commettre d'erreur ou de défaillance.

Comment ce butor s'était-il lié avec Pierre Korzof?

Précisément par ce moyen usé et toujours bon qui consiste à jeter à la
face des gens quelque énorme flatterie assaisonnée d'une grossièreté.
Peut-on ne pas croire sincère l'être qui vous trouve en même temps une
perfection dont vous doutez et un défaut que vous êtes sûr d'avoir?

Lorsque après s'être rencontrés aux mêmes cours, un hasard longtemps
cherché mit face à face Pierre Korzof et Nicolas Stepline, celui-ci alla
droit au jeune homme.

--Jamais, lui dit-il de but en blanc, je me serais figuré qu'un fils de
seigneur pût être bon à quelque chose; vous démolissez une idée à
laquelle je tenais.

--Laquelle? fit Pierre un peu blessé.

--Je croyais qu'une éducation recherchée, pourrie, comme votre éducation
de fils de famille, ne pouvait produire que des fruits secs, et voilà
que je trouve en vous l'honneur de notre école! J'avais des préjugés,
c'est ennuyeux de les perdre, on tient à ses préjugés!

Le moyen de ne pas être flatté? La jeune cervelle de Pierre se sentit
toute grisée de ce compliment inattendu.

--Vous souvenez-vous que je vous ai battu, une fois? continua Stepline
avec aplomb. Vous m'en voulez toujours, dites? Cela nous a coûté cher;
mon père a été ruiné du coup, en perdant la place qui le faisait vivre.

C'était un audacieux mensonge, mais Stepline jouait le tout pour le
tout. La partie était assez belle pour valoir cet enjeu.

--Comment! s'écria Pierre, mû par ce sentiment de générosité juvénile,
absolument irraisonné, ridicule et stupide, qui fait faire tant de
sottises et qui rend pourtant la jeunesse si sympathique,--c'était
vous!

--Oui, c'était moi. Ma famille a payé ma brutalité par dix années de
misère. Enfin, mon père m'a fait donner de l'éducation quand même, et je
l'en remercie doublement.

--Ah! que je regrette, que je regrette... s'écriait Pierre en lui
serrant la main.

De ce jour ils furent amis intimes. Le jeune Korzof tenait à se montrer
aussi dépourvu de sentiments aristocratiques que son ami lui-même; il
rougissait toutes les fois que celui-ci faisait allusion à sa naissance
supérieure, au luxe de son existence, à la condition subalterne occupée
jadis par Féodor dans la maison du prince. C'étaient autant d'épines que
le malin Nicolas enfonçait dans sa chair à l'endroit le plus sensible;
plus Nicolas doutait des goûts démocratiques de son nouvel ami, plus
celui-ci s'enfonçait dans les exagérations de la nouvelle doctrine, si
bien qu'il finit par se montrer plus radical que les radicaux eux-mêmes.

C'est à ce moment que Stepline demanda à être introduit dans la famille
Korzof. Il lui tardait d'être reçu en hôte, sur le pied de l'égalité,
dans cette maison où son grand-père avait exercé les fonctions de la
domesticité.

--Que penses-tu de ma sœur? demanda Pierre à son ami, quand ils se
revirent le lendemain de cette présentation.

--Que veux-tu que j'en pense? répondit l'autre d'un ton bourru. Elle a
l'air assez intelligent, mais ces demoiselles du grand monde sont toutes
des mijaurées.

--Ma sœur n'est pas une mijaurée! s'écria Pierre, piqué au vif par cette
supposition. Ne saurais-tu croire qu'une jeune fille élevée dans les
principes qui ont porté mon père et ma mère à se dépouiller de leur
fortune comme ils l'ont fait, puisse être aussi intelligente que nous et
partager nos idées?

--Si elle partage nos idées, c'est différent, grommela Stepline en
cachant sa satisfaction; mais il faudrait le voir autrement que sur ta
parole.

--Qui t'empêche de causer avec elle? tu verras que je ne t'ai pas
trompé.

L'année de deuil était révolue. Cédant aux instigations de son nouvel
ami, Pierre pria sa mère de lui permettre de réunir chez lui, une fois
par, semaine, quelques-uns de ses meilleurs camarades.

Madame Korzof n'y mit point obstacle: chez elle, au moins, elle était
certaine que son fils ne serait entraîné dans aucune erreur
répréhensible. Vers dix heures, elle envoyait le thé aux jeunes gens
dans l'appartement de Pierre. Un soir, celui-ci demanda la permission
d'amener ses amis à la salle à manger... Depuis lors, tous les jeudis,
après la conférence qui servait de prétexte à ces réunions, les trois ou
quatre amis de Pierre furent admis dans la société des jeunes filles.

Ils ne s'en montrèrent pas charmés; pour la plupart, ils préféraient le
cabinet de travail de Pierre, où l'on pouvait fumer à son aise; mais
Stepline avait son idée. Insensiblement, il glissa près de Sophie dans
une de ces intimités fréquentes en Russie entre jeunes gens et jeunes
filles, où l'on cause comme si l'on était des camarades du même sexe,
sans que la conversation dépasse jamais les limites des plus strictes
convenances.

Les convenances étaient observées en effet le plus rigoureusement du
monde; mais l'esprit déjà exalté de Sophie se trouva entraîné vers des
régions inaccessibles au vulgaire, c'est-à-dire au sens commun. Les
idées de sacrifice et d'abnégation qui avaient jadis dominé sa mère
réapparaissaient en elle sous une forme plus moderne et plus
dangereuse, car elle n'avait pas le contre-poids qui avait autrefois
sauvé Nadia.

Celle-ci partageait toutes ses impressions avec son père, dont l'esprit
doucement railleur la retenait à tout moment sur une pente dangereuse;
Sophie ne disait pas à sa mère la moitié de ce qu'elle pensait. Du
vivant de son père, elle ne lui cachait pas une de ses réflexions; mais
la longue année de réserve qui s'était écoulée depuis l'avait habituée à
concentrer ses idées en elle-même. Et puis une crainte vague
l'avertissait que Nadia n'approuverait pas certaines choses... Sophie
était déjà très loin dans la voie de l'erreur.

Au moyen du même semblant de sincérité bourrue qui avait si fortement
agi sur l'esprit du frère, Nicolas Stepline s'empara de celui de la
sœur. Il sut jouer habilement des sentiments généreux de cette enfant
enthousiaste. Il peignit un état social dans lequel les grandes fortunes
considéreraient comme un devoir d'honneur de s'allier à des familles
pauvres; il exprima un profond mépris pour les femmes du monde qui
vivent dans le monde: c'était seulement en se mêlant au peuple qu'elles
purifieraient leur richesse impure.

Plus rusé encore qu'on ne l'eût pu supposer, il se garda bien de parler
d'amour, mais seulement de devoir.

Il savait que Sophie ne pouvait s'éprendre de lui: il savait que cette
jeune fille, élevée dans l'élégance et le goût le plus raffinés, ne
saurait trouver de charmes dans un paysan mal dégrossi; mais il sut lui
présenter le sacrifice d'elle-même comme un apostolat.

Il trouvait d'autant moins d'obstacles dans l'exécution de son projet,
que ne faisant d'aucune façon la cour à la jeune fille, il ne pouvait
être considéré comme dangereux ni par elle-même, ni par sa mère. Il
parlait toujours à un point de vue général et ne faisait point
d'allusions personnelles.

Cependant, averti par un instinct secret, Volodia le regardait avec une
méfiance qui était bien près de devenir de la haine. Il essayait, soit
par lui-même, soit par Marthe, qui partageait ses craintes, de se tenir
au courant du changement qui se produisait dans l'esprit de Sophie.
Peine perdue; celle-ci était devenue un livre fermé.

Enfin elle parla, et ce jour fut pour la famille Korzof une date bien
douloureuse.



XII


Le jour anniversaire de sa dix-neuvième année, en présence de son frère,
de Marthe confondue et de Volodia atterré, Sophie dit tranquillement:

--Ma mère, je vous demande l'autorisation d'épouser Nicolas Stepline.

À cette demande, si imprévue et à tous les points de vue si absurde,
madame Korzof resta stupéfaite et crut avoir mal entendu.

--Je n'ai pas compris, dit-elle à sa fille, qui attendait sa réponse
avec l'apparence du calme.

--Je vous ai demandé, ma mère, l'autorisation d'épouser Nicolas
Stepline.

--Tu l'aimes donc? s'écria Nadia, bouleversée. Sophie leva sur sa mère
ses yeux purs et limpides.

--Non, dit-elle, pourquoi l'aimerais-je? Il s'agit de réparer une
injustice de la destinée, je m'y efforcerai de mon mieux; il n'est pas
besoin d'amour pour cela.

--Malheureuse enfant! dit madame Korzof en venant à elle et en la
prenant dans ses bras, qui a pu te mettre de telles choses en l'esprit?
Est-ce que l'exemple de ton père et le mien ont jamais pu permettre à ta
pensée de concevoir l'idée d'un mariage sans sympathie, sans convenance,
sans amour! Cet être grossier, brutal, mal élevé, à côté de toi, ma
fille! Tu n'y as pas réfléchi un instant! Tu as subi une domination
intéressée, et tu t'es laissé convaincre... C'est une folie passagère,
mon enfant, n'est-ce pas? Nous en causerons à tête reposée, et tu
comprendras...

--Ma mère, interrompit Sophie avec fermeté, je veux épouser Nicolas
Stepline. À notre époque d'inégalités sociales, c'est un devoir pour
tout être intelligent et de bonne volonté de réparer autant qu'il est en
son pouvoir les injustices de la destinée. C'est aux femmes riches
d'épouser des hommes pauvres et intelligents, afin de servir ainsi la
cause de la civilisation et celle du peuple.

--Oh! fit Nadia en se cachant le visage dans les mains.

C'était le même langage qu'elle avait tenu jadis à son père, c'étaient
presque identiquement les mêmes paroles; elle s'en souvenait maintenant.
Des profondeurs de sa mémoire surgissait la scène du jardin de Péterhof,
où elle avait fait ce vœu téméraire... Elle avait réalisé son rêve, et
son rêve lui avait donné le bonheur; mais c'est qu'elle avait trouvé sur
sa route un être noble et grand, un amour sans bornes; son rêve avait
pris corps, sans qu'elle s'abaissât; au contraire, elle l'avait fait
monter jusqu'à elle... Maintenant les mêmes chimères, les mêmes utopies
allaient-elles condamner sa propre enfant?

--Ma fille, dit-elle, tu me châties cruellement de mon imprudence. Ou je
n'ai pas rempli tout mon devoir envers toi, ou je l'ai mal rempli. Dans
les deux cas, tu es l'instrument de ma punition; je ne croyais pas avoir
mérité cela!

Sophie se jeta dans ses bras.

--Ma mère chérie, lui dit-elle, je t'aime et te vénère; mais ces
principes sont ceux que tu as professés toute ta vie, tu ne peux pas les
trouver mauvais aujourd'hui.

--Ce n'est pas le principe qui est répréhensible, Sophie, dit Volodia
de sa voix grave, c'est l'application que vous en faites.

Jusque-là personne n'avait rien dit: tout le monde se mit à parler à la
fois.

Seul, Pierre, embarrassé, restait muet. Cette scène n'avait pour lui
rien d'imprévu: depuis trop longtemps il entendait émettre par son ami
les idées auxquelles Sophie donnait aujourd'hui une consécration si
douloureuse. Jusqu'alors ces idées ne l'avaient pas choqué. Tout à coup,
à la pensée de voir sa sœur unie à Stepline, il reculait intérieurement
et restait décontenancé.

--Mon frère, dit la jeune fille en se tournant vers lui, pourquoi ne
viens-tu pas à mon aide?

Nadia regarda son fils d'un air sévère; c'était lui qui avait introduit
Stepline dans la maison; il se trouvait être responsable en partie de ce
qui arrivait.

--Eh bien, Pierre, continua Sophie, tu ne dis rien? Cent fois tu as
approuvé ces idées; tu les trouvais alors grandes et généreuses: au
moment où je les mets en pratique, vas-tu m'abandonner, toi aussi?

Madame Korzof regardait alternativement ses deux enfants avec une
émotion douloureuse. Hélas! Marthe l'avait avertie trop tard. Pendant
que, repliée sur elle-même, elle vivait dans ses souvenirs de veuve,
elle avait laissé errer loin d'elle l'âme de son fils et de sa fille.

La bonne Marthe lut ses pensées sur son visage et s'approcha d'elle tout
doucement. Nadia la comprit et lui serra la main sans parler.

--Je comprends, ma mère, reprit la jeune fille, que ma demande te
surprenne; aussi je te demande de ne rien décider maintenant...

--Mais où prend-elle ce calme? s'écria madame Korzof, qui retrouva
instantanément sa présence d'esprit; elle nous bouleverse avec ses idées
insensées, et pendant que nous restons éperdus, elle raisonne
tranquillement comme un général d'armée qui dispose ses troupes. Sophie,
est-ce que je me serais trompée? est-ce que tu n'aurais pas de cœur?

Une rougeur subite, suivie d'une pâleur de cire, envahit le visage de
Sophie; elle baissa les yeux et resta immobile.

De toutes les choses pénibles, sa mère venait de trouver celle qui lui
était le plus sensible. La nature ardente et spontanée de cette enfant
se faisait une violence extrême pour présenter l'apparence de calme qui
choquait si fort les siens, mais ils ne pouvaient le comprendre.

--Madame, dit Volodia, au milieu de la consternation générale,
voulez-vous me permettre d'avoir un entretien d'un instant avec Sophie?

Marthe regarda son frère avec surprise; qu'allait-il dire? Allait-il
révéler son secret? Le moment semblait mal choisi. Madame Korzof ouvrait
la bouche pour répondre, sa fille la prévint.

--Je n'ai rien à entendre de vous, Volodia, dit-elle au jeune homme d'un
ton hautain; nous ne partageons pas les mêmes idées, nous ne saurions
nous comprendre.

--C'est bien, dit Nadia, froissée de cette attitude; puisque vous avez
oublié tout ce qui vous est proche et doit vous être cher, rentrez dans
votre chambre, ma fille; plus tard, nous aurons un entretien.

Sophie passa la tête haute au milieu de la famille consternée et
disparut sans se retourner.

--Voyons, Pierre, explique-moi cela! fit Nadia en réprimant un mouvement
instinctif de violence. Tu avais charge d'âme, toi aussi! S'il est vrai
que je vous aie négligés tous deux...

--Oh! ma mère! fit le jeune homme d'une voix suppliante.

Nadia l'interrompit du geste.

--S'il est vrai que je vous aie négligés, tu n'étais que plus
responsable, toi! Tu as l'âge à présent, tu sais ce que c'est que la vie
sociale, que le mariage! Ton père a parlé avec toi de ces questions de
son vivant, il ne négligeait pas son devoir, lui! ajouta-t-elle avec
amertume. Comment n'as-tu pas veillé sur ta sœur?

Pierre, confus, avait baissé la tête; il la releva avec un mouvement
plein de dignité.

--Ma mère, dit-il avec confiance, je n'ai jamais cru que les principes
généraux sur lesquels nous sommes tous d'accord pourraient, dans la
pratique, avoir ces conséquences fâcheuses. Lorsque nous avons tous ici
dit et répété que le seul moyen de réparer les inégalités du destin
était de verser la richesse dans les mains de ceux qui, actifs et
intelligents, mais dépourvus de fortune, étaient condamnés à rester dans
l'obscurité, nous avons tous cru professer une doctrine grande et
généreuse. Si Stepline était autre qu'il n'est, Sophie serait-elle si
coupable?

Nadia fit un moment sans répondre. Un grand combat se livrait en elle.
Toute sa vie elle s'était crue libre de préjugés aristocratiques;
elle-même avait annoncé autrefois son intention d'épouser un homme sorti
des rangs du peuple; mais cet homme, elle ne l'avait pas rencontré.
Aujourd'hui que l'homme pauvre et intelligent prétendait à la main de sa
fille, tout son orgueil se révoltait, quoi qu'elle en eût.

--Ma mère, reprit Pierre, du ton le plus respectueux, est-ce la personne
de Stepline ou son origine qui te déplaît?

Madame Korzof fit un effort digne d'elle-même, et répondit avec fermeté:

--C'est sa personne. S'il était autre, fils d'intendant, tel qu'il est,
s'il avait les mérites extérieurs qui proviennent des qualités morales,
je l'appellerais mon gendre sans regret. Mais ce garçon m'est
antipathique. Rien de noble ne peut venir de lui, c'est une nature
intéressée.

Pierre se sentit battu. Plus d'une fois, lui-même, depuis six mois, il
avait senti les côtés grossiers de la nature de son camarade le choquer
avec l'âpreté d'une dissonance. Il s'était reproché de s'être lié trop
facilement, d'avoir introduit trop facilement cet étranger dans un
intérieur qui devait lui être sacré... Mais tout cela était de
l'imprudence; et quand serait-on imprudent, si ce n'est quand on a vingt
ans?

Il essaya cependant de défendre son ami.

--Intéressé, ma mère, je ne le crois point; ambitieux, je ne dis pas;
qu'il désire atteindre une haute position, n'est-ce pas son droit?
N'est-ce pas en quelque sorte son devoir?

--On a le droit et le devoir de chercher à se faire une haute position,
répondit sévèrement Nadia, mais c'est à condition qu'on ne la devra qu'à
soi-même. La fortune d'une femme ne peut pas être le marchepied de celui
qui la recherche en mariage. Il doit avoir par lui-même quelque mérite,
sans quoi il n'est pas ambitieux, il n'est qu'intéressé.

Pierre s'inclina silencieusement.

--La vérité, dit Nadia, la voici: c'est qu'il est dangereux de mettre
des armes dans les mains des enfants. Vous jouez avec des sophismes,
vous autres, et à un moment donné ils se retournent contre vous. En
attendant que j'aie fait comprendre à Sophie de quelle folie elle veut
se rendre coupable, tu diras à ton ami, mon fils, que je le prie de ne
pas se présenter ici.

--Il ne viendra pas, ma mère, ne craignez rien, fit Pierre blessé; sa
dignité...

--Ne me parle pas de la dignité d'un homme qui a exposé à la colère de
sa mère la jeune fille qu'il prétend aimer, dit madame Korzof. S'il
avait quelque noblesse de sentiments, il se serait présenté lui-même, au
lieu de faire parler cette malheureuse enfant.

L'observation était d'une justesse si évidente, que Pierre en fut
aussitôt convaincu. À vrai dire, il défendait Nicolas par générosité,
par esprit chevaleresque; mais si madame Korzof avait tout à coup donné
son consentement, il eût été le premier à faire des objections au
mariage projeté.

Nadia rentra chez elle, Pierre sortit de son côté; la présence de
Volodia lui faisait mal. Sans que jamais celui-ci eût rien témoigné de
ses sentiments intérieurs, le jeune Korzof sentait que son véritable
ami, le compagnon de son enfance et de sa jeunesse, était atteint dans
le fond de son âme.

Restés seuls, Marthe et son frère s'entre-regardèrent tristement.

--Je m'en doutais, fit le jeune homme, répondant ainsi à la pensée de sa
sœur, elle devait en arriver à quelque navrante folie; et puis,
sais-tu, Marthe? elle ne nous aimait pas assez!

--Tu te trompes, s'écria Marthe, elle nous aime; mais depuis quelque
temps, elle nous craint plus encore qu'elle ne nous aime, et c'est pour
cela qu'elle s'écarte de nous. Elle sait bien, dans le fond de son
esprit dévoyé, égaré, qu'elle a tort et que nous avons raison...

Après un silence, elle reprit:

--Tu l'as entendu, Volodia; cet homme, elle ne l'aime pas! Elle s'immole
froidement à ce qu'elle considère comme un devoir. Pauvre tête
enthousiaste et folle! Nous ne l'abandonnerons pas, n'est-ce pas, mon
frère?

Volodia regarda sa sœur pour l'interroger; elle continua:

--Elle est obstinée, madame Korzof a une volonté de fer; ces deux
entêtements vont se heurter d'une façon terrible. Si Sophie se sent
aimée par nous, si nous lui témoignons la même affection, la même
indulgente bonté, n'espères-tu pas que son âme s'ouvrira à notre
tendresse, qu'elle comprendra enfin où est la famille, où est le devoir,
où est l'amour?

Volodia porta à ses lèvres la main de sa sœur, si bonne et si
maternelle, et ne répondit rien, car son âme était triste jusqu'à la
mort.

La porte se rouvrit, et Sophie apparut sur le seuil.

--Vous vouliez me parler, dit-elle au jeune homme; que vouliez-vous me
dire?

Marthe se retira discrètement; dans un tel entretien, sa présence ne
pouvait qu'être nuisible.

Volodia fit deux pas en avant, prit la main de la jeune fille et la
conduisit à une chaise où elle s'assit.

--Je voulais vous dire, fit-il, le cœur serré par une indicible
angoisse, que vous n'avez pas regardé en vous-même, lorsque vous avez
pris votre résolution...

--Ce n'est pas en soi qu'il faut regarder lorsqu'on veut faire le bien,
interrompit Sophie; ceux qui s'occupent d'eux-mêmes sont des égoïstes.

--Il faut regarder en soi aussi, insista Volodia; nul être pensant n'a
le droit de négliger volontairement une seule des choses qui peuvent
peser dans la balance de ses propres conseils. Voulez-vous m'écouter,
Sophie, sans m'interrompre? Vous répondrez à mes questions avec votre
sincérité habituelle, et quand j'aurai fini, vous me direz ce qu'il
vous plaira.

--Soit, fit-elle avec un signe de tête hautain.

Il resta debout devant elle, la couvrant de son regard honnête et
lumineux, tout comme si elle eût été une étrangère, et non pas celle
qu'il aimait plus que sa vie.

--Nous avons, dit-il de sa voix grave, des devoirs envers l'humanité,
envers la société, envers la famille et envers nous-mêmes; en demandant
à épouser M. Stepline, envers qui pensez-vous remplir un devoir?

Sophie hésita un instant, et répondit, soudain troublée:

--Envers l'humanité.

--Si telle est votre pensée, reprit Volodia, je ne puis que vous
approuver. Vous n'ignorez pas, cependant, que vous blessez en même temps
la société, la famille et vous-même?

--La société et ses préjugés m'importent peu, répondit la jeune fille;
la famille m'aimera assez, je l'espère, pour me laisser remplir ce que
je considère comme un devoir. Quant à moi-même...

Elle rougit, mais leva résolûment les yeux sur Volodia.

--Quant à moi-même, je trouve que c'est bien et cela me suffit.

Le jeune homme s'inclina.

--Nous parlerons d'autre chose, alors, dit-il. Savez-vous ce que c'est
que le mariage?

Sophie répondit bravement:

--C'est l'union de deux volontés semblables qui tendent vers un même
but.

--Fort bien; M. Stepline et vous avez deux volontés semblables qui
tendent vers un même but; ce but, peut-on le connaître?

--Améliorer le sort des classes pauvres, appeler à la surface ceux qui
sont dans les bas-fonds...

--Et quand vous aurez appelé ceux-là à la surface, qu'en ferez-vous?

Un instant interdite, Sophie répondit presque aussitôt:--Alors, nous
verrons ce qu'il y aura à faire.

Volodia poussa un soupir.

--C'est cela, dit-il, commencez par démolir, sans savoir ce que vous
mettrez à la place! Croyez-vous, Sophie, qu'on puisse ainsi faire table
rase des habitudes, des mœurs, des principes d'une nation, sans rien lui
donner en échange? Ne voyez-vous pas que ce que vous voulez faire en ce
moment est l'ouvrage des siècles; que le défaut de notre pays, même dans
ceux qu'il a de mieux intentionnés, est d'aller trop vite, et que vous
voulez aller encore beaucoup plus vite que ceux-là? Mais je m'oublie;
nous parlions du mariage tout à l'heure. Avez-vous regardé attentivement
celui de vos parents? Non, sans doute. Élevée dans ce milieu, n'en
connaissant point d'autre, vous n'avez point fait attention à ce qui
vous entourait. Mais moi, venu tardivement à votre foyer de famille,
j'ai observé, j'ai comparé cette union aux autres, et je me suis incliné
avec vénération devant elle, parce qu'elle réalise l'idéal du devoir et
du bonheur sur la terre.

Votre père aimait votre mère, Sophie, et si je vous parle de cela, moi
qui ne suis qu'un étranger pour vous et pour eux, c'est que la sainteté
de cette tendresse en faisait un idéal admirable à contempler.
Savez-vous où était la grandeur de cette affection? Vous l'avez dit tout
à l'heure. Deux volontés semblables tendant vers le même but. Mais ces
volontés étaient semblables, remarquez-le. Le même esprit de sacrifice
animait ces deux âmes, résignées d'avance au renoncement de tout ce qui
ne serait pas beau, bien et utile. Ces deux êtres avaient les mêmes
goûts, la même éducation; ils partageaient la sympathie égale de ceux
qui les entouraient. Quand on les voyait, la noblesse de leur attitude
n'était que le reflet de la noblesse de leur âme; ils n'avaient pas
besoin de se parler pour se comprendre, un regard leur suffisait,
souvent même le regard était inutile; ils faisaient au même moment la
même chose, parce que leurs esprits étaient tellement semblables qu'ils
pensaient de même, en même temps!

Le jeune homme ému s'arrêta, Sophie l'écoutait pensive. Non, elle
n'avait jamais remarqué ce qu'il lui racontait maintenant de cette façon
simple et grande, mais ses souvenirs disaient à la fille de Nadia qu'il
avait vu juste, et que c'est bien ainsi que son père avait vécu près de
sa mère.

--Votre père, reprit-il, était l'égal de votre mère par les goûts, par
l'éducation, par le niveau moral enfin. C'est là la base de leur
profonde et durable tendresse. Jamais, ni seuls, ni devant le monde, ils
n'eurent à rougir l'un de l'autre, ni à se cacher réciproquement une
pensée. Votre mère avait exigé le sacrifice de la fortune du docteur
Korzof, mais elle apportait elle-même son patrimoine en offrande, et si
vous êtes, malgré tout, Pierre et vous, de riches héritiers, c'est
parce que votre grand-père, sage et prudent, avait réservé l'avenir, ne
permettant pas de dépouiller d'avance les enfants à naître. L'égalité la
plus parfaite se trouvait dans cette union, qui ne rencontra que des
approbations... aussi fut-elle toujours comme une auréole qui planait
sur les époux.

--Il faudrait alors, dit Sophie, que mon futur mari fût aussi riche que
moi? Je rétablirais l'égalité, je crois, en me faisant aussi pauvre que
lui?

--La fortune n'est rien en comparaison des goûts et des habitudes,
répliqua vivement Volodia. Pourriez-vous passer votre vie près d'un
homme qui aurait les ongles noirs?

Sophie se sentit profondément blessée. Les ongles de Stepline étaient
loin d'être irréprochables, et elle l'avait remarqué; mais avec la
confiance de son âge, elle pensait n'avoir qu'un mot à lui dire, pour le
corriger de cette négligence. Elle jeta sur Volodia un regard irrité,
auquel il ne voulut point prendre garde.

--Mais il y a autre chose encore, Sophie, continua-t-il d'une voix grave
et triste. Vous dites hautement que vous n'aimez pas cet homme, et
pourtant vous voulez l'épouser. Vous vous croyez fort au-dessus des
autres jeunes filles, qui cherchent dans le mariage la sanctification de
leur amour... Prenez garde, Sophie; c'est un étrange langage dans la
bouche d'un homme aussi jeune que moi, mais je suis vieux par la
souffrance, sinon par les années; vous blâmez cruellement les jeunes
filles qui épousent des hommes riches, parce qu'ils sont riches; vous
dites qu'elles se vendent pour une fortune et un nom, mais vous qui
voulez vous marier sans amour, pour la réalisation d'une utopie
chimérique, ne vous vendez-vous pas par ambition?

--Moi! s'écria Sophie irritée en se levant, lorsque je me mets au-dessus
de toutes les mesquineries de la société...

--Précisément, pour être au-dessus des autres, continua Volodia avec
autorité. Le mariage tel que je le comprends, Sophie, ce n'est pas cela:
c'est la joie incessante et sacrée de vivre avec l'être que l'on
préfère, sans que rien ait le droit de vous en séparer; c'est le bonheur
d'élever des enfants qui vous ressemblent dans le respect et l'amour de
leurs parents, c'est la communion perpétuelle et toujours nouvelle des
pensées et des sentiments... Je ne me marierai pas, moi, Sophie,
continua-t-il d'une voix soudain brisée, mais j'avais rêvé pour vous le
bonheur qui ne m'est pas destiné; j'aurais été heureux, oui, heureux, de
vous voir la femme honorée d'un homme honorable et bon... L'avenir que
vous vous préparez me navre, et je ne me sens pas le courage d'en être
témoin.

--Vous voulez vous en aller? dit Sophie troublée; où donc?

--Je n'ai pas encore choisi la ville, mais je quitterai Pétersbourg...
avec le regret éternel de voir malheureuse la compagne de ma jeunesse,
mon amie, presque ma sœur.

Il se tut, et Sophie garda le silence. Quelque chose qu'il n'avait pas
dit semblait vibrer aux oreilles de la jeune fille. Elle s'efforçait de
le retrouver dans sa mémoire, et n'y pouvait ressaisir que l'écho des
paroles réellement prononcées. Elle leva les yeux sur lui, il ne la
regardait pas; les yeux perdus dans le vague, il semblait suivre quelque
image flottante et lointaine.

--Je vous remercie, dit-elle, en s'efforçant de raffermir sa voix qui
tremblait. Je rends justice au sentiment d'amitié qui inspire vos
paroles.

--Mais vous n'êtes pas convaincue? dit-il tristement.

Elle baissa la tête. Convaincue, non; ébranlée, oui. Mais un
amour-propre plus puissant que la voix de la raison même l'empêchait de
l'avouer.

--Adieu, Sophie, dit-il en lui tendant la main.

Elle lui donna la sienne, en hésitant.

--Vous ne partez pas encore? dit-elle.

--Non; mais que je reste ou que je parte, c'est un adieu véritable que
je vous dis ici. J'ai perdu une amie, vous conservez un frère en moi, ne
l'oubliez pas, Sophie.

Il sortit si vite qu'elle n'eut pas le temps de lui dire un seul mot.
Elle resta immobile un moment, puis rentra dans sa chambre, où elle
pleura sans contrainte. Pourquoi? Elle n'en savait rien.

Une heure après, sa mère la fit appeler et eut avec elle un long
entretien; comme Marthe l'avait prévu, l'autorité de madame Korzof
rencontra un obstacle insurmontable dans l'entêtement de la jeune fille.
Les paroles de Volodia l'avaient émue: peut-être avec le temps, sous
l'influence de la douceur et du raisonnement, eussent-elles amené
quelque bon résultat; dans la circonstance présente, leur effet fut
détruit par les remontrances de Nadia.

--Je ne donnerai jamais mon consentement à ce mariage, finit-elle par
dire, en voyant ses raisonnements inutiles.

--Ce sera comme vous voudrez, maman, répondit Sophie; pour ma part, je
n'épouserai jamais un homme riche; mais au fond je ne tiens pas à me
marier.

Sur ces paroles amères, Nadia quitta sa fille; elle était navrée au fond
de son âme, et se faisait des reproches, qu'en réalité elle ne méritait
guère. Pendant les jours qui suivirent, ce sujet de conversation fut
soigneusement banni par toute la famille, mais on ne pensait pas à autre
chose.

Pierre avait vu Stepline et lui avait raconté ce qui s'était passé, non
sans lui faire des reproches, que Nicolas accepta d'un air sournois. Il
ne se retrancha pas derrière l'excuse toute prête trouvée d'une passion
soudaine et violente pour celle qu'il voulait épouser: de tels
subterfuges étaient au-dessous des «idées» de ce nouveau genre de
philanthropes. Il s'agissait bien d'amour, en vérité! Balivernes que
tous ces grands sentiments! Il s'agissait uniquement de coopérer à
l'œuvre de la libération morale du peuple par le peuple!

Pierre Korzof ne comprenait pas la vie tout à fait de la même façon;
l'exemple et les principes de ses parents l'avaient sauvé de ce glorieux
mépris pour les plus nobles sentiments de la nature humaine. Aussi
éprouva-t-il une désillusion très-vive en écoutant les réponses que
faisait son camarade aux objections dont il l'accablait. Quoi! pas une
étincelle de sentiment? rien qu'un froid raisonnement!

--Mais enfin, lui dit-il tout à coup, tu ne comprends pas ce qui
m'ennuie? C'est que tu as l'air de rechercher ma sœur uniquement pour sa
fortune!

--Pas du tout, répondit froidement Nicolas; elle est très-intelligente
et nous sera très utile.

Le cœur de Pierre se glaça: sa chère et charmante sœur épousée dans un
but d'utilité! Son âme de vingt ans ne pouvait accepter cette façon
d'envisager la vie. Il regarda autour de lui et vit que Stepline n'était
pas seul à penser ainsi.

Déçue par un faux renoncement, par une menteuse apparence de grandeur,
toute une classe de jeunes gens pensait et agissait de même dans ce
milieu qui eût dû être intelligent, et qui devenait presque fou à force
d'absurdité. Pierre s'aperçut que ce qu'il prenait pour des railleries
inoffensives, adressées à son enthousiasme et à son exubérance, était en
réalité une critique acerbe. Dans cette société de redoutables
pince-sans-rire, qui avaient élevé l'indifférence à la hauteur d'une
vertu, il se trouvait fourvoyé et malheureux. Il se retira peu à peu, et
chercha à se rapprocher de Volodia.

Celui-ci lui fit bon accueil, mais il était devenu si triste et si grave
que Pierre crut sentir là des reproches détournés. En réalité, Volodia
n'y pensait pas, mais on ne fait pas le sacrifice des joies de sa vie
sans qu'il vous en reste une ombre. Ainsi tout le monde se trouva
malheureux dans cette maison, où tout semblait offrir à tous des
garanties de bonheur.

Stepline banni ne renonçait point à ses projets. Avec une patience
résignée qui ne lui imposait pas la moindre souffrance, Sophie au
contraire supportait l'ajournement indéfini de ses projets; elle y eut
même renoncé sans beaucoup de peine, si elle n'eût pensé que ce serait
reculer devant la loi maternelle. Trop honnête et trop pure pour
concevoir un instant la pensée de correspondre avec l'homme qu'on ne
voulait pas lui laisser épouser, tout au plus regrettait-elle de ne
pouvoir servir «l'idée» pour laquelle elle s'était jadis enflammée d'un
si beau zèle.

Elle continuait avec Marthe ses promenades journalières, et de temps en
temps rencontrait Nicolas Stepline, qui lui adressait un salut
significatif. Elle y répondait par un bref signe de tête, car elle se
sentait mal à l'aise et, à vrai dire, redoutait ces rencontres qui la
laissaient mécontente d'elle-même.

Un jour, pendant qu'elle faisait avec Marthe des emplettes au Gostinnoï
Dvor, celle-ci, ayant absolument affaire dans un magasin de parfumerie
très encombré, la laissa au dehors, pendant qu'elle pénétrait au milieu
de la foule.

C'était la semaine des Rameaux; on se pressait de faire les achats pour
les cadeaux de Pâques, et à l'intérieur comme à l'extérieur des
boutiques, on avait grand'peine à circuler.

Les petits commerçants ambulants assourdissaient les acheteurs de
l'éloge et du prix de leurs marchandises; les marchands d'oranges
étalaient leurs éventaires encombrés de fruits dorés; les Grecs pesaient
avec un sourire aussi doux que leurs friandises, les pâtes diverses
venues de Constantinople; les jouets à bon marché roulaient des
trottoirs jusque sur la chaussée; partout c'était un brouhaha joyeux, au
milieu duquel on distinguait les appels des isvochtchiks se disputant
les clients.

Pensive, étonnée de ce tumulte qui ne se produit qu'une fois l'an, à
cette époque consacrée qui précède le recueillement de la semaine
sainte, Sophie regardait d'un œil distrait les étalages des boutiques
d'orfèvrerie, lorsqu'elle se sentit toucher le bras. Elle leva les yeux;
Stepline était devant elle.

--Eh bien? lui dit-il brusquement.

--Quoi? répondit-elle, avec une sorte de révolte contre cette façon
cavalière de l'interpeller.

--On ne vous permet pas? Et vous vous laissez faire?

--Ma mère me refuse son consentement, dit-elle sans émotion.

--Et vous ne pouvez pas passer outre? fit-il d'un ton mécontent.

Elle le regarda, et tout à coup le vit laid, vulgaire et mesquin.

--Non, répondit-elle. C'est ma mère, je l'aime et ne veux point
l'affliger.

--Est-ce qu'elle peut vous déshériter? demanda-t-il avec une hâte
soudaine et comme effrayé. Je croyais que le prince, votre grand-père,
vous avait légué directement sa fortune?

--C'est vrai, dit-elle, toute surprise de ce qu'elle sentait en
elle-même.

Stepline poussa un gros soupir de soulagement.

--Eh bien, alors, qu'attendez-vous? dit-il avec un sourire que Sophie
trouva écœurant. Voilà assez longtemps que je vous suis sans trouver une
occasion favorable. Allons-nous-en.

--Comment? fit Sophie avec un mouvement de recul qui lui fit heurter un
passant.

--Allons-nous-en ensemble! on nous mariera après Pâques. Nous ne
retrouverons jamais une occasion pareille... Allons.

Il avait mis sur le bras de la jeune fille sa main rougeaude et pataude;
elle frissonna d'horreur.

--Marthe! cria-t-elle en se rapprochant instinctivement de la boutique
où sa compagne était entrée.

--Voyons, ne faites pas de bêtises, grommela Stepline sans la lâcher; on
vous regarde.

La pensée qu'en effet elle était protégée par toute cette foule qui
l'entourait, rendit à Sophie le sang-froid qu'elle avait un instant
perdu; elle se détourna sans hâte, et posa la main qu'elle avait de
libre sur le bec-de-cane de la porte vitrée, qui s'ouvrit doucement; les
yeux, fixés sur ceux de Stepline, qu'elle couvrait d'un regard écrasant,
elle entra à reculons dans la boutique, et saisie par l'odeur pénétrante
de la parfumerie, vaincue par l'émotion qu'elle venait d'éprouver, elle
chancela... Marthe la reçut dans ses bras.

--Qu'y a-t-il? lui dit-elle effrayée.

--Retournons à la maison, vite, vite! dit Sophie en revenant à elle.

Elles envoyèrent chercher leur voiture, qui aborda, non sans peine, en
face du magasin. Escortées par un des commis, elles y montèrent.

Sophie eut beau regarder autour d'elle, Stepline avait disparu.



XIII


En rentrant à l'hôpital, le premier mouvement de Sophie fut de courir à
sa mère. Celle-ci, un peu souffrante, gardait la chambre, et sommeillait
sur sa chaise longue lorsque sa fille entra. Sophie s'approcha tout
doucement, et resta immobile devant la chère endormie.

Les traits purs de Nadia s'étaient transformés peu à peu dans la lutte
des années; le visage souriant s'était fait sérieux, un grand pli creusé
par la douleur allait maintenant des yeux à la bouche, et bien des
larmes avaient coulé par là; les cheveux bruns toujours lourds et
magnifiques s'étaient presque par moitié marbrés de fils d'argent. Ce
n'était plus Nadia Roubine, c'était madame Korzof, veuve, épuisée par la
vie, et peut-être aussi en ces derniers temps par le chagrin d'avoir à
souffrir dans ses enfants...

Sophie en la regardant sentit mille émotions passer dans son âme. Elle
se ressouvint de sa mère au temps de sa jeunesse, et de sa joie lorsque,
toute jeune femme encore, elle jouait avec son fils et sa fille dans les
allées de Spask, lorsqu'elle les conduisait à ces bals d'enfants
fréquents en Russie, où les mères jouissent de plaisirs si frais et si
délicats, en voyant se développer sous leurs yeux les grâces enfantines
de leurs chers petits. Nadia était tout autre, dans ce temps-là...

Un souvenir plus récent lui vint à la mémoire: peu de jours avant que
l'épidémie meurtrière se déclarât à Pétersbourg, M. et madame Korzof
étaient allés à une grande réception chez un haut personnage; Sophie
voyait encore devant elle l'apparition radieuse de sa mère, vêtue d'une
somptueuse étoffe de soie blanche aux plis magnifiques, parée de tous
ses diamants, qui brillaient à son cou et dans ses cheveux, dont rien à
cette époque n'altérait la couleur riche et sombre.

Trois ans à peine s'étaient écoulés depuis lors, et c'était une autre
femme qui dormait sous les yeux de Sophie... La douleur avait fait son
œuvre, et Nadia porterait à jamais la marque indélébile de la
souffrance, plus impitoyable encore que celle du fer rouge.

La jeune fille, pénétrée d'un respect profond, d'un indicible regret, se
laissa glisser à genoux près de la chaise longue, la tête entre ses
mains, en disant tout bas:

--Ô ma mère!

Nadia fit un léger mouvement et ouvrit les yeux; le regard de sa fille,
chargé de larmes, rencontra le sien.

--Tu étais là? fit-elle en se soulevant sur le coude.

--Je vous regardais dormir. Ô maman! j'ai été folle et bien coupable...
Je vous ai fait de la peine, mais si vous pouviez voir dans mon cœur
combien je le regrette!...

Nadia fut prise de frayeur. Qu'avait-il pu se passer pour que sa fille
fût ainsi domptée et soumise? Aucun malheur, au moins? Sophie répondit,
non à ses paroles, mais à l'interrogation contenue dans son regard:

--Il n'est rien arrivé, maman; seulement, au Gostinnoï Dvor, pendant que
j'attendais Marthe, qui faisait une emplette, ce... cet homme s'est
approché de moi.

Nadia s'assit sur la chaise longue et se pencha vers sa fille pour la
mieux voir:

--Il m'a demandé si j'étais l'héritière directe de mon grand-père; j'ai
répondu que oui, naturellement; alors...

--Alors? répéta Nadia, qui ne respirait plus.

--Alors, il m'a dit de m'en aller avec lui, et il m'a mis la main sur le
bras... Ô maman! fit la jeune fille avec un cri d'horreur, je ne sais
pas ce qui s'est passé en moi; j'ai senti un tel dégoût, une telle
humiliation, que je ne croyais pas pouvoir me tenir debout; je suis
entrée dans le magasin, où j'ai trouvé Marthe...

--C'est tout? demanda Nadia, qui tenait les deux mains de sa fille.

--C'est tout. Non, maman, je ne pourrai jamais vous dire ce que j'ai
ressenti. Quelle honte! quelle chute! Moi qui croyais planer si haut! Il
est donc possible que des hommes veulent épouser une femme rien que pour
son argent? Et puis, me proposer de m'en aller avec lui! Il croyait donc
vraiment que je pouvais le faire? Il y a des femmes qui s'en vont, comme
cela, avec un homme qu'elles ne connaissent pas, qui quittent leur
famille et leur maison?...

--Tout cela existe, mon enfant, dit Nadia avec douleur; cela existe même
dans le monde où nous vivons; mais, chez nous, un vernis de politesse et
de bienséance recouvre les vices et les fautes; tu dois trouver que
c'est un mal, et moi, je te dis que c'est un bien. Un homme de notre
monde, si intéressé qu'il fût, aurait pris la peine de se faire bien
venir de toi, il eût été prudent dans ses questions et eût semblé
délicat dans sa manière de te parler, et jamais il ne t'aurait infligé
l'outrage que tu as si vivement senti. La société est pleine de coureurs
de dot, et la moitié des mariages se fait ainsi; mais quand on aime, il
n'y a que demi-mal, parce que l'on pardonne tout à celui qu'on aime...
Te souviens-tu que ce que je blâmais en toi, c'était précisément de
vouloir épouser cet homme sans l'aimer, par suite de ta fausse notion du
devoir?

Sophie inclina la tête en signe d'affirmation.

--Vois-tu, ma fille, continua madame Korzof, le devoir est ce qu'il y a
de plus sacré au monde; nul ne lui a fait plus de sacrifices que moi...

Elle s'arrêta; les yeux perdus devant elle, elle voyait sans doute
flotter l'image de Dmitri, qu'elle avait sacrifié d'avance au grand
devoir d'humanité. Elle reprit presque aussitôt:

--Le devoir, je lui ai tout donné: ma position, ma fortune, mon mari,
jusqu'à l'amour de ma fille; car je te l'affirme, Sophie, je n'aurais
jamais fléchi, ni devant tes prières, ni devant ta froideur. Le cœur
déchiré, j'aurais résisté toujours.

Sophie baisa pieusement la main de sa mère.

--Et maintenant, je vais te dire le fond de ma pensée, reprit madame
Korzof. Je n'ai pas rêvé pour toi un mariage aristocratique: ce serait
en désaccord avec les principes de toute ma vie; mais je voudrais te
voir heureuse, aimée, appréciée par un homme digne de toi. Regarde
autour de toi, ma fille; je n'imposerai jamais personne à ta préférence;
mais si tu regardes attentivement, dans notre milieu intelligent,
honnête et bien élevé, tu trouveras certainement celui qui t'est
destiné. Je ne désire pas qu'il soit riche, Sophie, je préfère qu'il
soit pauvre, mais je voudrais qu'il eût l'amour du travail et le respect
de l'honneur.

Elle se tut; Sophie attendait un nom... elle ne le dit pas. Prenant dans
ses bras cette fille chérie qui lui était rendue, elle la couvrit de
caresses, que celle-ci reçut avec un mélange de reconnaissance, de
tendresse et de regret.

Pendant bien des mois, cette pensée de regret pour le chagrin qu'elle
avait causé à sa mère se mêla à son existence et assombrit sa jeune
gaieté. De ce jour, Sophie fut une autre personne. Elle avait reçu la
première grande leçon du destin, et on n'oublie jamais celle-là.

Marthe n'avait fait aucune question, Sophie ne fit aucune confidence; le
nom de Stepline lui paraissait désormais impossible à prononcer. Il y a
des choses qui vous affligent, et si douloureux qu'en soit le souvenir,
on peut s'y reporter par la pensée; mais il y en a d'autres qui vous
humilient, et celles-là, on ne peut y songer sans une souffrance aiguë
plus pénible que le chagrin même.

Mais madame Korzof avait instruit sa jeune amie de ce qui s'était passé;
pleine de pitié pour Sophie, presque reconnaissante à Stepline de s'être
montré si à propos sous son véritable jour, Marthe était redevenue gaie
comme autrefois. C'est elle qui animait de sa paisible joie les repas de
famille, où la gêne avait présidé si longtemps, et chacun dans son cœur
lui savait gré de sa bonté souriante.

Volodia ne parlait plus de partir; avait-il causé avec Marthe? lui
avait-elle révélé le secret du changement de Sophie? C'était un secret
entre le frère et la sœur. Mais, tout en montrant la plus grande
prudence vis-à-vis de la jeune fille, dont il craignait de blesser
l'ombrageuse fierté, il avait repris près d'elle l'attitude
d'affectueuse confiance qui avait fait si longtemps la joie de leur vie.
Cependant, il lui parlait peu et évitait de se trouver seul avec elle.

Les jours allongeaient sensiblement; déjà l'on avait cessé de dîner à la
lumière des lampes, et bien que le mois d'avril fût, comme toujours en
Russie, le mois des aigres bises et des tourbillons de poussière, une
certaine joie se faisait sentir dans ces longues journées de soleil et
de ciel bleu.

Pierre remontait un jour, vers six heures, la Perspective Nevsky; il
rentrait à l'hôpital, après une journée de travail à la Bibliothèque,
couronnée d'une petite flânerie, et marchait d'un pas élastique, car il
se sentait le cœur léger. Tout à coup, levant la tête, il aperçut devant
lui, à quelque distance, la silhouette un peu massive de Nicolas
Stepline. Pierre eût voulu l'éviter; mais son camarade l'attendait d'une
façon si évidente que reculer semblait impossible. Il fit donc quelques
pas en avant. Stepline ne bougea pas. Quand ils furent l'un près de
l'autre, ils se saluèrent sans se toucher la main. Pierre était
embarrassé, l'autre ne broncha pas. Peu de gens passaient à cette heure.

--Comment vas-tu? dit l'honnête Korzof, ne sachant quelle conduite
tenir. Au fond de lui-même, il méprisait son ancien ami, mais sa bonne
éducation lui imposait le devoir de le cacher.

--Je vais parfaitement bien, répondit Nicolas d'un air très-calme. Vous
autres aristocrates, vous êtes gens de parole, en vérité!

Pierre se sentit comme un cheval généreux enveloppé d'un coup de fouet.

--Et vous autres roturiers, dit-il en se maîtrisant, vous avez une
singulière manière de comprendre l'honneur.

--Moi? Je n'ai rien à me reprocher; c'est ta sœur qui avait promis?...

--Je vous défends de prononcer le nom de ma sœur, entendez-vous? s'écria
Pierre hors de lui. Ma sœur est une honnête et pure enfant; vous êtes un
misérable à l'âme vile et intéressée; vous n'avez pour elle aucun
sentiment généreux, mais seulement la soif de l'argent.

--Faux frère, dit Stepline entre ses dents, faux, frère qui trahis ses
croyances...

Pierre mesura du regard l'homme qu'il avait devant lui, et soudain se
calma.

--Je ne trahis rien, dit-il avec dédain. Vous avez voulu m'initier à je
ne sais quels principes que vous n'êtes même pas en état de comprendre.
Il y a des hommes qui y croient, qui se font tuer pour eux: fausses ou
vraies, ils se sacrifient pour leurs idées; mais vous n'êtes pas de
ceux-là. Vous avez abusé de mon amitié pour vous introduire chez nous;
pour tourner la tête--non le cœur, Dieu merci! d'une pauvre enfant dont
les pensées généreuses se faisaient vos complices. Vous êtes un
misérable. Si nous avions été pauvres, vous n'auriez eu aucune amitié
pour nous. C'est vous qui êtes un faux frère, et je vous renie.

--Très-bien, fit Stepline en tournant les talons. Pierre l'arrêta par la
manche de son paletot.

--Tenez-vous à l'écart, lui dit-il, ne vous présentez pas sur notre
route: j'ai une vieille dette à vous payer. Il y a bien des années,
abusant de ce que j'étais un honnête enfant bien élevé, vous m'avez
frappé sans provocation, pour le méchant plaisir de faire le mal; ce
coup de baguette, je ne vous l'ai pas rendu... Ne passez jamais sur mon
chemin, car je vous payerais à la fois ma vieille offense et la
nouvelle!

Stepline lui jeta un regard haineux. Si c'eût été la nuit, dans un
endroit désert, peut-être Pierre eût-il payé cher cette imprudente
sortie; mais le soleil envoyait ses rayons dorés par-dessus les maisons,
quelques équipages roulaient sur le pavé, les boutiques étaient
ouvertes; un agent de police, les mains derrière le dos, regardait à
quelques pas de là deux chiens qui jouaient ensemble...

--Adieu, dit Stepline, en tournant le dos à son ancien ami.

Pierre marchait déjà à grands pas vers l'hôpital. Sur le seuil il
rencontra Volodia, qui rentrait de son côté.

--Je viens de dire son fait à Stepline, fit-il, les yeux encore
brillants de sa récente colère.

--Ah! fit Volodia, dont les joues se colorèrent, c'est très-bien. Pas de
querelle?

--Non, des vérités tout simplement. Ah! mon cher ami, je me sens mieux!
J'avais cela sur le cœur depuis trop longtemps.

Ils passèrent paisiblement ensemble sous la grande porte qui accueillait
toutes les misères; ils entrèrent dans cette demeure, construite par
Nadia et Dmitri, dans le généreux épanchement de leurs jeunes années, et
tout à coup Pierre se sentit saisi de respect.

--C'est pourtant mon père qui a fait cela, dit-il à Volodia, parlant à
voix basse comme dans une église.

--Oui, c'est ton père, et ceci n'est que la preuve visible de son œuvre,
mais son œuvre est autrement grande et durable. Ces pierres
s'écrouleront un jour, mon ami, car tout s'en va en ruine, sous la main
du temps: l'œuvre impérissable, c'est le bien que nous faisons, ce sont
les malades guéris, les cœurs consolés, la lumière du devoir et du
sacrifice répandue à flots dans les âmes. Voilà ce qui survit à nos
corps, ce qui plane au-dessus des siècles. Le nom de tes parents sera
oublié depuis longtemps, Pierre, que la semence immortelle de
reconnaissance et d'amour déposée dans les esprits qui ont subi leur
influence, portera pourtant à jamais des fruits magnifiques.

Moi aussi, je suis le fils de leur pensée, je leur dois tout ce qui est
bon et élevé dans mon âme, et le fardeau de ma reconnaissance m'est doux
à porter!

La lumière du soir inondait le porche où ils se tenaient debout.
Derrière eux le vaste escalier paraissait sombre.

--Vois-tu, Pierre, c'est la vie, reprit le jeune homme en franchissant
le seuil; d'un côté tout est noir, si nous le comparons à la lumière du
bonheur qui nous aveugle; lorsque nous avons rêvé ou cru atteindre
quelque joie, lorsque l'enthousiasme de la vertu nous a illuminés de sa
flamme et qu'après ces moments-là nous nous retournons vers l'existence
ordinaire, nous nous sentons glacés et assombris, car la vie est faite
de luttes et de soucis. Mais peu à peu nos yeux s'accoutument, et nous
nous apercevons que nous y voyons clair; c'est la même lumière qui
pénètre partout; seulement au lieu d'y venir comme un rayon qui illumine
et réchauffe, elle y pénètre tamisée et mesurée... Hélas! on ne peut pas
toujours vivre en plein soleil! Heureuses les âmes qui se contentent de
ce jour paisible, auquel on peut travailler et remplir son devoir.
Remplir son devoir, n'est-ce pas là le but et le moyen de l'existence?

Ils montaient lentement l'escalier, et s'étaient arrêtés devant un large
vitrage situé au nord qui éclairait la vaste enceinte d'un jour égal et
paisible. Pierre tendit à Volodia ses bras pleins de force et de vie:

--Mon frère! lui dit-il en l'étreignant.

Au-dessus d'eux, à l'étage supérieur, se dessina la forme élégante de
Sophie. Le bruit contenu des voix l'avait avertie de leur présence, et
surprise de les entendre parler si longtemps sans les voir, elle venait
à leur rencontre. Légèrement penchée en avant, elle les regardait, avec
une émotion étrange.

Lorsque Pierre tendit les bras à son ami, elle sentit son cœur bondir
dans sa poitrine comme si elle avait voulu partager cette effusion de
tendresse. Les paroles de Volodia étaient allées jusqu'au fond de son
âme; oui, ce jeune homme avait été leur frère, le frère aîné, celui qui
conseille, soutient, parfois réprimande. Que de fois, pendant qu'elle se
révoltait sous le blâme pourtant si mesuré de ce jeune censeur,
n'avait-elle pas senti en elle-même qu'il avait raison, et que la
sagesse la plus désintéressée dictait seule ses paroles!

--Tu étais là? fit Pierre en abordant sa sœur.

--Oui, dit-elle, pendant que son regard se reposait sur Volodia, qui
s'était détourné.

--Tu as entendu ce qu'il disait?

--Oui.

Pierre regarda Sophie, et lui serra la main. L'âme encore trop pleine de
l'émotion qu'il venait d'éprouver, il ne pouvait s'épancher en paroles.

Quand ils entrèrent dans la salle à manger, Nadia les accueillit avec ce
doux reproche:

--Comme vous rentrez tard, mes enfants!

--Nous n'avons pas perdu notre temps, ma mère! répondit Pierre en lui
baisant la main.

Une joie divine et paisible semblait flotter sur eux; depuis la mort du
père, jamais la famille ne s'était sentie si étroitement unie dans tous
ses membres. Pour la première fois, Nadia, en regardant ces quatre têtes
groupées sous sa protection, comprit que malgré son deuil éternel, elle
pouvait encore être heureuse.

Les jours passaient, calmes et doux, sous l'influence salutaire de cette
paix retrouvée. Par sa tendresse et sa soumission, Sophie s'efforçait de
prouver à sa mère combien elle était loin de ses anciennes erreurs, et
elle y parvenait sans peine, car madame Korzof lisait désormais dans
l'âme de sa fille comme en un livre ouvert. Volodia n'avait plus fait
d'allusions à son départ, et personne ne lui en avait reparlé. Marthe
elle-même n'osait aborder ce sujet, bien qu'elle vît souvent son frère
silencieux et concentré.

Aux premiers jours de l'hiver, cependant, il annonça tout à coup son
intention d'aller passer un an à l'étranger. C'était un soir, Sophie
venait de quitter le piano, qui vibrait encore, et Nadia, assise dans
l'ombre, pour ménager ses yeux qui avaient tant pleuré, se reposait en
rêvant des fatigues du jour.

--Vous voulez partir? dit-elle, soudain ramenée à la réalité.

--Oui, j'ai été trop heureux ici; vous m'avez épargné les peines et les
luttes de la vie, répondit-il, en portant à ses lèvres la main de sa
bienfaitrice. Je ne connais ni la solitude, ni le travail acharné, qu'on
prend corps à corps, pour l'obliger à vous servir... Je ne serai
vraiment un homme que lorsque j'aurai goûté de ce pain-là!

--Je ne puis vous blâmer, fit lentement Nadia, en posant sa main sur la
tête encore inclinée du jeune homme, comme si elle voulait le bénir;
vous avez raison, sans doute; mais vous allez laisser un grand vide
parmi nous... Je m'étais figuré que vous seriez toujours là... Enfin, la
consolation, c'est de penser que vous reviendrez. N'oubliez jamais,
Volodia, que votre place est ici, près de mon fils, près de moi...

Le regard de madame Korzof erra autour du salon. Marthe ne disait rien;
prévenue par son frère dans le courant de la journée, elle avait eu le
temps de laisser s'épancher le premier flot de son chagrin. Sophie
s'était assise devant un livre et ne semblait pas avoir entendu.

--Vous reviendrez, j'espère, répéta Nadia, et pour ne plus nous quitter.

Pierre se mit à faire des châteaux en Espagne. Il attendait le retour de
son ami pour innover un système d'aération inventé par lui, et
supérieur, disait-il, à tout ce que l'on avait vu jusqu'à ce jour. Le
salon fut bientôt plein de demandes et de réponses qui
s'entre-croisaient.

Quand on se fut retiré pour la nuit, Volodia entra dans la chambre de sa
sœur.

--Madame Korzof vient de me dire, fit celle-ci, que tu trouveras un
crédit à ton nom chez Rothschild, à Paris, à Londres et à Francfort, de
manière que tu puisses compléter tes études sans le moindre souci
matériel.

--Je la reconnais bien là! dit Volodia avec une profonde
reconnaissance. Elle est et sera toujours la même; mais Marthe, je ne
veux pas me servir de son argent. J'ai fait quelques économies en
donnant des répétitions...

--Moi aussi, interrompit la bonne sœur; tiens, je les comptais
justement. Voilà cinq ans que je mets de côté pour ce jour!

Elle lui montrait avec orgueil le trésor amassé par elle, au prix des
heures de leçons si souvent ennuyeuses et toujours fatigantes.

--J'accepte, ma sœur chérie, mon autre mère, répondit Volodia, les yeux
pleins de larmes. C'est toi qui m'as fait ce que je suis, par ta
vigilance d'abord, par ta tendresse ensuite...

--C'est moi, soit, et puis nos protecteurs, fit remarquer doucement la
modeste Marthe.

--Ah! certes, soupira le jeune homme; mais si madame Korzof n'avait pas
admiré ton courage et ta patience, quand tu jouais du piano pour faire
danser, afin de pouvoir payer mes dépenses, je ne sais trop ce que nous
serions à présent l'un et l'autre. Laisse-moi dire et penser, ma sœur
chérie, que je dois à tes vertus la carrière qui est ouverte devant moi!

Marthe avait bien envie de dire encore quelque chose, mais elle se tut,
après mûre réflexion.

Le départ de Volodia ne se fit pas attendre; quelques jours après, il
quitta l'hôpital, où la vie s'était jusque-là concentrée pour lui.
Sophie lui dit adieu comme les autres, avec la même sollicitude
affectueuse, et il partit le cœur lourd, comme quelqu'un qui laisse
derrière lui le meilleur de sa vie.

L'année se prolongea, et finit par faire dix-huit mois. Lorsqu'il
revint, Volodia n'était plus le jeune homme frêle qui avait quitté jadis
si tristement ses amis; pendant son absence, il avait appris à connaître
le prix de la vie, celui du temps, et mille autres choses qu'on
n'acquiert qu'à ses propres dépens. Il rapportait les matériaux d'un
livre, où il espérait poser les bases d'une expérimentation nouvelle.
C'était un homme, maintenant, un homme capable de remplir un rôle
sérieux dans la vie.

Il trouva madame Korzof telle qu'il l'avait quittée; elle continuait
désormais une carrière de devoirs, où elle avait fini par trouver des
joies.

Son cher absent n'était jamais loin de sa pensée; à toute heure du jour,
on la voyait s'arrêter comme si elle écoutait ou regardait un être
invisible, qu'elle seule discernait.

--Maman parle avec mon père! disait tout bas Sophie, en posant un doigt
sur ses lèvres. Et c'était vrai. Nadia interrogeait dans ses perplexités
celui qui avait eu pendant si longtemps le secret de toutes ses pensées,
et il lui répondait, car jamais ils n'avaient différé d'avis sur le
devoir et la conscience; elle n'avait qu'à chercher au fond d'elle-même
pour y trouver la réponse de son mari.

Pierre était devenu un garçon sérieux, quoiqu'il eût besoin à son tour
de cette discipline indispensable de la vie solitaire; il n'avait pas
voulu quitter l'hôpital avant le retour de Volodia, craignant de laisser
prendre en son absence trop de liberté aux jeunes gens qui s'y
trouvaient employés.

--À mon tour! dit-il joyeusement, lorsque le premier feu croisé des
demandes et des réponses se fut un peu calmé. Je vais prendre aussi mon
vol, et vous verrez si je ne vous rapporte pas des idées, des idées, à
les remuer à la pelle!

--À propos, fit Volodia, et ton système d'aération?

--Je t'ai attendu un an et un jour, mon cher ami, comme on fait pour les
objets perdus, et puis je l'ai essayé tout seul.

--Il va?

--Pas le moins du monde! Ça ne vaut rien du tout!

Il riait de si bon cœur que tout le monde fit chorus.

Le lendemain, comme Volodia entrait dans la salle à manger, pour le thé
du matin, il trouva Sophie seule devant le plateau. La veille, ils
avaient à peine échangé quelques paroles affectueuses, et il ressentait
l'impression étrange que, bien que lui ayant parlé, il ne l'avait pas
vue. Elle l'accueillit avec un sourire, et il s'assit près d'elle.

Pendant qu'elle lui préparait son verre de thé, il la regardait
attentivement. Elle était peut-être moins jolie qu'elle n'avait été
quelques années auparavant, dans la fleur de la seizième année, mais
combien son visage avait pris de gravité douce! Elle aussi avait eu sa
part de trouble et de chagrin; elle était sortie de la lutte avec
elle-même triomphante et reposée, comme ceux qui connaissent le prix des
joies du devoir.

--Enfin, dit-elle, vous voilà revenu! J'espère bien que vous ne nous
quitterez plus!

Elle lui présentait le verre, et la cuiller d'argent fit entendre un
léger cliquetis. Il le prit de sa main, et le posa devant lui.

--J'ai beaucoup débattu cette question avec moi-même, dit-il gravement;
pendant que Pierre sera absent, je ne peux évidemment pas songer à
abandonner l'hôpital; mais quand il sera revenu...

Le visage de Sophie s'était couvert de rougeur. Il la regarda, et vit
qu'il s'était cru plus fort qu'il ne l'était en réalité. Il avait pu
vivre loin d'elle, avec l'espoir, de la revoir, mais s'il fallait
s'exiler maintenant... Voilà donc à quoi avait servi son sacrifice! Il
se retrouvait au même point exactement que dix-huit mois plutôt! Elle
prit la parole, et sa voix émue avait quelque chose de particulièrement
touchant.

--Les absences ont du bon, dit-elle, parce qu'elles vous font apprécier
les absents... Est-ce vrai?

Volodia s'inclina en signe d'assentiment.

--Par exemple, continua-t-elle, quand vous étiez là, je ne voyais en
vous que le mentor sévère; quand vous avez été parti, je ne saurais dire
combien l'ami m'a manqué...

Elle se tut. Il attendait qu'elle continuât; après un léger effort, elle
reprit:

--J'ai eu de grands torts envers vous, reprit-elle, et pendant de
longues années: c'est pendant votre absence que j'ai fait toutes ces
découvertes; j'attendais votre retour avec impatience pour...

Elle s'arrêta encore une fois.

--Pour...? répéta Volodia avec un sourire encourageant.

--Pour vous prier de me le pardonner, fit-elle en baissant la tête.

--Je ne vous en ai jamais voulu, dit-il gravement, et vos paroles
d'aujourd'hui me remplissent d'une joie profonde. Vous êtes maintenant
ce que vous deviez être, la digne fille de vos parents...

--Oh! non, fit tristement la jeune fille. Je sais combien je suis
différente de ma mère... Vous souvenez-vous du temps où je la
méconnaissais?

--Je m'en souviens, dit Volodia.

Sophie rougit. Elle ne pouvait plus songer à l'erreur de sa vie sans un
sentiment de honte douloureuse, plus fort en présence du jeune homme que
devant tout autre. Il s'en aperçut, et avec sa délicatesse ordinaire, il
lui vint en aide.

--Vous n'étiez qu'un enfant dans ce temps-là, dit-il; vous aviez les
ténacités irraisonnées de l'enfance. Tout cela est bien loin maintenant;
l'avenir est plein de joies pour vous.

--La meilleure joie, dit Sophie sans le regarder, c'est l'estime de ceux
qu'on aime.

--Vous l'avez, répondit Volodia en détournant les yeux.

Sophie se pencha sur le plateau, comme si elle était devenue soudain
myope.

En ce moment, Pierre entra, et l'on parla de tout autre chose.

Quinze jours plus tard, au moment où le jeune homme fermait sa malle,
pour son départ fixé au lendemain, il vit entrer dans sa chambre
Volodia, très-pâle et visiblement troublé.

--Qu'as-tu? lui demanda Korzof avec un calme qui l'étonna lui-même.

--J'ai que... je n'avais pas suffisamment réfléchi quand je t'ai promis
de rester ici en ton absence, dit le jeune médecin; je viens te demander
de me libérer de ma promesse. Il ne s'agit pas de quitter mon service à
l'hôpital, tu le comprends bien, mais seulement de demeurer ailleurs. En
ton absence, seul sous ce toit avec ta mère et ta sœur...

--Ah! fit Pierre toujours très-tranquille; tu n'as pensé à cela
qu'aujourd'hui?

Volodia se troublait de plus en plus.

--J'y avais pensé, dit-il, mais je n'ai reconnu l'urgence que...

--C'est très-bien; tu nous prends un peu à l'improviste, mais je pense
que je vais arranger cela; ferme ma malle en attendant, voici la clef.

Il sortit, laissant son ami s'escrimer de son mieux contre un couvercle
récalcitrant, et quelques instants après il rentra, tout aussi
tranquille.

--Va dans la salle à manger, dit-il, j'ai prévenu ma mère, tu l'y
trouveras.

Ce n'était pas Nadia que Volodia aperçut en ouvrant la porte, ce fut
Sophie, qui l'attendait, debout près de la fenêtre. Il allait se
retirer, tout confus, lorsque la jeune fille l'appela.

--Venez ici, Volodia, lui dit-elle; vous voulez nous quitter?

Il la regarda avec des yeux pleins de tristesse et de reproche, puis se
détourna.

--Je ne puis faire autrement, dit-il.

--Si pourtant je vous priais de rester? fit-elle timidement.

Il leva sur elle un regard hésitant, et rencontra celui de Sophie,
plein de tendresse virginale.

--Je vous ai bien fait souffrir par mes défauts, dit-elle en rougissant;
il n'est que juste de vous offrir une compensation... restez ici, mais
restez-y en maître...

Nadia parut sur le seuil. Elle embrassa du regard les jeunes gens, et
son cœur ressentit une joie profonde, longtemps désirée, longtemps
attendue.

--Enfin! fit-elle. Il y a bien des années, Volodia, que je vous nomme
mon fils!

Le départ de Pierre fut retardé, car il voulait assister au mariage de
sa sœur. Enfin, un beau jour d'hiver, il partit joyeux, laissant près de
sa mère les jeunes gens mariés la veille. Marthe restait auprès de
Nadia, pour la distraire un peu de sa solitude relative pendant la lune
de miel.

--Je suis née tante, dit-elle; je l'ai répété toute ma vie; la
Providence le sait trop bien pour ne pas m'accorder des nièces et des
neveux.

L'hôpital a rendu à leurs familles cette année deux cents malades qui
bénissent le nom de Korzof.

FIN

PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia" ***

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